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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:05:59 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Monsieur Vénus + +Author: Marguerite Vallette-Eymery (aka Rachilde) + +Release Date: June 26, 2011 [EBook #36528] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR VÉNUS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + +MONSIEUR VÉNUS + + +_DU MÊME AUTEUR_ + +MONSIEUR DE LA NOUVEAUTÉ 1 vol. + +LA FEMME DU 199e 1 plaq. + +MONSIEUR VÉNUS 1 vol. + +QUEUE DE POISSON 1 plaq. + +HISTOIRES BÊTES 1 vol. + +NONO, 5e édition 1 vol. + +LA VIRGINITÉ DE DIANE, 3e édition 1 vol. + +A MORT, 5e édition 1 vol. + +LA MARQUISE DE SADE, 15e édition 1 vol. + +LE TIROIR DE MIMI-CORAIL, 4e édit 1 plaq. + +MADAME ADONIS, 5e édition 1 vol. + +L'HOMME ROUX, 2e édition 1 vol. + +LE MORDU 1 vol. + +Paris.--Typographie Gaston NÉE, rue Cassette, 1. + + + + +RACHILDE + +MONSIEUR VÉNUS + +_Préface de MAURICE BARRÈS_ + +[Illustration: colophon] + +PARIS +FÉLIX BROSSIER, ÉDITEUR +3, RUE SAINT-BENOÃŽT, 3 + +1889 + + + + +NOTE DE L'ÉDITEUR + + +_Nous donnons à nos lecteurs une réédition définitive de_ Monsieur +Vénus, _ce roman singulier qui a tant piqué la curiosité, à propos +duquel ont été faites les suppositions les plus étranges et que +beaucoup de personnes croient condamné par les tribunaux de la Belgique. +Mlle Rachilde reste, aujourd'hui seul auteur de_ Monsieur Vénus, +_c'est-à -dire que nous offrons au public une édition allégée d'un +chapitre et de quelques lignes intercalés par une ancienne +collaboration._ + +_Nous n'hésitons pas à réimprimer_ Monsieur Vénus _en France sans en +atténuer la vivacité un peu fantaisiste, car cette Å“uvre est une +Å“uvre littéraire qui n'a jamais eu rien de commun avec les ouvrages +érotiques publiés et vendus clandestinement_. + +L'ÉDITEUR. + + + + +COMPLICATIONS D'AMOUR + + +Ce livre-ci est assez abominable, pourtant je ne puis dire qu'il me +choque. Des gens très graves n'en furent pas scandalisés davantage, mais +amusés, étonnés, intéressés; il ont placé _Monsieur Vénus_ dans l'enfer +de leur bibliothèque, avec quelques livres du siècle dernier qui +effrayent le goût et font songer. + +_Monsieur Vénus_ décrit l'âme d'une jeune fille très singulière. Je prie +qu'on regarde cet ouvrage comme une anatomie. Ceux qui se piquent +uniquement des nuances élégantes du bien dire n'ont que faire de +feuilleter ici; mais les livres où ils se plaisent auront peut-être +disparu depuis longtemps qu'on cherchera encore dans celui-ci l'émotion +violente que donne toujours à des esprits curieux et refléchis le +spectacle d'une rare perversité. + + * * * * * + +Ce qui est tout à fait délicat dans la perversité de ce livre, c'est +qu'il a été écrit par une jeune fille de vingt ans. Le merveilleux +chef-d'Å“uvre! Ce volume estampillé de Belgique, qui d'abord révolta +l'opinion, et ne fut lu que par un vilain public et quelques esprits +très réfléchis, toute cette frénésie tendre et méchante, et ces formes +d'amour qui sentent la mort, sont l'Å“uvre d'une enfant, de l'enfant +la plus douce et la plus retirée! Voilà qui est d'un charme extrême pour +les véritables dandys. Ce vice savant éclatant dans le rêve d'une +vierge, c'est un des problèmes les plus mystérieux que je sache, +mystérieux comme le crime, le génie ou la folie d'un enfant, et tenant +de tous les trois. + +Rachilde naquit avec un cerveau en quelque sorte infâme, infâme et +coquet. Tous ceux qui aiment le rare, l'examinent avec inquiétude. Jean +Lorrain, qui devait s'y plaire, a donné un élégant croquis de sa visite +chez Rachilde: «Je trouvais, dit-il, une pensionnaire d'allures sobres +et réservées, très pâle, il est vrai, mais d'une pâleur de pensionnaire +studieuse, une vraie jeune fille, un peu mince, un peu frêle, aux mains +inquiétantes de petitesse, au profil grave d'éphèbe grec ou de jeune +Français amoureux... et des yeux--oh! les yeux! longs, longs, alourdis +de cils invraisemblables et d'une clarté d'eau, des yeux qui ignorent +tout, à croire que Rachilde ne voit pas avec ces yeux-là , mais qu'elle +en a d'autres derrière la tête pour chercher et découvrir les piments +enragés dont elle relève ses Å“uvres.» Et voilà , bien exprimées dans +ces lignes à la Whistler, la gravité et la pâleur de cette fiévreuse. + +Mais nous, qui répugnons pour l'ordinaire à l'obscénité, nous +n'écririons pas de ce livre, s'il s'agissait seulement de vanter une +enfant équivoque. Nous aimons _Monsieur Vénus_, parce qu'il analyse un +des cas les plus curieux d'amour de soi qu'ait produit ce siècle malade +d'orgueil. Ces feuillets fiévreusement écrits par une mineure, avec +toutes les défaillances d'art qu'on peut y signaler, intéressent le +psychologue au même titre qu'_Adolphe_, que _Mlle de Maupin_, que +_Crime d'Amour_, où sont étudiés quelques phénomènes rares de la +sensibilité amoureuse. + +Certes, la petite fille qui rédigeait ce merveilleux _Monsieur Vénus_ +n'avait pas toute cette esthétique dans la tête. Croyait-elle nous +donner une des plus excessives monographies de la «maladie du siècle»? +Simplement elle avait de mauvais instincts, et les avouait avec une +malice inouïe. Elle fut toujours très inconvenante. Déjà , toute jeune, +lunatique, généreuse et pleine d'étranges ardeurs, elle effrayait ses +parents, les plus doux parents du monde; elle étonnait le Périgord. +C'est d'instinct qu'elle se prit à décrire ses frissons de vierge +singulière. Ramenant gentiment ses jupons entre ses jambes, cette +fillette se laissa gaiement rouler sur la pente d'énervation qui va de +Joseph Delorme aux _Fleurs du mal_ et plus profond encore,--elle roula +gaiement, sans souci, comme avec un cerveau moins noble et une autre +éducation, elle eut glissé dans le wagonnet des «Montagnes Russes». + +Les jeunes filles nous paraissent une chose très compliquée, parce que +nous ne pouvons nous rendre assez compte qu'elles sont gouvernées +uniquement par l'instinct, étant de petits animaux sournois, égoïstes et +ardents. Rachilde, à vingt ans, pour écrire un livre qui fait rêver un +peu tout le monde, n'a guère réfléchi; elle a écrit tout au trot de sa +plume, suivant son instinct. Le merveilleux, c'est qu'on puisse avoir de +pareils instincts. + +Dans toute son Å“uvre, qui aujourd'hui est considérable, Rachilde n'a +guère fait que se raconter soi-même. + +Je n'entends pas préciser la limite de ce qui est vrai ou faux dans +_Monsieur Vénus_; tout lecteur un peu au courant des exagérations +romanesques d'un cerveau de vingt ans fera aisément le départ entre les +embellissements d'auteurs et les détails réels de sensibilité. J'imagine +que si l'on supprime les enfantillages du décor et le tragique de +l'anecdote pour conserver les traits essentiels de Raoule de Vénérande +et du déplorable Jacques Silvert, on sera bien près de connaître une des +plus singulières déformations de l'amour qu'ait pu produire la maladie +du siècle dans l'âme d'une jeune femme. + +Mais voici le sommaire de ce petit chef-d'Å“uvre: + + * * * * * + +Mademoiselle Raoule de Vénérande est une fine jeune fille, très +nerveuse, avec des lèvres minces, d'un dessin assez désagréable. Dans +l'atelier de sa fleuriste, elle remarque un jeune ouvrier. Couronné des +roses qu'il tortille lestement en guirlande, ce garçon d'un roux très +foncé, l'enchante par son menton à fossette, sa chair unie et enfantine, +et le petit pli qu'il a au cou, le pli du nouveau-né qui engraisse; et +puis il regarde, comme implorent les chiens souffrants, avec une vague +humidité dans les prunelles. Tout le portrait est de ce ton excellent, +vraiment canaille et nature. Raoule installe dans un intérieur fort +romanesque ce joli garçon si gras; elle le surprend qui, fou d'une folie +de fiancée en présence de son trousseau de femme, lèche jusqu'aux +roulettes des meubles à travers leurs franges multicolores. Avec un +cynisme de très spirituelle allure, elle le déconcerte quand il imagine +d'être aimable; elle le pousse dans un cabinet de toilette, elle le fait +rougir par son audace à l'examiner et le complimenter, lui le rustre +qu'elle a recueilli sous prétexte de charité. Et le pauvre mâle humilié, +s'agenouille sur la traîne de la robe de Raoule, et sanglote. Car, +Rachilde le dit excellemment, il était fils d'un ivrogne et d'une catin, +son honneur ne savait que pleurer. Ce M. Vénus, absolument désexué de +caractère par une suite de procédés ingénieux, devient _la maîtresse_ de +Raoule. Je veux dire qu'elle l'aime, l'entretient et le caresse, qu'elle +s'irrite et s'attendrit auprès de lui, sans jamais céder au désir qui la +ferait aussitôt l'inférieure de ce rustre, près de qui elle se plaît à +frissonner, mais qu'elle méprise. Elle définit son goût d'une façon +admirable: «J'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans espoir une +fiancée morte.» + +Voilà le thème de ce roman, tel que je l'admire,--dépouillé des +équivoques qui ne font que diminuer l'Å“uvre et qui se sentent trop de +l'ignorance d'une vierge, d'une vierge qui se mêlait, je crois, de ce +qu'elle n'avait pas regardé. Il assure à Rachilde dans la série des +esprits une place très définie: + +Elle n'est pas un moraliste, on le sait bien, et puis à vingt ans il +serait vraiment insupportable qu'elle prétendît à ce rôle. Il paraît +même au détour de toutes les lignes que Rachilde admire Raoule de +Vénérande. + +Elle n'est pas non plus un psychologue mû par le pur amour des belles +complications. Elle nous décrit les actes très particuliers d'une jeune +femme orgueilleuse; mais ne nous fait pas toucher le développement d'une +telle sensibilité. L'ayant lue, nous ignorons encore par quelles +impressions des sens ou de l'esprit, par quelles combinaisons, dans +notre société si guindée, au milieu d'une famille honnête, peut surgir +un pareil monstre. + +Enfin Rachilde a beaucoup d'esprit, une légèreté coquette, mais ne se +préoccupe guère d'anoblir par de longs labeurs la forme de son Å“uvre. +Ni moraliste, encore qu'elle esquisse une théorie de l'amour, ni +psychologue, bien qu'elle analyse parfois, ni artiste, malgré ses +scintillements. Rachilde appartient à la catégorie qui, selon des +esprits très affinés et un peu dégoûtés, est la plus intéressante. Elle +écrit des pages sincères, uniquement pour exciter et aviver ses +frissons. Son livre n'est qu'un prolongement de sa vie. Pour les +écrivains de cet ordre, le roman n'est qu'un moyen de manifester des +sentiments que l'ordinaire de la vie les oblige à refréner, ou au moins +à ne pas divulguer. + +Peut-être _Monsieur Vénus_ est-il dans le fond une histoire très réelle; +mais fût-ce un rêve, il témoignerait un état d'âme très particulier. +J'ajoute que ces rêves-là sont extrêmement puissants. La femme qui rêve, +qui pleure, qui conte un amour qu'elle désirerait avoir, ne tarde pas à +le créer. Ces renversements de l'instinct, cette adoration devant un +être misérable, joli comme un enfant, gras et débile comme une femme, +avec le sexe mâle, plusieurs fois l'humanité les a vus. Selon des lois +qui nous échappent, ces idéals troublés remontent parfois à la surface +de nos âmes, où les déposèrent de lointains ancêtres. Raoule de +Vénérande, cette insensée au teint pâle et aux lèvres minces, qui lave +le corps équivoque de Jacques Silvert, fait songer, avec toutes les +différences de climat, de civilisation et d'époque, au vertige de +Phrygie, quand les femmes lamentaient Attis, le petit mâle rosé et trop +gras. Ces obscures complications d'amour ne sont pas seulement faites +d'énervation; à leur luxure se mêle un mysticisme trouble. La Raoule de +Vénérande du roman a pour directrice une parente, de toute piété, et qui +ne cesse de stigmatiser l'humanité fangeuse. Rachilde écrit: «Dieu +aurait dû créer l'amour d'un côté et les sens de l'autre. L'amour +véritable ne se devrait composer que d'amitié chaude. Sacrifions les +sens, la bête.» + +Ces rêves tendres et malgré tout impurs ont toujours tenté les cerveaux +les plus fiers. Un romancier catholique, Joséphin Peladan, a cru pouvoir +s'abandonner à ces vertiges malsains sans offenser sa religion. Pourtant +celui qui prétend dans ses sensualités satisfaire tout son être, ses +nobles désirs de justice, de tendresse, de beauté, est penché sur une +pente misérable. L'amour qui s'applique aux créatures s'engage dans des +complications bien obscures, s'il ne lui suffit pas d'être père. L'homme +supérieur constate très vite qu'il n'a rien à attendre de la femme. +Quelque bonté qu'il croie voir dans le regard de ces créatures, il s'en +écarte; c'est la jeunesse seule qui embellit leurs prunelles candides; +aux premières paroles il trouverait l'humiliation d'avoir été fasciné +par un être bas. La femme de son côté a fait le même raisonnement; elle +ne se courbera pas devant l'homme si souvent brutal, et dont l'étreinte +après tout ne sait donner qu'un léger frisson à cette curieuse +insatiable. + +A quels cultes mystérieux vont-ils donc se vouer, ces hommes et ces +femmes que _l'amour de soi_ écarte l'un de l'autre! A quelles pratiques +singulières demanderont-ils des caresses, eux qui le plus souvent +compliquent d'énervation intense leur susceptibilité morale? + +La maladie du siècle, qu'il faut toujours citer et dont _Monsieur Vénus_ +signale chez la femme une des formes les plus intéressantes, est faite +en effet d'une fatigue nerveuse, excessive et d'un orgueil inconnu +jusqu'alors. On n'avait pas signalé avant ce livre les singularités +qu'elle introduit dans la sensibilité en ce qui concerne l'amour. Sans +insister sur cette élégie divine et si troublante de René, c'est +principalement aux Å“uvres de M. de Custine, un grand romancier +inconnu, et de Baudelaire qu'il faudrait chercher des propositions +(évidemment très enveloppées) sur l'amour _compliqué_, compliqué pour +avoir trop craint les souillures. On verrait, avec effroi, quelques-uns +arriver au dégoût de la grâce féminine, en même temps que _Monsieur +Vénus_ proclame la haine de la force mâle. + +Complication de grande conséquence! le dégoût de la femme! la haine de +la force mâle! Voici que certains cerveaux rêvent d'un être insexué. Ces +imaginations sentent la mort. Aux dernières pages du volume, quand +_Monsieur Vénus_ est mort, nous voyons Raoule de Vénérande veiller et se +lamenter devant une image en cire! l'image de son Adonis canaille! + + * * * * * + +Fantaisie pleureuse d'une isolée, excentricité cérébrale, mais qui +intéresse le psychologue, le moraliste et l'artiste. _Monsieur Vénus_ +est un symptôme très significatif, d'autant qu'on distinguera aisément, +je le répète, ce qui est exagération de romancier, et ce qui vient d'une +ènervation de plus en plus commune dans l'un et l'autre sexe. + +Non, ce n'est pas une polissonnerie que cette autobiographie de la plus +étrange des jeunes femmes. En dépit des pages qui veulent, je crois, +être sadiques, et qui sont seulement très obscures et très naïves, ce +livre à mon goût peut être considéré comme une curiosité qui restera au +même titre que certains livres du siècle dernier, que nous lisons encore +après que des ouvrages plus parfaits ont disparu. La critique moderne +substitue volontiers à la curiosité littéraire la curiosité +pathologique; c'est l'auteur que cherchent dans une Å“uvre les esprits +les plus distingués. Vous savez quelle jeune femme toute de douceur et +de finesse est l'auteur, quelle frénésie sensuelle et mystique on trouve +dans son livre. Ne vous semble-t-il pas que _Monsieur Vénus_, en plus +des lueurs, qu'il jette sur certaines dépravations amoureuses de ce +temps, est un cas infiniment attachant pour ceux que préoccupent les +rapports, si difficiles à saisir, qui unissent l'Å“uvre d'art au +cerveau qui l'a mise debout? + +Par quel mystère Rachilde a-t-elle dressé devant soi Raoule de Vénérande +et Jacques Silvert? Comment de cette enfant de saine éducation sont +sorties ces créations équivoques? Le problème est passionnant. + +Un éminent psychologue, M. Jules Soury, qui s'intéresse méthodiquement +aux curieuses variétés de la sensibilité humaine, disait un jour de +Restif: «Qui compose de tels livres ne s'appartient peut-être pas plus +qu'un monstre double; c'est un trop beau cas de tératologie. La tombe et +l'oubli ne sont que pour le vulgaire. Lui, il a les honneurs de la salle +de dissection et du musée Dupuytren.» Voilà ce que j'appliquerais +judicieusement au camarade que j'ai l'honneur d'étudier, si je ne +craignais de lui paraître un peu lourd. + +MAURICE BARRÈS. + + +A Monsieur LÉO D'ORFER + +je dédie _Monsieur Vénus_. + +RACHILDE. + + + + +MONSIEUR VÉNUS + + + + +CHAPITRE I + + +MADEMOISELLE de Vénérande cherchait à tâtons une porte +dans l'étroit couloir indiqué par le concierge. + +Ce septième étage n'était pas éclairé du tout, et la peur lui venait de +tomber brusquement au milieu d'un taudis mal famé, quand elle pensa à +son étui à cigarettes, qui contenait ce qu'il fallait pour avoir un peu +de lumière. A la lueur d'une allumette, elle découvrit le numéro 10 et +lut cette pancarte: + + _Marie Silvert, fleuriste, dessinateur._ + +Puis, la clef étant sur la porte, elle entra; mais, sur le seuil, une +odeur de pommes cuisant la prit à la gorge et l'arrêta net. Nulle odeur +ne lui était plus odieuse que celle des pommes; aussi fut-ce avec un +frisson de dégoût qu'avant de révéler sa présence elle examina la +mansarde. + +Assis à une table où fumait une lampe sur un poêlon graisseux, un homme, +paraissant absorbé dans un travail très minutieux, tournait le dos à la +porte. Autour de son torse, sur sa blouse flottante, courait en spirale +une guirlande de roses, des roses fort larges de satin chair velouté de +grenat, qui lui passaient entre les jambes, filaient jusqu'aux épaules +et venaient s'enrouler au col. A sa droite se dressait une gerbe de +giroflées des murailles, et, à sa gauche, une touffe de violettes. + +Sur un grabat en désordre, dans un coin de la pièce, des lis en papier +s'amoncelaient. + +Quelques branches de fleurs gâchées et des assiettes sales, surmontées +d'un litre vide, traînaient entre deux chaises de paille crevées. Un +petit poêle fendu envoyait son tuyau dans la vitre d'une lucarne en +tabatière et couvait les pommes étalées devant lui, d'un seul Å“il, +rouge. + +L'homme sentit le froid que laissait pénétrer la porte ouverte; il +releva l'abat-jour de la lampe et se retourna. + +--Est-ce que je me trompe, monsieur? interrogea la visiteuse, +désagréablement impressionnée; Marie Silvert, je vous prie. + +--C'est bien ici, madame, et, pour le moment, Marie Silvert, c'est moi. + +Raoule ne put s'empêcher de sourire: faite d'une voix aux sonorités +mâles, cette réponse avait quelque chose de grotesque, que ne corrigeait +pas la pose embarrassée du garçon tenant ses roses à la main. + +--Vous faites des fleurs? Vous les faites comme une vraie fleuriste! + +--Sans doute, il le faut bien. J'ai ma sÅ“ur malade; tenez, là , dans +ce lit, elle dort..... Pauvre fille! Oui, très malade. Une grosse fièvre +qui lui secoue les doigts. Elle ne peut rien fournir de bon...; moi, je +sais peindre, mais je me suis dit qu'en travaillant à sa place, je +gagnerais mieux ma vie qu'à dessiner des animaux ou copier des +photographies. Les commandes ne pleuvent guère, ajouta-t-il en matière +de conclusion, mais je décroche le mois tout de même. + +Il eut un haussement de cou pour surveiller le sommeil de la malade. +Rien ne remuait sous les lis. Il offrit une des chaises à la jeune +femme. Raoule serra autour d'elle son pardessus de loutre et s'assit +avec une grande répugnance; elle ne souriait plus. + +--Madame désire...? demanda le garçon, lâchant sa guirlande, pour fermer +sa blouse, qui s'écartait beaucoup sur sa poitrine. + +--On m'a donné, répondit Raoule, l'adresse de votre sÅ“ur en me la +recommandant comme une véritable artiste. J'ai absolument besoin de +m'entendre avec elle au sujet d'une toilette de bal. Ne pouvez-vous la +réveiller? + +--Une toilette de bal? oh! madame, soyez tranquille, inutile de la +réveiller. Je vous soignerai ça... Voyons, que vous faut-il? des +piquets, des cordons ou des motifs détachés?... + +Mal à l'aise, la jeune femme avait envie de s'en aller. Au hasard, elle +prit une rose et en examina le cÅ“ur, que le fleuriste avait mouillé +d'une goutte de cristal: + +--Vous avez du talent, beaucoup de talent, répéta-t-elle, tout en +détirant les pétales de satin... + +Cette odeur de pommes rissolées lui devenait insupportable. + +L'artiste se mit en face de sa nouvelle cliente et attira la lampe entre +eux, au bord de la table. Ainsi placés, ils pouvaient se voir des pieds +à la tête. Leurs regards se croisèrent. Raoule, comme éblouie, cligna +des paupières derrière sa voilette. + +Le frère de Marie Silvert était un roux, un roux très foncé, presque +fauve, un peu ramassé sur des hanches saillantes, avec des jambes +droites, minces aux chevilles. + +Ses cheveux, plantés bas, sans ondulations ni boucles, mais durs, épais, +se devinaient rebelles aux morsures du peigne. Sous son sourcil noir, +assez délié, son Å“il était d'un sombre étrange, quoique d'une +expression bête. + +Il regardait, cet homme, comme implorent les chiens souffrants, avec une +vague humidité sur les prunelles. Ces larmes d'animal poignent toujours +d'une manière atroce. Sa bouche avait le ferme contour des bouches +saines que la fumée, en les saturant de son parfum viril, n'a pas encore +flétries. Par instant, ses dents s'y montraient si blanches à côté de +ses lèvres si pourpres qu'on se demandait pourquoi ces gouttes de lait +ne séchaient point entre ces deux tisons. Le menton, à fossette, d'une +chair unie et enfantine, était adorable. Le cou avait un petit pli, le +pli du nouveau-né qui engraisse. La main assez large, la voix boudeuse +et les cheveux plantés drus étaient en lui les seuls indices révélateurs +du sexe. + +Raoule oubliait sa commande; une torpeur singulière s'emparait d'elle, +engourdissant jusqu'à ses paroles. + +Cependant elle se trouvait mieux, les pommes avec leurs jets de vapeur +chaude ne l'incommodaient plus; et, de ces fleurs éparses dans les +assiettes sales, il lui semblait même se dégager une certaine poésie. + +L'accent ému, elle reprit: + +--Voici, monsieur, il s'agit d'un bal costumé et j'ai pour habitude de +porter des garnitures spécialement dessinées pour moi. Je serai en +_nymphe des eaux_, costume Grévin, tunique de cachemire blanc pailleté +de vert, avec des roseaux enroulés; il faut donc un semé de plantes de +rivière, des nymphéas, des sagittaires, lentilles, nénuphars... Vous +sentez-vous capable d'exécuter cela en une semaine? + +--Je crois bien, madame, une Å“uvre d'art! répondit le jeune homme, +souriant à son tour; puis, saisissant un crayon, il jeta des croquis sur +une feuille de bristol. + +--C'est cela, c'est cela, approuva Raoule, suivant des yeux. Des nuances +très douces, n'est-ce pas? N'omettez aucun détail... Oh! le prix que +vous voudrez!... Les sagittaires avec de longs pistils en flèche et les +nymphéas bien roses, duvetés de brun. + +Elle avait pris le crayon, pour rectifier certains contours; lorsqu'elle +se pencha vers la lampe, un éclair jaillit du diamant qui fermait son +pardessus. Silvert le vit et devint respectueux: + +--Le travail, fit-il, me reviendra à cent francs, je vous donne la façon +pour cinquante, je n'y gagne pas beaucoup, allez, madame. + +Raoule sortit d'un portefeuille armorié trois billets de banque. + +--Voici, dit-elle simplement, j'ai toute confiance en vous. + +Le jeune homme eut un mouvement si brusque, un tel élan de joie, que, de +nouveau, la blouse s'écarta. Au creux de sa poitrine, Raoule aperçut la +même ombre rousse qui marquait sa lèvre, quelque chose comme des brins +d'or filés, brouillés les uns dans les autres. + +Mlle de Vénérande s'imagina qu'elle mangerait peut-être bien une de +ces pommes sans trop de révolte. + +--Quel âge avez-vous? interrogea-t-elle sans détacher les yeux de cette +peau transparente, plus satinée que les roses de la guirlande. + +--J'ai vingt-quatre ans, madame; et, gauchement, il ajouta: Pour vous +servir. + +La jeune femme eut un mouvement de tête, les paupières closes, n'osant +regarder encore. + +--Ah! vous avez l'air d'en avoir dix-huit... Est-ce drôle, un homme qui +fait des fleurs... Vous êtes bien mal logé, avec une sÅ“ur malade, +dans cette mansarde... Mon Dieu!... la lucarne doit vous éclairer si +peu... Non! non! ne me rendez pas la monnaie... trois cents francs, +c'est pour rien. A propos, mon adresse; écrivez: Mlle de Vénérande, +74, avenue des Champs-Élysées, hôtel de Vénérande. Vous me les +apporterez vous-même. J'y compte, n'est-ce pas? + +Sa voix était entrecoupée, elle éprouvait une grande lourdeur de tête. + +Machinalement, Silvert ramassa une queue de pâquerette, il la roulait +dans ses doigts et mettait, sans y prendre garde, une habileté de femme +du métier à pincer juste le brin d'étoffe, pour lui donner l'apparence +d'un brin d'herbe. + +--Mardi prochain, c'est entendu, madame, j'y serai, comptez sur moi, je +vous promets des chefs-d'Å“uvre... vous êtes trop généreuse!... + +Raoule se leva; un tremblement nerveux la secouait tout entière. +Avait-elle donc pris la fièvre chez ces misérables? + +Ce garçon, lui, demeurait immobile, béant, enfoncé dans sa joie, palpant +les trois chiffons bleus, trois cents francs!... Il ne songeait plus à +ramener la blouse sur sa poitrine, où la lampe allumait des paillettes +d'or. + +--J'aurais pu envoyer ma couturière, avec mes instructions, murmura +Mlle de Vénérande, comme pour répondre à un reproche intérieur et +s'excuser vis-à -vis d'elle-même; mais, après avoir vu vos échantillons, +j'ai préféré venir... A propos: ne m'avez-vous pas dit que vous étiez +peintre? Est-ce de vous, ça? + +D'un mouvement de tête, elle indiquait un panneau suspendu au mur, entre +une loque grise et un chapeau mou. + +--Oui, madame, fit l'artiste, soulevant la lampe. + +D'un coup d'Å“il rapide, Raoule embrassa un paysage sans air, où +rageusement cinq ou six moutons ankylosés paissaient du vert tendre, +avec un tel respect des lois de la perspective, que, par voie d'emprunt, +deux d'entre eux paraissaient posséder cinq pattes. + +Silvert, naïvement, attendait un compliment, un encouragement. + +--Étrange profession, reprit Mlle de Vénérande, sans plus s'occuper +de la toile, car, enfin, vous devriez casser des pierres, ce serait plus +naturel. + +Il se mit à rire niaisement, un peu déconfit d'entendre cette inconnue +lui reprocher d'user de tous les moyens possibles pour gagner sa vie; +puis, pour répondre quelque chose: + +--Bah! fit-il, ça n'empêche pas d'être un homme! + +Et la blouse, toujours ouverte, laissait voir sur sa poitrine les +frisons dorés. + +Une douleur sourde traversa la nuque de Mlle de Vénérande. Ses nerfs +se surexcitaient dans l'atmosphère empuantie de la mansarde. Une sorte +de vertige l'attirait vers ce nu. Elle voulut faire un pas en arrière, +s'arracher à l'obsession, fuir... Une sensualité folle l'étreignit au +poignet... Son bras se détendit, elle passa la main sur la poitrine de +l'ouvrier, comme elle l'eût passée sur une bête blonde, un monstre dont +la réalité ne lui semblait pas prouvée. + +--Je m'en aperçois! fit-elle, avec une hardiesse ironique. + +Jacques tressaillit, confus. Ce que d'abord il avait cru être une +caresse lui semblait maintenant un contact insultant. + +Ce gant de grande dame lui rappelait sa misère. + +Il se mordit la lèvre, et, cherchant à se donner un mauvais genre +quelconque, il riposta: + +--Ma foi! vous savez, on en a partout! + +A cette énormité, Raoule de Vénérande éprouva une honte mortelle. Elle +détourna la tête; alors, au milieu des lis, une face hideuse dans +laquelle s'allumaient, sinistres, deux lueurs glauques, lui apparut: +c'était Marie Silvert, la sÅ“ur. + +Un instant sans broncher, Raoule tint ses yeux rivés à ceux de cette +femme; puis, hautaine, saluant d'un imperceptible hochement de front, +baissa sa voilette et sortit lentement, sans que Jacques, planté droit, +sa lampe à la main, pensât à la reconduire. + +--Qu'est-ce que tu dis de ça? fit-il, revenant à lui, alors que déjà la +voiture de Raoule, gagnant les boulevards, roulait vers l'avenue des +Champs-Élysées. + +--Je dis, répondit Marie, se laissant, dans un ricanement, tomber sur la +couche, dont l'éclat des lis rehaussait la malpropreté, je dis que si tu +n'es pas un nigaud, notre affaire est bonne. Elle en tient, mon +mignon! + + + + +CHAPITRE II + + +IL faisait très froid. Raoule, blottie dans le fond de +son coupé, avait baissé les stores et appuyait fortement son manchon sur +sa bouche. + +Certes, la nerveuse ne voyait point pour la première fois un garçon bien +bâti, mais ce souvenir de mâle frais et rose comme une fille la hantait +cruellement. Chez Raoule de Vénérande, l'activité cérébrale remplaçait +presque toujours les situations positives; quand elle ne pouvait vivre +un moment de passion, elle le pensait, le résultat était le même. Sans +vouloir se rappeler l'escalier sinistre de la rue de la Lune, la +fleuriste malade et sale, cette mansarde où régnait une odeur atroce de +pommes, elle se mit à évoquer Jacques Silvert. + +Se souciant peu de la roture de l'ouvrier en s'abandonnant à un +encanaillement fictif, Raoule rêvait de sa chair touchée du bout du +doigt et les yeux mi clos de la descendante des Vénérande se noyaient +d'une langueur délicieuse. Sa mémoire ne lui fournissait déjà plus les +moyens de réveiller sa conscience. A sa honte éprouvée devant le mâle +qu'elle avait eu l'audace de rendre grossier succédait une folle +admiration pour le bel instrument de plaisir qu'elle désirait. Déjà elle +jouissait de cet homme, déjà elle en faisait une proie, déjà peut-être +elle l'arrachait à son misérable milieu pour l'idéaliser dans les +spasmes d'une possession absolue. Et Raoule, bercée par le trot rapide +de son attelage, mordait ses fourrures, la tête en arrière, le corsage +gonflé, les bras crispés, avec de temps à autre un soupir de lassitude. + +Ni belle, ni jolie dans l'acception des mots, Raoule était grande, bien +faite, ayant le col souple. Elle possédait de la vraie fille de race +les formes délicates, les attaches fines, la démarche un peu altière, +les ondulations qui, sous les voiles de la femme, révèlent l'annelure +féline. Dès l'abord, sa physionomie, à l'expression dure, ne séduisait +pas. Merveilleusement tracés, les sourcils avaient une tendance marquée +à se rejoindre dans le pli impérieux d'une volonté constante. Les lèvres +minces, estompées aux commissures, atténuaient d'une manière désagréable +le dessin pur de la bouche. Les cheveux étaient bruns, tordus sur la +nuque et concouraient au parfait ovale d'un visage teinté de ce bistre +italien qui pâlit aux lumières. Très noirs, avec des reflets métalliques +sous de longs cils recourbés, les yeux devenaient deux braises quand la +passion les allumait. + +Raoule tressauta, brusquement arrachée aux dépravations d'une pensée +ardente; la voiture venait de s'arrêter dans la cour de l'hôtel de +Vénérande. + +--Tu reviens tard! mon enfant, fit une vieille dame, entièrement vêtue +de noir qui descendait le perron, allant au-devant d'elle. + +--Vous trouvez, ma tante? Quelle heure est-il donc? + +--Mais, bientôt huit heures. Tu n'es pas habillée, tu ne dois pas avoir +dîné. M. de Raittolbe, pourtant, viendra te chercher pour te conduire à +l'Opéra, ce soir. + +--Je n'irai pas, j'ai changé d'avis. + +--Tu es malade? + +--Mon Dieu, non. Troublée, voilà tout. J'ai vu tomber un enfant sous un +omnibus, rue de Rivoli. Il me serait impossible de dîner, je t'assure... +Comme si les accidents d'omnibus devaient se passer dans la rue! + +Mme Élisabeth se signa. + +--Ah! j'oubliais... ma tante. Venez avec moi. Faites interdire la porte, +j'ai à vous parler sur un sujet qui vous plaira davantage: une bonne +Å“uvre. J'ai mis la main sur une bonne Å“uvre... + +Elles traversèrent toutes les deux les immenses appartements de l'hôtel. + +Il y avait des salons d'un aspect tellement sombre qu'on n'y pénétrait +pas sans avoir le cÅ“ur un peu serré. L'antique construction possédait +deux pavillons en retour, flanqués d'escaliers arrondis comme ceux du +château de Versailles. Les fenêtres, à croisillons étroits, +descendaient toutes jusqu'au parquet, montrant, derrière la légèreté des +mousselines et des guipures, d'énormes balcons de fer forgé agrémentés +d'arabesques bizarres. Devant ces balcons s'étendait, coupée par la +grille d'entrée, une mosaïque de plantes essentiellement parisiennes, de +ces plantes aux verdures de tons neutres résistant à l'hiver, qui +forment des bordures si justes, que l'Å“il le plus exercé ne saurait +se heurter à un seul brin d'herbe dépassant. Les murs gris semblaient +s'ennuyer, les uns en présence des autres, et cependant, un enchanteur, +pour vexer une dévote, en retournant ces façades blasonnées, aurait +causé plus d'une surprise aux manants égarés dans la noble avenue. Ainsi +la chambre à coucher de la nièce, aile droite, et celle de la tante, +aile gauche, mises subitement à ciel ouvert, eussent fait pâmer d'aise +un amateur d'oppositions picturales. + +La chambre de Raoule était capitonnée de damas rouge et lambrissée, aux +pourtours, de bois des îles sertis de cordelières de soie. Une panoplie +d'armes de tous genres et de tous pays, mises à la portée d'un poignet +féminin par leurs exquises dimensions, occupait le panneau central. Le +plafond, gondolé aux corniches, était peint de vieux motifs rococos sur +fond azur-vert. + +Du milieu descendait un lustre en cristal de Carlsruhe, une girandole de +liserons avec leurs feuilles lancéolées et irisées de couleurs +naturelles. Une couche moelleuse était placée en travers du grand tapis +de Vison qui s'étendait sous le lustre, et le bateau de ce lit, en ébène +sculpté, supportait des coussins dont l'intérieur et les plumes avaient +été imprégnés d'un parfum oriental embaumant toute la pièce. + +Quelques tableaux entre glaces, d'assez libres allures, s'accrochaient +aux capitons des murailles. Il y avait, faisant face à la table de +travail tout encombrée de papiers et de lettres ouvertes, une académie +masculine n'ayant aucune espèce d'ombre le long des hanches. Un +chevalet, dans un coin, et un piano, près de la table, complétaient cet +ameublement profane. + +La chambre de Mme Élisabeth, chanoinesse de plusieurs ordres, était +tout entière d'un gris d'acier désolant le regard. + +Sans tapis, le parquet bien ciré vous glaçait les talons, et le Christ +amaigri, pendu près d'un chevet sans oreiller, contemplait un plafond +peint de brumes comme un ciel du Nord. + +Il y avait quelque vingt ans que Mme Élisabeth habitait l'hôtel de +Vénérande, en compagnie de sa nièce, restée orpheline à l'âge de cinq +ans. Jean de Vénérande, dernier rejeton de sa race, avait, en sortant de +ce monde, formulé le vÅ“u que l'enfant, né de la mort, qu'il laissait +après lui, fût élevé par sa sÅ“ur dont les qualités lui avaient +toujours inspiré une profonde estime. Élisabeth était alors une vierge +de quarante printemps, pleine de vertus, confite en dévotion, passant +dans la vie comme sous les arceaux d'un cloître, perdue dans une +perpétuelle méditation, usant le bout de son index à répéter les signes +de croix qui permettent de puiser largement au trésor des indulgences +plénières, et s'occupant fort peu, rare qualité de dévote, du salut des +voisins. Son roman était simple. Elle le racontait aux jours solennels, +dans ce style onctueux que le mysticisme invétéré prête aux natures +passives. Elle avait eu une passion chaste, une passion en Dieu; elle +avait aimé ingénument un pauvre poitrinaire, le comte de Moras, un homme +expirant tous les matins. Elle avait peut-être pressenti les félicités +nuptiales et les joies maternelles, mais une inoubliable catastrophe +avait tout brisé au dernier moment: le comte de Moras avait été +rejoindre ses ancêtres, muni des sacrements de l'Église. Dans +l'exaspération de sa douleur, la fiancée n'effeuilla pas les roses de +l'hymen, ne déchira pas son voile blanc; elle vint chercher au pied de +la croix rédemptrice un époux immortel. Sa religiosité douce n'en +demandait pas plus!... Les portes du couvent allaient s'ouvrir pour elle +quand survint la mort de Jean de Vénérande. Mme Élisabeth fit taire +son cÅ“ur et se consacra désormais à la tutelle de Raoule. + +Vers ce moment trouble de l'existence de l'enfant, quand elle se forme, +une mère aurait eu de graves préoccupations pour son avenir. Cette +petite fille volontaire brisait tous les raisonnements qu'on lui +opposait avec des réponses pleines d'une désinvolture épicurienne. Elle +apportait à la réalisation d'un caprice une ténacité effrayante et +charmait les institutrices par l'explication lucide qu'elle donnait de +ses folies. Son père avait été un de ces débauchés épuisés que les +Å“uvres du marquis de Sade font rougir, mais pour une autre raison que +celle de la pudeur. Sa mère, une provinciale pleine de sève, très +robuste de constitution, avait eu les plus naturels et les plus fougueux +appétits. Elle était morte d'un flux de sang quelque temps après ses +couches. Peut-être son mari l'avait-il suivie au tombeau, victime aussi +d'un accident qu'il avait provoqué, car l'un de ses vieux serviteurs +disait qu'en trépassant il s'accusait de la fin prématurée de sa femme. + +Mme Élisabeth, chanoinesse, ignorante de la vie des êtres +matérialistes, s'occupa de développer beaucoup chez Raoule les +aspirations mystiques; elle la laissa raisonner, lui parla souvent de +son dédain pour l'humanité fangeuse en termes très choisis et lui fit +atteindre ses quinze ans dans la solitude la plus complète. + +A l'heure des initiations sensuelles, la tante Élisabeth, la +chanoinesse, n'aurait jamais pu croire que son baiser de prude ne +suffisait plus aux secrètes ardeurs de la vierge confiée à ses soins +religieux. + +Un jour, Raoule, courant les mansardes de l'hôtel, découvrit un livre; +elle lut, au hasard. Ses yeux rencontrèrent une gravure, ils se +baissèrent, mais elle emporta le livre... Vers ce temps, une révolution +s'opéra dans la jeune fille. Sa physionomie s'altéra, sa parole devint +brève, ses prunelles dardèrent la fièvre, elle pleura et elle rit tout à +la fois. Mme Élisabeth, inquiète, craignant une maladie sérieuse, +appela les médecins. Sa nièce leur défendit sa porte. Pourtant, l'un +d'eux, très élégant de sa personne, spirituel, jeune, fut assez adroit +pour se faire admettre auprès de la capricieuse malade. Elle le pria de +revenir et il n'y eut, d'ailleurs, pas d'amélioration dans son état. + +Élisabeth recourut aux lumières de ses confesseurs. On lui conseilla le +véritable spécifique:--Mariez-la! lui répondit-on. + +Raoule éclata de colère quand sa tante entama un chapitre sur le +mariage. + +Le soir de ce jour-là , pendant le thé, le jeune docteur, causant dans +l'embrasure d'une croisée avec un vieil ami de la maison, disait, +montrant Raoule: + +--Un cas spécial, monsieur. Quelques années encore, et cette jolie +créature que vous chérissez trop, à mon avis, aura, sans les aimer +jamais, connu autant d'hommes qu'il y a de grains au rosaire de sa +tante. Pas de milieu! Ou nonne, ou monstre! Le sein de Dieu ou celui de +la volupté! Il vaudrait peut-être mieux l'enfermer dans un couvent, +puisque nous enfermons les hystériques à la Salpétrière! Elle ne connaît +pas le vice, mais elle l'invente! + +Il y avait dix ans de cela, au moment où commence cette histoire..., et +Raoule n'était pas nonne..... + +Durant la semaine qui suivit sa visite chez Silvert, Mlle de +Vénérande fit de fréquentes sorties, n'ayant d'autre but que la +réalisation d'un projet formé dans le parcours de la rue de la Lune à +son hôtel. Elle en avait fait la confidence à sa tante, et celle-ci, +après des objections timides, en avait, comme toujours, référé aux +cieux. Raoule lui décrivit, d'une manière détaillée, la misère de +l'_artiste_. Quelle pitié ne serait point émue à l'aspect du taudis de +Jacques? Comment pourrait-il travailler là -dedans, avec sa sÅ“ur +presque infirme? Alors Élisabeth avait promis de les recommander à la +Société de Saint-Vincent-de-Paul et d'envoyer des dames de charité aussi +titrées que secourables. + +--Ouvrons notre bourse, ma tante, s'était écriée Raoule, exaltée par sa +propre audace. Faisons une aumône royale, mais faisons-la dignement! +Mettons ce peintre qui a du talent (ici Raoule avait eu un sourire) dans +un milieu vraiment artistique. Qu'il puisse gagner son pain sans avoir +la honte de l'attendre de nous. Assurons-lui tout de suite l'avenir. Qui +sait si, plus tard, il ne nous le rendra pas au centuple! + +Raoule parlait avec chaleur. + +--Il faut, se dit tante Élisabeth, que ma nièce ait rencontré de bien +belles dispositions chez ces malheureux pour qu'elle daigne s'animer de +la sorte... elle, si froide. Voilà peut-être le moyen de la ramener à la +piété!... + +Car tante Élisabeth n'était pas sans savoir que _son neveu_, comme elle +appelait souvent Raoule quand elle lui voyait prendre des leçons +d'escrime ou de peinture, manquait absolument de la foi qui conduit aux +saintes destinées. Seulement la chanoinesse avait, de son côté, trop de +_monde_, trop de race, trop de _parchemin_ dans le caractère, pour +douter une seconde de la pureté corporelle et morale de sa descendante. +Une Vénérande ne pouvait être que vierge. On citait des Vénérande qui +avaient gardé cette qualité durant plusieurs lunes de miel. Ce genre de +noblesse, bien qu'il ne fût pas héréditaire dans la famille, obligeait +donc entièrement la jeune femme. + +--Dès demain, avait enfin conclu Raoule, je cours Paris pour organiser +un atelier. Les meubles seront placés la nuit; il est inutile de faire +parler de nous, la moindre ostentation serait un crime, et mardi, quand +il viendra m'apporter ma garniture de bal, tout sera prêt... Ah! c'est +dans ces occasions, ma tante, que notre fortune est intéressante!... + +--Je t'abandonne, ma chérie, le céleste bénéfice de ta charité! déclara +tante Élisabeth. N'épargne rien: autant tu sèmeras sur terre, autant tu +récolteras là -haut! + +--_Amen!_ riposta Raoule,--et la blasée eut un regard de mauvais ange à +l'adresse de la chanoinesse ravie. + +Huit jours après, Mlle de Vénérande, belle, d'une beauté +excessivement originale sous son costume de _nymphe des eaux_, faisait +une entrée à sensation au bal de la duchesse d'Armonville. Flavien X..., +le journaliste à la mode, dit deux mots discrets au sujet de ce costume +étrange et, bien que Raoule n'eût pas d'amies intimes, elle s'en +découvrit quelques-unes, ce soir-là , qui la supplièrent de leur indiquer +la demeure de son habile fleuriste. + +Raoule s'y refusa. + + + + +CHAPITRE III + + +JACQUES Silvert, dans l'atelier, se laissa tomber sur +un divan, tout ahuri. Il avait l'air d'un petit enfant surpris par un +grand orage. Ainsi, on le mettait chez lui, avec des pinceaux, des +couleurs, des tapis, des rideaux, des meubles, du velours, beaucoup de +dorures, beaucoup de dentelles... Les bras pendants, il regardait chaque +chose, se demandant si chaque chose n'allait pas s'écarter pour ramener +une nuit profonde. Sa sÅ“ur, n'osant pas y croire encore, s'était +assise, elle, sur la valise qui contenait leurs malheureux vêtements. +Courbant son maigre dos, les mains jointes, elle répétait, saisie d'une +immense vénération: + +--La noble créature! La noble créature! + +Et elle n'oubliait point son éternelle toux, semblable au grincement +d'un essieu mal huilé, toux de théâtre cherchant les notes de poitrine à +la fin de ses quintes. + +--Il faudrait cependant ranger un peu, ajouta-t-elle, se levant très +décidée. + +Elle ouvrit la malle, en tira le tableau des moutons sur ciel clair, +alla l'accrocher dans un coin. Alors Jacques, remué par un +attendrissement inexplicable, vint à ce tableau, l'embrassa en pleurant. + +--Vois-tu, sÅ“ur, j'avais toujours eu l'idée que mon talent nous +porterait bonheur. Et toi qui me disais qu'il vaudrait mieux courir les +filles que de gratter du charbon le long des murs. + +Marie se gaussa, faisant rentrer sa courte échine dans ses épaules. + +--Tiens! comme si ta figure ne valait pas celle de tes sales moutons! + +Il ne put s'empêcher de rire; ses larmes séchèrent et il murmura: + +--Tu es folle! Mlle de Vénérande est une artiste, voilà tout! Elle a +pitié des artistes; elle est bonne, elle est juste... Ah! les ouvriers +pauvres ne feraient pas souvent des révolutions s'ils connaissaient +mieux les femmes de la haute! + +Marie eut un rictus mauvais. Elle gardait son opinion. Quand elle +songeait à cette femme _de la haute_, toutes les scènes de vice qu'elle +avait vécues lui remontaient en fumées malsaines à la tête, et elle +voyait alors le monde entier aussi plat que l'était naguère son lit de +prostituée après le départ du dernier amant. + +En philosophant, d'une voix un peu lente qui désire se faire écouter, +Jacques allait et venait, disséminant les armes des panoplies qu'on +n'avait pas eu le temps de poser. Il collait tous les fauteuils contre +les murs n'ayant jamais assez de place pour promener ses orgueils de +nouveau propriétaire. + +Les chevalets de bois des îles furent mis en troupe dans l'angle où se +dressait une Vénus de Milo très éblouissante, sur un socle de bronze. Il +voulut compter les bustes et les apporta au pied de la déesse, comme on +empile des pots de réséda dans la gouttière d'une grisette. Par +instants, il jetait un petit cri de plaisir, caressant les urnes des +majoliques et les luisantes feuilles du palmier qui émergeait d'un +pouff, au centre de l'atelier. Il essayait jusqu'aux tabourets errant +sur la moquette du tapis; il les éprouvait à coup de poing ou les +lançait au plafond. + +Le vitrage donnait dans l'endroit le plus découvert du boulevard +Montparnasse, en face de Notre-Dame-des-Champs. Il était drapé d'un +baldaquin de satin gris, relevé de velours noir brodé d'or. Toutes les +tentures rappelaient ces nuances et les portières égyptiennes à motifs +étranges, très vifs, éclataient d'une façon merveilleuse sur ce gris de +nuage printanier. + +Au bout d'une heure, l'atelier rappela presque la mansarde de la rue de +la Lune, moins les taches de graisse et les chaises crevées; mais on +sentait que ce complément ne tarderait pas à arriver. Marie décida qu'on +mettrait deux couchettes de fer dans le cabinet des modèles, car +l'atelier possédait un demi-cercle tendu de larges rideaux et garni en +pourtour d'un paravent du Japon, laqué, rose et bleu. On ferait sa +toilette comme on pourrait, puis on roulerait les deux cages sous le +paravent. Elle imagina même de se servir d'un gros crachoir de cuivre +ciselé comme boîte à ordures. Ils ne pensaient pas du tout à soulever +les portières, supposant que cela faisait partie des ornements avec les +trophées de vieilles armes. + +--Nous _laverons_ ces casseroles-là , dit Marie, pleine de son sujet, +pour avoir des marmites économiques. J'adore la cuisine à +l'_étouffée_--elle désignait les casques romains que son frère essayait +de temps en temps. + +--Oui, oui, répondait Jacques, se campant vis-à -vis la glace qui lui +renvoyait, multipliées, toutes les splendeurs de son paradis,--fais ce +que tu veux, sans te fatiguer. Ce serait trop bête de reprendre une +fièvre ici... nous avons d'autres chats à fouetter. Mets-toi chez nous, +trempe la soupe sur les canapés, si ça te plaît. Je suis bien le maître, +n'est-ce pas? Dis donc, il faudra travailler. Les fleurs m'ont rouillé +les doigts; il faudra que je me dérouille lestement. Et puis... le +portrait de la tante, le portrait de ses domestiques, si elle y tient. +Je ne suis pas un ingrat... je crois que je me saignerais les quatre +veines pour cette femme-là . Il n'y a pas de bon Dieu, ou c'est elle qui +en est un. A propos, notre horloge va sonner, attention! + +L'horloge, représentant un phare surmonté d'une boule lumineuse, sonna +six heures, et, brusquement, la boule prit feu, un feu opalin qui +permettait de tout voir dans une pénombre délicieuse. + +--Pas possible, s'exclama Jacques, étourdi de cette nouvelle +métamorphose, voilà l'heure de la lumière et la lumière arrive toute +seule. Je commence à croire que nous sommes dans une pièce du Châtelet. + +--Elle a rien du vice! marmotta Marie Silvert, répondant à ses idées +égrillardes. + +--L'horloge? riposta Jacques avec une naïveté de gamin. + +Le fait est que la lumière ne s'éteignait point et, pour du vice, cette +pendule en répandit. Les draperies se noyèrent dans une vague teinte +irisée, remplie de mystères charmants. On aperçut les magots chinois +levant leurs jambes bouffies d'étoffe; les nymphes de terre cuite +s'élancèrent dans une espèce de vapeur flottante, insaisissables, elles +arrondirent des bras vivants, elles décochèrent des sourires humains, et +les mannequins disloqués eurent des gestes très brutaux à l'intention de +la tunique chaste de la Vénus impériale. + +--Écoute, j'ai encore quarante sous. Je vais chercher un litre et du +fromage d'Italie. Ça y est-il? + +--Parbleu, je meurs de faim! + +Jacques, dans son enthousiasme, la poussa vers la porte et bientôt les +pas de la fille s'éteignirent dans l'escalier. + +Il revint se jeter dans le grand divan, derrière l'horloge. Depuis une +minute, il avait le corps tout chatouillé par le désir de la soie, de +cette soie épaisse comme une toison, qui tapissait la plupart des +meubles de l'atelier. Il se vautra, baisant les houppes et les capitons, +serrant le dossier, frottant son front contre les coussins, suivant de +l'index leurs dessins arabes, fou d'une folie de fiancée en présence de +son trousseau de femme, léchant jusqu'aux roulettes, à travers les +franges multicolores. + +Il aurait oublié le dîner si une main ne s'était mise, autoritaire, dans +sa rage de bonheur et ne l'avait secoué d'importance. Il fit un bond, +tremblant d'ouïr les aigres sarcasmes de Marie, cette perpétuelle +mécontente. Alors il reconnut Mlle de Vénérande. Elle était entrée +sans bruit et venait probablement surprendre l'artiste en pleine +admiration, devant le piédestal d'une statue. Elle pouvait même supposer +que le pinceau serait déjà trempé, la toile humide, la composition +préparée... Elle trouvait un enfant se livrant à des exercices de clown +sur des ressorts neufs. Cela, tout d'abord, la navra..., puis elle en +rit, et, ensuite, elle s'avoua que c'était fort juste. + +--Allons, dit-elle de son accent bref de maîtresse de maison donnant un +ordre; allons, tâchez d'être un homme raisonnable, mon pauvre Silvert; +je viens vous aider, je pense que vous n'y voyez pas d'inconvénient. + +Elle l'examina. + +--Eh bien, votre tenue de travail? J'espérais que vous sauriez faire +tout seul une toilette présentable? + +--Ah! mademoiselle, ma chère bienfaitrice, commença, suivant les +recommandations de Marie, le jeune homme remis debout et passant les +doigts dans ses cheveux, ce jour solennel décide de mon existence; je +vous devrai la gloire, la fortune, la... + +Il resta court, intimidé par les yeux noirs, superbes et fulgurants de +Raoule. + +--Monsieur Silvert, continua-t-elle, imitant son débit théâtral, vous +êtes un polichinelle, c'est mon avis..... Vous ne me devez rien du +tout..., mais vous n'avez pas l'ombre de sens commun, et vous serez +condamné, j'en ai peur, aux petits moutons trop raides sur des prairies +trop tendres. J'ai un an de plus que vous, je brosse une académie +présentable dans l'espace de temps qu'il vous faut pour tortiller une +pivoine. Je peux donc me permettre une virulente critique de vos +Å“uvres. + +Elle l'empoigna par l'épaule et lui fit faire le tour de l'atelier. + +--C'est ainsi que vous arrangez le désordre? Où se trouve donc enfoui +votre sentiment du beau, à vous, hein? Répondez... J'ai envie de vous +étrangler. + +Elle envoya son manteau sur un fauteuil et apparut, svelte, le chignon +tordu, très relevé, vêtue d'un fourreau de drap noir à queue tortueuse, +tout passementé de brandebourgs. Aucun bijou, cette fois, ne scintillait +pour égayer ce costume presque masculin. Elle portait seulement à +l'annulaire gauche une chevalière en camée, sertie de deux griffes de +lion. + +Lorsqu'elle ressaisit la main de Jacques, il fut griffé. Malgré lui, une +sensation de terreur le pénétra. Cette créature était le diable. + +Elle fit exécuter à toutes les choses un branle des plus cyniques. +Scandalisé, Jacques avait une moue!... Les nymphes s'appuyèrent sur le +dos des satyres chinois, les casques coiffèrent les bustes, les glaces +se renversèrent reflétant le plafond, les pouffs roulèrent dans les +supports grêles des chevalets et les trophées prirent des poses +matamoresques. + +--Nous sommes perdus, pensa le fleuriste de la rue de la Lune. + +--Maintenant, venez; il faudra vous habiller vous-même, et je doute +beaucoup du succès. + +Elle ricanait, Raoule, se disant qu'on ne ferait rien de ce garçon à +chair lourde. + +Une portière se tira. Jacques poussa une exclamation. + +--Ah! je comprends, vous n'avez pas l'idée d'une chambre à coucher: cela +dépasse votre cerveau. + +Elle alluma une des bougies de cire qui garnissaient les torchères et le +précéda dans une pièce tendue de bleu pâle. Il y avait un lit à colonnes +dont les draperies vénitiennes, camaïeu sur fond d'argent, se brochaient +de points de Flandre. Raoule avait fait donner simplement aux tapissiers +les restes de sa propre chambre d'été. Un cabinet de toilette avec une +baignoire en marbre rouge attenait. + +--Enfermez-vous... Nous causerons à travers la portière. + +En effet, ils causèrent, chacun derrière le rideau du cabinet, lui +pataugeant dans l'eau qu'il trouvait froide, le bain ayant été préparé +avant leur arrivée; elle, riant de ses inepties. + +--Mais souvenez-vous donc que je suis un garçon, moi, disait-elle, un +artiste que ma tante appelle son neveu... et que j'agis pour Jacques +Silvert comme un camarade d'enfance... Là , est-ce fini? Vous avez du +Lubin au-dessus de la baignoire, un peigne à côté. Est-il amusant, ce +petit? Mon Dieu, est-il drôle?... + +Jacques tâtonnait. Après tout, le grand monde devait être plus libre que +celui qu'il connaissait. + +Et, s'enhardissant, il émettait des réflexions polissonnes, lui +demandant si elle ne le regardait pas, car ça le gênerait, +naturellement... + +Il lui fit des confidences, racontant de quelle façon son pauvre père +était mort dans un engrenage à Lille, le pays natal, un jour qu'il avait +bu un coup de trop; comment sa mère les avait chassés pour s'acoquiner +avec un autre homme. Ils étaient partis tout jeunes, frère et sÅ“ur, +pour Paris... Cette gueuse de sÅ“ur en savait déjà si long! Ils +avaient gagné leur misérable pain dur... Il ne parla point des débauches +de Marie, mais il se mit à se moquer afin de chasser une langueur triste +qui lui serrait la poitrine. On leur faisait l'aumône... comment +pourrait-il reconnaître? Hélas! c'était bien humiliant, et il oubliait +les recommandations vicieuses de Marie en contemplant, sous les +miroitements de l'eau, l'égratignure que lui avait faite la chevalière. + +Enfin, il y eut un fracas dans la baignoire. + +--J'en ai assez! déclara-t-il, troublé subitement par la honte de lui +devoir aussi la propreté de son corps. + +Il chercha un linge et resta ruisselant, les bras en l'air. Il lui +sembla qu'on froissait le rideau. + +--Vous savez, _monsieur_ de Vénérande, dit-il d'un ton boudeur, même +entre hommes ce n'est pas convenable... Vous regardez! Je vous demande +si vous seriez content d'être à ma place. + +Et il pensa que cette femme voulait absolument qu'on lui sautât dessus. + +--Elle sera bien plus attrapée, ajouta-t-il de très mauvaise humeur, les +sens tout apaisés par les fraîcheurs de son bain, et il passa un +peignoir. + +Clouée au sol, derrière le rideau, Mlle de Vénérande le voyait sans +avoir besoin de se déranger. Les lueurs douces de la bougie tombaient +mollement sur ses chairs blondes, toutes duvetées comme la peau d'une +pêche. Il était tourné vers le fond du cabinet et jouait le principal +rôle d'une des scènes de Voltaire, que raconte en détail une courtisane +nommée Bouche-Vermeille. + +Digne de la Vénus Callipyge, cette chute de reins où la ligne de l'épine +dorsale fuyait dans un méplat voluptueux et se redressait, ferme, +grasse, en deux contours adorables, avait l'aspect d'une sphère de Paros +aux transparences d'ambre. Les cuisses, un peu moins fortes que des +cuisses de femme, possédaient pourtant une rondeur solide qui effaçait +leur sexe. Les mollets, placés haut, semblaient retrousser tout le +buste, et cette impertinence d'un corps paraissant s'ignorer n'en était +que plus piquante. Le talon, cambré, ne portait que sur un point +imperceptible, tant il était rond. + +Les deux coudes des bras allongés avaient deux trous roses. Entre la +coupure de l'aisselle, et beaucoup plus bas que cette coupure, +dépassaient quelques frisons d'or s'ébouriffant. Jacques Silvert disait +vrai, il en avait partout. Il se serait trompé, par exemple, en jurant +que cela seul témoignait de sa virilité. + +Mlle de Vénérande recula jusqu'au lit; ses mains nerveuses se +crispèrent dans les draps; elle grondait comme grondent les panthères +que vient de fustiger la souple cravache du dompteur: + +--Poème effrayant de la nudité humaine, t'ai-je donc enfin compris, moi +qui tremble pour la première fois en essayant de te lire avec des yeux +blasés. L'homme! voilà l'homme! Non Socrate et la grandeur de la +sagesse, non le Christ et la majesté du dévouement, non Raphaël et le +rayonnement du génie, mais un pauvre dépouillé de ses haillons, mais +l'épiderme d'un manant. Il est beau, j'ai peur. Il est indifférent, je +frissonne. Il est méprisable, je l'admire! Et celui qui est là , comme un +enfant dans des langes prêtés pour une seconde, entouré de hochets que +mon caprice lui retirera bientôt, je le ferai mon maître et il tordra +mon âme sous son corps. Je l'ai acheté, je lui appartiens. C'est moi qui +suis vendue. Sens, vous me rendez un cÅ“ur! Ah! démon de l'amour, tu +m'as faite prisonnière, me dérobant les chaînes et me laissant plus +libre que ne l'est mon geôlier. J'ai cru le prendre, il s'empare de moi. +J'ai ri du coup de foudre et je suis foudroyée... Et depuis quand Raoule +de Vénérande, qu'une orgie laisse froide, se sent-elle bouillir le crâne +devant un homme faible comme une jeune fille? + +Elle répéta ce mot: une jeune fille! + +Affolée, d'un bond elle revint à la portière du cabinet de toilette. + +--Une jeune fille!... Non, non... la possession tout de suite, la +brutalité, l'ivresse stupide et l'oubli... Non, non, que mon cÅ“ur +invulnérable ne participe pas à ce sacrifice de la matière! Qu'il m'ait +dégoûtée, avant de m'avoir plu! Qu'il soit ce qu'ont été les autres, un +instrument que je puisse briser avant de devenir l'écho de ses +vibrations! + +Elle écarta la draperie d'un mouvement impérieux. Jacques Silvert +finissait à peine de s'éponger le corps. + +--Enfant, sais-tu que tu es merveilleux? lui dit-elle avec une cynique +franchise. + +Le jeune homme poussa un cri de stupeur, ramenant son peignoir. Ensuite, +navré, tout pâle de honte, il le laissa glisser passivement, car il +comprenait, le pauvre. Sa sÅ“ur ne ricanait-elle pas, surgissant dans +un coin. «Eh! va donc, imbécile, toi qui te figurais que tu étais un +artiste. Va donc, joujou de contrebande, va donc, amusette d'alcôve, +fais ton métier.» + +Cette femme l'avait tiré de ses gerbes de fleurs fausses, comme on tire +des fleurs vraies l'insecte curieux qu'on veut poser, en joyau, sur une +parure. + +--Va donc, animal de marée! on n'est pas le camarade d'une fille noble. +Les dépravées savent choisir!... + +Il lui semblait entendre toutes ces injures bruire à son oreille +pourpre, et sa blondeur de vierge prenait le même incarnat, tandis que +les deux boutons de ses seins, avivés par l'eau, ressortaient, pareils à +deux boutons de bengale. + +--L'Antinoüs est un de tes aïeux, je crois? murmura Raoule lui jetant +ses bras au cou et forcée par sa haute taille de s'appuyer sur ses +épaules. + +--Je ne l'ai jamais connu! répondit le vainqueur humilié, courbant la +tête. + +Ah! le bois cassé pour les maisons riches, les croûtes de pain ramassées +au lit des ruisseaux, toute sa misère vaillamment supportée malgré les +conseils perfides de sa sÅ“ur, la fille!... Ce rôle d'ouvrière joué +avec art, ces petits outils ridicules lassant le sort par leur +persévérance, où était tout cela? Et comme tout cela valait mieux! +L'honnêteté ne l'étouffait point, mais on aurait bien pu être bon +jusqu'au bout, lui laisser son illusion et le temps de se créer une +fortune pour rembourser un jour... + +--M'aimeras-tu, Jacques? demanda Raoule tressaillant au contact de ce +corps nu que l'horreur de la chute glaçait jusque dans les moelles. + +Jacques s'agenouilla sur la traîne de sa robe. Il claquait des dents. +Puis il éclata en sanglots. + +Jacques était le fils d'un ivrogne et d'une catin. Son honneur ne savait +que pleurer. + +Mlle de Vénérande lui releva la tête; elle vit rouler ces larmes +brûlantes, les sentit retomber une à une sur son cÅ“ur, ce cÅ“ur +qu'elle avait voulu renier. La chambre tout à coup lui parut remplie +d'aurore, il lui sembla respirer un parfum exquis, lancé soudain dans +l'atmosphère enchantée. Son être se dilata, immense, embrassant à la +fois toutes les sensations terrestres, toutes les aspirations célestes, +et Raoule, vaincue, enorgueillie, s'écria: + +--Debout, Jacques, debout! Je t'aime! + +Elle l'arracha de sa robe, courut à la porte de l'atelier, répétant: + +--Je l'aime! je l'aime! + +Elle se retourna encore: + +--Jacques, tu es le maître ici... Je m'en vais! Adieu pour toujours. Tu +ne me reverras plus! Tes larmes m'ont purifiée et mon amour vaut ton +pardon. + +Elle s'enfuit, folle d'une atroce joie, plus voluptueuse que la volupté +charnelle, plus douloureuse que le désir inassouvi, mais plus complète +que la jouissance; folle de cette joie qu'on appelle l'émotion d'un +premier amour. + +--Eh bien, dit tranquillement Marie Silvert après son départ, il paraît +que le poisson a mordu... Ça va filer comme sur des roulettes, N. de +D.! + + + + +CHAPITRE IV + + +MARIE avait la lettre dans sa poche, elle était bien +persuadée maintenant que cette folle ne résisterait pas, qu'elle leur +reviendrait plus sage, plus protectrice, plus _cossue_ enfin, selon son +expression faubourienne, et alors on verrait cascader de nouvelles +splendeurs. Sangdieu! Les millions se figeraient autour du petit comme +la gelée autour d'une daube; il porterait tous les jours des habits de +noce; elle traînerait, dans ses cuisines nauséabondes, des robes de +moire. Il serait monsieur, elle serait madame! + +La lettre contenait peu de phrases, mais elle expliquait une foule de +choses très clairement: + + «Viens, avait écrit la fille avec des fautes d'orthographe et de + l'encre bleue. Viens! chère femme de ton petit Jacques... Je me + languis sans toi... nous avons fini les trois cents francs, et j'ai + été obligé de faire vendre par Marie un pot qui avait un serpent + dessus. C'est triste de se voir si vite abandonné quand on a goûté + le ciel... Tu me comprends, n'est-ce pas? Je crois que je vais + tomber malade. Pour ma sÅ“ur, elle tousse toujours. + + «Ton amour jusqu'à plus soif, + + «JACQUES.» + +Et, après avoir terminé ce chef-d'Å“uvre, Marie, malgré la mine +bouleversée de son frère, était partie pour l'avenue des Champs-Élysées. +Cet idiot ne saurait jamais prendre son rôle au sérieux. Heureusement +qu'elle mettait son expérience du corps humain à sa disposition, et elle +savait, dans les cas importants, comment _on fait des chatouilles_ sous +la mamelle gauche d'un amoureux ou d'une amoureuse. + +Il pleuvait, ce jour-là , une pluie de mars lente et pénétrante; on +enfonçait dans toutes les allées de l'avenue. Marie avait voulu faire +l'économie d'une voiture, aussi elle ne tarda pas à être éclaboussée +depuis les bottines jusqu'au chapeau. + +Arrivée devant l'hôtel, ce grand bâtiment de sombre aspect, elle se +demanda si on n'allait pas la fourrer dehors, dès son apparition dans le +vestibule. Elle trouva, en haut du perron, un gros suisse et un petit +chien. Le premier prit la lettre, le second grogna. + +--Voulez-vous voir mademoiselle ou madame? + +--Mademoiselle. + +--Eh! Pierrot, une particulière qui veut cirer l'escalier à sa façon, +cria le suisse à un groom microscopique passant dans le vestibule. + +C'était, en effet, fort drôle; mais le groom, attaché au service spécial +de mademoiselle, eut une grimace d'homme fait qui croit tout possible, +même en temps de pluie. + +--C'est bon, je vais voir. Attendez là . Il désigna une banquette. Marie +ne s'assit pas et dit grossièrement: + +--Je ne pose pas dans l'antichambre, moi. Est-ce que vous me prenez +pour une ancienne concierge, espèce de singe? + +Le groom tourna sur ses talons, ahuri, et, en domestique stylé, il +murmura: + +--Quelqu'un d'influent! car les costumes perdent de plus en plus leur +signification sous la république. + +Mademoiselle était dans un boudoir attenant à sa chambre. Lorsque Mme +Élisabeth sortait, Raoule recevait chez elle ceux qui venaient, des deux +sexes. Ce boudoir donnait sur une serre, dont elle avait fait son +cabinet de travail. Au moment où le groom fit irruption, un homme se +promenait dans la serre à pas précipités, tandis que Mlle de +Vénérande, étendue sur une causeuse créole, se balançait, riant aux +éclats. + +--Vous me damnez, Raoule, répétait l'homme, jeune encore, de physionomie +brune à la slave, mais éclairée d'une vivacité toute parisienne. Oui! +vous me damnez, en admettant que je puisse avoir déjà mérité le ciel... +Rire n'est pas répondre... Je vous affirme qu'une femme ne vit pas sans +amour, et vous savez que j'entends par amour l'union des âmes dans +l'union des êtres. Je suis franc. Je n'entortille jamais une phrase +sensée de jolies fadeurs, comme on entoure de confitures un remède +amer... Je vous déclare ça brusquement, d'une façon hussarde, et, quand +j'aperçois le fossé, je ne m'attarde pas à effeuiller des marguerites. +Hop! je presse l'éperon et vous envoie toute la charge, Raoule de +Vénérande, _mon cher ami!_ ne vous mariez pas, soit! mais prenez un +amant: c'est nécessaire à votre santé. + +--Bravo! monsieur de Raittolbe! Je parie même que ma santé ne sera +vraiment tout à fait florissante que si l'amant est un officier de +hussards, brun, ayant le parler franc, le regard effronté, le ton +autoritaire, hein? + +--Ma foi, je l'avoue, je vais plus loin... je propose le hussard en +question pour mari... Au choix! ancienneté ou services exceptionnels! +Nous sommes cinq qui depuis trois ans vous faisons une cour échevelée. +Le prince Otto, le mélomane, est devenu fou et a mis, paraît-il, votre +portrait en pied dans une chapelle ardente, où brûlent, autour d'un lit +de repos, des cierges de cire jaune... et là , il soupire de l'aurore au +crépuscule. Flavien, le journaliste, passe dans ses cheveux une main +tremblante dès qu'on prononce votre nom. Hector de Servage, après le +congé en bonne forme donné par votre tante, est allé en Norwège essayer +des réfrigérants. Votre maître d'escrime a failli se passer une de ses +meilleures épées au travers des côtes. Donc, votre humble serviteur +demeurant seul... avec l'honneur de vous tenir l'étrier pour les +promenades au Bois, j'imagine que vous le devez contempler d'un moins +mauvais Å“il, et il présente sa candidature. Voulez-vous, Raoule, que +nous abritions notre amitié dans une alcôve conjugale? Elle y sera plus +au chaud... + +Raoule, se levant, allait rejoindre M. de Raittolbe quand le groom +entra. + +--Mademoiselle, voici une lettre pressée. + +Elle se retourna. + +--Donne. + +--Vous permettez? ajouta-t-elle en s'adressant au hussard qui cassait +une plante du Japon en petits morceaux pour tâcher d'écouler sa rage. Il +tourna le dos, furieux, sans lui répondre. C'était la millième fois que +cette conversation se brisait juste à l'endroit le plus intéressant. + +M. de Raittolbe, peu patient, alluma sournoisement un cigare, et enfuma +toute une bordure d'azalées, en jurant qu'il ne reviendrait jamais chez +cette hystérique, car, selon ses idées, on ne pouvait qu'être hystérique +dès qu'on ne suivait pas la loi commune. + +Raoule, lisant, avait pâli. + +--Mon Dieu! murmura-t-elle, il veut de l'argent; je suis tombée dans la +boue! + +--Faites entrer cette pauvre créature, reprit-elle d'un ton dégagé, je +tiens à lui donner tout de suite ce qu'elle désire. + +--Et à me refuser l'explication que je demande? grommela l'officier hors +de lui. + +Tranquillement, Raoule l'enferma dans la serre et revint s'asseoir, pâle +comme une morte. Son front se baissa, elle incrusta ses ongles longs +dans le papier couvert d'encre bleue. + +--De l'argent! oh! non, je ne succomberai pas! Je lui enverrai ce qu'il +veut, sans aller le tuer!... Est-ce sa faute? Est-ce que l'homme du +peuple, parce qu'il sera beau, devra aussi ne pas être abject? Allons! +ce calice a bien fait de s'offrir: je ne le repousse pas... au +contraire, je vais y puiser une nouvelle vie. + +La toux gutturale de Marie Silvert lui fit redresser la tête. Raoule se +mit debout, tout à coup, menaçante et plus hautaine qu'une déesse +parlant dans l'empyrée. + +--Combien? dit-elle, en déployant derrière elle l'immense traîne de sa +robe de velours. + +Marie acheva sa quinte... elle ne s'attendait pas à ce mot-là tout de +suite... Diable! ça se gâtait... on aurait pu commencer plus en douceur, +par le sentiment, les questions tendres... Un caprice, ça se mijote +comme un ragoût, et on ajoute le poivre à la dernière heure. + +--Vous savez? le petit s'ennuie, déclara-t-elle avec un sourire plein de +sous-entendus malpropres. + +--Combien? répéta Raoule saisie d'une colère aveugle, cherchant des yeux +un couteau. + +--Ne vous fâchez pas, mademoiselle, l'argent est une manière de parler +dans sa lettre; il voudrait surtout vous voir, l'enfant... C'est un +bébé jamais raisonnable, un pleurnicheur trop sensible! Il s'est figuré +que votre béguin était déjà envolé, et, va te faire lanlaire? tous mes +compliments sont perdus. S'il ne vous revoit pas, il se fera périr, j'en +ai une peur terrible. Ce matin, en regardant son verre, il me disait +qu'il lui servirait bientôt de poison. Pauvre chat! si ça ne brise pas +l'âme! A son âge. Et si blond! si blanc! Enfin, vous le connaissez? +Alors, j'ai mis ma jupe des dimanches... Ne laisse pas agoniser ton +frère, que je me suis dit. Et me voilà ! Pour l'argent, on est pauvre, +mais on est fier. Nous en causerons après!... + +Elle frottait son pied sur le tapis du boudoir, éprouvant une joie +intime à salir un peu _la haute_, et elle secouait son parapluie +déteint, dont elle n'avait pas voulu se séparer. + +Raoule marcha droit au bonheur du jour qui se trouvait en face d'elle; +d'un revers de main, elle écarta la fille comme on jette de côté une +loque, lorsqu'elle va vous cingler la figure. + +--J'ai mille francs, là ... je vous en enverrai mille autres, ce soir... +mais ne restez pas une seconde de plus... je ne connais pas votre +frère... j'ignore où il demeure... vous... je ne sais pas votre nom. +Prenez et sortez! + +Elle posa les billets sur un fauteuil, lui faisant signe de les y +prendre. Ensuite, elle sonna... + +--Jeanne, dit-elle à la femme de chambre, reconduisez madame. + +--Ah! mais... gronda la fleuriste stupéfaite. + +Elle fut emmenée, presque à bras tendus, par Jeanne. Le poing du suisse +la lança dans l'avenue, et le petit chien, descendant le perron, appuya +de quelques hurlements aigus. + +--Vous vous ennuyez, baron? interrogea Raoule, rentrant souriante dans +la serre. + +--Mademoiselle, riposta de Raittolbe au comble de l'impatience, vous +êtes un agréable monstre, mais l'étude du fauve n'a de charmes réels +qu'en Algérie... Alors je vous fais mes adieux, ce soir; demain matin, +je mets à la voile pour Constantine. Vous tienne l'étrier qui voudra. +Pour moi, je ne tiens plus. + +--Ah! ah! il me semblait cependant que vous m'aviez offert, tout à +l'heure, votre nom!... + +De Raittolbe serra les poings. + +--Quand on pense que j'ai donné ma démission pour chasser le tigre! +continua-t-il ne l'écoutant même pas. + +--... Que vous m'avez très carrément demandée en légitime mariage!... + +--... Pour chasser le tigre dans le parc de Vénérande, un tigre affublé +d'une amazone... + +--... Sans passer par ma tante et les lois de l'étiquette, monsieur! + +--... Je me trouve grotesque, mademoiselle! + +--C'est mon avis, ajouta philosophiquement Raoule. + +Le baron de Raittolbe resta court. Ils se regardèrent un instant, puis +se mirent à rire aux éclats. + +Enhardi, le jeune homme s'empara des mains de la jeune femme; ils +allèrent s'asseoir sur un divan de la serre, un magnolia derrière leurs +épaules. + +--Écoutez, l'amour sincère ne peut jamais être grotesque. Raoule, je +vous aime sincèrement. + +Il se pencha. Ses prunelles, un peu moqueuses, s'emplirent d'une +humidité qu'un simple effort des nerfs de la face y faisait monter, et +non la tendresse dont il voulait l'entretenir, puis il lui baisa les +doigts un à un, s'arrêtant pour la regarder entre chaque caresse. + +--Raoule... je vous ai abandonné mon cÅ“ur... je ne m'en irai pas sans +vous le reprendre, et comme je l'ai placé très près du vôtre, j'espère +que vous vous tromperez... deux cÅ“urs de garçon, deux cÅ“urs de +hussard doivent être du même rouge... Rendez-moi le votre... gardez le +mien... Dans un mois, nous chasserons ensemble de vrais lions dans une +véritable Afrique. + +--J'accepte! répondit Raoule. + +Et son regard sombre, qui ne savait pas pleurer, eut une tristesse +morne. + +--Vous acceptez, quoi?... fit de Raittolbe la poitrine oppressée. + +La jeune femme, avec une dignité suprême, repoussa ses mains tendues. + +--De vous avoir pour amant, mon cher, vous ne serez pas le premier et je +suis _honnête homme_!... + +--Je le savais, répliqua doucement de Raittolbe; à présent, je crois que +je vous adore! + +Le soir, le jeune officier dîna à l'hôtel de Vénérande. Il fut pour la +tante Élisabeth le plus courtois des chevaliers. Il développa une tirade +sur la dévotion qui aveugle la femme sur les misères humaines et l'élève +au-dessus de la terre impure. Tante Élisabeth avoua que les hussards +étaient de bons enfants. En prenant congé, de Raittolbe glissa un mot à +l'oreille de Raoule. + +--J'attends... + +--Demain, murmura-t-elle, hôtel Continental. Mon coupé brun entrera par +la porte de gauche vers dix heures du matin. + +--Il suffit. + +Et le viveur se retira calmé. + +Le lendemain, le coupé brun fut commandé vers dix heures et Raoule se +jeta dans la voiture avec une gaieté fébrile. Certes, il en serait +ainsi, elle se l'était juré et puisqu'_il_ se trouvait, au demeurant, +mieux que les autres, il l'amuserait peut-être davantage. Une erreur des +sens n'est pas l'épanouissement d'une âme, et la beauté d'une forme +humaine n'est pas capable d'inspirer le désir de s'attacher à elle par +une éternité de folie. + +Elle chantait en boutonnant ses gants. La glace du coupé lui renvoyait +son image, son corsage ruisselant de dentelles allait bien, elle se +sentait _femme_ jusqu'au plaisir. + +--Mademoiselle veut-elle entrer? dit le cocher se penchant à la vitre au +bout d'une course rapide. + +--Non! Arrêtez, quand je serai descendue vous entrerez par la porte de +gauche et m'y attendrez jusqu'au soir!... + +La voix de Raoule était devenue sifflante. Elle descendit, avisa un +fiacre stationnant, s'y précipita: + +--Notre-Dame-des-Champs, boulevard Montparnasse! dit-elle pendant que +l'autre voiture, vide, se dirigeait, selon ses ordres, vers la porte, à +gauche. + +Durant tout le chemin, elle n'y avait pas songé et, une fois en présence +du sacrifice, le corps, qui ne s'appartenait plus, venait de se +révolter. Raoule avait cédé sans aucune contestation. + +L'atelier du boulevard Montparnasse lui parut lugubre en arrivant, mais +dans le fond s'ouvrait la chambre à coucher toute bleue comme un coin du +ciel, Marie Silvert se retira dès que Raoule en eut dépassé le seuil. + +--Tiens, fit-elle, nous allons régler nos petites affaires après +déjeuner. Ce sera chaud, je t'en réponds, drôlesse! + +Mlle de Vénérande, pour s'isoler, détacha les portières épaisses. + +--Jacques! appela-t-elle durement. + +Il se mit la figure dans son traversin, ne voulant pas croire à cet +excès d'infamie. + +--Je n'ai pas écrit la lettre! cria-t-il, je vous l'assure, je n'aurais +pas osé. D'ailleurs, je veux m'en aller, je suis malade. On me rend +malade pour me forcer à rester dans ce lit... Marie est capable de tout, +je la connais! Vous!... je ne peux pas vous souffrir!... + +Son énergie épuisée, il reglissa au plus profond de ses couvertures, se +repliant sur lui-même comme un animal battu. + +--Bien vrai? demanda Raoule, secouée par un frisson délicieux. + +--Oui, bien vrai! + +Il remonta au jour sa tête ébouriffée, tandis que son admirable teint de +blond prenait une nuance rose. + +--Alors, pourquoi l'avoir laissé partir, cette lettre? + +--Je ne savais pas, moi! Marie me certifiait que j'avais la fièvre, _sa +fièvre_. Elle m'a donné une drogue et j'ai eu le délire toutes les +nuits, elle disait que c'était de la quinine; je l'aurais bien retenue, +seulement la poigne m'a manqué. Ah! vous pouvez le remballer votre +atelier de malheur! Dieu de Dieu!... + +Essoufflé, il essaya de s'asseoir sur son séant, ce qui fit que Raoule +s'aperçut d'une chose étrange: il avait une chemise de femme, une +chemise garnie d'un feston. + +--C'est elle aussi qui t'arrange de la sorte? dit Raoule en touchant le +feston sur son cou. + +--Vous croyez que j'ai du linge? Il y a longtemps que mes lambeaux sont +loin. J'avais froid, on m'a collé ça sur la peau... Est-ce que je sais +si c'est une chemise de femme, moi!... + +--Oui, c'en est une, Jacques! + +Ils s'envisagèrent un instant, se demandant s'il fallait rire de +l'aventure. + +Marie cria du fond de l'atelier: + +--Je vais mettre deux couverts, n'est-ce pas?... + +Alors, acquiesçant à tout pour avoir la paix dans sa honte qui +commençait à la griser, Raoule de Vénérande ferma la porte au verrou +pendant que Jacques se décidait à rire de bon cÅ“ur. Puis elle revint, +hésitante, vers le lit. Il avait un rire d'enfant très doux et bête à +ravir, un rire plein de grâces, provocant, vous donnant de mauvais +frissons. Elle ne cherchait pas à s'expliquer la force émanant de cette +bêtise, elle s'en laissait envelopper comme le noyé se laisse envelopper +par la vague après ses dernières luttes et s'abandonne pour toujours au +courant. Elle écarta un peu la draperie bleue afin de mettre en lumière +la tête du jeune homme. + +--Tu es malade? fit-elle machinalement. + +--Je ne le suis plus, puisque je vous vois!... répondit-il d'un air +vainqueur. + +--Veux-tu me faire un plaisir, Jacques? + +--Tous les plaisirs, mademoiselle! + +--Eh bien! tais-toi. Je ne viens pas ici pour t'entendre. + +Il se tut, assez vexé, se disant que le compliment sans doute n'avait +pas paru neuf à cette renchérie. Les femmes du vrai monde sont gênantes +dans l'intimité, et, pour un début, il tâtonnait beaucoup trop, il en +avait conscience. + +--Je vais dormir! déclara-t-il tout à coup, ramenant son drap jusqu'à +son nez. + +--C'est cela! Dors, murmura Mlle de Vénérande. Sur la pointe des +pieds, elle alla faire glisser les stores, puis alluma une veilleuse +dont le cristal dépoli laissa tomber une nuée dans l'atmosphère. + +De temps en temps, Jacques levait les cils, et ces choses discrètement +accomplies par cette femme svelte, toute noire, lui donnaient une +confusion atroce. + +Enfin, elle se rapprocha tenant une petite boîte d'écaille à la main. + +--Je t'ai apporté, dit-elle avec un sourire maternel, un remède qui ne +ressemble pas du tout à la quinine de ta sÅ“ur. Tu vas le prendre pour +dormir plus vite!... + +Elle mit son bras autour de sa tête et une cuiller de vermeil à portée +de sa bouche. + +--Soyons sage!... fit-elle en plongeant son regard sombre dans le sien. + +--Je ne veux pas! déclara-t-il d'un accent de colère. + +Il se souvenait maintenant d'avoir acheté sur les quais, en un jour de +liesse, un méchant livre de vingt-cinq centimes, intitulé: _Les exploits +de la Brinvilliers_, et c'était toujours avec une idée d'empoisonnement +qu'il pensait aux amours des grandes dames. Son cerveau, un peu +affaibli, se retraça, tout de suite, une tentative criminelle faite par +une cagoule de velours sur un monsieur déshabillé. Il vit le monsieur +repoussant une tasse d'un geste tordu. Raoule voulait sûrement se +débarrasser de lui, il y a des créatures qui ne reculent devant rien +quand elles se croient compromises! Aussi, Jacques posa-t-il le poing en +avant, prêt à l'écraser à son premier mouvement offensif. Pour toute +réponse, Raoule mordit du bout des dents au contenu de sa cuiller. + +--Je ne suis pas un nourrisson! fit-il désorienté. On n'a pas besoin de +me mâcher les morceaux! + +Et il avala sans sourciller ce remède verdâtre, au goût de miel. Raoule +s'assit sur le rebord du lit tenant ses deux mains et lui souriant d'un +sourire à la fois heureux et navré. + +--Mon amour, murmura-t-elle si bas que Jacques entendait comme on entend +du fond d'un abîme, nous allons nous appartenir dans un pays étrange que +tu ne connais point. + +Ce pays est celui des fous, mais il n'est pourtant pas celui des +brutes... Je viens te dépouiller de tes sens vulgaires pour t'en donner +d'autres plus subtils, plus raffinés. Tu vas voir avec mes yeux, goûter +avec mes lèvres. Dans ce pays, on rêve, et cela suffit pour exister. Tu +vas rêver, et, tu comprendras alors, quand tu me reverras, dans ce +mystère, tout ce que tu ne comprends pas quand je te parle ici! + +Va! je ne te retiens plus et j'unis mon cÅ“ur à tes plaisirs!... + +Jacques, la tête renversée, tâchait de ressaisir ses mains. Il croyait +rouler, peu à peu, dans une ondée de plumes. Les rideaux prenaient des +contours fluides et les glaces de la chambre, se multipliant, lui +renvoyaient mille fois la silhouette d'une femme noire, immense, planant +comme un génie carbonisé qu'on précipite de toute la hauteur des cieux. +Il tendait tous ses muscles, raidissait tous ses membres, voulant +revenir, malgré lui, à la dépouille vulgaire qu'on lui retirait, mais il +s'enfonçait de plus en plus. Le lit avait disparu, son corps aussi. Il +tournoyait dans le bleu, il se transformait en un être semblable au +génie planant. Il avait cru tomber d'abord, et, au contraire, il se +trouvait bien au-dessus de ce monde. Il avait, sans explication +possible, la sensation orgueilleuse de Satan qui, tombé du Paradis, +domine pourtant la terre et a, en même temps, le front sous les pieds +de Dieu, les pieds sur le front des hommes! + +Il lui paraissait vivre ainsi depuis de longs siècles, avec la femme +noire, lui, tout resplendissant d'une nudité lumineuse. + +A son oreille, bruissait les chants d'un amour étrange n'ayant pas de +sexe et procurant toutes les voluptés. Il aimait avec des puissances +terribles et la chaleur d'un soleil ardent. On l'aimait avec des +ivresses effrayantes et une science si exquise que la joie renaissait au +moment de s'éteindre. + +L'espace, devant eux s'ouvrait infini, toujours bleu, toujours +miroitant...; là -bas, dans le lointain, une sorte d'animal étendu les +contemplait d'un air grave..... + +Jacques Silvert ne sut jamais comment il fit, à cet instant de bonheur +presque divin, pour se lever. En revenant à lui, il se trouva debout, le +talon posé nerveusement sur le crâne du grand ours qui lui servait de +descente de lit. Il avait les yeux égarés dans une glace de Venise et la +chambre était très silencieuse. Derrière la portière, une voix demanda: + +--Voulez-vous dîner, mademoiselle? + +Jacques aurait certifié qu'il n'y avait pas une minute qu'on avait +demandé: Voulez-vous déjeuner?... + +Il s'habilla à la hâte, mouilla ses tempes avec une éponge imbibée de +vinaigre de toilette et balbutia: + +--Où est-elle? Je ne veux pas qu'elle s'en aille! + +--Me voici, Jacques! répondit-on. Je ne t'ai pas quitté, car tu avais +encore le délire. + +Raoule parut, soulevant la draperie qui masquait la salle de bain. Elle +était toujours svelte, très noire. Ses doigts rattachaient à son cou le +fermoir d'un collier. + +--Ce n'est pas vrai? cria Jacques frémissant. Je n'ai pas eu le délire. +Je n'ai pas rêvé! Pourquoi me mens-tu? + +Raoule lui prit les épaules et le fit fléchir sous une impérieuse +pression. + +--Pourquoi Jacques Silvert me tutoie-t-il? Le lui ai-je permis? + +--Oh! je suis brisé! répéta Jacques essayant de se redresser. On ne se +moque pas ainsi d'un homme quand il est malade, Raoule! Je ne vous +tutoierai plus... Raoule! je t'aime!... Ah! je crois que je vais +mourir!... + +Divaguant, affolé, il se cacha dans les bras de Raoule. + +--Est-ce que c'est fini? ajouta-t-il en pleurant, est-ce que c'est tout +à fait fini?... + +--Je te répète que tu as... rêvé. Voilà tout. + +Et elle le repoussa, gagnant l'atelier sans vouloir en entendre +davantage. + +--Mademoiselle est servie! déclara Marie Silvert lui tirant une +révérence comme si rien ne devait étonner cette fille. Raoule alla vers +la table, sur laquelle fumait un plat, et déposa, à côté d'une serviette +roulée, une pile de pièces d'or. + +--C'est son couvert, je crois? dit-elle d'un ton très calme et en +regardant Marie qui ne bronchait pas. + +--Oui, je vous ai mis l'un devant l'autre. + +--C'est bien, répliqua Raoule de la même voix indifférente, je vous +souhaite, _à tous les deux_, le meilleur des appétits! + +Et elle sortit, en remettant son gant. + + + + +CHAPITRE V + + +DE RAITTOLBE, finissant par comprendre que Mlle de +Vénérande avait simplement envoyé au rendez-vous du Continental une +voiture vide, allait se retirer après neuf heures d'une attente rageuse +quand, du côté de la porte de droite, un fiacre fit irruption; Raoule en +descendit la voilette baissée, un peu inquiète, tâchant de voir sans +être vue. + +Le baron se précipita, stupéfait de cette audace. + +--Vous! exclama-t-il. C'est trop fort! Une voiture jaune au lieu d'une +voiture brune, et par la porte de droite au lieu de celle de gauche. +Que signifie une semblable mystification? + +--Rien ne doit vous étonner, puisque je suis femme, répondit Raoule +riant d'un rire nerveux. Je fais tout le contraire de ce que j'ai +promis. Quoi de plus naturel? + +--Oui, en effet, quoi de plus naturel! On torture un pauvre soupirant, +on lui donne à supposer des choses horribles, comme un accident, une +trahison, un repentir tardif, une scène de famille ou une mort subite, +puis on lui dit tranquillement: Quoi de plus naturel? Raoule, vous +mériteriez la salle de police. Moi qui croyais que Mlle de Vénérande +était la loyauté poussée jusqu'à l'extravagance! Ah! je suis furieux!! + +--Vous allez me reconduire chez moi, dit la jeune femme, ne perdant pas +son sourire. Nous dînerons sans ma tante, qui se livre à une foule de +dévotions nocturnes, ces temps-ci, et en dînant je vous expliquerai... + +--... Parbleu! Vous vous êtes moquée de moi. J'en suis sûr. + +--Montez d'abord, je vous jure de tout éclaircir ensuite, car je mérite +ma réputation de loyauté, mon cher. Je pourrais vous cacher la +situation, je ne vous cacherai rien. Qui sait! (et elle eut une +expression tellement amère qu'elle apaisa de Raittolbe). Qui sait si mon +histoire ne vaudra pas ce que vous n'avez pas eu aujourd'hui! + +Il monta dans le coupé brun, très boudeur, la moustache hérissée, les +yeux ronds comme un dompteur intimidé par son élève. + +Durant le trajet, il n'entama aucune discussion; l'_histoire_ lui +paraissait même peu nécessaire puisqu'il allait dîner sous le toit de +Raoule. Il savait que chez elle, et il n'était pas seul à le savoir, la +nièce de Mme Élisabeth demeurait une vierge inattaquable, une sorte +de déesse se permettant tout du haut d'un piédestal qu'on n'osait point +renverser. Il marchait donc au supplice sans le moindre enthousiasme. +Raoule rêvait, les paupières mi-closes, regardant, à travers la nuit +qu'elle faisait autour d'elle, une chose très blanche, ayant tous les +contours d'un corps humain. + +Arrivée à l'hôtel, elle fit porter une table servie dans sa +bibliothèque, et, pendant qu'on mettait aux mains d'un esclave de +bronze une lampe étrusque, elle s'assit sur un divan, en priant le baron +d'attirer pour lui un fauteuil capitonné, cela si gracieusement, que de +Raittolbe se sentit très capable d'étrangler son amphitryon avant de +toucher au potage. + +Les mets, une fois disposés sur deux servantes garnies de réchauds, +Raoule déclara qu'on n'avait plus besoin de valet de chambre. + +--Nous serons régence, n'est-ce pas? dit-elle. + +--Comme vous voudrez! gronda le baron d'un ton sourd. + +Un feu vif flambait dans la cheminée blasonnée de la pièce qui, toute +tendue de tapisseries à personnages, transportait ses hôtes à quelques +siècles en arrière, au temps où le souper du roi émergeait du sol dès +qu'il frappait le sol de la poignée de son épée. Un panneau représentait +Henri III distribuant des fleurs à ses mignons. Près de Raoule se +dressait le buste d'un Antinoüs couronné de pampres, ayant des yeux +d'émail luisants de désirs. + +Le long des reliures sombres des livres étagés par centaines, +voltigeaient des noms profanes, Parny, Piron, Voltaire, Boccace, +Brantôme, et, au centre des ouvrages avouables, s'ouvraient les battants +d'un bahut incrusté d'ivoire qui recélait, entre ses rayons doublés de +velours pourpre, les ouvrages inavouables. + +Raoule prit une aiguière et se versa une coupe d'eau pure. + +--Baron, dit-elle d'un accent où frémissait à la fois une gaieté forcée +et une passion contenue, je vais m'enivrer, je vous préviens, car mon +récit ne peut pas être fait d'une manière raisonnable, vous ne le +comprendriez pas! + +--Ah! très bien! murmura de Raittolbe, alors je vais tâcher de conserver +toute ma raison, moi! + +Et il vida dans un hanap ciselé un flacon de sauterne. Ils s'examinèrent +un moment. Pour ne pas éclater de colère, de Raittolbe fut obligé de se +dire que Mlle de Vénérande avait le plus beau des masques de Diane +chasseresse. + +Quant à Raoule, elle ne voyait pas son vis-à -vis. L'ivresse dont elle +parlait lui emplissait déjà les prunelles, ses prunelles injectées d'or. + +--Baron, dit-elle brusquement, _je suis amoureux_! + +De Raittolbe fit un soubresaut, posa son hanap et riposta d'un ton +étranglé: + +--Sapho!... Allons, ajouta-t-il avec un geste ironique, je m'en doutais. +Continuez, monsieur de Vénérande, continuez, mon cher ami! + +Raoule eut, au coin des lèvres, un pli dédaigneux. + +--Vous vous trompez, monsieur de Raittolbe; être Sapho, ce serait être +tout le monde! Mon éducation m'interdit le crime des pensionnaires et +les défauts de la prostituée. J'imagine que vous me mettez au-dessus du +niveau des amours vulgaires. Comment me supposez-vous capable de telles +faiblesses? Parlez sans vous inquiéter des convenances..., je suis ici +chez moi. + +L'ex-officier des hussards essayait de tordre sa fourchette. Il voyait +bien, en effet, qu'il s'était laissé choir la tête la première dans +l'antre du sphinx. Il s'inclina gravement. + +--Où diable avais-je l'esprit? Ah! mademoiselle, pardonnez-moi. +J'oubliais le _Homo sum_ de Messaline! + +--Il est certain, monsieur, reprit Raoule haussant les épaules, que j'ai +eu des amants. Des amants dans ma vie comme j'ai des livres dans ma +bibliothèque, pour savoir, pour étudier... Mais je n'ai pas eu de +passion, je n'ai pas écrit mon livre, moi! Je me suis toujours trouvée +seule, alors que j'étais deux. On n'est pas faible, quand on reste +maître de soi au sein des voluptés les plus abrutissantes. + +Pour présenter mon thème psychologique sous un jour plus... Louis XV, je +dirai qu'ayant beaucoup lu, beaucoup étudié, j'ai pu me convaincre du +peu de profondeur de mes auteurs, classiques ou autres! + +A présent, mon cÅ“ur, ce fier savant, veut faire son petit Faust... il +a envie de rajeunir, non pas son sang, mais cette vieille chose qu'on +appelle l'amour! + +--Bravo! fit de Raittolbe, convaincu qu'il allait assister à une +évocation magique et voir une sorcière s'élancer du bahut mystérieux. +Bravo! je vous aiderai, si je puis! Prêt à toute heure, vous savez! Moi +aussi, je suis fatigué de cet éternel refrain qui accompagne des +procédés fort usés. Mon petit Faust, je bois à une invention nouvelle et +ne demande qu'à payer le brevet. Sacrebleu! Un amour tout neuf! Voilà un +amour qui me va! Pourtant, une simple réflexion, Faust. Il me semble que +chaque femme doit, à ses débuts, penser qu'elle vient de créer l'amour, +car l'amour n'est vieux que pour nous, philosophes! Il ne l'est pas +encore pour les pucelles! Hein? Soyons logiques! + +Elle eut un mouvement d'impatience. + +--Je représente ici, dit-elle en enlevant d'un réchaud une timbale +d'écrevisses, l'élite des femmes de notre époque. Un échantillon du +féminin artiste et du féminin grande dame, une de ces créatures qui se +révoltent à l'idée de perpétuer une race appauvrie ou de donner un +plaisir qu'elles ne partageront pas. Eh bien! j'arrive à votre tribunal, +députée par mes sÅ“urs, pour vous déclarer que toutes nous désirons +l'impossible, tant vous nous aimez mal. + +--Vous avez la parole, mon cher avocat, appuya de Raittolbe, s'animant +sans rire. Seulement je déclare, moi, ne pas vouloir être juge et +partie. Mettez donc votre discours à la troisième personne: _Tant ils +nous aiment mal_... + +--Oui, continua Raoule, brutalité ou impuissance. Tel est le dilemme. +Les brutaux exaspèrent, les impuissants avilissent et _ils_ sont, les +uns et les autres, si pressés de jouir qu'_ils_ oublient de nous donner, +à nous, leurs victimes, le seul aphrodisiaque qui puisse les rendre +heureux en nous rendant heureuses: l'_Amour_!... + +--Tiens! interrompit de Raittolbe, hochant le front. L'amour +aphrodisiaque pour l'amour! Très joli! J'approuve... La cour est de +votre avis! + +--Dans l'antiquité, poursuivit l'impitoyable défenderesse, le vice était +sacré parce qu'on était fort. Dans notre siècle, il est honteux parce +qu'il naît de nos épuisements. Si on était fort, et si, de plus, on +avait des griefs contre la vertu, il serait permis d'être vicieux, en +devenant créateur, par exemple. Sapho ne pouvait pas être une _fille_, +c'était bien plutôt la vestale d'un feu nouveau. Moi, si je créais une +dépravation nouvelle, je serais prêtresse, tandis que mes imitateurs se +traîneraient, après mon règne, dans une fange abominable... Ne vous +paraît-il point que les hommes orgueilleux, en copiant Satan, sont bien +plus coupables que le Satan de l'Écriture qui invente l'orgueil? Satan +n'est-il pas respectable par sa faute même, sans précédent et émanant +d'une réflexion divine?... + +Raoule, surexcitée par une émotion poignante, s'était levée, sa coupe +remplie d'eau pure à la main. Elle avait l'air de porter un toast à +l'Antinoüs penché sur elle. + +De Raittolbe se leva aussi, en remplissant son hanap de champagne glacé. +Plus ému qu'un hussard ne l'est d'habitude, après son dixième verre, +mais plus courtois que ne l'eût été un viveur en pareil cas, il s'écria: + +--A Raoule de Vénérande, le Christophe Colomb de l'amour moderne!... + +Puis, se rasseyant: + +--Avocat, venez au fait, car je sais que vous êtes _amoureux_, et +j'ignore pourquoi vous m'avez trahi!... + +Raoule reprit douloureusement: + +--Amoureux fou! Oui! Déjà , je prétends élever un autel à mon idole, +quand j'ai l'assurance de ne jamais être compris!... Hélas! une passion +contre nature qui est en même temps un véritable amour peut-elle devenir +autre chose qu'une affreuse folie?... + +--Raoule, dit le baron de Raittolbe avec effusion, je suis persuadé, +certainement, que vous êtes folle. Mais j'espère vous guérir. +Racontez-moi le reste, et apprenez-moi comment, sans imiter Sapho, vous +êtes amoureux d'une jolie fille quelconque? + +Le visage pâle de Raoule s'enflamma. + +--Je suis _amoureux_ d'un homme et non pas d'une femme! répliqua-t-elle, +tandis que ses yeux assombris se détournaient des yeux brillants de +l'Antinoüs. On ne m'a pas aimée assez pour que j'aie pu désirer +reproduire un être à l'image de l'époux... et on ne m'a pas donné assez +de jouissances pour que mon cerveau n'ait pas eu le loisir de chercher +mieux... + +...J'ai voulu l'_impossible_... je le possède... C'est-à -dire non, je ne +le posséderai jamais!... + +Une larme, dont la clarté humide devait avoir ravi des lueurs aux Edens +d'antan, coula sur la joue de Raoule. Quant à de Raittolbe, il ouvrit +les bras et les agita en signe de complet désespoir. + +--Elle est _amoureux_ d'un... hom...me! Dieux immortels! s'exclama-t-il, +prenez pitié de moi! Je crois que ma cervelle s'écroule! + +Il y eut un moment de silence; puis, très lentement, très naturellement, +Raoule lui raconta sa première entrevue avec Jacques Silvert, de quelle +façon le caprice avait pris les proportions d'une passion fougueuse, et +de quelle façon elle avait acheté un être qu'elle méprisait comme homme +et adorait comme _beauté_. (Elle disait: beauté, ne pouvant pas dire: +_femme_.) + +--Un homme de ce calibre peut-il exister? balbutia le baron abasourdi, +entraîné dans une région inconnue où l'interversion semblait être le +seul régime admis. + +--Il existe, mon ami, et ce n'est pas même un hermaphrodite, pas même un +impuissant, c'est un beau mâle de vingt et un ans, dont l'âme aux +instincts féminins s'est trompée d'enveloppe. + +--Je vous crois, Raoule, je vous crois! et vous ne serez pas sa +maîtresse? demanda encore le viveur, persuadé que l'aventure ne devait +pas avoir d'autre issue. + +--Je serai son amant, répondit Mlle de Vénérande, qui buvait toujours +de l'eau pure et émiettait des macarons. + +De Raittolbe, cette fois, partit d'un formidable éclat de rire. + +--... Le procédé pour lequel je suis prêt à payer un brevet! dit-il. + +Un regard sévère l'arrêta. + +--Avez-vous jamais nié l'existence des martyrs chrétiens, de Raittolbe? + +--Ma foi non! J'ai toujours eu autre chose à faire, ma chère Raoule! + +--Niez-vous la vocation de la vierge qui prend le voile? + +--Je me rends à l'évidence. Je possède une cousine charmante aux +Carmélites de Moulins. + +--Niez-vous la possibilité d'être fidèle à une épouse infidèle? + +--Pour moi, oui, pour un de mes meilleurs camarades, non! Ah! ça, cette +carafe d'eau est donc enchantée? Vous me faites peur avec vos +questions. + +--Eh bien! mon cher baron, j'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans +espoir la fiancée morte! + +Ils avaient achevé de dîner. Ils repoussèrent la table, qu'un domestique +vint enlever discrètement; puis, côte à côte, ils s'étendirent sur le +divan, ayant chacun une cigarette turque à la bouche. + +De Raittolbe ne pensait pas à la robe de Raoule, et Raoule ne s'occupait +pas du tout des moustaches du jeune officier. + +--Ainsi, vous l'entretiendrez? interrogea le baron d'un ton très dégagé. + +--Jusqu'à me ruiner! Je veux qu'_elle_ soit heureuse comme _le filleul_ +d'un roi! + +--Tâchons de nous entendre! Si je suis le confident en titre, mon cher +ami, adoptons _il_ ou _elle_, afin que je ne perde pas le peu de bon +sens qui me reste. + +--Soit: _Elle_. + +--Et la sÅ“ur? + +--Une servante, rien de plus! + +--Si l'ancien fleuriste a eu des amourettes, _elle_ pourra en avoir de +nouvelles?... + +--... Le haschich... + +--Diable! Cela se complique. Et si, par extraordinaire, le haschich ne +suffisait pas? + +--Je la tuerais! + +Sur ce mot, de Raittolbe alla prendre un livre, au hasard, et éprouva le +besoin étrange de se faire une lecture à haute voix. Tout à coup, les +fumées du champagne aidant, il lui sembla voir Raoule, vêtue du +pourpoint de Henri III, offrant une rose à l'Antinoüs. Ses oreilles +bourdonnèrent, ses tempes battirent; puis, s'étranglant sur les lignes +qui dansaient devant lui, il débita des énormités à faire dresser les +cheveux à tous les hussards de France. + +--Taisez-vous! murmura Mlle de Vénérande rêveuse. Laissez-moi donc la +chasteté de mes pensées quand je pense à _elle_! + +De Raittolbe se secoua. Il vint serrer la main de Raoule. + +--Adieu, fit-il doucement. Si je ne me suis pas brûlé la cervelle, +demain matin nous irons la voir ensemble. + +--Votre amitié triomphera, mon ami. Du reste, on ne peut pas aimer +d'amour Raoule de Vénérande!... + +--C'est juste! répliqua de Raittolbe. + +Et il sortit très vite parce que le vertige s'emparait de son +imagination. + +Avant de regagner sa chambre à coucher, Raoule se rendit chez sa tante. +Celle-ci, courbée sur un prie-dieu monumental, récitait l'oraison de la +Vierge: + +--Souvenez-vous, ô très douce Vierge Marie qu'on n'a jamais entendu +qu'aucun de ceux qui ont eu recours à vous aient été délaissés... + +--Lui a-t-on jamais demandé la grâce de changer de sexe? songea la jeune +femme, embrassant la vieille dévote en soupirant. + + + + +CHAPITRE VI + + +LA présentation se fit en face d'un chevalet +supportant l'ébauche d'un gros bouquet de myosotis. + +Jacques avait sa tenue d'atelier: un pantalon de coupe flottante et un +veston de molleton blanc. + +Il s'était confectionné une cravate de soie en arrachant une des +embrasses de ses rideaux, et, les joues fraîches, les yeux clairs, il +demeurait là , très confus de cette visite. Les rêves fabuleux du +haschich, en passant par son organisation primitive, l'avaient entouré +d'une pudeur gauche, d'un embarras de lui-même qui se révélaient dans +tous ses gestes. On devinait à la langueur de sa pose que ces rêves +hantaient son cerveau, le laissant incertain sur la réalité de +l'existence féerique qu'on lui faisait mener. + +Raoule, cavalièrement, lui frappa sur l'épaule. + +--Jacques, dit-elle, je vous présente un de mes amis. Il est amateur de +bons dessins, vous pouvez lui montrer les vôtres. + +De Raittolbe, sanglé dans un costume de cheval, portant un faux-col +d'ordonnance, reniflait de mauvaise grâce. En entrant, il avait dit: +_Peste_! à cause de la somptuosité de l'appartement. + +--Oui, mâchonna-t-il, scandalisé maintenant par la beauté trop réelle du +fleuriste, j'ai dessiné aussi, mais sur des cartes d'état-major! +Monsieur est peintre de fleurs?... + +Jacques, de plus en plus troublé, jeta un regard de reproche à Mlle +de Vénérande. + +--J'ai fait des moutons, faut-il les sortir? demanda-t-il sans répondre +directement au baron, dont la cravache le gênait. Cette soumission +inattendue fit frémir Raoule de tout son corps. Elle ne put +qu'acquiescer d'un signe de tête. Pendant qu'il allait chercher ses +cartons, Marie Silvert, drapée dans une jupe à volants, la mine haute, +l'Å“il cynique, entra par la porte de la chambre à coucher. Elle avait +aux doigts des bagues en chrysocale ornées de pierres fausses. Elle +s'arrêta court devant de Raittolbe et, oubliant la présence _sacrée_ de +la maîtresse de la maison, elle s'écria: + +--Dieu! Quel garçon chic! + +Jacques pouffa de rire, le baron ahuri ouvrit la bouche toute grande et +Raoule lança un éclair terrible. + +--Ma chère, vous feriez bien de garder vos admirations pour vous, +déclara l'ex-officier, désignant Jacques. Il y a ici des gens à qui cela +pourrait donner des mauvaises pensées!... + +Cette plaisanterie, d'un goût douteux, était pour le frère, mais la +sÅ“ur crut qu'elle s'adressait à Raoule. + +Marie Silvert se fit très humble, prétendant qu'elle n'avait pas été +élevée aux _oiseaux_. + +--Il est nécessaire, dit Raoule, hautaine, de vous procurer, puisque +vous allez mieux, une chambre à côté de l'atelier. Ce sera plus commode +pour... Jacques!... + +--Mademoiselle sera contentée tout de suite. Je sais bien qu'une +servante n'est pas à sa place avec les bourgeois. J'ai loué, hier, un +cabinet sur le palier et j'y ai mis un méchant lit de fer. + +Jacques n'entendit pas. Il décrochait le tableau des moutons, et la +fille se retira à reculons, en répétant à voix basse: + +--Le bel homme! Nom de nom, le bel homme!... + +L'incident clos, on s'occupa des dessins du jeune artiste. D'un ton +détaché, Raoule raconta comment elle lui avait découvert beaucoup de +talent; avec quelques heures d'études au Louvre, ses propres leçons, une +solennelle tranquillité dans ce quartier perdu, il ferait des merveilles +et pourrait concourir ensuite pour le prix du Salon. Jacques souriait de +ses dents éblouissantes. Ah! oui, c'était une noble ambition, la +médaille! Grâce à sa bienfaitrice il deviendrait célèbre, lui, le pauvre +ouvrier toujours sans travail! + +Il parlait avec lenteur, voulant prouver à Raoule qu'il savait traiter +la bonne compagnie. De temps en temps, il se tournait vers de Raittolbe +glissant un: _n'est-ce pas, monsieur?_ si timide que, de dégoûté qu'il +avait été en arrivant, le baron finissait par ressentir une compassion +immense pour cette p.... travestie. + +Raoule, étendue dans une fumeuse, suivait tous les mouvements de +Jacques; lorsqu'elle lui vit accepter une cigarette, elle faillit bondir +de rage. Il fumait par petites aspirations comme un enfant qui craint de +se brûler, puis il tenait ça en essayant des airs canailles. + +--Jacques, interrogea Raoule, tu n'as plus la fièvre?... + +Il posa la cigarette immédiatement et devint rouge. Alors, elle expliqua +à de Raittolbe que, si elle tutoyait Silvert, c'est qu'elle était son +aînée et que, d'ailleurs, l'atelier tolère cette sorte de familiarité +entre artistes. Le baron opina du bonnet. Après tout, puisqu'on +voyageait dans la lune... Le cadre de cette idylle monstrueuse était si +sincèrement asiatique, la misère de cette passion infâme était si +adroitement dorée, on avait cloué un tapis si épais sur la boue que, +lui, le viveur, n'était pas trop fâché d'effleurer ces choses navrantes +du bout de sa cravache!..... + +Il se compromettait, du reste, la fille de joie et l'amant de cÅ“ur à +part, en excellente société. + +De Raittolbe, bien qu'il eût été jusque-là un honnête homme, _avait le +siècle_, infirmité qu'il est impossible d'analyser autrement que par +cette seule phrase. + +Il aurait préféré de beaucoup posséder Raoule par autre chose que par +les secrets de sa vie privée; mais enfin, une belle maîtresse n'est pas +rare, tandis qu'on n'a pas toujours l'occasion de faire, sur le vif, +l'étude d'une dépravation nouvelle. + +Peu à peu, la conversation s'anima. Jacques se laissait gagner par la +franchise du baron; il eut des mots drôles et en vint aux confidences. + +--Je parie que ce gamin qui n'a pas la taille pour être soldat nous a +eu, en revanche, des grosses histoires de femmes?..... risqua de +Raittolbe, clignant de l'Å“il. + +--Avec sa frimousse! Sans doute!..... ajouta Raoule, qui pétrissait un +de ses gants sous ses doigts nerveux. + +--Oh! non..., je vous jure, fit Jacques un peu étonné qu'on lui posât +une pareille question dans un pareil lieu. Si j'ai couché dix fois +_dehors_ (et il rendit à de Raittolbe son clignement d'yeux), c'est bien +tout, allez!... + +Raoule se leva pour corriger l'esquisse du bouquet bleu. + +--Pas d'amourette? Pas d'intrigue? appuya le baron. + +--Il n'est permis d'être amoureux qu'aux riches! murmura le fleuriste +dont la gaieté tomba subitement. + +Aux dernières cendres de sa cigarette, après avoir complimenté Jacques +sur son beau talent, de Raittolbe le salua comme on salue une femme chez +elle, c'est-à -dire avec un respect exagéré, puis il prit congé de Raoule +en lui disant d'un ton bref: + +--Ce soir, aux Italiens, n'est-ce pas?... + +Elle hocha le front, ne se retournant pas, et appela Jacques. + +--Tiens, nigaud, dit-elle le souffletant de ses gants lacérés, tâche de +faire vivre tes malheureux myosotis! Tu te souviens trop de ton ancien +métier! Tu me peins des fleurs en bois! + +--Je recommencerai, mademoiselle, car je les destine à votre tante. + +--Ma foi, du moment que c'est pour ma tante, tu peux les faire en +marbre, si tu veux! + +De Raittolbe était parti. + +--Je te défends de fumer! s'écria-t-elle secouant le bras de Jacques. + +--Eh bien! je ne fumerai plus!... + +--Et je te défends d'adresser la parole à un homme ici sans ma +permission. + +Jacques, stupéfait, demeurait immobile, gardant son sourire bête. + +Soudain, elle se jeta sur lui, le coucha à ses pieds avant qu'il ait eu +le temps de lutter; puis, prenant son cou que le veston de molleton +blanc laissait décolleté, elle lui enfonça ses ongles dans les chairs. + +--Je suis _jaloux_! rugit-elle affolée. As-tu compris à présent?... + +Jacques ne bougeait pas, il avait posé ses deux poings crispés, dont il +ne voulait pas se servir, sur ses yeux humides. + +En sentant qu'elle lui faisait mal, les nerfs de Raoule se détendirent. + +--Tu dois t'apercevoir, dit-elle ironiquement, que je n'ai pas, comme +toi, des mains de fleuriste et que, de nous deux, le plus homme c'est +toujours moi? + +Jacques, sans répondre, la regardait à la dérobée, ayant à chaque coin +de ses lèvres un pli amer. + +Dans l'inertie qu'on lui imposait, sa beauté féminine ressortait +davantage, et de sa faiblesse, devenue peut-être volontaire, émanait une +puissance mystérieusement attirante. + +--Cruelle!... fit-il très bas. + +Raoule saisit un coussin, au hasard, et le mit sous la tête rousse du +jeune homme. + +--Tu me rends folle! balbutia-t-elle. + +Je voudrais t'avoir à moi seule, et tu parles, tu ris, tu écoutes, tu +réponds devant les autres avec l'aplomb d'un être ordinaire! Ne +devines-tu pas que ta beauté, presque surhumaine, déprave l'esprit de +tous ceux qui t'approchent? + +Hier, je voulais t'aimer à ma guise sans t'expliquer mes souffrances; +aujourd'hui, je suis toute hors de moi-même parce qu'un de mes amis +s'est assis à côté de toi!... + +Elle fut interrompue par de rauques sanglots et porta son mouchoir à son +visage, espérant le lui cacher. + +Ployée sur les genoux auprès de ce corps étendu, elle avait une fureur +d'amant qui brûlait Jacques malgré lui; alors, il se souleva pour mettre +un bras autour de ses épaules. + +--Tu m'aimes donc bien?... demanda-t-il à la fois cynique et doucement +câlin. + +--A en mourir!... + +--Me promets-tu de me donner le délire encore toute la journée?... + +--Tu préfères ce délire à mes baisers, Jacques! + +--Non!... et ton remède ne me grisera plus, va, car je le cracherai, si +tu me le fais avaler de force!... Ce sera un autre délire meilleur... + +Il s'arrêta un peu haletant, étonné d'en dire aussi long, puis il reprit +la parole d'un accent où on sentait frémir des voluptés ardentes: + +--Pourquoi es-tu venue accompagnée de ce monsieur?... Ne puis-je pas +être jaloux à mon tour? Tu me fais des hontes affreuses! Tu m'as acheté +et tu me bats... C'est comme pour les petits chiens! Si tu crois que je +n'y vois pas clair. J'aurais dû m'en aller, mais voilà ... ta confiture +verte m'a rendu plus lâche que ma sÅ“ur! J'ai peur de tout..... +cependant je suis heureux, très heureux...; il me semble que je +redeviens un bébé de six semaines et que j'ai envie de dormir dans la +poitrine de ma nourrice... + +Raoule l'embrassait sur ses cheveux d'or, fins comme des effilures de +gaze, voulant lui insuffler sa passion monstre à travers le crâne. Ses +lèvres impérieuses lui firent courber la tête en avant, et derrière la +nuque elle le mordit à pleine bouche. + +Jacques se tordit avec un cri d'amoureuse douleur. + +--Oh! que c'est bon! soupira-t-il, se raidissant entre les bras de sa +farouche dominatrice; je ne veux pas savoir autre chose! Raoule, tu +m'aimeras comme il te plaira de m'aimer, pourvu que tu me caresses +toujours ainsi! + +Les lambrequins de l'atelier étaient baissés. Le bruit des omnibus et +des voitures passant dans la rue s'affaiblissait à travers le double +vitrage; on ne percevait plus qu'un grondement sourd pareil au +grondement d'un train express. Près du grand lit de repos contre lequel +Raoule avait jeté Jacques régnait un demi-jour d'alcôve, et les +coussins, entassés derrière eux, formaient comme la stalle capitonnée +d'un compartiment de première classe...; ils étaient seuls, emportés +dans un effrayant vertige qui changeait toutes choses de place...; ils +couraient à des abîmes insondables et se croyaient en sûreté aux bras +l'un de l'autre. + +--Jacques, répondit Raoule, j'ai fait de notre amour _un dieu_. Notre +amour sera éternel..... Mes caresses ne se lasseront jamais!... + +--Est-il donc vrai que tu me trouves beau? que tu me trouves digne de +toi, la plus belle des femmes?... + +--Tu es si beau, chère créature, que tu es plus belle que moi! Regarde +là -bas, dans la glace penchée, ton cou blanc et rose, comme un cou +d'enfant!... Regarde ta bouche merveilleuse, comme la blessure d'un +fruit mûri au soleil! Regarde la clarté que distillent tes yeux profonds +et purs comme le jour tout entier... Regarde!... + +Elle l'avait un peu relevé en écartant, de ses doigts fiévreux, ses +vêtements sur sa poitrine. + +--Ignores-tu, Jacques, ignores-tu que la chair fraîche et saine est +l'unique puissance de ce monde!... + +Il tressaillit. Le mâle s'éveilla brusquement dans la douceur de ces +paroles prononcées très bas. + +Elle ne le frappait plus, elle ne l'achetait plus, elle le flattait, et +l'homme, si abject qu'il puisse être, possède toujours, à un moment de +révolte, cette virilité d'une heure qu'on appelle _la fatuité_. + +--Tu m'as prouvé, fit-il serrant sa taille avec un sourire hardi, tu +m'as prouvé, en effet, que je n'avais pas à rougir devant toi. Raoule, +le lit bleu nous attend, viens!... + +Un nuage descendit des cheveux de Raoule à son front plissé. + +--Soit..., mais à une condition, Jacques? Tu ne seras pas mon amant... + +Il se mit franchement à rire, comme il aurait ri en rencontrant, sur +certain domaine, une fille récalcitrante. + +--Je ne rêverai plus. C'est sans doute ce que tu veux me faire +comprendre, mauvaise!... dit-il s'échappant avec une aisance de jeune +daim qu'on met en liberté. + +--Tu seras mon esclave, Jacques, si l'on peut appeler esclavage +l'abandon délicieux que tu me feras de ton corps. + +Jacques voulut l'entraîner, elle lui résista. + +--Le jures-tu?... interrogea-t-elle d'un ton devenu impérieux. + +--Quoi?... Tu es folle!... + +--Suis-je le maître, oui ou non! s'écria Raoule se redressant tout à +coup, le regard dur et les narines ouvertes. + +Jacques recula jusqu'au chevalet. + +--Je vais m'en aller... je vais m'en aller! répéta-t-il désespéré, ne +comprenant plus les désirs de son maître et ne désirant lui-même plus +rien. + +--Tu ne t'en iras pas, Jacques. Tu t'es livré, tu ne peux pas te +reprendre! Oublies-tu que nous nous aimons?..... + +Cet amour, maintenant, était presque une menace; aussi il lui tourna le +dos, la boudant. + +Mais elle vint, par derrière, elle l'enlaça de ses deux bras lascifs. + +--Pardon! murmura-t-elle, moi, j'oubliais que tu es une petite femme +capricieuse qui a le droit, _chez elle_, de me torturer. + +Allons!... je ferai ce que tu voudras..... + +Ils gagnèrent la chambre bleue, lui, abasourdi par la rage qu'elle avait +d'exiger l'impossible; elle, le regard froid, les dents incrustées dans +sa lèvre fine. Ce fut elle qui se déshabilla, se refusant à toutes ses +avances et lui donnant des trépignements horribles... Sans aucune +coquetterie, elle ôta sa robe, son corset, puis elle détacha les +rideaux, l'empêchant de s'extasier devant sa splendide stature +d'amazone. Lorsqu'il l'embrassa, il lui sembla qu'un corps de marbre +glissait entre les draps; il eut la sensation désagréable d'un frôlement +de bête morte tout le long de ses membres chauds. + +--Raoule, supplia-t-il, ne m'appelle plus _femme_, cela m'humilie... et +tu vois bien que je ne puis être que ton amant... + +La blasée eut, sur les oreillers, un imperceptible mouvement d'épaule +qui témoignait de sa complète indifférence. + +--Raoule, répéta encore Jacques, essayant d'animer par des baisers +furieux la bouche, naguère si ardente, de celle qu'il croyait sa +maîtresse. Raoule! ne me méprise pas, je t'en conjure... Nous nous +aimons, tu l'as dit toi-même... Ah! je deviens fou... je me sens +mourir... Il y a des choses que je ne ferai jamais... jamais... Avant de +t'avoir à moi toute et de tout cÅ“ur! + +Les yeux de Raoule se fermèrent. Elle connaissait ce jeu-là , elle +savait, mot à mot, ce que la nature dirait par la voix de Jacques... + +Combien de fois n'avait-elle pas entendu ces cris-là , hurlements pour +les uns, soupirs pour les autres, préambules polis chez les savants, +débuts tâtonnants chez les timides.....? Et quand ils avaient tous bien +crié, quand ils avaient tous enfin obtenu la réalisation de leurs +vÅ“ux les plus chers, selon l'éternelle expression, ils devenaient +les assouvis béats qui sont tous également vulgaires dans l'apaisement +des sens. + +--Raoule! bégaya Jacques retombant brisé de voluptés désespérantes, fais +de moi ce que tu voudras à présent, je vois bien que les vicieuses ne +savent pas aimer!..... + +Le corps de la jeune femme vibra des pieds aux cheveux en entendant la +plainte déchirante de cet homme qui n'était qu'un enfant devant sa +science maudite. D'un seul bond, elle se précipita sur lui qu'elle +couvrit de ses flancs gonflés d'ardeurs sauvages. + +--Je ne sais pas aimer... moi... Raoule de Vénérande!... Ne dis donc pas +cela puisque je sais attendre!..... + + + + +CHAPITRE VII + + +UNE vie étrange commença pour Raoule de Vénérande, à +partir de l'instant fatal où Jacques Silvert, lui cédant sa puissance +d'homme amoureux, devint sa chose, une sorte d'être inerte qui se +laissait aimer parce qu'il aimait lui-même d'une façon impuissante. Car +Jacques aimait Raoule avec un vrai cÅ“ur de femme. Il l'aimait par +reconnaissance, par soumission, par un besoin latent de voluptés +inconnues. Il avait cette passion d'elle comme on a la passion du +haschich, et maintenant il la préférait de beaucoup à la confiture +verte. Il se faisait une nécessité naturelle des habitudes dégradantes +qu'elle lui donnait. + +Ils se voyaient presque tous les jours, autant que le permettait le +monde dont Raoule était. + +Quand elle n'avait ni visites, ni soirées, ni études, elle se jetait +dans un fiacre et arrivait boulevard Montparnasse, ayant à la main la +clef de l'atelier. Elle passait quelques ordres très brefs à Marie et +souvent une bourse royalement pleine, puis s'enfermait chez eux, dans +leur temple, s'isolant du reste de la terre. Jacques demandait rarement +à sortir. Il travaillait lorsqu'elle ne venait pas, et lisait toute +espèce de livres, science ou littérature pêle-mêle, que Raoule lui +fournissait pour tenir ce cerveau naïf sous le charme. + +Il menait, lui, l'existence oisive des orientales murées dans leur +sérail, qui ne savent rien en dehors de l'amour et rapportent tout à +l'amour. + +Il avait quelquefois des scènes avec sa sÅ“ur au sujet de sa +tranquillité. Elle lui aurait voulu un train de maison, d'autres +maîtresses et l'envie de gaspiller le luxe de la pécheresse. Mais lui, +toujours calme, déclarait qu'elle ne pourrait pas savoir, qu'elle ne +saurait jamais. + +D'ailleurs, les portières empêchaient qu'elle pût regarder au trou de la +serrure. Elle était obligée, en effet, de demeurer étrangère aux +mystères de la chambre bleue. Raoule allait, venait, ordonnait, agissait +en homme qui n'en est pas à sa première intrigue, bien qu'il en soit à +son premier amour. Elle forçait Jacques à se rouler dans son bonheur +passif comme une perle dans sa nacre. Plus il oubliait son sexe, plus +elle multipliait autour de lui les occasions de se féminiser, et, pour +ne pas trop effrayer le mâle qu'elle désirait étouffer en lui, elle +traitait d'abord de plaisanterie, quitte à la lui faire ensuite accepter +sérieusement, une idée avilissante. Ce fut ainsi qu'un matin elle lui +envoya, par son valet de pied, un énorme bouquet de fleurs blanches, en +y ajoutant ce billet: «J'ai ramassé pour toi cette jonchée odorante dans +ma serre. Ne me gronde pas, je remplace mes baisers par des fleurs. Un +fiancé ne peut faire mieux!...» + +Jacques, recevant ce bouquet, devint très rouge, puis il disposa +gravement les fleurs dans les potiches de l'atelier, se jouant la +comédie vis-à -vis de lui-même, se prenant à être une femme pour le +plaisir de l'art. + +Au début de leur liaison, il se serait senti grotesque. Il serait +descendu et, sous prétexte de respirer un air plus pur, il serait allé +boire un bock au cabaret voisin, en compagnie de petits commis ou +d'ouvriers cascadeurs. + +Raoule s'aperçut tout de suite de la transition qu'elle avait amenée +dans ce caractère mou, en voyant la distribution de son bouquet, et, +chaque matin, son valet de pied fut chargé de déposer chez le concierge +de Jacques des fleurs blanches, immaculées. + +Pourquoi blanches, pourquoi immaculées? + +C'est ce que Jacques ne demandait pas. + +Un jour, on était à la fin de mai, Raoule commanda un landau couvert et +elle alla chercher Jacques pour l'heure du Bois. + +Il fut joyeux comme un écolier en vacances, mais il profita très +discrètement de cette faveur bizarre. Il resta couché au fond de la +voiture, tout près d'elle, la tête abandonnée sur son épaule, répétant +de ces bêtises adorables qui rendaient sa beauté plus provocante encore. + +Raoule, de l'index, lui indiquait, à travers la glace relevée, les +principaux personnages passant près d'eux. Elle lui expliquait les +termes de _high-life_ qu'elle employait et le mettait au courant d'une +société dont l'accès lui paraissait défendu, à lui, pauvre monstre sans +conscience. + +--Ah! disait-il souvent, se serrant contre elle avec effroi, tu te +marieras, un jour, et tu me quitteras! Ce qui donnait à son type si +frais, si blond, la grâce attendrissante du tendron séduit, en revoyant +la possibilité de l'oubli. + +--Non, je ne me marierai pas! affirmait Raoule. Non, je ne vous +quitterai point, Jaja, et, si vous êtes sage, vous serez toujours +mienne!... + +Ils riaient tous les deux, mais ils s'unissaient de plus en plus dans +une pensée commune: la destruction de leur sexe. + +Jaja, pourtant, avait des caprices, des caprices possibles. Il navrait +sa sÅ“ur, dont les espérances allaient bien au delà de l'atelier +rempli de chiffons. Il avait demandé une jolie robe de chambre en +velours bleu et doublée de bleu..., et c'était les talons embarrassés +dans la longueur de ce vêtement qu'il arrivait sur le seuil, au-devant +de Raoule. Celle-ci vint une fois, vers minuit, vêtue d'un complet +d'homme, le gardénia à la boutonnière, ses cheveux dissimulés dans une +coiffure pleine de frisons, le chapeau haute forme, son chapeau de +cheval, très avancé sur son front. Jacques dormait, il avait beaucoup lu +en l'attendant, puis avait fini par laisser glisser le livre. La +veilleuse éclairait mystérieusement le lit aux brocatelles soyeuses +garnies de guipures de Venise. Sa tête ébouriffée reposait dans la +batiste fine du drap avec une mollesse charmante. Sa chemise, fermée au +cou, ne laissait rien deviner de l'homme, et son bras rond, sans aucun +duvet, ressortait comme un beau marbre le long de la courtine de satin. + +Raoule le contempla pendant une minute, se demandant avec une sorte de +terreur superstitieuse si elle n'avait pas créé, après Dieu, un être à +son image. Elle le toucha du bout de son gant. Jacques s'éveilla, +bégayant un nom; mais, en apercevant ce jeune homme debout à son chevet, +il tressauta en criant, épouvanté: + +--Qui êtes-vous? Que voulez-vous?... + +Raoule ôta son chapeau d'un geste respectueux. + +--Madame a devant elle le plus humble de ses adorateurs, dit-elle en +fléchissant le genou. + +Il fut un instant indécis, les yeux hagards, allant de ses bottes +vernies à ses courtes boucles brunes. + +--Raoule! Raoule!... Est-il possible? Tu te feras arrêter!... + +--Allons donc! petite folle! Parce que j'entre chez toi sans sonner? + +Il lui tendit les bras et elle le couvrit de baisers passionnés, pour ne +cesser que lorsqu'elle le vit se pâmer, n'en pouvant plus, implorant les +dernières réalisations d'une volupté factice qu'il subissait autant par +besoin d'apaisement que par amour vis-à -vis de la sinistre courtisane. + +Il s'habitua au déguisement nocturne, ne pensant pas qu'une robe fût +indispensable à Raoule de Vénérande. + +Ayant une idée fort vague de _la haute_, selon l'expression si souvent +répétée de sa sÅ“ur, il ne songeait pas du tout aux efforts +d'imagination que Raoule devait faire pour sortir de la cour d'honneur +de son hôtel sans qu'on la remarquât. + +Tante Élisabeth dormait dès huit heures les soirs où il n'y avait pas de +réception, mais après le thé du samedi tous les domestiques allaient et +venaient du vestibule au salon. De sorte que Raoule, pour fuir sa +chambre par l'escalier de service, devait prendre les plus minutieuses +précautions. Cependant, une fois, on venait à peine d'éteindre le grand +lustre du salon, Raoule descendant rencontra un homme allumant son +cigare. Rétrograder c'était perdre l'occasion, et sortir était risquer +de se trahir... Elle continua, passa près de l'homme, qui toucha le bord +de son chapeau, non sans l'examiner attentivement. + +--Deux mots, monsieur, murmura l'attardé en lui touchant l'épaule. +Pourriez-vous me donner du feu? + +Raoule avait reconnu de Raittolbe. + +--Tiens, fit-elle accentuant sa mine hautaine, vous voyagez du côté des +femmes de chambre, mon cher? + +--Et vous? riposta l'ex-officier très piqué. + +--Cela ne vous regarde pas, je suppose. + +--Si, monsieur, car de ce côté on peut aussi gagner les appartements +d'une femme que je respecte infiniment. Mlle de Vénérande a sa +chambre au-dessus de nous, je crois. Je vous fournirai donc des +explications en attendant les vôtres. Le minois de Mlle Jeanne m'a +conduit ici. C'est très bête, mais très vrai... A votre tour? + +--Impertinent, fit Raoule, étouffant son envie de rire. + +D'un geste très prompt, de Raittolbe fit voler sa carte et son cigare à +la figure de Raoule, qui, malgré le péril, éclata franchement de rire. +Elle se découvrit et tourna son beau visage vers son interlocuteur. + +--Ah! par exemple! grommela de Raittolbe, voilà une mascarade à laquelle +je ne m'attendais pas encore! + +--Tant pis, je vous emmène! riposta Raoule. + +Et ils gagnèrent le tilbury attendant dans l'avenue. De Raittolbe se +répandit en lamentations sur les dépravées qui gâtent les meilleures +choses. Il déclara que ce petit Jacques lui produisait l'effet d'un +paquet de chairs pourries. Quant à sa sÅ“ur, elle avait bien raison +d'aimer les jolis garçons. Parbleu! Elle soutenait au moins l'honneur de +sa corporation. Et, tout en maugréant, tout en jurant, il poussait le +cheval dans la direction du boulevard Montparnasse, tandis que Raoule, +renversée derrière lui, riait à gorge déployée. Ils arrivèrent très +tard. + +Une femme, sous un réverbère, semblait les attendre, en face de +Notre-Dame-des-Champs, silencieuse. + +Il y avait peu de monde dans la rue à pareille heure et l'on pouvait +supposer qu'elle faisait le trottoir. + +--Pstt!... Voulez-vous monter chez moi? le monsieur à la décoration... +Je suis aussi gentille qu'une autre, vous savez, fit la fille accostant +de Raittolbe. + +Elle était en toilette de soie, avec une mantille espagnole retenue par +un peigne de corail. Son Å“il luisait de promesses et pourtant une +toux creuse avait interrompu sa phrase. + +--Vous!... s'exclama Mlle de Vénérande levant sa badine d'une main et +lui saisissant le bras de l'autre. + +Marie Silvert, se voyant reconnue par le maître de la maison, essaya de +rétrograder. + +--Faites excuse, bégaya-t-elle, je croyais rencontrer quelqu'un de +connaissance; vous savez, ne pensez pas à mal, j'ai aussi des +connaissances dans la haute, moi. + +Raoule, d'un mouvement irréfléchi, frappa la fille à la tempe, et, comme +la badine avait une petite pomme d'agate, Marie Silvert tomba évanouie +sur le trottoir. + +--Cré mille tonnerres! fit de Raittolbe exaspéré. Vous auriez pu retenir +votre indignation, mon jeune camarade; nous allons être conduits au +poste, ni plus ni moins! Sans compter que vous n'êtes pas logique. Si +vous descendez, cette fille monte... La punition était inutile! + +Raoule frissonna. + +--Taisez-vous! de Raittolbe. Ma passion n'a rien à démêler avec cette +femelle de bas étage. J'aurais dû la chasser depuis longtemps. + +--Je ne vous conseille pas d'essayer!... répliqua sèchement +l'ex-officier de hussards. + +Il ramassa Marie, qu'il chargea sur ses épaules, et, avant la venue des +sergents de ville, ils se firent ouvrir la porte de la maison. + +Raoule, ne s'inquiétant pas du tour que prendrait l'aventure pour de +Raittolbe, le laissa entrer chez la sÅ“ur, pendant qu'elle se rendait +chez le frère. Jacques n'était pas couché, il avait même entendu crier +dans la rue. + +Il courut à Raoule et se suspendit à son cou, exactement comme l'eût +fait une épouse anxieuse. + +--Jaja pas gai, déclara-t-il, d'un ton dont la naïveté contrastait avec +son sourire effronté. + +--Pourquoi cela, mon cher trésor? + +Et Raoule le porta presque jusqu'au prochain fauteuil. + +--J'ai cru qu'on t'arrêtait, ma foi; on s'est disputé, je crois, sous ma +fenêtre. + +--Non, rien! A propos, tu ne m'avais pas dit que ton estimable sÅ“ur +ne se contentait pas du bien-être que je lui donne. Elle provoque les +passants sur les boulevards, une heure après minuit. + +--Oh! fit Jacques scandalisé. + +--Me prenant pour un autre tout à l'heure, elle s'est permis... + +Pareille idée eût amusé le fleuriste, trois mois plus tôt; ce soir-là , +elle l'indigna... + +--La misérable, fit-il. + +--Tu me permettras de supprimer Mlle Silvert, n'est-ce pas? + +--Tu es dans ton droit! Te provoquer?... ajouta-t-il d'un ton jaloux. + +--Il paraît clair que j'ai les allures d'un monsieur... sérieux, comme +disent ces demoiselles! + +Et Raoule posait son pardessus avec une désinvolture très masculine. + +--Pourtant, soupira Jacques, il te manquera toujours quelque chose! + +Elle s'assit à ses pieds sur un tabouret bas, s'extasiant dans une +muette adoration. Il avait sa robe de velours serrée à la taille par une +cordelière, et sa chemise à plastron brodé avait juste ce qu'il fallait +de col pour ne pas être complètement du linge de femme. Ses mains, +qu'il soignait beaucoup, étaient d'un blanc mat comme les mains d'une +paresseuse; dans ses cheveux roux, il avait mis de la poudre à la +maréchale. + +--Tu es divine!...; fit Raoule. Je ne t'ai jamais vue si jolie? + +--C'est que je t'ai fait la surprise complète... Nous souperons!... J'ai +ordonné du champagne et j'ai résolu de te paraître agaçante! + +--Vraiment? + +Il alla reculer le paravent chinois et découvrit à Raoule une table +servie flanquée de deux seaux de glace. + +--Tiens! dit-il, je veux même te griser! + +--Voyez-vous! mademoiselle reçoit! + +A cet instant, on heurta derrière les portières. + +--Qui est là ?... demanda Jacques très contrarié. + +--Moi! riposta Marie. Et, quand on eut tiré le verrou, elle entra très +pâle, la mantille arrachée, un peu de sang sur la joue. + +--Mon Dieu! Qu'as-tu donc?... s'exclama Jacques. + +--Presque rien, dit la fille d'une voix rauque... C'est madame qui a +failli me tuer. + +--Te tuer! + +--Allons! du calme, fit Raoule méprisante; il doit y avoir un médecin +dans les environs, envoyez-le chercher par la concierge ou par de +Raittolbe, s'il n'est pas parti. + +--Je suis là , fit ce dernier, paraissant et faisant un signe de tête à +Raoule, qui demeurait immobile. + +--Explique-toi, murmura Jacques, versant un verre de champagne à sa +sÅ“ur et la faisant asseoir dans un fauteuil. + +--Voilà ! mon petit. Cette catin que tu aimes à l'envers m'a fichu une +volée, sous prétexte que je raccroche à sa porte, nous ne sommes pas +chez nous ici, faut croire!... Rien que pour elle ce serait un carnaval +toutes les nuits, vois-tu ça! Elle va se mêler des affaires des pauvres +filles qu'ont d'autres goûts que les siens. Elle fait la police des +mÅ“urs, dresse la carte et assomme par-dessus le marché. Mais, malgré +l'honnêteté de monsieur (et elle désignait le baron faisant toujours +des signes désespérés à Raoule), je veux lui régler son compte tout de +suite. Je me fous de vos sales amours et, puisqu'on est de la canaille +ensemble, on peut se secouer un brin avant de se quitter, pas vrai! + +En lâchant ces mots, qui détonnaient comme des coups de fusil à travers +les splendeurs de la pièce, la fille retroussa ses manches, et, quittant +le fauteuil, vint se camper devant Raoule. + +Elle était complètement ivre. Quand son haleine vint au visage de +Mlle de Vénérande, il sembla à celle-ci qu'on répandait sur elle une +bouteille d'alcool. + +--Misérable, rugit Raoule, cherchant dans les poches de son veston le +couteau-poignard qui ne la quittait jamais. + +De Raittolbe s'élança entre elles deux, tandis que Jacques maintenait sa +sÅ“ur en respect. + +--Assez! dit de Raittolbe, qui aurait voulu être à mille lieues du +boulevard Montparnasse. Vous êtes une ingrate! mademoiselle Silvert, et, +de plus, vous n'avez pas votre raison. Retirez-vous! + +--Non, hurla Marie, au comble de la démence, je veux démolir la +drôlesse, avant de partir. Elle me dégoûte, que je vous dis? + +Jacques, consterné, essayait de la pousser dehors. + +--Toi aussi, râla-t-elle, renie ta sÅ“ur, sale m...... + +Jacques devint pâle comme un mort; lentement, sans riposter un mot, il +gagna sa chambre dont il laissa retomber la portière sur lui. Enfin, de +Raittolbe, à bout de patience, enleva Marie, et, en dépit de ses efforts +et de ses cris furibonds, l'emporta chez elle, l'y enferma; puis, +revenant à Raoule: + +--Ma chère amie, dit-il, évitant de la regarder en face, je crois que +l'esclandre vous donne à réfléchir; cette créature, si avilie qu'elle +soit, me paraît très dangereuse..... prenez garde! Si vous la chassez, +après-demain le Tout-Paris élégant pourrait bien connaître l'histoire de +Jacques Silvert. + +--Voulez-vous, au contraire, m'aider à l'écraser, répondit Raoule, +livide de rage. + +--Ma pauvre enfant! vous connaissez mal la véritable femelle. Il n'y a +pas pour elle de métamorphose possible. Je vous promets de l'apaiser, +voilà tout! + +--Par quel moyen? interrogea Raoule, fronçant le sourcil. + +--Ceci est mon secret; mais soyez sûre que votre ami saura se dévouer. + +Raoule eut un mouvement de révolte; elle avait compris. + +--On fait ce qu'on peut, riposta de Raittolbe. + +Et il se retira, très digne. + + + + +CHAPITRE VIII + + +PUISQU'ON est de la canaille ensemble!--avait dit +Marie Silvert... Ce mot empêcha Raoule d'aimer le reste de la nuit. Tous +les souvenirs des grandeurs grecques, dont elle entourait son idole +moderne, s'écartèrent soudain, comme un voile que le vent pousse, et la +fille des Vénérande aperçut des choses ignobles, dont elle ne +soupçonnait même pas l'existence. Il y a une chaîne rivée entre toutes +les femmes qui aiment... + +...L'honnête épouse, au moment où elle se livre à son honnête époux, est +dans la même position que la prostituée au moment où elle se livre à son +amant. + +La nature les a faites nues, ces victimes, et la société n'a institué +pour elles que le vêtement. Sans vêtement, plus de distances, il n'y a +que la différence de beauté corporelle; alors, quelquefois, c'est la +prostituée qui l'emporte. + +Des philosophes chrétiens ont parlé de la pureté de l'intention, mais +ils n'ont d'ailleurs jamais mis ce dernier point en question, pendant +l'amoureuse lutte... Au moins ne le pensons-nous pas! Ils y eussent +trouvé trop de distractions. + +Raoule se vit donc au niveau de l'ancienne fille de joie... et, comme +supériorité, si elle avait celle de la beauté, elle n'avait pas celle du +plaisir: elle en donnait, mais n'en recevait pas. + +Tous les monstres ont leur minute de lassitude, elle fut lasse... +Jacques pleura. + +Dès l'aube, elle sortit de l'atelier, prit un fiacre et rentra à +l'hôtel. + +Pour attendre le déjeuner, elle fit assaut avec un de ses cousins, +gommeux stupide, mais très bien sous les armes, puis discuta avec sa +tante à l'occasion d'un voyage projeté. Il fallait partir de suite, +devancer la saison des eaux. A cette intention, la chanoinesse opposait +des visites de charité à terminer, des comptes de fermage à régler, un +cuisinier à remplacer. La fortune est parfois bien gênante, la société +fort ennuyeuse, le monde rempli de tribulations. + +Cependant, la nouvelle Sapho ne pouvait encore faire le saut de Leucade. +Une douleur lancinante, venue du plus profond de sa chair, l'avertissait +que sa déité tenait toujours à un être périssable. Comme les inventeurs +qu'un obstacle arrête au dernier perfectionnement de l'Å“uvre, elle +espérait, malgré la boue, voir dans les yeux brillants de Jacques un +autre coin de son ciel qu'elle repeuplerait de chimères. + +Trois jours se passèrent. Jacques n'écrivit pas. Marie ne vint pas. +Quant à de Raittolbe, il garda une neutralité absolue. Raoule, +qu'exaspérait l'incertitude, revêtit un soir son costume d'homme et +courut au boulevard Montparnasse. En entrant, elle croisa Marie Silvert. +Celle-ci la salua avec un sourire obséquieux et se retira, sans rien +laisser percer dans son attitude qui fît allusion à ce qui s'était +passé entre elles. Jacques exécutait des initiales ornées sur du papier +à lettre. C'était une commande de Raoule payée d'avance en baisers très +chauds. + +Un calme délicieux régnait dans l'atelier et la clarté de la lampe, dont +l'abat-jour était baissé, n'éclairait que l'adorable figure de Jacques. +Certes, ce n'était point là le masque d'un individu abject; tout dans +ses traits respirait plutôt la candeur d'_un_ vierge pensant à la +prêtrise. Un peu inquiet à la vue de Raoule, il posa son crayon et se +leva. + +--Jacques, dit Raoule tranquillement, tu es un lâche, mon ami! + +Jacques retomba sur son fauteuil, une pâleur mate s'épandit de son front +à son cou. + +--Les expressions de ta sÅ“ur, l'autre nuit, ont été grossières, mais +justes. + +Il pâlit davantage. + +--Tu es entretenu par une femme, tu ne travailles que pour te distraire, +et tu acceptes une situation infâme sans une seule révolte. + +Il la regarda, effrayé. + +--Je crois, continua Raoule, que ce n'est pas Marie qu'il faudrait +chasser comme une vile créature. + +Jacques crispa ses doigts sur sa poitrine, car il souffrait. + +--Tu vas sortir d'ici, ajouta Raoule d'un ton toujours froid, tu iras +demander de l'ouvrage chez un graveur. Je faciliterai ton admission, +puis tu retourneras dans une mansarde et tu tâcheras de te refaire une +dignité d'homme! + +Jacques se redressa. + +--Oui, dit-il, la voix entrecoupée, je vous obéirai, mademoiselle, vous +avez raison. + +--A ces conditions, murmura plus doucement Raoule, je vous promets une +récompense telle que vous n'en avez jamais rêvé de pareille. + +--Laquelle? mademoiselle, interrogea-t-il, tout en rangeant ses outils +sur le tapis de son pupitre en bois de rose. + +--Je ferai de toi mon mari. + +Jacques recula, les bras levés. + +--Votre mari? + +--Sans doute, je t'ai perdu, je te réhabilite. Quoi de plus simple! +Notre amour n'est qu'une dégradante torture que tu subis parce que je +te paye. Eh bien, je te rends ta liberté. J'espère que tu sauras en user +pour me reconquérir... si tu m'aimes. + +Jacques s'appuya au chevalet qui était derrière lui. + +--Moi, je refuse, dit-il amèrement. + +--Par exemple! Tu refuses de m'épouser? + +--Je refuse de me réhabiliter, même à ce prix-là . + +--Pourquoi? + +--Parce que je vous aime, comme vous m'avez appris à vous aimer... que +je veux être lâche, que je veux être vil et que la torture dont vous +parlez, c'est ma vie, maintenant. Je retournerai dans une mansarde; si +vous l'exigez, je redeviendrai pauvre, je travaillerai, mais quand vous +voudrez de moi, je serai encore votre esclave, celui que vous appelez: +ma femme! + +La foudre tombant devant Raoule ne l'eût pas plus bouleversée. + +--Jacques, Jacques! tu ne te souviens plus de tes premières étreintes, +alors? Songes-y donc! être mon mari; pour toi, l'ouvrier jadis dans la +misère, c'est être roi! + +--Eh bien! murmura Jacques avec deux grosses larmes sous les paupières, +ce n'est pas ma faute, à moi, si je ne m'en sens plus la force! + +Raoule se précipita les bras ouverts: + +--Oh! je t'aime, cria-t-elle, dans un voluptueux transport, oui! je suis +folle, je crois même que je viens de te demander une chose contre +nature... Mignon chéri... Oublie cela, tu es meilleur que je ne pouvais +le supposer. + +Elle l'entraîna sur le divan et, comme elle s'amusait à le faire +souvent, l'assit sur ses genoux. On eût dit deux frères réconciliés. + +--La jolie mine, vraiment, que j'aurais, vêtue de blanc, le voile de +l'épouse pudique au front..., moi qui ai horreur du ridicule... Mais, +voyons, c'est très sérieux ce que tu prétends, petite bête, tu n'y tiens +pas du tout?... + +Jacques sanglotait, la tête dans le coude de Raoule. + +--Non! je t'assure, c'est fini, je prends ce que tu veux me donner, et +s'il fallait changer, à certains moments, je refuserais. Cependant, si +tu savais comme je t'aime, tu ne m'insulterais pas, tu aurais une grande +pitié, au contraire, pour moi. Je suis très malheureux. + +Elle le serrait en le berçant entre ses bras, le calmant comme on calme +les enfants au maillot. Ce triomphe, remporté malgré sa propre +conscience, l'enivrait de nouveau. Les propos grossiers de la fille ne +tintaient plus à son oreille. De nouveau, les souvenirs grecs +entouraient l'idole d'un nuage d'encens. A présent on l'aimait pour +l'amour du vice; Jacques devenait dieu. + +Elle essuya ses joues et l'interrogea au sujet de sa sÅ“ur. + +--Ah! je ne sais pas quelle existence elle mène, répondit-il d'un ton +boudeur; elle est toujours dehors, et le soir, elle attend toujours +quelqu'un. Je crois que c'est le monsieur baron que tu m'as présenté un +jour. + +--Pas possible, s'exclama Raoule, éclatant de rire... de Raittolbe +s'abaisser jusque-là !... Après tout, elle est libre, lui aussi, mais je +te défends de t'en occuper. + +--Tu lui pardonnes la scène qu'elle nous a faite. Tu sais qu'elle était +ivre... + +--Je lui pardonne tout, puisque, indirectement, elle est cause de +l'explication que nous venons d'avoir. Je descendrais en enfer, si j'y +savais trouver la preuve de ton sincère amour, petit Jacques! + +Il se coucha à ses pieds, qu'il baisa avec une humilité passionnée... +puis soupira: + +--J'ai sommeil--en mettant au-dessus de son front les talons pointus des +chaussures de Raoule. + +Elle le releva, car elle avait compris. + +Cette nuit-là , Raoule, qui devait le lendemain se rendre à une partie de +chasse, au château de la duchesse d'Armonville, près de Fontainebleau, +se retira vers une heure, laissant Jacques profondément endormi. + +Elle descendait encore l'escalier, quand la porte de Jacques s'ouvrit +avec précaution: un homme en manches de chemise fit irruption dans la +chambre bleue, qu'il explora d'un regard. + +--Monsieur Silvert, dit-il alors, sûr que Jacques et lui étaient bien +seuls dans cette pièce, monsieur Silvert, je désire vous parler; +levez-vous, passons dans l'atelier. + +C'était le baron de Raittolbe; le négligé de sa toilette indiquait assez +qu'il avait laissé non très loin la moitié de ses habits. Il semblait +fort contrarié de se trouver là , mais une résolution irrévocable +brillait sous ses épais sourcils noirs. A la fin, il était révolté de +tout ce qu'il entendait et voyait. Dans cette triste situation, il +pensait que son influence d'homme véritablement viril devait se +déclarer. Puisqu'il avait mis un doigt dans l'engrenage, il en +profiterait pour empêcher au moins l'accélération du mouvement. + +--Jacques! répéta-t-il à voix haute en s'approchant du lit. + +Les lueurs de la veilleuse glissaient sur les épaules rondes du dormeur +et allaient, dans une coulée caressante, jusqu'à l'extrémité de ses +pieds. + +Il était retombé nu, brisé de fatigue sur la courtine chiffonnée dont le +satin bleu rendait plus éblouissant son épiderme de roux. Sa tête +s'enfouissait dans son bras replié, si blanc qu'il en avait des teintes +de nacre. Au creux des reins, une ombre d'or faisait ressortir +resplendissante la souplesse de la croupe, et l'une de ses jambes, un +peu écartée de l'autre, avait une crispation comme en ressentent les +femmes nerveuses, après une surexcitation trop prolongée de leurs sens. +A ses poignets deux cercles d'or, constellés de brillants, mettaient des +éclairs sous les draperies azurées qui s'abaissaient sur lui, et un +flacon d'essence de rose, gisant dans un trou de l'oreiller, répandait +une odeur capiteuse comme toutes les amours de l'Orient. + +Le baron de Raittolbe, debout devant cette couche en désordre, eut une +étrange hallucination. L'ex-officier de hussards, le brave duelliste, le +joyeux viveur, qui tenait en égale estime une jolie fille et une balle +de l'ennemi, oscilla une demi-seconde: du bleu qu'il voyait autour de +lui, il fit du rouge, ses moustaches se hérissèrent, ses dents se +serrèrent, un frisson suivi d'une sueur moite lui courut sur toute la +peau. Il eut presque peur. + +--Mille millions de tonnerres, grommela-t-il, si ce n'est pas Eros +lui-même, je consens à le voir décorer pour utilité publique. + +Et, en amateur qu'une revision militaire a quelquefois intéressé, il +suivait des yeux les lignes sculpturales de ces chairs épandant de +chaudes émanations de volupté. + +--Ah ça, mais voici, je crois, le moment de saisir une cravache, +ajouta-t-il, essayant de secouer son admiration. + +--Jacques! rugit-il de manière à faire vibrer la chambre jusqu'aux +frises. + +Celui-ci se dressa; mais, si brusquement qu'on l'eût réveillé, il se +révéla gracieux dans sa stupeur; ses bras se détendirent, sa taille se +cambra, il demeura superbe dans son impudeur de marbre antique. + +--Qui ose donc, dit-il, entrer sans frapper? + +--Moi, riposta le baron rageusement, moi, mon cher petit drôle, parce +que je veux vous entretenir de choses intéressantes. Je vous savais +seul, j'ai franchi le seuil du sanctuaire. Je vous donne une minute pour +devenir décent. + +Et il sortit pendant que Jacques, sautant à bas du lit, cherchait d'une +main tremblante sa robe de chambre. + +Il faisait un temps lourd, cette nuit-là , on était au mois d'août, un +orage se préparait. De Raittolbe ouvrit le vitrage de l'atelier et +plongea son front dans l'air plus chaud encore que le lit de Jacques. Il +crut respirer du feu. + +--Au moins est-ce un feu naturel, pensa-t-il. + +Lorsqu'il fit volte-face, le jeune peintre l'attendait enveloppé des +longs plis d'un vêtement presque féminin; son visage pâle dans les +ténèbres lui fit l'effet d'une face de statue. + +--Jacques, fit le baron d'une voix sourde, est-il vrai que Raoule désire +vous épouser? + +--Oui, monsieur, comment le savez-vous? + +--Que vous importe! Je le sais, cela suffit; je sais même pourquoi vous +avez refusé. C'est très noble d'avoir refusé, monsieur Silvert (et de +Raittolbe eut un rire méprisant); seulement, après ce louable effort de +dignité, vous auriez dû vous retirer complètement du soleil de Mlle +de Vénérande. + +Jacques, harassé de fatigue, se demandait qu'est-ce que le soleil +pouvait faire dans sa nuit d'ivresse et qu'est-ce que ce mâle +désagréable pouvait lui vouloir. + +--Mais, monsieur, murmura-t-il, de quel droit? + +--Nom d'un sabre! s'exclama le baron, du droit que tout homme d'honneur, +sachant ce que je sais, prend vis-à -vis d'un chenapan de votre calibre. +Raoule est une folle, sa folie passera, mais si elle vous épousait, +durant l'accès, vous ne passeriez pas vous!... Ce serait un +écÅ“urement général. J'ai fait le possible pour que notre monde ignore +le scandale, il faut que vous fassiez l'impossible pour que ce scandale +cesse complètement: le huis clos ne durera pas toujours. Votre sÅ“ur +peut se griser encore, et, ma foi, je ne réponds plus de rien. Ce soir, +vous avez été à peu près convenable. Eh bien, qui vous empêche de +quitter cet appartement demain, d'aller dans la mansarde indiquée, de +chercher de l'ouvrage, d'oublier son... son erreur enfin. Si vous avez +eu une bonne pensée, tout n'est donc pas mort chez vous! Sacrebleu, +tâchez de revenir en entier, Jacques! + +--Vous nous écoutiez, dit celui-ci machinalement. + +--Hum! hum! non! quelqu'un écoutait pour moi, malgré moi, et puis, je +vous trouve bon de me poser des questions. + +--Vous êtes l'amant de Marie? continua Jacques en un sourire de +mansuétude ironique. + +L'ex-officier serra les poings. + +--Si vous aviez une goutte de sang dans les veines!... gronda-t-il +l'Å“il étincelant. + +--Alors, monsieur le baron, puisque je ne m'occupe pas de vos affaires, +ne vous occupez pas des miennes, reprit Jacques. Non! je n'épouserai +point Mlle de Vénérande, mais je l'aimerai où il me plaira: ici, +ailleurs, dans un salon, dans une mansarde et comme il me plaira. Je ne +relève que d'elle; si je suis vil, cela ne regarde que moi; si elle +m'aime ainsi, cela ne regarde qu'elle. + +--Cré nom d'une sabretache! C'est que cette hystérique finira par vous +épouser malgré vous, je la connais. + +--De même, monsieur le baron, que Marie Silvert est devenue malgré vous +votre maîtresse: on ne peut jamais répondre de soi. + +Le ton calme et doux de Jacques révolutionna de Raittolbe. Est-ce que, +par hasard, il dirait vrai, ce garçon de joie? Est-ce que la beauté +n'était même plus nécessaire pour atteindre aux jouissances matérielles? +Lui, le viveur élégant, s'était laissé choir dans un bouge par +dévouement, puis, tout à coup, le cynisme savant de la dévergondée du +ruisseau l'avait poigné dans ses fibres les plus secrètes, le ferment de +corruption qu'un moraliste porte toujours au plus profond de lui était +remonté à l'épiderme. De plein gré il était revenu chez Marie Silvert, +voulant inspirer une passion malsaine, lui aussi, et ce couple +intelligent, de Raittolbe et Raoule, étaient devenus presque en même +temps la proie d'une double bestialité. + +--Le ciel ne s'écroulera pas, dit le baron, montrant son poing à +l'orage. + +Jacques se rapprocha. + +--Est-ce ma sÅ“ur qui ne veut pas que je l'épouse, demanda-t-il, +gardant son sourire aux magiques expressions. + +--Eh non! parbleu! elle veut, au contraire, vous pousser à cette union +infernale. Jacques! il faut résister. + +--Sans doute, monsieur, je n'y tiens pas le moins du monde. + +--Jurez-moi que... + +La fin de la phrase s'étrangla au fond du gosier de l'ex-officier de +hussards. Il ne pouvait cependant pas exiger un serment de ce monstre. +Il s'empara du bras de Jacques. Celui-ci eut un rapide mouvement de +recul et sa manche flottante s'écartant, de Raittolbe sentit la chair +nacrée sous ses doigts. + +--Il faut me promettre... + +Mais Silvert recula encore: + +--Je vous défends de me toucher, monsieur, fit-il froidement, Raoule ne +le veut pas. + +De Raittolbe, indigné, renversa une chaise, sauta sur la maudite +créature dont la robe de velours lui semblait à présent les ténèbres +d'un abîme et, arrachant l'appuie-main d'un chevalet, il frappa jusqu'à +ce que la baguette fût en morceaux. + +--Ah! tu sauras ce que c'est qu'un vrai mâle, canaille!... hurlait de +Raittolbe, saisi par une colère aveugle dont il ne s'expliquait +peut-être pas bien la violence, et il ajouta, voyant Jacques +s'affaisser, tout meurtri: + +--Et elle saura, la dépravée, qu'il n'y a qu'une façon, selon moi, de +toucher les misérables de ton espèce!... + +Après le départ du baron, Jacques, en ouvrant son Å“il morne, dans la +nuit, aperçut sur l'une des murailles de l'atelier comme une grosse +mouche de feu qui se posait au milieu de la tenture. + + + + +CHAPITRE IX + + +MARIE Silvert, pour voir et entendre ce qui se passait +chez son frère, avait pratiqué un trou dans le mur de sa chambre +attenante à l'atelier. + +La mouche de feu que Jacques voyait scintiller dans l'obscurité était ce +trou, qu'illuminait une lampe. + +De Raittolbe trouva la fille couchée, buvant une tasse de rhum, qu'elle +venait de faire chauffer sur un petit appareil flambant encore auprès du +lit. + +Cette chambre ne ressemblait en rien au reste de l'appartement meublé +par les soins de Raoule de Vénérande. Sur un papier rayé, quelque peu +moisi, se détachait une armoire à glace, très lourde, en acajou ardent; +le lit, sans rideaux, était du même acajou, mais moins foncé; quatre +chaises, recouvertes de percale cerise, prenaient des poses effarées +autour d'une table de bois blanc, çà et là , noircie par les fonds de +poêle; à gauche de la porte, sur le fourneau, où pêle-mêle s'étalait la +vaisselle, certain chapeau, rehaussé de plumes, trempait l'une de ses +brides dans la soupière pleine de beurre fondu. + +Marie Silvert, le sang aux pommettes, humait son rhum en faisant clapper +sa langue; tout en le dégustant, elle couvait de son Å“il attendri un +veston orné du ruban rouge, jeté sur la plus proche des quatre chaises. + +--Quel imbécile je suis! mâchonna de Raittolbe, les bras croisés debout +devant cette couche que, mentalement, il ne pouvait s'empêcher de +comparer à celle de Jacques. + +--Toi, mon gros, un imbécile! fit Marie scandalisée. + +--Mordieu! reprit l'ex-officier, je viens de me conduire comme un +brutal et non comme un justicier. + +--Qu'as-tu fait? interrogea la fille, lâchant sa tasse. + +--J'ai fait, j'ai fait, mille millions de diables! j'ai rossé +_Mademoiselle_ ton frère, et cela sans m'en douter, tant j'en avais +envie depuis quelques semaines. + +--Tu l'as battu? + +--Corrigé d'importance! + +--Pourquoi? + +--Ah, voilà ce dont je n'ai pas idée, je crois qu'il m'a insulté, et +encore je n'en suis pas très sûr. + +Marie, blottie dans ses draps, prenait des allures de chatte heureuse. + +--Tu étais monté....., soupira-t-elle, l'amour produit souvent cet +effet-là ; j'aurais dû me douter que tu allais le secouer!... + +--N'en parlons plus! Si Raoule se plaint, tu me l'adresseras... Bonsoir! +décidément, j'ai eu tort de me mêler de vos affaires. C'est trop +compliqué pour le cerveau d'un honnête homme. + +--Tu es fâché aussi contre moi? interrogea la fille, se dressant tout +anxieuse. + +--Peuh!... + +Et de Raittolbe acheva sa toilette, sans vouloir dire autre chose. + +Sur le boulevard, la fraîcheur du matin rasséréna le baron, mais une +idée fixe et presque douloureuse lui resta implantée au cerveau comme +une pointe de couteau au milieu du front: il avait frappé Silvert qui ne +se défendait pas, Silvert nu sous le velours de sa robe, Silvert, les +membres déjà broyés par une énervante fatigue. + +Qu'avait-il besoin, lui, l'esprit fort, d'aller moraliser un pauvre être +absurde? Une jolie besogne! ma foi. Encore s'il avait fait cette +exécution le premier jour, mais non! Il était devenu d'abord l'amant de +la plus dégoûtante des prostituées... + +Il se rendit à pied rue d'Antin où il avait un entresol, et, arrivé dans +son fumoir, s'enferma pour écrire à Mlle de Vénérande. + +Dès le début de sa lettre, la plume lui glissa des doigts. Loyalement, +il ne pouvait lui laisser ignorer la cause de sa brutalité; d'autre +part, se disait-il, en vertu de quel droit vais-je m'interposer entre +les hontes mutuelles de ces deux amants? Si Raoule voulait épouser +Silvert, le scandale ne concernerait qu'elle; le devoir ne lui incombait +pas de veiller sur l'honneur de cette femme. + +Il avait déjà déchiré trois feuilles, à peine commencées, quand soudain, +se rappelant le trou percé par Marie dans le mur séparant du monde +entier les amours dont il venait de cravacher la moitié, il se sentit +tellement coupable qu'il répudia toute pensée d'accuser personne. + +Il se contenta donc de révéler à Raoule la situation exacte de cette +ouverture pratiquée sur sa vie privée, avoua que, pour _calmer_ l'humeur +dangereuse de Mlle Silvert, il avait cru nécessaire de céder _à sa +fantaisie_, que l'admiration de celle-ci pour sa personne augmentant +dans d'inquiétantes proportions, il allait prendre le parti de lui +envoyer, en guise d'adieu, un billet de banque et ne remettrait plus les +pieds à l'atelier du boulevard Montparnasse. + +Il terminait en déplorant _l'accès de vivacité_ dont Jacques avait été +victime. + +Raoule devait rester peu de temps chez la duchesse d'Armonville, elle ne +faisait que de courtes absences de Paris, sacrifiant à ses amours les +voyages d'été prescrits par les usages mondains; cependant, le baron +n'oublia pas sur sa lettre cette mention: «Faire suivre.» Puis, la +conscience tranquillisée, il reprit son train de vie habituel. + +Jacques n'ignorait pas l'adresse de Raoule, mais la pensée de se +plaindre ne lui vint pas. Il prit simplement un bain et évita toute +explication avec sa sÅ“ur. Jacques, dont le corps était un poème, +savait que ce poème serait toujours lu avec plus d'attention que la +lettre d'un vulgaire écrivain comme lui. Cet être singulier avait acquis +au contact d'une femme aimée toutes les sciences féminines. + +Malgré son silence, Marie s'étonna de lui voir une balafre sur la joue. + +--Il paraît que tu as fait ton fanfaron, lui dit-elle, goguenarde; +est-ce que M. de Raittolbe t'aurait manqué de respect. + +La fille soulignait ses paroles d'une cruelle ironie, car elle trouvait, +au fond, que son frère allait un peu loin dans ses complaisances pour +celle qui payait. + +--Non! il voulait me défendre de me marier, répondit amèrement Jacques. + +--Tiens! grommela-t-elle, ce n'est pas ce qu'il me promettait de te +dire. Ah! il voulait te défendre ça... eh bien, tu te f... de lui +parbleu! Ta Raoule est trop empaumée pour ne pas légaliser vos +amusements un jour ou l'autre. Je te conseille même de pousser la chose, +j'ai mon idée. + +--Quelle idée? + +Marie se campa devant son frère, se haussant sur les pointes: + +--Si tu épouses Mlle de Vénérande, une fille de la haute, riche à +millions, moi, ta sÅ“ur, je pourrais bien me ranger, comme on dit, et +devenir Mme la baronne de Raittolbe. + +Jacques s'absorbait dans la contemplation d'une petite boîte d'écaille +remplie de pâte verte. + +--Tu crois!... + +--J'en suis sûre; et dame, alors, on oublierait ensemble les mauvais +jours, on serait tous de la belle société. + +Jacques eut un éclair dans les yeux, son teint délicat se colora tout à +coup. + +--Je pourrai punir ses anciens amants quand j'aurai le droit d'être +honnête!... + +--Sans doute! mais de Raittolbe n'a jamais été son amant, imbécile! Il +trouve les vraies femmes trop à son goût, je t'en réponds. + +--Oh! pourquoi m'aurait-il frappé si fort? objecta le jeune homme, +tandis qu'une larme brûlante montait à sa paupière. + +Marie se contenta de lever les épaules, ayant l'air de prétendre que +Jacques était naturellement destiné aux coups de fouet. + +Raoule annonça par dépêche, le lendemain, qu'elle viendrait la nuit +suivante. + +En effet, vers huit heures du soir, l'hôtel de Vénérande était mis en +rumeur par le retour précipité de mademoiselle. Tante Élisabeth, croyant +à une catastrophe, courut à sa rencontre. + +--Comment, mignonne, s'écria-t-elle, tu reviens déjà ! quand on étouffe +ici et qu'il fait si bon respirer dans les bois!... + +--Oui, je reviens, ma chère tante. Notre amie la duchesse a ses nerfs +d'une façon effroyable, parce que le baron de Raittolbe ne veut pas +aller sonner du cor chez elle. Ce pauvre baron a des passions +mystérieuses qui le retiennent loin de nous. + +--Voyons, Raoule, ne sois pas médisante, soupira la chanoinesse +intimidée. + +Raoule se coucha de très bonne heure, prétextant une immense fatigue. A +minuit, elle roulait en fiacre vers la rive gauche. + +Jacques l'attendait, confiant dans la vengeance qu'elle lui apportait, +car la dépêche disait: «Je sais tout.» + +Sans se demander comment elle savait tout, Jacques comptait sur une +explosion terrible pour celui qu'il accusait d'avoir été un amant +heureux. + +Raoule se jeta avec une fougueuse impétuosité dans l'atelier dont les +lustres et les torchères, en signe de réjouissance, étaient brillamment +illuminés. + +--Jaja? où est Jaja? cria-t-elle, en proie à une impatience fiévreuse. + +Jaja s'avança, souriant, les lèvres tendues. + +Elle lui saisit les mains et l'ébranla d'une seule pression. + +--Parle vite... Que s'est-il passé? M. de Raittolbe m'écrit qu'il +regrette d'avoir discuté avec toi sur un sujet scabreux... ce sont ses +propres termes. Tu vas me donner des détails, hein? + +Elle se penchait sur lui, le dévorant de ses regards fulgurants. + +--Tiens! qu'as-tu donc sur la joue... cette grande raie bleue?... + +--J'en ai bien d'autres, viens dans notre chambre, et tu verras. + +Il l'entraîna, ayant soin de refermer les portières après eux. Marie +gardait son ricanement moqueur, mais elle était inquiète; elle se retira +chez elle pour mettre l'oreille au trou de la muraille. + +Jacques fit glisser un à un ses habits et alors Raoule eut le cri de la +louve qui retrouve ses petits égorgés. + +La peau fine de l'idole était zébrée de haut en bas de longues +cicatrices bleuâtres. + +--Ah! s'écria la jeune femme, grinçant des dents, on me l'a massacré! + +--Un peu, c'est vrai, dit Jacques, s'asseyant sur le bord de son lit +pour examiner à son aise les teintes nouvelles que prenaient ses +meurtrissures. Ton ami de Raittolbe a la poigne solide. + +--De Raittolbe t'a mis dans cet état, lui? + +--Il ne veut pas que je t'épouse... il t'aime, cet homme! + +Rien ne peut rendre l'accent avec lequel Jacques dit ces mots. + +Raoule, à genoux, comptait les traces brutales de la baguette. + +--Je lui arracherai le cÅ“ur, tu sais? Il est entré ici... +réponds-moi? ne me cache rien! + +--J'étais endormi. Lui sortait de la chambre de ma sÅ“ur. Nous avons +eu une explication à propos de mariage... Puis, il a voulu me toucher +pour me faire mieux comprendre... J'ai reculé parce que tu m'avais +défendu de me laisser toucher, te rappelles-tu? Je lui ai même dit +pourquoi il me déplaisait de sentir sa main sur mon bras... + +--Assez, rugit Raoule au comble de la rage, cet homme t'a vu! Cela me +suffit, je devine le reste. Il t'a voulu et tu lui as résisté. + +Jacques partit d'un éclat de rire: + +--Es-tu folle, Raoule? Si je t'ai obéi, en lui défendant de me toucher, +ce n'est pas une raison pour croire qu'il... Oh! Raoule, c'est très +laid, ce que tu oses supposer; il m'a frappé par jalousie, voilà tout. + +--Allons donc! mes sens me disent trop ce que peuvent éprouver les sens +d'un homme, fût-il honnête, en se trouvant face à face avec Jacques +Silvert... + +--Mais, Raoule... + +--Mais... je te répète que ce que j'apprends me suffit. + +Elle le força à se coucher de suite, alla chercher une fiole d'arnica et +le pansa, comme s'il se fût agi d'un enfant au berceau. + +--Tu ne t'es guère soigné, mon pauvre amour; il fallait appeler un +médecin! dit-elle quand elle eut fini. + +--Je ne voulais pas qu'on pût me regarder encore!... Pour tout remède, +j'ai pris du haschich! + +Raoule demeura une seconde en muette adoration, puis elle se rua tout à +coup sur lui, oubliant les marques bleues, envahie d'un vertige +frénétique, d'un désir suprême de l'avoir à elle par les caresses comme +ce bourreau l'avait eu par les coups. Elle le serra tellement fort que +Jacques cria de douleur. + +--Tu me fais mal! + +--Tant mieux, râla-t-elle. Il faut que j'efface chaque cicatrice sous +mes lèvres ou je te reverrai toujours nu devant lui... + +--Tu n'es pas raisonnable, gémit-il doucement, et tu vas me donner envie +de pleurer! + +--Pleure! Qu'importe, il t'a vu sourire! + +--Oh! tu deviens plus cruelle que sa plus cruelle injure. Il t'affirmera +lui-même que je dormais... Je n'ai pas pu lui sourire... ensuite j'ai +mis ma robe de chambre! + +Les explications naïves de Jacques n'étaient que de l'huile jetée sur le +feu. + +--Qui sait! Mon Dieu! songea la jeune femme, si cet être, que je crois +soumis à ma puissance n'est pas un fourbe dépravé depuis longtemps! + +Une fois le doute entré dans son imagination, Raoule ne se maîtrisa +plus. D'un geste violent, elle arracha les bandes de batiste qu'elle +avait roulées autour du corps sacré de son éphèbe, elle mordit ses +chairs marbrées, les pressa à pleines mains, les égratigna de ses +ongles affilés. Ce fut une défloration complète de ces beautés +merveilleuses qui l'avaient, jadis, fait s'extasier dans un bonheur +mystique. + +Jacques se tordait, perdant son sang par de véritables entailles que +Raoule ouvrait davantage avec un raffinement de sadique plaisir. Toutes +les colères de la nature humaine, qu'elle avait essayé de réduire à +néant dans son être métamorphosé, se réveillaient à la fois, et la soif +de ce sang qui coulait sur des membres tordus remplaçait maintenant tous +les plaisirs de son féroce amour... + +...Immobile, l'oreille toujours collée au mur de sa chambre, Marie +Silvert tâchait d'entendre ce qui se passait; soudain, elle perçut une +exclamation déchirante. + +--Au secours! Je souffre! Marie, au secours! + +Elle fut glacée jusqu'aux moelles et, comme c'était une _vraie femme_, +selon le mot de de Raittolbe, elle n'hésita pas à courir du côté de la +tuerie... + + + + +CHAPITRE X + + +A L'OCCASION du Grand Prix, l'hôtel de Vénérande +donnait tous les ans une fête, à laquelle, en dehors du cercle intime, +on conviait quelques nouvelles connaissances. + +Moins cérémonieuse peut-être que les soirées où l'on prenait une simple +tasse de thé, cette fête réunissait autour de la chanoinesse Élisabeth +des gens non titrés et des artistes amateurs. + +Depuis que Raoule était revenue de chez la duchesse d'Armonville, une +tristesse morne ne la quittait pas, comme si, durant l'un des derniers +orages qui s'étaient abattus sur Paris, son cerveau eût reçu une +commotion terrible; pourtant, à l'approche de ce bal, elle sortit peu à +peu de sa torpeur. Sa tante avait bien remarqué son allure soucieuse, +mais sans en chercher l'explication; d'abord parce que l'explication de +l'humeur de Raoule n'était pas dans l'ordre de ses dévotions +quotidiennes, ensuite parce qu'elle comptait sur la fête en question, +toujours très animée, pour distraire l'esprit changeant de _son neveu_. + +Mlle de Vénérande daigna, en effet, surveiller et diriger les +préparatifs. Elle déclara qu'on ouvrirait le salon du centre, ainsi que +la pièce attenante à la serre où les fleurs exotiques, à l'éblouissante +clarté du magnésium, apparaîtraient dans tout l'éclat de leurs +véritables nuances. Raoule n'admettait pas qu'on pût donner un bal pour +l'unique et monotone plaisir de réunir beaucoup de monde. Il lui fallait +en plus l'attrait d'une originalité quelconque à offrir à ses invités. + +En face la serre, dans la galerie de tableaux, un buffet, monté sur +colonnettes de cristal, offrirait aux sportmen les plus altérés par la +poussière de Longchamps une inépuisable fontaine de Roederer. + +Raoule, en soumettant les invitations à sa tante, lui dit d'un ton +dégagé: + +--Je vous présenterai mon élève, vous savez? l'auteur du bouquet de +myosotis. C'est un garçon si courageux, ce petit fleuriste, qu'il faut +le récompenser. D'ailleurs, nous recevrons un architecte amené par de +Raittolbe; c'est un parti pris, maintenant, les artistes sont accueillis +dans la meilleure société, sans cela on serait envahi par les bourgeois +qui sont bien pires encore! + +--Oh! oh! Raoule, murmura sur un ton effrayé dame Elisabeth, ce n'est là +qu'un élève, un inconnu. + +--Mais, ma chère tante, c'est pour cela qu'il faut l'inviter, ce jeune +homme, les plus grands talents ne seraient jamais arrivés si on ne les +avait aidés à se faire connaître. + +--C'est juste; cependant... il m'a semblé sortir de la plus basse +classe, l'éducation doit lui manquer... + +--Est-ce que vous trouvez mon cousin René bien élevé, ma tante? + +--Non; il est même insupportable avec ses anecdotes de coulisses et ses +mots d'acteurs, mais... il est ton cousin! + +--Eh bien, l'autre, au moins, ne sera pas de ma famille, nous ne +partagerons pas la responsabilité de sa mauvaise éducation, en +supposant, ma tante, que ce garçon ne sache réellement pas se tenir dans +notre monde. + +--Raoule, je ne suis pas tranquille, moi..., dit encore la chanoinesse, +le fils d'un ouvrier! + +--Qui dessine comme s'il était fils de Raphaël. + +--Et sera-t-il vêtu de façon convenable? + +--Sous ce rapport, j'en réponds, affirma Mlle de Vénérande avec un +rictus amer; puis, corrigeant sa phrase dans ce qu'elle pouvait avoir +d'énigmatique: + +--Ne gagne-t-il pas sa vie largement! + +--Allons, je m'en remets à ton expérience, ma chère Raoule, conclut +tante Élisabeth, le cÅ“ur gros. + +Ce jour-là , le baron de Raittolbe, qui, depuis le retour de Raoule, +n'avait pas mis les pieds à l'hôtel, se présenta. Très grave, très +réservé, il remit aux mains de la tante des cartes d'entrée pour +l'enceinte du pesage sans qu'un seul instant son regard affrontât celui +de la nièce. Raoule abandonna le nouveau roman qu'elle lisait et, +tendant sa belle main: + +--Baron, dit-elle, j'ai obtenu de notre chère chanoinesse une invitation +en règle pour votre architecte, vous savez M. Martin Durand. + +--Mon architecte?... ah! oui, j'y suis... celui que j'ai rencontré dans +un cercle artistique; un garçon d'avenir... il a concouru avec honneur +pour la dernière Exposition universelle... Mais, mademoiselle, je n'ai +jamais demandé... + +--Je sais que vous n'avez pas insisté, interrompit Raoule d'une voix +brève, pourtant je l'ai fait, moi... Votre ami (elle appuya sur ce +titre) sera des nôtres avec M. Jacques Silvert, le peintre que nous +avons été voir ensemble, boulevard Montparnasse. + +Les figures de déesses qui ornaient le plafond s'en fussent détachées +que de Raittolbe n'eût pas manifesté plus grande surprise. Cette fois, +il regarda Raoule et forcément Raoule le regarda--deux éclairs +s'échangèrent. Sans comprendre pourquoi la jeune femme n'avait pas +répondu à sa lettre, ni pourquoi Jacques allait être «officiellement» +des leurs, le baron pressentait une catastrophe. + +--Je vous remercie pour ces messieurs, fit-il, tortillant sa moustache, +je vous remercie; Jacques Silvert est un charmant camarade, Martin +Durand, homme du monde accompli; leur ouvrir son salon, mesdames, c'est +anticiper sur leur gloire future! + +--Enfin, soupira Mme Elisabeth, vous me rassurez, mais ils ont des +noms affreux, j'aurai peine à m'y habituer. + +On causa quelque temps courses, Raoule discuta les chances des +différentes écuries avec de Raittolbe, puis, celui-ci voulant prendre +congé: + +--A propos, baron, s'écria Raoule, très enjouée, connaissez-vous le +nouveau pistolet Devisme? + +--Non. + +--Un chef-d'Å“uvre! + +--Vous en avez un? riposta le baron qui ne voulait pas reculer. + +--Passons par la salle de tir, répondit-elle, se levant à son tour, je +veux vous le faire essayer. + +Une vieille dame, vêtue de violet, dont le manteau laissait dépasser une +croix de nacre, entrait en ce moment. Dame Élisabeth, toute ravie de ne +plus avoir à parler des deux roturiers dont les noms l'horripilaient, +vint à sa rencontre. + +--Madame de Chailly, ah! que je suis heureuse, ma bonne présidente. Nous +avons tant de choses à nous dire: imaginez-vous que le père Stéphane de +Léoni est en route; il vient prêcher notre retraite d'automne! + +Elle parlait avec la volubilité affairée des dévotes oisives. + +--Tant mieux! conclut Raoule, ironique, laissant retomber la portière et +disparaissant suivie du baron. + +Plus fébrile qu'il n'eût voulu le paraître, celui-ci garda un silence +absolu tant qu'ils furent dans les corridors sombres de l'hôtel. + +La salle de tir était une espèce de terrasse voûtée, que Mlle de +Vénérande, véritable maîtresse de la maison, avait fait disposer pour +cet usage. + +Arrivé là , le baron feignit d'examiner les panoplies, puis: + +--Je ne vois pas le fameux pistolet? hasarda-t-il, rompant ce silence +plein de menaces. + +Raoule répondit en indiquant un siège; puis très pâle, mais sans que sa +voix trahît la colère: + +--Nous avons à causer... + +--A causer... de messieurs les artistes? + +--Oui, Martin Durand doit être la garantie de Jacques Silvert. D'ici à +huit jours, il faut qu'ils aient fait connaissance. Occupez-vous de +cette affaire, moi je n'en ai pas le temps. + +--Ah!... voilà qui s'appelle une mission délicate, Raoule; si je m'en +charge, ne m'attirerai-je pas les reproches de votre tante? + +--Il a été une époque où la tante ne comptait pas pour vous, de +Raittolbe. + +--Diable! mais à l'époque dont vous parlez, Raoule, j'espérais devenir +le mari de la nièce! + +--Aujourd'hui, vous en êtes le plus intime camarade. Chacun admet que +vous en usiez vis-à -vis de ma tante avec la liberté d'un commensal. Vous +êtes de plus le mentor de mon cousin René. Ces jeunes gens sont de son +âge, présentez-les lui... Enfin, arrangez-vous. + +--Il suffit, répondit de Raittolbe s'inclinant. + +Une minute, ces deux camarades s'examinèrent comme deux ennemis avant le +combat. + +Il était clair pour de Raittolbe que Raoule lui dissimulait quelque +chose; il était clair pour Raoule que de Raittolbe se sentait coupable. + +--Vous avez revu Jacques? demanda enfin le baron, affectant la plus +complète indifférence. + +Mlle de Vénérande jouait avec un pistolet chargé à poudre, et ce fut +avec une non moins complète indifférence qu'elle visa l'ex-officier au +cÅ“ur et tira. Un nuage de fumée les sépara. + +--Très bien, fit-il sans sourciller; si vous vous étiez trompée d'arme, +j'étais un homme mort. + +--Oui, car je tirais à bout portant. C'est peut-être d'ailleurs un +avant-goût de la réalité; ne vous croyez-vous pas destiné, mon cher, à +mourir par le feu? + +--Hum! un officier démissionnaire, c'est peu probable! + +Malgré tout l'empire qu'il avait sur lui, de Raittolbe réprima +difficilement un tressaillement nerveux. Ces mots: par le feu! le +troublaient. + +--J'ai revu Jacques, reprit Mlle de Vénérande, il est... indisposé, +Marie le soigne, et je crois que lorsqu'il sera remis, ce «petit manant» +se mariera. + +--Hein! fit le baron, sans votre permission? + +--Mlle Silvert épouse M. Raoule de Vénérande, cela vous étonne? +Pourquoi cet air effaré? + +--Oh! Raoule! Raoule!... C'est impossible! c'est monstrueux! c'est... +c'est révoltant même! Vous! épouser ce misérable? Allons donc!! + +Raoule, de ses prunelles ardentes, fixait le baron terrifié. + +--Ne serait-ce que pour avoir le droit de le défendre contre vous, +monsieur! s'écria-t-elle, ne pouvant contenir sa rage de lionne. + +--Contre moi! + +Alors, n'y tenant plus, de Raittolbe marcha droit à l'effrayante +créature: + +--Mademoiselle, vous oubliez, en m'insultant, que je ne puis vous +traiter comme Jacques Silvert, il faudrait du sang pour effacer vos +paroles... Quelle réparation allez-vous m'offrir? + +Elle sourit, dédaigneuse: + +--Rien! monsieur, rien... Seulement, je vous ferai remarquer que vous +vous accusez avant que je ne pense à le faire moi-même. + +--Nom d'un tonnerre! éclata le baron, hors de lui et oubliant qu'il +était en présence d'une femme, vous vous rétracterez. + +--J'ai dit, monsieur, riposta Raoule, que je le défendrai contre vous. +Vous ne nierez point, j'espère, l'avoir frappé? + +--Non! je ne le nie point... vous a-t-il expliqué pourquoi? + +--Vous l'avez touché... + +--Est-ce que ce jeune vaurien serait en diamant fondu? Est-ce que la +main d'un honnête homme se posant sur son bras pour appuyer, d'un geste +affectueux, une trop bonne parole, lui peut produire un effet tel qu'il +tombe en pamoison! Ah! ça, suis-je fou, moi, et serait-il, lui, l'être +raisonnable? + +--Je l'épouse, répéta Mlle de Vénérande. + +--Faites! pourquoi m'y opposerais-je, après tout? Épousez-le, Raoule, +épousez-le. + +Et de Raittolbe, comme ployant sous la honte d'avoir été mêlé à +pareilles intrigues, se laissa retomber sur son siège. + +--Ah! que n'avez-vous un père ou un frère, bégaya-t-il, tordant sous ses +doigts la lame d'un fleuret. + +L'acier cassa net et l'un des éclats vint frapper Raoule au poignet. +Sous la dentelle, une goutte de sang perla: + +--L'honneur est satisfait, déclara Mlle de Vénérande avec un rire +sourd. + +--Je commence, au contraire, à croire, repartit brutalement le baron, +que l'honneur n'a rien à voir dans nos actes. J'abandonne la partie, +mademoiselle, ajouta-t-il, et me décharge au profit de qui voudra du +soin dangereux de présenter ici l'Antinoüs du boulevard Montparnasse. + +Raoule hocha le front: + +--Vous en avez peur? + +--Taisez-vous... au lieu de penser à salir les autres, ayez plutôt pitié +de vous-même et de lui!... + +--Eh bien, monsieur de Raittolbe, j'exige cependant que vous +m'obéissiez! + +--La raison? + +--Je veux vous voir tous les deux, face à face, dans mon salon; il le +faut, sinon je garderai un soupçon éternel. + +--Triple folle!... je n'obéirai pas... + +Raoule vers lui tendait ses mains jointes, dont la peau transparente +était maculée d'un peu de sang: + +--De Raittolbe, l'être que vous avez frappé comme le plus vil des +animaux, lorsque vous le saviez lâche et sans vigueur, moi je l'ai +déchiré de mes propres ongles; j'ai tellement torturé ses malheureux +membres, où chacun de vos coups creusait sa meurtrissure, qu'il a +crié... on est venu et j'ai dû, moi, Raoule, céder devant l'indignation +de sa sÅ“ur. Jacques n'est plus qu'une plaie, c'est notre Å“uvre; ne +m'aiderez-vous pas à réparer ce crime! + +Jusqu'aux fibres les plus secrètes, le baron se sentait remué. Raoule +était capable de tout, il le savait et ne doutait pas une minute qu'elle +eût pu arriver à une pareille exaltation. + +--C'est horrible! horrible, murmura-t-il, nous sommes indignes de +l'humanité... Que ce soit la lâcheté ou l'amour qui ait paralysé +Jacques, nous ne devions pas, nous, des natures pensantes, nous laisser +aller ainsi à l'emportement. Nous ne devions voir en lui qu'un être +irresponsable. + +Raoule ne put s'empêcher d'avoir un mouvement de rage. + +--Vous viendrez, fit-elle, je le veux! mais souvenez-vous que je vous +hais et qu'à l'avenir je vous défends de le regarder comme un ami. + +Le baron ne releva pas cette allusion, qui peut-être demandait une +nouvelle goutte de sang. + +--Votre tante est-elle instruite de ce mariage? interrogea-t-il d'un ton +plus calme. + +--Non, répliqua Raoule, je compte sur vos conseils pour l'y amener; du +reste, il aura lieu... Marie Silvert l'exige. + +Et, avec une amertume navrante: + +--Je vous avoue l'immensité de ma chute, n'abusez pas de mon aveu, +monsieur de Raittolbe. + +--Puis-je quelque chose du côté de la sÅ“ur, Raoule? voulez-vous que +je la signale à la police? ajouta de Raittolbe, gentilhomme jusqu'au +bout. + +--Non, rien, rien... le scandale est inévitable, cette créature est la +petite pierre qui brise l'effort de la puissante roue d'acier. Je l'ai +humiliée, elle se venge... Hélas! je croyais que pour une fille l'argent +était tout, mais je me suis aperçue qu'elle avait, comme la descendante +des Vénérande, le droit d'aimer. + +--Aimer! mon Dieu! Raoule, vous me faites frémir. + +--Je n'ai pas besoin de vous dire qui, n'est-ce pas? + +Ils se turent, l'âme remplie d'un grand déchirement. + +Ils se voyaient à terre tous les deux et sentaient leur poitrine +oppressée par le pied d'un ennemi invisible. + +--Raoule, murmura doucement de Raittolbe, si vous le vouliez bien, nous +pourrions échapper au gouffre, vous, en ne revoyant plus Jacques, moi, +en ne reparlant jamais à Marie. Une heure de folie n'est pas l'existence +entière; unis par nos égarements, nous pourrions l'être aussi par notre +réhabilitation; Raoule, croyez-moi, revenez à vous-même... vous êtes +belle, vous êtes femme, vous êtes jeune. Raoule, pour être heureuse +suivant les lois de la sainte nature, il ne vous manque que de n'avoir +jamais connu ce Jacques Silvert: oublions-le. + +De Raittolbe ne parlait plus de Marie: il disait: oublions-le. Raoule, +sombre, eut un geste de désespoir: + +--J'aime toujours irrésistiblement, fit-elle d'une voix lente; que cette +passion aboutisse au ciel ou à l'enfer, je ne veux pas m'en préoccuper. +Quant à vous, de Raittolbe, vous avez de trop près vu mon idole pour que +je puisse vous pardonner: je vous hais! + +--Adieu, Raoule, dit le baron, tendant vers elle sa main large. Adieu! +moi, je vous plains. + +Elle ne bougea pas. Alors il lui prit le poignet qu'il serra avec une +réelle affection; mais, en sortant de la salle d'escrime, il vit le long +de ses doigts qu'il regantait une légère trace sanglante. + +Il se rappela tout de suite l'incident du fleuret brisé; cependant, une +sorte de terreur superstitieuse s'empara de lui: l'officier de hussards +eut un frisson dont il ne fut pas le maître. + + + + +CHAPITRE XI + + +MARTIN Durand était un type de bon garçon ne demandant +qu'à faire son chemin au milieu de tous les mondes possibles. Après une +heure de causerie avec Jacques Silvert, il l'avait pris sous sa +protection et tutoyé. Selon lui, le compas seul pourrait mener loin. Les +fleurs, si merveilleusement qu'elles pussent être exécutées, n'avaient +qu'une valeur de bibelots inutiles qu'on paie une fois très cher à +l'artiste qu'elles ruinent par leur amoncellement. Le reste de l'année +on bâtit toujours des palais, mais on n'a pas toujours besoin de fleurs. + +--Témoins, s'écriait-il, les faix de roses, les charretées de +violettes, les tas de tulipes qui ornent vos lambris. Ah! mon cher, trop +de fleurs! Je me sens asphyxié, rien qu'en les regardant! + +Là -dessus, il allumait un cigare pour combattre l'odeur imaginaire des +bouquets peints. + +Jacques, devenu taciturne ainsi que tous ceux qui portent au cÅ“ur le +poids d'une grande honte, ne répondait que par monosyllabes aux tirades +de Martin Durand, et, quand celui-ci, émerveillé du luxe de l'atelier, +lui demandait si son oncle était un nabab, il se sentait trembler devant +ce nouvel ami, comme il eût tremblé devant un nouveau bourreau. + +--Enfin, clamait Martin Durand, véritable gamin du peuple, plein +d'exubérance et fier d'être arrivé à sa situation en jouant des coudes, +nous allons nous lancer du même bond, mon cher! C'est de Raittolbe qui +l'affirme. Un salon noble, des amateurs richissimes et de jolies +femmes... La tête me tourne! Sapristi! Mme de Vénérande a le plus bel +hôtel de tout Paris. Style renaissance, avec les chapiteaux aux fenêtres +et des balcons de fer venant de chez Louis XV. Je ne sais pas si elle +paye bien les études de myosotis; mais, je veux que le diable m'emporte +si elle ne me charge pas de démolir un pavillon pour lui rebâtir une +tour. Nous nous appuyons mutuellement... Vous lui déclarez que +l'architecte à la mode c'est moi. Je lui révèle que le président de la +République vous a commandé une gerbe de pivoines. + +Jacques souriait douloureusement. Ce garçon expansif était heureux, il +gagnait sa vie en se battant avec la pierre, il était fort, il était +honnête, à toutes ses saillies il ajoutait un soupir au sujet de sa +belle cousine, la fille du directeur de l'un des plus vastes magasins de +la capitale. Noblesse, amour, argent, tout irait à lui, sur un signe de +lui, parce qu'il était un homme. + +La connaissance faite en détail, Martin Durand déclara qu'il viendrait +prendre Jacques le jour du bal et, en revoyant son ami de Raittolbe, +qu'il connaissait au moins autant que son ami Silvert, il lui dit d'un +ton enchanté: + +--Le petit est la plus superbe nature de modèle que j'aie jamais +rencontrée; d'ailleurs, il n'a pas une ombre de talent... Mais je le +formerai. + +Les artistes ont assez généralement cette monomanie de vouloir que la +bonne société tombe en admiration non devant leur mérite mais devant +leurs mauvaises manières: ils tiennent surtout à faire école quand ils +désirent enseigner ce qu'ils ne savent pas. + +Martin Durand, caressant sa barbe brune, ajouta: + +--Oui, oui, je le formerai; il a vingt-trois ans, il peut se corriger, +je compte bien l'étonner joliment chez les Vénérande, quand tous les +quartiers de noblesse de ces gens-là seraient en granit d'Égypte. + +Pouvait-on étonner encore Jacques Silvert? De Raittolbe ne répondit pas. + +Le soir du Grand Prix, dès dix heures le salon du centre et la serre aux +plantes exotiques s'inondèrent des jets éblouissants de la lumière de +magnésium, lumière blanche, fluide, plus claire et cependant moins +aveuglante que celle de l'électricité et à laquelle ressortaient tout le +relief des statues, tous les plis des draperies, comme si le jour +lui-même eût voulu prendre part à la fête des Vénérande. + +Les aïeux en pourpoint, les aïeules en fraise Médicis, du haut de leurs +cadres, avec l'épée ou l'éventail, semblaient se désigner l'un à l'autre +les échantillons de la roture parisienne qu'ils voyaient défiler à leurs +pieds. + +Décidément la fête sportive avait tout mêlé, ceux qui descendaient +d'Adam et ceux qui descendaient des croisades. L'architecte Martin +Durand et la duchesse d'Armonville, Mme Élisabeth la chanoinesse, et +Jacques Silvert, le fils de joie. Avec une merveille entente de gens qui +veulent s'égayer, chacun suivant ses moyens, aux dépens d'autrui, tous +échangeaient les plus gracieux sourires de bienvenue. Debout auprès du +fauteuil monumental de sa tante, Mlle de Vénérande les recevait avec +cette grâce un peu hautaine qui tenait bien plus du gentilhomme de jadis +que de la femme simplement coquette. + +L'étrange créature, lorsqu'elle abandonnait le domaine de la passion et +cessait de courir trop en avant de son siècle, revenait alors, tout à +fait en arrière, à l'époque où les châtelaines refusaient de baisser la +herse pour les troubadours mal mis. + +Raoule portait, ce soir-là , une robe de gaze blanche vaporeuse, à traîne +de cour, sans un bijou, sans une fleur. Un caprice bizarre lui avait +fait lacer sur ses épaules décolletées une cuirasse de mailles d'or, +d'une finesse telle qu'on eût cru son buste coulé dans un métal liquide. + +Pour détacher la ligne de chair de la ligne du tissu, un cordon de +brillants serpentait et les cheveux noirs, relevés en casque grec, +étaient piqués d'un croissant de diamant à pointes phosphorescentes +comme des rayons de lune. La superbe Diane semblait marcher sur un +nuage; sa tête, au profil pur, dominait l'assistance et ce n'était pas +sans une admiration anxieuse qu'on osait intercepter son regard strié +d'étincelles. La chanoinesse, elle, s'enveloppait pudiquement d'un +suaire de dentelles qui voilait une robe de couleur pensée. Son petit +visage doux, parcheminé, aux yeux d'un bleu de ciel pâle, s'abritait +sous le blason de son fauteuil, tandis qu'au contraire ce blason +semblait craquer sous l'effort puissant du bras de Raoule. + +A leur droite, se groupaient le cousin René, spécimen rare de la haute +gomme sportive, expliquant, à qui voulait l'entendre, comment _Simbad le +marin_ avait gagné d'une longueur et pourquoi cette année le _maillot_ +de soie d'or était divinement porté... De Raittolbe, sévère, son masque +de Slave impénétrable, songeant à la Gorgone antique lorsqu'il regardait +Mlle de Vénérande. Puis le vieux marquis de Sauvarès, sautillant +comme un gros oiseau de nuit aveuglé par la lumière crue, tout en +couvant de ses yeux ternes, avivés parfois d'un éclair de lubricité, +l'épaule ronde de sa filleule Raoule. + +Autour d'eux murmurait un essaim de femmes en toilettes exquises, +s'entretenant avec une persistance dont s'agaçaient les hommes, des +exploits de John Mare, le jockey vainqueur. + +On reconnaissait dans la foule les artistes amateurs à leurs +déplacements perpétuels formant remous auprès des traînes de tulle ou +de dentelles, évolution ayant pour but de se rapprocher de telle ou +telle étoile reconnue. + +Quant aux véritables artistes, ils opéraient, mais en sens inverse, les +mêmes déplacements, en sorte que le salon se transformait par instant en +un autre champ de courses, genre discret. Durant l'une de ces +fluctuations, Raoule, dont le regard embrassait tout, fit un signe à de +Raittolbe. Celui-ci tressaillit, puis regarda dans la direction que +suivait l'index à peine remué de la jeune femme. _Il_ était là , Martin +Durand le poussait avec des gestes virulents: + +--Mais va donc! malheureux, va!... grommelait-il, il te faut entamer la +conversation avec elle, bon gré, mal gré, pendant que j'étudierai ce +buste-là . Sacrée noblesse!... Il n'y a qu'elle pour vous tailler des +cariatides pareilles. Quel galbe! mes enfants. Quelle poitrine, quelles +épaules, quels bras! Je la vois d'ici soutenant le balcon du Louvre +restauré. Comme elle vous fige le sang rien qu'en se pliant sur une +hanche... Va donc, je te suis... + +Jacques refusait d'avancer; ahuri par les flots de clarté magique de ce +salon resplendissant, marchant sur les robes étalées, grisé par les +senteurs capiteuses que répandaient ces chevelures poudrées de +pierreries, l'ancien ouvrier fleuriste se croyait encore en proie au +vertige paradisiaque que lui donnaient les fumées du haschich. + +--Es-tu nigaud! mon pauvre petit peintre, disait Martin Durand, très +vexé d'avoir à constater ce manque d'audace chez un camarade. Un peu +d'aplomb, morbleu! dévisage les femmes, bouscule les hommes, tiens, +imite-moi... Est-ce que deux gars de notre espèce craignent le feu de la +rampe? Ah! voilà M. de Raittolbe; nous sommes sauvés. + +En réalité, la tête de l'architecte n'était pas plus solide que celle du +peintre, mais il avait l'inimitable aplomb de tous les démolisseurs qui +savent un peu rebâtir. + +Le baron de Raittolbe lui serra la main, évitant de toucher celle de son +ami. + +--Messieurs, enchanté de vous voir, je me charge de votre +présentation... + +Et il les entraîna jusqu'à Raoule. + +--Mademoiselle, dit-il assez haut pour être entendu du groupe principal +d'invités, je vous présente M. Martin Durand, architecte, à qui la +capitale doit quelques beaux monuments de plus, et M. Jacques Silvert. + +Il résulta de cette présentation brève qu'on ne s'occupa point du +personnage à monuments, puisque, tout de suite, on sut ce dont il était +capable. On braqua plus volontiers le monocle sur celui qui ne portait +qu'un nom ignoré. Jacques demeura immobile, les yeux dans les yeux de +Raoule, qu'il n'avait pas revue depuis la nuit sinistre. + +Il eut un frisson d'homme réveillé en sursaut. + +Sa chair vibra, il redevint le corps dompté de cet esprit infernal qui +lui apparaissait là , vêtu d'une armure d'or comme d'une égide +emblématique. + +Il se rappela tout à coup que devant elle il était complet, que lui +redevenait sa joie comme elle était sa souffrance. Son ivresse des +premiers pas s'évanouit pour faire place à l'amour servile de la bête +reconnaissante. Les plaies se fermèrent au souvenir des caresses. Une +expression à la fois heureuse et résignée fit épanouir sa belle bouche. +Sans songer qu'on s'occupait de lui, Jacques murmura: + +--Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous fait venir ici, moi qui ne suis rien et +que vous ne trouvez même plus digne du martyre? + +Une vague rougeur monta aux tempes de Raoule; elle répondit balbutiant: + +--Mais, monsieur, il faut croire qu'en admirant vos Å“uvres, ma tante +a conclu que vous étiez beaucoup... + +--Je vous remercie, madame, ajouta Jacques se tournant vers la +chanoinesse, stupéfaite de le voir aussi élégant sous son habit de bal; +je vous remercie, mais je regrette que vous soyez meilleure que Mlle +Raoule! + +--C'est fort naturel! bégaya la sainte, à cent lieues de ce qu'il +voulait dire et habituée par son monde à répondre sans entendre. + +Seulement de Raittolbe, le marquis de Sauvarès, le cousin René et Martin +Durand dressèrent une oreille inquiète. + +--Meilleure que Mlle Raoule!... Hein? fit René avec un rictus +suffisant. Il est assez commun, ce Jacques Silvert. Meilleure... +comprends pas!... + +--Ni moi, grogna le vieux marquis; anguille sous roche!... peut-être! +Eh! Eh!... Adonis, ma parole, un Adonis! + +Martin Durand tiraillait sa jolie barbe. + +--Je suis enfoncé! se dit-il, le petit en tient et ils ont tous l'air de +jouer au plus matois, ici; quel galbe, quelle cariatide, mes enfants! + +De Raittolbe, abasourdi par l'aplomb subit de ce dépravé de bas étage, +s'avouait pourtant que cela le raccommodait presque avec lui. Des femmes +se rapprochèrent de Jacques, la duchesse d'Armonville, contemplant les +traits merveilleux de ce roux que la blancheur sidérale de +l'illumination rendait blond comme une Vénus du Titien, décida les +hésitantes par une exclamation garçonnière qui lui allait à ravir, car +elle avait les cheveux courts et frisés: + +--Parbleu, mesdames, je suis émerveillée! + +A ce moment, l'orchestre, dissimulé dans une tribune dominant la salle, +laissa tomber du haut des frises les préludes d'une valse; des couples +s'ébranlèrent, et Raoule, profitant de l'agitation, s'éloigna de sa +tante, suivie d'une petite cour. Jacques se pencha vers elle. + +--Tu es bien belle... glissa-t-il ironiquement, mais je suis sûr que ta +robe t'embarrassera pour danser! + +--Tais-toi, Jacques! supplia Mlle de Vénérande, éperdue, tais-toi! Je +croyais t'avoir appris autrement ton rôle d'homme du monde! + +--Je ne suis pas un homme! je ne suis pas du monde! riposta Jacques, +frémissant d'une rage impuissante; je suis l'animal battu qui revient +lécher tes mains! Je suis l'esclave qui aime pendant qu'il amuse! Tu +m'as appris à parler pour que je puisse te dire _ici_ que je +t'appartiens!... Inutile de m'épouser, Raoule; on n'épouse pas sa +maîtresse, ça ne se fait pas dans tes salons!... + +--Ah! tu m'effrayes!..... maintenant, Jacques! Est-ce ainsi que tu dois +te venger? Marie serait-elle morte? Notre amour ne serait-il plus +l'amour maudit? N'ai-je pas vu couler ton sang? et serait-il possible +de revivre les folies de notre bonheur? Non! ne me parle plus! Ton +souffle embaumé de jeune amour me donne la fièvre!... + +De Raittolbe, le plus près d'eux, murmura: + +--Soyez prudents, on vous épie!... + +--Alors, valsons!--dit Raoule emportée brusquement par la sauvagerie de +sa volupté qui renaissait plus immense en présence du tentateur. + +Jacques, sans formuler une seule demande de circonstance, enlaça Raoule, +qui se ploya sous son étreinte comme un roseau, et le cercle s'ouvrit. + +--Mais c'est un enlèvement! fit le marquis de Sauvarès, ce Jacques +Silvert s'attaque à notre déesse comme à une simple mortelle!... + +--La cariatide prend des pieds! soupira Martin Durand, navré d'avoir été +témoin d'une aussi profanante métamorphose. + +René essayait de rire: + +--Amusant! très amusant! Excessivement drôle. Ma cousine l'apprivoise +pour le mieux dévorer! Un de plus... Quand nous serons à cent, nous +ferons une croix! Très amusant!... + +De Raittolbe les regardait valser d'un Å“il rêveur. Il valsait bien, +ce manant, et son corps souple, aux ondulations féminines, semblait +moulé pour cet exercice gracieux. Il ne cherchait pas à soutenir sa +danseuse, mais il ne formait avec elle qu'une taille, qu'un buste, qu'un +être. A les voir pressés, tournoyants et fondus dans une étreinte où les +chairs, malgré leurs vêtements, se collaient aux chairs, on s'imaginait +la seule divinité de l'amour en deux personnes, l'individu _complet_ +dont parlent les récits fabuleux des brahmanes, deux sexes distincts en +un unique monstre. + +--Oui! la chair! pensait-il, la chair fraîche, souveraine puissance du +monde. Elle a raison, cette créature pervertie! Jacques aurait beau +posséder toutes les noblesses, toutes les sciences, tous les talents, +tous les courages, si son teint n'avait pas la pureté du teint des +roses, nous ne le suivrions pas ainsi de nos yeux stupides! + +--Jacques! répétait Raoule, cédant à une griserie de bacchante... +Jacques, je t'épouserai, non parce que je redoute les menaces de ta +sÅ“ur, mais parce que je te veux au grand jour, après t'avoir eu +pendant nos mystérieuses nuits. Tu seras ma femme chérie comme tu as été +ma maîtresse adorée! + +--Et tu me reprocheras ensuite de m'être vendu, n'est-ce pas? + +--Jamais! + +--Tu sais que je ne suis pas guéri!... que je suis _laide_! A quoi +puis-je te servir!... Jaja est abîmé!... Jaja est affreux!--reprenait-il +d'un ton câlin, en la pressant plus fort. + +--Je te jure de te faire tout oublier! Ce serait si doux d'être ton +mari! de t'appeler en cachette Mme de Vénérande!... car ce sera mon +nom que je te donnerai!... + +--C'est vrai! je n'ai pas de nom, moi! + +--Allons! ta sÅ“ur est notre providence! elle m'a fait faire une +promesse que je ne rétracterai pas... mon ange! mon dieu! mon illusion +préférée! + +Quand ils s'arrêtèrent, ils se crurent dans l'atelier du boulevard +Montparnasse et se sourirent en échangeant un dernier serment. + +--Vous savez que le lion de la soirée c'est M. Jacques Silvert? déclara +Sauvarès au centre d'un groupe de sportmen scandalisés. + +--D'où sort cet Antinoüs? demandèrent les viveurs, curieux de recueillir +quelque histoire ténébreuse sur le compte de ce nouveau favori. + +--Du bon plaisir de Mlle de Vénérande, riposta le marquis, et le mot +fit bientôt fortune. + +Mais soudain l'arrivée de Jacques, les troublant par mégarde dans leurs +réflexions dédaigneuses, les réduisit au silence. Ils allaient se +replier en masse pour prouver leur mépris à cet obscur barbouilleur de +myosotis lorsqu'ils ressentirent en même temps une commotion bizarre qui +les cloua sur place. Jacques, la tête renversée, avait encore son +sourire de fille amoureuse; ses lèvres relevées laissaient voir ses +dents de nacre, ses yeux, agrandis d'un cercle bleuâtre, conservaient +une humidité rayonnante, et, sous ses cheveux épais, sa petite oreille, +épanouie comme une fleur de pourpre, leur donna, à tous, le même +tressaut inexplicable. Jacques passa, ne les ayant pas remarqués; sa +hanche, cambrée sous l'habit noir, les frôla une seconde... et d'un même +mouvement, ils crispèrent leurs mains devenues moites. + +Quand il fut loin, le marquis laissa choir cette phrase banale: + +--Il fait bien chaud, messieurs. D'honneur, c'est intolérable!... + +Tous reprirent en chÅ“ur: + +--C'est intolérable!... D'honneur, il fait trop chaud! + + + + +CHAPITRE XII + + +VOYONS, mon petit! Voyons, cordieu! De la poigne... +Vous êtes un homme et non pas une statue! A votre place je serais déjà +furieux de sentir ce fer si près de ma peau. Imaginez-vous que je +deviens un ennemi mortel, un monsieur digne des coups les plus violents. +Je vous ai pris une femme adorée, je vous ai jeté dix cartes à la +figure, je vous ai appelé: _lâche_ ou _voleur_, au choix. Tonnerre! +Ripostez donc! + +Et de Raittolbe, le maître, s'exaspérant pour Jacques Silvert, l'élève, +se ruait dans des assauts terribles. + +--Vous n'êtes pas patient, baron! murmurait Raoule, qui présidait à la +leçon, vêtue d'un élégant costume de salle. Moi, je lui permets de se +reposer; assez pour aujourd'hui! + +Raoule prit une épée, tomba en garde devant de Raittolbe, et, comme pour +venger Silvert, elle chargea l'ex-officier avec une impétuosité folle. + +--Diable, cria celui-ci, touché trois fois coup sur coup, vous vous +emballez trop vite, ma chère, je ne vous ai rien dit, ce me semble, de +tout ce que je viens de raconter à ce pauvre Jacques! + +A cet instant même, on annonça le déjeuner: le cousin René et plusieurs +intimes entrèrent; on félicita les champions pendant qu'un domestique, +s'avançant discrètement vers Jacques, lui glissait un mot à l'oreille. +Raoule, encore très échauffée, ne vit pas le jeune homme pâlir et passer +rapidement dans un fumoir attenant à la salle d'escrime. + +Jacques avait enfin obtenu de la chanoinesse Élisabeth les grandes +entrées de la maison; il était fiancé officiellement à Raoule, depuis un +mois. Après le bal des courses, pendant lequel tous les amateurs de +scandale avaient été scandalisés par l'introduction de ce petit Silvert, +Raoule, folle comme les possédées du moyen âge qui avaient le démon en +elles et n'agissaient plus de leur propre autorité, s'était déclarée +brusquement, un matin, au chevet de la malheureuse dévote. Ce matin se +trouvait très froid, très sombre, très terne. La chanoinesse, sous ses +couvertures à écussons, rêvait de cilice et de pavé glacé; elle fut +réveillée par la voix sonore de _son neveu_, commandant un feu d'enfer à +sa femme de chambre. + +--Pourquoi du feu? c'est mon jour de mortification, ma chère enfant, dit +la tante, ouvrant ses paupières transparentes et livides comme des +hosties. + +--Parce que, chère tante, je viens causer avec vous de choses graves, et +ces choses graves seront une mortification si naturelle qu'elles vous +suffiront amplement! + +Tout en riant d'un rire mauvais, la jeune femme s'asseyait dans un +fauteuil, ramenant sur ses pieds frileux le pan de sa robe de chambre +doublée d'hermine. + +--A cette heure? juste ciel! Tu as eu le réveil bien prompt, ma chérie! +Voyons, je t'écoute. + +Et la chanoinesse se dressa sur son traversin, les yeux dilatés par +l'épouvante. + +--Je veux me marier, tante Élisabeth! + +--Te marier! Oh! tu es inspirée par saint Philippe de Gonzague, que je +prie à cette intention chaque vigile. Te marier! Raoule! Mais je pourrai +donc réaliser mon vÅ“u le plus cher, quitter ce monde de vanités et me +retirer aux Visitandines, où j'ai mon voile tout prêt. Béni soit le +Seigneur! Sans doute, ajouta-t-elle, c'est le baron de Raittolbe qui est +l'élu? + +Et elle sourit d'un air un peu malicieux. + +--Non, ce n'est pas de Raittolbe, ma tante! Je vous préviens que je ne +tiens pas à m'ennoblir davantage. Les affreux noms me plaisent beaucoup +plus que tous les titres de nos inutiles parchemins. Je désire épouser +le peintre Jacques Silvert! + +La chanoinesse fit un bond dans son lit, leva ses bras de vierge +au-dessus de sa tête pudique et s'écria: + +--Le peintre Jacques Silvert? Ai-je bien entendu? Ce bellâtre sans sou +ni maille à qui tu as fait l'aumône?... + +Un moment, la stupeur paralysa sa langue; elle reprit, en s'affaissant +sur elle-même: + +--Tu me feras mourir de honte, Raoule! + +--Ma tante, dit alors l'indomptable fille des Vénérande, la honte serait +peut-être de ne pas l'épouser! + +--Explique-toi! gémit Mme Élisabeth, désespérée. + +--Par respect pour vous, ma tante, ne m'y forcez pas, vous avez aimé +trop saintement pour... + +--Je représente ta mère, Raoule..... interrompit dignement la +chanoinesse, j'ai le devoir de tout entendre. + +--Eh bien, je suis sa maîtresse! répondit Raoule avec un calme +effrayant. + +Sa tante devint pâle comme les draps immaculés qui l'enveloppaient. Elle +eut, au fond de ses prunelles indécises, le seul éclair qui devait y +briller durant sa pieuse existence, et dit d'un ton sourd: + +--Que la volonté de Dieu soit faite... Mésalliez-vous, ma nièce. Il me +reste encore assez de larmes pour effacer votre crime... J'entrerai au +couvent le lendemain de votre mariage!... + +Et, à partir de ce matin froid durant lequel un feu d'enfer avait brûlé +dans la cheminée de la chanoinesse, mortifiée pourtant jusqu'aux +moelles, Raoule avait agi à sa guise. On avait présenté le fiancé à la +famille et aux intimes; puis, sans qu'une objection s'élevât contre ce +fantastique caprice, chacun s'était incliné cérémonieusement devant +Jacques. Le marquis de Sauvarès l'avait déclaré «pas mal». René, le +cousin «amusant, excessivement amusant»! La duchesse d'Armonville avait +lancé un petit rire énigmatique et, somme toute, puisque par le fait +d'un oncle éloigné, mort à propos, le barbouilleur superbe possédait une +fortune de trois cent mille francs, il devenait un peu moins ridicule. + +Cette fortune, Raoule l'avait donnée, de la main à la main, à l'homme de +son choix. + +Les gens de l'hôtel, eux, disaient, aux offices: c'est un enfant +trouvé. + +Un enfant trouvé qui allait barrer de deuil le blason vermeil des +Vénérande! + +Souvent par ces tristes nuits d'automne, on entendait du côté de la +chambre close de Mme Élisabeth de longs sanglots; on pouvait croire +que c'était le vent sifflant à travers le rond-point dépouillé de la +cour d'honneur... + +Raoule ferraillait toujours, de Raittolbe fut obligé de rompre. Puis, +soudain, une interjection parvint jusqu'à eux, aiguë, discordante. Ils +s'arrêtèrent simultanément. Ils avaient reconnu la voix de Marie +Silvert. + +Mlle de Vénérande prétexta un peu de fatigue et, sans s'occuper du +baron et de ses admirateurs, elle gagna la porte du fumoir. De Raittolbe +en fit autant. + +--Témoins, décida Raoule, allez au déjeuner de réconciliation! Nous +réparons nos toilettes et sommes à vous dans quelques minutes. + +Ces messieurs sortirent en discutant les coups échangés. + +--Qu'est-ce que tu viens faire? disait Jacques, derrière la porte du +boudoir, une scène? + +--Pas si bête, on me mettrait dehors! + +--Eh bien! alors, faisait Jacques impatienté, tiens-toi tranquille. + +--Me tenir tranquille? C'est ça... tu auras le droit de te blanchir en +te baignant dans les blasons de la haute, et moi, ta sÅ“ur, je +resterai putain comme devant? + +--Où veux-tu en venir? + +--Où je veux en venir? Je veux que tu dises à ta Raoule que ses +conditions ne sont pas les miennes. Je me fiche du chiffon de papier +qu'elle m'a envoyé comme de ma première chemise. Il paraît que je vous +gêne, mes tourtereaux? On rougit de Marie Silvert; il faut m'éloigner, +m'envoyer à la campagne, dans un coin; eh bien, j'veux pas, moi! Nous +avons mangé le pain dur ensemble, tu vas t'payer du poulet rôti, j'en +veux ma bonne part ou j'mets les pieds dans vos plats. Ah! monsieur +s'pavane du matin au soir, on l'attiffe comme une grue, y en a pas assez +pour lui, quoi! et faudrait que sa sÅ“ur s'habille d'une loque, +s'coiffe d'un chiffon, se nourrisse d'une croûte. As-tu fini! Vous avez +cru me coudre la bouche avec votre pension de six cents francs, plus +souvent que je me laisserai faire; Marie Silvert ne veut pas de vos +rentes, ça la salirait! + +--Qu'à cela ne tienne, fit à ce moment Mlle de Vénérande, en entrant +suivie de de Raittolbe, ne vous tourmentez pas, vous n'aurez rien! + +Raoule avait dit cela froidement, laissant une à une tomber ses paroles, +qui, pour quelques secondes, semblèrent produire sur la fille l'effet +d'autant de gouttes d'eau froide. + +--Bien, fit-elle, pinçant la lèvre et regrettant de ne pouvoir revenir +aux six cents francs par le chemin de la douceur, bien; puis, les doigts +crispés au dossier d'une chaise: Au fait, j'aime mieux ça, vous +m'dégoûtez,--pas vous, monsieur, fit-elle, essayant de sourire à de +Raittolbe retranché derrière Raoule qu'il regrettait d'avoir suivie; +c'est pourtant vous qui êtes cause de tout. + +--Hein! fit de Raittolbe, s'avançant, qu'est-ce que vous me dites-là ? + +--C'est clair: vous savez bien que mademoiselle et monsieur ne m'ont +jamais pardonné d'avoir été votre maîtresse. Ça les chiffonnait! + +--Assez, interrompit brusquement le baron; ne prenez pas prétexte de +notre liaison pour continuer vos injures. Vous avez fait votre métier, +je vous ai payée: nous sommes quittes. + +--C'est juste, répondit Marie, subitement calmée; j'ai même encore là +les cent francs que vous m'avez envoyés; je n'y ai pas encore touché. Ça +m'a fait quelque chose quand je les ai reçus. C'est peut-être bête, mais +c'est comme ça. + +Elle parlait d'un ton soumis, en attachant sur de Raittolbe des yeux +presque suppliants. + +--Voyez-vous, monsieur, continua-t-elle sans plus s'occuper de son frère +et de Raoule, parce qu'on est une pauvre fille, ça n'empêche pas d'avoir +un cÅ“ur. Vous dites que j'ai fait mon métier avec vous, vous savez +bien que non! Je vous ai aimé, moi, je vous aime toujours, et vous +n'avez qu'à faire un signe si vous le voulez, je me mets en quatre +pour... + +--Assez! interrompit de Raittolbe, enrageant de se voir ridiculiser +devant Raoule, je me contenterais de votre départ! + +Réellement émue un instant plus tôt, la fille sentit se réveiller sa +colère. Alors, elle éclata: + +--Eh bien oui! je partirai, mais faut que je crève le sac aux ordures! +Ah! vous avez beau vous gausser, vous autres, j'ai pas fini, v'la le +bouquet. Ça vous amuse, n'est-ce pas? C'est drôle, ricana-t-elle, +hideuse. Vous êtes contents, pas vrai? Ça vous embêtait que je lui aie +donné dans l'Å“il, et le v'la qui m'envoie promener. N. de D., d'la +rigolade y en aurait que pour eux? Plus souvent, puisque j'peux pas +trouver un homme qui me prenne, j'vas me les payer tous--mes enfants, ça +vous fera honneur, votre future belle-sÅ“ur vient vous faire part de +son entrée au b.....! + +--Votre existence n'en sera guère changée, railla Mlle de Vénérande, +se dirigeant vers la porte, en faisant signe à Jacques de la suivre. + +Jacques restait debout devant sa sÅ“ur, les poings crispés, la face +pâle, mordant sa lèvre; peut-être n'y avait-il qu'un déshonneur auquel +il n'eût pas été préparé dans les sursauts rapides de sa chute... + +--Bon voyage! cria ironiquement Raoule, du seuil de la salle d'armes. + +--Oh! nous nous reverrons, belle-sÅ“ur, répliqua Marie, gouailleuse, +je viendrai, les jours de sortie, vous présenter mes devoirs. Faudra pas +faire la dégoûtée, vous savez; Marie Silvert, même en carte, vaudra bien +Mme Silvert; au moins elle fait l'amour comme tout le monde, +celle-là ! + +Elle n'acheva pas. Jacques, hors de lui, avant que de Raittolbe n'eût +prévenu son geste, étreignait sa sÅ“ur au poignet, et, dans un effort +terrible, la secouait désespérément. + +--Te tairas-tu, misérable? gronda-t-il d'une voix sourde. + +Puis, ses muscles se détendirent, et Marie, pirouettant sur elle-même, +tomba presque à genoux. + +Marie, relevée, se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et là , se tournant +vers son frère, de chaque côté duquel se tenaient, comme deux +protections, de Raittolbe et Raoule: + +--Faut pas t'énerver comme ça, mon petit. T'as besoin de tes muscles, +il t'en faut pour deux... T'as la même tête que le jour de la raclée. Tu +sais la raclée que monsieur le baron t'a administrée. Prends garde, tu +vas te trouver mal, t'as quelque chose de détraqué, bien sûr: ta chaste +épouse n'aura plus son compte..... Est-il gentil, comme ça, entre ses +deux amants! + +Marie lança ces derniers mots dans un rire féroce, dont les éclats +durent faire trembler jusque dans ses fondements la vieille maison des +Vénérande. + +Élisabeth et Marie Silvert, l'ange du bien qui avait toléré, le démon de +l'abjection qui avait excité, fuyaient en même temps, l'un vers le +Paradis, l'autre vers l'abîme, cet amour monstrueux qui pouvait, à la +fois, aller, dans son orgueil, plus haut que le ciel et, dans sa +dépravation, plus bas que l'enfer. + + + + +CHAPITRE XIII + + +VERS minuit, les invités aux noces de Jacques Silvert +s'aperçurent d'un fait bien étrange: la jeune mariée était encore parmi +eux, mais le jeune marié avait disparu. Indisposition subite, vexation +d'amoureux, incident grave, toutes les conjectures possibles furent +faites dans le clan des familiers que cette union préoccupait déjà au +dernier point. Le marquis de Sauvarès prétendit que le cartel d'un rival +éconduit avait été trouvé par Jacques, sous sa serviette, au début du +merveilleux repas qui leur avait été servi. René affirmait que tante +Élisabeth devait quitter le monde ce soir même et qu'elle remettait ses +pouvoirs à l'époux. Martin Durand, témoin du marié, bougonnait sans se +cacher, parce que les artistes ont toujours le droit de _faire leur +tête_ quand on a besoin d'eux. Il ne pouvait plus sentir ce Jacques, +maintenant. Au coin de la cheminée monumentale du salon où s'écroulait +en braises rouges le nouveau foyer conjugal, la duchesse d'Armonville, +pensive, son binocle entre ses doigts fins, suivait les mouvements de +Raoule, placée en face d'elle. Raoule déchiquetait machinalement son +bouquet d'oranger. De Raittolbe assurait tout bas à la duchesse que +l'amour est la seule puissance vraiment capable d'aplanir les +difficultés politiques sous le gouvernement du jour. + +--Mais enfin, murmurait la duchesse, sans prendre garde aux étourderies +du baron, me direz-vous pourquoi cette chère mariée s'est aujourd'hui +fait coiffer de façon si... originale? Cela me rend perplexe, depuis la +cérémonie religieuse. + +--L'hymen est, sans doute, pour Mme Silvert une prise de voile comme +une autre, répondait de Raittolbe, dissimulant un sourire sardonique. + +Mme Silvert portait une longue robe de damas blanc argenté et une +sorte de pourpoint de cygne. Son voile avait été enlevé au moment du bal +et l'on voyait la coiffure de fleurs d'oranger naturelles reposer en +diadème sur des boucles pressées comme dans la chevelure d'un garçon; sa +physionomie hardie s'harmonisait admirablement avec ces boucles courtes, +mais ne rappelait en rien la pudique épousée, prête à baisser les yeux +sous ses tresses parfumées qu'allaient bientôt défaire les vives +impatiences de l'époux. + +--Je vous assure, réitérait la duchesse, que Raoule a fait couper ses +cheveux. + +--Une mode récente que j'adopte définitivement, chère duchesse, répondit +Raoule, qui venait d'entendre et sortait de sa rêverie. + +De Raittolbe eut un applaudissement muet. Il frappa la paume de sa main +du bout de ses ongles. Mme d'Armonville se mordit la lèvre pour ne +pas rire. Cette pauvre Raoule, à force de se masculiniser, finirait par +compromettre son mari! + +Les demoiselles d'honneur vinrent en tumulte offrir le gâteau, suivant +la nouvelle coutume importée de Russie et qui faisait fureur, cette +année-là , dans la haute société. L'époux ne se montrait toujours pas. +Raoule dut garder sa part entière. Minuit sonna; alors, la jeune femme +traversa le vaste salon de son pas altier; arrivée à l'arc de triomphe +dressé avec toutes les plantes de la serre, elle se retourna et eut pour +l'assemblée un salut de reine qui congédie ses sujets. D'une phrase +gracieuse mais brève, elle remercia ses compagnes, puis elle sortit à +reculons, les saluant encore d'un geste élégant et rapide, comme le +salut de l'épée. Les portes se refermèrent. + +A l'aile gauche, tout à l'extrémité de l'hôtel, était la chambre +nuptiale. Le pavillon dans lequel elle se trouvait formait retour sur le +reste du bâtiment. La plus profonde obscurité, le plus discret silence +régnaient dans cette partie de la maison. + +Les corridors étaient éclairés de lanternes de bohème bleu dont le gaz +avait été baissé, et dans la bibliothèque attenante à la chambre à +coucher une seule torchère, tenue par un grand esclave en bronze, +servait de fanal. Au moment où Raoule entra dans le cercle de lumière +projeté au centre de la pièce, une femme habillée simplement comme une +domestique se détacha de la tenture sombre. + +--Que me voulez-vous? murmura la mariée redressant sa taille souple et +laissant à ses pieds se dérouler l'immense traîne de sa robe d'argent. + +--Vous dire adieu, ma nièce, répliqua Mme Élisabeth, dont le visage +pâle, tout à coup éclairé, semblait surgir comme une évocation +spectrale. + +--Vous! ma tante, vous partez? + +Émue, Raoule lui tendit les bras. + +--N'embrasserez-vous pas une dernière fois votre _neveu_? fit-elle d'un +son de voix plus respectueux et plus doux. + +--Non! dit la chanoinesse secouant le front. Quand je serai là -haut! +peut-être! mais ici je ne puis me résigner à couvrir de mon pardon les +souillures de la fille perdue. Adieu, mademoiselle de Vénérande. Mais +avant mon départ, sachez-le: si sainte que Dieu veuille que je sois, il +m'a permis d'apprendre vos horribles débordements. Je sais tout: Raoule +de Vénérande, je vous maudis. + +La chanoinesse parlait très bras et cependant Raoule crut entendre +retentir les éclats de cette malédiction jusque dans la tranquillité de +la chambre nuptiale. + +Elle eut un tressaillement superstitieux. + +--Vous savez tout? expliquez vos paroles, ma tante! Le chagrin de me +voir porter un nom roturier vous trouble-t-il la raison? + +--Vous êtes la belle-sÅ“ur d'une prostituée. Elle était ici tout à +l'heure, cette fille, oubliée dans vos invitations; elle m'a forcée à me +pencher sur le gouffre. Vous n'étiez pas la maîtresse de Jacques +Silvert, Raoule de Vénérande, et je le regrette à présent de toute mon +âme! Mais souvenez-vous bien, fille de Satan! que les désirs contre +nature ne sont jamais assouvis. Vous rencontrerez la désespérance au +moment où vous croirez au bonheur! Dieu vous précipitera dans le doute +au moment où vous toucherez à la sécurité. Adieu... je vais prier sous +un autre toit. + +Raoule, immobilisée dans l'impuissance de sa rage, la laissa se retirer +sans proférer un mot. + +Lorsque Mme Élisabeth eut disparu, la mariée appela ses femmes qui +l'attendaient pour l'aider à sa toilette de nuit. + +--Il est venu quelqu'un ici voir ma tante? interrogea-t-elle d'un ton +sourd. + +--Oui, madame, répondit Jeanne, l'une de ses caméristes, une personne +très voilée qui lui a parlé longtemps. + +--Et cette personne? + +--S'est retirée emportant un petit coffret. Je pense que Mme la +chanoinesse a fait une dernière aumône avant de partir pour son couvent. + +--Ah! très bien, une dernière aumône. + +A ce moment le bruit d'une voiture fit trembler légèrement les vitres de +la bibliothèque. + +--Votre tante a commandé le coupé, dit Jeanne en baissant la tête pour +ne pas laisser voir son émotion. + +Raoule passa dans le cabinet de toilette, et, la repoussant: + +--Je ne veux personne, allez-vous-en et faites dire au marquis de +Sauvarès, mon parrain, que désormais il reste seul pour faire les +honneurs du salon. + +--Oui, madame. + +Jeanne sortit à l'instant, complètement ahurie. L'air semblait devenu +irrespirable dans l'hôtel de Vénérande. + +Un à un, les invités défilèrent devant le marquis, plus étonné qu'eux du +mandat qu'il venait de recevoir; puis, quand il n'y eut plus que de +Raittolbe, M. de Sauvarès lui prit le bras. + +--Allons-nous-en, mon cher, dit-il avec un éclat de rire moqueur; cette +maison est décidément transformée en tombeau. + +Le chasseur préposé à la garde du vestibule éteignit les lustres, et, +bientôt, dans les salons déserts, par tout l'hôtel, avec le silence, +régna l'obscurité profonde. + +Après avoir fait glisser le verrou du cabinet de toilette, Raoule +s'était dépouillée de ses vêtements avec une orgueilleuse colère. + +--Enfin! avait-elle dit, quand la robe de damas aux chastes reflets +était tombée à ses pieds impatients. + +Elle prit une petite clef de cuivre, ouvrit un placard dissimulé dans la +tenture et en tira un habit noir, le costume complet, depuis la botte +vernie jusqu'au plastron brodé. Devant la glace, qui lui renvoyait +l'image d'un homme beau comme tous les héros de roman que rêvent les +jeunes filles, elle passa sa main, où brillait l'alliance, dans ses +courts cheveux bouclés. Un rictus amer plissa ses lèvres estompées d'un +imperceptible duvet brun. + +--Le bonheur, ma tante, fit-elle froidement, est d'autant plus vrai +qu'il est plus fou; si Jacques ne se réveille pas du sommeil sensuel que +j'ai glissé dans ses membres dociles, je serai heureuse malgré votre +malédiction. + +Elle s'approcha d'une portière de velours, la souleva d'un geste +fébrile, et, la poitrine palpitante, s'arrêta. + +Du seuil, le décor était féerique. De ce sanctuaire païen érigé au sein +des splendeurs modernes, émanait un vertige subtil, incompréhensible, +qui eût galvanisé n'importe quelle nature humaine. Raoule avait +raison... l'amour peut naître dans tous les berceaux qu'on lui prépare. + +L'ancienne chambre à coucher de Mlle de Vénérande, arrondie aux +angles, avec un plafond en forme de coupole, était tendue de velours +bleu, lambrissée de satin blanc rehaussé d'or et de cannelures en +marbre. + +Un tapis, dessiné d'après les indications de Raoule, recouvrait le +parquet de toutes les beautés de la flore orientale. Ce tapis, fait de +laine épaisse, avait des couleurs tellement vives et des reliefs si +accusés, qu'on aurait pu croire marcher dans quelque parterre enchanté. + +Au centre, sous la veilleuse retenue par quatre chaînes d'argent, la +couche nuptiale avait les contours du vaisseau primitif qui portait +Vénus à Cythère. Une profusion d'amours nus accroupis au chevet +soulevaient de toute la force de leurs poings la conque capitonnée de +satin bleu. Sur une colonne en marbre de Carrare, la statue d'Eros, +debout, l'arc au dos, soutenait de ses bras arrondis d'amples rideaux de +brocart d'Orient, retombant en plis voluptueux tout autour de la conque, +et, du côté du chevet, un trépied en bronze portait un brûle-parfums +étoilé de pierres précieuses où se mourait une flamme rose dégageant +une vague odeur d'encens. Le buste de l'Antinoüs aux prunelles d'émail +faisait face au trépied. Les fenêtres avaient été reconstruites en ogive +et grillées comme les fenêtres de harems, derrière des vitraux de +nuances adoucies. + +L'unique ameublement de la chambre était le lit. Le portrait de Raoule, +signé Bonnat, s'accrochait aux tentures, tout entouré de draperies +blasonnées. Sur cette toile, elle portait un costume de chasse du temps +de Louis XV et un lévrier roux léchait le manche du fouet que tenait sa +main magnifiquement reproduite. + +Jacques était étendu sur le lit; par une coquetterie de courtisane qui +attend l'amant d'une minute à l'autre, il avait repoussé les couvertures +ouatées et le moelleux édredon. Au reste, une vivifiante chaleur régnait +dans la chambre bien close. + +Raoule, les pupilles dilatées, la bouche ardente, s'approcha de l'autel +de son dieu, et dans son extase: + +--Beauté, soupira-t-elle, toi seule existes; je ne crois plus qu'en toi. + +Jacques ne dormait pas: il se souleva doucement sans quitter sa pose +indolente; sur le fond d'azur des courtines, son buste souple et +merveilleux de forme se détachait rose comme la flamme du brûle-parfums. + +--Alors, pourquoi voulais-tu jadis la détruire, cette beauté que tu +aimes? répondit-il dans un souffle amoureux. + +Raoule vint s'asseoir sur le bord de la couche et prit à pleines mains +la chair de ce buste cambré. + +--Je punissais une trahison involontaire cette nuit-là ; songe à ce que +je ferais si jamais tu me trahissais réellement. + +--Écoute, cher maître de mon corps, je te défends de rappeler le soupçon +entre nos deux passions, il me fait trop peur..... Pas pour moi! +ajouta-t-il, riant de son adorable rire d'enfant, mais pour toi. + +Il posa sa tête soumise sur les genoux de Raoule. + +--C'est bien beau, ici, murmura-t-il, avec un regard reconnaissant. Nous +allons y être très heureux. + +Raoule, du bout de son index, caressait ses traits réguliers et suivait +l'arc harmonieux de ses sourcils. + +--Oui, nous y serons heureux et il ne faut pas quitter ce temple de +longtemps, pour que notre amour pénètre chaque objet, chaque étoffe, +chaque ornement de caresses folles, comme cet encens pénètre de son +parfum toutes les tentures qui nous enveloppent. Nous avions décidé un +voyage, nous n'en ferons pas; je ne veux pas fuir l'impitoyable société +dont je sens grandir la haine pour nous. Il faut lui montrer que nous +sommes les plus forts, puisque nous nous aimons... + +Elle pensait à sa tante... Jacques pensait à sa sÅ“ur. + +--Eh bien, dit-il résolument, nous resterons. D'ailleurs, j'achèverai +mon éducation de mari sérieux; dès que je saurai me battre, j'essaierai +de tuer le plus méchant de tes ennemis. + +--Voyez-vous cela, madame de Vénérande, tuer quelqu'un! + +Il se renversa d'un mouvement gracieux jusqu'à son oreiller: + +--Il faut bien qu'elle demande à tuer quelqu'un, puisque le moyen de +mettre quelqu'un au monde lui est absolument refusé. + +Ils ne purent s'empêcher de rire aux éclats; et, dans cette gaieté à la +fois cynique et philosophe, ils oublièrent la société impitoyable qui +avait prétendu, en quittant l'hôtel de Vénérande, qu'elle quittait un +tombeau. + +Peu à peu, la gaieté insolente se calma. Son rictus ne déforma plus +leurs deux bouches qui s'unissaient. Raoule attira le rideau jusqu'à +elle, plongeant le lit dans une demi-obscurité délicieuse, au sein de +laquelle le corps de Jacques avait des reflets d'astre. + +--J'ai un caprice, dit-il, ne parlant plus qu'à voix basse. + +--C'est le moment des caprices, répondit Raoule, mettant un genou sur le +tapis. + +--Je veux que tu me fasses une vraie cour, comme, à pareille heure, peut +en faire un époux quand c'est un homme de ton rang. + +Et il se tordait, câlin, dans les bras de Raoule, rejoints sous sa +taille nue. + +--Oh! oh! fit-elle, retenant ses bras, alors je dois être très +convenable? + +--Oui... tiens, je me cache, je suis vierge... + +Et, avec une vivacité de pensionnaire qui vient de lancer une malice, +Jacques s'enveloppa de ses draps; un flot de dentelles retomba sur son +front et ne laissa plus entrevoir que la rondeur de son épaule, qui +semblait être, ainsi voilée, l'épaule large d'une femme du peuple, +admise par hasard dans le lit d'un riche viveur. + +--Vous êtes bien cruelle, fit Raoule, écartant le rideau. + +--Mais non, dit Jacques, ne pensant pas qu'elle commençait déjà le jeu. +Non, non, je ne suis pas cruel, je te dis que je veux m'amuser, là ... +J'ai de la gaieté plein le cÅ“ur, je me sens tout ivre, tout aimant, +tout plein de désirs fous. Je veux user de ma royauté, je veux te faire +crier de rage et remordre mes plaies comme lorsque tu me déchirais par +jalousie. Je veux être féroce à ma manière, moi aussi. + +--N'y a-t-il pas assez de nuits que j'attends et demande aux songes les +voluptés que tu me refuses? continua Raoule debout et le couvant de ce +regard sombre, dont la puissance avait doté l'humanité d'un monstre de +plus. + +--Tant pis, riposta Jacques, mettant sur sa lèvre pourpre le bout de sa +langue humide, je me moque un peu de tes songes, la réalité sera +meilleure après, je te supplie de commencer tout de suite, ou je me +fâche. + +--Mais c'est le martyre le plus atroce que tu puisses m'imposer, reprit +la voix frémissante de Raoule, qui avait l'intonation grave du mâle: +attendre quand j'ai la félicité suprême à ma portée; attendre quand tu +ne sais pas encore combien je suis fier de te tenir en mon pouvoir; +attendre quand j'ai tout sacrifié pour avoir le droit de te garder à mes +côtés, jour et nuit; attendre quand le bonheur inouï serait de t'écouter +seulement me dire: «Je suis bien le front sur ton sein, je veux dormir +là .» Non, non, tu n'auras pas ce courage! + +--Je l'aurai, déclara Jacques, sincèrement dépité de voir qu'elle ne se +prêtait pas à la comédie sans en avoir le bénéfice voluptueux. Je te +répète que c'est un caprice. + +Raoule tomba sur les genoux, les mains jointes, ravie de le voir dupe +lui-même, et _par habitude_, de la supercherie qu'il implorait, sans se +douter qu'elle l'employait dans son langage passionné depuis vingt +minutes. + +--Oh! tu es d'une méchanceté? je te trouve tout à fait détestable, fit +Jacques énervé. + +Raoule s'était reculée, la tête rejetée en arrière. + +--Parce que je ne puis te voir sans devenir fou, dit-elle, se trompant à +son tour; parce que ta divine beauté me fait oublier qui je suis et me +donne des transports d'amant; parce que je perds la raison devant tes +nudités idéales... Et, qu'importe à notre passion délirante le sexe de +ses caresses? Qu'importent les preuves d'attachement que peuvent +échanger nos corps? Qu'importe le souvenir d'amour de tous les siècles +et la réprobation de tous les mortels?... Tu es belle... Je suis homme, +je t'adore et tu m'aimes! + +Jacques avait compris enfin qu'elle lui obéissait. Il se leva sur un +coude, les yeux pleins d'une joie mystérieuse. + +--Viens!... dit-il dans un frisson terrible, mais n'ôte pas cet habit, +puisque tes belles mains suffisent à enchaîner ton esclave... Viens. + +Raoule se rua sur le lit de satin, découvrant de nouveau les membres +blancs et souples de ce Protée amoureux qui, à présent, n'avait plus +rien conservé de sa pudeur de vierge. + +Durant une heure, ce temple du paganisme moderne ne retentit que de +longs soupirs entrecoupés et du bruit rythmé des baiser; puis, tout à +coup, un cri déchirant retentit, pareil au hurlement d'un démon qui +vient d'être vaincu. + +--Raoule, s'écria Jacques, la face convulsée, les dents crispées sur la +lèvre, les bras étendus comme s'il venait d'être crucifié dans un spasme +de plaisir, Raoule, tu n'es donc pas un homme? tu ne peux donc pas être +un homme? + +Et le sanglot des illusions détruites, pour toujours mortes, monta de +ses flancs à sa gorge. + +Car Raoule avait défait son gilet de soie blanche, et, pour mieux sentir +les battements du cÅ“ur de Jacques, elle avait appuyé l'un de ses +seins nus sur sa peau; un sein rond, taillé en coupe avec son bouton de +fleur fermé qui ne devait jamais s'épanouir dans la jouissance sublime +de l'allaitement. Jacques avait été réveillé par une révolte brutale de +toute sa passion. Il repoussa Raoule, le poing crispé: + +--Non! non! n'ôte pas cet habit, hurla-t-il, au paroxysme de la folie. + +Une seule fois ils avaient joué sincèrement la comédie tous les deux, +ils avaient péché contre leur amour, qui, pour vivre, avait besoin de +regarder la vérité en face, tout en la combattant par sa propre force. + + + + +CHAPITRE XIV + + +ILS étaient restés en plein Paris pour lutter, pour +braver. L'opinion publique, cette grande prude, se refusa au combat. On +fit le vide autour de l'hôtel de Vénérande. Mme Silvert fut peu à peu +rayée du clan des femmes recherchées; on ne lui ferma pas les portes, +mais il y eut des audacieux qui ne repassèrent plus son seuil. Les fêtes +d'hiver ne réclamèrent plus sa présence, on ne la consulta plus au sujet +de la nouvelle pièce, du nouveau roman, des nouveautés de la mode. Ils +allaient, Jacques et Raoule, beaucoup au théâtre, mais leur loge ne +s'ouvrait jamais pour un ami; ils n'avaient plus d'amis, ils étaient +les maudits de l'Eden, ayant derrière eux, non pas un ange brandissant +un glaive flamboyant, mais une armée de mondains. L'orgueil de Raoule +tint bon. + +L'épisode de la tante, se rendant au couvent la nuit même de leurs +noces, défrayait mainte conversation, et, comme personne n'avait plaint +la chanoinesse, alors qu'elle ne menait pas l'existence de ses rêves, on +la plaignit énormément lorsqu'elle eut réalisé son vÅ“u le plus cher. + +Quant à Marie Silvert, elle ne reparaissait pas. Dans une classe qui +n'avait aucun rapport avec la société dont Raoule faisait partie, on +savait seulement que certaine maison se fondait dans le genre tout à +fait luxueux, et quelques habitués de ces sortes de maisons savaient +qu'une Marie Silvert la dirigerait. + +Tant il est vrai que les aumônes des saints ne sanctifient souvent pas +ceux qui les reçoivent. + +Rien pourtant ne transpirait dans l'entourage de Raoule; elle-même +ignorait ce fait honteux. On la respectait, voilà tout. Et on se garait +sur son passage, comme sur le passage d'une femme menacée par une +prochaine catastrophe. + +Un soir, Jacques et Raoule retardèrent, d'un accord tacite, l'heure du +plaisir. Il y avait trois mois qu'ils étaient mariés, trois mois que +chaque nuit les retrouvait s'étourdissant de caresses sous la coupole +bleue de leur temple. Mais ce soir-là , près d'un feu mourant, ils +causaient: on ne sait pas quel attrait il y a quelquefois dans l'agonie +de la braise. Jacques et Raoule avaient besoin de causer l'un près de +l'autre, sans transports féminins, sans cris voluptueux, en bons +camarades qui se revoient après une longue absence. + +--Qu'est donc devenu de Raittolbe? fit Raoule, lançant au plafond la +fumée d'une cigarette turque. + +--C'est vrai, murmura Jacques, il n'est pas poli! + +--Tu sais que je n'en ai plus peur, fit Raoule en riant. + +--Moi, cela m'amuserait de jouer à _ton mari_ devant ses moustaches +hérissées. + +--Tiens! voyez-vous ce petit fat!..... + +Elle ajouta gaiement: + +--Veux-tu que nous lui offrions demain une tasse de thé..... nous +n'irons pas à l'Opéra et nous ne lirons pas de vieux livres. + +--Si tu n'y vois pas d'inconvénient. + +--La lune de miel ne permet pas les surprises, madame, fit Raoule, +portant à ses lèvres la main blanche de Jacques. + +Celui-ci rougit et haussa les épaules dans un imperceptible mouvement +d'impatience. + +Le lendemain soir, le samovar fumait devant de Raittolbe qui n'avait pas +fait d'objection à l'invitation de Raoule. + +Les premières paroles échangées sentirent l'ironie de part et d'autre. +Jacques frisa l'impertinence, Raoule la dépassa, de Raittolbe appuya +fortement. + +--Vous nous boudez, dit Jacques en lui offrant l'index, comme s'il y +mettait de la condescendance. + +--Le cher baron serait-il jaloux de notre bonheur? interrogea Raoule, se +dressant comme un gentilhomme offensé. + +--Mon Dieu! mon excellent ami, fit de Raittolbe, affectant la confusion +et ne s'adressant qu'à Mme Silvert, je crains toujours les lubies des +femmes nerveuses; si par hasard mon élève, et il désignait Jacques, +s'était passé la fantaisie de démoucheter un de ses fleurets, vous +comprenez..... + +En prenant le thé, on échangea encore quelques allusions sanglantes. + +--Vous savez que les Sauvarès, les René, les d'Armonville, jusqu'aux +Martin Durand, nous fuient, lança Raoule entre deux mauvais rires de +diable qui constate sa damnation. + +--Ils ont tort..... Je prends sur moi de les remplacer +avantageusement..... On a des amis intimes ou on n'en a pas, repartit de +Raittolbe. + +A dater de ce moment, il revint tous les mardis à l'hôtel de Vénérande. +Les leçons d'escrime furent remises en vigueur; une fois même, Jacques +alla, en compagnie du baron, essayer un cheval récemment acheté. Le +mariage semblait avoir comblé tous les abîmes jadis ouverts sous les +pieds de l'ex-officier de hussards. + +Il traitait d'égal à égal avec Jacques, et, en le voyant bien campé sur +sa selle, le cigare au coin de la bouche, l'Å“il hardi, il pensait: + +--Peut-être tirerait-on un homme de cet argile..... si Raoule voulait. + +Et il songeait à une réhabilitation possible, provoquée, en une minute +d'oubli, par une vraie maîtresse que Raoule serait forcée de combattre +avec la tactique féminine habituelle. + +Au retour du Bois, Jacques désira visiter l'appartement de de Raittolbe. +Ils poussèrent jusqu'à la rue d'Antin. + +En pénétrant dans cet intérieur, Jacques fronça les narines. + +--Oh! fit-il, ça sent rudement le tabac chez vous! + +--Dame, mon cher mignon, objecta de Raittolbe, malicieux, je ne suis pas +un apostat, moi! J'ai mes croyances, je les garde. + +Soudain, Jacques eut une exclamation; il venait de reconnaître, un à un, +tous les meubles de son ancien appartement du boulevard Montparnasse. + +--Tiens, fit-il, je les avais laissés à ma sÅ“ur. + +--Oui, elle me les a revendus; ce n'étaient cependant pas les amateurs +qui manquaient, mais..... + +--Quoi? interrogea le jeune homme intrigué. + +--J'ai tenu à les avoir parce qu'ils sont autant de chapitres d'un roman +vécu qu'il était inutile de voir publier un jour. + +--Ah! vous êtes fort aimable! balbutia Jacques, en s'asseyant sur son +ancien divan oriental. + +Il n'avait trouvé que cette phrase banale pour remercier le baron de sa +délicatesse. Celui-ci se mit à côté de lui. + +--Ce temps est loin, n'est-il pas vrai, Jacques? + +Et, cavalièrement, il lui frappait sur la cuisse. + +--Qu'en savez-vous? murmura Jacques, laissant aller sa tête en arrière. + +--Comment? Je pense bien que Mme Silvert nous donnera bientôt +l'occasion de sucer quelques dragées. Pour ma part, j'en commanderai au +kirsch, ne pouvant les avaler qu'au kirsch. + +--Voyons, mauvais plaisant, vous allez vous taire? + +--Hein? grogna de Raittolbe. + +--Eh! oui, sans doute? Ne voulez-vous pas que j'accouche par-dessus le +marché? + +Le baron saisit au hasard un superbe narghilé de porcelaine et l'envoya +se briser contre le mur. + +--Mille millions de tonnerres! rugit-il, vous êtes donc empaillé, vous? +Cependant, je n'ai pas eu la berlue certaine nuit. + +--Bah! fit Jacques avec abandon, une mauvaise habitude est si tôt prise! + +De Raittolbe se promenait de long en large. + +--Jacques, dit-il, avez-vous envie d'essayer autre chose, sans que +jamais votre bourreau femelle en sache rien? + +--Peut-être... + +Et Jacques eut un étrange sourire. + +--Allez voir, au crépuscule, ce qui se passe chez votre sÅ“ur. + +--Débauché! fit le mari de Raoule, secouant sa jolie tête rousse. + +--Vous refusez? + +--Non! je demande des explications. + +--Oh! déclara de Raittolbe, plein d'une pudeur comique, je ne me charge +pas de la réclame de ces maisons-là ; _elles_ sont toutes charmantes et +savantes, voilà tout. + +--Ce n'est pas assez. + +--Fichtre! le canard décapité, alors? marmotta de Raittolbe furieux. + +Jacques leva son Å“il étonné, pur comme un Å“il de vierge, sur le +viveur à poil rude qui lui parlait. + +--Que dites-vous, baron?... + +--Ah! c'est drôle, morbleu! sacrebleu! + +Et de Raittolbe s'étreignait les tempes; puis, il contempla ce visage +fatigué, mais si délicat dans ses traits de blonde voluptueuse. + +--Je ne puis pourtant pas vous raconter une histoire qu'ensuite vous +irez répéter à notre fougueuse Raoule..., espèce de fille manquée. + +--Non! je ne dirai rien..., racontez tout ce que vous voudrez... si +c'est drôle. + +Et, saisi d'une curiosité malsaine, Jacques oubliait à qui il avait +affaire; confondant toujours les hommes dans Raoule et Raoule dans les +hommes, il se leva et vint joindre ses mains sur l'épaule de de +Raittolbe. + +Un moment, son souffle parfumé effleura le cou du baron. Celui-ci frémit +jusqu'aux moelles et se détourna, regardant la fenêtre qu'il eût bien +voulu ouvrir. + +--Jacques, mon petit, pas de séduction ou j'appelle la police des +mÅ“urs. + +Jacques éclata de rire. + +--Une séduction en veston de cheval? oh! quel vilain dépravé! Baron, +vous êtes inconvenant, ce me semble!... + +Mais le rire de Jacques était devenu nerveux. + +--Eh! eh! je vous le paraîtrais moins si vous étiez en veston de +velours!... eut la folie de répliquer de Raittolbe. + +Jacques fit une moue. Quand il vit se plisser la bouche du monstre, de +Raittolbe fit un bond jusqu'à la fenêtre: + +--J'étouffe, râla-t-il. + +Lorsqu'il revint auprès de Jacques, celui-ci se tordait sur le divan, +dans un accès de rire inextinguible. + +--Sortez, Jacques! fit-il, la cravache levée. + +Puis, l'abaissant: + +--Sortez, Jacques, reprit-il avec une voix presque défaillante, car +cette fois vous pourriez vous faire tuer. + +Jacques s'empara de son bras. + +--Nous ne savons pas encore assez bien nous battre, fit-il, l'entraînant +de force jusqu'à leurs chevaux, piaffant près du trottoir. + +Ils dînèrent à l'hôtel de Vénérande, côte à côte, sans qu'aucune +allusion à la scène de l'après-midi pût alarmer la confiance de Raoule. + +Une nuit, Mme Silvert pénétra seule dans le temple azuré. Le lit de +Vénus demeura vide, le brûle-parfums ne s'alluma pas, Raoule n'endossa +point l'habit noir... + +Jacques, sorti après le déjeuner pour assister à un assaut de maîtres en +renom, n'était pas rentré. + +Vers minuit, Raoule doutait encore de la possibilité d'une trahison. +Machinalement, ses yeux se fixèrent sur l'amour soutenant le rideau; +elle crut lui voir une expression moqueuse. + +Elle sentit ses veines se glacer d'un effroi inconnu... Elle courut au +fond de la chambre chercher un poignard dissimulé derrière son portrait, +et se l'appuya sur le sein. + +Un bruit de pas se fit entendre dans le cabinet de toilette. + +--Monsieur! cria la voix de Jeanne. + +La soubrette prenait sur elle de l'annoncer sans ordre, pour rasséréner +madame, dont la physionomie bouleversée lui avait fait peur. + +En effet, monsieur entrait quelques secondes plus tard. + +Raoule s'élança avec un cri d'amour; mais Jacques la repoussa +brutalement. + +--Qu'as-tu donc? balbutia Raoule, affolée... on dirait que tu es ivre! + +--Je viens de chez ma sÅ“ur, dit-il d'une voix saccadée... de chez ma +sÅ“ur la prostituée... et pas une de ces filles, tu m'entends? pas une +n'a pu faire revivre ce que tu as tué, sacrilège!... + +Il tomba, très lourd, sur la couche nuptiale, répétant dans une grimace +de dégoût: + +--Je les déteste, les femmes, oh! je les déteste! + +Raoule, atterrée, recula jusqu'au mur; là , elle s'affaissa sur +elle-même, évanouie. + + + + +CHAPITRE XV + + + «MA très chère belle-sÅ“ur, + + «Rendez-vous donc ce soir, vers onze heures, chez votre ami M. de + Raittolbe, vous y verrez des choses qui vous feront plaisir. + + «MARIE SILVERT.» + +Ce billet était aussi laconique qu'un soufflet donné en pleine joue. +Raoule, en le lisant, éprouva une sensation d'horreur; cependant, sa +vaillante nature d'homme reprit un moment le dessus. + +--Non! s'écria-t-elle, il a pu vouloir tromper sa femme..... il est +incapable de trahir son amant! + +Il y avait un mois que Jacques ne quittait plus, pour ainsi dire, leur +sanctuaire d'amour, et un mois, qu'une aurore, il avait demandé pardon +comme _une adultère_ repentante, baisant ses pieds, couvrant ses mains +de larmes. Elle avait pardonné parce que peut-être, au fond, elle était +heureuse qu'il se fût prouvé à lui-même qu'il était à la merci de son +infernale puissance. Fallait-il donc que de la boue remontât une +nouvelle insulte pour sa passion miséricordieuse? + +Oh! mais aussi..... elle le savait trop bien, la chair saine et fraîche +est la souveraine du monde. Elle le disait si souvent dans leurs nuits +folles, plus voluptueuses et plus raffinées depuis la nuit d'orgie de +Jacques. Raoule brûla le billet. Alors, les mots de ce billet +transparurent sur les murailles de son salon, en lettres de feu. Elle ne +voulait plus le relire, mais elle le revoyait partout, du parquet au +plafond. Raoule fit venir un à un ses gens, elle leur posa cette +question: + +--Savez-vous de quel côté monsieur est allé ce soir, après sa promenade +au Bois? + +--Madame, répondit le petit groom qui avait tenu la bride du cheval de +Jacques, je crois que monsieur est monté dans un fiacre!... + +Ce renseignement n'indiquait pas les intentions de son mari; cependant, +pourquoi n'était-il pas rentré pour lui faire part de sa fugue? + +Elle devenait stupide, ma foi!..... Est-ce qu'elle pouvait hésiter? +Est-ce que la nature humaine n'est pas toujours prête à succomber à la +plus extravagante des tentations? Est-ce qu'elle-même, un jour, il y +avait juste un an, n'était pas allée trouver Jacques au lieu d'aller +trouver de Raittolbe? + +--Alors, pensa la farouche philosophe, il est allé où son destin +l'appelait; il est allé où j'ai prévu qu'il irait, en dépit de mes +caresses démoniaques! Raoule, l'heure de l'expiation vient de sonner +pour toi; regarde le danger en face, et, s'il n'est plus temps, châtie +le coupable! + +Elle tressaillit, car, tout en mettant ses habits d'homme pour ne pas +être reconnue _rue d'Antin_, elle se parlait haut. + +--Coupable! l'est-il? Qui sait? Ne dois-je pas supporter le poids d'un +crime trop souvent prévu par mes soupçons et à l'idée duquel ses lâches +instincts l'ont habitué? + +Elle ajouta, en gagnant l'escalier de service correspondant à leur +chambre: + +--Je ne le châtierai pas, je me contenterai de détruire l'idole, car on +ne peut plus adorer un dieu déchu! Et elle partit, le regard droit, le +visage tranquille, avec le cÅ“ur broyé... + +Rue d'Antin, le concierge lui dit: + +--M. de Raittolbe ne reçoit personne. + +Puis, en clignant de l'Å“il parce qu'il voyait que ce jeune homme +élégant devait être un ami intime: + +--Il y a une dame chez lui. + +--Une femme! râla Mme Silvert. + +Une atroce supposition lui vint tout de suite à l'esprit. Il avait pu +passer d'abord chez sa sÅ“ur..... chez sa sÅ“ur, il y avait des +livrées à toutes les tailles! + +--Eh bien, mon ami, c'est justement pour cela que je désire le +voir!..... + +--Mais c'est impossible, M. le baron ne plaisante pas avec ces sortes de +consignes. + +--Vous en a-t-il donné une?..... + +--Non... Tiens... ça se devine!... + +Raoule monta sans daigner se retourner et sonna à la porte de +l'entresol. Le valet de chambre de de Raittolbe arriva, un doigt sur la +bouche. + +--Monsieur ne reçoit pas en ce moment! + +--Voici ma carte, il faut qu'on me reçoive! + +Elle avait une carte de son mari dans la poche de son pardessus. + +--Monsieur Silvert, bégaya le domestique ahuri, mais... + +--Mais, dit Raoule, s'efforçant de rire, ma femme est ici, je le sais! +Vous avez peur que je veuille faire un esclandre? Soyez tranquille, le +commissaire de police ne me suit pas... + +Elle lui glissa un billet de banque et referma la porte sur eux. + +--En effet, monsieur, murmura le pauvre garçon terrifié, j'ai annoncé +Mme Silvert il y a à peine un grand quart d'heure, je vous jure... + +Raoule traversa rapidement la salle à manger et entra dans le fumoir, +ayant toujours soin de refermer les portes qu'elle ouvrait. + +Le fumoir était éclairé par une seule bougie, posée sur une console. M. +de Raittolbe, debout près de cette console, tenait un pistolet à la +main. + +Raoule ne fit qu'un bond. Lui aussi voulait se tuer? Qui est-ce qui +l'avait trahi? Une créature aimée ou sa force morale?... + +Elle saisit le pistolet, et l'attaque fut si brusque, si imprévue, que +de Raittolbe le lâcha; l'arme alla rouler sur le tapis. + +--C'est toi? bégaya l'ex-officier, pâle comme un mort. + +--Oui, tu dois parler avant de te brûler la cervelle, je l'exige. +Après... oh! tu feras ce que tu voudras!... + +Elle paraissait tellement calme que de Raittolbe crut qu'elle ne savait +rien. + +--Jacques est ici! fit-il d'un ton guttural. + +--Je m'en doute, puisque ton domestique vient de te l'annoncer tout à +l'heure. + +--En costume de femme! s'exclama de Raittolbe, mettant dans cette phrase +toute une explosion de rage insensée. + +--Parbleu! + +Et ils s'envisagèrent un moment avec une effrayante fixité. + +--Où est-il? + +--Dans ma chambre à coucher! + +--Que fait-il? + +--Il pleure!... + +--Tu as refusé! + +--J'ai voulu l'étrangler, rugit de Raittolbe. + +--Ah! mais ensuite tu as voulu te brûler la cervelle? + +--Je l'avoue!... + +--La raison? + +De Raittolbe ne trouva rien à répondre. Anéanti, le viveur se laissa +tomber sur un canapé. + +--Mon honneur est plus susceptible que le vôtre! dit-il enfin. + +Alors Raoule se dirigea vers la chambre à coucher. Quelques instants, +qui parurent des siècles au baron, s'écoulèrent dans le plus profond +silence. + +Puis une femme reparut, vêtue d'une longue robe de velours noir tout +unie, la tête enveloppée d'une mantille. Cette femme était Mme +Silvert, née Raoule de Vénérande. Livide et chancelant, son mari la +suivait; il avait relevé le collet de son pardessus pour cacher des +traces rouges qu'il avait au cou. + +--Baron, dit Mme Silvert d'une voix ferme, j'ai été surprise en +flagrant délit, mais mon mari ne veut pas un scandale public. Il vous +attendra à six heures, demain, avec ses témoins, au Vésinet, sur la +lisière du bois. + +M. de Raittolbe s'inclina sans se tourner du côté de Jacques, dont le +front était baissé. + +--Il suffit, madame! murmura-t-il; seulement, le flagrant délit ne peut +pas être constaté par votre mari, car Mme Silvert n'est pas coupable, +je l'affirme! + +Et il posa la main sur sa rosette de la Légion d'honneur. + +--Je vous crois, monsieur! + +Elle salua comme un adversaire et elle se retira, le bras passé autour +de la taille de Jacques. En franchissant le seuil du fumoir, elle se +retourna: + +--A mort! jeta-t-elle simplement dans l'oreille de de Raittolbe, qui la +reconduisait. + +Le valet de chambre dit plus tard, au sujet de cette étrange aventure: + +--Mme Silvert, que j'aurais juré avoir vue blonde comme les blés en +entrant, était brune comme la suie en sortant... Ah! c'est de toutes les +façons une bien jolie femme! + +Ce fut Raoule elle-même qui, le lendemain, vint éveiller Jacques dès +l'aube; elle lui donna les deux adresses de ses témoins. + +--Va, dit-elle d'un accent très doux, et n'aie pas peur. Il s'agit d'un +assaut en plein air, au lieu d'être à la salle d'escrime! + +Jacques se frotta les yeux comme un être qui n'a plus conscience de ce +qu'il fait; il avait dormi tout habillé sur son lit de satin: + +--Raoule, murmura-t-il avec humeur, c'est ta faute, et puis, j'ai voulu +plaisanter, voilà tout!... + +--Aussi, lui dit-elle, souriant d'un sourire adorable, je t'aime +encore!... Ils s'embrassèrent. + +--Tu iras faire ton devoir de mari outragé, tu recevras une petite +égratignure, c'est la seule vengeance que je veux tirer de toi. Ton +adversaire est prévenu: il doit respecter ta personne!... + +--Ah! Raoule, s'il ne t'obéissait pas? murmura Jacques inquiet. + +--Il m'obéira! + +Le ton de Raoule n'admettait pas de réplique. + +Cependant, Jacques, à travers les brouillards de son imagination +idiotisée par le vice, revoyait toujours devant lui la figure menaçante +de de Raittolbe, et il ne comprenait pas pourquoi, elle, _le bien-aimé_, +lui pardonnait si lâchement. + +Il trouva le coupé tout attelé près du perron, monta d'une allure +machinale et se rendit aux adresses indiquées. + +Martin Durand accepta sans contestation de lui servir de témoin dans une +affaire inconnue. Mais le cousin René, devinant qu'il s'agissait d'une +escapade de Raoule, ne trouva pas _amusant_ d'avoir à soutenir l'honneur +de Jacques Silvert. Il ne céda que quand il sut qu'il n'y avait qu'une +querelle d'escrime en jeu. + +Alors, comme Jacques avait épousé une de Vénérande et, de ce chef, +faisait partie de _leur noblesse_, par esprit de corps, le cousin +rejoignit Martin Durand. + +Les deux témoins, ne sachant pas le moins du monde à quoi s'en tenir, +n'échangèrent que de rares paroles. Jacques Silvert, lui, se renversa +dans le coin le mieux rembourré de sa voiture et s'endormit. + +--Alexandre! fit René, montrant le mari de Raoule en ricanant. + +--Parbleu, riposta Martin Durand, il se bat pour la galerie. De +Raittolbe a probablement à lui faire essayer une nouvelle botte. Est-il +assez complaisant, ce mari! + +René eut un geste de hauteur qui arrêta net la diatribe malencontreuse +de l'architecte. + +Après une heure un quart du trot relevé de son pur sang, Jacques, +réveillé par ses témoins, sauta à terre sur la lisière du bois. Ils +furent quelques instants à trouver l'adversaire. Tout était singulier +dans ce duel, et le lieu du rendez-vous n'était pas plus défini que son +réel motif. + +Enfin, de Raittolbe apparut, amenant avec lui deux anciens officiers. +Jacques savait qu'on salue son adversaire, il le salua. + +--Très crâne, de plus en plus crâne! affirma René. + +Puis les témoins s'abordèrent, et, Jacques, pour se donner la contenance +d'un vrai mâle, alluma une cigarette offerte par Martin Durand. + +On était au mois de mars, il faisait un temps gris, mais très tiède. Il +avait plu la veille et les bourgeons naissants des arbres étincelaient +de mille gouttelettes brillantes. En levant le front, Jacques ne put +s'empêcher de sourire de son sourire vague qui était chez lui toute la +spiritualité de sa molle matière. A quoi souriait-t-il? Mon Dieu, il +l'ignorait; seulement, ces gouttes d'eau lui avaient fait l'effet de +regards limpides abaissés tendrement sur sa destinée, et il en +ressentait de la joie au cÅ“ur! + +Quand il voyait la campagne, ayant Raoule à son bras, le corps de cette +terrible créature, maître du sien, obstruait tout devant lui. + +Et il l'aimait cruellement, cette femme...; il est vrai qu'il l'avait +cruellement offensée pour cet homme qui lui avait fait si mal au cou... + +Il ramena son regard sur la terre. Des violettes perçaient çà et là le +gazon. Alors, de même que les gouttes de pluie avaient semé des +paillettes dans son obscur cerveau, de même les petits yeux sombres des +fleurs à demi voilées mélancoliquement par les brins d'herbe comme par +des cils, le rendirent plus obscur encore. + +Il vit la terre maussade, fangeuse, et il frémit à la pensée d'être un +matin couché là , pour ne jamais se relever. + +Oui, certes, il l'avait offensée, cette femme; mais cet homme, pourquoi +lui avait-il fait si mal au cou?... + +Ensuite, rien n'était de sa faute!... La prostitution, c'est une +maladie! Tous l'avaient eue dans sa famille: sa mère, sa sÅ“ur; est-ce +qu'il pouvait lutter contre son propre sang?... + +On l'avait fait _si fille_ dans les endroits les plus secrets de son +être, que la folie du vice prenait les proportions du tétanos! +D'ailleurs, ce qu'il avait osé vouloir, c'était plus naturel que ce +qu'elle lui avait appris! + +Et il secouait au vent ses cheveux roux en pensant à ces choses! Ils +allaient poser un peu sous des épées croisées, faire _des pliés_. +«Allez, messieurs!» + +Ils ferrailleraient jusqu'à ce qu'il reçût l'égratignure promise, puis +il reviendrait bien vite lui faire boire dans un baiser la perle pourpre +pas plus grosse que les perles de la pluie... + +...Pourtant, cet homme lui avait fait bien mal au cou... + +Le choix des armes appartenait à de Raittolbe. Il choisit. Quand Jacques +prit son épée aux mains il fut surpris de la trouver pesante. Celles +dont il se servait habituellement étaient fort légères. Le sacramentel +«Allez, messieurs!» fut prononcé. + +Jacques maniait son arme gauchement, comme toujours. + +Le baron ne voulait pas regarder Jacques en face, mais le jeune homme +manifestait une quiétude si grande, quoique muette, que de Raittolbe +sentit le froid lui envahir l'âme. + +--Dépêchons, songea-t-il, débarrassons la société d'un être immonde! + +A ce moment, l'aurore déchira la nue grise. Un rayon glissa jusqu'aux +combattants. Jacques fut illuminé et, sa chemise s'entr'ouvrant au creux +de sa poitrine, l'on put apercevoir sur une peau fine comme la peau d'un +enfant, des frisons d'or qui formaient à peine une estompe à la chair. + +De Raittolbe fit une feinte. Jacques para, mais un peu lâchement. Lui +aussi avait hâte d'en finir... Si le baron se trompait? sa poigne était +terrible, il l'avait appris à ses dépens. C'était surtout ce silence +religieux qui lui pesait! Au moins Raoule l'amusait de ses saillies +mordantes quand elle lui donnait ses leçons, et il avait envie d'être +beau... + +De Raittolbe eut quelques secondes d'hésitation. Une angoisse affreuse +le tenaillait et une sueur moite l'inondait. + +Ce Jacques, tout rose, lui paraissait joyeux! Il n'était donc pas +poltron, cet être maudit, il ne comprenait donc pas, il ne se défendait +pas?... Les coups d'épée n'avaient donc pas plus de prise sur ses +membres de jeune dieu que les coups de cravache? + +Alors, ne voulant pas savoir ce qu'il adviendrait, dans un coupé +rapide, il se fendit en détournant un peu la tête et atteignit Jacques +juste au milieu de ces frisons roux que l'aurore rendait luisants comme +une dorure. Il lui sembla que son épée entrait toute seule dans la chair +d'un nouveau né. Jacques ne poussa pas un cri, le malheureux tomba sur +les touffes de gazon où le guettaient les petits yeux sombres des +violettes. Mais de Raittolbe cria, lui; il eut une exclamation +déchirante qui bouleversa les témoins. + +--Je suis un misérable! fit-il avec l'accent d'un père qui, par mégarde, +aurait assassiné son fils. Je l'ai tué! je l'ai tué! + +Il se précipita sur le corps étendu. + +--Jacques! supplia-t-il, regarde-moi! parle-moi! Jacques, pourquoi as-tu +voulu cela, aussi? ne savais-tu pas que tu étais condamné d'avance? Ah! +c'est une atrocité, je ne peux pas, moi qui l'aime, l'avoir tué! dites, +monsieur? ce n'est pas vrai? je rêve?... + +Les témoins, navrés par cette douleur inattendue, essayaient de le +calmer, tout en soulevant Jacques. + +--Pour un duel au premier sang, c'est une issue regrettable, mâchonna +l'un des deux officiers. + +--Oui! voilà une affaire désastreuse, murmurait Martin Durand. + +--Et pas un médecin, ajouta René, horriblement vexé du dénouement de +l'aventure. + +--Moi! j'ai l'habitude de ces choses-là , je vais le panser; allez me +chercher de l'eau, vite....., dit le second témoin du baron. + +Pendant qu'on allait chercher de l'eau, de Raittolbe avait appuyé ses +lèvres sur la blessure et tâchait d'attirer le sang qui coulait à peine. + +Avec un mouchoir on aspergea le front de Jacques. Il entr'ouvrit les +paupières. + +--Tu vis? dit le baron, oh! mon enfant, me pardonnez-vous? continua-t-il +en balbutiant, vous ne saviez pas vous battre, vous vous êtes offert +vous-même à la mort. + +--Nous affirmons, interrompit l'un des officiers, qui pensait que son +ami allait trop loin, que M. de Raittolbe s'est parfaitement conduit. + +--Tu dois bien souffrir, n'est-ce pas? poursuivait le baron, ne les +écoutant plus, toi que le moindre mal fait trembler. Hélas! tu es si +peu un homme! Il faut que j'aie été fou pour accepter ce combat. Mon +pauvre Jacques, réponds-moi, je t'en conjure! + +Les paupières de Silvert se levèrent tout à fait; un amer rictus crispa +sa belle bouche dont la chaude nuance pâlissait. + +--Non! monsieur, bégaya-t-il d'une voix devenue moins qu'un souffle, je +ne vous en veux pas..... c'est ma sÅ“ur... qui est cause de tout... ma +sÅ“ur!..... J'aimais bien Raoule..... Ah! j'ai froid! + +De Raittolbe voulut de nouveau sucer la plaie, parce que le sang ne +coulait toujours pas. + +Alors Jacques le repoussa et lui dit, plus bas encore: + +--Non! laissez-moi, vos moustaches me piqueraient... + +Son corps frissonna en se renversant en arrière. Jacques était mort. + + * * * * * + +--Vous n'avez pas remarqué, dit l'un des témoins du baron, lorsque la +voiture se fut éloignée emportant le cadavre, vous n'avez pas remarqué +que de Raittolbe, malgré son désespoir, a oublié de lui tendre la main? + +--Oui, d'ailleurs ce duel a été aussi incorrect que possible..... j'en +suis navré, pour notre ami. + + * * * * * + +Le soir de ce jour funèbre, Mme Silvert se penchait sur le lit du +temple de l'Amour et, armée d'une pince en vermeil, d'un marteau +recouvert de velours et d'un ciseau en argent massif, se livrait à un +travail très minutieux..... Par instants, elle essuyait ses doigts +effilés avec un mouchoir de dentelle. + + + + +CHAPITRE XVI + + +LE baron de Raittolbe a repris du service en Afrique. +Il est de toutes les expéditions dangereuses. Ne lui a-t-on pas prédit +qu'il mourrait par le feu? + +A l'hôtel de Vénérande, dans le pavillon gauche, dont les volets sont +toujours clos, il y a une chambre murée. + +Cette chambre est toute bleue comme un ciel sans nuage. Sur la couche en +forme de conque, gardée par un Eros de marbre, repose un mannequin de +cire revêtu d'un épiderme en caoutchouc transparent. Les cheveux roux, +les cils blonds, le duvet d'or de la poitrine sont naturels; les dents +qui ornent la bouche, les ongles des mains et des pieds ont été arrachés +à un cadavre. Les yeux en émail ont un adorable regard. + +La chambre murée possède une porte dissimulée dans la tenture d'un +cabinet de toilette. + +La nuit, une femme vêtue de deuil, quelquefois un jeune homme en habit +noir, ouvrent cette porte. + +Ils viennent s'agenouiller près du lit, et, lorsqu'ils ont longtemps +contemplé les formes merveilleuses de la statue de cire, ils l'enlacent, +la baisent aux lèvres. Un ressort, disposé à l'intérieur des flancs, +correspond à la bouche et l'anime. + +Ce mannequin, chef-d'Å“uvre d'anatomie, a été fabriqué par un +Allemand. + +FIN + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Vénus, by +Marguerite Vallette-Eymery (aka Rachilde) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR VÉNUS *** + +***** This file should be named 36528-0.txt or 36528-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/5/2/36528/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/36528-0.zip b/36528-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6eda623 --- /dev/null +++ b/36528-0.zip diff --git a/36528-8.txt b/36528-8.txt new file mode 100644 index 0000000..57ac5a6 --- /dev/null +++ b/36528-8.txt @@ -0,0 +1,6263 @@ +The Project Gutenberg EBook of Monsieur Vénus, by +Marguerite Vallette-Eymery (aka Rachilde) + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Monsieur Vénus + +Author: Marguerite Vallette-Eymery (aka Rachilde) + +Release Date: June 26, 2011 [EBook #36528] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR VÉNUS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + +MONSIEUR VÉNUS + + +_DU MÊME AUTEUR_ + +MONSIEUR DE LA NOUVEAUTÉ 1 vol. + +LA FEMME DU 199e 1 plaq. + +MONSIEUR VÉNUS 1 vol. + +QUEUE DE POISSON 1 plaq. + +HISTOIRES BÊTES 1 vol. + +NONO, 5e édition 1 vol. + +LA VIRGINITÉ DE DIANE, 3e édition 1 vol. + +A MORT, 5e édition 1 vol. + +LA MARQUISE DE SADE, 15e édition 1 vol. + +LE TIROIR DE MIMI-CORAIL, 4e édit 1 plaq. + +MADAME ADONIS, 5e édition 1 vol. + +L'HOMME ROUX, 2e édition 1 vol. + +LE MORDU 1 vol. + +Paris.--Typographie Gaston NÉE, rue Cassette, 1. + + + + +RACHILDE + +MONSIEUR VÉNUS + +_Préface de MAURICE BARRÈS_ + +[Illustration: colophon] + +PARIS +FÉLIX BROSSIER, ÉDITEUR +3, RUE SAINT-BENOÎT, 3 + +1889 + + + + +NOTE DE L'ÉDITEUR + + +_Nous donnons à nos lecteurs une réédition définitive de_ Monsieur +Vénus, _ce roman singulier qui a tant piqué la curiosité, à propos +duquel ont été faites les suppositions les plus étranges et que +beaucoup de personnes croient condamné par les tribunaux de la Belgique. +Mlle Rachilde reste, aujourd'hui seul auteur de_ Monsieur Vénus, +_c'est-à-dire que nous offrons au public une édition allégée d'un +chapitre et de quelques lignes intercalés par une ancienne +collaboration._ + +_Nous n'hésitons pas à réimprimer_ Monsieur Vénus _en France sans en +atténuer la vivacité un peu fantaisiste, car cette oeuvre est une +oeuvre littéraire qui n'a jamais eu rien de commun avec les ouvrages +érotiques publiés et vendus clandestinement_. + +L'ÉDITEUR. + + + + +COMPLICATIONS D'AMOUR + + +Ce livre-ci est assez abominable, pourtant je ne puis dire qu'il me +choque. Des gens très graves n'en furent pas scandalisés davantage, mais +amusés, étonnés, intéressés; il ont placé _Monsieur Vénus_ dans l'enfer +de leur bibliothèque, avec quelques livres du siècle dernier qui +effrayent le goût et font songer. + +_Monsieur Vénus_ décrit l'âme d'une jeune fille très singulière. Je prie +qu'on regarde cet ouvrage comme une anatomie. Ceux qui se piquent +uniquement des nuances élégantes du bien dire n'ont que faire de +feuilleter ici; mais les livres où ils se plaisent auront peut-être +disparu depuis longtemps qu'on cherchera encore dans celui-ci l'émotion +violente que donne toujours à des esprits curieux et refléchis le +spectacle d'une rare perversité. + + * * * * * + +Ce qui est tout à fait délicat dans la perversité de ce livre, c'est +qu'il a été écrit par une jeune fille de vingt ans. Le merveilleux +chef-d'oeuvre! Ce volume estampillé de Belgique, qui d'abord révolta +l'opinion, et ne fut lu que par un vilain public et quelques esprits +très réfléchis, toute cette frénésie tendre et méchante, et ces formes +d'amour qui sentent la mort, sont l'oeuvre d'une enfant, de l'enfant +la plus douce et la plus retirée! Voilà qui est d'un charme extrême pour +les véritables dandys. Ce vice savant éclatant dans le rêve d'une +vierge, c'est un des problèmes les plus mystérieux que je sache, +mystérieux comme le crime, le génie ou la folie d'un enfant, et tenant +de tous les trois. + +Rachilde naquit avec un cerveau en quelque sorte infâme, infâme et +coquet. Tous ceux qui aiment le rare, l'examinent avec inquiétude. Jean +Lorrain, qui devait s'y plaire, a donné un élégant croquis de sa visite +chez Rachilde: «Je trouvais, dit-il, une pensionnaire d'allures sobres +et réservées, très pâle, il est vrai, mais d'une pâleur de pensionnaire +studieuse, une vraie jeune fille, un peu mince, un peu frêle, aux mains +inquiétantes de petitesse, au profil grave d'éphèbe grec ou de jeune +Français amoureux... et des yeux--oh! les yeux! longs, longs, alourdis +de cils invraisemblables et d'une clarté d'eau, des yeux qui ignorent +tout, à croire que Rachilde ne voit pas avec ces yeux-là, mais qu'elle +en a d'autres derrière la tête pour chercher et découvrir les piments +enragés dont elle relève ses oeuvres.» Et voilà, bien exprimées dans +ces lignes à la Whistler, la gravité et la pâleur de cette fiévreuse. + +Mais nous, qui répugnons pour l'ordinaire à l'obscénité, nous +n'écririons pas de ce livre, s'il s'agissait seulement de vanter une +enfant équivoque. Nous aimons _Monsieur Vénus_, parce qu'il analyse un +des cas les plus curieux d'amour de soi qu'ait produit ce siècle malade +d'orgueil. Ces feuillets fiévreusement écrits par une mineure, avec +toutes les défaillances d'art qu'on peut y signaler, intéressent le +psychologue au même titre qu'_Adolphe_, que _Mlle de Maupin_, que +_Crime d'Amour_, où sont étudiés quelques phénomènes rares de la +sensibilité amoureuse. + +Certes, la petite fille qui rédigeait ce merveilleux _Monsieur Vénus_ +n'avait pas toute cette esthétique dans la tête. Croyait-elle nous +donner une des plus excessives monographies de la «maladie du siècle»? +Simplement elle avait de mauvais instincts, et les avouait avec une +malice inouïe. Elle fut toujours très inconvenante. Déjà, toute jeune, +lunatique, généreuse et pleine d'étranges ardeurs, elle effrayait ses +parents, les plus doux parents du monde; elle étonnait le Périgord. +C'est d'instinct qu'elle se prit à décrire ses frissons de vierge +singulière. Ramenant gentiment ses jupons entre ses jambes, cette +fillette se laissa gaiement rouler sur la pente d'énervation qui va de +Joseph Delorme aux _Fleurs du mal_ et plus profond encore,--elle roula +gaiement, sans souci, comme avec un cerveau moins noble et une autre +éducation, elle eut glissé dans le wagonnet des «Montagnes Russes». + +Les jeunes filles nous paraissent une chose très compliquée, parce que +nous ne pouvons nous rendre assez compte qu'elles sont gouvernées +uniquement par l'instinct, étant de petits animaux sournois, égoïstes et +ardents. Rachilde, à vingt ans, pour écrire un livre qui fait rêver un +peu tout le monde, n'a guère réfléchi; elle a écrit tout au trot de sa +plume, suivant son instinct. Le merveilleux, c'est qu'on puisse avoir de +pareils instincts. + +Dans toute son oeuvre, qui aujourd'hui est considérable, Rachilde n'a +guère fait que se raconter soi-même. + +Je n'entends pas préciser la limite de ce qui est vrai ou faux dans +_Monsieur Vénus_; tout lecteur un peu au courant des exagérations +romanesques d'un cerveau de vingt ans fera aisément le départ entre les +embellissements d'auteurs et les détails réels de sensibilité. J'imagine +que si l'on supprime les enfantillages du décor et le tragique de +l'anecdote pour conserver les traits essentiels de Raoule de Vénérande +et du déplorable Jacques Silvert, on sera bien près de connaître une des +plus singulières déformations de l'amour qu'ait pu produire la maladie +du siècle dans l'âme d'une jeune femme. + +Mais voici le sommaire de ce petit chef-d'oeuvre: + + * * * * * + +Mademoiselle Raoule de Vénérande est une fine jeune fille, très +nerveuse, avec des lèvres minces, d'un dessin assez désagréable. Dans +l'atelier de sa fleuriste, elle remarque un jeune ouvrier. Couronné des +roses qu'il tortille lestement en guirlande, ce garçon d'un roux très +foncé, l'enchante par son menton à fossette, sa chair unie et enfantine, +et le petit pli qu'il a au cou, le pli du nouveau-né qui engraisse; et +puis il regarde, comme implorent les chiens souffrants, avec une vague +humidité dans les prunelles. Tout le portrait est de ce ton excellent, +vraiment canaille et nature. Raoule installe dans un intérieur fort +romanesque ce joli garçon si gras; elle le surprend qui, fou d'une folie +de fiancée en présence de son trousseau de femme, lèche jusqu'aux +roulettes des meubles à travers leurs franges multicolores. Avec un +cynisme de très spirituelle allure, elle le déconcerte quand il imagine +d'être aimable; elle le pousse dans un cabinet de toilette, elle le fait +rougir par son audace à l'examiner et le complimenter, lui le rustre +qu'elle a recueilli sous prétexte de charité. Et le pauvre mâle humilié, +s'agenouille sur la traîne de la robe de Raoule, et sanglote. Car, +Rachilde le dit excellemment, il était fils d'un ivrogne et d'une catin, +son honneur ne savait que pleurer. Ce M. Vénus, absolument désexué de +caractère par une suite de procédés ingénieux, devient _la maîtresse_ de +Raoule. Je veux dire qu'elle l'aime, l'entretient et le caresse, qu'elle +s'irrite et s'attendrit auprès de lui, sans jamais céder au désir qui la +ferait aussitôt l'inférieure de ce rustre, près de qui elle se plaît à +frissonner, mais qu'elle méprise. Elle définit son goût d'une façon +admirable: «J'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans espoir une +fiancée morte.» + +Voilà le thème de ce roman, tel que je l'admire,--dépouillé des +équivoques qui ne font que diminuer l'oeuvre et qui se sentent trop de +l'ignorance d'une vierge, d'une vierge qui se mêlait, je crois, de ce +qu'elle n'avait pas regardé. Il assure à Rachilde dans la série des +esprits une place très définie: + +Elle n'est pas un moraliste, on le sait bien, et puis à vingt ans il +serait vraiment insupportable qu'elle prétendît à ce rôle. Il paraît +même au détour de toutes les lignes que Rachilde admire Raoule de +Vénérande. + +Elle n'est pas non plus un psychologue mû par le pur amour des belles +complications. Elle nous décrit les actes très particuliers d'une jeune +femme orgueilleuse; mais ne nous fait pas toucher le développement d'une +telle sensibilité. L'ayant lue, nous ignorons encore par quelles +impressions des sens ou de l'esprit, par quelles combinaisons, dans +notre société si guindée, au milieu d'une famille honnête, peut surgir +un pareil monstre. + +Enfin Rachilde a beaucoup d'esprit, une légèreté coquette, mais ne se +préoccupe guère d'anoblir par de longs labeurs la forme de son oeuvre. +Ni moraliste, encore qu'elle esquisse une théorie de l'amour, ni +psychologue, bien qu'elle analyse parfois, ni artiste, malgré ses +scintillements. Rachilde appartient à la catégorie qui, selon des +esprits très affinés et un peu dégoûtés, est la plus intéressante. Elle +écrit des pages sincères, uniquement pour exciter et aviver ses +frissons. Son livre n'est qu'un prolongement de sa vie. Pour les +écrivains de cet ordre, le roman n'est qu'un moyen de manifester des +sentiments que l'ordinaire de la vie les oblige à refréner, ou au moins +à ne pas divulguer. + +Peut-être _Monsieur Vénus_ est-il dans le fond une histoire très réelle; +mais fût-ce un rêve, il témoignerait un état d'âme très particulier. +J'ajoute que ces rêves-là sont extrêmement puissants. La femme qui rêve, +qui pleure, qui conte un amour qu'elle désirerait avoir, ne tarde pas à +le créer. Ces renversements de l'instinct, cette adoration devant un +être misérable, joli comme un enfant, gras et débile comme une femme, +avec le sexe mâle, plusieurs fois l'humanité les a vus. Selon des lois +qui nous échappent, ces idéals troublés remontent parfois à la surface +de nos âmes, où les déposèrent de lointains ancêtres. Raoule de +Vénérande, cette insensée au teint pâle et aux lèvres minces, qui lave +le corps équivoque de Jacques Silvert, fait songer, avec toutes les +différences de climat, de civilisation et d'époque, au vertige de +Phrygie, quand les femmes lamentaient Attis, le petit mâle rosé et trop +gras. Ces obscures complications d'amour ne sont pas seulement faites +d'énervation; à leur luxure se mêle un mysticisme trouble. La Raoule de +Vénérande du roman a pour directrice une parente, de toute piété, et qui +ne cesse de stigmatiser l'humanité fangeuse. Rachilde écrit: «Dieu +aurait dû créer l'amour d'un côté et les sens de l'autre. L'amour +véritable ne se devrait composer que d'amitié chaude. Sacrifions les +sens, la bête.» + +Ces rêves tendres et malgré tout impurs ont toujours tenté les cerveaux +les plus fiers. Un romancier catholique, Joséphin Peladan, a cru pouvoir +s'abandonner à ces vertiges malsains sans offenser sa religion. Pourtant +celui qui prétend dans ses sensualités satisfaire tout son être, ses +nobles désirs de justice, de tendresse, de beauté, est penché sur une +pente misérable. L'amour qui s'applique aux créatures s'engage dans des +complications bien obscures, s'il ne lui suffit pas d'être père. L'homme +supérieur constate très vite qu'il n'a rien à attendre de la femme. +Quelque bonté qu'il croie voir dans le regard de ces créatures, il s'en +écarte; c'est la jeunesse seule qui embellit leurs prunelles candides; +aux premières paroles il trouverait l'humiliation d'avoir été fasciné +par un être bas. La femme de son côté a fait le même raisonnement; elle +ne se courbera pas devant l'homme si souvent brutal, et dont l'étreinte +après tout ne sait donner qu'un léger frisson à cette curieuse +insatiable. + +A quels cultes mystérieux vont-ils donc se vouer, ces hommes et ces +femmes que _l'amour de soi_ écarte l'un de l'autre! A quelles pratiques +singulières demanderont-ils des caresses, eux qui le plus souvent +compliquent d'énervation intense leur susceptibilité morale? + +La maladie du siècle, qu'il faut toujours citer et dont _Monsieur Vénus_ +signale chez la femme une des formes les plus intéressantes, est faite +en effet d'une fatigue nerveuse, excessive et d'un orgueil inconnu +jusqu'alors. On n'avait pas signalé avant ce livre les singularités +qu'elle introduit dans la sensibilité en ce qui concerne l'amour. Sans +insister sur cette élégie divine et si troublante de René, c'est +principalement aux oeuvres de M. de Custine, un grand romancier +inconnu, et de Baudelaire qu'il faudrait chercher des propositions +(évidemment très enveloppées) sur l'amour _compliqué_, compliqué pour +avoir trop craint les souillures. On verrait, avec effroi, quelques-uns +arriver au dégoût de la grâce féminine, en même temps que _Monsieur +Vénus_ proclame la haine de la force mâle. + +Complication de grande conséquence! le dégoût de la femme! la haine de +la force mâle! Voici que certains cerveaux rêvent d'un être insexué. Ces +imaginations sentent la mort. Aux dernières pages du volume, quand +_Monsieur Vénus_ est mort, nous voyons Raoule de Vénérande veiller et se +lamenter devant une image en cire! l'image de son Adonis canaille! + + * * * * * + +Fantaisie pleureuse d'une isolée, excentricité cérébrale, mais qui +intéresse le psychologue, le moraliste et l'artiste. _Monsieur Vénus_ +est un symptôme très significatif, d'autant qu'on distinguera aisément, +je le répète, ce qui est exagération de romancier, et ce qui vient d'une +ènervation de plus en plus commune dans l'un et l'autre sexe. + +Non, ce n'est pas une polissonnerie que cette autobiographie de la plus +étrange des jeunes femmes. En dépit des pages qui veulent, je crois, +être sadiques, et qui sont seulement très obscures et très naïves, ce +livre à mon goût peut être considéré comme une curiosité qui restera au +même titre que certains livres du siècle dernier, que nous lisons encore +après que des ouvrages plus parfaits ont disparu. La critique moderne +substitue volontiers à la curiosité littéraire la curiosité +pathologique; c'est l'auteur que cherchent dans une oeuvre les esprits +les plus distingués. Vous savez quelle jeune femme toute de douceur et +de finesse est l'auteur, quelle frénésie sensuelle et mystique on trouve +dans son livre. Ne vous semble-t-il pas que _Monsieur Vénus_, en plus +des lueurs, qu'il jette sur certaines dépravations amoureuses de ce +temps, est un cas infiniment attachant pour ceux que préoccupent les +rapports, si difficiles à saisir, qui unissent l'oeuvre d'art au +cerveau qui l'a mise debout? + +Par quel mystère Rachilde a-t-elle dressé devant soi Raoule de Vénérande +et Jacques Silvert? Comment de cette enfant de saine éducation sont +sorties ces créations équivoques? Le problème est passionnant. + +Un éminent psychologue, M. Jules Soury, qui s'intéresse méthodiquement +aux curieuses variétés de la sensibilité humaine, disait un jour de +Restif: «Qui compose de tels livres ne s'appartient peut-être pas plus +qu'un monstre double; c'est un trop beau cas de tératologie. La tombe et +l'oubli ne sont que pour le vulgaire. Lui, il a les honneurs de la salle +de dissection et du musée Dupuytren.» Voilà ce que j'appliquerais +judicieusement au camarade que j'ai l'honneur d'étudier, si je ne +craignais de lui paraître un peu lourd. + +MAURICE BARRÈS. + + +A Monsieur LÉO D'ORFER + +je dédie _Monsieur Vénus_. + +RACHILDE. + + + + +MONSIEUR VÉNUS + + + + +CHAPITRE I + + +MADEMOISELLE de Vénérande cherchait à tâtons une porte +dans l'étroit couloir indiqué par le concierge. + +Ce septième étage n'était pas éclairé du tout, et la peur lui venait de +tomber brusquement au milieu d'un taudis mal famé, quand elle pensa à +son étui à cigarettes, qui contenait ce qu'il fallait pour avoir un peu +de lumière. A la lueur d'une allumette, elle découvrit le numéro 10 et +lut cette pancarte: + + _Marie Silvert, fleuriste, dessinateur._ + +Puis, la clef étant sur la porte, elle entra; mais, sur le seuil, une +odeur de pommes cuisant la prit à la gorge et l'arrêta net. Nulle odeur +ne lui était plus odieuse que celle des pommes; aussi fut-ce avec un +frisson de dégoût qu'avant de révéler sa présence elle examina la +mansarde. + +Assis à une table où fumait une lampe sur un poêlon graisseux, un homme, +paraissant absorbé dans un travail très minutieux, tournait le dos à la +porte. Autour de son torse, sur sa blouse flottante, courait en spirale +une guirlande de roses, des roses fort larges de satin chair velouté de +grenat, qui lui passaient entre les jambes, filaient jusqu'aux épaules +et venaient s'enrouler au col. A sa droite se dressait une gerbe de +giroflées des murailles, et, à sa gauche, une touffe de violettes. + +Sur un grabat en désordre, dans un coin de la pièce, des lis en papier +s'amoncelaient. + +Quelques branches de fleurs gâchées et des assiettes sales, surmontées +d'un litre vide, traînaient entre deux chaises de paille crevées. Un +petit poêle fendu envoyait son tuyau dans la vitre d'une lucarne en +tabatière et couvait les pommes étalées devant lui, d'un seul oeil, +rouge. + +L'homme sentit le froid que laissait pénétrer la porte ouverte; il +releva l'abat-jour de la lampe et se retourna. + +--Est-ce que je me trompe, monsieur? interrogea la visiteuse, +désagréablement impressionnée; Marie Silvert, je vous prie. + +--C'est bien ici, madame, et, pour le moment, Marie Silvert, c'est moi. + +Raoule ne put s'empêcher de sourire: faite d'une voix aux sonorités +mâles, cette réponse avait quelque chose de grotesque, que ne corrigeait +pas la pose embarrassée du garçon tenant ses roses à la main. + +--Vous faites des fleurs? Vous les faites comme une vraie fleuriste! + +--Sans doute, il le faut bien. J'ai ma soeur malade; tenez, là, dans +ce lit, elle dort..... Pauvre fille! Oui, très malade. Une grosse fièvre +qui lui secoue les doigts. Elle ne peut rien fournir de bon...; moi, je +sais peindre, mais je me suis dit qu'en travaillant à sa place, je +gagnerais mieux ma vie qu'à dessiner des animaux ou copier des +photographies. Les commandes ne pleuvent guère, ajouta-t-il en matière +de conclusion, mais je décroche le mois tout de même. + +Il eut un haussement de cou pour surveiller le sommeil de la malade. +Rien ne remuait sous les lis. Il offrit une des chaises à la jeune +femme. Raoule serra autour d'elle son pardessus de loutre et s'assit +avec une grande répugnance; elle ne souriait plus. + +--Madame désire...? demanda le garçon, lâchant sa guirlande, pour fermer +sa blouse, qui s'écartait beaucoup sur sa poitrine. + +--On m'a donné, répondit Raoule, l'adresse de votre soeur en me la +recommandant comme une véritable artiste. J'ai absolument besoin de +m'entendre avec elle au sujet d'une toilette de bal. Ne pouvez-vous la +réveiller? + +--Une toilette de bal? oh! madame, soyez tranquille, inutile de la +réveiller. Je vous soignerai ça... Voyons, que vous faut-il? des +piquets, des cordons ou des motifs détachés?... + +Mal à l'aise, la jeune femme avait envie de s'en aller. Au hasard, elle +prit une rose et en examina le coeur, que le fleuriste avait mouillé +d'une goutte de cristal: + +--Vous avez du talent, beaucoup de talent, répéta-t-elle, tout en +détirant les pétales de satin... + +Cette odeur de pommes rissolées lui devenait insupportable. + +L'artiste se mit en face de sa nouvelle cliente et attira la lampe entre +eux, au bord de la table. Ainsi placés, ils pouvaient se voir des pieds +à la tête. Leurs regards se croisèrent. Raoule, comme éblouie, cligna +des paupières derrière sa voilette. + +Le frère de Marie Silvert était un roux, un roux très foncé, presque +fauve, un peu ramassé sur des hanches saillantes, avec des jambes +droites, minces aux chevilles. + +Ses cheveux, plantés bas, sans ondulations ni boucles, mais durs, épais, +se devinaient rebelles aux morsures du peigne. Sous son sourcil noir, +assez délié, son oeil était d'un sombre étrange, quoique d'une +expression bête. + +Il regardait, cet homme, comme implorent les chiens souffrants, avec une +vague humidité sur les prunelles. Ces larmes d'animal poignent toujours +d'une manière atroce. Sa bouche avait le ferme contour des bouches +saines que la fumée, en les saturant de son parfum viril, n'a pas encore +flétries. Par instant, ses dents s'y montraient si blanches à côté de +ses lèvres si pourpres qu'on se demandait pourquoi ces gouttes de lait +ne séchaient point entre ces deux tisons. Le menton, à fossette, d'une +chair unie et enfantine, était adorable. Le cou avait un petit pli, le +pli du nouveau-né qui engraisse. La main assez large, la voix boudeuse +et les cheveux plantés drus étaient en lui les seuls indices révélateurs +du sexe. + +Raoule oubliait sa commande; une torpeur singulière s'emparait d'elle, +engourdissant jusqu'à ses paroles. + +Cependant elle se trouvait mieux, les pommes avec leurs jets de vapeur +chaude ne l'incommodaient plus; et, de ces fleurs éparses dans les +assiettes sales, il lui semblait même se dégager une certaine poésie. + +L'accent ému, elle reprit: + +--Voici, monsieur, il s'agit d'un bal costumé et j'ai pour habitude de +porter des garnitures spécialement dessinées pour moi. Je serai en +_nymphe des eaux_, costume Grévin, tunique de cachemire blanc pailleté +de vert, avec des roseaux enroulés; il faut donc un semé de plantes de +rivière, des nymphéas, des sagittaires, lentilles, nénuphars... Vous +sentez-vous capable d'exécuter cela en une semaine? + +--Je crois bien, madame, une oeuvre d'art! répondit le jeune homme, +souriant à son tour; puis, saisissant un crayon, il jeta des croquis sur +une feuille de bristol. + +--C'est cela, c'est cela, approuva Raoule, suivant des yeux. Des nuances +très douces, n'est-ce pas? N'omettez aucun détail... Oh! le prix que +vous voudrez!... Les sagittaires avec de longs pistils en flèche et les +nymphéas bien roses, duvetés de brun. + +Elle avait pris le crayon, pour rectifier certains contours; lorsqu'elle +se pencha vers la lampe, un éclair jaillit du diamant qui fermait son +pardessus. Silvert le vit et devint respectueux: + +--Le travail, fit-il, me reviendra à cent francs, je vous donne la façon +pour cinquante, je n'y gagne pas beaucoup, allez, madame. + +Raoule sortit d'un portefeuille armorié trois billets de banque. + +--Voici, dit-elle simplement, j'ai toute confiance en vous. + +Le jeune homme eut un mouvement si brusque, un tel élan de joie, que, de +nouveau, la blouse s'écarta. Au creux de sa poitrine, Raoule aperçut la +même ombre rousse qui marquait sa lèvre, quelque chose comme des brins +d'or filés, brouillés les uns dans les autres. + +Mlle de Vénérande s'imagina qu'elle mangerait peut-être bien une de +ces pommes sans trop de révolte. + +--Quel âge avez-vous? interrogea-t-elle sans détacher les yeux de cette +peau transparente, plus satinée que les roses de la guirlande. + +--J'ai vingt-quatre ans, madame; et, gauchement, il ajouta: Pour vous +servir. + +La jeune femme eut un mouvement de tête, les paupières closes, n'osant +regarder encore. + +--Ah! vous avez l'air d'en avoir dix-huit... Est-ce drôle, un homme qui +fait des fleurs... Vous êtes bien mal logé, avec une soeur malade, +dans cette mansarde... Mon Dieu!... la lucarne doit vous éclairer si +peu... Non! non! ne me rendez pas la monnaie... trois cents francs, +c'est pour rien. A propos, mon adresse; écrivez: Mlle de Vénérande, +74, avenue des Champs-Élysées, hôtel de Vénérande. Vous me les +apporterez vous-même. J'y compte, n'est-ce pas? + +Sa voix était entrecoupée, elle éprouvait une grande lourdeur de tête. + +Machinalement, Silvert ramassa une queue de pâquerette, il la roulait +dans ses doigts et mettait, sans y prendre garde, une habileté de femme +du métier à pincer juste le brin d'étoffe, pour lui donner l'apparence +d'un brin d'herbe. + +--Mardi prochain, c'est entendu, madame, j'y serai, comptez sur moi, je +vous promets des chefs-d'oeuvre... vous êtes trop généreuse!... + +Raoule se leva; un tremblement nerveux la secouait tout entière. +Avait-elle donc pris la fièvre chez ces misérables? + +Ce garçon, lui, demeurait immobile, béant, enfoncé dans sa joie, palpant +les trois chiffons bleus, trois cents francs!... Il ne songeait plus à +ramener la blouse sur sa poitrine, où la lampe allumait des paillettes +d'or. + +--J'aurais pu envoyer ma couturière, avec mes instructions, murmura +Mlle de Vénérande, comme pour répondre à un reproche intérieur et +s'excuser vis-à-vis d'elle-même; mais, après avoir vu vos échantillons, +j'ai préféré venir... A propos: ne m'avez-vous pas dit que vous étiez +peintre? Est-ce de vous, ça? + +D'un mouvement de tête, elle indiquait un panneau suspendu au mur, entre +une loque grise et un chapeau mou. + +--Oui, madame, fit l'artiste, soulevant la lampe. + +D'un coup d'oeil rapide, Raoule embrassa un paysage sans air, où +rageusement cinq ou six moutons ankylosés paissaient du vert tendre, +avec un tel respect des lois de la perspective, que, par voie d'emprunt, +deux d'entre eux paraissaient posséder cinq pattes. + +Silvert, naïvement, attendait un compliment, un encouragement. + +--Étrange profession, reprit Mlle de Vénérande, sans plus s'occuper +de la toile, car, enfin, vous devriez casser des pierres, ce serait plus +naturel. + +Il se mit à rire niaisement, un peu déconfit d'entendre cette inconnue +lui reprocher d'user de tous les moyens possibles pour gagner sa vie; +puis, pour répondre quelque chose: + +--Bah! fit-il, ça n'empêche pas d'être un homme! + +Et la blouse, toujours ouverte, laissait voir sur sa poitrine les +frisons dorés. + +Une douleur sourde traversa la nuque de Mlle de Vénérande. Ses nerfs +se surexcitaient dans l'atmosphère empuantie de la mansarde. Une sorte +de vertige l'attirait vers ce nu. Elle voulut faire un pas en arrière, +s'arracher à l'obsession, fuir... Une sensualité folle l'étreignit au +poignet... Son bras se détendit, elle passa la main sur la poitrine de +l'ouvrier, comme elle l'eût passée sur une bête blonde, un monstre dont +la réalité ne lui semblait pas prouvée. + +--Je m'en aperçois! fit-elle, avec une hardiesse ironique. + +Jacques tressaillit, confus. Ce que d'abord il avait cru être une +caresse lui semblait maintenant un contact insultant. + +Ce gant de grande dame lui rappelait sa misère. + +Il se mordit la lèvre, et, cherchant à se donner un mauvais genre +quelconque, il riposta: + +--Ma foi! vous savez, on en a partout! + +A cette énormité, Raoule de Vénérande éprouva une honte mortelle. Elle +détourna la tête; alors, au milieu des lis, une face hideuse dans +laquelle s'allumaient, sinistres, deux lueurs glauques, lui apparut: +c'était Marie Silvert, la soeur. + +Un instant sans broncher, Raoule tint ses yeux rivés à ceux de cette +femme; puis, hautaine, saluant d'un imperceptible hochement de front, +baissa sa voilette et sortit lentement, sans que Jacques, planté droit, +sa lampe à la main, pensât à la reconduire. + +--Qu'est-ce que tu dis de ça? fit-il, revenant à lui, alors que déjà la +voiture de Raoule, gagnant les boulevards, roulait vers l'avenue des +Champs-Élysées. + +--Je dis, répondit Marie, se laissant, dans un ricanement, tomber sur la +couche, dont l'éclat des lis rehaussait la malpropreté, je dis que si tu +n'es pas un nigaud, notre affaire est bonne. Elle en tient, mon +mignon! + + + + +CHAPITRE II + + +IL faisait très froid. Raoule, blottie dans le fond de +son coupé, avait baissé les stores et appuyait fortement son manchon sur +sa bouche. + +Certes, la nerveuse ne voyait point pour la première fois un garçon bien +bâti, mais ce souvenir de mâle frais et rose comme une fille la hantait +cruellement. Chez Raoule de Vénérande, l'activité cérébrale remplaçait +presque toujours les situations positives; quand elle ne pouvait vivre +un moment de passion, elle le pensait, le résultat était le même. Sans +vouloir se rappeler l'escalier sinistre de la rue de la Lune, la +fleuriste malade et sale, cette mansarde où régnait une odeur atroce de +pommes, elle se mit à évoquer Jacques Silvert. + +Se souciant peu de la roture de l'ouvrier en s'abandonnant à un +encanaillement fictif, Raoule rêvait de sa chair touchée du bout du +doigt et les yeux mi clos de la descendante des Vénérande se noyaient +d'une langueur délicieuse. Sa mémoire ne lui fournissait déjà plus les +moyens de réveiller sa conscience. A sa honte éprouvée devant le mâle +qu'elle avait eu l'audace de rendre grossier succédait une folle +admiration pour le bel instrument de plaisir qu'elle désirait. Déjà elle +jouissait de cet homme, déjà elle en faisait une proie, déjà peut-être +elle l'arrachait à son misérable milieu pour l'idéaliser dans les +spasmes d'une possession absolue. Et Raoule, bercée par le trot rapide +de son attelage, mordait ses fourrures, la tête en arrière, le corsage +gonflé, les bras crispés, avec de temps à autre un soupir de lassitude. + +Ni belle, ni jolie dans l'acception des mots, Raoule était grande, bien +faite, ayant le col souple. Elle possédait de la vraie fille de race +les formes délicates, les attaches fines, la démarche un peu altière, +les ondulations qui, sous les voiles de la femme, révèlent l'annelure +féline. Dès l'abord, sa physionomie, à l'expression dure, ne séduisait +pas. Merveilleusement tracés, les sourcils avaient une tendance marquée +à se rejoindre dans le pli impérieux d'une volonté constante. Les lèvres +minces, estompées aux commissures, atténuaient d'une manière désagréable +le dessin pur de la bouche. Les cheveux étaient bruns, tordus sur la +nuque et concouraient au parfait ovale d'un visage teinté de ce bistre +italien qui pâlit aux lumières. Très noirs, avec des reflets métalliques +sous de longs cils recourbés, les yeux devenaient deux braises quand la +passion les allumait. + +Raoule tressauta, brusquement arrachée aux dépravations d'une pensée +ardente; la voiture venait de s'arrêter dans la cour de l'hôtel de +Vénérande. + +--Tu reviens tard! mon enfant, fit une vieille dame, entièrement vêtue +de noir qui descendait le perron, allant au-devant d'elle. + +--Vous trouvez, ma tante? Quelle heure est-il donc? + +--Mais, bientôt huit heures. Tu n'es pas habillée, tu ne dois pas avoir +dîné. M. de Raittolbe, pourtant, viendra te chercher pour te conduire à +l'Opéra, ce soir. + +--Je n'irai pas, j'ai changé d'avis. + +--Tu es malade? + +--Mon Dieu, non. Troublée, voilà tout. J'ai vu tomber un enfant sous un +omnibus, rue de Rivoli. Il me serait impossible de dîner, je t'assure... +Comme si les accidents d'omnibus devaient se passer dans la rue! + +Mme Élisabeth se signa. + +--Ah! j'oubliais... ma tante. Venez avec moi. Faites interdire la porte, +j'ai à vous parler sur un sujet qui vous plaira davantage: une bonne +oeuvre. J'ai mis la main sur une bonne oeuvre... + +Elles traversèrent toutes les deux les immenses appartements de l'hôtel. + +Il y avait des salons d'un aspect tellement sombre qu'on n'y pénétrait +pas sans avoir le coeur un peu serré. L'antique construction possédait +deux pavillons en retour, flanqués d'escaliers arrondis comme ceux du +château de Versailles. Les fenêtres, à croisillons étroits, +descendaient toutes jusqu'au parquet, montrant, derrière la légèreté des +mousselines et des guipures, d'énormes balcons de fer forgé agrémentés +d'arabesques bizarres. Devant ces balcons s'étendait, coupée par la +grille d'entrée, une mosaïque de plantes essentiellement parisiennes, de +ces plantes aux verdures de tons neutres résistant à l'hiver, qui +forment des bordures si justes, que l'oeil le plus exercé ne saurait +se heurter à un seul brin d'herbe dépassant. Les murs gris semblaient +s'ennuyer, les uns en présence des autres, et cependant, un enchanteur, +pour vexer une dévote, en retournant ces façades blasonnées, aurait +causé plus d'une surprise aux manants égarés dans la noble avenue. Ainsi +la chambre à coucher de la nièce, aile droite, et celle de la tante, +aile gauche, mises subitement à ciel ouvert, eussent fait pâmer d'aise +un amateur d'oppositions picturales. + +La chambre de Raoule était capitonnée de damas rouge et lambrissée, aux +pourtours, de bois des îles sertis de cordelières de soie. Une panoplie +d'armes de tous genres et de tous pays, mises à la portée d'un poignet +féminin par leurs exquises dimensions, occupait le panneau central. Le +plafond, gondolé aux corniches, était peint de vieux motifs rococos sur +fond azur-vert. + +Du milieu descendait un lustre en cristal de Carlsruhe, une girandole de +liserons avec leurs feuilles lancéolées et irisées de couleurs +naturelles. Une couche moelleuse était placée en travers du grand tapis +de Vison qui s'étendait sous le lustre, et le bateau de ce lit, en ébène +sculpté, supportait des coussins dont l'intérieur et les plumes avaient +été imprégnés d'un parfum oriental embaumant toute la pièce. + +Quelques tableaux entre glaces, d'assez libres allures, s'accrochaient +aux capitons des murailles. Il y avait, faisant face à la table de +travail tout encombrée de papiers et de lettres ouvertes, une académie +masculine n'ayant aucune espèce d'ombre le long des hanches. Un +chevalet, dans un coin, et un piano, près de la table, complétaient cet +ameublement profane. + +La chambre de Mme Élisabeth, chanoinesse de plusieurs ordres, était +tout entière d'un gris d'acier désolant le regard. + +Sans tapis, le parquet bien ciré vous glaçait les talons, et le Christ +amaigri, pendu près d'un chevet sans oreiller, contemplait un plafond +peint de brumes comme un ciel du Nord. + +Il y avait quelque vingt ans que Mme Élisabeth habitait l'hôtel de +Vénérande, en compagnie de sa nièce, restée orpheline à l'âge de cinq +ans. Jean de Vénérande, dernier rejeton de sa race, avait, en sortant de +ce monde, formulé le voeu que l'enfant, né de la mort, qu'il laissait +après lui, fût élevé par sa soeur dont les qualités lui avaient +toujours inspiré une profonde estime. Élisabeth était alors une vierge +de quarante printemps, pleine de vertus, confite en dévotion, passant +dans la vie comme sous les arceaux d'un cloître, perdue dans une +perpétuelle méditation, usant le bout de son index à répéter les signes +de croix qui permettent de puiser largement au trésor des indulgences +plénières, et s'occupant fort peu, rare qualité de dévote, du salut des +voisins. Son roman était simple. Elle le racontait aux jours solennels, +dans ce style onctueux que le mysticisme invétéré prête aux natures +passives. Elle avait eu une passion chaste, une passion en Dieu; elle +avait aimé ingénument un pauvre poitrinaire, le comte de Moras, un homme +expirant tous les matins. Elle avait peut-être pressenti les félicités +nuptiales et les joies maternelles, mais une inoubliable catastrophe +avait tout brisé au dernier moment: le comte de Moras avait été +rejoindre ses ancêtres, muni des sacrements de l'Église. Dans +l'exaspération de sa douleur, la fiancée n'effeuilla pas les roses de +l'hymen, ne déchira pas son voile blanc; elle vint chercher au pied de +la croix rédemptrice un époux immortel. Sa religiosité douce n'en +demandait pas plus!... Les portes du couvent allaient s'ouvrir pour elle +quand survint la mort de Jean de Vénérande. Mme Élisabeth fit taire +son coeur et se consacra désormais à la tutelle de Raoule. + +Vers ce moment trouble de l'existence de l'enfant, quand elle se forme, +une mère aurait eu de graves préoccupations pour son avenir. Cette +petite fille volontaire brisait tous les raisonnements qu'on lui +opposait avec des réponses pleines d'une désinvolture épicurienne. Elle +apportait à la réalisation d'un caprice une ténacité effrayante et +charmait les institutrices par l'explication lucide qu'elle donnait de +ses folies. Son père avait été un de ces débauchés épuisés que les +oeuvres du marquis de Sade font rougir, mais pour une autre raison que +celle de la pudeur. Sa mère, une provinciale pleine de sève, très +robuste de constitution, avait eu les plus naturels et les plus fougueux +appétits. Elle était morte d'un flux de sang quelque temps après ses +couches. Peut-être son mari l'avait-il suivie au tombeau, victime aussi +d'un accident qu'il avait provoqué, car l'un de ses vieux serviteurs +disait qu'en trépassant il s'accusait de la fin prématurée de sa femme. + +Mme Élisabeth, chanoinesse, ignorante de la vie des êtres +matérialistes, s'occupa de développer beaucoup chez Raoule les +aspirations mystiques; elle la laissa raisonner, lui parla souvent de +son dédain pour l'humanité fangeuse en termes très choisis et lui fit +atteindre ses quinze ans dans la solitude la plus complète. + +A l'heure des initiations sensuelles, la tante Élisabeth, la +chanoinesse, n'aurait jamais pu croire que son baiser de prude ne +suffisait plus aux secrètes ardeurs de la vierge confiée à ses soins +religieux. + +Un jour, Raoule, courant les mansardes de l'hôtel, découvrit un livre; +elle lut, au hasard. Ses yeux rencontrèrent une gravure, ils se +baissèrent, mais elle emporta le livre... Vers ce temps, une révolution +s'opéra dans la jeune fille. Sa physionomie s'altéra, sa parole devint +brève, ses prunelles dardèrent la fièvre, elle pleura et elle rit tout à +la fois. Mme Élisabeth, inquiète, craignant une maladie sérieuse, +appela les médecins. Sa nièce leur défendit sa porte. Pourtant, l'un +d'eux, très élégant de sa personne, spirituel, jeune, fut assez adroit +pour se faire admettre auprès de la capricieuse malade. Elle le pria de +revenir et il n'y eut, d'ailleurs, pas d'amélioration dans son état. + +Élisabeth recourut aux lumières de ses confesseurs. On lui conseilla le +véritable spécifique:--Mariez-la! lui répondit-on. + +Raoule éclata de colère quand sa tante entama un chapitre sur le +mariage. + +Le soir de ce jour-là, pendant le thé, le jeune docteur, causant dans +l'embrasure d'une croisée avec un vieil ami de la maison, disait, +montrant Raoule: + +--Un cas spécial, monsieur. Quelques années encore, et cette jolie +créature que vous chérissez trop, à mon avis, aura, sans les aimer +jamais, connu autant d'hommes qu'il y a de grains au rosaire de sa +tante. Pas de milieu! Ou nonne, ou monstre! Le sein de Dieu ou celui de +la volupté! Il vaudrait peut-être mieux l'enfermer dans un couvent, +puisque nous enfermons les hystériques à la Salpétrière! Elle ne connaît +pas le vice, mais elle l'invente! + +Il y avait dix ans de cela, au moment où commence cette histoire..., et +Raoule n'était pas nonne..... + +Durant la semaine qui suivit sa visite chez Silvert, Mlle de +Vénérande fit de fréquentes sorties, n'ayant d'autre but que la +réalisation d'un projet formé dans le parcours de la rue de la Lune à +son hôtel. Elle en avait fait la confidence à sa tante, et celle-ci, +après des objections timides, en avait, comme toujours, référé aux +cieux. Raoule lui décrivit, d'une manière détaillée, la misère de +l'_artiste_. Quelle pitié ne serait point émue à l'aspect du taudis de +Jacques? Comment pourrait-il travailler là-dedans, avec sa soeur +presque infirme? Alors Élisabeth avait promis de les recommander à la +Société de Saint-Vincent-de-Paul et d'envoyer des dames de charité aussi +titrées que secourables. + +--Ouvrons notre bourse, ma tante, s'était écriée Raoule, exaltée par sa +propre audace. Faisons une aumône royale, mais faisons-la dignement! +Mettons ce peintre qui a du talent (ici Raoule avait eu un sourire) dans +un milieu vraiment artistique. Qu'il puisse gagner son pain sans avoir +la honte de l'attendre de nous. Assurons-lui tout de suite l'avenir. Qui +sait si, plus tard, il ne nous le rendra pas au centuple! + +Raoule parlait avec chaleur. + +--Il faut, se dit tante Élisabeth, que ma nièce ait rencontré de bien +belles dispositions chez ces malheureux pour qu'elle daigne s'animer de +la sorte... elle, si froide. Voilà peut-être le moyen de la ramener à la +piété!... + +Car tante Élisabeth n'était pas sans savoir que _son neveu_, comme elle +appelait souvent Raoule quand elle lui voyait prendre des leçons +d'escrime ou de peinture, manquait absolument de la foi qui conduit aux +saintes destinées. Seulement la chanoinesse avait, de son côté, trop de +_monde_, trop de race, trop de _parchemin_ dans le caractère, pour +douter une seconde de la pureté corporelle et morale de sa descendante. +Une Vénérande ne pouvait être que vierge. On citait des Vénérande qui +avaient gardé cette qualité durant plusieurs lunes de miel. Ce genre de +noblesse, bien qu'il ne fût pas héréditaire dans la famille, obligeait +donc entièrement la jeune femme. + +--Dès demain, avait enfin conclu Raoule, je cours Paris pour organiser +un atelier. Les meubles seront placés la nuit; il est inutile de faire +parler de nous, la moindre ostentation serait un crime, et mardi, quand +il viendra m'apporter ma garniture de bal, tout sera prêt... Ah! c'est +dans ces occasions, ma tante, que notre fortune est intéressante!... + +--Je t'abandonne, ma chérie, le céleste bénéfice de ta charité! déclara +tante Élisabeth. N'épargne rien: autant tu sèmeras sur terre, autant tu +récolteras là-haut! + +--_Amen!_ riposta Raoule,--et la blasée eut un regard de mauvais ange à +l'adresse de la chanoinesse ravie. + +Huit jours après, Mlle de Vénérande, belle, d'une beauté +excessivement originale sous son costume de _nymphe des eaux_, faisait +une entrée à sensation au bal de la duchesse d'Armonville. Flavien X..., +le journaliste à la mode, dit deux mots discrets au sujet de ce costume +étrange et, bien que Raoule n'eût pas d'amies intimes, elle s'en +découvrit quelques-unes, ce soir-là, qui la supplièrent de leur indiquer +la demeure de son habile fleuriste. + +Raoule s'y refusa. + + + + +CHAPITRE III + + +JACQUES Silvert, dans l'atelier, se laissa tomber sur +un divan, tout ahuri. Il avait l'air d'un petit enfant surpris par un +grand orage. Ainsi, on le mettait chez lui, avec des pinceaux, des +couleurs, des tapis, des rideaux, des meubles, du velours, beaucoup de +dorures, beaucoup de dentelles... Les bras pendants, il regardait chaque +chose, se demandant si chaque chose n'allait pas s'écarter pour ramener +une nuit profonde. Sa soeur, n'osant pas y croire encore, s'était +assise, elle, sur la valise qui contenait leurs malheureux vêtements. +Courbant son maigre dos, les mains jointes, elle répétait, saisie d'une +immense vénération: + +--La noble créature! La noble créature! + +Et elle n'oubliait point son éternelle toux, semblable au grincement +d'un essieu mal huilé, toux de théâtre cherchant les notes de poitrine à +la fin de ses quintes. + +--Il faudrait cependant ranger un peu, ajouta-t-elle, se levant très +décidée. + +Elle ouvrit la malle, en tira le tableau des moutons sur ciel clair, +alla l'accrocher dans un coin. Alors Jacques, remué par un +attendrissement inexplicable, vint à ce tableau, l'embrassa en pleurant. + +--Vois-tu, soeur, j'avais toujours eu l'idée que mon talent nous +porterait bonheur. Et toi qui me disais qu'il vaudrait mieux courir les +filles que de gratter du charbon le long des murs. + +Marie se gaussa, faisant rentrer sa courte échine dans ses épaules. + +--Tiens! comme si ta figure ne valait pas celle de tes sales moutons! + +Il ne put s'empêcher de rire; ses larmes séchèrent et il murmura: + +--Tu es folle! Mlle de Vénérande est une artiste, voilà tout! Elle a +pitié des artistes; elle est bonne, elle est juste... Ah! les ouvriers +pauvres ne feraient pas souvent des révolutions s'ils connaissaient +mieux les femmes de la haute! + +Marie eut un rictus mauvais. Elle gardait son opinion. Quand elle +songeait à cette femme _de la haute_, toutes les scènes de vice qu'elle +avait vécues lui remontaient en fumées malsaines à la tête, et elle +voyait alors le monde entier aussi plat que l'était naguère son lit de +prostituée après le départ du dernier amant. + +En philosophant, d'une voix un peu lente qui désire se faire écouter, +Jacques allait et venait, disséminant les armes des panoplies qu'on +n'avait pas eu le temps de poser. Il collait tous les fauteuils contre +les murs n'ayant jamais assez de place pour promener ses orgueils de +nouveau propriétaire. + +Les chevalets de bois des îles furent mis en troupe dans l'angle où se +dressait une Vénus de Milo très éblouissante, sur un socle de bronze. Il +voulut compter les bustes et les apporta au pied de la déesse, comme on +empile des pots de réséda dans la gouttière d'une grisette. Par +instants, il jetait un petit cri de plaisir, caressant les urnes des +majoliques et les luisantes feuilles du palmier qui émergeait d'un +pouff, au centre de l'atelier. Il essayait jusqu'aux tabourets errant +sur la moquette du tapis; il les éprouvait à coup de poing ou les +lançait au plafond. + +Le vitrage donnait dans l'endroit le plus découvert du boulevard +Montparnasse, en face de Notre-Dame-des-Champs. Il était drapé d'un +baldaquin de satin gris, relevé de velours noir brodé d'or. Toutes les +tentures rappelaient ces nuances et les portières égyptiennes à motifs +étranges, très vifs, éclataient d'une façon merveilleuse sur ce gris de +nuage printanier. + +Au bout d'une heure, l'atelier rappela presque la mansarde de la rue de +la Lune, moins les taches de graisse et les chaises crevées; mais on +sentait que ce complément ne tarderait pas à arriver. Marie décida qu'on +mettrait deux couchettes de fer dans le cabinet des modèles, car +l'atelier possédait un demi-cercle tendu de larges rideaux et garni en +pourtour d'un paravent du Japon, laqué, rose et bleu. On ferait sa +toilette comme on pourrait, puis on roulerait les deux cages sous le +paravent. Elle imagina même de se servir d'un gros crachoir de cuivre +ciselé comme boîte à ordures. Ils ne pensaient pas du tout à soulever +les portières, supposant que cela faisait partie des ornements avec les +trophées de vieilles armes. + +--Nous _laverons_ ces casseroles-là, dit Marie, pleine de son sujet, +pour avoir des marmites économiques. J'adore la cuisine à +l'_étouffée_--elle désignait les casques romains que son frère essayait +de temps en temps. + +--Oui, oui, répondait Jacques, se campant vis-à-vis la glace qui lui +renvoyait, multipliées, toutes les splendeurs de son paradis,--fais ce +que tu veux, sans te fatiguer. Ce serait trop bête de reprendre une +fièvre ici... nous avons d'autres chats à fouetter. Mets-toi chez nous, +trempe la soupe sur les canapés, si ça te plaît. Je suis bien le maître, +n'est-ce pas? Dis donc, il faudra travailler. Les fleurs m'ont rouillé +les doigts; il faudra que je me dérouille lestement. Et puis... le +portrait de la tante, le portrait de ses domestiques, si elle y tient. +Je ne suis pas un ingrat... je crois que je me saignerais les quatre +veines pour cette femme-là. Il n'y a pas de bon Dieu, ou c'est elle qui +en est un. A propos, notre horloge va sonner, attention! + +L'horloge, représentant un phare surmonté d'une boule lumineuse, sonna +six heures, et, brusquement, la boule prit feu, un feu opalin qui +permettait de tout voir dans une pénombre délicieuse. + +--Pas possible, s'exclama Jacques, étourdi de cette nouvelle +métamorphose, voilà l'heure de la lumière et la lumière arrive toute +seule. Je commence à croire que nous sommes dans une pièce du Châtelet. + +--Elle a rien du vice! marmotta Marie Silvert, répondant à ses idées +égrillardes. + +--L'horloge? riposta Jacques avec une naïveté de gamin. + +Le fait est que la lumière ne s'éteignait point et, pour du vice, cette +pendule en répandit. Les draperies se noyèrent dans une vague teinte +irisée, remplie de mystères charmants. On aperçut les magots chinois +levant leurs jambes bouffies d'étoffe; les nymphes de terre cuite +s'élancèrent dans une espèce de vapeur flottante, insaisissables, elles +arrondirent des bras vivants, elles décochèrent des sourires humains, et +les mannequins disloqués eurent des gestes très brutaux à l'intention de +la tunique chaste de la Vénus impériale. + +--Écoute, j'ai encore quarante sous. Je vais chercher un litre et du +fromage d'Italie. Ça y est-il? + +--Parbleu, je meurs de faim! + +Jacques, dans son enthousiasme, la poussa vers la porte et bientôt les +pas de la fille s'éteignirent dans l'escalier. + +Il revint se jeter dans le grand divan, derrière l'horloge. Depuis une +minute, il avait le corps tout chatouillé par le désir de la soie, de +cette soie épaisse comme une toison, qui tapissait la plupart des +meubles de l'atelier. Il se vautra, baisant les houppes et les capitons, +serrant le dossier, frottant son front contre les coussins, suivant de +l'index leurs dessins arabes, fou d'une folie de fiancée en présence de +son trousseau de femme, léchant jusqu'aux roulettes, à travers les +franges multicolores. + +Il aurait oublié le dîner si une main ne s'était mise, autoritaire, dans +sa rage de bonheur et ne l'avait secoué d'importance. Il fit un bond, +tremblant d'ouïr les aigres sarcasmes de Marie, cette perpétuelle +mécontente. Alors il reconnut Mlle de Vénérande. Elle était entrée +sans bruit et venait probablement surprendre l'artiste en pleine +admiration, devant le piédestal d'une statue. Elle pouvait même supposer +que le pinceau serait déjà trempé, la toile humide, la composition +préparée... Elle trouvait un enfant se livrant à des exercices de clown +sur des ressorts neufs. Cela, tout d'abord, la navra..., puis elle en +rit, et, ensuite, elle s'avoua que c'était fort juste. + +--Allons, dit-elle de son accent bref de maîtresse de maison donnant un +ordre; allons, tâchez d'être un homme raisonnable, mon pauvre Silvert; +je viens vous aider, je pense que vous n'y voyez pas d'inconvénient. + +Elle l'examina. + +--Eh bien, votre tenue de travail? J'espérais que vous sauriez faire +tout seul une toilette présentable? + +--Ah! mademoiselle, ma chère bienfaitrice, commença, suivant les +recommandations de Marie, le jeune homme remis debout et passant les +doigts dans ses cheveux, ce jour solennel décide de mon existence; je +vous devrai la gloire, la fortune, la... + +Il resta court, intimidé par les yeux noirs, superbes et fulgurants de +Raoule. + +--Monsieur Silvert, continua-t-elle, imitant son débit théâtral, vous +êtes un polichinelle, c'est mon avis..... Vous ne me devez rien du +tout..., mais vous n'avez pas l'ombre de sens commun, et vous serez +condamné, j'en ai peur, aux petits moutons trop raides sur des prairies +trop tendres. J'ai un an de plus que vous, je brosse une académie +présentable dans l'espace de temps qu'il vous faut pour tortiller une +pivoine. Je peux donc me permettre une virulente critique de vos +oeuvres. + +Elle l'empoigna par l'épaule et lui fit faire le tour de l'atelier. + +--C'est ainsi que vous arrangez le désordre? Où se trouve donc enfoui +votre sentiment du beau, à vous, hein? Répondez... J'ai envie de vous +étrangler. + +Elle envoya son manteau sur un fauteuil et apparut, svelte, le chignon +tordu, très relevé, vêtue d'un fourreau de drap noir à queue tortueuse, +tout passementé de brandebourgs. Aucun bijou, cette fois, ne scintillait +pour égayer ce costume presque masculin. Elle portait seulement à +l'annulaire gauche une chevalière en camée, sertie de deux griffes de +lion. + +Lorsqu'elle ressaisit la main de Jacques, il fut griffé. Malgré lui, une +sensation de terreur le pénétra. Cette créature était le diable. + +Elle fit exécuter à toutes les choses un branle des plus cyniques. +Scandalisé, Jacques avait une moue!... Les nymphes s'appuyèrent sur le +dos des satyres chinois, les casques coiffèrent les bustes, les glaces +se renversèrent reflétant le plafond, les pouffs roulèrent dans les +supports grêles des chevalets et les trophées prirent des poses +matamoresques. + +--Nous sommes perdus, pensa le fleuriste de la rue de la Lune. + +--Maintenant, venez; il faudra vous habiller vous-même, et je doute +beaucoup du succès. + +Elle ricanait, Raoule, se disant qu'on ne ferait rien de ce garçon à +chair lourde. + +Une portière se tira. Jacques poussa une exclamation. + +--Ah! je comprends, vous n'avez pas l'idée d'une chambre à coucher: cela +dépasse votre cerveau. + +Elle alluma une des bougies de cire qui garnissaient les torchères et le +précéda dans une pièce tendue de bleu pâle. Il y avait un lit à colonnes +dont les draperies vénitiennes, camaïeu sur fond d'argent, se brochaient +de points de Flandre. Raoule avait fait donner simplement aux tapissiers +les restes de sa propre chambre d'été. Un cabinet de toilette avec une +baignoire en marbre rouge attenait. + +--Enfermez-vous... Nous causerons à travers la portière. + +En effet, ils causèrent, chacun derrière le rideau du cabinet, lui +pataugeant dans l'eau qu'il trouvait froide, le bain ayant été préparé +avant leur arrivée; elle, riant de ses inepties. + +--Mais souvenez-vous donc que je suis un garçon, moi, disait-elle, un +artiste que ma tante appelle son neveu... et que j'agis pour Jacques +Silvert comme un camarade d'enfance... Là, est-ce fini? Vous avez du +Lubin au-dessus de la baignoire, un peigne à côté. Est-il amusant, ce +petit? Mon Dieu, est-il drôle?... + +Jacques tâtonnait. Après tout, le grand monde devait être plus libre que +celui qu'il connaissait. + +Et, s'enhardissant, il émettait des réflexions polissonnes, lui +demandant si elle ne le regardait pas, car ça le gênerait, +naturellement... + +Il lui fit des confidences, racontant de quelle façon son pauvre père +était mort dans un engrenage à Lille, le pays natal, un jour qu'il avait +bu un coup de trop; comment sa mère les avait chassés pour s'acoquiner +avec un autre homme. Ils étaient partis tout jeunes, frère et soeur, +pour Paris... Cette gueuse de soeur en savait déjà si long! Ils +avaient gagné leur misérable pain dur... Il ne parla point des débauches +de Marie, mais il se mit à se moquer afin de chasser une langueur triste +qui lui serrait la poitrine. On leur faisait l'aumône... comment +pourrait-il reconnaître? Hélas! c'était bien humiliant, et il oubliait +les recommandations vicieuses de Marie en contemplant, sous les +miroitements de l'eau, l'égratignure que lui avait faite la chevalière. + +Enfin, il y eut un fracas dans la baignoire. + +--J'en ai assez! déclara-t-il, troublé subitement par la honte de lui +devoir aussi la propreté de son corps. + +Il chercha un linge et resta ruisselant, les bras en l'air. Il lui +sembla qu'on froissait le rideau. + +--Vous savez, _monsieur_ de Vénérande, dit-il d'un ton boudeur, même +entre hommes ce n'est pas convenable... Vous regardez! Je vous demande +si vous seriez content d'être à ma place. + +Et il pensa que cette femme voulait absolument qu'on lui sautât dessus. + +--Elle sera bien plus attrapée, ajouta-t-il de très mauvaise humeur, les +sens tout apaisés par les fraîcheurs de son bain, et il passa un +peignoir. + +Clouée au sol, derrière le rideau, Mlle de Vénérande le voyait sans +avoir besoin de se déranger. Les lueurs douces de la bougie tombaient +mollement sur ses chairs blondes, toutes duvetées comme la peau d'une +pêche. Il était tourné vers le fond du cabinet et jouait le principal +rôle d'une des scènes de Voltaire, que raconte en détail une courtisane +nommée Bouche-Vermeille. + +Digne de la Vénus Callipyge, cette chute de reins où la ligne de l'épine +dorsale fuyait dans un méplat voluptueux et se redressait, ferme, +grasse, en deux contours adorables, avait l'aspect d'une sphère de Paros +aux transparences d'ambre. Les cuisses, un peu moins fortes que des +cuisses de femme, possédaient pourtant une rondeur solide qui effaçait +leur sexe. Les mollets, placés haut, semblaient retrousser tout le +buste, et cette impertinence d'un corps paraissant s'ignorer n'en était +que plus piquante. Le talon, cambré, ne portait que sur un point +imperceptible, tant il était rond. + +Les deux coudes des bras allongés avaient deux trous roses. Entre la +coupure de l'aisselle, et beaucoup plus bas que cette coupure, +dépassaient quelques frisons d'or s'ébouriffant. Jacques Silvert disait +vrai, il en avait partout. Il se serait trompé, par exemple, en jurant +que cela seul témoignait de sa virilité. + +Mlle de Vénérande recula jusqu'au lit; ses mains nerveuses se +crispèrent dans les draps; elle grondait comme grondent les panthères +que vient de fustiger la souple cravache du dompteur: + +--Poème effrayant de la nudité humaine, t'ai-je donc enfin compris, moi +qui tremble pour la première fois en essayant de te lire avec des yeux +blasés. L'homme! voilà l'homme! Non Socrate et la grandeur de la +sagesse, non le Christ et la majesté du dévouement, non Raphaël et le +rayonnement du génie, mais un pauvre dépouillé de ses haillons, mais +l'épiderme d'un manant. Il est beau, j'ai peur. Il est indifférent, je +frissonne. Il est méprisable, je l'admire! Et celui qui est là, comme un +enfant dans des langes prêtés pour une seconde, entouré de hochets que +mon caprice lui retirera bientôt, je le ferai mon maître et il tordra +mon âme sous son corps. Je l'ai acheté, je lui appartiens. C'est moi qui +suis vendue. Sens, vous me rendez un coeur! Ah! démon de l'amour, tu +m'as faite prisonnière, me dérobant les chaînes et me laissant plus +libre que ne l'est mon geôlier. J'ai cru le prendre, il s'empare de moi. +J'ai ri du coup de foudre et je suis foudroyée... Et depuis quand Raoule +de Vénérande, qu'une orgie laisse froide, se sent-elle bouillir le crâne +devant un homme faible comme une jeune fille? + +Elle répéta ce mot: une jeune fille! + +Affolée, d'un bond elle revint à la portière du cabinet de toilette. + +--Une jeune fille!... Non, non... la possession tout de suite, la +brutalité, l'ivresse stupide et l'oubli... Non, non, que mon coeur +invulnérable ne participe pas à ce sacrifice de la matière! Qu'il m'ait +dégoûtée, avant de m'avoir plu! Qu'il soit ce qu'ont été les autres, un +instrument que je puisse briser avant de devenir l'écho de ses +vibrations! + +Elle écarta la draperie d'un mouvement impérieux. Jacques Silvert +finissait à peine de s'éponger le corps. + +--Enfant, sais-tu que tu es merveilleux? lui dit-elle avec une cynique +franchise. + +Le jeune homme poussa un cri de stupeur, ramenant son peignoir. Ensuite, +navré, tout pâle de honte, il le laissa glisser passivement, car il +comprenait, le pauvre. Sa soeur ne ricanait-elle pas, surgissant dans +un coin. «Eh! va donc, imbécile, toi qui te figurais que tu étais un +artiste. Va donc, joujou de contrebande, va donc, amusette d'alcôve, +fais ton métier.» + +Cette femme l'avait tiré de ses gerbes de fleurs fausses, comme on tire +des fleurs vraies l'insecte curieux qu'on veut poser, en joyau, sur une +parure. + +--Va donc, animal de marée! on n'est pas le camarade d'une fille noble. +Les dépravées savent choisir!... + +Il lui semblait entendre toutes ces injures bruire à son oreille +pourpre, et sa blondeur de vierge prenait le même incarnat, tandis que +les deux boutons de ses seins, avivés par l'eau, ressortaient, pareils à +deux boutons de bengale. + +--L'Antinoüs est un de tes aïeux, je crois? murmura Raoule lui jetant +ses bras au cou et forcée par sa haute taille de s'appuyer sur ses +épaules. + +--Je ne l'ai jamais connu! répondit le vainqueur humilié, courbant la +tête. + +Ah! le bois cassé pour les maisons riches, les croûtes de pain ramassées +au lit des ruisseaux, toute sa misère vaillamment supportée malgré les +conseils perfides de sa soeur, la fille!... Ce rôle d'ouvrière joué +avec art, ces petits outils ridicules lassant le sort par leur +persévérance, où était tout cela? Et comme tout cela valait mieux! +L'honnêteté ne l'étouffait point, mais on aurait bien pu être bon +jusqu'au bout, lui laisser son illusion et le temps de se créer une +fortune pour rembourser un jour... + +--M'aimeras-tu, Jacques? demanda Raoule tressaillant au contact de ce +corps nu que l'horreur de la chute glaçait jusque dans les moelles. + +Jacques s'agenouilla sur la traîne de sa robe. Il claquait des dents. +Puis il éclata en sanglots. + +Jacques était le fils d'un ivrogne et d'une catin. Son honneur ne savait +que pleurer. + +Mlle de Vénérande lui releva la tête; elle vit rouler ces larmes +brûlantes, les sentit retomber une à une sur son coeur, ce coeur +qu'elle avait voulu renier. La chambre tout à coup lui parut remplie +d'aurore, il lui sembla respirer un parfum exquis, lancé soudain dans +l'atmosphère enchantée. Son être se dilata, immense, embrassant à la +fois toutes les sensations terrestres, toutes les aspirations célestes, +et Raoule, vaincue, enorgueillie, s'écria: + +--Debout, Jacques, debout! Je t'aime! + +Elle l'arracha de sa robe, courut à la porte de l'atelier, répétant: + +--Je l'aime! je l'aime! + +Elle se retourna encore: + +--Jacques, tu es le maître ici... Je m'en vais! Adieu pour toujours. Tu +ne me reverras plus! Tes larmes m'ont purifiée et mon amour vaut ton +pardon. + +Elle s'enfuit, folle d'une atroce joie, plus voluptueuse que la volupté +charnelle, plus douloureuse que le désir inassouvi, mais plus complète +que la jouissance; folle de cette joie qu'on appelle l'émotion d'un +premier amour. + +--Eh bien, dit tranquillement Marie Silvert après son départ, il paraît +que le poisson a mordu... Ça va filer comme sur des roulettes, N. de +D.! + + + + +CHAPITRE IV + + +MARIE avait la lettre dans sa poche, elle était bien +persuadée maintenant que cette folle ne résisterait pas, qu'elle leur +reviendrait plus sage, plus protectrice, plus _cossue_ enfin, selon son +expression faubourienne, et alors on verrait cascader de nouvelles +splendeurs. Sangdieu! Les millions se figeraient autour du petit comme +la gelée autour d'une daube; il porterait tous les jours des habits de +noce; elle traînerait, dans ses cuisines nauséabondes, des robes de +moire. Il serait monsieur, elle serait madame! + +La lettre contenait peu de phrases, mais elle expliquait une foule de +choses très clairement: + + «Viens, avait écrit la fille avec des fautes d'orthographe et de + l'encre bleue. Viens! chère femme de ton petit Jacques... Je me + languis sans toi... nous avons fini les trois cents francs, et j'ai + été obligé de faire vendre par Marie un pot qui avait un serpent + dessus. C'est triste de se voir si vite abandonné quand on a goûté + le ciel... Tu me comprends, n'est-ce pas? Je crois que je vais + tomber malade. Pour ma soeur, elle tousse toujours. + + «Ton amour jusqu'à plus soif, + + «JACQUES.» + +Et, après avoir terminé ce chef-d'oeuvre, Marie, malgré la mine +bouleversée de son frère, était partie pour l'avenue des Champs-Élysées. +Cet idiot ne saurait jamais prendre son rôle au sérieux. Heureusement +qu'elle mettait son expérience du corps humain à sa disposition, et elle +savait, dans les cas importants, comment _on fait des chatouilles_ sous +la mamelle gauche d'un amoureux ou d'une amoureuse. + +Il pleuvait, ce jour-là, une pluie de mars lente et pénétrante; on +enfonçait dans toutes les allées de l'avenue. Marie avait voulu faire +l'économie d'une voiture, aussi elle ne tarda pas à être éclaboussée +depuis les bottines jusqu'au chapeau. + +Arrivée devant l'hôtel, ce grand bâtiment de sombre aspect, elle se +demanda si on n'allait pas la fourrer dehors, dès son apparition dans le +vestibule. Elle trouva, en haut du perron, un gros suisse et un petit +chien. Le premier prit la lettre, le second grogna. + +--Voulez-vous voir mademoiselle ou madame? + +--Mademoiselle. + +--Eh! Pierrot, une particulière qui veut cirer l'escalier à sa façon, +cria le suisse à un groom microscopique passant dans le vestibule. + +C'était, en effet, fort drôle; mais le groom, attaché au service spécial +de mademoiselle, eut une grimace d'homme fait qui croit tout possible, +même en temps de pluie. + +--C'est bon, je vais voir. Attendez là. Il désigna une banquette. Marie +ne s'assit pas et dit grossièrement: + +--Je ne pose pas dans l'antichambre, moi. Est-ce que vous me prenez +pour une ancienne concierge, espèce de singe? + +Le groom tourna sur ses talons, ahuri, et, en domestique stylé, il +murmura: + +--Quelqu'un d'influent! car les costumes perdent de plus en plus leur +signification sous la république. + +Mademoiselle était dans un boudoir attenant à sa chambre. Lorsque Mme +Élisabeth sortait, Raoule recevait chez elle ceux qui venaient, des deux +sexes. Ce boudoir donnait sur une serre, dont elle avait fait son +cabinet de travail. Au moment où le groom fit irruption, un homme se +promenait dans la serre à pas précipités, tandis que Mlle de +Vénérande, étendue sur une causeuse créole, se balançait, riant aux +éclats. + +--Vous me damnez, Raoule, répétait l'homme, jeune encore, de physionomie +brune à la slave, mais éclairée d'une vivacité toute parisienne. Oui! +vous me damnez, en admettant que je puisse avoir déjà mérité le ciel... +Rire n'est pas répondre... Je vous affirme qu'une femme ne vit pas sans +amour, et vous savez que j'entends par amour l'union des âmes dans +l'union des êtres. Je suis franc. Je n'entortille jamais une phrase +sensée de jolies fadeurs, comme on entoure de confitures un remède +amer... Je vous déclare ça brusquement, d'une façon hussarde, et, quand +j'aperçois le fossé, je ne m'attarde pas à effeuiller des marguerites. +Hop! je presse l'éperon et vous envoie toute la charge, Raoule de +Vénérande, _mon cher ami!_ ne vous mariez pas, soit! mais prenez un +amant: c'est nécessaire à votre santé. + +--Bravo! monsieur de Raittolbe! Je parie même que ma santé ne sera +vraiment tout à fait florissante que si l'amant est un officier de +hussards, brun, ayant le parler franc, le regard effronté, le ton +autoritaire, hein? + +--Ma foi, je l'avoue, je vais plus loin... je propose le hussard en +question pour mari... Au choix! ancienneté ou services exceptionnels! +Nous sommes cinq qui depuis trois ans vous faisons une cour échevelée. +Le prince Otto, le mélomane, est devenu fou et a mis, paraît-il, votre +portrait en pied dans une chapelle ardente, où brûlent, autour d'un lit +de repos, des cierges de cire jaune... et là, il soupire de l'aurore au +crépuscule. Flavien, le journaliste, passe dans ses cheveux une main +tremblante dès qu'on prononce votre nom. Hector de Servage, après le +congé en bonne forme donné par votre tante, est allé en Norwège essayer +des réfrigérants. Votre maître d'escrime a failli se passer une de ses +meilleures épées au travers des côtes. Donc, votre humble serviteur +demeurant seul... avec l'honneur de vous tenir l'étrier pour les +promenades au Bois, j'imagine que vous le devez contempler d'un moins +mauvais oeil, et il présente sa candidature. Voulez-vous, Raoule, que +nous abritions notre amitié dans une alcôve conjugale? Elle y sera plus +au chaud... + +Raoule, se levant, allait rejoindre M. de Raittolbe quand le groom +entra. + +--Mademoiselle, voici une lettre pressée. + +Elle se retourna. + +--Donne. + +--Vous permettez? ajouta-t-elle en s'adressant au hussard qui cassait +une plante du Japon en petits morceaux pour tâcher d'écouler sa rage. Il +tourna le dos, furieux, sans lui répondre. C'était la millième fois que +cette conversation se brisait juste à l'endroit le plus intéressant. + +M. de Raittolbe, peu patient, alluma sournoisement un cigare, et enfuma +toute une bordure d'azalées, en jurant qu'il ne reviendrait jamais chez +cette hystérique, car, selon ses idées, on ne pouvait qu'être hystérique +dès qu'on ne suivait pas la loi commune. + +Raoule, lisant, avait pâli. + +--Mon Dieu! murmura-t-elle, il veut de l'argent; je suis tombée dans la +boue! + +--Faites entrer cette pauvre créature, reprit-elle d'un ton dégagé, je +tiens à lui donner tout de suite ce qu'elle désire. + +--Et à me refuser l'explication que je demande? grommela l'officier hors +de lui. + +Tranquillement, Raoule l'enferma dans la serre et revint s'asseoir, pâle +comme une morte. Son front se baissa, elle incrusta ses ongles longs +dans le papier couvert d'encre bleue. + +--De l'argent! oh! non, je ne succomberai pas! Je lui enverrai ce qu'il +veut, sans aller le tuer!... Est-ce sa faute? Est-ce que l'homme du +peuple, parce qu'il sera beau, devra aussi ne pas être abject? Allons! +ce calice a bien fait de s'offrir: je ne le repousse pas... au +contraire, je vais y puiser une nouvelle vie. + +La toux gutturale de Marie Silvert lui fit redresser la tête. Raoule se +mit debout, tout à coup, menaçante et plus hautaine qu'une déesse +parlant dans l'empyrée. + +--Combien? dit-elle, en déployant derrière elle l'immense traîne de sa +robe de velours. + +Marie acheva sa quinte... elle ne s'attendait pas à ce mot-là tout de +suite... Diable! ça se gâtait... on aurait pu commencer plus en douceur, +par le sentiment, les questions tendres... Un caprice, ça se mijote +comme un ragoût, et on ajoute le poivre à la dernière heure. + +--Vous savez? le petit s'ennuie, déclara-t-elle avec un sourire plein de +sous-entendus malpropres. + +--Combien? répéta Raoule saisie d'une colère aveugle, cherchant des yeux +un couteau. + +--Ne vous fâchez pas, mademoiselle, l'argent est une manière de parler +dans sa lettre; il voudrait surtout vous voir, l'enfant... C'est un +bébé jamais raisonnable, un pleurnicheur trop sensible! Il s'est figuré +que votre béguin était déjà envolé, et, va te faire lanlaire? tous mes +compliments sont perdus. S'il ne vous revoit pas, il se fera périr, j'en +ai une peur terrible. Ce matin, en regardant son verre, il me disait +qu'il lui servirait bientôt de poison. Pauvre chat! si ça ne brise pas +l'âme! A son âge. Et si blond! si blanc! Enfin, vous le connaissez? +Alors, j'ai mis ma jupe des dimanches... Ne laisse pas agoniser ton +frère, que je me suis dit. Et me voilà! Pour l'argent, on est pauvre, +mais on est fier. Nous en causerons après!... + +Elle frottait son pied sur le tapis du boudoir, éprouvant une joie +intime à salir un peu _la haute_, et elle secouait son parapluie +déteint, dont elle n'avait pas voulu se séparer. + +Raoule marcha droit au bonheur du jour qui se trouvait en face d'elle; +d'un revers de main, elle écarta la fille comme on jette de côté une +loque, lorsqu'elle va vous cingler la figure. + +--J'ai mille francs, là... je vous en enverrai mille autres, ce soir... +mais ne restez pas une seconde de plus... je ne connais pas votre +frère... j'ignore où il demeure... vous... je ne sais pas votre nom. +Prenez et sortez! + +Elle posa les billets sur un fauteuil, lui faisant signe de les y +prendre. Ensuite, elle sonna... + +--Jeanne, dit-elle à la femme de chambre, reconduisez madame. + +--Ah! mais... gronda la fleuriste stupéfaite. + +Elle fut emmenée, presque à bras tendus, par Jeanne. Le poing du suisse +la lança dans l'avenue, et le petit chien, descendant le perron, appuya +de quelques hurlements aigus. + +--Vous vous ennuyez, baron? interrogea Raoule, rentrant souriante dans +la serre. + +--Mademoiselle, riposta de Raittolbe au comble de l'impatience, vous +êtes un agréable monstre, mais l'étude du fauve n'a de charmes réels +qu'en Algérie... Alors je vous fais mes adieux, ce soir; demain matin, +je mets à la voile pour Constantine. Vous tienne l'étrier qui voudra. +Pour moi, je ne tiens plus. + +--Ah! ah! il me semblait cependant que vous m'aviez offert, tout à +l'heure, votre nom!... + +De Raittolbe serra les poings. + +--Quand on pense que j'ai donné ma démission pour chasser le tigre! +continua-t-il ne l'écoutant même pas. + +--... Que vous m'avez très carrément demandée en légitime mariage!... + +--... Pour chasser le tigre dans le parc de Vénérande, un tigre affublé +d'une amazone... + +--... Sans passer par ma tante et les lois de l'étiquette, monsieur! + +--... Je me trouve grotesque, mademoiselle! + +--C'est mon avis, ajouta philosophiquement Raoule. + +Le baron de Raittolbe resta court. Ils se regardèrent un instant, puis +se mirent à rire aux éclats. + +Enhardi, le jeune homme s'empara des mains de la jeune femme; ils +allèrent s'asseoir sur un divan de la serre, un magnolia derrière leurs +épaules. + +--Écoutez, l'amour sincère ne peut jamais être grotesque. Raoule, je +vous aime sincèrement. + +Il se pencha. Ses prunelles, un peu moqueuses, s'emplirent d'une +humidité qu'un simple effort des nerfs de la face y faisait monter, et +non la tendresse dont il voulait l'entretenir, puis il lui baisa les +doigts un à un, s'arrêtant pour la regarder entre chaque caresse. + +--Raoule... je vous ai abandonné mon coeur... je ne m'en irai pas sans +vous le reprendre, et comme je l'ai placé très près du vôtre, j'espère +que vous vous tromperez... deux coeurs de garçon, deux coeurs de +hussard doivent être du même rouge... Rendez-moi le votre... gardez le +mien... Dans un mois, nous chasserons ensemble de vrais lions dans une +véritable Afrique. + +--J'accepte! répondit Raoule. + +Et son regard sombre, qui ne savait pas pleurer, eut une tristesse +morne. + +--Vous acceptez, quoi?... fit de Raittolbe la poitrine oppressée. + +La jeune femme, avec une dignité suprême, repoussa ses mains tendues. + +--De vous avoir pour amant, mon cher, vous ne serez pas le premier et je +suis _honnête homme_!... + +--Je le savais, répliqua doucement de Raittolbe; à présent, je crois que +je vous adore! + +Le soir, le jeune officier dîna à l'hôtel de Vénérande. Il fut pour la +tante Élisabeth le plus courtois des chevaliers. Il développa une tirade +sur la dévotion qui aveugle la femme sur les misères humaines et l'élève +au-dessus de la terre impure. Tante Élisabeth avoua que les hussards +étaient de bons enfants. En prenant congé, de Raittolbe glissa un mot à +l'oreille de Raoule. + +--J'attends... + +--Demain, murmura-t-elle, hôtel Continental. Mon coupé brun entrera par +la porte de gauche vers dix heures du matin. + +--Il suffit. + +Et le viveur se retira calmé. + +Le lendemain, le coupé brun fut commandé vers dix heures et Raoule se +jeta dans la voiture avec une gaieté fébrile. Certes, il en serait +ainsi, elle se l'était juré et puisqu'_il_ se trouvait, au demeurant, +mieux que les autres, il l'amuserait peut-être davantage. Une erreur des +sens n'est pas l'épanouissement d'une âme, et la beauté d'une forme +humaine n'est pas capable d'inspirer le désir de s'attacher à elle par +une éternité de folie. + +Elle chantait en boutonnant ses gants. La glace du coupé lui renvoyait +son image, son corsage ruisselant de dentelles allait bien, elle se +sentait _femme_ jusqu'au plaisir. + +--Mademoiselle veut-elle entrer? dit le cocher se penchant à la vitre au +bout d'une course rapide. + +--Non! Arrêtez, quand je serai descendue vous entrerez par la porte de +gauche et m'y attendrez jusqu'au soir!... + +La voix de Raoule était devenue sifflante. Elle descendit, avisa un +fiacre stationnant, s'y précipita: + +--Notre-Dame-des-Champs, boulevard Montparnasse! dit-elle pendant que +l'autre voiture, vide, se dirigeait, selon ses ordres, vers la porte, à +gauche. + +Durant tout le chemin, elle n'y avait pas songé et, une fois en présence +du sacrifice, le corps, qui ne s'appartenait plus, venait de se +révolter. Raoule avait cédé sans aucune contestation. + +L'atelier du boulevard Montparnasse lui parut lugubre en arrivant, mais +dans le fond s'ouvrait la chambre à coucher toute bleue comme un coin du +ciel, Marie Silvert se retira dès que Raoule en eut dépassé le seuil. + +--Tiens, fit-elle, nous allons régler nos petites affaires après +déjeuner. Ce sera chaud, je t'en réponds, drôlesse! + +Mlle de Vénérande, pour s'isoler, détacha les portières épaisses. + +--Jacques! appela-t-elle durement. + +Il se mit la figure dans son traversin, ne voulant pas croire à cet +excès d'infamie. + +--Je n'ai pas écrit la lettre! cria-t-il, je vous l'assure, je n'aurais +pas osé. D'ailleurs, je veux m'en aller, je suis malade. On me rend +malade pour me forcer à rester dans ce lit... Marie est capable de tout, +je la connais! Vous!... je ne peux pas vous souffrir!... + +Son énergie épuisée, il reglissa au plus profond de ses couvertures, se +repliant sur lui-même comme un animal battu. + +--Bien vrai? demanda Raoule, secouée par un frisson délicieux. + +--Oui, bien vrai! + +Il remonta au jour sa tête ébouriffée, tandis que son admirable teint de +blond prenait une nuance rose. + +--Alors, pourquoi l'avoir laissé partir, cette lettre? + +--Je ne savais pas, moi! Marie me certifiait que j'avais la fièvre, _sa +fièvre_. Elle m'a donné une drogue et j'ai eu le délire toutes les +nuits, elle disait que c'était de la quinine; je l'aurais bien retenue, +seulement la poigne m'a manqué. Ah! vous pouvez le remballer votre +atelier de malheur! Dieu de Dieu!... + +Essoufflé, il essaya de s'asseoir sur son séant, ce qui fit que Raoule +s'aperçut d'une chose étrange: il avait une chemise de femme, une +chemise garnie d'un feston. + +--C'est elle aussi qui t'arrange de la sorte? dit Raoule en touchant le +feston sur son cou. + +--Vous croyez que j'ai du linge? Il y a longtemps que mes lambeaux sont +loin. J'avais froid, on m'a collé ça sur la peau... Est-ce que je sais +si c'est une chemise de femme, moi!... + +--Oui, c'en est une, Jacques! + +Ils s'envisagèrent un instant, se demandant s'il fallait rire de +l'aventure. + +Marie cria du fond de l'atelier: + +--Je vais mettre deux couverts, n'est-ce pas?... + +Alors, acquiesçant à tout pour avoir la paix dans sa honte qui +commençait à la griser, Raoule de Vénérande ferma la porte au verrou +pendant que Jacques se décidait à rire de bon coeur. Puis elle revint, +hésitante, vers le lit. Il avait un rire d'enfant très doux et bête à +ravir, un rire plein de grâces, provocant, vous donnant de mauvais +frissons. Elle ne cherchait pas à s'expliquer la force émanant de cette +bêtise, elle s'en laissait envelopper comme le noyé se laisse envelopper +par la vague après ses dernières luttes et s'abandonne pour toujours au +courant. Elle écarta un peu la draperie bleue afin de mettre en lumière +la tête du jeune homme. + +--Tu es malade? fit-elle machinalement. + +--Je ne le suis plus, puisque je vous vois!... répondit-il d'un air +vainqueur. + +--Veux-tu me faire un plaisir, Jacques? + +--Tous les plaisirs, mademoiselle! + +--Eh bien! tais-toi. Je ne viens pas ici pour t'entendre. + +Il se tut, assez vexé, se disant que le compliment sans doute n'avait +pas paru neuf à cette renchérie. Les femmes du vrai monde sont gênantes +dans l'intimité, et, pour un début, il tâtonnait beaucoup trop, il en +avait conscience. + +--Je vais dormir! déclara-t-il tout à coup, ramenant son drap jusqu'à +son nez. + +--C'est cela! Dors, murmura Mlle de Vénérande. Sur la pointe des +pieds, elle alla faire glisser les stores, puis alluma une veilleuse +dont le cristal dépoli laissa tomber une nuée dans l'atmosphère. + +De temps en temps, Jacques levait les cils, et ces choses discrètement +accomplies par cette femme svelte, toute noire, lui donnaient une +confusion atroce. + +Enfin, elle se rapprocha tenant une petite boîte d'écaille à la main. + +--Je t'ai apporté, dit-elle avec un sourire maternel, un remède qui ne +ressemble pas du tout à la quinine de ta soeur. Tu vas le prendre pour +dormir plus vite!... + +Elle mit son bras autour de sa tête et une cuiller de vermeil à portée +de sa bouche. + +--Soyons sage!... fit-elle en plongeant son regard sombre dans le sien. + +--Je ne veux pas! déclara-t-il d'un accent de colère. + +Il se souvenait maintenant d'avoir acheté sur les quais, en un jour de +liesse, un méchant livre de vingt-cinq centimes, intitulé: _Les exploits +de la Brinvilliers_, et c'était toujours avec une idée d'empoisonnement +qu'il pensait aux amours des grandes dames. Son cerveau, un peu +affaibli, se retraça, tout de suite, une tentative criminelle faite par +une cagoule de velours sur un monsieur déshabillé. Il vit le monsieur +repoussant une tasse d'un geste tordu. Raoule voulait sûrement se +débarrasser de lui, il y a des créatures qui ne reculent devant rien +quand elles se croient compromises! Aussi, Jacques posa-t-il le poing en +avant, prêt à l'écraser à son premier mouvement offensif. Pour toute +réponse, Raoule mordit du bout des dents au contenu de sa cuiller. + +--Je ne suis pas un nourrisson! fit-il désorienté. On n'a pas besoin de +me mâcher les morceaux! + +Et il avala sans sourciller ce remède verdâtre, au goût de miel. Raoule +s'assit sur le rebord du lit tenant ses deux mains et lui souriant d'un +sourire à la fois heureux et navré. + +--Mon amour, murmura-t-elle si bas que Jacques entendait comme on entend +du fond d'un abîme, nous allons nous appartenir dans un pays étrange que +tu ne connais point. + +Ce pays est celui des fous, mais il n'est pourtant pas celui des +brutes... Je viens te dépouiller de tes sens vulgaires pour t'en donner +d'autres plus subtils, plus raffinés. Tu vas voir avec mes yeux, goûter +avec mes lèvres. Dans ce pays, on rêve, et cela suffit pour exister. Tu +vas rêver, et, tu comprendras alors, quand tu me reverras, dans ce +mystère, tout ce que tu ne comprends pas quand je te parle ici! + +Va! je ne te retiens plus et j'unis mon coeur à tes plaisirs!... + +Jacques, la tête renversée, tâchait de ressaisir ses mains. Il croyait +rouler, peu à peu, dans une ondée de plumes. Les rideaux prenaient des +contours fluides et les glaces de la chambre, se multipliant, lui +renvoyaient mille fois la silhouette d'une femme noire, immense, planant +comme un génie carbonisé qu'on précipite de toute la hauteur des cieux. +Il tendait tous ses muscles, raidissait tous ses membres, voulant +revenir, malgré lui, à la dépouille vulgaire qu'on lui retirait, mais il +s'enfonçait de plus en plus. Le lit avait disparu, son corps aussi. Il +tournoyait dans le bleu, il se transformait en un être semblable au +génie planant. Il avait cru tomber d'abord, et, au contraire, il se +trouvait bien au-dessus de ce monde. Il avait, sans explication +possible, la sensation orgueilleuse de Satan qui, tombé du Paradis, +domine pourtant la terre et a, en même temps, le front sous les pieds +de Dieu, les pieds sur le front des hommes! + +Il lui paraissait vivre ainsi depuis de longs siècles, avec la femme +noire, lui, tout resplendissant d'une nudité lumineuse. + +A son oreille, bruissait les chants d'un amour étrange n'ayant pas de +sexe et procurant toutes les voluptés. Il aimait avec des puissances +terribles et la chaleur d'un soleil ardent. On l'aimait avec des +ivresses effrayantes et une science si exquise que la joie renaissait au +moment de s'éteindre. + +L'espace, devant eux s'ouvrait infini, toujours bleu, toujours +miroitant...; là-bas, dans le lointain, une sorte d'animal étendu les +contemplait d'un air grave..... + +Jacques Silvert ne sut jamais comment il fit, à cet instant de bonheur +presque divin, pour se lever. En revenant à lui, il se trouva debout, le +talon posé nerveusement sur le crâne du grand ours qui lui servait de +descente de lit. Il avait les yeux égarés dans une glace de Venise et la +chambre était très silencieuse. Derrière la portière, une voix demanda: + +--Voulez-vous dîner, mademoiselle? + +Jacques aurait certifié qu'il n'y avait pas une minute qu'on avait +demandé: Voulez-vous déjeuner?... + +Il s'habilla à la hâte, mouilla ses tempes avec une éponge imbibée de +vinaigre de toilette et balbutia: + +--Où est-elle? Je ne veux pas qu'elle s'en aille! + +--Me voici, Jacques! répondit-on. Je ne t'ai pas quitté, car tu avais +encore le délire. + +Raoule parut, soulevant la draperie qui masquait la salle de bain. Elle +était toujours svelte, très noire. Ses doigts rattachaient à son cou le +fermoir d'un collier. + +--Ce n'est pas vrai? cria Jacques frémissant. Je n'ai pas eu le délire. +Je n'ai pas rêvé! Pourquoi me mens-tu? + +Raoule lui prit les épaules et le fit fléchir sous une impérieuse +pression. + +--Pourquoi Jacques Silvert me tutoie-t-il? Le lui ai-je permis? + +--Oh! je suis brisé! répéta Jacques essayant de se redresser. On ne se +moque pas ainsi d'un homme quand il est malade, Raoule! Je ne vous +tutoierai plus... Raoule! je t'aime!... Ah! je crois que je vais +mourir!... + +Divaguant, affolé, il se cacha dans les bras de Raoule. + +--Est-ce que c'est fini? ajouta-t-il en pleurant, est-ce que c'est tout +à fait fini?... + +--Je te répète que tu as... rêvé. Voilà tout. + +Et elle le repoussa, gagnant l'atelier sans vouloir en entendre +davantage. + +--Mademoiselle est servie! déclara Marie Silvert lui tirant une +révérence comme si rien ne devait étonner cette fille. Raoule alla vers +la table, sur laquelle fumait un plat, et déposa, à côté d'une serviette +roulée, une pile de pièces d'or. + +--C'est son couvert, je crois? dit-elle d'un ton très calme et en +regardant Marie qui ne bronchait pas. + +--Oui, je vous ai mis l'un devant l'autre. + +--C'est bien, répliqua Raoule de la même voix indifférente, je vous +souhaite, _à tous les deux_, le meilleur des appétits! + +Et elle sortit, en remettant son gant. + + + + +CHAPITRE V + + +DE RAITTOLBE, finissant par comprendre que Mlle de +Vénérande avait simplement envoyé au rendez-vous du Continental une +voiture vide, allait se retirer après neuf heures d'une attente rageuse +quand, du côté de la porte de droite, un fiacre fit irruption; Raoule en +descendit la voilette baissée, un peu inquiète, tâchant de voir sans +être vue. + +Le baron se précipita, stupéfait de cette audace. + +--Vous! exclama-t-il. C'est trop fort! Une voiture jaune au lieu d'une +voiture brune, et par la porte de droite au lieu de celle de gauche. +Que signifie une semblable mystification? + +--Rien ne doit vous étonner, puisque je suis femme, répondit Raoule +riant d'un rire nerveux. Je fais tout le contraire de ce que j'ai +promis. Quoi de plus naturel? + +--Oui, en effet, quoi de plus naturel! On torture un pauvre soupirant, +on lui donne à supposer des choses horribles, comme un accident, une +trahison, un repentir tardif, une scène de famille ou une mort subite, +puis on lui dit tranquillement: Quoi de plus naturel? Raoule, vous +mériteriez la salle de police. Moi qui croyais que Mlle de Vénérande +était la loyauté poussée jusqu'à l'extravagance! Ah! je suis furieux!! + +--Vous allez me reconduire chez moi, dit la jeune femme, ne perdant pas +son sourire. Nous dînerons sans ma tante, qui se livre à une foule de +dévotions nocturnes, ces temps-ci, et en dînant je vous expliquerai... + +--... Parbleu! Vous vous êtes moquée de moi. J'en suis sûr. + +--Montez d'abord, je vous jure de tout éclaircir ensuite, car je mérite +ma réputation de loyauté, mon cher. Je pourrais vous cacher la +situation, je ne vous cacherai rien. Qui sait! (et elle eut une +expression tellement amère qu'elle apaisa de Raittolbe). Qui sait si mon +histoire ne vaudra pas ce que vous n'avez pas eu aujourd'hui! + +Il monta dans le coupé brun, très boudeur, la moustache hérissée, les +yeux ronds comme un dompteur intimidé par son élève. + +Durant le trajet, il n'entama aucune discussion; l'_histoire_ lui +paraissait même peu nécessaire puisqu'il allait dîner sous le toit de +Raoule. Il savait que chez elle, et il n'était pas seul à le savoir, la +nièce de Mme Élisabeth demeurait une vierge inattaquable, une sorte +de déesse se permettant tout du haut d'un piédestal qu'on n'osait point +renverser. Il marchait donc au supplice sans le moindre enthousiasme. +Raoule rêvait, les paupières mi-closes, regardant, à travers la nuit +qu'elle faisait autour d'elle, une chose très blanche, ayant tous les +contours d'un corps humain. + +Arrivée à l'hôtel, elle fit porter une table servie dans sa +bibliothèque, et, pendant qu'on mettait aux mains d'un esclave de +bronze une lampe étrusque, elle s'assit sur un divan, en priant le baron +d'attirer pour lui un fauteuil capitonné, cela si gracieusement, que de +Raittolbe se sentit très capable d'étrangler son amphitryon avant de +toucher au potage. + +Les mets, une fois disposés sur deux servantes garnies de réchauds, +Raoule déclara qu'on n'avait plus besoin de valet de chambre. + +--Nous serons régence, n'est-ce pas? dit-elle. + +--Comme vous voudrez! gronda le baron d'un ton sourd. + +Un feu vif flambait dans la cheminée blasonnée de la pièce qui, toute +tendue de tapisseries à personnages, transportait ses hôtes à quelques +siècles en arrière, au temps où le souper du roi émergeait du sol dès +qu'il frappait le sol de la poignée de son épée. Un panneau représentait +Henri III distribuant des fleurs à ses mignons. Près de Raoule se +dressait le buste d'un Antinoüs couronné de pampres, ayant des yeux +d'émail luisants de désirs. + +Le long des reliures sombres des livres étagés par centaines, +voltigeaient des noms profanes, Parny, Piron, Voltaire, Boccace, +Brantôme, et, au centre des ouvrages avouables, s'ouvraient les battants +d'un bahut incrusté d'ivoire qui recélait, entre ses rayons doublés de +velours pourpre, les ouvrages inavouables. + +Raoule prit une aiguière et se versa une coupe d'eau pure. + +--Baron, dit-elle d'un accent où frémissait à la fois une gaieté forcée +et une passion contenue, je vais m'enivrer, je vous préviens, car mon +récit ne peut pas être fait d'une manière raisonnable, vous ne le +comprendriez pas! + +--Ah! très bien! murmura de Raittolbe, alors je vais tâcher de conserver +toute ma raison, moi! + +Et il vida dans un hanap ciselé un flacon de sauterne. Ils s'examinèrent +un moment. Pour ne pas éclater de colère, de Raittolbe fut obligé de se +dire que Mlle de Vénérande avait le plus beau des masques de Diane +chasseresse. + +Quant à Raoule, elle ne voyait pas son vis-à-vis. L'ivresse dont elle +parlait lui emplissait déjà les prunelles, ses prunelles injectées d'or. + +--Baron, dit-elle brusquement, _je suis amoureux_! + +De Raittolbe fit un soubresaut, posa son hanap et riposta d'un ton +étranglé: + +--Sapho!... Allons, ajouta-t-il avec un geste ironique, je m'en doutais. +Continuez, monsieur de Vénérande, continuez, mon cher ami! + +Raoule eut, au coin des lèvres, un pli dédaigneux. + +--Vous vous trompez, monsieur de Raittolbe; être Sapho, ce serait être +tout le monde! Mon éducation m'interdit le crime des pensionnaires et +les défauts de la prostituée. J'imagine que vous me mettez au-dessus du +niveau des amours vulgaires. Comment me supposez-vous capable de telles +faiblesses? Parlez sans vous inquiéter des convenances..., je suis ici +chez moi. + +L'ex-officier des hussards essayait de tordre sa fourchette. Il voyait +bien, en effet, qu'il s'était laissé choir la tête la première dans +l'antre du sphinx. Il s'inclina gravement. + +--Où diable avais-je l'esprit? Ah! mademoiselle, pardonnez-moi. +J'oubliais le _Homo sum_ de Messaline! + +--Il est certain, monsieur, reprit Raoule haussant les épaules, que j'ai +eu des amants. Des amants dans ma vie comme j'ai des livres dans ma +bibliothèque, pour savoir, pour étudier... Mais je n'ai pas eu de +passion, je n'ai pas écrit mon livre, moi! Je me suis toujours trouvée +seule, alors que j'étais deux. On n'est pas faible, quand on reste +maître de soi au sein des voluptés les plus abrutissantes. + +Pour présenter mon thème psychologique sous un jour plus... Louis XV, je +dirai qu'ayant beaucoup lu, beaucoup étudié, j'ai pu me convaincre du +peu de profondeur de mes auteurs, classiques ou autres! + +A présent, mon coeur, ce fier savant, veut faire son petit Faust... il +a envie de rajeunir, non pas son sang, mais cette vieille chose qu'on +appelle l'amour! + +--Bravo! fit de Raittolbe, convaincu qu'il allait assister à une +évocation magique et voir une sorcière s'élancer du bahut mystérieux. +Bravo! je vous aiderai, si je puis! Prêt à toute heure, vous savez! Moi +aussi, je suis fatigué de cet éternel refrain qui accompagne des +procédés fort usés. Mon petit Faust, je bois à une invention nouvelle et +ne demande qu'à payer le brevet. Sacrebleu! Un amour tout neuf! Voilà un +amour qui me va! Pourtant, une simple réflexion, Faust. Il me semble que +chaque femme doit, à ses débuts, penser qu'elle vient de créer l'amour, +car l'amour n'est vieux que pour nous, philosophes! Il ne l'est pas +encore pour les pucelles! Hein? Soyons logiques! + +Elle eut un mouvement d'impatience. + +--Je représente ici, dit-elle en enlevant d'un réchaud une timbale +d'écrevisses, l'élite des femmes de notre époque. Un échantillon du +féminin artiste et du féminin grande dame, une de ces créatures qui se +révoltent à l'idée de perpétuer une race appauvrie ou de donner un +plaisir qu'elles ne partageront pas. Eh bien! j'arrive à votre tribunal, +députée par mes soeurs, pour vous déclarer que toutes nous désirons +l'impossible, tant vous nous aimez mal. + +--Vous avez la parole, mon cher avocat, appuya de Raittolbe, s'animant +sans rire. Seulement je déclare, moi, ne pas vouloir être juge et +partie. Mettez donc votre discours à la troisième personne: _Tant ils +nous aiment mal_... + +--Oui, continua Raoule, brutalité ou impuissance. Tel est le dilemme. +Les brutaux exaspèrent, les impuissants avilissent et _ils_ sont, les +uns et les autres, si pressés de jouir qu'_ils_ oublient de nous donner, +à nous, leurs victimes, le seul aphrodisiaque qui puisse les rendre +heureux en nous rendant heureuses: l'_Amour_!... + +--Tiens! interrompit de Raittolbe, hochant le front. L'amour +aphrodisiaque pour l'amour! Très joli! J'approuve... La cour est de +votre avis! + +--Dans l'antiquité, poursuivit l'impitoyable défenderesse, le vice était +sacré parce qu'on était fort. Dans notre siècle, il est honteux parce +qu'il naît de nos épuisements. Si on était fort, et si, de plus, on +avait des griefs contre la vertu, il serait permis d'être vicieux, en +devenant créateur, par exemple. Sapho ne pouvait pas être une _fille_, +c'était bien plutôt la vestale d'un feu nouveau. Moi, si je créais une +dépravation nouvelle, je serais prêtresse, tandis que mes imitateurs se +traîneraient, après mon règne, dans une fange abominable... Ne vous +paraît-il point que les hommes orgueilleux, en copiant Satan, sont bien +plus coupables que le Satan de l'Écriture qui invente l'orgueil? Satan +n'est-il pas respectable par sa faute même, sans précédent et émanant +d'une réflexion divine?... + +Raoule, surexcitée par une émotion poignante, s'était levée, sa coupe +remplie d'eau pure à la main. Elle avait l'air de porter un toast à +l'Antinoüs penché sur elle. + +De Raittolbe se leva aussi, en remplissant son hanap de champagne glacé. +Plus ému qu'un hussard ne l'est d'habitude, après son dixième verre, +mais plus courtois que ne l'eût été un viveur en pareil cas, il s'écria: + +--A Raoule de Vénérande, le Christophe Colomb de l'amour moderne!... + +Puis, se rasseyant: + +--Avocat, venez au fait, car je sais que vous êtes _amoureux_, et +j'ignore pourquoi vous m'avez trahi!... + +Raoule reprit douloureusement: + +--Amoureux fou! Oui! Déjà, je prétends élever un autel à mon idole, +quand j'ai l'assurance de ne jamais être compris!... Hélas! une passion +contre nature qui est en même temps un véritable amour peut-elle devenir +autre chose qu'une affreuse folie?... + +--Raoule, dit le baron de Raittolbe avec effusion, je suis persuadé, +certainement, que vous êtes folle. Mais j'espère vous guérir. +Racontez-moi le reste, et apprenez-moi comment, sans imiter Sapho, vous +êtes amoureux d'une jolie fille quelconque? + +Le visage pâle de Raoule s'enflamma. + +--Je suis _amoureux_ d'un homme et non pas d'une femme! répliqua-t-elle, +tandis que ses yeux assombris se détournaient des yeux brillants de +l'Antinoüs. On ne m'a pas aimée assez pour que j'aie pu désirer +reproduire un être à l'image de l'époux... et on ne m'a pas donné assez +de jouissances pour que mon cerveau n'ait pas eu le loisir de chercher +mieux... + +...J'ai voulu l'_impossible_... je le possède... C'est-à-dire non, je ne +le posséderai jamais!... + +Une larme, dont la clarté humide devait avoir ravi des lueurs aux Edens +d'antan, coula sur la joue de Raoule. Quant à de Raittolbe, il ouvrit +les bras et les agita en signe de complet désespoir. + +--Elle est _amoureux_ d'un... hom...me! Dieux immortels! s'exclama-t-il, +prenez pitié de moi! Je crois que ma cervelle s'écroule! + +Il y eut un moment de silence; puis, très lentement, très naturellement, +Raoule lui raconta sa première entrevue avec Jacques Silvert, de quelle +façon le caprice avait pris les proportions d'une passion fougueuse, et +de quelle façon elle avait acheté un être qu'elle méprisait comme homme +et adorait comme _beauté_. (Elle disait: beauté, ne pouvant pas dire: +_femme_.) + +--Un homme de ce calibre peut-il exister? balbutia le baron abasourdi, +entraîné dans une région inconnue où l'interversion semblait être le +seul régime admis. + +--Il existe, mon ami, et ce n'est pas même un hermaphrodite, pas même un +impuissant, c'est un beau mâle de vingt et un ans, dont l'âme aux +instincts féminins s'est trompée d'enveloppe. + +--Je vous crois, Raoule, je vous crois! et vous ne serez pas sa +maîtresse? demanda encore le viveur, persuadé que l'aventure ne devait +pas avoir d'autre issue. + +--Je serai son amant, répondit Mlle de Vénérande, qui buvait toujours +de l'eau pure et émiettait des macarons. + +De Raittolbe, cette fois, partit d'un formidable éclat de rire. + +--... Le procédé pour lequel je suis prêt à payer un brevet! dit-il. + +Un regard sévère l'arrêta. + +--Avez-vous jamais nié l'existence des martyrs chrétiens, de Raittolbe? + +--Ma foi non! J'ai toujours eu autre chose à faire, ma chère Raoule! + +--Niez-vous la vocation de la vierge qui prend le voile? + +--Je me rends à l'évidence. Je possède une cousine charmante aux +Carmélites de Moulins. + +--Niez-vous la possibilité d'être fidèle à une épouse infidèle? + +--Pour moi, oui, pour un de mes meilleurs camarades, non! Ah! ça, cette +carafe d'eau est donc enchantée? Vous me faites peur avec vos +questions. + +--Eh bien! mon cher baron, j'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans +espoir la fiancée morte! + +Ils avaient achevé de dîner. Ils repoussèrent la table, qu'un domestique +vint enlever discrètement; puis, côte à côte, ils s'étendirent sur le +divan, ayant chacun une cigarette turque à la bouche. + +De Raittolbe ne pensait pas à la robe de Raoule, et Raoule ne s'occupait +pas du tout des moustaches du jeune officier. + +--Ainsi, vous l'entretiendrez? interrogea le baron d'un ton très dégagé. + +--Jusqu'à me ruiner! Je veux qu'_elle_ soit heureuse comme _le filleul_ +d'un roi! + +--Tâchons de nous entendre! Si je suis le confident en titre, mon cher +ami, adoptons _il_ ou _elle_, afin que je ne perde pas le peu de bon +sens qui me reste. + +--Soit: _Elle_. + +--Et la soeur? + +--Une servante, rien de plus! + +--Si l'ancien fleuriste a eu des amourettes, _elle_ pourra en avoir de +nouvelles?... + +--... Le haschich... + +--Diable! Cela se complique. Et si, par extraordinaire, le haschich ne +suffisait pas? + +--Je la tuerais! + +Sur ce mot, de Raittolbe alla prendre un livre, au hasard, et éprouva le +besoin étrange de se faire une lecture à haute voix. Tout à coup, les +fumées du champagne aidant, il lui sembla voir Raoule, vêtue du +pourpoint de Henri III, offrant une rose à l'Antinoüs. Ses oreilles +bourdonnèrent, ses tempes battirent; puis, s'étranglant sur les lignes +qui dansaient devant lui, il débita des énormités à faire dresser les +cheveux à tous les hussards de France. + +--Taisez-vous! murmura Mlle de Vénérande rêveuse. Laissez-moi donc la +chasteté de mes pensées quand je pense à _elle_! + +De Raittolbe se secoua. Il vint serrer la main de Raoule. + +--Adieu, fit-il doucement. Si je ne me suis pas brûlé la cervelle, +demain matin nous irons la voir ensemble. + +--Votre amitié triomphera, mon ami. Du reste, on ne peut pas aimer +d'amour Raoule de Vénérande!... + +--C'est juste! répliqua de Raittolbe. + +Et il sortit très vite parce que le vertige s'emparait de son +imagination. + +Avant de regagner sa chambre à coucher, Raoule se rendit chez sa tante. +Celle-ci, courbée sur un prie-dieu monumental, récitait l'oraison de la +Vierge: + +--Souvenez-vous, ô très douce Vierge Marie qu'on n'a jamais entendu +qu'aucun de ceux qui ont eu recours à vous aient été délaissés... + +--Lui a-t-on jamais demandé la grâce de changer de sexe? songea la jeune +femme, embrassant la vieille dévote en soupirant. + + + + +CHAPITRE VI + + +LA présentation se fit en face d'un chevalet +supportant l'ébauche d'un gros bouquet de myosotis. + +Jacques avait sa tenue d'atelier: un pantalon de coupe flottante et un +veston de molleton blanc. + +Il s'était confectionné une cravate de soie en arrachant une des +embrasses de ses rideaux, et, les joues fraîches, les yeux clairs, il +demeurait là, très confus de cette visite. Les rêves fabuleux du +haschich, en passant par son organisation primitive, l'avaient entouré +d'une pudeur gauche, d'un embarras de lui-même qui se révélaient dans +tous ses gestes. On devinait à la langueur de sa pose que ces rêves +hantaient son cerveau, le laissant incertain sur la réalité de +l'existence féerique qu'on lui faisait mener. + +Raoule, cavalièrement, lui frappa sur l'épaule. + +--Jacques, dit-elle, je vous présente un de mes amis. Il est amateur de +bons dessins, vous pouvez lui montrer les vôtres. + +De Raittolbe, sanglé dans un costume de cheval, portant un faux-col +d'ordonnance, reniflait de mauvaise grâce. En entrant, il avait dit: +_Peste_! à cause de la somptuosité de l'appartement. + +--Oui, mâchonna-t-il, scandalisé maintenant par la beauté trop réelle du +fleuriste, j'ai dessiné aussi, mais sur des cartes d'état-major! +Monsieur est peintre de fleurs?... + +Jacques, de plus en plus troublé, jeta un regard de reproche à Mlle +de Vénérande. + +--J'ai fait des moutons, faut-il les sortir? demanda-t-il sans répondre +directement au baron, dont la cravache le gênait. Cette soumission +inattendue fit frémir Raoule de tout son corps. Elle ne put +qu'acquiescer d'un signe de tête. Pendant qu'il allait chercher ses +cartons, Marie Silvert, drapée dans une jupe à volants, la mine haute, +l'oeil cynique, entra par la porte de la chambre à coucher. Elle avait +aux doigts des bagues en chrysocale ornées de pierres fausses. Elle +s'arrêta court devant de Raittolbe et, oubliant la présence _sacrée_ de +la maîtresse de la maison, elle s'écria: + +--Dieu! Quel garçon chic! + +Jacques pouffa de rire, le baron ahuri ouvrit la bouche toute grande et +Raoule lança un éclair terrible. + +--Ma chère, vous feriez bien de garder vos admirations pour vous, +déclara l'ex-officier, désignant Jacques. Il y a ici des gens à qui cela +pourrait donner des mauvaises pensées!... + +Cette plaisanterie, d'un goût douteux, était pour le frère, mais la +soeur crut qu'elle s'adressait à Raoule. + +Marie Silvert se fit très humble, prétendant qu'elle n'avait pas été +élevée aux _oiseaux_. + +--Il est nécessaire, dit Raoule, hautaine, de vous procurer, puisque +vous allez mieux, une chambre à côté de l'atelier. Ce sera plus commode +pour... Jacques!... + +--Mademoiselle sera contentée tout de suite. Je sais bien qu'une +servante n'est pas à sa place avec les bourgeois. J'ai loué, hier, un +cabinet sur le palier et j'y ai mis un méchant lit de fer. + +Jacques n'entendit pas. Il décrochait le tableau des moutons, et la +fille se retira à reculons, en répétant à voix basse: + +--Le bel homme! Nom de nom, le bel homme!... + +L'incident clos, on s'occupa des dessins du jeune artiste. D'un ton +détaché, Raoule raconta comment elle lui avait découvert beaucoup de +talent; avec quelques heures d'études au Louvre, ses propres leçons, une +solennelle tranquillité dans ce quartier perdu, il ferait des merveilles +et pourrait concourir ensuite pour le prix du Salon. Jacques souriait de +ses dents éblouissantes. Ah! oui, c'était une noble ambition, la +médaille! Grâce à sa bienfaitrice il deviendrait célèbre, lui, le pauvre +ouvrier toujours sans travail! + +Il parlait avec lenteur, voulant prouver à Raoule qu'il savait traiter +la bonne compagnie. De temps en temps, il se tournait vers de Raittolbe +glissant un: _n'est-ce pas, monsieur?_ si timide que, de dégoûté qu'il +avait été en arrivant, le baron finissait par ressentir une compassion +immense pour cette p.... travestie. + +Raoule, étendue dans une fumeuse, suivait tous les mouvements de +Jacques; lorsqu'elle lui vit accepter une cigarette, elle faillit bondir +de rage. Il fumait par petites aspirations comme un enfant qui craint de +se brûler, puis il tenait ça en essayant des airs canailles. + +--Jacques, interrogea Raoule, tu n'as plus la fièvre?... + +Il posa la cigarette immédiatement et devint rouge. Alors, elle expliqua +à de Raittolbe que, si elle tutoyait Silvert, c'est qu'elle était son +aînée et que, d'ailleurs, l'atelier tolère cette sorte de familiarité +entre artistes. Le baron opina du bonnet. Après tout, puisqu'on +voyageait dans la lune... Le cadre de cette idylle monstrueuse était si +sincèrement asiatique, la misère de cette passion infâme était si +adroitement dorée, on avait cloué un tapis si épais sur la boue que, +lui, le viveur, n'était pas trop fâché d'effleurer ces choses navrantes +du bout de sa cravache!..... + +Il se compromettait, du reste, la fille de joie et l'amant de coeur à +part, en excellente société. + +De Raittolbe, bien qu'il eût été jusque-là un honnête homme, _avait le +siècle_, infirmité qu'il est impossible d'analyser autrement que par +cette seule phrase. + +Il aurait préféré de beaucoup posséder Raoule par autre chose que par +les secrets de sa vie privée; mais enfin, une belle maîtresse n'est pas +rare, tandis qu'on n'a pas toujours l'occasion de faire, sur le vif, +l'étude d'une dépravation nouvelle. + +Peu à peu, la conversation s'anima. Jacques se laissait gagner par la +franchise du baron; il eut des mots drôles et en vint aux confidences. + +--Je parie que ce gamin qui n'a pas la taille pour être soldat nous a +eu, en revanche, des grosses histoires de femmes?..... risqua de +Raittolbe, clignant de l'oeil. + +--Avec sa frimousse! Sans doute!..... ajouta Raoule, qui pétrissait un +de ses gants sous ses doigts nerveux. + +--Oh! non..., je vous jure, fit Jacques un peu étonné qu'on lui posât +une pareille question dans un pareil lieu. Si j'ai couché dix fois +_dehors_ (et il rendit à de Raittolbe son clignement d'yeux), c'est bien +tout, allez!... + +Raoule se leva pour corriger l'esquisse du bouquet bleu. + +--Pas d'amourette? Pas d'intrigue? appuya le baron. + +--Il n'est permis d'être amoureux qu'aux riches! murmura le fleuriste +dont la gaieté tomba subitement. + +Aux dernières cendres de sa cigarette, après avoir complimenté Jacques +sur son beau talent, de Raittolbe le salua comme on salue une femme chez +elle, c'est-à-dire avec un respect exagéré, puis il prit congé de Raoule +en lui disant d'un ton bref: + +--Ce soir, aux Italiens, n'est-ce pas?... + +Elle hocha le front, ne se retournant pas, et appela Jacques. + +--Tiens, nigaud, dit-elle le souffletant de ses gants lacérés, tâche de +faire vivre tes malheureux myosotis! Tu te souviens trop de ton ancien +métier! Tu me peins des fleurs en bois! + +--Je recommencerai, mademoiselle, car je les destine à votre tante. + +--Ma foi, du moment que c'est pour ma tante, tu peux les faire en +marbre, si tu veux! + +De Raittolbe était parti. + +--Je te défends de fumer! s'écria-t-elle secouant le bras de Jacques. + +--Eh bien! je ne fumerai plus!... + +--Et je te défends d'adresser la parole à un homme ici sans ma +permission. + +Jacques, stupéfait, demeurait immobile, gardant son sourire bête. + +Soudain, elle se jeta sur lui, le coucha à ses pieds avant qu'il ait eu +le temps de lutter; puis, prenant son cou que le veston de molleton +blanc laissait décolleté, elle lui enfonça ses ongles dans les chairs. + +--Je suis _jaloux_! rugit-elle affolée. As-tu compris à présent?... + +Jacques ne bougeait pas, il avait posé ses deux poings crispés, dont il +ne voulait pas se servir, sur ses yeux humides. + +En sentant qu'elle lui faisait mal, les nerfs de Raoule se détendirent. + +--Tu dois t'apercevoir, dit-elle ironiquement, que je n'ai pas, comme +toi, des mains de fleuriste et que, de nous deux, le plus homme c'est +toujours moi? + +Jacques, sans répondre, la regardait à la dérobée, ayant à chaque coin +de ses lèvres un pli amer. + +Dans l'inertie qu'on lui imposait, sa beauté féminine ressortait +davantage, et de sa faiblesse, devenue peut-être volontaire, émanait une +puissance mystérieusement attirante. + +--Cruelle!... fit-il très bas. + +Raoule saisit un coussin, au hasard, et le mit sous la tête rousse du +jeune homme. + +--Tu me rends folle! balbutia-t-elle. + +Je voudrais t'avoir à moi seule, et tu parles, tu ris, tu écoutes, tu +réponds devant les autres avec l'aplomb d'un être ordinaire! Ne +devines-tu pas que ta beauté, presque surhumaine, déprave l'esprit de +tous ceux qui t'approchent? + +Hier, je voulais t'aimer à ma guise sans t'expliquer mes souffrances; +aujourd'hui, je suis toute hors de moi-même parce qu'un de mes amis +s'est assis à côté de toi!... + +Elle fut interrompue par de rauques sanglots et porta son mouchoir à son +visage, espérant le lui cacher. + +Ployée sur les genoux auprès de ce corps étendu, elle avait une fureur +d'amant qui brûlait Jacques malgré lui; alors, il se souleva pour mettre +un bras autour de ses épaules. + +--Tu m'aimes donc bien?... demanda-t-il à la fois cynique et doucement +câlin. + +--A en mourir!... + +--Me promets-tu de me donner le délire encore toute la journée?... + +--Tu préfères ce délire à mes baisers, Jacques! + +--Non!... et ton remède ne me grisera plus, va, car je le cracherai, si +tu me le fais avaler de force!... Ce sera un autre délire meilleur... + +Il s'arrêta un peu haletant, étonné d'en dire aussi long, puis il reprit +la parole d'un accent où on sentait frémir des voluptés ardentes: + +--Pourquoi es-tu venue accompagnée de ce monsieur?... Ne puis-je pas +être jaloux à mon tour? Tu me fais des hontes affreuses! Tu m'as acheté +et tu me bats... C'est comme pour les petits chiens! Si tu crois que je +n'y vois pas clair. J'aurais dû m'en aller, mais voilà... ta confiture +verte m'a rendu plus lâche que ma soeur! J'ai peur de tout..... +cependant je suis heureux, très heureux...; il me semble que je +redeviens un bébé de six semaines et que j'ai envie de dormir dans la +poitrine de ma nourrice... + +Raoule l'embrassait sur ses cheveux d'or, fins comme des effilures de +gaze, voulant lui insuffler sa passion monstre à travers le crâne. Ses +lèvres impérieuses lui firent courber la tête en avant, et derrière la +nuque elle le mordit à pleine bouche. + +Jacques se tordit avec un cri d'amoureuse douleur. + +--Oh! que c'est bon! soupira-t-il, se raidissant entre les bras de sa +farouche dominatrice; je ne veux pas savoir autre chose! Raoule, tu +m'aimeras comme il te plaira de m'aimer, pourvu que tu me caresses +toujours ainsi! + +Les lambrequins de l'atelier étaient baissés. Le bruit des omnibus et +des voitures passant dans la rue s'affaiblissait à travers le double +vitrage; on ne percevait plus qu'un grondement sourd pareil au +grondement d'un train express. Près du grand lit de repos contre lequel +Raoule avait jeté Jacques régnait un demi-jour d'alcôve, et les +coussins, entassés derrière eux, formaient comme la stalle capitonnée +d'un compartiment de première classe...; ils étaient seuls, emportés +dans un effrayant vertige qui changeait toutes choses de place...; ils +couraient à des abîmes insondables et se croyaient en sûreté aux bras +l'un de l'autre. + +--Jacques, répondit Raoule, j'ai fait de notre amour _un dieu_. Notre +amour sera éternel..... Mes caresses ne se lasseront jamais!... + +--Est-il donc vrai que tu me trouves beau? que tu me trouves digne de +toi, la plus belle des femmes?... + +--Tu es si beau, chère créature, que tu es plus belle que moi! Regarde +là-bas, dans la glace penchée, ton cou blanc et rose, comme un cou +d'enfant!... Regarde ta bouche merveilleuse, comme la blessure d'un +fruit mûri au soleil! Regarde la clarté que distillent tes yeux profonds +et purs comme le jour tout entier... Regarde!... + +Elle l'avait un peu relevé en écartant, de ses doigts fiévreux, ses +vêtements sur sa poitrine. + +--Ignores-tu, Jacques, ignores-tu que la chair fraîche et saine est +l'unique puissance de ce monde!... + +Il tressaillit. Le mâle s'éveilla brusquement dans la douceur de ces +paroles prononcées très bas. + +Elle ne le frappait plus, elle ne l'achetait plus, elle le flattait, et +l'homme, si abject qu'il puisse être, possède toujours, à un moment de +révolte, cette virilité d'une heure qu'on appelle _la fatuité_. + +--Tu m'as prouvé, fit-il serrant sa taille avec un sourire hardi, tu +m'as prouvé, en effet, que je n'avais pas à rougir devant toi. Raoule, +le lit bleu nous attend, viens!... + +Un nuage descendit des cheveux de Raoule à son front plissé. + +--Soit..., mais à une condition, Jacques? Tu ne seras pas mon amant... + +Il se mit franchement à rire, comme il aurait ri en rencontrant, sur +certain domaine, une fille récalcitrante. + +--Je ne rêverai plus. C'est sans doute ce que tu veux me faire +comprendre, mauvaise!... dit-il s'échappant avec une aisance de jeune +daim qu'on met en liberté. + +--Tu seras mon esclave, Jacques, si l'on peut appeler esclavage +l'abandon délicieux que tu me feras de ton corps. + +Jacques voulut l'entraîner, elle lui résista. + +--Le jures-tu?... interrogea-t-elle d'un ton devenu impérieux. + +--Quoi?... Tu es folle!... + +--Suis-je le maître, oui ou non! s'écria Raoule se redressant tout à +coup, le regard dur et les narines ouvertes. + +Jacques recula jusqu'au chevalet. + +--Je vais m'en aller... je vais m'en aller! répéta-t-il désespéré, ne +comprenant plus les désirs de son maître et ne désirant lui-même plus +rien. + +--Tu ne t'en iras pas, Jacques. Tu t'es livré, tu ne peux pas te +reprendre! Oublies-tu que nous nous aimons?..... + +Cet amour, maintenant, était presque une menace; aussi il lui tourna le +dos, la boudant. + +Mais elle vint, par derrière, elle l'enlaça de ses deux bras lascifs. + +--Pardon! murmura-t-elle, moi, j'oubliais que tu es une petite femme +capricieuse qui a le droit, _chez elle_, de me torturer. + +Allons!... je ferai ce que tu voudras..... + +Ils gagnèrent la chambre bleue, lui, abasourdi par la rage qu'elle avait +d'exiger l'impossible; elle, le regard froid, les dents incrustées dans +sa lèvre fine. Ce fut elle qui se déshabilla, se refusant à toutes ses +avances et lui donnant des trépignements horribles... Sans aucune +coquetterie, elle ôta sa robe, son corset, puis elle détacha les +rideaux, l'empêchant de s'extasier devant sa splendide stature +d'amazone. Lorsqu'il l'embrassa, il lui sembla qu'un corps de marbre +glissait entre les draps; il eut la sensation désagréable d'un frôlement +de bête morte tout le long de ses membres chauds. + +--Raoule, supplia-t-il, ne m'appelle plus _femme_, cela m'humilie... et +tu vois bien que je ne puis être que ton amant... + +La blasée eut, sur les oreillers, un imperceptible mouvement d'épaule +qui témoignait de sa complète indifférence. + +--Raoule, répéta encore Jacques, essayant d'animer par des baisers +furieux la bouche, naguère si ardente, de celle qu'il croyait sa +maîtresse. Raoule! ne me méprise pas, je t'en conjure... Nous nous +aimons, tu l'as dit toi-même... Ah! je deviens fou... je me sens +mourir... Il y a des choses que je ne ferai jamais... jamais... Avant de +t'avoir à moi toute et de tout coeur! + +Les yeux de Raoule se fermèrent. Elle connaissait ce jeu-là, elle +savait, mot à mot, ce que la nature dirait par la voix de Jacques... + +Combien de fois n'avait-elle pas entendu ces cris-là, hurlements pour +les uns, soupirs pour les autres, préambules polis chez les savants, +débuts tâtonnants chez les timides.....? Et quand ils avaient tous bien +crié, quand ils avaient tous enfin obtenu la réalisation de leurs +voeux les plus chers, selon l'éternelle expression, ils devenaient +les assouvis béats qui sont tous également vulgaires dans l'apaisement +des sens. + +--Raoule! bégaya Jacques retombant brisé de voluptés désespérantes, fais +de moi ce que tu voudras à présent, je vois bien que les vicieuses ne +savent pas aimer!..... + +Le corps de la jeune femme vibra des pieds aux cheveux en entendant la +plainte déchirante de cet homme qui n'était qu'un enfant devant sa +science maudite. D'un seul bond, elle se précipita sur lui qu'elle +couvrit de ses flancs gonflés d'ardeurs sauvages. + +--Je ne sais pas aimer... moi... Raoule de Vénérande!... Ne dis donc pas +cela puisque je sais attendre!..... + + + + +CHAPITRE VII + + +UNE vie étrange commença pour Raoule de Vénérande, à +partir de l'instant fatal où Jacques Silvert, lui cédant sa puissance +d'homme amoureux, devint sa chose, une sorte d'être inerte qui se +laissait aimer parce qu'il aimait lui-même d'une façon impuissante. Car +Jacques aimait Raoule avec un vrai coeur de femme. Il l'aimait par +reconnaissance, par soumission, par un besoin latent de voluptés +inconnues. Il avait cette passion d'elle comme on a la passion du +haschich, et maintenant il la préférait de beaucoup à la confiture +verte. Il se faisait une nécessité naturelle des habitudes dégradantes +qu'elle lui donnait. + +Ils se voyaient presque tous les jours, autant que le permettait le +monde dont Raoule était. + +Quand elle n'avait ni visites, ni soirées, ni études, elle se jetait +dans un fiacre et arrivait boulevard Montparnasse, ayant à la main la +clef de l'atelier. Elle passait quelques ordres très brefs à Marie et +souvent une bourse royalement pleine, puis s'enfermait chez eux, dans +leur temple, s'isolant du reste de la terre. Jacques demandait rarement +à sortir. Il travaillait lorsqu'elle ne venait pas, et lisait toute +espèce de livres, science ou littérature pêle-mêle, que Raoule lui +fournissait pour tenir ce cerveau naïf sous le charme. + +Il menait, lui, l'existence oisive des orientales murées dans leur +sérail, qui ne savent rien en dehors de l'amour et rapportent tout à +l'amour. + +Il avait quelquefois des scènes avec sa soeur au sujet de sa +tranquillité. Elle lui aurait voulu un train de maison, d'autres +maîtresses et l'envie de gaspiller le luxe de la pécheresse. Mais lui, +toujours calme, déclarait qu'elle ne pourrait pas savoir, qu'elle ne +saurait jamais. + +D'ailleurs, les portières empêchaient qu'elle pût regarder au trou de la +serrure. Elle était obligée, en effet, de demeurer étrangère aux +mystères de la chambre bleue. Raoule allait, venait, ordonnait, agissait +en homme qui n'en est pas à sa première intrigue, bien qu'il en soit à +son premier amour. Elle forçait Jacques à se rouler dans son bonheur +passif comme une perle dans sa nacre. Plus il oubliait son sexe, plus +elle multipliait autour de lui les occasions de se féminiser, et, pour +ne pas trop effrayer le mâle qu'elle désirait étouffer en lui, elle +traitait d'abord de plaisanterie, quitte à la lui faire ensuite accepter +sérieusement, une idée avilissante. Ce fut ainsi qu'un matin elle lui +envoya, par son valet de pied, un énorme bouquet de fleurs blanches, en +y ajoutant ce billet: «J'ai ramassé pour toi cette jonchée odorante dans +ma serre. Ne me gronde pas, je remplace mes baisers par des fleurs. Un +fiancé ne peut faire mieux!...» + +Jacques, recevant ce bouquet, devint très rouge, puis il disposa +gravement les fleurs dans les potiches de l'atelier, se jouant la +comédie vis-à-vis de lui-même, se prenant à être une femme pour le +plaisir de l'art. + +Au début de leur liaison, il se serait senti grotesque. Il serait +descendu et, sous prétexte de respirer un air plus pur, il serait allé +boire un bock au cabaret voisin, en compagnie de petits commis ou +d'ouvriers cascadeurs. + +Raoule s'aperçut tout de suite de la transition qu'elle avait amenée +dans ce caractère mou, en voyant la distribution de son bouquet, et, +chaque matin, son valet de pied fut chargé de déposer chez le concierge +de Jacques des fleurs blanches, immaculées. + +Pourquoi blanches, pourquoi immaculées? + +C'est ce que Jacques ne demandait pas. + +Un jour, on était à la fin de mai, Raoule commanda un landau couvert et +elle alla chercher Jacques pour l'heure du Bois. + +Il fut joyeux comme un écolier en vacances, mais il profita très +discrètement de cette faveur bizarre. Il resta couché au fond de la +voiture, tout près d'elle, la tête abandonnée sur son épaule, répétant +de ces bêtises adorables qui rendaient sa beauté plus provocante encore. + +Raoule, de l'index, lui indiquait, à travers la glace relevée, les +principaux personnages passant près d'eux. Elle lui expliquait les +termes de _high-life_ qu'elle employait et le mettait au courant d'une +société dont l'accès lui paraissait défendu, à lui, pauvre monstre sans +conscience. + +--Ah! disait-il souvent, se serrant contre elle avec effroi, tu te +marieras, un jour, et tu me quitteras! Ce qui donnait à son type si +frais, si blond, la grâce attendrissante du tendron séduit, en revoyant +la possibilité de l'oubli. + +--Non, je ne me marierai pas! affirmait Raoule. Non, je ne vous +quitterai point, Jaja, et, si vous êtes sage, vous serez toujours +mienne!... + +Ils riaient tous les deux, mais ils s'unissaient de plus en plus dans +une pensée commune: la destruction de leur sexe. + +Jaja, pourtant, avait des caprices, des caprices possibles. Il navrait +sa soeur, dont les espérances allaient bien au delà de l'atelier +rempli de chiffons. Il avait demandé une jolie robe de chambre en +velours bleu et doublée de bleu..., et c'était les talons embarrassés +dans la longueur de ce vêtement qu'il arrivait sur le seuil, au-devant +de Raoule. Celle-ci vint une fois, vers minuit, vêtue d'un complet +d'homme, le gardénia à la boutonnière, ses cheveux dissimulés dans une +coiffure pleine de frisons, le chapeau haute forme, son chapeau de +cheval, très avancé sur son front. Jacques dormait, il avait beaucoup lu +en l'attendant, puis avait fini par laisser glisser le livre. La +veilleuse éclairait mystérieusement le lit aux brocatelles soyeuses +garnies de guipures de Venise. Sa tête ébouriffée reposait dans la +batiste fine du drap avec une mollesse charmante. Sa chemise, fermée au +cou, ne laissait rien deviner de l'homme, et son bras rond, sans aucun +duvet, ressortait comme un beau marbre le long de la courtine de satin. + +Raoule le contempla pendant une minute, se demandant avec une sorte de +terreur superstitieuse si elle n'avait pas créé, après Dieu, un être à +son image. Elle le toucha du bout de son gant. Jacques s'éveilla, +bégayant un nom; mais, en apercevant ce jeune homme debout à son chevet, +il tressauta en criant, épouvanté: + +--Qui êtes-vous? Que voulez-vous?... + +Raoule ôta son chapeau d'un geste respectueux. + +--Madame a devant elle le plus humble de ses adorateurs, dit-elle en +fléchissant le genou. + +Il fut un instant indécis, les yeux hagards, allant de ses bottes +vernies à ses courtes boucles brunes. + +--Raoule! Raoule!... Est-il possible? Tu te feras arrêter!... + +--Allons donc! petite folle! Parce que j'entre chez toi sans sonner? + +Il lui tendit les bras et elle le couvrit de baisers passionnés, pour ne +cesser que lorsqu'elle le vit se pâmer, n'en pouvant plus, implorant les +dernières réalisations d'une volupté factice qu'il subissait autant par +besoin d'apaisement que par amour vis-à-vis de la sinistre courtisane. + +Il s'habitua au déguisement nocturne, ne pensant pas qu'une robe fût +indispensable à Raoule de Vénérande. + +Ayant une idée fort vague de _la haute_, selon l'expression si souvent +répétée de sa soeur, il ne songeait pas du tout aux efforts +d'imagination que Raoule devait faire pour sortir de la cour d'honneur +de son hôtel sans qu'on la remarquât. + +Tante Élisabeth dormait dès huit heures les soirs où il n'y avait pas de +réception, mais après le thé du samedi tous les domestiques allaient et +venaient du vestibule au salon. De sorte que Raoule, pour fuir sa +chambre par l'escalier de service, devait prendre les plus minutieuses +précautions. Cependant, une fois, on venait à peine d'éteindre le grand +lustre du salon, Raoule descendant rencontra un homme allumant son +cigare. Rétrograder c'était perdre l'occasion, et sortir était risquer +de se trahir... Elle continua, passa près de l'homme, qui toucha le bord +de son chapeau, non sans l'examiner attentivement. + +--Deux mots, monsieur, murmura l'attardé en lui touchant l'épaule. +Pourriez-vous me donner du feu? + +Raoule avait reconnu de Raittolbe. + +--Tiens, fit-elle accentuant sa mine hautaine, vous voyagez du côté des +femmes de chambre, mon cher? + +--Et vous? riposta l'ex-officier très piqué. + +--Cela ne vous regarde pas, je suppose. + +--Si, monsieur, car de ce côté on peut aussi gagner les appartements +d'une femme que je respecte infiniment. Mlle de Vénérande a sa +chambre au-dessus de nous, je crois. Je vous fournirai donc des +explications en attendant les vôtres. Le minois de Mlle Jeanne m'a +conduit ici. C'est très bête, mais très vrai... A votre tour? + +--Impertinent, fit Raoule, étouffant son envie de rire. + +D'un geste très prompt, de Raittolbe fit voler sa carte et son cigare à +la figure de Raoule, qui, malgré le péril, éclata franchement de rire. +Elle se découvrit et tourna son beau visage vers son interlocuteur. + +--Ah! par exemple! grommela de Raittolbe, voilà une mascarade à laquelle +je ne m'attendais pas encore! + +--Tant pis, je vous emmène! riposta Raoule. + +Et ils gagnèrent le tilbury attendant dans l'avenue. De Raittolbe se +répandit en lamentations sur les dépravées qui gâtent les meilleures +choses. Il déclara que ce petit Jacques lui produisait l'effet d'un +paquet de chairs pourries. Quant à sa soeur, elle avait bien raison +d'aimer les jolis garçons. Parbleu! Elle soutenait au moins l'honneur de +sa corporation. Et, tout en maugréant, tout en jurant, il poussait le +cheval dans la direction du boulevard Montparnasse, tandis que Raoule, +renversée derrière lui, riait à gorge déployée. Ils arrivèrent très +tard. + +Une femme, sous un réverbère, semblait les attendre, en face de +Notre-Dame-des-Champs, silencieuse. + +Il y avait peu de monde dans la rue à pareille heure et l'on pouvait +supposer qu'elle faisait le trottoir. + +--Pstt!... Voulez-vous monter chez moi? le monsieur à la décoration... +Je suis aussi gentille qu'une autre, vous savez, fit la fille accostant +de Raittolbe. + +Elle était en toilette de soie, avec une mantille espagnole retenue par +un peigne de corail. Son oeil luisait de promesses et pourtant une +toux creuse avait interrompu sa phrase. + +--Vous!... s'exclama Mlle de Vénérande levant sa badine d'une main et +lui saisissant le bras de l'autre. + +Marie Silvert, se voyant reconnue par le maître de la maison, essaya de +rétrograder. + +--Faites excuse, bégaya-t-elle, je croyais rencontrer quelqu'un de +connaissance; vous savez, ne pensez pas à mal, j'ai aussi des +connaissances dans la haute, moi. + +Raoule, d'un mouvement irréfléchi, frappa la fille à la tempe, et, comme +la badine avait une petite pomme d'agate, Marie Silvert tomba évanouie +sur le trottoir. + +--Cré mille tonnerres! fit de Raittolbe exaspéré. Vous auriez pu retenir +votre indignation, mon jeune camarade; nous allons être conduits au +poste, ni plus ni moins! Sans compter que vous n'êtes pas logique. Si +vous descendez, cette fille monte... La punition était inutile! + +Raoule frissonna. + +--Taisez-vous! de Raittolbe. Ma passion n'a rien à démêler avec cette +femelle de bas étage. J'aurais dû la chasser depuis longtemps. + +--Je ne vous conseille pas d'essayer!... répliqua sèchement +l'ex-officier de hussards. + +Il ramassa Marie, qu'il chargea sur ses épaules, et, avant la venue des +sergents de ville, ils se firent ouvrir la porte de la maison. + +Raoule, ne s'inquiétant pas du tour que prendrait l'aventure pour de +Raittolbe, le laissa entrer chez la soeur, pendant qu'elle se rendait +chez le frère. Jacques n'était pas couché, il avait même entendu crier +dans la rue. + +Il courut à Raoule et se suspendit à son cou, exactement comme l'eût +fait une épouse anxieuse. + +--Jaja pas gai, déclara-t-il, d'un ton dont la naïveté contrastait avec +son sourire effronté. + +--Pourquoi cela, mon cher trésor? + +Et Raoule le porta presque jusqu'au prochain fauteuil. + +--J'ai cru qu'on t'arrêtait, ma foi; on s'est disputé, je crois, sous ma +fenêtre. + +--Non, rien! A propos, tu ne m'avais pas dit que ton estimable soeur +ne se contentait pas du bien-être que je lui donne. Elle provoque les +passants sur les boulevards, une heure après minuit. + +--Oh! fit Jacques scandalisé. + +--Me prenant pour un autre tout à l'heure, elle s'est permis... + +Pareille idée eût amusé le fleuriste, trois mois plus tôt; ce soir-là, +elle l'indigna... + +--La misérable, fit-il. + +--Tu me permettras de supprimer Mlle Silvert, n'est-ce pas? + +--Tu es dans ton droit! Te provoquer?... ajouta-t-il d'un ton jaloux. + +--Il paraît clair que j'ai les allures d'un monsieur... sérieux, comme +disent ces demoiselles! + +Et Raoule posait son pardessus avec une désinvolture très masculine. + +--Pourtant, soupira Jacques, il te manquera toujours quelque chose! + +Elle s'assit à ses pieds sur un tabouret bas, s'extasiant dans une +muette adoration. Il avait sa robe de velours serrée à la taille par une +cordelière, et sa chemise à plastron brodé avait juste ce qu'il fallait +de col pour ne pas être complètement du linge de femme. Ses mains, +qu'il soignait beaucoup, étaient d'un blanc mat comme les mains d'une +paresseuse; dans ses cheveux roux, il avait mis de la poudre à la +maréchale. + +--Tu es divine!...; fit Raoule. Je ne t'ai jamais vue si jolie? + +--C'est que je t'ai fait la surprise complète... Nous souperons!... J'ai +ordonné du champagne et j'ai résolu de te paraître agaçante! + +--Vraiment? + +Il alla reculer le paravent chinois et découvrit à Raoule une table +servie flanquée de deux seaux de glace. + +--Tiens! dit-il, je veux même te griser! + +--Voyez-vous! mademoiselle reçoit! + +A cet instant, on heurta derrière les portières. + +--Qui est là?... demanda Jacques très contrarié. + +--Moi! riposta Marie. Et, quand on eut tiré le verrou, elle entra très +pâle, la mantille arrachée, un peu de sang sur la joue. + +--Mon Dieu! Qu'as-tu donc?... s'exclama Jacques. + +--Presque rien, dit la fille d'une voix rauque... C'est madame qui a +failli me tuer. + +--Te tuer! + +--Allons! du calme, fit Raoule méprisante; il doit y avoir un médecin +dans les environs, envoyez-le chercher par la concierge ou par de +Raittolbe, s'il n'est pas parti. + +--Je suis là, fit ce dernier, paraissant et faisant un signe de tête à +Raoule, qui demeurait immobile. + +--Explique-toi, murmura Jacques, versant un verre de champagne à sa +soeur et la faisant asseoir dans un fauteuil. + +--Voilà! mon petit. Cette catin que tu aimes à l'envers m'a fichu une +volée, sous prétexte que je raccroche à sa porte, nous ne sommes pas +chez nous ici, faut croire!... Rien que pour elle ce serait un carnaval +toutes les nuits, vois-tu ça! Elle va se mêler des affaires des pauvres +filles qu'ont d'autres goûts que les siens. Elle fait la police des +moeurs, dresse la carte et assomme par-dessus le marché. Mais, malgré +l'honnêteté de monsieur (et elle désignait le baron faisant toujours +des signes désespérés à Raoule), je veux lui régler son compte tout de +suite. Je me fous de vos sales amours et, puisqu'on est de la canaille +ensemble, on peut se secouer un brin avant de se quitter, pas vrai! + +En lâchant ces mots, qui détonnaient comme des coups de fusil à travers +les splendeurs de la pièce, la fille retroussa ses manches, et, quittant +le fauteuil, vint se camper devant Raoule. + +Elle était complètement ivre. Quand son haleine vint au visage de +Mlle de Vénérande, il sembla à celle-ci qu'on répandait sur elle une +bouteille d'alcool. + +--Misérable, rugit Raoule, cherchant dans les poches de son veston le +couteau-poignard qui ne la quittait jamais. + +De Raittolbe s'élança entre elles deux, tandis que Jacques maintenait sa +soeur en respect. + +--Assez! dit de Raittolbe, qui aurait voulu être à mille lieues du +boulevard Montparnasse. Vous êtes une ingrate! mademoiselle Silvert, et, +de plus, vous n'avez pas votre raison. Retirez-vous! + +--Non, hurla Marie, au comble de la démence, je veux démolir la +drôlesse, avant de partir. Elle me dégoûte, que je vous dis? + +Jacques, consterné, essayait de la pousser dehors. + +--Toi aussi, râla-t-elle, renie ta soeur, sale m...... + +Jacques devint pâle comme un mort; lentement, sans riposter un mot, il +gagna sa chambre dont il laissa retomber la portière sur lui. Enfin, de +Raittolbe, à bout de patience, enleva Marie, et, en dépit de ses efforts +et de ses cris furibonds, l'emporta chez elle, l'y enferma; puis, +revenant à Raoule: + +--Ma chère amie, dit-il, évitant de la regarder en face, je crois que +l'esclandre vous donne à réfléchir; cette créature, si avilie qu'elle +soit, me paraît très dangereuse..... prenez garde! Si vous la chassez, +après-demain le Tout-Paris élégant pourrait bien connaître l'histoire de +Jacques Silvert. + +--Voulez-vous, au contraire, m'aider à l'écraser, répondit Raoule, +livide de rage. + +--Ma pauvre enfant! vous connaissez mal la véritable femelle. Il n'y a +pas pour elle de métamorphose possible. Je vous promets de l'apaiser, +voilà tout! + +--Par quel moyen? interrogea Raoule, fronçant le sourcil. + +--Ceci est mon secret; mais soyez sûre que votre ami saura se dévouer. + +Raoule eut un mouvement de révolte; elle avait compris. + +--On fait ce qu'on peut, riposta de Raittolbe. + +Et il se retira, très digne. + + + + +CHAPITRE VIII + + +PUISQU'ON est de la canaille ensemble!--avait dit +Marie Silvert... Ce mot empêcha Raoule d'aimer le reste de la nuit. Tous +les souvenirs des grandeurs grecques, dont elle entourait son idole +moderne, s'écartèrent soudain, comme un voile que le vent pousse, et la +fille des Vénérande aperçut des choses ignobles, dont elle ne +soupçonnait même pas l'existence. Il y a une chaîne rivée entre toutes +les femmes qui aiment... + +...L'honnête épouse, au moment où elle se livre à son honnête époux, est +dans la même position que la prostituée au moment où elle se livre à son +amant. + +La nature les a faites nues, ces victimes, et la société n'a institué +pour elles que le vêtement. Sans vêtement, plus de distances, il n'y a +que la différence de beauté corporelle; alors, quelquefois, c'est la +prostituée qui l'emporte. + +Des philosophes chrétiens ont parlé de la pureté de l'intention, mais +ils n'ont d'ailleurs jamais mis ce dernier point en question, pendant +l'amoureuse lutte... Au moins ne le pensons-nous pas! Ils y eussent +trouvé trop de distractions. + +Raoule se vit donc au niveau de l'ancienne fille de joie... et, comme +supériorité, si elle avait celle de la beauté, elle n'avait pas celle du +plaisir: elle en donnait, mais n'en recevait pas. + +Tous les monstres ont leur minute de lassitude, elle fut lasse... +Jacques pleura. + +Dès l'aube, elle sortit de l'atelier, prit un fiacre et rentra à +l'hôtel. + +Pour attendre le déjeuner, elle fit assaut avec un de ses cousins, +gommeux stupide, mais très bien sous les armes, puis discuta avec sa +tante à l'occasion d'un voyage projeté. Il fallait partir de suite, +devancer la saison des eaux. A cette intention, la chanoinesse opposait +des visites de charité à terminer, des comptes de fermage à régler, un +cuisinier à remplacer. La fortune est parfois bien gênante, la société +fort ennuyeuse, le monde rempli de tribulations. + +Cependant, la nouvelle Sapho ne pouvait encore faire le saut de Leucade. +Une douleur lancinante, venue du plus profond de sa chair, l'avertissait +que sa déité tenait toujours à un être périssable. Comme les inventeurs +qu'un obstacle arrête au dernier perfectionnement de l'oeuvre, elle +espérait, malgré la boue, voir dans les yeux brillants de Jacques un +autre coin de son ciel qu'elle repeuplerait de chimères. + +Trois jours se passèrent. Jacques n'écrivit pas. Marie ne vint pas. +Quant à de Raittolbe, il garda une neutralité absolue. Raoule, +qu'exaspérait l'incertitude, revêtit un soir son costume d'homme et +courut au boulevard Montparnasse. En entrant, elle croisa Marie Silvert. +Celle-ci la salua avec un sourire obséquieux et se retira, sans rien +laisser percer dans son attitude qui fît allusion à ce qui s'était +passé entre elles. Jacques exécutait des initiales ornées sur du papier +à lettre. C'était une commande de Raoule payée d'avance en baisers très +chauds. + +Un calme délicieux régnait dans l'atelier et la clarté de la lampe, dont +l'abat-jour était baissé, n'éclairait que l'adorable figure de Jacques. +Certes, ce n'était point là le masque d'un individu abject; tout dans +ses traits respirait plutôt la candeur d'_un_ vierge pensant à la +prêtrise. Un peu inquiet à la vue de Raoule, il posa son crayon et se +leva. + +--Jacques, dit Raoule tranquillement, tu es un lâche, mon ami! + +Jacques retomba sur son fauteuil, une pâleur mate s'épandit de son front +à son cou. + +--Les expressions de ta soeur, l'autre nuit, ont été grossières, mais +justes. + +Il pâlit davantage. + +--Tu es entretenu par une femme, tu ne travailles que pour te distraire, +et tu acceptes une situation infâme sans une seule révolte. + +Il la regarda, effrayé. + +--Je crois, continua Raoule, que ce n'est pas Marie qu'il faudrait +chasser comme une vile créature. + +Jacques crispa ses doigts sur sa poitrine, car il souffrait. + +--Tu vas sortir d'ici, ajouta Raoule d'un ton toujours froid, tu iras +demander de l'ouvrage chez un graveur. Je faciliterai ton admission, +puis tu retourneras dans une mansarde et tu tâcheras de te refaire une +dignité d'homme! + +Jacques se redressa. + +--Oui, dit-il, la voix entrecoupée, je vous obéirai, mademoiselle, vous +avez raison. + +--A ces conditions, murmura plus doucement Raoule, je vous promets une +récompense telle que vous n'en avez jamais rêvé de pareille. + +--Laquelle? mademoiselle, interrogea-t-il, tout en rangeant ses outils +sur le tapis de son pupitre en bois de rose. + +--Je ferai de toi mon mari. + +Jacques recula, les bras levés. + +--Votre mari? + +--Sans doute, je t'ai perdu, je te réhabilite. Quoi de plus simple! +Notre amour n'est qu'une dégradante torture que tu subis parce que je +te paye. Eh bien, je te rends ta liberté. J'espère que tu sauras en user +pour me reconquérir... si tu m'aimes. + +Jacques s'appuya au chevalet qui était derrière lui. + +--Moi, je refuse, dit-il amèrement. + +--Par exemple! Tu refuses de m'épouser? + +--Je refuse de me réhabiliter, même à ce prix-là. + +--Pourquoi? + +--Parce que je vous aime, comme vous m'avez appris à vous aimer... que +je veux être lâche, que je veux être vil et que la torture dont vous +parlez, c'est ma vie, maintenant. Je retournerai dans une mansarde; si +vous l'exigez, je redeviendrai pauvre, je travaillerai, mais quand vous +voudrez de moi, je serai encore votre esclave, celui que vous appelez: +ma femme! + +La foudre tombant devant Raoule ne l'eût pas plus bouleversée. + +--Jacques, Jacques! tu ne te souviens plus de tes premières étreintes, +alors? Songes-y donc! être mon mari; pour toi, l'ouvrier jadis dans la +misère, c'est être roi! + +--Eh bien! murmura Jacques avec deux grosses larmes sous les paupières, +ce n'est pas ma faute, à moi, si je ne m'en sens plus la force! + +Raoule se précipita les bras ouverts: + +--Oh! je t'aime, cria-t-elle, dans un voluptueux transport, oui! je suis +folle, je crois même que je viens de te demander une chose contre +nature... Mignon chéri... Oublie cela, tu es meilleur que je ne pouvais +le supposer. + +Elle l'entraîna sur le divan et, comme elle s'amusait à le faire +souvent, l'assit sur ses genoux. On eût dit deux frères réconciliés. + +--La jolie mine, vraiment, que j'aurais, vêtue de blanc, le voile de +l'épouse pudique au front..., moi qui ai horreur du ridicule... Mais, +voyons, c'est très sérieux ce que tu prétends, petite bête, tu n'y tiens +pas du tout?... + +Jacques sanglotait, la tête dans le coude de Raoule. + +--Non! je t'assure, c'est fini, je prends ce que tu veux me donner, et +s'il fallait changer, à certains moments, je refuserais. Cependant, si +tu savais comme je t'aime, tu ne m'insulterais pas, tu aurais une grande +pitié, au contraire, pour moi. Je suis très malheureux. + +Elle le serrait en le berçant entre ses bras, le calmant comme on calme +les enfants au maillot. Ce triomphe, remporté malgré sa propre +conscience, l'enivrait de nouveau. Les propos grossiers de la fille ne +tintaient plus à son oreille. De nouveau, les souvenirs grecs +entouraient l'idole d'un nuage d'encens. A présent on l'aimait pour +l'amour du vice; Jacques devenait dieu. + +Elle essuya ses joues et l'interrogea au sujet de sa soeur. + +--Ah! je ne sais pas quelle existence elle mène, répondit-il d'un ton +boudeur; elle est toujours dehors, et le soir, elle attend toujours +quelqu'un. Je crois que c'est le monsieur baron que tu m'as présenté un +jour. + +--Pas possible, s'exclama Raoule, éclatant de rire... de Raittolbe +s'abaisser jusque-là!... Après tout, elle est libre, lui aussi, mais je +te défends de t'en occuper. + +--Tu lui pardonnes la scène qu'elle nous a faite. Tu sais qu'elle était +ivre... + +--Je lui pardonne tout, puisque, indirectement, elle est cause de +l'explication que nous venons d'avoir. Je descendrais en enfer, si j'y +savais trouver la preuve de ton sincère amour, petit Jacques! + +Il se coucha à ses pieds, qu'il baisa avec une humilité passionnée... +puis soupira: + +--J'ai sommeil--en mettant au-dessus de son front les talons pointus des +chaussures de Raoule. + +Elle le releva, car elle avait compris. + +Cette nuit-là, Raoule, qui devait le lendemain se rendre à une partie de +chasse, au château de la duchesse d'Armonville, près de Fontainebleau, +se retira vers une heure, laissant Jacques profondément endormi. + +Elle descendait encore l'escalier, quand la porte de Jacques s'ouvrit +avec précaution: un homme en manches de chemise fit irruption dans la +chambre bleue, qu'il explora d'un regard. + +--Monsieur Silvert, dit-il alors, sûr que Jacques et lui étaient bien +seuls dans cette pièce, monsieur Silvert, je désire vous parler; +levez-vous, passons dans l'atelier. + +C'était le baron de Raittolbe; le négligé de sa toilette indiquait assez +qu'il avait laissé non très loin la moitié de ses habits. Il semblait +fort contrarié de se trouver là, mais une résolution irrévocable +brillait sous ses épais sourcils noirs. A la fin, il était révolté de +tout ce qu'il entendait et voyait. Dans cette triste situation, il +pensait que son influence d'homme véritablement viril devait se +déclarer. Puisqu'il avait mis un doigt dans l'engrenage, il en +profiterait pour empêcher au moins l'accélération du mouvement. + +--Jacques! répéta-t-il à voix haute en s'approchant du lit. + +Les lueurs de la veilleuse glissaient sur les épaules rondes du dormeur +et allaient, dans une coulée caressante, jusqu'à l'extrémité de ses +pieds. + +Il était retombé nu, brisé de fatigue sur la courtine chiffonnée dont le +satin bleu rendait plus éblouissant son épiderme de roux. Sa tête +s'enfouissait dans son bras replié, si blanc qu'il en avait des teintes +de nacre. Au creux des reins, une ombre d'or faisait ressortir +resplendissante la souplesse de la croupe, et l'une de ses jambes, un +peu écartée de l'autre, avait une crispation comme en ressentent les +femmes nerveuses, après une surexcitation trop prolongée de leurs sens. +A ses poignets deux cercles d'or, constellés de brillants, mettaient des +éclairs sous les draperies azurées qui s'abaissaient sur lui, et un +flacon d'essence de rose, gisant dans un trou de l'oreiller, répandait +une odeur capiteuse comme toutes les amours de l'Orient. + +Le baron de Raittolbe, debout devant cette couche en désordre, eut une +étrange hallucination. L'ex-officier de hussards, le brave duelliste, le +joyeux viveur, qui tenait en égale estime une jolie fille et une balle +de l'ennemi, oscilla une demi-seconde: du bleu qu'il voyait autour de +lui, il fit du rouge, ses moustaches se hérissèrent, ses dents se +serrèrent, un frisson suivi d'une sueur moite lui courut sur toute la +peau. Il eut presque peur. + +--Mille millions de tonnerres, grommela-t-il, si ce n'est pas Eros +lui-même, je consens à le voir décorer pour utilité publique. + +Et, en amateur qu'une revision militaire a quelquefois intéressé, il +suivait des yeux les lignes sculpturales de ces chairs épandant de +chaudes émanations de volupté. + +--Ah ça, mais voici, je crois, le moment de saisir une cravache, +ajouta-t-il, essayant de secouer son admiration. + +--Jacques! rugit-il de manière à faire vibrer la chambre jusqu'aux +frises. + +Celui-ci se dressa; mais, si brusquement qu'on l'eût réveillé, il se +révéla gracieux dans sa stupeur; ses bras se détendirent, sa taille se +cambra, il demeura superbe dans son impudeur de marbre antique. + +--Qui ose donc, dit-il, entrer sans frapper? + +--Moi, riposta le baron rageusement, moi, mon cher petit drôle, parce +que je veux vous entretenir de choses intéressantes. Je vous savais +seul, j'ai franchi le seuil du sanctuaire. Je vous donne une minute pour +devenir décent. + +Et il sortit pendant que Jacques, sautant à bas du lit, cherchait d'une +main tremblante sa robe de chambre. + +Il faisait un temps lourd, cette nuit-là, on était au mois d'août, un +orage se préparait. De Raittolbe ouvrit le vitrage de l'atelier et +plongea son front dans l'air plus chaud encore que le lit de Jacques. Il +crut respirer du feu. + +--Au moins est-ce un feu naturel, pensa-t-il. + +Lorsqu'il fit volte-face, le jeune peintre l'attendait enveloppé des +longs plis d'un vêtement presque féminin; son visage pâle dans les +ténèbres lui fit l'effet d'une face de statue. + +--Jacques, fit le baron d'une voix sourde, est-il vrai que Raoule désire +vous épouser? + +--Oui, monsieur, comment le savez-vous? + +--Que vous importe! Je le sais, cela suffit; je sais même pourquoi vous +avez refusé. C'est très noble d'avoir refusé, monsieur Silvert (et de +Raittolbe eut un rire méprisant); seulement, après ce louable effort de +dignité, vous auriez dû vous retirer complètement du soleil de Mlle +de Vénérande. + +Jacques, harassé de fatigue, se demandait qu'est-ce que le soleil +pouvait faire dans sa nuit d'ivresse et qu'est-ce que ce mâle +désagréable pouvait lui vouloir. + +--Mais, monsieur, murmura-t-il, de quel droit? + +--Nom d'un sabre! s'exclama le baron, du droit que tout homme d'honneur, +sachant ce que je sais, prend vis-à-vis d'un chenapan de votre calibre. +Raoule est une folle, sa folie passera, mais si elle vous épousait, +durant l'accès, vous ne passeriez pas vous!... Ce serait un +écoeurement général. J'ai fait le possible pour que notre monde ignore +le scandale, il faut que vous fassiez l'impossible pour que ce scandale +cesse complètement: le huis clos ne durera pas toujours. Votre soeur +peut se griser encore, et, ma foi, je ne réponds plus de rien. Ce soir, +vous avez été à peu près convenable. Eh bien, qui vous empêche de +quitter cet appartement demain, d'aller dans la mansarde indiquée, de +chercher de l'ouvrage, d'oublier son... son erreur enfin. Si vous avez +eu une bonne pensée, tout n'est donc pas mort chez vous! Sacrebleu, +tâchez de revenir en entier, Jacques! + +--Vous nous écoutiez, dit celui-ci machinalement. + +--Hum! hum! non! quelqu'un écoutait pour moi, malgré moi, et puis, je +vous trouve bon de me poser des questions. + +--Vous êtes l'amant de Marie? continua Jacques en un sourire de +mansuétude ironique. + +L'ex-officier serra les poings. + +--Si vous aviez une goutte de sang dans les veines!... gronda-t-il +l'oeil étincelant. + +--Alors, monsieur le baron, puisque je ne m'occupe pas de vos affaires, +ne vous occupez pas des miennes, reprit Jacques. Non! je n'épouserai +point Mlle de Vénérande, mais je l'aimerai où il me plaira: ici, +ailleurs, dans un salon, dans une mansarde et comme il me plaira. Je ne +relève que d'elle; si je suis vil, cela ne regarde que moi; si elle +m'aime ainsi, cela ne regarde qu'elle. + +--Cré nom d'une sabretache! C'est que cette hystérique finira par vous +épouser malgré vous, je la connais. + +--De même, monsieur le baron, que Marie Silvert est devenue malgré vous +votre maîtresse: on ne peut jamais répondre de soi. + +Le ton calme et doux de Jacques révolutionna de Raittolbe. Est-ce que, +par hasard, il dirait vrai, ce garçon de joie? Est-ce que la beauté +n'était même plus nécessaire pour atteindre aux jouissances matérielles? +Lui, le viveur élégant, s'était laissé choir dans un bouge par +dévouement, puis, tout à coup, le cynisme savant de la dévergondée du +ruisseau l'avait poigné dans ses fibres les plus secrètes, le ferment de +corruption qu'un moraliste porte toujours au plus profond de lui était +remonté à l'épiderme. De plein gré il était revenu chez Marie Silvert, +voulant inspirer une passion malsaine, lui aussi, et ce couple +intelligent, de Raittolbe et Raoule, étaient devenus presque en même +temps la proie d'une double bestialité. + +--Le ciel ne s'écroulera pas, dit le baron, montrant son poing à +l'orage. + +Jacques se rapprocha. + +--Est-ce ma soeur qui ne veut pas que je l'épouse, demanda-t-il, +gardant son sourire aux magiques expressions. + +--Eh non! parbleu! elle veut, au contraire, vous pousser à cette union +infernale. Jacques! il faut résister. + +--Sans doute, monsieur, je n'y tiens pas le moins du monde. + +--Jurez-moi que... + +La fin de la phrase s'étrangla au fond du gosier de l'ex-officier de +hussards. Il ne pouvait cependant pas exiger un serment de ce monstre. +Il s'empara du bras de Jacques. Celui-ci eut un rapide mouvement de +recul et sa manche flottante s'écartant, de Raittolbe sentit la chair +nacrée sous ses doigts. + +--Il faut me promettre... + +Mais Silvert recula encore: + +--Je vous défends de me toucher, monsieur, fit-il froidement, Raoule ne +le veut pas. + +De Raittolbe, indigné, renversa une chaise, sauta sur la maudite +créature dont la robe de velours lui semblait à présent les ténèbres +d'un abîme et, arrachant l'appuie-main d'un chevalet, il frappa jusqu'à +ce que la baguette fût en morceaux. + +--Ah! tu sauras ce que c'est qu'un vrai mâle, canaille!... hurlait de +Raittolbe, saisi par une colère aveugle dont il ne s'expliquait +peut-être pas bien la violence, et il ajouta, voyant Jacques +s'affaisser, tout meurtri: + +--Et elle saura, la dépravée, qu'il n'y a qu'une façon, selon moi, de +toucher les misérables de ton espèce!... + +Après le départ du baron, Jacques, en ouvrant son oeil morne, dans la +nuit, aperçut sur l'une des murailles de l'atelier comme une grosse +mouche de feu qui se posait au milieu de la tenture. + + + + +CHAPITRE IX + + +MARIE Silvert, pour voir et entendre ce qui se passait +chez son frère, avait pratiqué un trou dans le mur de sa chambre +attenante à l'atelier. + +La mouche de feu que Jacques voyait scintiller dans l'obscurité était ce +trou, qu'illuminait une lampe. + +De Raittolbe trouva la fille couchée, buvant une tasse de rhum, qu'elle +venait de faire chauffer sur un petit appareil flambant encore auprès du +lit. + +Cette chambre ne ressemblait en rien au reste de l'appartement meublé +par les soins de Raoule de Vénérande. Sur un papier rayé, quelque peu +moisi, se détachait une armoire à glace, très lourde, en acajou ardent; +le lit, sans rideaux, était du même acajou, mais moins foncé; quatre +chaises, recouvertes de percale cerise, prenaient des poses effarées +autour d'une table de bois blanc, çà et là, noircie par les fonds de +poêle; à gauche de la porte, sur le fourneau, où pêle-mêle s'étalait la +vaisselle, certain chapeau, rehaussé de plumes, trempait l'une de ses +brides dans la soupière pleine de beurre fondu. + +Marie Silvert, le sang aux pommettes, humait son rhum en faisant clapper +sa langue; tout en le dégustant, elle couvait de son oeil attendri un +veston orné du ruban rouge, jeté sur la plus proche des quatre chaises. + +--Quel imbécile je suis! mâchonna de Raittolbe, les bras croisés debout +devant cette couche que, mentalement, il ne pouvait s'empêcher de +comparer à celle de Jacques. + +--Toi, mon gros, un imbécile! fit Marie scandalisée. + +--Mordieu! reprit l'ex-officier, je viens de me conduire comme un +brutal et non comme un justicier. + +--Qu'as-tu fait? interrogea la fille, lâchant sa tasse. + +--J'ai fait, j'ai fait, mille millions de diables! j'ai rossé +_Mademoiselle_ ton frère, et cela sans m'en douter, tant j'en avais +envie depuis quelques semaines. + +--Tu l'as battu? + +--Corrigé d'importance! + +--Pourquoi? + +--Ah, voilà ce dont je n'ai pas idée, je crois qu'il m'a insulté, et +encore je n'en suis pas très sûr. + +Marie, blottie dans ses draps, prenait des allures de chatte heureuse. + +--Tu étais monté....., soupira-t-elle, l'amour produit souvent cet +effet-là; j'aurais dû me douter que tu allais le secouer!... + +--N'en parlons plus! Si Raoule se plaint, tu me l'adresseras... Bonsoir! +décidément, j'ai eu tort de me mêler de vos affaires. C'est trop +compliqué pour le cerveau d'un honnête homme. + +--Tu es fâché aussi contre moi? interrogea la fille, se dressant tout +anxieuse. + +--Peuh!... + +Et de Raittolbe acheva sa toilette, sans vouloir dire autre chose. + +Sur le boulevard, la fraîcheur du matin rasséréna le baron, mais une +idée fixe et presque douloureuse lui resta implantée au cerveau comme +une pointe de couteau au milieu du front: il avait frappé Silvert qui ne +se défendait pas, Silvert nu sous le velours de sa robe, Silvert, les +membres déjà broyés par une énervante fatigue. + +Qu'avait-il besoin, lui, l'esprit fort, d'aller moraliser un pauvre être +absurde? Une jolie besogne! ma foi. Encore s'il avait fait cette +exécution le premier jour, mais non! Il était devenu d'abord l'amant de +la plus dégoûtante des prostituées... + +Il se rendit à pied rue d'Antin où il avait un entresol, et, arrivé dans +son fumoir, s'enferma pour écrire à Mlle de Vénérande. + +Dès le début de sa lettre, la plume lui glissa des doigts. Loyalement, +il ne pouvait lui laisser ignorer la cause de sa brutalité; d'autre +part, se disait-il, en vertu de quel droit vais-je m'interposer entre +les hontes mutuelles de ces deux amants? Si Raoule voulait épouser +Silvert, le scandale ne concernerait qu'elle; le devoir ne lui incombait +pas de veiller sur l'honneur de cette femme. + +Il avait déjà déchiré trois feuilles, à peine commencées, quand soudain, +se rappelant le trou percé par Marie dans le mur séparant du monde +entier les amours dont il venait de cravacher la moitié, il se sentit +tellement coupable qu'il répudia toute pensée d'accuser personne. + +Il se contenta donc de révéler à Raoule la situation exacte de cette +ouverture pratiquée sur sa vie privée, avoua que, pour _calmer_ l'humeur +dangereuse de Mlle Silvert, il avait cru nécessaire de céder _à sa +fantaisie_, que l'admiration de celle-ci pour sa personne augmentant +dans d'inquiétantes proportions, il allait prendre le parti de lui +envoyer, en guise d'adieu, un billet de banque et ne remettrait plus les +pieds à l'atelier du boulevard Montparnasse. + +Il terminait en déplorant _l'accès de vivacité_ dont Jacques avait été +victime. + +Raoule devait rester peu de temps chez la duchesse d'Armonville, elle ne +faisait que de courtes absences de Paris, sacrifiant à ses amours les +voyages d'été prescrits par les usages mondains; cependant, le baron +n'oublia pas sur sa lettre cette mention: «Faire suivre.» Puis, la +conscience tranquillisée, il reprit son train de vie habituel. + +Jacques n'ignorait pas l'adresse de Raoule, mais la pensée de se +plaindre ne lui vint pas. Il prit simplement un bain et évita toute +explication avec sa soeur. Jacques, dont le corps était un poème, +savait que ce poème serait toujours lu avec plus d'attention que la +lettre d'un vulgaire écrivain comme lui. Cet être singulier avait acquis +au contact d'une femme aimée toutes les sciences féminines. + +Malgré son silence, Marie s'étonna de lui voir une balafre sur la joue. + +--Il paraît que tu as fait ton fanfaron, lui dit-elle, goguenarde; +est-ce que M. de Raittolbe t'aurait manqué de respect. + +La fille soulignait ses paroles d'une cruelle ironie, car elle trouvait, +au fond, que son frère allait un peu loin dans ses complaisances pour +celle qui payait. + +--Non! il voulait me défendre de me marier, répondit amèrement Jacques. + +--Tiens! grommela-t-elle, ce n'est pas ce qu'il me promettait de te +dire. Ah! il voulait te défendre ça... eh bien, tu te f... de lui +parbleu! Ta Raoule est trop empaumée pour ne pas légaliser vos +amusements un jour ou l'autre. Je te conseille même de pousser la chose, +j'ai mon idée. + +--Quelle idée? + +Marie se campa devant son frère, se haussant sur les pointes: + +--Si tu épouses Mlle de Vénérande, une fille de la haute, riche à +millions, moi, ta soeur, je pourrais bien me ranger, comme on dit, et +devenir Mme la baronne de Raittolbe. + +Jacques s'absorbait dans la contemplation d'une petite boîte d'écaille +remplie de pâte verte. + +--Tu crois!... + +--J'en suis sûre; et dame, alors, on oublierait ensemble les mauvais +jours, on serait tous de la belle société. + +Jacques eut un éclair dans les yeux, son teint délicat se colora tout à +coup. + +--Je pourrai punir ses anciens amants quand j'aurai le droit d'être +honnête!... + +--Sans doute! mais de Raittolbe n'a jamais été son amant, imbécile! Il +trouve les vraies femmes trop à son goût, je t'en réponds. + +--Oh! pourquoi m'aurait-il frappé si fort? objecta le jeune homme, +tandis qu'une larme brûlante montait à sa paupière. + +Marie se contenta de lever les épaules, ayant l'air de prétendre que +Jacques était naturellement destiné aux coups de fouet. + +Raoule annonça par dépêche, le lendemain, qu'elle viendrait la nuit +suivante. + +En effet, vers huit heures du soir, l'hôtel de Vénérande était mis en +rumeur par le retour précipité de mademoiselle. Tante Élisabeth, croyant +à une catastrophe, courut à sa rencontre. + +--Comment, mignonne, s'écria-t-elle, tu reviens déjà! quand on étouffe +ici et qu'il fait si bon respirer dans les bois!... + +--Oui, je reviens, ma chère tante. Notre amie la duchesse a ses nerfs +d'une façon effroyable, parce que le baron de Raittolbe ne veut pas +aller sonner du cor chez elle. Ce pauvre baron a des passions +mystérieuses qui le retiennent loin de nous. + +--Voyons, Raoule, ne sois pas médisante, soupira la chanoinesse +intimidée. + +Raoule se coucha de très bonne heure, prétextant une immense fatigue. A +minuit, elle roulait en fiacre vers la rive gauche. + +Jacques l'attendait, confiant dans la vengeance qu'elle lui apportait, +car la dépêche disait: «Je sais tout.» + +Sans se demander comment elle savait tout, Jacques comptait sur une +explosion terrible pour celui qu'il accusait d'avoir été un amant +heureux. + +Raoule se jeta avec une fougueuse impétuosité dans l'atelier dont les +lustres et les torchères, en signe de réjouissance, étaient brillamment +illuminés. + +--Jaja? où est Jaja? cria-t-elle, en proie à une impatience fiévreuse. + +Jaja s'avança, souriant, les lèvres tendues. + +Elle lui saisit les mains et l'ébranla d'une seule pression. + +--Parle vite... Que s'est-il passé? M. de Raittolbe m'écrit qu'il +regrette d'avoir discuté avec toi sur un sujet scabreux... ce sont ses +propres termes. Tu vas me donner des détails, hein? + +Elle se penchait sur lui, le dévorant de ses regards fulgurants. + +--Tiens! qu'as-tu donc sur la joue... cette grande raie bleue?... + +--J'en ai bien d'autres, viens dans notre chambre, et tu verras. + +Il l'entraîna, ayant soin de refermer les portières après eux. Marie +gardait son ricanement moqueur, mais elle était inquiète; elle se retira +chez elle pour mettre l'oreille au trou de la muraille. + +Jacques fit glisser un à un ses habits et alors Raoule eut le cri de la +louve qui retrouve ses petits égorgés. + +La peau fine de l'idole était zébrée de haut en bas de longues +cicatrices bleuâtres. + +--Ah! s'écria la jeune femme, grinçant des dents, on me l'a massacré! + +--Un peu, c'est vrai, dit Jacques, s'asseyant sur le bord de son lit +pour examiner à son aise les teintes nouvelles que prenaient ses +meurtrissures. Ton ami de Raittolbe a la poigne solide. + +--De Raittolbe t'a mis dans cet état, lui? + +--Il ne veut pas que je t'épouse... il t'aime, cet homme! + +Rien ne peut rendre l'accent avec lequel Jacques dit ces mots. + +Raoule, à genoux, comptait les traces brutales de la baguette. + +--Je lui arracherai le coeur, tu sais? Il est entré ici... +réponds-moi? ne me cache rien! + +--J'étais endormi. Lui sortait de la chambre de ma soeur. Nous avons +eu une explication à propos de mariage... Puis, il a voulu me toucher +pour me faire mieux comprendre... J'ai reculé parce que tu m'avais +défendu de me laisser toucher, te rappelles-tu? Je lui ai même dit +pourquoi il me déplaisait de sentir sa main sur mon bras... + +--Assez, rugit Raoule au comble de la rage, cet homme t'a vu! Cela me +suffit, je devine le reste. Il t'a voulu et tu lui as résisté. + +Jacques partit d'un éclat de rire: + +--Es-tu folle, Raoule? Si je t'ai obéi, en lui défendant de me toucher, +ce n'est pas une raison pour croire qu'il... Oh! Raoule, c'est très +laid, ce que tu oses supposer; il m'a frappé par jalousie, voilà tout. + +--Allons donc! mes sens me disent trop ce que peuvent éprouver les sens +d'un homme, fût-il honnête, en se trouvant face à face avec Jacques +Silvert... + +--Mais, Raoule... + +--Mais... je te répète que ce que j'apprends me suffit. + +Elle le força à se coucher de suite, alla chercher une fiole d'arnica et +le pansa, comme s'il se fût agi d'un enfant au berceau. + +--Tu ne t'es guère soigné, mon pauvre amour; il fallait appeler un +médecin! dit-elle quand elle eut fini. + +--Je ne voulais pas qu'on pût me regarder encore!... Pour tout remède, +j'ai pris du haschich! + +Raoule demeura une seconde en muette adoration, puis elle se rua tout à +coup sur lui, oubliant les marques bleues, envahie d'un vertige +frénétique, d'un désir suprême de l'avoir à elle par les caresses comme +ce bourreau l'avait eu par les coups. Elle le serra tellement fort que +Jacques cria de douleur. + +--Tu me fais mal! + +--Tant mieux, râla-t-elle. Il faut que j'efface chaque cicatrice sous +mes lèvres ou je te reverrai toujours nu devant lui... + +--Tu n'es pas raisonnable, gémit-il doucement, et tu vas me donner envie +de pleurer! + +--Pleure! Qu'importe, il t'a vu sourire! + +--Oh! tu deviens plus cruelle que sa plus cruelle injure. Il t'affirmera +lui-même que je dormais... Je n'ai pas pu lui sourire... ensuite j'ai +mis ma robe de chambre! + +Les explications naïves de Jacques n'étaient que de l'huile jetée sur le +feu. + +--Qui sait! Mon Dieu! songea la jeune femme, si cet être, que je crois +soumis à ma puissance n'est pas un fourbe dépravé depuis longtemps! + +Une fois le doute entré dans son imagination, Raoule ne se maîtrisa +plus. D'un geste violent, elle arracha les bandes de batiste qu'elle +avait roulées autour du corps sacré de son éphèbe, elle mordit ses +chairs marbrées, les pressa à pleines mains, les égratigna de ses +ongles affilés. Ce fut une défloration complète de ces beautés +merveilleuses qui l'avaient, jadis, fait s'extasier dans un bonheur +mystique. + +Jacques se tordait, perdant son sang par de véritables entailles que +Raoule ouvrait davantage avec un raffinement de sadique plaisir. Toutes +les colères de la nature humaine, qu'elle avait essayé de réduire à +néant dans son être métamorphosé, se réveillaient à la fois, et la soif +de ce sang qui coulait sur des membres tordus remplaçait maintenant tous +les plaisirs de son féroce amour... + +...Immobile, l'oreille toujours collée au mur de sa chambre, Marie +Silvert tâchait d'entendre ce qui se passait; soudain, elle perçut une +exclamation déchirante. + +--Au secours! Je souffre! Marie, au secours! + +Elle fut glacée jusqu'aux moelles et, comme c'était une _vraie femme_, +selon le mot de de Raittolbe, elle n'hésita pas à courir du côté de la +tuerie... + + + + +CHAPITRE X + + +A L'OCCASION du Grand Prix, l'hôtel de Vénérande +donnait tous les ans une fête, à laquelle, en dehors du cercle intime, +on conviait quelques nouvelles connaissances. + +Moins cérémonieuse peut-être que les soirées où l'on prenait une simple +tasse de thé, cette fête réunissait autour de la chanoinesse Élisabeth +des gens non titrés et des artistes amateurs. + +Depuis que Raoule était revenue de chez la duchesse d'Armonville, une +tristesse morne ne la quittait pas, comme si, durant l'un des derniers +orages qui s'étaient abattus sur Paris, son cerveau eût reçu une +commotion terrible; pourtant, à l'approche de ce bal, elle sortit peu à +peu de sa torpeur. Sa tante avait bien remarqué son allure soucieuse, +mais sans en chercher l'explication; d'abord parce que l'explication de +l'humeur de Raoule n'était pas dans l'ordre de ses dévotions +quotidiennes, ensuite parce qu'elle comptait sur la fête en question, +toujours très animée, pour distraire l'esprit changeant de _son neveu_. + +Mlle de Vénérande daigna, en effet, surveiller et diriger les +préparatifs. Elle déclara qu'on ouvrirait le salon du centre, ainsi que +la pièce attenante à la serre où les fleurs exotiques, à l'éblouissante +clarté du magnésium, apparaîtraient dans tout l'éclat de leurs +véritables nuances. Raoule n'admettait pas qu'on pût donner un bal pour +l'unique et monotone plaisir de réunir beaucoup de monde. Il lui fallait +en plus l'attrait d'une originalité quelconque à offrir à ses invités. + +En face la serre, dans la galerie de tableaux, un buffet, monté sur +colonnettes de cristal, offrirait aux sportmen les plus altérés par la +poussière de Longchamps une inépuisable fontaine de Roederer. + +Raoule, en soumettant les invitations à sa tante, lui dit d'un ton +dégagé: + +--Je vous présenterai mon élève, vous savez? l'auteur du bouquet de +myosotis. C'est un garçon si courageux, ce petit fleuriste, qu'il faut +le récompenser. D'ailleurs, nous recevrons un architecte amené par de +Raittolbe; c'est un parti pris, maintenant, les artistes sont accueillis +dans la meilleure société, sans cela on serait envahi par les bourgeois +qui sont bien pires encore! + +--Oh! oh! Raoule, murmura sur un ton effrayé dame Elisabeth, ce n'est là +qu'un élève, un inconnu. + +--Mais, ma chère tante, c'est pour cela qu'il faut l'inviter, ce jeune +homme, les plus grands talents ne seraient jamais arrivés si on ne les +avait aidés à se faire connaître. + +--C'est juste; cependant... il m'a semblé sortir de la plus basse +classe, l'éducation doit lui manquer... + +--Est-ce que vous trouvez mon cousin René bien élevé, ma tante? + +--Non; il est même insupportable avec ses anecdotes de coulisses et ses +mots d'acteurs, mais... il est ton cousin! + +--Eh bien, l'autre, au moins, ne sera pas de ma famille, nous ne +partagerons pas la responsabilité de sa mauvaise éducation, en +supposant, ma tante, que ce garçon ne sache réellement pas se tenir dans +notre monde. + +--Raoule, je ne suis pas tranquille, moi..., dit encore la chanoinesse, +le fils d'un ouvrier! + +--Qui dessine comme s'il était fils de Raphaël. + +--Et sera-t-il vêtu de façon convenable? + +--Sous ce rapport, j'en réponds, affirma Mlle de Vénérande avec un +rictus amer; puis, corrigeant sa phrase dans ce qu'elle pouvait avoir +d'énigmatique: + +--Ne gagne-t-il pas sa vie largement! + +--Allons, je m'en remets à ton expérience, ma chère Raoule, conclut +tante Élisabeth, le coeur gros. + +Ce jour-là, le baron de Raittolbe, qui, depuis le retour de Raoule, +n'avait pas mis les pieds à l'hôtel, se présenta. Très grave, très +réservé, il remit aux mains de la tante des cartes d'entrée pour +l'enceinte du pesage sans qu'un seul instant son regard affrontât celui +de la nièce. Raoule abandonna le nouveau roman qu'elle lisait et, +tendant sa belle main: + +--Baron, dit-elle, j'ai obtenu de notre chère chanoinesse une invitation +en règle pour votre architecte, vous savez M. Martin Durand. + +--Mon architecte?... ah! oui, j'y suis... celui que j'ai rencontré dans +un cercle artistique; un garçon d'avenir... il a concouru avec honneur +pour la dernière Exposition universelle... Mais, mademoiselle, je n'ai +jamais demandé... + +--Je sais que vous n'avez pas insisté, interrompit Raoule d'une voix +brève, pourtant je l'ai fait, moi... Votre ami (elle appuya sur ce +titre) sera des nôtres avec M. Jacques Silvert, le peintre que nous +avons été voir ensemble, boulevard Montparnasse. + +Les figures de déesses qui ornaient le plafond s'en fussent détachées +que de Raittolbe n'eût pas manifesté plus grande surprise. Cette fois, +il regarda Raoule et forcément Raoule le regarda--deux éclairs +s'échangèrent. Sans comprendre pourquoi la jeune femme n'avait pas +répondu à sa lettre, ni pourquoi Jacques allait être «officiellement» +des leurs, le baron pressentait une catastrophe. + +--Je vous remercie pour ces messieurs, fit-il, tortillant sa moustache, +je vous remercie; Jacques Silvert est un charmant camarade, Martin +Durand, homme du monde accompli; leur ouvrir son salon, mesdames, c'est +anticiper sur leur gloire future! + +--Enfin, soupira Mme Elisabeth, vous me rassurez, mais ils ont des +noms affreux, j'aurai peine à m'y habituer. + +On causa quelque temps courses, Raoule discuta les chances des +différentes écuries avec de Raittolbe, puis, celui-ci voulant prendre +congé: + +--A propos, baron, s'écria Raoule, très enjouée, connaissez-vous le +nouveau pistolet Devisme? + +--Non. + +--Un chef-d'oeuvre! + +--Vous en avez un? riposta le baron qui ne voulait pas reculer. + +--Passons par la salle de tir, répondit-elle, se levant à son tour, je +veux vous le faire essayer. + +Une vieille dame, vêtue de violet, dont le manteau laissait dépasser une +croix de nacre, entrait en ce moment. Dame Élisabeth, toute ravie de ne +plus avoir à parler des deux roturiers dont les noms l'horripilaient, +vint à sa rencontre. + +--Madame de Chailly, ah! que je suis heureuse, ma bonne présidente. Nous +avons tant de choses à nous dire: imaginez-vous que le père Stéphane de +Léoni est en route; il vient prêcher notre retraite d'automne! + +Elle parlait avec la volubilité affairée des dévotes oisives. + +--Tant mieux! conclut Raoule, ironique, laissant retomber la portière et +disparaissant suivie du baron. + +Plus fébrile qu'il n'eût voulu le paraître, celui-ci garda un silence +absolu tant qu'ils furent dans les corridors sombres de l'hôtel. + +La salle de tir était une espèce de terrasse voûtée, que Mlle de +Vénérande, véritable maîtresse de la maison, avait fait disposer pour +cet usage. + +Arrivé là, le baron feignit d'examiner les panoplies, puis: + +--Je ne vois pas le fameux pistolet? hasarda-t-il, rompant ce silence +plein de menaces. + +Raoule répondit en indiquant un siège; puis très pâle, mais sans que sa +voix trahît la colère: + +--Nous avons à causer... + +--A causer... de messieurs les artistes? + +--Oui, Martin Durand doit être la garantie de Jacques Silvert. D'ici à +huit jours, il faut qu'ils aient fait connaissance. Occupez-vous de +cette affaire, moi je n'en ai pas le temps. + +--Ah!... voilà qui s'appelle une mission délicate, Raoule; si je m'en +charge, ne m'attirerai-je pas les reproches de votre tante? + +--Il a été une époque où la tante ne comptait pas pour vous, de +Raittolbe. + +--Diable! mais à l'époque dont vous parlez, Raoule, j'espérais devenir +le mari de la nièce! + +--Aujourd'hui, vous en êtes le plus intime camarade. Chacun admet que +vous en usiez vis-à-vis de ma tante avec la liberté d'un commensal. Vous +êtes de plus le mentor de mon cousin René. Ces jeunes gens sont de son +âge, présentez-les lui... Enfin, arrangez-vous. + +--Il suffit, répondit de Raittolbe s'inclinant. + +Une minute, ces deux camarades s'examinèrent comme deux ennemis avant le +combat. + +Il était clair pour de Raittolbe que Raoule lui dissimulait quelque +chose; il était clair pour Raoule que de Raittolbe se sentait coupable. + +--Vous avez revu Jacques? demanda enfin le baron, affectant la plus +complète indifférence. + +Mlle de Vénérande jouait avec un pistolet chargé à poudre, et ce fut +avec une non moins complète indifférence qu'elle visa l'ex-officier au +coeur et tira. Un nuage de fumée les sépara. + +--Très bien, fit-il sans sourciller; si vous vous étiez trompée d'arme, +j'étais un homme mort. + +--Oui, car je tirais à bout portant. C'est peut-être d'ailleurs un +avant-goût de la réalité; ne vous croyez-vous pas destiné, mon cher, à +mourir par le feu? + +--Hum! un officier démissionnaire, c'est peu probable! + +Malgré tout l'empire qu'il avait sur lui, de Raittolbe réprima +difficilement un tressaillement nerveux. Ces mots: par le feu! le +troublaient. + +--J'ai revu Jacques, reprit Mlle de Vénérande, il est... indisposé, +Marie le soigne, et je crois que lorsqu'il sera remis, ce «petit manant» +se mariera. + +--Hein! fit le baron, sans votre permission? + +--Mlle Silvert épouse M. Raoule de Vénérande, cela vous étonne? +Pourquoi cet air effaré? + +--Oh! Raoule! Raoule!... C'est impossible! c'est monstrueux! c'est... +c'est révoltant même! Vous! épouser ce misérable? Allons donc!! + +Raoule, de ses prunelles ardentes, fixait le baron terrifié. + +--Ne serait-ce que pour avoir le droit de le défendre contre vous, +monsieur! s'écria-t-elle, ne pouvant contenir sa rage de lionne. + +--Contre moi! + +Alors, n'y tenant plus, de Raittolbe marcha droit à l'effrayante +créature: + +--Mademoiselle, vous oubliez, en m'insultant, que je ne puis vous +traiter comme Jacques Silvert, il faudrait du sang pour effacer vos +paroles... Quelle réparation allez-vous m'offrir? + +Elle sourit, dédaigneuse: + +--Rien! monsieur, rien... Seulement, je vous ferai remarquer que vous +vous accusez avant que je ne pense à le faire moi-même. + +--Nom d'un tonnerre! éclata le baron, hors de lui et oubliant qu'il +était en présence d'une femme, vous vous rétracterez. + +--J'ai dit, monsieur, riposta Raoule, que je le défendrai contre vous. +Vous ne nierez point, j'espère, l'avoir frappé? + +--Non! je ne le nie point... vous a-t-il expliqué pourquoi? + +--Vous l'avez touché... + +--Est-ce que ce jeune vaurien serait en diamant fondu? Est-ce que la +main d'un honnête homme se posant sur son bras pour appuyer, d'un geste +affectueux, une trop bonne parole, lui peut produire un effet tel qu'il +tombe en pamoison! Ah! ça, suis-je fou, moi, et serait-il, lui, l'être +raisonnable? + +--Je l'épouse, répéta Mlle de Vénérande. + +--Faites! pourquoi m'y opposerais-je, après tout? Épousez-le, Raoule, +épousez-le. + +Et de Raittolbe, comme ployant sous la honte d'avoir été mêlé à +pareilles intrigues, se laissa retomber sur son siège. + +--Ah! que n'avez-vous un père ou un frère, bégaya-t-il, tordant sous ses +doigts la lame d'un fleuret. + +L'acier cassa net et l'un des éclats vint frapper Raoule au poignet. +Sous la dentelle, une goutte de sang perla: + +--L'honneur est satisfait, déclara Mlle de Vénérande avec un rire +sourd. + +--Je commence, au contraire, à croire, repartit brutalement le baron, +que l'honneur n'a rien à voir dans nos actes. J'abandonne la partie, +mademoiselle, ajouta-t-il, et me décharge au profit de qui voudra du +soin dangereux de présenter ici l'Antinoüs du boulevard Montparnasse. + +Raoule hocha le front: + +--Vous en avez peur? + +--Taisez-vous... au lieu de penser à salir les autres, ayez plutôt pitié +de vous-même et de lui!... + +--Eh bien, monsieur de Raittolbe, j'exige cependant que vous +m'obéissiez! + +--La raison? + +--Je veux vous voir tous les deux, face à face, dans mon salon; il le +faut, sinon je garderai un soupçon éternel. + +--Triple folle!... je n'obéirai pas... + +Raoule vers lui tendait ses mains jointes, dont la peau transparente +était maculée d'un peu de sang: + +--De Raittolbe, l'être que vous avez frappé comme le plus vil des +animaux, lorsque vous le saviez lâche et sans vigueur, moi je l'ai +déchiré de mes propres ongles; j'ai tellement torturé ses malheureux +membres, où chacun de vos coups creusait sa meurtrissure, qu'il a +crié... on est venu et j'ai dû, moi, Raoule, céder devant l'indignation +de sa soeur. Jacques n'est plus qu'une plaie, c'est notre oeuvre; ne +m'aiderez-vous pas à réparer ce crime! + +Jusqu'aux fibres les plus secrètes, le baron se sentait remué. Raoule +était capable de tout, il le savait et ne doutait pas une minute qu'elle +eût pu arriver à une pareille exaltation. + +--C'est horrible! horrible, murmura-t-il, nous sommes indignes de +l'humanité... Que ce soit la lâcheté ou l'amour qui ait paralysé +Jacques, nous ne devions pas, nous, des natures pensantes, nous laisser +aller ainsi à l'emportement. Nous ne devions voir en lui qu'un être +irresponsable. + +Raoule ne put s'empêcher d'avoir un mouvement de rage. + +--Vous viendrez, fit-elle, je le veux! mais souvenez-vous que je vous +hais et qu'à l'avenir je vous défends de le regarder comme un ami. + +Le baron ne releva pas cette allusion, qui peut-être demandait une +nouvelle goutte de sang. + +--Votre tante est-elle instruite de ce mariage? interrogea-t-il d'un ton +plus calme. + +--Non, répliqua Raoule, je compte sur vos conseils pour l'y amener; du +reste, il aura lieu... Marie Silvert l'exige. + +Et, avec une amertume navrante: + +--Je vous avoue l'immensité de ma chute, n'abusez pas de mon aveu, +monsieur de Raittolbe. + +--Puis-je quelque chose du côté de la soeur, Raoule? voulez-vous que +je la signale à la police? ajouta de Raittolbe, gentilhomme jusqu'au +bout. + +--Non, rien, rien... le scandale est inévitable, cette créature est la +petite pierre qui brise l'effort de la puissante roue d'acier. Je l'ai +humiliée, elle se venge... Hélas! je croyais que pour une fille l'argent +était tout, mais je me suis aperçue qu'elle avait, comme la descendante +des Vénérande, le droit d'aimer. + +--Aimer! mon Dieu! Raoule, vous me faites frémir. + +--Je n'ai pas besoin de vous dire qui, n'est-ce pas? + +Ils se turent, l'âme remplie d'un grand déchirement. + +Ils se voyaient à terre tous les deux et sentaient leur poitrine +oppressée par le pied d'un ennemi invisible. + +--Raoule, murmura doucement de Raittolbe, si vous le vouliez bien, nous +pourrions échapper au gouffre, vous, en ne revoyant plus Jacques, moi, +en ne reparlant jamais à Marie. Une heure de folie n'est pas l'existence +entière; unis par nos égarements, nous pourrions l'être aussi par notre +réhabilitation; Raoule, croyez-moi, revenez à vous-même... vous êtes +belle, vous êtes femme, vous êtes jeune. Raoule, pour être heureuse +suivant les lois de la sainte nature, il ne vous manque que de n'avoir +jamais connu ce Jacques Silvert: oublions-le. + +De Raittolbe ne parlait plus de Marie: il disait: oublions-le. Raoule, +sombre, eut un geste de désespoir: + +--J'aime toujours irrésistiblement, fit-elle d'une voix lente; que cette +passion aboutisse au ciel ou à l'enfer, je ne veux pas m'en préoccuper. +Quant à vous, de Raittolbe, vous avez de trop près vu mon idole pour que +je puisse vous pardonner: je vous hais! + +--Adieu, Raoule, dit le baron, tendant vers elle sa main large. Adieu! +moi, je vous plains. + +Elle ne bougea pas. Alors il lui prit le poignet qu'il serra avec une +réelle affection; mais, en sortant de la salle d'escrime, il vit le long +de ses doigts qu'il regantait une légère trace sanglante. + +Il se rappela tout de suite l'incident du fleuret brisé; cependant, une +sorte de terreur superstitieuse s'empara de lui: l'officier de hussards +eut un frisson dont il ne fut pas le maître. + + + + +CHAPITRE XI + + +MARTIN Durand était un type de bon garçon ne demandant +qu'à faire son chemin au milieu de tous les mondes possibles. Après une +heure de causerie avec Jacques Silvert, il l'avait pris sous sa +protection et tutoyé. Selon lui, le compas seul pourrait mener loin. Les +fleurs, si merveilleusement qu'elles pussent être exécutées, n'avaient +qu'une valeur de bibelots inutiles qu'on paie une fois très cher à +l'artiste qu'elles ruinent par leur amoncellement. Le reste de l'année +on bâtit toujours des palais, mais on n'a pas toujours besoin de fleurs. + +--Témoins, s'écriait-il, les faix de roses, les charretées de +violettes, les tas de tulipes qui ornent vos lambris. Ah! mon cher, trop +de fleurs! Je me sens asphyxié, rien qu'en les regardant! + +Là-dessus, il allumait un cigare pour combattre l'odeur imaginaire des +bouquets peints. + +Jacques, devenu taciturne ainsi que tous ceux qui portent au coeur le +poids d'une grande honte, ne répondait que par monosyllabes aux tirades +de Martin Durand, et, quand celui-ci, émerveillé du luxe de l'atelier, +lui demandait si son oncle était un nabab, il se sentait trembler devant +ce nouvel ami, comme il eût tremblé devant un nouveau bourreau. + +--Enfin, clamait Martin Durand, véritable gamin du peuple, plein +d'exubérance et fier d'être arrivé à sa situation en jouant des coudes, +nous allons nous lancer du même bond, mon cher! C'est de Raittolbe qui +l'affirme. Un salon noble, des amateurs richissimes et de jolies +femmes... La tête me tourne! Sapristi! Mme de Vénérande a le plus bel +hôtel de tout Paris. Style renaissance, avec les chapiteaux aux fenêtres +et des balcons de fer venant de chez Louis XV. Je ne sais pas si elle +paye bien les études de myosotis; mais, je veux que le diable m'emporte +si elle ne me charge pas de démolir un pavillon pour lui rebâtir une +tour. Nous nous appuyons mutuellement... Vous lui déclarez que +l'architecte à la mode c'est moi. Je lui révèle que le président de la +République vous a commandé une gerbe de pivoines. + +Jacques souriait douloureusement. Ce garçon expansif était heureux, il +gagnait sa vie en se battant avec la pierre, il était fort, il était +honnête, à toutes ses saillies il ajoutait un soupir au sujet de sa +belle cousine, la fille du directeur de l'un des plus vastes magasins de +la capitale. Noblesse, amour, argent, tout irait à lui, sur un signe de +lui, parce qu'il était un homme. + +La connaissance faite en détail, Martin Durand déclara qu'il viendrait +prendre Jacques le jour du bal et, en revoyant son ami de Raittolbe, +qu'il connaissait au moins autant que son ami Silvert, il lui dit d'un +ton enchanté: + +--Le petit est la plus superbe nature de modèle que j'aie jamais +rencontrée; d'ailleurs, il n'a pas une ombre de talent... Mais je le +formerai. + +Les artistes ont assez généralement cette monomanie de vouloir que la +bonne société tombe en admiration non devant leur mérite mais devant +leurs mauvaises manières: ils tiennent surtout à faire école quand ils +désirent enseigner ce qu'ils ne savent pas. + +Martin Durand, caressant sa barbe brune, ajouta: + +--Oui, oui, je le formerai; il a vingt-trois ans, il peut se corriger, +je compte bien l'étonner joliment chez les Vénérande, quand tous les +quartiers de noblesse de ces gens-là seraient en granit d'Égypte. + +Pouvait-on étonner encore Jacques Silvert? De Raittolbe ne répondit pas. + +Le soir du Grand Prix, dès dix heures le salon du centre et la serre aux +plantes exotiques s'inondèrent des jets éblouissants de la lumière de +magnésium, lumière blanche, fluide, plus claire et cependant moins +aveuglante que celle de l'électricité et à laquelle ressortaient tout le +relief des statues, tous les plis des draperies, comme si le jour +lui-même eût voulu prendre part à la fête des Vénérande. + +Les aïeux en pourpoint, les aïeules en fraise Médicis, du haut de leurs +cadres, avec l'épée ou l'éventail, semblaient se désigner l'un à l'autre +les échantillons de la roture parisienne qu'ils voyaient défiler à leurs +pieds. + +Décidément la fête sportive avait tout mêlé, ceux qui descendaient +d'Adam et ceux qui descendaient des croisades. L'architecte Martin +Durand et la duchesse d'Armonville, Mme Élisabeth la chanoinesse, et +Jacques Silvert, le fils de joie. Avec une merveille entente de gens qui +veulent s'égayer, chacun suivant ses moyens, aux dépens d'autrui, tous +échangeaient les plus gracieux sourires de bienvenue. Debout auprès du +fauteuil monumental de sa tante, Mlle de Vénérande les recevait avec +cette grâce un peu hautaine qui tenait bien plus du gentilhomme de jadis +que de la femme simplement coquette. + +L'étrange créature, lorsqu'elle abandonnait le domaine de la passion et +cessait de courir trop en avant de son siècle, revenait alors, tout à +fait en arrière, à l'époque où les châtelaines refusaient de baisser la +herse pour les troubadours mal mis. + +Raoule portait, ce soir-là, une robe de gaze blanche vaporeuse, à traîne +de cour, sans un bijou, sans une fleur. Un caprice bizarre lui avait +fait lacer sur ses épaules décolletées une cuirasse de mailles d'or, +d'une finesse telle qu'on eût cru son buste coulé dans un métal liquide. + +Pour détacher la ligne de chair de la ligne du tissu, un cordon de +brillants serpentait et les cheveux noirs, relevés en casque grec, +étaient piqués d'un croissant de diamant à pointes phosphorescentes +comme des rayons de lune. La superbe Diane semblait marcher sur un +nuage; sa tête, au profil pur, dominait l'assistance et ce n'était pas +sans une admiration anxieuse qu'on osait intercepter son regard strié +d'étincelles. La chanoinesse, elle, s'enveloppait pudiquement d'un +suaire de dentelles qui voilait une robe de couleur pensée. Son petit +visage doux, parcheminé, aux yeux d'un bleu de ciel pâle, s'abritait +sous le blason de son fauteuil, tandis qu'au contraire ce blason +semblait craquer sous l'effort puissant du bras de Raoule. + +A leur droite, se groupaient le cousin René, spécimen rare de la haute +gomme sportive, expliquant, à qui voulait l'entendre, comment _Simbad le +marin_ avait gagné d'une longueur et pourquoi cette année le _maillot_ +de soie d'or était divinement porté... De Raittolbe, sévère, son masque +de Slave impénétrable, songeant à la Gorgone antique lorsqu'il regardait +Mlle de Vénérande. Puis le vieux marquis de Sauvarès, sautillant +comme un gros oiseau de nuit aveuglé par la lumière crue, tout en +couvant de ses yeux ternes, avivés parfois d'un éclair de lubricité, +l'épaule ronde de sa filleule Raoule. + +Autour d'eux murmurait un essaim de femmes en toilettes exquises, +s'entretenant avec une persistance dont s'agaçaient les hommes, des +exploits de John Mare, le jockey vainqueur. + +On reconnaissait dans la foule les artistes amateurs à leurs +déplacements perpétuels formant remous auprès des traînes de tulle ou +de dentelles, évolution ayant pour but de se rapprocher de telle ou +telle étoile reconnue. + +Quant aux véritables artistes, ils opéraient, mais en sens inverse, les +mêmes déplacements, en sorte que le salon se transformait par instant en +un autre champ de courses, genre discret. Durant l'une de ces +fluctuations, Raoule, dont le regard embrassait tout, fit un signe à de +Raittolbe. Celui-ci tressaillit, puis regarda dans la direction que +suivait l'index à peine remué de la jeune femme. _Il_ était là, Martin +Durand le poussait avec des gestes virulents: + +--Mais va donc! malheureux, va!... grommelait-il, il te faut entamer la +conversation avec elle, bon gré, mal gré, pendant que j'étudierai ce +buste-là. Sacrée noblesse!... Il n'y a qu'elle pour vous tailler des +cariatides pareilles. Quel galbe! mes enfants. Quelle poitrine, quelles +épaules, quels bras! Je la vois d'ici soutenant le balcon du Louvre +restauré. Comme elle vous fige le sang rien qu'en se pliant sur une +hanche... Va donc, je te suis... + +Jacques refusait d'avancer; ahuri par les flots de clarté magique de ce +salon resplendissant, marchant sur les robes étalées, grisé par les +senteurs capiteuses que répandaient ces chevelures poudrées de +pierreries, l'ancien ouvrier fleuriste se croyait encore en proie au +vertige paradisiaque que lui donnaient les fumées du haschich. + +--Es-tu nigaud! mon pauvre petit peintre, disait Martin Durand, très +vexé d'avoir à constater ce manque d'audace chez un camarade. Un peu +d'aplomb, morbleu! dévisage les femmes, bouscule les hommes, tiens, +imite-moi... Est-ce que deux gars de notre espèce craignent le feu de la +rampe? Ah! voilà M. de Raittolbe; nous sommes sauvés. + +En réalité, la tête de l'architecte n'était pas plus solide que celle du +peintre, mais il avait l'inimitable aplomb de tous les démolisseurs qui +savent un peu rebâtir. + +Le baron de Raittolbe lui serra la main, évitant de toucher celle de son +ami. + +--Messieurs, enchanté de vous voir, je me charge de votre +présentation... + +Et il les entraîna jusqu'à Raoule. + +--Mademoiselle, dit-il assez haut pour être entendu du groupe principal +d'invités, je vous présente M. Martin Durand, architecte, à qui la +capitale doit quelques beaux monuments de plus, et M. Jacques Silvert. + +Il résulta de cette présentation brève qu'on ne s'occupa point du +personnage à monuments, puisque, tout de suite, on sut ce dont il était +capable. On braqua plus volontiers le monocle sur celui qui ne portait +qu'un nom ignoré. Jacques demeura immobile, les yeux dans les yeux de +Raoule, qu'il n'avait pas revue depuis la nuit sinistre. + +Il eut un frisson d'homme réveillé en sursaut. + +Sa chair vibra, il redevint le corps dompté de cet esprit infernal qui +lui apparaissait là, vêtu d'une armure d'or comme d'une égide +emblématique. + +Il se rappela tout à coup que devant elle il était complet, que lui +redevenait sa joie comme elle était sa souffrance. Son ivresse des +premiers pas s'évanouit pour faire place à l'amour servile de la bête +reconnaissante. Les plaies se fermèrent au souvenir des caresses. Une +expression à la fois heureuse et résignée fit épanouir sa belle bouche. +Sans songer qu'on s'occupait de lui, Jacques murmura: + +--Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous fait venir ici, moi qui ne suis rien et +que vous ne trouvez même plus digne du martyre? + +Une vague rougeur monta aux tempes de Raoule; elle répondit balbutiant: + +--Mais, monsieur, il faut croire qu'en admirant vos oeuvres, ma tante +a conclu que vous étiez beaucoup... + +--Je vous remercie, madame, ajouta Jacques se tournant vers la +chanoinesse, stupéfaite de le voir aussi élégant sous son habit de bal; +je vous remercie, mais je regrette que vous soyez meilleure que Mlle +Raoule! + +--C'est fort naturel! bégaya la sainte, à cent lieues de ce qu'il +voulait dire et habituée par son monde à répondre sans entendre. + +Seulement de Raittolbe, le marquis de Sauvarès, le cousin René et Martin +Durand dressèrent une oreille inquiète. + +--Meilleure que Mlle Raoule!... Hein? fit René avec un rictus +suffisant. Il est assez commun, ce Jacques Silvert. Meilleure... +comprends pas!... + +--Ni moi, grogna le vieux marquis; anguille sous roche!... peut-être! +Eh! Eh!... Adonis, ma parole, un Adonis! + +Martin Durand tiraillait sa jolie barbe. + +--Je suis enfoncé! se dit-il, le petit en tient et ils ont tous l'air de +jouer au plus matois, ici; quel galbe, quelle cariatide, mes enfants! + +De Raittolbe, abasourdi par l'aplomb subit de ce dépravé de bas étage, +s'avouait pourtant que cela le raccommodait presque avec lui. Des femmes +se rapprochèrent de Jacques, la duchesse d'Armonville, contemplant les +traits merveilleux de ce roux que la blancheur sidérale de +l'illumination rendait blond comme une Vénus du Titien, décida les +hésitantes par une exclamation garçonnière qui lui allait à ravir, car +elle avait les cheveux courts et frisés: + +--Parbleu, mesdames, je suis émerveillée! + +A ce moment, l'orchestre, dissimulé dans une tribune dominant la salle, +laissa tomber du haut des frises les préludes d'une valse; des couples +s'ébranlèrent, et Raoule, profitant de l'agitation, s'éloigna de sa +tante, suivie d'une petite cour. Jacques se pencha vers elle. + +--Tu es bien belle... glissa-t-il ironiquement, mais je suis sûr que ta +robe t'embarrassera pour danser! + +--Tais-toi, Jacques! supplia Mlle de Vénérande, éperdue, tais-toi! Je +croyais t'avoir appris autrement ton rôle d'homme du monde! + +--Je ne suis pas un homme! je ne suis pas du monde! riposta Jacques, +frémissant d'une rage impuissante; je suis l'animal battu qui revient +lécher tes mains! Je suis l'esclave qui aime pendant qu'il amuse! Tu +m'as appris à parler pour que je puisse te dire _ici_ que je +t'appartiens!... Inutile de m'épouser, Raoule; on n'épouse pas sa +maîtresse, ça ne se fait pas dans tes salons!... + +--Ah! tu m'effrayes!..... maintenant, Jacques! Est-ce ainsi que tu dois +te venger? Marie serait-elle morte? Notre amour ne serait-il plus +l'amour maudit? N'ai-je pas vu couler ton sang? et serait-il possible +de revivre les folies de notre bonheur? Non! ne me parle plus! Ton +souffle embaumé de jeune amour me donne la fièvre!... + +De Raittolbe, le plus près d'eux, murmura: + +--Soyez prudents, on vous épie!... + +--Alors, valsons!--dit Raoule emportée brusquement par la sauvagerie de +sa volupté qui renaissait plus immense en présence du tentateur. + +Jacques, sans formuler une seule demande de circonstance, enlaça Raoule, +qui se ploya sous son étreinte comme un roseau, et le cercle s'ouvrit. + +--Mais c'est un enlèvement! fit le marquis de Sauvarès, ce Jacques +Silvert s'attaque à notre déesse comme à une simple mortelle!... + +--La cariatide prend des pieds! soupira Martin Durand, navré d'avoir été +témoin d'une aussi profanante métamorphose. + +René essayait de rire: + +--Amusant! très amusant! Excessivement drôle. Ma cousine l'apprivoise +pour le mieux dévorer! Un de plus... Quand nous serons à cent, nous +ferons une croix! Très amusant!... + +De Raittolbe les regardait valser d'un oeil rêveur. Il valsait bien, +ce manant, et son corps souple, aux ondulations féminines, semblait +moulé pour cet exercice gracieux. Il ne cherchait pas à soutenir sa +danseuse, mais il ne formait avec elle qu'une taille, qu'un buste, qu'un +être. A les voir pressés, tournoyants et fondus dans une étreinte où les +chairs, malgré leurs vêtements, se collaient aux chairs, on s'imaginait +la seule divinité de l'amour en deux personnes, l'individu _complet_ +dont parlent les récits fabuleux des brahmanes, deux sexes distincts en +un unique monstre. + +--Oui! la chair! pensait-il, la chair fraîche, souveraine puissance du +monde. Elle a raison, cette créature pervertie! Jacques aurait beau +posséder toutes les noblesses, toutes les sciences, tous les talents, +tous les courages, si son teint n'avait pas la pureté du teint des +roses, nous ne le suivrions pas ainsi de nos yeux stupides! + +--Jacques! répétait Raoule, cédant à une griserie de bacchante... +Jacques, je t'épouserai, non parce que je redoute les menaces de ta +soeur, mais parce que je te veux au grand jour, après t'avoir eu +pendant nos mystérieuses nuits. Tu seras ma femme chérie comme tu as été +ma maîtresse adorée! + +--Et tu me reprocheras ensuite de m'être vendu, n'est-ce pas? + +--Jamais! + +--Tu sais que je ne suis pas guéri!... que je suis _laide_! A quoi +puis-je te servir!... Jaja est abîmé!... Jaja est affreux!--reprenait-il +d'un ton câlin, en la pressant plus fort. + +--Je te jure de te faire tout oublier! Ce serait si doux d'être ton +mari! de t'appeler en cachette Mme de Vénérande!... car ce sera mon +nom que je te donnerai!... + +--C'est vrai! je n'ai pas de nom, moi! + +--Allons! ta soeur est notre providence! elle m'a fait faire une +promesse que je ne rétracterai pas... mon ange! mon dieu! mon illusion +préférée! + +Quand ils s'arrêtèrent, ils se crurent dans l'atelier du boulevard +Montparnasse et se sourirent en échangeant un dernier serment. + +--Vous savez que le lion de la soirée c'est M. Jacques Silvert? déclara +Sauvarès au centre d'un groupe de sportmen scandalisés. + +--D'où sort cet Antinoüs? demandèrent les viveurs, curieux de recueillir +quelque histoire ténébreuse sur le compte de ce nouveau favori. + +--Du bon plaisir de Mlle de Vénérande, riposta le marquis, et le mot +fit bientôt fortune. + +Mais soudain l'arrivée de Jacques, les troublant par mégarde dans leurs +réflexions dédaigneuses, les réduisit au silence. Ils allaient se +replier en masse pour prouver leur mépris à cet obscur barbouilleur de +myosotis lorsqu'ils ressentirent en même temps une commotion bizarre qui +les cloua sur place. Jacques, la tête renversée, avait encore son +sourire de fille amoureuse; ses lèvres relevées laissaient voir ses +dents de nacre, ses yeux, agrandis d'un cercle bleuâtre, conservaient +une humidité rayonnante, et, sous ses cheveux épais, sa petite oreille, +épanouie comme une fleur de pourpre, leur donna, à tous, le même +tressaut inexplicable. Jacques passa, ne les ayant pas remarqués; sa +hanche, cambrée sous l'habit noir, les frôla une seconde... et d'un même +mouvement, ils crispèrent leurs mains devenues moites. + +Quand il fut loin, le marquis laissa choir cette phrase banale: + +--Il fait bien chaud, messieurs. D'honneur, c'est intolérable!... + +Tous reprirent en choeur: + +--C'est intolérable!... D'honneur, il fait trop chaud! + + + + +CHAPITRE XII + + +VOYONS, mon petit! Voyons, cordieu! De la poigne... +Vous êtes un homme et non pas une statue! A votre place je serais déjà +furieux de sentir ce fer si près de ma peau. Imaginez-vous que je +deviens un ennemi mortel, un monsieur digne des coups les plus violents. +Je vous ai pris une femme adorée, je vous ai jeté dix cartes à la +figure, je vous ai appelé: _lâche_ ou _voleur_, au choix. Tonnerre! +Ripostez donc! + +Et de Raittolbe, le maître, s'exaspérant pour Jacques Silvert, l'élève, +se ruait dans des assauts terribles. + +--Vous n'êtes pas patient, baron! murmurait Raoule, qui présidait à la +leçon, vêtue d'un élégant costume de salle. Moi, je lui permets de se +reposer; assez pour aujourd'hui! + +Raoule prit une épée, tomba en garde devant de Raittolbe, et, comme pour +venger Silvert, elle chargea l'ex-officier avec une impétuosité folle. + +--Diable, cria celui-ci, touché trois fois coup sur coup, vous vous +emballez trop vite, ma chère, je ne vous ai rien dit, ce me semble, de +tout ce que je viens de raconter à ce pauvre Jacques! + +A cet instant même, on annonça le déjeuner: le cousin René et plusieurs +intimes entrèrent; on félicita les champions pendant qu'un domestique, +s'avançant discrètement vers Jacques, lui glissait un mot à l'oreille. +Raoule, encore très échauffée, ne vit pas le jeune homme pâlir et passer +rapidement dans un fumoir attenant à la salle d'escrime. + +Jacques avait enfin obtenu de la chanoinesse Élisabeth les grandes +entrées de la maison; il était fiancé officiellement à Raoule, depuis un +mois. Après le bal des courses, pendant lequel tous les amateurs de +scandale avaient été scandalisés par l'introduction de ce petit Silvert, +Raoule, folle comme les possédées du moyen âge qui avaient le démon en +elles et n'agissaient plus de leur propre autorité, s'était déclarée +brusquement, un matin, au chevet de la malheureuse dévote. Ce matin se +trouvait très froid, très sombre, très terne. La chanoinesse, sous ses +couvertures à écussons, rêvait de cilice et de pavé glacé; elle fut +réveillée par la voix sonore de _son neveu_, commandant un feu d'enfer à +sa femme de chambre. + +--Pourquoi du feu? c'est mon jour de mortification, ma chère enfant, dit +la tante, ouvrant ses paupières transparentes et livides comme des +hosties. + +--Parce que, chère tante, je viens causer avec vous de choses graves, et +ces choses graves seront une mortification si naturelle qu'elles vous +suffiront amplement! + +Tout en riant d'un rire mauvais, la jeune femme s'asseyait dans un +fauteuil, ramenant sur ses pieds frileux le pan de sa robe de chambre +doublée d'hermine. + +--A cette heure? juste ciel! Tu as eu le réveil bien prompt, ma chérie! +Voyons, je t'écoute. + +Et la chanoinesse se dressa sur son traversin, les yeux dilatés par +l'épouvante. + +--Je veux me marier, tante Élisabeth! + +--Te marier! Oh! tu es inspirée par saint Philippe de Gonzague, que je +prie à cette intention chaque vigile. Te marier! Raoule! Mais je pourrai +donc réaliser mon voeu le plus cher, quitter ce monde de vanités et me +retirer aux Visitandines, où j'ai mon voile tout prêt. Béni soit le +Seigneur! Sans doute, ajouta-t-elle, c'est le baron de Raittolbe qui est +l'élu? + +Et elle sourit d'un air un peu malicieux. + +--Non, ce n'est pas de Raittolbe, ma tante! Je vous préviens que je ne +tiens pas à m'ennoblir davantage. Les affreux noms me plaisent beaucoup +plus que tous les titres de nos inutiles parchemins. Je désire épouser +le peintre Jacques Silvert! + +La chanoinesse fit un bond dans son lit, leva ses bras de vierge +au-dessus de sa tête pudique et s'écria: + +--Le peintre Jacques Silvert? Ai-je bien entendu? Ce bellâtre sans sou +ni maille à qui tu as fait l'aumône?... + +Un moment, la stupeur paralysa sa langue; elle reprit, en s'affaissant +sur elle-même: + +--Tu me feras mourir de honte, Raoule! + +--Ma tante, dit alors l'indomptable fille des Vénérande, la honte serait +peut-être de ne pas l'épouser! + +--Explique-toi! gémit Mme Élisabeth, désespérée. + +--Par respect pour vous, ma tante, ne m'y forcez pas, vous avez aimé +trop saintement pour... + +--Je représente ta mère, Raoule..... interrompit dignement la +chanoinesse, j'ai le devoir de tout entendre. + +--Eh bien, je suis sa maîtresse! répondit Raoule avec un calme +effrayant. + +Sa tante devint pâle comme les draps immaculés qui l'enveloppaient. Elle +eut, au fond de ses prunelles indécises, le seul éclair qui devait y +briller durant sa pieuse existence, et dit d'un ton sourd: + +--Que la volonté de Dieu soit faite... Mésalliez-vous, ma nièce. Il me +reste encore assez de larmes pour effacer votre crime... J'entrerai au +couvent le lendemain de votre mariage!... + +Et, à partir de ce matin froid durant lequel un feu d'enfer avait brûlé +dans la cheminée de la chanoinesse, mortifiée pourtant jusqu'aux +moelles, Raoule avait agi à sa guise. On avait présenté le fiancé à la +famille et aux intimes; puis, sans qu'une objection s'élevât contre ce +fantastique caprice, chacun s'était incliné cérémonieusement devant +Jacques. Le marquis de Sauvarès l'avait déclaré «pas mal». René, le +cousin «amusant, excessivement amusant»! La duchesse d'Armonville avait +lancé un petit rire énigmatique et, somme toute, puisque par le fait +d'un oncle éloigné, mort à propos, le barbouilleur superbe possédait une +fortune de trois cent mille francs, il devenait un peu moins ridicule. + +Cette fortune, Raoule l'avait donnée, de la main à la main, à l'homme de +son choix. + +Les gens de l'hôtel, eux, disaient, aux offices: c'est un enfant +trouvé. + +Un enfant trouvé qui allait barrer de deuil le blason vermeil des +Vénérande! + +Souvent par ces tristes nuits d'automne, on entendait du côté de la +chambre close de Mme Élisabeth de longs sanglots; on pouvait croire +que c'était le vent sifflant à travers le rond-point dépouillé de la +cour d'honneur... + +Raoule ferraillait toujours, de Raittolbe fut obligé de rompre. Puis, +soudain, une interjection parvint jusqu'à eux, aiguë, discordante. Ils +s'arrêtèrent simultanément. Ils avaient reconnu la voix de Marie +Silvert. + +Mlle de Vénérande prétexta un peu de fatigue et, sans s'occuper du +baron et de ses admirateurs, elle gagna la porte du fumoir. De Raittolbe +en fit autant. + +--Témoins, décida Raoule, allez au déjeuner de réconciliation! Nous +réparons nos toilettes et sommes à vous dans quelques minutes. + +Ces messieurs sortirent en discutant les coups échangés. + +--Qu'est-ce que tu viens faire? disait Jacques, derrière la porte du +boudoir, une scène? + +--Pas si bête, on me mettrait dehors! + +--Eh bien! alors, faisait Jacques impatienté, tiens-toi tranquille. + +--Me tenir tranquille? C'est ça... tu auras le droit de te blanchir en +te baignant dans les blasons de la haute, et moi, ta soeur, je +resterai putain comme devant? + +--Où veux-tu en venir? + +--Où je veux en venir? Je veux que tu dises à ta Raoule que ses +conditions ne sont pas les miennes. Je me fiche du chiffon de papier +qu'elle m'a envoyé comme de ma première chemise. Il paraît que je vous +gêne, mes tourtereaux? On rougit de Marie Silvert; il faut m'éloigner, +m'envoyer à la campagne, dans un coin; eh bien, j'veux pas, moi! Nous +avons mangé le pain dur ensemble, tu vas t'payer du poulet rôti, j'en +veux ma bonne part ou j'mets les pieds dans vos plats. Ah! monsieur +s'pavane du matin au soir, on l'attiffe comme une grue, y en a pas assez +pour lui, quoi! et faudrait que sa soeur s'habille d'une loque, +s'coiffe d'un chiffon, se nourrisse d'une croûte. As-tu fini! Vous avez +cru me coudre la bouche avec votre pension de six cents francs, plus +souvent que je me laisserai faire; Marie Silvert ne veut pas de vos +rentes, ça la salirait! + +--Qu'à cela ne tienne, fit à ce moment Mlle de Vénérande, en entrant +suivie de de Raittolbe, ne vous tourmentez pas, vous n'aurez rien! + +Raoule avait dit cela froidement, laissant une à une tomber ses paroles, +qui, pour quelques secondes, semblèrent produire sur la fille l'effet +d'autant de gouttes d'eau froide. + +--Bien, fit-elle, pinçant la lèvre et regrettant de ne pouvoir revenir +aux six cents francs par le chemin de la douceur, bien; puis, les doigts +crispés au dossier d'une chaise: Au fait, j'aime mieux ça, vous +m'dégoûtez,--pas vous, monsieur, fit-elle, essayant de sourire à de +Raittolbe retranché derrière Raoule qu'il regrettait d'avoir suivie; +c'est pourtant vous qui êtes cause de tout. + +--Hein! fit de Raittolbe, s'avançant, qu'est-ce que vous me dites-là? + +--C'est clair: vous savez bien que mademoiselle et monsieur ne m'ont +jamais pardonné d'avoir été votre maîtresse. Ça les chiffonnait! + +--Assez, interrompit brusquement le baron; ne prenez pas prétexte de +notre liaison pour continuer vos injures. Vous avez fait votre métier, +je vous ai payée: nous sommes quittes. + +--C'est juste, répondit Marie, subitement calmée; j'ai même encore là +les cent francs que vous m'avez envoyés; je n'y ai pas encore touché. Ça +m'a fait quelque chose quand je les ai reçus. C'est peut-être bête, mais +c'est comme ça. + +Elle parlait d'un ton soumis, en attachant sur de Raittolbe des yeux +presque suppliants. + +--Voyez-vous, monsieur, continua-t-elle sans plus s'occuper de son frère +et de Raoule, parce qu'on est une pauvre fille, ça n'empêche pas d'avoir +un coeur. Vous dites que j'ai fait mon métier avec vous, vous savez +bien que non! Je vous ai aimé, moi, je vous aime toujours, et vous +n'avez qu'à faire un signe si vous le voulez, je me mets en quatre +pour... + +--Assez! interrompit de Raittolbe, enrageant de se voir ridiculiser +devant Raoule, je me contenterais de votre départ! + +Réellement émue un instant plus tôt, la fille sentit se réveiller sa +colère. Alors, elle éclata: + +--Eh bien oui! je partirai, mais faut que je crève le sac aux ordures! +Ah! vous avez beau vous gausser, vous autres, j'ai pas fini, v'la le +bouquet. Ça vous amuse, n'est-ce pas? C'est drôle, ricana-t-elle, +hideuse. Vous êtes contents, pas vrai? Ça vous embêtait que je lui aie +donné dans l'oeil, et le v'la qui m'envoie promener. N. de D., d'la +rigolade y en aurait que pour eux? Plus souvent, puisque j'peux pas +trouver un homme qui me prenne, j'vas me les payer tous--mes enfants, ça +vous fera honneur, votre future belle-soeur vient vous faire part de +son entrée au b.....! + +--Votre existence n'en sera guère changée, railla Mlle de Vénérande, +se dirigeant vers la porte, en faisant signe à Jacques de la suivre. + +Jacques restait debout devant sa soeur, les poings crispés, la face +pâle, mordant sa lèvre; peut-être n'y avait-il qu'un déshonneur auquel +il n'eût pas été préparé dans les sursauts rapides de sa chute... + +--Bon voyage! cria ironiquement Raoule, du seuil de la salle d'armes. + +--Oh! nous nous reverrons, belle-soeur, répliqua Marie, gouailleuse, +je viendrai, les jours de sortie, vous présenter mes devoirs. Faudra pas +faire la dégoûtée, vous savez; Marie Silvert, même en carte, vaudra bien +Mme Silvert; au moins elle fait l'amour comme tout le monde, +celle-là! + +Elle n'acheva pas. Jacques, hors de lui, avant que de Raittolbe n'eût +prévenu son geste, étreignait sa soeur au poignet, et, dans un effort +terrible, la secouait désespérément. + +--Te tairas-tu, misérable? gronda-t-il d'une voix sourde. + +Puis, ses muscles se détendirent, et Marie, pirouettant sur elle-même, +tomba presque à genoux. + +Marie, relevée, se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et là, se tournant +vers son frère, de chaque côté duquel se tenaient, comme deux +protections, de Raittolbe et Raoule: + +--Faut pas t'énerver comme ça, mon petit. T'as besoin de tes muscles, +il t'en faut pour deux... T'as la même tête que le jour de la raclée. Tu +sais la raclée que monsieur le baron t'a administrée. Prends garde, tu +vas te trouver mal, t'as quelque chose de détraqué, bien sûr: ta chaste +épouse n'aura plus son compte..... Est-il gentil, comme ça, entre ses +deux amants! + +Marie lança ces derniers mots dans un rire féroce, dont les éclats +durent faire trembler jusque dans ses fondements la vieille maison des +Vénérande. + +Élisabeth et Marie Silvert, l'ange du bien qui avait toléré, le démon de +l'abjection qui avait excité, fuyaient en même temps, l'un vers le +Paradis, l'autre vers l'abîme, cet amour monstrueux qui pouvait, à la +fois, aller, dans son orgueil, plus haut que le ciel et, dans sa +dépravation, plus bas que l'enfer. + + + + +CHAPITRE XIII + + +VERS minuit, les invités aux noces de Jacques Silvert +s'aperçurent d'un fait bien étrange: la jeune mariée était encore parmi +eux, mais le jeune marié avait disparu. Indisposition subite, vexation +d'amoureux, incident grave, toutes les conjectures possibles furent +faites dans le clan des familiers que cette union préoccupait déjà au +dernier point. Le marquis de Sauvarès prétendit que le cartel d'un rival +éconduit avait été trouvé par Jacques, sous sa serviette, au début du +merveilleux repas qui leur avait été servi. René affirmait que tante +Élisabeth devait quitter le monde ce soir même et qu'elle remettait ses +pouvoirs à l'époux. Martin Durand, témoin du marié, bougonnait sans se +cacher, parce que les artistes ont toujours le droit de _faire leur +tête_ quand on a besoin d'eux. Il ne pouvait plus sentir ce Jacques, +maintenant. Au coin de la cheminée monumentale du salon où s'écroulait +en braises rouges le nouveau foyer conjugal, la duchesse d'Armonville, +pensive, son binocle entre ses doigts fins, suivait les mouvements de +Raoule, placée en face d'elle. Raoule déchiquetait machinalement son +bouquet d'oranger. De Raittolbe assurait tout bas à la duchesse que +l'amour est la seule puissance vraiment capable d'aplanir les +difficultés politiques sous le gouvernement du jour. + +--Mais enfin, murmurait la duchesse, sans prendre garde aux étourderies +du baron, me direz-vous pourquoi cette chère mariée s'est aujourd'hui +fait coiffer de façon si... originale? Cela me rend perplexe, depuis la +cérémonie religieuse. + +--L'hymen est, sans doute, pour Mme Silvert une prise de voile comme +une autre, répondait de Raittolbe, dissimulant un sourire sardonique. + +Mme Silvert portait une longue robe de damas blanc argenté et une +sorte de pourpoint de cygne. Son voile avait été enlevé au moment du bal +et l'on voyait la coiffure de fleurs d'oranger naturelles reposer en +diadème sur des boucles pressées comme dans la chevelure d'un garçon; sa +physionomie hardie s'harmonisait admirablement avec ces boucles courtes, +mais ne rappelait en rien la pudique épousée, prête à baisser les yeux +sous ses tresses parfumées qu'allaient bientôt défaire les vives +impatiences de l'époux. + +--Je vous assure, réitérait la duchesse, que Raoule a fait couper ses +cheveux. + +--Une mode récente que j'adopte définitivement, chère duchesse, répondit +Raoule, qui venait d'entendre et sortait de sa rêverie. + +De Raittolbe eut un applaudissement muet. Il frappa la paume de sa main +du bout de ses ongles. Mme d'Armonville se mordit la lèvre pour ne +pas rire. Cette pauvre Raoule, à force de se masculiniser, finirait par +compromettre son mari! + +Les demoiselles d'honneur vinrent en tumulte offrir le gâteau, suivant +la nouvelle coutume importée de Russie et qui faisait fureur, cette +année-là, dans la haute société. L'époux ne se montrait toujours pas. +Raoule dut garder sa part entière. Minuit sonna; alors, la jeune femme +traversa le vaste salon de son pas altier; arrivée à l'arc de triomphe +dressé avec toutes les plantes de la serre, elle se retourna et eut pour +l'assemblée un salut de reine qui congédie ses sujets. D'une phrase +gracieuse mais brève, elle remercia ses compagnes, puis elle sortit à +reculons, les saluant encore d'un geste élégant et rapide, comme le +salut de l'épée. Les portes se refermèrent. + +A l'aile gauche, tout à l'extrémité de l'hôtel, était la chambre +nuptiale. Le pavillon dans lequel elle se trouvait formait retour sur le +reste du bâtiment. La plus profonde obscurité, le plus discret silence +régnaient dans cette partie de la maison. + +Les corridors étaient éclairés de lanternes de bohème bleu dont le gaz +avait été baissé, et dans la bibliothèque attenante à la chambre à +coucher une seule torchère, tenue par un grand esclave en bronze, +servait de fanal. Au moment où Raoule entra dans le cercle de lumière +projeté au centre de la pièce, une femme habillée simplement comme une +domestique se détacha de la tenture sombre. + +--Que me voulez-vous? murmura la mariée redressant sa taille souple et +laissant à ses pieds se dérouler l'immense traîne de sa robe d'argent. + +--Vous dire adieu, ma nièce, répliqua Mme Élisabeth, dont le visage +pâle, tout à coup éclairé, semblait surgir comme une évocation +spectrale. + +--Vous! ma tante, vous partez? + +Émue, Raoule lui tendit les bras. + +--N'embrasserez-vous pas une dernière fois votre _neveu_? fit-elle d'un +son de voix plus respectueux et plus doux. + +--Non! dit la chanoinesse secouant le front. Quand je serai là-haut! +peut-être! mais ici je ne puis me résigner à couvrir de mon pardon les +souillures de la fille perdue. Adieu, mademoiselle de Vénérande. Mais +avant mon départ, sachez-le: si sainte que Dieu veuille que je sois, il +m'a permis d'apprendre vos horribles débordements. Je sais tout: Raoule +de Vénérande, je vous maudis. + +La chanoinesse parlait très bras et cependant Raoule crut entendre +retentir les éclats de cette malédiction jusque dans la tranquillité de +la chambre nuptiale. + +Elle eut un tressaillement superstitieux. + +--Vous savez tout? expliquez vos paroles, ma tante! Le chagrin de me +voir porter un nom roturier vous trouble-t-il la raison? + +--Vous êtes la belle-soeur d'une prostituée. Elle était ici tout à +l'heure, cette fille, oubliée dans vos invitations; elle m'a forcée à me +pencher sur le gouffre. Vous n'étiez pas la maîtresse de Jacques +Silvert, Raoule de Vénérande, et je le regrette à présent de toute mon +âme! Mais souvenez-vous bien, fille de Satan! que les désirs contre +nature ne sont jamais assouvis. Vous rencontrerez la désespérance au +moment où vous croirez au bonheur! Dieu vous précipitera dans le doute +au moment où vous toucherez à la sécurité. Adieu... je vais prier sous +un autre toit. + +Raoule, immobilisée dans l'impuissance de sa rage, la laissa se retirer +sans proférer un mot. + +Lorsque Mme Élisabeth eut disparu, la mariée appela ses femmes qui +l'attendaient pour l'aider à sa toilette de nuit. + +--Il est venu quelqu'un ici voir ma tante? interrogea-t-elle d'un ton +sourd. + +--Oui, madame, répondit Jeanne, l'une de ses caméristes, une personne +très voilée qui lui a parlé longtemps. + +--Et cette personne? + +--S'est retirée emportant un petit coffret. Je pense que Mme la +chanoinesse a fait une dernière aumône avant de partir pour son couvent. + +--Ah! très bien, une dernière aumône. + +A ce moment le bruit d'une voiture fit trembler légèrement les vitres de +la bibliothèque. + +--Votre tante a commandé le coupé, dit Jeanne en baissant la tête pour +ne pas laisser voir son émotion. + +Raoule passa dans le cabinet de toilette, et, la repoussant: + +--Je ne veux personne, allez-vous-en et faites dire au marquis de +Sauvarès, mon parrain, que désormais il reste seul pour faire les +honneurs du salon. + +--Oui, madame. + +Jeanne sortit à l'instant, complètement ahurie. L'air semblait devenu +irrespirable dans l'hôtel de Vénérande. + +Un à un, les invités défilèrent devant le marquis, plus étonné qu'eux du +mandat qu'il venait de recevoir; puis, quand il n'y eut plus que de +Raittolbe, M. de Sauvarès lui prit le bras. + +--Allons-nous-en, mon cher, dit-il avec un éclat de rire moqueur; cette +maison est décidément transformée en tombeau. + +Le chasseur préposé à la garde du vestibule éteignit les lustres, et, +bientôt, dans les salons déserts, par tout l'hôtel, avec le silence, +régna l'obscurité profonde. + +Après avoir fait glisser le verrou du cabinet de toilette, Raoule +s'était dépouillée de ses vêtements avec une orgueilleuse colère. + +--Enfin! avait-elle dit, quand la robe de damas aux chastes reflets +était tombée à ses pieds impatients. + +Elle prit une petite clef de cuivre, ouvrit un placard dissimulé dans la +tenture et en tira un habit noir, le costume complet, depuis la botte +vernie jusqu'au plastron brodé. Devant la glace, qui lui renvoyait +l'image d'un homme beau comme tous les héros de roman que rêvent les +jeunes filles, elle passa sa main, où brillait l'alliance, dans ses +courts cheveux bouclés. Un rictus amer plissa ses lèvres estompées d'un +imperceptible duvet brun. + +--Le bonheur, ma tante, fit-elle froidement, est d'autant plus vrai +qu'il est plus fou; si Jacques ne se réveille pas du sommeil sensuel que +j'ai glissé dans ses membres dociles, je serai heureuse malgré votre +malédiction. + +Elle s'approcha d'une portière de velours, la souleva d'un geste +fébrile, et, la poitrine palpitante, s'arrêta. + +Du seuil, le décor était féerique. De ce sanctuaire païen érigé au sein +des splendeurs modernes, émanait un vertige subtil, incompréhensible, +qui eût galvanisé n'importe quelle nature humaine. Raoule avait +raison... l'amour peut naître dans tous les berceaux qu'on lui prépare. + +L'ancienne chambre à coucher de Mlle de Vénérande, arrondie aux +angles, avec un plafond en forme de coupole, était tendue de velours +bleu, lambrissée de satin blanc rehaussé d'or et de cannelures en +marbre. + +Un tapis, dessiné d'après les indications de Raoule, recouvrait le +parquet de toutes les beautés de la flore orientale. Ce tapis, fait de +laine épaisse, avait des couleurs tellement vives et des reliefs si +accusés, qu'on aurait pu croire marcher dans quelque parterre enchanté. + +Au centre, sous la veilleuse retenue par quatre chaînes d'argent, la +couche nuptiale avait les contours du vaisseau primitif qui portait +Vénus à Cythère. Une profusion d'amours nus accroupis au chevet +soulevaient de toute la force de leurs poings la conque capitonnée de +satin bleu. Sur une colonne en marbre de Carrare, la statue d'Eros, +debout, l'arc au dos, soutenait de ses bras arrondis d'amples rideaux de +brocart d'Orient, retombant en plis voluptueux tout autour de la conque, +et, du côté du chevet, un trépied en bronze portait un brûle-parfums +étoilé de pierres précieuses où se mourait une flamme rose dégageant +une vague odeur d'encens. Le buste de l'Antinoüs aux prunelles d'émail +faisait face au trépied. Les fenêtres avaient été reconstruites en ogive +et grillées comme les fenêtres de harems, derrière des vitraux de +nuances adoucies. + +L'unique ameublement de la chambre était le lit. Le portrait de Raoule, +signé Bonnat, s'accrochait aux tentures, tout entouré de draperies +blasonnées. Sur cette toile, elle portait un costume de chasse du temps +de Louis XV et un lévrier roux léchait le manche du fouet que tenait sa +main magnifiquement reproduite. + +Jacques était étendu sur le lit; par une coquetterie de courtisane qui +attend l'amant d'une minute à l'autre, il avait repoussé les couvertures +ouatées et le moelleux édredon. Au reste, une vivifiante chaleur régnait +dans la chambre bien close. + +Raoule, les pupilles dilatées, la bouche ardente, s'approcha de l'autel +de son dieu, et dans son extase: + +--Beauté, soupira-t-elle, toi seule existes; je ne crois plus qu'en toi. + +Jacques ne dormait pas: il se souleva doucement sans quitter sa pose +indolente; sur le fond d'azur des courtines, son buste souple et +merveilleux de forme se détachait rose comme la flamme du brûle-parfums. + +--Alors, pourquoi voulais-tu jadis la détruire, cette beauté que tu +aimes? répondit-il dans un souffle amoureux. + +Raoule vint s'asseoir sur le bord de la couche et prit à pleines mains +la chair de ce buste cambré. + +--Je punissais une trahison involontaire cette nuit-là; songe à ce que +je ferais si jamais tu me trahissais réellement. + +--Écoute, cher maître de mon corps, je te défends de rappeler le soupçon +entre nos deux passions, il me fait trop peur..... Pas pour moi! +ajouta-t-il, riant de son adorable rire d'enfant, mais pour toi. + +Il posa sa tête soumise sur les genoux de Raoule. + +--C'est bien beau, ici, murmura-t-il, avec un regard reconnaissant. Nous +allons y être très heureux. + +Raoule, du bout de son index, caressait ses traits réguliers et suivait +l'arc harmonieux de ses sourcils. + +--Oui, nous y serons heureux et il ne faut pas quitter ce temple de +longtemps, pour que notre amour pénètre chaque objet, chaque étoffe, +chaque ornement de caresses folles, comme cet encens pénètre de son +parfum toutes les tentures qui nous enveloppent. Nous avions décidé un +voyage, nous n'en ferons pas; je ne veux pas fuir l'impitoyable société +dont je sens grandir la haine pour nous. Il faut lui montrer que nous +sommes les plus forts, puisque nous nous aimons... + +Elle pensait à sa tante... Jacques pensait à sa soeur. + +--Eh bien, dit-il résolument, nous resterons. D'ailleurs, j'achèverai +mon éducation de mari sérieux; dès que je saurai me battre, j'essaierai +de tuer le plus méchant de tes ennemis. + +--Voyez-vous cela, madame de Vénérande, tuer quelqu'un! + +Il se renversa d'un mouvement gracieux jusqu'à son oreiller: + +--Il faut bien qu'elle demande à tuer quelqu'un, puisque le moyen de +mettre quelqu'un au monde lui est absolument refusé. + +Ils ne purent s'empêcher de rire aux éclats; et, dans cette gaieté à la +fois cynique et philosophe, ils oublièrent la société impitoyable qui +avait prétendu, en quittant l'hôtel de Vénérande, qu'elle quittait un +tombeau. + +Peu à peu, la gaieté insolente se calma. Son rictus ne déforma plus +leurs deux bouches qui s'unissaient. Raoule attira le rideau jusqu'à +elle, plongeant le lit dans une demi-obscurité délicieuse, au sein de +laquelle le corps de Jacques avait des reflets d'astre. + +--J'ai un caprice, dit-il, ne parlant plus qu'à voix basse. + +--C'est le moment des caprices, répondit Raoule, mettant un genou sur le +tapis. + +--Je veux que tu me fasses une vraie cour, comme, à pareille heure, peut +en faire un époux quand c'est un homme de ton rang. + +Et il se tordait, câlin, dans les bras de Raoule, rejoints sous sa +taille nue. + +--Oh! oh! fit-elle, retenant ses bras, alors je dois être très +convenable? + +--Oui... tiens, je me cache, je suis vierge... + +Et, avec une vivacité de pensionnaire qui vient de lancer une malice, +Jacques s'enveloppa de ses draps; un flot de dentelles retomba sur son +front et ne laissa plus entrevoir que la rondeur de son épaule, qui +semblait être, ainsi voilée, l'épaule large d'une femme du peuple, +admise par hasard dans le lit d'un riche viveur. + +--Vous êtes bien cruelle, fit Raoule, écartant le rideau. + +--Mais non, dit Jacques, ne pensant pas qu'elle commençait déjà le jeu. +Non, non, je ne suis pas cruel, je te dis que je veux m'amuser, là... +J'ai de la gaieté plein le coeur, je me sens tout ivre, tout aimant, +tout plein de désirs fous. Je veux user de ma royauté, je veux te faire +crier de rage et remordre mes plaies comme lorsque tu me déchirais par +jalousie. Je veux être féroce à ma manière, moi aussi. + +--N'y a-t-il pas assez de nuits que j'attends et demande aux songes les +voluptés que tu me refuses? continua Raoule debout et le couvant de ce +regard sombre, dont la puissance avait doté l'humanité d'un monstre de +plus. + +--Tant pis, riposta Jacques, mettant sur sa lèvre pourpre le bout de sa +langue humide, je me moque un peu de tes songes, la réalité sera +meilleure après, je te supplie de commencer tout de suite, ou je me +fâche. + +--Mais c'est le martyre le plus atroce que tu puisses m'imposer, reprit +la voix frémissante de Raoule, qui avait l'intonation grave du mâle: +attendre quand j'ai la félicité suprême à ma portée; attendre quand tu +ne sais pas encore combien je suis fier de te tenir en mon pouvoir; +attendre quand j'ai tout sacrifié pour avoir le droit de te garder à mes +côtés, jour et nuit; attendre quand le bonheur inouï serait de t'écouter +seulement me dire: «Je suis bien le front sur ton sein, je veux dormir +là.» Non, non, tu n'auras pas ce courage! + +--Je l'aurai, déclara Jacques, sincèrement dépité de voir qu'elle ne se +prêtait pas à la comédie sans en avoir le bénéfice voluptueux. Je te +répète que c'est un caprice. + +Raoule tomba sur les genoux, les mains jointes, ravie de le voir dupe +lui-même, et _par habitude_, de la supercherie qu'il implorait, sans se +douter qu'elle l'employait dans son langage passionné depuis vingt +minutes. + +--Oh! tu es d'une méchanceté? je te trouve tout à fait détestable, fit +Jacques énervé. + +Raoule s'était reculée, la tête rejetée en arrière. + +--Parce que je ne puis te voir sans devenir fou, dit-elle, se trompant à +son tour; parce que ta divine beauté me fait oublier qui je suis et me +donne des transports d'amant; parce que je perds la raison devant tes +nudités idéales... Et, qu'importe à notre passion délirante le sexe de +ses caresses? Qu'importent les preuves d'attachement que peuvent +échanger nos corps? Qu'importe le souvenir d'amour de tous les siècles +et la réprobation de tous les mortels?... Tu es belle... Je suis homme, +je t'adore et tu m'aimes! + +Jacques avait compris enfin qu'elle lui obéissait. Il se leva sur un +coude, les yeux pleins d'une joie mystérieuse. + +--Viens!... dit-il dans un frisson terrible, mais n'ôte pas cet habit, +puisque tes belles mains suffisent à enchaîner ton esclave... Viens. + +Raoule se rua sur le lit de satin, découvrant de nouveau les membres +blancs et souples de ce Protée amoureux qui, à présent, n'avait plus +rien conservé de sa pudeur de vierge. + +Durant une heure, ce temple du paganisme moderne ne retentit que de +longs soupirs entrecoupés et du bruit rythmé des baiser; puis, tout à +coup, un cri déchirant retentit, pareil au hurlement d'un démon qui +vient d'être vaincu. + +--Raoule, s'écria Jacques, la face convulsée, les dents crispées sur la +lèvre, les bras étendus comme s'il venait d'être crucifié dans un spasme +de plaisir, Raoule, tu n'es donc pas un homme? tu ne peux donc pas être +un homme? + +Et le sanglot des illusions détruites, pour toujours mortes, monta de +ses flancs à sa gorge. + +Car Raoule avait défait son gilet de soie blanche, et, pour mieux sentir +les battements du coeur de Jacques, elle avait appuyé l'un de ses +seins nus sur sa peau; un sein rond, taillé en coupe avec son bouton de +fleur fermé qui ne devait jamais s'épanouir dans la jouissance sublime +de l'allaitement. Jacques avait été réveillé par une révolte brutale de +toute sa passion. Il repoussa Raoule, le poing crispé: + +--Non! non! n'ôte pas cet habit, hurla-t-il, au paroxysme de la folie. + +Une seule fois ils avaient joué sincèrement la comédie tous les deux, +ils avaient péché contre leur amour, qui, pour vivre, avait besoin de +regarder la vérité en face, tout en la combattant par sa propre force. + + + + +CHAPITRE XIV + + +ILS étaient restés en plein Paris pour lutter, pour +braver. L'opinion publique, cette grande prude, se refusa au combat. On +fit le vide autour de l'hôtel de Vénérande. Mme Silvert fut peu à peu +rayée du clan des femmes recherchées; on ne lui ferma pas les portes, +mais il y eut des audacieux qui ne repassèrent plus son seuil. Les fêtes +d'hiver ne réclamèrent plus sa présence, on ne la consulta plus au sujet +de la nouvelle pièce, du nouveau roman, des nouveautés de la mode. Ils +allaient, Jacques et Raoule, beaucoup au théâtre, mais leur loge ne +s'ouvrait jamais pour un ami; ils n'avaient plus d'amis, ils étaient +les maudits de l'Eden, ayant derrière eux, non pas un ange brandissant +un glaive flamboyant, mais une armée de mondains. L'orgueil de Raoule +tint bon. + +L'épisode de la tante, se rendant au couvent la nuit même de leurs +noces, défrayait mainte conversation, et, comme personne n'avait plaint +la chanoinesse, alors qu'elle ne menait pas l'existence de ses rêves, on +la plaignit énormément lorsqu'elle eut réalisé son voeu le plus cher. + +Quant à Marie Silvert, elle ne reparaissait pas. Dans une classe qui +n'avait aucun rapport avec la société dont Raoule faisait partie, on +savait seulement que certaine maison se fondait dans le genre tout à +fait luxueux, et quelques habitués de ces sortes de maisons savaient +qu'une Marie Silvert la dirigerait. + +Tant il est vrai que les aumônes des saints ne sanctifient souvent pas +ceux qui les reçoivent. + +Rien pourtant ne transpirait dans l'entourage de Raoule; elle-même +ignorait ce fait honteux. On la respectait, voilà tout. Et on se garait +sur son passage, comme sur le passage d'une femme menacée par une +prochaine catastrophe. + +Un soir, Jacques et Raoule retardèrent, d'un accord tacite, l'heure du +plaisir. Il y avait trois mois qu'ils étaient mariés, trois mois que +chaque nuit les retrouvait s'étourdissant de caresses sous la coupole +bleue de leur temple. Mais ce soir-là, près d'un feu mourant, ils +causaient: on ne sait pas quel attrait il y a quelquefois dans l'agonie +de la braise. Jacques et Raoule avaient besoin de causer l'un près de +l'autre, sans transports féminins, sans cris voluptueux, en bons +camarades qui se revoient après une longue absence. + +--Qu'est donc devenu de Raittolbe? fit Raoule, lançant au plafond la +fumée d'une cigarette turque. + +--C'est vrai, murmura Jacques, il n'est pas poli! + +--Tu sais que je n'en ai plus peur, fit Raoule en riant. + +--Moi, cela m'amuserait de jouer à _ton mari_ devant ses moustaches +hérissées. + +--Tiens! voyez-vous ce petit fat!..... + +Elle ajouta gaiement: + +--Veux-tu que nous lui offrions demain une tasse de thé..... nous +n'irons pas à l'Opéra et nous ne lirons pas de vieux livres. + +--Si tu n'y vois pas d'inconvénient. + +--La lune de miel ne permet pas les surprises, madame, fit Raoule, +portant à ses lèvres la main blanche de Jacques. + +Celui-ci rougit et haussa les épaules dans un imperceptible mouvement +d'impatience. + +Le lendemain soir, le samovar fumait devant de Raittolbe qui n'avait pas +fait d'objection à l'invitation de Raoule. + +Les premières paroles échangées sentirent l'ironie de part et d'autre. +Jacques frisa l'impertinence, Raoule la dépassa, de Raittolbe appuya +fortement. + +--Vous nous boudez, dit Jacques en lui offrant l'index, comme s'il y +mettait de la condescendance. + +--Le cher baron serait-il jaloux de notre bonheur? interrogea Raoule, se +dressant comme un gentilhomme offensé. + +--Mon Dieu! mon excellent ami, fit de Raittolbe, affectant la confusion +et ne s'adressant qu'à Mme Silvert, je crains toujours les lubies des +femmes nerveuses; si par hasard mon élève, et il désignait Jacques, +s'était passé la fantaisie de démoucheter un de ses fleurets, vous +comprenez..... + +En prenant le thé, on échangea encore quelques allusions sanglantes. + +--Vous savez que les Sauvarès, les René, les d'Armonville, jusqu'aux +Martin Durand, nous fuient, lança Raoule entre deux mauvais rires de +diable qui constate sa damnation. + +--Ils ont tort..... Je prends sur moi de les remplacer +avantageusement..... On a des amis intimes ou on n'en a pas, repartit de +Raittolbe. + +A dater de ce moment, il revint tous les mardis à l'hôtel de Vénérande. +Les leçons d'escrime furent remises en vigueur; une fois même, Jacques +alla, en compagnie du baron, essayer un cheval récemment acheté. Le +mariage semblait avoir comblé tous les abîmes jadis ouverts sous les +pieds de l'ex-officier de hussards. + +Il traitait d'égal à égal avec Jacques, et, en le voyant bien campé sur +sa selle, le cigare au coin de la bouche, l'oeil hardi, il pensait: + +--Peut-être tirerait-on un homme de cet argile..... si Raoule voulait. + +Et il songeait à une réhabilitation possible, provoquée, en une minute +d'oubli, par une vraie maîtresse que Raoule serait forcée de combattre +avec la tactique féminine habituelle. + +Au retour du Bois, Jacques désira visiter l'appartement de de Raittolbe. +Ils poussèrent jusqu'à la rue d'Antin. + +En pénétrant dans cet intérieur, Jacques fronça les narines. + +--Oh! fit-il, ça sent rudement le tabac chez vous! + +--Dame, mon cher mignon, objecta de Raittolbe, malicieux, je ne suis pas +un apostat, moi! J'ai mes croyances, je les garde. + +Soudain, Jacques eut une exclamation; il venait de reconnaître, un à un, +tous les meubles de son ancien appartement du boulevard Montparnasse. + +--Tiens, fit-il, je les avais laissés à ma soeur. + +--Oui, elle me les a revendus; ce n'étaient cependant pas les amateurs +qui manquaient, mais..... + +--Quoi? interrogea le jeune homme intrigué. + +--J'ai tenu à les avoir parce qu'ils sont autant de chapitres d'un roman +vécu qu'il était inutile de voir publier un jour. + +--Ah! vous êtes fort aimable! balbutia Jacques, en s'asseyant sur son +ancien divan oriental. + +Il n'avait trouvé que cette phrase banale pour remercier le baron de sa +délicatesse. Celui-ci se mit à côté de lui. + +--Ce temps est loin, n'est-il pas vrai, Jacques? + +Et, cavalièrement, il lui frappait sur la cuisse. + +--Qu'en savez-vous? murmura Jacques, laissant aller sa tête en arrière. + +--Comment? Je pense bien que Mme Silvert nous donnera bientôt +l'occasion de sucer quelques dragées. Pour ma part, j'en commanderai au +kirsch, ne pouvant les avaler qu'au kirsch. + +--Voyons, mauvais plaisant, vous allez vous taire? + +--Hein? grogna de Raittolbe. + +--Eh! oui, sans doute? Ne voulez-vous pas que j'accouche par-dessus le +marché? + +Le baron saisit au hasard un superbe narghilé de porcelaine et l'envoya +se briser contre le mur. + +--Mille millions de tonnerres! rugit-il, vous êtes donc empaillé, vous? +Cependant, je n'ai pas eu la berlue certaine nuit. + +--Bah! fit Jacques avec abandon, une mauvaise habitude est si tôt prise! + +De Raittolbe se promenait de long en large. + +--Jacques, dit-il, avez-vous envie d'essayer autre chose, sans que +jamais votre bourreau femelle en sache rien? + +--Peut-être... + +Et Jacques eut un étrange sourire. + +--Allez voir, au crépuscule, ce qui se passe chez votre soeur. + +--Débauché! fit le mari de Raoule, secouant sa jolie tête rousse. + +--Vous refusez? + +--Non! je demande des explications. + +--Oh! déclara de Raittolbe, plein d'une pudeur comique, je ne me charge +pas de la réclame de ces maisons-là; _elles_ sont toutes charmantes et +savantes, voilà tout. + +--Ce n'est pas assez. + +--Fichtre! le canard décapité, alors? marmotta de Raittolbe furieux. + +Jacques leva son oeil étonné, pur comme un oeil de vierge, sur le +viveur à poil rude qui lui parlait. + +--Que dites-vous, baron?... + +--Ah! c'est drôle, morbleu! sacrebleu! + +Et de Raittolbe s'étreignait les tempes; puis, il contempla ce visage +fatigué, mais si délicat dans ses traits de blonde voluptueuse. + +--Je ne puis pourtant pas vous raconter une histoire qu'ensuite vous +irez répéter à notre fougueuse Raoule..., espèce de fille manquée. + +--Non! je ne dirai rien..., racontez tout ce que vous voudrez... si +c'est drôle. + +Et, saisi d'une curiosité malsaine, Jacques oubliait à qui il avait +affaire; confondant toujours les hommes dans Raoule et Raoule dans les +hommes, il se leva et vint joindre ses mains sur l'épaule de de +Raittolbe. + +Un moment, son souffle parfumé effleura le cou du baron. Celui-ci frémit +jusqu'aux moelles et se détourna, regardant la fenêtre qu'il eût bien +voulu ouvrir. + +--Jacques, mon petit, pas de séduction ou j'appelle la police des +moeurs. + +Jacques éclata de rire. + +--Une séduction en veston de cheval? oh! quel vilain dépravé! Baron, +vous êtes inconvenant, ce me semble!... + +Mais le rire de Jacques était devenu nerveux. + +--Eh! eh! je vous le paraîtrais moins si vous étiez en veston de +velours!... eut la folie de répliquer de Raittolbe. + +Jacques fit une moue. Quand il vit se plisser la bouche du monstre, de +Raittolbe fit un bond jusqu'à la fenêtre: + +--J'étouffe, râla-t-il. + +Lorsqu'il revint auprès de Jacques, celui-ci se tordait sur le divan, +dans un accès de rire inextinguible. + +--Sortez, Jacques! fit-il, la cravache levée. + +Puis, l'abaissant: + +--Sortez, Jacques, reprit-il avec une voix presque défaillante, car +cette fois vous pourriez vous faire tuer. + +Jacques s'empara de son bras. + +--Nous ne savons pas encore assez bien nous battre, fit-il, l'entraînant +de force jusqu'à leurs chevaux, piaffant près du trottoir. + +Ils dînèrent à l'hôtel de Vénérande, côte à côte, sans qu'aucune +allusion à la scène de l'après-midi pût alarmer la confiance de Raoule. + +Une nuit, Mme Silvert pénétra seule dans le temple azuré. Le lit de +Vénus demeura vide, le brûle-parfums ne s'alluma pas, Raoule n'endossa +point l'habit noir... + +Jacques, sorti après le déjeuner pour assister à un assaut de maîtres en +renom, n'était pas rentré. + +Vers minuit, Raoule doutait encore de la possibilité d'une trahison. +Machinalement, ses yeux se fixèrent sur l'amour soutenant le rideau; +elle crut lui voir une expression moqueuse. + +Elle sentit ses veines se glacer d'un effroi inconnu... Elle courut au +fond de la chambre chercher un poignard dissimulé derrière son portrait, +et se l'appuya sur le sein. + +Un bruit de pas se fit entendre dans le cabinet de toilette. + +--Monsieur! cria la voix de Jeanne. + +La soubrette prenait sur elle de l'annoncer sans ordre, pour rasséréner +madame, dont la physionomie bouleversée lui avait fait peur. + +En effet, monsieur entrait quelques secondes plus tard. + +Raoule s'élança avec un cri d'amour; mais Jacques la repoussa +brutalement. + +--Qu'as-tu donc? balbutia Raoule, affolée... on dirait que tu es ivre! + +--Je viens de chez ma soeur, dit-il d'une voix saccadée... de chez ma +soeur la prostituée... et pas une de ces filles, tu m'entends? pas une +n'a pu faire revivre ce que tu as tué, sacrilège!... + +Il tomba, très lourd, sur la couche nuptiale, répétant dans une grimace +de dégoût: + +--Je les déteste, les femmes, oh! je les déteste! + +Raoule, atterrée, recula jusqu'au mur; là, elle s'affaissa sur +elle-même, évanouie. + + + + +CHAPITRE XV + + + «MA très chère belle-soeur, + + «Rendez-vous donc ce soir, vers onze heures, chez votre ami M. de + Raittolbe, vous y verrez des choses qui vous feront plaisir. + + «MARIE SILVERT.» + +Ce billet était aussi laconique qu'un soufflet donné en pleine joue. +Raoule, en le lisant, éprouva une sensation d'horreur; cependant, sa +vaillante nature d'homme reprit un moment le dessus. + +--Non! s'écria-t-elle, il a pu vouloir tromper sa femme..... il est +incapable de trahir son amant! + +Il y avait un mois que Jacques ne quittait plus, pour ainsi dire, leur +sanctuaire d'amour, et un mois, qu'une aurore, il avait demandé pardon +comme _une adultère_ repentante, baisant ses pieds, couvrant ses mains +de larmes. Elle avait pardonné parce que peut-être, au fond, elle était +heureuse qu'il se fût prouvé à lui-même qu'il était à la merci de son +infernale puissance. Fallait-il donc que de la boue remontât une +nouvelle insulte pour sa passion miséricordieuse? + +Oh! mais aussi..... elle le savait trop bien, la chair saine et fraîche +est la souveraine du monde. Elle le disait si souvent dans leurs nuits +folles, plus voluptueuses et plus raffinées depuis la nuit d'orgie de +Jacques. Raoule brûla le billet. Alors, les mots de ce billet +transparurent sur les murailles de son salon, en lettres de feu. Elle ne +voulait plus le relire, mais elle le revoyait partout, du parquet au +plafond. Raoule fit venir un à un ses gens, elle leur posa cette +question: + +--Savez-vous de quel côté monsieur est allé ce soir, après sa promenade +au Bois? + +--Madame, répondit le petit groom qui avait tenu la bride du cheval de +Jacques, je crois que monsieur est monté dans un fiacre!... + +Ce renseignement n'indiquait pas les intentions de son mari; cependant, +pourquoi n'était-il pas rentré pour lui faire part de sa fugue? + +Elle devenait stupide, ma foi!..... Est-ce qu'elle pouvait hésiter? +Est-ce que la nature humaine n'est pas toujours prête à succomber à la +plus extravagante des tentations? Est-ce qu'elle-même, un jour, il y +avait juste un an, n'était pas allée trouver Jacques au lieu d'aller +trouver de Raittolbe? + +--Alors, pensa la farouche philosophe, il est allé où son destin +l'appelait; il est allé où j'ai prévu qu'il irait, en dépit de mes +caresses démoniaques! Raoule, l'heure de l'expiation vient de sonner +pour toi; regarde le danger en face, et, s'il n'est plus temps, châtie +le coupable! + +Elle tressaillit, car, tout en mettant ses habits d'homme pour ne pas +être reconnue _rue d'Antin_, elle se parlait haut. + +--Coupable! l'est-il? Qui sait? Ne dois-je pas supporter le poids d'un +crime trop souvent prévu par mes soupçons et à l'idée duquel ses lâches +instincts l'ont habitué? + +Elle ajouta, en gagnant l'escalier de service correspondant à leur +chambre: + +--Je ne le châtierai pas, je me contenterai de détruire l'idole, car on +ne peut plus adorer un dieu déchu! Et elle partit, le regard droit, le +visage tranquille, avec le coeur broyé... + +Rue d'Antin, le concierge lui dit: + +--M. de Raittolbe ne reçoit personne. + +Puis, en clignant de l'oeil parce qu'il voyait que ce jeune homme +élégant devait être un ami intime: + +--Il y a une dame chez lui. + +--Une femme! râla Mme Silvert. + +Une atroce supposition lui vint tout de suite à l'esprit. Il avait pu +passer d'abord chez sa soeur..... chez sa soeur, il y avait des +livrées à toutes les tailles! + +--Eh bien, mon ami, c'est justement pour cela que je désire le +voir!..... + +--Mais c'est impossible, M. le baron ne plaisante pas avec ces sortes de +consignes. + +--Vous en a-t-il donné une?..... + +--Non... Tiens... ça se devine!... + +Raoule monta sans daigner se retourner et sonna à la porte de +l'entresol. Le valet de chambre de de Raittolbe arriva, un doigt sur la +bouche. + +--Monsieur ne reçoit pas en ce moment! + +--Voici ma carte, il faut qu'on me reçoive! + +Elle avait une carte de son mari dans la poche de son pardessus. + +--Monsieur Silvert, bégaya le domestique ahuri, mais... + +--Mais, dit Raoule, s'efforçant de rire, ma femme est ici, je le sais! +Vous avez peur que je veuille faire un esclandre? Soyez tranquille, le +commissaire de police ne me suit pas... + +Elle lui glissa un billet de banque et referma la porte sur eux. + +--En effet, monsieur, murmura le pauvre garçon terrifié, j'ai annoncé +Mme Silvert il y a à peine un grand quart d'heure, je vous jure... + +Raoule traversa rapidement la salle à manger et entra dans le fumoir, +ayant toujours soin de refermer les portes qu'elle ouvrait. + +Le fumoir était éclairé par une seule bougie, posée sur une console. M. +de Raittolbe, debout près de cette console, tenait un pistolet à la +main. + +Raoule ne fit qu'un bond. Lui aussi voulait se tuer? Qui est-ce qui +l'avait trahi? Une créature aimée ou sa force morale?... + +Elle saisit le pistolet, et l'attaque fut si brusque, si imprévue, que +de Raittolbe le lâcha; l'arme alla rouler sur le tapis. + +--C'est toi? bégaya l'ex-officier, pâle comme un mort. + +--Oui, tu dois parler avant de te brûler la cervelle, je l'exige. +Après... oh! tu feras ce que tu voudras!... + +Elle paraissait tellement calme que de Raittolbe crut qu'elle ne savait +rien. + +--Jacques est ici! fit-il d'un ton guttural. + +--Je m'en doute, puisque ton domestique vient de te l'annoncer tout à +l'heure. + +--En costume de femme! s'exclama de Raittolbe, mettant dans cette phrase +toute une explosion de rage insensée. + +--Parbleu! + +Et ils s'envisagèrent un moment avec une effrayante fixité. + +--Où est-il? + +--Dans ma chambre à coucher! + +--Que fait-il? + +--Il pleure!... + +--Tu as refusé! + +--J'ai voulu l'étrangler, rugit de Raittolbe. + +--Ah! mais ensuite tu as voulu te brûler la cervelle? + +--Je l'avoue!... + +--La raison? + +De Raittolbe ne trouva rien à répondre. Anéanti, le viveur se laissa +tomber sur un canapé. + +--Mon honneur est plus susceptible que le vôtre! dit-il enfin. + +Alors Raoule se dirigea vers la chambre à coucher. Quelques instants, +qui parurent des siècles au baron, s'écoulèrent dans le plus profond +silence. + +Puis une femme reparut, vêtue d'une longue robe de velours noir tout +unie, la tête enveloppée d'une mantille. Cette femme était Mme +Silvert, née Raoule de Vénérande. Livide et chancelant, son mari la +suivait; il avait relevé le collet de son pardessus pour cacher des +traces rouges qu'il avait au cou. + +--Baron, dit Mme Silvert d'une voix ferme, j'ai été surprise en +flagrant délit, mais mon mari ne veut pas un scandale public. Il vous +attendra à six heures, demain, avec ses témoins, au Vésinet, sur la +lisière du bois. + +M. de Raittolbe s'inclina sans se tourner du côté de Jacques, dont le +front était baissé. + +--Il suffit, madame! murmura-t-il; seulement, le flagrant délit ne peut +pas être constaté par votre mari, car Mme Silvert n'est pas coupable, +je l'affirme! + +Et il posa la main sur sa rosette de la Légion d'honneur. + +--Je vous crois, monsieur! + +Elle salua comme un adversaire et elle se retira, le bras passé autour +de la taille de Jacques. En franchissant le seuil du fumoir, elle se +retourna: + +--A mort! jeta-t-elle simplement dans l'oreille de de Raittolbe, qui la +reconduisait. + +Le valet de chambre dit plus tard, au sujet de cette étrange aventure: + +--Mme Silvert, que j'aurais juré avoir vue blonde comme les blés en +entrant, était brune comme la suie en sortant... Ah! c'est de toutes les +façons une bien jolie femme! + +Ce fut Raoule elle-même qui, le lendemain, vint éveiller Jacques dès +l'aube; elle lui donna les deux adresses de ses témoins. + +--Va, dit-elle d'un accent très doux, et n'aie pas peur. Il s'agit d'un +assaut en plein air, au lieu d'être à la salle d'escrime! + +Jacques se frotta les yeux comme un être qui n'a plus conscience de ce +qu'il fait; il avait dormi tout habillé sur son lit de satin: + +--Raoule, murmura-t-il avec humeur, c'est ta faute, et puis, j'ai voulu +plaisanter, voilà tout!... + +--Aussi, lui dit-elle, souriant d'un sourire adorable, je t'aime +encore!... Ils s'embrassèrent. + +--Tu iras faire ton devoir de mari outragé, tu recevras une petite +égratignure, c'est la seule vengeance que je veux tirer de toi. Ton +adversaire est prévenu: il doit respecter ta personne!... + +--Ah! Raoule, s'il ne t'obéissait pas? murmura Jacques inquiet. + +--Il m'obéira! + +Le ton de Raoule n'admettait pas de réplique. + +Cependant, Jacques, à travers les brouillards de son imagination +idiotisée par le vice, revoyait toujours devant lui la figure menaçante +de de Raittolbe, et il ne comprenait pas pourquoi, elle, _le bien-aimé_, +lui pardonnait si lâchement. + +Il trouva le coupé tout attelé près du perron, monta d'une allure +machinale et se rendit aux adresses indiquées. + +Martin Durand accepta sans contestation de lui servir de témoin dans une +affaire inconnue. Mais le cousin René, devinant qu'il s'agissait d'une +escapade de Raoule, ne trouva pas _amusant_ d'avoir à soutenir l'honneur +de Jacques Silvert. Il ne céda que quand il sut qu'il n'y avait qu'une +querelle d'escrime en jeu. + +Alors, comme Jacques avait épousé une de Vénérande et, de ce chef, +faisait partie de _leur noblesse_, par esprit de corps, le cousin +rejoignit Martin Durand. + +Les deux témoins, ne sachant pas le moins du monde à quoi s'en tenir, +n'échangèrent que de rares paroles. Jacques Silvert, lui, se renversa +dans le coin le mieux rembourré de sa voiture et s'endormit. + +--Alexandre! fit René, montrant le mari de Raoule en ricanant. + +--Parbleu, riposta Martin Durand, il se bat pour la galerie. De +Raittolbe a probablement à lui faire essayer une nouvelle botte. Est-il +assez complaisant, ce mari! + +René eut un geste de hauteur qui arrêta net la diatribe malencontreuse +de l'architecte. + +Après une heure un quart du trot relevé de son pur sang, Jacques, +réveillé par ses témoins, sauta à terre sur la lisière du bois. Ils +furent quelques instants à trouver l'adversaire. Tout était singulier +dans ce duel, et le lieu du rendez-vous n'était pas plus défini que son +réel motif. + +Enfin, de Raittolbe apparut, amenant avec lui deux anciens officiers. +Jacques savait qu'on salue son adversaire, il le salua. + +--Très crâne, de plus en plus crâne! affirma René. + +Puis les témoins s'abordèrent, et, Jacques, pour se donner la contenance +d'un vrai mâle, alluma une cigarette offerte par Martin Durand. + +On était au mois de mars, il faisait un temps gris, mais très tiède. Il +avait plu la veille et les bourgeons naissants des arbres étincelaient +de mille gouttelettes brillantes. En levant le front, Jacques ne put +s'empêcher de sourire de son sourire vague qui était chez lui toute la +spiritualité de sa molle matière. A quoi souriait-t-il? Mon Dieu, il +l'ignorait; seulement, ces gouttes d'eau lui avaient fait l'effet de +regards limpides abaissés tendrement sur sa destinée, et il en +ressentait de la joie au coeur! + +Quand il voyait la campagne, ayant Raoule à son bras, le corps de cette +terrible créature, maître du sien, obstruait tout devant lui. + +Et il l'aimait cruellement, cette femme...; il est vrai qu'il l'avait +cruellement offensée pour cet homme qui lui avait fait si mal au cou... + +Il ramena son regard sur la terre. Des violettes perçaient çà et là le +gazon. Alors, de même que les gouttes de pluie avaient semé des +paillettes dans son obscur cerveau, de même les petits yeux sombres des +fleurs à demi voilées mélancoliquement par les brins d'herbe comme par +des cils, le rendirent plus obscur encore. + +Il vit la terre maussade, fangeuse, et il frémit à la pensée d'être un +matin couché là, pour ne jamais se relever. + +Oui, certes, il l'avait offensée, cette femme; mais cet homme, pourquoi +lui avait-il fait si mal au cou?... + +Ensuite, rien n'était de sa faute!... La prostitution, c'est une +maladie! Tous l'avaient eue dans sa famille: sa mère, sa soeur; est-ce +qu'il pouvait lutter contre son propre sang?... + +On l'avait fait _si fille_ dans les endroits les plus secrets de son +être, que la folie du vice prenait les proportions du tétanos! +D'ailleurs, ce qu'il avait osé vouloir, c'était plus naturel que ce +qu'elle lui avait appris! + +Et il secouait au vent ses cheveux roux en pensant à ces choses! Ils +allaient poser un peu sous des épées croisées, faire _des pliés_. +«Allez, messieurs!» + +Ils ferrailleraient jusqu'à ce qu'il reçût l'égratignure promise, puis +il reviendrait bien vite lui faire boire dans un baiser la perle pourpre +pas plus grosse que les perles de la pluie... + +...Pourtant, cet homme lui avait fait bien mal au cou... + +Le choix des armes appartenait à de Raittolbe. Il choisit. Quand Jacques +prit son épée aux mains il fut surpris de la trouver pesante. Celles +dont il se servait habituellement étaient fort légères. Le sacramentel +«Allez, messieurs!» fut prononcé. + +Jacques maniait son arme gauchement, comme toujours. + +Le baron ne voulait pas regarder Jacques en face, mais le jeune homme +manifestait une quiétude si grande, quoique muette, que de Raittolbe +sentit le froid lui envahir l'âme. + +--Dépêchons, songea-t-il, débarrassons la société d'un être immonde! + +A ce moment, l'aurore déchira la nue grise. Un rayon glissa jusqu'aux +combattants. Jacques fut illuminé et, sa chemise s'entr'ouvrant au creux +de sa poitrine, l'on put apercevoir sur une peau fine comme la peau d'un +enfant, des frisons d'or qui formaient à peine une estompe à la chair. + +De Raittolbe fit une feinte. Jacques para, mais un peu lâchement. Lui +aussi avait hâte d'en finir... Si le baron se trompait? sa poigne était +terrible, il l'avait appris à ses dépens. C'était surtout ce silence +religieux qui lui pesait! Au moins Raoule l'amusait de ses saillies +mordantes quand elle lui donnait ses leçons, et il avait envie d'être +beau... + +De Raittolbe eut quelques secondes d'hésitation. Une angoisse affreuse +le tenaillait et une sueur moite l'inondait. + +Ce Jacques, tout rose, lui paraissait joyeux! Il n'était donc pas +poltron, cet être maudit, il ne comprenait donc pas, il ne se défendait +pas?... Les coups d'épée n'avaient donc pas plus de prise sur ses +membres de jeune dieu que les coups de cravache? + +Alors, ne voulant pas savoir ce qu'il adviendrait, dans un coupé +rapide, il se fendit en détournant un peu la tête et atteignit Jacques +juste au milieu de ces frisons roux que l'aurore rendait luisants comme +une dorure. Il lui sembla que son épée entrait toute seule dans la chair +d'un nouveau né. Jacques ne poussa pas un cri, le malheureux tomba sur +les touffes de gazon où le guettaient les petits yeux sombres des +violettes. Mais de Raittolbe cria, lui; il eut une exclamation +déchirante qui bouleversa les témoins. + +--Je suis un misérable! fit-il avec l'accent d'un père qui, par mégarde, +aurait assassiné son fils. Je l'ai tué! je l'ai tué! + +Il se précipita sur le corps étendu. + +--Jacques! supplia-t-il, regarde-moi! parle-moi! Jacques, pourquoi as-tu +voulu cela, aussi? ne savais-tu pas que tu étais condamné d'avance? Ah! +c'est une atrocité, je ne peux pas, moi qui l'aime, l'avoir tué! dites, +monsieur? ce n'est pas vrai? je rêve?... + +Les témoins, navrés par cette douleur inattendue, essayaient de le +calmer, tout en soulevant Jacques. + +--Pour un duel au premier sang, c'est une issue regrettable, mâchonna +l'un des deux officiers. + +--Oui! voilà une affaire désastreuse, murmurait Martin Durand. + +--Et pas un médecin, ajouta René, horriblement vexé du dénouement de +l'aventure. + +--Moi! j'ai l'habitude de ces choses-là, je vais le panser; allez me +chercher de l'eau, vite....., dit le second témoin du baron. + +Pendant qu'on allait chercher de l'eau, de Raittolbe avait appuyé ses +lèvres sur la blessure et tâchait d'attirer le sang qui coulait à peine. + +Avec un mouchoir on aspergea le front de Jacques. Il entr'ouvrit les +paupières. + +--Tu vis? dit le baron, oh! mon enfant, me pardonnez-vous? continua-t-il +en balbutiant, vous ne saviez pas vous battre, vous vous êtes offert +vous-même à la mort. + +--Nous affirmons, interrompit l'un des officiers, qui pensait que son +ami allait trop loin, que M. de Raittolbe s'est parfaitement conduit. + +--Tu dois bien souffrir, n'est-ce pas? poursuivait le baron, ne les +écoutant plus, toi que le moindre mal fait trembler. Hélas! tu es si +peu un homme! Il faut que j'aie été fou pour accepter ce combat. Mon +pauvre Jacques, réponds-moi, je t'en conjure! + +Les paupières de Silvert se levèrent tout à fait; un amer rictus crispa +sa belle bouche dont la chaude nuance pâlissait. + +--Non! monsieur, bégaya-t-il d'une voix devenue moins qu'un souffle, je +ne vous en veux pas..... c'est ma soeur... qui est cause de tout... ma +soeur!..... J'aimais bien Raoule..... Ah! j'ai froid! + +De Raittolbe voulut de nouveau sucer la plaie, parce que le sang ne +coulait toujours pas. + +Alors Jacques le repoussa et lui dit, plus bas encore: + +--Non! laissez-moi, vos moustaches me piqueraient... + +Son corps frissonna en se renversant en arrière. Jacques était mort. + + * * * * * + +--Vous n'avez pas remarqué, dit l'un des témoins du baron, lorsque la +voiture se fut éloignée emportant le cadavre, vous n'avez pas remarqué +que de Raittolbe, malgré son désespoir, a oublié de lui tendre la main? + +--Oui, d'ailleurs ce duel a été aussi incorrect que possible..... j'en +suis navré, pour notre ami. + + * * * * * + +Le soir de ce jour funèbre, Mme Silvert se penchait sur le lit du +temple de l'Amour et, armée d'une pince en vermeil, d'un marteau +recouvert de velours et d'un ciseau en argent massif, se livrait à un +travail très minutieux..... Par instants, elle essuyait ses doigts +effilés avec un mouchoir de dentelle. + + + + +CHAPITRE XVI + + +LE baron de Raittolbe a repris du service en Afrique. +Il est de toutes les expéditions dangereuses. Ne lui a-t-on pas prédit +qu'il mourrait par le feu? + +A l'hôtel de Vénérande, dans le pavillon gauche, dont les volets sont +toujours clos, il y a une chambre murée. + +Cette chambre est toute bleue comme un ciel sans nuage. Sur la couche en +forme de conque, gardée par un Eros de marbre, repose un mannequin de +cire revêtu d'un épiderme en caoutchouc transparent. Les cheveux roux, +les cils blonds, le duvet d'or de la poitrine sont naturels; les dents +qui ornent la bouche, les ongles des mains et des pieds ont été arrachés +à un cadavre. Les yeux en émail ont un adorable regard. + +La chambre murée possède une porte dissimulée dans la tenture d'un +cabinet de toilette. + +La nuit, une femme vêtue de deuil, quelquefois un jeune homme en habit +noir, ouvrent cette porte. + +Ils viennent s'agenouiller près du lit, et, lorsqu'ils ont longtemps +contemplé les formes merveilleuses de la statue de cire, ils l'enlacent, +la baisent aux lèvres. Un ressort, disposé à l'intérieur des flancs, +correspond à la bouche et l'anime. + +Ce mannequin, chef-d'oeuvre d'anatomie, a été fabriqué par un +Allemand. + +FIN + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Vénus, by +Marguerite Vallette-Eymery (aka Rachilde) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR VÉNUS *** + +***** This file should be named 36528-8.txt or 36528-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/5/2/36528/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Monsieur Vénus + +Author: Marguerite Vallette-Eymery (aka Rachilde) + +Release Date: June 26, 2011 [EBook #36528] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR VÉNUS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h1>MONSIEUR VÉNUS</h1> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary=""> +<tr><th colspan="2" align="center"><i>DU MÊME AUTEUR</i></th></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">————</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Monsieur de la Nouveauté</span> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">La Femme du</span> 199<sup>e</sup></td><td align="left">1 plaq.</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Monsieur Vénus</span></td><td align="left">1 vol.</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Queue de Poisson</span></td><td align="left">1 plaq.</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Histoires bêtes</span></td><td align="left">1 vol.</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Nono</span>, 5<sup>e</sup> édition</td><td align="left">1 vol.</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">La Virginité de Diane</span>, 3<sup>e</sup> édition</td><td align="left">1 vol.</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">A Mort</span>, 5<sup>e</sup> édition</td><td align="left">1 vol.</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">La Marquise de Sade</span>, 15<sup>e</sup> édition</td><td align="left">1 vol.</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Le Tiroir de Mimi-Corail</span>, 4<sup>e</sup> édit </td><td align="left">1 plaq.</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Madame Adonis</span>, 5<sup>e</sup> édition</td><td align="left">1 vol.</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">L'Homme roux</span>, 2<sup>e</sup> édition</td><td align="left">1 vol.</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Le Mordu</span></td><td align="left">1 vol.</td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"> </td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">————</td></tr> +</table> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="c"><small>Paris.—Typographie Gaston N<small>ÉE</small>, rue Cassette, 1.</small></p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb"><big>RACHILDE</big></p> + +<p class="cb"><small><small><small><small><small>/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\</small></small></small></small></small></p> + +<h1>MONSIEUR VÉNUS</h1> + +<p class="cb"><i>Préface de MAURICE BARRÈS</i></p> + +<div class="figcenter" style="width: 173px;"> +<img src="images/ill_colophon.png" width="173" height="190" alt="colophon" title="colophon" /> +</div> + +<p class="cb">PARIS<br /> +FÉLIX BROSSIER, ÉDITEUR<br /> +3, RUE SAINT-BENOÎT, 3<br /> +——<br /> +1889</p> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="contents" +style="border:3px double gray;margin-top:5%;"> +<tr><td align="center"><a href="#NOTE_DE_LEDITEUR"><b>Note de l'éditeur</b></a><br /> +<a href="#COMPLICATIONS_DAMOUR"><b>Complications d'amour</b></a><br /> +<b>Monsieur Vénus:</b> +<a href="#CHAPITRE_I"><b>Chapitre I, </b></a> +<a href="#CHAPITRE_II"><b>II, </b></a> +<a href="#CHAPITRE_III"><b>III, </b></a> +<a href="#CHAPITRE_IV"><b>IV, </b></a> +<a href="#CHAPITRE_V"><b>V, </b></a> +<a href="#CHAPITRE_VI"><b>VI, </b></a> +<a href="#CHAPITRE_VII"><b>VII, </b></a> +<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>VIII, </b></a> +<a href="#CHAPITRE_IX"><b>IX, </b></a> +<a href="#CHAPITRE_X"><b>X, </b></a> +<a href="#CHAPITRE_XI"><b>XI, </b></a> +<a href="#CHAPITRE_XII"><b>XII, </b></a> +<a href="#CHAPITRE_XIII"><b>XIII, </b></a> +<a href="#CHAPITRE_XIV"><b>XIV, </b></a> +<a href="#CHAPITRE_XV"><b>XV, </b></a> +<a href="#CHAPITRE_XVI"><b>XVI</b></a></td></tr> +</table> + +<h3><a name="NOTE_DE_LEDITEUR" id="NOTE_DE_LEDITEUR"></a>NOTE DE L'ÉDITEUR</h3> + +<p><i>Nous donnons à nos lecteurs une réédition définitive de</i> Monsieur +Vénus, <i>ce roman singulier qui a tant piqué la curiosité, à propos +duquel ont été faites les suppositions les plus étranges et que +beaucoup de personnes croient condamné par les tribunaux de la Belgique. +M<sup>lle</sup> Rachilde reste, aujourd'hui seul auteur de</i> Monsieur Vénus, +<i>c'est-à-dire que nous offrons au public une édition allégée d'un +chapitre et de quelques lignes intercalés par une ancienne +collaboration.</i></p> + +<p><i>Nous n'hésitons pas à réimprimer</i> Monsieur Vénus <i>en France sans en +atténuer la vivacité un peu fantaisiste, car cette œuvre est une +œuvre littéraire qui n'a jamais eu rien de commun avec les ouvrages +érotiques publiés et vendus clandestinement</i>.</p> + +<p class="r">L'É<small>DITEUR.</small></p> + +<h3><a name="COMPLICATIONS_DAMOUR" id="COMPLICATIONS_DAMOUR"></a>COMPLICATIONS D'AMOUR</h3> + +<p class="cb">————</p> + +<p>Ce livre-ci est assez abominable, pourtant je ne puis dire qu'il me +choque. Des gens très graves n'en furent pas scandalisés davantage, mais +amusés, étonnés, intéressés; il ont placé <i>Monsieur Vénus</i> dans l'enfer +de leur bibliothèque, avec quelques livres du siècle dernier qui +effrayent le goût et font songer.</p> + +<p><i>Monsieur Vénus</i> décrit l'âme d'une jeune fille très singulière. Je prie +qu'on regarde cet ouvrage comme une anatomie. Ceux qui se piquent +uniquement des nuances élégantes du bien dire n'ont que faire de +feuilleter ici; mais les livres où ils se plaisent auront peut-être +disparu depuis longtemps qu'on cherchera encore dans celui-ci l'émotion +violente que donne toujours à des esprits curieux et refléchis le +spectacle d'une rare perversité.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Ce qui est tout à fait délicat dans la perversité de ce livre, c'est +qu'il a été écrit par une jeune fille de vingt ans. Le merveilleux +chef-d'œuvre! Ce volume estampillé de Belgique, qui d'abord révolta +l'opinion, et ne fut lu que par un vilain public et quelques esprits +très réfléchis, toute cette frénésie tendre et méchante, et ces formes +d'amour qui sentent la mort, sont l'œuvre d'une enfant, de l'enfant +la plus douce et la plus retirée! Voilà qui est d'un charme extrême pour +les véritables dandys. Ce vice savant éclatant dans le rêve d'une +vierge, c'est un des problèmes les plus mystérieux que je sache, +mystérieux comme le crime, le génie ou la folie d'un enfant, et tenant +de tous les trois.</p> + +<p>Rachilde naquit avec un cerveau en quelque sorte infâme, infâme et +coquet. Tous ceux qui aiment le rare, l'examinent avec inquiétude. Jean +Lorrain, qui devait s'y plaire, a donné un élégant croquis de sa visite +chez Rachilde: «Je trouvais, dit-il, une pensionnaire d'allures sobres +et réservées, très pâle, il est vrai, mais d'une pâleur de pensionnaire +studieuse, une vraie jeune fille, un peu mince, un peu frêle, aux mains +inquiétantes de petitesse, au profil grave d'éphèbe grec ou de jeune +Français amoureux... et des yeux—oh! les yeux! longs, longs, alourdis +de cils invraisemblables et d'une clarté d'eau, des yeux qui ignorent +tout, à croire que Rachilde ne voit pas avec ces yeux-là, mais qu'elle +en a d'autres derrière la tête pour chercher et découvrir les piments +enragés dont elle relève ses œuvres.» Et voilà, bien exprimées dans +ces lignes à la Whistler, la gravité et la pâleur de cette fiévreuse.</p> + +<p>Mais nous, qui répugnons pour l'ordinaire à l'obscénité, nous +n'écririons pas de ce livre, s'il s'agissait seulement de vanter une +enfant équivoque. Nous aimons <i>Monsieur Vénus</i>, parce qu'il analyse un +des cas les plus curieux d'amour de soi qu'ait produit ce siècle malade +d'orgueil. Ces feuillets fiévreusement écrits par une mineure, avec +toutes les défaillances d'art qu'on peut y signaler, intéressent le +psychologue au même titre qu'<i>Adolphe</i>, que <i>M<sup>lle</sup> de Maupin</i>, que +<i>Crime d'Amour</i>, où sont étudiés quelques phénomènes rares de la +sensibilité amoureuse.</p> + +<p>Certes, la petite fille qui rédigeait ce merveilleux <i>Monsieur Vénus</i> +n'avait pas toute cette esthétique dans la tête. Croyait-elle nous +donner une des plus excessives monographies de la «maladie du siècle»? +Simplement elle avait de mauvais instincts, et les avouait avec une +malice inouïe. Elle fut toujours très inconvenante. Déjà, toute jeune, +lunatique, généreuse et pleine d'étranges ardeurs, elle effrayait ses +parents, les plus doux parents du monde; elle étonnait le Périgord. +C'est d'instinct qu'elle se prit à décrire ses frissons de vierge +singulière. Ramenant gentiment ses jupons entre ses jambes, cette +fillette se laissa gaiement rouler sur la pente d'énervation qui va de +Joseph Delorme aux <i>Fleurs du mal</i> et plus profond encore,—elle roula +gaiement, sans souci, comme avec un cerveau moins noble et une autre +éducation, elle eut glissé dans le wagonnet des «Montagnes Russes».</p> + +<p>Les jeunes filles nous paraissent une chose très compliquée, parce que +nous ne pouvons nous rendre assez compte qu'elles sont gouvernées +uniquement par l'instinct, étant de petits animaux sournois, égoïstes et +ardents. Rachilde, à vingt ans, pour écrire un livre qui fait rêver un +peu tout le monde, n'a guère réfléchi; elle a écrit tout au trot de sa +plume, suivant son instinct. Le merveilleux, c'est qu'on puisse avoir de +pareils instincts.</p> + +<p>Dans toute son œuvre, qui aujourd'hui est considérable, Rachilde n'a +guère fait que se raconter soi-même.</p> + +<p>Je n'entends pas préciser la limite de ce qui est vrai ou faux dans +<i>Monsieur Vénus</i>; tout lecteur un peu au courant des exagérations +romanesques d'un cerveau de vingt ans fera aisément le départ entre les +embellissements d'auteurs et les détails réels de sensibilité. J'imagine +que si l'on supprime les enfantillages du décor et le tragique de +l'anecdote pour conserver les traits essentiels de Raoule de Vénérande +et du déplorable Jacques Silvert, on sera bien près de connaître une des +plus singulières déformations de l'amour qu'ait pu produire la maladie +du siècle dans l'âme d'une jeune femme.</p> + +<p>Mais voici le sommaire de ce petit chef-d'œuvre:</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Mademoiselle Raoule de Vénérande est une fine jeune fille, très +nerveuse, avec des lèvres minces, d'un dessin assez désagréable. Dans +l'atelier de sa fleuriste, elle remarque un jeune ouvrier. Couronné des +roses qu'il tortille lestement en guirlande, ce garçon d'un roux très +foncé, l'enchante par son menton à fossette, sa chair unie et enfantine, +et le petit pli qu'il a au cou, le pli du nouveau-né qui engraisse; et +puis il regarde, comme implorent les chiens souffrants, avec une vague +humidité dans les prunelles. Tout le portrait est de ce ton excellent, +vraiment canaille et nature. Raoule installe dans un intérieur fort +romanesque ce joli garçon si gras; elle le surprend qui, fou d'une folie +de fiancée en présence de son trousseau de femme, lèche jusqu'aux +roulettes des meubles à travers leurs franges multicolores. Avec un +cynisme de très spirituelle allure, elle le déconcerte quand il imagine +d'être aimable; elle le pousse dans un cabinet de toilette, elle le fait +rougir par son audace à l'examiner et le complimenter, lui le rustre +qu'elle a recueilli sous prétexte de charité. Et le pauvre mâle humilié, +s'agenouille sur la traîne de la robe de Raoule, et sanglote. Car, +Rachilde le dit excellemment, il était fils d'un ivrogne et d'une catin, +son honneur ne savait que pleurer. Ce M. Vénus, absolument désexué de +caractère par une suite de procédés ingénieux, devient <i>la maîtresse</i> de +Raoule. Je veux dire qu'elle l'aime, l'entretient et le caresse, qu'elle +s'irrite et s'attendrit auprès de lui, sans jamais céder au désir qui la +ferait aussitôt l'inférieure de ce rustre, près de qui elle se plaît à +frissonner, mais qu'elle méprise. Elle définit son goût d'une façon +admirable: «J'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans espoir une +fiancée morte.»</p> + +<p>Voilà le thème de ce roman, tel que je l'admire,—dépouillé des +équivoques qui ne font que diminuer l'œuvre et qui se sentent trop de +l'ignorance d'une vierge, d'une vierge qui se mêlait, je crois, de ce +qu'elle n'avait pas regardé. Il assure à Rachilde dans la série des +esprits une place très définie:</p> + +<p>Elle n'est pas un moraliste, on le sait bien, et puis à vingt ans il +serait vraiment insupportable qu'elle prétendît à ce rôle. Il paraît +même au détour de toutes les lignes que Rachilde admire Raoule de +Vénérande.</p> + +<p>Elle n'est pas non plus un psychologue mû par le pur amour des belles +complications. Elle nous décrit les actes très particuliers d'une jeune +femme orgueilleuse; mais ne nous fait pas toucher le développement d'une +telle sensibilité. L'ayant lue, nous ignorons encore par quelles +impressions des sens ou de l'esprit, par quelles combinaisons, dans +notre société si guindée, au milieu d'une famille honnête, peut surgir +un pareil monstre.</p> + +<p>Enfin Rachilde a beaucoup d'esprit, une légèreté coquette, mais ne se +préoccupe guère d'anoblir par de longs labeurs la forme de son œuvre. +Ni moraliste, encore qu'elle esquisse une théorie de l'amour, ni +psychologue, bien qu'elle analyse parfois, ni artiste, malgré ses +scintillements. Rachilde appartient à la catégorie qui, selon des +esprits très affinés et un peu dégoûtés, est la plus intéressante. Elle +écrit des pages sincères, uniquement pour exciter et aviver ses +frissons. Son livre n'est qu'un prolongement de sa vie. Pour les +écrivains de cet ordre, le roman n'est qu'un moyen de manifester des +sentiments que l'ordinaire de la vie les oblige à refréner, ou au moins +à ne pas divulguer.</p> + +<p>Peut-être <i>Monsieur Vénus</i> est-il dans le fond une histoire très réelle; +mais fût-ce un rêve, il témoignerait un état d'âme très particulier. +J'ajoute que ces rêves-là sont extrêmement puissants. La femme qui rêve, +qui pleure, qui conte un amour qu'elle désirerait avoir, ne tarde pas à +le créer. Ces renversements de l'instinct, cette adoration devant un +être misérable, joli comme un enfant, gras et débile comme une femme, +avec le sexe mâle, plusieurs fois l'humanité les a vus. Selon des lois +qui nous échappent, ces idéals troublés remontent parfois à la surface +de nos âmes, où les déposèrent de lointains ancêtres. Raoule de +Vénérande, cette insensée au teint pâle et aux lèvres minces, qui lave +le corps équivoque de Jacques Silvert, fait songer, avec toutes les +différences de climat, de civilisation et d'époque, au vertige de +Phrygie, quand les femmes lamentaient Attis, le petit mâle rosé et trop +gras. Ces obscures complications d'amour ne sont pas seulement faites +d'énervation; à leur luxure se mêle un mysticisme trouble. La Raoule de +Vénérande du roman a pour directrice une parente, de toute piété, et qui +ne cesse de stigmatiser l'humanité fangeuse. Rachilde écrit: «Dieu +aurait dû créer l'amour d'un côté et les sens de l'autre. L'amour +véritable ne se devrait composer que d'amitié chaude. Sacrifions les +sens, la bête.»</p> + +<p>Ces rêves tendres et malgré tout impurs ont toujours tenté les cerveaux +les plus fiers. Un romancier catholique, Joséphin Peladan, a cru pouvoir +s'abandonner à ces vertiges malsains sans offenser sa religion. Pourtant +celui qui prétend dans ses sensualités satisfaire tout son être, ses +nobles désirs de justice, de tendresse, de beauté, est penché sur une +pente misérable. L'amour qui s'applique aux créatures s'engage dans des +complications bien obscures, s'il ne lui suffit pas d'être père. L'homme +supérieur constate très vite qu'il n'a rien à attendre de la femme. +Quelque bonté qu'il croie voir dans le regard de ces créatures, il s'en +écarte; c'est la jeunesse seule qui embellit leurs prunelles candides; +aux premières paroles il trouverait l'humiliation d'avoir été fasciné +par un être bas. La femme de son côté a fait le même raisonnement; elle +ne se courbera pas devant l'homme si souvent brutal, et dont l'étreinte +après tout ne sait donner qu'un léger frisson à cette curieuse +insatiable.</p> + +<p>A quels cultes mystérieux vont-ils donc se vouer, ces hommes et ces +femmes que <i>l'amour de soi</i> écarte l'un de l'autre! A quelles pratiques +singulières demanderont-ils des caresses, eux qui le plus souvent +compliquent d'énervation intense leur susceptibilité morale?</p> + +<p>La maladie du siècle, qu'il faut toujours citer et dont <i>Monsieur Vénus</i> +signale chez la femme une des formes les plus intéressantes, est faite +en effet d'une fatigue nerveuse, excessive et d'un orgueil inconnu +jusqu'alors. On n'avait pas signalé avant ce livre les singularités +qu'elle introduit dans la sensibilité en ce qui concerne l'amour. Sans +insister sur cette élégie divine et si troublante de René, c'est +principalement aux œuvres de M. de Custine, un grand romancier +inconnu, et de Baudelaire qu'il faudrait chercher des propositions +(évidemment très enveloppées) sur l'amour <i>compliqué</i>, compliqué pour +avoir trop craint les souillures. On verrait, avec effroi, quelques-uns +arriver au dégoût de la grâce féminine, en même temps que <i>Monsieur +Vénus</i> proclame la haine de la force mâle.</p> + +<p>Complication de grande conséquence! le dégoût de la femme! la haine de +la force mâle! Voici que certains cerveaux rêvent d'un être insexué. Ces +imaginations sentent la mort. Aux dernières pages du volume, quand +<i>Monsieur Vénus</i> est mort, nous voyons Raoule de Vénérande veiller et se +lamenter devant une image en cire! l'image de son Adonis canaille!</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Fantaisie pleureuse d'une isolée, excentricité cérébrale, mais qui +intéresse le psychologue, le moraliste et l'artiste. <i>Monsieur Vénus</i> +est un symptôme très significatif, d'autant qu'on distinguera aisément, +je le répète, ce qui est exagération de romancier, et ce qui vient d'une +ènervation de plus en plus commune dans l'un et l'autre sexe.</p> + +<p>Non, ce n'est pas une polissonnerie que cette autobiographie de la plus +étrange des jeunes femmes. En dépit des pages qui veulent, je crois, +être sadiques, et qui sont seulement très obscures et très naïves, ce +livre à mon goût peut être considéré comme une curiosité qui restera au +même titre que certains livres du siècle dernier, que nous lisons encore +après que des ouvrages plus parfaits ont disparu. La critique moderne +substitue volontiers à la curiosité littéraire la curiosité +pathologique; c'est l'auteur que cherchent dans une œuvre les esprits +les plus distingués. Vous savez quelle jeune femme toute de douceur et +de finesse est l'auteur, quelle frénésie sensuelle et mystique on trouve +dans son livre. Ne vous semble-t-il pas que <i>Monsieur Vénus</i>, en plus +des lueurs, qu'il jette sur certaines dépravations amoureuses de ce +temps, est un cas infiniment attachant pour ceux que préoccupent les +rapports, si difficiles à saisir, qui unissent l'œuvre d'art au +cerveau qui l'a mise debout?</p> + +<p>Par quel mystère Rachilde a-t-elle dressé devant soi Raoule de Vénérande +et Jacques Silvert? Comment de cette enfant de saine éducation sont +sorties ces créations équivoques? Le problème est passionnant.</p> + +<p>Un éminent psychologue, M. Jules Soury, qui s'intéresse méthodiquement +aux curieuses variétés de la sensibilité humaine, disait un jour de +Restif: «Qui compose de tels livres ne s'appartient peut-être pas plus +qu'un monstre double; c'est un trop beau cas de tératologie. La tombe et +l'oubli ne sont que pour le vulgaire. Lui, il a les honneurs de la salle +de dissection et du musée Dupuytren.» Voilà ce que j'appliquerais +judicieusement au camarade que j'ai l'honneur d'étudier, si je ne +craignais de lui paraître un peu lourd.</p> + +<p class="r">M<small>AURICE</small> B<small>ARRÈS.</small></p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">A Monsieur L<small><small>ÉO D</small></small>'ORFER<br /> +<br /> +je dédie <i>Monsieur Vénus</i>.</p> + +<p class="r"><br /> +<b>RACHILDE.</b></p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h1>MONSIEUR VÉNUS</h1> + +<hr /> + +<h3><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE I</h3> + +<p class="nind"><span class="figleft"> +<img src="images/ill_m.png" width="61" height="61" alt="M" title="M" /> +</span>ADEMOISELLE de Vénérande cherchait à tâtons une porte +dans l'étroit couloir indiqué par le concierge.</p> + +<p>Ce septième étage n'était pas éclairé du tout, et la peur lui venait de +tomber brusquement au milieu d'un taudis mal famé, quand elle pensa à +son étui à cigarettes, qui contenait ce qu'il fallait pour avoir un peu +de lumière. A la lueur d'une allumette, elle découvrit le numéro 10 et +lut cette pancarte:</p> + +<p class="c"><i>Marie Silvert, fleuriste, dessinateur.</i></p> + +<p>Puis, la clef étant sur la porte, elle entra;<a name="page_002" id="page_002"></a> mais, sur le seuil, une +odeur de pommes cuisant la prit à la gorge et l'arrêta net. Nulle odeur +ne lui était plus odieuse que celle des pommes; aussi fut-ce avec un +frisson de dégoût qu'avant de révéler sa présence elle examina la +mansarde.</p> + +<p>Assis à une table où fumait une lampe sur un poêlon graisseux, un homme, +paraissant absorbé dans un travail très minutieux, tournait le dos à la +porte. Autour de son torse, sur sa blouse flottante, courait en spirale +une guirlande de roses, des roses fort larges de satin chair velouté de +grenat, qui lui passaient entre les jambes, filaient jusqu'aux épaules +et venaient s'enrouler au col. A sa droite se dressait une gerbe de +giroflées des murailles, et, à sa gauche, une touffe de violettes.</p> + +<p>Sur un grabat en désordre, dans un coin de la pièce, des lis en papier +s'amoncelaient.</p> + +<p>Quelques branches de fleurs gâchées et des assiettes sales, surmontées +d'un litre vide, traînaient entre deux chaises de paille crevées. Un +petit poêle fendu envoyait son tuyau dans la vitre d'une lucarne en +taba<a name="page_003" id="page_003"></a>tière et couvait les pommes étalées devant lui, d'un seul œil, +rouge.</p> + +<p>L'homme sentit le froid que laissait pénétrer la porte ouverte; il +releva l'abat-jour de la lampe et se retourna.</p> + +<p>—Est-ce que je me trompe, monsieur? interrogea la visiteuse, +désagréablement impressionnée; Marie Silvert, je vous prie.</p> + +<p>—C'est bien ici, madame, et, pour le moment, Marie Silvert, c'est moi.</p> + +<p>Raoule ne put s'empêcher de sourire: faite d'une voix aux sonorités +mâles, cette réponse avait quelque chose de grotesque, que ne corrigeait +pas la pose embarrassée du garçon tenant ses roses à la main.</p> + +<p>—Vous faites des fleurs? Vous les faites comme une vraie fleuriste!</p> + +<p>—Sans doute, il le faut bien. J'ai ma sœur malade; tenez, là, dans +ce lit, elle dort..... Pauvre fille! Oui, très malade. Une grosse fièvre +qui lui secoue les doigts. Elle ne peut rien fournir de bon...; moi, je +sais peindre, mais je me suis dit qu'en travaillant à sa place, je +gagnerais mieux ma vie qu'à dessiner des animaux ou copier des +photographies. Les commandes ne pleu<a name="page_004" id="page_004"></a>vent guère, ajouta-t-il en matière +de conclusion, mais je décroche le mois tout de même.</p> + +<p>Il eut un haussement de cou pour surveiller le sommeil de la malade. +Rien ne remuait sous les lis. Il offrit une des chaises à la jeune +femme. Raoule serra autour d'elle son pardessus de loutre et s'assit +avec une grande répugnance; elle ne souriait plus.</p> + +<p>—Madame désire...? demanda le garçon, lâchant sa guirlande, pour fermer +sa blouse, qui s'écartait beaucoup sur sa poitrine.</p> + +<p>—On m'a donné, répondit Raoule, l'adresse de votre sœur en me la +recommandant comme une véritable artiste. J'ai absolument besoin de +m'entendre avec elle au sujet d'une toilette de bal. Ne pouvez-vous la +réveiller?</p> + +<p>—Une toilette de bal? oh! madame, soyez tranquille, inutile de la +réveiller. Je vous soignerai ça... Voyons, que vous faut-il? des +piquets, des cordons ou des motifs détachés?...</p> + +<p>Mal à l'aise, la jeune femme avait envie de s'en aller. Au hasard, elle +prit une rose<a name="page_005" id="page_005"></a> et en examina le cœur, que le fleuriste avait mouillé +d'une goutte de cristal:</p> + +<p>—Vous avez du talent, beaucoup de talent, répéta-t-elle, tout en +détirant les pétales de satin...</p> + +<p>Cette odeur de pommes rissolées lui devenait insupportable.</p> + +<p>L'artiste se mit en face de sa nouvelle cliente et attira la lampe entre +eux, au bord de la table. Ainsi placés, ils pouvaient se voir des pieds +à la tête. Leurs regards se croisèrent. Raoule, comme éblouie, cligna +des paupières derrière sa voilette.</p> + +<p>Le frère de Marie Silvert était un roux, un roux très foncé, presque +fauve, un peu ramassé sur des hanches saillantes, avec des jambes +droites, minces aux chevilles.</p> + +<p>Ses cheveux, plantés bas, sans ondulations ni boucles, mais durs, épais, +se devinaient rebelles aux morsures du peigne. Sous son sourcil noir, +assez délié, son œil était d'un sombre étrange, quoique d'une +expression bête.</p> + +<p>Il regardait, cet homme, comme implorent les chiens souffrants, avec une +vague humidité sur les prunelles. Ces larmes<a name="page_006" id="page_006"></a> d'animal poignent toujours +d'une manière atroce. Sa bouche avait le ferme contour des bouches +saines que la fumée, en les saturant de son parfum viril, n'a pas encore +flétries. Par instant, ses dents s'y montraient si blanches à côté de +ses lèvres si pourpres qu'on se demandait pourquoi ces gouttes de lait +ne séchaient point entre ces deux tisons. Le menton, à fossette, d'une +chair unie et enfantine, était adorable. Le cou avait un petit pli, le +pli du nouveau-né qui engraisse. La main assez large, la voix boudeuse +et les cheveux plantés drus étaient en lui les seuls indices révélateurs +du sexe.</p> + +<p>Raoule oubliait sa commande; une torpeur singulière s'emparait d'elle, +engourdissant jusqu'à ses paroles.</p> + +<p>Cependant elle se trouvait mieux, les pommes avec leurs jets de vapeur +chaude ne l'incommodaient plus; et, de ces fleurs éparses dans les +assiettes sales, il lui semblait même se dégager une certaine poésie.</p> + +<p>L'accent ému, elle reprit:</p> + +<p>—Voici, monsieur, il s'agit d'un bal costumé et j'ai pour habitude de +porter des garnitures spécialement dessinées pour moi.<a name="page_007" id="page_007"></a> Je serai en +<i>nymphe des eaux</i>, costume Grévin, tunique de cachemire blanc pailleté +de vert, avec des roseaux enroulés; il faut donc un semé de plantes de +rivière, des nymphéas, des sagittaires, lentilles, nénuphars... Vous +sentez-vous capable d'exécuter cela en une semaine?</p> + +<p>—Je crois bien, madame, une œuvre d'art! répondit le jeune homme, +souriant à son tour; puis, saisissant un crayon, il jeta des croquis sur +une feuille de bristol.</p> + +<p>—C'est cela, c'est cela, approuva Raoule, suivant des yeux. Des nuances +très douces, n'est-ce pas? N'omettez aucun détail... Oh! le prix que +vous voudrez!... Les sagittaires avec de longs pistils en flèche et les +nymphéas bien roses, duvetés de brun.</p> + +<p>Elle avait pris le crayon, pour rectifier certains contours; lorsqu'elle +se pencha vers la lampe, un éclair jaillit du diamant qui fermait son +pardessus. Silvert le vit et devint respectueux:</p> + +<p>—Le travail, fit-il, me reviendra à cent francs, je vous donne la façon +pour cinquante, je n'y gagne pas beaucoup, allez, madame.<a name="page_008" id="page_008"></a></p> + +<p>Raoule sortit d'un portefeuille armorié trois billets de banque.</p> + +<p>—Voici, dit-elle simplement, j'ai toute confiance en vous.</p> + +<p>Le jeune homme eut un mouvement si brusque, un tel élan de joie, que, de +nouveau, la blouse s'écarta. Au creux de sa poitrine, Raoule aperçut la +même ombre rousse qui marquait sa lèvre, quelque chose comme des brins +d'or filés, brouillés les uns dans les autres.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Vénérande s'imagina qu'elle mangerait peut-être bien une de +ces pommes sans trop de révolte.</p> + +<p>—Quel âge avez-vous? interrogea-t-elle sans détacher les yeux de cette +peau transparente, plus satinée que les roses de la guirlande.</p> + +<p>—J'ai vingt-quatre ans, madame; et, gauchement, il ajouta: Pour vous +servir.</p> + +<p>La jeune femme eut un mouvement de tête, les paupières closes, n'osant +regarder encore.</p> + +<p>—Ah! vous avez l'air d'en avoir dix-huit... Est-ce drôle, un homme qui +fait des fleurs... Vous êtes bien mal logé, avec une sœur<a name="page_009" id="page_009"></a> malade, +dans cette mansarde... Mon Dieu!... la lucarne doit vous éclairer si +peu... Non! non! ne me rendez pas la monnaie... trois cents francs, +c'est pour rien. A propos, mon adresse; écrivez: M<sup>lle</sup> de Vénérande, +74, avenue des Champs-Élysées, hôtel de Vénérande. Vous me les +apporterez vous-même. J'y compte, n'est-ce pas?</p> + +<p>Sa voix était entrecoupée, elle éprouvait une grande lourdeur de tête.</p> + +<p>Machinalement, Silvert ramassa une queue de pâquerette, il la roulait +dans ses doigts et mettait, sans y prendre garde, une habileté de femme +du métier à pincer juste le brin d'étoffe, pour lui donner l'apparence +d'un brin d'herbe.</p> + +<p>—Mardi prochain, c'est entendu, madame, j'y serai, comptez sur moi, je +vous promets des chefs-d'œuvre... vous êtes trop généreuse!...</p> + +<p>Raoule se leva; un tremblement nerveux la secouait tout entière. +Avait-elle donc pris la fièvre chez ces misérables?</p> + +<p>Ce garçon, lui, demeurait immobile, béant, enfoncé dans sa joie, palpant +les trois chiffons bleus, trois cents francs!... Il<a name="page_010" id="page_010"></a> ne songeait plus à +ramener la blouse sur sa poitrine, où la lampe allumait des paillettes +d'or.</p> + +<p>—J'aurais pu envoyer ma couturière, avec mes instructions, murmura +M<sup>lle</sup> de Vénérande, comme pour répondre à un reproche intérieur et +s'excuser vis-à-vis d'elle-même; mais, après avoir vu vos échantillons, +j'ai préféré venir... A propos: ne m'avez-vous pas dit que vous étiez +peintre? Est-ce de vous, ça?</p> + +<p>D'un mouvement de tête, elle indiquait un panneau suspendu au mur, entre +une loque grise et un chapeau mou.</p> + +<p>—Oui, madame, fit l'artiste, soulevant la lampe.</p> + +<p>D'un coup d'œil rapide, Raoule embrassa un paysage sans air, où +rageusement cinq ou six moutons ankylosés paissaient du vert tendre, +avec un tel respect des lois de la perspective, que, par voie d'emprunt, +deux d'entre eux paraissaient posséder cinq pattes.</p> + +<p>Silvert, naïvement, attendait un compliment, un encouragement.</p> + +<p>—Étrange profession, reprit M<sup>lle</sup> de<a name="page_011" id="page_011"></a> Vénérande, sans plus s'occuper +de la toile, car, enfin, vous devriez casser des pierres, ce serait plus +naturel.</p> + +<p>Il se mit à rire niaisement, un peu déconfit d'entendre cette inconnue +lui reprocher d'user de tous les moyens possibles pour gagner sa vie; +puis, pour répondre quelque chose:</p> + +<p>—Bah! fit-il, ça n'empêche pas d'être un homme!</p> + +<p>Et la blouse, toujours ouverte, laissait voir sur sa poitrine les +frisons dorés.</p> + +<p>Une douleur sourde traversa la nuque de M<sup>lle</sup> de Vénérande. Ses nerfs +se surexcitaient dans l'atmosphère empuantie de la mansarde. Une sorte +de vertige l'attirait vers ce nu. Elle voulut faire un pas en arrière, +s'arracher à l'obsession, fuir... Une sensualité folle l'étreignit au +poignet... Son bras se détendit, elle passa la main sur la poitrine de +l'ouvrier, comme elle l'eût passée sur une bête blonde, un monstre dont +la réalité ne lui semblait pas prouvée.</p> + +<p>—Je m'en aperçois! fit-elle, avec une hardiesse ironique.<a name="page_012" id="page_012"></a></p> + +<p>Jacques tressaillit, confus. Ce que d'abord il avait cru être une +caresse lui semblait maintenant un contact insultant.</p> + +<p>Ce gant de grande dame lui rappelait sa misère.</p> + +<p>Il se mordit la lèvre, et, cherchant à se donner un mauvais genre +quelconque, il riposta:</p> + +<p>—Ma foi! vous savez, on en a partout!</p> + +<p>A cette énormité, Raoule de Vénérande éprouva une honte mortelle. Elle +détourna la tête; alors, au milieu des lis, une face hideuse dans +laquelle s'allumaient, sinistres, deux lueurs glauques, lui apparut: +c'était Marie Silvert, la sœur.</p> + +<p>Un instant sans broncher, Raoule tint ses yeux rivés à ceux de cette +femme; puis, hautaine, saluant d'un imperceptible hochement de front, +baissa sa voilette et sortit lentement, sans que Jacques, planté droit, +sa lampe à la main, pensât à la reconduire.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu dis de ça? fit-il, revenant à lui, alors que déjà la +voiture de Raoule, gagnant les boulevards, roulait vers l'avenue des +Champs-Élysées.<a name="page_013" id="page_013"></a></p> + +<p>—Je dis, répondit Marie, se laissant, dans un ricanement, tomber sur la +couche, dont l'éclat des lis rehaussait la malpropreté, je dis que si tu +n'es pas un nigaud, notre affaire est bonne. Elle en tient, mon +mignon!</p> + +<p><a name="page_014" id="page_014"></a></p> + +<p><a name="page_015" id="page_015"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h3> + +<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 61px;"> +<img src="images/ill_i.png" width="61" height="60" alt="I" title="I" /> +</span>L faisait très froid. Raoule, blottie dans le fond de +son coupé, avait baissé les stores et appuyait fortement son manchon sur +sa bouche.</p> + +<p>Certes, la nerveuse ne voyait point pour la première fois un garçon bien +bâti, mais ce souvenir de mâle frais et rose comme une fille la hantait +cruellement. Chez Raoule de Vénérande, l'activité cérébrale remplaçait +presque toujours les situations positives; quand elle ne pouvait vivre +un moment de passion, elle le pensait, le résultat était le même. Sans +vouloir se rappeler l'escalier sinistre de la rue de la<a name="page_016" id="page_016"></a> Lune, la +fleuriste malade et sale, cette mansarde où régnait une odeur atroce de +pommes, elle se mit à évoquer Jacques Silvert.</p> + +<p>Se souciant peu de la roture de l'ouvrier en s'abandonnant à un +encanaillement fictif, Raoule rêvait de sa chair touchée du bout du +doigt et les yeux mi clos de la descendante des Vénérande se noyaient +d'une langueur délicieuse. Sa mémoire ne lui fournissait déjà plus les +moyens de réveiller sa conscience. A sa honte éprouvée devant le mâle +qu'elle avait eu l'audace de rendre grossier succédait une folle +admiration pour le bel instrument de plaisir qu'elle désirait. Déjà elle +jouissait de cet homme, déjà elle en faisait une proie, déjà peut-être +elle l'arrachait à son misérable milieu pour l'idéaliser dans les +spasmes d'une possession absolue. Et Raoule, bercée par le trot rapide +de son attelage, mordait ses fourrures, la tête en arrière, le corsage +gonflé, les bras crispés, avec de temps à autre un soupir de lassitude.</p> + +<p>Ni belle, ni jolie dans l'acception des mots, Raoule était grande, bien +faite, ayant<a name="page_017" id="page_017"></a> le col souple. Elle possédait de la vraie fille de race +les formes délicates, les attaches fines, la démarche un peu altière, +les ondulations qui, sous les voiles de la femme, révèlent l'annelure +féline. Dès l'abord, sa physionomie, à l'expression dure, ne séduisait +pas. Merveilleusement tracés, les sourcils avaient une tendance marquée +à se rejoindre dans le pli impérieux d'une volonté constante. Les lèvres +minces, estompées aux commissures, atténuaient d'une manière désagréable +le dessin pur de la bouche. Les cheveux étaient bruns, tordus sur la +nuque et concouraient au parfait ovale d'un visage teinté de ce bistre +italien qui pâlit aux lumières. Très noirs, avec des reflets métalliques +sous de longs cils recourbés, les yeux devenaient deux braises quand la +passion les allumait.</p> + +<p>Raoule tressauta, brusquement arrachée aux dépravations d'une pensée +ardente; la voiture venait de s'arrêter dans la cour de l'hôtel de +Vénérande.</p> + +<p>—Tu reviens tard! mon enfant, fit une vieille dame, entièrement vêtue +de noir qui descendait le perron, allant au-devant d'elle.<a name="page_018" id="page_018"></a></p> + +<p>—Vous trouvez, ma tante? Quelle heure est-il donc?</p> + +<p>—Mais, bientôt huit heures. Tu n'es pas habillée, tu ne dois pas avoir +dîné. M. de Raittolbe, pourtant, viendra te chercher pour te conduire à +l'Opéra, ce soir.</p> + +<p>—Je n'irai pas, j'ai changé d'avis.</p> + +<p>—Tu es malade?</p> + +<p>—Mon Dieu, non. Troublée, voilà tout. J'ai vu tomber un enfant sous un +omnibus, rue de Rivoli. Il me serait impossible de dîner, je t'assure... +Comme si les accidents d'omnibus devaient se passer dans la rue!</p> + +<p>M<sup>me</sup> Élisabeth se signa.</p> + +<p>—Ah! j'oubliais... ma tante. Venez avec moi. Faites interdire la porte, +j'ai à vous parler sur un sujet qui vous plaira davantage: une bonne +œuvre. J'ai mis la main sur une bonne œuvre...</p> + +<p>Elles traversèrent toutes les deux les immenses appartements de l'hôtel.</p> + +<p>Il y avait des salons d'un aspect tellement sombre qu'on n'y pénétrait +pas sans avoir le cœur un peu serré. L'antique construction possédait +deux pavillons en retour, flanqués d'escaliers arrondis comme ceux du +château<a name="page_019" id="page_019"></a> de Versailles. Les fenêtres, à croisillons étroits, +descendaient toutes jusqu'au parquet, montrant, derrière la légèreté des +mousselines et des guipures, d'énormes balcons de fer forgé agrémentés +d'arabesques bizarres. Devant ces balcons s'étendait, coupée par la +grille d'entrée, une mosaïque de plantes essentiellement parisiennes, de +ces plantes aux verdures de tons neutres résistant à l'hiver, qui +forment des bordures si justes, que l'œil le plus exercé ne saurait +se heurter à un seul brin d'herbe dépassant. Les murs gris semblaient +s'ennuyer, les uns en présence des autres, et cependant, un enchanteur, +pour vexer une dévote, en retournant ces façades blasonnées, aurait +causé plus d'une surprise aux manants égarés dans la noble avenue. Ainsi +la chambre à coucher de la nièce, aile droite, et celle de la tante, +aile gauche, mises subitement à ciel ouvert, eussent fait pâmer d'aise +un amateur d'oppositions picturales.</p> + +<p>La chambre de Raoule était capitonnée de damas rouge et lambrissée, aux +pourtours, de bois des îles sertis de cordelières de soie. Une panoplie +d'armes de tous<a name="page_020" id="page_020"></a> genres et de tous pays, mises à la portée d'un poignet +féminin par leurs exquises dimensions, occupait le panneau central. Le +plafond, gondolé aux corniches, était peint de vieux motifs rococos sur +fond azur-vert.</p> + +<p>Du milieu descendait un lustre en cristal de Carlsruhe, une girandole de +liserons avec leurs feuilles lancéolées et irisées de couleurs +naturelles. Une couche moelleuse était placée en travers du grand tapis +de Vison qui s'étendait sous le lustre, et le bateau de ce lit, en ébène +sculpté, supportait des coussins dont l'intérieur et les plumes avaient +été imprégnés d'un parfum oriental embaumant toute la pièce.</p> + +<p>Quelques tableaux entre glaces, d'assez libres allures, s'accrochaient +aux capitons des murailles. Il y avait, faisant face à la table de +travail tout encombrée de papiers et de lettres ouvertes, une académie +masculine n'ayant aucune espèce d'ombre le long des hanches. Un +chevalet, dans un coin, et un piano, près de la table, complétaient cet +ameublement profane.</p> + +<p>La chambre de M<sup>me</sup> Élisabeth, chanoi<a name="page_021" id="page_021"></a>nesse de plusieurs ordres, était +tout entière d'un gris d'acier désolant le regard.</p> + +<p>Sans tapis, le parquet bien ciré vous glaçait les talons, et le Christ +amaigri, pendu près d'un chevet sans oreiller, contemplait un plafond +peint de brumes comme un ciel du Nord.</p> + +<p>Il y avait quelque vingt ans que M<sup>me</sup> Élisabeth habitait l'hôtel de +Vénérande, en compagnie de sa nièce, restée orpheline à l'âge de cinq +ans. Jean de Vénérande, dernier rejeton de sa race, avait, en sortant de +ce monde, formulé le vœu que l'enfant, né de la mort, qu'il laissait +après lui, fût élevé par sa sœur dont les qualités lui avaient +toujours inspiré une profonde estime. Élisabeth était alors une vierge +de quarante printemps, pleine de vertus, confite en dévotion, passant +dans la vie comme sous les arceaux d'un cloître, perdue dans une +perpétuelle méditation, usant le bout de son index à répéter les signes +de croix qui permettent de puiser largement au trésor des indulgences +plénières, et s'occupant fort peu, rare qualité de dévote, du salut des +voisins. Son roman<a name="page_022" id="page_022"></a> était simple. Elle le racontait aux jours solennels, +dans ce style onctueux que le mysticisme invétéré prête aux natures +passives. Elle avait eu une passion chaste, une passion en Dieu; elle +avait aimé ingénument un pauvre poitrinaire, le comte de Moras, un homme +expirant tous les matins. Elle avait peut-être pressenti les félicités +nuptiales et les joies maternelles, mais une inoubliable catastrophe +avait tout brisé au dernier moment: le comte de Moras avait été +rejoindre ses ancêtres, muni des sacrements de l'Église. Dans +l'exaspération de sa douleur, la fiancée n'effeuilla pas les roses de +l'hymen, ne déchira pas son voile blanc; elle vint chercher au pied de +la croix rédemptrice un époux immortel. Sa religiosité douce n'en +demandait pas plus!... Les portes du couvent allaient s'ouvrir pour elle +quand survint la mort de Jean de Vénérande. M<sup>me</sup> Élisabeth fit taire +son cœur et se consacra désormais à la tutelle de Raoule.</p> + +<p>Vers ce moment trouble de l'existence de l'enfant, quand elle se forme, +une mère aurait eu de graves préoccupations pour<a name="page_023" id="page_023"></a> son avenir. Cette +petite fille volontaire brisait tous les raisonnements qu'on lui +opposait avec des réponses pleines d'une désinvolture épicurienne. Elle +apportait à la réalisation d'un caprice une ténacité effrayante et +charmait les institutrices par l'explication lucide qu'elle donnait de +ses folies. Son père avait été un de ces débauchés épuisés que les +œuvres du marquis de Sade font rougir, mais pour une autre raison que +celle de la pudeur. Sa mère, une provinciale pleine de sève, très +robuste de constitution, avait eu les plus naturels et les plus fougueux +appétits. Elle était morte d'un flux de sang quelque temps après ses +couches. Peut-être son mari l'avait-il suivie au tombeau, victime aussi +d'un accident qu'il avait provoqué, car l'un de ses vieux serviteurs +disait qu'en trépassant il s'accusait de la fin prématurée de sa femme.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Élisabeth, chanoinesse, ignorante de la vie des êtres +matérialistes, s'occupa de développer beaucoup chez Raoule les +aspirations mystiques; elle la laissa raisonner, lui parla souvent de +son dédain<a name="page_024" id="page_024"></a> pour l'humanité fangeuse en termes très choisis et lui fit +atteindre ses quinze ans dans la solitude la plus complète.</p> + +<p>A l'heure des initiations sensuelles, la tante Élisabeth, la +chanoinesse, n'aurait jamais pu croire que son baiser de prude ne +suffisait plus aux secrètes ardeurs de la vierge confiée à ses soins +religieux.</p> + +<p>Un jour, Raoule, courant les mansardes de l'hôtel, découvrit un livre; +elle lut, au hasard. Ses yeux rencontrèrent une gravure, ils se +baissèrent, mais elle emporta le livre... Vers ce temps, une révolution +s'opéra dans la jeune fille. Sa physionomie s'altéra, sa parole devint +brève, ses prunelles dardèrent la fièvre, elle pleura et elle rit tout à +la fois. M<sup>me</sup> Élisabeth, inquiète, craignant une maladie sérieuse, +appela les médecins. Sa nièce leur défendit sa porte. Pourtant, l'un +d'eux, très élégant de sa personne, spirituel, jeune, fut assez adroit +pour se faire admettre auprès de la capricieuse malade. Elle le pria de +revenir et il n'y eut, d'ailleurs, pas d'amélioration dans son état.</p> + +<p>Élisabeth recourut aux lumières de<a name="page_025" id="page_025"></a> ses confesseurs. On lui conseilla le +véritable spécifique:—Mariez-la! lui répondit-on.</p> + +<p>Raoule éclata de colère quand sa tante entama un chapitre sur le +mariage.</p> + +<p>Le soir de ce jour-là, pendant le thé, le jeune docteur, causant dans +l'embrasure d'une croisée avec un vieil ami de la maison, disait, +montrant Raoule:</p> + +<p>—Un cas spécial, monsieur. Quelques années encore, et cette jolie +créature que vous chérissez trop, à mon avis, aura, sans les aimer +jamais, connu autant d'hommes qu'il y a de grains au rosaire de sa +tante. Pas de milieu! Ou nonne, ou monstre! Le sein de Dieu ou celui de +la volupté! Il vaudrait peut-être mieux l'enfermer dans un couvent, +puisque nous enfermons les hystériques à la Salpétrière! Elle ne connaît +pas le vice, mais elle l'invente!</p> + +<p>Il y avait dix ans de cela, au moment où commence cette histoire..., et +Raoule n'était pas nonne.....</p> + +<p>Durant la semaine qui suivit sa visite chez Silvert, M<sup>lle</sup> de +Vénérande fit de fréquentes sorties, n'ayant d'autre but que la +réalisa<a name="page_026" id="page_026"></a>tion d'un projet formé dans le parcours de la rue de la Lune à +son hôtel. Elle en avait fait la confidence à sa tante, et celle-ci, +après des objections timides, en avait, comme toujours, référé aux +cieux. Raoule lui décrivit, d'une manière détaillée, la misère de +l'<i>artiste</i>. Quelle pitié ne serait point émue à l'aspect du taudis de +Jacques? Comment pourrait-il travailler là-dedans, avec sa sœur +presque infirme? Alors Élisabeth avait promis de les recommander à la +Société de Saint-Vincent-de-Paul et d'envoyer des dames de charité aussi +titrées que secourables.</p> + +<p>—Ouvrons notre bourse, ma tante, s'était écriée Raoule, exaltée par sa +propre audace. Faisons une aumône royale, mais faisons-la dignement! +Mettons ce peintre qui a du talent (ici Raoule avait eu un sourire) dans +un milieu vraiment artistique. Qu'il puisse gagner son pain sans avoir +la honte de l'attendre de nous. Assurons-lui tout de suite l'avenir. Qui +sait si, plus tard, il ne nous le rendra pas au centuple!</p> + +<p>Raoule parlait avec chaleur.</p> + +<p>—Il faut, se dit tante Élisabeth, que<a name="page_027" id="page_027"></a> ma nièce ait rencontré de bien +belles dispositions chez ces malheureux pour qu'elle daigne s'animer de +la sorte... elle, si froide. Voilà peut-être le moyen de la ramener à la +piété!...</p> + +<p>Car tante Élisabeth n'était pas sans savoir que <i>son neveu</i>, comme elle +appelait souvent Raoule quand elle lui voyait prendre des leçons +d'escrime ou de peinture, manquait absolument de la foi qui conduit aux +saintes destinées. Seulement la chanoinesse avait, de son côté, trop de +<i>monde</i>, trop de race, trop de <i>parchemin</i> dans le caractère, pour +douter une seconde de la pureté corporelle et morale de sa descendante. +Une Vénérande ne pouvait être que vierge. On citait des Vénérande qui +avaient gardé cette qualité durant plusieurs lunes de miel. Ce genre de +noblesse, bien qu'il ne fût pas héréditaire dans la famille, obligeait +donc entièrement la jeune femme.</p> + +<p>—Dès demain, avait enfin conclu Raoule, je cours Paris pour organiser +un atelier. Les meubles seront placés la nuit; il est inutile de faire +parler de nous, la moindre ostentation serait un crime, et mardi, quand<a name="page_028" id="page_028"></a> +il viendra m'apporter ma garniture de bal, tout sera prêt... Ah! c'est +dans ces occasions, ma tante, que notre fortune est intéressante!...</p> + +<p>—Je t'abandonne, ma chérie, le céleste bénéfice de ta charité! déclara +tante Élisabeth. N'épargne rien: autant tu sèmeras sur terre, autant tu +récolteras là-haut!</p> + +<p>—<i>Amen!</i> riposta Raoule,—et la blasée eut un regard de mauvais ange à +l'adresse de la chanoinesse ravie.</p> + +<p>Huit jours après, M<sup>lle</sup> de Vénérande, belle, d'une beauté +excessivement originale sous son costume de <i>nymphe des eaux</i>, faisait +une entrée à sensation au bal de la duchesse d'Armonville. Flavien X..., +le journaliste à la mode, dit deux mots discrets au sujet de ce costume +étrange et, bien que Raoule n'eût pas d'amies intimes, elle s'en +découvrit quelques-unes, ce soir-là, qui la supplièrent de leur indiquer +la demeure de son habile fleuriste.</p> + +<p>Raoule s'y refusa.<a name="page_029" id="page_029"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h3> + +<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 62px;"> +<img src="images/ill_j.png" width="62" height="60" alt="J" title="J" /> +</span>ACQUES Silvert, dans l'atelier, se laissa tomber sur +un divan, tout ahuri. Il avait l'air d'un petit enfant surpris par un +grand orage. Ainsi, on le mettait chez lui, avec des pinceaux, des +couleurs, des tapis, des rideaux, des meubles, du velours, beaucoup de +dorures, beaucoup de dentelles... Les bras pendants, il regardait chaque +chose, se demandant si chaque chose n'allait pas s'écarter pour ramener +une nuit profonde. Sa sœur, n'osant pas y croire encore, s'était +assise, elle, sur la valise qui contenait leurs malheureux vêtements. +Courbant son maigre dos,<a name="page_030" id="page_030"></a> les mains jointes, elle répétait, saisie d'une +immense vénération:</p> + +<p>—La noble créature! La noble créature!</p> + +<p>Et elle n'oubliait point son éternelle toux, semblable au grincement +d'un essieu mal huilé, toux de théâtre cherchant les notes de poitrine à +la fin de ses quintes.</p> + +<p>—Il faudrait cependant ranger un peu, ajouta-t-elle, se levant très +décidée.</p> + +<p>Elle ouvrit la malle, en tira le tableau des moutons sur ciel clair, +alla l'accrocher dans un coin. Alors Jacques, remué par un +attendrissement inexplicable, vint à ce tableau, l'embrassa en pleurant.</p> + +<p>—Vois-tu, sœur, j'avais toujours eu l'idée que mon talent nous +porterait bonheur. Et toi qui me disais qu'il vaudrait mieux courir les +filles que de gratter du charbon le long des murs.</p> + +<p>Marie se gaussa, faisant rentrer sa courte échine dans ses épaules.</p> + +<p>—Tiens! comme si ta figure ne valait pas celle de tes sales moutons!</p> + +<p>Il ne put s'empêcher de rire; ses larmes séchèrent et il murmura:<a name="page_031" id="page_031"></a></p> + +<p>—Tu es folle! M<sup>lle</sup> de Vénérande est une artiste, voilà tout! Elle a +pitié des artistes; elle est bonne, elle est juste... Ah! les ouvriers +pauvres ne feraient pas souvent des révolutions s'ils connaissaient +mieux les femmes de la haute!</p> + +<p>Marie eut un rictus mauvais. Elle gardait son opinion. Quand elle +songeait à cette femme <i>de la haute</i>, toutes les scènes de vice qu'elle +avait vécues lui remontaient en fumées malsaines à la tête, et elle +voyait alors le monde entier aussi plat que l'était naguère son lit de +prostituée après le départ du dernier amant.</p> + +<p>En philosophant, d'une voix un peu lente qui désire se faire écouter, +Jacques allait et venait, disséminant les armes des panoplies qu'on +n'avait pas eu le temps de poser. Il collait tous les fauteuils contre +les murs n'ayant jamais assez de place pour promener ses orgueils de +nouveau propriétaire.</p> + +<p>Les chevalets de bois des îles furent mis en troupe dans l'angle où se +dressait une Vénus de Milo très éblouissante, sur un socle de bronze. Il +voulut compter les<a name="page_032" id="page_032"></a> bustes et les apporta au pied de la déesse, comme on +empile des pots de réséda dans la gouttière d'une grisette. Par +instants, il jetait un petit cri de plaisir, caressant les urnes des +majoliques et les luisantes feuilles du palmier qui émergeait d'un +pouff, au centre de l'atelier. Il essayait jusqu'aux tabourets errant +sur la moquette du tapis; il les éprouvait à coup de poing ou les +lançait au plafond.</p> + +<p>Le vitrage donnait dans l'endroit le plus découvert du boulevard +Montparnasse, en face de Notre-Dame-des-Champs. Il était drapé d'un +baldaquin de satin gris, relevé de velours noir brodé d'or. Toutes les +tentures rappelaient ces nuances et les portières égyptiennes à motifs +étranges, très vifs, éclataient d'une façon merveilleuse sur ce gris de +nuage printanier.</p> + +<p>Au bout d'une heure, l'atelier rappela presque la mansarde de la rue de +la Lune, moins les taches de graisse et les chaises crevées; mais on +sentait que ce complément ne tarderait pas à arriver. Marie décida qu'on +mettrait deux couchettes de fer dans le cabinet des modèles, car +l'atelier possé<a name="page_033" id="page_033"></a>dait un demi-cercle tendu de larges rideaux et garni en +pourtour d'un paravent du Japon, laqué, rose et bleu. On ferait sa +toilette comme on pourrait, puis on roulerait les deux cages sous le +paravent. Elle imagina même de se servir d'un gros crachoir de cuivre +ciselé comme boîte à ordures. Ils ne pensaient pas du tout à soulever +les portières, supposant que cela faisait partie des ornements avec les +trophées de vieilles armes.</p> + +<p>—Nous <i>laverons</i> ces casseroles-là, dit Marie, pleine de son sujet, +pour avoir des marmites économiques. J'adore la cuisine à +l'<i>étouffée</i>—elle désignait les casques romains que son frère essayait +de temps en temps.</p> + +<p>—Oui, oui, répondait Jacques, se campant vis-à-vis la glace qui lui +renvoyait, multipliées, toutes les splendeurs de son paradis,—fais ce +que tu veux, sans te fatiguer. Ce serait trop bête de reprendre une +fièvre ici... nous avons d'autres chats à fouetter. Mets-toi chez nous, +trempe la soupe sur les canapés, si ça te plaît. Je suis bien le maître, +n'est-ce pas? Dis donc, il<a name="page_034" id="page_034"></a> faudra travailler. Les fleurs m'ont rouillé +les doigts; il faudra que je me dérouille lestement. Et puis... le +portrait de la tante, le portrait de ses domestiques, si elle y tient. +Je ne suis pas un ingrat... je crois que je me saignerais les quatre +veines pour cette femme-là. Il n'y a pas de bon Dieu, ou c'est elle qui +en est un. A propos, notre horloge va sonner, attention!</p> + +<p>L'horloge, représentant un phare surmonté d'une boule lumineuse, sonna +six heures, et, brusquement, la boule prit feu, un feu opalin qui +permettait de tout voir dans une pénombre délicieuse.</p> + +<p>—Pas possible, s'exclama Jacques, étourdi de cette nouvelle +métamorphose, voilà l'heure de la lumière et la lumière arrive toute +seule. Je commence à croire que nous sommes dans une pièce du Châtelet.</p> + +<p>—Elle a rien du vice! marmotta Marie Silvert, répondant à ses idées +égrillardes.</p> + +<p>—L'horloge? riposta Jacques avec une naïveté de gamin.</p> + +<p>Le fait est que la lumière ne s'éteignait point et, pour du vice, cette +pendule en<a name="page_035" id="page_035"></a> répandit. Les draperies se noyèrent dans une vague teinte +irisée, remplie de mystères charmants. On aperçut les magots chinois +levant leurs jambes bouffies d'étoffe; les nymphes de terre cuite +s'élancèrent dans une espèce de vapeur flottante, insaisissables, elles +arrondirent des bras vivants, elles décochèrent des sourires humains, et +les mannequins disloqués eurent des gestes très brutaux à l'intention de +la tunique chaste de la Vénus impériale.</p> + +<p>—Écoute, j'ai encore quarante sous. Je vais chercher un litre et du +fromage d'Italie. Ça y est-il?</p> + +<p>—Parbleu, je meurs de faim!</p> + +<p>Jacques, dans son enthousiasme, la poussa vers la porte et bientôt les +pas de la fille s'éteignirent dans l'escalier.</p> + +<p>Il revint se jeter dans le grand divan, derrière l'horloge. Depuis une +minute, il avait le corps tout chatouillé par le désir de la soie, de +cette soie épaisse comme une toison, qui tapissait la plupart des +meubles de l'atelier. Il se vautra, baisant les houppes et les capitons, +serrant le dossier, frottant<a name="page_036" id="page_036"></a> son front contre les coussins, suivant de +l'index leurs dessins arabes, fou d'une folie de fiancée en présence de +son trousseau de femme, léchant jusqu'aux roulettes, à travers les +franges multicolores.</p> + +<p>Il aurait oublié le dîner si une main ne s'était mise, autoritaire, dans +sa rage de bonheur et ne l'avait secoué d'importance. Il fit un bond, +tremblant d'ouïr les aigres sarcasmes de Marie, cette perpétuelle +mécontente. Alors il reconnut M<sup>lle</sup> de Vénérande. Elle était entrée +sans bruit et venait probablement surprendre l'artiste en pleine +admiration, devant le piédestal d'une statue. Elle pouvait même supposer +que le pinceau serait déjà trempé, la toile humide, la composition +préparée... Elle trouvait un enfant se livrant à des exercices de clown +sur des ressorts neufs. Cela, tout d'abord, la navra..., puis elle en +rit, et, ensuite, elle s'avoua que c'était fort juste.</p> + +<p>—Allons, dit-elle de son accent bref de maîtresse de maison donnant un +ordre; allons, tâchez d'être un homme raisonnable, mon pauvre Silvert; +je viens vous aider, je pense que vous n'y voyez pas d'inconvénient.<a name="page_037" id="page_037"></a></p> + +<p>Elle l'examina.</p> + +<p>—Eh bien, votre tenue de travail? J'espérais que vous sauriez faire +tout seul une toilette présentable?</p> + +<p>—Ah! mademoiselle, ma chère bienfaitrice, commença, suivant les +recommandations de Marie, le jeune homme remis debout et passant les +doigts dans ses cheveux, ce jour solennel décide de mon existence; je +vous devrai la gloire, la fortune, la...</p> + +<p>Il resta court, intimidé par les yeux noirs, superbes et fulgurants de +Raoule.</p> + +<p>—Monsieur Silvert, continua-t-elle, imitant son débit théâtral, vous +êtes un polichinelle, c'est mon avis..... Vous ne me devez rien du +tout..., mais vous n'avez pas l'ombre de sens commun, et vous serez +condamné, j'en ai peur, aux petits moutons trop raides sur des prairies +trop tendres. J'ai un an de plus que vous, je brosse une académie +présentable dans l'espace de temps qu'il vous faut pour tortiller une +pivoine. Je peux donc me permettre une virulente critique de vos +œuvres.<a name="page_038" id="page_038"></a></p> + +<p>Elle l'empoigna par l'épaule et lui fit faire le tour de l'atelier.</p> + +<p>—C'est ainsi que vous arrangez le désordre? Où se trouve donc enfoui +votre sentiment du beau, à vous, hein? Répondez... J'ai envie de vous +étrangler.</p> + +<p>Elle envoya son manteau sur un fauteuil et apparut, svelte, le chignon +tordu, très relevé, vêtue d'un fourreau de drap noir à queue tortueuse, +tout passementé de brandebourgs. Aucun bijou, cette fois, ne scintillait +pour égayer ce costume presque masculin. Elle portait seulement à +l'annulaire gauche une chevalière en camée, sertie de deux griffes de +lion.</p> + +<p>Lorsqu'elle ressaisit la main de Jacques, il fut griffé. Malgré lui, une +sensation de terreur le pénétra. Cette créature était le diable.</p> + +<p>Elle fit exécuter à toutes les choses un branle des plus cyniques. +Scandalisé, Jacques avait une moue!... Les nymphes s'appuyèrent sur le +dos des satyres chinois, les casques coiffèrent les bustes, les glaces +se renversèrent reflétant le plafond, les pouffs roulèrent dans les +supports grêles<a name="page_039" id="page_039"></a> des chevalets et les trophées prirent des poses +matamoresques.</p> + +<p>—Nous sommes perdus, pensa le fleuriste de la rue de la Lune.</p> + +<p>—Maintenant, venez; il faudra vous habiller vous-même, et je doute +beaucoup du succès.</p> + +<p>Elle ricanait, Raoule, se disant qu'on ne ferait rien de ce garçon à +chair lourde.</p> + +<p>Une portière se tira. Jacques poussa une exclamation.</p> + +<p>—Ah! je comprends, vous n'avez pas l'idée d'une chambre à coucher: cela +dépasse votre cerveau.</p> + +<p>Elle alluma une des bougies de cire qui garnissaient les torchères et le +précéda dans une pièce tendue de bleu pâle. Il y avait un lit à colonnes +dont les draperies vénitiennes, camaïeu sur fond d'argent, se brochaient +de points de Flandre. Raoule avait fait donner simplement aux tapissiers +les restes de sa propre chambre d'été. Un cabinet de toilette avec une +baignoire en marbre rouge attenait.</p> + +<p>—Enfermez-vous... Nous causerons à travers la portière.<a name="page_040" id="page_040"></a></p> + +<p>En effet, ils causèrent, chacun derrière le rideau du cabinet, lui +pataugeant dans l'eau qu'il trouvait froide, le bain ayant été préparé +avant leur arrivée; elle, riant de ses inepties.</p> + +<p>—Mais souvenez-vous donc que je suis un garçon, moi, disait-elle, un +artiste que ma tante appelle son neveu... et que j'agis pour Jacques +Silvert comme un camarade d'enfance... Là, est-ce fini? Vous avez du +Lubin au-dessus de la baignoire, un peigne à côté. Est-il amusant, ce +petit? Mon Dieu, est-il drôle?...</p> + +<p>Jacques tâtonnait. Après tout, le grand monde devait être plus libre que +celui qu'il connaissait.</p> + +<p>Et, s'enhardissant, il émettait des réflexions polissonnes, lui +demandant si elle ne le regardait pas, car ça le gênerait, +naturellement...</p> + +<p>Il lui fit des confidences, racontant de quelle façon son pauvre père +était mort dans un engrenage à Lille, le pays natal, un jour qu'il avait +bu un coup de trop; comment sa mère les avait chassés pour s'acoquiner +avec un autre homme. Ils étaient<a name="page_041" id="page_041"></a> partis tout jeunes, frère et sœur, +pour Paris... Cette gueuse de sœur en savait déjà si long! Ils +avaient gagné leur misérable pain dur... Il ne parla point des débauches +de Marie, mais il se mit à se moquer afin de chasser une langueur triste +qui lui serrait la poitrine. On leur faisait l'aumône... comment +pourrait-il reconnaître? Hélas! c'était bien humiliant, et il oubliait +les recommandations vicieuses de Marie en contemplant, sous les +miroitements de l'eau, l'égratignure que lui avait faite la chevalière.</p> + +<p>Enfin, il y eut un fracas dans la baignoire.</p> + +<p>—J'en ai assez! déclara-t-il, troublé subitement par la honte de lui +devoir aussi la propreté de son corps.</p> + +<p>Il chercha un linge et resta ruisselant, les bras en l'air. Il lui +sembla qu'on froissait le rideau.</p> + +<p>—Vous savez, <i>monsieur</i> de Vénérande, dit-il d'un ton boudeur, même +entre hommes ce n'est pas convenable... Vous regardez! Je vous demande +si vous seriez content d'être à ma place.<a name="page_042" id="page_042"></a></p> + +<p>Et il pensa que cette femme voulait absolument qu'on lui sautât dessus.</p> + +<p>—Elle sera bien plus attrapée, ajouta-t-il de très mauvaise humeur, les +sens tout apaisés par les fraîcheurs de son bain, et il passa un +peignoir.</p> + +<p>Clouée au sol, derrière le rideau, M<sup>lle</sup> de Vénérande le voyait sans +avoir besoin de se déranger. Les lueurs douces de la bougie tombaient +mollement sur ses chairs blondes, toutes duvetées comme la peau d'une +pêche. Il était tourné vers le fond du cabinet et jouait le principal +rôle d'une des scènes de Voltaire, que raconte en détail une courtisane +nommée Bouche-Vermeille.</p> + +<p>Digne de la Vénus Callipyge, cette chute de reins où la ligne de l'épine +dorsale fuyait dans un méplat voluptueux et se redressait, ferme, +grasse, en deux contours adorables, avait l'aspect d'une sphère de Paros +aux transparences d'ambre. Les cuisses, un peu moins fortes que des +cuisses de femme, possédaient pourtant une rondeur solide qui effaçait +leur sexe. Les mollets, placés haut, semblaient retrousser tout le +buste, et<a name="page_043" id="page_043"></a> cette impertinence d'un corps paraissant s'ignorer n'en était +que plus piquante. Le talon, cambré, ne portait que sur un point +imperceptible, tant il était rond.</p> + +<p>Les deux coudes des bras allongés avaient deux trous roses. Entre la +coupure de l'aisselle, et beaucoup plus bas que cette coupure, +dépassaient quelques frisons d'or s'ébouriffant. Jacques Silvert disait +vrai, il en avait partout. Il se serait trompé, par exemple, en jurant +que cela seul témoignait de sa virilité.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Vénérande recula jusqu'au lit; ses mains nerveuses se +crispèrent dans les draps; elle grondait comme grondent les panthères +que vient de fustiger la souple cravache du dompteur:</p> + +<p>—Poème effrayant de la nudité humaine, t'ai-je donc enfin compris, moi +qui tremble pour la première fois en essayant de te lire avec des yeux +blasés. L'homme! voilà l'homme! Non Socrate et la grandeur de la +sagesse, non le Christ et la majesté du dévouement, non Raphaël et le +rayonnement du génie, mais un pauvre dépouillé de ses haillons, mais +l'épiderme d'un manant.<a name="page_044" id="page_044"></a> Il est beau, j'ai peur. Il est indifférent, je +frissonne. Il est méprisable, je l'admire! Et celui qui est là, comme un +enfant dans des langes prêtés pour une seconde, entouré de hochets que +mon caprice lui retirera bientôt, je le ferai mon maître et il tordra +mon âme sous son corps. Je l'ai acheté, je lui appartiens. C'est moi qui +suis vendue. Sens, vous me rendez un cœur! Ah! démon de l'amour, tu +m'as faite prisonnière, me dérobant les chaînes et me laissant plus +libre que ne l'est mon geôlier. J'ai cru le prendre, il s'empare de moi. +J'ai ri du coup de foudre et je suis foudroyée... Et depuis quand Raoule +de Vénérande, qu'une orgie laisse froide, se sent-elle bouillir le crâne +devant un homme faible comme une jeune fille?</p> + +<p>Elle répéta ce mot: une jeune fille!</p> + +<p>Affolée, d'un bond elle revint à la portière du cabinet de toilette.</p> + +<p>—Une jeune fille!... Non, non... la possession tout de suite, la +brutalité, l'ivresse stupide et l'oubli... Non, non, que mon cœur +invulnérable ne participe pas à ce sacrifice de la matière! Qu'il m'ait +dégoûtée,<a name="page_045" id="page_045"></a> avant de m'avoir plu! Qu'il soit ce qu'ont été les autres, un +instrument que je puisse briser avant de devenir l'écho de ses +vibrations!</p> + +<p>Elle écarta la draperie d'un mouvement impérieux. Jacques Silvert +finissait à peine de s'éponger le corps.</p> + +<p>—Enfant, sais-tu que tu es merveilleux? lui dit-elle avec une cynique +franchise.</p> + +<p>Le jeune homme poussa un cri de stupeur, ramenant son peignoir. Ensuite, +navré, tout pâle de honte, il le laissa glisser passivement, car il +comprenait, le pauvre. Sa sœur ne ricanait-elle pas, surgissant dans +un coin. «Eh! va donc, imbécile, toi qui te figurais que tu étais un +artiste. Va donc, joujou de contrebande, va donc, amusette d'alcôve, +fais ton métier.»</p> + +<p>Cette femme l'avait tiré de ses gerbes de fleurs fausses, comme on tire +des fleurs vraies l'insecte curieux qu'on veut poser, en joyau, sur une +parure.</p> + +<p>—Va donc, animal de marée! on n'est pas le camarade d'une fille noble. +Les dépravées savent choisir!...</p> + +<p>Il lui semblait entendre toutes ces injures<a name="page_046" id="page_046"></a> bruire à son oreille +pourpre, et sa blondeur de vierge prenait le même incarnat, tandis que +les deux boutons de ses seins, avivés par l'eau, ressortaient, pareils à +deux boutons de bengale.</p> + +<p>—L'Antinoüs est un de tes aïeux, je crois? murmura Raoule lui jetant +ses bras au cou et forcée par sa haute taille de s'appuyer sur ses +épaules.</p> + +<p>—Je ne l'ai jamais connu! répondit le vainqueur humilié, courbant la +tête.</p> + +<p>Ah! le bois cassé pour les maisons riches, les croûtes de pain ramassées +au lit des ruisseaux, toute sa misère vaillamment supportée malgré les +conseils perfides de sa sœur, la fille!... Ce rôle d'ouvrière joué +avec art, ces petits outils ridicules lassant le sort par leur +persévérance, où était tout cela? Et comme tout cela valait mieux! +L'honnêteté ne l'étouffait point, mais on aurait bien pu être bon +jusqu'au bout, lui laisser son illusion et le temps de se créer une +fortune pour rembourser un jour...</p> + +<p>—M'aimeras-tu, Jacques? demanda Raoule tressaillant au contact de ce +corps<a name="page_047" id="page_047"></a> nu que l'horreur de la chute glaçait jusque dans les moelles.</p> + +<p>Jacques s'agenouilla sur la traîne de sa robe. Il claquait des dents. +Puis il éclata en sanglots.</p> + +<p>Jacques était le fils d'un ivrogne et d'une catin. Son honneur ne savait +que pleurer.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Vénérande lui releva la tête; elle vit rouler ces larmes +brûlantes, les sentit retomber une à une sur son cœur, ce cœur +qu'elle avait voulu renier. La chambre tout à coup lui parut remplie +d'aurore, il lui sembla respirer un parfum exquis, lancé soudain dans +l'atmosphère enchantée. Son être se dilata, immense, embrassant à la +fois toutes les sensations terrestres, toutes les aspirations célestes, +et Raoule, vaincue, enorgueillie, s'écria:</p> + +<p>—Debout, Jacques, debout! Je t'aime!</p> + +<p>Elle l'arracha de sa robe, courut à la porte de l'atelier, répétant:</p> + +<p>—Je l'aime! je l'aime!</p> + +<p>Elle se retourna encore:</p> + +<p>—Jacques, tu es le maître ici... Je m'en <a name="page_048" id="page_048"></a>vais! Adieu pour toujours. Tu +ne me reverras plus! Tes larmes m'ont purifiée et mon amour vaut ton +pardon.</p> + +<p>Elle s'enfuit, folle d'une atroce joie, plus voluptueuse que la volupté +charnelle, plus douloureuse que le désir inassouvi, mais plus complète +que la jouissance; folle de cette joie qu'on appelle l'émotion d'un +premier amour.</p> + +<p>—Eh bien, dit tranquillement Marie Silvert après son départ, il paraît +que le poisson a mordu... Ça va filer comme sur des roulettes, N. de +D.!<a name="page_049" id="page_049"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h3> + +<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 61px;"> +<img src="images/ill_m.png" width="61" height="61" alt="M" title="M" /> +</span>ARIE avait la lettre dans sa poche, elle était bien +persuadée maintenant que cette folle ne résisterait pas, qu'elle leur +reviendrait plus sage, plus protectrice, plus <i>cossue</i> enfin, selon son +expression faubourienne, et alors on verrait cascader de nouvelles +splendeurs. Sangdieu! Les millions se figeraient autour du petit comme +la gelée autour d'une daube; il porterait tous les jours des habits de +noce; elle traînerait, dans ses cuisines nauséabondes, des robes de +moire. Il serait monsieur, elle serait madame!</p> + +<p>La lettre contenait peu de phrases, mais<a name="page_050" id="page_050"></a> elle expliquait une foule de +choses très clairement:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Viens, avait écrit la fille avec des fautes d'orthographe et de +l'encre bleue. Viens! chère femme de ton petit Jacques... Je me +languis sans toi... nous avons fini les trois cents francs, et j'ai +été obligé de faire vendre par Marie un pot qui avait un serpent +dessus. C'est triste de se voir si vite abandonné quand on a goûté +le ciel... Tu me comprends, n'est-ce pas? Je crois que je vais +tomber malade. Pour ma sœur, elle tousse toujours.</p> + +<p class="r">«Ton amour jusqu'à plus soif,<br /> +«J<small>ACQUES.</small>» </p></div> + +<p>Et, après avoir terminé ce chef-d'œuvre, Marie, malgré la mine +bouleversée de son frère, était partie pour l'avenue des Champs-Élysées. +Cet idiot ne saurait jamais prendre son rôle au sérieux. Heureusement +qu'elle mettait son expérience du corps humain à sa disposition, et elle +savait, dans les cas importants, comment <i>on fait des chatouilles</i> sous +la mamelle gauche d'un amoureux ou d'une amoureuse.</p> + +<p>Il pleuvait, ce jour-là, une pluie de mars<a name="page_051" id="page_051"></a> lente et pénétrante; on +enfonçait dans toutes les allées de l'avenue. Marie avait voulu faire +l'économie d'une voiture, aussi elle ne tarda pas à être éclaboussée +depuis les bottines jusqu'au chapeau.</p> + +<p>Arrivée devant l'hôtel, ce grand bâtiment de sombre aspect, elle se +demanda si on n'allait pas la fourrer dehors, dès son apparition dans le +vestibule. Elle trouva, en haut du perron, un gros suisse et un petit +chien. Le premier prit la lettre, le second grogna.</p> + +<p>—Voulez-vous voir mademoiselle ou madame?</p> + +<p>—Mademoiselle.</p> + +<p>—Eh! Pierrot, une particulière qui veut cirer l'escalier à sa façon, +cria le suisse à un groom microscopique passant dans le vestibule.</p> + +<p>C'était, en effet, fort drôle; mais le groom, attaché au service spécial +de mademoiselle, eut une grimace d'homme fait qui croit tout possible, +même en temps de pluie.</p> + +<p>—C'est bon, je vais voir. Attendez là. Il désigna une banquette. Marie +ne s'assit pas et dit grossièrement:</p> + +<p>—Je ne pose pas dans l'antichambre,<a name="page_052" id="page_052"></a> moi. Est-ce que vous me prenez +pour une ancienne concierge, espèce de singe?</p> + +<p>Le groom tourna sur ses talons, ahuri, et, en domestique stylé, il +murmura:</p> + +<p>—Quelqu'un d'influent! car les costumes perdent de plus en plus leur +signification sous la république.</p> + +<p>Mademoiselle était dans un boudoir attenant à sa chambre. Lorsque M<sup>me</sup> +Élisabeth sortait, Raoule recevait chez elle ceux qui venaient, des deux +sexes. Ce boudoir donnait sur une serre, dont elle avait fait son +cabinet de travail. Au moment où le groom fit irruption, un homme se +promenait dans la serre à pas précipités, tandis que M<sup>lle</sup> de +Vénérande, étendue sur une causeuse créole, se balançait, riant aux +éclats.</p> + +<p>—Vous me damnez, Raoule, répétait l'homme, jeune encore, de physionomie +brune à la slave, mais éclairée d'une vivacité toute parisienne. Oui! +vous me damnez, en admettant que je puisse avoir déjà mérité le ciel... +Rire n'est pas répondre... Je vous affirme qu'une femme ne vit pas sans +amour, et vous savez que j'entends par amour l'union des âmes dans +l'union des êtres. Je<a name="page_053" id="page_053"></a> suis franc. Je n'entortille jamais une phrase +sensée de jolies fadeurs, comme on entoure de confitures un remède +amer... Je vous déclare ça brusquement, d'une façon hussarde, et, quand +j'aperçois le fossé, je ne m'attarde pas à effeuiller des marguerites. +Hop! je presse l'éperon et vous envoie toute la charge, Raoule de +Vénérande, <i>mon cher ami!</i> ne vous mariez pas, soit! mais prenez un +amant: c'est nécessaire à votre santé.</p> + +<p>—Bravo! monsieur de Raittolbe! Je parie même que ma santé ne sera +vraiment tout à fait florissante que si l'amant est un officier de +hussards, brun, ayant le parler franc, le regard effronté, le ton +autoritaire, hein?</p> + +<p>—Ma foi, je l'avoue, je vais plus loin... je propose le hussard en +question pour mari... Au choix! ancienneté ou services exceptionnels! +Nous sommes cinq qui depuis trois ans vous faisons une cour échevelée. +Le prince Otto, le mélomane, est devenu fou et a mis, paraît-il, votre +portrait en pied dans une chapelle ardente, où brûlent, autour d'un lit +de repos, des cierges de cire<a name="page_054" id="page_054"></a> jaune... et là, il soupire de l'aurore au +crépuscule. Flavien, le journaliste, passe dans ses cheveux une main +tremblante dès qu'on prononce votre nom. Hector de Servage, après le +congé en bonne forme donné par votre tante, est allé en Norwège essayer +des réfrigérants. Votre maître d'escrime a failli se passer une de ses +meilleures épées au travers des côtes. Donc, votre humble serviteur +demeurant seul... avec l'honneur de vous tenir l'étrier pour les +promenades au Bois, j'imagine que vous le devez contempler d'un moins +mauvais œil, et il présente sa candidature. Voulez-vous, Raoule, que +nous abritions notre amitié dans une alcôve conjugale? Elle y sera plus +au chaud...</p> + +<p>Raoule, se levant, allait rejoindre M. de Raittolbe quand le groom +entra.</p> + +<p>—Mademoiselle, voici une lettre pressée.</p> + +<p>Elle se retourna.</p> + +<p>—Donne.</p> + +<p>—Vous permettez? ajouta-t-elle en s'adressant au hussard qui cassait +une plante du Japon en petits morceaux pour tâcher d'écouler sa rage. Il +tourna le dos, furieux, sans lui répondre. C'était la mil<a name="page_055" id="page_055"></a>lième fois que +cette conversation se brisait juste à l'endroit le plus intéressant.</p> + +<p>M. de Raittolbe, peu patient, alluma sournoisement un cigare, et enfuma +toute une bordure d'azalées, en jurant qu'il ne reviendrait jamais chez +cette hystérique, car, selon ses idées, on ne pouvait qu'être hystérique +dès qu'on ne suivait pas la loi commune.</p> + +<p>Raoule, lisant, avait pâli.</p> + +<p>—Mon Dieu! murmura-t-elle, il veut de l'argent; je suis tombée dans la +boue!</p> + +<p>—Faites entrer cette pauvre créature, reprit-elle d'un ton dégagé, je +tiens à lui donner tout de suite ce qu'elle désire.</p> + +<p>—Et à me refuser l'explication que je demande? grommela l'officier hors +de lui.</p> + +<p>Tranquillement, Raoule l'enferma dans la serre et revint s'asseoir, pâle +comme une morte. Son front se baissa, elle incrusta ses ongles longs +dans le papier couvert d'encre bleue.</p> + +<p>—De l'argent! oh! non, je ne succomberai pas! Je lui enverrai ce qu'il +veut, sans aller le tuer!... Est-ce sa faute? Est-ce que l'homme du +peuple, parce qu'il sera beau,<a name="page_056" id="page_056"></a> devra aussi ne pas être abject? Allons! +ce calice a bien fait de s'offrir: je ne le repousse pas... au +contraire, je vais y puiser une nouvelle vie.</p> + +<p>La toux gutturale de Marie Silvert lui fit redresser la tête. Raoule se +mit debout, tout à coup, menaçante et plus hautaine qu'une déesse +parlant dans l'empyrée.</p> + +<p>—Combien? dit-elle, en déployant derrière elle l'immense traîne de sa +robe de velours.</p> + +<p>Marie acheva sa quinte... elle ne s'attendait pas à ce mot-là tout de +suite... Diable! ça se gâtait... on aurait pu commencer plus en douceur, +par le sentiment, les questions tendres... Un caprice, ça se mijote +comme un ragoût, et on ajoute le poivre à la dernière heure.</p> + +<p>—Vous savez? le petit s'ennuie, déclara-t-elle avec un sourire plein de +sous-entendus malpropres.</p> + +<p>—Combien? répéta Raoule saisie d'une colère aveugle, cherchant des yeux +un couteau.</p> + +<p>—Ne vous fâchez pas, mademoiselle, l'argent est une manière de parler +dans sa<a name="page_057" id="page_057"></a> lettre; il voudrait surtout vous voir, l'enfant... C'est un +bébé jamais raisonnable, un pleurnicheur trop sensible! Il s'est figuré +que votre béguin était déjà envolé, et, va te faire lanlaire? tous mes +compliments sont perdus. S'il ne vous revoit pas, il se fera périr, j'en +ai une peur terrible. Ce matin, en regardant son verre, il me disait +qu'il lui servirait bientôt de poison. Pauvre chat! si ça ne brise pas +l'âme! A son âge. Et si blond! si blanc! Enfin, vous le connaissez? +Alors, j'ai mis ma jupe des dimanches... Ne laisse pas agoniser ton +frère, que je me suis dit. Et me voilà! Pour l'argent, on est pauvre, +mais on est fier. Nous en causerons après!...</p> + +<p>Elle frottait son pied sur le tapis du boudoir, éprouvant une joie +intime à salir un peu <i>la haute</i>, et elle secouait son parapluie +déteint, dont elle n'avait pas voulu se séparer.</p> + +<p>Raoule marcha droit au bonheur du jour qui se trouvait en face d'elle; +d'un revers de main, elle écarta la fille comme on jette de côté une +loque, lorsqu'elle va vous cingler la figure.<a name="page_058" id="page_058"></a></p> + +<p>—J'ai mille francs, là... je vous en enverrai mille autres, ce soir... +mais ne restez pas une seconde de plus... je ne connais pas votre +frère... j'ignore où il demeure... vous... je ne sais pas votre nom. +Prenez et sortez!</p> + +<p>Elle posa les billets sur un fauteuil, lui faisant signe de les y +prendre. Ensuite, elle sonna...</p> + +<p>—Jeanne, dit-elle à la femme de chambre, reconduisez madame.</p> + +<p>—Ah! mais... gronda la fleuriste stupéfaite.</p> + +<p>Elle fut emmenée, presque à bras tendus, par Jeanne. Le poing du suisse +la lança dans l'avenue, et le petit chien, descendant le perron, appuya +de quelques hurlements aigus.</p> + +<p>—Vous vous ennuyez, baron? interrogea Raoule, rentrant souriante dans +la serre.</p> + +<p>—Mademoiselle, riposta de Raittolbe au comble de l'impatience, vous +êtes un agréable monstre, mais l'étude du fauve n'a de charmes réels +qu'en Algérie... Alors je vous fais mes adieux, ce soir; demain matin, +je<a name="page_059" id="page_059"></a> mets à la voile pour Constantine. Vous tienne l'étrier qui voudra. +Pour moi, je ne tiens plus.</p> + +<p>—Ah! ah! il me semblait cependant que vous m'aviez offert, tout à +l'heure, votre nom!...</p> + +<p>De Raittolbe serra les poings.</p> + +<p>—Quand on pense que j'ai donné ma démission pour chasser le tigre! +continua-t-il ne l'écoutant même pas.</p> + +<p>—... Que vous m'avez très carrément demandée en légitime mariage!...</p> + +<p>—... Pour chasser le tigre dans le parc de Vénérande, un tigre affublé +d'une amazone...</p> + +<p>—... Sans passer par ma tante et les lois de l'étiquette, monsieur!</p> + +<p>—... Je me trouve grotesque, mademoiselle!</p> + +<p>—C'est mon avis, ajouta philosophiquement Raoule.</p> + +<p>Le baron de Raittolbe resta court. Ils se regardèrent un instant, puis +se mirent à rire aux éclats.</p> + +<p>Enhardi, le jeune homme s'empara des mains de la jeune femme; ils +allèrent s'as<a name="page_060" id="page_060"></a>seoir sur un divan de la serre, un magnolia derrière leurs +épaules.</p> + +<p>—Écoutez, l'amour sincère ne peut jamais être grotesque. Raoule, je +vous aime sincèrement.</p> + +<p>Il se pencha. Ses prunelles, un peu moqueuses, s'emplirent d'une +humidité qu'un simple effort des nerfs de la face y faisait monter, et +non la tendresse dont il voulait l'entretenir, puis il lui baisa les +doigts un à un, s'arrêtant pour la regarder entre chaque caresse.</p> + +<p>—Raoule... je vous ai abandonné mon cœur... je ne m'en irai pas sans +vous le reprendre, et comme je l'ai placé très près du vôtre, j'espère +que vous vous tromperez... deux cœurs de garçon, deux cœurs de +hussard doivent être du même rouge... Rendez-moi le votre... gardez le +mien... Dans un mois, nous chasserons ensemble de vrais lions dans une +véritable Afrique.</p> + +<p>—J'accepte! répondit Raoule.</p> + +<p>Et son regard sombre, qui ne savait pas pleurer, eut une tristesse +morne.</p> + +<p>—Vous acceptez, quoi?... fit de Raittolbe la poitrine oppressée.<a name="page_061" id="page_061"></a></p> + +<p>La jeune femme, avec une dignité suprême, repoussa ses mains tendues.</p> + +<p>—De vous avoir pour amant, mon cher, vous ne serez pas le premier et je +suis <i>honnête homme</i>!...</p> + +<p>—Je le savais, répliqua doucement de Raittolbe; à présent, je crois que +je vous adore!</p> + +<p>Le soir, le jeune officier dîna à l'hôtel de Vénérande. Il fut pour la +tante Élisabeth le plus courtois des chevaliers. Il développa une tirade +sur la dévotion qui aveugle la femme sur les misères humaines et l'élève +au-dessus de la terre impure. Tante Élisabeth avoua que les hussards +étaient de bons enfants. En prenant congé, de Raittolbe glissa un mot à +l'oreille de Raoule.</p> + +<p>—J'attends...</p> + +<p>—Demain, murmura-t-elle, hôtel Continental. Mon coupé brun entrera par +la porte de gauche vers dix heures du matin.</p> + +<p>—Il suffit.</p> + +<p>Et le viveur se retira calmé.</p> + +<p>Le lendemain, le coupé brun fut commandé vers dix heures et Raoule se +jeta dans la voiture avec une gaieté fébrile.<a name="page_062" id="page_062"></a> Certes, il en serait +ainsi, elle se l'était juré et puisqu'<i>il</i> se trouvait, au demeurant, +mieux que les autres, il l'amuserait peut-être davantage. Une erreur des +sens n'est pas l'épanouissement d'une âme, et la beauté d'une forme +humaine n'est pas capable d'inspirer le désir de s'attacher à elle par +une éternité de folie.</p> + +<p>Elle chantait en boutonnant ses gants. La glace du coupé lui renvoyait +son image, son corsage ruisselant de dentelles allait bien, elle se +sentait <i>femme</i> jusqu'au plaisir.</p> + +<p>—Mademoiselle veut-elle entrer? dit le cocher se penchant à la vitre au +bout d'une course rapide.</p> + +<p>—Non! Arrêtez, quand je serai descendue vous entrerez par la porte de +gauche et m'y attendrez jusqu'au soir!...</p> + +<p>La voix de Raoule était devenue sifflante. Elle descendit, avisa un +fiacre stationnant, s'y précipita:</p> + +<p>—Notre-Dame-des-Champs, boulevard Montparnasse! dit-elle pendant que +l'autre voiture, vide, se dirigeait, selon ses ordres, vers la porte, à +gauche.<a name="page_063" id="page_063"></a></p> + +<p>Durant tout le chemin, elle n'y avait pas songé et, une fois en présence +du sacrifice, le corps, qui ne s'appartenait plus, venait de se +révolter. Raoule avait cédé sans aucune contestation.</p> + +<p>L'atelier du boulevard Montparnasse lui parut lugubre en arrivant, mais +dans le fond s'ouvrait la chambre à coucher toute bleue comme un coin du +ciel, Marie Silvert se retira dès que Raoule en eut dépassé le seuil.</p> + +<p>—Tiens, fit-elle, nous allons régler nos petites affaires après +déjeuner. Ce sera chaud, je t'en réponds, drôlesse!</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Vénérande, pour s'isoler, détacha les portières épaisses.</p> + +<p>—Jacques! appela-t-elle durement.</p> + +<p>Il se mit la figure dans son traversin, ne voulant pas croire à cet +excès d'infamie.</p> + +<p>—Je n'ai pas écrit la lettre! cria-t-il, je vous l'assure, je n'aurais +pas osé. D'ailleurs, je veux m'en aller, je suis malade. On me rend +malade pour me forcer à rester dans ce lit... Marie est capable de tout, +je la connais! Vous!... je ne peux pas vous souffrir!...<a name="page_064" id="page_064"></a></p> + +<p>Son énergie épuisée, il reglissa au plus profond de ses couvertures, se +repliant sur lui-même comme un animal battu.</p> + +<p>—Bien vrai? demanda Raoule, secouée par un frisson délicieux.</p> + +<p>—Oui, bien vrai!</p> + +<p>Il remonta au jour sa tête ébouriffée, tandis que son admirable teint de +blond prenait une nuance rose.</p> + +<p>—Alors, pourquoi l'avoir laissé partir, cette lettre?</p> + +<p>—Je ne savais pas, moi! Marie me certifiait que j'avais la fièvre, <i>sa +fièvre</i>. Elle m'a donné une drogue et j'ai eu le délire toutes les +nuits, elle disait que c'était de la quinine; je l'aurais bien retenue, +seulement la poigne m'a manqué. Ah! vous pouvez le remballer votre +atelier de malheur! Dieu de Dieu!...</p> + +<p>Essoufflé, il essaya de s'asseoir sur son séant, ce qui fit que Raoule +s'aperçut d'une chose étrange: il avait une chemise de femme, une +chemise garnie d'un feston.</p> + +<p>—C'est elle aussi qui t'arrange de la sorte? dit Raoule en touchant le +feston sur son cou.<a name="page_065" id="page_065"></a></p> + +<p>—Vous croyez que j'ai du linge? Il y a longtemps que mes lambeaux sont +loin. J'avais froid, on m'a collé ça sur la peau... Est-ce que je sais +si c'est une chemise de femme, moi!...</p> + +<p>—Oui, c'en est une, Jacques!</p> + +<p>Ils s'envisagèrent un instant, se demandant s'il fallait rire de +l'aventure.</p> + +<p>Marie cria du fond de l'atelier:</p> + +<p>—Je vais mettre deux couverts, n'est-ce pas?...</p> + +<p>Alors, acquiesçant à tout pour avoir la paix dans sa honte qui +commençait à la griser, Raoule de Vénérande ferma la porte au verrou +pendant que Jacques se décidait à rire de bon cœur. Puis elle revint, +hésitante, vers le lit. Il avait un rire d'enfant très doux et bête à +ravir, un rire plein de grâces, provocant, vous donnant de mauvais +frissons. Elle ne cherchait pas à s'expliquer la force émanant de cette +bêtise, elle s'en laissait envelopper comme le noyé se laisse envelopper +par la vague après ses dernières luttes et s'abandonne pour toujours au +courant. Elle écarta un peu la draperie bleue afin de mettre<a name="page_066" id="page_066"></a> en lumière +la tête du jeune homme.</p> + +<p>—Tu es malade? fit-elle machinalement.</p> + +<p>—Je ne le suis plus, puisque je vous vois!... répondit-il d'un air +vainqueur.</p> + +<p>—Veux-tu me faire un plaisir, Jacques?</p> + +<p>—Tous les plaisirs, mademoiselle!</p> + +<p>—Eh bien! tais-toi. Je ne viens pas ici pour t'entendre.</p> + +<p>Il se tut, assez vexé, se disant que le compliment sans doute n'avait +pas paru neuf à cette renchérie. Les femmes du vrai monde sont gênantes +dans l'intimité, et, pour un début, il tâtonnait beaucoup trop, il en +avait conscience.</p> + +<p>—Je vais dormir! déclara-t-il tout à coup, ramenant son drap jusqu'à +son nez.</p> + +<p>—C'est cela! Dors, murmura M<sup>lle</sup> de Vénérande. Sur la pointe des +pieds, elle alla faire glisser les stores, puis alluma une veilleuse +dont le cristal dépoli laissa tomber une nuée dans l'atmosphère.</p> + +<p>De temps en temps, Jacques levait les cils, et ces choses discrètement +accomplies par cette femme svelte, toute noire, lui donnaient une +confusion atroce.<a name="page_067" id="page_067"></a></p> + +<p>Enfin, elle se rapprocha tenant une petite boîte d'écaille à la main.</p> + +<p>—Je t'ai apporté, dit-elle avec un sourire maternel, un remède qui ne +ressemble pas du tout à la quinine de ta sœur. Tu vas le prendre pour +dormir plus vite!...</p> + +<p>Elle mit son bras autour de sa tête et une cuiller de vermeil à portée +de sa bouche.</p> + +<p>—Soyons sage!... fit-elle en plongeant son regard sombre dans le sien.</p> + +<p>—Je ne veux pas! déclara-t-il d'un accent de colère.</p> + +<p>Il se souvenait maintenant d'avoir acheté sur les quais, en un jour de +liesse, un méchant livre de vingt-cinq centimes, intitulé: <i>Les exploits +de la Brinvilliers</i>, et c'était toujours avec une idée d'empoisonnement +qu'il pensait aux amours des grandes dames. Son cerveau, un peu +affaibli, se retraça, tout de suite, une tentative criminelle faite par +une cagoule de velours sur un monsieur déshabillé. Il vit le monsieur +repoussant une tasse d'un geste tordu. Raoule voulait sûrement se +débarrasser de lui, il y a des créatures qui ne reculent<a name="page_068" id="page_068"></a> devant rien +quand elles se croient compromises! Aussi, Jacques posa-t-il le poing en +avant, prêt à l'écraser à son premier mouvement offensif. Pour toute +réponse, Raoule mordit du bout des dents au contenu de sa cuiller.</p> + +<p>—Je ne suis pas un nourrisson! fit-il désorienté. On n'a pas besoin de +me mâcher les morceaux!</p> + +<p>Et il avala sans sourciller ce remède verdâtre, au goût de miel. Raoule +s'assit sur le rebord du lit tenant ses deux mains et lui souriant d'un +sourire à la fois heureux et navré.</p> + +<p>—Mon amour, murmura-t-elle si bas que Jacques entendait comme on entend +du fond d'un abîme, nous allons nous appartenir dans un pays étrange que +tu ne connais point.</p> + +<p>Ce pays est celui des fous, mais il n'est pourtant pas celui des +brutes... Je viens te dépouiller de tes sens vulgaires pour t'en donner +d'autres plus subtils, plus raffinés. Tu vas voir avec mes yeux, goûter +avec mes lèvres. Dans ce pays, on rêve, et cela suffit pour exister. Tu +vas rêver, et, tu compren<a name="page_069" id="page_069"></a>dras alors, quand tu me reverras, dans ce +mystère, tout ce que tu ne comprends pas quand je te parle ici!</p> + +<p>Va! je ne te retiens plus et j'unis mon cœur à tes plaisirs!...</p> + +<p>Jacques, la tête renversée, tâchait de ressaisir ses mains. Il croyait +rouler, peu à peu, dans une ondée de plumes. Les rideaux prenaient des +contours fluides et les glaces de la chambre, se multipliant, lui +renvoyaient mille fois la silhouette d'une femme noire, immense, planant +comme un génie carbonisé qu'on précipite de toute la hauteur des cieux. +Il tendait tous ses muscles, raidissait tous ses membres, voulant +revenir, malgré lui, à la dépouille vulgaire qu'on lui retirait, mais il +s'enfonçait de plus en plus. Le lit avait disparu, son corps aussi. Il +tournoyait dans le bleu, il se transformait en un être semblable au +génie planant. Il avait cru tomber d'abord, et, au contraire, il se +trouvait bien au-dessus de ce monde. Il avait, sans explication +possible, la sensation orgueilleuse de Satan qui, tombé du Paradis, +domine pourtant la terre et a, en même temps, le front sous les pieds<a name="page_070" id="page_070"></a> +de Dieu, les pieds sur le front des hommes!</p> + +<p>Il lui paraissait vivre ainsi depuis de longs siècles, avec la femme +noire, lui, tout resplendissant d'une nudité lumineuse.</p> + +<p>A son oreille, bruissait les chants d'un amour étrange n'ayant pas de +sexe et procurant toutes les voluptés. Il aimait avec des puissances +terribles et la chaleur d'un soleil ardent. On l'aimait avec des +ivresses effrayantes et une science si exquise que la joie renaissait au +moment de s'éteindre.</p> + +<p>L'espace, devant eux s'ouvrait infini, toujours bleu, toujours +miroitant...; là-bas, dans le lointain, une sorte d'animal étendu les +contemplait d'un air grave.....</p> + +<p>Jacques Silvert ne sut jamais comment il fit, à cet instant de bonheur +presque divin, pour se lever. En revenant à lui, il se trouva debout, le +talon posé nerveusement sur le crâne du grand ours qui lui servait de +descente de lit. Il avait les yeux égarés dans une glace de Venise et la +chambre était très silencieuse. Derrière la portière, une voix demanda:</p> + +<p>—Voulez-vous dîner, mademoiselle?<a name="page_071" id="page_071"></a></p> + +<p>Jacques aurait certifié qu'il n'y avait pas une minute qu'on avait +demandé: Voulez-vous déjeuner?...</p> + +<p>Il s'habilla à la hâte, mouilla ses tempes avec une éponge imbibée de +vinaigre de toilette et balbutia:</p> + +<p>—Où est-elle? Je ne veux pas qu'elle s'en aille!</p> + +<p>—Me voici, Jacques! répondit-on. Je ne t'ai pas quitté, car tu avais +encore le délire.</p> + +<p>Raoule parut, soulevant la draperie qui masquait la salle de bain. Elle +était toujours svelte, très noire. Ses doigts rattachaient à son cou le +fermoir d'un collier.</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai? cria Jacques frémissant. Je n'ai pas eu le délire. +Je n'ai pas rêvé! Pourquoi me mens-tu?</p> + +<p>Raoule lui prit les épaules et le fit fléchir sous une impérieuse +pression.</p> + +<p>—Pourquoi Jacques Silvert me tutoie-t-il? Le lui ai-je permis?</p> + +<p>—Oh! je suis brisé! répéta Jacques essayant de se redresser. On ne se +moque pas ainsi d'un homme quand il est malade, Raoule! Je ne vous +tutoierai plus... Raoule!<a name="page_072" id="page_072"></a> je t'aime!... Ah! je crois que je vais +mourir!...</p> + +<p>Divaguant, affolé, il se cacha dans les bras de Raoule.</p> + +<p>—Est-ce que c'est fini? ajouta-t-il en pleurant, est-ce que c'est tout +à fait fini?...</p> + +<p>—Je te répète que tu as... rêvé. Voilà tout.</p> + +<p>Et elle le repoussa, gagnant l'atelier sans vouloir en entendre +davantage.</p> + +<p>—Mademoiselle est servie! déclara Marie Silvert lui tirant une +révérence comme si rien ne devait étonner cette fille. Raoule alla vers +la table, sur laquelle fumait un plat, et déposa, à côté d'une serviette +roulée, une pile de pièces d'or.</p> + +<p>—C'est son couvert, je crois? dit-elle d'un ton très calme et en +regardant Marie qui ne bronchait pas.</p> + +<p>—Oui, je vous ai mis l'un devant l'autre.</p> + +<p>—C'est bien, répliqua Raoule de la même voix indifférente, je vous +souhaite, <i>à tous les deux</i>, le meilleur des appétits!</p> + +<p>Et elle sortit, en remettant son gant.<a name="page_073" id="page_073"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h3> + +<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 62px;"> +<img src="images/ill_d.png" width="62" height="59" alt="D" title="D" /> +</span>E RAITTOLBE, finissant par comprendre que M<sup>lle</sup> de +Vénérande avait simplement envoyé au rendez-vous du Continental une +voiture vide, allait se retirer après neuf heures d'une attente rageuse +quand, du côté de la porte de droite, un fiacre fit irruption; Raoule en +descendit la voilette baissée, un peu inquiète, tâchant de voir sans +être vue.</p> + +<p>Le baron se précipita, stupéfait de cette audace.</p> + +<p>—Vous! exclama-t-il. C'est trop fort! Une voiture jaune au lieu d'une +voiture brune, et par la porte de droite au lieu de<a name="page_074" id="page_074"></a> celle de gauche. +Que signifie une semblable mystification?</p> + +<p>—Rien ne doit vous étonner, puisque je suis femme, répondit Raoule +riant d'un rire nerveux. Je fais tout le contraire de ce que j'ai +promis. Quoi de plus naturel?</p> + +<p>—Oui, en effet, quoi de plus naturel! On torture un pauvre soupirant, +on lui donne à supposer des choses horribles, comme un accident, une +trahison, un repentir tardif, une scène de famille ou une mort subite, +puis on lui dit tranquillement: Quoi de plus naturel? Raoule, vous +mériteriez la salle de police. Moi qui croyais que M<sup>lle</sup> de Vénérande +était la loyauté poussée jusqu'à l'extravagance! Ah! je suis furieux!!</p> + +<p>—Vous allez me reconduire chez moi, dit la jeune femme, ne perdant pas +son sourire. Nous dînerons sans ma tante, qui se livre à une foule de +dévotions nocturnes, ces temps-ci, et en dînant je vous expliquerai...</p> + +<p>—... Parbleu! Vous vous êtes moquée de moi. J'en suis sûr.</p> + +<p>—Montez d'abord, je vous jure de tout éclaircir ensuite, car je mérite +ma répu<a name="page_075" id="page_075"></a>tation de loyauté, mon cher. Je pourrais vous cacher la +situation, je ne vous cacherai rien. Qui sait! (et elle eut une +expression tellement amère qu'elle apaisa de Raittolbe). Qui sait si mon +histoire ne vaudra pas ce que vous n'avez pas eu aujourd'hui!</p> + +<p>Il monta dans le coupé brun, très boudeur, la moustache hérissée, les +yeux ronds comme un dompteur intimidé par son élève.</p> + +<p>Durant le trajet, il n'entama aucune discussion; l'<i>histoire</i> lui +paraissait même peu nécessaire puisqu'il allait dîner sous le toit de +Raoule. Il savait que chez elle, et il n'était pas seul à le savoir, la +nièce de M<sup>me</sup> Élisabeth demeurait une vierge inattaquable, une sorte +de déesse se permettant tout du haut d'un piédestal qu'on n'osait point +renverser. Il marchait donc au supplice sans le moindre enthousiasme. +Raoule rêvait, les paupières mi-closes, regardant, à travers la nuit +qu'elle faisait autour d'elle, une chose très blanche, ayant tous les +contours d'un corps humain.</p> + +<p>Arrivée à l'hôtel, elle fit porter une table servie dans sa +bibliothèque, et, pendant<a name="page_076" id="page_076"></a> qu'on mettait aux mains d'un esclave de +bronze une lampe étrusque, elle s'assit sur un divan, en priant le baron +d'attirer pour lui un fauteuil capitonné, cela si gracieusement, que de +Raittolbe se sentit très capable d'étrangler son amphitryon avant de +toucher au potage.</p> + +<p>Les mets, une fois disposés sur deux servantes garnies de réchauds, +Raoule déclara qu'on n'avait plus besoin de valet de chambre.</p> + +<p>—Nous serons régence, n'est-ce pas? dit-elle.</p> + +<p>—Comme vous voudrez! gronda le baron d'un ton sourd.</p> + +<p>Un feu vif flambait dans la cheminée blasonnée de la pièce qui, toute +tendue de tapisseries à personnages, transportait ses hôtes à quelques +siècles en arrière, au temps où le souper du roi émergeait du sol dès +qu'il frappait le sol de la poignée de son épée. Un panneau représentait +Henri III distribuant des fleurs à ses mignons. Près de Raoule se +dressait le buste d'un Antinoüs couronné de pampres, ayant des yeux +d'émail luisants de désirs.<a name="page_077" id="page_077"></a></p> + +<p>Le long des reliures sombres des livres étagés par centaines, +voltigeaient des noms profanes, Parny, Piron, Voltaire, Boccace, +Brantôme, et, au centre des ouvrages avouables, s'ouvraient les battants +d'un bahut incrusté d'ivoire qui recélait, entre ses rayons doublés de +velours pourpre, les ouvrages inavouables.</p> + +<p>Raoule prit une aiguière et se versa une coupe d'eau pure.</p> + +<p>—Baron, dit-elle d'un accent où frémissait à la fois une gaieté forcée +et une passion contenue, je vais m'enivrer, je vous préviens, car mon +récit ne peut pas être fait d'une manière raisonnable, vous ne le +comprendriez pas!</p> + +<p>—Ah! très bien! murmura de Raittolbe, alors je vais tâcher de conserver +toute ma raison, moi!</p> + +<p>Et il vida dans un hanap ciselé un flacon de sauterne. Ils s'examinèrent +un moment. Pour ne pas éclater de colère, de Raittolbe fut obligé de se +dire que M<sup>lle</sup> de Vénérande avait le plus beau des masques de Diane +chasseresse.</p> + +<p>Quant à Raoule, elle ne voyait pas son<a name="page_078" id="page_078"></a> vis-à-vis. L'ivresse dont elle +parlait lui emplissait déjà les prunelles, ses prunelles injectées d'or.</p> + +<p>—Baron, dit-elle brusquement, <i>je suis amoureux</i>!</p> + +<p>De Raittolbe fit un soubresaut, posa son hanap et riposta d'un ton +étranglé:</p> + +<p>—Sapho!... Allons, ajouta-t-il avec un geste ironique, je m'en doutais. +Continuez, monsieur de Vénérande, continuez, mon cher ami!</p> + +<p>Raoule eut, au coin des lèvres, un pli dédaigneux.</p> + +<p>—Vous vous trompez, monsieur de Raittolbe; être Sapho, ce serait être +tout le monde! Mon éducation m'interdit le crime des pensionnaires et +les défauts de la prostituée. J'imagine que vous me mettez au-dessus du +niveau des amours vulgaires. Comment me supposez-vous capable de telles +faiblesses? Parlez sans vous inquiéter des convenances..., je suis ici +chez moi.</p> + +<p>L'ex-officier des hussards essayait de tordre sa fourchette. Il voyait +bien, en effet, qu'il s'était laissé choir la tête la première<a name="page_079" id="page_079"></a> dans +l'antre du sphinx. Il s'inclina gravement.</p> + +<p>—Où diable avais-je l'esprit? Ah! mademoiselle, pardonnez-moi. +J'oubliais le <i>Homo sum</i> de Messaline!</p> + +<p>—Il est certain, monsieur, reprit Raoule haussant les épaules, que j'ai +eu des amants. Des amants dans ma vie comme j'ai des livres dans ma +bibliothèque, pour savoir, pour étudier... Mais je n'ai pas eu de +passion, je n'ai pas écrit mon livre, moi! Je me suis toujours trouvée +seule, alors que j'étais deux. On n'est pas faible, quand on reste +maître de soi au sein des voluptés les plus abrutissantes.</p> + +<p>Pour présenter mon thème psychologique sous un jour plus... Louis XV, je +dirai qu'ayant beaucoup lu, beaucoup étudié, j'ai pu me convaincre du +peu de profondeur de mes auteurs, classiques ou autres!</p> + +<p>A présent, mon cœur, ce fier savant, veut faire son petit Faust... il +a envie de rajeunir, non pas son sang, mais cette vieille chose qu'on +appelle l'amour!</p> + +<p>—Bravo! fit de Raittolbe, convaincu qu'il allait assister à une +évocation magique<a name="page_080" id="page_080"></a> et voir une sorcière s'élancer du bahut mystérieux. +Bravo! je vous aiderai, si je puis! Prêt à toute heure, vous savez! Moi +aussi, je suis fatigué de cet éternel refrain qui accompagne des +procédés fort usés. Mon petit Faust, je bois à une invention nouvelle et +ne demande qu'à payer le brevet. Sacrebleu! Un amour tout neuf! Voilà un +amour qui me va! Pourtant, une simple réflexion, Faust. Il me semble que +chaque femme doit, à ses débuts, penser qu'elle vient de créer l'amour, +car l'amour n'est vieux que pour nous, philosophes! Il ne l'est pas +encore pour les pucelles! Hein? Soyons logiques!</p> + +<p>Elle eut un mouvement d'impatience.</p> + +<p>—Je représente ici, dit-elle en enlevant d'un réchaud une timbale +d'écrevisses, l'élite des femmes de notre époque. Un échantillon du +féminin artiste et du féminin grande dame, une de ces créatures qui se +révoltent à l'idée de perpétuer une race appauvrie ou de donner un +plaisir qu'elles ne partageront pas. Eh bien! j'arrive à votre tribunal, +députée par mes sœurs, pour vous déclarer que toutes nous désirons +l'impossible, tant vous nous aimez mal.<a name="page_081" id="page_081"></a></p> + +<p>—Vous avez la parole, mon cher avocat, appuya de Raittolbe, s'animant +sans rire. Seulement je déclare, moi, ne pas vouloir être juge et +partie. Mettez donc votre discours à la troisième personne: <i>Tant ils +nous aiment mal</i>...</p> + +<p>—Oui, continua Raoule, brutalité ou impuissance. Tel est le dilemme. +Les brutaux exaspèrent, les impuissants avilissent et <i>ils</i> sont, les +uns et les autres, si pressés de jouir qu'<i>ils</i> oublient de nous donner, +à nous, leurs victimes, le seul aphrodisiaque qui puisse les rendre +heureux en nous rendant heureuses: l'<i>Amour</i>!...</p> + +<p>—Tiens! interrompit de Raittolbe, hochant le front. L'amour +aphrodisiaque pour l'amour! Très joli! J'approuve... La cour est de +votre avis!</p> + +<p>—Dans l'antiquité, poursuivit l'impitoyable défenderesse, le vice était +sacré parce qu'on était fort. Dans notre siècle, il est honteux parce +qu'il naît de nos épuisements. Si on était fort, et si, de plus, on +avait des griefs contre la vertu, il serait permis d'être vicieux, en +devenant créateur, par exemple. Sapho ne pouvait pas être une<a name="page_082" id="page_082"></a> <i>fille</i>, +c'était bien plutôt la vestale d'un feu nouveau. Moi, si je créais une +dépravation nouvelle, je serais prêtresse, tandis que mes imitateurs se +traîneraient, après mon règne, dans une fange abominable... Ne vous +paraît-il point que les hommes orgueilleux, en copiant Satan, sont bien +plus coupables que le Satan de l'Écriture qui invente l'orgueil? Satan +n'est-il pas respectable par sa faute même, sans précédent et émanant +d'une réflexion divine?...</p> + +<p>Raoule, surexcitée par une émotion poignante, s'était levée, sa coupe +remplie d'eau pure à la main. Elle avait l'air de porter un toast à +l'Antinoüs penché sur elle.</p> + +<p>De Raittolbe se leva aussi, en remplissant son hanap de champagne glacé. +Plus ému qu'un hussard ne l'est d'habitude, après son dixième verre, +mais plus courtois que ne l'eût été un viveur en pareil cas, il s'écria:</p> + +<p>—A Raoule de Vénérande, le Christophe Colomb de l'amour moderne!...</p> + +<p>Puis, se rasseyant:</p> + +<p>—Avocat, venez au fait, car je sais que vous êtes <i>amoureux</i>, et +j'ignore pourquoi vous m'avez trahi!...<a name="page_083" id="page_083"></a></p> + +<p>Raoule reprit douloureusement:</p> + +<p>—Amoureux fou! Oui! Déjà, je prétends élever un autel à mon idole, +quand j'ai l'assurance de ne jamais être compris!... Hélas! une passion +contre nature qui est en même temps un véritable amour peut-elle devenir +autre chose qu'une affreuse folie?...</p> + +<p>—Raoule, dit le baron de Raittolbe avec effusion, je suis persuadé, +certainement, que vous êtes folle. Mais j'espère vous guérir. +Racontez-moi le reste, et apprenez-moi comment, sans imiter Sapho, vous +êtes amoureux d'une jolie fille quelconque?</p> + +<p>Le visage pâle de Raoule s'enflamma.</p> + +<p>—Je suis <i>amoureux</i> d'un homme et non pas d'une femme! répliqua-t-elle, +tandis que ses yeux assombris se détournaient des yeux brillants de +l'Antinoüs. On ne m'a pas aimée assez pour que j'aie pu désirer +reproduire un être à l'image de l'époux... et on ne m'a pas donné assez +de jouissances pour que mon cerveau n'ait pas eu le loisir de chercher +mieux...</p> + +<p>...J'ai voulu l'<i>impossible</i>... je le possède... C'est-à-dire non, je ne +le posséderai jamais!...<a name="page_084" id="page_084"></a></p> + +<p>Une larme, dont la clarté humide devait avoir ravi des lueurs aux Edens +d'antan, coula sur la joue de Raoule. Quant à de Raittolbe, il ouvrit +les bras et les agita en signe de complet désespoir.</p> + +<p>—Elle est <i>amoureux</i> d'un... hom...me! Dieux immortels! s'exclama-t-il, +prenez pitié de moi! Je crois que ma cervelle s'écroule!</p> + +<p>Il y eut un moment de silence; puis, très lentement, très naturellement, +Raoule lui raconta sa première entrevue avec Jacques Silvert, de quelle +façon le caprice avait pris les proportions d'une passion fougueuse, et +de quelle façon elle avait acheté un être qu'elle méprisait comme homme +et adorait comme <i>beauté</i>. (Elle disait: beauté, ne pouvant pas dire: +<i>femme</i>.)</p> + +<p>—Un homme de ce calibre peut-il exister? balbutia le baron abasourdi, +entraîné dans une région inconnue où l'interversion semblait être le +seul régime admis.</p> + +<p>—Il existe, mon ami, et ce n'est pas même un hermaphrodite, pas même un +impuissant, c'est un beau mâle de vingt et un ans, dont l'âme aux +instincts féminins s'est trompée d'enveloppe.<a name="page_085" id="page_085"></a></p> + +<p>—Je vous crois, Raoule, je vous crois! et vous ne serez pas sa +maîtresse? demanda encore le viveur, persuadé que l'aventure ne devait +pas avoir d'autre issue.</p> + +<p>—Je serai son amant, répondit M<sup>lle</sup> de Vénérande, qui buvait toujours +de l'eau pure et émiettait des macarons.</p> + +<p>De Raittolbe, cette fois, partit d'un formidable éclat de rire.</p> + +<p>—... Le procédé pour lequel je suis prêt à payer un brevet! dit-il.</p> + +<p>Un regard sévère l'arrêta.</p> + +<p>—Avez-vous jamais nié l'existence des martyrs chrétiens, de Raittolbe?</p> + +<p>—Ma foi non! J'ai toujours eu autre chose à faire, ma chère Raoule!</p> + +<p>—Niez-vous la vocation de la vierge qui prend le voile?</p> + +<p>—Je me rends à l'évidence. Je possède une cousine charmante aux +Carmélites de Moulins.</p> + +<p>—Niez-vous la possibilité d'être fidèle à une épouse infidèle?</p> + +<p>—Pour moi, oui, pour un de mes meilleurs camarades, non! Ah! ça, cette +carafe<a name="page_086" id="page_086"></a> d'eau est donc enchantée? Vous me faites peur avec vos +questions.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher baron, j'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans +espoir la fiancée morte!</p> + +<p>Ils avaient achevé de dîner. Ils repoussèrent la table, qu'un domestique +vint enlever discrètement; puis, côte à côte, ils s'étendirent sur le +divan, ayant chacun une cigarette turque à la bouche.</p> + +<p>De Raittolbe ne pensait pas à la robe de Raoule, et Raoule ne s'occupait +pas du tout des moustaches du jeune officier.</p> + +<p>—Ainsi, vous l'entretiendrez? interrogea le baron d'un ton très dégagé.</p> + +<p>—Jusqu'à me ruiner! Je veux qu'<i>elle</i> soit heureuse comme <i>le filleul</i> +d'un roi!</p> + +<p>—Tâchons de nous entendre! Si je suis le confident en titre, mon cher +ami, adoptons <i>il</i> ou <i>elle</i>, afin que je ne perde pas le peu de bon +sens qui me reste.</p> + +<p>—Soit: <i>Elle</i>.</p> + +<p>—Et la sœur?</p> + +<p>—Une servante, rien de plus!</p> + +<p>—Si l'ancien fleuriste a eu des amourettes, <i>elle</i> pourra en avoir de +nouvelles?...<a name="page_087" id="page_087"></a></p> + +<p>—... Le haschich...</p> + +<p>—Diable! Cela se complique. Et si, par extraordinaire, le haschich ne +suffisait pas?</p> + +<p>—Je la tuerais!</p> + +<p>Sur ce mot, de Raittolbe alla prendre un livre, au hasard, et éprouva le +besoin étrange de se faire une lecture à haute voix. Tout à coup, les +fumées du champagne aidant, il lui sembla voir Raoule, vêtue du +pourpoint de Henri III, offrant une rose à l'Antinoüs. Ses oreilles +bourdonnèrent, ses tempes battirent; puis, s'étranglant sur les lignes +qui dansaient devant lui, il débita des énormités à faire dresser les +cheveux à tous les hussards de France.</p> + +<p>—Taisez-vous! murmura M<sup>lle</sup> de Vénérande rêveuse. Laissez-moi donc la +chasteté de mes pensées quand je pense à <i>elle</i>!</p> + +<p>De Raittolbe se secoua. Il vint serrer la main de Raoule.</p> + +<p>—Adieu, fit-il doucement. Si je ne me suis pas brûlé la cervelle, +demain matin nous irons la voir ensemble.</p> + +<p>—Votre amitié triomphera, mon ami. Du reste, on ne peut pas aimer +d'amour Raoule de Vénérande!...<a name="page_088" id="page_088"></a></p> + +<p>—C'est juste! répliqua de Raittolbe.</p> + +<p>Et il sortit très vite parce que le vertige s'emparait de son +imagination.</p> + +<p>Avant de regagner sa chambre à coucher, Raoule se rendit chez sa tante. +Celle-ci, courbée sur un prie-dieu monumental, récitait l'oraison de la +Vierge:</p> + +<p>—Souvenez-vous, ô très douce Vierge Marie qu'on n'a jamais entendu +qu'aucun de ceux qui ont eu recours à vous aient été délaissés...</p> + +<p>—Lui a-t-on jamais demandé la grâce de changer de sexe? songea la jeune +femme, embrassant la vieille dévote en soupirant.<a name="page_089" id="page_089"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h3> + +<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 62px;"> +<img src="images/ill_l.png" width="62" height="62" alt="L" title="L" /> +</span>A présentation se fit en face d'un chevalet +supportant l'ébauche d'un gros bouquet de myosotis.</p> + +<p>Jacques avait sa tenue d'atelier: un pantalon de coupe flottante et un +veston de molleton blanc.</p> + +<p>Il s'était confectionné une cravate de soie en arrachant une des +embrasses de ses rideaux, et, les joues fraîches, les yeux clairs, il +demeurait là, très confus de cette visite. Les rêves fabuleux du +haschich, en passant par son organisation primitive, l'avaient entouré +d'une pudeur gauche, d'un embarras de lui-même qui se révélaient dans +tous ses<a name="page_090" id="page_090"></a> gestes. On devinait à la langueur de sa pose que ces rêves +hantaient son cerveau, le laissant incertain sur la réalité de +l'existence féerique qu'on lui faisait mener.</p> + +<p>Raoule, cavalièrement, lui frappa sur l'épaule.</p> + +<p>—Jacques, dit-elle, je vous présente un de mes amis. Il est amateur de +bons dessins, vous pouvez lui montrer les vôtres.</p> + +<p>De Raittolbe, sanglé dans un costume de cheval, portant un faux-col +d'ordonnance, reniflait de mauvaise grâce. En entrant, il avait dit: +<i>Peste</i>! à cause de la somptuosité de l'appartement.</p> + +<p>—Oui, mâchonna-t-il, scandalisé maintenant par la beauté trop réelle du +fleuriste, j'ai dessiné aussi, mais sur des cartes d'état-major! +Monsieur est peintre de fleurs?...</p> + +<p>Jacques, de plus en plus troublé, jeta un regard de reproche à M<sup>lle</sup> +de Vénérande.</p> + +<p>—J'ai fait des moutons, faut-il les sortir? demanda-t-il sans répondre +directement au baron, dont la cravache le gênait. Cette soumission +inattendue fit frémir Raoule de tout son corps. Elle ne put +qu'acquiescer d'un signe de tête. Pendant qu'il allait cher<a name="page_091" id="page_091"></a>cher ses +cartons, Marie Silvert, drapée dans une jupe à volants, la mine haute, +l'œil cynique, entra par la porte de la chambre à coucher. Elle avait +aux doigts des bagues en chrysocale ornées de pierres fausses. Elle +s'arrêta court devant de Raittolbe et, oubliant la présence <i>sacrée</i> de +la maîtresse de la maison, elle s'écria:</p> + +<p>—Dieu! Quel garçon chic!</p> + +<p>Jacques pouffa de rire, le baron ahuri ouvrit la bouche toute grande et +Raoule lança un éclair terrible.</p> + +<p>—Ma chère, vous feriez bien de garder vos admirations pour vous, +déclara l'ex-officier, désignant Jacques. Il y a ici des gens à qui cela +pourrait donner des mauvaises pensées!...</p> + +<p>Cette plaisanterie, d'un goût douteux, était pour le frère, mais la +sœur crut qu'elle s'adressait à Raoule.</p> + +<p>Marie Silvert se fit très humble, prétendant qu'elle n'avait pas été +élevée aux <i>oiseaux</i>.</p> + +<p>—Il est nécessaire, dit Raoule, hautaine, de vous procurer, puisque +vous allez mieux, une chambre à côté de l'atelier.<a name="page_092" id="page_092"></a> Ce sera plus commode +pour... Jacques!...</p> + +<p>—Mademoiselle sera contentée tout de suite. Je sais bien qu'une +servante n'est pas à sa place avec les bourgeois. J'ai loué, hier, un +cabinet sur le palier et j'y ai mis un méchant lit de fer.</p> + +<p>Jacques n'entendit pas. Il décrochait le tableau des moutons, et la +fille se retira à reculons, en répétant à voix basse:</p> + +<p>—Le bel homme! Nom de nom, le bel homme!...</p> + +<p>L'incident clos, on s'occupa des dessins du jeune artiste. D'un ton +détaché, Raoule raconta comment elle lui avait découvert beaucoup de +talent; avec quelques heures d'études au Louvre, ses propres leçons, une +solennelle tranquillité dans ce quartier perdu, il ferait des merveilles +et pourrait concourir ensuite pour le prix du Salon. Jacques souriait de +ses dents éblouissantes. Ah! oui, c'était une noble ambition, la +médaille! Grâce à sa bienfaitrice il deviendrait célèbre, lui, le pauvre +ouvrier toujours sans travail!</p> + +<p>Il parlait avec lenteur, voulant prouver à Raoule qu'il savait traiter +la bonne compagnie.<a name="page_093" id="page_093"></a> De temps en temps, il se tournait vers de Raittolbe +glissant un: <i>n'est-ce pas, monsieur?</i> si timide que, de dégoûté qu'il +avait été en arrivant, le baron finissait par ressentir une compassion +immense pour cette p.... travestie.</p> + +<p>Raoule, étendue dans une fumeuse, suivait tous les mouvements de +Jacques; lorsqu'elle lui vit accepter une cigarette, elle faillit bondir +de rage. Il fumait par petites aspirations comme un enfant qui craint de +se brûler, puis il tenait ça en essayant des airs canailles.</p> + +<p>—Jacques, interrogea Raoule, tu n'as plus la fièvre?...</p> + +<p>Il posa la cigarette immédiatement et devint rouge. Alors, elle expliqua +à de Raittolbe que, si elle tutoyait Silvert, c'est qu'elle était son +aînée et que, d'ailleurs, l'atelier tolère cette sorte de familiarité +entre artistes. Le baron opina du bonnet. Après tout, puisqu'on +voyageait dans la lune... Le cadre de cette idylle monstrueuse était si +sincèrement asiatique, la misère de cette passion infâme était si +adroitement dorée, on avait cloué un tapis<a name="page_094" id="page_094"></a> si épais sur la boue que, +lui, le viveur, n'était pas trop fâché d'effleurer ces choses navrantes +du bout de sa cravache!.....</p> + +<p>Il se compromettait, du reste, la fille de joie et l'amant de cœur à +part, en excellente société.</p> + +<p>De Raittolbe, bien qu'il eût été jusque-là un honnête homme, <i>avait le +siècle</i>, infirmité qu'il est impossible d'analyser autrement que par +cette seule phrase.</p> + +<p>Il aurait préféré de beaucoup posséder Raoule par autre chose que par +les secrets de sa vie privée; mais enfin, une belle maîtresse n'est pas +rare, tandis qu'on n'a pas toujours l'occasion de faire, sur le vif, +l'étude d'une dépravation nouvelle.</p> + +<p>Peu à peu, la conversation s'anima. Jacques se laissait gagner par la +franchise du baron; il eut des mots drôles et en vint aux confidences.</p> + +<p>—Je parie que ce gamin qui n'a pas la taille pour être soldat nous a +eu, en revanche, des grosses histoires de femmes?..... risqua de +Raittolbe, clignant de l'œil.</p> + +<p>—Avec sa frimousse! Sans doute!.....<a name="page_095" id="page_095"></a> ajouta Raoule, qui pétrissait un +de ses gants sous ses doigts nerveux.</p> + +<p>—Oh! non..., je vous jure, fit Jacques un peu étonné qu'on lui posât +une pareille question dans un pareil lieu. Si j'ai couché dix fois +<i>dehors</i> (et il rendit à de Raittolbe son clignement d'yeux), c'est bien +tout, allez!...</p> + +<p>Raoule se leva pour corriger l'esquisse du bouquet bleu.</p> + +<p>—Pas d'amourette? Pas d'intrigue? appuya le baron.</p> + +<p>—Il n'est permis d'être amoureux qu'aux riches! murmura le fleuriste +dont la gaieté tomba subitement.</p> + +<p>Aux dernières cendres de sa cigarette, après avoir complimenté Jacques +sur son beau talent, de Raittolbe le salua comme on salue une femme chez +elle, c'est-à-dire avec un respect exagéré, puis il prit congé de Raoule +en lui disant d'un ton bref:</p> + +<p>—Ce soir, aux Italiens, n'est-ce pas?...</p> + +<p>Elle hocha le front, ne se retournant pas, et appela Jacques.</p> + +<p>—Tiens, nigaud, dit-elle le souffletant de ses gants lacérés, tâche de +faire vivre<a name="page_096" id="page_096"></a> tes malheureux myosotis! Tu te souviens trop de ton ancien +métier! Tu me peins des fleurs en bois!</p> + +<p>—Je recommencerai, mademoiselle, car je les destine à votre tante.</p> + +<p>—Ma foi, du moment que c'est pour ma tante, tu peux les faire en +marbre, si tu veux!</p> + +<p>De Raittolbe était parti.</p> + +<p>—Je te défends de fumer! s'écria-t-elle secouant le bras de Jacques.</p> + +<p>—Eh bien! je ne fumerai plus!...</p> + +<p>—Et je te défends d'adresser la parole à un homme ici sans ma +permission.</p> + +<p>Jacques, stupéfait, demeurait immobile, gardant son sourire bête.</p> + +<p>Soudain, elle se jeta sur lui, le coucha à ses pieds avant qu'il ait eu +le temps de lutter; puis, prenant son cou que le veston de molleton +blanc laissait décolleté, elle lui enfonça ses ongles dans les chairs.</p> + +<p>—Je suis <i>jaloux</i>! rugit-elle affolée. As-tu compris à présent?...</p> + +<p>Jacques ne bougeait pas, il avait posé ses deux poings crispés, dont il +ne voulait pas se servir, sur ses yeux humides.<a name="page_097" id="page_097"></a></p> + +<p>En sentant qu'elle lui faisait mal, les nerfs de Raoule se détendirent.</p> + +<p>—Tu dois t'apercevoir, dit-elle ironiquement, que je n'ai pas, comme +toi, des mains de fleuriste et que, de nous deux, le plus homme c'est +toujours moi?</p> + +<p>Jacques, sans répondre, la regardait à la dérobée, ayant à chaque coin +de ses lèvres un pli amer.</p> + +<p>Dans l'inertie qu'on lui imposait, sa beauté féminine ressortait +davantage, et de sa faiblesse, devenue peut-être volontaire, émanait une +puissance mystérieusement attirante.</p> + +<p>—Cruelle!... fit-il très bas.</p> + +<p>Raoule saisit un coussin, au hasard, et le mit sous la tête rousse du +jeune homme.</p> + +<p>—Tu me rends folle! balbutia-t-elle.</p> + +<p>Je voudrais t'avoir à moi seule, et tu parles, tu ris, tu écoutes, tu +réponds devant les autres avec l'aplomb d'un être ordinaire! Ne +devines-tu pas que ta beauté, presque surhumaine, déprave l'esprit de +tous ceux qui t'approchent?</p> + +<p>Hier, je voulais t'aimer à ma guise sans t'expliquer mes souffrances; +aujourd'hui, je<a name="page_098" id="page_098"></a> suis toute hors de moi-même parce qu'un de mes amis +s'est assis à côté de toi!...</p> + +<p>Elle fut interrompue par de rauques sanglots et porta son mouchoir à son +visage, espérant le lui cacher.</p> + +<p>Ployée sur les genoux auprès de ce corps étendu, elle avait une fureur +d'amant qui brûlait Jacques malgré lui; alors, il se souleva pour mettre +un bras autour de ses épaules.</p> + +<p>—Tu m'aimes donc bien?... demanda-t-il à la fois cynique et doucement +câlin.</p> + +<p>—A en mourir!...</p> + +<p>—Me promets-tu de me donner le délire encore toute la journée?...</p> + +<p>—Tu préfères ce délire à mes baisers, Jacques!</p> + +<p>—Non!... et ton remède ne me grisera plus, va, car je le cracherai, si +tu me le fais avaler de force!... Ce sera un autre délire meilleur...</p> + +<p>Il s'arrêta un peu haletant, étonné d'en dire aussi long, puis il reprit +la parole d'un accent où on sentait frémir des voluptés ardentes:</p> + +<p>—Pourquoi es-tu venue accompagnée<a name="page_099" id="page_099"></a> de ce monsieur?... Ne puis-je pas +être jaloux à mon tour? Tu me fais des hontes affreuses! Tu m'as acheté +et tu me bats... C'est comme pour les petits chiens! Si tu crois que je +n'y vois pas clair. J'aurais dû m'en aller, mais voilà... ta confiture +verte m'a rendu plus lâche que ma sœur! J'ai peur de tout..... +cependant je suis heureux, très heureux...; il me semble que je +redeviens un bébé de six semaines et que j'ai envie de dormir dans la +poitrine de ma nourrice...</p> + +<p>Raoule l'embrassait sur ses cheveux d'or, fins comme des effilures de +gaze, voulant lui insuffler sa passion monstre à travers le crâne. Ses +lèvres impérieuses lui firent courber la tête en avant, et derrière la +nuque elle le mordit à pleine bouche.</p> + +<p>Jacques se tordit avec un cri d'amoureuse douleur.</p> + +<p>—Oh! que c'est bon! soupira-t-il, se raidissant entre les bras de sa +farouche dominatrice; je ne veux pas savoir autre chose! Raoule, tu +m'aimeras comme il te plaira de m'aimer, pourvu que tu me caresses +toujours ainsi!<a name="page_100" id="page_100"></a></p> + +<p>Les lambrequins de l'atelier étaient baissés. Le bruit des omnibus et +des voitures passant dans la rue s'affaiblissait à travers le double +vitrage; on ne percevait plus qu'un grondement sourd pareil au +grondement d'un train express. Près du grand lit de repos contre lequel +Raoule avait jeté Jacques régnait un demi-jour d'alcôve, et les +coussins, entassés derrière eux, formaient comme la stalle capitonnée +d'un compartiment de première classe...; ils étaient seuls, emportés +dans un effrayant vertige qui changeait toutes choses de place...; ils +couraient à des abîmes insondables et se croyaient en sûreté aux bras +l'un de l'autre.</p> + +<p>—Jacques, répondit Raoule, j'ai fait de notre amour <i>un dieu</i>. Notre +amour sera éternel..... Mes caresses ne se lasseront jamais!...</p> + +<p>—Est-il donc vrai que tu me trouves beau? que tu me trouves digne de +toi, la plus belle des femmes?...</p> + +<p>—Tu es si beau, chère créature, que tu es plus belle que moi! Regarde +là-bas, dans la glace penchée, ton cou blanc et<a name="page_101" id="page_101"></a> rose, comme un cou +d'enfant!... Regarde ta bouche merveilleuse, comme la blessure d'un +fruit mûri au soleil! Regarde la clarté que distillent tes yeux profonds +et purs comme le jour tout entier... Regarde!...</p> + +<p>Elle l'avait un peu relevé en écartant, de ses doigts fiévreux, ses +vêtements sur sa poitrine.</p> + +<p>—Ignores-tu, Jacques, ignores-tu que la chair fraîche et saine est +l'unique puissance de ce monde!...</p> + +<p>Il tressaillit. Le mâle s'éveilla brusquement dans la douceur de ces +paroles prononcées très bas.</p> + +<p>Elle ne le frappait plus, elle ne l'achetait plus, elle le flattait, et +l'homme, si abject qu'il puisse être, possède toujours, à un moment de +révolte, cette virilité d'une heure qu'on appelle <i>la fatuité</i>.</p> + +<p>—Tu m'as prouvé, fit-il serrant sa taille avec un sourire hardi, tu +m'as prouvé, en effet, que je n'avais pas à rougir devant toi. Raoule, +le lit bleu nous attend, viens!...</p> + +<p>Un nuage descendit des cheveux de Raoule à son front plissé.<a name="page_102" id="page_102"></a></p> + +<p>—Soit..., mais à une condition, Jacques? Tu ne seras pas mon amant...</p> + +<p>Il se mit franchement à rire, comme il aurait ri en rencontrant, sur +certain domaine, une fille récalcitrante.</p> + +<p>—Je ne rêverai plus. C'est sans doute ce que tu veux me faire +comprendre, mauvaise!... dit-il s'échappant avec une aisance de jeune +daim qu'on met en liberté.</p> + +<p>—Tu seras mon esclave, Jacques, si l'on peut appeler esclavage +l'abandon délicieux que tu me feras de ton corps.</p> + +<p>Jacques voulut l'entraîner, elle lui résista.</p> + +<p>—Le jures-tu?... interrogea-t-elle d'un ton devenu impérieux.</p> + +<p>—Quoi?... Tu es folle!...</p> + +<p>—Suis-je le maître, oui ou non! s'écria Raoule se redressant tout à +coup, le regard dur et les narines ouvertes.</p> + +<p>Jacques recula jusqu'au chevalet.</p> + +<p>—Je vais m'en aller... je vais m'en aller! répéta-t-il désespéré, ne +comprenant plus les désirs de son maître et ne désirant lui-même plus +rien.</p> + +<p>—Tu ne t'en iras pas, Jacques. Tu t'es livré, tu ne peux pas te +reprendre!<a name="page_103" id="page_103"></a> Oublies-tu que nous nous aimons?.....</p> + +<p>Cet amour, maintenant, était presque une menace; aussi il lui tourna le +dos, la boudant.</p> + +<p>Mais elle vint, par derrière, elle l'enlaça de ses deux bras lascifs.</p> + +<p>—Pardon! murmura-t-elle, moi, j'oubliais que tu es une petite femme +capricieuse qui a le droit, <i>chez elle</i>, de me torturer.</p> + +<p>Allons!... je ferai ce que tu voudras.....</p> + +<p>Ils gagnèrent la chambre bleue, lui, abasourdi par la rage qu'elle avait +d'exiger l'impossible; elle, le regard froid, les dents incrustées dans +sa lèvre fine. Ce fut elle qui se déshabilla, se refusant à toutes ses +avances et lui donnant des trépignements horribles... Sans aucune +coquetterie, elle ôta sa robe, son corset, puis elle détacha les +rideaux, l'empêchant de s'extasier devant sa splendide stature +d'amazone. Lorsqu'il l'embrassa, il lui sembla qu'un corps de marbre +glissait entre les draps; il eut la sensation désagréable d'un frôlement +de bête morte tout le long de ses membres chauds.<a name="page_104" id="page_104"></a></p> + +<p>—Raoule, supplia-t-il, ne m'appelle plus <i>femme</i>, cela m'humilie... et +tu vois bien que je ne puis être que ton amant...</p> + +<p>La blasée eut, sur les oreillers, un imperceptible mouvement d'épaule +qui témoignait de sa complète indifférence.</p> + +<p>—Raoule, répéta encore Jacques, essayant d'animer par des baisers +furieux la bouche, naguère si ardente, de celle qu'il croyait sa +maîtresse. Raoule! ne me méprise pas, je t'en conjure... Nous nous +aimons, tu l'as dit toi-même... Ah! je deviens fou... je me sens +mourir... Il y a des choses que je ne ferai jamais... jamais... Avant de +t'avoir à moi toute et de tout cœur!</p> + +<p>Les yeux de Raoule se fermèrent. Elle connaissait ce jeu-là, elle +savait, mot à mot, ce que la nature dirait par la voix de Jacques...</p> + +<p>Combien de fois n'avait-elle pas entendu ces cris-là, hurlements pour +les uns, soupirs pour les autres, préambules polis chez les savants, +débuts tâtonnants chez les timides.....? Et quand ils avaient tous bien +crié, quand ils avaient tous enfin obtenu la réalisation de leurs +vœux les plus chers,<a name="page_105" id="page_105"></a> selon l'éternelle expression, ils devenaient +les assouvis béats qui sont tous également vulgaires dans l'apaisement +des sens.</p> + +<p>—Raoule! bégaya Jacques retombant brisé de voluptés désespérantes, fais +de moi ce que tu voudras à présent, je vois bien que les vicieuses ne +savent pas aimer!.....</p> + +<p>Le corps de la jeune femme vibra des pieds aux cheveux en entendant la +plainte déchirante de cet homme qui n'était qu'un enfant devant sa +science maudite. D'un seul bond, elle se précipita sur lui qu'elle +couvrit de ses flancs gonflés d'ardeurs sauvages.</p> + +<p>—Je ne sais pas aimer... moi... Raoule de Vénérande!... Ne dis donc pas +cela puisque je sais attendre!.....</p> + +<p><a name="page_106" id="page_106"></a></p> + +<p><a name="page_107" id="page_107"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h3> + +<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 62px;"> +<img src="images/ill_u.png" width="62" height="61" alt="U" title="U" /> +</span>NE vie étrange commença pour Raoule de Vénérande, à +partir de l'instant fatal où Jacques Silvert, lui cédant sa puissance +d'homme amoureux, devint sa chose, une sorte d'être inerte qui se +laissait aimer parce qu'il aimait lui-même d'une façon impuissante. Car +Jacques aimait Raoule avec un vrai cœur de femme. Il l'aimait par +reconnaissance, par soumission, par un besoin latent de voluptés +inconnues. Il avait cette passion d'elle comme on a la passion du +haschich, et maintenant il la préférait de beaucoup à la confiture +verte. Il se faisait une nécessité<a name="page_108" id="page_108"></a> naturelle des habitudes dégradantes +qu'elle lui donnait.</p> + +<p>Ils se voyaient presque tous les jours, autant que le permettait le +monde dont Raoule était.</p> + +<p>Quand elle n'avait ni visites, ni soirées, ni études, elle se jetait +dans un fiacre et arrivait boulevard Montparnasse, ayant à la main la +clef de l'atelier. Elle passait quelques ordres très brefs à Marie et +souvent une bourse royalement pleine, puis s'enfermait chez eux, dans +leur temple, s'isolant du reste de la terre. Jacques demandait rarement +à sortir. Il travaillait lorsqu'elle ne venait pas, et lisait toute +espèce de livres, science ou littérature pêle-mêle, que Raoule lui +fournissait pour tenir ce cerveau naïf sous le charme.</p> + +<p>Il menait, lui, l'existence oisive des orientales murées dans leur +sérail, qui ne savent rien en dehors de l'amour et rapportent tout à +l'amour.</p> + +<p>Il avait quelquefois des scènes avec sa sœur au sujet de sa +tranquillité. Elle lui aurait voulu un train de maison, d'autres +maîtresses et l'envie de gaspiller le luxe<a name="page_109" id="page_109"></a> de la pécheresse. Mais lui, +toujours calme, déclarait qu'elle ne pourrait pas savoir, qu'elle ne +saurait jamais.</p> + +<p>D'ailleurs, les portières empêchaient qu'elle pût regarder au trou de la +serrure. Elle était obligée, en effet, de demeurer étrangère aux +mystères de la chambre bleue. Raoule allait, venait, ordonnait, agissait +en homme qui n'en est pas à sa première intrigue, bien qu'il en soit à +son premier amour. Elle forçait Jacques à se rouler dans son bonheur +passif comme une perle dans sa nacre. Plus il oubliait son sexe, plus +elle multipliait autour de lui les occasions de se féminiser, et, pour +ne pas trop effrayer le mâle qu'elle désirait étouffer en lui, elle +traitait d'abord de plaisanterie, quitte à la lui faire ensuite accepter +sérieusement, une idée avilissante. Ce fut ainsi qu'un matin elle lui +envoya, par son valet de pied, un énorme bouquet de fleurs blanches, en +y ajoutant ce billet: «J'ai ramassé pour toi cette jonchée odorante dans +ma serre. Ne me gronde pas, je remplace mes baisers par des fleurs. Un +fiancé ne peut faire mieux!...»<a name="page_110" id="page_110"></a></p> + +<p>Jacques, recevant ce bouquet, devint très rouge, puis il disposa +gravement les fleurs dans les potiches de l'atelier, se jouant la +comédie vis-à-vis de lui-même, se prenant à être une femme pour le +plaisir de l'art.</p> + +<p>Au début de leur liaison, il se serait senti grotesque. Il serait +descendu et, sous prétexte de respirer un air plus pur, il serait allé +boire un bock au cabaret voisin, en compagnie de petits commis ou +d'ouvriers cascadeurs.</p> + +<p>Raoule s'aperçut tout de suite de la transition qu'elle avait amenée +dans ce caractère mou, en voyant la distribution de son bouquet, et, +chaque matin, son valet de pied fut chargé de déposer chez le concierge +de Jacques des fleurs blanches, immaculées.</p> + +<p>Pourquoi blanches, pourquoi immaculées?</p> + +<p>C'est ce que Jacques ne demandait pas.</p> + +<p>Un jour, on était à la fin de mai, Raoule commanda un landau couvert et +elle alla chercher Jacques pour l'heure du Bois.</p> + +<p>Il fut joyeux comme un écolier en vacances, mais il profita très +discrètement de cette faveur bizarre. Il resta couché au<a name="page_111" id="page_111"></a> fond de la +voiture, tout près d'elle, la tête abandonnée sur son épaule, répétant +de ces bêtises adorables qui rendaient sa beauté plus provocante encore.</p> + +<p>Raoule, de l'index, lui indiquait, à travers la glace relevée, les +principaux personnages passant près d'eux. Elle lui expliquait les +termes de <i>high-life</i> qu'elle employait et le mettait au courant d'une +société dont l'accès lui paraissait défendu, à lui, pauvre monstre sans +conscience.</p> + +<p>—Ah! disait-il souvent, se serrant contre elle avec effroi, tu te +marieras, un jour, et tu me quitteras! Ce qui donnait à son type si +frais, si blond, la grâce attendrissante du tendron séduit, en revoyant +la possibilité de l'oubli.</p> + +<p>—Non, je ne me marierai pas! affirmait Raoule. Non, je ne vous +quitterai point, Jaja, et, si vous êtes sage, vous serez toujours +mienne!...</p> + +<p>Ils riaient tous les deux, mais ils s'unissaient de plus en plus dans +une pensée commune: la destruction de leur sexe.</p> + +<p>Jaja, pourtant, avait des caprices, des caprices possibles. Il navrait +sa sœur, dont<a name="page_112" id="page_112"></a> les espérances allaient bien au delà de l'atelier +rempli de chiffons. Il avait demandé une jolie robe de chambre en +velours bleu et doublée de bleu..., et c'était les talons embarrassés +dans la longueur de ce vêtement qu'il arrivait sur le seuil, au-devant +de Raoule. Celle-ci vint une fois, vers minuit, vêtue d'un complet +d'homme, le gardénia à la boutonnière, ses cheveux dissimulés dans une +coiffure pleine de frisons, le chapeau haute forme, son chapeau de +cheval, très avancé sur son front. Jacques dormait, il avait beaucoup lu +en l'attendant, puis avait fini par laisser glisser le livre. La +veilleuse éclairait mystérieusement le lit aux brocatelles soyeuses +garnies de guipures de Venise. Sa tête ébouriffée reposait dans la +batiste fine du drap avec une mollesse charmante. Sa chemise, fermée au +cou, ne laissait rien deviner de l'homme, et son bras rond, sans aucun +duvet, ressortait comme un beau marbre le long de la courtine de satin.</p> + +<p>Raoule le contempla pendant une minute, se demandant avec une sorte de +terreur superstitieuse si elle n'avait pas créé, après<a name="page_113" id="page_113"></a> Dieu, un être à +son image. Elle le toucha du bout de son gant. Jacques s'éveilla, +bégayant un nom; mais, en apercevant ce jeune homme debout à son chevet, +il tressauta en criant, épouvanté:</p> + +<p>—Qui êtes-vous? Que voulez-vous?...</p> + +<p>Raoule ôta son chapeau d'un geste respectueux.</p> + +<p>—Madame a devant elle le plus humble de ses adorateurs, dit-elle en +fléchissant le genou.</p> + +<p>Il fut un instant indécis, les yeux hagards, allant de ses bottes +vernies à ses courtes boucles brunes.</p> + +<p>—Raoule! Raoule!... Est-il possible? Tu te feras arrêter!...</p> + +<p>—Allons donc! petite folle! Parce que j'entre chez toi sans sonner?</p> + +<p>Il lui tendit les bras et elle le couvrit de baisers passionnés, pour ne +cesser que lorsqu'elle le vit se pâmer, n'en pouvant plus, implorant les +dernières réalisations d'une volupté factice qu'il subissait autant par +besoin d'apaisement que par amour vis-à-vis de la sinistre courtisane.</p> + +<p>Il s'habitua au déguisement nocturne, ne<a name="page_114" id="page_114"></a> pensant pas qu'une robe fût +indispensable à Raoule de Vénérande.</p> + +<p>Ayant une idée fort vague de <i>la haute</i>, selon l'expression si souvent +répétée de sa sœur, il ne songeait pas du tout aux efforts +d'imagination que Raoule devait faire pour sortir de la cour d'honneur +de son hôtel sans qu'on la remarquât.</p> + +<p>Tante Élisabeth dormait dès huit heures les soirs où il n'y avait pas de +réception, mais après le thé du samedi tous les domestiques allaient et +venaient du vestibule au salon. De sorte que Raoule, pour fuir sa +chambre par l'escalier de service, devait prendre les plus minutieuses +précautions. Cependant, une fois, on venait à peine d'éteindre le grand +lustre du salon, Raoule descendant rencontra un homme allumant son +cigare. Rétrograder c'était perdre l'occasion, et sortir était risquer +de se trahir... Elle continua, passa près de l'homme, qui toucha le bord +de son chapeau, non sans l'examiner attentivement.</p> + +<p>—Deux mots, monsieur, murmura l'attardé en lui touchant l'épaule. +Pourriez-vous me donner du feu?<a name="page_115" id="page_115"></a></p> + +<p>Raoule avait reconnu de Raittolbe.</p> + +<p>—Tiens, fit-elle accentuant sa mine hautaine, vous voyagez du côté des +femmes de chambre, mon cher?</p> + +<p>—Et vous? riposta l'ex-officier très piqué.</p> + +<p>—Cela ne vous regarde pas, je suppose.</p> + +<p>—Si, monsieur, car de ce côté on peut aussi gagner les appartements +d'une femme que je respecte infiniment. M<sup>lle</sup> de Vénérande a sa +chambre au-dessus de nous, je crois. Je vous fournirai donc des +explications en attendant les vôtres. Le minois de M<sup>lle</sup> Jeanne m'a +conduit ici. C'est très bête, mais très vrai... A votre tour?</p> + +<p>—Impertinent, fit Raoule, étouffant son envie de rire.</p> + +<p>D'un geste très prompt, de Raittolbe fit voler sa carte et son cigare à +la figure de Raoule, qui, malgré le péril, éclata franchement de rire. +Elle se découvrit et tourna son beau visage vers son interlocuteur.</p> + +<p>—Ah! par exemple! grommela de Raittolbe, voilà une mascarade à laquelle +je ne m'attendais pas encore!</p> + +<p>—Tant pis, je vous emmène! riposta Raoule.<a name="page_116" id="page_116"></a></p> + +<p>Et ils gagnèrent le tilbury attendant dans l'avenue. De Raittolbe se +répandit en lamentations sur les dépravées qui gâtent les meilleures +choses. Il déclara que ce petit Jacques lui produisait l'effet d'un +paquet de chairs pourries. Quant à sa sœur, elle avait bien raison +d'aimer les jolis garçons. Parbleu! Elle soutenait au moins l'honneur de +sa corporation. Et, tout en maugréant, tout en jurant, il poussait le +cheval dans la direction du boulevard Montparnasse, tandis que Raoule, +renversée derrière lui, riait à gorge déployée. Ils arrivèrent très +tard.</p> + +<p>Une femme, sous un réverbère, semblait les attendre, en face de +Notre-Dame-des-Champs, silencieuse.</p> + +<p>Il y avait peu de monde dans la rue à pareille heure et l'on pouvait +supposer qu'elle faisait le trottoir.</p> + +<p>—Pstt!... Voulez-vous monter chez moi? le monsieur à la décoration... +Je suis aussi gentille qu'une autre, vous savez, fit la fille accostant +de Raittolbe.</p> + +<p>Elle était en toilette de soie, avec une mantille espagnole retenue par +un peigne de corail. Son œil luisait de promesses et<a name="page_117" id="page_117"></a> pourtant une +toux creuse avait interrompu sa phrase.</p> + +<p>—Vous!... s'exclama M<sup>lle</sup> de Vénérande levant sa badine d'une main et +lui saisissant le bras de l'autre.</p> + +<p>Marie Silvert, se voyant reconnue par le maître de la maison, essaya de +rétrograder.</p> + +<p>—Faites excuse, bégaya-t-elle, je croyais rencontrer quelqu'un de +connaissance; vous savez, ne pensez pas à mal, j'ai aussi des +connaissances dans la haute, moi.</p> + +<p>Raoule, d'un mouvement irréfléchi, frappa la fille à la tempe, et, comme +la badine avait une petite pomme d'agate, Marie Silvert tomba évanouie +sur le trottoir.</p> + +<p>—Cré mille tonnerres! fit de Raittolbe exaspéré. Vous auriez pu retenir +votre indignation, mon jeune camarade; nous allons être conduits au +poste, ni plus ni moins! Sans compter que vous n'êtes pas logique. Si +vous descendez, cette fille monte... La punition était inutile!</p> + +<p>Raoule frissonna.</p> + +<p>—Taisez-vous! de Raittolbe. Ma passion n'a rien à démêler avec cette +femelle de bas<a name="page_118" id="page_118"></a> étage. J'aurais dû la chasser depuis longtemps.</p> + +<p>—Je ne vous conseille pas d'essayer!... répliqua sèchement +l'ex-officier de hussards.</p> + +<p>Il ramassa Marie, qu'il chargea sur ses épaules, et, avant la venue des +sergents de ville, ils se firent ouvrir la porte de la maison.</p> + +<p>Raoule, ne s'inquiétant pas du tour que prendrait l'aventure pour de +Raittolbe, le laissa entrer chez la sœur, pendant qu'elle se rendait +chez le frère. Jacques n'était pas couché, il avait même entendu crier +dans la rue.</p> + +<p>Il courut à Raoule et se suspendit à son cou, exactement comme l'eût +fait une épouse anxieuse.</p> + +<p>—Jaja pas gai, déclara-t-il, d'un ton dont la naïveté contrastait avec +son sourire effronté.</p> + +<p>—Pourquoi cela, mon cher trésor?</p> + +<p>Et Raoule le porta presque jusqu'au prochain fauteuil.</p> + +<p>—J'ai cru qu'on t'arrêtait, ma foi; on s'est disputé, je crois, sous ma +fenêtre.</p> + +<p>—Non, rien! A propos, tu ne m'avais pas<a name="page_119" id="page_119"></a> dit que ton estimable sœur +ne se contentait pas du bien-être que je lui donne. Elle provoque les +passants sur les boulevards, une heure après minuit.</p> + +<p>—Oh! fit Jacques scandalisé.</p> + +<p>—Me prenant pour un autre tout à l'heure, elle s'est permis...</p> + +<p>Pareille idée eût amusé le fleuriste, trois mois plus tôt; ce soir-là, +elle l'indigna...</p> + +<p>—La misérable, fit-il.</p> + +<p>—Tu me permettras de supprimer M<sup>lle</sup> Silvert, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Tu es dans ton droit! Te provoquer?... ajouta-t-il d'un ton jaloux.</p> + +<p>—Il paraît clair que j'ai les allures d'un monsieur... sérieux, comme +disent ces demoiselles!</p> + +<p>Et Raoule posait son pardessus avec une désinvolture très masculine.</p> + +<p>—Pourtant, soupira Jacques, il te manquera toujours quelque chose!</p> + +<p>Elle s'assit à ses pieds sur un tabouret bas, s'extasiant dans une +muette adoration. Il avait sa robe de velours serrée à la taille par une +cordelière, et sa chemise à plastron brodé avait juste ce qu'il fallait +de col pour<a name="page_120" id="page_120"></a> ne pas être complètement du linge de femme. Ses mains, +qu'il soignait beaucoup, étaient d'un blanc mat comme les mains d'une +paresseuse; dans ses cheveux roux, il avait mis de la poudre à la +maréchale.</p> + +<p>—Tu es divine!...; fit Raoule. Je ne t'ai jamais vue si jolie?</p> + +<p>—C'est que je t'ai fait la surprise complète... Nous souperons!... J'ai +ordonné du champagne et j'ai résolu de te paraître agaçante!</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>Il alla reculer le paravent chinois et découvrit à Raoule une table +servie flanquée de deux seaux de glace.</p> + +<p>—Tiens! dit-il, je veux même te griser!</p> + +<p>—Voyez-vous! mademoiselle reçoit!</p> + +<p>A cet instant, on heurta derrière les portières.</p> + +<p>—Qui est là?... demanda Jacques très contrarié.</p> + +<p>—Moi! riposta Marie. Et, quand on eut tiré le verrou, elle entra très +pâle, la mantille arrachée, un peu de sang sur la joue.</p> + +<p>—Mon Dieu! Qu'as-tu donc?... s'exclama Jacques.<a name="page_121" id="page_121"></a></p> + +<p>—Presque rien, dit la fille d'une voix rauque... C'est madame qui a +failli me tuer.</p> + +<p>—Te tuer!</p> + +<p>—Allons! du calme, fit Raoule méprisante; il doit y avoir un médecin +dans les environs, envoyez-le chercher par la concierge ou par de +Raittolbe, s'il n'est pas parti.</p> + +<p>—Je suis là, fit ce dernier, paraissant et faisant un signe de tête à +Raoule, qui demeurait immobile.</p> + +<p>—Explique-toi, murmura Jacques, versant un verre de champagne à sa +sœur et la faisant asseoir dans un fauteuil.</p> + +<p>—Voilà! mon petit. Cette catin que tu aimes à l'envers m'a fichu une +volée, sous prétexte que je raccroche à sa porte, nous ne sommes pas +chez nous ici, faut croire!... Rien que pour elle ce serait un carnaval +toutes les nuits, vois-tu ça! Elle va se mêler des affaires des pauvres +filles qu'ont d'autres goûts que les siens. Elle fait la police des +mœurs, dresse la carte et assomme par-dessus le marché. Mais, malgré +l'honnêteté de monsieur (et elle désignait le<a name="page_122" id="page_122"></a> baron faisant toujours +des signes désespérés à Raoule), je veux lui régler son compte tout de +suite. Je me fous de vos sales amours et, puisqu'on est de la canaille +ensemble, on peut se secouer un brin avant de se quitter, pas vrai!</p> + +<p>En lâchant ces mots, qui détonnaient comme des coups de fusil à travers +les splendeurs de la pièce, la fille retroussa ses manches, et, quittant +le fauteuil, vint se camper devant Raoule.</p> + +<p>Elle était complètement ivre. Quand son haleine vint au visage de +M<sup>lle</sup> de Vénérande, il sembla à celle-ci qu'on répandait sur elle une +bouteille d'alcool.</p> + +<p>—Misérable, rugit Raoule, cherchant dans les poches de son veston le +couteau-poignard qui ne la quittait jamais.</p> + +<p>De Raittolbe s'élança entre elles deux, tandis que Jacques maintenait sa +sœur en respect.</p> + +<p>—Assez! dit de Raittolbe, qui aurait voulu être à mille lieues du +boulevard Montparnasse. Vous êtes une ingrate! mademoiselle Silvert, et, +de plus, vous n'avez pas votre raison. Retirez-vous!<a name="page_123" id="page_123"></a></p> + +<p>—Non, hurla Marie, au comble de la démence, je veux démolir la +drôlesse, avant de partir. Elle me dégoûte, que je vous dis?</p> + +<p>Jacques, consterné, essayait de la pousser dehors.</p> + +<p>—Toi aussi, râla-t-elle, renie ta sœur, sale m......</p> + +<p>Jacques devint pâle comme un mort; lentement, sans riposter un mot, il +gagna sa chambre dont il laissa retomber la portière sur lui. Enfin, de +Raittolbe, à bout de patience, enleva Marie, et, en dépit de ses efforts +et de ses cris furibonds, l'emporta chez elle, l'y enferma; puis, +revenant à Raoule:</p> + +<p>—Ma chère amie, dit-il, évitant de la regarder en face, je crois que +l'esclandre vous donne à réfléchir; cette créature, si avilie qu'elle +soit, me paraît très dangereuse..... prenez garde! Si vous la chassez, +après-demain le Tout-Paris élégant pourrait bien connaître l'histoire de +Jacques Silvert.</p> + +<p>—Voulez-vous, au contraire, m'aider à l'écraser, répondit Raoule, +livide de rage.</p> + +<p>—Ma pauvre enfant! vous connaissez<a name="page_124" id="page_124"></a> mal la véritable femelle. Il n'y a +pas pour elle de métamorphose possible. Je vous promets de l'apaiser, +voilà tout!</p> + +<p>—Par quel moyen? interrogea Raoule, fronçant le sourcil.</p> + +<p>—Ceci est mon secret; mais soyez sûre que votre ami saura se dévouer.</p> + +<p>Raoule eut un mouvement de révolte; elle avait compris.</p> + +<p>—On fait ce qu'on peut, riposta de Raittolbe.</p> + +<p>Et il se retira, très digne.<a name="page_125" id="page_125"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h3> + +<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 62px;"> +<img src="images/ill_p.png" width="62" height="61" alt="P" title="P" /> +</span>UISQU'ON est de la canaille ensemble!—avait dit +Marie Silvert... Ce mot empêcha Raoule d'aimer le reste de la nuit. Tous +les souvenirs des grandeurs grecques, dont elle entourait son idole +moderne, s'écartèrent soudain, comme un voile que le vent pousse, et la +fille des Vénérande aperçut des choses ignobles, dont elle ne +soupçonnait même pas l'existence. Il y a une chaîne rivée entre toutes +les femmes qui aiment...</p> + +<p>...L'honnête épouse, au moment où elle se livre à son honnête époux, est +dans la même position que la prostituée au moment où elle se livre à son +amant.<a name="page_126" id="page_126"></a></p> + +<p>La nature les a faites nues, ces victimes, et la société n'a institué +pour elles que le vêtement. Sans vêtement, plus de distances, il n'y a +que la différence de beauté corporelle; alors, quelquefois, c'est la +prostituée qui l'emporte.</p> + +<p>Des philosophes chrétiens ont parlé de la pureté de l'intention, mais +ils n'ont d'ailleurs jamais mis ce dernier point en question, pendant +l'amoureuse lutte... Au moins ne le pensons-nous pas! Ils y eussent +trouvé trop de distractions.</p> + +<p>Raoule se vit donc au niveau de l'ancienne fille de joie... et, comme +supériorité, si elle avait celle de la beauté, elle n'avait pas celle du +plaisir: elle en donnait, mais n'en recevait pas.</p> + +<p>Tous les monstres ont leur minute de lassitude, elle fut lasse... +Jacques pleura.</p> + +<p>Dès l'aube, elle sortit de l'atelier, prit un fiacre et rentra à +l'hôtel.</p> + +<p>Pour attendre le déjeuner, elle fit assaut avec un de ses cousins, +gommeux stupide, mais très bien sous les armes, puis discuta avec sa +tante à l'occasion d'un voyage projeté. Il fallait partir de suite, +devancer<a name="page_127" id="page_127"></a> la saison des eaux. A cette intention, la chanoinesse opposait +des visites de charité à terminer, des comptes de fermage à régler, un +cuisinier à remplacer. La fortune est parfois bien gênante, la société +fort ennuyeuse, le monde rempli de tribulations.</p> + +<p>Cependant, la nouvelle Sapho ne pouvait encore faire le saut de Leucade. +Une douleur lancinante, venue du plus profond de sa chair, l'avertissait +que sa déité tenait toujours à un être périssable. Comme les inventeurs +qu'un obstacle arrête au dernier perfectionnement de l'œuvre, elle +espérait, malgré la boue, voir dans les yeux brillants de Jacques un +autre coin de son ciel qu'elle repeuplerait de chimères.</p> + +<p>Trois jours se passèrent. Jacques n'écrivit pas. Marie ne vint pas. +Quant à de Raittolbe, il garda une neutralité absolue. Raoule, +qu'exaspérait l'incertitude, revêtit un soir son costume d'homme et +courut au boulevard Montparnasse. En entrant, elle croisa Marie Silvert. +Celle-ci la salua avec un sourire obséquieux et se retira, sans rien +laisser percer dans son attitude<a name="page_128" id="page_128"></a> qui fît allusion à ce qui s'était +passé entre elles. Jacques exécutait des initiales ornées sur du papier +à lettre. C'était une commande de Raoule payée d'avance en baisers très +chauds.</p> + +<p>Un calme délicieux régnait dans l'atelier et la clarté de la lampe, dont +l'abat-jour était baissé, n'éclairait que l'adorable figure de Jacques. +Certes, ce n'était point là le masque d'un individu abject; tout dans +ses traits respirait plutôt la candeur d'<i>un</i> vierge pensant à la +prêtrise. Un peu inquiet à la vue de Raoule, il posa son crayon et se +leva.</p> + +<p>—Jacques, dit Raoule tranquillement, tu es un lâche, mon ami!</p> + +<p>Jacques retomba sur son fauteuil, une pâleur mate s'épandit de son front +à son cou.</p> + +<p>—Les expressions de ta sœur, l'autre nuit, ont été grossières, mais +justes.</p> + +<p>Il pâlit davantage.</p> + +<p>—Tu es entretenu par une femme, tu ne travailles que pour te distraire, +et tu acceptes une situation infâme sans une seule révolte.</p> + +<p>Il la regarda, effrayé.<a name="page_129" id="page_129"></a></p> + +<p>—Je crois, continua Raoule, que ce n'est pas Marie qu'il faudrait +chasser comme une vile créature.</p> + +<p>Jacques crispa ses doigts sur sa poitrine, car il souffrait.</p> + +<p>—Tu vas sortir d'ici, ajouta Raoule d'un ton toujours froid, tu iras +demander de l'ouvrage chez un graveur. Je faciliterai ton admission, +puis tu retourneras dans une mansarde et tu tâcheras de te refaire une +dignité d'homme!</p> + +<p>Jacques se redressa.</p> + +<p>—Oui, dit-il, la voix entrecoupée, je vous obéirai, mademoiselle, vous +avez raison.</p> + +<p>—A ces conditions, murmura plus doucement Raoule, je vous promets une +récompense telle que vous n'en avez jamais rêvé de pareille.</p> + +<p>—Laquelle? mademoiselle, interrogea-t-il, tout en rangeant ses outils +sur le tapis de son pupitre en bois de rose.</p> + +<p>—Je ferai de toi mon mari.</p> + +<p>Jacques recula, les bras levés.</p> + +<p>—Votre mari?</p> + +<p>—Sans doute, je t'ai perdu, je te réhabilite. Quoi de plus simple! +Notre amour<a name="page_130" id="page_130"></a> n'est qu'une dégradante torture que tu subis parce que je +te paye. Eh bien, je te rends ta liberté. J'espère que tu sauras en user +pour me reconquérir... si tu m'aimes.</p> + +<p>Jacques s'appuya au chevalet qui était derrière lui.</p> + +<p>—Moi, je refuse, dit-il amèrement.</p> + +<p>—Par exemple! Tu refuses de m'épouser?</p> + +<p>—Je refuse de me réhabiliter, même à ce prix-là.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que je vous aime, comme vous m'avez appris à vous aimer... que +je veux être lâche, que je veux être vil et que la torture dont vous +parlez, c'est ma vie, maintenant. Je retournerai dans une mansarde; si +vous l'exigez, je redeviendrai pauvre, je travaillerai, mais quand vous +voudrez de moi, je serai encore votre esclave, celui que vous appelez: +ma femme!</p> + +<p>La foudre tombant devant Raoule ne l'eût pas plus bouleversée.</p> + +<p>—Jacques, Jacques! tu ne te souviens plus de tes premières étreintes, +alors? Songes-y donc! être mon mari; pour toi,<a name="page_131" id="page_131"></a> l'ouvrier jadis dans la +misère, c'est être roi!</p> + +<p>—Eh bien! murmura Jacques avec deux grosses larmes sous les paupières, +ce n'est pas ma faute, à moi, si je ne m'en sens plus la force!</p> + +<p>Raoule se précipita les bras ouverts:</p> + +<p>—Oh! je t'aime, cria-t-elle, dans un voluptueux transport, oui! je suis +folle, je crois même que je viens de te demander une chose contre +nature... Mignon chéri... Oublie cela, tu es meilleur que je ne pouvais +le supposer.</p> + +<p>Elle l'entraîna sur le divan et, comme elle s'amusait à le faire +souvent, l'assit sur ses genoux. On eût dit deux frères réconciliés.</p> + +<p>—La jolie mine, vraiment, que j'aurais, vêtue de blanc, le voile de +l'épouse pudique au front..., moi qui ai horreur du ridicule... Mais, +voyons, c'est très sérieux ce que tu prétends, petite bête, tu n'y tiens +pas du tout?...</p> + +<p>Jacques sanglotait, la tête dans le coude de Raoule.</p> + +<p>—Non! je t'assure, c'est fini, je prends<a name="page_132" id="page_132"></a> ce que tu veux me donner, et +s'il fallait changer, à certains moments, je refuserais. Cependant, si +tu savais comme je t'aime, tu ne m'insulterais pas, tu aurais une grande +pitié, au contraire, pour moi. Je suis très malheureux.</p> + +<p>Elle le serrait en le berçant entre ses bras, le calmant comme on calme +les enfants au maillot. Ce triomphe, remporté malgré sa propre +conscience, l'enivrait de nouveau. Les propos grossiers de la fille ne +tintaient plus à son oreille. De nouveau, les souvenirs grecs +entouraient l'idole d'un nuage d'encens. A présent on l'aimait pour +l'amour du vice; Jacques devenait dieu.</p> + +<p>Elle essuya ses joues et l'interrogea au sujet de sa sœur.</p> + +<p>—Ah! je ne sais pas quelle existence elle mène, répondit-il d'un ton +boudeur; elle est toujours dehors, et le soir, elle attend toujours +quelqu'un. Je crois que c'est le monsieur baron que tu m'as présenté un +jour.</p> + +<p>—Pas possible, s'exclama Raoule, éclatant de rire... de Raittolbe +s'abaisser jusque-là!... Après tout, elle est libre, lui aussi, mais je +te défends de t'en occuper.<a name="page_133" id="page_133"></a></p> + +<p>—Tu lui pardonnes la scène qu'elle nous a faite. Tu sais qu'elle était +ivre...</p> + +<p>—Je lui pardonne tout, puisque, indirectement, elle est cause de +l'explication que nous venons d'avoir. Je descendrais en enfer, si j'y +savais trouver la preuve de ton sincère amour, petit Jacques!</p> + +<p>Il se coucha à ses pieds, qu'il baisa avec une humilité passionnée... +puis soupira:</p> + +<p>—J'ai sommeil—en mettant au-dessus de son front les talons pointus des +chaussures de Raoule.</p> + +<p>Elle le releva, car elle avait compris.</p> + +<p>Cette nuit-là, Raoule, qui devait le lendemain se rendre à une partie de +chasse, au château de la duchesse d'Armonville, près de Fontainebleau, +se retira vers une heure, laissant Jacques profondément endormi.</p> + +<p>Elle descendait encore l'escalier, quand la porte de Jacques s'ouvrit +avec précaution: un homme en manches de chemise fit irruption dans la +chambre bleue, qu'il explora d'un regard.</p> + +<p>—Monsieur Silvert, dit-il alors, sûr que Jacques et lui étaient bien +seuls dans cette pièce, monsieur Silvert, je désire vous parler;<a name="page_134" id="page_134"></a> +levez-vous, passons dans l'atelier.</p> + +<p>C'était le baron de Raittolbe; le négligé de sa toilette indiquait assez +qu'il avait laissé non très loin la moitié de ses habits. Il semblait +fort contrarié de se trouver là, mais une résolution irrévocable +brillait sous ses épais sourcils noirs. A la fin, il était révolté de +tout ce qu'il entendait et voyait. Dans cette triste situation, il +pensait que son influence d'homme véritablement viril devait se +déclarer. Puisqu'il avait mis un doigt dans l'engrenage, il en +profiterait pour empêcher au moins l'accélération du mouvement.</p> + +<p>—Jacques! répéta-t-il à voix haute en s'approchant du lit.</p> + +<p>Les lueurs de la veilleuse glissaient sur les épaules rondes du dormeur +et allaient, dans une coulée caressante, jusqu'à l'extrémité de ses +pieds.</p> + +<p>Il était retombé nu, brisé de fatigue sur la courtine chiffonnée dont le +satin bleu rendait plus éblouissant son épiderme de roux. Sa tête +s'enfouissait dans son bras replié, si blanc qu'il en avait des teintes +de nacre. Au creux des reins, une ombre d'or<a name="page_135" id="page_135"></a> faisait ressortir +resplendissante la souplesse de la croupe, et l'une de ses jambes, un +peu écartée de l'autre, avait une crispation comme en ressentent les +femmes nerveuses, après une surexcitation trop prolongée de leurs sens. +A ses poignets deux cercles d'or, constellés de brillants, mettaient des +éclairs sous les draperies azurées qui s'abaissaient sur lui, et un +flacon d'essence de rose, gisant dans un trou de l'oreiller, répandait +une odeur capiteuse comme toutes les amours de l'Orient.</p> + +<p>Le baron de Raittolbe, debout devant cette couche en désordre, eut une +étrange hallucination. L'ex-officier de hussards, le brave duelliste, le +joyeux viveur, qui tenait en égale estime une jolie fille et une balle +de l'ennemi, oscilla une demi-seconde: du bleu qu'il voyait autour de +lui, il fit du rouge, ses moustaches se hérissèrent, ses dents se +serrèrent, un frisson suivi d'une sueur moite lui courut sur toute la +peau. Il eut presque peur.</p> + +<p>—Mille millions de tonnerres, grommela-t-il, si ce n'est pas Eros +lui-même, je consens à le voir décorer pour utilité publique.<a name="page_136" id="page_136"></a></p> + +<p>Et, en amateur qu'une revision militaire a quelquefois intéressé, il +suivait des yeux les lignes sculpturales de ces chairs épandant de +chaudes émanations de volupté.</p> + +<p>—Ah ça, mais voici, je crois, le moment de saisir une cravache, +ajouta-t-il, essayant de secouer son admiration.</p> + +<p>—Jacques! rugit-il de manière à faire vibrer la chambre jusqu'aux +frises.</p> + +<p>Celui-ci se dressa; mais, si brusquement qu'on l'eût réveillé, il se +révéla gracieux dans sa stupeur; ses bras se détendirent, sa taille se +cambra, il demeura superbe dans son impudeur de marbre antique.</p> + +<p>—Qui ose donc, dit-il, entrer sans frapper?</p> + +<p>—Moi, riposta le baron rageusement, moi, mon cher petit drôle, parce +que je veux vous entretenir de choses intéressantes. Je vous savais +seul, j'ai franchi le seuil du sanctuaire. Je vous donne une minute pour +devenir décent.</p> + +<p>Et il sortit pendant que Jacques, sautant à bas du lit, cherchait d'une +main tremblante sa robe de chambre.</p> + +<p>Il faisait un temps lourd, cette nuit-là, on<a name="page_137" id="page_137"></a> était au mois d'août, un +orage se préparait. De Raittolbe ouvrit le vitrage de l'atelier et +plongea son front dans l'air plus chaud encore que le lit de Jacques. Il +crut respirer du feu.</p> + +<p>—Au moins est-ce un feu naturel, pensa-t-il.</p> + +<p>Lorsqu'il fit volte-face, le jeune peintre l'attendait enveloppé des +longs plis d'un vêtement presque féminin; son visage pâle dans les +ténèbres lui fit l'effet d'une face de statue.</p> + +<p>—Jacques, fit le baron d'une voix sourde, est-il vrai que Raoule désire +vous épouser?</p> + +<p>—Oui, monsieur, comment le savez-vous?</p> + +<p>—Que vous importe! Je le sais, cela suffit; je sais même pourquoi vous +avez refusé. C'est très noble d'avoir refusé, monsieur Silvert (et de +Raittolbe eut un rire méprisant); seulement, après ce louable effort de +dignité, vous auriez dû vous retirer complètement du soleil de M<sup>lle</sup> +de Vénérande.</p> + +<p>Jacques, harassé de fatigue, se demandait qu'est-ce que le soleil +pouvait faire dans<a name="page_138" id="page_138"></a> sa nuit d'ivresse et qu'est-ce que ce mâle +désagréable pouvait lui vouloir.</p> + +<p>—Mais, monsieur, murmura-t-il, de quel droit?</p> + +<p>—Nom d'un sabre! s'exclama le baron, du droit que tout homme d'honneur, +sachant ce que je sais, prend vis-à-vis d'un chenapan de votre calibre. +Raoule est une folle, sa folie passera, mais si elle vous épousait, +durant l'accès, vous ne passeriez pas vous!... Ce serait un +écœurement général. J'ai fait le possible pour que notre monde ignore +le scandale, il faut que vous fassiez l'impossible pour que ce scandale +cesse complètement: le huis clos ne durera pas toujours. Votre sœur +peut se griser encore, et, ma foi, je ne réponds plus de rien. Ce soir, +vous avez été à peu près convenable. Eh bien, qui vous empêche de +quitter cet appartement demain, d'aller dans la mansarde indiquée, de +chercher de l'ouvrage, d'oublier son... son erreur enfin. Si vous avez +eu une bonne pensée, tout n'est donc pas mort chez vous! Sacrebleu, +tâchez de revenir en entier, Jacques!<a name="page_139" id="page_139"></a></p> + +<p>—Vous nous écoutiez, dit celui-ci machinalement.</p> + +<p>—Hum! hum! non! quelqu'un écoutait pour moi, malgré moi, et puis, je +vous trouve bon de me poser des questions.</p> + +<p>—Vous êtes l'amant de Marie? continua Jacques en un sourire de +mansuétude ironique.</p> + +<p>L'ex-officier serra les poings.</p> + +<p>—Si vous aviez une goutte de sang dans les veines!... gronda-t-il +l'œil étincelant.</p> + +<p>—Alors, monsieur le baron, puisque je ne m'occupe pas de vos affaires, +ne vous occupez pas des miennes, reprit Jacques. Non! je n'épouserai +point M<sup>lle</sup> de Vénérande, mais je l'aimerai où il me plaira: ici, +ailleurs, dans un salon, dans une mansarde et comme il me plaira. Je ne +relève que d'elle; si je suis vil, cela ne regarde que moi; si elle +m'aime ainsi, cela ne regarde qu'elle.</p> + +<p>—Cré nom d'une sabretache! C'est que cette hystérique finira par vous +épouser malgré vous, je la connais.</p> + +<p>—De même, monsieur le baron, que Marie Silvert est devenue malgré vous<a name="page_140" id="page_140"></a> +votre maîtresse: on ne peut jamais répondre de soi.</p> + +<p>Le ton calme et doux de Jacques révolutionna de Raittolbe. Est-ce que, +par hasard, il dirait vrai, ce garçon de joie? Est-ce que la beauté +n'était même plus nécessaire pour atteindre aux jouissances matérielles? +Lui, le viveur élégant, s'était laissé choir dans un bouge par +dévouement, puis, tout à coup, le cynisme savant de la dévergondée du +ruisseau l'avait poigné dans ses fibres les plus secrètes, le ferment de +corruption qu'un moraliste porte toujours au plus profond de lui était +remonté à l'épiderme. De plein gré il était revenu chez Marie Silvert, +voulant inspirer une passion malsaine, lui aussi, et ce couple +intelligent, de Raittolbe et Raoule, étaient devenus presque en même +temps la proie d'une double bestialité.</p> + +<p>—Le ciel ne s'écroulera pas, dit le baron, montrant son poing à +l'orage.</p> + +<p>Jacques se rapprocha.</p> + +<p>—Est-ce ma sœur qui ne veut pas que je l'épouse, demanda-t-il, +gardant son sourire aux magiques expressions.</p> + +<p>—Eh non! parbleu! elle veut, au contraire,<a name="page_141" id="page_141"></a> vous pousser à cette union +infernale. Jacques! il faut résister.</p> + +<p>—Sans doute, monsieur, je n'y tiens pas le moins du monde.</p> + +<p>—Jurez-moi que...</p> + +<p>La fin de la phrase s'étrangla au fond du gosier de l'ex-officier de +hussards. Il ne pouvait cependant pas exiger un serment de ce monstre. +Il s'empara du bras de Jacques. Celui-ci eut un rapide mouvement de +recul et sa manche flottante s'écartant, de Raittolbe sentit la chair +nacrée sous ses doigts.</p> + +<p>—Il faut me promettre...</p> + +<p>Mais Silvert recula encore:</p> + +<p>—Je vous défends de me toucher, monsieur, fit-il froidement, Raoule ne +le veut pas.</p> + +<p>De Raittolbe, indigné, renversa une chaise, sauta sur la maudite +créature dont la robe de velours lui semblait à présent les ténèbres +d'un abîme et, arrachant l'appuie-main d'un chevalet, il frappa jusqu'à +ce que la baguette fût en morceaux.</p> + +<p>—Ah! tu sauras ce que c'est qu'un vrai mâle, canaille!... hurlait de +Raittolbe, saisi par une colère aveugle dont il ne <a name="page_142" id="page_142"></a>s'expliquait +peut-être pas bien la violence, et il ajouta, voyant Jacques +s'affaisser, tout meurtri:</p> + +<p>—Et elle saura, la dépravée, qu'il n'y a qu'une façon, selon moi, de +toucher les misérables de ton espèce!...</p> + +<p>Après le départ du baron, Jacques, en ouvrant son œil morne, dans la +nuit, aperçut sur l'une des murailles de l'atelier comme une grosse +mouche de feu qui se posait au milieu de la tenture.<a name="page_143" id="page_143"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h3> + +<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 61px;"> +<img src="images/ill_m.png" width="61" height="61" alt="M" title="M" /> +</span>ARIE Silvert, pour voir et entendre ce qui se passait +chez son frère, avait pratiqué un trou dans le mur de sa chambre +attenante à l'atelier.</p> + +<p>La mouche de feu que Jacques voyait scintiller dans l'obscurité était ce +trou, qu'illuminait une lampe.</p> + +<p>De Raittolbe trouva la fille couchée, buvant une tasse de rhum, qu'elle +venait de faire chauffer sur un petit appareil flambant encore auprès du +lit.</p> + +<p>Cette chambre ne ressemblait en rien au reste de l'appartement meublé +par les soins de Raoule de Vénérande. Sur un papier<a name="page_144" id="page_144"></a> rayé, quelque peu +moisi, se détachait une armoire à glace, très lourde, en acajou ardent; +le lit, sans rideaux, était du même acajou, mais moins foncé; quatre +chaises, recouvertes de percale cerise, prenaient des poses effarées +autour d'une table de bois blanc, çà et là, noircie par les fonds de +poêle; à gauche de la porte, sur le fourneau, où pêle-mêle s'étalait la +vaisselle, certain chapeau, rehaussé de plumes, trempait l'une de ses +brides dans la soupière pleine de beurre fondu.</p> + +<p>Marie Silvert, le sang aux pommettes, humait son rhum en faisant clapper +sa langue; tout en le dégustant, elle couvait de son œil attendri un +veston orné du ruban rouge, jeté sur la plus proche des quatre chaises.</p> + +<p>—Quel imbécile je suis! mâchonna de Raittolbe, les bras croisés debout +devant cette couche que, mentalement, il ne pouvait s'empêcher de +comparer à celle de Jacques.</p> + +<p>—Toi, mon gros, un imbécile! fit Marie scandalisée.</p> + +<p>—Mordieu! reprit l'ex-officier, je viens<a name="page_145" id="page_145"></a> de me conduire comme un +brutal et non comme un justicier.</p> + +<p>—Qu'as-tu fait? interrogea la fille, lâchant sa tasse.</p> + +<p>—J'ai fait, j'ai fait, mille millions de diables! j'ai rossé +<i>Mademoiselle</i> ton frère, et cela sans m'en douter, tant j'en avais +envie depuis quelques semaines.</p> + +<p>—Tu l'as battu?</p> + +<p>—Corrigé d'importance!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Ah, voilà ce dont je n'ai pas idée, je crois qu'il m'a insulté, et +encore je n'en suis pas très sûr.</p> + +<p>Marie, blottie dans ses draps, prenait des allures de chatte heureuse.</p> + +<p>—Tu étais monté....., soupira-t-elle, l'amour produit souvent cet +effet-là; j'aurais dû me douter que tu allais le secouer!...</p> + +<p>—N'en parlons plus! Si Raoule se plaint, tu me l'adresseras... Bonsoir! +décidément, j'ai eu tort de me mêler de vos affaires. C'est trop +compliqué pour le cerveau d'un honnête homme.</p> + +<p>—Tu es fâché aussi contre moi? interrogea la fille, se dressant tout +anxieuse.<a name="page_146" id="page_146"></a></p> + +<p>—Peuh!...</p> + +<p>Et de Raittolbe acheva sa toilette, sans vouloir dire autre chose.</p> + +<p>Sur le boulevard, la fraîcheur du matin rasséréna le baron, mais une +idée fixe et presque douloureuse lui resta implantée au cerveau comme +une pointe de couteau au milieu du front: il avait frappé Silvert qui ne +se défendait pas, Silvert nu sous le velours de sa robe, Silvert, les +membres déjà broyés par une énervante fatigue.</p> + +<p>Qu'avait-il besoin, lui, l'esprit fort, d'aller moraliser un pauvre être +absurde? Une jolie besogne! ma foi. Encore s'il avait fait cette +exécution le premier jour, mais non! Il était devenu d'abord l'amant de +la plus dégoûtante des prostituées...</p> + +<p>Il se rendit à pied rue d'Antin où il avait un entresol, et, arrivé dans +son fumoir, s'enferma pour écrire à M<sup>lle</sup> de Vénérande.</p> + +<p>Dès le début de sa lettre, la plume lui glissa des doigts. Loyalement, +il ne pouvait lui laisser ignorer la cause de sa brutalité; d'autre +part, se disait-il, en vertu de quel droit vais-je m'interposer entre +les hontes mutuelles de ces deux amants? Si Raoule<a name="page_147" id="page_147"></a> voulait épouser +Silvert, le scandale ne concernerait qu'elle; le devoir ne lui incombait +pas de veiller sur l'honneur de cette femme.</p> + +<p>Il avait déjà déchiré trois feuilles, à peine commencées, quand soudain, +se rappelant le trou percé par Marie dans le mur séparant du monde +entier les amours dont il venait de cravacher la moitié, il se sentit +tellement coupable qu'il répudia toute pensée d'accuser personne.</p> + +<p>Il se contenta donc de révéler à Raoule la situation exacte de cette +ouverture pratiquée sur sa vie privée, avoua que, pour <i>calmer</i> l'humeur +dangereuse de M<sup>lle</sup> Silvert, il avait cru nécessaire de céder <i>à sa +fantaisie</i>, que l'admiration de celle-ci pour sa personne augmentant +dans d'inquiétantes proportions, il allait prendre le parti de lui +envoyer, en guise d'adieu, un billet de banque et ne remettrait plus les +pieds à l'atelier du boulevard Montparnasse.</p> + +<p>Il terminait en déplorant <i>l'accès de vivacité</i> dont Jacques avait été +victime.</p> + +<p>Raoule devait rester peu de temps chez la duchesse d'Armonville, elle ne +faisait<a name="page_148" id="page_148"></a> que de courtes absences de Paris, sacrifiant à ses amours les +voyages d'été prescrits par les usages mondains; cependant, le baron +n'oublia pas sur sa lettre cette mention: «Faire suivre.» Puis, la +conscience tranquillisée, il reprit son train de vie habituel.</p> + +<p>Jacques n'ignorait pas l'adresse de Raoule, mais la pensée de se +plaindre ne lui vint pas. Il prit simplement un bain et évita toute +explication avec sa sœur. Jacques, dont le corps était un poème, +savait que ce poème serait toujours lu avec plus d'attention que la +lettre d'un vulgaire écrivain comme lui. Cet être singulier avait acquis +au contact d'une femme aimée toutes les sciences féminines.</p> + +<p>Malgré son silence, Marie s'étonna de lui voir une balafre sur la joue.</p> + +<p>—Il paraît que tu as fait ton fanfaron, lui dit-elle, goguenarde; +est-ce que M. de Raittolbe t'aurait manqué de respect.</p> + +<p>La fille soulignait ses paroles d'une cruelle ironie, car elle trouvait, +au fond, que son frère allait un peu loin dans ses complaisances pour +celle qui payait.<a name="page_149" id="page_149"></a></p> + +<p>—Non! il voulait me défendre de me marier, répondit amèrement Jacques.</p> + +<p>—Tiens! grommela-t-elle, ce n'est pas ce qu'il me promettait de te +dire. Ah! il voulait te défendre ça... eh bien, tu te f... de lui +parbleu! Ta Raoule est trop empaumée pour ne pas légaliser vos +amusements un jour ou l'autre. Je te conseille même de pousser la chose, +j'ai mon idée.</p> + +<p>—Quelle idée?</p> + +<p>Marie se campa devant son frère, se haussant sur les pointes:</p> + +<p>—Si tu épouses M<sup>lle</sup> de Vénérande, une fille de la haute, riche à +millions, moi, ta sœur, je pourrais bien me ranger, comme on dit, et +devenir M<sup>me</sup> la baronne de Raittolbe.</p> + +<p>Jacques s'absorbait dans la contemplation d'une petite boîte d'écaille +remplie de pâte verte.</p> + +<p>—Tu crois!...</p> + +<p>—J'en suis sûre; et dame, alors, on oublierait ensemble les mauvais +jours, on serait tous de la belle société.</p> + +<p>Jacques eut un éclair dans les yeux, son teint délicat se colora tout à +coup.<a name="page_150" id="page_150"></a></p> + +<p>—Je pourrai punir ses anciens amants quand j'aurai le droit d'être +honnête!...</p> + +<p>—Sans doute! mais de Raittolbe n'a jamais été son amant, imbécile! Il +trouve les vraies femmes trop à son goût, je t'en réponds.</p> + +<p>—Oh! pourquoi m'aurait-il frappé si fort? objecta le jeune homme, +tandis qu'une larme brûlante montait à sa paupière.</p> + +<p>Marie se contenta de lever les épaules, ayant l'air de prétendre que +Jacques était naturellement destiné aux coups de fouet.</p> + +<p>Raoule annonça par dépêche, le lendemain, qu'elle viendrait la nuit +suivante.</p> + +<p>En effet, vers huit heures du soir, l'hôtel de Vénérande était mis en +rumeur par le retour précipité de mademoiselle. Tante Élisabeth, croyant +à une catastrophe, courut à sa rencontre.</p> + +<p>—Comment, mignonne, s'écria-t-elle, tu reviens déjà! quand on étouffe +ici et qu'il fait si bon respirer dans les bois!...</p> + +<p>—Oui, je reviens, ma chère tante. Notre amie la duchesse a ses nerfs +d'une façon effroyable, parce que le baron de Raittolbe ne veut pas +aller sonner du cor chez elle.<a name="page_151" id="page_151"></a> Ce pauvre baron a des passions +mystérieuses qui le retiennent loin de nous.</p> + +<p>—Voyons, Raoule, ne sois pas médisante, soupira la chanoinesse +intimidée.</p> + +<p>Raoule se coucha de très bonne heure, prétextant une immense fatigue. A +minuit, elle roulait en fiacre vers la rive gauche.</p> + +<p>Jacques l'attendait, confiant dans la vengeance qu'elle lui apportait, +car la dépêche disait: «Je sais tout.»</p> + +<p>Sans se demander comment elle savait tout, Jacques comptait sur une +explosion terrible pour celui qu'il accusait d'avoir été un amant +heureux.</p> + +<p>Raoule se jeta avec une fougueuse impétuosité dans l'atelier dont les +lustres et les torchères, en signe de réjouissance, étaient brillamment +illuminés.</p> + +<p>—Jaja? où est Jaja? cria-t-elle, en proie à une impatience fiévreuse.</p> + +<p>Jaja s'avança, souriant, les lèvres tendues.</p> + +<p>Elle lui saisit les mains et l'ébranla d'une seule pression.</p> + +<p>—Parle vite... Que s'est-il passé? M. de Raittolbe m'écrit qu'il +regrette d'avoir dis<a name="page_152" id="page_152"></a>cuté avec toi sur un sujet scabreux... ce sont ses +propres termes. Tu vas me donner des détails, hein?</p> + +<p>Elle se penchait sur lui, le dévorant de ses regards fulgurants.</p> + +<p>—Tiens! qu'as-tu donc sur la joue... cette grande raie bleue?...</p> + +<p>—J'en ai bien d'autres, viens dans notre chambre, et tu verras.</p> + +<p>Il l'entraîna, ayant soin de refermer les portières après eux. Marie +gardait son ricanement moqueur, mais elle était inquiète; elle se retira +chez elle pour mettre l'oreille au trou de la muraille.</p> + +<p>Jacques fit glisser un à un ses habits et alors Raoule eut le cri de la +louve qui retrouve ses petits égorgés.</p> + +<p>La peau fine de l'idole était zébrée de haut en bas de longues +cicatrices bleuâtres.</p> + +<p>—Ah! s'écria la jeune femme, grinçant des dents, on me l'a massacré!</p> + +<p>—Un peu, c'est vrai, dit Jacques, s'asseyant sur le bord de son lit +pour examiner à son aise les teintes nouvelles que prenaient ses +meurtrissures. Ton ami de Raittolbe a la poigne solide.<a name="page_153" id="page_153"></a></p> + +<p>—De Raittolbe t'a mis dans cet état, lui?</p> + +<p>—Il ne veut pas que je t'épouse... il t'aime, cet homme!</p> + +<p>Rien ne peut rendre l'accent avec lequel Jacques dit ces mots.</p> + +<p>Raoule, à genoux, comptait les traces brutales de la baguette.</p> + +<p>—Je lui arracherai le cœur, tu sais? Il est entré ici... +réponds-moi? ne me cache rien!</p> + +<p>—J'étais endormi. Lui sortait de la chambre de ma sœur. Nous avons +eu une explication à propos de mariage... Puis, il a voulu me toucher +pour me faire mieux comprendre... J'ai reculé parce que tu m'avais +défendu de me laisser toucher, te rappelles-tu? Je lui ai même dit +pourquoi il me déplaisait de sentir sa main sur mon bras...</p> + +<p>—Assez, rugit Raoule au comble de la rage, cet homme t'a vu! Cela me +suffit, je devine le reste. Il t'a voulu et tu lui as résisté.</p> + +<p>Jacques partit d'un éclat de rire:</p> + +<p>—Es-tu folle, Raoule? Si je t'ai obéi, en lui défendant de me toucher, +ce n'est pas une<a name="page_154" id="page_154"></a> raison pour croire qu'il... Oh! Raoule, c'est très +laid, ce que tu oses supposer; il m'a frappé par jalousie, voilà tout.</p> + +<p>—Allons donc! mes sens me disent trop ce que peuvent éprouver les sens +d'un homme, fût-il honnête, en se trouvant face à face avec Jacques +Silvert...</p> + +<p>—Mais, Raoule...</p> + +<p>—Mais... je te répète que ce que j'apprends me suffit.</p> + +<p>Elle le força à se coucher de suite, alla chercher une fiole d'arnica et +le pansa, comme s'il se fût agi d'un enfant au berceau.</p> + +<p>—Tu ne t'es guère soigné, mon pauvre amour; il fallait appeler un +médecin! dit-elle quand elle eut fini.</p> + +<p>—Je ne voulais pas qu'on pût me regarder encore!... Pour tout remède, +j'ai pris du haschich!</p> + +<p>Raoule demeura une seconde en muette adoration, puis elle se rua tout à +coup sur lui, oubliant les marques bleues, envahie d'un vertige +frénétique, d'un désir suprême de l'avoir à elle par les caresses comme +ce bourreau l'avait eu par les coups. Elle le<a name="page_155" id="page_155"></a> serra tellement fort que +Jacques cria de douleur.</p> + +<p>—Tu me fais mal!</p> + +<p>—Tant mieux, râla-t-elle. Il faut que j'efface chaque cicatrice sous +mes lèvres ou je te reverrai toujours nu devant lui...</p> + +<p>—Tu n'es pas raisonnable, gémit-il doucement, et tu vas me donner envie +de pleurer!</p> + +<p>—Pleure! Qu'importe, il t'a vu sourire!</p> + +<p>—Oh! tu deviens plus cruelle que sa plus cruelle injure. Il t'affirmera +lui-même que je dormais... Je n'ai pas pu lui sourire... ensuite j'ai +mis ma robe de chambre!</p> + +<p>Les explications naïves de Jacques n'étaient que de l'huile jetée sur le +feu.</p> + +<p>—Qui sait! Mon Dieu! songea la jeune femme, si cet être, que je crois +soumis à ma puissance n'est pas un fourbe dépravé depuis longtemps!</p> + +<p>Une fois le doute entré dans son imagination, Raoule ne se maîtrisa +plus. D'un geste violent, elle arracha les bandes de batiste qu'elle +avait roulées autour du corps sacré de son éphèbe, elle mordit ses +chairs marbrées,<a name="page_156" id="page_156"></a> les pressa à pleines mains, les égratigna de ses +ongles affilés. Ce fut une défloration complète de ces beautés +merveilleuses qui l'avaient, jadis, fait s'extasier dans un bonheur +mystique.</p> + +<p>Jacques se tordait, perdant son sang par de véritables entailles que +Raoule ouvrait davantage avec un raffinement de sadique plaisir. Toutes +les colères de la nature humaine, qu'elle avait essayé de réduire à +néant dans son être métamorphosé, se réveillaient à la fois, et la soif +de ce sang qui coulait sur des membres tordus remplaçait maintenant tous +les plaisirs de son féroce amour...</p> + +<p>...Immobile, l'oreille toujours collée au mur de sa chambre, Marie +Silvert tâchait d'entendre ce qui se passait; soudain, elle perçut une +exclamation déchirante.</p> + +<p>—Au secours! Je souffre! Marie, au secours!</p> + +<p>Elle fut glacée jusqu'aux moelles et, comme c'était une <i>vraie femme</i>, +selon le mot de de Raittolbe, elle n'hésita pas à courir du côté de la +tuerie...<a name="page_157" id="page_157"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h3> + +<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 61px;"> +<img src="images/ill_a.png" width="61" height="60" alt="A" title="A" /> +</span> L'OCCASION du Grand Prix, l'hôtel de Vénérande +donnait tous les ans une fête, à laquelle, en dehors du cercle intime, +on conviait quelques nouvelles connaissances.</p> + +<p>Moins cérémonieuse peut-être que les soirées où l'on prenait une simple +tasse de thé, cette fête réunissait autour de la chanoinesse Élisabeth +des gens non titrés et des artistes amateurs.</p> + +<p>Depuis que Raoule était revenue de chez la duchesse d'Armonville, une +tristesse morne ne la quittait pas, comme si, durant l'un des derniers +orages qui s'étaient abattus<a name="page_158" id="page_158"></a> sur Paris, son cerveau eût reçu une +commotion terrible; pourtant, à l'approche de ce bal, elle sortit peu à +peu de sa torpeur. Sa tante avait bien remarqué son allure soucieuse, +mais sans en chercher l'explication; d'abord parce que l'explication de +l'humeur de Raoule n'était pas dans l'ordre de ses dévotions +quotidiennes, ensuite parce qu'elle comptait sur la fête en question, +toujours très animée, pour distraire l'esprit changeant de <i>son neveu</i>.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Vénérande daigna, en effet, surveiller et diriger les +préparatifs. Elle déclara qu'on ouvrirait le salon du centre, ainsi que +la pièce attenante à la serre où les fleurs exotiques, à l'éblouissante +clarté du magnésium, apparaîtraient dans tout l'éclat de leurs +véritables nuances. Raoule n'admettait pas qu'on pût donner un bal pour +l'unique et monotone plaisir de réunir beaucoup de monde. Il lui fallait +en plus l'attrait d'une originalité quelconque à offrir à ses invités.</p> + +<p>En face la serre, dans la galerie de tableaux, un buffet, monté sur +colonnettes de cristal, offrirait aux sportmen les plus<a name="page_159" id="page_159"></a> altérés par la +poussière de Longchamps une inépuisable fontaine de Roederer.</p> + +<p>Raoule, en soumettant les invitations à sa tante, lui dit d'un ton +dégagé:</p> + +<p>—Je vous présenterai mon élève, vous savez? l'auteur du bouquet de +myosotis. C'est un garçon si courageux, ce petit fleuriste, qu'il faut +le récompenser. D'ailleurs, nous recevrons un architecte amené par de +Raittolbe; c'est un parti pris, maintenant, les artistes sont accueillis +dans la meilleure société, sans cela on serait envahi par les bourgeois +qui sont bien pires encore!</p> + +<p>—Oh! oh! Raoule, murmura sur un ton effrayé dame Elisabeth, ce n'est là +qu'un élève, un inconnu.</p> + +<p>—Mais, ma chère tante, c'est pour cela qu'il faut l'inviter, ce jeune +homme, les plus grands talents ne seraient jamais arrivés si on ne les +avait aidés à se faire connaître.</p> + +<p>—C'est juste; cependant... il m'a semblé sortir de la plus basse +classe, l'éducation doit lui manquer...</p> + +<p>—Est-ce que vous trouvez mon cousin René bien élevé, ma tante?<a name="page_160" id="page_160"></a></p> + +<p>—Non; il est même insupportable avec ses anecdotes de coulisses et ses +mots d'acteurs, mais... il est ton cousin!</p> + +<p>—Eh bien, l'autre, au moins, ne sera pas de ma famille, nous ne +partagerons pas la responsabilité de sa mauvaise éducation, en +supposant, ma tante, que ce garçon ne sache réellement pas se tenir dans +notre monde.</p> + +<p>—Raoule, je ne suis pas tranquille, moi..., dit encore la chanoinesse, +le fils d'un ouvrier!</p> + +<p>—Qui dessine comme s'il était fils de Raphaël.</p> + +<p>—Et sera-t-il vêtu de façon convenable?</p> + +<p>—Sous ce rapport, j'en réponds, affirma M<sup>lle</sup> de Vénérande avec un +rictus amer; puis, corrigeant sa phrase dans ce qu'elle pouvait avoir +d'énigmatique:</p> + +<p>—Ne gagne-t-il pas sa vie largement!</p> + +<p>—Allons, je m'en remets à ton expérience, ma chère Raoule, conclut +tante Élisabeth, le cœur gros.</p> + +<p>Ce jour-là, le baron de Raittolbe, qui, depuis le retour de Raoule, +n'avait pas mis<a name="page_161" id="page_161"></a> les pieds à l'hôtel, se présenta. Très grave, très +réservé, il remit aux mains de la tante des cartes d'entrée pour +l'enceinte du pesage sans qu'un seul instant son regard affrontât celui +de la nièce. Raoule abandonna le nouveau roman qu'elle lisait et, +tendant sa belle main:</p> + +<p>—Baron, dit-elle, j'ai obtenu de notre chère chanoinesse une invitation +en règle pour votre architecte, vous savez M. Martin Durand.</p> + +<p>—Mon architecte?... ah! oui, j'y suis... celui que j'ai rencontré dans +un cercle artistique; un garçon d'avenir... il a concouru avec honneur +pour la dernière Exposition universelle... Mais, mademoiselle, je n'ai +jamais demandé...</p> + +<p>—Je sais que vous n'avez pas insisté, interrompit Raoule d'une voix +brève, pourtant je l'ai fait, moi... Votre ami (elle appuya sur ce +titre) sera des nôtres avec M. Jacques Silvert, le peintre que nous +avons été voir ensemble, boulevard Montparnasse.</p> + +<p>Les figures de déesses qui ornaient le plafond s'en fussent détachées +que de Rait<a name="page_162" id="page_162"></a>tolbe n'eût pas manifesté plus grande surprise. Cette fois, +il regarda Raoule et forcément Raoule le regarda—deux éclairs +s'échangèrent. Sans comprendre pourquoi la jeune femme n'avait pas +répondu à sa lettre, ni pourquoi Jacques allait être «officiellement» +des leurs, le baron pressentait une catastrophe.</p> + +<p>—Je vous remercie pour ces messieurs, fit-il, tortillant sa moustache, +je vous remercie; Jacques Silvert est un charmant camarade, Martin +Durand, homme du monde accompli; leur ouvrir son salon, mesdames, c'est +anticiper sur leur gloire future!</p> + +<p>—Enfin, soupira M<sup>me</sup> Elisabeth, vous me rassurez, mais ils ont des +noms affreux, j'aurai peine à m'y habituer.</p> + +<p>On causa quelque temps courses, Raoule discuta les chances des +différentes écuries avec de Raittolbe, puis, celui-ci voulant prendre +congé:</p> + +<p>—A propos, baron, s'écria Raoule, très enjouée, connaissez-vous le +nouveau pistolet Devisme?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Un chef-d'œuvre!<a name="page_163" id="page_163"></a></p> + +<p>—Vous en avez un? riposta le baron qui ne voulait pas reculer.</p> + +<p>—Passons par la salle de tir, répondit-elle, se levant à son tour, je +veux vous le faire essayer.</p> + +<p>Une vieille dame, vêtue de violet, dont le manteau laissait dépasser une +croix de nacre, entrait en ce moment. Dame Élisabeth, toute ravie de ne +plus avoir à parler des deux roturiers dont les noms l'horripilaient, +vint à sa rencontre.</p> + +<p>—Madame de Chailly, ah! que je suis heureuse, ma bonne présidente. Nous +avons tant de choses à nous dire: imaginez-vous que le père Stéphane de +Léoni est en route; il vient prêcher notre retraite d'automne!</p> + +<p>Elle parlait avec la volubilité affairée des dévotes oisives.</p> + +<p>—Tant mieux! conclut Raoule, ironique, laissant retomber la portière et +disparaissant suivie du baron.</p> + +<p>Plus fébrile qu'il n'eût voulu le paraître, celui-ci garda un silence +absolu tant qu'ils furent dans les corridors sombres de l'hôtel.</p> + +<p>La salle de tir était une espèce de terrasse voûtée, que M<sup>lle</sup> de +Vénérande, véritable<a name="page_164" id="page_164"></a> maîtresse de la maison, avait fait disposer pour +cet usage.</p> + +<p>Arrivé là, le baron feignit d'examiner les panoplies, puis:</p> + +<p>—Je ne vois pas le fameux pistolet? hasarda-t-il, rompant ce silence +plein de menaces.</p> + +<p>Raoule répondit en indiquant un siège; puis très pâle, mais sans que sa +voix trahît la colère:</p> + +<p>—Nous avons à causer...</p> + +<p>—A causer... de messieurs les artistes?</p> + +<p>—Oui, Martin Durand doit être la garantie de Jacques Silvert. D'ici à +huit jours, il faut qu'ils aient fait connaissance. Occupez-vous de +cette affaire, moi je n'en ai pas le temps.</p> + +<p>—Ah!... voilà qui s'appelle une mission délicate, Raoule; si je m'en +charge, ne m'attirerai-je pas les reproches de votre tante?</p> + +<p>—Il a été une époque où la tante ne comptait pas pour vous, de +Raittolbe.</p> + +<p>—Diable! mais à l'époque dont vous parlez, Raoule, j'espérais devenir +le mari de la nièce!</p> + +<p>—Aujourd'hui, vous en êtes le plus intime<a name="page_165" id="page_165"></a> camarade. Chacun admet que +vous en usiez vis-à-vis de ma tante avec la liberté d'un commensal. Vous +êtes de plus le mentor de mon cousin René. Ces jeunes gens sont de son +âge, présentez-les lui... Enfin, arrangez-vous.</p> + +<p>—Il suffit, répondit de Raittolbe s'inclinant.</p> + +<p>Une minute, ces deux camarades s'examinèrent comme deux ennemis avant le +combat.</p> + +<p>Il était clair pour de Raittolbe que Raoule lui dissimulait quelque +chose; il était clair pour Raoule que de Raittolbe se sentait coupable.</p> + +<p>—Vous avez revu Jacques? demanda enfin le baron, affectant la plus +complète indifférence.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Vénérande jouait avec un pistolet chargé à poudre, et ce fut +avec une non moins complète indifférence qu'elle visa l'ex-officier au +cœur et tira. Un nuage de fumée les sépara.</p> + +<p>—Très bien, fit-il sans sourciller; si vous vous étiez trompée d'arme, +j'étais un homme mort.<a name="page_166" id="page_166"></a></p> + +<p>—Oui, car je tirais à bout portant. C'est peut-être d'ailleurs un +avant-goût de la réalité; ne vous croyez-vous pas destiné, mon cher, à +mourir par le feu?</p> + +<p>—Hum! un officier démissionnaire, c'est peu probable!</p> + +<p>Malgré tout l'empire qu'il avait sur lui, de Raittolbe réprima +difficilement un tressaillement nerveux. Ces mots: par le feu! le +troublaient.</p> + +<p>—J'ai revu Jacques, reprit M<sup>lle</sup> de Vénérande, il est... indisposé, +Marie le soigne, et je crois que lorsqu'il sera remis, ce «petit manant» +se mariera.</p> + +<p>—Hein! fit le baron, sans votre permission?</p> + +<p>—M<sup>lle</sup> Silvert épouse M. Raoule de Vénérande, cela vous étonne? +Pourquoi cet air effaré?</p> + +<p>—Oh! Raoule! Raoule!... C'est impossible! c'est monstrueux! c'est... +c'est révoltant même! Vous! épouser ce misérable? Allons donc!!</p> + +<p>Raoule, de ses prunelles ardentes, fixait le baron terrifié.</p> + +<p>—Ne serait-ce que pour avoir le droit de<a name="page_167" id="page_167"></a> le défendre contre vous, +monsieur! s'écria-t-elle, ne pouvant contenir sa rage de lionne.</p> + +<p>—Contre moi!</p> + +<p>Alors, n'y tenant plus, de Raittolbe marcha droit à l'effrayante +créature:</p> + +<p>—Mademoiselle, vous oubliez, en m'insultant, que je ne puis vous +traiter comme Jacques Silvert, il faudrait du sang pour effacer vos +paroles... Quelle réparation allez-vous m'offrir?</p> + +<p>Elle sourit, dédaigneuse:</p> + +<p>—Rien! monsieur, rien... Seulement, je vous ferai remarquer que vous +vous accusez avant que je ne pense à le faire moi-même.</p> + +<p>—Nom d'un tonnerre! éclata le baron, hors de lui et oubliant qu'il +était en présence d'une femme, vous vous rétracterez.</p> + +<p>—J'ai dit, monsieur, riposta Raoule, que je le défendrai contre vous. +Vous ne nierez point, j'espère, l'avoir frappé?</p> + +<p>—Non! je ne le nie point... vous a-t-il expliqué pourquoi?</p> + +<p>—Vous l'avez touché...</p> + +<p>—Est-ce que ce jeune vaurien serait en diamant fondu? Est-ce que la +main d'un honnête homme se posant sur son bras<a name="page_168" id="page_168"></a> pour appuyer, d'un geste +affectueux, une trop bonne parole, lui peut produire un effet tel qu'il +tombe en pamoison! Ah! ça, suis-je fou, moi, et serait-il, lui, l'être +raisonnable?</p> + +<p>—Je l'épouse, répéta M<sup>lle</sup> de Vénérande.</p> + +<p>—Faites! pourquoi m'y opposerais-je, après tout? Épousez-le, Raoule, +épousez-le.</p> + +<p>Et de Raittolbe, comme ployant sous la honte d'avoir été mêlé à +pareilles intrigues, se laissa retomber sur son siège.</p> + +<p>—Ah! que n'avez-vous un père ou un frère, bégaya-t-il, tordant sous ses +doigts la lame d'un fleuret.</p> + +<p>L'acier cassa net et l'un des éclats vint frapper Raoule au poignet. +Sous la dentelle, une goutte de sang perla:</p> + +<p>—L'honneur est satisfait, déclara M<sup>lle</sup> de Vénérande avec un rire +sourd.</p> + +<p>—Je commence, au contraire, à croire, repartit brutalement le baron, +que l'honneur n'a rien à voir dans nos actes. J'abandonne la partie, +mademoiselle, ajouta-t-il, et me décharge au profit de qui voudra du +soin dangereux de présenter ici l'Antinoüs du boulevard Montparnasse.<a name="page_169" id="page_169"></a></p> + +<p>Raoule hocha le front:</p> + +<p>—Vous en avez peur?</p> + +<p>—Taisez-vous... au lieu de penser à salir les autres, ayez plutôt pitié +de vous-même et de lui!...</p> + +<p>—Eh bien, monsieur de Raittolbe, j'exige cependant que vous +m'obéissiez!</p> + +<p>—La raison?</p> + +<p>—Je veux vous voir tous les deux, face à face, dans mon salon; il le +faut, sinon je garderai un soupçon éternel.</p> + +<p>—Triple folle!... je n'obéirai pas...</p> + +<p>Raoule vers lui tendait ses mains jointes, dont la peau transparente +était maculée d'un peu de sang:</p> + +<p>—De Raittolbe, l'être que vous avez frappé comme le plus vil des +animaux, lorsque vous le saviez lâche et sans vigueur, moi je l'ai +déchiré de mes propres ongles; j'ai tellement torturé ses malheureux +membres, où chacun de vos coups creusait sa meurtrissure, qu'il a +crié... on est venu et j'ai dû, moi, Raoule, céder devant l'indignation +de sa sœur. Jacques n'est plus qu'une plaie, c'est notre œuvre; ne +m'aiderez-vous pas à réparer ce crime!<a name="page_170" id="page_170"></a></p> + +<p>Jusqu'aux fibres les plus secrètes, le baron se sentait remué. Raoule +était capable de tout, il le savait et ne doutait pas une minute qu'elle +eût pu arriver à une pareille exaltation.</p> + +<p>—C'est horrible! horrible, murmura-t-il, nous sommes indignes de +l'humanité... Que ce soit la lâcheté ou l'amour qui ait paralysé +Jacques, nous ne devions pas, nous, des natures pensantes, nous laisser +aller ainsi à l'emportement. Nous ne devions voir en lui qu'un être +irresponsable.</p> + +<p>Raoule ne put s'empêcher d'avoir un mouvement de rage.</p> + +<p>—Vous viendrez, fit-elle, je le veux! mais souvenez-vous que je vous +hais et qu'à l'avenir je vous défends de le regarder comme un ami.</p> + +<p>Le baron ne releva pas cette allusion, qui peut-être demandait une +nouvelle goutte de sang.</p> + +<p>—Votre tante est-elle instruite de ce mariage? interrogea-t-il d'un ton +plus calme.</p> + +<p>—Non, répliqua Raoule, je compte sur vos conseils pour l'y amener; du +reste, il aura lieu... Marie Silvert l'exige.<a name="page_171" id="page_171"></a></p> + +<p>Et, avec une amertume navrante:</p> + +<p>—Je vous avoue l'immensité de ma chute, n'abusez pas de mon aveu, +monsieur de Raittolbe.</p> + +<p>—Puis-je quelque chose du côté de la sœur, Raoule? voulez-vous que +je la signale à la police? ajouta de Raittolbe, gentilhomme jusqu'au +bout.</p> + +<p>—Non, rien, rien... le scandale est inévitable, cette créature est la +petite pierre qui brise l'effort de la puissante roue d'acier. Je l'ai +humiliée, elle se venge... Hélas! je croyais que pour une fille l'argent +était tout, mais je me suis aperçue qu'elle avait, comme la descendante +des Vénérande, le droit d'aimer.</p> + +<p>—Aimer! mon Dieu! Raoule, vous me faites frémir.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin de vous dire qui, n'est-ce pas?</p> + +<p>Ils se turent, l'âme remplie d'un grand déchirement.</p> + +<p>Ils se voyaient à terre tous les deux et sentaient leur poitrine +oppressée par le pied d'un ennemi invisible.</p> + +<p>—Raoule, murmura doucement de Raittolbe,<a name="page_172" id="page_172"></a> si vous le vouliez bien, nous +pourrions échapper au gouffre, vous, en ne revoyant plus Jacques, moi, +en ne reparlant jamais à Marie. Une heure de folie n'est pas l'existence +entière; unis par nos égarements, nous pourrions l'être aussi par notre +réhabilitation; Raoule, croyez-moi, revenez à vous-même... vous êtes +belle, vous êtes femme, vous êtes jeune. Raoule, pour être heureuse +suivant les lois de la sainte nature, il ne vous manque que de n'avoir +jamais connu ce Jacques Silvert: oublions-le.</p> + +<p>De Raittolbe ne parlait plus de Marie: il disait: oublions-le. Raoule, +sombre, eut un geste de désespoir:</p> + +<p>—J'aime toujours irrésistiblement, fit-elle d'une voix lente; que cette +passion aboutisse au ciel ou à l'enfer, je ne veux pas m'en préoccuper. +Quant à vous, de Raittolbe, vous avez de trop près vu mon idole pour que +je puisse vous pardonner: je vous hais!</p> + +<p>—Adieu, Raoule, dit le baron, tendant vers elle sa main large. Adieu! +moi, je vous plains.</p> + +<p>Elle ne bougea pas. Alors il lui prit le poi<a name="page_173" id="page_173"></a>gnet qu'il serra avec une +réelle affection; mais, en sortant de la salle d'escrime, il vit le long +de ses doigts qu'il regantait une légère trace sanglante.</p> + +<p>Il se rappela tout de suite l'incident du fleuret brisé; cependant, une +sorte de terreur superstitieuse s'empara de lui: l'officier de hussards +eut un frisson dont il ne fut pas le maître.</p> + +<p><a name="page_174" id="page_174"></a></p> + +<p><a name="page_175" id="page_175"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h3> + +<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 61px;"> +<img src="images/ill_m.png" width="61" height="61" alt="M" title="M" /> +</span>ARTIN Durand était un type de bon garçon ne demandant +qu'à faire son chemin au milieu de tous les mondes possibles. Après une +heure de causerie avec Jacques Silvert, il l'avait pris sous sa +protection et tutoyé. Selon lui, le compas seul pourrait mener loin. Les +fleurs, si merveilleusement qu'elles pussent être exécutées, n'avaient +qu'une valeur de bibelots inutiles qu'on paie une fois très cher à +l'artiste qu'elles ruinent par leur amoncellement. Le reste de l'année +on bâtit toujours des palais, mais on n'a pas toujours besoin de fleurs.</p> + +<p>—Témoins, s'écriait-il, les faix de roses,<a name="page_176" id="page_176"></a> les charretées de +violettes, les tas de tulipes qui ornent vos lambris. Ah! mon cher, trop +de fleurs! Je me sens asphyxié, rien qu'en les regardant!</p> + +<p>Là-dessus, il allumait un cigare pour combattre l'odeur imaginaire des +bouquets peints.</p> + +<p>Jacques, devenu taciturne ainsi que tous ceux qui portent au cœur le +poids d'une grande honte, ne répondait que par monosyllabes aux tirades +de Martin Durand, et, quand celui-ci, émerveillé du luxe de l'atelier, +lui demandait si son oncle était un nabab, il se sentait trembler devant +ce nouvel ami, comme il eût tremblé devant un nouveau bourreau.</p> + +<p>—Enfin, clamait Martin Durand, véritable gamin du peuple, plein +d'exubérance et fier d'être arrivé à sa situation en jouant des coudes, +nous allons nous lancer du même bond, mon cher! C'est de Raittolbe qui +l'affirme. Un salon noble, des amateurs richissimes et de jolies +femmes... La tête me tourne! Sapristi! M<sup>me</sup> de Vénérande a le plus bel +hôtel de tout Paris. Style renaissance, avec les chapiteaux aux fenêtres +et<a name="page_177" id="page_177"></a> des balcons de fer venant de chez Louis XV. Je ne sais pas si elle +paye bien les études de myosotis; mais, je veux que le diable m'emporte +si elle ne me charge pas de démolir un pavillon pour lui rebâtir une +tour. Nous nous appuyons mutuellement... Vous lui déclarez que +l'architecte à la mode c'est moi. Je lui révèle que le président de la +République vous a commandé une gerbe de pivoines.</p> + +<p>Jacques souriait douloureusement. Ce garçon expansif était heureux, il +gagnait sa vie en se battant avec la pierre, il était fort, il était +honnête, à toutes ses saillies il ajoutait un soupir au sujet de sa +belle cousine, la fille du directeur de l'un des plus vastes magasins de +la capitale. Noblesse, amour, argent, tout irait à lui, sur un signe de +lui, parce qu'il était un homme.</p> + +<p>La connaissance faite en détail, Martin Durand déclara qu'il viendrait +prendre Jacques le jour du bal et, en revoyant son ami de Raittolbe, +qu'il connaissait au moins autant que son ami Silvert, il lui dit d'un +ton enchanté:</p> + +<p>—Le petit est la plus superbe nature de<a name="page_178" id="page_178"></a> modèle que j'aie jamais +rencontrée; d'ailleurs, il n'a pas une ombre de talent... Mais je le +formerai.</p> + +<p>Les artistes ont assez généralement cette monomanie de vouloir que la +bonne société tombe en admiration non devant leur mérite mais devant +leurs mauvaises manières: ils tiennent surtout à faire école quand ils +désirent enseigner ce qu'ils ne savent pas.</p> + +<p>Martin Durand, caressant sa barbe brune, ajouta:</p> + +<p>—Oui, oui, je le formerai; il a vingt-trois ans, il peut se corriger, +je compte bien l'étonner joliment chez les Vénérande, quand tous les +quartiers de noblesse de ces gens-là seraient en granit d'Égypte.</p> + +<p>Pouvait-on étonner encore Jacques Silvert? De Raittolbe ne répondit pas.</p> + +<p>Le soir du Grand Prix, dès dix heures le salon du centre et la serre aux +plantes exotiques s'inondèrent des jets éblouissants de la lumière de +magnésium, lumière blanche, fluide, plus claire et cependant moins +aveuglante que celle de l'électricité et à laquelle ressortaient tout le +relief des statues, tous<a name="page_179" id="page_179"></a> les plis des draperies, comme si le jour +lui-même eût voulu prendre part à la fête des Vénérande.</p> + +<p>Les aïeux en pourpoint, les aïeules en fraise Médicis, du haut de leurs +cadres, avec l'épée ou l'éventail, semblaient se désigner l'un à l'autre +les échantillons de la roture parisienne qu'ils voyaient défiler à leurs +pieds.</p> + +<p>Décidément la fête sportive avait tout mêlé, ceux qui descendaient +d'Adam et ceux qui descendaient des croisades. L'architecte Martin +Durand et la duchesse d'Armonville, M<sup>me</sup> Élisabeth la chanoinesse, et +Jacques Silvert, le fils de joie. Avec une merveille entente de gens qui +veulent s'égayer, chacun suivant ses moyens, aux dépens d'autrui, tous +échangeaient les plus gracieux sourires de bienvenue. Debout auprès du +fauteuil monumental de sa tante, M<sup>lle</sup> de Vénérande les recevait avec +cette grâce un peu hautaine qui tenait bien plus du gentilhomme de jadis +que de la femme simplement coquette.</p> + +<p>L'étrange créature, lorsqu'elle abandonnait le domaine de la passion et +cessait de<a name="page_180" id="page_180"></a> courir trop en avant de son siècle, revenait alors, tout à +fait en arrière, à l'époque où les châtelaines refusaient de baisser la +herse pour les troubadours mal mis.</p> + +<p>Raoule portait, ce soir-là, une robe de gaze blanche vaporeuse, à traîne +de cour, sans un bijou, sans une fleur. Un caprice bizarre lui avait +fait lacer sur ses épaules décolletées une cuirasse de mailles d'or, +d'une finesse telle qu'on eût cru son buste coulé dans un métal liquide.</p> + +<p>Pour détacher la ligne de chair de la ligne du tissu, un cordon de +brillants serpentait et les cheveux noirs, relevés en casque grec, +étaient piqués d'un croissant de diamant à pointes phosphorescentes +comme des rayons de lune. La superbe Diane semblait marcher sur un +nuage; sa tête, au profil pur, dominait l'assistance et ce n'était pas +sans une admiration anxieuse qu'on osait intercepter son regard strié +d'étincelles. La chanoinesse, elle, s'enveloppait pudiquement d'un +suaire de dentelles qui voilait une robe de couleur pensée. Son petit +visage doux, parcheminé, aux yeux d'un bleu de ciel pâle, s'abritait +sous<a name="page_181" id="page_181"></a> le blason de son fauteuil, tandis qu'au contraire ce blason +semblait craquer sous l'effort puissant du bras de Raoule.</p> + +<p>A leur droite, se groupaient le cousin René, spécimen rare de la haute +gomme sportive, expliquant, à qui voulait l'entendre, comment <i>Simbad le +marin</i> avait gagné d'une longueur et pourquoi cette année le <i>maillot</i> +de soie d'or était divinement porté... De Raittolbe, sévère, son masque +de Slave impénétrable, songeant à la Gorgone antique lorsqu'il regardait +M<sup>lle</sup> de Vénérande. Puis le vieux marquis de Sauvarès, sautillant +comme un gros oiseau de nuit aveuglé par la lumière crue, tout en +couvant de ses yeux ternes, avivés parfois d'un éclair de lubricité, +l'épaule ronde de sa filleule Raoule.</p> + +<p>Autour d'eux murmurait un essaim de femmes en toilettes exquises, +s'entretenant avec une persistance dont s'agaçaient les hommes, des +exploits de John Mare, le jockey vainqueur.</p> + +<p>On reconnaissait dans la foule les artistes amateurs à leurs +déplacements perpétuels formant remous auprès des traînes de tulle<a name="page_182" id="page_182"></a> ou +de dentelles, évolution ayant pour but de se rapprocher de telle ou +telle étoile reconnue.</p> + +<p>Quant aux véritables artistes, ils opéraient, mais en sens inverse, les +mêmes déplacements, en sorte que le salon se transformait par instant en +un autre champ de courses, genre discret. Durant l'une de ces +fluctuations, Raoule, dont le regard embrassait tout, fit un signe à de +Raittolbe. Celui-ci tressaillit, puis regarda dans la direction que +suivait l'index à peine remué de la jeune femme. <i>Il</i> était là, Martin +Durand le poussait avec des gestes virulents:</p> + +<p>—Mais va donc! malheureux, va!... grommelait-il, il te faut entamer la +conversation avec elle, bon gré, mal gré, pendant que j'étudierai ce +buste-là. Sacrée noblesse!... Il n'y a qu'elle pour vous tailler des +cariatides pareilles. Quel galbe! mes enfants. Quelle poitrine, quelles +épaules, quels bras! Je la vois d'ici soutenant le balcon du Louvre +restauré. Comme elle vous fige le sang rien qu'en se pliant sur une +hanche... Va donc, je te suis...<a name="page_183" id="page_183"></a></p> + +<p>Jacques refusait d'avancer; ahuri par les flots de clarté magique de ce +salon resplendissant, marchant sur les robes étalées, grisé par les +senteurs capiteuses que répandaient ces chevelures poudrées de +pierreries, l'ancien ouvrier fleuriste se croyait encore en proie au +vertige paradisiaque que lui donnaient les fumées du haschich.</p> + +<p>—Es-tu nigaud! mon pauvre petit peintre, disait Martin Durand, très +vexé d'avoir à constater ce manque d'audace chez un camarade. Un peu +d'aplomb, morbleu! dévisage les femmes, bouscule les hommes, tiens, +imite-moi... Est-ce que deux gars de notre espèce craignent le feu de la +rampe? Ah! voilà M. de Raittolbe; nous sommes sauvés.</p> + +<p>En réalité, la tête de l'architecte n'était pas plus solide que celle du +peintre, mais il avait l'inimitable aplomb de tous les démolisseurs qui +savent un peu rebâtir.</p> + +<p>Le baron de Raittolbe lui serra la main, évitant de toucher celle de son +ami.</p> + +<p>—Messieurs, enchanté de vous voir, je me charge de votre +présentation...</p> + +<p>Et il les entraîna jusqu'à Raoule.<a name="page_184" id="page_184"></a></p> + +<p>—Mademoiselle, dit-il assez haut pour être entendu du groupe principal +d'invités, je vous présente M. Martin Durand, architecte, à qui la +capitale doit quelques beaux monuments de plus, et M. Jacques Silvert.</p> + +<p>Il résulta de cette présentation brève qu'on ne s'occupa point du +personnage à monuments, puisque, tout de suite, on sut ce dont il était +capable. On braqua plus volontiers le monocle sur celui qui ne portait +qu'un nom ignoré. Jacques demeura immobile, les yeux dans les yeux de +Raoule, qu'il n'avait pas revue depuis la nuit sinistre.</p> + +<p>Il eut un frisson d'homme réveillé en sursaut.</p> + +<p>Sa chair vibra, il redevint le corps dompté de cet esprit infernal qui +lui apparaissait là, vêtu d'une armure d'or comme d'une égide +emblématique.</p> + +<p>Il se rappela tout à coup que devant elle il était complet, que lui +redevenait sa joie comme elle était sa souffrance. Son ivresse des +premiers pas s'évanouit pour faire place à l'amour servile de la bête +reconnaissante. Les plaies se fermèrent au sou<a name="page_185" id="page_185"></a>venir des caresses. Une +expression à la fois heureuse et résignée fit épanouir sa belle bouche. +Sans songer qu'on s'occupait de lui, Jacques murmura:</p> + +<p>—Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous fait venir ici, moi qui ne suis rien et +que vous ne trouvez même plus digne du martyre?</p> + +<p>Une vague rougeur monta aux tempes de Raoule; elle répondit balbutiant:</p> + +<p>—Mais, monsieur, il faut croire qu'en admirant vos œuvres, ma tante +a conclu que vous étiez beaucoup...</p> + +<p>—Je vous remercie, madame, ajouta Jacques se tournant vers la +chanoinesse, stupéfaite de le voir aussi élégant sous son habit de bal; +je vous remercie, mais je regrette que vous soyez meilleure que M<sup>lle</sup> +Raoule!</p> + +<p>—C'est fort naturel! bégaya la sainte, à cent lieues de ce qu'il +voulait dire et habituée par son monde à répondre sans entendre.</p> + +<p>Seulement de Raittolbe, le marquis de Sauvarès, le cousin René et Martin +Durand dressèrent une oreille inquiète.</p> + +<p>—Meilleure que M<sup>lle</sup> Raoule!... Hein?<a name="page_186" id="page_186"></a> fit René avec un rictus +suffisant. Il est assez commun, ce Jacques Silvert. Meilleure... +comprends pas!...</p> + +<p>—Ni moi, grogna le vieux marquis; anguille sous roche!... peut-être! +Eh! Eh!... Adonis, ma parole, un Adonis!</p> + +<p>Martin Durand tiraillait sa jolie barbe.</p> + +<p>—Je suis enfoncé! se dit-il, le petit en tient et ils ont tous l'air de +jouer au plus matois, ici; quel galbe, quelle cariatide, mes enfants!</p> + +<p>De Raittolbe, abasourdi par l'aplomb subit de ce dépravé de bas étage, +s'avouait pourtant que cela le raccommodait presque avec lui. Des femmes +se rapprochèrent de Jacques, la duchesse d'Armonville, contemplant les +traits merveilleux de ce roux que la blancheur sidérale de +l'illumination rendait blond comme une Vénus du Titien, décida les +hésitantes par une exclamation garçonnière qui lui allait à ravir, car +elle avait les cheveux courts et frisés:</p> + +<p>—Parbleu, mesdames, je suis émerveillée!</p> + +<p>A ce moment, l'orchestre, dissimulé dans une tribune dominant la salle, +laissa tomber<a name="page_187" id="page_187"></a> du haut des frises les préludes d'une valse; des couples +s'ébranlèrent, et Raoule, profitant de l'agitation, s'éloigna de sa +tante, suivie d'une petite cour. Jacques se pencha vers elle.</p> + +<p>—Tu es bien belle... glissa-t-il ironiquement, mais je suis sûr que ta +robe t'embarrassera pour danser!</p> + +<p>—Tais-toi, Jacques! supplia M<sup>lle</sup> de Vénérande, éperdue, tais-toi! Je +croyais t'avoir appris autrement ton rôle d'homme du monde!</p> + +<p>—Je ne suis pas un homme! je ne suis pas du monde! riposta Jacques, +frémissant d'une rage impuissante; je suis l'animal battu qui revient +lécher tes mains! Je suis l'esclave qui aime pendant qu'il amuse! Tu +m'as appris à parler pour que je puisse te dire <i>ici</i> que je +t'appartiens!... Inutile de m'épouser, Raoule; on n'épouse pas sa +maîtresse, ça ne se fait pas dans tes salons!...</p> + +<p>—Ah! tu m'effrayes!..... maintenant, Jacques! Est-ce ainsi que tu dois +te venger? Marie serait-elle morte? Notre amour ne serait-il plus +l'amour maudit? N'ai-je pas<a name="page_188" id="page_188"></a> vu couler ton sang? et serait-il possible +de revivre les folies de notre bonheur? Non! ne me parle plus! Ton +souffle embaumé de jeune amour me donne la fièvre!...</p> + +<p>De Raittolbe, le plus près d'eux, murmura:</p> + +<p>—Soyez prudents, on vous épie!...</p> + +<p>—Alors, valsons!—dit Raoule emportée brusquement par la sauvagerie de +sa volupté qui renaissait plus immense en présence du tentateur.</p> + +<p>Jacques, sans formuler une seule demande de circonstance, enlaça Raoule, +qui se ploya sous son étreinte comme un roseau, et le cercle s'ouvrit.</p> + +<p>—Mais c'est un enlèvement! fit le marquis de Sauvarès, ce Jacques +Silvert s'attaque à notre déesse comme à une simple mortelle!...</p> + +<p>—La cariatide prend des pieds! soupira Martin Durand, navré d'avoir été +témoin d'une aussi profanante métamorphose.</p> + +<p>René essayait de rire:</p> + +<p>—Amusant! très amusant! Excessivement drôle. Ma cousine l'apprivoise +pour le mieux dévorer! Un de plus... Quand<a name="page_189" id="page_189"></a> nous serons à cent, nous +ferons une croix! Très amusant!...</p> + +<p>De Raittolbe les regardait valser d'un œil rêveur. Il valsait bien, +ce manant, et son corps souple, aux ondulations féminines, semblait +moulé pour cet exercice gracieux. Il ne cherchait pas à soutenir sa +danseuse, mais il ne formait avec elle qu'une taille, qu'un buste, qu'un +être. A les voir pressés, tournoyants et fondus dans une étreinte où les +chairs, malgré leurs vêtements, se collaient aux chairs, on s'imaginait +la seule divinité de l'amour en deux personnes, l'individu <i>complet</i> +dont parlent les récits fabuleux des brahmanes, deux sexes distincts en +un unique monstre.</p> + +<p>—Oui! la chair! pensait-il, la chair fraîche, souveraine puissance du +monde. Elle a raison, cette créature pervertie! Jacques aurait beau +posséder toutes les noblesses, toutes les sciences, tous les talents, +tous les courages, si son teint n'avait pas la pureté du teint des +roses, nous ne le suivrions pas ainsi de nos yeux stupides!</p> + +<p>—Jacques! répétait Raoule, cédant à<a name="page_190" id="page_190"></a> une griserie de bacchante... +Jacques, je t'épouserai, non parce que je redoute les menaces de ta +sœur, mais parce que je te veux au grand jour, après t'avoir eu +pendant nos mystérieuses nuits. Tu seras ma femme chérie comme tu as été +ma maîtresse adorée!</p> + +<p>—Et tu me reprocheras ensuite de m'être vendu, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>—Tu sais que je ne suis pas guéri!... que je suis <i>laide</i>! A quoi +puis-je te servir!... Jaja est abîmé!... Jaja est affreux!—reprenait-il +d'un ton câlin, en la pressant plus fort.</p> + +<p>—Je te jure de te faire tout oublier! Ce serait si doux d'être ton +mari! de t'appeler en cachette M<sup>me</sup> de Vénérande!... car ce sera mon +nom que je te donnerai!...</p> + +<p>—C'est vrai! je n'ai pas de nom, moi!</p> + +<p>—Allons! ta sœur est notre providence! elle m'a fait faire une +promesse que je ne rétracterai pas... mon ange! mon dieu! mon illusion +préférée!</p> + +<p>Quand ils s'arrêtèrent, ils se crurent dans l'atelier du boulevard +Montparnasse et<a name="page_191" id="page_191"></a> se sourirent en échangeant un dernier serment.</p> + +<p>—Vous savez que le lion de la soirée c'est M. Jacques Silvert? déclara +Sauvarès au centre d'un groupe de sportmen scandalisés.</p> + +<p>—D'où sort cet Antinoüs? demandèrent les viveurs, curieux de recueillir +quelque histoire ténébreuse sur le compte de ce nouveau favori.</p> + +<p>—Du bon plaisir de M<sup>lle</sup> de Vénérande, riposta le marquis, et le mot +fit bientôt fortune.</p> + +<p>Mais soudain l'arrivée de Jacques, les troublant par mégarde dans leurs +réflexions dédaigneuses, les réduisit au silence. Ils allaient se +replier en masse pour prouver leur mépris à cet obscur barbouilleur de +myosotis lorsqu'ils ressentirent en même temps une commotion bizarre qui +les cloua sur place. Jacques, la tête renversée, avait encore son +sourire de fille amoureuse; ses lèvres relevées laissaient voir ses +dents de nacre, ses yeux, agrandis d'un cercle bleuâtre, conservaient +une humidité rayonnante, et, sous ses cheveux épais, sa petite oreille,<a name="page_192" id="page_192"></a> +épanouie comme une fleur de pourpre, leur donna, à tous, le même +tressaut inexplicable. Jacques passa, ne les ayant pas remarqués; sa +hanche, cambrée sous l'habit noir, les frôla une seconde... et d'un même +mouvement, ils crispèrent leurs mains devenues moites.</p> + +<p>Quand il fut loin, le marquis laissa choir cette phrase banale:</p> + +<p>—Il fait bien chaud, messieurs. D'honneur, c'est intolérable!...</p> + +<p>Tous reprirent en chœur:</p> + +<p>—C'est intolérable!... D'honneur, il fait trop chaud!<a name="page_193" id="page_193"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h3> + +<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 60px;"> +<img src="images/ill_v.png" width="60" height="60" alt="V" title="V" /> +</span>OYONS, mon petit! Voyons, cordieu! De la poigne... +Vous êtes un homme et non pas une statue! A votre place je serais déjà +furieux de sentir ce fer si près de ma peau. Imaginez-vous que je +deviens un ennemi mortel, un monsieur digne des coups les plus violents. +Je vous ai pris une femme adorée, je vous ai jeté dix cartes à la +figure, je vous ai appelé: <i>lâche</i> ou <i>voleur</i>, au choix. Tonnerre! +Ripostez donc!</p> + +<p>Et de Raittolbe, le maître, s'exaspérant pour Jacques Silvert, l'élève, +se ruait dans des assauts terribles.<a name="page_194" id="page_194"></a></p> + +<p>—Vous n'êtes pas patient, baron! murmurait Raoule, qui présidait à la +leçon, vêtue d'un élégant costume de salle. Moi, je lui permets de se +reposer; assez pour aujourd'hui!</p> + +<p>Raoule prit une épée, tomba en garde devant de Raittolbe, et, comme pour +venger Silvert, elle chargea l'ex-officier avec une impétuosité folle.</p> + +<p>—Diable, cria celui-ci, touché trois fois coup sur coup, vous vous +emballez trop vite, ma chère, je ne vous ai rien dit, ce me semble, de +tout ce que je viens de raconter à ce pauvre Jacques!</p> + +<p>A cet instant même, on annonça le déjeuner: le cousin René et plusieurs +intimes entrèrent; on félicita les champions pendant qu'un domestique, +s'avançant discrètement vers Jacques, lui glissait un mot à l'oreille. +Raoule, encore très échauffée, ne vit pas le jeune homme pâlir et passer +rapidement dans un fumoir attenant à la salle d'escrime.</p> + +<p>Jacques avait enfin obtenu de la chanoinesse Élisabeth les grandes +entrées de la maison; il était fiancé officiellement à Raoule, depuis un +mois. Après le bal des<a name="page_195" id="page_195"></a> courses, pendant lequel tous les amateurs de +scandale avaient été scandalisés par l'introduction de ce petit Silvert, +Raoule, folle comme les possédées du moyen âge qui avaient le démon en +elles et n'agissaient plus de leur propre autorité, s'était déclarée +brusquement, un matin, au chevet de la malheureuse dévote. Ce matin se +trouvait très froid, très sombre, très terne. La chanoinesse, sous ses +couvertures à écussons, rêvait de cilice et de pavé glacé; elle fut +réveillée par la voix sonore de <i>son neveu</i>, commandant un feu d'enfer à +sa femme de chambre.</p> + +<p>—Pourquoi du feu? c'est mon jour de mortification, ma chère enfant, dit +la tante, ouvrant ses paupières transparentes et livides comme des +hosties.</p> + +<p>—Parce que, chère tante, je viens causer avec vous de choses graves, et +ces choses graves seront une mortification si naturelle qu'elles vous +suffiront amplement!</p> + +<p>Tout en riant d'un rire mauvais, la jeune femme s'asseyait dans un +fauteuil, ramenant sur ses pieds frileux le pan de sa robe de chambre +doublée d'hermine.<a name="page_196" id="page_196"></a></p> + +<p>—A cette heure? juste ciel! Tu as eu le réveil bien prompt, ma chérie! +Voyons, je t'écoute.</p> + +<p>Et la chanoinesse se dressa sur son traversin, les yeux dilatés par +l'épouvante.</p> + +<p>—Je veux me marier, tante Élisabeth!</p> + +<p>—Te marier! Oh! tu es inspirée par saint Philippe de Gonzague, que je +prie à cette intention chaque vigile. Te marier! Raoule! Mais je pourrai +donc réaliser mon vœu le plus cher, quitter ce monde de vanités et me +retirer aux Visitandines, où j'ai mon voile tout prêt. Béni soit le +Seigneur! Sans doute, ajouta-t-elle, c'est le baron de Raittolbe qui est +l'élu?</p> + +<p>Et elle sourit d'un air un peu malicieux.</p> + +<p>—Non, ce n'est pas de Raittolbe, ma tante! Je vous préviens que je ne +tiens pas à m'ennoblir davantage. Les affreux noms me plaisent beaucoup +plus que tous les titres de nos inutiles parchemins. Je désire épouser +le peintre Jacques Silvert!</p> + +<p>La chanoinesse fit un bond dans son lit, leva ses bras de vierge +au-dessus de sa tête pudique et s'écria:</p> + +<p>—Le peintre Jacques Silvert? Ai-je<a name="page_197" id="page_197"></a> bien entendu? Ce bellâtre sans sou +ni maille à qui tu as fait l'aumône?...</p> + +<p>Un moment, la stupeur paralysa sa langue; elle reprit, en s'affaissant +sur elle-même:</p> + +<p>—Tu me feras mourir de honte, Raoule!</p> + +<p>—Ma tante, dit alors l'indomptable fille des Vénérande, la honte serait +peut-être de ne pas l'épouser!</p> + +<p>—Explique-toi! gémit M<sup>me</sup> Élisabeth, désespérée.</p> + +<p>—Par respect pour vous, ma tante, ne m'y forcez pas, vous avez aimé +trop saintement pour...</p> + +<p>—Je représente ta mère, Raoule..... interrompit dignement la +chanoinesse, j'ai le devoir de tout entendre.</p> + +<p>—Eh bien, je suis sa maîtresse! répondit Raoule avec un calme +effrayant.</p> + +<p>Sa tante devint pâle comme les draps immaculés qui l'enveloppaient. Elle +eut, au fond de ses prunelles indécises, le seul éclair qui devait y +briller durant sa pieuse existence, et dit d'un ton sourd:</p> + +<p>—Que la volonté de Dieu soit faite... Mésalliez-vous, ma nièce. Il me +reste encore<a name="page_198" id="page_198"></a> assez de larmes pour effacer votre crime... J'entrerai au +couvent le lendemain de votre mariage!...</p> + +<p>Et, à partir de ce matin froid durant lequel un feu d'enfer avait brûlé +dans la cheminée de la chanoinesse, mortifiée pourtant jusqu'aux +moelles, Raoule avait agi à sa guise. On avait présenté le fiancé à la +famille et aux intimes; puis, sans qu'une objection s'élevât contre ce +fantastique caprice, chacun s'était incliné cérémonieusement devant +Jacques. Le marquis de Sauvarès l'avait déclaré «pas mal». René, le +cousin «amusant, excessivement amusant»! La duchesse d'Armonville avait +lancé un petit rire énigmatique et, somme toute, puisque par le fait +d'un oncle éloigné, mort à propos, le barbouilleur superbe possédait une +fortune de trois cent mille francs, il devenait un peu moins ridicule.</p> + +<p>Cette fortune, Raoule l'avait donnée, de la main à la main, à l'homme de +son choix.</p> + +<p>Les gens de l'hôtel, eux, disaient, aux offices: c'est un enfant +trouvé.<a name="page_199" id="page_199"></a></p> + +<p>Un enfant trouvé qui allait barrer de deuil le blason vermeil des +Vénérande!</p> + +<p>Souvent par ces tristes nuits d'automne, on entendait du côté de la +chambre close de M<sup>me</sup> Élisabeth de longs sanglots; on pouvait croire +que c'était le vent sifflant à travers le rond-point dépouillé de la +cour d'honneur...</p> + +<p>Raoule ferraillait toujours, de Raittolbe fut obligé de rompre. Puis, +soudain, une interjection parvint jusqu'à eux, aiguë, discordante. Ils +s'arrêtèrent simultanément. Ils avaient reconnu la voix de Marie +Silvert.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Vénérande prétexta un peu de fatigue et, sans s'occuper du +baron et de ses admirateurs, elle gagna la porte du fumoir. De Raittolbe +en fit autant.</p> + +<p>—Témoins, décida Raoule, allez au déjeuner de réconciliation! Nous +réparons nos toilettes et sommes à vous dans quelques minutes.</p> + +<p>Ces messieurs sortirent en discutant les coups échangés.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu viens faire? disait Jacques, derrière la porte du +boudoir, une scène?<a name="page_200" id="page_200"></a></p> + +<p>—Pas si bête, on me mettrait dehors!</p> + +<p>—Eh bien! alors, faisait Jacques impatienté, tiens-toi tranquille.</p> + +<p>—Me tenir tranquille? C'est ça... tu auras le droit de te blanchir en +te baignant dans les blasons de la haute, et moi, ta sœur, je +resterai putain comme devant?</p> + +<p>—Où veux-tu en venir?</p> + +<p>—Où je veux en venir? Je veux que tu dises à ta Raoule que ses +conditions ne sont pas les miennes. Je me fiche du chiffon de papier +qu'elle m'a envoyé comme de ma première chemise. Il paraît que je vous +gêne, mes tourtereaux? On rougit de Marie Silvert; il faut m'éloigner, +m'envoyer à la campagne, dans un coin; eh bien, j'veux pas, moi! Nous +avons mangé le pain dur ensemble, tu vas t'payer du poulet rôti, j'en +veux ma bonne part ou j'mets les pieds dans vos plats. Ah! monsieur +s'pavane du matin au soir, on l'attiffe comme une grue, y en a pas assez +pour lui, quoi! et faudrait que sa sœur s'habille d'une loque, +s'coiffe d'un chiffon, se nourrisse d'une croûte. As-tu fini! Vous avez +cru me coudre la bouche avec votre pension<a name="page_201" id="page_201"></a> de six cents francs, plus +souvent que je me laisserai faire; Marie Silvert ne veut pas de vos +rentes, ça la salirait!</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne, fit à ce moment M<sup>lle</sup> de Vénérande, en entrant +suivie de de Raittolbe, ne vous tourmentez pas, vous n'aurez rien!</p> + +<p>Raoule avait dit cela froidement, laissant une à une tomber ses paroles, +qui, pour quelques secondes, semblèrent produire sur la fille l'effet +d'autant de gouttes d'eau froide.</p> + +<p>—Bien, fit-elle, pinçant la lèvre et regrettant de ne pouvoir revenir +aux six cents francs par le chemin de la douceur, bien; puis, les doigts +crispés au dossier d'une chaise: Au fait, j'aime mieux ça, vous +m'dégoûtez,—pas vous, monsieur, fit-elle, essayant de sourire à de +Raittolbe retranché derrière Raoule qu'il regrettait d'avoir suivie; +c'est pourtant vous qui êtes cause de tout.</p> + +<p>—Hein! fit de Raittolbe, s'avançant, qu'est-ce que vous me dites-là?</p> + +<p>—C'est clair: vous savez bien que mademoiselle et monsieur ne m'ont +jamais<a name="page_202" id="page_202"></a> pardonné d'avoir été votre maîtresse. Ça les chiffonnait!</p> + +<p>—Assez, interrompit brusquement le baron; ne prenez pas prétexte de +notre liaison pour continuer vos injures. Vous avez fait votre métier, +je vous ai payée: nous sommes quittes.</p> + +<p>—C'est juste, répondit Marie, subitement calmée; j'ai même encore là +les cent francs que vous m'avez envoyés; je n'y ai pas encore touché. Ça +m'a fait quelque chose quand je les ai reçus. C'est peut-être bête, mais +c'est comme ça.</p> + +<p>Elle parlait d'un ton soumis, en attachant sur de Raittolbe des yeux +presque suppliants.</p> + +<p>—Voyez-vous, monsieur, continua-t-elle sans plus s'occuper de son frère +et de Raoule, parce qu'on est une pauvre fille, ça n'empêche pas d'avoir +un cœur. Vous dites que j'ai fait mon métier avec vous, vous savez +bien que non! Je vous ai aimé, moi, je vous aime toujours, et vous +n'avez qu'à faire un signe si vous le voulez, je me mets en quatre +pour...</p> + +<p>—Assez! interrompit de Raittolbe, enra<a name="page_203" id="page_203"></a>geant de se voir ridiculiser +devant Raoule, je me contenterais de votre départ!</p> + +<p>Réellement émue un instant plus tôt, la fille sentit se réveiller sa +colère. Alors, elle éclata:</p> + +<p>—Eh bien oui! je partirai, mais faut que je crève le sac aux ordures! +Ah! vous avez beau vous gausser, vous autres, j'ai pas fini, v'la le +bouquet. Ça vous amuse, n'est-ce pas? C'est drôle, ricana-t-elle, +hideuse. Vous êtes contents, pas vrai? Ça vous embêtait que je lui aie +donné dans l'œil, et le v'la qui m'envoie promener. N. de D., d'la +rigolade y en aurait que pour eux? Plus souvent, puisque j'peux pas +trouver un homme qui me prenne, j'vas me les payer tous—mes enfants, ça +vous fera honneur, votre future belle-sœur vient vous faire part de +son entrée au b.....!</p> + +<p>—Votre existence n'en sera guère changée, railla M<sup>lle</sup> de Vénérande, +se dirigeant vers la porte, en faisant signe à Jacques de la suivre.</p> + +<p>Jacques restait debout devant sa sœur, les poings crispés, la face +pâle, mordant sa lèvre; peut-être n'y avait-il qu'un<a name="page_204" id="page_204"></a> déshonneur auquel +il n'eût pas été préparé dans les sursauts rapides de sa chute...</p> + +<p>—Bon voyage! cria ironiquement Raoule, du seuil de la salle d'armes.</p> + +<p>—Oh! nous nous reverrons, belle-sœur, répliqua Marie, gouailleuse, +je viendrai, les jours de sortie, vous présenter mes devoirs. Faudra pas +faire la dégoûtée, vous savez; Marie Silvert, même en carte, vaudra bien +M<sup>me</sup> Silvert; au moins elle fait l'amour comme tout le monde, +celle-là!</p> + +<p>Elle n'acheva pas. Jacques, hors de lui, avant que de Raittolbe n'eût +prévenu son geste, étreignait sa sœur au poignet, et, dans un effort +terrible, la secouait désespérément.</p> + +<p>—Te tairas-tu, misérable? gronda-t-il d'une voix sourde.</p> + +<p>Puis, ses muscles se détendirent, et Marie, pirouettant sur elle-même, +tomba presque à genoux.</p> + +<p>Marie, relevée, se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et là, se tournant +vers son frère, de chaque côté duquel se tenaient, comme deux +protections, de Raittolbe et Raoule:</p> + +<p>—Faut pas t'énerver comme ça, mon<a name="page_205" id="page_205"></a> petit. T'as besoin de tes muscles, +il t'en faut pour deux... T'as la même tête que le jour de la raclée. Tu +sais la raclée que monsieur le baron t'a administrée. Prends garde, tu +vas te trouver mal, t'as quelque chose de détraqué, bien sûr: ta chaste +épouse n'aura plus son compte..... Est-il gentil, comme ça, entre ses +deux amants!</p> + +<p>Marie lança ces derniers mots dans un rire féroce, dont les éclats +durent faire trembler jusque dans ses fondements la vieille maison des +Vénérande.</p> + +<p>Élisabeth et Marie Silvert, l'ange du bien qui avait toléré, le démon de +l'abjection qui avait excité, fuyaient en même temps, l'un vers le +Paradis, l'autre vers l'abîme, cet amour monstrueux qui pouvait, à la +fois, aller, dans son orgueil, plus haut que le ciel et, dans sa +dépravation, plus bas que l'enfer.</p> + +<p><a name="page_206" id="page_206"></a></p> + +<p><a name="page_207" id="page_207"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII</h3> + +<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 60px;"> +<img src="images/ill_v.png" width="60" height="60" alt="V" title="V" /> +</span>ERS minuit, les invités aux noces de Jacques Silvert +s'aperçurent d'un fait bien étrange: la jeune mariée était encore parmi +eux, mais le jeune marié avait disparu. Indisposition subite, vexation +d'amoureux, incident grave, toutes les conjectures possibles furent +faites dans le clan des familiers que cette union préoccupait déjà au +dernier point. Le marquis de Sauvarès prétendit que le cartel d'un rival +éconduit avait été trouvé par Jacques, sous sa serviette, au début du +merveilleux repas qui leur avait été servi. René affirmait que tante +Élisabeth devait quitter le monde<a name="page_208" id="page_208"></a> ce soir même et qu'elle remettait ses +pouvoirs à l'époux. Martin Durand, témoin du marié, bougonnait sans se +cacher, parce que les artistes ont toujours le droit de <i>faire leur +tête</i> quand on a besoin d'eux. Il ne pouvait plus sentir ce Jacques, +maintenant. Au coin de la cheminée monumentale du salon où s'écroulait +en braises rouges le nouveau foyer conjugal, la duchesse d'Armonville, +pensive, son binocle entre ses doigts fins, suivait les mouvements de +Raoule, placée en face d'elle. Raoule déchiquetait machinalement son +bouquet d'oranger. De Raittolbe assurait tout bas à la duchesse que +l'amour est la seule puissance vraiment capable d'aplanir les +difficultés politiques sous le gouvernement du jour.</p> + +<p>—Mais enfin, murmurait la duchesse, sans prendre garde aux étourderies +du baron, me direz-vous pourquoi cette chère mariée s'est aujourd'hui +fait coiffer de façon si... originale? Cela me rend perplexe, depuis la +cérémonie religieuse.</p> + +<p>—L'hymen est, sans doute, pour M<sup>me</sup> Silvert une prise de voile comme +une autre,<a name="page_209" id="page_209"></a> répondait de Raittolbe, dissimulant un sourire sardonique.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Silvert portait une longue robe de damas blanc argenté et une +sorte de pourpoint de cygne. Son voile avait été enlevé au moment du bal +et l'on voyait la coiffure de fleurs d'oranger naturelles reposer en +diadème sur des boucles pressées comme dans la chevelure d'un garçon; sa +physionomie hardie s'harmonisait admirablement avec ces boucles courtes, +mais ne rappelait en rien la pudique épousée, prête à baisser les yeux +sous ses tresses parfumées qu'allaient bientôt défaire les vives +impatiences de l'époux.</p> + +<p>—Je vous assure, réitérait la duchesse, que Raoule a fait couper ses +cheveux.</p> + +<p>—Une mode récente que j'adopte définitivement, chère duchesse, répondit +Raoule, qui venait d'entendre et sortait de sa rêverie.</p> + +<p>De Raittolbe eut un applaudissement muet. Il frappa la paume de sa main +du bout de ses ongles. M<sup>me</sup> d'Armonville se mordit la lèvre pour ne +pas rire. Cette pauvre Raoule, à force de se masculiniser, finirait par +compromettre son mari!<a name="page_210" id="page_210"></a></p> + +<p>Les demoiselles d'honneur vinrent en tumulte offrir le gâteau, suivant +la nouvelle coutume importée de Russie et qui faisait fureur, cette +année-là, dans la haute société. L'époux ne se montrait toujours pas. +Raoule dut garder sa part entière. Minuit sonna; alors, la jeune femme +traversa le vaste salon de son pas altier; arrivée à l'arc de triomphe +dressé avec toutes les plantes de la serre, elle se retourna et eut pour +l'assemblée un salut de reine qui congédie ses sujets. D'une phrase +gracieuse mais brève, elle remercia ses compagnes, puis elle sortit à +reculons, les saluant encore d'un geste élégant et rapide, comme le +salut de l'épée. Les portes se refermèrent.</p> + +<p>A l'aile gauche, tout à l'extrémité de l'hôtel, était la chambre +nuptiale. Le pavillon dans lequel elle se trouvait formait retour sur le +reste du bâtiment. La plus profonde obscurité, le plus discret silence +régnaient dans cette partie de la maison.</p> + +<p>Les corridors étaient éclairés de lanternes de bohème bleu dont le gaz +avait été baissé, et dans la bibliothèque attenante à la chambre à +coucher une seule torchère, tenue par<a name="page_211" id="page_211"></a> un grand esclave en bronze, +servait de fanal. Au moment où Raoule entra dans le cercle de lumière +projeté au centre de la pièce, une femme habillée simplement comme une +domestique se détacha de la tenture sombre.</p> + +<p>—Que me voulez-vous? murmura la mariée redressant sa taille souple et +laissant à ses pieds se dérouler l'immense traîne de sa robe d'argent.</p> + +<p>—Vous dire adieu, ma nièce, répliqua M<sup>me</sup> Élisabeth, dont le visage +pâle, tout à coup éclairé, semblait surgir comme une évocation +spectrale.</p> + +<p>—Vous! ma tante, vous partez?</p> + +<p>Émue, Raoule lui tendit les bras.</p> + +<p>—N'embrasserez-vous pas une dernière fois votre <i>neveu</i>? fit-elle d'un +son de voix plus respectueux et plus doux.</p> + +<p>—Non! dit la chanoinesse secouant le front. Quand je serai là-haut! +peut-être! mais ici je ne puis me résigner à couvrir de mon pardon les +souillures de la fille perdue. Adieu, mademoiselle de Vénérande. Mais +avant mon départ, sachez-le: si sainte que Dieu veuille que je sois, il +m'a permis d'apprendre vos horribles débordements. Je sais<a name="page_212" id="page_212"></a> tout: Raoule +de Vénérande, je vous maudis.</p> + +<p>La chanoinesse parlait très bras et cependant Raoule crut entendre +retentir les éclats de cette malédiction jusque dans la tranquillité de +la chambre nuptiale.</p> + +<p>Elle eut un tressaillement superstitieux.</p> + +<p>—Vous savez tout? expliquez vos paroles, ma tante! Le chagrin de me +voir porter un nom roturier vous trouble-t-il la raison?</p> + +<p>—Vous êtes la belle-sœur d'une prostituée. Elle était ici tout à +l'heure, cette fille, oubliée dans vos invitations; elle m'a forcée à me +pencher sur le gouffre. Vous n'étiez pas la maîtresse de Jacques +Silvert, Raoule de Vénérande, et je le regrette à présent de toute mon +âme! Mais souvenez-vous bien, fille de Satan! que les désirs contre +nature ne sont jamais assouvis. Vous rencontrerez la désespérance au +moment où vous croirez au bonheur! Dieu vous précipitera dans le doute +au moment où vous toucherez à la sécurité. Adieu... je vais prier sous +un autre toit.</p> + +<p>Raoule, immobilisée dans l'impuissance<a name="page_213" id="page_213"></a> de sa rage, la laissa se retirer +sans proférer un mot.</p> + +<p>Lorsque M<sup>me</sup> Élisabeth eut disparu, la mariée appela ses femmes qui +l'attendaient pour l'aider à sa toilette de nuit.</p> + +<p>—Il est venu quelqu'un ici voir ma tante? interrogea-t-elle d'un ton +sourd.</p> + +<p>—Oui, madame, répondit Jeanne, l'une de ses caméristes, une personne +très voilée qui lui a parlé longtemps.</p> + +<p>—Et cette personne?</p> + +<p>—S'est retirée emportant un petit coffret. Je pense que M<sup>me</sup> la +chanoinesse a fait une dernière aumône avant de partir pour son couvent.</p> + +<p>—Ah! très bien, une dernière aumône.</p> + +<p>A ce moment le bruit d'une voiture fit trembler légèrement les vitres de +la bibliothèque.</p> + +<p>—Votre tante a commandé le coupé, dit Jeanne en baissant la tête pour +ne pas laisser voir son émotion.</p> + +<p>Raoule passa dans le cabinet de toilette, et, la repoussant:</p> + +<p>—Je ne veux personne, allez-vous-en et faites dire au marquis de +Sauvarès, mon<a name="page_214" id="page_214"></a> parrain, que désormais il reste seul pour faire les +honneurs du salon.</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>Jeanne sortit à l'instant, complètement ahurie. L'air semblait devenu +irrespirable dans l'hôtel de Vénérande.</p> + +<p>Un à un, les invités défilèrent devant le marquis, plus étonné qu'eux du +mandat qu'il venait de recevoir; puis, quand il n'y eut plus que de +Raittolbe, M. de Sauvarès lui prit le bras.</p> + +<p>—Allons-nous-en, mon cher, dit-il avec un éclat de rire moqueur; cette +maison est décidément transformée en tombeau.</p> + +<p>Le chasseur préposé à la garde du vestibule éteignit les lustres, et, +bientôt, dans les salons déserts, par tout l'hôtel, avec le silence, +régna l'obscurité profonde.</p> + +<p>Après avoir fait glisser le verrou du cabinet de toilette, Raoule +s'était dépouillée de ses vêtements avec une orgueilleuse colère.</p> + +<p>—Enfin! avait-elle dit, quand la robe de damas aux chastes reflets +était tombée à ses pieds impatients.</p> + +<p>Elle prit une petite clef de cuivre, ouvrit un placard dissimulé dans la +tenture et en<a name="page_215" id="page_215"></a> tira un habit noir, le costume complet, depuis la botte +vernie jusqu'au plastron brodé. Devant la glace, qui lui renvoyait +l'image d'un homme beau comme tous les héros de roman que rêvent les +jeunes filles, elle passa sa main, où brillait l'alliance, dans ses +courts cheveux bouclés. Un rictus amer plissa ses lèvres estompées d'un +imperceptible duvet brun.</p> + +<p>—Le bonheur, ma tante, fit-elle froidement, est d'autant plus vrai +qu'il est plus fou; si Jacques ne se réveille pas du sommeil sensuel que +j'ai glissé dans ses membres dociles, je serai heureuse malgré votre +malédiction.</p> + +<p>Elle s'approcha d'une portière de velours, la souleva d'un geste +fébrile, et, la poitrine palpitante, s'arrêta.</p> + +<p>Du seuil, le décor était féerique. De ce sanctuaire païen érigé au sein +des splendeurs modernes, émanait un vertige subtil, incompréhensible, +qui eût galvanisé n'importe quelle nature humaine. Raoule avait +raison... l'amour peut naître dans tous les berceaux qu'on lui prépare.</p> + +<p>L'ancienne chambre à coucher de M<sup>lle</sup> de<a name="page_216" id="page_216"></a> Vénérande, arrondie aux +angles, avec un plafond en forme de coupole, était tendue de velours +bleu, lambrissée de satin blanc rehaussé d'or et de cannelures en +marbre.</p> + +<p>Un tapis, dessiné d'après les indications de Raoule, recouvrait le +parquet de toutes les beautés de la flore orientale. Ce tapis, fait de +laine épaisse, avait des couleurs tellement vives et des reliefs si +accusés, qu'on aurait pu croire marcher dans quelque parterre enchanté.</p> + +<p>Au centre, sous la veilleuse retenue par quatre chaînes d'argent, la +couche nuptiale avait les contours du vaisseau primitif qui portait +Vénus à Cythère. Une profusion d'amours nus accroupis au chevet +soulevaient de toute la force de leurs poings la conque capitonnée de +satin bleu. Sur une colonne en marbre de Carrare, la statue d'Eros, +debout, l'arc au dos, soutenait de ses bras arrondis d'amples rideaux de +brocart d'Orient, retombant en plis voluptueux tout autour de la conque, +et, du côté du chevet, un trépied en bronze portait un brûle-parfums +étoilé de pierres précieuses où se mourait une flamme rose dégageant +une<a name="page_217" id="page_217"></a> vague odeur d'encens. Le buste de l'Antinoüs aux prunelles d'émail +faisait face au trépied. Les fenêtres avaient été reconstruites en ogive +et grillées comme les fenêtres de harems, derrière des vitraux de +nuances adoucies.</p> + +<p>L'unique ameublement de la chambre était le lit. Le portrait de Raoule, +signé Bonnat, s'accrochait aux tentures, tout entouré de draperies +blasonnées. Sur cette toile, elle portait un costume de chasse du temps +de Louis XV et un lévrier roux léchait le manche du fouet que tenait sa +main magnifiquement reproduite.</p> + +<p>Jacques était étendu sur le lit; par une coquetterie de courtisane qui +attend l'amant d'une minute à l'autre, il avait repoussé les couvertures +ouatées et le moelleux édredon. Au reste, une vivifiante chaleur régnait +dans la chambre bien close.</p> + +<p>Raoule, les pupilles dilatées, la bouche ardente, s'approcha de l'autel +de son dieu, et dans son extase:</p> + +<p>—Beauté, soupira-t-elle, toi seule existes; je ne crois plus qu'en toi.</p> + +<p>Jacques ne dormait pas: il se souleva<a name="page_218" id="page_218"></a> doucement sans quitter sa pose +indolente; sur le fond d'azur des courtines, son buste souple et +merveilleux de forme se détachait rose comme la flamme du brûle-parfums.</p> + +<p>—Alors, pourquoi voulais-tu jadis la détruire, cette beauté que tu +aimes? répondit-il dans un souffle amoureux.</p> + +<p>Raoule vint s'asseoir sur le bord de la couche et prit à pleines mains +la chair de ce buste cambré.</p> + +<p>—Je punissais une trahison involontaire cette nuit-là; songe à ce que +je ferais si jamais tu me trahissais réellement.</p> + +<p>—Écoute, cher maître de mon corps, je te défends de rappeler le soupçon +entre nos deux passions, il me fait trop peur..... Pas pour moi! +ajouta-t-il, riant de son adorable rire d'enfant, mais pour toi.</p> + +<p>Il posa sa tête soumise sur les genoux de Raoule.</p> + +<p>—C'est bien beau, ici, murmura-t-il, avec un regard reconnaissant. Nous +allons y être très heureux.</p> + +<p>Raoule, du bout de son index, caressait<a name="page_219" id="page_219"></a> ses traits réguliers et suivait +l'arc harmonieux de ses sourcils.</p> + +<p>—Oui, nous y serons heureux et il ne faut pas quitter ce temple de +longtemps, pour que notre amour pénètre chaque objet, chaque étoffe, +chaque ornement de caresses folles, comme cet encens pénètre de son +parfum toutes les tentures qui nous enveloppent. Nous avions décidé un +voyage, nous n'en ferons pas; je ne veux pas fuir l'impitoyable société +dont je sens grandir la haine pour nous. Il faut lui montrer que nous +sommes les plus forts, puisque nous nous aimons...</p> + +<p>Elle pensait à sa tante... Jacques pensait à sa sœur.</p> + +<p>—Eh bien, dit-il résolument, nous resterons. D'ailleurs, j'achèverai +mon éducation de mari sérieux; dès que je saurai me battre, j'essaierai +de tuer le plus méchant de tes ennemis.</p> + +<p>—Voyez-vous cela, madame de Vénérande, tuer quelqu'un!</p> + +<p>Il se renversa d'un mouvement gracieux jusqu'à son oreiller:</p> + +<p>—Il faut bien qu'elle demande à tuer<a name="page_220" id="page_220"></a> quelqu'un, puisque le moyen de +mettre quelqu'un au monde lui est absolument refusé.</p> + +<p>Ils ne purent s'empêcher de rire aux éclats; et, dans cette gaieté à la +fois cynique et philosophe, ils oublièrent la société impitoyable qui +avait prétendu, en quittant l'hôtel de Vénérande, qu'elle quittait un +tombeau.</p> + +<p>Peu à peu, la gaieté insolente se calma. Son rictus ne déforma plus +leurs deux bouches qui s'unissaient. Raoule attira le rideau jusqu'à +elle, plongeant le lit dans une demi-obscurité délicieuse, au sein de +laquelle le corps de Jacques avait des reflets d'astre.</p> + +<p>—J'ai un caprice, dit-il, ne parlant plus qu'à voix basse.</p> + +<p>—C'est le moment des caprices, répondit Raoule, mettant un genou sur le +tapis.</p> + +<p>—Je veux que tu me fasses une vraie cour, comme, à pareille heure, peut +en faire un époux quand c'est un homme de ton rang.</p> + +<p>Et il se tordait, câlin, dans les bras de Raoule, rejoints sous sa +taille nue.</p> + +<p>—Oh! oh! fit-elle, retenant ses bras, alors je dois être très +convenable?</p> + +<p>—Oui... tiens, je me cache, je suis vierge...<a name="page_221" id="page_221"></a></p> + +<p>Et, avec une vivacité de pensionnaire qui vient de lancer une malice, +Jacques s'enveloppa de ses draps; un flot de dentelles retomba sur son +front et ne laissa plus entrevoir que la rondeur de son épaule, qui +semblait être, ainsi voilée, l'épaule large d'une femme du peuple, +admise par hasard dans le lit d'un riche viveur.</p> + +<p>—Vous êtes bien cruelle, fit Raoule, écartant le rideau.</p> + +<p>—Mais non, dit Jacques, ne pensant pas qu'elle commençait déjà le jeu. +Non, non, je ne suis pas cruel, je te dis que je veux m'amuser, là... +J'ai de la gaieté plein le cœur, je me sens tout ivre, tout aimant, +tout plein de désirs fous. Je veux user de ma royauté, je veux te faire +crier de rage et remordre mes plaies comme lorsque tu me déchirais par +jalousie. Je veux être féroce à ma manière, moi aussi.</p> + +<p>—N'y a-t-il pas assez de nuits que j'attends et demande aux songes les +voluptés que tu me refuses? continua Raoule debout et le couvant de ce +regard sombre, dont la puissance avait doté l'humanité d'un monstre de +plus.<a name="page_222" id="page_222"></a></p> + +<p>—Tant pis, riposta Jacques, mettant sur sa lèvre pourpre le bout de sa +langue humide, je me moque un peu de tes songes, la réalité sera +meilleure après, je te supplie de commencer tout de suite, ou je me +fâche.</p> + +<p>—Mais c'est le martyre le plus atroce que tu puisses m'imposer, reprit +la voix frémissante de Raoule, qui avait l'intonation grave du mâle: +attendre quand j'ai la félicité suprême à ma portée; attendre quand tu +ne sais pas encore combien je suis fier de te tenir en mon pouvoir; +attendre quand j'ai tout sacrifié pour avoir le droit de te garder à mes +côtés, jour et nuit; attendre quand le bonheur inouï serait de t'écouter +seulement me dire: «Je suis bien le front sur ton sein, je veux dormir +là.» Non, non, tu n'auras pas ce courage!</p> + +<p>—Je l'aurai, déclara Jacques, sincèrement dépité de voir qu'elle ne se +prêtait pas à la comédie sans en avoir le bénéfice voluptueux. Je te +répète que c'est un caprice.</p> + +<p>Raoule tomba sur les genoux, les mains jointes, ravie de le voir dupe +lui-même, et<a name="page_223" id="page_223"></a> <i>par habitude</i>, de la supercherie qu'il implorait, sans se +douter qu'elle l'employait dans son langage passionné depuis vingt +minutes.</p> + +<p>—Oh! tu es d'une méchanceté? je te trouve tout à fait détestable, fit +Jacques énervé.</p> + +<p>Raoule s'était reculée, la tête rejetée en arrière.</p> + +<p>—Parce que je ne puis te voir sans devenir fou, dit-elle, se trompant à +son tour; parce que ta divine beauté me fait oublier qui je suis et me +donne des transports d'amant; parce que je perds la raison devant tes +nudités idéales... Et, qu'importe à notre passion délirante le sexe de +ses caresses? Qu'importent les preuves d'attachement que peuvent +échanger nos corps? Qu'importe le souvenir d'amour de tous les siècles +et la réprobation de tous les mortels?... Tu es belle... Je suis homme, +je t'adore et tu m'aimes!</p> + +<p>Jacques avait compris enfin qu'elle lui obéissait. Il se leva sur un +coude, les yeux pleins d'une joie mystérieuse.</p> + +<p>—Viens!... dit-il dans un frisson terrible,<a name="page_224" id="page_224"></a> mais n'ôte pas cet habit, +puisque tes belles mains suffisent à enchaîner ton esclave... Viens.</p> + +<p>Raoule se rua sur le lit de satin, découvrant de nouveau les membres +blancs et souples de ce Protée amoureux qui, à présent, n'avait plus +rien conservé de sa pudeur de vierge.</p> + +<p>Durant une heure, ce temple du paganisme moderne ne retentit que de +longs soupirs entrecoupés et du bruit rythmé des baiser; puis, tout à +coup, un cri déchirant retentit, pareil au hurlement d'un démon qui +vient d'être vaincu.</p> + +<p>—Raoule, s'écria Jacques, la face convulsée, les dents crispées sur la +lèvre, les bras étendus comme s'il venait d'être crucifié dans un spasme +de plaisir, Raoule, tu n'es donc pas un homme? tu ne peux donc pas être +un homme?</p> + +<p>Et le sanglot des illusions détruites, pour toujours mortes, monta de +ses flancs à sa gorge.</p> + +<p>Car Raoule avait défait son gilet de soie blanche, et, pour mieux sentir +les battements du cœur de Jacques, elle avait ap<a name="page_225" id="page_225"></a>puyé l'un de ses +seins nus sur sa peau; un sein rond, taillé en coupe avec son bouton de +fleur fermé qui ne devait jamais s'épanouir dans la jouissance sublime +de l'allaitement. Jacques avait été réveillé par une révolte brutale de +toute sa passion. Il repoussa Raoule, le poing crispé:</p> + +<p>—Non! non! n'ôte pas cet habit, hurla-t-il, au paroxysme de la folie.</p> + +<p>Une seule fois ils avaient joué sincèrement la comédie tous les deux, +ils avaient péché contre leur amour, qui, pour vivre, avait besoin de +regarder la vérité en face, tout en la combattant par sa propre force.</p> + +<p><a name="page_226" id="page_226"></a></p> + +<p><a name="page_227" id="page_227"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV</h3> + +<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 61px;"> +<img src="images/ill_i.png" width="61" height="60" alt="I" title="I" /> +</span>LS étaient restés en plein Paris pour lutter, pour +braver. L'opinion publique, cette grande prude, se refusa au combat. On +fit le vide autour de l'hôtel de Vénérande. M<sup>me</sup> Silvert fut peu à peu +rayée du clan des femmes recherchées; on ne lui ferma pas les portes, +mais il y eut des audacieux qui ne repassèrent plus son seuil. Les fêtes +d'hiver ne réclamèrent plus sa présence, on ne la consulta plus au sujet +de la nouvelle pièce, du nouveau roman, des nouveautés de la mode. Ils +allaient, Jacques et Raoule, beaucoup au théâtre, mais leur loge ne +s'ouvrait<a name="page_228" id="page_228"></a> jamais pour un ami; ils n'avaient plus d'amis, ils étaient +les maudits de l'Eden, ayant derrière eux, non pas un ange brandissant +un glaive flamboyant, mais une armée de mondains. L'orgueil de Raoule +tint bon.</p> + +<p>L'épisode de la tante, se rendant au couvent la nuit même de leurs +noces, défrayait mainte conversation, et, comme personne n'avait plaint +la chanoinesse, alors qu'elle ne menait pas l'existence de ses rêves, on +la plaignit énormément lorsqu'elle eut réalisé son vœu le plus cher.</p> + +<p>Quant à Marie Silvert, elle ne reparaissait pas. Dans une classe qui +n'avait aucun rapport avec la société dont Raoule faisait partie, on +savait seulement que certaine maison se fondait dans le genre tout à +fait luxueux, et quelques habitués de ces sortes de maisons savaient +qu'une Marie Silvert la dirigerait.</p> + +<p>Tant il est vrai que les aumônes des saints ne sanctifient souvent pas +ceux qui les reçoivent.</p> + +<p>Rien pourtant ne transpirait dans l'entourage de Raoule; elle-même +ignorait ce<a name="page_229" id="page_229"></a> fait honteux. On la respectait, voilà tout. Et on se garait +sur son passage, comme sur le passage d'une femme menacée par une +prochaine catastrophe.</p> + +<p>Un soir, Jacques et Raoule retardèrent, d'un accord tacite, l'heure du +plaisir. Il y avait trois mois qu'ils étaient mariés, trois mois que +chaque nuit les retrouvait s'étourdissant de caresses sous la coupole +bleue de leur temple. Mais ce soir-là, près d'un feu mourant, ils +causaient: on ne sait pas quel attrait il y a quelquefois dans l'agonie +de la braise. Jacques et Raoule avaient besoin de causer l'un près de +l'autre, sans transports féminins, sans cris voluptueux, en bons +camarades qui se revoient après une longue absence.</p> + +<p>—Qu'est donc devenu de Raittolbe? fit Raoule, lançant au plafond la +fumée d'une cigarette turque.</p> + +<p>—C'est vrai, murmura Jacques, il n'est pas poli!</p> + +<p>—Tu sais que je n'en ai plus peur, fit Raoule en riant.</p> + +<p>—Moi, cela m'amuserait de jouer à <i>ton mari</i> devant ses moustaches +hérissées.<a name="page_230" id="page_230"></a></p> + +<p>—Tiens! voyez-vous ce petit fat!.....</p> + +<p>Elle ajouta gaiement:</p> + +<p>—Veux-tu que nous lui offrions demain une tasse de thé..... nous +n'irons pas à l'Opéra et nous ne lirons pas de vieux livres.</p> + +<p>—Si tu n'y vois pas d'inconvénient.</p> + +<p>—La lune de miel ne permet pas les surprises, madame, fit Raoule, +portant à ses lèvres la main blanche de Jacques.</p> + +<p>Celui-ci rougit et haussa les épaules dans un imperceptible mouvement +d'impatience.</p> + +<p>Le lendemain soir, le samovar fumait devant de Raittolbe qui n'avait pas +fait d'objection à l'invitation de Raoule.</p> + +<p>Les premières paroles échangées sentirent l'ironie de part et d'autre. +Jacques frisa l'impertinence, Raoule la dépassa, de Raittolbe appuya +fortement.</p> + +<p>—Vous nous boudez, dit Jacques en lui offrant l'index, comme s'il y +mettait de la condescendance.</p> + +<p>—Le cher baron serait-il jaloux de notre bonheur? interrogea Raoule, se +dressant comme un gentilhomme offensé.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon excellent ami, fit de<a name="page_231" id="page_231"></a> Raittolbe, affectant la confusion +et ne s'adressant qu'à M<sup>me</sup> Silvert, je crains toujours les lubies des +femmes nerveuses; si par hasard mon élève, et il désignait Jacques, +s'était passé la fantaisie de démoucheter un de ses fleurets, vous +comprenez.....</p> + +<p>En prenant le thé, on échangea encore quelques allusions sanglantes.</p> + +<p>—Vous savez que les Sauvarès, les René, les d'Armonville, jusqu'aux +Martin Durand, nous fuient, lança Raoule entre deux mauvais rires de +diable qui constate sa damnation.</p> + +<p>—Ils ont tort..... Je prends sur moi de les remplacer +avantageusement..... On a des amis intimes ou on n'en a pas, repartit de +Raittolbe.</p> + +<p>A dater de ce moment, il revint tous les mardis à l'hôtel de Vénérande. +Les leçons d'escrime furent remises en vigueur; une fois même, Jacques +alla, en compagnie du baron, essayer un cheval récemment acheté. Le +mariage semblait avoir comblé tous les abîmes jadis ouverts sous les +pieds de l'ex-officier de hussards.</p> + +<p>Il traitait d'égal à égal avec Jacques, et, en<a name="page_232" id="page_232"></a> le voyant bien campé sur +sa selle, le cigare au coin de la bouche, l'œil hardi, il pensait:</p> + +<p>—Peut-être tirerait-on un homme de cet argile..... si Raoule voulait.</p> + +<p>Et il songeait à une réhabilitation possible, provoquée, en une minute +d'oubli, par une vraie maîtresse que Raoule serait forcée de combattre +avec la tactique féminine habituelle.</p> + +<p>Au retour du Bois, Jacques désira visiter l'appartement de de Raittolbe. +Ils poussèrent jusqu'à la rue d'Antin.</p> + +<p>En pénétrant dans cet intérieur, Jacques fronça les narines.</p> + +<p>—Oh! fit-il, ça sent rudement le tabac chez vous!</p> + +<p>—Dame, mon cher mignon, objecta de Raittolbe, malicieux, je ne suis pas +un apostat, moi! J'ai mes croyances, je les garde.</p> + +<p>Soudain, Jacques eut une exclamation; il venait de reconnaître, un à un, +tous les meubles de son ancien appartement du boulevard Montparnasse.</p> + +<p>—Tiens, fit-il, je les avais laissés à ma sœur.</p> + +<p>—Oui, elle me les a revendus; ce n'é<a name="page_233" id="page_233"></a>taient cependant pas les amateurs +qui manquaient, mais.....</p> + +<p>—Quoi? interrogea le jeune homme intrigué.</p> + +<p>—J'ai tenu à les avoir parce qu'ils sont autant de chapitres d'un roman +vécu qu'il était inutile de voir publier un jour.</p> + +<p>—Ah! vous êtes fort aimable! balbutia Jacques, en s'asseyant sur son +ancien divan oriental.</p> + +<p>Il n'avait trouvé que cette phrase banale pour remercier le baron de sa +délicatesse. Celui-ci se mit à côté de lui.</p> + +<p>—Ce temps est loin, n'est-il pas vrai, Jacques?</p> + +<p>Et, cavalièrement, il lui frappait sur la cuisse.</p> + +<p>—Qu'en savez-vous? murmura Jacques, laissant aller sa tête en arrière.</p> + +<p>—Comment? Je pense bien que M<sup>me</sup> Silvert nous donnera bientôt +l'occasion de sucer quelques dragées. Pour ma part, j'en commanderai au +kirsch, ne pouvant les avaler qu'au kirsch.</p> + +<p>—Voyons, mauvais plaisant, vous allez vous taire?<a name="page_234" id="page_234"></a></p> + +<p>—Hein? grogna de Raittolbe.</p> + +<p>—Eh! oui, sans doute? Ne voulez-vous pas que j'accouche par-dessus le +marché?</p> + +<p>Le baron saisit au hasard un superbe narghilé de porcelaine et l'envoya +se briser contre le mur.</p> + +<p>—Mille millions de tonnerres! rugit-il, vous êtes donc empaillé, vous? +Cependant, je n'ai pas eu la berlue certaine nuit.</p> + +<p>—Bah! fit Jacques avec abandon, une mauvaise habitude est si tôt prise!</p> + +<p>De Raittolbe se promenait de long en large.</p> + +<p>—Jacques, dit-il, avez-vous envie d'essayer autre chose, sans que +jamais votre bourreau femelle en sache rien?</p> + +<p>—Peut-être...</p> + +<p>Et Jacques eut un étrange sourire.</p> + +<p>—Allez voir, au crépuscule, ce qui se passe chez votre sœur.</p> + +<p>—Débauché! fit le mari de Raoule, secouant sa jolie tête rousse.</p> + +<p>—Vous refusez?</p> + +<p>—Non! je demande des explications.</p> + +<p>—Oh! déclara de Raittolbe, plein d'une pudeur comique, je ne me charge +pas de la<a name="page_235" id="page_235"></a> réclame de ces maisons-là; <i>elles</i> sont toutes charmantes et +savantes, voilà tout.</p> + +<p>—Ce n'est pas assez.</p> + +<p>—Fichtre! le canard décapité, alors? marmotta de Raittolbe furieux.</p> + +<p>Jacques leva son œil étonné, pur comme un œil de vierge, sur le +viveur à poil rude qui lui parlait.</p> + +<p>—Que dites-vous, baron?...</p> + +<p>—Ah! c'est drôle, morbleu! sacrebleu!</p> + +<p>Et de Raittolbe s'étreignait les tempes; puis, il contempla ce visage +fatigué, mais si délicat dans ses traits de blonde voluptueuse.</p> + +<p>—Je ne puis pourtant pas vous raconter une histoire qu'ensuite vous +irez répéter à notre fougueuse Raoule..., espèce de fille manquée.</p> + +<p>—Non! je ne dirai rien..., racontez tout ce que vous voudrez... si +c'est drôle.</p> + +<p>Et, saisi d'une curiosité malsaine, Jacques oubliait à qui il avait +affaire; confondant toujours les hommes dans Raoule et Raoule dans les +hommes, il se leva et vint joindre ses mains sur l'épaule de de +Raittolbe.<a name="page_236" id="page_236"></a></p> + +<p>Un moment, son souffle parfumé effleura le cou du baron. Celui-ci frémit +jusqu'aux moelles et se détourna, regardant la fenêtre qu'il eût bien +voulu ouvrir.</p> + +<p>—Jacques, mon petit, pas de séduction ou j'appelle la police des +mœurs.</p> + +<p>Jacques éclata de rire.</p> + +<p>—Une séduction en veston de cheval? oh! quel vilain dépravé! Baron, +vous êtes inconvenant, ce me semble!...</p> + +<p>Mais le rire de Jacques était devenu nerveux.</p> + +<p>—Eh! eh! je vous le paraîtrais moins si vous étiez en veston de +velours!... eut la folie de répliquer de Raittolbe.</p> + +<p>Jacques fit une moue. Quand il vit se plisser la bouche du monstre, de +Raittolbe fit un bond jusqu'à la fenêtre:</p> + +<p>—J'étouffe, râla-t-il.</p> + +<p>Lorsqu'il revint auprès de Jacques, celui-ci se tordait sur le divan, +dans un accès de rire inextinguible.</p> + +<p>—Sortez, Jacques! fit-il, la cravache levée.</p> + +<p>Puis, l'abaissant:</p> + +<p>—Sortez, Jacques, reprit-il avec une<a name="page_237" id="page_237"></a> voix presque défaillante, car +cette fois vous pourriez vous faire tuer.</p> + +<p>Jacques s'empara de son bras.</p> + +<p>—Nous ne savons pas encore assez bien nous battre, fit-il, l'entraînant +de force jusqu'à leurs chevaux, piaffant près du trottoir.</p> + +<p>Ils dînèrent à l'hôtel de Vénérande, côte à côte, sans qu'aucune +allusion à la scène de l'après-midi pût alarmer la confiance de Raoule.</p> + +<p>Une nuit, M<sup>me</sup> Silvert pénétra seule dans le temple azuré. Le lit de +Vénus demeura vide, le brûle-parfums ne s'alluma pas, Raoule n'endossa +point l'habit noir...</p> + +<p>Jacques, sorti après le déjeuner pour assister à un assaut de maîtres en +renom, n'était pas rentré.</p> + +<p>Vers minuit, Raoule doutait encore de la possibilité d'une trahison. +Machinalement, ses yeux se fixèrent sur l'amour soutenant le rideau; +elle crut lui voir une expression moqueuse.</p> + +<p>Elle sentit ses veines se glacer d'un effroi inconnu... Elle courut au +fond de la chambre chercher un poignard dissimulé derrière son portrait, +et se l'appuya sur le sein.<a name="page_238" id="page_238"></a></p> + +<p>Un bruit de pas se fit entendre dans le cabinet de toilette.</p> + +<p>—Monsieur! cria la voix de Jeanne.</p> + +<p>La soubrette prenait sur elle de l'annoncer sans ordre, pour rasséréner +madame, dont la physionomie bouleversée lui avait fait peur.</p> + +<p>En effet, monsieur entrait quelques secondes plus tard.</p> + +<p>Raoule s'élança avec un cri d'amour; mais Jacques la repoussa +brutalement.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc? balbutia Raoule, affolée... on dirait que tu es ivre!</p> + +<p>—Je viens de chez ma sœur, dit-il d'une voix saccadée... de chez ma +sœur la prostituée... et pas une de ces filles, tu m'entends? pas une +n'a pu faire revivre ce que tu as tué, sacrilège!...</p> + +<p>Il tomba, très lourd, sur la couche nuptiale, répétant dans une grimace +de dégoût:</p> + +<p>—Je les déteste, les femmes, oh! je les déteste!</p> + +<p>Raoule, atterrée, recula jusqu'au mur; là, elle s'affaissa sur +elle-même, évanouie.<a name="page_239" id="page_239"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV</h3> + +<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 61px;"> +<img src="images/ill_m.png" width="61" height="61" alt="M" title="M" /> +</span>A très chère belle-sœur,</p> + +<p>«Rendez-vous donc ce soir, vers onze heures, chez votre ami M. de +Raittolbe, vous y verrez des choses qui vous feront plaisir.</p> + +<p class="r">«M<small>ARIE</small> S<small>ILVERT.</small>»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Ce billet était aussi laconique qu'un soufflet donné en pleine joue. +Raoule, en le lisant, éprouva une sensation d'horreur; cependant, sa +vaillante nature d'homme reprit un moment le dessus.</p> + +<p>—Non! s'écria-t-elle, il a pu vouloir tromper sa femme..... il est +incapable de trahir son amant!<a name="page_240" id="page_240"></a></p> + +<p>Il y avait un mois que Jacques ne quittait plus, pour ainsi dire, leur +sanctuaire d'amour, et un mois, qu'une aurore, il avait demandé pardon +comme <i>une adultère</i> repentante, baisant ses pieds, couvrant ses mains +de larmes. Elle avait pardonné parce que peut-être, au fond, elle était +heureuse qu'il se fût prouvé à lui-même qu'il était à la merci de son +infernale puissance. Fallait-il donc que de la boue remontât une +nouvelle insulte pour sa passion miséricordieuse?</p> + +<p>Oh! mais aussi..... elle le savait trop bien, la chair saine et fraîche +est la souveraine du monde. Elle le disait si souvent dans leurs nuits +folles, plus voluptueuses et plus raffinées depuis la nuit d'orgie de +Jacques. Raoule brûla le billet. Alors, les mots de ce billet +transparurent sur les murailles de son salon, en lettres de feu. Elle ne +voulait plus le relire, mais elle le revoyait partout, du parquet au +plafond. Raoule fit venir un à un ses gens, elle leur posa cette +question:</p> + +<p>—Savez-vous de quel côté monsieur est allé ce soir, après sa promenade +au Bois?<a name="page_241" id="page_241"></a></p> + +<p>—Madame, répondit le petit groom qui avait tenu la bride du cheval de +Jacques, je crois que monsieur est monté dans un fiacre!...</p> + +<p>Ce renseignement n'indiquait pas les intentions de son mari; cependant, +pourquoi n'était-il pas rentré pour lui faire part de sa fugue?</p> + +<p>Elle devenait stupide, ma foi!..... Est-ce qu'elle pouvait hésiter? +Est-ce que la nature humaine n'est pas toujours prête à succomber à la +plus extravagante des tentations? Est-ce qu'elle-même, un jour, il y +avait juste un an, n'était pas allée trouver Jacques au lieu d'aller +trouver de Raittolbe?</p> + +<p>—Alors, pensa la farouche philosophe, il est allé où son destin +l'appelait; il est allé où j'ai prévu qu'il irait, en dépit de mes +caresses démoniaques! Raoule, l'heure de l'expiation vient de sonner +pour toi; regarde le danger en face, et, s'il n'est plus temps, châtie +le coupable!</p> + +<p>Elle tressaillit, car, tout en mettant ses habits d'homme pour ne pas +être reconnue <i>rue d'Antin</i>, elle se parlait haut.<a name="page_242" id="page_242"></a></p> + +<p>—Coupable! l'est-il? Qui sait? Ne dois-je pas supporter le poids d'un +crime trop souvent prévu par mes soupçons et à l'idée duquel ses lâches +instincts l'ont habitué?</p> + +<p>Elle ajouta, en gagnant l'escalier de service correspondant à leur +chambre:</p> + +<p>—Je ne le châtierai pas, je me contenterai de détruire l'idole, car on +ne peut plus adorer un dieu déchu! Et elle partit, le regard droit, le +visage tranquille, avec le cœur broyé...</p> + +<p>Rue d'Antin, le concierge lui dit:</p> + +<p>—M. de Raittolbe ne reçoit personne.</p> + +<p>Puis, en clignant de l'œil parce qu'il voyait que ce jeune homme +élégant devait être un ami intime:</p> + +<p>—Il y a une dame chez lui.</p> + +<p>—Une femme! râla M<sup>me</sup> Silvert.</p> + +<p>Une atroce supposition lui vint tout de suite à l'esprit. Il avait pu +passer d'abord chez sa sœur..... chez sa sœur, il y avait des +livrées à toutes les tailles!</p> + +<p>—Eh bien, mon ami, c'est justement pour cela que je désire le +voir!.....</p> + +<p>—Mais c'est impossible, M. le baron ne plaisante pas avec ces sortes de +consignes.<a name="page_243" id="page_243"></a></p> + +<p>—Vous en a-t-il donné une?.....</p> + +<p>—Non... Tiens... ça se devine!...</p> + +<p>Raoule monta sans daigner se retourner et sonna à la porte de +l'entresol. Le valet de chambre de de Raittolbe arriva, un doigt sur la +bouche.</p> + +<p>—Monsieur ne reçoit pas en ce moment!</p> + +<p>—Voici ma carte, il faut qu'on me reçoive!</p> + +<p>Elle avait une carte de son mari dans la poche de son pardessus.</p> + +<p>—Monsieur Silvert, bégaya le domestique ahuri, mais...</p> + +<p>—Mais, dit Raoule, s'efforçant de rire, ma femme est ici, je le sais! +Vous avez peur que je veuille faire un esclandre? Soyez tranquille, le +commissaire de police ne me suit pas...</p> + +<p>Elle lui glissa un billet de banque et referma la porte sur eux.</p> + +<p>—En effet, monsieur, murmura le pauvre garçon terrifié, j'ai annoncé +M<sup>me</sup> Silvert il y a à peine un grand quart d'heure, je vous jure...</p> + +<p>Raoule traversa rapidement la salle à manger et entra dans le fumoir, +ayant<a name="page_244" id="page_244"></a> toujours soin de refermer les portes qu'elle ouvrait.</p> + +<p>Le fumoir était éclairé par une seule bougie, posée sur une console. M. +de Raittolbe, debout près de cette console, tenait un pistolet à la +main.</p> + +<p>Raoule ne fit qu'un bond. Lui aussi voulait se tuer? Qui est-ce qui +l'avait trahi? Une créature aimée ou sa force morale?...</p> + +<p>Elle saisit le pistolet, et l'attaque fut si brusque, si imprévue, que +de Raittolbe le lâcha; l'arme alla rouler sur le tapis.</p> + +<p>—C'est toi? bégaya l'ex-officier, pâle comme un mort.</p> + +<p>—Oui, tu dois parler avant de te brûler la cervelle, je l'exige. +Après... oh! tu feras ce que tu voudras!...</p> + +<p>Elle paraissait tellement calme que de Raittolbe crut qu'elle ne savait +rien.</p> + +<p>—Jacques est ici! fit-il d'un ton guttural.</p> + +<p>—Je m'en doute, puisque ton domestique vient de te l'annoncer tout à +l'heure.</p> + +<p>—En costume de femme! s'exclama de Raittolbe, mettant dans cette phrase +toute une explosion de rage insensée.<a name="page_245" id="page_245"></a></p> + +<p>—Parbleu!</p> + +<p>Et ils s'envisagèrent un moment avec une effrayante fixité.</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—Dans ma chambre à coucher!</p> + +<p>—Que fait-il?</p> + +<p>—Il pleure!...</p> + +<p>—Tu as refusé!</p> + +<p>—J'ai voulu l'étrangler, rugit de Raittolbe.</p> + +<p>—Ah! mais ensuite tu as voulu te brûler la cervelle?</p> + +<p>—Je l'avoue!...</p> + +<p>—La raison?</p> + +<p>De Raittolbe ne trouva rien à répondre. Anéanti, le viveur se laissa +tomber sur un canapé.</p> + +<p>—Mon honneur est plus susceptible que le vôtre! dit-il enfin.</p> + +<p>Alors Raoule se dirigea vers la chambre à coucher. Quelques instants, +qui parurent des siècles au baron, s'écoulèrent dans le plus profond +silence.</p> + +<p>Puis une femme reparut, vêtue d'une longue robe de velours noir tout +unie, la tête enveloppée d'une mantille. Cette femme<a name="page_246" id="page_246"></a> était M<sup>me</sup> +Silvert, née Raoule de Vénérande. Livide et chancelant, son mari la +suivait; il avait relevé le collet de son pardessus pour cacher des +traces rouges qu'il avait au cou.</p> + +<p>—Baron, dit M<sup>me</sup> Silvert d'une voix ferme, j'ai été surprise en +flagrant délit, mais mon mari ne veut pas un scandale public. Il vous +attendra à six heures, demain, avec ses témoins, au Vésinet, sur la +lisière du bois.</p> + +<p>M. de Raittolbe s'inclina sans se tourner du côté de Jacques, dont le +front était baissé.</p> + +<p>—Il suffit, madame! murmura-t-il; seulement, le flagrant délit ne peut +pas être constaté par votre mari, car M<sup>me</sup> Silvert n'est pas coupable, +je l'affirme!</p> + +<p>Et il posa la main sur sa rosette de la Légion d'honneur.</p> + +<p>—Je vous crois, monsieur!</p> + +<p>Elle salua comme un adversaire et elle se retira, le bras passé autour +de la taille de Jacques. En franchissant le seuil du fumoir, elle se +retourna:</p> + +<p>—A mort! jeta-t-elle simplement dans<a name="page_247" id="page_247"></a> l'oreille de de Raittolbe, qui la +reconduisait.</p> + +<p>Le valet de chambre dit plus tard, au sujet de cette étrange aventure:</p> + +<p>—M<sup>me</sup> Silvert, que j'aurais juré avoir vue blonde comme les blés en +entrant, était brune comme la suie en sortant... Ah! c'est de toutes les +façons une bien jolie femme!</p> + +<p>Ce fut Raoule elle-même qui, le lendemain, vint éveiller Jacques dès +l'aube; elle lui donna les deux adresses de ses témoins.</p> + +<p>—Va, dit-elle d'un accent très doux, et n'aie pas peur. Il s'agit d'un +assaut en plein air, au lieu d'être à la salle d'escrime!</p> + +<p>Jacques se frotta les yeux comme un être qui n'a plus conscience de ce +qu'il fait; il avait dormi tout habillé sur son lit de satin:</p> + +<p>—Raoule, murmura-t-il avec humeur, c'est ta faute, et puis, j'ai voulu +plaisanter, voilà tout!...</p> + +<p>—Aussi, lui dit-elle, souriant d'un sourire adorable, je t'aime +encore!... Ils s'embrassèrent.</p> + +<p>—Tu iras faire ton devoir de mari outragé, tu recevras une petite +égratignure, c'est la seule vengeance que je veux tirer<a name="page_248" id="page_248"></a> de toi. Ton +adversaire est prévenu: il doit respecter ta personne!...</p> + +<p>—Ah! Raoule, s'il ne t'obéissait pas? murmura Jacques inquiet.</p> + +<p>—Il m'obéira!</p> + +<p>Le ton de Raoule n'admettait pas de réplique.</p> + +<p>Cependant, Jacques, à travers les brouillards de son imagination +idiotisée par le vice, revoyait toujours devant lui la figure menaçante +de de Raittolbe, et il ne comprenait pas pourquoi, elle, <i>le bien-aimé</i>, +lui pardonnait si lâchement.</p> + +<p>Il trouva le coupé tout attelé près du perron, monta d'une allure +machinale et se rendit aux adresses indiquées.</p> + +<p>Martin Durand accepta sans contestation de lui servir de témoin dans une +affaire inconnue. Mais le cousin René, devinant qu'il s'agissait d'une +escapade de Raoule, ne trouva pas <i>amusant</i> d'avoir à soutenir l'honneur +de Jacques Silvert. Il ne céda que quand il sut qu'il n'y avait qu'une +querelle d'escrime en jeu.</p> + +<p>Alors, comme Jacques avait épousé une de Vénérande et, de ce chef, +faisait partie<a name="page_249" id="page_249"></a> de <i>leur noblesse</i>, par esprit de corps, le cousin +rejoignit Martin Durand.</p> + +<p>Les deux témoins, ne sachant pas le moins du monde à quoi s'en tenir, +n'échangèrent que de rares paroles. Jacques Silvert, lui, se renversa +dans le coin le mieux rembourré de sa voiture et s'endormit.</p> + +<p>—Alexandre! fit René, montrant le mari de Raoule en ricanant.</p> + +<p>—Parbleu, riposta Martin Durand, il se bat pour la galerie. De +Raittolbe a probablement à lui faire essayer une nouvelle botte. Est-il +assez complaisant, ce mari!</p> + +<p>René eut un geste de hauteur qui arrêta net la diatribe malencontreuse +de l'architecte.</p> + +<p>Après une heure un quart du trot relevé de son pur sang, Jacques, +réveillé par ses témoins, sauta à terre sur la lisière du bois. Ils +furent quelques instants à trouver l'adversaire. Tout était singulier +dans ce duel, et le lieu du rendez-vous n'était pas plus défini que son +réel motif.</p> + +<p>Enfin, de Raittolbe apparut, amenant avec lui deux anciens officiers. +Jacques savait qu'on salue son adversaire, il le salua.<a name="page_250" id="page_250"></a></p> + +<p>—Très crâne, de plus en plus crâne! affirma René.</p> + +<p>Puis les témoins s'abordèrent, et, Jacques, pour se donner la contenance +d'un vrai mâle, alluma une cigarette offerte par Martin Durand.</p> + +<p>On était au mois de mars, il faisait un temps gris, mais très tiède. Il +avait plu la veille et les bourgeons naissants des arbres étincelaient +de mille gouttelettes brillantes. En levant le front, Jacques ne put +s'empêcher de sourire de son sourire vague qui était chez lui toute la +spiritualité de sa molle matière. A quoi souriait-t-il? Mon Dieu, il +l'ignorait; seulement, ces gouttes d'eau lui avaient fait l'effet de +regards limpides abaissés tendrement sur sa destinée, et il en +ressentait de la joie au cœur!</p> + +<p>Quand il voyait la campagne, ayant Raoule à son bras, le corps de cette +terrible créature, maître du sien, obstruait tout devant lui.</p> + +<p>Et il l'aimait cruellement, cette femme...; il est vrai qu'il l'avait +cruellement offensée pour cet homme qui lui avait fait si mal au cou...<a name="page_251" id="page_251"></a></p> + +<p>Il ramena son regard sur la terre. Des violettes perçaient çà et là le +gazon. Alors, de même que les gouttes de pluie avaient semé des +paillettes dans son obscur cerveau, de même les petits yeux sombres des +fleurs à demi voilées mélancoliquement par les brins d'herbe comme par +des cils, le rendirent plus obscur encore.</p> + +<p>Il vit la terre maussade, fangeuse, et il frémit à la pensée d'être un +matin couché là, pour ne jamais se relever.</p> + +<p>Oui, certes, il l'avait offensée, cette femme; mais cet homme, pourquoi +lui avait-il fait si mal au cou?...</p> + +<p>Ensuite, rien n'était de sa faute!... La prostitution, c'est une +maladie! Tous l'avaient eue dans sa famille: sa mère, sa sœur; est-ce +qu'il pouvait lutter contre son propre sang?...</p> + +<p>On l'avait fait <i>si fille</i> dans les endroits les plus secrets de son +être, que la folie du vice prenait les proportions du tétanos! +D'ailleurs, ce qu'il avait osé vouloir, c'était plus naturel que ce +qu'elle lui avait appris!</p> + +<p>Et il secouait au vent ses cheveux roux en pensant à ces choses! Ils +allaient poser<a name="page_252" id="page_252"></a> un peu sous des épées croisées, faire <i>des pliés</i>. +«Allez, messieurs!»</p> + +<p>Ils ferrailleraient jusqu'à ce qu'il reçût l'égratignure promise, puis +il reviendrait bien vite lui faire boire dans un baiser la perle pourpre +pas plus grosse que les perles de la pluie...</p> + +<p>...Pourtant, cet homme lui avait fait bien mal au cou...</p> + +<p>Le choix des armes appartenait à de Raittolbe. Il choisit. Quand Jacques +prit son épée aux mains il fut surpris de la trouver pesante. Celles +dont il se servait habituellement étaient fort légères. Le sacramentel +«Allez, messieurs!» fut prononcé.</p> + +<p>Jacques maniait son arme gauchement, comme toujours.</p> + +<p>Le baron ne voulait pas regarder Jacques en face, mais le jeune homme +manifestait une quiétude si grande, quoique muette, que de Raittolbe +sentit le froid lui envahir l'âme.</p> + +<p>—Dépêchons, songea-t-il, débarrassons la société d'un être immonde!</p> + +<p>A ce moment, l'aurore déchira la nue<a name="page_253" id="page_253"></a> grise. Un rayon glissa jusqu'aux +combattants. Jacques fut illuminé et, sa chemise s'entr'ouvrant au creux +de sa poitrine, l'on put apercevoir sur une peau fine comme la peau d'un +enfant, des frisons d'or qui formaient à peine une estompe à la chair.</p> + +<p>De Raittolbe fit une feinte. Jacques para, mais un peu lâchement. Lui +aussi avait hâte d'en finir... Si le baron se trompait? sa poigne était +terrible, il l'avait appris à ses dépens. C'était surtout ce silence +religieux qui lui pesait! Au moins Raoule l'amusait de ses saillies +mordantes quand elle lui donnait ses leçons, et il avait envie d'être +beau...</p> + +<p>De Raittolbe eut quelques secondes d'hésitation. Une angoisse affreuse +le tenaillait et une sueur moite l'inondait.</p> + +<p>Ce Jacques, tout rose, lui paraissait joyeux! Il n'était donc pas +poltron, cet être maudit, il ne comprenait donc pas, il ne se défendait +pas?... Les coups d'épée n'avaient donc pas plus de prise sur ses +membres de jeune dieu que les coups de cravache?</p> + +<p>Alors, ne voulant pas savoir ce qu'il<a name="page_254" id="page_254"></a> adviendrait, dans un coupé +rapide, il se fendit en détournant un peu la tête et atteignit Jacques +juste au milieu de ces frisons roux que l'aurore rendait luisants comme +une dorure. Il lui sembla que son épée entrait toute seule dans la chair +d'un nouveau né. Jacques ne poussa pas un cri, le malheureux tomba sur +les touffes de gazon où le guettaient les petits yeux sombres des +violettes. Mais de Raittolbe cria, lui; il eut une exclamation +déchirante qui bouleversa les témoins.</p> + +<p>—Je suis un misérable! fit-il avec l'accent d'un père qui, par mégarde, +aurait assassiné son fils. Je l'ai tué! je l'ai tué!</p> + +<p>Il se précipita sur le corps étendu.</p> + +<p>—Jacques! supplia-t-il, regarde-moi! parle-moi! Jacques, pourquoi as-tu +voulu cela, aussi? ne savais-tu pas que tu étais condamné d'avance? Ah! +c'est une atrocité, je ne peux pas, moi qui l'aime, l'avoir tué! dites, +monsieur? ce n'est pas vrai? je rêve?...</p> + +<p>Les témoins, navrés par cette douleur inattendue, essayaient de le +calmer, tout en soulevant Jacques.<a name="page_255" id="page_255"></a></p> + +<p>—Pour un duel au premier sang, c'est une issue regrettable, mâchonna +l'un des deux officiers.</p> + +<p>—Oui! voilà une affaire désastreuse, murmurait Martin Durand.</p> + +<p>—Et pas un médecin, ajouta René, horriblement vexé du dénouement de +l'aventure.</p> + +<p>—Moi! j'ai l'habitude de ces choses-là, je vais le panser; allez me +chercher de l'eau, vite....., dit le second témoin du baron.</p> + +<p>Pendant qu'on allait chercher de l'eau, de Raittolbe avait appuyé ses +lèvres sur la blessure et tâchait d'attirer le sang qui coulait à peine.</p> + +<p>Avec un mouchoir on aspergea le front de Jacques. Il entr'ouvrit les +paupières.</p> + +<p>—Tu vis? dit le baron, oh! mon enfant, me pardonnez-vous? continua-t-il +en balbutiant, vous ne saviez pas vous battre, vous vous êtes offert +vous-même à la mort.</p> + +<p>—Nous affirmons, interrompit l'un des officiers, qui pensait que son +ami allait trop loin, que M. de Raittolbe s'est parfaitement conduit.</p> + +<p>—Tu dois bien souffrir, n'est-ce pas? poursuivait le baron, ne les +écoutant plus,<a name="page_256" id="page_256"></a> toi que le moindre mal fait trembler. Hélas! tu es si +peu un homme! Il faut que j'aie été fou pour accepter ce combat. Mon +pauvre Jacques, réponds-moi, je t'en conjure!</p> + +<p>Les paupières de Silvert se levèrent tout à fait; un amer rictus crispa +sa belle bouche dont la chaude nuance pâlissait.</p> + +<p>—Non! monsieur, bégaya-t-il d'une voix devenue moins qu'un souffle, je +ne vous en veux pas..... c'est ma sœur... qui est cause de tout... ma +sœur!..... J'aimais bien Raoule..... Ah! j'ai froid!</p> + +<p>De Raittolbe voulut de nouveau sucer la plaie, parce que le sang ne +coulait toujours pas.</p> + +<p>Alors Jacques le repoussa et lui dit, plus bas encore:</p> + +<p>—Non! laissez-moi, vos moustaches me piqueraient...</p> + +<p>Son corps frissonna en se renversant en arrière. Jacques était mort.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>—Vous n'avez pas remarqué, dit l'un des témoins du baron, lorsque la +voiture se fut éloignée emportant le cadavre, vous<a name="page_257" id="page_257"></a> n'avez pas remarqué +que de Raittolbe, malgré son désespoir, a oublié de lui tendre la main?</p> + +<p>—Oui, d'ailleurs ce duel a été aussi incorrect que possible..... j'en +suis navré, pour notre ami.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Le soir de ce jour funèbre, M<sup>me</sup> Silvert se penchait sur le lit du +temple de l'Amour et, armée d'une pince en vermeil, d'un marteau +recouvert de velours et d'un ciseau en argent massif, se livrait à un +travail très minutieux..... Par instants, elle essuyait ses doigts +effilés avec un mouchoir de dentelle.</p> + +<p><a name="page_258" id="page_258"></a></p> + +<p><a name="page_259" id="page_259"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI</h3> + +<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 62px;"> +<img src="images/ill_l.png" width="62" height="62" alt="L" title="L" /> +</span>E baron de Raittolbe a repris du service en Afrique. +Il est de toutes les expéditions dangereuses. Ne lui a-t-on pas prédit +qu'il mourrait par le feu?</p> + +<p>A l'hôtel de Vénérande, dans le pavillon gauche, dont les volets sont +toujours clos, il y a une chambre murée.</p> + +<p>Cette chambre est toute bleue comme un ciel sans nuage. Sur la couche en +forme de conque, gardée par un Eros de marbre, repose un mannequin de +cire revêtu d'un épiderme en caoutchouc transparent. Les cheveux roux, +les cils blonds, le duvet d'or<a name="page_260" id="page_260"></a> de la poitrine sont naturels; les dents +qui ornent la bouche, les ongles des mains et des pieds ont été arrachés +à un cadavre. Les yeux en émail ont un adorable regard.</p> + +<p>La chambre murée possède une porte dissimulée dans la tenture d'un +cabinet de toilette.</p> + +<p>La nuit, une femme vêtue de deuil, quelquefois un jeune homme en habit +noir, ouvrent cette porte.</p> + +<p>Ils viennent s'agenouiller près du lit, et, lorsqu'ils ont longtemps +contemplé les formes merveilleuses de la statue de cire, ils l'enlacent, +la baisent aux lèvres. Un ressort, disposé à l'intérieur des flancs, +correspond à la bouche et l'anime.</p> + +<p>Ce mannequin, chef-d'œuvre d'anatomie, a été fabriqué par un +Allemand.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="cb">FIN</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Vénus, by +Marguerite Vallette-Eymery (aka Rachilde) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR VÉNUS *** + +***** This file should be named 36528-h.htm or 36528-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/5/2/36528/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/36528-h/images/ill_a.png b/36528-h/images/ill_a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2aea48f --- /dev/null +++ b/36528-h/images/ill_a.png diff --git a/36528-h/images/ill_colophon.png b/36528-h/images/ill_colophon.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..db107f2 --- /dev/null +++ b/36528-h/images/ill_colophon.png diff --git a/36528-h/images/ill_d.png b/36528-h/images/ill_d.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..13384bf --- /dev/null +++ b/36528-h/images/ill_d.png diff --git a/36528-h/images/ill_i.png b/36528-h/images/ill_i.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5b31d97 --- /dev/null +++ b/36528-h/images/ill_i.png diff --git a/36528-h/images/ill_j.png b/36528-h/images/ill_j.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c18a757 --- /dev/null +++ b/36528-h/images/ill_j.png diff --git a/36528-h/images/ill_l.png b/36528-h/images/ill_l.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f8d3547 --- /dev/null +++ b/36528-h/images/ill_l.png diff --git a/36528-h/images/ill_m.png b/36528-h/images/ill_m.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1f10d84 --- /dev/null +++ b/36528-h/images/ill_m.png diff --git a/36528-h/images/ill_p.png b/36528-h/images/ill_p.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2290249 --- /dev/null +++ b/36528-h/images/ill_p.png diff --git a/36528-h/images/ill_u.png b/36528-h/images/ill_u.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..44d98cd --- /dev/null +++ b/36528-h/images/ill_u.png diff --git a/36528-h/images/ill_v.png b/36528-h/images/ill_v.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3d86e4c --- /dev/null +++ b/36528-h/images/ill_v.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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