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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:05:59 -0700
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@@ -0,0 +1,6263 @@
+The Project Gutenberg EBook of Monsieur Vénus, by
+Marguerite Vallette-Eymery (aka Rachilde)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Monsieur Vénus
+
+Author: Marguerite Vallette-Eymery (aka Rachilde)
+
+Release Date: June 26, 2011 [EBook #36528]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR VÉNUS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
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+
+MONSIEUR VÉNUS
+
+
+_DU MÊME AUTEUR_
+
+MONSIEUR DE LA NOUVEAUTÉ 1 vol.
+
+LA FEMME DU 199e 1 plaq.
+
+MONSIEUR VÉNUS 1 vol.
+
+QUEUE DE POISSON 1 plaq.
+
+HISTOIRES BÊTES 1 vol.
+
+NONO, 5e édition 1 vol.
+
+LA VIRGINITÉ DE DIANE, 3e édition 1 vol.
+
+A MORT, 5e édition 1 vol.
+
+LA MARQUISE DE SADE, 15e édition 1 vol.
+
+LE TIROIR DE MIMI-CORAIL, 4e édit 1 plaq.
+
+MADAME ADONIS, 5e édition 1 vol.
+
+L'HOMME ROUX, 2e édition 1 vol.
+
+LE MORDU 1 vol.
+
+Paris.--Typographie Gaston NÉE, rue Cassette, 1.
+
+
+
+
+RACHILDE
+
+MONSIEUR VÉNUS
+
+_Préface de MAURICE BARRÈS_
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+FÉLIX BROSSIER, ÉDITEUR
+3, RUE SAINT-BENOÃŽT, 3
+
+1889
+
+
+
+
+NOTE DE L'ÉDITEUR
+
+
+_Nous donnons à nos lecteurs une réédition définitive de_ Monsieur
+Vénus, _ce roman singulier qui a tant piqué la curiosité, à propos
+duquel ont été faites les suppositions les plus étranges et que
+beaucoup de personnes croient condamné par les tribunaux de la Belgique.
+Mlle Rachilde reste, aujourd'hui seul auteur de_ Monsieur Vénus,
+_c'est-à-dire que nous offrons au public une édition allégée d'un
+chapitre et de quelques lignes intercalés par une ancienne
+collaboration._
+
+_Nous n'hésitons pas à réimprimer_ Monsieur Vénus _en France sans en
+atténuer la vivacité un peu fantaisiste, car cette œuvre est une
+œuvre littéraire qui n'a jamais eu rien de commun avec les ouvrages
+érotiques publiés et vendus clandestinement_.
+
+L'ÉDITEUR.
+
+
+
+
+COMPLICATIONS D'AMOUR
+
+
+Ce livre-ci est assez abominable, pourtant je ne puis dire qu'il me
+choque. Des gens très graves n'en furent pas scandalisés davantage, mais
+amusés, étonnés, intéressés; il ont placé _Monsieur Vénus_ dans l'enfer
+de leur bibliothèque, avec quelques livres du siècle dernier qui
+effrayent le goût et font songer.
+
+_Monsieur Vénus_ décrit l'âme d'une jeune fille très singulière. Je prie
+qu'on regarde cet ouvrage comme une anatomie. Ceux qui se piquent
+uniquement des nuances élégantes du bien dire n'ont que faire de
+feuilleter ici; mais les livres où ils se plaisent auront peut-être
+disparu depuis longtemps qu'on cherchera encore dans celui-ci l'émotion
+violente que donne toujours à des esprits curieux et refléchis le
+spectacle d'une rare perversité.
+
+ * * * * *
+
+Ce qui est tout à fait délicat dans la perversité de ce livre, c'est
+qu'il a été écrit par une jeune fille de vingt ans. Le merveilleux
+chef-d'œuvre! Ce volume estampillé de Belgique, qui d'abord révolta
+l'opinion, et ne fut lu que par un vilain public et quelques esprits
+très réfléchis, toute cette frénésie tendre et méchante, et ces formes
+d'amour qui sentent la mort, sont l'œuvre d'une enfant, de l'enfant
+la plus douce et la plus retirée! Voilà qui est d'un charme extrême pour
+les véritables dandys. Ce vice savant éclatant dans le rêve d'une
+vierge, c'est un des problèmes les plus mystérieux que je sache,
+mystérieux comme le crime, le génie ou la folie d'un enfant, et tenant
+de tous les trois.
+
+Rachilde naquit avec un cerveau en quelque sorte infâme, infâme et
+coquet. Tous ceux qui aiment le rare, l'examinent avec inquiétude. Jean
+Lorrain, qui devait s'y plaire, a donné un élégant croquis de sa visite
+chez Rachilde: «Je trouvais, dit-il, une pensionnaire d'allures sobres
+et réservées, très pâle, il est vrai, mais d'une pâleur de pensionnaire
+studieuse, une vraie jeune fille, un peu mince, un peu frêle, aux mains
+inquiétantes de petitesse, au profil grave d'éphèbe grec ou de jeune
+Français amoureux... et des yeux--oh! les yeux! longs, longs, alourdis
+de cils invraisemblables et d'une clarté d'eau, des yeux qui ignorent
+tout, à croire que Rachilde ne voit pas avec ces yeux-là, mais qu'elle
+en a d'autres derrière la tête pour chercher et découvrir les piments
+enragés dont elle relève ses œuvres.» Et voilà, bien exprimées dans
+ces lignes à la Whistler, la gravité et la pâleur de cette fiévreuse.
+
+Mais nous, qui répugnons pour l'ordinaire à l'obscénité, nous
+n'écririons pas de ce livre, s'il s'agissait seulement de vanter une
+enfant équivoque. Nous aimons _Monsieur Vénus_, parce qu'il analyse un
+des cas les plus curieux d'amour de soi qu'ait produit ce siècle malade
+d'orgueil. Ces feuillets fiévreusement écrits par une mineure, avec
+toutes les défaillances d'art qu'on peut y signaler, intéressent le
+psychologue au même titre qu'_Adolphe_, que _Mlle de Maupin_, que
+_Crime d'Amour_, où sont étudiés quelques phénomènes rares de la
+sensibilité amoureuse.
+
+Certes, la petite fille qui rédigeait ce merveilleux _Monsieur Vénus_
+n'avait pas toute cette esthétique dans la tête. Croyait-elle nous
+donner une des plus excessives monographies de la «maladie du siècle»?
+Simplement elle avait de mauvais instincts, et les avouait avec une
+malice inouïe. Elle fut toujours très inconvenante. Déjà, toute jeune,
+lunatique, généreuse et pleine d'étranges ardeurs, elle effrayait ses
+parents, les plus doux parents du monde; elle étonnait le Périgord.
+C'est d'instinct qu'elle se prit à décrire ses frissons de vierge
+singulière. Ramenant gentiment ses jupons entre ses jambes, cette
+fillette se laissa gaiement rouler sur la pente d'énervation qui va de
+Joseph Delorme aux _Fleurs du mal_ et plus profond encore,--elle roula
+gaiement, sans souci, comme avec un cerveau moins noble et une autre
+éducation, elle eut glissé dans le wagonnet des «Montagnes Russes».
+
+Les jeunes filles nous paraissent une chose très compliquée, parce que
+nous ne pouvons nous rendre assez compte qu'elles sont gouvernées
+uniquement par l'instinct, étant de petits animaux sournois, égoïstes et
+ardents. Rachilde, à vingt ans, pour écrire un livre qui fait rêver un
+peu tout le monde, n'a guère réfléchi; elle a écrit tout au trot de sa
+plume, suivant son instinct. Le merveilleux, c'est qu'on puisse avoir de
+pareils instincts.
+
+Dans toute son œuvre, qui aujourd'hui est considérable, Rachilde n'a
+guère fait que se raconter soi-même.
+
+Je n'entends pas préciser la limite de ce qui est vrai ou faux dans
+_Monsieur Vénus_; tout lecteur un peu au courant des exagérations
+romanesques d'un cerveau de vingt ans fera aisément le départ entre les
+embellissements d'auteurs et les détails réels de sensibilité. J'imagine
+que si l'on supprime les enfantillages du décor et le tragique de
+l'anecdote pour conserver les traits essentiels de Raoule de Vénérande
+et du déplorable Jacques Silvert, on sera bien près de connaître une des
+plus singulières déformations de l'amour qu'ait pu produire la maladie
+du siècle dans l'âme d'une jeune femme.
+
+Mais voici le sommaire de ce petit chef-d'œuvre:
+
+ * * * * *
+
+Mademoiselle Raoule de Vénérande est une fine jeune fille, très
+nerveuse, avec des lèvres minces, d'un dessin assez désagréable. Dans
+l'atelier de sa fleuriste, elle remarque un jeune ouvrier. Couronné des
+roses qu'il tortille lestement en guirlande, ce garçon d'un roux très
+foncé, l'enchante par son menton à fossette, sa chair unie et enfantine,
+et le petit pli qu'il a au cou, le pli du nouveau-né qui engraisse; et
+puis il regarde, comme implorent les chiens souffrants, avec une vague
+humidité dans les prunelles. Tout le portrait est de ce ton excellent,
+vraiment canaille et nature. Raoule installe dans un intérieur fort
+romanesque ce joli garçon si gras; elle le surprend qui, fou d'une folie
+de fiancée en présence de son trousseau de femme, lèche jusqu'aux
+roulettes des meubles à travers leurs franges multicolores. Avec un
+cynisme de très spirituelle allure, elle le déconcerte quand il imagine
+d'être aimable; elle le pousse dans un cabinet de toilette, elle le fait
+rougir par son audace à l'examiner et le complimenter, lui le rustre
+qu'elle a recueilli sous prétexte de charité. Et le pauvre mâle humilié,
+s'agenouille sur la traîne de la robe de Raoule, et sanglote. Car,
+Rachilde le dit excellemment, il était fils d'un ivrogne et d'une catin,
+son honneur ne savait que pleurer. Ce M. Vénus, absolument désexué de
+caractère par une suite de procédés ingénieux, devient _la maîtresse_ de
+Raoule. Je veux dire qu'elle l'aime, l'entretient et le caresse, qu'elle
+s'irrite et s'attendrit auprès de lui, sans jamais céder au désir qui la
+ferait aussitôt l'inférieure de ce rustre, près de qui elle se plaît à
+frissonner, mais qu'elle méprise. Elle définit son goût d'une façon
+admirable: «J'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans espoir une
+fiancée morte.»
+
+Voilà le thème de ce roman, tel que je l'admire,--dépouillé des
+équivoques qui ne font que diminuer l'œuvre et qui se sentent trop de
+l'ignorance d'une vierge, d'une vierge qui se mêlait, je crois, de ce
+qu'elle n'avait pas regardé. Il assure à Rachilde dans la série des
+esprits une place très définie:
+
+Elle n'est pas un moraliste, on le sait bien, et puis à vingt ans il
+serait vraiment insupportable qu'elle prétendît à ce rôle. Il paraît
+même au détour de toutes les lignes que Rachilde admire Raoule de
+Vénérande.
+
+Elle n'est pas non plus un psychologue mû par le pur amour des belles
+complications. Elle nous décrit les actes très particuliers d'une jeune
+femme orgueilleuse; mais ne nous fait pas toucher le développement d'une
+telle sensibilité. L'ayant lue, nous ignorons encore par quelles
+impressions des sens ou de l'esprit, par quelles combinaisons, dans
+notre société si guindée, au milieu d'une famille honnête, peut surgir
+un pareil monstre.
+
+Enfin Rachilde a beaucoup d'esprit, une légèreté coquette, mais ne se
+préoccupe guère d'anoblir par de longs labeurs la forme de son œuvre.
+Ni moraliste, encore qu'elle esquisse une théorie de l'amour, ni
+psychologue, bien qu'elle analyse parfois, ni artiste, malgré ses
+scintillements. Rachilde appartient à la catégorie qui, selon des
+esprits très affinés et un peu dégoûtés, est la plus intéressante. Elle
+écrit des pages sincères, uniquement pour exciter et aviver ses
+frissons. Son livre n'est qu'un prolongement de sa vie. Pour les
+écrivains de cet ordre, le roman n'est qu'un moyen de manifester des
+sentiments que l'ordinaire de la vie les oblige à refréner, ou au moins
+à ne pas divulguer.
+
+Peut-être _Monsieur Vénus_ est-il dans le fond une histoire très réelle;
+mais fût-ce un rêve, il témoignerait un état d'âme très particulier.
+J'ajoute que ces rêves-là sont extrêmement puissants. La femme qui rêve,
+qui pleure, qui conte un amour qu'elle désirerait avoir, ne tarde pas à
+le créer. Ces renversements de l'instinct, cette adoration devant un
+être misérable, joli comme un enfant, gras et débile comme une femme,
+avec le sexe mâle, plusieurs fois l'humanité les a vus. Selon des lois
+qui nous échappent, ces idéals troublés remontent parfois à la surface
+de nos âmes, où les déposèrent de lointains ancêtres. Raoule de
+Vénérande, cette insensée au teint pâle et aux lèvres minces, qui lave
+le corps équivoque de Jacques Silvert, fait songer, avec toutes les
+différences de climat, de civilisation et d'époque, au vertige de
+Phrygie, quand les femmes lamentaient Attis, le petit mâle rosé et trop
+gras. Ces obscures complications d'amour ne sont pas seulement faites
+d'énervation; à leur luxure se mêle un mysticisme trouble. La Raoule de
+Vénérande du roman a pour directrice une parente, de toute piété, et qui
+ne cesse de stigmatiser l'humanité fangeuse. Rachilde écrit: «Dieu
+aurait dû créer l'amour d'un côté et les sens de l'autre. L'amour
+véritable ne se devrait composer que d'amitié chaude. Sacrifions les
+sens, la bête.»
+
+Ces rêves tendres et malgré tout impurs ont toujours tenté les cerveaux
+les plus fiers. Un romancier catholique, Joséphin Peladan, a cru pouvoir
+s'abandonner à ces vertiges malsains sans offenser sa religion. Pourtant
+celui qui prétend dans ses sensualités satisfaire tout son être, ses
+nobles désirs de justice, de tendresse, de beauté, est penché sur une
+pente misérable. L'amour qui s'applique aux créatures s'engage dans des
+complications bien obscures, s'il ne lui suffit pas d'être père. L'homme
+supérieur constate très vite qu'il n'a rien à attendre de la femme.
+Quelque bonté qu'il croie voir dans le regard de ces créatures, il s'en
+écarte; c'est la jeunesse seule qui embellit leurs prunelles candides;
+aux premières paroles il trouverait l'humiliation d'avoir été fasciné
+par un être bas. La femme de son côté a fait le même raisonnement; elle
+ne se courbera pas devant l'homme si souvent brutal, et dont l'étreinte
+après tout ne sait donner qu'un léger frisson à cette curieuse
+insatiable.
+
+A quels cultes mystérieux vont-ils donc se vouer, ces hommes et ces
+femmes que _l'amour de soi_ écarte l'un de l'autre! A quelles pratiques
+singulières demanderont-ils des caresses, eux qui le plus souvent
+compliquent d'énervation intense leur susceptibilité morale?
+
+La maladie du siècle, qu'il faut toujours citer et dont _Monsieur Vénus_
+signale chez la femme une des formes les plus intéressantes, est faite
+en effet d'une fatigue nerveuse, excessive et d'un orgueil inconnu
+jusqu'alors. On n'avait pas signalé avant ce livre les singularités
+qu'elle introduit dans la sensibilité en ce qui concerne l'amour. Sans
+insister sur cette élégie divine et si troublante de René, c'est
+principalement aux œuvres de M. de Custine, un grand romancier
+inconnu, et de Baudelaire qu'il faudrait chercher des propositions
+(évidemment très enveloppées) sur l'amour _compliqué_, compliqué pour
+avoir trop craint les souillures. On verrait, avec effroi, quelques-uns
+arriver au dégoût de la grâce féminine, en même temps que _Monsieur
+Vénus_ proclame la haine de la force mâle.
+
+Complication de grande conséquence! le dégoût de la femme! la haine de
+la force mâle! Voici que certains cerveaux rêvent d'un être insexué. Ces
+imaginations sentent la mort. Aux dernières pages du volume, quand
+_Monsieur Vénus_ est mort, nous voyons Raoule de Vénérande veiller et se
+lamenter devant une image en cire! l'image de son Adonis canaille!
+
+ * * * * *
+
+Fantaisie pleureuse d'une isolée, excentricité cérébrale, mais qui
+intéresse le psychologue, le moraliste et l'artiste. _Monsieur Vénus_
+est un symptôme très significatif, d'autant qu'on distinguera aisément,
+je le répète, ce qui est exagération de romancier, et ce qui vient d'une
+ènervation de plus en plus commune dans l'un et l'autre sexe.
+
+Non, ce n'est pas une polissonnerie que cette autobiographie de la plus
+étrange des jeunes femmes. En dépit des pages qui veulent, je crois,
+être sadiques, et qui sont seulement très obscures et très naïves, ce
+livre à mon goût peut être considéré comme une curiosité qui restera au
+même titre que certains livres du siècle dernier, que nous lisons encore
+après que des ouvrages plus parfaits ont disparu. La critique moderne
+substitue volontiers à la curiosité littéraire la curiosité
+pathologique; c'est l'auteur que cherchent dans une œuvre les esprits
+les plus distingués. Vous savez quelle jeune femme toute de douceur et
+de finesse est l'auteur, quelle frénésie sensuelle et mystique on trouve
+dans son livre. Ne vous semble-t-il pas que _Monsieur Vénus_, en plus
+des lueurs, qu'il jette sur certaines dépravations amoureuses de ce
+temps, est un cas infiniment attachant pour ceux que préoccupent les
+rapports, si difficiles à saisir, qui unissent l'œuvre d'art au
+cerveau qui l'a mise debout?
+
+Par quel mystère Rachilde a-t-elle dressé devant soi Raoule de Vénérande
+et Jacques Silvert? Comment de cette enfant de saine éducation sont
+sorties ces créations équivoques? Le problème est passionnant.
+
+Un éminent psychologue, M. Jules Soury, qui s'intéresse méthodiquement
+aux curieuses variétés de la sensibilité humaine, disait un jour de
+Restif: «Qui compose de tels livres ne s'appartient peut-être pas plus
+qu'un monstre double; c'est un trop beau cas de tératologie. La tombe et
+l'oubli ne sont que pour le vulgaire. Lui, il a les honneurs de la salle
+de dissection et du musée Dupuytren.» Voilà ce que j'appliquerais
+judicieusement au camarade que j'ai l'honneur d'étudier, si je ne
+craignais de lui paraître un peu lourd.
+
+MAURICE BARRÈS.
+
+
+A Monsieur LÉO D'ORFER
+
+je dédie _Monsieur Vénus_.
+
+RACHILDE.
+
+
+
+
+MONSIEUR VÉNUS
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+
+MADEMOISELLE de Vénérande cherchait à tâtons une porte
+dans l'étroit couloir indiqué par le concierge.
+
+Ce septième étage n'était pas éclairé du tout, et la peur lui venait de
+tomber brusquement au milieu d'un taudis mal famé, quand elle pensa à
+son étui à cigarettes, qui contenait ce qu'il fallait pour avoir un peu
+de lumière. A la lueur d'une allumette, elle découvrit le numéro 10 et
+lut cette pancarte:
+
+ _Marie Silvert, fleuriste, dessinateur._
+
+Puis, la clef étant sur la porte, elle entra; mais, sur le seuil, une
+odeur de pommes cuisant la prit à la gorge et l'arrêta net. Nulle odeur
+ne lui était plus odieuse que celle des pommes; aussi fut-ce avec un
+frisson de dégoût qu'avant de révéler sa présence elle examina la
+mansarde.
+
+Assis à une table où fumait une lampe sur un poêlon graisseux, un homme,
+paraissant absorbé dans un travail très minutieux, tournait le dos à la
+porte. Autour de son torse, sur sa blouse flottante, courait en spirale
+une guirlande de roses, des roses fort larges de satin chair velouté de
+grenat, qui lui passaient entre les jambes, filaient jusqu'aux épaules
+et venaient s'enrouler au col. A sa droite se dressait une gerbe de
+giroflées des murailles, et, à sa gauche, une touffe de violettes.
+
+Sur un grabat en désordre, dans un coin de la pièce, des lis en papier
+s'amoncelaient.
+
+Quelques branches de fleurs gâchées et des assiettes sales, surmontées
+d'un litre vide, traînaient entre deux chaises de paille crevées. Un
+petit poêle fendu envoyait son tuyau dans la vitre d'une lucarne en
+tabatière et couvait les pommes étalées devant lui, d'un seul œil,
+rouge.
+
+L'homme sentit le froid que laissait pénétrer la porte ouverte; il
+releva l'abat-jour de la lampe et se retourna.
+
+--Est-ce que je me trompe, monsieur? interrogea la visiteuse,
+désagréablement impressionnée; Marie Silvert, je vous prie.
+
+--C'est bien ici, madame, et, pour le moment, Marie Silvert, c'est moi.
+
+Raoule ne put s'empêcher de sourire: faite d'une voix aux sonorités
+mâles, cette réponse avait quelque chose de grotesque, que ne corrigeait
+pas la pose embarrassée du garçon tenant ses roses à la main.
+
+--Vous faites des fleurs? Vous les faites comme une vraie fleuriste!
+
+--Sans doute, il le faut bien. J'ai ma sœur malade; tenez, là, dans
+ce lit, elle dort..... Pauvre fille! Oui, très malade. Une grosse fièvre
+qui lui secoue les doigts. Elle ne peut rien fournir de bon...; moi, je
+sais peindre, mais je me suis dit qu'en travaillant à sa place, je
+gagnerais mieux ma vie qu'à dessiner des animaux ou copier des
+photographies. Les commandes ne pleuvent guère, ajouta-t-il en matière
+de conclusion, mais je décroche le mois tout de même.
+
+Il eut un haussement de cou pour surveiller le sommeil de la malade.
+Rien ne remuait sous les lis. Il offrit une des chaises à la jeune
+femme. Raoule serra autour d'elle son pardessus de loutre et s'assit
+avec une grande répugnance; elle ne souriait plus.
+
+--Madame désire...? demanda le garçon, lâchant sa guirlande, pour fermer
+sa blouse, qui s'écartait beaucoup sur sa poitrine.
+
+--On m'a donné, répondit Raoule, l'adresse de votre sœur en me la
+recommandant comme une véritable artiste. J'ai absolument besoin de
+m'entendre avec elle au sujet d'une toilette de bal. Ne pouvez-vous la
+réveiller?
+
+--Une toilette de bal? oh! madame, soyez tranquille, inutile de la
+réveiller. Je vous soignerai ça... Voyons, que vous faut-il? des
+piquets, des cordons ou des motifs détachés?...
+
+Mal à l'aise, la jeune femme avait envie de s'en aller. Au hasard, elle
+prit une rose et en examina le cœur, que le fleuriste avait mouillé
+d'une goutte de cristal:
+
+--Vous avez du talent, beaucoup de talent, répéta-t-elle, tout en
+détirant les pétales de satin...
+
+Cette odeur de pommes rissolées lui devenait insupportable.
+
+L'artiste se mit en face de sa nouvelle cliente et attira la lampe entre
+eux, au bord de la table. Ainsi placés, ils pouvaient se voir des pieds
+à la tête. Leurs regards se croisèrent. Raoule, comme éblouie, cligna
+des paupières derrière sa voilette.
+
+Le frère de Marie Silvert était un roux, un roux très foncé, presque
+fauve, un peu ramassé sur des hanches saillantes, avec des jambes
+droites, minces aux chevilles.
+
+Ses cheveux, plantés bas, sans ondulations ni boucles, mais durs, épais,
+se devinaient rebelles aux morsures du peigne. Sous son sourcil noir,
+assez délié, son œil était d'un sombre étrange, quoique d'une
+expression bête.
+
+Il regardait, cet homme, comme implorent les chiens souffrants, avec une
+vague humidité sur les prunelles. Ces larmes d'animal poignent toujours
+d'une manière atroce. Sa bouche avait le ferme contour des bouches
+saines que la fumée, en les saturant de son parfum viril, n'a pas encore
+flétries. Par instant, ses dents s'y montraient si blanches à côté de
+ses lèvres si pourpres qu'on se demandait pourquoi ces gouttes de lait
+ne séchaient point entre ces deux tisons. Le menton, à fossette, d'une
+chair unie et enfantine, était adorable. Le cou avait un petit pli, le
+pli du nouveau-né qui engraisse. La main assez large, la voix boudeuse
+et les cheveux plantés drus étaient en lui les seuls indices révélateurs
+du sexe.
+
+Raoule oubliait sa commande; une torpeur singulière s'emparait d'elle,
+engourdissant jusqu'à ses paroles.
+
+Cependant elle se trouvait mieux, les pommes avec leurs jets de vapeur
+chaude ne l'incommodaient plus; et, de ces fleurs éparses dans les
+assiettes sales, il lui semblait même se dégager une certaine poésie.
+
+L'accent ému, elle reprit:
+
+--Voici, monsieur, il s'agit d'un bal costumé et j'ai pour habitude de
+porter des garnitures spécialement dessinées pour moi. Je serai en
+_nymphe des eaux_, costume Grévin, tunique de cachemire blanc pailleté
+de vert, avec des roseaux enroulés; il faut donc un semé de plantes de
+rivière, des nymphéas, des sagittaires, lentilles, nénuphars... Vous
+sentez-vous capable d'exécuter cela en une semaine?
+
+--Je crois bien, madame, une œuvre d'art! répondit le jeune homme,
+souriant à son tour; puis, saisissant un crayon, il jeta des croquis sur
+une feuille de bristol.
+
+--C'est cela, c'est cela, approuva Raoule, suivant des yeux. Des nuances
+très douces, n'est-ce pas? N'omettez aucun détail... Oh! le prix que
+vous voudrez!... Les sagittaires avec de longs pistils en flèche et les
+nymphéas bien roses, duvetés de brun.
+
+Elle avait pris le crayon, pour rectifier certains contours; lorsqu'elle
+se pencha vers la lampe, un éclair jaillit du diamant qui fermait son
+pardessus. Silvert le vit et devint respectueux:
+
+--Le travail, fit-il, me reviendra à cent francs, je vous donne la façon
+pour cinquante, je n'y gagne pas beaucoup, allez, madame.
+
+Raoule sortit d'un portefeuille armorié trois billets de banque.
+
+--Voici, dit-elle simplement, j'ai toute confiance en vous.
+
+Le jeune homme eut un mouvement si brusque, un tel élan de joie, que, de
+nouveau, la blouse s'écarta. Au creux de sa poitrine, Raoule aperçut la
+même ombre rousse qui marquait sa lèvre, quelque chose comme des brins
+d'or filés, brouillés les uns dans les autres.
+
+Mlle de Vénérande s'imagina qu'elle mangerait peut-être bien une de
+ces pommes sans trop de révolte.
+
+--Quel âge avez-vous? interrogea-t-elle sans détacher les yeux de cette
+peau transparente, plus satinée que les roses de la guirlande.
+
+--J'ai vingt-quatre ans, madame; et, gauchement, il ajouta: Pour vous
+servir.
+
+La jeune femme eut un mouvement de tête, les paupières closes, n'osant
+regarder encore.
+
+--Ah! vous avez l'air d'en avoir dix-huit... Est-ce drôle, un homme qui
+fait des fleurs... Vous êtes bien mal logé, avec une sœur malade,
+dans cette mansarde... Mon Dieu!... la lucarne doit vous éclairer si
+peu... Non! non! ne me rendez pas la monnaie... trois cents francs,
+c'est pour rien. A propos, mon adresse; écrivez: Mlle de Vénérande,
+74, avenue des Champs-Élysées, hôtel de Vénérande. Vous me les
+apporterez vous-même. J'y compte, n'est-ce pas?
+
+Sa voix était entrecoupée, elle éprouvait une grande lourdeur de tête.
+
+Machinalement, Silvert ramassa une queue de pâquerette, il la roulait
+dans ses doigts et mettait, sans y prendre garde, une habileté de femme
+du métier à pincer juste le brin d'étoffe, pour lui donner l'apparence
+d'un brin d'herbe.
+
+--Mardi prochain, c'est entendu, madame, j'y serai, comptez sur moi, je
+vous promets des chefs-d'œuvre... vous êtes trop généreuse!...
+
+Raoule se leva; un tremblement nerveux la secouait tout entière.
+Avait-elle donc pris la fièvre chez ces misérables?
+
+Ce garçon, lui, demeurait immobile, béant, enfoncé dans sa joie, palpant
+les trois chiffons bleus, trois cents francs!... Il ne songeait plus à
+ramener la blouse sur sa poitrine, où la lampe allumait des paillettes
+d'or.
+
+--J'aurais pu envoyer ma couturière, avec mes instructions, murmura
+Mlle de Vénérande, comme pour répondre à un reproche intérieur et
+s'excuser vis-à-vis d'elle-même; mais, après avoir vu vos échantillons,
+j'ai préféré venir... A propos: ne m'avez-vous pas dit que vous étiez
+peintre? Est-ce de vous, ça?
+
+D'un mouvement de tête, elle indiquait un panneau suspendu au mur, entre
+une loque grise et un chapeau mou.
+
+--Oui, madame, fit l'artiste, soulevant la lampe.
+
+D'un coup d'œil rapide, Raoule embrassa un paysage sans air, où
+rageusement cinq ou six moutons ankylosés paissaient du vert tendre,
+avec un tel respect des lois de la perspective, que, par voie d'emprunt,
+deux d'entre eux paraissaient posséder cinq pattes.
+
+Silvert, naïvement, attendait un compliment, un encouragement.
+
+--Étrange profession, reprit Mlle de Vénérande, sans plus s'occuper
+de la toile, car, enfin, vous devriez casser des pierres, ce serait plus
+naturel.
+
+Il se mit à rire niaisement, un peu déconfit d'entendre cette inconnue
+lui reprocher d'user de tous les moyens possibles pour gagner sa vie;
+puis, pour répondre quelque chose:
+
+--Bah! fit-il, ça n'empêche pas d'être un homme!
+
+Et la blouse, toujours ouverte, laissait voir sur sa poitrine les
+frisons dorés.
+
+Une douleur sourde traversa la nuque de Mlle de Vénérande. Ses nerfs
+se surexcitaient dans l'atmosphère empuantie de la mansarde. Une sorte
+de vertige l'attirait vers ce nu. Elle voulut faire un pas en arrière,
+s'arracher à l'obsession, fuir... Une sensualité folle l'étreignit au
+poignet... Son bras se détendit, elle passa la main sur la poitrine de
+l'ouvrier, comme elle l'eût passée sur une bête blonde, un monstre dont
+la réalité ne lui semblait pas prouvée.
+
+--Je m'en aperçois! fit-elle, avec une hardiesse ironique.
+
+Jacques tressaillit, confus. Ce que d'abord il avait cru être une
+caresse lui semblait maintenant un contact insultant.
+
+Ce gant de grande dame lui rappelait sa misère.
+
+Il se mordit la lèvre, et, cherchant à se donner un mauvais genre
+quelconque, il riposta:
+
+--Ma foi! vous savez, on en a partout!
+
+A cette énormité, Raoule de Vénérande éprouva une honte mortelle. Elle
+détourna la tête; alors, au milieu des lis, une face hideuse dans
+laquelle s'allumaient, sinistres, deux lueurs glauques, lui apparut:
+c'était Marie Silvert, la sœur.
+
+Un instant sans broncher, Raoule tint ses yeux rivés à ceux de cette
+femme; puis, hautaine, saluant d'un imperceptible hochement de front,
+baissa sa voilette et sortit lentement, sans que Jacques, planté droit,
+sa lampe à la main, pensât à la reconduire.
+
+--Qu'est-ce que tu dis de ça? fit-il, revenant à lui, alors que déjà la
+voiture de Raoule, gagnant les boulevards, roulait vers l'avenue des
+Champs-Élysées.
+
+--Je dis, répondit Marie, se laissant, dans un ricanement, tomber sur la
+couche, dont l'éclat des lis rehaussait la malpropreté, je dis que si tu
+n'es pas un nigaud, notre affaire est bonne. Elle en tient, mon
+mignon!
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+IL faisait très froid. Raoule, blottie dans le fond de
+son coupé, avait baissé les stores et appuyait fortement son manchon sur
+sa bouche.
+
+Certes, la nerveuse ne voyait point pour la première fois un garçon bien
+bâti, mais ce souvenir de mâle frais et rose comme une fille la hantait
+cruellement. Chez Raoule de Vénérande, l'activité cérébrale remplaçait
+presque toujours les situations positives; quand elle ne pouvait vivre
+un moment de passion, elle le pensait, le résultat était le même. Sans
+vouloir se rappeler l'escalier sinistre de la rue de la Lune, la
+fleuriste malade et sale, cette mansarde où régnait une odeur atroce de
+pommes, elle se mit à évoquer Jacques Silvert.
+
+Se souciant peu de la roture de l'ouvrier en s'abandonnant à un
+encanaillement fictif, Raoule rêvait de sa chair touchée du bout du
+doigt et les yeux mi clos de la descendante des Vénérande se noyaient
+d'une langueur délicieuse. Sa mémoire ne lui fournissait déjà plus les
+moyens de réveiller sa conscience. A sa honte éprouvée devant le mâle
+qu'elle avait eu l'audace de rendre grossier succédait une folle
+admiration pour le bel instrument de plaisir qu'elle désirait. Déjà elle
+jouissait de cet homme, déjà elle en faisait une proie, déjà peut-être
+elle l'arrachait à son misérable milieu pour l'idéaliser dans les
+spasmes d'une possession absolue. Et Raoule, bercée par le trot rapide
+de son attelage, mordait ses fourrures, la tête en arrière, le corsage
+gonflé, les bras crispés, avec de temps à autre un soupir de lassitude.
+
+Ni belle, ni jolie dans l'acception des mots, Raoule était grande, bien
+faite, ayant le col souple. Elle possédait de la vraie fille de race
+les formes délicates, les attaches fines, la démarche un peu altière,
+les ondulations qui, sous les voiles de la femme, révèlent l'annelure
+féline. Dès l'abord, sa physionomie, à l'expression dure, ne séduisait
+pas. Merveilleusement tracés, les sourcils avaient une tendance marquée
+à se rejoindre dans le pli impérieux d'une volonté constante. Les lèvres
+minces, estompées aux commissures, atténuaient d'une manière désagréable
+le dessin pur de la bouche. Les cheveux étaient bruns, tordus sur la
+nuque et concouraient au parfait ovale d'un visage teinté de ce bistre
+italien qui pâlit aux lumières. Très noirs, avec des reflets métalliques
+sous de longs cils recourbés, les yeux devenaient deux braises quand la
+passion les allumait.
+
+Raoule tressauta, brusquement arrachée aux dépravations d'une pensée
+ardente; la voiture venait de s'arrêter dans la cour de l'hôtel de
+Vénérande.
+
+--Tu reviens tard! mon enfant, fit une vieille dame, entièrement vêtue
+de noir qui descendait le perron, allant au-devant d'elle.
+
+--Vous trouvez, ma tante? Quelle heure est-il donc?
+
+--Mais, bientôt huit heures. Tu n'es pas habillée, tu ne dois pas avoir
+dîné. M. de Raittolbe, pourtant, viendra te chercher pour te conduire à
+l'Opéra, ce soir.
+
+--Je n'irai pas, j'ai changé d'avis.
+
+--Tu es malade?
+
+--Mon Dieu, non. Troublée, voilà tout. J'ai vu tomber un enfant sous un
+omnibus, rue de Rivoli. Il me serait impossible de dîner, je t'assure...
+Comme si les accidents d'omnibus devaient se passer dans la rue!
+
+Mme Élisabeth se signa.
+
+--Ah! j'oubliais... ma tante. Venez avec moi. Faites interdire la porte,
+j'ai à vous parler sur un sujet qui vous plaira davantage: une bonne
+œuvre. J'ai mis la main sur une bonne œuvre...
+
+Elles traversèrent toutes les deux les immenses appartements de l'hôtel.
+
+Il y avait des salons d'un aspect tellement sombre qu'on n'y pénétrait
+pas sans avoir le cœur un peu serré. L'antique construction possédait
+deux pavillons en retour, flanqués d'escaliers arrondis comme ceux du
+château de Versailles. Les fenêtres, à croisillons étroits,
+descendaient toutes jusqu'au parquet, montrant, derrière la légèreté des
+mousselines et des guipures, d'énormes balcons de fer forgé agrémentés
+d'arabesques bizarres. Devant ces balcons s'étendait, coupée par la
+grille d'entrée, une mosaïque de plantes essentiellement parisiennes, de
+ces plantes aux verdures de tons neutres résistant à l'hiver, qui
+forment des bordures si justes, que l'œil le plus exercé ne saurait
+se heurter à un seul brin d'herbe dépassant. Les murs gris semblaient
+s'ennuyer, les uns en présence des autres, et cependant, un enchanteur,
+pour vexer une dévote, en retournant ces façades blasonnées, aurait
+causé plus d'une surprise aux manants égarés dans la noble avenue. Ainsi
+la chambre à coucher de la nièce, aile droite, et celle de la tante,
+aile gauche, mises subitement à ciel ouvert, eussent fait pâmer d'aise
+un amateur d'oppositions picturales.
+
+La chambre de Raoule était capitonnée de damas rouge et lambrissée, aux
+pourtours, de bois des îles sertis de cordelières de soie. Une panoplie
+d'armes de tous genres et de tous pays, mises à la portée d'un poignet
+féminin par leurs exquises dimensions, occupait le panneau central. Le
+plafond, gondolé aux corniches, était peint de vieux motifs rococos sur
+fond azur-vert.
+
+Du milieu descendait un lustre en cristal de Carlsruhe, une girandole de
+liserons avec leurs feuilles lancéolées et irisées de couleurs
+naturelles. Une couche moelleuse était placée en travers du grand tapis
+de Vison qui s'étendait sous le lustre, et le bateau de ce lit, en ébène
+sculpté, supportait des coussins dont l'intérieur et les plumes avaient
+été imprégnés d'un parfum oriental embaumant toute la pièce.
+
+Quelques tableaux entre glaces, d'assez libres allures, s'accrochaient
+aux capitons des murailles. Il y avait, faisant face à la table de
+travail tout encombrée de papiers et de lettres ouvertes, une académie
+masculine n'ayant aucune espèce d'ombre le long des hanches. Un
+chevalet, dans un coin, et un piano, près de la table, complétaient cet
+ameublement profane.
+
+La chambre de Mme Élisabeth, chanoinesse de plusieurs ordres, était
+tout entière d'un gris d'acier désolant le regard.
+
+Sans tapis, le parquet bien ciré vous glaçait les talons, et le Christ
+amaigri, pendu près d'un chevet sans oreiller, contemplait un plafond
+peint de brumes comme un ciel du Nord.
+
+Il y avait quelque vingt ans que Mme Élisabeth habitait l'hôtel de
+Vénérande, en compagnie de sa nièce, restée orpheline à l'âge de cinq
+ans. Jean de Vénérande, dernier rejeton de sa race, avait, en sortant de
+ce monde, formulé le vœu que l'enfant, né de la mort, qu'il laissait
+après lui, fût élevé par sa sœur dont les qualités lui avaient
+toujours inspiré une profonde estime. Élisabeth était alors une vierge
+de quarante printemps, pleine de vertus, confite en dévotion, passant
+dans la vie comme sous les arceaux d'un cloître, perdue dans une
+perpétuelle méditation, usant le bout de son index à répéter les signes
+de croix qui permettent de puiser largement au trésor des indulgences
+plénières, et s'occupant fort peu, rare qualité de dévote, du salut des
+voisins. Son roman était simple. Elle le racontait aux jours solennels,
+dans ce style onctueux que le mysticisme invétéré prête aux natures
+passives. Elle avait eu une passion chaste, une passion en Dieu; elle
+avait aimé ingénument un pauvre poitrinaire, le comte de Moras, un homme
+expirant tous les matins. Elle avait peut-être pressenti les félicités
+nuptiales et les joies maternelles, mais une inoubliable catastrophe
+avait tout brisé au dernier moment: le comte de Moras avait été
+rejoindre ses ancêtres, muni des sacrements de l'Église. Dans
+l'exaspération de sa douleur, la fiancée n'effeuilla pas les roses de
+l'hymen, ne déchira pas son voile blanc; elle vint chercher au pied de
+la croix rédemptrice un époux immortel. Sa religiosité douce n'en
+demandait pas plus!... Les portes du couvent allaient s'ouvrir pour elle
+quand survint la mort de Jean de Vénérande. Mme Élisabeth fit taire
+son cœur et se consacra désormais à la tutelle de Raoule.
+
+Vers ce moment trouble de l'existence de l'enfant, quand elle se forme,
+une mère aurait eu de graves préoccupations pour son avenir. Cette
+petite fille volontaire brisait tous les raisonnements qu'on lui
+opposait avec des réponses pleines d'une désinvolture épicurienne. Elle
+apportait à la réalisation d'un caprice une ténacité effrayante et
+charmait les institutrices par l'explication lucide qu'elle donnait de
+ses folies. Son père avait été un de ces débauchés épuisés que les
+œuvres du marquis de Sade font rougir, mais pour une autre raison que
+celle de la pudeur. Sa mère, une provinciale pleine de sève, très
+robuste de constitution, avait eu les plus naturels et les plus fougueux
+appétits. Elle était morte d'un flux de sang quelque temps après ses
+couches. Peut-être son mari l'avait-il suivie au tombeau, victime aussi
+d'un accident qu'il avait provoqué, car l'un de ses vieux serviteurs
+disait qu'en trépassant il s'accusait de la fin prématurée de sa femme.
+
+Mme Élisabeth, chanoinesse, ignorante de la vie des êtres
+matérialistes, s'occupa de développer beaucoup chez Raoule les
+aspirations mystiques; elle la laissa raisonner, lui parla souvent de
+son dédain pour l'humanité fangeuse en termes très choisis et lui fit
+atteindre ses quinze ans dans la solitude la plus complète.
+
+A l'heure des initiations sensuelles, la tante Élisabeth, la
+chanoinesse, n'aurait jamais pu croire que son baiser de prude ne
+suffisait plus aux secrètes ardeurs de la vierge confiée à ses soins
+religieux.
+
+Un jour, Raoule, courant les mansardes de l'hôtel, découvrit un livre;
+elle lut, au hasard. Ses yeux rencontrèrent une gravure, ils se
+baissèrent, mais elle emporta le livre... Vers ce temps, une révolution
+s'opéra dans la jeune fille. Sa physionomie s'altéra, sa parole devint
+brève, ses prunelles dardèrent la fièvre, elle pleura et elle rit tout à
+la fois. Mme Élisabeth, inquiète, craignant une maladie sérieuse,
+appela les médecins. Sa nièce leur défendit sa porte. Pourtant, l'un
+d'eux, très élégant de sa personne, spirituel, jeune, fut assez adroit
+pour se faire admettre auprès de la capricieuse malade. Elle le pria de
+revenir et il n'y eut, d'ailleurs, pas d'amélioration dans son état.
+
+Élisabeth recourut aux lumières de ses confesseurs. On lui conseilla le
+véritable spécifique:--Mariez-la! lui répondit-on.
+
+Raoule éclata de colère quand sa tante entama un chapitre sur le
+mariage.
+
+Le soir de ce jour-là, pendant le thé, le jeune docteur, causant dans
+l'embrasure d'une croisée avec un vieil ami de la maison, disait,
+montrant Raoule:
+
+--Un cas spécial, monsieur. Quelques années encore, et cette jolie
+créature que vous chérissez trop, à mon avis, aura, sans les aimer
+jamais, connu autant d'hommes qu'il y a de grains au rosaire de sa
+tante. Pas de milieu! Ou nonne, ou monstre! Le sein de Dieu ou celui de
+la volupté! Il vaudrait peut-être mieux l'enfermer dans un couvent,
+puisque nous enfermons les hystériques à la Salpétrière! Elle ne connaît
+pas le vice, mais elle l'invente!
+
+Il y avait dix ans de cela, au moment où commence cette histoire..., et
+Raoule n'était pas nonne.....
+
+Durant la semaine qui suivit sa visite chez Silvert, Mlle de
+Vénérande fit de fréquentes sorties, n'ayant d'autre but que la
+réalisation d'un projet formé dans le parcours de la rue de la Lune à
+son hôtel. Elle en avait fait la confidence à sa tante, et celle-ci,
+après des objections timides, en avait, comme toujours, référé aux
+cieux. Raoule lui décrivit, d'une manière détaillée, la misère de
+l'_artiste_. Quelle pitié ne serait point émue à l'aspect du taudis de
+Jacques? Comment pourrait-il travailler là-dedans, avec sa sœur
+presque infirme? Alors Élisabeth avait promis de les recommander à la
+Société de Saint-Vincent-de-Paul et d'envoyer des dames de charité aussi
+titrées que secourables.
+
+--Ouvrons notre bourse, ma tante, s'était écriée Raoule, exaltée par sa
+propre audace. Faisons une aumône royale, mais faisons-la dignement!
+Mettons ce peintre qui a du talent (ici Raoule avait eu un sourire) dans
+un milieu vraiment artistique. Qu'il puisse gagner son pain sans avoir
+la honte de l'attendre de nous. Assurons-lui tout de suite l'avenir. Qui
+sait si, plus tard, il ne nous le rendra pas au centuple!
+
+Raoule parlait avec chaleur.
+
+--Il faut, se dit tante Élisabeth, que ma nièce ait rencontré de bien
+belles dispositions chez ces malheureux pour qu'elle daigne s'animer de
+la sorte... elle, si froide. Voilà peut-être le moyen de la ramener à la
+piété!...
+
+Car tante Élisabeth n'était pas sans savoir que _son neveu_, comme elle
+appelait souvent Raoule quand elle lui voyait prendre des leçons
+d'escrime ou de peinture, manquait absolument de la foi qui conduit aux
+saintes destinées. Seulement la chanoinesse avait, de son côté, trop de
+_monde_, trop de race, trop de _parchemin_ dans le caractère, pour
+douter une seconde de la pureté corporelle et morale de sa descendante.
+Une Vénérande ne pouvait être que vierge. On citait des Vénérande qui
+avaient gardé cette qualité durant plusieurs lunes de miel. Ce genre de
+noblesse, bien qu'il ne fût pas héréditaire dans la famille, obligeait
+donc entièrement la jeune femme.
+
+--Dès demain, avait enfin conclu Raoule, je cours Paris pour organiser
+un atelier. Les meubles seront placés la nuit; il est inutile de faire
+parler de nous, la moindre ostentation serait un crime, et mardi, quand
+il viendra m'apporter ma garniture de bal, tout sera prêt... Ah! c'est
+dans ces occasions, ma tante, que notre fortune est intéressante!...
+
+--Je t'abandonne, ma chérie, le céleste bénéfice de ta charité! déclara
+tante Élisabeth. N'épargne rien: autant tu sèmeras sur terre, autant tu
+récolteras là-haut!
+
+--_Amen!_ riposta Raoule,--et la blasée eut un regard de mauvais ange à
+l'adresse de la chanoinesse ravie.
+
+Huit jours après, Mlle de Vénérande, belle, d'une beauté
+excessivement originale sous son costume de _nymphe des eaux_, faisait
+une entrée à sensation au bal de la duchesse d'Armonville. Flavien X...,
+le journaliste à la mode, dit deux mots discrets au sujet de ce costume
+étrange et, bien que Raoule n'eût pas d'amies intimes, elle s'en
+découvrit quelques-unes, ce soir-là, qui la supplièrent de leur indiquer
+la demeure de son habile fleuriste.
+
+Raoule s'y refusa.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+JACQUES Silvert, dans l'atelier, se laissa tomber sur
+un divan, tout ahuri. Il avait l'air d'un petit enfant surpris par un
+grand orage. Ainsi, on le mettait chez lui, avec des pinceaux, des
+couleurs, des tapis, des rideaux, des meubles, du velours, beaucoup de
+dorures, beaucoup de dentelles... Les bras pendants, il regardait chaque
+chose, se demandant si chaque chose n'allait pas s'écarter pour ramener
+une nuit profonde. Sa sœur, n'osant pas y croire encore, s'était
+assise, elle, sur la valise qui contenait leurs malheureux vêtements.
+Courbant son maigre dos, les mains jointes, elle répétait, saisie d'une
+immense vénération:
+
+--La noble créature! La noble créature!
+
+Et elle n'oubliait point son éternelle toux, semblable au grincement
+d'un essieu mal huilé, toux de théâtre cherchant les notes de poitrine à
+la fin de ses quintes.
+
+--Il faudrait cependant ranger un peu, ajouta-t-elle, se levant très
+décidée.
+
+Elle ouvrit la malle, en tira le tableau des moutons sur ciel clair,
+alla l'accrocher dans un coin. Alors Jacques, remué par un
+attendrissement inexplicable, vint à ce tableau, l'embrassa en pleurant.
+
+--Vois-tu, sœur, j'avais toujours eu l'idée que mon talent nous
+porterait bonheur. Et toi qui me disais qu'il vaudrait mieux courir les
+filles que de gratter du charbon le long des murs.
+
+Marie se gaussa, faisant rentrer sa courte échine dans ses épaules.
+
+--Tiens! comme si ta figure ne valait pas celle de tes sales moutons!
+
+Il ne put s'empêcher de rire; ses larmes séchèrent et il murmura:
+
+--Tu es folle! Mlle de Vénérande est une artiste, voilà tout! Elle a
+pitié des artistes; elle est bonne, elle est juste... Ah! les ouvriers
+pauvres ne feraient pas souvent des révolutions s'ils connaissaient
+mieux les femmes de la haute!
+
+Marie eut un rictus mauvais. Elle gardait son opinion. Quand elle
+songeait à cette femme _de la haute_, toutes les scènes de vice qu'elle
+avait vécues lui remontaient en fumées malsaines à la tête, et elle
+voyait alors le monde entier aussi plat que l'était naguère son lit de
+prostituée après le départ du dernier amant.
+
+En philosophant, d'une voix un peu lente qui désire se faire écouter,
+Jacques allait et venait, disséminant les armes des panoplies qu'on
+n'avait pas eu le temps de poser. Il collait tous les fauteuils contre
+les murs n'ayant jamais assez de place pour promener ses orgueils de
+nouveau propriétaire.
+
+Les chevalets de bois des îles furent mis en troupe dans l'angle où se
+dressait une Vénus de Milo très éblouissante, sur un socle de bronze. Il
+voulut compter les bustes et les apporta au pied de la déesse, comme on
+empile des pots de réséda dans la gouttière d'une grisette. Par
+instants, il jetait un petit cri de plaisir, caressant les urnes des
+majoliques et les luisantes feuilles du palmier qui émergeait d'un
+pouff, au centre de l'atelier. Il essayait jusqu'aux tabourets errant
+sur la moquette du tapis; il les éprouvait à coup de poing ou les
+lançait au plafond.
+
+Le vitrage donnait dans l'endroit le plus découvert du boulevard
+Montparnasse, en face de Notre-Dame-des-Champs. Il était drapé d'un
+baldaquin de satin gris, relevé de velours noir brodé d'or. Toutes les
+tentures rappelaient ces nuances et les portières égyptiennes à motifs
+étranges, très vifs, éclataient d'une façon merveilleuse sur ce gris de
+nuage printanier.
+
+Au bout d'une heure, l'atelier rappela presque la mansarde de la rue de
+la Lune, moins les taches de graisse et les chaises crevées; mais on
+sentait que ce complément ne tarderait pas à arriver. Marie décida qu'on
+mettrait deux couchettes de fer dans le cabinet des modèles, car
+l'atelier possédait un demi-cercle tendu de larges rideaux et garni en
+pourtour d'un paravent du Japon, laqué, rose et bleu. On ferait sa
+toilette comme on pourrait, puis on roulerait les deux cages sous le
+paravent. Elle imagina même de se servir d'un gros crachoir de cuivre
+ciselé comme boîte à ordures. Ils ne pensaient pas du tout à soulever
+les portières, supposant que cela faisait partie des ornements avec les
+trophées de vieilles armes.
+
+--Nous _laverons_ ces casseroles-là, dit Marie, pleine de son sujet,
+pour avoir des marmites économiques. J'adore la cuisine à
+l'_étouffée_--elle désignait les casques romains que son frère essayait
+de temps en temps.
+
+--Oui, oui, répondait Jacques, se campant vis-à-vis la glace qui lui
+renvoyait, multipliées, toutes les splendeurs de son paradis,--fais ce
+que tu veux, sans te fatiguer. Ce serait trop bête de reprendre une
+fièvre ici... nous avons d'autres chats à fouetter. Mets-toi chez nous,
+trempe la soupe sur les canapés, si ça te plaît. Je suis bien le maître,
+n'est-ce pas? Dis donc, il faudra travailler. Les fleurs m'ont rouillé
+les doigts; il faudra que je me dérouille lestement. Et puis... le
+portrait de la tante, le portrait de ses domestiques, si elle y tient.
+Je ne suis pas un ingrat... je crois que je me saignerais les quatre
+veines pour cette femme-là. Il n'y a pas de bon Dieu, ou c'est elle qui
+en est un. A propos, notre horloge va sonner, attention!
+
+L'horloge, représentant un phare surmonté d'une boule lumineuse, sonna
+six heures, et, brusquement, la boule prit feu, un feu opalin qui
+permettait de tout voir dans une pénombre délicieuse.
+
+--Pas possible, s'exclama Jacques, étourdi de cette nouvelle
+métamorphose, voilà l'heure de la lumière et la lumière arrive toute
+seule. Je commence à croire que nous sommes dans une pièce du Châtelet.
+
+--Elle a rien du vice! marmotta Marie Silvert, répondant à ses idées
+égrillardes.
+
+--L'horloge? riposta Jacques avec une naïveté de gamin.
+
+Le fait est que la lumière ne s'éteignait point et, pour du vice, cette
+pendule en répandit. Les draperies se noyèrent dans une vague teinte
+irisée, remplie de mystères charmants. On aperçut les magots chinois
+levant leurs jambes bouffies d'étoffe; les nymphes de terre cuite
+s'élancèrent dans une espèce de vapeur flottante, insaisissables, elles
+arrondirent des bras vivants, elles décochèrent des sourires humains, et
+les mannequins disloqués eurent des gestes très brutaux à l'intention de
+la tunique chaste de la Vénus impériale.
+
+--Écoute, j'ai encore quarante sous. Je vais chercher un litre et du
+fromage d'Italie. Ça y est-il?
+
+--Parbleu, je meurs de faim!
+
+Jacques, dans son enthousiasme, la poussa vers la porte et bientôt les
+pas de la fille s'éteignirent dans l'escalier.
+
+Il revint se jeter dans le grand divan, derrière l'horloge. Depuis une
+minute, il avait le corps tout chatouillé par le désir de la soie, de
+cette soie épaisse comme une toison, qui tapissait la plupart des
+meubles de l'atelier. Il se vautra, baisant les houppes et les capitons,
+serrant le dossier, frottant son front contre les coussins, suivant de
+l'index leurs dessins arabes, fou d'une folie de fiancée en présence de
+son trousseau de femme, léchant jusqu'aux roulettes, à travers les
+franges multicolores.
+
+Il aurait oublié le dîner si une main ne s'était mise, autoritaire, dans
+sa rage de bonheur et ne l'avait secoué d'importance. Il fit un bond,
+tremblant d'ouïr les aigres sarcasmes de Marie, cette perpétuelle
+mécontente. Alors il reconnut Mlle de Vénérande. Elle était entrée
+sans bruit et venait probablement surprendre l'artiste en pleine
+admiration, devant le piédestal d'une statue. Elle pouvait même supposer
+que le pinceau serait déjà trempé, la toile humide, la composition
+préparée... Elle trouvait un enfant se livrant à des exercices de clown
+sur des ressorts neufs. Cela, tout d'abord, la navra..., puis elle en
+rit, et, ensuite, elle s'avoua que c'était fort juste.
+
+--Allons, dit-elle de son accent bref de maîtresse de maison donnant un
+ordre; allons, tâchez d'être un homme raisonnable, mon pauvre Silvert;
+je viens vous aider, je pense que vous n'y voyez pas d'inconvénient.
+
+Elle l'examina.
+
+--Eh bien, votre tenue de travail? J'espérais que vous sauriez faire
+tout seul une toilette présentable?
+
+--Ah! mademoiselle, ma chère bienfaitrice, commença, suivant les
+recommandations de Marie, le jeune homme remis debout et passant les
+doigts dans ses cheveux, ce jour solennel décide de mon existence; je
+vous devrai la gloire, la fortune, la...
+
+Il resta court, intimidé par les yeux noirs, superbes et fulgurants de
+Raoule.
+
+--Monsieur Silvert, continua-t-elle, imitant son débit théâtral, vous
+êtes un polichinelle, c'est mon avis..... Vous ne me devez rien du
+tout..., mais vous n'avez pas l'ombre de sens commun, et vous serez
+condamné, j'en ai peur, aux petits moutons trop raides sur des prairies
+trop tendres. J'ai un an de plus que vous, je brosse une académie
+présentable dans l'espace de temps qu'il vous faut pour tortiller une
+pivoine. Je peux donc me permettre une virulente critique de vos
+œuvres.
+
+Elle l'empoigna par l'épaule et lui fit faire le tour de l'atelier.
+
+--C'est ainsi que vous arrangez le désordre? Où se trouve donc enfoui
+votre sentiment du beau, à vous, hein? Répondez... J'ai envie de vous
+étrangler.
+
+Elle envoya son manteau sur un fauteuil et apparut, svelte, le chignon
+tordu, très relevé, vêtue d'un fourreau de drap noir à queue tortueuse,
+tout passementé de brandebourgs. Aucun bijou, cette fois, ne scintillait
+pour égayer ce costume presque masculin. Elle portait seulement à
+l'annulaire gauche une chevalière en camée, sertie de deux griffes de
+lion.
+
+Lorsqu'elle ressaisit la main de Jacques, il fut griffé. Malgré lui, une
+sensation de terreur le pénétra. Cette créature était le diable.
+
+Elle fit exécuter à toutes les choses un branle des plus cyniques.
+Scandalisé, Jacques avait une moue!... Les nymphes s'appuyèrent sur le
+dos des satyres chinois, les casques coiffèrent les bustes, les glaces
+se renversèrent reflétant le plafond, les pouffs roulèrent dans les
+supports grêles des chevalets et les trophées prirent des poses
+matamoresques.
+
+--Nous sommes perdus, pensa le fleuriste de la rue de la Lune.
+
+--Maintenant, venez; il faudra vous habiller vous-même, et je doute
+beaucoup du succès.
+
+Elle ricanait, Raoule, se disant qu'on ne ferait rien de ce garçon à
+chair lourde.
+
+Une portière se tira. Jacques poussa une exclamation.
+
+--Ah! je comprends, vous n'avez pas l'idée d'une chambre à coucher: cela
+dépasse votre cerveau.
+
+Elle alluma une des bougies de cire qui garnissaient les torchères et le
+précéda dans une pièce tendue de bleu pâle. Il y avait un lit à colonnes
+dont les draperies vénitiennes, camaïeu sur fond d'argent, se brochaient
+de points de Flandre. Raoule avait fait donner simplement aux tapissiers
+les restes de sa propre chambre d'été. Un cabinet de toilette avec une
+baignoire en marbre rouge attenait.
+
+--Enfermez-vous... Nous causerons à travers la portière.
+
+En effet, ils causèrent, chacun derrière le rideau du cabinet, lui
+pataugeant dans l'eau qu'il trouvait froide, le bain ayant été préparé
+avant leur arrivée; elle, riant de ses inepties.
+
+--Mais souvenez-vous donc que je suis un garçon, moi, disait-elle, un
+artiste que ma tante appelle son neveu... et que j'agis pour Jacques
+Silvert comme un camarade d'enfance... Là, est-ce fini? Vous avez du
+Lubin au-dessus de la baignoire, un peigne à côté. Est-il amusant, ce
+petit? Mon Dieu, est-il drôle?...
+
+Jacques tâtonnait. Après tout, le grand monde devait être plus libre que
+celui qu'il connaissait.
+
+Et, s'enhardissant, il émettait des réflexions polissonnes, lui
+demandant si elle ne le regardait pas, car ça le gênerait,
+naturellement...
+
+Il lui fit des confidences, racontant de quelle façon son pauvre père
+était mort dans un engrenage à Lille, le pays natal, un jour qu'il avait
+bu un coup de trop; comment sa mère les avait chassés pour s'acoquiner
+avec un autre homme. Ils étaient partis tout jeunes, frère et sœur,
+pour Paris... Cette gueuse de sœur en savait déjà si long! Ils
+avaient gagné leur misérable pain dur... Il ne parla point des débauches
+de Marie, mais il se mit à se moquer afin de chasser une langueur triste
+qui lui serrait la poitrine. On leur faisait l'aumône... comment
+pourrait-il reconnaître? Hélas! c'était bien humiliant, et il oubliait
+les recommandations vicieuses de Marie en contemplant, sous les
+miroitements de l'eau, l'égratignure que lui avait faite la chevalière.
+
+Enfin, il y eut un fracas dans la baignoire.
+
+--J'en ai assez! déclara-t-il, troublé subitement par la honte de lui
+devoir aussi la propreté de son corps.
+
+Il chercha un linge et resta ruisselant, les bras en l'air. Il lui
+sembla qu'on froissait le rideau.
+
+--Vous savez, _monsieur_ de Vénérande, dit-il d'un ton boudeur, même
+entre hommes ce n'est pas convenable... Vous regardez! Je vous demande
+si vous seriez content d'être à ma place.
+
+Et il pensa que cette femme voulait absolument qu'on lui sautât dessus.
+
+--Elle sera bien plus attrapée, ajouta-t-il de très mauvaise humeur, les
+sens tout apaisés par les fraîcheurs de son bain, et il passa un
+peignoir.
+
+Clouée au sol, derrière le rideau, Mlle de Vénérande le voyait sans
+avoir besoin de se déranger. Les lueurs douces de la bougie tombaient
+mollement sur ses chairs blondes, toutes duvetées comme la peau d'une
+pêche. Il était tourné vers le fond du cabinet et jouait le principal
+rôle d'une des scènes de Voltaire, que raconte en détail une courtisane
+nommée Bouche-Vermeille.
+
+Digne de la Vénus Callipyge, cette chute de reins où la ligne de l'épine
+dorsale fuyait dans un méplat voluptueux et se redressait, ferme,
+grasse, en deux contours adorables, avait l'aspect d'une sphère de Paros
+aux transparences d'ambre. Les cuisses, un peu moins fortes que des
+cuisses de femme, possédaient pourtant une rondeur solide qui effaçait
+leur sexe. Les mollets, placés haut, semblaient retrousser tout le
+buste, et cette impertinence d'un corps paraissant s'ignorer n'en était
+que plus piquante. Le talon, cambré, ne portait que sur un point
+imperceptible, tant il était rond.
+
+Les deux coudes des bras allongés avaient deux trous roses. Entre la
+coupure de l'aisselle, et beaucoup plus bas que cette coupure,
+dépassaient quelques frisons d'or s'ébouriffant. Jacques Silvert disait
+vrai, il en avait partout. Il se serait trompé, par exemple, en jurant
+que cela seul témoignait de sa virilité.
+
+Mlle de Vénérande recula jusqu'au lit; ses mains nerveuses se
+crispèrent dans les draps; elle grondait comme grondent les panthères
+que vient de fustiger la souple cravache du dompteur:
+
+--Poème effrayant de la nudité humaine, t'ai-je donc enfin compris, moi
+qui tremble pour la première fois en essayant de te lire avec des yeux
+blasés. L'homme! voilà l'homme! Non Socrate et la grandeur de la
+sagesse, non le Christ et la majesté du dévouement, non Raphaël et le
+rayonnement du génie, mais un pauvre dépouillé de ses haillons, mais
+l'épiderme d'un manant. Il est beau, j'ai peur. Il est indifférent, je
+frissonne. Il est méprisable, je l'admire! Et celui qui est là, comme un
+enfant dans des langes prêtés pour une seconde, entouré de hochets que
+mon caprice lui retirera bientôt, je le ferai mon maître et il tordra
+mon âme sous son corps. Je l'ai acheté, je lui appartiens. C'est moi qui
+suis vendue. Sens, vous me rendez un cœur! Ah! démon de l'amour, tu
+m'as faite prisonnière, me dérobant les chaînes et me laissant plus
+libre que ne l'est mon geôlier. J'ai cru le prendre, il s'empare de moi.
+J'ai ri du coup de foudre et je suis foudroyée... Et depuis quand Raoule
+de Vénérande, qu'une orgie laisse froide, se sent-elle bouillir le crâne
+devant un homme faible comme une jeune fille?
+
+Elle répéta ce mot: une jeune fille!
+
+Affolée, d'un bond elle revint à la portière du cabinet de toilette.
+
+--Une jeune fille!... Non, non... la possession tout de suite, la
+brutalité, l'ivresse stupide et l'oubli... Non, non, que mon cœur
+invulnérable ne participe pas à ce sacrifice de la matière! Qu'il m'ait
+dégoûtée, avant de m'avoir plu! Qu'il soit ce qu'ont été les autres, un
+instrument que je puisse briser avant de devenir l'écho de ses
+vibrations!
+
+Elle écarta la draperie d'un mouvement impérieux. Jacques Silvert
+finissait à peine de s'éponger le corps.
+
+--Enfant, sais-tu que tu es merveilleux? lui dit-elle avec une cynique
+franchise.
+
+Le jeune homme poussa un cri de stupeur, ramenant son peignoir. Ensuite,
+navré, tout pâle de honte, il le laissa glisser passivement, car il
+comprenait, le pauvre. Sa sœur ne ricanait-elle pas, surgissant dans
+un coin. «Eh! va donc, imbécile, toi qui te figurais que tu étais un
+artiste. Va donc, joujou de contrebande, va donc, amusette d'alcôve,
+fais ton métier.»
+
+Cette femme l'avait tiré de ses gerbes de fleurs fausses, comme on tire
+des fleurs vraies l'insecte curieux qu'on veut poser, en joyau, sur une
+parure.
+
+--Va donc, animal de marée! on n'est pas le camarade d'une fille noble.
+Les dépravées savent choisir!...
+
+Il lui semblait entendre toutes ces injures bruire à son oreille
+pourpre, et sa blondeur de vierge prenait le même incarnat, tandis que
+les deux boutons de ses seins, avivés par l'eau, ressortaient, pareils à
+deux boutons de bengale.
+
+--L'Antinoüs est un de tes aïeux, je crois? murmura Raoule lui jetant
+ses bras au cou et forcée par sa haute taille de s'appuyer sur ses
+épaules.
+
+--Je ne l'ai jamais connu! répondit le vainqueur humilié, courbant la
+tête.
+
+Ah! le bois cassé pour les maisons riches, les croûtes de pain ramassées
+au lit des ruisseaux, toute sa misère vaillamment supportée malgré les
+conseils perfides de sa sœur, la fille!... Ce rôle d'ouvrière joué
+avec art, ces petits outils ridicules lassant le sort par leur
+persévérance, où était tout cela? Et comme tout cela valait mieux!
+L'honnêteté ne l'étouffait point, mais on aurait bien pu être bon
+jusqu'au bout, lui laisser son illusion et le temps de se créer une
+fortune pour rembourser un jour...
+
+--M'aimeras-tu, Jacques? demanda Raoule tressaillant au contact de ce
+corps nu que l'horreur de la chute glaçait jusque dans les moelles.
+
+Jacques s'agenouilla sur la traîne de sa robe. Il claquait des dents.
+Puis il éclata en sanglots.
+
+Jacques était le fils d'un ivrogne et d'une catin. Son honneur ne savait
+que pleurer.
+
+Mlle de Vénérande lui releva la tête; elle vit rouler ces larmes
+brûlantes, les sentit retomber une à une sur son cœur, ce cœur
+qu'elle avait voulu renier. La chambre tout à coup lui parut remplie
+d'aurore, il lui sembla respirer un parfum exquis, lancé soudain dans
+l'atmosphère enchantée. Son être se dilata, immense, embrassant à la
+fois toutes les sensations terrestres, toutes les aspirations célestes,
+et Raoule, vaincue, enorgueillie, s'écria:
+
+--Debout, Jacques, debout! Je t'aime!
+
+Elle l'arracha de sa robe, courut à la porte de l'atelier, répétant:
+
+--Je l'aime! je l'aime!
+
+Elle se retourna encore:
+
+--Jacques, tu es le maître ici... Je m'en vais! Adieu pour toujours. Tu
+ne me reverras plus! Tes larmes m'ont purifiée et mon amour vaut ton
+pardon.
+
+Elle s'enfuit, folle d'une atroce joie, plus voluptueuse que la volupté
+charnelle, plus douloureuse que le désir inassouvi, mais plus complète
+que la jouissance; folle de cette joie qu'on appelle l'émotion d'un
+premier amour.
+
+--Eh bien, dit tranquillement Marie Silvert après son départ, il paraît
+que le poisson a mordu... Ça va filer comme sur des roulettes, N. de
+D.!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+MARIE avait la lettre dans sa poche, elle était bien
+persuadée maintenant que cette folle ne résisterait pas, qu'elle leur
+reviendrait plus sage, plus protectrice, plus _cossue_ enfin, selon son
+expression faubourienne, et alors on verrait cascader de nouvelles
+splendeurs. Sangdieu! Les millions se figeraient autour du petit comme
+la gelée autour d'une daube; il porterait tous les jours des habits de
+noce; elle traînerait, dans ses cuisines nauséabondes, des robes de
+moire. Il serait monsieur, elle serait madame!
+
+La lettre contenait peu de phrases, mais elle expliquait une foule de
+choses très clairement:
+
+ «Viens, avait écrit la fille avec des fautes d'orthographe et de
+ l'encre bleue. Viens! chère femme de ton petit Jacques... Je me
+ languis sans toi... nous avons fini les trois cents francs, et j'ai
+ été obligé de faire vendre par Marie un pot qui avait un serpent
+ dessus. C'est triste de se voir si vite abandonné quand on a goûté
+ le ciel... Tu me comprends, n'est-ce pas? Je crois que je vais
+ tomber malade. Pour ma sœur, elle tousse toujours.
+
+ «Ton amour jusqu'à plus soif,
+
+ «JACQUES.»
+
+Et, après avoir terminé ce chef-d'œuvre, Marie, malgré la mine
+bouleversée de son frère, était partie pour l'avenue des Champs-Élysées.
+Cet idiot ne saurait jamais prendre son rôle au sérieux. Heureusement
+qu'elle mettait son expérience du corps humain à sa disposition, et elle
+savait, dans les cas importants, comment _on fait des chatouilles_ sous
+la mamelle gauche d'un amoureux ou d'une amoureuse.
+
+Il pleuvait, ce jour-là, une pluie de mars lente et pénétrante; on
+enfonçait dans toutes les allées de l'avenue. Marie avait voulu faire
+l'économie d'une voiture, aussi elle ne tarda pas à être éclaboussée
+depuis les bottines jusqu'au chapeau.
+
+Arrivée devant l'hôtel, ce grand bâtiment de sombre aspect, elle se
+demanda si on n'allait pas la fourrer dehors, dès son apparition dans le
+vestibule. Elle trouva, en haut du perron, un gros suisse et un petit
+chien. Le premier prit la lettre, le second grogna.
+
+--Voulez-vous voir mademoiselle ou madame?
+
+--Mademoiselle.
+
+--Eh! Pierrot, une particulière qui veut cirer l'escalier à sa façon,
+cria le suisse à un groom microscopique passant dans le vestibule.
+
+C'était, en effet, fort drôle; mais le groom, attaché au service spécial
+de mademoiselle, eut une grimace d'homme fait qui croit tout possible,
+même en temps de pluie.
+
+--C'est bon, je vais voir. Attendez là. Il désigna une banquette. Marie
+ne s'assit pas et dit grossièrement:
+
+--Je ne pose pas dans l'antichambre, moi. Est-ce que vous me prenez
+pour une ancienne concierge, espèce de singe?
+
+Le groom tourna sur ses talons, ahuri, et, en domestique stylé, il
+murmura:
+
+--Quelqu'un d'influent! car les costumes perdent de plus en plus leur
+signification sous la république.
+
+Mademoiselle était dans un boudoir attenant à sa chambre. Lorsque Mme
+Élisabeth sortait, Raoule recevait chez elle ceux qui venaient, des deux
+sexes. Ce boudoir donnait sur une serre, dont elle avait fait son
+cabinet de travail. Au moment où le groom fit irruption, un homme se
+promenait dans la serre à pas précipités, tandis que Mlle de
+Vénérande, étendue sur une causeuse créole, se balançait, riant aux
+éclats.
+
+--Vous me damnez, Raoule, répétait l'homme, jeune encore, de physionomie
+brune à la slave, mais éclairée d'une vivacité toute parisienne. Oui!
+vous me damnez, en admettant que je puisse avoir déjà mérité le ciel...
+Rire n'est pas répondre... Je vous affirme qu'une femme ne vit pas sans
+amour, et vous savez que j'entends par amour l'union des âmes dans
+l'union des êtres. Je suis franc. Je n'entortille jamais une phrase
+sensée de jolies fadeurs, comme on entoure de confitures un remède
+amer... Je vous déclare ça brusquement, d'une façon hussarde, et, quand
+j'aperçois le fossé, je ne m'attarde pas à effeuiller des marguerites.
+Hop! je presse l'éperon et vous envoie toute la charge, Raoule de
+Vénérande, _mon cher ami!_ ne vous mariez pas, soit! mais prenez un
+amant: c'est nécessaire à votre santé.
+
+--Bravo! monsieur de Raittolbe! Je parie même que ma santé ne sera
+vraiment tout à fait florissante que si l'amant est un officier de
+hussards, brun, ayant le parler franc, le regard effronté, le ton
+autoritaire, hein?
+
+--Ma foi, je l'avoue, je vais plus loin... je propose le hussard en
+question pour mari... Au choix! ancienneté ou services exceptionnels!
+Nous sommes cinq qui depuis trois ans vous faisons une cour échevelée.
+Le prince Otto, le mélomane, est devenu fou et a mis, paraît-il, votre
+portrait en pied dans une chapelle ardente, où brûlent, autour d'un lit
+de repos, des cierges de cire jaune... et là, il soupire de l'aurore au
+crépuscule. Flavien, le journaliste, passe dans ses cheveux une main
+tremblante dès qu'on prononce votre nom. Hector de Servage, après le
+congé en bonne forme donné par votre tante, est allé en Norwège essayer
+des réfrigérants. Votre maître d'escrime a failli se passer une de ses
+meilleures épées au travers des côtes. Donc, votre humble serviteur
+demeurant seul... avec l'honneur de vous tenir l'étrier pour les
+promenades au Bois, j'imagine que vous le devez contempler d'un moins
+mauvais œil, et il présente sa candidature. Voulez-vous, Raoule, que
+nous abritions notre amitié dans une alcôve conjugale? Elle y sera plus
+au chaud...
+
+Raoule, se levant, allait rejoindre M. de Raittolbe quand le groom
+entra.
+
+--Mademoiselle, voici une lettre pressée.
+
+Elle se retourna.
+
+--Donne.
+
+--Vous permettez? ajouta-t-elle en s'adressant au hussard qui cassait
+une plante du Japon en petits morceaux pour tâcher d'écouler sa rage. Il
+tourna le dos, furieux, sans lui répondre. C'était la millième fois que
+cette conversation se brisait juste à l'endroit le plus intéressant.
+
+M. de Raittolbe, peu patient, alluma sournoisement un cigare, et enfuma
+toute une bordure d'azalées, en jurant qu'il ne reviendrait jamais chez
+cette hystérique, car, selon ses idées, on ne pouvait qu'être hystérique
+dès qu'on ne suivait pas la loi commune.
+
+Raoule, lisant, avait pâli.
+
+--Mon Dieu! murmura-t-elle, il veut de l'argent; je suis tombée dans la
+boue!
+
+--Faites entrer cette pauvre créature, reprit-elle d'un ton dégagé, je
+tiens à lui donner tout de suite ce qu'elle désire.
+
+--Et à me refuser l'explication que je demande? grommela l'officier hors
+de lui.
+
+Tranquillement, Raoule l'enferma dans la serre et revint s'asseoir, pâle
+comme une morte. Son front se baissa, elle incrusta ses ongles longs
+dans le papier couvert d'encre bleue.
+
+--De l'argent! oh! non, je ne succomberai pas! Je lui enverrai ce qu'il
+veut, sans aller le tuer!... Est-ce sa faute? Est-ce que l'homme du
+peuple, parce qu'il sera beau, devra aussi ne pas être abject? Allons!
+ce calice a bien fait de s'offrir: je ne le repousse pas... au
+contraire, je vais y puiser une nouvelle vie.
+
+La toux gutturale de Marie Silvert lui fit redresser la tête. Raoule se
+mit debout, tout à coup, menaçante et plus hautaine qu'une déesse
+parlant dans l'empyrée.
+
+--Combien? dit-elle, en déployant derrière elle l'immense traîne de sa
+robe de velours.
+
+Marie acheva sa quinte... elle ne s'attendait pas à ce mot-là tout de
+suite... Diable! ça se gâtait... on aurait pu commencer plus en douceur,
+par le sentiment, les questions tendres... Un caprice, ça se mijote
+comme un ragoût, et on ajoute le poivre à la dernière heure.
+
+--Vous savez? le petit s'ennuie, déclara-t-elle avec un sourire plein de
+sous-entendus malpropres.
+
+--Combien? répéta Raoule saisie d'une colère aveugle, cherchant des yeux
+un couteau.
+
+--Ne vous fâchez pas, mademoiselle, l'argent est une manière de parler
+dans sa lettre; il voudrait surtout vous voir, l'enfant... C'est un
+bébé jamais raisonnable, un pleurnicheur trop sensible! Il s'est figuré
+que votre béguin était déjà envolé, et, va te faire lanlaire? tous mes
+compliments sont perdus. S'il ne vous revoit pas, il se fera périr, j'en
+ai une peur terrible. Ce matin, en regardant son verre, il me disait
+qu'il lui servirait bientôt de poison. Pauvre chat! si ça ne brise pas
+l'âme! A son âge. Et si blond! si blanc! Enfin, vous le connaissez?
+Alors, j'ai mis ma jupe des dimanches... Ne laisse pas agoniser ton
+frère, que je me suis dit. Et me voilà! Pour l'argent, on est pauvre,
+mais on est fier. Nous en causerons après!...
+
+Elle frottait son pied sur le tapis du boudoir, éprouvant une joie
+intime à salir un peu _la haute_, et elle secouait son parapluie
+déteint, dont elle n'avait pas voulu se séparer.
+
+Raoule marcha droit au bonheur du jour qui se trouvait en face d'elle;
+d'un revers de main, elle écarta la fille comme on jette de côté une
+loque, lorsqu'elle va vous cingler la figure.
+
+--J'ai mille francs, là... je vous en enverrai mille autres, ce soir...
+mais ne restez pas une seconde de plus... je ne connais pas votre
+frère... j'ignore où il demeure... vous... je ne sais pas votre nom.
+Prenez et sortez!
+
+Elle posa les billets sur un fauteuil, lui faisant signe de les y
+prendre. Ensuite, elle sonna...
+
+--Jeanne, dit-elle à la femme de chambre, reconduisez madame.
+
+--Ah! mais... gronda la fleuriste stupéfaite.
+
+Elle fut emmenée, presque à bras tendus, par Jeanne. Le poing du suisse
+la lança dans l'avenue, et le petit chien, descendant le perron, appuya
+de quelques hurlements aigus.
+
+--Vous vous ennuyez, baron? interrogea Raoule, rentrant souriante dans
+la serre.
+
+--Mademoiselle, riposta de Raittolbe au comble de l'impatience, vous
+êtes un agréable monstre, mais l'étude du fauve n'a de charmes réels
+qu'en Algérie... Alors je vous fais mes adieux, ce soir; demain matin,
+je mets à la voile pour Constantine. Vous tienne l'étrier qui voudra.
+Pour moi, je ne tiens plus.
+
+--Ah! ah! il me semblait cependant que vous m'aviez offert, tout à
+l'heure, votre nom!...
+
+De Raittolbe serra les poings.
+
+--Quand on pense que j'ai donné ma démission pour chasser le tigre!
+continua-t-il ne l'écoutant même pas.
+
+--... Que vous m'avez très carrément demandée en légitime mariage!...
+
+--... Pour chasser le tigre dans le parc de Vénérande, un tigre affublé
+d'une amazone...
+
+--... Sans passer par ma tante et les lois de l'étiquette, monsieur!
+
+--... Je me trouve grotesque, mademoiselle!
+
+--C'est mon avis, ajouta philosophiquement Raoule.
+
+Le baron de Raittolbe resta court. Ils se regardèrent un instant, puis
+se mirent à rire aux éclats.
+
+Enhardi, le jeune homme s'empara des mains de la jeune femme; ils
+allèrent s'asseoir sur un divan de la serre, un magnolia derrière leurs
+épaules.
+
+--Écoutez, l'amour sincère ne peut jamais être grotesque. Raoule, je
+vous aime sincèrement.
+
+Il se pencha. Ses prunelles, un peu moqueuses, s'emplirent d'une
+humidité qu'un simple effort des nerfs de la face y faisait monter, et
+non la tendresse dont il voulait l'entretenir, puis il lui baisa les
+doigts un à un, s'arrêtant pour la regarder entre chaque caresse.
+
+--Raoule... je vous ai abandonné mon cœur... je ne m'en irai pas sans
+vous le reprendre, et comme je l'ai placé très près du vôtre, j'espère
+que vous vous tromperez... deux cœurs de garçon, deux cœurs de
+hussard doivent être du même rouge... Rendez-moi le votre... gardez le
+mien... Dans un mois, nous chasserons ensemble de vrais lions dans une
+véritable Afrique.
+
+--J'accepte! répondit Raoule.
+
+Et son regard sombre, qui ne savait pas pleurer, eut une tristesse
+morne.
+
+--Vous acceptez, quoi?... fit de Raittolbe la poitrine oppressée.
+
+La jeune femme, avec une dignité suprême, repoussa ses mains tendues.
+
+--De vous avoir pour amant, mon cher, vous ne serez pas le premier et je
+suis _honnête homme_!...
+
+--Je le savais, répliqua doucement de Raittolbe; à présent, je crois que
+je vous adore!
+
+Le soir, le jeune officier dîna à l'hôtel de Vénérande. Il fut pour la
+tante Élisabeth le plus courtois des chevaliers. Il développa une tirade
+sur la dévotion qui aveugle la femme sur les misères humaines et l'élève
+au-dessus de la terre impure. Tante Élisabeth avoua que les hussards
+étaient de bons enfants. En prenant congé, de Raittolbe glissa un mot à
+l'oreille de Raoule.
+
+--J'attends...
+
+--Demain, murmura-t-elle, hôtel Continental. Mon coupé brun entrera par
+la porte de gauche vers dix heures du matin.
+
+--Il suffit.
+
+Et le viveur se retira calmé.
+
+Le lendemain, le coupé brun fut commandé vers dix heures et Raoule se
+jeta dans la voiture avec une gaieté fébrile. Certes, il en serait
+ainsi, elle se l'était juré et puisqu'_il_ se trouvait, au demeurant,
+mieux que les autres, il l'amuserait peut-être davantage. Une erreur des
+sens n'est pas l'épanouissement d'une âme, et la beauté d'une forme
+humaine n'est pas capable d'inspirer le désir de s'attacher à elle par
+une éternité de folie.
+
+Elle chantait en boutonnant ses gants. La glace du coupé lui renvoyait
+son image, son corsage ruisselant de dentelles allait bien, elle se
+sentait _femme_ jusqu'au plaisir.
+
+--Mademoiselle veut-elle entrer? dit le cocher se penchant à la vitre au
+bout d'une course rapide.
+
+--Non! Arrêtez, quand je serai descendue vous entrerez par la porte de
+gauche et m'y attendrez jusqu'au soir!...
+
+La voix de Raoule était devenue sifflante. Elle descendit, avisa un
+fiacre stationnant, s'y précipita:
+
+--Notre-Dame-des-Champs, boulevard Montparnasse! dit-elle pendant que
+l'autre voiture, vide, se dirigeait, selon ses ordres, vers la porte, à
+gauche.
+
+Durant tout le chemin, elle n'y avait pas songé et, une fois en présence
+du sacrifice, le corps, qui ne s'appartenait plus, venait de se
+révolter. Raoule avait cédé sans aucune contestation.
+
+L'atelier du boulevard Montparnasse lui parut lugubre en arrivant, mais
+dans le fond s'ouvrait la chambre à coucher toute bleue comme un coin du
+ciel, Marie Silvert se retira dès que Raoule en eut dépassé le seuil.
+
+--Tiens, fit-elle, nous allons régler nos petites affaires après
+déjeuner. Ce sera chaud, je t'en réponds, drôlesse!
+
+Mlle de Vénérande, pour s'isoler, détacha les portières épaisses.
+
+--Jacques! appela-t-elle durement.
+
+Il se mit la figure dans son traversin, ne voulant pas croire à cet
+excès d'infamie.
+
+--Je n'ai pas écrit la lettre! cria-t-il, je vous l'assure, je n'aurais
+pas osé. D'ailleurs, je veux m'en aller, je suis malade. On me rend
+malade pour me forcer à rester dans ce lit... Marie est capable de tout,
+je la connais! Vous!... je ne peux pas vous souffrir!...
+
+Son énergie épuisée, il reglissa au plus profond de ses couvertures, se
+repliant sur lui-même comme un animal battu.
+
+--Bien vrai? demanda Raoule, secouée par un frisson délicieux.
+
+--Oui, bien vrai!
+
+Il remonta au jour sa tête ébouriffée, tandis que son admirable teint de
+blond prenait une nuance rose.
+
+--Alors, pourquoi l'avoir laissé partir, cette lettre?
+
+--Je ne savais pas, moi! Marie me certifiait que j'avais la fièvre, _sa
+fièvre_. Elle m'a donné une drogue et j'ai eu le délire toutes les
+nuits, elle disait que c'était de la quinine; je l'aurais bien retenue,
+seulement la poigne m'a manqué. Ah! vous pouvez le remballer votre
+atelier de malheur! Dieu de Dieu!...
+
+Essoufflé, il essaya de s'asseoir sur son séant, ce qui fit que Raoule
+s'aperçut d'une chose étrange: il avait une chemise de femme, une
+chemise garnie d'un feston.
+
+--C'est elle aussi qui t'arrange de la sorte? dit Raoule en touchant le
+feston sur son cou.
+
+--Vous croyez que j'ai du linge? Il y a longtemps que mes lambeaux sont
+loin. J'avais froid, on m'a collé ça sur la peau... Est-ce que je sais
+si c'est une chemise de femme, moi!...
+
+--Oui, c'en est une, Jacques!
+
+Ils s'envisagèrent un instant, se demandant s'il fallait rire de
+l'aventure.
+
+Marie cria du fond de l'atelier:
+
+--Je vais mettre deux couverts, n'est-ce pas?...
+
+Alors, acquiesçant à tout pour avoir la paix dans sa honte qui
+commençait à la griser, Raoule de Vénérande ferma la porte au verrou
+pendant que Jacques se décidait à rire de bon cœur. Puis elle revint,
+hésitante, vers le lit. Il avait un rire d'enfant très doux et bête à
+ravir, un rire plein de grâces, provocant, vous donnant de mauvais
+frissons. Elle ne cherchait pas à s'expliquer la force émanant de cette
+bêtise, elle s'en laissait envelopper comme le noyé se laisse envelopper
+par la vague après ses dernières luttes et s'abandonne pour toujours au
+courant. Elle écarta un peu la draperie bleue afin de mettre en lumière
+la tête du jeune homme.
+
+--Tu es malade? fit-elle machinalement.
+
+--Je ne le suis plus, puisque je vous vois!... répondit-il d'un air
+vainqueur.
+
+--Veux-tu me faire un plaisir, Jacques?
+
+--Tous les plaisirs, mademoiselle!
+
+--Eh bien! tais-toi. Je ne viens pas ici pour t'entendre.
+
+Il se tut, assez vexé, se disant que le compliment sans doute n'avait
+pas paru neuf à cette renchérie. Les femmes du vrai monde sont gênantes
+dans l'intimité, et, pour un début, il tâtonnait beaucoup trop, il en
+avait conscience.
+
+--Je vais dormir! déclara-t-il tout à coup, ramenant son drap jusqu'à
+son nez.
+
+--C'est cela! Dors, murmura Mlle de Vénérande. Sur la pointe des
+pieds, elle alla faire glisser les stores, puis alluma une veilleuse
+dont le cristal dépoli laissa tomber une nuée dans l'atmosphère.
+
+De temps en temps, Jacques levait les cils, et ces choses discrètement
+accomplies par cette femme svelte, toute noire, lui donnaient une
+confusion atroce.
+
+Enfin, elle se rapprocha tenant une petite boîte d'écaille à la main.
+
+--Je t'ai apporté, dit-elle avec un sourire maternel, un remède qui ne
+ressemble pas du tout à la quinine de ta sœur. Tu vas le prendre pour
+dormir plus vite!...
+
+Elle mit son bras autour de sa tête et une cuiller de vermeil à portée
+de sa bouche.
+
+--Soyons sage!... fit-elle en plongeant son regard sombre dans le sien.
+
+--Je ne veux pas! déclara-t-il d'un accent de colère.
+
+Il se souvenait maintenant d'avoir acheté sur les quais, en un jour de
+liesse, un méchant livre de vingt-cinq centimes, intitulé: _Les exploits
+de la Brinvilliers_, et c'était toujours avec une idée d'empoisonnement
+qu'il pensait aux amours des grandes dames. Son cerveau, un peu
+affaibli, se retraça, tout de suite, une tentative criminelle faite par
+une cagoule de velours sur un monsieur déshabillé. Il vit le monsieur
+repoussant une tasse d'un geste tordu. Raoule voulait sûrement se
+débarrasser de lui, il y a des créatures qui ne reculent devant rien
+quand elles se croient compromises! Aussi, Jacques posa-t-il le poing en
+avant, prêt à l'écraser à son premier mouvement offensif. Pour toute
+réponse, Raoule mordit du bout des dents au contenu de sa cuiller.
+
+--Je ne suis pas un nourrisson! fit-il désorienté. On n'a pas besoin de
+me mâcher les morceaux!
+
+Et il avala sans sourciller ce remède verdâtre, au goût de miel. Raoule
+s'assit sur le rebord du lit tenant ses deux mains et lui souriant d'un
+sourire à la fois heureux et navré.
+
+--Mon amour, murmura-t-elle si bas que Jacques entendait comme on entend
+du fond d'un abîme, nous allons nous appartenir dans un pays étrange que
+tu ne connais point.
+
+Ce pays est celui des fous, mais il n'est pourtant pas celui des
+brutes... Je viens te dépouiller de tes sens vulgaires pour t'en donner
+d'autres plus subtils, plus raffinés. Tu vas voir avec mes yeux, goûter
+avec mes lèvres. Dans ce pays, on rêve, et cela suffit pour exister. Tu
+vas rêver, et, tu comprendras alors, quand tu me reverras, dans ce
+mystère, tout ce que tu ne comprends pas quand je te parle ici!
+
+Va! je ne te retiens plus et j'unis mon cœur à tes plaisirs!...
+
+Jacques, la tête renversée, tâchait de ressaisir ses mains. Il croyait
+rouler, peu à peu, dans une ondée de plumes. Les rideaux prenaient des
+contours fluides et les glaces de la chambre, se multipliant, lui
+renvoyaient mille fois la silhouette d'une femme noire, immense, planant
+comme un génie carbonisé qu'on précipite de toute la hauteur des cieux.
+Il tendait tous ses muscles, raidissait tous ses membres, voulant
+revenir, malgré lui, à la dépouille vulgaire qu'on lui retirait, mais il
+s'enfonçait de plus en plus. Le lit avait disparu, son corps aussi. Il
+tournoyait dans le bleu, il se transformait en un être semblable au
+génie planant. Il avait cru tomber d'abord, et, au contraire, il se
+trouvait bien au-dessus de ce monde. Il avait, sans explication
+possible, la sensation orgueilleuse de Satan qui, tombé du Paradis,
+domine pourtant la terre et a, en même temps, le front sous les pieds
+de Dieu, les pieds sur le front des hommes!
+
+Il lui paraissait vivre ainsi depuis de longs siècles, avec la femme
+noire, lui, tout resplendissant d'une nudité lumineuse.
+
+A son oreille, bruissait les chants d'un amour étrange n'ayant pas de
+sexe et procurant toutes les voluptés. Il aimait avec des puissances
+terribles et la chaleur d'un soleil ardent. On l'aimait avec des
+ivresses effrayantes et une science si exquise que la joie renaissait au
+moment de s'éteindre.
+
+L'espace, devant eux s'ouvrait infini, toujours bleu, toujours
+miroitant...; là-bas, dans le lointain, une sorte d'animal étendu les
+contemplait d'un air grave.....
+
+Jacques Silvert ne sut jamais comment il fit, à cet instant de bonheur
+presque divin, pour se lever. En revenant à lui, il se trouva debout, le
+talon posé nerveusement sur le crâne du grand ours qui lui servait de
+descente de lit. Il avait les yeux égarés dans une glace de Venise et la
+chambre était très silencieuse. Derrière la portière, une voix demanda:
+
+--Voulez-vous dîner, mademoiselle?
+
+Jacques aurait certifié qu'il n'y avait pas une minute qu'on avait
+demandé: Voulez-vous déjeuner?...
+
+Il s'habilla à la hâte, mouilla ses tempes avec une éponge imbibée de
+vinaigre de toilette et balbutia:
+
+--Où est-elle? Je ne veux pas qu'elle s'en aille!
+
+--Me voici, Jacques! répondit-on. Je ne t'ai pas quitté, car tu avais
+encore le délire.
+
+Raoule parut, soulevant la draperie qui masquait la salle de bain. Elle
+était toujours svelte, très noire. Ses doigts rattachaient à son cou le
+fermoir d'un collier.
+
+--Ce n'est pas vrai? cria Jacques frémissant. Je n'ai pas eu le délire.
+Je n'ai pas rêvé! Pourquoi me mens-tu?
+
+Raoule lui prit les épaules et le fit fléchir sous une impérieuse
+pression.
+
+--Pourquoi Jacques Silvert me tutoie-t-il? Le lui ai-je permis?
+
+--Oh! je suis brisé! répéta Jacques essayant de se redresser. On ne se
+moque pas ainsi d'un homme quand il est malade, Raoule! Je ne vous
+tutoierai plus... Raoule! je t'aime!... Ah! je crois que je vais
+mourir!...
+
+Divaguant, affolé, il se cacha dans les bras de Raoule.
+
+--Est-ce que c'est fini? ajouta-t-il en pleurant, est-ce que c'est tout
+à fait fini?...
+
+--Je te répète que tu as... rêvé. Voilà tout.
+
+Et elle le repoussa, gagnant l'atelier sans vouloir en entendre
+davantage.
+
+--Mademoiselle est servie! déclara Marie Silvert lui tirant une
+révérence comme si rien ne devait étonner cette fille. Raoule alla vers
+la table, sur laquelle fumait un plat, et déposa, à côté d'une serviette
+roulée, une pile de pièces d'or.
+
+--C'est son couvert, je crois? dit-elle d'un ton très calme et en
+regardant Marie qui ne bronchait pas.
+
+--Oui, je vous ai mis l'un devant l'autre.
+
+--C'est bien, répliqua Raoule de la même voix indifférente, je vous
+souhaite, _à tous les deux_, le meilleur des appétits!
+
+Et elle sortit, en remettant son gant.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+DE RAITTOLBE, finissant par comprendre que Mlle de
+Vénérande avait simplement envoyé au rendez-vous du Continental une
+voiture vide, allait se retirer après neuf heures d'une attente rageuse
+quand, du côté de la porte de droite, un fiacre fit irruption; Raoule en
+descendit la voilette baissée, un peu inquiète, tâchant de voir sans
+être vue.
+
+Le baron se précipita, stupéfait de cette audace.
+
+--Vous! exclama-t-il. C'est trop fort! Une voiture jaune au lieu d'une
+voiture brune, et par la porte de droite au lieu de celle de gauche.
+Que signifie une semblable mystification?
+
+--Rien ne doit vous étonner, puisque je suis femme, répondit Raoule
+riant d'un rire nerveux. Je fais tout le contraire de ce que j'ai
+promis. Quoi de plus naturel?
+
+--Oui, en effet, quoi de plus naturel! On torture un pauvre soupirant,
+on lui donne à supposer des choses horribles, comme un accident, une
+trahison, un repentir tardif, une scène de famille ou une mort subite,
+puis on lui dit tranquillement: Quoi de plus naturel? Raoule, vous
+mériteriez la salle de police. Moi qui croyais que Mlle de Vénérande
+était la loyauté poussée jusqu'à l'extravagance! Ah! je suis furieux!!
+
+--Vous allez me reconduire chez moi, dit la jeune femme, ne perdant pas
+son sourire. Nous dînerons sans ma tante, qui se livre à une foule de
+dévotions nocturnes, ces temps-ci, et en dînant je vous expliquerai...
+
+--... Parbleu! Vous vous êtes moquée de moi. J'en suis sûr.
+
+--Montez d'abord, je vous jure de tout éclaircir ensuite, car je mérite
+ma réputation de loyauté, mon cher. Je pourrais vous cacher la
+situation, je ne vous cacherai rien. Qui sait! (et elle eut une
+expression tellement amère qu'elle apaisa de Raittolbe). Qui sait si mon
+histoire ne vaudra pas ce que vous n'avez pas eu aujourd'hui!
+
+Il monta dans le coupé brun, très boudeur, la moustache hérissée, les
+yeux ronds comme un dompteur intimidé par son élève.
+
+Durant le trajet, il n'entama aucune discussion; l'_histoire_ lui
+paraissait même peu nécessaire puisqu'il allait dîner sous le toit de
+Raoule. Il savait que chez elle, et il n'était pas seul à le savoir, la
+nièce de Mme Élisabeth demeurait une vierge inattaquable, une sorte
+de déesse se permettant tout du haut d'un piédestal qu'on n'osait point
+renverser. Il marchait donc au supplice sans le moindre enthousiasme.
+Raoule rêvait, les paupières mi-closes, regardant, à travers la nuit
+qu'elle faisait autour d'elle, une chose très blanche, ayant tous les
+contours d'un corps humain.
+
+Arrivée à l'hôtel, elle fit porter une table servie dans sa
+bibliothèque, et, pendant qu'on mettait aux mains d'un esclave de
+bronze une lampe étrusque, elle s'assit sur un divan, en priant le baron
+d'attirer pour lui un fauteuil capitonné, cela si gracieusement, que de
+Raittolbe se sentit très capable d'étrangler son amphitryon avant de
+toucher au potage.
+
+Les mets, une fois disposés sur deux servantes garnies de réchauds,
+Raoule déclara qu'on n'avait plus besoin de valet de chambre.
+
+--Nous serons régence, n'est-ce pas? dit-elle.
+
+--Comme vous voudrez! gronda le baron d'un ton sourd.
+
+Un feu vif flambait dans la cheminée blasonnée de la pièce qui, toute
+tendue de tapisseries à personnages, transportait ses hôtes à quelques
+siècles en arrière, au temps où le souper du roi émergeait du sol dès
+qu'il frappait le sol de la poignée de son épée. Un panneau représentait
+Henri III distribuant des fleurs à ses mignons. Près de Raoule se
+dressait le buste d'un Antinoüs couronné de pampres, ayant des yeux
+d'émail luisants de désirs.
+
+Le long des reliures sombres des livres étagés par centaines,
+voltigeaient des noms profanes, Parny, Piron, Voltaire, Boccace,
+Brantôme, et, au centre des ouvrages avouables, s'ouvraient les battants
+d'un bahut incrusté d'ivoire qui recélait, entre ses rayons doublés de
+velours pourpre, les ouvrages inavouables.
+
+Raoule prit une aiguière et se versa une coupe d'eau pure.
+
+--Baron, dit-elle d'un accent où frémissait à la fois une gaieté forcée
+et une passion contenue, je vais m'enivrer, je vous préviens, car mon
+récit ne peut pas être fait d'une manière raisonnable, vous ne le
+comprendriez pas!
+
+--Ah! très bien! murmura de Raittolbe, alors je vais tâcher de conserver
+toute ma raison, moi!
+
+Et il vida dans un hanap ciselé un flacon de sauterne. Ils s'examinèrent
+un moment. Pour ne pas éclater de colère, de Raittolbe fut obligé de se
+dire que Mlle de Vénérande avait le plus beau des masques de Diane
+chasseresse.
+
+Quant à Raoule, elle ne voyait pas son vis-à-vis. L'ivresse dont elle
+parlait lui emplissait déjà les prunelles, ses prunelles injectées d'or.
+
+--Baron, dit-elle brusquement, _je suis amoureux_!
+
+De Raittolbe fit un soubresaut, posa son hanap et riposta d'un ton
+étranglé:
+
+--Sapho!... Allons, ajouta-t-il avec un geste ironique, je m'en doutais.
+Continuez, monsieur de Vénérande, continuez, mon cher ami!
+
+Raoule eut, au coin des lèvres, un pli dédaigneux.
+
+--Vous vous trompez, monsieur de Raittolbe; être Sapho, ce serait être
+tout le monde! Mon éducation m'interdit le crime des pensionnaires et
+les défauts de la prostituée. J'imagine que vous me mettez au-dessus du
+niveau des amours vulgaires. Comment me supposez-vous capable de telles
+faiblesses? Parlez sans vous inquiéter des convenances..., je suis ici
+chez moi.
+
+L'ex-officier des hussards essayait de tordre sa fourchette. Il voyait
+bien, en effet, qu'il s'était laissé choir la tête la première dans
+l'antre du sphinx. Il s'inclina gravement.
+
+--Où diable avais-je l'esprit? Ah! mademoiselle, pardonnez-moi.
+J'oubliais le _Homo sum_ de Messaline!
+
+--Il est certain, monsieur, reprit Raoule haussant les épaules, que j'ai
+eu des amants. Des amants dans ma vie comme j'ai des livres dans ma
+bibliothèque, pour savoir, pour étudier... Mais je n'ai pas eu de
+passion, je n'ai pas écrit mon livre, moi! Je me suis toujours trouvée
+seule, alors que j'étais deux. On n'est pas faible, quand on reste
+maître de soi au sein des voluptés les plus abrutissantes.
+
+Pour présenter mon thème psychologique sous un jour plus... Louis XV, je
+dirai qu'ayant beaucoup lu, beaucoup étudié, j'ai pu me convaincre du
+peu de profondeur de mes auteurs, classiques ou autres!
+
+A présent, mon cœur, ce fier savant, veut faire son petit Faust... il
+a envie de rajeunir, non pas son sang, mais cette vieille chose qu'on
+appelle l'amour!
+
+--Bravo! fit de Raittolbe, convaincu qu'il allait assister à une
+évocation magique et voir une sorcière s'élancer du bahut mystérieux.
+Bravo! je vous aiderai, si je puis! Prêt à toute heure, vous savez! Moi
+aussi, je suis fatigué de cet éternel refrain qui accompagne des
+procédés fort usés. Mon petit Faust, je bois à une invention nouvelle et
+ne demande qu'à payer le brevet. Sacrebleu! Un amour tout neuf! Voilà un
+amour qui me va! Pourtant, une simple réflexion, Faust. Il me semble que
+chaque femme doit, à ses débuts, penser qu'elle vient de créer l'amour,
+car l'amour n'est vieux que pour nous, philosophes! Il ne l'est pas
+encore pour les pucelles! Hein? Soyons logiques!
+
+Elle eut un mouvement d'impatience.
+
+--Je représente ici, dit-elle en enlevant d'un réchaud une timbale
+d'écrevisses, l'élite des femmes de notre époque. Un échantillon du
+féminin artiste et du féminin grande dame, une de ces créatures qui se
+révoltent à l'idée de perpétuer une race appauvrie ou de donner un
+plaisir qu'elles ne partageront pas. Eh bien! j'arrive à votre tribunal,
+députée par mes sœurs, pour vous déclarer que toutes nous désirons
+l'impossible, tant vous nous aimez mal.
+
+--Vous avez la parole, mon cher avocat, appuya de Raittolbe, s'animant
+sans rire. Seulement je déclare, moi, ne pas vouloir être juge et
+partie. Mettez donc votre discours à la troisième personne: _Tant ils
+nous aiment mal_...
+
+--Oui, continua Raoule, brutalité ou impuissance. Tel est le dilemme.
+Les brutaux exaspèrent, les impuissants avilissent et _ils_ sont, les
+uns et les autres, si pressés de jouir qu'_ils_ oublient de nous donner,
+à nous, leurs victimes, le seul aphrodisiaque qui puisse les rendre
+heureux en nous rendant heureuses: l'_Amour_!...
+
+--Tiens! interrompit de Raittolbe, hochant le front. L'amour
+aphrodisiaque pour l'amour! Très joli! J'approuve... La cour est de
+votre avis!
+
+--Dans l'antiquité, poursuivit l'impitoyable défenderesse, le vice était
+sacré parce qu'on était fort. Dans notre siècle, il est honteux parce
+qu'il naît de nos épuisements. Si on était fort, et si, de plus, on
+avait des griefs contre la vertu, il serait permis d'être vicieux, en
+devenant créateur, par exemple. Sapho ne pouvait pas être une _fille_,
+c'était bien plutôt la vestale d'un feu nouveau. Moi, si je créais une
+dépravation nouvelle, je serais prêtresse, tandis que mes imitateurs se
+traîneraient, après mon règne, dans une fange abominable... Ne vous
+paraît-il point que les hommes orgueilleux, en copiant Satan, sont bien
+plus coupables que le Satan de l'Écriture qui invente l'orgueil? Satan
+n'est-il pas respectable par sa faute même, sans précédent et émanant
+d'une réflexion divine?...
+
+Raoule, surexcitée par une émotion poignante, s'était levée, sa coupe
+remplie d'eau pure à la main. Elle avait l'air de porter un toast à
+l'Antinoüs penché sur elle.
+
+De Raittolbe se leva aussi, en remplissant son hanap de champagne glacé.
+Plus ému qu'un hussard ne l'est d'habitude, après son dixième verre,
+mais plus courtois que ne l'eût été un viveur en pareil cas, il s'écria:
+
+--A Raoule de Vénérande, le Christophe Colomb de l'amour moderne!...
+
+Puis, se rasseyant:
+
+--Avocat, venez au fait, car je sais que vous êtes _amoureux_, et
+j'ignore pourquoi vous m'avez trahi!...
+
+Raoule reprit douloureusement:
+
+--Amoureux fou! Oui! Déjà, je prétends élever un autel à mon idole,
+quand j'ai l'assurance de ne jamais être compris!... Hélas! une passion
+contre nature qui est en même temps un véritable amour peut-elle devenir
+autre chose qu'une affreuse folie?...
+
+--Raoule, dit le baron de Raittolbe avec effusion, je suis persuadé,
+certainement, que vous êtes folle. Mais j'espère vous guérir.
+Racontez-moi le reste, et apprenez-moi comment, sans imiter Sapho, vous
+êtes amoureux d'une jolie fille quelconque?
+
+Le visage pâle de Raoule s'enflamma.
+
+--Je suis _amoureux_ d'un homme et non pas d'une femme! répliqua-t-elle,
+tandis que ses yeux assombris se détournaient des yeux brillants de
+l'Antinoüs. On ne m'a pas aimée assez pour que j'aie pu désirer
+reproduire un être à l'image de l'époux... et on ne m'a pas donné assez
+de jouissances pour que mon cerveau n'ait pas eu le loisir de chercher
+mieux...
+
+...J'ai voulu l'_impossible_... je le possède... C'est-à-dire non, je ne
+le posséderai jamais!...
+
+Une larme, dont la clarté humide devait avoir ravi des lueurs aux Edens
+d'antan, coula sur la joue de Raoule. Quant à de Raittolbe, il ouvrit
+les bras et les agita en signe de complet désespoir.
+
+--Elle est _amoureux_ d'un... hom...me! Dieux immortels! s'exclama-t-il,
+prenez pitié de moi! Je crois que ma cervelle s'écroule!
+
+Il y eut un moment de silence; puis, très lentement, très naturellement,
+Raoule lui raconta sa première entrevue avec Jacques Silvert, de quelle
+façon le caprice avait pris les proportions d'une passion fougueuse, et
+de quelle façon elle avait acheté un être qu'elle méprisait comme homme
+et adorait comme _beauté_. (Elle disait: beauté, ne pouvant pas dire:
+_femme_.)
+
+--Un homme de ce calibre peut-il exister? balbutia le baron abasourdi,
+entraîné dans une région inconnue où l'interversion semblait être le
+seul régime admis.
+
+--Il existe, mon ami, et ce n'est pas même un hermaphrodite, pas même un
+impuissant, c'est un beau mâle de vingt et un ans, dont l'âme aux
+instincts féminins s'est trompée d'enveloppe.
+
+--Je vous crois, Raoule, je vous crois! et vous ne serez pas sa
+maîtresse? demanda encore le viveur, persuadé que l'aventure ne devait
+pas avoir d'autre issue.
+
+--Je serai son amant, répondit Mlle de Vénérande, qui buvait toujours
+de l'eau pure et émiettait des macarons.
+
+De Raittolbe, cette fois, partit d'un formidable éclat de rire.
+
+--... Le procédé pour lequel je suis prêt à payer un brevet! dit-il.
+
+Un regard sévère l'arrêta.
+
+--Avez-vous jamais nié l'existence des martyrs chrétiens, de Raittolbe?
+
+--Ma foi non! J'ai toujours eu autre chose à faire, ma chère Raoule!
+
+--Niez-vous la vocation de la vierge qui prend le voile?
+
+--Je me rends à l'évidence. Je possède une cousine charmante aux
+Carmélites de Moulins.
+
+--Niez-vous la possibilité d'être fidèle à une épouse infidèle?
+
+--Pour moi, oui, pour un de mes meilleurs camarades, non! Ah! ça, cette
+carafe d'eau est donc enchantée? Vous me faites peur avec vos
+questions.
+
+--Eh bien! mon cher baron, j'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans
+espoir la fiancée morte!
+
+Ils avaient achevé de dîner. Ils repoussèrent la table, qu'un domestique
+vint enlever discrètement; puis, côte à côte, ils s'étendirent sur le
+divan, ayant chacun une cigarette turque à la bouche.
+
+De Raittolbe ne pensait pas à la robe de Raoule, et Raoule ne s'occupait
+pas du tout des moustaches du jeune officier.
+
+--Ainsi, vous l'entretiendrez? interrogea le baron d'un ton très dégagé.
+
+--Jusqu'à me ruiner! Je veux qu'_elle_ soit heureuse comme _le filleul_
+d'un roi!
+
+--Tâchons de nous entendre! Si je suis le confident en titre, mon cher
+ami, adoptons _il_ ou _elle_, afin que je ne perde pas le peu de bon
+sens qui me reste.
+
+--Soit: _Elle_.
+
+--Et la sœur?
+
+--Une servante, rien de plus!
+
+--Si l'ancien fleuriste a eu des amourettes, _elle_ pourra en avoir de
+nouvelles?...
+
+--... Le haschich...
+
+--Diable! Cela se complique. Et si, par extraordinaire, le haschich ne
+suffisait pas?
+
+--Je la tuerais!
+
+Sur ce mot, de Raittolbe alla prendre un livre, au hasard, et éprouva le
+besoin étrange de se faire une lecture à haute voix. Tout à coup, les
+fumées du champagne aidant, il lui sembla voir Raoule, vêtue du
+pourpoint de Henri III, offrant une rose à l'Antinoüs. Ses oreilles
+bourdonnèrent, ses tempes battirent; puis, s'étranglant sur les lignes
+qui dansaient devant lui, il débita des énormités à faire dresser les
+cheveux à tous les hussards de France.
+
+--Taisez-vous! murmura Mlle de Vénérande rêveuse. Laissez-moi donc la
+chasteté de mes pensées quand je pense à _elle_!
+
+De Raittolbe se secoua. Il vint serrer la main de Raoule.
+
+--Adieu, fit-il doucement. Si je ne me suis pas brûlé la cervelle,
+demain matin nous irons la voir ensemble.
+
+--Votre amitié triomphera, mon ami. Du reste, on ne peut pas aimer
+d'amour Raoule de Vénérande!...
+
+--C'est juste! répliqua de Raittolbe.
+
+Et il sortit très vite parce que le vertige s'emparait de son
+imagination.
+
+Avant de regagner sa chambre à coucher, Raoule se rendit chez sa tante.
+Celle-ci, courbée sur un prie-dieu monumental, récitait l'oraison de la
+Vierge:
+
+--Souvenez-vous, ô très douce Vierge Marie qu'on n'a jamais entendu
+qu'aucun de ceux qui ont eu recours à vous aient été délaissés...
+
+--Lui a-t-on jamais demandé la grâce de changer de sexe? songea la jeune
+femme, embrassant la vieille dévote en soupirant.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+LA présentation se fit en face d'un chevalet
+supportant l'ébauche d'un gros bouquet de myosotis.
+
+Jacques avait sa tenue d'atelier: un pantalon de coupe flottante et un
+veston de molleton blanc.
+
+Il s'était confectionné une cravate de soie en arrachant une des
+embrasses de ses rideaux, et, les joues fraîches, les yeux clairs, il
+demeurait là, très confus de cette visite. Les rêves fabuleux du
+haschich, en passant par son organisation primitive, l'avaient entouré
+d'une pudeur gauche, d'un embarras de lui-même qui se révélaient dans
+tous ses gestes. On devinait à la langueur de sa pose que ces rêves
+hantaient son cerveau, le laissant incertain sur la réalité de
+l'existence féerique qu'on lui faisait mener.
+
+Raoule, cavalièrement, lui frappa sur l'épaule.
+
+--Jacques, dit-elle, je vous présente un de mes amis. Il est amateur de
+bons dessins, vous pouvez lui montrer les vôtres.
+
+De Raittolbe, sanglé dans un costume de cheval, portant un faux-col
+d'ordonnance, reniflait de mauvaise grâce. En entrant, il avait dit:
+_Peste_! à cause de la somptuosité de l'appartement.
+
+--Oui, mâchonna-t-il, scandalisé maintenant par la beauté trop réelle du
+fleuriste, j'ai dessiné aussi, mais sur des cartes d'état-major!
+Monsieur est peintre de fleurs?...
+
+Jacques, de plus en plus troublé, jeta un regard de reproche à Mlle
+de Vénérande.
+
+--J'ai fait des moutons, faut-il les sortir? demanda-t-il sans répondre
+directement au baron, dont la cravache le gênait. Cette soumission
+inattendue fit frémir Raoule de tout son corps. Elle ne put
+qu'acquiescer d'un signe de tête. Pendant qu'il allait chercher ses
+cartons, Marie Silvert, drapée dans une jupe à volants, la mine haute,
+l'œil cynique, entra par la porte de la chambre à coucher. Elle avait
+aux doigts des bagues en chrysocale ornées de pierres fausses. Elle
+s'arrêta court devant de Raittolbe et, oubliant la présence _sacrée_ de
+la maîtresse de la maison, elle s'écria:
+
+--Dieu! Quel garçon chic!
+
+Jacques pouffa de rire, le baron ahuri ouvrit la bouche toute grande et
+Raoule lança un éclair terrible.
+
+--Ma chère, vous feriez bien de garder vos admirations pour vous,
+déclara l'ex-officier, désignant Jacques. Il y a ici des gens à qui cela
+pourrait donner des mauvaises pensées!...
+
+Cette plaisanterie, d'un goût douteux, était pour le frère, mais la
+sœur crut qu'elle s'adressait à Raoule.
+
+Marie Silvert se fit très humble, prétendant qu'elle n'avait pas été
+élevée aux _oiseaux_.
+
+--Il est nécessaire, dit Raoule, hautaine, de vous procurer, puisque
+vous allez mieux, une chambre à côté de l'atelier. Ce sera plus commode
+pour... Jacques!...
+
+--Mademoiselle sera contentée tout de suite. Je sais bien qu'une
+servante n'est pas à sa place avec les bourgeois. J'ai loué, hier, un
+cabinet sur le palier et j'y ai mis un méchant lit de fer.
+
+Jacques n'entendit pas. Il décrochait le tableau des moutons, et la
+fille se retira à reculons, en répétant à voix basse:
+
+--Le bel homme! Nom de nom, le bel homme!...
+
+L'incident clos, on s'occupa des dessins du jeune artiste. D'un ton
+détaché, Raoule raconta comment elle lui avait découvert beaucoup de
+talent; avec quelques heures d'études au Louvre, ses propres leçons, une
+solennelle tranquillité dans ce quartier perdu, il ferait des merveilles
+et pourrait concourir ensuite pour le prix du Salon. Jacques souriait de
+ses dents éblouissantes. Ah! oui, c'était une noble ambition, la
+médaille! Grâce à sa bienfaitrice il deviendrait célèbre, lui, le pauvre
+ouvrier toujours sans travail!
+
+Il parlait avec lenteur, voulant prouver à Raoule qu'il savait traiter
+la bonne compagnie. De temps en temps, il se tournait vers de Raittolbe
+glissant un: _n'est-ce pas, monsieur?_ si timide que, de dégoûté qu'il
+avait été en arrivant, le baron finissait par ressentir une compassion
+immense pour cette p.... travestie.
+
+Raoule, étendue dans une fumeuse, suivait tous les mouvements de
+Jacques; lorsqu'elle lui vit accepter une cigarette, elle faillit bondir
+de rage. Il fumait par petites aspirations comme un enfant qui craint de
+se brûler, puis il tenait ça en essayant des airs canailles.
+
+--Jacques, interrogea Raoule, tu n'as plus la fièvre?...
+
+Il posa la cigarette immédiatement et devint rouge. Alors, elle expliqua
+à de Raittolbe que, si elle tutoyait Silvert, c'est qu'elle était son
+aînée et que, d'ailleurs, l'atelier tolère cette sorte de familiarité
+entre artistes. Le baron opina du bonnet. Après tout, puisqu'on
+voyageait dans la lune... Le cadre de cette idylle monstrueuse était si
+sincèrement asiatique, la misère de cette passion infâme était si
+adroitement dorée, on avait cloué un tapis si épais sur la boue que,
+lui, le viveur, n'était pas trop fâché d'effleurer ces choses navrantes
+du bout de sa cravache!.....
+
+Il se compromettait, du reste, la fille de joie et l'amant de cœur à
+part, en excellente société.
+
+De Raittolbe, bien qu'il eût été jusque-là un honnête homme, _avait le
+siècle_, infirmité qu'il est impossible d'analyser autrement que par
+cette seule phrase.
+
+Il aurait préféré de beaucoup posséder Raoule par autre chose que par
+les secrets de sa vie privée; mais enfin, une belle maîtresse n'est pas
+rare, tandis qu'on n'a pas toujours l'occasion de faire, sur le vif,
+l'étude d'une dépravation nouvelle.
+
+Peu à peu, la conversation s'anima. Jacques se laissait gagner par la
+franchise du baron; il eut des mots drôles et en vint aux confidences.
+
+--Je parie que ce gamin qui n'a pas la taille pour être soldat nous a
+eu, en revanche, des grosses histoires de femmes?..... risqua de
+Raittolbe, clignant de l'œil.
+
+--Avec sa frimousse! Sans doute!..... ajouta Raoule, qui pétrissait un
+de ses gants sous ses doigts nerveux.
+
+--Oh! non..., je vous jure, fit Jacques un peu étonné qu'on lui posât
+une pareille question dans un pareil lieu. Si j'ai couché dix fois
+_dehors_ (et il rendit à de Raittolbe son clignement d'yeux), c'est bien
+tout, allez!...
+
+Raoule se leva pour corriger l'esquisse du bouquet bleu.
+
+--Pas d'amourette? Pas d'intrigue? appuya le baron.
+
+--Il n'est permis d'être amoureux qu'aux riches! murmura le fleuriste
+dont la gaieté tomba subitement.
+
+Aux dernières cendres de sa cigarette, après avoir complimenté Jacques
+sur son beau talent, de Raittolbe le salua comme on salue une femme chez
+elle, c'est-à-dire avec un respect exagéré, puis il prit congé de Raoule
+en lui disant d'un ton bref:
+
+--Ce soir, aux Italiens, n'est-ce pas?...
+
+Elle hocha le front, ne se retournant pas, et appela Jacques.
+
+--Tiens, nigaud, dit-elle le souffletant de ses gants lacérés, tâche de
+faire vivre tes malheureux myosotis! Tu te souviens trop de ton ancien
+métier! Tu me peins des fleurs en bois!
+
+--Je recommencerai, mademoiselle, car je les destine à votre tante.
+
+--Ma foi, du moment que c'est pour ma tante, tu peux les faire en
+marbre, si tu veux!
+
+De Raittolbe était parti.
+
+--Je te défends de fumer! s'écria-t-elle secouant le bras de Jacques.
+
+--Eh bien! je ne fumerai plus!...
+
+--Et je te défends d'adresser la parole à un homme ici sans ma
+permission.
+
+Jacques, stupéfait, demeurait immobile, gardant son sourire bête.
+
+Soudain, elle se jeta sur lui, le coucha à ses pieds avant qu'il ait eu
+le temps de lutter; puis, prenant son cou que le veston de molleton
+blanc laissait décolleté, elle lui enfonça ses ongles dans les chairs.
+
+--Je suis _jaloux_! rugit-elle affolée. As-tu compris à présent?...
+
+Jacques ne bougeait pas, il avait posé ses deux poings crispés, dont il
+ne voulait pas se servir, sur ses yeux humides.
+
+En sentant qu'elle lui faisait mal, les nerfs de Raoule se détendirent.
+
+--Tu dois t'apercevoir, dit-elle ironiquement, que je n'ai pas, comme
+toi, des mains de fleuriste et que, de nous deux, le plus homme c'est
+toujours moi?
+
+Jacques, sans répondre, la regardait à la dérobée, ayant à chaque coin
+de ses lèvres un pli amer.
+
+Dans l'inertie qu'on lui imposait, sa beauté féminine ressortait
+davantage, et de sa faiblesse, devenue peut-être volontaire, émanait une
+puissance mystérieusement attirante.
+
+--Cruelle!... fit-il très bas.
+
+Raoule saisit un coussin, au hasard, et le mit sous la tête rousse du
+jeune homme.
+
+--Tu me rends folle! balbutia-t-elle.
+
+Je voudrais t'avoir à moi seule, et tu parles, tu ris, tu écoutes, tu
+réponds devant les autres avec l'aplomb d'un être ordinaire! Ne
+devines-tu pas que ta beauté, presque surhumaine, déprave l'esprit de
+tous ceux qui t'approchent?
+
+Hier, je voulais t'aimer à ma guise sans t'expliquer mes souffrances;
+aujourd'hui, je suis toute hors de moi-même parce qu'un de mes amis
+s'est assis à côté de toi!...
+
+Elle fut interrompue par de rauques sanglots et porta son mouchoir à son
+visage, espérant le lui cacher.
+
+Ployée sur les genoux auprès de ce corps étendu, elle avait une fureur
+d'amant qui brûlait Jacques malgré lui; alors, il se souleva pour mettre
+un bras autour de ses épaules.
+
+--Tu m'aimes donc bien?... demanda-t-il à la fois cynique et doucement
+câlin.
+
+--A en mourir!...
+
+--Me promets-tu de me donner le délire encore toute la journée?...
+
+--Tu préfères ce délire à mes baisers, Jacques!
+
+--Non!... et ton remède ne me grisera plus, va, car je le cracherai, si
+tu me le fais avaler de force!... Ce sera un autre délire meilleur...
+
+Il s'arrêta un peu haletant, étonné d'en dire aussi long, puis il reprit
+la parole d'un accent où on sentait frémir des voluptés ardentes:
+
+--Pourquoi es-tu venue accompagnée de ce monsieur?... Ne puis-je pas
+être jaloux à mon tour? Tu me fais des hontes affreuses! Tu m'as acheté
+et tu me bats... C'est comme pour les petits chiens! Si tu crois que je
+n'y vois pas clair. J'aurais dû m'en aller, mais voilà... ta confiture
+verte m'a rendu plus lâche que ma sœur! J'ai peur de tout.....
+cependant je suis heureux, très heureux...; il me semble que je
+redeviens un bébé de six semaines et que j'ai envie de dormir dans la
+poitrine de ma nourrice...
+
+Raoule l'embrassait sur ses cheveux d'or, fins comme des effilures de
+gaze, voulant lui insuffler sa passion monstre à travers le crâne. Ses
+lèvres impérieuses lui firent courber la tête en avant, et derrière la
+nuque elle le mordit à pleine bouche.
+
+Jacques se tordit avec un cri d'amoureuse douleur.
+
+--Oh! que c'est bon! soupira-t-il, se raidissant entre les bras de sa
+farouche dominatrice; je ne veux pas savoir autre chose! Raoule, tu
+m'aimeras comme il te plaira de m'aimer, pourvu que tu me caresses
+toujours ainsi!
+
+Les lambrequins de l'atelier étaient baissés. Le bruit des omnibus et
+des voitures passant dans la rue s'affaiblissait à travers le double
+vitrage; on ne percevait plus qu'un grondement sourd pareil au
+grondement d'un train express. Près du grand lit de repos contre lequel
+Raoule avait jeté Jacques régnait un demi-jour d'alcôve, et les
+coussins, entassés derrière eux, formaient comme la stalle capitonnée
+d'un compartiment de première classe...; ils étaient seuls, emportés
+dans un effrayant vertige qui changeait toutes choses de place...; ils
+couraient à des abîmes insondables et se croyaient en sûreté aux bras
+l'un de l'autre.
+
+--Jacques, répondit Raoule, j'ai fait de notre amour _un dieu_. Notre
+amour sera éternel..... Mes caresses ne se lasseront jamais!...
+
+--Est-il donc vrai que tu me trouves beau? que tu me trouves digne de
+toi, la plus belle des femmes?...
+
+--Tu es si beau, chère créature, que tu es plus belle que moi! Regarde
+là-bas, dans la glace penchée, ton cou blanc et rose, comme un cou
+d'enfant!... Regarde ta bouche merveilleuse, comme la blessure d'un
+fruit mûri au soleil! Regarde la clarté que distillent tes yeux profonds
+et purs comme le jour tout entier... Regarde!...
+
+Elle l'avait un peu relevé en écartant, de ses doigts fiévreux, ses
+vêtements sur sa poitrine.
+
+--Ignores-tu, Jacques, ignores-tu que la chair fraîche et saine est
+l'unique puissance de ce monde!...
+
+Il tressaillit. Le mâle s'éveilla brusquement dans la douceur de ces
+paroles prononcées très bas.
+
+Elle ne le frappait plus, elle ne l'achetait plus, elle le flattait, et
+l'homme, si abject qu'il puisse être, possède toujours, à un moment de
+révolte, cette virilité d'une heure qu'on appelle _la fatuité_.
+
+--Tu m'as prouvé, fit-il serrant sa taille avec un sourire hardi, tu
+m'as prouvé, en effet, que je n'avais pas à rougir devant toi. Raoule,
+le lit bleu nous attend, viens!...
+
+Un nuage descendit des cheveux de Raoule à son front plissé.
+
+--Soit..., mais à une condition, Jacques? Tu ne seras pas mon amant...
+
+Il se mit franchement à rire, comme il aurait ri en rencontrant, sur
+certain domaine, une fille récalcitrante.
+
+--Je ne rêverai plus. C'est sans doute ce que tu veux me faire
+comprendre, mauvaise!... dit-il s'échappant avec une aisance de jeune
+daim qu'on met en liberté.
+
+--Tu seras mon esclave, Jacques, si l'on peut appeler esclavage
+l'abandon délicieux que tu me feras de ton corps.
+
+Jacques voulut l'entraîner, elle lui résista.
+
+--Le jures-tu?... interrogea-t-elle d'un ton devenu impérieux.
+
+--Quoi?... Tu es folle!...
+
+--Suis-je le maître, oui ou non! s'écria Raoule se redressant tout à
+coup, le regard dur et les narines ouvertes.
+
+Jacques recula jusqu'au chevalet.
+
+--Je vais m'en aller... je vais m'en aller! répéta-t-il désespéré, ne
+comprenant plus les désirs de son maître et ne désirant lui-même plus
+rien.
+
+--Tu ne t'en iras pas, Jacques. Tu t'es livré, tu ne peux pas te
+reprendre! Oublies-tu que nous nous aimons?.....
+
+Cet amour, maintenant, était presque une menace; aussi il lui tourna le
+dos, la boudant.
+
+Mais elle vint, par derrière, elle l'enlaça de ses deux bras lascifs.
+
+--Pardon! murmura-t-elle, moi, j'oubliais que tu es une petite femme
+capricieuse qui a le droit, _chez elle_, de me torturer.
+
+Allons!... je ferai ce que tu voudras.....
+
+Ils gagnèrent la chambre bleue, lui, abasourdi par la rage qu'elle avait
+d'exiger l'impossible; elle, le regard froid, les dents incrustées dans
+sa lèvre fine. Ce fut elle qui se déshabilla, se refusant à toutes ses
+avances et lui donnant des trépignements horribles... Sans aucune
+coquetterie, elle ôta sa robe, son corset, puis elle détacha les
+rideaux, l'empêchant de s'extasier devant sa splendide stature
+d'amazone. Lorsqu'il l'embrassa, il lui sembla qu'un corps de marbre
+glissait entre les draps; il eut la sensation désagréable d'un frôlement
+de bête morte tout le long de ses membres chauds.
+
+--Raoule, supplia-t-il, ne m'appelle plus _femme_, cela m'humilie... et
+tu vois bien que je ne puis être que ton amant...
+
+La blasée eut, sur les oreillers, un imperceptible mouvement d'épaule
+qui témoignait de sa complète indifférence.
+
+--Raoule, répéta encore Jacques, essayant d'animer par des baisers
+furieux la bouche, naguère si ardente, de celle qu'il croyait sa
+maîtresse. Raoule! ne me méprise pas, je t'en conjure... Nous nous
+aimons, tu l'as dit toi-même... Ah! je deviens fou... je me sens
+mourir... Il y a des choses que je ne ferai jamais... jamais... Avant de
+t'avoir à moi toute et de tout cœur!
+
+Les yeux de Raoule se fermèrent. Elle connaissait ce jeu-là, elle
+savait, mot à mot, ce que la nature dirait par la voix de Jacques...
+
+Combien de fois n'avait-elle pas entendu ces cris-là, hurlements pour
+les uns, soupirs pour les autres, préambules polis chez les savants,
+débuts tâtonnants chez les timides.....? Et quand ils avaient tous bien
+crié, quand ils avaient tous enfin obtenu la réalisation de leurs
+vœux les plus chers, selon l'éternelle expression, ils devenaient
+les assouvis béats qui sont tous également vulgaires dans l'apaisement
+des sens.
+
+--Raoule! bégaya Jacques retombant brisé de voluptés désespérantes, fais
+de moi ce que tu voudras à présent, je vois bien que les vicieuses ne
+savent pas aimer!.....
+
+Le corps de la jeune femme vibra des pieds aux cheveux en entendant la
+plainte déchirante de cet homme qui n'était qu'un enfant devant sa
+science maudite. D'un seul bond, elle se précipita sur lui qu'elle
+couvrit de ses flancs gonflés d'ardeurs sauvages.
+
+--Je ne sais pas aimer... moi... Raoule de Vénérande!... Ne dis donc pas
+cela puisque je sais attendre!.....
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+UNE vie étrange commença pour Raoule de Vénérande, à
+partir de l'instant fatal où Jacques Silvert, lui cédant sa puissance
+d'homme amoureux, devint sa chose, une sorte d'être inerte qui se
+laissait aimer parce qu'il aimait lui-même d'une façon impuissante. Car
+Jacques aimait Raoule avec un vrai cœur de femme. Il l'aimait par
+reconnaissance, par soumission, par un besoin latent de voluptés
+inconnues. Il avait cette passion d'elle comme on a la passion du
+haschich, et maintenant il la préférait de beaucoup à la confiture
+verte. Il se faisait une nécessité naturelle des habitudes dégradantes
+qu'elle lui donnait.
+
+Ils se voyaient presque tous les jours, autant que le permettait le
+monde dont Raoule était.
+
+Quand elle n'avait ni visites, ni soirées, ni études, elle se jetait
+dans un fiacre et arrivait boulevard Montparnasse, ayant à la main la
+clef de l'atelier. Elle passait quelques ordres très brefs à Marie et
+souvent une bourse royalement pleine, puis s'enfermait chez eux, dans
+leur temple, s'isolant du reste de la terre. Jacques demandait rarement
+à sortir. Il travaillait lorsqu'elle ne venait pas, et lisait toute
+espèce de livres, science ou littérature pêle-mêle, que Raoule lui
+fournissait pour tenir ce cerveau naïf sous le charme.
+
+Il menait, lui, l'existence oisive des orientales murées dans leur
+sérail, qui ne savent rien en dehors de l'amour et rapportent tout à
+l'amour.
+
+Il avait quelquefois des scènes avec sa sœur au sujet de sa
+tranquillité. Elle lui aurait voulu un train de maison, d'autres
+maîtresses et l'envie de gaspiller le luxe de la pécheresse. Mais lui,
+toujours calme, déclarait qu'elle ne pourrait pas savoir, qu'elle ne
+saurait jamais.
+
+D'ailleurs, les portières empêchaient qu'elle pût regarder au trou de la
+serrure. Elle était obligée, en effet, de demeurer étrangère aux
+mystères de la chambre bleue. Raoule allait, venait, ordonnait, agissait
+en homme qui n'en est pas à sa première intrigue, bien qu'il en soit à
+son premier amour. Elle forçait Jacques à se rouler dans son bonheur
+passif comme une perle dans sa nacre. Plus il oubliait son sexe, plus
+elle multipliait autour de lui les occasions de se féminiser, et, pour
+ne pas trop effrayer le mâle qu'elle désirait étouffer en lui, elle
+traitait d'abord de plaisanterie, quitte à la lui faire ensuite accepter
+sérieusement, une idée avilissante. Ce fut ainsi qu'un matin elle lui
+envoya, par son valet de pied, un énorme bouquet de fleurs blanches, en
+y ajoutant ce billet: «J'ai ramassé pour toi cette jonchée odorante dans
+ma serre. Ne me gronde pas, je remplace mes baisers par des fleurs. Un
+fiancé ne peut faire mieux!...»
+
+Jacques, recevant ce bouquet, devint très rouge, puis il disposa
+gravement les fleurs dans les potiches de l'atelier, se jouant la
+comédie vis-à-vis de lui-même, se prenant à être une femme pour le
+plaisir de l'art.
+
+Au début de leur liaison, il se serait senti grotesque. Il serait
+descendu et, sous prétexte de respirer un air plus pur, il serait allé
+boire un bock au cabaret voisin, en compagnie de petits commis ou
+d'ouvriers cascadeurs.
+
+Raoule s'aperçut tout de suite de la transition qu'elle avait amenée
+dans ce caractère mou, en voyant la distribution de son bouquet, et,
+chaque matin, son valet de pied fut chargé de déposer chez le concierge
+de Jacques des fleurs blanches, immaculées.
+
+Pourquoi blanches, pourquoi immaculées?
+
+C'est ce que Jacques ne demandait pas.
+
+Un jour, on était à la fin de mai, Raoule commanda un landau couvert et
+elle alla chercher Jacques pour l'heure du Bois.
+
+Il fut joyeux comme un écolier en vacances, mais il profita très
+discrètement de cette faveur bizarre. Il resta couché au fond de la
+voiture, tout près d'elle, la tête abandonnée sur son épaule, répétant
+de ces bêtises adorables qui rendaient sa beauté plus provocante encore.
+
+Raoule, de l'index, lui indiquait, à travers la glace relevée, les
+principaux personnages passant près d'eux. Elle lui expliquait les
+termes de _high-life_ qu'elle employait et le mettait au courant d'une
+société dont l'accès lui paraissait défendu, à lui, pauvre monstre sans
+conscience.
+
+--Ah! disait-il souvent, se serrant contre elle avec effroi, tu te
+marieras, un jour, et tu me quitteras! Ce qui donnait à son type si
+frais, si blond, la grâce attendrissante du tendron séduit, en revoyant
+la possibilité de l'oubli.
+
+--Non, je ne me marierai pas! affirmait Raoule. Non, je ne vous
+quitterai point, Jaja, et, si vous êtes sage, vous serez toujours
+mienne!...
+
+Ils riaient tous les deux, mais ils s'unissaient de plus en plus dans
+une pensée commune: la destruction de leur sexe.
+
+Jaja, pourtant, avait des caprices, des caprices possibles. Il navrait
+sa sœur, dont les espérances allaient bien au delà de l'atelier
+rempli de chiffons. Il avait demandé une jolie robe de chambre en
+velours bleu et doublée de bleu..., et c'était les talons embarrassés
+dans la longueur de ce vêtement qu'il arrivait sur le seuil, au-devant
+de Raoule. Celle-ci vint une fois, vers minuit, vêtue d'un complet
+d'homme, le gardénia à la boutonnière, ses cheveux dissimulés dans une
+coiffure pleine de frisons, le chapeau haute forme, son chapeau de
+cheval, très avancé sur son front. Jacques dormait, il avait beaucoup lu
+en l'attendant, puis avait fini par laisser glisser le livre. La
+veilleuse éclairait mystérieusement le lit aux brocatelles soyeuses
+garnies de guipures de Venise. Sa tête ébouriffée reposait dans la
+batiste fine du drap avec une mollesse charmante. Sa chemise, fermée au
+cou, ne laissait rien deviner de l'homme, et son bras rond, sans aucun
+duvet, ressortait comme un beau marbre le long de la courtine de satin.
+
+Raoule le contempla pendant une minute, se demandant avec une sorte de
+terreur superstitieuse si elle n'avait pas créé, après Dieu, un être à
+son image. Elle le toucha du bout de son gant. Jacques s'éveilla,
+bégayant un nom; mais, en apercevant ce jeune homme debout à son chevet,
+il tressauta en criant, épouvanté:
+
+--Qui êtes-vous? Que voulez-vous?...
+
+Raoule ôta son chapeau d'un geste respectueux.
+
+--Madame a devant elle le plus humble de ses adorateurs, dit-elle en
+fléchissant le genou.
+
+Il fut un instant indécis, les yeux hagards, allant de ses bottes
+vernies à ses courtes boucles brunes.
+
+--Raoule! Raoule!... Est-il possible? Tu te feras arrêter!...
+
+--Allons donc! petite folle! Parce que j'entre chez toi sans sonner?
+
+Il lui tendit les bras et elle le couvrit de baisers passionnés, pour ne
+cesser que lorsqu'elle le vit se pâmer, n'en pouvant plus, implorant les
+dernières réalisations d'une volupté factice qu'il subissait autant par
+besoin d'apaisement que par amour vis-à-vis de la sinistre courtisane.
+
+Il s'habitua au déguisement nocturne, ne pensant pas qu'une robe fût
+indispensable à Raoule de Vénérande.
+
+Ayant une idée fort vague de _la haute_, selon l'expression si souvent
+répétée de sa sœur, il ne songeait pas du tout aux efforts
+d'imagination que Raoule devait faire pour sortir de la cour d'honneur
+de son hôtel sans qu'on la remarquât.
+
+Tante Élisabeth dormait dès huit heures les soirs où il n'y avait pas de
+réception, mais après le thé du samedi tous les domestiques allaient et
+venaient du vestibule au salon. De sorte que Raoule, pour fuir sa
+chambre par l'escalier de service, devait prendre les plus minutieuses
+précautions. Cependant, une fois, on venait à peine d'éteindre le grand
+lustre du salon, Raoule descendant rencontra un homme allumant son
+cigare. Rétrograder c'était perdre l'occasion, et sortir était risquer
+de se trahir... Elle continua, passa près de l'homme, qui toucha le bord
+de son chapeau, non sans l'examiner attentivement.
+
+--Deux mots, monsieur, murmura l'attardé en lui touchant l'épaule.
+Pourriez-vous me donner du feu?
+
+Raoule avait reconnu de Raittolbe.
+
+--Tiens, fit-elle accentuant sa mine hautaine, vous voyagez du côté des
+femmes de chambre, mon cher?
+
+--Et vous? riposta l'ex-officier très piqué.
+
+--Cela ne vous regarde pas, je suppose.
+
+--Si, monsieur, car de ce côté on peut aussi gagner les appartements
+d'une femme que je respecte infiniment. Mlle de Vénérande a sa
+chambre au-dessus de nous, je crois. Je vous fournirai donc des
+explications en attendant les vôtres. Le minois de Mlle Jeanne m'a
+conduit ici. C'est très bête, mais très vrai... A votre tour?
+
+--Impertinent, fit Raoule, étouffant son envie de rire.
+
+D'un geste très prompt, de Raittolbe fit voler sa carte et son cigare à
+la figure de Raoule, qui, malgré le péril, éclata franchement de rire.
+Elle se découvrit et tourna son beau visage vers son interlocuteur.
+
+--Ah! par exemple! grommela de Raittolbe, voilà une mascarade à laquelle
+je ne m'attendais pas encore!
+
+--Tant pis, je vous emmène! riposta Raoule.
+
+Et ils gagnèrent le tilbury attendant dans l'avenue. De Raittolbe se
+répandit en lamentations sur les dépravées qui gâtent les meilleures
+choses. Il déclara que ce petit Jacques lui produisait l'effet d'un
+paquet de chairs pourries. Quant à sa sœur, elle avait bien raison
+d'aimer les jolis garçons. Parbleu! Elle soutenait au moins l'honneur de
+sa corporation. Et, tout en maugréant, tout en jurant, il poussait le
+cheval dans la direction du boulevard Montparnasse, tandis que Raoule,
+renversée derrière lui, riait à gorge déployée. Ils arrivèrent très
+tard.
+
+Une femme, sous un réverbère, semblait les attendre, en face de
+Notre-Dame-des-Champs, silencieuse.
+
+Il y avait peu de monde dans la rue à pareille heure et l'on pouvait
+supposer qu'elle faisait le trottoir.
+
+--Pstt!... Voulez-vous monter chez moi? le monsieur à la décoration...
+Je suis aussi gentille qu'une autre, vous savez, fit la fille accostant
+de Raittolbe.
+
+Elle était en toilette de soie, avec une mantille espagnole retenue par
+un peigne de corail. Son œil luisait de promesses et pourtant une
+toux creuse avait interrompu sa phrase.
+
+--Vous!... s'exclama Mlle de Vénérande levant sa badine d'une main et
+lui saisissant le bras de l'autre.
+
+Marie Silvert, se voyant reconnue par le maître de la maison, essaya de
+rétrograder.
+
+--Faites excuse, bégaya-t-elle, je croyais rencontrer quelqu'un de
+connaissance; vous savez, ne pensez pas à mal, j'ai aussi des
+connaissances dans la haute, moi.
+
+Raoule, d'un mouvement irréfléchi, frappa la fille à la tempe, et, comme
+la badine avait une petite pomme d'agate, Marie Silvert tomba évanouie
+sur le trottoir.
+
+--Cré mille tonnerres! fit de Raittolbe exaspéré. Vous auriez pu retenir
+votre indignation, mon jeune camarade; nous allons être conduits au
+poste, ni plus ni moins! Sans compter que vous n'êtes pas logique. Si
+vous descendez, cette fille monte... La punition était inutile!
+
+Raoule frissonna.
+
+--Taisez-vous! de Raittolbe. Ma passion n'a rien à démêler avec cette
+femelle de bas étage. J'aurais dû la chasser depuis longtemps.
+
+--Je ne vous conseille pas d'essayer!... répliqua sèchement
+l'ex-officier de hussards.
+
+Il ramassa Marie, qu'il chargea sur ses épaules, et, avant la venue des
+sergents de ville, ils se firent ouvrir la porte de la maison.
+
+Raoule, ne s'inquiétant pas du tour que prendrait l'aventure pour de
+Raittolbe, le laissa entrer chez la sœur, pendant qu'elle se rendait
+chez le frère. Jacques n'était pas couché, il avait même entendu crier
+dans la rue.
+
+Il courut à Raoule et se suspendit à son cou, exactement comme l'eût
+fait une épouse anxieuse.
+
+--Jaja pas gai, déclara-t-il, d'un ton dont la naïveté contrastait avec
+son sourire effronté.
+
+--Pourquoi cela, mon cher trésor?
+
+Et Raoule le porta presque jusqu'au prochain fauteuil.
+
+--J'ai cru qu'on t'arrêtait, ma foi; on s'est disputé, je crois, sous ma
+fenêtre.
+
+--Non, rien! A propos, tu ne m'avais pas dit que ton estimable sœur
+ne se contentait pas du bien-être que je lui donne. Elle provoque les
+passants sur les boulevards, une heure après minuit.
+
+--Oh! fit Jacques scandalisé.
+
+--Me prenant pour un autre tout à l'heure, elle s'est permis...
+
+Pareille idée eût amusé le fleuriste, trois mois plus tôt; ce soir-là,
+elle l'indigna...
+
+--La misérable, fit-il.
+
+--Tu me permettras de supprimer Mlle Silvert, n'est-ce pas?
+
+--Tu es dans ton droit! Te provoquer?... ajouta-t-il d'un ton jaloux.
+
+--Il paraît clair que j'ai les allures d'un monsieur... sérieux, comme
+disent ces demoiselles!
+
+Et Raoule posait son pardessus avec une désinvolture très masculine.
+
+--Pourtant, soupira Jacques, il te manquera toujours quelque chose!
+
+Elle s'assit à ses pieds sur un tabouret bas, s'extasiant dans une
+muette adoration. Il avait sa robe de velours serrée à la taille par une
+cordelière, et sa chemise à plastron brodé avait juste ce qu'il fallait
+de col pour ne pas être complètement du linge de femme. Ses mains,
+qu'il soignait beaucoup, étaient d'un blanc mat comme les mains d'une
+paresseuse; dans ses cheveux roux, il avait mis de la poudre à la
+maréchale.
+
+--Tu es divine!...; fit Raoule. Je ne t'ai jamais vue si jolie?
+
+--C'est que je t'ai fait la surprise complète... Nous souperons!... J'ai
+ordonné du champagne et j'ai résolu de te paraître agaçante!
+
+--Vraiment?
+
+Il alla reculer le paravent chinois et découvrit à Raoule une table
+servie flanquée de deux seaux de glace.
+
+--Tiens! dit-il, je veux même te griser!
+
+--Voyez-vous! mademoiselle reçoit!
+
+A cet instant, on heurta derrière les portières.
+
+--Qui est là?... demanda Jacques très contrarié.
+
+--Moi! riposta Marie. Et, quand on eut tiré le verrou, elle entra très
+pâle, la mantille arrachée, un peu de sang sur la joue.
+
+--Mon Dieu! Qu'as-tu donc?... s'exclama Jacques.
+
+--Presque rien, dit la fille d'une voix rauque... C'est madame qui a
+failli me tuer.
+
+--Te tuer!
+
+--Allons! du calme, fit Raoule méprisante; il doit y avoir un médecin
+dans les environs, envoyez-le chercher par la concierge ou par de
+Raittolbe, s'il n'est pas parti.
+
+--Je suis là, fit ce dernier, paraissant et faisant un signe de tête à
+Raoule, qui demeurait immobile.
+
+--Explique-toi, murmura Jacques, versant un verre de champagne à sa
+sœur et la faisant asseoir dans un fauteuil.
+
+--Voilà! mon petit. Cette catin que tu aimes à l'envers m'a fichu une
+volée, sous prétexte que je raccroche à sa porte, nous ne sommes pas
+chez nous ici, faut croire!... Rien que pour elle ce serait un carnaval
+toutes les nuits, vois-tu ça! Elle va se mêler des affaires des pauvres
+filles qu'ont d'autres goûts que les siens. Elle fait la police des
+mœurs, dresse la carte et assomme par-dessus le marché. Mais, malgré
+l'honnêteté de monsieur (et elle désignait le baron faisant toujours
+des signes désespérés à Raoule), je veux lui régler son compte tout de
+suite. Je me fous de vos sales amours et, puisqu'on est de la canaille
+ensemble, on peut se secouer un brin avant de se quitter, pas vrai!
+
+En lâchant ces mots, qui détonnaient comme des coups de fusil à travers
+les splendeurs de la pièce, la fille retroussa ses manches, et, quittant
+le fauteuil, vint se camper devant Raoule.
+
+Elle était complètement ivre. Quand son haleine vint au visage de
+Mlle de Vénérande, il sembla à celle-ci qu'on répandait sur elle une
+bouteille d'alcool.
+
+--Misérable, rugit Raoule, cherchant dans les poches de son veston le
+couteau-poignard qui ne la quittait jamais.
+
+De Raittolbe s'élança entre elles deux, tandis que Jacques maintenait sa
+sœur en respect.
+
+--Assez! dit de Raittolbe, qui aurait voulu être à mille lieues du
+boulevard Montparnasse. Vous êtes une ingrate! mademoiselle Silvert, et,
+de plus, vous n'avez pas votre raison. Retirez-vous!
+
+--Non, hurla Marie, au comble de la démence, je veux démolir la
+drôlesse, avant de partir. Elle me dégoûte, que je vous dis?
+
+Jacques, consterné, essayait de la pousser dehors.
+
+--Toi aussi, râla-t-elle, renie ta sœur, sale m......
+
+Jacques devint pâle comme un mort; lentement, sans riposter un mot, il
+gagna sa chambre dont il laissa retomber la portière sur lui. Enfin, de
+Raittolbe, à bout de patience, enleva Marie, et, en dépit de ses efforts
+et de ses cris furibonds, l'emporta chez elle, l'y enferma; puis,
+revenant à Raoule:
+
+--Ma chère amie, dit-il, évitant de la regarder en face, je crois que
+l'esclandre vous donne à réfléchir; cette créature, si avilie qu'elle
+soit, me paraît très dangereuse..... prenez garde! Si vous la chassez,
+après-demain le Tout-Paris élégant pourrait bien connaître l'histoire de
+Jacques Silvert.
+
+--Voulez-vous, au contraire, m'aider à l'écraser, répondit Raoule,
+livide de rage.
+
+--Ma pauvre enfant! vous connaissez mal la véritable femelle. Il n'y a
+pas pour elle de métamorphose possible. Je vous promets de l'apaiser,
+voilà tout!
+
+--Par quel moyen? interrogea Raoule, fronçant le sourcil.
+
+--Ceci est mon secret; mais soyez sûre que votre ami saura se dévouer.
+
+Raoule eut un mouvement de révolte; elle avait compris.
+
+--On fait ce qu'on peut, riposta de Raittolbe.
+
+Et il se retira, très digne.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+PUISQU'ON est de la canaille ensemble!--avait dit
+Marie Silvert... Ce mot empêcha Raoule d'aimer le reste de la nuit. Tous
+les souvenirs des grandeurs grecques, dont elle entourait son idole
+moderne, s'écartèrent soudain, comme un voile que le vent pousse, et la
+fille des Vénérande aperçut des choses ignobles, dont elle ne
+soupçonnait même pas l'existence. Il y a une chaîne rivée entre toutes
+les femmes qui aiment...
+
+...L'honnête épouse, au moment où elle se livre à son honnête époux, est
+dans la même position que la prostituée au moment où elle se livre à son
+amant.
+
+La nature les a faites nues, ces victimes, et la société n'a institué
+pour elles que le vêtement. Sans vêtement, plus de distances, il n'y a
+que la différence de beauté corporelle; alors, quelquefois, c'est la
+prostituée qui l'emporte.
+
+Des philosophes chrétiens ont parlé de la pureté de l'intention, mais
+ils n'ont d'ailleurs jamais mis ce dernier point en question, pendant
+l'amoureuse lutte... Au moins ne le pensons-nous pas! Ils y eussent
+trouvé trop de distractions.
+
+Raoule se vit donc au niveau de l'ancienne fille de joie... et, comme
+supériorité, si elle avait celle de la beauté, elle n'avait pas celle du
+plaisir: elle en donnait, mais n'en recevait pas.
+
+Tous les monstres ont leur minute de lassitude, elle fut lasse...
+Jacques pleura.
+
+Dès l'aube, elle sortit de l'atelier, prit un fiacre et rentra à
+l'hôtel.
+
+Pour attendre le déjeuner, elle fit assaut avec un de ses cousins,
+gommeux stupide, mais très bien sous les armes, puis discuta avec sa
+tante à l'occasion d'un voyage projeté. Il fallait partir de suite,
+devancer la saison des eaux. A cette intention, la chanoinesse opposait
+des visites de charité à terminer, des comptes de fermage à régler, un
+cuisinier à remplacer. La fortune est parfois bien gênante, la société
+fort ennuyeuse, le monde rempli de tribulations.
+
+Cependant, la nouvelle Sapho ne pouvait encore faire le saut de Leucade.
+Une douleur lancinante, venue du plus profond de sa chair, l'avertissait
+que sa déité tenait toujours à un être périssable. Comme les inventeurs
+qu'un obstacle arrête au dernier perfectionnement de l'œuvre, elle
+espérait, malgré la boue, voir dans les yeux brillants de Jacques un
+autre coin de son ciel qu'elle repeuplerait de chimères.
+
+Trois jours se passèrent. Jacques n'écrivit pas. Marie ne vint pas.
+Quant à de Raittolbe, il garda une neutralité absolue. Raoule,
+qu'exaspérait l'incertitude, revêtit un soir son costume d'homme et
+courut au boulevard Montparnasse. En entrant, elle croisa Marie Silvert.
+Celle-ci la salua avec un sourire obséquieux et se retira, sans rien
+laisser percer dans son attitude qui fît allusion à ce qui s'était
+passé entre elles. Jacques exécutait des initiales ornées sur du papier
+à lettre. C'était une commande de Raoule payée d'avance en baisers très
+chauds.
+
+Un calme délicieux régnait dans l'atelier et la clarté de la lampe, dont
+l'abat-jour était baissé, n'éclairait que l'adorable figure de Jacques.
+Certes, ce n'était point là le masque d'un individu abject; tout dans
+ses traits respirait plutôt la candeur d'_un_ vierge pensant à la
+prêtrise. Un peu inquiet à la vue de Raoule, il posa son crayon et se
+leva.
+
+--Jacques, dit Raoule tranquillement, tu es un lâche, mon ami!
+
+Jacques retomba sur son fauteuil, une pâleur mate s'épandit de son front
+à son cou.
+
+--Les expressions de ta sœur, l'autre nuit, ont été grossières, mais
+justes.
+
+Il pâlit davantage.
+
+--Tu es entretenu par une femme, tu ne travailles que pour te distraire,
+et tu acceptes une situation infâme sans une seule révolte.
+
+Il la regarda, effrayé.
+
+--Je crois, continua Raoule, que ce n'est pas Marie qu'il faudrait
+chasser comme une vile créature.
+
+Jacques crispa ses doigts sur sa poitrine, car il souffrait.
+
+--Tu vas sortir d'ici, ajouta Raoule d'un ton toujours froid, tu iras
+demander de l'ouvrage chez un graveur. Je faciliterai ton admission,
+puis tu retourneras dans une mansarde et tu tâcheras de te refaire une
+dignité d'homme!
+
+Jacques se redressa.
+
+--Oui, dit-il, la voix entrecoupée, je vous obéirai, mademoiselle, vous
+avez raison.
+
+--A ces conditions, murmura plus doucement Raoule, je vous promets une
+récompense telle que vous n'en avez jamais rêvé de pareille.
+
+--Laquelle? mademoiselle, interrogea-t-il, tout en rangeant ses outils
+sur le tapis de son pupitre en bois de rose.
+
+--Je ferai de toi mon mari.
+
+Jacques recula, les bras levés.
+
+--Votre mari?
+
+--Sans doute, je t'ai perdu, je te réhabilite. Quoi de plus simple!
+Notre amour n'est qu'une dégradante torture que tu subis parce que je
+te paye. Eh bien, je te rends ta liberté. J'espère que tu sauras en user
+pour me reconquérir... si tu m'aimes.
+
+Jacques s'appuya au chevalet qui était derrière lui.
+
+--Moi, je refuse, dit-il amèrement.
+
+--Par exemple! Tu refuses de m'épouser?
+
+--Je refuse de me réhabiliter, même à ce prix-là.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je vous aime, comme vous m'avez appris à vous aimer... que
+je veux être lâche, que je veux être vil et que la torture dont vous
+parlez, c'est ma vie, maintenant. Je retournerai dans une mansarde; si
+vous l'exigez, je redeviendrai pauvre, je travaillerai, mais quand vous
+voudrez de moi, je serai encore votre esclave, celui que vous appelez:
+ma femme!
+
+La foudre tombant devant Raoule ne l'eût pas plus bouleversée.
+
+--Jacques, Jacques! tu ne te souviens plus de tes premières étreintes,
+alors? Songes-y donc! être mon mari; pour toi, l'ouvrier jadis dans la
+misère, c'est être roi!
+
+--Eh bien! murmura Jacques avec deux grosses larmes sous les paupières,
+ce n'est pas ma faute, à moi, si je ne m'en sens plus la force!
+
+Raoule se précipita les bras ouverts:
+
+--Oh! je t'aime, cria-t-elle, dans un voluptueux transport, oui! je suis
+folle, je crois même que je viens de te demander une chose contre
+nature... Mignon chéri... Oublie cela, tu es meilleur que je ne pouvais
+le supposer.
+
+Elle l'entraîna sur le divan et, comme elle s'amusait à le faire
+souvent, l'assit sur ses genoux. On eût dit deux frères réconciliés.
+
+--La jolie mine, vraiment, que j'aurais, vêtue de blanc, le voile de
+l'épouse pudique au front..., moi qui ai horreur du ridicule... Mais,
+voyons, c'est très sérieux ce que tu prétends, petite bête, tu n'y tiens
+pas du tout?...
+
+Jacques sanglotait, la tête dans le coude de Raoule.
+
+--Non! je t'assure, c'est fini, je prends ce que tu veux me donner, et
+s'il fallait changer, à certains moments, je refuserais. Cependant, si
+tu savais comme je t'aime, tu ne m'insulterais pas, tu aurais une grande
+pitié, au contraire, pour moi. Je suis très malheureux.
+
+Elle le serrait en le berçant entre ses bras, le calmant comme on calme
+les enfants au maillot. Ce triomphe, remporté malgré sa propre
+conscience, l'enivrait de nouveau. Les propos grossiers de la fille ne
+tintaient plus à son oreille. De nouveau, les souvenirs grecs
+entouraient l'idole d'un nuage d'encens. A présent on l'aimait pour
+l'amour du vice; Jacques devenait dieu.
+
+Elle essuya ses joues et l'interrogea au sujet de sa sœur.
+
+--Ah! je ne sais pas quelle existence elle mène, répondit-il d'un ton
+boudeur; elle est toujours dehors, et le soir, elle attend toujours
+quelqu'un. Je crois que c'est le monsieur baron que tu m'as présenté un
+jour.
+
+--Pas possible, s'exclama Raoule, éclatant de rire... de Raittolbe
+s'abaisser jusque-là!... Après tout, elle est libre, lui aussi, mais je
+te défends de t'en occuper.
+
+--Tu lui pardonnes la scène qu'elle nous a faite. Tu sais qu'elle était
+ivre...
+
+--Je lui pardonne tout, puisque, indirectement, elle est cause de
+l'explication que nous venons d'avoir. Je descendrais en enfer, si j'y
+savais trouver la preuve de ton sincère amour, petit Jacques!
+
+Il se coucha à ses pieds, qu'il baisa avec une humilité passionnée...
+puis soupira:
+
+--J'ai sommeil--en mettant au-dessus de son front les talons pointus des
+chaussures de Raoule.
+
+Elle le releva, car elle avait compris.
+
+Cette nuit-là, Raoule, qui devait le lendemain se rendre à une partie de
+chasse, au château de la duchesse d'Armonville, près de Fontainebleau,
+se retira vers une heure, laissant Jacques profondément endormi.
+
+Elle descendait encore l'escalier, quand la porte de Jacques s'ouvrit
+avec précaution: un homme en manches de chemise fit irruption dans la
+chambre bleue, qu'il explora d'un regard.
+
+--Monsieur Silvert, dit-il alors, sûr que Jacques et lui étaient bien
+seuls dans cette pièce, monsieur Silvert, je désire vous parler;
+levez-vous, passons dans l'atelier.
+
+C'était le baron de Raittolbe; le négligé de sa toilette indiquait assez
+qu'il avait laissé non très loin la moitié de ses habits. Il semblait
+fort contrarié de se trouver là, mais une résolution irrévocable
+brillait sous ses épais sourcils noirs. A la fin, il était révolté de
+tout ce qu'il entendait et voyait. Dans cette triste situation, il
+pensait que son influence d'homme véritablement viril devait se
+déclarer. Puisqu'il avait mis un doigt dans l'engrenage, il en
+profiterait pour empêcher au moins l'accélération du mouvement.
+
+--Jacques! répéta-t-il à voix haute en s'approchant du lit.
+
+Les lueurs de la veilleuse glissaient sur les épaules rondes du dormeur
+et allaient, dans une coulée caressante, jusqu'à l'extrémité de ses
+pieds.
+
+Il était retombé nu, brisé de fatigue sur la courtine chiffonnée dont le
+satin bleu rendait plus éblouissant son épiderme de roux. Sa tête
+s'enfouissait dans son bras replié, si blanc qu'il en avait des teintes
+de nacre. Au creux des reins, une ombre d'or faisait ressortir
+resplendissante la souplesse de la croupe, et l'une de ses jambes, un
+peu écartée de l'autre, avait une crispation comme en ressentent les
+femmes nerveuses, après une surexcitation trop prolongée de leurs sens.
+A ses poignets deux cercles d'or, constellés de brillants, mettaient des
+éclairs sous les draperies azurées qui s'abaissaient sur lui, et un
+flacon d'essence de rose, gisant dans un trou de l'oreiller, répandait
+une odeur capiteuse comme toutes les amours de l'Orient.
+
+Le baron de Raittolbe, debout devant cette couche en désordre, eut une
+étrange hallucination. L'ex-officier de hussards, le brave duelliste, le
+joyeux viveur, qui tenait en égale estime une jolie fille et une balle
+de l'ennemi, oscilla une demi-seconde: du bleu qu'il voyait autour de
+lui, il fit du rouge, ses moustaches se hérissèrent, ses dents se
+serrèrent, un frisson suivi d'une sueur moite lui courut sur toute la
+peau. Il eut presque peur.
+
+--Mille millions de tonnerres, grommela-t-il, si ce n'est pas Eros
+lui-même, je consens à le voir décorer pour utilité publique.
+
+Et, en amateur qu'une revision militaire a quelquefois intéressé, il
+suivait des yeux les lignes sculpturales de ces chairs épandant de
+chaudes émanations de volupté.
+
+--Ah ça, mais voici, je crois, le moment de saisir une cravache,
+ajouta-t-il, essayant de secouer son admiration.
+
+--Jacques! rugit-il de manière à faire vibrer la chambre jusqu'aux
+frises.
+
+Celui-ci se dressa; mais, si brusquement qu'on l'eût réveillé, il se
+révéla gracieux dans sa stupeur; ses bras se détendirent, sa taille se
+cambra, il demeura superbe dans son impudeur de marbre antique.
+
+--Qui ose donc, dit-il, entrer sans frapper?
+
+--Moi, riposta le baron rageusement, moi, mon cher petit drôle, parce
+que je veux vous entretenir de choses intéressantes. Je vous savais
+seul, j'ai franchi le seuil du sanctuaire. Je vous donne une minute pour
+devenir décent.
+
+Et il sortit pendant que Jacques, sautant à bas du lit, cherchait d'une
+main tremblante sa robe de chambre.
+
+Il faisait un temps lourd, cette nuit-là, on était au mois d'août, un
+orage se préparait. De Raittolbe ouvrit le vitrage de l'atelier et
+plongea son front dans l'air plus chaud encore que le lit de Jacques. Il
+crut respirer du feu.
+
+--Au moins est-ce un feu naturel, pensa-t-il.
+
+Lorsqu'il fit volte-face, le jeune peintre l'attendait enveloppé des
+longs plis d'un vêtement presque féminin; son visage pâle dans les
+ténèbres lui fit l'effet d'une face de statue.
+
+--Jacques, fit le baron d'une voix sourde, est-il vrai que Raoule désire
+vous épouser?
+
+--Oui, monsieur, comment le savez-vous?
+
+--Que vous importe! Je le sais, cela suffit; je sais même pourquoi vous
+avez refusé. C'est très noble d'avoir refusé, monsieur Silvert (et de
+Raittolbe eut un rire méprisant); seulement, après ce louable effort de
+dignité, vous auriez dû vous retirer complètement du soleil de Mlle
+de Vénérande.
+
+Jacques, harassé de fatigue, se demandait qu'est-ce que le soleil
+pouvait faire dans sa nuit d'ivresse et qu'est-ce que ce mâle
+désagréable pouvait lui vouloir.
+
+--Mais, monsieur, murmura-t-il, de quel droit?
+
+--Nom d'un sabre! s'exclama le baron, du droit que tout homme d'honneur,
+sachant ce que je sais, prend vis-à-vis d'un chenapan de votre calibre.
+Raoule est une folle, sa folie passera, mais si elle vous épousait,
+durant l'accès, vous ne passeriez pas vous!... Ce serait un
+écœurement général. J'ai fait le possible pour que notre monde ignore
+le scandale, il faut que vous fassiez l'impossible pour que ce scandale
+cesse complètement: le huis clos ne durera pas toujours. Votre sœur
+peut se griser encore, et, ma foi, je ne réponds plus de rien. Ce soir,
+vous avez été à peu près convenable. Eh bien, qui vous empêche de
+quitter cet appartement demain, d'aller dans la mansarde indiquée, de
+chercher de l'ouvrage, d'oublier son... son erreur enfin. Si vous avez
+eu une bonne pensée, tout n'est donc pas mort chez vous! Sacrebleu,
+tâchez de revenir en entier, Jacques!
+
+--Vous nous écoutiez, dit celui-ci machinalement.
+
+--Hum! hum! non! quelqu'un écoutait pour moi, malgré moi, et puis, je
+vous trouve bon de me poser des questions.
+
+--Vous êtes l'amant de Marie? continua Jacques en un sourire de
+mansuétude ironique.
+
+L'ex-officier serra les poings.
+
+--Si vous aviez une goutte de sang dans les veines!... gronda-t-il
+l'œil étincelant.
+
+--Alors, monsieur le baron, puisque je ne m'occupe pas de vos affaires,
+ne vous occupez pas des miennes, reprit Jacques. Non! je n'épouserai
+point Mlle de Vénérande, mais je l'aimerai où il me plaira: ici,
+ailleurs, dans un salon, dans une mansarde et comme il me plaira. Je ne
+relève que d'elle; si je suis vil, cela ne regarde que moi; si elle
+m'aime ainsi, cela ne regarde qu'elle.
+
+--Cré nom d'une sabretache! C'est que cette hystérique finira par vous
+épouser malgré vous, je la connais.
+
+--De même, monsieur le baron, que Marie Silvert est devenue malgré vous
+votre maîtresse: on ne peut jamais répondre de soi.
+
+Le ton calme et doux de Jacques révolutionna de Raittolbe. Est-ce que,
+par hasard, il dirait vrai, ce garçon de joie? Est-ce que la beauté
+n'était même plus nécessaire pour atteindre aux jouissances matérielles?
+Lui, le viveur élégant, s'était laissé choir dans un bouge par
+dévouement, puis, tout à coup, le cynisme savant de la dévergondée du
+ruisseau l'avait poigné dans ses fibres les plus secrètes, le ferment de
+corruption qu'un moraliste porte toujours au plus profond de lui était
+remonté à l'épiderme. De plein gré il était revenu chez Marie Silvert,
+voulant inspirer une passion malsaine, lui aussi, et ce couple
+intelligent, de Raittolbe et Raoule, étaient devenus presque en même
+temps la proie d'une double bestialité.
+
+--Le ciel ne s'écroulera pas, dit le baron, montrant son poing à
+l'orage.
+
+Jacques se rapprocha.
+
+--Est-ce ma sœur qui ne veut pas que je l'épouse, demanda-t-il,
+gardant son sourire aux magiques expressions.
+
+--Eh non! parbleu! elle veut, au contraire, vous pousser à cette union
+infernale. Jacques! il faut résister.
+
+--Sans doute, monsieur, je n'y tiens pas le moins du monde.
+
+--Jurez-moi que...
+
+La fin de la phrase s'étrangla au fond du gosier de l'ex-officier de
+hussards. Il ne pouvait cependant pas exiger un serment de ce monstre.
+Il s'empara du bras de Jacques. Celui-ci eut un rapide mouvement de
+recul et sa manche flottante s'écartant, de Raittolbe sentit la chair
+nacrée sous ses doigts.
+
+--Il faut me promettre...
+
+Mais Silvert recula encore:
+
+--Je vous défends de me toucher, monsieur, fit-il froidement, Raoule ne
+le veut pas.
+
+De Raittolbe, indigné, renversa une chaise, sauta sur la maudite
+créature dont la robe de velours lui semblait à présent les ténèbres
+d'un abîme et, arrachant l'appuie-main d'un chevalet, il frappa jusqu'à
+ce que la baguette fût en morceaux.
+
+--Ah! tu sauras ce que c'est qu'un vrai mâle, canaille!... hurlait de
+Raittolbe, saisi par une colère aveugle dont il ne s'expliquait
+peut-être pas bien la violence, et il ajouta, voyant Jacques
+s'affaisser, tout meurtri:
+
+--Et elle saura, la dépravée, qu'il n'y a qu'une façon, selon moi, de
+toucher les misérables de ton espèce!...
+
+Après le départ du baron, Jacques, en ouvrant son œil morne, dans la
+nuit, aperçut sur l'une des murailles de l'atelier comme une grosse
+mouche de feu qui se posait au milieu de la tenture.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+
+MARIE Silvert, pour voir et entendre ce qui se passait
+chez son frère, avait pratiqué un trou dans le mur de sa chambre
+attenante à l'atelier.
+
+La mouche de feu que Jacques voyait scintiller dans l'obscurité était ce
+trou, qu'illuminait une lampe.
+
+De Raittolbe trouva la fille couchée, buvant une tasse de rhum, qu'elle
+venait de faire chauffer sur un petit appareil flambant encore auprès du
+lit.
+
+Cette chambre ne ressemblait en rien au reste de l'appartement meublé
+par les soins de Raoule de Vénérande. Sur un papier rayé, quelque peu
+moisi, se détachait une armoire à glace, très lourde, en acajou ardent;
+le lit, sans rideaux, était du même acajou, mais moins foncé; quatre
+chaises, recouvertes de percale cerise, prenaient des poses effarées
+autour d'une table de bois blanc, çà et là, noircie par les fonds de
+poêle; à gauche de la porte, sur le fourneau, où pêle-mêle s'étalait la
+vaisselle, certain chapeau, rehaussé de plumes, trempait l'une de ses
+brides dans la soupière pleine de beurre fondu.
+
+Marie Silvert, le sang aux pommettes, humait son rhum en faisant clapper
+sa langue; tout en le dégustant, elle couvait de son œil attendri un
+veston orné du ruban rouge, jeté sur la plus proche des quatre chaises.
+
+--Quel imbécile je suis! mâchonna de Raittolbe, les bras croisés debout
+devant cette couche que, mentalement, il ne pouvait s'empêcher de
+comparer à celle de Jacques.
+
+--Toi, mon gros, un imbécile! fit Marie scandalisée.
+
+--Mordieu! reprit l'ex-officier, je viens de me conduire comme un
+brutal et non comme un justicier.
+
+--Qu'as-tu fait? interrogea la fille, lâchant sa tasse.
+
+--J'ai fait, j'ai fait, mille millions de diables! j'ai rossé
+_Mademoiselle_ ton frère, et cela sans m'en douter, tant j'en avais
+envie depuis quelques semaines.
+
+--Tu l'as battu?
+
+--Corrigé d'importance!
+
+--Pourquoi?
+
+--Ah, voilà ce dont je n'ai pas idée, je crois qu'il m'a insulté, et
+encore je n'en suis pas très sûr.
+
+Marie, blottie dans ses draps, prenait des allures de chatte heureuse.
+
+--Tu étais monté....., soupira-t-elle, l'amour produit souvent cet
+effet-là; j'aurais dû me douter que tu allais le secouer!...
+
+--N'en parlons plus! Si Raoule se plaint, tu me l'adresseras... Bonsoir!
+décidément, j'ai eu tort de me mêler de vos affaires. C'est trop
+compliqué pour le cerveau d'un honnête homme.
+
+--Tu es fâché aussi contre moi? interrogea la fille, se dressant tout
+anxieuse.
+
+--Peuh!...
+
+Et de Raittolbe acheva sa toilette, sans vouloir dire autre chose.
+
+Sur le boulevard, la fraîcheur du matin rasséréna le baron, mais une
+idée fixe et presque douloureuse lui resta implantée au cerveau comme
+une pointe de couteau au milieu du front: il avait frappé Silvert qui ne
+se défendait pas, Silvert nu sous le velours de sa robe, Silvert, les
+membres déjà broyés par une énervante fatigue.
+
+Qu'avait-il besoin, lui, l'esprit fort, d'aller moraliser un pauvre être
+absurde? Une jolie besogne! ma foi. Encore s'il avait fait cette
+exécution le premier jour, mais non! Il était devenu d'abord l'amant de
+la plus dégoûtante des prostituées...
+
+Il se rendit à pied rue d'Antin où il avait un entresol, et, arrivé dans
+son fumoir, s'enferma pour écrire à Mlle de Vénérande.
+
+Dès le début de sa lettre, la plume lui glissa des doigts. Loyalement,
+il ne pouvait lui laisser ignorer la cause de sa brutalité; d'autre
+part, se disait-il, en vertu de quel droit vais-je m'interposer entre
+les hontes mutuelles de ces deux amants? Si Raoule voulait épouser
+Silvert, le scandale ne concernerait qu'elle; le devoir ne lui incombait
+pas de veiller sur l'honneur de cette femme.
+
+Il avait déjà déchiré trois feuilles, à peine commencées, quand soudain,
+se rappelant le trou percé par Marie dans le mur séparant du monde
+entier les amours dont il venait de cravacher la moitié, il se sentit
+tellement coupable qu'il répudia toute pensée d'accuser personne.
+
+Il se contenta donc de révéler à Raoule la situation exacte de cette
+ouverture pratiquée sur sa vie privée, avoua que, pour _calmer_ l'humeur
+dangereuse de Mlle Silvert, il avait cru nécessaire de céder _à sa
+fantaisie_, que l'admiration de celle-ci pour sa personne augmentant
+dans d'inquiétantes proportions, il allait prendre le parti de lui
+envoyer, en guise d'adieu, un billet de banque et ne remettrait plus les
+pieds à l'atelier du boulevard Montparnasse.
+
+Il terminait en déplorant _l'accès de vivacité_ dont Jacques avait été
+victime.
+
+Raoule devait rester peu de temps chez la duchesse d'Armonville, elle ne
+faisait que de courtes absences de Paris, sacrifiant à ses amours les
+voyages d'été prescrits par les usages mondains; cependant, le baron
+n'oublia pas sur sa lettre cette mention: «Faire suivre.» Puis, la
+conscience tranquillisée, il reprit son train de vie habituel.
+
+Jacques n'ignorait pas l'adresse de Raoule, mais la pensée de se
+plaindre ne lui vint pas. Il prit simplement un bain et évita toute
+explication avec sa sœur. Jacques, dont le corps était un poème,
+savait que ce poème serait toujours lu avec plus d'attention que la
+lettre d'un vulgaire écrivain comme lui. Cet être singulier avait acquis
+au contact d'une femme aimée toutes les sciences féminines.
+
+Malgré son silence, Marie s'étonna de lui voir une balafre sur la joue.
+
+--Il paraît que tu as fait ton fanfaron, lui dit-elle, goguenarde;
+est-ce que M. de Raittolbe t'aurait manqué de respect.
+
+La fille soulignait ses paroles d'une cruelle ironie, car elle trouvait,
+au fond, que son frère allait un peu loin dans ses complaisances pour
+celle qui payait.
+
+--Non! il voulait me défendre de me marier, répondit amèrement Jacques.
+
+--Tiens! grommela-t-elle, ce n'est pas ce qu'il me promettait de te
+dire. Ah! il voulait te défendre ça... eh bien, tu te f... de lui
+parbleu! Ta Raoule est trop empaumée pour ne pas légaliser vos
+amusements un jour ou l'autre. Je te conseille même de pousser la chose,
+j'ai mon idée.
+
+--Quelle idée?
+
+Marie se campa devant son frère, se haussant sur les pointes:
+
+--Si tu épouses Mlle de Vénérande, une fille de la haute, riche à
+millions, moi, ta sœur, je pourrais bien me ranger, comme on dit, et
+devenir Mme la baronne de Raittolbe.
+
+Jacques s'absorbait dans la contemplation d'une petite boîte d'écaille
+remplie de pâte verte.
+
+--Tu crois!...
+
+--J'en suis sûre; et dame, alors, on oublierait ensemble les mauvais
+jours, on serait tous de la belle société.
+
+Jacques eut un éclair dans les yeux, son teint délicat se colora tout à
+coup.
+
+--Je pourrai punir ses anciens amants quand j'aurai le droit d'être
+honnête!...
+
+--Sans doute! mais de Raittolbe n'a jamais été son amant, imbécile! Il
+trouve les vraies femmes trop à son goût, je t'en réponds.
+
+--Oh! pourquoi m'aurait-il frappé si fort? objecta le jeune homme,
+tandis qu'une larme brûlante montait à sa paupière.
+
+Marie se contenta de lever les épaules, ayant l'air de prétendre que
+Jacques était naturellement destiné aux coups de fouet.
+
+Raoule annonça par dépêche, le lendemain, qu'elle viendrait la nuit
+suivante.
+
+En effet, vers huit heures du soir, l'hôtel de Vénérande était mis en
+rumeur par le retour précipité de mademoiselle. Tante Élisabeth, croyant
+à une catastrophe, courut à sa rencontre.
+
+--Comment, mignonne, s'écria-t-elle, tu reviens déjà! quand on étouffe
+ici et qu'il fait si bon respirer dans les bois!...
+
+--Oui, je reviens, ma chère tante. Notre amie la duchesse a ses nerfs
+d'une façon effroyable, parce que le baron de Raittolbe ne veut pas
+aller sonner du cor chez elle. Ce pauvre baron a des passions
+mystérieuses qui le retiennent loin de nous.
+
+--Voyons, Raoule, ne sois pas médisante, soupira la chanoinesse
+intimidée.
+
+Raoule se coucha de très bonne heure, prétextant une immense fatigue. A
+minuit, elle roulait en fiacre vers la rive gauche.
+
+Jacques l'attendait, confiant dans la vengeance qu'elle lui apportait,
+car la dépêche disait: «Je sais tout.»
+
+Sans se demander comment elle savait tout, Jacques comptait sur une
+explosion terrible pour celui qu'il accusait d'avoir été un amant
+heureux.
+
+Raoule se jeta avec une fougueuse impétuosité dans l'atelier dont les
+lustres et les torchères, en signe de réjouissance, étaient brillamment
+illuminés.
+
+--Jaja? où est Jaja? cria-t-elle, en proie à une impatience fiévreuse.
+
+Jaja s'avança, souriant, les lèvres tendues.
+
+Elle lui saisit les mains et l'ébranla d'une seule pression.
+
+--Parle vite... Que s'est-il passé? M. de Raittolbe m'écrit qu'il
+regrette d'avoir discuté avec toi sur un sujet scabreux... ce sont ses
+propres termes. Tu vas me donner des détails, hein?
+
+Elle se penchait sur lui, le dévorant de ses regards fulgurants.
+
+--Tiens! qu'as-tu donc sur la joue... cette grande raie bleue?...
+
+--J'en ai bien d'autres, viens dans notre chambre, et tu verras.
+
+Il l'entraîna, ayant soin de refermer les portières après eux. Marie
+gardait son ricanement moqueur, mais elle était inquiète; elle se retira
+chez elle pour mettre l'oreille au trou de la muraille.
+
+Jacques fit glisser un à un ses habits et alors Raoule eut le cri de la
+louve qui retrouve ses petits égorgés.
+
+La peau fine de l'idole était zébrée de haut en bas de longues
+cicatrices bleuâtres.
+
+--Ah! s'écria la jeune femme, grinçant des dents, on me l'a massacré!
+
+--Un peu, c'est vrai, dit Jacques, s'asseyant sur le bord de son lit
+pour examiner à son aise les teintes nouvelles que prenaient ses
+meurtrissures. Ton ami de Raittolbe a la poigne solide.
+
+--De Raittolbe t'a mis dans cet état, lui?
+
+--Il ne veut pas que je t'épouse... il t'aime, cet homme!
+
+Rien ne peut rendre l'accent avec lequel Jacques dit ces mots.
+
+Raoule, à genoux, comptait les traces brutales de la baguette.
+
+--Je lui arracherai le cœur, tu sais? Il est entré ici...
+réponds-moi? ne me cache rien!
+
+--J'étais endormi. Lui sortait de la chambre de ma sœur. Nous avons
+eu une explication à propos de mariage... Puis, il a voulu me toucher
+pour me faire mieux comprendre... J'ai reculé parce que tu m'avais
+défendu de me laisser toucher, te rappelles-tu? Je lui ai même dit
+pourquoi il me déplaisait de sentir sa main sur mon bras...
+
+--Assez, rugit Raoule au comble de la rage, cet homme t'a vu! Cela me
+suffit, je devine le reste. Il t'a voulu et tu lui as résisté.
+
+Jacques partit d'un éclat de rire:
+
+--Es-tu folle, Raoule? Si je t'ai obéi, en lui défendant de me toucher,
+ce n'est pas une raison pour croire qu'il... Oh! Raoule, c'est très
+laid, ce que tu oses supposer; il m'a frappé par jalousie, voilà tout.
+
+--Allons donc! mes sens me disent trop ce que peuvent éprouver les sens
+d'un homme, fût-il honnête, en se trouvant face à face avec Jacques
+Silvert...
+
+--Mais, Raoule...
+
+--Mais... je te répète que ce que j'apprends me suffit.
+
+Elle le força à se coucher de suite, alla chercher une fiole d'arnica et
+le pansa, comme s'il se fût agi d'un enfant au berceau.
+
+--Tu ne t'es guère soigné, mon pauvre amour; il fallait appeler un
+médecin! dit-elle quand elle eut fini.
+
+--Je ne voulais pas qu'on pût me regarder encore!... Pour tout remède,
+j'ai pris du haschich!
+
+Raoule demeura une seconde en muette adoration, puis elle se rua tout à
+coup sur lui, oubliant les marques bleues, envahie d'un vertige
+frénétique, d'un désir suprême de l'avoir à elle par les caresses comme
+ce bourreau l'avait eu par les coups. Elle le serra tellement fort que
+Jacques cria de douleur.
+
+--Tu me fais mal!
+
+--Tant mieux, râla-t-elle. Il faut que j'efface chaque cicatrice sous
+mes lèvres ou je te reverrai toujours nu devant lui...
+
+--Tu n'es pas raisonnable, gémit-il doucement, et tu vas me donner envie
+de pleurer!
+
+--Pleure! Qu'importe, il t'a vu sourire!
+
+--Oh! tu deviens plus cruelle que sa plus cruelle injure. Il t'affirmera
+lui-même que je dormais... Je n'ai pas pu lui sourire... ensuite j'ai
+mis ma robe de chambre!
+
+Les explications naïves de Jacques n'étaient que de l'huile jetée sur le
+feu.
+
+--Qui sait! Mon Dieu! songea la jeune femme, si cet être, que je crois
+soumis à ma puissance n'est pas un fourbe dépravé depuis longtemps!
+
+Une fois le doute entré dans son imagination, Raoule ne se maîtrisa
+plus. D'un geste violent, elle arracha les bandes de batiste qu'elle
+avait roulées autour du corps sacré de son éphèbe, elle mordit ses
+chairs marbrées, les pressa à pleines mains, les égratigna de ses
+ongles affilés. Ce fut une défloration complète de ces beautés
+merveilleuses qui l'avaient, jadis, fait s'extasier dans un bonheur
+mystique.
+
+Jacques se tordait, perdant son sang par de véritables entailles que
+Raoule ouvrait davantage avec un raffinement de sadique plaisir. Toutes
+les colères de la nature humaine, qu'elle avait essayé de réduire à
+néant dans son être métamorphosé, se réveillaient à la fois, et la soif
+de ce sang qui coulait sur des membres tordus remplaçait maintenant tous
+les plaisirs de son féroce amour...
+
+...Immobile, l'oreille toujours collée au mur de sa chambre, Marie
+Silvert tâchait d'entendre ce qui se passait; soudain, elle perçut une
+exclamation déchirante.
+
+--Au secours! Je souffre! Marie, au secours!
+
+Elle fut glacée jusqu'aux moelles et, comme c'était une _vraie femme_,
+selon le mot de de Raittolbe, elle n'hésita pas à courir du côté de la
+tuerie...
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+
+A L'OCCASION du Grand Prix, l'hôtel de Vénérande
+donnait tous les ans une fête, à laquelle, en dehors du cercle intime,
+on conviait quelques nouvelles connaissances.
+
+Moins cérémonieuse peut-être que les soirées où l'on prenait une simple
+tasse de thé, cette fête réunissait autour de la chanoinesse Élisabeth
+des gens non titrés et des artistes amateurs.
+
+Depuis que Raoule était revenue de chez la duchesse d'Armonville, une
+tristesse morne ne la quittait pas, comme si, durant l'un des derniers
+orages qui s'étaient abattus sur Paris, son cerveau eût reçu une
+commotion terrible; pourtant, à l'approche de ce bal, elle sortit peu à
+peu de sa torpeur. Sa tante avait bien remarqué son allure soucieuse,
+mais sans en chercher l'explication; d'abord parce que l'explication de
+l'humeur de Raoule n'était pas dans l'ordre de ses dévotions
+quotidiennes, ensuite parce qu'elle comptait sur la fête en question,
+toujours très animée, pour distraire l'esprit changeant de _son neveu_.
+
+Mlle de Vénérande daigna, en effet, surveiller et diriger les
+préparatifs. Elle déclara qu'on ouvrirait le salon du centre, ainsi que
+la pièce attenante à la serre où les fleurs exotiques, à l'éblouissante
+clarté du magnésium, apparaîtraient dans tout l'éclat de leurs
+véritables nuances. Raoule n'admettait pas qu'on pût donner un bal pour
+l'unique et monotone plaisir de réunir beaucoup de monde. Il lui fallait
+en plus l'attrait d'une originalité quelconque à offrir à ses invités.
+
+En face la serre, dans la galerie de tableaux, un buffet, monté sur
+colonnettes de cristal, offrirait aux sportmen les plus altérés par la
+poussière de Longchamps une inépuisable fontaine de Roederer.
+
+Raoule, en soumettant les invitations à sa tante, lui dit d'un ton
+dégagé:
+
+--Je vous présenterai mon élève, vous savez? l'auteur du bouquet de
+myosotis. C'est un garçon si courageux, ce petit fleuriste, qu'il faut
+le récompenser. D'ailleurs, nous recevrons un architecte amené par de
+Raittolbe; c'est un parti pris, maintenant, les artistes sont accueillis
+dans la meilleure société, sans cela on serait envahi par les bourgeois
+qui sont bien pires encore!
+
+--Oh! oh! Raoule, murmura sur un ton effrayé dame Elisabeth, ce n'est là
+qu'un élève, un inconnu.
+
+--Mais, ma chère tante, c'est pour cela qu'il faut l'inviter, ce jeune
+homme, les plus grands talents ne seraient jamais arrivés si on ne les
+avait aidés à se faire connaître.
+
+--C'est juste; cependant... il m'a semblé sortir de la plus basse
+classe, l'éducation doit lui manquer...
+
+--Est-ce que vous trouvez mon cousin René bien élevé, ma tante?
+
+--Non; il est même insupportable avec ses anecdotes de coulisses et ses
+mots d'acteurs, mais... il est ton cousin!
+
+--Eh bien, l'autre, au moins, ne sera pas de ma famille, nous ne
+partagerons pas la responsabilité de sa mauvaise éducation, en
+supposant, ma tante, que ce garçon ne sache réellement pas se tenir dans
+notre monde.
+
+--Raoule, je ne suis pas tranquille, moi..., dit encore la chanoinesse,
+le fils d'un ouvrier!
+
+--Qui dessine comme s'il était fils de Raphaël.
+
+--Et sera-t-il vêtu de façon convenable?
+
+--Sous ce rapport, j'en réponds, affirma Mlle de Vénérande avec un
+rictus amer; puis, corrigeant sa phrase dans ce qu'elle pouvait avoir
+d'énigmatique:
+
+--Ne gagne-t-il pas sa vie largement!
+
+--Allons, je m'en remets à ton expérience, ma chère Raoule, conclut
+tante Élisabeth, le cœur gros.
+
+Ce jour-là, le baron de Raittolbe, qui, depuis le retour de Raoule,
+n'avait pas mis les pieds à l'hôtel, se présenta. Très grave, très
+réservé, il remit aux mains de la tante des cartes d'entrée pour
+l'enceinte du pesage sans qu'un seul instant son regard affrontât celui
+de la nièce. Raoule abandonna le nouveau roman qu'elle lisait et,
+tendant sa belle main:
+
+--Baron, dit-elle, j'ai obtenu de notre chère chanoinesse une invitation
+en règle pour votre architecte, vous savez M. Martin Durand.
+
+--Mon architecte?... ah! oui, j'y suis... celui que j'ai rencontré dans
+un cercle artistique; un garçon d'avenir... il a concouru avec honneur
+pour la dernière Exposition universelle... Mais, mademoiselle, je n'ai
+jamais demandé...
+
+--Je sais que vous n'avez pas insisté, interrompit Raoule d'une voix
+brève, pourtant je l'ai fait, moi... Votre ami (elle appuya sur ce
+titre) sera des nôtres avec M. Jacques Silvert, le peintre que nous
+avons été voir ensemble, boulevard Montparnasse.
+
+Les figures de déesses qui ornaient le plafond s'en fussent détachées
+que de Raittolbe n'eût pas manifesté plus grande surprise. Cette fois,
+il regarda Raoule et forcément Raoule le regarda--deux éclairs
+s'échangèrent. Sans comprendre pourquoi la jeune femme n'avait pas
+répondu à sa lettre, ni pourquoi Jacques allait être «officiellement»
+des leurs, le baron pressentait une catastrophe.
+
+--Je vous remercie pour ces messieurs, fit-il, tortillant sa moustache,
+je vous remercie; Jacques Silvert est un charmant camarade, Martin
+Durand, homme du monde accompli; leur ouvrir son salon, mesdames, c'est
+anticiper sur leur gloire future!
+
+--Enfin, soupira Mme Elisabeth, vous me rassurez, mais ils ont des
+noms affreux, j'aurai peine à m'y habituer.
+
+On causa quelque temps courses, Raoule discuta les chances des
+différentes écuries avec de Raittolbe, puis, celui-ci voulant prendre
+congé:
+
+--A propos, baron, s'écria Raoule, très enjouée, connaissez-vous le
+nouveau pistolet Devisme?
+
+--Non.
+
+--Un chef-d'œuvre!
+
+--Vous en avez un? riposta le baron qui ne voulait pas reculer.
+
+--Passons par la salle de tir, répondit-elle, se levant à son tour, je
+veux vous le faire essayer.
+
+Une vieille dame, vêtue de violet, dont le manteau laissait dépasser une
+croix de nacre, entrait en ce moment. Dame Élisabeth, toute ravie de ne
+plus avoir à parler des deux roturiers dont les noms l'horripilaient,
+vint à sa rencontre.
+
+--Madame de Chailly, ah! que je suis heureuse, ma bonne présidente. Nous
+avons tant de choses à nous dire: imaginez-vous que le père Stéphane de
+Léoni est en route; il vient prêcher notre retraite d'automne!
+
+Elle parlait avec la volubilité affairée des dévotes oisives.
+
+--Tant mieux! conclut Raoule, ironique, laissant retomber la portière et
+disparaissant suivie du baron.
+
+Plus fébrile qu'il n'eût voulu le paraître, celui-ci garda un silence
+absolu tant qu'ils furent dans les corridors sombres de l'hôtel.
+
+La salle de tir était une espèce de terrasse voûtée, que Mlle de
+Vénérande, véritable maîtresse de la maison, avait fait disposer pour
+cet usage.
+
+Arrivé là, le baron feignit d'examiner les panoplies, puis:
+
+--Je ne vois pas le fameux pistolet? hasarda-t-il, rompant ce silence
+plein de menaces.
+
+Raoule répondit en indiquant un siège; puis très pâle, mais sans que sa
+voix trahît la colère:
+
+--Nous avons à causer...
+
+--A causer... de messieurs les artistes?
+
+--Oui, Martin Durand doit être la garantie de Jacques Silvert. D'ici à
+huit jours, il faut qu'ils aient fait connaissance. Occupez-vous de
+cette affaire, moi je n'en ai pas le temps.
+
+--Ah!... voilà qui s'appelle une mission délicate, Raoule; si je m'en
+charge, ne m'attirerai-je pas les reproches de votre tante?
+
+--Il a été une époque où la tante ne comptait pas pour vous, de
+Raittolbe.
+
+--Diable! mais à l'époque dont vous parlez, Raoule, j'espérais devenir
+le mari de la nièce!
+
+--Aujourd'hui, vous en êtes le plus intime camarade. Chacun admet que
+vous en usiez vis-à-vis de ma tante avec la liberté d'un commensal. Vous
+êtes de plus le mentor de mon cousin René. Ces jeunes gens sont de son
+âge, présentez-les lui... Enfin, arrangez-vous.
+
+--Il suffit, répondit de Raittolbe s'inclinant.
+
+Une minute, ces deux camarades s'examinèrent comme deux ennemis avant le
+combat.
+
+Il était clair pour de Raittolbe que Raoule lui dissimulait quelque
+chose; il était clair pour Raoule que de Raittolbe se sentait coupable.
+
+--Vous avez revu Jacques? demanda enfin le baron, affectant la plus
+complète indifférence.
+
+Mlle de Vénérande jouait avec un pistolet chargé à poudre, et ce fut
+avec une non moins complète indifférence qu'elle visa l'ex-officier au
+cœur et tira. Un nuage de fumée les sépara.
+
+--Très bien, fit-il sans sourciller; si vous vous étiez trompée d'arme,
+j'étais un homme mort.
+
+--Oui, car je tirais à bout portant. C'est peut-être d'ailleurs un
+avant-goût de la réalité; ne vous croyez-vous pas destiné, mon cher, à
+mourir par le feu?
+
+--Hum! un officier démissionnaire, c'est peu probable!
+
+Malgré tout l'empire qu'il avait sur lui, de Raittolbe réprima
+difficilement un tressaillement nerveux. Ces mots: par le feu! le
+troublaient.
+
+--J'ai revu Jacques, reprit Mlle de Vénérande, il est... indisposé,
+Marie le soigne, et je crois que lorsqu'il sera remis, ce «petit manant»
+se mariera.
+
+--Hein! fit le baron, sans votre permission?
+
+--Mlle Silvert épouse M. Raoule de Vénérande, cela vous étonne?
+Pourquoi cet air effaré?
+
+--Oh! Raoule! Raoule!... C'est impossible! c'est monstrueux! c'est...
+c'est révoltant même! Vous! épouser ce misérable? Allons donc!!
+
+Raoule, de ses prunelles ardentes, fixait le baron terrifié.
+
+--Ne serait-ce que pour avoir le droit de le défendre contre vous,
+monsieur! s'écria-t-elle, ne pouvant contenir sa rage de lionne.
+
+--Contre moi!
+
+Alors, n'y tenant plus, de Raittolbe marcha droit à l'effrayante
+créature:
+
+--Mademoiselle, vous oubliez, en m'insultant, que je ne puis vous
+traiter comme Jacques Silvert, il faudrait du sang pour effacer vos
+paroles... Quelle réparation allez-vous m'offrir?
+
+Elle sourit, dédaigneuse:
+
+--Rien! monsieur, rien... Seulement, je vous ferai remarquer que vous
+vous accusez avant que je ne pense à le faire moi-même.
+
+--Nom d'un tonnerre! éclata le baron, hors de lui et oubliant qu'il
+était en présence d'une femme, vous vous rétracterez.
+
+--J'ai dit, monsieur, riposta Raoule, que je le défendrai contre vous.
+Vous ne nierez point, j'espère, l'avoir frappé?
+
+--Non! je ne le nie point... vous a-t-il expliqué pourquoi?
+
+--Vous l'avez touché...
+
+--Est-ce que ce jeune vaurien serait en diamant fondu? Est-ce que la
+main d'un honnête homme se posant sur son bras pour appuyer, d'un geste
+affectueux, une trop bonne parole, lui peut produire un effet tel qu'il
+tombe en pamoison! Ah! ça, suis-je fou, moi, et serait-il, lui, l'être
+raisonnable?
+
+--Je l'épouse, répéta Mlle de Vénérande.
+
+--Faites! pourquoi m'y opposerais-je, après tout? Épousez-le, Raoule,
+épousez-le.
+
+Et de Raittolbe, comme ployant sous la honte d'avoir été mêlé à
+pareilles intrigues, se laissa retomber sur son siège.
+
+--Ah! que n'avez-vous un père ou un frère, bégaya-t-il, tordant sous ses
+doigts la lame d'un fleuret.
+
+L'acier cassa net et l'un des éclats vint frapper Raoule au poignet.
+Sous la dentelle, une goutte de sang perla:
+
+--L'honneur est satisfait, déclara Mlle de Vénérande avec un rire
+sourd.
+
+--Je commence, au contraire, à croire, repartit brutalement le baron,
+que l'honneur n'a rien à voir dans nos actes. J'abandonne la partie,
+mademoiselle, ajouta-t-il, et me décharge au profit de qui voudra du
+soin dangereux de présenter ici l'Antinoüs du boulevard Montparnasse.
+
+Raoule hocha le front:
+
+--Vous en avez peur?
+
+--Taisez-vous... au lieu de penser à salir les autres, ayez plutôt pitié
+de vous-même et de lui!...
+
+--Eh bien, monsieur de Raittolbe, j'exige cependant que vous
+m'obéissiez!
+
+--La raison?
+
+--Je veux vous voir tous les deux, face à face, dans mon salon; il le
+faut, sinon je garderai un soupçon éternel.
+
+--Triple folle!... je n'obéirai pas...
+
+Raoule vers lui tendait ses mains jointes, dont la peau transparente
+était maculée d'un peu de sang:
+
+--De Raittolbe, l'être que vous avez frappé comme le plus vil des
+animaux, lorsque vous le saviez lâche et sans vigueur, moi je l'ai
+déchiré de mes propres ongles; j'ai tellement torturé ses malheureux
+membres, où chacun de vos coups creusait sa meurtrissure, qu'il a
+crié... on est venu et j'ai dû, moi, Raoule, céder devant l'indignation
+de sa sœur. Jacques n'est plus qu'une plaie, c'est notre œuvre; ne
+m'aiderez-vous pas à réparer ce crime!
+
+Jusqu'aux fibres les plus secrètes, le baron se sentait remué. Raoule
+était capable de tout, il le savait et ne doutait pas une minute qu'elle
+eût pu arriver à une pareille exaltation.
+
+--C'est horrible! horrible, murmura-t-il, nous sommes indignes de
+l'humanité... Que ce soit la lâcheté ou l'amour qui ait paralysé
+Jacques, nous ne devions pas, nous, des natures pensantes, nous laisser
+aller ainsi à l'emportement. Nous ne devions voir en lui qu'un être
+irresponsable.
+
+Raoule ne put s'empêcher d'avoir un mouvement de rage.
+
+--Vous viendrez, fit-elle, je le veux! mais souvenez-vous que je vous
+hais et qu'à l'avenir je vous défends de le regarder comme un ami.
+
+Le baron ne releva pas cette allusion, qui peut-être demandait une
+nouvelle goutte de sang.
+
+--Votre tante est-elle instruite de ce mariage? interrogea-t-il d'un ton
+plus calme.
+
+--Non, répliqua Raoule, je compte sur vos conseils pour l'y amener; du
+reste, il aura lieu... Marie Silvert l'exige.
+
+Et, avec une amertume navrante:
+
+--Je vous avoue l'immensité de ma chute, n'abusez pas de mon aveu,
+monsieur de Raittolbe.
+
+--Puis-je quelque chose du côté de la sœur, Raoule? voulez-vous que
+je la signale à la police? ajouta de Raittolbe, gentilhomme jusqu'au
+bout.
+
+--Non, rien, rien... le scandale est inévitable, cette créature est la
+petite pierre qui brise l'effort de la puissante roue d'acier. Je l'ai
+humiliée, elle se venge... Hélas! je croyais que pour une fille l'argent
+était tout, mais je me suis aperçue qu'elle avait, comme la descendante
+des Vénérande, le droit d'aimer.
+
+--Aimer! mon Dieu! Raoule, vous me faites frémir.
+
+--Je n'ai pas besoin de vous dire qui, n'est-ce pas?
+
+Ils se turent, l'âme remplie d'un grand déchirement.
+
+Ils se voyaient à terre tous les deux et sentaient leur poitrine
+oppressée par le pied d'un ennemi invisible.
+
+--Raoule, murmura doucement de Raittolbe, si vous le vouliez bien, nous
+pourrions échapper au gouffre, vous, en ne revoyant plus Jacques, moi,
+en ne reparlant jamais à Marie. Une heure de folie n'est pas l'existence
+entière; unis par nos égarements, nous pourrions l'être aussi par notre
+réhabilitation; Raoule, croyez-moi, revenez à vous-même... vous êtes
+belle, vous êtes femme, vous êtes jeune. Raoule, pour être heureuse
+suivant les lois de la sainte nature, il ne vous manque que de n'avoir
+jamais connu ce Jacques Silvert: oublions-le.
+
+De Raittolbe ne parlait plus de Marie: il disait: oublions-le. Raoule,
+sombre, eut un geste de désespoir:
+
+--J'aime toujours irrésistiblement, fit-elle d'une voix lente; que cette
+passion aboutisse au ciel ou à l'enfer, je ne veux pas m'en préoccuper.
+Quant à vous, de Raittolbe, vous avez de trop près vu mon idole pour que
+je puisse vous pardonner: je vous hais!
+
+--Adieu, Raoule, dit le baron, tendant vers elle sa main large. Adieu!
+moi, je vous plains.
+
+Elle ne bougea pas. Alors il lui prit le poignet qu'il serra avec une
+réelle affection; mais, en sortant de la salle d'escrime, il vit le long
+de ses doigts qu'il regantait une légère trace sanglante.
+
+Il se rappela tout de suite l'incident du fleuret brisé; cependant, une
+sorte de terreur superstitieuse s'empara de lui: l'officier de hussards
+eut un frisson dont il ne fut pas le maître.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+
+MARTIN Durand était un type de bon garçon ne demandant
+qu'à faire son chemin au milieu de tous les mondes possibles. Après une
+heure de causerie avec Jacques Silvert, il l'avait pris sous sa
+protection et tutoyé. Selon lui, le compas seul pourrait mener loin. Les
+fleurs, si merveilleusement qu'elles pussent être exécutées, n'avaient
+qu'une valeur de bibelots inutiles qu'on paie une fois très cher à
+l'artiste qu'elles ruinent par leur amoncellement. Le reste de l'année
+on bâtit toujours des palais, mais on n'a pas toujours besoin de fleurs.
+
+--Témoins, s'écriait-il, les faix de roses, les charretées de
+violettes, les tas de tulipes qui ornent vos lambris. Ah! mon cher, trop
+de fleurs! Je me sens asphyxié, rien qu'en les regardant!
+
+Là-dessus, il allumait un cigare pour combattre l'odeur imaginaire des
+bouquets peints.
+
+Jacques, devenu taciturne ainsi que tous ceux qui portent au cœur le
+poids d'une grande honte, ne répondait que par monosyllabes aux tirades
+de Martin Durand, et, quand celui-ci, émerveillé du luxe de l'atelier,
+lui demandait si son oncle était un nabab, il se sentait trembler devant
+ce nouvel ami, comme il eût tremblé devant un nouveau bourreau.
+
+--Enfin, clamait Martin Durand, véritable gamin du peuple, plein
+d'exubérance et fier d'être arrivé à sa situation en jouant des coudes,
+nous allons nous lancer du même bond, mon cher! C'est de Raittolbe qui
+l'affirme. Un salon noble, des amateurs richissimes et de jolies
+femmes... La tête me tourne! Sapristi! Mme de Vénérande a le plus bel
+hôtel de tout Paris. Style renaissance, avec les chapiteaux aux fenêtres
+et des balcons de fer venant de chez Louis XV. Je ne sais pas si elle
+paye bien les études de myosotis; mais, je veux que le diable m'emporte
+si elle ne me charge pas de démolir un pavillon pour lui rebâtir une
+tour. Nous nous appuyons mutuellement... Vous lui déclarez que
+l'architecte à la mode c'est moi. Je lui révèle que le président de la
+République vous a commandé une gerbe de pivoines.
+
+Jacques souriait douloureusement. Ce garçon expansif était heureux, il
+gagnait sa vie en se battant avec la pierre, il était fort, il était
+honnête, à toutes ses saillies il ajoutait un soupir au sujet de sa
+belle cousine, la fille du directeur de l'un des plus vastes magasins de
+la capitale. Noblesse, amour, argent, tout irait à lui, sur un signe de
+lui, parce qu'il était un homme.
+
+La connaissance faite en détail, Martin Durand déclara qu'il viendrait
+prendre Jacques le jour du bal et, en revoyant son ami de Raittolbe,
+qu'il connaissait au moins autant que son ami Silvert, il lui dit d'un
+ton enchanté:
+
+--Le petit est la plus superbe nature de modèle que j'aie jamais
+rencontrée; d'ailleurs, il n'a pas une ombre de talent... Mais je le
+formerai.
+
+Les artistes ont assez généralement cette monomanie de vouloir que la
+bonne société tombe en admiration non devant leur mérite mais devant
+leurs mauvaises manières: ils tiennent surtout à faire école quand ils
+désirent enseigner ce qu'ils ne savent pas.
+
+Martin Durand, caressant sa barbe brune, ajouta:
+
+--Oui, oui, je le formerai; il a vingt-trois ans, il peut se corriger,
+je compte bien l'étonner joliment chez les Vénérande, quand tous les
+quartiers de noblesse de ces gens-là seraient en granit d'Égypte.
+
+Pouvait-on étonner encore Jacques Silvert? De Raittolbe ne répondit pas.
+
+Le soir du Grand Prix, dès dix heures le salon du centre et la serre aux
+plantes exotiques s'inondèrent des jets éblouissants de la lumière de
+magnésium, lumière blanche, fluide, plus claire et cependant moins
+aveuglante que celle de l'électricité et à laquelle ressortaient tout le
+relief des statues, tous les plis des draperies, comme si le jour
+lui-même eût voulu prendre part à la fête des Vénérande.
+
+Les aïeux en pourpoint, les aïeules en fraise Médicis, du haut de leurs
+cadres, avec l'épée ou l'éventail, semblaient se désigner l'un à l'autre
+les échantillons de la roture parisienne qu'ils voyaient défiler à leurs
+pieds.
+
+Décidément la fête sportive avait tout mêlé, ceux qui descendaient
+d'Adam et ceux qui descendaient des croisades. L'architecte Martin
+Durand et la duchesse d'Armonville, Mme Élisabeth la chanoinesse, et
+Jacques Silvert, le fils de joie. Avec une merveille entente de gens qui
+veulent s'égayer, chacun suivant ses moyens, aux dépens d'autrui, tous
+échangeaient les plus gracieux sourires de bienvenue. Debout auprès du
+fauteuil monumental de sa tante, Mlle de Vénérande les recevait avec
+cette grâce un peu hautaine qui tenait bien plus du gentilhomme de jadis
+que de la femme simplement coquette.
+
+L'étrange créature, lorsqu'elle abandonnait le domaine de la passion et
+cessait de courir trop en avant de son siècle, revenait alors, tout à
+fait en arrière, à l'époque où les châtelaines refusaient de baisser la
+herse pour les troubadours mal mis.
+
+Raoule portait, ce soir-là, une robe de gaze blanche vaporeuse, à traîne
+de cour, sans un bijou, sans une fleur. Un caprice bizarre lui avait
+fait lacer sur ses épaules décolletées une cuirasse de mailles d'or,
+d'une finesse telle qu'on eût cru son buste coulé dans un métal liquide.
+
+Pour détacher la ligne de chair de la ligne du tissu, un cordon de
+brillants serpentait et les cheveux noirs, relevés en casque grec,
+étaient piqués d'un croissant de diamant à pointes phosphorescentes
+comme des rayons de lune. La superbe Diane semblait marcher sur un
+nuage; sa tête, au profil pur, dominait l'assistance et ce n'était pas
+sans une admiration anxieuse qu'on osait intercepter son regard strié
+d'étincelles. La chanoinesse, elle, s'enveloppait pudiquement d'un
+suaire de dentelles qui voilait une robe de couleur pensée. Son petit
+visage doux, parcheminé, aux yeux d'un bleu de ciel pâle, s'abritait
+sous le blason de son fauteuil, tandis qu'au contraire ce blason
+semblait craquer sous l'effort puissant du bras de Raoule.
+
+A leur droite, se groupaient le cousin René, spécimen rare de la haute
+gomme sportive, expliquant, à qui voulait l'entendre, comment _Simbad le
+marin_ avait gagné d'une longueur et pourquoi cette année le _maillot_
+de soie d'or était divinement porté... De Raittolbe, sévère, son masque
+de Slave impénétrable, songeant à la Gorgone antique lorsqu'il regardait
+Mlle de Vénérande. Puis le vieux marquis de Sauvarès, sautillant
+comme un gros oiseau de nuit aveuglé par la lumière crue, tout en
+couvant de ses yeux ternes, avivés parfois d'un éclair de lubricité,
+l'épaule ronde de sa filleule Raoule.
+
+Autour d'eux murmurait un essaim de femmes en toilettes exquises,
+s'entretenant avec une persistance dont s'agaçaient les hommes, des
+exploits de John Mare, le jockey vainqueur.
+
+On reconnaissait dans la foule les artistes amateurs à leurs
+déplacements perpétuels formant remous auprès des traînes de tulle ou
+de dentelles, évolution ayant pour but de se rapprocher de telle ou
+telle étoile reconnue.
+
+Quant aux véritables artistes, ils opéraient, mais en sens inverse, les
+mêmes déplacements, en sorte que le salon se transformait par instant en
+un autre champ de courses, genre discret. Durant l'une de ces
+fluctuations, Raoule, dont le regard embrassait tout, fit un signe à de
+Raittolbe. Celui-ci tressaillit, puis regarda dans la direction que
+suivait l'index à peine remué de la jeune femme. _Il_ était là, Martin
+Durand le poussait avec des gestes virulents:
+
+--Mais va donc! malheureux, va!... grommelait-il, il te faut entamer la
+conversation avec elle, bon gré, mal gré, pendant que j'étudierai ce
+buste-là. Sacrée noblesse!... Il n'y a qu'elle pour vous tailler des
+cariatides pareilles. Quel galbe! mes enfants. Quelle poitrine, quelles
+épaules, quels bras! Je la vois d'ici soutenant le balcon du Louvre
+restauré. Comme elle vous fige le sang rien qu'en se pliant sur une
+hanche... Va donc, je te suis...
+
+Jacques refusait d'avancer; ahuri par les flots de clarté magique de ce
+salon resplendissant, marchant sur les robes étalées, grisé par les
+senteurs capiteuses que répandaient ces chevelures poudrées de
+pierreries, l'ancien ouvrier fleuriste se croyait encore en proie au
+vertige paradisiaque que lui donnaient les fumées du haschich.
+
+--Es-tu nigaud! mon pauvre petit peintre, disait Martin Durand, très
+vexé d'avoir à constater ce manque d'audace chez un camarade. Un peu
+d'aplomb, morbleu! dévisage les femmes, bouscule les hommes, tiens,
+imite-moi... Est-ce que deux gars de notre espèce craignent le feu de la
+rampe? Ah! voilà M. de Raittolbe; nous sommes sauvés.
+
+En réalité, la tête de l'architecte n'était pas plus solide que celle du
+peintre, mais il avait l'inimitable aplomb de tous les démolisseurs qui
+savent un peu rebâtir.
+
+Le baron de Raittolbe lui serra la main, évitant de toucher celle de son
+ami.
+
+--Messieurs, enchanté de vous voir, je me charge de votre
+présentation...
+
+Et il les entraîna jusqu'à Raoule.
+
+--Mademoiselle, dit-il assez haut pour être entendu du groupe principal
+d'invités, je vous présente M. Martin Durand, architecte, à qui la
+capitale doit quelques beaux monuments de plus, et M. Jacques Silvert.
+
+Il résulta de cette présentation brève qu'on ne s'occupa point du
+personnage à monuments, puisque, tout de suite, on sut ce dont il était
+capable. On braqua plus volontiers le monocle sur celui qui ne portait
+qu'un nom ignoré. Jacques demeura immobile, les yeux dans les yeux de
+Raoule, qu'il n'avait pas revue depuis la nuit sinistre.
+
+Il eut un frisson d'homme réveillé en sursaut.
+
+Sa chair vibra, il redevint le corps dompté de cet esprit infernal qui
+lui apparaissait là, vêtu d'une armure d'or comme d'une égide
+emblématique.
+
+Il se rappela tout à coup que devant elle il était complet, que lui
+redevenait sa joie comme elle était sa souffrance. Son ivresse des
+premiers pas s'évanouit pour faire place à l'amour servile de la bête
+reconnaissante. Les plaies se fermèrent au souvenir des caresses. Une
+expression à la fois heureuse et résignée fit épanouir sa belle bouche.
+Sans songer qu'on s'occupait de lui, Jacques murmura:
+
+--Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous fait venir ici, moi qui ne suis rien et
+que vous ne trouvez même plus digne du martyre?
+
+Une vague rougeur monta aux tempes de Raoule; elle répondit balbutiant:
+
+--Mais, monsieur, il faut croire qu'en admirant vos œuvres, ma tante
+a conclu que vous étiez beaucoup...
+
+--Je vous remercie, madame, ajouta Jacques se tournant vers la
+chanoinesse, stupéfaite de le voir aussi élégant sous son habit de bal;
+je vous remercie, mais je regrette que vous soyez meilleure que Mlle
+Raoule!
+
+--C'est fort naturel! bégaya la sainte, à cent lieues de ce qu'il
+voulait dire et habituée par son monde à répondre sans entendre.
+
+Seulement de Raittolbe, le marquis de Sauvarès, le cousin René et Martin
+Durand dressèrent une oreille inquiète.
+
+--Meilleure que Mlle Raoule!... Hein? fit René avec un rictus
+suffisant. Il est assez commun, ce Jacques Silvert. Meilleure...
+comprends pas!...
+
+--Ni moi, grogna le vieux marquis; anguille sous roche!... peut-être!
+Eh! Eh!... Adonis, ma parole, un Adonis!
+
+Martin Durand tiraillait sa jolie barbe.
+
+--Je suis enfoncé! se dit-il, le petit en tient et ils ont tous l'air de
+jouer au plus matois, ici; quel galbe, quelle cariatide, mes enfants!
+
+De Raittolbe, abasourdi par l'aplomb subit de ce dépravé de bas étage,
+s'avouait pourtant que cela le raccommodait presque avec lui. Des femmes
+se rapprochèrent de Jacques, la duchesse d'Armonville, contemplant les
+traits merveilleux de ce roux que la blancheur sidérale de
+l'illumination rendait blond comme une Vénus du Titien, décida les
+hésitantes par une exclamation garçonnière qui lui allait à ravir, car
+elle avait les cheveux courts et frisés:
+
+--Parbleu, mesdames, je suis émerveillée!
+
+A ce moment, l'orchestre, dissimulé dans une tribune dominant la salle,
+laissa tomber du haut des frises les préludes d'une valse; des couples
+s'ébranlèrent, et Raoule, profitant de l'agitation, s'éloigna de sa
+tante, suivie d'une petite cour. Jacques se pencha vers elle.
+
+--Tu es bien belle... glissa-t-il ironiquement, mais je suis sûr que ta
+robe t'embarrassera pour danser!
+
+--Tais-toi, Jacques! supplia Mlle de Vénérande, éperdue, tais-toi! Je
+croyais t'avoir appris autrement ton rôle d'homme du monde!
+
+--Je ne suis pas un homme! je ne suis pas du monde! riposta Jacques,
+frémissant d'une rage impuissante; je suis l'animal battu qui revient
+lécher tes mains! Je suis l'esclave qui aime pendant qu'il amuse! Tu
+m'as appris à parler pour que je puisse te dire _ici_ que je
+t'appartiens!... Inutile de m'épouser, Raoule; on n'épouse pas sa
+maîtresse, ça ne se fait pas dans tes salons!...
+
+--Ah! tu m'effrayes!..... maintenant, Jacques! Est-ce ainsi que tu dois
+te venger? Marie serait-elle morte? Notre amour ne serait-il plus
+l'amour maudit? N'ai-je pas vu couler ton sang? et serait-il possible
+de revivre les folies de notre bonheur? Non! ne me parle plus! Ton
+souffle embaumé de jeune amour me donne la fièvre!...
+
+De Raittolbe, le plus près d'eux, murmura:
+
+--Soyez prudents, on vous épie!...
+
+--Alors, valsons!--dit Raoule emportée brusquement par la sauvagerie de
+sa volupté qui renaissait plus immense en présence du tentateur.
+
+Jacques, sans formuler une seule demande de circonstance, enlaça Raoule,
+qui se ploya sous son étreinte comme un roseau, et le cercle s'ouvrit.
+
+--Mais c'est un enlèvement! fit le marquis de Sauvarès, ce Jacques
+Silvert s'attaque à notre déesse comme à une simple mortelle!...
+
+--La cariatide prend des pieds! soupira Martin Durand, navré d'avoir été
+témoin d'une aussi profanante métamorphose.
+
+René essayait de rire:
+
+--Amusant! très amusant! Excessivement drôle. Ma cousine l'apprivoise
+pour le mieux dévorer! Un de plus... Quand nous serons à cent, nous
+ferons une croix! Très amusant!...
+
+De Raittolbe les regardait valser d'un œil rêveur. Il valsait bien,
+ce manant, et son corps souple, aux ondulations féminines, semblait
+moulé pour cet exercice gracieux. Il ne cherchait pas à soutenir sa
+danseuse, mais il ne formait avec elle qu'une taille, qu'un buste, qu'un
+être. A les voir pressés, tournoyants et fondus dans une étreinte où les
+chairs, malgré leurs vêtements, se collaient aux chairs, on s'imaginait
+la seule divinité de l'amour en deux personnes, l'individu _complet_
+dont parlent les récits fabuleux des brahmanes, deux sexes distincts en
+un unique monstre.
+
+--Oui! la chair! pensait-il, la chair fraîche, souveraine puissance du
+monde. Elle a raison, cette créature pervertie! Jacques aurait beau
+posséder toutes les noblesses, toutes les sciences, tous les talents,
+tous les courages, si son teint n'avait pas la pureté du teint des
+roses, nous ne le suivrions pas ainsi de nos yeux stupides!
+
+--Jacques! répétait Raoule, cédant à une griserie de bacchante...
+Jacques, je t'épouserai, non parce que je redoute les menaces de ta
+sœur, mais parce que je te veux au grand jour, après t'avoir eu
+pendant nos mystérieuses nuits. Tu seras ma femme chérie comme tu as été
+ma maîtresse adorée!
+
+--Et tu me reprocheras ensuite de m'être vendu, n'est-ce pas?
+
+--Jamais!
+
+--Tu sais que je ne suis pas guéri!... que je suis _laide_! A quoi
+puis-je te servir!... Jaja est abîmé!... Jaja est affreux!--reprenait-il
+d'un ton câlin, en la pressant plus fort.
+
+--Je te jure de te faire tout oublier! Ce serait si doux d'être ton
+mari! de t'appeler en cachette Mme de Vénérande!... car ce sera mon
+nom que je te donnerai!...
+
+--C'est vrai! je n'ai pas de nom, moi!
+
+--Allons! ta sœur est notre providence! elle m'a fait faire une
+promesse que je ne rétracterai pas... mon ange! mon dieu! mon illusion
+préférée!
+
+Quand ils s'arrêtèrent, ils se crurent dans l'atelier du boulevard
+Montparnasse et se sourirent en échangeant un dernier serment.
+
+--Vous savez que le lion de la soirée c'est M. Jacques Silvert? déclara
+Sauvarès au centre d'un groupe de sportmen scandalisés.
+
+--D'où sort cet Antinoüs? demandèrent les viveurs, curieux de recueillir
+quelque histoire ténébreuse sur le compte de ce nouveau favori.
+
+--Du bon plaisir de Mlle de Vénérande, riposta le marquis, et le mot
+fit bientôt fortune.
+
+Mais soudain l'arrivée de Jacques, les troublant par mégarde dans leurs
+réflexions dédaigneuses, les réduisit au silence. Ils allaient se
+replier en masse pour prouver leur mépris à cet obscur barbouilleur de
+myosotis lorsqu'ils ressentirent en même temps une commotion bizarre qui
+les cloua sur place. Jacques, la tête renversée, avait encore son
+sourire de fille amoureuse; ses lèvres relevées laissaient voir ses
+dents de nacre, ses yeux, agrandis d'un cercle bleuâtre, conservaient
+une humidité rayonnante, et, sous ses cheveux épais, sa petite oreille,
+épanouie comme une fleur de pourpre, leur donna, à tous, le même
+tressaut inexplicable. Jacques passa, ne les ayant pas remarqués; sa
+hanche, cambrée sous l'habit noir, les frôla une seconde... et d'un même
+mouvement, ils crispèrent leurs mains devenues moites.
+
+Quand il fut loin, le marquis laissa choir cette phrase banale:
+
+--Il fait bien chaud, messieurs. D'honneur, c'est intolérable!...
+
+Tous reprirent en chœur:
+
+--C'est intolérable!... D'honneur, il fait trop chaud!
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+
+VOYONS, mon petit! Voyons, cordieu! De la poigne...
+Vous êtes un homme et non pas une statue! A votre place je serais déjà
+furieux de sentir ce fer si près de ma peau. Imaginez-vous que je
+deviens un ennemi mortel, un monsieur digne des coups les plus violents.
+Je vous ai pris une femme adorée, je vous ai jeté dix cartes à la
+figure, je vous ai appelé: _lâche_ ou _voleur_, au choix. Tonnerre!
+Ripostez donc!
+
+Et de Raittolbe, le maître, s'exaspérant pour Jacques Silvert, l'élève,
+se ruait dans des assauts terribles.
+
+--Vous n'êtes pas patient, baron! murmurait Raoule, qui présidait à la
+leçon, vêtue d'un élégant costume de salle. Moi, je lui permets de se
+reposer; assez pour aujourd'hui!
+
+Raoule prit une épée, tomba en garde devant de Raittolbe, et, comme pour
+venger Silvert, elle chargea l'ex-officier avec une impétuosité folle.
+
+--Diable, cria celui-ci, touché trois fois coup sur coup, vous vous
+emballez trop vite, ma chère, je ne vous ai rien dit, ce me semble, de
+tout ce que je viens de raconter à ce pauvre Jacques!
+
+A cet instant même, on annonça le déjeuner: le cousin René et plusieurs
+intimes entrèrent; on félicita les champions pendant qu'un domestique,
+s'avançant discrètement vers Jacques, lui glissait un mot à l'oreille.
+Raoule, encore très échauffée, ne vit pas le jeune homme pâlir et passer
+rapidement dans un fumoir attenant à la salle d'escrime.
+
+Jacques avait enfin obtenu de la chanoinesse Élisabeth les grandes
+entrées de la maison; il était fiancé officiellement à Raoule, depuis un
+mois. Après le bal des courses, pendant lequel tous les amateurs de
+scandale avaient été scandalisés par l'introduction de ce petit Silvert,
+Raoule, folle comme les possédées du moyen âge qui avaient le démon en
+elles et n'agissaient plus de leur propre autorité, s'était déclarée
+brusquement, un matin, au chevet de la malheureuse dévote. Ce matin se
+trouvait très froid, très sombre, très terne. La chanoinesse, sous ses
+couvertures à écussons, rêvait de cilice et de pavé glacé; elle fut
+réveillée par la voix sonore de _son neveu_, commandant un feu d'enfer à
+sa femme de chambre.
+
+--Pourquoi du feu? c'est mon jour de mortification, ma chère enfant, dit
+la tante, ouvrant ses paupières transparentes et livides comme des
+hosties.
+
+--Parce que, chère tante, je viens causer avec vous de choses graves, et
+ces choses graves seront une mortification si naturelle qu'elles vous
+suffiront amplement!
+
+Tout en riant d'un rire mauvais, la jeune femme s'asseyait dans un
+fauteuil, ramenant sur ses pieds frileux le pan de sa robe de chambre
+doublée d'hermine.
+
+--A cette heure? juste ciel! Tu as eu le réveil bien prompt, ma chérie!
+Voyons, je t'écoute.
+
+Et la chanoinesse se dressa sur son traversin, les yeux dilatés par
+l'épouvante.
+
+--Je veux me marier, tante Élisabeth!
+
+--Te marier! Oh! tu es inspirée par saint Philippe de Gonzague, que je
+prie à cette intention chaque vigile. Te marier! Raoule! Mais je pourrai
+donc réaliser mon vœu le plus cher, quitter ce monde de vanités et me
+retirer aux Visitandines, où j'ai mon voile tout prêt. Béni soit le
+Seigneur! Sans doute, ajouta-t-elle, c'est le baron de Raittolbe qui est
+l'élu?
+
+Et elle sourit d'un air un peu malicieux.
+
+--Non, ce n'est pas de Raittolbe, ma tante! Je vous préviens que je ne
+tiens pas à m'ennoblir davantage. Les affreux noms me plaisent beaucoup
+plus que tous les titres de nos inutiles parchemins. Je désire épouser
+le peintre Jacques Silvert!
+
+La chanoinesse fit un bond dans son lit, leva ses bras de vierge
+au-dessus de sa tête pudique et s'écria:
+
+--Le peintre Jacques Silvert? Ai-je bien entendu? Ce bellâtre sans sou
+ni maille à qui tu as fait l'aumône?...
+
+Un moment, la stupeur paralysa sa langue; elle reprit, en s'affaissant
+sur elle-même:
+
+--Tu me feras mourir de honte, Raoule!
+
+--Ma tante, dit alors l'indomptable fille des Vénérande, la honte serait
+peut-être de ne pas l'épouser!
+
+--Explique-toi! gémit Mme Élisabeth, désespérée.
+
+--Par respect pour vous, ma tante, ne m'y forcez pas, vous avez aimé
+trop saintement pour...
+
+--Je représente ta mère, Raoule..... interrompit dignement la
+chanoinesse, j'ai le devoir de tout entendre.
+
+--Eh bien, je suis sa maîtresse! répondit Raoule avec un calme
+effrayant.
+
+Sa tante devint pâle comme les draps immaculés qui l'enveloppaient. Elle
+eut, au fond de ses prunelles indécises, le seul éclair qui devait y
+briller durant sa pieuse existence, et dit d'un ton sourd:
+
+--Que la volonté de Dieu soit faite... Mésalliez-vous, ma nièce. Il me
+reste encore assez de larmes pour effacer votre crime... J'entrerai au
+couvent le lendemain de votre mariage!...
+
+Et, à partir de ce matin froid durant lequel un feu d'enfer avait brûlé
+dans la cheminée de la chanoinesse, mortifiée pourtant jusqu'aux
+moelles, Raoule avait agi à sa guise. On avait présenté le fiancé à la
+famille et aux intimes; puis, sans qu'une objection s'élevât contre ce
+fantastique caprice, chacun s'était incliné cérémonieusement devant
+Jacques. Le marquis de Sauvarès l'avait déclaré «pas mal». René, le
+cousin «amusant, excessivement amusant»! La duchesse d'Armonville avait
+lancé un petit rire énigmatique et, somme toute, puisque par le fait
+d'un oncle éloigné, mort à propos, le barbouilleur superbe possédait une
+fortune de trois cent mille francs, il devenait un peu moins ridicule.
+
+Cette fortune, Raoule l'avait donnée, de la main à la main, à l'homme de
+son choix.
+
+Les gens de l'hôtel, eux, disaient, aux offices: c'est un enfant
+trouvé.
+
+Un enfant trouvé qui allait barrer de deuil le blason vermeil des
+Vénérande!
+
+Souvent par ces tristes nuits d'automne, on entendait du côté de la
+chambre close de Mme Élisabeth de longs sanglots; on pouvait croire
+que c'était le vent sifflant à travers le rond-point dépouillé de la
+cour d'honneur...
+
+Raoule ferraillait toujours, de Raittolbe fut obligé de rompre. Puis,
+soudain, une interjection parvint jusqu'à eux, aiguë, discordante. Ils
+s'arrêtèrent simultanément. Ils avaient reconnu la voix de Marie
+Silvert.
+
+Mlle de Vénérande prétexta un peu de fatigue et, sans s'occuper du
+baron et de ses admirateurs, elle gagna la porte du fumoir. De Raittolbe
+en fit autant.
+
+--Témoins, décida Raoule, allez au déjeuner de réconciliation! Nous
+réparons nos toilettes et sommes à vous dans quelques minutes.
+
+Ces messieurs sortirent en discutant les coups échangés.
+
+--Qu'est-ce que tu viens faire? disait Jacques, derrière la porte du
+boudoir, une scène?
+
+--Pas si bête, on me mettrait dehors!
+
+--Eh bien! alors, faisait Jacques impatienté, tiens-toi tranquille.
+
+--Me tenir tranquille? C'est ça... tu auras le droit de te blanchir en
+te baignant dans les blasons de la haute, et moi, ta sœur, je
+resterai putain comme devant?
+
+--Où veux-tu en venir?
+
+--Où je veux en venir? Je veux que tu dises à ta Raoule que ses
+conditions ne sont pas les miennes. Je me fiche du chiffon de papier
+qu'elle m'a envoyé comme de ma première chemise. Il paraît que je vous
+gêne, mes tourtereaux? On rougit de Marie Silvert; il faut m'éloigner,
+m'envoyer à la campagne, dans un coin; eh bien, j'veux pas, moi! Nous
+avons mangé le pain dur ensemble, tu vas t'payer du poulet rôti, j'en
+veux ma bonne part ou j'mets les pieds dans vos plats. Ah! monsieur
+s'pavane du matin au soir, on l'attiffe comme une grue, y en a pas assez
+pour lui, quoi! et faudrait que sa sœur s'habille d'une loque,
+s'coiffe d'un chiffon, se nourrisse d'une croûte. As-tu fini! Vous avez
+cru me coudre la bouche avec votre pension de six cents francs, plus
+souvent que je me laisserai faire; Marie Silvert ne veut pas de vos
+rentes, ça la salirait!
+
+--Qu'à cela ne tienne, fit à ce moment Mlle de Vénérande, en entrant
+suivie de de Raittolbe, ne vous tourmentez pas, vous n'aurez rien!
+
+Raoule avait dit cela froidement, laissant une à une tomber ses paroles,
+qui, pour quelques secondes, semblèrent produire sur la fille l'effet
+d'autant de gouttes d'eau froide.
+
+--Bien, fit-elle, pinçant la lèvre et regrettant de ne pouvoir revenir
+aux six cents francs par le chemin de la douceur, bien; puis, les doigts
+crispés au dossier d'une chaise: Au fait, j'aime mieux ça, vous
+m'dégoûtez,--pas vous, monsieur, fit-elle, essayant de sourire à de
+Raittolbe retranché derrière Raoule qu'il regrettait d'avoir suivie;
+c'est pourtant vous qui êtes cause de tout.
+
+--Hein! fit de Raittolbe, s'avançant, qu'est-ce que vous me dites-là?
+
+--C'est clair: vous savez bien que mademoiselle et monsieur ne m'ont
+jamais pardonné d'avoir été votre maîtresse. Ça les chiffonnait!
+
+--Assez, interrompit brusquement le baron; ne prenez pas prétexte de
+notre liaison pour continuer vos injures. Vous avez fait votre métier,
+je vous ai payée: nous sommes quittes.
+
+--C'est juste, répondit Marie, subitement calmée; j'ai même encore là
+les cent francs que vous m'avez envoyés; je n'y ai pas encore touché. Ça
+m'a fait quelque chose quand je les ai reçus. C'est peut-être bête, mais
+c'est comme ça.
+
+Elle parlait d'un ton soumis, en attachant sur de Raittolbe des yeux
+presque suppliants.
+
+--Voyez-vous, monsieur, continua-t-elle sans plus s'occuper de son frère
+et de Raoule, parce qu'on est une pauvre fille, ça n'empêche pas d'avoir
+un cœur. Vous dites que j'ai fait mon métier avec vous, vous savez
+bien que non! Je vous ai aimé, moi, je vous aime toujours, et vous
+n'avez qu'à faire un signe si vous le voulez, je me mets en quatre
+pour...
+
+--Assez! interrompit de Raittolbe, enrageant de se voir ridiculiser
+devant Raoule, je me contenterais de votre départ!
+
+Réellement émue un instant plus tôt, la fille sentit se réveiller sa
+colère. Alors, elle éclata:
+
+--Eh bien oui! je partirai, mais faut que je crève le sac aux ordures!
+Ah! vous avez beau vous gausser, vous autres, j'ai pas fini, v'la le
+bouquet. Ça vous amuse, n'est-ce pas? C'est drôle, ricana-t-elle,
+hideuse. Vous êtes contents, pas vrai? Ça vous embêtait que je lui aie
+donné dans l'œil, et le v'la qui m'envoie promener. N. de D., d'la
+rigolade y en aurait que pour eux? Plus souvent, puisque j'peux pas
+trouver un homme qui me prenne, j'vas me les payer tous--mes enfants, ça
+vous fera honneur, votre future belle-sœur vient vous faire part de
+son entrée au b.....!
+
+--Votre existence n'en sera guère changée, railla Mlle de Vénérande,
+se dirigeant vers la porte, en faisant signe à Jacques de la suivre.
+
+Jacques restait debout devant sa sœur, les poings crispés, la face
+pâle, mordant sa lèvre; peut-être n'y avait-il qu'un déshonneur auquel
+il n'eût pas été préparé dans les sursauts rapides de sa chute...
+
+--Bon voyage! cria ironiquement Raoule, du seuil de la salle d'armes.
+
+--Oh! nous nous reverrons, belle-sœur, répliqua Marie, gouailleuse,
+je viendrai, les jours de sortie, vous présenter mes devoirs. Faudra pas
+faire la dégoûtée, vous savez; Marie Silvert, même en carte, vaudra bien
+Mme Silvert; au moins elle fait l'amour comme tout le monde,
+celle-là!
+
+Elle n'acheva pas. Jacques, hors de lui, avant que de Raittolbe n'eût
+prévenu son geste, étreignait sa sœur au poignet, et, dans un effort
+terrible, la secouait désespérément.
+
+--Te tairas-tu, misérable? gronda-t-il d'une voix sourde.
+
+Puis, ses muscles se détendirent, et Marie, pirouettant sur elle-même,
+tomba presque à genoux.
+
+Marie, relevée, se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et là, se tournant
+vers son frère, de chaque côté duquel se tenaient, comme deux
+protections, de Raittolbe et Raoule:
+
+--Faut pas t'énerver comme ça, mon petit. T'as besoin de tes muscles,
+il t'en faut pour deux... T'as la même tête que le jour de la raclée. Tu
+sais la raclée que monsieur le baron t'a administrée. Prends garde, tu
+vas te trouver mal, t'as quelque chose de détraqué, bien sûr: ta chaste
+épouse n'aura plus son compte..... Est-il gentil, comme ça, entre ses
+deux amants!
+
+Marie lança ces derniers mots dans un rire féroce, dont les éclats
+durent faire trembler jusque dans ses fondements la vieille maison des
+Vénérande.
+
+Élisabeth et Marie Silvert, l'ange du bien qui avait toléré, le démon de
+l'abjection qui avait excité, fuyaient en même temps, l'un vers le
+Paradis, l'autre vers l'abîme, cet amour monstrueux qui pouvait, à la
+fois, aller, dans son orgueil, plus haut que le ciel et, dans sa
+dépravation, plus bas que l'enfer.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+
+VERS minuit, les invités aux noces de Jacques Silvert
+s'aperçurent d'un fait bien étrange: la jeune mariée était encore parmi
+eux, mais le jeune marié avait disparu. Indisposition subite, vexation
+d'amoureux, incident grave, toutes les conjectures possibles furent
+faites dans le clan des familiers que cette union préoccupait déjà au
+dernier point. Le marquis de Sauvarès prétendit que le cartel d'un rival
+éconduit avait été trouvé par Jacques, sous sa serviette, au début du
+merveilleux repas qui leur avait été servi. René affirmait que tante
+Élisabeth devait quitter le monde ce soir même et qu'elle remettait ses
+pouvoirs à l'époux. Martin Durand, témoin du marié, bougonnait sans se
+cacher, parce que les artistes ont toujours le droit de _faire leur
+tête_ quand on a besoin d'eux. Il ne pouvait plus sentir ce Jacques,
+maintenant. Au coin de la cheminée monumentale du salon où s'écroulait
+en braises rouges le nouveau foyer conjugal, la duchesse d'Armonville,
+pensive, son binocle entre ses doigts fins, suivait les mouvements de
+Raoule, placée en face d'elle. Raoule déchiquetait machinalement son
+bouquet d'oranger. De Raittolbe assurait tout bas à la duchesse que
+l'amour est la seule puissance vraiment capable d'aplanir les
+difficultés politiques sous le gouvernement du jour.
+
+--Mais enfin, murmurait la duchesse, sans prendre garde aux étourderies
+du baron, me direz-vous pourquoi cette chère mariée s'est aujourd'hui
+fait coiffer de façon si... originale? Cela me rend perplexe, depuis la
+cérémonie religieuse.
+
+--L'hymen est, sans doute, pour Mme Silvert une prise de voile comme
+une autre, répondait de Raittolbe, dissimulant un sourire sardonique.
+
+Mme Silvert portait une longue robe de damas blanc argenté et une
+sorte de pourpoint de cygne. Son voile avait été enlevé au moment du bal
+et l'on voyait la coiffure de fleurs d'oranger naturelles reposer en
+diadème sur des boucles pressées comme dans la chevelure d'un garçon; sa
+physionomie hardie s'harmonisait admirablement avec ces boucles courtes,
+mais ne rappelait en rien la pudique épousée, prête à baisser les yeux
+sous ses tresses parfumées qu'allaient bientôt défaire les vives
+impatiences de l'époux.
+
+--Je vous assure, réitérait la duchesse, que Raoule a fait couper ses
+cheveux.
+
+--Une mode récente que j'adopte définitivement, chère duchesse, répondit
+Raoule, qui venait d'entendre et sortait de sa rêverie.
+
+De Raittolbe eut un applaudissement muet. Il frappa la paume de sa main
+du bout de ses ongles. Mme d'Armonville se mordit la lèvre pour ne
+pas rire. Cette pauvre Raoule, à force de se masculiniser, finirait par
+compromettre son mari!
+
+Les demoiselles d'honneur vinrent en tumulte offrir le gâteau, suivant
+la nouvelle coutume importée de Russie et qui faisait fureur, cette
+année-là, dans la haute société. L'époux ne se montrait toujours pas.
+Raoule dut garder sa part entière. Minuit sonna; alors, la jeune femme
+traversa le vaste salon de son pas altier; arrivée à l'arc de triomphe
+dressé avec toutes les plantes de la serre, elle se retourna et eut pour
+l'assemblée un salut de reine qui congédie ses sujets. D'une phrase
+gracieuse mais brève, elle remercia ses compagnes, puis elle sortit à
+reculons, les saluant encore d'un geste élégant et rapide, comme le
+salut de l'épée. Les portes se refermèrent.
+
+A l'aile gauche, tout à l'extrémité de l'hôtel, était la chambre
+nuptiale. Le pavillon dans lequel elle se trouvait formait retour sur le
+reste du bâtiment. La plus profonde obscurité, le plus discret silence
+régnaient dans cette partie de la maison.
+
+Les corridors étaient éclairés de lanternes de bohème bleu dont le gaz
+avait été baissé, et dans la bibliothèque attenante à la chambre à
+coucher une seule torchère, tenue par un grand esclave en bronze,
+servait de fanal. Au moment où Raoule entra dans le cercle de lumière
+projeté au centre de la pièce, une femme habillée simplement comme une
+domestique se détacha de la tenture sombre.
+
+--Que me voulez-vous? murmura la mariée redressant sa taille souple et
+laissant à ses pieds se dérouler l'immense traîne de sa robe d'argent.
+
+--Vous dire adieu, ma nièce, répliqua Mme Élisabeth, dont le visage
+pâle, tout à coup éclairé, semblait surgir comme une évocation
+spectrale.
+
+--Vous! ma tante, vous partez?
+
+Émue, Raoule lui tendit les bras.
+
+--N'embrasserez-vous pas une dernière fois votre _neveu_? fit-elle d'un
+son de voix plus respectueux et plus doux.
+
+--Non! dit la chanoinesse secouant le front. Quand je serai là-haut!
+peut-être! mais ici je ne puis me résigner à couvrir de mon pardon les
+souillures de la fille perdue. Adieu, mademoiselle de Vénérande. Mais
+avant mon départ, sachez-le: si sainte que Dieu veuille que je sois, il
+m'a permis d'apprendre vos horribles débordements. Je sais tout: Raoule
+de Vénérande, je vous maudis.
+
+La chanoinesse parlait très bras et cependant Raoule crut entendre
+retentir les éclats de cette malédiction jusque dans la tranquillité de
+la chambre nuptiale.
+
+Elle eut un tressaillement superstitieux.
+
+--Vous savez tout? expliquez vos paroles, ma tante! Le chagrin de me
+voir porter un nom roturier vous trouble-t-il la raison?
+
+--Vous êtes la belle-sœur d'une prostituée. Elle était ici tout à
+l'heure, cette fille, oubliée dans vos invitations; elle m'a forcée à me
+pencher sur le gouffre. Vous n'étiez pas la maîtresse de Jacques
+Silvert, Raoule de Vénérande, et je le regrette à présent de toute mon
+âme! Mais souvenez-vous bien, fille de Satan! que les désirs contre
+nature ne sont jamais assouvis. Vous rencontrerez la désespérance au
+moment où vous croirez au bonheur! Dieu vous précipitera dans le doute
+au moment où vous toucherez à la sécurité. Adieu... je vais prier sous
+un autre toit.
+
+Raoule, immobilisée dans l'impuissance de sa rage, la laissa se retirer
+sans proférer un mot.
+
+Lorsque Mme Élisabeth eut disparu, la mariée appela ses femmes qui
+l'attendaient pour l'aider à sa toilette de nuit.
+
+--Il est venu quelqu'un ici voir ma tante? interrogea-t-elle d'un ton
+sourd.
+
+--Oui, madame, répondit Jeanne, l'une de ses caméristes, une personne
+très voilée qui lui a parlé longtemps.
+
+--Et cette personne?
+
+--S'est retirée emportant un petit coffret. Je pense que Mme la
+chanoinesse a fait une dernière aumône avant de partir pour son couvent.
+
+--Ah! très bien, une dernière aumône.
+
+A ce moment le bruit d'une voiture fit trembler légèrement les vitres de
+la bibliothèque.
+
+--Votre tante a commandé le coupé, dit Jeanne en baissant la tête pour
+ne pas laisser voir son émotion.
+
+Raoule passa dans le cabinet de toilette, et, la repoussant:
+
+--Je ne veux personne, allez-vous-en et faites dire au marquis de
+Sauvarès, mon parrain, que désormais il reste seul pour faire les
+honneurs du salon.
+
+--Oui, madame.
+
+Jeanne sortit à l'instant, complètement ahurie. L'air semblait devenu
+irrespirable dans l'hôtel de Vénérande.
+
+Un à un, les invités défilèrent devant le marquis, plus étonné qu'eux du
+mandat qu'il venait de recevoir; puis, quand il n'y eut plus que de
+Raittolbe, M. de Sauvarès lui prit le bras.
+
+--Allons-nous-en, mon cher, dit-il avec un éclat de rire moqueur; cette
+maison est décidément transformée en tombeau.
+
+Le chasseur préposé à la garde du vestibule éteignit les lustres, et,
+bientôt, dans les salons déserts, par tout l'hôtel, avec le silence,
+régna l'obscurité profonde.
+
+Après avoir fait glisser le verrou du cabinet de toilette, Raoule
+s'était dépouillée de ses vêtements avec une orgueilleuse colère.
+
+--Enfin! avait-elle dit, quand la robe de damas aux chastes reflets
+était tombée à ses pieds impatients.
+
+Elle prit une petite clef de cuivre, ouvrit un placard dissimulé dans la
+tenture et en tira un habit noir, le costume complet, depuis la botte
+vernie jusqu'au plastron brodé. Devant la glace, qui lui renvoyait
+l'image d'un homme beau comme tous les héros de roman que rêvent les
+jeunes filles, elle passa sa main, où brillait l'alliance, dans ses
+courts cheveux bouclés. Un rictus amer plissa ses lèvres estompées d'un
+imperceptible duvet brun.
+
+--Le bonheur, ma tante, fit-elle froidement, est d'autant plus vrai
+qu'il est plus fou; si Jacques ne se réveille pas du sommeil sensuel que
+j'ai glissé dans ses membres dociles, je serai heureuse malgré votre
+malédiction.
+
+Elle s'approcha d'une portière de velours, la souleva d'un geste
+fébrile, et, la poitrine palpitante, s'arrêta.
+
+Du seuil, le décor était féerique. De ce sanctuaire païen érigé au sein
+des splendeurs modernes, émanait un vertige subtil, incompréhensible,
+qui eût galvanisé n'importe quelle nature humaine. Raoule avait
+raison... l'amour peut naître dans tous les berceaux qu'on lui prépare.
+
+L'ancienne chambre à coucher de Mlle de Vénérande, arrondie aux
+angles, avec un plafond en forme de coupole, était tendue de velours
+bleu, lambrissée de satin blanc rehaussé d'or et de cannelures en
+marbre.
+
+Un tapis, dessiné d'après les indications de Raoule, recouvrait le
+parquet de toutes les beautés de la flore orientale. Ce tapis, fait de
+laine épaisse, avait des couleurs tellement vives et des reliefs si
+accusés, qu'on aurait pu croire marcher dans quelque parterre enchanté.
+
+Au centre, sous la veilleuse retenue par quatre chaînes d'argent, la
+couche nuptiale avait les contours du vaisseau primitif qui portait
+Vénus à Cythère. Une profusion d'amours nus accroupis au chevet
+soulevaient de toute la force de leurs poings la conque capitonnée de
+satin bleu. Sur une colonne en marbre de Carrare, la statue d'Eros,
+debout, l'arc au dos, soutenait de ses bras arrondis d'amples rideaux de
+brocart d'Orient, retombant en plis voluptueux tout autour de la conque,
+et, du côté du chevet, un trépied en bronze portait un brûle-parfums
+étoilé de pierres précieuses où se mourait une flamme rose dégageant
+une vague odeur d'encens. Le buste de l'Antinoüs aux prunelles d'émail
+faisait face au trépied. Les fenêtres avaient été reconstruites en ogive
+et grillées comme les fenêtres de harems, derrière des vitraux de
+nuances adoucies.
+
+L'unique ameublement de la chambre était le lit. Le portrait de Raoule,
+signé Bonnat, s'accrochait aux tentures, tout entouré de draperies
+blasonnées. Sur cette toile, elle portait un costume de chasse du temps
+de Louis XV et un lévrier roux léchait le manche du fouet que tenait sa
+main magnifiquement reproduite.
+
+Jacques était étendu sur le lit; par une coquetterie de courtisane qui
+attend l'amant d'une minute à l'autre, il avait repoussé les couvertures
+ouatées et le moelleux édredon. Au reste, une vivifiante chaleur régnait
+dans la chambre bien close.
+
+Raoule, les pupilles dilatées, la bouche ardente, s'approcha de l'autel
+de son dieu, et dans son extase:
+
+--Beauté, soupira-t-elle, toi seule existes; je ne crois plus qu'en toi.
+
+Jacques ne dormait pas: il se souleva doucement sans quitter sa pose
+indolente; sur le fond d'azur des courtines, son buste souple et
+merveilleux de forme se détachait rose comme la flamme du brûle-parfums.
+
+--Alors, pourquoi voulais-tu jadis la détruire, cette beauté que tu
+aimes? répondit-il dans un souffle amoureux.
+
+Raoule vint s'asseoir sur le bord de la couche et prit à pleines mains
+la chair de ce buste cambré.
+
+--Je punissais une trahison involontaire cette nuit-là; songe à ce que
+je ferais si jamais tu me trahissais réellement.
+
+--Écoute, cher maître de mon corps, je te défends de rappeler le soupçon
+entre nos deux passions, il me fait trop peur..... Pas pour moi!
+ajouta-t-il, riant de son adorable rire d'enfant, mais pour toi.
+
+Il posa sa tête soumise sur les genoux de Raoule.
+
+--C'est bien beau, ici, murmura-t-il, avec un regard reconnaissant. Nous
+allons y être très heureux.
+
+Raoule, du bout de son index, caressait ses traits réguliers et suivait
+l'arc harmonieux de ses sourcils.
+
+--Oui, nous y serons heureux et il ne faut pas quitter ce temple de
+longtemps, pour que notre amour pénètre chaque objet, chaque étoffe,
+chaque ornement de caresses folles, comme cet encens pénètre de son
+parfum toutes les tentures qui nous enveloppent. Nous avions décidé un
+voyage, nous n'en ferons pas; je ne veux pas fuir l'impitoyable société
+dont je sens grandir la haine pour nous. Il faut lui montrer que nous
+sommes les plus forts, puisque nous nous aimons...
+
+Elle pensait à sa tante... Jacques pensait à sa sœur.
+
+--Eh bien, dit-il résolument, nous resterons. D'ailleurs, j'achèverai
+mon éducation de mari sérieux; dès que je saurai me battre, j'essaierai
+de tuer le plus méchant de tes ennemis.
+
+--Voyez-vous cela, madame de Vénérande, tuer quelqu'un!
+
+Il se renversa d'un mouvement gracieux jusqu'à son oreiller:
+
+--Il faut bien qu'elle demande à tuer quelqu'un, puisque le moyen de
+mettre quelqu'un au monde lui est absolument refusé.
+
+Ils ne purent s'empêcher de rire aux éclats; et, dans cette gaieté à la
+fois cynique et philosophe, ils oublièrent la société impitoyable qui
+avait prétendu, en quittant l'hôtel de Vénérande, qu'elle quittait un
+tombeau.
+
+Peu à peu, la gaieté insolente se calma. Son rictus ne déforma plus
+leurs deux bouches qui s'unissaient. Raoule attira le rideau jusqu'à
+elle, plongeant le lit dans une demi-obscurité délicieuse, au sein de
+laquelle le corps de Jacques avait des reflets d'astre.
+
+--J'ai un caprice, dit-il, ne parlant plus qu'à voix basse.
+
+--C'est le moment des caprices, répondit Raoule, mettant un genou sur le
+tapis.
+
+--Je veux que tu me fasses une vraie cour, comme, à pareille heure, peut
+en faire un époux quand c'est un homme de ton rang.
+
+Et il se tordait, câlin, dans les bras de Raoule, rejoints sous sa
+taille nue.
+
+--Oh! oh! fit-elle, retenant ses bras, alors je dois être très
+convenable?
+
+--Oui... tiens, je me cache, je suis vierge...
+
+Et, avec une vivacité de pensionnaire qui vient de lancer une malice,
+Jacques s'enveloppa de ses draps; un flot de dentelles retomba sur son
+front et ne laissa plus entrevoir que la rondeur de son épaule, qui
+semblait être, ainsi voilée, l'épaule large d'une femme du peuple,
+admise par hasard dans le lit d'un riche viveur.
+
+--Vous êtes bien cruelle, fit Raoule, écartant le rideau.
+
+--Mais non, dit Jacques, ne pensant pas qu'elle commençait déjà le jeu.
+Non, non, je ne suis pas cruel, je te dis que je veux m'amuser, là...
+J'ai de la gaieté plein le cœur, je me sens tout ivre, tout aimant,
+tout plein de désirs fous. Je veux user de ma royauté, je veux te faire
+crier de rage et remordre mes plaies comme lorsque tu me déchirais par
+jalousie. Je veux être féroce à ma manière, moi aussi.
+
+--N'y a-t-il pas assez de nuits que j'attends et demande aux songes les
+voluptés que tu me refuses? continua Raoule debout et le couvant de ce
+regard sombre, dont la puissance avait doté l'humanité d'un monstre de
+plus.
+
+--Tant pis, riposta Jacques, mettant sur sa lèvre pourpre le bout de sa
+langue humide, je me moque un peu de tes songes, la réalité sera
+meilleure après, je te supplie de commencer tout de suite, ou je me
+fâche.
+
+--Mais c'est le martyre le plus atroce que tu puisses m'imposer, reprit
+la voix frémissante de Raoule, qui avait l'intonation grave du mâle:
+attendre quand j'ai la félicité suprême à ma portée; attendre quand tu
+ne sais pas encore combien je suis fier de te tenir en mon pouvoir;
+attendre quand j'ai tout sacrifié pour avoir le droit de te garder à mes
+côtés, jour et nuit; attendre quand le bonheur inouï serait de t'écouter
+seulement me dire: «Je suis bien le front sur ton sein, je veux dormir
+là.» Non, non, tu n'auras pas ce courage!
+
+--Je l'aurai, déclara Jacques, sincèrement dépité de voir qu'elle ne se
+prêtait pas à la comédie sans en avoir le bénéfice voluptueux. Je te
+répète que c'est un caprice.
+
+Raoule tomba sur les genoux, les mains jointes, ravie de le voir dupe
+lui-même, et _par habitude_, de la supercherie qu'il implorait, sans se
+douter qu'elle l'employait dans son langage passionné depuis vingt
+minutes.
+
+--Oh! tu es d'une méchanceté? je te trouve tout à fait détestable, fit
+Jacques énervé.
+
+Raoule s'était reculée, la tête rejetée en arrière.
+
+--Parce que je ne puis te voir sans devenir fou, dit-elle, se trompant à
+son tour; parce que ta divine beauté me fait oublier qui je suis et me
+donne des transports d'amant; parce que je perds la raison devant tes
+nudités idéales... Et, qu'importe à notre passion délirante le sexe de
+ses caresses? Qu'importent les preuves d'attachement que peuvent
+échanger nos corps? Qu'importe le souvenir d'amour de tous les siècles
+et la réprobation de tous les mortels?... Tu es belle... Je suis homme,
+je t'adore et tu m'aimes!
+
+Jacques avait compris enfin qu'elle lui obéissait. Il se leva sur un
+coude, les yeux pleins d'une joie mystérieuse.
+
+--Viens!... dit-il dans un frisson terrible, mais n'ôte pas cet habit,
+puisque tes belles mains suffisent à enchaîner ton esclave... Viens.
+
+Raoule se rua sur le lit de satin, découvrant de nouveau les membres
+blancs et souples de ce Protée amoureux qui, à présent, n'avait plus
+rien conservé de sa pudeur de vierge.
+
+Durant une heure, ce temple du paganisme moderne ne retentit que de
+longs soupirs entrecoupés et du bruit rythmé des baiser; puis, tout à
+coup, un cri déchirant retentit, pareil au hurlement d'un démon qui
+vient d'être vaincu.
+
+--Raoule, s'écria Jacques, la face convulsée, les dents crispées sur la
+lèvre, les bras étendus comme s'il venait d'être crucifié dans un spasme
+de plaisir, Raoule, tu n'es donc pas un homme? tu ne peux donc pas être
+un homme?
+
+Et le sanglot des illusions détruites, pour toujours mortes, monta de
+ses flancs à sa gorge.
+
+Car Raoule avait défait son gilet de soie blanche, et, pour mieux sentir
+les battements du cœur de Jacques, elle avait appuyé l'un de ses
+seins nus sur sa peau; un sein rond, taillé en coupe avec son bouton de
+fleur fermé qui ne devait jamais s'épanouir dans la jouissance sublime
+de l'allaitement. Jacques avait été réveillé par une révolte brutale de
+toute sa passion. Il repoussa Raoule, le poing crispé:
+
+--Non! non! n'ôte pas cet habit, hurla-t-il, au paroxysme de la folie.
+
+Une seule fois ils avaient joué sincèrement la comédie tous les deux,
+ils avaient péché contre leur amour, qui, pour vivre, avait besoin de
+regarder la vérité en face, tout en la combattant par sa propre force.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+
+ILS étaient restés en plein Paris pour lutter, pour
+braver. L'opinion publique, cette grande prude, se refusa au combat. On
+fit le vide autour de l'hôtel de Vénérande. Mme Silvert fut peu à peu
+rayée du clan des femmes recherchées; on ne lui ferma pas les portes,
+mais il y eut des audacieux qui ne repassèrent plus son seuil. Les fêtes
+d'hiver ne réclamèrent plus sa présence, on ne la consulta plus au sujet
+de la nouvelle pièce, du nouveau roman, des nouveautés de la mode. Ils
+allaient, Jacques et Raoule, beaucoup au théâtre, mais leur loge ne
+s'ouvrait jamais pour un ami; ils n'avaient plus d'amis, ils étaient
+les maudits de l'Eden, ayant derrière eux, non pas un ange brandissant
+un glaive flamboyant, mais une armée de mondains. L'orgueil de Raoule
+tint bon.
+
+L'épisode de la tante, se rendant au couvent la nuit même de leurs
+noces, défrayait mainte conversation, et, comme personne n'avait plaint
+la chanoinesse, alors qu'elle ne menait pas l'existence de ses rêves, on
+la plaignit énormément lorsqu'elle eut réalisé son vœu le plus cher.
+
+Quant à Marie Silvert, elle ne reparaissait pas. Dans une classe qui
+n'avait aucun rapport avec la société dont Raoule faisait partie, on
+savait seulement que certaine maison se fondait dans le genre tout à
+fait luxueux, et quelques habitués de ces sortes de maisons savaient
+qu'une Marie Silvert la dirigerait.
+
+Tant il est vrai que les aumônes des saints ne sanctifient souvent pas
+ceux qui les reçoivent.
+
+Rien pourtant ne transpirait dans l'entourage de Raoule; elle-même
+ignorait ce fait honteux. On la respectait, voilà tout. Et on se garait
+sur son passage, comme sur le passage d'une femme menacée par une
+prochaine catastrophe.
+
+Un soir, Jacques et Raoule retardèrent, d'un accord tacite, l'heure du
+plaisir. Il y avait trois mois qu'ils étaient mariés, trois mois que
+chaque nuit les retrouvait s'étourdissant de caresses sous la coupole
+bleue de leur temple. Mais ce soir-là, près d'un feu mourant, ils
+causaient: on ne sait pas quel attrait il y a quelquefois dans l'agonie
+de la braise. Jacques et Raoule avaient besoin de causer l'un près de
+l'autre, sans transports féminins, sans cris voluptueux, en bons
+camarades qui se revoient après une longue absence.
+
+--Qu'est donc devenu de Raittolbe? fit Raoule, lançant au plafond la
+fumée d'une cigarette turque.
+
+--C'est vrai, murmura Jacques, il n'est pas poli!
+
+--Tu sais que je n'en ai plus peur, fit Raoule en riant.
+
+--Moi, cela m'amuserait de jouer à _ton mari_ devant ses moustaches
+hérissées.
+
+--Tiens! voyez-vous ce petit fat!.....
+
+Elle ajouta gaiement:
+
+--Veux-tu que nous lui offrions demain une tasse de thé..... nous
+n'irons pas à l'Opéra et nous ne lirons pas de vieux livres.
+
+--Si tu n'y vois pas d'inconvénient.
+
+--La lune de miel ne permet pas les surprises, madame, fit Raoule,
+portant à ses lèvres la main blanche de Jacques.
+
+Celui-ci rougit et haussa les épaules dans un imperceptible mouvement
+d'impatience.
+
+Le lendemain soir, le samovar fumait devant de Raittolbe qui n'avait pas
+fait d'objection à l'invitation de Raoule.
+
+Les premières paroles échangées sentirent l'ironie de part et d'autre.
+Jacques frisa l'impertinence, Raoule la dépassa, de Raittolbe appuya
+fortement.
+
+--Vous nous boudez, dit Jacques en lui offrant l'index, comme s'il y
+mettait de la condescendance.
+
+--Le cher baron serait-il jaloux de notre bonheur? interrogea Raoule, se
+dressant comme un gentilhomme offensé.
+
+--Mon Dieu! mon excellent ami, fit de Raittolbe, affectant la confusion
+et ne s'adressant qu'à Mme Silvert, je crains toujours les lubies des
+femmes nerveuses; si par hasard mon élève, et il désignait Jacques,
+s'était passé la fantaisie de démoucheter un de ses fleurets, vous
+comprenez.....
+
+En prenant le thé, on échangea encore quelques allusions sanglantes.
+
+--Vous savez que les Sauvarès, les René, les d'Armonville, jusqu'aux
+Martin Durand, nous fuient, lança Raoule entre deux mauvais rires de
+diable qui constate sa damnation.
+
+--Ils ont tort..... Je prends sur moi de les remplacer
+avantageusement..... On a des amis intimes ou on n'en a pas, repartit de
+Raittolbe.
+
+A dater de ce moment, il revint tous les mardis à l'hôtel de Vénérande.
+Les leçons d'escrime furent remises en vigueur; une fois même, Jacques
+alla, en compagnie du baron, essayer un cheval récemment acheté. Le
+mariage semblait avoir comblé tous les abîmes jadis ouverts sous les
+pieds de l'ex-officier de hussards.
+
+Il traitait d'égal à égal avec Jacques, et, en le voyant bien campé sur
+sa selle, le cigare au coin de la bouche, l'œil hardi, il pensait:
+
+--Peut-être tirerait-on un homme de cet argile..... si Raoule voulait.
+
+Et il songeait à une réhabilitation possible, provoquée, en une minute
+d'oubli, par une vraie maîtresse que Raoule serait forcée de combattre
+avec la tactique féminine habituelle.
+
+Au retour du Bois, Jacques désira visiter l'appartement de de Raittolbe.
+Ils poussèrent jusqu'à la rue d'Antin.
+
+En pénétrant dans cet intérieur, Jacques fronça les narines.
+
+--Oh! fit-il, ça sent rudement le tabac chez vous!
+
+--Dame, mon cher mignon, objecta de Raittolbe, malicieux, je ne suis pas
+un apostat, moi! J'ai mes croyances, je les garde.
+
+Soudain, Jacques eut une exclamation; il venait de reconnaître, un à un,
+tous les meubles de son ancien appartement du boulevard Montparnasse.
+
+--Tiens, fit-il, je les avais laissés à ma sœur.
+
+--Oui, elle me les a revendus; ce n'étaient cependant pas les amateurs
+qui manquaient, mais.....
+
+--Quoi? interrogea le jeune homme intrigué.
+
+--J'ai tenu à les avoir parce qu'ils sont autant de chapitres d'un roman
+vécu qu'il était inutile de voir publier un jour.
+
+--Ah! vous êtes fort aimable! balbutia Jacques, en s'asseyant sur son
+ancien divan oriental.
+
+Il n'avait trouvé que cette phrase banale pour remercier le baron de sa
+délicatesse. Celui-ci se mit à côté de lui.
+
+--Ce temps est loin, n'est-il pas vrai, Jacques?
+
+Et, cavalièrement, il lui frappait sur la cuisse.
+
+--Qu'en savez-vous? murmura Jacques, laissant aller sa tête en arrière.
+
+--Comment? Je pense bien que Mme Silvert nous donnera bientôt
+l'occasion de sucer quelques dragées. Pour ma part, j'en commanderai au
+kirsch, ne pouvant les avaler qu'au kirsch.
+
+--Voyons, mauvais plaisant, vous allez vous taire?
+
+--Hein? grogna de Raittolbe.
+
+--Eh! oui, sans doute? Ne voulez-vous pas que j'accouche par-dessus le
+marché?
+
+Le baron saisit au hasard un superbe narghilé de porcelaine et l'envoya
+se briser contre le mur.
+
+--Mille millions de tonnerres! rugit-il, vous êtes donc empaillé, vous?
+Cependant, je n'ai pas eu la berlue certaine nuit.
+
+--Bah! fit Jacques avec abandon, une mauvaise habitude est si tôt prise!
+
+De Raittolbe se promenait de long en large.
+
+--Jacques, dit-il, avez-vous envie d'essayer autre chose, sans que
+jamais votre bourreau femelle en sache rien?
+
+--Peut-être...
+
+Et Jacques eut un étrange sourire.
+
+--Allez voir, au crépuscule, ce qui se passe chez votre sœur.
+
+--Débauché! fit le mari de Raoule, secouant sa jolie tête rousse.
+
+--Vous refusez?
+
+--Non! je demande des explications.
+
+--Oh! déclara de Raittolbe, plein d'une pudeur comique, je ne me charge
+pas de la réclame de ces maisons-là; _elles_ sont toutes charmantes et
+savantes, voilà tout.
+
+--Ce n'est pas assez.
+
+--Fichtre! le canard décapité, alors? marmotta de Raittolbe furieux.
+
+Jacques leva son œil étonné, pur comme un œil de vierge, sur le
+viveur à poil rude qui lui parlait.
+
+--Que dites-vous, baron?...
+
+--Ah! c'est drôle, morbleu! sacrebleu!
+
+Et de Raittolbe s'étreignait les tempes; puis, il contempla ce visage
+fatigué, mais si délicat dans ses traits de blonde voluptueuse.
+
+--Je ne puis pourtant pas vous raconter une histoire qu'ensuite vous
+irez répéter à notre fougueuse Raoule..., espèce de fille manquée.
+
+--Non! je ne dirai rien..., racontez tout ce que vous voudrez... si
+c'est drôle.
+
+Et, saisi d'une curiosité malsaine, Jacques oubliait à qui il avait
+affaire; confondant toujours les hommes dans Raoule et Raoule dans les
+hommes, il se leva et vint joindre ses mains sur l'épaule de de
+Raittolbe.
+
+Un moment, son souffle parfumé effleura le cou du baron. Celui-ci frémit
+jusqu'aux moelles et se détourna, regardant la fenêtre qu'il eût bien
+voulu ouvrir.
+
+--Jacques, mon petit, pas de séduction ou j'appelle la police des
+mœurs.
+
+Jacques éclata de rire.
+
+--Une séduction en veston de cheval? oh! quel vilain dépravé! Baron,
+vous êtes inconvenant, ce me semble!...
+
+Mais le rire de Jacques était devenu nerveux.
+
+--Eh! eh! je vous le paraîtrais moins si vous étiez en veston de
+velours!... eut la folie de répliquer de Raittolbe.
+
+Jacques fit une moue. Quand il vit se plisser la bouche du monstre, de
+Raittolbe fit un bond jusqu'à la fenêtre:
+
+--J'étouffe, râla-t-il.
+
+Lorsqu'il revint auprès de Jacques, celui-ci se tordait sur le divan,
+dans un accès de rire inextinguible.
+
+--Sortez, Jacques! fit-il, la cravache levée.
+
+Puis, l'abaissant:
+
+--Sortez, Jacques, reprit-il avec une voix presque défaillante, car
+cette fois vous pourriez vous faire tuer.
+
+Jacques s'empara de son bras.
+
+--Nous ne savons pas encore assez bien nous battre, fit-il, l'entraînant
+de force jusqu'à leurs chevaux, piaffant près du trottoir.
+
+Ils dînèrent à l'hôtel de Vénérande, côte à côte, sans qu'aucune
+allusion à la scène de l'après-midi pût alarmer la confiance de Raoule.
+
+Une nuit, Mme Silvert pénétra seule dans le temple azuré. Le lit de
+Vénus demeura vide, le brûle-parfums ne s'alluma pas, Raoule n'endossa
+point l'habit noir...
+
+Jacques, sorti après le déjeuner pour assister à un assaut de maîtres en
+renom, n'était pas rentré.
+
+Vers minuit, Raoule doutait encore de la possibilité d'une trahison.
+Machinalement, ses yeux se fixèrent sur l'amour soutenant le rideau;
+elle crut lui voir une expression moqueuse.
+
+Elle sentit ses veines se glacer d'un effroi inconnu... Elle courut au
+fond de la chambre chercher un poignard dissimulé derrière son portrait,
+et se l'appuya sur le sein.
+
+Un bruit de pas se fit entendre dans le cabinet de toilette.
+
+--Monsieur! cria la voix de Jeanne.
+
+La soubrette prenait sur elle de l'annoncer sans ordre, pour rasséréner
+madame, dont la physionomie bouleversée lui avait fait peur.
+
+En effet, monsieur entrait quelques secondes plus tard.
+
+Raoule s'élança avec un cri d'amour; mais Jacques la repoussa
+brutalement.
+
+--Qu'as-tu donc? balbutia Raoule, affolée... on dirait que tu es ivre!
+
+--Je viens de chez ma sœur, dit-il d'une voix saccadée... de chez ma
+sœur la prostituée... et pas une de ces filles, tu m'entends? pas une
+n'a pu faire revivre ce que tu as tué, sacrilège!...
+
+Il tomba, très lourd, sur la couche nuptiale, répétant dans une grimace
+de dégoût:
+
+--Je les déteste, les femmes, oh! je les déteste!
+
+Raoule, atterrée, recula jusqu'au mur; là, elle s'affaissa sur
+elle-même, évanouie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+
+ «MA très chère belle-sœur,
+
+ «Rendez-vous donc ce soir, vers onze heures, chez votre ami M. de
+ Raittolbe, vous y verrez des choses qui vous feront plaisir.
+
+ «MARIE SILVERT.»
+
+Ce billet était aussi laconique qu'un soufflet donné en pleine joue.
+Raoule, en le lisant, éprouva une sensation d'horreur; cependant, sa
+vaillante nature d'homme reprit un moment le dessus.
+
+--Non! s'écria-t-elle, il a pu vouloir tromper sa femme..... il est
+incapable de trahir son amant!
+
+Il y avait un mois que Jacques ne quittait plus, pour ainsi dire, leur
+sanctuaire d'amour, et un mois, qu'une aurore, il avait demandé pardon
+comme _une adultère_ repentante, baisant ses pieds, couvrant ses mains
+de larmes. Elle avait pardonné parce que peut-être, au fond, elle était
+heureuse qu'il se fût prouvé à lui-même qu'il était à la merci de son
+infernale puissance. Fallait-il donc que de la boue remontât une
+nouvelle insulte pour sa passion miséricordieuse?
+
+Oh! mais aussi..... elle le savait trop bien, la chair saine et fraîche
+est la souveraine du monde. Elle le disait si souvent dans leurs nuits
+folles, plus voluptueuses et plus raffinées depuis la nuit d'orgie de
+Jacques. Raoule brûla le billet. Alors, les mots de ce billet
+transparurent sur les murailles de son salon, en lettres de feu. Elle ne
+voulait plus le relire, mais elle le revoyait partout, du parquet au
+plafond. Raoule fit venir un à un ses gens, elle leur posa cette
+question:
+
+--Savez-vous de quel côté monsieur est allé ce soir, après sa promenade
+au Bois?
+
+--Madame, répondit le petit groom qui avait tenu la bride du cheval de
+Jacques, je crois que monsieur est monté dans un fiacre!...
+
+Ce renseignement n'indiquait pas les intentions de son mari; cependant,
+pourquoi n'était-il pas rentré pour lui faire part de sa fugue?
+
+Elle devenait stupide, ma foi!..... Est-ce qu'elle pouvait hésiter?
+Est-ce que la nature humaine n'est pas toujours prête à succomber à la
+plus extravagante des tentations? Est-ce qu'elle-même, un jour, il y
+avait juste un an, n'était pas allée trouver Jacques au lieu d'aller
+trouver de Raittolbe?
+
+--Alors, pensa la farouche philosophe, il est allé où son destin
+l'appelait; il est allé où j'ai prévu qu'il irait, en dépit de mes
+caresses démoniaques! Raoule, l'heure de l'expiation vient de sonner
+pour toi; regarde le danger en face, et, s'il n'est plus temps, châtie
+le coupable!
+
+Elle tressaillit, car, tout en mettant ses habits d'homme pour ne pas
+être reconnue _rue d'Antin_, elle se parlait haut.
+
+--Coupable! l'est-il? Qui sait? Ne dois-je pas supporter le poids d'un
+crime trop souvent prévu par mes soupçons et à l'idée duquel ses lâches
+instincts l'ont habitué?
+
+Elle ajouta, en gagnant l'escalier de service correspondant à leur
+chambre:
+
+--Je ne le châtierai pas, je me contenterai de détruire l'idole, car on
+ne peut plus adorer un dieu déchu! Et elle partit, le regard droit, le
+visage tranquille, avec le cœur broyé...
+
+Rue d'Antin, le concierge lui dit:
+
+--M. de Raittolbe ne reçoit personne.
+
+Puis, en clignant de l'œil parce qu'il voyait que ce jeune homme
+élégant devait être un ami intime:
+
+--Il y a une dame chez lui.
+
+--Une femme! râla Mme Silvert.
+
+Une atroce supposition lui vint tout de suite à l'esprit. Il avait pu
+passer d'abord chez sa sœur..... chez sa sœur, il y avait des
+livrées à toutes les tailles!
+
+--Eh bien, mon ami, c'est justement pour cela que je désire le
+voir!.....
+
+--Mais c'est impossible, M. le baron ne plaisante pas avec ces sortes de
+consignes.
+
+--Vous en a-t-il donné une?.....
+
+--Non... Tiens... ça se devine!...
+
+Raoule monta sans daigner se retourner et sonna à la porte de
+l'entresol. Le valet de chambre de de Raittolbe arriva, un doigt sur la
+bouche.
+
+--Monsieur ne reçoit pas en ce moment!
+
+--Voici ma carte, il faut qu'on me reçoive!
+
+Elle avait une carte de son mari dans la poche de son pardessus.
+
+--Monsieur Silvert, bégaya le domestique ahuri, mais...
+
+--Mais, dit Raoule, s'efforçant de rire, ma femme est ici, je le sais!
+Vous avez peur que je veuille faire un esclandre? Soyez tranquille, le
+commissaire de police ne me suit pas...
+
+Elle lui glissa un billet de banque et referma la porte sur eux.
+
+--En effet, monsieur, murmura le pauvre garçon terrifié, j'ai annoncé
+Mme Silvert il y a à peine un grand quart d'heure, je vous jure...
+
+Raoule traversa rapidement la salle à manger et entra dans le fumoir,
+ayant toujours soin de refermer les portes qu'elle ouvrait.
+
+Le fumoir était éclairé par une seule bougie, posée sur une console. M.
+de Raittolbe, debout près de cette console, tenait un pistolet à la
+main.
+
+Raoule ne fit qu'un bond. Lui aussi voulait se tuer? Qui est-ce qui
+l'avait trahi? Une créature aimée ou sa force morale?...
+
+Elle saisit le pistolet, et l'attaque fut si brusque, si imprévue, que
+de Raittolbe le lâcha; l'arme alla rouler sur le tapis.
+
+--C'est toi? bégaya l'ex-officier, pâle comme un mort.
+
+--Oui, tu dois parler avant de te brûler la cervelle, je l'exige.
+Après... oh! tu feras ce que tu voudras!...
+
+Elle paraissait tellement calme que de Raittolbe crut qu'elle ne savait
+rien.
+
+--Jacques est ici! fit-il d'un ton guttural.
+
+--Je m'en doute, puisque ton domestique vient de te l'annoncer tout à
+l'heure.
+
+--En costume de femme! s'exclama de Raittolbe, mettant dans cette phrase
+toute une explosion de rage insensée.
+
+--Parbleu!
+
+Et ils s'envisagèrent un moment avec une effrayante fixité.
+
+--Où est-il?
+
+--Dans ma chambre à coucher!
+
+--Que fait-il?
+
+--Il pleure!...
+
+--Tu as refusé!
+
+--J'ai voulu l'étrangler, rugit de Raittolbe.
+
+--Ah! mais ensuite tu as voulu te brûler la cervelle?
+
+--Je l'avoue!...
+
+--La raison?
+
+De Raittolbe ne trouva rien à répondre. Anéanti, le viveur se laissa
+tomber sur un canapé.
+
+--Mon honneur est plus susceptible que le vôtre! dit-il enfin.
+
+Alors Raoule se dirigea vers la chambre à coucher. Quelques instants,
+qui parurent des siècles au baron, s'écoulèrent dans le plus profond
+silence.
+
+Puis une femme reparut, vêtue d'une longue robe de velours noir tout
+unie, la tête enveloppée d'une mantille. Cette femme était Mme
+Silvert, née Raoule de Vénérande. Livide et chancelant, son mari la
+suivait; il avait relevé le collet de son pardessus pour cacher des
+traces rouges qu'il avait au cou.
+
+--Baron, dit Mme Silvert d'une voix ferme, j'ai été surprise en
+flagrant délit, mais mon mari ne veut pas un scandale public. Il vous
+attendra à six heures, demain, avec ses témoins, au Vésinet, sur la
+lisière du bois.
+
+M. de Raittolbe s'inclina sans se tourner du côté de Jacques, dont le
+front était baissé.
+
+--Il suffit, madame! murmura-t-il; seulement, le flagrant délit ne peut
+pas être constaté par votre mari, car Mme Silvert n'est pas coupable,
+je l'affirme!
+
+Et il posa la main sur sa rosette de la Légion d'honneur.
+
+--Je vous crois, monsieur!
+
+Elle salua comme un adversaire et elle se retira, le bras passé autour
+de la taille de Jacques. En franchissant le seuil du fumoir, elle se
+retourna:
+
+--A mort! jeta-t-elle simplement dans l'oreille de de Raittolbe, qui la
+reconduisait.
+
+Le valet de chambre dit plus tard, au sujet de cette étrange aventure:
+
+--Mme Silvert, que j'aurais juré avoir vue blonde comme les blés en
+entrant, était brune comme la suie en sortant... Ah! c'est de toutes les
+façons une bien jolie femme!
+
+Ce fut Raoule elle-même qui, le lendemain, vint éveiller Jacques dès
+l'aube; elle lui donna les deux adresses de ses témoins.
+
+--Va, dit-elle d'un accent très doux, et n'aie pas peur. Il s'agit d'un
+assaut en plein air, au lieu d'être à la salle d'escrime!
+
+Jacques se frotta les yeux comme un être qui n'a plus conscience de ce
+qu'il fait; il avait dormi tout habillé sur son lit de satin:
+
+--Raoule, murmura-t-il avec humeur, c'est ta faute, et puis, j'ai voulu
+plaisanter, voilà tout!...
+
+--Aussi, lui dit-elle, souriant d'un sourire adorable, je t'aime
+encore!... Ils s'embrassèrent.
+
+--Tu iras faire ton devoir de mari outragé, tu recevras une petite
+égratignure, c'est la seule vengeance que je veux tirer de toi. Ton
+adversaire est prévenu: il doit respecter ta personne!...
+
+--Ah! Raoule, s'il ne t'obéissait pas? murmura Jacques inquiet.
+
+--Il m'obéira!
+
+Le ton de Raoule n'admettait pas de réplique.
+
+Cependant, Jacques, à travers les brouillards de son imagination
+idiotisée par le vice, revoyait toujours devant lui la figure menaçante
+de de Raittolbe, et il ne comprenait pas pourquoi, elle, _le bien-aimé_,
+lui pardonnait si lâchement.
+
+Il trouva le coupé tout attelé près du perron, monta d'une allure
+machinale et se rendit aux adresses indiquées.
+
+Martin Durand accepta sans contestation de lui servir de témoin dans une
+affaire inconnue. Mais le cousin René, devinant qu'il s'agissait d'une
+escapade de Raoule, ne trouva pas _amusant_ d'avoir à soutenir l'honneur
+de Jacques Silvert. Il ne céda que quand il sut qu'il n'y avait qu'une
+querelle d'escrime en jeu.
+
+Alors, comme Jacques avait épousé une de Vénérande et, de ce chef,
+faisait partie de _leur noblesse_, par esprit de corps, le cousin
+rejoignit Martin Durand.
+
+Les deux témoins, ne sachant pas le moins du monde à quoi s'en tenir,
+n'échangèrent que de rares paroles. Jacques Silvert, lui, se renversa
+dans le coin le mieux rembourré de sa voiture et s'endormit.
+
+--Alexandre! fit René, montrant le mari de Raoule en ricanant.
+
+--Parbleu, riposta Martin Durand, il se bat pour la galerie. De
+Raittolbe a probablement à lui faire essayer une nouvelle botte. Est-il
+assez complaisant, ce mari!
+
+René eut un geste de hauteur qui arrêta net la diatribe malencontreuse
+de l'architecte.
+
+Après une heure un quart du trot relevé de son pur sang, Jacques,
+réveillé par ses témoins, sauta à terre sur la lisière du bois. Ils
+furent quelques instants à trouver l'adversaire. Tout était singulier
+dans ce duel, et le lieu du rendez-vous n'était pas plus défini que son
+réel motif.
+
+Enfin, de Raittolbe apparut, amenant avec lui deux anciens officiers.
+Jacques savait qu'on salue son adversaire, il le salua.
+
+--Très crâne, de plus en plus crâne! affirma René.
+
+Puis les témoins s'abordèrent, et, Jacques, pour se donner la contenance
+d'un vrai mâle, alluma une cigarette offerte par Martin Durand.
+
+On était au mois de mars, il faisait un temps gris, mais très tiède. Il
+avait plu la veille et les bourgeons naissants des arbres étincelaient
+de mille gouttelettes brillantes. En levant le front, Jacques ne put
+s'empêcher de sourire de son sourire vague qui était chez lui toute la
+spiritualité de sa molle matière. A quoi souriait-t-il? Mon Dieu, il
+l'ignorait; seulement, ces gouttes d'eau lui avaient fait l'effet de
+regards limpides abaissés tendrement sur sa destinée, et il en
+ressentait de la joie au cœur!
+
+Quand il voyait la campagne, ayant Raoule à son bras, le corps de cette
+terrible créature, maître du sien, obstruait tout devant lui.
+
+Et il l'aimait cruellement, cette femme...; il est vrai qu'il l'avait
+cruellement offensée pour cet homme qui lui avait fait si mal au cou...
+
+Il ramena son regard sur la terre. Des violettes perçaient çà et là le
+gazon. Alors, de même que les gouttes de pluie avaient semé des
+paillettes dans son obscur cerveau, de même les petits yeux sombres des
+fleurs à demi voilées mélancoliquement par les brins d'herbe comme par
+des cils, le rendirent plus obscur encore.
+
+Il vit la terre maussade, fangeuse, et il frémit à la pensée d'être un
+matin couché là, pour ne jamais se relever.
+
+Oui, certes, il l'avait offensée, cette femme; mais cet homme, pourquoi
+lui avait-il fait si mal au cou?...
+
+Ensuite, rien n'était de sa faute!... La prostitution, c'est une
+maladie! Tous l'avaient eue dans sa famille: sa mère, sa sœur; est-ce
+qu'il pouvait lutter contre son propre sang?...
+
+On l'avait fait _si fille_ dans les endroits les plus secrets de son
+être, que la folie du vice prenait les proportions du tétanos!
+D'ailleurs, ce qu'il avait osé vouloir, c'était plus naturel que ce
+qu'elle lui avait appris!
+
+Et il secouait au vent ses cheveux roux en pensant à ces choses! Ils
+allaient poser un peu sous des épées croisées, faire _des pliés_.
+«Allez, messieurs!»
+
+Ils ferrailleraient jusqu'à ce qu'il reçût l'égratignure promise, puis
+il reviendrait bien vite lui faire boire dans un baiser la perle pourpre
+pas plus grosse que les perles de la pluie...
+
+...Pourtant, cet homme lui avait fait bien mal au cou...
+
+Le choix des armes appartenait à de Raittolbe. Il choisit. Quand Jacques
+prit son épée aux mains il fut surpris de la trouver pesante. Celles
+dont il se servait habituellement étaient fort légères. Le sacramentel
+«Allez, messieurs!» fut prononcé.
+
+Jacques maniait son arme gauchement, comme toujours.
+
+Le baron ne voulait pas regarder Jacques en face, mais le jeune homme
+manifestait une quiétude si grande, quoique muette, que de Raittolbe
+sentit le froid lui envahir l'âme.
+
+--Dépêchons, songea-t-il, débarrassons la société d'un être immonde!
+
+A ce moment, l'aurore déchira la nue grise. Un rayon glissa jusqu'aux
+combattants. Jacques fut illuminé et, sa chemise s'entr'ouvrant au creux
+de sa poitrine, l'on put apercevoir sur une peau fine comme la peau d'un
+enfant, des frisons d'or qui formaient à peine une estompe à la chair.
+
+De Raittolbe fit une feinte. Jacques para, mais un peu lâchement. Lui
+aussi avait hâte d'en finir... Si le baron se trompait? sa poigne était
+terrible, il l'avait appris à ses dépens. C'était surtout ce silence
+religieux qui lui pesait! Au moins Raoule l'amusait de ses saillies
+mordantes quand elle lui donnait ses leçons, et il avait envie d'être
+beau...
+
+De Raittolbe eut quelques secondes d'hésitation. Une angoisse affreuse
+le tenaillait et une sueur moite l'inondait.
+
+Ce Jacques, tout rose, lui paraissait joyeux! Il n'était donc pas
+poltron, cet être maudit, il ne comprenait donc pas, il ne se défendait
+pas?... Les coups d'épée n'avaient donc pas plus de prise sur ses
+membres de jeune dieu que les coups de cravache?
+
+Alors, ne voulant pas savoir ce qu'il adviendrait, dans un coupé
+rapide, il se fendit en détournant un peu la tête et atteignit Jacques
+juste au milieu de ces frisons roux que l'aurore rendait luisants comme
+une dorure. Il lui sembla que son épée entrait toute seule dans la chair
+d'un nouveau né. Jacques ne poussa pas un cri, le malheureux tomba sur
+les touffes de gazon où le guettaient les petits yeux sombres des
+violettes. Mais de Raittolbe cria, lui; il eut une exclamation
+déchirante qui bouleversa les témoins.
+
+--Je suis un misérable! fit-il avec l'accent d'un père qui, par mégarde,
+aurait assassiné son fils. Je l'ai tué! je l'ai tué!
+
+Il se précipita sur le corps étendu.
+
+--Jacques! supplia-t-il, regarde-moi! parle-moi! Jacques, pourquoi as-tu
+voulu cela, aussi? ne savais-tu pas que tu étais condamné d'avance? Ah!
+c'est une atrocité, je ne peux pas, moi qui l'aime, l'avoir tué! dites,
+monsieur? ce n'est pas vrai? je rêve?...
+
+Les témoins, navrés par cette douleur inattendue, essayaient de le
+calmer, tout en soulevant Jacques.
+
+--Pour un duel au premier sang, c'est une issue regrettable, mâchonna
+l'un des deux officiers.
+
+--Oui! voilà une affaire désastreuse, murmurait Martin Durand.
+
+--Et pas un médecin, ajouta René, horriblement vexé du dénouement de
+l'aventure.
+
+--Moi! j'ai l'habitude de ces choses-là, je vais le panser; allez me
+chercher de l'eau, vite....., dit le second témoin du baron.
+
+Pendant qu'on allait chercher de l'eau, de Raittolbe avait appuyé ses
+lèvres sur la blessure et tâchait d'attirer le sang qui coulait à peine.
+
+Avec un mouchoir on aspergea le front de Jacques. Il entr'ouvrit les
+paupières.
+
+--Tu vis? dit le baron, oh! mon enfant, me pardonnez-vous? continua-t-il
+en balbutiant, vous ne saviez pas vous battre, vous vous êtes offert
+vous-même à la mort.
+
+--Nous affirmons, interrompit l'un des officiers, qui pensait que son
+ami allait trop loin, que M. de Raittolbe s'est parfaitement conduit.
+
+--Tu dois bien souffrir, n'est-ce pas? poursuivait le baron, ne les
+écoutant plus, toi que le moindre mal fait trembler. Hélas! tu es si
+peu un homme! Il faut que j'aie été fou pour accepter ce combat. Mon
+pauvre Jacques, réponds-moi, je t'en conjure!
+
+Les paupières de Silvert se levèrent tout à fait; un amer rictus crispa
+sa belle bouche dont la chaude nuance pâlissait.
+
+--Non! monsieur, bégaya-t-il d'une voix devenue moins qu'un souffle, je
+ne vous en veux pas..... c'est ma sœur... qui est cause de tout... ma
+sœur!..... J'aimais bien Raoule..... Ah! j'ai froid!
+
+De Raittolbe voulut de nouveau sucer la plaie, parce que le sang ne
+coulait toujours pas.
+
+Alors Jacques le repoussa et lui dit, plus bas encore:
+
+--Non! laissez-moi, vos moustaches me piqueraient...
+
+Son corps frissonna en se renversant en arrière. Jacques était mort.
+
+ * * * * *
+
+--Vous n'avez pas remarqué, dit l'un des témoins du baron, lorsque la
+voiture se fut éloignée emportant le cadavre, vous n'avez pas remarqué
+que de Raittolbe, malgré son désespoir, a oublié de lui tendre la main?
+
+--Oui, d'ailleurs ce duel a été aussi incorrect que possible..... j'en
+suis navré, pour notre ami.
+
+ * * * * *
+
+Le soir de ce jour funèbre, Mme Silvert se penchait sur le lit du
+temple de l'Amour et, armée d'une pince en vermeil, d'un marteau
+recouvert de velours et d'un ciseau en argent massif, se livrait à un
+travail très minutieux..... Par instants, elle essuyait ses doigts
+effilés avec un mouchoir de dentelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+
+LE baron de Raittolbe a repris du service en Afrique.
+Il est de toutes les expéditions dangereuses. Ne lui a-t-on pas prédit
+qu'il mourrait par le feu?
+
+A l'hôtel de Vénérande, dans le pavillon gauche, dont les volets sont
+toujours clos, il y a une chambre murée.
+
+Cette chambre est toute bleue comme un ciel sans nuage. Sur la couche en
+forme de conque, gardée par un Eros de marbre, repose un mannequin de
+cire revêtu d'un épiderme en caoutchouc transparent. Les cheveux roux,
+les cils blonds, le duvet d'or de la poitrine sont naturels; les dents
+qui ornent la bouche, les ongles des mains et des pieds ont été arrachés
+à un cadavre. Les yeux en émail ont un adorable regard.
+
+La chambre murée possède une porte dissimulée dans la tenture d'un
+cabinet de toilette.
+
+La nuit, une femme vêtue de deuil, quelquefois un jeune homme en habit
+noir, ouvrent cette porte.
+
+Ils viennent s'agenouiller près du lit, et, lorsqu'ils ont longtemps
+contemplé les formes merveilleuses de la statue de cire, ils l'enlacent,
+la baisent aux lèvres. Un ressort, disposé à l'intérieur des flancs,
+correspond à la bouche et l'anime.
+
+Ce mannequin, chef-d'œuvre d'anatomie, a été fabriqué par un
+Allemand.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Vénus, by
+Marguerite Vallette-Eymery (aka Rachilde)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR VÉNUS ***
+
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+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
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+
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+will be renamed.
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+The Project Gutenberg EBook of Monsieur Vénus, by
+Marguerite Vallette-Eymery (aka Rachilde)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Monsieur Vénus
+
+Author: Marguerite Vallette-Eymery (aka Rachilde)
+
+Release Date: June 26, 2011 [EBook #36528]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR VÉNUS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+MONSIEUR VÉNUS
+
+
+_DU MÊME AUTEUR_
+
+MONSIEUR DE LA NOUVEAUTÉ 1 vol.
+
+LA FEMME DU 199e 1 plaq.
+
+MONSIEUR VÉNUS 1 vol.
+
+QUEUE DE POISSON 1 plaq.
+
+HISTOIRES BÊTES 1 vol.
+
+NONO, 5e édition 1 vol.
+
+LA VIRGINITÉ DE DIANE, 3e édition 1 vol.
+
+A MORT, 5e édition 1 vol.
+
+LA MARQUISE DE SADE, 15e édition 1 vol.
+
+LE TIROIR DE MIMI-CORAIL, 4e édit 1 plaq.
+
+MADAME ADONIS, 5e édition 1 vol.
+
+L'HOMME ROUX, 2e édition 1 vol.
+
+LE MORDU 1 vol.
+
+Paris.--Typographie Gaston NÉE, rue Cassette, 1.
+
+
+
+
+RACHILDE
+
+MONSIEUR VÉNUS
+
+_Préface de MAURICE BARRÈS_
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+FÉLIX BROSSIER, ÉDITEUR
+3, RUE SAINT-BENOÎT, 3
+
+1889
+
+
+
+
+NOTE DE L'ÉDITEUR
+
+
+_Nous donnons à nos lecteurs une réédition définitive de_ Monsieur
+Vénus, _ce roman singulier qui a tant piqué la curiosité, à propos
+duquel ont été faites les suppositions les plus étranges et que
+beaucoup de personnes croient condamné par les tribunaux de la Belgique.
+Mlle Rachilde reste, aujourd'hui seul auteur de_ Monsieur Vénus,
+_c'est-à-dire que nous offrons au public une édition allégée d'un
+chapitre et de quelques lignes intercalés par une ancienne
+collaboration._
+
+_Nous n'hésitons pas à réimprimer_ Monsieur Vénus _en France sans en
+atténuer la vivacité un peu fantaisiste, car cette oeuvre est une
+oeuvre littéraire qui n'a jamais eu rien de commun avec les ouvrages
+érotiques publiés et vendus clandestinement_.
+
+L'ÉDITEUR.
+
+
+
+
+COMPLICATIONS D'AMOUR
+
+
+Ce livre-ci est assez abominable, pourtant je ne puis dire qu'il me
+choque. Des gens très graves n'en furent pas scandalisés davantage, mais
+amusés, étonnés, intéressés; il ont placé _Monsieur Vénus_ dans l'enfer
+de leur bibliothèque, avec quelques livres du siècle dernier qui
+effrayent le goût et font songer.
+
+_Monsieur Vénus_ décrit l'âme d'une jeune fille très singulière. Je prie
+qu'on regarde cet ouvrage comme une anatomie. Ceux qui se piquent
+uniquement des nuances élégantes du bien dire n'ont que faire de
+feuilleter ici; mais les livres où ils se plaisent auront peut-être
+disparu depuis longtemps qu'on cherchera encore dans celui-ci l'émotion
+violente que donne toujours à des esprits curieux et refléchis le
+spectacle d'une rare perversité.
+
+ * * * * *
+
+Ce qui est tout à fait délicat dans la perversité de ce livre, c'est
+qu'il a été écrit par une jeune fille de vingt ans. Le merveilleux
+chef-d'oeuvre! Ce volume estampillé de Belgique, qui d'abord révolta
+l'opinion, et ne fut lu que par un vilain public et quelques esprits
+très réfléchis, toute cette frénésie tendre et méchante, et ces formes
+d'amour qui sentent la mort, sont l'oeuvre d'une enfant, de l'enfant
+la plus douce et la plus retirée! Voilà qui est d'un charme extrême pour
+les véritables dandys. Ce vice savant éclatant dans le rêve d'une
+vierge, c'est un des problèmes les plus mystérieux que je sache,
+mystérieux comme le crime, le génie ou la folie d'un enfant, et tenant
+de tous les trois.
+
+Rachilde naquit avec un cerveau en quelque sorte infâme, infâme et
+coquet. Tous ceux qui aiment le rare, l'examinent avec inquiétude. Jean
+Lorrain, qui devait s'y plaire, a donné un élégant croquis de sa visite
+chez Rachilde: «Je trouvais, dit-il, une pensionnaire d'allures sobres
+et réservées, très pâle, il est vrai, mais d'une pâleur de pensionnaire
+studieuse, une vraie jeune fille, un peu mince, un peu frêle, aux mains
+inquiétantes de petitesse, au profil grave d'éphèbe grec ou de jeune
+Français amoureux... et des yeux--oh! les yeux! longs, longs, alourdis
+de cils invraisemblables et d'une clarté d'eau, des yeux qui ignorent
+tout, à croire que Rachilde ne voit pas avec ces yeux-là, mais qu'elle
+en a d'autres derrière la tête pour chercher et découvrir les piments
+enragés dont elle relève ses oeuvres.» Et voilà, bien exprimées dans
+ces lignes à la Whistler, la gravité et la pâleur de cette fiévreuse.
+
+Mais nous, qui répugnons pour l'ordinaire à l'obscénité, nous
+n'écririons pas de ce livre, s'il s'agissait seulement de vanter une
+enfant équivoque. Nous aimons _Monsieur Vénus_, parce qu'il analyse un
+des cas les plus curieux d'amour de soi qu'ait produit ce siècle malade
+d'orgueil. Ces feuillets fiévreusement écrits par une mineure, avec
+toutes les défaillances d'art qu'on peut y signaler, intéressent le
+psychologue au même titre qu'_Adolphe_, que _Mlle de Maupin_, que
+_Crime d'Amour_, où sont étudiés quelques phénomènes rares de la
+sensibilité amoureuse.
+
+Certes, la petite fille qui rédigeait ce merveilleux _Monsieur Vénus_
+n'avait pas toute cette esthétique dans la tête. Croyait-elle nous
+donner une des plus excessives monographies de la «maladie du siècle»?
+Simplement elle avait de mauvais instincts, et les avouait avec une
+malice inouïe. Elle fut toujours très inconvenante. Déjà, toute jeune,
+lunatique, généreuse et pleine d'étranges ardeurs, elle effrayait ses
+parents, les plus doux parents du monde; elle étonnait le Périgord.
+C'est d'instinct qu'elle se prit à décrire ses frissons de vierge
+singulière. Ramenant gentiment ses jupons entre ses jambes, cette
+fillette se laissa gaiement rouler sur la pente d'énervation qui va de
+Joseph Delorme aux _Fleurs du mal_ et plus profond encore,--elle roula
+gaiement, sans souci, comme avec un cerveau moins noble et une autre
+éducation, elle eut glissé dans le wagonnet des «Montagnes Russes».
+
+Les jeunes filles nous paraissent une chose très compliquée, parce que
+nous ne pouvons nous rendre assez compte qu'elles sont gouvernées
+uniquement par l'instinct, étant de petits animaux sournois, égoïstes et
+ardents. Rachilde, à vingt ans, pour écrire un livre qui fait rêver un
+peu tout le monde, n'a guère réfléchi; elle a écrit tout au trot de sa
+plume, suivant son instinct. Le merveilleux, c'est qu'on puisse avoir de
+pareils instincts.
+
+Dans toute son oeuvre, qui aujourd'hui est considérable, Rachilde n'a
+guère fait que se raconter soi-même.
+
+Je n'entends pas préciser la limite de ce qui est vrai ou faux dans
+_Monsieur Vénus_; tout lecteur un peu au courant des exagérations
+romanesques d'un cerveau de vingt ans fera aisément le départ entre les
+embellissements d'auteurs et les détails réels de sensibilité. J'imagine
+que si l'on supprime les enfantillages du décor et le tragique de
+l'anecdote pour conserver les traits essentiels de Raoule de Vénérande
+et du déplorable Jacques Silvert, on sera bien près de connaître une des
+plus singulières déformations de l'amour qu'ait pu produire la maladie
+du siècle dans l'âme d'une jeune femme.
+
+Mais voici le sommaire de ce petit chef-d'oeuvre:
+
+ * * * * *
+
+Mademoiselle Raoule de Vénérande est une fine jeune fille, très
+nerveuse, avec des lèvres minces, d'un dessin assez désagréable. Dans
+l'atelier de sa fleuriste, elle remarque un jeune ouvrier. Couronné des
+roses qu'il tortille lestement en guirlande, ce garçon d'un roux très
+foncé, l'enchante par son menton à fossette, sa chair unie et enfantine,
+et le petit pli qu'il a au cou, le pli du nouveau-né qui engraisse; et
+puis il regarde, comme implorent les chiens souffrants, avec une vague
+humidité dans les prunelles. Tout le portrait est de ce ton excellent,
+vraiment canaille et nature. Raoule installe dans un intérieur fort
+romanesque ce joli garçon si gras; elle le surprend qui, fou d'une folie
+de fiancée en présence de son trousseau de femme, lèche jusqu'aux
+roulettes des meubles à travers leurs franges multicolores. Avec un
+cynisme de très spirituelle allure, elle le déconcerte quand il imagine
+d'être aimable; elle le pousse dans un cabinet de toilette, elle le fait
+rougir par son audace à l'examiner et le complimenter, lui le rustre
+qu'elle a recueilli sous prétexte de charité. Et le pauvre mâle humilié,
+s'agenouille sur la traîne de la robe de Raoule, et sanglote. Car,
+Rachilde le dit excellemment, il était fils d'un ivrogne et d'une catin,
+son honneur ne savait que pleurer. Ce M. Vénus, absolument désexué de
+caractère par une suite de procédés ingénieux, devient _la maîtresse_ de
+Raoule. Je veux dire qu'elle l'aime, l'entretient et le caresse, qu'elle
+s'irrite et s'attendrit auprès de lui, sans jamais céder au désir qui la
+ferait aussitôt l'inférieure de ce rustre, près de qui elle se plaît à
+frissonner, mais qu'elle méprise. Elle définit son goût d'une façon
+admirable: «J'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans espoir une
+fiancée morte.»
+
+Voilà le thème de ce roman, tel que je l'admire,--dépouillé des
+équivoques qui ne font que diminuer l'oeuvre et qui se sentent trop de
+l'ignorance d'une vierge, d'une vierge qui se mêlait, je crois, de ce
+qu'elle n'avait pas regardé. Il assure à Rachilde dans la série des
+esprits une place très définie:
+
+Elle n'est pas un moraliste, on le sait bien, et puis à vingt ans il
+serait vraiment insupportable qu'elle prétendît à ce rôle. Il paraît
+même au détour de toutes les lignes que Rachilde admire Raoule de
+Vénérande.
+
+Elle n'est pas non plus un psychologue mû par le pur amour des belles
+complications. Elle nous décrit les actes très particuliers d'une jeune
+femme orgueilleuse; mais ne nous fait pas toucher le développement d'une
+telle sensibilité. L'ayant lue, nous ignorons encore par quelles
+impressions des sens ou de l'esprit, par quelles combinaisons, dans
+notre société si guindée, au milieu d'une famille honnête, peut surgir
+un pareil monstre.
+
+Enfin Rachilde a beaucoup d'esprit, une légèreté coquette, mais ne se
+préoccupe guère d'anoblir par de longs labeurs la forme de son oeuvre.
+Ni moraliste, encore qu'elle esquisse une théorie de l'amour, ni
+psychologue, bien qu'elle analyse parfois, ni artiste, malgré ses
+scintillements. Rachilde appartient à la catégorie qui, selon des
+esprits très affinés et un peu dégoûtés, est la plus intéressante. Elle
+écrit des pages sincères, uniquement pour exciter et aviver ses
+frissons. Son livre n'est qu'un prolongement de sa vie. Pour les
+écrivains de cet ordre, le roman n'est qu'un moyen de manifester des
+sentiments que l'ordinaire de la vie les oblige à refréner, ou au moins
+à ne pas divulguer.
+
+Peut-être _Monsieur Vénus_ est-il dans le fond une histoire très réelle;
+mais fût-ce un rêve, il témoignerait un état d'âme très particulier.
+J'ajoute que ces rêves-là sont extrêmement puissants. La femme qui rêve,
+qui pleure, qui conte un amour qu'elle désirerait avoir, ne tarde pas à
+le créer. Ces renversements de l'instinct, cette adoration devant un
+être misérable, joli comme un enfant, gras et débile comme une femme,
+avec le sexe mâle, plusieurs fois l'humanité les a vus. Selon des lois
+qui nous échappent, ces idéals troublés remontent parfois à la surface
+de nos âmes, où les déposèrent de lointains ancêtres. Raoule de
+Vénérande, cette insensée au teint pâle et aux lèvres minces, qui lave
+le corps équivoque de Jacques Silvert, fait songer, avec toutes les
+différences de climat, de civilisation et d'époque, au vertige de
+Phrygie, quand les femmes lamentaient Attis, le petit mâle rosé et trop
+gras. Ces obscures complications d'amour ne sont pas seulement faites
+d'énervation; à leur luxure se mêle un mysticisme trouble. La Raoule de
+Vénérande du roman a pour directrice une parente, de toute piété, et qui
+ne cesse de stigmatiser l'humanité fangeuse. Rachilde écrit: «Dieu
+aurait dû créer l'amour d'un côté et les sens de l'autre. L'amour
+véritable ne se devrait composer que d'amitié chaude. Sacrifions les
+sens, la bête.»
+
+Ces rêves tendres et malgré tout impurs ont toujours tenté les cerveaux
+les plus fiers. Un romancier catholique, Joséphin Peladan, a cru pouvoir
+s'abandonner à ces vertiges malsains sans offenser sa religion. Pourtant
+celui qui prétend dans ses sensualités satisfaire tout son être, ses
+nobles désirs de justice, de tendresse, de beauté, est penché sur une
+pente misérable. L'amour qui s'applique aux créatures s'engage dans des
+complications bien obscures, s'il ne lui suffit pas d'être père. L'homme
+supérieur constate très vite qu'il n'a rien à attendre de la femme.
+Quelque bonté qu'il croie voir dans le regard de ces créatures, il s'en
+écarte; c'est la jeunesse seule qui embellit leurs prunelles candides;
+aux premières paroles il trouverait l'humiliation d'avoir été fasciné
+par un être bas. La femme de son côté a fait le même raisonnement; elle
+ne se courbera pas devant l'homme si souvent brutal, et dont l'étreinte
+après tout ne sait donner qu'un léger frisson à cette curieuse
+insatiable.
+
+A quels cultes mystérieux vont-ils donc se vouer, ces hommes et ces
+femmes que _l'amour de soi_ écarte l'un de l'autre! A quelles pratiques
+singulières demanderont-ils des caresses, eux qui le plus souvent
+compliquent d'énervation intense leur susceptibilité morale?
+
+La maladie du siècle, qu'il faut toujours citer et dont _Monsieur Vénus_
+signale chez la femme une des formes les plus intéressantes, est faite
+en effet d'une fatigue nerveuse, excessive et d'un orgueil inconnu
+jusqu'alors. On n'avait pas signalé avant ce livre les singularités
+qu'elle introduit dans la sensibilité en ce qui concerne l'amour. Sans
+insister sur cette élégie divine et si troublante de René, c'est
+principalement aux oeuvres de M. de Custine, un grand romancier
+inconnu, et de Baudelaire qu'il faudrait chercher des propositions
+(évidemment très enveloppées) sur l'amour _compliqué_, compliqué pour
+avoir trop craint les souillures. On verrait, avec effroi, quelques-uns
+arriver au dégoût de la grâce féminine, en même temps que _Monsieur
+Vénus_ proclame la haine de la force mâle.
+
+Complication de grande conséquence! le dégoût de la femme! la haine de
+la force mâle! Voici que certains cerveaux rêvent d'un être insexué. Ces
+imaginations sentent la mort. Aux dernières pages du volume, quand
+_Monsieur Vénus_ est mort, nous voyons Raoule de Vénérande veiller et se
+lamenter devant une image en cire! l'image de son Adonis canaille!
+
+ * * * * *
+
+Fantaisie pleureuse d'une isolée, excentricité cérébrale, mais qui
+intéresse le psychologue, le moraliste et l'artiste. _Monsieur Vénus_
+est un symptôme très significatif, d'autant qu'on distinguera aisément,
+je le répète, ce qui est exagération de romancier, et ce qui vient d'une
+ènervation de plus en plus commune dans l'un et l'autre sexe.
+
+Non, ce n'est pas une polissonnerie que cette autobiographie de la plus
+étrange des jeunes femmes. En dépit des pages qui veulent, je crois,
+être sadiques, et qui sont seulement très obscures et très naïves, ce
+livre à mon goût peut être considéré comme une curiosité qui restera au
+même titre que certains livres du siècle dernier, que nous lisons encore
+après que des ouvrages plus parfaits ont disparu. La critique moderne
+substitue volontiers à la curiosité littéraire la curiosité
+pathologique; c'est l'auteur que cherchent dans une oeuvre les esprits
+les plus distingués. Vous savez quelle jeune femme toute de douceur et
+de finesse est l'auteur, quelle frénésie sensuelle et mystique on trouve
+dans son livre. Ne vous semble-t-il pas que _Monsieur Vénus_, en plus
+des lueurs, qu'il jette sur certaines dépravations amoureuses de ce
+temps, est un cas infiniment attachant pour ceux que préoccupent les
+rapports, si difficiles à saisir, qui unissent l'oeuvre d'art au
+cerveau qui l'a mise debout?
+
+Par quel mystère Rachilde a-t-elle dressé devant soi Raoule de Vénérande
+et Jacques Silvert? Comment de cette enfant de saine éducation sont
+sorties ces créations équivoques? Le problème est passionnant.
+
+Un éminent psychologue, M. Jules Soury, qui s'intéresse méthodiquement
+aux curieuses variétés de la sensibilité humaine, disait un jour de
+Restif: «Qui compose de tels livres ne s'appartient peut-être pas plus
+qu'un monstre double; c'est un trop beau cas de tératologie. La tombe et
+l'oubli ne sont que pour le vulgaire. Lui, il a les honneurs de la salle
+de dissection et du musée Dupuytren.» Voilà ce que j'appliquerais
+judicieusement au camarade que j'ai l'honneur d'étudier, si je ne
+craignais de lui paraître un peu lourd.
+
+MAURICE BARRÈS.
+
+
+A Monsieur LÉO D'ORFER
+
+je dédie _Monsieur Vénus_.
+
+RACHILDE.
+
+
+
+
+MONSIEUR VÉNUS
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+
+MADEMOISELLE de Vénérande cherchait à tâtons une porte
+dans l'étroit couloir indiqué par le concierge.
+
+Ce septième étage n'était pas éclairé du tout, et la peur lui venait de
+tomber brusquement au milieu d'un taudis mal famé, quand elle pensa à
+son étui à cigarettes, qui contenait ce qu'il fallait pour avoir un peu
+de lumière. A la lueur d'une allumette, elle découvrit le numéro 10 et
+lut cette pancarte:
+
+ _Marie Silvert, fleuriste, dessinateur._
+
+Puis, la clef étant sur la porte, elle entra; mais, sur le seuil, une
+odeur de pommes cuisant la prit à la gorge et l'arrêta net. Nulle odeur
+ne lui était plus odieuse que celle des pommes; aussi fut-ce avec un
+frisson de dégoût qu'avant de révéler sa présence elle examina la
+mansarde.
+
+Assis à une table où fumait une lampe sur un poêlon graisseux, un homme,
+paraissant absorbé dans un travail très minutieux, tournait le dos à la
+porte. Autour de son torse, sur sa blouse flottante, courait en spirale
+une guirlande de roses, des roses fort larges de satin chair velouté de
+grenat, qui lui passaient entre les jambes, filaient jusqu'aux épaules
+et venaient s'enrouler au col. A sa droite se dressait une gerbe de
+giroflées des murailles, et, à sa gauche, une touffe de violettes.
+
+Sur un grabat en désordre, dans un coin de la pièce, des lis en papier
+s'amoncelaient.
+
+Quelques branches de fleurs gâchées et des assiettes sales, surmontées
+d'un litre vide, traînaient entre deux chaises de paille crevées. Un
+petit poêle fendu envoyait son tuyau dans la vitre d'une lucarne en
+tabatière et couvait les pommes étalées devant lui, d'un seul oeil,
+rouge.
+
+L'homme sentit le froid que laissait pénétrer la porte ouverte; il
+releva l'abat-jour de la lampe et se retourna.
+
+--Est-ce que je me trompe, monsieur? interrogea la visiteuse,
+désagréablement impressionnée; Marie Silvert, je vous prie.
+
+--C'est bien ici, madame, et, pour le moment, Marie Silvert, c'est moi.
+
+Raoule ne put s'empêcher de sourire: faite d'une voix aux sonorités
+mâles, cette réponse avait quelque chose de grotesque, que ne corrigeait
+pas la pose embarrassée du garçon tenant ses roses à la main.
+
+--Vous faites des fleurs? Vous les faites comme une vraie fleuriste!
+
+--Sans doute, il le faut bien. J'ai ma soeur malade; tenez, là, dans
+ce lit, elle dort..... Pauvre fille! Oui, très malade. Une grosse fièvre
+qui lui secoue les doigts. Elle ne peut rien fournir de bon...; moi, je
+sais peindre, mais je me suis dit qu'en travaillant à sa place, je
+gagnerais mieux ma vie qu'à dessiner des animaux ou copier des
+photographies. Les commandes ne pleuvent guère, ajouta-t-il en matière
+de conclusion, mais je décroche le mois tout de même.
+
+Il eut un haussement de cou pour surveiller le sommeil de la malade.
+Rien ne remuait sous les lis. Il offrit une des chaises à la jeune
+femme. Raoule serra autour d'elle son pardessus de loutre et s'assit
+avec une grande répugnance; elle ne souriait plus.
+
+--Madame désire...? demanda le garçon, lâchant sa guirlande, pour fermer
+sa blouse, qui s'écartait beaucoup sur sa poitrine.
+
+--On m'a donné, répondit Raoule, l'adresse de votre soeur en me la
+recommandant comme une véritable artiste. J'ai absolument besoin de
+m'entendre avec elle au sujet d'une toilette de bal. Ne pouvez-vous la
+réveiller?
+
+--Une toilette de bal? oh! madame, soyez tranquille, inutile de la
+réveiller. Je vous soignerai ça... Voyons, que vous faut-il? des
+piquets, des cordons ou des motifs détachés?...
+
+Mal à l'aise, la jeune femme avait envie de s'en aller. Au hasard, elle
+prit une rose et en examina le coeur, que le fleuriste avait mouillé
+d'une goutte de cristal:
+
+--Vous avez du talent, beaucoup de talent, répéta-t-elle, tout en
+détirant les pétales de satin...
+
+Cette odeur de pommes rissolées lui devenait insupportable.
+
+L'artiste se mit en face de sa nouvelle cliente et attira la lampe entre
+eux, au bord de la table. Ainsi placés, ils pouvaient se voir des pieds
+à la tête. Leurs regards se croisèrent. Raoule, comme éblouie, cligna
+des paupières derrière sa voilette.
+
+Le frère de Marie Silvert était un roux, un roux très foncé, presque
+fauve, un peu ramassé sur des hanches saillantes, avec des jambes
+droites, minces aux chevilles.
+
+Ses cheveux, plantés bas, sans ondulations ni boucles, mais durs, épais,
+se devinaient rebelles aux morsures du peigne. Sous son sourcil noir,
+assez délié, son oeil était d'un sombre étrange, quoique d'une
+expression bête.
+
+Il regardait, cet homme, comme implorent les chiens souffrants, avec une
+vague humidité sur les prunelles. Ces larmes d'animal poignent toujours
+d'une manière atroce. Sa bouche avait le ferme contour des bouches
+saines que la fumée, en les saturant de son parfum viril, n'a pas encore
+flétries. Par instant, ses dents s'y montraient si blanches à côté de
+ses lèvres si pourpres qu'on se demandait pourquoi ces gouttes de lait
+ne séchaient point entre ces deux tisons. Le menton, à fossette, d'une
+chair unie et enfantine, était adorable. Le cou avait un petit pli, le
+pli du nouveau-né qui engraisse. La main assez large, la voix boudeuse
+et les cheveux plantés drus étaient en lui les seuls indices révélateurs
+du sexe.
+
+Raoule oubliait sa commande; une torpeur singulière s'emparait d'elle,
+engourdissant jusqu'à ses paroles.
+
+Cependant elle se trouvait mieux, les pommes avec leurs jets de vapeur
+chaude ne l'incommodaient plus; et, de ces fleurs éparses dans les
+assiettes sales, il lui semblait même se dégager une certaine poésie.
+
+L'accent ému, elle reprit:
+
+--Voici, monsieur, il s'agit d'un bal costumé et j'ai pour habitude de
+porter des garnitures spécialement dessinées pour moi. Je serai en
+_nymphe des eaux_, costume Grévin, tunique de cachemire blanc pailleté
+de vert, avec des roseaux enroulés; il faut donc un semé de plantes de
+rivière, des nymphéas, des sagittaires, lentilles, nénuphars... Vous
+sentez-vous capable d'exécuter cela en une semaine?
+
+--Je crois bien, madame, une oeuvre d'art! répondit le jeune homme,
+souriant à son tour; puis, saisissant un crayon, il jeta des croquis sur
+une feuille de bristol.
+
+--C'est cela, c'est cela, approuva Raoule, suivant des yeux. Des nuances
+très douces, n'est-ce pas? N'omettez aucun détail... Oh! le prix que
+vous voudrez!... Les sagittaires avec de longs pistils en flèche et les
+nymphéas bien roses, duvetés de brun.
+
+Elle avait pris le crayon, pour rectifier certains contours; lorsqu'elle
+se pencha vers la lampe, un éclair jaillit du diamant qui fermait son
+pardessus. Silvert le vit et devint respectueux:
+
+--Le travail, fit-il, me reviendra à cent francs, je vous donne la façon
+pour cinquante, je n'y gagne pas beaucoup, allez, madame.
+
+Raoule sortit d'un portefeuille armorié trois billets de banque.
+
+--Voici, dit-elle simplement, j'ai toute confiance en vous.
+
+Le jeune homme eut un mouvement si brusque, un tel élan de joie, que, de
+nouveau, la blouse s'écarta. Au creux de sa poitrine, Raoule aperçut la
+même ombre rousse qui marquait sa lèvre, quelque chose comme des brins
+d'or filés, brouillés les uns dans les autres.
+
+Mlle de Vénérande s'imagina qu'elle mangerait peut-être bien une de
+ces pommes sans trop de révolte.
+
+--Quel âge avez-vous? interrogea-t-elle sans détacher les yeux de cette
+peau transparente, plus satinée que les roses de la guirlande.
+
+--J'ai vingt-quatre ans, madame; et, gauchement, il ajouta: Pour vous
+servir.
+
+La jeune femme eut un mouvement de tête, les paupières closes, n'osant
+regarder encore.
+
+--Ah! vous avez l'air d'en avoir dix-huit... Est-ce drôle, un homme qui
+fait des fleurs... Vous êtes bien mal logé, avec une soeur malade,
+dans cette mansarde... Mon Dieu!... la lucarne doit vous éclairer si
+peu... Non! non! ne me rendez pas la monnaie... trois cents francs,
+c'est pour rien. A propos, mon adresse; écrivez: Mlle de Vénérande,
+74, avenue des Champs-Élysées, hôtel de Vénérande. Vous me les
+apporterez vous-même. J'y compte, n'est-ce pas?
+
+Sa voix était entrecoupée, elle éprouvait une grande lourdeur de tête.
+
+Machinalement, Silvert ramassa une queue de pâquerette, il la roulait
+dans ses doigts et mettait, sans y prendre garde, une habileté de femme
+du métier à pincer juste le brin d'étoffe, pour lui donner l'apparence
+d'un brin d'herbe.
+
+--Mardi prochain, c'est entendu, madame, j'y serai, comptez sur moi, je
+vous promets des chefs-d'oeuvre... vous êtes trop généreuse!...
+
+Raoule se leva; un tremblement nerveux la secouait tout entière.
+Avait-elle donc pris la fièvre chez ces misérables?
+
+Ce garçon, lui, demeurait immobile, béant, enfoncé dans sa joie, palpant
+les trois chiffons bleus, trois cents francs!... Il ne songeait plus à
+ramener la blouse sur sa poitrine, où la lampe allumait des paillettes
+d'or.
+
+--J'aurais pu envoyer ma couturière, avec mes instructions, murmura
+Mlle de Vénérande, comme pour répondre à un reproche intérieur et
+s'excuser vis-à-vis d'elle-même; mais, après avoir vu vos échantillons,
+j'ai préféré venir... A propos: ne m'avez-vous pas dit que vous étiez
+peintre? Est-ce de vous, ça?
+
+D'un mouvement de tête, elle indiquait un panneau suspendu au mur, entre
+une loque grise et un chapeau mou.
+
+--Oui, madame, fit l'artiste, soulevant la lampe.
+
+D'un coup d'oeil rapide, Raoule embrassa un paysage sans air, où
+rageusement cinq ou six moutons ankylosés paissaient du vert tendre,
+avec un tel respect des lois de la perspective, que, par voie d'emprunt,
+deux d'entre eux paraissaient posséder cinq pattes.
+
+Silvert, naïvement, attendait un compliment, un encouragement.
+
+--Étrange profession, reprit Mlle de Vénérande, sans plus s'occuper
+de la toile, car, enfin, vous devriez casser des pierres, ce serait plus
+naturel.
+
+Il se mit à rire niaisement, un peu déconfit d'entendre cette inconnue
+lui reprocher d'user de tous les moyens possibles pour gagner sa vie;
+puis, pour répondre quelque chose:
+
+--Bah! fit-il, ça n'empêche pas d'être un homme!
+
+Et la blouse, toujours ouverte, laissait voir sur sa poitrine les
+frisons dorés.
+
+Une douleur sourde traversa la nuque de Mlle de Vénérande. Ses nerfs
+se surexcitaient dans l'atmosphère empuantie de la mansarde. Une sorte
+de vertige l'attirait vers ce nu. Elle voulut faire un pas en arrière,
+s'arracher à l'obsession, fuir... Une sensualité folle l'étreignit au
+poignet... Son bras se détendit, elle passa la main sur la poitrine de
+l'ouvrier, comme elle l'eût passée sur une bête blonde, un monstre dont
+la réalité ne lui semblait pas prouvée.
+
+--Je m'en aperçois! fit-elle, avec une hardiesse ironique.
+
+Jacques tressaillit, confus. Ce que d'abord il avait cru être une
+caresse lui semblait maintenant un contact insultant.
+
+Ce gant de grande dame lui rappelait sa misère.
+
+Il se mordit la lèvre, et, cherchant à se donner un mauvais genre
+quelconque, il riposta:
+
+--Ma foi! vous savez, on en a partout!
+
+A cette énormité, Raoule de Vénérande éprouva une honte mortelle. Elle
+détourna la tête; alors, au milieu des lis, une face hideuse dans
+laquelle s'allumaient, sinistres, deux lueurs glauques, lui apparut:
+c'était Marie Silvert, la soeur.
+
+Un instant sans broncher, Raoule tint ses yeux rivés à ceux de cette
+femme; puis, hautaine, saluant d'un imperceptible hochement de front,
+baissa sa voilette et sortit lentement, sans que Jacques, planté droit,
+sa lampe à la main, pensât à la reconduire.
+
+--Qu'est-ce que tu dis de ça? fit-il, revenant à lui, alors que déjà la
+voiture de Raoule, gagnant les boulevards, roulait vers l'avenue des
+Champs-Élysées.
+
+--Je dis, répondit Marie, se laissant, dans un ricanement, tomber sur la
+couche, dont l'éclat des lis rehaussait la malpropreté, je dis que si tu
+n'es pas un nigaud, notre affaire est bonne. Elle en tient, mon
+mignon!
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+IL faisait très froid. Raoule, blottie dans le fond de
+son coupé, avait baissé les stores et appuyait fortement son manchon sur
+sa bouche.
+
+Certes, la nerveuse ne voyait point pour la première fois un garçon bien
+bâti, mais ce souvenir de mâle frais et rose comme une fille la hantait
+cruellement. Chez Raoule de Vénérande, l'activité cérébrale remplaçait
+presque toujours les situations positives; quand elle ne pouvait vivre
+un moment de passion, elle le pensait, le résultat était le même. Sans
+vouloir se rappeler l'escalier sinistre de la rue de la Lune, la
+fleuriste malade et sale, cette mansarde où régnait une odeur atroce de
+pommes, elle se mit à évoquer Jacques Silvert.
+
+Se souciant peu de la roture de l'ouvrier en s'abandonnant à un
+encanaillement fictif, Raoule rêvait de sa chair touchée du bout du
+doigt et les yeux mi clos de la descendante des Vénérande se noyaient
+d'une langueur délicieuse. Sa mémoire ne lui fournissait déjà plus les
+moyens de réveiller sa conscience. A sa honte éprouvée devant le mâle
+qu'elle avait eu l'audace de rendre grossier succédait une folle
+admiration pour le bel instrument de plaisir qu'elle désirait. Déjà elle
+jouissait de cet homme, déjà elle en faisait une proie, déjà peut-être
+elle l'arrachait à son misérable milieu pour l'idéaliser dans les
+spasmes d'une possession absolue. Et Raoule, bercée par le trot rapide
+de son attelage, mordait ses fourrures, la tête en arrière, le corsage
+gonflé, les bras crispés, avec de temps à autre un soupir de lassitude.
+
+Ni belle, ni jolie dans l'acception des mots, Raoule était grande, bien
+faite, ayant le col souple. Elle possédait de la vraie fille de race
+les formes délicates, les attaches fines, la démarche un peu altière,
+les ondulations qui, sous les voiles de la femme, révèlent l'annelure
+féline. Dès l'abord, sa physionomie, à l'expression dure, ne séduisait
+pas. Merveilleusement tracés, les sourcils avaient une tendance marquée
+à se rejoindre dans le pli impérieux d'une volonté constante. Les lèvres
+minces, estompées aux commissures, atténuaient d'une manière désagréable
+le dessin pur de la bouche. Les cheveux étaient bruns, tordus sur la
+nuque et concouraient au parfait ovale d'un visage teinté de ce bistre
+italien qui pâlit aux lumières. Très noirs, avec des reflets métalliques
+sous de longs cils recourbés, les yeux devenaient deux braises quand la
+passion les allumait.
+
+Raoule tressauta, brusquement arrachée aux dépravations d'une pensée
+ardente; la voiture venait de s'arrêter dans la cour de l'hôtel de
+Vénérande.
+
+--Tu reviens tard! mon enfant, fit une vieille dame, entièrement vêtue
+de noir qui descendait le perron, allant au-devant d'elle.
+
+--Vous trouvez, ma tante? Quelle heure est-il donc?
+
+--Mais, bientôt huit heures. Tu n'es pas habillée, tu ne dois pas avoir
+dîné. M. de Raittolbe, pourtant, viendra te chercher pour te conduire à
+l'Opéra, ce soir.
+
+--Je n'irai pas, j'ai changé d'avis.
+
+--Tu es malade?
+
+--Mon Dieu, non. Troublée, voilà tout. J'ai vu tomber un enfant sous un
+omnibus, rue de Rivoli. Il me serait impossible de dîner, je t'assure...
+Comme si les accidents d'omnibus devaient se passer dans la rue!
+
+Mme Élisabeth se signa.
+
+--Ah! j'oubliais... ma tante. Venez avec moi. Faites interdire la porte,
+j'ai à vous parler sur un sujet qui vous plaira davantage: une bonne
+oeuvre. J'ai mis la main sur une bonne oeuvre...
+
+Elles traversèrent toutes les deux les immenses appartements de l'hôtel.
+
+Il y avait des salons d'un aspect tellement sombre qu'on n'y pénétrait
+pas sans avoir le coeur un peu serré. L'antique construction possédait
+deux pavillons en retour, flanqués d'escaliers arrondis comme ceux du
+château de Versailles. Les fenêtres, à croisillons étroits,
+descendaient toutes jusqu'au parquet, montrant, derrière la légèreté des
+mousselines et des guipures, d'énormes balcons de fer forgé agrémentés
+d'arabesques bizarres. Devant ces balcons s'étendait, coupée par la
+grille d'entrée, une mosaïque de plantes essentiellement parisiennes, de
+ces plantes aux verdures de tons neutres résistant à l'hiver, qui
+forment des bordures si justes, que l'oeil le plus exercé ne saurait
+se heurter à un seul brin d'herbe dépassant. Les murs gris semblaient
+s'ennuyer, les uns en présence des autres, et cependant, un enchanteur,
+pour vexer une dévote, en retournant ces façades blasonnées, aurait
+causé plus d'une surprise aux manants égarés dans la noble avenue. Ainsi
+la chambre à coucher de la nièce, aile droite, et celle de la tante,
+aile gauche, mises subitement à ciel ouvert, eussent fait pâmer d'aise
+un amateur d'oppositions picturales.
+
+La chambre de Raoule était capitonnée de damas rouge et lambrissée, aux
+pourtours, de bois des îles sertis de cordelières de soie. Une panoplie
+d'armes de tous genres et de tous pays, mises à la portée d'un poignet
+féminin par leurs exquises dimensions, occupait le panneau central. Le
+plafond, gondolé aux corniches, était peint de vieux motifs rococos sur
+fond azur-vert.
+
+Du milieu descendait un lustre en cristal de Carlsruhe, une girandole de
+liserons avec leurs feuilles lancéolées et irisées de couleurs
+naturelles. Une couche moelleuse était placée en travers du grand tapis
+de Vison qui s'étendait sous le lustre, et le bateau de ce lit, en ébène
+sculpté, supportait des coussins dont l'intérieur et les plumes avaient
+été imprégnés d'un parfum oriental embaumant toute la pièce.
+
+Quelques tableaux entre glaces, d'assez libres allures, s'accrochaient
+aux capitons des murailles. Il y avait, faisant face à la table de
+travail tout encombrée de papiers et de lettres ouvertes, une académie
+masculine n'ayant aucune espèce d'ombre le long des hanches. Un
+chevalet, dans un coin, et un piano, près de la table, complétaient cet
+ameublement profane.
+
+La chambre de Mme Élisabeth, chanoinesse de plusieurs ordres, était
+tout entière d'un gris d'acier désolant le regard.
+
+Sans tapis, le parquet bien ciré vous glaçait les talons, et le Christ
+amaigri, pendu près d'un chevet sans oreiller, contemplait un plafond
+peint de brumes comme un ciel du Nord.
+
+Il y avait quelque vingt ans que Mme Élisabeth habitait l'hôtel de
+Vénérande, en compagnie de sa nièce, restée orpheline à l'âge de cinq
+ans. Jean de Vénérande, dernier rejeton de sa race, avait, en sortant de
+ce monde, formulé le voeu que l'enfant, né de la mort, qu'il laissait
+après lui, fût élevé par sa soeur dont les qualités lui avaient
+toujours inspiré une profonde estime. Élisabeth était alors une vierge
+de quarante printemps, pleine de vertus, confite en dévotion, passant
+dans la vie comme sous les arceaux d'un cloître, perdue dans une
+perpétuelle méditation, usant le bout de son index à répéter les signes
+de croix qui permettent de puiser largement au trésor des indulgences
+plénières, et s'occupant fort peu, rare qualité de dévote, du salut des
+voisins. Son roman était simple. Elle le racontait aux jours solennels,
+dans ce style onctueux que le mysticisme invétéré prête aux natures
+passives. Elle avait eu une passion chaste, une passion en Dieu; elle
+avait aimé ingénument un pauvre poitrinaire, le comte de Moras, un homme
+expirant tous les matins. Elle avait peut-être pressenti les félicités
+nuptiales et les joies maternelles, mais une inoubliable catastrophe
+avait tout brisé au dernier moment: le comte de Moras avait été
+rejoindre ses ancêtres, muni des sacrements de l'Église. Dans
+l'exaspération de sa douleur, la fiancée n'effeuilla pas les roses de
+l'hymen, ne déchira pas son voile blanc; elle vint chercher au pied de
+la croix rédemptrice un époux immortel. Sa religiosité douce n'en
+demandait pas plus!... Les portes du couvent allaient s'ouvrir pour elle
+quand survint la mort de Jean de Vénérande. Mme Élisabeth fit taire
+son coeur et se consacra désormais à la tutelle de Raoule.
+
+Vers ce moment trouble de l'existence de l'enfant, quand elle se forme,
+une mère aurait eu de graves préoccupations pour son avenir. Cette
+petite fille volontaire brisait tous les raisonnements qu'on lui
+opposait avec des réponses pleines d'une désinvolture épicurienne. Elle
+apportait à la réalisation d'un caprice une ténacité effrayante et
+charmait les institutrices par l'explication lucide qu'elle donnait de
+ses folies. Son père avait été un de ces débauchés épuisés que les
+oeuvres du marquis de Sade font rougir, mais pour une autre raison que
+celle de la pudeur. Sa mère, une provinciale pleine de sève, très
+robuste de constitution, avait eu les plus naturels et les plus fougueux
+appétits. Elle était morte d'un flux de sang quelque temps après ses
+couches. Peut-être son mari l'avait-il suivie au tombeau, victime aussi
+d'un accident qu'il avait provoqué, car l'un de ses vieux serviteurs
+disait qu'en trépassant il s'accusait de la fin prématurée de sa femme.
+
+Mme Élisabeth, chanoinesse, ignorante de la vie des êtres
+matérialistes, s'occupa de développer beaucoup chez Raoule les
+aspirations mystiques; elle la laissa raisonner, lui parla souvent de
+son dédain pour l'humanité fangeuse en termes très choisis et lui fit
+atteindre ses quinze ans dans la solitude la plus complète.
+
+A l'heure des initiations sensuelles, la tante Élisabeth, la
+chanoinesse, n'aurait jamais pu croire que son baiser de prude ne
+suffisait plus aux secrètes ardeurs de la vierge confiée à ses soins
+religieux.
+
+Un jour, Raoule, courant les mansardes de l'hôtel, découvrit un livre;
+elle lut, au hasard. Ses yeux rencontrèrent une gravure, ils se
+baissèrent, mais elle emporta le livre... Vers ce temps, une révolution
+s'opéra dans la jeune fille. Sa physionomie s'altéra, sa parole devint
+brève, ses prunelles dardèrent la fièvre, elle pleura et elle rit tout à
+la fois. Mme Élisabeth, inquiète, craignant une maladie sérieuse,
+appela les médecins. Sa nièce leur défendit sa porte. Pourtant, l'un
+d'eux, très élégant de sa personne, spirituel, jeune, fut assez adroit
+pour se faire admettre auprès de la capricieuse malade. Elle le pria de
+revenir et il n'y eut, d'ailleurs, pas d'amélioration dans son état.
+
+Élisabeth recourut aux lumières de ses confesseurs. On lui conseilla le
+véritable spécifique:--Mariez-la! lui répondit-on.
+
+Raoule éclata de colère quand sa tante entama un chapitre sur le
+mariage.
+
+Le soir de ce jour-là, pendant le thé, le jeune docteur, causant dans
+l'embrasure d'une croisée avec un vieil ami de la maison, disait,
+montrant Raoule:
+
+--Un cas spécial, monsieur. Quelques années encore, et cette jolie
+créature que vous chérissez trop, à mon avis, aura, sans les aimer
+jamais, connu autant d'hommes qu'il y a de grains au rosaire de sa
+tante. Pas de milieu! Ou nonne, ou monstre! Le sein de Dieu ou celui de
+la volupté! Il vaudrait peut-être mieux l'enfermer dans un couvent,
+puisque nous enfermons les hystériques à la Salpétrière! Elle ne connaît
+pas le vice, mais elle l'invente!
+
+Il y avait dix ans de cela, au moment où commence cette histoire..., et
+Raoule n'était pas nonne.....
+
+Durant la semaine qui suivit sa visite chez Silvert, Mlle de
+Vénérande fit de fréquentes sorties, n'ayant d'autre but que la
+réalisation d'un projet formé dans le parcours de la rue de la Lune à
+son hôtel. Elle en avait fait la confidence à sa tante, et celle-ci,
+après des objections timides, en avait, comme toujours, référé aux
+cieux. Raoule lui décrivit, d'une manière détaillée, la misère de
+l'_artiste_. Quelle pitié ne serait point émue à l'aspect du taudis de
+Jacques? Comment pourrait-il travailler là-dedans, avec sa soeur
+presque infirme? Alors Élisabeth avait promis de les recommander à la
+Société de Saint-Vincent-de-Paul et d'envoyer des dames de charité aussi
+titrées que secourables.
+
+--Ouvrons notre bourse, ma tante, s'était écriée Raoule, exaltée par sa
+propre audace. Faisons une aumône royale, mais faisons-la dignement!
+Mettons ce peintre qui a du talent (ici Raoule avait eu un sourire) dans
+un milieu vraiment artistique. Qu'il puisse gagner son pain sans avoir
+la honte de l'attendre de nous. Assurons-lui tout de suite l'avenir. Qui
+sait si, plus tard, il ne nous le rendra pas au centuple!
+
+Raoule parlait avec chaleur.
+
+--Il faut, se dit tante Élisabeth, que ma nièce ait rencontré de bien
+belles dispositions chez ces malheureux pour qu'elle daigne s'animer de
+la sorte... elle, si froide. Voilà peut-être le moyen de la ramener à la
+piété!...
+
+Car tante Élisabeth n'était pas sans savoir que _son neveu_, comme elle
+appelait souvent Raoule quand elle lui voyait prendre des leçons
+d'escrime ou de peinture, manquait absolument de la foi qui conduit aux
+saintes destinées. Seulement la chanoinesse avait, de son côté, trop de
+_monde_, trop de race, trop de _parchemin_ dans le caractère, pour
+douter une seconde de la pureté corporelle et morale de sa descendante.
+Une Vénérande ne pouvait être que vierge. On citait des Vénérande qui
+avaient gardé cette qualité durant plusieurs lunes de miel. Ce genre de
+noblesse, bien qu'il ne fût pas héréditaire dans la famille, obligeait
+donc entièrement la jeune femme.
+
+--Dès demain, avait enfin conclu Raoule, je cours Paris pour organiser
+un atelier. Les meubles seront placés la nuit; il est inutile de faire
+parler de nous, la moindre ostentation serait un crime, et mardi, quand
+il viendra m'apporter ma garniture de bal, tout sera prêt... Ah! c'est
+dans ces occasions, ma tante, que notre fortune est intéressante!...
+
+--Je t'abandonne, ma chérie, le céleste bénéfice de ta charité! déclara
+tante Élisabeth. N'épargne rien: autant tu sèmeras sur terre, autant tu
+récolteras là-haut!
+
+--_Amen!_ riposta Raoule,--et la blasée eut un regard de mauvais ange à
+l'adresse de la chanoinesse ravie.
+
+Huit jours après, Mlle de Vénérande, belle, d'une beauté
+excessivement originale sous son costume de _nymphe des eaux_, faisait
+une entrée à sensation au bal de la duchesse d'Armonville. Flavien X...,
+le journaliste à la mode, dit deux mots discrets au sujet de ce costume
+étrange et, bien que Raoule n'eût pas d'amies intimes, elle s'en
+découvrit quelques-unes, ce soir-là, qui la supplièrent de leur indiquer
+la demeure de son habile fleuriste.
+
+Raoule s'y refusa.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+JACQUES Silvert, dans l'atelier, se laissa tomber sur
+un divan, tout ahuri. Il avait l'air d'un petit enfant surpris par un
+grand orage. Ainsi, on le mettait chez lui, avec des pinceaux, des
+couleurs, des tapis, des rideaux, des meubles, du velours, beaucoup de
+dorures, beaucoup de dentelles... Les bras pendants, il regardait chaque
+chose, se demandant si chaque chose n'allait pas s'écarter pour ramener
+une nuit profonde. Sa soeur, n'osant pas y croire encore, s'était
+assise, elle, sur la valise qui contenait leurs malheureux vêtements.
+Courbant son maigre dos, les mains jointes, elle répétait, saisie d'une
+immense vénération:
+
+--La noble créature! La noble créature!
+
+Et elle n'oubliait point son éternelle toux, semblable au grincement
+d'un essieu mal huilé, toux de théâtre cherchant les notes de poitrine à
+la fin de ses quintes.
+
+--Il faudrait cependant ranger un peu, ajouta-t-elle, se levant très
+décidée.
+
+Elle ouvrit la malle, en tira le tableau des moutons sur ciel clair,
+alla l'accrocher dans un coin. Alors Jacques, remué par un
+attendrissement inexplicable, vint à ce tableau, l'embrassa en pleurant.
+
+--Vois-tu, soeur, j'avais toujours eu l'idée que mon talent nous
+porterait bonheur. Et toi qui me disais qu'il vaudrait mieux courir les
+filles que de gratter du charbon le long des murs.
+
+Marie se gaussa, faisant rentrer sa courte échine dans ses épaules.
+
+--Tiens! comme si ta figure ne valait pas celle de tes sales moutons!
+
+Il ne put s'empêcher de rire; ses larmes séchèrent et il murmura:
+
+--Tu es folle! Mlle de Vénérande est une artiste, voilà tout! Elle a
+pitié des artistes; elle est bonne, elle est juste... Ah! les ouvriers
+pauvres ne feraient pas souvent des révolutions s'ils connaissaient
+mieux les femmes de la haute!
+
+Marie eut un rictus mauvais. Elle gardait son opinion. Quand elle
+songeait à cette femme _de la haute_, toutes les scènes de vice qu'elle
+avait vécues lui remontaient en fumées malsaines à la tête, et elle
+voyait alors le monde entier aussi plat que l'était naguère son lit de
+prostituée après le départ du dernier amant.
+
+En philosophant, d'une voix un peu lente qui désire se faire écouter,
+Jacques allait et venait, disséminant les armes des panoplies qu'on
+n'avait pas eu le temps de poser. Il collait tous les fauteuils contre
+les murs n'ayant jamais assez de place pour promener ses orgueils de
+nouveau propriétaire.
+
+Les chevalets de bois des îles furent mis en troupe dans l'angle où se
+dressait une Vénus de Milo très éblouissante, sur un socle de bronze. Il
+voulut compter les bustes et les apporta au pied de la déesse, comme on
+empile des pots de réséda dans la gouttière d'une grisette. Par
+instants, il jetait un petit cri de plaisir, caressant les urnes des
+majoliques et les luisantes feuilles du palmier qui émergeait d'un
+pouff, au centre de l'atelier. Il essayait jusqu'aux tabourets errant
+sur la moquette du tapis; il les éprouvait à coup de poing ou les
+lançait au plafond.
+
+Le vitrage donnait dans l'endroit le plus découvert du boulevard
+Montparnasse, en face de Notre-Dame-des-Champs. Il était drapé d'un
+baldaquin de satin gris, relevé de velours noir brodé d'or. Toutes les
+tentures rappelaient ces nuances et les portières égyptiennes à motifs
+étranges, très vifs, éclataient d'une façon merveilleuse sur ce gris de
+nuage printanier.
+
+Au bout d'une heure, l'atelier rappela presque la mansarde de la rue de
+la Lune, moins les taches de graisse et les chaises crevées; mais on
+sentait que ce complément ne tarderait pas à arriver. Marie décida qu'on
+mettrait deux couchettes de fer dans le cabinet des modèles, car
+l'atelier possédait un demi-cercle tendu de larges rideaux et garni en
+pourtour d'un paravent du Japon, laqué, rose et bleu. On ferait sa
+toilette comme on pourrait, puis on roulerait les deux cages sous le
+paravent. Elle imagina même de se servir d'un gros crachoir de cuivre
+ciselé comme boîte à ordures. Ils ne pensaient pas du tout à soulever
+les portières, supposant que cela faisait partie des ornements avec les
+trophées de vieilles armes.
+
+--Nous _laverons_ ces casseroles-là, dit Marie, pleine de son sujet,
+pour avoir des marmites économiques. J'adore la cuisine à
+l'_étouffée_--elle désignait les casques romains que son frère essayait
+de temps en temps.
+
+--Oui, oui, répondait Jacques, se campant vis-à-vis la glace qui lui
+renvoyait, multipliées, toutes les splendeurs de son paradis,--fais ce
+que tu veux, sans te fatiguer. Ce serait trop bête de reprendre une
+fièvre ici... nous avons d'autres chats à fouetter. Mets-toi chez nous,
+trempe la soupe sur les canapés, si ça te plaît. Je suis bien le maître,
+n'est-ce pas? Dis donc, il faudra travailler. Les fleurs m'ont rouillé
+les doigts; il faudra que je me dérouille lestement. Et puis... le
+portrait de la tante, le portrait de ses domestiques, si elle y tient.
+Je ne suis pas un ingrat... je crois que je me saignerais les quatre
+veines pour cette femme-là. Il n'y a pas de bon Dieu, ou c'est elle qui
+en est un. A propos, notre horloge va sonner, attention!
+
+L'horloge, représentant un phare surmonté d'une boule lumineuse, sonna
+six heures, et, brusquement, la boule prit feu, un feu opalin qui
+permettait de tout voir dans une pénombre délicieuse.
+
+--Pas possible, s'exclama Jacques, étourdi de cette nouvelle
+métamorphose, voilà l'heure de la lumière et la lumière arrive toute
+seule. Je commence à croire que nous sommes dans une pièce du Châtelet.
+
+--Elle a rien du vice! marmotta Marie Silvert, répondant à ses idées
+égrillardes.
+
+--L'horloge? riposta Jacques avec une naïveté de gamin.
+
+Le fait est que la lumière ne s'éteignait point et, pour du vice, cette
+pendule en répandit. Les draperies se noyèrent dans une vague teinte
+irisée, remplie de mystères charmants. On aperçut les magots chinois
+levant leurs jambes bouffies d'étoffe; les nymphes de terre cuite
+s'élancèrent dans une espèce de vapeur flottante, insaisissables, elles
+arrondirent des bras vivants, elles décochèrent des sourires humains, et
+les mannequins disloqués eurent des gestes très brutaux à l'intention de
+la tunique chaste de la Vénus impériale.
+
+--Écoute, j'ai encore quarante sous. Je vais chercher un litre et du
+fromage d'Italie. Ça y est-il?
+
+--Parbleu, je meurs de faim!
+
+Jacques, dans son enthousiasme, la poussa vers la porte et bientôt les
+pas de la fille s'éteignirent dans l'escalier.
+
+Il revint se jeter dans le grand divan, derrière l'horloge. Depuis une
+minute, il avait le corps tout chatouillé par le désir de la soie, de
+cette soie épaisse comme une toison, qui tapissait la plupart des
+meubles de l'atelier. Il se vautra, baisant les houppes et les capitons,
+serrant le dossier, frottant son front contre les coussins, suivant de
+l'index leurs dessins arabes, fou d'une folie de fiancée en présence de
+son trousseau de femme, léchant jusqu'aux roulettes, à travers les
+franges multicolores.
+
+Il aurait oublié le dîner si une main ne s'était mise, autoritaire, dans
+sa rage de bonheur et ne l'avait secoué d'importance. Il fit un bond,
+tremblant d'ouïr les aigres sarcasmes de Marie, cette perpétuelle
+mécontente. Alors il reconnut Mlle de Vénérande. Elle était entrée
+sans bruit et venait probablement surprendre l'artiste en pleine
+admiration, devant le piédestal d'une statue. Elle pouvait même supposer
+que le pinceau serait déjà trempé, la toile humide, la composition
+préparée... Elle trouvait un enfant se livrant à des exercices de clown
+sur des ressorts neufs. Cela, tout d'abord, la navra..., puis elle en
+rit, et, ensuite, elle s'avoua que c'était fort juste.
+
+--Allons, dit-elle de son accent bref de maîtresse de maison donnant un
+ordre; allons, tâchez d'être un homme raisonnable, mon pauvre Silvert;
+je viens vous aider, je pense que vous n'y voyez pas d'inconvénient.
+
+Elle l'examina.
+
+--Eh bien, votre tenue de travail? J'espérais que vous sauriez faire
+tout seul une toilette présentable?
+
+--Ah! mademoiselle, ma chère bienfaitrice, commença, suivant les
+recommandations de Marie, le jeune homme remis debout et passant les
+doigts dans ses cheveux, ce jour solennel décide de mon existence; je
+vous devrai la gloire, la fortune, la...
+
+Il resta court, intimidé par les yeux noirs, superbes et fulgurants de
+Raoule.
+
+--Monsieur Silvert, continua-t-elle, imitant son débit théâtral, vous
+êtes un polichinelle, c'est mon avis..... Vous ne me devez rien du
+tout..., mais vous n'avez pas l'ombre de sens commun, et vous serez
+condamné, j'en ai peur, aux petits moutons trop raides sur des prairies
+trop tendres. J'ai un an de plus que vous, je brosse une académie
+présentable dans l'espace de temps qu'il vous faut pour tortiller une
+pivoine. Je peux donc me permettre une virulente critique de vos
+oeuvres.
+
+Elle l'empoigna par l'épaule et lui fit faire le tour de l'atelier.
+
+--C'est ainsi que vous arrangez le désordre? Où se trouve donc enfoui
+votre sentiment du beau, à vous, hein? Répondez... J'ai envie de vous
+étrangler.
+
+Elle envoya son manteau sur un fauteuil et apparut, svelte, le chignon
+tordu, très relevé, vêtue d'un fourreau de drap noir à queue tortueuse,
+tout passementé de brandebourgs. Aucun bijou, cette fois, ne scintillait
+pour égayer ce costume presque masculin. Elle portait seulement à
+l'annulaire gauche une chevalière en camée, sertie de deux griffes de
+lion.
+
+Lorsqu'elle ressaisit la main de Jacques, il fut griffé. Malgré lui, une
+sensation de terreur le pénétra. Cette créature était le diable.
+
+Elle fit exécuter à toutes les choses un branle des plus cyniques.
+Scandalisé, Jacques avait une moue!... Les nymphes s'appuyèrent sur le
+dos des satyres chinois, les casques coiffèrent les bustes, les glaces
+se renversèrent reflétant le plafond, les pouffs roulèrent dans les
+supports grêles des chevalets et les trophées prirent des poses
+matamoresques.
+
+--Nous sommes perdus, pensa le fleuriste de la rue de la Lune.
+
+--Maintenant, venez; il faudra vous habiller vous-même, et je doute
+beaucoup du succès.
+
+Elle ricanait, Raoule, se disant qu'on ne ferait rien de ce garçon à
+chair lourde.
+
+Une portière se tira. Jacques poussa une exclamation.
+
+--Ah! je comprends, vous n'avez pas l'idée d'une chambre à coucher: cela
+dépasse votre cerveau.
+
+Elle alluma une des bougies de cire qui garnissaient les torchères et le
+précéda dans une pièce tendue de bleu pâle. Il y avait un lit à colonnes
+dont les draperies vénitiennes, camaïeu sur fond d'argent, se brochaient
+de points de Flandre. Raoule avait fait donner simplement aux tapissiers
+les restes de sa propre chambre d'été. Un cabinet de toilette avec une
+baignoire en marbre rouge attenait.
+
+--Enfermez-vous... Nous causerons à travers la portière.
+
+En effet, ils causèrent, chacun derrière le rideau du cabinet, lui
+pataugeant dans l'eau qu'il trouvait froide, le bain ayant été préparé
+avant leur arrivée; elle, riant de ses inepties.
+
+--Mais souvenez-vous donc que je suis un garçon, moi, disait-elle, un
+artiste que ma tante appelle son neveu... et que j'agis pour Jacques
+Silvert comme un camarade d'enfance... Là, est-ce fini? Vous avez du
+Lubin au-dessus de la baignoire, un peigne à côté. Est-il amusant, ce
+petit? Mon Dieu, est-il drôle?...
+
+Jacques tâtonnait. Après tout, le grand monde devait être plus libre que
+celui qu'il connaissait.
+
+Et, s'enhardissant, il émettait des réflexions polissonnes, lui
+demandant si elle ne le regardait pas, car ça le gênerait,
+naturellement...
+
+Il lui fit des confidences, racontant de quelle façon son pauvre père
+était mort dans un engrenage à Lille, le pays natal, un jour qu'il avait
+bu un coup de trop; comment sa mère les avait chassés pour s'acoquiner
+avec un autre homme. Ils étaient partis tout jeunes, frère et soeur,
+pour Paris... Cette gueuse de soeur en savait déjà si long! Ils
+avaient gagné leur misérable pain dur... Il ne parla point des débauches
+de Marie, mais il se mit à se moquer afin de chasser une langueur triste
+qui lui serrait la poitrine. On leur faisait l'aumône... comment
+pourrait-il reconnaître? Hélas! c'était bien humiliant, et il oubliait
+les recommandations vicieuses de Marie en contemplant, sous les
+miroitements de l'eau, l'égratignure que lui avait faite la chevalière.
+
+Enfin, il y eut un fracas dans la baignoire.
+
+--J'en ai assez! déclara-t-il, troublé subitement par la honte de lui
+devoir aussi la propreté de son corps.
+
+Il chercha un linge et resta ruisselant, les bras en l'air. Il lui
+sembla qu'on froissait le rideau.
+
+--Vous savez, _monsieur_ de Vénérande, dit-il d'un ton boudeur, même
+entre hommes ce n'est pas convenable... Vous regardez! Je vous demande
+si vous seriez content d'être à ma place.
+
+Et il pensa que cette femme voulait absolument qu'on lui sautât dessus.
+
+--Elle sera bien plus attrapée, ajouta-t-il de très mauvaise humeur, les
+sens tout apaisés par les fraîcheurs de son bain, et il passa un
+peignoir.
+
+Clouée au sol, derrière le rideau, Mlle de Vénérande le voyait sans
+avoir besoin de se déranger. Les lueurs douces de la bougie tombaient
+mollement sur ses chairs blondes, toutes duvetées comme la peau d'une
+pêche. Il était tourné vers le fond du cabinet et jouait le principal
+rôle d'une des scènes de Voltaire, que raconte en détail une courtisane
+nommée Bouche-Vermeille.
+
+Digne de la Vénus Callipyge, cette chute de reins où la ligne de l'épine
+dorsale fuyait dans un méplat voluptueux et se redressait, ferme,
+grasse, en deux contours adorables, avait l'aspect d'une sphère de Paros
+aux transparences d'ambre. Les cuisses, un peu moins fortes que des
+cuisses de femme, possédaient pourtant une rondeur solide qui effaçait
+leur sexe. Les mollets, placés haut, semblaient retrousser tout le
+buste, et cette impertinence d'un corps paraissant s'ignorer n'en était
+que plus piquante. Le talon, cambré, ne portait que sur un point
+imperceptible, tant il était rond.
+
+Les deux coudes des bras allongés avaient deux trous roses. Entre la
+coupure de l'aisselle, et beaucoup plus bas que cette coupure,
+dépassaient quelques frisons d'or s'ébouriffant. Jacques Silvert disait
+vrai, il en avait partout. Il se serait trompé, par exemple, en jurant
+que cela seul témoignait de sa virilité.
+
+Mlle de Vénérande recula jusqu'au lit; ses mains nerveuses se
+crispèrent dans les draps; elle grondait comme grondent les panthères
+que vient de fustiger la souple cravache du dompteur:
+
+--Poème effrayant de la nudité humaine, t'ai-je donc enfin compris, moi
+qui tremble pour la première fois en essayant de te lire avec des yeux
+blasés. L'homme! voilà l'homme! Non Socrate et la grandeur de la
+sagesse, non le Christ et la majesté du dévouement, non Raphaël et le
+rayonnement du génie, mais un pauvre dépouillé de ses haillons, mais
+l'épiderme d'un manant. Il est beau, j'ai peur. Il est indifférent, je
+frissonne. Il est méprisable, je l'admire! Et celui qui est là, comme un
+enfant dans des langes prêtés pour une seconde, entouré de hochets que
+mon caprice lui retirera bientôt, je le ferai mon maître et il tordra
+mon âme sous son corps. Je l'ai acheté, je lui appartiens. C'est moi qui
+suis vendue. Sens, vous me rendez un coeur! Ah! démon de l'amour, tu
+m'as faite prisonnière, me dérobant les chaînes et me laissant plus
+libre que ne l'est mon geôlier. J'ai cru le prendre, il s'empare de moi.
+J'ai ri du coup de foudre et je suis foudroyée... Et depuis quand Raoule
+de Vénérande, qu'une orgie laisse froide, se sent-elle bouillir le crâne
+devant un homme faible comme une jeune fille?
+
+Elle répéta ce mot: une jeune fille!
+
+Affolée, d'un bond elle revint à la portière du cabinet de toilette.
+
+--Une jeune fille!... Non, non... la possession tout de suite, la
+brutalité, l'ivresse stupide et l'oubli... Non, non, que mon coeur
+invulnérable ne participe pas à ce sacrifice de la matière! Qu'il m'ait
+dégoûtée, avant de m'avoir plu! Qu'il soit ce qu'ont été les autres, un
+instrument que je puisse briser avant de devenir l'écho de ses
+vibrations!
+
+Elle écarta la draperie d'un mouvement impérieux. Jacques Silvert
+finissait à peine de s'éponger le corps.
+
+--Enfant, sais-tu que tu es merveilleux? lui dit-elle avec une cynique
+franchise.
+
+Le jeune homme poussa un cri de stupeur, ramenant son peignoir. Ensuite,
+navré, tout pâle de honte, il le laissa glisser passivement, car il
+comprenait, le pauvre. Sa soeur ne ricanait-elle pas, surgissant dans
+un coin. «Eh! va donc, imbécile, toi qui te figurais que tu étais un
+artiste. Va donc, joujou de contrebande, va donc, amusette d'alcôve,
+fais ton métier.»
+
+Cette femme l'avait tiré de ses gerbes de fleurs fausses, comme on tire
+des fleurs vraies l'insecte curieux qu'on veut poser, en joyau, sur une
+parure.
+
+--Va donc, animal de marée! on n'est pas le camarade d'une fille noble.
+Les dépravées savent choisir!...
+
+Il lui semblait entendre toutes ces injures bruire à son oreille
+pourpre, et sa blondeur de vierge prenait le même incarnat, tandis que
+les deux boutons de ses seins, avivés par l'eau, ressortaient, pareils à
+deux boutons de bengale.
+
+--L'Antinoüs est un de tes aïeux, je crois? murmura Raoule lui jetant
+ses bras au cou et forcée par sa haute taille de s'appuyer sur ses
+épaules.
+
+--Je ne l'ai jamais connu! répondit le vainqueur humilié, courbant la
+tête.
+
+Ah! le bois cassé pour les maisons riches, les croûtes de pain ramassées
+au lit des ruisseaux, toute sa misère vaillamment supportée malgré les
+conseils perfides de sa soeur, la fille!... Ce rôle d'ouvrière joué
+avec art, ces petits outils ridicules lassant le sort par leur
+persévérance, où était tout cela? Et comme tout cela valait mieux!
+L'honnêteté ne l'étouffait point, mais on aurait bien pu être bon
+jusqu'au bout, lui laisser son illusion et le temps de se créer une
+fortune pour rembourser un jour...
+
+--M'aimeras-tu, Jacques? demanda Raoule tressaillant au contact de ce
+corps nu que l'horreur de la chute glaçait jusque dans les moelles.
+
+Jacques s'agenouilla sur la traîne de sa robe. Il claquait des dents.
+Puis il éclata en sanglots.
+
+Jacques était le fils d'un ivrogne et d'une catin. Son honneur ne savait
+que pleurer.
+
+Mlle de Vénérande lui releva la tête; elle vit rouler ces larmes
+brûlantes, les sentit retomber une à une sur son coeur, ce coeur
+qu'elle avait voulu renier. La chambre tout à coup lui parut remplie
+d'aurore, il lui sembla respirer un parfum exquis, lancé soudain dans
+l'atmosphère enchantée. Son être se dilata, immense, embrassant à la
+fois toutes les sensations terrestres, toutes les aspirations célestes,
+et Raoule, vaincue, enorgueillie, s'écria:
+
+--Debout, Jacques, debout! Je t'aime!
+
+Elle l'arracha de sa robe, courut à la porte de l'atelier, répétant:
+
+--Je l'aime! je l'aime!
+
+Elle se retourna encore:
+
+--Jacques, tu es le maître ici... Je m'en vais! Adieu pour toujours. Tu
+ne me reverras plus! Tes larmes m'ont purifiée et mon amour vaut ton
+pardon.
+
+Elle s'enfuit, folle d'une atroce joie, plus voluptueuse que la volupté
+charnelle, plus douloureuse que le désir inassouvi, mais plus complète
+que la jouissance; folle de cette joie qu'on appelle l'émotion d'un
+premier amour.
+
+--Eh bien, dit tranquillement Marie Silvert après son départ, il paraît
+que le poisson a mordu... Ça va filer comme sur des roulettes, N. de
+D.!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+MARIE avait la lettre dans sa poche, elle était bien
+persuadée maintenant que cette folle ne résisterait pas, qu'elle leur
+reviendrait plus sage, plus protectrice, plus _cossue_ enfin, selon son
+expression faubourienne, et alors on verrait cascader de nouvelles
+splendeurs. Sangdieu! Les millions se figeraient autour du petit comme
+la gelée autour d'une daube; il porterait tous les jours des habits de
+noce; elle traînerait, dans ses cuisines nauséabondes, des robes de
+moire. Il serait monsieur, elle serait madame!
+
+La lettre contenait peu de phrases, mais elle expliquait une foule de
+choses très clairement:
+
+ «Viens, avait écrit la fille avec des fautes d'orthographe et de
+ l'encre bleue. Viens! chère femme de ton petit Jacques... Je me
+ languis sans toi... nous avons fini les trois cents francs, et j'ai
+ été obligé de faire vendre par Marie un pot qui avait un serpent
+ dessus. C'est triste de se voir si vite abandonné quand on a goûté
+ le ciel... Tu me comprends, n'est-ce pas? Je crois que je vais
+ tomber malade. Pour ma soeur, elle tousse toujours.
+
+ «Ton amour jusqu'à plus soif,
+
+ «JACQUES.»
+
+Et, après avoir terminé ce chef-d'oeuvre, Marie, malgré la mine
+bouleversée de son frère, était partie pour l'avenue des Champs-Élysées.
+Cet idiot ne saurait jamais prendre son rôle au sérieux. Heureusement
+qu'elle mettait son expérience du corps humain à sa disposition, et elle
+savait, dans les cas importants, comment _on fait des chatouilles_ sous
+la mamelle gauche d'un amoureux ou d'une amoureuse.
+
+Il pleuvait, ce jour-là, une pluie de mars lente et pénétrante; on
+enfonçait dans toutes les allées de l'avenue. Marie avait voulu faire
+l'économie d'une voiture, aussi elle ne tarda pas à être éclaboussée
+depuis les bottines jusqu'au chapeau.
+
+Arrivée devant l'hôtel, ce grand bâtiment de sombre aspect, elle se
+demanda si on n'allait pas la fourrer dehors, dès son apparition dans le
+vestibule. Elle trouva, en haut du perron, un gros suisse et un petit
+chien. Le premier prit la lettre, le second grogna.
+
+--Voulez-vous voir mademoiselle ou madame?
+
+--Mademoiselle.
+
+--Eh! Pierrot, une particulière qui veut cirer l'escalier à sa façon,
+cria le suisse à un groom microscopique passant dans le vestibule.
+
+C'était, en effet, fort drôle; mais le groom, attaché au service spécial
+de mademoiselle, eut une grimace d'homme fait qui croit tout possible,
+même en temps de pluie.
+
+--C'est bon, je vais voir. Attendez là. Il désigna une banquette. Marie
+ne s'assit pas et dit grossièrement:
+
+--Je ne pose pas dans l'antichambre, moi. Est-ce que vous me prenez
+pour une ancienne concierge, espèce de singe?
+
+Le groom tourna sur ses talons, ahuri, et, en domestique stylé, il
+murmura:
+
+--Quelqu'un d'influent! car les costumes perdent de plus en plus leur
+signification sous la république.
+
+Mademoiselle était dans un boudoir attenant à sa chambre. Lorsque Mme
+Élisabeth sortait, Raoule recevait chez elle ceux qui venaient, des deux
+sexes. Ce boudoir donnait sur une serre, dont elle avait fait son
+cabinet de travail. Au moment où le groom fit irruption, un homme se
+promenait dans la serre à pas précipités, tandis que Mlle de
+Vénérande, étendue sur une causeuse créole, se balançait, riant aux
+éclats.
+
+--Vous me damnez, Raoule, répétait l'homme, jeune encore, de physionomie
+brune à la slave, mais éclairée d'une vivacité toute parisienne. Oui!
+vous me damnez, en admettant que je puisse avoir déjà mérité le ciel...
+Rire n'est pas répondre... Je vous affirme qu'une femme ne vit pas sans
+amour, et vous savez que j'entends par amour l'union des âmes dans
+l'union des êtres. Je suis franc. Je n'entortille jamais une phrase
+sensée de jolies fadeurs, comme on entoure de confitures un remède
+amer... Je vous déclare ça brusquement, d'une façon hussarde, et, quand
+j'aperçois le fossé, je ne m'attarde pas à effeuiller des marguerites.
+Hop! je presse l'éperon et vous envoie toute la charge, Raoule de
+Vénérande, _mon cher ami!_ ne vous mariez pas, soit! mais prenez un
+amant: c'est nécessaire à votre santé.
+
+--Bravo! monsieur de Raittolbe! Je parie même que ma santé ne sera
+vraiment tout à fait florissante que si l'amant est un officier de
+hussards, brun, ayant le parler franc, le regard effronté, le ton
+autoritaire, hein?
+
+--Ma foi, je l'avoue, je vais plus loin... je propose le hussard en
+question pour mari... Au choix! ancienneté ou services exceptionnels!
+Nous sommes cinq qui depuis trois ans vous faisons une cour échevelée.
+Le prince Otto, le mélomane, est devenu fou et a mis, paraît-il, votre
+portrait en pied dans une chapelle ardente, où brûlent, autour d'un lit
+de repos, des cierges de cire jaune... et là, il soupire de l'aurore au
+crépuscule. Flavien, le journaliste, passe dans ses cheveux une main
+tremblante dès qu'on prononce votre nom. Hector de Servage, après le
+congé en bonne forme donné par votre tante, est allé en Norwège essayer
+des réfrigérants. Votre maître d'escrime a failli se passer une de ses
+meilleures épées au travers des côtes. Donc, votre humble serviteur
+demeurant seul... avec l'honneur de vous tenir l'étrier pour les
+promenades au Bois, j'imagine que vous le devez contempler d'un moins
+mauvais oeil, et il présente sa candidature. Voulez-vous, Raoule, que
+nous abritions notre amitié dans une alcôve conjugale? Elle y sera plus
+au chaud...
+
+Raoule, se levant, allait rejoindre M. de Raittolbe quand le groom
+entra.
+
+--Mademoiselle, voici une lettre pressée.
+
+Elle se retourna.
+
+--Donne.
+
+--Vous permettez? ajouta-t-elle en s'adressant au hussard qui cassait
+une plante du Japon en petits morceaux pour tâcher d'écouler sa rage. Il
+tourna le dos, furieux, sans lui répondre. C'était la millième fois que
+cette conversation se brisait juste à l'endroit le plus intéressant.
+
+M. de Raittolbe, peu patient, alluma sournoisement un cigare, et enfuma
+toute une bordure d'azalées, en jurant qu'il ne reviendrait jamais chez
+cette hystérique, car, selon ses idées, on ne pouvait qu'être hystérique
+dès qu'on ne suivait pas la loi commune.
+
+Raoule, lisant, avait pâli.
+
+--Mon Dieu! murmura-t-elle, il veut de l'argent; je suis tombée dans la
+boue!
+
+--Faites entrer cette pauvre créature, reprit-elle d'un ton dégagé, je
+tiens à lui donner tout de suite ce qu'elle désire.
+
+--Et à me refuser l'explication que je demande? grommela l'officier hors
+de lui.
+
+Tranquillement, Raoule l'enferma dans la serre et revint s'asseoir, pâle
+comme une morte. Son front se baissa, elle incrusta ses ongles longs
+dans le papier couvert d'encre bleue.
+
+--De l'argent! oh! non, je ne succomberai pas! Je lui enverrai ce qu'il
+veut, sans aller le tuer!... Est-ce sa faute? Est-ce que l'homme du
+peuple, parce qu'il sera beau, devra aussi ne pas être abject? Allons!
+ce calice a bien fait de s'offrir: je ne le repousse pas... au
+contraire, je vais y puiser une nouvelle vie.
+
+La toux gutturale de Marie Silvert lui fit redresser la tête. Raoule se
+mit debout, tout à coup, menaçante et plus hautaine qu'une déesse
+parlant dans l'empyrée.
+
+--Combien? dit-elle, en déployant derrière elle l'immense traîne de sa
+robe de velours.
+
+Marie acheva sa quinte... elle ne s'attendait pas à ce mot-là tout de
+suite... Diable! ça se gâtait... on aurait pu commencer plus en douceur,
+par le sentiment, les questions tendres... Un caprice, ça se mijote
+comme un ragoût, et on ajoute le poivre à la dernière heure.
+
+--Vous savez? le petit s'ennuie, déclara-t-elle avec un sourire plein de
+sous-entendus malpropres.
+
+--Combien? répéta Raoule saisie d'une colère aveugle, cherchant des yeux
+un couteau.
+
+--Ne vous fâchez pas, mademoiselle, l'argent est une manière de parler
+dans sa lettre; il voudrait surtout vous voir, l'enfant... C'est un
+bébé jamais raisonnable, un pleurnicheur trop sensible! Il s'est figuré
+que votre béguin était déjà envolé, et, va te faire lanlaire? tous mes
+compliments sont perdus. S'il ne vous revoit pas, il se fera périr, j'en
+ai une peur terrible. Ce matin, en regardant son verre, il me disait
+qu'il lui servirait bientôt de poison. Pauvre chat! si ça ne brise pas
+l'âme! A son âge. Et si blond! si blanc! Enfin, vous le connaissez?
+Alors, j'ai mis ma jupe des dimanches... Ne laisse pas agoniser ton
+frère, que je me suis dit. Et me voilà! Pour l'argent, on est pauvre,
+mais on est fier. Nous en causerons après!...
+
+Elle frottait son pied sur le tapis du boudoir, éprouvant une joie
+intime à salir un peu _la haute_, et elle secouait son parapluie
+déteint, dont elle n'avait pas voulu se séparer.
+
+Raoule marcha droit au bonheur du jour qui se trouvait en face d'elle;
+d'un revers de main, elle écarta la fille comme on jette de côté une
+loque, lorsqu'elle va vous cingler la figure.
+
+--J'ai mille francs, là... je vous en enverrai mille autres, ce soir...
+mais ne restez pas une seconde de plus... je ne connais pas votre
+frère... j'ignore où il demeure... vous... je ne sais pas votre nom.
+Prenez et sortez!
+
+Elle posa les billets sur un fauteuil, lui faisant signe de les y
+prendre. Ensuite, elle sonna...
+
+--Jeanne, dit-elle à la femme de chambre, reconduisez madame.
+
+--Ah! mais... gronda la fleuriste stupéfaite.
+
+Elle fut emmenée, presque à bras tendus, par Jeanne. Le poing du suisse
+la lança dans l'avenue, et le petit chien, descendant le perron, appuya
+de quelques hurlements aigus.
+
+--Vous vous ennuyez, baron? interrogea Raoule, rentrant souriante dans
+la serre.
+
+--Mademoiselle, riposta de Raittolbe au comble de l'impatience, vous
+êtes un agréable monstre, mais l'étude du fauve n'a de charmes réels
+qu'en Algérie... Alors je vous fais mes adieux, ce soir; demain matin,
+je mets à la voile pour Constantine. Vous tienne l'étrier qui voudra.
+Pour moi, je ne tiens plus.
+
+--Ah! ah! il me semblait cependant que vous m'aviez offert, tout à
+l'heure, votre nom!...
+
+De Raittolbe serra les poings.
+
+--Quand on pense que j'ai donné ma démission pour chasser le tigre!
+continua-t-il ne l'écoutant même pas.
+
+--... Que vous m'avez très carrément demandée en légitime mariage!...
+
+--... Pour chasser le tigre dans le parc de Vénérande, un tigre affublé
+d'une amazone...
+
+--... Sans passer par ma tante et les lois de l'étiquette, monsieur!
+
+--... Je me trouve grotesque, mademoiselle!
+
+--C'est mon avis, ajouta philosophiquement Raoule.
+
+Le baron de Raittolbe resta court. Ils se regardèrent un instant, puis
+se mirent à rire aux éclats.
+
+Enhardi, le jeune homme s'empara des mains de la jeune femme; ils
+allèrent s'asseoir sur un divan de la serre, un magnolia derrière leurs
+épaules.
+
+--Écoutez, l'amour sincère ne peut jamais être grotesque. Raoule, je
+vous aime sincèrement.
+
+Il se pencha. Ses prunelles, un peu moqueuses, s'emplirent d'une
+humidité qu'un simple effort des nerfs de la face y faisait monter, et
+non la tendresse dont il voulait l'entretenir, puis il lui baisa les
+doigts un à un, s'arrêtant pour la regarder entre chaque caresse.
+
+--Raoule... je vous ai abandonné mon coeur... je ne m'en irai pas sans
+vous le reprendre, et comme je l'ai placé très près du vôtre, j'espère
+que vous vous tromperez... deux coeurs de garçon, deux coeurs de
+hussard doivent être du même rouge... Rendez-moi le votre... gardez le
+mien... Dans un mois, nous chasserons ensemble de vrais lions dans une
+véritable Afrique.
+
+--J'accepte! répondit Raoule.
+
+Et son regard sombre, qui ne savait pas pleurer, eut une tristesse
+morne.
+
+--Vous acceptez, quoi?... fit de Raittolbe la poitrine oppressée.
+
+La jeune femme, avec une dignité suprême, repoussa ses mains tendues.
+
+--De vous avoir pour amant, mon cher, vous ne serez pas le premier et je
+suis _honnête homme_!...
+
+--Je le savais, répliqua doucement de Raittolbe; à présent, je crois que
+je vous adore!
+
+Le soir, le jeune officier dîna à l'hôtel de Vénérande. Il fut pour la
+tante Élisabeth le plus courtois des chevaliers. Il développa une tirade
+sur la dévotion qui aveugle la femme sur les misères humaines et l'élève
+au-dessus de la terre impure. Tante Élisabeth avoua que les hussards
+étaient de bons enfants. En prenant congé, de Raittolbe glissa un mot à
+l'oreille de Raoule.
+
+--J'attends...
+
+--Demain, murmura-t-elle, hôtel Continental. Mon coupé brun entrera par
+la porte de gauche vers dix heures du matin.
+
+--Il suffit.
+
+Et le viveur se retira calmé.
+
+Le lendemain, le coupé brun fut commandé vers dix heures et Raoule se
+jeta dans la voiture avec une gaieté fébrile. Certes, il en serait
+ainsi, elle se l'était juré et puisqu'_il_ se trouvait, au demeurant,
+mieux que les autres, il l'amuserait peut-être davantage. Une erreur des
+sens n'est pas l'épanouissement d'une âme, et la beauté d'une forme
+humaine n'est pas capable d'inspirer le désir de s'attacher à elle par
+une éternité de folie.
+
+Elle chantait en boutonnant ses gants. La glace du coupé lui renvoyait
+son image, son corsage ruisselant de dentelles allait bien, elle se
+sentait _femme_ jusqu'au plaisir.
+
+--Mademoiselle veut-elle entrer? dit le cocher se penchant à la vitre au
+bout d'une course rapide.
+
+--Non! Arrêtez, quand je serai descendue vous entrerez par la porte de
+gauche et m'y attendrez jusqu'au soir!...
+
+La voix de Raoule était devenue sifflante. Elle descendit, avisa un
+fiacre stationnant, s'y précipita:
+
+--Notre-Dame-des-Champs, boulevard Montparnasse! dit-elle pendant que
+l'autre voiture, vide, se dirigeait, selon ses ordres, vers la porte, à
+gauche.
+
+Durant tout le chemin, elle n'y avait pas songé et, une fois en présence
+du sacrifice, le corps, qui ne s'appartenait plus, venait de se
+révolter. Raoule avait cédé sans aucune contestation.
+
+L'atelier du boulevard Montparnasse lui parut lugubre en arrivant, mais
+dans le fond s'ouvrait la chambre à coucher toute bleue comme un coin du
+ciel, Marie Silvert se retira dès que Raoule en eut dépassé le seuil.
+
+--Tiens, fit-elle, nous allons régler nos petites affaires après
+déjeuner. Ce sera chaud, je t'en réponds, drôlesse!
+
+Mlle de Vénérande, pour s'isoler, détacha les portières épaisses.
+
+--Jacques! appela-t-elle durement.
+
+Il se mit la figure dans son traversin, ne voulant pas croire à cet
+excès d'infamie.
+
+--Je n'ai pas écrit la lettre! cria-t-il, je vous l'assure, je n'aurais
+pas osé. D'ailleurs, je veux m'en aller, je suis malade. On me rend
+malade pour me forcer à rester dans ce lit... Marie est capable de tout,
+je la connais! Vous!... je ne peux pas vous souffrir!...
+
+Son énergie épuisée, il reglissa au plus profond de ses couvertures, se
+repliant sur lui-même comme un animal battu.
+
+--Bien vrai? demanda Raoule, secouée par un frisson délicieux.
+
+--Oui, bien vrai!
+
+Il remonta au jour sa tête ébouriffée, tandis que son admirable teint de
+blond prenait une nuance rose.
+
+--Alors, pourquoi l'avoir laissé partir, cette lettre?
+
+--Je ne savais pas, moi! Marie me certifiait que j'avais la fièvre, _sa
+fièvre_. Elle m'a donné une drogue et j'ai eu le délire toutes les
+nuits, elle disait que c'était de la quinine; je l'aurais bien retenue,
+seulement la poigne m'a manqué. Ah! vous pouvez le remballer votre
+atelier de malheur! Dieu de Dieu!...
+
+Essoufflé, il essaya de s'asseoir sur son séant, ce qui fit que Raoule
+s'aperçut d'une chose étrange: il avait une chemise de femme, une
+chemise garnie d'un feston.
+
+--C'est elle aussi qui t'arrange de la sorte? dit Raoule en touchant le
+feston sur son cou.
+
+--Vous croyez que j'ai du linge? Il y a longtemps que mes lambeaux sont
+loin. J'avais froid, on m'a collé ça sur la peau... Est-ce que je sais
+si c'est une chemise de femme, moi!...
+
+--Oui, c'en est une, Jacques!
+
+Ils s'envisagèrent un instant, se demandant s'il fallait rire de
+l'aventure.
+
+Marie cria du fond de l'atelier:
+
+--Je vais mettre deux couverts, n'est-ce pas?...
+
+Alors, acquiesçant à tout pour avoir la paix dans sa honte qui
+commençait à la griser, Raoule de Vénérande ferma la porte au verrou
+pendant que Jacques se décidait à rire de bon coeur. Puis elle revint,
+hésitante, vers le lit. Il avait un rire d'enfant très doux et bête à
+ravir, un rire plein de grâces, provocant, vous donnant de mauvais
+frissons. Elle ne cherchait pas à s'expliquer la force émanant de cette
+bêtise, elle s'en laissait envelopper comme le noyé se laisse envelopper
+par la vague après ses dernières luttes et s'abandonne pour toujours au
+courant. Elle écarta un peu la draperie bleue afin de mettre en lumière
+la tête du jeune homme.
+
+--Tu es malade? fit-elle machinalement.
+
+--Je ne le suis plus, puisque je vous vois!... répondit-il d'un air
+vainqueur.
+
+--Veux-tu me faire un plaisir, Jacques?
+
+--Tous les plaisirs, mademoiselle!
+
+--Eh bien! tais-toi. Je ne viens pas ici pour t'entendre.
+
+Il se tut, assez vexé, se disant que le compliment sans doute n'avait
+pas paru neuf à cette renchérie. Les femmes du vrai monde sont gênantes
+dans l'intimité, et, pour un début, il tâtonnait beaucoup trop, il en
+avait conscience.
+
+--Je vais dormir! déclara-t-il tout à coup, ramenant son drap jusqu'à
+son nez.
+
+--C'est cela! Dors, murmura Mlle de Vénérande. Sur la pointe des
+pieds, elle alla faire glisser les stores, puis alluma une veilleuse
+dont le cristal dépoli laissa tomber une nuée dans l'atmosphère.
+
+De temps en temps, Jacques levait les cils, et ces choses discrètement
+accomplies par cette femme svelte, toute noire, lui donnaient une
+confusion atroce.
+
+Enfin, elle se rapprocha tenant une petite boîte d'écaille à la main.
+
+--Je t'ai apporté, dit-elle avec un sourire maternel, un remède qui ne
+ressemble pas du tout à la quinine de ta soeur. Tu vas le prendre pour
+dormir plus vite!...
+
+Elle mit son bras autour de sa tête et une cuiller de vermeil à portée
+de sa bouche.
+
+--Soyons sage!... fit-elle en plongeant son regard sombre dans le sien.
+
+--Je ne veux pas! déclara-t-il d'un accent de colère.
+
+Il se souvenait maintenant d'avoir acheté sur les quais, en un jour de
+liesse, un méchant livre de vingt-cinq centimes, intitulé: _Les exploits
+de la Brinvilliers_, et c'était toujours avec une idée d'empoisonnement
+qu'il pensait aux amours des grandes dames. Son cerveau, un peu
+affaibli, se retraça, tout de suite, une tentative criminelle faite par
+une cagoule de velours sur un monsieur déshabillé. Il vit le monsieur
+repoussant une tasse d'un geste tordu. Raoule voulait sûrement se
+débarrasser de lui, il y a des créatures qui ne reculent devant rien
+quand elles se croient compromises! Aussi, Jacques posa-t-il le poing en
+avant, prêt à l'écraser à son premier mouvement offensif. Pour toute
+réponse, Raoule mordit du bout des dents au contenu de sa cuiller.
+
+--Je ne suis pas un nourrisson! fit-il désorienté. On n'a pas besoin de
+me mâcher les morceaux!
+
+Et il avala sans sourciller ce remède verdâtre, au goût de miel. Raoule
+s'assit sur le rebord du lit tenant ses deux mains et lui souriant d'un
+sourire à la fois heureux et navré.
+
+--Mon amour, murmura-t-elle si bas que Jacques entendait comme on entend
+du fond d'un abîme, nous allons nous appartenir dans un pays étrange que
+tu ne connais point.
+
+Ce pays est celui des fous, mais il n'est pourtant pas celui des
+brutes... Je viens te dépouiller de tes sens vulgaires pour t'en donner
+d'autres plus subtils, plus raffinés. Tu vas voir avec mes yeux, goûter
+avec mes lèvres. Dans ce pays, on rêve, et cela suffit pour exister. Tu
+vas rêver, et, tu comprendras alors, quand tu me reverras, dans ce
+mystère, tout ce que tu ne comprends pas quand je te parle ici!
+
+Va! je ne te retiens plus et j'unis mon coeur à tes plaisirs!...
+
+Jacques, la tête renversée, tâchait de ressaisir ses mains. Il croyait
+rouler, peu à peu, dans une ondée de plumes. Les rideaux prenaient des
+contours fluides et les glaces de la chambre, se multipliant, lui
+renvoyaient mille fois la silhouette d'une femme noire, immense, planant
+comme un génie carbonisé qu'on précipite de toute la hauteur des cieux.
+Il tendait tous ses muscles, raidissait tous ses membres, voulant
+revenir, malgré lui, à la dépouille vulgaire qu'on lui retirait, mais il
+s'enfonçait de plus en plus. Le lit avait disparu, son corps aussi. Il
+tournoyait dans le bleu, il se transformait en un être semblable au
+génie planant. Il avait cru tomber d'abord, et, au contraire, il se
+trouvait bien au-dessus de ce monde. Il avait, sans explication
+possible, la sensation orgueilleuse de Satan qui, tombé du Paradis,
+domine pourtant la terre et a, en même temps, le front sous les pieds
+de Dieu, les pieds sur le front des hommes!
+
+Il lui paraissait vivre ainsi depuis de longs siècles, avec la femme
+noire, lui, tout resplendissant d'une nudité lumineuse.
+
+A son oreille, bruissait les chants d'un amour étrange n'ayant pas de
+sexe et procurant toutes les voluptés. Il aimait avec des puissances
+terribles et la chaleur d'un soleil ardent. On l'aimait avec des
+ivresses effrayantes et une science si exquise que la joie renaissait au
+moment de s'éteindre.
+
+L'espace, devant eux s'ouvrait infini, toujours bleu, toujours
+miroitant...; là-bas, dans le lointain, une sorte d'animal étendu les
+contemplait d'un air grave.....
+
+Jacques Silvert ne sut jamais comment il fit, à cet instant de bonheur
+presque divin, pour se lever. En revenant à lui, il se trouva debout, le
+talon posé nerveusement sur le crâne du grand ours qui lui servait de
+descente de lit. Il avait les yeux égarés dans une glace de Venise et la
+chambre était très silencieuse. Derrière la portière, une voix demanda:
+
+--Voulez-vous dîner, mademoiselle?
+
+Jacques aurait certifié qu'il n'y avait pas une minute qu'on avait
+demandé: Voulez-vous déjeuner?...
+
+Il s'habilla à la hâte, mouilla ses tempes avec une éponge imbibée de
+vinaigre de toilette et balbutia:
+
+--Où est-elle? Je ne veux pas qu'elle s'en aille!
+
+--Me voici, Jacques! répondit-on. Je ne t'ai pas quitté, car tu avais
+encore le délire.
+
+Raoule parut, soulevant la draperie qui masquait la salle de bain. Elle
+était toujours svelte, très noire. Ses doigts rattachaient à son cou le
+fermoir d'un collier.
+
+--Ce n'est pas vrai? cria Jacques frémissant. Je n'ai pas eu le délire.
+Je n'ai pas rêvé! Pourquoi me mens-tu?
+
+Raoule lui prit les épaules et le fit fléchir sous une impérieuse
+pression.
+
+--Pourquoi Jacques Silvert me tutoie-t-il? Le lui ai-je permis?
+
+--Oh! je suis brisé! répéta Jacques essayant de se redresser. On ne se
+moque pas ainsi d'un homme quand il est malade, Raoule! Je ne vous
+tutoierai plus... Raoule! je t'aime!... Ah! je crois que je vais
+mourir!...
+
+Divaguant, affolé, il se cacha dans les bras de Raoule.
+
+--Est-ce que c'est fini? ajouta-t-il en pleurant, est-ce que c'est tout
+à fait fini?...
+
+--Je te répète que tu as... rêvé. Voilà tout.
+
+Et elle le repoussa, gagnant l'atelier sans vouloir en entendre
+davantage.
+
+--Mademoiselle est servie! déclara Marie Silvert lui tirant une
+révérence comme si rien ne devait étonner cette fille. Raoule alla vers
+la table, sur laquelle fumait un plat, et déposa, à côté d'une serviette
+roulée, une pile de pièces d'or.
+
+--C'est son couvert, je crois? dit-elle d'un ton très calme et en
+regardant Marie qui ne bronchait pas.
+
+--Oui, je vous ai mis l'un devant l'autre.
+
+--C'est bien, répliqua Raoule de la même voix indifférente, je vous
+souhaite, _à tous les deux_, le meilleur des appétits!
+
+Et elle sortit, en remettant son gant.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+DE RAITTOLBE, finissant par comprendre que Mlle de
+Vénérande avait simplement envoyé au rendez-vous du Continental une
+voiture vide, allait se retirer après neuf heures d'une attente rageuse
+quand, du côté de la porte de droite, un fiacre fit irruption; Raoule en
+descendit la voilette baissée, un peu inquiète, tâchant de voir sans
+être vue.
+
+Le baron se précipita, stupéfait de cette audace.
+
+--Vous! exclama-t-il. C'est trop fort! Une voiture jaune au lieu d'une
+voiture brune, et par la porte de droite au lieu de celle de gauche.
+Que signifie une semblable mystification?
+
+--Rien ne doit vous étonner, puisque je suis femme, répondit Raoule
+riant d'un rire nerveux. Je fais tout le contraire de ce que j'ai
+promis. Quoi de plus naturel?
+
+--Oui, en effet, quoi de plus naturel! On torture un pauvre soupirant,
+on lui donne à supposer des choses horribles, comme un accident, une
+trahison, un repentir tardif, une scène de famille ou une mort subite,
+puis on lui dit tranquillement: Quoi de plus naturel? Raoule, vous
+mériteriez la salle de police. Moi qui croyais que Mlle de Vénérande
+était la loyauté poussée jusqu'à l'extravagance! Ah! je suis furieux!!
+
+--Vous allez me reconduire chez moi, dit la jeune femme, ne perdant pas
+son sourire. Nous dînerons sans ma tante, qui se livre à une foule de
+dévotions nocturnes, ces temps-ci, et en dînant je vous expliquerai...
+
+--... Parbleu! Vous vous êtes moquée de moi. J'en suis sûr.
+
+--Montez d'abord, je vous jure de tout éclaircir ensuite, car je mérite
+ma réputation de loyauté, mon cher. Je pourrais vous cacher la
+situation, je ne vous cacherai rien. Qui sait! (et elle eut une
+expression tellement amère qu'elle apaisa de Raittolbe). Qui sait si mon
+histoire ne vaudra pas ce que vous n'avez pas eu aujourd'hui!
+
+Il monta dans le coupé brun, très boudeur, la moustache hérissée, les
+yeux ronds comme un dompteur intimidé par son élève.
+
+Durant le trajet, il n'entama aucune discussion; l'_histoire_ lui
+paraissait même peu nécessaire puisqu'il allait dîner sous le toit de
+Raoule. Il savait que chez elle, et il n'était pas seul à le savoir, la
+nièce de Mme Élisabeth demeurait une vierge inattaquable, une sorte
+de déesse se permettant tout du haut d'un piédestal qu'on n'osait point
+renverser. Il marchait donc au supplice sans le moindre enthousiasme.
+Raoule rêvait, les paupières mi-closes, regardant, à travers la nuit
+qu'elle faisait autour d'elle, une chose très blanche, ayant tous les
+contours d'un corps humain.
+
+Arrivée à l'hôtel, elle fit porter une table servie dans sa
+bibliothèque, et, pendant qu'on mettait aux mains d'un esclave de
+bronze une lampe étrusque, elle s'assit sur un divan, en priant le baron
+d'attirer pour lui un fauteuil capitonné, cela si gracieusement, que de
+Raittolbe se sentit très capable d'étrangler son amphitryon avant de
+toucher au potage.
+
+Les mets, une fois disposés sur deux servantes garnies de réchauds,
+Raoule déclara qu'on n'avait plus besoin de valet de chambre.
+
+--Nous serons régence, n'est-ce pas? dit-elle.
+
+--Comme vous voudrez! gronda le baron d'un ton sourd.
+
+Un feu vif flambait dans la cheminée blasonnée de la pièce qui, toute
+tendue de tapisseries à personnages, transportait ses hôtes à quelques
+siècles en arrière, au temps où le souper du roi émergeait du sol dès
+qu'il frappait le sol de la poignée de son épée. Un panneau représentait
+Henri III distribuant des fleurs à ses mignons. Près de Raoule se
+dressait le buste d'un Antinoüs couronné de pampres, ayant des yeux
+d'émail luisants de désirs.
+
+Le long des reliures sombres des livres étagés par centaines,
+voltigeaient des noms profanes, Parny, Piron, Voltaire, Boccace,
+Brantôme, et, au centre des ouvrages avouables, s'ouvraient les battants
+d'un bahut incrusté d'ivoire qui recélait, entre ses rayons doublés de
+velours pourpre, les ouvrages inavouables.
+
+Raoule prit une aiguière et se versa une coupe d'eau pure.
+
+--Baron, dit-elle d'un accent où frémissait à la fois une gaieté forcée
+et une passion contenue, je vais m'enivrer, je vous préviens, car mon
+récit ne peut pas être fait d'une manière raisonnable, vous ne le
+comprendriez pas!
+
+--Ah! très bien! murmura de Raittolbe, alors je vais tâcher de conserver
+toute ma raison, moi!
+
+Et il vida dans un hanap ciselé un flacon de sauterne. Ils s'examinèrent
+un moment. Pour ne pas éclater de colère, de Raittolbe fut obligé de se
+dire que Mlle de Vénérande avait le plus beau des masques de Diane
+chasseresse.
+
+Quant à Raoule, elle ne voyait pas son vis-à-vis. L'ivresse dont elle
+parlait lui emplissait déjà les prunelles, ses prunelles injectées d'or.
+
+--Baron, dit-elle brusquement, _je suis amoureux_!
+
+De Raittolbe fit un soubresaut, posa son hanap et riposta d'un ton
+étranglé:
+
+--Sapho!... Allons, ajouta-t-il avec un geste ironique, je m'en doutais.
+Continuez, monsieur de Vénérande, continuez, mon cher ami!
+
+Raoule eut, au coin des lèvres, un pli dédaigneux.
+
+--Vous vous trompez, monsieur de Raittolbe; être Sapho, ce serait être
+tout le monde! Mon éducation m'interdit le crime des pensionnaires et
+les défauts de la prostituée. J'imagine que vous me mettez au-dessus du
+niveau des amours vulgaires. Comment me supposez-vous capable de telles
+faiblesses? Parlez sans vous inquiéter des convenances..., je suis ici
+chez moi.
+
+L'ex-officier des hussards essayait de tordre sa fourchette. Il voyait
+bien, en effet, qu'il s'était laissé choir la tête la première dans
+l'antre du sphinx. Il s'inclina gravement.
+
+--Où diable avais-je l'esprit? Ah! mademoiselle, pardonnez-moi.
+J'oubliais le _Homo sum_ de Messaline!
+
+--Il est certain, monsieur, reprit Raoule haussant les épaules, que j'ai
+eu des amants. Des amants dans ma vie comme j'ai des livres dans ma
+bibliothèque, pour savoir, pour étudier... Mais je n'ai pas eu de
+passion, je n'ai pas écrit mon livre, moi! Je me suis toujours trouvée
+seule, alors que j'étais deux. On n'est pas faible, quand on reste
+maître de soi au sein des voluptés les plus abrutissantes.
+
+Pour présenter mon thème psychologique sous un jour plus... Louis XV, je
+dirai qu'ayant beaucoup lu, beaucoup étudié, j'ai pu me convaincre du
+peu de profondeur de mes auteurs, classiques ou autres!
+
+A présent, mon coeur, ce fier savant, veut faire son petit Faust... il
+a envie de rajeunir, non pas son sang, mais cette vieille chose qu'on
+appelle l'amour!
+
+--Bravo! fit de Raittolbe, convaincu qu'il allait assister à une
+évocation magique et voir une sorcière s'élancer du bahut mystérieux.
+Bravo! je vous aiderai, si je puis! Prêt à toute heure, vous savez! Moi
+aussi, je suis fatigué de cet éternel refrain qui accompagne des
+procédés fort usés. Mon petit Faust, je bois à une invention nouvelle et
+ne demande qu'à payer le brevet. Sacrebleu! Un amour tout neuf! Voilà un
+amour qui me va! Pourtant, une simple réflexion, Faust. Il me semble que
+chaque femme doit, à ses débuts, penser qu'elle vient de créer l'amour,
+car l'amour n'est vieux que pour nous, philosophes! Il ne l'est pas
+encore pour les pucelles! Hein? Soyons logiques!
+
+Elle eut un mouvement d'impatience.
+
+--Je représente ici, dit-elle en enlevant d'un réchaud une timbale
+d'écrevisses, l'élite des femmes de notre époque. Un échantillon du
+féminin artiste et du féminin grande dame, une de ces créatures qui se
+révoltent à l'idée de perpétuer une race appauvrie ou de donner un
+plaisir qu'elles ne partageront pas. Eh bien! j'arrive à votre tribunal,
+députée par mes soeurs, pour vous déclarer que toutes nous désirons
+l'impossible, tant vous nous aimez mal.
+
+--Vous avez la parole, mon cher avocat, appuya de Raittolbe, s'animant
+sans rire. Seulement je déclare, moi, ne pas vouloir être juge et
+partie. Mettez donc votre discours à la troisième personne: _Tant ils
+nous aiment mal_...
+
+--Oui, continua Raoule, brutalité ou impuissance. Tel est le dilemme.
+Les brutaux exaspèrent, les impuissants avilissent et _ils_ sont, les
+uns et les autres, si pressés de jouir qu'_ils_ oublient de nous donner,
+à nous, leurs victimes, le seul aphrodisiaque qui puisse les rendre
+heureux en nous rendant heureuses: l'_Amour_!...
+
+--Tiens! interrompit de Raittolbe, hochant le front. L'amour
+aphrodisiaque pour l'amour! Très joli! J'approuve... La cour est de
+votre avis!
+
+--Dans l'antiquité, poursuivit l'impitoyable défenderesse, le vice était
+sacré parce qu'on était fort. Dans notre siècle, il est honteux parce
+qu'il naît de nos épuisements. Si on était fort, et si, de plus, on
+avait des griefs contre la vertu, il serait permis d'être vicieux, en
+devenant créateur, par exemple. Sapho ne pouvait pas être une _fille_,
+c'était bien plutôt la vestale d'un feu nouveau. Moi, si je créais une
+dépravation nouvelle, je serais prêtresse, tandis que mes imitateurs se
+traîneraient, après mon règne, dans une fange abominable... Ne vous
+paraît-il point que les hommes orgueilleux, en copiant Satan, sont bien
+plus coupables que le Satan de l'Écriture qui invente l'orgueil? Satan
+n'est-il pas respectable par sa faute même, sans précédent et émanant
+d'une réflexion divine?...
+
+Raoule, surexcitée par une émotion poignante, s'était levée, sa coupe
+remplie d'eau pure à la main. Elle avait l'air de porter un toast à
+l'Antinoüs penché sur elle.
+
+De Raittolbe se leva aussi, en remplissant son hanap de champagne glacé.
+Plus ému qu'un hussard ne l'est d'habitude, après son dixième verre,
+mais plus courtois que ne l'eût été un viveur en pareil cas, il s'écria:
+
+--A Raoule de Vénérande, le Christophe Colomb de l'amour moderne!...
+
+Puis, se rasseyant:
+
+--Avocat, venez au fait, car je sais que vous êtes _amoureux_, et
+j'ignore pourquoi vous m'avez trahi!...
+
+Raoule reprit douloureusement:
+
+--Amoureux fou! Oui! Déjà, je prétends élever un autel à mon idole,
+quand j'ai l'assurance de ne jamais être compris!... Hélas! une passion
+contre nature qui est en même temps un véritable amour peut-elle devenir
+autre chose qu'une affreuse folie?...
+
+--Raoule, dit le baron de Raittolbe avec effusion, je suis persuadé,
+certainement, que vous êtes folle. Mais j'espère vous guérir.
+Racontez-moi le reste, et apprenez-moi comment, sans imiter Sapho, vous
+êtes amoureux d'une jolie fille quelconque?
+
+Le visage pâle de Raoule s'enflamma.
+
+--Je suis _amoureux_ d'un homme et non pas d'une femme! répliqua-t-elle,
+tandis que ses yeux assombris se détournaient des yeux brillants de
+l'Antinoüs. On ne m'a pas aimée assez pour que j'aie pu désirer
+reproduire un être à l'image de l'époux... et on ne m'a pas donné assez
+de jouissances pour que mon cerveau n'ait pas eu le loisir de chercher
+mieux...
+
+...J'ai voulu l'_impossible_... je le possède... C'est-à-dire non, je ne
+le posséderai jamais!...
+
+Une larme, dont la clarté humide devait avoir ravi des lueurs aux Edens
+d'antan, coula sur la joue de Raoule. Quant à de Raittolbe, il ouvrit
+les bras et les agita en signe de complet désespoir.
+
+--Elle est _amoureux_ d'un... hom...me! Dieux immortels! s'exclama-t-il,
+prenez pitié de moi! Je crois que ma cervelle s'écroule!
+
+Il y eut un moment de silence; puis, très lentement, très naturellement,
+Raoule lui raconta sa première entrevue avec Jacques Silvert, de quelle
+façon le caprice avait pris les proportions d'une passion fougueuse, et
+de quelle façon elle avait acheté un être qu'elle méprisait comme homme
+et adorait comme _beauté_. (Elle disait: beauté, ne pouvant pas dire:
+_femme_.)
+
+--Un homme de ce calibre peut-il exister? balbutia le baron abasourdi,
+entraîné dans une région inconnue où l'interversion semblait être le
+seul régime admis.
+
+--Il existe, mon ami, et ce n'est pas même un hermaphrodite, pas même un
+impuissant, c'est un beau mâle de vingt et un ans, dont l'âme aux
+instincts féminins s'est trompée d'enveloppe.
+
+--Je vous crois, Raoule, je vous crois! et vous ne serez pas sa
+maîtresse? demanda encore le viveur, persuadé que l'aventure ne devait
+pas avoir d'autre issue.
+
+--Je serai son amant, répondit Mlle de Vénérande, qui buvait toujours
+de l'eau pure et émiettait des macarons.
+
+De Raittolbe, cette fois, partit d'un formidable éclat de rire.
+
+--... Le procédé pour lequel je suis prêt à payer un brevet! dit-il.
+
+Un regard sévère l'arrêta.
+
+--Avez-vous jamais nié l'existence des martyrs chrétiens, de Raittolbe?
+
+--Ma foi non! J'ai toujours eu autre chose à faire, ma chère Raoule!
+
+--Niez-vous la vocation de la vierge qui prend le voile?
+
+--Je me rends à l'évidence. Je possède une cousine charmante aux
+Carmélites de Moulins.
+
+--Niez-vous la possibilité d'être fidèle à une épouse infidèle?
+
+--Pour moi, oui, pour un de mes meilleurs camarades, non! Ah! ça, cette
+carafe d'eau est donc enchantée? Vous me faites peur avec vos
+questions.
+
+--Eh bien! mon cher baron, j'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans
+espoir la fiancée morte!
+
+Ils avaient achevé de dîner. Ils repoussèrent la table, qu'un domestique
+vint enlever discrètement; puis, côte à côte, ils s'étendirent sur le
+divan, ayant chacun une cigarette turque à la bouche.
+
+De Raittolbe ne pensait pas à la robe de Raoule, et Raoule ne s'occupait
+pas du tout des moustaches du jeune officier.
+
+--Ainsi, vous l'entretiendrez? interrogea le baron d'un ton très dégagé.
+
+--Jusqu'à me ruiner! Je veux qu'_elle_ soit heureuse comme _le filleul_
+d'un roi!
+
+--Tâchons de nous entendre! Si je suis le confident en titre, mon cher
+ami, adoptons _il_ ou _elle_, afin que je ne perde pas le peu de bon
+sens qui me reste.
+
+--Soit: _Elle_.
+
+--Et la soeur?
+
+--Une servante, rien de plus!
+
+--Si l'ancien fleuriste a eu des amourettes, _elle_ pourra en avoir de
+nouvelles?...
+
+--... Le haschich...
+
+--Diable! Cela se complique. Et si, par extraordinaire, le haschich ne
+suffisait pas?
+
+--Je la tuerais!
+
+Sur ce mot, de Raittolbe alla prendre un livre, au hasard, et éprouva le
+besoin étrange de se faire une lecture à haute voix. Tout à coup, les
+fumées du champagne aidant, il lui sembla voir Raoule, vêtue du
+pourpoint de Henri III, offrant une rose à l'Antinoüs. Ses oreilles
+bourdonnèrent, ses tempes battirent; puis, s'étranglant sur les lignes
+qui dansaient devant lui, il débita des énormités à faire dresser les
+cheveux à tous les hussards de France.
+
+--Taisez-vous! murmura Mlle de Vénérande rêveuse. Laissez-moi donc la
+chasteté de mes pensées quand je pense à _elle_!
+
+De Raittolbe se secoua. Il vint serrer la main de Raoule.
+
+--Adieu, fit-il doucement. Si je ne me suis pas brûlé la cervelle,
+demain matin nous irons la voir ensemble.
+
+--Votre amitié triomphera, mon ami. Du reste, on ne peut pas aimer
+d'amour Raoule de Vénérande!...
+
+--C'est juste! répliqua de Raittolbe.
+
+Et il sortit très vite parce que le vertige s'emparait de son
+imagination.
+
+Avant de regagner sa chambre à coucher, Raoule se rendit chez sa tante.
+Celle-ci, courbée sur un prie-dieu monumental, récitait l'oraison de la
+Vierge:
+
+--Souvenez-vous, ô très douce Vierge Marie qu'on n'a jamais entendu
+qu'aucun de ceux qui ont eu recours à vous aient été délaissés...
+
+--Lui a-t-on jamais demandé la grâce de changer de sexe? songea la jeune
+femme, embrassant la vieille dévote en soupirant.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+LA présentation se fit en face d'un chevalet
+supportant l'ébauche d'un gros bouquet de myosotis.
+
+Jacques avait sa tenue d'atelier: un pantalon de coupe flottante et un
+veston de molleton blanc.
+
+Il s'était confectionné une cravate de soie en arrachant une des
+embrasses de ses rideaux, et, les joues fraîches, les yeux clairs, il
+demeurait là, très confus de cette visite. Les rêves fabuleux du
+haschich, en passant par son organisation primitive, l'avaient entouré
+d'une pudeur gauche, d'un embarras de lui-même qui se révélaient dans
+tous ses gestes. On devinait à la langueur de sa pose que ces rêves
+hantaient son cerveau, le laissant incertain sur la réalité de
+l'existence féerique qu'on lui faisait mener.
+
+Raoule, cavalièrement, lui frappa sur l'épaule.
+
+--Jacques, dit-elle, je vous présente un de mes amis. Il est amateur de
+bons dessins, vous pouvez lui montrer les vôtres.
+
+De Raittolbe, sanglé dans un costume de cheval, portant un faux-col
+d'ordonnance, reniflait de mauvaise grâce. En entrant, il avait dit:
+_Peste_! à cause de la somptuosité de l'appartement.
+
+--Oui, mâchonna-t-il, scandalisé maintenant par la beauté trop réelle du
+fleuriste, j'ai dessiné aussi, mais sur des cartes d'état-major!
+Monsieur est peintre de fleurs?...
+
+Jacques, de plus en plus troublé, jeta un regard de reproche à Mlle
+de Vénérande.
+
+--J'ai fait des moutons, faut-il les sortir? demanda-t-il sans répondre
+directement au baron, dont la cravache le gênait. Cette soumission
+inattendue fit frémir Raoule de tout son corps. Elle ne put
+qu'acquiescer d'un signe de tête. Pendant qu'il allait chercher ses
+cartons, Marie Silvert, drapée dans une jupe à volants, la mine haute,
+l'oeil cynique, entra par la porte de la chambre à coucher. Elle avait
+aux doigts des bagues en chrysocale ornées de pierres fausses. Elle
+s'arrêta court devant de Raittolbe et, oubliant la présence _sacrée_ de
+la maîtresse de la maison, elle s'écria:
+
+--Dieu! Quel garçon chic!
+
+Jacques pouffa de rire, le baron ahuri ouvrit la bouche toute grande et
+Raoule lança un éclair terrible.
+
+--Ma chère, vous feriez bien de garder vos admirations pour vous,
+déclara l'ex-officier, désignant Jacques. Il y a ici des gens à qui cela
+pourrait donner des mauvaises pensées!...
+
+Cette plaisanterie, d'un goût douteux, était pour le frère, mais la
+soeur crut qu'elle s'adressait à Raoule.
+
+Marie Silvert se fit très humble, prétendant qu'elle n'avait pas été
+élevée aux _oiseaux_.
+
+--Il est nécessaire, dit Raoule, hautaine, de vous procurer, puisque
+vous allez mieux, une chambre à côté de l'atelier. Ce sera plus commode
+pour... Jacques!...
+
+--Mademoiselle sera contentée tout de suite. Je sais bien qu'une
+servante n'est pas à sa place avec les bourgeois. J'ai loué, hier, un
+cabinet sur le palier et j'y ai mis un méchant lit de fer.
+
+Jacques n'entendit pas. Il décrochait le tableau des moutons, et la
+fille se retira à reculons, en répétant à voix basse:
+
+--Le bel homme! Nom de nom, le bel homme!...
+
+L'incident clos, on s'occupa des dessins du jeune artiste. D'un ton
+détaché, Raoule raconta comment elle lui avait découvert beaucoup de
+talent; avec quelques heures d'études au Louvre, ses propres leçons, une
+solennelle tranquillité dans ce quartier perdu, il ferait des merveilles
+et pourrait concourir ensuite pour le prix du Salon. Jacques souriait de
+ses dents éblouissantes. Ah! oui, c'était une noble ambition, la
+médaille! Grâce à sa bienfaitrice il deviendrait célèbre, lui, le pauvre
+ouvrier toujours sans travail!
+
+Il parlait avec lenteur, voulant prouver à Raoule qu'il savait traiter
+la bonne compagnie. De temps en temps, il se tournait vers de Raittolbe
+glissant un: _n'est-ce pas, monsieur?_ si timide que, de dégoûté qu'il
+avait été en arrivant, le baron finissait par ressentir une compassion
+immense pour cette p.... travestie.
+
+Raoule, étendue dans une fumeuse, suivait tous les mouvements de
+Jacques; lorsqu'elle lui vit accepter une cigarette, elle faillit bondir
+de rage. Il fumait par petites aspirations comme un enfant qui craint de
+se brûler, puis il tenait ça en essayant des airs canailles.
+
+--Jacques, interrogea Raoule, tu n'as plus la fièvre?...
+
+Il posa la cigarette immédiatement et devint rouge. Alors, elle expliqua
+à de Raittolbe que, si elle tutoyait Silvert, c'est qu'elle était son
+aînée et que, d'ailleurs, l'atelier tolère cette sorte de familiarité
+entre artistes. Le baron opina du bonnet. Après tout, puisqu'on
+voyageait dans la lune... Le cadre de cette idylle monstrueuse était si
+sincèrement asiatique, la misère de cette passion infâme était si
+adroitement dorée, on avait cloué un tapis si épais sur la boue que,
+lui, le viveur, n'était pas trop fâché d'effleurer ces choses navrantes
+du bout de sa cravache!.....
+
+Il se compromettait, du reste, la fille de joie et l'amant de coeur à
+part, en excellente société.
+
+De Raittolbe, bien qu'il eût été jusque-là un honnête homme, _avait le
+siècle_, infirmité qu'il est impossible d'analyser autrement que par
+cette seule phrase.
+
+Il aurait préféré de beaucoup posséder Raoule par autre chose que par
+les secrets de sa vie privée; mais enfin, une belle maîtresse n'est pas
+rare, tandis qu'on n'a pas toujours l'occasion de faire, sur le vif,
+l'étude d'une dépravation nouvelle.
+
+Peu à peu, la conversation s'anima. Jacques se laissait gagner par la
+franchise du baron; il eut des mots drôles et en vint aux confidences.
+
+--Je parie que ce gamin qui n'a pas la taille pour être soldat nous a
+eu, en revanche, des grosses histoires de femmes?..... risqua de
+Raittolbe, clignant de l'oeil.
+
+--Avec sa frimousse! Sans doute!..... ajouta Raoule, qui pétrissait un
+de ses gants sous ses doigts nerveux.
+
+--Oh! non..., je vous jure, fit Jacques un peu étonné qu'on lui posât
+une pareille question dans un pareil lieu. Si j'ai couché dix fois
+_dehors_ (et il rendit à de Raittolbe son clignement d'yeux), c'est bien
+tout, allez!...
+
+Raoule se leva pour corriger l'esquisse du bouquet bleu.
+
+--Pas d'amourette? Pas d'intrigue? appuya le baron.
+
+--Il n'est permis d'être amoureux qu'aux riches! murmura le fleuriste
+dont la gaieté tomba subitement.
+
+Aux dernières cendres de sa cigarette, après avoir complimenté Jacques
+sur son beau talent, de Raittolbe le salua comme on salue une femme chez
+elle, c'est-à-dire avec un respect exagéré, puis il prit congé de Raoule
+en lui disant d'un ton bref:
+
+--Ce soir, aux Italiens, n'est-ce pas?...
+
+Elle hocha le front, ne se retournant pas, et appela Jacques.
+
+--Tiens, nigaud, dit-elle le souffletant de ses gants lacérés, tâche de
+faire vivre tes malheureux myosotis! Tu te souviens trop de ton ancien
+métier! Tu me peins des fleurs en bois!
+
+--Je recommencerai, mademoiselle, car je les destine à votre tante.
+
+--Ma foi, du moment que c'est pour ma tante, tu peux les faire en
+marbre, si tu veux!
+
+De Raittolbe était parti.
+
+--Je te défends de fumer! s'écria-t-elle secouant le bras de Jacques.
+
+--Eh bien! je ne fumerai plus!...
+
+--Et je te défends d'adresser la parole à un homme ici sans ma
+permission.
+
+Jacques, stupéfait, demeurait immobile, gardant son sourire bête.
+
+Soudain, elle se jeta sur lui, le coucha à ses pieds avant qu'il ait eu
+le temps de lutter; puis, prenant son cou que le veston de molleton
+blanc laissait décolleté, elle lui enfonça ses ongles dans les chairs.
+
+--Je suis _jaloux_! rugit-elle affolée. As-tu compris à présent?...
+
+Jacques ne bougeait pas, il avait posé ses deux poings crispés, dont il
+ne voulait pas se servir, sur ses yeux humides.
+
+En sentant qu'elle lui faisait mal, les nerfs de Raoule se détendirent.
+
+--Tu dois t'apercevoir, dit-elle ironiquement, que je n'ai pas, comme
+toi, des mains de fleuriste et que, de nous deux, le plus homme c'est
+toujours moi?
+
+Jacques, sans répondre, la regardait à la dérobée, ayant à chaque coin
+de ses lèvres un pli amer.
+
+Dans l'inertie qu'on lui imposait, sa beauté féminine ressortait
+davantage, et de sa faiblesse, devenue peut-être volontaire, émanait une
+puissance mystérieusement attirante.
+
+--Cruelle!... fit-il très bas.
+
+Raoule saisit un coussin, au hasard, et le mit sous la tête rousse du
+jeune homme.
+
+--Tu me rends folle! balbutia-t-elle.
+
+Je voudrais t'avoir à moi seule, et tu parles, tu ris, tu écoutes, tu
+réponds devant les autres avec l'aplomb d'un être ordinaire! Ne
+devines-tu pas que ta beauté, presque surhumaine, déprave l'esprit de
+tous ceux qui t'approchent?
+
+Hier, je voulais t'aimer à ma guise sans t'expliquer mes souffrances;
+aujourd'hui, je suis toute hors de moi-même parce qu'un de mes amis
+s'est assis à côté de toi!...
+
+Elle fut interrompue par de rauques sanglots et porta son mouchoir à son
+visage, espérant le lui cacher.
+
+Ployée sur les genoux auprès de ce corps étendu, elle avait une fureur
+d'amant qui brûlait Jacques malgré lui; alors, il se souleva pour mettre
+un bras autour de ses épaules.
+
+--Tu m'aimes donc bien?... demanda-t-il à la fois cynique et doucement
+câlin.
+
+--A en mourir!...
+
+--Me promets-tu de me donner le délire encore toute la journée?...
+
+--Tu préfères ce délire à mes baisers, Jacques!
+
+--Non!... et ton remède ne me grisera plus, va, car je le cracherai, si
+tu me le fais avaler de force!... Ce sera un autre délire meilleur...
+
+Il s'arrêta un peu haletant, étonné d'en dire aussi long, puis il reprit
+la parole d'un accent où on sentait frémir des voluptés ardentes:
+
+--Pourquoi es-tu venue accompagnée de ce monsieur?... Ne puis-je pas
+être jaloux à mon tour? Tu me fais des hontes affreuses! Tu m'as acheté
+et tu me bats... C'est comme pour les petits chiens! Si tu crois que je
+n'y vois pas clair. J'aurais dû m'en aller, mais voilà... ta confiture
+verte m'a rendu plus lâche que ma soeur! J'ai peur de tout.....
+cependant je suis heureux, très heureux...; il me semble que je
+redeviens un bébé de six semaines et que j'ai envie de dormir dans la
+poitrine de ma nourrice...
+
+Raoule l'embrassait sur ses cheveux d'or, fins comme des effilures de
+gaze, voulant lui insuffler sa passion monstre à travers le crâne. Ses
+lèvres impérieuses lui firent courber la tête en avant, et derrière la
+nuque elle le mordit à pleine bouche.
+
+Jacques se tordit avec un cri d'amoureuse douleur.
+
+--Oh! que c'est bon! soupira-t-il, se raidissant entre les bras de sa
+farouche dominatrice; je ne veux pas savoir autre chose! Raoule, tu
+m'aimeras comme il te plaira de m'aimer, pourvu que tu me caresses
+toujours ainsi!
+
+Les lambrequins de l'atelier étaient baissés. Le bruit des omnibus et
+des voitures passant dans la rue s'affaiblissait à travers le double
+vitrage; on ne percevait plus qu'un grondement sourd pareil au
+grondement d'un train express. Près du grand lit de repos contre lequel
+Raoule avait jeté Jacques régnait un demi-jour d'alcôve, et les
+coussins, entassés derrière eux, formaient comme la stalle capitonnée
+d'un compartiment de première classe...; ils étaient seuls, emportés
+dans un effrayant vertige qui changeait toutes choses de place...; ils
+couraient à des abîmes insondables et se croyaient en sûreté aux bras
+l'un de l'autre.
+
+--Jacques, répondit Raoule, j'ai fait de notre amour _un dieu_. Notre
+amour sera éternel..... Mes caresses ne se lasseront jamais!...
+
+--Est-il donc vrai que tu me trouves beau? que tu me trouves digne de
+toi, la plus belle des femmes?...
+
+--Tu es si beau, chère créature, que tu es plus belle que moi! Regarde
+là-bas, dans la glace penchée, ton cou blanc et rose, comme un cou
+d'enfant!... Regarde ta bouche merveilleuse, comme la blessure d'un
+fruit mûri au soleil! Regarde la clarté que distillent tes yeux profonds
+et purs comme le jour tout entier... Regarde!...
+
+Elle l'avait un peu relevé en écartant, de ses doigts fiévreux, ses
+vêtements sur sa poitrine.
+
+--Ignores-tu, Jacques, ignores-tu que la chair fraîche et saine est
+l'unique puissance de ce monde!...
+
+Il tressaillit. Le mâle s'éveilla brusquement dans la douceur de ces
+paroles prononcées très bas.
+
+Elle ne le frappait plus, elle ne l'achetait plus, elle le flattait, et
+l'homme, si abject qu'il puisse être, possède toujours, à un moment de
+révolte, cette virilité d'une heure qu'on appelle _la fatuité_.
+
+--Tu m'as prouvé, fit-il serrant sa taille avec un sourire hardi, tu
+m'as prouvé, en effet, que je n'avais pas à rougir devant toi. Raoule,
+le lit bleu nous attend, viens!...
+
+Un nuage descendit des cheveux de Raoule à son front plissé.
+
+--Soit..., mais à une condition, Jacques? Tu ne seras pas mon amant...
+
+Il se mit franchement à rire, comme il aurait ri en rencontrant, sur
+certain domaine, une fille récalcitrante.
+
+--Je ne rêverai plus. C'est sans doute ce que tu veux me faire
+comprendre, mauvaise!... dit-il s'échappant avec une aisance de jeune
+daim qu'on met en liberté.
+
+--Tu seras mon esclave, Jacques, si l'on peut appeler esclavage
+l'abandon délicieux que tu me feras de ton corps.
+
+Jacques voulut l'entraîner, elle lui résista.
+
+--Le jures-tu?... interrogea-t-elle d'un ton devenu impérieux.
+
+--Quoi?... Tu es folle!...
+
+--Suis-je le maître, oui ou non! s'écria Raoule se redressant tout à
+coup, le regard dur et les narines ouvertes.
+
+Jacques recula jusqu'au chevalet.
+
+--Je vais m'en aller... je vais m'en aller! répéta-t-il désespéré, ne
+comprenant plus les désirs de son maître et ne désirant lui-même plus
+rien.
+
+--Tu ne t'en iras pas, Jacques. Tu t'es livré, tu ne peux pas te
+reprendre! Oublies-tu que nous nous aimons?.....
+
+Cet amour, maintenant, était presque une menace; aussi il lui tourna le
+dos, la boudant.
+
+Mais elle vint, par derrière, elle l'enlaça de ses deux bras lascifs.
+
+--Pardon! murmura-t-elle, moi, j'oubliais que tu es une petite femme
+capricieuse qui a le droit, _chez elle_, de me torturer.
+
+Allons!... je ferai ce que tu voudras.....
+
+Ils gagnèrent la chambre bleue, lui, abasourdi par la rage qu'elle avait
+d'exiger l'impossible; elle, le regard froid, les dents incrustées dans
+sa lèvre fine. Ce fut elle qui se déshabilla, se refusant à toutes ses
+avances et lui donnant des trépignements horribles... Sans aucune
+coquetterie, elle ôta sa robe, son corset, puis elle détacha les
+rideaux, l'empêchant de s'extasier devant sa splendide stature
+d'amazone. Lorsqu'il l'embrassa, il lui sembla qu'un corps de marbre
+glissait entre les draps; il eut la sensation désagréable d'un frôlement
+de bête morte tout le long de ses membres chauds.
+
+--Raoule, supplia-t-il, ne m'appelle plus _femme_, cela m'humilie... et
+tu vois bien que je ne puis être que ton amant...
+
+La blasée eut, sur les oreillers, un imperceptible mouvement d'épaule
+qui témoignait de sa complète indifférence.
+
+--Raoule, répéta encore Jacques, essayant d'animer par des baisers
+furieux la bouche, naguère si ardente, de celle qu'il croyait sa
+maîtresse. Raoule! ne me méprise pas, je t'en conjure... Nous nous
+aimons, tu l'as dit toi-même... Ah! je deviens fou... je me sens
+mourir... Il y a des choses que je ne ferai jamais... jamais... Avant de
+t'avoir à moi toute et de tout coeur!
+
+Les yeux de Raoule se fermèrent. Elle connaissait ce jeu-là, elle
+savait, mot à mot, ce que la nature dirait par la voix de Jacques...
+
+Combien de fois n'avait-elle pas entendu ces cris-là, hurlements pour
+les uns, soupirs pour les autres, préambules polis chez les savants,
+débuts tâtonnants chez les timides.....? Et quand ils avaient tous bien
+crié, quand ils avaient tous enfin obtenu la réalisation de leurs
+voeux les plus chers, selon l'éternelle expression, ils devenaient
+les assouvis béats qui sont tous également vulgaires dans l'apaisement
+des sens.
+
+--Raoule! bégaya Jacques retombant brisé de voluptés désespérantes, fais
+de moi ce que tu voudras à présent, je vois bien que les vicieuses ne
+savent pas aimer!.....
+
+Le corps de la jeune femme vibra des pieds aux cheveux en entendant la
+plainte déchirante de cet homme qui n'était qu'un enfant devant sa
+science maudite. D'un seul bond, elle se précipita sur lui qu'elle
+couvrit de ses flancs gonflés d'ardeurs sauvages.
+
+--Je ne sais pas aimer... moi... Raoule de Vénérande!... Ne dis donc pas
+cela puisque je sais attendre!.....
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+UNE vie étrange commença pour Raoule de Vénérande, à
+partir de l'instant fatal où Jacques Silvert, lui cédant sa puissance
+d'homme amoureux, devint sa chose, une sorte d'être inerte qui se
+laissait aimer parce qu'il aimait lui-même d'une façon impuissante. Car
+Jacques aimait Raoule avec un vrai coeur de femme. Il l'aimait par
+reconnaissance, par soumission, par un besoin latent de voluptés
+inconnues. Il avait cette passion d'elle comme on a la passion du
+haschich, et maintenant il la préférait de beaucoup à la confiture
+verte. Il se faisait une nécessité naturelle des habitudes dégradantes
+qu'elle lui donnait.
+
+Ils se voyaient presque tous les jours, autant que le permettait le
+monde dont Raoule était.
+
+Quand elle n'avait ni visites, ni soirées, ni études, elle se jetait
+dans un fiacre et arrivait boulevard Montparnasse, ayant à la main la
+clef de l'atelier. Elle passait quelques ordres très brefs à Marie et
+souvent une bourse royalement pleine, puis s'enfermait chez eux, dans
+leur temple, s'isolant du reste de la terre. Jacques demandait rarement
+à sortir. Il travaillait lorsqu'elle ne venait pas, et lisait toute
+espèce de livres, science ou littérature pêle-mêle, que Raoule lui
+fournissait pour tenir ce cerveau naïf sous le charme.
+
+Il menait, lui, l'existence oisive des orientales murées dans leur
+sérail, qui ne savent rien en dehors de l'amour et rapportent tout à
+l'amour.
+
+Il avait quelquefois des scènes avec sa soeur au sujet de sa
+tranquillité. Elle lui aurait voulu un train de maison, d'autres
+maîtresses et l'envie de gaspiller le luxe de la pécheresse. Mais lui,
+toujours calme, déclarait qu'elle ne pourrait pas savoir, qu'elle ne
+saurait jamais.
+
+D'ailleurs, les portières empêchaient qu'elle pût regarder au trou de la
+serrure. Elle était obligée, en effet, de demeurer étrangère aux
+mystères de la chambre bleue. Raoule allait, venait, ordonnait, agissait
+en homme qui n'en est pas à sa première intrigue, bien qu'il en soit à
+son premier amour. Elle forçait Jacques à se rouler dans son bonheur
+passif comme une perle dans sa nacre. Plus il oubliait son sexe, plus
+elle multipliait autour de lui les occasions de se féminiser, et, pour
+ne pas trop effrayer le mâle qu'elle désirait étouffer en lui, elle
+traitait d'abord de plaisanterie, quitte à la lui faire ensuite accepter
+sérieusement, une idée avilissante. Ce fut ainsi qu'un matin elle lui
+envoya, par son valet de pied, un énorme bouquet de fleurs blanches, en
+y ajoutant ce billet: «J'ai ramassé pour toi cette jonchée odorante dans
+ma serre. Ne me gronde pas, je remplace mes baisers par des fleurs. Un
+fiancé ne peut faire mieux!...»
+
+Jacques, recevant ce bouquet, devint très rouge, puis il disposa
+gravement les fleurs dans les potiches de l'atelier, se jouant la
+comédie vis-à-vis de lui-même, se prenant à être une femme pour le
+plaisir de l'art.
+
+Au début de leur liaison, il se serait senti grotesque. Il serait
+descendu et, sous prétexte de respirer un air plus pur, il serait allé
+boire un bock au cabaret voisin, en compagnie de petits commis ou
+d'ouvriers cascadeurs.
+
+Raoule s'aperçut tout de suite de la transition qu'elle avait amenée
+dans ce caractère mou, en voyant la distribution de son bouquet, et,
+chaque matin, son valet de pied fut chargé de déposer chez le concierge
+de Jacques des fleurs blanches, immaculées.
+
+Pourquoi blanches, pourquoi immaculées?
+
+C'est ce que Jacques ne demandait pas.
+
+Un jour, on était à la fin de mai, Raoule commanda un landau couvert et
+elle alla chercher Jacques pour l'heure du Bois.
+
+Il fut joyeux comme un écolier en vacances, mais il profita très
+discrètement de cette faveur bizarre. Il resta couché au fond de la
+voiture, tout près d'elle, la tête abandonnée sur son épaule, répétant
+de ces bêtises adorables qui rendaient sa beauté plus provocante encore.
+
+Raoule, de l'index, lui indiquait, à travers la glace relevée, les
+principaux personnages passant près d'eux. Elle lui expliquait les
+termes de _high-life_ qu'elle employait et le mettait au courant d'une
+société dont l'accès lui paraissait défendu, à lui, pauvre monstre sans
+conscience.
+
+--Ah! disait-il souvent, se serrant contre elle avec effroi, tu te
+marieras, un jour, et tu me quitteras! Ce qui donnait à son type si
+frais, si blond, la grâce attendrissante du tendron séduit, en revoyant
+la possibilité de l'oubli.
+
+--Non, je ne me marierai pas! affirmait Raoule. Non, je ne vous
+quitterai point, Jaja, et, si vous êtes sage, vous serez toujours
+mienne!...
+
+Ils riaient tous les deux, mais ils s'unissaient de plus en plus dans
+une pensée commune: la destruction de leur sexe.
+
+Jaja, pourtant, avait des caprices, des caprices possibles. Il navrait
+sa soeur, dont les espérances allaient bien au delà de l'atelier
+rempli de chiffons. Il avait demandé une jolie robe de chambre en
+velours bleu et doublée de bleu..., et c'était les talons embarrassés
+dans la longueur de ce vêtement qu'il arrivait sur le seuil, au-devant
+de Raoule. Celle-ci vint une fois, vers minuit, vêtue d'un complet
+d'homme, le gardénia à la boutonnière, ses cheveux dissimulés dans une
+coiffure pleine de frisons, le chapeau haute forme, son chapeau de
+cheval, très avancé sur son front. Jacques dormait, il avait beaucoup lu
+en l'attendant, puis avait fini par laisser glisser le livre. La
+veilleuse éclairait mystérieusement le lit aux brocatelles soyeuses
+garnies de guipures de Venise. Sa tête ébouriffée reposait dans la
+batiste fine du drap avec une mollesse charmante. Sa chemise, fermée au
+cou, ne laissait rien deviner de l'homme, et son bras rond, sans aucun
+duvet, ressortait comme un beau marbre le long de la courtine de satin.
+
+Raoule le contempla pendant une minute, se demandant avec une sorte de
+terreur superstitieuse si elle n'avait pas créé, après Dieu, un être à
+son image. Elle le toucha du bout de son gant. Jacques s'éveilla,
+bégayant un nom; mais, en apercevant ce jeune homme debout à son chevet,
+il tressauta en criant, épouvanté:
+
+--Qui êtes-vous? Que voulez-vous?...
+
+Raoule ôta son chapeau d'un geste respectueux.
+
+--Madame a devant elle le plus humble de ses adorateurs, dit-elle en
+fléchissant le genou.
+
+Il fut un instant indécis, les yeux hagards, allant de ses bottes
+vernies à ses courtes boucles brunes.
+
+--Raoule! Raoule!... Est-il possible? Tu te feras arrêter!...
+
+--Allons donc! petite folle! Parce que j'entre chez toi sans sonner?
+
+Il lui tendit les bras et elle le couvrit de baisers passionnés, pour ne
+cesser que lorsqu'elle le vit se pâmer, n'en pouvant plus, implorant les
+dernières réalisations d'une volupté factice qu'il subissait autant par
+besoin d'apaisement que par amour vis-à-vis de la sinistre courtisane.
+
+Il s'habitua au déguisement nocturne, ne pensant pas qu'une robe fût
+indispensable à Raoule de Vénérande.
+
+Ayant une idée fort vague de _la haute_, selon l'expression si souvent
+répétée de sa soeur, il ne songeait pas du tout aux efforts
+d'imagination que Raoule devait faire pour sortir de la cour d'honneur
+de son hôtel sans qu'on la remarquât.
+
+Tante Élisabeth dormait dès huit heures les soirs où il n'y avait pas de
+réception, mais après le thé du samedi tous les domestiques allaient et
+venaient du vestibule au salon. De sorte que Raoule, pour fuir sa
+chambre par l'escalier de service, devait prendre les plus minutieuses
+précautions. Cependant, une fois, on venait à peine d'éteindre le grand
+lustre du salon, Raoule descendant rencontra un homme allumant son
+cigare. Rétrograder c'était perdre l'occasion, et sortir était risquer
+de se trahir... Elle continua, passa près de l'homme, qui toucha le bord
+de son chapeau, non sans l'examiner attentivement.
+
+--Deux mots, monsieur, murmura l'attardé en lui touchant l'épaule.
+Pourriez-vous me donner du feu?
+
+Raoule avait reconnu de Raittolbe.
+
+--Tiens, fit-elle accentuant sa mine hautaine, vous voyagez du côté des
+femmes de chambre, mon cher?
+
+--Et vous? riposta l'ex-officier très piqué.
+
+--Cela ne vous regarde pas, je suppose.
+
+--Si, monsieur, car de ce côté on peut aussi gagner les appartements
+d'une femme que je respecte infiniment. Mlle de Vénérande a sa
+chambre au-dessus de nous, je crois. Je vous fournirai donc des
+explications en attendant les vôtres. Le minois de Mlle Jeanne m'a
+conduit ici. C'est très bête, mais très vrai... A votre tour?
+
+--Impertinent, fit Raoule, étouffant son envie de rire.
+
+D'un geste très prompt, de Raittolbe fit voler sa carte et son cigare à
+la figure de Raoule, qui, malgré le péril, éclata franchement de rire.
+Elle se découvrit et tourna son beau visage vers son interlocuteur.
+
+--Ah! par exemple! grommela de Raittolbe, voilà une mascarade à laquelle
+je ne m'attendais pas encore!
+
+--Tant pis, je vous emmène! riposta Raoule.
+
+Et ils gagnèrent le tilbury attendant dans l'avenue. De Raittolbe se
+répandit en lamentations sur les dépravées qui gâtent les meilleures
+choses. Il déclara que ce petit Jacques lui produisait l'effet d'un
+paquet de chairs pourries. Quant à sa soeur, elle avait bien raison
+d'aimer les jolis garçons. Parbleu! Elle soutenait au moins l'honneur de
+sa corporation. Et, tout en maugréant, tout en jurant, il poussait le
+cheval dans la direction du boulevard Montparnasse, tandis que Raoule,
+renversée derrière lui, riait à gorge déployée. Ils arrivèrent très
+tard.
+
+Une femme, sous un réverbère, semblait les attendre, en face de
+Notre-Dame-des-Champs, silencieuse.
+
+Il y avait peu de monde dans la rue à pareille heure et l'on pouvait
+supposer qu'elle faisait le trottoir.
+
+--Pstt!... Voulez-vous monter chez moi? le monsieur à la décoration...
+Je suis aussi gentille qu'une autre, vous savez, fit la fille accostant
+de Raittolbe.
+
+Elle était en toilette de soie, avec une mantille espagnole retenue par
+un peigne de corail. Son oeil luisait de promesses et pourtant une
+toux creuse avait interrompu sa phrase.
+
+--Vous!... s'exclama Mlle de Vénérande levant sa badine d'une main et
+lui saisissant le bras de l'autre.
+
+Marie Silvert, se voyant reconnue par le maître de la maison, essaya de
+rétrograder.
+
+--Faites excuse, bégaya-t-elle, je croyais rencontrer quelqu'un de
+connaissance; vous savez, ne pensez pas à mal, j'ai aussi des
+connaissances dans la haute, moi.
+
+Raoule, d'un mouvement irréfléchi, frappa la fille à la tempe, et, comme
+la badine avait une petite pomme d'agate, Marie Silvert tomba évanouie
+sur le trottoir.
+
+--Cré mille tonnerres! fit de Raittolbe exaspéré. Vous auriez pu retenir
+votre indignation, mon jeune camarade; nous allons être conduits au
+poste, ni plus ni moins! Sans compter que vous n'êtes pas logique. Si
+vous descendez, cette fille monte... La punition était inutile!
+
+Raoule frissonna.
+
+--Taisez-vous! de Raittolbe. Ma passion n'a rien à démêler avec cette
+femelle de bas étage. J'aurais dû la chasser depuis longtemps.
+
+--Je ne vous conseille pas d'essayer!... répliqua sèchement
+l'ex-officier de hussards.
+
+Il ramassa Marie, qu'il chargea sur ses épaules, et, avant la venue des
+sergents de ville, ils se firent ouvrir la porte de la maison.
+
+Raoule, ne s'inquiétant pas du tour que prendrait l'aventure pour de
+Raittolbe, le laissa entrer chez la soeur, pendant qu'elle se rendait
+chez le frère. Jacques n'était pas couché, il avait même entendu crier
+dans la rue.
+
+Il courut à Raoule et se suspendit à son cou, exactement comme l'eût
+fait une épouse anxieuse.
+
+--Jaja pas gai, déclara-t-il, d'un ton dont la naïveté contrastait avec
+son sourire effronté.
+
+--Pourquoi cela, mon cher trésor?
+
+Et Raoule le porta presque jusqu'au prochain fauteuil.
+
+--J'ai cru qu'on t'arrêtait, ma foi; on s'est disputé, je crois, sous ma
+fenêtre.
+
+--Non, rien! A propos, tu ne m'avais pas dit que ton estimable soeur
+ne se contentait pas du bien-être que je lui donne. Elle provoque les
+passants sur les boulevards, une heure après minuit.
+
+--Oh! fit Jacques scandalisé.
+
+--Me prenant pour un autre tout à l'heure, elle s'est permis...
+
+Pareille idée eût amusé le fleuriste, trois mois plus tôt; ce soir-là,
+elle l'indigna...
+
+--La misérable, fit-il.
+
+--Tu me permettras de supprimer Mlle Silvert, n'est-ce pas?
+
+--Tu es dans ton droit! Te provoquer?... ajouta-t-il d'un ton jaloux.
+
+--Il paraît clair que j'ai les allures d'un monsieur... sérieux, comme
+disent ces demoiselles!
+
+Et Raoule posait son pardessus avec une désinvolture très masculine.
+
+--Pourtant, soupira Jacques, il te manquera toujours quelque chose!
+
+Elle s'assit à ses pieds sur un tabouret bas, s'extasiant dans une
+muette adoration. Il avait sa robe de velours serrée à la taille par une
+cordelière, et sa chemise à plastron brodé avait juste ce qu'il fallait
+de col pour ne pas être complètement du linge de femme. Ses mains,
+qu'il soignait beaucoup, étaient d'un blanc mat comme les mains d'une
+paresseuse; dans ses cheveux roux, il avait mis de la poudre à la
+maréchale.
+
+--Tu es divine!...; fit Raoule. Je ne t'ai jamais vue si jolie?
+
+--C'est que je t'ai fait la surprise complète... Nous souperons!... J'ai
+ordonné du champagne et j'ai résolu de te paraître agaçante!
+
+--Vraiment?
+
+Il alla reculer le paravent chinois et découvrit à Raoule une table
+servie flanquée de deux seaux de glace.
+
+--Tiens! dit-il, je veux même te griser!
+
+--Voyez-vous! mademoiselle reçoit!
+
+A cet instant, on heurta derrière les portières.
+
+--Qui est là?... demanda Jacques très contrarié.
+
+--Moi! riposta Marie. Et, quand on eut tiré le verrou, elle entra très
+pâle, la mantille arrachée, un peu de sang sur la joue.
+
+--Mon Dieu! Qu'as-tu donc?... s'exclama Jacques.
+
+--Presque rien, dit la fille d'une voix rauque... C'est madame qui a
+failli me tuer.
+
+--Te tuer!
+
+--Allons! du calme, fit Raoule méprisante; il doit y avoir un médecin
+dans les environs, envoyez-le chercher par la concierge ou par de
+Raittolbe, s'il n'est pas parti.
+
+--Je suis là, fit ce dernier, paraissant et faisant un signe de tête à
+Raoule, qui demeurait immobile.
+
+--Explique-toi, murmura Jacques, versant un verre de champagne à sa
+soeur et la faisant asseoir dans un fauteuil.
+
+--Voilà! mon petit. Cette catin que tu aimes à l'envers m'a fichu une
+volée, sous prétexte que je raccroche à sa porte, nous ne sommes pas
+chez nous ici, faut croire!... Rien que pour elle ce serait un carnaval
+toutes les nuits, vois-tu ça! Elle va se mêler des affaires des pauvres
+filles qu'ont d'autres goûts que les siens. Elle fait la police des
+moeurs, dresse la carte et assomme par-dessus le marché. Mais, malgré
+l'honnêteté de monsieur (et elle désignait le baron faisant toujours
+des signes désespérés à Raoule), je veux lui régler son compte tout de
+suite. Je me fous de vos sales amours et, puisqu'on est de la canaille
+ensemble, on peut se secouer un brin avant de se quitter, pas vrai!
+
+En lâchant ces mots, qui détonnaient comme des coups de fusil à travers
+les splendeurs de la pièce, la fille retroussa ses manches, et, quittant
+le fauteuil, vint se camper devant Raoule.
+
+Elle était complètement ivre. Quand son haleine vint au visage de
+Mlle de Vénérande, il sembla à celle-ci qu'on répandait sur elle une
+bouteille d'alcool.
+
+--Misérable, rugit Raoule, cherchant dans les poches de son veston le
+couteau-poignard qui ne la quittait jamais.
+
+De Raittolbe s'élança entre elles deux, tandis que Jacques maintenait sa
+soeur en respect.
+
+--Assez! dit de Raittolbe, qui aurait voulu être à mille lieues du
+boulevard Montparnasse. Vous êtes une ingrate! mademoiselle Silvert, et,
+de plus, vous n'avez pas votre raison. Retirez-vous!
+
+--Non, hurla Marie, au comble de la démence, je veux démolir la
+drôlesse, avant de partir. Elle me dégoûte, que je vous dis?
+
+Jacques, consterné, essayait de la pousser dehors.
+
+--Toi aussi, râla-t-elle, renie ta soeur, sale m......
+
+Jacques devint pâle comme un mort; lentement, sans riposter un mot, il
+gagna sa chambre dont il laissa retomber la portière sur lui. Enfin, de
+Raittolbe, à bout de patience, enleva Marie, et, en dépit de ses efforts
+et de ses cris furibonds, l'emporta chez elle, l'y enferma; puis,
+revenant à Raoule:
+
+--Ma chère amie, dit-il, évitant de la regarder en face, je crois que
+l'esclandre vous donne à réfléchir; cette créature, si avilie qu'elle
+soit, me paraît très dangereuse..... prenez garde! Si vous la chassez,
+après-demain le Tout-Paris élégant pourrait bien connaître l'histoire de
+Jacques Silvert.
+
+--Voulez-vous, au contraire, m'aider à l'écraser, répondit Raoule,
+livide de rage.
+
+--Ma pauvre enfant! vous connaissez mal la véritable femelle. Il n'y a
+pas pour elle de métamorphose possible. Je vous promets de l'apaiser,
+voilà tout!
+
+--Par quel moyen? interrogea Raoule, fronçant le sourcil.
+
+--Ceci est mon secret; mais soyez sûre que votre ami saura se dévouer.
+
+Raoule eut un mouvement de révolte; elle avait compris.
+
+--On fait ce qu'on peut, riposta de Raittolbe.
+
+Et il se retira, très digne.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+PUISQU'ON est de la canaille ensemble!--avait dit
+Marie Silvert... Ce mot empêcha Raoule d'aimer le reste de la nuit. Tous
+les souvenirs des grandeurs grecques, dont elle entourait son idole
+moderne, s'écartèrent soudain, comme un voile que le vent pousse, et la
+fille des Vénérande aperçut des choses ignobles, dont elle ne
+soupçonnait même pas l'existence. Il y a une chaîne rivée entre toutes
+les femmes qui aiment...
+
+...L'honnête épouse, au moment où elle se livre à son honnête époux, est
+dans la même position que la prostituée au moment où elle se livre à son
+amant.
+
+La nature les a faites nues, ces victimes, et la société n'a institué
+pour elles que le vêtement. Sans vêtement, plus de distances, il n'y a
+que la différence de beauté corporelle; alors, quelquefois, c'est la
+prostituée qui l'emporte.
+
+Des philosophes chrétiens ont parlé de la pureté de l'intention, mais
+ils n'ont d'ailleurs jamais mis ce dernier point en question, pendant
+l'amoureuse lutte... Au moins ne le pensons-nous pas! Ils y eussent
+trouvé trop de distractions.
+
+Raoule se vit donc au niveau de l'ancienne fille de joie... et, comme
+supériorité, si elle avait celle de la beauté, elle n'avait pas celle du
+plaisir: elle en donnait, mais n'en recevait pas.
+
+Tous les monstres ont leur minute de lassitude, elle fut lasse...
+Jacques pleura.
+
+Dès l'aube, elle sortit de l'atelier, prit un fiacre et rentra à
+l'hôtel.
+
+Pour attendre le déjeuner, elle fit assaut avec un de ses cousins,
+gommeux stupide, mais très bien sous les armes, puis discuta avec sa
+tante à l'occasion d'un voyage projeté. Il fallait partir de suite,
+devancer la saison des eaux. A cette intention, la chanoinesse opposait
+des visites de charité à terminer, des comptes de fermage à régler, un
+cuisinier à remplacer. La fortune est parfois bien gênante, la société
+fort ennuyeuse, le monde rempli de tribulations.
+
+Cependant, la nouvelle Sapho ne pouvait encore faire le saut de Leucade.
+Une douleur lancinante, venue du plus profond de sa chair, l'avertissait
+que sa déité tenait toujours à un être périssable. Comme les inventeurs
+qu'un obstacle arrête au dernier perfectionnement de l'oeuvre, elle
+espérait, malgré la boue, voir dans les yeux brillants de Jacques un
+autre coin de son ciel qu'elle repeuplerait de chimères.
+
+Trois jours se passèrent. Jacques n'écrivit pas. Marie ne vint pas.
+Quant à de Raittolbe, il garda une neutralité absolue. Raoule,
+qu'exaspérait l'incertitude, revêtit un soir son costume d'homme et
+courut au boulevard Montparnasse. En entrant, elle croisa Marie Silvert.
+Celle-ci la salua avec un sourire obséquieux et se retira, sans rien
+laisser percer dans son attitude qui fît allusion à ce qui s'était
+passé entre elles. Jacques exécutait des initiales ornées sur du papier
+à lettre. C'était une commande de Raoule payée d'avance en baisers très
+chauds.
+
+Un calme délicieux régnait dans l'atelier et la clarté de la lampe, dont
+l'abat-jour était baissé, n'éclairait que l'adorable figure de Jacques.
+Certes, ce n'était point là le masque d'un individu abject; tout dans
+ses traits respirait plutôt la candeur d'_un_ vierge pensant à la
+prêtrise. Un peu inquiet à la vue de Raoule, il posa son crayon et se
+leva.
+
+--Jacques, dit Raoule tranquillement, tu es un lâche, mon ami!
+
+Jacques retomba sur son fauteuil, une pâleur mate s'épandit de son front
+à son cou.
+
+--Les expressions de ta soeur, l'autre nuit, ont été grossières, mais
+justes.
+
+Il pâlit davantage.
+
+--Tu es entretenu par une femme, tu ne travailles que pour te distraire,
+et tu acceptes une situation infâme sans une seule révolte.
+
+Il la regarda, effrayé.
+
+--Je crois, continua Raoule, que ce n'est pas Marie qu'il faudrait
+chasser comme une vile créature.
+
+Jacques crispa ses doigts sur sa poitrine, car il souffrait.
+
+--Tu vas sortir d'ici, ajouta Raoule d'un ton toujours froid, tu iras
+demander de l'ouvrage chez un graveur. Je faciliterai ton admission,
+puis tu retourneras dans une mansarde et tu tâcheras de te refaire une
+dignité d'homme!
+
+Jacques se redressa.
+
+--Oui, dit-il, la voix entrecoupée, je vous obéirai, mademoiselle, vous
+avez raison.
+
+--A ces conditions, murmura plus doucement Raoule, je vous promets une
+récompense telle que vous n'en avez jamais rêvé de pareille.
+
+--Laquelle? mademoiselle, interrogea-t-il, tout en rangeant ses outils
+sur le tapis de son pupitre en bois de rose.
+
+--Je ferai de toi mon mari.
+
+Jacques recula, les bras levés.
+
+--Votre mari?
+
+--Sans doute, je t'ai perdu, je te réhabilite. Quoi de plus simple!
+Notre amour n'est qu'une dégradante torture que tu subis parce que je
+te paye. Eh bien, je te rends ta liberté. J'espère que tu sauras en user
+pour me reconquérir... si tu m'aimes.
+
+Jacques s'appuya au chevalet qui était derrière lui.
+
+--Moi, je refuse, dit-il amèrement.
+
+--Par exemple! Tu refuses de m'épouser?
+
+--Je refuse de me réhabiliter, même à ce prix-là.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je vous aime, comme vous m'avez appris à vous aimer... que
+je veux être lâche, que je veux être vil et que la torture dont vous
+parlez, c'est ma vie, maintenant. Je retournerai dans une mansarde; si
+vous l'exigez, je redeviendrai pauvre, je travaillerai, mais quand vous
+voudrez de moi, je serai encore votre esclave, celui que vous appelez:
+ma femme!
+
+La foudre tombant devant Raoule ne l'eût pas plus bouleversée.
+
+--Jacques, Jacques! tu ne te souviens plus de tes premières étreintes,
+alors? Songes-y donc! être mon mari; pour toi, l'ouvrier jadis dans la
+misère, c'est être roi!
+
+--Eh bien! murmura Jacques avec deux grosses larmes sous les paupières,
+ce n'est pas ma faute, à moi, si je ne m'en sens plus la force!
+
+Raoule se précipita les bras ouverts:
+
+--Oh! je t'aime, cria-t-elle, dans un voluptueux transport, oui! je suis
+folle, je crois même que je viens de te demander une chose contre
+nature... Mignon chéri... Oublie cela, tu es meilleur que je ne pouvais
+le supposer.
+
+Elle l'entraîna sur le divan et, comme elle s'amusait à le faire
+souvent, l'assit sur ses genoux. On eût dit deux frères réconciliés.
+
+--La jolie mine, vraiment, que j'aurais, vêtue de blanc, le voile de
+l'épouse pudique au front..., moi qui ai horreur du ridicule... Mais,
+voyons, c'est très sérieux ce que tu prétends, petite bête, tu n'y tiens
+pas du tout?...
+
+Jacques sanglotait, la tête dans le coude de Raoule.
+
+--Non! je t'assure, c'est fini, je prends ce que tu veux me donner, et
+s'il fallait changer, à certains moments, je refuserais. Cependant, si
+tu savais comme je t'aime, tu ne m'insulterais pas, tu aurais une grande
+pitié, au contraire, pour moi. Je suis très malheureux.
+
+Elle le serrait en le berçant entre ses bras, le calmant comme on calme
+les enfants au maillot. Ce triomphe, remporté malgré sa propre
+conscience, l'enivrait de nouveau. Les propos grossiers de la fille ne
+tintaient plus à son oreille. De nouveau, les souvenirs grecs
+entouraient l'idole d'un nuage d'encens. A présent on l'aimait pour
+l'amour du vice; Jacques devenait dieu.
+
+Elle essuya ses joues et l'interrogea au sujet de sa soeur.
+
+--Ah! je ne sais pas quelle existence elle mène, répondit-il d'un ton
+boudeur; elle est toujours dehors, et le soir, elle attend toujours
+quelqu'un. Je crois que c'est le monsieur baron que tu m'as présenté un
+jour.
+
+--Pas possible, s'exclama Raoule, éclatant de rire... de Raittolbe
+s'abaisser jusque-là!... Après tout, elle est libre, lui aussi, mais je
+te défends de t'en occuper.
+
+--Tu lui pardonnes la scène qu'elle nous a faite. Tu sais qu'elle était
+ivre...
+
+--Je lui pardonne tout, puisque, indirectement, elle est cause de
+l'explication que nous venons d'avoir. Je descendrais en enfer, si j'y
+savais trouver la preuve de ton sincère amour, petit Jacques!
+
+Il se coucha à ses pieds, qu'il baisa avec une humilité passionnée...
+puis soupira:
+
+--J'ai sommeil--en mettant au-dessus de son front les talons pointus des
+chaussures de Raoule.
+
+Elle le releva, car elle avait compris.
+
+Cette nuit-là, Raoule, qui devait le lendemain se rendre à une partie de
+chasse, au château de la duchesse d'Armonville, près de Fontainebleau,
+se retira vers une heure, laissant Jacques profondément endormi.
+
+Elle descendait encore l'escalier, quand la porte de Jacques s'ouvrit
+avec précaution: un homme en manches de chemise fit irruption dans la
+chambre bleue, qu'il explora d'un regard.
+
+--Monsieur Silvert, dit-il alors, sûr que Jacques et lui étaient bien
+seuls dans cette pièce, monsieur Silvert, je désire vous parler;
+levez-vous, passons dans l'atelier.
+
+C'était le baron de Raittolbe; le négligé de sa toilette indiquait assez
+qu'il avait laissé non très loin la moitié de ses habits. Il semblait
+fort contrarié de se trouver là, mais une résolution irrévocable
+brillait sous ses épais sourcils noirs. A la fin, il était révolté de
+tout ce qu'il entendait et voyait. Dans cette triste situation, il
+pensait que son influence d'homme véritablement viril devait se
+déclarer. Puisqu'il avait mis un doigt dans l'engrenage, il en
+profiterait pour empêcher au moins l'accélération du mouvement.
+
+--Jacques! répéta-t-il à voix haute en s'approchant du lit.
+
+Les lueurs de la veilleuse glissaient sur les épaules rondes du dormeur
+et allaient, dans une coulée caressante, jusqu'à l'extrémité de ses
+pieds.
+
+Il était retombé nu, brisé de fatigue sur la courtine chiffonnée dont le
+satin bleu rendait plus éblouissant son épiderme de roux. Sa tête
+s'enfouissait dans son bras replié, si blanc qu'il en avait des teintes
+de nacre. Au creux des reins, une ombre d'or faisait ressortir
+resplendissante la souplesse de la croupe, et l'une de ses jambes, un
+peu écartée de l'autre, avait une crispation comme en ressentent les
+femmes nerveuses, après une surexcitation trop prolongée de leurs sens.
+A ses poignets deux cercles d'or, constellés de brillants, mettaient des
+éclairs sous les draperies azurées qui s'abaissaient sur lui, et un
+flacon d'essence de rose, gisant dans un trou de l'oreiller, répandait
+une odeur capiteuse comme toutes les amours de l'Orient.
+
+Le baron de Raittolbe, debout devant cette couche en désordre, eut une
+étrange hallucination. L'ex-officier de hussards, le brave duelliste, le
+joyeux viveur, qui tenait en égale estime une jolie fille et une balle
+de l'ennemi, oscilla une demi-seconde: du bleu qu'il voyait autour de
+lui, il fit du rouge, ses moustaches se hérissèrent, ses dents se
+serrèrent, un frisson suivi d'une sueur moite lui courut sur toute la
+peau. Il eut presque peur.
+
+--Mille millions de tonnerres, grommela-t-il, si ce n'est pas Eros
+lui-même, je consens à le voir décorer pour utilité publique.
+
+Et, en amateur qu'une revision militaire a quelquefois intéressé, il
+suivait des yeux les lignes sculpturales de ces chairs épandant de
+chaudes émanations de volupté.
+
+--Ah ça, mais voici, je crois, le moment de saisir une cravache,
+ajouta-t-il, essayant de secouer son admiration.
+
+--Jacques! rugit-il de manière à faire vibrer la chambre jusqu'aux
+frises.
+
+Celui-ci se dressa; mais, si brusquement qu'on l'eût réveillé, il se
+révéla gracieux dans sa stupeur; ses bras se détendirent, sa taille se
+cambra, il demeura superbe dans son impudeur de marbre antique.
+
+--Qui ose donc, dit-il, entrer sans frapper?
+
+--Moi, riposta le baron rageusement, moi, mon cher petit drôle, parce
+que je veux vous entretenir de choses intéressantes. Je vous savais
+seul, j'ai franchi le seuil du sanctuaire. Je vous donne une minute pour
+devenir décent.
+
+Et il sortit pendant que Jacques, sautant à bas du lit, cherchait d'une
+main tremblante sa robe de chambre.
+
+Il faisait un temps lourd, cette nuit-là, on était au mois d'août, un
+orage se préparait. De Raittolbe ouvrit le vitrage de l'atelier et
+plongea son front dans l'air plus chaud encore que le lit de Jacques. Il
+crut respirer du feu.
+
+--Au moins est-ce un feu naturel, pensa-t-il.
+
+Lorsqu'il fit volte-face, le jeune peintre l'attendait enveloppé des
+longs plis d'un vêtement presque féminin; son visage pâle dans les
+ténèbres lui fit l'effet d'une face de statue.
+
+--Jacques, fit le baron d'une voix sourde, est-il vrai que Raoule désire
+vous épouser?
+
+--Oui, monsieur, comment le savez-vous?
+
+--Que vous importe! Je le sais, cela suffit; je sais même pourquoi vous
+avez refusé. C'est très noble d'avoir refusé, monsieur Silvert (et de
+Raittolbe eut un rire méprisant); seulement, après ce louable effort de
+dignité, vous auriez dû vous retirer complètement du soleil de Mlle
+de Vénérande.
+
+Jacques, harassé de fatigue, se demandait qu'est-ce que le soleil
+pouvait faire dans sa nuit d'ivresse et qu'est-ce que ce mâle
+désagréable pouvait lui vouloir.
+
+--Mais, monsieur, murmura-t-il, de quel droit?
+
+--Nom d'un sabre! s'exclama le baron, du droit que tout homme d'honneur,
+sachant ce que je sais, prend vis-à-vis d'un chenapan de votre calibre.
+Raoule est une folle, sa folie passera, mais si elle vous épousait,
+durant l'accès, vous ne passeriez pas vous!... Ce serait un
+écoeurement général. J'ai fait le possible pour que notre monde ignore
+le scandale, il faut que vous fassiez l'impossible pour que ce scandale
+cesse complètement: le huis clos ne durera pas toujours. Votre soeur
+peut se griser encore, et, ma foi, je ne réponds plus de rien. Ce soir,
+vous avez été à peu près convenable. Eh bien, qui vous empêche de
+quitter cet appartement demain, d'aller dans la mansarde indiquée, de
+chercher de l'ouvrage, d'oublier son... son erreur enfin. Si vous avez
+eu une bonne pensée, tout n'est donc pas mort chez vous! Sacrebleu,
+tâchez de revenir en entier, Jacques!
+
+--Vous nous écoutiez, dit celui-ci machinalement.
+
+--Hum! hum! non! quelqu'un écoutait pour moi, malgré moi, et puis, je
+vous trouve bon de me poser des questions.
+
+--Vous êtes l'amant de Marie? continua Jacques en un sourire de
+mansuétude ironique.
+
+L'ex-officier serra les poings.
+
+--Si vous aviez une goutte de sang dans les veines!... gronda-t-il
+l'oeil étincelant.
+
+--Alors, monsieur le baron, puisque je ne m'occupe pas de vos affaires,
+ne vous occupez pas des miennes, reprit Jacques. Non! je n'épouserai
+point Mlle de Vénérande, mais je l'aimerai où il me plaira: ici,
+ailleurs, dans un salon, dans une mansarde et comme il me plaira. Je ne
+relève que d'elle; si je suis vil, cela ne regarde que moi; si elle
+m'aime ainsi, cela ne regarde qu'elle.
+
+--Cré nom d'une sabretache! C'est que cette hystérique finira par vous
+épouser malgré vous, je la connais.
+
+--De même, monsieur le baron, que Marie Silvert est devenue malgré vous
+votre maîtresse: on ne peut jamais répondre de soi.
+
+Le ton calme et doux de Jacques révolutionna de Raittolbe. Est-ce que,
+par hasard, il dirait vrai, ce garçon de joie? Est-ce que la beauté
+n'était même plus nécessaire pour atteindre aux jouissances matérielles?
+Lui, le viveur élégant, s'était laissé choir dans un bouge par
+dévouement, puis, tout à coup, le cynisme savant de la dévergondée du
+ruisseau l'avait poigné dans ses fibres les plus secrètes, le ferment de
+corruption qu'un moraliste porte toujours au plus profond de lui était
+remonté à l'épiderme. De plein gré il était revenu chez Marie Silvert,
+voulant inspirer une passion malsaine, lui aussi, et ce couple
+intelligent, de Raittolbe et Raoule, étaient devenus presque en même
+temps la proie d'une double bestialité.
+
+--Le ciel ne s'écroulera pas, dit le baron, montrant son poing à
+l'orage.
+
+Jacques se rapprocha.
+
+--Est-ce ma soeur qui ne veut pas que je l'épouse, demanda-t-il,
+gardant son sourire aux magiques expressions.
+
+--Eh non! parbleu! elle veut, au contraire, vous pousser à cette union
+infernale. Jacques! il faut résister.
+
+--Sans doute, monsieur, je n'y tiens pas le moins du monde.
+
+--Jurez-moi que...
+
+La fin de la phrase s'étrangla au fond du gosier de l'ex-officier de
+hussards. Il ne pouvait cependant pas exiger un serment de ce monstre.
+Il s'empara du bras de Jacques. Celui-ci eut un rapide mouvement de
+recul et sa manche flottante s'écartant, de Raittolbe sentit la chair
+nacrée sous ses doigts.
+
+--Il faut me promettre...
+
+Mais Silvert recula encore:
+
+--Je vous défends de me toucher, monsieur, fit-il froidement, Raoule ne
+le veut pas.
+
+De Raittolbe, indigné, renversa une chaise, sauta sur la maudite
+créature dont la robe de velours lui semblait à présent les ténèbres
+d'un abîme et, arrachant l'appuie-main d'un chevalet, il frappa jusqu'à
+ce que la baguette fût en morceaux.
+
+--Ah! tu sauras ce que c'est qu'un vrai mâle, canaille!... hurlait de
+Raittolbe, saisi par une colère aveugle dont il ne s'expliquait
+peut-être pas bien la violence, et il ajouta, voyant Jacques
+s'affaisser, tout meurtri:
+
+--Et elle saura, la dépravée, qu'il n'y a qu'une façon, selon moi, de
+toucher les misérables de ton espèce!...
+
+Après le départ du baron, Jacques, en ouvrant son oeil morne, dans la
+nuit, aperçut sur l'une des murailles de l'atelier comme une grosse
+mouche de feu qui se posait au milieu de la tenture.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+
+MARIE Silvert, pour voir et entendre ce qui se passait
+chez son frère, avait pratiqué un trou dans le mur de sa chambre
+attenante à l'atelier.
+
+La mouche de feu que Jacques voyait scintiller dans l'obscurité était ce
+trou, qu'illuminait une lampe.
+
+De Raittolbe trouva la fille couchée, buvant une tasse de rhum, qu'elle
+venait de faire chauffer sur un petit appareil flambant encore auprès du
+lit.
+
+Cette chambre ne ressemblait en rien au reste de l'appartement meublé
+par les soins de Raoule de Vénérande. Sur un papier rayé, quelque peu
+moisi, se détachait une armoire à glace, très lourde, en acajou ardent;
+le lit, sans rideaux, était du même acajou, mais moins foncé; quatre
+chaises, recouvertes de percale cerise, prenaient des poses effarées
+autour d'une table de bois blanc, çà et là, noircie par les fonds de
+poêle; à gauche de la porte, sur le fourneau, où pêle-mêle s'étalait la
+vaisselle, certain chapeau, rehaussé de plumes, trempait l'une de ses
+brides dans la soupière pleine de beurre fondu.
+
+Marie Silvert, le sang aux pommettes, humait son rhum en faisant clapper
+sa langue; tout en le dégustant, elle couvait de son oeil attendri un
+veston orné du ruban rouge, jeté sur la plus proche des quatre chaises.
+
+--Quel imbécile je suis! mâchonna de Raittolbe, les bras croisés debout
+devant cette couche que, mentalement, il ne pouvait s'empêcher de
+comparer à celle de Jacques.
+
+--Toi, mon gros, un imbécile! fit Marie scandalisée.
+
+--Mordieu! reprit l'ex-officier, je viens de me conduire comme un
+brutal et non comme un justicier.
+
+--Qu'as-tu fait? interrogea la fille, lâchant sa tasse.
+
+--J'ai fait, j'ai fait, mille millions de diables! j'ai rossé
+_Mademoiselle_ ton frère, et cela sans m'en douter, tant j'en avais
+envie depuis quelques semaines.
+
+--Tu l'as battu?
+
+--Corrigé d'importance!
+
+--Pourquoi?
+
+--Ah, voilà ce dont je n'ai pas idée, je crois qu'il m'a insulté, et
+encore je n'en suis pas très sûr.
+
+Marie, blottie dans ses draps, prenait des allures de chatte heureuse.
+
+--Tu étais monté....., soupira-t-elle, l'amour produit souvent cet
+effet-là; j'aurais dû me douter que tu allais le secouer!...
+
+--N'en parlons plus! Si Raoule se plaint, tu me l'adresseras... Bonsoir!
+décidément, j'ai eu tort de me mêler de vos affaires. C'est trop
+compliqué pour le cerveau d'un honnête homme.
+
+--Tu es fâché aussi contre moi? interrogea la fille, se dressant tout
+anxieuse.
+
+--Peuh!...
+
+Et de Raittolbe acheva sa toilette, sans vouloir dire autre chose.
+
+Sur le boulevard, la fraîcheur du matin rasséréna le baron, mais une
+idée fixe et presque douloureuse lui resta implantée au cerveau comme
+une pointe de couteau au milieu du front: il avait frappé Silvert qui ne
+se défendait pas, Silvert nu sous le velours de sa robe, Silvert, les
+membres déjà broyés par une énervante fatigue.
+
+Qu'avait-il besoin, lui, l'esprit fort, d'aller moraliser un pauvre être
+absurde? Une jolie besogne! ma foi. Encore s'il avait fait cette
+exécution le premier jour, mais non! Il était devenu d'abord l'amant de
+la plus dégoûtante des prostituées...
+
+Il se rendit à pied rue d'Antin où il avait un entresol, et, arrivé dans
+son fumoir, s'enferma pour écrire à Mlle de Vénérande.
+
+Dès le début de sa lettre, la plume lui glissa des doigts. Loyalement,
+il ne pouvait lui laisser ignorer la cause de sa brutalité; d'autre
+part, se disait-il, en vertu de quel droit vais-je m'interposer entre
+les hontes mutuelles de ces deux amants? Si Raoule voulait épouser
+Silvert, le scandale ne concernerait qu'elle; le devoir ne lui incombait
+pas de veiller sur l'honneur de cette femme.
+
+Il avait déjà déchiré trois feuilles, à peine commencées, quand soudain,
+se rappelant le trou percé par Marie dans le mur séparant du monde
+entier les amours dont il venait de cravacher la moitié, il se sentit
+tellement coupable qu'il répudia toute pensée d'accuser personne.
+
+Il se contenta donc de révéler à Raoule la situation exacte de cette
+ouverture pratiquée sur sa vie privée, avoua que, pour _calmer_ l'humeur
+dangereuse de Mlle Silvert, il avait cru nécessaire de céder _à sa
+fantaisie_, que l'admiration de celle-ci pour sa personne augmentant
+dans d'inquiétantes proportions, il allait prendre le parti de lui
+envoyer, en guise d'adieu, un billet de banque et ne remettrait plus les
+pieds à l'atelier du boulevard Montparnasse.
+
+Il terminait en déplorant _l'accès de vivacité_ dont Jacques avait été
+victime.
+
+Raoule devait rester peu de temps chez la duchesse d'Armonville, elle ne
+faisait que de courtes absences de Paris, sacrifiant à ses amours les
+voyages d'été prescrits par les usages mondains; cependant, le baron
+n'oublia pas sur sa lettre cette mention: «Faire suivre.» Puis, la
+conscience tranquillisée, il reprit son train de vie habituel.
+
+Jacques n'ignorait pas l'adresse de Raoule, mais la pensée de se
+plaindre ne lui vint pas. Il prit simplement un bain et évita toute
+explication avec sa soeur. Jacques, dont le corps était un poème,
+savait que ce poème serait toujours lu avec plus d'attention que la
+lettre d'un vulgaire écrivain comme lui. Cet être singulier avait acquis
+au contact d'une femme aimée toutes les sciences féminines.
+
+Malgré son silence, Marie s'étonna de lui voir une balafre sur la joue.
+
+--Il paraît que tu as fait ton fanfaron, lui dit-elle, goguenarde;
+est-ce que M. de Raittolbe t'aurait manqué de respect.
+
+La fille soulignait ses paroles d'une cruelle ironie, car elle trouvait,
+au fond, que son frère allait un peu loin dans ses complaisances pour
+celle qui payait.
+
+--Non! il voulait me défendre de me marier, répondit amèrement Jacques.
+
+--Tiens! grommela-t-elle, ce n'est pas ce qu'il me promettait de te
+dire. Ah! il voulait te défendre ça... eh bien, tu te f... de lui
+parbleu! Ta Raoule est trop empaumée pour ne pas légaliser vos
+amusements un jour ou l'autre. Je te conseille même de pousser la chose,
+j'ai mon idée.
+
+--Quelle idée?
+
+Marie se campa devant son frère, se haussant sur les pointes:
+
+--Si tu épouses Mlle de Vénérande, une fille de la haute, riche à
+millions, moi, ta soeur, je pourrais bien me ranger, comme on dit, et
+devenir Mme la baronne de Raittolbe.
+
+Jacques s'absorbait dans la contemplation d'une petite boîte d'écaille
+remplie de pâte verte.
+
+--Tu crois!...
+
+--J'en suis sûre; et dame, alors, on oublierait ensemble les mauvais
+jours, on serait tous de la belle société.
+
+Jacques eut un éclair dans les yeux, son teint délicat se colora tout à
+coup.
+
+--Je pourrai punir ses anciens amants quand j'aurai le droit d'être
+honnête!...
+
+--Sans doute! mais de Raittolbe n'a jamais été son amant, imbécile! Il
+trouve les vraies femmes trop à son goût, je t'en réponds.
+
+--Oh! pourquoi m'aurait-il frappé si fort? objecta le jeune homme,
+tandis qu'une larme brûlante montait à sa paupière.
+
+Marie se contenta de lever les épaules, ayant l'air de prétendre que
+Jacques était naturellement destiné aux coups de fouet.
+
+Raoule annonça par dépêche, le lendemain, qu'elle viendrait la nuit
+suivante.
+
+En effet, vers huit heures du soir, l'hôtel de Vénérande était mis en
+rumeur par le retour précipité de mademoiselle. Tante Élisabeth, croyant
+à une catastrophe, courut à sa rencontre.
+
+--Comment, mignonne, s'écria-t-elle, tu reviens déjà! quand on étouffe
+ici et qu'il fait si bon respirer dans les bois!...
+
+--Oui, je reviens, ma chère tante. Notre amie la duchesse a ses nerfs
+d'une façon effroyable, parce que le baron de Raittolbe ne veut pas
+aller sonner du cor chez elle. Ce pauvre baron a des passions
+mystérieuses qui le retiennent loin de nous.
+
+--Voyons, Raoule, ne sois pas médisante, soupira la chanoinesse
+intimidée.
+
+Raoule se coucha de très bonne heure, prétextant une immense fatigue. A
+minuit, elle roulait en fiacre vers la rive gauche.
+
+Jacques l'attendait, confiant dans la vengeance qu'elle lui apportait,
+car la dépêche disait: «Je sais tout.»
+
+Sans se demander comment elle savait tout, Jacques comptait sur une
+explosion terrible pour celui qu'il accusait d'avoir été un amant
+heureux.
+
+Raoule se jeta avec une fougueuse impétuosité dans l'atelier dont les
+lustres et les torchères, en signe de réjouissance, étaient brillamment
+illuminés.
+
+--Jaja? où est Jaja? cria-t-elle, en proie à une impatience fiévreuse.
+
+Jaja s'avança, souriant, les lèvres tendues.
+
+Elle lui saisit les mains et l'ébranla d'une seule pression.
+
+--Parle vite... Que s'est-il passé? M. de Raittolbe m'écrit qu'il
+regrette d'avoir discuté avec toi sur un sujet scabreux... ce sont ses
+propres termes. Tu vas me donner des détails, hein?
+
+Elle se penchait sur lui, le dévorant de ses regards fulgurants.
+
+--Tiens! qu'as-tu donc sur la joue... cette grande raie bleue?...
+
+--J'en ai bien d'autres, viens dans notre chambre, et tu verras.
+
+Il l'entraîna, ayant soin de refermer les portières après eux. Marie
+gardait son ricanement moqueur, mais elle était inquiète; elle se retira
+chez elle pour mettre l'oreille au trou de la muraille.
+
+Jacques fit glisser un à un ses habits et alors Raoule eut le cri de la
+louve qui retrouve ses petits égorgés.
+
+La peau fine de l'idole était zébrée de haut en bas de longues
+cicatrices bleuâtres.
+
+--Ah! s'écria la jeune femme, grinçant des dents, on me l'a massacré!
+
+--Un peu, c'est vrai, dit Jacques, s'asseyant sur le bord de son lit
+pour examiner à son aise les teintes nouvelles que prenaient ses
+meurtrissures. Ton ami de Raittolbe a la poigne solide.
+
+--De Raittolbe t'a mis dans cet état, lui?
+
+--Il ne veut pas que je t'épouse... il t'aime, cet homme!
+
+Rien ne peut rendre l'accent avec lequel Jacques dit ces mots.
+
+Raoule, à genoux, comptait les traces brutales de la baguette.
+
+--Je lui arracherai le coeur, tu sais? Il est entré ici...
+réponds-moi? ne me cache rien!
+
+--J'étais endormi. Lui sortait de la chambre de ma soeur. Nous avons
+eu une explication à propos de mariage... Puis, il a voulu me toucher
+pour me faire mieux comprendre... J'ai reculé parce que tu m'avais
+défendu de me laisser toucher, te rappelles-tu? Je lui ai même dit
+pourquoi il me déplaisait de sentir sa main sur mon bras...
+
+--Assez, rugit Raoule au comble de la rage, cet homme t'a vu! Cela me
+suffit, je devine le reste. Il t'a voulu et tu lui as résisté.
+
+Jacques partit d'un éclat de rire:
+
+--Es-tu folle, Raoule? Si je t'ai obéi, en lui défendant de me toucher,
+ce n'est pas une raison pour croire qu'il... Oh! Raoule, c'est très
+laid, ce que tu oses supposer; il m'a frappé par jalousie, voilà tout.
+
+--Allons donc! mes sens me disent trop ce que peuvent éprouver les sens
+d'un homme, fût-il honnête, en se trouvant face à face avec Jacques
+Silvert...
+
+--Mais, Raoule...
+
+--Mais... je te répète que ce que j'apprends me suffit.
+
+Elle le força à se coucher de suite, alla chercher une fiole d'arnica et
+le pansa, comme s'il se fût agi d'un enfant au berceau.
+
+--Tu ne t'es guère soigné, mon pauvre amour; il fallait appeler un
+médecin! dit-elle quand elle eut fini.
+
+--Je ne voulais pas qu'on pût me regarder encore!... Pour tout remède,
+j'ai pris du haschich!
+
+Raoule demeura une seconde en muette adoration, puis elle se rua tout à
+coup sur lui, oubliant les marques bleues, envahie d'un vertige
+frénétique, d'un désir suprême de l'avoir à elle par les caresses comme
+ce bourreau l'avait eu par les coups. Elle le serra tellement fort que
+Jacques cria de douleur.
+
+--Tu me fais mal!
+
+--Tant mieux, râla-t-elle. Il faut que j'efface chaque cicatrice sous
+mes lèvres ou je te reverrai toujours nu devant lui...
+
+--Tu n'es pas raisonnable, gémit-il doucement, et tu vas me donner envie
+de pleurer!
+
+--Pleure! Qu'importe, il t'a vu sourire!
+
+--Oh! tu deviens plus cruelle que sa plus cruelle injure. Il t'affirmera
+lui-même que je dormais... Je n'ai pas pu lui sourire... ensuite j'ai
+mis ma robe de chambre!
+
+Les explications naïves de Jacques n'étaient que de l'huile jetée sur le
+feu.
+
+--Qui sait! Mon Dieu! songea la jeune femme, si cet être, que je crois
+soumis à ma puissance n'est pas un fourbe dépravé depuis longtemps!
+
+Une fois le doute entré dans son imagination, Raoule ne se maîtrisa
+plus. D'un geste violent, elle arracha les bandes de batiste qu'elle
+avait roulées autour du corps sacré de son éphèbe, elle mordit ses
+chairs marbrées, les pressa à pleines mains, les égratigna de ses
+ongles affilés. Ce fut une défloration complète de ces beautés
+merveilleuses qui l'avaient, jadis, fait s'extasier dans un bonheur
+mystique.
+
+Jacques se tordait, perdant son sang par de véritables entailles que
+Raoule ouvrait davantage avec un raffinement de sadique plaisir. Toutes
+les colères de la nature humaine, qu'elle avait essayé de réduire à
+néant dans son être métamorphosé, se réveillaient à la fois, et la soif
+de ce sang qui coulait sur des membres tordus remplaçait maintenant tous
+les plaisirs de son féroce amour...
+
+...Immobile, l'oreille toujours collée au mur de sa chambre, Marie
+Silvert tâchait d'entendre ce qui se passait; soudain, elle perçut une
+exclamation déchirante.
+
+--Au secours! Je souffre! Marie, au secours!
+
+Elle fut glacée jusqu'aux moelles et, comme c'était une _vraie femme_,
+selon le mot de de Raittolbe, elle n'hésita pas à courir du côté de la
+tuerie...
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+
+A L'OCCASION du Grand Prix, l'hôtel de Vénérande
+donnait tous les ans une fête, à laquelle, en dehors du cercle intime,
+on conviait quelques nouvelles connaissances.
+
+Moins cérémonieuse peut-être que les soirées où l'on prenait une simple
+tasse de thé, cette fête réunissait autour de la chanoinesse Élisabeth
+des gens non titrés et des artistes amateurs.
+
+Depuis que Raoule était revenue de chez la duchesse d'Armonville, une
+tristesse morne ne la quittait pas, comme si, durant l'un des derniers
+orages qui s'étaient abattus sur Paris, son cerveau eût reçu une
+commotion terrible; pourtant, à l'approche de ce bal, elle sortit peu à
+peu de sa torpeur. Sa tante avait bien remarqué son allure soucieuse,
+mais sans en chercher l'explication; d'abord parce que l'explication de
+l'humeur de Raoule n'était pas dans l'ordre de ses dévotions
+quotidiennes, ensuite parce qu'elle comptait sur la fête en question,
+toujours très animée, pour distraire l'esprit changeant de _son neveu_.
+
+Mlle de Vénérande daigna, en effet, surveiller et diriger les
+préparatifs. Elle déclara qu'on ouvrirait le salon du centre, ainsi que
+la pièce attenante à la serre où les fleurs exotiques, à l'éblouissante
+clarté du magnésium, apparaîtraient dans tout l'éclat de leurs
+véritables nuances. Raoule n'admettait pas qu'on pût donner un bal pour
+l'unique et monotone plaisir de réunir beaucoup de monde. Il lui fallait
+en plus l'attrait d'une originalité quelconque à offrir à ses invités.
+
+En face la serre, dans la galerie de tableaux, un buffet, monté sur
+colonnettes de cristal, offrirait aux sportmen les plus altérés par la
+poussière de Longchamps une inépuisable fontaine de Roederer.
+
+Raoule, en soumettant les invitations à sa tante, lui dit d'un ton
+dégagé:
+
+--Je vous présenterai mon élève, vous savez? l'auteur du bouquet de
+myosotis. C'est un garçon si courageux, ce petit fleuriste, qu'il faut
+le récompenser. D'ailleurs, nous recevrons un architecte amené par de
+Raittolbe; c'est un parti pris, maintenant, les artistes sont accueillis
+dans la meilleure société, sans cela on serait envahi par les bourgeois
+qui sont bien pires encore!
+
+--Oh! oh! Raoule, murmura sur un ton effrayé dame Elisabeth, ce n'est là
+qu'un élève, un inconnu.
+
+--Mais, ma chère tante, c'est pour cela qu'il faut l'inviter, ce jeune
+homme, les plus grands talents ne seraient jamais arrivés si on ne les
+avait aidés à se faire connaître.
+
+--C'est juste; cependant... il m'a semblé sortir de la plus basse
+classe, l'éducation doit lui manquer...
+
+--Est-ce que vous trouvez mon cousin René bien élevé, ma tante?
+
+--Non; il est même insupportable avec ses anecdotes de coulisses et ses
+mots d'acteurs, mais... il est ton cousin!
+
+--Eh bien, l'autre, au moins, ne sera pas de ma famille, nous ne
+partagerons pas la responsabilité de sa mauvaise éducation, en
+supposant, ma tante, que ce garçon ne sache réellement pas se tenir dans
+notre monde.
+
+--Raoule, je ne suis pas tranquille, moi..., dit encore la chanoinesse,
+le fils d'un ouvrier!
+
+--Qui dessine comme s'il était fils de Raphaël.
+
+--Et sera-t-il vêtu de façon convenable?
+
+--Sous ce rapport, j'en réponds, affirma Mlle de Vénérande avec un
+rictus amer; puis, corrigeant sa phrase dans ce qu'elle pouvait avoir
+d'énigmatique:
+
+--Ne gagne-t-il pas sa vie largement!
+
+--Allons, je m'en remets à ton expérience, ma chère Raoule, conclut
+tante Élisabeth, le coeur gros.
+
+Ce jour-là, le baron de Raittolbe, qui, depuis le retour de Raoule,
+n'avait pas mis les pieds à l'hôtel, se présenta. Très grave, très
+réservé, il remit aux mains de la tante des cartes d'entrée pour
+l'enceinte du pesage sans qu'un seul instant son regard affrontât celui
+de la nièce. Raoule abandonna le nouveau roman qu'elle lisait et,
+tendant sa belle main:
+
+--Baron, dit-elle, j'ai obtenu de notre chère chanoinesse une invitation
+en règle pour votre architecte, vous savez M. Martin Durand.
+
+--Mon architecte?... ah! oui, j'y suis... celui que j'ai rencontré dans
+un cercle artistique; un garçon d'avenir... il a concouru avec honneur
+pour la dernière Exposition universelle... Mais, mademoiselle, je n'ai
+jamais demandé...
+
+--Je sais que vous n'avez pas insisté, interrompit Raoule d'une voix
+brève, pourtant je l'ai fait, moi... Votre ami (elle appuya sur ce
+titre) sera des nôtres avec M. Jacques Silvert, le peintre que nous
+avons été voir ensemble, boulevard Montparnasse.
+
+Les figures de déesses qui ornaient le plafond s'en fussent détachées
+que de Raittolbe n'eût pas manifesté plus grande surprise. Cette fois,
+il regarda Raoule et forcément Raoule le regarda--deux éclairs
+s'échangèrent. Sans comprendre pourquoi la jeune femme n'avait pas
+répondu à sa lettre, ni pourquoi Jacques allait être «officiellement»
+des leurs, le baron pressentait une catastrophe.
+
+--Je vous remercie pour ces messieurs, fit-il, tortillant sa moustache,
+je vous remercie; Jacques Silvert est un charmant camarade, Martin
+Durand, homme du monde accompli; leur ouvrir son salon, mesdames, c'est
+anticiper sur leur gloire future!
+
+--Enfin, soupira Mme Elisabeth, vous me rassurez, mais ils ont des
+noms affreux, j'aurai peine à m'y habituer.
+
+On causa quelque temps courses, Raoule discuta les chances des
+différentes écuries avec de Raittolbe, puis, celui-ci voulant prendre
+congé:
+
+--A propos, baron, s'écria Raoule, très enjouée, connaissez-vous le
+nouveau pistolet Devisme?
+
+--Non.
+
+--Un chef-d'oeuvre!
+
+--Vous en avez un? riposta le baron qui ne voulait pas reculer.
+
+--Passons par la salle de tir, répondit-elle, se levant à son tour, je
+veux vous le faire essayer.
+
+Une vieille dame, vêtue de violet, dont le manteau laissait dépasser une
+croix de nacre, entrait en ce moment. Dame Élisabeth, toute ravie de ne
+plus avoir à parler des deux roturiers dont les noms l'horripilaient,
+vint à sa rencontre.
+
+--Madame de Chailly, ah! que je suis heureuse, ma bonne présidente. Nous
+avons tant de choses à nous dire: imaginez-vous que le père Stéphane de
+Léoni est en route; il vient prêcher notre retraite d'automne!
+
+Elle parlait avec la volubilité affairée des dévotes oisives.
+
+--Tant mieux! conclut Raoule, ironique, laissant retomber la portière et
+disparaissant suivie du baron.
+
+Plus fébrile qu'il n'eût voulu le paraître, celui-ci garda un silence
+absolu tant qu'ils furent dans les corridors sombres de l'hôtel.
+
+La salle de tir était une espèce de terrasse voûtée, que Mlle de
+Vénérande, véritable maîtresse de la maison, avait fait disposer pour
+cet usage.
+
+Arrivé là, le baron feignit d'examiner les panoplies, puis:
+
+--Je ne vois pas le fameux pistolet? hasarda-t-il, rompant ce silence
+plein de menaces.
+
+Raoule répondit en indiquant un siège; puis très pâle, mais sans que sa
+voix trahît la colère:
+
+--Nous avons à causer...
+
+--A causer... de messieurs les artistes?
+
+--Oui, Martin Durand doit être la garantie de Jacques Silvert. D'ici à
+huit jours, il faut qu'ils aient fait connaissance. Occupez-vous de
+cette affaire, moi je n'en ai pas le temps.
+
+--Ah!... voilà qui s'appelle une mission délicate, Raoule; si je m'en
+charge, ne m'attirerai-je pas les reproches de votre tante?
+
+--Il a été une époque où la tante ne comptait pas pour vous, de
+Raittolbe.
+
+--Diable! mais à l'époque dont vous parlez, Raoule, j'espérais devenir
+le mari de la nièce!
+
+--Aujourd'hui, vous en êtes le plus intime camarade. Chacun admet que
+vous en usiez vis-à-vis de ma tante avec la liberté d'un commensal. Vous
+êtes de plus le mentor de mon cousin René. Ces jeunes gens sont de son
+âge, présentez-les lui... Enfin, arrangez-vous.
+
+--Il suffit, répondit de Raittolbe s'inclinant.
+
+Une minute, ces deux camarades s'examinèrent comme deux ennemis avant le
+combat.
+
+Il était clair pour de Raittolbe que Raoule lui dissimulait quelque
+chose; il était clair pour Raoule que de Raittolbe se sentait coupable.
+
+--Vous avez revu Jacques? demanda enfin le baron, affectant la plus
+complète indifférence.
+
+Mlle de Vénérande jouait avec un pistolet chargé à poudre, et ce fut
+avec une non moins complète indifférence qu'elle visa l'ex-officier au
+coeur et tira. Un nuage de fumée les sépara.
+
+--Très bien, fit-il sans sourciller; si vous vous étiez trompée d'arme,
+j'étais un homme mort.
+
+--Oui, car je tirais à bout portant. C'est peut-être d'ailleurs un
+avant-goût de la réalité; ne vous croyez-vous pas destiné, mon cher, à
+mourir par le feu?
+
+--Hum! un officier démissionnaire, c'est peu probable!
+
+Malgré tout l'empire qu'il avait sur lui, de Raittolbe réprima
+difficilement un tressaillement nerveux. Ces mots: par le feu! le
+troublaient.
+
+--J'ai revu Jacques, reprit Mlle de Vénérande, il est... indisposé,
+Marie le soigne, et je crois que lorsqu'il sera remis, ce «petit manant»
+se mariera.
+
+--Hein! fit le baron, sans votre permission?
+
+--Mlle Silvert épouse M. Raoule de Vénérande, cela vous étonne?
+Pourquoi cet air effaré?
+
+--Oh! Raoule! Raoule!... C'est impossible! c'est monstrueux! c'est...
+c'est révoltant même! Vous! épouser ce misérable? Allons donc!!
+
+Raoule, de ses prunelles ardentes, fixait le baron terrifié.
+
+--Ne serait-ce que pour avoir le droit de le défendre contre vous,
+monsieur! s'écria-t-elle, ne pouvant contenir sa rage de lionne.
+
+--Contre moi!
+
+Alors, n'y tenant plus, de Raittolbe marcha droit à l'effrayante
+créature:
+
+--Mademoiselle, vous oubliez, en m'insultant, que je ne puis vous
+traiter comme Jacques Silvert, il faudrait du sang pour effacer vos
+paroles... Quelle réparation allez-vous m'offrir?
+
+Elle sourit, dédaigneuse:
+
+--Rien! monsieur, rien... Seulement, je vous ferai remarquer que vous
+vous accusez avant que je ne pense à le faire moi-même.
+
+--Nom d'un tonnerre! éclata le baron, hors de lui et oubliant qu'il
+était en présence d'une femme, vous vous rétracterez.
+
+--J'ai dit, monsieur, riposta Raoule, que je le défendrai contre vous.
+Vous ne nierez point, j'espère, l'avoir frappé?
+
+--Non! je ne le nie point... vous a-t-il expliqué pourquoi?
+
+--Vous l'avez touché...
+
+--Est-ce que ce jeune vaurien serait en diamant fondu? Est-ce que la
+main d'un honnête homme se posant sur son bras pour appuyer, d'un geste
+affectueux, une trop bonne parole, lui peut produire un effet tel qu'il
+tombe en pamoison! Ah! ça, suis-je fou, moi, et serait-il, lui, l'être
+raisonnable?
+
+--Je l'épouse, répéta Mlle de Vénérande.
+
+--Faites! pourquoi m'y opposerais-je, après tout? Épousez-le, Raoule,
+épousez-le.
+
+Et de Raittolbe, comme ployant sous la honte d'avoir été mêlé à
+pareilles intrigues, se laissa retomber sur son siège.
+
+--Ah! que n'avez-vous un père ou un frère, bégaya-t-il, tordant sous ses
+doigts la lame d'un fleuret.
+
+L'acier cassa net et l'un des éclats vint frapper Raoule au poignet.
+Sous la dentelle, une goutte de sang perla:
+
+--L'honneur est satisfait, déclara Mlle de Vénérande avec un rire
+sourd.
+
+--Je commence, au contraire, à croire, repartit brutalement le baron,
+que l'honneur n'a rien à voir dans nos actes. J'abandonne la partie,
+mademoiselle, ajouta-t-il, et me décharge au profit de qui voudra du
+soin dangereux de présenter ici l'Antinoüs du boulevard Montparnasse.
+
+Raoule hocha le front:
+
+--Vous en avez peur?
+
+--Taisez-vous... au lieu de penser à salir les autres, ayez plutôt pitié
+de vous-même et de lui!...
+
+--Eh bien, monsieur de Raittolbe, j'exige cependant que vous
+m'obéissiez!
+
+--La raison?
+
+--Je veux vous voir tous les deux, face à face, dans mon salon; il le
+faut, sinon je garderai un soupçon éternel.
+
+--Triple folle!... je n'obéirai pas...
+
+Raoule vers lui tendait ses mains jointes, dont la peau transparente
+était maculée d'un peu de sang:
+
+--De Raittolbe, l'être que vous avez frappé comme le plus vil des
+animaux, lorsque vous le saviez lâche et sans vigueur, moi je l'ai
+déchiré de mes propres ongles; j'ai tellement torturé ses malheureux
+membres, où chacun de vos coups creusait sa meurtrissure, qu'il a
+crié... on est venu et j'ai dû, moi, Raoule, céder devant l'indignation
+de sa soeur. Jacques n'est plus qu'une plaie, c'est notre oeuvre; ne
+m'aiderez-vous pas à réparer ce crime!
+
+Jusqu'aux fibres les plus secrètes, le baron se sentait remué. Raoule
+était capable de tout, il le savait et ne doutait pas une minute qu'elle
+eût pu arriver à une pareille exaltation.
+
+--C'est horrible! horrible, murmura-t-il, nous sommes indignes de
+l'humanité... Que ce soit la lâcheté ou l'amour qui ait paralysé
+Jacques, nous ne devions pas, nous, des natures pensantes, nous laisser
+aller ainsi à l'emportement. Nous ne devions voir en lui qu'un être
+irresponsable.
+
+Raoule ne put s'empêcher d'avoir un mouvement de rage.
+
+--Vous viendrez, fit-elle, je le veux! mais souvenez-vous que je vous
+hais et qu'à l'avenir je vous défends de le regarder comme un ami.
+
+Le baron ne releva pas cette allusion, qui peut-être demandait une
+nouvelle goutte de sang.
+
+--Votre tante est-elle instruite de ce mariage? interrogea-t-il d'un ton
+plus calme.
+
+--Non, répliqua Raoule, je compte sur vos conseils pour l'y amener; du
+reste, il aura lieu... Marie Silvert l'exige.
+
+Et, avec une amertume navrante:
+
+--Je vous avoue l'immensité de ma chute, n'abusez pas de mon aveu,
+monsieur de Raittolbe.
+
+--Puis-je quelque chose du côté de la soeur, Raoule? voulez-vous que
+je la signale à la police? ajouta de Raittolbe, gentilhomme jusqu'au
+bout.
+
+--Non, rien, rien... le scandale est inévitable, cette créature est la
+petite pierre qui brise l'effort de la puissante roue d'acier. Je l'ai
+humiliée, elle se venge... Hélas! je croyais que pour une fille l'argent
+était tout, mais je me suis aperçue qu'elle avait, comme la descendante
+des Vénérande, le droit d'aimer.
+
+--Aimer! mon Dieu! Raoule, vous me faites frémir.
+
+--Je n'ai pas besoin de vous dire qui, n'est-ce pas?
+
+Ils se turent, l'âme remplie d'un grand déchirement.
+
+Ils se voyaient à terre tous les deux et sentaient leur poitrine
+oppressée par le pied d'un ennemi invisible.
+
+--Raoule, murmura doucement de Raittolbe, si vous le vouliez bien, nous
+pourrions échapper au gouffre, vous, en ne revoyant plus Jacques, moi,
+en ne reparlant jamais à Marie. Une heure de folie n'est pas l'existence
+entière; unis par nos égarements, nous pourrions l'être aussi par notre
+réhabilitation; Raoule, croyez-moi, revenez à vous-même... vous êtes
+belle, vous êtes femme, vous êtes jeune. Raoule, pour être heureuse
+suivant les lois de la sainte nature, il ne vous manque que de n'avoir
+jamais connu ce Jacques Silvert: oublions-le.
+
+De Raittolbe ne parlait plus de Marie: il disait: oublions-le. Raoule,
+sombre, eut un geste de désespoir:
+
+--J'aime toujours irrésistiblement, fit-elle d'une voix lente; que cette
+passion aboutisse au ciel ou à l'enfer, je ne veux pas m'en préoccuper.
+Quant à vous, de Raittolbe, vous avez de trop près vu mon idole pour que
+je puisse vous pardonner: je vous hais!
+
+--Adieu, Raoule, dit le baron, tendant vers elle sa main large. Adieu!
+moi, je vous plains.
+
+Elle ne bougea pas. Alors il lui prit le poignet qu'il serra avec une
+réelle affection; mais, en sortant de la salle d'escrime, il vit le long
+de ses doigts qu'il regantait une légère trace sanglante.
+
+Il se rappela tout de suite l'incident du fleuret brisé; cependant, une
+sorte de terreur superstitieuse s'empara de lui: l'officier de hussards
+eut un frisson dont il ne fut pas le maître.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+
+MARTIN Durand était un type de bon garçon ne demandant
+qu'à faire son chemin au milieu de tous les mondes possibles. Après une
+heure de causerie avec Jacques Silvert, il l'avait pris sous sa
+protection et tutoyé. Selon lui, le compas seul pourrait mener loin. Les
+fleurs, si merveilleusement qu'elles pussent être exécutées, n'avaient
+qu'une valeur de bibelots inutiles qu'on paie une fois très cher à
+l'artiste qu'elles ruinent par leur amoncellement. Le reste de l'année
+on bâtit toujours des palais, mais on n'a pas toujours besoin de fleurs.
+
+--Témoins, s'écriait-il, les faix de roses, les charretées de
+violettes, les tas de tulipes qui ornent vos lambris. Ah! mon cher, trop
+de fleurs! Je me sens asphyxié, rien qu'en les regardant!
+
+Là-dessus, il allumait un cigare pour combattre l'odeur imaginaire des
+bouquets peints.
+
+Jacques, devenu taciturne ainsi que tous ceux qui portent au coeur le
+poids d'une grande honte, ne répondait que par monosyllabes aux tirades
+de Martin Durand, et, quand celui-ci, émerveillé du luxe de l'atelier,
+lui demandait si son oncle était un nabab, il se sentait trembler devant
+ce nouvel ami, comme il eût tremblé devant un nouveau bourreau.
+
+--Enfin, clamait Martin Durand, véritable gamin du peuple, plein
+d'exubérance et fier d'être arrivé à sa situation en jouant des coudes,
+nous allons nous lancer du même bond, mon cher! C'est de Raittolbe qui
+l'affirme. Un salon noble, des amateurs richissimes et de jolies
+femmes... La tête me tourne! Sapristi! Mme de Vénérande a le plus bel
+hôtel de tout Paris. Style renaissance, avec les chapiteaux aux fenêtres
+et des balcons de fer venant de chez Louis XV. Je ne sais pas si elle
+paye bien les études de myosotis; mais, je veux que le diable m'emporte
+si elle ne me charge pas de démolir un pavillon pour lui rebâtir une
+tour. Nous nous appuyons mutuellement... Vous lui déclarez que
+l'architecte à la mode c'est moi. Je lui révèle que le président de la
+République vous a commandé une gerbe de pivoines.
+
+Jacques souriait douloureusement. Ce garçon expansif était heureux, il
+gagnait sa vie en se battant avec la pierre, il était fort, il était
+honnête, à toutes ses saillies il ajoutait un soupir au sujet de sa
+belle cousine, la fille du directeur de l'un des plus vastes magasins de
+la capitale. Noblesse, amour, argent, tout irait à lui, sur un signe de
+lui, parce qu'il était un homme.
+
+La connaissance faite en détail, Martin Durand déclara qu'il viendrait
+prendre Jacques le jour du bal et, en revoyant son ami de Raittolbe,
+qu'il connaissait au moins autant que son ami Silvert, il lui dit d'un
+ton enchanté:
+
+--Le petit est la plus superbe nature de modèle que j'aie jamais
+rencontrée; d'ailleurs, il n'a pas une ombre de talent... Mais je le
+formerai.
+
+Les artistes ont assez généralement cette monomanie de vouloir que la
+bonne société tombe en admiration non devant leur mérite mais devant
+leurs mauvaises manières: ils tiennent surtout à faire école quand ils
+désirent enseigner ce qu'ils ne savent pas.
+
+Martin Durand, caressant sa barbe brune, ajouta:
+
+--Oui, oui, je le formerai; il a vingt-trois ans, il peut se corriger,
+je compte bien l'étonner joliment chez les Vénérande, quand tous les
+quartiers de noblesse de ces gens-là seraient en granit d'Égypte.
+
+Pouvait-on étonner encore Jacques Silvert? De Raittolbe ne répondit pas.
+
+Le soir du Grand Prix, dès dix heures le salon du centre et la serre aux
+plantes exotiques s'inondèrent des jets éblouissants de la lumière de
+magnésium, lumière blanche, fluide, plus claire et cependant moins
+aveuglante que celle de l'électricité et à laquelle ressortaient tout le
+relief des statues, tous les plis des draperies, comme si le jour
+lui-même eût voulu prendre part à la fête des Vénérande.
+
+Les aïeux en pourpoint, les aïeules en fraise Médicis, du haut de leurs
+cadres, avec l'épée ou l'éventail, semblaient se désigner l'un à l'autre
+les échantillons de la roture parisienne qu'ils voyaient défiler à leurs
+pieds.
+
+Décidément la fête sportive avait tout mêlé, ceux qui descendaient
+d'Adam et ceux qui descendaient des croisades. L'architecte Martin
+Durand et la duchesse d'Armonville, Mme Élisabeth la chanoinesse, et
+Jacques Silvert, le fils de joie. Avec une merveille entente de gens qui
+veulent s'égayer, chacun suivant ses moyens, aux dépens d'autrui, tous
+échangeaient les plus gracieux sourires de bienvenue. Debout auprès du
+fauteuil monumental de sa tante, Mlle de Vénérande les recevait avec
+cette grâce un peu hautaine qui tenait bien plus du gentilhomme de jadis
+que de la femme simplement coquette.
+
+L'étrange créature, lorsqu'elle abandonnait le domaine de la passion et
+cessait de courir trop en avant de son siècle, revenait alors, tout à
+fait en arrière, à l'époque où les châtelaines refusaient de baisser la
+herse pour les troubadours mal mis.
+
+Raoule portait, ce soir-là, une robe de gaze blanche vaporeuse, à traîne
+de cour, sans un bijou, sans une fleur. Un caprice bizarre lui avait
+fait lacer sur ses épaules décolletées une cuirasse de mailles d'or,
+d'une finesse telle qu'on eût cru son buste coulé dans un métal liquide.
+
+Pour détacher la ligne de chair de la ligne du tissu, un cordon de
+brillants serpentait et les cheveux noirs, relevés en casque grec,
+étaient piqués d'un croissant de diamant à pointes phosphorescentes
+comme des rayons de lune. La superbe Diane semblait marcher sur un
+nuage; sa tête, au profil pur, dominait l'assistance et ce n'était pas
+sans une admiration anxieuse qu'on osait intercepter son regard strié
+d'étincelles. La chanoinesse, elle, s'enveloppait pudiquement d'un
+suaire de dentelles qui voilait une robe de couleur pensée. Son petit
+visage doux, parcheminé, aux yeux d'un bleu de ciel pâle, s'abritait
+sous le blason de son fauteuil, tandis qu'au contraire ce blason
+semblait craquer sous l'effort puissant du bras de Raoule.
+
+A leur droite, se groupaient le cousin René, spécimen rare de la haute
+gomme sportive, expliquant, à qui voulait l'entendre, comment _Simbad le
+marin_ avait gagné d'une longueur et pourquoi cette année le _maillot_
+de soie d'or était divinement porté... De Raittolbe, sévère, son masque
+de Slave impénétrable, songeant à la Gorgone antique lorsqu'il regardait
+Mlle de Vénérande. Puis le vieux marquis de Sauvarès, sautillant
+comme un gros oiseau de nuit aveuglé par la lumière crue, tout en
+couvant de ses yeux ternes, avivés parfois d'un éclair de lubricité,
+l'épaule ronde de sa filleule Raoule.
+
+Autour d'eux murmurait un essaim de femmes en toilettes exquises,
+s'entretenant avec une persistance dont s'agaçaient les hommes, des
+exploits de John Mare, le jockey vainqueur.
+
+On reconnaissait dans la foule les artistes amateurs à leurs
+déplacements perpétuels formant remous auprès des traînes de tulle ou
+de dentelles, évolution ayant pour but de se rapprocher de telle ou
+telle étoile reconnue.
+
+Quant aux véritables artistes, ils opéraient, mais en sens inverse, les
+mêmes déplacements, en sorte que le salon se transformait par instant en
+un autre champ de courses, genre discret. Durant l'une de ces
+fluctuations, Raoule, dont le regard embrassait tout, fit un signe à de
+Raittolbe. Celui-ci tressaillit, puis regarda dans la direction que
+suivait l'index à peine remué de la jeune femme. _Il_ était là, Martin
+Durand le poussait avec des gestes virulents:
+
+--Mais va donc! malheureux, va!... grommelait-il, il te faut entamer la
+conversation avec elle, bon gré, mal gré, pendant que j'étudierai ce
+buste-là. Sacrée noblesse!... Il n'y a qu'elle pour vous tailler des
+cariatides pareilles. Quel galbe! mes enfants. Quelle poitrine, quelles
+épaules, quels bras! Je la vois d'ici soutenant le balcon du Louvre
+restauré. Comme elle vous fige le sang rien qu'en se pliant sur une
+hanche... Va donc, je te suis...
+
+Jacques refusait d'avancer; ahuri par les flots de clarté magique de ce
+salon resplendissant, marchant sur les robes étalées, grisé par les
+senteurs capiteuses que répandaient ces chevelures poudrées de
+pierreries, l'ancien ouvrier fleuriste se croyait encore en proie au
+vertige paradisiaque que lui donnaient les fumées du haschich.
+
+--Es-tu nigaud! mon pauvre petit peintre, disait Martin Durand, très
+vexé d'avoir à constater ce manque d'audace chez un camarade. Un peu
+d'aplomb, morbleu! dévisage les femmes, bouscule les hommes, tiens,
+imite-moi... Est-ce que deux gars de notre espèce craignent le feu de la
+rampe? Ah! voilà M. de Raittolbe; nous sommes sauvés.
+
+En réalité, la tête de l'architecte n'était pas plus solide que celle du
+peintre, mais il avait l'inimitable aplomb de tous les démolisseurs qui
+savent un peu rebâtir.
+
+Le baron de Raittolbe lui serra la main, évitant de toucher celle de son
+ami.
+
+--Messieurs, enchanté de vous voir, je me charge de votre
+présentation...
+
+Et il les entraîna jusqu'à Raoule.
+
+--Mademoiselle, dit-il assez haut pour être entendu du groupe principal
+d'invités, je vous présente M. Martin Durand, architecte, à qui la
+capitale doit quelques beaux monuments de plus, et M. Jacques Silvert.
+
+Il résulta de cette présentation brève qu'on ne s'occupa point du
+personnage à monuments, puisque, tout de suite, on sut ce dont il était
+capable. On braqua plus volontiers le monocle sur celui qui ne portait
+qu'un nom ignoré. Jacques demeura immobile, les yeux dans les yeux de
+Raoule, qu'il n'avait pas revue depuis la nuit sinistre.
+
+Il eut un frisson d'homme réveillé en sursaut.
+
+Sa chair vibra, il redevint le corps dompté de cet esprit infernal qui
+lui apparaissait là, vêtu d'une armure d'or comme d'une égide
+emblématique.
+
+Il se rappela tout à coup que devant elle il était complet, que lui
+redevenait sa joie comme elle était sa souffrance. Son ivresse des
+premiers pas s'évanouit pour faire place à l'amour servile de la bête
+reconnaissante. Les plaies se fermèrent au souvenir des caresses. Une
+expression à la fois heureuse et résignée fit épanouir sa belle bouche.
+Sans songer qu'on s'occupait de lui, Jacques murmura:
+
+--Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous fait venir ici, moi qui ne suis rien et
+que vous ne trouvez même plus digne du martyre?
+
+Une vague rougeur monta aux tempes de Raoule; elle répondit balbutiant:
+
+--Mais, monsieur, il faut croire qu'en admirant vos oeuvres, ma tante
+a conclu que vous étiez beaucoup...
+
+--Je vous remercie, madame, ajouta Jacques se tournant vers la
+chanoinesse, stupéfaite de le voir aussi élégant sous son habit de bal;
+je vous remercie, mais je regrette que vous soyez meilleure que Mlle
+Raoule!
+
+--C'est fort naturel! bégaya la sainte, à cent lieues de ce qu'il
+voulait dire et habituée par son monde à répondre sans entendre.
+
+Seulement de Raittolbe, le marquis de Sauvarès, le cousin René et Martin
+Durand dressèrent une oreille inquiète.
+
+--Meilleure que Mlle Raoule!... Hein? fit René avec un rictus
+suffisant. Il est assez commun, ce Jacques Silvert. Meilleure...
+comprends pas!...
+
+--Ni moi, grogna le vieux marquis; anguille sous roche!... peut-être!
+Eh! Eh!... Adonis, ma parole, un Adonis!
+
+Martin Durand tiraillait sa jolie barbe.
+
+--Je suis enfoncé! se dit-il, le petit en tient et ils ont tous l'air de
+jouer au plus matois, ici; quel galbe, quelle cariatide, mes enfants!
+
+De Raittolbe, abasourdi par l'aplomb subit de ce dépravé de bas étage,
+s'avouait pourtant que cela le raccommodait presque avec lui. Des femmes
+se rapprochèrent de Jacques, la duchesse d'Armonville, contemplant les
+traits merveilleux de ce roux que la blancheur sidérale de
+l'illumination rendait blond comme une Vénus du Titien, décida les
+hésitantes par une exclamation garçonnière qui lui allait à ravir, car
+elle avait les cheveux courts et frisés:
+
+--Parbleu, mesdames, je suis émerveillée!
+
+A ce moment, l'orchestre, dissimulé dans une tribune dominant la salle,
+laissa tomber du haut des frises les préludes d'une valse; des couples
+s'ébranlèrent, et Raoule, profitant de l'agitation, s'éloigna de sa
+tante, suivie d'une petite cour. Jacques se pencha vers elle.
+
+--Tu es bien belle... glissa-t-il ironiquement, mais je suis sûr que ta
+robe t'embarrassera pour danser!
+
+--Tais-toi, Jacques! supplia Mlle de Vénérande, éperdue, tais-toi! Je
+croyais t'avoir appris autrement ton rôle d'homme du monde!
+
+--Je ne suis pas un homme! je ne suis pas du monde! riposta Jacques,
+frémissant d'une rage impuissante; je suis l'animal battu qui revient
+lécher tes mains! Je suis l'esclave qui aime pendant qu'il amuse! Tu
+m'as appris à parler pour que je puisse te dire _ici_ que je
+t'appartiens!... Inutile de m'épouser, Raoule; on n'épouse pas sa
+maîtresse, ça ne se fait pas dans tes salons!...
+
+--Ah! tu m'effrayes!..... maintenant, Jacques! Est-ce ainsi que tu dois
+te venger? Marie serait-elle morte? Notre amour ne serait-il plus
+l'amour maudit? N'ai-je pas vu couler ton sang? et serait-il possible
+de revivre les folies de notre bonheur? Non! ne me parle plus! Ton
+souffle embaumé de jeune amour me donne la fièvre!...
+
+De Raittolbe, le plus près d'eux, murmura:
+
+--Soyez prudents, on vous épie!...
+
+--Alors, valsons!--dit Raoule emportée brusquement par la sauvagerie de
+sa volupté qui renaissait plus immense en présence du tentateur.
+
+Jacques, sans formuler une seule demande de circonstance, enlaça Raoule,
+qui se ploya sous son étreinte comme un roseau, et le cercle s'ouvrit.
+
+--Mais c'est un enlèvement! fit le marquis de Sauvarès, ce Jacques
+Silvert s'attaque à notre déesse comme à une simple mortelle!...
+
+--La cariatide prend des pieds! soupira Martin Durand, navré d'avoir été
+témoin d'une aussi profanante métamorphose.
+
+René essayait de rire:
+
+--Amusant! très amusant! Excessivement drôle. Ma cousine l'apprivoise
+pour le mieux dévorer! Un de plus... Quand nous serons à cent, nous
+ferons une croix! Très amusant!...
+
+De Raittolbe les regardait valser d'un oeil rêveur. Il valsait bien,
+ce manant, et son corps souple, aux ondulations féminines, semblait
+moulé pour cet exercice gracieux. Il ne cherchait pas à soutenir sa
+danseuse, mais il ne formait avec elle qu'une taille, qu'un buste, qu'un
+être. A les voir pressés, tournoyants et fondus dans une étreinte où les
+chairs, malgré leurs vêtements, se collaient aux chairs, on s'imaginait
+la seule divinité de l'amour en deux personnes, l'individu _complet_
+dont parlent les récits fabuleux des brahmanes, deux sexes distincts en
+un unique monstre.
+
+--Oui! la chair! pensait-il, la chair fraîche, souveraine puissance du
+monde. Elle a raison, cette créature pervertie! Jacques aurait beau
+posséder toutes les noblesses, toutes les sciences, tous les talents,
+tous les courages, si son teint n'avait pas la pureté du teint des
+roses, nous ne le suivrions pas ainsi de nos yeux stupides!
+
+--Jacques! répétait Raoule, cédant à une griserie de bacchante...
+Jacques, je t'épouserai, non parce que je redoute les menaces de ta
+soeur, mais parce que je te veux au grand jour, après t'avoir eu
+pendant nos mystérieuses nuits. Tu seras ma femme chérie comme tu as été
+ma maîtresse adorée!
+
+--Et tu me reprocheras ensuite de m'être vendu, n'est-ce pas?
+
+--Jamais!
+
+--Tu sais que je ne suis pas guéri!... que je suis _laide_! A quoi
+puis-je te servir!... Jaja est abîmé!... Jaja est affreux!--reprenait-il
+d'un ton câlin, en la pressant plus fort.
+
+--Je te jure de te faire tout oublier! Ce serait si doux d'être ton
+mari! de t'appeler en cachette Mme de Vénérande!... car ce sera mon
+nom que je te donnerai!...
+
+--C'est vrai! je n'ai pas de nom, moi!
+
+--Allons! ta soeur est notre providence! elle m'a fait faire une
+promesse que je ne rétracterai pas... mon ange! mon dieu! mon illusion
+préférée!
+
+Quand ils s'arrêtèrent, ils se crurent dans l'atelier du boulevard
+Montparnasse et se sourirent en échangeant un dernier serment.
+
+--Vous savez que le lion de la soirée c'est M. Jacques Silvert? déclara
+Sauvarès au centre d'un groupe de sportmen scandalisés.
+
+--D'où sort cet Antinoüs? demandèrent les viveurs, curieux de recueillir
+quelque histoire ténébreuse sur le compte de ce nouveau favori.
+
+--Du bon plaisir de Mlle de Vénérande, riposta le marquis, et le mot
+fit bientôt fortune.
+
+Mais soudain l'arrivée de Jacques, les troublant par mégarde dans leurs
+réflexions dédaigneuses, les réduisit au silence. Ils allaient se
+replier en masse pour prouver leur mépris à cet obscur barbouilleur de
+myosotis lorsqu'ils ressentirent en même temps une commotion bizarre qui
+les cloua sur place. Jacques, la tête renversée, avait encore son
+sourire de fille amoureuse; ses lèvres relevées laissaient voir ses
+dents de nacre, ses yeux, agrandis d'un cercle bleuâtre, conservaient
+une humidité rayonnante, et, sous ses cheveux épais, sa petite oreille,
+épanouie comme une fleur de pourpre, leur donna, à tous, le même
+tressaut inexplicable. Jacques passa, ne les ayant pas remarqués; sa
+hanche, cambrée sous l'habit noir, les frôla une seconde... et d'un même
+mouvement, ils crispèrent leurs mains devenues moites.
+
+Quand il fut loin, le marquis laissa choir cette phrase banale:
+
+--Il fait bien chaud, messieurs. D'honneur, c'est intolérable!...
+
+Tous reprirent en choeur:
+
+--C'est intolérable!... D'honneur, il fait trop chaud!
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+
+VOYONS, mon petit! Voyons, cordieu! De la poigne...
+Vous êtes un homme et non pas une statue! A votre place je serais déjà
+furieux de sentir ce fer si près de ma peau. Imaginez-vous que je
+deviens un ennemi mortel, un monsieur digne des coups les plus violents.
+Je vous ai pris une femme adorée, je vous ai jeté dix cartes à la
+figure, je vous ai appelé: _lâche_ ou _voleur_, au choix. Tonnerre!
+Ripostez donc!
+
+Et de Raittolbe, le maître, s'exaspérant pour Jacques Silvert, l'élève,
+se ruait dans des assauts terribles.
+
+--Vous n'êtes pas patient, baron! murmurait Raoule, qui présidait à la
+leçon, vêtue d'un élégant costume de salle. Moi, je lui permets de se
+reposer; assez pour aujourd'hui!
+
+Raoule prit une épée, tomba en garde devant de Raittolbe, et, comme pour
+venger Silvert, elle chargea l'ex-officier avec une impétuosité folle.
+
+--Diable, cria celui-ci, touché trois fois coup sur coup, vous vous
+emballez trop vite, ma chère, je ne vous ai rien dit, ce me semble, de
+tout ce que je viens de raconter à ce pauvre Jacques!
+
+A cet instant même, on annonça le déjeuner: le cousin René et plusieurs
+intimes entrèrent; on félicita les champions pendant qu'un domestique,
+s'avançant discrètement vers Jacques, lui glissait un mot à l'oreille.
+Raoule, encore très échauffée, ne vit pas le jeune homme pâlir et passer
+rapidement dans un fumoir attenant à la salle d'escrime.
+
+Jacques avait enfin obtenu de la chanoinesse Élisabeth les grandes
+entrées de la maison; il était fiancé officiellement à Raoule, depuis un
+mois. Après le bal des courses, pendant lequel tous les amateurs de
+scandale avaient été scandalisés par l'introduction de ce petit Silvert,
+Raoule, folle comme les possédées du moyen âge qui avaient le démon en
+elles et n'agissaient plus de leur propre autorité, s'était déclarée
+brusquement, un matin, au chevet de la malheureuse dévote. Ce matin se
+trouvait très froid, très sombre, très terne. La chanoinesse, sous ses
+couvertures à écussons, rêvait de cilice et de pavé glacé; elle fut
+réveillée par la voix sonore de _son neveu_, commandant un feu d'enfer à
+sa femme de chambre.
+
+--Pourquoi du feu? c'est mon jour de mortification, ma chère enfant, dit
+la tante, ouvrant ses paupières transparentes et livides comme des
+hosties.
+
+--Parce que, chère tante, je viens causer avec vous de choses graves, et
+ces choses graves seront une mortification si naturelle qu'elles vous
+suffiront amplement!
+
+Tout en riant d'un rire mauvais, la jeune femme s'asseyait dans un
+fauteuil, ramenant sur ses pieds frileux le pan de sa robe de chambre
+doublée d'hermine.
+
+--A cette heure? juste ciel! Tu as eu le réveil bien prompt, ma chérie!
+Voyons, je t'écoute.
+
+Et la chanoinesse se dressa sur son traversin, les yeux dilatés par
+l'épouvante.
+
+--Je veux me marier, tante Élisabeth!
+
+--Te marier! Oh! tu es inspirée par saint Philippe de Gonzague, que je
+prie à cette intention chaque vigile. Te marier! Raoule! Mais je pourrai
+donc réaliser mon voeu le plus cher, quitter ce monde de vanités et me
+retirer aux Visitandines, où j'ai mon voile tout prêt. Béni soit le
+Seigneur! Sans doute, ajouta-t-elle, c'est le baron de Raittolbe qui est
+l'élu?
+
+Et elle sourit d'un air un peu malicieux.
+
+--Non, ce n'est pas de Raittolbe, ma tante! Je vous préviens que je ne
+tiens pas à m'ennoblir davantage. Les affreux noms me plaisent beaucoup
+plus que tous les titres de nos inutiles parchemins. Je désire épouser
+le peintre Jacques Silvert!
+
+La chanoinesse fit un bond dans son lit, leva ses bras de vierge
+au-dessus de sa tête pudique et s'écria:
+
+--Le peintre Jacques Silvert? Ai-je bien entendu? Ce bellâtre sans sou
+ni maille à qui tu as fait l'aumône?...
+
+Un moment, la stupeur paralysa sa langue; elle reprit, en s'affaissant
+sur elle-même:
+
+--Tu me feras mourir de honte, Raoule!
+
+--Ma tante, dit alors l'indomptable fille des Vénérande, la honte serait
+peut-être de ne pas l'épouser!
+
+--Explique-toi! gémit Mme Élisabeth, désespérée.
+
+--Par respect pour vous, ma tante, ne m'y forcez pas, vous avez aimé
+trop saintement pour...
+
+--Je représente ta mère, Raoule..... interrompit dignement la
+chanoinesse, j'ai le devoir de tout entendre.
+
+--Eh bien, je suis sa maîtresse! répondit Raoule avec un calme
+effrayant.
+
+Sa tante devint pâle comme les draps immaculés qui l'enveloppaient. Elle
+eut, au fond de ses prunelles indécises, le seul éclair qui devait y
+briller durant sa pieuse existence, et dit d'un ton sourd:
+
+--Que la volonté de Dieu soit faite... Mésalliez-vous, ma nièce. Il me
+reste encore assez de larmes pour effacer votre crime... J'entrerai au
+couvent le lendemain de votre mariage!...
+
+Et, à partir de ce matin froid durant lequel un feu d'enfer avait brûlé
+dans la cheminée de la chanoinesse, mortifiée pourtant jusqu'aux
+moelles, Raoule avait agi à sa guise. On avait présenté le fiancé à la
+famille et aux intimes; puis, sans qu'une objection s'élevât contre ce
+fantastique caprice, chacun s'était incliné cérémonieusement devant
+Jacques. Le marquis de Sauvarès l'avait déclaré «pas mal». René, le
+cousin «amusant, excessivement amusant»! La duchesse d'Armonville avait
+lancé un petit rire énigmatique et, somme toute, puisque par le fait
+d'un oncle éloigné, mort à propos, le barbouilleur superbe possédait une
+fortune de trois cent mille francs, il devenait un peu moins ridicule.
+
+Cette fortune, Raoule l'avait donnée, de la main à la main, à l'homme de
+son choix.
+
+Les gens de l'hôtel, eux, disaient, aux offices: c'est un enfant
+trouvé.
+
+Un enfant trouvé qui allait barrer de deuil le blason vermeil des
+Vénérande!
+
+Souvent par ces tristes nuits d'automne, on entendait du côté de la
+chambre close de Mme Élisabeth de longs sanglots; on pouvait croire
+que c'était le vent sifflant à travers le rond-point dépouillé de la
+cour d'honneur...
+
+Raoule ferraillait toujours, de Raittolbe fut obligé de rompre. Puis,
+soudain, une interjection parvint jusqu'à eux, aiguë, discordante. Ils
+s'arrêtèrent simultanément. Ils avaient reconnu la voix de Marie
+Silvert.
+
+Mlle de Vénérande prétexta un peu de fatigue et, sans s'occuper du
+baron et de ses admirateurs, elle gagna la porte du fumoir. De Raittolbe
+en fit autant.
+
+--Témoins, décida Raoule, allez au déjeuner de réconciliation! Nous
+réparons nos toilettes et sommes à vous dans quelques minutes.
+
+Ces messieurs sortirent en discutant les coups échangés.
+
+--Qu'est-ce que tu viens faire? disait Jacques, derrière la porte du
+boudoir, une scène?
+
+--Pas si bête, on me mettrait dehors!
+
+--Eh bien! alors, faisait Jacques impatienté, tiens-toi tranquille.
+
+--Me tenir tranquille? C'est ça... tu auras le droit de te blanchir en
+te baignant dans les blasons de la haute, et moi, ta soeur, je
+resterai putain comme devant?
+
+--Où veux-tu en venir?
+
+--Où je veux en venir? Je veux que tu dises à ta Raoule que ses
+conditions ne sont pas les miennes. Je me fiche du chiffon de papier
+qu'elle m'a envoyé comme de ma première chemise. Il paraît que je vous
+gêne, mes tourtereaux? On rougit de Marie Silvert; il faut m'éloigner,
+m'envoyer à la campagne, dans un coin; eh bien, j'veux pas, moi! Nous
+avons mangé le pain dur ensemble, tu vas t'payer du poulet rôti, j'en
+veux ma bonne part ou j'mets les pieds dans vos plats. Ah! monsieur
+s'pavane du matin au soir, on l'attiffe comme une grue, y en a pas assez
+pour lui, quoi! et faudrait que sa soeur s'habille d'une loque,
+s'coiffe d'un chiffon, se nourrisse d'une croûte. As-tu fini! Vous avez
+cru me coudre la bouche avec votre pension de six cents francs, plus
+souvent que je me laisserai faire; Marie Silvert ne veut pas de vos
+rentes, ça la salirait!
+
+--Qu'à cela ne tienne, fit à ce moment Mlle de Vénérande, en entrant
+suivie de de Raittolbe, ne vous tourmentez pas, vous n'aurez rien!
+
+Raoule avait dit cela froidement, laissant une à une tomber ses paroles,
+qui, pour quelques secondes, semblèrent produire sur la fille l'effet
+d'autant de gouttes d'eau froide.
+
+--Bien, fit-elle, pinçant la lèvre et regrettant de ne pouvoir revenir
+aux six cents francs par le chemin de la douceur, bien; puis, les doigts
+crispés au dossier d'une chaise: Au fait, j'aime mieux ça, vous
+m'dégoûtez,--pas vous, monsieur, fit-elle, essayant de sourire à de
+Raittolbe retranché derrière Raoule qu'il regrettait d'avoir suivie;
+c'est pourtant vous qui êtes cause de tout.
+
+--Hein! fit de Raittolbe, s'avançant, qu'est-ce que vous me dites-là?
+
+--C'est clair: vous savez bien que mademoiselle et monsieur ne m'ont
+jamais pardonné d'avoir été votre maîtresse. Ça les chiffonnait!
+
+--Assez, interrompit brusquement le baron; ne prenez pas prétexte de
+notre liaison pour continuer vos injures. Vous avez fait votre métier,
+je vous ai payée: nous sommes quittes.
+
+--C'est juste, répondit Marie, subitement calmée; j'ai même encore là
+les cent francs que vous m'avez envoyés; je n'y ai pas encore touché. Ça
+m'a fait quelque chose quand je les ai reçus. C'est peut-être bête, mais
+c'est comme ça.
+
+Elle parlait d'un ton soumis, en attachant sur de Raittolbe des yeux
+presque suppliants.
+
+--Voyez-vous, monsieur, continua-t-elle sans plus s'occuper de son frère
+et de Raoule, parce qu'on est une pauvre fille, ça n'empêche pas d'avoir
+un coeur. Vous dites que j'ai fait mon métier avec vous, vous savez
+bien que non! Je vous ai aimé, moi, je vous aime toujours, et vous
+n'avez qu'à faire un signe si vous le voulez, je me mets en quatre
+pour...
+
+--Assez! interrompit de Raittolbe, enrageant de se voir ridiculiser
+devant Raoule, je me contenterais de votre départ!
+
+Réellement émue un instant plus tôt, la fille sentit se réveiller sa
+colère. Alors, elle éclata:
+
+--Eh bien oui! je partirai, mais faut que je crève le sac aux ordures!
+Ah! vous avez beau vous gausser, vous autres, j'ai pas fini, v'la le
+bouquet. Ça vous amuse, n'est-ce pas? C'est drôle, ricana-t-elle,
+hideuse. Vous êtes contents, pas vrai? Ça vous embêtait que je lui aie
+donné dans l'oeil, et le v'la qui m'envoie promener. N. de D., d'la
+rigolade y en aurait que pour eux? Plus souvent, puisque j'peux pas
+trouver un homme qui me prenne, j'vas me les payer tous--mes enfants, ça
+vous fera honneur, votre future belle-soeur vient vous faire part de
+son entrée au b.....!
+
+--Votre existence n'en sera guère changée, railla Mlle de Vénérande,
+se dirigeant vers la porte, en faisant signe à Jacques de la suivre.
+
+Jacques restait debout devant sa soeur, les poings crispés, la face
+pâle, mordant sa lèvre; peut-être n'y avait-il qu'un déshonneur auquel
+il n'eût pas été préparé dans les sursauts rapides de sa chute...
+
+--Bon voyage! cria ironiquement Raoule, du seuil de la salle d'armes.
+
+--Oh! nous nous reverrons, belle-soeur, répliqua Marie, gouailleuse,
+je viendrai, les jours de sortie, vous présenter mes devoirs. Faudra pas
+faire la dégoûtée, vous savez; Marie Silvert, même en carte, vaudra bien
+Mme Silvert; au moins elle fait l'amour comme tout le monde,
+celle-là!
+
+Elle n'acheva pas. Jacques, hors de lui, avant que de Raittolbe n'eût
+prévenu son geste, étreignait sa soeur au poignet, et, dans un effort
+terrible, la secouait désespérément.
+
+--Te tairas-tu, misérable? gronda-t-il d'une voix sourde.
+
+Puis, ses muscles se détendirent, et Marie, pirouettant sur elle-même,
+tomba presque à genoux.
+
+Marie, relevée, se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et là, se tournant
+vers son frère, de chaque côté duquel se tenaient, comme deux
+protections, de Raittolbe et Raoule:
+
+--Faut pas t'énerver comme ça, mon petit. T'as besoin de tes muscles,
+il t'en faut pour deux... T'as la même tête que le jour de la raclée. Tu
+sais la raclée que monsieur le baron t'a administrée. Prends garde, tu
+vas te trouver mal, t'as quelque chose de détraqué, bien sûr: ta chaste
+épouse n'aura plus son compte..... Est-il gentil, comme ça, entre ses
+deux amants!
+
+Marie lança ces derniers mots dans un rire féroce, dont les éclats
+durent faire trembler jusque dans ses fondements la vieille maison des
+Vénérande.
+
+Élisabeth et Marie Silvert, l'ange du bien qui avait toléré, le démon de
+l'abjection qui avait excité, fuyaient en même temps, l'un vers le
+Paradis, l'autre vers l'abîme, cet amour monstrueux qui pouvait, à la
+fois, aller, dans son orgueil, plus haut que le ciel et, dans sa
+dépravation, plus bas que l'enfer.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+
+VERS minuit, les invités aux noces de Jacques Silvert
+s'aperçurent d'un fait bien étrange: la jeune mariée était encore parmi
+eux, mais le jeune marié avait disparu. Indisposition subite, vexation
+d'amoureux, incident grave, toutes les conjectures possibles furent
+faites dans le clan des familiers que cette union préoccupait déjà au
+dernier point. Le marquis de Sauvarès prétendit que le cartel d'un rival
+éconduit avait été trouvé par Jacques, sous sa serviette, au début du
+merveilleux repas qui leur avait été servi. René affirmait que tante
+Élisabeth devait quitter le monde ce soir même et qu'elle remettait ses
+pouvoirs à l'époux. Martin Durand, témoin du marié, bougonnait sans se
+cacher, parce que les artistes ont toujours le droit de _faire leur
+tête_ quand on a besoin d'eux. Il ne pouvait plus sentir ce Jacques,
+maintenant. Au coin de la cheminée monumentale du salon où s'écroulait
+en braises rouges le nouveau foyer conjugal, la duchesse d'Armonville,
+pensive, son binocle entre ses doigts fins, suivait les mouvements de
+Raoule, placée en face d'elle. Raoule déchiquetait machinalement son
+bouquet d'oranger. De Raittolbe assurait tout bas à la duchesse que
+l'amour est la seule puissance vraiment capable d'aplanir les
+difficultés politiques sous le gouvernement du jour.
+
+--Mais enfin, murmurait la duchesse, sans prendre garde aux étourderies
+du baron, me direz-vous pourquoi cette chère mariée s'est aujourd'hui
+fait coiffer de façon si... originale? Cela me rend perplexe, depuis la
+cérémonie religieuse.
+
+--L'hymen est, sans doute, pour Mme Silvert une prise de voile comme
+une autre, répondait de Raittolbe, dissimulant un sourire sardonique.
+
+Mme Silvert portait une longue robe de damas blanc argenté et une
+sorte de pourpoint de cygne. Son voile avait été enlevé au moment du bal
+et l'on voyait la coiffure de fleurs d'oranger naturelles reposer en
+diadème sur des boucles pressées comme dans la chevelure d'un garçon; sa
+physionomie hardie s'harmonisait admirablement avec ces boucles courtes,
+mais ne rappelait en rien la pudique épousée, prête à baisser les yeux
+sous ses tresses parfumées qu'allaient bientôt défaire les vives
+impatiences de l'époux.
+
+--Je vous assure, réitérait la duchesse, que Raoule a fait couper ses
+cheveux.
+
+--Une mode récente que j'adopte définitivement, chère duchesse, répondit
+Raoule, qui venait d'entendre et sortait de sa rêverie.
+
+De Raittolbe eut un applaudissement muet. Il frappa la paume de sa main
+du bout de ses ongles. Mme d'Armonville se mordit la lèvre pour ne
+pas rire. Cette pauvre Raoule, à force de se masculiniser, finirait par
+compromettre son mari!
+
+Les demoiselles d'honneur vinrent en tumulte offrir le gâteau, suivant
+la nouvelle coutume importée de Russie et qui faisait fureur, cette
+année-là, dans la haute société. L'époux ne se montrait toujours pas.
+Raoule dut garder sa part entière. Minuit sonna; alors, la jeune femme
+traversa le vaste salon de son pas altier; arrivée à l'arc de triomphe
+dressé avec toutes les plantes de la serre, elle se retourna et eut pour
+l'assemblée un salut de reine qui congédie ses sujets. D'une phrase
+gracieuse mais brève, elle remercia ses compagnes, puis elle sortit à
+reculons, les saluant encore d'un geste élégant et rapide, comme le
+salut de l'épée. Les portes se refermèrent.
+
+A l'aile gauche, tout à l'extrémité de l'hôtel, était la chambre
+nuptiale. Le pavillon dans lequel elle se trouvait formait retour sur le
+reste du bâtiment. La plus profonde obscurité, le plus discret silence
+régnaient dans cette partie de la maison.
+
+Les corridors étaient éclairés de lanternes de bohème bleu dont le gaz
+avait été baissé, et dans la bibliothèque attenante à la chambre à
+coucher une seule torchère, tenue par un grand esclave en bronze,
+servait de fanal. Au moment où Raoule entra dans le cercle de lumière
+projeté au centre de la pièce, une femme habillée simplement comme une
+domestique se détacha de la tenture sombre.
+
+--Que me voulez-vous? murmura la mariée redressant sa taille souple et
+laissant à ses pieds se dérouler l'immense traîne de sa robe d'argent.
+
+--Vous dire adieu, ma nièce, répliqua Mme Élisabeth, dont le visage
+pâle, tout à coup éclairé, semblait surgir comme une évocation
+spectrale.
+
+--Vous! ma tante, vous partez?
+
+Émue, Raoule lui tendit les bras.
+
+--N'embrasserez-vous pas une dernière fois votre _neveu_? fit-elle d'un
+son de voix plus respectueux et plus doux.
+
+--Non! dit la chanoinesse secouant le front. Quand je serai là-haut!
+peut-être! mais ici je ne puis me résigner à couvrir de mon pardon les
+souillures de la fille perdue. Adieu, mademoiselle de Vénérande. Mais
+avant mon départ, sachez-le: si sainte que Dieu veuille que je sois, il
+m'a permis d'apprendre vos horribles débordements. Je sais tout: Raoule
+de Vénérande, je vous maudis.
+
+La chanoinesse parlait très bras et cependant Raoule crut entendre
+retentir les éclats de cette malédiction jusque dans la tranquillité de
+la chambre nuptiale.
+
+Elle eut un tressaillement superstitieux.
+
+--Vous savez tout? expliquez vos paroles, ma tante! Le chagrin de me
+voir porter un nom roturier vous trouble-t-il la raison?
+
+--Vous êtes la belle-soeur d'une prostituée. Elle était ici tout à
+l'heure, cette fille, oubliée dans vos invitations; elle m'a forcée à me
+pencher sur le gouffre. Vous n'étiez pas la maîtresse de Jacques
+Silvert, Raoule de Vénérande, et je le regrette à présent de toute mon
+âme! Mais souvenez-vous bien, fille de Satan! que les désirs contre
+nature ne sont jamais assouvis. Vous rencontrerez la désespérance au
+moment où vous croirez au bonheur! Dieu vous précipitera dans le doute
+au moment où vous toucherez à la sécurité. Adieu... je vais prier sous
+un autre toit.
+
+Raoule, immobilisée dans l'impuissance de sa rage, la laissa se retirer
+sans proférer un mot.
+
+Lorsque Mme Élisabeth eut disparu, la mariée appela ses femmes qui
+l'attendaient pour l'aider à sa toilette de nuit.
+
+--Il est venu quelqu'un ici voir ma tante? interrogea-t-elle d'un ton
+sourd.
+
+--Oui, madame, répondit Jeanne, l'une de ses caméristes, une personne
+très voilée qui lui a parlé longtemps.
+
+--Et cette personne?
+
+--S'est retirée emportant un petit coffret. Je pense que Mme la
+chanoinesse a fait une dernière aumône avant de partir pour son couvent.
+
+--Ah! très bien, une dernière aumône.
+
+A ce moment le bruit d'une voiture fit trembler légèrement les vitres de
+la bibliothèque.
+
+--Votre tante a commandé le coupé, dit Jeanne en baissant la tête pour
+ne pas laisser voir son émotion.
+
+Raoule passa dans le cabinet de toilette, et, la repoussant:
+
+--Je ne veux personne, allez-vous-en et faites dire au marquis de
+Sauvarès, mon parrain, que désormais il reste seul pour faire les
+honneurs du salon.
+
+--Oui, madame.
+
+Jeanne sortit à l'instant, complètement ahurie. L'air semblait devenu
+irrespirable dans l'hôtel de Vénérande.
+
+Un à un, les invités défilèrent devant le marquis, plus étonné qu'eux du
+mandat qu'il venait de recevoir; puis, quand il n'y eut plus que de
+Raittolbe, M. de Sauvarès lui prit le bras.
+
+--Allons-nous-en, mon cher, dit-il avec un éclat de rire moqueur; cette
+maison est décidément transformée en tombeau.
+
+Le chasseur préposé à la garde du vestibule éteignit les lustres, et,
+bientôt, dans les salons déserts, par tout l'hôtel, avec le silence,
+régna l'obscurité profonde.
+
+Après avoir fait glisser le verrou du cabinet de toilette, Raoule
+s'était dépouillée de ses vêtements avec une orgueilleuse colère.
+
+--Enfin! avait-elle dit, quand la robe de damas aux chastes reflets
+était tombée à ses pieds impatients.
+
+Elle prit une petite clef de cuivre, ouvrit un placard dissimulé dans la
+tenture et en tira un habit noir, le costume complet, depuis la botte
+vernie jusqu'au plastron brodé. Devant la glace, qui lui renvoyait
+l'image d'un homme beau comme tous les héros de roman que rêvent les
+jeunes filles, elle passa sa main, où brillait l'alliance, dans ses
+courts cheveux bouclés. Un rictus amer plissa ses lèvres estompées d'un
+imperceptible duvet brun.
+
+--Le bonheur, ma tante, fit-elle froidement, est d'autant plus vrai
+qu'il est plus fou; si Jacques ne se réveille pas du sommeil sensuel que
+j'ai glissé dans ses membres dociles, je serai heureuse malgré votre
+malédiction.
+
+Elle s'approcha d'une portière de velours, la souleva d'un geste
+fébrile, et, la poitrine palpitante, s'arrêta.
+
+Du seuil, le décor était féerique. De ce sanctuaire païen érigé au sein
+des splendeurs modernes, émanait un vertige subtil, incompréhensible,
+qui eût galvanisé n'importe quelle nature humaine. Raoule avait
+raison... l'amour peut naître dans tous les berceaux qu'on lui prépare.
+
+L'ancienne chambre à coucher de Mlle de Vénérande, arrondie aux
+angles, avec un plafond en forme de coupole, était tendue de velours
+bleu, lambrissée de satin blanc rehaussé d'or et de cannelures en
+marbre.
+
+Un tapis, dessiné d'après les indications de Raoule, recouvrait le
+parquet de toutes les beautés de la flore orientale. Ce tapis, fait de
+laine épaisse, avait des couleurs tellement vives et des reliefs si
+accusés, qu'on aurait pu croire marcher dans quelque parterre enchanté.
+
+Au centre, sous la veilleuse retenue par quatre chaînes d'argent, la
+couche nuptiale avait les contours du vaisseau primitif qui portait
+Vénus à Cythère. Une profusion d'amours nus accroupis au chevet
+soulevaient de toute la force de leurs poings la conque capitonnée de
+satin bleu. Sur une colonne en marbre de Carrare, la statue d'Eros,
+debout, l'arc au dos, soutenait de ses bras arrondis d'amples rideaux de
+brocart d'Orient, retombant en plis voluptueux tout autour de la conque,
+et, du côté du chevet, un trépied en bronze portait un brûle-parfums
+étoilé de pierres précieuses où se mourait une flamme rose dégageant
+une vague odeur d'encens. Le buste de l'Antinoüs aux prunelles d'émail
+faisait face au trépied. Les fenêtres avaient été reconstruites en ogive
+et grillées comme les fenêtres de harems, derrière des vitraux de
+nuances adoucies.
+
+L'unique ameublement de la chambre était le lit. Le portrait de Raoule,
+signé Bonnat, s'accrochait aux tentures, tout entouré de draperies
+blasonnées. Sur cette toile, elle portait un costume de chasse du temps
+de Louis XV et un lévrier roux léchait le manche du fouet que tenait sa
+main magnifiquement reproduite.
+
+Jacques était étendu sur le lit; par une coquetterie de courtisane qui
+attend l'amant d'une minute à l'autre, il avait repoussé les couvertures
+ouatées et le moelleux édredon. Au reste, une vivifiante chaleur régnait
+dans la chambre bien close.
+
+Raoule, les pupilles dilatées, la bouche ardente, s'approcha de l'autel
+de son dieu, et dans son extase:
+
+--Beauté, soupira-t-elle, toi seule existes; je ne crois plus qu'en toi.
+
+Jacques ne dormait pas: il se souleva doucement sans quitter sa pose
+indolente; sur le fond d'azur des courtines, son buste souple et
+merveilleux de forme se détachait rose comme la flamme du brûle-parfums.
+
+--Alors, pourquoi voulais-tu jadis la détruire, cette beauté que tu
+aimes? répondit-il dans un souffle amoureux.
+
+Raoule vint s'asseoir sur le bord de la couche et prit à pleines mains
+la chair de ce buste cambré.
+
+--Je punissais une trahison involontaire cette nuit-là; songe à ce que
+je ferais si jamais tu me trahissais réellement.
+
+--Écoute, cher maître de mon corps, je te défends de rappeler le soupçon
+entre nos deux passions, il me fait trop peur..... Pas pour moi!
+ajouta-t-il, riant de son adorable rire d'enfant, mais pour toi.
+
+Il posa sa tête soumise sur les genoux de Raoule.
+
+--C'est bien beau, ici, murmura-t-il, avec un regard reconnaissant. Nous
+allons y être très heureux.
+
+Raoule, du bout de son index, caressait ses traits réguliers et suivait
+l'arc harmonieux de ses sourcils.
+
+--Oui, nous y serons heureux et il ne faut pas quitter ce temple de
+longtemps, pour que notre amour pénètre chaque objet, chaque étoffe,
+chaque ornement de caresses folles, comme cet encens pénètre de son
+parfum toutes les tentures qui nous enveloppent. Nous avions décidé un
+voyage, nous n'en ferons pas; je ne veux pas fuir l'impitoyable société
+dont je sens grandir la haine pour nous. Il faut lui montrer que nous
+sommes les plus forts, puisque nous nous aimons...
+
+Elle pensait à sa tante... Jacques pensait à sa soeur.
+
+--Eh bien, dit-il résolument, nous resterons. D'ailleurs, j'achèverai
+mon éducation de mari sérieux; dès que je saurai me battre, j'essaierai
+de tuer le plus méchant de tes ennemis.
+
+--Voyez-vous cela, madame de Vénérande, tuer quelqu'un!
+
+Il se renversa d'un mouvement gracieux jusqu'à son oreiller:
+
+--Il faut bien qu'elle demande à tuer quelqu'un, puisque le moyen de
+mettre quelqu'un au monde lui est absolument refusé.
+
+Ils ne purent s'empêcher de rire aux éclats; et, dans cette gaieté à la
+fois cynique et philosophe, ils oublièrent la société impitoyable qui
+avait prétendu, en quittant l'hôtel de Vénérande, qu'elle quittait un
+tombeau.
+
+Peu à peu, la gaieté insolente se calma. Son rictus ne déforma plus
+leurs deux bouches qui s'unissaient. Raoule attira le rideau jusqu'à
+elle, plongeant le lit dans une demi-obscurité délicieuse, au sein de
+laquelle le corps de Jacques avait des reflets d'astre.
+
+--J'ai un caprice, dit-il, ne parlant plus qu'à voix basse.
+
+--C'est le moment des caprices, répondit Raoule, mettant un genou sur le
+tapis.
+
+--Je veux que tu me fasses une vraie cour, comme, à pareille heure, peut
+en faire un époux quand c'est un homme de ton rang.
+
+Et il se tordait, câlin, dans les bras de Raoule, rejoints sous sa
+taille nue.
+
+--Oh! oh! fit-elle, retenant ses bras, alors je dois être très
+convenable?
+
+--Oui... tiens, je me cache, je suis vierge...
+
+Et, avec une vivacité de pensionnaire qui vient de lancer une malice,
+Jacques s'enveloppa de ses draps; un flot de dentelles retomba sur son
+front et ne laissa plus entrevoir que la rondeur de son épaule, qui
+semblait être, ainsi voilée, l'épaule large d'une femme du peuple,
+admise par hasard dans le lit d'un riche viveur.
+
+--Vous êtes bien cruelle, fit Raoule, écartant le rideau.
+
+--Mais non, dit Jacques, ne pensant pas qu'elle commençait déjà le jeu.
+Non, non, je ne suis pas cruel, je te dis que je veux m'amuser, là...
+J'ai de la gaieté plein le coeur, je me sens tout ivre, tout aimant,
+tout plein de désirs fous. Je veux user de ma royauté, je veux te faire
+crier de rage et remordre mes plaies comme lorsque tu me déchirais par
+jalousie. Je veux être féroce à ma manière, moi aussi.
+
+--N'y a-t-il pas assez de nuits que j'attends et demande aux songes les
+voluptés que tu me refuses? continua Raoule debout et le couvant de ce
+regard sombre, dont la puissance avait doté l'humanité d'un monstre de
+plus.
+
+--Tant pis, riposta Jacques, mettant sur sa lèvre pourpre le bout de sa
+langue humide, je me moque un peu de tes songes, la réalité sera
+meilleure après, je te supplie de commencer tout de suite, ou je me
+fâche.
+
+--Mais c'est le martyre le plus atroce que tu puisses m'imposer, reprit
+la voix frémissante de Raoule, qui avait l'intonation grave du mâle:
+attendre quand j'ai la félicité suprême à ma portée; attendre quand tu
+ne sais pas encore combien je suis fier de te tenir en mon pouvoir;
+attendre quand j'ai tout sacrifié pour avoir le droit de te garder à mes
+côtés, jour et nuit; attendre quand le bonheur inouï serait de t'écouter
+seulement me dire: «Je suis bien le front sur ton sein, je veux dormir
+là.» Non, non, tu n'auras pas ce courage!
+
+--Je l'aurai, déclara Jacques, sincèrement dépité de voir qu'elle ne se
+prêtait pas à la comédie sans en avoir le bénéfice voluptueux. Je te
+répète que c'est un caprice.
+
+Raoule tomba sur les genoux, les mains jointes, ravie de le voir dupe
+lui-même, et _par habitude_, de la supercherie qu'il implorait, sans se
+douter qu'elle l'employait dans son langage passionné depuis vingt
+minutes.
+
+--Oh! tu es d'une méchanceté? je te trouve tout à fait détestable, fit
+Jacques énervé.
+
+Raoule s'était reculée, la tête rejetée en arrière.
+
+--Parce que je ne puis te voir sans devenir fou, dit-elle, se trompant à
+son tour; parce que ta divine beauté me fait oublier qui je suis et me
+donne des transports d'amant; parce que je perds la raison devant tes
+nudités idéales... Et, qu'importe à notre passion délirante le sexe de
+ses caresses? Qu'importent les preuves d'attachement que peuvent
+échanger nos corps? Qu'importe le souvenir d'amour de tous les siècles
+et la réprobation de tous les mortels?... Tu es belle... Je suis homme,
+je t'adore et tu m'aimes!
+
+Jacques avait compris enfin qu'elle lui obéissait. Il se leva sur un
+coude, les yeux pleins d'une joie mystérieuse.
+
+--Viens!... dit-il dans un frisson terrible, mais n'ôte pas cet habit,
+puisque tes belles mains suffisent à enchaîner ton esclave... Viens.
+
+Raoule se rua sur le lit de satin, découvrant de nouveau les membres
+blancs et souples de ce Protée amoureux qui, à présent, n'avait plus
+rien conservé de sa pudeur de vierge.
+
+Durant une heure, ce temple du paganisme moderne ne retentit que de
+longs soupirs entrecoupés et du bruit rythmé des baiser; puis, tout à
+coup, un cri déchirant retentit, pareil au hurlement d'un démon qui
+vient d'être vaincu.
+
+--Raoule, s'écria Jacques, la face convulsée, les dents crispées sur la
+lèvre, les bras étendus comme s'il venait d'être crucifié dans un spasme
+de plaisir, Raoule, tu n'es donc pas un homme? tu ne peux donc pas être
+un homme?
+
+Et le sanglot des illusions détruites, pour toujours mortes, monta de
+ses flancs à sa gorge.
+
+Car Raoule avait défait son gilet de soie blanche, et, pour mieux sentir
+les battements du coeur de Jacques, elle avait appuyé l'un de ses
+seins nus sur sa peau; un sein rond, taillé en coupe avec son bouton de
+fleur fermé qui ne devait jamais s'épanouir dans la jouissance sublime
+de l'allaitement. Jacques avait été réveillé par une révolte brutale de
+toute sa passion. Il repoussa Raoule, le poing crispé:
+
+--Non! non! n'ôte pas cet habit, hurla-t-il, au paroxysme de la folie.
+
+Une seule fois ils avaient joué sincèrement la comédie tous les deux,
+ils avaient péché contre leur amour, qui, pour vivre, avait besoin de
+regarder la vérité en face, tout en la combattant par sa propre force.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+
+ILS étaient restés en plein Paris pour lutter, pour
+braver. L'opinion publique, cette grande prude, se refusa au combat. On
+fit le vide autour de l'hôtel de Vénérande. Mme Silvert fut peu à peu
+rayée du clan des femmes recherchées; on ne lui ferma pas les portes,
+mais il y eut des audacieux qui ne repassèrent plus son seuil. Les fêtes
+d'hiver ne réclamèrent plus sa présence, on ne la consulta plus au sujet
+de la nouvelle pièce, du nouveau roman, des nouveautés de la mode. Ils
+allaient, Jacques et Raoule, beaucoup au théâtre, mais leur loge ne
+s'ouvrait jamais pour un ami; ils n'avaient plus d'amis, ils étaient
+les maudits de l'Eden, ayant derrière eux, non pas un ange brandissant
+un glaive flamboyant, mais une armée de mondains. L'orgueil de Raoule
+tint bon.
+
+L'épisode de la tante, se rendant au couvent la nuit même de leurs
+noces, défrayait mainte conversation, et, comme personne n'avait plaint
+la chanoinesse, alors qu'elle ne menait pas l'existence de ses rêves, on
+la plaignit énormément lorsqu'elle eut réalisé son voeu le plus cher.
+
+Quant à Marie Silvert, elle ne reparaissait pas. Dans une classe qui
+n'avait aucun rapport avec la société dont Raoule faisait partie, on
+savait seulement que certaine maison se fondait dans le genre tout à
+fait luxueux, et quelques habitués de ces sortes de maisons savaient
+qu'une Marie Silvert la dirigerait.
+
+Tant il est vrai que les aumônes des saints ne sanctifient souvent pas
+ceux qui les reçoivent.
+
+Rien pourtant ne transpirait dans l'entourage de Raoule; elle-même
+ignorait ce fait honteux. On la respectait, voilà tout. Et on se garait
+sur son passage, comme sur le passage d'une femme menacée par une
+prochaine catastrophe.
+
+Un soir, Jacques et Raoule retardèrent, d'un accord tacite, l'heure du
+plaisir. Il y avait trois mois qu'ils étaient mariés, trois mois que
+chaque nuit les retrouvait s'étourdissant de caresses sous la coupole
+bleue de leur temple. Mais ce soir-là, près d'un feu mourant, ils
+causaient: on ne sait pas quel attrait il y a quelquefois dans l'agonie
+de la braise. Jacques et Raoule avaient besoin de causer l'un près de
+l'autre, sans transports féminins, sans cris voluptueux, en bons
+camarades qui se revoient après une longue absence.
+
+--Qu'est donc devenu de Raittolbe? fit Raoule, lançant au plafond la
+fumée d'une cigarette turque.
+
+--C'est vrai, murmura Jacques, il n'est pas poli!
+
+--Tu sais que je n'en ai plus peur, fit Raoule en riant.
+
+--Moi, cela m'amuserait de jouer à _ton mari_ devant ses moustaches
+hérissées.
+
+--Tiens! voyez-vous ce petit fat!.....
+
+Elle ajouta gaiement:
+
+--Veux-tu que nous lui offrions demain une tasse de thé..... nous
+n'irons pas à l'Opéra et nous ne lirons pas de vieux livres.
+
+--Si tu n'y vois pas d'inconvénient.
+
+--La lune de miel ne permet pas les surprises, madame, fit Raoule,
+portant à ses lèvres la main blanche de Jacques.
+
+Celui-ci rougit et haussa les épaules dans un imperceptible mouvement
+d'impatience.
+
+Le lendemain soir, le samovar fumait devant de Raittolbe qui n'avait pas
+fait d'objection à l'invitation de Raoule.
+
+Les premières paroles échangées sentirent l'ironie de part et d'autre.
+Jacques frisa l'impertinence, Raoule la dépassa, de Raittolbe appuya
+fortement.
+
+--Vous nous boudez, dit Jacques en lui offrant l'index, comme s'il y
+mettait de la condescendance.
+
+--Le cher baron serait-il jaloux de notre bonheur? interrogea Raoule, se
+dressant comme un gentilhomme offensé.
+
+--Mon Dieu! mon excellent ami, fit de Raittolbe, affectant la confusion
+et ne s'adressant qu'à Mme Silvert, je crains toujours les lubies des
+femmes nerveuses; si par hasard mon élève, et il désignait Jacques,
+s'était passé la fantaisie de démoucheter un de ses fleurets, vous
+comprenez.....
+
+En prenant le thé, on échangea encore quelques allusions sanglantes.
+
+--Vous savez que les Sauvarès, les René, les d'Armonville, jusqu'aux
+Martin Durand, nous fuient, lança Raoule entre deux mauvais rires de
+diable qui constate sa damnation.
+
+--Ils ont tort..... Je prends sur moi de les remplacer
+avantageusement..... On a des amis intimes ou on n'en a pas, repartit de
+Raittolbe.
+
+A dater de ce moment, il revint tous les mardis à l'hôtel de Vénérande.
+Les leçons d'escrime furent remises en vigueur; une fois même, Jacques
+alla, en compagnie du baron, essayer un cheval récemment acheté. Le
+mariage semblait avoir comblé tous les abîmes jadis ouverts sous les
+pieds de l'ex-officier de hussards.
+
+Il traitait d'égal à égal avec Jacques, et, en le voyant bien campé sur
+sa selle, le cigare au coin de la bouche, l'oeil hardi, il pensait:
+
+--Peut-être tirerait-on un homme de cet argile..... si Raoule voulait.
+
+Et il songeait à une réhabilitation possible, provoquée, en une minute
+d'oubli, par une vraie maîtresse que Raoule serait forcée de combattre
+avec la tactique féminine habituelle.
+
+Au retour du Bois, Jacques désira visiter l'appartement de de Raittolbe.
+Ils poussèrent jusqu'à la rue d'Antin.
+
+En pénétrant dans cet intérieur, Jacques fronça les narines.
+
+--Oh! fit-il, ça sent rudement le tabac chez vous!
+
+--Dame, mon cher mignon, objecta de Raittolbe, malicieux, je ne suis pas
+un apostat, moi! J'ai mes croyances, je les garde.
+
+Soudain, Jacques eut une exclamation; il venait de reconnaître, un à un,
+tous les meubles de son ancien appartement du boulevard Montparnasse.
+
+--Tiens, fit-il, je les avais laissés à ma soeur.
+
+--Oui, elle me les a revendus; ce n'étaient cependant pas les amateurs
+qui manquaient, mais.....
+
+--Quoi? interrogea le jeune homme intrigué.
+
+--J'ai tenu à les avoir parce qu'ils sont autant de chapitres d'un roman
+vécu qu'il était inutile de voir publier un jour.
+
+--Ah! vous êtes fort aimable! balbutia Jacques, en s'asseyant sur son
+ancien divan oriental.
+
+Il n'avait trouvé que cette phrase banale pour remercier le baron de sa
+délicatesse. Celui-ci se mit à côté de lui.
+
+--Ce temps est loin, n'est-il pas vrai, Jacques?
+
+Et, cavalièrement, il lui frappait sur la cuisse.
+
+--Qu'en savez-vous? murmura Jacques, laissant aller sa tête en arrière.
+
+--Comment? Je pense bien que Mme Silvert nous donnera bientôt
+l'occasion de sucer quelques dragées. Pour ma part, j'en commanderai au
+kirsch, ne pouvant les avaler qu'au kirsch.
+
+--Voyons, mauvais plaisant, vous allez vous taire?
+
+--Hein? grogna de Raittolbe.
+
+--Eh! oui, sans doute? Ne voulez-vous pas que j'accouche par-dessus le
+marché?
+
+Le baron saisit au hasard un superbe narghilé de porcelaine et l'envoya
+se briser contre le mur.
+
+--Mille millions de tonnerres! rugit-il, vous êtes donc empaillé, vous?
+Cependant, je n'ai pas eu la berlue certaine nuit.
+
+--Bah! fit Jacques avec abandon, une mauvaise habitude est si tôt prise!
+
+De Raittolbe se promenait de long en large.
+
+--Jacques, dit-il, avez-vous envie d'essayer autre chose, sans que
+jamais votre bourreau femelle en sache rien?
+
+--Peut-être...
+
+Et Jacques eut un étrange sourire.
+
+--Allez voir, au crépuscule, ce qui se passe chez votre soeur.
+
+--Débauché! fit le mari de Raoule, secouant sa jolie tête rousse.
+
+--Vous refusez?
+
+--Non! je demande des explications.
+
+--Oh! déclara de Raittolbe, plein d'une pudeur comique, je ne me charge
+pas de la réclame de ces maisons-là; _elles_ sont toutes charmantes et
+savantes, voilà tout.
+
+--Ce n'est pas assez.
+
+--Fichtre! le canard décapité, alors? marmotta de Raittolbe furieux.
+
+Jacques leva son oeil étonné, pur comme un oeil de vierge, sur le
+viveur à poil rude qui lui parlait.
+
+--Que dites-vous, baron?...
+
+--Ah! c'est drôle, morbleu! sacrebleu!
+
+Et de Raittolbe s'étreignait les tempes; puis, il contempla ce visage
+fatigué, mais si délicat dans ses traits de blonde voluptueuse.
+
+--Je ne puis pourtant pas vous raconter une histoire qu'ensuite vous
+irez répéter à notre fougueuse Raoule..., espèce de fille manquée.
+
+--Non! je ne dirai rien..., racontez tout ce que vous voudrez... si
+c'est drôle.
+
+Et, saisi d'une curiosité malsaine, Jacques oubliait à qui il avait
+affaire; confondant toujours les hommes dans Raoule et Raoule dans les
+hommes, il se leva et vint joindre ses mains sur l'épaule de de
+Raittolbe.
+
+Un moment, son souffle parfumé effleura le cou du baron. Celui-ci frémit
+jusqu'aux moelles et se détourna, regardant la fenêtre qu'il eût bien
+voulu ouvrir.
+
+--Jacques, mon petit, pas de séduction ou j'appelle la police des
+moeurs.
+
+Jacques éclata de rire.
+
+--Une séduction en veston de cheval? oh! quel vilain dépravé! Baron,
+vous êtes inconvenant, ce me semble!...
+
+Mais le rire de Jacques était devenu nerveux.
+
+--Eh! eh! je vous le paraîtrais moins si vous étiez en veston de
+velours!... eut la folie de répliquer de Raittolbe.
+
+Jacques fit une moue. Quand il vit se plisser la bouche du monstre, de
+Raittolbe fit un bond jusqu'à la fenêtre:
+
+--J'étouffe, râla-t-il.
+
+Lorsqu'il revint auprès de Jacques, celui-ci se tordait sur le divan,
+dans un accès de rire inextinguible.
+
+--Sortez, Jacques! fit-il, la cravache levée.
+
+Puis, l'abaissant:
+
+--Sortez, Jacques, reprit-il avec une voix presque défaillante, car
+cette fois vous pourriez vous faire tuer.
+
+Jacques s'empara de son bras.
+
+--Nous ne savons pas encore assez bien nous battre, fit-il, l'entraînant
+de force jusqu'à leurs chevaux, piaffant près du trottoir.
+
+Ils dînèrent à l'hôtel de Vénérande, côte à côte, sans qu'aucune
+allusion à la scène de l'après-midi pût alarmer la confiance de Raoule.
+
+Une nuit, Mme Silvert pénétra seule dans le temple azuré. Le lit de
+Vénus demeura vide, le brûle-parfums ne s'alluma pas, Raoule n'endossa
+point l'habit noir...
+
+Jacques, sorti après le déjeuner pour assister à un assaut de maîtres en
+renom, n'était pas rentré.
+
+Vers minuit, Raoule doutait encore de la possibilité d'une trahison.
+Machinalement, ses yeux se fixèrent sur l'amour soutenant le rideau;
+elle crut lui voir une expression moqueuse.
+
+Elle sentit ses veines se glacer d'un effroi inconnu... Elle courut au
+fond de la chambre chercher un poignard dissimulé derrière son portrait,
+et se l'appuya sur le sein.
+
+Un bruit de pas se fit entendre dans le cabinet de toilette.
+
+--Monsieur! cria la voix de Jeanne.
+
+La soubrette prenait sur elle de l'annoncer sans ordre, pour rasséréner
+madame, dont la physionomie bouleversée lui avait fait peur.
+
+En effet, monsieur entrait quelques secondes plus tard.
+
+Raoule s'élança avec un cri d'amour; mais Jacques la repoussa
+brutalement.
+
+--Qu'as-tu donc? balbutia Raoule, affolée... on dirait que tu es ivre!
+
+--Je viens de chez ma soeur, dit-il d'une voix saccadée... de chez ma
+soeur la prostituée... et pas une de ces filles, tu m'entends? pas une
+n'a pu faire revivre ce que tu as tué, sacrilège!...
+
+Il tomba, très lourd, sur la couche nuptiale, répétant dans une grimace
+de dégoût:
+
+--Je les déteste, les femmes, oh! je les déteste!
+
+Raoule, atterrée, recula jusqu'au mur; là, elle s'affaissa sur
+elle-même, évanouie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+
+ «MA très chère belle-soeur,
+
+ «Rendez-vous donc ce soir, vers onze heures, chez votre ami M. de
+ Raittolbe, vous y verrez des choses qui vous feront plaisir.
+
+ «MARIE SILVERT.»
+
+Ce billet était aussi laconique qu'un soufflet donné en pleine joue.
+Raoule, en le lisant, éprouva une sensation d'horreur; cependant, sa
+vaillante nature d'homme reprit un moment le dessus.
+
+--Non! s'écria-t-elle, il a pu vouloir tromper sa femme..... il est
+incapable de trahir son amant!
+
+Il y avait un mois que Jacques ne quittait plus, pour ainsi dire, leur
+sanctuaire d'amour, et un mois, qu'une aurore, il avait demandé pardon
+comme _une adultère_ repentante, baisant ses pieds, couvrant ses mains
+de larmes. Elle avait pardonné parce que peut-être, au fond, elle était
+heureuse qu'il se fût prouvé à lui-même qu'il était à la merci de son
+infernale puissance. Fallait-il donc que de la boue remontât une
+nouvelle insulte pour sa passion miséricordieuse?
+
+Oh! mais aussi..... elle le savait trop bien, la chair saine et fraîche
+est la souveraine du monde. Elle le disait si souvent dans leurs nuits
+folles, plus voluptueuses et plus raffinées depuis la nuit d'orgie de
+Jacques. Raoule brûla le billet. Alors, les mots de ce billet
+transparurent sur les murailles de son salon, en lettres de feu. Elle ne
+voulait plus le relire, mais elle le revoyait partout, du parquet au
+plafond. Raoule fit venir un à un ses gens, elle leur posa cette
+question:
+
+--Savez-vous de quel côté monsieur est allé ce soir, après sa promenade
+au Bois?
+
+--Madame, répondit le petit groom qui avait tenu la bride du cheval de
+Jacques, je crois que monsieur est monté dans un fiacre!...
+
+Ce renseignement n'indiquait pas les intentions de son mari; cependant,
+pourquoi n'était-il pas rentré pour lui faire part de sa fugue?
+
+Elle devenait stupide, ma foi!..... Est-ce qu'elle pouvait hésiter?
+Est-ce que la nature humaine n'est pas toujours prête à succomber à la
+plus extravagante des tentations? Est-ce qu'elle-même, un jour, il y
+avait juste un an, n'était pas allée trouver Jacques au lieu d'aller
+trouver de Raittolbe?
+
+--Alors, pensa la farouche philosophe, il est allé où son destin
+l'appelait; il est allé où j'ai prévu qu'il irait, en dépit de mes
+caresses démoniaques! Raoule, l'heure de l'expiation vient de sonner
+pour toi; regarde le danger en face, et, s'il n'est plus temps, châtie
+le coupable!
+
+Elle tressaillit, car, tout en mettant ses habits d'homme pour ne pas
+être reconnue _rue d'Antin_, elle se parlait haut.
+
+--Coupable! l'est-il? Qui sait? Ne dois-je pas supporter le poids d'un
+crime trop souvent prévu par mes soupçons et à l'idée duquel ses lâches
+instincts l'ont habitué?
+
+Elle ajouta, en gagnant l'escalier de service correspondant à leur
+chambre:
+
+--Je ne le châtierai pas, je me contenterai de détruire l'idole, car on
+ne peut plus adorer un dieu déchu! Et elle partit, le regard droit, le
+visage tranquille, avec le coeur broyé...
+
+Rue d'Antin, le concierge lui dit:
+
+--M. de Raittolbe ne reçoit personne.
+
+Puis, en clignant de l'oeil parce qu'il voyait que ce jeune homme
+élégant devait être un ami intime:
+
+--Il y a une dame chez lui.
+
+--Une femme! râla Mme Silvert.
+
+Une atroce supposition lui vint tout de suite à l'esprit. Il avait pu
+passer d'abord chez sa soeur..... chez sa soeur, il y avait des
+livrées à toutes les tailles!
+
+--Eh bien, mon ami, c'est justement pour cela que je désire le
+voir!.....
+
+--Mais c'est impossible, M. le baron ne plaisante pas avec ces sortes de
+consignes.
+
+--Vous en a-t-il donné une?.....
+
+--Non... Tiens... ça se devine!...
+
+Raoule monta sans daigner se retourner et sonna à la porte de
+l'entresol. Le valet de chambre de de Raittolbe arriva, un doigt sur la
+bouche.
+
+--Monsieur ne reçoit pas en ce moment!
+
+--Voici ma carte, il faut qu'on me reçoive!
+
+Elle avait une carte de son mari dans la poche de son pardessus.
+
+--Monsieur Silvert, bégaya le domestique ahuri, mais...
+
+--Mais, dit Raoule, s'efforçant de rire, ma femme est ici, je le sais!
+Vous avez peur que je veuille faire un esclandre? Soyez tranquille, le
+commissaire de police ne me suit pas...
+
+Elle lui glissa un billet de banque et referma la porte sur eux.
+
+--En effet, monsieur, murmura le pauvre garçon terrifié, j'ai annoncé
+Mme Silvert il y a à peine un grand quart d'heure, je vous jure...
+
+Raoule traversa rapidement la salle à manger et entra dans le fumoir,
+ayant toujours soin de refermer les portes qu'elle ouvrait.
+
+Le fumoir était éclairé par une seule bougie, posée sur une console. M.
+de Raittolbe, debout près de cette console, tenait un pistolet à la
+main.
+
+Raoule ne fit qu'un bond. Lui aussi voulait se tuer? Qui est-ce qui
+l'avait trahi? Une créature aimée ou sa force morale?...
+
+Elle saisit le pistolet, et l'attaque fut si brusque, si imprévue, que
+de Raittolbe le lâcha; l'arme alla rouler sur le tapis.
+
+--C'est toi? bégaya l'ex-officier, pâle comme un mort.
+
+--Oui, tu dois parler avant de te brûler la cervelle, je l'exige.
+Après... oh! tu feras ce que tu voudras!...
+
+Elle paraissait tellement calme que de Raittolbe crut qu'elle ne savait
+rien.
+
+--Jacques est ici! fit-il d'un ton guttural.
+
+--Je m'en doute, puisque ton domestique vient de te l'annoncer tout à
+l'heure.
+
+--En costume de femme! s'exclama de Raittolbe, mettant dans cette phrase
+toute une explosion de rage insensée.
+
+--Parbleu!
+
+Et ils s'envisagèrent un moment avec une effrayante fixité.
+
+--Où est-il?
+
+--Dans ma chambre à coucher!
+
+--Que fait-il?
+
+--Il pleure!...
+
+--Tu as refusé!
+
+--J'ai voulu l'étrangler, rugit de Raittolbe.
+
+--Ah! mais ensuite tu as voulu te brûler la cervelle?
+
+--Je l'avoue!...
+
+--La raison?
+
+De Raittolbe ne trouva rien à répondre. Anéanti, le viveur se laissa
+tomber sur un canapé.
+
+--Mon honneur est plus susceptible que le vôtre! dit-il enfin.
+
+Alors Raoule se dirigea vers la chambre à coucher. Quelques instants,
+qui parurent des siècles au baron, s'écoulèrent dans le plus profond
+silence.
+
+Puis une femme reparut, vêtue d'une longue robe de velours noir tout
+unie, la tête enveloppée d'une mantille. Cette femme était Mme
+Silvert, née Raoule de Vénérande. Livide et chancelant, son mari la
+suivait; il avait relevé le collet de son pardessus pour cacher des
+traces rouges qu'il avait au cou.
+
+--Baron, dit Mme Silvert d'une voix ferme, j'ai été surprise en
+flagrant délit, mais mon mari ne veut pas un scandale public. Il vous
+attendra à six heures, demain, avec ses témoins, au Vésinet, sur la
+lisière du bois.
+
+M. de Raittolbe s'inclina sans se tourner du côté de Jacques, dont le
+front était baissé.
+
+--Il suffit, madame! murmura-t-il; seulement, le flagrant délit ne peut
+pas être constaté par votre mari, car Mme Silvert n'est pas coupable,
+je l'affirme!
+
+Et il posa la main sur sa rosette de la Légion d'honneur.
+
+--Je vous crois, monsieur!
+
+Elle salua comme un adversaire et elle se retira, le bras passé autour
+de la taille de Jacques. En franchissant le seuil du fumoir, elle se
+retourna:
+
+--A mort! jeta-t-elle simplement dans l'oreille de de Raittolbe, qui la
+reconduisait.
+
+Le valet de chambre dit plus tard, au sujet de cette étrange aventure:
+
+--Mme Silvert, que j'aurais juré avoir vue blonde comme les blés en
+entrant, était brune comme la suie en sortant... Ah! c'est de toutes les
+façons une bien jolie femme!
+
+Ce fut Raoule elle-même qui, le lendemain, vint éveiller Jacques dès
+l'aube; elle lui donna les deux adresses de ses témoins.
+
+--Va, dit-elle d'un accent très doux, et n'aie pas peur. Il s'agit d'un
+assaut en plein air, au lieu d'être à la salle d'escrime!
+
+Jacques se frotta les yeux comme un être qui n'a plus conscience de ce
+qu'il fait; il avait dormi tout habillé sur son lit de satin:
+
+--Raoule, murmura-t-il avec humeur, c'est ta faute, et puis, j'ai voulu
+plaisanter, voilà tout!...
+
+--Aussi, lui dit-elle, souriant d'un sourire adorable, je t'aime
+encore!... Ils s'embrassèrent.
+
+--Tu iras faire ton devoir de mari outragé, tu recevras une petite
+égratignure, c'est la seule vengeance que je veux tirer de toi. Ton
+adversaire est prévenu: il doit respecter ta personne!...
+
+--Ah! Raoule, s'il ne t'obéissait pas? murmura Jacques inquiet.
+
+--Il m'obéira!
+
+Le ton de Raoule n'admettait pas de réplique.
+
+Cependant, Jacques, à travers les brouillards de son imagination
+idiotisée par le vice, revoyait toujours devant lui la figure menaçante
+de de Raittolbe, et il ne comprenait pas pourquoi, elle, _le bien-aimé_,
+lui pardonnait si lâchement.
+
+Il trouva le coupé tout attelé près du perron, monta d'une allure
+machinale et se rendit aux adresses indiquées.
+
+Martin Durand accepta sans contestation de lui servir de témoin dans une
+affaire inconnue. Mais le cousin René, devinant qu'il s'agissait d'une
+escapade de Raoule, ne trouva pas _amusant_ d'avoir à soutenir l'honneur
+de Jacques Silvert. Il ne céda que quand il sut qu'il n'y avait qu'une
+querelle d'escrime en jeu.
+
+Alors, comme Jacques avait épousé une de Vénérande et, de ce chef,
+faisait partie de _leur noblesse_, par esprit de corps, le cousin
+rejoignit Martin Durand.
+
+Les deux témoins, ne sachant pas le moins du monde à quoi s'en tenir,
+n'échangèrent que de rares paroles. Jacques Silvert, lui, se renversa
+dans le coin le mieux rembourré de sa voiture et s'endormit.
+
+--Alexandre! fit René, montrant le mari de Raoule en ricanant.
+
+--Parbleu, riposta Martin Durand, il se bat pour la galerie. De
+Raittolbe a probablement à lui faire essayer une nouvelle botte. Est-il
+assez complaisant, ce mari!
+
+René eut un geste de hauteur qui arrêta net la diatribe malencontreuse
+de l'architecte.
+
+Après une heure un quart du trot relevé de son pur sang, Jacques,
+réveillé par ses témoins, sauta à terre sur la lisière du bois. Ils
+furent quelques instants à trouver l'adversaire. Tout était singulier
+dans ce duel, et le lieu du rendez-vous n'était pas plus défini que son
+réel motif.
+
+Enfin, de Raittolbe apparut, amenant avec lui deux anciens officiers.
+Jacques savait qu'on salue son adversaire, il le salua.
+
+--Très crâne, de plus en plus crâne! affirma René.
+
+Puis les témoins s'abordèrent, et, Jacques, pour se donner la contenance
+d'un vrai mâle, alluma une cigarette offerte par Martin Durand.
+
+On était au mois de mars, il faisait un temps gris, mais très tiède. Il
+avait plu la veille et les bourgeons naissants des arbres étincelaient
+de mille gouttelettes brillantes. En levant le front, Jacques ne put
+s'empêcher de sourire de son sourire vague qui était chez lui toute la
+spiritualité de sa molle matière. A quoi souriait-t-il? Mon Dieu, il
+l'ignorait; seulement, ces gouttes d'eau lui avaient fait l'effet de
+regards limpides abaissés tendrement sur sa destinée, et il en
+ressentait de la joie au coeur!
+
+Quand il voyait la campagne, ayant Raoule à son bras, le corps de cette
+terrible créature, maître du sien, obstruait tout devant lui.
+
+Et il l'aimait cruellement, cette femme...; il est vrai qu'il l'avait
+cruellement offensée pour cet homme qui lui avait fait si mal au cou...
+
+Il ramena son regard sur la terre. Des violettes perçaient çà et là le
+gazon. Alors, de même que les gouttes de pluie avaient semé des
+paillettes dans son obscur cerveau, de même les petits yeux sombres des
+fleurs à demi voilées mélancoliquement par les brins d'herbe comme par
+des cils, le rendirent plus obscur encore.
+
+Il vit la terre maussade, fangeuse, et il frémit à la pensée d'être un
+matin couché là, pour ne jamais se relever.
+
+Oui, certes, il l'avait offensée, cette femme; mais cet homme, pourquoi
+lui avait-il fait si mal au cou?...
+
+Ensuite, rien n'était de sa faute!... La prostitution, c'est une
+maladie! Tous l'avaient eue dans sa famille: sa mère, sa soeur; est-ce
+qu'il pouvait lutter contre son propre sang?...
+
+On l'avait fait _si fille_ dans les endroits les plus secrets de son
+être, que la folie du vice prenait les proportions du tétanos!
+D'ailleurs, ce qu'il avait osé vouloir, c'était plus naturel que ce
+qu'elle lui avait appris!
+
+Et il secouait au vent ses cheveux roux en pensant à ces choses! Ils
+allaient poser un peu sous des épées croisées, faire _des pliés_.
+«Allez, messieurs!»
+
+Ils ferrailleraient jusqu'à ce qu'il reçût l'égratignure promise, puis
+il reviendrait bien vite lui faire boire dans un baiser la perle pourpre
+pas plus grosse que les perles de la pluie...
+
+...Pourtant, cet homme lui avait fait bien mal au cou...
+
+Le choix des armes appartenait à de Raittolbe. Il choisit. Quand Jacques
+prit son épée aux mains il fut surpris de la trouver pesante. Celles
+dont il se servait habituellement étaient fort légères. Le sacramentel
+«Allez, messieurs!» fut prononcé.
+
+Jacques maniait son arme gauchement, comme toujours.
+
+Le baron ne voulait pas regarder Jacques en face, mais le jeune homme
+manifestait une quiétude si grande, quoique muette, que de Raittolbe
+sentit le froid lui envahir l'âme.
+
+--Dépêchons, songea-t-il, débarrassons la société d'un être immonde!
+
+A ce moment, l'aurore déchira la nue grise. Un rayon glissa jusqu'aux
+combattants. Jacques fut illuminé et, sa chemise s'entr'ouvrant au creux
+de sa poitrine, l'on put apercevoir sur une peau fine comme la peau d'un
+enfant, des frisons d'or qui formaient à peine une estompe à la chair.
+
+De Raittolbe fit une feinte. Jacques para, mais un peu lâchement. Lui
+aussi avait hâte d'en finir... Si le baron se trompait? sa poigne était
+terrible, il l'avait appris à ses dépens. C'était surtout ce silence
+religieux qui lui pesait! Au moins Raoule l'amusait de ses saillies
+mordantes quand elle lui donnait ses leçons, et il avait envie d'être
+beau...
+
+De Raittolbe eut quelques secondes d'hésitation. Une angoisse affreuse
+le tenaillait et une sueur moite l'inondait.
+
+Ce Jacques, tout rose, lui paraissait joyeux! Il n'était donc pas
+poltron, cet être maudit, il ne comprenait donc pas, il ne se défendait
+pas?... Les coups d'épée n'avaient donc pas plus de prise sur ses
+membres de jeune dieu que les coups de cravache?
+
+Alors, ne voulant pas savoir ce qu'il adviendrait, dans un coupé
+rapide, il se fendit en détournant un peu la tête et atteignit Jacques
+juste au milieu de ces frisons roux que l'aurore rendait luisants comme
+une dorure. Il lui sembla que son épée entrait toute seule dans la chair
+d'un nouveau né. Jacques ne poussa pas un cri, le malheureux tomba sur
+les touffes de gazon où le guettaient les petits yeux sombres des
+violettes. Mais de Raittolbe cria, lui; il eut une exclamation
+déchirante qui bouleversa les témoins.
+
+--Je suis un misérable! fit-il avec l'accent d'un père qui, par mégarde,
+aurait assassiné son fils. Je l'ai tué! je l'ai tué!
+
+Il se précipita sur le corps étendu.
+
+--Jacques! supplia-t-il, regarde-moi! parle-moi! Jacques, pourquoi as-tu
+voulu cela, aussi? ne savais-tu pas que tu étais condamné d'avance? Ah!
+c'est une atrocité, je ne peux pas, moi qui l'aime, l'avoir tué! dites,
+monsieur? ce n'est pas vrai? je rêve?...
+
+Les témoins, navrés par cette douleur inattendue, essayaient de le
+calmer, tout en soulevant Jacques.
+
+--Pour un duel au premier sang, c'est une issue regrettable, mâchonna
+l'un des deux officiers.
+
+--Oui! voilà une affaire désastreuse, murmurait Martin Durand.
+
+--Et pas un médecin, ajouta René, horriblement vexé du dénouement de
+l'aventure.
+
+--Moi! j'ai l'habitude de ces choses-là, je vais le panser; allez me
+chercher de l'eau, vite....., dit le second témoin du baron.
+
+Pendant qu'on allait chercher de l'eau, de Raittolbe avait appuyé ses
+lèvres sur la blessure et tâchait d'attirer le sang qui coulait à peine.
+
+Avec un mouchoir on aspergea le front de Jacques. Il entr'ouvrit les
+paupières.
+
+--Tu vis? dit le baron, oh! mon enfant, me pardonnez-vous? continua-t-il
+en balbutiant, vous ne saviez pas vous battre, vous vous êtes offert
+vous-même à la mort.
+
+--Nous affirmons, interrompit l'un des officiers, qui pensait que son
+ami allait trop loin, que M. de Raittolbe s'est parfaitement conduit.
+
+--Tu dois bien souffrir, n'est-ce pas? poursuivait le baron, ne les
+écoutant plus, toi que le moindre mal fait trembler. Hélas! tu es si
+peu un homme! Il faut que j'aie été fou pour accepter ce combat. Mon
+pauvre Jacques, réponds-moi, je t'en conjure!
+
+Les paupières de Silvert se levèrent tout à fait; un amer rictus crispa
+sa belle bouche dont la chaude nuance pâlissait.
+
+--Non! monsieur, bégaya-t-il d'une voix devenue moins qu'un souffle, je
+ne vous en veux pas..... c'est ma soeur... qui est cause de tout... ma
+soeur!..... J'aimais bien Raoule..... Ah! j'ai froid!
+
+De Raittolbe voulut de nouveau sucer la plaie, parce que le sang ne
+coulait toujours pas.
+
+Alors Jacques le repoussa et lui dit, plus bas encore:
+
+--Non! laissez-moi, vos moustaches me piqueraient...
+
+Son corps frissonna en se renversant en arrière. Jacques était mort.
+
+ * * * * *
+
+--Vous n'avez pas remarqué, dit l'un des témoins du baron, lorsque la
+voiture se fut éloignée emportant le cadavre, vous n'avez pas remarqué
+que de Raittolbe, malgré son désespoir, a oublié de lui tendre la main?
+
+--Oui, d'ailleurs ce duel a été aussi incorrect que possible..... j'en
+suis navré, pour notre ami.
+
+ * * * * *
+
+Le soir de ce jour funèbre, Mme Silvert se penchait sur le lit du
+temple de l'Amour et, armée d'une pince en vermeil, d'un marteau
+recouvert de velours et d'un ciseau en argent massif, se livrait à un
+travail très minutieux..... Par instants, elle essuyait ses doigts
+effilés avec un mouchoir de dentelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+
+LE baron de Raittolbe a repris du service en Afrique.
+Il est de toutes les expéditions dangereuses. Ne lui a-t-on pas prédit
+qu'il mourrait par le feu?
+
+A l'hôtel de Vénérande, dans le pavillon gauche, dont les volets sont
+toujours clos, il y a une chambre murée.
+
+Cette chambre est toute bleue comme un ciel sans nuage. Sur la couche en
+forme de conque, gardée par un Eros de marbre, repose un mannequin de
+cire revêtu d'un épiderme en caoutchouc transparent. Les cheveux roux,
+les cils blonds, le duvet d'or de la poitrine sont naturels; les dents
+qui ornent la bouche, les ongles des mains et des pieds ont été arrachés
+à un cadavre. Les yeux en émail ont un adorable regard.
+
+La chambre murée possède une porte dissimulée dans la tenture d'un
+cabinet de toilette.
+
+La nuit, une femme vêtue de deuil, quelquefois un jeune homme en habit
+noir, ouvrent cette porte.
+
+Ils viennent s'agenouiller près du lit, et, lorsqu'ils ont longtemps
+contemplé les formes merveilleuses de la statue de cire, ils l'enlacent,
+la baisent aux lèvres. Un ressort, disposé à l'intérieur des flancs,
+correspond à la bouche et l'anime.
+
+Ce mannequin, chef-d'oeuvre d'anatomie, a été fabriqué par un
+Allemand.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Vénus, by
+Marguerite Vallette-Eymery (aka Rachilde)
+
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
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+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,6410 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
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+ The Project Gutenberg eBook of Monsieur Vénus, par Rachilde.
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Monsieur Vénus, by
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Monsieur Vénus
+
+Author: Marguerite Vallette-Eymery (aka Rachilde)
+
+Release Date: June 26, 2011 [EBook #36528]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR VÉNUS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<h1>MONSIEUR VÉNUS</h1>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary="">
+<tr><th colspan="2" align="center"><i>DU MÊME AUTEUR</i></th></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Monsieur de la Nouveauté</span> </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">La Femme du</span> 199<sup>e</sup></td><td align="left">1 plaq.</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Monsieur Vénus</span></td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Queue de Poisson</span></td><td align="left">1 plaq.</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Histoires bêtes</span></td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Nono</span>, 5<sup>e</sup> édition</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">La Virginité de Diane</span>, 3<sup>e</sup> édition</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">A Mort</span>, 5<sup>e</sup> édition</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">La Marquise de Sade</span>, 15<sup>e</sup> édition</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Le Tiroir de Mimi-Corail</span>, 4<sup>e</sup> édit &nbsp; &nbsp;</td><td align="left">1 plaq.</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Madame Adonis</span>, 5<sup>e</sup> édition</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">L'Homme roux</span>, 2<sup>e</sup> édition</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Le Mordu</span></td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+</table>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small>Paris.&mdash;Typographie Gaston N<small>ÉE</small>, rue Cassette, 1.</small></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb"><big>RACHILDE</big></p>
+
+<p class="cb"><small><small><small><small><small>/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\</small></small></small></small></small></p>
+
+<h1>MONSIEUR VÉNUS</h1>
+
+<p class="cb"><i>Préface de MAURICE BARRÈS</i></p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 173px;">
+<img src="images/ill_colophon.png" width="173" height="190" alt="colophon" title="colophon" />
+</div>
+
+<p class="cb">PARIS<br />
+FÉLIX BROSSIER, ÉDITEUR<br />
+3, RUE SAINT-BENOÎT, 3<br />
+&mdash;&mdash;<br />
+1889</p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="contents"
+style="border:3px double gray;margin-top:5%;">
+<tr><td align="center"><a href="#NOTE_DE_LEDITEUR"><b>Note de l'éditeur</b></a><br />
+<a href="#COMPLICATIONS_DAMOUR"><b>Complications d'amour</b></a><br />
+<b>Monsieur Vénus:</b>
+<a href="#CHAPITRE_I"><b>Chapitre I, </b></a>
+<a href="#CHAPITRE_II"><b>II, </b></a>
+<a href="#CHAPITRE_III"><b>III, </b></a>
+<a href="#CHAPITRE_IV"><b>IV, </b></a>
+<a href="#CHAPITRE_V"><b>V, </b></a>
+<a href="#CHAPITRE_VI"><b>VI, </b></a>
+<a href="#CHAPITRE_VII"><b>VII, </b></a>
+<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>VIII, </b></a>
+<a href="#CHAPITRE_IX"><b>IX, </b></a>
+<a href="#CHAPITRE_X"><b>X, </b></a>
+<a href="#CHAPITRE_XI"><b>XI, </b></a>
+<a href="#CHAPITRE_XII"><b>XII, </b></a>
+<a href="#CHAPITRE_XIII"><b>XIII, </b></a>
+<a href="#CHAPITRE_XIV"><b>XIV, </b></a>
+<a href="#CHAPITRE_XV"><b>XV, </b></a>
+<a href="#CHAPITRE_XVI"><b>XVI</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<h3><a name="NOTE_DE_LEDITEUR" id="NOTE_DE_LEDITEUR"></a>NOTE DE L'ÉDITEUR</h3>
+
+<p><i>Nous donnons à nos lecteurs une réédition définitive de</i> Monsieur
+Vénus, <i>ce roman singulier qui a tant piqué la curiosité, à propos
+duquel ont été faites les suppositions les plus étranges et que
+beaucoup de personnes croient condamné par les tribunaux de la Belgique.
+M<sup>lle</sup> Rachilde reste, aujourd'hui seul auteur de</i> Monsieur Vénus,
+<i>c'est-à-dire que nous offrons au public une édition allégée d'un
+chapitre et de quelques lignes intercalés par une ancienne
+collaboration.</i></p>
+
+<p><i>Nous n'hésitons pas à réimprimer</i> Monsieur Vénus <i>en France sans en
+atténuer la vivacité un peu fantaisiste, car cette &oelig;uvre est une
+&oelig;uvre littéraire qui n'a jamais eu rien de commun avec les ouvrages
+érotiques publiés et vendus clandestinement</i>.</p>
+
+<p class="r">L'É<small>DITEUR.</small></p>
+
+<h3><a name="COMPLICATIONS_DAMOUR" id="COMPLICATIONS_DAMOUR"></a>COMPLICATIONS D'AMOUR</h3>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>Ce livre-ci est assez abominable, pourtant je ne puis dire qu'il me
+choque. Des gens très graves n'en furent pas scandalisés davantage, mais
+amusés, étonnés, intéressés; il ont placé <i>Monsieur Vénus</i> dans l'enfer
+de leur bibliothèque, avec quelques livres du siècle dernier qui
+effrayent le goût et font songer.</p>
+
+<p><i>Monsieur Vénus</i> décrit l'âme d'une jeune fille très singulière. Je prie
+qu'on regarde cet ouvrage comme une anatomie. Ceux qui se piquent
+uniquement des nuances élégantes du bien dire n'ont que faire de
+feuilleter ici; mais les livres où ils se plaisent auront peut-être
+disparu depuis longtemps qu'on cherchera encore dans celui-ci l'émotion
+violente que donne toujours à des esprits curieux et refléchis le
+spectacle d'une rare perversité.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Ce qui est tout à fait délicat dans la perversité de ce livre, c'est
+qu'il a été écrit par une jeune fille de vingt ans. Le merveilleux
+chef-d'&oelig;uvre! Ce volume estampillé de Belgique, qui d'abord révolta
+l'opinion, et ne fut lu que par un vilain public et quelques esprits
+très réfléchis, toute cette frénésie tendre et méchante, et ces formes
+d'amour qui sentent la mort, sont l'&oelig;uvre d'une enfant, de l'enfant
+la plus douce et la plus retirée! Voilà qui est d'un charme extrême pour
+les véritables dandys. Ce vice savant éclatant dans le rêve d'une
+vierge, c'est un des problèmes les plus mystérieux que je sache,
+mystérieux comme le crime, le génie ou la folie d'un enfant, et tenant
+de tous les trois.</p>
+
+<p>Rachilde naquit avec un cerveau en quelque sorte infâme, infâme et
+coquet. Tous ceux qui aiment le rare, l'examinent avec inquiétude. Jean
+Lorrain, qui devait s'y plaire, a donné un élégant croquis de sa visite
+chez Rachilde: «Je trouvais, dit-il, une pensionnaire d'allures sobres
+et réservées, très pâle, il est vrai, mais d'une pâleur de pensionnaire
+studieuse, une vraie jeune fille, un peu mince, un peu frêle, aux mains
+inquiétantes de petitesse, au profil grave d'éphèbe grec ou de jeune
+Français amoureux... et des yeux&mdash;oh! les yeux! longs, longs, alourdis
+de cils invraisemblables et d'une clarté d'eau, des yeux qui ignorent
+tout, à croire que Rachilde ne voit pas avec ces yeux-là, mais qu'elle
+en a d'autres derrière la tête pour chercher et découvrir les piments
+enragés dont elle relève ses &oelig;uvres.» Et voilà, bien exprimées dans
+ces lignes à la Whistler, la gravité et la pâleur de cette fiévreuse.</p>
+
+<p>Mais nous, qui répugnons pour l'ordinaire à l'obscénité, nous
+n'écririons pas de ce livre, s'il s'agissait seulement de vanter une
+enfant équivoque. Nous aimons <i>Monsieur Vénus</i>, parce qu'il analyse un
+des cas les plus curieux d'amour de soi qu'ait produit ce siècle malade
+d'orgueil. Ces feuillets fiévreusement écrits par une mineure, avec
+toutes les défaillances d'art qu'on peut y signaler, intéressent le
+psychologue au même titre qu'<i>Adolphe</i>, que <i>M<sup>lle</sup> de Maupin</i>, que
+<i>Crime d'Amour</i>, où sont étudiés quelques phénomènes rares de la
+sensibilité amoureuse.</p>
+
+<p>Certes, la petite fille qui rédigeait ce merveilleux <i>Monsieur Vénus</i>
+n'avait pas toute cette esthétique dans la tête. Croyait-elle nous
+donner une des plus excessives monographies de la «maladie du siècle»?
+Simplement elle avait de mauvais instincts, et les avouait avec une
+malice inouïe. Elle fut toujours très inconvenante. Déjà, toute jeune,
+lunatique, généreuse et pleine d'étranges ardeurs, elle effrayait ses
+parents, les plus doux parents du monde; elle étonnait le Périgord.
+C'est d'instinct qu'elle se prit à décrire ses frissons de vierge
+singulière. Ramenant gentiment ses jupons entre ses jambes, cette
+fillette se laissa gaiement rouler sur la pente d'énervation qui va de
+Joseph Delorme aux <i>Fleurs du mal</i> et plus profond encore,&mdash;elle roula
+gaiement, sans souci, comme avec un cerveau moins noble et une autre
+éducation, elle eut glissé dans le wagonnet des «Montagnes Russes».</p>
+
+<p>Les jeunes filles nous paraissent une chose très compliquée, parce que
+nous ne pouvons nous rendre assez compte qu'elles sont gouvernées
+uniquement par l'instinct, étant de petits animaux sournois, égoïstes et
+ardents. Rachilde, à vingt ans, pour écrire un livre qui fait rêver un
+peu tout le monde, n'a guère réfléchi; elle a écrit tout au trot de sa
+plume, suivant son instinct. Le merveilleux, c'est qu'on puisse avoir de
+pareils instincts.</p>
+
+<p>Dans toute son &oelig;uvre, qui aujourd'hui est considérable, Rachilde n'a
+guère fait que se raconter soi-même.</p>
+
+<p>Je n'entends pas préciser la limite de ce qui est vrai ou faux dans
+<i>Monsieur Vénus</i>; tout lecteur un peu au courant des exagérations
+romanesques d'un cerveau de vingt ans fera aisément le départ entre les
+embellissements d'auteurs et les détails réels de sensibilité. J'imagine
+que si l'on supprime les enfantillages du décor et le tragique de
+l'anecdote pour conserver les traits essentiels de Raoule de Vénérande
+et du déplorable Jacques Silvert, on sera bien près de connaître une des
+plus singulières déformations de l'amour qu'ait pu produire la maladie
+du siècle dans l'âme d'une jeune femme.</p>
+
+<p>Mais voici le sommaire de ce petit chef-d'&oelig;uvre:</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Mademoiselle Raoule de Vénérande est une fine jeune fille, très
+nerveuse, avec des lèvres minces, d'un dessin assez désagréable. Dans
+l'atelier de sa fleuriste, elle remarque un jeune ouvrier. Couronné des
+roses qu'il tortille lestement en guirlande, ce garçon d'un roux très
+foncé, l'enchante par son menton à fossette, sa chair unie et enfantine,
+et le petit pli qu'il a au cou, le pli du nouveau-né qui engraisse; et
+puis il regarde, comme implorent les chiens souffrants, avec une vague
+humidité dans les prunelles. Tout le portrait est de ce ton excellent,
+vraiment canaille et nature. Raoule installe dans un intérieur fort
+romanesque ce joli garçon si gras; elle le surprend qui, fou d'une folie
+de fiancée en présence de son trousseau de femme, lèche jusqu'aux
+roulettes des meubles à travers leurs franges multicolores. Avec un
+cynisme de très spirituelle allure, elle le déconcerte quand il imagine
+d'être aimable; elle le pousse dans un cabinet de toilette, elle le fait
+rougir par son audace à l'examiner et le complimenter, lui le rustre
+qu'elle a recueilli sous prétexte de charité. Et le pauvre mâle humilié,
+s'agenouille sur la traîne de la robe de Raoule, et sanglote. Car,
+Rachilde le dit excellemment, il était fils d'un ivrogne et d'une catin,
+son honneur ne savait que pleurer. Ce M. Vénus, absolument désexué de
+caractère par une suite de procédés ingénieux, devient <i>la maîtresse</i> de
+Raoule. Je veux dire qu'elle l'aime, l'entretient et le caresse, qu'elle
+s'irrite et s'attendrit auprès de lui, sans jamais céder au désir qui la
+ferait aussitôt l'inférieure de ce rustre, près de qui elle se plaît à
+frissonner, mais qu'elle méprise. Elle définit son goût d'une façon
+admirable: «J'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans espoir une
+fiancée morte.»</p>
+
+<p>Voilà le thème de ce roman, tel que je l'admire,&mdash;dépouillé des
+équivoques qui ne font que diminuer l'&oelig;uvre et qui se sentent trop de
+l'ignorance d'une vierge, d'une vierge qui se mêlait, je crois, de ce
+qu'elle n'avait pas regardé. Il assure à Rachilde dans la série des
+esprits une place très définie:</p>
+
+<p>Elle n'est pas un moraliste, on le sait bien, et puis à vingt ans il
+serait vraiment insupportable qu'elle prétendît à ce rôle. Il paraît
+même au détour de toutes les lignes que Rachilde admire Raoule de
+Vénérande.</p>
+
+<p>Elle n'est pas non plus un psychologue mû par le pur amour des belles
+complications. Elle nous décrit les actes très particuliers d'une jeune
+femme orgueilleuse; mais ne nous fait pas toucher le développement d'une
+telle sensibilité. L'ayant lue, nous ignorons encore par quelles
+impressions des sens ou de l'esprit, par quelles combinaisons, dans
+notre société si guindée, au milieu d'une famille honnête, peut surgir
+un pareil monstre.</p>
+
+<p>Enfin Rachilde a beaucoup d'esprit, une légèreté coquette, mais ne se
+préoccupe guère d'anoblir par de longs labeurs la forme de son &oelig;uvre.
+Ni moraliste, encore qu'elle esquisse une théorie de l'amour, ni
+psychologue, bien qu'elle analyse parfois, ni artiste, malgré ses
+scintillements. Rachilde appartient à la catégorie qui, selon des
+esprits très affinés et un peu dégoûtés, est la plus intéressante. Elle
+écrit des pages sincères, uniquement pour exciter et aviver ses
+frissons. Son livre n'est qu'un prolongement de sa vie. Pour les
+écrivains de cet ordre, le roman n'est qu'un moyen de manifester des
+sentiments que l'ordinaire de la vie les oblige à refréner, ou au moins
+à ne pas divulguer.</p>
+
+<p>Peut-être <i>Monsieur Vénus</i> est-il dans le fond une histoire très réelle;
+mais fût-ce un rêve, il témoignerait un état d'âme très particulier.
+J'ajoute que ces rêves-là sont extrêmement puissants. La femme qui rêve,
+qui pleure, qui conte un amour qu'elle désirerait avoir, ne tarde pas à
+le créer. Ces renversements de l'instinct, cette adoration devant un
+être misérable, joli comme un enfant, gras et débile comme une femme,
+avec le sexe mâle, plusieurs fois l'humanité les a vus. Selon des lois
+qui nous échappent, ces idéals troublés remontent parfois à la surface
+de nos âmes, où les déposèrent de lointains ancêtres. Raoule de
+Vénérande, cette insensée au teint pâle et aux lèvres minces, qui lave
+le corps équivoque de Jacques Silvert, fait songer, avec toutes les
+différences de climat, de civilisation et d'époque, au vertige de
+Phrygie, quand les femmes lamentaient Attis, le petit mâle rosé et trop
+gras. Ces obscures complications d'amour ne sont pas seulement faites
+d'énervation; à leur luxure se mêle un mysticisme trouble. La Raoule de
+Vénérande du roman a pour directrice une parente, de toute piété, et qui
+ne cesse de stigmatiser l'humanité fangeuse. Rachilde écrit: «Dieu
+aurait dû créer l'amour d'un côté et les sens de l'autre. L'amour
+véritable ne se devrait composer que d'amitié chaude. Sacrifions les
+sens, la bête.»</p>
+
+<p>Ces rêves tendres et malgré tout impurs ont toujours tenté les cerveaux
+les plus fiers. Un romancier catholique, Joséphin Peladan, a cru pouvoir
+s'abandonner à ces vertiges malsains sans offenser sa religion. Pourtant
+celui qui prétend dans ses sensualités satisfaire tout son être, ses
+nobles désirs de justice, de tendresse, de beauté, est penché sur une
+pente misérable. L'amour qui s'applique aux créatures s'engage dans des
+complications bien obscures, s'il ne lui suffit pas d'être père. L'homme
+supérieur constate très vite qu'il n'a rien à attendre de la femme.
+Quelque bonté qu'il croie voir dans le regard de ces créatures, il s'en
+écarte; c'est la jeunesse seule qui embellit leurs prunelles candides;
+aux premières paroles il trouverait l'humiliation d'avoir été fasciné
+par un être bas. La femme de son côté a fait le même raisonnement; elle
+ne se courbera pas devant l'homme si souvent brutal, et dont l'étreinte
+après tout ne sait donner qu'un léger frisson à cette curieuse
+insatiable.</p>
+
+<p>A quels cultes mystérieux vont-ils donc se vouer, ces hommes et ces
+femmes que <i>l'amour de soi</i> écarte l'un de l'autre! A quelles pratiques
+singulières demanderont-ils des caresses, eux qui le plus souvent
+compliquent d'énervation intense leur susceptibilité morale?</p>
+
+<p>La maladie du siècle, qu'il faut toujours citer et dont <i>Monsieur Vénus</i>
+signale chez la femme une des formes les plus intéressantes, est faite
+en effet d'une fatigue nerveuse, excessive et d'un orgueil inconnu
+jusqu'alors. On n'avait pas signalé avant ce livre les singularités
+qu'elle introduit dans la sensibilité en ce qui concerne l'amour. Sans
+insister sur cette élégie divine et si troublante de René, c'est
+principalement aux &oelig;uvres de M. de Custine, un grand romancier
+inconnu, et de Baudelaire qu'il faudrait chercher des propositions
+(évidemment très enveloppées) sur l'amour <i>compliqué</i>, compliqué pour
+avoir trop craint les souillures. On verrait, avec effroi, quelques-uns
+arriver au dégoût de la grâce féminine, en même temps que <i>Monsieur
+Vénus</i> proclame la haine de la force mâle.</p>
+
+<p>Complication de grande conséquence! le dégoût de la femme! la haine de
+la force mâle! Voici que certains cerveaux rêvent d'un être insexué. Ces
+imaginations sentent la mort. Aux dernières pages du volume, quand
+<i>Monsieur Vénus</i> est mort, nous voyons Raoule de Vénérande veiller et se
+lamenter devant une image en cire! l'image de son Adonis canaille!</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Fantaisie pleureuse d'une isolée, excentricité cérébrale, mais qui
+intéresse le psychologue, le moraliste et l'artiste. <i>Monsieur Vénus</i>
+est un symptôme très significatif, d'autant qu'on distinguera aisément,
+je le répète, ce qui est exagération de romancier, et ce qui vient d'une
+ènervation de plus en plus commune dans l'un et l'autre sexe.</p>
+
+<p>Non, ce n'est pas une polissonnerie que cette autobiographie de la plus
+étrange des jeunes femmes. En dépit des pages qui veulent, je crois,
+être sadiques, et qui sont seulement très obscures et très naïves, ce
+livre à mon goût peut être considéré comme une curiosité qui restera au
+même titre que certains livres du siècle dernier, que nous lisons encore
+après que des ouvrages plus parfaits ont disparu. La critique moderne
+substitue volontiers à la curiosité littéraire la curiosité
+pathologique; c'est l'auteur que cherchent dans une &oelig;uvre les esprits
+les plus distingués. Vous savez quelle jeune femme toute de douceur et
+de finesse est l'auteur, quelle frénésie sensuelle et mystique on trouve
+dans son livre. Ne vous semble-t-il pas que <i>Monsieur Vénus</i>, en plus
+des lueurs, qu'il jette sur certaines dépravations amoureuses de ce
+temps, est un cas infiniment attachant pour ceux que préoccupent les
+rapports, si difficiles à saisir, qui unissent l'&oelig;uvre d'art au
+cerveau qui l'a mise debout?</p>
+
+<p>Par quel mystère Rachilde a-t-elle dressé devant soi Raoule de Vénérande
+et Jacques Silvert? Comment de cette enfant de saine éducation sont
+sorties ces créations équivoques? Le problème est passionnant.</p>
+
+<p>Un éminent psychologue, M. Jules Soury, qui s'intéresse méthodiquement
+aux curieuses variétés de la sensibilité humaine, disait un jour de
+Restif: «Qui compose de tels livres ne s'appartient peut-être pas plus
+qu'un monstre double; c'est un trop beau cas de tératologie. La tombe et
+l'oubli ne sont que pour le vulgaire. Lui, il a les honneurs de la salle
+de dissection et du musée Dupuytren.» Voilà ce que j'appliquerais
+judicieusement au camarade que j'ai l'honneur d'étudier, si je ne
+craignais de lui paraître un peu lourd.</p>
+
+<p class="r">M<small>AURICE</small> B<small>ARRÈS.</small></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">A &nbsp;Monsieur &nbsp;L<small><small>ÉO &nbsp;D</small></small>'ORFER<br />
+<br />
+je &nbsp;dédie &nbsp;<i>Monsieur &nbsp;Vénus</i>.</p>
+
+<p class="r"><br />
+<b>RACHILDE.</b></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h1>MONSIEUR VÉNUS</h1>
+
+<hr />
+
+<h3><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE I</h3>
+
+<p class="nind"><span class="figleft">
+<img src="images/ill_m.png" width="61" height="61" alt="M" title="M" />
+</span>ADEMOISELLE de Vénérande cherchait à tâtons une porte
+dans l'étroit couloir indiqué par le concierge.</p>
+
+<p>Ce septième étage n'était pas éclairé du tout, et la peur lui venait de
+tomber brusquement au milieu d'un taudis mal famé, quand elle pensa à
+son étui à cigarettes, qui contenait ce qu'il fallait pour avoir un peu
+de lumière. A la lueur d'une allumette, elle découvrit le numéro 10 et
+lut cette pancarte:</p>
+
+<p class="c"><i>Marie Silvert, fleuriste, dessinateur.</i></p>
+
+<p>Puis, la clef étant sur la porte, elle entra;<a name="page_002" id="page_002"></a> mais, sur le seuil, une
+odeur de pommes cuisant la prit à la gorge et l'arrêta net. Nulle odeur
+ne lui était plus odieuse que celle des pommes; aussi fut-ce avec un
+frisson de dégoût qu'avant de révéler sa présence elle examina la
+mansarde.</p>
+
+<p>Assis à une table où fumait une lampe sur un poêlon graisseux, un homme,
+paraissant absorbé dans un travail très minutieux, tournait le dos à la
+porte. Autour de son torse, sur sa blouse flottante, courait en spirale
+une guirlande de roses, des roses fort larges de satin chair velouté de
+grenat, qui lui passaient entre les jambes, filaient jusqu'aux épaules
+et venaient s'enrouler au col. A sa droite se dressait une gerbe de
+giroflées des murailles, et, à sa gauche, une touffe de violettes.</p>
+
+<p>Sur un grabat en désordre, dans un coin de la pièce, des lis en papier
+s'amoncelaient.</p>
+
+<p>Quelques branches de fleurs gâchées et des assiettes sales, surmontées
+d'un litre vide, traînaient entre deux chaises de paille crevées. Un
+petit poêle fendu envoyait son tuyau dans la vitre d'une lucarne en
+taba<a name="page_003" id="page_003"></a>tière et couvait les pommes étalées devant lui, d'un seul &oelig;il,
+rouge.</p>
+
+<p>L'homme sentit le froid que laissait pénétrer la porte ouverte; il
+releva l'abat-jour de la lampe et se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je me trompe, monsieur? interrogea la visiteuse,
+désagréablement impressionnée; Marie Silvert, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ici, madame, et, pour le moment, Marie Silvert, c'est moi.</p>
+
+<p>Raoule ne put s'empêcher de sourire: faite d'une voix aux sonorités
+mâles, cette réponse avait quelque chose de grotesque, que ne corrigeait
+pas la pose embarrassée du garçon tenant ses roses à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites des fleurs? Vous les faites comme une vraie fleuriste!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, il le faut bien. J'ai ma s&oelig;ur malade; tenez, là, dans
+ce lit, elle dort..... Pauvre fille! Oui, très malade. Une grosse fièvre
+qui lui secoue les doigts. Elle ne peut rien fournir de bon...; moi, je
+sais peindre, mais je me suis dit qu'en travaillant à sa place, je
+gagnerais mieux ma vie qu'à dessiner des animaux ou copier des
+photographies. Les commandes ne pleu<a name="page_004" id="page_004"></a>vent guère, ajouta-t-il en matière
+de conclusion, mais je décroche le mois tout de même.</p>
+
+<p>Il eut un haussement de cou pour surveiller le sommeil de la malade.
+Rien ne remuait sous les lis. Il offrit une des chaises à la jeune
+femme. Raoule serra autour d'elle son pardessus de loutre et s'assit
+avec une grande répugnance; elle ne souriait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Madame désire...? demanda le garçon, lâchant sa guirlande, pour fermer
+sa blouse, qui s'écartait beaucoup sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a donné, répondit Raoule, l'adresse de votre s&oelig;ur en me la
+recommandant comme une véritable artiste. J'ai absolument besoin de
+m'entendre avec elle au sujet d'une toilette de bal. Ne pouvez-vous la
+réveiller?</p>
+
+<p>&mdash;Une toilette de bal? oh! madame, soyez tranquille, inutile de la
+réveiller. Je vous soignerai ça... Voyons, que vous faut-il? des
+piquets, des cordons ou des motifs détachés?...</p>
+
+<p>Mal à l'aise, la jeune femme avait envie de s'en aller. Au hasard, elle
+prit une rose<a name="page_005" id="page_005"></a> et en examina le c&oelig;ur, que le fleuriste avait mouillé
+d'une goutte de cristal:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez du talent, beaucoup de talent, répéta-t-elle, tout en
+détirant les pétales de satin...</p>
+
+<p>Cette odeur de pommes rissolées lui devenait insupportable.</p>
+
+<p>L'artiste se mit en face de sa nouvelle cliente et attira la lampe entre
+eux, au bord de la table. Ainsi placés, ils pouvaient se voir des pieds
+à la tête. Leurs regards se croisèrent. Raoule, comme éblouie, cligna
+des paupières derrière sa voilette.</p>
+
+<p>Le frère de Marie Silvert était un roux, un roux très foncé, presque
+fauve, un peu ramassé sur des hanches saillantes, avec des jambes
+droites, minces aux chevilles.</p>
+
+<p>Ses cheveux, plantés bas, sans ondulations ni boucles, mais durs, épais,
+se devinaient rebelles aux morsures du peigne. Sous son sourcil noir,
+assez délié, son &oelig;il était d'un sombre étrange, quoique d'une
+expression bête.</p>
+
+<p>Il regardait, cet homme, comme implorent les chiens souffrants, avec une
+vague humidité sur les prunelles. Ces larmes<a name="page_006" id="page_006"></a> d'animal poignent toujours
+d'une manière atroce. Sa bouche avait le ferme contour des bouches
+saines que la fumée, en les saturant de son parfum viril, n'a pas encore
+flétries. Par instant, ses dents s'y montraient si blanches à côté de
+ses lèvres si pourpres qu'on se demandait pourquoi ces gouttes de lait
+ne séchaient point entre ces deux tisons. Le menton, à fossette, d'une
+chair unie et enfantine, était adorable. Le cou avait un petit pli, le
+pli du nouveau-né qui engraisse. La main assez large, la voix boudeuse
+et les cheveux plantés drus étaient en lui les seuls indices révélateurs
+du sexe.</p>
+
+<p>Raoule oubliait sa commande; une torpeur singulière s'emparait d'elle,
+engourdissant jusqu'à ses paroles.</p>
+
+<p>Cependant elle se trouvait mieux, les pommes avec leurs jets de vapeur
+chaude ne l'incommodaient plus; et, de ces fleurs éparses dans les
+assiettes sales, il lui semblait même se dégager une certaine poésie.</p>
+
+<p>L'accent ému, elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, monsieur, il s'agit d'un bal costumé et j'ai pour habitude de
+porter des garnitures spécialement dessinées pour moi.<a name="page_007" id="page_007"></a> Je serai en
+<i>nymphe des eaux</i>, costume Grévin, tunique de cachemire blanc pailleté
+de vert, avec des roseaux enroulés; il faut donc un semé de plantes de
+rivière, des nymphéas, des sagittaires, lentilles, nénuphars... Vous
+sentez-vous capable d'exécuter cela en une semaine?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien, madame, une &oelig;uvre d'art! répondit le jeune homme,
+souriant à son tour; puis, saisissant un crayon, il jeta des croquis sur
+une feuille de bristol.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, c'est cela, approuva Raoule, suivant des yeux. Des nuances
+très douces, n'est-ce pas? N'omettez aucun détail... Oh! le prix que
+vous voudrez!... Les sagittaires avec de longs pistils en flèche et les
+nymphéas bien roses, duvetés de brun.</p>
+
+<p>Elle avait pris le crayon, pour rectifier certains contours; lorsqu'elle
+se pencha vers la lampe, un éclair jaillit du diamant qui fermait son
+pardessus. Silvert le vit et devint respectueux:</p>
+
+<p>&mdash;Le travail, fit-il, me reviendra à cent francs, je vous donne la façon
+pour cinquante, je n'y gagne pas beaucoup, allez, madame.<a name="page_008" id="page_008"></a></p>
+
+<p>Raoule sortit d'un portefeuille armorié trois billets de banque.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dit-elle simplement, j'ai toute confiance en vous.</p>
+
+<p>Le jeune homme eut un mouvement si brusque, un tel élan de joie, que, de
+nouveau, la blouse s'écarta. Au creux de sa poitrine, Raoule aperçut la
+même ombre rousse qui marquait sa lèvre, quelque chose comme des brins
+d'or filés, brouillés les uns dans les autres.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Vénérande s'imagina qu'elle mangerait peut-être bien une de
+ces pommes sans trop de révolte.</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge avez-vous? interrogea-t-elle sans détacher les yeux de cette
+peau transparente, plus satinée que les roses de la guirlande.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vingt-quatre ans, madame; et, gauchement, il ajouta: Pour vous
+servir.</p>
+
+<p>La jeune femme eut un mouvement de tête, les paupières closes, n'osant
+regarder encore.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez l'air d'en avoir dix-huit... Est-ce drôle, un homme qui
+fait des fleurs... Vous êtes bien mal logé, avec une s&oelig;ur<a name="page_009" id="page_009"></a> malade,
+dans cette mansarde... Mon Dieu!... la lucarne doit vous éclairer si
+peu... Non! non! ne me rendez pas la monnaie... trois cents francs,
+c'est pour rien. A propos, mon adresse; écrivez: M<sup>lle</sup> de Vénérande,
+74, avenue des Champs-Élysées, hôtel de Vénérande. Vous me les
+apporterez vous-même. J'y compte, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Sa voix était entrecoupée, elle éprouvait une grande lourdeur de tête.</p>
+
+<p>Machinalement, Silvert ramassa une queue de pâquerette, il la roulait
+dans ses doigts et mettait, sans y prendre garde, une habileté de femme
+du métier à pincer juste le brin d'étoffe, pour lui donner l'apparence
+d'un brin d'herbe.</p>
+
+<p>&mdash;Mardi prochain, c'est entendu, madame, j'y serai, comptez sur moi, je
+vous promets des chefs-d'&oelig;uvre... vous êtes trop généreuse!...</p>
+
+<p>Raoule se leva; un tremblement nerveux la secouait tout entière.
+Avait-elle donc pris la fièvre chez ces misérables?</p>
+
+<p>Ce garçon, lui, demeurait immobile, béant, enfoncé dans sa joie, palpant
+les trois chiffons bleus, trois cents francs!... Il<a name="page_010" id="page_010"></a> ne songeait plus à
+ramener la blouse sur sa poitrine, où la lampe allumait des paillettes
+d'or.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais pu envoyer ma couturière, avec mes instructions, murmura
+M<sup>lle</sup> de Vénérande, comme pour répondre à un reproche intérieur et
+s'excuser vis-à-vis d'elle-même; mais, après avoir vu vos échantillons,
+j'ai préféré venir... A propos: ne m'avez-vous pas dit que vous étiez
+peintre? Est-ce de vous, ça?</p>
+
+<p>D'un mouvement de tête, elle indiquait un panneau suspendu au mur, entre
+une loque grise et un chapeau mou.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, fit l'artiste, soulevant la lampe.</p>
+
+<p>D'un coup d'&oelig;il rapide, Raoule embrassa un paysage sans air, où
+rageusement cinq ou six moutons ankylosés paissaient du vert tendre,
+avec un tel respect des lois de la perspective, que, par voie d'emprunt,
+deux d'entre eux paraissaient posséder cinq pattes.</p>
+
+<p>Silvert, naïvement, attendait un compliment, un encouragement.</p>
+
+<p>&mdash;Étrange profession, reprit M<sup>lle</sup> de<a name="page_011" id="page_011"></a> Vénérande, sans plus s'occuper
+de la toile, car, enfin, vous devriez casser des pierres, ce serait plus
+naturel.</p>
+
+<p>Il se mit à rire niaisement, un peu déconfit d'entendre cette inconnue
+lui reprocher d'user de tous les moyens possibles pour gagner sa vie;
+puis, pour répondre quelque chose:</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit-il, ça n'empêche pas d'être un homme!</p>
+
+<p>Et la blouse, toujours ouverte, laissait voir sur sa poitrine les
+frisons dorés.</p>
+
+<p>Une douleur sourde traversa la nuque de M<sup>lle</sup> de Vénérande. Ses nerfs
+se surexcitaient dans l'atmosphère empuantie de la mansarde. Une sorte
+de vertige l'attirait vers ce nu. Elle voulut faire un pas en arrière,
+s'arracher à l'obsession, fuir... Une sensualité folle l'étreignit au
+poignet... Son bras se détendit, elle passa la main sur la poitrine de
+l'ouvrier, comme elle l'eût passée sur une bête blonde, un monstre dont
+la réalité ne lui semblait pas prouvée.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en aperçois! fit-elle, avec une hardiesse ironique.<a name="page_012" id="page_012"></a></p>
+
+<p>Jacques tressaillit, confus. Ce que d'abord il avait cru être une
+caresse lui semblait maintenant un contact insultant.</p>
+
+<p>Ce gant de grande dame lui rappelait sa misère.</p>
+
+<p>Il se mordit la lèvre, et, cherchant à se donner un mauvais genre
+quelconque, il riposta:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! vous savez, on en a partout!</p>
+
+<p>A cette énormité, Raoule de Vénérande éprouva une honte mortelle. Elle
+détourna la tête; alors, au milieu des lis, une face hideuse dans
+laquelle s'allumaient, sinistres, deux lueurs glauques, lui apparut:
+c'était Marie Silvert, la s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Un instant sans broncher, Raoule tint ses yeux rivés à ceux de cette
+femme; puis, hautaine, saluant d'un imperceptible hochement de front,
+baissa sa voilette et sortit lentement, sans que Jacques, planté droit,
+sa lampe à la main, pensât à la reconduire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis de ça? fit-il, revenant à lui, alors que déjà la
+voiture de Raoule, gagnant les boulevards, roulait vers l'avenue des
+Champs-Élysées.<a name="page_013" id="page_013"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je dis, répondit Marie, se laissant, dans un ricanement, tomber sur la
+couche, dont l'éclat des lis rehaussait la malpropreté, je dis que si tu
+n'es pas un nigaud, notre affaire est bonne. Elle en tient, mon
+mignon!</p>
+
+<p><a name="page_014" id="page_014"></a></p>
+
+<p><a name="page_015" id="page_015"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h3>
+
+<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 61px;">
+<img src="images/ill_i.png" width="61" height="60" alt="I" title="I" />
+</span>L faisait très froid. Raoule, blottie dans le fond de
+son coupé, avait baissé les stores et appuyait fortement son manchon sur
+sa bouche.</p>
+
+<p>Certes, la nerveuse ne voyait point pour la première fois un garçon bien
+bâti, mais ce souvenir de mâle frais et rose comme une fille la hantait
+cruellement. Chez Raoule de Vénérande, l'activité cérébrale remplaçait
+presque toujours les situations positives; quand elle ne pouvait vivre
+un moment de passion, elle le pensait, le résultat était le même. Sans
+vouloir se rappeler l'escalier sinistre de la rue de la<a name="page_016" id="page_016"></a> Lune, la
+fleuriste malade et sale, cette mansarde où régnait une odeur atroce de
+pommes, elle se mit à évoquer Jacques Silvert.</p>
+
+<p>Se souciant peu de la roture de l'ouvrier en s'abandonnant à un
+encanaillement fictif, Raoule rêvait de sa chair touchée du bout du
+doigt et les yeux mi clos de la descendante des Vénérande se noyaient
+d'une langueur délicieuse. Sa mémoire ne lui fournissait déjà plus les
+moyens de réveiller sa conscience. A sa honte éprouvée devant le mâle
+qu'elle avait eu l'audace de rendre grossier succédait une folle
+admiration pour le bel instrument de plaisir qu'elle désirait. Déjà elle
+jouissait de cet homme, déjà elle en faisait une proie, déjà peut-être
+elle l'arrachait à son misérable milieu pour l'idéaliser dans les
+spasmes d'une possession absolue. Et Raoule, bercée par le trot rapide
+de son attelage, mordait ses fourrures, la tête en arrière, le corsage
+gonflé, les bras crispés, avec de temps à autre un soupir de lassitude.</p>
+
+<p>Ni belle, ni jolie dans l'acception des mots, Raoule était grande, bien
+faite, ayant<a name="page_017" id="page_017"></a> le col souple. Elle possédait de la vraie fille de race
+les formes délicates, les attaches fines, la démarche un peu altière,
+les ondulations qui, sous les voiles de la femme, révèlent l'annelure
+féline. Dès l'abord, sa physionomie, à l'expression dure, ne séduisait
+pas. Merveilleusement tracés, les sourcils avaient une tendance marquée
+à se rejoindre dans le pli impérieux d'une volonté constante. Les lèvres
+minces, estompées aux commissures, atténuaient d'une manière désagréable
+le dessin pur de la bouche. Les cheveux étaient bruns, tordus sur la
+nuque et concouraient au parfait ovale d'un visage teinté de ce bistre
+italien qui pâlit aux lumières. Très noirs, avec des reflets métalliques
+sous de longs cils recourbés, les yeux devenaient deux braises quand la
+passion les allumait.</p>
+
+<p>Raoule tressauta, brusquement arrachée aux dépravations d'une pensée
+ardente; la voiture venait de s'arrêter dans la cour de l'hôtel de
+Vénérande.</p>
+
+<p>&mdash;Tu reviens tard! mon enfant, fit une vieille dame, entièrement vêtue
+de noir qui descendait le perron, allant au-devant d'elle.<a name="page_018" id="page_018"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez, ma tante? Quelle heure est-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, bientôt huit heures. Tu n'es pas habillée, tu ne dois pas avoir
+dîné. M. de Raittolbe, pourtant, viendra te chercher pour te conduire à
+l'Opéra, ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'irai pas, j'ai changé d'avis.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es malade?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, non. Troublée, voilà tout. J'ai vu tomber un enfant sous un
+omnibus, rue de Rivoli. Il me serait impossible de dîner, je t'assure...
+Comme si les accidents d'omnibus devaient se passer dans la rue!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Élisabeth se signa.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'oubliais... ma tante. Venez avec moi. Faites interdire la porte,
+j'ai à vous parler sur un sujet qui vous plaira davantage: une bonne
+&oelig;uvre. J'ai mis la main sur une bonne &oelig;uvre...</p>
+
+<p>Elles traversèrent toutes les deux les immenses appartements de l'hôtel.</p>
+
+<p>Il y avait des salons d'un aspect tellement sombre qu'on n'y pénétrait
+pas sans avoir le c&oelig;ur un peu serré. L'antique construction possédait
+deux pavillons en retour, flanqués d'escaliers arrondis comme ceux du
+château<a name="page_019" id="page_019"></a> de Versailles. Les fenêtres, à croisillons étroits,
+descendaient toutes jusqu'au parquet, montrant, derrière la légèreté des
+mousselines et des guipures, d'énormes balcons de fer forgé agrémentés
+d'arabesques bizarres. Devant ces balcons s'étendait, coupée par la
+grille d'entrée, une mosaïque de plantes essentiellement parisiennes, de
+ces plantes aux verdures de tons neutres résistant à l'hiver, qui
+forment des bordures si justes, que l'&oelig;il le plus exercé ne saurait
+se heurter à un seul brin d'herbe dépassant. Les murs gris semblaient
+s'ennuyer, les uns en présence des autres, et cependant, un enchanteur,
+pour vexer une dévote, en retournant ces façades blasonnées, aurait
+causé plus d'une surprise aux manants égarés dans la noble avenue. Ainsi
+la chambre à coucher de la nièce, aile droite, et celle de la tante,
+aile gauche, mises subitement à ciel ouvert, eussent fait pâmer d'aise
+un amateur d'oppositions picturales.</p>
+
+<p>La chambre de Raoule était capitonnée de damas rouge et lambrissée, aux
+pourtours, de bois des îles sertis de cordelières de soie. Une panoplie
+d'armes de tous<a name="page_020" id="page_020"></a> genres et de tous pays, mises à la portée d'un poignet
+féminin par leurs exquises dimensions, occupait le panneau central. Le
+plafond, gondolé aux corniches, était peint de vieux motifs rococos sur
+fond azur-vert.</p>
+
+<p>Du milieu descendait un lustre en cristal de Carlsruhe, une girandole de
+liserons avec leurs feuilles lancéolées et irisées de couleurs
+naturelles. Une couche moelleuse était placée en travers du grand tapis
+de Vison qui s'étendait sous le lustre, et le bateau de ce lit, en ébène
+sculpté, supportait des coussins dont l'intérieur et les plumes avaient
+été imprégnés d'un parfum oriental embaumant toute la pièce.</p>
+
+<p>Quelques tableaux entre glaces, d'assez libres allures, s'accrochaient
+aux capitons des murailles. Il y avait, faisant face à la table de
+travail tout encombrée de papiers et de lettres ouvertes, une académie
+masculine n'ayant aucune espèce d'ombre le long des hanches. Un
+chevalet, dans un coin, et un piano, près de la table, complétaient cet
+ameublement profane.</p>
+
+<p>La chambre de M<sup>me</sup> Élisabeth, chanoi<a name="page_021" id="page_021"></a>nesse de plusieurs ordres, était
+tout entière d'un gris d'acier désolant le regard.</p>
+
+<p>Sans tapis, le parquet bien ciré vous glaçait les talons, et le Christ
+amaigri, pendu près d'un chevet sans oreiller, contemplait un plafond
+peint de brumes comme un ciel du Nord.</p>
+
+<p>Il y avait quelque vingt ans que M<sup>me</sup> Élisabeth habitait l'hôtel de
+Vénérande, en compagnie de sa nièce, restée orpheline à l'âge de cinq
+ans. Jean de Vénérande, dernier rejeton de sa race, avait, en sortant de
+ce monde, formulé le v&oelig;u que l'enfant, né de la mort, qu'il laissait
+après lui, fût élevé par sa s&oelig;ur dont les qualités lui avaient
+toujours inspiré une profonde estime. Élisabeth était alors une vierge
+de quarante printemps, pleine de vertus, confite en dévotion, passant
+dans la vie comme sous les arceaux d'un cloître, perdue dans une
+perpétuelle méditation, usant le bout de son index à répéter les signes
+de croix qui permettent de puiser largement au trésor des indulgences
+plénières, et s'occupant fort peu, rare qualité de dévote, du salut des
+voisins. Son roman<a name="page_022" id="page_022"></a> était simple. Elle le racontait aux jours solennels,
+dans ce style onctueux que le mysticisme invétéré prête aux natures
+passives. Elle avait eu une passion chaste, une passion en Dieu; elle
+avait aimé ingénument un pauvre poitrinaire, le comte de Moras, un homme
+expirant tous les matins. Elle avait peut-être pressenti les félicités
+nuptiales et les joies maternelles, mais une inoubliable catastrophe
+avait tout brisé au dernier moment: le comte de Moras avait été
+rejoindre ses ancêtres, muni des sacrements de l'Église. Dans
+l'exaspération de sa douleur, la fiancée n'effeuilla pas les roses de
+l'hymen, ne déchira pas son voile blanc; elle vint chercher au pied de
+la croix rédemptrice un époux immortel. Sa religiosité douce n'en
+demandait pas plus!... Les portes du couvent allaient s'ouvrir pour elle
+quand survint la mort de Jean de Vénérande. M<sup>me</sup> Élisabeth fit taire
+son c&oelig;ur et se consacra désormais à la tutelle de Raoule.</p>
+
+<p>Vers ce moment trouble de l'existence de l'enfant, quand elle se forme,
+une mère aurait eu de graves préoccupations pour<a name="page_023" id="page_023"></a> son avenir. Cette
+petite fille volontaire brisait tous les raisonnements qu'on lui
+opposait avec des réponses pleines d'une désinvolture épicurienne. Elle
+apportait à la réalisation d'un caprice une ténacité effrayante et
+charmait les institutrices par l'explication lucide qu'elle donnait de
+ses folies. Son père avait été un de ces débauchés épuisés que les
+&oelig;uvres du marquis de Sade font rougir, mais pour une autre raison que
+celle de la pudeur. Sa mère, une provinciale pleine de sève, très
+robuste de constitution, avait eu les plus naturels et les plus fougueux
+appétits. Elle était morte d'un flux de sang quelque temps après ses
+couches. Peut-être son mari l'avait-il suivie au tombeau, victime aussi
+d'un accident qu'il avait provoqué, car l'un de ses vieux serviteurs
+disait qu'en trépassant il s'accusait de la fin prématurée de sa femme.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Élisabeth, chanoinesse, ignorante de la vie des êtres
+matérialistes, s'occupa de développer beaucoup chez Raoule les
+aspirations mystiques; elle la laissa raisonner, lui parla souvent de
+son dédain<a name="page_024" id="page_024"></a> pour l'humanité fangeuse en termes très choisis et lui fit
+atteindre ses quinze ans dans la solitude la plus complète.</p>
+
+<p>A l'heure des initiations sensuelles, la tante Élisabeth, la
+chanoinesse, n'aurait jamais pu croire que son baiser de prude ne
+suffisait plus aux secrètes ardeurs de la vierge confiée à ses soins
+religieux.</p>
+
+<p>Un jour, Raoule, courant les mansardes de l'hôtel, découvrit un livre;
+elle lut, au hasard. Ses yeux rencontrèrent une gravure, ils se
+baissèrent, mais elle emporta le livre... Vers ce temps, une révolution
+s'opéra dans la jeune fille. Sa physionomie s'altéra, sa parole devint
+brève, ses prunelles dardèrent la fièvre, elle pleura et elle rit tout à
+la fois. M<sup>me</sup> Élisabeth, inquiète, craignant une maladie sérieuse,
+appela les médecins. Sa nièce leur défendit sa porte. Pourtant, l'un
+d'eux, très élégant de sa personne, spirituel, jeune, fut assez adroit
+pour se faire admettre auprès de la capricieuse malade. Elle le pria de
+revenir et il n'y eut, d'ailleurs, pas d'amélioration dans son état.</p>
+
+<p>Élisabeth recourut aux lumières de<a name="page_025" id="page_025"></a> ses confesseurs. On lui conseilla le
+véritable spécifique:&mdash;Mariez-la! lui répondit-on.</p>
+
+<p>Raoule éclata de colère quand sa tante entama un chapitre sur le
+mariage.</p>
+
+<p>Le soir de ce jour-là, pendant le thé, le jeune docteur, causant dans
+l'embrasure d'une croisée avec un vieil ami de la maison, disait,
+montrant Raoule:</p>
+
+<p>&mdash;Un cas spécial, monsieur. Quelques années encore, et cette jolie
+créature que vous chérissez trop, à mon avis, aura, sans les aimer
+jamais, connu autant d'hommes qu'il y a de grains au rosaire de sa
+tante. Pas de milieu! Ou nonne, ou monstre! Le sein de Dieu ou celui de
+la volupté! Il vaudrait peut-être mieux l'enfermer dans un couvent,
+puisque nous enfermons les hystériques à la Salpétrière! Elle ne connaît
+pas le vice, mais elle l'invente!</p>
+
+<p>Il y avait dix ans de cela, au moment où commence cette histoire..., et
+Raoule n'était pas nonne.....</p>
+
+<p>Durant la semaine qui suivit sa visite chez Silvert, M<sup>lle</sup> de
+Vénérande fit de fréquentes sorties, n'ayant d'autre but que la
+réalisa<a name="page_026" id="page_026"></a>tion d'un projet formé dans le parcours de la rue de la Lune à
+son hôtel. Elle en avait fait la confidence à sa tante, et celle-ci,
+après des objections timides, en avait, comme toujours, référé aux
+cieux. Raoule lui décrivit, d'une manière détaillée, la misère de
+l'<i>artiste</i>. Quelle pitié ne serait point émue à l'aspect du taudis de
+Jacques? Comment pourrait-il travailler là-dedans, avec sa s&oelig;ur
+presque infirme? Alors Élisabeth avait promis de les recommander à la
+Société de Saint-Vincent-de-Paul et d'envoyer des dames de charité aussi
+titrées que secourables.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrons notre bourse, ma tante, s'était écriée Raoule, exaltée par sa
+propre audace. Faisons une aumône royale, mais faisons-la dignement!
+Mettons ce peintre qui a du talent (ici Raoule avait eu un sourire) dans
+un milieu vraiment artistique. Qu'il puisse gagner son pain sans avoir
+la honte de l'attendre de nous. Assurons-lui tout de suite l'avenir. Qui
+sait si, plus tard, il ne nous le rendra pas au centuple!</p>
+
+<p>Raoule parlait avec chaleur.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, se dit tante Élisabeth, que<a name="page_027" id="page_027"></a> ma nièce ait rencontré de bien
+belles dispositions chez ces malheureux pour qu'elle daigne s'animer de
+la sorte... elle, si froide. Voilà peut-être le moyen de la ramener à la
+piété!...</p>
+
+<p>Car tante Élisabeth n'était pas sans savoir que <i>son neveu</i>, comme elle
+appelait souvent Raoule quand elle lui voyait prendre des leçons
+d'escrime ou de peinture, manquait absolument de la foi qui conduit aux
+saintes destinées. Seulement la chanoinesse avait, de son côté, trop de
+<i>monde</i>, trop de race, trop de <i>parchemin</i> dans le caractère, pour
+douter une seconde de la pureté corporelle et morale de sa descendante.
+Une Vénérande ne pouvait être que vierge. On citait des Vénérande qui
+avaient gardé cette qualité durant plusieurs lunes de miel. Ce genre de
+noblesse, bien qu'il ne fût pas héréditaire dans la famille, obligeait
+donc entièrement la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Dès demain, avait enfin conclu Raoule, je cours Paris pour organiser
+un atelier. Les meubles seront placés la nuit; il est inutile de faire
+parler de nous, la moindre ostentation serait un crime, et mardi, quand<a name="page_028" id="page_028"></a>
+il viendra m'apporter ma garniture de bal, tout sera prêt... Ah! c'est
+dans ces occasions, ma tante, que notre fortune est intéressante!...</p>
+
+<p>&mdash;Je t'abandonne, ma chérie, le céleste bénéfice de ta charité! déclara
+tante Élisabeth. N'épargne rien: autant tu sèmeras sur terre, autant tu
+récolteras là-haut!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen!</i> riposta Raoule,&mdash;et la blasée eut un regard de mauvais ange à
+l'adresse de la chanoinesse ravie.</p>
+
+<p>Huit jours après, M<sup>lle</sup> de Vénérande, belle, d'une beauté
+excessivement originale sous son costume de <i>nymphe des eaux</i>, faisait
+une entrée à sensation au bal de la duchesse d'Armonville. Flavien X...,
+le journaliste à la mode, dit deux mots discrets au sujet de ce costume
+étrange et, bien que Raoule n'eût pas d'amies intimes, elle s'en
+découvrit quelques-unes, ce soir-là, qui la supplièrent de leur indiquer
+la demeure de son habile fleuriste.</p>
+
+<p>Raoule s'y refusa.<a name="page_029" id="page_029"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h3>
+
+<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 62px;">
+<img src="images/ill_j.png" width="62" height="60" alt="J" title="J" />
+</span>ACQUES Silvert, dans l'atelier, se laissa tomber sur
+un divan, tout ahuri. Il avait l'air d'un petit enfant surpris par un
+grand orage. Ainsi, on le mettait chez lui, avec des pinceaux, des
+couleurs, des tapis, des rideaux, des meubles, du velours, beaucoup de
+dorures, beaucoup de dentelles... Les bras pendants, il regardait chaque
+chose, se demandant si chaque chose n'allait pas s'écarter pour ramener
+une nuit profonde. Sa s&oelig;ur, n'osant pas y croire encore, s'était
+assise, elle, sur la valise qui contenait leurs malheureux vêtements.
+Courbant son maigre dos,<a name="page_030" id="page_030"></a> les mains jointes, elle répétait, saisie d'une
+immense vénération:</p>
+
+<p>&mdash;La noble créature! La noble créature!</p>
+
+<p>Et elle n'oubliait point son éternelle toux, semblable au grincement
+d'un essieu mal huilé, toux de théâtre cherchant les notes de poitrine à
+la fin de ses quintes.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait cependant ranger un peu, ajouta-t-elle, se levant très
+décidée.</p>
+
+<p>Elle ouvrit la malle, en tira le tableau des moutons sur ciel clair,
+alla l'accrocher dans un coin. Alors Jacques, remué par un
+attendrissement inexplicable, vint à ce tableau, l'embrassa en pleurant.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, s&oelig;ur, j'avais toujours eu l'idée que mon talent nous
+porterait bonheur. Et toi qui me disais qu'il vaudrait mieux courir les
+filles que de gratter du charbon le long des murs.</p>
+
+<p>Marie se gaussa, faisant rentrer sa courte échine dans ses épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! comme si ta figure ne valait pas celle de tes sales moutons!</p>
+
+<p>Il ne put s'empêcher de rire; ses larmes séchèrent et il murmura:<a name="page_031" id="page_031"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tu es folle! M<sup>lle</sup> de Vénérande est une artiste, voilà tout! Elle a
+pitié des artistes; elle est bonne, elle est juste... Ah! les ouvriers
+pauvres ne feraient pas souvent des révolutions s'ils connaissaient
+mieux les femmes de la haute!</p>
+
+<p>Marie eut un rictus mauvais. Elle gardait son opinion. Quand elle
+songeait à cette femme <i>de la haute</i>, toutes les scènes de vice qu'elle
+avait vécues lui remontaient en fumées malsaines à la tête, et elle
+voyait alors le monde entier aussi plat que l'était naguère son lit de
+prostituée après le départ du dernier amant.</p>
+
+<p>En philosophant, d'une voix un peu lente qui désire se faire écouter,
+Jacques allait et venait, disséminant les armes des panoplies qu'on
+n'avait pas eu le temps de poser. Il collait tous les fauteuils contre
+les murs n'ayant jamais assez de place pour promener ses orgueils de
+nouveau propriétaire.</p>
+
+<p>Les chevalets de bois des îles furent mis en troupe dans l'angle où se
+dressait une Vénus de Milo très éblouissante, sur un socle de bronze. Il
+voulut compter les<a name="page_032" id="page_032"></a> bustes et les apporta au pied de la déesse, comme on
+empile des pots de réséda dans la gouttière d'une grisette. Par
+instants, il jetait un petit cri de plaisir, caressant les urnes des
+majoliques et les luisantes feuilles du palmier qui émergeait d'un
+pouff, au centre de l'atelier. Il essayait jusqu'aux tabourets errant
+sur la moquette du tapis; il les éprouvait à coup de poing ou les
+lançait au plafond.</p>
+
+<p>Le vitrage donnait dans l'endroit le plus découvert du boulevard
+Montparnasse, en face de Notre-Dame-des-Champs. Il était drapé d'un
+baldaquin de satin gris, relevé de velours noir brodé d'or. Toutes les
+tentures rappelaient ces nuances et les portières égyptiennes à motifs
+étranges, très vifs, éclataient d'une façon merveilleuse sur ce gris de
+nuage printanier.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, l'atelier rappela presque la mansarde de la rue de
+la Lune, moins les taches de graisse et les chaises crevées; mais on
+sentait que ce complément ne tarderait pas à arriver. Marie décida qu'on
+mettrait deux couchettes de fer dans le cabinet des modèles, car
+l'atelier possé<a name="page_033" id="page_033"></a>dait un demi-cercle tendu de larges rideaux et garni en
+pourtour d'un paravent du Japon, laqué, rose et bleu. On ferait sa
+toilette comme on pourrait, puis on roulerait les deux cages sous le
+paravent. Elle imagina même de se servir d'un gros crachoir de cuivre
+ciselé comme boîte à ordures. Ils ne pensaient pas du tout à soulever
+les portières, supposant que cela faisait partie des ornements avec les
+trophées de vieilles armes.</p>
+
+<p>&mdash;Nous <i>laverons</i> ces casseroles-là, dit Marie, pleine de son sujet,
+pour avoir des marmites économiques. J'adore la cuisine à
+l'<i>étouffée</i>&mdash;elle désignait les casques romains que son frère essayait
+de temps en temps.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, répondait Jacques, se campant vis-à-vis la glace qui lui
+renvoyait, multipliées, toutes les splendeurs de son paradis,&mdash;fais ce
+que tu veux, sans te fatiguer. Ce serait trop bête de reprendre une
+fièvre ici... nous avons d'autres chats à fouetter. Mets-toi chez nous,
+trempe la soupe sur les canapés, si ça te plaît. Je suis bien le maître,
+n'est-ce pas? Dis donc, il<a name="page_034" id="page_034"></a> faudra travailler. Les fleurs m'ont rouillé
+les doigts; il faudra que je me dérouille lestement. Et puis... le
+portrait de la tante, le portrait de ses domestiques, si elle y tient.
+Je ne suis pas un ingrat... je crois que je me saignerais les quatre
+veines pour cette femme-là. Il n'y a pas de bon Dieu, ou c'est elle qui
+en est un. A propos, notre horloge va sonner, attention!</p>
+
+<p>L'horloge, représentant un phare surmonté d'une boule lumineuse, sonna
+six heures, et, brusquement, la boule prit feu, un feu opalin qui
+permettait de tout voir dans une pénombre délicieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible, s'exclama Jacques, étourdi de cette nouvelle
+métamorphose, voilà l'heure de la lumière et la lumière arrive toute
+seule. Je commence à croire que nous sommes dans une pièce du Châtelet.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a rien du vice! marmotta Marie Silvert, répondant à ses idées
+égrillardes.</p>
+
+<p>&mdash;L'horloge? riposta Jacques avec une naïveté de gamin.</p>
+
+<p>Le fait est que la lumière ne s'éteignait point et, pour du vice, cette
+pendule en<a name="page_035" id="page_035"></a> répandit. Les draperies se noyèrent dans une vague teinte
+irisée, remplie de mystères charmants. On aperçut les magots chinois
+levant leurs jambes bouffies d'étoffe; les nymphes de terre cuite
+s'élancèrent dans une espèce de vapeur flottante, insaisissables, elles
+arrondirent des bras vivants, elles décochèrent des sourires humains, et
+les mannequins disloqués eurent des gestes très brutaux à l'intention de
+la tunique chaste de la Vénus impériale.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, j'ai encore quarante sous. Je vais chercher un litre et du
+fromage d'Italie. Ça y est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, je meurs de faim!</p>
+
+<p>Jacques, dans son enthousiasme, la poussa vers la porte et bientôt les
+pas de la fille s'éteignirent dans l'escalier.</p>
+
+<p>Il revint se jeter dans le grand divan, derrière l'horloge. Depuis une
+minute, il avait le corps tout chatouillé par le désir de la soie, de
+cette soie épaisse comme une toison, qui tapissait la plupart des
+meubles de l'atelier. Il se vautra, baisant les houppes et les capitons,
+serrant le dossier, frottant<a name="page_036" id="page_036"></a> son front contre les coussins, suivant de
+l'index leurs dessins arabes, fou d'une folie de fiancée en présence de
+son trousseau de femme, léchant jusqu'aux roulettes, à travers les
+franges multicolores.</p>
+
+<p>Il aurait oublié le dîner si une main ne s'était mise, autoritaire, dans
+sa rage de bonheur et ne l'avait secoué d'importance. Il fit un bond,
+tremblant d'ouïr les aigres sarcasmes de Marie, cette perpétuelle
+mécontente. Alors il reconnut M<sup>lle</sup> de Vénérande. Elle était entrée
+sans bruit et venait probablement surprendre l'artiste en pleine
+admiration, devant le piédestal d'une statue. Elle pouvait même supposer
+que le pinceau serait déjà trempé, la toile humide, la composition
+préparée... Elle trouvait un enfant se livrant à des exercices de clown
+sur des ressorts neufs. Cela, tout d'abord, la navra..., puis elle en
+rit, et, ensuite, elle s'avoua que c'était fort juste.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-elle de son accent bref de maîtresse de maison donnant un
+ordre; allons, tâchez d'être un homme raisonnable, mon pauvre Silvert;
+je viens vous aider, je pense que vous n'y voyez pas d'inconvénient.<a name="page_037" id="page_037"></a></p>
+
+<p>Elle l'examina.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, votre tenue de travail? J'espérais que vous sauriez faire
+tout seul une toilette présentable?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mademoiselle, ma chère bienfaitrice, commença, suivant les
+recommandations de Marie, le jeune homme remis debout et passant les
+doigts dans ses cheveux, ce jour solennel décide de mon existence; je
+vous devrai la gloire, la fortune, la...</p>
+
+<p>Il resta court, intimidé par les yeux noirs, superbes et fulgurants de
+Raoule.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Silvert, continua-t-elle, imitant son débit théâtral, vous
+êtes un polichinelle, c'est mon avis..... Vous ne me devez rien du
+tout..., mais vous n'avez pas l'ombre de sens commun, et vous serez
+condamné, j'en ai peur, aux petits moutons trop raides sur des prairies
+trop tendres. J'ai un an de plus que vous, je brosse une académie
+présentable dans l'espace de temps qu'il vous faut pour tortiller une
+pivoine. Je peux donc me permettre une virulente critique de vos
+&oelig;uvres.<a name="page_038" id="page_038"></a></p>
+
+<p>Elle l'empoigna par l'épaule et lui fit faire le tour de l'atelier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi que vous arrangez le désordre? Où se trouve donc enfoui
+votre sentiment du beau, à vous, hein? Répondez... J'ai envie de vous
+étrangler.</p>
+
+<p>Elle envoya son manteau sur un fauteuil et apparut, svelte, le chignon
+tordu, très relevé, vêtue d'un fourreau de drap noir à queue tortueuse,
+tout passementé de brandebourgs. Aucun bijou, cette fois, ne scintillait
+pour égayer ce costume presque masculin. Elle portait seulement à
+l'annulaire gauche une chevalière en camée, sertie de deux griffes de
+lion.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle ressaisit la main de Jacques, il fut griffé. Malgré lui, une
+sensation de terreur le pénétra. Cette créature était le diable.</p>
+
+<p>Elle fit exécuter à toutes les choses un branle des plus cyniques.
+Scandalisé, Jacques avait une moue!... Les nymphes s'appuyèrent sur le
+dos des satyres chinois, les casques coiffèrent les bustes, les glaces
+se renversèrent reflétant le plafond, les pouffs roulèrent dans les
+supports grêles<a name="page_039" id="page_039"></a> des chevalets et les trophées prirent des poses
+matamoresques.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes perdus, pensa le fleuriste de la rue de la Lune.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, venez; il faudra vous habiller vous-même, et je doute
+beaucoup du succès.</p>
+
+<p>Elle ricanait, Raoule, se disant qu'on ne ferait rien de ce garçon à
+chair lourde.</p>
+
+<p>Une portière se tira. Jacques poussa une exclamation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends, vous n'avez pas l'idée d'une chambre à coucher: cela
+dépasse votre cerveau.</p>
+
+<p>Elle alluma une des bougies de cire qui garnissaient les torchères et le
+précéda dans une pièce tendue de bleu pâle. Il y avait un lit à colonnes
+dont les draperies vénitiennes, camaïeu sur fond d'argent, se brochaient
+de points de Flandre. Raoule avait fait donner simplement aux tapissiers
+les restes de sa propre chambre d'été. Un cabinet de toilette avec une
+baignoire en marbre rouge attenait.</p>
+
+<p>&mdash;Enfermez-vous... Nous causerons à travers la portière.<a name="page_040" id="page_040"></a></p>
+
+<p>En effet, ils causèrent, chacun derrière le rideau du cabinet, lui
+pataugeant dans l'eau qu'il trouvait froide, le bain ayant été préparé
+avant leur arrivée; elle, riant de ses inepties.</p>
+
+<p>&mdash;Mais souvenez-vous donc que je suis un garçon, moi, disait-elle, un
+artiste que ma tante appelle son neveu... et que j'agis pour Jacques
+Silvert comme un camarade d'enfance... Là, est-ce fini? Vous avez du
+Lubin au-dessus de la baignoire, un peigne à côté. Est-il amusant, ce
+petit? Mon Dieu, est-il drôle?...</p>
+
+<p>Jacques tâtonnait. Après tout, le grand monde devait être plus libre que
+celui qu'il connaissait.</p>
+
+<p>Et, s'enhardissant, il émettait des réflexions polissonnes, lui
+demandant si elle ne le regardait pas, car ça le gênerait,
+naturellement...</p>
+
+<p>Il lui fit des confidences, racontant de quelle façon son pauvre père
+était mort dans un engrenage à Lille, le pays natal, un jour qu'il avait
+bu un coup de trop; comment sa mère les avait chassés pour s'acoquiner
+avec un autre homme. Ils étaient<a name="page_041" id="page_041"></a> partis tout jeunes, frère et s&oelig;ur,
+pour Paris... Cette gueuse de s&oelig;ur en savait déjà si long! Ils
+avaient gagné leur misérable pain dur... Il ne parla point des débauches
+de Marie, mais il se mit à se moquer afin de chasser une langueur triste
+qui lui serrait la poitrine. On leur faisait l'aumône... comment
+pourrait-il reconnaître? Hélas! c'était bien humiliant, et il oubliait
+les recommandations vicieuses de Marie en contemplant, sous les
+miroitements de l'eau, l'égratignure que lui avait faite la chevalière.</p>
+
+<p>Enfin, il y eut un fracas dans la baignoire.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai assez! déclara-t-il, troublé subitement par la honte de lui
+devoir aussi la propreté de son corps.</p>
+
+<p>Il chercha un linge et resta ruisselant, les bras en l'air. Il lui
+sembla qu'on froissait le rideau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, <i>monsieur</i> de Vénérande, dit-il d'un ton boudeur, même
+entre hommes ce n'est pas convenable... Vous regardez! Je vous demande
+si vous seriez content d'être à ma place.<a name="page_042" id="page_042"></a></p>
+
+<p>Et il pensa que cette femme voulait absolument qu'on lui sautât dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera bien plus attrapée, ajouta-t-il de très mauvaise humeur, les
+sens tout apaisés par les fraîcheurs de son bain, et il passa un
+peignoir.</p>
+
+<p>Clouée au sol, derrière le rideau, M<sup>lle</sup> de Vénérande le voyait sans
+avoir besoin de se déranger. Les lueurs douces de la bougie tombaient
+mollement sur ses chairs blondes, toutes duvetées comme la peau d'une
+pêche. Il était tourné vers le fond du cabinet et jouait le principal
+rôle d'une des scènes de Voltaire, que raconte en détail une courtisane
+nommée Bouche-Vermeille.</p>
+
+<p>Digne de la Vénus Callipyge, cette chute de reins où la ligne de l'épine
+dorsale fuyait dans un méplat voluptueux et se redressait, ferme,
+grasse, en deux contours adorables, avait l'aspect d'une sphère de Paros
+aux transparences d'ambre. Les cuisses, un peu moins fortes que des
+cuisses de femme, possédaient pourtant une rondeur solide qui effaçait
+leur sexe. Les mollets, placés haut, semblaient retrousser tout le
+buste, et<a name="page_043" id="page_043"></a> cette impertinence d'un corps paraissant s'ignorer n'en était
+que plus piquante. Le talon, cambré, ne portait que sur un point
+imperceptible, tant il était rond.</p>
+
+<p>Les deux coudes des bras allongés avaient deux trous roses. Entre la
+coupure de l'aisselle, et beaucoup plus bas que cette coupure,
+dépassaient quelques frisons d'or s'ébouriffant. Jacques Silvert disait
+vrai, il en avait partout. Il se serait trompé, par exemple, en jurant
+que cela seul témoignait de sa virilité.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Vénérande recula jusqu'au lit; ses mains nerveuses se
+crispèrent dans les draps; elle grondait comme grondent les panthères
+que vient de fustiger la souple cravache du dompteur:</p>
+
+<p>&mdash;Poème effrayant de la nudité humaine, t'ai-je donc enfin compris, moi
+qui tremble pour la première fois en essayant de te lire avec des yeux
+blasés. L'homme! voilà l'homme! Non Socrate et la grandeur de la
+sagesse, non le Christ et la majesté du dévouement, non Raphaël et le
+rayonnement du génie, mais un pauvre dépouillé de ses haillons, mais
+l'épiderme d'un manant.<a name="page_044" id="page_044"></a> Il est beau, j'ai peur. Il est indifférent, je
+frissonne. Il est méprisable, je l'admire! Et celui qui est là, comme un
+enfant dans des langes prêtés pour une seconde, entouré de hochets que
+mon caprice lui retirera bientôt, je le ferai mon maître et il tordra
+mon âme sous son corps. Je l'ai acheté, je lui appartiens. C'est moi qui
+suis vendue. Sens, vous me rendez un c&oelig;ur! Ah! démon de l'amour, tu
+m'as faite prisonnière, me dérobant les chaînes et me laissant plus
+libre que ne l'est mon geôlier. J'ai cru le prendre, il s'empare de moi.
+J'ai ri du coup de foudre et je suis foudroyée... Et depuis quand Raoule
+de Vénérande, qu'une orgie laisse froide, se sent-elle bouillir le crâne
+devant un homme faible comme une jeune fille?</p>
+
+<p>Elle répéta ce mot: une jeune fille!</p>
+
+<p>Affolée, d'un bond elle revint à la portière du cabinet de toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Une jeune fille!... Non, non... la possession tout de suite, la
+brutalité, l'ivresse stupide et l'oubli... Non, non, que mon c&oelig;ur
+invulnérable ne participe pas à ce sacrifice de la matière! Qu'il m'ait
+dégoûtée,<a name="page_045" id="page_045"></a> avant de m'avoir plu! Qu'il soit ce qu'ont été les autres, un
+instrument que je puisse briser avant de devenir l'écho de ses
+vibrations!</p>
+
+<p>Elle écarta la draperie d'un mouvement impérieux. Jacques Silvert
+finissait à peine de s'éponger le corps.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant, sais-tu que tu es merveilleux? lui dit-elle avec une cynique
+franchise.</p>
+
+<p>Le jeune homme poussa un cri de stupeur, ramenant son peignoir. Ensuite,
+navré, tout pâle de honte, il le laissa glisser passivement, car il
+comprenait, le pauvre. Sa s&oelig;ur ne ricanait-elle pas, surgissant dans
+un coin. «Eh! va donc, imbécile, toi qui te figurais que tu étais un
+artiste. Va donc, joujou de contrebande, va donc, amusette d'alcôve,
+fais ton métier.»</p>
+
+<p>Cette femme l'avait tiré de ses gerbes de fleurs fausses, comme on tire
+des fleurs vraies l'insecte curieux qu'on veut poser, en joyau, sur une
+parure.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, animal de marée! on n'est pas le camarade d'une fille noble.
+Les dépravées savent choisir!...</p>
+
+<p>Il lui semblait entendre toutes ces injures<a name="page_046" id="page_046"></a> bruire à son oreille
+pourpre, et sa blondeur de vierge prenait le même incarnat, tandis que
+les deux boutons de ses seins, avivés par l'eau, ressortaient, pareils à
+deux boutons de bengale.</p>
+
+<p>&mdash;L'Antinoüs est un de tes aïeux, je crois? murmura Raoule lui jetant
+ses bras au cou et forcée par sa haute taille de s'appuyer sur ses
+épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais connu! répondit le vainqueur humilié, courbant la
+tête.</p>
+
+<p>Ah! le bois cassé pour les maisons riches, les croûtes de pain ramassées
+au lit des ruisseaux, toute sa misère vaillamment supportée malgré les
+conseils perfides de sa s&oelig;ur, la fille!... Ce rôle d'ouvrière joué
+avec art, ces petits outils ridicules lassant le sort par leur
+persévérance, où était tout cela? Et comme tout cela valait mieux!
+L'honnêteté ne l'étouffait point, mais on aurait bien pu être bon
+jusqu'au bout, lui laisser son illusion et le temps de se créer une
+fortune pour rembourser un jour...</p>
+
+<p>&mdash;M'aimeras-tu, Jacques? demanda Raoule tressaillant au contact de ce
+corps<a name="page_047" id="page_047"></a> nu que l'horreur de la chute glaçait jusque dans les moelles.</p>
+
+<p>Jacques s'agenouilla sur la traîne de sa robe. Il claquait des dents.
+Puis il éclata en sanglots.</p>
+
+<p>Jacques était le fils d'un ivrogne et d'une catin. Son honneur ne savait
+que pleurer.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Vénérande lui releva la tête; elle vit rouler ces larmes
+brûlantes, les sentit retomber une à une sur son c&oelig;ur, ce c&oelig;ur
+qu'elle avait voulu renier. La chambre tout à coup lui parut remplie
+d'aurore, il lui sembla respirer un parfum exquis, lancé soudain dans
+l'atmosphère enchantée. Son être se dilata, immense, embrassant à la
+fois toutes les sensations terrestres, toutes les aspirations célestes,
+et Raoule, vaincue, enorgueillie, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Debout, Jacques, debout! Je t'aime!</p>
+
+<p>Elle l'arracha de sa robe, courut à la porte de l'atelier, répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime! je l'aime!</p>
+
+<p>Elle se retourna encore:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, tu es le maître ici... Je m'en <a name="page_048" id="page_048"></a>vais! Adieu pour toujours. Tu
+ne me reverras plus! Tes larmes m'ont purifiée et mon amour vaut ton
+pardon.</p>
+
+<p>Elle s'enfuit, folle d'une atroce joie, plus voluptueuse que la volupté
+charnelle, plus douloureuse que le désir inassouvi, mais plus complète
+que la jouissance; folle de cette joie qu'on appelle l'émotion d'un
+premier amour.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit tranquillement Marie Silvert après son départ, il paraît
+que le poisson a mordu... Ça va filer comme sur des roulettes, N. de
+D.!<a name="page_049" id="page_049"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h3>
+
+<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 61px;">
+<img src="images/ill_m.png" width="61" height="61" alt="M" title="M" />
+</span>ARIE avait la lettre dans sa poche, elle était bien
+persuadée maintenant que cette folle ne résisterait pas, qu'elle leur
+reviendrait plus sage, plus protectrice, plus <i>cossue</i> enfin, selon son
+expression faubourienne, et alors on verrait cascader de nouvelles
+splendeurs. Sangdieu! Les millions se figeraient autour du petit comme
+la gelée autour d'une daube; il porterait tous les jours des habits de
+noce; elle traînerait, dans ses cuisines nauséabondes, des robes de
+moire. Il serait monsieur, elle serait madame!</p>
+
+<p>La lettre contenait peu de phrases, mais<a name="page_050" id="page_050"></a> elle expliquait une foule de
+choses très clairement:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Viens, avait écrit la fille avec des fautes d'orthographe et de
+l'encre bleue. Viens! chère femme de ton petit Jacques... Je me
+languis sans toi... nous avons fini les trois cents francs, et j'ai
+été obligé de faire vendre par Marie un pot qui avait un serpent
+dessus. C'est triste de se voir si vite abandonné quand on a goûté
+le ciel... Tu me comprends, n'est-ce pas? Je crois que je vais
+tomber malade. Pour ma s&oelig;ur, elle tousse toujours.</p>
+
+<p class="r">«Ton amour jusqu'à plus soif,<br />
+«J<small>ACQUES.</small>» &nbsp; &nbsp; &nbsp;</p></div>
+
+<p>Et, après avoir terminé ce chef-d'&oelig;uvre, Marie, malgré la mine
+bouleversée de son frère, était partie pour l'avenue des Champs-Élysées.
+Cet idiot ne saurait jamais prendre son rôle au sérieux. Heureusement
+qu'elle mettait son expérience du corps humain à sa disposition, et elle
+savait, dans les cas importants, comment <i>on fait des chatouilles</i> sous
+la mamelle gauche d'un amoureux ou d'une amoureuse.</p>
+
+<p>Il pleuvait, ce jour-là, une pluie de mars<a name="page_051" id="page_051"></a> lente et pénétrante; on
+enfonçait dans toutes les allées de l'avenue. Marie avait voulu faire
+l'économie d'une voiture, aussi elle ne tarda pas à être éclaboussée
+depuis les bottines jusqu'au chapeau.</p>
+
+<p>Arrivée devant l'hôtel, ce grand bâtiment de sombre aspect, elle se
+demanda si on n'allait pas la fourrer dehors, dès son apparition dans le
+vestibule. Elle trouva, en haut du perron, un gros suisse et un petit
+chien. Le premier prit la lettre, le second grogna.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous voir mademoiselle ou madame?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Pierrot, une particulière qui veut cirer l'escalier à sa façon,
+cria le suisse à un groom microscopique passant dans le vestibule.</p>
+
+<p>C'était, en effet, fort drôle; mais le groom, attaché au service spécial
+de mademoiselle, eut une grimace d'homme fait qui croit tout possible,
+même en temps de pluie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, je vais voir. Attendez là. Il désigna une banquette. Marie
+ne s'assit pas et dit grossièrement:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pose pas dans l'antichambre,<a name="page_052" id="page_052"></a> moi. Est-ce que vous me prenez
+pour une ancienne concierge, espèce de singe?</p>
+
+<p>Le groom tourna sur ses talons, ahuri, et, en domestique stylé, il
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un d'influent! car les costumes perdent de plus en plus leur
+signification sous la république.</p>
+
+<p>Mademoiselle était dans un boudoir attenant à sa chambre. Lorsque M<sup>me</sup>
+Élisabeth sortait, Raoule recevait chez elle ceux qui venaient, des deux
+sexes. Ce boudoir donnait sur une serre, dont elle avait fait son
+cabinet de travail. Au moment où le groom fit irruption, un homme se
+promenait dans la serre à pas précipités, tandis que M<sup>lle</sup> de
+Vénérande, étendue sur une causeuse créole, se balançait, riant aux
+éclats.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me damnez, Raoule, répétait l'homme, jeune encore, de physionomie
+brune à la slave, mais éclairée d'une vivacité toute parisienne. Oui!
+vous me damnez, en admettant que je puisse avoir déjà mérité le ciel...
+Rire n'est pas répondre... Je vous affirme qu'une femme ne vit pas sans
+amour, et vous savez que j'entends par amour l'union des âmes dans
+l'union des êtres. Je<a name="page_053" id="page_053"></a> suis franc. Je n'entortille jamais une phrase
+sensée de jolies fadeurs, comme on entoure de confitures un remède
+amer... Je vous déclare ça brusquement, d'une façon hussarde, et, quand
+j'aperçois le fossé, je ne m'attarde pas à effeuiller des marguerites.
+Hop! je presse l'éperon et vous envoie toute la charge, Raoule de
+Vénérande, <i>mon cher ami!</i> ne vous mariez pas, soit! mais prenez un
+amant: c'est nécessaire à votre santé.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! monsieur de Raittolbe! Je parie même que ma santé ne sera
+vraiment tout à fait florissante que si l'amant est un officier de
+hussards, brun, ayant le parler franc, le regard effronté, le ton
+autoritaire, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je l'avoue, je vais plus loin... je propose le hussard en
+question pour mari... Au choix! ancienneté ou services exceptionnels!
+Nous sommes cinq qui depuis trois ans vous faisons une cour échevelée.
+Le prince Otto, le mélomane, est devenu fou et a mis, paraît-il, votre
+portrait en pied dans une chapelle ardente, où brûlent, autour d'un lit
+de repos, des cierges de cire<a name="page_054" id="page_054"></a> jaune... et là, il soupire de l'aurore au
+crépuscule. Flavien, le journaliste, passe dans ses cheveux une main
+tremblante dès qu'on prononce votre nom. Hector de Servage, après le
+congé en bonne forme donné par votre tante, est allé en Norwège essayer
+des réfrigérants. Votre maître d'escrime a failli se passer une de ses
+meilleures épées au travers des côtes. Donc, votre humble serviteur
+demeurant seul... avec l'honneur de vous tenir l'étrier pour les
+promenades au Bois, j'imagine que vous le devez contempler d'un moins
+mauvais &oelig;il, et il présente sa candidature. Voulez-vous, Raoule, que
+nous abritions notre amitié dans une alcôve conjugale? Elle y sera plus
+au chaud...</p>
+
+<p>Raoule, se levant, allait rejoindre M. de Raittolbe quand le groom
+entra.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, voici une lettre pressée.</p>
+
+<p>Elle se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Donne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous permettez? ajouta-t-elle en s'adressant au hussard qui cassait
+une plante du Japon en petits morceaux pour tâcher d'écouler sa rage. Il
+tourna le dos, furieux, sans lui répondre. C'était la mil<a name="page_055" id="page_055"></a>lième fois que
+cette conversation se brisait juste à l'endroit le plus intéressant.</p>
+
+<p>M. de Raittolbe, peu patient, alluma sournoisement un cigare, et enfuma
+toute une bordure d'azalées, en jurant qu'il ne reviendrait jamais chez
+cette hystérique, car, selon ses idées, on ne pouvait qu'être hystérique
+dès qu'on ne suivait pas la loi commune.</p>
+
+<p>Raoule, lisant, avait pâli.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmura-t-elle, il veut de l'argent; je suis tombée dans la
+boue!</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer cette pauvre créature, reprit-elle d'un ton dégagé, je
+tiens à lui donner tout de suite ce qu'elle désire.</p>
+
+<p>&mdash;Et à me refuser l'explication que je demande? grommela l'officier hors
+de lui.</p>
+
+<p>Tranquillement, Raoule l'enferma dans la serre et revint s'asseoir, pâle
+comme une morte. Son front se baissa, elle incrusta ses ongles longs
+dans le papier couvert d'encre bleue.</p>
+
+<p>&mdash;De l'argent! oh! non, je ne succomberai pas! Je lui enverrai ce qu'il
+veut, sans aller le tuer!... Est-ce sa faute? Est-ce que l'homme du
+peuple, parce qu'il sera beau,<a name="page_056" id="page_056"></a> devra aussi ne pas être abject? Allons!
+ce calice a bien fait de s'offrir: je ne le repousse pas... au
+contraire, je vais y puiser une nouvelle vie.</p>
+
+<p>La toux gutturale de Marie Silvert lui fit redresser la tête. Raoule se
+mit debout, tout à coup, menaçante et plus hautaine qu'une déesse
+parlant dans l'empyrée.</p>
+
+<p>&mdash;Combien? dit-elle, en déployant derrière elle l'immense traîne de sa
+robe de velours.</p>
+
+<p>Marie acheva sa quinte... elle ne s'attendait pas à ce mot-là tout de
+suite... Diable! ça se gâtait... on aurait pu commencer plus en douceur,
+par le sentiment, les questions tendres... Un caprice, ça se mijote
+comme un ragoût, et on ajoute le poivre à la dernière heure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez? le petit s'ennuie, déclara-t-elle avec un sourire plein de
+sous-entendus malpropres.</p>
+
+<p>&mdash;Combien? répéta Raoule saisie d'une colère aveugle, cherchant des yeux
+un couteau.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous fâchez pas, mademoiselle, l'argent est une manière de parler
+dans sa<a name="page_057" id="page_057"></a> lettre; il voudrait surtout vous voir, l'enfant... C'est un
+bébé jamais raisonnable, un pleurnicheur trop sensible! Il s'est figuré
+que votre béguin était déjà envolé, et, va te faire lanlaire? tous mes
+compliments sont perdus. S'il ne vous revoit pas, il se fera périr, j'en
+ai une peur terrible. Ce matin, en regardant son verre, il me disait
+qu'il lui servirait bientôt de poison. Pauvre chat! si ça ne brise pas
+l'âme! A son âge. Et si blond! si blanc! Enfin, vous le connaissez?
+Alors, j'ai mis ma jupe des dimanches... Ne laisse pas agoniser ton
+frère, que je me suis dit. Et me voilà! Pour l'argent, on est pauvre,
+mais on est fier. Nous en causerons après!...</p>
+
+<p>Elle frottait son pied sur le tapis du boudoir, éprouvant une joie
+intime à salir un peu <i>la haute</i>, et elle secouait son parapluie
+déteint, dont elle n'avait pas voulu se séparer.</p>
+
+<p>Raoule marcha droit au bonheur du jour qui se trouvait en face d'elle;
+d'un revers de main, elle écarta la fille comme on jette de côté une
+loque, lorsqu'elle va vous cingler la figure.<a name="page_058" id="page_058"></a></p>
+
+<p>&mdash;J'ai mille francs, là... je vous en enverrai mille autres, ce soir...
+mais ne restez pas une seconde de plus... je ne connais pas votre
+frère... j'ignore où il demeure... vous... je ne sais pas votre nom.
+Prenez et sortez!</p>
+
+<p>Elle posa les billets sur un fauteuil, lui faisant signe de les y
+prendre. Ensuite, elle sonna...</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne, dit-elle à la femme de chambre, reconduisez madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais... gronda la fleuriste stupéfaite.</p>
+
+<p>Elle fut emmenée, presque à bras tendus, par Jeanne. Le poing du suisse
+la lança dans l'avenue, et le petit chien, descendant le perron, appuya
+de quelques hurlements aigus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous ennuyez, baron? interrogea Raoule, rentrant souriante dans
+la serre.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, riposta de Raittolbe au comble de l'impatience, vous
+êtes un agréable monstre, mais l'étude du fauve n'a de charmes réels
+qu'en Algérie... Alors je vous fais mes adieux, ce soir; demain matin,
+je<a name="page_059" id="page_059"></a> mets à la voile pour Constantine. Vous tienne l'étrier qui voudra.
+Pour moi, je ne tiens plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! il me semblait cependant que vous m'aviez offert, tout à
+l'heure, votre nom!...</p>
+
+<p>De Raittolbe serra les poings.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on pense que j'ai donné ma démission pour chasser le tigre!
+continua-t-il ne l'écoutant même pas.</p>
+
+<p>&mdash;... Que vous m'avez très carrément demandée en légitime mariage!...</p>
+
+<p>&mdash;... Pour chasser le tigre dans le parc de Vénérande, un tigre affublé
+d'une amazone...</p>
+
+<p>&mdash;... Sans passer par ma tante et les lois de l'étiquette, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;... Je me trouve grotesque, mademoiselle!</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon avis, ajouta philosophiquement Raoule.</p>
+
+<p>Le baron de Raittolbe resta court. Ils se regardèrent un instant, puis
+se mirent à rire aux éclats.</p>
+
+<p>Enhardi, le jeune homme s'empara des mains de la jeune femme; ils
+allèrent s'as<a name="page_060" id="page_060"></a>seoir sur un divan de la serre, un magnolia derrière leurs
+épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, l'amour sincère ne peut jamais être grotesque. Raoule, je
+vous aime sincèrement.</p>
+
+<p>Il se pencha. Ses prunelles, un peu moqueuses, s'emplirent d'une
+humidité qu'un simple effort des nerfs de la face y faisait monter, et
+non la tendresse dont il voulait l'entretenir, puis il lui baisa les
+doigts un à un, s'arrêtant pour la regarder entre chaque caresse.</p>
+
+<p>&mdash;Raoule... je vous ai abandonné mon c&oelig;ur... je ne m'en irai pas sans
+vous le reprendre, et comme je l'ai placé très près du vôtre, j'espère
+que vous vous tromperez... deux c&oelig;urs de garçon, deux c&oelig;urs de
+hussard doivent être du même rouge... Rendez-moi le votre... gardez le
+mien... Dans un mois, nous chasserons ensemble de vrais lions dans une
+véritable Afrique.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte! répondit Raoule.</p>
+
+<p>Et son regard sombre, qui ne savait pas pleurer, eut une tristesse
+morne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous acceptez, quoi?... fit de Raittolbe la poitrine oppressée.<a name="page_061" id="page_061"></a></p>
+
+<p>La jeune femme, avec une dignité suprême, repoussa ses mains tendues.</p>
+
+<p>&mdash;De vous avoir pour amant, mon cher, vous ne serez pas le premier et je
+suis <i>honnête homme</i>!...</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais, répliqua doucement de Raittolbe; à présent, je crois que
+je vous adore!</p>
+
+<p>Le soir, le jeune officier dîna à l'hôtel de Vénérande. Il fut pour la
+tante Élisabeth le plus courtois des chevaliers. Il développa une tirade
+sur la dévotion qui aveugle la femme sur les misères humaines et l'élève
+au-dessus de la terre impure. Tante Élisabeth avoua que les hussards
+étaient de bons enfants. En prenant congé, de Raittolbe glissa un mot à
+l'oreille de Raoule.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends...</p>
+
+<p>&mdash;Demain, murmura-t-elle, hôtel Continental. Mon coupé brun entrera par
+la porte de gauche vers dix heures du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit.</p>
+
+<p>Et le viveur se retira calmé.</p>
+
+<p>Le lendemain, le coupé brun fut commandé vers dix heures et Raoule se
+jeta dans la voiture avec une gaieté fébrile.<a name="page_062" id="page_062"></a> Certes, il en serait
+ainsi, elle se l'était juré et puisqu'<i>il</i> se trouvait, au demeurant,
+mieux que les autres, il l'amuserait peut-être davantage. Une erreur des
+sens n'est pas l'épanouissement d'une âme, et la beauté d'une forme
+humaine n'est pas capable d'inspirer le désir de s'attacher à elle par
+une éternité de folie.</p>
+
+<p>Elle chantait en boutonnant ses gants. La glace du coupé lui renvoyait
+son image, son corsage ruisselant de dentelles allait bien, elle se
+sentait <i>femme</i> jusqu'au plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle veut-elle entrer? dit le cocher se penchant à la vitre au
+bout d'une course rapide.</p>
+
+<p>&mdash;Non! Arrêtez, quand je serai descendue vous entrerez par la porte de
+gauche et m'y attendrez jusqu'au soir!...</p>
+
+<p>La voix de Raoule était devenue sifflante. Elle descendit, avisa un
+fiacre stationnant, s'y précipita:</p>
+
+<p>&mdash;Notre-Dame-des-Champs, boulevard Montparnasse! dit-elle pendant que
+l'autre voiture, vide, se dirigeait, selon ses ordres, vers la porte, à
+gauche.<a name="page_063" id="page_063"></a></p>
+
+<p>Durant tout le chemin, elle n'y avait pas songé et, une fois en présence
+du sacrifice, le corps, qui ne s'appartenait plus, venait de se
+révolter. Raoule avait cédé sans aucune contestation.</p>
+
+<p>L'atelier du boulevard Montparnasse lui parut lugubre en arrivant, mais
+dans le fond s'ouvrait la chambre à coucher toute bleue comme un coin du
+ciel, Marie Silvert se retira dès que Raoule en eut dépassé le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, fit-elle, nous allons régler nos petites affaires après
+déjeuner. Ce sera chaud, je t'en réponds, drôlesse!</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Vénérande, pour s'isoler, détacha les portières épaisses.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! appela-t-elle durement.</p>
+
+<p>Il se mit la figure dans son traversin, ne voulant pas croire à cet
+excès d'infamie.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas écrit la lettre! cria-t-il, je vous l'assure, je n'aurais
+pas osé. D'ailleurs, je veux m'en aller, je suis malade. On me rend
+malade pour me forcer à rester dans ce lit... Marie est capable de tout,
+je la connais! Vous!... je ne peux pas vous souffrir!...<a name="page_064" id="page_064"></a></p>
+
+<p>Son énergie épuisée, il reglissa au plus profond de ses couvertures, se
+repliant sur lui-même comme un animal battu.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai? demanda Raoule, secouée par un frisson délicieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bien vrai!</p>
+
+<p>Il remonta au jour sa tête ébouriffée, tandis que son admirable teint de
+blond prenait une nuance rose.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi l'avoir laissé partir, cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais pas, moi! Marie me certifiait que j'avais la fièvre, <i>sa
+fièvre</i>. Elle m'a donné une drogue et j'ai eu le délire toutes les
+nuits, elle disait que c'était de la quinine; je l'aurais bien retenue,
+seulement la poigne m'a manqué. Ah! vous pouvez le remballer votre
+atelier de malheur! Dieu de Dieu!...</p>
+
+<p>Essoufflé, il essaya de s'asseoir sur son séant, ce qui fit que Raoule
+s'aperçut d'une chose étrange: il avait une chemise de femme, une
+chemise garnie d'un feston.</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle aussi qui t'arrange de la sorte? dit Raoule en touchant le
+feston sur son cou.<a name="page_065" id="page_065"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez que j'ai du linge? Il y a longtemps que mes lambeaux sont
+loin. J'avais froid, on m'a collé ça sur la peau... Est-ce que je sais
+si c'est une chemise de femme, moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'en est une, Jacques!</p>
+
+<p>Ils s'envisagèrent un instant, se demandant s'il fallait rire de
+l'aventure.</p>
+
+<p>Marie cria du fond de l'atelier:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais mettre deux couverts, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>Alors, acquiesçant à tout pour avoir la paix dans sa honte qui
+commençait à la griser, Raoule de Vénérande ferma la porte au verrou
+pendant que Jacques se décidait à rire de bon c&oelig;ur. Puis elle revint,
+hésitante, vers le lit. Il avait un rire d'enfant très doux et bête à
+ravir, un rire plein de grâces, provocant, vous donnant de mauvais
+frissons. Elle ne cherchait pas à s'expliquer la force émanant de cette
+bêtise, elle s'en laissait envelopper comme le noyé se laisse envelopper
+par la vague après ses dernières luttes et s'abandonne pour toujours au
+courant. Elle écarta un peu la draperie bleue afin de mettre<a name="page_066" id="page_066"></a> en lumière
+la tête du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es malade? fit-elle machinalement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le suis plus, puisque je vous vois!... répondit-il d'un air
+vainqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu me faire un plaisir, Jacques?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les plaisirs, mademoiselle!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tais-toi. Je ne viens pas ici pour t'entendre.</p>
+
+<p>Il se tut, assez vexé, se disant que le compliment sans doute n'avait
+pas paru neuf à cette renchérie. Les femmes du vrai monde sont gênantes
+dans l'intimité, et, pour un début, il tâtonnait beaucoup trop, il en
+avait conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais dormir! déclara-t-il tout à coup, ramenant son drap jusqu'à
+son nez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! Dors, murmura M<sup>lle</sup> de Vénérande. Sur la pointe des
+pieds, elle alla faire glisser les stores, puis alluma une veilleuse
+dont le cristal dépoli laissa tomber une nuée dans l'atmosphère.</p>
+
+<p>De temps en temps, Jacques levait les cils, et ces choses discrètement
+accomplies par cette femme svelte, toute noire, lui donnaient une
+confusion atroce.<a name="page_067" id="page_067"></a></p>
+
+<p>Enfin, elle se rapprocha tenant une petite boîte d'écaille à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai apporté, dit-elle avec un sourire maternel, un remède qui ne
+ressemble pas du tout à la quinine de ta s&oelig;ur. Tu vas le prendre pour
+dormir plus vite!...</p>
+
+<p>Elle mit son bras autour de sa tête et une cuiller de vermeil à portée
+de sa bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Soyons sage!... fit-elle en plongeant son regard sombre dans le sien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas! déclara-t-il d'un accent de colère.</p>
+
+<p>Il se souvenait maintenant d'avoir acheté sur les quais, en un jour de
+liesse, un méchant livre de vingt-cinq centimes, intitulé: <i>Les exploits
+de la Brinvilliers</i>, et c'était toujours avec une idée d'empoisonnement
+qu'il pensait aux amours des grandes dames. Son cerveau, un peu
+affaibli, se retraça, tout de suite, une tentative criminelle faite par
+une cagoule de velours sur un monsieur déshabillé. Il vit le monsieur
+repoussant une tasse d'un geste tordu. Raoule voulait sûrement se
+débarrasser de lui, il y a des créatures qui ne reculent<a name="page_068" id="page_068"></a> devant rien
+quand elles se croient compromises! Aussi, Jacques posa-t-il le poing en
+avant, prêt à l'écraser à son premier mouvement offensif. Pour toute
+réponse, Raoule mordit du bout des dents au contenu de sa cuiller.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas un nourrisson! fit-il désorienté. On n'a pas besoin de
+me mâcher les morceaux!</p>
+
+<p>Et il avala sans sourciller ce remède verdâtre, au goût de miel. Raoule
+s'assit sur le rebord du lit tenant ses deux mains et lui souriant d'un
+sourire à la fois heureux et navré.</p>
+
+<p>&mdash;Mon amour, murmura-t-elle si bas que Jacques entendait comme on entend
+du fond d'un abîme, nous allons nous appartenir dans un pays étrange que
+tu ne connais point.</p>
+
+<p>Ce pays est celui des fous, mais il n'est pourtant pas celui des
+brutes... Je viens te dépouiller de tes sens vulgaires pour t'en donner
+d'autres plus subtils, plus raffinés. Tu vas voir avec mes yeux, goûter
+avec mes lèvres. Dans ce pays, on rêve, et cela suffit pour exister. Tu
+vas rêver, et, tu compren<a name="page_069" id="page_069"></a>dras alors, quand tu me reverras, dans ce
+mystère, tout ce que tu ne comprends pas quand je te parle ici!</p>
+
+<p>Va! je ne te retiens plus et j'unis mon c&oelig;ur à tes plaisirs!...</p>
+
+<p>Jacques, la tête renversée, tâchait de ressaisir ses mains. Il croyait
+rouler, peu à peu, dans une ondée de plumes. Les rideaux prenaient des
+contours fluides et les glaces de la chambre, se multipliant, lui
+renvoyaient mille fois la silhouette d'une femme noire, immense, planant
+comme un génie carbonisé qu'on précipite de toute la hauteur des cieux.
+Il tendait tous ses muscles, raidissait tous ses membres, voulant
+revenir, malgré lui, à la dépouille vulgaire qu'on lui retirait, mais il
+s'enfonçait de plus en plus. Le lit avait disparu, son corps aussi. Il
+tournoyait dans le bleu, il se transformait en un être semblable au
+génie planant. Il avait cru tomber d'abord, et, au contraire, il se
+trouvait bien au-dessus de ce monde. Il avait, sans explication
+possible, la sensation orgueilleuse de Satan qui, tombé du Paradis,
+domine pourtant la terre et a, en même temps, le front sous les pieds<a name="page_070" id="page_070"></a>
+de Dieu, les pieds sur le front des hommes!</p>
+
+<p>Il lui paraissait vivre ainsi depuis de longs siècles, avec la femme
+noire, lui, tout resplendissant d'une nudité lumineuse.</p>
+
+<p>A son oreille, bruissait les chants d'un amour étrange n'ayant pas de
+sexe et procurant toutes les voluptés. Il aimait avec des puissances
+terribles et la chaleur d'un soleil ardent. On l'aimait avec des
+ivresses effrayantes et une science si exquise que la joie renaissait au
+moment de s'éteindre.</p>
+
+<p>L'espace, devant eux s'ouvrait infini, toujours bleu, toujours
+miroitant...; là-bas, dans le lointain, une sorte d'animal étendu les
+contemplait d'un air grave.....</p>
+
+<p>Jacques Silvert ne sut jamais comment il fit, à cet instant de bonheur
+presque divin, pour se lever. En revenant à lui, il se trouva debout, le
+talon posé nerveusement sur le crâne du grand ours qui lui servait de
+descente de lit. Il avait les yeux égarés dans une glace de Venise et la
+chambre était très silencieuse. Derrière la portière, une voix demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous dîner, mademoiselle?<a name="page_071" id="page_071"></a></p>
+
+<p>Jacques aurait certifié qu'il n'y avait pas une minute qu'on avait
+demandé: Voulez-vous déjeuner?...</p>
+
+<p>Il s'habilla à la hâte, mouilla ses tempes avec une éponge imbibée de
+vinaigre de toilette et balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Où est-elle? Je ne veux pas qu'elle s'en aille!</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, Jacques! répondit-on. Je ne t'ai pas quitté, car tu avais
+encore le délire.</p>
+
+<p>Raoule parut, soulevant la draperie qui masquait la salle de bain. Elle
+était toujours svelte, très noire. Ses doigts rattachaient à son cou le
+fermoir d'un collier.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai? cria Jacques frémissant. Je n'ai pas eu le délire.
+Je n'ai pas rêvé! Pourquoi me mens-tu?</p>
+
+<p>Raoule lui prit les épaules et le fit fléchir sous une impérieuse
+pression.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi Jacques Silvert me tutoie-t-il? Le lui ai-je permis?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je suis brisé! répéta Jacques essayant de se redresser. On ne se
+moque pas ainsi d'un homme quand il est malade, Raoule! Je ne vous
+tutoierai plus... Raoule!<a name="page_072" id="page_072"></a> je t'aime!... Ah! je crois que je vais
+mourir!...</p>
+
+<p>Divaguant, affolé, il se cacha dans les bras de Raoule.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c'est fini? ajouta-t-il en pleurant, est-ce que c'est tout
+à fait fini?...</p>
+
+<p>&mdash;Je te répète que tu as... rêvé. Voilà tout.</p>
+
+<p>Et elle le repoussa, gagnant l'atelier sans vouloir en entendre
+davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle est servie! déclara Marie Silvert lui tirant une
+révérence comme si rien ne devait étonner cette fille. Raoule alla vers
+la table, sur laquelle fumait un plat, et déposa, à côté d'une serviette
+roulée, une pile de pièces d'or.</p>
+
+<p>&mdash;C'est son couvert, je crois? dit-elle d'un ton très calme et en
+regardant Marie qui ne bronchait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous ai mis l'un devant l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, répliqua Raoule de la même voix indifférente, je vous
+souhaite, <i>à tous les deux</i>, le meilleur des appétits!</p>
+
+<p>Et elle sortit, en remettant son gant.<a name="page_073" id="page_073"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h3>
+
+<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 62px;">
+<img src="images/ill_d.png" width="62" height="59" alt="D" title="D" />
+</span>E RAITTOLBE, finissant par comprendre que M<sup>lle</sup> de
+Vénérande avait simplement envoyé au rendez-vous du Continental une
+voiture vide, allait se retirer après neuf heures d'une attente rageuse
+quand, du côté de la porte de droite, un fiacre fit irruption; Raoule en
+descendit la voilette baissée, un peu inquiète, tâchant de voir sans
+être vue.</p>
+
+<p>Le baron se précipita, stupéfait de cette audace.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! exclama-t-il. C'est trop fort! Une voiture jaune au lieu d'une
+voiture brune, et par la porte de droite au lieu de<a name="page_074" id="page_074"></a> celle de gauche.
+Que signifie une semblable mystification?</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne doit vous étonner, puisque je suis femme, répondit Raoule
+riant d'un rire nerveux. Je fais tout le contraire de ce que j'ai
+promis. Quoi de plus naturel?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en effet, quoi de plus naturel! On torture un pauvre soupirant,
+on lui donne à supposer des choses horribles, comme un accident, une
+trahison, un repentir tardif, une scène de famille ou une mort subite,
+puis on lui dit tranquillement: Quoi de plus naturel? Raoule, vous
+mériteriez la salle de police. Moi qui croyais que M<sup>lle</sup> de Vénérande
+était la loyauté poussée jusqu'à l'extravagance! Ah! je suis furieux!!</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me reconduire chez moi, dit la jeune femme, ne perdant pas
+son sourire. Nous dînerons sans ma tante, qui se livre à une foule de
+dévotions nocturnes, ces temps-ci, et en dînant je vous expliquerai...</p>
+
+<p>&mdash;... Parbleu! Vous vous êtes moquée de moi. J'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Montez d'abord, je vous jure de tout éclaircir ensuite, car je mérite
+ma répu<a name="page_075" id="page_075"></a>tation de loyauté, mon cher. Je pourrais vous cacher la
+situation, je ne vous cacherai rien. Qui sait! (et elle eut une
+expression tellement amère qu'elle apaisa de Raittolbe). Qui sait si mon
+histoire ne vaudra pas ce que vous n'avez pas eu aujourd'hui!</p>
+
+<p>Il monta dans le coupé brun, très boudeur, la moustache hérissée, les
+yeux ronds comme un dompteur intimidé par son élève.</p>
+
+<p>Durant le trajet, il n'entama aucune discussion; l'<i>histoire</i> lui
+paraissait même peu nécessaire puisqu'il allait dîner sous le toit de
+Raoule. Il savait que chez elle, et il n'était pas seul à le savoir, la
+nièce de M<sup>me</sup> Élisabeth demeurait une vierge inattaquable, une sorte
+de déesse se permettant tout du haut d'un piédestal qu'on n'osait point
+renverser. Il marchait donc au supplice sans le moindre enthousiasme.
+Raoule rêvait, les paupières mi-closes, regardant, à travers la nuit
+qu'elle faisait autour d'elle, une chose très blanche, ayant tous les
+contours d'un corps humain.</p>
+
+<p>Arrivée à l'hôtel, elle fit porter une table servie dans sa
+bibliothèque, et, pendant<a name="page_076" id="page_076"></a> qu'on mettait aux mains d'un esclave de
+bronze une lampe étrusque, elle s'assit sur un divan, en priant le baron
+d'attirer pour lui un fauteuil capitonné, cela si gracieusement, que de
+Raittolbe se sentit très capable d'étrangler son amphitryon avant de
+toucher au potage.</p>
+
+<p>Les mets, une fois disposés sur deux servantes garnies de réchauds,
+Raoule déclara qu'on n'avait plus besoin de valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serons régence, n'est-ce pas? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez! gronda le baron d'un ton sourd.</p>
+
+<p>Un feu vif flambait dans la cheminée blasonnée de la pièce qui, toute
+tendue de tapisseries à personnages, transportait ses hôtes à quelques
+siècles en arrière, au temps où le souper du roi émergeait du sol dès
+qu'il frappait le sol de la poignée de son épée. Un panneau représentait
+Henri III distribuant des fleurs à ses mignons. Près de Raoule se
+dressait le buste d'un Antinoüs couronné de pampres, ayant des yeux
+d'émail luisants de désirs.<a name="page_077" id="page_077"></a></p>
+
+<p>Le long des reliures sombres des livres étagés par centaines,
+voltigeaient des noms profanes, Parny, Piron, Voltaire, Boccace,
+Brantôme, et, au centre des ouvrages avouables, s'ouvraient les battants
+d'un bahut incrusté d'ivoire qui recélait, entre ses rayons doublés de
+velours pourpre, les ouvrages inavouables.</p>
+
+<p>Raoule prit une aiguière et se versa une coupe d'eau pure.</p>
+
+<p>&mdash;Baron, dit-elle d'un accent où frémissait à la fois une gaieté forcée
+et une passion contenue, je vais m'enivrer, je vous préviens, car mon
+récit ne peut pas être fait d'une manière raisonnable, vous ne le
+comprendriez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! très bien! murmura de Raittolbe, alors je vais tâcher de conserver
+toute ma raison, moi!</p>
+
+<p>Et il vida dans un hanap ciselé un flacon de sauterne. Ils s'examinèrent
+un moment. Pour ne pas éclater de colère, de Raittolbe fut obligé de se
+dire que M<sup>lle</sup> de Vénérande avait le plus beau des masques de Diane
+chasseresse.</p>
+
+<p>Quant à Raoule, elle ne voyait pas son<a name="page_078" id="page_078"></a> vis-à-vis. L'ivresse dont elle
+parlait lui emplissait déjà les prunelles, ses prunelles injectées d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Baron, dit-elle brusquement, <i>je suis amoureux</i>!</p>
+
+<p>De Raittolbe fit un soubresaut, posa son hanap et riposta d'un ton
+étranglé:</p>
+
+<p>&mdash;Sapho!... Allons, ajouta-t-il avec un geste ironique, je m'en doutais.
+Continuez, monsieur de Vénérande, continuez, mon cher ami!</p>
+
+<p>Raoule eut, au coin des lèvres, un pli dédaigneux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monsieur de Raittolbe; être Sapho, ce serait être
+tout le monde! Mon éducation m'interdit le crime des pensionnaires et
+les défauts de la prostituée. J'imagine que vous me mettez au-dessus du
+niveau des amours vulgaires. Comment me supposez-vous capable de telles
+faiblesses? Parlez sans vous inquiéter des convenances..., je suis ici
+chez moi.</p>
+
+<p>L'ex-officier des hussards essayait de tordre sa fourchette. Il voyait
+bien, en effet, qu'il s'était laissé choir la tête la première<a name="page_079" id="page_079"></a> dans
+l'antre du sphinx. Il s'inclina gravement.</p>
+
+<p>&mdash;Où diable avais-je l'esprit? Ah! mademoiselle, pardonnez-moi.
+J'oubliais le <i>Homo sum</i> de Messaline!</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, monsieur, reprit Raoule haussant les épaules, que j'ai
+eu des amants. Des amants dans ma vie comme j'ai des livres dans ma
+bibliothèque, pour savoir, pour étudier... Mais je n'ai pas eu de
+passion, je n'ai pas écrit mon livre, moi! Je me suis toujours trouvée
+seule, alors que j'étais deux. On n'est pas faible, quand on reste
+maître de soi au sein des voluptés les plus abrutissantes.</p>
+
+<p>Pour présenter mon thème psychologique sous un jour plus... Louis XV, je
+dirai qu'ayant beaucoup lu, beaucoup étudié, j'ai pu me convaincre du
+peu de profondeur de mes auteurs, classiques ou autres!</p>
+
+<p>A présent, mon c&oelig;ur, ce fier savant, veut faire son petit Faust... il
+a envie de rajeunir, non pas son sang, mais cette vieille chose qu'on
+appelle l'amour!</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! fit de Raittolbe, convaincu qu'il allait assister à une
+évocation magique<a name="page_080" id="page_080"></a> et voir une sorcière s'élancer du bahut mystérieux.
+Bravo! je vous aiderai, si je puis! Prêt à toute heure, vous savez! Moi
+aussi, je suis fatigué de cet éternel refrain qui accompagne des
+procédés fort usés. Mon petit Faust, je bois à une invention nouvelle et
+ne demande qu'à payer le brevet. Sacrebleu! Un amour tout neuf! Voilà un
+amour qui me va! Pourtant, une simple réflexion, Faust. Il me semble que
+chaque femme doit, à ses débuts, penser qu'elle vient de créer l'amour,
+car l'amour n'est vieux que pour nous, philosophes! Il ne l'est pas
+encore pour les pucelles! Hein? Soyons logiques!</p>
+
+<p>Elle eut un mouvement d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Je représente ici, dit-elle en enlevant d'un réchaud une timbale
+d'écrevisses, l'élite des femmes de notre époque. Un échantillon du
+féminin artiste et du féminin grande dame, une de ces créatures qui se
+révoltent à l'idée de perpétuer une race appauvrie ou de donner un
+plaisir qu'elles ne partageront pas. Eh bien! j'arrive à votre tribunal,
+députée par mes s&oelig;urs, pour vous déclarer que toutes nous désirons
+l'impossible, tant vous nous aimez mal.<a name="page_081" id="page_081"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous avez la parole, mon cher avocat, appuya de Raittolbe, s'animant
+sans rire. Seulement je déclare, moi, ne pas vouloir être juge et
+partie. Mettez donc votre discours à la troisième personne: <i>Tant ils
+nous aiment mal</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua Raoule, brutalité ou impuissance. Tel est le dilemme.
+Les brutaux exaspèrent, les impuissants avilissent et <i>ils</i> sont, les
+uns et les autres, si pressés de jouir qu'<i>ils</i> oublient de nous donner,
+à nous, leurs victimes, le seul aphrodisiaque qui puisse les rendre
+heureux en nous rendant heureuses: l'<i>Amour</i>!...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! interrompit de Raittolbe, hochant le front. L'amour
+aphrodisiaque pour l'amour! Très joli! J'approuve... La cour est de
+votre avis!</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'antiquité, poursuivit l'impitoyable défenderesse, le vice était
+sacré parce qu'on était fort. Dans notre siècle, il est honteux parce
+qu'il naît de nos épuisements. Si on était fort, et si, de plus, on
+avait des griefs contre la vertu, il serait permis d'être vicieux, en
+devenant créateur, par exemple. Sapho ne pouvait pas être une<a name="page_082" id="page_082"></a> <i>fille</i>,
+c'était bien plutôt la vestale d'un feu nouveau. Moi, si je créais une
+dépravation nouvelle, je serais prêtresse, tandis que mes imitateurs se
+traîneraient, après mon règne, dans une fange abominable... Ne vous
+paraît-il point que les hommes orgueilleux, en copiant Satan, sont bien
+plus coupables que le Satan de l'Écriture qui invente l'orgueil? Satan
+n'est-il pas respectable par sa faute même, sans précédent et émanant
+d'une réflexion divine?...</p>
+
+<p>Raoule, surexcitée par une émotion poignante, s'était levée, sa coupe
+remplie d'eau pure à la main. Elle avait l'air de porter un toast à
+l'Antinoüs penché sur elle.</p>
+
+<p>De Raittolbe se leva aussi, en remplissant son hanap de champagne glacé.
+Plus ému qu'un hussard ne l'est d'habitude, après son dixième verre,
+mais plus courtois que ne l'eût été un viveur en pareil cas, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;A Raoule de Vénérande, le Christophe Colomb de l'amour moderne!...</p>
+
+<p>Puis, se rasseyant:</p>
+
+<p>&mdash;Avocat, venez au fait, car je sais que vous êtes <i>amoureux</i>, et
+j'ignore pourquoi vous m'avez trahi!...<a name="page_083" id="page_083"></a></p>
+
+<p>Raoule reprit douloureusement:</p>
+
+<p>&mdash;Amoureux fou! Oui! Déjà, je prétends élever un autel à mon idole,
+quand j'ai l'assurance de ne jamais être compris!... Hélas! une passion
+contre nature qui est en même temps un véritable amour peut-elle devenir
+autre chose qu'une affreuse folie?...</p>
+
+<p>&mdash;Raoule, dit le baron de Raittolbe avec effusion, je suis persuadé,
+certainement, que vous êtes folle. Mais j'espère vous guérir.
+Racontez-moi le reste, et apprenez-moi comment, sans imiter Sapho, vous
+êtes amoureux d'une jolie fille quelconque?</p>
+
+<p>Le visage pâle de Raoule s'enflamma.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis <i>amoureux</i> d'un homme et non pas d'une femme! répliqua-t-elle,
+tandis que ses yeux assombris se détournaient des yeux brillants de
+l'Antinoüs. On ne m'a pas aimée assez pour que j'aie pu désirer
+reproduire un être à l'image de l'époux... et on ne m'a pas donné assez
+de jouissances pour que mon cerveau n'ait pas eu le loisir de chercher
+mieux...</p>
+
+<p>...J'ai voulu l'<i>impossible</i>... je le possède... C'est-à-dire non, je ne
+le posséderai jamais!...<a name="page_084" id="page_084"></a></p>
+
+<p>Une larme, dont la clarté humide devait avoir ravi des lueurs aux Edens
+d'antan, coula sur la joue de Raoule. Quant à de Raittolbe, il ouvrit
+les bras et les agita en signe de complet désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est <i>amoureux</i> d'un... hom...me! Dieux immortels! s'exclama-t-il,
+prenez pitié de moi! Je crois que ma cervelle s'écroule!</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence; puis, très lentement, très naturellement,
+Raoule lui raconta sa première entrevue avec Jacques Silvert, de quelle
+façon le caprice avait pris les proportions d'une passion fougueuse, et
+de quelle façon elle avait acheté un être qu'elle méprisait comme homme
+et adorait comme <i>beauté</i>. (Elle disait: beauté, ne pouvant pas dire:
+<i>femme</i>.)</p>
+
+<p>&mdash;Un homme de ce calibre peut-il exister? balbutia le baron abasourdi,
+entraîné dans une région inconnue où l'interversion semblait être le
+seul régime admis.</p>
+
+<p>&mdash;Il existe, mon ami, et ce n'est pas même un hermaphrodite, pas même un
+impuissant, c'est un beau mâle de vingt et un ans, dont l'âme aux
+instincts féminins s'est trompée d'enveloppe.<a name="page_085" id="page_085"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, Raoule, je vous crois! et vous ne serez pas sa
+maîtresse? demanda encore le viveur, persuadé que l'aventure ne devait
+pas avoir d'autre issue.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai son amant, répondit M<sup>lle</sup> de Vénérande, qui buvait toujours
+de l'eau pure et émiettait des macarons.</p>
+
+<p>De Raittolbe, cette fois, partit d'un formidable éclat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;... Le procédé pour lequel je suis prêt à payer un brevet! dit-il.</p>
+
+<p>Un regard sévère l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous jamais nié l'existence des martyrs chrétiens, de Raittolbe?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non! J'ai toujours eu autre chose à faire, ma chère Raoule!</p>
+
+<p>&mdash;Niez-vous la vocation de la vierge qui prend le voile?</p>
+
+<p>&mdash;Je me rends à l'évidence. Je possède une cousine charmante aux
+Carmélites de Moulins.</p>
+
+<p>&mdash;Niez-vous la possibilité d'être fidèle à une épouse infidèle?</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, oui, pour un de mes meilleurs camarades, non! Ah! ça, cette
+carafe<a name="page_086" id="page_086"></a> d'eau est donc enchantée? Vous me faites peur avec vos
+questions.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher baron, j'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans
+espoir la fiancée morte!</p>
+
+<p>Ils avaient achevé de dîner. Ils repoussèrent la table, qu'un domestique
+vint enlever discrètement; puis, côte à côte, ils s'étendirent sur le
+divan, ayant chacun une cigarette turque à la bouche.</p>
+
+<p>De Raittolbe ne pensait pas à la robe de Raoule, et Raoule ne s'occupait
+pas du tout des moustaches du jeune officier.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous l'entretiendrez? interrogea le baron d'un ton très dégagé.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à me ruiner! Je veux qu'<i>elle</i> soit heureuse comme <i>le filleul</i>
+d'un roi!</p>
+
+<p>&mdash;Tâchons de nous entendre! Si je suis le confident en titre, mon cher
+ami, adoptons <i>il</i> ou <i>elle</i>, afin que je ne perde pas le peu de bon
+sens qui me reste.</p>
+
+<p>&mdash;Soit: <i>Elle</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et la s&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Une servante, rien de plus!</p>
+
+<p>&mdash;Si l'ancien fleuriste a eu des amourettes, <i>elle</i> pourra en avoir de
+nouvelles?...<a name="page_087" id="page_087"></a></p>
+
+<p>&mdash;... Le haschich...</p>
+
+<p>&mdash;Diable! Cela se complique. Et si, par extraordinaire, le haschich ne
+suffisait pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je la tuerais!</p>
+
+<p>Sur ce mot, de Raittolbe alla prendre un livre, au hasard, et éprouva le
+besoin étrange de se faire une lecture à haute voix. Tout à coup, les
+fumées du champagne aidant, il lui sembla voir Raoule, vêtue du
+pourpoint de Henri III, offrant une rose à l'Antinoüs. Ses oreilles
+bourdonnèrent, ses tempes battirent; puis, s'étranglant sur les lignes
+qui dansaient devant lui, il débita des énormités à faire dresser les
+cheveux à tous les hussards de France.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! murmura M<sup>lle</sup> de Vénérande rêveuse. Laissez-moi donc la
+chasteté de mes pensées quand je pense à <i>elle</i>!</p>
+
+<p>De Raittolbe se secoua. Il vint serrer la main de Raoule.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, fit-il doucement. Si je ne me suis pas brûlé la cervelle,
+demain matin nous irons la voir ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Votre amitié triomphera, mon ami. Du reste, on ne peut pas aimer
+d'amour Raoule de Vénérande!...<a name="page_088" id="page_088"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est juste! répliqua de Raittolbe.</p>
+
+<p>Et il sortit très vite parce que le vertige s'emparait de son
+imagination.</p>
+
+<p>Avant de regagner sa chambre à coucher, Raoule se rendit chez sa tante.
+Celle-ci, courbée sur un prie-dieu monumental, récitait l'oraison de la
+Vierge:</p>
+
+<p>&mdash;Souvenez-vous, ô très douce Vierge Marie qu'on n'a jamais entendu
+qu'aucun de ceux qui ont eu recours à vous aient été délaissés...</p>
+
+<p>&mdash;Lui a-t-on jamais demandé la grâce de changer de sexe? songea la jeune
+femme, embrassant la vieille dévote en soupirant.<a name="page_089" id="page_089"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h3>
+
+<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 62px;">
+<img src="images/ill_l.png" width="62" height="62" alt="L" title="L" />
+</span>A présentation se fit en face d'un chevalet
+supportant l'ébauche d'un gros bouquet de myosotis.</p>
+
+<p>Jacques avait sa tenue d'atelier: un pantalon de coupe flottante et un
+veston de molleton blanc.</p>
+
+<p>Il s'était confectionné une cravate de soie en arrachant une des
+embrasses de ses rideaux, et, les joues fraîches, les yeux clairs, il
+demeurait là, très confus de cette visite. Les rêves fabuleux du
+haschich, en passant par son organisation primitive, l'avaient entouré
+d'une pudeur gauche, d'un embarras de lui-même qui se révélaient dans
+tous ses<a name="page_090" id="page_090"></a> gestes. On devinait à la langueur de sa pose que ces rêves
+hantaient son cerveau, le laissant incertain sur la réalité de
+l'existence féerique qu'on lui faisait mener.</p>
+
+<p>Raoule, cavalièrement, lui frappa sur l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, dit-elle, je vous présente un de mes amis. Il est amateur de
+bons dessins, vous pouvez lui montrer les vôtres.</p>
+
+<p>De Raittolbe, sanglé dans un costume de cheval, portant un faux-col
+d'ordonnance, reniflait de mauvaise grâce. En entrant, il avait dit:
+<i>Peste</i>! à cause de la somptuosité de l'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mâchonna-t-il, scandalisé maintenant par la beauté trop réelle du
+fleuriste, j'ai dessiné aussi, mais sur des cartes d'état-major!
+Monsieur est peintre de fleurs?...</p>
+
+<p>Jacques, de plus en plus troublé, jeta un regard de reproche à M<sup>lle</sup>
+de Vénérande.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait des moutons, faut-il les sortir? demanda-t-il sans répondre
+directement au baron, dont la cravache le gênait. Cette soumission
+inattendue fit frémir Raoule de tout son corps. Elle ne put
+qu'acquiescer d'un signe de tête. Pendant qu'il allait cher<a name="page_091" id="page_091"></a>cher ses
+cartons, Marie Silvert, drapée dans une jupe à volants, la mine haute,
+l'&oelig;il cynique, entra par la porte de la chambre à coucher. Elle avait
+aux doigts des bagues en chrysocale ornées de pierres fausses. Elle
+s'arrêta court devant de Raittolbe et, oubliant la présence <i>sacrée</i> de
+la maîtresse de la maison, elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! Quel garçon chic!</p>
+
+<p>Jacques pouffa de rire, le baron ahuri ouvrit la bouche toute grande et
+Raoule lança un éclair terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère, vous feriez bien de garder vos admirations pour vous,
+déclara l'ex-officier, désignant Jacques. Il y a ici des gens à qui cela
+pourrait donner des mauvaises pensées!...</p>
+
+<p>Cette plaisanterie, d'un goût douteux, était pour le frère, mais la
+s&oelig;ur crut qu'elle s'adressait à Raoule.</p>
+
+<p>Marie Silvert se fit très humble, prétendant qu'elle n'avait pas été
+élevée aux <i>oiseaux</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Il est nécessaire, dit Raoule, hautaine, de vous procurer, puisque
+vous allez mieux, une chambre à côté de l'atelier.<a name="page_092" id="page_092"></a> Ce sera plus commode
+pour... Jacques!...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle sera contentée tout de suite. Je sais bien qu'une
+servante n'est pas à sa place avec les bourgeois. J'ai loué, hier, un
+cabinet sur le palier et j'y ai mis un méchant lit de fer.</p>
+
+<p>Jacques n'entendit pas. Il décrochait le tableau des moutons, et la
+fille se retira à reculons, en répétant à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Le bel homme! Nom de nom, le bel homme!...</p>
+
+<p>L'incident clos, on s'occupa des dessins du jeune artiste. D'un ton
+détaché, Raoule raconta comment elle lui avait découvert beaucoup de
+talent; avec quelques heures d'études au Louvre, ses propres leçons, une
+solennelle tranquillité dans ce quartier perdu, il ferait des merveilles
+et pourrait concourir ensuite pour le prix du Salon. Jacques souriait de
+ses dents éblouissantes. Ah! oui, c'était une noble ambition, la
+médaille! Grâce à sa bienfaitrice il deviendrait célèbre, lui, le pauvre
+ouvrier toujours sans travail!</p>
+
+<p>Il parlait avec lenteur, voulant prouver à Raoule qu'il savait traiter
+la bonne compagnie.<a name="page_093" id="page_093"></a> De temps en temps, il se tournait vers de Raittolbe
+glissant un: <i>n'est-ce pas, monsieur?</i> si timide que, de dégoûté qu'il
+avait été en arrivant, le baron finissait par ressentir une compassion
+immense pour cette p.... travestie.</p>
+
+<p>Raoule, étendue dans une fumeuse, suivait tous les mouvements de
+Jacques; lorsqu'elle lui vit accepter une cigarette, elle faillit bondir
+de rage. Il fumait par petites aspirations comme un enfant qui craint de
+se brûler, puis il tenait ça en essayant des airs canailles.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, interrogea Raoule, tu n'as plus la fièvre?...</p>
+
+<p>Il posa la cigarette immédiatement et devint rouge. Alors, elle expliqua
+à de Raittolbe que, si elle tutoyait Silvert, c'est qu'elle était son
+aînée et que, d'ailleurs, l'atelier tolère cette sorte de familiarité
+entre artistes. Le baron opina du bonnet. Après tout, puisqu'on
+voyageait dans la lune... Le cadre de cette idylle monstrueuse était si
+sincèrement asiatique, la misère de cette passion infâme était si
+adroitement dorée, on avait cloué un tapis<a name="page_094" id="page_094"></a> si épais sur la boue que,
+lui, le viveur, n'était pas trop fâché d'effleurer ces choses navrantes
+du bout de sa cravache!.....</p>
+
+<p>Il se compromettait, du reste, la fille de joie et l'amant de c&oelig;ur à
+part, en excellente société.</p>
+
+<p>De Raittolbe, bien qu'il eût été jusque-là un honnête homme, <i>avait le
+siècle</i>, infirmité qu'il est impossible d'analyser autrement que par
+cette seule phrase.</p>
+
+<p>Il aurait préféré de beaucoup posséder Raoule par autre chose que par
+les secrets de sa vie privée; mais enfin, une belle maîtresse n'est pas
+rare, tandis qu'on n'a pas toujours l'occasion de faire, sur le vif,
+l'étude d'une dépravation nouvelle.</p>
+
+<p>Peu à peu, la conversation s'anima. Jacques se laissait gagner par la
+franchise du baron; il eut des mots drôles et en vint aux confidences.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que ce gamin qui n'a pas la taille pour être soldat nous a
+eu, en revanche, des grosses histoires de femmes?..... risqua de
+Raittolbe, clignant de l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Avec sa frimousse! Sans doute!.....<a name="page_095" id="page_095"></a> ajouta Raoule, qui pétrissait un
+de ses gants sous ses doigts nerveux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non..., je vous jure, fit Jacques un peu étonné qu'on lui posât
+une pareille question dans un pareil lieu. Si j'ai couché dix fois
+<i>dehors</i> (et il rendit à de Raittolbe son clignement d'yeux), c'est bien
+tout, allez!...</p>
+
+<p>Raoule se leva pour corriger l'esquisse du bouquet bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'amourette? Pas d'intrigue? appuya le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est permis d'être amoureux qu'aux riches! murmura le fleuriste
+dont la gaieté tomba subitement.</p>
+
+<p>Aux dernières cendres de sa cigarette, après avoir complimenté Jacques
+sur son beau talent, de Raittolbe le salua comme on salue une femme chez
+elle, c'est-à-dire avec un respect exagéré, puis il prit congé de Raoule
+en lui disant d'un ton bref:</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, aux Italiens, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>Elle hocha le front, ne se retournant pas, et appela Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, nigaud, dit-elle le souffletant de ses gants lacérés, tâche de
+faire vivre<a name="page_096" id="page_096"></a> tes malheureux myosotis! Tu te souviens trop de ton ancien
+métier! Tu me peins des fleurs en bois!</p>
+
+<p>&mdash;Je recommencerai, mademoiselle, car je les destine à votre tante.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, du moment que c'est pour ma tante, tu peux les faire en
+marbre, si tu veux!</p>
+
+<p>De Raittolbe était parti.</p>
+
+<p>&mdash;Je te défends de fumer! s'écria-t-elle secouant le bras de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je ne fumerai plus!...</p>
+
+<p>&mdash;Et je te défends d'adresser la parole à un homme ici sans ma
+permission.</p>
+
+<p>Jacques, stupéfait, demeurait immobile, gardant son sourire bête.</p>
+
+<p>Soudain, elle se jeta sur lui, le coucha à ses pieds avant qu'il ait eu
+le temps de lutter; puis, prenant son cou que le veston de molleton
+blanc laissait décolleté, elle lui enfonça ses ongles dans les chairs.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis <i>jaloux</i>! rugit-elle affolée. As-tu compris à présent?...</p>
+
+<p>Jacques ne bougeait pas, il avait posé ses deux poings crispés, dont il
+ne voulait pas se servir, sur ses yeux humides.<a name="page_097" id="page_097"></a></p>
+
+<p>En sentant qu'elle lui faisait mal, les nerfs de Raoule se détendirent.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois t'apercevoir, dit-elle ironiquement, que je n'ai pas, comme
+toi, des mains de fleuriste et que, de nous deux, le plus homme c'est
+toujours moi?</p>
+
+<p>Jacques, sans répondre, la regardait à la dérobée, ayant à chaque coin
+de ses lèvres un pli amer.</p>
+
+<p>Dans l'inertie qu'on lui imposait, sa beauté féminine ressortait
+davantage, et de sa faiblesse, devenue peut-être volontaire, émanait une
+puissance mystérieusement attirante.</p>
+
+<p>&mdash;Cruelle!... fit-il très bas.</p>
+
+<p>Raoule saisit un coussin, au hasard, et le mit sous la tête rousse du
+jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me rends folle! balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>Je voudrais t'avoir à moi seule, et tu parles, tu ris, tu écoutes, tu
+réponds devant les autres avec l'aplomb d'un être ordinaire! Ne
+devines-tu pas que ta beauté, presque surhumaine, déprave l'esprit de
+tous ceux qui t'approchent?</p>
+
+<p>Hier, je voulais t'aimer à ma guise sans t'expliquer mes souffrances;
+aujourd'hui, je<a name="page_098" id="page_098"></a> suis toute hors de moi-même parce qu'un de mes amis
+s'est assis à côté de toi!...</p>
+
+<p>Elle fut interrompue par de rauques sanglots et porta son mouchoir à son
+visage, espérant le lui cacher.</p>
+
+<p>Ployée sur les genoux auprès de ce corps étendu, elle avait une fureur
+d'amant qui brûlait Jacques malgré lui; alors, il se souleva pour mettre
+un bras autour de ses épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'aimes donc bien?... demanda-t-il à la fois cynique et doucement
+câlin.</p>
+
+<p>&mdash;A en mourir!...</p>
+
+<p>&mdash;Me promets-tu de me donner le délire encore toute la journée?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu préfères ce délire à mes baisers, Jacques!</p>
+
+<p>&mdash;Non!... et ton remède ne me grisera plus, va, car je le cracherai, si
+tu me le fais avaler de force!... Ce sera un autre délire meilleur...</p>
+
+<p>Il s'arrêta un peu haletant, étonné d'en dire aussi long, puis il reprit
+la parole d'un accent où on sentait frémir des voluptés ardentes:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi es-tu venue accompagnée<a name="page_099" id="page_099"></a> de ce monsieur?... Ne puis-je pas
+être jaloux à mon tour? Tu me fais des hontes affreuses! Tu m'as acheté
+et tu me bats... C'est comme pour les petits chiens! Si tu crois que je
+n'y vois pas clair. J'aurais dû m'en aller, mais voilà... ta confiture
+verte m'a rendu plus lâche que ma s&oelig;ur! J'ai peur de tout.....
+cependant je suis heureux, très heureux...; il me semble que je
+redeviens un bébé de six semaines et que j'ai envie de dormir dans la
+poitrine de ma nourrice...</p>
+
+<p>Raoule l'embrassait sur ses cheveux d'or, fins comme des effilures de
+gaze, voulant lui insuffler sa passion monstre à travers le crâne. Ses
+lèvres impérieuses lui firent courber la tête en avant, et derrière la
+nuque elle le mordit à pleine bouche.</p>
+
+<p>Jacques se tordit avec un cri d'amoureuse douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que c'est bon! soupira-t-il, se raidissant entre les bras de sa
+farouche dominatrice; je ne veux pas savoir autre chose! Raoule, tu
+m'aimeras comme il te plaira de m'aimer, pourvu que tu me caresses
+toujours ainsi!<a name="page_100" id="page_100"></a></p>
+
+<p>Les lambrequins de l'atelier étaient baissés. Le bruit des omnibus et
+des voitures passant dans la rue s'affaiblissait à travers le double
+vitrage; on ne percevait plus qu'un grondement sourd pareil au
+grondement d'un train express. Près du grand lit de repos contre lequel
+Raoule avait jeté Jacques régnait un demi-jour d'alcôve, et les
+coussins, entassés derrière eux, formaient comme la stalle capitonnée
+d'un compartiment de première classe...; ils étaient seuls, emportés
+dans un effrayant vertige qui changeait toutes choses de place...; ils
+couraient à des abîmes insondables et se croyaient en sûreté aux bras
+l'un de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, répondit Raoule, j'ai fait de notre amour <i>un dieu</i>. Notre
+amour sera éternel..... Mes caresses ne se lasseront jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;Est-il donc vrai que tu me trouves beau? que tu me trouves digne de
+toi, la plus belle des femmes?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es si beau, chère créature, que tu es plus belle que moi! Regarde
+là-bas, dans la glace penchée, ton cou blanc et<a name="page_101" id="page_101"></a> rose, comme un cou
+d'enfant!... Regarde ta bouche merveilleuse, comme la blessure d'un
+fruit mûri au soleil! Regarde la clarté que distillent tes yeux profonds
+et purs comme le jour tout entier... Regarde!...</p>
+
+<p>Elle l'avait un peu relevé en écartant, de ses doigts fiévreux, ses
+vêtements sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Ignores-tu, Jacques, ignores-tu que la chair fraîche et saine est
+l'unique puissance de ce monde!...</p>
+
+<p>Il tressaillit. Le mâle s'éveilla brusquement dans la douceur de ces
+paroles prononcées très bas.</p>
+
+<p>Elle ne le frappait plus, elle ne l'achetait plus, elle le flattait, et
+l'homme, si abject qu'il puisse être, possède toujours, à un moment de
+révolte, cette virilité d'une heure qu'on appelle <i>la fatuité</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as prouvé, fit-il serrant sa taille avec un sourire hardi, tu
+m'as prouvé, en effet, que je n'avais pas à rougir devant toi. Raoule,
+le lit bleu nous attend, viens!...</p>
+
+<p>Un nuage descendit des cheveux de Raoule à son front plissé.<a name="page_102" id="page_102"></a></p>
+
+<p>&mdash;Soit..., mais à une condition, Jacques? Tu ne seras pas mon amant...</p>
+
+<p>Il se mit franchement à rire, comme il aurait ri en rencontrant, sur
+certain domaine, une fille récalcitrante.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne rêverai plus. C'est sans doute ce que tu veux me faire
+comprendre, mauvaise!... dit-il s'échappant avec une aisance de jeune
+daim qu'on met en liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Tu seras mon esclave, Jacques, si l'on peut appeler esclavage
+l'abandon délicieux que tu me feras de ton corps.</p>
+
+<p>Jacques voulut l'entraîner, elle lui résista.</p>
+
+<p>&mdash;Le jures-tu?... interrogea-t-elle d'un ton devenu impérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... Tu es folle!...</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je le maître, oui ou non! s'écria Raoule se redressant tout à
+coup, le regard dur et les narines ouvertes.</p>
+
+<p>Jacques recula jusqu'au chevalet.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais m'en aller... je vais m'en aller! répéta-t-il désespéré, ne
+comprenant plus les désirs de son maître et ne désirant lui-même plus
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne t'en iras pas, Jacques. Tu t'es livré, tu ne peux pas te
+reprendre!<a name="page_103" id="page_103"></a> Oublies-tu que nous nous aimons?.....</p>
+
+<p>Cet amour, maintenant, était presque une menace; aussi il lui tourna le
+dos, la boudant.</p>
+
+<p>Mais elle vint, par derrière, elle l'enlaça de ses deux bras lascifs.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! murmura-t-elle, moi, j'oubliais que tu es une petite femme
+capricieuse qui a le droit, <i>chez elle</i>, de me torturer.</p>
+
+<p>Allons!... je ferai ce que tu voudras.....</p>
+
+<p>Ils gagnèrent la chambre bleue, lui, abasourdi par la rage qu'elle avait
+d'exiger l'impossible; elle, le regard froid, les dents incrustées dans
+sa lèvre fine. Ce fut elle qui se déshabilla, se refusant à toutes ses
+avances et lui donnant des trépignements horribles... Sans aucune
+coquetterie, elle ôta sa robe, son corset, puis elle détacha les
+rideaux, l'empêchant de s'extasier devant sa splendide stature
+d'amazone. Lorsqu'il l'embrassa, il lui sembla qu'un corps de marbre
+glissait entre les draps; il eut la sensation désagréable d'un frôlement
+de bête morte tout le long de ses membres chauds.<a name="page_104" id="page_104"></a></p>
+
+<p>&mdash;Raoule, supplia-t-il, ne m'appelle plus <i>femme</i>, cela m'humilie... et
+tu vois bien que je ne puis être que ton amant...</p>
+
+<p>La blasée eut, sur les oreillers, un imperceptible mouvement d'épaule
+qui témoignait de sa complète indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Raoule, répéta encore Jacques, essayant d'animer par des baisers
+furieux la bouche, naguère si ardente, de celle qu'il croyait sa
+maîtresse. Raoule! ne me méprise pas, je t'en conjure... Nous nous
+aimons, tu l'as dit toi-même... Ah! je deviens fou... je me sens
+mourir... Il y a des choses que je ne ferai jamais... jamais... Avant de
+t'avoir à moi toute et de tout c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Les yeux de Raoule se fermèrent. Elle connaissait ce jeu-là, elle
+savait, mot à mot, ce que la nature dirait par la voix de Jacques...</p>
+
+<p>Combien de fois n'avait-elle pas entendu ces cris-là, hurlements pour
+les uns, soupirs pour les autres, préambules polis chez les savants,
+débuts tâtonnants chez les timides.....? Et quand ils avaient tous bien
+crié, quand ils avaient tous enfin obtenu la réalisation de leurs
+v&oelig;ux les plus chers,<a name="page_105" id="page_105"></a> selon l'éternelle expression, ils devenaient
+les assouvis béats qui sont tous également vulgaires dans l'apaisement
+des sens.</p>
+
+<p>&mdash;Raoule! bégaya Jacques retombant brisé de voluptés désespérantes, fais
+de moi ce que tu voudras à présent, je vois bien que les vicieuses ne
+savent pas aimer!.....</p>
+
+<p>Le corps de la jeune femme vibra des pieds aux cheveux en entendant la
+plainte déchirante de cet homme qui n'était qu'un enfant devant sa
+science maudite. D'un seul bond, elle se précipita sur lui qu'elle
+couvrit de ses flancs gonflés d'ardeurs sauvages.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas aimer... moi... Raoule de Vénérande!... Ne dis donc pas
+cela puisque je sais attendre!.....</p>
+
+<p><a name="page_106" id="page_106"></a></p>
+
+<p><a name="page_107" id="page_107"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h3>
+
+<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 62px;">
+<img src="images/ill_u.png" width="62" height="61" alt="U" title="U" />
+</span>NE vie étrange commença pour Raoule de Vénérande, à
+partir de l'instant fatal où Jacques Silvert, lui cédant sa puissance
+d'homme amoureux, devint sa chose, une sorte d'être inerte qui se
+laissait aimer parce qu'il aimait lui-même d'une façon impuissante. Car
+Jacques aimait Raoule avec un vrai c&oelig;ur de femme. Il l'aimait par
+reconnaissance, par soumission, par un besoin latent de voluptés
+inconnues. Il avait cette passion d'elle comme on a la passion du
+haschich, et maintenant il la préférait de beaucoup à la confiture
+verte. Il se faisait une nécessité<a name="page_108" id="page_108"></a> naturelle des habitudes dégradantes
+qu'elle lui donnait.</p>
+
+<p>Ils se voyaient presque tous les jours, autant que le permettait le
+monde dont Raoule était.</p>
+
+<p>Quand elle n'avait ni visites, ni soirées, ni études, elle se jetait
+dans un fiacre et arrivait boulevard Montparnasse, ayant à la main la
+clef de l'atelier. Elle passait quelques ordres très brefs à Marie et
+souvent une bourse royalement pleine, puis s'enfermait chez eux, dans
+leur temple, s'isolant du reste de la terre. Jacques demandait rarement
+à sortir. Il travaillait lorsqu'elle ne venait pas, et lisait toute
+espèce de livres, science ou littérature pêle-mêle, que Raoule lui
+fournissait pour tenir ce cerveau naïf sous le charme.</p>
+
+<p>Il menait, lui, l'existence oisive des orientales murées dans leur
+sérail, qui ne savent rien en dehors de l'amour et rapportent tout à
+l'amour.</p>
+
+<p>Il avait quelquefois des scènes avec sa s&oelig;ur au sujet de sa
+tranquillité. Elle lui aurait voulu un train de maison, d'autres
+maîtresses et l'envie de gaspiller le luxe<a name="page_109" id="page_109"></a> de la pécheresse. Mais lui,
+toujours calme, déclarait qu'elle ne pourrait pas savoir, qu'elle ne
+saurait jamais.</p>
+
+<p>D'ailleurs, les portières empêchaient qu'elle pût regarder au trou de la
+serrure. Elle était obligée, en effet, de demeurer étrangère aux
+mystères de la chambre bleue. Raoule allait, venait, ordonnait, agissait
+en homme qui n'en est pas à sa première intrigue, bien qu'il en soit à
+son premier amour. Elle forçait Jacques à se rouler dans son bonheur
+passif comme une perle dans sa nacre. Plus il oubliait son sexe, plus
+elle multipliait autour de lui les occasions de se féminiser, et, pour
+ne pas trop effrayer le mâle qu'elle désirait étouffer en lui, elle
+traitait d'abord de plaisanterie, quitte à la lui faire ensuite accepter
+sérieusement, une idée avilissante. Ce fut ainsi qu'un matin elle lui
+envoya, par son valet de pied, un énorme bouquet de fleurs blanches, en
+y ajoutant ce billet: «J'ai ramassé pour toi cette jonchée odorante dans
+ma serre. Ne me gronde pas, je remplace mes baisers par des fleurs. Un
+fiancé ne peut faire mieux!...»<a name="page_110" id="page_110"></a></p>
+
+<p>Jacques, recevant ce bouquet, devint très rouge, puis il disposa
+gravement les fleurs dans les potiches de l'atelier, se jouant la
+comédie vis-à-vis de lui-même, se prenant à être une femme pour le
+plaisir de l'art.</p>
+
+<p>Au début de leur liaison, il se serait senti grotesque. Il serait
+descendu et, sous prétexte de respirer un air plus pur, il serait allé
+boire un bock au cabaret voisin, en compagnie de petits commis ou
+d'ouvriers cascadeurs.</p>
+
+<p>Raoule s'aperçut tout de suite de la transition qu'elle avait amenée
+dans ce caractère mou, en voyant la distribution de son bouquet, et,
+chaque matin, son valet de pied fut chargé de déposer chez le concierge
+de Jacques des fleurs blanches, immaculées.</p>
+
+<p>Pourquoi blanches, pourquoi immaculées?</p>
+
+<p>C'est ce que Jacques ne demandait pas.</p>
+
+<p>Un jour, on était à la fin de mai, Raoule commanda un landau couvert et
+elle alla chercher Jacques pour l'heure du Bois.</p>
+
+<p>Il fut joyeux comme un écolier en vacances, mais il profita très
+discrètement de cette faveur bizarre. Il resta couché au<a name="page_111" id="page_111"></a> fond de la
+voiture, tout près d'elle, la tête abandonnée sur son épaule, répétant
+de ces bêtises adorables qui rendaient sa beauté plus provocante encore.</p>
+
+<p>Raoule, de l'index, lui indiquait, à travers la glace relevée, les
+principaux personnages passant près d'eux. Elle lui expliquait les
+termes de <i>high-life</i> qu'elle employait et le mettait au courant d'une
+société dont l'accès lui paraissait défendu, à lui, pauvre monstre sans
+conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! disait-il souvent, se serrant contre elle avec effroi, tu te
+marieras, un jour, et tu me quitteras! Ce qui donnait à son type si
+frais, si blond, la grâce attendrissante du tendron séduit, en revoyant
+la possibilité de l'oubli.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne me marierai pas! affirmait Raoule. Non, je ne vous
+quitterai point, Jaja, et, si vous êtes sage, vous serez toujours
+mienne!...</p>
+
+<p>Ils riaient tous les deux, mais ils s'unissaient de plus en plus dans
+une pensée commune: la destruction de leur sexe.</p>
+
+<p>Jaja, pourtant, avait des caprices, des caprices possibles. Il navrait
+sa s&oelig;ur, dont<a name="page_112" id="page_112"></a> les espérances allaient bien au delà de l'atelier
+rempli de chiffons. Il avait demandé une jolie robe de chambre en
+velours bleu et doublée de bleu..., et c'était les talons embarrassés
+dans la longueur de ce vêtement qu'il arrivait sur le seuil, au-devant
+de Raoule. Celle-ci vint une fois, vers minuit, vêtue d'un complet
+d'homme, le gardénia à la boutonnière, ses cheveux dissimulés dans une
+coiffure pleine de frisons, le chapeau haute forme, son chapeau de
+cheval, très avancé sur son front. Jacques dormait, il avait beaucoup lu
+en l'attendant, puis avait fini par laisser glisser le livre. La
+veilleuse éclairait mystérieusement le lit aux brocatelles soyeuses
+garnies de guipures de Venise. Sa tête ébouriffée reposait dans la
+batiste fine du drap avec une mollesse charmante. Sa chemise, fermée au
+cou, ne laissait rien deviner de l'homme, et son bras rond, sans aucun
+duvet, ressortait comme un beau marbre le long de la courtine de satin.</p>
+
+<p>Raoule le contempla pendant une minute, se demandant avec une sorte de
+terreur superstitieuse si elle n'avait pas créé, après<a name="page_113" id="page_113"></a> Dieu, un être à
+son image. Elle le toucha du bout de son gant. Jacques s'éveilla,
+bégayant un nom; mais, en apercevant ce jeune homme debout à son chevet,
+il tressauta en criant, épouvanté:</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? Que voulez-vous?...</p>
+
+<p>Raoule ôta son chapeau d'un geste respectueux.</p>
+
+<p>&mdash;Madame a devant elle le plus humble de ses adorateurs, dit-elle en
+fléchissant le genou.</p>
+
+<p>Il fut un instant indécis, les yeux hagards, allant de ses bottes
+vernies à ses courtes boucles brunes.</p>
+
+<p>&mdash;Raoule! Raoule!... Est-il possible? Tu te feras arrêter!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! petite folle! Parce que j'entre chez toi sans sonner?</p>
+
+<p>Il lui tendit les bras et elle le couvrit de baisers passionnés, pour ne
+cesser que lorsqu'elle le vit se pâmer, n'en pouvant plus, implorant les
+dernières réalisations d'une volupté factice qu'il subissait autant par
+besoin d'apaisement que par amour vis-à-vis de la sinistre courtisane.</p>
+
+<p>Il s'habitua au déguisement nocturne, ne<a name="page_114" id="page_114"></a> pensant pas qu'une robe fût
+indispensable à Raoule de Vénérande.</p>
+
+<p>Ayant une idée fort vague de <i>la haute</i>, selon l'expression si souvent
+répétée de sa s&oelig;ur, il ne songeait pas du tout aux efforts
+d'imagination que Raoule devait faire pour sortir de la cour d'honneur
+de son hôtel sans qu'on la remarquât.</p>
+
+<p>Tante Élisabeth dormait dès huit heures les soirs où il n'y avait pas de
+réception, mais après le thé du samedi tous les domestiques allaient et
+venaient du vestibule au salon. De sorte que Raoule, pour fuir sa
+chambre par l'escalier de service, devait prendre les plus minutieuses
+précautions. Cependant, une fois, on venait à peine d'éteindre le grand
+lustre du salon, Raoule descendant rencontra un homme allumant son
+cigare. Rétrograder c'était perdre l'occasion, et sortir était risquer
+de se trahir... Elle continua, passa près de l'homme, qui toucha le bord
+de son chapeau, non sans l'examiner attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Deux mots, monsieur, murmura l'attardé en lui touchant l'épaule.
+Pourriez-vous me donner du feu?<a name="page_115" id="page_115"></a></p>
+
+<p>Raoule avait reconnu de Raittolbe.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, fit-elle accentuant sa mine hautaine, vous voyagez du côté des
+femmes de chambre, mon cher?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous? riposta l'ex-officier très piqué.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne vous regarde pas, je suppose.</p>
+
+<p>&mdash;Si, monsieur, car de ce côté on peut aussi gagner les appartements
+d'une femme que je respecte infiniment. M<sup>lle</sup> de Vénérande a sa
+chambre au-dessus de nous, je crois. Je vous fournirai donc des
+explications en attendant les vôtres. Le minois de M<sup>lle</sup> Jeanne m'a
+conduit ici. C'est très bête, mais très vrai... A votre tour?</p>
+
+<p>&mdash;Impertinent, fit Raoule, étouffant son envie de rire.</p>
+
+<p>D'un geste très prompt, de Raittolbe fit voler sa carte et son cigare à
+la figure de Raoule, qui, malgré le péril, éclata franchement de rire.
+Elle se découvrit et tourna son beau visage vers son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! grommela de Raittolbe, voilà une mascarade à laquelle
+je ne m'attendais pas encore!</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, je vous emmène! riposta Raoule.<a name="page_116" id="page_116"></a></p>
+
+<p>Et ils gagnèrent le tilbury attendant dans l'avenue. De Raittolbe se
+répandit en lamentations sur les dépravées qui gâtent les meilleures
+choses. Il déclara que ce petit Jacques lui produisait l'effet d'un
+paquet de chairs pourries. Quant à sa s&oelig;ur, elle avait bien raison
+d'aimer les jolis garçons. Parbleu! Elle soutenait au moins l'honneur de
+sa corporation. Et, tout en maugréant, tout en jurant, il poussait le
+cheval dans la direction du boulevard Montparnasse, tandis que Raoule,
+renversée derrière lui, riait à gorge déployée. Ils arrivèrent très
+tard.</p>
+
+<p>Une femme, sous un réverbère, semblait les attendre, en face de
+Notre-Dame-des-Champs, silencieuse.</p>
+
+<p>Il y avait peu de monde dans la rue à pareille heure et l'on pouvait
+supposer qu'elle faisait le trottoir.</p>
+
+<p>&mdash;Pstt!... Voulez-vous monter chez moi? le monsieur à la décoration...
+Je suis aussi gentille qu'une autre, vous savez, fit la fille accostant
+de Raittolbe.</p>
+
+<p>Elle était en toilette de soie, avec une mantille espagnole retenue par
+un peigne de corail. Son &oelig;il luisait de promesses et<a name="page_117" id="page_117"></a> pourtant une
+toux creuse avait interrompu sa phrase.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!... s'exclama M<sup>lle</sup> de Vénérande levant sa badine d'une main et
+lui saisissant le bras de l'autre.</p>
+
+<p>Marie Silvert, se voyant reconnue par le maître de la maison, essaya de
+rétrograder.</p>
+
+<p>&mdash;Faites excuse, bégaya-t-elle, je croyais rencontrer quelqu'un de
+connaissance; vous savez, ne pensez pas à mal, j'ai aussi des
+connaissances dans la haute, moi.</p>
+
+<p>Raoule, d'un mouvement irréfléchi, frappa la fille à la tempe, et, comme
+la badine avait une petite pomme d'agate, Marie Silvert tomba évanouie
+sur le trottoir.</p>
+
+<p>&mdash;Cré mille tonnerres! fit de Raittolbe exaspéré. Vous auriez pu retenir
+votre indignation, mon jeune camarade; nous allons être conduits au
+poste, ni plus ni moins! Sans compter que vous n'êtes pas logique. Si
+vous descendez, cette fille monte... La punition était inutile!</p>
+
+<p>Raoule frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! de Raittolbe. Ma passion n'a rien à démêler avec cette
+femelle de bas<a name="page_118" id="page_118"></a> étage. J'aurais dû la chasser depuis longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous conseille pas d'essayer!... répliqua sèchement
+l'ex-officier de hussards.</p>
+
+<p>Il ramassa Marie, qu'il chargea sur ses épaules, et, avant la venue des
+sergents de ville, ils se firent ouvrir la porte de la maison.</p>
+
+<p>Raoule, ne s'inquiétant pas du tour que prendrait l'aventure pour de
+Raittolbe, le laissa entrer chez la s&oelig;ur, pendant qu'elle se rendait
+chez le frère. Jacques n'était pas couché, il avait même entendu crier
+dans la rue.</p>
+
+<p>Il courut à Raoule et se suspendit à son cou, exactement comme l'eût
+fait une épouse anxieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Jaja pas gai, déclara-t-il, d'un ton dont la naïveté contrastait avec
+son sourire effronté.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela, mon cher trésor?</p>
+
+<p>Et Raoule le porta presque jusqu'au prochain fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru qu'on t'arrêtait, ma foi; on s'est disputé, je crois, sous ma
+fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien! A propos, tu ne m'avais pas<a name="page_119" id="page_119"></a> dit que ton estimable s&oelig;ur
+ne se contentait pas du bien-être que je lui donne. Elle provoque les
+passants sur les boulevards, une heure après minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Jacques scandalisé.</p>
+
+<p>&mdash;Me prenant pour un autre tout à l'heure, elle s'est permis...</p>
+
+<p>Pareille idée eût amusé le fleuriste, trois mois plus tôt; ce soir-là,
+elle l'indigna...</p>
+
+<p>&mdash;La misérable, fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me permettras de supprimer M<sup>lle</sup> Silvert, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Tu es dans ton droit! Te provoquer?... ajouta-t-il d'un ton jaloux.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît clair que j'ai les allures d'un monsieur... sérieux, comme
+disent ces demoiselles!</p>
+
+<p>Et Raoule posait son pardessus avec une désinvolture très masculine.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, soupira Jacques, il te manquera toujours quelque chose!</p>
+
+<p>Elle s'assit à ses pieds sur un tabouret bas, s'extasiant dans une
+muette adoration. Il avait sa robe de velours serrée à la taille par une
+cordelière, et sa chemise à plastron brodé avait juste ce qu'il fallait
+de col pour<a name="page_120" id="page_120"></a> ne pas être complètement du linge de femme. Ses mains,
+qu'il soignait beaucoup, étaient d'un blanc mat comme les mains d'une
+paresseuse; dans ses cheveux roux, il avait mis de la poudre à la
+maréchale.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es divine!...; fit Raoule. Je ne t'ai jamais vue si jolie?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je t'ai fait la surprise complète... Nous souperons!... J'ai
+ordonné du champagne et j'ai résolu de te paraître agaçante!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>Il alla reculer le paravent chinois et découvrit à Raoule une table
+servie flanquée de deux seaux de glace.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit-il, je veux même te griser!</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous! mademoiselle reçoit!</p>
+
+<p>A cet instant, on heurta derrière les portières.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?... demanda Jacques très contrarié.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! riposta Marie. Et, quand on eut tiré le verrou, elle entra très
+pâle, la mantille arrachée, un peu de sang sur la joue.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Qu'as-tu donc?... s'exclama Jacques.<a name="page_121" id="page_121"></a></p>
+
+<p>&mdash;Presque rien, dit la fille d'une voix rauque... C'est madame qui a
+failli me tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Te tuer!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! du calme, fit Raoule méprisante; il doit y avoir un médecin
+dans les environs, envoyez-le chercher par la concierge ou par de
+Raittolbe, s'il n'est pas parti.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis là, fit ce dernier, paraissant et faisant un signe de tête à
+Raoule, qui demeurait immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi, murmura Jacques, versant un verre de champagne à sa
+s&oelig;ur et la faisant asseoir dans un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! mon petit. Cette catin que tu aimes à l'envers m'a fichu une
+volée, sous prétexte que je raccroche à sa porte, nous ne sommes pas
+chez nous ici, faut croire!... Rien que pour elle ce serait un carnaval
+toutes les nuits, vois-tu ça! Elle va se mêler des affaires des pauvres
+filles qu'ont d'autres goûts que les siens. Elle fait la police des
+m&oelig;urs, dresse la carte et assomme par-dessus le marché. Mais, malgré
+l'honnêteté de monsieur (et elle désignait le<a name="page_122" id="page_122"></a> baron faisant toujours
+des signes désespérés à Raoule), je veux lui régler son compte tout de
+suite. Je me fous de vos sales amours et, puisqu'on est de la canaille
+ensemble, on peut se secouer un brin avant de se quitter, pas vrai!</p>
+
+<p>En lâchant ces mots, qui détonnaient comme des coups de fusil à travers
+les splendeurs de la pièce, la fille retroussa ses manches, et, quittant
+le fauteuil, vint se camper devant Raoule.</p>
+
+<p>Elle était complètement ivre. Quand son haleine vint au visage de
+M<sup>lle</sup> de Vénérande, il sembla à celle-ci qu'on répandait sur elle une
+bouteille d'alcool.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable, rugit Raoule, cherchant dans les poches de son veston le
+couteau-poignard qui ne la quittait jamais.</p>
+
+<p>De Raittolbe s'élança entre elles deux, tandis que Jacques maintenait sa
+s&oelig;ur en respect.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! dit de Raittolbe, qui aurait voulu être à mille lieues du
+boulevard Montparnasse. Vous êtes une ingrate! mademoiselle Silvert, et,
+de plus, vous n'avez pas votre raison. Retirez-vous!<a name="page_123" id="page_123"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non, hurla Marie, au comble de la démence, je veux démolir la
+drôlesse, avant de partir. Elle me dégoûte, que je vous dis?</p>
+
+<p>Jacques, consterné, essayait de la pousser dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Toi aussi, râla-t-elle, renie ta s&oelig;ur, sale m......</p>
+
+<p>Jacques devint pâle comme un mort; lentement, sans riposter un mot, il
+gagna sa chambre dont il laissa retomber la portière sur lui. Enfin, de
+Raittolbe, à bout de patience, enleva Marie, et, en dépit de ses efforts
+et de ses cris furibonds, l'emporta chez elle, l'y enferma; puis,
+revenant à Raoule:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère amie, dit-il, évitant de la regarder en face, je crois que
+l'esclandre vous donne à réfléchir; cette créature, si avilie qu'elle
+soit, me paraît très dangereuse..... prenez garde! Si vous la chassez,
+après-demain le Tout-Paris élégant pourrait bien connaître l'histoire de
+Jacques Silvert.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous, au contraire, m'aider à l'écraser, répondit Raoule,
+livide de rage.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre enfant! vous connaissez<a name="page_124" id="page_124"></a> mal la véritable femelle. Il n'y a
+pas pour elle de métamorphose possible. Je vous promets de l'apaiser,
+voilà tout!</p>
+
+<p>&mdash;Par quel moyen? interrogea Raoule, fronçant le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est mon secret; mais soyez sûre que votre ami saura se dévouer.</p>
+
+<p>Raoule eut un mouvement de révolte; elle avait compris.</p>
+
+<p>&mdash;On fait ce qu'on peut, riposta de Raittolbe.</p>
+
+<p>Et il se retira, très digne.<a name="page_125" id="page_125"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 62px;">
+<img src="images/ill_p.png" width="62" height="61" alt="P" title="P" />
+</span>UISQU'ON est de la canaille ensemble!&mdash;avait dit
+Marie Silvert... Ce mot empêcha Raoule d'aimer le reste de la nuit. Tous
+les souvenirs des grandeurs grecques, dont elle entourait son idole
+moderne, s'écartèrent soudain, comme un voile que le vent pousse, et la
+fille des Vénérande aperçut des choses ignobles, dont elle ne
+soupçonnait même pas l'existence. Il y a une chaîne rivée entre toutes
+les femmes qui aiment...</p>
+
+<p>...L'honnête épouse, au moment où elle se livre à son honnête époux, est
+dans la même position que la prostituée au moment où elle se livre à son
+amant.<a name="page_126" id="page_126"></a></p>
+
+<p>La nature les a faites nues, ces victimes, et la société n'a institué
+pour elles que le vêtement. Sans vêtement, plus de distances, il n'y a
+que la différence de beauté corporelle; alors, quelquefois, c'est la
+prostituée qui l'emporte.</p>
+
+<p>Des philosophes chrétiens ont parlé de la pureté de l'intention, mais
+ils n'ont d'ailleurs jamais mis ce dernier point en question, pendant
+l'amoureuse lutte... Au moins ne le pensons-nous pas! Ils y eussent
+trouvé trop de distractions.</p>
+
+<p>Raoule se vit donc au niveau de l'ancienne fille de joie... et, comme
+supériorité, si elle avait celle de la beauté, elle n'avait pas celle du
+plaisir: elle en donnait, mais n'en recevait pas.</p>
+
+<p>Tous les monstres ont leur minute de lassitude, elle fut lasse...
+Jacques pleura.</p>
+
+<p>Dès l'aube, elle sortit de l'atelier, prit un fiacre et rentra à
+l'hôtel.</p>
+
+<p>Pour attendre le déjeuner, elle fit assaut avec un de ses cousins,
+gommeux stupide, mais très bien sous les armes, puis discuta avec sa
+tante à l'occasion d'un voyage projeté. Il fallait partir de suite,
+devancer<a name="page_127" id="page_127"></a> la saison des eaux. A cette intention, la chanoinesse opposait
+des visites de charité à terminer, des comptes de fermage à régler, un
+cuisinier à remplacer. La fortune est parfois bien gênante, la société
+fort ennuyeuse, le monde rempli de tribulations.</p>
+
+<p>Cependant, la nouvelle Sapho ne pouvait encore faire le saut de Leucade.
+Une douleur lancinante, venue du plus profond de sa chair, l'avertissait
+que sa déité tenait toujours à un être périssable. Comme les inventeurs
+qu'un obstacle arrête au dernier perfectionnement de l'&oelig;uvre, elle
+espérait, malgré la boue, voir dans les yeux brillants de Jacques un
+autre coin de son ciel qu'elle repeuplerait de chimères.</p>
+
+<p>Trois jours se passèrent. Jacques n'écrivit pas. Marie ne vint pas.
+Quant à de Raittolbe, il garda une neutralité absolue. Raoule,
+qu'exaspérait l'incertitude, revêtit un soir son costume d'homme et
+courut au boulevard Montparnasse. En entrant, elle croisa Marie Silvert.
+Celle-ci la salua avec un sourire obséquieux et se retira, sans rien
+laisser percer dans son attitude<a name="page_128" id="page_128"></a> qui fît allusion à ce qui s'était
+passé entre elles. Jacques exécutait des initiales ornées sur du papier
+à lettre. C'était une commande de Raoule payée d'avance en baisers très
+chauds.</p>
+
+<p>Un calme délicieux régnait dans l'atelier et la clarté de la lampe, dont
+l'abat-jour était baissé, n'éclairait que l'adorable figure de Jacques.
+Certes, ce n'était point là le masque d'un individu abject; tout dans
+ses traits respirait plutôt la candeur d'<i>un</i> vierge pensant à la
+prêtrise. Un peu inquiet à la vue de Raoule, il posa son crayon et se
+leva.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, dit Raoule tranquillement, tu es un lâche, mon ami!</p>
+
+<p>Jacques retomba sur son fauteuil, une pâleur mate s'épandit de son front
+à son cou.</p>
+
+<p>&mdash;Les expressions de ta s&oelig;ur, l'autre nuit, ont été grossières, mais
+justes.</p>
+
+<p>Il pâlit davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es entretenu par une femme, tu ne travailles que pour te distraire,
+et tu acceptes une situation infâme sans une seule révolte.</p>
+
+<p>Il la regarda, effrayé.<a name="page_129" id="page_129"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je crois, continua Raoule, que ce n'est pas Marie qu'il faudrait
+chasser comme une vile créature.</p>
+
+<p>Jacques crispa ses doigts sur sa poitrine, car il souffrait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas sortir d'ici, ajouta Raoule d'un ton toujours froid, tu iras
+demander de l'ouvrage chez un graveur. Je faciliterai ton admission,
+puis tu retourneras dans une mansarde et tu tâcheras de te refaire une
+dignité d'homme!</p>
+
+<p>Jacques se redressa.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, la voix entrecoupée, je vous obéirai, mademoiselle, vous
+avez raison.</p>
+
+<p>&mdash;A ces conditions, murmura plus doucement Raoule, je vous promets une
+récompense telle que vous n'en avez jamais rêvé de pareille.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? mademoiselle, interrogea-t-il, tout en rangeant ses outils
+sur le tapis de son pupitre en bois de rose.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai de toi mon mari.</p>
+
+<p>Jacques recula, les bras levés.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mari?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, je t'ai perdu, je te réhabilite. Quoi de plus simple!
+Notre amour<a name="page_130" id="page_130"></a> n'est qu'une dégradante torture que tu subis parce que je
+te paye. Eh bien, je te rends ta liberté. J'espère que tu sauras en user
+pour me reconquérir... si tu m'aimes.</p>
+
+<p>Jacques s'appuya au chevalet qui était derrière lui.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je refuse, dit-il amèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple! Tu refuses de m'épouser?</p>
+
+<p>&mdash;Je refuse de me réhabiliter, même à ce prix-là.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je vous aime, comme vous m'avez appris à vous aimer... que
+je veux être lâche, que je veux être vil et que la torture dont vous
+parlez, c'est ma vie, maintenant. Je retournerai dans une mansarde; si
+vous l'exigez, je redeviendrai pauvre, je travaillerai, mais quand vous
+voudrez de moi, je serai encore votre esclave, celui que vous appelez:
+ma femme!</p>
+
+<p>La foudre tombant devant Raoule ne l'eût pas plus bouleversée.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, Jacques! tu ne te souviens plus de tes premières étreintes,
+alors? Songes-y donc! être mon mari; pour toi,<a name="page_131" id="page_131"></a> l'ouvrier jadis dans la
+misère, c'est être roi!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! murmura Jacques avec deux grosses larmes sous les paupières,
+ce n'est pas ma faute, à moi, si je ne m'en sens plus la force!</p>
+
+<p>Raoule se précipita les bras ouverts:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je t'aime, cria-t-elle, dans un voluptueux transport, oui! je suis
+folle, je crois même que je viens de te demander une chose contre
+nature... Mignon chéri... Oublie cela, tu es meilleur que je ne pouvais
+le supposer.</p>
+
+<p>Elle l'entraîna sur le divan et, comme elle s'amusait à le faire
+souvent, l'assit sur ses genoux. On eût dit deux frères réconciliés.</p>
+
+<p>&mdash;La jolie mine, vraiment, que j'aurais, vêtue de blanc, le voile de
+l'épouse pudique au front..., moi qui ai horreur du ridicule... Mais,
+voyons, c'est très sérieux ce que tu prétends, petite bête, tu n'y tiens
+pas du tout?...</p>
+
+<p>Jacques sanglotait, la tête dans le coude de Raoule.</p>
+
+<p>&mdash;Non! je t'assure, c'est fini, je prends<a name="page_132" id="page_132"></a> ce que tu veux me donner, et
+s'il fallait changer, à certains moments, je refuserais. Cependant, si
+tu savais comme je t'aime, tu ne m'insulterais pas, tu aurais une grande
+pitié, au contraire, pour moi. Je suis très malheureux.</p>
+
+<p>Elle le serrait en le berçant entre ses bras, le calmant comme on calme
+les enfants au maillot. Ce triomphe, remporté malgré sa propre
+conscience, l'enivrait de nouveau. Les propos grossiers de la fille ne
+tintaient plus à son oreille. De nouveau, les souvenirs grecs
+entouraient l'idole d'un nuage d'encens. A présent on l'aimait pour
+l'amour du vice; Jacques devenait dieu.</p>
+
+<p>Elle essuya ses joues et l'interrogea au sujet de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne sais pas quelle existence elle mène, répondit-il d'un ton
+boudeur; elle est toujours dehors, et le soir, elle attend toujours
+quelqu'un. Je crois que c'est le monsieur baron que tu m'as présenté un
+jour.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible, s'exclama Raoule, éclatant de rire... de Raittolbe
+s'abaisser jusque-là!... Après tout, elle est libre, lui aussi, mais je
+te défends de t'en occuper.<a name="page_133" id="page_133"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tu lui pardonnes la scène qu'elle nous a faite. Tu sais qu'elle était
+ivre...</p>
+
+<p>&mdash;Je lui pardonne tout, puisque, indirectement, elle est cause de
+l'explication que nous venons d'avoir. Je descendrais en enfer, si j'y
+savais trouver la preuve de ton sincère amour, petit Jacques!</p>
+
+<p>Il se coucha à ses pieds, qu'il baisa avec une humilité passionnée...
+puis soupira:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai sommeil&mdash;en mettant au-dessus de son front les talons pointus des
+chaussures de Raoule.</p>
+
+<p>Elle le releva, car elle avait compris.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, Raoule, qui devait le lendemain se rendre à une partie de
+chasse, au château de la duchesse d'Armonville, près de Fontainebleau,
+se retira vers une heure, laissant Jacques profondément endormi.</p>
+
+<p>Elle descendait encore l'escalier, quand la porte de Jacques s'ouvrit
+avec précaution: un homme en manches de chemise fit irruption dans la
+chambre bleue, qu'il explora d'un regard.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Silvert, dit-il alors, sûr que Jacques et lui étaient bien
+seuls dans cette pièce, monsieur Silvert, je désire vous parler;<a name="page_134" id="page_134"></a>
+levez-vous, passons dans l'atelier.</p>
+
+<p>C'était le baron de Raittolbe; le négligé de sa toilette indiquait assez
+qu'il avait laissé non très loin la moitié de ses habits. Il semblait
+fort contrarié de se trouver là, mais une résolution irrévocable
+brillait sous ses épais sourcils noirs. A la fin, il était révolté de
+tout ce qu'il entendait et voyait. Dans cette triste situation, il
+pensait que son influence d'homme véritablement viril devait se
+déclarer. Puisqu'il avait mis un doigt dans l'engrenage, il en
+profiterait pour empêcher au moins l'accélération du mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! répéta-t-il à voix haute en s'approchant du lit.</p>
+
+<p>Les lueurs de la veilleuse glissaient sur les épaules rondes du dormeur
+et allaient, dans une coulée caressante, jusqu'à l'extrémité de ses
+pieds.</p>
+
+<p>Il était retombé nu, brisé de fatigue sur la courtine chiffonnée dont le
+satin bleu rendait plus éblouissant son épiderme de roux. Sa tête
+s'enfouissait dans son bras replié, si blanc qu'il en avait des teintes
+de nacre. Au creux des reins, une ombre d'or<a name="page_135" id="page_135"></a> faisait ressortir
+resplendissante la souplesse de la croupe, et l'une de ses jambes, un
+peu écartée de l'autre, avait une crispation comme en ressentent les
+femmes nerveuses, après une surexcitation trop prolongée de leurs sens.
+A ses poignets deux cercles d'or, constellés de brillants, mettaient des
+éclairs sous les draperies azurées qui s'abaissaient sur lui, et un
+flacon d'essence de rose, gisant dans un trou de l'oreiller, répandait
+une odeur capiteuse comme toutes les amours de l'Orient.</p>
+
+<p>Le baron de Raittolbe, debout devant cette couche en désordre, eut une
+étrange hallucination. L'ex-officier de hussards, le brave duelliste, le
+joyeux viveur, qui tenait en égale estime une jolie fille et une balle
+de l'ennemi, oscilla une demi-seconde: du bleu qu'il voyait autour de
+lui, il fit du rouge, ses moustaches se hérissèrent, ses dents se
+serrèrent, un frisson suivi d'une sueur moite lui courut sur toute la
+peau. Il eut presque peur.</p>
+
+<p>&mdash;Mille millions de tonnerres, grommela-t-il, si ce n'est pas Eros
+lui-même, je consens à le voir décorer pour utilité publique.<a name="page_136" id="page_136"></a></p>
+
+<p>Et, en amateur qu'une revision militaire a quelquefois intéressé, il
+suivait des yeux les lignes sculpturales de ces chairs épandant de
+chaudes émanations de volupté.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, mais voici, je crois, le moment de saisir une cravache,
+ajouta-t-il, essayant de secouer son admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! rugit-il de manière à faire vibrer la chambre jusqu'aux
+frises.</p>
+
+<p>Celui-ci se dressa; mais, si brusquement qu'on l'eût réveillé, il se
+révéla gracieux dans sa stupeur; ses bras se détendirent, sa taille se
+cambra, il demeura superbe dans son impudeur de marbre antique.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ose donc, dit-il, entrer sans frapper?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, riposta le baron rageusement, moi, mon cher petit drôle, parce
+que je veux vous entretenir de choses intéressantes. Je vous savais
+seul, j'ai franchi le seuil du sanctuaire. Je vous donne une minute pour
+devenir décent.</p>
+
+<p>Et il sortit pendant que Jacques, sautant à bas du lit, cherchait d'une
+main tremblante sa robe de chambre.</p>
+
+<p>Il faisait un temps lourd, cette nuit-là, on<a name="page_137" id="page_137"></a> était au mois d'août, un
+orage se préparait. De Raittolbe ouvrit le vitrage de l'atelier et
+plongea son front dans l'air plus chaud encore que le lit de Jacques. Il
+crut respirer du feu.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins est-ce un feu naturel, pensa-t-il.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fit volte-face, le jeune peintre l'attendait enveloppé des
+longs plis d'un vêtement presque féminin; son visage pâle dans les
+ténèbres lui fit l'effet d'une face de statue.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, fit le baron d'une voix sourde, est-il vrai que Raoule désire
+vous épouser?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe! Je le sais, cela suffit; je sais même pourquoi vous
+avez refusé. C'est très noble d'avoir refusé, monsieur Silvert (et de
+Raittolbe eut un rire méprisant); seulement, après ce louable effort de
+dignité, vous auriez dû vous retirer complètement du soleil de M<sup>lle</sup>
+de Vénérande.</p>
+
+<p>Jacques, harassé de fatigue, se demandait qu'est-ce que le soleil
+pouvait faire dans<a name="page_138" id="page_138"></a> sa nuit d'ivresse et qu'est-ce que ce mâle
+désagréable pouvait lui vouloir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, murmura-t-il, de quel droit?</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un sabre! s'exclama le baron, du droit que tout homme d'honneur,
+sachant ce que je sais, prend vis-à-vis d'un chenapan de votre calibre.
+Raoule est une folle, sa folie passera, mais si elle vous épousait,
+durant l'accès, vous ne passeriez pas vous!... Ce serait un
+éc&oelig;urement général. J'ai fait le possible pour que notre monde ignore
+le scandale, il faut que vous fassiez l'impossible pour que ce scandale
+cesse complètement: le huis clos ne durera pas toujours. Votre s&oelig;ur
+peut se griser encore, et, ma foi, je ne réponds plus de rien. Ce soir,
+vous avez été à peu près convenable. Eh bien, qui vous empêche de
+quitter cet appartement demain, d'aller dans la mansarde indiquée, de
+chercher de l'ouvrage, d'oublier son... son erreur enfin. Si vous avez
+eu une bonne pensée, tout n'est donc pas mort chez vous! Sacrebleu,
+tâchez de revenir en entier, Jacques!<a name="page_139" id="page_139"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous nous écoutiez, dit celui-ci machinalement.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! non! quelqu'un écoutait pour moi, malgré moi, et puis, je
+vous trouve bon de me poser des questions.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes l'amant de Marie? continua Jacques en un sourire de
+mansuétude ironique.</p>
+
+<p>L'ex-officier serra les poings.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous aviez une goutte de sang dans les veines!... gronda-t-il
+l'&oelig;il étincelant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur le baron, puisque je ne m'occupe pas de vos affaires,
+ne vous occupez pas des miennes, reprit Jacques. Non! je n'épouserai
+point M<sup>lle</sup> de Vénérande, mais je l'aimerai où il me plaira: ici,
+ailleurs, dans un salon, dans une mansarde et comme il me plaira. Je ne
+relève que d'elle; si je suis vil, cela ne regarde que moi; si elle
+m'aime ainsi, cela ne regarde qu'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Cré nom d'une sabretache! C'est que cette hystérique finira par vous
+épouser malgré vous, je la connais.</p>
+
+<p>&mdash;De même, monsieur le baron, que Marie Silvert est devenue malgré vous<a name="page_140" id="page_140"></a>
+votre maîtresse: on ne peut jamais répondre de soi.</p>
+
+<p>Le ton calme et doux de Jacques révolutionna de Raittolbe. Est-ce que,
+par hasard, il dirait vrai, ce garçon de joie? Est-ce que la beauté
+n'était même plus nécessaire pour atteindre aux jouissances matérielles?
+Lui, le viveur élégant, s'était laissé choir dans un bouge par
+dévouement, puis, tout à coup, le cynisme savant de la dévergondée du
+ruisseau l'avait poigné dans ses fibres les plus secrètes, le ferment de
+corruption qu'un moraliste porte toujours au plus profond de lui était
+remonté à l'épiderme. De plein gré il était revenu chez Marie Silvert,
+voulant inspirer une passion malsaine, lui aussi, et ce couple
+intelligent, de Raittolbe et Raoule, étaient devenus presque en même
+temps la proie d'une double bestialité.</p>
+
+<p>&mdash;Le ciel ne s'écroulera pas, dit le baron, montrant son poing à
+l'orage.</p>
+
+<p>Jacques se rapprocha.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ma s&oelig;ur qui ne veut pas que je l'épouse, demanda-t-il,
+gardant son sourire aux magiques expressions.</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! parbleu! elle veut, au contraire,<a name="page_141" id="page_141"></a> vous pousser à cette union
+infernale. Jacques! il faut résister.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, monsieur, je n'y tiens pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Jurez-moi que...</p>
+
+<p>La fin de la phrase s'étrangla au fond du gosier de l'ex-officier de
+hussards. Il ne pouvait cependant pas exiger un serment de ce monstre.
+Il s'empara du bras de Jacques. Celui-ci eut un rapide mouvement de
+recul et sa manche flottante s'écartant, de Raittolbe sentit la chair
+nacrée sous ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut me promettre...</p>
+
+<p>Mais Silvert recula encore:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous défends de me toucher, monsieur, fit-il froidement, Raoule ne
+le veut pas.</p>
+
+<p>De Raittolbe, indigné, renversa une chaise, sauta sur la maudite
+créature dont la robe de velours lui semblait à présent les ténèbres
+d'un abîme et, arrachant l'appuie-main d'un chevalet, il frappa jusqu'à
+ce que la baguette fût en morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu sauras ce que c'est qu'un vrai mâle, canaille!... hurlait de
+Raittolbe, saisi par une colère aveugle dont il ne <a name="page_142" id="page_142"></a>s'expliquait
+peut-être pas bien la violence, et il ajouta, voyant Jacques
+s'affaisser, tout meurtri:</p>
+
+<p>&mdash;Et elle saura, la dépravée, qu'il n'y a qu'une façon, selon moi, de
+toucher les misérables de ton espèce!...</p>
+
+<p>Après le départ du baron, Jacques, en ouvrant son &oelig;il morne, dans la
+nuit, aperçut sur l'une des murailles de l'atelier comme une grosse
+mouche de feu qui se posait au milieu de la tenture.<a name="page_143" id="page_143"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h3>
+
+<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 61px;">
+<img src="images/ill_m.png" width="61" height="61" alt="M" title="M" />
+</span>ARIE Silvert, pour voir et entendre ce qui se passait
+chez son frère, avait pratiqué un trou dans le mur de sa chambre
+attenante à l'atelier.</p>
+
+<p>La mouche de feu que Jacques voyait scintiller dans l'obscurité était ce
+trou, qu'illuminait une lampe.</p>
+
+<p>De Raittolbe trouva la fille couchée, buvant une tasse de rhum, qu'elle
+venait de faire chauffer sur un petit appareil flambant encore auprès du
+lit.</p>
+
+<p>Cette chambre ne ressemblait en rien au reste de l'appartement meublé
+par les soins de Raoule de Vénérande. Sur un papier<a name="page_144" id="page_144"></a> rayé, quelque peu
+moisi, se détachait une armoire à glace, très lourde, en acajou ardent;
+le lit, sans rideaux, était du même acajou, mais moins foncé; quatre
+chaises, recouvertes de percale cerise, prenaient des poses effarées
+autour d'une table de bois blanc, çà et là, noircie par les fonds de
+poêle; à gauche de la porte, sur le fourneau, où pêle-mêle s'étalait la
+vaisselle, certain chapeau, rehaussé de plumes, trempait l'une de ses
+brides dans la soupière pleine de beurre fondu.</p>
+
+<p>Marie Silvert, le sang aux pommettes, humait son rhum en faisant clapper
+sa langue; tout en le dégustant, elle couvait de son &oelig;il attendri un
+veston orné du ruban rouge, jeté sur la plus proche des quatre chaises.</p>
+
+<p>&mdash;Quel imbécile je suis! mâchonna de Raittolbe, les bras croisés debout
+devant cette couche que, mentalement, il ne pouvait s'empêcher de
+comparer à celle de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, mon gros, un imbécile! fit Marie scandalisée.</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! reprit l'ex-officier, je viens<a name="page_145" id="page_145"></a> de me conduire comme un
+brutal et non comme un justicier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu fait? interrogea la fille, lâchant sa tasse.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait, j'ai fait, mille millions de diables! j'ai rossé
+<i>Mademoiselle</i> ton frère, et cela sans m'en douter, tant j'en avais
+envie depuis quelques semaines.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as battu?</p>
+
+<p>&mdash;Corrigé d'importance!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ah, voilà ce dont je n'ai pas idée, je crois qu'il m'a insulté, et
+encore je n'en suis pas très sûr.</p>
+
+<p>Marie, blottie dans ses draps, prenait des allures de chatte heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu étais monté....., soupira-t-elle, l'amour produit souvent cet
+effet-là; j'aurais dû me douter que tu allais le secouer!...</p>
+
+<p>&mdash;N'en parlons plus! Si Raoule se plaint, tu me l'adresseras... Bonsoir!
+décidément, j'ai eu tort de me mêler de vos affaires. C'est trop
+compliqué pour le cerveau d'un honnête homme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fâché aussi contre moi? interrogea la fille, se dressant tout
+anxieuse.<a name="page_146" id="page_146"></a></p>
+
+<p>&mdash;Peuh!...</p>
+
+<p>Et de Raittolbe acheva sa toilette, sans vouloir dire autre chose.</p>
+
+<p>Sur le boulevard, la fraîcheur du matin rasséréna le baron, mais une
+idée fixe et presque douloureuse lui resta implantée au cerveau comme
+une pointe de couteau au milieu du front: il avait frappé Silvert qui ne
+se défendait pas, Silvert nu sous le velours de sa robe, Silvert, les
+membres déjà broyés par une énervante fatigue.</p>
+
+<p>Qu'avait-il besoin, lui, l'esprit fort, d'aller moraliser un pauvre être
+absurde? Une jolie besogne! ma foi. Encore s'il avait fait cette
+exécution le premier jour, mais non! Il était devenu d'abord l'amant de
+la plus dégoûtante des prostituées...</p>
+
+<p>Il se rendit à pied rue d'Antin où il avait un entresol, et, arrivé dans
+son fumoir, s'enferma pour écrire à M<sup>lle</sup> de Vénérande.</p>
+
+<p>Dès le début de sa lettre, la plume lui glissa des doigts. Loyalement,
+il ne pouvait lui laisser ignorer la cause de sa brutalité; d'autre
+part, se disait-il, en vertu de quel droit vais-je m'interposer entre
+les hontes mutuelles de ces deux amants? Si Raoule<a name="page_147" id="page_147"></a> voulait épouser
+Silvert, le scandale ne concernerait qu'elle; le devoir ne lui incombait
+pas de veiller sur l'honneur de cette femme.</p>
+
+<p>Il avait déjà déchiré trois feuilles, à peine commencées, quand soudain,
+se rappelant le trou percé par Marie dans le mur séparant du monde
+entier les amours dont il venait de cravacher la moitié, il se sentit
+tellement coupable qu'il répudia toute pensée d'accuser personne.</p>
+
+<p>Il se contenta donc de révéler à Raoule la situation exacte de cette
+ouverture pratiquée sur sa vie privée, avoua que, pour <i>calmer</i> l'humeur
+dangereuse de M<sup>lle</sup> Silvert, il avait cru nécessaire de céder <i>à sa
+fantaisie</i>, que l'admiration de celle-ci pour sa personne augmentant
+dans d'inquiétantes proportions, il allait prendre le parti de lui
+envoyer, en guise d'adieu, un billet de banque et ne remettrait plus les
+pieds à l'atelier du boulevard Montparnasse.</p>
+
+<p>Il terminait en déplorant <i>l'accès de vivacité</i> dont Jacques avait été
+victime.</p>
+
+<p>Raoule devait rester peu de temps chez la duchesse d'Armonville, elle ne
+faisait<a name="page_148" id="page_148"></a> que de courtes absences de Paris, sacrifiant à ses amours les
+voyages d'été prescrits par les usages mondains; cependant, le baron
+n'oublia pas sur sa lettre cette mention: «Faire suivre.» Puis, la
+conscience tranquillisée, il reprit son train de vie habituel.</p>
+
+<p>Jacques n'ignorait pas l'adresse de Raoule, mais la pensée de se
+plaindre ne lui vint pas. Il prit simplement un bain et évita toute
+explication avec sa s&oelig;ur. Jacques, dont le corps était un poème,
+savait que ce poème serait toujours lu avec plus d'attention que la
+lettre d'un vulgaire écrivain comme lui. Cet être singulier avait acquis
+au contact d'une femme aimée toutes les sciences féminines.</p>
+
+<p>Malgré son silence, Marie s'étonna de lui voir une balafre sur la joue.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que tu as fait ton fanfaron, lui dit-elle, goguenarde;
+est-ce que M. de Raittolbe t'aurait manqué de respect.</p>
+
+<p>La fille soulignait ses paroles d'une cruelle ironie, car elle trouvait,
+au fond, que son frère allait un peu loin dans ses complaisances pour
+celle qui payait.<a name="page_149" id="page_149"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non! il voulait me défendre de me marier, répondit amèrement Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! grommela-t-elle, ce n'est pas ce qu'il me promettait de te
+dire. Ah! il voulait te défendre ça... eh bien, tu te f... de lui
+parbleu! Ta Raoule est trop empaumée pour ne pas légaliser vos
+amusements un jour ou l'autre. Je te conseille même de pousser la chose,
+j'ai mon idée.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée?</p>
+
+<p>Marie se campa devant son frère, se haussant sur les pointes:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu épouses M<sup>lle</sup> de Vénérande, une fille de la haute, riche à
+millions, moi, ta s&oelig;ur, je pourrais bien me ranger, comme on dit, et
+devenir M<sup>me</sup> la baronne de Raittolbe.</p>
+
+<p>Jacques s'absorbait dans la contemplation d'une petite boîte d'écaille
+remplie de pâte verte.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois!...</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûre; et dame, alors, on oublierait ensemble les mauvais
+jours, on serait tous de la belle société.</p>
+
+<p>Jacques eut un éclair dans les yeux, son teint délicat se colora tout à
+coup.<a name="page_150" id="page_150"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je pourrai punir ses anciens amants quand j'aurai le droit d'être
+honnête!...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! mais de Raittolbe n'a jamais été son amant, imbécile! Il
+trouve les vraies femmes trop à son goût, je t'en réponds.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pourquoi m'aurait-il frappé si fort? objecta le jeune homme,
+tandis qu'une larme brûlante montait à sa paupière.</p>
+
+<p>Marie se contenta de lever les épaules, ayant l'air de prétendre que
+Jacques était naturellement destiné aux coups de fouet.</p>
+
+<p>Raoule annonça par dépêche, le lendemain, qu'elle viendrait la nuit
+suivante.</p>
+
+<p>En effet, vers huit heures du soir, l'hôtel de Vénérande était mis en
+rumeur par le retour précipité de mademoiselle. Tante Élisabeth, croyant
+à une catastrophe, courut à sa rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mignonne, s'écria-t-elle, tu reviens déjà! quand on étouffe
+ici et qu'il fait si bon respirer dans les bois!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je reviens, ma chère tante. Notre amie la duchesse a ses nerfs
+d'une façon effroyable, parce que le baron de Raittolbe ne veut pas
+aller sonner du cor chez elle.<a name="page_151" id="page_151"></a> Ce pauvre baron a des passions
+mystérieuses qui le retiennent loin de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Raoule, ne sois pas médisante, soupira la chanoinesse
+intimidée.</p>
+
+<p>Raoule se coucha de très bonne heure, prétextant une immense fatigue. A
+minuit, elle roulait en fiacre vers la rive gauche.</p>
+
+<p>Jacques l'attendait, confiant dans la vengeance qu'elle lui apportait,
+car la dépêche disait: «Je sais tout.»</p>
+
+<p>Sans se demander comment elle savait tout, Jacques comptait sur une
+explosion terrible pour celui qu'il accusait d'avoir été un amant
+heureux.</p>
+
+<p>Raoule se jeta avec une fougueuse impétuosité dans l'atelier dont les
+lustres et les torchères, en signe de réjouissance, étaient brillamment
+illuminés.</p>
+
+<p>&mdash;Jaja? où est Jaja? cria-t-elle, en proie à une impatience fiévreuse.</p>
+
+<p>Jaja s'avança, souriant, les lèvres tendues.</p>
+
+<p>Elle lui saisit les mains et l'ébranla d'une seule pression.</p>
+
+<p>&mdash;Parle vite... Que s'est-il passé? M. de Raittolbe m'écrit qu'il
+regrette d'avoir dis<a name="page_152" id="page_152"></a>cuté avec toi sur un sujet scabreux... ce sont ses
+propres termes. Tu vas me donner des détails, hein?</p>
+
+<p>Elle se penchait sur lui, le dévorant de ses regards fulgurants.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! qu'as-tu donc sur la joue... cette grande raie bleue?...</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai bien d'autres, viens dans notre chambre, et tu verras.</p>
+
+<p>Il l'entraîna, ayant soin de refermer les portières après eux. Marie
+gardait son ricanement moqueur, mais elle était inquiète; elle se retira
+chez elle pour mettre l'oreille au trou de la muraille.</p>
+
+<p>Jacques fit glisser un à un ses habits et alors Raoule eut le cri de la
+louve qui retrouve ses petits égorgés.</p>
+
+<p>La peau fine de l'idole était zébrée de haut en bas de longues
+cicatrices bleuâtres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria la jeune femme, grinçant des dents, on me l'a massacré!</p>
+
+<p>&mdash;Un peu, c'est vrai, dit Jacques, s'asseyant sur le bord de son lit
+pour examiner à son aise les teintes nouvelles que prenaient ses
+meurtrissures. Ton ami de Raittolbe a la poigne solide.<a name="page_153" id="page_153"></a></p>
+
+<p>&mdash;De Raittolbe t'a mis dans cet état, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne veut pas que je t'épouse... il t'aime, cet homme!</p>
+
+<p>Rien ne peut rendre l'accent avec lequel Jacques dit ces mots.</p>
+
+<p>Raoule, à genoux, comptait les traces brutales de la baguette.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui arracherai le c&oelig;ur, tu sais? Il est entré ici...
+réponds-moi? ne me cache rien!</p>
+
+<p>&mdash;J'étais endormi. Lui sortait de la chambre de ma s&oelig;ur. Nous avons
+eu une explication à propos de mariage... Puis, il a voulu me toucher
+pour me faire mieux comprendre... J'ai reculé parce que tu m'avais
+défendu de me laisser toucher, te rappelles-tu? Je lui ai même dit
+pourquoi il me déplaisait de sentir sa main sur mon bras...</p>
+
+<p>&mdash;Assez, rugit Raoule au comble de la rage, cet homme t'a vu! Cela me
+suffit, je devine le reste. Il t'a voulu et tu lui as résisté.</p>
+
+<p>Jacques partit d'un éclat de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu folle, Raoule? Si je t'ai obéi, en lui défendant de me toucher,
+ce n'est pas une<a name="page_154" id="page_154"></a> raison pour croire qu'il... Oh! Raoule, c'est très
+laid, ce que tu oses supposer; il m'a frappé par jalousie, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! mes sens me disent trop ce que peuvent éprouver les sens
+d'un homme, fût-il honnête, en se trouvant face à face avec Jacques
+Silvert...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Raoule...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... je te répète que ce que j'apprends me suffit.</p>
+
+<p>Elle le força à se coucher de suite, alla chercher une fiole d'arnica et
+le pansa, comme s'il se fût agi d'un enfant au berceau.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne t'es guère soigné, mon pauvre amour; il fallait appeler un
+médecin! dit-elle quand elle eut fini.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voulais pas qu'on pût me regarder encore!... Pour tout remède,
+j'ai pris du haschich!</p>
+
+<p>Raoule demeura une seconde en muette adoration, puis elle se rua tout à
+coup sur lui, oubliant les marques bleues, envahie d'un vertige
+frénétique, d'un désir suprême de l'avoir à elle par les caresses comme
+ce bourreau l'avait eu par les coups. Elle le<a name="page_155" id="page_155"></a> serra tellement fort que
+Jacques cria de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me fais mal!</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, râla-t-elle. Il faut que j'efface chaque cicatrice sous
+mes lèvres ou je te reverrai toujours nu devant lui...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas raisonnable, gémit-il doucement, et tu vas me donner envie
+de pleurer!</p>
+
+<p>&mdash;Pleure! Qu'importe, il t'a vu sourire!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu deviens plus cruelle que sa plus cruelle injure. Il t'affirmera
+lui-même que je dormais... Je n'ai pas pu lui sourire... ensuite j'ai
+mis ma robe de chambre!</p>
+
+<p>Les explications naïves de Jacques n'étaient que de l'huile jetée sur le
+feu.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait! Mon Dieu! songea la jeune femme, si cet être, que je crois
+soumis à ma puissance n'est pas un fourbe dépravé depuis longtemps!</p>
+
+<p>Une fois le doute entré dans son imagination, Raoule ne se maîtrisa
+plus. D'un geste violent, elle arracha les bandes de batiste qu'elle
+avait roulées autour du corps sacré de son éphèbe, elle mordit ses
+chairs marbrées,<a name="page_156" id="page_156"></a> les pressa à pleines mains, les égratigna de ses
+ongles affilés. Ce fut une défloration complète de ces beautés
+merveilleuses qui l'avaient, jadis, fait s'extasier dans un bonheur
+mystique.</p>
+
+<p>Jacques se tordait, perdant son sang par de véritables entailles que
+Raoule ouvrait davantage avec un raffinement de sadique plaisir. Toutes
+les colères de la nature humaine, qu'elle avait essayé de réduire à
+néant dans son être métamorphosé, se réveillaient à la fois, et la soif
+de ce sang qui coulait sur des membres tordus remplaçait maintenant tous
+les plaisirs de son féroce amour...</p>
+
+<p>...Immobile, l'oreille toujours collée au mur de sa chambre, Marie
+Silvert tâchait d'entendre ce qui se passait; soudain, elle perçut une
+exclamation déchirante.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! Je souffre! Marie, au secours!</p>
+
+<p>Elle fut glacée jusqu'aux moelles et, comme c'était une <i>vraie femme</i>,
+selon le mot de de Raittolbe, elle n'hésita pas à courir du côté de la
+tuerie...<a name="page_157" id="page_157"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h3>
+
+<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 61px;">
+<img src="images/ill_a.png" width="61" height="60" alt="A" title="A" />
+</span> L'OCCASION du Grand Prix, l'hôtel de Vénérande
+donnait tous les ans une fête, à laquelle, en dehors du cercle intime,
+on conviait quelques nouvelles connaissances.</p>
+
+<p>Moins cérémonieuse peut-être que les soirées où l'on prenait une simple
+tasse de thé, cette fête réunissait autour de la chanoinesse Élisabeth
+des gens non titrés et des artistes amateurs.</p>
+
+<p>Depuis que Raoule était revenue de chez la duchesse d'Armonville, une
+tristesse morne ne la quittait pas, comme si, durant l'un des derniers
+orages qui s'étaient abattus<a name="page_158" id="page_158"></a> sur Paris, son cerveau eût reçu une
+commotion terrible; pourtant, à l'approche de ce bal, elle sortit peu à
+peu de sa torpeur. Sa tante avait bien remarqué son allure soucieuse,
+mais sans en chercher l'explication; d'abord parce que l'explication de
+l'humeur de Raoule n'était pas dans l'ordre de ses dévotions
+quotidiennes, ensuite parce qu'elle comptait sur la fête en question,
+toujours très animée, pour distraire l'esprit changeant de <i>son neveu</i>.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Vénérande daigna, en effet, surveiller et diriger les
+préparatifs. Elle déclara qu'on ouvrirait le salon du centre, ainsi que
+la pièce attenante à la serre où les fleurs exotiques, à l'éblouissante
+clarté du magnésium, apparaîtraient dans tout l'éclat de leurs
+véritables nuances. Raoule n'admettait pas qu'on pût donner un bal pour
+l'unique et monotone plaisir de réunir beaucoup de monde. Il lui fallait
+en plus l'attrait d'une originalité quelconque à offrir à ses invités.</p>
+
+<p>En face la serre, dans la galerie de tableaux, un buffet, monté sur
+colonnettes de cristal, offrirait aux sportmen les plus<a name="page_159" id="page_159"></a> altérés par la
+poussière de Longchamps une inépuisable fontaine de Roederer.</p>
+
+<p>Raoule, en soumettant les invitations à sa tante, lui dit d'un ton
+dégagé:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous présenterai mon élève, vous savez? l'auteur du bouquet de
+myosotis. C'est un garçon si courageux, ce petit fleuriste, qu'il faut
+le récompenser. D'ailleurs, nous recevrons un architecte amené par de
+Raittolbe; c'est un parti pris, maintenant, les artistes sont accueillis
+dans la meilleure société, sans cela on serait envahi par les bourgeois
+qui sont bien pires encore!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! Raoule, murmura sur un ton effrayé dame Elisabeth, ce n'est là
+qu'un élève, un inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère tante, c'est pour cela qu'il faut l'inviter, ce jeune
+homme, les plus grands talents ne seraient jamais arrivés si on ne les
+avait aidés à se faire connaître.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste; cependant... il m'a semblé sortir de la plus basse
+classe, l'éducation doit lui manquer...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous trouvez mon cousin René bien élevé, ma tante?<a name="page_160" id="page_160"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non; il est même insupportable avec ses anecdotes de coulisses et ses
+mots d'acteurs, mais... il est ton cousin!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, l'autre, au moins, ne sera pas de ma famille, nous ne
+partagerons pas la responsabilité de sa mauvaise éducation, en
+supposant, ma tante, que ce garçon ne sache réellement pas se tenir dans
+notre monde.</p>
+
+<p>&mdash;Raoule, je ne suis pas tranquille, moi..., dit encore la chanoinesse,
+le fils d'un ouvrier!</p>
+
+<p>&mdash;Qui dessine comme s'il était fils de Raphaël.</p>
+
+<p>&mdash;Et sera-t-il vêtu de façon convenable?</p>
+
+<p>&mdash;Sous ce rapport, j'en réponds, affirma M<sup>lle</sup> de Vénérande avec un
+rictus amer; puis, corrigeant sa phrase dans ce qu'elle pouvait avoir
+d'énigmatique:</p>
+
+<p>&mdash;Ne gagne-t-il pas sa vie largement!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je m'en remets à ton expérience, ma chère Raoule, conclut
+tante Élisabeth, le c&oelig;ur gros.</p>
+
+<p>Ce jour-là, le baron de Raittolbe, qui, depuis le retour de Raoule,
+n'avait pas mis<a name="page_161" id="page_161"></a> les pieds à l'hôtel, se présenta. Très grave, très
+réservé, il remit aux mains de la tante des cartes d'entrée pour
+l'enceinte du pesage sans qu'un seul instant son regard affrontât celui
+de la nièce. Raoule abandonna le nouveau roman qu'elle lisait et,
+tendant sa belle main:</p>
+
+<p>&mdash;Baron, dit-elle, j'ai obtenu de notre chère chanoinesse une invitation
+en règle pour votre architecte, vous savez M. Martin Durand.</p>
+
+<p>&mdash;Mon architecte?... ah! oui, j'y suis... celui que j'ai rencontré dans
+un cercle artistique; un garçon d'avenir... il a concouru avec honneur
+pour la dernière Exposition universelle... Mais, mademoiselle, je n'ai
+jamais demandé...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que vous n'avez pas insisté, interrompit Raoule d'une voix
+brève, pourtant je l'ai fait, moi... Votre ami (elle appuya sur ce
+titre) sera des nôtres avec M. Jacques Silvert, le peintre que nous
+avons été voir ensemble, boulevard Montparnasse.</p>
+
+<p>Les figures de déesses qui ornaient le plafond s'en fussent détachées
+que de Rait<a name="page_162" id="page_162"></a>tolbe n'eût pas manifesté plus grande surprise. Cette fois,
+il regarda Raoule et forcément Raoule le regarda&mdash;deux éclairs
+s'échangèrent. Sans comprendre pourquoi la jeune femme n'avait pas
+répondu à sa lettre, ni pourquoi Jacques allait être «officiellement»
+des leurs, le baron pressentait une catastrophe.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie pour ces messieurs, fit-il, tortillant sa moustache,
+je vous remercie; Jacques Silvert est un charmant camarade, Martin
+Durand, homme du monde accompli; leur ouvrir son salon, mesdames, c'est
+anticiper sur leur gloire future!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, soupira M<sup>me</sup> Elisabeth, vous me rassurez, mais ils ont des
+noms affreux, j'aurai peine à m'y habituer.</p>
+
+<p>On causa quelque temps courses, Raoule discuta les chances des
+différentes écuries avec de Raittolbe, puis, celui-ci voulant prendre
+congé:</p>
+
+<p>&mdash;A propos, baron, s'écria Raoule, très enjouée, connaissez-vous le
+nouveau pistolet Devisme?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Un chef-d'&oelig;uvre!<a name="page_163" id="page_163"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez un? riposta le baron qui ne voulait pas reculer.</p>
+
+<p>&mdash;Passons par la salle de tir, répondit-elle, se levant à son tour, je
+veux vous le faire essayer.</p>
+
+<p>Une vieille dame, vêtue de violet, dont le manteau laissait dépasser une
+croix de nacre, entrait en ce moment. Dame Élisabeth, toute ravie de ne
+plus avoir à parler des deux roturiers dont les noms l'horripilaient,
+vint à sa rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Chailly, ah! que je suis heureuse, ma bonne présidente. Nous
+avons tant de choses à nous dire: imaginez-vous que le père Stéphane de
+Léoni est en route; il vient prêcher notre retraite d'automne!</p>
+
+<p>Elle parlait avec la volubilité affairée des dévotes oisives.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! conclut Raoule, ironique, laissant retomber la portière et
+disparaissant suivie du baron.</p>
+
+<p>Plus fébrile qu'il n'eût voulu le paraître, celui-ci garda un silence
+absolu tant qu'ils furent dans les corridors sombres de l'hôtel.</p>
+
+<p>La salle de tir était une espèce de terrasse voûtée, que M<sup>lle</sup> de
+Vénérande, véritable<a name="page_164" id="page_164"></a> maîtresse de la maison, avait fait disposer pour
+cet usage.</p>
+
+<p>Arrivé là, le baron feignit d'examiner les panoplies, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas le fameux pistolet? hasarda-t-il, rompant ce silence
+plein de menaces.</p>
+
+<p>Raoule répondit en indiquant un siège; puis très pâle, mais sans que sa
+voix trahît la colère:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons à causer...</p>
+
+<p>&mdash;A causer... de messieurs les artistes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Martin Durand doit être la garantie de Jacques Silvert. D'ici à
+huit jours, il faut qu'ils aient fait connaissance. Occupez-vous de
+cette affaire, moi je n'en ai pas le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... voilà qui s'appelle une mission délicate, Raoule; si je m'en
+charge, ne m'attirerai-je pas les reproches de votre tante?</p>
+
+<p>&mdash;Il a été une époque où la tante ne comptait pas pour vous, de
+Raittolbe.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! mais à l'époque dont vous parlez, Raoule, j'espérais devenir
+le mari de la nièce!</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, vous en êtes le plus intime<a name="page_165" id="page_165"></a> camarade. Chacun admet que
+vous en usiez vis-à-vis de ma tante avec la liberté d'un commensal. Vous
+êtes de plus le mentor de mon cousin René. Ces jeunes gens sont de son
+âge, présentez-les lui... Enfin, arrangez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, répondit de Raittolbe s'inclinant.</p>
+
+<p>Une minute, ces deux camarades s'examinèrent comme deux ennemis avant le
+combat.</p>
+
+<p>Il était clair pour de Raittolbe que Raoule lui dissimulait quelque
+chose; il était clair pour Raoule que de Raittolbe se sentait coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez revu Jacques? demanda enfin le baron, affectant la plus
+complète indifférence.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Vénérande jouait avec un pistolet chargé à poudre, et ce fut
+avec une non moins complète indifférence qu'elle visa l'ex-officier au
+c&oelig;ur et tira. Un nuage de fumée les sépara.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, fit-il sans sourciller; si vous vous étiez trompée d'arme,
+j'étais un homme mort.<a name="page_166" id="page_166"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui, car je tirais à bout portant. C'est peut-être d'ailleurs un
+avant-goût de la réalité; ne vous croyez-vous pas destiné, mon cher, à
+mourir par le feu?</p>
+
+<p>&mdash;Hum! un officier démissionnaire, c'est peu probable!</p>
+
+<p>Malgré tout l'empire qu'il avait sur lui, de Raittolbe réprima
+difficilement un tressaillement nerveux. Ces mots: par le feu! le
+troublaient.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai revu Jacques, reprit M<sup>lle</sup> de Vénérande, il est... indisposé,
+Marie le soigne, et je crois que lorsqu'il sera remis, ce «petit manant»
+se mariera.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit le baron, sans votre permission?</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>lle</sup> Silvert épouse M. Raoule de Vénérande, cela vous étonne?
+Pourquoi cet air effaré?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Raoule! Raoule!... C'est impossible! c'est monstrueux! c'est...
+c'est révoltant même! Vous! épouser ce misérable? Allons donc!!</p>
+
+<p>Raoule, de ses prunelles ardentes, fixait le baron terrifié.</p>
+
+<p>&mdash;Ne serait-ce que pour avoir le droit de<a name="page_167" id="page_167"></a> le défendre contre vous,
+monsieur! s'écria-t-elle, ne pouvant contenir sa rage de lionne.</p>
+
+<p>&mdash;Contre moi!</p>
+
+<p>Alors, n'y tenant plus, de Raittolbe marcha droit à l'effrayante
+créature:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, vous oubliez, en m'insultant, que je ne puis vous
+traiter comme Jacques Silvert, il faudrait du sang pour effacer vos
+paroles... Quelle réparation allez-vous m'offrir?</p>
+
+<p>Elle sourit, dédaigneuse:</p>
+
+<p>&mdash;Rien! monsieur, rien... Seulement, je vous ferai remarquer que vous
+vous accusez avant que je ne pense à le faire moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un tonnerre! éclata le baron, hors de lui et oubliant qu'il
+était en présence d'une femme, vous vous rétracterez.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit, monsieur, riposta Raoule, que je le défendrai contre vous.
+Vous ne nierez point, j'espère, l'avoir frappé?</p>
+
+<p>&mdash;Non! je ne le nie point... vous a-t-il expliqué pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez touché...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce jeune vaurien serait en diamant fondu? Est-ce que la
+main d'un honnête homme se posant sur son bras<a name="page_168" id="page_168"></a> pour appuyer, d'un geste
+affectueux, une trop bonne parole, lui peut produire un effet tel qu'il
+tombe en pamoison! Ah! ça, suis-je fou, moi, et serait-il, lui, l'être
+raisonnable?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'épouse, répéta M<sup>lle</sup> de Vénérande.</p>
+
+<p>&mdash;Faites! pourquoi m'y opposerais-je, après tout? Épousez-le, Raoule,
+épousez-le.</p>
+
+<p>Et de Raittolbe, comme ployant sous la honte d'avoir été mêlé à
+pareilles intrigues, se laissa retomber sur son siège.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que n'avez-vous un père ou un frère, bégaya-t-il, tordant sous ses
+doigts la lame d'un fleuret.</p>
+
+<p>L'acier cassa net et l'un des éclats vint frapper Raoule au poignet.
+Sous la dentelle, une goutte de sang perla:</p>
+
+<p>&mdash;L'honneur est satisfait, déclara M<sup>lle</sup> de Vénérande avec un rire
+sourd.</p>
+
+<p>&mdash;Je commence, au contraire, à croire, repartit brutalement le baron,
+que l'honneur n'a rien à voir dans nos actes. J'abandonne la partie,
+mademoiselle, ajouta-t-il, et me décharge au profit de qui voudra du
+soin dangereux de présenter ici l'Antinoüs du boulevard Montparnasse.<a name="page_169" id="page_169"></a></p>
+
+<p>Raoule hocha le front:</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez peur?</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous... au lieu de penser à salir les autres, ayez plutôt pitié
+de vous-même et de lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur de Raittolbe, j'exige cependant que vous
+m'obéissiez!</p>
+
+<p>&mdash;La raison?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux vous voir tous les deux, face à face, dans mon salon; il le
+faut, sinon je garderai un soupçon éternel.</p>
+
+<p>&mdash;Triple folle!... je n'obéirai pas...</p>
+
+<p>Raoule vers lui tendait ses mains jointes, dont la peau transparente
+était maculée d'un peu de sang:</p>
+
+<p>&mdash;De Raittolbe, l'être que vous avez frappé comme le plus vil des
+animaux, lorsque vous le saviez lâche et sans vigueur, moi je l'ai
+déchiré de mes propres ongles; j'ai tellement torturé ses malheureux
+membres, où chacun de vos coups creusait sa meurtrissure, qu'il a
+crié... on est venu et j'ai dû, moi, Raoule, céder devant l'indignation
+de sa s&oelig;ur. Jacques n'est plus qu'une plaie, c'est notre &oelig;uvre; ne
+m'aiderez-vous pas à réparer ce crime!<a name="page_170" id="page_170"></a></p>
+
+<p>Jusqu'aux fibres les plus secrètes, le baron se sentait remué. Raoule
+était capable de tout, il le savait et ne doutait pas une minute qu'elle
+eût pu arriver à une pareille exaltation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible! horrible, murmura-t-il, nous sommes indignes de
+l'humanité... Que ce soit la lâcheté ou l'amour qui ait paralysé
+Jacques, nous ne devions pas, nous, des natures pensantes, nous laisser
+aller ainsi à l'emportement. Nous ne devions voir en lui qu'un être
+irresponsable.</p>
+
+<p>Raoule ne put s'empêcher d'avoir un mouvement de rage.</p>
+
+<p>&mdash;Vous viendrez, fit-elle, je le veux! mais souvenez-vous que je vous
+hais et qu'à l'avenir je vous défends de le regarder comme un ami.</p>
+
+<p>Le baron ne releva pas cette allusion, qui peut-être demandait une
+nouvelle goutte de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Votre tante est-elle instruite de ce mariage? interrogea-t-il d'un ton
+plus calme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répliqua Raoule, je compte sur vos conseils pour l'y amener; du
+reste, il aura lieu... Marie Silvert l'exige.<a name="page_171" id="page_171"></a></p>
+
+<p>Et, avec une amertume navrante:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avoue l'immensité de ma chute, n'abusez pas de mon aveu,
+monsieur de Raittolbe.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je quelque chose du côté de la s&oelig;ur, Raoule? voulez-vous que
+je la signale à la police? ajouta de Raittolbe, gentilhomme jusqu'au
+bout.</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien, rien... le scandale est inévitable, cette créature est la
+petite pierre qui brise l'effort de la puissante roue d'acier. Je l'ai
+humiliée, elle se venge... Hélas! je croyais que pour une fille l'argent
+était tout, mais je me suis aperçue qu'elle avait, comme la descendante
+des Vénérande, le droit d'aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Aimer! mon Dieu! Raoule, vous me faites frémir.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de vous dire qui, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Ils se turent, l'âme remplie d'un grand déchirement.</p>
+
+<p>Ils se voyaient à terre tous les deux et sentaient leur poitrine
+oppressée par le pied d'un ennemi invisible.</p>
+
+<p>&mdash;Raoule, murmura doucement de Raittolbe,<a name="page_172" id="page_172"></a> si vous le vouliez bien, nous
+pourrions échapper au gouffre, vous, en ne revoyant plus Jacques, moi,
+en ne reparlant jamais à Marie. Une heure de folie n'est pas l'existence
+entière; unis par nos égarements, nous pourrions l'être aussi par notre
+réhabilitation; Raoule, croyez-moi, revenez à vous-même... vous êtes
+belle, vous êtes femme, vous êtes jeune. Raoule, pour être heureuse
+suivant les lois de la sainte nature, il ne vous manque que de n'avoir
+jamais connu ce Jacques Silvert: oublions-le.</p>
+
+<p>De Raittolbe ne parlait plus de Marie: il disait: oublions-le. Raoule,
+sombre, eut un geste de désespoir:</p>
+
+<p>&mdash;J'aime toujours irrésistiblement, fit-elle d'une voix lente; que cette
+passion aboutisse au ciel ou à l'enfer, je ne veux pas m'en préoccuper.
+Quant à vous, de Raittolbe, vous avez de trop près vu mon idole pour que
+je puisse vous pardonner: je vous hais!</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Raoule, dit le baron, tendant vers elle sa main large. Adieu!
+moi, je vous plains.</p>
+
+<p>Elle ne bougea pas. Alors il lui prit le poi<a name="page_173" id="page_173"></a>gnet qu'il serra avec une
+réelle affection; mais, en sortant de la salle d'escrime, il vit le long
+de ses doigts qu'il regantait une légère trace sanglante.</p>
+
+<p>Il se rappela tout de suite l'incident du fleuret brisé; cependant, une
+sorte de terreur superstitieuse s'empara de lui: l'officier de hussards
+eut un frisson dont il ne fut pas le maître.</p>
+
+<p><a name="page_174" id="page_174"></a></p>
+
+<p><a name="page_175" id="page_175"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h3>
+
+<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 61px;">
+<img src="images/ill_m.png" width="61" height="61" alt="M" title="M" />
+</span>ARTIN Durand était un type de bon garçon ne demandant
+qu'à faire son chemin au milieu de tous les mondes possibles. Après une
+heure de causerie avec Jacques Silvert, il l'avait pris sous sa
+protection et tutoyé. Selon lui, le compas seul pourrait mener loin. Les
+fleurs, si merveilleusement qu'elles pussent être exécutées, n'avaient
+qu'une valeur de bibelots inutiles qu'on paie une fois très cher à
+l'artiste qu'elles ruinent par leur amoncellement. Le reste de l'année
+on bâtit toujours des palais, mais on n'a pas toujours besoin de fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Témoins, s'écriait-il, les faix de roses,<a name="page_176" id="page_176"></a> les charretées de
+violettes, les tas de tulipes qui ornent vos lambris. Ah! mon cher, trop
+de fleurs! Je me sens asphyxié, rien qu'en les regardant!</p>
+
+<p>Là-dessus, il allumait un cigare pour combattre l'odeur imaginaire des
+bouquets peints.</p>
+
+<p>Jacques, devenu taciturne ainsi que tous ceux qui portent au c&oelig;ur le
+poids d'une grande honte, ne répondait que par monosyllabes aux tirades
+de Martin Durand, et, quand celui-ci, émerveillé du luxe de l'atelier,
+lui demandait si son oncle était un nabab, il se sentait trembler devant
+ce nouvel ami, comme il eût tremblé devant un nouveau bourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, clamait Martin Durand, véritable gamin du peuple, plein
+d'exubérance et fier d'être arrivé à sa situation en jouant des coudes,
+nous allons nous lancer du même bond, mon cher! C'est de Raittolbe qui
+l'affirme. Un salon noble, des amateurs richissimes et de jolies
+femmes... La tête me tourne! Sapristi! M<sup>me</sup> de Vénérande a le plus bel
+hôtel de tout Paris. Style renaissance, avec les chapiteaux aux fenêtres
+et<a name="page_177" id="page_177"></a> des balcons de fer venant de chez Louis XV. Je ne sais pas si elle
+paye bien les études de myosotis; mais, je veux que le diable m'emporte
+si elle ne me charge pas de démolir un pavillon pour lui rebâtir une
+tour. Nous nous appuyons mutuellement... Vous lui déclarez que
+l'architecte à la mode c'est moi. Je lui révèle que le président de la
+République vous a commandé une gerbe de pivoines.</p>
+
+<p>Jacques souriait douloureusement. Ce garçon expansif était heureux, il
+gagnait sa vie en se battant avec la pierre, il était fort, il était
+honnête, à toutes ses saillies il ajoutait un soupir au sujet de sa
+belle cousine, la fille du directeur de l'un des plus vastes magasins de
+la capitale. Noblesse, amour, argent, tout irait à lui, sur un signe de
+lui, parce qu'il était un homme.</p>
+
+<p>La connaissance faite en détail, Martin Durand déclara qu'il viendrait
+prendre Jacques le jour du bal et, en revoyant son ami de Raittolbe,
+qu'il connaissait au moins autant que son ami Silvert, il lui dit d'un
+ton enchanté:</p>
+
+<p>&mdash;Le petit est la plus superbe nature de<a name="page_178" id="page_178"></a> modèle que j'aie jamais
+rencontrée; d'ailleurs, il n'a pas une ombre de talent... Mais je le
+formerai.</p>
+
+<p>Les artistes ont assez généralement cette monomanie de vouloir que la
+bonne société tombe en admiration non devant leur mérite mais devant
+leurs mauvaises manières: ils tiennent surtout à faire école quand ils
+désirent enseigner ce qu'ils ne savent pas.</p>
+
+<p>Martin Durand, caressant sa barbe brune, ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je le formerai; il a vingt-trois ans, il peut se corriger,
+je compte bien l'étonner joliment chez les Vénérande, quand tous les
+quartiers de noblesse de ces gens-là seraient en granit d'Égypte.</p>
+
+<p>Pouvait-on étonner encore Jacques Silvert? De Raittolbe ne répondit pas.</p>
+
+<p>Le soir du Grand Prix, dès dix heures le salon du centre et la serre aux
+plantes exotiques s'inondèrent des jets éblouissants de la lumière de
+magnésium, lumière blanche, fluide, plus claire et cependant moins
+aveuglante que celle de l'électricité et à laquelle ressortaient tout le
+relief des statues, tous<a name="page_179" id="page_179"></a> les plis des draperies, comme si le jour
+lui-même eût voulu prendre part à la fête des Vénérande.</p>
+
+<p>Les aïeux en pourpoint, les aïeules en fraise Médicis, du haut de leurs
+cadres, avec l'épée ou l'éventail, semblaient se désigner l'un à l'autre
+les échantillons de la roture parisienne qu'ils voyaient défiler à leurs
+pieds.</p>
+
+<p>Décidément la fête sportive avait tout mêlé, ceux qui descendaient
+d'Adam et ceux qui descendaient des croisades. L'architecte Martin
+Durand et la duchesse d'Armonville, M<sup>me</sup> Élisabeth la chanoinesse, et
+Jacques Silvert, le fils de joie. Avec une merveille entente de gens qui
+veulent s'égayer, chacun suivant ses moyens, aux dépens d'autrui, tous
+échangeaient les plus gracieux sourires de bienvenue. Debout auprès du
+fauteuil monumental de sa tante, M<sup>lle</sup> de Vénérande les recevait avec
+cette grâce un peu hautaine qui tenait bien plus du gentilhomme de jadis
+que de la femme simplement coquette.</p>
+
+<p>L'étrange créature, lorsqu'elle abandonnait le domaine de la passion et
+cessait de<a name="page_180" id="page_180"></a> courir trop en avant de son siècle, revenait alors, tout à
+fait en arrière, à l'époque où les châtelaines refusaient de baisser la
+herse pour les troubadours mal mis.</p>
+
+<p>Raoule portait, ce soir-là, une robe de gaze blanche vaporeuse, à traîne
+de cour, sans un bijou, sans une fleur. Un caprice bizarre lui avait
+fait lacer sur ses épaules décolletées une cuirasse de mailles d'or,
+d'une finesse telle qu'on eût cru son buste coulé dans un métal liquide.</p>
+
+<p>Pour détacher la ligne de chair de la ligne du tissu, un cordon de
+brillants serpentait et les cheveux noirs, relevés en casque grec,
+étaient piqués d'un croissant de diamant à pointes phosphorescentes
+comme des rayons de lune. La superbe Diane semblait marcher sur un
+nuage; sa tête, au profil pur, dominait l'assistance et ce n'était pas
+sans une admiration anxieuse qu'on osait intercepter son regard strié
+d'étincelles. La chanoinesse, elle, s'enveloppait pudiquement d'un
+suaire de dentelles qui voilait une robe de couleur pensée. Son petit
+visage doux, parcheminé, aux yeux d'un bleu de ciel pâle, s'abritait
+sous<a name="page_181" id="page_181"></a> le blason de son fauteuil, tandis qu'au contraire ce blason
+semblait craquer sous l'effort puissant du bras de Raoule.</p>
+
+<p>A leur droite, se groupaient le cousin René, spécimen rare de la haute
+gomme sportive, expliquant, à qui voulait l'entendre, comment <i>Simbad le
+marin</i> avait gagné d'une longueur et pourquoi cette année le <i>maillot</i>
+de soie d'or était divinement porté... De Raittolbe, sévère, son masque
+de Slave impénétrable, songeant à la Gorgone antique lorsqu'il regardait
+M<sup>lle</sup> de Vénérande. Puis le vieux marquis de Sauvarès, sautillant
+comme un gros oiseau de nuit aveuglé par la lumière crue, tout en
+couvant de ses yeux ternes, avivés parfois d'un éclair de lubricité,
+l'épaule ronde de sa filleule Raoule.</p>
+
+<p>Autour d'eux murmurait un essaim de femmes en toilettes exquises,
+s'entretenant avec une persistance dont s'agaçaient les hommes, des
+exploits de John Mare, le jockey vainqueur.</p>
+
+<p>On reconnaissait dans la foule les artistes amateurs à leurs
+déplacements perpétuels formant remous auprès des traînes de tulle<a name="page_182" id="page_182"></a> ou
+de dentelles, évolution ayant pour but de se rapprocher de telle ou
+telle étoile reconnue.</p>
+
+<p>Quant aux véritables artistes, ils opéraient, mais en sens inverse, les
+mêmes déplacements, en sorte que le salon se transformait par instant en
+un autre champ de courses, genre discret. Durant l'une de ces
+fluctuations, Raoule, dont le regard embrassait tout, fit un signe à de
+Raittolbe. Celui-ci tressaillit, puis regarda dans la direction que
+suivait l'index à peine remué de la jeune femme. <i>Il</i> était là, Martin
+Durand le poussait avec des gestes virulents:</p>
+
+<p>&mdash;Mais va donc! malheureux, va!... grommelait-il, il te faut entamer la
+conversation avec elle, bon gré, mal gré, pendant que j'étudierai ce
+buste-là. Sacrée noblesse!... Il n'y a qu'elle pour vous tailler des
+cariatides pareilles. Quel galbe! mes enfants. Quelle poitrine, quelles
+épaules, quels bras! Je la vois d'ici soutenant le balcon du Louvre
+restauré. Comme elle vous fige le sang rien qu'en se pliant sur une
+hanche... Va donc, je te suis...<a name="page_183" id="page_183"></a></p>
+
+<p>Jacques refusait d'avancer; ahuri par les flots de clarté magique de ce
+salon resplendissant, marchant sur les robes étalées, grisé par les
+senteurs capiteuses que répandaient ces chevelures poudrées de
+pierreries, l'ancien ouvrier fleuriste se croyait encore en proie au
+vertige paradisiaque que lui donnaient les fumées du haschich.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu nigaud! mon pauvre petit peintre, disait Martin Durand, très
+vexé d'avoir à constater ce manque d'audace chez un camarade. Un peu
+d'aplomb, morbleu! dévisage les femmes, bouscule les hommes, tiens,
+imite-moi... Est-ce que deux gars de notre espèce craignent le feu de la
+rampe? Ah! voilà M. de Raittolbe; nous sommes sauvés.</p>
+
+<p>En réalité, la tête de l'architecte n'était pas plus solide que celle du
+peintre, mais il avait l'inimitable aplomb de tous les démolisseurs qui
+savent un peu rebâtir.</p>
+
+<p>Le baron de Raittolbe lui serra la main, évitant de toucher celle de son
+ami.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, enchanté de vous voir, je me charge de votre
+présentation...</p>
+
+<p>Et il les entraîna jusqu'à Raoule.<a name="page_184" id="page_184"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il assez haut pour être entendu du groupe principal
+d'invités, je vous présente M. Martin Durand, architecte, à qui la
+capitale doit quelques beaux monuments de plus, et M. Jacques Silvert.</p>
+
+<p>Il résulta de cette présentation brève qu'on ne s'occupa point du
+personnage à monuments, puisque, tout de suite, on sut ce dont il était
+capable. On braqua plus volontiers le monocle sur celui qui ne portait
+qu'un nom ignoré. Jacques demeura immobile, les yeux dans les yeux de
+Raoule, qu'il n'avait pas revue depuis la nuit sinistre.</p>
+
+<p>Il eut un frisson d'homme réveillé en sursaut.</p>
+
+<p>Sa chair vibra, il redevint le corps dompté de cet esprit infernal qui
+lui apparaissait là, vêtu d'une armure d'or comme d'une égide
+emblématique.</p>
+
+<p>Il se rappela tout à coup que devant elle il était complet, que lui
+redevenait sa joie comme elle était sa souffrance. Son ivresse des
+premiers pas s'évanouit pour faire place à l'amour servile de la bête
+reconnaissante. Les plaies se fermèrent au sou<a name="page_185" id="page_185"></a>venir des caresses. Une
+expression à la fois heureuse et résignée fit épanouir sa belle bouche.
+Sans songer qu'on s'occupait de lui, Jacques murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous fait venir ici, moi qui ne suis rien et
+que vous ne trouvez même plus digne du martyre?</p>
+
+<p>Une vague rougeur monta aux tempes de Raoule; elle répondit balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, il faut croire qu'en admirant vos &oelig;uvres, ma tante
+a conclu que vous étiez beaucoup...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, madame, ajouta Jacques se tournant vers la
+chanoinesse, stupéfaite de le voir aussi élégant sous son habit de bal;
+je vous remercie, mais je regrette que vous soyez meilleure que M<sup>lle</sup>
+Raoule!</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort naturel! bégaya la sainte, à cent lieues de ce qu'il
+voulait dire et habituée par son monde à répondre sans entendre.</p>
+
+<p>Seulement de Raittolbe, le marquis de Sauvarès, le cousin René et Martin
+Durand dressèrent une oreille inquiète.</p>
+
+<p>&mdash;Meilleure que M<sup>lle</sup> Raoule!... Hein?<a name="page_186" id="page_186"></a> fit René avec un rictus
+suffisant. Il est assez commun, ce Jacques Silvert. Meilleure...
+comprends pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi, grogna le vieux marquis; anguille sous roche!... peut-être!
+Eh! Eh!... Adonis, ma parole, un Adonis!</p>
+
+<p>Martin Durand tiraillait sa jolie barbe.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis enfoncé! se dit-il, le petit en tient et ils ont tous l'air de
+jouer au plus matois, ici; quel galbe, quelle cariatide, mes enfants!</p>
+
+<p>De Raittolbe, abasourdi par l'aplomb subit de ce dépravé de bas étage,
+s'avouait pourtant que cela le raccommodait presque avec lui. Des femmes
+se rapprochèrent de Jacques, la duchesse d'Armonville, contemplant les
+traits merveilleux de ce roux que la blancheur sidérale de
+l'illumination rendait blond comme une Vénus du Titien, décida les
+hésitantes par une exclamation garçonnière qui lui allait à ravir, car
+elle avait les cheveux courts et frisés:</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, mesdames, je suis émerveillée!</p>
+
+<p>A ce moment, l'orchestre, dissimulé dans une tribune dominant la salle,
+laissa tomber<a name="page_187" id="page_187"></a> du haut des frises les préludes d'une valse; des couples
+s'ébranlèrent, et Raoule, profitant de l'agitation, s'éloigna de sa
+tante, suivie d'une petite cour. Jacques se pencha vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien belle... glissa-t-il ironiquement, mais je suis sûr que ta
+robe t'embarrassera pour danser!</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Jacques! supplia M<sup>lle</sup> de Vénérande, éperdue, tais-toi! Je
+croyais t'avoir appris autrement ton rôle d'homme du monde!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas un homme! je ne suis pas du monde! riposta Jacques,
+frémissant d'une rage impuissante; je suis l'animal battu qui revient
+lécher tes mains! Je suis l'esclave qui aime pendant qu'il amuse! Tu
+m'as appris à parler pour que je puisse te dire <i>ici</i> que je
+t'appartiens!... Inutile de m'épouser, Raoule; on n'épouse pas sa
+maîtresse, ça ne se fait pas dans tes salons!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu m'effrayes!..... maintenant, Jacques! Est-ce ainsi que tu dois
+te venger? Marie serait-elle morte? Notre amour ne serait-il plus
+l'amour maudit? N'ai-je pas<a name="page_188" id="page_188"></a> vu couler ton sang? et serait-il possible
+de revivre les folies de notre bonheur? Non! ne me parle plus! Ton
+souffle embaumé de jeune amour me donne la fièvre!...</p>
+
+<p>De Raittolbe, le plus près d'eux, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez prudents, on vous épie!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, valsons!&mdash;dit Raoule emportée brusquement par la sauvagerie de
+sa volupté qui renaissait plus immense en présence du tentateur.</p>
+
+<p>Jacques, sans formuler une seule demande de circonstance, enlaça Raoule,
+qui se ploya sous son étreinte comme un roseau, et le cercle s'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est un enlèvement! fit le marquis de Sauvarès, ce Jacques
+Silvert s'attaque à notre déesse comme à une simple mortelle!...</p>
+
+<p>&mdash;La cariatide prend des pieds! soupira Martin Durand, navré d'avoir été
+témoin d'une aussi profanante métamorphose.</p>
+
+<p>René essayait de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Amusant! très amusant! Excessivement drôle. Ma cousine l'apprivoise
+pour le mieux dévorer! Un de plus... Quand<a name="page_189" id="page_189"></a> nous serons à cent, nous
+ferons une croix! Très amusant!...</p>
+
+<p>De Raittolbe les regardait valser d'un &oelig;il rêveur. Il valsait bien,
+ce manant, et son corps souple, aux ondulations féminines, semblait
+moulé pour cet exercice gracieux. Il ne cherchait pas à soutenir sa
+danseuse, mais il ne formait avec elle qu'une taille, qu'un buste, qu'un
+être. A les voir pressés, tournoyants et fondus dans une étreinte où les
+chairs, malgré leurs vêtements, se collaient aux chairs, on s'imaginait
+la seule divinité de l'amour en deux personnes, l'individu <i>complet</i>
+dont parlent les récits fabuleux des brahmanes, deux sexes distincts en
+un unique monstre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! la chair! pensait-il, la chair fraîche, souveraine puissance du
+monde. Elle a raison, cette créature pervertie! Jacques aurait beau
+posséder toutes les noblesses, toutes les sciences, tous les talents,
+tous les courages, si son teint n'avait pas la pureté du teint des
+roses, nous ne le suivrions pas ainsi de nos yeux stupides!</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! répétait Raoule, cédant à<a name="page_190" id="page_190"></a> une griserie de bacchante...
+Jacques, je t'épouserai, non parce que je redoute les menaces de ta
+s&oelig;ur, mais parce que je te veux au grand jour, après t'avoir eu
+pendant nos mystérieuses nuits. Tu seras ma femme chérie comme tu as été
+ma maîtresse adorée!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu me reprocheras ensuite de m'être vendu, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que je ne suis pas guéri!... que je suis <i>laide</i>! A quoi
+puis-je te servir!... Jaja est abîmé!... Jaja est affreux!&mdash;reprenait-il
+d'un ton câlin, en la pressant plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;Je te jure de te faire tout oublier! Ce serait si doux d'être ton
+mari! de t'appeler en cachette M<sup>me</sup> de Vénérande!... car ce sera mon
+nom que je te donnerai!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! je n'ai pas de nom, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! ta s&oelig;ur est notre providence! elle m'a fait faire une
+promesse que je ne rétracterai pas... mon ange! mon dieu! mon illusion
+préférée!</p>
+
+<p>Quand ils s'arrêtèrent, ils se crurent dans l'atelier du boulevard
+Montparnasse et<a name="page_191" id="page_191"></a> se sourirent en échangeant un dernier serment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que le lion de la soirée c'est M. Jacques Silvert? déclara
+Sauvarès au centre d'un groupe de sportmen scandalisés.</p>
+
+<p>&mdash;D'où sort cet Antinoüs? demandèrent les viveurs, curieux de recueillir
+quelque histoire ténébreuse sur le compte de ce nouveau favori.</p>
+
+<p>&mdash;Du bon plaisir de M<sup>lle</sup> de Vénérande, riposta le marquis, et le mot
+fit bientôt fortune.</p>
+
+<p>Mais soudain l'arrivée de Jacques, les troublant par mégarde dans leurs
+réflexions dédaigneuses, les réduisit au silence. Ils allaient se
+replier en masse pour prouver leur mépris à cet obscur barbouilleur de
+myosotis lorsqu'ils ressentirent en même temps une commotion bizarre qui
+les cloua sur place. Jacques, la tête renversée, avait encore son
+sourire de fille amoureuse; ses lèvres relevées laissaient voir ses
+dents de nacre, ses yeux, agrandis d'un cercle bleuâtre, conservaient
+une humidité rayonnante, et, sous ses cheveux épais, sa petite oreille,<a name="page_192" id="page_192"></a>
+épanouie comme une fleur de pourpre, leur donna, à tous, le même
+tressaut inexplicable. Jacques passa, ne les ayant pas remarqués; sa
+hanche, cambrée sous l'habit noir, les frôla une seconde... et d'un même
+mouvement, ils crispèrent leurs mains devenues moites.</p>
+
+<p>Quand il fut loin, le marquis laissa choir cette phrase banale:</p>
+
+<p>&mdash;Il fait bien chaud, messieurs. D'honneur, c'est intolérable!...</p>
+
+<p>Tous reprirent en ch&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;C'est intolérable!... D'honneur, il fait trop chaud!<a name="page_193" id="page_193"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h3>
+
+<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 60px;">
+<img src="images/ill_v.png" width="60" height="60" alt="V" title="V" />
+</span>OYONS, mon petit! Voyons, cordieu! De la poigne...
+Vous êtes un homme et non pas une statue! A votre place je serais déjà
+furieux de sentir ce fer si près de ma peau. Imaginez-vous que je
+deviens un ennemi mortel, un monsieur digne des coups les plus violents.
+Je vous ai pris une femme adorée, je vous ai jeté dix cartes à la
+figure, je vous ai appelé: <i>lâche</i> ou <i>voleur</i>, au choix. Tonnerre!
+Ripostez donc!</p>
+
+<p>Et de Raittolbe, le maître, s'exaspérant pour Jacques Silvert, l'élève,
+se ruait dans des assauts terribles.<a name="page_194" id="page_194"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas patient, baron! murmurait Raoule, qui présidait à la
+leçon, vêtue d'un élégant costume de salle. Moi, je lui permets de se
+reposer; assez pour aujourd'hui!</p>
+
+<p>Raoule prit une épée, tomba en garde devant de Raittolbe, et, comme pour
+venger Silvert, elle chargea l'ex-officier avec une impétuosité folle.</p>
+
+<p>&mdash;Diable, cria celui-ci, touché trois fois coup sur coup, vous vous
+emballez trop vite, ma chère, je ne vous ai rien dit, ce me semble, de
+tout ce que je viens de raconter à ce pauvre Jacques!</p>
+
+<p>A cet instant même, on annonça le déjeuner: le cousin René et plusieurs
+intimes entrèrent; on félicita les champions pendant qu'un domestique,
+s'avançant discrètement vers Jacques, lui glissait un mot à l'oreille.
+Raoule, encore très échauffée, ne vit pas le jeune homme pâlir et passer
+rapidement dans un fumoir attenant à la salle d'escrime.</p>
+
+<p>Jacques avait enfin obtenu de la chanoinesse Élisabeth les grandes
+entrées de la maison; il était fiancé officiellement à Raoule, depuis un
+mois. Après le bal des<a name="page_195" id="page_195"></a> courses, pendant lequel tous les amateurs de
+scandale avaient été scandalisés par l'introduction de ce petit Silvert,
+Raoule, folle comme les possédées du moyen âge qui avaient le démon en
+elles et n'agissaient plus de leur propre autorité, s'était déclarée
+brusquement, un matin, au chevet de la malheureuse dévote. Ce matin se
+trouvait très froid, très sombre, très terne. La chanoinesse, sous ses
+couvertures à écussons, rêvait de cilice et de pavé glacé; elle fut
+réveillée par la voix sonore de <i>son neveu</i>, commandant un feu d'enfer à
+sa femme de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi du feu? c'est mon jour de mortification, ma chère enfant, dit
+la tante, ouvrant ses paupières transparentes et livides comme des
+hosties.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, chère tante, je viens causer avec vous de choses graves, et
+ces choses graves seront une mortification si naturelle qu'elles vous
+suffiront amplement!</p>
+
+<p>Tout en riant d'un rire mauvais, la jeune femme s'asseyait dans un
+fauteuil, ramenant sur ses pieds frileux le pan de sa robe de chambre
+doublée d'hermine.<a name="page_196" id="page_196"></a></p>
+
+<p>&mdash;A cette heure? juste ciel! Tu as eu le réveil bien prompt, ma chérie!
+Voyons, je t'écoute.</p>
+
+<p>Et la chanoinesse se dressa sur son traversin, les yeux dilatés par
+l'épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux me marier, tante Élisabeth!</p>
+
+<p>&mdash;Te marier! Oh! tu es inspirée par saint Philippe de Gonzague, que je
+prie à cette intention chaque vigile. Te marier! Raoule! Mais je pourrai
+donc réaliser mon v&oelig;u le plus cher, quitter ce monde de vanités et me
+retirer aux Visitandines, où j'ai mon voile tout prêt. Béni soit le
+Seigneur! Sans doute, ajouta-t-elle, c'est le baron de Raittolbe qui est
+l'élu?</p>
+
+<p>Et elle sourit d'un air un peu malicieux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas de Raittolbe, ma tante! Je vous préviens que je ne
+tiens pas à m'ennoblir davantage. Les affreux noms me plaisent beaucoup
+plus que tous les titres de nos inutiles parchemins. Je désire épouser
+le peintre Jacques Silvert!</p>
+
+<p>La chanoinesse fit un bond dans son lit, leva ses bras de vierge
+au-dessus de sa tête pudique et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Le peintre Jacques Silvert? Ai-je<a name="page_197" id="page_197"></a> bien entendu? Ce bellâtre sans sou
+ni maille à qui tu as fait l'aumône?...</p>
+
+<p>Un moment, la stupeur paralysa sa langue; elle reprit, en s'affaissant
+sur elle-même:</p>
+
+<p>&mdash;Tu me feras mourir de honte, Raoule!</p>
+
+<p>&mdash;Ma tante, dit alors l'indomptable fille des Vénérande, la honte serait
+peut-être de ne pas l'épouser!</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi! gémit M<sup>me</sup> Élisabeth, désespérée.</p>
+
+<p>&mdash;Par respect pour vous, ma tante, ne m'y forcez pas, vous avez aimé
+trop saintement pour...</p>
+
+<p>&mdash;Je représente ta mère, Raoule..... interrompit dignement la
+chanoinesse, j'ai le devoir de tout entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je suis sa maîtresse! répondit Raoule avec un calme
+effrayant.</p>
+
+<p>Sa tante devint pâle comme les draps immaculés qui l'enveloppaient. Elle
+eut, au fond de ses prunelles indécises, le seul éclair qui devait y
+briller durant sa pieuse existence, et dit d'un ton sourd:</p>
+
+<p>&mdash;Que la volonté de Dieu soit faite... Mésalliez-vous, ma nièce. Il me
+reste encore<a name="page_198" id="page_198"></a> assez de larmes pour effacer votre crime... J'entrerai au
+couvent le lendemain de votre mariage!...</p>
+
+<p>Et, à partir de ce matin froid durant lequel un feu d'enfer avait brûlé
+dans la cheminée de la chanoinesse, mortifiée pourtant jusqu'aux
+moelles, Raoule avait agi à sa guise. On avait présenté le fiancé à la
+famille et aux intimes; puis, sans qu'une objection s'élevât contre ce
+fantastique caprice, chacun s'était incliné cérémonieusement devant
+Jacques. Le marquis de Sauvarès l'avait déclaré «pas mal». René, le
+cousin «amusant, excessivement amusant»! La duchesse d'Armonville avait
+lancé un petit rire énigmatique et, somme toute, puisque par le fait
+d'un oncle éloigné, mort à propos, le barbouilleur superbe possédait une
+fortune de trois cent mille francs, il devenait un peu moins ridicule.</p>
+
+<p>Cette fortune, Raoule l'avait donnée, de la main à la main, à l'homme de
+son choix.</p>
+
+<p>Les gens de l'hôtel, eux, disaient, aux offices: c'est un enfant
+trouvé.<a name="page_199" id="page_199"></a></p>
+
+<p>Un enfant trouvé qui allait barrer de deuil le blason vermeil des
+Vénérande!</p>
+
+<p>Souvent par ces tristes nuits d'automne, on entendait du côté de la
+chambre close de M<sup>me</sup> Élisabeth de longs sanglots; on pouvait croire
+que c'était le vent sifflant à travers le rond-point dépouillé de la
+cour d'honneur...</p>
+
+<p>Raoule ferraillait toujours, de Raittolbe fut obligé de rompre. Puis,
+soudain, une interjection parvint jusqu'à eux, aiguë, discordante. Ils
+s'arrêtèrent simultanément. Ils avaient reconnu la voix de Marie
+Silvert.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Vénérande prétexta un peu de fatigue et, sans s'occuper du
+baron et de ses admirateurs, elle gagna la porte du fumoir. De Raittolbe
+en fit autant.</p>
+
+<p>&mdash;Témoins, décida Raoule, allez au déjeuner de réconciliation! Nous
+réparons nos toilettes et sommes à vous dans quelques minutes.</p>
+
+<p>Ces messieurs sortirent en discutant les coups échangés.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu viens faire? disait Jacques, derrière la porte du
+boudoir, une scène?<a name="page_200" id="page_200"></a></p>
+
+<p>&mdash;Pas si bête, on me mettrait dehors!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, faisait Jacques impatienté, tiens-toi tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Me tenir tranquille? C'est ça... tu auras le droit de te blanchir en
+te baignant dans les blasons de la haute, et moi, ta s&oelig;ur, je
+resterai putain comme devant?</p>
+
+<p>&mdash;Où veux-tu en venir?</p>
+
+<p>&mdash;Où je veux en venir? Je veux que tu dises à ta Raoule que ses
+conditions ne sont pas les miennes. Je me fiche du chiffon de papier
+qu'elle m'a envoyé comme de ma première chemise. Il paraît que je vous
+gêne, mes tourtereaux? On rougit de Marie Silvert; il faut m'éloigner,
+m'envoyer à la campagne, dans un coin; eh bien, j'veux pas, moi! Nous
+avons mangé le pain dur ensemble, tu vas t'payer du poulet rôti, j'en
+veux ma bonne part ou j'mets les pieds dans vos plats. Ah! monsieur
+s'pavane du matin au soir, on l'attiffe comme une grue, y en a pas assez
+pour lui, quoi! et faudrait que sa s&oelig;ur s'habille d'une loque,
+s'coiffe d'un chiffon, se nourrisse d'une croûte. As-tu fini! Vous avez
+cru me coudre la bouche avec votre pension<a name="page_201" id="page_201"></a> de six cents francs, plus
+souvent que je me laisserai faire; Marie Silvert ne veut pas de vos
+rentes, ça la salirait!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne, fit à ce moment M<sup>lle</sup> de Vénérande, en entrant
+suivie de de Raittolbe, ne vous tourmentez pas, vous n'aurez rien!</p>
+
+<p>Raoule avait dit cela froidement, laissant une à une tomber ses paroles,
+qui, pour quelques secondes, semblèrent produire sur la fille l'effet
+d'autant de gouttes d'eau froide.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, fit-elle, pinçant la lèvre et regrettant de ne pouvoir revenir
+aux six cents francs par le chemin de la douceur, bien; puis, les doigts
+crispés au dossier d'une chaise: Au fait, j'aime mieux ça, vous
+m'dégoûtez,&mdash;pas vous, monsieur, fit-elle, essayant de sourire à de
+Raittolbe retranché derrière Raoule qu'il regrettait d'avoir suivie;
+c'est pourtant vous qui êtes cause de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit de Raittolbe, s'avançant, qu'est-ce que vous me dites-là?</p>
+
+<p>&mdash;C'est clair: vous savez bien que mademoiselle et monsieur ne m'ont
+jamais<a name="page_202" id="page_202"></a> pardonné d'avoir été votre maîtresse. Ça les chiffonnait!</p>
+
+<p>&mdash;Assez, interrompit brusquement le baron; ne prenez pas prétexte de
+notre liaison pour continuer vos injures. Vous avez fait votre métier,
+je vous ai payée: nous sommes quittes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, répondit Marie, subitement calmée; j'ai même encore là
+les cent francs que vous m'avez envoyés; je n'y ai pas encore touché. Ça
+m'a fait quelque chose quand je les ai reçus. C'est peut-être bête, mais
+c'est comme ça.</p>
+
+<p>Elle parlait d'un ton soumis, en attachant sur de Raittolbe des yeux
+presque suppliants.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, monsieur, continua-t-elle sans plus s'occuper de son frère
+et de Raoule, parce qu'on est une pauvre fille, ça n'empêche pas d'avoir
+un c&oelig;ur. Vous dites que j'ai fait mon métier avec vous, vous savez
+bien que non! Je vous ai aimé, moi, je vous aime toujours, et vous
+n'avez qu'à faire un signe si vous le voulez, je me mets en quatre
+pour...</p>
+
+<p>&mdash;Assez! interrompit de Raittolbe, enra<a name="page_203" id="page_203"></a>geant de se voir ridiculiser
+devant Raoule, je me contenterais de votre départ!</p>
+
+<p>Réellement émue un instant plus tôt, la fille sentit se réveiller sa
+colère. Alors, elle éclata:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien oui! je partirai, mais faut que je crève le sac aux ordures!
+Ah! vous avez beau vous gausser, vous autres, j'ai pas fini, v'la le
+bouquet. Ça vous amuse, n'est-ce pas? C'est drôle, ricana-t-elle,
+hideuse. Vous êtes contents, pas vrai? Ça vous embêtait que je lui aie
+donné dans l'&oelig;il, et le v'la qui m'envoie promener. N. de D., d'la
+rigolade y en aurait que pour eux? Plus souvent, puisque j'peux pas
+trouver un homme qui me prenne, j'vas me les payer tous&mdash;mes enfants, ça
+vous fera honneur, votre future belle-s&oelig;ur vient vous faire part de
+son entrée au b.....!</p>
+
+<p>&mdash;Votre existence n'en sera guère changée, railla M<sup>lle</sup> de Vénérande,
+se dirigeant vers la porte, en faisant signe à Jacques de la suivre.</p>
+
+<p>Jacques restait debout devant sa s&oelig;ur, les poings crispés, la face
+pâle, mordant sa lèvre; peut-être n'y avait-il qu'un<a name="page_204" id="page_204"></a> déshonneur auquel
+il n'eût pas été préparé dans les sursauts rapides de sa chute...</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage! cria ironiquement Raoule, du seuil de la salle d'armes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous nous reverrons, belle-s&oelig;ur, répliqua Marie, gouailleuse,
+je viendrai, les jours de sortie, vous présenter mes devoirs. Faudra pas
+faire la dégoûtée, vous savez; Marie Silvert, même en carte, vaudra bien
+M<sup>me</sup> Silvert; au moins elle fait l'amour comme tout le monde,
+celle-là!</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas. Jacques, hors de lui, avant que de Raittolbe n'eût
+prévenu son geste, étreignait sa s&oelig;ur au poignet, et, dans un effort
+terrible, la secouait désespérément.</p>
+
+<p>&mdash;Te tairas-tu, misérable? gronda-t-il d'une voix sourde.</p>
+
+<p>Puis, ses muscles se détendirent, et Marie, pirouettant sur elle-même,
+tomba presque à genoux.</p>
+
+<p>Marie, relevée, se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et là, se tournant
+vers son frère, de chaque côté duquel se tenaient, comme deux
+protections, de Raittolbe et Raoule:</p>
+
+<p>&mdash;Faut pas t'énerver comme ça, mon<a name="page_205" id="page_205"></a> petit. T'as besoin de tes muscles,
+il t'en faut pour deux... T'as la même tête que le jour de la raclée. Tu
+sais la raclée que monsieur le baron t'a administrée. Prends garde, tu
+vas te trouver mal, t'as quelque chose de détraqué, bien sûr: ta chaste
+épouse n'aura plus son compte..... Est-il gentil, comme ça, entre ses
+deux amants!</p>
+
+<p>Marie lança ces derniers mots dans un rire féroce, dont les éclats
+durent faire trembler jusque dans ses fondements la vieille maison des
+Vénérande.</p>
+
+<p>Élisabeth et Marie Silvert, l'ange du bien qui avait toléré, le démon de
+l'abjection qui avait excité, fuyaient en même temps, l'un vers le
+Paradis, l'autre vers l'abîme, cet amour monstrueux qui pouvait, à la
+fois, aller, dans son orgueil, plus haut que le ciel et, dans sa
+dépravation, plus bas que l'enfer.</p>
+
+<p><a name="page_206" id="page_206"></a></p>
+
+<p><a name="page_207" id="page_207"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII</h3>
+
+<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 60px;">
+<img src="images/ill_v.png" width="60" height="60" alt="V" title="V" />
+</span>ERS minuit, les invités aux noces de Jacques Silvert
+s'aperçurent d'un fait bien étrange: la jeune mariée était encore parmi
+eux, mais le jeune marié avait disparu. Indisposition subite, vexation
+d'amoureux, incident grave, toutes les conjectures possibles furent
+faites dans le clan des familiers que cette union préoccupait déjà au
+dernier point. Le marquis de Sauvarès prétendit que le cartel d'un rival
+éconduit avait été trouvé par Jacques, sous sa serviette, au début du
+merveilleux repas qui leur avait été servi. René affirmait que tante
+Élisabeth devait quitter le monde<a name="page_208" id="page_208"></a> ce soir même et qu'elle remettait ses
+pouvoirs à l'époux. Martin Durand, témoin du marié, bougonnait sans se
+cacher, parce que les artistes ont toujours le droit de <i>faire leur
+tête</i> quand on a besoin d'eux. Il ne pouvait plus sentir ce Jacques,
+maintenant. Au coin de la cheminée monumentale du salon où s'écroulait
+en braises rouges le nouveau foyer conjugal, la duchesse d'Armonville,
+pensive, son binocle entre ses doigts fins, suivait les mouvements de
+Raoule, placée en face d'elle. Raoule déchiquetait machinalement son
+bouquet d'oranger. De Raittolbe assurait tout bas à la duchesse que
+l'amour est la seule puissance vraiment capable d'aplanir les
+difficultés politiques sous le gouvernement du jour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, murmurait la duchesse, sans prendre garde aux étourderies
+du baron, me direz-vous pourquoi cette chère mariée s'est aujourd'hui
+fait coiffer de façon si... originale? Cela me rend perplexe, depuis la
+cérémonie religieuse.</p>
+
+<p>&mdash;L'hymen est, sans doute, pour M<sup>me</sup> Silvert une prise de voile comme
+une autre,<a name="page_209" id="page_209"></a> répondait de Raittolbe, dissimulant un sourire sardonique.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Silvert portait une longue robe de damas blanc argenté et une
+sorte de pourpoint de cygne. Son voile avait été enlevé au moment du bal
+et l'on voyait la coiffure de fleurs d'oranger naturelles reposer en
+diadème sur des boucles pressées comme dans la chevelure d'un garçon; sa
+physionomie hardie s'harmonisait admirablement avec ces boucles courtes,
+mais ne rappelait en rien la pudique épousée, prête à baisser les yeux
+sous ses tresses parfumées qu'allaient bientôt défaire les vives
+impatiences de l'époux.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, réitérait la duchesse, que Raoule a fait couper ses
+cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Une mode récente que j'adopte définitivement, chère duchesse, répondit
+Raoule, qui venait d'entendre et sortait de sa rêverie.</p>
+
+<p>De Raittolbe eut un applaudissement muet. Il frappa la paume de sa main
+du bout de ses ongles. M<sup>me</sup> d'Armonville se mordit la lèvre pour ne
+pas rire. Cette pauvre Raoule, à force de se masculiniser, finirait par
+compromettre son mari!<a name="page_210" id="page_210"></a></p>
+
+<p>Les demoiselles d'honneur vinrent en tumulte offrir le gâteau, suivant
+la nouvelle coutume importée de Russie et qui faisait fureur, cette
+année-là, dans la haute société. L'époux ne se montrait toujours pas.
+Raoule dut garder sa part entière. Minuit sonna; alors, la jeune femme
+traversa le vaste salon de son pas altier; arrivée à l'arc de triomphe
+dressé avec toutes les plantes de la serre, elle se retourna et eut pour
+l'assemblée un salut de reine qui congédie ses sujets. D'une phrase
+gracieuse mais brève, elle remercia ses compagnes, puis elle sortit à
+reculons, les saluant encore d'un geste élégant et rapide, comme le
+salut de l'épée. Les portes se refermèrent.</p>
+
+<p>A l'aile gauche, tout à l'extrémité de l'hôtel, était la chambre
+nuptiale. Le pavillon dans lequel elle se trouvait formait retour sur le
+reste du bâtiment. La plus profonde obscurité, le plus discret silence
+régnaient dans cette partie de la maison.</p>
+
+<p>Les corridors étaient éclairés de lanternes de bohème bleu dont le gaz
+avait été baissé, et dans la bibliothèque attenante à la chambre à
+coucher une seule torchère, tenue par<a name="page_211" id="page_211"></a> un grand esclave en bronze,
+servait de fanal. Au moment où Raoule entra dans le cercle de lumière
+projeté au centre de la pièce, une femme habillée simplement comme une
+domestique se détacha de la tenture sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous? murmura la mariée redressant sa taille souple et
+laissant à ses pieds se dérouler l'immense traîne de sa robe d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dire adieu, ma nièce, répliqua M<sup>me</sup> Élisabeth, dont le visage
+pâle, tout à coup éclairé, semblait surgir comme une évocation
+spectrale.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! ma tante, vous partez?</p>
+
+<p>Émue, Raoule lui tendit les bras.</p>
+
+<p>&mdash;N'embrasserez-vous pas une dernière fois votre <i>neveu</i>? fit-elle d'un
+son de voix plus respectueux et plus doux.</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit la chanoinesse secouant le front. Quand je serai là-haut!
+peut-être! mais ici je ne puis me résigner à couvrir de mon pardon les
+souillures de la fille perdue. Adieu, mademoiselle de Vénérande. Mais
+avant mon départ, sachez-le: si sainte que Dieu veuille que je sois, il
+m'a permis d'apprendre vos horribles débordements. Je sais<a name="page_212" id="page_212"></a> tout: Raoule
+de Vénérande, je vous maudis.</p>
+
+<p>La chanoinesse parlait très bras et cependant Raoule crut entendre
+retentir les éclats de cette malédiction jusque dans la tranquillité de
+la chambre nuptiale.</p>
+
+<p>Elle eut un tressaillement superstitieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez tout? expliquez vos paroles, ma tante! Le chagrin de me
+voir porter un nom roturier vous trouble-t-il la raison?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes la belle-s&oelig;ur d'une prostituée. Elle était ici tout à
+l'heure, cette fille, oubliée dans vos invitations; elle m'a forcée à me
+pencher sur le gouffre. Vous n'étiez pas la maîtresse de Jacques
+Silvert, Raoule de Vénérande, et je le regrette à présent de toute mon
+âme! Mais souvenez-vous bien, fille de Satan! que les désirs contre
+nature ne sont jamais assouvis. Vous rencontrerez la désespérance au
+moment où vous croirez au bonheur! Dieu vous précipitera dans le doute
+au moment où vous toucherez à la sécurité. Adieu... je vais prier sous
+un autre toit.</p>
+
+<p>Raoule, immobilisée dans l'impuissance<a name="page_213" id="page_213"></a> de sa rage, la laissa se retirer
+sans proférer un mot.</p>
+
+<p>Lorsque M<sup>me</sup> Élisabeth eut disparu, la mariée appela ses femmes qui
+l'attendaient pour l'aider à sa toilette de nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Il est venu quelqu'un ici voir ma tante? interrogea-t-elle d'un ton
+sourd.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, répondit Jeanne, l'une de ses caméristes, une personne
+très voilée qui lui a parlé longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette personne?</p>
+
+<p>&mdash;S'est retirée emportant un petit coffret. Je pense que M<sup>me</sup> la
+chanoinesse a fait une dernière aumône avant de partir pour son couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! très bien, une dernière aumône.</p>
+
+<p>A ce moment le bruit d'une voiture fit trembler légèrement les vitres de
+la bibliothèque.</p>
+
+<p>&mdash;Votre tante a commandé le coupé, dit Jeanne en baissant la tête pour
+ne pas laisser voir son émotion.</p>
+
+<p>Raoule passa dans le cabinet de toilette, et, la repoussant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux personne, allez-vous-en et faites dire au marquis de
+Sauvarès, mon<a name="page_214" id="page_214"></a> parrain, que désormais il reste seul pour faire les
+honneurs du salon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>Jeanne sortit à l'instant, complètement ahurie. L'air semblait devenu
+irrespirable dans l'hôtel de Vénérande.</p>
+
+<p>Un à un, les invités défilèrent devant le marquis, plus étonné qu'eux du
+mandat qu'il venait de recevoir; puis, quand il n'y eut plus que de
+Raittolbe, M. de Sauvarès lui prit le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-nous-en, mon cher, dit-il avec un éclat de rire moqueur; cette
+maison est décidément transformée en tombeau.</p>
+
+<p>Le chasseur préposé à la garde du vestibule éteignit les lustres, et,
+bientôt, dans les salons déserts, par tout l'hôtel, avec le silence,
+régna l'obscurité profonde.</p>
+
+<p>Après avoir fait glisser le verrou du cabinet de toilette, Raoule
+s'était dépouillée de ses vêtements avec une orgueilleuse colère.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! avait-elle dit, quand la robe de damas aux chastes reflets
+était tombée à ses pieds impatients.</p>
+
+<p>Elle prit une petite clef de cuivre, ouvrit un placard dissimulé dans la
+tenture et en<a name="page_215" id="page_215"></a> tira un habit noir, le costume complet, depuis la botte
+vernie jusqu'au plastron brodé. Devant la glace, qui lui renvoyait
+l'image d'un homme beau comme tous les héros de roman que rêvent les
+jeunes filles, elle passa sa main, où brillait l'alliance, dans ses
+courts cheveux bouclés. Un rictus amer plissa ses lèvres estompées d'un
+imperceptible duvet brun.</p>
+
+<p>&mdash;Le bonheur, ma tante, fit-elle froidement, est d'autant plus vrai
+qu'il est plus fou; si Jacques ne se réveille pas du sommeil sensuel que
+j'ai glissé dans ses membres dociles, je serai heureuse malgré votre
+malédiction.</p>
+
+<p>Elle s'approcha d'une portière de velours, la souleva d'un geste
+fébrile, et, la poitrine palpitante, s'arrêta.</p>
+
+<p>Du seuil, le décor était féerique. De ce sanctuaire païen érigé au sein
+des splendeurs modernes, émanait un vertige subtil, incompréhensible,
+qui eût galvanisé n'importe quelle nature humaine. Raoule avait
+raison... l'amour peut naître dans tous les berceaux qu'on lui prépare.</p>
+
+<p>L'ancienne chambre à coucher de M<sup>lle</sup> de<a name="page_216" id="page_216"></a> Vénérande, arrondie aux
+angles, avec un plafond en forme de coupole, était tendue de velours
+bleu, lambrissée de satin blanc rehaussé d'or et de cannelures en
+marbre.</p>
+
+<p>Un tapis, dessiné d'après les indications de Raoule, recouvrait le
+parquet de toutes les beautés de la flore orientale. Ce tapis, fait de
+laine épaisse, avait des couleurs tellement vives et des reliefs si
+accusés, qu'on aurait pu croire marcher dans quelque parterre enchanté.</p>
+
+<p>Au centre, sous la veilleuse retenue par quatre chaînes d'argent, la
+couche nuptiale avait les contours du vaisseau primitif qui portait
+Vénus à Cythère. Une profusion d'amours nus accroupis au chevet
+soulevaient de toute la force de leurs poings la conque capitonnée de
+satin bleu. Sur une colonne en marbre de Carrare, la statue d'Eros,
+debout, l'arc au dos, soutenait de ses bras arrondis d'amples rideaux de
+brocart d'Orient, retombant en plis voluptueux tout autour de la conque,
+et, du côté du chevet, un trépied en bronze portait un brûle-parfums
+étoilé de pierres précieuses où se mourait une flamme rose dégageant
+une<a name="page_217" id="page_217"></a> vague odeur d'encens. Le buste de l'Antinoüs aux prunelles d'émail
+faisait face au trépied. Les fenêtres avaient été reconstruites en ogive
+et grillées comme les fenêtres de harems, derrière des vitraux de
+nuances adoucies.</p>
+
+<p>L'unique ameublement de la chambre était le lit. Le portrait de Raoule,
+signé Bonnat, s'accrochait aux tentures, tout entouré de draperies
+blasonnées. Sur cette toile, elle portait un costume de chasse du temps
+de Louis XV et un lévrier roux léchait le manche du fouet que tenait sa
+main magnifiquement reproduite.</p>
+
+<p>Jacques était étendu sur le lit; par une coquetterie de courtisane qui
+attend l'amant d'une minute à l'autre, il avait repoussé les couvertures
+ouatées et le moelleux édredon. Au reste, une vivifiante chaleur régnait
+dans la chambre bien close.</p>
+
+<p>Raoule, les pupilles dilatées, la bouche ardente, s'approcha de l'autel
+de son dieu, et dans son extase:</p>
+
+<p>&mdash;Beauté, soupira-t-elle, toi seule existes; je ne crois plus qu'en toi.</p>
+
+<p>Jacques ne dormait pas: il se souleva<a name="page_218" id="page_218"></a> doucement sans quitter sa pose
+indolente; sur le fond d'azur des courtines, son buste souple et
+merveilleux de forme se détachait rose comme la flamme du brûle-parfums.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi voulais-tu jadis la détruire, cette beauté que tu
+aimes? répondit-il dans un souffle amoureux.</p>
+
+<p>Raoule vint s'asseoir sur le bord de la couche et prit à pleines mains
+la chair de ce buste cambré.</p>
+
+<p>&mdash;Je punissais une trahison involontaire cette nuit-là; songe à ce que
+je ferais si jamais tu me trahissais réellement.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, cher maître de mon corps, je te défends de rappeler le soupçon
+entre nos deux passions, il me fait trop peur..... Pas pour moi!
+ajouta-t-il, riant de son adorable rire d'enfant, mais pour toi.</p>
+
+<p>Il posa sa tête soumise sur les genoux de Raoule.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien beau, ici, murmura-t-il, avec un regard reconnaissant. Nous
+allons y être très heureux.</p>
+
+<p>Raoule, du bout de son index, caressait<a name="page_219" id="page_219"></a> ses traits réguliers et suivait
+l'arc harmonieux de ses sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous y serons heureux et il ne faut pas quitter ce temple de
+longtemps, pour que notre amour pénètre chaque objet, chaque étoffe,
+chaque ornement de caresses folles, comme cet encens pénètre de son
+parfum toutes les tentures qui nous enveloppent. Nous avions décidé un
+voyage, nous n'en ferons pas; je ne veux pas fuir l'impitoyable société
+dont je sens grandir la haine pour nous. Il faut lui montrer que nous
+sommes les plus forts, puisque nous nous aimons...</p>
+
+<p>Elle pensait à sa tante... Jacques pensait à sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-il résolument, nous resterons. D'ailleurs, j'achèverai
+mon éducation de mari sérieux; dès que je saurai me battre, j'essaierai
+de tuer le plus méchant de tes ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous cela, madame de Vénérande, tuer quelqu'un!</p>
+
+<p>Il se renversa d'un mouvement gracieux jusqu'à son oreiller:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien qu'elle demande à tuer<a name="page_220" id="page_220"></a> quelqu'un, puisque le moyen de
+mettre quelqu'un au monde lui est absolument refusé.</p>
+
+<p>Ils ne purent s'empêcher de rire aux éclats; et, dans cette gaieté à la
+fois cynique et philosophe, ils oublièrent la société impitoyable qui
+avait prétendu, en quittant l'hôtel de Vénérande, qu'elle quittait un
+tombeau.</p>
+
+<p>Peu à peu, la gaieté insolente se calma. Son rictus ne déforma plus
+leurs deux bouches qui s'unissaient. Raoule attira le rideau jusqu'à
+elle, plongeant le lit dans une demi-obscurité délicieuse, au sein de
+laquelle le corps de Jacques avait des reflets d'astre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un caprice, dit-il, ne parlant plus qu'à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le moment des caprices, répondit Raoule, mettant un genou sur le
+tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que tu me fasses une vraie cour, comme, à pareille heure, peut
+en faire un époux quand c'est un homme de ton rang.</p>
+
+<p>Et il se tordait, câlin, dans les bras de Raoule, rejoints sous sa
+taille nue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit-elle, retenant ses bras, alors je dois être très
+convenable?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... tiens, je me cache, je suis vierge...<a name="page_221" id="page_221"></a></p>
+
+<p>Et, avec une vivacité de pensionnaire qui vient de lancer une malice,
+Jacques s'enveloppa de ses draps; un flot de dentelles retomba sur son
+front et ne laissa plus entrevoir que la rondeur de son épaule, qui
+semblait être, ainsi voilée, l'épaule large d'une femme du peuple,
+admise par hasard dans le lit d'un riche viveur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien cruelle, fit Raoule, écartant le rideau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, dit Jacques, ne pensant pas qu'elle commençait déjà le jeu.
+Non, non, je ne suis pas cruel, je te dis que je veux m'amuser, là...
+J'ai de la gaieté plein le c&oelig;ur, je me sens tout ivre, tout aimant,
+tout plein de désirs fous. Je veux user de ma royauté, je veux te faire
+crier de rage et remordre mes plaies comme lorsque tu me déchirais par
+jalousie. Je veux être féroce à ma manière, moi aussi.</p>
+
+<p>&mdash;N'y a-t-il pas assez de nuits que j'attends et demande aux songes les
+voluptés que tu me refuses? continua Raoule debout et le couvant de ce
+regard sombre, dont la puissance avait doté l'humanité d'un monstre de
+plus.<a name="page_222" id="page_222"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, riposta Jacques, mettant sur sa lèvre pourpre le bout de sa
+langue humide, je me moque un peu de tes songes, la réalité sera
+meilleure après, je te supplie de commencer tout de suite, ou je me
+fâche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est le martyre le plus atroce que tu puisses m'imposer, reprit
+la voix frémissante de Raoule, qui avait l'intonation grave du mâle:
+attendre quand j'ai la félicité suprême à ma portée; attendre quand tu
+ne sais pas encore combien je suis fier de te tenir en mon pouvoir;
+attendre quand j'ai tout sacrifié pour avoir le droit de te garder à mes
+côtés, jour et nuit; attendre quand le bonheur inouï serait de t'écouter
+seulement me dire: «Je suis bien le front sur ton sein, je veux dormir
+là.» Non, non, tu n'auras pas ce courage!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aurai, déclara Jacques, sincèrement dépité de voir qu'elle ne se
+prêtait pas à la comédie sans en avoir le bénéfice voluptueux. Je te
+répète que c'est un caprice.</p>
+
+<p>Raoule tomba sur les genoux, les mains jointes, ravie de le voir dupe
+lui-même, et<a name="page_223" id="page_223"></a> <i>par habitude</i>, de la supercherie qu'il implorait, sans se
+douter qu'elle l'employait dans son langage passionné depuis vingt
+minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu es d'une méchanceté? je te trouve tout à fait détestable, fit
+Jacques énervé.</p>
+
+<p>Raoule s'était reculée, la tête rejetée en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne puis te voir sans devenir fou, dit-elle, se trompant à
+son tour; parce que ta divine beauté me fait oublier qui je suis et me
+donne des transports d'amant; parce que je perds la raison devant tes
+nudités idéales... Et, qu'importe à notre passion délirante le sexe de
+ses caresses? Qu'importent les preuves d'attachement que peuvent
+échanger nos corps? Qu'importe le souvenir d'amour de tous les siècles
+et la réprobation de tous les mortels?... Tu es belle... Je suis homme,
+je t'adore et tu m'aimes!</p>
+
+<p>Jacques avait compris enfin qu'elle lui obéissait. Il se leva sur un
+coude, les yeux pleins d'une joie mystérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Viens!... dit-il dans un frisson terrible,<a name="page_224" id="page_224"></a> mais n'ôte pas cet habit,
+puisque tes belles mains suffisent à enchaîner ton esclave... Viens.</p>
+
+<p>Raoule se rua sur le lit de satin, découvrant de nouveau les membres
+blancs et souples de ce Protée amoureux qui, à présent, n'avait plus
+rien conservé de sa pudeur de vierge.</p>
+
+<p>Durant une heure, ce temple du paganisme moderne ne retentit que de
+longs soupirs entrecoupés et du bruit rythmé des baiser; puis, tout à
+coup, un cri déchirant retentit, pareil au hurlement d'un démon qui
+vient d'être vaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Raoule, s'écria Jacques, la face convulsée, les dents crispées sur la
+lèvre, les bras étendus comme s'il venait d'être crucifié dans un spasme
+de plaisir, Raoule, tu n'es donc pas un homme? tu ne peux donc pas être
+un homme?</p>
+
+<p>Et le sanglot des illusions détruites, pour toujours mortes, monta de
+ses flancs à sa gorge.</p>
+
+<p>Car Raoule avait défait son gilet de soie blanche, et, pour mieux sentir
+les battements du c&oelig;ur de Jacques, elle avait ap<a name="page_225" id="page_225"></a>puyé l'un de ses
+seins nus sur sa peau; un sein rond, taillé en coupe avec son bouton de
+fleur fermé qui ne devait jamais s'épanouir dans la jouissance sublime
+de l'allaitement. Jacques avait été réveillé par une révolte brutale de
+toute sa passion. Il repoussa Raoule, le poing crispé:</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! n'ôte pas cet habit, hurla-t-il, au paroxysme de la folie.</p>
+
+<p>Une seule fois ils avaient joué sincèrement la comédie tous les deux,
+ils avaient péché contre leur amour, qui, pour vivre, avait besoin de
+regarder la vérité en face, tout en la combattant par sa propre force.</p>
+
+<p><a name="page_226" id="page_226"></a></p>
+
+<p><a name="page_227" id="page_227"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV</h3>
+
+<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 61px;">
+<img src="images/ill_i.png" width="61" height="60" alt="I" title="I" />
+</span>LS étaient restés en plein Paris pour lutter, pour
+braver. L'opinion publique, cette grande prude, se refusa au combat. On
+fit le vide autour de l'hôtel de Vénérande. M<sup>me</sup> Silvert fut peu à peu
+rayée du clan des femmes recherchées; on ne lui ferma pas les portes,
+mais il y eut des audacieux qui ne repassèrent plus son seuil. Les fêtes
+d'hiver ne réclamèrent plus sa présence, on ne la consulta plus au sujet
+de la nouvelle pièce, du nouveau roman, des nouveautés de la mode. Ils
+allaient, Jacques et Raoule, beaucoup au théâtre, mais leur loge ne
+s'ouvrait<a name="page_228" id="page_228"></a> jamais pour un ami; ils n'avaient plus d'amis, ils étaient
+les maudits de l'Eden, ayant derrière eux, non pas un ange brandissant
+un glaive flamboyant, mais une armée de mondains. L'orgueil de Raoule
+tint bon.</p>
+
+<p>L'épisode de la tante, se rendant au couvent la nuit même de leurs
+noces, défrayait mainte conversation, et, comme personne n'avait plaint
+la chanoinesse, alors qu'elle ne menait pas l'existence de ses rêves, on
+la plaignit énormément lorsqu'elle eut réalisé son v&oelig;u le plus cher.</p>
+
+<p>Quant à Marie Silvert, elle ne reparaissait pas. Dans une classe qui
+n'avait aucun rapport avec la société dont Raoule faisait partie, on
+savait seulement que certaine maison se fondait dans le genre tout à
+fait luxueux, et quelques habitués de ces sortes de maisons savaient
+qu'une Marie Silvert la dirigerait.</p>
+
+<p>Tant il est vrai que les aumônes des saints ne sanctifient souvent pas
+ceux qui les reçoivent.</p>
+
+<p>Rien pourtant ne transpirait dans l'entourage de Raoule; elle-même
+ignorait ce<a name="page_229" id="page_229"></a> fait honteux. On la respectait, voilà tout. Et on se garait
+sur son passage, comme sur le passage d'une femme menacée par une
+prochaine catastrophe.</p>
+
+<p>Un soir, Jacques et Raoule retardèrent, d'un accord tacite, l'heure du
+plaisir. Il y avait trois mois qu'ils étaient mariés, trois mois que
+chaque nuit les retrouvait s'étourdissant de caresses sous la coupole
+bleue de leur temple. Mais ce soir-là, près d'un feu mourant, ils
+causaient: on ne sait pas quel attrait il y a quelquefois dans l'agonie
+de la braise. Jacques et Raoule avaient besoin de causer l'un près de
+l'autre, sans transports féminins, sans cris voluptueux, en bons
+camarades qui se revoient après une longue absence.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est donc devenu de Raittolbe? fit Raoule, lançant au plafond la
+fumée d'une cigarette turque.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, murmura Jacques, il n'est pas poli!</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que je n'en ai plus peur, fit Raoule en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, cela m'amuserait de jouer à <i>ton mari</i> devant ses moustaches
+hérissées.<a name="page_230" id="page_230"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tiens! voyez-vous ce petit fat!.....</p>
+
+<p>Elle ajouta gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que nous lui offrions demain une tasse de thé..... nous
+n'irons pas à l'Opéra et nous ne lirons pas de vieux livres.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu n'y vois pas d'inconvénient.</p>
+
+<p>&mdash;La lune de miel ne permet pas les surprises, madame, fit Raoule,
+portant à ses lèvres la main blanche de Jacques.</p>
+
+<p>Celui-ci rougit et haussa les épaules dans un imperceptible mouvement
+d'impatience.</p>
+
+<p>Le lendemain soir, le samovar fumait devant de Raittolbe qui n'avait pas
+fait d'objection à l'invitation de Raoule.</p>
+
+<p>Les premières paroles échangées sentirent l'ironie de part et d'autre.
+Jacques frisa l'impertinence, Raoule la dépassa, de Raittolbe appuya
+fortement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous boudez, dit Jacques en lui offrant l'index, comme s'il y
+mettait de la condescendance.</p>
+
+<p>&mdash;Le cher baron serait-il jaloux de notre bonheur? interrogea Raoule, se
+dressant comme un gentilhomme offensé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon excellent ami, fit de<a name="page_231" id="page_231"></a> Raittolbe, affectant la confusion
+et ne s'adressant qu'à M<sup>me</sup> Silvert, je crains toujours les lubies des
+femmes nerveuses; si par hasard mon élève, et il désignait Jacques,
+s'était passé la fantaisie de démoucheter un de ses fleurets, vous
+comprenez.....</p>
+
+<p>En prenant le thé, on échangea encore quelques allusions sanglantes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que les Sauvarès, les René, les d'Armonville, jusqu'aux
+Martin Durand, nous fuient, lança Raoule entre deux mauvais rires de
+diable qui constate sa damnation.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont tort..... Je prends sur moi de les remplacer
+avantageusement..... On a des amis intimes ou on n'en a pas, repartit de
+Raittolbe.</p>
+
+<p>A dater de ce moment, il revint tous les mardis à l'hôtel de Vénérande.
+Les leçons d'escrime furent remises en vigueur; une fois même, Jacques
+alla, en compagnie du baron, essayer un cheval récemment acheté. Le
+mariage semblait avoir comblé tous les abîmes jadis ouverts sous les
+pieds de l'ex-officier de hussards.</p>
+
+<p>Il traitait d'égal à égal avec Jacques, et, en<a name="page_232" id="page_232"></a> le voyant bien campé sur
+sa selle, le cigare au coin de la bouche, l'&oelig;il hardi, il pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être tirerait-on un homme de cet argile..... si Raoule voulait.</p>
+
+<p>Et il songeait à une réhabilitation possible, provoquée, en une minute
+d'oubli, par une vraie maîtresse que Raoule serait forcée de combattre
+avec la tactique féminine habituelle.</p>
+
+<p>Au retour du Bois, Jacques désira visiter l'appartement de de Raittolbe.
+Ils poussèrent jusqu'à la rue d'Antin.</p>
+
+<p>En pénétrant dans cet intérieur, Jacques fronça les narines.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-il, ça sent rudement le tabac chez vous!</p>
+
+<p>&mdash;Dame, mon cher mignon, objecta de Raittolbe, malicieux, je ne suis pas
+un apostat, moi! J'ai mes croyances, je les garde.</p>
+
+<p>Soudain, Jacques eut une exclamation; il venait de reconnaître, un à un,
+tous les meubles de son ancien appartement du boulevard Montparnasse.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, fit-il, je les avais laissés à ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle me les a revendus; ce n'é<a name="page_233" id="page_233"></a>taient cependant pas les amateurs
+qui manquaient, mais.....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? interrogea le jeune homme intrigué.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tenu à les avoir parce qu'ils sont autant de chapitres d'un roman
+vécu qu'il était inutile de voir publier un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes fort aimable! balbutia Jacques, en s'asseyant sur son
+ancien divan oriental.</p>
+
+<p>Il n'avait trouvé que cette phrase banale pour remercier le baron de sa
+délicatesse. Celui-ci se mit à côté de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ce temps est loin, n'est-il pas vrai, Jacques?</p>
+
+<p>Et, cavalièrement, il lui frappait sur la cuisse.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous? murmura Jacques, laissant aller sa tête en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Je pense bien que M<sup>me</sup> Silvert nous donnera bientôt
+l'occasion de sucer quelques dragées. Pour ma part, j'en commanderai au
+kirsch, ne pouvant les avaler qu'au kirsch.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mauvais plaisant, vous allez vous taire?<a name="page_234" id="page_234"></a></p>
+
+<p>&mdash;Hein? grogna de Raittolbe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, sans doute? Ne voulez-vous pas que j'accouche par-dessus le
+marché?</p>
+
+<p>Le baron saisit au hasard un superbe narghilé de porcelaine et l'envoya
+se briser contre le mur.</p>
+
+<p>&mdash;Mille millions de tonnerres! rugit-il, vous êtes donc empaillé, vous?
+Cependant, je n'ai pas eu la berlue certaine nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Jacques avec abandon, une mauvaise habitude est si tôt prise!</p>
+
+<p>De Raittolbe se promenait de long en large.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, dit-il, avez-vous envie d'essayer autre chose, sans que
+jamais votre bourreau femelle en sache rien?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être...</p>
+
+<p>Et Jacques eut un étrange sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Allez voir, au crépuscule, ce qui se passe chez votre s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Débauché! fit le mari de Raoule, secouant sa jolie tête rousse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous refusez?</p>
+
+<p>&mdash;Non! je demande des explications.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! déclara de Raittolbe, plein d'une pudeur comique, je ne me charge
+pas de la<a name="page_235" id="page_235"></a> réclame de ces maisons-là; <i>elles</i> sont toutes charmantes et
+savantes, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas assez.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! le canard décapité, alors? marmotta de Raittolbe furieux.</p>
+
+<p>Jacques leva son &oelig;il étonné, pur comme un &oelig;il de vierge, sur le
+viveur à poil rude qui lui parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, baron?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est drôle, morbleu! sacrebleu!</p>
+
+<p>Et de Raittolbe s'étreignait les tempes; puis, il contempla ce visage
+fatigué, mais si délicat dans ses traits de blonde voluptueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis pourtant pas vous raconter une histoire qu'ensuite vous
+irez répéter à notre fougueuse Raoule..., espèce de fille manquée.</p>
+
+<p>&mdash;Non! je ne dirai rien..., racontez tout ce que vous voudrez... si
+c'est drôle.</p>
+
+<p>Et, saisi d'une curiosité malsaine, Jacques oubliait à qui il avait
+affaire; confondant toujours les hommes dans Raoule et Raoule dans les
+hommes, il se leva et vint joindre ses mains sur l'épaule de de
+Raittolbe.<a name="page_236" id="page_236"></a></p>
+
+<p>Un moment, son souffle parfumé effleura le cou du baron. Celui-ci frémit
+jusqu'aux moelles et se détourna, regardant la fenêtre qu'il eût bien
+voulu ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, mon petit, pas de séduction ou j'appelle la police des
+m&oelig;urs.</p>
+
+<p>Jacques éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Une séduction en veston de cheval? oh! quel vilain dépravé! Baron,
+vous êtes inconvenant, ce me semble!...</p>
+
+<p>Mais le rire de Jacques était devenu nerveux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! je vous le paraîtrais moins si vous étiez en veston de
+velours!... eut la folie de répliquer de Raittolbe.</p>
+
+<p>Jacques fit une moue. Quand il vit se plisser la bouche du monstre, de
+Raittolbe fit un bond jusqu'à la fenêtre:</p>
+
+<p>&mdash;J'étouffe, râla-t-il.</p>
+
+<p>Lorsqu'il revint auprès de Jacques, celui-ci se tordait sur le divan,
+dans un accès de rire inextinguible.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez, Jacques! fit-il, la cravache levée.</p>
+
+<p>Puis, l'abaissant:</p>
+
+<p>&mdash;Sortez, Jacques, reprit-il avec une<a name="page_237" id="page_237"></a> voix presque défaillante, car
+cette fois vous pourriez vous faire tuer.</p>
+
+<p>Jacques s'empara de son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne savons pas encore assez bien nous battre, fit-il, l'entraînant
+de force jusqu'à leurs chevaux, piaffant près du trottoir.</p>
+
+<p>Ils dînèrent à l'hôtel de Vénérande, côte à côte, sans qu'aucune
+allusion à la scène de l'après-midi pût alarmer la confiance de Raoule.</p>
+
+<p>Une nuit, M<sup>me</sup> Silvert pénétra seule dans le temple azuré. Le lit de
+Vénus demeura vide, le brûle-parfums ne s'alluma pas, Raoule n'endossa
+point l'habit noir...</p>
+
+<p>Jacques, sorti après le déjeuner pour assister à un assaut de maîtres en
+renom, n'était pas rentré.</p>
+
+<p>Vers minuit, Raoule doutait encore de la possibilité d'une trahison.
+Machinalement, ses yeux se fixèrent sur l'amour soutenant le rideau;
+elle crut lui voir une expression moqueuse.</p>
+
+<p>Elle sentit ses veines se glacer d'un effroi inconnu... Elle courut au
+fond de la chambre chercher un poignard dissimulé derrière son portrait,
+et se l'appuya sur le sein.<a name="page_238" id="page_238"></a></p>
+
+<p>Un bruit de pas se fit entendre dans le cabinet de toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! cria la voix de Jeanne.</p>
+
+<p>La soubrette prenait sur elle de l'annoncer sans ordre, pour rasséréner
+madame, dont la physionomie bouleversée lui avait fait peur.</p>
+
+<p>En effet, monsieur entrait quelques secondes plus tard.</p>
+
+<p>Raoule s'élança avec un cri d'amour; mais Jacques la repoussa
+brutalement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc? balbutia Raoule, affolée... on dirait que tu es ivre!</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de chez ma s&oelig;ur, dit-il d'une voix saccadée... de chez ma
+s&oelig;ur la prostituée... et pas une de ces filles, tu m'entends? pas une
+n'a pu faire revivre ce que tu as tué, sacrilège!...</p>
+
+<p>Il tomba, très lourd, sur la couche nuptiale, répétant dans une grimace
+de dégoût:</p>
+
+<p>&mdash;Je les déteste, les femmes, oh! je les déteste!</p>
+
+<p>Raoule, atterrée, recula jusqu'au mur; là, elle s'affaissa sur
+elle-même, évanouie.<a name="page_239" id="page_239"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV</h3>
+
+<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 61px;">
+<img src="images/ill_m.png" width="61" height="61" alt="M" title="M" />
+</span>A très chère belle-s&oelig;ur,</p>
+
+<p>«Rendez-vous donc ce soir, vers onze heures, chez votre ami M. de
+Raittolbe, vous y verrez des choses qui vous feront plaisir.</p>
+
+<p class="r">«M<small>ARIE</small> S<small>ILVERT.</small>»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Ce billet était aussi laconique qu'un soufflet donné en pleine joue.
+Raoule, en le lisant, éprouva une sensation d'horreur; cependant, sa
+vaillante nature d'homme reprit un moment le dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Non! s'écria-t-elle, il a pu vouloir tromper sa femme..... il est
+incapable de trahir son amant!<a name="page_240" id="page_240"></a></p>
+
+<p>Il y avait un mois que Jacques ne quittait plus, pour ainsi dire, leur
+sanctuaire d'amour, et un mois, qu'une aurore, il avait demandé pardon
+comme <i>une adultère</i> repentante, baisant ses pieds, couvrant ses mains
+de larmes. Elle avait pardonné parce que peut-être, au fond, elle était
+heureuse qu'il se fût prouvé à lui-même qu'il était à la merci de son
+infernale puissance. Fallait-il donc que de la boue remontât une
+nouvelle insulte pour sa passion miséricordieuse?</p>
+
+<p>Oh! mais aussi..... elle le savait trop bien, la chair saine et fraîche
+est la souveraine du monde. Elle le disait si souvent dans leurs nuits
+folles, plus voluptueuses et plus raffinées depuis la nuit d'orgie de
+Jacques. Raoule brûla le billet. Alors, les mots de ce billet
+transparurent sur les murailles de son salon, en lettres de feu. Elle ne
+voulait plus le relire, mais elle le revoyait partout, du parquet au
+plafond. Raoule fit venir un à un ses gens, elle leur posa cette
+question:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous de quel côté monsieur est allé ce soir, après sa promenade
+au Bois?<a name="page_241" id="page_241"></a></p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit le petit groom qui avait tenu la bride du cheval de
+Jacques, je crois que monsieur est monté dans un fiacre!...</p>
+
+<p>Ce renseignement n'indiquait pas les intentions de son mari; cependant,
+pourquoi n'était-il pas rentré pour lui faire part de sa fugue?</p>
+
+<p>Elle devenait stupide, ma foi!..... Est-ce qu'elle pouvait hésiter?
+Est-ce que la nature humaine n'est pas toujours prête à succomber à la
+plus extravagante des tentations? Est-ce qu'elle-même, un jour, il y
+avait juste un an, n'était pas allée trouver Jacques au lieu d'aller
+trouver de Raittolbe?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pensa la farouche philosophe, il est allé où son destin
+l'appelait; il est allé où j'ai prévu qu'il irait, en dépit de mes
+caresses démoniaques! Raoule, l'heure de l'expiation vient de sonner
+pour toi; regarde le danger en face, et, s'il n'est plus temps, châtie
+le coupable!</p>
+
+<p>Elle tressaillit, car, tout en mettant ses habits d'homme pour ne pas
+être reconnue <i>rue d'Antin</i>, elle se parlait haut.<a name="page_242" id="page_242"></a></p>
+
+<p>&mdash;Coupable! l'est-il? Qui sait? Ne dois-je pas supporter le poids d'un
+crime trop souvent prévu par mes soupçons et à l'idée duquel ses lâches
+instincts l'ont habitué?</p>
+
+<p>Elle ajouta, en gagnant l'escalier de service correspondant à leur
+chambre:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le châtierai pas, je me contenterai de détruire l'idole, car on
+ne peut plus adorer un dieu déchu! Et elle partit, le regard droit, le
+visage tranquille, avec le c&oelig;ur broyé...</p>
+
+<p>Rue d'Antin, le concierge lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Raittolbe ne reçoit personne.</p>
+
+<p>Puis, en clignant de l'&oelig;il parce qu'il voyait que ce jeune homme
+élégant devait être un ami intime:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une dame chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme! râla M<sup>me</sup> Silvert.</p>
+
+<p>Une atroce supposition lui vint tout de suite à l'esprit. Il avait pu
+passer d'abord chez sa s&oelig;ur..... chez sa s&oelig;ur, il y avait des
+livrées à toutes les tailles!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon ami, c'est justement pour cela que je désire le
+voir!.....</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est impossible, M. le baron ne plaisante pas avec ces sortes de
+consignes.<a name="page_243" id="page_243"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous en a-t-il donné une?.....</p>
+
+<p>&mdash;Non... Tiens... ça se devine!...</p>
+
+<p>Raoule monta sans daigner se retourner et sonna à la porte de
+l'entresol. Le valet de chambre de de Raittolbe arriva, un doigt sur la
+bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur ne reçoit pas en ce moment!</p>
+
+<p>&mdash;Voici ma carte, il faut qu'on me reçoive!</p>
+
+<p>Elle avait une carte de son mari dans la poche de son pardessus.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Silvert, bégaya le domestique ahuri, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Raoule, s'efforçant de rire, ma femme est ici, je le sais!
+Vous avez peur que je veuille faire un esclandre? Soyez tranquille, le
+commissaire de police ne me suit pas...</p>
+
+<p>Elle lui glissa un billet de banque et referma la porte sur eux.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur, murmura le pauvre garçon terrifié, j'ai annoncé
+M<sup>me</sup> Silvert il y a à peine un grand quart d'heure, je vous jure...</p>
+
+<p>Raoule traversa rapidement la salle à manger et entra dans le fumoir,
+ayant<a name="page_244" id="page_244"></a> toujours soin de refermer les portes qu'elle ouvrait.</p>
+
+<p>Le fumoir était éclairé par une seule bougie, posée sur une console. M.
+de Raittolbe, debout près de cette console, tenait un pistolet à la
+main.</p>
+
+<p>Raoule ne fit qu'un bond. Lui aussi voulait se tuer? Qui est-ce qui
+l'avait trahi? Une créature aimée ou sa force morale?...</p>
+
+<p>Elle saisit le pistolet, et l'attaque fut si brusque, si imprévue, que
+de Raittolbe le lâcha; l'arme alla rouler sur le tapis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi? bégaya l'ex-officier, pâle comme un mort.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu dois parler avant de te brûler la cervelle, je l'exige.
+Après... oh! tu feras ce que tu voudras!...</p>
+
+<p>Elle paraissait tellement calme que de Raittolbe crut qu'elle ne savait
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques est ici! fit-il d'un ton guttural.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doute, puisque ton domestique vient de te l'annoncer tout à
+l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;En costume de femme! s'exclama de Raittolbe, mettant dans cette phrase
+toute une explosion de rage insensée.<a name="page_245" id="page_245"></a></p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!</p>
+
+<p>Et ils s'envisagèrent un moment avec une effrayante fixité.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Dans ma chambre à coucher!</p>
+
+<p>&mdash;Que fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il pleure!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as refusé!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu l'étrangler, rugit de Raittolbe.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais ensuite tu as voulu te brûler la cervelle?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avoue!...</p>
+
+<p>&mdash;La raison?</p>
+
+<p>De Raittolbe ne trouva rien à répondre. Anéanti, le viveur se laissa
+tomber sur un canapé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon honneur est plus susceptible que le vôtre! dit-il enfin.</p>
+
+<p>Alors Raoule se dirigea vers la chambre à coucher. Quelques instants,
+qui parurent des siècles au baron, s'écoulèrent dans le plus profond
+silence.</p>
+
+<p>Puis une femme reparut, vêtue d'une longue robe de velours noir tout
+unie, la tête enveloppée d'une mantille. Cette femme<a name="page_246" id="page_246"></a> était M<sup>me</sup>
+Silvert, née Raoule de Vénérande. Livide et chancelant, son mari la
+suivait; il avait relevé le collet de son pardessus pour cacher des
+traces rouges qu'il avait au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Baron, dit M<sup>me</sup> Silvert d'une voix ferme, j'ai été surprise en
+flagrant délit, mais mon mari ne veut pas un scandale public. Il vous
+attendra à six heures, demain, avec ses témoins, au Vésinet, sur la
+lisière du bois.</p>
+
+<p>M. de Raittolbe s'inclina sans se tourner du côté de Jacques, dont le
+front était baissé.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, madame! murmura-t-il; seulement, le flagrant délit ne peut
+pas être constaté par votre mari, car M<sup>me</sup> Silvert n'est pas coupable,
+je l'affirme!</p>
+
+<p>Et il posa la main sur sa rosette de la Légion d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, monsieur!</p>
+
+<p>Elle salua comme un adversaire et elle se retira, le bras passé autour
+de la taille de Jacques. En franchissant le seuil du fumoir, elle se
+retourna:</p>
+
+<p>&mdash;A mort! jeta-t-elle simplement dans<a name="page_247" id="page_247"></a> l'oreille de de Raittolbe, qui la
+reconduisait.</p>
+
+<p>Le valet de chambre dit plus tard, au sujet de cette étrange aventure:</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> Silvert, que j'aurais juré avoir vue blonde comme les blés en
+entrant, était brune comme la suie en sortant... Ah! c'est de toutes les
+façons une bien jolie femme!</p>
+
+<p>Ce fut Raoule elle-même qui, le lendemain, vint éveiller Jacques dès
+l'aube; elle lui donna les deux adresses de ses témoins.</p>
+
+<p>&mdash;Va, dit-elle d'un accent très doux, et n'aie pas peur. Il s'agit d'un
+assaut en plein air, au lieu d'être à la salle d'escrime!</p>
+
+<p>Jacques se frotta les yeux comme un être qui n'a plus conscience de ce
+qu'il fait; il avait dormi tout habillé sur son lit de satin:</p>
+
+<p>&mdash;Raoule, murmura-t-il avec humeur, c'est ta faute, et puis, j'ai voulu
+plaisanter, voilà tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, lui dit-elle, souriant d'un sourire adorable, je t'aime
+encore!... Ils s'embrassèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Tu iras faire ton devoir de mari outragé, tu recevras une petite
+égratignure, c'est la seule vengeance que je veux tirer<a name="page_248" id="page_248"></a> de toi. Ton
+adversaire est prévenu: il doit respecter ta personne!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Raoule, s'il ne t'obéissait pas? murmura Jacques inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'obéira!</p>
+
+<p>Le ton de Raoule n'admettait pas de réplique.</p>
+
+<p>Cependant, Jacques, à travers les brouillards de son imagination
+idiotisée par le vice, revoyait toujours devant lui la figure menaçante
+de de Raittolbe, et il ne comprenait pas pourquoi, elle, <i>le bien-aimé</i>,
+lui pardonnait si lâchement.</p>
+
+<p>Il trouva le coupé tout attelé près du perron, monta d'une allure
+machinale et se rendit aux adresses indiquées.</p>
+
+<p>Martin Durand accepta sans contestation de lui servir de témoin dans une
+affaire inconnue. Mais le cousin René, devinant qu'il s'agissait d'une
+escapade de Raoule, ne trouva pas <i>amusant</i> d'avoir à soutenir l'honneur
+de Jacques Silvert. Il ne céda que quand il sut qu'il n'y avait qu'une
+querelle d'escrime en jeu.</p>
+
+<p>Alors, comme Jacques avait épousé une de Vénérande et, de ce chef,
+faisait partie<a name="page_249" id="page_249"></a> de <i>leur noblesse</i>, par esprit de corps, le cousin
+rejoignit Martin Durand.</p>
+
+<p>Les deux témoins, ne sachant pas le moins du monde à quoi s'en tenir,
+n'échangèrent que de rares paroles. Jacques Silvert, lui, se renversa
+dans le coin le mieux rembourré de sa voiture et s'endormit.</p>
+
+<p>&mdash;Alexandre! fit René, montrant le mari de Raoule en ricanant.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, riposta Martin Durand, il se bat pour la galerie. De
+Raittolbe a probablement à lui faire essayer une nouvelle botte. Est-il
+assez complaisant, ce mari!</p>
+
+<p>René eut un geste de hauteur qui arrêta net la diatribe malencontreuse
+de l'architecte.</p>
+
+<p>Après une heure un quart du trot relevé de son pur sang, Jacques,
+réveillé par ses témoins, sauta à terre sur la lisière du bois. Ils
+furent quelques instants à trouver l'adversaire. Tout était singulier
+dans ce duel, et le lieu du rendez-vous n'était pas plus défini que son
+réel motif.</p>
+
+<p>Enfin, de Raittolbe apparut, amenant avec lui deux anciens officiers.
+Jacques savait qu'on salue son adversaire, il le salua.<a name="page_250" id="page_250"></a></p>
+
+<p>&mdash;Très crâne, de plus en plus crâne! affirma René.</p>
+
+<p>Puis les témoins s'abordèrent, et, Jacques, pour se donner la contenance
+d'un vrai mâle, alluma une cigarette offerte par Martin Durand.</p>
+
+<p>On était au mois de mars, il faisait un temps gris, mais très tiède. Il
+avait plu la veille et les bourgeons naissants des arbres étincelaient
+de mille gouttelettes brillantes. En levant le front, Jacques ne put
+s'empêcher de sourire de son sourire vague qui était chez lui toute la
+spiritualité de sa molle matière. A quoi souriait-t-il? Mon Dieu, il
+l'ignorait; seulement, ces gouttes d'eau lui avaient fait l'effet de
+regards limpides abaissés tendrement sur sa destinée, et il en
+ressentait de la joie au c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Quand il voyait la campagne, ayant Raoule à son bras, le corps de cette
+terrible créature, maître du sien, obstruait tout devant lui.</p>
+
+<p>Et il l'aimait cruellement, cette femme...; il est vrai qu'il l'avait
+cruellement offensée pour cet homme qui lui avait fait si mal au cou...<a name="page_251" id="page_251"></a></p>
+
+<p>Il ramena son regard sur la terre. Des violettes perçaient çà et là le
+gazon. Alors, de même que les gouttes de pluie avaient semé des
+paillettes dans son obscur cerveau, de même les petits yeux sombres des
+fleurs à demi voilées mélancoliquement par les brins d'herbe comme par
+des cils, le rendirent plus obscur encore.</p>
+
+<p>Il vit la terre maussade, fangeuse, et il frémit à la pensée d'être un
+matin couché là, pour ne jamais se relever.</p>
+
+<p>Oui, certes, il l'avait offensée, cette femme; mais cet homme, pourquoi
+lui avait-il fait si mal au cou?...</p>
+
+<p>Ensuite, rien n'était de sa faute!... La prostitution, c'est une
+maladie! Tous l'avaient eue dans sa famille: sa mère, sa s&oelig;ur; est-ce
+qu'il pouvait lutter contre son propre sang?...</p>
+
+<p>On l'avait fait <i>si fille</i> dans les endroits les plus secrets de son
+être, que la folie du vice prenait les proportions du tétanos!
+D'ailleurs, ce qu'il avait osé vouloir, c'était plus naturel que ce
+qu'elle lui avait appris!</p>
+
+<p>Et il secouait au vent ses cheveux roux en pensant à ces choses! Ils
+allaient poser<a name="page_252" id="page_252"></a> un peu sous des épées croisées, faire <i>des pliés</i>.
+«Allez, messieurs!»</p>
+
+<p>Ils ferrailleraient jusqu'à ce qu'il reçût l'égratignure promise, puis
+il reviendrait bien vite lui faire boire dans un baiser la perle pourpre
+pas plus grosse que les perles de la pluie...</p>
+
+<p>...Pourtant, cet homme lui avait fait bien mal au cou...</p>
+
+<p>Le choix des armes appartenait à de Raittolbe. Il choisit. Quand Jacques
+prit son épée aux mains il fut surpris de la trouver pesante. Celles
+dont il se servait habituellement étaient fort légères. Le sacramentel
+«Allez, messieurs!» fut prononcé.</p>
+
+<p>Jacques maniait son arme gauchement, comme toujours.</p>
+
+<p>Le baron ne voulait pas regarder Jacques en face, mais le jeune homme
+manifestait une quiétude si grande, quoique muette, que de Raittolbe
+sentit le froid lui envahir l'âme.</p>
+
+<p>&mdash;Dépêchons, songea-t-il, débarrassons la société d'un être immonde!</p>
+
+<p>A ce moment, l'aurore déchira la nue<a name="page_253" id="page_253"></a> grise. Un rayon glissa jusqu'aux
+combattants. Jacques fut illuminé et, sa chemise s'entr'ouvrant au creux
+de sa poitrine, l'on put apercevoir sur une peau fine comme la peau d'un
+enfant, des frisons d'or qui formaient à peine une estompe à la chair.</p>
+
+<p>De Raittolbe fit une feinte. Jacques para, mais un peu lâchement. Lui
+aussi avait hâte d'en finir... Si le baron se trompait? sa poigne était
+terrible, il l'avait appris à ses dépens. C'était surtout ce silence
+religieux qui lui pesait! Au moins Raoule l'amusait de ses saillies
+mordantes quand elle lui donnait ses leçons, et il avait envie d'être
+beau...</p>
+
+<p>De Raittolbe eut quelques secondes d'hésitation. Une angoisse affreuse
+le tenaillait et une sueur moite l'inondait.</p>
+
+<p>Ce Jacques, tout rose, lui paraissait joyeux! Il n'était donc pas
+poltron, cet être maudit, il ne comprenait donc pas, il ne se défendait
+pas?... Les coups d'épée n'avaient donc pas plus de prise sur ses
+membres de jeune dieu que les coups de cravache?</p>
+
+<p>Alors, ne voulant pas savoir ce qu'il<a name="page_254" id="page_254"></a> adviendrait, dans un coupé
+rapide, il se fendit en détournant un peu la tête et atteignit Jacques
+juste au milieu de ces frisons roux que l'aurore rendait luisants comme
+une dorure. Il lui sembla que son épée entrait toute seule dans la chair
+d'un nouveau né. Jacques ne poussa pas un cri, le malheureux tomba sur
+les touffes de gazon où le guettaient les petits yeux sombres des
+violettes. Mais de Raittolbe cria, lui; il eut une exclamation
+déchirante qui bouleversa les témoins.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un misérable! fit-il avec l'accent d'un père qui, par mégarde,
+aurait assassiné son fils. Je l'ai tué! je l'ai tué!</p>
+
+<p>Il se précipita sur le corps étendu.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! supplia-t-il, regarde-moi! parle-moi! Jacques, pourquoi as-tu
+voulu cela, aussi? ne savais-tu pas que tu étais condamné d'avance? Ah!
+c'est une atrocité, je ne peux pas, moi qui l'aime, l'avoir tué! dites,
+monsieur? ce n'est pas vrai? je rêve?...</p>
+
+<p>Les témoins, navrés par cette douleur inattendue, essayaient de le
+calmer, tout en soulevant Jacques.<a name="page_255" id="page_255"></a></p>
+
+<p>&mdash;Pour un duel au premier sang, c'est une issue regrettable, mâchonna
+l'un des deux officiers.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! voilà une affaire désastreuse, murmurait Martin Durand.</p>
+
+<p>&mdash;Et pas un médecin, ajouta René, horriblement vexé du dénouement de
+l'aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! j'ai l'habitude de ces choses-là, je vais le panser; allez me
+chercher de l'eau, vite....., dit le second témoin du baron.</p>
+
+<p>Pendant qu'on allait chercher de l'eau, de Raittolbe avait appuyé ses
+lèvres sur la blessure et tâchait d'attirer le sang qui coulait à peine.</p>
+
+<p>Avec un mouchoir on aspergea le front de Jacques. Il entr'ouvrit les
+paupières.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vis? dit le baron, oh! mon enfant, me pardonnez-vous? continua-t-il
+en balbutiant, vous ne saviez pas vous battre, vous vous êtes offert
+vous-même à la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Nous affirmons, interrompit l'un des officiers, qui pensait que son
+ami allait trop loin, que M. de Raittolbe s'est parfaitement conduit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois bien souffrir, n'est-ce pas? poursuivait le baron, ne les
+écoutant plus,<a name="page_256" id="page_256"></a> toi que le moindre mal fait trembler. Hélas! tu es si
+peu un homme! Il faut que j'aie été fou pour accepter ce combat. Mon
+pauvre Jacques, réponds-moi, je t'en conjure!</p>
+
+<p>Les paupières de Silvert se levèrent tout à fait; un amer rictus crispa
+sa belle bouche dont la chaude nuance pâlissait.</p>
+
+<p>&mdash;Non! monsieur, bégaya-t-il d'une voix devenue moins qu'un souffle, je
+ne vous en veux pas..... c'est ma s&oelig;ur... qui est cause de tout... ma
+s&oelig;ur!..... J'aimais bien Raoule..... Ah! j'ai froid!</p>
+
+<p>De Raittolbe voulut de nouveau sucer la plaie, parce que le sang ne
+coulait toujours pas.</p>
+
+<p>Alors Jacques le repoussa et lui dit, plus bas encore:</p>
+
+<p>&mdash;Non! laissez-moi, vos moustaches me piqueraient...</p>
+
+<p>Son corps frissonna en se renversant en arrière. Jacques était mort.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas remarqué, dit l'un des témoins du baron, lorsque la
+voiture se fut éloignée emportant le cadavre, vous<a name="page_257" id="page_257"></a> n'avez pas remarqué
+que de Raittolbe, malgré son désespoir, a oublié de lui tendre la main?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, d'ailleurs ce duel a été aussi incorrect que possible..... j'en
+suis navré, pour notre ami.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Le soir de ce jour funèbre, M<sup>me</sup> Silvert se penchait sur le lit du
+temple de l'Amour et, armée d'une pince en vermeil, d'un marteau
+recouvert de velours et d'un ciseau en argent massif, se livrait à un
+travail très minutieux..... Par instants, elle essuyait ses doigts
+effilés avec un mouchoir de dentelle.</p>
+
+<p><a name="page_258" id="page_258"></a></p>
+
+<p><a name="page_259" id="page_259"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI</h3>
+
+<p class="nind"><span class="figleft" style="width: 62px;">
+<img src="images/ill_l.png" width="62" height="62" alt="L" title="L" />
+</span>E baron de Raittolbe a repris du service en Afrique.
+Il est de toutes les expéditions dangereuses. Ne lui a-t-on pas prédit
+qu'il mourrait par le feu?</p>
+
+<p>A l'hôtel de Vénérande, dans le pavillon gauche, dont les volets sont
+toujours clos, il y a une chambre murée.</p>
+
+<p>Cette chambre est toute bleue comme un ciel sans nuage. Sur la couche en
+forme de conque, gardée par un Eros de marbre, repose un mannequin de
+cire revêtu d'un épiderme en caoutchouc transparent. Les cheveux roux,
+les cils blonds, le duvet d'or<a name="page_260" id="page_260"></a> de la poitrine sont naturels; les dents
+qui ornent la bouche, les ongles des mains et des pieds ont été arrachés
+à un cadavre. Les yeux en émail ont un adorable regard.</p>
+
+<p>La chambre murée possède une porte dissimulée dans la tenture d'un
+cabinet de toilette.</p>
+
+<p>La nuit, une femme vêtue de deuil, quelquefois un jeune homme en habit
+noir, ouvrent cette porte.</p>
+
+<p>Ils viennent s'agenouiller près du lit, et, lorsqu'ils ont longtemps
+contemplé les formes merveilleuses de la statue de cire, ils l'enlacent,
+la baisent aux lèvres. Un ressort, disposé à l'intérieur des flancs,
+correspond à la bouche et l'anime.</p>
+
+<p>Ce mannequin, chef-d'&oelig;uvre d'anatomie, a été fabriqué par un
+Allemand.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">FIN</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Vénus, by
+Marguerite Vallette-Eymery (aka Rachilde)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR VÉNUS ***
+
+***** This file should be named 36528-h.htm or 36528-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+opportunities to fix the problem.
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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