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Lia d’Argelès + +Author: Émile Gaboriau + +Release Date: June 24, 2011 [EBook #36510] +[Last updated: March 31, 2013] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE INFERNALE *** + + + + +Produced by Chuck Greif, Broward Public Libraries and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This book was produced from scanned images of public +domain material from the Google Print project.) + + + + + + + + +LA VIE INFERNALE + + +I. PASCAL ET MARGUERITE + + +II. LIA D’ARGELÈS + + +OUVRAGES DU MEME AUTEUR + + +=LA VIE INFERNALE=. 6e édition. 2 vol. grand in-18. 7 fr. » + +=L’AFFAIRE LEROUGE=. 10e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50 + +=LE DOSSIER Nº 113=. 9e édit. 1 vol. fr. in-18. 3 fr. 50 + +=LE CRIME D’ORCIVAL=. 7e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50 + +=LES ESCLAVES DE PARIS=. 6e édit. 2 vol. gr. in-18. 7 fr. » + +=LE 13e HUSSARDS=. 21e édit. 1 vol gr. in-18. 3 fr. 50 + +=MONSIEUR LECOQ=. 7e édit. 2 vol. gr. in-18. 7 fr. » + +=LES COTILLONS CÉLÈBRES=. 7e édit. ornée de portraits. +2 vol. gr. in-18. 7 fr. » + +=LES COMÉDIENNES ADORÉES=. Nouv. édit. 1 vol. 3 fr. 50 + +=LES GENS DE BUREAU=. 6e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50 + +=LA CLIQUE DORÉE=. 4e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50 + +=MARIAGES D’AVENTURE=. Nouvelle édit. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 + +=LA CORDE AU COU=. 7e édit. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 + +=LA DEGRINGOLADE=. 5e édit. 3 vol. gr. in-18. 7 fr. » + +=L’ARGENT DES AUTRES=. 5e édit. 2 vol. grand in-18. 7 fr. » + +=LE PETIT VIEUX DES BATIGNOLLES=. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50 + +Paris.--Imprimerie de l’_Étoile_, BOUDET, Directeur, rue Cassette, 1. + + + + +LA VIE + +INFERNALE + +PAR + +ÉMILE GABORIAU + +I + +PASCAL ET MARGUERITE + +SEPTIÈME ÉDITION + +[Illustration] + +PARIS + +E. DENTU, ÉDITEUR + +LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES + +PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS + +1881 + +Tous droits réservés. + + + + +MADAME BLANCHE SILVA + +Madame, + +_En écrivant votre nom à la première page de ce volume permettez-moi +d’attester une amitié dont je suis fier._ + +ÉMILE GABORIAU. + + + + +LA VIE INFERNALE + +PASCAL ET MARGUERITE + + + + +I + + +C’était le 15 octobre, un jeudi soir. + +Il n’était que six heures et demie, mais depuis longtemps déjà la nuit +était venue. + +Il faisait froid, le ciel était noir comme de l’encre, la vent soufflait +en tempête, il pleuvait. + +Les domestiques de l’hôtel de Chalusse, un des plus magnifiques de la +rue de Courcelles, étaient réunis chez le concierge, lequel occupait, +avec son épouse, un pavillon de deux pièces, à droite de la vaste cour +sablée. + +A l’hôtel de Chalusse, comme dans toutes les grandes maisons, le +concierge, M. Bourigeau, était un personnage d’une importance +exceptionnelle, toujours prêt à faire sentir cruellement son autorité à +qui eût osé seulement la mettre en doute. + +A le voir on reconnaissait le serviteur qui tient au bout de son cordon +le plaisir et la liberté de tous les autres, celui qui favorise les +sorties défendues par le maître, celui qui peut cacher, si telle est sa +volonté, les rentrées mystérieuses, la nuit, après la fermeture du bal +public ou de l’estaminet. + +C’est dire que M. et Mme Bourigeau étaient l’objet de toutes sortes +d’adulations et de gâteries. + +Ce soir-là, le maître était sorti, et le premier valet de chambre de M. +le comte de Chalusse, M. Casimir, offrait le café. + +Et tout en sirotant le gloria largement battu de fin cognac, présent de +M. le sommelier, on se plaignait, comme de juste, de l’ennemi commun, du +maître. + +C’était une petite camériste au nez odieusement retroussé qui avait la +parole. + +Elle mettait au fait de la maison un grand drôle, à l’air bassement +insolent, admis depuis la veille seulement au nombre des valets de pied. + +--A coup sûr, expliquait-elle, la place est supportable. Les gages sont +forts, la nourriture est bonne, la livrée est juste assez voyante pour +avantager un bel homme; enfin Mme Léon, la femme de charge, qui a la +direction de tout, n’est pas trop regardante. + +--Et l’ouvrage? + +--Rien à faire. Pensez donc, nous sommes dix-huit pour servir deux +maîtres, M. le comte et Mlle Marguerite; seulement, dame, on ne +s’amuse guère, ici... + +--Comment, on s’ennuie!... + +--A la mort, monsieur. C’est pis qu’une tombe au cimetière, ce grand +hôtel. Jamais une soirée, jamais un dîner, rien. Croiriez-vous que je +n’ai jamais vu, moi qui vous parle, les appartements de réception. Tout +est fermé, et les meubles pourrissent sous des housses. Il ne vient pas +trois visites par mois... + +Elle était indignée, et l’autre semblait partager son indignation. + +--Ah ça! fit-il, c’est donc un ours que ce comte de Chalusse!... Un +homme qui n’a pas cinquante ans et qui possède des millions, à ce qu’on +prétend... + +--Oui, des millions, vous pouvez le dire, peut-être dix, peut-être +vingt... + +--Raison de plus... Il faut qu’il ait quelque chose, un coup de marteau, +comme on dit chez nous. Que fait-il donc, seul, toute la sainte journée? + +--Rien. Il lit dans son cabinet ou il se promène de long en large au +fond du jardin. Quelquefois, le soir, il fait atteler et conduit +Mademoiselle au bois de Boulogne en voiture fermée, mais c’est rare. Du +reste, il n’est pas gênant le pauvre homme. Voilà six mois que je suis +chez lui, et c’est tout juste si je connais la couleur de ses paroles. +«Oui, non, faites ceci, c’est bien, sortez,» voilà tout ce qu’il sait +dire. Demandez plutôt à M. Casimir... + +--Le fait est qu’il n’est pas gai, le patron, répondit le valet de +chambre. Une vraie porte de prison... + +Le valet de pied écoutait d’un air grave, en homme qui a besoin de +connaître, pour l’exploiter, le caractère des gens qu’il va servir. + +--Et Mademoiselle, interrogea-t-il, que dit-elle de cette existence? +est-ce qu’elle lui va? + +--Dame... depuis six mois qu’elle est ici, elle ne se plaint pas. + +--Si elle s’ennuyait, ajouta M. Casimir, elle filerait. + +La camériste eut un geste ironique. + +--Plus souvent! ricana-t-elle. Chaque mois que Mademoiselle reste ici +lui rapporte trop d’argent. + +Aux rires qui accueillirent cette réponse, aux regards échangés entre +les domestiques, le nouveau venu dut comprendre qu’il venait de toucher +du doigt cette plaie secrète que chaque maison renferme comme une pomme +son ver. + +--Tiens! tiens!... fit-il tout brûlant de curiosité, il y a donc quelque +chose?... Eh bien! là, franchement, je m’en doutais. + +Sans nul doute, on allait lui raconter ce qu’on savait, ce qu’on croyait +savoir du moins, quand on sonna avec une extrême violence à la porte de +l’hôtel. + +--Pas gêné, celui-là! s’écria le concierge. Mais il est trop pressé, il +attendra. + +Il tira le cordon, néanmoins, en rechignant; la grande porte, +brutalement poussée claqua, et un cocher de fiacre, tout effaré, sans +chapeau, se précipita dans la loge, en criant: + +--A moi!... au secours!... + +D’un bond, tous les domestiques furent debout. + +--Arrivez, poursuivit le cocher; dépêchez-vous. C’est un bourgeois que +je conduisais ici, vous devez le connaître... il est là, dans ma +voiture!... + +Sans plus écouter, les domestiques s’élancèrent dehors, et alors leur +fut expliquée l’explication confuse du cocher. + +Dans le fond de la voiture, qui était un grand fiacre, un homme gisait, +affaissé, replié plutôt sur lui-même, immobile, inerte. + +Il avait dû glisser de côté, le haut du corps en avant, et par suite des +cahots, sa tête s’était engagée sous la banquette de devant. + +--Pauvre diable! murmura M. Casimir, il aura eu un coup de sang! + +Il s’était penché vers l’intérieur du fiacre, en disant cela, et ses +camarades s’approchaient, quand tout à coup, brusquement, il se rejeta +en arrière en poussant un grand cri. + +--Ah! mon Dieu!... c’est M. le comte. + +A Paris, dès qu’il y a seulement l’apparence d’un accident, les badauds +jaillissent pour ainsi dire des pavés. Déjà il y avait plus de cinquante +personnes autour de la voiture. + +Cette circonstance rendit à M. Casimir une partie de son sang-froid. + +--Il faut faire entrer le fiacre dans la cour, commanda-t-il. M. +Bourigeau, porte s’il vous plaît!... + +Puis s’adressant à un jeune domestique: + +--Et toi, ajouta-t-il, vite un médecin, n’importe lequel!... Cours au +plus proche et ne reviens pas sans en ramener un. + +Le concierge avait ouvert, mais le cocher avait disparu; on l’appela, +pas de réponse. Ce fut encore le valet de chambre qui prit les deux +petits chevaux par la bride, et qui amena fort adroitement la voiture +devant le perron. + +Les curieux écartés, il s’agissait de retirer du fiacre le comte de +Chalusse, et cela présentait, en raison de la position bizarre du corps, +les plus sérieuses difficultés. On réussit cependant en ouvrant les deux +portières et en se mettant à trois. + +On le plaça ensuite sur un fauteuil, on le monta à sa chambre et en +moins de rien on l’eut déshabillé et couché. + +Il ne donnait toujours pas signe de vie, et à le voir, la tête renversée +sur ses oreillers, on devait croire que tout était fini. + +C’était, d’ailleurs, à ne pas le reconnaître. Ses traits disparaissaient +et se confondaient sous une bouffissure bleuâtre. Ses paupières étaient +fermées et autour de ses yeux s’élargissait un cercle sanguinolent comme +une meurtrissure. Un dernier spasme avait tordu ses lèvres, et sa bouche +déplacée, inclinée tout à fait à droite et entr’ouverte, avait une +expression sinistre. + +Malgré des précautions inouïes, on l’avait blessé, en le dégageant; son +front s’était heurté contre une ferrure, et de cette écorchure légère, +un mince filet de sang coulait. + +Il respirait encore, cependant, et en prêtant l’oreille, on entendait +son souffle rauque, ce râle que Broussais compare au ronflement d’un +soufflet engorgé. + +Les valets, si bavards l’instant d’avant, se taisaient à cette heure. +Ils restaient dans la chambre, mornes et blêmes, échangeant des regards +de détresse. Quelques-uns avaient les larmes aux yeux. + +Que se passait-il en eux? Peut-être subissaient-ils cet invincible +effroi qui se dégage de la mort inattendue et soudaine... Ils aimaient +peut-être, sans en avoir conscience, ce maître dont ils mangeaient le +pain... Peut-être encore leur chagrin n’était-il qu’égoïsme, et se +demandaient-ils ce qu’ils allaient devenir, où ils iraient, s’ils +trouveraient une autre place et si elle serait bonne. + +Ne sachant que faire, ils délibéraient à voix basse, chacun offrant +quelque remède dont il avait entendu parler. + +Les plus sensés proposaient d’aller prévenir Mademoiselle ou madame +Léon, qui occupaient l’étage supérieur, lorsqu’un frôlement de robe +contre l’huisserie de la porte, les fit tous retourner. + +Celle qu’ils appelaient: «Mademoiselle,» était debout sur le seuil. + +Mlle Marguerite était une belle jeune fille de vingt ans. + +Elle était assez grande, brune, avec des yeux profonds que ses sourcils +un peu accentués faisaient paraître plus sombres. Des masses épaisses de +cheveux noirs encadraient son beau front pensif et triste. Il y avait +quelque chose d’étrange en elle et d’un peu sauvage, une cruelle +souffrance concentrée et une sorte de résignation hautaine. + +--Que se passe-t-il? demanda-t-elle doucement. D’où vient tout ce bruit +que j’ai entendu?... J’ai sonné trois fois, personne n’est venu. + +Personne n’osa lui répondre. + +Surprise, elle promena autour d’elle un rapide regard. D’où elle était, +elle ne pouvait apercevoir le lit, placé dans une alcôve, mais elle vit +d’un coup d’œil l’attitude morne des gens, les vêtements épars sur le +tapis, et tout le désordre de cette chambre magnifique et sévère, +éclairée par la seule lampe de M. Bourigeau, le concierge. + +Elle eut peur, un grand frisson la traversa, et d’une voix émue: + +--Pourquoi êtes-vous tous ici?... insista-t-elle. Parlez, qu’est-il +arrivé? + +M. Casimir fit un pas en avant. + +--Un grand malheur, mademoiselle, un malheur terrible, M. le comte... + +Et il s’arrêta, interdit, effrayé de ce qu’il allait dire... Trop tard, +Mlle Marguerite avait compris. + +D’un mouvement brusque, elle porta ses deux mains à son cœur, comme +si elle eût senti une blessure atroce, et elle prononça ce seul mot: + +--Perdue!... + +Elle était devenue plus pâle que la mort, sa tête se renversait en +arrière, ses yeux se fermaient, elle chancelait... + +Deux femmes de chambre s’élancèrent pour la soutenir, elle les repoussa +d’un geste doux, en murmurant: + +--Merci!... Merci!... Laissez-moi... je suis forte. + +Elle était assez forte, en effet, pour dompter sa mortelle défaillance. +Elle rassembla toute son énergie, et, lentement, plus blanche qu’une +statue, les dents serrées, les yeux secs et brillants, elle s’avança +vers l’alcôve. + +Là, elle resta un moment immobile, murmurant des paroles +inintelligibles, et, enfin, écrasée sous la douleur, elle s’abattit à +genoux devant le lit, y ensevelit sa tête, et pleura... + +Profondément remués par le spectacle de ce désespoir si grand et si +simple à la fois, les domestiques retenaient leur haleine, se demandant +comment cela allait finir... + +Cela finit vite. La malheureuse jeune fille se redressa brusquement, +comme si une lueur d’espérance eût illuminé soudainement son esprit. + +--Le médecin! dit-elle d’une voix brève. + +--On est allé en chercher un, mademoiselle, répondit M. Casimir. + +Et, entendant une voix et des pas dans l’escalier, il ajouta: + +--Même, par bonheur, le voici! + +Le docteur entra. + +C’était un homme jeune, encore qu’il n’eût plus guère de cheveux sur le +crâne. Il était petit, maigre, scrupuleusement rasé et vêtu de noir de +la tête aux pieds. + +Sans un mot, sans un salut, sans seulement toucher du doigt le bord de +son chapeau, il marcha droit au lit et successivement il souleva les +paupières du moribond, lui tâta le pouls, le palpa, et lui découvrit la +poitrine, contre laquelle il appliqua son oreille. + +Ayant terminé son examen, il dit: + +--C’est grave! + +Mlle Marguerite, qui avait suivi avec une poignante anxiété tous les +mouvements du docteur, ne put retenir un sanglot. + +--Mais tout espoir n’est pas perdu, n’est-ce pas, monsieur, fit-elle +d’une voix suppliante et les mains jointes, vous le sauverez, n’est-ce +pas, vous le sauverez!... + +--On peut légitimement espérer. + +Ce fut la seule réponse du docteur. Il avait tiré sa trousse et essayait +froidement ses lancettes sur le bout de son doigt. Quand il en eut +trouvé une à sa convenance: + +--Je vous prierais, mademoiselle, dit-il, de faire retirer les femmes +qui sont dans cette pièce et de vous retirer vous-même... les hommes +resteront pour m’aider, si besoin est. + +Elle obéit, avec cette résignation passive qui livre les malheureux à +toutes les inspirations. Mais elle ne regagna pas son appartement. Elle +resta sur le palier, le plus près possible de la porte, assise sur la +première marche de l’escalier, tirant mille conjectures du plus léger +bruit, comptant les secondes. + +Le médecin, dans la chambre, n’en allait pas plus vite, non par +tempérament, mais par principes. + +Le docteur Jodon--il se nommait ainsi--était un ambitieux qui jouait un +rôle. Élève d’un «prince de la science» plus célèbre par l’argent qu’il +gagne que par ses cures, il copiait les façons de son maître, son +costume, son geste et jusqu’à ses inflexions de voix. + +Jetant aux yeux la même poudre que son modèle, il espérait obtenir les +mêmes résultats, une grande clientèle et la fortune. + +Cependant, au fond de lui-même, il ne laissait pas que d’être +déconcerté. Il n’avait pas, à beaucoup près, jugé l’état du comte de +Chalusse si grave qu’il l’était en réalité. + +Ni les saignées, ni les ventouses sèches ne rendirent au malade sa +connaissance et sa sensibilité. Il demeura inerte; la respiration devint +un peu moins rauque, voilà tout. + +De guerre lasse, le docteur déclara que les moyens immédiats étaient +épuisés, que «les femmes» pouvaient revenir près du comte, et qu’il n’y +avait plus qu’à attendre l’effet des remèdes qu’il venait de prescrire +et qu’on était allé chercher chez le pharmacien. + +Tout autre que cet avide ambitieux eût été ému du regard que lui jeta +Mlle Marguerite quand il lui fut permis de rentrer dans la chambre de +M. de Chalusse. Lui n’en eut pas seulement l’épiderme effleuré. Il dit +tout simplement: + +--Je ne puis pas me prononcer encore. + +--Mon Dieu!... murmura la malheureuse jeune fille, mon Dieu! ayez pitié +de moi!... + +Mais déjà le docteur, poursuivant son imitation, était allé s’adosser à +la cheminée. + +--Maintenant, fit-il, s’adressant à M. Casimir, j’aurais besoin de +quelques renseignements. Est-ce la première fois que M. le comte de +Chalusse est victime d’un accident comme celui-ci? + +--Oui, monsieur, depuis que je le sers du moins. + +--Bon, cela!... C’est une chance en notre faveur. Et dites-moi, +l’avez-vous entendu quelquefois se plaindre de vertiges, de +bourdonnements d’oreilles?... + +--Jamais... + +Mlle Marguerite voulut hasarder une observation; le docteur lui +imposa silence de la voix et du geste, et poursuivant son +interrogatoire: + +--Le comte de Chalusse est-il gros mangeur? demanda-t-il, boit-il +beaucoup d’alcools? + +--M. le comte est la sobriété même, monsieur, et il mouille toujours +largement son vin... + +Le docteur écoutait d’un air de méditation intense, la tête penchée en +avant; les sourcils froncés, la lèvre inférieure relevée, caressant de +temps à autre son menton glabre. Ainsi fait son maître. + +--Diable!... fit-il à demi voix, il faut une cause au mal, cependant. +Rien dans la constitution du comte ne le prédisposait à un tel +accident... + +Il se tut, puis soudainement se retournant vers Mlle Marguerite: + +--Savez-vous, mademoiselle, interrogea-t-il, si M. le comte n’a pas +éprouvé ces jours-ci quelque violente émotion? + +--Il a eu, ce matin même, une contrariété que j’ai tout lieu de supposer +très-vive. + +--Ah!... nous y voici donc, fit le docteur avec un geste d’oracle. +Pourquoi ne m’avoir pas dit tout cela d’abord!... Il faudrait, +mademoiselle, me donner des détails. + +La jeune fille hésita. Les valets étaient éblouis, cela est sûr, des +façons de ce médecin, mais Mlle Marguerite était loin de partager +leur enthousiasme. Que n’eut-elle pas donné pour voir là, à la place de +celui-ci, le docteur de la maison. + +Elle trouvait, de plus, une haute inconvenance à cet interrogatoire +brutal, en présence de tous les gens, au chevet d’un mourant, privé de +sentiments, il est vrai, mais qui néanmoins entendait peut-être et +comprenait. + +--Il est urgent que je sois renseigné, déclara péremptoirement le +docteur. + +Devant cette affirmation elle n’hésita plus. Elle parut rassembler ses +souvenirs, et d’une voix triste: + +--Ce matin, monsieur, commença-t-elle, nous venions de nous mettre à +table pour déjeuner lorsqu’on a apporté une lettre à M. de Chalusse. Il +n’y a jeté qu’un coup d’œil et il est devenu plus blanc que sa +serviette. Il s’est levé tout aussitôt, et s’est mis à arpenter la salle +à manger en laissant échapper des exclamations de douleur et de colère. +Je l’ai interrogé; il n’a pas paru m’entendre. Au bout de cinq minutes, +cependant, il a repris sa place et a commencé à manger... + +--Comme d’habitude? + +--Plus, monsieur. Seulement, je dois vous le dire, il ne me paraissait +pas avoir bien la conscience de ce qu’il faisait. A quatre ou cinq +reprises, il s’est levé et il s’est rassis. Enfin il a paru prendre un +parti qui lui coûtait beaucoup. Il a déchiré la lettre qu’il venait de +recevoir, et il en a jeté les morceaux par la fenêtre qui donne sur le +jardin... + +Mlle Marguerite s’exprimait avec la plus extrême simplicité, et +certes il n’y avait, dans ce qu’elle racontait, rien que de +très-ordinaire. + +On l’écoutait cependant avec une curiosité haletante, comme si on eût +espéré quelque surprenante révélation, tant l’esprit humain, prompt à se +forger des chimères, a horreur de ce qui est naturel et incline +instinctivement vers le mystérieux. + +Mais sans paraître s’apercevoir de l’effet produit, et affectant de +s’adresser au médecin seul, la jeune fille poursuivait: + +--La lettre anéantie, en apparence, du moins, on a servi le café et M. +de Chalusse a allumé un cigare, comme il fait après chaque repas. Mais +il n’a pas tardé à le laisser éteindre. Je n’osais troubler ses +réflexions, quand tout à coup il me dit: «C’est singulier, je me sens +tout mal à l’aise.» Nous sommes restés un moment sans nous parler, puis +il a ajouté: «Décidément je ne suis pas bien. Rendez-moi le service de +monter à ma chambre, voici la clef de mon secrétaire, vous l’ouvrirez et +vous trouverez sur la tablette supérieure, un petit flacon bouché à +l’émeri, que vous me descendrez.» J’ai remarqué avec surprise que M. de +Chalusse, qui a la parole très-nette, habituellement, bégayait ou plutôt +bredouillait, en me disant cela. Je ne m’en suis pas inquiétée... +malheureusement. J’ai donc fait ce qu’il désirait. Il a versé huit ou +dix gouttes du contenu du flacon dans un verre d’eau et il l’a avalé. + +Si intense était l’attention du docteur Jodon, qu’il redevenait soi. Il +oubliait de surveiller son attitude. + +--Et ensuite? fit-il. + +--Ensuite, monsieur, M. de Chalusse a repris sa contenance accoutumée et +s’est retiré dans son cabinet de travail. J’ai dû penser que +l’impression si pénible qu’il avait ressentie, s’effaçait. Je me +trompais. Dans l’après-midi, il m’a fait prier par Mme Léon de le +rejoindre au jardin. J’y ai couru, assez étonnée, car le temps était +très-mauvais. «Chère Marguerite, me dit-il, aidez-moi donc à rechercher +les débris de la lettre que j’ai jetée au vent ce matin. Je donnerais +la moitié de ma fortune pour une adresse qui s’y trouvait certainement +et que sur l’instant de ma colère je n’ai pas vue...» Je l’ai aidé. On +pouvait raisonnablement espérer. Comme il pleuvait, quand les morceaux +avaient été lancés par la fenêtre, au lieu de s’éparpiller, ils étaient +tombés immédiatement à terre. Nous en avons réuni un bon nombre, mais +sur aucun ne se trouvait ce que souhaitait si ardemment M. de Chalusse. +A diverses reprises il a déploré amèrement et maudit sa précipitation... + +M. Bourigeau, le concierge, et M. Casimir échangèrent un sourire +d’intelligence. + +Ils avaient surpris les recherches du comte, et elles leur avaient paru +un acte de folie des mieux qualifiés. + +Maintenant, ils se les expliquaient. + +--J’avais le cœur bien gros, continuait Mlle Marguerite, de la +tristesse de M. de Chalusse, quand tout à coup il se redressa +joyeusement en s’écriant: «Suis-je donc fou?... cette adresse, un tel me +la donnera!» + +Positivement, le docteur s’abandonnait à l’entraînement du récit. + +--Un tel! Qui, un tel? interrogea-t-il sans se rendre compte de +l’inconvenance de la question. + +Mais la jeune fille fut révoltée. + +Elle écrasa l’indiscret d’un regard hautain, et du ton le plus sec: + +--J’ai oublié ce nom, dit-elle. + +Piqué au vif, le docteur reprit brusquement la pose de son modèle. Mais +son imperturbable sang-froid était altéré. + +--Croyez, mademoiselle, balbutia-t-il, que l’intérêt seul... un intérêt +respectueux... + +Elle n’eut pas seulement l’air d’entendre ses excuses. + +--Par exemple, interrompit-elle, je sais et je puis vous dire, monsieur, +que M. de Chalusse se proposait de s’adresser à la police, si la +personne en question ne réussissait pas. A partir de ce moment, il m’a +paru tout à fait satisfait. A trois heures, il a sonné son valet de +chambre et lui a commandé de faire avancer le dîner de deux heures. Nous +nous sommes, en effet, mis à table à quatre heures et demie. A cinq +heures, M. de Chalusse s’est levé, il m’a embrassée gaiement, et il est +sorti à pied, en me disant qu’il avait bon espoir et qu’il ne serait pas +de retour avant minuit... + +La fermeté dont la pauvre enfant avait fait preuve jusque-là se +démentit, ses yeux se remplirent de larmes, et c’est d’une voix étouffée +qu’elle ajouta en montrant M. de Chalusse: + +--Et à six heures et demie, on l’a rapporté, tel qu’il est là, étendu... + +Un grand silence se fit, si profond qu’on entendit le râle du moribond, +toujours immobile sur son lit. + +Restait cependant à savoir les circonstances de l’accident, et c’est à +M. Casimir que le médecin s’adressa. + +--Que vous a dit le cocher qui a ramené votre maître? demanda-t-il. + +--Oh! presque rien, monsieur, pas dix paroles. + +--Il faudrait retrouver cet homme et me l’amener. + +Deux domestiques s’élancèrent à sa recherche. + +Il ne pouvait être loin, sa voiture stationnait toujours devant +l’hôtel. + +En effet, il stationnait lui-même chez le marchand de vin. Des curieux +enragés lui payaient à boire, et en échange il leur racontait +l’événement. Il était complétement remis de son trouble et même la +gaieté lui venait. + +--Allons, arrivez, on vous demande, lui dirent les domestiques. + +Il vida son verre et les suivit de mauvaise grâce, jurant et pestant +entre ses dents, sans qu’on sût pourquoi. + +Le docteur avait du moins eu l’attention de sortir sur le palier pour +l’interroger; mais ses réponses n’apprirent rien de neuf. + +Le bourgeois, ainsi qu’il disait, l’avait pris au coin de la rue +Lamartine et du faubourg Montmartre et lui avait recommandé de le mener +rondement. Il avait fouetté ses chevaux et le malheur avait eu lieu en +route. Il n’avait rien entendu. Le bourgeois ne lui avait pas paru +indisposé quand il était monté dans la voiture. + +Encore, ce peu qu’il dit, on ne le lui arracha pas sans difficulté. Il +avait commencé par soutenir impudemment que le bourgeois l’avait pris à +midi, espérant ainsi escamoter le prix de cinq heures, ce qui, joint au +bon pourboire qu’on ne pouvait manquer de lui donner, devait constituer +un bénéfice honnête. La vie est chère, on fait ce qu’on peut. + +Cet homme parti, toujours grognant, encore qu’on lui eût mis deux louis +dans la main, le docteur revint se planter debout devant son malade, les +bras croisés, sombre, le front plissé par l’effort de sa méditation. + +Il ne jouait pas la comédie, cette fois. + +En dépit, ou plutôt en raison des minutieuses explications qui lui +avaient été données, il trouvait à toute cette affaire quelque chose de +suspect et de trouble. + +Toutes sortes de soupçons vagues et indéfinissables se heurtaient dans +sa pensée. Était-il en présence d’un crime? Certainement, évidemment +non. + +Mais quoi alors? Pourquoi cette atmosphère de mystère et de réticences +qu’il sentait autour de lui. + +N’était-il pas sur la trace de quelque lamentable secret de famille, +d’un de ces scandales horribles, longtemps cachés, qui tout à coup +éclatent? + +Cette idée de se trouver mêlé à quelque ténébreuse affaire lui souriait +infiniment, cela ferait du tapage, on le nommerait, on parlerait de lui +dans les journaux et la clientèle viendrait les mains pleines d’or. + +Mais comment savoir, pour arrêter d’avance un plan de conduite, pour +s’insinuer, pour s’imposer au besoin? + +Il réfléchit et une idée lui vint, qu’il jugea bonne. + +Il marcha à Mlle Marguerite, qui pleurait, affaissée sur un fauteuil, +et la toucha du doigt; elle se dressa. + +--Encore une question, mademoiselle... fit-il en donnant à sa voix toute +la solennité dont elle était capable. Savez-vous quelle est la liqueur +dont M. de Chalusse s’est versé quelques gouttes ce matin? + +--Hélas! non, monsieur. + +--Le savoir serait cependant bien important, pour la sûreté de mon +diagnostic... Qu’est donc devenu le flacon? + +--Je pense que M. de Chalusse l’aura remis dans son secrétaire. + +Le docteur désigna un meuble à gauche de la cheminée. + +--Là? fit-il. + +--Oui, monsieur. + +Il hésita, mais triomphant de son hésitation, il dit: + +--Ne pourrait-on l’y prendre? + +Mlle Marguerite rougit. + +--Je n’ai pas la clef, balbutia-t-elle avec un embarras visible. + +M. Casimir s’approcha. + +--Elle doit être dans la poche de M. le comte, et si mademoiselle +permet... + +Mais elle, reculant, les bras étendus comme pour défendre le meuble: + +--Non, s’écria-t-elle, non, on ne touchera pas au secrétaire, je ne le +veux pas... + +--Cependant, mademoiselle, insista le docteur, monsieur votre père... + +--Eh! monsieur, M. le comte de Chalusse n’est pas mon père! + +Jamais homme ne fut décontenancé autant que le docteur Jodon par la +soudaine violence de Mlle Marguerite. + +--Ah!... fit-il, sur trois tons différents, ah!... ah!... + +En moins d’une seconde, mille idées, mille suppositions bizarres et +contradictoires traversèrent son esprit. + +Qui donc était cette jeune fille, qui n’était pas Mlle de +Chalusse?... A quel titre habitait-elle l’hôtel?... Comment y +régnait-elle en souveraine?... + +Puis encore, pourquoi cette explosion d’énergie à propos d’une demande +bien naturelle et en apparence insignifiante?... + +Mais déjà elle avait repris son sang-froid, et à son attitude, il était +aisé de deviner qu’elle cherchait quelque expédient pour conjurer un +péril entrevu. Elle en trouva un. + +--Casimir, commanda-t-elle, cherchez dans les poches de M. de Chalusse +la clef de son secrétaire. + +Tout ébahi de ce qu’il jugeait un nouveau caprice, le valet de chambre +obéit. + +Il fouilla les vêtements épars sur le tapis, et de la poche du gilet +retira une clef. + +Elle était fort petite, ouvragée et découpée comme toutes les clefs des +serrures de sûreté. + +Mlle Marguerite la prit, en disant d’un ton bref: + +--Un marteau. + +On lui en apporta un. + +Aussitôt, à la stupeur profonde du médecin, elle s’agenouilla devant la +cheminée, posa à faux la clef sur un des chenêts de fer forgé, et d’un +coup sec du marteau, la fit voler en éclats. + +--Comme cela, prononça-t-elle, en se relevant, je serai tranquille. + +On la regardait, elle crut devoir justifier jusqu’à un certain point sa +conduite. + +--Je suis certaine, dit-elle aux gens, que M. de Chalusse approuvera ma +détermination. Quand il sera rétabli, il fera faire une autre clef. + +L’explication était superflue. Il n’était pas un domestique qui ne crût +deviner quel mobile l’avait guidée, pas un qui ne se dît à part soi: + +--Mademoiselle a raison... Est-ce qu’on touche jamais au secrétaire d’un +mourant! Qui sait ce qu’il y a de millions dans celui-ci?... S’il y +manquait quelque chose, on accuserait tout le monde... La clef brisée, +il n’y aura pas de soupçon possible. + +Mais le docteur se livrait à de bien autres conjectures. + +--Que peut-il bien y avoir dans ce secrétaire qu’elle ne veut pas qu’on +voie, pensait-il. + +Cependant, il n’avait plus de raison de prolonger sa visite. + +Une fois encore, il examina le malade, dont la situation restait la +même, et après avoir expliqué ce qu’il y avait à faire en son absence, +il déclara qu’il allait se retirer, pressé qu’il était par quantité de +visites urgentes, ajoutant qu’il reviendrait vers minuit. + +--Mme Léon et moi, veillerons M. de Chalusse, répondit Mlle +Marguerite, ainsi, monsieur, vos prescriptions seront suivies à la +lettre. Seulement... vous ne trouverez pas mauvais, je l’espère, que je +fasse prier le médecin de M. le comte de venir vous prêter le concours +de ses lumières... + +M. Jodon trouvait cela très-mauvais, au contraire, d’autant plus mauvais +que dix fois pareille mésaventure lui était arrivée dans ce quartier +aristocratique. Survenait-il un accident, on l’appelait, parce qu’on +l’avait là, sous la main; il donnait les premiers soins, il se flattait +d’avoir conquis un client, et pas du tout, quand il se représentait, il +trouvait quelque docteur illustre, venu de loin en voiture... + +S’attendant à quelque chose de ce genre, il sut cacher son dépit. + +--A votre place, mademoiselle, répondit-il, j’agirais comme vous... Si +même vous jugez inutile que je me dérange... + +--Oh! monsieur, je compte sur vous au contraire. + +--En ce cas, très-bien... + +Il salua; il se retirait, Mlle Marguerite le suivit sur le palier. + +--Vous savez, monsieur, lui dit-elle bas et très-vite, que je ne suis +pas la fille de M. de Chalusse... Vous pouvez donc m’avouer la vérité: +son état est-il désespéré? + +--Alarmant, oui; désespéré, non. + +--Cependant, monsieur, cette insensibilité effrayante... + +--Est une des suites fréquentes de... l’accident dont il a été victime. +Si nous le sauvons, la paralysie disparaîtra peu à peu, la faculté de +mouvement reviendra progressivement. + +Mlle Marguerite écoutait, pâle, émue, embarrassée... Il était évident +qu’elle avait sur les lèvres une question qu’il lui coûtait horriblement +d’adresser. Enfin, s’armant de courage: + +--Et si M. de Chalusse ne doit pas être sauvé, balbutia-t-elle, +mourra-t-il sans reprendre connaissance... sans prononcer une parole?... + +--Je ne puis rien affirmer, mademoiselle... l’affection de M. de +Chalusse est de celles qui déconcertent toutes les hypothèses de la +science. + +Elle remercia tristement, fit appeler Mme Léon et regagna la chambre +du comte. + +Quant au docteur, tout en descendant l’escalier, il se disait: + +--Singulière fille!... A-t-elle peur que le comte ne reprenne +connaissance?... Souhaite-t-elle au contraire qu’il puisse parler?... +N’y a-t-il qu’une question de testament là-dessous?... Y a-t-il autre +chose? C’est à s’y perdre... + +L’effort de sa méditation était si intense, qu’il oubliait jusqu’à +l’endroit où il se trouvait, et il s’arrêtait presque à chaque marche. +Il fallut, pour le rappeler à la réalité, l’air frais de la cour; mais +aussi sa nature de charlatan reprit immédiatement le dessus. + +--Mon ami, ordonna-t-il à M. Casimir qui l’éclairait, vous allez, à +l’instant, faire répandre de la paille dans la rue pour amortir le +fracas des voitures... Demain vous préviendrez le commissaire de police. + +Dix minutes après, en effet, il y avait un pied de paille sur la +chaussée, et les passants, involontairement, ralentissaient le pas, +chacun sachant à Paris ce que signifie cette lugubre litière étalée +devant une maison. + +M. Casimir qui avait surveillé l’opération exécutée par les +palefreniers, s’apprêtait à rentrer quand un tout jeune homme, qui +depuis plus d’une heure se promenait devant la maison, s’avança +rapidement vers lui. + +Il n’avait pas encore un poil de barbe, ce garçon, et il avait le teint +plombé et des rides comme un vieux buveur d’eau-de-vie. Il avait l’air +intelligent et encore plus impudent; une audace inquiétante pétillait +dans ses yeux. Bien des cordes manquaient à sa voix éraillée, et son +accent traînard était le plus pur qu’il y ait aux barrières. + +Son costume délabré était celui de ces pauvres diables à qui les +huissiers de Paris, qui gagnent cinquante mille francs par an, +abandonnent généreusement cinquante francs par mois en échange de la +plus écœurante besogne. + +--Qu’est-ce que vous voulez? demanda M. Casimir. + +L’autre salua humblement, en disant: + +--Comment, m’sieu, vous ne me reconnaissez pas?... Toto... pardon! +Victor Chupin, employé chez M. Isidore Fortunat. + +--Tiens!... c’est ma foi vrai! + +--Je venais, m’sieu, de la part du patron, vous demander si vous avez +enfin obtenu les renseignements que vous espériez; mais, voyant qu’il y +a du nouveau chez vous, je n’ai pas osé entrer, j’ai préféré vous +guetter... + +--Et bien vous avez fait, mon garçon. Des renseignements, je n’en ai +pas... Ah! si! Le marquis de Valorsay est resté hier deux heures enfermé +avec M. le comte... Mais à quoi bon!... M. le comte a eu un accident et +il ne passera pas la nuit. + +Victor Chupin eut un terrible soubresaut. + +--Pas possible!... s’écria-t-il. C’est donc pour lui qu’on a vidé les +paillasses dans la rue? + +--C’est pour lui. + +--A-t-il de la chance, cet homme-là!... Ce n’est pas pour moi qu’on +ferait des frais pareils! C’est égal, j’ai comme une idée que le patron +ne va pas casser ses bretelles de rire quand je vais lui dire ça. Enfin, +merci tout de même, m’sieu, et au revoir... + +Il s’éloignait, une idée soudaine le ramena. + +--Excusez, fit-il avec une prestigieuse volubilité, je suis si ahuri que +j’oubliais mes affaires... Dites-donc, m’sieu, quand le comte sera mort, +c’est vous, n’est-ce pas qui commanderez le service... Eh bien! là, un +conseil, n’allez pas aux pompes funèbres, venez chez nous, tenez, voilà +l’adresse--il tendait une carte--nous traiterons pour vous avec les +pompes, et nous nous chargerons de toutes les démarches. Ce sera plus +beau et meilleur marché, par le moyen de certaines combinaisons de +tarif... Tout, jusqu’au dernier pompon, est garanti sur facture, on peut +vérifier pendant la cérémonie, on ne paye qu’après livraison... Hein! +c’est dit. + +Mais le valet haussait les épaules. + +--Bast! fit-il négligemment, à quoi bon! + +--Comment!... Vous ne savez donc pas que sur un service de première il y +aurait peut-être deux cents francs de commission que nous +partagerions?... + +--Diable!... c’est à regarder. Passez-moi votre carte et comptez sur +moi. Mes civilités à M. Fortunat, n’est-ce pas... + +Et il rentra. + +Resté seul, Victor Chupin tira de sa poche et consulta une grosse montre +d’argent. + +--Huit heures moins cinq, grommela-t-il, et le patron m’attend à huit +heures... je n’ai qu’à jouer des jambes. + + + + +II + + +C’est place de la Bourse, nº 27, au troisième au-dessus de l’entresol, +que demeurait M. Isidore Fortunat. + +Il avait là un appartement honorable: salon, salle à manger, chambre à +coucher, une vaste pièce où deux employés écrivaient à la journée; +enfin, un beau cabinet de travail, sanctuaire de sa pensée et de ses +méditations. + +Le tout ne lui coûtait que 6,000 francs par an; une bagatelle, au prix +où sont les loyers. + +Et encore, par dessus le marché, son bail lui donnait droit à un trou de +dix pieds carrés sous les combles. + +Il y logeait sa domestique, Mme Dodelin, une personne de quarante-six +ans, qui avait eu des malheurs, et qui faisait sa cuisine, car il +mangeait chez lui, bien que célibataire. + +Fixé dans le quartier depuis cinq ans, M. Fortunat y était très-connu. + +Payant exactement son terme, ses contributions et son fournisseurs, il y +était considéré. + +A Paris, la considération ne fait pas crédit; mais elle ne demande +jamais aux pièces de cent sous leur certificat d’origine: elles sonnent, +il suffit. + +D’ailleurs, on savait très-bien d’où M. Isidore Fortunat tirait les +siennes. Ses revenus avaient une enseigne. + +Il s’occupait d’affaires litigieuses et de recouvrements. + +C’était écrit à sa porte, en toutes lettres, sur un élégant écusson de +cuivre. + +Même il devait être, estimait-on, très-bien dans ses affaires. Il +occupait six employés tant au dehors qu’à l’intérieur. Les clients +affluaient si bien chez lui que le concierge, par certains jours, s’en +plaignait, disant que c’était pis qu’une procession et que, même, les +escaliers de l’immeuble en étaient dégradés. + +Demander plus ou seulement autre chose à un voisin, avant de lui +accorder toute son estime, serait véritablement de l’inquisition. + +Il faut ajouter, pour être juste, que l’extérieur, la conduite et les +manières de M. Fortunat étaient de nature à lui concilier les plus +difficiles sympathies. + +C’était un homme de trente-huit ans, méthodique et doux, instruit, +causeur agréable, fort bien de sa personne, et toujours mis avec une +sorte de recherche du meilleur goût. On l’accusait d’être, en affaires, +poli, dur et froid comme une dalle de la Morgue, mais chacun entend les +affaires à sa guise. + +Ce qui est sûr, c’est qu’il n’allait jamais au café. S’il sortait après +son dîner, c’était pour passer la soirée chez quelque riche négociant du +voisinage. Il détestait l’odeur du tabac et inclinait vers la dévotion, +ne manquant jamais la messe de huit heures le dimanche. + +Sa gouvernante le soupçonnait de velléités matrimoniales. Peut-être +avait-elle raison. + +Quoi qu’il en soit, M. Isidore Fortunat finissait de dîner, seul comme +de coutume, et il savourait à petites gorgées une tasse d’excellent thé, +quand le timbre de l’antichambre lui annonça un visiteur. + +Mme Dodelin se hâta d’aller ouvrir, et Victor Chupin parut, tout +essoufflé de la course qu’il venait de fournir. + +Il n’avait pas mis vingt-cinq minutes à franchir la distance qui sépare +la rue de Courcelles de la place de la Bourse. + +--Vous êtes en retard, Victor, lui dit doucement M. Fortunat. + +--C’est vrai, m’sieu, mais ce n’est pas ma faute, allez! Tout est sens +dessus dessous, là-bas, et j’ai été obligé de faire le pied de grue... + +--Comment cela? Pourquoi? + +--Ah! voilà!... Le comte de Chalusse a eu un coup de sang ce soir, et à +l’heure qu’il est il doit être mort... + +Brusquement, tout d’une pièce, M. Fortunat se dressa. Il était devenu +livide, ses lèvres tremblaient. + +--Un coup de sang, fit-il d’une voix étouffée, je suis volé!... + +Et, redoutant la curiosité de Mme Dodelin, il saisit la lampe et se +précipita vers son cabinet de travail, en criant à Chupin: + +--Suivez-moi! + +Chupin suivit sans souffler mot, en garçon intelligent qui sait se +monter au niveau des situations les plus graves. On ne le recevait pas +habituellement dans ce cabinet de travail, dont un magnifique tapis +recouvrait le parquet. Aussi, après avoir soigneusement refermé la +porte, resta-t-il debout tout contre, respectueusement, son chapeau à la +main. + +Mais M. Fortunat ne semblait pas s’apercevoir de sa présence. + +Ayant posé la lampe sur la cheminée, il tournait furieusement autour de +son cabinet, comme une bête fauve qui, enfermée, cherche une issue pour +fuir. + +--Si le comte est mort, disait-il, le marquis de Valorsay est perdu!... +Adieu les millions! + +Le coup était si cruel, si inattendu surtout, qu’il ne pouvait pas, +qu’il ne voulait pas en admettre la réalité. + +Il marcha droit sur Chupin, et le secouant par le collet, comme si le +pauvre garçon eût pu faire que ce qui était ne fût pas: + +--Ce n’est pas possible, lui dit-il, le comte n’est pas mort... Tu te +trompes ou on t’a trompé... Tu auras mal compris... Tu n’as peut-être +voulu qu’excuser ton inexactitude. Voyons, parle, réponds, dis quelque +chose. + +Quoique d’un naturel peu impressionnable, Chupin était presque effrayé +de l’agitation convulsive de son patron. + +--Je vous ai répété, m’sieu, fit-il, ce que m’a dit m’sieu Casimir... + +Il voulait donner des détails, mais déjà M. Fortunat avait repris sa +promenade furibonde exhalant sa douleur en phrases haletantes. + +--C’est quarante mille francs que je perds, disait-il. Quarante mille +francs espèces, comptés là, sur le coin de mon bureau, je les vois +encore, et remis de la main à la main au marquis de Valorsay en échange +de sa signature... Mes économies de dix-huit mois, deux mille livres de +rentes à cinq!... Et il me reste une obligation sous seing privé, un +chiffon!... Misérable marquis! Et il doit venir ce soir encore, je +l’attends... Je devais lui remettre encore dix mille francs... Ils sont +là, en or, dans mon tiroir... Mais qu’il vienne, le misérable, qu’il +vienne!... + +La colère amenait l’écume à ses lèvres. Qui eût vu son œil à ce +moment ne se fût plus fié de la vie à son apparence débonnaire et à sa +politesse onctueuse. + +--Et cependant, poursuivait-il, le marquis n’est pour rien là dedans... +Il perd autant que moi, plus que moi, même!... Une affaire sûre!... De +l’or en barre!... A quelle spéculation se fier, après cela!... Il faut +pourtant placer son argent quelque part; on ne peut pas l’enterrer dans +sa cave!... + +Chupin écoutait d’un air désolé, mais sa mine piteuse n’était que pure +flatterie. Intérieurement, il jubilait, son intérêt en cette +circonstance était précisément l’opposé de celui de son patron. + +Si M. Fortunat perdait quarante mille francs à la mort du comte de +Chalusse, Chupin, lui, comptait gagner cent francs sur le service, cent +beaux francs, cinq francs de rentes, que lui compterait la compagnie de +funérailles pour laquelle il «faisait la place» à l’occasion. + +--Si encore il y avait un testament, continuait M. Fortunat. Mais non, +on n’en trouvera pas, j’en suis sur. Un pauvre diable qui n’a que quatre +sous prend ses précautions, lui! Il songe qu’un omnibus peut l’écraser +dans la rue, et à tout hasard il écrit et signe ses dernières +volontés... Les millionnaires n’ont pas de ces idées; ils se croient +immortels, ma parole d’honneur!... + +Il s’arrêta, réfléchissant, car il commençait à pouvoir réfléchir. Son +exaltation s’était vite usée, par la violence même. + +--Enfin, reprit-il plus lentement, et d’une voix plus posée, que le +comte ait ou non pris ses dispositions dernières, le Valorsay peut faire +son deuil des millions de Chalusse. S’il n’y a pas de testament, Mlle +Marguerite n’a plus un sou... donc, bonsoir. S’il y en a un, cette +diablesse de fille, devenue tout à coup libre et riche, ne manquera pas +d’envoyer promener mons Valorsay, surtout si elle en aime un autre, +ainsi qu’il l’affirme... et en ce cas, bonsoir encore. + +M. Fortunat avait tiré son mouchoir, et debout devant la glace, il +tamponnait la sueur de son front et remettait en ordre sa chevelure. + +Il était de ceux qu’une catastrophe étourdit, mais n’abat pas. + +Il s’emportait, tempêtait, poussait des cris d’aigle, mais il savait à +la fin prendre bravement son parti. + +--Conclusion, murmura-t-il, je n’ai qu’à passer mes quarante mille +francs par profits et pertes. Reste à savoir s’il n’y aurait pas moyen +de les reprendre d’un autre côté sur la même affaire. + +Il était redevenu maître de soi, il se sentait le plein et libre +exercice de toutes ses facultés. Jamais son intelligence n’avait été +plus lucide. + +Il s’assit devant son bureau, les coudes sur la tablette, le front entre +ses mains, et il demeura immobile, le corps anéanti, pour ainsi dire, +par l’effort exorbitant de la pensée. + +Mais il y avait du triomphe dans son geste, quand il se redressa au bout +de cinq minutes. + +--J’ai trouvé, murmura-t-il, si bas que Chupin ne put l’entendre... +Étais-je simple!... S’il n’y a pas de testament, le quart des millions +est à moi!... Ah! quand on connaît bien son terrain, on n’a jamais perdu +la bataille. + +Il est de fait que ses yeux trahissaient l’imperturbable audace du +général qui se résout à un changement de front sous le feu même de +l’ennemi. + +--Mais il s’agit d’aller vite, ajouta-t-il, très-vite... + +Il se leva, et regardant la pendule: + +--Neuf heures! dit-il. Je puis entrer en campagne ce soir même. + +Immobile dans son coin, Chupin gardait toujours son attitude contrite, +mais la curiosité l’oppressait au point de gêner sa respiration. + +Il baissait le nez, mais il ouvrait tant qu’il pouvait les oreilles, et +épiait d’un air sournois les moindres mouvements de son patron. + +Prompt à agir, une fois sa résolution arrêtée, M. Fortunat venait de +sortir d’un tiroir un volumineux dossier, tout gonflé de grosses +d’actes, de lettres, de reçus, de factures, de titres de propriété et de +vieux parchemins. + +--Là, certainement, est le prétexte qu’il me faut, murmurait-il tout en +remuant cette masse de paperasses. + +Mais il ne trouva pas tout d’abord ce qu’il cherchait. L’impatience le +gagnait, on le voyait à sa précipitation fébrile, quand il s’arrêta en +poussant un soupir de satisfaction. + +--Enfin!... + +Il venait de mettre la main sur un vieux billet à ordre crasseux et +fripé, fixé par une épingle à un exploit d’huissier, ce qui indiquait +qu’il n’avait pas été payé à l’échéance. + +Ce billet, M. Fortunat l’agita en l’air, au-dessus de sa tête, et le fit +claquer en disant d’un air satisfait: + +--C’est là que je dois frapper... C’est là, si Casimir ne s’est pas +trompé, que je trouverai les renseignements qui me sont indispensables. + +Il était si pressé qu’il ne prit pas la peine de remettre le dossier en +ordre. Il le jeta dans le tiroir où il l’avait pris, et s’approchant de +Chupin: + +--C’est vous, n’est-ce pas, Victor, demanda-t-il, qui avez pris des +renseignements sur la solvabilité des époux Vantrasson, des gens qui +tiennent un hôtel garni?... + +--Oui, m’sieu, mais je vous ai rendu la réponse: rien à espérer... + +--Je sais; il ne s’agit pas de cela. Vous rappelez-vous leur adresse? + +--Très-bien. Ils demeurent maintenant sur la route d’Asnières, après les +fortifications, à droite... + +--A quel numéro?... + +Chupin hésita, chercha, et ne trouvant pas se mit à se gratter +furieusement la tête, ce qui était un moyen à lui de rappeler sa mémoire +au devoir, quand elle le trahissait. + +--Attendez-donc, m’sieu, dit-il en anonnant; ils demeurent au 18 ou au +46, c’est-à-dire... + +--Ne cherchez pas, interrompit M. Fortunat. Si je vous envoyais chez +Vantrasson, sauriez-vous y aller?... + +--Oh!... pour cela, oui, m’sieu, et tout droit, les yeux bandés... Je +vois la maison d’ici, une grande baraque toute disloquée... Il y a un +terrain vague à côté, et derrière un maraîcher... + +--C’est bien!.... Vous allez m’y conduire. + +L’étrangeté de la proposition parut confondre Chupin. + +--Comment, m’sieu, fit-il, vous voulez aller là, à cette heure... + +--Pourquoi pas. Trouverons-nous l’établissement fermé? + +--Non, m’sieu, bien certainement. Vantrasson, outre qu’il tient un +hôtel, est épicier et vend à boire... Il reste donc ouvert au moins +jusqu’à onze heures. Seulement cet homme-là est à ce qu’il paraît un +particulier qui n’aime pas à être dérangé entre ses repas... Si c’est +pour lui présenter un billet que vous voulez aller chez lui... il est +peut-être un peu tard. A votre place, m’sieu, j’attendrais à demain... +Il pleut et il n’y a pas un chat dehors... C’est isolé comme tout, +là-bas, et dame, dans ce cas-là, on paye ses billets avec la monnaie +qu’on a sous la main... avec une trique, par exemple. + +--Auriez-vous peur? + +Ce doute n’offensa pas Chupin, tant il lui parut grotesque, et, pour +toute réponse, il haussa dédaigneusement les épaules. + +--Alors, nous allons partir, reprit M. Fortunat. Pendant que je +m’apprête, descendez chercher une voiture, et tâchez qu’elle ait un bon +cheval. + +Chupin fila comme l’éclair et dégringola l’escalier comme l’orage. A +deux pas de la maison, il y avait une station de fiacres, mais il +préféra courir rue Feydeau, où il connaissait une remise. + +--Une voiture, bourgeois!... proposèrent les cochers en le voyant +approcher. + +Il ne répondit pas, mais se mit à examiner chaque cheval d’un air +capable, en homme qui bien souvent a utilisé le loisir de ses matinées +au service des maquignons du Marché aux chevaux. + +Une des bêtes lui convint. Il fit signe au cocher et s’approchant du +bureau de la remise où une femme lisait: + +--Mes cinq sous, bourgeoise! réclama-t-il. + +La femme le toisa. Beaucoup d’établissements donnent vingt-cinq centimes +à tout domestique qui vient chercher une voiture pour son maître, et +cette petite prime retient la clientèle. Mais la buraliste, qui voyait +bien que Chupin n’était pas un domestique, hésitait. Lui se fâcha. + +--Prenez garde de déchirer votre poche! fit-il. Moi je vais à la +concurrence, sur la place... + +Eclairée par l’accent de Chupin, la femme lui remit cinq sous qu’il +empocha avec une grimace de satisfaction. Ils étaient bien à lui, et +légitimement, puisqu’il avait pris la peine de les gagner. + +Mais lorsqu’il rentra dans le cabinet de son patron, pour lui annoncer +que la voiture attendait à la porte, il faillit tomber de son haut. + +M. Fortunat avait profité de l’absence de son employé, non pour se +déguiser, ce serait trop dire, mais pour... modifier adroitement son +extérieur. + +Il avait revêtu une vieille redingote toute luisante d’usure et de +crasse, si longue qu’elle cachait ses genoux, il avait passé des bottes +outrageusement déformées et s’était coiffé d’un de ces chapeaux que +dédaignent les chiffonniers. Autour du cou, à la place de son élégante +cravate de satin, il avait noué un foulard à carreaux tout effiloqué. + +Du Fortunat prospère, avantageusement connu place de la Bourse, rien ne +restait que le visage et les mains. Un autre Fortunat se révélait, plus +que besogneux, misérable, famélique, crevant de faim, prêt à tout. + +Et sous cette défroque, il semblait à l’aise, elle lui allait, elle +était assouplie à ses mouvements comme s’il l’eût longtemps portée. Le +papillon était redevenu chenille. + +Un sourire approbateur de Chupin dut le payer de ses peines. Chupin +approuvant, il était sûr que Vantrasson le prendrait pour ce qu’il +voulait paraître, un pauvre diable agissant pour le compte d’autrui. + +--Partons, dit-il. + +Mais au moment de sortir, dans l’antichambre, il se rappela certain +ordre de la plus grande importance qu’il avait à donner. Il appela +Mme Dodelin, et sans se soucier des grands yeux qu’elle ouvrait en le +voyant ainsi vêtu: + +--Si M. le marquis de Valorsay vient, lui dit-il... et il viendra, +priez-le de m’attendre, je serai de retour avant minuit... Vous ne le +ferez pas entrer dans mon cabinet... il attendra dans le salon. + +Cette dernière recommandation était au moins inutile; M. Fortunat ayant +fermé son cabinet à double tour, et mis soigneusement la clef dans sa +poche. Peut-être était-ce de sa part une distraction. + +Il paraissait d’ailleurs avoir oublié complétement et sa colère et sa +perte. Il était d’excellente humeur, comme un homme qui part pour une +partie où il compte prendre du plaisir. + +Même, Chupin ayant fait mine de monter sur le siége, il s’y opposa et +lui commanda de prendre place dans la voiture, à côté de lui... + +Le trajet dura peu. Le cheval était bon, le cocher avait été stimulé par +la promesse d’un magnifique pourboire; M. Fortunat et son employé furent +conduits en moins de quarante minutes à la porte d’Asnières. + +Ainsi qu’il en avait reçu l’ordre au départ, le cocher s’arrêta hors des +fortifications, à droite de la route, à cent pas environ de la grille de +l’octroi. + +--Eh bien!... bourgeois, demanda-t-il en ouvrant la portière, vous ai-je +bien menés êtes-vous contents?... + +--Très-contents, répondit M. Fortunat, que Chupin aidait à mettre pied à +terre, voilà le pourboire gagné. Maintenant il ne s’agit plus que de +nous attendre... Vous ne bougerez pas d’ici, n’est-ce pas?... + +Mais le cocher branla la tête: + +--Excusez-moi, fit-il, si cela vous était égal, j’irais stationner +devant l’octroi... Ici, voyez-vous, j’aurais peur de m’endormir... +tandis que là-bas... + +--Soit, allez. + +Cette seule précaution du cocher devait prouver à M. Fortunat que Chupin +ne lui avait pas exagéré la mauvaise réputation de cette partie de +Paris. + +Et, dans le fait, rien de moins rassurant que l’aspect de cette large +route, déserte à cette heure, par cette nuit noire, avec le temps qu’il +faisait. La pluie avait cessé, mais la bourrasque redoublait de +violence, tordant les arbres, arrachant les ardoises des toits, secouant +si furieusement les réverbères que le gaz s’éteignait. On ne voyait pas +où poser le pied, et il y avait de la boue jusqu’à la cheville. Et +personne, pas une âme... A peine une voiture de loin en loin, qui +passait au galop. + +--Eh bien!... demandait de dix pas en dix pas M. Fortunat, +arrivons-nous?... + +--Nous approchons, m’sieu. + +Chupin disait cela, mais la vérité est qu’il n’en savait rien. Il +cherchait à s’orienter et n’y réussissait pas. Les maisons devenaient +rares, les terrains vagues plus nombreux, à peine par ci par là +apercevait-on quelque lumière. + +Enfin, après un quart d’heure d’une marche pénible, Chupin eut une +exclamation de joie. + +--Je me reconnais, m’sieu, s’écria-t-il, nous y voilà, regardez!... + +Dans l’ombre, une immense maison de cinq étages se dressait, solitaire, +délabrée, sinistre. + +Elle tombait en ruines, des lézardes la sillonnaient, et cependant elle +n’était pas complétement terminée. + +Il était clair que le spéculateur qui l’avait entreprise n’avait pas eu +les reins assez solides pour l’achever. + +A voir seulement combien étaient nombreuses et rapprochées les fenêtres +de la façade, on devinait pour quelle destination elle avait été +construite. Et afin que nul ne l’ignorât, entre le troisième et le +quatrième étage, on lisait en énormes lettres de trois pieds: _Garni +modèle_. + +Garni modèle!... On comprend tout de suite: beaucoup de chambres, toutes +petites, bien incommodes, louées un prix exorbitant. + +Seulement la mémoire de Victor Chupin l’avait mal servi. Cet +établissement ne se trouvait pas à droite de la route, mais à gauche. M. +Fortunat et lui durent traverser la chaussée, une rivière de boue. + +Leurs yeux s’étaient accoutumés à l’obscurité, ils approchaient, ils +pouvaient observer certains détails. + +Le rez-de-chaussée du garni modèle était divisé en deux boutiques. L’une +était fermée. L’autre restait ouverte, et une lumière pâle filtrait à +travers des rideaux rouges malpropres. + +Au-dessus de cette seconde boutique, une enseigne portait le nom du +boutiquier: Vantrasson. Et de chaque côté du nom, il y avait en lettres +plus petites: Epicerie et comestibles--Vins fins et étrangers. + +Quels clients pouvaient venir là chercher quelque chose à manger ou +demander à boire, et que leur servait-on?... Cela effrayait Chupin +lui-même. Tout en ce taudis était à l’abandon et repoussant de +malpropreté, tout dénonçait la misère et la plus basse crapule. + +M. Fortunat ne reculait certes pas; mais avant de pénétrer dans ce +repaire, il n’était pas fâché d’en explorer l’intérieur. Il s’avança +avec la plus prudente circonspection, et colla son œil contre le +vitrage, à un endroit où les rideaux rouges avaient une large déchirure. + +Au comptoir, une femme d’une cinquantaine d’années était assise, +reprisant un jupon sordide, à la lueur d’une lampe fumeuse. + +Elle était grosse, courte, ramassée, surchargée et bouffie d’une graisse +malsaine, et blême, avec cela, comme si ses veines eussent charrié du +fiel au lieu de sang. Sa face plate, ses pommettes saillantes, son front +fuyant et ses lèvres minces lui donnaient une inquiétante expression de +méchanceté et de ruse. + +Au fond de la boutique, dans la pénombre, on distinguait la silhouette +d’un homme assis sur un escabeau, qui dormait, les bras arrondis, sur +une table, la tête appuyée sur ses bras. + +--Quelle chance!... souffla Chupin à l’oreille de son patron, pas une +pratique dans la case, Vantrasson et sa femme sont seuls. + +Il est sûr que cette circonstance ne déplut pas à M. Fortunat. + +--Ainsi, m’sieu, continua l’autre, n’ayez pas peur... Je reste ici et je +veille au grain, vous pouvez entrer. + +Il entra, et au bruit de la porte, la grosse femme, posa son ouvrage. + +--Que faut-il servir à Monsieur? demanda-t-elle d’une voix douceâtre. + +M. Fortunat ne répondit pas tout d’abord. Il tira de sa poche le billet +dont il s’était muni et le montra en disant: + +--Je suis clerc d’huissier et je viens pour toucher ce petit effet, 583 +francs, causé valeur en marchandises, signé Vantrasson, ordre Barutin... + +--Un effet!... fit la femme, dont la voix s’aigrit soudain, c’est trop +fort!... Vantrasson, réveille-toi un peu et viens voir ici. + +Cet appel était superflu. + +Au mot de «billet,» l’homme avait redressé la tête; au nom de Barutin il +se leva et s’approcha d’un pas lourd et chancelant, comme s’il eût eu +dans les jambes un reste d’ivresse. + +Il était plus jeune que sa femme, grand, large, véritablement +athlétique. Ses traits ne manquaient pas de régularité, mais l’alcool, +la ribote, toutes sortes d’ignobles excès les avaient ravagés, et sa +physionomie n’exprimait plus rien qu’un abrutissement farouche. + +--Qu’est-ce que vous me chantez donc, vous... dit-il d’une voix rauque à +M. Fortunat. Est-ce pour vous moquer des gens que vous venez leur +demander de l’argent un 15 octobre, jour de terme?... Où avez-vous vu +qu’il reste de l’argent quand le propriétaire a passé avec son sac?... +Qu’est-ce que ce billet, d’ailleurs?... Donnez-le moi, que je l’examine. + +M. Fortunat ne commit pas cette imprudence. Il présenta simplement le +billet d’un peu loin, et ensuite le lut. Lorsqu’il eut terminé: + +--Ce billet est échu depuis dix-huit mois, déclara froidement +Vantrasson, il ne vaut plus rien... + +--Erreur!... un billet à ordre est valable cinq ans à compter du jour du +protêt. + +--C’est possible. Mais comme Barutin a fait faillite, comme il a filé +et qu’on ne sait plus où il est, je suis quitte... + +--Autre erreur! Vous devez ces 583 francs à celui qui a acheté votre +billet à la vente de Barutin et qui a donné à mon patron l’ordre de +poursuivre... + +Le sang commençait à monter aux oreilles de Vantrasson. + +--Et après!... Croyez-vous donc qu’on ne m’a jamais poursuivi!... Où il +n’y a rien le roi perd ses droits, et moi je n’ai rien... Les meubles du +garni que je tiens sont au revendeur et tout ce qui est dans ma boutique +ne vaut pas cent écus... Quand votre patron verra que je ne vaux pas les +frais, il me laissera tranquille... On ne peut rien contre un homme +comme moi. + +--Vous croyez cela? + +--J’en suis sûr. + +--Malheureusement vous vous trompez encore, parce que celui qui a votre +billet ne tient pas à rentrer dans son argent; il en mettra du sien au +contraire, pour vous faire de la peine... + +Et là-dessus, M. Fortunat se mit à tracer l’épouvantable tableau d’un +pauvre débiteur poursuivi par un créancier riche, qui le traque, qui le +harcèle, qui le poursuit partout, qui le fait saisir dès qu’il a +seulement un vêtement de rechange... + +Vantrasson roulait des yeux terribles et brandissait ses redoutables +poings, mais sa femme était visiblement très-effrayée. + +Bientôt elle n’y tint plus, et se levant brusquement, elle entraîna son +mari vers le fond de la boutique, en lui disant: + +--Viens, il faut que je te parle. + +Il la suivit, et ils restèrent deux ou trois minutes à délibérer tout +bas, avec force gestes. Quand ils revinrent, ce fut la femme qui porta +la parole. + +--Hélas! monsieur... dit-elle à M. Fortunat, nous sommes sans argent en +ce moment, les affaires vont mal, si on nous poursuit, nous sommes +perdus... Comment faire?... Vous avez l’air d’un bon homme, donnez-nous +un conseil. + +M. Fortunat se tut, paraissant réfléchir, puis tout à coup: + +--Ma foi!... s’écria-t-il, tant pis!... Il faut s’entr’aider entre +malheureux, et je vais vous dire la vérité vraie. Mon patron, qui n’est +pas un méchant, n’a pas envie de se mêler d’une vengeance... C’est +pourquoi il m’a dit: «Voyez ces Vantrasson, et s’ils vous font l’effet +de braves gens, proposez-leur un arrangement... S’ils l’acceptent, il +faudra bien que leur créancier s’en contente.» + +--Et quel est cet arrangement? + +--Le voici: Vous allez m’écrire sur une feuille de papier de 50 centimes +une reconnaissance de la somme, avec engagement de verser tous les mois +un à-compte et, en échange, je vous rendrai ce billet. + +Les deux époux se consultèrent du regard, et ce fut la femme qui dit: + +--Nous acceptons. + +Mais il fallait une feuille de papier timbré, et le soi-disant clerc +d’huissier n’en avait pas. Cette circonstance sembla le refroidir et on +eût juré qu’il regrettait la concession. + +Songeait-il donc à la retirer? Mme Vantrasson en frémit; aussi +s’adressant vivement à son mari: + +--Cours vite rue de Lévis, lui dit-elle, au bureau de tabac, tu +trouveras notre affaire!... + +Il sortit de son pas pesant et M. Fortunat respira. + +Certes, il avait montré un joli sang-froid durant cette scène, mais il +lui avait semblé voir Vantrasson se précipiter sur lui, le broyer entre +ses mains larges comme des éclanches de mouton, s’emparer du billet, le +brûler et le jeter sur la chaussée, lui Fortunat, inerte et aux trois +quarts mort. + +Mais maintenant le danger était passé, et même Mme Vantrasson, qui +craignait qu’il ne trouvât le temps long, s’empressait autour de lui. + +Elle lui avait avancé la chaise la plus intacte du taudis, elle voulait +absolument qu’il acceptât quelque chose, un petit verre de doux, à tout +le moins. + +Et tout en cherchant parmi les bouteilles, elle le remerciait et +geignait alternativement, disant qu’elle était bien à plaindre, ayant +connu des jours meilleurs, mais qu’il y avait comme un sort sur elle +depuis son mariage, et que jamais elle n’eût pu soupçonner qu’elle +finirait par tant de misères au temps où elle était si heureuse chez le +comte de Chalusse. + +M. Fortunat écoutait, voilant sous un air d’intérêt admirablement joué +la satisfaction profonde qu’il ressentait. Venu sans plan bien arrêté, +les événements l’avaient servi mille fois mieux qu’il ne pouvait +raisonnablement l’espérer. + +Il conservait un moyen d’action sur les époux Vantrasson, il avait capté +leur confiance, il venait d’obtenir adroitement un tête-à-tête avec la +femme, et pour comble, cette femme venait d’elle-même et tout +naturellement au-devant des questions qu’il se proposait de lui +adresser. + +--Ah!... que ne suis-je encore au service du comte de Chalusse! +disait-elle... Six cents francs de gages, autant en cadeaux, le double +en profits!... C’était le bon temps! Mais voilà!... On n’est jamais +content de son sort. Et ensuite, dame, on a un cœur... + +Elle n’avait pu trouver ce «quelque chose de doux» qu’elle avait offert +à son hôte, elle le remplaça par un mélange de cassis et d’eau-de-vie, +dont elle emplit plus qu’à demi deux grands verres qu’elle posa sur le +comptoir. + +--Un soir, pour mon malheur, continuait-elle, je rencontrai Vantrasson +au bal de la Redoute... C’était un 13, j’aurais dû me défier!... mais +non, pas moyen!... Ah!... c’est qu’il fallait le voir, à l’époque, en +grand uniforme. Il était dans les gardes de Paris, toutes les femmes en +étaient folles... La tête me tourna... + +Et son accent, son geste, le pincement de ses lèvres plaies trahissaient +d’amères déceptions et de stériles regrets. + +--Ah! ces beaux hommes!... poursuivit-elle, ne m’en parlez pas... +Celui-là avait flairé mes économies. J’avais dix-neuf mille francs; il +me proposa de devenir sa femme, et moi, bête, j’acceptai... Oui, bête, +car j’avais quarante ans et lui trente, et j’aurais dû comprendre que +c’était à mon argent qu’il en voulait, et non à ma personne... Enfin je +quittai ma place, et même je lui payai un remplaçant pour l’avoir tout à +moi. + +Elle se montait peu à peu, en se rappelant sa confiance et sa crédulité +passées, et d’un geste tragique, comme si elle eût espéré écarter des +souvenirs trop cruels, elle saisit son verre et le vida d’un trait, non +sans avoir dit préalablement à son hôte: + +--A la vôtre!... + +Chupin qui n’avait pas quitté la devanture du «Garni modèle,» sentit en +lui un tressaillement d’envie, et sa langue gourmande erra sur ses +lèvres. + +--Un «mêlé cassis!» grommela-t-il. Ce ne serait pas de refus... + +Cette combinaison de choix avait un peu remis le cœur de Mme +Vantrasson, et plus vivement, elle reprit: + +--Dans les commencements, tout alla bien... Nous avions acheté, avec mes +économies, un établissement, l’hôtel des Espagnes et de Nantua, rue +Notre-Dame-des-Victoires, et les affaires marchaient. Jamais une chambre +de libre. Mais qui a bu boira, n’est-ce pas, monsieur? Vantrasson aimait +à lever le coude. Il s’était retenu le premier mois; petit à petit il +reprit ses habitudes. Il se mettait dans des états à ne plus pouvoir +seulement dire: pain. Et si ce n’eût été que cela, encore!... Le malheur +est qu’il était trop bel homme pour rester un bon mari; il y a tant de +gourgandines!... + +Un soir, il ne rentra pas. Le lendemain, comme je lui adressais quelques +reproches, oh! bien doucement... il me répondit par un juron et une +giffle. Tout fut fini... Monsieur déclara qu’il était le maître et ne se +gêna plus... Il buvait et il emportait le vin de la cave, il prenait +tout l’argent, il restait des semaines entières dehors, et si je me +plaignais... des coups! + +Sa voix s’enrouait et, même, une larme lui vint au coin de l’œil, +qu’elle essuya du revers de sa main. + +--Vantrasson était toujours en ribote, continua-t-elle, moi je passais +mes journées à pleurer toutes les larmes de mon pauvre corps... L’hôtel +se mit à dépérir et bientôt nous n’eûmes plus personne... Il fallait +vendre. Nous vendons et nous achetons un petit café... Au bout d’un an +on nous mettait en faillite. Par bonheur j’avais quelques sous de côté; +je prends à mon nom un fonds d’épicerie... en moins de six mois le fonds +était mangé. Nous voilà sur le pavé; que faire?... Vantrasson buvait +plus que jamais, il me demandait de l’argent quand il savait bien que je +n’en avais pas, et plus que jamais il me battait... Alors, moi, à mon +tour, j’ai perdu courage... Il faut pourtant vivre!... Non, vous ne me +croiriez pas si je vous contais comment nous vivons depuis quatre ans... + +Mais elle ne le dit pas, et se contenta d’ajouter: + +--Quand on commence à tomber, on ne s’arrête plus, on roule de plus bas +en plus bas, toujours, jusqu’au fin fond, comme nous... Ici, nous nous +sommes établis on ne sait pas comment; nous payons notre loyer à la +semaine, et si on nous met dehors, je ne vois plus qu’un refuge: la +rivière... + +--A votre place, hasarda M. Fortunat, j’aurais quitté mon mari... + +--Oui... je sais bien!... On me l’a conseillé, et même... j’ai essayé... +Trois ou quatre fois je me suis sauvée, et toujours je suis revenue... +c’était plus fort que moi. D’ailleurs, je suis sa femme, n’est-ce pas; +je l’ai bien payé, il est à moi, je ne veux pas qu’il soit à une +autre... Il me roue de coups, je le méprise, je le haïs, et +cependant... + +Elle se versa un demi-verre d’eau-de-vie, et l’avala en disant avec un +geste de rage: + +--Il me le faut, quoi!... C’est la fatalité qui le veut. Et ce sera +comme cela jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il crève... ou moi!... + +M. Fortunat avait pris une physionomie de circonstance, on l’eût dit +intéressé et attendri au plus haut degré; au fond il se désolait. + +Le temps se passait et la conversation de plus en plus s’écartait de son +but. Heureusement une occasion se présenta de la ramener. + +--Je m’étonne, madame, fit-il, que vous ne vous adressiez pas à votre +ancien maître, M. le comte de Chalusse. + +--Hélas!... je me suis adressée à lui, monsieur, et plusieurs fois... + +--En ce cas... + +--La première fois, il m’a reçue, je lui ai dit mon malheur et il m’a +mis cinq billets de mille francs dans la main. + +M. Fortunat leva les bras au ciel. + +--Cinq mille francs!... répéta-t-il d’un ton d’admiration sans bornes; +il est donc bien riche, ce comte!... + +--Si riche, monsieur, qu’il ne connaît pas sa fortune... Il a qui sait +combien de maisons sur le pavé de Paris, et de tous côtés des châteaux, +des villages entiers, des forêts... enfin, de l’or à remuer à la pelle. + +Le soi-disant clerc d’huissier fermait les yeux comme s’il eût été +ébloui. + +--La seconde fois que je me suis présentée chez M. le comte, reprit +Mme Vantrasson, je ne l’ai pas vu, mais il m’a fait remettre mille +francs. La troisième et la quatrième fois, on m’a donné vingt francs à +la porte, en me disant que M. le comte était en voyage... J’ai compris +que c’était fini. D’ailleurs, tous les domestiques étaient changés. Un +beau matin, sans qu’on ait su pourquoi, M. de Chalusse a fait maison +nette, à ce qu’on m’a dit, il a renvoyé jusqu’au concierge et remplacé +même la femme de charge. + +--Pourquoi ne pas vous adresser à sa femme? + +--M. de Chalusse n’est pas marié... Il ne l’a jamais été. + +Au ton de son hôte, Mme Vantrasson devait croire que, saisi de pitié, +il se creusait la cervelle à lui chercher quelque expédient utile... + +--Moi, fit-il, je tâcherais d’intéresser à mon malheur la famille, les +parents... + +--M. le comte n’a pas de parents. + +--Pas possible!... + +--Ah! il n’y a pas à dire, c’est comme cela. Pendant dix ans que j’ai +été à son service, je lui ai entendu répéter plus de dix fois qu’il est +seul au monde de sa famille, le dernier de tous... Et même, on prétend +que c’est pour cela qu’il est si riche. + +Désormais, l’attention de M. Fortunat n’était plus simulée: il abordait +la question sérieuse et réelle de sa visite. + +--Pas de famille... murmura-t-il. Qui donc héritera les millions du +comte de Chalusse quand il mourra? + +La Vantrasson eut un geste d’ignorance. + +--Qui sait?... répondit-elle. Tout ira au gouvernement, sans doute, à +moins que... Mais non, c’est impossible! + +--Quoi?... + +--Rien... Je pensais à la sœur de M. le comte, Mlle Hermine. + +--Sa sœur!... vous disiez qu’il n’a plus un seul parent. + +--C’est que c’est tout comme... Et d’ailleurs, qu’est-elle devenue, la +pauvre créature?... Les uns assuraient qu’elle s’était mariée, et les +autres qu’elle était morte... C’est tout une histoire. + +Littéralement, M. Isidore Fortunat était sur le gril. Et pour comble, il +n’osait interroger directement ni même laisser paraître son anxieuse +curiosité, dans la crainte d’effaroucher la femme Vantrasson. + +--Attendez donc, fit-il, je crois... il me semble que j’ai entendu +raconter... ou que j’ai lu--je ne sais pas au juste--une histoire, au +sujet d’une demoiselle de Chalusse. C’était terrible, n’est-ce pas? + +--Oui, terrible, en effet... Mais je vous parle de longtemps... de +vingt-cinq ou vingt-six ans au moins... j’étais encore dans mon pays, à +Besançon... Seulement, personne n’a connu au juste la vérité. + +--Comment! pas même vous?... + +--Oh!... moi, c’est différent. Quand je suis entrée chez M. de Chalusse, +six ans plus tard, il avait encore à son service un vieux jardinier qui +avait tout su et qui m’a tout conté, en me faisant jurer de n’en jamais +parler, bien entendu. + +Prodigue de détails tant qu’il s’était agi d’elle ou de son mari, la +Vantrasson allait-elle se tenir sur la réserve, maintenant qu’il +s’agissait de la famille de Chalusse? + +On devait l’appréhender, à voir sa mine pincée, et M. Fortunat en +frémit, maudissant en lui-même cette discrétion intempestive. + +Mais on ne le prenait pas sans vert, et quand il se mêlait d’un +interrogatoire, il avait pour délier les langues des finesses qu’un juge +d’instruction lui eût enviées. + +Bien loin donc de paraître attacher la moindre importance au récit de la +patronne du «garni modèle,» il se dressa d’un air effaré, en homme qui +soudain s’aperçoit qu’il s’est oublié. + +--Sapristi!... s’écria-t-il, nous sommes là que nous bavardons et le +temps passe... Impossible d’attendre votre mari! Si je restais +davantage, je ne trouverais plus d’omnibus et je demeure de l’autre côté +de l’eau, derrière le Luxembourg. + +--Et notre arrangement, monsieur... + +--Ah!... tant pis, nous le rédigerons une autre fois... Je repasserai ou +on vous enverra un de mes collègues. + +Ce fut au tour de la Vantrasson de trembler. + +Elle pensa que si elle laissait s’éloigner ce soi-disant clerc +d’huissier, c’en était peut-être fait de la transaction. Un autre +serait-il aussi accommodant?... Et lui-même conserverait-il ses bonnes +dispositions?... + +--Encore une petite minute, monsieur, insista-t-elle, mon mari ne +saurait tarder et le dernier omnibus ne part qu’à minuit de la rue de +Lévis... + +--Je ne dis pas non, mais le quartier est si désert... + +--Vantrasson vous accompagnera... + +Et, résolue de le retenir à tout prix, elle lui versa un nouveau verre +de «mêlé cassis» en disant: + +--Où en étions-nous donc?... Ah! j’étais en train de vous conter +l’histoire de Mlle Hermine. + +Cachant la joie de son succès sous un air de résignation, M. Fortunat se +rassit, au grand désespoir de Chupin qui commençait à trouver sa faction +au dehors terriblement longue. + +--C’est pour vous dire, poursuivit la Vantrasson, qu’en ce temps-là, il +y a vingt-six ans, les Chalusse habitaient rue Saint-Dominique un hôtel +superbe, où il y avait un jardin qui n’en finissait plus, tout planté +d’arbres comme les Tuileries. + +Mlle Hermine, qui avait alors dix-huit ou dix-neuf ans, était, à ce +qu’il paraît, la plus belle jeunesse qui se puisse voir, blanche comme +le lait, blonde comme l’or, avec des yeux couleur des bluets... + +Elle était très-bonne et très-généreuse, à ce qu’on prétend, seulement, +dame!... elle était comme ils sont tous dans cette famille, haute comme +les nues, froide, un peu en dessous, et entêtée... Oh! mais entêtée à se +laisser brûler à petit feu plutôt que de céder... Du reste, c’est tout +le caractère du comte de Chalusse, j’en sais quelque chose, moi qui l’ai +servi, et même... + +--Pardon, interrompit M. Fortunat qui était résolu à empêcher les +digressions, et Mlle Hermine? + +--J’y reviens. Quoiqu’elle fût très-belle et immensément riche, personne +ne lui faisait la cour... Il était archi-connu qu’elle devait épouser un +marquis dont le père était un ami du sien. Les parents avaient arrangé +cela entre eux, et rien ne manquait à l’arrangement que la consentement +de la fille... Mlle Hermine ne voulait absolument pas entendre parler +de son prétendu. + +On avait fait tout au monde pour la décider à ce mariage, on l’avait +morigénée, priée, menacée... Ah bien! oui!... Autant parler à une +pierre. Quand on lui demandait pourquoi elle refusait le marquis, elle +répondait: parce que... Et c’était tout. + +Même, elle avait fini par déclarer que si on s’obstinait à la tourmenter +elle quitterait l’hôtel et se réfugierait dans quelque couvent. + +Tout cela, ce n’était que des raisons. Il n’est pas naturel qu’une jeune +fille refuse un mari qui est jeune, joli garçon et marquis... + +On se douta qu’il y avait quelque chose sous jeu, que Mlle Hermine ne +voulait pas avouer, et M. Raymond jura qu’il allait surveiller sa +sœur, et qu’il saurait bien découvrir le fond de sa pensée... + +--M. Raymond est le comte de Chalusse actuel, n’est-ce pas? demanda M. +Fortunat. + +--Oui, monsieur... Donc, les choses en étaient là, quand, une nuit, le +jardinier crut entendre un bruit terrible dans un pavillon qui était au +bout du jardin... + +Il était très-vaste, ce pavillon, je l’ai visité. Il s’y trouvait un +salon, une salle de billard, une grande salle pour faire des armes... + +Naturellement, le jardinier se lève pour voir ce qui arrive. Juste comme +il sort, deux ombres passent tout près de lui et disparaissent sous les +arbres... Il court après... rien... Les ombres avaient filé par la +petite porte du jardin. + +Dix fois, en me contant cela, le jardinier m’a dit qu’il avait cru avoir +affaire à des domestiques sortant en cachette, et que pour cette raison +il ne donna pas l’éveil. + +Il fit le tour du pavillon cependant, n’y vit pas de lumière, et +tranquillisé, il retourna se coucher... + +--Et c’était Mlle Hermine qui s’enfuyait avec un amoureux, fit M. +Fortunat... + +Mme Vantrasson eut l’air dépité d’un acteur qui se voit couper un +effet. + +--Attendez donc, répondit-elle, vous allez voir: + +La nuit se passe, le matin arrive, puis l’heure du déjeuner... on ne +voit pas paraître Mlle Hermine. On va frapper à sa porte... pas de +réponse. On ouvre... Elle n’était pas dans sa chambre, et même le lit +n’était pas défait... + +Qu’est-ce que cela veut dire?... Voilà toute la maison en l’air: la mère +qui se désole, le père qui est fou de colère et de douleur... + +Comme de juste, on songe au frère de Mlle Hermine, et on monte le +chercher... Il n’était pas chez lui, et son lit n’était pas défait non +plus. + +Tout le monde perdait la tête, quand le jardinier eut l’idée de raconter +l’aventure de la nuit. + +On court au pavillon, et que voit-on?... M. Raymond étendu à terre sur +le dos, baigné dans son sang, roide, froid, immobile... comme mort, +enfin! Une de ses mains serrait encore une épée... + +On le relève, on le porte dans son lit, on envoie chercher un médecin... +Il avait reçu deux coups d’épée, un à la gorge, l’autre en pleine +poitrine... + +Pendant plus d’un mois il resta entre la vie et la mort; et ce n’est +qu’au bout de six semaines qu’il eut la force de raconter ce qui était +arrivé. + +Il fumait un cigare à sa fenêtre, quand il lui avait semblé distinguer +une femme dans le jardin. Tout préoccupé de l’idée de sa sœur, il +était descendu à la hâte, s’était glissé jusqu’au pavillon, et là, il +avait trouvé près de Mlle Hermine un jeune homme qui lui était +absolument inconnu. + +Il pouvait le tuer, n’est-ce pas, et il ne lui eût rien été fait. Au +lieu de cela, il lui déclara qu’ils allaient se battre à l’épée... Ils +avaient des armes sous la main, ils se battirent... il fut blessé deux +fois coup sur coup et tomba... + +Et l’autre, croyant l’avoir tué, s’enfuit, entraînant Mlle Hermine... + +Mme Vantrasson eût bien voulu reprendre haleine, et sans doute, par +la même occasion se rafraîchir un peu; mais M. Fortunat était pressé; +Vantrasson pouvait rentrer d’une minute à l’autre. + +--Et ensuite?... demanda-t-il. + +--Ensuite, dame!... M. Raymond se rétablit, et trois mois après il était +sur pied. Mais les parents, qui étaient vieux, avaient reçu un coup dans +le cœur. Ils ne se remirent pas, eux. Peut-être se disaient-ils que +c’était leur dureté et leur entêtement qui avaient causé la perte de +leur fille... c’est un dur remords, ça. Ils allèrent dépérissant de jour +en jour, à vue d’œil, et l’année suivante on les porta au cimetière à +deux mois de distance... + +Le soi-disant clerc d’huissier ne songeait plus à l’omnibus, désormais, +c’était bien évident, et l’hôtesse du «garni modèle» devait être en +même temps rassurée et flattée. + +--Et Mlle Hermine?... interrogea-t-il. + +--Hélas! monsieur, jamais on n’a su où elle avait passé, ni où elle est +allée, ni ce qu’elle est devenue... + +--On ne l’a donc pas cherchée!... + +--Oh! monsieur, ne dites pas cela. C’est-à-dire que pendant je ne sais +combien de temps Mlle Hermine a eu après elle tout ce qu’il y a +d’agents de police en France et à l’étranger... Pas un n’a réussi à +retrouver seulement sa trace. M. Raymond, devenu comte de Chalusse, +avait promis une somme énorme à qui retrouverait l’homme qui avait +séduit sa sœur. Il voulait le tuer. Lui-même l’a cherché pendant des +années, inutilement. + +--Ainsi, jamais on n’a eu de nouvelles de cette malheureuse? + +--Jamais!... c’est-à-dire si, deux fois... à ce qu’on m’a dit, vous +comprenez. Il paraîtrait que le lendemain même de l’affaire, ses parents +ont reçu d’elle une lettre où elle leur demandait pardon. Cinq ou six +mois plus tard, elle a écrit de nouveau pour dire qu’elle savait que son +frère n’était pas mort. Elle s’excusait encore et s’accusait, disant +qu’elle n’était qu’une malheureuse, qu’elle avait été folle, mais que +déjà le châtiment était venu, et qu’il était terrible... Elle ajoutait +que tout était brisé entre elle et les siens, que jamais on n’entendrait +parler d’elle, et qu’elle souhaiterait être oubliée comme si elle n’eût +pas existé... Elle allait jusqu’à dire que ses enfants ne sauraient pas +son nom, et qu’elle se condamnait à ne jamais prononcer de sa vie la nom +de Chalusse dont elle était la honte... + +C’était là l’éternelle et lamentable histoire de la fille séduite, +payant de son bonheur et de sa vie une minute de vertige. + +Drame terrible sans doute, mais banal comme la vie de tous les jours, et +dont la vulgarité semblait plus désolante encore dans la bouche de cette +mégère du «garni-modèle,» qui, elle aussi, à l’entendre, avait été +trompée. + +Aussi, qui eût connu M. Isidore Fortunat, eût été bien intrigué de le +voir si ému pour si peu, lui, l’homme positif par excellence, +cuirassé--il s’en vantait--contre toutes les surprises de la +sensibilité. + +--Pauvre fille!... fit-il, pour dire quelque chose. + +Puis, d’un ton d’insouciance, précisément assez mal simulé pour trahir +une anxiété extraordinaire: + +--A-t-on su, du moins, demanda-t-il, qui était le misérable qui avait +enlevé Mlle de Chalusse? + +--Jamais. Qui il était, ce qu’il faisait, d’où il venait, s’il était +vieux ou jeune, comment il avait connu Mlle Hermine... autant de +mystères. Le bruit a bien couru, dans le temps, qu’il était étranger, +Américain, je crois, et capitaine de navire, mais ce n’était qu’un +bruit. La vérité est qu’on n’a seulement pas pu découvrir son nom. + +--Quoi!... pas son nom!... + +--Pas même. + +Incapable de maîtriser son trouble, M. Fortunat eut du moins la présence +d’esprit de se lever, et, grâce à ce mouvement, son visage se trouva +dans l’ombre. + +Mais il avait eu une exclamation sourde et un geste d’affreux +découragement qui n’échappèrent pas à la Vantrasson. Elle en fut toute +saisie, et de ce moment ne cessa d’observer avec la plus attentive +défiance, le soi-disant clerc d’huissier. + +Il n’avait pas tardé à se rasseoir sur sa chaise, près du comptoir, un +peu pâle encore, mais fort calme en apparence. + +Deux questions encore lui paraissaient indispensables, de l’une d’elles +la lumière pouvait jaillir, et il venait de prendre le parti de les +adresser au risque de se trahir. + +Que lui importait son rôle, maintenant... Ne possédait-il pas des +renseignements qu’il avait tout lieu de croire sincères! + +--Je ne saurais vous dire, chère madame, commença-t-il, d’un ton bref, +combien votre récit m’a intéressé... Maintenant, je puis vous l’avouer: +je connais un peu le comte de Chalusse et je suis allé assez souvent +chez lui, rue de Courcelles, où il demeure actuellement... + +--Vous!... fit la femme, en inventoriant d’un coup, d’œil la toilette +de M. Fortunat. + +--Mon Dieu! oui, moi!... De la part de mon patron, bien entendu... Donc, +toutes les fois que j’ai visité M. de Chalusse, j’ai vu chez lui une +jeune demoiselle que je prenais pour sa fille... Je me trompais, +probablement, puisqu’il n’est pas marié... + +Il s’arrêta. La stupeur et la colère semblaient près de suffoquer +l’hôtesse du «garni modèle.» + +Sans deviner le comment ni le pourquoi, elle comprenait, à n’en point +douter, qu’elle venait d’être jouée, et si elle eût suivi son premier +mouvement elle eût sauté sur M. Isidore Fortunat. + +Si elle se contint, si elle fit effort sur elle-même, c’est qu’elle lui +réservait mieux. + +--Une jeune demoiselle chez M. le comte, grommela-t-elle, ce n’est pas +croyable, je ne l’ai jamais aperçue, je n’en ai jamais entendu parler... +Depuis quand y est-elle? + +--Depuis six ou sept mois. + +--Si c’est ainsi, je ne dis pas absolument non. Voici tantôt deux ans +que je n’ai mis les pieds chez M. le comte... + +--C’est que j’ai une idée, moi. Cette jeune personne ne serait-elle pas +la nièce de M. de Chalusse, la fille de Mlle Hermine?... + +Mme Vantrasson secoua la tête. + +--Rayez cela de vos papiers, prononça-t-elle. M. le comte a dit que sa +sœur était morte pour lui la nuit où elle n’est enfuie... + +--Qui donc serait cette jeune fille, alors? + +--Dame!... je ne sais pas, moi. Comment est-elle? + +--Assez grande, brune. + +--Son âge? + +--Dix-huit ou dix-neuf ans. + +La mégère se livra, sur ses doigts, à un rapide calcul. + +--Neuf et quatre treize, grommelait-elle, et cinq dix-huit... Eh! eh!... +pourquoi pas!... Il faudra que j’aille voir cela. + +--Plaît-il?... + +--Rien... c’est une réflexion que je fais à part moi. Savez-vous son +nom, à cette demoiselle? + +--Marguerite. + +Le visage de la Vantrasson se rembrunit. + +--Non... ce n’est pas cela, murmura-t-elle d’une voix à peine +distincte. + +M. Fortunat était sur ses charbons ardents. Il était clair que cette +affreuse créature, si elle ne savait rien de précis, avait au moins une +idée, des soupçons vagues. Comment la faire parler, maintenant qu’elle +était sur ses gardes? + +Il n’eut pas le loisir de chercher un expédient; la porte du taudis +s’ouvrit, et le maître, Vantrasson en personne, parut sur le seuil. + +Parti aviné, il revenait ivre; sorti d’un pas lourd, il rentrait +titubant. + +--Ah!... scélérat! glapit la mégère, brigand!... tu as bu. + +Il réussit à se maintenir en équilibre, et toisant sa femme avec ce +flegme particulier aux ivrognes: + +--Eh bien!... après!... fit-il. On ne peut donc plus rire avec les +amis?... J’en ai rencontré deux qui avaient touché leur quinzaine, +fallait-il refuser une politesse? + +--Tu ne peux plus te tenir debout. + +--Ça, c’est vrai! répondit-il. + +Et pour le prouver, il se laissa choir sur une chaise. + +Quelles menaces mâchonnait la Vantrasson? M. Fortunat ne distingua guère +que les mots de «volée» et de «mouchard.» Mais aux regards qu’elle +adressait alternativement à son mari et à lui, il ne pouvait guère se +méprendre. + +«Tu as du bonheur, toi, disaient clairement ces regards, que mon mari +soit en cet état, on se serait expliqué, sans cela, et on aurait vu...» + +--Je l’échappe belle! pensa le faux clerc. + +Mais il n’y avait rien à craindre, c’était le cas de se montrer brave. + +--Laissez donc votre homme tranquille, dit-il. S’il a seulement rapporté +le papier timbré qu’il était allé chercher, je n’aurai pas perdu ma +soirée pour vous obliger. + +Vantrasson rapportait, non pas une feuille, mais deux. Une idée +d’ivrogne. On trouva une mauvaise plume et de l’encre boueuse, et M. +Fortunat se mit à rédiger une reconnaissance, selon les conventions +arrêtées. Mais il fallait écrire le nom du créancier dont il avait +parlé, il ne voulait pas mettre le sien, il mit celui de Chupin +(Victor), lequel, en ce moment, mouillé et transi à la porte, ne se +doutait guère du mauvais tour qu’on lui jouait. + +--Chupin!... répétait l’hôtesse du «garni modèle,» afin de bien graver +ce nom dans sa mémoire... Victor Chupin!... On le verra, celui-là... + +L’acte rédigé, il fallut réveiller Vantrasson pour le signer. + +Il s’y prêta de bonne grâce, et la femme apposa sa signature près de +celle de son mari. + +Alors, M. Fortunat remit en échange le billet qui lui avait servi de +prétexte. + +--Et surtout, recommanda-t-il encore, en ouvrant la porte pour se +retirer, surtout n’oubliez pas l’à-compte à verser tous les mois... + +--Oui, va!... compte là-dessus!... grogna la Vantrasson. + +Il n’entendit pas cela. Il n’entendit pas davantage Chupin qui l’avait +rejoint, qui marchait à ses côtés, et qui lui disait: + +--Enfin, vous voilà, m’sieu!... Je pensais que vous aviez signé un bail +dans cette baraque... la prochaine fois, j’apporterai une +chaufferette... + +Une de ces préoccupations despotiques, que connaissent les chercheurs +obstinés, s’était emparée de M. Fortunat, et supprimait, pour lui, les +circonstances extérieures. Venu le cœur bondissant d’espérances, il +se retirait désespéré. Et sans souci de l’obscurité, de la boue, de la +pluie qui recommençait, il allait au milieu de la chaussée... + +Il fallut que Chupin l’arrêtât à la barrière, et lui rappelât qu’une +voiture les attendait... + +--C’est juste... fit-il. + +Il monta, mais sans s’en apercevoir, assurément. Et tout le long du +chemin, sa pensée débordant de son cerveau, comme le liquide d’un vase +trop étroit, se répandit en un monologue dont Chupin, par instants, +attrapait quelques bribes. + +--Quelle affaire!... murmurait-il, quelle affaire!... J’en ai bien +débrouillé depuis sept ans, mais jamais de si obscure... Ah! mes +quarante mille francs sont bien aventurés. Certes! j’en ai bien déniché, +de ces héritiers, dont on ne soupçonnait même pas l’existence, mais du +moins j’avais quelque indice pour me guider... Ici, rien, pas une +lueur... les ténèbres partout. Si je trouvais, cependant!... Mais +comment chercher des gens dont j’ignore même le nom, des gens qui ont su +échapper à toutes les investigations de la police!... Et où les +chercher?... En Europe, en Amérique?... C’est à devenir fou!... A qui +donc iront tous les millions du comte de Chalusse!... + +L’arrêt brusque de la voiture sur la place de la Bourse appela +cependant M. Fortunat au sentiment de la réalité. + +--Voici vingt francs, Victor, dit-il à Chupin, payez le cocher, vous +garderez le reste. + +Ayant dit, il sauta lestement à terre. + +Devant sa maison, un coupé de maître, attelé de deux chevaux de prix +stationnait. + +--L’équipage du marquis de Valorsay!... grommela M. Fortunat. Il a été +patient; il m’a attendu, ou plutôt il a attendu mes dix mille francs... +Nous allons bien voir!... + + + + +III + + +M. Fortunat venait à peine de partir pour son expédition au «garni +modèle,» lorsque le marquis de Valorsay s’était présenté chez lui. + +--Monsieur est sorti, répondit la Dodelin, qui était allée ouvrir. + +--Vous devez vous tromper, ma bonne... + +--Oh! non... Et même Monsieur a dit que vous l’espériez. + +--Allons, soit... + +Fidèle aux ordres qu’elle avait reçus, la servante conduisit le visiteur +dans le salon, alluma les bougies d’un candélabre et se retira. + +--C’est prodigieux! grommelait le marquis, mons Fortunat se fait +désirer, mons Fortunat se fait attendre!... Enfin... + +Il sortit un journal de sa poche, s’allongea sur un fauteuil... et +attendit. + +Par son nom, sa fortune, ses habitudes et ses goûts, le marquis de +Valorsay appartenait à cette aristocratie--non sans alliage--du plaisir +et de la vanité, qui pour exprimer des mœurs nouvelles a créé un +vocable nouveau: «la haute vie.» + +Le cercle, le bois, les courses, les premières représentations, la +chasse en automne, l’été les eaux, une maîtresse, son tailleur, ses +relations du monde, ses chevaux emplissaient les journées du marquis de +Valorsay de leurs frivoles soucis. + +Courir en personne un steeple-chase lui paraissait une prouesse digne de +ses aïeux. Et quand il passait et repassait devant les tribunes, en +tenue de jockey, avec ses bottes à revers et sa casaque amaranthe, il +croyait lire l’admiration dans tous les yeux. + +C’était là comme le fond banal de son existence, d’où se détachaient +quelques épisodes saillants: deux duels, une femme enlevée, une séance +de vingt-six heures au jeu, une chute à la Marche, qui mit ses jours en +danger. + +Tant d’avantages le rehaussaient considérablement dans l’estime de ses +amis, et lui avaient valu une célébrité dont il n’était pas médiocrement +fier. + +Les chroniqueurs usaient et abusaient de ses initiales, et dès qu’il +quittait Paris, les journaux du sport ne manquaient jamais de signaler +son départ, à l’article «Villégiatures et déplacements.» + +Le malheur est que cette vie d’oisiveté affairée a ses fatigues et ses +accidents. M. de Valorsay en était la preuve vivante. + +Il n’avait que trente-trois ans, et il en paraissait pour le moins +quarante, en dépit de soins excessifs. Les rides lui venaient, et tout +l’art de son valet de chambre ne dissimulait qu’à grand’peine et mal les +places vides de son crâne. De sa chute à la Marche, il lui était resté à +la jambe droite une certaine roideur qui tournait à la claudication dès +que le temps se mettait à la pluie. + +Toute sa personne, enfin, annonçait une lassitude prématurée, de même +que ses yeux, lorsqu’il cessait de les surveiller, trahissaient le +dégoût de tout, l’abus, la satiété. + +Il avait encore grand air malgré cela, une distinction innée que rien +n’avait altéré, et ces façons hautaines qui annoncent l’estime exagérée +de soi et l’habitude de commander des inférieurs... + +Onze heures sonnèrent à la pendule du salon de M. Fortunat; le marquis +de Valorsay se dressa en jurant. + +--Ceci devient trop fort! grommela-t-il. Ce drôle se moque de moi, +décidément. + +Il cherchait des yeux une sonnette, il n’en aperçut pas, et il en fut +réduit, lui, à entrebâiller une porte et à appeler. + +La Dodelin parut. + +--Monsieur a dit qu’il serait ici à minuit, répondit-elle à toutes les +questions du marquis, donc il y sera... Il n’a pas son pareil pour +l’exactitude. Que monsieur patiente encore un petit moment. + +--Soit, patientons, mais alors, ma bonne, allumez-moi du feu, j’ai les +pieds gelés!... + +Il est de fait que le salon de M. Fortunat, presque toujours fermé, +était humide et froid comme une glacière. + +Et pour comble, M. de Valorsay était en habit, avec un pardessus +très-léger. + +La servante hésita une seconde, trouvant que ce visiteur était bien sans +gêne, et agissait comme chez lui. Pourtant elle obéit. + +--Évidemment, pensait le marquis, je devrais me retirer, oui, je le +devrais... + +Il resta cependant. La nécessité mâta les révoltes de son orgueil. + +Orphelin de bonne heure, maître sans contrôle à vingt-trois ans d’un +patrimoine immense, M. de Valorsay était entré dans la vie comme un +affamé dans une salle à manger. + +Son nom lui donnant droit à une bonne place, il s’installa, les deux +coudes sur la table, sans demander combien coûtait le banquet. + +C’était cher; il s’en aperçut à la fin de la première année en +constatant qu’il avait de beaucoup dépassé ses revenus. + +Il était clair que s’il continuait ainsi, chaque année creuserait un +abîme où s’engloutirait à la fin toute la fortune que lui avait laissée +son père, plus de cent soixante mille livres de rente. + +Mais il avait bien le temps, vraiment, de songer à ces choses lointaines +et mesquines! Et d’ailleurs il avait eu tant de succès et de +satisfactions de tout genre, pour son argent, qu’il ne le regrettait +pas. + +Il possédait des propriétés princières, il trouva des prêteurs qui +furent trop heureux de lui offrir tout ce qu’ils avaient de capitaux, +contre bonne hypothèque, bien entendu. + +Il emprunta timidement d’abord, puis plus hardiment, lorsqu’il reconnut +combien peu de chose est une hypothèque. On n’en est ni plus ni moins le +maître chez soi. + +D’ailleurs, ses besoins grandissaient incessamment comme sa vanité. + +Placé à une certaine hauteur dans l’opinion de son monde, il ne voulait +pas déchoir et ce lui était une raison de faire une certaine folie +chaque année, parce qu’il l’avait faite l’année précédente. + +Son écurie seule lui coûtait plus de cinquante mille francs par an. + +D’intérêts, il n’en payait pas; on ne les lui réclamait pas; il oubliait +sans doute qu’ils s’accumulaient lentement, mais continuellement; qu’ils +s’enflaient à chaque échéance, qu’ils produisaient eux-mêmes, et qu’au +bout d’un certain nombre d’années le capital de sa dette serait doublé. + +Sur la fin, il ne comptait même plus. Il ignorait absolument où en +étaient ses affaires. Il en était arrivé à se croire des ressources +inépuisables. + +Il le crut jusqu’au jour où étant allé chez son notaire chercher des +fonds, ce notaire lui répondit froidement: + +--Vous me demandiez cent mille francs, monsieur le marquis, je n’ai pu +vous en procurer que cinquante mille... les voici. Et n’espérez plus +rien. Tous vos immeubles sont grevés au-delà de leur valeur... ainsi +c’est fini. Vos créanciers vous laisseront sans doute tranquille un an +encore, c’est leur intérêt; mais ce délai écoulé, ils vous +exproprieront, c’est leur droit. + +Il eut un sourire discret, un sourire d’officier ministériel, et +ajouta: + +--Moi, à votre place, monsieur le marquis, je mettrais à profit cette +année de répit. Vous comprenez sans doute ce que je veux dire?... J’ai +bien l’honneur de vous saluer. + +Quel réveil!... après un rêve splendide de plus de dix années!... + +M. de Valorsay en demeura comme écrasé, et pendant deux jours il resta +enfermé chez lui, refusant obstinément de recevoir personne. + +--M. le marquis est malade!... répondait son valet de chambre aux +visiteurs. + +Il lui avait fallu ce temps pour se remettre, pour en venir surtout à +oser envisager bien en face et froidement sa situation. + +Elle était épouvantable, car sa ruine était complète, absolue. Pas une +épave ne devait échappée au désastre. Que devenir? Que faire? + +Il avait beau se tâter, il se trouvait incapable de rien entreprendre, +de rien sentir. Tout ce que la nature lui avait départi d’énergie, il +l’avait gaspillé au service de sa vanité. Plus jeune, il eût pu se faire +soldat, il n’eût pas été le premier, il serait allé en Afrique... mais +il n’avait même pas cette ressource. + +C’est alors que le sourire de son notaire, comme une lueur dans les +ténèbres, lui revint à la mémoire. + +--Décidément, murmura-t-il, son conseil était bon... Tout n’est pas +perdu et une issue nous reste encore: un mariage. + +Pourquoi ne se marierait-il pas, en effet, et richement. Rien n’avait +transpiré de son désastre, et il avait encore pour un an tous les +prestiges de la fortune. + +Son nom seul était un apport considérable. Ce serait bien le diable s’il +ne découvrait pas dans la banque ou dans le haut commerce quelque +héritière dévorée de l’ambition d’avoir sur ses voitures une couronne de +marquise. + +Ce parti arrêté et mûri, M. de Valorsay s’était mis en quête, et bientôt +il crut avoir trouvé. + +Mais ce n’était pas tout. Les donneurs de grosses dots sont défiants, +ils aiment à voir clair dans la situation des épouseurs qui se +présentent, ils vont aux informations, quelquefois. Avant de s’engager, +M. de Valorsay comprit qu’un homme d’affaires intelligent et dévoué lui +devenait indispensable. + +N’allait-il pas falloir tenir les créanciers en haleine, leur imposer +silence, obtenir d’eux des concessions, les intéresser en un mot au +succès?... + +C’est avec ces idées que M. de Valorsay se rendit chez son notaire, +espérant peut-être son concours. + +Il le refusa net, d’un ton rogue, déclarant qu’il ne pouvait se mêler de +tels tripotages, et que les lui proposer était presque une insulte. +Puis, touché sans doute du désespoir de son client: + +--Mais je puis, ajouta-t-il, vous indiquer l’homme qu’il vous faut... +Allez trouver M. Isidore Fortunat, 27, place de la Bourse; si vous +parvenez à l’intéresser à votre mariage, il est fait. + +Voilà, en gros, comment et à la suite de quelles circonstances le +brillant marquis de Valorsay était entré en relations avec M. Isidore +Fortunat. + +D’un coup d’œil perspicace, dès la première visite, il jaugea +l’homme. Il le vit tel qu’il le souhaitait, prudent et hardi tout +ensemble, fertile en expédients, passé maître dans l’art de glisser sans +accroc entre les mailles le la loi, avide enfin, et peu tourmenté de +scrupules. + +Avec un tel conseiller, masquer six mois un désastre et duper le +beau-père le plus défiant devait n’être qu’un jeu. + +Aussi, M. de Valorsay n’eut-il pas une minute d’indécision. Il exposa +franchement sa situation financière et ses espérances matrimoniales, et +conclut en promettant tant pour cent sur la dot, le lendemain de son +mariage. + +Séance tenante, un traité fut signé, et dès le lendemain M. Fortunat +prenait en main les intérêts de l’honorable gentilhomme. + +De quel cœur il s’y donna, et avec quelle foi au succès! un seul fait +le dit: Il avait avancé, de sa poche, quarante mille francs à son +client. + +Après cela, le marquis eût eu mauvaise grâce à n’être pas satisfait de +son conseiller. Il en était d’autant plus enchanté que cet habile homme, +en toute occasion, lui témoignait une déférence respectueuse jusqu’à la +servilité. + +Aux yeux de M. de Valorsay, ce point était capital, car il devenait plus +arrogant et plus susceptible, à mesure qu’il avait moins le droit de +l’être. + +Honteux au-dedans de lui-même et profondément humilié des tripotages +avilissants auxquels il descendait, il s’en vengeait en accablant son +complice de sa supériorité imaginaire et de ses dédains de grand +seigneur. + +Selon son humeur, bonne ou mauvaise, il l’appelait «Cher Arabe,» ou +«Mons Fortunat» et le plus souvent «Maître Vingt-pour-Cent.» + +Et l’autre n’en gardait pas moins son sourire obséquieux sur les lèvres, +bien capable, par exemple, de porter tout cela sur sa note de frais à +l’article «divers». + +Mais précisément la constante soumission de M. Fortunat faisait paraître +son absence plus extraordinaire. Un tel oubli des plus vulgaires +convenances ne se concevait pas de la part d’un homme si poli. + +De sorte que peu à peu le marquis de Valorsay passait de la colère à +l’inquiétude. + +--Serait-il survenu quelque chose?... pensait-il. + +C’est que les aiguilles de la pendule marchaient toujours... minuit +était sonné depuis un moment déjà. + +Le marquis délibérait s’il se retirerait ou non à la demie, quand il +entendit le grincement d’une clef dans la serrure de la porte +extérieure, puis des pas rapides dans le corridor. + +--Enfin!... le voici! murmura-t-il, avec un soupir de satisfaction. + +Il s’attendait à le voir paraître aussitôt, mais point. + +Peu soucieux de s’exhiber sous le costume qu’il avait endossé pour +suivre Chupin, M. Fortunat avait couru à sa chambre à coucher reprendre +ses vêtements ordinaires. Il avait besoin, en outre, de songer à la +conduite à tenir et à ce qu’il dirait. + +Si M. de Valorsay, comme c’était probable, ignorait l’accident du comte +de Chalusse, fallait-il le lui apprendre? M. Fortunat se dit que non, +prévoyant avec raison que cela soulèverait une discussion capable +d’amener une rupture. Or, il ne voulait rompre qu’à bon escient, et +seulement quand il serait bien sûr de la mort du comte. + +De son côté, M. de Valorsay réfléchissait--un peu tard--qu’il avait eu +bien tort de patienter pendant trois mortelles heures. + +Était-ce digne de lui?... Ne s’était-il pas manqué gravement à +lui-même?... Puis encore, M. Fortunat ne mesurerait-il pas à cette +circonstance qui était un aveu, l’importance de ses services et +l’urgence des besoins de son client?... N’en deviendrait-il pas plus +exigeant et plus dur? + +Très-certainement, si le marquis eût pu s’esquiver sans bruit, il l’eût +fait. Mais c’était impossible. Alors, il eut recours à un stratagème qui +lui parut sauver sa dignité compromise. + +Il se tassa dans son fauteuil, ferma les yeux et parut dormir. + +Et quand M. Fortunat entra dans le salon, il se dressa brusquement, +comme un homme réveillé en sursaut, se frottant les yeux en disant: + +--Hein!... qu’est-ce que c’est?... Par ma foi!... je m’étais bel et bien +endormi. + +Mais l’autre ne fut pas dupe. + +Il avait fort bien remarqué à terre un journal qui, tout froissé et tout +déchiré, trahissait la colère d’une longue attente. + +--Ah ça! continuait le marquis, quelle heure est-il?... Minuit et +demi!... Et c’est maintenant que vous arrivez à un rendez-vous assigné +pour dix heures!... Ceci passe la permission, mons Fortunat, et vous en +prenez par trop à votre aise avec moi! Savez-vous que ma voiture est en +bas, par le temps qu’il fait, depuis neuf heures et demie, et que mes +chevaux en ont peut-être attrapé une fluxion de poitrine!... Un +attelage de six cents louis!... + +M. Fortunat tendait à cet orage un dos plein d’humilité. + +--Il faut m’excuser, monsieur le marquis, fit-il. Si je suis resté +dehors si tard, contre mes habitudes, c’est uniquement pour vos +affaires. + +--Pardieu!... il ne manquerait plus que c’eût été pour les vôtres! + +Et satisfait de cette plaisanterie, il ajouta: + +--Eh bien!... où en sommes-nous? + +--De mon côté tout marche à souhait. + +Le marquis avait repris sa place au coin de la cheminée et tisonnait le +feu d’un air d’insouciance très-noble à coup sur, mais assez mal joué. + +--Je vous écoute... dit-il simplement. + +--En ce cas, monsieur le marquis, répondit M. Fortunat, voici le fait en +deux mots sans détails. Grâce à un expédient imaginé par moi, nous +obtiendrons pour vingt-quatre heures la main-levée de toutes les +inscriptions qui grèvent vos biens... Nous prendrons adroitement nos +mesures, et ce jour-là même, nous demanderons un état au conservateur... +Cet état, naturellement, certifiera que vos propriétés sont libres +d’hypothèques, vous le montrerez à M. de Chalusse et tous ses doutes, +s’il en a, seront levés... L’expédient, du reste, est simple; le +difficile était de trouver les fonds, mais je les aurai chez un +coulissier de mes amis. Tous vos créanciers, sauf deux, se prêtent +admirablement à cette petite manœuvre, j’ai leur consentement. Par +exemple, ce sera cher: il vous en coûtera vingt-six mille francs environ +de commission et de frais. + +M. de Valorsay eut un mouvement de joie si vif, qu’il ne put s’empêcher +de battre des mains. + +--Alors, l’affaire est dans le sac!... s’écria-t-il. Avant un mois +Mlle Marguerite sera marquise de Valorsay et j’aurai de nouveau cent +mille livres de rentes... + +Puis, ayant surpris le geste de M. Fortunat qui n’avait pu se retenir de +hocher gravement la tête: + +--Ah! vous doutez!... reprit-il. Eh bien! à votre tour écoutez-moi. +Hier, j’ai eu une conférence de deux heures avec le comte de Chalusse, +et tout a été convenu et arrêté... + +Nous avons échangé notre parole, maître Vingt-pour-cent. Le comte fait +royalement les choses, il donne à Mlle Marguerite deux millions. + +--Deux millions! fit l’autre comme un écho. + +--Oui, cher Arabe, ni plus ni moins... Seulement, pour des raisons +particulières et qu’il ne m’a pas dites, le comte tient à ce qu’il ne +soit porté que deux cent mille francs au contrat. Le reste--dix-huit +cent mille livres, s’il vous plaît--me sera remis de la main à la main, +sans reçu, avant la mairie. Ma parole d’honneur, je trouve cela +charmant... et vous? + +M. Fortunat ne répondit pas. La gaieté expansive de M. de Valorsay, loin +de le dérider, l’attristait. + +--Toi, pensait-il, tu chanterais moins haut, si tu savais qu’à l’heure +qu’il est le comte a peut-être rendu l’âme et que très-probablement +Mlle Marguerite n’a plus que ses beaux yeux pour pleurer ses +millions... + +Mais le brillant gentilhomme ne soupçonnait pas cela, car il continuait, +répondant plutôt aux objections de son esprit qu’à M. Fortunat: + +--Vous me direz peut-être qu’il est singulier que moi, Ange-Marie-Robert +Dalbon, marquis de Valorsay, j’épouse une fille qui ne connaît ni père +ni mère et qui s’appelle Marguerite tout court... De ce coté-là, c’est +vrai, l’union n’est pas positivement brillante. Enfin, comme il sera +notoire qu’elle n’a eu en dot que 200,000 francs, on ne m’accusera pas +d’avoir battu monnaie avec mon nom... J’aurai l’air, tout au contraire, +d’avoir fait un mariage d’amour... cela me rajeunira. + +Cependant il s’interrompit, irrité de la froideur obstinée de M. +Fortunat. + +--Savez-vous, maître Vingt-pour-Cent, dit-il, qu’à voir votre mine +allongée, on jurerait que vous doutez du succès. + +--Il faut toujours douter... répondit philosophiquement l’homme +d’affaires. + +Le marquis haussa les épaules. + +--Même quand on a triomphé de tous les obstacles? demanda-t-il d’un ton +goguenard. + +--Mon Dieu, oui. + +--Que manque-t-il, cependant, pour que ce mariage soit autant dire +conclu?... + +--Le consentement de Mlle Marguerite, monsieur le marquis. + +Ce fut comme une douche d’eau glacée tombant sur la joie de M. de +Valorsay. Un frisson nerveux le secoua, il devint livide, et d’une voix +sourde: + +--Je l’aurai, répondit-il, j’en suis sûr maintenant. + +On ne pouvait pas dire que M. Fortunat fût en colère. Ces gens froids et +lisses comme une pièce de cent sous n’ont point de passions inutiles. + +Mais il était singulièrement agacé d’entendre son client sonner +sottement les fanfares de la victoire, pendant qu’il était réduit, lui, +à dissimuler au fond de son cœur le deuil douloureux de ses 40,000 +francs. + +Aussi, loin d’être touché de l’émotion du marquis, se complut-il à +retourner le poignard dans la blessure qu’il avait faite. + +--Il faut me pardonner ma défiance, dit-il. Elle vient de ce que je me +rappelle parfaitement ce que vous me disiez il y a huit jours. + +--Que vous disais-je? + +--Que vous soupçonniez Mlle Marguerite d’une... Comment dois-je +m’exprimer?... D’une... préférence secrète pour quelqu’un. + +A l’enthousiasme du marquis, le plus sombre abattement avait succédé. Il +était manifeste qu’il subissait la plus cruelle torture. + +--J’ai eu plus que des soupçons, dit-il. + +--Ah! + +--J’ai eu une certitude, grâce à la femme de charge du comte de +Chalusse, Mme Léon, une vieille misérable que j’ai su mettre dans mes +intérêts. Elle a épié Mlle Marguerite et surpris une lettre qui lui +était adressée... + +--Oh! oh!... + +--Certes! il ne s’est rien passé dont Mlle Marguerite ait à rougir; +la lettre que j’ai tenue entre mes mains en était la preuve éclatante. +Elle pourrait avouer hautement les sentiments qu’elle inspire et que +sans doute elle éprouve. Cependant... + +Le regard de M. Fortunat devenait insupportable de fixité. + +--Vous voyez donc bien que j’ai raison de craindre... fit-il. + +Exaspéré, hors de lui, M. de Valorsay se leva si violemment, que son +fauteuil en fut renversé. + +--Eh bien!... non! s’écria-t-il, mille fois non! Vous avez tort... parce +qu’à l’heure qu’il est, l’homme qu’avait distingué Mlle Marguerite +est perdu... Ah! c’est ainsi. Pendant que nous sommes ici, en ce moment +même, il se perd irrémissiblement, sans retour... Entre lui et la femme +que je veux épouser, que j’épouserai, j’ai creusé un abîme si profond +que le plus immense amour ne le comblerait pas. C’est mieux et pis que +si je l’avais tué... Mort, on le pleurerait peut-être... Tandis que +maintenant, la dernière des filles et la plus avilie se détournera de +lui, ou l’aimant, n’osera l’avouer. + +L’impassible homme d’affaires parut troublé. + +--Auriez-vous donc, balbutia-t-il, mis à exécution le projet... le plan +dont vous m’avez entretenu en l’air... et que je prenais, moi, pour une +fanfaronnade, pour une plaisanterie?... + +Le marquis abaissa lentement la tête. + +--Oui!... + +L’autre demeura un moment comme pétrifié; puis tout à coup: + +--Quoi!... vous avez fait cela, dit-il, vous... un gentilhomme!... + +En proie à une agitation convulsive, M. de Valorsay marchait au hasard +dans le salon... S’il eût aperçu son visage dans une glace, il se fût +fait peur. + +--Un gentilhomme! répétait-il avec l’accent d’une rage contenue, un +gentilhomme!... Les gens n’ont que ce mot à la bouche, maintenant... +Qu’entendez-vous donc par un gentilhomme, s’il vous plaît, mons +Fortunat!... Ne serait-ce pas par hasard un personnage héroïque et idiot +qui traverse la vie d’un pas grave, mélancoliquement drapé dans ses +principes, stoïque autant que Job et résigné comme un martyr... une +manière de Don Quichotte moral prêchant l’austère vertu et la +pratiquant?... Le malheur est que les grands sentiments sont hors de +prix, et je suis ruiné... D’ailleurs, les miroirs de chevalerie sont +cassés, je vous en préviens... Moi je ne suis pas un saint, j’aime la +vie et tout ce qui la fait belle et facile: les femmes, le jeu, le luxe, +les chevaux... et pour me procurer tout cela, comme je suis de mon +temps, je me bats avec les armes de mon temps... Être honnête est +superbe, mais tant qu’à ne l’être pas, je préfère une énorme infamie qui +me donnera cent mille livres de rentes à cent mille petites gredineries +à vingt sous pièce... le garçon me gêne, je le supprime... tant pis pour +lui, pourquoi se trouve-t-il là!... Si j’avais pu le mener sur le +terrain, en plein soleil, je l’aurais expédié dans les règles, par +devant témoins... mais agir ainsi, c’eût été renoncer à Mlle +Marguerite... J’ai dû chercher autre chose... Je n’avais pas le choix +des moyens, n’est-ce pas?... L’homme qui se noie et qui en est à sa +dernière gorgée ne repousse pas une planche de salut, parce qu’elle est +malpropre... + +Il eut un geste plus violent encore que ses paroles, et se jeta sur un +canapé, prenant son front entre ses mains, comme s’il l’eût senti près +d’éclater. + +La colère l’étouffait, et plus encore quelque chose qu’il ne s’avouait +pas, le soulèvement de sa conscience et la révolte de ses derniers +instincts d’honnêteté. + +Assurément il avait peu de préjugés, et depuis longtemps il s’était mis +au-dessus des préceptes de la morale vulgaire qu’il traitait de doctrine +d’abrutissement. Mais du moins, jusqu’à ce jour, jamais il n’avait +formellement violé aucun article du code des gens d’honneur. Tandis que +cette fois... + +--C’est une abominable action que vous venez de commettre, monsieur le +marquis, prononça froidement M. Fortunat... + +--Oh!... pas de morale. + +--Cela ne fait jamais mal. + +Le marquis haussa les épaules, et d’un ton d’amère gouaillerie: + +--Voyons, mons Fortunat, dit-il, tenez-vous énormément à perdre les +40,000 francs que vous m’avez avancés?... C’est facile. Courez chez la +d’Argelès, demandez M. de Coralth, donnez-lui contre-ordre de ma part, +et l’autre sera sauvé, et il épousera les millions de Mlle +Marguerite. + +M. Fortunat se tut. + +Il ne pouvait pas dire au marquis: «Eh! ils sont perdus, mes 40,000 +francs, je ne le sais que trop... Mlle Marguerite n’a plus de +millions et vous avez commis un crime inutile...» + +C’était cependant cette conviction qui lui donnait son bel accent +d’honnêteté effarouchée. Il se passait le luxe d’un peu de vertu pour +l’argent qu’il perdait. + +Eût-il parlé comme il venait de le faire, s’il eût conservé beaucoup +d’espoir? C’est au moins douteux. + +Quoi qu’il en soit, il faut rendre à M. Fortunat cette justice que +très-réellement et très-sincèrement il était révolté de ce qu’il avait +appelé une abominable action. D’abord, c’était un acte brutal et +violent, et il tenait, lui, pour les moyens doux. En second lieu, cela +sortait absolument du cercle de ses opérations. Autant de raisons pour +mépriser le marquis et s’estimer meilleur en se comparant à lui. Cela +arrive journellement et c’est même une joie de ce monde d’entendre les +coquins se juger entre eux. Il faut voir comme celui qui dépouille les +gens à la Bourse traite celui qui détrousse sur les grands chemins... et +réciproquement. + +Cependant, grâce à un énergique effort de volonté, le marquis de +Valorsay avait repris son attitude hautaine, et d’un geste familier il +ramenait aux places vides ce qui lui restait de cheveux. + +Bientôt il se leva. + +--Tout cela, dit-il, est bel et bien; je n’en suis pas moins pressé de +connaître le résultat de ma petite combinaison... C’est pourquoi, mons +Fortunat, vous allez me compter les cinq cents louis que vous avez à me +remettre... et après, bonne nuit! + +Cette mise en demeure, l’homme d’affaires l’attendait, et cependant il +tressaillit. + +--Vous me voyez désolé, monsieur le marquis, répondit-il avec un sourire +piteux... c’est pour cela même que je suis resté si tard dehors, +contrairement à toutes mes habitudes... J’espérais trouver un banquier +qui m’a obligé jadis, M. Prosper Bertomy... vous savez, qui a épousé la +nièce de M. André Fauvel... + +--Au fait... s’il vous plaît. + +--Eh bien!... impossible de me procurer ces malheureux dix mille +francs. + +De pâle qu’il était, le marquis devint cramoisi. + +--C’est une plaisanterie, j’imagine... fit-il. + +--Hélas!... non, malheureusement. + +Il y eut une minute de silence pendant laquelle le marquis évalua +mentalement les conséquences de ce manque de parole, et sans doute il +les trouva fort graves, car c’est d’un ton presque menaçant qu’il dit: + +--Vous savez cependant qu’il me faut cet argent aujourd’hui... il me le +faut. + +Assurément M. Fortunat se fut laissé arracher un bon lambeau de chair +plutôt que cette somme. + +Mais, d’un autre côté, il tenait à rester en bons termes avec le marquis +jusqu’à plus ample informé. On lui avait dit que le comte de Chalusse +était à la mort... mais on revient de loin, il pouvait se remettre, et +alors M. de Valorsay redevenait une valeur de premier ordre. + +Ayant donc à ménager la chèvre et le chou, à sauver la caisse et à +garder le client, son embarras était extrême. + +--Ces choses-là n’arrivent qu’à moi, disait-il, je comptais sur une +rentrée... + +Puis, soudain, se frappant le front: + +--Mais dans le fait, s’écria-t-il, pourquoi, monsieur le marquis, ne +demanderiez-vous pas cette somme à un de vos amis... au duc de Champdoce +ou au comte de Commarin... c’est une idée, cela!... + +M. de Valorsay n’était rien moins que naïf. + +Sa pénétration naturelle s’était singulièrement aiguillée, depuis qu’il +était journellement aux prises avec les difficultés de la gêne, depuis +qu’il luttait pour défendre sa peau, selon sa triviale mais énergique +expression. + +L’extrême embarras de M. Fortunat ne lui avait pas échappé; ce dernier +trait fit éclore en loi un essaim de soupçons. + +--Comment!... fit-il lentement et d’un ton de défiance, c’est vous qui +me donnez ce conseil, maître Vingt-pour-Cent!!.. C’est prodigieux!... +Depuis quand vos opinions se sont-elles à ce point modifiées... + +--Mes opinions?... + +--Mais oui!... N’est-ce pas vous, qui à nos premières entrevues me +disiez: «Ce qui vous sauvera, c’est que vous n’avez, de votre vie, +emprunté un louis à un ami... Un créancier ordinaire prend de gros +intérêts, et une fois payé se tait... Un ami n’est satisfait que le jour +où toute la terre sait qu’il vous a généreusement obligé... Mieux vaut +un usurier.» Je trouvais cela très-sensé, ma foi! et j’étais encore de +votre avis, quand vous ajoutiez: «Donc, monsieur le marquis, pas +d’emprunt de ce genre jusqu’à votre mariage, sous aucun prétexte... +Passez-vous de manger plutôt. Vous avez encore crédit sur rue, mais le +sol est miné... L’indiscrétion d’un ami disant: Je crois Valorsay +gêné... peut mettre le feu à la mine, et vous sautez!» + +En vérité, le malaise de M. Fortunat était pénible à voir. + +Ce n’est pas qu’il manquât d’audace, mais les événements de la soirée +avaient ébranlé son aplomb. + +Imperturbable quand il avait en main les intérêts d’autrui, il se +trouvait tout désorienté d’avoir à manier les siens propres. L’espoir de +gain et le chagrin de la perte lui enlevaient sa lucidité. + +Il était comme ces professeurs de jeu, plus froids que la glace en +théorie, conseillers excellents des joueurs aventureux, qui, dès qu’ils +touchent aux cartes pour leur compte, perdent la tête, ou «s’emballent,» +pour parler l’argot du tapis vert. + +Sentant bien qu’il venait de commettre une maladresse insigne, il se +creusait la tête à chercher comment la réparer, ne trouvait pas, et sa +gaucherie en redoublait. + +--M’avez-vous, oui ou non, tenu ce langage, insista M. de Valorsay... +Qu’avez-vous à répondre? + +--Les circonstances... + +--Lesquelles?... + +--Dame!... des besoins urgente... Il n’est pas de règle sans +exception... Je ne prévoyais pas que vous iriez si vite... Voilà +quarante mille francs que je vous avance en cinq mois... c’est énorme... +A votre place je me serais restreint, j’aurais économisé... + +Il s’arrêta, il fut contraint de s’arrêter par le regard perspicace et +terrible dont l’enveloppa M. de Valorsay. + +Il était furieux contre lui-même...--«Je deviens stupide,» pensait-il. + +--Encore un sage conseil, reprit ironiquement le gentilhomme ruiné... +Que ne m’engagez-vous, pendant que vous y êtes, à vendre chevaux et +voitures, et à aller m’établir rue Amelot, au 4e sur la cour... Cela +semblerait bien naturel, n’est-ce pas, et inspirerait à M. de Chalusse +une confiance sans bornes?... + +--On peut, sans en arriver là... + +--Ah! taisez-vous, interrompit violemment le marquis, car mieux qu’un +autre vous savez que je suis condamné au luxe... Vous savez aussi que je +suis condamné aux apparences quand la réalité n’est plus!... Le salut +est à ce prix. J’ai joué, soupé, fait courir... il faut que je continue. +J’en suis venu à exécrer Ninette Simplon, pour qui j’ai fait des folies, +et je la garde... c’est une enseigne... J’ai jeté les billets de mille +francs par la fenêtre, je n’ai pas le droit de n’en pas jeter... et +cependant je n’en ai plus... Que dirait-on si je m’arrêtais? «--Valorsay +a fait le plongeon!» Alors, adieu les héritières... Et je reste +souriant: c’est dans le rôle... Que penseraient mes domestiques, vingt +espions que je paye, s’ils me voyaient soucieux?... + +Savez-vous, mons Fortunat, que j’en ai été réduit à dîner à crédit à mon +cercle, parce que j’avais payé, le matin, la provende du mois de mes +chevaux?... + +Certes, j’ai chez moi des objets du plus grand prix... je ne puis m’en +défaire, cela se verrait et ils font partie de mon étalage... Un cabotin +ne vend pas ses costumes parce qu’il a faim... il se passe de manger... +et l’heure de la représentation venue, il endosse ses habits de velours +et de satin, et l’estomac creux, il chante les délices de la bonne chère +et l’ivresse des vieux vins... + +Voilà ce que je fais, moi, Robert Dalbon, marquis de Valorsay!... + +Aux dernières courses de Vincennes, il y a quinze jours, j’avais fait +atteler à la Daumont, et mes quatre chevaux soulevaient tout le long du +boulevard comme une poussière d’envie... + +J’ai entendu un ouvrier qui disait: «Sont-ils heureux, ces riches!» + +Heureux, moi!... J’enviais son sort... Il était sûr, lui, que le +lendemain serait pour lui semblable à la veille... + +Moi, ce jour-là, j’avais en poche et pour toute fortune un louis, épave +du baccarat de la veille... Dans l’enceinte du pesage, Isabelle m’a +passé une rose à la boutonnière... je lui ai donné mon louis... J’avais +envie de l’étrangler!... + +Il s’interrompit, ivre de colère, et, marchant sur M. Isidore Fortunat, +le fit reculer jusqu’au fin fond d’une embrasure. + +Une fois là: + +--Et voici huit mois, poursuivit-il, que dure cette vie enragée!... Huit +mois dont chaque minute a été une atroce douleur... Ah!... mieux +vaudrait la misère, le bagne, l’infamie!... Et quand je touche au but, +vous, je ne sais par quel caprice ni par quelle trahison, vous rendriez +inutile tout ce que j’ai souffert!... Vous me feriez échouer dans le +port!... Non!... par le saint nom de Dieu, cela ne sera pas, je t’aurai +avant, misérable drôle, écrasé comme une bête venimeuse!... + +Sa voix, sur ces derniers mots, arrivait à un tel diapason que les +vitres du salon en vibraient, et que Mme Dodelin en frissonna dans sa +cuisine. + +--Sûr, pensait-elle, on finira par faire un mauvais parti à monsieur, un +de ces jours!... + +Ce n’était pas, il est vrai, la première fois que M. Fortunat se +trouvait aux prises avec un client d’un tempérament sanguin. + +Mais toujours il était sorti sain, et sauf de ces mauvaises rencontres. + +Aussi, était-il beaucoup moins effrayé qu’il n’en avait l’air. Et la +preuve, c’est qu’il avait encore assez de liberté d’esprit pour +réfléchir et calculer. + +«--D’ici quarante-huit heures, pensait-il, je serai fixé sur le sort du +comte... il sera mort ou en voie de rétablissement... donc, à promettre +pour après-demain tout ce que voudra cet enragé, je ne risque rien.» + +Et, sur ce raisonnement, profitant d’une minute où M. de Valorsay +reprenait haleine: + +--En vérité, monsieur le marquis, fit-il, je ne m’explique pas votre +irritation... + +--Comment, drôle... + +--Pardon!... avant de m’injurier, permettez que je m’explique... + +--Pas d’explications... cinq cents louis! + +--De grâce, laisse-moi achever... Oui, je sais que vous en avez un +besoin urgent... non à un jour près, cependant... Aujourd’hui, je n’ai +pu me les procurer... je ne puis m’engager formellement pour demain, +mais après-demain, samedi, 17, je les aurai assurément... + +Le marquis le regarda comme s’il eût espéré lire jusqu’au fond de sa +pensée. + +--Est-ce positif, au moins? demanda-t-il. Jouons cartes sur table; si +vous devez me laisser dans l’embarras, avouez-le moi... + +--Eh! monsieur le marquis, ne suis-je pas intéressé à votre succès +autant que vous-même?... N’avez-vous pas des gages de mon dévouement... + +--Alors je puis compter sur vous? + +--Absolument. + +En voyant dans les yeux de son client un reste de doute, M. Fortunat +ajouta: + +--Vous avez ma parole!... + +Trois heures sonnaient, M. de Valorsay prit son chapeau, et traînant un +peu la jambe, car les émotions fortes lui produisaient l’effet du +changement de temps, il se dirigea vers la porte. + +M. Fortunat, qui avait encore sur le cœur l’épithète de drôle, +l’arrêta. + +--Est-ce que vous allez, monsieur le marquis, demanda-t-il, chez cette +dame... Comment l’appelle-t-on?... Ah! Mme d’Argelès, où on doit +égorger le préféré de Mlle Marguerite?... + +Le marquis eut un haut le corps. + +--Pour qui me prenez-vous, maître Vingt-pour-Cent? fit-il d’une voix +rude. Il est de ces choses qu’un homme bien élevé ne fait pas +lui-même... On trouve à Paris, en y mettant le prix, des gens pour +toutes les besognes... + +--Alors, comment saurez-vous?... + +--Vingt minutes après l’affaire, M. de Coralth sera chez moi... Il y est +peut-être déjà... + +Et ce sujet lui déplaisant plus qu’il ne pouvait l’exprimer: + +--Allons... Allez-vous coucher, mon cher Arabe, fit-il. Au revoir... et +surtout soyez exact. + +--Mes respects, monsieur le marquis... + +Mais la porte refermée, la physionomie de M. Fortunat changea +brusquement. + +--Ah!... tu m’insultes, fit-il d’une voix sourde... Tu me dépouilles et +tu m’appelles drôle par dessus le marché... Tu me payeras cela, mon +cher... quoi qu’il arrive. + + + + +IV + + +C’est vainement que la loi Guilloutet prétend hérisser de tessons le mur +sacré de la vie privée, les pourvoyeurs de la curiosité parisienne ne +connaissent ni obstacles ni dangers. + +Grâce aux chroniques de la «Haute vie,» il n’est pas un lecteur de +journaux qui ne sache que deux fois la semaine,--le lundi et le +jeudi,--Mme Lia d’Argelès reçoit en son charmant hôtel de la rue de +Berry. + +On s’y amuse prodigieusement. + +Rarement on danse, mais à partir de minuit on joue, et avant de se +séparer, on soupe. + +C’est en sortant d’une de ces petites fêtes, que Jules Chazel, ce +malheureux qui était caissier chez un agent de change, se fit sauter la +cervelle. + +Les brillants habitués de l’hôtel d’Argelès jugèrent cette extrémité +d’un goût déplorable. + +--Ce garçon, décrétèrent-ils, n’était qu’on pleutre!... A peine +perdait-il mille louis. + +Il n’avait perdu que cela, en effet; une bagatelle par le temps qui +court. + +Seulement, cette somme n’était pas à lui. Il l’avait prise dans la +caisse qui lui était confiée, comptant peut-être, qui sait! la doubler +dans la nuit. + +Au matin, quand il se trouva seul, sans un sou, et face du déficit, une +voix lui cria du fond de sa conscience: «Tu es un voleur!...» Et il +perdit la tête. + +L’aventure eut un retentissement énorme, et même, à l’époque, le _Petit +Journal_ a raconté l’histoire de la mère de cet infortuné. + +--Cette pauvre femme,--elle était veuve--vendit tout ce qu’elle +possédait, et jusqu’à son bois de lit, pour faire de l’argent. Et quand +elle eut réuni vingt mille francs, la rançon de l’honneur de son fils, +elle les porta à l’agent de change. + +Lui les prit, sans demander à cette mère si elle aurait de quoi dîner le +soir. Ce que les gentilhommes qui avaient gagné et empoché les louis de +Jules Chazel trouvèrent parfaitement naturel et juste. + +Il est vrai de dire que, quarante-huit heures durant, Mme d’Argelès +fut au désespoir. La police avait commencé une manière d’enquête, et +cela pouvait effaroucher ses habitués et vider son salon. + +Elle dut se consoler au bruit des triomphantes réclames que lui avait +valu ce suicide. Pendant cinq jours, Paris désœuvré ne s’occupa que +d’elle, et Alfred d’Aunay publia son portrait dans sa _Chronique +illustrée_. + +Ce que pas un chroniqueur ne dit, par exemple, et ce, faute de le +savoir, c’est ce qu’était au juste Mme Lia d’Argelès. + +Qui était-ce et d’où venait-elle?... Comment avait-elle vécu jusqu’au +jour où elle avait surgi au soleil de la galanterie?... L’hôtel de la +rue de Berry lui appartenait-il?... Était-elle riche comme on +l’assurait?... Où avait-elle pris ses façons, qui étaient celles d’une +femme du monde, son instruction qui paraissait étendue et son +remarquable talent de musicienne?... + +Tout, en elle, était sujet de conjectures, jusqu’à ce nom tiré de la +Bible et d’un Guide des Pyrénées qu’elle mettait sur ses cartes de +visite: Lia d’Argelès. + +N’importe!... on affluait chez elle, et à l’heure même où le marquis de +Valorsay et M. Fortunat prononçaient son nom, il y avait dix équipages +devant sa porte, et ses salons s’emplissaient. + +Il était minuit et demi, et la partie bi-hebdomadaire venait de +s’engager, quand un valet de pied, en bas de soie, annonça coup sur +coup: + +--M. le vicomte de Coralth!... M. Pascal Férailleur! + +Bien peu, parmi les joueurs, daignèrent lever la tête. + +Un vieux grommela: + +--Bon!... encore deux pontes. + +Et quatre ou cinq jeunes gens s’écrièrent: + +--Eh!... c’est Fernand!... bonsoir, cher!... + +M. de Coralth était un tout jeune homme, remarquablement bien de sa +personne, trop bien même, car sa beauté avait quelque chose d’inquiétant +et de malsain. Il était fort blond, avec de grands yeux noirs, tendres, +et les femmes devaient envier ses cheveux ondés et la pâleur unie de son +teint. + +Il était mis avec une recherche rare, avec coquetterie, même: son col +rabattu découvrait son cou, et ses gants rosés collaient comme la peau +sur ses mains délicates et molles. + +Il salua de la tête, familièrement, en entrant, et le sourire de la +fatuité aux lèvres, il s’avança vers Mme d’Argelès qui, peletonnée +sur une chaise longue, près de la cheminée, causait avec deux messieurs +chauves à physionomie grave et distinguée. + +--Comme vous venez tard!... vicomte, dit-elle. Qu’avez-vous donc fait +aujourd’hui? Il me semble vous avoir aperçu au bois, dans le dog-cart du +marquis de Valorsay... + +Une rougeur légère monta aux joues de M. de Coralth, et, pour la +dissimuler, sans doute, au lieu de répondre, il prit la main du visiteur +annoncé en même temps que lui, et l’attira vers Mme d’Argelès, en +disant: + +--Permettez-moi, chère madame, de vous présenter un de mes excellents +amis, M. Pascal Férailleur, un avocat dont vous entendrez parler un +jour. + +--Vos amis seront toujours les bienvenus chez moi, mon cher vicomte, +répondit Mme d’Argelès. + +Et avant que Pascal qui s’inclinait se fût redressé, elle se détourna et +reprit sa conversation interrompue. + +Le nouveau venu, cependant, valait mieux et plus qu’un regard distrait. + +C’était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, brun, assez grand, et +dont tous les mouvements étaient empreints de cette grâce naturelle qui +résulte de l’harmonie parfaite des muscles et d’une vigueur peu +commune. + +Ses traits étaient irréguliers, mais leur ensemble sympathique respirait +l’énergie, la franchise et la bonté. + +L’homme qui avait ce front intelligent et fier, ce regard lumineux et +droit, ces lèvres rouges d’un dessin correct et spirituel, ne devait pas +être un homme ordinaire. + +Abandonné par son introducteur, qui distribuait de droite et de gauche +des poignées de mains, il était allé s’asseoir sur une causeuse, un peu +dans l’ombre. + +Ce qu’il éprouvait n’était pas de l’embarras, mais cette instinctive +défiance de soi dont on est saisi en pénétrant dans un milieu qui n’est +pas le sien. + +Aussi dissimulait-il sa curiosité tant qu’il pouvait, tout en regardant +et en écoutant de son mieux. + +Le salon de Mme d’Argelès était une sorte de galerie coupée en deux, +par une cloison mobile et des tentures. + +Les soirs de bal, on enlevait la cloison, on la laissait les autres +nuits, et on avait ainsi deux pièces, l’une où on jouait, l’autre qui +était le refuge des causeurs. + +Le salon de jeu, celui où se trouvait Pascal, était vaste, très-haut +d’étage et meublé avec une magnificence d’assez bon goût. + +Le tapis n’avait point de tons criards, il n’y avait pas trop d’or aux +corniches, le sujet de la pendule était convenable. + +Ce qui jurait, c’était une sorte d’abat-jour mobile, placé fort +ingénieusement au-dessus du lustre, de façon à renvoyer sur la table de +jeu toute la lumière des bougies. + +Cette table de jeu, elle-même, était recouverte d’un tapis d’une grande +richesse, mais on n’en apercevait que les coins, car on avait jeté +dessus un second tapis, vert celui-là, et tout usé... + +C’est à peine si Mme d’Argelès avait une cinquantaine d’invités, mais +tous, par leurs manières, semblaient appartenir à la meilleure +compagnie. Ils avaient dépassé quarante ans pour la plupart, beaucoup +étaient chamarrés de décorations, deux ou trois très-vieux étaient +l’objet d’une certaine déférence. + +Certains noms connus que Pascal entendit prononcer, le surprirent +étrangement. + +--Comment! ces gens-là ici! se disait-il... Et moi qui m’attendais à une +sorte de tripot clandestin... + +Il n’y avait guère que sept à huit femmes, aucune n’était remarquable, +toutes avaient des toilettes très-riches, d’un goût douteux, et des +diamants. + +Pascal remarqua qu’on les traitait avec une indifférence parfaite et +qu’on employait en leur parlant une politesse trop affectée pour n’être +pas ironique. + +Vingt personnes au plus étaient assises au jeu; les autres s’étaient +retirées dans le salon voisin, se tenaient immobiles autour de la table, +ou causaient par groupes dans les coins. + +Le surprenant, c’est que tout le monde parlait bas, et il y avait comme +du respect dans ce chuchotement. + +On eût dit qu’on célébrait dans ce salon les rites bizarres de quelque +culte mystérieux. Le jeu n’est-il pas une idolâtrie consacrée par +l’estampille du valet de trèfle, dont les cartes sont le symbole, qui a +ses images et ses fétiches, ses miracles, ses fanatiques et ses martyrs. + +Et par moments, sur cet accompagnement de chuchotements, se +détachaient, étranges et baroques, les exclamations des joueurs: + +--Il y a vingt louis!... Je les tiens!... Je passe la main!... Le jeu +est fait!... Banco!... + +--Quelle réunion bizarre!... pensait Pascal Férailleur; les singulières +gens!... + +Et toute son attention se concentrait sur la maîtresse de la maison, +comme s’il eût espéré surprendre sur son visage le mot d’une énigme. + +Mais Mme Lia d’Argelès échappait à toute analyse. + +C’était une de ces femmes dont l’âge douteux flotte, selon leur +disposition, entre le 3 et le 5, qui ne paraissent pas trente ans un +soir, et qui le lendemain en accusent plus de cinquante. + +Elle avait dû être très-belle autrefois, et même elle était belle +encore. Seulement sa taille s’était alourdie et ses traits délicats +s’empâtaient. + +Blonde, elle avait les yeux d’un bleu si clair, qu’ils paraissaient en +quelque sorte déteints. Sa blancheur surtout frappait, blancheur mate et +molle, trahissant l’abus des fards et des cosmétiques, la vie de nuit, à +la flamme des lustres, le sommeil du jour, les volets fermés, enfin les +bains prolongés et le constant usage de la poudre de riz. + +Nulle expression d’ailleurs sur sa physionomie, que celle d’une banalité +accueillante. Ou eût dit que les muscles de son visage s’étaient +relâchés après d’exorbitants efforts pour feindre ou dissimuler les plus +violentes sensations. Il y avait quelque chose de morne et de consterné +dans l’éternel et peut-être involontaire sourire figé sur ses lèvres... + +Elle portait une robe de velours sombre, avec des crevés aux manches et +au corsage, «création nouvelle» du couturier Van-Klopen... + +Pascal en était là de ses observations, quand M. de Coralth, sa tournée +finie, vint se jeter sur la causeuse près de lui. + +--Eh bien? demanda-t-il. + +--Ma foi! répondit l’avocat, je suis enchanté de vous avoir prié de me +conduire ici. Je m’amuse prodigieusement... + +--Allons, bon! voilà mon philosophe séduit. + +--Séduit, non, mais intéressé... Il faut tout connaître, n’est-ce pas? + +Et, du ton de bonne humeur qui lui était habituel, il ajouta: + +--Quant à être le sage que vous dites... point du tout. Et la preuve, +c’est que je vais risquer noblement mon louis, tout comme un autre. + +M. de Coralth parut stupéfié, mais qui l’eût observé de près eût vu un +éclair de joie traverser ses yeux. + +--Vous allez jouer, fit-il, vous!... + +--Moi-même!... Pourquoi non? + +--Prenez garde! + +--Et à quoi, grand Dieu!... Le pis qui me puisse arriver est de perdre +ce que j’ai en poche, quelque chose encore comme deux cents francs... + +L’autre hocha la tête d’un air soucieux. + +--Ce n’est pas cela qui est à craindre, prononça-t-il, car le diable +s’en mêle, et toujours, la première fois, qu’on joue, on gagne. + +--Et c’est un malheur?... + +--Oui, parce que ce premier gain est comme un irrésistible appât qui +attire à la table de jeu... On y revient, on perd, on veut rattraper son +argent... et c’est fini, on est joueur. + +Pascal Férailleur avait aux lèvres le sourire de l’homme sûr de lui. + +--Ma cervelle ne chavire pas si facilement, dit-il. J’ai pour la lester +l’idée de mon nom et de ma fortune à faire... + +--Je vous en prie, insista le vicomte, croyez-moi!... Vous ne savez pas +ce que c’est; les plus forts et les plus froids y ont été pris... ne +jouez pas, partons. + +Il avait haussé la voix comme s’il eût tenu à être entendu de deux +invités, qui venaient de se rapprocher de la causeuse. + +Ils l’entendirent. + +--En croirai-je mes yeux et mes oreilles! s’écria l’un d’eux, qui était +un homme d’un certain âge... Est-ce bien Fernand qui cherche à débaucher +les amoureux de la dame de pique!... + +M. de Coralth se retourna vivement. + +--Oui, c’est moi! répondit-il. J’ai payé de mon patrimoine le droit de +dire à un ami inexpérimenté: «Défiez-vous, ne faites pas comme moi!» + +Les meilleurs conseils, donnés d’une certaine façon, ne manquent jamais +de produire un effet diamétralement opposé à celui qu’ils semblent se +proposer. + +L’insistance de M. de Coralth, l’importance qu’il attachait à une +niaiserie, devaient agacer l’homme le plus patient; son ton protecteur +irrita décidément Pascal. + +--Vous êtes libre, mon cher, lui dit-il, mais moi... + +--Vous y tenez?... interrompit le vicomte. + +--Absolument. + +--Soit, en ce cas. Vous n’êtes plus un enfant; je vous ai fait toutes +les objections que réclame la prudence... jouons. + +Ils s’approchèrent de la table; on leur fit place, et ils s’assirent, +Pascal à la droite de M. Fernand de Coralth. + +On jouait le baccarat tournant, un jeu d’une simplicité enfantine et +terrible. Point d’art, nulle combinaison, science et calcul sont +inutiles. Le hasard décide seul et décide avec une foudroyante rapidité. + +Les amateurs affirment qu’avec beaucoup de sang-froid et une longue +pratique, on peut, dans une certaine mesure, lutter contre les mauvaises +chances. Peut-être ont-ils raison. + +Ce qui est sûr, c’est que cela se joue avec deux, trois ou quatre jeux +entiers, selon le nombre des joueurs. + +Chacun a la main à son tour, risque ce que bon lui semble, et quand son +enjeu est tenu, donne des cartes. Si on gagne, on est libre de +poursuivre la veine ou de passer la main. Quand on perd, la main passe +de droit au joueur suivant. + +Il ne fallut à Pascal Férailleur qu’une minute pour comprendre la marche +et le mécanisme du baccarat. Déjà la main arrivait à Fernand. + +M. de Coralth «fit» cent francs, donna, perdit et passa les cartes à +Pascal. + +Hésitant tout d’abord, parce qu’il faut, comme on dit, tâter la fortune, +le jeu, peu à peu, s’était animé. Plusieurs joueurs avaient d’assez +jolis tas d’or devant eux, et la grosse artillerie--c’est-à-dire le +billet de banque--commençait à donner. + +Mais Pascal n’avait pas de fausse honte. + +--Je «fais» un louis! dit-il. + +La mesquinerie de la somme le fit remarquer, et de deux ou trois côtés +on lui cria: + +--Tenu!... + +Il donna et gagna. + +--Il y a deux louis... fit-il encore. + +On les tint pareillement; il gagna, et la «portée,»--c’est-à-dire la +série de cartes se succédant,--lui fut si favorable, qu’en moins de rien +il eut devant lui plus de six cents francs. + +--Passez la main, lui souffla Fernand. + +Pascal suivit le conseil. + +--Non que je tienne à mon gain, murmura-t-il à l’oreille de M. de +Coralth, mais parce que je vais aussi avoir de quoi jouer jusqu’à la fin +sans rien risquer. + +Mais cette prévoyance devait être inutile. + +La main lui étant revenue, le hasard le servit mieux encore que la +première fois. Il partit de cent francs, et comme il doublait toujours, +en six coups il se trouva gagner plus de 3,000 francs. + +--Diable!... Monsieur a de la chance!... + +--Parbleu!... il joue pour la première fois. + +--C’est cela, aux innocents les mains pleines! + +Ces observations qui se croisaient, il était impossible que Pascal ne +les entendit pas. Le sang commençait à lui monter aux joues, et se +sentant rougir, comme il arrive toujours, il rougissait davantage. + +Son gain l’embarrassait, cela était visible, et il jouait en désespéré. +Mais «la veine» s’acharnait après lui, ses «portées» étaient +miraculeuses, et quoi qu’il fit, il gagnait toujours, quand même, +obstinément. + +A quatre heures du matin, il avait devant lui 35,000 francs. + +Depuis longtemps déjà, on le regardait d’un air singulier. Des remarques +aigres, à haute voix, on en était venu aux confidences de bouche à +oreille. + +--Connaissez-vous ce monsieur? + +--Non!... Il a été présenté par Coralth. + +--C’est un avocat, à ce qu’on dit. + +Et tous ces chuchotements, ces doutes, ces soupçons, ces questions +grosses d’insinuations, ces réponses blessantes, formaient comme un +murmure de malveillance qui bourdonnait aux oreilles de Pascal et +l’étourdissait. + +Véritablement il perdait toute contenance, lorsque Mme d’Argelès +s’approcha vivement de la table de jeu. + +--Voici trois fois, messieurs, dit-elle, qu’on nous avertit que le +souper est servi... Lequel de vous m’offre son bras?... + +Il y eut une certaine hésitation, mais un vieux monsieur qui perdait +beaucoup, la leva: + +--Oui, soupons!... s’écria-t-il, cela changera la veine. + +Cette considération fut décisive; le salon se vida comme par +enchantement; il ne resta devant le tapis vert que Pascal, lequel ne +savait que faire de tout l’or amassé devant lui. + +Il réussit cependant à le distribuer tant bien que mal dans toutes ses +poches, et il s’empressait de rejoindre dans la salle à manger les +autres invités, quand Mme d’Argelès lui barra le passage. + +--Je vous en prie, monsieur, lui dit-elle... un mot!... + +Le visage de Mme d’Argelès gardait toujours son étrange immobilité; +son éternel sourire voltigeait sur ses lèvres... + +Et cependant son émotion était si manifeste que Pascal, en dépit de son +trouble, la remarqua et s’en étonna. + +--Je suis à vos ordres, madame, balbutia-t-il en s’inclinant. + +Aussitôt elle lui prit le bras, et l’entraînant vers l’embrasure d’une +fenêtre: + +--Je ne suis pas connue de vous, monsieur, dit-elle très-bas et +très-vite, et pourtant j’ai à vous demander, il faut que je vous demande +un grand service. + +--Parlez, madame. + +Elle hésita, comme si elle eût cherché des termes pour traduire sa +pensée; puis d’une voix brève elle reprit: + +--Vous allez vous retirer à l’instant... sans rien dire à personne... +pendant que les autres soupent. + +L’étonnement de Pascal devint stupeur. + +--Pourquoi me retirer? interrogea-t-il. + +--Parce que... mais non, je ne puis vous le dire. Supposez que c’est un +caprice, c’en est un... je vous en prie, ne me refusez pas... Faites +cela pour moi, et je vous en garderai une éternelle reconnaissance. + +Il y avait dans sa voix, dans son attitude, une telle intensité de +supplication, que Pascal en eut le cœur serré. Il sentit tressaillir +et s’agiter en lui le vague pressentiment de quelque terrible et +irréparable malheur. + +Il branla la tête, cependant, d’un air triste; et d’un ton amer: + +--Vous ne savez sans doute pas, madame, fit-il, que je viens de gagner +plus de trente mille francs? + +--Si... je le sais. Raison de plus pour mettre votre gain à l’abri d’un +retour probable de fortune. On fait très-bien Charlemagne chez moi, +c’est admis. L’autre nuit, le comte d’Antas s’est fort subtilement +esquivé nu tête... Il emportait mille louis et laissait aux décavés son +chapeau en échange. Le comte est un galant homme, et loin de le blâmer, +le lendemain on a ri... Allons, vous êtes décidé, je le vois, venez... +Pour plus de sûreté, je vais vous faire passer par l’escalier de +service; personne ne vous verra... + +Pascal avait été ébranlé, en effet, mais cette perspective d’évasion par +un escalier de service révolta sa fierté. + +--C’est à quoi je ne consentirai jamais! déclara-t-il. Que penserait-on +de moi? Je dois une revanche, je la donnerai. + +Ni Mme d’Argelès ni Pascal n’avaient aperçu M. de Coralth, qui +s’était avancé sur la pointe du pied, et qui, dissimulé derrière un +rideau, écoutait. + +A ce moment, il se montra brusquement. + +--Parbleu!... cher avocat, dit-il du ton le plus dégagé, j’admire vos +scrupules!... Madame a cent fois raison, levez le pied. Si j’étais à +votre place, moi, si je gagnais ce que vous gagnez, au lieu de perdre +mille écus, je n’hésiterais pas. Les autres penseraient tout ce qu’ils +voudraient. Vous avez l’argent, c’est le principal... + +Pour la seconde fois, l’intervention du vicomte eut sur Pascal une +influence décisive. + +--Je reste!... répéta-t-il résolûment. + +Mais Mme d’Argelès s’attachait à lui. + +--Je vous en conjure, monsieur, disait-elle... Eloignez-vous, il en est +temps encore... + +--Allons!... approuva le vicomte, un bon mouvement!... «Filez à +l’anglaise» et sauvez la caisse. + +Ces derniers mots furent comme la goutte d’eau qui fait déborder la +coupe. + +Rouge, ému, troublé, assailli par les plus étranges idées, Pascal écarta +Mme d’Argelès et d’un pas roide, se dirigea vers la salle à manger. + +A son entrée, toutes les conversations cessèrent. Il ne put pas ne pas +comprendre qu’il venait d’être question de lui. + +Un secret instinct lui disait que tous les hommes rassemblés là étaient +ses ennemis, sans qu’il sût pourquoi, et qu’ils tramaient quelque chose. + +Il s’aperçut aussi que ses moindres mouvements étaient épiés et notés. + +Mais il était brave, sa conscience ne lui reprochait rien, et il était +de ceux qui plutôt que d’attendre le danger le provoquent. + +Il alla donc, d’un air de défi, s’asseoir près d’une jeune femme qui +avait une robe de tulle rose, et, d’un ton très élevé, il se mit à lui +débiter toutes sortes de plaisanteries. Il avait de l’esprit, et du +meilleur, l’habitude de manier la parole; il fut, durant un quart +d’heure, étourdissant de verve... On buvait du vin de Champagne; il en +avala coup sur coup quatre ou cinq verres. + +Avait-il bien la conscience de ce qu’il faisait et disait? Il a depuis +déclaré que non, qu’il agissait sous l’empire d’une sorte +d’hallucination, comme il s’en produit après quelques aspirations de +protoxyde d’azote. + +Le souper dura peu. + +--Au bac! au bac! cria le vieux monsieur qui avait décidé la suspension +du jeu: nous gaspillons un temps précieux ici! + +Pascal se leva comme tout le monde et, dans sa précipitation à passer +d’une pièce dans l’autre, il se trouva poussé contre deux joueurs qui +causaient près de la porte. + +--Ainsi, disait l’un, c’est bien entendu! + +--Oui, oui, laissez-moi faire, je me charge de l’exécution. + +Ce mot charria tout le sang de Pascal à son cœur. + +--L’exécution de qui?... De moi évidemment. Qu’est-ce que cela +signifie!... + +Autour du tapis vert, tous les joueurs avaient changé de place--cela +déroute le hasard, assure-t-on--et Pascal se trouva assis, non plus à la +droite de Fernand, mais en face, entre deux hommes de son âge, dont l’un +était celui qui avait prononcé le mot d’exécution. + +Tous les yeux étaient fixés sur le malheureux avocat, lorsqu’il prit la +main. Il fit deux cents louis et les perdit. + +Il y eut comme un ricanement autour de la table, et un de ceux qui +perdaient le plus, dit entre haut et bas: + +--Ne regardez donc pas tant Monsieur... il n’aura plus de chance. + +Cette phrase ironique, injurieuse par l’intonation autant qu’un +soufflet, fit éclater dans le cerveau de Pascal une épouvantable lueur. + +Il soupçonna enfin ce qu’un autre, moins parfaitement honnête, eut +compris depuis longtemps déjà... Mais il est de ces accusations dont la +possibilité ne saurait entrer dans l’entendement d’un galant homme. + +L’idée lui vint de se lever, de provoquer une explication, mais il était +anéanti et comme écrasé par l’horreur de sa situation. Ses oreilles +tintaient, il lui semblait que les battements de son cœur étaient +suspendus, il éprouvait à l’épigastre la sensation d’un fer rouge... + +Le jeu allait son train, mais personne n’y était; les mises restaient +insignifiantes; ni perte ni gain n’arrachaient une exclamation. + +Toute l’attention se concentrait sur Pascal, fiévreuse, haletante, et +lui, d’un œil plein d’angoisse, il suivait le mouvement des cartes, +qui passaient de main en main et qui allaient lui arriver... + +Quand elles lui arrivèrent, le silence se fit, solennel, plein de +menaces, sinistre en quelque sorte. + +Les femmes et ceux des invités qui ne jouaient pas s’étaient approchés +et se penchaient sur la table avec une évidente anxiété. + +--Mon Dieu! pensait Pascal, mon Dieu! faites que je perde. + +Il était pâle comme la mort, la sueur emmêlait ses cheveux et les +collait le long des tempes, ses mains tremblaient tellement qu’à peine +il pouvait tenir les cartes... + +--Je fais quatre mille francs! balbutia-t-il enfin. + +--Je les tiens! dit une voix. + +Hélas! le vœu du malheureux ne fut pas exaucé. Il gagna. Et c’est au +milieu d’une explosion de murmures qu’il reprit: + +--Il y a huit mille francs... + +--Banco!... + +Mais au moment où il donnait des cartes, son voisin se dressa et lui +saisit brutalement les poignets en criant: + +--Cette fois, j’en suis sûr... vous êtes un voleur!... + +D’un bond, Pascal fut debout. + +Tant que le péril avait été vague, indéterminé, son énergie avait été +comme paralysée. Il la retrouva intacte quand le danger fut là, précis, +extrême, terrible. + +Il repoussa l’homme qui lui avait pris les mains, si rudement, qu’il +l’envoya rouler sous un canapé, et il se rejeta en arrière, dans une +attitude de menace et de défi... + +A quoi bon!... sept ou huit joueurs se précipitèrent sur lui comme sur +un malfaiteur... + +L’autre, cependant, l’homme de l’exécution s’était relevé, la cravate +dénouée, les vêtements en désordre. + +--Oui, dit-il à Pascal, vous êtes un voleur!... Je vous ai vu glisser +des cartes parmi celles que vous teniez... + +--Misérable!... râla Pascal. + +--Je vous ai vu... et je vais le prouver. + +Il se retourna vers la maîtresse de la maison, qui s’était affaissée sur +une causeuse, et d’une voix rauque: + +--Avec combien de jeux avons-nous joué? demanda-t-il. + +--Avec cinq... + +--Il doit donc y avoir sur la table 260 cartes... + +Il les compta lentement, avec le plus grand soin, et en trouva 307... + +--Eh bien!... misérable, cria-t-il à Pascal, oseras-tu nier encore!... + +Pascal ne songeait pas à nier... + +Il se possédait assez pour comprendre que des paroles ne pouvaient rien +contre cette preuve matérielle, tangible, qui l’écrasait de son +épouvantable évidence... + +Quarante-sept cartes avaient été frauduleusement introduites dans le +jeu. + +Ce n’était pas par lui certes!... Mais par qui donc était-ce?... La +chance s’était si régulièrement répartie, qu’il se trouvait le seul à +gagner... + +--Vous verrez, fit une femme, que le lâche ne se défendra même pas!... + +Il ne daigna pas tourner la tête... que lui importait cette insulte. + +Il se sentait, lui, innocent, rouler au plus profond d’un abîme +d’infamie; il se voyait déshonoré, flétri, perdu! + +Et, comprenant qu’il fallait un fait à opposer à un fait, il demandait à +Dieu, fût-ce au prix de la vie, un secours, une idée, une inspiration, +pour démasquer le coupable... + +Ce fut un autre qui prit sa défense. + +Avec une hardiesse dont on ne l’eût pas soupçonné à le voir, M. de +Coralth se plaça devant Pascal, et d’un ton où il y avait encore plus de +défi que de douleur: + +--C’est une horrible méprise que vous commettez, messieurs, +déclara-t-il. Pascal Férailleur est mon ami, et son passé répond du +présent. Allez au Palais, informez-vous, et on vous dira si cet honnête +homme est coupable de l’ignoble action dont on l’accuse... + +Personne ne répondit. + +On eût dit que dans l’opinion de chacun, Fernand remplissait simplement +un devoir auquel il lui eût été difficile de se soustraire... + +Le vieux monsieur dont l’opinion avait décidé la suspension et la +reprise de la partie fut l’interprète de l’impression générale. + +C’était un gros homme, qui soufflait comme un phoque en parlant, et +qu’on appelait le baron. + +--C’est très-bien, ce que vous faites là!... dit-il à Fernand; oui, +très-bien, parole d’honneur!... Vous voilà hors de cause!... Que diable! +il n’est pas d’honnête homme à l’abri de votre mésaventure... Les +coquins n’ont pas de signe particulier... + +--C’est ce qu’on appelle «un impair,» vicomte! dit ironiquement un jeune +homme. + +M. de Coralth marcha droit à celui-là. + +--Vous, mon cher, dit-il, vous me rendrez raison de ce mot, s’il vous +plaît. + +--Quand vous voudrez!... + +Ils se mesuraient des yeux, on les entraîna dans la chambre voisine; +chacun, à part soi, trouvant naturel et même juste que le vicomte, ayant +eu un désagrément, s’en prît au premier venu... + +Jusqu’alors, Pascal n’avait ni desserré les lèvres, ni même la bouche... + +Après s’être un moment débattu entre les mains des joueurs qui s’étaient +jetés sur lui, il demeurait immobile, promenant autour de lui un regard +farouche, comme s’il eût espéré découvrir le lâche qui avait préparé le +piége immonde où il était tombé. + +Car il était victime d’une atroce machination, il n’en pouvait douter, +encore qu’il lui fût impossible d’en soupçonner seulement le but. + +Tout à coup ceux qui le tenaient sentirent qu’il tressaillait. Il se +redressa. Il venait d’entrevoir une lueur d’espoir... + +--Me sera-t-il permis d’essayer de me justifier?... demanda-t-il. + +--Parlez... + +Il eût voulu se dégager, avoir les bras libres; ceux qui le maintenaient +ne lâchant point prise, il se résigna, et d’une voix rauque: + +--Je suis innocent!... prononça-t-il. C’est un guet-apens inouï... Quel +en est l’auteur?... je l’ignore... Mais il est ici quelqu’un qui doit le +connaître... + +Des huées l’interrompirent. + +--Voulez-vous donc m’égorger sans m’entendre!... reprit-il, en haussant +la voix. Écoutez-moi... Il y a une heure... au moment du souper... +Mme d’Argelès s’est presque jetée à mes genoux en me conjurant de me +retirer... Son trouble m’avait stupéfié... Maintenant, je me +l’explique... + +Celui qu’on appelait «le baron» se tourna vers Mme d’Argelès. + +--Est-ce vrai, ce que dit cet homme? interrogea-t-il. + +Elle se leva toute chancelante et répondit: + +--C’est vrai. + +--Pourquoi insistiez-vous tant pour qu’il s’éloignât? + +--Je ne sais... un pressentiment... il me semblait qu’il allait arriver +quelque chose... + +Les moins clairvoyants purent constater l’hésitation douloureuse de +Mme d’Argelès, son impassible visage s’était contracté... Mais les +plus perspicaces s’y trompèrent. Ils pensèrent que s’étant aperçue du +vol elle avait voulu faire évader le voleur afin d’éviter une scène... + +Pascal lui parut près de se trouver mal. + +--M. de Coralth, commença-t-il, peut vous affirmer... + +--Oh! assez, interrompit un joueur, j’ai entendu M. de Coralth faire +tout au monde pour vous empêcher de jouer. + +Ainsi, la dernière, l’unique espérance de cet infortuné +s’évanouissait... Il tenta un suprême effort, et s’adressant à Mme +d’Argelès: + +--Madame, dit-il d’une voix tremblante d’angoisse, je vous en conjure... +dites ce que vous savez!... Laisserez-vous périr un homme d’honneur!... +Abandonnerez-vous un innocent que vous pouvez sauver d’un mot!... + +--Hélas!... que voulez-vous que je dise! + +Et comme néanmoins elle balbutiait quelques explications confuses: + +--Mêlez-vous de la «cagnotte,» lui dit brutalement un joueur, on y met +un franc par main, n’est-ce pas?... + +Elle se tut, et Pascal vacilla sur ses jarrets comme après un coup de +massue. + +--C’est fini!... murmura-t-il. + +Personne ne l’entendit; on écoutait le baron, lequel semblait bien +mécontent. + +--Avec tout cela, disait-il, nous gaspillons un temps précieux... Nous +aurions fait au moins cinq tours pendant cette scène absurde... Il faut +en finir! Qu’allons-nous faire de ce joli garçon?... Moi, je suis d’avis +d’envoyer chercher le commissaire de police. + +C’était loin d’être l’avis de la majorité. Sur ce seul nom, quatre ou +cinq femmes s’envolèrent, et plusieurs hommes,--les plus haut placés de +la réunion,--se fâchèrent presque. + +--Devenez-vous fou! s’écria l’un d’eux. Nous voyez-vous tous cités en +témoignage à la police correctionnelle!... Vous avez oublié l’affaire +Garcia, sans doute, et l’autre histoire chez Jenny Fancy... Le bel effet +que cela fit dans le public, quand on vit je ne sais combien de grands +noms mêlés à des noms d’escrocs et de filles!... + +Rouge naturellement, le baron était devenu cramoisi. + +--Ainsi, interrompit-il, c’est le respect humain qui vous arrête?... +Sacrebleu! on devrait bien avoir le courage de ses vices... +Regardez-moi... + +Célèbre par ses huit cent mille livres de rente, par ses propriétés en +Bourgogne, par sa passion pour le jeu, ses chevaux et son cuisinier, le +baron avait une grande influence. Pourtant, il ne l’emporta pas, et il +fut décidé que «l’escroc» irait se faire pendre ailleurs. + +--Qu’il rende au moins l’argent, grogna un perdant, qu’il dégorge... + +--Son gain est là, sur la table... + +--Croyez cela! fit le baron. Tous ces grecs vous ont des poches secrètes +où ils «étouffent» leur bénéfice... Fouillez-le, à tout le moins. + +--C’est cela, fouillons-le!... + +Écrasé par une catastrophe inouïe, incompréhensible, imméritée, Pascal +avait fini par s’abandonner, il semblait à l’agonie. + +Ce cri ignoble: «fouillons-le!» alluma en lui une effroyable colère. + +D’un mouvement formidable des reins et des bras--pareil à un lion qui +secouerait des roquets pendus à sa peau--il se débarrassa de ceux qui le +tenaient. + +D’un bond, il fut à la cheminée, et saisissant un lourd candélabre de +bronze, il le brandit comme une masse en criant: + +--Le premier qui avance est un homme mort!... + +Il n’y avait pas à en douter, il était prêt à frapper... Et une telle +arme entre les mains d’un tel homme devait être terrible. + +Le danger parut si grand, si pressant, que tous les autres s’arrêtèrent, +chacun encourageant son voisin de l’œil, mais nul ne se souciant +d’une lutte sans honneur dont le prix ne pouvait être que quelques +billets de banque. + +--Rangez-vous que je sorte!... dit Pascal. + +On hésita encore, mais on lui fit place... + +Et, effrayant d’audace et d’énergie, il gagna la porte du salon et +disparut. + +Cette superbe explosion de l’honneur outragé, cette énergie succédant au +plus morne abattement, ce mouvement terrible, ces menaces, tout cela +avait été si prompt, si foudroyant en quelque sorte, que personne +n’avait eu seulement la pensée de couper la retraite à Pascal. + +Il avait déjà gagné la rue, que les autres n’étaient pas remis de leur +stupeur et demeuraient à la même place, immobiles, muets, béants.... + +Ce fut une femme encore qui rompit le charme. + +--Eh bien!... fit-elle d’un ton où perçait l’admiration, il a de +l’aplomb, ce joli monsieur!... + +--Naturellement!... Il avait à sauver la caisse. + +C’était là l’expression même dont s’était servi M. de Coralth, et qui +peut-être avait empêché Pascal de se retirer... Tout le monde applaudit. + +Tout le monde... sauf le baron, cependant. + +Il s’y connaissait en escrocs, cet homme si riche que sa passion avait +traîné dans tous les tripots de l’Europe. Il avait coudoyé les grecs de +tous les étages, ceux qui ont voiture et ceux qui n’ont pas de bottes. + +Il avait assisté à bien des exécutions. Il connaissait le voleur qui +avoue et se roule aux genoux de sa dupe; le tricheur qui avale les +billets escroqués, le gredin qui tend le dos au bâton, et le fripon qui +lave la tête avec l’accent indigné de l’honnête homme... + +Mais jamais, à aucun de ces misérables le baron n’avait vu le fier +regard dont cet innocent venait de foudroyer ses accusateurs. + +Préoccupé de cette remarque, le baron fit signe de s’approcher à celui +des joueurs qui avait saisi les poignets de Pascal. + +--Sérieusement, lui demanda-t-il, avez-vous vu ce malheureux glisser des +cartes dans le jeu? + +--Pour cela, non. Mais vous savez bien ce dont on était convenu au +souper?... Nous étions sûrs qu’il volait, il fallait un prétexte pour +compter les cartes. + +--S’il n’était pas coupable, pourtant! + +--Qui donc le serait?... Il était le seul à gagner. + +A ce terrible argument qui déjà avait écrasé Pascal, le baron ne +répondit pas. Aussi bien, son intervention devenait nécessaire. On +commençait à élever la voix autour du tas d’or et de billets que Pascal +avait laissé devant sa place. + +On l’avait compté, on y avait trouvé 36,320 francs, et il s’agissait de +les répartir entre les perdants... C’est à ce sujet qu’on ne s’entendait +plus. + +Parmi ces joueurs, qui tous appartenaient à la «haute vie,» parmi ces +juges qui voulaient l’instant d’avant fouiller un escroc, plusieurs se +trouvaient qui évidemment enflaient leur perte. Cela se voit. En +additionnant le nombre des déclarations, on arrivait au total surprenant +de 91,000 francs. Le malheureux qu’on venait de chasser avait-il emporté +la différence?... Ce n’était pas admissible. + +La discussion eût donc pris une méchante tournure sans le baron. En +matière de jeu, sa décision avait force de loi. + +Il disait tranquillement: «C’est comme cela!» et on se soumettait. + +En moins de rien il eut terminé le partage et alors, se frottant les +mains, tout heureux de voir terminée cette désagréable affaire: + +--Il n’est que six heures!... s’écria-t-il; nous avons encore le temps +de faire deux ou trois tours. + +Mais tous les hommes qui se trouvaient là pâles et harassés, humiliés et +honteux d’eux-mêmes, ne songeaient qu’à se retirer. + +On s’empressait au vestiaire. + +--Un écarté, au moins, criait le baron, un simple écarté, cent louis en +cinq points! A qui à faire? + +Nul n’entendit sa voix, et désespéré il se résigna à suivre les autres, +que Mme d’Argelès, debout sur le palier, saluait à la file... + +Resté des derniers, M. de Coralth avait déjà pris la rampe et descendu +deux ou trois marches, lorsque Mme d’Argelès se pencha vivement vers +lui. + +--Demeurez, dit-elle, il faut que je vous parle. + +--Vous m’excuserez... commença-t-il... + +Elle l’interrompit par un «Restez!» si impérieux, qu’il n’osa pas +résister. Il remonta de l’air d’un homme qu’on traîne chez le dentiste, +et sans un mot suivit Mme d’Argelès jusqu’à un petit boudoir, au fond +de la galerie. + +Une fois là, les portes fermées au verrou: + +--Expliquons-nous... prononça Mme d’Argelès. C’est vous qui m’avez +amené ce soir M. Paul Férailleur? + +--Hélas!... je ne saurais trop vous en demander pardon... Il m’en +coûtera cher, peut-être... Je me bats dans deux heures avec ce petit +imbécile de Rochecote. + +--Où l’avez-vous connu?... + +--Rochecote? + +L’éternel sourire de Mme d’Argelès avait disparu. + +--Je parle sérieusement, dit-elle, avec une nuance de menace. Comment +avez-vous connu M. Férailleur? + +--Bien simplement. Il y a sept ou huit mois, j’ai eu besoin d’un avocat, +on me l’a indiqué, il a joliment plaidée mon affairé et nous avons +conservé des relations... + +--Quelle est sa position? + +Le visage de M. de Coralth ne trahissait, en vérité, qu’un profond ennui +et une grande envie de dormir. Il s’établit sur un fauteuil, et tout en +bâillant à demi: + +--Ma foi!... répondit-il, je l’ignore... Pascal m’avait paru le garçon +le plus rangé du monde... ce qu’on appelle un sage!... Il demeure au fin +fond d’un quartier perdu, derrière le Panthéon, avec sa mère, qui est +veuve, une dame bien respectable, toujours vêtue de noir... Quand elle +est venue m’ouvrir la porte, la première fois, j’ai cru que c’était un +portrait de famille qui s’était dérangé de son cadre pour me recevoir... +Je les suppose peu aisés... Pascal passe pour un homme remarquable et on +le croyait appelé à de très-grands succès au barreau... + +--Tandis que maintenant, il est perdu, sa carrière est brisée... + +--Assurément!... Vous comprenez qu’avant ce soir tout Paris connaîtra la +scène de cette nuit... + +Il s’interrompit, examinant d’un air de surprise merveilleusement joué +Mme d’Argelès qui s’avançait vers lui, essayant de l’écraser du +regard. + +--Vous êtes un misérable, monsieur de Coralth!... prononça-t-elle. + +--Moi!... Et pourquoi, grand Dieu! + +--Parce que c’est vous qui avez glissé parmi les cartes les «portées» +qui ont fait gagner M. Férailleur... Je vous ai vu!... Cédant à mes +prières, ce malheureux allait se retirer; c’est vous qui, par votre +maladresse calculée, m’avez empêché de le sauver... Oh! ne niez pas... + +Il se leva, et du plus beau sang-froid: + +--Je ne nie rien, chère dame, répondit-il... absolument rien. De vous à +moi, bien entendu... + +Confondue de tant d’impudence, Mme d’Argelès resta un moment +interdite. + +--Vous avouez!... fit-elle enfin. Vous osez avouer!... Vous ne craignez +donc pas que je dise hautement et à tous ce que j’ai vu!... + +Il haussa les épaules. + +--On ne vous croirait pas... fit-il. + +--On me croirait, monsieur de Coralth, parce que je donnerais des +preuves. Vous avez donc oublié que je vous connais, que votre passé n’a +pas de secret pour moi, que je sais qui vous êtes et quel nom déshonoré +vous cachez sous votre nom et votre titre d’emprunt!... Je puis dire, +moi, comment vous vous êtes marié, comment après avoir lâchement +abandonné votre femme et votre enfant, vous les laissez mourir de misère +et de faim... Je puis dire d’où vous tirez les trente ou quarante mille +francs que vous dépensez par an... Vous ne vous souvenez donc plus de +tout ce que Rose m’a raconté... monsieur... Paul!... + +Elle avait frappé à la bonne place, cette fois, et si juste que M. de +Coralth devint livide et eut un mouvement furieux comme pour se +précipiter sur elle... + +--Ah! prenez garde!... s’écria-t-il, prenez garde!... + +Mais ce ne fut qu’un éclair. Il redevint impassible, et d’un ton de +persiflage: + +--Et après?... Pensez-vous que le monde ne soupçonne pas tout ce que +vous prétendez lui révéler? On m’a, pardieu, accusé de bien d’autres +choses!... Quand vous aurez bien crié sur les toits que je suis un +aventurier, on vous rira au nez, et je n’en serai ni mieux ni plus mal +vu... Ce qui écraserait dix hommes honnêtes, comme Pascal Férailleur ne +m’effleurerait même pas... Je suis dans le mouvement, moi!... Il me faut +le luxe, le plaisir, la grande vie, tout ce qui est bon et beau... et +dame! pour me procurer tout cela, je fais de mon mieux... Assurément, je +ne tire pas mes revenus de fermes en Brie, mais j’ai de l’argent, c’est +l’essentiel... Ne sommes-nous pas au temps des absolutions? Chacun donne +la sienne de crainte d’avoir besoin de celle du voisin. La vie est si +dure et l’appétit si grand, que nul ne sait au juste, la veille, ce +qu’il fera... ou plutôt ce qu’il ne fera pas le lendemain... Enfin, le +nombre des gens à mépriser a rendu le mépris impossible... Un Parisien +qui aurait l’absurde prétention de ne donner la main qu’à des +irréprochables risquerait à certains jours de se promener des heures +entières sur le boulevard sans trouver... l’occasion de sortir ses mains +de ses poches. + +Mais c’était là forfanterie pure, de la part de M. de Coralth... Mieux +que personne il savait combien était fragile et menacée la base de sa +vie fastueuse, toute de dehors et d’apparence. + +Assurément, le monde est devenu d’une lamentable indulgence pour les +existences douteuses, le monde ferme les yeux; il ne sait pas, il ne +veut pas savoir... Raison de plus pour se montrer impitoyable, dès qu’un +fait précis déchire la fiction... + +Aussi, tout en affichant la plus impudente sécurité, M. de Coralth +observait-il d’un œil anxieux l’attitude de Mme d’Argelès. + +Et quand il la vit abasourdie de son cynisme: + +--Du reste, reprit-il, nous gaspillons notre temps, comme dit le baron, +à nous préoccuper de suppositions improbables et même impossibles... Je +connais assez votre cœur et votre intelligence, chère madame, pour +être parfaitement sûr que vous ne soufflerez mot... + +--Qui donc m’en empêcherait? + +--Moi!... et par moi, j’entends la raison qui a glacé la vérité sur vos +lèvres, quand Pascal, innocent, vous adjurait de venir à son secours... +Il faut me pardonner beaucoup, chère madame... Ma mère, malheureusement, +était une honnête femme qui ne m’a pas gagné de rentes... + +Mme d’Argelès recula, comme si elle eût vu, devant elle, se dresser +un reptile... + +--Que voulez-vous dire? balbutia-t-elle. + +--Eh!... vous le savez aussi bien que moi!... + +--Je ne sais rien; expliquez-vous... + +Il eut le geste impatient de l’homme forcé de répondre à des questions +oiseuses, et d’un air d’hypocrite commisération: + +--Vous le voulez, dit-il, soit... Je connais de par le monde à Paris, +rue du Helder, pour être précis, un charmant garçon dont j’ai souvent +envié le sort. Rien ne lui a manqué depuis qu’il a pris la peine de +naître... A Louis-le-Grand, il avait pour ses menus plaisirs trois fois +autant d’argent que les plus riches élèves... Ses études terminées, un +précepteur l’est venu trouver, les poches pleines d’or, pour le conduire +en Italie, en Egypte, en Grèce... En ce moment, il fait son droit, et +tous les trois mois, avec une invariable exactitude, une lettre de +Londres lui apporte cinq mille francs. C’est d’autant plus merveilleux +que ce garçon ne se connaît ni père ni mère... Il est seul ici-bas, avec +ses vingt mille livres de rentes... Je l’ai entendu dire en riant que +quelque bonne fée veille sur lui, mais je sais que sérieusement il se +croit le fils naturel de quelque grand seigneur anglais... Parfois même, +entre amis, après boire, il parle de se mettre à la recherche de son +noble père, le lord... + +L’effet qu’il produisait devait rassurer M. de Coralth. Mme +d’Argelès, dès les premiers mots, s’était laissée tomber, comme +assommée, sur une chaise longue. + +--Donc, chère madame, poursuivit-il, si jamais fantaisie vous prenait de +me faire de la peine, j’irais trouver ce charmant garçon. «Mon bonhomme, +lui dirais-je, vous vous abusez singulièrement... Ce n’est pas de la +cassette d’un pair d’Angleterre que sortent vos revenus, mais simplement +d’une bonne petite «cagnotte» que je connais bien, pour l’avoir à +l’occasion engraissée de mes vingt sous.» Et s’il se fâchait, s’il +regrettait ses illusions aristocratiques: «Vous avez tort, +ajouterais-je, car si le grand seigneur s’évanouit, la bonne fée reste, +laquelle n’est autre que madame votre mère, une digne personne, allez! à +qui votre éducation et vos rentes donnent bien du tintouin.» Et s’il +doutait, je le conduirais chez sa maman, par une nuit de baccarat +nerveux, et ce serait une scène de reconnaissance digne du talent de +Fargueil. + +Tout autre que M. de Coralth eût eu pitié de Mme d’Argelès. Elle +agonisait. + +--Voilà donc ce que je craignais!... gémissait-elle d’une voix à peine +intelligible. + +Lui l’entendit, cependant. + +--Quoi!... fit-il, du ton le plus surpris, véritablement vous +doutiez?... Non, je ne puis l’admettre, ce serait faire injure à votre +expérience... Des gens comme nous ont-ils donc besoin de se parler pour +s’entendre?... Aurais-je jamais songé à ce que j’ai osé chez vous, si je +n’avais tenu le secret de vos tendresses maternelles, de votre +délicatesse et de votre dévouement... + +Elle pleurait... de grosses larmes silencieuses roulaient le long de son +visage immobile, traçant un large sillon sur sa joue, à travers la +poudre de riz... + +--Il sait tout, murmurait-elle, il sait tout!... + +--Oh!... bien involontairement, je vous jure... N’aimant point, par +caractère, qu’on fourre le nez dans mes affaires, je ne me mêle jamais +de celles des autres... Le hasard a tout fait... C’était par une belle +après-dînée d’avril, je venais vous chercher pour faire un tour de bois. +J’entre justement dans ce boudoir où nous sommes, vous étiez en train +d’écrire... Je m’asseois pour vous laisser finir, mais voilà qu’on vous +appelle pour je ne sais quoi de très-pressé, et vous sortez +précipitamment... Comment l’idée m’est-elle venue de m’approcher de +votre table?... c’est ce que je ne m’explique pas. Toujours est-il que +je me suis approché et que j’ai lu votre lettre interrompue. Parole +d’honneur, elle m’a touché, et la preuve, c’est que je me la rappelle +presque textuellement. Jugez plutôt: + +«Cher monsieur, écriviez-vous à votre correspondant de Londres, je vous +expédie, outre les 5,000 francs du trimestre, 3,000 francs de +supplément. Faites-les parvenir sans retard... Je crois ce malheureux +enfant gêné et tourmenté par les créanciers... Hier, j’ai eu le bonheur +de l’apercevoir rue du Helder, et je l’ai trouvé pâle et triste... +depuis ce moment, je ne vis plus. Cependant, en même temps que cet +argent, adressez-lui une lettre de paternelles remontrances. Il faut +qu’il travaille et songe à se créer une position honorable. Seul, sans +appui, sans famille, au milieu de ce Paris si corrompu, quels dangers ne +court-il pas!...» + +Là, chère dame, s’arrêtait votre lettre. Mais le nom et l’adresse s’y +trouvaient. C’en était assez pour comprendre, c’en était trop, +avouez-le, pour ne pas émoustiller ma curiosité. Vous souvient-il de +notre attitude à votre retour?... En vous apercevant que vous aviez +oublié cette lettre commencée, vous avez pâli et m’avez +regardé.--«Avez-vous lu, avez-vous compris?» disaient vos yeux. Les +miens vous répondirent: «Oui, mais je me tairai...» + +--Je me tairai de même, dit Mme d’Argelès. + +M. de Coralth lui prit la main qu’il porta à ses lèvres. + +--Je savais bien que nous nous entendrions, fit-il gravement... Je ne +suis pas méchant, au fond, croyez-le bien, et si j’avais eu des rentes +ou seulement une mère comme vous... + +Elle détourna la tête, craignant peut-être que M. de Coralth ne lût dans +ses yeux ce qu’elle pensait de lui; puis, après une pause, et avec +l’accent de la prière: + +--Maintenant que me voilà votre complice, fit-elle, laissez-moi vous +supplier de tout faire pour empêcher la... scène de cette nuit de +s’ébruiter... + +--Impossible. + +--Si ce n’est pour M. Férailleur, que ce soit pour sa mère, du moins, +cette pauvre femme veuve... + +--Il faut que Pascal disparaisse! + +--Comme vous dites cela! Vous le haïssez donc, bien?... Que vous a-t-il +fait? + +--A moi personnellement?... Rien. Et même je me sentais pour lui une +véritable sympathie... + +Mme d’Argelès fut comme pétrifiée. + +--Quoi!... bégaya-t-elle; ce n’est pas... pour votre compte que vous +avez... agi. + +--Mon Dieu!... non. + +Révoltée, elle se redressa, et d’une voix où vibrait le mépris et +l’indignation: + +--Ah!... c’est encore plus infâme, s’écria-t-elle; c’est encore plus +lâche... + +Mais elle s’arrêta, épouvantée de l’éclair de menace qui traversa les +yeux de M. de Coralth. + +--Trève de vérités désagréables, dit-il froidement. Si nous nous mettons +à échanger l’opinion que nous avons l’un de l’autre, nous en arriverons +vite à de très-vilains mots... Pensez-vous que j’aie agi pour mon +plaisir!... Jamais je n’ai tant pris sur moi qu’au moment où je glissais +sur les cartes des «portées» préparées. Si on m’eût aperçu, +cependant!... j’étais perdu... + +--Et vous croyez que personne ne vous soupçonne?... + +--Personne... J’ai perdu plus de cent louis... Si Pascal était de notre +monde, on s’inquiéterait peut-être, mais demain il sera oublié... + +--Et lui, ne se doutera-t-il de rien? + +--Il n’aurait pas de preuves à fournir, dans tous les cas... + +Mme d’Argelès paraissait prendre son parti de ce qui arrivait. + +--J’espère au moins, dit-elle, que vous me direz qui est l’ami que vous +avez obligé. + +--Pour cela, non!... répondit M. de Coralth. + +Et, consultant sa montre: + +--Mais je m’oublie! s’écria-t-il. J’oublie que cet idiot de Rochecote +attend son coup d’épée... Allez dormir, chère dame, et... au revoir. + +Elle l’accompagna jusque sur le palier. + +--Il est clair, pensait-elle, qu’il va courir chez l’ennemi de M. +Férailleur... + +Et, appelant son domestique de confiance: + +--Vite, Jobin, lui dit-elle, suivez M. de Coralth, je veux savoir où il +va... et surtout, prenez garde qu’il ne vous voie.... + + + + +V + + +S’il est, à Paris, une rue paisible et silencieuse, asile rare de +l’étude et de la méditation, c’est, assurément, cette belle et large rue +d’Ulm, qui commence à la place du Panthéon et se termine brusquement à +la rue des Feuillantines. + +Les magasins y sont peu somptueux et si rares qu’on les compterait. + +Il y a un marchand de vin, à gauche, à l’angle de la rue de la +Vieille-Estrapade; puis la petite boutique de «La Jeunesse,» puis une +blanchisseuse et un relieur. On trouve à droite l’imprimerie du +«Bulletin de l’Observatoire,» un marchand de bois nommé Chanson, un +serrurier, un fruitier, un boulanger... et c’est quasi tout. + +Le reste de la rue est occupé par de vastes établissements à façades +austères entourés de jardins. C’est le couvent des «Sœurs de la +Croix,» et ensuite la maison des «Dames de l’Adoration réparatrice du +Sacré-Cœur.» Plus loin, vers la rue des Feuillantines, on reconnaît +l’École Normale, et en face un dépôt de la Compagnie des Omnibus. + +Le jour, on n’y rencontre guère que des physionomies graves: des +prêtres, des savants, des professeurs, des employés des bibliothèques. +Tout le mouvement vient des chevaux du dépôt, et si on entend quelques +éclats de rire sonores, c’est que c’est sortie à l’École Normale. + +La nuit venue, on s’y croirait à cent lieues du boulevard Montmartre et +de l’Opéra, dans quelque bonne vieille ville de province, à Poitiers, +par exemple. Et c’est à peine si en prêtant bien l’oreille on y +recueille un écho affaibli du tapage de Paris viveur. + +C’est dans cette rue--au bout du monde, disait M. de Coralth--que Pascal +Férailleur demeurait avec sa mère. + +Ils occupaient au second étage, un joli appartement de cinq pièces ayant +vue sur des jardins. + +Leur loyer était élevé. Ils payaient 1,400 francs. Mais c’était là un +sacrifice imposé par la profession de Pascal. Ne lui fallait-il pas un +cabinet et un petit salon d’attente pour les clients?... + +Pour le reste, la vie de la mère et du fils était étroite et simple. +Tout leur service se composait d’une femme de ménage qui venait le matin +à sept heures pour le gros ouvrage, se retirait à midi et ne revenait +que le soir pour le dîner. + +Mme Férailleur se chargeait du reste, ne rougissant nullement d’aller +ouvrir quand un client sonnait. + +Elle pouvait d’ailleurs le faire sans crainte de méprise, tant son +extérieur digne imposait le respect. + +En la comparant à un «portrait de famille,» M. de Coralth avait fait +preuve de jugement. Elle était telle en effet qu’on aime à se +représenter les femmes de la vieille bourgeoisie, épouses chastes et +aimantes, mères incomparables, qui apportaient le bonheur au foyer de +l’homme qu’elles avaient choisi. + +A cinquante ans qu’elle venait d’avoir, Mme Férailleur paraissait son +âge. Elle avait souffert. Un observateur reconnaissait la trace des +larmes au pli de ses paupières, et ses lèvres trahissaient de cruelles +douleurs héroïquement supportées. + +Elle n’était pas sévère, cependant, ni même trop grave. Souvent les +rares amis qu’elle admettait à son intimité se retiraient émerveillés de +son esprit. + +C’était d’ailleurs une de ces femmes qui n’ont pas d’histoire, qui ont +fait leur bonheur de ce que d’autres appellent leur devoir. + +Une courte phrase résume sa vie: elle avait aimé, elle s’était dévouée. + +Fille d’un modeste employé des finances, elle avait épousé, avec 3,000 +francs de dot, un jeune homme pauvre comme elle, mais intelligent et +laborieux, qu’elle aimait et qui l’adorait... + +Ce jeune homme, en se mariant, s’était juré qu’il ferait fortune, non +qu’il tînt à l’argent, grand Dieu!... mais pour parer de toutes les +superfluités de luxe son idole, sa femme. + +Nul doute que son amour, en décuplant son énergie, n’ait hâté son +succès. + +Attaché en qualité de chimiste à un grand établissement industriel, il +rendit de tels services qu’on ne tarda pas à l’associer pour une large +part dans les bénéfices. Son nom est inscrit au catalogue des +inventeurs. On lui doit la découverte d’une de ces éblouissantes +couleurs qu’on extrait de la houille. + +Au bout de dix ans, il était riche, il aimait sa femme comme au premier +jour, et il avait un fils, Pascal... + +Malheureux homme!... Un jour, en plein bonheur, comme il cherchait une +combinaison pour fixer des verts d’une innocuité parfaite, un mortier +éclata entre ses mains et lui fit à la tête et à la poitrine d’horribles +blessures... + +Et quinze jours plus tard, il mourait, calme en apparence, mais l’âme +déchirée d’horribles regrets... + +Ce coup fut terrible pour la malheureuse femme, et il fallut la pensée +de son fils pour la rattacher à la vie... + +Pascal devenait tout pour elle, le présent et l’avenir... Elle se jura +qu’elle en ferait un homme!... + +Mais hélas!... un malheur ne vient jamais seul. + +Un ami de son mari qui s’était chargé d’administrer sa fortune, abusa +lâchement de son inexpérience. Elle s’était endormie riche de plus de +15,000 livres de rentes, elle s’éveilla ruinée... ruinée à ne savoir où +dîner le soir. + +Seule, elle eût été à peine émue de cette catastrophe. + +Elle en fut atterrée en réfléchissant que l’avenir de son fils était +peut-être perdu, et que, dans tous les cas, ce désastre le condamnait à +entrer dans la vie par les portes basses et étroites de la misère. + +Mais Mme Férailleur avait le cœur trop haut et trop fier pour ne +pas trouver en ce péril extrême une énergie virile. + +Elle ne perdit pas en lamentations inutiles des moments précieux. Elle +se dit qu’elle réparerait le mal autant qu’il était en elle, et que, lui +fallût-il travailler de ses mains, son fils n’interromprait pas ses +études au collége Louis-le-Grand. + +Et quand elle parlait de travailler de ses mains, ce n’était pas une de +ces exagérations vaines de la douleur ou d’un éclair de courage. + +Elle s’employa à faire des ménages ou à des coutures grossières jusqu’au +jour où elle put être admise en qualité de surveillante dans +l’établissement dont son mari avait été l’associé. + +Pour obtenir cette place, elle avait dû apprendre la tenue des livres, +mais elle s’en trouvait amplement récompensée. Cela lui valait dix-huit +cents francs par an, le logement et la table. + +Dès lors, son cœur se desserra. Elle comprit qu’elle mènerait à bonne +fin sa lourde tâche. + +La pension de Pascal, qui fut désormais interne, lui coûtait environ +neuf cents francs, tout compris; elle ne dépensait pas pour elle plus de +cent francs; c’était donc huit cents francs qu’elle pouvait mettre de +côté chaque année. + +Il faut reconnaître qu’elle fut secondée par son fils au-delà de toute +espérance. + +Pascal avait douze ans le jour où sa mère lui dit d’une voix émue, mais +ferme: + +--Je t’ai ruiné! mon fils... De cette fortune si laborieusement édifiée +par ton père, rien ne nous reste... Tu n’as plus désormais à compter +que sur toi, mon fils... Dieu veuille que plus tard tu ne me reproches +pas amèrement mon imprudence... + +L’enfant ne se jeta pas dans ses bras... + +Il redressa la tête, et d’un air fier: + +--Mère chérie, répondit-il, je t’aimerai davantage, s’il est possible... +Cette fortune que mon père t’avait donnée, je te la rendrai... Je ne +suis plus un collégien, je suis un homme... tu verras. + +On vit, en effet, qu’il avait pris un engagement sacré. + +Abusant jusque-là d’une remarquable intelligence et d’une prestigieuse +facilité, il travaillait peu et seulement par accès, au moment des +compositions générales... + +De ce moment, il ne perdit plus une heure. Ses allures, comiques et +touchantes à la fois, devinrent celles d’un chef de famille soucieux de +sa responsabilité. + +--Voyez-vous, disait-il à ses camarades étonnés de sa soudaine âpreté à +l’étude, je n’ai plus le loisir d’user beaucoup de culottes sur les +bancs de l’Université, maintenant que ma pauvre mère les paye de son +travail!... + +Car sa bonne humeur ne fut pas altérée de ce qu’il s’était imposé la loi +de ne jamais dépenser un sou des quelques francs affectés chaque semaine +à ses menus plaisirs. + +Et avec un tact bien supérieur à son âge, il sut porter fièrement et +simplement son malheur, évitant aussi bien l’humilité qui a un faux air +de bassesse que le ton rogue de la pauvreté envieuse. + +Trois ans de suite, des prix au grand concours récompensèrent ses +efforts. Ce succès, loin de l’enivrer, lui fit à peine plaisir. + +--Ce n’est que glorieux, pensait-il. + +Sa grande, sa première ambition était de se suffire. + +Il y parvint lorsqu’il était en rhétorique, grâce à la bienveillance du +proviseur, en donnant des répétitions à des élèves des classes +inférieures. + +Si bien qu’un jour, Mme Férailleur s’étant présentée comme +d’ordinaire à l’économat pour régler le trimestre, l’économe lui +répondit: + +--Vous ne nous devez rien, madame; tout a été payé par votre fils... + +Elle faillit s’évanouir, faible devant le bonheur, elle qui avait si +courageusement supporté l’adversité. Elle pouvait à peine croire... il +lui fallut de longues explications. Et alors de grosses larmes, larmes +de joie cette fois, jaillirent de ses yeux. + +C’est ainsi que Pascal Férailleur arriva à la fin de ses études, tout +armé pour les luttes qui l’attendaient, et ayant fait ses preuves. + +Il voulait être avocat, et c’est là, il ne se le dissimulait pas, une +profession presque inabordable pour les jeunes gens qui n’ont pas de +fortune... + +Mais pour qui veut fortement, pour qui sait surtout vouloir chaque matin +la même chose précisément que la veille, il n’est pour ainsi dire pas +d’obstacles insurmontables. + +Le jour où il prit sa première inscription, Pascal entrait comme clerc +surnuméraire chez un avoué. + +Cette besogne de basoche, si fastidieuse au début, devait lui offrir ce +double avantage de le rompre aux manœuvres de la procédure et de lui +fournir de quoi vivre et de quoi payer ses examens. + +Dès le milieu de la première année, il avait 800 francs d’appointements. +Il en obtint 1,500 à la fin de la seconde. Après trois ans, et lorsqu’il +venait de passer sa thèse, son patron l’éleva au grade de maître clerc +avec un traitement de 3,000 francs, qu’il augmentait encore en préparant +des dossiers pour des avocats très-occupés, ou en rédigeant des mémoires +pour des particuliers... + +Certes, en arriver là et en si peu de temps tenait presque du prodige, +et pourtant le plus difficile restait à accomplir. + +Le périlleux était d’abandonner une position sûre, pour courir les +hasards du barreau. + +Décision grave à prendre, si grave que Pascal hésita longtemps. + +Il se sentait menacé du danger que se préparent les lieutenants trop +utiles à leur chef. Son patron, accoutumé à se décharger sur lui de ses +plus lourds soucis, lui pardonnerait-il de le quitter? + +Or, il était indispensable qu’en s’établissant il conservât les bonnes +grâces de l’avoué. La clientèle que ne pouvait manquer de lui amener une +étude où il avait régné quatre ans était la plus solide base de ses +calculs d’avenir. + +Il réussit à sa satisfaction, non sans quelques tiraillements pourtant, +et en n’employant que cette suprême finesse qui s’appelle la franchise +absolue. + +Il n’y avait pas quinze jours qu’il avait ouvert son cabinet, que déjà +sept ou huit dossiers attendaient leur tour sur son bureau. + +Ses débuts furent de ceux qui font sourire les vieux juges et leur +arrachent cette précieuse prédiction: + +--Voilà un garçon qui ira loin. + +Il n’avait cependant pas cherché l’éclat, préoccupé de gagner la cause +dont il était chargé bien plus que de briller aux dépens de son client. +Modestie rare et qui le servit bien. + +Les dix premiers mois d’exercice rapportèrent à Pascal environ huit +mille francs, absorbés en partie par les frais d’une installation +convenable. + +La seconde année, ses honoraires augmentèrent de moitié; il vit sa +position s’asseoir, et il exigea de sa mère qu’elle abandonnât sa +fabrique. + +Il lui prouva, ce qui était exact, qu’elle épargnerait au-delà de ce +qu’elle gagnait en surveillant le ménage... + +De ce moment, la mère et le fils, ces deux êtres si vaillants et si +nobles, durent espérer que leur héroïque énergie avait désarmé la +destinée. + +Les clients affluaient si bien qu’il était décidé qu’on se rapprocherait +du centre des affaires, le loyer dût-il en être doublé. L’assurance qui +gagne à demi les causes venait avec la réputation, enfin il y avait une +douzaine de mille francs en lieu sûr pour parer à toutes les +éventualités. + +Mme Férailleur avait quitté les vêtements noirs qu’elle portait +depuis la mort de son mari... Elle devait bien cela à Pascal. Et +d’ailleurs, après avoir cru qu’il n’était plus de bonheur ici-bas pour +elle, elle comprenait qu’elle pouvait être heureuse en son fils. + +Pascal n’avait donc plus qu’à tenir sa voile grande ouverte au vent du +succès, quand M. Fernand de Coralth fut amené à son cabinet par une +assez vilaine affaire,--une petite opération qu’il avait risquée et qui +frisait l’escroquerie. + +Chose étrange!... M. de Coralth ne déplut pas à Pascal. + +Le travailleur honnête fut intéressé, presque séduit par les vices +brillants de l’aventurier, par ses côtés équivoques, par sa hardiesse, +se fatuité, son mirifique aplomb et son insoucieuse impudence. Il trouva +une satisfaction de curiosité à étudier de près ce produit du terreau +parisien, surprenant résumé de toutes les corruptions de l’époque. + +Sans doute M. de Coralth ne laissa voir de sa vie et de ses ressources +que ce qu’il voulut. Pascal ne sut pas tout, mais il en connut assez +pour être bien averti de se défier d’un garçon qui traitait plus que +cavalièrement la morale, et avait infiniment moins de scrupules que de +besoins. + +Ils se virent quelquefois, et véritablement ce fut Pascal qui pria le +vicomte de le conduire à quelqu’une de ces réunions de la «haute vie» +dont les journaux donnaient de si alléchantes descriptions. + +Mme Férailleur faisait une partie de boston, comme tous les jeudis, +avec quelques vieux amis, le soir où M. de Coralth vint chercher son ami +l’avocat pour le conduire chez Mme d’Argelès. + +Pascal trouva que cela tombait on ne peut mieux. Il s’habilla avec plus +de soin qu’à l’ordinaire, et, comme toujours, avant de sortir, il alla +embrasser sa mère. + +--Comme te voici paré, lui dit-elle en souriant. + +--Je vais en soirée, chère mère, répondit-il, et je rentrerai +probablement très-tard. Ainsi, ne m’attends pas, je t’en prie; +promets-moi de te coucher comme à l’ordinaire. + +--Tu as le passe-partout? + +--Oui, mère. + +--Eh bien! je ne t’attendrai pas... Tu trouveras, en entrant, ta bougie +et des allumettes sur le buffet, dans l’antichambre... Et enveloppe-toi +bien, car il fait très-froid. + +Elle tendit son front aux lèvres de son fils et gaiement ajouta: + +--Et amuse-toi bien... + +Fidèle à sa promesse, Mme Férailleur se mit au lit comme tous les +soirs, mais c’est vainement qu’elle appela le sommeil. + +Elle n’avait certes aucune raison de s’inquiéter, et cependant cette +idée que son fils était dehors l’emplissait d’appréhensions vagues +qu’elle n’avait jamais ressenties. + +Peut-être cela venait-il de ce qu’elle ignorait où était allé Pascal. +Peut-être M. de Coralth était-il la cause de cette agitation. Mme +Férailleur ne pouvait souffrir le vicomte, son instinct de femme lui +disait que l’étrange beauté de ce jeune homme avait quelque chose de +malsain et qu’il était dangereux de croire à ses témoignages d’amitié. + +Successivement elle entendit frapper toutes les heures aux horloges des +communautés voisines... deux heures... trois heures... quatre heures... + +--Comme Pascal rentre tard, se disait-elle. + +Peu à peu, un pressentiment plus douloureux que les autres traversa son +esprit. Elle sauta à terre et courut ouvrir sa fenêtre. Il lui semblait +qu’elle avait entendu un grand cri de détresse dans la rue déserte... + +A ce moment-là même, minute pour minute, le mot «voleur» était jeté à la +face de son fils. + +La rue était silencieuse... elle pensa qu’elle s’était trompée, elle se +recoucha en se raillant de ses chimères, et enfin s’endormit... + +Mais quelle ne fut pas sa terreur, le matin, quand, sortant de chez +elle, au bruit de la femme de ménage, elle aperçut sur le buffet le +bougeoir de Pascal. + +N’était-il donc pas rentré!... Elle courut à sa chambre... personne. + +Et il était près de huit heures!... + +C’était la première fois que Pascal passait la nuit dehors sans que sa +mère fût prévenue. Et de sa part, avec son caractère, cela annonçait +quelque chose d’extraordinaire. + +En un moment Mme Férailleur s’énuméra tous les dangers de Paris la +nuit. Toutes les histoires qu’elle avait lues, d’hommes attirés dans des +piéges, poignardés au détour de quelque rue déserte, jetés à la Seine en +traversant un pont se représentèrent à sa mémoire... + +Que faire!... Elle avait envie de courir à la préfecture de police et +chez tous les amis de Pascal, et d’un autre côté elle n’osait s’éloigner +de peur qu’il ne rentrât en son absence... + +Et pendant que son désespoir flottait entre mille partis, elle restait +affaissée sur une banquette de l’antichambre, comptant les secondes aux +battements précipités de ses tempes, l’oreille tendue au moindre +bruit... + +Enfin, un peu après la demie de huit heures, elle entendit dans +l’escalier un pas lourd et trébuchant comme le pas d’un ivrogne... + +Elle ouvrit, c’était son fils, les vêtements en désordre, sa cravate +arrachée, sa chemise déchirée, sans pardessus, la tête nue... + +Il était livide et ses dents claquaient, nulle expression dans ses yeux +et sur sa physionomie qu’un affreux hébêtement... + +--Pascal, que t’est-il arrivé?... + +Cette voix tombant sur son esprit comme un marteau sur un timbre, le fit +tressaillir de la tête aux pieds. + +--Rien!... bégaya-t-il, rien du tout. + +Et sa mère l’accablant de questions, il l’écarta doucement et gagna sa +chambre. + +--Pauvre enfant, murmura Mme Férailleur, peinée et rassurée en même +temps, lui toujours si sobre... on l’aura fait boire. + +L’erreur de Mme Férailleur était grande, et cependant les sensations +de Pascal étaient exactement celles de l’ivresse. + +Après avoir perdu pendant un temps assez long toute conscience de soi et +des circonstances extérieures, il sentait un brouillard plus épais que +les vapeurs de l’alcool envahir son cerveau. + +Comment il était revenu chez lui, par quel chemin, ce qu’il avait fait +en route, il lui eût été impossible de le dire. + +Si même il était rentré, c’était machinalement, par la force de +l’habitude, cette mémoire du corps. + +Il lui semblait cependant qu’il s’était assis sur un banc aux +Champs-Élysées, qu’il y avait eu extrêmement froid, et qu’un sergent de +ville était venu le secouer, le menaçant du poste s’il ne se remettait +pas en marche... + +Ses derniers souvenirs précis s’arrêtaient brusquement rue de Berry, sur +le seuil de l’hôtel de Mme d’Argelès. + +Ainsi, il se rappelait fort bien qu’il avait descendu l’escalier +lentement, que les domestiques, dans le vestibule, s’étaient écartés sur +son passage, et qu’en traversant la cour il avait jeté le candélabre +dont il s’était armé... + +Puis, plus rien... + +Une fois dans la rue, il avait été soudainement saisi par l’air vif, +comme le buveur au sortir d’une salle à manger trop chauffée... + +Peut-être le champagne qu’il avait bu avait-il contribué à ce désordre +cérébral. + +Et en ce moment, chez lui, assis dans son fauteuil, entouré d’objets +familiers, il ne pouvait parvenir à rentrer en possession de lui-même. + +Sa pensée flottante, comme le liége sur l’eau, se dérobait à sa volonté +et lui échappait... Un invincible engourdissement de plus en plus le +dominait. + +Il eut bien juste la force de se jeter sur son lit, et aussitôt il +s’endormit d’un sommeil de plomb, le sommeil des grandes crises, qu’on a +observé même chez quelques condamnés à mort, la veille de leur +exécution. + +A quatre ou cinq reprises sa mère vint écouter à la porte, une fois même +elle entra, et voyant son fils si profondément endormi, elle ne put +s’empêcher de sourire. + +--Pauvre Pascal, pensait-elle, il ne peut supporter d’autres excès que +ceux du travail. Dieu! va-t-il être surpris et honteux quand il se +réveillera... + +Hélas! ce n’était pas la confusion d’une légère faiblesse, mais le +désespoir qui attendait ce malheureux à son réveil... + +D’un seul coup, tout d’un bloc et comme en une vision, son imagination +lui retraça la scène de la nuit, lui représenta le présent et lui montra +l’avenir... + +Sans avoir le plein et libre exercice de ses facultés, il était du moins +capable de réfléchir et de délibérer. Il essaya d’évaluer courageusement +la situation. + +Tout d’abord, quant aux événements passés, il n’eut pas l’ombre d’un +doute. Il était, ainsi qu’il l’avait dit, tombé dans un piége ignoble. +Qui l’y avait poussé?... M. de Coralth qui, placé à sa gauche, avait +préparé les «mains» avec lesquelles il avait gagné. Cela lui semblait +évident. + +Il lui parut également prouvé que Mme d’Argelès connaissait le +coupable, soit qu’elle l’eût surpris, soit qu’elle eût été mise dans la +confidence. + +Mais ce qui échappait à son intelligence, c’était le mobile de M. de +Coralth. + +Quel intérêt l’avait poussé à cette abominable action?... Il fallait +qu’il fût considérable, car enfin il s’était exposé à être vu trichant, +et à passer à tout le moins pour un complice... + +Puis encore, quelle raison avait fermé la bouche de Mme d’Argelès?... + +Mais à quoi bon ces conjectures illusoires!... + +Le fait brutal, positif, réel, c’est que l’infamie avait réussi, de +quelque part qu’elle partit et quel que fût son mobile... Et Pascal +était déshonoré. + +Il était l’honnêteté même, et cependant il était accusé, plus que cela, +convaincu d’avoir volé au jeu. + +Il était innocent, et il n’apercevait pas de preuves à donner de son +innocence. Il connaissait le coupable, et il ne voyait aucun moyen de le +démasquer, ni même de l’accuser... + +Quoi qu’il fît, cette calomnie atroce, inouïe, incompréhensible +l’écrasait; le barreau lui était fermé, sa carrière était brisée... + +A cette horrible conviction, que l’abîme était sans issue, il sentit +vaciller sa raison... il sentit qu’il devenait incapable de rien décider +et qu’il lui fallait les conseils d’un ami. + +Plein de cette idée, il se hâta de changer de vêtements et s’élança hors +de sa chambre... + +Sa mère le guettait, disposée à le railler doucement, mais d’un seul +coup d’œil elle vit bien qu’il était survenu quelque chose de +terrible, et que le malheur était sur la maison... + +--Pascal, s’écria-t-elle, au nom du ciel! que t’arrive-t-il? + +--Une contrariété, la moindre des choses. + +--Où vas-tu?... + +--Au Palais... + +C’est au Palais qu’il se rendait, en effet, espérant y rencontrer son +plus intime ami. + +Contre son habitude, il prit le petit escalier de droite, au bas duquel +se trouve le bureau des amendes, et qui débouche dans la salle des +Pas-Perdus. + +Au milieu de la salle, des avocats en robe causaient... Ils semblèrent +stupéfaits en apercevant Pascal, et se turent... Les visages devinrent +sérieux, les têtes se détournèrent avec un visible dégoût. + +Le malheureux comprit. Il se frappa le front d’un geste de fou, en +s’écriant: + +--Déjà!... déjà!... + +Et il passa. Il n’avait pas aperçu son ami dans le groupe, et il courait +à la petite salle des conférences... + +Cinq avocats s’y trouvaient. Dès que Pascal entra, deux s’esquivèrent, +et les deux autres affectèrent de donner toute leur attention à un +dossier ouvert sur la table. + +Le cinquième, qui ne bougea pas, n’était point l’ami cherché, mais +c’était un ancien camarade de Louis-le-Grand nommé Dartelle. Pascal +marcha droit à lui. + +--Eh bien?... demanda-t-il. + +Dartelle lui tendit un _Figaro_ humide encore de la presse, et cependant +froissé comme s’il eût passé en plus de cent mains. + +--Lis! + +Pascal lut: + +«Grand émoi et scandale énorme cette nuit, à l’hôtel de Mme d’A..., +une vieille étoile de première grandeur. + +«Une vingtaine de gentilshommes haut titrés et très-rentés +s’entretenaient en joie et santé, grâce aux émotions d’un bac des plus +corsés, quand on crut remarquer que M. X... gagnait extraordinairement. + +«Surveillé, ledit X... fut pris la main dans le sac, au moment où avec +une rare dextérité il coulait parmi les cartes une triomphante portée. + +«Accablé par l’évidence, il se laissa fouiller et rendit sans trop de +mauvaise grâce le fruit du travail de ses mains, deux mille louis +environ. + +«L’étrange de ce scandale, c’est que M. X..., qui est avocat, jouit au +Palais d’une grande réputation d’austérité et d’intégrité. Et +malheureusement cette... espièglerie ne saurait être attribuée à une +minute de vertige, le fait des cartes préparées constitue une +préméditation au premier chef. + + * * * * * + +«Un qui n’était pas content, c’était le vicomte de C..., qui avait +présenté M. X... Aussi a-t-il relevé trop vivement un propos inoffensif +de M. de R... Au petit jour, ces messieurs parlaient de croiser le _fer +ailleurs_. + + * * * * * + +«DERNIÈRES NOUVELLES.--Nous apprenons, au moment de mettre sous presse, +qu’une rencontre a eu lieu entre M. de R... et de C... M. de R..., a +reçu un coup d’épée au côté, mais son état n’inspire aucune +inquiétude...» + +Le journal s’échappa des mains de Pascal. Son visage était plus +décomposé que s’il eût vidé une coupe de poison. + +--C’est une infâme calomnie, fit-il d’une voix étranglée, je suis +innocent, je le jure sur l’honneur!... + +L’autre détourna la tête, mais non si vivement que Pascal ne pût lire +dans ses yeux l’expression d’un atroce mépris. + +Alors il se sentit condamné, il eut le sentiment de l’irrévocable, il +jugea qu’il n’était plus d’espoir. + +--Je sais ce qui me reste à faire!... murmura-t-il. + +Dartelle aussitôt se retourna; des larmes brillaient entre ses cils. + +Il prit les mains de Pascal et les serra avec une douloureuse effusion, +comme on fait à un ami qui va mourir... + +--Courage!... murmura-t-il. + +Pascal sortit comme un fou. + +--C’est cela, se répétait-il, en courant le long du boulevard +Saint-Michel, il n’y a plus que cela. + +Arrivé chez lui, il s’enferma à double tour dans son cabinet, et écrivit +deux lettres, l’une à sa mère, l’autre au bâtonnier de l’ordre des +avocats... + +Après un moment de réflexion, il en commença une troisième, mais il la +déchira en menus morceaux avant de l’avoir achevée. + +Et alors, avec cette précision rapide du parti pris, il tira d’un tiroir +de son bureau un revolver et une boîte de cartouches. + +--Pauvre mère! murmurait-il, elle en mourra... mais elle mourrait de +l’autre chose aussi... Mieux vaut abréger l’agonie. + +Ce que Pascal ne pouvait soupçonner, c’est qu’en ce moment suprême, pas +un de ses gestes, pas un des tressaillements de son visage n’échappaient +à cette mère dont il balbutiait le nom. + +Depuis que son fils l’avait quittée pour courir au Palais, la pauvre +femme ne vivait plus, écrasée qu’elle était par la certitude de quelque +grand malheur. + +Quand elle entendit Pascal rentrer et s’enfermer dans son cabinet, ce +qu’il ne faisait jamais, un pressentiment sinistre comme un glas de mort +traversa son esprit. + +Emportée par un mouvement instinctif, elle courut à la porte qui donnait +de la chambre dans le cabinet du son fils, et dont les panneaux +supérieurs étaient remplacés par des glaces. + +Le verre était dépoli en grande partie par des dessins; néanmoins, avec +un peu d’application, on distinguait d’une pièce ce qui se passait dans +l’autre. + +Voyant Pascal s’asseoir à son bureau et se mettre à écrire, Mme +Férailleur s’était sentie un peu rassurée, et même elle eut envie de +s’éloigner. Un sentiment indéfinissable, plus fort que la volonté et le +raisonnement, la cloua à sa place... + +Peu d’instants après elle vit un revolver aux mains de son fils, et +alors elle comprit. Tout son sang se glaça dans ses veines, et cependant +elle eut sur elle-même assez de puissance pour retenir un cri de +terreur. + +C’est que le danger était extrême, imminent, terrible; elle le +sentait... + +Son cœur, à défaut de sa raison égarée, lui disait que la vie de son +fils dépendait de la plus insignifiante circonstance... Le bruit le plus +léger, un mot, un coup frappé à la porte, pouvaient précipiter la fatale +résolution de l’infortuné. + +Une inspiration du ciel éclaira la pauvre mère. + +La porte était à deux battants, et les barres se trouvaient du côté de +Mme Férailleur. Elle les tira avec précaution, puis brusquement, +d’un seul coup, elle poussa la porte, se précipita dans le cabinet, et +bondit jusqu’à son fils, qu’elle entoura de ses bras... + +--Pascal!... malheureux!... Qu’allais-tu faire!... + +Lui fut si surpris que son arme lui échappa et qu’il s’affaissa sur son +fauteuil... L’idée ne lui venait pas de nier, et d’ailleurs prononcer +une parole lui eût été impossible. + +Mais il y avait sur son bureau adressée à sa mère, une lettre qui devait +parler de lui. + +Mme Férailleur la prit, brisa le cachet et lut: + +«Pardonne-moi... je vais mourir, il le faut; je ne saurais me résigner à +vivre déshonoré et je le suis...» + +--Déshonoré!... toi!... s’écria la malheureuse mère. Qu’est-ce que cela +signifie, mon Dieu!... Parle, je t’en conjure, dis-moi tout, il le faut, +je te l’ordonne... je le veux! + +Peu à peu, il se remettait à ces accents si tendres et si impérieux à la +fois, et d’une voix morne, il raconta la terrifiante succession des +événements qui l’accablaient. + +Il n’omettait pas un détail, exagérant, s’il est possible, plutôt que +palliant l’horreur de sa situation. Soit qu’il ressentît une atroce +satisfaction à se prouver à lui-même que tout était désespéré, soit +qu’il crût pouvoir amener sa mère à lui dire: + +--Oui, tu as raison, et la mort est ton seul refuge... + +Elle l’écoutait pétrifiée, la pupille dilatée par la stupeur et +l’épouvante, incertaine si elle veillait ou si elle était le jouet de +quelque épouvantable cauchemar. Car c’était là une de ces catastrophes +inouïes qui s’écartent tellement du cercle des prévisions et des +probabilités, que son entendement pouvait à peine la concevoir et +l’admettre. + +Mais elle ne doutait pas, elle, si les amis avaient douté. + +C’est si son fils lui eût dit qu’il avait volé au jeu, qu’elle eût +refusé de le croire. + +Lorsqu’il eut terminé: + +--Et tu voulais te tuer!... s’écria-t-elle. Tu n’as donc pas songé, +insensé, que ta mort donnerait à tout jamais raison à la calomnie! + +L’admirable, le sublime instinct de la mère venait de lui dicter la +raison la plus victorieuse qui pût déterminer Pascal à vivre. + +--Tu ne t’es donc pas dit, poursuivit-elle, que c’était manquer de +courage, et que pour échapper aux souffrances présentes, tu allais +ternir ton nom d’une éternelle flétrissure?... Cela t’eût arrêté, mon +fils. Un nom est un dépôt sacré dont on n’a pas le droit de disposer +ainsi... Ton père te l’a légué pur et honnête, tel tu dois le +conserver... On essaie de le couvrir d’opprobre, tu dois vivre pour le +défendre!... + +Il baissa la tête, et d’un ton de lamentable découragement: + +--Que puis-je faire! balbutia-t-il. Comment démêler une trame ourdie +avec une si infernale habileté?... Sur le moment, si j’avais eu mon +sang-froid, je pouvais peut-être me défendre et me justifier. Maintenant +le mal est irréparable... Comment démasquer le traître, et quelles +preuves de son infamie lui jeter à la face... + +--Encore faudrait-il lutter avant de s’avouer vaincu, interrompit +sévèrement Mme Férailleur... On ne déserte pas une tâche parce +qu’elle est trop rude: on l’accepte, et si on meurt à la peine, on meurt +du moins avec la conscience d’avoir fait son devoir. + +--Ma mère!... + +--Je te dois la vérité, mon fils!... Manquerais-tu donc d’énergie!... +Allons, debout, et redresse la tête... Me laisseras-tu combattre +seule!... car je combattrai, moi! + +Sans mot dire, Pascal saisit les mains de Mme Férailleur et les porta +à ses lèvres. Son visage était inondé de larmes. Ses nerfs tendus outre +mesure se détendaient sous ces effluves de la tendresse et du dévouement +maternels. La raison, d’ailleurs, reprenait son empire, et les généreux +accents de sa mère trouvaient leur écho en lui. Il eût, à cette heure, +repoussé le suicide comme un acte de démence ou une lâcheté... + +Désormais, Mme Férailleur était sûre de la victoire; mais cette +certitude ne lui suffisait pas, elle voulait engager Pascal. + +--Il est évident, poursuivit-elle, que M. de Coralth est l’artisan de ce +crime abominable... Mais quel intérêt y avait-il?... Voyons, Pascal, +avait-il quelque raison de te craindre?... T’avait-il confié ou avait-il +surpris un secret qui l’eût perdu si tu l’avais divulgué?... + +--Non, ma mère. + +--Alors il n’aura été que le vil instrument d’un autre aussi misérable +que lui!... Rappelle bien tes souvenirs, mon fils, n’as-tu blessé aucun +de ses amis? Es-tu sûr de ne faire obstacle à personne de son monde?... +Réfléchis... Votre profession a ses périls et on s’y prépare des ennemis +cruels. Il est de ces causes scandaleuses où un avocat est forcé de +déchirer cruellement la vanité de ses adversaires... + +Pascal tressaillit. + +Il lui semblait qu’une lueur s’allumait au milieu des ténèbres, chétive +et confuse, il est vrai, mais enfin une lueur. + +--Qui sait!... murmura-t-il, qui sait!... + +Mme Férailleur réfléchissait, et l’effort de ses réflexions ou leur +nature faisait monter le rouge à son front. + +--Il est des circonstances, reprit-elle, où une mère doit savoir +franchir les bornes de... l’austère pudeur... Si tu avais une maîtresse, +mon fils... + +--Je n’en ai pas, interrompit-il. + +Il était devenu pourpre, et après une courte hésitation il ajouta: + +--Mais j’aime du plus profond et du plus saint amour une jeune fille, la +plus belle et la plus chaste qui soit au monde... et qui par +l’intelligence et par le cœur est digne de toi, ma mère... + +Elle hochait gravement la tête, comme si elle se fût attendue à trouver +une femme au fond de ce mystère d’iniquité. Elle demanda: + +--Et qui est cette jeune fille? Comment s’appelle-t-elle? + +--Marguerite... + +--Marguerite qui? + +L’embarras de Pascal redoubla. + +--Elle n’a pas d’autre nom, répondit-il très-vite, et elle ne connaît +pas ses parents... Elle demeurait dans notre rue, autrefois, avec sa +gouvernante, Mme Léon, et une vieille domestique... C’est là que je +l’ai aperçue pour la première fois... Elle habite maintenant l’hôtel du +comte de Chalusse, rue de Courcelles... + +--A quel titre? + +--C’est le comte qui a pris soin d’elle... c’est à lui qu’elle doit son +éducation... Il est comme son tuteur... et sans que jamais elle m’ait +rien dit à ce sujet, je suppose que M. de Chalusse est son père... + +--Et cette jeune fille t’aime, Pascal?... + +--Je le crois, ma mère... Elle m’a juré qu’elle n’aurait jamais d’autre +mari que moi. + +--Et le comte?... + +--Il ne sait, il ne soupçonne rien... De jour en jour je remettais à +tout te dire et à te prier d’aller trouver M. de Chalusse... Ma position +est si modeste encore... Le comte est immensément riche, il a +l’intention de donner à Marguerite une dot énorme, deux millions, je +crois... + +Mme Férailleur l’interrompit d’un geste. + +--Ne cherche plus, prononça-t-elle, voilà d’où part le coup. + +Pascal se dressa en pied, les joues pourpres, l’œil en feu, la lèvre +frémissante. + +Il lui semblait qu’un éclair déchirant les ténèbres venait d’illuminer +les profondeurs du gouffre où on l’avait précipité. + +--Si cela était, cependant, s’écria-t-il, si cela était!... Cette +fortune immense du comte de Chalusse peut avoir tenté quelque +misérable... Qui me dit qu’on n’a pas épié Marguerite et qu’on n’a pas +découvert que je suis un obstacle!... Ne sais-je pas quelles convoitises +terribles allument les reflets des millions... + +Mieux que personne, en effet, il pouvait connaître les effroyables +expédients de la cupidité. Sa vie avait toujours été calme et unie, mais +on n’est pas impunément quatre ans maître-clerc d’avoué. La triste +expérience du monde chasse vite les illusions, en ces études où affluent +fatalement, comme le linge sale aux lavoirs publics, les infamies de +détail, les bassesses des intérêts en conflit, toutes les iniquités et +les scélératesses de la vie intime, qui échappent à la cour d’assises et +à la police correctionnelle. + +--Crois-moi, insista Mme Férailleur, quelque chose en moi-même me dit +que je ne me trompe pas... Je n’ai aucune preuve, et cependant je suis +sûre... + +Lui, réfléchissait. + +--Et, avec cela, reprit-il, quelle coïncidence étrange!... Sais-tu ce +qui est arrivé la dernière fois que je lui ai parlé, à ma chère +Marguerite... il y a eu hier huit jours. Elle était si triste et si +visiblement agitée que j’en ai été effrayé... Je l’ai interrogée, elle +n’a pas voulu, tout d’abord, répondre à mes questions, puis comme +j’insistais: «Eh bien!... m’a-t-elle dit, je tremble qu’il n’y ait +quelque projet de mariage pour moi... M. de Chalusse ne m’en a pas +touché un mot, mais depuis quelque temps il s’enferme souvent et reste +de longues heures en conférence avec un jeune homme, dont le père lui a +rendu un grand service autrefois... Et ce jeune homme, toutes les fois +que je me trouve avec lui, me regarde d’un air singulier!...» + +--Son nom?... + +--Je l’ignore... Elle ne l’a pas prononcé, et moi, dans le trouble où +m’avait jeté ce qu’elle m’apprenait, je ne lui ai pas demandé... Mais +elle me le dira... Ce soir même, si je ne puis arriver jusqu’à elle, je +lui ferai parvenir une lettre... Si ce que nous soupçonnons est vrai, le +secret est aux mains de trois personnes... Dès lors, ce n’est plus un +secret... + +Il s’interrompit, prêtant l’oreille; on entendait, dans l’antichambre, +comme une altercation entre la femme de ménage et quelque visiteur. + +--Je vous dis qu’il y est, morbleu!... disait une grosse voix +essoufflée, et il faut que je le voie et que je lui parle! Il s’agit +d’une affaire si urgente que j’ai campé là une partie de bouillotte au +moment le plus vif... + +--Je vous assure, monsieur, que monsieur est sorti. + +--Eh bien! j’attendrai... Conduisez-moi à une pièce où je puisse +m’asseoir. + +Pascal avait pâli. Il reconnaissait la voix du joueur qui, chez Mme +d’Argelès, avait conseillé de le fouiller. + +N’importe, il ouvrit, et un gros homme à face plus large qu’un mascaron, +soufflant comme une locomotive, s’avança avec ce sans-gêne des gens qui +se croient tout permis parce qu’ils ont beaucoup d’argent. + +--Parbleu!... s’écria-t-il, je savais bien qu’il y était!... Vous me +reconnaissez, n’est-ce pas, cher monsieur... le baron Trigault. Je +venais pour... + +Les mots expirèrent sur ses lèvres, et il parut aussi embarrassé que +s’il n’eût pas eu huit cent mille livres de rente... Il venait +d’apercevoir Mme Férailleur. + +Il la salua, et adressant un geste d’intelligence à Pascal: + +--Je voudrais vous entretenir en particulier, dit-il... pour ce que vous +savez. + +Si grand que fût l’étonnement de Pascal, il n’en avait rien paru sur sa +physionomie. + +--Vous pouvez parler devant ma mère, monsieur, répondit-il d’un ton +froid et même hostile... elle sait tout. + +La surprise du baron se traduisit par une grimace qui, chez lui, était +un tic. + +--Ah!... fit-il sur trois tons différents, ah!... ah!... + +Et comme on ne lui offrait pas de siége, il s’avança un fauteuil et s’y +laissa tomber lourdement en disant: + +--Vous permettez, n’est-ce pas... Ces diables d’escaliers me mettent +dans un état! + +Sous ses massives apparences, cet opulent et corpulent personnage +dissimulait une clairvoyance très-exercée et l’esprit le plus délié. + +D’un coup d’œil alerte, tout en semblant reprendre haleine, il +étudiait le cabinet et ses hôtes. + +A terre étaient un revolver et une lettre froissée, et des larmes +brillaient encore dans les yeux de Mme Férailleur et de son fils. Il +n’en fallait pas plus à un observateur... + +--Je ne vous cacherai pas, cher monsieur, commença-t-il, que je suis +amené chez vous par un scrupule de conscience... + +Et se méprenant à un geste de Pascal: + +--Je dis bien: scrupule, insista-t-il... j’en ai quelquefois. Votre +sortie, ce matin, après la scène... déplorable, a fait naître en moi +toutes sortes de doutes taquins... Doucement, me suis-je dit, nous avons +été peut-être un peu prompts... Ce jeune homme pourrait bien n’être pas +coupable. + +--Monsieur! interrompit Pascal d’un ton menaçant. + +--Pardon... laissez-moi finir. La réflexion, je dois l’avouer, n’a fait +que confirmer ma première impression et augmenter mes doutes... Diable! +me suis-je dit encore, si ce jeune homme est innocent, le coupable est +un des habitués de Mme d’Argelès, c’est-à-dire un homme avec qui je +joue deux fois par semaine, avec qui je jouerai lundi prochain... c’est +grave cela. Et là-dessus l’inquiétude m’a pris et me voici... + +La raison saugrenue que le baron donnait de sa visite était-elle la +vraie? C’est ce qu’il était assez difficile de discerner. + +--Je suis venu, continuait-il, en me disant que bien certainement +l’inspection seule de votre intérieur m’apprendrait quelque chose... Et +maintenant que j’ai vu, je jurerais que vous êtes tombé dans un +abominable guet-apens. + +Il se moucha là-dessus, bruyamment, ce qui ne l’empêcha nullement +d’observer le jeu muet de Pascal et de sa mère. + +Ils étaient stupéfaits; heureux intérieurement de cette déclaration, +mais en même temps pleins de défiance. Il n’est pas naturel qu’on +s’intéresse ainsi à un malheureux, si on n’y a pas un intérêt +quelconque. Quel pouvait être celui de ce singulier visiteur? + +Mais lui ne paraissait aucunement déconcerté de la réserve glaciale qui +l’accueillait. + +--Il est clair, reprit-il, que vous gênez quelqu’un, et que ce quelqu’un +a imaginé ce moyen de se défaire de vous. C’est plus sûr qu’un coup de +couteau. L’intention m’a sauté aux yeux en lisant dans le journal le +paragraphe qui vous concerne. L’avez-vous lu?... Oui. Eh bien! que vous +en semble? Moi, je jurerais que l’article a été rédigé sur une note +fournie par votre ennemi... Il y a plus, les détails sont inexacts. Et +comme en définitive c’est assez de signer ses méfaits sans endosser les +mauvaises actions des autres, je vais écrire un mot de rectification, +que je porterai moi-même... + +Il dit, et transportant son énorme personne devant le bureau de Paul, il +écrivit: + + «Monsieur le directeur, + + «Témoin de la scène de l’autre soir à l’hôtel d’A..., permettez-moi + une importante rectification. Il n’est que trop vrai que des + portées ont été glissées parmi les cartes, mais qu’elles l’aient + été par M. X... c’est ce qui n’est pas prouvé, car on ne l’a pas + VU. + + «Je sais que les apparences sont contre lui; je ne lui en garde pas + moins toute mon estime. + + «Baron TRIGAULT.» + +Pendant ce temps, Mme Férailleur et son fils se consultaient du +regard. Leur impression était la même. Celui-là ne pouvait être un +ennemi. + +Lors donc que le baron eut lu à haute voix sa lettre: + +--Je ne saurais vous exprimer toute ma reconnaissance monsieur, prononça +Pascal, mais puisque vraiment vous voulez me servir, de grâce n’envoyez +pas cette note... Elle vous attirerait peut-être des ennuis, et je n’en +serais pas moins obligé de renoncer à l’exercice de ma profession... et +je voudrais surtout être oublié... + +--Soit... je vous comprends... vous espérez atteindre le traître et vous +craignez de lui donner l’éveil... j’approuve votre prudence. Mais gardez +toujours ma déclaration. Et si jamais il vous faut un coup d’épaule +venez sonner à ma porte. Et rappelez-vous que le jour où vous aurez des +preuves, je vous fournirai le moyen de rendre votre justification plus +éclatante que l’affront... + +Il s’apprêtait à se retirer, mais avant de passer la porte: + +--A l’avenir, ajouta-t-il, je surveillerai les doigts du joueur placé à +ma gauche... Et à votre place, je tâcherais de me procurer la note qui a +servi pour l’article... On ne sait pas tout le parti qu’on peut tirer, à +un moment donné, d’une page d’écriture... + +Le baron sorti, Mme Férailleur se leva. + +--Pascal, s’écria-t-elle, cet homme sait quelque chose et tes ennemis +sont les siens, je l’ai lu dans ses yeux... Il t’a clairement dénoncé M. +de Coralth... + +--J’ai entendu, ma mère, et mon parti est pris... Je dois disparaître... +De ce moment, Pascal Férailleur n’existe plus... + + * * * * * + +Le soir même, deux grandes voitures de déménagement stationnaient devant +la maison où demeurait Mme Férailleur. + +Elle venait de vendre son mobilier en bloc à un marchand de meubles, +afin de rejoindre son fils, parti, disait-elle, pour l’Amérique. + + + + +VI + + +--On m’attend... Je repasserai vers minuit... J’ai encore à faire +quantité de visites urgentes... + +Voilà ce qu’avait dit à Mlle Marguerite le docteur Jodon. + +Le fait est qu’en sortant de l’hôtel de Chalusse, après s’être assuré +que M. Casimir faisait répandre de la paille sur la chaussée, le docteur +reprit tout bonnement le chemin de son logis. + +C’est que s’il était dans son rôle de paraître accablé de malades, ces +fameuses visites n’existaient encore que dans le lointain de ses +espérances. + +Son seul et unique client, depuis le commencement de la semaine, était +un vieux portier de la rue de la Pépinière, qu’il visitait deux fois par +jour, faute de mieux. + +Le reste de son temps, il le passait à attendre la clientèle qui ne +venait pas, et à maudire la médecine, une profession perdue, +déclarait-il, ruinée par la concurrence, et, pour comble, embarrassée +par la sotte obligation d’un décorum qui paralyse l’initiative +individuelle. + +S’il eût consacré à l’étude la moitié seulement des heures qu’il +consumait en malédictions et en combinaisons également stériles, le +docteur Jodon eût peut-être haussé son mérite, qui était médiocre, au +niveau de ses ambitions, qui étaient immenses. + +Mais, ni le travail, ni la patience, n’entraient dans son système. + +Il était de son époque et prétendait arriver très-vite, très-haut et +sans peine. Une certaine tenue, de l’aplomb, quelque chance et beaucoup +de réclames devaient, paraît-il, suffire. + +C’est avec cette conviction qu’il était venu se fixer rue de Courcelles, +au centre d’un quartier opulent, dont les malades pauvres ont la +ressource des consultations gratuites de l’hôpital Beaujon. + +Mais les événements avaient trompé son attente. + +Peu à peu, en dépit d’atroces privations héroïquement dissimulées, il +voyait s’épuiser le petit capital qui constituait toute sa fortune, une +vingtaine de mille francs, faible mise pour des prétentions si hautes. + +Il avait encore payé son terme le matin même, mais il pouvait déjà +calculer l’époque prochaine où il n’aurait plus de quoi le payer... + +Que ferait-il alors? + +Quand il songeait à cela, et c’était presque son unique pensée, il +sentait s’allumer en lui des colères et des haines furibondes... + +C’est qu’il ne s’en prenait pas à lui de ses mécomptes. + +A l’exemple des ambitieux déçus, il accusait les hommes et les choses, +les événements, des envieux et des ennemis que certes il n’avait pas. + +Par certains jours, il eût été capable de tout pour arriver à +l’assouvissement de ses ambitions. Car il avait tout souhaité, tout +envié, tout espéré, et les privations, à la longue, avaient été comme de +l’huile jetée sur la flamme des convoitises qui incendiaient son +cerveau. + +Plus calme, à d’autres moments, il se demandait à quelle porte de la +fortune frapper, pour qu’elle ouvrit plus vite à son impatience +fiévreuse. + +Il avait songé à s’improviser dentiste, ou à chercher un bailleur de +fonds pour la vente de quelqu’un de ces spécifiques dont le brevet +assure cent mille livres de rentes. + +Il avait rêvé l’établissement d’une pharmacie monstre, la création d’une +maison de santé ou encore l’exploitation lucrative de quelque remède +nouveau. + +Mais pour tout cela il fallait de l’argent, beaucoup d’argent, et il +n’en avait plus. L’heure venait de prendre un parti, il ne pouvait plus +tenir... + +Sa troisième année d’exercice, rue de Courcelles, lui avait à peine +rapporté de quoi payer son domestique... Car il avait un domestique, +cela pose. + +Il avait un valet de chambre par la même raison qu’il avait un +appartement, c’est-à-dire l’apparence d’un appartement somptueux. + +Fidèle à son système--celui de son maître--il y avait tout sacrifié aux +dehors, à l’étalage, à la montre, à ce qui se voit et reluit... + +Un luxe criard et de mauvais goût y faisait cligner les yeux. Ce n’était +que tapis et tentures, dorures au plafond, objets d’art et consoles +chargées d’ornements. + +Il est sûr qu’un paysan arrivant de son village eût été ébloui. + +Mais il fallait se garder d’examiner de trop près. + +Il y avait plus de coton que de soie dans le velours des meubles, et qui +eût été toucher certaines statues, haut huchées sur leur socle, eût +reconnu du plâtre, sous une couche de peinture verte frottée de limaille +de cuivre. + +Ce plâtre, jouant le bronze, c’était tout l’homme, son système... et +notre siècle... + +Quand il rentra chez lui, la première question du docteur Jodon à son +domestique fut comme toujours: + +--Il n’est venu personne? + +--Personne. + +Le docteur soupira et, traversant son superbe salon d’attente, il alla +s’asseoir dans son cabinet de consultations, au coin d’un feu plus que +modeste. + +Il était plus préoccupé encore que de coutume. La scène dont il avait +été témoin chez le comte de Chalusse se représentait à sa mémoire avec +une vivacité singulière, et il la tournait et retournait dans sa pensée, +cherchant s’il n’y aurait pas quelque parti à tirer du mystère qu’il +soupçonnait. + +Car plus que jamais il croyait à un mystère, porté à imaginer +l’impossible, comme tous les gens à qui les événements ordinaires +réussissent mal... + +Il se torturait l’esprit depuis une heure, quand le timbre de la porte +d’entrée l’arracha à ses méditations. + +A cette heure, qui pouvait venir?... + +Bientôt son domestique parut, lui annonçant qu’il y avait dans le salon +d’attente une dame qui se disait très-pressée... + +--C’est bien, fit-il... qu’elle attende un moment. + +Car il avait du moins ce mérite de ne jamais se départir de son +programme. En aucune circonstance il n’admettait un client +immédiatement; il voulait qu’on attendît, qu’on eût le temps de +réfléchir aux avantages qu’il y a de s’adresser à un docteur très-occupé +et qui a la vogue... + +Au bout de dix minutes seulement il ouvrit, et une grosse dame s’avança +vivement en relevant le voile qui cachait son visage. + +Elle devait avoir dépassé quarante-cinq ans, et si elle avait été belle +autrefois, il n’y paraissait plus guère. Elle avait des cheveux bruns +grisonnants, rudes et épais, plantés très-bas sur le front, le nez +épaté, de grosses lèvres bonasses et des yeux ternes sans expression. + +De toute sa personne s’exhalait comme un parfum de mansuétude et de +tristesse, avec une nuance de dévotion. + +Mais, en ce moment, elle paraissait fort troublée. + +Elle s’assit sur l’invitation du docteur, et sans attendre ses +questions: + +--Je dois vous dire tout d’abord, monsieur, commença-t-elle, que je suis +la... dame de confiance de M. de comte de Chalusse... + +Si maître qu’il fût du secret de ses impressions, le docteur bondit. + +--Mme Léon?... fit-il d’un ton d’immense surprise. + +Elle s’inclina en pinçant ses grosses lèvres. + +--C’est ainsi qu’on m’appelle, oui, monsieur... Mais ce n’est là qu’un +prénom... Le nom que je porte jurerait trop avec ma condition +présente... Les revers de fortune ne sont pas rares à notre époque... et +il en est de tels que sans la religion qui console, on n’aurait pas la +force de les supporter... + +Le médecin concentrait sur cette visiteuse toute sa pénétration. + +--Que peut-elle me vouloir? pensait-il. + +Elle, cependant, poursuivait: + +--J’allais me trouver sans ressources, quand M. de Chalusse, un ami de +ma famille, me supplia de surveiller l’éducation d’une jeune personne à +laquelle il s’intéressait, Mlle Marguerite... J’acceptai et j’en +remercie Dieu tous les jours, car si j’ai pour cette chère enfant +l’affection d’une mère, elle a pour moi les tendresses d’une fille... + +Et à l’appui de son dire, elle sortit un mouchoir de sa poche et réussit +à se tirer une larme des yeux. + +--Après cela, docteur, continua-t-elle, vous devez comprendre que +l’intérêt de ma bien-aimée Marguerite m’amène près de vous... J’étais +enfermée dans ma chambre quand on a rapporté M. de Chalusse, et je n’ai +été prévenue du malheur qu’après votre départ. J’aurais pu, +penserez-vous, attendre votre prochaine visite, mais je n’ai pas eu +cette patience... Ou ne sait pas se résigner aux tourments de +l’incertitude, quand il s’agit de l’avenir d’une fille chérie!... Et me +voici. + +Elle reprit haleine et ajouta: + +--Je suis venue, monsieur, vous demander l’exacte vérité sur la +situation de M. le comte de Chalusse. + +Véritablement le docteur s’attendait à autre chose. C’est cependant de +son ton le plus doctoral qu’il répondit: + +--A vous, madame, je dirai qu’il laisse peu d’espoir, et que je crois à +une terminaison fatale avant vingt-quatre heures, sans que le malade +reprenne connaissance. + +La femme de confiance pâlit. + +--Alors, c’est fini, balbutia-t-elle, tout est fini!... + +Et incapable d’articuler une syllabe de plus, elle salua le docteur de +la tête, et brusquement se retira... + +Debout devant sa cheminée, l’œil fixe, la bouche entr’ouverte, le +bras arrondi pour un geste interrompu, le docteur demeurait immobile, +décontenancé, pantois... + +Il fallut pour le remettre le claquement de la porte extérieure se +refermant sur la dame de confiance. + +A ce bruit, il bondit. + +--Ah ça! s’écria-t-il en jurant, elle se moque de moi, cette vieille!... + +Et aussitôt, emporté par un mouvement irréfléchi, il sauta sur son +chapeau, l’enfonça sur sa tête et s’élança sur les traces de Mme +Léon. + +Mais elle avait de l’avance, et une fois dans la rue c’est à peine si le +docteur la reconnut à la lueur d’un bec de gaz, cinquante pas plus loin, +sur le trottoir désert. + +Elle marchait très-vite, mais en forçant le pas il eût pu la rejoindre. + +Il s’en garda, cependant, ayant eu le loisir de songer qu’il ne saurait +sous quel prétexte honnête colorer une démarche si insolite, et il se +contenta de la suivre à distance avec précaution. + +Tout à coup, elle s’arrêta court. + +C’était devant la boutique d’un épicier où il y avait une boîte aux +lettres. La boutique était fermée mais on avait ménagé dans le volet une +ouverture par où passait le conduit en zinc de la boîte. + +Mme Léon hésitait visiblement... Elle balançait, comme on fait +toujours, au moment de hasarder un acte décisif dont on est maître +encore, et sur lequel il n’y aura plus à revenir quelles qu’en puissent +être les conséquences. + +Un observateur ne restera jamais vingt minutes devant un bureau de poste +sans être témoin de cette pantomime expressive de l’irrésolution... + +Enfin, la femme de confiance eut un mouvement d’épaules qui traduisait +éloquemment le résultat de ses délibérations intérieures: «Advienne que +pourra!...» + +Et tirant vivement une lettre de son corsage, elle la jeta dans la boîte +et poursuivit son chemin avec plus de hâte encore. + +--Pas de doute possible, pensa le docteur, c’est ma réponse qui +détermine l’envoi de cette missive préparée à l’avance. + +Il n’était pas riche, il tenait aux maigres ressources qui lui restaient +comme le joueur décavé à son dernier louis,--ce louis qui peut et qui +doit faire sauter la ban, que,--et cependant il eût donné de bon cœur +un billet de cent francs pour connaître le contenu de cette lettre, ou +seulement le nom du destinataire. + +Mais il touchait au terme de sa poursuite. Mme Léon arrivait à +l’hôtel de Chalusse, elle y entra... + +Devait-il l’y suivre?... La curiosité poignait le docteur à ce point +qu’il en eut l’idée, et qu’il eut besoin d’un héroïque effort de volonté +pour y résister. + +Une lueur de sens commun qui veillait encore dans sa cervelle +bouleversée lui démontra que se représenter avant l’heure qu’il avait +indiquée serait une insigne maladresse. Déjà, dans cette soirée, sa +conduite n’avait été que trop extraordinaire, et bien plus celle d’un +juge que celle d’un médecin. Il comprenait que ce n’est pas un bon moyen +d’être choisi pour confident que de s’immiscer presque de force dans les +affaires des gens. + +Il rebroussa donc chemin, tout pensif et aussi mécontent de lui que +possible. + +--Quel imbécile je suis! grommelait-il. Si j’avais tenu cette vieille en +suspens au lieu de lui dire brutalement la vérité, je saurais maintenant +le but réel de sa visite... Car elle avait un but... Mais lequel?... + +C’est à le chercher que le docteur consuma les deux heures qui le +séparaient du moment de la seconde visite. + +Mais il avait beau parcourir le champ sans limites des probabilités même +improbables, il n’imaginait rien qui le satisfît. + +Une seule circonstance lui semblait indiscutable: c’est que Mme Léon +et Mlle Marguerite attachaient une importance égale à cette question +de savoir si, oui ou non, le comte reprendrait connaissance. + +Quant à l’intérêt des deux femmes sur ce point, le docteur estimait +qu’il n’était pas le même, qu’un secret désaccord existait entre elles, +et que même la femme de confiance avait dû venir le trouver en cachette. + +Car il n’était dupe qu’à demi de Mme Léon et de ses protestations de +tendresse à l’endroit de Mlle Marguerite. + +L’entrée de cette respectable personne, ses façons onctueuses, son +accent de résignation dévote, cette allusion à un grand nom qu’elle +aurait le droit de porter, tout cela était bien calculé pour en imposer; +mais elle s’était trop découverte sur la fin pour qu’on ne se défiât +pas. + +Le docteur Jodon ne s’était pas senti le courage de regagner son superbe +appartement, et c’est dans un petit café qu’il réfléchissait ainsi, tout +en buvant dans un verre fabriqué en Bavière, d’exécrable bière brassée à +Paris... + +Enfin, minuit sonna... c’était l’heure. + +Cependant, le docteur ne se leva pas. S’étant résigné à attendre, il +voulait, en revanche, qu’on l’attendît... + +C’est donc seulement quand le café fut fermé qu’il remonta la rue de +Courcelles... + +Mme Léon, sans doute, avait laissé la porte de l’hôtel de Chalusse +entre-bâillée, le docteur n’eut qu’à la pousser et il se trouva dans la +cour... + +Comme au commencement de la soirée, les domestiques étaient réunis chez +le concierge. Mais la jubilation de la médisance qui s’en donne à +cœur joie avait fait place, sur leur physionomie, à l’inquiétude de +l’avenir compromis. + +On les apercevait, à travers les vitres, debout dans la loge, absorbés +par l’intérêt d’une discussion qui s’agitait entre les deux hommes les +plus importants de la réunion: M. Bourigeau, le concierge, et M. +Casimir, le valet de chambre. + +Et si le docteur eût prêté l’oreille, ses illusions singulières eussent +été quelque peu entamées, car à chaque moment revenaient les mots de +gages et de legs particuliers, de rémunération de loyaux services et de +rentes viagères... + +Mais M. Jodon n’écouta pas. + +Pensant qu’il rencontrerait quelque valet à l’intérieur il entra dans +l’hôtel. + +Mais rien ne pouvait annoncer sa présence, les portes se refermaient +sans bruit, l’épais tapis qui couvrait le marbre de l’escalier étouffait +le bruit de ses pas, et il arriva au palier du premier étage sans avoir +aperçu personne... + +La porte de la chambre de M. de Chalusse était ouverte et elle se +trouvait assez vivement éclairée par un grand feu clair et par une +grosse lampe posée sur le coin de la cheminée... + +Instinctivement le docteur s’arrêta, regardant... + +Nul changement n’était survenu depuis sa visite. Le comte gisait +toujours immobile, très-haussé sur ses oreillers, la face tuméfiée, les +paupières fermées, respirant encore pourtant, ainsi que l’indiquait le +mouvement inégal du drap sur sa poitrine. + +Seules, Mme Léon et Mlle Marguerite le veillaient. + +La femme de charge, un peu dans l’ombre, était affaissée sur un +fauteuil, et, les mains croisées sur le ventre, les lèvres crispées, +elle semblait suivre de l’œil, dans le vide, quelque difficile +combinaison. + +Pâle, mais calme maintenant, plus imposante et plus belle avec ses +cheveux en désordre, Mlle Marguerite s’appuyait aux montants du lit, +épiant sur le visage de M. de Chalusse le réveil de la vie et de +l’intelligence. + +Un peu honteux de son indiscrétion, le docteur redescendit à reculons +sept ou huit marches, qu’il remonta en toussant, pour s’annoncer... + +Il fut entendu, car Mlle Marguerite vint au-devant de lui jusqu’à la +porte. + +--Eh bien? demanda-t-il. + +--Hélas! + +Il s’avança vers le lit; mais, sans lui laisser le temps d’examiner le +moribond, Mlle Marguerite lui tendit une feuille de papier. + +--Le médecin ordinaire de M. de Chalusse est venu en votre absence, +monsieur, dit-elle, et voici son ordonnance... C’est une potion qu’il a +prescrite, dont on a fait glisser quelques gouttes entre les lèvres de +M. de Chalusse. + +L’autre, qui s’attendait à ce coup, s’inclina froidement. + +--Je dois ajouter, poursuivit Mlle Marguerite, que le docteur a +approuvé tout ce qui avait été fait, et qu’il vous prie, et que je vous +prie de lui continuer le secours de vos lumières... + +Malheureusement toutes les lumières de la Faculté n’y pouvaient rien. + +Et après un nouvel examen, le docteur Jodon se borna à dire qu’il +fallait laisser agir la nature, mais qu’on vînt le prévenir au moindre +mouvement du malade... + +--Et même, ajouta-t-il, je préviendrai mon valet de chambre pour qu’il +n’hésite pas à m’éveiller... + +Il prenait congé lorsque Mme Léon lui barra presque le passage. + +--N’est-il pas vrai, monsieur le docteur, demanda-t-elle, qu’une seule +personne attentive suffit pour veiller M. le comte?... + +--Assurément... + +La femme de charge se retourna vers Mlle Marguerite. + +--Eh bien!... chère demoiselle, que vous disais-je!... Croyez-moi, +consentez à prendre un peu de repos... Veiller, voyez-vous, n’est pas de +votre âge... + +--Il est inutile d’insister, interrompit résolûment la jeune fille... Je +veillerai. + +L’autre se tut, mais il sembla au docteur qu’elles avaient échangé de +singuliers regards. + +--Diable!... pensait-il en se retirant, on dirait qu’elles se défient +l’une de l’autre... + +Peut-être le docteur avait-il raison. Le sûr, c’est qu’il n’avait pas +tourné les talons, que déjà Mme Léon pressait une fois encore sa +«chère demoiselle» de se coucher au moins quelques heures. + +Elle l’en conjurait au nom de sa santé altérée par l’émotion ainsi qu’on +ne le voyait que trop aux marbrures de ses joues et au cercle bleuâtre +qui allait s’élargissant autour de ses yeux... + +--Que craignez-vous, insistait-elle, de sa voix onctueuse; ne serai-je +pas là! Supposez-vous votre vieille Léon capable de s’endormir quand +votre avenir dépend d’un mot de ce pauvre homme qui est là... + +--De grâce... cessez... + +--Non, chère demoiselle bien aimée, mon dévouement me commande... + +--Oh?... Assez!... interrompit Mlle Marguerite; assez, Léon!... + +Le ton annonçait une volonté si forte que la vieille se résigna, non +sans un gros soupir, par exemple, non sans un regard au ciel pour le +prendre à témoin de la pureté de ses intentions et de l’inutilité de ses +efforts. + +--Du moins, chère demoiselle, reprit-elle, couvrez-vous bien... +Voulez-vous que j’aille vous chercher votre gros châle de voyage... + +--Merci, ma chère Léon... Annette me l’apportera. + +--Oui, je vous en prie... Du reste, nous n’allons pas veiller seules, +n’est-ce pas? Comment ferions-nous si nous avions besoin de quelque +chose? + +--Je vais appeler, dit la jeune fille. + +C’était inutile. La sortie du docteur Jodon avait brusquement mis fin à +la conférence des domestiques, et tous maintenant étaient sur le palier, +inquiets, retenant leur haleine, tendant le cou vers la chambre +entr’ouverte. + +Mlle Marguerite s’avança vers eux. + +--Mme Léon et moi resterons près de M. le comte, dit-elle. +Annette,--c’était celle de ses femmes qu’elle préférait,--Casimir et un +valet de pied passeront la nuit dans le petit salon à côté. Les autres +peuvent se retirer. + +Ils se retirèrent, en effet. Deux heures sonnaient à l’horloge de +Beaujon. Le silence se fit, solennel, terrible: uniquement troublé par +le râle du moribond et l’implacable tic tac de la pendule battant les +secondes qui lui restaient à vivre. + +Nul bruit de Paris n’arrivait en cette demeure princière, isolée entre +une vaste cour et un jardin grand comme un parc. Et la paille répandue +dans la rue assourdissait le roulement des rares voitures remontant la +rue de Courcelles. + +Mme Léon avait repris sa place dans son fauteuil, bien douillettement +enveloppée dans une chaude couverture, et tout en ayant l’air de lire +son livre d’heures, elle observait tous les mouvements de sa «chère +demoiselle,» comme s’ils eussent pu lui livrer le secret de ses +pensées... + +Mlle Marguerite ne soupçonnait pas cet affectueux espionnage. Que lui +eût importé, d’ailleurs!... Elle avait roulé une chaise basse près du +lit, s’y était assise, et son regard était comme rivé sur M. de +Chalusse... + +A deux ou trois reprises, en commençant, elle tressaillit, et une fois +même elle avait dit à Mme Léon: + +--Venez... venez voir. + +Il lui avait semblé que l’immobile visage du comte bougeait. Mais +c’était une illusion, elle avait été trompée par les reflets que +promenait autour de la chambre la flamme capricieuse du foyer... + +Et la nuit avançait... La femme de charge, à la longue, s’était fatiguée +d’une observation stérile; insensiblement, elle avait baissé le menton, +son livre lui avait échappé, et enfin elle s’était mise à ronfler. + +Mlle Marguerite ne s’en apercevait même pas, perdue qu’elle était +dans une contemplation qui, à force d’être profonde, cessait d’être +douloureuse. + +Peut-être se disait-elle qu’elle veillait la veillée funèbre de son +bonheur, et qu’avec le dernier soupir de ce mourant allaient s’envoler +tous ses rêves de jeune fille et ses chères espérances. + +Sans doute, aussi, sa pensée s’envolait vers cet autre à qui elle avait +promis sa vie, vers Pascal, vers ce malheureux dont, en ce moment même, +on volait l’honneur dans un tripot de la «haute vie.» + +Cependant, vers cinq heures, l’atmosphère devenait lourde, et la pauvre +jeune fille se sentait défaillir... Elle ouvrit une fenêtre pour +respirer un peu d’air pur. + +Le bruit tira Mme Léon de son assoupissement; elle se souleva en +s’étirant, la figure renfrognée, protestant qu’elle se sentait +très-souffrante, et que si elle ne se sustentait un peu elle se +trouverait mal. + +Il fallut appeler M. Casimir, qui lui monta un verre de vin de malaga, +où elle trempa quelques biscuits. + +--Cela va mieux!... murmura-t-elle ensuite. Ma trop grande sensibilité +me tuera... + +Et elle reprit son somme. + +De même, Mlle Marguerite était revenue sur sa chaise; mais ses idées +se brouillaient dans sa tête, ses paupières devenaient lourdes... +était-ce donc le sommeil? Elle lutta, mais elle aussi finit par +s’endormir le front appuyé sur le lit de M. de Chalusse. + +Il faisait jour quand une sensation étrange et terrible la réveilla. + +Il lui semblait qu’une main froide comme la mort passait et repassait +doucement sur sa tête, maniant ses cheveux avec une sorte de +tendresse... + +Terrifiée, elle se dressa. + +Le moribond revenait à lui... ses yeux étaient ouverts... Son bras droit +s’agitait péniblement sur le lit. + +--A moi!... s’écria Mlle Marguerite, au secours! + +Et tirant à le briser le cordon de la sonnette: + +--Courez, dit-elle aux domestiques qui parurent, courez chercher ce +médecin qui demeure ici près... vite... M. le comte a repris +connaissance... + +En un moment, la chambre du malade avait été envahie par les gens, mais +la jeune fille ne s’en apercevait pas... + +Elle s’approcha de M. de Chalusse, et lui prenant la main: + +--Vous m’entendez, n’est-ce pas, monsieur, demanda-t-elle, vous me +comprenez?... + +Ses lèvres remuèrent, mais il ne sortit de sa gorge qu’une sorte de râle +sourd, absolument inintelligible. + +Cependant il comprenait, et tout le monde le vit bien aux gestes qu’il +faisait, gestes désespérés et pénibles, car la paralysie ne lâchait pas +sa proie, et c’est à peine et bien peu s’il pouvait bouger le bras +droit. + +Évidemment, il souhaitait quelque chose. Mais quoi?... + +On lui nomma tout ce qu’il y avait dans la chambre, tout ce qu’on put +imaginer... + +On ne trouvait pas, quand la femme de charge se frappa subitement le +front. + +--J’y suis!... fit-elle. Il veut écrire. + +C’était bien cela. + +De la main qui avait quelque liberté, du râle qui était toute sa voix, +M. de Chalusse fit: «Oui, oui!» et même ses yeux se tournèrent vers +Mme Léon avec une expression non douteuse de joie et de +reconnaissance. + +Déjà on l’avait soulevé sur son oreiller, et on lui avait apporté une +sorte de petit pupitre, du papier et une plume trempée d’encre... + +Mais il avait trop, on avait trop présumé ses force. Il remuait la +main, mais il n’en pouvait régler le mouvement. + +Après de prodigieux efforts et mortellement douloureux, il ne réussit +qu’à tracer quelque chose d’informe et de complétement indéchiffrable. A +peine des quelques lignes qu’il avait voulu écrire, distinguait-on ces +quelques mots: «...toute ma fortune... donne... amis... contre...» Cela +ne signifiait rien. + +Désespéré, il lâcha la plume, et son regard et sa main indiquèrent la +partie de la chambre qui faisait face à son lit... + +--M. le comte en veut à son secrétaire, fit M. Casimir. + +--Oui!... oui!... répondit le râle du moribond. + +--M. le comte désire peut-être qu’on l’ouvre?... + +--Oui! oui!... + +Mlle Marguerite eut un geste désespéré. + +--Mon Dieu! s’écria-t-elle, qu’ai-je fait! J’ai brisé la clef... J’ai eu +peur de notre responsabilité à tous, en songeant aux énormes valeurs +enfermées dans ce meuble... + +L’expression des yeux du comte était devenue effrayante... + +C’était le découragement absolu, une douleur atroce, le désespoir le +plus horrible. + +L’âme se débattait dans un corps qui n’existait plus, qui lui échappait. +L’intelligence, la pensée, la volonté étaient enchaînées dans un cadavre +qu’elles ne pouvaient galvaniser. + +L’épouvantable sentiment de son impuissance se traduisit, par une +convulsion de rage frénétique, sa main se crispa, les veines de son cou +se gonflèrent, ses yeux sortirent presque de leur orbite, et d’une voix +rauque, qui n’avait rien d’humain: + +--Marguerite!... râla-t-il, dépouillée!... prends garde!... ta mère!... + +Et ce fut tout... comme si cet effort suprême eût brisé le dernier lien +qui retenait encore l’âme près de s’envoler!... + +--Un prêtre!... cria Mme Léon d’une voix lamentable, un prêtre, au +nom du ciel... + +--Un notaire plutôt, opina M. Casimir, vous voyez bien qu’il voudrait +tester... + +Ce fut le médecin qui parut pâle, tout effaré... + +Il marcha au lit, n’y jeta qu’un coup d’œil, et d’une voix grave: + +--Le comte de Chalusse est mort... prononça-t-il. + +Il y eut une minute de stupeur. + +De cette stupeur profonde qui se dégage de la mort, quand elle est +soudaine surtout, et pour ainsi dire inattendue. + +Sentiment mêlé de doute, d’égoïsme et d’épouvante. Cette furtive +survenue du néant force chacun à un retour sur soi que précise cette +phrase populaire: + +«Ce que c’est que de nous!» + +--Oui, c’est fini, murmurait le docteur, bien fini!... + +Et comme il était familiarisé avec ces scènes funèbres, lui, comme il +avait tout son sang-froid, il étudiait sournoisement l’attitude de +Mlle Marguerite. + +Elle semblait foudroyée, ou plutôt pétrifiée... + +L’œil fixe et sec, le visage contracté, elle restait en place, le cou +tendu vers le cadavre de M. de Chalusse comme si elle eût attendu un +miracle, comme si elle eût encore espéré entendre sortir de sa bouche à +jamais glacée le secret qu’il n’avait pu dire et qu’il emportait dans la +tombe. + +Le médecin fut d’ailleurs le seul à remarquer cela. + +Les autres, pâles et consternés, échangeaient des regards de détresse... +Les femmes s’étaient laissées glisser à genoux et pleuraient, tout en +bégayant des prières. + +Mais plus haut que toutes les autres sanglotait Mme Léon. + +Ce furent d’abord des gémissements inarticulés, puis tout à coup elle se +jeta sur Mlle Marguerite, et se mit à la presser entre ses bras en +criant: + +--Quel malheur! Chère enfant adorée, quelle perte! + +Absolument incapable de prononcer une parole, la pauvre jeune fille +repoussait doucement la femme de charge et essayait de se dégager... +Mais l’autre s’obstinait et poursuivait: + +--Pleurez, chère demoiselle, pleurez... N’enfermez pas ainsi votre +douleur en vous-même... + +Elle-même l’enfermait si peu que le docteur lui en fit un peu +impérieusement la remarque. Alors, elle parut se faire une violence +extraordinaire, et tout en se tamponnant les yeux avec son mouchoir, +elle poursuivit d’une voix entrecoupée et convulsive: + +--Oui, docteur, oui, vous avez raison... je saurai me modérer... Mais, +au nom de votre mère, docteur, arrachez ma bien-aimée Marguerite à ce +spectacle trop cruel pour son jeune cœur... Qu’elle se retire dans sa +chambre, prier Dieu de lui envoyer des forces pour supporter le coup qui +la frappe... + +Certes, la malheureuse enfant ne songeait pas à se retirer; mais avant +qu’elle eût pu manifester son intention, M. Casimir s’avança. + +--Je crois, opina-t-il d’un ton sec, que mademoiselle fera mieux de +rester ici... + +--Hein! fit Mme Léon, se redressant soudain, et pourquoi, s’il vous +plaît... + +--Parce que... parce que... + +La colère avait séché les pleurs de la femme de charge. + +--Qu’est-ce que cela signifie, dit-elle, prétendriez-vous empêcher +mademoiselle de faire ce que bon lui semble chez elle... + +M. Casimir se permit un sifflement qui, la veille, eût fait tomber sur +sa joue la main de l’homme étendu là, à trois pas. + +--Chez elle, répondit-il, chez elle!... Hier... je ne dis pas! ce matin, +c’est une autre paire de manches... Est-elle parente du comte? Non, +n’est-ce pas. Que me chantez-vous donc?... Nous sommes tous égaux ici. + +Son accent goguenard avait un tel degré d’impudence, il dissimulait si +peu toutes sortes de honteuses et viles réticences, que le docteur en +fut indigné. + +--Drôle!... fit-il. + +Mais l’autre se rebiffa d’un air qui prouvait bien qu’il connaissait le +domestique du médecin, et, par contre, tous les secrets de son +intérieur. + +--Appelez drôle votre valet de chambre, si cela lui convient, +riposta-t-il; moi, cela ne me va pas, monsieur le médecin... Votre +besogne est terminée ici, n’est-ce pas?... Laissez-nous donc arranger +nos affaires nous-mêmes... Je sais ce que je dis, Dieu merci!... On +connaît les précautions qu’il faut prendre dans une maison mortuaire, +pleine de richesses de la cave au grenier, quand au lieu de parents il +s’y trouve des... personnes qui... y sont... sans qu’on sache ni +pourquoi ni comment... A qui s’en prendrait-on, s’il manquait des +valeurs?... Aux pauvres domestiques, comme toujours... Ah! ils ont bon +dos, eux!... on fouillerait leurs malles, on n’y trouverait rien, et +tout de même on les enverrait en prison... Les autres, pendant ce temps, +s’en iraient avec leur butin... Pas de ça, Lisette!... Personne ne +bougera d’ici avant l’arrivée de la justice... + +Mme Léon écumait de colère. + +--C’est bien!... interrompit-elle, je vais faire prévenir l’ami intime +de M. de Chalusse, le général... + +--Eh!... je me moque bien de votre général... + +--Malhonnête!... + +L’intervention de Mlle Marguerite l’arrêta. + +Le bruit toujours croissant de cette indécente discussion avait tiré la +malheureuse jeune fille de son anéantissement. + +L’insolence du valet se vengeant lâchement de ses bassesses de la +veille, avait fait monter le rouge à son front, et elle s’avançait d’un +pas roide. + +--Vous oubliez, prononça-t-elle, qu’on n’élève pas la voix dans la +chambre d’un mort! + +Cela fut si bien dit, et avec un tel accent de majesté hautaine, que M. +Casimir en demeura écrasé. + +Du doigt elle lui montra la porte, et froidement: + +--Allez chercher le juge de paix, commanda-t-elle... Vous ne remettrez +les pieds ici qu’avec lui... + +Il s’inclina, balbutiant quelques excuses confuses et sortit... + +--C’est encore elle qui est la plus raisonnable, grommelait-il... Ah! +mais oui, on mettra les scellés; ah! mais oui... + +Quand il entra dans le pavillon du concierge, M. Bourigeau se levait, +ayant dormi sa grasse nuit pendant que sa femme veillait. + +--Vite!... lui dit M. Casimir, finissez de vous habiller pour courir +chez le juge de paix... il nous le faut... tout est réglé là-haut, et je +viens de vous secouer la demoiselle d’une belle façon... + +Le concierge parut atterré. + +--Cristi! balbutiait-il, en voilà un de désagrément!... + +--A qui le dites-vous! c’est la seconde fois que pareille chose +m’arrive. C’est à donner l’idée d’essayer la chose, que me disait un +garçon que je connais, un nommé Chupin, qui est dans les affaires et +plein de malice. «Voyez-vous, me disait-il, si j’étais domestique, avant +d’entrer chez un patron, je le ferais assurer aux assurances sur la vie, +de sorte que s’il tournait de l’œil, je toucherais une bonne somme.» +Mais habillez-vous donc, père Bourigeau!... + +--Fameuse, l’idée, grommela le concierge, mais pas pratique... + +--Bast!... qui sait?... En attendant, je suis joliment vexé... Le comte +m’allait énormément, je l’avais dressé à mes habitudes... et puis +patatras!... C’est une éducation à refaire. + +M. Bourigeau n’était pas à la hauteur de cette sereine philosophie, et +tout en endossant son pardessus, il geignait: + +--Ah! vous n’êtes pas embarrassé, vous, Casimir; vous n’avez que votre +corps à placer... J’ai mes meubles, moi... et si je ne trouve pas une +porte de deux pièces, il faudra que j’en vende une partie... Quel +guignon!... + +Cependant il était prêt, il partit, et M. Casimir, qui n’osait remonter, +se mit à faire les cent pas devant le pavillon. + +Il avait bien fait trente tours, et commençait à s’impatienter, quand il +aperçut, se glissant par l’entre-bâillure de la grande porte, une tête +éveillée et futée comme celle d’une belette explorant avant de sortir +l’alentour de son trou. + +--Eh!... c’est Victor Chupin, fit-il en s’avançant, mais sortons, +sortons... + +Et une fois dans la rue: + +--Vous tombez comme marée en carême, poursuivit-il, n, i, ni, c’est +fini. + +Chupin bondit. + +--Alors notre affaire tient, fit-il vivement; vous savez, pour les +funérailles. Le premier commis de notre administration est prévenu. + +--Diable! c’est que je ne sais si je serai le maître... Enfin, repassez +toujours sur les trois heures. + +--C’est bon, on y sera, m’sieu, et vous savez... défiez-vous de la +concurrence. + +Mais M. Casimir était préoccupé. + +--Et M. Fortunat? demanda-t-il. + +--Dame!... je vous l’avais dit, m’sieu, il a reçu ce qui s’appelle un +fier coup, hier soir... V’lan sur l’œil! Mais il s’est mis des +compresses, cette nuit, et ce matin, ça va mieux... Même il m’a chargé +de vous dire qu’il vous attendrait de midi à une heure, où vous savez... + +--Je tâcherai d’y aller, quoique... Ah! si, pourtant. Je lui montrerai +la lettre qui a causé l’attaque... Car je l’ai telle que le comte l’a +recollée après l’avoir déchirée en menus morceaux... et j’ai même +retrouvé sept ou huit morceaux que ni le comte, ni mademoiselle +n’avaient su voir. C’est très-curieux, parole sacrée! + +Chupin le regardait d’un air d’admiration ébahie. + +--Mon Dieu!... fit-il, que je voudrais donc être riche, m’sieu, pour +avoir un valet de chambre comme vous!... + +L’autre daigna sourire... Puis tout à coup: + +--A tantôt, fit-il vivement, j’aperçois là-bas Bourigeau qui ramène le +juge de paix! + + + + +VII + + +Celui qui arrivait à l’hôtel de Chalusse réalisait d’une façon +saisissante toutes les idées qu’éveille ce titre simple et grand de Juge +de Paix. + +Il était bien tel qu’on aime à se représenter le magistrat de la famille +et de la conciliation, l’incorruptible gardien des intérêts de l’absent, +du petit et du faible, l’arbitre délicat et prudent des douloureux +débats entre proches, l’homme d’expérience et de bien que dépeignait +Thouret du haut de la tribune, le sage dont la paternelle justice se +passe d’appareil, et que la loi autorise à donner audience au coin de +son foyer, en sa maison, pourvu que les portes en restent ouvertes. + +C’était un homme qui avait dépassé la cinquantaine, maigre, assez grand, +un peu voûté, vêtu selon une mode vieillie, mais non antique ni +ridicule. + +L’expression de sa physionomie était la douceur poussée jusqu’à la +débonnaireté. Mais on eût eu tort de s’y fier; on le comprenait à son +regard vif et tranchant, un regard exercé à pénétrer jusqu’au fond des +consciences pour y faire tressaillir la vérité. + +Du reste, comme tous les hommes accoutumés à délibérer intérieurement en +public, il s’était fait un masque immobile. Il pouvait tout entendre et +tout voir, tout soupçonner et tout comprendre, sans qu’un muscle de son +visage bougeât... + +Et cependant les habitués de son prétoire, les agréés de ses audiences, +son greffier même, prétendaient distinguer toutes ses impressions. + +Une bague ayant une fort belle pierre, que le juge portait au doigt, +servait aux autres de baromètre... + +Un cas difficile, embarrassant pour sa conscience, se présentait-il? Ses +yeux s’attachaient obstinément à sa bague. Satisfait, il la remontait et +la faisait jouer entre la première et la seconde phalange. Mécontent, il +tournait brusquement le chaton en dedans... + +Quoiqu’il en soit, il était assez imposant en sa simplicité pour +intimider M. Casimir. + +Le fier valet de chambre s’inclina, dès qu’il le vit à cinq pas, et +l’échine en cerceau, la bouche en cœur, de sa voix la plus +obséquieuse: + +--C’est moi, dit-il, qui me suis permis de faire appeler M. le juge... + +--Ah!... + +Déjà le magistrat en savait sur l’hôtel de Chalusse et sur les +événements de la veille et de la matinée, tout autant que M. Casimir +lui-même... + +Le long de la route, avec une douzaine seulement de questions bénignes, +il avait retourné comme un gant le sieur Bourigeau. + +--Si Monsieur veut, poursuivit M. Casimir, je puis lui expliquer... + +--Rien... inutile!... Conduisez-nous... + +Ce «nous» étonna le valet de chambre, mais il en eut l’explication au +perron. + +Là, seulement, il remarqua un personnage à mine florissante et hilare, +qui marchait dans l’ombre du juge de paix, portant sous le bras un gros +portefeuille de chagrin noir où on lisait en lettres d’or: _Greffe_. + +Ce personnage était le greffier. + +Il paraissait d’ailleurs aussi satisfait de son emploi que de soi, et +tout en suivant M. Casimir, il examinait d’un œil d’huissier priseur +les splendeurs de l’hôtel de Chalusse, les mosaïques du vestibule, les +marbres, les fresques des murailles. + +Peut-être supputait-il ce qu’il eût fallu d’années des appointements +d’un greffier réunis au maigre traitement d’un juge, pour payer les +magnificences de ce seul escalier. + +Sur le seuil de la chambre de M. de Chalusse, le magistrat s’arrêta. + +Il y avait eu du changement en l’absence de M. Casimir. D’abord le +docteur s’était retiré. Ensuite, le lit avait été disposé en lit de +parade, et au chevet, sur une table recouverte d’une serviette blanche, +des bougies brûlaient dans de grands flambeaux d’argent. + +De plus, Mme Léon était montée chez elle, sous l’escorte de deux +domestiques, et elle en avait descendu de l’eau bénite dans une coupe de +porcelaine, et un rameau desséché. Elle psalmodiait les prières des +morts, et de temps à autre s’interrompait pour tremper sa branche de +buis dans l’eau et asperger le lit. + +Les deux fenêtres avaient été entr’ouvertes malgré le froid, et devant +la cheminée, sur le marbre, on avait placé un réchaud plein de braise où +un domestique jetait alternativement du vinaigre et du sucre en poudre, +dont la fumée montait en épaisses spirales et emplissait la chambre. + +A la vue du juge de paix tout le monde s’était levé... Lui, après un +assez long examen, se découvrit respectueusement et entra. + +--Pourquoi tant de monde ici? demanda-t-il. + +--C’est moi qui ai eu cette idée, répondit M. Casimir, parce que... + +--Vous êtes... défiant, interrompit le magistrat... + +Déjà le greffier avait tiré de sa serviette des plumes et du papier, et +il relisait l’ordonnance rendue par le juge en son cabinet, sur la +requête du sieur Bourigeau, et en vertu de laquelle il allait être +procédé à l’apposition des scellés... + +Les yeux du juge, depuis son entrée, ne quittaient pas Mlle +Marguerite, qui pâle, les yeux rouges, se tenait debout près de la +cheminée. + +Enfin, il s’avança vers elle, et d’un ton où éclatait une pitié +profonde: + +--Vous êtes Mlle Marguerite?... demanda-t-il. + +Elle leva sur lui son beau regard clair, plus beau à travers les larmes +qui tremblaient à ses cils, et d’une voix altérée elle répondit: Oui, +monsieur. + +--Êtes-vous parente, mademoiselle... à un degré quelconque, de M. le +comte de Chalusse?... avez-vous quelques droits à sa succession?... + +--Non, monsieur... + +--Excusez-moi, mademoiselle, mais ces questions sont indispensables... +Qui vous a confiée à M. de Chalusse, et à quel titre?... Votre père... +votre mère?... + +--Je n’ai ni père ni mère, monsieur, je suis seule au monde!... Seule... + +Lentement, le perspicace regard du juge fit le tour de la chambre. + +--Alors... je comprends, fit-il. On aura profité de votre isolement, +pour vous manquer... pour vous outrager, peut-être!... + +Toutes les têtes se baissèrent, et M. Casimir regretta de n’être pas +resté dans la cour. + +Mlle Marguerite, elle, contemplait le magistrat d’un air étonné, ne +concevant pas sa clairvoyance. Elle ignorait son entretien avec le sieur +Bourigeau et ne savait pas qu’à travers les contes ridicules et les +allégations mensongères du portier il avait discerné en partie la +vérité. + +--J’aurai l’honneur, mademoiselle, reprit-il, de vous demander tout à +l’heure un moment d’entretien... Mais, avant, une question encore: Le +comte de Chalusse avait pour vous, m’a-t-on dit, l’affection la plus +vive. Êtes-vous sûre qu’il ne se soit pas préoccupé de votre avenir?... +Êtes-vous sûre qu’il ne laisse pas de testament? + +La jeune fille hocha la tête. + +--Il en avait fait un autrefois en ma faveur, répondit-elle... Je l’ai +vu... il me l’a donné à lire... Mais il a été déchiré quinze jours après +mon installation ici, et sur ma prière... + +Depuis un moment, Mme Léon sentait sa langue se sécher dans sa +bouche. + +Aussi, triomphant de l’appréhension que lui causait le magistrat, se +décida-t-elle à s’approcher. + +--Comment pouvez-vous dire cela! chère demoiselle, s’écria-t-elle. Ne +savez-vous pas combien M. le comte, Dieu ait son âme! était un homme +inquiet. Je parierais, voyez-vous, qu’il y a un bout de testament +quelque part. + +L’œil du juge ne quittait plus le chaton de sa bague. + +--On peut toujours chercher avant d’apposer les scellés... Vous avez +qualité pour me requérir... ainsi, si vous le voulez? + +Elle ne répondit pas. + +--Oh! oui... insista Mme Léon, je vous en prie, monsieur, cherchez... + +--Mais où serait ce testament?... + +--Ici, pour sûr, dans ce secrétaire, ou dans un des meubles du cabinet +de défunt M. le comte. + +Le juge de paix connaissait l’histoire de la clef, mais peu importe. + +--Où est la clef de ce secrétaire? demanda-t-il. + +--Hélas!... monsieur, répondit Mlle Marguerite, je l’ai brisée hier +soir quand on a rapporté M. de Chalusse mourant. Pourquoi?... vous devez +le comprendre... J’espérais éviter ce qui est néanmoins arrivé... Puis, +je savais que dans ce secrétaire se trouve une forte somme en or, et +plus de deux millions en billets de banque et en valeurs au porteur... +Cela tenait toute la tablette supérieure. + +Deux millions... là!... Tous les assistants eurent un éblouissement. Le +greffier en laissa tomber un pâté sur son papier. Deux millions!... + +Évidemment le magistrat délibérait. + +--Hum!... murmurait-il, porte close... il y aurait peut-être lieu à +référé... D’un autre côté, il y a certainement urgence... Ma foi!... je +vais toujours statuer par provision. + +Et se décidant: + +--Qu’on aille quérir un serrurier, dit-il... + +On partit, et en attendant, il alla s’asseoir près du greffier, lui +expliquant comment il faudrait relater l’incident au procès-verbal. + +Enfin, l’ouvrier parut, sa trousse de cuir pendue à l’épaule, et +aussitôt il se mit à l’œuvre. + +Ce fut long, ses crochets ne mordaient pas et il parlait de scier le +pêne, quand tout à coup il trouva le joint et l’abattant tomba... + +Le secrétaire était vide, il n’y avait sur la tablette que quelques +papiers et un flacon bouché à l’émeri, aux trois-quarts plein d’une +liqueur rouge... + +Le cadavre de M. de Chalusse secouant son linceul et se dressant, eût à +peine produit une plus formidable impression... + +Un même frisson de peur secoua tous les gens rassemblés dans cette +chambre... + +Le secrétaire était vide. Une fortune énorme avait disparu. Les mêmes +soupçons allaient peser sur tous... Et chacun déjà se voyait arrêté, +emprisonné, traîné devant les tribunaux... + +Puis, au premier moment d’effarement la colère succédant, une furieuse +clameur s’éleva. + +--Un vol a été commis! criaient-ils tous ensemble. Mademoiselle a eu la +clef à sa disposition... Il ne faut pas qu’on accuse des innocents!... + +Si émouvante que fût cette scène, elle n’était pas capable d’altérer +l’impassible sang-froid du magistrat. Il en avait vu d’autres, lui qui, +vingt fois dans sa vie, avait dû se jeter entre des héritiers, entre des +enfants prêts à en venir aux mains devant le cadavre non encore refroidi +de leur père... + +--Silence! prononça-t-il. + +Et comme le tumulte ne cessait pas, comme on continuait à crier: + +--Il faut que les voleurs se retrouvent... nous saurons bien découvrir +le coupable... + +Le juge, d’une voix forte dit: + +--Un mot de plus et je fais évacuer la chambre. + +On se tut, avec un sourd grondement; mais les regards et les gestes +avaient une éloquence à laquelle il était impossible de se méprendre. +Tous les yeux étaient rivés sur Mlle Marguerite avec une expression +farouche où se confondaient la haine présente et les rancunes du +passé... + +Elle ne le voyait que trop, l’infortunée, mais sublime d’énergie, elle +demeurait le front haut en face de cet orage, dédaignant de répondre à +de si viles imputations. + +Mais elle avait là, près d’elle, un protecteur: le juge. + +--Si des valeurs ont été détournées de la succession, reprit-il, le +coupable sera recherché et découvert... Cependant il faut s’expliquer: +qui a dit que Mlle Marguerite a eu à sa disposition la clef du +secrétaire?... + +--Moi!... répondit un valet de pied. J’étais dans la salle à manger hier +matin, quand M. le comte la lui a remise. + +--Pourquoi la lui confiait-il? + +--Pour venir chercher cette fiole, qui est là, je la reconnais, et +qu’elle lui a descendue. + +--Lui a-t-elle rendu la clef? + +--Oui, monsieur, en même temps que la fiole, et il l’a mise dans sa +poche. + +Le magistrat désigna du doigt le flacon déposé sur la tablette. + +--C’est donc le comte qui l’a rapporté là, dit-il, cela ressort des +explications. Donc, si on eût enlevé les valeurs, en faisant la +commission, il s’en fût aperçu. + +Il n’y avait rien à répondre à cette objection si simple, qui était en +même temps une éclatante justification. + +--Et d’ailleurs, poursuivit le juge, qui vous a révélé qu’une somme +immense se trouvait dans le secrétaire?... Le saviez-vous?... Qui de +vous le savait?... + +Personne ne répondit, et, sans paraître remarquer les regards de +reconnaissance que lui adressait Mlle Marguerite, il dit encore d’un +ton sévère: + +--Ce n’est pas une preuve d’honnêteté, que de se montrer si accessible +que cela aux plus vagues soupçons... N’était-il pas plus simple de +réfléchir que le défunt peut avoir changé ses valeurs de place, et +qu’elles se retrouveront! + +Moins que le juge encore, le greffier avait été ému. Lui aussi, il était +blasé, et jusqu’à l’écœurement, sur ces drames effroyables et honteux +qui se jouent au chevet des morts. S’il avait accordé un coup d’œil +au secrétaire, c’est qu’il lui avait paru curieux de juger en quel +étroit espace peuvent tenir deux millions. Et aussitôt après, il s’était +mis à supputer combien d’années il lui faudrait rester titulaire d’un +greffe de justice de paix avant de réunir ce fantastique capital. + +Entendant le juge déclarer qu’il allait poursuivre la recherche du +testament annoncé par Mme Léon, et en même temps des valeurs, il +abandonna son calcul. + +--Alors, monsieur, demanda-t-il, je puis commencer ma rédaction? + +--Oui, répondit le juge, écrivez. + +Et d’une voix sans inflexions, il se mit à dicter, encore que l’autre +n’en eût pas besoin, les formules consacrées: + + «Et le 16 octobre 186..., à neuf heures du matin; + + «En exécution de notre ordonnance qui précède, rendue à la requête + des gens au service de défunt Louis-Henri-Raymond de Durtal, comte + de Chalusse, dans l’intérêt des héritiers présomptifs absents et de + tous autres qu’il appartiendra, vu les articles 819 (Code Napoléon) + et 909 (Code de procédure); + + «Nous, juge de paix susdit, assisté du greffier, + + «Nous sommes transportés en la demeure dudit défunt, rue de + Courcelles, où, étant arrivés et entrés, dans une chambre à + coucher, éclairée sur la cour par deux fenêtres au midi, nous avons + trouvé le corps dudit défunt gisant sur son lit, recouvert d’un + drap... + + «Dans cette chambre étaient présents...» + +Il s’interrompit, et s’adressant au greffier: + +--Prenez les noms de tout le monde, dit-il, ce sera long, et je vais +pendant ce temps continuer les perquisitions. + +On n’avait, en effet, en vue que la tablette du secrétaire, et les +tiroirs restaient à examiner. + +Dès le premier qu’il ouvrit, le juge put reconnaître l’exactitude des +renseignements qui lui avaient été fournis par Mlle Marguerite. + +Il y prit connaissance de la grosse d’un acte, lequel établissait que M. +de Chalusse avait emprunté au Crédit foncier huit cent cinquante mille +francs. Cette somme lui avait été versée le samedi qui avait précédé sa +mort. + +Au-dessous de cet acte, était un bordereau d’agent de change, signé +Pellé, constatant que le comte avait fait vendre à la Bourse des titres +de plusieurs sortes, rentes et actions, dont le montant s’était élevé à +quatorze cent vingt-trois mille francs, qui lui avaient été remis +l’avant-veille, c’est-à-dire le mardi, partie en billets de banque, et +partie en bons sur «divers.» + +C’était donc une somme totale de deux millions deux cent soixante-treize +mille francs que M. de Chalusse avait reçue depuis six jours... + +Dans un tiroir qu’on ouvrit ensuite, on ne découvrit rien que des titres +de propriété, des baux et des liasses d’actions qui attestaient que la +rumeur publique avait diminué plutôt qu’exagéré les immenses revenus du +comte, mais qui rendaient difficile à expliquer l’emprunt qu’il avait +contracté. + +Un dernier tiroir renfermait vingt-huit mille francs en rouleaux de +pièces de vingt francs. + +Enfin, dans une cachette, pratiquée entre les compartiments et dont le +magistrat sut faire jouer le secret, il trouva un paquet de lettres +jaunies, liées par un large velours bleu, trois ou quatre bouquets +desséchés, et un gant de femme qui avait été porté par une main d’une +merveilleuse petitesse. + +C’étaient là, évidemment, les froides reliques de quelque grand amour +éteint depuis bien des années, et le magistrat les examina un moment +avec un soupir... + +Même son attention l’empêcha de remarquer le trouble de Mlle +Marguerite... A la vue de ces souvenirs du passé du comte, soudainement +exhumés, elle avait été près de défaillir... + +Cependant l’examen du secrétaire était terminé, et le greffier avait +enregistré le nom et les prénoms de tous les domestiques. + +--Je vais, reprit à haute voix le juge, procéder à l’apposition des +scellés... Mais avant je distrairai une portion de l’argent qui se +trouve dans ce meuble, pour les dépenses de l’hôtel, jusqu’à ce que le +tribunal ait statué. Qui s’en chargera? + +--Oh! pas moi... s’écria Mme Léon. + +--Je m’en chargerai volontiers, fit M. Casimir. + +--Voici donc huit mille francs, dont vous aurez à rendre compte... + +M. Casimir, homme prudent, vérifia les rouleaux, et quand il eut fini: + +--Qui donc, monsieur, demanda-t-il, s’occupera des obsèques de feu M. le +comte? + +--Vous... et sans perdre une minute. + +Fier de son importance nouvelle, le valet de chambre se hâta de sortir, +un peu consolé par l’idée qu’il allait déjeuner avec M. Isidore +Fortunat, et qu’ensuite il partagerait une grasse commission avec Victor +Chupin. + +Déjà le juge avait repris sa dictée: + + «Et à l’instant, nous avons successivement apposé des scellés aux + deux bouts de bandes de rubans de fil blanc, scellés en cire rouge + ardente, empreints du sceau de notre justice de paix, savoir: + + «DANS LA CHAMBRE SUS-DÉSIGNÉE DU DÉFUNT: + + «1º Une bande de ruban couvrant l’entrée de la serrure d’un + secrétaire, ouvert par un serrurier requis par nous, et refermée + par ledit...» + +Et ainsi, le magistrat et son greffier poursuivaient de meuble en +meuble, décrivant l’opération au procès-verbal, à mesure qu’elle +s’accomplissait. + +De la chambre à coucher du comte, ils étaient passés dans son cabinet de +travail. + +Et Mlle Marguerite et Mme Léon suivaient, et aussi les +domestiques, étonnés d’abord, puis émus, de ces tristes et nécessaires +formalités, glacés de voir ainsi fouillée jusqu’en ses recoins intimes +et sacrés, l’existence de l’homme qui avait été le maître en cette +princière demeure, et dont le corps était encore là... car ces +perquisitions ont quelque chose de plus cruel encore que l’autopsie +pratiquée par les chirurgiens. Le cadavre est insensible, on le sait +bien, tandis qu’on se demande si la pensée ne palpite pas longtemps +encore là où elle a vécu. + +A midi, tous les meubles avaient été fouillés où on pouvait supposer que +M. de Chalusse avait déposé ses valeurs ou un testament, et on n’avait +rien trouvé... rien... rien... + +Le magistrat, jusqu’à ce moment, avait procédé avec cette âpre +impatience qui, pendant les longues perquisitions, gagne les esprits les +plus froids. + +Il avait mis à tout bouleverser une précipitation nerveuse, résultant de +cette conviction que les objets qu’il recherchait étaient là, à sa +portée, sous sa main, lui crevant pour ainsi dire les yeux. + +Car il était plus que persuadé, il était sûr--ou sa pratique des hommes +n’eût pas été l’expérience--il eût juré que le comte de Chalusse avait +pris toutes les dispositions naturellement indiquées aux vieillards +isolés, qui n’ont point de parents habiles à recueillir leur succession, +et qui ont placé leur affection et l’intérêt de leur vie hors de la +famille légitime... + +Et lorsqu’il dut s’arrêter, quand il fut à bout d’investigations, son +geste fut celui de la colère bien plus que celui du découragement; +l’évidence apparente n’ébranlant nullement son opinion. + +Aussi, restait-il immobile, l’œil arrêté sur le chaton de sa bague, +comme s’il en eût attendu quelque miraculeuse inspiration, lui révélant +le secret d’une cache ignorée de tous. + +--Car le comte n’est ici coupable que de trop de précautions, +grommelait-il entre haut et bas, j’en mettrais un doigt au feu... Cela +se voit souvent et était dans la nature de l’homme, d’après ce que j’en +sais... + +Mme Léon leva les bras au ciel. + +--Ah! oui, c’était bien dans sa nature, approuva-t-elle. Jamais, du +grand jamais il ne se vit personne de si méfiant sous le soleil... non +pour l’argent, grand Dieu!... car il en laissait traîner partout, mais +pour les papiers... Il tenait les siens sous trois tours de clef, comme +s’il eût craint qu’il ne s’en évaporât quelque secret terrible... +c’était une manie. Dès qu’il avait seulement une lettre à écrire, il se +barricadait comme pour commettre un crime... Que de fois je l’ai vu, moi +qui vous parle, que de fois... + +Le reste expira dans son gosier, encore qu’elle restât béante, l’œil +écarquillé, toute abasourdie, comme une personne qui a failli mettre le +pied dans quelque grand trou... + +Un mot de plus, et tout doucement, sans s’en apercevoir, elle allait +confesser une de ses manies les plus chères, qui était d’écouter et de +regarder aux serrures des portes qui lui étaient fermées... + +Du moins crut-elle que cette légère intempérance d’une langue trop +prompte, avait échappé au juge de paix. + +Il ne paraissait s’inquiéter que de Mlle Marguerite, laquelle, en +apparence, sinon en réalité, avait repris cette réserve un peu froide et +la résignation attristée qui lui étaient habituelles. + +--Vous le voyez, mademoiselle, lui disait-il, j’ai fait tout ce qui +était en mon pouvoir... Désormais, il faut nous en remettre au hasard +des perquisitions et de l’inventaire... Qui sait quelles surprises nous +réserve l’exploration de cet immense hôtel, dont nous n’avons encore +visité que trois pièces. + +Elle secoua la tête d’un geste doux. + +--Je n’aurai jamais assez de reconnaissance, monsieur, répondit-elle, +pour le service immense que vous venez de me rendre, en anéantissant une +infâme accusation... Mais pour ce qui est du reste, je n’ai jamais rien +attendu... et je n’attends rien. + +Ce qu’elle disait, elle le pensait; son accent le disait si bien, que +le magistrat en fut surpris et un peu troublé. + +--Allons, allons!... jeune fille, prononça-t-il avec une bonhomie +paternelle dont il n’abusait guère, il ne faut pas comme cela jeter le +manche après la cognée... A moins toutefois--et il la fixait--que vous +n’ayez pour parler comme vous le faites, certaines raisons qui... Mais +il suffit, me voilà libre pour une heure, et nous allons causer comme un +père et une fille. + +Sur ces mots, le greffier se dressa. + +Depuis un moment déjà un nuage était descendu sur sa figure joviale, et +il agitait impatiemment un gros trousseau de clefs--car la clef de +chaque serrure, à l’apposition des scellés, est confiée au greffier, à +charge par lui de la représenter lors de la levée desdits scellés. + +--Je vous entends, fit le juge. Votre estomac, moins complaisant que le +mien, ne se contente pas, jusqu’à l’heure du dîner, d’une tasse de +chocolat... Allez déjeuner et passez au greffe en y allant; à votre +retour vous me trouverez ici... Vous pouvez clore la vacation et faire +signer. + +Elle était toute close, et, pressé par la faim, le greffier se mit à en +bredouiller la formule si rapidement, que bien habile on eût été de +comprendre ce qu’il disait: + + «Et il a été vaqué, tant à la rédaction de l’intitulé du présent + procès-verbal qu’à l’inventaire des objets en évidence et à + l’apposition des scellés, comme il est décrit ci-dessus, de neuf + heures du matin jusqu’à midi, par simple vacation...» + +Puis il appela tous les noms qu’il avait inscrits à l’intitulé, et +chacun des domestiques s’avança à son tour, signa son nom ou fit sa +croix et se retira... + +Mme Léon elle-même comprit bien à la physionomie du juge, qu’on la +ferait sortir, elle aussi, et elle en prenait son parti à regret, quand +Mlle Marguerite l’arrêta en lui demandant: + +--Vous êtes bien sûre qu’il n’est rien venu pour moi, aujourd’hui? + +--Rien, mademoiselle, je suis descendue en personne m’en assurer chez le +concierge. + +--Vous avez bien mis ma lettre à la poste, hier soir? + +--Oh!... chère demoiselle, pouvez-vous en douter... + +La jeune fille étouffa un soupir, et plus vivement, ce qui signifiait le +congé: + +--Il faut faire prier M. de Fondège de venir, dit-elle. + +--Le général? + +--Oui. + +--Je vais envoyer chez lui à l’instant, fit la femme de charge. + +Et elle sortit refermant la porte avec une visible humeur. + + + + +VIII + + +Enfin le juge de paix et Mlle Marguerite se trouvaient seuls dans le +cabinet de travail de M. de Chalusse. + +Cette pièce, que le comte, en son vivant, affectionnait entre toutes, +était magnifique et sombre, avec ses hautes tentures et ses meubles de +bois noir ouvragés de fer. + +Mais en ce moment elle empruntait aux circonstances quelque chose de +solennel et de lugubre. On se sentait froid à voir tous ces papiers +bouleversés sur le bureau, et ces bandes de ruban de fil blanc +appliquées devant toutes les serrures, sur les bahuts, sur les +bibliothèques et jusque sur les placards. + +Le magistrat s’était assis dans le fauteuil de M. de Chalusse, à demi +retourné vers le centre de la pièce, et la jeune fille avait pris place +sur une chaise à haut dossier sculpté, la tête en pleine lumière. + +Pendant un bon moment, ils restèrent en face l’un de l’autre, +silencieux. + +Le juge préparait ce qu’il avait à demander. Ayant compris la réserve +presque sauvage de Mlle Marguerite, il réfléchissait que s’il +effarouchait ce caractère si fier, il n’en tirerait rien et par suite ne +pourrait la servir comme il le souhaitait. + +Et il le souhaitait presque passionnément, se sentant attiré vers elle +par une inexplicable sympathie, où il y avait à la fois, bien qu’il ne +la connût que depuis quelques heures, de l’estime, du respect et de +l’admiration. + +Cependant il fallait commencer. + +--Mademoiselle, dit-il, je me suis abstenu de vous questionner devant +vos gens... et si en ce moment je me permets de le faire, c’est, +sachez-le bien, sans qualité, et vous êtes libre de ne pas me +répondre... Mais vous êtes jeune, et je suis un vieillard; mais mon +devoir, quand mon cœur ne m’y porterait pas, est de vous offrir +l’appui de mon expérience... + +--Parlez, monsieur... interrompit la jeune fille; je répondrai +franchement à vos questions... ou je me tairai. + +--Je reprends donc, fit-il. On m’a affirmé que M. de Chalusse n’a aucun +parent à quelque degré que ce soit... Est-ce exact? + +--En effet, oui, monsieur... Mais j’ai aussi entendu dire à M. le comte, +qu’une sœur à lui, Mlle Hermine de Chalusse, s’est enfuie de la +maison paternelle, quand elle avait mon âge, il y a de cela vingt-cinq +ou trente ans... et jamais elle n’a reçu la part qui lui revenait dans +l’énorme fortune de ses parents... + +--Et cette sœur n’a jamais donné signe de vie?... + +--Jamais!... Quoique cependant... tenez, monsieur je vous ai promis, +d’être franche... Cette lettre reçue hier par M. de Chalusse, qui a +déterminé sa mort... Eh bien! j’ai le pressentiment qu’elle venait de +cette sœur... Elle ne peut avoir été écrite que par elle ou... par +cette autre... personne dont vous avez trouvé des lettres... et des +souvenirs... dans la cachette du secrétaire... + +--Et... cette personne... d’après vous... qui serait-elle? + +La jeune fille ne répondant pas, le juge n’insista pas et continua. + +--Mais vous, mon enfant, qui êtes-vous?... + +Elle eut un geste de douloureuse résignation, et d’une voix troublée: + +--Je l’ignore, monsieur... répondit-elle. Peut-être suis-je la fille de +M. de Chalusse. Je mentirais si je disais que telle n’est pas ma +conviction. Oui, je le crois, mais je n’ai jamais eu une certitude... +Tour à tour, selon les circonstances, j’ai cru, puis j’ai douté... Par +certains jours, je me disais, «oui, oui!»... et j’avais envie de me +jeter à son cou... D’autres fois, je m’écriais: «non, ce n’est pas +possible!»... et je le haïssais presque... D’ailleurs, pas un mot de +lui, pas un mot positif, au moins... Lorsque je l’ai vu pour la première +fois, il y a six ans, à la façon dont il m’avait défendu de l’appeler +«mon père,» j’ai compris qu’il ne me répondrait jamais... + +S’il est un homme au monde inaccessible au ridicule prurit d’une puérile +curiosité, c’est assurément celui que sa profession condamne à détailler +les heures de sa vie au profit de son prochain. + +Tel le magistrat; rivé à son fauteuil, et contraint d’écouter à la +journée les doléances de famille, les clabaudages du voisin, les +plaintes, les accusations, les récriminations bêtes, les plus ignobles +calomnies, des histoires stupides jusqu’à la nausée, enfin +l’interminable et écœurante antienne des intérêts rivaux... + +Et cependant, à entendre Mlle Marguerite, cette jeune fille dont +l’étrangeté l’avait saisi, le vieux juge de paix éprouvait cette +inquiétude qu’on ressent en face d’un problème... + +--Laissez-moi croire, lui dit-il, que beaucoup de circonstances +décisives ont échappé à votre inexpérience et qu’à votre place... + +Elle l’interrompit du geste, et tristement: + +--Vous vous trompez, monsieur, fit-elle; je ne suis pas +inexpérimentée... + +Lui ne put s’empêcher de sourire de cette prétention... + +--Pauvre jeune fille, prononça-t-il, quel âge avez-vous... dix-huit +ans?... + +Elle secoua la tête: + +--De par l’acte douteux qui a enregistré ma naissance, répondit-elle, je +n’ai que dix-huit ans, c’est vrai!... Mais par les souffrances endurées, +peut-être suis-je plus vieille que vous, monsieur, qui avez des cheveux +blancs... Les misérables ne sont jamais jeunes; ils ont l’âge du +malheur... Et si par expérience vous entendez le découragement, la +connaissance du bien et du mal, le mépris de tout et de tous, mon +expérience à moi, jeune fille, vaut la vôtre... + +Elle s’arrêta, hésitant, puis tout à coup prenant un parti: + +--Mais à quoi bon attendre vos questions, monsieur?... s’écria-t-elle. +Cela n’est ni sincère ni digne. Est-ce que vous sauriez jamais!... Qui +réclame un conseil doit avant la franchise... Je vous parlerai comme si +j’étais seule en face de moi-même. Vous saurez ce que personne n’a su... +personne, pas même lui... Pascal. J’ai un passé, moi que vous avez +trouvée entourée d’un luxe royal, passé de misère... Mais je n’ai rien à +cacher, et si j’ai à rougir, c’est des autres, et non de moi!... + +Peut-être cédait-elle à un besoin d’expansion trop fort après des années +de contrainte? Peut-être n’était-elle plus sûre d’elle-même et +voulait-elle un autre témoignage que celui de sa seule conscience, à un +moment où un abîme s’ouvrait dans sa vie, pareil à ces précipices +insondables que creusent les grandes convulsions de la nature... + +Trop hors d’elle-même pour apercevoir la stupeur du juge, ou entendre +les paroles qu’il balbutiait, elle se leva, passant la main sur son +front, comme pour bien rassembler ses souvenirs, et d’une voix brève, +elle dit: + +--Les premières sensations dont je me souvienne s’éveillèrent dans une +cour étroite entourée de grands murs sans fenêtres, noirs, froids, et si +hauts qu’à peine on en distinguait le faîte... + +Le soleil y venait l’été, vers midi, dans un angle où il y avait un banc +de pierre; l’hiver, jamais... + +Il y avait au milieu cinq ou six petits arbres, grêles, rongés par la +mousse, qui donnaient bien chacun une douzaine de feuilles jaunes au +printemps... + +Dans cette cour, nous étions une trentaine de petites filles, de trois à +huit ans, toutes vêtues pareillement d’une robe brune, avec un petit +mouchoir bleu en pointe sur les épaules. Nous portions un bonnet bleu +les jours de semaine, blanc le dimanche, des bas de laine, d’épais +souliers, et autour du cou un étroit ruban noir où pendait une large +croix d’étain... + +Autour de nous circulaient, silencieuses et mornes, des bonnes sœurs, +les mains croisées dans leurs larges manches, blêmes sous leurs coiffes, +avec leurs gros chapelets de buis chargés de médailles de cuivre, qui +sonnaient quand elles marchaient comme des chaînes de prisonniers... + +Sur tous les visages, la même expression était peinte: une résignation +banale, une inaltérable douceur, une patience à toute épreuve... + +Il en était de méchantes cependant, dont les yeux avaient des éclairs +jaunes, et qui passaient sur nous leurs colères aiguës et froides... + +Mais il en était une toute jeune et toute blonde, qui avait l’air si +triste et si bon, que moi, dont l’intelligence s’éveillait à peine, je +comprenais qu’il y avait dans sa vie quelque grand malheur. + +Souvent, aux heures de récréation, elle me prenait sur ses genoux et me +serrait entre ses bras avec une tendresse convulsive, en répétant: + +--Chère petite!... chère petite!... + +Quelquefois ses embrassements me faisaient mal, mais je me gardais d’en +rien laisser paraître, tant j’avais peur de l’affliger davantage... Et +même, au dedans de moi, j’étais contente et fière de souffrir par elle +et pour elle... + +Pauvre sœur!... Je lui ai dû les seules heures heureuses de ma +première enfance... On l’appelait la sœur Calliste... Je ne sais ce +qu’elle est devenue... Souvent j’ai pensé à elle, quand je me sentais à +bout de courage... Et aujourd’hui encore, je ne saurais prononcer son +nom sans pleurer... + +Elle pleurait en effet, et de grosses larmes roulaient le long de ses +joues, qu’elle ne songeait pas à essuyer. + +Il lui fallut un effort pour continuer: + +--Vous avez déjà compris, monsieur, ce que je ne m’expliquai, moi, que +bien plus tard... + +J’étais dans un hospice d’enfants trouvés... enfant trouvée moi-même. + +Je ne puis dire que rien nous y manquât, et il y aurait ingratitude à ne +pas reconnaître que les bonnes sœurs ont le génie de la charité... +Mais hélas!... le cœur de chacune d’elles n’avait qu’une somme de +tendresse à répartir entre trente pauvres petites filles, les parts +étaient bien petites, les caresses les mêmes pour toutes, et moi +j’aurais voulu être aimée autrement que toutes les autres, avec des mots +et des caresses pour moi seule. + +Nous couchions dans un dortoir bien propre, dans des lits bien blancs +avec de petits rideaux de cotonnade... au milieu du dortoir, il y avait +une bonne vierge qui semblait nous sourire à toutes... L’hiver, nous +avions du feu. Nos vêtements étaient chauds et soignés, notre nourriture +était bonne. On nous montrait à lire, à écrire, la couture et la +broderie. + +Il y avait des récréations entre tous les exercices, on récompensait +celles qui avaient été studieuses et sages, et, deux fois par semaine, +on nous menait promener le long des rues à la campagne... + +C’est dans une de ces promenades que je sus des gens qui passaient qui +nous étions et comment on nous appelle dans le peuple... + +L’après-midi, parfois, il venait des femmes en grande toilette, avec +leurs enfants rayonnants de santé et de bonheur... Les bonnes sœurs +nous apprenaient que c’étaient des «dames pieuses» ou des «âmes +charitables» qu’il fallait aimer et respecter, et que nous ne devions +pas oublier dans nos prières. Elles nous distribuaient des jouets et des +gâteaux. + +D’autres fois, arrivaient des ecclésiastiques et d’autres messieurs +très-graves, dont l’extérieur sévère nous faisait peur... + +Ils regardaient partout, s’informaient de tout, s’assuraient que chaque +chose était à sa place, et même quelques-uns goûtaient notre soupe... + +Toujours ils étaient satisfaits, et Madame la supérieure les +reconduisait avec force révérences, en répétant: + +--Nous les aimons tant!... ces pauvres petites!... + +Et ces messieurs disaient: + +--Oui, oui, ma chère sœur, elles sont très-heureuses. + +Et ils avaient raison. Les enfants des pauvres ouvriers subissent des +privations que nous ne subissions pas, nous, et il leur arrive de souper +de pain sec... Mais ce pain sec, c’est la mère qui le donne avec un +baiser. + +Oppressé par un insupportable malaise, le juge de paix ne trouvait pas +une syllabe pour rendre ses impressions... D’ailleurs, Mlle +Marguerite ne lui en eût pas laissé le moment, tant les souvenirs qui se +représentaient à sa pensée lui faisaient la parole rapide. + +Cependant, à ce nom de «mère,» le magistrat pensait que la jeune fille +allait s’attendrir... + +Il se trompait. Sa voix devint plus sèche, au contraire, et il s’alluma +dans ses yeux comme un éclair de colère. + +--J’ai souffert extraordinairement dans cet hôpital, reprit-elle. + +La sœur Calliste était partie, et tout ce qui m’entourait me glaçait +ou me froissait... + +Je n’avais que quelques bonnes heures à moi, le dimanche, pendant les +offices de la paroisse où on nous conduisait. + +Quand le grand orgue ronflait, et que, dans le lointain du chœur, +autour de l’autel resplendissant de lumière, s’agitaient les prêtres en +étoles d’or, je clignais des yeux pour me donner des éblouissements... +J’y réussissais... Et alors, il me semblait que je m’échappais de +moi-même, et que, sur les nuages d’encens, je montais vers ce beau pays +du ciel dont nous parlaient les sœurs, et où il y a, nous +disaient-elles, des mères pour toutes les petites filles... + +Mlle Marguerite se recueillit quelques secondes, comme si elle eût +reculé devant l’expression de sa pensée. + +Puis se décidant: + +--Oui, répéta-t-elle, j’ai été extraordinairement malheureuse aux +Enfants-Trouvés... Presque toutes mes petites camarades étaient +chétives, étiolées, blêmes, rongées de toutes sortes de maladies, comme +s’il n’y eût pas eu assez pour leur malheur ici-bas de l’abandon de +leurs parents... + +Eh bien! monsieur, il faut que je l’avoue à ma honte, ces petites +infortunées m’inspiraient une insurmontable répugnance, un dégoût qui +allait jusqu’à l’aversion. + +J’aurais mieux aimé appuyer mes lèvres sur un feu rouge que sur le front +de la plupart d’entre elles... + +Je ne raisonnais pas cela, hélas! je n’avais que huit ou neuf ans, mais +je le sentais avec une vivacité douloureuse... + +Les autres s’en étaient aperçues, et pour se venger, elles m’appelaient +«la dame,» ironiquement, et me laissaient à l’écart. Souvent aussi, +pendant les récréations, quand les bonnes sœurs avaient le dos +tourné, elles me battaient, m’égratignaient le visage ou déchiraient mes +vêtements... + +J’endurais ces traitements sans me plaindre, ayant comme la conscience +que je les méritais... + +Que de réprimandes, cependant, elles m’ont valu ces déchirures!... Que +de fois j’ai été mise au pain sec après avoir été bien grondée, bien +appelée «petite sans soin» ou «méchante brise fer»... + +Mais comme j’étais soigneuse, en définitive, studieuse et appliquée, +comme j’étais plus intelligente que les autres, les bonnes sœurs +m’aimaient assez. Elles disaient que je serais «un bon sujet,» et qu’on +me trouverait une place avantageuse avec des bourgeois pieux et riches, +de ceux qui composent la clientèle des maisons religieuses... + +Elles ne me reprochaient que d’être sournoise... + +Je ne l’étais pas, cependant, mais triste et résignée. Tout m’avait +tellement heurtée et meurtrie autour de moi, que je m’étais repliée sur +moi-même, concentrée, et qu’en dedans de moi je faisais comme un +sanctuaire inviolable pour mes pensées et mes inspirations... Peut-être +avais-je un mauvais naturel... + +Souvent je me le suis demandé dans toute la sincérité de mon âme. Je +n’ai pu me répondre, parce qu’on ne saurait être bon juge dans sa propre +cause... + +Ce qui est sûr, c’est que toutes les actions qui laissent dans la vie +des jeunes filles une traînée lumineuse, ne me rappellent à moi que +tourments et misères, luttes désespérées, humiliations dévorées avec +rage. + +J’ai failli ne pas faire ma première communion parce que je ne voulais +pas porter une certaine robe dont une «dame bienfaitrice» avait fait +cadeau à la communauté, et qui venait, je l’avais entendu dire, d’une +petite fille de mon âge, qui était morte de la poitrine... + +Mettre cette robe pour m’approcher de la sainte table, me révoltait et +m’épouvantait, comme si on m’eût condamnée à me draper dans un suaire... + +Et cependant c’était la plus belle de toutes, en mousseline, avec des +broderies au bas; elle avait été ardemment convoitée et m’avait été +adjugée à titre de récompense... + +Et moi, je n’osais avouer les motifs de mon insurmontable répugnance... +qui les eût compris!... Je n’étais que trop accusée déjà de délicatesses +et de fiertés ridicules dans mon humble position. + +Tout cet orage se passa en moi... j’avais douze ans... ou de moi au +vieux prêtre qui nous confessait. A lui, j’osai tout avouer, et lui, du +moins, vieillard, mais homme, sut me comprendre et ne me fit pas de +reproches... + +--Vous porterez cette robe, mon enfant, me dit-il, parce qu’il faut que +votre orgueil soit brisé. Allez... je ne vous imposerai pas d’autre +pénitence. + +Et j’obéis, glacée d’une superstitieuse terreur, car il me semblait que +ce devait être là un épouvantable présage, qui toujours, toute ma vie, +me porterait malheur... + +Et je communiai avec la belle robe brodée de la morte. + + * * * * * + +Depuis vingt-cinq ans qu’il rendait la justice, le juge avait recueilli +bien des aveux, arrachés par la nécessité ou la douleur. + +Mais jamais il n’avait été remué comme il l’était en ce moment, par des +accents où vibrait la vérité de la vie vécue et soufferte... + +Ce n’était plus pour lui, pour ainsi dire, que parlait cette jeune +fille, mais pour elle-même, montrant son âme tout entière jusqu’en ses +plus intimes replis, comme l’Océan qui s’entr’ouvre aux jours de +tempête, laissant voir jusqu’aux algues de ses abîmes... + +Cependant elle poursuivait: + +--Le temps des communions passa, puis celui de la confirmation, et nos +journées reprirent leur morne monotonie, toujours entremêlées aux mêmes +heures des mêmes lectures pieuses et des mêmes séances de travail. + +Il me semblait que j’étouffais, dans cette atmosphère froide, que l’air +manquait à mes poumons, et je me disais que tout était préférable à +cette apparence de vie, qui n’était pas la vie... + +Je songeais à parler de cette «bonne place» dont il avait été question +pour moi, autrefois, quand un matin on me fit demander à l’économat. + +Nous l’appelions «le bureau,» et c’était pour nous un endroit plein +d’effroi et de mystère. + +Là, hiver comme été, du matin au soir, dans une grande pièce carrelée, +on voyait un monsieur blême, gras et sale, avec des lunettes foncées, la +tête couverte d’une calotte de soie noire, qui écrivait derrière une +petite grille à rideaux verts. + +Là, étaient rangés des registres où nous étions toutes inscrites et +décrites, et des cartons renfermant les objets trouvés sur nous, +soigneusement conservés pour aider à notre reconnaissance. + +Je me rendis à ce bureau le cœur palpitant. + +J’y trouvai, outre le monsieur blême, Mme la supérieure, un petit +homme malingre à l’œil méchant, et une grosse commère à l’air commun +et bon. + +A l’instant, Mme la supérieure m’apprit que j’étais en présence de M. +et de Mme Greloux, relieurs, lesquels ayant besoin de deux apprenties +venaient les chercher à l’hospice. On me demandait si je voulais être +une de ces deux... + +Ah!... monsieur, je crus voir les cieux s’entr’ouvrir, et hardiment je +répondis: + +--Oui!... + +Aussitôt le monsieur à calotte de soie sortit de derrière son grillage +pour m’expliquer longuement mes obligations et mes devoirs, insistant et +revenant sur tout ce que j’aurais à faire pour reconnaître, moi, +misérable enfant trouvée, élevée par la charité publique, la générosité +de ce bon monsieur et de cette bonne dame qui voulaient bien se charger +de moi et m’employer dans leur atelier. + +Je ne discernais pas clairement, je l’avoue, cette grande générosité +qu’on m’exaltait, ni les raisons d’une reconnaissance anticipée. + +N’importe! A toutes les conditions qui m’étaient posées, je répondais de +si grand cœur: «oui, oui, oui!...» que la femme du relieur en parut +toute réjouie. + +--On voit que la petite aura du goût pour la partie... dit-elle. + +Alors, Mme la supérieure se mit à détailler longuement à cette femme +les obligations que, de son côté, elle contractait, répétant à satiété +que j’étais un des meilleurs sujets de l’hospice, pieuse, obéissante, +attentive, point bavarde, lisant et écrivant dans la perfection, et +sachant broder et coudre comme on ne coud et brode que dans les +communautés religieuses. + +Elle lui fit jurer de me surveiller comme sa propre fille, de ne jamais +me laisser seule, de me conduire aux offices, et de m’accorder de temps +en temps le dimanche une après-midi, pour venir à l’hospice. + +Le monsieur à lunettes, de son côté, rappelait au relieur les devoirs +des patrons envers leurs apprentis. Et même, dans un casier, derrière +lui, il prit un gros livre où il se mit à lire des passages que +j’écoutais sans les comprendre, encore bien que je fusse sûre que +c’était du français. + +Enfin, le relieur et sa femme disant: _Amen_, à tout, le monsieur blême +rédigea un acte sur une feuille de papier timbré, et ils signèrent les +uns et les autres; Madame, la supérieure signa, et moi de même... + +J’appartenais à un patron!... + +Elle s’arrêta... Là finissait sa première enfance... + +Mais presque aussitôt: + +--Je n’ai pas gardé mauvais souvenir de ces gens-là, reprit-elle... + +Ils étaient peu aisés, âpres au gain et au travail, et s’épuisaient à +soutenir un fils au-dessus de leur condition... Ce fils ne les aimait +pas, et pour cela, je les plaignais... + +L’homme était bilieux et triste, la femme violente comme la flamme... + +Entre cette perpétuelle colère de l’une et l’aigreur de l’autre, les +apprenties avaient souvent à souffrir... + +Heureusement, entre les tempêtes de Mme Greloux, il y avait parfois +des éclaircies... + +Après nous avoir battues pour rien, elle nous disait sans plus de +raison: + +--Allons!... approche ton museau que je l’embrasse... et ne pleurniche +plus... V’là quat’ sous pour avoir de la galette. + +Le juge de paix tressauta sur son fauteuil. + +Était-ce bien Mlle Marguerite qui parlait, cette jeune fille au +maintien de reine, dont la voix harmonieuse et pleine avait les pures +sonorités du cristal!... + +C’était à en douter, tant elle rendait bien et avec une désespérante +justesse d’intonation le verbe coloré de ces braves et rudes commères +qui s’enrichissent et engraissent aux alentours du marché du Temple, +entre la rue Saint-Denis et la rue Saint-Louis, au Marais... + +C’est qu’en ce moment elle revivait son passé, elle retrouvait entières +et exactes ses sensations d’autrefois, et elle avait encore dans +l’oreille, pour ainsi dire, la phrase et la voix de la femme du +relieur. + +Elle ne remarqua d’ailleurs pas le sursaut du vieux juge. + +--J’étais hors de l’hospice, continua-t-elle, et pour moi c’était tout. + +Il me semblait qu’une vie nouvelle allait commencer, toute différente de +l’ancienne, qui n’en aurait ni les amertumes ni les dégoûts. + +Je me disais que près de ces ouvriers laborieux et honnêtes, je +rencontrerais, à défaut d’une famille, une affection moins banale que +celle de la maison des enfants trouvés? Et pour gagner leur amitié, pour +m’en rendre digne, il n’était rien qui me parût au-dessus de mes forces +et de ma bonne volonté. + +Eux, sans doute, démêlèrent mes sentiments, et tout naturellement, +peut-être sans en avoir conscience, ils en abusèrent avec le plus +effroyable égoïsme... Je ne leur en veux point. + +J’étais entrée chez eux à de certaines conditions, pour apprendre un +état, ils firent de moi peu à peu leur servante... c’était une notable +économie. + +Ce que tout d’abord j’avais fait par complaisance, devint insensiblement +ma tâche quotidienne, impérieusement exigée. + +Levée la première, je devais avoir tout mis en ordre dans la maison, +quand les autres arrivaient, les yeux encore gonflés de sommeil... + +Il est vrai que mes patrons me récompensaient à leur manière. + +Ils m’emmenaient à la campagne le dimanche, pour me reposer, +disaient-ils, de mes fatigues de la semaine... + +Et je les suivais, le long de la route de Saint-Mandé, dans la +poussière, sous le plein soleil, haletante, en sueur, portant sur +l’épaule les parapluies en cas d’orage, chargée à rompre d’un panier de +provisions qu’on mangeait sur l’herbe, dans le bois, et dont on +m’abandonnait les reliefs. + +Le frère de ma patronne, assez souvent, était de ces parties, et son nom +serait resté dans ma mémoire, même sans sa singularité: il se nommait +Vantrasson. + +C’était un homme très-grand et très-robuste, dont les yeux me faisaient +trembler quand il me regardait en frisant sa grosse moustache. + +Il était militaire, incroyablement fier de son uniforme, insolent, grand +parleur et toujours enchanté de soi: il devait se supposer irrésistible. + +C’est de la bouche de cet homme que j’entendis le premier mot... +grossier qui offensa mon ignorance... Ce ne devait pas être le dernier. + +Il avait déclaré que «la gamine» lui plaisait, et je fus obligée de me +plaindre à Mme Greloux des obsessions de son frère. Elle se moqua de +moi en disant: + +--Bast! il fait son métier de joli garçon! + +Oui, voilà ce que ma patronne me répondit: + +Et c’était une honnête femme, cependant, une épouse dévouée, une bonne +mère... Ah! si elle eût eu une fille!... Mais pour une pauvre apprentie +sans père ni mère, il n’est pas besoin de tant de façons! + +Elle avait fait de belles promesses à Mme la supérieure, mais elle +s’en croyait quitte avec quelques phrases banales. + +--Et enfin, ajoutait-elle toujours, tant pis pour celles qui se laissent +attraper. + +Heureusement, j’avais pour me garder ce même orgueil que si souvent on +m’avait reproché. Ma condition était bien humble, mais mon cœur était +haut... Et déjà ma personne me semblait sacrée comme un autel... + +Il fut une grâce de Dieu, cet orgueil, car je lui dus de ne pas même +être tentée, quand autour de moi j’en voyais tant d’autres succomber... + +Je logeais, avec les autres apprenties, hors de l’appartement des +patrons, sous les combles, dans une mansarde... C’est-à-dire que la +journée finie, l’atelier fermé, nous étions libres, abandonnées à nos +seuls instincts, livrées aux plus pernicieuses influences et aux plus +détestables inspirations... + +Et ce n’étaient ni les conseils ni les exemples mauvais qui manquaient. + +Les ouvrières, à l’atelier, ne se gênaient pas devant nous. C’était à +qui d’entre elles éblouirait «les gamines» par les plus merveilleux +récits. + +Ce n’était pas méchanceté de leur part, ni calcul, mais absence complète +de sens moral, et parfois forfanterie pure. + +Et jamais elles n’en avaient fini de nous énumérer ce qui, selon elles, +faisait le bonheur de la vie: les parties fines au restaurant, les +promenades sur l’eau à Joinville-le-Pont, les bals masqués au +Montparnasse ou à l’Élysée-Montmartre. + +Ah! l’expérience vient vite dans les ateliers!... + +Il y en avait qui, parties la veille avec une robe en loques et des +souliers percés, arrivaient le lendemain avec des toilettes superbes, +annonçant qu’on pouvait les remplacer, qu’elles n’étaient plus faites +pour travailler, qu’elles allaient devenir des dames... Elles +disparaissaient radieuses, mais souvent le mois n’était pas écoulé qu’on +les voyait revenir maigres, affamées, éteintes, sollicitant humblement +un peu d’ouvrage. + +Elle se tut, écrasée sous le poids de ses souvenirs au point d’en perdre +la conscience de la situation présente. + +Et le juge de paix, lui aussi, gardait le silence, n’osant +l’interroger... + +A quoi bon, d’ailleurs... + +Que lui eût-elle appris des misères des pauvres petites ouvrières qu’il +ne connût aussi bien qu’elle?... S’il avait à s’étonner d’une chose, +c’est que cette belle jeune fille qui était là devant lui, abandonnée, +délaissée, eût trouvé en elle assez d’énergie pour échapper à tous les +dangers... + +Cependant, Mlle Marguerite ne tarda pas à se redresser, secouant la +torpeur qui l’envahissait... + +--Je ne dois pas grandir mes mérites, monsieur, reprit-elle; outre +l’orgueil, j’avais pour me soutenir un but auquel je m’étais attachée +avec la ténacité du désespoir... + +Je voulais devenir la première de mon état, ayant reconnu que les +ouvrières qui excellent sont toujours employées et chèrement payées. + +Aussi, tout en restant la servante, je trouvais le temps d’apprendre +assez vite et assez pour étonner mon patron lui-même. + +Je savais que j’arriverais à gagner entre cinq et six francs par jour, +et avec cela, je m’arrangeais dans l’avenir une existence dont les +perspectives effaçaient ce que le présent avait parfois de trop +intolérable. + +Pendant le dernier hiver que je passai chez mes patrons, les commandes +furent si nombreuses et si pressantes qu’ils renoncèrent à prendre même +un jour de repos par semaine. A peine, deux fois par mois, +consentaient-ils à m’accorder une heure pour courir à l’hospice rendre +visite aux sœurs qui m’avaient élevée. + +Je n’avais jamais failli à ce devoir, mais sur la fin il était devenu ma +plus vive jouissance. + +C’est que mon patron n’avait pu se dispenser de me payer un peu le +surcroît de travail qu’il m’imposait. Je disposais de quelques francs +toutes les semaines, et je les portais aux pauvres petites filles de +l’hospice. Après avoir vécu toute ma vie de la charité publique, je +faisais l’aumône à mon tour, je donnais, et cette pensée où se délectait +ma vanité me grandissait à mes yeux... + +Enfin, j’allais avoir quinze ans, et j’entrevoyais le terme de mon +apprentissage, quand par une belle journée du mois de mars, pendant que +je vaquais à je ne sais quels soins du ménage, je vis arriver à +l’atelier une des sœurs converses de l’hôpital. + +Elle était rouge, tout effarée, et si essoufflée d’avoir monté vite +l’escalier, que c’est bien juste si elle put ma dire: + +--Vite, venez, suivez-moi, on vous attend. + +--Qui?... Où?... + +--Arrivez. Ah!... chère petite, si vous saviez... + +J’hésitais, ma patronne me poussa. + +--Va donc, petite bête!... + +Je suivis la converse sans songer à changer de vêtements, sans retirer +seulement le tablier de cuisine que j’avais devant moi. + +En bas, devant la porte, était la plus magnifique voiture que j’eusse +vue de ma vie... Le dedans, tout capitonné de soie claire, me semblait +si beau que je n’osais approcher. Un valet de pied tout chamarré d’or +qui tenait respectueusement la portière, achevait de m’intimider. + +--Il faut cependant monter, me dit la sœur converse, c’est là dedans +que je suis venue. + +Je montai, la tête absolument troublée, et avant d’être revenue de mon +étourdissement, j’arrivais à l’hospice, dans ce «bureau» où avait été +rédigé mon contrat d’apprentissage... + +Dès que je parus, Mme la supérieure me prit par la main, et +m’attirant vers un homme âgé, debout près de la fenêtre: + +--Marguerite, me dit-elle, saluez M. le comte de Chalusse. + + + + +IX + + +Depuis un moment déjà, on entendait au dehors, dans le vestibule, un +mouvement inusité, des pas qui allaient et venaient, des trépignements +et le murmure étouffé de voix se consultant. + +Impatienté et croyant comprendre ce dont il s’agissait, le juge de paix +se leva et courut ouvrir. + +Il ne s’était pas trompé. Le greffier était revenu de déjeuner; il +n’osait troubler le magistrat, et cependant, le temps lui paraissait +long. + +--Ah!... c’est vous, monsieur, fit le vieux juge. Eh bien! commencez +l’inventaire des objets en vue, je ne tarderai pas à vous rejoindre. + +Et refermant la porte, il revint s’asseoir... + +C’est à peine si Mlle Marguerite s’était aperçue de son mouvement, et +il n’avait pas repris sa place que déjà elle poursuivait: + +--De ma vie je n’avais aperçu un homme aussi imposant que le comte de +Chalusse... Tout en lui, son attitude, sa haute taille, la façon dont il +était vêtu, son visage, son regard, devait frapper de respect et de +crainte une pauvre enfant comme moi... + +Et c’est à peine si j’eus assez de présence d’esprit pour m’incliner +devant lui respectueusement. + +Lui me dévisagea d’un œil indifférent, et du bout des lèvres laissa +tomber ces froides paroles: + +--Ah!... c’est là cette jeune fille dont vous me parliez! + +L’accent du comte trahissait si bien une surprise désagréable, que +Mme la supérieure en fut frappée. + +Elle me regarda et parut indignée et désolée de mon accoutrement plus +que modeste. + +--Il est honteux, s’écria-t-elle, de laisser sortir une enfant ainsi +vêtue! + +Et tout aussitôt elle m’arracha, plutôt qu’elle ne dénoua mon tablier de +cuisine, et de ses propres mains se mit à relever mes cheveux, comme +pour mieux faire valoir ma personne. + +--Ah!... ces patrons, répétait-elle, les meilleurs ne valent rien... +Comme ils abusent!... Impossible de se fier à leurs promesses... On ne +peut cependant pas être toujours sur leur dos... + +Mais les efforts de Mme la supérieure devaient être perdus. M. de +Chalusse s’était détourné d’un air distrait, et il s’entretenait avec +des messieurs qui se trouvaient là. + +Car, alors seulement je le remarquai, «le bureau» était plein de monde. +A côté du monsieur à calotte de soie noire, cinq ou six autres se +tenaient debout, de ceux que j’avais vus venir assez souvent pour +inspecter l’hospice. + +De qui s’entretenaient-ils? + +De moi, bien évidemment, je le reconnaissais aux regards que tous +m’adressaient, regards où il n’y avait, d’ailleurs, que bienveillance. + +Mme la supérieure était allée se mêler à leur groupe; elle parlait +avec une vivacité que je ne lui avais jamais vue, et moi, seule, dans +mon embrasure de fenêtre, tout embarrassée de mon personnage, j’écoutais +de toutes les forces de mon attention... + +Mais j’avais beau tendre outre mesure mon intelligence, je ne comprenais +pas grand’chose aux phrases qui se succédaient, non plus qu’aux +observations et aux objections. Et à tout moment revenaient les mots de +«tutelle officieuse, d’adoption ultérieure, de commission +administrative, d’émancipation, de dot, de compensation, d’indemnité +pour les aliments fournis...» + +Un seul fait précis ressortait pour moi de tout ce que je voyais et +entendais. + +M. le comte de Chalusse demandait une certaine chose, et les messieurs, +en échange, en exigeaient d’autres, et encore, et toujours davantage, à +mesure qu’il répondait: + +--Oui, oui, c’est accordé, c’est entendu! + +Même, à la fin, il me sembla qu’il s’impatientait, car c’est de la voix +brève que donne l’habitude du commandement qu’il répondit: + +--Je ferai tout ce que vous voulez... Souhaitez-vous quelque chose de +plus?... + +Les messieurs aussitôt se turent, et Mme la supérieure se mit à +protester que M. le comte était trop bon mille fois, mais qu’on n’avait +pas attendu moins de lui, dernier représentant d’une de ces grandes et +anciennes familles, où la charité est une tradition. + +Je ne saurais rendre à cette heure la surprise et l’indignation que +j’éprouvai alors... + +Je devinais, je sentais, une voix au-dedans de moi me criait que c’était +mon sort, mon avenir, ma vie, qui s’agitaient et se décidaient en ce +moment... et je n’étais même pas consultée. + +On disposait de moi, comme si on eût été sûr que je ne pouvais refuser +mon assentiment après qu’on se serait engagé pour moi. + +Mon orgueil se révoltait à cette idée, mais mon esprit ne me fournissait +pas une parole pour traduire ma colère. Rouge, confuse, furieuse, je me +demandais comment intervenir quand tout à coup la délibération cessa et +je fus entourée de tous ces messieurs. + +L’un d’eux, un petit vieux, qui avait un sourire béat et des yeux +étincelants, me tapa doucement sur la joue en disant: + +--Et elle est aussi sage que jolie! + +Je l’aurais battu ce petit vieux, mais les autres approuvèrent, sauf +pourtant M. de Chalusse, dont l’attitude devenait de plus en plus +glaciale, et qui avait aux lèvres ce sourire contraint de l’homme bien +élevé résolu à ne se froisser de rien. + +Il me parut qu’il souffrait, et je sus plus tard que je ne m’étais pas +trompée. + +Loin d’imiter la familiarité du vieux monsieur, il me salua gravement +avec une sorte de respect qui me confondit, et sortit en déclarant qu’il +reviendrait le lendemain pour en finir. + +J’étais enfin seule avec Mme la supérieure, j’allais pouvoir +l’interroger; elle ne m’en laissa pas le temps, et la première, avec une +volubilité extraordinaire, elle se mit à m’expliquer mon bonheur inouï, +preuve irrécusable et manifeste de la protection de la Providence. + +Le comte, me dit-elle, allait devenir mon tuteur, il me doterait +certainement, et plus tard, si je savais reconnaître ses bontés, il +m’adopterait, moi, pauvre fille sans père ni mère, je porterais ce grand +nom de Durtal de Chalusse, et je recueillerais une fortune immense... + +Elle ajoutait que là ne se bornait pas la bienfaisance du comte, qu’il +consentait à rembourser tout ce que j’avais coûté, qu’il se proposait de +doter on ne savait combien de pauvres filles, et qu’enfin il avait +promis des fonds pour faire bâtir une chapelle. + +Comment cela était arrivé, c’était à n’y pas croire. + +Le matin même, M. de Chalusse s’était présenté, déclarant que vieux, +célibataire, sans enfants, sans famille, il prétendait se charger de +l’avenir d’une pauvre orpheline. + +On lui avait présenté la liste de toutes les orphelines de l’hospice, et +c’était moi qu’il avait choisie... + +--Et au hasard, ma chère Marguerite, répétait Mme la supérieure; au +hasard... c’est un véritable miracle... + +Cela me semblait tenir du miracle, en effet; mais j’étais bien plus +étourdie encore que joyeuse. + +Je sentais le vertige envahir mon cerveau, et j’aurais voulu demeurer +seule pour me recueillir, pour réfléchir, car j’étais libre, je le +savais, de refuser ces éblouissantes perspectives... + +Timidement je demandai la permission de retourner chez mes patrons, pour +les prévenir, pour les consulter... Cette permission me fut refusée. + +Il me fut dit que je délibérerais et que je me déciderais seule, et que +ma résolution prise, il n’y aurait plus à revenir... + +Je restai donc à l’hospice, et je dînai à la table de Mme la +supérieure. + +Pour la nuit, on me donna la chambre d’une sœur qui était absente. + +Ce qui m’étonnait le plus, c’est qu’on me traitait avec une visible +déférence, comme une personne appelée à de hautes destinées, et dont +sans doute on attendait beaucoup... + +Et cependant, j’hésitais à me décider... + +Mon indécision dut paraître une ridicule hypocrisie; elle était sincère +et réelle... + +Assurément, je n’avais pas à regretter beaucoup ma situation chez mes +patrons, mais enfin je la connaissais, cette situation; je l’avais +expérimentée, le plus pénible était fait, j’arrivais à la fin de mon +apprentissage, j’avais pour ainsi dire arrangé ma vie, l’avenir me +paraissait sûr... + +L’avenir! que serait-il avec le comte de Chalusse?... On me le faisait +si beau, si éblouissant, que j’en étais épouvantée. Pourquoi le comte +m’avait-il choisie de préférence à toute autre?... Était-ce vraiment le +hasard qui avait déterminé son choix?... Le miracle, en y +réfléchissant, me paraissait préparé de longue main, et devait, +pensais-je, cacher quelque mystère... + +Enfin, plus que tout, l’idée de m’abandonner à un inconnu, d’abdiquer ma +volonté, de lui confier ma vie, me répugnait. + +On m’avait accordé quarante-huit heures pour prendre un parti; jusqu’à +la dernière seconde, je demeurai en suspens. + +Qui sait?... C’eût été un bonheur peut-être si j’eusse su me résigner à +l’humilité de ma condition... Je me serais épargné bien des souffrances +que je ne pouvais même pas concevoir... + +Je n’eus pas ce courage, et, le délai expiré, je répondis que je +consentais à tout. + +Mlle Marguerite se hâtait. + +Après avoir trouvé une sorte de douceur triste à s’attarder parmi les +lointaines impressions de sa première enfance, elle souffrait davantage +à mesure que son récit se rapprochait du moment présent... + +--Je vivrais des milliers d’années, reprit-elle, que je n’oublierais +jamais le jour où j’abandonnai l’hospice des Enfants-Trouvés, pour +devenir la pupille de M. de Chalusse. C’était un samedi... La veille, +j’avais rendu ma réponse à Mme la supérieure. Dès le matin, je vis +arriver mes anciens patrons. On était allé les prévenir et ils venaient +me faire leurs adieux... La rupture de mon contrat d’apprentissage avait +présenté quelques difficultés, mais le comte avait tout aplani avec de +l’argent. + +N’importe!... Ils me regrettaient, je le vis bien... leurs yeux étaient +humides... Ils regrettaient l’humble petite servante qui leur avait été +si dévouée... + +Mais en même temps je remarquai dans leurs manières une visible +contrainte... Plus de tutoiement, plus de voix rude... ils me disaient: +vous, ils m’appelaient: mademoiselle... Pauvres gens! ils s’excusaient +avec des paroles grotesques et attendrissantes d’avoir osé accepter mes +services, déclarant en même temps qu’ils ne me remplaceraient jamais +pour le même prix... + +La femme surtout me jurait qu’elle ne se consolerait jamais de n’avoir +pas remis vertement à sa place son frère, un mauvais gars, comme la +suite l’avait bien prouvé, lorsqu’il avait osé hausser son caprice +jusqu’à moi... + +Pour la première fois, ce jour-là, je me sentis sincèrement aimée, si +véritablement que si ma réponse n’eût pas été donnée et signée, je +serais retournée chez ces braves relieurs... + +Mais il n’était plus temps. + +Une converse vint me dire de descendre, que Mme la supérieure me +demandait. + +Une dernière fois j’embrassai le père et la mère Greloux, comme nous +disions à l’atelier, et je descendis. + +Chez Mme la supérieure, une dame et deux ouvrières chargées de +cartons m’attendaient. + +C’était une couturière qui arrivait avec les vêtements qui convenaient à +ma nouvelle situation. C’était, on me l’apprit, une prévenance de M. de +Chalusse. Ce grand seigneur pensait à tout et ne dédaignait pas, entouré +qu’il était de trente domestiques, de descendre aux plus minutieux +détails... + +Donc, pour la première fois, je sentis sur mon épaule le frissonnement +de la soie et le moelleux du cachemire... J’essayai aussi de mettre des +gants... je dis j’essayai, car jamais je n’y pus parvenir. + +Tout en parlant ainsi, sans arrière-pensée de coquetterie, certes, la +jeune fille agitait ses mains mignonnes et exquises sans exiguité, +rondes, pleines, blanches, avec des ongles qui avaient des reflets +nacrés... + +Et le juge de paix se demandait s’il était bien possible que ces mains +de duchesse, faites pour le désespoir de la statuaire, eussent été +condamnées aux plus grossiers ouvrages. + +--Ah!... ma toilette ne fut pas une petite affaire, reprit-elle avec un +sourire qui empruntait aux circonstances quelque chose de navrant. +Toutes les bonnes sœurs réunies autour de moi mettaient à me faire +belle autant de soins et de patience qu’elles en déployaient à parer, +les jours de fête, la vierge de notre chapelle. + +Un secret instinct me disait qu’elles se fourvoyaient, que leur goût +n’était pas le goût; qu’elles m’habillaient ridiculement... n’importe... +je les laissais se contenter sans mot dire. J’avais le cœur +horriblement serré... jamais attention faite pour rendre joyeuse +n’apporta tant de tristesse. + +Je croyais sentir encore sur ma main les larmes de Mme Greloux, et +ces parures criardes me paraissaient aussi funèbres que la dernière +toilette du condamné... + +Enfin, elles trouvèrent leur œuvre parfaite, et alors j’entendis +autour de moi comme une clameur d’admiration... Jamais les sœurs, à +les entendre, n’avaient contemplé rien de si merveilleux... Celles qui +étaient à la classe ou à la couture furent mandées pour juger, et même +les plus sages d’entre les orphelines furent admises... Peut-être, pour +ces dernières, devais-je être un exemple destiné à rendre les bons +conseils palpables, car Mme la supérieure disait à toutes: + +--Vous voyez, mes chères filles, où mène une bonne conduite... Soyez +sages autant que notre chère Marguerite, et Dieu vous récompensera comme +elle.... + +Et moi, roide sous mes superbes atours, plus qu’une momie sous ses +bandelettes, les bras écartés du corps, pâle d’appréhension, +j’attendais. + +J’attendais M. de Chalusse, qui devait venir me prendre après avoir +terminé toutes les formalités qui allaient substituer son autorité à +l’autorité de la commission administrative de l’hospice. + +Une heure sonna, M. le comte de Chalusse parut... + +C’était bien lui, tel que je l’avais entrevu, tel qu’il assiégeait ma +mémoire. C’était ce même flegme hautain qui m’avait glacée, ce même +œil impassible... + +A peine daigna-t-il me regarder, et moi, qui l’observais avec une +anxiété poignante, je ne pus lire sur son visage ni approbation ni +blâme. + +--Vous voyez, monsieur le comte, dit Mme la supérieure en me +montrant, que vos intentions ont été scrupuleusement suivies. + +--Je vous en remercie, ma sœur, dit-il, et c’est à vos pauvres que je +prouverai l’étendue de ma reconnaissance. + +Puis, se retournant vers moi: + +--Marguerite, me dit-il, prenez congé de... vos mères, et dites-leur +bien que vous ne les oublierez jamais... + +Elle s’interrompit, les larmes rendaient sa voix presque +inintelligible... + +Mais dominant aussitôt son attendrissement: + +--A ce moment seulement monsieur, poursuivit-elle, je compris combien +j’aimais ces pauvres sœurs que parfois j’avais presque maudites... Je +sentis par combien d’affections je tenais à cette hospitalière maison, +et toutes ces petites infortunées, mes compagnes de misère et +d’abandon... + +Mon cœur se brisait, et Mme la supérieure, toujours si impassible, +ne semblait guère moins émue que moi... Elle l’était... N’emportais-je +pas, et pour quels hasards, cette fraction de son cœur qu’elle +m’avait donnée!... + +Enfin, M. de Chalusse me prit le bras et m’entraîna. + +Dans la rue, nous attendait une voiture moins belle que celle qui était +venue me prendre à mon atelier, mais beaucoup plus vaste et chargée de +malles et de coffres. + +Elle était attelée de quatre chevaux gris conduits par des postillons +portant l’uniforme de la poste de Paris. + +--Montez, mon enfant, me dit M. de Chalusse. + +J’obéis, plus morte que vive, et je me plaçai, comme il me l’indiquait, +sur la banquette du fond. + +Lui-même, alors, monta et se plaça en face de moi. + +Ah!... ce fut là, monsieur, une de ces émotions dont la seule pensée, +bien des années après, remue l’âme jusqu’en ses plus intimes +profondeurs... + +Sur la porte de l’hospice, toutes les sœurs se pressaient, fondant en +larmes; Mme la supérieure même pleurait sans chercher à se cacher. + +--Adieu!... me criaient-elles, adieu, chère fille aimée, adieu, chère +petite... souvenez-vous de vos vieilles amies... nous prierons Dieu pour +votre bonheur. + +Dieu ne devait pas les entendre. + +Sur un signe de M. de Chalusse, un laquais ferma la portière, les +postillons firent claquer leur fouet et la lourde berline partit à fond +de train. + +Le sort en était jeté... Il y avait comme un abîme désormais entre moi +et cet hospice, où à peine née j’avais été apportée à demi morte, +enveloppée de langes dont les angles chiffrés avaient été coupés. + +Je sentais que mon passé m’échappait, quel serait l’avenir? Mais j’étais +trop hors de moi pour réfléchir, et blottie dans un angle de la voiture, +j’épiais M. de Chalusse avec la poignante angoisse de l’esclave qui +étudie son nouveau maître. + +Ah!... monsieur, quelle stupeur tout à coup!... + +La physionomie du comte changea comme s’il eût laissé tomber un masque, +ses lèvres tremblèrent, des éclairs de tendresse jaillirent de ses yeux +et il m’attira à lui en s’écriant: + +--Oh! Marguerite!... Ma Marguerite adorée!... Enfin, enfin!... + +Il sanglotait ce vieux homme, que dans mon ignorance j’avais jugé plus +froid et plus insensible que le marbre, il m’étreignait entre ses bras, +il me meurtrissait de ses baisers. + +Et moi, je me sentais affreusement bouleversée par des sentiments +étranges, inconnus, indéfinissables... Mais je ne tremblais plus... + +Une voix au dedans de moi me criait que c’était comme une chaîne +mystérieuse brusquement rompue, qui tout à coup se renouait entre M. de +Chalusse et moi. + +Et cependant, je me rappelais les explications de la supérieure de +l’hospice; ce miracle en ma faveur, cette admirable intervention de la +Providence, dont elle m’avait parlé. + +--Ce n’est donc pas le hasard, monsieur le comte, demandai-je, qui a +décidé votre choix entre toutes les orphelines? + +Ma question parut le confondre. + +--Pauvre Marguerite, murmura-t-il, chère fille adorée, voici des années +que je prépare ce hasard!... + +A l’instant même, toutes les histoires romanesques de l’hospice me +revinrent en mémoire. + +Et Dieu sait s’il s’en raconte, que les sœurs converses se +transmettent de génération en génération, et qui sont comme la légende +d’or des enfants trouvés. + +Cette formule désolante «père et mère inconnus,» sur un acte de +naissance, est comme une excitation aux plus dangereuses imaginations, +une porte ouverte aux espérances les plus extravagantes... + +Et je me mis à fixer le comte de Chalusse, essayant de découvrir dans +ses traits quelque chose des miens, m’efforçant de saisir une vague +ressemblance. Lui ne paraissait pas s’apercevoir de l’obstination de mon +regard, et poursuivant une pensée obsédante, il murmurait: + +--Le hasard!... il fallait qu’on y crût... on y a cru... Et cependant, +les plus habiles chercheurs de Paris, depuis le vieux Tabaret jusqu’à +Fortunat, le dénicheur d’héritages, les maîtres dans l’art de suivre une +piste, ont épuisé leurs ressources à seconder mes recherches +acharnées!... + +L’angoisse me devenait intolérable, aussi, n’y tenant plus: + +--Alors, monsieur le comte, dis-je avec un horrible battement de +cœur, vous êtes mon père, c’est vous... + +De la main, il me ferma la bouche si violemment qu’il me fit mal, et +d’une voix sourde: + +--Imprudente!... malheureuse enfant, balbutia-t-il, que venez-vous de +dire!... Oubliez jusqu’à cette funeste pensée... Ce nom de père, ne le +prononcez jamais. Vous m’entendez: jamais!... je vous le défends!... + +Il était devenu extraordinairement pâle, et ses regards effarés erraient +de tous côtés, comme s’il eût frémi qu’on ne m’eût écoutée, comme s’il +eût oublié que nous étions seuls, dans une voiture emportée au galop. + +Moi, cependant, j’étais perdue de stupeur, et mortellement épouvantée de +ce soudain effroi que M. de Chalusse n’avait pu maîtriser. + +Qu’est-ce que cela signifiait? Quels douloureux souvenirs, quelles +mystérieuses appréhensions avais-je fait tressaillir au fond de l’âme de +ce vieillard, mon tuteur, désormais, mon maître!... + +Je ne pouvais concevoir ni m’imaginer ce qu’il avait trouvé à ma +question d’extraordinaire et d’inattendu. Je la jugeai toute naturelle +au contraire, dictée par les circonstances, imposée par la conduite et +par les paroles du comte. + +Et, en dépit du désordre de ma pensée, cet inexplicable murmure qu’on +appelle le pressentiment, bourdonnait au dedans de moi: + +--Il t’a défendu de l’appeler ton père, il ne t’a pas dit qu’il ne l’est +pas. + +Mais je n’eus le loisir ni de réfléchir ni d’interroger surtout, M. de +Chalusse. En ce moment, je m’en sentais le courage... Je ne l’osai +jamais par la suite. + +Notre voiture gravissait alors au grand trot la rampe roide du chemin de +fer de Lyon. Bientôt nous mîmes pied à terre dans la cour de la gare. + +Là, j’eus la première notion exacte de la féerique puissance de +l’argent, moi, pauvre fille élevée par la charité publique, moi qui, +depuis trois ans, travaillais pour ma seule subsistance. + +M. de Chalusse était attendu par ceux de ses gens qui devaient nous +accompagner, ils avaient pensé à tout, ils avaient tout prévu. + +Je n’avais pas eu le temps de regarder autour de moi que déjà nous +étions sur le quai, devant un train prêt à partir. En face, sur une +plate-forme, je reconnus, fixée et amarrée, la berline de voyage qui +nous avait amenés. Je m’apprêtais à y monter, car déjà les employés +criaient: «En voiture, messieurs les voyageurs!» quand M. de Chalusse +m’arrêta. + +--Pas ici, me dit-il; venez avec moi. + +Je le suivis, et il me mena à un wagon magnifique plus grand et plus +haut que tous les autres, portant, au centre, en relief, les armes des +Chalusse. + +--Voici votre voiture, chère Marguerite, me dit-il. + +J’y entrai. La vapeur siffla; le train était parti... + +Mlle Marguerite succombait de lassitude, la sueur perlait à ses +tempes, sa poitrine haletait, sa voix commençait à se trahir... + +Le juge de paix s’effraya presque. + +--De grâce, mademoiselle, interrompit-il, reposez-vous, rien ne nous +presse. + +Mais elle, secouant la tête: + +--Mieux vaut finir, fit-elle, après je n’aurais plus la courage de +reprendre. + +Et elle continua: + +--Un tel voyage, pour moi qui n’étais jamais allée plus loin que +Versailles, eût dû être un long enchantement... + +Notre wagon, le wagon de M. de Chalusse, était une de ces dispendieuses +fantaisies que peu de millionnaires se permettent... Il se composait +d’un salon, qui était un chef-d’œuvre de goût et de luxe, et de deux +compartiments, un à chaque bout, formant deux chambres avec leurs lits +de repos... + +Et tout cela, le comte ne se lassait pas de me le répéter, était à moi, +à moi seule... + +C’est appuyée sur des coussins de velours que je regardais par la +portière surgir et s’évanouir aussitôt les paysages... Penché près de +moi, M. de Chalusse me nommait toutes les villes et les moindres +villages que nous traversions: Brunoy, Melun, Fontainebleau, Villeneuve, +Sens, Laroche... + +Et à toutes les stations, dès qu’il y avait cinq minutes d’arrêt, les +domestiques qui voyageaient dans la berline accouraient nous demander +nos ordres... + +A Lyon, au milieu de la nuit, un souper nous attendait, qu’on servit dès +que nous descendîmes de wagon... puis on nous avertit de remonter, et le +train repartit... + +Quels émerveillements pour une pauvre petite ouvrière de quinze ans, +qui, la veille encore, bornait ses plus hautes ambitions à un gain de +cinq francs par jour!... Quel foudroyant changement!... Le comte +m’avait fait me retirer dans une des chambres du wagon, et là, le +sommeil me gagnant, je finissais par perdre l’exacte notion de moi, ne +sachant plus distinguer la réalité du rêve. + +Cependant, une inquiétude m’obsédait, dominant l’étourdissement: +l’incertitude de ce qui m’attendait au bout de cette longue route. + +M. de Chalusse restait bon et affectueux avec moi; mais il avait repris +son flegme habituel, et mon bon sens me disait qu’à le questionner je +perdrais mes peines. + +Enfin, le lendemain, après trente heures de chemin de fer, nous +remontâmes dans la berline attelée de chevaux de poste, et peu après M. +de Chalusse me dit: + +--Voici Cannes... Nous sommes arrivés. + +Dans cette ville, une des plus charmantes qui se mirent aux flots bleus +de la Méditerranée, le comte possédait un véritable palais, au milieu +d’un bois d’orangers, à deux pas de la mer, en face de ces deux +corbeilles de myrtes et de lauriers roses, qu’on appelle les îles +Sainte-Marguerite. + +Il se proposait d’y passer quelques mois, le temps qu’il faudrait à mon +apprentissage du luxe. + +C’est que, dans ma situation nouvelle, j’étais incroyablement gauche et +sauvage, d’une timidité extraordinaire, que redoublait mon orgueil, et +si dépaysée que j’en étais à ne plus savoir, pour ainsi dire, me servir +de mes mains, ni marcher, ni me tenir. Tout m’embarrassait et +m’effarouchait. Et, pour comble, j’avais conscience de mon étrangeté, je +voyais mes maladresses et que je manquais à tous les usages, je +comprenais que je ne parlais même pas la langue des gens qui +m’entouraient. + +Et cependant, le souvenir de cette petite ville de Cannes me sera +toujours cher. + +C’est là que j’ai entrevu pour la première fois celui qui maintenant est +mon unique ami en ce monde. Il ne m’avait pas adressé la parole, mais à +la commotion que je ressentis là, dans la poitrine, quand nos yeux se +rencontrèrent, je compris qu’il aurait sur ma vie une influence +décisive. + +L’événement m’a prouvé que je ne m’étais pas trompée. + +Dans le moment, cependant, je ne sus rien de lui. Pour rien au monde je +n’eusse questionné. Et c’est par hasard que j’appris qu’il habitait +Paris, qu’il était avocat, qu’il se nommait Pascal, et qu’il était venu +dans le Midi pour accompagner un de ses amis malade... + +D’un seul mot, à cette époque, le comte de Chalusse pouvait assurer le +bonheur de ma vie et de la sienne... ce mot, il ne le prononça pas. + +Il fut pour moi le meilleur et le plus indulgent des pères, et souvent +j’ai été touchée jusqu’aux larmes de son ingénieuse tendresse. + +Mais s’il était à genoux devant le moindre de mes désirs, il ne +m’accordait pas sa confiance. + +Il y avait entre nous un secret qui était comme un mur de glace. + +Je m’accoutumais cependant à ma nouvelle vie, et mon esprit reprenait +son équilibre, quand un soir, le comte rentra plus bouleversé, s’il est +possible, que le jour de ma sortie de l’hospice. + +Il appela son valet de chambre, et d’un ton qui n’admettait pas de +réplique: + +--Je veux partir, dit-il, je veux être parti avant une heure, +procurez-vous des chevaux de poste à l’instant. + +Et comme mes yeux, à défaut de ma bouche, interrogeaient: + +--Il le faut, ajouta-t-il, hésiter serait folie, chaque minute ajoute +pour ainsi dire au péril qui nous menace. + +J’étais bien jeune, monsieur, inexpérimentée, toute ignorante de la vie; +mais la souffrance, l’isolement, la certitude de n’avoir à compter que +sur moi avaient donné à mon intelligence cette maturité précoce qui est +le lot des enfants des pauvres. + +Prévenue, aussitôt admise près de M. de Chalusse, qu’il me faisait +mystère d’une certaine chose, je m’étais mise à l’étudier avec cette +patiente sagacité de l’enfant, redoutable parce qu’on ne la soupçonne +pas, et j’en étais arrivée à cette conviction qu’une perpétuelle terreur +troublait sa vie. + +Était-ce donc pour lui qu’il tremblait, ce grand seigneur que son titre, +ses relations et sa fortune faisaient si puissant? Évidemment non. +C’était donc pour moi? Sans doute! Mais pourquoi?... + +Bientôt il me fut prouvé qu’il me cachait, ou que du moins il empêchait +par tous les moyens en son pouvoir, que ma présence près de lui ne fût +connue hors d’un cercle très-restreint. + +Notre brusque départ de Cannes devait justifier toutes mes conjectures. + +Ce fut à proprement parler une fuite. + +Nous nous mîmes en route à onze heures du soir, par une pluie battante, +avec les premiers chevaux qu’on pût se procurer. + +Le seul valet de chambre de M. de Chalusse nous accompagnait; non +Casimir, celui qui m’accusait, il n’y a qu’un instant, mais un autre, un +vieux et digne serviteur, mort depuis, malheureusement, et qui avait +toute la confiance de son maître. + +Les autres domestiques, congédiés avec une gratification princière, +devaient se disperser le lendemain. + +Nous ne revenions pas sur Paris; nous nous dirigions vers la frontière +italienne. + +Il faisait encore nuit noire quand nous arrivâmes à Nice, devenue depuis +peu une ville française. Notre voiture s’arrêta sur le port, le +postillon détela ses chevaux, et nous restâmes là... + +Le valet de chambre s’était éloigné en courant. Il ne reparut que deux +heures plus tard, annonçant qu’il avait eu bien de la peine à se +procurer ce que souhaitait M. le comte, mais qu’enfin, en prodiguant +l’argent il avait levé toutes les difficultés. + +Ce que voulait M. de Chalusse, c’était un navire prêt à prendre la mer. +Bientôt celui qu’avait arrêté le valet de chambre vint se ranger le long +du quai. Notre berline fut hissée sur le pont et nous mîmes à la +voile... le jour se levait. + +Le surlendemain, nous étions à Gênes, cachés sous un faux nom dans une +hôtellerie du dernier ordre. + +Depuis l’instant où le comte avait senti la mer sous ses pieds, il +m’avait paru moins violemment agité, mais il était loin d’être calme. Il +tremblait d’être poursuivi et rejoint, les précautions dont il +s’entourait le prouvaient. Un malfaiteur ne prend pas plus de peine pour +dépister la police lancée sur ses traces. + +Un fait positif aussi, c’est que, seule, je causais les transes +incessantes de M. de Chalusse. Même, une fois je l’entendis délibérer +avec son valet de chambre si on ne m’habillerait pas en homme. La +difficulté de se procurer un costume empêcha surtout l’exécution de ce +projet. + +Pour ne négliger aucune circonstance, je dois dire que le domestique ne +partageait pas les inquiétudes de son maître. + +A trois ou quatre reprises, je l’entendis qui disait: + +--M. le comte est trop bon de se faire ainsi du mauvais sang... Elle ne +nous rattrapera pas... Nous a-t-elle seulement suivis?... Sait-elle même +quelque chose?... Et, à tout mettre au pis, que peut-elle?... + +Elle!... qui, elle?... Voilà ce que je m’épuisais à chercher. + +Je dois, du reste, vous l’avouer, monsieur: positive de ma nature et peu +accessible aux imaginations romanesques, je finissais par me persuader +que le péril existait surtout dans l’esprit du comte, et qu’il se +l’exagérait singulièrement s’il ne le créait pas. + +Il n’en souffrait pas moins, et la preuve c’est que le mois qui suivit +fut employé en courses haletantes d’un bout à l’autre de l’Italie. + +Le mois de mai finissait quand M. de Chalusse crut pouvoir rentrer en +France. Nous rentrâmes par le Mont-Cenis, et tout d’une traite nous +allâmes jusqu’à Lyon. + +C’est là qu’après un séjour de quarante-huit heures employées en +courses, le comte m’apprit que nous allions nous séparer pour un temps, +que la prudence exigeait ce sacrifice... + +Et aussitôt, sans me laisser placer une parole, il entreprit de me +démontrer les avantages de ce parti. + +J’étais d’une ignorance extrême, et il comptait que je profiterais de +notre séparation pour hausser mon éducation au niveau de ma position +sociale. + +Il avait donc arrangé, me dit-il, que j’entrerais comme pensionnaire aux +dames de Sainte-Marthe, une maison d’éducation qui a dans le Rhône la +célébrité du couvent des Oiseaux à Paris. + +Il ajouta que par prudence encore il se priverait de me venir visiter. +Il me fit jurer de ne jamais prononcer son nom. Je devais envoyer les +lettres que je lui écrirais à une adresse qu’il me donna, et lui-même +signerait d’un nom supposé celles qu’il m’adresserait. Enfin, il me dit +encore que la directrice de Sainte-Marthe avait son secret, et que je +pouvais me fier à elle... + +Il était si inquiet, si agité, si visiblement désespéré le jour où cette +grave détermination fut prise, que véritablement je le crus... fou. + +N’importe, je répondis que j’obéirais, et la vérité est que j’étais loin +d’être affligée. + +L’existence, près de M. de Chalusse, était d’une tristesse mortelle. Je +dépérissais d’ennui, moi toujours accoutumée au travail, au mouvement, +au bruit. Et je me sentais tout émue de joie, à l’idée que j’allais me +trouver au milieu de jeunes filles de mon âge que j’aimerais et qui +m’aimeraient. + +Malheureusement, M. de Chalusse, qui prévoyait tout, avait oublié une +circonstance qui devait faire des deux années que j’ai passées à +Sainte-Marthe, une lente et cruelle agonie. + +Je fus d’abord amicalement accueillie de mes compagnes... Une «nouvelle» +qui rompt la monotonie est toujours bien venue. Mais on ne tarda pas à +me demander comment je m’appelais, et je n’avais d’autre nom à donner +que celui de Marguerite... On s’étonna, on voulut savoir ce que +faisaient mes parents... je ne sais pas mentir, j’avouai que je ne +connaissais ni mon père ni ma mère... + +Dès lors, «la bâtarde,» on m’avait surnommée ainsi, fut reléguée à +l’écart... On s’éloigna de moi pendant les récréations... Ce fut à qui +ne serait pas placée près de moi à l’étude... à la leçon de piano, celle +qui devait jouer après moi affectait d’essuyer soigneusement le clavier. + +Bravement, j’essayai de lutter contre cette réprobation injuste, et de +la vaincre. Inutiles efforts!... J’étais trop différente de toutes ces +jeunes filles... D’ailleurs, j’avais commis une imprudence énorme... +J’avais été assez simple pour laisser voir à mes compagnes les +magnifiques bijoux dont M. de Chalusse m’avait comblée, et que je ne +portais jamais... En deux occasions, j’avais prouvé que je disposais à +moi seule de plus d’argent que toutes les élèves ensemble... + +Pauvre, on m’eût peut-être fait l’aumône d’une hypocrite pitié... Riche, +je devins l’ennemie... Ce fut la guerre, et une de ces guerres sans +merci comme il s’en voit parfois au fond des couvents... + +Je vous épouvanterais, monsieur, si je vous disais quels raffinements de +cruauté inventèrent ces filles de hobereaux pour satisfaire la haine que +leur inspirait l’intruse... + +Je pouvais me plaindre... je jugeais cela au-dessous de moi... + +Comme autrefois, je renfermai en moi le secret de mes souffrances, et je +mis mon orgueil à ne montrer jamais qu’un visage placide et souriant, +disant à mes ennemies que mon cœur planait si haut au-dessus d’elles, +que je les défiais de l’atteindre. + +Le travail fut mon refuge et ma consolation; je m’y jetai avec l’âpreté +du désespoir. + +Cependant je serais sans doute morte à Sainte-Marthe sans une +circonstance futile. + +Un jour de composition, j’eus une discussion avec ma plus implacable +ennemie: elle se nommait Anaïs de Rochecote. + +J’avais mille fois raison, je ne voulais pas céder, la directrice +n’osait pas me donner tort. + +Furieuse, Anaïs écrivit à sa mère je ne sais quels mensonges. Mme de +Rochecote intéressa les mères de cinq ou six élèves à la querelle de sa +fille, et un soir, ces dames vinrent toutes ensemble, noblement et +courageusement demander l’expulsion de «la bâtarde.» Il était +inqualifiable, disaient-elles, inouï, monstrueux, qu’on osât admettre +dans la maison d’éducation de leurs enfants, une fille comme moi, sans +nom, issue on ne savait d’où, et qui, pour comble, humiliait les autres +de ses richesses suspectes. + +La directrice voulut prendre mon parti; ces dames déclarèrent que si je +n’étais pas renvoyée elles retireraient leurs filles... C’était à +prendre ou à laisser... + +Je ne pouvais pas n’être pas sacrifiée... + +Prévenu par le télégraphe, M. de Chalusse accourut, et le lendemain +même, je quittais Sainte-Marthe au milieu des huées!... + + + + +X + + +Déjà, le matin même, le juge de paix avait pu voir de quelle virile +énergie le malheur avait trempé Mlle Marguerite, cette belle jeune +fille si timide et si fière. + +Il n’en fut pas moins surpris de l’explosion soudaine de sa haine. + +Car elle haïssait. Le seul frémissement de sa voix, en prononçant le nom +d’Anaïs de Rochecote, disait bien qu’elle était de ces âmes altières qui +ne sauraient oublier une offense. + +Nulle trace ne restait de sa fatigue si grande: elle s’était redressée, +et le souvenir de l’odieux et lâche affront dont elle avait été victime, +empourprait sa joue et allumait des éclairs au fond de ses grands yeux +noirs. + +--Cette atroce humiliation n’a guère plus d’un an de date, monsieur, +reprit-elle, et maintenant il me reste peu de chose à vous apprendre. + +Mon expulsion de Sainte-Marthe transporta d’indignation M. de Chalusse. +Il savait une chose que j’ignorais, c’est que Mme de Rochecote, cette +femme si sévère et si intraitable, était absolument décriée pour ses +mœurs... + +La première inspiration du comte fut de lutter et de se venger, car, +avec ses apparences glaciales, il était la violence même. J’eus toutes +les peines du monde à l’empêcher d’aller provoquer le général de +Rochecote, qui vivait encore à cette époque. + +Cependant il importait de prendre un parti pour moi. + +M. de Chalusse me proposa de me chercher une autre maison d’éducation, +me promettant, instruit qu’il était par une désolante expérience, de +prendre assez de précautions pour assurer mon repos. + +Mais je l’interrompis, dès les premiers mots, pour lui dire que je +rentrerais à mon atelier de reliure plutôt que de hasarder une nouvelle +épreuve. + +Et ce que je disais, je le pensais. + +Un subterfuge indigne de moi--une supposition de nom, par +exemple--pouvait seul me mettre à l’abri des avanies de Sainte-Marthe. +Or, je me savais incapable de soutenir un mensonge... je sentais qu’au +premier soupçon je confesserais tout. + +Ma fermeté eut cet avantage de rendre quelque résolution à M. de +Chalusse. + +Il s’écria, en jurant--ce qui ne lui arrivait presque jamais--que +j’avais mille fois raison, qu’il était las, à la fin, de trembler et de +se cacher, et qu’il allait prendre ses mesures pour me garder près de +lui. + +--Ainsi, conclut-il en m’embrassant, le sort en est jeté, et il arrivera +ce qui pourra!... + +Mais ces mesures dont il parlait exigeaient un certain délai, et en +attendant il décida qu’il m’établirait à Paris, la seule ville où on +puisse échapper aux indiscrétions. + +Il acheta donc pour moi, non loin du Luxembourg, une maison petite et +commode, avec un jardinet sur le devant, et il m’y installa avec deux +vieilles bonnes et un domestique de confiance. + +Comme il me fallait, en outre, un chaperon, il se mit en quête et +m’amena Mme Léon. + +Le juge de paix, à ce nom, releva un peu la tête, enveloppant Mlle +Marguerite d’un regard perspicace. + +Il espérait que quelque chose en elle lui apprendrait ce qu’elle pensait +au juste de la femme de charge, et quel degré de confiance elle lui +accordait. + +Mais elle fut impénétrable. + +--Après tant de traverses, poursuivit-elle, j’ai pu croire un instant +que la destinée se lassait. + +Oui, je l’ai cru, et quoi qu’il advienne, les mois que j’ai passés dans +cette chère maison seront les plus heureux de ma vie... + +Je m’y plus tout d’abord; j’y trouvais la solitude et la paix... + +Mais quelle ne fut pas ma stupeur, le lendemain même de mon +installation, lorsque descendant à mon petit jardin, j’aperçus debout, +arrêté devant la grille, ce jeune homme que j’avais entrevu à Cannes, et +dont la physionomie, après plus de deux ans, restait dans ma mémoire +comme l’expression achevée des sentiments les meilleurs et les plus +nobles. + +J’eus comme un éblouissement. Quel mystérieux hasard l’avait fait +s’arrêter là, précisément à cette heure?... + +Ce qui est sûr, c’est qu’il me reconnut comme je le reconnaissais. Il me +salua en souriant un peu, et je m’enfuis, indignée surtout de ne me +point sentir d’indignation de son audace. + +Je fis beaucoup de projets ce jour-là. Mais le lendemain, à la même +heure, j’étais cachée derrière une persienne, et je le vis, comme la +veille, s’arrêter et regarder avec une évidente anxiété... + +Bientôt je sus qu’il demeurait tout près de là, avec sa mère, une femme +veuve, et que chaque jour deux fois, en allant au Palais et en revenant, +il passait devant ma maison. + +Elle était devenue cramoisie, elle baissait les yeux, elle balbutiait... + +Puis, tout à coup, rougissant de rougir, elle redressa le front, et +d’une voix plus ferme: + +--Vous dirai-je, monsieur, notre simple histoire?... A quoi bon!... De +tout ce qui s’est passé, je n’aurais rien à cacher à ma mère, si j’avais +une mère. Quelques causeries furtives, quelques lettres échangées, un +serrement de main à travers la grille... et ce fut tout. + +Cependant, j’eus un tort grave et irréparable... je manquai à la règle +de ma vie: la franchise, et j’en suis cruellement punie. Je ne dis rien +à M. de Chalusse... je n’osai pas. + +Je souffrais de ma dissimulation, je me jurais de tout avouer, mais je +m’ajournais de semaine en semaine... Chaque soir, je me disais: «Ce sera +pour demain...» et le lendemain: «Allons, je m’accorde encore cette +journée...» + +C’est que je connaissais les préjugés aristocratiques du comte, je +savais quels grands projets d’établissement il caressait pour moi, et il +était l’arbitre de mon avenir. + +Et d’un autre côté, Pascal ne cessait de me répéter: + +--De grâce, mon amie, ne parlez pas... ma position grandit... Il ne faut +qu’une occasion pour la mettre en évidence. D’un jour à l’autre je puis +être célèbre... Alors, j’irai voir votre tuteur. Mais au nom du ciel, +attendez! + +Je m’expliquais ces prières de Pascal. Je lisais dans sa pensée que +l’immense fortune de M. de Chalusse l’épouvantait et qu’il avait peur +d’être taxé de cupidité... + +J’attendis donc, avec cette angoisse secrète qui poursuit jusqu’au +milieu du bonheur ceux qui ont toujours été malheureux... Je me tus, +pleine de défiances, me disant qu’un si beau rêve n’était pas fait pour +moi, et qu’il allait s’envoler. + +Il s’envola bientôt. + +Un matin, j’entendis une voiture s’arrêter à ma porte, et peu après le +comte de Chalusse parut, plus froid et plus soucieux que de coutume. + +--Tout est prêt pour vous recevoir à l’hôtel de Chalusse, Marguerite, me +dit-il, venez!... + +Il m’offrit cérémonieusement la main, et je le suivis, sans pouvoir +faire avertir Pascal, car je m’étais toujours cachée de Mme Léon... + +Une chétive espérance me soutenait. + +Je pensais que les précautions prises par M. de Chalusse dissiperaient +un peu les ténèbres et me donneraient au moins une idée de ce vague +danger dont il me menaçait toujours. Mais non. Il s’était borné, +ostensiblement du moins, à remplacer tous ses gens et à obtenir du +conseil de l’hospice mon émancipation... + +Le juge de paix eut un mouvement de surprise. + +--Comment!... vous êtes émancipée, fit-il. + +--Oui, monsieur... Le comte m’a dit que ses hommes d’affaires n’avaient +trouvé que ce moyen d’atteindre un certain but qui ne m’a pas été +expliqué... + +--En effet, murmura le juge, oui, peut-être... + +Il s’inclina et Mlle Marguerite reprit: + +--Notre existence, dans ce grand hôtel, redevint ce qu’elle avait été à +Cannes... plus retirée même s’il est possible... Le comte avait +considérablement vieilli en trois ans... Il était visible qu’il pliait +sous le faix de quelque mystérieux chagrin... + +--Je vous condamne à une triste jeunesse, me disait-il parfois, mais +cela ne durera pas éternellement... patience, patience!... + +M’aimait-il sincèrement? Je le crois. Mais son affection se traduisait +d’une façon étrange et désordonnée. Par certains jours, il avait dans la +voix une si vive expression de tendresse, que j’en étais remuée... +D’autres fois, ses yeux chargés de haine m’effrayaient. Je l’ai vu +sévère avec moi jusqu’à la brutalité... et l’instant d’après il me +demandait pardon, il faisait atteler et me conduisait chez des +joailliers, où il me forçait de choisir les plus brillantes parures... +Léon prétend que j’en ai là-haut pour plus de cent mille écus. + +Parfois je me suis demandée si c’était bien à moi que s’adressaient ces +caresses et ces rigueurs, ou si je n’étais pour lui que l’ombre +décevante, le spectre, pour ainsi dire, d’une personne absente... + +Ce qui est positif, c’est que souvent il me priait de m’habiller ou de +me coiffer de telle façon qu’il m’indiquait. Il me demandait de porter +des robes d’une certaine couleur ou de me servir d’un parfum particulier +qu’il me donnait. + +Vingt fois, lorsque j’allais et venais autour de lui, il lui est arrivé +de me crier: + +--Marguerite! je t’en prie!... reste, reste comme tu es là... + +Je restais... l’illusion s’évanouissait... Bientôt il lui échappait un +sanglot ou un juron, et d’une voix irritée il me criait: + +--Va-t-en!... + +Le juge de paix ne détachait plus les yeux de sa bague; on eût dit +qu’elle le fascinait. Son visage trahissait une commisération profonde, +et par moment il hochait la tête d’un air soucieux. + +L’idée lui venait que cette malheureuse jeune fille avait été la +victime, non d’un fou précisément, mais d’un de ces maniaques +redoutables qui ont juste assez de raison et de suite dans les idées +pour combiner les tortures qu’ils infligent à ceux qui les entourent. + +Plus lentement, afin de mieux fixer l’attention du vieux juge, Mlle +Marguerite reprit: + +--Si je rappelais à M. de Chalusse une femme jadis aimée, cette femme +devait être ma mère. Je dis «devait être» parce que je ne suis pas sûre. + +Saisir et suivre le fil de la vérité, avec M. de Chalusse, était presque +impossible, tant ses propos offraient de contradictions et +d’incohérences, volontaires ou calculées... Il semblait prendre à tâche +et se faire un méchant plaisir de dérouter et d’égarer mes conjectures, +détruisant le matin les conjectures qu’il avait fait naître la veille au +soir. + +--C’est bien cela, murmurait le juge de paix, c’est bien cela... + +--Dieu sait, cependant, monsieur, avec quelle anxieuse sollicitude je +recueillais les moindres paroles du comte... Cela ne se comprend que +trop, n’est-ce pas!... J’étais désespérée de ma situation louche et +inexplicable près de lui... Que n’a-t-on pas soupçonné!... Il avait +changé tous les domestiques avant mon arrivée ici, mais il avait voulu +que Mme Léon me suivît... Qui sait ce qu’elle a raconté!... Toujours +est-il que, plusieurs fois, le dimanche, en me rendant à la messe, j’ai +entendu sur mon passage: «Tenez, voici la maîtresse du comte de +Chalusse!...» Oh! aucune humiliation ne m’a été épargnée... aucune. + +Il est cependant une chose qui, pour moi, ne présente pas l’ombre d’un +doute. Le comte connaissait ma mère. Il en parlait souvent: tantôt avec +des explosions de passion qui me faisaient croire qu’il l’avait adorée +et qu’il l’aimait encore, tantôt avec des injures et des malédictions +qui me donnaient à penser qu’il avait eu cruellement à se plaindre et à +souffrir d’elle. + +Le plus souvent il lui reprochait de m’avoir sacrifiée sans hésitation +ni remords à sa réputation, à sa sécurité. + +Il disait qu’il fallait qu’elle n’eût pas de cœur, et que c’était une +chose inouïe, incompréhensible, monstrueuse, qu’une femme pût jouir en +paix de tous les avantages d’une immense fortune, pendant qu’elle se +savait de par le monde une fille, lâchement abandonnée à tous les +hasards, misérablement livrée à toutes les horreurs de la misère... + +Je suis presque certaine aussi que ma mère est mariée... M. de Chalusse +a fait plus d’une allusion à son mari; il le haïssait effroyablement. + +Enfin, un soir, étant plus expansif que de coutume, le comte me donna à +entendre que le grand danger qu’il redoutait pour moi venait de ma mère +ou de son mari... Il a essayé ensuite, selon son habitude, de revenir +sur ses affirmations, mais il n’a pu m’ôter de l’esprit que pour cette +fois il avait dit vrai... ou à peu près... + +Le juge s’était redressé sur son fauteuil, et il cherchait du regard les +yeux de Mlle Marguerite... + +Lorsqu’il les eut rencontrés: + +--Alors, fit-il, ces lettres que nous avons trouvées dans le secrétaire +seraient de votre mère, mademoiselle... + +La jeune fille rougit... Déjà, elle avait été interrogée au sujet de ces +lettres, et elle n’avait pas répondu. + +Elle parut délibérer une minute; puis se décidant: + +--Votre opinion est la mienne, monsieur, prononça-t-elle. + +Et aussitôt, comme si elle eût voulu éviter de nouvelles questions, elle +poursuivit avec une certaine volubilité: + +--Du reste, un souci nouveau et plus pressant, la menace d’un malheur +bien positif, hélas! vint m’arracher à cette perpétuelle préoccupation +de ma naissance. + +Il y a eu de cela un mois hier; un matin, nous déjeunions, quand le +comte m’annonça qu’il attendait pour dîner deux convives. + +C’était une telle dérogation à toutes nos habitudes que je restai muette +de surprise. + +--Positivement, c’est extraordinaire, ajouta gaiement M. de Chalusse, +mais c’est ainsi... le loup s’humanise... nous aurons ce soir M. de +Fondège et le marquis de Valorsay... Ainsi, chère Marguerite, soyez +belle, pour faire honneur à votre vieil ami. + +A six heures, ces deux messieurs arrivèrent ensemble. + +Je connaissais M. de Fondège, «le général,» comme on l’appelle, le seul +ami de M. de Chalusse; il venait nous visiter assez souvent. + +Mais je n’avais jamais aperçu le marquis de Valorsay, et même, j’avais +entendu prononcer son nom, le matin, pour la première fois. + +Je ne le jugeai pas... Il me déplut, dès qu’il parut, jusqu’à +l’aversion. + +D’abord, il me regarda trop, avec une insistance que ma position fausse +rendait pénible, ensuite il se montra trop prévenant. + +Pendant le dîner, il parla presque seul et uniquement pour moi, à ce +qu’il me parut. + +Je me souviens surtout de certain tableau qu’il nous fit de ce qu’il +appelait un «bon ménage,» qui me donna des nausées. + +Selon lui, un mari ne devait être que le premier ministre et l’humble +serviteur des fantaisies de sa femme... C’était son système... Aussi, +comptait-il, s’il se mariait jamais, donner à la marquise de Valorsay +toute la liberté qu’elle voudrait, de l’argent à pleines mains, les +plus beaux équipages et les plus magnifiques diamants de Paris, des +toilettes fabuleuses, toutes les satisfactions du luxe et de la vanité, +enfin, une existence féerique, un rêve, un étourdissement, un +tourbillon... + +--Avec ces idées, ajoutait-il en m’épiant du coin de l’œil, la +marquise serait bien difficile si elle n’était pas ravie de son mari. + +Il m’exaspérait. + +--Monsieur, dis-je d’un ton sec, la pensée seule d’un mari pareil me +ferait fuir au fond du plus austère couvent. + +Il parut décontenancé, «le général,» je veux dire M. de Fontège lui +adressa un regard narquois, et on parla d’autre chose. + +Mais quand ces messieurs furent partis, M. de Chalusse me gronda. + +Il me dit que ma philosophie sentimentale n’était pas de mise dans un +salon, et que mes idées sur la vie, le monde, le mariage, le devoir... +sentaient d’une lieu l’hospice des enfants trouvés. + +Et comme je répliquais, il m’interrompit pour entamer un éloge en règle +du marquis de Valorsay, un homme remarquable, assurait-il, de grande +naissance, possédant d’immenses propriétés libres d’hypothèques, +spirituel, joli garçon... un de ces mortels privilégiés enfin que rêvent +toutes les jeunes filles. + +Les écailles me tombaient des yeux. + +Je compris que le marquis de Valorsay devait être le prétendant trié +pour moi entre tous par M. de Chalusse. + +Alors, je m’expliquai son programme matrimonial. C’était comme une +affiche à attirer la foule... + +Et je fus indignée de ce qu’il m’estimait si vulgaire, que de me laisser +éblouir par la grossière fantasmagorie de cette vie de plaisirs stupides +qu’il m’avait décrite. + +Il m’avait déplu, je le méprisai pour l’avoir vu à genoux devant +l’argent de M. de Chalusse. Car il n’y avait pas à se méprendre sur +l’ignominie du marché que cachaient ses propos légers: il m’avait offert +ma liberté en échange de ma dot. Cela est admis, m’a-t-on dit. Or s’il +faisait cela pour une certaine somme, que ferait-il donc pour une somme +double ou triple... + +Voilà ce que je me disais, me demandant toutefois si je ne m’étais pas +trompée. + +Mais non. La suite confirma mes premiers soupçons. + +Dès le surlendemain, je vis arriver M. de Valorsay; il s’enferma avec le +comte et ils restèrent plus de deux heures en conférence. + +Étant entrée chez M. de Chalusse après le départ du marquis, je vis sur +son bureau tous ses titres de propriétés qu’il lui avait fallu montrer +sans doute, l’autre voulant savoir bien au juste combien cela lui +rapporterait de se marier. + +La semaine suivante, nouvelle conférence. Un notaire y assista cette +fois. M. de Valorsay prenait ses sûretés. + +Enfin, mes derniers doutes furent levés par Mme Léon, toujours bien +informée, grâce à l’habitude qu’elle a d’écouter aux portes. + +--On vous marie, me dit-elle, j’ai entendu. + +Cette certitude m’émut peu. + +J’avais eu le temps de me recueillir et de prendre un parti. Je suis +timide, mais je ne suis pas faible; j’étais décidée à résister à M. de +Chalusse, résolue, au pis aller, à me séparer de lui et à renoncer à +toutes les espérances de fortune dont il m’avait bercée. + +De tout ce qui se passait en moi, de mes délibérations, de ma résolution +définitive, je ne dis rien à Pascal. + +C’est à peine si je lui laissai entrevoir qu’il était question d’un +mariage pour moi. + +Je ne voulais pas l’engager par le conseil qu’il n’aurait pas manqué de +me donner. + +J’avais sa parole; elle suffisait à ma sécurité. + +Et c’est avec un tressaillement de joie que je me disais: + +--M. de Chalusse, indigné de ma résistance, me chassera peut-être de son +hôtel... Que m’importe, ou plutôt, tant mieux... Pascal est là. + +Mais pour résister, Monsieur, il faut être attaquée, et M. de Chalusse +ne me parlait de rien, soit que tout ne fût pas réglé entre lui et M. de +Valorsay, soit qu’il espérât en me prenant à l’improviste m’ôter la +faculté de délibérer. + +Parler la première eût été une imprudence insigne. + +Je connaissais assez le comte pour savoir qu’il était de ces hommes dont +on ne doit jamais devancer les intentions. + +J’attendais donc, sinon avec calme, du moins avec résignation, +rassemblant toute mon énergie pour l’heure décisive. + +C’est que je ne suis pas une héroïne de roman, monsieur, je l’avoue à ma +honte... Je n’ai pas pour l’argent tout le mépris qu’il mérite... +J’étais bien résolue à me marier quand même selon mon cœur; mais +j’aurais désiré... je souhaitais que M. de Chalusse me donnât non une +fortune, mais une modeste dot... + +Lui cependant était devenu plus expansif, et il me laissa voir qu’il +s’employait à réunir le plus d’argent comptant possible. + +Je voyais venir fréquemment des hommes d’affaires, et quand ils étaient +partis, M. de Chalusse me montrait des liasses de billets et de titres +en me disant: + +--Vous voyez qu’on songe à votre avenir, chère Marguerite. + +C’est une justice à lui rendre, maintenant qu’il n’est plus, cet avenir +a été la constante préoccupation des derniers mois de sa vie. + +Moins de quinze jours après s’être chargé de moi, il avait fait un +testament par lequel il m’adoptait et m’instituait son unique héritière. + +Ce testament fut déchiré, comme m’offrant pas assez de sécurité, +prétendait-il, et une douzaine d’autres eurent le même sort. + +Car il s’inquiétait continuellement de dispositions à prendre, de +dernières volontés à régler, comme s’il eût eu le pressentiment qu’il +mourrait d’une mort inopinée et soudaine. + +Il est vrai d’ajouter qu’il paraissait se soucier moins de m’assurer +toute sa fortune que de la soustraire à quelqu’un. Le jour où nous +brulâmes ensemble son dernier testament, il me dit: + +--Cet acte est inutile, on l’attaquerait et on obtiendrait probablement +sa révocation. J’ai imaginé mieux, je tiens un expédient qui concilie +tout. + +Et comme je hasardais quelques objections, car il me répugnait d’être +l’instrument d’une vengeance ou d’une injustice, et d’aider à dépouiller +ses héritiers s’il en avait: + +--Mêlez-vous de vos affaires, me dit-il brutalement. Je ménage à ceux +qui guettent ma succession la surprise qu’ils méritent... Ah! ils +convoitent mes propriétés!... Eh bien! ils les auront, je les leur +léguerai, mais grevées d’hypothèques jusqu’à l’extrême limite de leur +valeur. + +Et pour atteindre ce but, il dénaturait sa fortune, affirmant qu’il ne +serait tranquille que le jour où elle tiendrait tout entière dans un +portefeuille qu’il porterait toujours sur lui. + +De là, monsieur, ces immenses mouvements de capitaux, ces ventes, ces +emprunts. De là ces millions au porteur qui se trouvaient dans le +secrétaire de M. de Chalusse le matin du jour où la mort l’a surpris... + +Malheureux homme! De tous les projets qu’il méditait, aucun n’a réussi. + +Ils peuvent venir, ces héritiers qu’il redoutait, que je ne connais pas, +dont personne ne soupçonnait même l’existence... ils trouveront intacts +les biens qu’il prétendait leur arracher. + +Il rêvait, pour moi, la situation la plus brillante, un grand nom, le +titre de marquise, et il n’a pas même su préserver ma réputation des +imputations les plus humiliantes... J’ai été accusée de vol avant que +son cadavre fût seulement refroidi... + +Il me voulait riche, effroyablement riche, comme lui, et après avoir +essayé de m’éblouir de ses millions, il ne me laisse pas de pain, +exactement parlant... pas de pain. + +Mon avenir le terrifiait, et il meurt sans m’avoir rien appris des +mystérieux dangers qui me menacent, sans avoir pu me dire si +véritablement, comme je le crois, comme j’en suis moralement sûre, il +était mon père... + +Il m’a élevée malgré moi jusqu’aux plus hautes sphères sociales; il m’a +mis en main cette baguette magique qui s’appelle l’or, il m’a montré le +monde à mes pieds... et tout à coup il me laisse retomber plus bas qu’il +ne m’avait prise... + +Ah!... M. de Chalusse, mieux eût valu me laisser à l’hospice des enfants +trouvés, je gagnerais ma vie maintenant... + +Et cependant, je vous pardonne!... + +Mlle Marguerite se recueillit un moment, cherchant dans sa mémoire si +elle avait bien tout dit, si elle n’oubliait aucun détail... + +Ne trouvant rien, elle s’approcha du juge de paix jusqu’à le toucher, et +avec une émouvante solennité: + +--Vous connaissez à cette heure ma vie comme moi-même, monsieur, +prononça-t-elle... Vous savez ce qu’ignore encore celui qui est devenu +mon unique espoir... Puisse-t-il, quand je me montrerai à lui telle que +je suis véritablement, ne pas me trouver indigne de lui... + +Le juge de paix se dressa comme mû par un ressort... + +Deux grosses larmes, les premières qu’il versât depuis des années, +tremblèrent au bord de ses paupières et se perdirent dans les rides de +son visage. + +--Vous êtes une digne et noble créature, mon enfant, dit-il... Et si +j’avais un fils, je m’estimerais heureux qu’il fût choisi par une femme +comme vous!... + +Elle le regarda d’un air de joie délirante, joignit les mains, et, à +bout de forces, s’affaissa sur un fauteuil en murmurant: + +--Oh! merci, monsieur, merci!... + +C’est qu’elle pensait à Pascal... C’est qu’elle s’était effrayée de ses +sentiments quand elle lui exposerait loyalement tout ce passé de +douleurs et de misères qu’il ne connaissait pas... + +Et après les paroles du juge de paix elle était rassurée. + + + + +XI + + +La demie de quatre heures sonnait... + +On entendait des pas furtifs sur le palier, et des frôlements le long de +la porte. + +Les domestiques de l’hôtel de Chalusse rôdaient autour de la pièce, où +étaient enfermés le juge de paix et Mlle Marguerite, intrigués de ne +pas les voir reparaître, se demandant ce qu’ils pouvaient avoir à se +dire pour une si longue conférence. + +A cette heure, la besogne du greffier devait être fort avancée. + +--Il faut que je voie où en est l’inventaire, dit le vieux juge à +Mlle Marguerite, excusez-moi de vous quitter une minute... je +reviens. + +Et il sortit. + +Mais c’était là un prétexte. La vérité est qu’il désirait surtout +dissimuler son émotion. Profondément remué par le récit de cette pauvre +jeune fille, il voulait se remettre, et reprendre avec son sang-froid sa +perspicacité habituelle. + +Et il en avait besoin, la situation lui paraissant bien plus compliquée +depuis que Mlle Marguerite lui avait parlé de ces héritiers, de ces +ennemis mystérieux qui avaient empoisonné l’existence de M. de Chalusse. + +Il était clair que ces gens-là arrivant à la curée voudraient savoir ce +qu’étaient devenus les millions du secrétaire. + +A qui les redemanderaient-ils? A Mlle Marguerite, bien évidemment. +Quelles tracasseries ne lui susciteraient-ils pas!... + +Ainsi pensait le vieux juge de paix tout en écoutant le rapport de son +greffier. + +Ce n’était pas le tout, d’avoir provoqué les confidences de Mlle +Marguerite, il avait à rechercher quel parti elle pouvait tirer de son +étrange et douloureuse situation, il avait à la conseiller, à la +guider... + +Il était redevenu l’homme impassible, quand il reparut dans le cabinet +du comte, et il vit avec plaisir que la pauvre jeune fille avait de même +repris une partie de son calme. + +--Maintenant, lui dit-il, causons... Je vous prouverai que votre +position n’est pas si désolante que vous croyez... Mais avant de penser +à l’avenir, inquiétons-nous du passé... voulez-vous? + +La jeune fille s’inclina en signe d’acquiescement. + +--Parlons d’abord, reprit le juge, des millions disparus... Ils étaient +certainement dans le secrétaire quand M. de Chalusse y a remis la fiole, +on ne les y retrouve plus... Donc, il faut que M. de Chalusse les ait +emportés avec lui... + +--C’est ce que je me suis dit. + +--Ces valeurs formaient-elles un gros volume? + +--Assez gros... mais qui pouvait très-bien être dissimulé sous un ample +pardessus comme celui que portait M. de Chalusse. + +--Très-bien!... A quelle heure est-il sorti? + +--Vers cinq heures. + +--Et on l’a rapporté? + +--A six heures et demie environ. + +--Où l’avait pris le cocher qui l’a ramené?... + +--Dans les environs de Notre-Dame-de-Lorette, à ce qu’il nous a dit. + +--A-t-on conservé le numéro de ce cocher? + +--Je crois que Casimir se l’est fait remettre. + +A qui lui eût demandé pourquoi cette sorte d’enquête officieuse, le juge +de paix eût répondu que le seul intérêt de Mlle Marguerite le +guidait. + +Rien n’était plus vrai. Et cependant, sans que peut-être il s’en rendit +compte, un autre mobile le poussait à s’écarter un peu du cercle de ses +attributions. + +Cette affaire l’intéressait et l’attirait par ses côtés ténébreux et +inexplicables. Elle irritait ce besoin de connaître la vérité qui est au +fond de tout homme. Elle le séduisait en lui offrant une occasion +d’exercer sa faculté maîtresse qui était la pénétration. + +Aussi, se recueillait-il, analysant les réponses de Mlle Marguerite, +et après un moment: + +--Donc, fit-il, le point de départ des recherches, si recherches il y a +jamais, sera celui-ci: M. de Chalusse est sorti avec deux millions, et +pendant les deux heures qu’il est resté dehors, il a disposé de cette +somme énorme... ou on la lui a volée. + +Mlle Marguerite tressaillit. + +--Oh! volée... balbutia-t-elle. + +--Mon Dieu, oui, mon enfant, tout est possible... il faut tout +admettre... Mais poursuivons. Où se rendait M. de Chalusse? + +--Chez un homme d’affaires qui devait, pensait-il, lui procurer une +adresse qui se trouvait dans la lettre déchirée par lui. + +--Le nom de cet homme? + +--Fortunat... + +Le magistrat écrivit ce nom sur son calepin, puis reprenant ses +questions: + +--Arrêtons-nous, dit-il, à cette malheureuse lettre, la cause, selon +vous, de la mort de M. de Chalusse. Que disait-elle? + +--Je l’ignore, monsieur. J’ai aidé, c’est vrai, le comte à en réunir les +fragments, mais je ne l’ai pas lue. + +--Peu importe!... L’important est de savoir qui l’a écrite. Ce ne peut +être, m’avez-vous dit, que cette sœur de M. de Chalusse disparue il y +a une trentaine d’années ou votre mère... + +--En effet, monsieur, c’était et c’est encore mon opinion. + +Le vieux juge, tout en souriant, tracassait sa bague. + +--Eh bien!... moi, prononça-t-il, avant cinq minutes, je vous dirai si +la lettre vient de votre mère... Oh! mon moyen est simple et sûr... Je +vais tout bonnement comparer l’écriture à celle des lettres du +secrétaire... + +Mlle Marguerite se leva à demi, en s’écriant: + +--Oh!... quelle idée!... + +Mais lui, sans paraître remarquer la surprise de la jeune fille, ajouta +d’un ton bref: + +--Où est cette lettre?... + +--M. de Chalusse doit l’avoir mise dans une de ses poches. + +--Il faut la retrouver, mademoiselle... Dites au valet de chambre du +comte de la chercher... + +La jeune fille appela, mais M. Casimir, tout occupé des démarches +exigées par le décès et les funérailles de son maître, était absent. Le +second valet de chambre et Mme Léon offrirent leurs services, et +certes ils s’employèrent avec le plus louable zèle... Mais leurs +investigations restèrent infructueuses, la lettre ne se retrouva pas. + +--Quel malheur!... murmurait le juge, tout en regardant retourner les +poches de tous les vêtements du mort, quelle fatalité! Là était +peut-être la clef de l’énigme. + +Force lui fut cependant de prendre son parti de cette déconvenue. + +Il revint s’asseoir dans le cabinet du comte, mais visiblement il était +découragé, et il avait retourné en dedans le chaton de sa bague. Ce +n’est pas qu’il estimât le problème insoluble, loin de là; seulement il +reconnaissait que pour arriver à la vérité, il faudrait beaucoup de +temps et des investigations qui n’étaient plus de son ressort... + +Une seule espérance immédiate lui restait... + +En étudiant les derniers mots écrits et prononcés par M. de Chalusse, ne +pénétrerait-il pas l’intention qui les avait dictés?... Lui, dont +l’expérience avait aiguisé la sagacité, ne leur découvrirait-il pas un +sens qui allumerait une lueur au milieu des ténèbres!... + +Il les demanda donc à Mlle Marguerite, et elle lui remit le papier où +le comte avait essayé de fixer sa pensée, et une carte où elle-même, sur +le moment, avait écrit, dans leur ordre, les dernières paroles du +mourant. + +En réunissant le tout, le juge de paix obtenait ceci: + +«_... Toute ma fortune... donne... amis... contre... Marguerite... +dépouillée... ta mère... prends garde..._» + +Ces douze mots incohérents trahissaient les éternelles préoccupations de +M. de Chalusse. On y retrouvait le souci de sa fortune et de l’avenir de +Marguerite, et aussi la trace de l’effroi ou de l’aversion que lui +inspirait la mère de Marguerite. + +Mais c’était tout, c’est-à-dire ce n’était rien!... + +Le mot: «_donne_» s’entendait. Il était clair que le comte avait voulu +écrire: «Je donne toute ma fortune...» Le mot «_dépouillée_» se +comprenait aussi. Il avait été évidemment arraché au moribond par cette +certitude horrible que Marguerite--sa fille sans aucun doute--n’aurait +pas une pièce d’or des millions qu’il lui destinait. «_Prends garde!_» +s’expliquait seul. + +Mais il était deux mots qui semblaient au juge de paix absolument +inexplicables, qu’il cherchait vainement à lier aux autres, qu’il ne +pouvait rattacher à aucune idée probable: le mot _amis_ et le mot +_contre_. Et ils se suivaient, sur le papier, ils étaient les plus +lisibles... + +Pour la trentième fois, le juge les répétait à demi-voix quand on +frappa discrètement à la porte; presque aussitôt Mme Léon parut. + +--Qu’est-ce? demanda Mlle Marguerite. + +La femme de charge déposa sur le bureau un paquet de lettres à l’adresse +de M. de Chalusse, en disant: + +--C’est le courrier de défunt M. le comte. Dieu ait son âme! + +Puis, présentant un journal à Mlle Marguerite, elle ajouta de sa voix +la plus onctueuse: + +--Et de plus, on vient, à l’instant même, d’apporter ceci pour +mademoiselle... + +--Ce journal... pour moi!... Vous devez vous tromper... + +--Pas du tout... J’étais, de ma personne, chez le concierge quand le +commissionnaire est arrivé, et il a bien dit que c’était pour Mlle +Marguerite, de la part d’un de ses amis... + +Et ayant dit, elle esquissa sa plus belle révérence et se retira... + +La jeune fille avait pris le journal, et lentement, d’un air +d’étonnement et d’appréhension, elle le dépliait. + +Ce qui la frappa d’abord, c’est qu’à la première page il y avait une +vingtaine de lignes encadrées au crayon rouge. + +Évidemment on lui envoyait ce journal pour qu’elle lût les passages +entourés: elle lut donc: + +«Grand émoi et scandale énorme, à l’hôtel de Mme d’A..., une vieille +étoile de première grandeur...» + +C’était l’épouvantable article qui racontait la scène de jeu où Pascal +avait laissé son honneur. + +Et pour que Mlle Marguerite n’eût ni doute ni hésitation, le lâche, +le misérable qui lui adressait l’article avait eu soin, à côté des +initiales, d’ajouter, au crayon, les noms en toutes lettres. + +Ainsi, il avait écrit d’Argelès, Pascal Férailleur, Fernand de Coralth, +Rochecote. + +Et cependant, malgré cette précaution ignoble, la jeune fille ne +saisissait, tout d’abord, ni le sens ni la portée de ce récit, et il lui +fallut le relire jusqu’à quatre fois... Mais lorsqu’elle comprit enfin, +quand l’horrible vérité éclata dans son esprit, le journal lui échappa +des mains, elle pâlit comme on ne pâlit que pour mourir, et pantelante, +anéantie, assommée, elle s’appuya contre le mur... + +Ses traits exprimèrent si bien la plus atroce douleur, que le juge de +paix, effrayé, se dressa d’un bond. + +--Qu’y a-t-il encore? + +Elle essaya de répondre, ne le put, et alors montra du doigt, à terre, +le journal en bégayant d’une voix étranglée: + +--Là!... là!... + +Il ne fallut au juge qu’un coup d’œil pour comprendre. Et cet homme, +qui avait vu tant de misères en sa vie, ce magistrat qui avait été le +confident de tant de martyres ignorés, fut atterré de l’acharnement de +la destinée à frapper cette infortunée. + +Il s’approcha d’elle comme elle défaillait et la soutint jusqu’à son +fauteuil, où elle s’affaissa. + +--Pauvre enfant!... murmura-t-il... L’homme que vous aviez choisi, à qui +vous eussiez tout sacrifié... c’est ce Pascal Férailleur, n’est-ce +pas?... + +--C’est lui. + +--Il est avocat? + +--Je vous l’ai dit, monsieur. + +--Il demeure bien rue d’Ulm? + +--Oui. + +Le juge de paix hocha tristement la tête. + +--C’est bien lui, fit-il... Car je le connais, pauvre enfant, je +l’aimais et... je l’honorais. Hier encore, je vous aurais dit: «Celui-là +est digne de vous.» Son intacte réputation désarmait jusqu’à l’envie... +Et voilà où le jeu l’a conduit... Il a volé!... + +Roide et tout d’une pièce, Mlle Marguerite se dressa. + +--C’est faux!... prononça-t-elle... ce qu’il y a sur ce journal est +faux!... + +Sous tant de coups répétés, la raison de cette infortunée vacillait-elle +donc? On pouvait le craindre. + +Livide l’instant d’avant, elle était devenue plus rouge que le feu, un +tremblement convulsif la secouait, et ses yeux fixes brillaient du +sinistre éclat du délire. + +--Si elle ne pleure pas, pensait le juge de paix, elle est perdue. + +Et aussitôt, loin d’encourager ses espérances, il voulut détruire des +illusions qu’il croyait dangereuses. + +--Hélas!... ma pauvre enfant, fit-il tristement, ne vous abusez pas... +Les journaux sont parfois inconsidérés, il arrive qu’on surprend leur +bonne foi... mais des articles tels que celui-ci ne se publient que sur +des preuves appuyées d’irrécusables témoignages... + +Elle haussait les épaules comme si elle eût entendu les plus grandes +absurdités du monde, et à demi-voix murmurait: + +--Je m’explique maintenant le silence de Pascal... Je comprends comment +il n’a pas encore répondu à ma lettre d’hier soir... + +Et le juge poursuivait: + +--Ainsi, malheureusement, après l’article que nous venons de lire, on ne +saurait garder l’ombre d’un doute... + +Brusquement, Mlle Marguerite l’interrompit. + +--Mais je n’ai pas douté une seconde!... s’écria-t-elle. Douter de +Pascal, moi!... je douterais plutôt de moi-même... Je puis faillir, moi, +je ne suis qu’une pauvre fille ignorante et faible, tandis que lui... +lui!... Vous ne savez donc pas qu’il était comme ma conscience!... Avant +de rien entreprendre, avant de rien décider, s’il me venait quelque +scrupule, je me disais: «Que ferait-il, lui?...» Et la seule pensée de +celui qui pour moi est l’honneur même suffisait à écarter les +inspirations mauvaises. + +Son accent disait bien, en effet, sa confiance absolue, entière, +inébranlable. Et la foi donnait à son beau visage une sublime +expression. + +--Si vous m’avez vue chanceler, monsieur, poursuivait-elle, c’est que +j’ai été atterrée par l’audace de l’accusation... Comment, par quelles +manœuvres des misérables ont-ils paru convaincre Pascal d’une action +flétrissante?... Cela passe mon entendement... Ce que je sais, c’est +qu’il est innocent... Ce qui est sûr, c’est que la terre entière se +dressant pour témoigner contre lui, n’altérerait pas ma croyance en +lui... Il avouerait que je ne serais pas entièrement convaincue, et je +le croirais fou plus aisément que coupable!... + +Un sourire amer crispait sa lèvre, elle revenait au sentiment exact de +la situation, et c’est d’un ton relativement calme qu’elle reprit: + +--Que prouvent d’ailleurs de vains témoignages... N’avez-vous pas +entendu ce matin la voix de tous nos domestiques me demander compte des +millions de M. de Chalusse!... Qui sait ce qui fût advenu sans votre +intervention!... Peut-être serais-je en prison, à cette heure!... + +--Ce n’est plus la même chose, mon enfant... + +--C’est la même chose, monsieur!... Supposez-moi accusée. Que +croyez-vous qu’eût répondu Pascal à qui fût allé lui dire: «Marguerite +est une voleuse!... Il eût ri, et comme moi se fût écrié: +«impossible!...» + +La conviction du juge de paix était faite. + +Pour lui, Pascal Férailleur était coupable. + +Cependant, il n’entreprit pas de discuter. D’abord, il sentait bien +qu’il ne convaincrait pas Mlle Marguerite; ensuite à quoi bon la +convaincre, maintenant que son énergie avait repris le dessus. + +Mais il chercha un moyen de connaître les projets de cette infortunée, +afin de les combattre s’ils lui semblaient périlleux... + +--Peut-être avez-vous raison, mon enfant, concéda-t-il; ce malheur n’en +doit pas moins changer toutes vos déterminations... + +--En effet, monsieur, il les modifie... + +Un peu surpris de son flegme subit, il la regarda. + +--Il y a une heure, reprit-elle, j’étais bien résolue à aller trouver +Pascal... Je comptais réclamer de lui aide et assistance... fièrement, +comme on réclame un droit indéniable ou l’exécution d’une promesse +sacrée... tandis que maintenant... + +--Eh bien!... + +--Je suis toujours décidée à aller à lui, mais ce sera humblement et en +suppliante... Et je lui dirai: «Vous souffrez, mais il n’est pas de +malheur intolérable, quand on est deux à s’en partager le fardeau, me +voici!... Tout va vous manquer, vos amis les plus chers vont vous renier +lâchement, me voici! Quoi que vous veuillez faire, quitter l’Europe ou +rester à Paris pour épier l’heure de la vengeance, il vous faut un +compagnon vaillant et fidèle, un confident de vos desseins, un autre +vous-même, me voici!... Femme, amie, sœur, maîtresse, je serai ce que +vous voudrez, me voici sans condition.» + +Et immédiatement, pour répondre à un mouvement et à une exclamation du +vieux juge, elle ajouta avec une expression de candeur et de fermeté +extraordinaire: + +--Il est malheureux... je suis libre... je l’aime!... + +Le juge de paix était pétrifié. + +Il sentait bien que ce qu’elle disait, elle le ferait. En elle il avait +reconnu une de ces âmes généreuses et fières qu’attire et séduit tout ce +qui est héroïque et grand, incapables d’hésitations pusillanimes et +d’égoïstes calculs, qui ne composent jamais avec ce qu’elles croient +être le devoir et qui ne savent affirmer la passion que par le +sacrifice. + +--Heureusement, chère demoiselle Marguerite, fit-il, votre dévoûment +sera sans aucun doute inutile. + +--Pourquoi cela, monsieur?... + +--Parce que M. Férailleur vous doit, et qui plus est se doit à lui-même +de ne pas l’accepter. + +Elle ne comprenait pas, ses regards interrogeaient. + +--Pardonnez-moi, reprit le juge, de vous préparer à une douloureuse +déception... Coupable ou innocent, M. Férailleur est... déshonoré. A +moins d’un miracle, sa vie est perdue, finie... à l’heure qu’il est, il +est rayé du barreau... Il est de ces accusations... de ces calomnies, si +vous voulez, dont on ne se relève pas... Comment pouvez-vous espérer +qu’il consente à unir votre destinée à la sienne!... + +Cette objection la frappa. Elle ne l’avait pas prévue, et elle lui parut +terrible. + +Deux larmes, pareilles à deux diamants, jaillirent de ses yeux noirs, et +d’une voix désolée: + +--Mon Dieu!... murmura-t-elle, mon Dieu! faites qu’il n’ait pas cette +générosité cruelle... le seul grand, le seul véritable malheur pour moi +serait d’être repoussée par lui... la mort de M. de Chalusse me laisse +sans ressources, sans pain, c’est presque un bonheur en ce moment, je +lui demanderai ce qu’il veut que je devienne s’il m’abandonne, et qui me +protégera sinon lui... L’avenir de célébrité qu’il rêvait pour moi est +anéanti... Eh bien! je l’en consolerai, moi... De nos deux infortunes, +je saurai faire le bonheur... Ici nos ennemis triomphent, soit, nous +fuirons... notre honnêteté se souillerait rien qu’à se mesurer avec tant +de scélératesses... Nous saurons bien trouver quelque part, en Amérique, +un coin ignoré où nous nous créerons une destinée nouvelle et +meilleure... + +C’était à ne pas croire que celle qui parlait avec cette véhémence +passionnée fût Mlle Marguerite, cette jeune fille hautaine. + +Et à qui parlait-elle ainsi?... A un étranger, qu’elle voyait pour la +première fois. + +Mais les circonstances l’emportaient, plus fortes que sa volonté. Un à +un, elle avait déchiré tous les voiles de ses plus chers et de ses plus +intimes sentiments, et, à la fin, elle se montrait telle qu’elle était +véritablement... + +Et cependant, le juge de paix sut résister à l’émotion et à +l’attendrissement qui le gagnaient. Il se montra impitoyable pour des +espoirs qu’il estimait irréalisables... + +--Et si M. Férailleur refusait votre sacrifice?... demanda-t-il. + +--Eh! ce n’est pas un sacrifice, monsieur! + +--Soit... Mais enfin il se peut qu’il vous... repousse. Que +ferez-vous?... + +Elle laissa retomber ses bras d’un air de morne accablement. + +--Ce que je ferais?... murmura-t-elle... je ne sais... Je trouverais +toujours à gagner ma vie... On dit que j’ai une voix remarquable... +j’entrerais peut-être au théâtre... j’y ai songé, autrefois. + +Le juge bondit sur son fauteuil. + +--Vous seriez comédienne, interrompit-il, vous!... + +--Cela ou autre chose... qu’importe. + +--Comment, qu’importe!... Mais vous ne soupçonnez pas... Vous n’imaginez +pas... + +Il ne trouvait pas de termes pour rendre la nature des obstacles qu’il +apercevait, et ce fut Mlle Marguerite qui les trouva pour lui. + +--Je soupçonne, dit-elle, que le théâtre est pour une femme une carrière +abominable... Mais je sais que là comme ailleurs il est des femmes +honorables et chastes, et cela me suffit... Mon orgueil est assez grand +pour me garantir de toute déchéance... Il a sauvé l’apprentie, il +préserverait la comédienne... Je serais calomniée!... ce ne serait pas +un malheur. Je méprise trop le monde pour prendre souci de son opinion +tant que j’aurai pour moi le témoignage de ma conscience... Pourquoi ne +serais-je pas une grande artiste, moi qui consacrerais à l’art tout ce +que j’ai d’intelligence, de passion, d’énergie et de volonté!... + +Elle s’arrêta, un valet de pied entrait portant des lampes, car la nuit +venait. + +Et sur les pas de celui-ci un autre parut, qui dit: + +--Mademoiselle, M. le marquis de Valorsay est en bas, qui demande si +mademoiselle peut lui faire l’honneur de le recevoir... + + + + +XII + + +A ce nom de Valorsay, les yeux de Mlle Marguerite et du juge de paix +s’étaient cherchés, et ils avaient échangé un regard où se peignaient +les plus étranges conjectures. + +Mais la jeune fille hésitait à quel parti se résoudre. + +Il fallut que le magistrat mît fin à ses perplexités. + +--Priez M. le marquis de Valorsay de monter, dit-il au domestique. + +Le valet de pied se retira, et dès qu’il eut disparu: + +--Quoi! monsieur, s’écria Mlle Marguerite, après ce que je vous ai +dit, vous voulez que je le reçoive!... + +--Il le faut, mon enfant, absolument. Il importe que vous sachiez ce +qu’il veut et quel espoir l’amène... Résignez-vous, soyez calme!... + +En proie à une sorte d’égarement, la pauvre fille réparait à la hâte le +désordre de sa toilette, et, tant bien que mal, elle relevait ses +cheveux, dont les masses opulentes s’éparpillaient sur ses épaules. + +--Eh!... monsieur, disait-elle, ne devinez-vous donc pas qu’il me croit +l’héritière de M. de Chalusse... Pour lui, je garde l’éblouissant reflet +des millions qui ont failli m’appartenir... Qu’il vienne... qu’il +vienne... + +--Silence, le voici! + +Le marquis de Valorsay entrait, en effet, toujours vêtu avec l’exquise +recherche de ces intelligents gentilshommes pour qui la couleur d’un +pantalon est une affaire, et qui trouvent des assouvissements d’ambition +à décider souverainement de la coupe d’un gilet... + +Mais sa physionomie, insoucieuse d’ordinaire et n’exprimant rien que le +parfait contentement de soi et l’ennui des autres, était grave et +presque solennelle. + +Sa jambe--cette maudite jambe cassée autrefois en sautant une banquette +irlandaise--était roide et traînait plus que d’habitude, ce qui, sans +doute, ne tenait pas uniquement à des influences atmosphériques. + +Il s’inclina devant Mlle Marguerite avec toutes les marques du plus +profond respect, et sans paraître remarquer le juge de paix. + +--Vous m’excuserez, je l’espère, mademoiselle, prononça-t-il, d’avoir +insisté pour être admis à vous présenter l’expression de ma sympathique +douleur... J’apprends à l’instant l’horrible malheur qui vous frappe... +la mort si inattendue de votre père. + +Elle recula avec une sorte d’effroi, en répétant: + +--De mon père!... + +L’autre ne parut pas troublé. + +--Je sais, dit-il d’une voix qui voulait être attendrie; je sais que M. +de Chalusse vous avait fait un mystère de votre naissance... mais il +m’avait confié son secret... + +--A vous!... interrompit le juge de paix, incapable de se contenir. + +Le marquis toisa d’un air hautain ce vieux homme vêtu de noir, et du ton +sec qu’on prend avec un subalterne indiscret: + +--A moi, oui, monsieur, répondit-il. Et non-seulement M. le comte de +Chalusse me l’a confié de vive voix, mais il me l’a écrit, en m’exposant +les honorables motifs de sa conduite, et l’intention formelle où il +était, non de reconnaître, mais d’adopter Mlle Marguerite, afin de +lui assurer sans conteste sa fortune et son nom. + +--Ah! fit le juge de paix, comme si une lueur soudaine l’eût éclairé, +ah! ah!... + +Mais déjà, sans se soucier de cette exclamation, extraordinaire au moins +par son accent, M. de Valorsay s’était retourné vers Mlle Marguerite +et poursuivait: + +--Votre ignorance me prouve, mademoiselle, que vos gens ne m’ont pas +trompé quand ils m’ont dit que ce pauvre M. de Chalusse a été +littéralement foudroyé... Mais ils m’ont dit autre chose que je ne puis +croire... Ils m’ont affirmé que le comte n’avait pris aucune disposition +à votre égard, qu’il ne laisse pas de testament et que... excusez une +indiscrétion qu’un respectueux intérêt dicte... et que... par suite de +cette incompréhensible et coupable imprudence, vous vous trouvez, vous, +sa fille, ruinée et presque sans ressources... Est-ce possible? + +--Cela est l’exacte vérité, monsieur, répondit Mlle Marguerite... +Pour vivre, il me faudra désormais gagner ma vie... + +Elle prononça ces mots avec une sorte de bonheur, s’attendant à quelque +mouvement du marquis, qui trahirait la bassesse de ses convoitises, et +elle s’apprêtait à jouir de sa confusion. + +Mais pas du tout. + +Loin de sembler démonté ou seulement attristé, M. de Valorsay respira +fortement comme s’il eût été allégé d’un poids énorme, et son œil +brilla. + +--Alors, fit-il avec une joie contenue, j’oserai parler... Je parlerai, +mademoiselle, si vous daignez me le permettre... + +Elle le regardait avec une curiosité anxieuse, ne concevant rien à son +attitude. + +--Parlez, monsieur, balbutia-t-elle. + +--J’obéis, mademoiselle, prononça-t-il en s’inclinant... Mais avant, +laissez-moi vous dire combien grandes ont été mes espérances.... Pour +moi aussi, peut-être, la mort de M. de Chalusse est un irréparable +malheur... Il m’avait permis, mademoiselle, d’aspirer à l’honneur +d’obtenir votre main. S’il ne vous avait rien dit, c’est qu’il entendait +vous laisser libre, m’imposant cette tâche qui m’effrayait, de mériter +votre consentement. Mais de lui à moi tout était réglé et convenu, il +donnait trois millions de dot à Mlle Marguerite de Chalusse, sa +fille. + +--Je ne suis plus Mlle de Chalusse, monsieur le marquis, et je n’ai +plus de dot. + +Il sentit la pointe acérée de l’épigramme, car un peu de sang monta à +ses pommettes, mais son correct sang-froid ne fut point altéré. + +--Si vous étiez encore riche, mademoiselle, prononça-t-il du ton de +reproche de l’honnête homme qui se voit méconnu, j’aurais peut-être la +force de garder le secret des sentiments que vous m’avez inspirés, +mais... + +Il se redressa d’un geste qui n’était pas sans noblesse, et d’une voix +pleine et sonore il ajouta: + +--Mais vous n’avez plus vos millions... et c’est pour cela que j’ose +vous dire: Mademoiselle Marguerite, je vous aime; voulez-vous être ma +femme?... + +La pauvre fille eut besoin de toute sa puissance sur elle-même pour +retenir un cri. + +C’était plus que de la stupeur, c’était presque de l’épouvante que lui +causait la demande du marquis de Valorsay, cette déclaration étrange, +inouïe, incompréhensible, qui bouleversait toutes ses idées... + +Et elle ne savait que balbutier: + +--Monsieur... Monsieur... + +Lui, cependant, de l’air le plus digne et qui n’excluait pas la rondeur +de la franchise poursuivait: + +--Dois-je vous dire qui je suis, mademoiselle?... Non, n’est-ce pas... +Le seul fait d’avoir été agréé par M. le comte de Chalusse vous répond +de moi... Le nom pur et sans tache que je porte va de pair avec les plus +grands noms de France... et si ma fortune a été quelque peu diminuée par +des étourderies de jeune homme, elle est plus que suffisante pour un +honorable état de maison... + +Mlle Marguerite ne répondait toujours pas, elle ne trouvait rien à +répondre, sa présence d’esprit l’avait abandonnée, sa langue était comme +figée dans sa bouche. + +Elle adressait au vieux juge des regards de détresse, implorant son +intervention, mais il était si bien perdu dans la contemplation de sa +bague, qu’on l’eût dit sous l’empire de ce prodigieux phénomène produit +par un objet brillant obstinément fixé, qui s’appelle l’hypnotisme. + +--Je sais que j’ai eu le malheur de vous déplaire, mademoiselle, +continuait le marquis, M. de Chalusse ne me l’avait pas caché. Il me +souvient, hélas! d’avoir émis devant vous toutes sortes de stupides +théories qui vous ont donné de moi la plus triste opinion... Il faut me +pardonner... Alors, je n’avais pas les idées qui me sont venues... plus +tard, quand il m’a été donné de mesurer la hauteur de votre +intelligence, d’apprécier la noblesse de votre âme... J’ai parlé +inconsidérément le langage qu’on parle maintenant aux jeunes filles de +notre monde, toutes affolées de luxe et de vanité... pour qui le mariage +n’est que l’affranchissement des devoirs de la famille... + +Il s’exprimait en phrases entrecoupées, comme si l’émotion l’eût fait +haleter. Il semblait par moment se contenir à peine, et d’autres fois sa +voix expirait jusqu’à devenir presque inintelligible. + +Mais à le laisser poursuivre, et par le seul fait qu’elle l’écoutait, +Mlle Marguerite s’engageait presque. + +Elle le comprit, et faisant un effort: + +--Croyez, monsieur le marquis, interrompit-elle, que je suis touchée... +et reconnaissante... mais... je ne m’appartiens plus... + +--Mademoiselle... de grâce... ne me répondez pas aujourd’hui. +Accordez-moi un peu de temps pour détruire vos préventions. + +Elle hocha la tête, et d’une voix ferme: + +--Je n’ai pas de préventions, monsieur le marquis, prononça-t-elle. +Depuis longtemps ma vie est fixée... irrévocablement. + +Il parut étourdi, comme s’il fût venu avec l’idée qu’il ne pouvait être +repoussé... + +Ses yeux vacillèrent; ils allèrent alternativement de Mlle Marguerite +au vieux juge de paix, plus impassible qu’un sphinx, et ils finirent par +se fixer sur un journal crayonné de rouge, tombé aux pieds de la jeune +fille. + +--Ne me laissez-vous aucun espoir?... murmura-t-il. + +Elle ne répondit pas, il comprit, et il se retirait quand la porte +s’ouvrit brusquement et un valet annonça: «M. de Fondège.» + +Mlle Marguerite toucha du doigt l’épaule du juge de paix. + +--Voici, monsieur, lui dit-elle, l’ami de M. de Chalusse, que j’avais +envoyé chercher ce matin. + +Un homme d’une soixantaine d’années parut... + +Il était grand, sec comme un briquet, droit comme un I, sanglé +démesurément dans une longue redingote bleu de roi, et son cou rouge et +rugueux comme celui d’un dindon tournait malaisément dans un col de +satin roide et haut. + +Rien qu’à voir son teint coloré et couperosé, ses cheveux taillés en +brosse, ses petits yeux brillants sous des sourcils en broussailles et +sa formidable moustache à la Victor-Emmanuel, on se disait: + +--Voici un vieux soldat... + +Erreur! M. de Fondège n’avait jamais été militaire. Et c’est uniquement +pour railler ses allures belliqueuses, que ses amis, autrefois, il y +avait bien une vingtaine d’années, l’avaient surnommé «le général.» + +Mais le surnom lui était resté. La plaisanterie, à la longue, était +devenue un fait sérieux, l’épigramme s’était changée en titre. Jamais on +n’appelait M. de Fondège autrement que «le général.» On invitait et on +annonçait dans les salons: «Le général!» Beaucoup croyaient qu’il +l’avait été, lui-même se le persuadait peut-être, et il en était venu +depuis longtemps à mettre sur ses cartes de visite: _Général A. de +Fondège_. + +L’influence de ce sobriquet sur sa vie avait été décisive. + +Il s’était appliqué à le mériter, à le gagner, et s’était composé un +caractère, devenu à la fin son caractère, d’après le type banal et +convenu du vieux soldat, dur à cuire et bon enfant, brusque et bon, +morbleu! franc et rond, sacrebleu! sensible et brutal à la fois, simple +comme l’enfant et loyal comme l’or. + +Il jurait et sacrait à la fois, tirait sa voix des profondeurs de sa +poitrine et agitait ses bras en parlant comme des ailes de moulin à +vent. + +Mme de Fondège, «la générale,» rêche personne à nez mince et à lèvres +pincées, assurait que son mari n’était pas si terrible qu’il en avait +l’air. + +Il ne passait point pour un aigle, et faisait profession de n’entendre +goutte aux affaires. + +On ne savait rien de sa fortune; mais il avait beaucoup d’amis chez +lesquels il allait dîner, et on vantait la sûreté de ses relations. + +Ce digne homme ne fit pas la moindre attention au marquis de Valorsay, +bien qu’ils fussent intimes. + +Il marcha droit sur Mlle Marguerite, et l’ayant saisie entre ses +grands bras, il se mit à la presser contre sa poitrine, lui brossant le +visage de sa rude moustache, sous prétexte de l’embrasser... + +--Du courage!... ma petite amie, grondait-il, du courage!... Ne vous +laissez pas abattre, morbleu!... prenez exemple sur moi, +regardez-moi!... + +Il s’était reculé, et il était grotesque à voir par suite de l’effort +extraordinaire qu’il faisait pour concilier et comprimer la douleur de +l’ami et le stoïcisme du soldat. + +Bientôt il reprit: + +--Vous devez m’en vouloir, mignonne, d’arriver si tard!... Il n’y a pas +de ma faute. J’étais chez Mme de Rochecote, quand on est venu chez +moi de votre part... Je rentre, on m’apprend l’affreuse nouvelle!... Ç’a +été comme un coup de canon!... Un ami de trente ans, mille tonnerres!... +J’ai été le témoin de son premier duel. Pauvre Chalusse! Un gaillard +solide comme un chêne, qui devait nous enterrer tous!... Mais c’est +ainsi... les meilleurs défilent toujours la parade les premiers!... + +Le marquis de Valorsay avait battu en retraite; le juge de paix +s’effaçait dans l’ombre, et Mlle Marguerite se taisait, habituée aux +façons du général, sachant bien qu’il n’y avait guère moyen de placer un +mot quand il avait pris la parole. + +--Heureusement, poursuivit-il, ce pauvre Chalusse était un homme de +précaution... Il vous aimait tendrement, ma mignonne, et ses +dispositions testamentaires ont dû vous le prouver. + +--Ses dispositions!... + +--Mais oui, petite sournoise... N’allez-vous pas vous cacher de moi qui +sais tout... Ah! vous voilà un des beaux partis de l’Europe... et +sacrebleu! les prétendants ne vont pas manquer... + +Mlle Marguerite remua tristement la tête. + +--Vous vous trompez, général, le comte ne laisse pas de testament; il +n’avait pris aucunes précautions... + +M. de Fondège tressaillit, il pâlit un peu, et, d’une voix mal assurée: + +--Hein! fit-il, que me chantez-vous là... Chalusse, mille tonnerres! +C’est impossible! + +--Le comte a été foudroyé dans un fiacre, monsieur. Il est sorti à cinq +heures, à pied, et, avant sept heures, on le rapportait inanimé. Où il +était allé, nous n’en savons rien. + +--Vous ne savez pas... vous ne savez pas... + +--Hélas!... non. Et il est mort sans parvenir à prononcer autre chose +que des paroles incohérentes. + +Et aussitôt, la pauvre fille se mit à raconter brièvement les scènes +douloureuses qui s’étaient succédées depuis vingt-quatre heures. + +Moins préoccupée, elle eût vu que le général ne l’écoutait pas. + +Il était assis près du bureau de M. de Chalusse, séparé du juge de paix +par des casiers, le coude sur la tablette, et machinalement il s’était +mis à jouer avec les lettres à l’adresse du comte apportées l’instant +d’avant par Mme Léon. + +Bientôt, il y en eut une qui s’empara impérieusement et exclusivement de +toute son attention. Elle l’attirait, elle le fascinait, il la couvait +de ses regards enflammés, et quand il la touchait, sa main tremblait ou +se crispait. + +Sa face était devenue livide, ses yeux se troublaient, sa respiration +haletait et sifflait, une sueur glacée perlait à la racine de ses +cheveux. + +Si le juge de paix l’eût aperçu, il eût compris qu’il se passait en cet +homme quelque chose d’extraordinaire et de terrible, qu’un affreux +combat se livrait au dedans de lui-même... + +Cela dura cinq bonnes minutes, puis tout à coup, étant sûr qu’on ne +pouvait le voir, il enleva prestement la lettre et la glissa dans sa +poche. + +La pauvre Marguerite achevait son récit. + +--Vous le voyez, monsieur, loin d’être riche, comme vous le pensiez, je +suis sans asile et sans pain... + +Le général s’était levé, et il marchait comme au hasard dans le cabinet, +avec toutes les marques d’une agitation convulsive... + +--C’est vrai, répétait-il, de l’air d’un homme qui ne sait ce qu’il dit, +la voilà ruinée, perdue... le malheur est complet... + +Puis, soudainement, s’arrêtant les bras croisés devant Mlle +Marguerite: + +--Qu’allez-vous devenir? demanda-t-il. + +--Dieu ne m’abandonnera pas, général. + +Il tourna les talons et reprit sa promenade, gesticulant et +s’abandonnant à un furieux monologue qu’il était cependant assez aisé de +suivre: + +--Épouvantable!... grondait-il, affreux! La fille d’un vieux camarade de +fredaines, sacrebleu!... d’un ami de trente ans... l’abandonner +ainsi!... Jamais, mille tonnerres!... jamais!... Pauvre mignonne... un +cœur d’or et jolie comme un ange. Cet horrible Paris n’en ferait +qu’une bouchée... ce serait un meurtre, une abomination!... Cela ne sera +pas... les vieux sont là, solides au poste!... + +Il revint se planter en face de la pauvre fille, et de sa plus grosse +voix d’homme sensible et brutal tout ensemble: + +--Mademoiselle Marguerite!... fit-il. + +--Général?... + +--Vous connaissez Gustave de Fondège, mon fils?... + +--Je crois me rappeler que plusieurs fois vous avez parlé de lui à M. de +Chalusse. + +Le général tortillait rageusement sa moustache, comme il lui arrive +toutes les fois qu’il est ému et embarrassé... + +--Mon fils, reprit-il, a vingt-sept ans, il est lieutenant de hussards +et proposé pour le grade de capitaine... au choix, sacrebleu! C’est un +beau cavalier qui ira loin, car il a de l’esprit jusqu’à la molette de +ses éperons. Comme je ne mâche jamais la vérité, j’avouerai qu’il est un +peu dissipé... Mais si la tête est mauvaise, le cœur est bon, mille +tonnerres!... Une petite femme bien gentille et bien raisonnable aurait +vite converti ce gaillard-là, et il deviendrait la perle des maris... + +Il passa le doigt à deux ou trois reprises entre son col et son cou, et +d’une voix un peu étranglée il ajouta: + +--Mademoiselle Marguerite, j’ai l’honneur de vous demander votre main +pour le lieutenant Gustave de Fondège, mon fils. + +Un éclair de colère brilla dans les yeux de Mlle Marguerite, et c’est +d’un ton plus que froid qu’elle répondit... comme à l’autre: + +--Je suis honorée... comme il convient, monsieur, de votre démarche... +mais j’ai disposé de mon avenir... + +M. de Fondège fut bien dix secondes à recouvrer la parole. + +--Allons!... bon!... balbutia-t-il enfin, avec un trouble vraiment +extraordinaire, encore une sottise!... Je n’en fais jamais d’autres! Ne +devais-je pas, mignonne, respecter votre douleur! Laissez-moi espérer +que vous reviendrez sur ce refus... Si cependant Gustave vous déplaît, +eh bien! nous chercherons mieux. Le plus vieux camarade de Chalusse ne +vous abandonnera pas... Je vous enverrai Mme de Fondège ce soir, +c’est une bonne femme, et vous causerez, sacrebleu! vous vous entendrez. +Voyons, répondez. Qu’avez-vous? + +Cette insistance semblait irriter extrêmement la pauvre fille, et pour +en finir: + +--Ne souhaitez-vous pas, monsieur, demanda-t-elle, voir... une dernière +fois... M. de Chalusse?... + +--Ah! oui, certes, un ami de trente ans... + +Il s’avança, en effet, vers la porte de la chambre mortuaire, mais au +moment de la franchir: + +--Oh non! s’écria-t-il avec une sort d’horreur, non, je ne saurais... + +Et il se retira, ou plutôt s’enfuit... + +Tant que le général avait été là, le juge de paix n’avait pas donné +signe d’existence. + +Accoudé dans l’ombre, hors du cercle de clarté projeté par les lampes, +il écoutait et observait de toute la force de sa pénétration. + +Quelles pensées dissimulaient les paroles, voilà ce qu’il tâchait de +discerner. + +Mais dès qu’il se retrouva seul avec Mlle Marguerite, il se leva +lentement, vint s’adosser à la cheminée, et dit: + +--Eh bien!... mon enfant!... + +La pauvre fille, après les émotions qui venaient de la secouer, +tremblait comme une coupable après un mauvais coup, et c’est d’une voix +sourde qu’elle répondit: + +--J’ai compris. + +--Quoi? insista l’impitoyable magistrat. + +Elle leva sur lui ses beaux yeux où brillaient encore des larmes de +colère, et avec une violence contenue: + +--J’ai mesuré, monsieur, répondit-elle, l’infamie de ces deux hommes qui +sortent d’ici. J’ai compris la mortelle insulte de leur démarche si +noble en apparence. Ils avaient questionné les gens et ils savaient que +deux millions ont disparu... Ah! les misérables!... Ils croient que je +les ai volés ces millions, et ils venaient me dire: «part à deux!...» M. +de Valorsay, ce misérable viveur, et M. de Fondège, ce grotesque, se +sont rencontrés dans une commune et dégoûtante convoitise... C’est +l’impunité qu’ils m’offraient, et l’appui de leur honorabilité... Quelle +honte! Et ne pouvoir se venger! Ah! j’aimais mieux les soupçons des +domestiques... du moins ils ne me demandaient pas le partage du vol pour +prix de leur silence!... + +Le juge de paix hochait la tête d’un air non équivoque d’approbation. + +--Il y a de cela, répétait-il, positivement il y a de cela... + +Mais les portes étaient restées ouvertes, il alla les fermer +soigneusement, puis revenant près de celle dont il avait fait sa +cliente: + +--Je veux dire, fit-il à demi-voix, que vous vous méprenez un peu quant +aux mobiles qui ont dicté à ces messieurs leur demande en mariage. + +--Le croyez-vous vraiment, monsieur? + +--Je l’affirmerais presque... Leurs façons n’ont-elles pas été +entièrement différentes? + +L’un, le marquis, s’est conduit avec le calme et le sang-froid que +donnent la réflexion et le calcul... L’autre, au contraire, le général, +a agi avec une précipitation qui trahit la détermination soudaine, +l’idée aussitôt adoptée que née... + +Mlle Marguerite réfléchissait. + +--C’est vrai, murmurait-elle, c’est pourtant vrai... Je me rends compte +maintenant de la différence. + +--Donc, reprit le juge, voici ce que dans mon coin j’imaginais: + +Ce marquis de Valorsay, me disais-je, ce comédien qui joue si bien la +passion, doit avoir par devers lui les preuves de la naissance de +Mlle Marguerite, preuves écrites et concluantes, s’entend. + +La recherche de la paternité est interdite, mais une reconnaissance +volontaire émanant du père peut l’attester. + +Qui nous prouve que M. de Valorsay n’a pas cette reconnaissance?... Il +doit l’avoir. + +Et alors, apprenant la mort soudaine de M. de Chalusse, il s’est dit: +«Si Marguerite était ma femme, si j’arrivais à la faire déclarer fille +naturelle du comte, j’hériterais de quelques jolis millions. + +Là-dessus, il est allé consulter un homme d’affaires; on lui a répondu +que c’était une partie à jouer, et il est venu... Vous l’avez repoussé, +mais il reviendra à la charge, tenez-le pour certain. Et quelque jour il +vous mettra le marché à la main, et il vous dira, selon votre +expression: «Marions-nous ou ne nous marions pas, mais... part à +deux.....» + +Mlle Marguerite était comme transfigurée. + +A la parole si lucide et si nette du vieux magistrat, il lui semblait +que le brouillard qui voilait la vérité se dissipait, et qu’elle la +voyait, qu’elle pouvait la toucher du doigt. + +--Oui? s’écria-t-elle, oui, vous avez raison, monsieur!... + +Lui se recueillit un moment et continua: + +--Je vois moins clair dans la pensée de M. de Fondège, mais je distingue +quelque chose. + +Il n’avait pas interrogé les domestiques, la preuve, c’est qu’en +arrivant ici, il vous croyait fermement légataire universelle. + +Il savait, retenez bien ceci, que certaines précautions de vous +ignorées, avaient été prises par M. de Chalusse, il les connaissait. + +Ce que vous lui avez appris l’a confondu. + +Et aussitôt il a mis à vouloir réparer l’imprévoyance du comte autant +d’empressement que s’il eût été cause de cette imprévoyance. + +A sa physionomie bouleversée pendant qu’il vous conjurait de devenir la +femme de son fils, on eût dit que votre misère l’accablait de remords +qu’il cherchait à conjurer bien vite. + +Après cela, concluez!... + +La pauvre fille interrogeait les yeux du juge, comme si elle eût +tremblé de comprendre mal l’idée qu’il n’exprimait que vaguement. + +--Alors, monsieur, fit-elle, avec une hésitation horrible, vous... +pensez, vous supposez que le général n’ignore pas ce que sont devenus +les millions disparus... + +--Juste!... répondit le juge. + +Et, comme s’il eût craint d’en avoir trop dit et regretté d’avoir été si +affirmatif: + +--Réfléchissez de votre côté, dit-il. Vous avez toute la nuit... nous +causerons demain, et si je puis vous être utile... je serai bien +heureux... + +--Cependant, monsieur... + +--Oh!... à demain, à demain!... Il faut que je rentre dîner, sans +compter que mon greffier doit s’impatienter terriblement... + +Le greffier, en effet, s’ennuyait. Non qu’il fût près d’avoir fini +l’inventaire de cet immense hôtel, mais il estimait qu’il en avait assez +fait pour un jour. + +C’est dire avec quelle promptitude il lut le procès-verbal, fit signer +les assistants et constitua M. Bourigeau, le concierge, gardien des +scellés. + +C’est dire avec quel empressement il suivit le juge, lorsque celui-ci +gagna l’escalier, après avoir salué Mlle Marguerite et lui avoir +répété: + +--Bon courage!... Bon espoir! + +Et cependant le mécontentement de ce digne greffier diminuait +sensiblement, quand il supputait le nombre des vacations, la quantité +des rôles, la somme, enfin, que lui vaudrait légitimement cette +apposition de scellés. + +Jamais, depuis neuf ans qu’il avait acheté sa charge, il n’avait eu +d’inventaire si magnifique. Il en était un peu ébloui, et tout en +suivant le juge: + +--Savez-vous, monsieur, lui disait-il, qu’à vue de nez j’évalue la +fortune totale du défunt à plus de vingt millions... un million de +revenu!... Et dire que cette pauvre demoiselle si jolie n’en aura pas un +décime... Je parierais qu’à cette heure elle pleure toutes les larmes de +son corps. + +Si le greffier eût parié, il eût perdu. + +Mlle Marguerite, en ce moment même, se faisait rendre compte par M. +Casimir de toutes ses démarches de la journée. Elle s’inquiétait de tous +ces détails funèbres qui rendent plus triste et plus pénible la mort +d’un parent ou d’un ami. + +Comment serait la cérémonie et à quelle heure?... s’était-on occupé de +faire préparer le caveau de la famille de Chalusse?... avait-on bien +pensé à tout?... Il fallait compléter la liste des personnes à qui +adresser des lettres de faire part... + +Libre enfin, elle consentit à prendre quelque nourriture, debout, devant +un des dressoirs de la salle à manger. Puis, elle alla s’agenouiller +dans la chambre du comte de Chalusse, transformée en chapelle ardente, +où quatre prêtres de la paroisse récitaient l’office des morts.... + +Elle était anéantie de fatigue, la malheureuse, les cordes de sa voix +étaient à ce point brisées qu’elle ne pouvait plus parler, le sommeil +fermait ses yeux... + +Mais elle avait encore à remplir un devoir qu’elle considérait comme +sacré. + +Lorsque dix heures sonnèrent, elle envoya chercher un fiacre, jeta un +châle sur ses épaules et sortit en commandant à Mme Léon de +l’accompagner. + +C’est rue d’Ulm, chez Pascal, qu’elle se rendait. + +Quand elle y arriva, la porte de la maison était fermée, le gaz était +éteint, et elle fut obligée de sonner cinq ou six fois. + +Enfin on lui ouvrit, et la lueur d’une chétive veilleuse la guida +jusqu’à la loge du concierge. + +--Monsieur Férailleur... demanda-t-elle. + +Le portier la toisa d’un air de mépris, et brutalement: + +--Il ne demeure plus ici, répondit-il. Le propriétaire ne veut pas de +voleurs dans la maison... Il a vendu son saint-frusquin et il est parti +pour l’Amérique, avec sa vieille sorcière de mère... + +Ayant dit, il referma sa loge, et Mlle Marguerite, assommée par ce +dernier coup, chancelante, se tenant aux murs, regagna sa voiture. + +--Parti!... murmurait-elle... sans penser à moi!... Me croit-il donc +comme les autres!... Mais je le retrouverai... Ce Fortunat, qui +cherchait des adresses pour M. de Chalusse, me découvrira Pascal. + + + + +XIII + + +Peu de gens se font une idée des successions qui, chaque année, faute +d’héritiers pour les recueillir, font retour à l’État. + +Le Trésor perçoit ainsi chaque année des sommes considérables. + +Et cela se comprend, à une époque où de plus en plus se relâchent les +liens de la famille, en un temps où chacun tire de son côté, répudiant +la solidarité jadis sacrée du nom et du sang. + +Les pères avaient cessé de se voir, les enfants ne se connaissent plus, +à la seconde génération on est parfaitement étranger. + +Le jeune homme que son humeur aventureuse entraîne loin du pays, la +jeune fille qui se marie contre le gré des siens, cessent vite +d’exister. Que deviennent-ils? Nul ne s’en inquiète. Sont-ils heureux ou +malheureux, nul ne s’en informe, tremblant de provoquer quelque demande +de secours. + +Oubliés, ces aventureux oublient, et si la fortune leur a souri, ils se +gardent bien d’en donner avis à la famille. Pauvres, ils ont été reniés; +riches, ils renient. S’étant enrichis seuls et sans aide, ils éprouvent +une égoïste satisfaction à dépenser seuls et à leur guise leurs revenus. + +Qu’un de ces abandonnés meure, cependant, qu’arrive-t-il? Les +domestiques et les gens qui ont entouré son agonie profitent et abusent +de son isolement, et c’est quand tout ce qui était prenable a été pris, +que le juge de paix présent appose les scellés. + +Bientôt la levée de ces scellés est requise par des intéressés, +créanciers ou serviteurs, on procède à un inventaire, et après quelques +formalités, nul héritier ne se présentant, le tribunal déclare la +succession vacante et lui nomme un curateur. + +Les fonctions de ce curateur sont simples: il administre la succession +et en verse les revenus au Trésor, jusqu’au jour où un jugement la +déclare acquise, sauf recours des héritiers qui se présenteraient. + +--Que n’ai-je la vingtième partie de ce qui se perd ainsi, s’écriait il +y a une vingtaine d’années un homme intelligent, ma fortune serait vite +faite. + +L’homme qui disait cela se nommait Antoine Vaudoré, et tout Paris l’a +connu, car il fut un moment célèbre, lors du procès Riscara, où il joua, +lui si fin, un rôle de dupe stupide. + +L’idée qui lui était venue à la suite de son exclamation, Vaudoré se +garda bien de l’ébruiter. + +Six mois durant il la porta dans sa cervelle, l’étudiant, la creusant, +l’examinant sous toutes ses faces, en pesant le fort et le faible. + +A la fin, il la reconnut bonne à exploiter. + +Et cette année même, aidé de quelques capitaux qu’il prit on ne sait où, +il créait pour des besoins nouveaux une industrie nouvelle, inconnue et +étrange. + +Antoine Vaudoré fut le premier dénicheur; ou plutôt, pour employée +l’expression consacrée, le premier «pisteur d’héritages.» + +Ce métier n’est pas, il s’en faut, métier de fainéant. + +Il exige de qui veut l’exercer fructueusement des qualités +particulières, des aptitudes spéciales, une activité convulsive, de +l’énergie, de la souplesse et de l’audace, beaucoup d’entregent et les +connaissances les plus variées. + +Le pisteur d’héritages doit avoir la témérité du joueur et le sang-froid +du duelliste, le flair et la patience de l’agent de police, les +ressources et les ruses de l’avoué le plus retors... + +Décrire cette profession et en désarticuler les rouages est plus facile +que de l’exercer. + +Pour commencer, ce chasseur d’une espèce particulière doit se tenir très +au courant des successions vacantes, et il en a connaissance près du +tribunal, soit qu’il suive les audiences, soit qu’il tire ses +renseignements des greffiers et des huissiers. + +Est-il averti qu’un homme vient de mourir sans héritiers connus?... + +Vite il se préoccupe de savoir ce qu’il laisse et si le jeu vaut la +chandelle. + +Lui est-il prouvé que la succession couvrira les frais?... Il commence +ses opérations. + +Ce qu’il lui faut avant tout et surtout, c’est le nom du défunt; ses +prénoms, ses sobriquets s’il en avait, son signalement et son âge. Il +est facile de se procurer ces informations. Ce qu’il est plus malaisé de +connaître, c’est le lieu de naissance du mort, sa ou ses professions, +quels pays il a habités, ses goûts, ses façons de vivre, en un mot tout +ce qui constitue une biographie. + +Muni de ces éléments indispensables, le pisteur se met en campagne +prudemment, car il lui importe de ne pas donner l’éveil. + +L’agent de la sûreté suivant l’enquête du crime, ne procède pas avec une +plus méticuleuse circonspection, il n’est ni si patient, ni si tenace, +ni si ingénieux. + +C’est merveille d’étudier l’incomparable adresse que déploie le pisteur +pour remonter la vie de l’homme à héritage, consultant ses amis, ses +ennemis, ses créanciers ou ses débiteurs, tous ceux qui l’ont connu ou +approché, jusqu’à ce qu’enfin il parvienne jusqu’à quelqu’un qui lui +réponde: + +--Un tel... il était de mon pays... je ne lui ai jamais parlé, mais je +suis l’ami d’un de ses frères... d’un de ses oncles... d’un de ses +neveux... + +Parfois, avant d’en arriver là, il a fallu des années d’investigations +incessantes, des avances de fonds, des déplacements coûteux, des +annonces habilement conçues dans tous les journaux de l’Europe. + +Mais du moins, ce résultat obtenu, le dénicheur d’héritages peut +respirer. Il a désormais, pour lui, soixante-quinze chance sur cent. + +Le plus fort est fait, la portion de la tâche où fatalement il fallait +compter avec le hasard. Le reste, le plus délicat, est affaire +d’habileté, de tact et d’habitude. + +De ce moment, l’agent de police s’efface et l’homme de loi retors +apparaît. + +Il s’agit d’aller trouver ce parent du défunt, découvert au prix de tant +de peines, et de traiter avec lui du partage, sans toutefois lui laisser +entendre qu’une succession qu’il ignore lui est échue. + +Il s’agit de l’amener à s’engager par écrit, en bonne et due forme, à +abandonner comme prime le dixième, le tiers, la moitié même, des sommes +qu’on lui fera recouvrer. + +Négociation épineuse, qui nécessite des prodiges de présence d’esprit et +des trésors de duplicité à faire pâlir le plus astucieux diplomate. + +Et, en effet, pour peu que l’héritier se doute de quelque chose, s’il +soupçonne la vérité, il rit au nez du négociateur, lui tire sa +révérence, et court en droiture réclamer seul et intégralement ce qui +lui revient. + +Adieu alors les espérances du «pisteur» et il en est pour ses soins et +ses peines, pour ses démarches et pour ses déboursés. + +Mais cette mésaventure est rare. + +L’homme à qui on vient annoncer cette bonne nouvelle d’une rentrée +inattendue, est d’ordinaire sans défiances et ne marchande guère le +pot-de-vin qu’on lui demande. + +La somme à recevoir l’éblouit si bien, qu’il craindrait, en discutant +des clauses peut-être onéreuses, de perdre du temps et de reculer +l’instant béni où il palpera. + +Un traité est donc bientôt rédigé et signé, et alors le pisteur se +révèle. + +--Vous êtes, dit-il à son client, le parent de... un tel, n’est-ce pas? +Oui. Eh bien, il est mort et vous héritez... Rendez grâce à Dieu et +courons chercher l’argent. + +Le plus souvent l’héritier s’exécute loyalement. En ce cas, tout est +dit. + +Mais il arrive aussi qu’une fois envoyé en possession il regimbe, se +déclare écorché et prétend revenir sur le traité. Alors, il faut +plaider. Il est vrai que presque toujours un bon arrêt du tribunal +rappelle l’ingrat client à la reconnaissance. + +En somme, ce fut jadis une fructueuse industrie, un peu gâtée peut-être +par la concurrence, mais qui fait encore très-bien vivre son homme. + +M. Isidore Fortunat était «pisteur d’héritages.» + +Sans doute, il s’occupait en outre de beaucoup d’autres trafics un peu +moins avouables; mais c’était là une des meilleures et des plus solides +cordes de son arc. + +Cela explique comment sa première fureur apaisée, il avait si +promptement fait son deuil des 40,000 francs qu’il avait avancés au +marquis de Valorsay. + +Changeant immédiatement ses batteries, il s’était dit que du moment où +la mort soudaine de M. de Chalusse lui engloutissait cette somme, +c’était bien le moins qu’il la repêchât dans la succession, en +découvrant quelque héritier inconnu de tant de millions désormais sans +maître. + +Ainsi, ce qui s’en était allé par la flûte lui reviendrait par le +tambour. + +Il avait quelques raisons d’espérer. + +Ayant eu autrefois des relations avec M. de Chalusse, quand il faisait +rechercher Mlle Marguerite, M. Fortunat avait pénétré assez avant +dans la confiance du comte pour soupçonner quantité de choses dont un +homme comme lui tire toujours parti. + +Les renseignements qu’il avait obtenus de la Vantrasson avaient si bien +gonflé ses espérances, qu’à un moment il s’était dit: + +--Eh! eh!... c’est peut-être un mal pour un bien. + +Néanmoins, après son orageuse discussion avec le marquis de Valorsay, M. +Isidore Fortunat dormit peu, et d’un mauvais sommeil. + +On a beau être fort, une perte sèche de 40,000 francs ne dispose pas à +des rêves couleur de rose, et M. Fortunat avait cette faiblesse de tenir +à son argent comme à la moelle de ses os. + +Il y tenait en raison directe du mal qu’il lui avait donné à conquérir, +des hasards courus et des périls surmontés. + +Bravement il se répétait en manière de consolation: «Je triplerai cette +somme,» cet encouragement ne lui rendait pas sa sérénité. C’est que le +gain n’était qu’une probabilité, et sa perte était une certitude. + +Aussi se tournait-il et se retournait-il sur ses matelas comme sur un +gril, s’épuisant en hypothèses, se préparant aux difficultés qu’il +aurait à vaincre. + +Son plan était simple; l’exécution était terriblement compliquée. + +Se dire: je retrouverai la sœur de M. de Chalusse si elle vit encore, +je découvrirai les enfants si elle est morte et j’aurai ma bonne part +de la succession, se dire cela était fort joli... Comment le faire? + +Où prendre cette infortunée qui depuis trente ans avait abandonné sa +famille pour fuir on ne savait où ni avec qui?... Comment se faire une +idée de la vie qu’elle avait vécue et des hasards de sa destinée?... A +quel degré de l’échelle sociale et dans quel monde commencer les +investigations?... Autant de problèmes! + +Ces filles de grande maison que le vertige saisit et qui désertent le +foyer paternel, finissent presque toutes misérablement après une +lamentable existence. + +La fille du peuple armée pour le malheur et pour la lutte, fatalement +expérimentée, peut mesurer et calculer sa chute, et jusqu’à un certain +point la régler et la maîtriser. + +Les autres, non. Elles ignorent tout, sont sans défense et +s’abandonnent. + +Et précisément parce qu’elles ont été précipitées de plus haut, elles +roulent plus bas, et souvent jusqu’au fond des plus impurs cloaques de +la civilisation. + +--Que ne suis-je à demain, pensait M. Isidore Fortunat, que ne puis-je +me mettre sur-le-champ à l’œuvre!... + +Au petit jour, cependant, il s’assoupit si bien que vers les neuf +heures, Mme Dodelin, sa gouvernante, fut obligée de le réveiller. + +--Vos employés sont arrivés, lui cria-t-elle, en le secouant; deux +clients vous attendent. + +Il sauta à bas de son lit, termina sa toilette en moins d’un quart +d’heure et passa dans son cabinet, en criant à ses commis: + +--Faites entrer!... + +Recevoir ce matin le contrariait fort, mais négliger toutes ses autres +affaires pour la douteuse succession de Chalusse, eût été une folie. + +Le premier client qui entra était un homme encore jeune, d’apparences +cossues et vulgaires. N’étant pas connu de M. Fortunat, il jugea +convenable de s’annoncer tout d’abord. + +--Je suis, dit-il, M. Leplaintre, marchand de charbons en gros, et je +vous suis adressé par mon ami Bouscat, le marchand de vin. + +M. Fortunat s’inclina. + +--Prenez donc la peine de vous asseoir, fit-il. Je me rappelle très-bien +votre ami... Je lui ai, si je ne m’abuse, donné quelques conseils lors +de sa troisième faillite... + +--Précisément... Et si je viens vous trouver, c’est que je suis juste +dans le même pétrin que Bouscat... Les affaires vont mal, mon échéance +fin courant est très-considérable, de manière que... + +--Vous serez obligé de déposer votre bilan. + +--Hélas!... j’en ai bien peur. + +Ce que voulait ce client, M. Fortunat le savait désormais; seulement il +a pour principe de n’aller jamais au-devant des explications des gens. + +--Veuillez m’exposer votre cas, dit-il. + +Le négociant rougit. La vérité était dure à avouer, et lui coûtait. + +--Voici la chose, répondit-il enfin. J’ai parmi mes créanciers des +ennemis, de sorte que je n’obtiendrai pas mon concordat... C’est +réglé... On me prendra tout ce que j’ai... que deviendrai-je après?... +Faudra-t-il donc que je crève de faim!... + +--La perspective est pénible. + +--N’est-ce pas, monsieur... Et c’est pour cela que je désirerais... si +c’était possible... si c’était sans danger.... car je suis honnête +homme, monsieur!... Je voudrais me ménager quelques petites +ressources... secrètement... non pour moi, grand Dieu!... mais j’ai une +jeune femme, si bien que... + +L’agent d’affaires eut pitié de son embarras. + +--Bref, interrompit-il, vous voudriez dissimuler et soustraire à vos +créanciers une partie de votre actif. + +A cette formule nette et crue de ses honorables intentions, le marchand +de charbons tressauta sur sa chaise. Sa probité, qui eût accepté une +périphrase, se révoltait de l’expression propre. + +--Oh! monsieur... protesta-t-il, je me brûlerais la cervelle plutôt que +de faire tort d’un centime à qui que ce soit!... Ce que j’en fais, c’est +dans l’intérêt de mes créanciers... Je recommencerai les affaires sous +le nom de ma femme, et si je réussis, ils seront tous payés... oui, +monsieur, intégralement, capital et intérêts... Ah! s’il ne s’agissait +que de moi!... Mais j’ai deux enfants, deux petites filles, de façon +que... + +--C’est bien, prononça M. Fortunat. Je vous fournirai le même expédient +qu’à votre ami Bouscat... Il est infaillible, si vous pouvez, avant de +vous mettre en faillite, rassembler un certain capital. + +--Je le puis, en vendant au-dessous du cours une partie des marchandises +qui constituent mon actif, et j’en ai beaucoup, de sorte que... + +--En ce cas, vous êtes sauvé... Vendez et mettez l’argent à l’abri. + +L’estimable négociant se grattait l’oreille. + +--Excusez-moi, fit-il, j’avais songé à ce moyen; mais il m’a paru... +indélicat et aussi terriblement dangereux... Comment expliquer la +diminution de mon actif? Mes créanciers me haïssent... S’ils +soupçonnaient quelque chose, ils m’accuseraient de banqueroute +frauduleuse, et on me mettrait en prison, et alors... + +M. Fortunat haussait les épaules. + +--Quand je donne un conseil, déclara-t-il brusquement, je fournis les +moyens de le suivre sans danger. Écoutez-moi attentivement. + +Supposons qu’autrefois vous ayez acheté très-cher des valeurs +aujourd’hui totalement dépréciées... Ne pourriez-vous pas les faire +figurer à votre actif au lieu et place de la somme que vous voulez +mettre à l’abri?... Vos créanciers les admettraient non pour ce qu’elles +valent, mais pour ce qu’elles ont valu. + +--Évidemment! Le malheur est que je n’ai pas de valeurs, de manière +que... + +--On en achète! + +Le marchand de charbons écarquillait de grands yeux surpris. + +--Pardon, murmura-t-il, je ne comprends pas parfaitement. + +Il ne comprenait même pas du tout, mais M. Fortunat joignant la +démonstration à la théorie, ouvrit une grande caisse de fer, et alors +apparurent aux regards éblouis du client des liasses énormes de toutes +ces valeurs qui inondèrent la place il y a quelques années et ruinèrent +tant de pauvres ignorants et d’avides imbéciles. Alors apparurent des +actions et des obligations des Mines de Tifila et du Gouvernail Robert, +des Messageries Continentales et des Houillères de Berchem, des +Pêcheries Groenlendaises et du Comptoir d’Escompte Mutuel. + +Chacun de ces titres avait eu son quart d’heure de vogue et s’était payé +à la Bourse cinq cents ou mille francs... A cette heure, à eux tous, ils +n’eussent trouvé d’acheteur qu’au poids du papier... + +--Admettez, cher monsieur, reprit M. Fortunat, que vous ayez un plein +tiroir de ces valeurs... + +Mais l’autre ne le laissa pas achever. + +--Je vois la chose, s’écria-t-il, je la vois. Je puis vendre et empocher +en toute sécurité. Il y a là de quoi représenter mille et mille fois mon +actif... + +Et sa joie débordant: + +--Donnez-moi, commanda-t-il, pour cent vingt mille francs de ces +valeurs... et surtout assortissez-les... je veux que mes créanciers +aient un échantillon de chaque. + +Grave comme s’il eût manié des billets de banque, M. Fortunat se mit à +compter et à trier des titres. L’autre, pendant ce temps, tirait son +porte-monnaie. + +--Combien vous dois-je?... demanda-t-il. + +--Trois mille francs. + +L’honorable négociant bondit. + +--Trois mille francs!... répéta-t-il. C’est une plaisanterie, sans +doute!... Ces cent vingt mille francs de chiffons ne valent pas un +louis. + +--Je n’en donnerais même pas cent sous, prononça froidement M. Fortunat. +Il est vrai que je n’en ai pas besoin pour désintéresser mes +créanciers... Vous, c’est une autre affaire... ces chiffons vous +sauveront cent mille francs au moins, je vous demande trois pour cent; +ce n’est pas cher... Après cela, vous savez, je ne force personne... + +Et d’un ton terriblement significatif, il ajouta: + +--Vous trouverez assurément de ces titres à meilleur marché, mais prenez +garde, en vous adressant ailleurs, de donner l’éveil à vos créanciers. + +--Il me dénoncerait, le coquin!... pensa le commerçant. + +Et se sentant pris: + +--Va donc pour trois mille francs... soupira-t-il... mais du moins, cher +monsieur, faites-moi bonne mesure, et mettez-m’en pour une vingtaine de +mille francs de plus. + +Le marchand de charbons riait de ce rire pâle de l’homme qui, résigné à +se laisser dépouiller, prétend y mettre une certaine grâce. + +Mais M. Fortunat gardait une gravité d’augure. + +Il donna ce qu’il avait annoncé, rien de plus, rien de moins, en échange +de trois beaux billets de banque, et même il dit gravement: + +--Voyez si les cent vingt mille francs y sont bien. + +L’autre empocha les chiffons sans compter, mais avant de se retirer il +fit promettre à son estimable conseiller de l’assister au moment +décisif, fin courant, et de l’aider à établir un de ces limpides bilans +qui font dire aux créanciers: + +--Voici un honnête homme qui a été bien malheureux. + +Mieux que personne, M. Fortunat pouvait rendre ce petit service. + +Outre sa chasse aux héritiers des successions vacantes, il s’occupait de +liquidations laborieuses et s’était fait des faillites une spécialité où +il était sans rival. + +Cela lui rapportait gros, grâce à l’ingénieux expédient qu’il venait +d’indiquer au sieur Leplaintre, expédient fort connu maintenant, mais +dont il était presque l’inventeur. + +Ce qu’il y avait de terrible avec lui, c’est que si on voulait suivre +ses conseils on était forcé, sous peine d’une dénonciation, de prendre +pour le prix qu’il fixait les valeurs de fantaisie dont il possédait une +si belle collection. + +Car il agissait en cela comme ces médecins philanthropes qui donnent des +consultations gratis, mais qui contraignent leurs malades à se fournir +chez eux de remèdes à cent pour cent au-dessus du cours. + +Nul brevet d’invention n’assurant l’exploitation exclusive des +découvertes de ce genre, M. Fortunat devait être audacieusement imité à +une époque où la faillite est presque devenue une opération commerciale +comme une autre... + +Mais il était encore resté un des maîtres parmi les habiles qui +professent sur la place le bel art de faire banqueroute sans danger. + +Cependant, le client qui succédait au marchand de charbons était un +naïf, qu’amenait simplement une difficulté avec son propriétaire. M. +Fortunat l’eut vite expédié, et alors, entrebâillant la porte de ses +bureaux, il cria: + +--Le caissier!... + +Un garçon de trente-cinq ans, dont la mise misérable rappelait celle de +Victor Chupin, arriva aussitôt, tenant d’une main un sac et de l’autre +un registre. + +--Combien a-t-on visité de débiteurs hier?... lui demanda M. Fortunat. + +--Deux cent trente-sept, monsieur. + +--Quelle est la recette? + +--Quatre-vingt-neuf francs. + +M. Isidore Fortunat eut une grimace de satisfaction. + +--Pas mal, fit-il, pas mal du tout. + +Et atteignant un énorme répertoire dans un casier, il l’ouvrit en +disant: + +--Attention!... nous allons pointer. + +Aussitôt une singulière besogne commença... Le patron appelait des noms, +et à chacun d’eux le caissier répondait par une indication qui était +inscrite aussitôt en marge sur le répertoire... + +--Un tel, disait le patron, un tel... un tel... Et le caissier de +répondre: a donné deux francs... a déménagé... n’était pas chez lui... a +donné vingt sous... ne veut plus rien payer... + +Comment M. Fortunat se trouvait-il avoir tant de débiteurs, comment +s’accommodait-il de si faibles à-comptes?... c’était bien simple. + +Tout en équilibrant des bilans fictifs, M. Fortunat suivait les +liquidations après faillite, et il y achetait ces masses de créances, +considérées comme absolument perdues, qui se vendent aux enchères pour +presque rien... + +Et où personne n’eût touché un sou, lui récoltait. + +Ce n’est pas qu’il procédât par la rigueur, bien au contraire. Il +réussissait par la patience, la douceur et la politesse, mais aussi par +une ténacité infatigable et désespérante. + +Quand il avait décidé qu’un débiteur lui donnerait tant, c’était fini, +il ne le lâchait plus. Il le faisait visiter tous les deux jours, +suivre, harceler, obséder; il l’entourait de ses employés, il le +relançait chez lui, à son bureau ou à son magasin, au café, partout, +toujours, à toute heure, incessamment... et toujours avec l’urbanité la +plus parfaite... + +Si bien que les plus mauvais payeurs et les plus pauvres se lassaient à +la fin, la rage les prenait, et pour échapper à cette effroyable +obsession, ils trouvaient de l’argent... et comme M. Fortunat acceptait +tout, depuis 50 centimes, on le payait. + +Outre Victor Chupin, il avait encore cinq employés qui visitaient les +débiteurs à la journée. On leur distribuait les courses chaque matin, et +chaque soir ils réglaient avec le caissier, qui lui-même rendait les +comptes généraux au patron. + +Cette petite industrie ajoutait encore aux profits des héritages et des +faillites, et c’était la troisième et dernière corde que M. Fortunat eût +à son arc... + +Donc le pointage se faisait comme chaque jour, mais si le caissier était +à sa besogne, le patron n’y était guère. + +Il s’arrêtait à chaque minute, prêtant l’oreille aux moindres bruits du +dehors. + +C’est qu’avant de recevoir le marchand de charbons, il avait parlé à +Victor Chupin, et l’avait expédié rue de Courcelles, afin d’avoir par M. +Casimir des nouvelles du comte de Chalusse. + +Et il y avait plus d’une heure de cela, et Victor Chupin, si prompt +d’ordinaire, ne reparaissait pas. + +Enfin, il parut... D’un geste, M. Fortunat congédia son caissier, et +s’adressant à son commissionnaire: + +--Eh bien? demanda-t-il. + +--Plus personne! répondit Chupin... Le comte vient de mourir... On croit +qu’il ne laisse pas de testament. Voilà la jolie demoiselle sur le pavé. + +Tous ces malheurs répondaient si bien aux pressentiments de M. Fortunat, +qu’il ne sourcilla pas. Et d’un ton calme, il ajouta: + +--Casimir viendra-t-il au rendez-vous? + +--Il m’a répondu, m’sieu, qu’il tâcherait de s’y trouver... moi je parie +cent sous qu’il y sera... il vous a une bouche cet homme-là, à faire dix +lieues pour mettre quelque chose de bon dedans... + +L’opinion de Chupin parut être celle de M. Fortunat. + +--Tout va donc bien, dit-il... Seulement vous êtes resté trop longtemps +en route, Victor. + +--C’est vrai, m’sieu, mais j’avais une course à faire pour moi, une +course de cent francs, s’il vous plaît?... + +M. Fortunat fronça le sourcil. + +--Il est bon d’être industrieux, prononça-t-il, mais vous aimez trop +l’argent, Victor, beaucoup trop... vous êtes insatiable! + +Le jeune drôle leva fièrement la tête, et d’un ton d’importance: + +--J’ai des charges, prononça-t-il. + +--Des charges!... vous!... + +--Mais oui, m’sieu!... Pourquoi donc pas? Et cette pauvre bonne femme de +mère, qui ne peut plus travailler depuis un an, qui donc la nourrirait, +sinon moi!... Bien sûr ce ne serait pas mon père, le propre à rien, qui +a mangé tout l’argent du duc de Sairmeuse, sans nous en donner un +centime!... D’ailleurs, je suis comme les autres, je veux être riche, et +m’amuser... J’aurai une voiture dans le grand genre, c’est une idée... +Et quand un gamin comme j’étais m’ouvrira la portière, je lui mettrai +toujours cent sous dans la main... + +Il fut interrompu par Mme Dodelin, la digne gouvernante, qui entrait, +tout effarée, sans frapper. + +--Monsieur! criait-elle, comme elle eût crié: au feu! voilà M. de +Valorsay. + +M. Fortunat se dressa, tout pâle. + +--Le diable l’emporte!... bégaya-t-il; dites que je suis sorti, dites... + +C’était inutile, le marquis entrait. + +--Sortez, dit le «pisteur d’héritages,» à la gouvernante et à Chupin. + +Il était évident que M. de Valorsay était fort en colère, mais il était +manifeste aussi qu’il était résolu à se contenir. Dès qu’il fut seul +avec M. Fortunat: + +--C’est donc ainsi, maître «Vingt-pour-Cent,» prononça-t-il, que vous +trahissez vos amis!... Pourquoi me tromper, hier soir, au sujet des +10,000 francs que vous deviez me remettre, au lieu de me dire la +vérité!... Vous saviez hier l’accident de M. de Chalusse... Je ne le +sais, moi, que depuis une heure, par une lettre de Mme Léon... + +M. Fortunat hésitait un peu. + +C’était un homme doux, ennemi des violences, qui ne se résignait à être +brave qu’à la dernière extrémité, et il lui semblait que M. de Valorsay +tourmentait sa canne d’une inquiétante façon. + +--Je l’avoue, monsieur le marquis, répondit-il enfin, je ne me suis pas +senti le courage de vous apprendre l’horrible malheur qui nous frappe. + +--Comment... nous? + +--Dame! si vous perdez... l’espérance de plusieurs millions, moi je +perds... la réalité de ce que je vous ai avancé, quarante mille francs, +toute ma fortune... Et cependant, vous le voyez, je me résigne. Faites +comme moi... Que voulez-vous? C’est une partie perdue. + +Le marquis de Valorsay écoutait, rouge, les sourcils froncés, les poings +crispés, tout près d’éclater, en apparence, se possédant parfaitement en +réalité. + +Et la preuve qu’il jouissait du plus beau sang-froid c’est qu’il +étudiait anxieusement l’attitude de M. Fortunat, s’efforçant de démêler +sous ses vaines paroles ses intentions véritables. + +Il s’attendait, en venant, à trouver son «cher Arabe» hors de ses gonds, +exaspéré par la perte, jurant et sacrant, réclamant son argent avec des +cris d’écorché, et pas du tout, il trouvait l’homme le plus doux, calme, +froid, réfléchi, tout confit de résignation et qui prêchait la +soumission aux événements. + +--Qu’est-ce que cela, pensait-il, le cœur serré d’inquiétude, et que +rumine le drôle?... Il y a mille à parier contre un qu’il me prépare +quelque coup de Jarnac qui m’achèvera. + +Et d’un ton hautain et glacé, qui ajoutait encore à la trivialité de son +expression: + +--En un mot, fit-il, vous me «lâchez.» + +L’autre eut un joli geste de protestation, et semblant céder à un +irrésistible mouvement d’effusion: + +--Moi, vous abandonner, monsieur le marquis!... s’écria-t-il. Qu’ai-je +fait pour que vous me jugiez si mal?... Hélas! ce sont les événements +qui nous trahissent. Je ne voudrais pas amollir le courage dont vous +avez besoin, mais là, franchement, entre nous, essayer de lutter serait +folie... Qu’espérer encore? N’avez-vous pas, pour prolonger jusqu’à +aujourd’hui votre vie fastueuse, épuisé les derniers et les plus +périlleux expédients?... Vous en étiez à ce point qu’il vous fallait +épouser Mlle Marguerite avant un mois ou périr... Les millions de +Chalusse vous échappent, vous sombrez... Et tenez, s’il m’était permis +de vous donner un conseil, je vous dirais: «Le naufrage est sûr, ne +songez qu’aux épaves... En menant secrètement et rondement une +liquidation générale, on peut sauver bien des choses à la barbe de vos +créanciers... Liquidez, c’est la mode! Et s’il vous faut mes services, +me voici! Partez pour Nice et laissez-moi votre procuration. Des débris +de votre opulence, je me charge de vous constituer une aisance qui +satisferait encore bien des ambitions... + +Depuis un moment déjà, le marquis ricanait. + +--Parfait! fit-il. Du même coup vous m’éloignez et vous recouvrez vos +quarante mille francs? C’est excessivement adroit... + +L’homme d’affaires se sentit deviné, mais que lui importait. + +--Je vous assure, commença-t-il... + +Mais l’autre, d’un geste dédaigneux, l’arrêta. + +--Laissons donc les propos oiseux, fit-il, nous valons mieux que cela, +l’un et l’autre. Je n’ai jamais eu la prétention de vous en imposer, +faites-moi, je vous prie, l’honneur de me supposer aussi fin que vous. + +Et sans vouloir écouter son conseiller: + +--Si je suis venu vous trouver, poursuivit-il, c’est que la partie n’est +pas si désespérée que vous croyez... Le premier étourdissement passé, +j’ai réfléchi, et j’ai vu qu’il me reste encore de belles cartes que +vous ne connaissez pas... Pour vous, pour tout le monde, Mlle +Marguerite est ruinée, n’est-ce pas? Pour moi elle vaut encore trois +millions au bas mot. + +--Mlle Marguerite?... + +--Oui, messire Vingt-pour-Cent. Qu’elle soit ma femme, et, le lendemain, +je lui découvre cent cinquante mille livres de rentes... mais il faut +que je l’épouse, et cette belle dédaigneuse ne m’accordera sa main que +si je réussis à la convaincre de mon amour et de mon désintéressement. + +--Mais l’autre?... + +M. de Valorsay eut un tressaillement nerveux aussitôt réprimé. + +--L’autre n’existe plus. Lisez _le Figaro_ ce soir, et vous serez +édifié. Allez, je suis bien seul, désormais, sur les rangs. Que je +puisse dissimuler ma ruine quelque temps encore, et elle est à moi... +Une fille sans amis et sans famille au milieu de Paris ne se défend pas +longtemps, quand elle a surtout près d’elle une conseillère comme Mme +Léon... Oh! je l’aurai, je la veux, il me la faut!... Et notez que je +vais tenter une démarche qui peut me la livrer aujourd’hui même... A +vous de voir maintenant s’il est sage de me retirer votre appui... +Qu’est-ce, que je vous demande? De me soutenir deux ou trois mois +encore... c’est l’affaire d’une trentaine de mille francs. Vous pouvez +me les procurer, le voulez-vous?... Ce sera en tout 70,000 francs que +vous m’aurez prêtés, et je vais m’engager à vous rendre 250,000 +francs... c’est une prime assez belle pour risquer quelque chose... +Réfléchissez et décidez-vous... Mais pas de faux fuyants ni +d’atermoiements... Que ce soit oui ou non. + +Sans une seconde d’indécision, M. Fortunat répondit: + +--Eh bien!... non!... + +Le marquis rougit encore et sa voix devint plus rauque, mais ce fut +tout. + +--Avouez donc, fit-il, que c’est chez vous un parti pris de me perdre... +Vous dites non sans m’avoir laissé finir. Attendez à tout le moins que +je vous aie exposé mon plan et montré sur quelles données positives et +certaines reposent mes espérances... + +C’était, en effet, chez M. Fortunat, un parti pris de ne rien entendre. + +Il ne voulait pas d’explications, se défiant de lui, redoutant les +inspirations de son caractère aventureux qui le poussait quand même vers +tout ce qui était spéculation, risques à courir, gains énormes promis à +une faible mise. + +Il redoutait l’appât des affaires aléatoires comme le joueur craint la +vue des cartes et l’ivrogne l’odeur des liqueurs fortes. + +Enfin il avait peur de l’éloquence du marquis. Ne l’avait-il pas +entraîné déjà plus loin que sa volonté première? Enfin il savait que qui +discute est à moitié vaincu et ne demande plus bientôt qu’à se laisser +convaincre. + +--Ne me dites rien, monsieur, fit-il vivement, tout serait inutile... je +n’ai pas d’argent... Pour vous donner dix mille francs hier soir, il +m’eût fallu les emprunter à M. Prosper Bertomy, parole d’honneur!... Et +je les aurais, que je vous dirais encore: «Impossible!» Chacun a son +système, n’est-ce pas?... Le mien est de ne jamais courir après mon +argent... On se ruine à chercher à se rattraper... Pour moi, ce qui est +perdu est perdu définitivement... je tâche de n’y plus penser et je me +tourne d’un autre côté... Ainsi, vos quarante mille francs sont déjà +passés aux profits et pertes. Et cependant il vous serait aisé de me les +rendre, si vous vouliez suivre mon conseil et liquider sans tambour ni +trompettes... + +--Jamais!... interrompit M. de Valorsay, jamais!... + +Et son imagination lui représentant comme en un éclair tous les déboires +et toutes les humiliations de l’homme ruiné et déchu... + +--Je ne veux pas déchoir, s’écria-t-il... Je sauverai tout, les +apparences et la réalité, ou je ne sauverai rien... si vous me refusez, +je verrai ailleurs, je chercherai... Mais je ne donnerai pas à tous mes +bons amis, qui m’exècrent et que je haïs, cette joie délicieuse de voir +le marquis de Valorsay tombant de chute en chute, jusqu’aux pantalons +douteux, aux bottes ressemelées et à l’emprunt du louis... Je ne +brosserai jamais les habits de ceux que j’ai éclaboussés quinze ans..... +Non, jamais, j’aimerais mieux mourir ou commettre les plus grands +crimes!... + +Il s’arrêta court, un peu étonné peut-être de ce qu’il venait de dire, +et, pendant un moment, M. Fortunat et lui se regardèrent dans les yeux, +en silence, chacun s’efforçant de pénétrer la pensée secrète de +l’autre, comme des duellistes sur le terrain, pendant un repos, avant de +reprendre le combat. + +Le marquis fut le premier à se croire renseigné. + +--Ainsi, fit-il, d’un ton qui voulait être dégagé, et qui était plutôt +menaçant, c’est bien décidé, votre refus est définitif. + +--Dé--fi--ni--tif!!! + +--Vous ne daignerez même pas écouter mes explications? + +--Ce serait du temps perdu!... + +M. de Valorsay, à cette cruelle réponse, donna sur le bureau un si +formidable coup de poing que trois ou quatre dossiers roulèrent à terre. +Sa colère n’était plus feinte... + +--Que projetez-vous donc, s’écria-t-il, et que comptez-vous faire?... +Pour qui me trahissez-vous, pour quelle somme et pour quels desseins?... +Prenez garde... C’est ma peau que je vais défendre, et par le nom de +Dieu!... je la défendrai bien... L’homme résolu à se brûler la cervelle +s’il échoue est terriblement dangereux... Malheur à vous si je vous +trouve jamais entre moi et les millions de Chalusse... + +M. Fortunat n’avait pas une goutte de sang aux joues; néanmoins sa +contenance fut digne. + +--Vous avez tort de me menacer, fit-il, vous ne me faites pas peur... Si +j’étais contre vous, je n’aurais qu’à vous poursuivre pour les 40,000 +francs que vous me devez. Je ne serais pas payé, mais l’édifice +mensonger de votre fortune croulerait sous ce seul coup de pic... Vous +oubliez en outre que je possède un double de notre traité signé de +votre main, et que je n’aurais qu’à le faire parvenir à Mlle +Marguerite, pour lui donner la juste mesure de votre désintéressement... +Brisons donc nos relations, Monsieur, et allons chacun notre chemin sans +plus nous occuper l’un de l’autre... Si vous réussissez vous me rendrez +mon argent. + +La victoire restait au dénicheur d’héritages, et c’est avec un sentiment +d’orgueil qu’il vit s’éloigner son très-noble client humilié et blême de +rage... + +--Quel brigand que ce marquis, grommelait-il, et comme je préviendrais +Mlle Marguerite, la pauvre fille, si je n’avais pas si peur de +lui!... + + + + +XIV + + +M. Casimir, le valet de chambre de feu M. le comte de Chalusse, n’était, +mon Dieu! ni meilleur ni pire que la plupart de ses confrères... + +Les vieillards racontent qu’il existait jadis une race de serviteurs +fidèles, qui se croyaient solidaires de la famille qui les adoptait et +en embrassaient les intérêts et les idées. Les maîtres, en ce temps, +payaient ce rare dévouement en protection efficace et en sécurité pour +l’avenir. + +De tels maîtres et de pareils serviteurs, on ne trouve plus aujourd’hui +de traces que dans les vieux mélodrames de l’Ambigu; dans la _Berline de +l’Emigré_, par exemple, ou dans le _Dernier des Châteauvieux_. + +Les domestiques, à cette heure, traversent les maisons où ils servent +comme ces auberges à la nuit où on se permet tout puisqu’on part le +lendemain. + +Et les familles les accueillent comme des hôtes nomades, dangereux +souvent, et dont il est toujours prudent de se défier. + +On ne laisse pas la clef de la cave à ces tâcherons révoltés, on ne leur +confie plus guère que les enfants, ce qui produit de prodigieux +résultats, ainsi que le prouva, l’an passé, certain procès qui épouvanta +Paris... + +Cependant, M. Casimir était probe, dans le sens strict du mot. Plutôt +que de dérober une pièce de dix sous, il eût gâché et gaspillé pour 100 +francs de n’importe quoi, dans l’hôtel, comme cela lui arrivait parfois, +quand on lui avait fait des reproches et qu’il voulait se venger. + +Vaniteux, cauteleux et rapace, il se contentait de n’aimer que son +maître et de l’envier furieusement, trouvant bien injuste et bien +ridicule la destinée qui ne l’avait pas fait naître à la place de M. le +comte de Chalusse. + +Étant bien payé, il servait passablement. Mais le plus clair de son +intelligence il l’employait à surveiller le comte. Flairant dans la +maison quelque gros secret de famille, il était humilié qu’on ne l’eût +pas confié à sa discrétion. + +Et s’il ne découvrit rien, c’est que véritablement M. de Chalusse était +la méfiance même, ainsi que Mme Léon le reprochait à sa mémoire. + +Aussi, cette après-midi où il avait vu Mlle Marguerite et le comte +chercher dans le jardin les débris d’une lettre déchirée dans un +mouvement de rage dont il avait été témoin, M. Casimir sentit redoubler +les démangeaisons de sa curiosité, plus ardentes et plus agaçantes que +le prurit de l’urticaire. + +Il eût donné un mois de ses gages, et quelque chose encore, pour +connaître le contenu de cette lettre, dont le comte recollait +précieusement les morceaux sur une grande feuille de papier. + +Et quand il entendit M. de Chalusse dire à Mlle Marguerite que les +plus importants débris manquaient, et que cependant il renonçait à des +recherches vaines, le digne valet de chambre se jura qu’il serait plus +adroit ou plus heureux que son maître. + +Et en effet, ayant cherché, il découvrit cinq petits morceaux de papier +de la largeur du pouce, qui avaient été emportés sous un massif. + +Ils étaient couverts d’une écriture menue et allongée, écriture de +femme, évidemment, mais sur aucun d’eux ne se trouvait une phrase +offrant un sens. + +N’importe!... M. Casimir les serra précieusement, à tout hasard, se +gardant bien surtout de parler d’une trouvaille dont il supposait bien +que son maître ne lui saurait aucun gré. + +Mais ces débris, les mots sans suite qu’il y avait déchiffrés, lui +trottaient par la cervelle, et parmi toutes les idées que fit éclore en +lui l’accident du comte, l’idée de la lettre pointa. + +Cela explique son grand empressement à fouiller les vêtements de M. de +Chalusse, quand Mlle Marguerite lui commanda de chercher la clef du +secrétaire. + +Et il joua de bonheur, car s’il trouva la clef qu’il remit, il rencontra +aussi la lettre qu’il chiffonna dans la paume de sa main et glissa fort +subtilement dans sa poche. + +Dextérité perdue!... M. Casimir eut beau combler les lacunes de cette +lettre avec les débris trouvés par lui, il eut beau la lire et la relire +en appliquant toute son attention, elle ne le renseigna pas; ou du +moins, elle le renseigna si vaguement et si incomplétement que ce lui +fut comme un nouvel irritant. + +Un moment il eut la pensée de la remettre à Mlle Marguerite, mais il +résista à ce premier mouvement en se disant: + +--Ah!... mais non!... pas si bête!... Elle lui serait peut-être utile. + +Et M. Casimir, qui était un homme fort, ne voulait pas être utile à +cette pauvre fille, dont il n’avait jamais reçu que des marques de +bonté. + +Il la haïssait, sous prétexte qu’elle n’était pas à sa place, qu’on ne +savait ni qui elle était ni d’où elle venait et qu’il était bien +ridicule qu’il eût, lui, Casimir, à recevoir des ordres d’elle. + +L’infâme calomnie que Mlle Marguerite avait recueillie sur son +passage: «Voici la maîtresse du riche comte de Chalusse,» était +l’œuvre de M. Casimir. + +Il avait juré qu’il se vengerait de cette orgueilleuse, et on ne peut +savoir ce qu’il eût imaginé sans l’intervention décisive du juge de +paix. + +Rappelé vertement à l’ordre, M. Casimir se consola de ce camouflet quand +le juge lui confia huit mille francs et l’administration provisoire de +l’hôtel. Rien ne pouvait lui plaire davantage. + +C’était d’abord et principalement une occasion magnifique de faire acte +d’autorité et de trancher du maître; c’était, en outre, la faculté de +traiter, pour les funérailles, avec Victor Chupin, c’était enfin la +liberté de courir au rendez-vous que lui avait fait demander M. Isidore +Fortunat. + +Laissant donc ses camarades suivre les opérations du juge de paix, il +chargea M. Bourigeau des déclarations à la mairie, et, allumant un +cigare, il sortit de l’hôtel, et lentement remonta la rue de Courcelles. + +C’est au boulevard Haussmann qu’il avait rendez-vous, dans un +établissement tout neuf, presque en face des beaux ateliers de Binder. + +Plutôt débit de vins que restaurant, cet établissement ne payait pas +précisément de mine, mais on y mangeait, on y déjeunait surtout fort +bien, M. Casimir le savait par expérience. + +--Personne n’est venu pour moi?... demanda-t-il en entrant. + +--Personne. + +Il consulta sa montre et parut surpris. + +--Pas midi encore?... fit-il; je suis en avance... Donnez-moi, cela +étant, un verre d’absinthe et un journal. + +On lui obéit avec une promptitude que jamais son défunt maître n’avait +obtenue de lui, et il se plongea dans le cours de la Bourse de l’air +d’un homme qui a dans son tiroir des raisons de s’y intéresser. + +Ayant vidé son verre d’absinthe, il en demandait un second, quand on lui +frappa sur l’épaule. Il se dressa en sursaut; M. Isidore Fortunat était +devant lui. + +Comme toujours, le chasseur d’héritages était vêtu avec une recherche +sévère, chaussé et ganté correctement, mais un sourire discret et +encourageant qui ne lui était pas habituel errait sur ses lèvres. + +--Vous le voyez, s’écria M. Casimir, on vous attendait! + +--C’est vrai! je suis en retard, fit M. Fortunat, mais nous allons +réparer le temps perdu... Car vous me ferez, je l’espère, le plaisir de +déjeuner avec moi? + +--C’est que, véritablement, je ne sais si je dois... + +--Oui, oui, vous devez... On va nous donner un cabinet: nous avons à +causer... + +Ce n’était certes pas pour son agrément, que M. Fortunat fréquentait M. +Casimir et faisait avec lui commerce d’amitié et de fourchette. M. +Fortunat, qui était fier, estimait ces relations quelque peu au-dessous +de sa dignité. Mais les événements lui avaient forcé la main au début, +et ensuite, son intérêt commandant, il avait passé sur ses répugnances. + +C’est par le comte de Chalusse que M. Fortunat avait connu M. Casimir. +Ayant eu à se louer des services du dénicheur d’héritiers, et lui +supposant une probité relative, le comte l’avait chargé d’arranger +diverses tracasseries, et à chaque fois lui avait expédié son valet de +chambre. + +Naturellement M. Casimir avait péroré, l’autre avait écouté, de là une +connaissance superficielle. + +Plus tard, lors des projets de mariage de M. de Valorsay, M. Fortunat +avait trouvé commode, pour contrôler les allégations de son noble +client, de faire du domestique de M. de Chalusse son espion. + +De là des relations suivies, dont le prétexte avait été facile à +trouver, M. Casimir étant un spéculateur et jouant à la Bourse. + +Et quand il avait besoin de renseignements, M. Fortunat invitait M. +Casimir à déjeuner, sachant l’influence d’une bonne bouteille offerte à +propos, et tout en sirotant le café, sans avoir l’air d’y toucher, il +arrivait à ses fins... + +C’est dire qu’il soigna le menu, ce jour où d’un mot de plus ou de moins +dépendait peut-être la partie qu’il allait jouer... + +Et l’œil de M. Casimir étincelait, en prenant place devant une table +bien blanche, en face de son amphitryon. + +C’est dans un tout petit «salon de société» prenant jour sur le +boulevard, que le traiteur avait dressé le couvert. + +M. Fortunat lui-même l’avait choisi et désigné. Non qu’il fût plus +spacieux que les autres, ni plus confortable, mais il était isolé. C’est +un avantage considérable, pour qui sait combien sont indiscrets et +perfides les cabinets particuliers séparés par de simples voliges de +sapin, aussi minces qu’une feuille de papier. + +Il ne devait pas tarder à s’applaudir de sa prévoyance. + +Le déjeuner avait commencé par un plat d’escargots, et M. Casimir +n’avait pas achevé sa douzaine, arrosée de vin de Chablis, que déjà il +déclarait ne voir nul inconvénient à se déboutonner devant un ami... + +Les événements de la matinée ayant déjà bouleversé sa cervelle, la +vanité et la bonne chère achevaient d’exalter ses facultés, et il +discourait avec une verve intarissable. + +Oubliant toute prudence, il s’abandonnait, et on pouvait le juger à +l’entendre parler du comte de Chalusse et du marquis de Valorsay, et +surtout de son ennemie, Mlle Marguerite. + +--Car c’est elle, criait-il en tapant son couteau sur la table, c’est +elle seule qui a pris les millions disparus. Comment?... c’est ce qu’on +ne saura jamais, car elle n’a pas sa pareille pour la malice. Mais elle +les a volés, j’en suis sûr, j’en lèverais la main devant la justice, et +je le lui aurais prouvé sans cet espèce de juge de paix qui a pris son +parti parce qu’elle est jolie... car elle est diantrement jolie la +coquine... + +Le guetteur d’héritages eût voulu placer un mot qu’il ne l’eût pu, tant +l’autre, impérieusement, s’emparait de la conversation. + +Mais cela ne lui déplaisait pas. Il n’en était que plus libre de se +donner à ses réflexions. + +Elles étaient singulières: + +Rapprochant des affirmations de M. Casimir les assurances du marquis de +Valorsay, il était confondu de la coïncidence. + +--C’est au moins bizarre! pensait-il. Cette jeune fille aurait-elle +vraiment volé, le marquis le saurait-il par Mme Léon et songerait-il +à profiter du vol? En ce cas, je rentrerais dans mon argent... Il faudra +voir... + +Aux escargots et au vin blanc, une perdrix et du vin de Pomard +succédaient, et la loquacité de M. Casimir augmentait et le diapason de +sa voix montait... + +Seulement, il s’égarait en ridicules cancans et en calomnies absurdes, +et il devenait assommant lorsque tout à coup, sans transition, il en +arriva à la lettre mystérieuse qui avait, selon lui, déterminé +l’accident du comte. + +Aux premiers mots, M. Fortunat avait tressailli. + +--Bast!... fit-il, d’un air incrédule, comment diable une lettre +aurait-elle une pareille influence... + +--Dame, je ne sais pas... Ce qui est sûr, c’est qu’elle l’a eue. + +Et, à l’appui de son dire, il raconta comme quoi le comte l’avait +déchirée sans la lire, comment il en avait été désolé ensuite, et comme +quoi il en avait recherché les débris pour retrouver une adresse qu’on +lui donnait... + +--Et la preuve, ajouta-t-il, c’est que défunt Monsieur devait passer +chez vous pour vous prier de lui dénicher la personne qui lui écrivait. + +--Êtes-vous sûr de cela?... + +--Sûr comme je le suis de boire du Pomard!... s’écria M. Casimir en +vidant son verre. + +Rarement le «pisteur d’héritages» avait eu la gorge serrée par une +semblable émotion. + +Que cette lettre fût le mot du problème dont la solution pouvait +l’enrichir, il n’en doutait pas: son flair si exercé le lui affirmait. + +--L’a-t-on retrouvée, cette lettre? demanda-t-il. + +--Eh!... je l’ai, s’écria triomphalement le valet de chambre, je l’ai +dans ma poche, et complète, qui plus est. + +Le coup fut si fort que M. Fortunat pâlit... de joie. + +--Tiens!... Tiens!... fit-il, elle doit être curieuse! + +L’autre, dédaigneusement allongea la lèvre inférieure. + +--Comme ci, comme ça, répondit-il... Et d’abord, on n’y comprend +goutte... Le plus clair est qu’elle a été écrite par une femme. + +--Ah!... + +--Oui, par quelque ancienne maîtresse... Et naturellement, elle demande +de l’argent pour un moutard... Les femmes ne la ratent jamais, +celle-là... On me l’a faite, à moi qui vous parle, plus de dix fois... +Mais avec moi, ça ne mord pas. + +Et, tout gonflé de fatuité, il entreprit trois ou quatre «histoires +d’amour» qui lui étaient arrivées, jurait-il, et qui le montraient sous +un jour purement ignoble. + +La chaise de M. Fortunat eût été un gril posé sur un bon feu, qu’il +n’eût pas paru plus mal à l’aise. + +Après avoir versé rasade sur rasade à son convive, il s’apercevait qu’il +l’avait trop poussé et qu’il n’y avait plus à essayer de le retenir. + +--Et cette lettre?... interrompit-il à la fin. + +--Eh bien?... + +--Vous m’aviez promis de me la donner à lire. + +--C’est juste... c’est très-juste... mais il faudrait du moka, avant!... +si nous demandions le moka, hein? + +On servit le café, et dès que le traiteur eut refermé la porte, M. +Casimir tira la lettre de sa poche et la déplia en disant: + +--Attention!... je vais lire. + +Ce n’était pas l’affaire de M. Fortunat, il eût bien préféré lire +lui-même; mais on ne discute pas les volontés d’un ivrogne, et M. +Casimir, d’une langue de plus en plus pâteuse, s’écria: + +--«Paris, 14 octobre 186...» Donc, la dame habite Paris... C’est +toujours ça... Mais après, elle ne met ni «monsieur,» ni «mon ami,» ni +«cher comte,» rien du tout... elle écrit tout roide: + +«Une fois déjà, voici bien des années, je me suis adressée à vous en +suppliante. Impitoyable, vous n’avez pas daigné me répondre. + +«Et cependant, j’étais tout au bord de l’abîme, et je vous le disais, +j’avais la tête perdue, et le vertige s’emparait de moi... Abandonnée, +j’errais dans Paris, sans asile et sans pain, et mon enfant avait +faim!...» + +M. Casimir s’interrompit, éclatant de rire. + +--Hein!... comme c’est ça!... s’écria-t-il, comme c’est bien ça! J’en ai +dix, dans mon tiroir, des lettres pareilles, et même plus +empoignantes... Après déjeuner, vous viendrez chez moi, et je vous les +montrerai. Nous rirons bien! + +--Finissons toujours celle-ci. + +--Naturellement. + +Et il reprit: + +«Seule, je n’eusse pas hésité... J’étais si malheureuse que la mort +m’apparaissait comme un refuge. Mais que fût devenu mon enfant?... +Devais-je donc le tuer et me tuer après? J’en ai eu la pensée, non le +courage. + +«Ce que j’implorais de votre pitié, vous me le deviez... Je n’avais qu’à +me présenter à votre hôtel et à dire: Je veux!... Hélas! je ne le savais +pas alors, je me croyais liée par un serment, et vous m’inspiriez un +invincible effroi... + +«Et cependant il fallait que mon enfant vécût... + +«Alors je me suis abandonnée... Et j’ai roulé si bas que j’en ai été +réduite à éloigner mon fils... Il ne fallait pas qu’il sût à quelles +hontes il devait sa vie... Et il ignore jusqu’à mon existence...» + +M. Fortunat était comme pétrifié. + +Après ce qu’il avait surpris du passé du comte, après les confidences de +la Vantrasson, la mégère du _garni-modèle_, il ne pouvait guère douter. + +--Cette lettre, pensait-il, ne peut être que de Mlle Herminie de +Chalusse. + +M. Casimir poursuivait: + +«..... Si je m’adresse à vous de nouveau, si, du fond de mon enfer, je +vous crie: Au secours! c’est que je suis à bout de forces, c’est qu’il +faut, avant que je meure, que l’avenir de mon fils soit assuré... + +«Il lui faut non une fortune, mais de quoi vivre, et j’ai compté sur +vous...» + +Une fois encore, l’honorable valet de chambre s’interrompit. + +--Et voilà!... fit-il... de quoi vivre... j’ai compté sur vous!... C’est +superbe!... Les femmes sont superbes, parole d’honneur!... C’est qu’elle +y compte, oui!... Écoutez plutôt la fin! + +Et il continua: + +«..... Il est indispensable que je vous voie le plus tôt possible. + +«Daignez donc, demain jeudi, 15 octobre, vous rendre, 43, rue du Helder, +à l’hôtel de Hombourg. Vous demanderez Mme Lucy Huntley, et on vous +conduira à moi... + +«Je vous attendrai depuis trois heures jusqu’à six... + +«Venez, je vous en conjure, venez... + +«Il m’est pénible d’ajouter que si je n’ai pas de vos nouvelles, je suis +résolue à exiger et à obtenir,--quoi qu’il doive arriver,--ce que je +vous demande encore à genoux et à mains jointes.» + +Ayant achevé, M. Casimir posa la lettre sur la table et se versa un bon +verre d’eau-de-vie qu’il lampa d’un trait. + +--Et c’est tout!... prononça-t-il. Pas de signature, pas une initiale, +rien... C’est une femme du monde qui écrit ça... Elles ne signent jamais +leurs poulets, les coquines, de peur de se compromettre... On a ses +raisons pour le savoir... + +Et il riait, de ce rire idiot et entrecoupé de hoquets de l’homme qui a +bu. + +--Si j’avais eu le temps, poursuivit-il, je serais allé m’informer de +cette Lucy Huntley, un faux nom, évidemment... J’aurais voulu... Mais +qu’avez-vous donc, cher monsieur Fortunat, vous voilà pâle comme la +mort... Seriez-vous indisposé? + +Il est de fait que, depuis un moment, l’honorable guetteur d’héritages +était changé comme après une maladie d’un mois. + +--Merci, balbutia-t-il, je vais très-bien... Seulement je viens de me +rappeler qu’on m’attend... + +--Qui?... + +--Un client, pour une liquidation... + +L’autre eut un geste moqueur et cordial. + +--Connu le prétexte! interrompit-il. Eh! envoyez promener le client! +N’êtes-vous pas assez riche?... Tenez, versez-nous plutôt un petit +verre, cela vous remettra... + +M. Fortunat obéit, mais si maladroitement, ou si adroitement plutôt, que +sa manche ramena devant lui la lettre placée devant M. Casimir. + +--Allons... à votre santé! fit le valet de chambre. + +--A la vôtre! répondit M. Fortunat. + +Et en retirant le bras qu’il avait tendu pour trinquer, il fit tomber la +lettre sur ses genoux. + +M. Casimir, qui ne s’était aperçu de rien, essayait d’allumer un cigare, +et tout en usant en vain quantité d’allumettes, il continuait: + +--C’est-à-dire, mon vieux, que vous voudriez me lâcher... Pas de ça, +Lisette!... Nous allons monter chez moi, et je vous lirai des lettres +d’amour de femmes du monde... Après, nous irons faire une partie de +billard chez Morloup... C’est là, qu’on rit... Vous verrez Joseph de +chez Commarin, un farceur qui est plein d’esprit... + +--C’est cela... Mais avant, il faut que je paie ici. + +--Oui, payez... + +Le chasseur d’héritages sonna, en effet, pour demander la carte. + +Il avait obtenu bien plus de renseignements qu’il n’espérait, il avait +la lettre dans sa poche, il ne souhaitait plus qu’une chose: se +débarrasser de M. Casimir. + +Mais cela ne devait pas être facile, les ivrognes ont l’amitié tenace, +et il se demandait quel stratagème employer, quand le traiteur parut et +dit: + +--Il y a là un petit jeune homme très-pâle... qui a l’air d’un clerc +d’huissier... Il voudrait parler à ces messieurs... + +--Eh! c’est Chupin!... s’écria le valet de chambre. C’est un ami... +Faites entrer et apportez un verre. Plus on est de fous, plus on rit, +comme dit cet autre! + +Que voulait Chupin? M. Fortunat ne l’imaginait pas du tout. Il n’en +bénit pas moins sa venue, bien décidé à lui colloquer le fardeau de +Casimir. + +Mais dès que Victor Chupin parut, son visage se rembrunit. Il ne lui +avait fallu qu’un coup d’œil pour reconnaître l’ivresse du brillant +valet de chambre. Or, c’était un garçon sérieux et rangé, qui n’aimait +pas à traiter les affaires le verre à la main et qui professait pour les +ivrognes une grande aversion. + +Il salua poliment M. Fortunat, et s’adressant à M. Casimir d’un ton +mécontent: + +--Il est trois heures... fit-il, et je venais, ainsi que nous en étions +convenus, m’entendre avec vous pour les funérailles de M. de Chalusse. + +Cela fit à M. Casimir l’effet d’une douche d’eau glacée. + +--Sapristi!... s’écria-t-il, j’avais oublié... totalement... parole +d’honneur!... + +Et la notion lui revenant tout à la fois, et de la responsabilité qu’il +avait acceptée, et de son ivresse: + +--Dieu de Dieu!... poursuivit-il, je me suis mis dans un bel état... +Allons, bon!... je ne tiens seulement plus debout... Que va-t-on penser +à l’hôtel... Que va-t-on dire... + +M. Fortunat avait attiré son employé dans un coin. + +--Victor, lui dit-il vivement, je file... Tout est payé, mais pour le +cas où il vous faudrait faire quelque dépense de voiture ou autre, voici +dix francs... Le reste sera pour vous... Je vous confie cet imbécile, +veillez sur lui... + +La pièce de dix francs dérida un peu Chupin. + +--Bon, grommela-t-il, les ivrognes, ça me connaît... J’ai fait mon +apprentissage «d’ange gardien» quand ma grand-mère tenait la +_Poivrière_. + +--Surtout ne le laissez pas rentrer dans l’état où il est... + +--Soyez tranquille, m’sieu, il faut que je cause d’affaires avec lui; +ainsi, je vais vous le dégriser comme avec la main... + +Et pendant que M. Fortunat s’esquivait, Chupin fit signe à un garçon et +lui dit: + +--Apportez-moi du café très-fort, une poignée de sel gris et un +citron... Rien de meilleur pour remettre un homme!... + + + + +XV + + +C’est en courant que M. Fortunat sortit de chez le traiteur. Il +tremblait d’être poursuivi et rejoint par M. Casimir. + +Mais au bout de deux cents pas il s’arrêta, moins pour reprendre haleine +que pour rassembler ses idées en déroute, et bien que ce ne fût guère la +saison, il s’assit sur un banc. + +Ce qu’il avait enduré, dans cet étroit cabinet de marchand de vin, +pendant que se grisait son convive, dépassait les plus cruels tourments +de sa vie agitée. + +Il avait voulu des informations précises, il les avait, et elles +renversaient, elles anéantissaient toutes ses espérances. + +Persuadé que les héritiers du comte de Chalusse l’avaient perdu de vue, +il s’était dit qu’il les retrouverait et qu’il traiterait avec eux +avant de leur apprendre qu’ils étaient riches à millions... + +Et, pas du tout, ces héritiers, qu’il croyait dispersés et éloignés, +surveillaient M. de Chalusse et connaissaient si bien leurs droits +qu’ils étaient prêts à les faire valoir. + +--Car c’est bien réellement la sœur du comte qui a écrit cette lettre +que j’ai dans ma poche, murmurait-il... Ne voulant pas, ne pouvant pas +sans doute le recevoir chez elle, prudemment elle lui donnait +rendez-vous dans un hôtel... Mais qu’est-ce que ce nom d’Huntley?... Le +porte-t-elle, ou ne l’avait-elle adopté que pour la circonstance?... +Serait-ce celui de l’homme qui l’a enlevée?... Est-ce celui de ce fils +dont elle s’est séparée?... + +Mais à quoi bon toutes ces conjectures!... Le sûr, le positif, c’est que +l’argent lui échappait, sur lequel il avait compté pour réparer la +saignée faite à sa caisse par le marquis de Valorsay. Et il souffrait +comme s’il eût perdu 40,000 francs une seconde fois. + +Peut-être, en ce moment, regretta-t-il d’avoir rompu avec le marquis... + +Cependant, il n’était pas homme à renoncer à une partie, si désespérée +qu’elle lui parût, sans une tentative. Il savait combien sont +surprenants et soudains les retours de fortune qu’un acte insignifiant +détermine. + +--Je veux arriver jusqu’à cette sœur, se dit-il... je veux savoir sa +position et ses projets... Si elle n’a pas de conseiller, je +m’offrirai... Et qui sait... + +Une voiture passait; M. Fortunat l’arrêta et monta en disant au cocher: + +--Rue du Helder, nº 43, hôtel de Hombourg. + +Était-ce le hasard ou une préméditation narquoise, qui avait imposé à +cet établissement le nom d’une ville qui est comme le tripot de +l’Europe? + +L’hôtel de Hombourg est une de ces maisons où descendent de préférence +les aventuriers de distinction qu’attire l’éblouissement des millions +qui se dépensent à Paris. + +Comtes valaques d’occasion et princesses russes de contrebande, pipeurs +de cartes et pipeuses d’amour sont sûrs d’y trouver bon accueil, un luxe +princier, des prix peu modérés et une confiance extraordinairement +modérée. + +Chacun y est appelé par le titre qu’il lui plaît de se donner en +arrivant, Excellence ou Seigneurie, au choix... On y trouve, selon le +goût des personnes, des domestiques jouant le vieux serviteur et des +voitures où on peint en deux heures les armoiries les plus +compliquées... On s’y procure sur-le-champ tous les accessoires de la +grande vie, tout ce qu’il faut pour faire le grand seigneur au mois, à +la journée ou à l’heure, tout ce qui est utile pour éblouir le niais, +jeter de la poudre aux yeux, et prendre de bonnes et grasses dupes. + +Seulement, crédit y est mort... + +On y présente la carte tous les soirs, quand on ne fait pas payer +d’avance, et qui ne peut l’acquitter ou donner un nantissement, +Excellence ou Seigneurie, est prié de déguerpir sur l’heure, et +impitoyablement on retient les nippes... + +Lorsque M. Fortunat entra dans le bureau de l’hôtel de Hombourg, une +jeune femme à la physionomie trop intelligente était en grande +conférence avec un vieux monsieur qui avait sur la tête une calotte de +velours noir et à la main une loupe. + +Tour à tour, des yeux et de la loupe, ils examinaient d’assez beaux +brillants, gage offert, sans aucun doute, par quelque noble et +insolvable étranger. + +Au bruit que fit M. Fortunat, la jeune femme leva la tête. + +--Que désirez-vous, monsieur? demanda-t-elle poliment. + +--Mme Lucy Huntley?... + +La dame ne répondit pas tout d’abord. + +Les yeux fixés au plafond, on eût dit qu’elle y épelait la liste de tous +les «étrangers de distinction» qui honoraient en ce moment de leur +présence l’hôtel de Hombourg. + +--Lucy Huntley!... répétait-elle, je ne vois pas!... Je ne crois pas que +nous ayons cette personne... Lucy Huntley!... Comment est-elle, cette +dame? + +Pour beaucoup de raisons, M. Fortunat ne pouvait le dire... D’abord, il +ne le savait pas. + +Mais il ne se déconcerta nullement, rompu qu’il était par l’exercice de +ses professions diverses, au grand art de tirer des gens qu’il +interrogeait les renseignements qu’il eût dû donner lui-même. + +Il tourna donc la question le plus naturellement du monde, tout en +aidant véritablement les souvenirs de la jeune femme. + +--La dame que je demande, répondit-il, a dû, hier jeudi, 15, entre trois +et six heures, attendre une visite avec une impatience et une anxiété +qui n’ont pu vous échapper. + +Ce détail réveilla la mémoire paresseuse du monsieur à la loupe, lequel +n’était autre que le mari de la jeune femme, le propriétaire en personne +de l’hôtel de Hombourg. + +--Eh!... dit-il à son épouse, monsieur parle de la voyageuse du Nº 2, tu +sais bien... celle qui a voulu absolument le grand salon. + +La jeune femme se frappa le front. + +--C’est juste!... Où donc avais-je l’esprit!... + +Et se tournant vers M. Fortunat: + +--Excusez mon oubli, monsieur, ajouta-t-elle... Cette dame n’est plus +chez nous et elle n’y est restée que quelques heures. + +Cette réponse n’avait rien qui dût surprendre le chasseur d’héritiers, +il la prévoyait, ce qui n’empêche qu’il prit l’air le plus consterné +qu’il put. + +--Quelques heures! répéta-t-il comme un écho désolé. + +--Oui, monsieur. Elle est arrivée ici sur les onze heures du matin, +n’ayant avec elle qu’un gros sac de voyage... et elle est repartie le +même soir à huit heures. + +--Hélas! mon Dieu... Et pour où aller? + +--Elle ne l’a pas dit. + +On eût juré que M. Fortunat était tout près de fondre en larmes. + +--Pauvre Lucy!... fit-il d’un ton tragique, c’est moi, madame, qu’elle +attendait... Je n’ai reçu que ce matin, à l’instant, la lettre où elle +me donnait rendez-vous... Elle sera partie désespérée!... La poste n’en +fait jamais d’autres!... + +Le mari et la femme eurent en même temps ce geste de la tête et des +épaules qui si clairement veut dire: + +--Que voulez-vous que j’y fasse!... Ce ne sont pas là mes affaires... +Laissez-moi en repos!... + +Mais M. Fortunat n’était pas homme à se décourager pour si peu. + +--Elle s’est sans doute fait conduire au chemin de fer, insista-t-il. + +--Je n’en sais rien. + +--Vous venez de me dire qu’elle avait un gros sac de nuit... donc elle +n’a pas quitté votre hôtel à pied... Elle a demandé une voiture... Qui a +couru la chercher?... Un de vos garçons... Si on retrouvait le cocher de +cette voiture, il donnerait peut-être des indications précieuses... + +En un seul coup d’œil, le monsieur et la dame échangèrent un volume +de soupçons... + +Incontestablement M. Isidore Fortunat avait le dehors de l’homme comme +il faut, mais il est connu que ces messieurs si curieux qui habitent la +rue de Jérusalem savent revêtir toutes les apparences. + +On sait cela, quand on tient une maison comme l’hôtel de Hombourg, par +cette raison fort simple que la police nourrit à l’endroit des comtes +valaques et des princesses russes quantité de préventions qu’elle aime à +vérifier. + +C’est pourquoi l’hôtelier eut vite pris son parti. + +--Votre idée est excellente, dit-il à M. Fortunat. Il est clair que +cette dame Huntley a pris une voiture à son départ et une voiture de +l’hôtel, qui plus est... Si vous voulez me suivre, nous allons nous +informer. + +Et se levant avec un empressement du meilleur augure, il guida le +guetteur de successions jusqu’à une cour intérieure, où stationnaient +cinq ou six voitures, dont les cochers, assis sur un banc, causaient +tout en fumant leur pipe. + +--Lequel de vous, demanda-t-il, a chargé une voyageuse, hier soir, sur +les huit heures? + +--Comment était-elle? + +--C’était une belle femme de trente à quarante ans, blonde, blanche et +dodue, vêtue de noir... Elle avait un sac en cuir de Russie. + +--C’est moi qui l’ai prise, dit un cocher. + +M. Fortunat s’avança vers cet homme, les bras ouverts, avec un tel +empressement, qu’on eût juré qu’il allait lui sauter au cou. + +--Ah! mon brave!... criait-il, vous pouvez me sauver la vie!... + +Le cocher eut un large sourire... Il pensait que le salut d’une +existence vaut bien un bon pourboire. + +--Que dois-je faire?... interrogea-t-il. + +--Me dire où vous avez conduit cette dame. + +--Je l’ai menée rue de Berry. + +--A quel numéro? + +--Ah!... voilà... Je ne sais plus... + +Mais M. Fortunat n’avait désormais aucune inquiétude. + +--Bon!... fit-il, vous l’avez oublié... cela se conçoit. Mais vous +reconnaîtriez bien la maison? + +--Pour cela, oui. + +--Voulez-vous m’y conduire? + +--Certainement, bourgeois. Tenez, voici ma voiture, montez. + +Le chasseur d’héritages monta, et c’est seulement quand le cocher eut +fouetté son cheval, que l’hôtelier regagna son bureau. + +--Ce gaillard-là doit être un mouchard, dit-il à sa femme. + +--C’est bien mon avis. + +--Il est singulier que nous ne le connaissions pas... Enfin, il est +peut-être nouveau. + +Qu’importait à M. Fortunat l’opinion qu’il laissait de lui dans une +maison où il ne pensait pas remettre jamais les pieds. + +L’essentiel, c’est qu’il tenait tous ses renseignements; il avait +jusqu’au signalement de la dame, et il se sentait sur la piste. + +Aussi, étendu dans sa voiture, qui était on ne peut plus douce, il se +réjouissait de ce succès d’heureux présage au début de ses +investigations... + +Mais la voiture ne tarda pas à arriver rue de Berry, bientôt elle +s’arrêta devant un charmant petit hôtel, et la cocher, se penchant à la +portière, dit: + +--Nous sommes arrivés, bourgeois. + +Lestement, M. Fortunat sauta sur le trottoir et mit cinq francs dans la +main du cocher, lequel s’éloigna en grognant et en jurant, estimant que +la récompense était maigre, venant d’un homme auquel, de son aveu même, +on sauvait la vie. + +L’autre n’entendit certes pas. Immobile à la place même où il avait +sauté, il examinait l’hôtel de toute la force de son attention. + +--C’est donc là qu’elle demeure, murmurait-il, c’est là!... Mais je ne +puis me présenter ainsi de but en blanc, sans même savoir quelle nom +elle porte... Il faut que je m’informe.. + +A cinquante pas était la boutique d’un marchand de vin; il y courut et +se fit servir un de sirop de groseille. + +Puis, tout en buvant à petits coups, de l’air le plus indifférent qu’il +put prendre, il montra l’hôtel en demandant: + +--A qui donc cette ravissante habitation? + +--A Mme Lia d’Argelès, répondit le marchand de vin. + +Le guetteur d’héritages tressaillit. + +C’était bien là, il se le rappelait, le nom qu’avait prononcé le marquis +de Valorsay quand il avait avoué l’abominable guet-apens dont il était +l’auteur... C’était chez cette femme que l’homme aimé de Mlle +Marguerite avait laissé son honneur!... + +Cependant, il sut dissimuler sa stupéfaction, et d’un ton plein de +candeur: + +--Un beau nom! prononça-t-il. Et que fait-elle, cette dame?... + +--Ah!... ma foi. Elle s’amuse... + +M. Fortunat parut ébloui. + +--Peste!... il faut qu’elle s’amuse beaucoup pour avoir une pareille +maison!... Est-elle jolie au moins?... + +--Cela dépend des goûts... Elle n’est plus jeune en tout cas... Mais +elle a des cheveux blonds superbes... Et blanche qu’elle est. Comme la +neige, monsieur, comme la neige... Bonne personne d’ailleurs, et tout ce +qu’il y a de plus distingué... payant tout comptant, rubis sur +l’ongle... + +Plus de doutes!... Le portrait tracé par le marchand de vin répondait +exactement au signalement donné par l’hôtelier de la rue du Helder. + +M. Fortunat acheva son sirop de groseille et jeta cinquante centimes sur +le comptoir. + +Puis, traversant la rue, bravement il alla sonner à l’hôtel d’Argelès... + +A qui lui eût demandé ce qu’il se proposait de faire et de dire, le +guetteur de successions eût pu répondre en toute sincérité: «Je +l’ignore.» + +Le fait est que le but seul était parfaitement arrêté et défini dans son +esprit. + +Il voulait obstinément, furieusement, tirer quelque chose, peu ou prou, +n’importe comment, de cette ténébreuse affaire. + +Pour le reste, pour les moyens d’exécution, il s’en remettait à son +audace et à son sang-froid, bien sûr qu’une fois la partie engagée, la +promptitude du coup d’œil ne lui ferait pas défaut, ni la fertilité +d’expédients. + +--Avant tout, se disait-il, je dois voir cette femme... Les premiers +mots dépendront de la première impression... Après cela, je prendrai +conseil des événements... + +Un vieux domestique, portant une livrée de bon goût et fort simple étant +venu lui ouvrir, il demanda d’un ton d’autorité: + +--Mme Lia d’Argelès? + +--Madame ne reçoit pas le vendredi, répondit le valet. + +M. Fortunat eut un geste d’extrême contrariété. + +--Il faut cependant, insista-t-il, que je lui parle aujourd’hui même... +Il s’agit d’intérêts de la plus haute gravité... Faites-lui passer ma +carte, que voici. Je suis homme d’affaires... + +Et il tendait sa carte, où on lisait au-dessous de son nom: + + LIQUIDATIONS.--RÈGLEMENTS DE FAILLITES. + +L’effet prestigieux de ce titre: «homme d’affaires,» on ne saurait +l’imaginer. + +Il évoque aussitôt l’idée d’un personnage équivoque et louche, dangereux +interprète des subtilités de la loi, précurseur des huissiers et des +recors, redoutable et par conséquent bon à ménager. + +--Ah!... Monsieur est homme d’affaires, dit le domestique, c’est une +autre histoire... que Monsieur prenne la peine de me suivre... + +M. Fortunat prit cette peine, et on le conduisit dans le grand salon du +premier étage, où on le pria de s’asseoir pendant qu’on irait prévenir +Madame. + +--Allons!... pensa-t-il, cela commence bien. + +Et resté seul, il se mit à inventorier le salon, comme un général étudie +le terrain où il livrera bataille. + +Nulle trace ne restait à cette heure des scènes lamentables de la nuit, +qu’un candélabre à demi brisé sur la cheminée. C’était celui dont +s’était armé Pascal Férailleur quand on avait parlé de le fouiller, et +qu’il avait jeté dans la cour en se retirant. + +Mais ce détail ne frappa pas M. Isidore Fortunat. Ce qui l’intriguait, +c’était le vaste abat-jour disposé au-dessus du lustre, et dont il fut +un moment à comprendre l’usage et l’utilité. + +Sans l’intimider précisément, le luxe de l’hôtel le surprenait. + +--C’est princier ici.... grommelait-il. Voilà qui prouve bien que tous +les fous ne sont pas à Charenton!... Si Mme d’Argelès a manqué de +pain autrefois, il n’y paraît plus guère!... + +Tout naturellement cette réflexion l’amenait à se demander comment une +femme si opulente avait pu devenir la complice du marquis de Valorsay, +et prêter les mains à une action si lâche et si ignoble qu’elle le +révoltait, lui, Fortunat. + +--Ne serait-elle donc pas complice?... pensait-il. + +Et, philosophiquement, il s’émerveillait des caprices du hasard, plaçant +le malheureux qui avait été sacrifié entre la fille non avouée et la +sœur inavouable du comte de Chalusse. + +Ce rapprochement le fit tressaillir. + +Un vague pressentiment, voix mystérieuse de l’instinct personnel, lui +disait que là était pour lui le nœud de la situation, et que de +l’antagonisme et de l’alliance de Mlle Marguerite et de Mme +d’Argelès, résulteraient des complications ou un dénoûment qui lui +profiterait s’il était habile. + +Mais ses méditations furent soudainement troublées par le bruit d’une +discussion qui partait d’une pièce voisine. + +Vivement il s’avança, espérant saisir quelque chose, et, en effet, il +entendit une grosse voix d’homme qui criait: + +--Quoi!... je campe là une bouillotte corsée, je gaspille un temps +précieux à venir vous offrir mes services, et vous me recevez ainsi... +Parbleu!... cela m’apprendre à me mêler de ce qui ne me regarde pas... +Jusqu’au revoir, chère dame, vous saurez quelque jour, à vos dépens, ce +que vaut ce sire de Coralth que vous défendez si chaudement. + +Ce nom de Coralth était de ceux qui se gravent d’eux-mêmes dans la +mémoire, et cependant M. Fortunat ne le remarqua pas sur le moment. + +Toute son attention était absorbée par ce qu’il venait d’entendre, et il +s’efforçait de le rattacher au sujet de ses préoccupations. + +Et pour l’arracher à ses conjectures, il ne fallut rien moins que le +frôlement d’une robe contre l’huisserie d’une porte. + +Mme Lia d’Argelès entrait. + +Elle était vêtue d’un très-élégant peignoir de cachemir gris à revers de +satin bleu, coiffée avec beaucoup de goût, elle n’avait oublié aucun des +artifices ordinaires de sa toilette, et cependant on lui eût donné plus +de quarante ans. + +Son morne visage offrait l’expression d’une résignation désespérée, et +ses yeux rougis, entourés d’un cercle bleuâtre, trahissaient des larmes +récentes. + +Elle toisa le guetteur d’héritages, et d’un ton bref aussi peu +encourageant que possible: + +--Vous avez à me parler? interrogea-t-elle. + +M. Fortunat s’inclina, presque déconcerté. + +Il s’était préparé à rencontrer quelqu’une de ces stupides demoiselles +qui promènent au bois leurs cheveux salis d’ocre et empuantis +d’ammoniaque, et pas du tout, il se trouvait en présence d’une femme à +l’air impérieux qui, déchue, gardait encore la fierté de sa race, et qui +lui imposait. + +--J’aurais en effet, madame, balbutia-t-il, à vous entretenir d’intérêts +bien sérieux. + +Elle se laissa tomber sur un fauteuil, et sans engager son visiteur à +prendre un siége: + +--Expliquez-vous, dit-elle. + +L’importance de l’enjeu qu’il risquait avait déjà rendu à M. Fortunat +toute sa présence d’esprit. + +Il n’avait eu besoin que d’un coup d’œil pour évaluer Mme +d’Argelès, et il avait compris que pour s’emparer de l’esprit d’une +telle femme, il fallait frapper fort et l’étourdir du premier coup. + +--J’ai à vous annoncer un grand malheur, madame... prononça-t-il. Une +personne qui vous est chère et qui vous touche de bien près, a été +victime hier soir d’un affreux accident et a succombé ce matin. + +Ce lugubre préambule ne parut pas toucher Mme d’Argelès. + +--De qui parlez-vous? demanda-t-elle froidement. + +M. Fortunat arbora son air le plus solennel, et d’une voix profonde: + +--De votre frère, madame, de M. le comte de Chalusse... + +Elle se dressa en pied, secouée par un tremblement convulsif. + +--Raymond est mort... balbutia-t-elle. + +--Hélas!... oui, madame... Mort au moment où il se rendait sans doute au +rendez-vous que vous lui aviez fixé à l’hôtel de Hombourg. + +C’était un joli mensonge, qu’avançait là le dénicheur d’héritages, mais +il n’en était pas à un mensonge près, et celui-ci lui offrait cet +avantage de le poser en homme très au courant du passé. + +Il est vrai que cette savante manœuvre dut échapper à Mme +d’Argelès. + +Elle s’était affaissée sur son fauteuil, plus blanche que la cire. + +--Comment est-il mort? demanda-t-elle. + +--Il a été frappé d’une attaque d’apoplexie. + +--Mon Dieu!... s’écria la malheureuse femme, qui entrevit alors la +vérité. Mon Dieu!... pardonnez-moi... C’est ma lettre qui l’a tué!... + +Et son cœur se brisant, elle trouva encore des larmes, elle qui +cependant avait tant souffert et tant pleuré... + +Prétendre que M. Fortunat n’était aucunement ému serait beaucoup +s’avancer. Il était sensible en dehors des affaires. + +Mais son émotion était singulièrement mitigée de la satisfaction qu’il +éprouvait d’avoir si vite et si bien réussi. Mme d’Argelès avait tout +avoué!... C’était une victoire, car, faut-il le dire, il avait tremblé +qu’elle ne niât tout et ne le mît dehors dès les premiers mots. + +Certes, il apercevait bien des difficultés encore entre sa poche et la +succession du comte de Chalusse, mais il ne désespérait pas de les +vaincre, après avoir si brillamment engagé la partie. + +Et il commençait à soupirer quelques paroles de consolation, quand +Mme d’Argelès, tout à coup, se leva en disant: + +--Il faut que je le voie!... Je veux le voir une dernière fois!... +Venez, monsieur! + +Hélas! quelque terrible souvenir la cloua sur place aussitôt. + +Elle eut un geste désespéré, et d’une voix où éclataient toutes les +souffrances, toutes les rages de la vie: + +--Mais non! s’écria-t-elle, non!... Cela même je ne le puis pas!... + +M. Fortunat ne laissait pas que d’être assez embarrassé de son +personnage, et même un peu inquiet. + +Immobile et tout pantois, il considérait d’un œil ahuri Mme +d’Argelès qui s’était rassise, et qui sanglotait, la tête appuyée sur un +des bras de son fauteuil. + +--Qui l’arrête?... pensait-il. Pourquoi cette terreur soudaine, +maintenant que son frère est mort?... Ne veut elle donc pas confesser +publiquement qu’elle est une Chalusse!... Il faudra cependant qu’elle en +vienne là, si elle veut recueillir l’héritage du comte... et il faut +qu’elle le veuille, pour moi, sinon pour elle... + +Pendant un moment encore, le chasseur d’héritages garda le silence, +l’esprit tiraillé par les hypothèses les plus contradictoires, jusqu’à +ce qu’enfin il lui sembla que Mme d’Argelès se calmait. + +--Excusez-moi, madame, commença-t-il alors, de troubler votre douleur si +légitime, mais ma conscience m’ordonne de vous rappeler au souvenir de +vos intérêts... + +Avec la docilité passive des malheureux, elle écarta les mains de son +visage tout couvert de larmes, et doucement: + +--Je vous écoute, monsieur... soupira-t-elle. + +Lui avait eu le temps de préparer son thème. + +--Avant tout, madame, reprit-il, je dois vous apprendre que j’étais +l’homme de confiance de M. de Chalusse... Je perds en lui un +protecteur... Le respect seul m’empêche de dire un ami. Pour moi, il +n’avait pas de secrets... + +Mme d’Argelès ne comprenait rien à cet exorde sentimental, cela se +voyait si clairement que M. Fortunat crut devoir ajouter: + +--Si je vous expose cela, madame, c’est moins pour concilier votre +bienveillance que pour vous expliquer comment j’ai su tant de choses de +votre famille... comment je connaissais votre existence, par exemple, +que personne ne soupçonne. + +Il s’arrêta, espérant une réponse, un mot, un signe. + +Cet encouragement ne venant pas, il continua: + +--Je dois, avant tout, fixer votre attention sur la situation +particulière de M. de Chalusse et sur les circonstances qui ont précédé +et entouré sa fin... La mort l’a surpris, si inattendue et si +foudroyante, qu’il n’a pu prendre de dispositions testamentaires, ni +même manifester de vive voix ses dernières volontés. Ceci, madame, est +pour vous une faveur de la Providence... M. de Chalusse avait contre +vous certaines préventions. Pauvre comte... Il avait certes le meilleur +cœur du monde, mais chez lui la rancune allait jusqu’à la barbarie... +Il n’y a pas à en douter, il était décidé à vous priver de sa +succession... Déjà dans ce but il avait commencé à dénaturer sa +fortune... S’il eût vécu six mois encore, vous n’aviez pas un centime. + +Mme d’Argelès eut un geste d’insouciance, bien difficile à expliquer +après les instances et même les menaces de sa lettre de la veille. + +--Eh!... qu’importe!... murmura-t-elle. + +--Comment, qu’importe!... s’écria M. Fortunat. Je vois, madame, que +votre douleur vous empêche de mesurer la grandeur du péril auquel vous +échappez. Outre sa rancune, M. de Chalusse avait pour vous dépouiller +des raisons décisives... Il s’était juré qu’il donnerait une opulence +royale à sa fille bien-aimée. + +Pour la première fois, l’immobile visage de Mme d’Argelès trahit une +sensation. + +--Quoi!... mon frère avait un enfant... + +--Oui, madame, une fille naturelle, Mlle Marguerite... une belle et +douce personne que j’ai eu le bonheur de rendre à son affection, il y a +quelques années... Elle vivait près de lui depuis six mois, et il allait +la marier, avec une dot énorme, à un gentilhomme qui porte un des grands +noms de France, le marquis de Valorsay... + +Ce nom secoua Mme d’Argelès comme le choc d’une batterie électrique. + +Elle se leva, l’œil en feu: + +--Vous dites, répéta-t-elle, que la fille de mon frère devait épouser M. +de Valorsay? + +--C’était décidé... le marquis l’adorait... + +--Mais elle ne l’aime pas, elle!... Avouez qu’elle ne l’aime pas... + +M. Fortunat demeura tout interdit. + +Cette question déroutait toutes ses prévisions. Il sentait que sa +réponse aurait sur les événements une influence considérable, et il +hésitait. + +--Parlerez-vous! insista durement Mme d’Argelès. Elle en aime un +autre, n’est-ce pas? + +--A vrai dire, balbutia-t-il, je le crois... Mais je n’ai pas de +preuves, madame... + +D’un mouvement terrible de menaces, elle l’interrompit. + +--Ah! le misérable! s’écria-t-elle, le traître! l’infâme!... Je +m’explique tout, maintenant, je comprends, je vois... Et ce serait chez +moi!... Mais non!... Je puis tout réparer encore... + +Et se précipitant sur un cordon de sonnette, elle le tira à le briser. + +Un domestique parut. + +--Jobin, commanda-t-elle, courez après M. le baron Trigault... il me +quitte à l’instant... et ramenez-le moi, il faut que je lui parle... Si +vous ne le rattrapez pas, allez à son cercle, chez ses amis, chez lui, +partout où il y a chance de le trouver... Faites vite... Je vous défends +de rentrer sans lui. + +Le valet s’éloignait, elle le rappela. + +--Ma voiture doit être attelée, ajouta-t-elle, prenez-la... + +Pendant ce temps, la figure de M. Fortunat se décomposait à vue +d’œil. + +--Eh bien! pensait-il, je viens de faire un beau coup!... Voilà mon +Valorsay démasqué... et que je sois pendu, si après cela il épouse +Mlle Marguerite... Certes, je ne le plains guère, ce scélérat, qui me +filoute 40,000 francs, mais que dira-t-il s’il découvre mon rôle!... +Jamais il ne croira à une maladresse involontaire, et Dieu sait quelles +seront ses idées de vengeance!... Un homme de sa trempe, se sentant +ruiné et perdu, est capable de tout!... Ma fois, tant pis!... Dès ce +soir je préviens le commissaire de police de mon quartier, et je ne sors +plus sans une arme!... + +Le domestique sorti, Mme d’Argelès revint à son visiteur... + +Mais elle ne se ressemblait plus, véritablement transfigurée par les +sentiments qui l’enflammaient, le sang remontait à ses joues, l’énergie +étincelait dans ses yeux. + +--Finissons, dit-elle, j’attends quelqu’un. + +M. Fortunat s’inclina, et d’un air à la fois important et obséquieux: + +--Je terminerai en dix mots, déclara-t-il. M. de Chalusse n’ayant +d’autre héritier que vous, madame, je venais vous engager à faire valoir +vos droits. + +--Eh bien?... + +--Vous n’avez qu’à vous présenter et à établir votre identité pour être +envoyée en possession de la succession de votre frère. + +Mme d’Argelès l’enveloppa d’un regard où il y avait autant d’ironie +que de défiance, et après une minute de réflexion: + +--Je vous suis très-reconnaissante de votre démarche, monsieur... +prononça-t-elle; seulement, si j’ai des droits, il ne me convient pas de +les faire valoir. + +Positivement, M. Fortunat faillit tomber à la renverse. + +--Vous ne parlez pas sérieusement, s’écria-t-il, ou vous ignorez que M. +de Chalusse laisse peut-être vingt millions... + +--Mon parti est pris, monsieur... irrévocablement. + +--Soit, madame... Mais il se peut que le tribunal cherche des héritiers +à ces immenses richesse, désormais sans possesseur connu... Il se peut +qu’on arrive jusqu’à vous. + +--Je répondrais que je ne suis pas une demoiselle de Chalusse, et tout +serait dit... Bouleversée par la nouvelle de la mort de mon frère, j’ai +laissé échapper mon secret... prévenue, je saurais le garder. + +A la stupeur de M. Fortunat, la colère succédait. + +--Madame, insista-t-il, madame, y songez-vous!... Acceptez, au nom du +ciel, acceptez cet héritage, si ce n’est pour vous, que ce soit pour... + +Dans le désordre de sa pensée, il allait dire une sottise énorme, il +s’en aperçut à temps et la retint. + +--Pour qui?... interrogea Mme d’Argelès d’une voix altérée. + +--Pour Mlle Marguerite, madame... pour cette pauvre jeune fille qui +est votre nièce... Le comte ne l’ayant pas reconnue, elle sera sans +pain, pendant que les millions de son père iront enrichir l’État. + +--Il suffit, monsieur. J’aviserai... En voici assez! + +Le congé était si impérieux, que le dénicheur de successions salua +aussitôt et sortit confondu de ce dénoûment. + +--Elle est folle!... se disait-il, folle à lier... folle en cinq +lettres... Je vous demande un peu où l’orgueil va se nicher!... C’est +pourtant de peur d’apprendre à l’univers jusqu’où est descendue une +Chalusse qu’elle repousse ces millions... Elle menaçait son frère, mais +jamais elle n’eût réalisé ses menaces... Et à cette fortune honorable, +elle préfère sa position... Drôlesse, va! + +Cependant, s’il était furieux et désolé tout ensemble, M. Fortunat était +bien loin de désespérer. + +--Heureusement pour moi, pensait-il, cette noble et fière personne a de +par le monde un grand fils... Ce fils que j’ai failli si sottement +évoquer tout à l’heure pour la décider... Par elle, avec un peu de +patience, et Victor Chupin aidant, j’arriverai jusqu’à lui... Ce doit +être un garçon intelligent... Et nous verrons bien s’il crache sur les +millions comme mademoiselle sa maman. + + + + +XVI + + +Tout à coup, violemment, sans avoir eu le temps d’y accoutumer sa +pensée, rompre avec son passé, le déchirer, l’anéantir... + +Renoncer volontairement à la vie vécue, pour revenir au point de départ +et recommencer une existence nouvelle... + +Abandonner tout, situation conquise, labeurs familiers, espérances +chèrement caressées, amis, habitudes, relations... + +Rompre avec le connu pour s’élancer vers l’inconnu, quitter le certain +pour le problème, déserter la lumière pour les ténèbres... + +Dépouiller en un mot sa personnalité pour revêtir une personnalité +étrangère, devenir un mensonge vivant, changer de nom, de milieu, +d’état, de physionomie et de vêtements, cesser d’être soi pour devenir +un autre... + +Cela exige une résolution et une énergie dont peu d’âmes humaines sont +capables. + +Les coquins les plus hardis hésitent devant cet étonnant sacrifice, et +on en a vu qui attendaient la Justice plutôt que de recourir à cette +terrible extrémité. + +Voilà pourtant le courage qu’eut Pascal Férailleur, au lendemain du +guet-apens inouï qui lui enlevait l’honneur, à lui, le plus honnête des +hommes. + +Disparaître, fuir en apparence l’injuste réprobation, puis, tapi dans +l’ombre, épier l’occasion et l’heure de la réhabilitation et de la +vengeance, il ne vit que cela, quand les exhortations de sa mère et les +bonnes paroles du baron Trigault lui eurent rendu la lucidité de son +intelligence. Entre Mme Férailleur et son fils, tout fut promptement +convenu. + +--Je pars, dit Pascal à sa mère... Avant deux heures, j’aurai trouvé et +garni de meubles d’occasion le modeste appartement où nous nous +cacherons. Je sais, à l’autre bout de Paris, un quartier qui nous +convient et où, certes, on ne nous cherchera pas. + +--Et moi, demanda Mme Férailleur, que ferai-je, pendant ce temps? + +--Toi, mère, tu vas te hâter de vendre tout ce que nous possédons ici... +Tout, sans en excepter mes livres... Tu réserveras seulement, de notre +linge et de nos effets, ce que tu pourras faire tenir dans trois ou +quatre malles... Nous devons être épiés... Il importe donc que tout le +monde soit bien persuadé que j’ai quitté Paris et que tu me rejoins. + +--Et quand tout sera vendu et que mes malles seront prêtes?... + +--Alors, chère mère, tu enverras chercher un fiacre, et en y montant tu +crieras bien haut au cocher de te conduire au chemin de fer de +l’Ouest... Tu y feras descendre tes bagages et tu prieras les employés +de les mettre en magasin et de t’en donner un reçu, comme si tu devais +ne partir que le lendemain... + +--Ainsi ferai-je. Il est clair que si on m’épie on ne soupçonnera pas +cette ruse. Mais ensuite? + +--Ensuite, mère, tu monteras à la salle du haut, et tu m’y trouveras... +Je te conduirai au logement que j’aurai arrêté, et demain, nous +enverrons un commissionnaire, avec ton reçu, retirer les bagages... + +Mme Férailleur approuvait, s’estimant heureuse, en cet effroyable +malheur, que le désespoir n’eût pas brisé les ressorts de l’énergie de +son fils. + +--Conservons-nous notre nom, Pascal?... demanda-t-elle. + +--Oh!... ce serait une impardonnable imprudence. + +--Lequel prendre alors? J’ai besoin de le savoir, on peut me le demander +au chemin de fer. + +Il réfléchit et dit: + +--Ton nom de jeune fille sera le nôtre, ma mère... Il nous portera +bonheur. Notre nouveau logis sera loué au nom de Mme veuve +Mauméjan... + +Pendant quelques instants encore ils délibérèrent, cherchant s’ils ne +négligeaient aucune des précautions que commandait la prudence. + +Et quand ils furent persuadés qu’ils n’oubliaient rien: + +--Tu peux partir, mon fils, dit Mme Férailleur. + +Mais avant de s’éloigner, Pascal avait un devoir sacré à remplir. + +--Il faut que je prévienne Marguerite, murmura-t-il. + +Et, s’asseyant à son bureau, il écrivit pour cette unique amie de son +âme une brève et exacte relation des événements. Il lui disait encore +quel parti extrême il prenait, et qu’il lui ferait connaître sa demeure +dès qu’il la connaîtrait lui-même... Enfin il la priait de lui accorder +une entrevue, où il lui donnerait des détails et lui exposerait ses +espérances. + +Quant à se disculper, ne fût-ce que par un mot, quant à expliquer le +guet-apens dont il avait été victime, l’idée ne lui en vint seulement +pas. + +Il était digne de Mlle Marguerite, il savait que pas un doute +n’effleurerait la foi qu’elle avait en son honneur... + +Penchée sur l’épaule de son fils, Mme Férailleur avait lu ce qu’il +écrivait. + +--Songerais-tu à confier cette lettre à la poste? lui demanda-t-elle. +Es-tu sûr, parfaitement sûr qu’elle sera remise à Mlle Marguerite et +non à une autre personne qui s’en servirait contre toi? + +Pascal secoua la tête. + +--Je sais comment m’y prendre pour qu’elle parvienne sûrement, +répondit-il. Marguerite m’a dit que si jamais quelque grand danger nous +menaçait, elle m’autorisait à envoyer demander la femme de confiance de +l’hôtel de Chalusse, Mme Léon, et à lui remettre un mot... Le péril +est assez pressant pour que j’use de cette ressource... Je passerai rue +de Courcelles; je ferai prévenir Mme Léon et je lui donnerai cette +lettre. Es-tu rassurée, chère mère?... + +Ayant dit, il se mit à entasser dans une grande caisse tous les dossiers +qui lui avaient été confiés. Cette caisse devait être portée à un de +ses amis d’autrefois, qui les remettrait à qui de droit. + +Il prit ensuite quelques papiers précieux et les valeurs qu’il +possédait, et, prêt pour le sacrifice, il parcourut une dernière fois ce +modeste appartement de la rue d’Ulm, où le succès avait souri à ses +efforts, où il avait été heureux, où il s’était bercé de si beaux rêves +d’avenir. + +Mais bientôt il sentit que l’attendrissement le gagnait; les larmes lui +venaient aux yeux... Il embrassa sa mère et sortit d’un pas précipité. + +--Pauvre enfant!... murmura Mme Férailleur. Pauvre Pascal!... + +Pauvre femme aussi!... C’était la seconde fois, à vingt ans de distance, +qu’elle était foudroyée en plein bonheur... Mais en ce jour, comme au +lendemain de la mort de son mari, elle trouvait dans son cœur cette +robuste énergie, cette constance héroïque des mères, supérieures à +toutes les infortunes. + +C’est d’une voix ferme qu’elle commanda à sa femme de ménage de courir +chercher un marchand de meubles, le plus proche, n’importe lequel, +pourvu qu’il eût de l’argent comptant. + +Et, cet homme arrivé, elle fut stoïque pendant qu’elle le promenait dans +toutes les pièces. + +Dieu sait si elle souffrait, cependant!... + +Ceux-là seuls qui ont été réduits à cette extrémité affreuse de vendre +ce qu’ils possédaient peuvent juger cette angoisse. + +A l’heure fatale où le brocanteur arrive, chaque meuble et jusqu’au +dernier bibelot acquièrent aux yeux de leur possesseur une valeur +extraordinaire. Il semble qu’il passe quelques gouttes du sang qu’on a +dans les veines dans chaque objet qu’on va livrer. Et quand le marchand, +de ses grosses mains avides, tourne et retourne chaque chose, on croit +ressentir l’affront d’une profanation de soi. + +Les riches nés au milieu du luxe qui les environne, ne connaissent pas +le plus horrible du supplice. + +Celui qui souffre effroyablement, c’est l’homme de la classe moyenne, +non le parvenu, mais celui qui était en train de parvenir quand il a +trébuché. + +Le cœur de celui-là saigne, quand l’inexorable nécessité le sépare de +tout ce dont il s’était peu à peu entouré. + +C’est qu’il n’est pas un objet qui ne lui rappelle une convoitise, une +envie longtemps comprimée, et la joie enfantine de la première +possession. + +Quel plaisir, le jour où on lui apporta son grand fauteuil!... Combien +de fois était-il allé admirer à la montre du marchand, avant de les +acheter, ses rideaux de velours!... Son tapis lui représente des mois +d’économie!... Et cette jolie pendule... Ah! il avait bien cru qu’elle +ne sonnerait que des heures prospères!... + +Et tout cela, le brocanteur le manie et le tripote, le secoue, le +raille, le déprécie... On se croyait dans un louvre, il prouve qu’on +était dans un taudis. C’est à peine s’il daignera acheter... Qui est-ce +qui voudrait de ces rebuts!... Dame!... il sait qu’on a besoin d’argent +et il abuse... C’est son état. + +--Combien cela vous a-t-il coûté?... demande-t-il à chaque meuble. + +--Tant!... + +--Eh bien!... On vous a joliment volé!... + +Il est sûr qu’il y a un voleur, et que ce doit être lui!... Mais que +dire?... Un autre n’agirait pas autrement que lui. + +Le mobilier de Mme Férailleur lui avait coûté une dizaine de mille +francs, il en valait au moins le tiers, elle en retira 760 francs. Il +est vrai qu’elle était pressée et qu’elle fut payée comptant. + +Et comme neuf heures sonnaient, on chargeait ses malles sur un fiacre, +et elle criait au cocher; bien haut, comme elle en était convenue avec +son fils: + +--Place du Havre... au chemin de fer! + +Une fois déjà, après avoir été lâchement dépouillée par un misérable, +Mme Férailleur en avait été réduite à se défaire de tout ce qu’elle +possédait. + +Une fois déjà, elle avait abandonné son logis aux brocanteurs et s’était +éloignée en emportant sur un fiacre les épaves de sa fortune. + +Mais quelle différence! Jadis, l’estime et la sympathie de tous, les +amitiés qu’elle avait su se concilier lui faisaient cortége... Il y +avait autour d’elle comme un concert d’admirations et d’éloges qui +enlevaient au sacrifice une partie de son amertume et doublaient son +courage. + +Tandis que ce soir, elle fuyait, secrètement, seule, sous un faux nom, +tremblant d’être épiée ou reconnue, comme le coupable que poursuit +l’idée de son crime et la crainte du châtiment. + +Elle souffrait moins, le jour où, affaissée au fond d’une voiture de +deuil, avec son fils sur ses genoux, elle suivait au cimetière la +dépouille mortelle de l’homme qui avait été tout pour elle, son unique +pensée, son amour, son orgueil, son bonheur et ses espérances. + +Veuve, anéantie par le sentiment du malheur irréparable, elle s’était +humiliée sous la main qui la frappait... Mais, ici, c’était la +méchanceté seule des hommes qui l’atteignait dans son fils, et son +supplice était celui de l’innocent qui va périr faute de pouvoir prouver +son innocence... + +La mort de son mari ne lui avait pas arraché des larmes si amères que le +déshonneur de son fils... + +Tout ce que l’âme humaine peut endurer de douleur sans être brisée, +cette mère si humble et si grande le subit pendant le trajet de la rue +d’Ulm à la gare de l’Ouest. + +Elle si fière, et qui avait de si justes raisons de l’être, elle voyait +encore les regards brûlants de mépris dont on l’avait accablée quand +elle avait quitté sa maison!... Elle entendait encore les outrageantes +paroles qui lui avaient été jetées par quelques-uns de ces voisins comme +il s’en trouve trop, dont le misérable bonheur se compose surtout du +malheur d’autrui... + +--Ses larmes!... avait-on dit, simagrées!... Elle va retrouver son fils, +et avec ce qu’il a volé, ils rouleront carrosse en Amérique... + +Car la renommée, qui grossit et dénature tout, la haine et l’envie +avaient enflé jusqu’à l’absurde la scène déjà inouïe de l’hôtel +d’Argelès. Rue d’Ulm, il était avéré que Pascal, depuis cinq ans, +passait toutes ses nuits au jeu et que, tricheur incomparable, il avait +volé des millions... + +Cependant Mme Férailleur approchait du chemin de fer... + +Bientôt le fiacre prit le pas pour monter la pente roide de la rue +d’Amsterdam, et il ne tarda pas à s’arrêter devant la gare. + +Ponctuelle observatrice des conventions arrêtées, l’héroïque femme fit +porter ses malles au quai de la ligne de Londres, déclara qu’elle ne +partirait que le lendemain, et reçut d’un employé un bulletin de dépôt. + +Une vague inquiétude l’obsédait; elle observait le visage de tous les +gens qui passaient, sachant bien que le plus profond mystère seul +assurait quelque chance de succès aux desseins de Pascal, et redoutant +des espions... + +Mais elle ne vit pas une figure suspecte. Seuls, quelques Anglais, ces +étranges voyageurs, si sottement prodigues et si ridiculement pingres +tout à la fois, marchandaient à grands cris les quatre sous de pourboire +d’un pauvre facteur. + +A demi rassurée, Mme Férailleur traversa rapidement le grand +vestibule de l’Horloge et gravit l’escalier qui conduit à l’immense +salle des Pas-Perdus des lignes de banlieue. + +C’est dans cette salle que Pascal lui avait donné rendez-vous; mais elle +eut beau promener son regard de tous côtés, elle ne l’aperçut pas. Ce +retard ne l’inquiéta pas trop. Il n’y avait rien de surprenant à ce que +Pascal n’eût pu terminer encore tout ce qu’il avait à faire. + +Epuisée de lassitude, elle s’était assise sur un banc, le plus dans +l’ombre qu’il lui avait été possible, et elle suivait d’un œil morne +la foule incessamment renouvelée, quand un homme, en s’arrêtant +brusquement devant elle, la fit tressaillir... + +Cet homme, c’était Pascal, cependant... Mais il avait fait couper ses +cheveux et sa barbe.. + +Et ainsi tondu, avec son visage glabre, un foulard brun remplaçant sa +cravate de mousseline blanche, il était changé à ce point que sa mère, +tout d’abord, ne l’avait point reconnu. + +--Eh bien!... demanda Mme Férailleur. + +--J’ai trouvé... Nous avons un logement tel que je le souhaitais. + +--Où?... + +--Ah!... bien loin, pauvre mère... à mille lieues de tous les gens que +nous avons aimés et connus... dans un quartier désert, sur la route de +la Révolte, presque à l’endroit où elle coupe la route d’Asnières... Tu +y seras bien mal, sans doute, mais tu auras la jouissance d’un petit +jardinet... + +Elle se leva, rassemblant toute son énergie: + +--Qu’importe le logis! interrompit-elle, avec une gaieté un peu forcée, +j’espère bien que nous n’y serons pas longtemps... + +Mais lui, comme s’il eût été bien loin de partager cet espoir, restait +silencieux et morne. Et sa mère lut dans ses yeux, dont elle connaissait +si bien l’expression, qu’une anxiété nouvelle s’était ajoutée à toutes +ses angoisses. + +--Qu’as-tu? demanda-t-elle, incapable de maîtriser son inquiétude, +qu’est-il arrivé?... + +--Ah!... un grand malheur. + +--Quoi encore, mon Dieu? + +--Je suis allé rue de Courcelles; j’ai parlé à Mme Léon... + +--Que t’a-t-elle dit? + +--Le comte de Chalusse est mort ce matin... + +Mme Férailleur respira. + +Assurément elle s’attendait à tout autre chose, et en quoi cette mort +était un désastre, elle ne le concevait pas. Ce qu’elle comprenait fort +bien, par exemple, c’est que cette conversation, debout, dans cette +salle où passaient cent personnes par minute, était une insigne +imprudence et constituait un véritable danger. + +Elle prit donc le bras de son fils, et l’entraîna en disant: + +--Viens, sortons... + +Pascal avait gardé la voiture qui lui avait servi pour ses courses de la +soirée; il y fit monter sa mère et monta lui-même, après avoir donné +l’adresse de sa nouvelle demeure. + +--Parle, maintenant, dit Mme Férailleur, après que le cocher eut +fouetté ses chevaux. + +Le malheureux était en un de ces moments d’agonie morale et de +défaillance de la pensée, où parler est un véritable supplice... + +Mais il ne voulait pas inquiéter sa mère, ni qu’elle pût le soupçonner +de manquer de fermeté... D’un effort violent, il secoua la torpeur qui +l’envahissait, et d’une voix assez élevée pour dominer le bruit des +roues: + +--Voici, mère, commença-t-il, l’emploi de mon temps depuis que je t’ai +quittée: + +Je me rappelais avoir vu, lors d’une expertise, route de la Révolte, +trois ou quatre maisons tout à fait convenables pour mes projets... +Naturellement, c’est là que j’ai couru tout d’abord. Dans une de ces +maisons, un appartement était vacant, je l’ai loué, et pour que rien +n’entrave la liberté de mes mouvements, j’ai payé six mois d’avance... +Voici la quittance, au nom que nous porterons désormais. + +Et il montrait un papier où le propriétaire déclarait avoir reçu de M. +Mauméjan la somme de 350 fr., pour deux termes à échoir, etc... + +--Mon marché conclu, reprit-il, je suis revenu vers le centre de Paris, +et je suis entré chez le premier marchand de meubles que j’ai +rencontré... Je me proposais de louer seulement de quoi garnir notre +petit logement, mais le marchand a élevé toutes sortes de difficultés... +Il tremblait pour ses meubles, il exigeait un cautionnement en argent ou +la garantie de trois commerçants patentés... Quand j’ai vu cela, et tout +le temps que je perdais, j’ai acheté le strict nécessaire. Une des +conditions du marché est que tout sera chez nous, et à peu près en +place, à onze heures... Comme j’ai stipulé par écrit un dédit de 300 +francs, je suis sûr de l’exactitude de mon homme... Je lui ai confié la +clef de notre logement, et il doit m’y attendre en ce moment. + +Ainsi, avant de songer à son amour et à Mlle Marguerite, Pascal ne +s’était préoccupé que des intérêts de sa réputation perdue. + +Et il avait tout terminé en quelques heures avec cette sûreté et cette +adresse que donne la connaissance exacte des merveilleuses ressources de +Paris. + +Mme Férailleur ne lui avait peut-être pas cru tant de courage, et +elle l’en récompensa par un serrement de main. + +Puis, comme il se taisait: + +--Quand donc as-tu vu Mme Léon? interrogea-t-elle. + +--Après que toutes mes dispositions pour notre emménagement ont été bien +prises, chère mère... Lorsqu’en sortant de la boutique du marchand de +meubles, j’ai calculé que j’avais encore cinq quarts d’heure devant moi, +je n’y ai plus tenu... et, au risque de t’exposer à m’attendre, je me +suis fait conduire rue de Courcelles... + +Il était manifeste que Pascal éprouvait à parler de Mlle Marguerite +un extrême embarras, presque de la répugnance. Il y a de la +dissimulation au fond de toute passion vraie, et les nobles et chastes +amours souffrent dans leur pudeur d’écarter les voiles dont ils +s’enveloppent. + +Ces sentiments, Mme Férailleur était digne de les comprendre. Mais +elle était mère, c’est-à-dire jalouse de la tendresse de son fils, et +anxieuse de détails sur cette rivale qu’elle voyait tout à coup surgir +dans un cœur où elle avait régné seule... Elle était femme aussi, +c’est-à-dire défiante et soupçonneuse à l’égard des autres femmes. + +Loin donc d’avoir pitié du malaise de Pascal, elle le pressa assez pour +qu’il fût obligé de poursuivre: + +--J’avais donné cinq francs à mon cocher pour presser ses chevaux, et il +marchait grand train, lorsque soudainement, à la hauteur de l’hôtel de +Chalusse, il s’opéra dans le mouvement de la voiture un changement +étrange... + +Je regardai, et je vis qu’elle roulait sur une épaisse couche de paille +répandue sur la chaussée... + +Ce que je ressentis, je ne saurais l’exprimer... En un moment, je fus +trempé d’une sueur glacée... Je crus voir comme aux lueurs d’un éclair, +Marguerite à l’agonie... mourant loin de moi, et m’appelant en vain. + +Sans attendre l’arrêt de la voiture, je sautai à terre, et j’eus besoin +de me faire violence pour ne pas courir demander au concierge de l’hôtel +de Chalusse: + +--Qui donc se meurt ici? + +Un embarras se présentait que je n’avais pas prévu. Pouvais-je aller de +ma personne demander Mme Léon? Évidemment non. Qui donc y envoyer? Il +n’y avait plus, à l’heure qu’il était, un seul commissionnaire au coin +des rues, et pour rien au monde je n’aurais confié cette démarche au +garçon de quelque marchand de vin des environs. + +Heureusement, mon cocher--le même qui nous conduit--est un brave garçon, +et il consentit à se charger de la commission, moyennant que je +garderais ses chevaux. + +Dix minutes après, Mme Léon sortit et vint à moi. + +Je la connaissais pour l’avoir vue cent fois avec Marguerite, quand +elles demeuraient près du Luxembourg, et elle-même, qui m’avait vu +passer et repasser si souvent, me reconnut malgré ma figure glabre. + +Dois-je le dire, son premier mot: «M. de Chalusse est mort» me soulagea +d’un poids énorme; je respirai... + +Mais elle était si pressée qu’elle ne put me donner aucun détail... + +Je lui ai remis ma lettre et elle m’a promis pour bientôt un mot de +Marguerite. Tout le monde veillant cette nuit à l’hôtel, il lui sera +facile de s’esquiver et de sortir quelques minutes... + +Ainsi, quand la demie de minuit sonnera, elle sera à la petite porte du +jardin de l’hôtel, et si je suis exact, j’aurai une réponse... + +Mme Férailleur semblait attendre quelque chose encore, et comme +Pascal se taisait: + +--Tu me parlais d’un grand malheur, fit-elle, où donc est-il?... Je ne +l’aperçois pas... + +Il eut un geste menaçant, et d’une voix sourde: + +--Le malheur est, répondit-il, que sans l’abominable traîtrise dont je +suis victime, Marguerite serait ma femme avant un mois. La voici libre, +maintenant, absolument libre, ne dépendant plus que de sa volonté et de +son cœur. + +--Et tu te plains!... + +--Oh!... ma mère!... Puis-je donc l’épouser!... M’est-il permis même de +songer à lui offrir un nom déshonoré!... Il me semble que je commettrais +une action vile, plus qu’un crime, si j’osais lui parler de mon amour et +de notre avenir, avant d’avoir écrasé les infâmes qui m’ont perdu... + +Les regrets, la rage, la conscience de son impuissance momentanée, lui +arrachaient des larmes que Mme Férailleur devinait, qui retombaient, +sur son cœur comme du plomb en fusion, mais dont elle réussit à ne +point paraître émue. + +--Raison de plus, prononça-t-elle froidement, pour ne pas perdre une +seconde, pour donner à l’œuvre de réhabilitation tout ce que tu as +de force, d’intelligence, d’énergie. + +--Oh!... je me vengerai, je le veux... Mais elle, en attendant, que +deviendra-t-elle?... Songe, mère, qu’elle est seule au monde, sans amis, +abandonnée!... C’est à devenir fou!... + +--Elle t’aime, dis-tu... Qu’as-tu à craindre? Maintenant elle est +débarrassée des obsessions de ce prétendant qu’on voulait lui imposer et +dont elle t’avait parlé... Le marquis de Valorsay, n’est-ce pas?... + +Ce nom charria au cerveau de Pascal tout le sang de ses veines... + +--Ah!... s’écria-t-il, le misérable!... S’il y avait un Dieu au ciel... + +--Malheureux! interrompit Mme Férailleur, tu blasphèmes, quand déjà +la Providence se déclare pour toi!... Lequel, à cette heure, penses-tu +qui souffre le plus, de toi, fort de ton innocence, ou du marquis +s’apercevant qu’il a commis un crime inutile? + +Une secousse du fiacre l’interrompit. + +Abandonnant le chemin d’Asnières, le cocher avait remonté la route de la +Révolte, et il venait de s’arrêter devant une maison isolée, de +très-modeste apparence, à un seul étage. + +--Nous sommes arrivés, mère, dit Pascal. + +Sur le seuil de la maison, un homme les attendait qui accourut leur +ouvrir la portière. C’était le marchand de meubles. + +--Enfin vous voici, M. Mauméjan! dit-il. Tenez, et vous verrez que j’ai +strictement rempli les conditions de notre marché. + +Il disait presque vrai; on lui remit le prix convenu et il s’éloigna +content. + +--Maintenant, chère mère, reprit Pascal, permets que je te fasse les +honneurs du pauvre logis que je t’ai choisi... + +De cette humble maison, il n’avait loué que le rez-de-chaussée. L’étage +supérieur, qui avait une entrée et un escalier indépendants, était +occupé par un honnête ménage. + +Tel quel, ce rez-de-chaussée était étroit, mais propre, et l’architecte +avait intelligemment tiré parti du terrain. + +Le tout se composait de quatre petites pièces, séparées par un corridor. +La cuisine prenait jour sur un petit jardin grand comme quatre fois un +drap ordinaire. + +Les meubles achetés par Pascal étaient un peu plus que simples, mais +faits pour ce pauvre intérieur; ils venaient d’être apportés, et on les +eût dit en place depuis des années... + +--Nous serons bien ici, déclara Mme Férailleur, oui, très-bien... +Demain soir, tu ne t’y reconnaîtras plus... J’ai sauvé bien des choses +de notre naufrage: des rideaux, une paire de lampes, une pendule... tu +verras. C’est surprenant, tout ce qu’on peut faire tenir dans quatre +malles!... + +Lorsque sa mère lui donnait un si fier exemple, Pascal eût rougi de ne +pas s’élever à sa hauteur. Il se mit donc à expliquer gravement les +raisons qui l’avaient déterminé à choisir ce logement: c’est qu’il avait +tenu surtout à ne pas avoir de concierge. Ainsi, il assurait la liberté +absolue de ses mouvements et se mettait à l’abri des indiscrétions. + +--Certes, chère mère, ajoutait-il, le quartier est désert, mais tu y +trouveras néanmoins le nécessaire... Au-dessus de nous, demeurent, m’a +dit le propriétaire, de très-braves gens... j’ai déjà causé avec la +femme, elle te pilotera... Je me suis enquis de quelqu’un pour le gros +ouvrage et on m’a indiqué une pauvre marchande nommée Vantrasson, qui +cherche de tous côtés un ménage à faire... On doit l’avoir prévenue ce +soir, tu la verras demain... Et surtout n’oublie pas que tu es désormais +Mme Mauméjan. + +Entraîné par la situation, il parlait, il parlait... Lorsque Mme +Férailleur, tirant sa montre, lui dit doucement: + +--Et ton rendez-vous?... Tu oublies qu’une voiture attend à la porte... + +C’était vrai, il avait oublié. + +Vivement il prit son chapeau, et après avoir embrassé sa mère, s’élança +dehors. + +Les chevaux du fiacre n’en pouvaient plus, mais le cocher avait été si +bien encouragé qu’il trouva le secret de les faire trotter jusqu’à la +rue de Courcelles. + +Là, par exemple, il déclara que lui et ses bêtes étaient à bout, et +ayant reçu ce qui lui était dû, il s’éloigna au pas... + +Le temps était froid, la nuit sombre, la rue déserte... Le silence était +lugubre, troublé à de longs intervalles par le claquement d’une porte ou +le pas lointain d’un promeneur attardé... + +Ayant vingt minutes au moins à attendre, Pascal était allé s’asseoir +sur une borne, en face de l’hôtel de Chalusse, et son regard s’attachait +obstinément à la façade, comme si par un prodige de volonté il eût pu +traverser les murailles, et voir ce qui se passait à l’intérieur. + +Une seule fenêtre, celle de la chambre où l’on veillait le corps du +comte de Chalusse, était éclairée... Et dans ce cadre lumineux, on +distinguait de la rue l’ombre d’une femme, debout, immobile, le front +appuyé contre les carreaux... + +Et le temps passait... + +En proie à l’indicible angoisse de l’homme qui sent que sa vie est en +jeu, que son avenir se décide, que son sort va être à tout jamais et +irrévocablement fixé, Pascal comptait les secondes. + +Réfléchir, délibérer, prévoir, concerter un plan... impossible. Sa +pensée échappait à sa volonté... Il perdait jusqu’à la mémoire de ses +tortures depuis vingt-quatre heures. Coralth, Valorsay, la d’Argelès, le +baron, n’existaient plus. Il oubliait sa position perdue et l’infamie +attachée à son nom... Le passé était comme supprimé, et l’avenir pour +lui n’allait pas au-delà de quelques minutes... Toute sa vie se résumait +en l’instant présent, et il ne concevait ni ne percevait rien, hormis +qu’il attendait Mlle Marguerite et qu’elle allait venir... + +Sans doute ses dispositions physiques aidaient à cet anéantissement +moral... Il n’avait rien pris de la journée et son estomac défaillait... +Il ne s’était pas muni d’un pardessus, et le froid de la nuit le +pénétrait jusqu’aux moelles... Ses oreilles tintaient, des +éblouissements emplissaient ses yeux d’étincelles... + +La demie de minuit qui sonnait lugubrement à l’horloge de l’hôpital +Beaujon le tira de cet anéantissement. + +Il crut entendre une voix dans la nuit, qui lui criait: «Debout, voici +l’heure!» + +Tout chancelant, et sentant ses jambes se dérober sous lui, il se traîna +jusqu’à la petite porte des jardins de l’hôtel de Chalusse. + +Bientôt elle s’ouvrit mystérieusement, et Mme Léon parut. + +Ah! ce n’était pas elle qu’espérait Pascal. + +Le malheureux!... Il avait écouté cet écho mystérieux de nos désirs qui +se confond avec le pressentiment, et qui murmurait au-dedans de lui: + +--Marguerite elle-même viendra... + +Et, avec l’ingénuité du malheur, il ne put se défendre d’exprimer à +Mme Léon sa secrète espérance. + +Mais la femme de charge, à cette seule idée, recula avec un geste +superbe de pudeur effarouchée, et d’un ton de reproche: + +--Y pensez-vous, monsieur, prononça-t-elle... Quoi!... vous avez pu +croire que Mlle Marguerite abandonnerait le corps de son père pour +accourir à un rendez-vous!... Ah! jugez-la mieux, cette chère enfant!... + +Il soupira profondément, et d’une voix à peine intelligible: + +--Du moins, elle m’a répondu? demanda-t-il. + +--Oui, monsieur... et quoique ce soit de ma part une haute inconvenance, +je vous apporte sa lettre... Tenez, la voici... Puis, bonsoir, je me +sauve... Que deviendrais-je, si les domestiques s’apercevaient de mon +absence, et que je suis sortie toute seule... + +Elle se retirait en effet, Pascal la retint. + +--De grâce, supplia-t-il, attendez-que j’aie vu ce qu’elle m’écrit. +J’aurai peut-être quelque chose à lui faire savoir. + +Mme Léon obéit, d’assez mauvaise grâce, non sans répéter à deux +reprises: «Dépêchez-vous!» et Pascal courut se placer sous un réverbère. + +Ce n’était pas une lettre que lui adressait Mlle Marguerite, mais un +laconique billet, sur un chiffon de papier tout froissé, plié en quatre +et non cacheté. + +Il était écrit au crayon, d’une écriture toute confuse. + +A la lueur tremblante du gaz, Pascal lut: + + «Monsieur...» + + Ce seul mot le fit frissonner. Monsieur!... Qu’est-ce que cela + signifiait!... + + Depuis longtemps, lorsqu’elle écrivait, Mlle Marguerite disait: + «Mon cher Pascal,» ou «mon ami...» + + Cependant, il continua: + + «Supliée par M. le comte de Chalusse, par mon père à l’agonie, je + n’ai pas eu le courage de résister... + + «J’ai pris l’engagement solanel de devenir la femme du marquis de + Valorsay. + + «On ne trahit pas les serments faits aux mourants, je tiendrai le + mien, dû mon cœur se briser. + + «Je remplis un devoir, Dieu me donnera le courage et la + résignation... + + «Oubliez donc celle qui vous aima tant autrefois... Elle est + maintenant la fiancée d’un autre, et l’honneur lui comande + d’oublier jusqu’à votre nom. + + «Une fois encore, et la dernière, adieu!... + + «Si vous m’aimez, vous ne chercherez pas à me revoir... Ce serait + ajouter inutilement à l’amertume de mes douleurs... + + «Pleurez comme si elle était morte celle qui se dit: + + «Votre servante, + + «MARGUERITE.» + + +La contexture prétentieusement banale de cette lettre, les fautes +d’orthographe qui s’y enlaçaient, Pascal ne remarqua rien. + +Il ne comprit qu’une chose, c’est que Marguerite était perdue pour lui, +c’est qu’elle allait devenir la femme du lâche scélérat qui avait +organisé le guet-apens de l’hôtel d’Argelès... + +Une commotion terrible le secoua de la nuque aux talons, il passa devant +ses yeux comme un nuage de sang, et, haletant, éperdu, ivre de rage, il +bondit jusqu’à Mme Léon. + +--Marguerite!... dit-il d’une voix rauque, où est-elle? je veux la +voir!... + +--Oh!... monsieur, que me demandez-vous là!... Est-ce possible!... +Laissez-moi vous expliquer... + +Le reste expira dans sa gorge. Pascal lui avait saisi les poignets, et +il les serrait à les briser, en répétant: + +--Je veux voir Marguerite, lui parler... Il faut que je lui dise qu’on +la trompe, qu’on l’abuse... Je démasquerai le misérable... + +Épouvantée, la femme de charge se débattait de toutes ses forces, +reculant tant qu’elle pouvait vers la petite porte du jardin restée +entr’ouverte. + +--Vous me faites mal! criait-elle. Devenez-vous fou?... Lâchez-moi, ou +j’appelle au secours, à l’aide!... + +Et par deux fois, en effet, à pleine voix elle hurla: + +--A moi! à l’assassin... + +Ses cris se perdirent dans la nuit. Si quelqu’un les entendit, nul ne +vint. Mais ils rappelèrent Pascal au sentiment de la situation, et il +eut peur de sa violence. + +Il lâcha la femme de charge, et son accent, soudainement, devint aussi +humble qu’il avait été menaçant. + +--Excusez-moi, supplia-t-il, je souffre tant que je ne sais ce que je +fais... Je vous en conjure, conduisez-moi près de Mlle Marguerite, ou +courez la prier de descendre, de venir... Je ne lui demande qu’une +minute. + +Mme Léon paraissait écouter très-attentivement; en réalité, elle +manœuvrait doucement pour gagner le jardin. Bientôt il fut à sa +portée... Aussitôt, avec une agilité et une précision surprenantes, elle +repoussa violemment Pascal, et d’un bond franchit la porte, qu’elle +referma sur elle en disant: + +--Va donc, canaille! + +C’était le dernier coup, et pendant plus d’une minute Pascal demeura +immobile devant cette petite porte, stupide de douleur et de colère. + +Sa situation atroce était celle de l’homme qui, ayant roulé au fond d’un +précipice, s’est relevé sanglant et meurtri... il se jure qu’il se +sauvera à force d’énergie, mais une pierre ébranlée par sa chute se +détache, tombe et l’achève... + +Tout ce qu’avait enduré Pascal n’était rien comparé à cette idée de +Valorsay épousant Marguerite!... Était-il possible que cela fût +jamais!... Dieu permettrait-il une si monstrueuse iniquité?... + +--Oh!... non, cela ne sera pas, grondait Pascal, je le poignarderai +plutôt, le misérable, et la justice, après, fera de moi ce qu’elle +voudra... + +Il comprenait la vengeance, en ce moment, implacable, sans merci, qui, +pour s’assouvir ne recule pas même devant le crime. Et elle l’enflammait +d’une telle énergie, que lui, si épuisé l’instant d’avant; il ne mit pas +une demi-heure à regagner la route de la Révolte. + +Sa mère, qui l’attendait, le cœur serré par l’inquiétude, se méprit à +son teint animé par la fièvre, et à l’éclat de ses yeux. + +--Ah!... tu rapportes une bonne nouvelle... s’écria-telle. + +Pour toute réponse, il lui tendit la lettre que Mme Léon lui avait +donnée, en disant: + +--Lis!... + +Le regard de Mme Férailleur tomba sur cette phrase: «Une fois encore +et la dernière... adieu!...» Elle comprit, devint fort pâle, et d’une +voix émue dit: + +--Console-toi, mon fils, cette jeune fille ne t’aimait pas... + +--Oh!... mère, si tu savais... + +Elle l’arrêta du geste, en redressant fièrement la tête: + +--Je sais ce que c’est qu’aimer, Pascal... c’est croire. Est-ce que +jamais le soupçon eût effleuré mon esprit, quand même le monde entier +eût accusé ton père d’un crime! Cette jeune fille a douté de toi... On +lui a dit que tu avais triché au jeu... et elle l’a cru!... Tu n’as donc +pas compris que ce serment au lit de mort de M. de Chalusse n’est qu’un +prétexte. + +C’était vrai, Pascal n’avait pas compris cela... + +--Mon Dieu! s’écria-t-il douloureusement, n’y aurait-il donc que toi à +croire à mon innocence... + +--Sans preuves... oui. A toi d’en trouver pour en accabler tes +ennemis... + +--Et j’en trouverai, fit-il, de cet accent qui annonce une résolution +inébranlable. Je suis bien fort maintenant que j’ai à défendre la vie de +Marguerite... car on l’a trompée, ma mère, il est impossible qu’elle +m’ait abandonné... Oh! ne hoche pas la tête... je l’aime... donc je +crois. + + + + +XVII + + +M. Isidore Fortunat n’était pas de ces gens à chimères, qui s’endorment +sur les projets qui leur tiennent le plus au cœur. + +Quand il s’était dit: Je ferai ceci, il le faisait le plus promptement +possible, la veille, plutôt que le lendemain. + +S’étant juré qu’il retrouverait le fils de Mme Lia d’Argelès, +l’héritier des millions du comte de Chalusse, il lui tardait de voir +celui de ses employés qui devait l’aider à cette tâche difficile. + +C’est pourquoi, son premier soin en rentrant chez lui fut de demander à +son caissier l’adresse de Victor Chupin. + +--Il demeure rue du Faubourg-Saint-Denis, répondit le caissier, au +nº... + +--Très-bien, murmura M. Fortunat, je pousserai jusque-là dès que j’aurai +dîné. + +Et en effet, aussitôt son café pris, il demanda son pardessus à Mme +Dodelin, et une demi-heure plus tard, il se présentait à la maison de +son employé. + +C’était un de ces immeubles immenses, où grouille la population d’une +sous-préfecture, qui ont trois ou quatre cours, cinq ou six corps de +bâtiment, autant d’escaliers que l’alphabet a de lettres, et un +concierge qui ne se souvient guère du nom de ses locataires que tous les +trois mois, quand il va leur réclamer le terme à échoir, et aussi au +premier de l’an. + +Cependant, par un de ces bonheurs faits pour M. Fortunat, le concierge +du nº... se souvenait de Chupin, le connaissait, et même entretenait +avec lui des relations de petits services. + +Il indiqua donc clairement comment arriver à son logement. C’était +simple. Il s’agissait de traverser la première cour, de prendre à gauche +l’escalier D, de monter au sixième, d’enfiler l’escalier en face, etc., +etc. + +Grâce à cette obligeance particulière, M. Fortunat ne se perdit guère +que cinq fois avant d’arriver à une porte où on lisait, sur un petit +carré de carton: _Victor Chupin, courtier de commerce_. + +Le long de la porte, une ficelle, terminée par une patte de lièvre, +pendait. M. Fortunat la tira, une sonnette tinta, une voix cria: +«Entrez!» et il entra. + +La pièce où il pénétrait était petite et pauvrement meublée, mais +resplendissante de cette propreté qui est un luxe. + +Le carreau ciré luisait à l’œil comme un miroir, les meubles +étincelaient, les couvertures du lit et les rideaux de calicot étaient +plus blancs que neige. + +Ce qui frappait, c’était des superfluités: des statuettes de plâtre, de +chaque côté d’une pendule dorée, une étagère avec des bibelots et cinq +ou six gravures presque passables. + +Lorsqu’entra M. Fortunat, Victor Chupin, en manches de chemise, était +assis à une petite table, et, à la lueur d’une lampe économique, avec +une application qui amenait le rouge à ses joués, il copiait, d’une +assez bonne écriture... un dictionnaire français. + +Près du lit, hors du cercle de la lumière, une femme d’une quarantaine +d’années, pauvrement mais proprement vêtue, armée de longues aiguilles +de bois, tricotait... + +--M. Victor Chupin?... demanda M. Fortunat. + +Cette voix connue fit bondir le jeune garçon. + +Il enleva prestement l’abat-jour de sa lampe, et sans chercher à +dissimuler sa surprise: + +--M’sieu Fortunat!... s’écria-t-il, ici, à cette heure!... Ous qu’est le +feu?... + +Puis, aussitôt, d’un ton posé, qui contrastait étrangement avec ses +façons accoutumées: + +--M’man, dit-il, c’est un de mes patrons, m’sieu Isidore Fortunat... tu +sais... pour qui je fais des recouvrements. + +La femme au tricot se leva, s’inclina gravement et dit: + +--J’espère, monsieur, que vous êtes content de mon fils, et qu’il est +honnête. + +--Assurément, madame, répondit le dénicheur d’héritages, assurément... +Victor est un de mes meilleurs employés. + +--Alors, je suis contente, dit la femme en se rasseyant. + +Chupin, lui aussi, paraissait radieux. + +--C’est ma bonne femme de mère, m’sieu, dit-il. Elle est presque aveugle +pour le moment; mais il paraît qu’avant six mois elle verra de sa +fenêtre une épingle au milieu de la rue... C’est le médecin qui me la +soigne qui me l’a promis... Alors, nous serons des bons... Mais +asseyez-vous donc, m’sieu, et si on pouvait vous offrir quelque +chose?... + +Positivement, et quoique son employé plus d’une fois lui eût parlé de +«ses charges,» M. Fortunat tombait des nues. + +Il était confondu du parfum d’honnêteté qui s’exhalait de ce logis, de +la dignité de cette femme du peuple, et de l’affection à la fois +protectrice et respectueuse que lui témoignait son fils, ce jeune garçon +dont l’accent et les allures semblaient si bien trahir le garnement. + +--Merci, Victor, répondit-il, je ne prendrai rien, je sors de table.... +Je suis venu pour vous donner mes instructions relativement à une +affaire très-sérieuse et surtout très-urgente. + +Chupin comprit que son patron souhaitait un tête-à-tête. + +Il prit donc la lampe, ouvrit une porte, et du ton important d’un +financier invitant quelque gros client à passer dans son cabinet: + +--Donnez-vous la peine d’entrer dans ma chambre, m’sieu, dit-il. + +Ce que Chupin emphatiquement appelait sa chambre, n’était qu’un trou +mansardé, extraordinairement propre, il est vrai, sommairement meublé +d’une maigre couchette de fer, d’une malle et d’une chaise. + +Il offrit la chaise, posa la lampe sur la malle, et s’assit sur le lit +en disant: + +--C’est moins dans le grand genre que chez vous, m’sieu; mais je vais +demander au propriétaire de faire dorer ma fenêtre à tabatière. + +Il est positif que M. Fortunat était touché, ce qui dut faire époque +dans sa vie. Il tendit la main à son employé en disant: + +--Vous êtes un brave garçon, Victor. + +--Dame!... m’sieu, on fait ce qu’on peut, et on ne reste pas +vingt-quatre heures par jour les deux pieds dans le même soulier... Mais +cristi!... Que ce gueux d’argent est dur à gagner honnêtement!... Si +seulement ma bonne femme de mère y voyait clair, elle m’aiderait +fameusement; car pour le travail, elle n’a pas sa pareille!... Mais, +dans le tricot, voyez-vous, on ne devient pas millionnaire!... + +--Votre père ne vit donc pas avec vous? + +Un éclair de colère traversa les yeux de Chupin. + +--Ah!... ne me parlez pas de cet homme-là, m’sieu... s’écria-t-il, ou je +fais un malheur!... + +Et comme s’il eût senti le besoin d’expliquer et de justifier son +exclamation haineuse: + +--Mon père, Polyte Chupin, reprit-il avec une animation singulière, est +comme qui dirait un pas grand chose de bon!... En voilà un, pourtant, +qui a eu de la chance!... D’abord, il a trouvé, pour l’épouser, une +femme comme m’man, qui est l’honnêteté même... au point qu’on +l’appelait Toinon-la-Vertu, quand elle était jeune... Elle l’idolâtrait, +elle se tuait à travailler pour lui donner de l’argent... Et lui l’a +tant tapée et tant fait pleurer, qu’elle en est devenue aveugle... + +Mais ce n’est pas tout. Un matin, voilà qu’il lui tombe, je ne sais d’où +ni comment, de quoi vivre en bourgeois, la canne à la main... C’était un +particulier, tout ce qu’il y a de plus riche, qui lui avait donné ça +pour un service qu’on lui avait rendu, du temps que ma défunte +grand’m’man vendait du vin à la _Poivrière_. + +Un autre aurait gardé son argent... lui, jamais. Tout de suite il s’est +mis à faire une noce à tout casser, le jour, la nuit, toujours saoul, +tellement qu’un honnête homme en serait crevé!... Pendant ce temps, ma +pauvre bonne femme de mère s’échinait pour me donner la pâtée!... De +tout son argent, elle n’a pas seulement vu un sou... et, pour une fois +qu’elle est allée lui en demander, pour payer le terme, il l’a tant +battue qu’elle est restée une semaine au lit... + +Cependant, m’sieu, vous comprenez bien qu’avec cette vie-là on verrait +la fin des caves de la banque... Mon père a vu la fin de son sac, et +alors il lui a fallu trimer pour manger... Dame? ça ne lui allait pas du +tout, à cet homme! Si bien qu’un jour qu’il ne savait pas où casser une +croûte, il s’est souvenu de nous, il nous a cherchés et trouvés, et nous +l’avons vu arriver... Pour une fois, je lui ai prêté cent sous, puis +quarante sous le lendemain, et encore trois francs, et après cinq +francs... Et ensuite, c’était tous les jours: Donne-moi ci, donne-moi +ça, ou des claques!... Ah! mais non... Et à la fin je lui ai dit: «En +voilà assez, la caisse est fermée!...» Alors, savez-vous ce qu’il fait? +Il guette un moment où je suis sorti, il tombe ici avec un marchand de +meubles, et, sous prétexte qu’il est le maître, il veut tout vendre... + +Et ma pauvre bonne femme de mère qui le laissait faire!... Heureusement +je suis arrivé... Laisser vendre mes meubles!... Cré nom! Je me serais +plutôt laissé hacher en morceaux... Je suis allé me plaindre au +commissaire, qui l’a fait venir... et depuis il nous laisse +tranquilles... et voilà!... + +Assurément, il y avait là dix fois ce qu’il fallait pour expliquer et +excuser l’indignation de Victor Chupin... + +Et cependant, il taisait prudemment ses griefs les plus sérieux et les +raisons décisives de sa haine. + +Ce qu’il se gardait de dire, c’est qu’autrefois, lorsqu’il n’était +encore qu’un enfant sans volonté ni discernement, son père l’avait +enlevé à sa mère et l’avait lancé sur cette pente terrible qui, +fatalement et à moins d’une sorte de miracle, aboutit à Cayenne ou à la +place de la Roquette. + +Pour Chupin, le miracle avait eu lieu, mais il ne s’en vantait pas. + +--Allons, allons, mauvaise tête, fit M. Fortunat, ne nous fâchons pas... +un père est un père, que diable! et le vôtre reviendra sans doute à de +meilleurs sentiments. + +Il disait cela comme il eût dit n’importe quelle autre chose, uniquement +par politesse et pour donner un témoignage d’intérêt. En réalité, il se +souciait des infortunes de la famille Chupin autant que du Grand-Turc. +Son émotion première s’était vite dissipée, et il avait fini par +trouver un peu longues des confidences qui le détournaient de ses +préoccupations. + +--Revenons donc à nos moutons, reprit-il, c’est-à-dire à Casimir. +Qu’avez-vous fait de ce sot après mon départ? + +--D’abord, m’sieu, je l’ai dégrisé, et ce n’était pas facile... Ah! le +gredin... en avait-il de cette boisson dans le corps... Enfin, quand +j’ai vu qu’il causait comme vous et moi et qu’il était solide sur ses +quilles, je l’ai reconduit à l’hôtel de Chalusse... + +--Ah! voilà qui est bien pour moi. Mais vous, n’aviez-vous pas une +affaire à traiter avec cet imbécile? + +--Elle est dans le sac, m’sieu... la commande est signée... Le comte +aura tout ce qui se fait de mieux comme enterrement, corbillard premier +choix, six chevaux, commissaire en culotte courte, vingt-quatre voitures +de deuil, une vraie féerie, quoi!... On payerait pour voir ça! + +M. Fortunat souriait bonnement. + +--Eh! eh! remarqua-t-il, cela va vous donner un joli bénéfice. + +Employé à la commission, Chupin était parfaitement maître de son temps, +de son intelligence et de son activité, mais le dénicheur d’héritages +n’aimait pas, c’était connu, qu’on cherchât à gagner de l’argent en +dehors de chez lui. + +Son indulgence approbative était donc assez surprenante pour éveiller +l’attention de Chupin. + +--Cela me procurera quelque sous, en effet, répondit-il modestement, de +quoi aider ma bonne femme de mère à faire bouillir notre marmite. + +--Tant mieux! mon garçon, approuva encore M. Fortunat, tant mieux... +J’aime à voir gagner de l’argent aux gens qui en font bon usage... Et la +preuve, c’est que je vous apporte une affaire qui peut rapporter gros si +vous la menez bien et si vous réussissez. + +Les yeux de Chupin brillèrent et s’éteignirent aussitôt. Ce ne fut qu’un +éclair. A un vif mouvement de joie succédait brusquement un sentiment de +défiance. + +Il songea qu’il était prodigieux que son patron, toujours si roide, prît +la peine de se déranger et d’escalader son sixième, uniquement pour lui +emplir les poches. Cela était suspect, devait cacher quelque chose; par +conséquent il importait d’ouvrir l’œil. + +Mais il savait dissimuler ses impressions, et c’est de l’air le plus +joyeux qu’il s’écria: + +--Hein!... de quoi?... De la monnaie?... Présent... Qu’est-ce qu’il faut +faire pour la gagner? + +--Oh!... peu de chose, répondit le guetteur d’héritages, presque rien... + +Et machinalement il rapprochait sa chaise de la couchette sur laquelle +était assis son employé. + +--Avant tout, pourtant, reprit-il, une question, Victor... A la façon +dont une femme regarderait un jeune homme, dans la rue, au théâtre, +n’importe où, reconnaîtriez-vous si c’est une mère qui regarde son fils? + +Chupin haussa les épaules. + +--Cette question!... fit-il. Allez, m’sieu, je ne m’y tromperais pas... +Je n’aurais qu’à me rappeler les yeux de m’man quand je rentre le +soir... Pauvre vieille!... Elle a beau être quasi aveugle, elle me +voit... C’est comme ça!... Et même, si vous voulez qu’elle vous offre +une prise, il ne faut pas lui dire que je ne suis pas le plus gentil et +le plus aimable de tout Paris. + +M. Fortunat ne put s’empêcher de se frotter les mains, ravi de voir son +idée si bien comprise et si parfaitement traduite. + +--Bien! déclara-t-il, très-bien! Voilà de l’intelligence ou je ne m’y +connais pas... Je vous avais bien jugé, Victor! + +Victor brûlait de curiosité. + +--De quoi s’agit-il, m’sieu? interrompit-il. + +--Voici: il s’agit de suivre partout, sans jamais la perdre de vue, et +assez adroitement pour qu’elle ne s’en doute pas, une femme que je vous +désignerai... Tous ses regards, vous les épierez... et quand ses yeux +vous diront que c’est son fils qu’elle regarde, votre tâche sera bien +près d’être remplie. Il ne restera plus qu’à suivre ce fils et à +découvrir son nom, son adresse, ce qu’il fait, comment et de quoi il +vit... Je ne sais si je m’explique bien... + +Ce doute venait à M. Fortunat de la physionomie de Chupin, où se +peignaient la stupeur et le mécontentement. + +--Excusez, m’sieu, fit-il; je ne comprends pas tout à fait... + +--C’est cependant bien simple: La femme en question a un fils d’une +vingtaine d’années, je le sais, j’en suis sûr... Seulement elle le nie, +elle le cache, et lui ne la connaît pas. Elle le surveille cependant en +secret, elle lui fait passer de quoi vivre, et tous les jours elle +s’arrange de façon à le voir... Or, il est de mon intérêt de retrouver +ce fils. + +D’étonné qu’il était, le masque mobile de Chupin devenait menaçant, ses +sourcils se fronçaient et ses lèvres tremblaient. + +Ce qui n’empêcha pas M. Fortunat d’ajouter avec l’aplomb de qui ne +soupçonne même pas la possibilité d’un refus: + +--Cela vous va-t-il?... Quand nous mettons-nous à la besogne?... + +--Jamais!... interrompit violemment Chupin. + +Et se dressant: + +--Ah!... mais non, continua-t-il, je ne ferai pas manger de ce pain-là à +ma bonne femme de mère... Il l’étranglerait. Filer quelqu’un, moi!... +Merci, je cède mon tour. Qui est-ce qui en veut... pas cher... pour +rien. + +Il était rouge comme un coquelicot, et dans son indignation, il oubliait +sa réserve accoutumée, et l’impénétrable discrétion dont il avait +toujours enveloppé ses antécédents. + +--Connu, le métier! poursuivait-il, je l’ai fait... Autant prendre son +billet pour Poissy, train direct!... Voilà où je serais, en train de +fabriquer des chaussons de lisière, sans m’sieu André... Je l’avais +autant dire tué, cet homme; on m’avait soûlé d’argent, et comme un +brigand que j’étais, j’avais scié l’appui de la fenêtre d’où il est +tombé... Lui, pour se venger, m’a tiré du pétrin. Et après cela, je +recommencerais mes canailleries d’autrefois?... Cré nom! j’aimerais +mieux me couper la jambe!... Je filerais cette pauvre femme, n’est-ce +pas? je surprendrais son secret, et après, vous la feriez chanter +jusqu’à extinction de voix?... Non, non! je veux être riche, et je le +serai, mais honnêtement... Je veux manier mes pièces de cent sous, sans +être forcé de me laver les mains après... Ainsi, bien le bonsoir chez +vous... + +Les bras de M. Fortunat lui tombaient. «Je vous demande un peu, +pensait-il, où les scrupules vont se nicher!» + +Mais il était en même temps très-inquiet de s’être si légèrement livré. +Chupin n’abuserait-il pas de la confidence?... Qui sait! + +Aussi se jura-t-il que du moment où il avait confié à Chupin son projet, +Chupin l’exécuterait. + +Il prit donc son air le plus sévère et le plus digne, et durement: + +--Je pense, dit-il, que vous devenez fou! + +C’était si juste comme expression et comme intonation, que Chupin +s’arrêta un peu penaud. + +--Il paraît, insista le dénicheur d’héritages, que vous me croyez +capable de vous pousser à des actions condamnables et dangereuses. + +--Mais non, m’sieu, je vous assure... + +Il y avait beaucoup d’hésitation dans ce «non,» aussi M. Fortunat +reprit-il: + +--Ignorez-vous donc qu’en dehors de mes recouvrements je m’occupe de +rechercher les héritiers des successions vacantes? Non, n’est-ce pas. Eh +bien! comment les trouverais-je sans investigations?... Si je fais +surveiller la femme dont je vous ai parlé, c’est pour arriver par elle, +à un pauvre garçon qu’on veut frustrer de ce qui lui appartient... Et +quand je viens vous offrir les moyens de gagner 40 ou 50 francs en deux +jours, vous me recevez ainsi!... Vous n’êtes qu’un ingrat et un niais, +Victor!... + +En Victor Chupin se résumaient à un degré excessif les qualités et les +vices du Parisien des faubourgs, qui naît vieux et qui, vieillard, reste +gamin. + +C’est dire qu’il n’était guère innocent ni crédule, ni confiant surtout. + +A peine adolescent, il avait vu d’étranges choses, et il lui en était +resté assez d’acquis pour effrayer l’expérience d’un philosophe. + +Mais il n’était pas de taille à lutter de rouerie avec M. Fortunat, +lequel avait d’ailleurs cet immense avantage de lui imposer par sa +qualité de patron, par sa position, sa fortune et sa tenue. + +Aussi Chupin fut-il tout d’abord ébranlé par les froides objections du +dénicheur d’héritages, et bientôt déconcerté. + +Ce qui surtout effaçait ses impressions premières et lui faisait presque +regretter ses soupçons, c’était la modicité de la somme offerte: 40 ou +50 francs... + +--Belle tripette, ma foi!... pensait-il; juste le prix d’un honnête +service; pour une coquinerie on offrirait mieux... + +Et après une minute de réflexion, il reprit à haute voix: + +--Tant pis!... je suis votre homme, m’sieu... + +Intérieurement M. Fortunat s’amusait du succès de sa ruse. + +Venu avec l’intention de proposer une jolie somme à son employé, il +avait lésiné par calcul, sûr d’avance de l’effet qu’il produirait. Et il +trouvait bien plaisant que les honorables scrupules de Chupin lui +valussent une économie. + +--Si je ne vous avais pas trouvé en train de travailler à votre +instruction, Victor, prononça-t-il, je croirais que vous avez bu... +Quelle mouche vous a piqué subitement?... Est-ce que vingt fois depuis +que vous êtes chez moi, je ne vous ai pas confié des missions +semblables?... Qui donc a retourné Paris pour découvrir certains de mes +débiteurs qui se cachaient?... Qui donc m’a dépisté Vantrasson?... +Victor Chupin. Eh bien!... là, franchement, je ne discerne pas en quoi +cette opération diffère des autres, ni pourquoi elle serait blâmable si +les autres ne l’étaient pas... + +A cela Chupin eût pu répondre que les autres fois on n’était pas venu le +relancer chez lui, qu’il n’y avait eu nul mystère, qu’il avait agi en +plein soleil, comme a le droit de le faire le représentant d’un +créancier reconnu. + +Mais si Chupin sentait très-bien la différence, il lui eût été difficile +de traduire ce qu’il éprouvait. + +C’est pourquoi, prenant son accent le plus résolu: + +--Je ne suis qu’un sot, m’sieu, déclara-t-il, mais je saurai réparer ma +sottise. + +--C’est-à-dire que vous redevenez raisonnable, fit ironiquement M. +Fortunat. C’est fort heureux, en vérité... Seulement, un conseil: +surveillez-vous, à l’occasion, et bridez votre langue... vous ne me +trouveriez pas toujours d’aussi bonne composition que ce soir... + +Ayant dit, il se leva gravement, regagna la première pièce, salua fort +civilement la mère de son employé et sortit. + +Ses dernières paroles, sur le seuil de la porte, furent: + +--Ainsi je compte sur vous... Faites un brin de toilette et soyez demain +chez moi un peu avant midi. + +--C’est entendu, m’sieu. + +L’aveugle s’était levée et s’était inclinée respectueusement. Mais dès +qu’elle se retrouva seule avec son fils: + +--Qu’est-ce que cette affaire pour laquelle on te recommande de te +mettre sur ton trente et un? demanda-t-elle. + +--Une affaire comme celles de tous les jours, m’man. + +L’aveugle hocha la tête. + +--Comme vous parliez haut! remarqua-t-elle. Vous vous disputiez donc? +C’était donc bien grave qu’il était besoin de se cacher de moi? Je n’ai +pas distingué le visage de ton patron, mon fils, mais j’ai entendu sa +voix, et elle ne me revient pas... Ce n’est pas celle d’un homme franc. +Prends garde à toi, mon Toto, ne te laisse pas enjôler, sois prudent... + +Recommander la prudence à Chupin était superflu. + +Il avait promis son concours, mais non sans une restriction mentale. + +--Pas de danger à voir ce dont il retourne, s’était-il dit. Si la chose, +après, me semble louche, bonsoir, je la lâche. + +Reste à savoir ce qu’il entendait par «louche»: c’était vague. + +Il était revenu en toute sincérité et du meilleur de son cœur à +l’honnêteté, et pour rien au monde, lui, si avide, il n’eût commis un +acte positif d’improbité... Seulement, la limite qui sépare le bien du +mal n’était pas clairement déterminée dans son esprit. + +Cela tenait à son éducation, et à ce qu’il avait été longtemps sans +savoir que la consigne des sergents de ville ne constitue pas toute la +morale. Cela venait des hasards de sa vie, et de l’obligation où il +avait été, n’ayant pas de métier, de se rejeter sur ces professions +excentriques qui sont à Paris le lot des déclassés d’en haut et d’en +bas. + +Ce qui n’empêche que le lendemain il endossa sa plus belle redingote, et +sur le coup d’onze heures et demie, il sonnait à la porte de son patron. + +Déjà M. Fortunat avait expédié ses audiences du matin, et il était +habillé de pied en cap. Il prit son chapeau dès qu’entra Chupin, et ne +dit que ce mot: + +--Venez. + +C’est rue de Berry, chez le marchand de vin où, la veille, il avait +obtenu des renseignements, que le chercheur d’héritiers conduisit son +employé et, généreusement, il lui offrit un modeste déjeuner. + +Avant d’entrer, il lui avait fait remarquer de l’autre côté de la rue, +le joli hôtel de Mme Lia d’Argelès, et lui avait dit: + +--C’est de là, Victor, que sortira la femme que vous aurez à suivre, et +dont il importe de découvrir le fils. + +En ce moment, après une nuit passée à méditer le prophétique +avertissement de sa mère, Chupin se sentait tracassé par les scrupules +qui l’avaient si fort agité le soir précédent. + +Ils ne tardèrent pas à s’envoler sans retour quand il entendit le +marchand de vin, adroitement questionné par M. Fortunat, esquisser la +biographie de Mme Lia d’Argelès et conter la chronique scandaleuse de +l’hôtel... + +--De quoi!... pensait-il, c’est une demoiselle qu’il s’agit de filer!... +Ah! mais, j’en suis... Bien sûr, ce n’est pas à sa réputation qu’on en +veut... + +C’est sur une petite table touchant la devanture qu’on avait servi le +dénicheur de successions et son employé, et tout en mangeant, l’un du +bout des dents, l’autre avec un appétit de naufragé, le classique +beefsteack aux pommes et le bœuf à l’huile, ils surveillaient +l’entrée de l’hôtel. + +Mme d’Argelès recevait le samedi, et c’était chez elle, ainsi que le +fit remarquer Chupin, une vraie procession. + +Debout près de M. Fortunat, fier de l’attention qu’un homme si bien mis +prêtait à ses discours, curieux et bavard comme un boutiquier +désœuvré, le marchand de vin s’empressait de nommer ceux des +visiteurs qu’il connaissait. Et il en connaissait un bon nombre, par +cette raison que c’était chez lui que venaient se rafraîchir les +cochers, les nuits où on jouait chez Mme d’Argelès. + +Ainsi il nomma le vicomte de Coralth, qui arriva en phaéton à deux +chevaux, et aussi le baron Trigault qui vint à pied, par hygiène, +toujours suant, et soufflant comme un phoque. + +Même ce nom assombrit le front de M. Fortunat. Ce baron ne lui disait +rien qui vaille. + +Le marchand de vin apprit aussi à ses deux clients que Mme d’Argelès +ne sortait jamais avant deux heures et demie ou trois heures, et +toujours en voiture. + +Ce dernier détail devait inquiéter Chupin. Aussi, le boutiquier s’étant +éloigné pour servir deux pratiques: + +--Vous avez entendu, m’sieu, dit-il à M. Fortunat... Comment filer une +voiture?... + +--Avec une autre voiture, parbleu!... + +--Connu, m’sieu, c’est simple comme bonjour... Ce qui ne l’est plus, +c’est de dévisager à trente pas une personne qui vous tourne le dos... +Il faut que je voie ses yeux à cette femme, pour savoir qui elle regarde +et comment... + +L’objection, si grave qu’elle parut, ne troubla pas M. Fortunat. + +--Ne vous inquiétez pas de cela, Victor, dit-il... Ce n’est pas du haut +d’une voiture lancée au grand trot qu’une mère, dans les conditions de +celle-ci, cherche à apercevoir son fils... Il est clair qu’elle descend +pour le mieux examiner, qu’elle s’arrange de façon à passer à côté de +lui, à le frôler, s’il est possible... Toute votre tâche consiste donc à +la suivre d’assez près pour être à terre aussitôt qu’elle... Bornez à +cela vos efforts, et si vous échouez aujourd’hui, vous réussirez demain +ou après-demain... l’essentiel est d’être patient. + +Il faisait plus et mieux que de conseiller froidement la patience, il +prêchait d’exemple. La journée s’avançait et il ne bougeait pas, et +cependant rien ne pouvait lui être plus désagréable que de rester ainsi, +en montre, pour ainsi dire, derrière la vitre d’un marchand de vin... + +Enfin, un peu avant trois heures, les portes de l’hôtel d’Argelès +tournèrent sur leurs gonds, et une victoria bleue parut, où une femme +s’étalait. + +--Attention! fit M. Fortunat, c’est elle!... + + + + +XVIII + + +C’était, en effet, Mme Lia d’Argelès... + +Elle portait une de ces toilettes «épatantes de chic» qui sont le délire +du moment, et qui ont cet avantage unique de donner à toutes les femmes +qui les adoptent une désinvolture pareille, suspecte et grossièrement +provoquante. + +Entre une mère de famille et une drôlesse, le plus expert boulevardier +ne distingue plus sûrement. + +Un ancien tailleur de Rotterdam, nommé Van-Klopen, s’attribue, non sans +raisons, l’honneur de ce progrès. + +Comment ce personnage qui s’intitule «couturier des reines,» a-t-il pu +devenir l’arbitre des élégances parisiennes?... C’est à faire douter du +bon sens des femmes qui se ruinent chez lui. + +Ce qui est sûr, c’est qu’il règne sur le chiffon. Il a décrété les jupes +multicolores, courtes et superposées, les échancrures et les +découpures, les ruches qui déforment la taille, les choux qui font une +bosse ridicule dans le milieu du dos... On lui a obéi. Si bien que de +loin toutes les femmes ressemblent à un baldaquin qui marche. + +Mme d’Argelès paraissait sortir des mains d’un tapissier... + +Il lui eût plu peut-être d’être moins surchargée de soieries, mais +c’était son état d’être à la dernière mode. + +Elle avait avec cela un imperceptible chapeau plat en équilibre sur un +chignon en pyramide, d’où s’échappaient en cascades des torrents de +cheveux... + +--Mâtin!... la belle femme!... dit Chupin ébloui. + +Il est de fait qu’à cette distance elle ne paraissait pas trente-cinq +ans, l’âge où la beauté a les provocations des fruits savoureux de +l’automne. + +Elle donnait ses ordres pour la promenade, et son cocher, une rose à la +boutonnière, écoutait tout en retenant le cheval qui piaffait. + +--Le temps est superbe, ajouta Chupin, madame va faire son tour du +lac... + +--Ah!... la voilà partie!... interrompit M. Fortunat, courez, Victor, +courez... et pas d’économies sur vos voitures, tous vos frais seront +largement remboursés... + +Déjà Chupin était loin. + +Le cheval de Mme d’Argelès détalait rapidement, mais l’employé du +chercheur d’héritages avait les jambes et l’haleine du cerf, et il +suivait sans effort. + +Même, tout en «jouant du compas,» selon son expression, il +réfléchissait. + +--Si je ne prenais pas de voiture, se disait-il, si je filais la dame +de mon joli pied... je pourrais empocher légitimement quarante-cinq sous +par heure, cinquante avec le pourboire... + +Arrivé aux Champs-Élysées, il reconnut, non sans chagrin, que ce projet +était impraticable. A courir le long de la contre-allée de l’avenue de +l’Impératrice, il s’exposait trop à être remarqué. + +Il étouffa un soupir de regret, et avisant à la station un de ces +affreux et incommodes fiacres jaunes, légués à Paris par l’Exposition, +il courut se camper dedans. + +--Où allons-nous, bourgeois? demanda le cocher, en lui tendant son +numéro. + +--Mon brave, répondit Chupin, il s’agit de suivre cette voiture bleue, +là-bas, où il y a une superbe femme. + +L’ordre ne surprit pas le cocher, mais bien le «bourgeois» qui le +donnait, lequel, malgré sa belle redingote, ne lui semblait pas l’homme +d’une telle aventure. + +--Excusez!... fit-il d’un ton ironique. + +--C’est comme ça!... riposta Chupin blessé. Et puis, pas tant de +raisons, marchons ou nous manquons le train. + +L’observation était juste. Et si le cocher de Mme d’Argelès n’eût pas +modéré l’allure de son cheval à la montée de l’Arc-de-Triomphe, elle +échappait pour ce jour-là. + +Cette circonstance donna au fiacre jaune le temps de rejoindre, et il +conserva assez bien sa distance le long de l’avenue. + +Mais, à la porte du bois, Chupin l’arrêta. + +--Halte!... dit-il, je descends... Payer le tarif du bois!... jamais de +la vie; je marcherais sur mes mains plutôt... Voilà quarante sous pour +votre course; bien le bonsoir chez vous... + +Et comme la victoria bleue avait marché pendant ce temps, il prit son +élan pour la rattraper. + +Cette manœuvre était le résultat de ses méditations pendant la route. + +--Que fera cette belle dame au bois?... s’était-il dit. Son cocher va +prendre la file, et tourner tout doucement autour du lac... J’en ferai +autant avec mes simples jambes sans attirer l’attention... et même ce +sera très-bon pour ma santé. + +Ses prévisions se réalisèrent de point en point. Bientôt la victoria +dépassa le chalet où on vend de la bière, et prenant la route à gauche, +elle s’engagea parmi les équipages qui circulaient au petit pas. + +Ayant gagné le sentier du bord de l’eau réservé aux piétons, Chupin +suivait sans peine, les mains dans les poches, tout réjoui de l’idée +qu’outre la récompense promise, il gagnait en se promenant le salaire +d’un cocher et d’un cheval. + +--C’est égal, grommelait-il, c’est encore un drôle de plaisir que de +tourner à la queue leu leu autour de ce lac, comme les bonshommes des +orgues de Barbarie... Quand je serai riche, je chercherai autre chose +pour m’amuser. + +Ce pauvre Chupin ignorait qu’on ne vient pas au bois pour s’amuser, mais +bien pour essayer d’ennuyer les autres. Cette large route n’est en +réalité que le champ de foire des vanités idiotes, un bazar en plein +air, pour les exhibitions impudentes et le déballage du luxe. Voir et +être vu!... là est tout l’attrait. + +C’est-à-dire non, ce «tour du lac» a d’autres séductions encore. Sur ce +terrain neutre, se rencontrent, se coudoient, se toisent, s’envient des +femmes qu’autrefois séparait un abîme... + +Quel délicat plaisir pour une «femme honnête» de se sentir roue à roue +avec Jenny Fancy on Ninette Simplon, ou toute autre de ces demoiselles +qu’elle appelle des créatures, mais dont elle s’inquiète sans cesse, +dont elle parle continuellement, dont elle copie les toilettes, la +désinvolture, le jargon, à qui elle a pris les apparences... en +attendant de prendre la réalité. On n’est pas le vice encore, mais on +l’approche, on s’en imprègne... c’est toujours cela... + +Mais Chupin était à mille lieues de ces réflexions. + +Ce qui l’occupait, c’était la préoccupation de Mme d’Argelès. Elle +regardait de tous côtés, se dressant même parfois à demi dans sa +voiture, tournant la tête toutes les fois qu’elle entendait le galop +d’un cavalier. Visiblement, elle cherchait ou elle attendait quelqu’un. + +Ce quelqu’un ne paraissant pas, et lassée sans doute d’attendre après +trois tours, elle fit un signe à son cocher, qui se dégagea de la file +des équipages et lança son cheval dans une allée latérale. + +--Bon!... pensa Chupin, voilà ma pratique qui rentre, je ne ferai pas +mes frais... Cependant, je voudrais bien trouver un sapin... + +Il en trouva un, heureusement, et assez passablement attelé pour suivre +la victoria. + +Seulement, il s’était trompé, Mme d’Argelès ne rentrait pas. Son +cocher qui avait ses instructions, descendit les Champs-Élysées, +traversa la place de la Concorde, gagna les boulevards et s’arrêta court +à l’angle de la rue de la Chaussée-d’Antin. + +Aussitôt, elle ramena un voile épais sur sa figure, sauta à terre et +s’éloigna... + +Ce fut si vivement fait, que Chupin n’eut que le temps de jeter deux +francs à son cocher et de prendre sa course. Déjà sa pratique, comme il +disait, venait de tourner le coin de la rue du Helder et la remontait +d’un bon pas... Il était un peu plus de cinq heures, le jour baissait. + +--Je brûle, murmurait Chupin, je brûle, bien sûr!... + +Cependant Mme d’Argelès avait pris le trottoir du côté des numéros +impairs. Quand elle eût dépassé le Nº 43, où est l’hôtel de Hombourg, +elle ralentit sa marche, et avec une attention visible, examina une des +maisons d’en face, celle qui portait le Nº 48. + +Son examen dura peu, moins d’une minute, et parut la satisfaire. + +Elle retourna sur ses pas, alors, et toujours très-rapidement, revint au +boulevard. Là, elle traversa la rue, et de nouveau la remonta, mais +très-lentement, s’arrêtant devant toutes les boutiques. + +Persuadé qu’il touchait au but, Chupin avait traversé lui aussi, et il +marchait presque sur les talons de Mme d’Argelès. + +Bientôt il la vit tressaillir et reprendre sa marche rapide. Un jeune +homme arrivait en sens inverse, si vite qu’elle ne put l’éviter et se +jeta presque sur lui. + +Le jeune homme jura: sacrée!... et lui crachant au visage une ignoble +insulte, il passa. + +Chupin en eut froid dans le dos. + +--Si c’était son fils! pensait-il... + +Et tout en feignant d’admirer un étalage, il observait la pauvre +femme... Elle s’était arrêtée, et il en était si près qu’il la touchait +presque... + +Il la vit soulever son voile et suivre l’insulteur d’un regard où il n’y +avait pas à se méprendre... + +--Oh!... se dit Chupin saisi d’horreur, oh!... C’est son fils qui l’a +appelée... + +Et il s’élança sur les traces du jeune homme. + +C’était un garçon de vingt-deux à vingt-quatre ans, d’une taille un peu +au-dessus de la moyenne, très-blond, avec des yeux clignotants, pâle et +n’ayant de barbe qu’une moustache relevée en croc, plus foncée que ses +cheveux. + +Il était vêtu avec cette recherche de négligence que beaucoup croient +être l’élégance suprême et qui en est juste le contre-sens. + +Et sa tenue, sa moustache, son chapeau bas de forme, incliné sur +l’oreille, lui donnaient l’air arrogant, prétentieux et casseur. + +--Cristi!... que ce coco-là me déplaît, grommelait Chupin, tout en +trottant à sa suite... + +Car Chupin courait presque, tant l’autre, de plus en plus, pressait le +pas. + +Il est vrai que cette hâte de l’insulteur de Mme d’Argelès ne tarda +pas à être expliquée. Il avait une lettre à faire porter, et craignait +sans doute de ne plus trouver de commissionnaire. En ayant aperçu un, il +l’appela, lui remit sa missive, et dès lors chemina tout doucement. + +Il arrivait au boulevard quand un gros gaillard court et rougeaud, qui +avait la tournure d’un palefrenier endimanché, vint à lui, les deux +mains amicalement étendues, en criant assez haut pour faire retourner +les passants: + +--Eh! c’est ce cher Wilkie!... + +--Mais oui... en personne naturelle, répondit le jeune homme. + +--Ah ça!... d’où diable sortez-vous?... Dimanche dernier, aux courses, +je vous ai cherché partout... pas plus de Wilkie que sur la main... Du +reste, vous avez bien fait de ne point venir. J’en ai été, moi, pour +trois cents louis... J’avais tout mis sur le cheval du marquis de +Valorsay, _Domingo_, je me croyais sûr de mon affaire... oui, +joliment!... _Domingo_ est arrivé mauvais troisième... concevez-vous +cela?... Si on ne savait pas Valorsay millionnaire, on croirait que +c’est une tricherie, parole d’honneur!... qu’il pariait contre son +cheval et qu’il avait défendu à son jockey d’arriver premier... + +Mais il ne croyait pas cela, et plus gaiement il reprit: + +--Heureusement, je me referai sûrement demain à Vincennes. Vous y +verra-t-on? + +--Probablement. + +--Alors, à demain! + +--A demain! + +Ils se serrèrent la main et poursuivirent leur chemin, chacun de son +côté. + +Chupin, lui, n’avait pas perdu un mot de la conversation. + +--Valorsay millionnaire!... se disait-il... elle est bien bonne, +celle-là!... Enfin!... voilà que je sais déjà le nom de mon cocodès, et +aussi qu’il donne dans les courses... Wilkie!... ce doit être un nom +anglais, ça... J’aimerais mieux d’Argelès... Mais où diable va-t-il +comme cela?... + +M. Wilkie allait simplement renouveler sa provision de cigares à ce +bureau du Grand-Hôtel, où la Régie vend elle-même le dessus de ses +boîtes. + +Il emplit son étui de londrès, et après en avoir allumé un, il sortit et +remonta vers le faubourg Montmartre, tout le long du boulevard. + +Il ne se hâtait plus, maintenant, il flânait pour tuer le temps, étalant +ses grâces et lorgnant impudemment les femmes. + +Il allait, se dandinant, les épaules haussées à la hauteur des oreilles, +bombant le dos, traînant les pieds comme si ses jambes eussent fléchi, +s’exerçant à paraître éreinté, usé, exténué... C’est la mode, le dernier +goût, le genre, le chic!... + +Cette pose est destinée à éblouir le public, à donner de soi cette idée +brillante qu’on est un homme brisé par des excès exorbitants, écrasé de +jouissances et de plaisirs, usé, lassé, blasé, fourbu, crevé... + +--As-tu fini! grognait Chupin. Tu vas me la payer, méchant demi-mort!... + +Il était si indigné que le gamin du faubourg se réveillant sous sa belle +redingote, il avait des envies folles de huer M. Wilkie... Il serait +allé lui marcher sur les talons et lui chercher querelle, s’il n’eût été +retenu par la crainte de manquer sa mission et la récompense promise... + +Et il suivait son homme de très-près, car la foule était grande. + +La nuit était venue et de tous côtés le gaz s’allumait. Le temps était +doux, et il n’y avait pas une table libre devant les cafés. C’était +l’heure de l’absinthe, heure unique où le boulevard présente un +spectacle comme il n’en est pas au monde. + +Comment se fait-il que chaque soir, entre cinq et sept heures, tout ce +qui à Paris a un nom, tout ce qui est quelqu’un ou quelque chose, +apparaisse, se montre, entre le passage de l’Opéra et le passage +Jouffroy?... + +Cela doit tenir à ce que là est le marché aux nouvelles fraîches et aux +cancans de haut goût, le grand débit de l’anecdote scandaleuse, du +canard politique et du mot scabreux. Là se fait la chronique parisienne +qui sera le journal du lendemain. Là, on apprend «le cours de la Bourse +et de la Rente,» combien coûte le collier de Mlle A... et qui l’a +donné, ce que nous a télégraphié la Prusse, quel est le caissier qui a +levé le pied dans la journée et combien il emporte... + +La cohue s’épaississait à mesure qu’on approchait de cet angle du +boulevard et du faubourg Montmartre, qui a été surnommé le «carrefour +des écrasés,» mais Wilkie circulait à travers la foule avec l’aisance +d’un vieux boulevardier. + +Même, il devait avoir des relations fort étendues, car il distribuait +quantité de saluts, de droite et de gauche, et il fut accosté par cinq +ou six promeneurs. + +Cependant, il ne dépassa pas la terrasse Jouffroy. Il acheta un journal, +revint sur ses pas, et sur les sept heures, il entrait triomphalement au +café Riche. + +Il n’avait même pas touché le bord de son chapeau, c’est mauvais genre; +mais il appela très-haut le garçon et impérieusement lui ordonna de lui +servir à dîner à une table proche du vitrage, d’où il devait voir le +boulevard et être vu. + +--Et voilà! se dit Chupin, mon cocodès va prendre sa nourriture... + +Lui-même eût volontiers cassé une croûte, et il cherchait à se rappeler +quelque modeste traiteur aux environs, quand deux jeunes gens +s’arrêtèrent près de lui et jetèrent un coup d’œil dans le +restaurant. + +--Tiens! Wilkie... fit l’un. + +--Ma foi, c’est vrai! répondit l’autre. Et il a de l’argent, qui plus +est, et la chance lui sourit... + +--Tu devines cela, toi?... + +--Parbleu! quand on a pratiqué Wilkie, on peut, sans être malin, savoir +où en sont ses affaires aussi bien que lui... Est-il décavé?... il se +fait apporter ses repas chez lui d’une gargote où il a crédit... ses +moustaches pendent, il est avec ses amis humble jusqu’à la servilité et +il se coiffe très en avant sur le nez... Dès que les fonds remontent, il +mange chez Launay, devient gouailleur, porte ses moustaches droites et +se coiffe bien sur le milieu de la tête... Enfin, quand il dîne chez +Riche, mon bon, quand il a les moustaches en croc, le chapeau sur +l’oreille et la mine arrogante que tu lui vois, c’est qu’il a pour le +moins cinq ou six billets de mille devant lui, c’est que tout va bien... +très-bien... trop bien!... + +--De quoi vit-il?... + +--Qui sait!... + +--Est-il riche? + +--Il a de l’argent... Je lui ai prêté dix louis une fois, et il me les a +rendus. + +--Peste!... C’est un fort galant homme. + +Les deux jeunes gens éclatèrent de rire et passèrent. + +Chupin était édifié. + +--Toi, maintenant, murmura-t-il, je te connais comme si j’étais ton +portier... Et quand je t’aurai reconduit jusque chez toi pour savoir ton +numéro, j’aurai gagné haut le pied les jolis cinquante francs de M. +Fortunat!... + +Autant qu’il en pouvait juger à travers la vitre, le jeune M. Wilkie +dînait de bon appétit, en homme qui a le gousset bien garni. + +--Mâtin!... grogna-t-il, non sans une certaine envie, il se nourrit +bien, le cocodès! Le voilà à table pour une heure... j’ai le temps de +courir avaler une bouchée... + +Cela dit, il se hâta de gagner la rue la plus voisine, découvrit un +petit restaurant, y entra, et magnifiquement dépensa trente-neuf sous. + +Une dépense si forte n’était plus dans ses habitudes. Il vivait +chichement, depuis qu’il s’était juré qu’il serait riche. Lui, jadis si +«porté sur sa bouche,» selon son expression, lui qui avait eu la passion +des londrès et des petits verres, il se contentait de l’ordinaire d’un +anachorète, ne buvait que de l’eau et ne fumait plus qu’à l’occasion, +quand on lui offrait un cigare. + +Il n’était pas de privation pénible pour lui, du moment où elle lui +rapportait un sou... le sou, c’était un grain de sable ajouté aux +fondations de l’édifice de sa fortune à venir. + +Et cependant ce soir-là, il ne recula pas devant la dépense d’un «petit +bordeaux.» + +--Allons-y gaiement! se dit-il, ça fera la pièce ronde, je l’ai bien +gagnée... + +Mais lorsqu’il revint prendre sa faction devant le café Riche, M. Wilkie +n’était plus seul à sa table. + +Il achevait de boire son café en compagnie d’un jeune homme de son âge, +remarquablement bien de sa personne, trop bien même, et dont la vue +arracha à Chupin une exclamation: + +--De quoi! de quoi! j’ai vu cette tête-là quelque part... + +Pour se rappeler ce nouveau venu, pour mettre un nom sur ce visage +inquiétant en sa beauté sculpturale, Chupin se torturait la cervelle... +en vain. + +Et cependant, tout au fond de ses souvenirs, parmi les fantômes de son +passé, s’agitait cette physionomie... + +Agacé au dernier point, il délibérait s’il n’entrerait pas, lorsqu’il +vit M. Wilkie prendre des mains d’un garçon la carte de son dîner, la +parcourir d’un coup d’œil et jeter un louis sur la table. + +L’autre avait tiré son porte-monnaie et prétendait payer le café qu’il +venait de prendre, mais M. Wilkie, d’un geste cordial, s’y opposa et +adressa au garçon ce signe magnifique et impérieux qui dit si +clairement: + +--N’acceptez rien!... Tout est payé!... Gardez la différence... + +Le garçon s’éloigna gravement, en homme qui sait que la vanité seule +augmente de plus d’un million par an le chiffre fabuleux des pourboires +qui se distribuent à Paris. + +--Mes gaillards vont sortir, pensa Chupin, ouvrons l’oreille!... + +Et, pour recueillir leur conversation dès leur sortie, il s’approcha de +la porte et mit un genou en terre, comme s’il eût été occupé à renouer +les cordons de ses souliers. + +C’est là un des mille expédients des espions et des curieux. + +Et quand on est assez fou pour raconter quelque secret dans la rue, on +doit avoir au moins la sagesse de se défier des gens qui, près de soi, +paraissent absorbés par une occupation quelconque: ceux-là, neuf fois +sur dix, écoutent, soit qu’ils y aient intérêt, soit par plaisir... soit +pour la gloire. + +Mais les deux jeunes gens qu’épiait Chupin étaient à mille lieues de se +supposer l’objet d’une surveillance... + +M. Wilkie passa le premier, parlant très-haut, comme il arrive au sortir +de table, quand on a bien dîné et qu’on a la digestion heureuse. + +--Voyons, Coralth, mon cher bon, disait-il à son compagnon, vous ne me +quitterez pas comme cela... J’ai une loge pour les Variétés, il faut que +vous veniez... Nous verrons s’il est vrai que Silly imite Thérésa aussi +parfaitement qu’on le dit... + +--C’est que je suis attendu quelque part... + +--Eh bien! on vous attendra!... Allons, vicomte, c’est dit, n’est-ce +pas? + +--Ah! vous faites de moi tout ce que vous voulez... + +--Parbleu!... Mais avant, nous allons prendre un verre de bière pour +finir nos cigares!... Et savez-vous qui vous trouverez dans ma loge? + +Ils s’éloignaient; le brouhaha de la foule couvrit leur voix... Chupin +se releva: + +--Coralth!... murmurait-il, vicomte de Coralth... Nous n’avons pas ça +dans la maison... Voyez à côté... Coralth!... c’est bien sûr la première +fois que j’entends ce nom-là. Est-ce que je me tromperais?... Pas +possible!... + +Et, après avoir dévisagé ce beau vicomte, il étudiait sa tournure, sa +démarche, son geste, et de plus en plus il se pénétrait de son opinion +première, se disant qu’un nom après tout ne signifie pas grand chose, +s’irritant de l’inconcevable trahison de sa mémoire. + +Cette préoccupation eut au moins ce bon côté d’abréger le temps qu’il +passa à faire les cent pas sur le trottoir, pendant que les deux amis, +installés à la porte d’un café, fumaient et buvaient. + +C’était toujours M. Wilkie qui parlait avec une certaine animation, et +l’autre, le coude sur la table, écoutait froidement, abaissant seulement +la tête, de temps à autre, en signe d’approbation. + +Ce qui indignait aussi Chupin, c’était qu’ils restaient là, pendant +qu’ils avaient dans leur poche un coupon de loge. + +--Méchants crevés! grommelait-il... C’est quand le spectacle sera à +moitié, qu’ils entreront, exprès pour déranger le monde, et ils taperont +les portes par dessus le marché... Idiots, va!... + +Comme s’ils eussent entendu l’invective, ils se levèrent, et l’instant +d’après, ils entraient aux Variétés. + +Ils entrèrent, et Chupin demeura sur le boulevard, un peu penaud, se +grattant furieusement la tête, comme toujours, quand il voulait +développer la puissance de son imaginative. + +Ce qu’il cherchait, c’était le moyen de se procurer une place sans +bourse délier... Il avait vu tout le répertoire des boulevards, sans +qu’il lui en coûtât un centime, et véritablement, il eût cru déroger en +prenant un billet au bureau. + +--Payer pour voir la comédie, pensait-il, plus souvent!... le directeur +s’en ferait mourir!... Je dois connaître quelqu’un ici... il faut +attendre l’entr’acte. + +Son calcul se trouva juste. L’entr’acte venu, il distingua parmi la +foule qui sortait du théâtre, un grand gaillard à casquette vernie et à +accroche-cœurs collés aux tempes, qu’il avait fréquenté autrefois, +qui pour le moment «travaillait dans la claque,» et qui lui obtint d’un +marchand de billets une place gratis. + +--Et voilà!... il est bon d’avoir des amis partout, murmura-t-il. + +C’était en vérité une fort bonne place qu’on lui avait donnée, aux +deuxièmes galeries, d’où il voyait au moins la moitié de la salle. + +Il ne lui fallut qu’un regard pour découvrir «ses pratiques,» ainsi +qu’il disait, dans une loge, en face de lui. + +Ces messieurs avaient en leur compagnie deux demoiselles à toilettes +excentriques, à cheveux jaunes furieusement ébouriffés, qui, tant +qu’elles le pouvaient, s’agitaient, se démenaient, ricanaient et +glapissaient, à la seule fin d’attirer sur elles les lorgnettes de toute +la salle... Et leur manége réussissait. + +Cet aimable scandale paraissait contrarier M. de Coralth, et il se +dissimulait de son mieux au fond de la loge, dans l’ombre. + +Mais le jeune M. Wilkie était visiblement ravi et manifestement fier de +l’attention que forcément le public accordait à sa loge. Il s’offrait le +plus possible aux regards, il se penchait en avant, il se montrait, +s’étalait, faisait la roue... + +--Tout de même, pensait Chupin, il y en a qui sont trop bêtes, ce n’est +pas juste... Il faut que le bon Dieu ne leur ait pas donné leur poids +d’esprit... + +Moins que jamais, en ce moment, il pardonnait à M. Wilkie l’ignoble +insulte qu’il avait jetée à la face de Mme Lia d’Argelès... sa mère, +vraisemblablement. + +Pour ce qui est de la pièce qu’on jouait, il n’en entendit pas vingt +mots. Il était à ce point accablé de fatigue qu’il ne tarda pas à +s’endormir. Le bruit de chaque entr’acte le tirait quelque peu de son +assoupissement, mais il ne s’éveilla complétement qu’à la fin... + +Ses «pratiques» étaient encore dans leur loge, et même M. Wilkie, +debout, tendait galamment aux dames leur manteau et leur châle... + +--On va donc rentrer, se dit-il. + +Point. Sous le péristyle, M. Wilkie et M. de Coralth furent rejoints par +plusieurs jeunes gens, et tous ensemble ils allèrent s’installer dans un +café voisin; les demoiselles à cheveux jaunes avaient suivi. + +--Décidément, gronda Chupin, ils ont un grain de sel dans le gosier, ces +particuliers-là!... Je vous demande un peu si c’est une vie!... + +Lui-même, cependant, ayant mangé très-vite, avait grand soif... et après +une longue délibération, le besoin parlant plus haut que l’économie, il +s’assit à une table dehors, et demanda un bock où il trempa ses lèvres +avec un soupir d’avare... + +Il but à petits coups, ce qui n’empêche que son verre était vide depuis +longtemps, que M. Wilkie et ses amis buvaient toujours dans le café. + +--Il paraît que nous allons coucher ici, pensait-il. + +Sa mauvaise humeur s’expliquait. Il était une heure du matin, et après +avoir enlevé les chaises et les tables autour de lui, on venait de le +prier de se retirer... + +Les cafés se fermaient, et on entendait de tous côtés sonner les barres +et claquer les targettes des volets... Sur le trottoir, les garçons en +bras de chemise, une serviette autour du cou, se détiraient et +respiraient avec délices un air relativement pur... Le boulevard se +vidait... les hommes s’éloignaient par groupes, et le long des maisons +des ombres de femmes glissaient... les sergents de ville surveillaient, +la menace de contravention à la bouche, et il n’y avait plus d’ouvertes +que ces petites portes honteuses, toutes basses et toutes étroites, par +où les limonadiers font écouler leurs derniers consommateurs, les +enragés, ceux qui demandent toujours un petit verre pour finir... + +C’est par une ouverture de ce genre que M. Wilkie et les siens +passèrent... Quand ils parurent, Chupin eut un grognement de plaisir. +Enfin il allait, pensait-il, «filer» son homme jusqu’à sa porte, prendre +son numéro et regagner son domicile... Mais sa joie fut de courte +durée... Sur la proposition de M. Wilkie, il venait d’être décidé qu’on +irait souper. M. de Coralth présenta quelques objections; mais les +autres l’entraînèrent. + + + + +XIX + + +--Ah! je la trouve mauvaise, à la fin!... grogna Chupin. Ça va cesser, +cette vie de Polichinelle, ou je vais chercher le commissaire!... + +Ce qui l’exaspérait, outre qu’il était rendu et qu’il tombait de +sommeil, c’était l’idée que sa «pauvre bonne femme de mère» l’attendait, +mourant d’inquiétude... Car lui, le garnement dont l’existence avait été +jadis l’incohérence même, il était devenu rangé et régulier en ses +habitudes autant qu’un vieux rentier. + +Quel parti prendre cependant? + +Rentre, lui disait la raison, tu le retrouveras, ce Wilkie!... N’y +a-t-il pas cent à parier contre un qu’il demeure rue du Helder, 48. + +Reste, soufflait la cupidité, puisque tu as déjà tant fait, achève... Ce +n’est pas une présomption que payera M. Fortunat, mais une certitude... + +La passion de l’argent l’emporta... + +Et tout en égrenant un interminable chapelet de jurons, il suivit la +«société,» et ne tarda pas à la voir entrer au restaurant Brébant, le +plus essentiellement Parisien de tous les cabarets qui restent ouverts +la nuit. + +Il n’était pas loin de deux heures, le boulevard était silencieux et +désert, et cependant la façade du restaurant flamboyait de l’entresol au +troisième étage, et de toutes les fenêtres entr’ouvertes, s’échappaient +des lambeaux de refrains, des éclats de rire, des cliquetis de +fourchettes, et des chocs de verres... + +--Huit douzaines d’Armoricaines au 6!... cria un garçon à l’écaillère +établie à l’entrée... + +A cette commande, Chupin de son poing crispé menaça les étoiles. + +--Voleur de sort!... murmura-t-il entre ses dents, gueux de guignon!... +C’est pour la... bouche de mes imbéciles, ces huîtres, puisqu’ils sont +huit en comptant les deux demoiselles à chignon jaune... Les voilà à +table pour jusqu’à six heures du matin... Et ils appellent cela +s’amuser... Et bon petit Chupin, pendant ce temps, restera à faire le +pied de grue sur le boulevard... Ah! ils vont me le payer!... + +Ce qui eût dû le consoler un peu, c’est qu’il n’était pas seul à croquer +le marmot. + +Devant le restaurant, une douzaine de fiacres stationnaient, dont les +cochers dormaient, en attendant que leur patron le hasard leur envoyât +quelqu’une de ces excellentes pratiques avinées, qui refusent de payer +la course plus de quinze sous, mais qui donnent un louis de pourboire. + +Tous ces fiacres, d’ailleurs, appartenant à l’étrange catégorie des +«fiacres de nuit,» véhicules de rebut, délabrés et sinistres, traînés +par des chevaux expirants, qu’on dirait volés à l’équarisseur, et qui +gardent, des ivrognes et des joueurs qu’ils charrient chaque nuit, comme +une odeur de débauche et de mauvais lieu... + +Mais Chupin se souciait bien, vraiment, de ces voitures, de leurs +maigres rosses et de leurs cochers. + +A sa colère succédait la résignation du philosophe qui accepte de bonne +grâce ce qu’il ne peut empêcher. La nuit devenant fraîche, il avait +relevé le collet de sa redingote, et mélancoliquement il arpentait le +trottoir... + +Il avait bien fait une centaine de tours, repassant les événements de la +journée, quand une idée jaillit de sa cervelle qui le cloua net sur +place. + +Il revoyait l’attitude de M. Wilkie et du vicomte de Coralth pendant +toute la soirée, et quantité de circonstances qui séparément lui avaient +échappé, se représentant en un faisceau, de singuliers soupçons lui +venaient. + +M. Wilkie, petit à petit, s’était grisé, M. de Coralth, au contraire, de +plus en plus était devenu froid et réservé. + +M. de Coralth avait paru combattre toutes les idées de M. Wilkie, mais +il les avait, en définitive, acceptées toutes, de sorte que les +objections avaient produit l’effet d’autant de stimulants. + +Que conclure de là, sinon que M. de Coralth avait quelque mystérieux +intérêt à troubler l’intelligence de M. Wilkie afin de s’en rendre +maître? + +Cette conclusion fut celle de Chupin. + +--Oh! oh!... murmura-t-il, ce beau gars travaillerait-il aussi dans les +successions?... Connaîtrait-il Mme Lia d’Argelès?... Saurait-il qu’il +y a quelque part un héritage à recueillir?... On me dirait qu’il veut +cuire son pain dans notre four que je ne serais pas bien surpris... Mais +c’est le père Fortunat qui ne rirait guère!... Ah! mais non!... il ne +rirait même pas du tout... + +Planté sur ses jambes devant le restaurant, il réfléchissait, le nez en +l’air, quand une des fenêtres de l’entresol s’ouvrit bruyamment, et deux +hommes parurent dans le cadre de lumière, qui luttaient amicalement: +l’un s’efforçait de saisir quelque chose que l’autre tenait à la main et +ne voulait pas lâcher. + +Un de ces deux hommes était M. Wilkie, Chupin le reconnut parfaitement. + +--Allons bon! dit-il, voilà le commencement de la fin. + +Juste comme il disait cela, le chapeau de M. Wilkie tomba sur le rebord +de la fenêtre, glissa sur la corniche et fut lancé sur le trottoir... + +Machinalement, Chupin le ramassa, et il le tournait et le retournait +entre ses mains, lorsque M. Wilkie, se penchant à la fenêtre, cria d’une +voix avinée: + +--Holà!... eh!... Qui est-ce qui a trouvé mon chapeau?... Récompense +honnête... un verre de champagne et un londrès, à qui me le rapportera, +cabinet Nº 6. + +Chupin hésita... + +Monter, c’était risquer de compromettre le succès de sa mission... D’un +autre côté, la curiosité l’émoustillait, et il n’eût pas été fâché de +voir de ses yeux comment s’amusaient ces jeunes messieurs... Puis, +c’était une occasion d’examiner de très-près ce joli vicomte qu’il +était positivement sûr d’avoir déjà rencontré sur son chemin sans +pouvoir se rappeler où ni comment. + +Cependant, M. Wilkie, de sa fenêtre, l’avait aperçu. + +--Arrivez donc, farceur!... lui cria-t-il, vous n’avez donc pas soif! + +L’idée du vicomte décida Chupin. Il entra, gravit lentement le roide +escalier, et il arrivait au palier de l’entresol, quand un monsieur en +habit noir, bien rasé, assez gras, blond et très-pâle, lui barra le +passage et rudement lui demanda: + +--Qu’est-ce que vous voulez? + +--M’sieu, c’est un chapeau qui est tombé d’une fenêtre de chez vous, et +alors... + +--C’est bien, donnez!... dit le monsieur en habit noir, habitué à voir +passer bien des choses par ses fenêtres. + +Mais Chupin n’entendait pas de cette oreille, et il entamait une +explication quand un rideau près de lui se souleva, et M. Wilkie parut, +criant: + +--Philippe!... hé!... Philippe!... qu’on me serve l’homme qui a ramassé +mon chapeau! + +--Ah! fit Chupin, vous voyez bien, m’sieu, qu’on me demande... + +--C’est exact, prononça Philippe, allez... + +Et, soulevant la portière du corridor, il poussa Chupin dans le cabinet +Nº 6. + +C’était une petite pièce carrée, basse de plafond, où régnait une +température de fournaise, où la lumière du gaz éclatait crue, terrible, +aveuglante... + +Le souper touchait à sa fin, mais on n’avait pas encore desservi, et +les assiettes toutes pleines de mets déchiquetés, gâtés, gâchés, +trahissaient la satiété... + +Du reste, à l’exception de M. Wilkie, tous les convives étaient plus +froids que marbre et paraissaient s’ennuyer prodigieusement... Dans un +coin, la tête appuyée contre le piano, une des demoiselles à cheveux +jaunes dormait. + +Assis près de la fenêtre, plus flegmatique encore que les autres, M. le +vicomte de Coralth fumait les coudes sur la table. + +--Voici donc mon chapeau!... exclama M. Wilkie, dès que parut Chupin... +Reste à payer la récompense promise. + +Et aussitôt il se pendit à la sonnette, en criant à pleins poumons: + +--Henri!... sommelier... un verre blanc et du champagne de la veuve!... + +Plusieurs bouteilles étaient encore presque pleines, on le lui fit +remarquer, mais il haussa les épaules. + +--Vous me prenez sans doute pour un autre!... déclara-t-il. On ne boit +pas du vin éventé, quand on a en perspective un héritage comme celui qui +va me tomber du ciel... + +--Wilkie!... interrompit vivement M. de Coralth. Wilkie!... + +Mais il était trop tard, Chupin avait entendu et compris. + +Ses hypothèses devenaient certitude. M. Wilkie savait ses droits à une +succession, donc M. Fortunat avait été prévenu par le vicomte; donc M. +Fortunat en serait pour ses frais. + +--Pas de chance, le patron, pensa-t-il... Quel coup, après l’affaire de +Valorsay!... Il est capable d’en avoir la jaunisse!... + +Pour un garçon de son âge, Chupin était remarquablement maître de ses +impressions, mais la révélation avait été si soudaine, qu’il n’avait pu +dissimuler un tressaillement, et que même il pâlit un peu. + +Cela, M. de Coralth le vit, et bien qu’il fût fort éloigné de se +supposer deviné, sa colère qu’il avait contenue éclata. + +Il se leva brusquement, prit une bouteille, et remplissant un verre au +hasard: + +--Allons, avale-moi ça, dit-il à Chupin, dépêche-toi, et défile!... + +Très-positivement, depuis sa conversion, Victor Chupin était devenu +ombrageux et délicat... + +Chez lui, cependant, susceptibilités ni répugnances n’allaient jusqu’à +ce point de le mettre hors de lui, pour cela seulement qu’on lui disait: +Toi, ou qu’on lui offrait de trinquer avec le premier verre venu... + +Mais M. de Coralth lui inspirait une de ces aversions qui ne +s’expliquent ni ne se raisonnent, et qui saisissent pour éclater la +première occasion. + +--Hé! dis donc, toi, fit-il brutalement, est-ce que nous avons bu du +Champagne ensemble, que tu me tutoies comme cela? + +Ce n’était, à bien prendre, qu’une boutade grossière; néanmoins, le +vicomte parut piqué jusqu’au vif. + +--Vous entendez, Wilkie, prononça-t-il. Que ceci vous apprenne que le +beau temps de lord Seymour, votre compatriote, est passé! Elle est +éteinte la race aimable des gens du peuple qui rendaient +respectueusement les coups de poing dont les honoraient les +gentilshommes après boire... Voilà où conduit, mon cher, la déplorable +manie que vous avez de vous encanailler et de payer du vin à tous les +voyous qui passent... + +Les cheveux plats de Chupin se hérissaient de colère. + +--De quoi!... de quoi!... exclama-t-il. Je vais t’apprendre ce que c’est +qu’un voyou, méchant crevé!... + +Son geste, son attitude, ses yeux, avaient une telle expression de défi +et de menace, que deux des convives effrayés se levèrent et lui prirent +les bras. + +--Allons, retirez-vous, disaient-ils. + +Mais lui, se débattant: + +--Me retirer!... répondit-il... jamais de la vie!... On m’appelle voyou, +et je mettrais ça tranquillement dans ma poche avec mon mouchoir par +dessus!... Vous ne le voudriez pas! D’abord je demande des excuses... + +C’était exiger un peu trop du vicomte de Coralth. + +--Laissez donc ce mauvais drôle, prononça-t-il avec son flegme affecté, +et sonnez les garçons, qui le flanqueront à la porte. + +Point n’était besoin de cette insulte nouvelle pour jeter décidément +Chupin hors de ses gonds. + +--A la porte!... s’écria-t-il. Oh! là, là!... Où est-il, celui qui m’y +mettra?... Qu’il vienne!... A qui le caleçon?... + +D’un brusque mouvement, il s’était dégagé, et il s’était campé à la +façon des professeurs de savate, le buste en arrière, tout le poids du +corps portant sur le jarret gauche, les bras repliés à hauteur de sa +poitrine, pour l’attaque et la parade. + +--Voyons... voyons, insistèrent les jeunes gens, sortez... + +--Oui, je veux bien, mais que votre ami sorte aussi... Est-il un +homme?... Alors, qu’il vienne, on s’expliquera dans la rue... + +Et s’apercevant qu’on cherchait à le saisir de nouveau: + +--Bas les pattes!... grogna-t-il, ou je cogne... Ah!... c’est comme +ça... Il ne fallait pas m’inviter... Ce n’est pas ma partie de donner de +l’agrément aux sociétés qui ont trop dîné... Tiens!... pourquoi donc +vous laisserai-je vous ficher de moi?... Je n’ai pas de rentes et vous +en avez, je travaille et vous nocez, c’est vrai... Mais ce ne sont pas +des raisons... Et puis, laissez faire... Les gueux du matin sont +quelquefois les riches du soir... A chacun son tour, n’est-ce pas?... +J’ai l’idée que j’aurai de l’argent quand vous aurez mangé le vôtre... +Alors on rira... et comme je suis bon garçon, je vous jetterai mes +cigares à moitié... + +M. Wilkie paraissait ravi... En lui, il y avait quelque parcelle de ce +grain de folie qui inspire les excentricités anglaises. + +Il s’était hissé sur le piano, s’y était assis, les pieds sur le +clavier, et de là, comme du haut d’un tribunal, il écoutait, jugeait et +applaudissait, prenant tour à tour parti pour Chupin ou pour le vicomte, +et criant alternativement: + +--Bravo, le gamin!... ou: touché, Coralth!... + +Cela devait achever le vicomte. + +--Je vois bien, prononça-t-il, que sans les sergents de ville nous n’en +finirons pas. + +--Les sergents?... hurla Chupin. Ah! ça ne serait pas à faire, +méchant... + +Il s’arrêta court, la voix expirant dans son gosier, et il demeura +béant, interdit, le geste interrompu, la pupille dilatée par la +surprise... + +Un jeu de physionomie de M. de Coralth avait été pour lui un trait de +lumière. + +Et il venait de se rappeler soudainement, et alors qu’il ne cherchait +plus, où, quand et en quelles circonstances il avait connu le vicomte. +Il se souvenait maintenant du nom qu’il portait, lorsqu’il l’avait +rencontré. + +--Oh! bégaya-t-il sur trois tons différents, oh! oh! + +Mais cette découverte eut pour effet sinon de calmer sa colère, au moins +de lui rendre comme par magie son sang-froid. + +Et c’est avec l’affreux accent gouailleur des purs faubouriens qu’il +reprit, s’adressant à M. de Coralth: + +--Faut pas vous fâcher, bourgeois, tout ce que j’ai dit, c’était +histoire de rire... Je fais ma tête, comme ça, mais je sais bien +qu’entre un pauvre diable comme moi et un vicomte comme vous, il y a +plus d’une marche d’escalier... Je n’ai pas le sou, voyez-vous, et c’est +ce qui m’enrage... Je ne suis pas trop mal de ma personne, heureusement, +et j’espère toujours que la fille de quelque banquier tombera amoureuse +de moi et m’épousera... C’est ça qui serait de la chance!... Pour lors, +il ne me resterait plus qu’à essayer de me faire passer pour l’enfant +perdu de quelque grand personnage, d’un duc, par exemple... et si le +vrai fils existait, s’il me gênait, dame!... je l’assassinerais un peu +pour prendre sa place... + +Ni M. Wilkie ni ses amis ne comprenaient un mot à ce bavardage de +Chupin, et les deux demoiselles à cheveux jaunes fixaient sur lui leurs +gros yeux stupides. + +Il était clair cependant que chacune de ces paroles avait une +signification pour M. de Coralth, et même une signification terrible. + +Exercé depuis longtemps à commander à sa physionomie, il restait +impassible en apparence et même souriant, mais un observateur eût lu +l’angoisse dans ses yeux, et il blêmissait visiblement... + +A la fin, n’y tenant plus, il prit dans son portefeuille un billet de +cent francs, le roula entre ses mains, et le lança à Chupin en disant: + +--C’est fort joli, mon garçon, tout ce que tu nous contes là, mais en +voici assez, paye-toi et laisse-nous... + +Malheureusement la boule de papier atteignit Chupin en plein visage... + +Il poussa un cri rauque, et à la façon dont il saisit et brandit une +bouteille, on put croire que M. de Coralth allait avoir la tête brisée. + +Non, cependant... Grâce à un effort héroïque de volonté, Chupin maîtrisa +ce mouvement de rage folle, et il reposa la bouteille en disant aux deux +demoiselles qui s’étaient mises à pousser des cris de paon: + +--Taisez-vous donc, vous autres, ne voyez-vous pas que je plaisante!... + +Mais les convives et M. Wilkie lui-même, avaient trouvé la plaisanterie +un peu forte et même dangereuse. + +Ils se levaient très-décidés, cela se voyait, à jeter Chupin dehors, il +les arrêta du geste. + +--Ne vous dérangez pas, fit-il, ce n’est pas la peine, je file... +Laissez-moi seulement chercher le billet de banque que monsieur, là-bas, +m’a jeté... + +--C’est trop juste, approuva M. Wilkie, cherchez... + +Il se baissa, non sans peine, et le trouva presque sous le piano. + +--Maintenant, dit-il encore, je voudrais bien un cigare. + +On lui tendit une assiette où il y en avait une vingtaine, et gravement +il en choisit un, dont il coupa le bout avec un couteau avant de le +mettre à la bouche. + +Les autres, d’un air ébahi, le regardaient faire, ne comprenant rien à +ce calme ironique succédant à une violence si grande... + +Alors, lui, Victor Chupin, qui n’avait plus, ce me semble, qu’un but, +devenir riche, lui qui aimait l’argent d’une passion sans égale, qui +avait étouffé en son âme toutes les autres passions, lui qui pour cinq +francs travaillait quelquefois deux jours, lui qui ne dédaignait pas de +réclamer cinq sous quand il allait chercher une voiture à une remise... + +Lui, Chupin, il tortilla le billet de banque, l’enflamma au gaz, et s’en +servit comme du premier chiffon venu pour allumer son cigare. + +--Ah!... il est toqué!... murmurèrent les deux dames à cheveux jaunes, +d’un air navré. + +Mais M. Wilkie fut enthousiasmé. + +--Très-chic!... déclara-t-il. Épatant de chic!... + +Chupin ne daigna seulement pas tourner la tête. + +Il entr’ouvrit la porte, et, debout sur le seuil, il salua le vicomte de +Coralth d’un geste ironique: + +--Jusqu’au revoir, M. Paul, prononça-t-il... Et bien le bonjour à Mme +Paul de ma part... + +Moins stupéfaits, les convives eussent remarqué le prodigieux effet de +ce nom sur leur brillant ami... + +Il devint livide et vacilla sur sa chaise... Puis tout à coup, il se +dressa, comme s’il eût voulu s’élancer après celui qui venait de +l’écraser de ce nom de Paul... + +Tentative inutile!... Chupin était déjà sur le boulevard. + +Le jour commençait à venir, la silhouette des toitures se découpait en +noir sur le fond livide du ciel, et les trottoirs, à perte de vue, +s’étalaient, blanchâtres comme après une tombée de neige. + +Paris bâillait, pour ainsi dire, avant de s’éveiller, les mitrons +causaient sur la porte des boulangers, et les garçons des marchands de +vin, en bras de chemise, et les yeux bouffis de sommeil, enlevaient +lentement les volets des boutiques. + +Dans le lointain, pareille à un nuage, montait la poussière des +boulevards, soulevée par les balayeurs; des chiffonniers, comme des +ombres en peine, erraient, piquant leur butin parmi les immondices... +les bruyantes voitures des laitiers passaient au galop, et les ouvriers +matineux se rendaient à leur chantier, tenant à la main un gros morceau +de pain où ils mordaient à même... + +Glaciale était la bise qui se lève avec l’aube, mais Chupin avait si peu +froid qu’il alla s’asseoir, de l’autre côté de la chaussée, sur un banc +d’où il pouvait, sans être vu, surveiller l’entrée du restaurant. + +Il venait d’être secoué par une de ces émotions qui bouleversent l’être +jusqu’en ses plus intimes profondeurs, et rendent insensible aux +circonstances extérieures quelles qu’elles soient. + +Sous les dehors brillants de ce soi-disant vicomte de Coralth, Chupin +avait reconnu l’homme qu’il haïssait le plus au monde, ou plutôt le seul +qu’il hait; car il n’avait point l’âme méchante. + +Impressionnable à l’excès, comme un véritable enfant des faubourgs qu’il +était, il avait l’étrange mobilité de sensations du Parisien... si la +moindre des choses allumait sa colère, il suffisait d’un rien pour +l’éteindre, et il était incapable de rancunes durables... Mais ce beau +vicomte!... + +--Dieu!... que je lui en veux, à ce gars-là, répétait-il, les dents +serrées de rage; Dieu que je le haïs... + +C’est qu’une fois en sa vie, ainsi qu’il l’avait avoué à M. Fortunat, +Chupin s’était rendu coupable d’une lâche et abominable action, qui +avait failli coûter la vie à un homme. + +Et le crime, s’il eût réussi, eût profité à ce jeune homme qui, +maintenant, cachait les turpitudes de son passé sous le nom sonore de +Coralth. + +Comment, après cela, Chupin ne l’avait-il pas remis du premier coup +d’œil?... + +C’est que Chupin avait travaillé pour ce vicomte de fantaisie, sans pour +ainsi dire le connaître, conseillé et poussé par des misérables qui +exploitaient ses vices précoces... C’est à peine si, en ce temps-là, il +l’avait entrevu deux ou trois fois, et jamais il ne lui avait parlé... + +Plus tard, seulement,--trop tard--il avait appris de quelle ignoble +intrigue il avait été l’instrument... + +Et revenu à des sentiments honnêtes, sincèrement repentant, il +abhorrait Coralth, cause du crime... + +Et ce n’est pas tout: + +Coralth, dans ce cabinet particulier, s’était dressé devant lui, +effrayant et implacable, comme le remords... + +Il avait éveillé dans les profondeurs de sa conscience une voix +menaçante qui lui avait crié: + +--Que fais-tu en ce moment?... Te voici encore espionnant pour le compte +d’un homme dont tu te défies et dont tu ignores les véritables +desseins... C’est ainsi que tu as commencé autrefois... As-tu oublié +jusqu’où cela t’a conduit? N’est-ce donc pas assez du sang qu’une fois +déjà tu as eu sur les mains!... C’est folie que de prétendre rester +honnête en faisant le métier des coquins! + +C’est cette voix qui avait donné à Chupin le courage d’allumer un cigare +à la flamme d’un billet de cent francs. + +Et cette voix le torturait encore, pendant que sur son banc il essayait +de se résumer la situation. + +Eu somme, où en était-il? + +Avec un rare bonheur, il avait retrouvé le fils que dissimulait à tous +et dont se cachait Mme Lia d’Argelès... Mais ce garçon, contre toute +prévision, savait déjà qu’un héritage venait de lui échoir... + +Ce que s’était proposé de faire M. Fortunat, M. de Coralth, aussi bien +renseigné que lui, l’avait très-probablement déjà fait. + +Dès lors, c’était une partie perdue, s’obstiner devenait inutile. + +C’était bien cela, et tout eût été dit, s’il ne fût advenu que Chupin +connaissait l’inavouable passé du vicomte de Coralth. + +Cette circonstance changeait tout, car elle lui permettait de peser sur +les événements d’une façon décisive. + +Armé du secret qu’il possédait, il pouvait, en intervenant à propos, +donner la victoire à M. Fortunat et forcer M. de Coralth à capituler. + +Oui, il le pouvait d’autant mieux que Coralth, il en était sûr, ne +l’avait pas reconnu, et ignorait peut-être jusqu’à son existence. Il +s’était laissé emporter par un mouvement de colère qu’il regrettait, il +s’était attribué ironiquement l’histoire de son ennemi, mais cela ne +tirait pas à conséquence. + +Donc, rien ne l’arrêtait; et il se trouvait qu’en prêtant son concours à +M. Fortunat, il ferait d’une pierre deux coups. + +Il se vengerait de Coralth, et il assurerait au dénicheur d’héritages, +son patron, un bénéfice dont certainement il lui reviendrait quelque +chose. + +Et cependant, non! L’idée de tirer de cette affaire un profit quelconque +lui inspira un invincible sentiment de dégoût, sublime victoire de +l’honneur dans une âme si naturellement cupide. + +Il lui parut que l’argent provenant d’une pareille entreprise lui +salirait les doigts; car il devait y avoir quelque vilenie sous ces +manœuvres, quelque grosse perfidie, il n’en doutait plus maintenant +que Coralth s’y trouvait mêlé. + +--Je servirai le patron pour rien, décida-t-il... Quand on est vengé on +est payé! + +Chupin décidait cela, parce qu’il ne concevait pas de parti meilleur. + +Maître des événements, il eût agi tout autrement. + +Il eût purement et simplement supprimé cet héritage dont il ne trouvait +pas que M. Wilkie fût digne... + +--Le diable sait ce qu’il en fera, pensait-il... Bien sûr il le mangera +comme mon père a mangé la fortune qu’on lui avait donnée... Il n’y a que +les gredins pour avoir de la chance!... + +L’effort de sa méditation ne l’empêchait pas de surveiller fort +attentivement l’entrée de la maison Brébant, car il était de la plus +haute importance que M. Wilkie ne lui échappât pas... + +Il faisait grand jour et le restaurant se vidait... + +Paris s’éveillant et se levant, les aimables viveurs, qui avaient passé +ce qu’on est convenu d’appeler une joyeuse nuit, se décidaient à +regagner leur logis pour se coucher et dormir... + +Cela distrayait Chupin de les examiner à leur sortie. + +Il y en avait qui titubaient, ou qui, abêtis par la boisson, s’en +allaient la tête basse, en rognonnant des phrases incohérentes... +D’autres, tout aussi ivres, mais plus nerveux, très-animés encore, +chantaient en se retirant, discutaient à pleine voix ou interpellaient +les balayeurs... Les plus sobres, honteux d’être surpris par le jour, et +rougissant d’eux-mêmes, se sauvaient à toutes jambes, rasant les +maisons... Il y en eut un que les garçons durent porter jusqu’à une +voiture, il ne tenait plus debout... + +Il n’y avait plus alors que cinq ou six voitures de nuit devant la +porte, et les cochers se démenaient et criaient, faisant de leur mieux +pour racoler quelque pratique avant de regagner leur remise... + +--Un bon quatre places!... hurlaient-ils. Un bon quatre places, Monsieur +et Madame! + +Il fallait vraiment qu’il ne restât pas grand monde, que la caisse fût +faite et que les fourneaux fussent éteints, car Chupin vit sortir et +passer devant lui le Monsieur en habit noir qui lui avait barré le +passage, et que M. Wilkie avait appelé Philippe. + +Il marchait d’un bon pas, bien enveloppé dans son paletot, et malgré +cela il frissonnait, blême et triste comme un homme condamné à dormir le +jour et à rester debout la nuit, véritable martyr du plaisir des autres, +qui pourrait dire ce qu’il y a de bêtise et de folie au fond des +bouteilles, et qui sait au juste ce qu’il y a de bâillements sous le +verbe «s’amuser.» + +--Ah çà! pensait Chupin inquiet, M. Wilkie et ses amis auraient-ils +filé?... + +Mais précisément ils parurent, et, durant un moment, ils causèrent en +cercle sur le trottoir. + +L’éclat du jour faisait clignoter leurs yeux rougis, leurs lèvres +pendaient, et le froid marbrait de taches bleues leurs joues +blafardes... Quant aux demoiselles à cheveux jaunes, toutes les +peintures de leur visage s’étant quelque peu confondues et mêlées, elles +apparaissaient telles qu’elles étaient véritablement, hideuses. + +Elles montèrent dans le seul fiacre qui restait, le plus délabré de +tous, dont le cocher eut bien du mal à mettre sa misérable rosse en +mouvement, et les hommes s’éloignèrent à pied. + +--Allons, se dit Chupin, en route!... + +Bien des gens eussent été contrariés et même humiliés d’avoir à longer +les boulevards, à cette heure matinale, dans une tenue dont l’élégance +débraillée trahissait une nuit passée au cabaret. + +M. Wilkie, au contraire, et ses amis,--à l’exception du vicomte de +Coralth, visiblement gêné,--devaient être fiers et enchantés +d’eux-mêmes. Cela se devinait, rien qu’à la façon dont ils accueillaient +les regards des passants. + +Ils s’estimaient «pleins de chic,» ils produisaient un effet quelconque, +ils «épataient le monde...» Que souhaiter de plus?... + +Ce qui est positif, c’est qu’ils agaçaient terriblement Chupin, lequel +les suivait, mais de l’autre côté de la chaussée et à une assez grande +distance, car maintenant qu’il s’était montré, il avait à craindre +d’être reconnu. + +--Méchants crevés, grommelait-il, on les saignerait à blanc qu’on ne +tirerait pas d’eux six une chopine de sang d’homme!... S’ils étaient +saoûls, seulement!... Mais plus souvent!... ça leur aurait abîmé +l’estomac de boire!... Ah! s’ils savaient ce qu’ils me font mal!... + +Du moins, n’eut-il pas très-longtemps à s’impatienter. + +A la rue Drouot, deux de ces messieurs quittèrent le groupe et deux +autres s’en allèrent par la rue Le Pelletier. + +M. Wilkie et le vicomte de Coralth restaient seuls à suivre le +boulevard. Ils se prirent le bras, et c’est avec une certaine animation +qu’ils s’entretinrent jusqu’à la rue du Helder, où finalement ils se +séparèrent après force poignées de main. + +Que s’étaient-ils dit en se quittant, quelles conventions avaient-ils +arrêtées?... Chupin eût de bon cœur sorti cent sous de sa poche pour +le savoir. + +Il eût donné bien davantage à qui lui eût enseigné un moyen de se +dédoubler; le moyen de «filer» le vicomte de Coralth, qui se dirigeait +vers la Madeleine, sans cesser pour cela d’épier et d’accompagner +l’autre. + +Mais nous ne sommes plus au temps des miracles. L’employé de M. Isidore +Fortunat soupira et, s’attachant aux pas de Wilkie, il ne tarda pas à le +voir entrer au Nº 48 de la rue du Helder. + +Le concierge, qui était devant la porte, fort occupé à nettoyer les +cuivres de la sonnette, le salua. Il n’y avait pas à en douter, c’était +bien chez lui que rentrait M. Wilkie. + +--Enfin!... grommela Chupin, le voilà garé des voitures... Je savais +bien qu’il logeait dans cette maison!... Je l’avais deviné rien qu’à la +façon dont Mme Lia d’Argelès regardait les fenêtres hier soir... +Pauvre femme!... Ah!... son fils est un joli cadet!... + +Cette pensée de pitié devait être l’occasion d’un retour sur soi. + +--Gueux de sort!... s’écria-t-il, en s’administrant sur le front un +maître coup de poing, j’oubliais ma bonne femme de mère! + +Et, comme toute la besogne était terminée, qu’il n’y avait plus rien à +apprendre, il partit au galop, coupant au plus court pour gagner le +faubourg Saint-Denis. + +--Pauvre m’man, se disait-il, tout en jouant prodigieusement des jambes, +sûr elle n’aura pas été à la noce cette nuit... Canaille d’enfant!... je +lui aurai fait pleurer toutes les larmes de son corps. + +Il disait vrai. La malheureuse mère avait passé la nuit dans des transes +mortelles, comptant les heures, tressaillant à chaque claquement de la +porte, annonçant la rentrée d’un locataire... + +Et à mesure que marchaient les aiguilles de la pendule, son cœur se +serrait, et ses conjectures devenaient sinistres... + +Pour que son fils l’abandonnât ainsi à ses inquiétudes, il fallait, +pensait-elle, qu’il eût été victime d’un accident, ou qu’il eût retrouvé +quelqu’un de ses détestables amis d’autrefois, de ceux qui l’avaient +poussé jusqu’à l’abîme... + +Peut-être était-ce son père qu’il avait rencontré, Polyte Chupin, cet +homme qu’elle aimait toujours, l’infortunée, parce que, malgré tout, +c’était son homme... mais qu’elle jugeait et qu’elle savait capable de +tout... + +Et de tous ces malheurs, c’était encore un accident, même mortel, +qu’elle redoutait le moins... + +L’honneur, dans l’âme héroïque de cette femme du peuple, parlait plus +haut encore que l’instinct impérieux de la maternité, et elle eût mieux +aimé retrouver son fils sur les dalles de la Morgue que sur les bancs de +la Cour d’assises... + +Ses pauvres yeux n’avaient plus de larmes, lorsqu’enfin elle reconnut +tout au bout du corridor le pas familier de son Victor. + +Précipitamment elle ouvrit la porte, et dès qu’elle le sentit près +d’elle, car elle ne pouvait le voir: + +--Où as-tu passé la nuit? demanda-t-elle... D’où viens-tu!... Que +t’est-il arrivé?... + +Pour toute réponse, il lui sauta au cou, suivant en cela l’impulsion de +son cœur, et aussi le conseil de son expérience, qui lui disait que +c’était là, certainement, la meilleure raison qu’il pût donner. + +Cela ne l’empêcha pas d’essayer ensuite de se justifier, et il y +parvint, se gardant toutefois de confesser la vérité, redoutant le blâme +de sa mère, sachant bien qu’elle serait moins accommodante que sa propre +conscience. + +--Je te crois, mon fils, prononça gravement la digne femme, tu ne +voudrais pas me tromper, n’est-ce pas?... + +Et cette malheureuse qui avait été la compagne d’un ivrogne, ajouta: + +--Ce qui m’a rassurée, quand tu m’as embrassée, ce qui est sûr, c’est +que tu n’as pas bu... + +Chupin ne souffla mot: cette confiance le gênait extraordinairement. + +--Que je sois pendu, pensa-t-il, si jamais je fais quelque chose que je +ne puisse pas lui avouer, à cette pauvre bonne femme!... + +Mais il n’avait pas le temps de s’abandonner à son attendrissement. + +Il était trop engagé, pensait-il, pour reculer, et il importait qu’il +rendît compte, le plus tôt possible, de ses démarches... Puis, sa haine +contre le vicomte de Coralth l’aiguillonnait... + +Il se dépêcha donc de manger un morceau, car il était exténué de besoin, +et il ressortit, en promettant bien de rentrer dîner. + +S’il se hâtait tant, c’est que c’était dimanche, c’est que M. Fortunat +passait presque tous ses dimanches à la campagne, et qu’il craignait de +ne pas le rencontrer. + +Et tout en courant vers la place de la Bourse, il arrangeait dans sa +tête l’histoire qu’il raconterait, pénétré de cette maxime populaire que +«toute vérité n’est pas toujours bonne à dire.» + +Devait-il rapporter la scène du restaurant, nommer Coralth, dire qu’il +n’y avait plus rien à apprendre à M. Wilkie?... Après mûres réflexions, +il décida que non; cela pouvait décider M. Fortunat à renoncer à +l’affaire. Mieux valait le laisser courir à une déconvenue, lui tout +révéler ensuite, et profiter de sa colère pour en faire un instrument de +vengeance... + +Ce dimanche-là, justement, M. Fortunat avait arrêté qu’il n’irait pas à +la campagne. + +Il avait dormi la grasse matinée, et il était encore en robe de chambre +lorsque Chupin parut... Il eut un cri de joie à sa vue, devinant bien +que s’il lui arrivait sitôt, c’est qu’il apportait d’heureuses +nouvelles. + +--Vous avez réussi?... lui cria-t-il. + +--Oui, m’sieu. + +--Vous avez déniché le fils de la d’Argelès? + +--Je le tiens!... + +--Ah!... je disais bien que vous êtes un garçon d’esprit... Vite, +contez-moi tout cela... C’est-à-dire, non, faisons mieux, attendez!... + +Il sonna, et Mme Dodelin, sa gouvernante, étant accourue: + +--Ajoutez un couvert, commanda-t-il, M. Chupin déjeune avec moi... et +servez... Cela vous convient, n’est-ce pas, Victor? Il est dix heures, +j’ai faim... nous causerons mieux en buvant une bouteille de vin blanc. + +C’était une faveur immense et qui donna à Chupin l’exacte mesure du +service qu’il avait rendu. Il n’en fut pas enorgueilli, cependant, mais +il regretta d’avoir mangé avant de venir. + +Cette faveur, M. Fortunat ne la regretta pas, une fois à table, et même +il oubliait son appétit, en écoutant le récit de son employé. + +--Très-bien!... interrompait-il à tout moment... parfait!... On n’est +pas plus adroit!... Je n’aurais pas mieux fait!... Vous serez content de +moi, Victor, si l’affaire réussit!... + +Et sa satisfaction débordant en un monologue présomptueux: + +--Et pourquoi ne réussirait-elle pas?... poursuivait-il. En fut-il +jamais une si simple et si belle!... Je puis tout exiger: cent, deux +cent, trois cent mille francs... Ah! le comte de Chalusse a bien fait de +mourir... Du coup, je pardonne à Valorsay... Qu’il garde mes quarante +mille francs, je les lui donne... Qu’il épouse Mlle Marguerite, je +lui souhaite beaucoup d’enfants... Et que la dame d’Argelès soit bénie! + +Il voyait si bien sa fortune faite que, dès midi, n’y tenant plus, il +monta en fiacre avec Chupin pour se rendre chez M. Wilkie, déclarant +qu’au besoin il saurait bien l’éveiller. + +Arrivé rue du Helder, il recommanda une fois encore à son employé de +l’attendre dans la voiture, et pénétrant dans la maison, il demanda: + +--M. Wilkie?... + +--Au second, répondit le concierge, la porte à droite. + +Le chasseur d’héritages monta lentement. + +Il sentait l’absolue nécessité de se remettre, de reprendre son +inébranlable aplomb, et c’est seulement quand il se fut composé une +figure de circonstance qu’il sonna. + +Un petit domestique, souffre-douleur de M. Wilkie, et qui se vengeait en +le volant outrageusement, vint ouvrir et commença par déclarer que son +maître était absent... + +Mais M. Fortunat s’entendait à forcer les consignes. Il manœuvra si +bien que le jeune garçon embarrassé finit par le faire entrer dans un +petit salon, en lui disant: + +--Alors, asseyez-vous, je vais prévenir Monsieur. + +--Allez, dit le dénicheur d’héritages. + +Seulement, au lieu de s’asseoir, il se mit à examiner la pièce où il se +trouvait, et aussi, par une porte entrebâillée, une pièce voisine. Il +avait cette opinion qu’un logis reflète le caractère de qui l’habite, +aussi sûrement qu’une coquille indique la forme de l’animal qui y vit. + +M. Wilkie était confortablement logé, mais son appartement était orné +avec une profusion prétentieuse et d’un goût plus que douteux. + +Il s’y voyait peu de livres, mais en revanche des cravaches, des fouets +de toutes formes, des éperons, des fusils, des carniers et des +cartouchières, enfin quantité de ces ustensiles ridicules dont un +sportsman ne saurait se passer. + +Aux murs, point de tableaux. Des portraits de chevaux célèbres +trahissaient immédiatement le gentleman propriétaire pour sa part d’un +huitième de rosse qualifiée cheval de courses. + +Ayant vu, M. Fortunat sourit. + +--Mon gaillard, pensa-t-il, est un de ces petits messieurs qui veulent +se moucher plus haut que le nez... Entre mes mains, il ne pèsera pas une +once... + +Il s’arrêta; le petit domestique rentrait, qui lui dit: + +--Monsieur est dans la salle à manger, si monsieur veut passer... + +Le guetteur de successions passa et se trouva en face de M. Wilkie, +lequel déjeunait d’une tasse de chocolat. + +Non-seulement il était levé, mais encore il était habillé de pied en cap +pour sortir, et si mirifiquement, qu’on l’eût pris pour un homme +d’écurie de bonne maison. + +Une couple d’heures de sommeil l’ayant tout à fait remis, il avait +repris l’arrogance qui était le trait distinctif de son caractère, et le +signe de sa prospérité. + +Voyant entrer un visiteur inconnu, il cligna de l’œil pour le toiser, +et tout au plus poliment: + +--Que désirez-vous? demanda-t-il. + +--Monsieur, je viens pour une affaire... + +--Eh bien, le moment est mal choisi... On m’attend à Vincennes, pour les +courses; j’ai un cheval engagé... Ainsi, vous comprenez... + +Intérieurement, M. Fortunat s’amusait de l’outrecuidance de M. Wilkie. + +--Mon gaillard, songeait-il, sera moins pressé quand il saura ce dont il +retourne. + +Et tout haut il reprit: + +--La chose, monsieur, peut se dire en quatre mots... + +--Alors, allez-y!... + +Le dénicheur d’héritiers commença par fermer une porte laissée ouverte à +dessein par le domestique, puis revenant tout près de M. Wilkie, et de +l’air le plus mystérieux: + +--Que donneriez-vous bien, commença-t-il, à l’homme habile qui tout à +coup vous mettrait en possession d’une fortune immense, d’un million, de +deux millions, peut-être?... + +Il avait préparé son effet, il le croyait sûr, il s’attendait à voir M. +Wilkie tomber à ses genoux. + +Et pas du tout; l’aimable gentleman ne sourcilla pas, et c’est du plus +beau calme et la bouche à demi-pleine, qu’il dit: + +--Je sais le reste!... Vous venez, n’est-ce pas, cher monsieur, pour me +vendre le secret d’une succession vacante en ce moment et qui +m’appartient?... Eh bien! vous arrivez mauvais deuxième. + +Le plafond s’effondrant sur M. Fortunat, ne l’eût pas mis en si piteux +état... Il demeura béant, stupide, écrasé, et ses yeux eurent une telle +expression d’ahurissement, que l’autre éclata de rire. + +Pourtant il essaya de se débattre, mais en homme qui se noie, qui a bu +plus d’une gorgée et qui coule... + +--Laissez-moi vous expliquer, balbutia-t-il, permettez-moi... + +--Oh!... inutile!... Je sais mes droits. J’ai traité, cher monsieur, ma +parole est engagée et demain ou après-demain je signerai mes +conventions... + +--Avec qui?... + +--Ah! permettez, c’est de la vie privée cela!... + +Il avait achevé son chocolat, il se versa un verre d’eau glacée, le but, +s’essuya les lèvres et se levant de table: + +--Vous m’excuserez, cher monsieur, poursuivit-il, si je ne vous +reconduis pas... Je vous l’ai dit, on m’attend à Vincennes, j’ai mille +louis sur «Pompier de Nanterre,» mon cheval, et mes amis ont dix fois +autant... Qui sait ce qui arriverait si je n’étais pas là au départ... + +Et aussitôt, sans plus faire attention à M. Fortunat que s’il n’eût pas +existé: + +--Toby! s’écria-t-il, drôle! maraud! où es-tu?... Ma voiture est-elle en +bas?... Allons, ma canne bien vite, mes gants, ma jumelle de courses!... +Descends du champagne dans le coffre... N’oublie pas des allumettes!... +Cours mettre ta livrée neuve... Dépêche-toi donc, animal, j’arriverai +trop tard!... + +M. Fortunat sortit... + +L’effroyable colère qui succédait à la stupeur idiote, charriait avec +une violence inouïe tout son sang à son cerveau... Il avait un nuage +pourpre devant les yeux, ses oreilles tintaient, et à chaque pulsation +son crâne était ébranlé comme par un coup de marteau... + +Ce fut si terrible qu’il eut peur. + +--Vais-je donc avoir une attaque d’apoplexie, pensa-t-il. + +Et, comme tout, autour de lui, tourbillonnait, comme les planchers +semblaient se dérober sous ses pieds, il s’assit au beau milieu de +l’escalier, attendant que ce dangereux vertige passât un peu, +s’efforçant de s’arraisonner et appelant à son secours toute sa +philosophie. + +Il fut bien cinq minutes avant de se risquer à descendre, et quand enfin +il arriva dans la rue, ses traits étaient si décomposés que Chupin +frémit. + +--Cristi!... murmura-t-il, le bourgeois a son compte. + +Vivement il avait sauté sur le trottoir; il aida M. Fortunat à +s’installer dans le fiacre, et avant de monter lui-même: + +--Place de la Bourse, 27!... cria-t-il au cocher, qui fouetta son +cheval. + +Véritablement, c’était pitié de voir quel désespoir remplaçait la +confiance si joyeuse du chasseur d’héritages. + +--C’est la fin de tout, gémissait-il, je suis volé, dépouillé, ruiné... +une affaire sûre... Ces malheurs n’arrivent qu’à moi... Un autre m’a +devancé... un autre touchera la prime... Oh!... si je le connaissais, le +misérable, si je le connaissais!... + +--Minute... interrompit Chupin, je le connais, moi, ce particulier... + +M. Fortunat tressauta. + +--Impossible! fit-il. + +--Pardon, excuse, m’sieu, c’est un mauvais gars qui se fait appeler le +vicomte de Coralth... + +Ce fut un rugissement plutôt qu’un cri qui sortit de la gorge de M. +Fortunat. A un homme de son expérience, il ne fallait qu’une lueur pour +éclairer toute une situation. + +--Ah!... je comprends, s’écria-t-il, je vois!... Oui, tu as raison, +Victor, c’est lui, Coralth, c’est l’âme damnée de Valorsay... Coralth +est le traître ignoble et abject qui, sur l’ordre de Valorsay, a +lâchement déshonoré l’homme qu’aimait Mlle Marguerite... C’est chez +la d’Argelès qu’a eu lieu cette immonde scène de jeu... donc Coralth +connaît cette créature, il sait ses secrets!... C’est lui qui m’a +devancé. + +Il se recueillit une minute, puis d’un tout autre ton: + +--Je ne verrai jamais un sou des millions de Chalusse et mes 40,000 +francs sont flambés; mais, tonnerre du ciel!... je me donnerai de +l’agrément pour mon argent... Ah!... Coralth et Valorsay s’entendent +pour me ruiner!... Un moment!... Puisque c’est ainsi, je passe, moi, du +côté de Mlle Marguerite et du malheureux dont on a perdu la vie... +Ah! mes petits, vous ne connaissez pas encore Fortunat!... Maintenant +que je passe aux innocents, nous verrons s’ils n’auront pas raison de +vous et s’ils ne vous démasqueront pas... Je vais me mettre à faire du +bien, puisque vous m’y forcez, et gratis encore!... + +Chupin était radieux c’était sa vengeance qui mitonnait. + +--Et moi, m’sieu, dit-il, je vous en apprendrai de drôles sur le +Coralth... D’abord il est marié, le gredin, et sa femme doit tenir un +bureau de tabac quelque part, dans les environs de la route +d’Asnières... je vous la retrouverai, vous verrez... + +L’arrêt soudain de la voiture, arrivée à la place de la Bourse, lui +coupa la parole. M. Fortunat commanda à Chupin de payer le cocher, et +quatre à quatre il monta ses escaliers, ayant hâte, ainsi qu’il le +disait, d’arrêter son plan de campagne... En son absence, un +commissionnaire avait apporté une lettre que Mme Dodelin lui remit. +Il brisa le cachet, et lut: + +«Monsieur, + +«Je suis la pupille de feu M. le comte de Chalusse... Il faut que je +vous parle... Voulez-vous m’attendre chez vous après-demain, mardi, de +trois à quatre heures... + +«Je vous salue. + +«MARGUERITE.» + + + + +XX + + +Lorsque sur les dix heures du soir, frissonnante et tout émue, Mlle +Marguerite abandonnait le lit de mort du comte de Chalusse, pour courir +rue d’Ulm, chez Pascal Férailleur, elle ne désespérait pas encore de +l’avenir... + +Vainement le malheur qui l’avait reçue à sa naissance et qui depuis la +poursuivait sans relâche, la frappait à coups précipités... Père, ami, +rang, position, sécurité, fortune, elle venait de tout perdre en un +moment;... n’importe!... Dans le lointain, pareille à la lueur d’un +phare obscurci par les brumes, elle entrevoyait encore une promesse de +bonheur. + +Elle souffrait, mais elle trouvait une sorte d’amère volupté à cette +pensée d’unir indissolublement sa vie à celle d’un homme malheureux +comme elle, comme elle calomnié, flétri des plus terribles et des plus +injustes imputations, repoussé de tous, sans état désormais et sans +amis. + +Il lui semblait que la réprobation imméritée dont ils seraient l’objet +les rapprocherait encore, resserrerait davantage les liens si forts de +leur amour, les donnerait mieux l’un à l’autre et achèverait de +confondre leurs âmes... + +On s’éloignerait d’eux d’un air de mépris; mais qu’auraient-ils besoin +de l’approbation du monde, ayant leur conscience pour eux! Ne se +suffiraient-ils pas, puisqu’ils s’aimaient?... + +Et s’il fallait absolument quitter la France, eh bien! ils la +quitteraient; la patrie pour eux serait toujours où ils seraient +ensemble. + +Et à mesure qu’elle approchait, elle se représentait la douleur de +Pascal, mais aussi sa surprise et sa joie, quand il la verrait tout à +coup paraître; quand, toute palpitante, elle lui dirait: + +--On vous accuse... me voici!... Je sais que vous êtes innocent et je +vous aime!... + +La voix brutale du portier, lui apprenant en termes injurieux le départ +furtif de Pascal, brisa comme une bulle de savon le fragile édifice de +ses rêves. + +Quel espoir garder, quand il n’en conservait plus, lui!... + +Elle fut écrasée, l’infortunée, sous la certitude du désastre définitif, +complet, absolu. + +Sa pauvre âme, sentant la détresse profonde de l’irréparable, n’aperçut +plus une espérance où se reposer, où se réfugier. + +Pascal lui manquant, tout lui manqua... Le monde lui parut vide, +l’existence sans but, la lutte une folie, le bonheur un vain mot... + +Elle souhaita le néant!... + +Mme Léon, cependant, qui avait des formules et des expressions +congruantes pour toutes les circonstances de la vie, entreprit de la +consoler. + +--Pleurez, chère demoiselle, soupira-t-elle, pleurez, car cela +soulage... Ah!... c’est là, certes, une horrible catastrophe!... Vous +êtes jeune, heureusement, et le temps est un grand maître... M. +Férailleur n’était pas seul et unique de son espèce, sur la terre... +D’autres vous aimeront, d’autres vous aiment déjà!... + +--Ah!... taisez-vous!... interrompit-elle, plus révoltée que si elle eût +entendu murmurer à son oreille les répugnantes galanteries d’un +libertin; taisez-vous! Je vous défends d’ajouter un mot... + +Un autre!... quel blasphème... Pauvre jeune fille!... Elle était de +celles dont la vie appartient à un amour unique. + +Leur échappe-t-il?... C’est la mort. + +Ce qui ajoutait encore à l’horreur de ses réflexions, c’était le +sentiment accablant de son isolement. + +Plus encore que l’homme, la femme a l’épouvante de l’abandon. + +Et elle, n’était-elle pas abandonnée, délaissée... Au milieu de ce Paris +égoïste, bruyant et affairé, n’était-elle pas plus perdue qu’en un +désert... + +Sur qui s’appuyer? Sur Mme Léon?... Elle se défiait horriblement de +cette doucereuse personne. Sur un des deux hommes qui avaient demandé sa +main?... Était-ce possible!... Le marquis de Valorsay lui inspirait un +insurmontable dégoût, et elle méprisait M. de Fondège, «le général.» + +Ainsi donc, son seul ami, son unique protecteur était un inconnu... Ce +vieux juge de paix qui avait pris sa défense, qui avait confondu les +calomnies des domestiques, et à qui elle avait ouvert son âme... + +Mais il ne tarderait pas à l’oublier, pensait-elle, et alors son +imagination lui représentait avec une vivacité extraordinaire +l’effrayant tableau de son avenir. + +Elle savait, elle, l’ancienne apprentie de la rue Saint-Denis, les +humiliations et les périls qui attendent une pauvre fille esseulée et +quels piéges ignobles on peut lui tendre... + +Ainsi, durant plus d’un quart d’heure, ses idées tourbillonnèrent comme +les feuilles mortes au souffle furieux de la tempête, et les plus +sinistres pressentiments, les projets les plus impossibles +s’entrechoquèrent dans le chaos de son cerveau. + +Cependant, elle était trop vaillante pour rester ainsi écrasée. + +Elle se roidit contre la douleur, et alors la pensée lui vint que +peut-être elle arriverait jusqu’à Pascal, avec l’aide de l’homme employé +jadis par le comte de Chalusse, M. Fortunat. + +Cet espoir, c’était le salut... Elle s’y attacha d’une étreinte +désespérée, comme le naufragé à l’épave, qui, en le soutenant au-dessus +du gouffre, lui permet d’attendre un secours problématique... + +Retrouver Pascal, le rejoindre n’importe où, partager son sort quel +qu’il fût, c’était là une tâche digne du courage de Mlle Marguerite. + +Aussi, quand elle rentra à l’hôtel, sa résolution était bien prise, et +elle avait recouvré ce calme imposant qui lui était habituel... + +Il n’était pas tout à fait onze heures, quand elle revint, suivie de +Mme Léon, s’agenouiller dans la chambre mortuaire... Elle n’y était +pas depuis dix minutes lorsque M. Bourigeau, le concierge, lui monta une +lettre qu’on venait d’apporter. Si tard, c’était au moins surprenant... + +L’adresse était ainsi libellée: + + _A Mademoiselle_ + _Marguerite de Durtal de Chalusse,_ + _A l’hôtel de Chalusse_ + _Rue de Courcelles._ + +Mlle Marguerite rougit. Qui donc lui donnait ce nom qu’elle n’avait +pas le droit de porter!... + +Elle étudia un moment l’écriture, mais elle ne se rappela pas l’avoir +jamais vue. C’était l’écriture d’une femme, mais elle avait beau évoquer +ses souvenirs, il lui semblait qu’elle ne connaissait aucune femme. + +Enfin, elle brisa l’enveloppe et lut: + +«Chère, bien chère enfant...» + +«Chère enfant!...» Qu’est-ce que cela voulait dire!... Il était donc au +monde une personne qui s’intéressait à elle, qui l’aimait assez pour +l’appeler ainsi. + +Vivement, elle tourna le feuillet pour voir la signature, et elle pâlit +un peu en la voyant. + +--Ah!.. fit-elle involontairement, ah! ah!... + +La lettre était signée: «Athénaïs de Fondège.» C’était la femme du +«général» qui lui écrivait. + +Elle reprit: + +«J’apprends à l’instant la perte si cruelle que vous venez de faire, et +aussi que ce pauvre comte de Chalusse, faute de dispositions +testamentaires, vous laisse, vous sa fille adorée, presque sans +ressources. + +«Je n’essaierai pas de vous adresser des consolations stériles. A Dieu +seul il appartient de calmer certaines douleurs. Je serais allée pleurer +avec vous, si je n’étais retenue au lit par la fièvre. + +«Mais demain, quoi qu’il arrive, je serai près de vous avant déjeuner. + +«C’est aux jours d’épreuve, chère et malheureuse enfant, qu’on compte +ses véritables amis... nous sommes les vôtres, j’espère vous le prouver. + +«Le général croirait offenser et trahir la mémoire de l’homme dont il +fut trente ans l’ami le plus cher, s’il ne le remplaçait pas et s’il ne +devenait pas pour vous un second père... + +«Il vous a offert notre modeste maison; vous avez refusé... Pourquoi? + +«Je vous dirai, moi, avec l’autorité que me donne mon âge et mon titre +de mère de famille, je vous dirai, moi, que vous devez accepter. + +«A quel autre parti pouvez-vous honorablement et sagement songer? Où +iriez-vous, pauvre chère enfant? + +«Mais nous causerons de cela demain. + +«Je saurai bien vous décider à nous aimer et à vous laisser aimer... +Pour moi, vous remplacerez la fille tant aimée et tant pleurée que j’ai +perdue, ma belle et douce Bathilde... + +«Encore une fois, à demain... et laissez-vous embrasser par votre +meilleure amie. + +«ATHÉNAIS DE FONDÈGE.» + +Mlle Marguerite devait être et fut abasourdie de cette lettre. + +Cette femme qui lui écrivait ainsi, c’est tout au plus si elle l’avait +vue cinq ou six fois; jamais n’était allée chez elle, et c’est à peine +si en tout elles avaient échangé vingt paroles. + +Bien plus, elle se rappelait certains regards dont une fois Mme de +Fondège avait essayé de l’écraser, regards chargés d’un si cruel mépris, +qu’ils lui avaient arraché des larmes de douleur, de honte et de colère. + +Et même, à cette occasion, le comte de Chalusse lui avait dit: + +--Ne soyez donc pas si enfant, chère Marguerite, que de vous préoccuper +de cette sotte et impudente pécore. + +Eh bien! c’était cette même «pécore» qui tout à coup composait une +épître où débordait une sensibilité brûlante, où elle invoquait les +droits de son affection sur le ton d’une amitié ancienne et déjà +éprouvée. + +Était-il naturel que du matin au soir cette altière personne eût été +ainsi métamorphosée? + +Mlle Marguerite ne pouvait l’imaginer, n’étant pas ce qui s’appelle +crédule, mais très-portée à la défiance, au contraire, et inclinant +comme tous les malheureux à supposer le mal plus promptement que le +bien. + +Il fallait donc que Mme de Fondège eût écrit sous l’empire de quelque +raison pressante et décisive... mais laquelle?... Hélas! Mlle +Marguerite ne croyait que trop la deviner. + +Le «général» la soupçonnant d’avoir détourné des millions de la +succession du comte de Chalusse, avait fait partager ses soupçons à sa +femme, et celle-ci, cupide autant que son mari et tout aussi peu +scrupuleuse, tâchait d’engluer et de confisquer la voleuse, à la seule +fin d’assurer à son fils le bénéfice du vol. + +Rien de si commun, à notre époque, que ce prudent et honorable calcul... +Voler, soi!... Fi!... jamais!... On n’oserait. D’ailleurs on est +honnête. Mais profiter d’un détournement... Excusez!... c’est une autre +paire de manches, surtout s’il n’y a pas de risques à courir. + +Et tout en relisant sa lettre, Mlle Marguerite croyait entendre le +«général» et sa femme discuter les moyens d’obtenir leur part de ce +magnifique coup de filet de plus de deux millions... + +Il lui semblait ouïr Mme de Fondège dire à son mari d’un air avisé: + +--Tu n’es qu’on maladroit!... Ta précipitation et ta brusquerie l’ont +effarouchée, cette enfant... Heureusement, je suis là... Laisse-moi +faire, et je te prouverai que les femmes sont autrement habiles que vous +autres, messieurs. + +Et là-dessus elle avait pris la plume, et au jugement de Mlle +Marguerite la rédaction trahissait la collaboration des deux époux. + +Ainsi, elle eût juré que c’était le mari qui avait inspiré ou même dicté +cette phrase: + +«Le général croirait offenser et trahir la mémoire de l’homme dont il +fut trente ans l’ami le plus cher...» + +C’étaient bien là les façons de dire de ce grotesque, dont la grosse +préoccupation était de rendre ce qu’il appelait la loyauté simple et la +rude franchise du vieux soldat. Cette phrase, au contraire: «Je saurai +bien vous décider à vous laisser aimer,» était de la femme évidemment. + +Enfin, un passage de la lettre trahissait sans doute possible la +recherche de l’attendrissement, même aux dépens de la vérité, la +comédie, en un mot. + +Les convoitises et l’ambition du succès avaient entraîné Mme de +Fondège un peu trop loin. + +«Vous remplacerez ma fille tant aimée et tant pleurée,» écrivait-elle à +Mlle Marguerite. Or, elle avait eu une fille, en effet, la chère +dame, mais elle lui avait été enlevée par le croup à l’âge de six mois, +et il y avait de cela plus de vingt-cinq ans!... + +Ce qui était singulier aussi, c’était l’envoi de cette lettre à dix +heures du soir. Mais en y réfléchissant, Mlle Marguerite s’expliquait +cette circonstance. + +--Avant d’agir, pensait-elle, M. et Mme de Fondège ont tenu à +consulter leur fils, et ils n’ont pu le voir que très-tard... Le +brillant hussard ayant approuvé l’honnête combinaison de ses parents, on +m’a aussitôt dépêché un domestique... + +Toutes ces hypothèses, assurément, étaient fort admissibles; seulement, +il était très-difficile de les accorder avec l’opinion émise par le +vieux juge de paix, que M. de Fondège devait savoir où avaient passé les +millions disparus. + +Mais Mlle Marguerite n’en était pas à compter les contradictions de +son esprit depuis vingt-quatre heures. + +Elle perdait d’ailleurs son sang-froid, à l’idée de ces odieux soupçons +de détournement qui planaient sur elle, et qu’il lui semblait avoir lu +dans les yeux de tous ceux qui l’avaient approchée, depuis le docteur +Jodon jusqu’au marquis de Valorsay. + +Le juge de paix, il est vrai, avait pris sa défense, il avait imposé +silence aux domestiques, mais cela suffisait-il?... + +En resterait-elle moins flétrie d’une abominable accusation!... + +Et son innocence ne la rassurait pas. L’exemple de Pascal était là pour +apprendre ce que peut l’innocence contre l’effort de la calomnie. + +Devait-elle espérer se sauver, quand il avait péri, lui!... + +Et cependant il avait été torturé par toutes les angoisses qui la +déchiraient... Par ce qu’elle endurait, elle comprenait ce qu’il avait +dû souffrir avant de fuir, avant de disparaître... + +Où était-il maintenant, le malheureux?... Hors de France?... On le lui +avait dit, mais elle ne pouvait le croire... Le connaissant comme elle +le connaissait, il lui semblait impossible qu’il se fût résigné si vite, +sans luttes, ni que tout fût fini... Un secret pressentiment lui disait +qu’il ne s’était éloigné qu’en apparence, qu’il veillait et que M. +Fortunat n’aurait pas beaucoup de chemin à faire pour arriver jusqu’à +lui... + +C’est dans la chambre de M. de Chalusse qu’elle réfléchissait ainsi, à +deux pas du lit où gisait la dépouille mortelle de cet homme, son père, +dont la faiblesse avait fait de sa vie un long martyre, dont +l’imprévoyance brisait son avenir, et que cependant elle ne maudissait +pas... + +Elle se tenait debout devant une fenêtre, appuyant aux carreaux son +front brûlant... + +C’était l’heure précisément où Pascal, assis sur une borne, en face de +l’hôtel, attendait. En ce moment même, il suivait des yeux l’ombre qui +se dessinait dans le cadre éclairé de la fenêtre, et il se demandait si +ce n’était pas l’ombre de Mlle Marguerite. + +Si la nuit eût été claire, apercevant dans la rue cet homme immobile, +peut-être eût-elle deviné Pascal... Mais comment eût-elle soupçonné sa +présence, et qu’il accourait rue de Courcelles comme elle avait couru +rue d’Ulm... + +Il n’était pas loin de minuit, quand un léger mouvement dans la chambre, +un bruit de pas étouffés, la firent se retourner... + +C’était Mme Léon qui sortait, et moins d’une minute après on entendit +claquer la grande porte vitrée qui donnait du vestibule dans le +jardin... + +Certes, il n’y avait rien là que de tout ordinaire et de très-naturel, +et cependant Mlle Marguerite en conçut une vague appréhension. + +Pourquoi?... Elle n’eût su le dire; mais il lui revenait à la mémoire +toutes sortes de petites circonstances futiles qui tout à coup prenaient +une signification inquiétante. + +Ainsi, elle avait remarqué que toute la soirée Mme Léon avait été +inquiète, agitée et comme sur les épines. Elle qui ne se remuait guère, +qui restait des heures engourdie sur un fauteuil, elle avait monté et +descendu l’escalier au moins dix fois. A tout moment elle consultait la +pendule ou sa montre. + +Enfin, à deux reprises, le concierge était venu la prévenir que +quelqu’un la demandait... + +--Où donc va-t-elle encore, se demanda Mlle Marguerite, à minuit, +elle... si peureuse?... + +S’adresser cette question, c’était avoir envie de la résoudre; mais +Mlle Marguerite résista. D’abord, ses inexplicables soupçons lui +parurent ridicules; ensuite, épier quelqu’un lui répugnait extrêmement. + +Elle prêtait l’oreille, cependant, guettant le bruit que Mme Léon ne +manquerait pas de faire lorsqu’elle rentrerait. + +Mais il s’écoula bien plus d’un quart d’heure sans que la porte bougeât +de nouveau. Ou la femme de charge n’était pas sortie, ou elle était +encore dehors. + +--C’est vraiment bizarre!... pensa Mlle Marguerite. Me serais-je +trompée?... Il faut que j’en aie le cœur net. + +Et aussitôt, obéissant à une impulsion mystérieuse, plus forte que sa +volonté, elle quitta la chambre à son tour et rapidement descendit... + +Elle arrivait dans le vestibule, lorsque la grande porte vitrée s’ouvrit +brusquement... Mme Léon rentrait. + +Tout le monde veillant à l’hôtel de Chalusse, les candélabres de +l’escalier étaient restés allumés, et par suite il était aisé d’observer +la femme de charge aussi bien qu’en plein jour. + +Elle était essoufflée comme une personne qui a couru très-vite, pâle, +émue, tremblante et tout en désordre... Même, les brides de son bonnet +s’étant dénouées, il avait glissé de sa tête et pendait dans le milieu +de son dos... + +--Qu’avez-vous? s’écria Mlle Marguerite, d’où venez-vous?... + +En apercevant la jeune fille, Mme Léon s’était vivement rejetée en +arrière... Devait-elle fuir ou rester?... Elle hésita une seconde, et +son hésitation se lut dans ses yeux... + +Elle resta, et c’est avec un sourire contraint et d’une voix altérée +qu’elle répondit: + +--Comme vous me dites cela, chère demoiselle!... On croirait que vous +êtes fâchée!... Vous voyez bien que je viens du jardin... + +--A cette heure!... + +--Mon Dieu, oui!... Et point pour mon agrément, je vous le jure, oh! pas +du tout... Moi, d’abord, dès que je n’y vois plus clair, je suis comme +perdue... + +Le prétexte à donner, elle ne le tenait pas encore, et elle le +cherchait... De sorte que, pendant un moment, elle bredouilla, se +répandant en phrases oiseuses pour gagner du temps et implorant du ciel +une inspiration. + +--Enfin, insista d’un ton impatient Mlle Marguerite, pourquoi +étiez-vous sortie?... + +--Ah!... voilà!... j’ai cru entendre Mirza aboyer dans le jardin... J’ai +pensé qu’on l’avait oubliée au milieu de tout ce remue-ménage, et qu’il +ne fallait pas la laisser coucher dehors, la pauvre bête... Là-dessus, +j’ai pris mon courage à deux mains, et tant pis!... je me suis +risquée... + +Mirza, c’était une vieille chienne épagneule, que M. de Chalusse, de son +vivant, aimait beaucoup et dont tous les gens de l’hôtel respectaient +les caprices. + +--C’est singulier, objecta Mlle Marguerite, quand vous avez quitté la +chambre, il y a une demi-heure, Mirza dormait à vos pieds. + +--Quoi!... Vraiment!... Est-ce possible?... + +--C’est sûr! + +Mais déjà l’estimable dame reprenait son aplomb et en même temps sa +loquacité douceâtre... + +--Ah!... chère demoiselle, fit-elle effrontément, j’ai tant de chagrin +que j’en perds la tête... Toujours est-il que par bonté d’âme je me suis +hasardée dans le jardin... et à peine y étais-je qu’il m’a semblé voir +courir quelque chose de blanc, comme Mirza... je me suis élancée +après... rien. J’ai appelé: Mirza!... Mirza!... rien encore... J’ai +cherché sous les arbres... toujours rien... Il faisait noir comme dans +un four, la peur m’a pris, une peur si terrible que je crois bien que +j’ai crié au secours et je suis rentrée en courant comme une folle... + +Qui l’eût entendue eût juré qu’elle disait la vérité pure. + +Malheureusement pour elle, son attitude, au début, avait eu l’accablante +signification d’un aveu. + +Mlle Marguerite ne s’y était pas trompée, et s’était dit: + +--Je suis sur la trace de quelque abominable action. + +Seulement, elle restait assez maîtresse d’elle-même pour ne rien laisser +paraître de ses soupçons... Opposant à la duplicité de la femme de +charge une dissimulation bien permise dans sa situation, elle parut se +contenter de la fable qui lui était contée. + +--En vérité, ma pauvre Léon, prononça-t-elle bonnement, vous êtes par +trop poltronne; c’est honteux!... + +La femme de charge hocha la tête. + +--Je sais bien que je suis ridicule, répondit-elle, mais que +voulez-vous, mademoiselle, on ne se refait pas. La frayeur ne se +raisonne point... Qu’est-ce que cette forme blanche que j’ai vue comme +je vous vois?... + +Persuadée que son mensonge passait comme une lettre à la poste, elle +l’enjolivait, et elle osa ajouter: + +--Même, chère demoiselle, je tremblerai toute la nuit si on ne visite +pas le jardin... Je vous en prie, ordonnez aux domestiques d’y faire une +ronde... Il y a tant de mauvais gars à Paris! + +En tout autre circonstance, Mlle Marguerite eût rejeté bien loin +cette ridicule prière, mais résolue à jouer cette hypocrite qui pensait +la duper: + +--Soit! répondit-elle. + +Et mandant M. Casimir et Bourigeau, le concierge, elle leur commanda de +prendre une lanterne et de se livrer aux plus minutieuses +investigations... + +Ils obéirent d’assez mauvaise grâce, n’étant pas ce qui s’appelle des +braves, mais enfin ils obéirent, et comme de raison ne trouvèrent rien. + +--N’importe!... déclara Mme Léon, me voici tranquille maintenant. + +Tranquille, elle l’était en effet, après avoir eu, selon son expression, +une si «fameuse souleur,» qu’elle avait failli lâcher son secret. + +--Je l’ai échappée belle, pensait-elle. Que serais-je devenue, mon doux +Jésus! entre Mlle Marguerite et l’autre, si la vérité se fût +découverte!... On se connaît en malices heureusement, et la pauvre +innocente ne se doute de rien... + +Mme Léon se hâtait trop de chanter victoire. + +Non-seulement Mlle Marguerite soupçonnait une trahison, mais elle en +était à chercher par quels moyens se procurer des preuves. + +Que la doucereuse femme de charge lui eût nui cruellement en quelque +chose, elle n’en doutait pas. + +Ce qu’elle ne concevait pas, c’est comment Mme Léon avait pu lui +nuire. + +Il y avait longtemps qu’elle s’épuisait en conjectures inadmissibles, +lorsque tout à coup elle tressaillit de joie. Elle avait trouvé; elle +venait de songer à la petite porte du jardin. + +--La coquine sera sortie par là, pensa-t-elle. + +S’en assurer était aisé. Cette petite porte n’était pas précisément +condamnée, mais il y avait des mois, des années peut-être, qu’on ne +l’avait utilisée. Rien n’était donc plus simple que de vérifier si elle +avait été ou non ouverte depuis peu. + +--Et je le vérifierai avant une heure!... se dit Mlle Marguerite. + +Cette résolution prise, elle feignit de s’assoupir, observant entre ses +longs cils Mlle Léon, qui, après s’être bien tournée et retournée sur +son fauteuil, commençait à fermer les yeux. + +Bientôt il fut évident que l’estimable femme de charge dormait +profondément. + +Alors Mlle Marguerite se leva, sortit de la chambre sur la pointe du +pied, et gagna le jardin après s’être munie d’allumettes et même d’un +bout de bougie. + +Du premier coup, elle comprit qu’elle avait deviné juste. + +La petite porte venait d’être ouverte et refermée, cela sautait aux +yeux. Les toiles d’araignées qui avaient comme scellé les verroux +étaient déchirées et arrachées, la rouille qui avait pour ainsi dire +soudé la clef dans la serrure était brisée, enfin, sur la poussière +amassée le long de la poignée, était visible l’empreinte d’une main... + +--Et j’ai confié mes plus chers secrets à cette méchante femme! pensa +Mlle Marguerite. Folle que j’étais... imprudente!... + +Fixée désormais, elle éteignit sa bougie. + +Mais, ayant tant fait, elle voulut pousser jusqu’au bout cette sorte +d’enquête, et elle ouvrit la petite porte. + +Devant, du côté de la rue alors, il y avait un assez large espace tout +couvert de terre détrempée par les dernières pluies, et qui n’était +point sèche encore. + +Sur cette terre, à la seule lueur du réverbère voisin, Mlle +Marguerite distingua des traces de pas, des piétinements fort nettement +accusés. + +A la seule disposition de ces empreintes, un observateur eût reconnu que +là avait eu lien une sorte de lutte; il en eût recherché la cause, et +infailliblement fût arrivé à la vérité... + +Mlle Marguerite ne pouvait discerner cela. + +Seulement elle comprit ce qu’eût compris un enfant, à savoir que deux +personnes avaient stationné là, assez longtemps... + +Pauvre jeune fille!... Quelques heures plus tôt elle n’avait pas aperçu +Pascal assis devant l’hôtel de Chalusse. Nul pressentiment ne lui dit +que les pas qu’elle voyait là étaient ceux de Pascal. + +Dans sa pensée, l’homme qui était venu causer à cette porte avec Mme +Léon ne pouvait être que M. de Fondège, ou le marquis de Valorsay... +c’est-à-dire que Mme Léon était chargée de l’espionner et rendait +compte de ses moindres paroles... + +Son premier mouvement fut tout de colère, et elle se dit qu’elle allait +confondre et chasser cette misérable hypocrite. + +Mais pendant le temps qu’il lui fallut pour regagner la chambre de M. de +Chalusse, une inspiration lui vint, que n’eût pas désavouée un diplomate +retors. + +Elle se dit que Mme Léon démasquée n’était plus à craindre. Dès lors, +pourquoi s’en séparer!... L’espion qu’on connaît peut, sans s’en douter, +devenir un utile auxiliaire. + +--Pourquoi ne me servirais-je pas de cette malheureuse? pensait Mlle +Marguerite. Ce que je ne voudrais pas qu’on sût, je le lui cacherais, et +avec un peu d’adresse je lui ferais rapporter à ceux qui l’emploient +tout ce que je jugerais utile à mes desseins. En la surveillant, je +saurais vite ce qu’on veut de moi... Et qui sait si par elle je n’aurais +pas l’explication de cette fatalité qui me poursuit. + +Quand Mlle Marguerite revint prendre sa place près du lit du comte de +Chalusse, sa résolution était froidement et irrévocablement fixée. + +Non-seulement elle ne se séparerait pas de Mme Léon, mais encore elle +lui témoignerait, en apparence, plus de confiance que jamais. + +Assurément cette comédie répugnait à la loyauté naturelle de son +caractère, mais sa raison le lui disait: On ne combat utilement les +scélérats qu’avec leurs propres armes, et elle avait à défendre son +honneur, sa vie, son avenir... + +Et ce plan de conduite qu’elle se traçait, elle était femme à le suivre +strictement, patiemment, sans que rien pût l’en distraire ni l’en +détourner. Son énergie était de celles que le temps fortifie, loin de +les détremper. Elle était capable de s’éveiller chaque matin, durant des +années, avec la même volonté que la veille. + +Un soupçon, d’ailleurs, étrange et mal défini, s’était emparé de son +esprit, et devait suffire à dissiper ses scrupules et à dompter ses +défaillances. + +Cette nuit-là, pour la première fois, elle crut découvrir une +mystérieuse relation entre le malheur de Pascal et le sien. + +Était-ce bien le hasard seul qui les frappait ainsi tous deux en même +temps et de la même façon?... + +Par la seule intensité de ses réflexions, elle découvrit pour ainsi +dire, au fond de son intelligence, cette maxime fatale, qui a causé tant +d’erreurs judiciaires: «Cherche à qui le crime profite et tu trouveras +le coupable.» + +Or, à qui eût profité le crime abominable qui avait déshonoré Pascal, +sans la mort inattendue de M. de Chalusse, sans la fermeté de Mlle +Marguerite?... Au marquis de Valorsay, évidemment, à qui la fuite de +Pascal eût laissé le champ libre... + +Toutes ces pensées étaient bien faites pour écarter le sommeil des yeux +de la pauvre fille, mais elle avait vingt ans, mais la journée lui +avait apporté d’écrasantes émotions et c’était la seconde nuit qu’elle +passait. La fatigue l’emporta, elle s’endormit. + +Et au matin, vers les sept heures, Mme Léon fut obligée de la secouer +pour la tirer de l’espèce de léthargie où elle était tombée. + +--Mademoiselle, disait la femme de charge de sa voix mielleuse, chère +demoiselle, éveillez-vous bien vite! + +--Qu’y a-t-il?... + +--C’est... Ah!... mon Dieu!... Comment vous dire cela... C’est +l’administration des pompes funèbres qui envoie ses employés disposer +tout pour le... pour la cérémonie. + +En effet, les ouvriers de la suprême besogne venaient d’arriver. Leurs +pas lourds retentissaient dans le vestibule, et on les entendait, dans +la cour, manœuvrer leur lugubre attirail de traverses et de +draperies. + +Tout gonflé d’importance, M. Casimir dirigeait le travail, parlant haut, +selon sa coutume, indiquant d’un geste impérieux où il voulait qu’on +accrochât les tentures noires semées de larmes d’argent et ornées des +armes des Durtal de Chalusse. + +C’est que le brillant valet de chambre se sentait devenir un personnage, +en butte qu’il était depuis la veille aux flagorneries des représentants +de toutes ces industries qui, à Paris, vivent de la mort. + +Combien elles sont nombreuses, ces industries, on ne se le figure guère. + +Un homme meurt-il dans une maison!... Deux heures après, tout le +commerce funèbre en est informé, et le défilé commence. + +Les courtiers des embaumeurs accourent les premiers avec des prospectus +qui donnent le frisson, suivis de près par les commis des +marbriers-sculpteurs, porteurs d’albums superbes où se trouvent des +projets de monuments de tout genre, enrichis d’inscriptions séantes pour +toutes les variétés de la douleur. + +C’est un siége en règle. L’un vient pour le terrain et l’autre de la +part d’un spéculateur qui céderait volontiers un «bon caveau.» Un +troisième demande qu’on lui confie l’impression des lettres qu’il se +chargerait se faire porter à domicile. Certains magasins de deuil font +pleuvoir des prospectus accompagnés d’échantillons, et il se présente +même des messieurs qui offrent des vêtements noirs sur mesure, coupe +élégante, tout ce qui se fait de mieux, livrables en vingt-quatre +heures... + +Et malheur à l’infortuné près de qui pénètrent ces courtiers +sinistres... Il vient de perdre un être cher, et son cœur se brise... +que leur importe à eux!... Ils ne lui feront pas grâce d’une syllabe de +leur boniment... Ne faut-il pas que le commerce marche?... + +Avec M. Casimir, le commerce avait marché. + +Le juge de paix lui ayant donné carte blanche, il jugea convenable, +ainsi qu’il le dit au concierge Bourigeau, de «tailler dans le grand.» + +Ce qu’il se garda de dire, par exemple, c’est que de tous les courtiers +qu’il favorisa d’une commande, il exigea une commission honnête. Les +cent et quelques francs que lui avait fait gagner Chupin l’avaient mis +en goût. + +Du moins n’épargna-t-il pas sa peine pour que tout fût magnifique, et +c’est seulement lorsqu’il jugea tout en place dans la cour qu’il monta +près de Mlle Marguerite. + +--Je viens prier mademoiselle de se retirer chez elle, dit-il. + +--Moi! pourquoi?... + +Il ne répondit pas, mais du doigt montra le lit où gisait le corps de M. +de Chalusse, et la pauvre jeune fille comprit que l’heure était venue de +l’éternelle séparation... + +Elle se leva, non sans effort, et lentement, tout d’une pièce, elle +s’approcha du lit. + +La mort avait rendu au visage de M. de Chalusse son expression +accoutumée, et effacé toutes les traces de ses dernières convulsions... +on eût dit qu’il dormait. + +Longtemps Mlle Marguerite le contempla, bien longtemps, comme si elle +eût voulu graver pour toujours dans sa mémoire ces traits qu’elle ne +reverrait plus. + +--Mademoiselle, insista M. Casimir, mademoiselle!... ne restez pas là... + +Elle l’entendit, et aussitôt, rassemblant toutes ses forces, elle se +pencha sur le lit, embrassa M. de Chalusse et sortit. + +Mais elle avait trop tardé, et lorsqu’elle traversa le palier, elle se +heurta presque à des ouvriers qui montaient, portant sur l’épaule une +longue caisse de fer-blanc, et deux autres caisses de chêne. + +Et au moment où elle arrivait à sa chambre, une odeur de charbon et de +résine qui l’y suivit lui apprit qu’on soudait le cercueil renfermant la +dépouille mortelle de M. de Chalusse, de son père... + +Ainsi, aucun de ces terribles détails qui avivent la douleur, qui sont +comme de l’huile bouillante sur une plaie vive, ne lui était épargné!... +Mais elle avait tant souffert depuis deux jours qu’elle arrivait à une +sorte d’insensibilité morne, et que l’exercice de ses facultés était +comme suspendu. + +Plus blanche et plus froide qu’une statue, elle se laissa tomber plutôt +qu’elle ne s’assit sur un fauteuil, ne s’apercevant seulement pas que +Mme Léon, qui l’avait suivie, s’agitait beaucoup autour d’elle et lui +parlait. + +L’estimable femme de charge était inquiète, et non sans raison. + +Il avait été convenu qu’à défaut de parents, M. de Fondège, le plus +vieil ami de M. de Chalusse, ferait les honneurs de l’hôtel aux +personnes invitées aux funérailles, et il avait juré, sacrebleu! qu’il +serait sous les armes de grand matin, et qu’on pouvait compter sur +lui... + +Or, l’heure fixée pour la cérémonie approchait, déjà quelques personnes +étaient arrivées, et M. de Fondège ne paraissait pas. + +--C’est inconcevable, répétait Mme Léon, et même inquiétant... Le +général qui est l’exactitude même! Lui serait-il arrivé quelque +accident!... + +Dans son impatience, elle était allée s’établir à la fenêtre, d’où elle +dominait la cour, et elle nommait à haute voix tous les gens qu’elle +connaissait parmi ceux qui entraient. + +Il en entrait beaucoup. M. de Chalusse ne voyait presque plus personne, +pendant les dernières années de sa vie, mais il avait été très-répandu +autrefois, et il avait laissé dans le monde le meilleur souvenir. + +Il portait en outre un trop grand nom pour qu’on ne tînt pas à dire +qu’on avait été son ami et à le prouver en l’accompagnant au moins +jusqu’à l’église. + +Cette dernière considération devait être puissante à une époque où on se +fait une notoriété, rien qu’en suivant les enterrements dont les +journaux rendent compte. + +Enfin, un peu avant la demie de neuf heures, Mme Léon s’écria: + +--Le voici!... Vous m’entendez, mademoiselle, voici le général. + +La minute d’après, en effet,--juste le temps de monter l’escalier quatre +à quatre,--on frappa doucement à la porte de la chambre, la femme de +charge ouvrit, et M. de Fondège parut «en grande tenue,» selon son +expression. + +--Ah!... je suis en retard! s’écria-t-il tout d’abord; mais sacrebleu! +ce n’est pas ma faute!... + +Et, frappé de l’immobilité de Mlle Marguerite, il s’avança vers elle, +et lui prenant la main: + +--Mais vous, chère mignonne, poursuivit-il, qu’avez-vous? Seriez-vous +souffrante? vous êtes pâle à faire peur... + +Elle réussit à secouer la torpeur qui l’avait envahie, et d’une voix +faible: + +--Je ne suis pas malade, monsieur, répondit-elle. + +--Allons, tant mieux, chère enfant, tant mieux!... C’est notre petit +cœur qui souffre, n’est-ce pas?... Oui... je comprends cela... Mais +vos vieux amis vous consoleront, mille tonnerres!... Vous avez reçu la +lettre de ma femme, n’est-ce pas?... Eh bien! ce qu’elle vous a dit +qu’elle ferait, elle le fera... Et la preuve, c’est que, malgré la +fièvre, elle s’est levée... et elle me suit... et la voici!... + + + + +XXI + + +D’un bond, Mlle Marguerite fut debout, vibrante d’indignation, +l’œil étincelant, la lèvre frémissante, secouant la tête d’un geste +superbe, qui éparpillait à flots sur ses épaules ses admirables cheveux +noirs... + +Tous les sentiments qui s’agitaient en elle, les soupçons et la colère, +la haine et le mépris, gonflaient sa poitrine à la briser... + +--Ah!... voici Mme de Fondège, répéta-t-elle d’un ton d’ironie +menaçante, Mme de Fondège, votre femme!... + +Recevoir l’hypocrite qui lui avait écrit la lettre de la veille, la +complice des misérables qui abusaient de sa détresse et de son +isolement, la révoltait... + +Son cœur se soulevait de dégoût à la pensée de subir le contact de +cette femme, de cette mère, qui sans conscience ni vergogne venait +courtiser bassement en elle, pour son fils, les millions qu’elle +supposait volés... + +Elle allait lui interdire sa porte ou se retirer, quand le souvenir de +sa résolution l’arrêta... Ce fut la goutte d’eau froide qui suspend le +bouillonnement de la fonte en fusion. Elle comprit son imprudence +horrible, qu’elle se perdait, et, grâce à un prodigieux et héroïque +effort de volonté, elle se maîtrisa. + +--Mme de Fondège est trop bonne, murmura-t-elle d’une voix radoucie, +comment lui témoigner jamais toute ma reconnaissance?... + +Mme de Fondège dut entendre cela, car elle entrait. + +C’était une toute petite femme, courte, épaisse et trop dodue, d’un +blond terne, toute marquée de taches de rousseur. + +Elle avait de grosses mains, épaisses comme sa taille, le pied large et +court, la voix aigre et dans toute sa personne quelque chose de vulgaire +qu’accusait davantage sa prétention manifeste aux façons +aristocratiques. + +Car elle se piquait de grande noblesse, encore que son père eût été +marchand de bois, de même qu’elle s’ingéniait et s’épuisait à afficher +les dehors du luxe, bien que sa fortune fût problématique et son ménage +des plus besogneux. + +Et sa mise trahissait ses incessantes préoccupations d’élégance et +d’économie, de gêne trop réelle et de feinte prodigalité. + +Elle portait un costume de satin noir à trois étages, mais le haut des +jupes de dessous, ce qui ne se voit pas, était de bonne et belle +lustrine à treize sous le mètre, et ses dentelles n’avaient du Chantilly +que l’apparence. + +Cependant, sa fureur des chiffons ne l’avait jamais conduite jusqu’à +voler dans les magasins de nouveautés, jusqu’à faire, épouse et mère de +famille, le métier des filles de la rue, «travers» si commun aujourd’hui +que nul ne s’en étonne plus. + +Non... Mme de Fondège était une épouse fidèle, dans le sens strict et +légal du mot... Mais comme elle s’en vengeait! Elle était «vertueuse,» +mais si rageusement qu’on eût juré que c’était contre son gré et qu’elle +le regrettait. + +Aussi, menait-elle son mari au doigt et à l’œil, durement, +brutalement, comme un nègre... + +Et lui, si terrible dehors, qui relevait si crânement ses moustaches à +la Victor-Emmanuel, qui jurait à faire rougir un hussard ivre, il +devenait près de sa femme plus soumis qu’un enfant et résigné comme un +mouton. + +Il frémissait, quand elle arrêtait sur lui, d’une certaine façon, ses +yeux d’un bleu pâle, plus froid que la lame d’un couteau. + +Et malheur à lui s’il se hasardait à se rebiffer... Elle le laissait +sans un sou en poche, et pendant ces temps de pénitence il en était +réduit à emprunter de ci et de là une pièce de vingt francs, qu’il +oubliait de rendre généralement. + +Un frère de Mme de Fondège, un lieutenant de vaisseau mort au +Mexique, l’avait surnommée «Mme Range-à-bord,» et ce sobriquet +trivial que les matelots donnent aux officiers despotes et tatillons, +peignait merveilleusement son caractère... + +Impérieuse, elle l’était à l’excès, et, en outre, irascible, envieuse et +rancunière. + +Nul autant qu’elle ne fit mentir le proverbe populaire: «Tout gras, tout +bon.» + +Le fiel et les rages dévorées en secret l’avaient engraissée!... + +Mais, en venant à l’hôtel de Chalusse, Mme de Fondège s’était grimée +de douceur et de sensibilité; ses yeux avaient des caresses +inaccoutumées, et lorsqu’elle entra, elle appuyait son mouchoir sur sa +bouche comme pour comprimer des sanglots. + +Le général, aussitôt, l’attira vers Mlle Marguerite, et d’un ton à la +fois sentimental et solennel: + +--Chère Athénaïs, prononça-t-il, voici la fille de mon meilleur et de +mon plus vieil ami... Je connais votre cœur... Je sais qu’elle +trouvera en vous une seconde mère... + +Mlle Marguerite demeurait immobile et glacée... Persuadée que Mme +de Fondège allait se précipiter à son cou et l’embrasser, elle +s’imposait la plus pénible contrainte pour dissimuler ses sensations. + +Elle s’effrayait à tort. + +L’hypocrisie de «la générale» était supérieure aux grossières +manifestations de Mme Léon. + +«La générale» se contenta de lui serrer les mains avec une effusion +convulsive, tout en répétant d’un ton pénétré et les yeux levés au ciel: + +--Quel malheur!... Si jeune!... Tout à coup!... c’est affreux!... + +Et comme elle n’obtenait pas de réponse, d’un air de dignité triste, +elle ajouta: + +--Je n’ose vous demander toute votre confiance, chère et malheureuse +enfant... La confiance ne peut naître que de longues relations et d’une +mutuelle estime... Vous apprendrez à me connaître... Ce doux nom de +mère, vous me le donnerez quand je l’aurai mérité... + +Resté un peu à l’écart, le général écoutait en homme dressé à admirer sa +femme et payé pour bien savoir ce dont elle était capable... + +--Voilà la glace rompue, pensait-il... ce sera bien le diable si +Athénaïs ne fait pas tout ce qu’elle voudra de cette petite sauvage!... + +Ses espérances se reflétaient si joyeusement sur sa physionomie, que +Mme Léon, qui le guettait du coin de l’œil, en fut toute saisie. + +--Ah! doux Jésus!... se dit-elle, que veulent donc ces gens-ci, et que +signifient toutes ces tendresses? Ma foi, tant pis! il faut que je +prévienne. + +Et persuadée que personne ne l’observait, elle se coula sans bruit +jusqu’à la porte et sortit vivement. + +Mais Mlle Marguerite veillait. + +Résolue à pénétrer l’intrigue encore inexplicable qui s’agitait autour +d’elle, et à la déjouer, elle avait compris que tout dépendait de son +attention à saisir, pour en profiter, les plus futiles indices. + +Or, elle avait surpris le triomphant sourire du général et la grimace +d’inquiétude que ce sourire avait arraché à Mme Léon. + +Voyant s’éloigner cette dernière furtivement, Mlle Marguerite comprit +bien que ce n’était pas sans quelque raison grave. + +C’est pourquoi, sans s’inquiéter des convenances: + +--Excusez-moi une seconde, dit-elle à M. et à Mme de Fondège. + +Et les laissant confondus, elle s’élança dehors. + +Ah!... elle n’eut pas besoin d’aller loin. S’étant penchée au-dessus de +la rampe, elle aperçut dans le vestibule la femme de charge et le +marquis de Valorsay qui causaient, lui flegmatique et hautain comme +d’ordinaire, elle assez animée... + +Il tombait sous le sens que Mme Léon s’était doutée que le marquis +serait parmi les gens arrivés des premiers pour le convoi de M. de +Chalusse, qu’elle l’avait fait demander et qu’elle l’avertissait de la +présence de Mme de Fondège. + +Toutes ces circonstances étaient bien peu de chose. Mais ce sont les +riens qui, le plus souvent, décident de la vie... Ces riens, d’ailleurs, +étaient pour Mlle Marguerite autant de lueurs dans les ténèbres, +autant de bouts du fil qui pouvait la conduire à la vérité. + +Ils lui prouvaient que les intérêts de M. de Fondège et de M. de +Valorsay étaient opposés, qu’ils devaient s’exécrer, par conséquent, et +qu’avec un peu de patience on pourrait utiliser chacun d’eux contre +l’autre... + +Ils lui affirmaient aussi que c’était pour le compte de M. de Valorsay +que Mme Léon l’espionnait, et que, par suite, il devait connaître +depuis assez longtemps l’existence de Pascal Férailleur... + +Mais elle n’avait pas le temps de tirer les dernières conséquences de ce +qu’elle venait de découvrir... Son absence pouvait éveiller les soupçons +de Mme de Fondège et de son mari, et son succès dépendait du plus ou +moins d’adresse qu’elle mettrait à paraître dupe... + +Elle se hâta donc de rentrer, s’excusant de son mieux... Seulement elle +mentait mal, elle ne savait pas, et son embarras l’eût peut-être trahie, +si le général, heureusement, ne l’eût interrompue. + +--J’ai moi-même à m’excuser de vous quitter, ma chère enfant, dit-il... +Mme de Fondège va rester près de vous... Moi, j’ai à remplir un +devoir sacré... On m’attend pour la cérémonie, et sans doute on +s’impatiente... C’est la première fois de ma vie que je suis inexact... + +Le général avait grandement raison de se hâter de descendre... + +Cent cinquante personnes, au moins, venues pour le convoi de M. de +Chalusse étaient rassemblées dans les vastes salons de l’hôtel, et +commençaient à trouver étrange et choquant qu’on les fît attendre ainsi. + +Et pourtant, la curiosité tempérait un peu l’impatience. + +Il avait transpiré quelque chose des mystérieuses circonstances de la +mort du comte, et les gens bien informés racontaient qu’une somme +fabuleuse avait été enlevée par une toute jeune fille, Mlle +Marguerite. Il est vrai qu’ils ne lui faisaient pas un crime de ce +détournement qui révélait une femme positive et forte, et beaucoup, des +plus fiers, eussent pris volontiers la place de Valorsay, lequel, à ce +qu’on assurait, allait épouser la jolie voleuse et ses millions... + +Le plus désolé du retard était encore M. le commissaire ordonnateur des +pompes funèbres... + +Vêtu de son uniforme de première classe, le bas de soie bien tiré sur +son maigre tibia, le manteau vénitien à l’épaule, le claque sous le +bras, cherchant partout la famille, MM. les parents, un ami, quelqu’un +enfin à qui jeter la phrase sacramentelle qui décide le départ: «Quand +il vous fera plaisir!...» + +Il parlait de donner le signal, quand M. de Fondège parut... Les amis +de M. de Chalusse qui devaient tenir les cordons du poêle, +s’avancèrent... Le char funèbre s’ébranla... il y eut une minute de +confusion, et enfin le cortége se mit en marche. + +Un grand silence se fit, qui donna quelque chose de lugubre au bruit +sourd de la porte de l’hôtel se refermant lourdement. + +--Allons!... gémit Mme de Fondège, tout est consommé... + +Mlle Marguerite ne répondit que par un geste désolé... Articuler une +syllabe lui eût été impossible... les larmes l’étouffaient. + +Que n’eût-elle pas donné en ce moment pour être seule, pour s’abandonner +sans contrainte à de poignantes émotions. + +Hélas!... la prudence la condamnait à une sorte de comédie sinistre. + +Le soin de son honneur et le souci de l’avenir lui faisaient une loi de +subir d’un visage impénétrable les consolations menteuses d’une femme +qu’elle savait sa plus dangereuse ennemie. + +Et certes, «la générale» ne les épargnait pas, ces consolations... Nulle +mieux qu’elle ne savait jouer la forte et rude commère qui cache un +cœur d’une exquise sensibilité sous ses robustes appas... Et ce n’est +qu’après d’assez longues considérations sur l’instabilité des choses +humaines qu’elle osa revenir au sujet que trahissait sa lettre de la +veille... + +--Car il faut, malgré tout, en revenir au positif, poursuivait-elle. Il +n’est pas de douleur que respectent les mesquines et tristes réalités de +la vie... Ainsi vous, chère enfant, tandis que vous trouveriez à +pleurer en paix une amère jouissance, il faut que vous songiez à votre +avenir... M. de Chalusse n’ayant pas d’héritiers, la justice va +s’emparer de cet hôtel... vous n’y pouvez plus rester. + +--Je le sais, madame. + +--Où irez-vous? + +--Hélas! + +Mme de Fondège porta son mouchoir à ses yeux comme pour essuyer une +larme furtive, puis brusquement: + +--Je vous dois la vérité, ma chère fille, écoutez-la. Je ne vois pour +vous que deux partis à prendre... Demander la protection d’une famille +honorable, ou entrer au couvent... Hors de là, point de salut. + +Mlle Marguerite baissa la tête sans mot dure... Laisser «la générale» +s’avancer et parler beaucoup était la seule chance qu’elle eût de +discerner sa pensée. + +Ce silence parut inquiéter Mme de Fondège, qui reprit: + +--Songeriez-vous à affronter seule les difficultés et les périls de la +vie?... Ah! je ne puis le croire... ce serait une épouvantable +démence... Jeune comme vous l’êtes, mon enfant, belle, séduisante, +souverainement douée, il est impossible que vous viviez seule et libre. +Eussiez-vous assez de force de caractère pour demeurer honnête et pure, +le monde ne vous en refuserait pas moins son estime... Le monde ne croit +pas aux vertus qui se gardent seules... Préjuges! me direz-vous... +Soit!... Il n’en est pas moins vrai qu’une jeune fille qui brave +l’opinion est une fille perdue... + +A l’exaltation de «la générale,» il était aisé de comprendre qu’avant +tout et surtout elle craignait que Mlle Marguerite n’usât de sa +liberté. + +--Que faire, donc?... demanda la jeune fille. + +--Je vous l’ai dit, il y a le couvent. Pourquoi n’y entreriez-vous pas? + +--J’aime la vie... + +--Alors, frappez à la porte d’une maison honorable. + +--L’idée d’être à charge à quelqu’un me révolte. + +Fait significatif, Mme de Fondège ne protesta pas, ne parla pas de sa +maison... Elle était trop fière pour cela... L’ayant une fois offerte, +elle crut qu’insister serait éveiller des défiances. + +Elle se contenta d’énumérer les raisons qui militaient en faveur des +deux déterminations qu’elle offrait, répétant de temps à autre: + +--Décidez-vous!... N’attendez pas le dernier moment!... + +Mlle Marguerite était décidée... Cependant, avant de se déclarer, +elle eût voulu consulter le seul ami qu’elle se connût au monde, le +vieux juge de paix. + +La veille, il lui avait dit: «A demain;» elle savait que l’opération de +l’apposition des scellés n’était pas terminée, elle s’étonnait de ne pas +l’avoir vu encore, et elle l’espérait de minute en minute. + +Aussi, évita-t-elle, et non sans adresse, toute réponse formelle, +jusqu’à ce qu’enfin, un domestique parut, qui annonça: + +--M. le juge de paix. + +Il entra lentement, ayant toujours aux lèvres son sourire débonnaire, +mais son œil perspicace ne quitta pas Mme de Fondège. + +Il salua, prononça quelques mots de politesse, puis s’adressant à +Mlle Marguerite: + +--Il faut que je vous parle, mademoiselle, dit-il, à l’instant... Mais +dites à madame que vous serez de retour près d’elle avant un quart +d’heure. + +Elle le suivit, et lorsqu’ils furent seuls, les portes fermées, dans le +cabinet de feu M. de Chalusse: + +--J’ai beaucoup pensé à vous, mon enfant, reprit le vieux juge, oui, +beaucoup... et il me semble que je m’explique certaines choses. Mais +avant tout, qu’est-il arrivé depuis que je vous ai quittée? + +--Ah!... monsieur, beaucoup de choses. + +Et aussitôt, brièvement, mais avec une précision extrême, elle lui +détailla les événements si petits et si importants qui se succédaient +depuis vingt-quatre heures, sa course inutile rue d’Ulm, la sortie +mystérieuse de Mme Léon et sa conversation avec le marquis de +Valorsay, la lettre de Mme de Fondège et enfin cette insupportable +visite et tout ce qui s’y était dit. + +Lui écoutait, les yeux attachés au chaton de sa bague, selon sa coutume +dans les conjonctures qu’il estimait difficiles. + +--Tout cela est grave, prononça-t-il, très-grave... La lumière se fait, +peu à peu... Vous aviez peut-être raison... Peut-être M. Férailleur +est-il innocent... Et cependant, pourquoi fuir, pourquoi passer à +l’étranger?... + +--Ah!... monsieur, la fuite de Pascal n’est qu’une feinte, il est à +Paris, caché quelque part, un pressentiment me le crie, j’en suis sûre, +et je sais un homme qui me le retrouvera... Une seule chose me confond: +son silence... Disparaître ainsi sans un mot, sans me donner signe de +vie... + +D’un geste, le juge de paix l’arrêta. + +--Je ne vois rien là de surprenant, fit-il, du moment où votre +gouvernante est l’espion du marquis de Valorsay... Qui vous dit qu’elle +n’a pas intercepté ou détruit quelque lettre? + +Mlle Marguerite pâlit, et ses yeux noirs étincelèrent. + +--Grand Dieu! s’écria-t-elle, quelle n’était pas mon aveuglement!... Je +n’avais pas songé à cela! Oh! la misérable!... Et ne pouvoir +l’interroger et lui arracher l’aveu de son crime!... Être condamnée, si +je veux arriver à la vérité, à rester avec elle en apparence ce que +j’étais par le passé!... + +Mais le juge de paix n’était pas homme à laisser s’égarer une enquête +qu’il entreprenait. + +--Revenons à Mme de Fondège, dit-il, et résumons sa conversation. +Elle redoute extrêmement de vous voir courir le monde... Est-ce par +affection? Non. Pourquoi, alors? C’est ce qu’il faudra chercher. +Secondement, il paraît lui être indifférent que vous acceptiez son +hospitalité ou que vous entriez au couvent. + +--Elle me pousserait plutôt vers le couvent... + +--Eh bien!... que conclure de là?... que les Fondège ne tiennent +aucunement à s’emparer de vous et à vous faire épouser leur fils... +S’ils n’y tiennent pas, c’est qu’ils sont sûrs, positivement, +indiscutablement, que les valeurs disparues n’ont pas été détournées par +vous... Or, je vous le demande, d’où vient cette certitude absolue?... +Simplement de ce qu’ils savent où sont les millions... et s’ils le +savent... + +--Ah!... monsieur, c’est qu’ils les ont volés!... + +Le vieux juge se taisait. + +Il avait retourné en dedans le chaton de sa bague--signe d’orage, eût +dit son greffier--et si maître qu’il fût de l’expression de son visage, +on pouvait y suivre les phases d’un violent combat intérieur. + +--Eh bien, oui, mon enfant, prononça-t-il enfin, oui ma conviction est +que les Fondège ont entre les mains les millions que vous aviez vus dans +le secrétaire de M. de Chalusse et que nous n’y avons plus retrouvés... +Comment, par quel prodige de ruse et de scélératesse s’en sont-ils +emparés?... C’est ce que je ne puis concevoir... Le sûr, c’est qu’ils +les ont, ou la logique n’est plus la logique. + +Il demeura pensif un moment, les sourcils contractés par l’effort de la +réflexion, et plus lentement il reprit: + +--En vous découvrant toute ma pensée, je vous donne, à vous, jeune +fille, presqu’une enfant, une preuve d’estime et de confiance dont peu +d’hommes me sembleraient dignes. C’est que je puis me tromper et qu’un +magistrat ne doit pas accuser sans être trois fois sûr... Ce que je +viens de vous dire, Mlle Marguerite, vous devez l’oublier... + +Toute remuée par l’accent du juge, elle le regardait d’un air de stupeur +profonde. + +--Vous me conseillez d’oublier! murmura-t-elle, vous voulez que +j’oublie!... + +--Oui!... Vos légitimes soupçons, vous devez les cacher au plus profond +de votre cœur, jusqu’au moment où vous aurez réuni assez de preuves +pour confondre les misérables... Certes, découvrir et rassembler +d’irrécusables preuves de ce mystérieux détournement est difficile... +Ce n’est pas impossible, avec le temps, cet infaillible divulgateur des +crimes... Et vous pouvez compter sur moi... je vous aiderai de toutes +les forces de ma vieille expérience... Il ne sera pas dit que j’aurai +laissé écraser une pauvre fille, lorsque je vois une chance de la +sauver... + +Des larmes, bien douces cette fois, tremblaient dans les longs cils de +Mlle Marguerite. Le monde n’était donc pas composé uniquement de +coquins!... + +--Ah!... vous êtes bon, vous, monsieur, dit-elle, vous êtes bon!... + +--Assurément! interrompit-il avec une bienveillante brusquerie... Mais +il faudra, mon enfant, vous aider vous-même... Songez-y bien; si les +Fondège se doutent de vos... c’est-à-dire de nos soupçons, tout est +perdu. Répétez-vous cela à tout moment de la journée... et soyez +impénétrable, car les gens qui n’ont ni la conscience ni les mains +nettes sont ombrageux. + +Il n’avait nul besoin d’insister sur ce point. Il le comprit, et +changeant brusquement de ton: + +--Avez-vous quelque projet? demanda-t-il. + +A lui, elle pouvait, elle devait tout dire. + +Elle se redressa donc, vibrante d’énergie, et d’une voix ferme: + +--Ma résolution est prise, monsieur, sauf toutefois votre approbation. +D’abord, je garde Mme Léon près de moi... au titre qu’elle voudra, +peu m’importe. Par elle, sans qu’elle s’en doute, je saurai les menées +de M. de Valorsay et peut-être même ses espérances et son but... En +second lieu, j’accepte l’hospitalité que m’offrent le général et sa +femme... Près d’eux je serai au centre même de l’intrigue et dans une +position unique pour recueillir les preuves de leur infamie. + +Le vieux juge eut une exclamation de plaisir. + +--Vous êtes une vaillante fille, mademoiselle Marguerite!... +s’écria-t-il, et prudente en même temps... Oui, c’est bien ainsi qu’il +faut agir. + +Il n’y avait plus qu’à régler les conditions du départ de Mlle +Marguerite. + +Elle possédait de très-beaux diamants et des bijoux du plus grand prix; +devait-elle les garder? + +--Certes, ils sont bien à moi, dit-elle. Mais après les indignes +accusations dont j’ai été l’objet, je ne puis consentir à les emporter, +il y en a pour une somme trop considérable... Je vous les laisserai, +monsieur, à l’exception de ceux dont je me sers habituellement... Si +plus tard le tribunal me les restitue, eh bien!... je les reprendrai... +et non sans plaisir, je l’avoue à ma honte. + +Et le juge s’inquiétant de la façon dont elle vivrait et de ses +ressources: + +--Oh!... j’ai de l’argent, répondit-elle. M. de Chalusse était la +générosité même, et moi j’ai des goûts assez simples... En moins de six +mois, sur ce qu’il me donnait pour ma toilette, j’ai économisé plus de +huit mille francs... C’est la sécurité pour plus d’un an. + +Le juge de paix lui expliqua alors, que presque certainement le tribunal +lui allouerait une certaine somme à prendre sur cette fortune immense, +désormais sans possesseur connu. + +Le comte, qu’il fût ou non son père,--là n’était pas la question,--se +trouvait être en fait, son «tuteur officieux...» et elle, encore +qu’elle fût émancipée, pouvait être considérée comme une mineure. + +Elle avait donc à invoquer le bénéfice de l’article 367 du Code civil, +lequel dit expressément: + +«Dans le cas où le tuteur officieux mourrait, sans avoir adopté son +pupille, il sera fourni à celui-ci, durant sa minorité, des moyens de +subsister dont la quotité et l’espèce... seront réglées, soit +aimablement... soit judiciairement.» + +--Raison de plus, prononça Mlle Marguerite, pour renoncer à mes +parures. + +Restait à décider comment elle donnerait de ses nouvelles à son vieil +ami. Ils cherchèrent et trouvèrent un moyen de correspondance qui devait +déjouer la plus exacte surveillance du général et de sa femme. + +--Et maintenant, fit le juge de paix, remontez vite chez vous... Qui +sait ce que pense Mme de Fondège de votre absence?... + +Mais Mlle Marguerite avait une requête à présenter. + +Elle avait vu très-souvent entre les mains de M. de Chalusse, un petit +cahier relié où il notait l’adresse des gens avec qui il était en +relations. L’adresse de M. Fortunat devait s’y trouver. + +Elle demanda donc et obtint du juge de paix la permission de rechercher +ce répertoire. Elle le trouva, et à sa grande joie, à la lettre F, elle +lut: + +Fortunat (Isidore), agent d’affaires, 28, place de la Bourse. + +--Ah!... je suis sûre à cette heure de retrouver Pascal, s’écria-t-elle. + +Et après avoir une fois encore remercié le juge de paix, dissimulant +sous l’air le plus abattu qu’elle put prendre ses grandes espérances, +elle regagna sa chambre. + +--Comme vous avez été longtemps, bon Dieu! lui dit Mme de Fondège. + +--J’ai eu beaucoup d’explications à donner, madame. + +--On vous tourmente, ma pauvre petite! + +--Oh! indignement... + +Ce mot fournissait à «la générale» l’occasion de revenir tout +naturellement à ses conseils. + +Mais Mlle Marguerite n’était pas si simple que de se laisser +convaincre, comme cela, tout à coup; elle éleva bien des objections et +discuta longtemps avant d’en arriver à déclarer à Mme de Fondège +qu’elle serait trop heureuse d’accepter la protection et l’hospitalité +qu’elle lui avait offertes... + +Et encore, n’était-ce pas sans conditions... Ainsi, elle prétendait +payer une pension, ne voulant pas être une charge... Elle tenait aussi à +garder près d’elle sa gouvernante, trop attachée, disait-elle, à cette +chère Léon pour s’en séparer. + +La digne femme de charge assistait à cette conversation. Un instant, +elle avait craint que Mlle Marguerite ne soupçonnât ses honnêtes +manœuvres... ses craintes s’envolèrent. Et même, intérieurement, elle +se félicita de sa rare habileté. + +Tout était entendu, conclu, scellé par un baiser, lorsque, sur les +quatre heures, le général reparut. + +--Ah!... mon ami, lui cria sa femme, quel bonheur!... Nous avons une +fille!... + +Il ne fallait rien moins que cette nouvelle pour le remettre. Au bruit +sourd des pelletées de terre tombant sur le cercueil de M. de Chalusse, +il s’était presque trouvé mal au cimetière, et même cette défaillance +d’un homme orné de si terribles moustaches avait beaucoup surpris. + +--Oui, c’est un grand bonheur!... répondit-il. Mais, sacré tonnerre!... +je n’avais jamais douté du cœur de cette chère mignonne. + +Sa femme et lui, néanmoins, dissimulèrent mal une grimace, quand le juge +de paix leur apprit que leur «chère fille aimée» n’emportait pas ses +diamants. + +--Sacrebleu!... gronda le général, je reconnais son père à ce trait!... +Voilà de la délicatesse, ou je ne m’y connais pas!... Beaucoup de +délicatesse!... trop, peut-être. + +Mais le juge de paix lui ayant dit que le tribunal, sans doute, +ordonnerait la restitution des diamants, son visage s’éclaira, et il +descendit veiller de sa personne aux malles et aux effets de Mlle +Marguerite, que M. Casimir faisait charger sur un des fourgons de +l’hôtel... + +Puis le moment du départ vint. + +Mlle Marguerite répondit aux adieux des domestiques, ravis d’être +débarrassés de sa présence, et, avant de monter en voiture, elle attacha +un long et douloureux regard à cette princière demeure de Chalusse, +qu’elle avait eu le droit de croire sienne, et qu’elle quittait sans +doute pour toujours!... + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + + + +LA VIE INFERNALE + +II + +LIA D’ARGELÈS + + +OUVRAGES DU MEME AUTEUR + +=LA VIE INFERNALE=. 6e édition. 2 vol. grand in-18. 7 fr. » + +=L’AFFAIRE LEROUGE=. 10e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50 + +=LE DOSSIER Nº 113=. 9e édit. 1 vol. fr. in-18. 3 fr. 50 + +=LE CRIME D’ORCIVAL=. 7e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50 + +=LES ESCLAVES DE PARIS=. 6e édit. 2 vol. gr. in-18. 7 fr. » + +=LE 13e HUSSARDS=. 21e édit. 1 vol gr. in-18. 3 fr. 50 + +=MONSIEUR LECOQ=. 7e édit. 2 vol. gr. in-18. 7 fr. » + +=LES COTILLONS CÉLÈBRES=. 7e édit. ornée de portraits. +2 vol. gr. in-18. 7 fr. » + +=LES COMÉDIENNES ADORÉES=. Nouv. édit. 1 vol. 3 fr. 50 + +=LES GENS DE BUREAU=. 6e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50 + +=LA CLIQUE DORÉE=. 4e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50 + +=MARIAGES D’AVENTURE=. Nouvelle édit. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 + +=LA CORDE AU COU=. 7e édit. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 + +=LA DEGRINGOLADE=. 5e édit. 3 vol. gr. in-18. 7 fr. » + +=L’ARGENT DES AUTRES=. 5e édit. 2 vol. grand in-18. 7 fr. » + +=LE PETIT VIEUX DES BATIGNOLLES=. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50 + +Paris.--Imprimerie de l’_Étoile_, BOUDET, Directeur, rue Cassette, 1. + + + + +LA VIE + +INFERNALE + +PAR + +ÉMILE GABORIAU + +II + +LIA D’ARGELÈS + +[Illustration] + +PARIS + +E. DENTU, ÉDITEUR + +LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES + +PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D’ORLÉANS + +1882 + +Tous droits réservés + + + + +LA VIE INFERNALE + + + + +LIA D’ARGELÈS + + + + +I + + +Se venger!... + +Telle est la première, l’unique pensée, lorsqu’on se voit victime d’une +injustice atroce, de quelque guet-apens infâme où s’engloutissent +l’honneur et la fortune, le présent, l’avenir et jusqu’à l’espérance. + +Les tourments qu’on endure ne peuvent être atténués que par l’idée qu’on +les rendra au centuple. + +Et rien ne semble impossible en ce premier moment, où des flots de haine +montent au cerveau en même temps que l’écume de la rage monte aux +lèvres, nul obstacle ne semble insurmontable, ou plutôt on n’en aperçoit +aucun. + +C’est plus tard, quand les facultés ont repris leur équilibre, qu’on +mesure l’abîme qui sépare la réalité du rêve, le projet de l’exécution. + +Et quand il faut se mettre à l’œuvre, à beaucoup le découragement +arrive. La fièvre est passée, on se résigne... On maudit, mais on n’agit +pas... On s’engourdit dans son opprobre immérité... On s’abandonne, ou +désespère... on se dit: à quoi bon! + +Et l’impunité des coquins est une fois de plus assurée. + +Un abattement pareil attendait Pascal Férailleur, le matin où, pour la +première fois, il s’éveilla dans ce pauvre appartement de la route de la +Révolte où il était venu se cacher sous le nom de Mauméjan... + +Pour longtemps encore ce devait lui être un moment affreux que celui où, +chaque matin, en se réveillant, il rapprenait pour ainsi dire son +désastre... + +Accoudé sur son oreiller, pâle, la sueur au front, il examinait les +côtés politiques et pratiques de sa tâche, et des difficultés se +dressaient devant lui, qui lui paraissaient plus difficiles à écarter +que des montagnes. + +Une effroyable calomnie l’avait terrassé... il pouvait tuer le lâche +calomniateur, mais après!... Comment atteindre et étouffer la calomnie +elle-même!... + +--Autant vaudrait, pensait-il, essayer de serrer dans sa main une +poignée d’eau, autant vaudrait essayer d’arrêter, en étendant les bras, +le vent empesté qui apporte une épidémie... + +C’est qu’aussi l’espérance sublime qui l’avait un moment enflammé, +s’était éteinte. + +Depuis cette lettre fatale qui lui, avait été remise par Mme Léon, +il voyait Marguerite perdue pour lui sans retour... Dès lors, à quoi bon +lutter!... Quel serait le prix de sa victoire si, par miracle, à force +de patience et d’énergie il triomphait?... Marguerite perdue, que lui +importait le reste... + +Il se disait cela, et en même temps il se sentait pénétré d’un désespoir +d’autant plus profond qu’il était calme, et pour ainsi dire réfléchi. + +Ah! s’il eût été seul au monde!... Mais il avait sa mère, il se devait à +cette femme énergique dont la voix, une fois déjà, avait fait tomber de +ses mains l’arme du suicide. + +--Je me débattrai donc, je lutterai puisqu’il le faut, murmura-t-il, en +homme qui d’avance prévoit l’inutilité de ses efforts... + +Il s’était levé, cependant, et il achevait de s’habiller quand on frappa +doucement à la porte de sa chambre. + +--C’est moi, mon fils! fit au dehors la voix de Mme Férailleur. + +Pascal s’empressa d’ouvrir. + +--Je viens te chercher, lui dit sa mère, parce que cette femme de ménage +dont tu m’as parlé hier soir, Mme Vantrasson, est en bas, et avant de +l’accueillir je désire ton avis. + +--Cette femme ne te plaît donc pas, chère mère!... + +--Je veux que tu la voies. + +Il descendit et se trouva en présence d’une grosse femme, blême, aux +lèvres minces et aux yeux fuyants, qui le salua d’une révérence +obséquieuse. + +C’était bien Mme Vantrasson en personne, l’hôtesse du +«Garni-Modèle,» qui demandait à occuper au service d’autrui trois ou +quatre heures qu’elle avait de libres, disait-elle, dans la matinée. + +Certes, ce n’était pas pour son agrément qu’elle se décidait à entrer en +condition, sa dignité de commerçante en souffrait cruellement... mais il +faut manger. + +Les locataires n’affluaient pas au «Garni-Modèle,» malgré les séductions +de ce titre, et ceux qui y couchaient par hasard, réussissaient toujours +à voler quelque chose. L’épicerie ne rendait pas, et les quelques sous +que laissait de temps à autre un ivrogne, Vantrasson les empochait... +pour aller boire chez un concurrent. Il est connu que ce que l’on boit +chez soi est amer. + +Si bien que n’ayant crédit ni chez le boulanger, ni chez le boucher, ni +la fruitière, Mme Vantrasson en était réduite, a certains jours, à se +sustenter uniquement des produits de sa boutique, figues moisies ou +raisins secs avariés, qu’elle arrosait de torrents de mêlé-cassis... sa +seule consolation ici-bas. + +Mais ce n’était pas «un régime,» ainsi qu’elle le confessait... De là +cette résolution de chercher «un ménage» qui lui assurât le déjeuner +quotidien et quelque argent, qu’elle se jurait bien de ne pas laisser +voir à son digne époux. + +--Quelles seraient vos conditions?... demanda Pascal. + +Elle parut se recueillir, compta sur ses doigts, et finalement déclara +qu’elle se contenterait du déjeuner et de quinze francs par mois, à la +condition toutefois qu’elle irait seule aux provisions. + +Car c’est là que nous en sommes. + +La première question d’une cuisinière qui se présente dans une maison +est invariablement celle-ci: «Ferai-je le marché?» En bon français, cela +signifie: «Aurai-je du moins quelques facilités pour voler?» Chacun sait +cela, et nul ne s’en étonne... c’est dans les mœurs. + +Et c’est là-dessus que se débattent les conditions; la cuisinière +proclamant hautement et du plus beau sang-froid qu’elle prétend voler, +les maîtres hasardant quelques timides objections. + +--Je vais aux provisions moi-même, osa déclarer Mme Férailleur. + +--Alors, répliqua Mme Vantrasson, ce sera trente francs. + +Pascal et sa mère s’étaient consultés du regard; cette mégère leur +déplaisait également, il ne s’agissait plus que de l’éconduire, ce qui +était facile. + +--Trop cher!... dit Mme Férailleur, je n’ai jamais donné plus de +quinze francs. + +Mais la Vantrasson n’était pas femme à se décourager ainsi, sachant bien +que si elle laissait échapper cette place, elle n’en retrouverait pas +facilement une autre. + +Des gens étrangers au quartier, des nouveaux venus ignorant la +réputation du «Garni-Modèle,» pouvaient seuls introduire chez eux +l’hôtesse de cet honorable établissement. + +Elle se mit donc à insister, et pour attendrir Pascal et sa mère, entama +son histoire, c’est-à-dire une histoire de fantaisie où mêlant assez +adroitement le faux au vrai, elle se donnait pour une victime de la +concurrence, des démolitions, de la rareté de l’argent, et aussi de la +barbarie de ses parents. + +Car elle appartenait, affirmait-elle, ainsi que son mari, à une +très-honorable famille... on pouvait s’en assurer. La sœur de +Vantrasson était mariée à un nommé Greloux, relieur autrefois, rue +Saint-Denis, qui s’était retiré des affaires après fortune faite. + +Comment les Greloux ne les avaient-ils pas aidés et sauvés de la +faillite?... C’est qu’il ne faut rien attendre de bon des parents, +gémissait-elle; ils vous jalousent et vous caressent, si vous +réussissez; mais si vous échouez, ils vous repoussent... + +Loin de rendre la Vantrasson intéressante, ces doléances donnaient à sa +physionomie déjà ingrate quelque chose de faux, de suspect et +d’inquiétant. + +--Je vous l’ai dit, interrompit Mme Férailleur, c’est quinze +francs... à prendre ou à laisser. + +La mégère se récria. Elle consentait à rabattre cinq francs de ses +prétentions, mais plus... impossible. + +Fallait-il regarder à dix francs pour s’assurer un trésor comme elle, +une femme établie, honnête, qui n’avait pas sa pareille pour la +propreté, et comparable au caniche pour le dévouement à ses maîtres. + +--Sans compter, ajoutait-elle, que j’ai été une fine cuisinière, dans +mon temps, et que je n’ai pas trop perdu... Monsieur et Madame seraient +contents de moi, car j’ai vu plus d’un gros seigneur se lécher les +doigts de mes sauces quand j’étais au service de M. de Chalusse... + +Pascal et sa mère ne purent s’empêcher de tressaillir à ce nom, mais +c’est d’un ton d’indifférence bien jouée que Mme Férailleur dit: + +--M. de Chalusse?... + +--Oui, madame... un comte... et si riche qu’il ne connaissait pas sa +fortune... S’il était encore de ce monde, je n’en serais pas réduite à +servir les autres... Mais il est mort, et même on l’enterre +aujourd’hui... + +Elle eut un sourire gros de réticences, et d’un air mystérieux: + +--Étant allée hier à l’hôtel de Chalusse, pour solliciter un secours, +j’ai appris ce grand malheur... Vantrasson, mon mari, était venu avec +moi, et même, pendant que nous causions avec le concierge, il a +reconnu... oh! mais très bien, rien qu’en la voyant traverser le +vestibule; une personne qui dans le temps jadis... Enfin, cela ne me +regarde pas... C’est une belle demoiselle, maintenant, haute comme les +nues, et défunt M. le comte la faisait passer pour sa fille... C’est +tout de même ont drôle de chose que la vie du monde!... + +Pascal était devenu plus blanc que le plâtre de la muraille. Ses yeux +flamboyaient. Mme Férailleur frémit. + +--Soit! dit-elle à la Vantrasson, vous aurez vos vingt-cinq francs... A +cette condition pourtant que si parfois j’ai besoin de vous le soir, +vous viendrez sans récriminations... Ces jours-là, je vous donnerai le +dîner. + +Et sortant cinq francs de sa poche, elle les mit dans la main de +l’hôtesse du «Garni-Modèle» et ajouta: + +--Voici votre denier à Dieu. + +L’autre lestement empocha l’argent; toute surprise, par exemple, de +cette brusque décision qu’elle n’espérait guère et ne sachant à quoi +l’attribuer. + +N’importe!... ce dénoûment l’enchantait si fort qu’elle voulût entrer en +fonctions à l’instant même, et pour se débarrasser d’elle, Mme +Férailleur fut obligée de l’envoyer chercher ce qui était nécessaire +pour le déjeuner... + +Puis, dès qu’elle fut seule avec son fils: + +--Eh bien!... Pascal!... fit-elle. + +Mais l’infortuné semblait changé en statue; voyant qu’il ne répondait ni +ne bougeait, elle poursuivit d’un ton sévère: + +--Est-ce donc ainsi que tu tiens tes résolutions et tes serments!... Tu +prétends mener à bonne fin une tâche toute de patience, de ruse et de +dissimulation, et au premier événement imprévu, ton sang-froid +t’abandonne et tu perds la tête... Sans moi, tu te trahissais devant +cette femme... Renonce à nous venger, résigne-toi au triomphe du marquis +de Valorsay, si ton visage doit être comme un livre ouvert où chacun +lira le secret de tes pensées et de tes desseins!... + +Pascal hochait la tête d’un air désespéré. + +--Tu n’as donc pas entendu, mère... balbutia-t-il. + +--Quoi?... + +--Ce qu’a dit cette mégère!... Cette personne... dont elle parlait... +que son mari a reconnut... c’est... ce ne peut être que Marguerite. + +--Je le crois. + +Il recula, stupéfié. + +--Tu le crois!... balbutia-t-il, et tu me le dis ainsi, froidement, sans +émotion, comme si c’était une chose naturelle, possible même... Tu n’as +donc pas compris le sens honteux des insinuations de cette abjecte +vieille!... Tu n’as donc pas vu son sourire hypocrite et l’infernale +méchanceté qui éclatait dans ses yeux!... Pourquoi l’avoir +interrompue!... Qui sait quelle abominable calomnie montait à ses +lèvres! + +Malheureux!... Il pressait son front entre ses mains, comme s’il l’eût +senti prêt d’éclater. + +--Et je n’ai pas écrasé cette infâme vieille, répétait-il, je ne l’ai +pas foulée aux pieds!... + +Ah! si elle n’eût suivi que les inspirations de son cœur, Mme +Férailleur se fût jetée au cou de son fils, elle l’eût pressé entre ses +bras, elle eût mêlé ses larmes aux siennes. L’austère raison l’arrêta... +Dans le cœur de cette simple bourgeoise parlait haut ce fier +sentiment du devoir qui soutient les humbles héroïnes du foyer, bien +supérieures aux tapageuses aventurières dont l’histoire enregistre le +nom. + +Elle comprit que Pascal devait être non consolé mais excité, et s’armant +de courage: + +--Connais-tu exactement le passé de Mlle Marguerite? demanda-t-elle. +Non, n’est-ce pas... Tout ce que tu sais c’est que sa vie a été +très-agitée... c’est une raison pour qu’elle prête beaucoup à la +calomnie... + +Il n’y avait au monde que Mme Férailleur, à pouvoir s’exprimer ainsi +impunément devant Pascal. + +--En ce cas, ma mère, prononça-t-il, vous avez eu tort d’interrompre +Mme Vantrasson, elle vous eût probablement appris beaucoup de +choses... + +--Je l’ai arrêtée, c’est vrai, et renvoyée... tu sais pourquoi. Mais +elle est à notre service, maintenant, et quand tu seras calme, quand tu +auras ta raison, rien ne t’empêchera de la faire parler... Il se peut +que cela te serve de savoir qui est ce Vantrasson, et où et comment il +avait connu Mlle Marguerite. + +La honte, la douleur, la rage arrachaient des larmes à Pascal. + +--Mon Dieu, répétait-il, mon Dieu! en être réduit à cet excès de misère +d’entendre ma mère douter de Marguerite! + +Lui ne doutait pas. + +Il eût pu entendre les plus monstrueuses accusations, sans que le +soupçon l’effleurât seulement de ses ailes de chauve-souris. + +Mme Férailleur eut assez de puissance sur elle-même pour hausser les +épaules. + +--Eh mon Dieu!... fit-elle, confonds la calomnie, je ne demande pas +mieux, mais n’oublie pas que nous avons nous-mêmes à nous réhabiliter... +Travaille à écraser tes ennemis, cela sera plus profitable à Mlle +Marguerite que de vaines menaces et de stériles gémissements... Tu avais +juré, ce me semble, de ne plus te plaindre, mais d’agir... + +C’en était trop, et le fouet de cette ironie devait imprimer au cerveau +de Pascal la secousse dont il avait besoin. Chancelant, il fut remis sur +pied, d’aplomb. + +Et c’est froidement qu’il dit: + +--C’est juste... Je te remercie de m’avoir rappelé à moi-même, ma +mère!... + +Elle ne dit mot, mais du fond de son âme, remercia Dieu. + +Mère incomparable, elle avait su lire dans le cœur de son fils, et +apercevant ses hésitations et ses défaillances, elle avait été +épouvantée... Maintenant elle le voyait tel qu’elle le souhaitait... + +Et, en effet, il en était déjà à se reprocher son découragement et à +s’indigner de sa facilité à se laisser émouvoir. Et, pour première +épreuve, il s’imposait de ne pas interroger la Vantrasson avant quatre +ou cinq jours... Si elle avait eu quelques soupçons, ce temps devait +suffire à les dissiper. + +Il parla peu pendant le déjeuner, mais c’est qu’il brûlait de commencer +la lutte, il voulait agir et il se demandait comment entrer en campagne. + +Avant tout, c’était indiqué, il devait étudier la position de l’ennemi, +reconnaître les gens à qui il allait avoir affaire, savoir au juste ce +qu’étaient le marquis de Valorsay et le vicomte de Coralth. + +Où et par quels moyens obtenir des renseignements exacts et minutieux +sur le passé de ces deux hommes? Serait-il donc obligé de les épier à +tout hasard et à dérober de ci et de là quelques informations au moins +douteuses?... Cette façon de procéder entraînerait bien des +inconvénients et bien des lenteurs. + +Il se torturait l’esprit, quand tout à coup lui revint en mémoire ce +joueur étrange de la soirée de Mme d’Argelès, ce gros homme essoufflé +qui, le lendemain du guet-apens, était venu le trouver rue d’Ulm et lui +avait signé un certificat d’honorabilité... Il se souvint qu’en le +quittant, ce singulier personnage lui avait dit: «S’il vous faut jamais +un coup d’épaule, venez sonner à ma porte...» + +--Je vais me rendre chez le baron Trigault, dit-il à sa mère, si tes +pressentiments d’hier ne te trompent pas, il nous aidera... + +Moins d’une demi-heure plus tard, il se mettait en route... + +Il avait revêtu ses plus vieux habits, et avait réussi à se donner cette +indéfinissable tournure des gens sans position précise et qui passent +leur vie à solliciter. Cet artifice de toilette et le soin qu’il avait +pris de faire couper sa barbe et ses cheveux le changeaient si bien +qu’il fallait le regarder plusieurs fois et attentivement avant de le +reconnaître. + +On ne l’eût pas reconnu non plus aux cartes de visite qu’il avait en +poche, cartes écrites à la main, par lui, avant de sortir, et où on +lisait: + + _P. Mauméjan,_ + _Homme d’Affaires._ + + Route de la Révolte. + +L’expérience de la vie de Paris lui avait fait choisir la profession +qu’exerçait si honorablement M. Fortunat, qui n’en est pas une, à vrai +dire, et qui pourtant ouvre presque toutes les portes. + +--Je vais entrer dans le premier café venu, se disait-il, j’y demanderai +un Bottin, et j’y trouverai certainement l’adresse du baron Trigault... + +Le baron demeurait rue de la Ville-l’Évêque. + +Son hôtel, un des plus vastes et des plus magnifiques du quartier, +trahissait l’industriel heureux, le financier habile, le propriétaire de +mines... + +Le luxe éclatait au point de surprendre Pascal, qui se demandait comment +le possesseur de cette habitation princière pouvait trouver quelque +plaisir à la table de jeu de l’hôtel d’Argelès... + +Cinq ou six domestiques flânaient dans la cour, lorsqu’il y arriva. Il +marcha droit à l’un d’eux, et le chapeau à la main, demanda: + +--M. le baron Trigault. + +Il eût demandé le Grand-Turc, que le valet ne l’eût pas toisé d’un air +plus étonné... A ce point que, craignant de s’être trompé, il ajouta: + +--N’est-ce pas ici qu’il demeure? + +L’autre éclata de rire. + +--C’est bien ici, répondit-il, et même,--vous pouvez vous flatter +d’avoir une rude chance... il y est... + +--J’aurais à l’entretenir d’une affaire... + +Le domestique appela un de ses collègues: + +--Eh! Florestan... M. le baron reçoit-il? + +--Mme la baronne n’a rien dit. + +Cela parut suffire au valet, et se retournant vers Pascal: + +--En ce cas, dit-il, arrivez... + + + + +II + + +L’intérieur de l’hôtel Trigault, par sa somptuosité, répondait dignement +aux magnificences extérieures... + +Dès le seuil, éclatait le luxe du millionnaire insouciant et prodigue, +curieux de la difficulté vaincue, jaloux de l’impossible et ne +marchandant jamais ses caprices. + +Le vestibule, pavé de mosaïques précieuses, était transformé en serre et +tout encombré de fleurs renouvelées chaque matin... Des plantes rares ou +bizarres grimpaient le long des murs après des treillis d’or ou +pendaient du plafond dans des vases de vieux chine authentique... Et de +ce fouillis de verdure, surgissaient quelques marbres exquis, signés de +noms illustres. + +Sur un canapé de joncs vernis, jouant le banc rustique, deux grands +diables de valets de pied, luisants et brillants comme des sous neufs, +se détiraient et bâillaient à se démettre la mâchoire. + +--Dites donc, vous autres, demanda le domestique qui conduisait Pascal, +peut-on parler à M. le baron? + +--Pourquoi?... + +--C’est que monsieur que voici aurait quelque chose à lui dire. + +Les deux valets toisèrent ce visiteur inconnu, l’estimèrent un de ces +personnages qui n’existent pas pour des laquais de bonne maison, et +finalement éclatèrent de rire. + +--Ma foi!... fit le plus âgé, en voilà un qui tombe comme marée en +carême... Annonce-le, va, et tu feras fièrement plaisir à Madame... Il y +a bien une demi-heure que Monsieur la tanne comme il n’est pas +possible... Cré nom! est-il tannant, cet homme-là, quand il s’y met!... + +La plus intense curiosité brilla dans l’œil de l’introducteur de +Pascal, et d’un air mystérieux: + +--Pourquoi donc est-ce qu’il la tracasse? demanda-t-il. Toujours à +propos de son Fernand, sans doute... ou d’un autre?... + +--Non... Ce matin c’est à cause de M. Van Klopen. + +--Le tailleur de Madame? + +--Tout juste!... Monsieur et Madame étaient en train de déjeuner +ensemble,--une fois n’est pas coutume,--quand voilà que M. Van Klopen se +présente, la bouche enfarinée et est reçu... A part moi, je me dis: +«Aïe!... aïe!... gare le grabuge!...» J’ai un nez, pour ces choses-là, +sans pareil... Effectivement, le couturier n’était pas entré depuis cinq +minutes, que nous entendons la voix de Monsieur qui montait, qui +montait! Je me suis dit en moi-même: «V’lan... c’est le tailleur qui +présente sa facture!...» Ça, voyez-vous, ça me connaît... Madame criait +bien le plus qu’elle pouvait, mais ouitche!... quand Monsieur s’en mêle, +il n’y en a que pour lui... Non, il n’y a pas de cocher de fiacre pour +jurer comme lui!... + +--Et M. Van Klopen? + +--Oh! lui, il est habitué à ces scènes-là... Quand on l’a bien +invectivé, il fait comme les caniches qui sortent de l’eau, il se secoue +les oreilles et tout est dit... Il se fiche un peu de Monsieur!... Il a +fourni sa marchandise, n’est-ce pas?... Il faut bien qu’on la lui paye +tôt ou tard... + +--Comment!... On ne l’a donc pas payé? + +--Je ne sais pas, il est encore là. + +Un terrible bruit de vaisselle qu’on brise, interrompit cette édifiante +conversation. + +--Allons, bon!... fit un des valets de pied, voilà Monsieur qui casse +pour deux ou trois cents francs de porcelaines... Il faut être riche, +mes enfants, pour se passer des colères de ce prix-là!... + +--Dame! observa l’autre, à la place de Monsieur, je ne serais pas +content... Est-ce que ça vous irait que votre femme se fit habiller par +un monsieur qui la mesurerait en long et en large?... Moi, je dis que +c’est indécent. Je ne suis qu’un domestique, mais nom d’un chien!... + +--Bast!... c’est la mode!... D’ailleurs M. le baron s’inquiète bien de +cela?... Un homme qui passe sa vie à courtiser la dame de pique!... + +--Avec cela que Madame, de son côté... + +Il s’arrêta court, les autres lui avaient fait signe de se taire. + +Le baron Trigault était entouré de domestiques exceptionnels, la +présence d’un étranger gênait leurs épanchements. + +C’est pourquoi l’un d’eux, après avoir demandé à Pascal sa carte, lui +ouvrit une porte et le poussa dans une petite pièce, en disant: + +--Je vais prévenir M. le baron; attendez là... + +Là... c’était une sorte de fumoir, tendu de cachemire à dessins +fantastiques, à couleurs éclatantes, entouré d’un divan très-bas +surchargé de coussins, le tout recouvert d’une étoffe pareille à la +tenture. + +Dans ce fumoir, comme dans le vestibule, l’œil était étonné par une +incroyable profusion de choses rares et précieuses: armes, coupes, +statues, tableaux... + +Mais Pascal, déjà confondu par la conversation des domestiques, n’eut +pas le loisir de s’arrêter à inventorier. + +Par une porte ouverte, faisant face à celle par où il était entré, de +grands éclats de voix dominés par des jurons lui arrivaient. + +Le baron Trigault, la baronne et le fameux couturier Van Klopen étaient +réunis dans la pièce voisine, cela était clair. + +Et avec la meilleure volonté de n’être pas indiscret, Pascal ne devait +pas perdre un mot de ce qu’ils disaient. + +C’était une femme--la baronne évidemment--qui parlait, et le tremblement +de sa voix claire et sèche trahissait une violente irritation +péniblement contenue. + +--Ce n’est pas la peine d’être la femme d’un des hommes les plus riches +de Paris, disait-elle, pour se voir ainsi disputer et marchander le +nécessaire. + +Une voix d’homme, avec un accent germanique des plus prononcés, celle +de Van Klopen, le Hollandais, reprit: + +--Oui, le strict nécessaire, on peut l’affirmer... Et si, avant de se +mettre en colère, monsieur le baron avait pris la peine d’examiner ma +petite note, il aurait vu... + +--Rien! Vous m’ennuyez!... Je n’ai pas de temps à gaspiller en sottes +discussions: on m’attend au cercle pour le whist. + +Cette fois, c’était le maître de la maison, le baron Trigault, qui +parlait. + +Pascal reconnut et sa voix saccadée et ses façons de dire. + +--Que M. le baron me permette seulement de lui lire le détail, reprit le +couturier. C’est l’affaire d’une minute. + +Et comme si le juron qui lui répondit eût été un consentement, il +commença à lire: + +--Nous disons en juin: un costume hongrois, avec pardessus et ceinture; +deux robes à traîne, avec entre-deux et garnitures de dentelles; une +pèlerine Médicis; un costume Jockey; un costume Walk-Over; une amazone; +un Retour du Derby, ouaté; deux robes du matin; un costume Velléda; une +robe de soirée... + +--J’ai été forcée d’aller beaucoup aux courses, au mois de juin, observa +la baronne. + +Mais déjà l’illustre tailleur pour dames continuait: + +--En juillet, nous avons: deux vestes du matin, une Promenade sur la +plage, un costume Marinière, une Bergerette Watteau, une Baigneuse +Pompadour avec fourniture d’étoffe pour ombrelle et bottines pareilles, +un Bain de mer, un Chic de Trouville garni de dentelles, une robe de +chambre, une mante Médicis ajustée, deux Soirées du Casino, un costume +de bain... + +--Et certes, fit la baronne, à Trouville, où j’ai passé le mois de +juillet, j’étais loin d’être des plus élégantes... + +L’autre poursuivit. + +--Le mois d’août est un peu plus chargé; nous avons une robe de matin, +un chemin de fer en drap avec garnitures... + +Et il allait, il allait, à perdre haleine, estropiant les noms ridicules +qu’il donnait à ses élucubrations, interrompu seulement, tantôt par un +coup de poing frappé sur la table, tantôt par un jurement qui échappait +au baron. + +Debout dans le fumoir, Pascal était pétrifié... + +Il ne savait qu’admirer le plus de l’impudence de Van Klopen, qui osait +lire une telle facture, de la démence de la femme qui avait commandé +tout cela, ou de la patience du mari qui sans doute allait payer... + +Enfin, après une énumération qui semblait ne pas devoir finir, le +couturier dit: + +--Et c’est tout!... + +--C’est tout, prononça la baronne comme un écho. + +--Fort heureux!... s’écria le baron; c’est fort heureux, en vérité. +C’est-à-dire qu’en quatre mois il a passé sur le dos de ma femme sept +cents mètres environ de soie, de velours, de satin, de mousseline, +etc.... + +--Les robes aujourd’hui exigent beaucoup d’étoffe... M. le baron doit +comprendre que les biais, les ruches, les volants... + +--Naturellement!... Total: vingt-sept mille francs. + +--Pardon!... Vingt-sept mille neuf cent trente-trois francs +quatre-vingt-dix centimes. + +--Mettons vingt-huit mille... Eh bien! M. Van Klopen, si jamais vous +êtes payé de cette fourniture... ce ne sera pas par moi. + +Si Van Klopen s’attendait à ce dénoûment, Pascal le pressentait si peu, +qu’une exclamation lui échappa, qui à tout autre moment eût trahi sa +présence dans le boudoir. + +Ce qui lui semblait surtout incompréhensible, c’était le sang-froid +gouailleur du baron, succédant sans transition à un accès de fureur dont +les violences avaient retenti jusque dans le vestibule. + +--Ou il est extraordinairement maître de soi, pensait Pascal, ou cette +scène cache un mystère que je ne soupçonne même pas. + +Cependant, le couturier insistait... mais le baron, au lieu de lui +répondre, se mit à siffler, et blessé de ce manque d’égards: + +--J’ai eu affaire, s’écria-t-il, aux gentilshommes du plus grand +monde,--il prononçait: ti blis crant monte,--aucun d’eux, jamais, n’a +refusé de me payer les toilettes de sa femme. + +--Oui dà!... Eh bien! moi, je ne les paye pas... voilà la différence... +Vous imagineriez-vous, par hasard, que moi, baron Trigault, j’ai +travaillé comme un nègre vingt années durant, à la seule fin de +subventionner votre aimable et utile industrie?... Rayez cela de vos +papiers, m’sieu le tailleur pour dames et demoiselles!... Qu’il y ait +des maris assez bêtes pour se croire engagés vis-à-vis de vous par les +folies de leurs femmes... c’est possible... moi je ne suis pas de cette +trempe. Je donne à Mme Trigault huit mille francs par mois pour sa +toilette... c’est raisonnable... qu’elle s’arrange avec et vous aussi. +Que vous ai-je dit, l’an passé, en vous soldant une facture de quarante +mille francs? Que je ne reconnaîtrais aucune des dettes de ma femme... +Et j’ai fait plus que vous le dire, je vous l’ai fait signifier par mon +huissier. + +--Je me rappelle, en effet... + +--Alors, que me chantez-vous, avec votre facture!... C’est à ma femme +que vous avez ouvert un compte, adressez-vous à elle... et flanquez-moi +la paix!... + +--Madame la baronne m’avait promis... + +--Tâchez qu’elle tienne ses promesses. + +--Il en coûte cher, pour tenir son rang, et les plus grandes dames, +c’est connu, sont forcées de s’endetter... + +--C’est leur droit... Mais ma femme n’est pas une grande dame... Elle +est tout bonnement Mme Trigault, baronne par la grâce des écus de son +mari et d’un digne prince allemand qui avait besoin d’argent... elle n’a +en conséquence, aucune espèce de rang à soutenir... + +Il fallait que la baronne attachât à ce que Van Klopen fût payé une +importance énorme, car, dissimulant le dépit que lui devait causer cette +scène humiliante, elle descendit jusqu’à l’excuse, jusqu’à la prière. + +--J’ai été un peu vite, peut-être, prononça-t-elle, mais du moment où je +le reconnais, payez, monsieur, cette fois encore... + +--Non! + +--Si ce n’est pour moi, que ce soit pour vous. + +--Rien. + +Au ton du baron, Pascal comprit que sa femme n’ébranlerait pas une +résolution irrévocablement arrêtée. + +Tel dut être l’avis de l’illustre couturier, car il revint à la charge, +lançant la réserve de ses arguments. + +--S’il en est ainsi, fit-il, je me verrai, à mon grand regret, obligé de +manquer au respect que je dois à M. le baron et forcé de lui envoyer du +papier timbré... + +--Envoyez, mon cher, envoyez... + +--Je ne puis croire que M. le baron souhaite un procès... + +--Erreur!... Un procès m’irait admirablement. Ce me serait enfin une +occasion de crier bien haut ce qu’est votre commerce!... Pensez-vous que +les maris ne sont pas las d’être considérés par leurs femmes uniquement +comme des machines à pièces de cent sous!... Vous tirez trop sur la +ficelle, mon cher, elle cassera... Ce que l’on n’ose pas dire, je le +clamerai, et nous verrons bien si je ne réussis pas à organiser une +petite croisade... + +Il s’animait au bruit de ses paroles, la colère lui revenait, et c’est +d’une voix de plus en plus haute qu’il poursuivit: + +--Ah! vous voulez pratiquer le chantage au scandale... C’est votre +système... avec moi il ne réussira pas. Vous me menacez de plaider... +plaidons. Pardieu! je me charge d’égayer Paris... C’est que je connais +le dessous de vos cartes, m’sieu le tailleur pour dames et... +demoiselles... Je sais les parties fines qu’abrite votre enseigne... Ce +n’est pas toujours pour causer chiffons que les femmes s’arrêtent chez +vous en revenant du bois... Vous vendez des étoffes, mais vous débitez +aussi du madère, du porto et d’excellents cigares... et il y en a qui, +en sortant de chez vous, ne marchent pas très-droit et empestent le +tabac et l’absinthe... Oui, plaidons!... j’aurai un avocat qui saura +dire à quels rôles les femmes s’exercent chez vous, et qui révélera, +preuves en main, comment, grâce à vos soins, les clientes gênées +arrivent à trouver de l’argent ailleurs que dans la caisse de leur +mari... On en a condamné pour excitation à la débauche, qui ne +l’avaient, sacrebleu! pas mérité tant que vous. + +Dame!... quand on le prend sur ce ton avec M. Van Klopen, il n’est pas +content du tout. + +--Et moi, s’écria-t-il, je dirai partout que le baron Trigault règle ses +créanciers en injures, quand il a perdu tout son argent au jeu!... + +Le tapage d’une chaise renversée, apprit à Pascal que le baron venait de +se dresser et avec violence. + +--Tu diras ce que tu voudras, malpropre drôle, cria-t-il, mais non chez +moi... Allons dehors, ou je sonne... + +--Monsieur!... + +--Dehors, dehors!... ou je n’aurai pas la patience d’attendre mes +domestiques. + +Il dut joindre aussitôt l’action à la parole, saisir Van Klopen au +collet et le jeter dans le vestibule, car on entendit comme un +trépignement de lutte, des jurements de charretier, deux ou trois cris +de femme et de rauques exclamations allemandes. + +Puis une porte claqua si violemment que l’hôtel entier en trembla, et +que dans le fumoir une magnifique horloge appuyée contre la cloison, +sonna... + +Cette scène, pour Pascal, tenait du prodige. + +Comment imaginer qu’un créancier sortit avec sa facture impayée de cet +hôtel princier!... + +Mais, de plus en plus, il comprenait qu’entre le baron Trigault et sa +femme il devait y avoir tout autre chose que ce compte de vingt-huit +mille francs. + +Qu’était cette somme pour ce joueur passionné qui, sans sourciller, +gagnait ou perdait une fortune dans sa soirée!... + +Évidemment, certainement, il y avait dans ce ménage quelque plaie +incurable, un de ces secrets flétrissants ou terribles qui fait du mari +et de la femme deux ennemis, d’autant plus acharnés qu’ils sont rivés à +une chaîne impossible à briser... Et sans doute une bonne partie des +injures jetées à la face de Van Klopen avait dû retomber sur la baronne. + +Toutes ces réflexions traversant l’esprit de Pascal comme l’éclair, lui +montraient vivement l’horrible fausseté de sa situation dans ce fumoir. + +Le baron, si bien disposé pour lui, dont il attendait un service +immense, ne le repousserait-il pas, ne deviendrait-il pas même son +ennemi lorsqu’il saurait que sa conversation avait été surprise, si +involontairement que ce fût... + +Quel hasard exposait Pascal à ce danger? Comment le valet de pied qui +lui avait demandé sa carte ne l’avait-il pas remise?... Voilà ce qu’il +ne s’expliquait pas. + +Que faire, cependant? + +Ah! s’il eût pu se retirer sans bruit; gagner la cour sans être remarqué +et disparaître sans laisser de traces, il n’eût pas hésité... Mais +était-ce praticable!... Sa carte de visite ne le trahirait-elle pas... +Ne saurait-on pas tôt ou tard qu’il s’était trouvé dans le fumoir en +même temps que M. Van Klopen dans la salle à manger!... + +En tous cas, la délicatesse, d’accord avec son intérêt, lui commandait +de ne pas rester plus longtemps le confident involontaire du baron et de +sa femme... + +Il se mit donc à remuer bruyamment un meuble, et à tousser avec +affectation, le plus haut possible, ce qui en tout pays signifie: + +--Prenez garde... je suis là!... + +Il ne réussit pas à attirer l’attention. + +Et cependant, le silence était profond, on entendait distinctement le +craquement des bottes du baron Trigault arpentant la pièce voisine, il +entendait clairement une main impatiente et nerveuse, tambourinant une +marche sur la table. + +S’il voulait échapper aux involontaires confidences du baron et de sa +femme, ne pas s’exposer à surprendre malgré lui d’autres secrets, Pascal +n’avait plus qu’un moyen: se montrer brusquement. + +Et il allait s’y résigner, quand il lui sembla qu’on ouvrait la porte +qui, du vestibule, donnait dans la salle à manger. + +Il prêta l’oreille, mais il n’entendit que des paroles confuses, +auxquelles le baron répondit: + +--C’est bien, il suffit!... Je suis à lui. + +Pascal respira. + +--On vient de lui remettre ma carte, pensa-t-il, je puis rester, il va +venir... + +Le baron dut, en effet, se disposer à sortir, car sa femme lui dit: + +--Encore un mot! avez-vous bien réfléchi? + +--Oh! parfaitement. + +--Vous êtes résolu à me laisser exposée aux avanies de mon tailleur. + +--Van Klopen est un homme trop charmant pour vous causer le moindre +chagrin. + +--Vous braverez l’humiliation d’un procès?... + +--Allons donc!... Vous savez bien que votre couturier ne plaidera pas... +malheureusement. Et d’ailleurs, où serait l’humiliation, je vous +prie?... J’ai une femme qui a perdu la tête... est-ce ma faute?... Je +m’oppose à d’absurdes prodigalités... n’ai-je pas raison?... Si tous les +maris avaient le courage que je me sens, nous aurions vite fait fermer +boutique à tous ces marchands finauds qui exploitent votre vanité, +Mesdames, et qui se servent de vous comme de poupées, comme de réclames +vivantes, pour propager des modes absurdes qui les enrichissent... + +Le baron fit deux ou trois pas pour sortir, Pascal l’entendit fort bien, +mais la femme aussitôt reprit avec une extrême vivacité: + +--La baronne Trigault, dont le mari a sept ou huit cent mille livres de +rentes, ne peut cependant pas aller vêtue comme une simple bourgeoise. + +--Je n’y verrais nul inconvénient. + +--Oh! je sais... Seulement vos idées ne sont pas les miennes... Je ne me +donnerai jamais ce ridicule de me singulariser parmi les femmes de mon +monde, parmi mes amies!... + +--En effet!... ce serait dommage!... Car il faut en parler de vos +amies... + +L’exclamation froissa la baronne, car il y avait une emphase +extraordinaire dans la façon dont elle répondit: + +--Je n’ai pour amies que des femmes de la plus haute société... des +grandes dames! + +Le baron dut hausser terriblement les épaules, et d’un ton écrasant +d’ironie et de mépris: + +--Des grandes dames!... s’écria-t-il, qui donc appelez-vous ainsi?... +Des écervelées qui ne savent qu’inventer pour se faire montrer du doigt +et pour qu’on parle d’elles!... des insensées qui se piquent de dépasser +les filles en audace, en extravagance et en effronterie, et qui plument, +ma foi, leur mari aussi lestement que les filles plument leurs +amants!... Des grandes dames, toutes ces cabotines de haut parage, qui +boivent, qui soupent, qui fument, qui courent les bals masqués, qui +parlent argot, qui disent: «Il ne faut pas me la faire à la vertu,» ou +«à Chaillot les gêneurs,» ou «on la connaît, je me la brise!...» Des +grands dames, ces idiotes qui prennent pour un murmure approbateur les +huées de la foule et le décri public pour une flatteuse renommée... Une +femme n’est grande que par ses vertus... et la première de toutes, la +pudeur manque absolument à vos illustres amies... + +--Monsieur, interrompit la baronne d’une voix étranglée par la colère, +vous vous oubliez... vous me... + +Mais le baron était lancé. + +--Si c’est le scandale, poursuivit-il, qui sacre grande dame, vous +l’êtes... et des plus grandes... Ah! vous êtes célèbre... autant presque +que la Fancy... C’est par les journaux que j’apprends vos faits et +gestes, vos amusements, vos occupations et les toilettes que vous +portez... Impossible de lire le compte rendu d’une première +représentation ou d’une course sans y trouver votre nom entre ceux de +Fancy, de Cora ou de Ninette Simplon... Je serais, sacrebleu! un mari +bien dégoûté si je n’étais pas ravi... et fier surtout! Ah! vous donnez +de la besogne aux chroniqueurs... + +Avant-hier, la baronne Trigault a patiné, hier elle conduisait +elle-même... Aujourd’hui, elle s’est distinguée au tir aux pigeons... +Demain, elle se montrera demi-nue dans des tableaux vivants... +Après-demain, elle inaugurera une nouvelle nuance de cheveux et jouera +la comédie... + +C’est encore la baronne Trigault qu’on a remarquée à Vincennes dans +l’enceinte du pesage... La baronne Trigault a perdu cinq cents louis... +La baronne Trigault se sert du lorgnon avec une adorable impertinence. +C’est elle qui a déclaré chic de «boire la goutte» en revenant du +bois... Tout ce que fait la baronne est «épatant de chic...» et même les +marchands de nouveautés ont donné son nom à une couleur... on dit le +bleu Trigault, comble de gloire!... Il y a aussi les costumes Trigault, +car la délicieuse, la spirituelle, l’élégante baronne se met comme +personne; ses fidèles, c’est-à-dire cette bande de ridicules crevés qui +la suivent partout, le déclarent hautement... + +Voilà, ce que moi, honnête mari, je lis tous les jours dans les +chroniques... + +L’univers entier sait par les journaux, non-seulement comment ma femme +s’habille, mais encore comment elle se déshabille et comment elle est +faite... qu’elle a le pied exquis, la jambe divine, une main +enivrante... Nul n’ignore que ma femme a des épaules éblouissantes et +même, vers le haut de l’épaule gauche, un signe mignon et provocant... +J’ai eu la satisfaction de lire ce détail hier soir... il y avait bien +provocant... C’est charmant, parole d’honneur, et je suis un heureux +mari, en vérité!... + +Du fumoir, Pascal distinguait les trépignements de rage de la baronne. + +--C’est une indignité!... s’écria-t-elle, vos journalistes sont des +impertinents, des... + +--Pourquoi donc?... Les voyez-vous s’occuper des honnêtes mères de +famille?... + +--Ils ne s’occuperaient pas de moi, si j’avais un mari qui sût me faire +respecter. + +Le baron eut un éclat de rire nerveux, qui faisait mal à entendre, et +trahissait sous son persiflage d’atroces souffrances. + +--Est-ce un duel que vous me conseillez?... fit-il. A vingt ans de +distance l’idée vous reviendrait-elle de vous débarrasser de moi?... Je +ne puis le croire... Vous savez bien que vous n’hériteriez pas, que j’ai +pris mes précautions... D’ailleurs, vous seriez désolée si les journaux +cessaient un seul jour de parler de vous. + +Respectez-vous et on vous respectera... Cette publicité dont vous vous +plaignez est la dernière ancre de la société en dérive... Ceux que la +voix de l’honneur n’arrêterait pas sont retenus par la crainte d’un +petit entrefilet dévoilant leurs turpitudes... Quand personne n’aura +plus de conscience, les journaux seront la conscience publique... Je +trouve cela très-bien... Sur ce, salut... + +D’après le bruit qui arriva jusqu’à Pascal, la baronne dut se placer +devant la porte pour empêcher son mari de passer. + +--Eh bien, monsieur, prononça-t-elle, je vous déclare qu’il me faut +avant ce soir les vingt-huit mille francs de Van Klopen... Je les veux, +j’ai mis dans ma tête que je les aurai, vous me les donnerez. + +--Oh! oh! gronda le baron, il vous faut, vous voulez... + +Il s’arrêta, réfléchissant sans doute, et après un moment: + +--Eh bien!... soit!... reprit-il, je vous donnerai cette somme... mais +plus tard. Si cependant, ainsi que vous le dites, elle vous est +indispensable aujourd’hui même, il est un moyen de vous la procurer... +Engagez pour trente mille francs de diamants... je vous y autorise, et +je vous donne ma parole d’honneur de les dégager avant huit jours. +Voyons, voulez-vous engager vos diamants?... + +La baronne se taisant, il continua: + +--Vous ne répondez pas... Pourquoi?... Je vais vous le dire. C’est qu’il +y a longtemps que presque tous vos diamants sont vendus et remplacés par +du strass... C’est que vous êtes criblée de dettes, c’est que vous êtes +descendue jusqu’à emprunter les économies de votre femme de chambre, +c’est que vous devez trois mille francs à un de mes cochers, c’est que +notre maître d’hôtel vous prête de l’argent à trente et quarante pour +cent... + +--C’est faux... + +Le baron eut un petit sifflement dont l’éloquence dut paraître sinistre +à sa femme. + +--Décidément, fit-il, vous me croyez beaucoup plus bête que je ne le +suis réellement... Je ne suis pas souvent ici, c’est vrai... votre vue +m’exaspère... mais je sais ce qui s’y passe... Vous me croyez votre +éternelle dupe... erreur, j’y vois clair. Ce n’est pas vingt-sept mille +et tant de cents francs que vous devez au sieur Van Klopen, c’est +cinquante ou soixante mille francs... Mais il se garderait bien de vous +les réclamer, le rusé drôle!... S’il m’a présenté une facture ce matin, +c’est que vous l’en aviez prié, et il était convenu entre vous qu’il +vous remettrait l’argent que je lui donnerais... Enfin, s’il vous faut à +tout prix vingt-huit mille francs, c’est que M. Fernand de Coralth vous +les a demandés et que vous les lui avez promis!... + +Appuyé contre la cloison du fumoir, immobile, retenant son souffle, les +mains sur son cœur pour en comprimer les battements, le cou tendu +vers la porte de communication, Pascal Férailleur écoutait. + +Il ne songeait plus à fuir, maintenant, ni à se reprocher son +indiscrétion forcée. Il oubliait la fausseté de sa situation... + +Le nom du vicomte de Coralth, ainsi jeté, tout à coup, au milieu de +cette scène affreuse, fut pour lui comme une révélation. Il comprit le +sens précis de la conduite du baron. Il s’expliqua sa visite rue d’Ulm, +ses encouragements et ses promesses d’assistance... + +Pour la première fois, depuis trois jours, un rayon d’espérance éclaira +les ténèbres où il se débattait. + +--Ma mère avait raison, pensa-t-il, le baron hait ce misérable vicomte +d’une haine mortelle, il m’aidera de tout son pouvoir... + +Cependant, la baronne s’efforçait de repousser de toute son énergie +l’accusation de son mari, la plus flétrissante qui puisse atteindre une +femme. + +Elle ne savait pas ce qu’il voulait dire, jurait-elle... Que faisait en +tout ceci M. Fernand de Coralth!... Elle sommait son mari de parler plus +clairement, d’expliquer ses odieuses insinuations... + +Lui, pendant un moment, la laissa dire; puis, tout à coup, d’une voix +saccadée: + +--Oh!... assez!... interrompit-il, assez d’hypocrisie... Pourquoi vous +défendre, et à quoi bon!... Que vous importe une honte ou même un crime +de plus!... Je ne sais que trop ce que je dis, et s’il fallait des +preuves... j’en aurais plein les mains avant une heure... Il y a +longtemps que je ne suis plus aveugle, il y a vingt ans!... Rien de vous +ne m’a échappé, depuis le jour maudit où j’ai découvert la profondeur de +votre scélératesse et de votre infamie, depuis cette exécrable soirée, +où je vous ai entendue combiner froidement ma mort!... + +Vous vous étiez habituée à vivre librement, pendant que moi, parti avec +les premiers chercheurs d’or, je bravais en Californie mille dangers +pour vous procurer plus vite le bien-être et le luxe... Fou que +j’étais!... Il n’était pas pour moi de travaux répugnants ni trop rudes, +quand je pensais à vous... et j’y pensais toujours. Et j’étais +tranquille, j’avais foi en vous... Nous avions une fille, et si une +inquiétude me fût venue, je me serais dit que la vue de son berceau +chasserait vos pensées mauvaises... L’adultère de la femme qui n’a pas +d’enfants peut s’expliquer, celui d’une mère, non!... + +Sot, niais, mari stupide que j’étais! Avec quelle fierté joyeuse, à mon +retour, après dix-huit mois d’absence, je vous montrais le trésor que je +rapportais!... J’avais deux cent mille francs!... Je vous disais en vous +embrassant: «C’est toi, ma bien-aimée, qui m’as porté bonheur!» Mais je +vous gênais!... Vous en aimiez un autre!... Et tout en m’abusant de vos +feintes caresses, vous prépariez avec un art infernal l’abominable +machination qui, si elle eût réussi, me poussait au suicide... + +Tenez, je m’estimerais bien vengé si je pouvais vous faire souffrir +pendant un seul jour ce que j’ai enduré, moi, durant des mois... + +Car ce n’était pas tout!... Vous n’aviez même pas l’excuse, si c’en est +une, d’une passion impérieuse et unique!... Désabusé, je voulus savoir +tout, et j’appris qu’en mon absence vous étiez devenue mère. + +Comment ne vous ai-je pas tuée!... Comment ai-je eu l’effroyable courage +de vous taire, de vous dissimuler ce que je savais!... Ah!... c’est que +j’espérais, en vous épiant, arriver jusqu’au bâtard maudit et jusqu’à +votre complice... C’est que je rêvais une vengeance terrible comme +l’offense!... Je m’étais dit qu’un jour viendrait où à tous risques vous +voudriez revoir votre enfant, l’embrasser, assurer son avenir!... +Imbécile!... Vous l’aviez déjà oublié!... A la nouvelle de mon retour on +l’a porté à quelque hospice ou abandonné sous une porte cochère, et tout +a été dit... Songez-vous seulement à lui, quelque fois?... Vous +êtes-vous jamais demandé ce qu’il devient, ce qu’il fait, tandis que +vous jouissez d’un luxe royal, s’il a même du pain, et dans quels +cloaques il a peut-être roulé... + +--Toujours cette ridicule accusation, s’écria la baronne. + +--Oui, toujours!... + +--Eh!... vous devriez comprendre pourtant que cette histoire d’enfant +n’est qu’une calomnie... Je vous l’ai dit quand vous m’en avez parlé, +douze ans après... je vous l’ai répété mille fois... + +Le baron eut un soupir qui ressemblait à un sanglot et, sans tenir +compte des paroles de sa femme: + +--Si je me suis résigné à vous laisser vivre sous mon toit, +poursuivit-il, c’était pour notre fille... Je tremblais que le scandale +d’une séparation ne retombât sur elle! Supplice inutile... Elle n’en est +pas moins perdue autant que vous l’êtes vous-même, et perdue par +vous!... + +--Quoi! vous vous en prenez à moi!... + +--A qui dois-je m’en prendre?... Qui donc l’a entraînée au bal, au +théâtre, aux courses, au bois, partout où une jeune fille ne doit pas +paraître... Qui donc l’a initiée à ce que vous appelez «la haute vie,» +et a même osé s’en faire une sorte de chaperon discret et facile?... Qui +donc est cause que j’ai dû la marier avec un misérable qui déshonore le +titre qu’il porte, dont elle s’était éprise, et qui a achevé votre +œuvre de démoralisation... + +Qu’avez-vous fait de votre fille?... Ses extravagances lui ont conquis +une célébrité parmi ces dévergondées qui ont la prétention de +représenter les grandes dames... Elle n’a pas vingt-deux ans, et il ne +lui reste plus un préjugé à braver!... + +Son mari s’affiche avec des actrices et des coureuses, et elle, de son +côté... Enfin, en moins de deux ans, le million de dot donné par moi a +été dissipé, fondu, jeté au vent... il n’en reste plus rien... Et à +cette heure, ma fille et mon gendre s’entendent pour me soutirer de +l’argent!... Ils appellent cela, entre eux, «carotter papa» ou «taper le +beau-père.» Quelle honte!... + +Avant-hier, écoutez-bien cela, mon gendre est venu me demander cent +mille écus... et comme je les lui refusais, il m’a menacé, si je ne les +lui donnais pas, de publier des lettres écrites par ma fille, par sa +femme, à je ne sais quel cabotin!... Épouvanté, j’ai payé... Puis, le +soir même, j’ai appris que le mari et la femme, ma fille et mon gendre, +étaient d’accord pour cet ignoble chantage... Oui, j’en ai eu la preuve +irrécusable... Sortant d’ici et ne devant pas rentrer de la journée chez +lui, mon gendre a télégraphié à sa femme la bonne nouvelle... Dans sa +joie, il s’est trompé d’adresse, et c’est ici que le télégramme a été +apporté. Je l’ai ouvert, et j’ai lu: «Bébé chérie, papa beau-père a +coupé dans le pont, j’ai décroché la timbale, il a casqué!...» Oui, +voilà ce qu’il a osé écrire et remettre aux employés, signé de son nom, +à l’adresse de sa femme... + +L’épouvante gagnait Pascal... + +Il se demandait s’il n’était pas dupe de quelque cauchemar absurde, si +c’était bien vrai, ce qu’il entendait, bien réel... + +C’est qu’il n’avait pas idée des drames abominables qui se jouent +parfois au fond de ces hôtels dont le passant admire et envie les +splendeurs... + +Du moins, croyait-il la baronne terrassée, et pensait-il qu’il allait +l’entendre tomber aux genoux de son mari. + +Erreur!... Le son de voix de cette «femme forte» lui apprit que, bien +loin de s’humilier, elle se révoltait. + +--Que fait donc votre gendre que vous ne fassiez! s’écria-t-elle... +C’est bien à vous de le blâmer, vraiment, vous qui traînez votre nom +dans tous les tripots de l’Europe, vous... + +--Malheureuse!... interrompit le baron, malheureuse!... + +Mais se maîtrisant aussitôt: + +--C’est vrai, répondit-il, avec une ironie navrante, c’est vrai, je +joue... On dit: «Ce gros baron Trigault, quel drôle de corps, toujours +les cartes à la main!...» Mais vous savez bien, vous, que j’ai le jeu en +horreur, que je l’exècre... Seulement, lorsque je joue, j’arrive +quelquefois à oublier... Il faut bien que j’oublie, n’est-ce pas?... +J’avais d’abord essayé de boire, mais l’alcool me glaçait... j’avais la +nausée sans l’ivresse. Alors j’ai eu recours aux cartes, et quand +l’enjeu est considérable et de nature à compromettre ma fortune, je +perds la conscience de mon malheur! + +La baronne eut un petit ricanement sec comme la détente d’un ressort +d’acier, et d’un ton de railleuse commisération: + +--Pauvre baron! fit-elle. C’est sans doute aussi pour oublier que vous +passez tout le temps où vous ne jouez pas près d’une certaine Lia +d’Argelès... Elle est fort bien, cette dame; je l’ai aperçue au bois +plusieurs fois... + +--Ah! taisez-vous! s’écria le baron, taisez-vous!... N’insultez pas une +malheureuse qui vaut mieux que vous... + +Et sentant qu’il était à bout, qu’il cessait d’être maître de soi: + +--Tenez, poursuivit-il d’une voix rauque, ne me bravez pas davantage... +Sortez, ou je ne réponds plus de rien!... + +Pascal entendit remuer une chaise, le parquet cria, et presque aussitôt +une femme traversa rapidement le fumoir... + +Comment ne l’aperçut-elle pas? cela tint à la place où il était, et +aussi à ce qu’elle devait être extraordinairement agitée, malgré ses +bravades... + +Mais il la vit, lui, et il eut comme un éblouissement. + +--Quelle ressemblance, mon Dieu!... murmura-t-il. + + + + +III + + +C’était comme une apparition étrange, inconcevable, et Pascal Férailleur +se défendait en vain d’un mystérieux effroi, quand des pas pesants et +mal assurés firent de nouveau craquer le parquet de la salle à manger. + +Ce bruit lui rendit la conscience de la réalité. + +--C’est lui, pensa-t-il, c’est le baron... il vient. S’il me trouve ici, +je suis perdu: jamais il ne consentira à m’aider... Un homme ne pardonne +pas à un autre homme d’avoir entendu ce que je viens d’entendre... + +Pourquoi ne pas fuir, disparaître?... La carte portant le nom de +Mauméjan, ne serait pas une preuve de sa visite... Il reverrait le baron +plus tard, un autre jour, ailleurs qu’à son hôtel, pour n’être pas +reconnu par les domestiques... + +Toutes ces réflexions traversèrent son esprit comme l’éclair, et déjà +il prenait son élan, quand un cri rauque le cloua sur place. + +Le baron Trigault était debout dans le cadre de la porte de +communication. + +Son émotion, comme il arrive à tous les gens de forte corpulence, se +trahissait par d’affreux désordres... Son visage était littéralement +décomposé, il avait les lèvres plus blanches qu’un linge, et l’œil +injecté comme après un coup de sang... + +--Comment êtes-vous là?... demanda-t-il d’une voix étranglée. + +--Vos domestiques m’ont fait entrer. + +--Qui êtes-vous? + +--Quoi!... monsieur, vous ne me reconnaissez pas!... + +Pascal, dans son trouble, oubliait que le baron ne l’avait vu que deux +fois... Il oubliait sa barbe coupée, ses vêtements presque misérables, +toutes ses précautions pour se rendre méconnaissable. + +--Je n’ai jamais connu personne du nom de Mauméjan, dit le baron. + +--Eh!... Monsieur, ce nom n’est pas le mien... Avez-vous donc oublié +l’honnête homme qui, chez Mme d’Argelès, est tombé dans le piége +infâme que lui avait tendu le vicomte de Coralth? + +Le baron se frappa le front. + +--C’est vrai, fit-il, c’est vrai, je vous remets maintenant. + +Et, torturé par le souvenir de l’affreuse explication qui venait d’avoir +lieu: + +--Depuis combien de temps êtes-vous ici? interrogea-t-il. + +Fallait-il mentir ou confesser la vérité?... + +Pascal hésita, mais son hésitation ne dura pas la dixième partie d’une +seconde. + +--Je suis ici depuis une demi-heure environ, répondit-il. + +Un flot de sang empourpra les joues livides du baron, ses yeux +étincelèrent et, à son geste menaçant, il fut aisé de voir que la +tentation le prenait de se précipiter, pour l’étrangler, sur cet homme +qui avait surpris les secrets honteux et terribles de son intérieur. + +Mais ce fut le dernier effort de son énergie... + +La scène atroce qu’il venait de subir l’avait brisé, et c’est d’une voix +défaillante qu’il dit: + +--Alors, vous n’avez pas perdu... un mot de ce qui... se disait de +l’autre côté? + +--Pas un. + +Le baron s’affaissa sur le divan. + +--Ainsi donc, murmurait-il, je ne suis plus seul à savoir... L’œil +d’un étranger a plongé jusqu’au fond de l’abîme où je suis... Le secret +de mes misères et de mon désespoir ne m’appartient plus!... + +--Oh!... monsieur, interrompit Pascal, monsieur!... Avant de repasser le +seuil de votre hôtel, j’aurai tout oublié... sur ce qu’il y a de sacré +au monde, je vous le jure! + +Il étendait la main comme pour prêter serment, et cette main loyale, le +baron la saisit et la pressa avec une effusion douloureuse, en disant: + +--Je vous crois!... vous êtes un homme d’honneur, vous... Il ne m’a +fallu que vous voir chez vous pour en être sûr... Vous ne rirez pas de +mon malheur, vous, ni de mes souffrances. + +Il devait souffrir atrocement, en effet, car de grosses larmes roulaient +lentement le long de ses joues. + +--Que vous ai-je donc fait, ô mon Dieu!... poursuivait-il, pour me +châtier si cruellement... J’ai toujours été bon et humain, cependant, et +secourable pour qui m’implorait!... Seul, je suis seul!... J’ai une +femme et une fille, et elles me fuient, elles me haïssent... Elles +souhaitent ma mort, qui leur livrerait la clef de ma caisse... Quelle +torture!... Dire que pendant des mois je n’osais pas manger chez moi, ni +chez mon gendre, oui, voilà où j’en étais... Je craignais le poison, je +ne touchais plus à un plat qu’après avoir vu ma fille ou ma femme y +goûter... Pour éviter un crime, j’ai dû avoir recours à des précautions +inouïes... J’ai dû placer ma fortune de telle sorte que si je mourais +subitement il n’en reviendrait pas un sou à ma famille... Dès lors on a +intérêt à ce que je vive!... + +Il se dressa d’un air égaré, et saisissant le bras de Pascal qu’il serra +à le briser: + +--Et ce n’est rien encore! continua-t-il d’une voix rauque. Cette femme, +la mienne... vous avez tout entendu, n’est-ce pas... il vous a été donné +de mesurer la profondeur de son infamie et de sa scélératesse... Eh +bien!... je l’aime. + +Pascal recula d’un pas, et la stupeur lui arracha une exclamation... + +--Oh!... + +--Cela vous confond, n’est-ce pas?... C’est incompréhensible, en effet, +inouï, monstrueux... mais c’est ainsi. C’est pour satisfaire ses goûts +de luxe que j’ai voulu être riche à millions... Si j’ai acheté un titre +qui est pour moi un ridicule de plus, c’est que je voulais contenter sa +vanité... Quoi qu’elle ait fait, je ne puis cesser de voir en elle la +chaste et belle jeune femme des premiers mois de notre mariage. C’est +lâche, absurde, misérable... je le sais bien... mais c’est plus fort que +moi, que ma volonté, que ma raison. Je l’aime jusqu’à la passion, +jusqu’au délire, on ne peut pas s’arracher le cœur!... + +Ayant dit, il se laissa retomber sur le divan et sanglota. Était-ce bien +là ce trivial et jovial baron Trigault, que Pascal avait vu chez Mme +d’Argelès... l’homme à la mine prospère, à l’aplomb superbe, au verbe +haut, à la plaisanterie cynique, le coureur de tripots, l’ami de toutes +les femmes faciles!... + +Hélas, oui!... Mais le baron que connaissait le monde n’était qu’un +comédien, et celui-ci était le véritable... + +Au bout de cinq ou six minutes, cependant, il réussit à se maîtriser, et +d’un ton relativement calme: + +--Mais c’est trop s’occuper d’un mal incurable, fit-il... Parlons de +vous, M. Férailleur. A quoi dois-je l’honneur de votre visite? + +--A vos offres de l’autre jour, monsieur, à l’espoir que j’ai que vous +m’aiderez à confondre la calomnie et à me venger de ceux qui m’ont +perdu... + +--Oh!... oui, je vous aiderai, s’écria le baron, et de tout mon pouvoir. + +Mais l’expérience venait de lui rappeler le danger de parler les portes +ouvertes, il se leva, ferma celles du fumoir, et revenant à Pascal: + +--Expliquez-vous, monsieur, fit-il; en quoi puis-je vous être utile? + +Ce n’est pas sans certaines appréhensions que Pascal s’était présenté +chez le baron Trigault; mais, après ce qu’il avait entendu, il ne devait +plus hésiter, ni craindre, il pouvait parler en toute sécurité. + +--Je ne vous apprendrai rien, monsieur le baron, commença-t-il, en vous +disant que M. de Coralth avait glissé dans le jeu les cartes préparées +qui m’ont fait gagner... cela est de toute évidence... Quoi qu’il +advienne, je me vengerai... Mais avant de le frapper, je veux atteindre +l’homme dont il était le vil instrument. + +--Quoi!... vous supposez... + +--Je ne suppose pas... je suis sûr que M. de Coralth agissait pour le +compte d’un misérable qui n’avait pas le courage de son infamie!... + +--Possible!... Je ne vois guère de scélératesse qui puisse l’effrayer... +Mais qui donc l’a employé à cette œuvre abominable de déshonorer un +honnête homme!... + +--Le marquis de Valorsay. + +A ce nom, le baron bondit sur son divan. + +--Impossible! s’écria-t-il, absolument impossible!... M. de Valorsay est +incapable de la lâcheté dont vous l’accusez... Que dis-je? il est +au-dessus même du soupçon. Voici bien des années que je le vois, et +jamais je n’ai connu un homme plus loyal, plus honnête, plus brave. Pour +tout dire, il est de mes amis, nous nous voyons presque tous les jours, +et je l’attends aujourd’hui même. + +--C’est cependant lui qui a poussé M. de Coralth. + +--Mais pourquoi?... Dans quel but?... + +--Pour épouser une jeune fille que j’aime... Elle... m’aimait, il a +reconnu que j’étais un obstacle, il m’a supprimé, plus sûrement que s’il +m’eût fait assassiner. Mort, elle m’eût pleuré... déshonoré, elle me +repousse. + +--Valorsay est donc fou de cette jeune fille? + +--Elle lui est, je pense, parfaitement indifférente. + +--Eh bien, alors?... + +--Seulement, elle possède des millions... + +Cette explication, on le voyait, était loin d’ébranler le baron +Trigault. + +--Le marquis, répondait-il, a cent cinquante ou deux cent mille livres +de rentes en beaux biens au soleil; voilà sa justification. Avec cette +fortune et son nom, en position de choisir entre toutes les héritières +de France, pourquoi irait-il s’adresser à la femme que vous aimez!... +Ah! s’il était pauvre, si sa fortune était compromise, s’il sentait, +comme mon gendre, le besoin de redorer son blason... + +Il s’arrêta; on frappait à la porte... Il cria d’entrer, et un valet +parut qui lui dit: + +--M. le marquis de Valorsay désirerait entretenir M. le baron. + +C’était l’ennemi!... Une convulsion de rage crispa le visage de Pascal, +mais ce fut tout. Il ne bougea pas, il ne prononça pas une parole. + +--Priez M. le marquis de m’attendre à côté, dans la salle à manger, dit +le baron, je le rejoins à l’instant. + +Et le domestique s’étant retiré: + +--Eh bien!... M. Férailleur, demanda-t-il, devinez-vous mes intentions? + +--Je le crois, monsieur... Vous voulez probablement me mettre à même +d’entendre l’entretien que vous allez avoir avec M. de Valorsay. + +--Juste... Je laisserai la porte ouverte. A vous d’écouter. + +Ce mot «écouter» avait été, certes, prononcé sans amertume, sans +reproche, et cependant Pascal ne put s’empêcher de rougir et de baisser +la tête. + +--Je veux vous prouver, poursuivit le baron, que vos soupçons s’égarent. +Fiez-vous à mon adresse pour vous le démontrer... Je saurai conduire la +conversation comme un interrogatoire, de telle sorte qu’après le départ +du marquis vous serez bien forcé de confesser que vous vous trompiez... + +--Ou vous reconnaîtrez que j’avais raison, monsieur. + +--Soit! Personne n’est à l’abri d’une erreur, et je ne suis pas têtu. + +Il se levait, Pascal le retint. + +--Je ne sais déjà, monsieur, prononça-t-il, comment vous témoigner ma +gratitude, et cependant... si j’osais... si je ne craignais d’abuser, je +vous demanderais encore un service. + +--Parlez, monsieur Férailleur. + +--Alors, voici: Je ne connais pas le marquis de Valorsay... Si, au lieu +de laisser la porte grande ouverte, vous la laissiez seulement +entre-bâillée, j’entendrais aussi distinctement et je pourrais regarder, +voir... + +--Entendu!... répondit le baron. + +Et ouvrant la porte de communication, il parut dans la salle à manger, +la main amicalement tendue, et disant de sa meilleure voix: + +--Excusez-moi, cher ami, de vous avoir laissé seul... On m’a remis +votre lettre ce matin, et je vous attendais, mais il m’est survenu une +affaire... Vous allez bien, d’ailleurs?... + +A l’entrée du baron, le marquis de Valorsay s’était vivement avancé vers +lui. + +Ou il avait imaginé un nouveau plan et l’espoir lui revenait, ou il +avait sur lui-même une terrible puissance. Jamais il n’avait paru plus +calme. Jamais son visage n’avait mieux exprimé l’insouciance hautaine, +la satisfaction de soi et le dédain des autres, qui sont le comble de la +distinction. + +Il était mis avec plus de recherche encore que d’ordinaire, avec un goût +parfait, du reste, et son valet de chambre s’était surpassé en le +coiffant... on eût juré qu’il avait encore beaucoup de cheveux. + +S’il éprouvait quelque émotion intérieure, elle ne se trahissait que par +la roideur de sa coquine de jambe droite, la jambe cassée à la Marche. + +--C’est à vous qu’il faut demander comment va la santé, dit-il au baron, +vous paraissez tout agité, votre cravate est à demi dénouée... + +Et montrant à terre des débris de porcelaines brisées: + +--Déjà en voyant cela, je me demandais s’il était arrivé quelque +accident. + +--La baronne s’est trouvée mal en déjeunant, et cela m’a un peu ému... +Mais ce n’est rien... elle est remise déjà, et vous pouvez compter sur +elle demain pour applaudir votre victoire aux courses de Vincennes. Elle +a je ne sais combien de centaines de louis engagés sur vos chevaux. + +Le marquis eut un geste de cordial regret. + +--Par ma foi! fit-il, Mme la baronne joue de malheur!... Je ne cours +pas à Vincennes, j’ai déclaré forfait. Je ne fais plus courir... + +--Allons donc! + +--C’est ainsi... J’ai été amené à cette détermination irrévocable par +l’infâme calomnie qu’on débite sur mon compte. + +Ce n’était rien, cette réponse, et cependant elle troubla en quelque +chose l’assurance du baron Trigault. + +--On vous calomnie!... murmura-t-il. + +--Abominablement!... Dimanche dernier, le meilleur cheval de mon écurie, +_Domingo_ est arrivé mauvais troisième... _Domingo_ était grand +favori... vous voyez d’ici les déceptions!... Alors, savez-vous ce qu’on +a prétendu?... On a dit que je pariais sous-main contre mon propre +cheval, que j’avais intérêt à ce qu’il fût battu, par conséquent, et que +je m’étais entendu avec mon jockey... Cela se fait tous les jours, je le +sais, ce n’en est pas moins une infamie!... + +--Qui donc a dit cela?... + +--Eh!... le sais-je!... Le sûr, c’est qu’on l’a crié partout et qu’on +l’a même imprimé, mais avec des formes si discrètes qu’il n’y avait pas +moyen d’en demander raison. C’eût été se reconnaître. On est allé +jusqu’à dire que cette supercherie me rapportait une somme énorme, et +que, pour parier, j’avais employé comme prête-noms Rochecotte, +Kervaulieu, Coralth et deux encore... + +Le baron eut un soubresaut si violent que M. de Valorsay le remarqua, +mais il n’en comprit pas la cause. + +Vivant dans le monde de la baronne Trigault et connaissant ses +histoires, il pensa que le nom de Coralth avait irrité le baron, et il +s’en voulut de l’avoir prononcé. + +--Ainsi, continua-t-il vivement, ne soyez pas surpris si la semaine +prochaine vous voyez annoncer la vente de mon écurie de courses... + +--Quoi!... vous allez vous défaire... + +--De tous mes chevaux, oui, baron... J’en ai dix-neuf, ce sera bien le +diable si je n’en tire pas huit ou dix mille louis!... _Domingo_ seul +vaut plus de quarante mille francs... + +Parler de vendre, de se défaire de quelque chose qu’on possède, parler +de l’argent qu’on espère réaliser... voilà qui sonne mal aux oreilles! +Qui dit vente, dit besoin d’argent, c’est-à-dire insuffisance du revenu, +c’est-à-dire ruine prochaine... Le baron eut mille peines à retenir +certain claquement de langue qui lui était habituel quand on lui +offrait, au jeu, quelque valeur douteuse. + +--Tant que les chevaux de courses n’ont été qu’un luxe de grand +seigneur, poursuivait le marquis, je me le suis passé... Du moment où +ils deviennent une simple spéculation, un peu moins hasardeuse que +celles de la Bourse, je me retire... Une écurie de courses, maintenant, +se monte par actions, comme une raffinerie... je n’en suis plus. Un +particulier ne lutte pas contre une société... il lui faudrait une +fortune comme la vôtre, baron... et encore!... + +Était-ce bien M. de Valorsay qui parlait ainsi, de l’air le plus +sérieux!... Le baron en était un peu plus que surpris. + +--Cela vous fera toujours une économie de cinquante, ou soixante mille +francs par an, observa-t-il. + +--Dites du double, et vous serez encore au-dessous de la vérité... +Eh!... cher baron, en seriez-vous encore à apprendre qu’il n’y a rien de +si ruineux qu’une écurie!... C’est pis que le jeu, et les femmes, en +comparaison, sont une économie réelle... Ninette me coûte moins cher que +_Domingo_, son cocher, son entraîneur et ses palefreniers. Mon homme +d’affaires prétend que les vingt-trois mille francs de prix que j’ai +gagnés en 1867 me reviennent à près de cent mille écus. + +Se vantait-il, disait-il vrai?... Toujours est-il que le baron, qui +connaissait bien sa vie, se livrait à un rapide calcul mental. + +--Que dépense donc Valorsay bon an mal an, comptait-il. Mettons pour son +écurie, 250,000 francs...; pour Ninette Simplon, 40,000 francs; pour son +train de maison, 80,000 francs...; pour les déplacements et le jeu, +30,000 francs...; pour les cigares, les fantaisies et l’imprévu, 30,000 +francs... Tout cela, à vue de nez, fait quelque chose comme 430,000 +francs par an!... Les avait-il?... Non. Il aurait donc mangé au sac... +il serait donc ruiné!... Diable!... + +Le marquis, lui, poursuivait gaiement: + +--Vous le voyez, je me range!... Hein!... cela vous surprend?... Et moi, +donc!... Mais il faut faire une fin, n’est-ce pas?... Je commence à +trouver que la vie de garçon n’est pas drôle: il y a des rhumatismes à +l’horizon, j’ai l’estomac délabré... bref, je me sens mûr pour le +mariage, baron, et... je me marie. + +--Vous!... + +--Moi-même... Comment!... vous ne l’aviez pas entendu dire? Il y a +trois jours que je l’ai annoncé officiellement en plein cercle. + +--J’ignorais!... Il est vrai que depuis trois jours je n’ai pas mis les +pieds au cercle. J’ai lié une partie avec Kami-Bey, vous savez, ce Turc +si riche, et comme nous faisons des séances de huit et dix heures, nous +jouons chez lui, au grand hôtel, c’est plus commode!... + +--Comme cela, je comprends... + +N’importe!... le baron avait l’air d’un homme qui tombe des nues. + +--Ah! vous vous mariez, reprit-il... Eh bien!... je connais une personne +qui ne doit pas être ravie. + +--Qui donc?... + +--Ninette Simplon, parbleu!... + +M. de Valorsay éclata de rire. + +--Bast! fit-il, qui m’empêchera... + +Mais il se reprit aussitôt, et d’un ton dégagé: + +--Elle sera vite consolée, dit-il. Ninette Simplon est une fille +d’ordre, baron, à ce point que je l’ai toujours soupçonnée d’avoir un +livre de recettes en place de cœur... Je lui connais 300,000 francs, +pour le moins, en bonnes et sûres valeurs; son mobilier et ses diamants +valent autant... pourquoi me regretterait-elle!... Ajoutez que je lui ai +promis cinquante billets de mille francs pour s’essuyer les yeux le jour +de ma noce, et vous comprendrez qu’elle voudrait déjà me voir marié!... + +En apparence, le baron Trigault accordait au marquis de Valorsay toute +son attention, et la plus bienveillante. + +En réalité, il ne songeait qu’à Pascal Férailleur, et son œil, à +toute minute, se coulait sournoisement vers la porte de communication. + +--Quelles doivent être, pensait-il, les réflexions de ce malheureux +jeune homme? + +C’est que lui-même se sentait singulièrement troublé. + +Entré dans la salle à manger, sans l’ombre d’un soupçon, il ne savait +plus maintenant que croire, tant Valorsay, en un quart d’heure de +conversation, s’était battu en brèche et démoli lui-même. + +Libre et maître de sa conduite, le baron n’eût pas poussé plus loin +l’interrogatoire si habilement déguisé, où Valorsay se laissait prendre. +Ayant toujours à craindre que le monde ne s’occupât de sa vie privée, +jamais il ne s’inquiétait de l’existence des autres. Par principe, et +plus encore par nécessité, il professait et pratiquait le système de +l’indulgence et de l’absolution quand même. Enfin, il lui répugnait +beaucoup de tendre un piége à son hôte. + +Mais il avait promis à Pascal de tout faire pour découvrir la vérité, et +personnellement, il avait un intérêt énorme à ce qu’elle éclatât. + +--Je comprends, dit-il au marquis, Ninette Simplon ne vous tracassera +pas... Ce que je conçois moins, c’est que vous parliez d’économie à la +veille d’un mariage qui va sans doute doubler, pour le moins, votre +fortune... Vous n’aliénez pas, j’en suis bien sûr, votre liberté, sans +de bonnes et solides raisons, sonnantes et ayant cours... + +--Erreur!... + +--Comment, erreur!... + +--A vous, cher baron, je puis l’avouer, la jeune fille que j’épouse n’a +pas un sou... Ma future n’a d’autre dot que ses yeux noirs... il est +vrai qu’ils sont superbes. + +Cela, plus que tout le reste, était renversant, et détruisait,--en +apparence du moins--les allégations de Pascal. + +--Est-ce bien vous qui parlez! fit le baron. Vous, un homme positif et +pratique, vous donnez dans les grands sentiments... + +--Mon Dieu! oui... + +Ne voyant nul inconvénient à laisser paraître sa stupeur, le baron +ouvrait des yeux énormes. + +--Ah ça, fit-il, vous adorez donc votre future... + +--Adorer est faible. + +--Il me semble que je rêve!... + +Valorsay haussa les épaules de l’air d’un homme qui a pris son parti +d’un ridicule qu’on lui découvre, et d’un ton habilement nuancé de +sentimentalité et d’ironie: + +--Je sais, dit-il, que mon aventure est du dernier bouffon et qu’on se +moquera de moi outrageusement au cercle... Ma foi!... tant pis!... j’ai +toujours eu le courage de mes opinions. Je suis amoureux, mon cher +baron, ni plus ni moins qu’un lycéen... Amoureux à ce point d’aller le +soir rôder autour de la maison de ma belle dans l’espoir de +l’entrevoir... Comment cela m’a pris, le diable m’emporte si je saurais +le dire!... Le sûr, c’est que je suis pris. Je me croyais usé, fané, +flétri, blasé, fini, je me vantais d’être invulnérable... Ah bien +oui!... Un beau matin je me suis éveillé avec un cœur de vingt ans +dans la poitrine, un cœur qui au moindre regard battait la chamade et +m’envoyait au visage des flots de pourpre... Naturellement, j’ai essayé +de me raisonner, je me suis fait honte... A quoi bon! Mieux je me +démontrais ma folie, plus je m’y obstinais... Après cela, peut-être la +folie n’est-elle pas si grande... On ne rencontre pas deux fois une +beauté si parfaite unie à tant de grâces pudiques, tant de noblesse et +de passion, tant de candeur et une intelligence si vive... Je me propose +d’abandonner Paris... Ma femme et moi voyagerons d’abord en Italie, nous +reviendrons ensuite nous établir à Valorsay, comme deux tourtereaux... +Parole d’honneur, je me fais une délicieuse image de la vie calme que +nous mènerons là-bas... Un vieux corrompu comme moi ne méritait pas tant +de bonheur. Décidément, je suis né sous une heureuse étoile! + +Moins préoccupé, il eût distingué le son rauque d’un blasphème étouffé, +derrière la porte, et que là s’amassait un orage qui allait voiler cette +étoile dont il parlait. + +Moins absorbé par le rôle qu’il jouait, il eût vu passer sur le front de +son interlocuteur l’ombre de réflexions étranges et périlleuses pour +lui. + +C’est que le baron savait observer, c’est qu’il ne trouvait pas d’un +bien franc aloi cette exaltation passionnée. + +--Je vois votre affaire, mon cher marquis, dit-il, vous aurez rencontré +la descendante de quelque grande et illustre famille ruinée... + +--Vous n’y êtes pas... Ma future n’a d’autre nom que son prénom de +Marguerite. + +--C’est tout à fait du roman, alors!... + +--Vous l’avez dit, du roman. Connaissiez-vous le comte de Chalusse, qui +vient de mourir?... + +--Non... mais j’en ai ouï parler très-souvent. + +--Eh bien! c’est sa fille que j’épouse, sa fille naturelle. + +Le baron tressaillit. + +--Permettez! fit-il. M. de Chalusse était effroyablement riche, il était +garçon. Comment sa fille, encore que ce ne soit que sa fille naturelle, +se trouve-t-elle sans le sou? + +--Une fatalité!... M. de Chalusse est mort subitement; il n’a pu ni lui +léguer sa fortune ni la reconnaître... + +--Comment n’avait-il pas pris ses précautions? + +--Ah! voilà. Il y avait à une reconnaissance des difficultés de toutes +sortes, et même des dangers. Mlle Marguerite avait été abandonnée, je +devrais dire perdue, par sa mère, à l’âge de cinq ou six mois, et il n’y +a pas bien des années que M. de Chalusse, après mille démarches, l’avait +enfin retrouvée... + +Ce n’était plus pour le compte de Pascal, c’était pour le sien propre, +que le baron Trigault écoutait de toute la force de son attention. + +--C’est fort curieux, répétait-il, faute de trouver autre chose à dire, +c’est fort curieux!... + +--N’est-ce pas?... C’est tout une histoire. + +--Et serait-il... indiscret... + +--De me la demander? Certes non. M. de Chalusse me l’a racontée, mais +fort en gros, vous comprenez, sans détails... Étant jeune, M. de +Chalusse s’était épris d’une charmante jeune femme dont le mari, un +digne et naïf garçon, était allé tenter fortune en Amérique... Elle +résista un peu, étant honnête, mais si peu, que l’année même du départ +de son mari, elle mettait au monde une jolie petite fille, qui est +Mlle Marguerite... Aussi, pourquoi l’autre s’en allait-il en +Amérique? + +--Oui!... balbutia le baron, pourquoi?... + +--Tout marchait au mieux, quand M. de Chalusse fut forcé de partir à son +tour pour l’Allemagne, où on avait découvert, lui écrivait-on, une +sœur à lui, qui s’était enfuie de la maison paternelle, avec on ne +sait qui... Il y était depuis quatre mois, quand la poste, un matin, lui +apporta une lettre où sa jolie maîtresse lui disait: «Nous sommes +perdus, mon mari est à Marseille, il sera ici demain; ne cherchez jamais +à me revoir... craignez tout de lui... Adieu!...» Sur cette lettre, M. +de Chalusse se jeta dans une chaise de poste et reprit avec une +foudroyante rapidité la route de Paris... Il voulait sa fille, il la +voulait absolument!... Il arriva trop tard. A la nouvelle du retour de +son mari, la jeune femme avait perdu la tête; elle n’avait plus eu +qu’une idée: cacher sa faute, à tout prix. Et de nuit, déguisée, avec +mille précautions, elle était allée déposer sa petite Marguerite sous +une porte; aux environs des Halles... + +Il s’interrompit tout à coup, et vivement: + +--Mais qu’avez-vous, cher baron, s’écria-t-il, qu’avez-vous?... +Qu’est-ce qui vous prend?... Vous trouvez-vous mal?... Faut-il que je +sonne?... + +C’est que le baron, en effet, était plus blême que si on lui eût tiré +des veines la dernière goutte de sang; un grand cercle bleuâtre, +sanguinolent comme une meurtrissure, s’élargissait de plus en plus +autour de ses yeux. + +Interpellé, il fit un effort, et d’une voix étranglée: + +--Ce n’est rien, fit-il... Oh! rien du tout... Un éblouissement... il +passe... il est passé! + +Mais il se sentait si faible sur ses jambes qu’il s’assit en murmurant: + +--Je vous en prie, marquis... continuez, c’est très-curieux, +très-curieux. + +M. de Valorsay poursuivit: + +--Le mari était un garçon naïf, incontestablement, mais c’était aussi, +paraît-il, un homme d’une énergie redoutable... Ayant appris que sa +femme avait eu un enfant en son absence, il se mit à remuer ciel et +terre pour retrouver non-seulement l’enfant, mais encore le père... Il +avait fait serment de les tuer l’un et l’autre, et c’était un gaillard à +tenir son serment sans plus se soucier de la guillotine que d’une +chiquenaude... Et s’il vous faut une preuve de la force de son +caractère, la voici: Il eut le courage inouï de ne rien dire à sa femme, +de ne pas lui adresser un reproche et de se montrer pour elle ce qu’il +était avant son voyage... Mais il l’épiait ou la faisait épier nuit et +jour, persuadé qu’elle finirait par commettre quelque imprudence... Elle +était fine, heureusement; elle découvrit que son mari savait tout et +prévint M. de Chalusse, dont elle sauva ainsi la vie... + +Que le marquis de Valorsay ne comprît pas que son récit était la seule +cause du trouble où il voyait le baron, cela s’explique. + +Quel rapport concevoir entre le richissime baron Trigault et le pauvre +diable qui était allé tenter fortune en Amérique!... + +Quel rapprochement imaginer entre le partner de Kami-Bey, l’ami de +Mme Lia d’Argelès, le joueur enragé, et ce mari si amoureux que dix +années durant, il avait poursuivi l’homme qui, en lui volant sa femme, +lui avait volé le bonheur de sa vie entière!... + +Ce qui d’ailleurs eût dissipé les soupçons du marquis, s’il en eût eu, +c’est qu’en arrivant il avait trouvé le baron très-ému, c’est que depuis +un moment il le voyait revenir à soi, petit à petit, et se remettre... + +Et il continuait, du ton léger et gouailleur qui lui était habituel... +Car ne s’étonner ni ne s’émouvoir de rien, se moquer de tout, afficher +un mépris profond des sentiments qui agitent le vulgaire, c’est le genre +suprême, le goût, le «chic.» + +--Nécessairement, cher baron, disait-il, je vous passe quantité de +détails... Ce brave M. de Chalusse n’était pas explicite, il s’en faut, +quand il arrivait à cette période de ce qu’il appelait ses malheurs... A +travers ses réticences, cependant, j’ai cru comprendre qu’il avait été +trompé à son tour et j’ai flairé certaines histoires de papiers volés, +de titres rachetés à des créanciers, qui ne sont pas le dernier mot de +l’honnêteté... + +Ce que je puis vous affirmer, par exemple, c’est que la vie entière de +M. de Chalusse a été troublée par le souvenir du mari qu’il avait +outragé... C’était chez lui une idée fixe qu’il mourrait de la main de +cet homme... il l’apercevait partout. S’il sortait seul, à pied, le +soir, ce qui était excessivement rare, il ne tournait le coin des rues +qu’avec d’infinies précautions; il lui semblait toujours voir reluire +dans l’ombre un poignard ou le canon d’un pistolet... + +Jamais je ne croirais à cette inconcevable frayeur d’un homme d’ailleurs +très-brave, si lui-même ne me l’avait confessée... + +Il est resté dix ou douze ans sans oser faire la moindre démarche pour +retrouver sa fille, tant il craignait d’attirer l’attention de son +ennemi... Ce n’est qu’au bout de ce temps, et quand il lui fut prouvé +que le mari, découragé, avait cessé ses investigations, qu’il commença +les siennes... Elles furent longues et laborieuses, mais enfin elles +réussirent, et il arriva jusqu’à son enfant, grâce surtout à l’habileté +d’un mauvais drôle, sorte de mouchard bourgeois, nommé Fortunat. + +Le baron eut un mouvement de vive curiosité, aussitôt réprimé. + +--Drôle de nom!... remarqua-t-il. + +--Et ajoutez que son prénom est Isidore! Ah! c’est un doucereux et +dangereux gredin, un scélérat de la pire espèce, qui a mérité cent fois +le bagne... Comment le laisse-t-on exercer ses malpropres industries? +C’est ce que je ne m’explique pas. Le positif, c’est qu’il les exerce en +plein soleil, en plein Paris, au su et vu de tous, place de la Bourse. + +Nom, prénom et adresse se gravèrent dans la mémoire du baron pour ne +s’en effacer plus. + +Et l’autre poursuivait. + +--Mais ce pauvre comte n’avait pas de chance... Le mari l’avait à peine +lâché, il commençait tout juste à respirer, que la femme à son tour +l’entreprit... C’était, d’après ce que j’en sais, une de ces terribles +et obsédantes créatures qui feraient prendre en haine leur sexe tout +entier... Sous prétexte que le comte l’avait détournée de son devoir, +qu’il avait brisé sa vie et détruit son bonheur, elle prétendait en +faire sa proie et s’ingéniait à le torturer avec des raffinements de +cruauté que n’auraient pas des sauvages... + +Elle ne voulait pas absolument que M. de Chalusse prît leur fille près +de lui, ni surtout qu’il l’adoptât... Elle soutenait que ce serait une +imprudence qui tôt ou tard mettrait son mari sur leurs traces. Et comme +le comte semblait résolu à passer outre, elle lui déclara que plutôt de +l’endurer, elle avouerait tout à son mari. + +--M. le comte de Chalusse était un homme patient, ricana le baron. + +M. de Valorsay eut un petit sifflement ironique. + +--Pas tant que vous croyez, répondit-il... Sa soumission devait tenir à +quelque raison secrète qu’il ne m’a pas confiée... Il y aurait sous tout +cela quelque grosse infamie que je n’en serais pas bien surpris... En +tout cas, le pauvre comte avait fait l’impossible pour échapper à cette +terrible femme... Il s’était réfugié à Cannes, elle l’y relança... +Pendant je ne sais combien de mois, il voyagea en Italie sous un faux +nom... peine perdue! Il en était réduit à cacher sa fille dans quelque +couvent de province... + +Dans les derniers mois de sa vie, cependant, il avait obtenu la paix... +c’est-à-dire qu’il l’avait achetée. Le mari de la dame n’est pas riche +ou est avare, et elle aime le luxe passionnément, jusqu’à la démence... +M. de Chalusse lui faisait une assez grosse pension et payait ses +toilettes. + +Le baron se dressa tout d’une pièce, comme s’il eût été mû par un +ressort. Ça, c’était le comble. + +--Oh! la misérable!... gronda-t-il. + +Mais il se rassit aussitôt, et l’exclamation étonna si peu M. de +Valorsay, qu’il conclut tranquillement: + +--Voilà, baron, comment et pourquoi ma bien-aimée Marguerite, la future +marquise de Valorsay, n’a pas mille francs de dot... + +Ce fut un regard d’angoisse, que le baron jeta vers la porte du +fumoir... Il l’avait entendue remuer... Il frémit à l’idée de Pascal, +fou de colère et de jalousie, entrant et se précipitant sur le +marquis... + +Cette situation excessive et périlleuse ne pouvait durer, il le comprit. +Lui-même d’ailleurs était à bout de forces et de dissimulation... + +Aussi, remettant à un autre moment toutes les questions qu’il avait +encore à adresser à M. de Valorsay, se décida-t-il à interrompre +brusquement ses confidences. + +--Parole d’honneur!... fit-il avec un rire forcé, je m’attendais à +mieux... Cela débute comme un roman d’amour et finit platement comme une +histoire réelle... par de l’argent! Ah! elles vont bien, les femmes +mariées!... Elles vous plument un amoureux et le mettent dans le cas de +se brûler la cervelle aussi vivement que la première coquine venue!... + +En sa qualité d’archimillionnaire et de gros joueur, le baron Trigault +jouissait de toutes sortes d’immunités et de priviléges. + +Il était de ces gens adroits qui font profession d’être brutaux en +diable, mal élevés, cyniques et effrontés, qui déclarent que ce n’est +pas leur faute, qu’il faut les prendre comme ça, et que le monde +bêtement accepte «comme ça.» + +Cependant sa brusquerie avait eu quelque chose de si offensant qu’en +toute autre circonstance le marquis s’en fût formalisé. + +Mais il avait toutes sortes de raisons de filer doux; il prit le parti +de rire. + +--Toujours le même, donc, baron, fit-il. Vous n’avez pas touché une +carte de la matinée et les mains vous démangent... Excusez-moi de vous +faire gaspiller votre temps, comme vous dites, ce que vous venez +d’entendre était une préface nécessaire... + +--Ce n’était qu’une préface?... + +--Oui, mais rassurez-vous, j’ai fini et j’arrive à l’objet de ma +visite... + +Il était connu que le baron Trigault jouissait d’au moins huit cent +mille livres de rentes... C’est pourquoi, bon an, mal an, il recevait +pour plus d’un million de demandes de secours ou de prêts... c’est +pourquoi il n’avait pas de rival pour flairer un solliciteur. + +--Dieu me pardonne!... pensa-t-il, Valorsay va me demander de l’argent. + +Il est sûr que la brillante désinvolture du marquis voilait mal un +certain embarras, et que sa langue remuait péniblement les mots. + +--Donc, je me marie, disait-il, je romps avec la vie de garçon... je me +range. C’est vous dire, mon cher baron, que je vais avoir à nettoyer ma +situation... La corbeille, les deux fêtes que je me propose de donner, +les restaurations de Valorsay, un voyage avec ma femme... tout cela va +me coûter les yeux de la tête. + +--Les yeux de la tête, c’est le mot. + +--Eh bien!... contrairement à ce qui arrive à ceux qui épousent une dot, +je crains de me trouver à court... Cela me tracassait un peu, quand j’ai +pensé à vous... Je me suis dit: «le baron qui a toujours des fonds +disponibles, me rendra le service de mettre cinq mille louis à ma +disposition pour un an...» + +Les yeux du baron ne quittaient pas le marquis. + +--Sacrebleu!... fit-il d’un ton fâché... c’est que... je ne les ai +pas... + +Ce ne fut pas un désappointement plus ou moins grand qu’exprima le +visage du marquis, ce fut un immense désespoir aussitôt dissimulé. + +Mais le baron avait vu, d’autant mieux vu que sa réponse était un de ces +piéges familiers aux banquiers... A l’impression que produit une +première fin de non recevoir, ils jugent de l’urgence du besoin... + +Le baron estima M. de Valorsay complétement ruiné... Néanmoins, comme il +n’entrait pas dans ses vues de refuser, il s’empressa d’ajouter: + +--Quand je dis que je ne les ai pas, j’entends... là, sous la main... +Mais je les aurai avant quarante-huit heures, et si vous voulez vous +trouver chez vous, après-demain, vers cette heure-ci, je vous enverrai +un de mes hommes d’affaires qui s’entendra avec vous quant aux +conditions. + +Le marquis avait l’instant d’avant laissé paraître quelque chose de ses +nouvelles angoisses... Il sut cette fois garder le secret de la joie +immense qui l’inonda. C’est du ton le plus naturel, et comme s’il se fût +agi d’une chose toute simple, qu’il remercia le baron... Mais il lui +tardait d’être dehors... Il expédia quelques phrases banales et sortit +en répétant: «--A après-demain...» + +Le baron, lui, s’affaissa sur un fauteuil... + +Martyr d’une passion plus forte que sa raison, victime d’un amour +indigne et fatal qu’il n’avait pu arracher de son cœur, le baron +Trigault avait eu, en sa vie, des instants atroces. + +Mais jamais il n’avait été plus écrasé qu’en ce moment, où le hasard +lui livrait le secret qu’il avait vainement poursuivi tant d’années. + +Toutes les plaies de son âme, dont le temps avait engourdi la douleur, +se rouvrirent plus cuisantes, comme une blessure à demi cicatrisée dont +on arracherait l’appareil. + +Rien n’avait servi, rien, de tout ce qu’il avait tenté pour retenir sur +la pente de l’ignominie cette femme qui portait son nom, qu’il aimait et +qu’il haïssait avec une égale fureur. + +--Elle extorquait de l’argent au comte de Chalusse, pensait-il; elle le +faisait chanter! Elle lui vendait le droit d’adopter leur fille!... + +Bizarrerie de l’esprit humain!... C’était cette circonstance, presque +futile, parmi tant d’autres, vraiment abominables, qui transportait de +rage le malheureux baron. A quoi donc lui servait d’être devenu l’un des +hommes les plus riches de Paris!... Il donnait à sa femme, uniquement +pour sa toilette et ses caprices, 8,000 francs par mois, près de 100,000 +francs par an; il n’y avait pas de trimestre où il ne lui payât pour une +bonne somme de dettes, et, malgré tout, elle exigeait de l’argent de +l’homme qui jadis l’avait aimée... + +--Que fait-elle de tout cela? grondait le baron, ivre de douleur et de +colère... Par quel miracle de profusion réussit-elle à dissiper les +revenus de plusieurs millions!... + +Un nom, le nom de Fernand de Coralth, montait à ses lèvres... mais il ne +le prononça pas. Il venait de s’apercevoir enfin de la présence de +Pascal; il l’avait oublié. + +--Eh bien! M. Férailleur, fit-il de l’air d’un homme qui s’éveille en +sursaut, après quelque terrible cauchemar. + +Pascal essaya de répondre, il ne put, tant ses pensées tourbillonnaient +dans son cerveau. + +--Vous avez entendu M. de Valorsay? poursuivit le baron. Maintenant nous +savons, à n’en pouvoir douter, qui est la mère de Mlle Marguerite... +Que faire?... Que feriez-vous à ma place? + +--Eh! monsieur, le sais-je!... + +--Vrai, votre première pensée ne serait pas une pensée de vengeance?... +Ç’a été la mienne... Mais de qui me venger?... Du comte de Chalusse? Il +est mort... De ma femme? Oui, je le devrais, mais je n’en aurais pas le +courage... Reste Mlle Marguerite... + +--Mais elle est innocente, elle, monsieur, mais elle ne vous a jamais +offensé... + +Cette exclamation, le baron ne sembla pas l’entendre. + +--Et que faudrait-il, poursuivit-il, pour que Mlle Marguerite fût, sa +vie durant, la plus misérable des créatures... simplement favoriser son +mariage avec le marquis... Ah! il lui ferait expier cruellement le crime +de sa naissance... + +--Mais vous ne ferez pas cela, s’écria Pascal hors de lui, ce serait une +effroyable lâcheté, et je ne le permettrais pas... Jamais, je le jure +devant Dieu, jamais, moi vivant, Valorsay n’épousera Marguerite... Il se +peut que je sois vaincu dans la lutte que j’entreprends; il se peut +qu’il la conduise jusqu’au seuil de l’église, mais là, il me trouvera, +armé... et je ferai justice... On fera de moi après ce qu’on voudra!... + +Le baron le considérait avec une émotion extraordinaire. + +--Ah!... vous savez aimer, vous!... + +Et d’une voix sourde, il ajouta: + +--Voilà comment j’aimais la mère de Marguerite!... + +Le déjeuner n’avait pas été desservi, et il restait sur la table une +carafe pleine d’eau; le baron s’en versa coup sur coup deux grands +verres qu’il but avec une avidité fiévreuse, puis il se mit à marcher, +comme au hasard, autour de la salle. + +Pascal se taisait... + +Il lui semblait que c’était sa destinée qui s’agitait dans l’esprit de +cet homme, et que de sa décision dépendait l’avenir... + +L’accusé qui attend le verdict du jury n’a pas de pires angoisses. + +Enfin, au bout d’une minute, un siècle, le baron s’arrêta. + +--Après comme avant, M. Férailleur, prononça-t-il d’un ton brusque, je +suis pour vous et avec vous... Donnez-moi la main... bien!... Les +honnêtes gens se doivent aide et assistance, quand les coquins +triomphent. Nous vous réhabiliterons, monsieur!... Nous démasquerons +Coralth, le misérable, nous écraserons Valorsay, s’il a été vraiment +l’instigateur de l’infamie qui vous a perdu. + +--Quoi! monsieur, après votre conversation avec lui, vous doutez encore! + +Le baron hocha la tête. + +--Que Valorsay soit ruiné, répondit-il, je n’en doute aucunement... Je +gagerais que mes cent mille francs sont perdus si je les lui prête... +Je jurerais volontiers qu’ainsi qu’on l’en accuse, il pariait contre son +cheval et l’a empêché de gagner. + +--Vous voyez donc bien... + +--Pardon... tout cela ne m’explique pas la prodigieuse différence de vos +allégations et de ses dires... Vous assurez qu’il se soucie fort peu de +Mlle Marguerite, lui prétend qu’il l’adore... + +--Oui, monsieur, oui, le misérable a osé! Ah!... si je n’avais pas été +retenu par la crainte de compromettre ma vengeance!... + +--Je comprends, mais laissez-moi finir... Selon vous, Mlle Marguerite +a des millions... D’après lui, elle n’a pas cent louis de dot... Qui a +raison?.... Je crois que c’est lui, son emprunt de cent mille francs le +prouve, et d’ailleurs il n’avancerait pas aujourd’hui un mensonge qui se +découvrirait demain... Or, s’il dit vrai, il est impossible d’expliquer +par la cupidité et son mariage et le guet-apens dont vous êtes +victime... + +Cette objection s’était déjà présentée à l’esprit de Pascal, mais il ne +s’y était pas arrêté. Il réfléchit et trouva une explication qui lui +parut plausible. + +--M. de Chalusse n’était pas mort, dit-il, quand M. de Coralth et M. de +Valorsay ont arrêté le plan qui devait les débarrasser de moi... par +conséquent, Mlle Marguerite avait encore des millions. + +--C’est une réponse... Au lendemain du crime, les deux complices ont +reconnu qu’il ne leur serait d’aucune utilité, je vous le concède... +Mais, en ce cas, comment se fait-il que le marquis ait persisté? + +Pascal chercha, ne trouva rien, et se tut. + +--Tenez, reprit le baron, il doit y avoir là-dessous quelque mystère +d’iniquité que ni vous ni moi ne soupçonnons... + +--C’est ce que ma mère me disait, monsieur. + +--Ah!... c’est l’opinion de Mme Férailleur!... Alors elle est bonne. +Voyons, raisonnons un peu... Mlle Marguerite vous aimait... + +--Oui. + +--Et elle vous a repoussé, tout à coup. + +--Elle m’a écrit que le comte de Chalusse, à son lit de mort, lui avait +arraché le serment d’épouser le marquis de Valorsay. + +Le baron bondit sur sa chaise. + +--Arrêtez! s’écria-t-il, arrêtez... Nous tenons peut-être le bout du fil +qui nous conduira jusqu’à la vérité... Ah! Mlle Marguerite vous a +écrit que M. de Chalusse, mourant, lui avait ordonné d’épouser le +marquis! M. de Chalusse aurait donc eu sa pleine connaissance avant de +rendre le dernier soupir! + +D’un autre côté, Valorsay prétend que si Mlle Marguerite est sans +ressources, c’est que le comte est mort trop subitement pour pouvoir +écrire et signer deux lignes... Peut-on concilier ces deux versions, M. +Férailleur?... Évidemment non. Donc, l’une des deux est fausse. +Laquelle?... C’est ce qu’il faut chercher... Quand reverrez-vous Mlle +Marguerite?... + +--Elle m’a ordonné, monsieur, de ne jamais chercher à la revoir. + +--Eh bien!... il faut lui désobéir, et tâcher d’arriver jusqu’à elle +sans que personne le sache... Elle doit être épiée... n’écrivez pas, +surtout!... + +Il se recueillit, et après un moment: + +--Nous arriverons peut-être, reprit-il, à la certitude morale de la +complicité de Valorsay et de Coralth... Mais de là à l’établir par des +preuves matérielles, il y a un abîme... Deux vils gredins qui +s’associent pour égorger un honnête homme ne signent point de contrat +par devant notaire... Des preuves! où en prendre?... Il faudrait gagner +quelque intime de Valorsay. Mieux vaudrait peut-être tâcher de faire +admettre près de lui un homme à nous, qui observerait sa vie, qui +s’insinuerait dans sa confiance... + +D’un geste brusque, Pascal interrompit le baron; l’espérance maintenant +brillait dans ses yeux... + +--Oui, monsieur, s’écria-t-il, oui, il faut placer près de M. de +Valorsay un homme qui sache voir, assez habile pour se faire employer, +capable, au besoin, de lui rendre quelques services... Je puis être cet +homme, monsieur le baron, si vous le voulez... Cette idée m’est venue +tout à l’heure, en vous écoutant... Vous devez envoyer chez M. de +Valorsay. Je vous en conjure, laissez-moi prendre la place de l’homme +d’affaires que vous lui avez annoncé... Il ne me connaît pas, et je suis +assez sûr de moi pour répondre de ne me pas trahir... Je me présenterai +de votre part; il m’accordera sa confiance... Je lui porterai de +l’argent ou une bonne promesse, je serai bien reçu... Allez, j’ai tout +un plan!... + +Il s’interrompit... + +On frappait à la porte, et un valet de pied parut, annonçant au baron +qu’un domestique était là, qui désirait lui parler pour une affaire +urgente. + +--Faites entrer, dit le baron. + +Ce fut Jobin, l’homme de confiance de Mme Lia d’Argelès, qui entra. + +Il salua respectueusement, et d’un air mystérieux: + +--J’ai cherché M. le baron partout... J’ai l’ordre de Madame de ne pas +rentrer sans ramener M. le baron... + +--C’est bien... je vous suis!... + + + + +IV + + +Comment M. Fortunat, cet homme si habile, avait-il choisi un dimanche, +et un dimanche de courses de Vincennes, qui plus est, pour se présenter +chez M. Wilkie, le séduisant ami du vicomte de Coralth!... + +Son anxiété pouvait expliquer cette faute, mais ne la justifiait pas. + +Il est sûr que sans cette circonstance, on ne l’eût pas congédié si +cavalièrement. On l’eût laissé développer ses propositions, quitte à les +refuser, et alors, qui sait ce qu’il fût advenu!... + +Mais il y avait des courses! Mais M. Wilkie avait à surveiller «_Pompier +de Nanterre_,» ce fameux «steeple-chaser» dont il était propriétaire +pour un tiers, et à donner ses ordres au jockey dont il était--pour un +tiers également--le maître et le seigneur. + +Devoirs sacrés!... ce fait d’être commanditaire d’une malheureuse +rosse, constituait tout l’état social de M. Wilkie. Cela le posait bien, +dans son monde. Cela justifiait les trophées de cravaches et d’éperons +qui ornaient son appartement de la rue du Helder, et lui permettait de +trancher du sportman. + +Bien plus; il s’imaginait très-positivement être attendu sur «le turf,» +et que, sans lui, la fête ne serait pas complète. + +Cependant lorsqu’il se présenta dans l’enceinte du pesage, fièrement, le +cigare à la bouche, la carte au chapeau, il dut s’avouer que son entrée +ne faisait pas sensation. + +Une étonnante nouvelle circulait et donnait aux groupes de parieurs et +de turfistes,--M. Wilkie eût dit «au ring,»--un aspect tumultueux. + +On discutait à grand renfort de mots anglais la soudaine détermination +prise par le marquis de Valorsay de «payer forfait» et de retirer tous +ses chevaux engagés. Les mieux informés assuraient même que la veille, +au «Betting-Rooms», il avait annoncé hautement l’intention où il était +de vendre son écurie de courses. + +Si le marquis, en prenant ce parti, avait espéré désarmer la +malveillance, l’événement déjouait son calcul. + +La rumeur allait grossissant, qui l’accusait d’avoir, aux courses du +dimanche précédent, parié sous main contre son cheval «_Domingo_» et +d’avoir ensuite donné des ordres pour qu’il ne gagnât pas. + +Il y avait des sommes considérables engagées sur _Domingo_, qui était +«grand favori,» et les perdants n’étaient pas contents. + +D’aucuns affirmaient qu’ils avaient vu le jockey de Valorsay «tirer» +_Domingo_, c’est-à-dire le retenir; ils soutenaient qu’il fallait faire +un exemple, «disqualifier» à perpétuité le marquis et son jockey, +autrement dit les exclure à tout jamais des courses. Cette mesure eût +annulé les paris. + +Mais une circonstance d’un grand poids plaidait pour le marquis: sa +fortune, celle du moins qu’on lui supposait. + +--Comment un homme si riche, observaient ses défenseurs, serait-il +descendu jusqu’à voler!... car c’est prendre l’argent dans la poche du +monde que de faire ce que vous dites, c’est pire que de tricher les +cartes à la main!... C’est impossible!... Valorsay est au-dessus de ces +misérables allégations!... C’est un parfait gentilhomme. + +--Parfait... soit, répondaient les sceptiques. On en disait précisément +autant de Croisenois, du duc de H... et du baron P..., lesquels ont été +finalement convaincus de l’indigne supercherie dont nous accusons +Valorsay. + +--C’est une infâme calomnie... S’il eût eu l’idée de tricher, il eût été +assez habile pour dérouter les soupçons... Il eût fait arriver _Domingo_ +bon second et non pas mauvais troisième!... + +--S’il n’était pas coupable, il n’aurait pas peur, il ne retirerait pas +aujourd’hui ses chevaux, il ne vendrait pas son écurie... + +--S’il renonce aux courses, c’est qu’il se marie, ne le savez-vous pas! + +--Eh! ce n’est pas une raison... + +Qu’eût-ce donc été si on eût soupçonné la déconfiture jusqu’alors si +habilement dissimulée de M. de Valorsay... Mais n’importe, calomnie ou +non, c’était une première éclaboussure sur une renommée jusqu’alors +intacte et brillante. + +Comme tous les joueurs, les «turfistes» sont défiants et rancuniers... +Nul n’est à l’abri de leurs soupçons quand ils perdent, de leur colère +quand ils se croient dupes... Ils n’ont sans doute besoin que +d’interroger leur conscience pour comprendre jusqu’où peut entraîner le +jeu... Cette affaire de _Domingo_ réunissait contre Valorsay tous les +perdants... Elle armait contre lui un petit bataillon d’ennemis, +impuissants pour le moment, mais prêts à prendre une éclatante revanche +dès que l’occasion s’en présenterait. + +Tout naturellement, M. Wilkie s’était rangé du parti de M. de Valorsay, +dont il avait plusieurs fois entendu célébrer les mérites par son ami M. +de Coralth. + +Il eût agi de même sans cela, rien que pour avoir la satisfaction de +crier: + +--Accuser ce cher marquis! Ah! je la trouve mauvaise! Lui qui hier soir +me disait encore: «Mon excellent bon, la défaite de _Domingo_ me coûte +deux mille louis!» + +M. de Valorsay ne lui avait rien dit, par cette raison qu’à peine il le +connaissait de vue; mais n’importe, cela «faisait bien,» estimait-il, de +se déclarer son ami, et quand il disait: «Ce cher marquis,» il en avait +plein la bouche. + +Cependant, il avait beau s’agiter, on ne prenait pas garde à lui. Cela +le dépitait; avisant «son jockey,» il lui fit un signe et l’entraîna +hors de l’enceinte réservée. + +C’était un grand mauvais drôle ce jockey, ivrogne et paresseux, chassé +de toutes les écuries où il avait servi, qui se moquait outrageusement +des jeunes messieurs qui l’avaient à leur service et qui les volait sans +pudeur ni mesure. + +Outre qu’il se faisait payer très-cher--huit mille francs par an,--sous +prétexte qu’il lui répugnait d’être à la fois palefrenier, entraîneur et +jockey, il présentait chaque mois des factures fabuleuses: du +grainetier, du vétérinaire, du maréchal et du sellier. + +De plus, il vendait régulièrement, pour en boire le prix, l’avoine de +_Pompier de Nanterre_, lequel crevait de faim, le malheureux, à ce point +de tenir à peine sur ses jambes. + +La maigreur du cheval, le jockey la mettait sur le compte d’un +entraînement habile, et les propriétaires le croyaient. + +Il leur en faisait accroire bien d’autres; que _Pompier de Nanterre_ +gagnerait la course, par exemple, plaisanterie sinistre en ceci que sur +la foi de cette fallacieuse promesse, ils mettaient leur argent sur la +misérable rosse... et le perdaient. + +Dans le fait, cet honnête jockey eût été le plus heureux des mortels +s’il n’y eût jamais eu de courses... D’abord il jugeait, non sans +raison, très-dangereux de franchir des obstacles avec un cheval comme le +sien. Ensuite, rien ne l’excédait comme d’être obligé de se promener +successivement avec ses trois patrons... + +Mais le moyen de refuser!... Il savait bien, le rusé drôle, que si les +spirituels associés le payaient, c’était surtout, ou plutôt c’était +uniquement pour se parer de lui. + +Se pavaner sur la piste, devant les tribunes, avec leur jockey en +casaque orange à manches vertes et noires, était pour eux une +satisfaction de vanité à nulle autre pareille... Leur conviction était +qu’il en rejaillissait sur eux une considération énorme, et ils se +gonflaient de l’envie qu’ils pensaient inspirer. + +C’était à ce point que chacun d’eux accusait les autres d’accaparer le +jockey, et qu’il en naissait des disputes terribles, dont une faillit un +jour les conduire sur le terrain... + +Arrivé le premier, M. Wilkie s’emparait du bourreau de _Pompier de +Nanterre_, c’était dans l’ordre. + +Et jamais, pour se montrer, les circonstances ne furent plus favorables. +La journée était magnifique, les tribunes craquaient sous le poids des +spectateurs, deux cent mille curieux se pressaient le long des cordes +qui limitent la piste... + +Aussi, M. Wilkie semblait-il se multiplier et jouir du don d’ubiquité, +tant il se fit voir promptement sur dix points différents, toujours +suivi de son jockey, auquel il donnait ses derniers ordres d’une voix +très-haute, en gesticulant beaucoup. + +Et quelle joie, quand sur son passage il entendait dire: «Ce monsieur +est un de ceux qui font courir!...» Quel ravissement, lorsqu’il +recueillait l’exclamation de quelque bourgeoise admirant la soie de la +casaque ou les revers des bottes... + +Malheureusement, il n’est pas de bonheur durable; les associés +arrivèrent, qui réclamèrent le jockey à leur tour... + +Dépossédé, M. Wilkie abandonna la piste; et se faufilant à travers les +équipages, gagna une voiture, où les deux demoiselles qui lui avaient +fait l’honneur d’accepter à souper la veille étalaient les cheveux les +plus jaunes qu’elles possédassent... + +Là encore il trouva moyen de fixer l’attention sur lui, et de faire +preuve de chic!... Ce n’était pas pour rien qu’il avait fait remplir de +vin de Champagne le coffre de la voiture... + +Et l’instant décisif venu, on put le voir se hisser sur sa banquette en +criant: + +--Voilà! voilà!... Regardez!... Bravo, _Pompier_!... Cent louis pour +_Pompier_! + +Hélas! le pauvre _Pompier de Nanterre_ tomba épuisé à moitié de la +distance à parcourir. + +Et le soir, M. Wilkie narrait sa défaite avec un luxe de termes +techniques à faire frémir. + +--Quel guignon! mes excellents bons... disait-il à ses amis. _Pompier de +Nanterre_, un «steeple-chaser» incomparable, tomber «broken-down» après +la banquette... Et battu par qui? Par _Mustapha_, un «outsider» sans +«performance...» Le «ring» en était tout ému... moi, j’en suis comme une +folle! + +Cette défaite, cependant, ne l’affectait pas trop... + +N’avait-il pas en perspective cet héritage dont lui avait parlé son ami +le vicomte de Coralth! Il lui apparaissait à l’horizon, tel qu’un nuage +gros d’or, près de crever sur lui. Et c’était le lendemain que M. de +Coralth devait lui livrer le secret... Il n’avait plus que vingt-quatre +heures à attendre!... + +--Demain?... se répétait-il, avec un frémissement d’impatience et de +joie, demain!... + +Il s’endormit dans la pourpre, ce soir-là! Son imagination s’exaltait à +cette pensée que tous ses rêves se matérialiseraient, qu’il lui serait +donné d’étreindre son idéal devenu réalité... Et quel idéal, quels +rêves!... + +Il se voyait à la tête d’une écurie pour de bon, et non plus d’un tiers +de cheval; l’argent ne manquerait jamais à ses caprices; il +éclabousserait les passants et surtout ses «excellents bons» du haut +d’une voiture superbe; le meilleur tailleur inventerait pour lui des +«coupes» étourdissantes; à toutes les premières représentations, il +s’étalerait dans une avant-scène avec les demoiselles les plus connues; +Paris s’occuperait de lui; on parlerait de ses petites fêtes dans les +journaux; il ferait tapage, esclandre, scandale; il serait chic, +très-chic, épatant de chic!... + +Tout cela, M. de Coralth le lui avait promis, sans dire son dernier mot, +il est vrai, mais n’importe!... Devait-il donc douter de la parole de +son ami?... Jamais!... Si le vicomte était son modèle, il était aussi +son oracle. + +Même, à la façon dont il en parlait, on eût juré qu’ils avaient été +élevés ensemble, ou que du moins ils se connaissaient depuis des années. + +Il n’en était rien, cependant. Leurs relations dataient de sept ou huit +mois au plus, et le hasard, en apparence, les avait nouées. Ce hasard, +il faut le dire, M. de Coralth l’avait préparé. + +Ayant flairé le secret des promenades de Mme Lia d’Argelès, rue du +Helder, le vicomte voulut vérifier ses soupçons. Il épia M. Wilkie, sut +où il passait ses soirées, s’y trouva et fut assez adroit pour lui +rendre, dès la troisième rencontre, un service d’argent. + +De ce moment, la conquête fut faite. M. de Coralth avait vraiment tout +ce qu’il fallait pour éblouir et charmer le spirituel commanditaire de +_Pompier de Nanterre_. Il avait son titre, d’abord, puis ses façons +impertinentes, le plus impudent aplomb, tous les dehors d’une fortune +considérable, et enfin le prestige de nombreuses et grandes relations. + +Il ne tarda pas à reconnaître ses avantages et à en profiter. + +Et tout en maintenant M. Wilkie à distance, il lui eut promptement tiré +assez de confidences pour savoir sa vie mieux qu’il ne la savait +lui-même. + +A la vérité, M. Wilkie ne connaissait pas grand chose de son origine ni +de son passé, et son histoire était vite contée: + +Sa plus lointaine impression était celle de la pleine mer... Il était +positivement sûr d’avoir fait, étant tout enfant, une longue, une +très-longue traversée... + +Il se supposait né en Amérique, et le nom qu’il portait justifiait ses +suppositions. Certainement la langue française n’était pas celle qu’il +avait bégayée la première, car au fond de sa mémoire il retrouvait +encore un certain nombre d’expressions anglaises. Le mot que traduit +celui de père, entre autres, lui était resté familier, et après vingt +ans il le prononçait avec l’intonation exacte. + +Ce nom, on le lui avait appris, évidemment, mais nulle souvenance ne lui +restait de l’homme à qui il le donnait. + +Ses premières sensations bien nettes étaient celles de la faim, de la +fatigue et du froid. + +Il se rappelait, et cela très-distinctement, que durant toute une +interminable nuit d’hiver, une femme l’avait traîné à travers les rues +de Paris, sous une pluie glaciale. + +Il lui semblait se revoir encore, les pieds demi-nus dans la boue, +pleurant de lassitude et demandant à manger... Et alors l’infortunée qui +lui donnait la main le prenait entre ses bras et le portait, jusqu’à ce +que, n’en pouvant plus, elle fût forcée de le poser de nouveau à terre. + +Une image confuse de cette femme, sa mère vraisemblablement, était +restée dans sa mémoire. + +Elle était, selon son expression, crânement belle, assez grande et +très-blonde... Il avait été surtout frappé de sa pâleur et de la +profusion de ses beaux cheveux. + +Tout autre que lui, abandonné comme il l’était, eût conservé de cet +épisode de son enfance une émotion douloureuse. Lui, qui était un esprit +fort, en riait. + +--Quelle «dèche,» mes chers bons!... disait-il quand il lui arrivait de +raconter cette aventure, quelle «dèche!» + +Cette misère cependant n’avait pas duré. Il se souvenait d’avoir été, +peu après, installé dans un très-bel appartement. Un homme, assez jeune +encore, qu’on appelait M. Jacques,--il avait retenu ce nom,--venait tous +les jours et lui apportait des friandises et des jouets. + +D’après son estimation, il pouvait avoir quatre ans à cette époque. + +Il n’y avait guère plus d’un mois qu’il jouissait de ce bien-être, quand +un matin un étranger se présenta qui s’entretint longtemps avec sa +mère, ou du moins avec la femme qu’il nommait ainsi. Il ne comprenait +rien à ce qu’ils disaient, et cependant il avait peur. + +L’événement devait justifier son effroi instinctif. La conversation +terminée, sa mère le prit sur ses genoux et se mit à l’embrasser avec +une tendresse convulsive. Elle sanglotait, et répétait d’une voix +étouffée: + +--Pauvre enfant!... mon Wilkie bien-aimé... Ne plus l’embrasser +jamais... jamais!... Hélas! il le faut... Donnez-moi du courage, mon +Dieu!... + +Elle avait dit exactement cela, M. Wilkie en était positivement sûr, il +lui semblait encore entendre cet adieu désespéré. + +Car c’était bien un adieu. On le remit à cet étranger qui l’emporta +malgré ses cris et ses efforts pour lui échapper. + +--Car je la trouvais mauvaise!... ne manquait-il jamais d’ajouter, quand +il en était là de son récit... + +Cet étranger, à qui on le confiait, n’était autre qu’un digne marchand +de soupe de Saint-Germain, dont la femme était la meilleure et la plus +patiente des créatures... Ce qui n’empêche que dans les premiers temps, +il ne cessait de pleurer et de demander sa mère... Peu à peu, il +l’oublia... + +Il n’était pas malheureux chez ce maître de pension, on le soignait et +on le choyait plus que tous les autres élèves. On se gardait bien +surtout de le tourmenter pour apprendre quoi que ce fût, et ses journées +se passaient à jouer sur la terrasse ou à vagabonder... + +Mais cette vie charmante ne pouvait durer éternellement. + +Il venait d’avoir dix ans, toujours d’après son calcul, lorsqu’un +dimanche, vers la fin d’octobre, il vit arriver un monsieur à +physionomie grave, raide, strictement vêtu de noir, étalant de longs +favoris roux sur une cravate blanche, lequel lui déclara se nommer M. +Patterson, et être chargé par sa famille de le placer dans un lycée pour +y continuer son éducation. + +Le jeune Wilkie se récria beaucoup et se lamenta. M. Patterson, qui +était payé pour remplir un certain mandat, ainsi qu’il le dit, ne l’en +conduisit pas moins à Louis-le-Grand, où il fut admis pensionnaire. + +Là, pendant des années, il s’ennuya prodigieusement. Ne faisant rien, +doué d’une intelligence médiocre, il n’apprit rien. + +Tous les dimanches et les jours de fête, à dix heures précises, M. +Patterson venait le prendre, le promenait gravement dans Paris ou aux +environs, le faisait déjeuner et dîner dans les meilleurs restaurants, +lui achetait tout ce dont il avait envie et, à neuf heures sonnant, le +reconduisait au lycée. + +Pendant les vacances, M. Patterson gardait le lycéen près de lui, ne lui +refusant aucune distraction, prévenant ses désirs, mais ne le perdant +pas de vue une minute. + +Et si Wilkie se révoltait de cette incessante surveillance, M. Patterson +avait une façon de répondre:--«J’ai un mandat à remplir,» qui coupait +court à toute espèce de discussion. + +Ainsi les choses marchèrent, jusqu’au jour où M. Wilkie eut achevé sa +philosophie. L’épreuve du baccalauréat lui restait à subir. + +Il se présenta à l’examen, et comme de juste fut refusé. + +Par bonheur M. Patterson était un homme d’expédients. + +Il plaça son élève dans un établissement spécial, et moyennant cinq +billets de mille francs, dénicha un pauvre diable qui consentit à +risquer trois ans de prison et qui passa l’examen sous le nom et à la +place de M. Wilkie. + +Maître à ce prix du précieux diplôme qui ouvre toutes les carrières, M. +Wilkie espérait qu’on allait garnir amplement ses poches et lui donner +la volée... Erreur! M. Patterson le remit aux mains d’un vieux +précepteur chargé de lui faire visiter l’Europe et de l’initier à la +pratique de la vie et des hommes. + +Ce précepteur avait la bourse, force lui fut de le suivre en Allemagne, +en Angleterre et en Italie. + +Quand il revint à Paris, il avait vingt ans. + +Dès le lendemain, M. Patterson le conduisit rue du Helder, à +l’appartement qu’il occupait encore, et de son air le plus solennel: + +--Vous êtes ici chez vous, M. Wilkie prononça-t-il... Vous êtes en âge +de mesurer vos actions, j’espère donc que vous vous conduirez en honnête +homme... De ce moment, vous êtes libre... On souhaite que vous fassiez +votre droit; à votre place, j’obéirais... Si vous voulez être quelque +chose et avoir toujours du pain, travaillez, car vous n’avez rien, je +vous en avertis, à attendre de personne... La pension, trop +considérable, à mon avis, qu’on vous alloue, peut, je ne vous le cache +pas, être supprimée du jour au lendemain... Jusque-là, j’ai ordre de +vous remettre, chaque trimestre, 5,000 francs... les voici. Dans trois +mois, je vous enverrai pareille somme... Je dis enverrai, parce que mes +intérêts m’obligent de retourner en Angleterre et de m’y fixer. Voici +mon adresse à Londres, s’il vous survenait quelque embarras sérieux... +écrivez-moi. Sur quoi, mon mandat étant rempli... Salut!... + +--Eh! va-t-en au diable, vieux serin!... gronda M. Wilkie en refermant +la porte sur M. Patterson... A Chaillot, les gêneurs!... + +Voilà tout ce que son excellent cœur lui inspira, en se séparant, +peut-être pour toujours, de l’homme qui, pendant dix années, lui avait, +en définitive, tenu lieu de famille. + +C’est que déjà, à cette époque, M. Wilkie était un garçon très-fort, au +moins en théorie, et bien au-dessus des préjugés du commun. + +S’il avait été rebelle à toutes les études du lycée, il s’y était +instruit de quantité de choses que les professeurs n’enseignent pas. + +Quelques «cancres,» ses intimes, dont les parents étaient riches, et qui +jouissaient de leur liberté aux jours de sortie, l’avaient initié aux +grandes façons et lui avaient appris à discerner ce qui est chic de ce +qui ne l’est pas. + +Il n’y a pas de circulaire de M. Duruy qui tienne, on retrouvera +toujours au fond des lycées, à Paris surtout, comme un reflet des +mœurs du temps. Le portier peut surveiller la contrebande du tabac et +des liqueurs, il ne saurait arrêter à l’entrée les idées bêtes et +malsaines que certains élèves rapportent du dehors. + +Que les «crevés» actuels se rassurent, les successeurs ne leur +manqueront pas. + +Des sages conseils de M. Patterson, rien ne resta dans l’esprit de M. +Wilkie. Ils lui entrèrent, comme on dit familièrement, par une oreille +et sortirent par l’autre. + +Un seul fait, pour lui, se dégagea de ce dernier entretien, c’est qu’il +était son maître désormais et qu’il avait une fortune... quel rêve!... +C’est-à-dire, non, c’était bien une réalité, il y avait là sur la table, +pour l’attester, cinq mille francs en beaux louis, vivants, frétillants, +grouillants... + +S’il eût pris la peine de visiter attentivement cet appartement devenu +tout à coup le sien, M. Wilkie eût peut-être reconnu qu’il avait été +arrangé avec amour. + +Tout y était neuf et cependant tout avait l’empreinte de la vie. Ce +n’était pas le froid et morne logis meublé sur commande, bien ou mal +selon le prix, par un tapissier. + +Les moindres détails trahissaient une main amie, la délicatesse d’une +femme, la tendresse prévoyante d’une mère. + +Aucune des petites superfluités qui peut flatter un jeune homme n’avait +été oubliée. Il y avait des londrès choisis dans une boîte de bois des +îles, sur la table et sur la cheminée un pot plein de tabac. + +Mais M. Wilkie avait bien le temps de remarquer cela, vraiment! + +Il se hâta de couler 500 francs dans son gousset, serra le surplus de +ses richesses dans un tiroir et s’élança dehors d’un air aussi fier que +si Paris lui eût appartenu ou qu’il eût eu de quoi l’acheter. + +C’est qu’il lui fallait quelqu’un pour fêter sa délivrance, et il +courait à la recherche de quelqu’un de ses camarades de Louis-le-Grand. + +Il en trouva deux. L’un qui était en train de mal tourner, l’autre qui, +depuis dix-huit mois qu’ils s’étaient perdus de vue, avait gaspillé le +modeste capital qui constituait tout son avoir, une quarantaine de mille +francs. + +Quoiqu’il en coûtât extraordinairement à son amour-propre, M. Wilkie dut +avouer à ses anciens camarades, qu’il jouissait de sa liberté pour la +première fois et qu’il en était quelque peu embarrassé. + +Eux naturellement, qui avaient le pied marin, à ce qu’ils affirmaient, +lui jurèrent qu’ils l’auraient vite mis au fait de la seule vie que +puisse mener à Paris un garçon intelligent. Et pour le lui prouver, ils +acceptèrent le dîner qu’il s’était empressé de leur offrir. + +Ce fut un dîner remarquable. D’autres amis vinrent, on fit au dessert un +petit bac de santé, et dans la nuit on dansa... + +Et au petit jour, ayant payé son apprentissage au baccarat, M. Wilkie se +trouva sans un sou en poche, en face d’une addition de quatre cents et +quelques francs qu’il dut courir chercher chez lui sous l’escorte d’un +garçon de restaurant. + +Cette première épreuve eût dû le dégoûter ou tout au moins lui donner à +réfléchir... mais non. Dans ce milieu de crevés besogneux et de... +demoiselles plâtrées, il s’était senti dans son élément. Il se jura +qu’il y resterait et que même il s’y créerait une réputation et une +influence. + +C’était plus aisé à concevoir qu’à exécuter. + +Il s’en aperçut bien, lorsqu’à la fin du mois il compta ce qu’il avait +encore des cinq mille francs qu’on lui avait donnés pour un trimestre... +Il lui restait quinze louis et quelque menue monnaie. + +C’est que vingt mille francs par an, c’est selon qu’on arrange sa vie, +la fortune ou la misère. + +Vingt mille francs par an donnent environ trois louis par jour... Or, +qu’est-ce que trois louis, pour un aimable viveur qui prétend déjeuner +et dîner dans les meilleurs restaurants et se faire habiller par les +tailleurs illustres qui ne coupent pas un pantalon à moins de cent +francs... + +Qu’est-ce que trois louis par jour pour un imbécile, qui loue des loges +aux premières représentations, qui joue, qui soupe, qui promène des +demoiselles à cheveux jaunes et qui commandite un cheval de courses... + +Mesurant son budget et son ambition, M. Wilkie reconnut que jamais il ne +nouerait les deux bouts. + +--Comment donc font les autres? se demanda-t-il. + +Question grave?... Tous les soirs, entre la chaussée-d’Antin et le +faubourg Montmartre, mille messieurs se promènent, étincelants de chic, +le londrès à la bouche, une fleur à la boutonnière, que tout le monde +connaît, qui connaissent tout le monde, et dont l’existence est un +insoluble problème. + +Comment vivent-ils, et de quoi? Ils n’ont pas de patrimoine, on le sait; +ils ne font rien, on le voit, et cependant nulle dépense ne les étonne, +ils raillent agréablement le travail et bernent l’économie... De quels +filons malpropres tirent-ils leur argent? de quelles industries +ténébreuses sont-ils les chevaliers? + +M. Wilkie n’en chercha pas si long. + +--On veut que je crève de faim, se dit-il. Ah! mais non!... Ce n’est pas +à moi qu’on la fait, celle-là! Il faudra voir... + +Et pour voir, en effet, il écrivit à M. Patterson. + +Le grave Anglais, par le retour du courrier, envoya mille francs... une +goutte d’eau. M. Wilkie devant déjà plus que cela, fut indigné. + +--Ah!... il me fait poser, pensa-t-il... Eh bien, je vais lui monter une +bonne scie, et nous allons rire... + +Et il écrivit de nouveau. + +La réponse, cette fois, se fit attendre assez longtemps... Elle vint, +cependant. M. Patterson envoyait deux mille francs et une interminable +épître où les remontrances n’étaient pas épargnées. + +L’intéressant jeune homme jeta l’épître au feu, et s’en alla tout droit +retenir une voiture au mois et un domestique. + +De ce jour, sa vie se passa à demander et à attendre de l’argent... +Petit à petit, il se perfectionnait et il épuisait successivement tous +les prétextes qui attendrissent les familles et trouvent le secret des +coffres-forts les plus compliqués... Il était malade, il avait perdu au +jeu sur parole, il avait imprudemment obligé un ami peu scrupuleux, il +était sur le point d’être saisi... + +Et selon que les réponses étaient ou non favorables, il se montrait +humble ou impertinent, si bien que ses amis, rien qu’à la façon dont il +portait sa moustache, savaient à quoi s’en tenir sur l’état de sa +bourse... + +L’expérience lui venait, cependant. Additionnant toutes les sommes qu’il +avait reçues, il ne laissait pas que d’être un peu effrayé du total et +il se disait que pour lui donner tant d’argent sa famille devait être +bien riche... + +De cette réflexion lui vint l’idée d’exploiter, pour éblouir ses amis, +le mystère de sa naissance et de ses premières années... + +La crédulité des autres aidant, il finit par se persuader, à force de le +dire, qu’il était le fils d’un grand seigneur anglais, membre de la +chambre haute, et vingt fois millionnaire... + +Et il était à moitié de bonne foi quand il affirmait à ses créanciers +que son père, le lord, devait arriver d’un jour à l’autre pour payer +toutes ses dettes... + +Malheureusement, ce ne fut pas son père qui arriva, mais une lettre du +digne M. Patterson, ainsi conçue: + +«On m’avait confié pour vos besoins imprévus, cher monsieur, une somme +considérable. Sur vos sollicitations réitérées, je vous l’ai adressée +intégralement, il ne me reste plus un centime à vous... dès lors mon +mandat est rempli. + +«Évitez-vous la peine et le port de nouvelles demandes, elles +resteraient sans réponse. Vous ne recevrez plus un penny au-delà de +votre pension, trop considérable déjà, à mon avis, pour un homme de +votre âge...» + +Cette lettre fut pour M. Wilkie comme un coup de bâton sur la tête. + +Que faire? Il savait bien que M. Patterson ne revenait jamais sur une +décision prise... Il lui écrivit cependant trois ou quatre lettres +éplorées... en vain... + +Et jamais ses besoins d’argent n’avaient été si pressants... Ses +créanciers s’agitaient, le papier timbré commençait à pleuvoir chez son +concierge, l’échéance de son trimestre était encore éloignée, et par le +Mont-de-Piété seul il se procurait encore quelque argent de poche... + +Il se voyait perdu, réduit à congédier sa voiture, à vendre son tiers de +_Pompier de Nanterre_, déchu dans l’estime de ses spirituels amis. + +Son désespoir, enfin, était sans bornes, quand un matin son domestique +l’éveilla en lui disant que M. le vicomte de Coralth était là, dans le +petit salon, et désirait lui parler pour une affaire très-urgente. + +Tirer M. Wilkie du lit, c’était le diable à confesser, ordinairement... +Mais le nom que prononçait son domestique avait sur lui un pouvoir qui +tenait du prodige. + +D’un bond, il fut à terre, et, tout en s’habillant à la hâte: + +--Ce cher vicomte, chez moi, à cette heure-ci, murmura-t-il, c’est +épatant!... Aurait-il un duel, par hasard, et viendrait-il me demander +d’être son témoin?... Bonne affaire!... Cela me poserait un peu bien... +Pour sûr, il y a quelque chose... + +Deviner cela n’était point de sa part une preuve extraordinaire de +perspicacité. Ne se couchant jamais avant deux ou trois heures du matin, +M. de Coralth se levait toujours très-tard. Si donc il montrait son +coupé bleu dans les rues avant neuf heures du matin--un vrai crime de +lèse-chic--c’est qu’il devait y être forcé par des raisons majeures. + +Ses raisons étaient graves, en effet. + +Depuis plusieurs mois qu’il avait pénétré une partie des secrets de +Mme d’Argelès, le brillant vicomte ne les avait communiqués à +personne. + +Ce n’était pas, assurément, par délicatesse qu’il s’était tu, mais parce +qu’il n’avait aucun intérêt à parler. + +La mort soudaine de M. de Chalusse changea brusquement la situation. + +C’est le lendemain soir de la catastrophe qu’il l’apprit, à son cercle, +et l’émotion qu’il en ressentit fut telle qu’il refusa de se mêler à une +partie de baccarat qui commençait. + +--Diable!... se dit-il, réfléchissons un peu... Voilà la d’Argelès +héritière... Se présentera-t-elle pour recueillir les millions? Du +caractère dont je la connais, c’est peu probable, la question d’identité +l’arrêtera... Quant à aller trouver Wilkie et à lui avouer qu’elle, la +d’Argelès, elle est une demoiselle de Chalusse et qu’il est son fils +naturel... jamais de la vie. Elle renoncera aux millions pour elle et +pour lui, plutôt que de s’y résoudre... Elle est antique, cette +femme-là! + +Et sur ce, il s’était mis à chercher quel parti tirer de ce qu’il +savait. + +C’est que M. de Coralth, comme tous les gens dont le présent repose sur +une fiction plus ou moins inavouable, avait grand peur de l’avenir... +Pour l’instant il avait l’art de se procurer les trente ou quarante +mille francs indispensables à son luxe, mais il n’avait pas un rouge +liard de côté, et du jour au lendemain le filon qu’il exploitait pouvait +tarir... + +Que fallait-il pour le précipiter du faîte de ses fausses splendeurs sur +le pavé ou plutôt dans la boue?... Un hasard, une indiscrétion, une +maladresse. La sueur perlait à la racine de ses cheveux, quand cette +idée le poignait, qu’il n’était qu’un acteur, que la moindre +défaillance pouvait perdre. C’est avec passion qu’il souhaitait une +situation plus solide, un petit capital qui lui assurât du pain jusqu’à +la fin de ses jours et qui éloignât de lui le fantôme de la misère. + +Et ce fut cet âpre désir qui lui inspira précisément le plan de M. +Fortunat. + +--Pourquoi ne préviendrais-je pas Wilkie, se dit-il. Si je lui donne une +fortune, ce crétin me devra bien une récompense honnête... + +A hasarder cette démarche, il risquait l’inimitié et la vengeance de +Mme d’Argelès, et c’était grave... S’il savait d’elle beaucoup de +choses, elle connaissait tout de lui... Pour qu’il fût honteusement +chassé de partout, elle n’avait qu’à le vouloir. + +Cependant, pesant les avantages et les périls, il se décida à agir, +persuadé d’un autre côté qu’en s’y prenant bien, Mme d’Argelès +ignorerait toujours sa trahison... + +Et s’il se trouvait si matin dans le petit salon de M. Wilkie, c’est +qu’il craignait de n’être pas le seul à savoir la vérité, et qu’il +tremblait d’être prévenu. + +--Vous, ici, mon excellent bon! dès l’aurore!... Qu’arrive-t-il? + +Ainsi s’exprima M. Wilkie en entrant tout effaré dans le petit salon. + +--A moi? rien, répondit le vicomte, c’est pour vous que je me suis +dérangé. + +--Allons donc!... Vous m’effrayez. + +--Oh!... rassurez-vous, je n’ai rien à vous dire que d’agréable. + +Et d’un ton léger qui dissimulait fort bien son émotion: + +--Je suis venu, mon cher Wilkie, prononça-t-il, pour vous demander ce +que vous donneriez bien à l’homme qui vous mettrait en possession de +plusieurs millions. + +En dix secondes, le visage de M. Wilkie passa deux ou trois fois +alternativement du blanc au pourpre, et c’est d’une voix altérée qu’il +répondit: + +--Très-bonne, celle-là!... je la trouve bien bonne!... J’en rirai +plusieurs jours, excepté pendant les repas... + +Il essayait de railler, mais il était bouleversé... Il s’était bercé de +tant de chimères que rien ne devait plus lui paraître invraisemblable. + +--De ma vie je n’ai parlé plus sérieusement, insista le vicomte. + +L’autre ne répondit pas tout d’abord... Ses regards effarés disaient +quel combat se livrait en lui, entre des espérances décevantes et la +crainte d’être dupe de quelque mauvaise plaisanterie... + +--Voyons, cher, dit-il enfin, voulez-vous me faire poser?... Ce ne +serait pas gentil... Un débiteur, c’est sacré, et je vous dois 25 +louis... Ce n’est pas le moment de me parler de millions, allez... Ma +famille m’a coupé les vivres, mes créanciers me la font au papier +timbré... enfin, ça ne boulotte pas... + +M. de Coralth l’arrêta, et d’un air solennel: + +--Sur l’honneur, prononça-t-il, je ne plaisante pas... Que +donneriez-vous à l’homme qui vous... + +--Eh!... je lui donnerais la moitié de ce qu’il me ferait avoir... + +--C’est trop. + +--Non, non!... + +Il était de bonne foi, très-certainement. Que ne promet-on pas, dans la +sincérité de son âme, au mortel généreux qui promet de l’argent quand on +n’en a pas, quand on en veut, quand il en faut... Alors aucune +commission ne paraît exorbitante... C’est plus tard, l’échéance venue, +au moment de payer, qu’on suppute le taux de l’intérêt... + +--Si je vous déclare que la moitié est trop, c’est que c’est vrai... Et +mieux que personne j’en puis être juge, puisque l’homme qui peut vous +mettre en possession d’une fortune énorme... c’est moi! + +M. Wilkie recula d’un pas, abasourdi, hébété de surprise. + +--Cela vous étonne!... fit le vicomte, et pourquoi, s’il vous plaît? +Serait-ce parce que j’exige une commission?... + +--Oh!... pas du tout. + +--Ce n’est peut-être pas très... gentilhomme, mais c’est pratique. Je +suis dans le mouvement, moi; les affaires sont des affaires. Passé midi, +au restaurant, au cercle, chez les petites dames, je suis tout ce qu’il +y a de plus vicomte et grand seigneur; les questions d’argent me donnent +des nausées, pouah!... je suis insouciant, facile à la poche, obligeant +pour mes amis... Mais dans la matinée, je suis tout simplement le sieur +Coralth, un bourgeois qui ne paye pas ses fournisseurs avec des noyaux +de pêche et qui surveille sa fortune parce qu’il n’a pas envie de faire +le plongeon et de terminer sa brillante carrière simple soldat dans une +légion étrangère quelconque... + +M. Wilkie ne le laissa pas continuer... il croyait, et sa joie +débordait, folle, délirante. + +--Assez, interrompit-il, assez! Une difficulté entre nous, jamais! C’est +à la vie et à la mort, vicomte... vous m’entendez... Combien vous +faut-il? Voulez-vous tout? + +Mais le vicomte restait de glace. + +--Il ne m’appartient pas, répondit-il, de fixer moi-même l’indemnité qui +m’est due. Je consulterai un homme du métier... Et je vous fixerai sur +ce point après-demain, en vous exposant l’affaire. + +--Après-demain! Vous me laisserez quarante-huit heures le bec dans +l’eau... + +--Il le faut... J’ai à me procurer encore quelques renseignements... Si +je suis accouru, si j’ai parlé avant de pouvoir tout dire, c’est que je +tenais à vous mettre en garde... Il se peut que quelque écornifleur vous +vienne faire des propositions... défiez-vous. Il est de ces gaillards +qui si on leur laisse mettre le nez dans une succession l’ont bientôt +dévorée. + +--Il s’agit donc d’une succession? + +--Oui... Ainsi, ne traitez avec personne. + +--Oh! soyez tranquille... + +--Je le serais bien davantage si j’avais une lettre de vous. + +Sans mot dire, M. Wilkie se précipita à une table et rédigea un petit +traité par lequel il s’engageait à compter à M. Fernand de Coralth la +moitié de l’héritage dont le susdit lui indiquerait l’existence... + +Cet engagement, M. de Coralth le lut, et l’ayant glissé dans sa poche: + +--Eh bien!... à lundi, dit-il en prenant son chapeau. + +Mais déjà l’étourdissement de M. Wilkie se dissipait, et ses défiances +revenaient. + +--A lundi, soit... fit-il; mais jurez-moi que vous ne vous moquez pas de +moi... + +--Comment!... vous doutez encore!... Quelle preuve vous faut-il donc?... + +M. Wilkie se recueillit un moment, puis tout à coup une triomphante +inspiration illuminant sa cervelle: + +--Si vous dites vrai, cher, dit-il, je serai riche avant peu... Mais en +attendant la vie est dure. Pas le sou!... Et ce n’est pas drôle, +allez... J’ai un cheval qui court demain, _Pompier de Nanterre_, vous le +connaissez bien. Il a énormément de chances... De sorte que si cinquante +louis ne vous gênaient pas... + +--Comment donc, interrompit cordialement le vicomte, bien à votre +service... + +Et tirant de sa poche un ravissant petit calepin, il en sortit, non pas +un, mais deux billets de mille francs qu’il remit à M. Wilkie en lui +disant: + +--Monsieur me croit-il maintenant?... Oui, n’est-ce pas... Alors, à +bientôt!... + +Ce n’était pas pour son plaisir, on peut le croire, ni par caprice, que +M. de Coralth remettait au surlendemain ses confidences. + +Il savait son Wilkie sur le bout du doigt et sentait tout ce qu’il y +avait de périlleux à laisser cet intelligent jeune homme errer par la +ville avec la moitié d’un secret de cette importance. + +Différer, c’est presque toujours fournir au hasard des armes contre soi. + +Mais agir autrement lui avait paru impossible... + +S’il s’était hâté de faire signer un engagement à M. Wilkie, c’est que +sans connaître M. Fortunat, il connaissait l’industrie des dénicheur +d’héritages, et qu’il craignait d’être devancé par quelque habile +limier... + +S’il avait remis au lundi à dire son dernier mot, c’est qu’il n’avait pu +rejoindre le marquis de Valorsay depuis qu’il savait la mort du comte de +Chalusse et qu’il n’osait rien conclure de définitif sans le +consulter... + +Car telle était la situation que lui faisait son passé, qu’il était, +entre les mains du marquis comme un œuf entre celles d’un fort de la +halle... Au moindre soupçon de trahison M. de Valorsay fermait la main, +et lui, Coralth, il était écrasé... + +C’est donc chez ce redoutable associé qu’il se rendit en sortant de chez +M. Wilkie, et tout d’une haleine il lui conta ce qu’il savait, et les +projets qu’il avait conçus... + +Grande dut être la stupeur du marquis en apprenant que la d’Argelès +était une demoiselle de Chalusse, mais il sut rester impassible. Il +écouta sans interrompre, et lorsque le vicomte eut achevé: + +--Pourquoi, demanda-t-il, avoir attendu si tard pour me dire tout cela? + +--Jusqu’ici, cela ne vous intéressait en rien, ce me semble!... + +Le marquis l’enveloppa d’un regard perspicace, et d’une voix très-calme: + +--En d’autres termes, prononça-t-il, vous vous étiez jusqu’ici demandé +quel serait pour vous le plus avantageux d’être avec ou contre moi... + +--Oh!... pouvez-vous croire... + +--Je ne crois pas, je suis sûr... Tant que j’ai été pour vous un solide +appui, vous m’étiez dévoué... je chancelle, vous êtes prêt à me trahir. + +--Pardon! la démarche que je fais.... + +--Eh! pouviez-vous ne pas la faire? interrompit vivement M. de Valorsay. + +Puis, haussant les épaules: + +--Notez, ajouta-t-il, que je ne vous adresse pas le moindre reproche. +Seulement, retenez bien ceci, ou nous surnagerons ou nous périrons +ensemble. + +A la flamme qui passa devant les yeux de M. de Coralth, le marquis dut +comprendre tout ce qu’il y avait de haines et de révoltes dans le +cœur de son associé. + +Il ne s’en inquiéta pas, et c’est du même ton glacial qu’il poursuivit: + +--Du reste, vos projets, loin de contrarier mes desseins, les servent... +Oui, il faut que la d’Argelès réclame l’héritage du comte de Chalusse... +Si elle hésitait, son fils lui forcerait la main, n’est-ce pas? + +--Oh!... soyez-en sûr. + +--Et quand il sera riche, garderez-vous sur lui une certaine influence? + +--Pauvre garçon! Riche ou pauvre, je le pétrirai toujours comme une cire +molle. + +--Alors, très-bien! Marguerite m’échappait, je vais la ressaisir... J’ai +une idée!... Ah! les Fondège prétendent jouer au plus fin avec moi! Nous +verrons bien... + +Le vicomte l’observait sournoisement; il s’en aperçut, et d’un ton de +brusque cordialité: + +--Excusez-moi de ne point vous retenir à déjeuner, dit-il, mais il faut +que je sorte... le baron Trigault m’attend chez lui. Allons, sans +rancune, au revoir... et surtout tenez-moi au courant... + +Entré un peu inquiet chez le marquis de Valorsay, M. de Coralth en +sortit frémissant de colère. + +--Comme il y va, grondait-il. Nous surnagerons ou nous sombrerons +ensemble!... Merci de la préférence... Est-ce ma faute, à moi, s’il a +dévoré sa fortune, cet imbécile!... Ah!... je commence à en avoir plein +le dos de ses menaces et de ses grands airs!... + +Cependant, son irritation n’était pas si grande qu’il en oubliât ses +intérêts sérieux. Il avait encore à s’informer de la validité de l’acte +qu’il se proposait de faire signer à M. Wilkie. + +L’homme d’affaires qu’il consulta lui répondit qu’un traité dans des +conditions raisonnables serait très-probablement admis par un tribunal +en cas de contestation, et il lui rédigea un petit projet qui dans son +genre était un chef-d’œuvre... + +Il n’était pas midi et le vicomte était libre d’agir! C’est alors qu’il +regretta amèrement le délai qu’il avait demandé... + +--Il faut que je retrouve Wilkie, se dit-il. + +Mais il ne le retrouva que le soir, au café Riche, et en quel état!... +La tête montée par les deux bouteilles de vin qu’il avait bues à son +dîner et énumérant à haute voix les fantaisies qu’il se passerait quand +il aurait des millions... + +--Quelle brute!... pensa M. de Coralth furieux... Si je le lâche, qui +sait les sottises qu’il dira ou fera... Allons, il n’y a pas à balancer, +il faut le suivre... + +Et il le suivit en effet chez Brébant, et il s’y ennuyait +prodigieusement lorsque M. Wilkie eut la fâcheuse idée de faire monter +Victor Chupin. + +La scène qui eut lieu alors était de nature à émouvoir +extraordinairement le vicomte. + +Qui pouvait être ce jeune garçon qu’il ne se rappelait pas avoir jamais +vu et qui le connaissait, qui savait son passé, qui lui avait jeté à la +face comme la plus sanglante injure le prénom de Paul? + +Assurément, il y avait là de quoi le faire trembler. Comment ce jeune +garçon s’était-il trouvé là si à point pour ramasser le chapeau de M. +Wilkie?... Était-ce par hasard? Non, il ne le croyait pas... Alors, +quoi?... Il «filait» donc, il épiait donc quelqu’un?... Oui, +très-probablement... Qui?... Lui, Coralth, sans aucun doute... + +A traverser la vie comme il la traversait, on sème des ennemis à chaque +pas; il s’en savait une collection imposante, et n’avait, pour les tenir +en respect, que sa prodigieuse impudence et sa réputation de spadassin. + +N’était-il pas tout simple qu’on lui tendît quelque piége?... C’était +miracle qu’on ne lui en eût pas déjà tendu. + +Les dangers qu’il entrevoyait étaient si terribles qu’il faillit +renoncer à ses desseins sur Mme d’Argelès... Risquer de se faire une +ennemie de cette femme, n’était-ce pas trop d’audace? + +Toute sa journée du dimanche se consuma en hésitations. Se dégager était +bien simple. Il débiterait quelque conte bleu à M. Wilkie et tout serait +dit. + +Mais d’un autre côté, lâcherait-il ainsi une proie de 500,000 francs +pour le moins... Une fortune, l’indépendance, la sécurité de son +avenir... + +Non, mille fois non, c’était trop tentant!... + +C’est pourquoi le lundi, sur les dix heures, un peu pâle par l’émotion, +et plus grave que d’ordinaire il se présenta chez M. Wilkie. + +--Causons peu et bien, lui dit-il d’une voix brève. Le secret que je +vais vous révéler vous fera riche; mais je serais peut-être perdu si on +savait que vous le tenez de moi. Vous allez donc me jurer, sur... sur +votre honneur, que jamais, en aucune circonstance, pour quelque raison +que ce soit, vous ne me trahirez. + +M. Wilkie étendit la main, et d’un accent solennel: + +--Je le jure! prononça-t-il. + +--Parfait! me voilà tranquille... Cela me dispense d’ajouter que si vous +parlez vous êtes un homme mort... Vous me connaissez, n’est-ce pas? Vous +savez comment je manie une épée, ne l’oubliez pas... + +Il était si menaçant que l’autre frissonna. + +--On vous interrogera certainement, reprit M. de Coralth; vous répondrez +que vous avez tout su par un ami de M. Patterson... Maintenant, signons +notre traité. + +C’est bien sans voir, assurément, que M. Wilkie signa. + +--Au fait, disait-il, au fait... ces millions... cette succession!... + +Mais M. de Coralth, une fois encore relisait le traité. Ayant fini: + +--La succession qui vous revient, prononça-t-il, est celle de M. le +comte de Chalusse, votre oncle... il laisse, assure-t-on, huit ou dix +millions... + +Au geste convulsif de M. Wilkie, à l’éclat de ses yeux, on eût dit que +sa cervelle ne pouvait supporter une chance si prodigieuse et qu’il +devenait fou. + +--Je savais bien que j’appartenais à une grande famille, s’écria-t-il. +Le comte de Chalusse, mon oncle! Je suis très-noble, n’est-ce pas?... +C’est les petits camarades qui vont faire un nez! J’aurai une couronne à +l’angle de mes cartes de visite. C’est cela qui est chic! + +D’un geste, M. de Coralth lui imposa silence. + +--Oh!... attendez avant de vous réjouir, fit-il. Oui, votre mère est une +demoiselle de Chalusse, et c’est par elle que vous héritez. Seulement... +ne vous désolez pas trop... il y a des exemples de malheurs semblables +dans les plus grandes familles... les circonstances, la dureté des +parents, quelquefois... un amour plus puissant que la raison... + +Non, en vérité, M. de Coralth n’avait pas de préjugés, et cependant, au +moment d’apprendre à cet intéressant jeune homme ce qu’était sa mère, il +hésitait... + +--Et alors?... insista M. Wilkie. + +--Eh bien!... Votre mère étant jeune fille... à vingt ans... s’est +enfuie de la maison paternelle, avec... un homme qu’elle aimait... +Abandonnée, elle s’est trouvée dans une misère profonde... il fallait +vivre, n’est-ce pas?... Vous aviez faim... Elle a changé de nom... et +maintenant elle s’appelle Lia d’Argelès... + +M. Wilkie, à ce nom, bondit. + +--Lia d’Argelès!... fit-il. + +Et éclatant de rire, il ajouta: + +--C’est égal, je la trouve raide!... + + + + +V + + +--Cet homme qui sort emporte ton secret, tu es perdue!... + +Voilà ce qu’une voix sinistre, la voix du pressentiment criait à Mme +Lia d’Argelès au moment où M. Isidore Fortunat, brusquement congédié par +elle refermait sur lui la porte du salon. + +Cet homme l’avait saluée de cet antique et illustre nom de Chalusse +qu’elle n’avait pas entendu prononcer, qu’elle s’était interdit +d’articuler depuis plus de vingt ans... Cet homme savait qu’elle, la +d’Argelès, comme on disait, elle était une Durtal de Chalusse! + +Cette affreuse certitude l’écrasait. + +Il lui avait affirmé, ce Fortunat, que sa visite était absolument +désintéressée... L’intérêt qu’il portait à la famille de Chalusse, la +commisération que lui inspirait le sort d’une malheureuse jeune fille, +Mlle Marguerite, étaient, à ce qu’il avait prétendu, les uniques +mobiles de sa démarche... + +Mais Mme d’Argelès avait de la vie une trop cruelle expérience pour +croire à ce beau désintéressement... Les temps sont difficiles, les +sentiments chevaleresques sont hors de prix, elle l’avait éprouvé. + +--Si cet homme est venu, murmurait-elle, c’est qu’il voit un avantage +pour lui à ce que je me présente pour recueillir l’héritage de mon +pauvre frère... En repoussant ses sollicitations, je le prive du +bénéfice qu’il espérait. C’est un ennemi que je viens de me faire, et ce +qu’il sait, il va s’empresser de le publier partout... Ah! j’ai été +folle de le renvoyer ainsi... Je devais paraître l’écouter, me +l’attacher par toutes sortes de promesses... je devais... + +Elle s’arrêta court... Un espoir lui venait. M. Fortunat n’était sans +doute pas loin encore, si on le rejoignait, si on le lui ramenait, ne +pourrait-elle pas atténuer sinon réparer complétement sa faute?... + +Sans perdre une seconde, elle descendit et ordonna à un domestique et à +son concierge de courir après le Monsieur qui venait de sortir, de +tâcher de le rattraper et de le prier de revenir, qu’elle avait +réfléchi... + +Ils s’élancèrent dehors et elle les attendit dans la cour, le cœur +serré par l’anxiété du résultat... + +Trop tard!... Ses émissaires, au bout d’un quart d’heure, reparurent +l’un après l’autre, seuls... Ils avaient eu beau se hâter, ils n’avaient +aperçu personne ressemblant au visiteur qu’ils poursuivaient... Ils +s’étaient informés aux boutiquiers de la rue, aucun d’eux ne l’avait +vu... + +--C’est un petit malheur!... balbutia Mme d’Argelès d’un ton qui +démentait manifestement ce qu’elle disait. + +Et pressée de se dérober à la curiosité et aux conjectures de ses gens, +elle gagna le petit salon où elle se tenait habituellement. + +M. Fortunat lui avait laissé sa carte, c’est-à-dire son adresse, rien +n’était si simple que de courir chez lui ou de lui dépêcher un +domestique... Elle en eut la tentation... Puis elle se dit que mieux +valait attendre, qu’une heure de plus ou de moins importait peu... + +Elle avait envoyé un homme de confiance, Jobin, à la rencontre du baron +Trigault, il allait le lui ramener d’un moment à l’autre, et le baron la +conseillerait... il verrait mieux qu’elle et plus juste quel parti il y +avait à prendre... + +Et elle attendit... + +Et cependant elle sentait le terrain brûlant sous ses pieds, et plus +elle réfléchissait, plus le danger lui semblait pressant et terrible. + +La conduite de M. Fortunat, qui se représentait à son esprit, qu’elle +discernait et jugeait maintenant, lui donnait tout à craindre de cet +astucieux personnage. + +Car il lui avait tendu un traquenard, elle le reconnaissait, et elle s’y +était laissée prendre... Peut-être soupçonnait-il seulement son +identité, quand il s’était présenté chez elle... Il lui avait annoncé +brusquement la mort du comte de Chalusse, elle s’était trahie et lui +n’avait plus douté. + +--Que n’ai-je eu la présence d’esprit de nier audacieusement! +murmurait-elle. Ah! si j’avais eu l’affreux courage, au lieu de fondre +en larmes, d’éclater de rire, de répondre que je ne comprenais +absolument rien à ce qu’il me racontait, cet homme se serait retiré, +persuadé qu’il s’était trompé... + +Et encore, cet agent d’affaires si rusé lui avait-il dit tout ce qu’il +avait pénétré du mystère dont elle s’entourait? C’était peu probable. + +Il l’avait conjurée d’accepter la succession, sinon pour elle, du moins +pour un autre... Et quand elle lui avait demandé pour qui... il avait +répondu: Mlle Marguerite; mais c’est à Wilkie certainement qu’il +pensait!... + +Ainsi, cet homme, cet Isidore Fortunat savait qu’elle avait un fils... +Peut-être connaissait-il personnellement M. Wilkie... Il y avait cent à +parier contre un que, furieux de sa déconvenue, il irait tout lui +révéler... + +La malheureuse femme, à cette pensée, se tordait les mains de +désespoir... Quoi!... elle n’avait pas assez expié sa faute, il fallait +encore qu’elle fût frappée dans son fils!... + +Pour la première fois, un doute poignant, douloureux comme un fer rouge, +déchirait son âme. + +Ce qui lui avait paru l’effort le plus sublime de l’amour maternel, +n’était-ce pas une faute, et bien plus grande que la première? Elle +avait fait de son honneur de femme la rançon du bonheur de son fils... +Avait-elle ce droit? L’argent qu’elle lui avait prodigué, ne portait-il +pas en soi, pour ainsi dire, tous les germes du malheur, de la +corruption et de la honte!... + +Quelles ne seraient pas la douleur et la rage de son Wilkie si jamais la +vérité arrivait jusqu’à lui? + +Hélas!... il n’admettrait pas de transactions, lui, ni d’excuses!... Il +serait impitoyable comme l’honneur!... Il n’aurait que haine et mépris +pour une mère tombée des sommets de la société au rang des créatures +perdues... + +Il lui semblait entendre la voix indignée de ce fils, lui criant: + +--Mieux eût valu me laisser mourir de faim que me donner du pain au prix +de celui que j’ai mangé! De quel droit m’avoir flétri et déshonoré de +vos abominables richesses? Tombée, vous deviez vous relever par le +travail, dût-il être manuel et le plus pénible de tous... Il fallait +faire de moi un ouvrier, et non pas un désœuvré, incapable de gagner +sa vie!... Bâtard d’une pauvre fille séduite et lâchement abandonnée, +avec qui je partagerais mon salaire, j’irais le front haut et fier... Où +voulez-vous qu’il aille cacher sa honte, le fils de Lia d’Argelès, après +avoir pendant vingt ans joué au gentilhomme avec l’argent de Lia +d’Argelès! + +Oui, ainsi parlerait Wilkie, s’il venait à savoir... et il saurait, elle +en était sûre... Comment espérer garder un secret que connaissaient le +baron Trigault, M. Patterson, le vicomte de Coralth et M. Fortunat... +quatre personnes! Elle se croyait sûre des deux premières, elle pensait +tenir le vicomte, mais l’autre, ce Fortunat... + +Le temps passait, cependant, et Jobin ne reparaissait pas... Que +signifiait ce retard? Ne savait-il pas où trouver le baron?... Avait-il +rencontré des amis et était-il allé boire avec eux!... + +Décidément, le malheur était sur elle!... Quand la catastrophe est +imminente, tout devient contraire, tout manque, tout avorte, tout +trahit!... + +Au moment où M. Fortunat s’était présenté, Mme d’Argelès causait avec +le baron Trigault. + +Ce digne homme soupçonnait déjà l’infâme guet-apens dont Pascal +Férailleur avait été victime, guet-apens dont elle n’était que trop +certaine, hélas!... et il venait lui proposer de s’allier à lui pour +démasquer l’infamie du vicomte de Coralth... + +Et elle avait refusé... N’était-elle pas à la discrétion du vicomte!... +Elle avait sacrifié un innocent à l’intégrité de son secret... Pour +n’être pas trahie, elle était devenue la complice du plus odieux et du +plus lâche des crimes... + +Même, elle avait traité de chimères les soupçons du baron, et elle avait +défendu Coralth avec une telle véhémence, que le baron, le seul ami +qu’elle eût, s’était retiré blessé et indigné... + +Mon Dieu!... que n’était-il là pour la conseiller... Au milieu de +l’étrange complication des événements, sa tête se perdait, elle se +sentait prise du vertige; elle n’y voyait plus clair... + +Et pourtant, en dépit de son trouble, elle comprenait qu’il fallait +agir, décider quelque chose, prendre un parti, si désespéré qu’il pût +être. + +Pouvait-elle tolérer que l’homme préféré par Mlle Marguerite, la +fille de son frère, sa nièce par le sang sinon par la loi, que Pascal +Férailleur fût sacrifié, égorgé, perdu par M. de Coralth, un misérable, +au profit du marquis de Valorsay? + +Lui était-il permis d’endurer que Mlle Marguerite devînt contre son +gré et contre son cœur la femme du marquis?... + +Plus son frère avait été pour elle dur et impitoyable, plus c’était, lui +semblait-il, un devoir de protéger Marguerite, de la sauver... + +Elle ne savait que trop ce que deviennent les femmes abandonnées... +Laisserait-elle Marguerite rouler au fond de l’abîme où elle-même se +débattait?... + +Mais telle était l’inexorable fatalité qui pesait sur Mme d’Argelès, +qu’elle ne pouvait essayer de secourir Pascal et Marguerite sans se +perdre sûrement elle-même. + +Et encore, les sauverait-elle, en bravant pour eux un malheur qui lui +paraissait mille fois pire que la mort!... + +La croirait-on, quand elle dénoncerait le crime du vicomte de Coralth et +du marquis de Valorsay? Est-ce qu’on ferait seulement attention aux +accusations d’une femme comme elle?... Peut-être atteindrait-elle +Coralth, n’ayant pour le démasquer qu’un nom à prononcer et un numéro de +la _Gazette des Tribunaux_ à montrer... Mais Valorsay!... N’était-il pas +au-dessus de ses coups par son nom, par sa fortune, par son passé +intact!... Et c’était lui, cependant, qui était le plus coupable, ayant +été la tête qui conçoit si l’autre avait été le bras qui exécute; +c’était lui qu’il importait surtout de frapper. + +Vainement, dans sa détresse, la pauvre femme s’efforçait d’étudier sa +situation, elle n’y découvrait aucune issue... C’était comme un cercle +de fer qui, de plus en plus, se resserrait autour d’elle... Ce qu’elle +apercevait de tous côtés, c’était le mépris, le désespoir, la honte!... + +Perdue de douleur et d’épouvante, elle oubliait jusqu’au temps qui +s’écoulait, quand le roulement d’une voiture dans la cour la fit +tressaillir. + +--C’est Jobin, se dit-elle... il ramène le baron... + +Hélas! non... Jobin revenait seul. + +--Personne!... prononça-t-il d’un ton découragé. + +Et cependant le brave domestique n’avait ménagé ni les peines ni les +chevaux de sa maîtresse. Partout où il y avait une chance, si faible +qu’elle fût, de rencontrer le baron, il s’était présenté; partout on lui +avait répondu qu’on ne l’avait pas vu depuis plusieurs jours. + +--En ce cas, dit Mme d’Argelès, il faut courir jusque chez lui, rue +de la Ville-l’Évêque... il se peut qu’il y soit. + +--Madame sait bien qu’on ne trouve jamais M. le baron chez lui.... J’y +suis allé, cependant... inutilement. + +C’est que depuis trois jours le baron Trigault avait engagé sa fameuse +partie avec Kami-Bey, cet ancien ambassadeur si riche. Il avait été +convenu qu’ils joueraient jusqu’à ce que l’un d’eux eût perdu 500,000 +francs, et pour ne pas gaspiller un temps précieux, ainsi que le disait +le baron, ils ne bougeaient plus, en quelque sorte, du _Grand-Hôtel_, où +demeurait Kami-Bey... ils y mangeaient et ils y dormaient. + +Même c’était miracle, que le bruit de ce duel au billet de banque ne fût +pas venu aux oreilles de Mme d’Argelès... On ne parlait que de cela, +dans les cercles... Le _Figaro_ avait déjà publié une description +minutieuse du salon où se jouait la partie, et chaque soir il donnait +les résultats... Aux dernières nouvelles, le baron avait l’avantage, il +gagnait environ 280,000 francs... + +--Si je suis rentré, reprit Jobin, c’est que je voulais rassurer madame; +je vais me remettre en quête... + +--C’est inutile, répondit Mme d’Argelès, le baron viendra ce soir, +sans aucun doute... après son dîner... comme tous les soirs... + +Elle disait cela, et même elle s’efforçait de le croire, mais la vérité +est qu’elle n’osait pas compter, qu’elle ne comptait pas sur le baron... + +--Je l’ai blessé, ce matin, pensait-elle. Il est parti fâché comme +jamais je ne l’avais vu... il m’en veut, il va me bouder... qui sait +combien de jours je serai sans le voir!... + +Elle l’attendit cependant, consumée de la fièvre de l’attente, attentive +à tous les roulements de la rue, l’oreille au guet, tressaillant chaque +fois qu’il lui semblait qu’une voiture s’arrêtait devant son hôtel... + +A deux heures du matin, le baron n’avait pas paru. + +--Allons, murmura-t-elle, c’est fini, il ne viendra pas!... + +A cette heure, cependant, ses souffrances étaient moins intolérables... +L’excès même du mal émoussait à la fin sa sensibilité... Une invincible +prostration l’envahissait qui paralysait toute son énergie morale et +engourdissait sa pensée. + +Le désastre lui semblait si certain qu’elle n’avait plus l’idée de +l’éviter. Elle l’attendait avec une sorte de résignation idiote, +pareille à ces femmes espagnoles qui, dès qu’elles entendent gronder le +tonnerre, tombent à genoux, persuadées qu’elle vont être frappées de la +foudre... + +Elle gagna sa chambre, se soutenant à peine, et sitôt couchée +s’endormit. + +Oui, elle s’endormit de ce sommeil de plomb qui suit toutes les grandes +crises de l’âme, et qui est comme la trève de Dieu de la douleur... + +Son premier mouvement, à son réveil, fut de sonner sa femme de chambre +pour qu’elle portât à Jobin l’ordre de se remettre à la poursuite du +baron. + +Mais le digne serviteur avait deviné et prévenu les intentions de sa +maîtresse. Il était parti de lui-même, depuis assez longtemps déjà. + +Quand il rentra, il était plus de midi, mais sa figure ridée rayonnait, +et c’est d’une voix triomphante qu’il annonça: + +--M. le baron Trigault! + +Quand on se noie, qu’on se sent couler, qu’on en est à la dernière +gorgée, le brin d’herbe qui flotte semble une planche de salut et on s’y +raccroche... + +C’est avec un cri de joie que Mme d’Argelès accueillit le baron, +comme s’il eût pu faire que ce qui était ne fût pas... + +Elle espéra, elle qui, la minute d’avant, répétait encore: «C’en est +bien fait, tout est bien perdu!» + +--Ah!... vous êtes bon d’être venu, s’écria-t-elle... Si vous saviez +avec quelles angoisses je vous attendais... Ah!... vous êtes bon!... + +Il ne répondit pas. + +Lui, assez vif d’ordinaire, en dépit de son embonpoint et de sa +continuelle oppression, il s’avançait d’un pas roide et lourd, l’œil +injecté, la joue blême, tout frémissant encore des horribles scènes +qu’il venait de subir à son hôtel. + +Et encore, fallait-il qu’il eût sur lui un prodigieux empire, pour ne +pas paraître plus bouleversé après l’accès de rage provoqué par la +baronne, après les confidences de Pascal Férailleur et les révélations +du marquis de Valorsay. + +--Si vous saviez, poursuivait Mme d’Argelès, si vous saviez!... + +Mais-elle s’interrompit, frappée à la fois, malgré le désordre de son +esprit, de l’attitude et de la physionomie du baron. + +Il s’était arrêté au milieu du salon, et immobile, il dardait sur elle +un regard étrange, persistant, où se reflétaient les sentiments +contradictoires qui s’agitaient et s’entrechoquaient en lui: la colère +et la haine, la pitié et le pardon... + +Mme d’Argelès frissonna... + +La mesure n’était-elle donc pas comble, un malheur nouveau allait-il +fondre sur elle!... Était-ce une aggravation de peine que lui apportait +le baron, et non un soulagement!... + +--Pourquoi me regardez-vous ainsi, demanda-t-elle d’une voix altérée par +l’anxiété... que vous ai-je fait?... + +Il hocha tristement la tête, et doucement: + +--Vous! ma pauvre Lia... Rien!... + +--Alors... qu’y a-t-il, ô mon Dieu, vous me faites peur!... + +Il se rapprocha d’elle et lui prit la main, comme si par ce contact de +la chair il eût voulu la pénétrer mieux et plus intimement de ce qu’il +ressentait. + +--Ce qu’il y a? fit-il, je vais vous le dire. Vous savez, n’est-ce pas, +que j’ai été lâchement dupé et joué, que ma vie a été brisée par un +misérable qui a séduit la femme que j’aimais de la plus folle passion... +ma femme?... Vous avez entendu mes serments de vengeance, si jamais +j’arrivais à le connaître... Eh bien! Lia, je le connais maintenant... +L’homme qui m’a volé ma part de bonheur ici-bas, c’est le comte de +Chalusse, c’est votre frère!... + +D’un brusque mouvement, Mme d’Argelès arracha sa main de celle du +baron, et, terrifiée comme si elle eût vu devant elle se dresser un +spectre, le bras étendu, elle recula jusqu’au mur en poussant un grand +cri: + +--Mon Dieu!... + +Un amer sourire crispa les lèvres du baron. + +--Que craignez-vous? fit-il. Votre frère n’est-il pas mort?... Il m’a +volé jusqu’au bonheur de la vengeance... + +Quand il se fût agi de sauver d’un seul mot la vie de son fils, de son +Wilkie, Mme d’Argelès n’eût pu prononcer ce mot. + +Elle savait, elle, les horribles déchirements qui avaient conduit le +baron à une sorte de suicide moral, qui l’avaient amené à lier des +parties de cartes où il risquait un demi-million et qui duraient une +semaine à douze heures par jour. + +--Mais ce n’est pas tout; reprit-il, écoutez encore... J’étais sûr, je +vous l’ai dit souvent, que ma femme, en mon absence, était devenue +mère... Je l’ai cherché des années, cet enfant maudit, espérant que par +lui j’arriverais jusqu’à son père... Eh bien, je l’ai retrouvé!... Cette +enfant est aujourd’hui une belle jeune fille... Elle vivait à l’hôtel de +Chalusse, près de votre frère... On l’appelle Mlle Marguerite. + +Accotée contre le mur, les bras pendants et inertes, plus tremblante que +la feuille, Mme d’Argelès écoutait. + +Et c’était à douter qu’elle comprît, tant il y avait dans ses yeux +d’égarement et de détresse... + +C’est que l’horreur de l’événement dépassait ses appréhensions les plus +affreuses... + +L’étrangeté de la réalité outrait les plus sinistres caprices du +cauchemar... + +Sa raison vacillait sous tant de coups répétés, et son fils, son frère, +Marguerite, Pascal Férailleur, Coralth, Valorsay, tous ceux qu’elle +aimait, craignait ou haïssait, tourbillonnaient comme des spectres dans +le chaos de son cerveau... + +Ce qui redoublait sa stupeur, c’était le sang-froid du baron. + +Tant de fois elle l’avait entendu exhaler en menaces terribles sa +douleur et sa haine, qu’elle ne pouvait croire qu’il se résignât ainsi. + +Son calme était-il sincère? Ne masquait-il pas plutôt une effroyable +colère tout près d’éclater? + +Lui cependant poursuivait: + +--C’est ainsi que la destinée se joue de nous et se raille de nos +desseins... Vous souvient-il, Lia, du jour où je vous rencontrai, errant +à travers les rues de Paris, votre enfant sur les bras, pâle, exténuée +de fatigue et de besoin, désespérée, sans asile et sans pain... Vous +n’aperceviez plus d’autre refuge que la mort, m’avez-vous dit depuis. +Comment m’imaginer, quand je vous recueillis, que je sauvais du suicide +la sœur de mon ennemi le plus cruel, la sœur de l’homme que je +poursuivais en vain avec un acharnement furieux. + +Sa respiration devenait haletante, et machinalement il passait et +repassait la main sur son front, comme s’il eût pu, par ce geste, +chasser une pensée qui l’obsédait. + +--Tout ne serait pas dit, cependant, si je le voulais bien, +continua-t-il avec un mauvais sourire... Le comte est mort, mais je puis +encore lui rendre honte pour honte... Il m’a déshonoré, autrefois!... +Qui m’empêche aujourd’hui de flétrir d’un ineffaçable opprobre ce grand +nom de Chalusse dont il était si fier!... Il a séduit ma femme, je puis +demain apprendre à tout Paris ce qu’a été, ce qu’est devenue sa +sœur!... + +Ah! c’était là, oui c’était là ce que redoutait Mme d’Argelès. + +Elle se laissa glisser à genoux, et les mains jointes, d’une voix +suppliante: + +--Grâce!... balbutia-t-elle, grâce, pardonnez!... Ayez pitié de moi... +N’ai-je donc pas toujours été pour vous une amie fidèle et dévouée. +Souvenez-vous de ce passé que vous invoquiez!... Qui donc vous a aidé à +porter l’écrasant fardeau de vos chagrins? Ne vous rappelez-vous donc +plus que vous aussi, un jour, vous vouliez mourir!... Une femme s’est +trouvée dont les douces paroles ont écarté de vous l’idée du suicide, et +cette femme, c’est moi!... + +Il la considéra un moment d’un œil attendri!... de grosses larmes +coulaient le long de ses joues... + +Puis, tout à coup, il se pencha vers elle, la releva et l’assit dans un +fauteuil en s’écriant: + +--Eh!... vous savez bien que je ne ferai pas ce que je dis!... Ne me +connaissez-vous donc pas, sacrebleu!... N’êtes-vous donc pas sûre de mon +affection et que vous êtes sacrée pour moi!... + +Il cherchait à se remonter évidemment, et à maîtriser son émotion. + +--D’ailleurs, ajouta-t-il, avant de venir ici, j’avais déjà pardonné... +C’est stupide, peut-être, pour rien au monde je ne l’avouerais au +cercle, mais c’est ainsi. Je me venge, mais d’une certaine façon... Je +n’ai qu’à me tenir coi, et la fille du comte de Chalusse et de Mme +Trigault est une femme perdue, n’est-ce pas?... Eh bien! je lui tendrai +la main... Que cela soit ou non un ridicule, ajouté à tous ceux dont je +suis orné, je m’en moque, j’ai promis!... Eh!... morbleu!... est-ce sa +faute, à cette pauvre fille, si son père débauchait les femmes mariées +et si sa mère était une coquine! Je me déclare pour elle, moi!... + +Mme d’Argelès se dressa, le visage rayonnant d’espérance et de joie. + +--Alors, nous sommes peut-être sauvés!... s’écria-telle. Ah! je savais +bien, en vous envoyant chercher, que je ne m’adresserais pas en vain à +votre cœur!... + +Elle lui prit la main qu’elle voulut porter à ses lèvres; mais il la +retira doucement en demandant d’un air étonné: + +--Que voulez-vous dire? + +--Que je suis cruellement punie de n’avoir pas voulu vous aider à +défendre ce malheureux qu’on a déshonoré ici, chez moi, au jeu, l’autre +nuit... + +--M. Pascal Férailleur?... + +--Oui... Il est innocent!... Le vicomte de Coralth est un misérable!... +C’est lui qui a glissé entre les mains de M. Férailleur les paquets de +cartes préparées qui l’ont fait gagner... Et c’est sous la pression du +marquis de Valorsay que M. de Coralth a commis cette infamie!... + +C’est d’un air stupéfié que le baron examinait Mme d’Argelès... + +--Quoi! fit-il, vous saviez et vous avez laissé faire? Vous avez eu le +courage de vous taire quand cet honnête homme qu’on égorgeait invoquait +votre témoignage!... Vous avez souffert que ce crime atroce s’accomplît +chez vous, sous vos yeux? + +--J’ignorais alors jusqu’à l’existence de Mlle Marguerite, j’ignorais +que ce jeune homme est aimé de la fille de mon frère, j’ignorais... + +Le baron l’interrompit, et d’un accent indigné: + +--Ah!... n’importe!... s’écria-t-il, c’est une abominable action que +vous avez commise!... + +Elle baissa la tête, et d’une voix à peine intelligible: + +--Étais-je donc libre!... balbutia-t-elle... J’ai subi une volonté plus +forte que la mienne... Que n’avez-vous entendu les menaces de M. de +Coralth!... Il a surpris mon secret, il connaît Wilkie... Je lui +appartiens, je suis à sa discrétion... Ne froncez pas ainsi les +sourcils, je ne m’excuse pas, j’explique... Ma position est atroce, je +n’ai confiance qu’en vous, seul vous pouvez venir à mon secours, +écoutez-moi!... + +Et rapidement elle lui apprit sa situation vis-à-vis de M. de Coralth, +ce qu’elle avait pénétré des projets du marquis de Valorsay, +l’effrayante visite de M. Fortunat, ses conseils, ses insinuations, ce +qu’elle craignait et enfin la ferme résolution où elle était maintenant +d’arracher Mlle Marguerite aux entreprises de ses ennemis. + +Le baron s’était assis, et il écoutait haletant, remué par une émotion +bien autrement puissante et irrésistible que celle du «bac» le plus +corsé. + +Les explications de Mme d’Argelès complétant les confidences de +Pascal Férailleur et les aveux involontaires du marquis de Valorsay, le +baron ne pouvait douter qu’une ténébreuse intrigue ne s’agitât autour +des millions du comte de Chalusse... + +S’il en avait tout d’abord compris le but, il commençait, croyait-il, à +en discerner les moyens... + +Il s’expliquait comment et pourquoi Valorsay, ruiné, persistait à +vouloir épouser Mlle Marguerite, même sans dot. + +--Ce misérable, pensait-il, sait par Coralth que Mme d’Argelès est +une Chalusse... Il compte, quand Mlle Marguerite sera sa femme, +obliger Mme d’Argelès à accepter la succession de son frère et à la +partager avec lui. + +Mme d’Argelès, à ce moment même, achevait son récit. + +--Et maintenant, ajouta-t-elle, que faire? Quel parti prendre?... + +Le baron se caressait le menton, ce qui était un geste familier quand il +demandait quelque effort à son intelligence. + +--D’abord, répondit-il, nous démasquons Coralth et Valorsay et nous +réhabilitons ce brave M. Férailleur. C’est cent mille francs qu’il m’en +coûtera très-probablement; mais, ma foi!... je ne les regretterai pas... +Je les perdrais peut-être à un trente et quarante quelconque, l’été +prochain, et mieux vaut qu’ils servent à une bonne action qu’à grossir +le dividende des actionnaires de mon ami Blanc... + +--Malheureusement, M. de Coralth parlera dès qu’il apprendra que j’ai +révélé les turpitudes de son passé. + +--Soit!... il parlera. + +Mme d’Argelès frissonna. + +--Mais alors le nom de Chalusse sera flétri, dit-elle, Wilkie saura qui +est sa mère... + +--Non!... + +--Cependant.... + +--Ah!... laissez-moi finir, chère amie... j’ai mon plan, il est simple +comme bonjour... Dès ce soir, vous allez écrire à votre correspondant de +Londres... M. Patterson, je crois, de mander votre fils en Angleterre, +sous un prétexte quelconque... sous le prétexte de lui donner de +l’argent, par exemple... Tout naturellement il s’y rendra, on l’y +retiendra. Coralth ne courra certes pas après lui, et nous serons +tranquilles de ce côté... + +--Mon Dieu!... murmura Mme d’Argelès, comment cette idée ne +m’est-elle jamais venue!... + +Singulièrement troublé, le baron peu à peu recouvrait son sang-froid... + +--Ce qui vous concerne, chère amie, poursuivit-il, est plus simple +encore... C’est une comédie à jouer. Que vaut votre mobilier? Une +centaine de mille francs, n’est-ce pas... Eh bien! vous allez signer, au +nom d’un de mes hommes de paille, pour cent mille francs de traites +antidatées... Au jour de l’échéance, lundi, par exemple, on vous +présente vos traites... vous ne payez pas. On vous poursuit... vous +laissez poursuivre. On vous saisit... vous laissez saisir. Je ne sais si +je m’explique bien... + +--Oh! très bien! + +--Donc vous voilà saisie... Vous ne faites pas opposition, et huit +jours après, des affiches superbes apprennent à tout Paris que «par +autorité de justice,» on vend rue Drouot, au plus offrant et dernier +enchérisseur, le mobilier, la garde-robe, les cachemires, les dentelles +et les diamants de Mme Lia d’A..... Vous voyez d’ici l’effet, +n’est-ce pas?... Il me semble entendre vos amis et les habitués de votre +salon s’abordant sur le boulevard: «--Eh bien!... très cher, et cette +pauvre d’Argelès?--Ah! ne m’en parlez pas!...--C’est une lessive +volontaire, sans doute?...--Pas du tout, elle est décavée, tout ce qu’il +y a de plus décavé...--Tiens, tiens! Cela me fâche... c’était une bonne +fille...--Oh! excellente; on s’amusait beaucoup chez elle, seulement, +entre nous...--Eh bien?...--Dame! elle n’était plus de la première +jeunesse... Enfin, n’importe, tel que vous me voyez, j’irai à sa vente +et je pousserai...» Et en effet, chère amie, vos amis ne manqueront pas +de se rendre à l’hôtel Drouot, et vos plus intimes s’abandonneront à +leur générosité jusqu’à ce point de mettre une enchère de vingt sous sur +quelqu’un des minces bibelots de vos étagères... + +Écrasée de honte, Mme d’Argelès baissait la tête. + +Jamais en si peu de mots on ne lui avait fait sentir toute l’horreur de +sa situation... Jamais on ne lui avait si vivement éclairé l’abîme de +honte où elle avait roulé. + +Et de qui lui venait cette humiliation suprême?... Du seul ami qu’elle +eût, de celui qui était son unique espoir... du baron Trigault... + +Et ce qu’il y avait d’affreux, c’est qu’il ne semblait pas avoir +conscience de la cruauté de ses paroles, et qu’il continuait d’un ton +d’amère ironie: + +--Comme de juste, vous aurez une exposition avant la vente, et vous +verrez accourir toutes ces poupées du monde, que les fournisseurs, les +couturiers, et les imbéciles appellent des «grandes dames»... Elles +viendront estimer ce que vaut la vie d’une femme connue et voir s’il n’y +aurait pas quelque bon marché à faire... c’est le chic! Les grandes +dames que je dis se parent sans façon des diamants qu’elles achètent à +la vente d’une fille... Oh! soyez sans crainte, vos bibelots auront la +visite de ma femme et de ma fille, de la vicomtesse de Bois-d’Ardou, de +Mme de Rochecote et de ses cinq demoiselles... Puis les journaux +s’empareront de l’histoire, ils publieront votre déconfiture et le prix +de vos tableaux, et tout sera dit... + +C’est avec une curiosité craintive que Mme d’Argelès examinait le +baron... Il y avait bien des années qu’elle ne lui avait vu, à lui le +fanfaron du scepticisme, cette exaltation sincère... + +--Soit, fit-elle, je suis prête à suivre vos conseils... mais après? + +--Quoi!... vous ne voyez pas où j’en veux venir?... Après... vous +disparaîtrez. Je connais cinq ou six journalistes, ce sera bien le +diable si je ne persuade pas à l’un d’eux que vous êtes morte sur un +grabat d’hôpital... Ce sera le sujet d’une chronique touchante et +surtout morale... «Encore une étoile qui file! diront les journaux... +Ainsi finissent misérablement toutes ces malheureuses dont le luxe +scandalise les femmes honnêtes...» + +--Et que deviendrai-je? + +--Une femme respectée, Lia. Vous passerez en Angleterre, vous vous +installerez dans quelque joli cottage des environs de Londres et vous +vous y créerez une personnalité nouvelle... Le produit de la vente de +votre mobilier suffira bien un an à vos besoins et à ceux de Wilkie... +Au bout de ce temps, vous réunirez les actes indispensables, vous ferez +constater votre identité et vous réclamerez la succession du comte de +Chalusse... + +Mme d’Argelès se dressa tout d’une pièce. + +--Jamais!... s’écria-t-elle, jamais!... + +Évidemment le baron crut qu’il avait mal entendu, qu’il comprenait mal. + +--Quoi!... balbutia-t-il, vous voulez abandonner à l’État ces millions +qui vous appartiennent légitimement? + +--Oui, je le veux... il le faut... + +--Vous sacrifierez l’avenir de votre fils... + +--Non... ce que je ne puis faire, moi, Wilkie le fera... plus tard. + +--Mais c’est de la folie... + +A l’abattement de Mme d’Argelès, une agitation fébrile succédait; la +colère crispait ses traits, et ses yeux, mornes et éteints d’ordinaire, +flamboyaient... + +--Ce n’est pas folie, s’écria-t-elle, mais vengeance!... + +Et comme le baron stupéfait ouvrait la bouche pour l’interroger: + +--Laissez-moi finir, interrompit-elle, et après vous me jugerez... De +mon passé, je vous ai tout dit, avec une franchise absolue, oui, tout... +sauf ceci: Je suis mariée, monsieur le baron, mariée légitimement, liée +par une chaîne que rien ne peut plus briser, et mon mari est un +misérable, et vous seriez épouvanté si vous connaissiez sa +scélératesse. + +Oh!... ne hochez pas la tête... je ne saurais être soupçonnée +d’exagération lorsque je parle ainsi de celui que j’ai tant aimé. + +Car je l’ai aimé, hélas!... jusqu’à la démence, jusqu’à l’oubli de +moi-même, de ma famille, de l’honneur, des devoirs les plus sacrés... + +Je l’ai aimé jusqu’à ce point de le suivre, lorsqu’il avait les mains +chaudes encore du sang de mon frère!... + +Ah!... le châtiment ne devait pas se faire attendre, et il fut +effroyable, comme la faute. + +Cet homme pour qui j’avais tout abandonné, tout foulé aux pieds, dont +j’avais fait mon Dieu, savez-vous ce qu’il me disait, le troisième jour +de notre fuite!... + +--Il faut, en vérité, que vous soyez plus sotte qu’une oie d’avoir +oublié de prendre vos bijoux et vos diamants... + +Oui, voilà ce qu’il me dit, brutalement et d’un air furieux... Je le +jugeai, dès lors, et je pus mesurer la profondeur du précipice où je +devais rouler. + +Cet homme, qui m’avait enivrée de passion, ne m’aimait pas... Chez lui, +tout avait été calcul et spéculation... C’est froidement qu’il avait +employé des mois à me séduire... Il ne voyait de moi que la fortune de +ma famille... Oh!... il ne me l’a pas caché. + +--Si vos parents ne sont pas des monstres, me répétait-il sans cesse, +ils finiront bien par consentir à notre union... Il vous donneront une +bonne dot, nous la partagerons, je vous rendrai votre liberté et nous +serons très-heureux chacun de notre côté... + +Voilà pourquoi il voulut absolument m’épouser... J’y consentis à cause +de mon fils... Mon père et ma mère étaient morts, il espérait me +déterminer à réclamer la part qui me revenait de la fortune +paternelle... Quant à la réclamer lui-même, il n’osait... Il est lâche, +il avait peur de mon frère... + +Mais moi, j’avais juré que jamais il n’aurait un centime de ces +richesses qu’il convoitait, et ni ses menaces... ni les coups ne purent +me déterminer à faire valoir mes droits. + +Dieu sait de quelles brutalités j’avais été victime, lorsque j’eus le +bonheur de lui échapper, ainsi que Wilkie... Il nous a bien cherchés +depuis quinze ans, il n’a pas pu retrouver notre trace... Mais il n’a +pas cessé de surveiller mon frère, j’en suis sûre, mes pressentiments ne +sauraient me tromper. + +Que je suive votre conseil, monsieur le baron, que je demande à être +envoyée en possession de la fortune de mon frère, mon mari aussitôt +reparaît et, notre contrat à la main, il s’empare de tout... + +Je l’enrichirais donc! Oh! non, jamais, à aucun prix!... J’aimerais +mieux mourir de misère... Je verrais avant Wilkie mourir de faim!... + +Mme d’Argelès s’exprimait sans emphase aucune, mais de cet accent de +violence contenue qui trahit des années de rages dévorées en secret et +les plus inébranlables résolutions... + +Qu’on pût modifier ses volontés et la ramener à des avis plus sages et +surtout plus pratiques, il ne fallait pas l’espérer... + +Le baron n’eut même pas l’idée de le tenter... Ce n’était pas de la +veille qu’il connaissait Mme d’Argelès, et il avait éprouvé la trempe +de son énergie... Elle outrait encore le trait dominant de sa famille, +cet entêtement proverbial des Chalusse que la Vantrasson signalait à M. +Fortunat. + +Elle garda le silence un moment, comme si elle eût été étouffée des +aveux que lui arrachait la nécessité, puis d’un ton ferme: + +--Je n’en suivrai pas moins une partie de vos conseils, monsieur le +baron, reprit-elle. Dès ce soir je vais écrire à M. Patterson d’appeler +Wilkie près de lui... Avant quinze jours j’aurai vendu mon mobilier et +disparu. Je resterai pauvre... Mon opulence est bien plus fausse qu’on +ne croit... N’importe!... Mon fils est un homme, il apprendra à gagner +sa vie. + +--Ma caisse est à votre disposition, Lia... + +--Merci, mon ami, merci mille fois, je ne saurais accepter vos offres... +Quand Wilkie n’était qu’un enfant, je ne dis pas... Maintenant, je +gratterais la terre avec mes ongles plutôt que de lui donner un louis +venant de vous... il me semblerait toujours qu’il y lirait votre nom... +Vous me jugez pleine de contradictions?... Peut-être!... En tout cas je +ne suis plus ce que j’étais hier... Le malheur a déchiré l’épais bandeau +que j’avais devant les yeux... Je vois ma conduite, maintenant, et je la +juge... Pour mon fils comme pour moi, j’ai été coupable et folle... Je +pouvais me réhabiliter par lui, il sera peut-être déshonoré par moi... + +Elle respira fortement, comme si tout son sang eût afflué à sa poitrine, +et d’une voix étouffée: + +--Wilkie travaillera pour lui et pour moi. S’il est fort, il nous +sauvera!... S’il est faible, eh bien! nous périrons!... Mais c’est assez +de lâchetés comme cela et de transactions honteuses... Il ne sera pas +dit que j’aurai sacrifié à mon fils l’honneur d’un honnête homme et le +bonheur de la fille de mon frère... Je vois où est le devoir, je saurai +m’y attacher d’une étreinte invincible... + +De la tête et du geste, le baron approuvait. + +--Bien! fit-il, très-bien!... Seulement, laissez-moi vous dire que tout +n’est pas perdu... Le Code a des armes pour les causes justes... +Peut-être y a-t-il un moyen de conquérir votre héritage sans que votre +mari en puisse rien toucher... + +--Hélas! j’ai consulté autrefois; on m’a répondu que j’étais prise et +bien prise... Cependant, voyez, informez-vous... J’ai confiance en vous, +je sais que vous ne voudriez pas me forcer la main; mais hâtez-vous... +Le pire malheur serait moins affreux que mes angoisses... + +--Je me hâterai... M. Férailleur est, m’a-t-on dit, un avocat habile, je +lui parlerai. + +--Et pour cet homme, qui est venu me voir, ce Fortunat, que faire? + +Le baron se recueillit un moment. + +--Le plus sûr serait de ne pas bouger, prononça-t-il enfin... S’il a de +mauvais desseins, votre visite ou une lettre ne feraient que les +précipiter... + +A l’air dont Mme d’Argelès secouait la tête, il était aisé de voir +qu’elle n’espérait guère... + +--Tout cela finira mal! murmura-t-elle. + +C’était un peu l’avis du baron; mais est-ce bien charitable de retirer +d’avance aux malheureux le courage dont ils auront besoin aux heures +décisives. + +--Bast! fit-il d’un ton léger, la veine va sans doute tourner... elle +tourne toujours! Le bon Dieu, que diable! ne peut pas éternellement +favoriser les mêmes, surtout quand ces mêmes sont des coquins! C’est +pourquoi je parierais!... + +Le timbre de la pendule, lui coupant la parole, le fit bondir hors de +son fauteuil. + +--Deux heures!... s’écria-t-il avec une expression d’inquiétude visible, +et Kami-Bey qui m’attend! Je n’ai pas, certes, gaspillé mon temps ici, +mais je devrais être au jeu depuis midi... Kami est capable de me +soupçonner de vouloir faire Charlemagne... Ces Turcs sont étonnants! Il +est vrai que je lui gagne en ce moment 280,000 francs. + +Il assura son chapeau sur sa tête, et ouvrant la porte: + +--Allons, à bientôt, chère dame, dit-il, et surtout n’interrompez en +rien vos habitudes... notre succès dépend surtout de la sécurité des +autres!... + +Ce conseil, Mme d’Argelès le trouvait si juste, qu’une demi-heure +plus tard elle sortait en voiture et se faisait conduire au bois, bien +éloignée de se douter qu’elle traînait après sa victoria l’espion de M. +Fortunat, Victor Chupin. + +Pousser jusque chez Wilkie au retour était une imprudence... A rôder, +telle qu’une ombre honteuse, autour de la maison de son fils, elle +risquait d’éveiller des soupçons, la pauvre femme ne s’abusait pas... +Mais ses anxiétés furent plus fortes que sa raison... + +Elle donna l’ordre à son cocher de toucher rue du Helder, et elle y +arriva juste à point pour livrer son secret à Victor Chupin, assez à +temps pour recevoir de M. Wilkie la plus grossière insulte. + +L’ouragan l’écrasa, et cependant elle essaya d’y voir une preuve des +sentiments honnêtes de son fils, une preuve de son mépris pour ces +malheureuses dont le flot, chaque soir, grossit sur l’asphalte des +boulevards... + +Mais si son énergie restait indomptable, ses forces, après tant de +secousses, trahissaient sa volonté. + +En rentrant à son hôtel, se sentant défaillir, elle fut obligée de se +coucher... Elle grelottait de froid, et cependant il circulait dans ses +veines comme des bouffées de flammes. + +Le médecin, qu’elle fit appeler, lui déclara que cela ne serait rien, +mais qu’il importait qu’elle gardât le lit et qu’elle se tînt bien +chaudement... Et comme c’était un homme perspicace, il ajouta, non sans +un sourire malicieux, que tout excès est nuisible, celui du plaisir +comme les autres... + +C’était un dimanche, Mme d’Argelès put obéir au médecin et défendre +sa porte pour tout le monde, le baron excepté. + +Et encore, redoutant que cette défense ne parût extraordinaire, elle +commanda à son concierge de répondre à quiconque se présenterait qu’elle +était à la campagne et ne serait de retour que le lendemain, pour sa +réception accoutumée... + +C’est que cette soirée, Mme d’Argelès ne pouvait la remettre. + +Qu’eussent dit, en trouvant la porte close, les habitués qui jouaient +chez elle tous les lundis depuis des années!... Elle s’appartenait moins +encore que la comédienne, elle n’avait pas le droit de pleurer ni de +souffrir seule... + +Vers sept heures du soir donc, le lundi, défaillante de corps et d’âme, +elle se leva, et on l’habilla, on la coiffa, on la para. Elle choisit +entre toutes ses robes, cette robe de couleur sombre qu’elle portait à +cette soirée où Pascal Férailleur avait été sacrifié... Comme elle était +plus pâle que de coutume, elle mit plus de rouge et exagéra l’ombre de +ses traits pour que ses yeux parussent moins plombés... + +Et à dix heures, les premiers joueurs qui entrèrent dans ses salons +illuminés la trouvèrent, comme toujours, pelotonnée dans une chaise +longue au coin de la cheminée, son éternel et accueillant sourire figé +aux lèvres. + +Il y avait une quarantaine de personnes déjà, et le jeu s’animait, quand +Mme d’Argelès vit entrer le baron... Rien qu’à ses yeux, elle crut +deviner qu’il apportait d’heureuses nouvelles. + +Et, en effet, pendant qu’elle lui serrait la main: + +--Tout va bien... murmura-t-il. J’ai revu M. Férailleur, c’est un rude +mâtin... Je ne donnerais pas dix sous de la partie de Valorsay et de +Coralth. + +Mieux que toutes les prescriptions, cette phrase devait rendre des +forces à Mme d’Argelès. Elle lui donna la liberté d’esprit dont elle +fit preuve, quand M. de Coralth vint lui présenter «ses hommages.» Car +il eut cette impudence de venir, autant pour dissiper les soupçons que +pour voir, ainsi qu’il le disait, l’effet de son brûlot. + +Le calme de Mme d’Argelès dut le confondre... Ignorait-elle encore? +dissimulait-elle?... Indécis et inquiet, au lieu de se mêler aux groupes +de causeurs, il alla s’asseoir au jeu, à une place d’où il ne perdait +pas un mouvement de la pauvre femme. + +Les deux salons étaient pleins, le baccarat se corsait, tout le monde +paraissait en joie, quand un peu après la demie de minuit, un domestique +traversa rapidement le salon, murmura quelques mots à l’oreille de +Mme d’Argelès et lui remit une carte... + +Elle la prit, cette carte, y jeta les yeux, et un cri lui échappa, +rauque, terrible, si effrayant, que cinq ou six joueurs en quittèrent le +jeu... + +--Qu’y a-t-il?... + +Elle voulait répondre et ne pouvait... ses mâchoires remuaient, elle +ouvrait la bouche, pas un son ne sortait... On la devinait livide, sous +son rouge et à l’éclat de ses yeux fixes; on eût dit que la folie +dansait dans son cerveau. + +Un curieux, sans penser à mal, essaya de prendre la carte qu’elle +serrait entre ses mains crispées; elle le repoussa d’un geste si +terrible qu’il faillit tomber... + +--Qu’a-t-elle? demandait-on de tous côtés, qu’a-t-elle?... + +Grâce à un effort suprême, elle put répondre: «Rien!...» + +Puis, s’accrochant à la tablette de la cheminée, elle réussit à se +dresser... + +Et d’un pas raide, se tenant aux murs, elle sortit!... + + + + +VI + + +Ce n’était pas tout que de livrer à M. Wilkie le secret de sa naissance. +Encore fallait-il, selon son aimable expression, lui apprendre la +manière de s’en servir. + +C’est à quoi s’appliqua le vicomte de Coralth, avec un luxe de +recommandations qui trahissait le peu de confiance que lui inspirait la +perspicacité de son client. + +--La d’Argelès, pensait-il, est fine comme l’ambre; elle va jouer à ce +jeune idiot une comédie où il ne verrait que du feu, s’il n’était +prévenu. + +Il le prévint donc, et le styla en associé intéressé au succès pour plus +d’un demi-million. + +M. Wilkie devait faire ceci ou cela, dire telle chose, répondre telle +autre, se défier des larmes, ne pas se laisser décontenancer par les +grands airs, prendre, selon les circonstances, telle ou telle +attitude... + +Le vicomte en eut pour une heure d’explications et de conseils, au +grand déplaisir de M. Wilkie, lequel, à la fin, trouvait qu’on le +traitait par trop en petit garçon, et protestait qu’il n’était pas un +naïf, que diable!... qu’il s’en tirerait admirablement, sachant tout +comme un autre conduire sa barque à l’occasion. + +Cela n’empêcha pas M. de Coralth de poursuivre, jusqu’à ce qu’enfin, +persuadé qu’il avait prévu toutes les éventualités et qu’il n’oubliait +rien, il se leva. + +--C’est bien tout, fit-il avec une nuance d’inquiétude... J’ai tracé le +plan, à vous l’exécution. Et du sang-froid, ou nous sommes joués. + +L’autre, fièrement, se redressa. + +--Ce n’est pas à moi qu’on en fait voir!... affirma-t-il. + +--Surtout, ne perdez pas une minute. + +--Pas de danger... + +--Et vous savez... quoi qu’il arrive, mon nom ne sera pas prononcé, +sinon... + +--Bien! bien... + +--Enfin, dès qu’il y aura du nouveau... + +--Je vous avertirai. + +--A mon cercle, n’est-ce pas?... + +--Oui... et ne vous tourmentez pas; c’est une affaire dans le sac... + +--Ainsi soit-il!... + +C’est avec un gros soupir de satisfaction, que M. Wilkie vit enfin +s’éloigner son «grand ami.» Il avait besoin d’être seul pour +s’abandonner sans vergogne à ses ébahissements, pour cuver à son aise +l’ivresse de vanité qui emplissait sa cervelle. + +Plus de chétive pension de vingt mille francs! Plus de dettes, de gêne, +de convoitises inassouvies... Des millions!... Il lui semblait les +voir, les tenir, les sentir glisser en flots d’or entre ses doigts!... + +Et les chevaux qu’il aurait, les voitures armoriées, les jockeys, les +maîtresses, tout cela dansait dans sa tête une effroyable sarabande. + +Un éclair d’envie qu’il lui semblait avoir surpris dans l’œil de M. +de Coralth mettait le comble à son bonheur... Être envié déjà par ce +brillant vicomte, son modèle et son idéal, quelle gloire! et que +serait-ce donc plus tard?... + +Le renom de Mme d’Argelès avait d’abord jeté une ombre sur sa joie, +mais cette ombre, à la réflexion, s’était dissipée... Il n’avait pas de +préjugés et ne souffrait pas personnellement de la situation de cette +femme, qui était sa mère... Restait donc le monde... Mais, bast! le +monde n’a guère de préjugés non plus, et jamais il ne s’informe des +parents des millionnaires... La société ne demande de passeport qu’aux +indigents... Enfin, quoi qu’eût fait Mme d’Argelès, elle n’en était +pas moins une demoiselle de Chalusse, c’est-à-dire l’héritière d’un des +plus grands noms de France... + +Ainsi réfléchissait M. Wilkie, tout en s’habillant avec plus de soins +encore que de coutume. + +Il avait été choqué de cette idée que Mme d’Argelès essaierait +peut-être de le renier, et il tenait à paraître devant elle avec tous +ses avantages... Sa toilette fut longue. + +Cependant, un peu après midi, il était prêt. Il s’adressa dans la glace +un dernier sourire, hérissa sa moustache blonde et partit... + +Même, il partit à pied, ce qui était une concession aux idées absurdes, +selon lui, de M. de Coralth... + +L’aspect de l’hôtel d’Argelès, rue de Berry, le disposa bien, mais lui +enleva quelque peu de son triomphant aplomb. + +--Mâtin! grommela-t-il, c’est très-chic, ici!... + +Sur la porte, deux domestiques, le concierge en bas de soie, et Jobin, +l’homme de confiance, tout de noir habillé, causaient. + +M. Wilkie s’approcha d’eux, et de son plus grand air, mais non sans un +léger tremblement dans la voix, demanda: + +--Mme d’Argelès? + +--Madame est à la campagne, répondit le concierge, et ne sera de retour +que ce soir... Si Monsieur veut laisser sa carte... + +--Oh! inutile, je repasserai.... + +C’est que M. de Coralth lui avait surtout recommandé de ne se pas +annoncer, d’arriver autant que possible inopinément chez Mme +d’Argelès, de ne pas lui laisser surtout le temps de se reconnaître et +de se préparer. Et il avait fini par comprendre que c’était peut-être là +autant de précautions utiles au succès... + +N’importe, cette première déconvenue le dépita extraordinairement... Que +faire et comment tuer le temps, pendant tout une après-midi, bouleversé +comme il l’était, dévoré d’anxiété et d’impatience, incapable de tenir +en place... + +Une voiture passait, il la prit et se fit conduire au bois; puis il +revint au boulevard, fit une partie de billard avec un des +co-propriétaires de _Pompier de Nanterre_, qui le crut ivre, et +finalement, dîna le plus longtemps possible au café Riche... + +Il achevait de humer son café quand huit heures sonnèrent. Lestement il +prit son chapeau, enfila ses gants et courut à l’hôtel d’Argelès. + +--Madame n’est pas encore rentrée, répondit le concierge, qui savait que +sa maîtresse venait seulement de se lever; mais je ne crois pas qu’elle +tarde... et si Monsieur veut... + +--Rien du tout!... répondit brusquement M. Wilkie. + +Furieux, cette fois, il se retirait, quand ayant par hasard traversé la +rue et levé la tête, il découvrit qu’on allumait les salons du premier +étage de l’hôtel... Deux des fenêtres du second étage étaient fortement +éclairées. + +--Ah!... je la trouve mauvaise!... grogna l’intelligent jeune homme. Ce +n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là!... Elle y est!... + +L’idée lui venait que Mme d’Argelès l’avait fait connaître à ses gens +et qu’il était sévèrement consigné à la porte. + +--C’est ce que je saurai, pensa-t-il, quand je devrais monter la garde +ici jusqu’à demain matin!... + +Sa faction durait depuis longtemps, quand un coupé s’arrêta devant +l’hôtel d’Argelès dont la porte s’ouvrit comme par enchantement... Le +coupé tourna dans la cour, déposa ceux qui s’y trouvaient, sur le +perron, et repartit... Une seconde voiture suivit de près, puis une +troisième, puis cinq ou six à la file... + +--Et on croit, grommelait M. Wilkie, que je vais faire le pied de grue +pendant que tout le monde entre!... Jamais de la vie!... J’ai une idée.. + +C’est pourquoi, sans réfléchir davantage, il regagna son appartement, +revêtit sa tenue de soirée, et envoya chercher sa voiture au mois. + +--Vous allez me conduire rue de Berry, nº..., dit-il au cocher; il y a +une soirée dans cette maison, vous entrerez dans la cour... + +Le cocher obéit, et alors il fut prouvé à M. Wilkie que son idée n’était +pas bonne, mais excellente. + +Dès qu’il sauta sur le perron, on lui ouvrit la porte vitrée, et il +gravit sans encombre un bel escalier recouvert d’un épais tapis et tout +garni de fleurs... + +Sur le palier du premier étage, devant la porte des salons, plusieurs +valets de pied se tenaient... l’un d’eux s’avança pour le débarrasser de +son pardessus, mais il le repoussa. + +--Je ne veux pas entrer, dit-il durement, je veux seulement parler en +particulier à Mme d’Argelès... Elle m’attend, prévenez-la, voici ma +carte... + +Le domestique hésitait, quand Jobin, l’homme de confiance, flairant +peut-être quelque mystère, s’approcha. + +--Faites passer la carte de Monsieur, commanda-t-il. + +Et ouvrant à gauche de l’escalier un petit salon d’été éclairé par une +seule lampe fort grosse, il pria M. Wilkie d’entrer, en disant: + +--Que Monsieur prenne la peine de s’asseoir, Madame arrive. + +M. Wilkie s’assit, et véritablement il en avait besoin. + +Cet hôtel, ce luxe, ces valets, ces lumières, ces fleurs, tout cela +l’impressionnait beaucoup plus qu’il ne voulait se l’avouer... Et en +dépit de son affectation d’arrogance, il sentait vaciller le superbe +aplomb qui lui était habituel, et qui était la fleur la plus délicate +de son intelligence... + +Même il sentait du côté de la poitrine, à la place du cœur, certains +mouvements extraordinaires qui ressemblaient fort à des spasmes et à des +palpitations... Pour la première fois, il songeait que cette femme, dont +il venait bouleverser l’existence, n’était pas seulement l’héritière des +millions du comte de Chalusse, qu’elle était aussi sa mère, c’est-à-dire +la bonne fée dont l’invisible protection le suivait partout depuis qu’il +était né... + +La pensée qu’il commettait une action atroce traversa son esprit... Il +la repoussa. Il n’y avait plus, d’ailleurs, à reculer, ni même à +réfléchir. + +Une porte faisant face à celle par où il était entré s’ouvrit. Mme +d’Argelès parut... + +Mais déjà ce n’était plus la d’Argelès folle de douleur et de honte dont +le trouble mortel avait épouvanté ses hôtes. + +Pendant la minute de répit que lui avait laissée la destinée, une de ces +inspirations lui était venue, dont l’audace, en cas de succès, rétablit +les situations les plus compromises. + +Elle crut que son salut dépendait peut-être de son sang-froid. + +Rassemblant donc en un suprême et sublime effort tout ce qu’il y avait +en elle d’énergie et de volonté, elle maîtrisa son désespoir et dompta +le trouble de ses pensées, pareille à celui qui, côtoyant l’abîme, se +raidit contre le vertige. + +Et elle réussit à paraître calme, railleuse, hautaine, et de marbre. + +--C’est vous, monsieur, demanda-t-elle, qui m’avez fait passer cette +carte? + +Tout décontenancé, M. Wilkie ne sut que s’incliner, en bredouillant une +réponse à peine intelligible: + +--Excusez-moi! Désolé, parole sacrée!... Je vous dérange peut-être. + +--Vous êtes, interrompit Mme d’Argelès, d’un ton où le dédain le +disputait à l’ironie, vous êtes M. Wilkie, de... «l’école des haras.» + +C’est qu’il y avait cela, en effet, sur les cartes de visite de +l’intéressant jeune homme. «Etudiant en droit» lui avait paru bourgeois +et mesquin, et après de longues méditations, il avait trouvé ce +triomphant qualificatif: «de l’école des haras.» De qui? de quoi? +comment? Qu’est-ce-que cela voulait dire? Il ne le savait certes pas. +Mais il estimait que cela faisait bien et le posait. École des haras, +chevaux, courses, jockey, _Pompier de Nanterre_... tout cela se tenait. +La logique des gens d’esprit tels que M. Wilkie est implacable. + +--Mon Dieu, oui, répondit-il en appuyant avec affectation sur son nom, +je suis M. Wilkie. + +--Vous avez à me parler? fit Mme d’Argelès d’un ton sec. + +--En effet, je voudrais... + +--Eh bien!... je vous écoute, quoique votre moment soit assez mal +choisi, en vérité... J’ai quatre-vingts personnes chez moi. Enfin, +parlez!... + +Parlez!... c’était facile à dire. Le malheur est que M. Wilkie ne +pouvait articuler une syllabe. Sa langue, sèche, était comme paralysée, +il lui semblait que c’était du sable qu’il avait dans la bouche en guise +de salive. + +D’un mouvement machinal, il passait et repassait le doigt entre son cou +et son large faux-col; cela donnait du jeu à sa cravate, les paroles +n’en sortaient pas plus aisément de son gosier... + +C’est qu’il s’était imaginé Mme d’Argelès tout autre... Il s’était +figuré qu’il aurait affaire à quelque farceuse à cheveux jaunes comme il +en connaissait... + +Et pas du tout; il trouvait une femme extraordinairement fière et +imposante, qui pour employer son vocabulaire «l’épatait net.» + +--Je vais vous dire, répétait-il, je vais vous dire... + +Mais la phrase qu’il cherchait ne venait pas, si bien qu’à la fin, +s’impatientant contre lui-même, il s’écria: + +--Eh!... vous savez aussi bien que moi pourquoi je viens!... Osez donc +me dire que vous ne le savez pas!... + +Elle le regarda d’un œil, en apparence ébahi, interrogea le plafond, +haussa les épaules et dit: + +--Décidément, je ne comprends pas... et à moins que ce ne soit une +gageure... + +Une gageure! M. Wilkie justement se demandait s’il n’était pas dupe +d’une forte mystification, si des gens n’étaient pas aux écoutes qui, +après s’être bien égayés de sa situation ridicule, apparaîtraient en se +tenant les côtes de rire. + +Cette inquiétude lui rendit quelque présence d’esprit. + +--Eh bien! donc, reprit-il d’une voix étranglée, voilà. Je ne sais rien +de mes parents... Ce matin, un homme qui vous connaît bien m’a affirmé +que je suis... votre fils. J’ai été comme étourdi sur le premier moment, +puis je suis venu dans la journée, mais vous étiez sortie... + +Un éclat de rire nerveux de Mme d’Argelès l’interrompit... + +Car elle eut l’héroïsme de rire, la malheureuse, tandis qu’elle avait la +mort dans l’âme, pendant que les ongles de ses doigts crispés +s’enfonçaient jusqu’au sang dans la paume de ses mains... + +--Et vous avez cru cela!... monsieur, s’écria-t-elle... Non, c’est trop +drôle, vraiment!... Moi, votre mère!... Mais regardez-moi donc, je vous +en prie... + +Il ne faisait que cela, et de toute la force de sa pénétration... + +Le rire de Mme d’Argelès avait été faux au point d’éveiller ses +défiances... Toutes les recommandations de Coralth bourdonnèrent à son +oreille, et il pensa que le moment était venu de «la faire, comme il le +disait, à l’attendrissement.» + +Il se grima donc d’une hypocrite douleur, et d’un ton amer: + +--Ah!... vous la trouvez drôle, fit-il, eh bien!... moi pas. C’est que +vous ne savez pas ce qu’on enrage de vivre tout seul comme une bête +galeuse, sans une âme qui s’inquiète de vous!... Les autres ont une +mère, des sœurs, une famille, des parents! Moi, rien... personne... +Ah! si... J’ai des amis tant que mon argent dure... + +Il tamponna de son mouchoir ses yeux parfaitement secs, et d’un accent +plus lamentable encore: + +--Ce n’est pas que je manque de rien, poursuivit-il, on me fait une +pension raisonnable... Mais après qu’ils m’ont donné de quoi ne pas +crever de faim, mes parents se croient quittes... Moi, je la trouve +mauvaise!... Ce n’est pas moi qui ai demandé à naître, n’est-ce pas?... +Si je les gênais tant que cela, quand je suis venu au monde, que ne me +jetaient-ils à l’eau? ils seraient bien débarrassés à cette heure... et +moi aussi!... + +Pétrifié de stupeur, il s’arrêta court... Mme d’Argelès venait de se +laisser glisser à genoux, à ses pieds... + +--Grâce!... balbutiait-elle; Wilkie, mon fils, pardon!..... + +Hélas!... l’infortunée succombait sous un rôle trop lourd pour le +cœur d’une mère, elle se perdait... + +--Tu as souffert cruellement, mon fils, poursuivait-elle; mais moi... +moi!... Va, ce n’est pas sans d’horribles déchirements qu’une mère se +sépare de son enfant!... Mais tu n’étais pas abandonné, Wilkie, ne dis +pas cela... N’as-tu donc jamais senti le souffle de mon amour circuler +dans l’air que tu respirais?... Toi, oublié!... Sache donc que pas un +jour depuis des années, ne s’est écoulé sans que je t’aie entrevu... et +qu’à toi seul se rapportaient toutes mes pensées et toutes mes +espérances... Wilkie!... + +Elle s’approchait de lui en se traînant sur les genoux, suppliante, les +mains jointes... Mais lui, étonné de cette explosion, étourdi de sa +victoire recula... + +Et la pauvre femme se méprit à ce mouvement... + +--Grand Dieu!... s’écria-t-elle, battant le parquet de son front, il me +repousse, je lui fais horreur... Ah!... voilà ce que je prévoyais... +Malheureux?... pourquoi es-tu venu? Quel est l’infâme qui t’a envoyé +ici, dans cette maison, chez la d’Argelès!... Nomme-le-moi, Wilkie!... +Comprends-tu maintenant, pourquoi je me cachais de toi... Je t’ai +éloigné le jour où j’ai frémi à cette idée atroce de rougir devant toi, +devant mon fils!... + +Et c’était pour toi, cependant... Moi, je serais morte, c’eut été le +repos, tandis que depuis... Mais ton souffle s’éteignait dans ta +poitrine, tes pauvres petits bras n’avait plus la force de se nouer +autour de mon cou. Alors je me suis écriée: + +--Périssent mon corps et mon âme, mais que mon enfant soit sauvé!... Je +croyais ce sacrifice permis à une mère... J’en suis châtiée comme d’un +crime! + +Je te voulais heureux, mon Wilkie!... Je me disais que toi, mon orgueil +et ma joie, tu planerais libre et fier bien au-dessus de mes hontes... +J’acceptais l’ignominie, pourvu que ton honneur fût intact... Je savais +combien sont basses les portes de la misère, et je ne voulais pas que +mon fils eût jamais à courber le front... Pour t’épargner une +éclaboussure, j’aurais lapé la boue sur ton chemin! J’avais comme +renoncé à moi-même, et en toi vivait tout ce qu’il y avait de noble et +de généreux en moi. + +Oh!... je saurai quel est le misérable lâche qui t’a livré mon secret, +et je me vengerai, je serai sans pitié!... + +Tu ne devais rien savoir, Wilkie... En me séparant de toi, j’avais fait +le serment de ne te revoir jamais, de mourir même sans cette consolation +suprême de sentir tes lèvres sur mon front. + +Elle ne put continuer, les sanglots l’étouffaient... + +Et pendant plus d’une minute, le silence fut si profond, qu’on put +entendre le brouhaha des conversations dans la galerie voisine, les +exclamations des joueurs de baccarat saluant un coup inattendu, et par +instants, dominant cette basse profonde et continue, quelque voix claire +qui criait: «Banco!» ou: «Je pars pour cent louis!» + +Debout près de la fenêtre, immobile et comme pétrifié, M. Wilkie +considérait d’un œil ahuri Mme d’Argelès, sa mère, qui, affaissée +au milieu du petit salon, le visage caché entre ses mains, sanglotait... + +Pour se retirer, il eût sans balancer donné son tiers de _Pompier de +Nanterre_. + +Ce n’est pas qu’il se rendît exactement compte de ce que la position +avait d’extrême et de poignant, mais il en subissait l’étrangeté... Ce +n’était pas de l’émotion qu’il éprouvait, mais une sorte d’effroi +instinctif mêlé de commisération... Aux cris désespérés que sa présence +arrachait à cette malheureuse femme, il n’avait pas compris grand’chose, +mais sa voix l’avait remué et bouleversé... + +Et tous ces sentiments confus se résumaient en un inexprimable malaise +dont il s’irritait comme d’une faiblesse. + +--Allons, bon!... pensait-il, des larmes, du mélodrame!... Les femmes +sont incroyables!... Il serait si simple de s’expliquer tranquillement, +gentiment... + +Il n’en perdait pas moins la tête, ne sachant que résoudre, quand des +pas sur le palier, près de la porte, le tirèrent de sa torpeur... + +L’idée qu’on pouvait entrer et le surprendre le fit frémir... Il +entrevit la possibilité du ridicule. + +S’armant donc de toute sa résolution, il se pencha vers Mme +d’Argelès, et la prenant sous les bras: + +--Ne pleurez pas ainsi, lui dit-il... Vous me faites de la peine, parole +sacrée! Voyons, levez-vous!... On va venir... entendez-vous?... On +vient... + +Il la soulevait, sans arrêter de parler, et comme elle n’opposait +aucune résistance, qu’elle s’abandonnait, au contraire, toute brisée et +inerte, il la redressa et la soutint jusqu’à un fauteuil, où elle tomba +lourdement... + +--Vlan!... Voilà un évanouissement, maintenant, se dit M. Wilkie... Ah! +mais non!... il n’en faut pas... + +Que faire, cependant?... Appeler?... Il n’osait... La nécessité +l’inspira... + +Il s’agenouilla aux pieds de Mme d’Argelès, et la secouant doucement: + +--Voyons, voyons, soyons raisonnable, reprit-il... Pourquoi vous monter +la tête comme cela?... Je ne vous fais pas de reproches, moi. + +Lentement, d’un air humble et craintif qui avait quelque chose de +navrant, elle écarta les mains de son visage, et, pour la première fois, +ses yeux baignés de larmes osèrent chercher les yeux de son fils. + +--Wilkie! murmura-t-elle. + +--Madame! + +Elle soupira profondément, et d’une voix étouffée: + +--Madame!... balbutia-t-elle. Ne veux-tu donc pas m’appeler ma mère?... + +--Moi!... pourquoi donc pas!... Seulement, vous comprenez, c’est une +habitude à prendre... je la prendrai. + +--Vrai!... bien vrai!... Ce n’est pas la pitié seule qui t’arrache cette +promesse... Tu devrais me haïr, cependant, me maudire!... Quel +supplice!... Ah! dès qu’une femme a l’âge de raison, sans cesse, on +devrait lui répéter: «Prends garde!... Ton enfant aura vingt ans un jour +et il te faudra affronter ses regards... C’est lui qui te demandera +compte de ton honneur devenu le sien!» Mon Dieu! Il n’y aurait plus de +fautes avec cette pensée... En être réduite à cet excès d’abjection et +de misère de n’oser lever la tête devant son fils!... Malheureuse que je +suis!... Hélas! mon Wilkie, je ne sais que trop que tu ne peux pas ne me +pas mépriser... + +--Ah! mais non... Mais pas du tout!... Voilà une idée!... + +--Jure-moi que tu me pardonnes... + +--Parole sacrée!... + +Pauvre femme! sa figure rayonna... Elle voulait croire... Cela eût-il +donc dû suffire à la rassurer, à un moment où le passé se dressait +formidable... + +Mais son fils était près d’elle, si près d’elle qu’elle sentait son +haleine dans ses cheveux... C’était bien lui. Avaient-ils jamais été +séparés? Elle en doutait, tant par la pensée elle avait vécu près de +lui, avec lui, de sa vie... + +C’est avec une sorte d’extase idiote qu’elle le contemplait, ses yeux le +suppliaient; ils mendiaient une caresse; ses lèvres s’avançaient +frémissantes... Lui ne voyait rien... Longtemps elle avait hésité, +tremblant peut-être d’être repoussée... Mais, à la fin, cédant à un +mouvement plus fort que tout, elle jeta les bras autour du cou de M. +Wilkie, l’attira vers elle et la serra contre sa poitrine dans une +étreinte convulsive... + +--Mon fils! répétait-elle, t’avoir à moi... après tant d’années! + +Malheureusement, il n’était pas au monde de tourbillon de passion +capable d’emporter M. Wilkie. + +Ayant atteint dès le début son maximum d’émotion, son esprit, bien loin +de s’exalter, se rasseyait dans son flegme. + +C’était un garçon trempé, ainsi qu’il s’en flattait... Et il restait de +glace sous la flamme des baisers de sa mère. + +Bien plus, c’était tout juste s’il se laissait faire, s’il daignait +s’abandonner de mauvaise grâce, non sans maugréer intérieurement, et +faute de savoir comment s’y prendre pour précipiter le dénoûment. + +--Elle n’en finira pas!... pensait-il. Voilà une reconnaissance!... Je +dois avoir une bonne tête!... Dieu! si Costar et Serpillon me voyaient, +riraient-ils! + +M. Costard et M. Serpillon étaient des intimes, les co-propriétaires du +fameux steeple-chase... + +Mais dans le délire de la surprise, et aussi, hélas! de la joie, Mme +d’Argelès ne remarquait pas la physionomie au moins singulière de son +fils. + +Elle l’avait fait asseoir sur une chaise, bien en face d’elle, et avec +une volubilité extraordinaire, elle poursuivait: + +--Si je me pardonne ce bonheur divin de t’embrasser, Wilkie, c’est que +je ne t’ai pas cherché... Je n’ai pas manqué à mon serment de ne jamais +me rapprocher de toi... Lorsque je suis entrée ici, j’étais résolue à +tout nier, résolue à te persuader, n’importe comment, qu’on t’avait +trompé... Dieu m’est témoin que ce n’est pas la volonté qui m’a +manqué... Il est de ces renoncements au-dessus des forces humaines... + +M. Wilkie daigna sourire. + +--Oh!... j’avais bien vu le coup, fit-il d’un air capable... Mais +j’étais bien renseigné, et ce n’est pas à moi qu’on en conte... + +Mme d’Argelès ne l’entendit pas. + +--Peut-être est-ce la destinée qui se lasse, poursuivait-elle... C’est +une vie nouvelle à recommencer. Par toi, Wilkie, je puis être heureuse +encore, moi qui depuis tant d’années n’espérais plus rien ici-bas. Mais +aurais-tu le courage d’oublier?... + +--Quoi? + +Elle baissa la tête, et d’une voix à peine distincte, répondit: + +--Le passé, Wilkie... + +Mais lui, de l’air le plus insouciant, fit claquer ses doigts en +s’écriant: + +--Bast! ce qui est passé est passé!... Est-ce que tout ne s’oublie +pas?... Paris en a vu bien d’autres! Vous êtes ma mère, n’est-ce pas?... +Votre conduite ne me regarde pas... C’est que je me moque un peu de +l’opinion, moi... Je commence par faire ce qui me plaît, et je consulte +les autres après... Et à ceux qui ne sont pas contents, je dis: Allez +vous asseoir! + +C’est avec un saisissement de joie que l’infortunée écoutait son fils... +L’étrangeté de ses expressions eût dû la frapper, l’éclairer... mais +non. Elle ne voyait, elle ne comprenait qu’une chose, c’est que bien +loin de la repousser, il l’acceptait bravement, c’est qu’il était prêt à +se dévouer pour elle... + +--Mon Dieu! balbutia-t-elle, est-ce bien vrai? tu me permettrais de +vivre près de toi?... Oh! ne te hâte pas de répondre... Réfléchis avant +tout à ce que cela te coûtera d’efforts et de peines... + +--C’est tout réfléchi... ma mère!... + +Elle se leva, vibrante d’enthousiasme et d’espoir... + +--Alors, s’écria-t-elle, nous sommes sauvés... Qu’il soit béni, celui +qui t’a révélé mon secret... Et moi qui doutais de ton courage +Wilkie!... Enfin, je puis quitter mon enfer!... Cette nuit même, nous +allons fuir cette maison sans détourner la tête... Je ne remettrai pas +les pieds dans mes salons... les joueurs exécrés qui s’y pressent ne me +reverront plus... De ce moment, Lia d’Argelès est morte. + +Positivement, M. Wilkie semblait un homme qui tombe des nues... + +--Comment, fuir! bégaya-t-il... pour où aller?... + +--Pour gagner un pays où on ne sache rien de nous, Wilkie, un pays où tu +n’aies pas à rougir de ta mère... + +--Permettez... je vous ai dit... + +--Fiez-vous à moi, mon fils... Je sais, près de Londres, un riant +village où nous trouverons un asile... J’ai gardé en Angleterre assez de +relations pour n’avoir rien à redouter des commencements si rudes aux +étrangers... M. Patterson, qui dirige maintenant une manufacture +importante, sera heureux, je le sais, de nous être utile... Va, nous ne +serons à charge à personne, maintenant que tu es résolu de travailler... + +Sur ce mot, par exemple, M. Wilkie se dressa révolté... + +--Pardon!... interrompit-il, je n’y suis plus du tout... C’est à moi que +vous proposez de travailler dans la fabrique de M. Patterson?... Eh +bien!... là, vrai, je la trouve mauvaise!... + +Aux paroles de M. Wilkie, à son accent, à son geste, il n’y avait plus à +se tromper ni à se faire illusion... Il apparaissait tout entier pour +ainsi dire, tel qu’il était vraiment, il se révélait... + +Quelle avait été son horrible méprise, Mme d’Argelès le reconnut... +Le bandeau tomba de ses yeux... Elle avait pris pour la réalité ses +rêves, et pour la voix de son fils la voix de ses désirs à elle-même... + +Assommée d’abord, elle se redressa, et toute frémissante de douleur et +d’indignation: + +--Wilkie!... s’écria-t-elle, malheureux!... Qu’avais-tu donc osé +espéré?... + +Et sans lui laisser le temps de répondre: + +--C’était donc, poursuivit-elle, une curiosité stupide qui te +poussait!... Ah! tu as tenu à savoir d’où provenait l’argent que tu +répandais comme de l’eau! Sois content! A quel prix tu as vécu et ce +qu’il m’en a coûté à moi misérable femme... tu le sais. Ah! tu as voulu +voir... Eh bien! vois!... Cet hôtel est une maison de jeu, un de ces +tripots de haute compagnie que la police ignore ou ne peut défendre... +Ce brouhaha que vous entendez, est celui des joueurs... On se ruine chez +moi... Il y a des malheureux qui seront brûlé la cervelle en sortant +d’ici, et d’autres y ont laissé les lambeaux de leur honneur... Et je +tenais bon... A chaque banco de cent louis il tombait un louis dans la +cagnotte, c’était ton opulence, mon fils... + +Cette colère, qui succédait à un si profond abattement, tant de hauteur +après tant d’humilité étonnaient quelque peu M. Wilkie. + +--Permettez, répétait-il, je demande à dire quelque chose... + +C’est en vain qu’il s’évertuait à se faire écouter... + +--Insensé! continuait Mme d’Argelès, tu n’avais donc pas prévu que +venir ici, chez moi, c’était tarir à tout jamais la source de tes +revenus... Tu ne t’étais donc pas dit que tout serait fini, du moment où +tu m’aurais réduite, moi, Lia d’Argelès, à te dire: «Eh bien, oui! c’est +vrai... tu es mon fils!...» + +Inconnue de toi, du fond de mon abîme, j’avais le droit d’être mère et +de veiller sur toi... je pouvais te venir en aide sans t’avilir, sans te +mépriser... Maintenant que tu me connais, je ne puis plus rien pour +toi... rien!... Je te laisserais périr de misère plutôt que de te +secourir, parce que j’aimerais mieux te voir mort que déshonoré par mon +argent... + +--Cependant... + +--Quoi!... Consentiriez-vous donc à recevoir encore la pension que je +vous servais, s’il pouvait me venir à la pensée de vous la continuer!... + +Une vipère se dressant devant M. Wilkie ne l’eût pas fait reculer plus +vivement. + +--Jamais de la vie! s’écria-t-il. Ah! mais non!... Pour qui me +prenez-vous?... + +C’était bien du fond du cœur que montait cette répugnance qu’il +exprimait si singulièrement, cela était visible, manifeste. + +Mme d’Argelès en tressaillit d’espoir. + +--Mes craintes le calomniaient... pensa-t-elle. Pauvre Wilkie!... les +mauvais conseils l’ont égaré: il n’est pas mauvais au fond... + +Puis tout haut: + +--Mais alors, malheureux enfant, reprit-elle, tu vois bien qu’une vie +nouvelle va commencer pour toi... Que comptes-tu faire?... Comment et de +quoi vivras-tu?... Il faut se loger, se vêtir, manger... Cela coûte... +Où prendras-tu de l’argent, toi que le seul mot de travail révolte!... +Ah!... M. Patterson, que ne vous ai-je écouté!... Il n’était pas aveugle +comme moi, lui!... Sans cesse il me répétait que te prodiguer l’argent, +c’était gâcher ta vie et perdre ton avenir... Sais-tu que depuis deux +ans tu as dépensé plus de 50,000 francs!... A quoi les as-tu +employés?... A jouer au fils de famille, toi qui n’avais pas de famille +et que ta situation précaire eût dû faire trembler... Es-tu allé dix +fois seulement à l’École de droit?... Non. Mais on te voyait aux +courses, aux premières représentations, dans les restaurants à la mode, +partout où on dépense et où on s’amuse... Et quel monde vois-tu?... Des +désœuvrés sans intelligence et sans cœur, des dupes et des +fripons, des maquignons, des croupiers et des filles perdues... + +Un ricanement sec de M. Wilkie lui coupa la parole... + +Qu’on osât attaquer ses amis, ses plaisirs, ses goûts... ah! mais non... +il ne le tolérait pas... + +--Épatant, prononça-t-il, épatant, parole sacrée!... De la morale!... +Non, elle est trop bonne, celle-là... Je demande à rire trois minutes, +montre en main... + +Eut-il conscience de l’atrocité de son ironie?... + +Ce qui est sûr, c’est que Mme d’Argelès chancela, tant le coup fut +horrible... Elle pouvait tout attendre, l’infortunée, sauf cela... tout, +excepté cet outrage de son fils. + +Elle but cette honte sans révolte, cependant... Et c’est d’un ton de +mortelle tristesse qu’elle répondit: + +--Peut-être, en effet, n’ai-je pas le droit de vous dire la vérité... Je +souhaite que l’avenir ne me donne pas trop cruellement raison... Vous +voilà sans ressources... vous n’avez pas d’état... Fasse le ciel que +vous ne sachiez jamais ce que c’est que d’avoir faim et de n’avoir pas +de pain!... + +Depuis un moment déjà, l’ingénieux jeune homme donnait les signes les +plus évidents d’impatience... + +Cette prédiction sinistre acheva de l’exaspérer... + +--Tout cela, interrompit-il, c’est des mots!... Je ne travaillerai pas, +parce que ce n’est pas dans mes cordes, et cependant je ne manquerai de +rien du tout... C’est carré, cela, j’espère!... + +Mme d’Argelès ne sourcilla pas. + +--Que ferez vous donc? demanda-t-elle froidement. Je ne vous comprends +pas... + +Lui haussa les épaules d’un air prodigieusement ennuyé: + +--Est-ce que nous allons encore jouer la comédie? fit-il... Vous avez +pourtant vu qu’avec moi cela ne prend pas... Ce que je veux dire, vous +le savez aussi bien que moi. Que me parlez-vous de crever de faim!... Eh +bien!... et l’héritage, donc!... + +--Quel héritage?... + +--Eh!... celui de mon oncle, parbleu!... de votre frère, du comte de +Chalusse... + +Maintenant, la démarche de M. Wilkie, ses façons, son assurance, ses +câlineries, ses contradictions, tout s’expliquait... + +Cette foi sublime en leur fils, si vivace au cœur des mères, +s’évanouit dans le cœur de Mme d’Argelès. + +Elle entrevit dans la pensée de Wilkie des profondeurs de calcul et de +scélératesse qui l’épouvantèrent... + +Voilà donc pourquoi il s’était déclaré si fièrement tout prêt à braver +l’opinion, pourquoi il avait réclamé sa part des hontes passées!... Ce +n’était pas sa mère qu’il acceptait, c’était l’héritage du comte de +Chalusse... + +--Ah!... on vous a appris cela, fit la pauvre femme d’un ton d’amère +ironie. + +Et le souvenir de M. Isidore Fortunat traversant son esprit: + +--On a dû vous vendre ce secret très-cher, ajouta-t-elle... Combien +devez-vous payer en cas de succès?... + +Fort, M. Wilkie se flattait de l’être; diplomate, non, et la preuve +c’est qu’il fut tout décontenancé de cette remarque. + +Mais il se remit vite.... + +--Qu’on me l’ait dit pour de l’argent ou pour rien, reprit-il, je sais +que vous êtes une demoiselle de Chalusse, que vous êtes la seule +héritière du comte et que le comte laisse huit ou dix millions. +Nierez-vous cela? + +Mme d’Argelès hocha tristement la tête. + +--Je ne nie rien, répondit-elle, mais je vais à mon tour vous apprendre +une chose qui va renverser tous vos calculs et éteindre votre joie... Je +suis résolue, entendez-vous, et ma résolution est irrévocable, à ne +jamais faire valoir mes droits... Pour recueillir cette fortune, il me +faudrait avouer que Lia d’Argelès est une Chalusse... c’est un aveu que +nulle considération ne saurait m’arracher... + +Elle pensait que cette déclaration allait étourdir M. Wilkie, +l’écraser... Elle se trompait... + +Livré à ses seules lumières, il eût été confondu, mais il luttait en ce +moment avec les armes qui lui avaient été fournies par M. le vicomte de +Coralth. + +Il haussa donc les épaules, et du plus beau sang-froid: + +--Comme cela, fit-il, nous resterions dans la misère, et l’État +s’adjugerait nos millions! Un instant... je suis là!... Que vous +renonciez à votre part... bon! quoique ce soit déjà raide... Mais que +vous renonciez à la mienne, non... Elle serait trop mauvaise... Je suis +votre fils, je réclamerai! + +--Même si je vous suppliais à genoux de n’en rien faire?... + +--_Yes!_... + +L’œil de Mme d’Argelès étincela... + +--Eh bien!... moi, prononça-t-elle, je vous signifie que cet héritage +échappera à vos convoitises... De quel droit le réclameriez-vous?... +Parce que vous êtes mon fils... Je nierai que vous le soyez... +J’affirmerai par serment, s’il le faut, que vous ne m’êtes rien et que +je ne vous connais pas... + +N’importe!... L’assurance railleuse de M. Wilkie persistait. + +Il tira de sa poche un carré de papier, et le brandissant +triomphalement: + +--Me renier!... dit-il, ce serait méchant. Mais j’avais prévu le cas, et +voici ma réponse copiée dans le Code civil: ART. 341. _La recherche de +la maternité est admise._ + +Quelle était au juste la portée de la menace de M. Wilkie? + +Mme d’Argelès l’ignorait. + +Mais elle ne douta pas que ce fatal article 341 ne fût l’anéantissement +de toute espérance. + +Celui qui était allé chercher cette arme dans le Code pour la mettre +aux mains de Wilkie, l’avait choisie sûre... + +C’est qu’elle y voyait clair, désormais... + +Elle avait de la vie une trop rude et trop cruelle expérience pour ne +pas comprendre le triste rôle de son fils en ce moment, et qu’il n’était +qu’un pantin dont quelque ténébreux et habile intrigant tenait les +fils... + +Ce n’était pas lui, assurément, qui avait conçu et préparé l’odieuse +machination dont elle allait être victime... Hélas! n’était-ce pas déjà +trop qu’il eût consenti à se charger de l’exécution... + +Attendrir Wilkie... + +Elle l’eût peut-être tenté, encore qu’elle fût confondue de l’étrange +absence de tout sens moral qu’elle découvrait en lui. + +Mais n’eût-ce pas été folie que de songer seulement à toucher l’autre, +l’artisan de l’intrigue, celui qui attendait dans l’ombre le résultat et +le prix de son œuvre d’infamie? + +Cependant, elle ne se rendit pas encore, elle essaya de se débattre, +sans espoir, comme on fait pour l’acquit de sa conscience, pour n’avoir +rien à se reprocher plus tard. + +--Ainsi, dit-elle à son fils, c’est aux tribunaux que vous vous +adresserez pour me contraindre à vous reconnaître? + +--Dame!... puisque vous n’êtes pas raisonnable... + +--C’est-à-dire que vous ne reculerez devant aucun scandale, et que pour +bien affirmer que vous appartenez à la famille de Chalusse, vous +commencerez par la déshonorer et la traîner dans la boue... + +A poursuivre cette discussion, l’ingénieux jeune homme sentait ses +oreilles s’échauffer. + +Tant de façons, toutes ses simagrées, pour une affaire, selon lui toute +simple, lui paraissaient le comble du ridicule et l’irritaient +extraordinairement. + +--Ah!... je la trouve par trop mauvaise, à la fin, s’écria-t-il. Me +faites-vous poser?... je me le demande... Parole sacrée, on dirait, à +vous entendre, que vous avez commis des crimes... C’est bon de la faire +à la vertu, mais pas trop! Faites relâche demain, reprenez votre nom, +venez vous installer avec moi à l’hôtel de Chalusse, et le diable +m’emporte si au bout de huit jours, on se souvient que vous vous êtes +appelée Lia d’Argelès. Je parie cent louis... les tenez-vous?... +Sapristi!... s’il fallait fouiller dans le passé des gens, on aurait de +l’ouvrage!... Qu’on ait fait une chose ou une autre, cela ne regarde +personne... l’essentiel, c’est d’avoir des rentes à montrer... Et si +jamais quelque imbécile vous disait la moindre des choses, vous +répondriez: «--J’ai cinq cent mille livres de rentes!» et il serait +cloué... + +Mme d’Argelès écoutait, pénétrée jusqu’aux moelles d’un froid +glacial... Se pouvait-il que ce fût son fils qui parlât ainsi... et à +elle... Et cependant elle eut dû connaître M. Wilkie par ses pareils, +puants drôles qu’on ferait expirer sous le bâton sans leur arracher un +souffle de passion honnête, vieux éreintés de vingt ans, qui n’ont de +sang dans les veines que bien juste ce qu’il faut pour en répandre trois +gouttes sur le pré en l’honneur de quelque stupide drôlesse qui se moque +d’eux... + +Mais M. Wilkie, lui, de la meilleure foi du monde, s’étonna du peu de +succès de son éloquence. + +--Enfin, reprit-il, je suis las de végéter, de n’avoir pas seulement un +nom, et de tirer le diable par la queue... Je suis dans le mouvement, +moi!... Avec le peu d’argent que j’avais, je me suis crânement posé. Que +j’aie de la fortune, je serai l’homme le plus chic de Paris... +L’héritage du comte de Chalusse m’appartient, il me le faut, je +l’aurai... Ainsi, croyez-moi, le plus court serait de me reconnaître de +bon gré... Voyons, le voulez-vous? Non!... Une fois... deux fois... +trois fois?... Toujours non!... Alors adjugé. Demain vous aurez du +papier timbré... Et sur ce, je vous salue. + +Il saluait, en effet, il se retirait fièrement, il avait déjà la main +sur le bouton de la porte... Mme d’Argelès le retint du geste. + +--Encore un mot?... fit-elle d’une voix étouffée. + +C’est à peine s’il daigna se retourner, sans dissimuler son impatience. + +--Quoi?... + +--Un dernier avis: Le tribunal, sans doute, vous donnera gain de cause, +je serai envoyée en possession de l’héritage de mon frère... mais +retenez bien ceci: ni vous ni moi ne disposerons des millions. + +--Allons donc! Pourquoi cela?... + +--Parce que si cette fortune est bien à moi, son administration +appartient à votre père... + +M. Wilkie eut un soubresaut... + +--A mon père!... fit-il... Impossible!... + +--C’est ainsi, cependant. Et vous ne douteriez pas, si votre avidité, si +vos préoccupations d’argent ne vous eussent fait oublier de +m’interroger... Vous vous croyez enfant naturel, Wilkie, vous vous +trompez... vous êtes mon fils légitime, je suis mariée... + +--Bah!... + +--Et mon mari, votre père n’est pas mort. S’il n’est pas ici, menaçant +comme vous, c’est que j’ai réussi à lui faire perdre nos traces, et +qu’il ne sait depuis dix-huit ans ce que nous sommes devenus... Mais il +veille, soyez-en sûr... Au premier bruit d’un procès autour des millions +de Chalusse, vous le verrez arriver armé de ses droits... Il est le chef +de la communauté, mon maître, le vôtre... Ah! cela vous inquiète... Vous +trouverez en lui d’ardentes convoitises, attisées par vingt ans de +misère et d’attente. Laissez faire... votre âpreté au gain sera +dépassée... Qui sait si vous ne regretterez pas les pauvres vingt mille +francs de votre mère... + +M. Wilkie était devenu plus blanc que sa chemise. + +--Vous me trompez, bégaya-t-il. + +--Demain, je vous montrerai mon contrat de mariage... + +--Pourquoi pas ce soir? + +--Parce qu’il est serré dans une pièce pleine de monde en ce moment. + +--Et comment se nomme mon père? + +--Arthur Gordon... Il est Américain. + +--Alors, moi, je m’appelle Wilkie Gordon?... + +--Oui. + +C’est avec une indicible angoisse que Mme d’Argelès épiait la +physionomie bouleversée de son fils... Quelle résolution allait sortir +de la méditation où elle le voyait plongé?... Aucune. M. Wilkie en était +à se désoler de voir lui échapper le nom de Chalusse et cette couronne +de comte, qu’il devait faire peindre sur son coupé. + +--Et... est-il riche mon père?... reprit-il... + +--Non. + +--Que fait-il?... + +--Tout ce qu’on peut faire quand on a le goût du luxe et l’horreur du +travail! + +Cette réponse était si explicite en sa concision, elle exprimait tant +d’accusation terribles, que M. Wilkie en fut saisi... + +--Diable! s’exclama-t-il, et où est-ce qu’il demeure? + +--Il habite Bade ou Hombourg l’été, Paris ou Monaco l’hiver... + +L’imagination de M. Wilkie lui représenta aussitôt un de ces redoutables +chevaliers de tapis vert et de table d’hôte qui dissimulent sous un +vernis de bonne compagnie leur immoralité profonde, leur cynisme et leur +crapule, leur scélératesse et leur avilissement... + +--Oh!... fit-il sur trois tons différents, oh!.... oh!... + +Ce qu’il y avait à attendre d’un tel père, il le comprenait... + +Aussi à sa stupeur première, la colère succéda, une de ces terribles +colères blanches, qui charrient la bile et non le sang... Il vit ses +espérances jouées, ses ambitions déçues. Luxe, chevaux, maîtresses à +cheveux jaunes, éclat, scandale... plus rien... Il se vit réduit à la +portion congrue, tenu en bride, dompté par quelque féroce père «noceur.» + +--Ah! je vois votre plan, ma mère... s’écria-t-il en grinçant des dents. +Si vous faisiez valoir simplement vos droits, tout se passerait sans +bruit, et j’aurais le temps de mettre l’héritage à l’abri avant que mon +père ne fût prévenu... Au lieu de cela, comme vous me haïssez, vous me +forcez de m’adresser à la justice pour que le scandale attire mon père, +qui prendra tout... Mais on ne me la fait pas à moi, celle-là... Vous +allez écrire à l’instant pour réclamer la succession de votre frère... + +--Non!... + +--Ah!... vous ne voulez pas... Ah! vous dites non!... + +Menaçant, il marcha sur elle, et lui saisissant le bras qu’il serra à le +briser: + +--Ecrivez!... vociféra-t-il, prenez garde!... Ne me poussez pas à +bout... + +Plus froide que le marbre, Mme d’Argelès montrait cette résignation +des martyrs dont nulle violence ne triomphe. + +--Vous n’obtiendrez rien de moi, prononça-t-elle, rien, rien, rien!... + +Ivre de fureur, enragé, fou, M. Wilkie osa lever le bras... + +Mais la porte s’ouvrit violemment, et un homme bondit jusqu’à lui, dont +la main puissante s’abattant sur son épaule le renversa avant qu’il eût +frappé!... + +C’était le baron Trigault... + +De même que tous les joueurs, il avait vu l’effroyable impression +produite sur Mme d’Argelès par une simple carte de visite... + +Mais il eut sur les autres cet avantage qu’il crut deviner et +s’expliquer les causes de ce soudain et incompréhensible effarement. + +--On l’a trahie, la malheureuse, pensa-t-il, son fils est là!... + +Néanmoins, tandis que les habitués s’empressaient autour de la pauvre +femme, lui n’abandonna pas le tapis vert. + +Il avait en face de lui M. de Coralth, et il lui avait semblé voir le +brillant vicomte tressaillir et pâlir... Des soupçons lui vinrent, qu’il +voulut vérifier. + +Plus que jamais, donc, il parut absorbé par les cartes, et on put +l’entendre gourmander les joueurs qui s’étaient dérangés. + +--Au bac!... messieurs, criait-il, au bac, sacrebleu!... Nous gaspillons +un temps précieux!... Nous aurions, pendant que vous flânez là, gagné ou +perdu cent louis... + +Il n’en était pas moins très-alarmé, et l’absence de Mme d’Argelès se +prolongeant, ses alarmes ne firent que croître de minute en minute. + +Au bout d’une heure environ, il n’y tint plus... + +Profitant adroitement d’un coup presque imperdable qu’il perdit, il se +leva en jurant que ce bête d’évanouissement avait dérangé la veine, et, +passant dans le second salon, il put sortir sans être remarqué. + +--Où est madame?... demanda-t-il au premier valet qu’il trouva. + +--Dans le petit salon d’été. + +--Seule?... + +--Non, avec un jeune homme. + +Le baron ne douta plus de la justesse de ses conjectures, et son +inquiétude en fut doublée. + +Rapidement, alors, en homme qui se sent chez lui et qui connaît les +êtres, il courut à la porte du petit salon et écouta. + +La rage des convoitises déçues donnait en ce moment d’effrayantes +intonations à la voix de M. Wilkie. + +Le baron eut peur... + +Il se pencha, appliqua son œil à la serrure, vit M. Wilkie la main +levée, et enfonça plutôt qu’il n’ouvrit la porte. + +Et il arriva juste à temps pour abattre M. Wilkie et sauver Mme +d’Argelès de cet épouvantable malheur, de ce suprême outrage d’être +battue par son fils. + +--Ah!... misérable!... criait le brave baron, transporté d’indignation; +brigand! Crevé de deux sous!... C’est ainsi que tu traites une +malheureuse femme qui s’est immolée pour toi... Ta mère!... Tu voulais +battre ta mère, toi qui devrais baiser les traces de ses pas!... + +Livide comme si tout son sang se fût tourné en fiel, la lèvre sèche et +tremblante, l’œil injecté, M. Wilkie se relevait péniblement, +frottant de la main droite son coude gauche, qui, dans sa chute, avait +porté contre l’angle d’un meuble. + +--Manant! grondait-il d’un ton farouche, brutal!... butor!... + +Et se reculant un peu: + +--Qui vous a permis d’entrer ici?... ajouta-t-il. Qui êtes-vous?... De +quel droit vous mêlez-vous de mes affaires?... + +--Du droit qu’a tout honnête homme de châtier un lâche gredin!... + +Les poings de M. Wilkie se crispèrent: + +--Lâche vous-même, insolent!... riposta-t-il... Faites donc attention à +qui vous parlez!... Il faudrait voir à changer un peu vos manières, +espèce de vieux... + +Le mot qu’il prononça était ignoble et bas, et de ceux qui ne sauraient +être une insulte pour un homme de cœur... + +N’importe!... le baron en fut cinglé comme de la lanière d’un fouet... +Sa large face s’empourpra comme s’il eût été touché par l’apoplexie... + +Un éclair de colère jaillit de ses yeux, si menaçant et si terrible, +qu’il tira Mme d’Argelès de l’anéantissement où elle était plongée... + +Elle vit son fils broyé, et étendant le bras pour le protéger: + +--Jacques!... balbutia-t-elle, d’une voix suppliante, Jacques!... + +C’était là le nom qui était resté figé dans la mémoire de M. Wilkie, le +nom qu’il avait entendu prononcer quand il était tout enfant... + +Jacques!... C’était bien ainsi qu’on appelait l’homme qui lui apportait +des gâteaux et des jouets, dans ce bel appartement où il n’était resté +que quelques jours... + +Il comprit, ou du moins crut comprendre. + +--Ah! ah! fit-il avec un rire idiot et féroce à la fois, je la trouve +bien bonne!... Monsieur est l’amant! Il fallait donc le dire, il fallait +donc... + +Il n’eut pas le loisir d’achever. + +D’un mouvement prompt comme la pensée, le baron l’empoigna à la +poitrine, par les habits, le souleva d’un bras irrésistible, et le +planta aux genoux de Mme d’Argelès en criant: + +--Demande pardon, misérable!... Demande grâce!... sinon... + +Sinon... c’était le poing crispé du baron, levé sur la tête de M. +Wilkie, poing énorme, comme une masse d’abattoir. + +L’ingénieux jeune homme eut peur... si grand peur que ses dents +claquèrent. + +--Pardon!... bégaya-t-il. + +--Mieux que cela... plus haut... il faut que ta mère te réponde!... + +L’infortunée, hélas!... n’entendait même plus. + +Elle avait fait depuis une heure de tels prodiges d’énergie que ses +forces étaient à bout... la chair avait trahi sa volonté virile et elle +s’était affaissée sur un fauteuil, en murmurant quelques paroles +inintelligibles, paroles de miséricorde, sans doute... + +Le baron attendit une minute, et voyant que les yeux de Mme d’Argelès +restaient obstinément fermés: + +--Voilà ton œuvre, misérable, dit-il à M. Wilkie. + +Et le saisissant de nouveau, aussi aisément qu’il l’avait abattu, il le +remit sur ses pieds en disant d’un ton plus calme, bien que n’admettant +pas de réplique: + +--Réparez le désordre de vos vêtements et hâtez-vous... + +La précaution n’était pas superflue. + +Le baron Trigault n’y allait pas de main morte quand il s’y mettait, et +M. Wilkie était sorti fort dépenaillé de ses redoutables étreintes... Sa +cravate était arrachée, sa chemise était toute froissée et déchirée, et +son gilet à cœur, un de ces délicieux gilets ouverts jusqu’à la +ceinture et retenus par un seul bouton, pendait piteusement. Il obéit +sans souffler mot, assez difficilement parce que ses mains tremblaient +comme la feuille, mais enfin il obéit. + +Et dès qu’il eût achevé: + +--Maintenant, prononça le baron, sortez! Ne remettez jamais les pieds +ici, vous me comprenez bien, n’est-ce pas, jamais! + +Sans répondre, M. Wilkie gagna d’un pas raide celle des deux portes du +salon qui donnait sur le palier... + +Mais une fois qu’il l’eût entr’ouverte, il recouvra la parole: + +--Je ne vous crains pas, prononça-t-il avec une violence frénétique; +vous avez abusé de votre force, c’est une lâcheté... Mais cela ne se +passera pas ainsi... Ah! mais non!... Vous me rendrez raison... Je +découvrirai votre adresse, allez, et demain vous recevrez mes témoins... +M. Costard et M. Serpillon... Je suis l’insulté, je choisis l’épée! + +Un effroyable juron du baron précipita quelque peu le départ de M. +Wilkie... + +Il passa lestement sur le palier, et tenant la porte de façon à la tirer +sur lui à la moindre alerte: + +--Oui, poursuivit-il à pleine voix, et de façon à être entendu de tous +les domestiques, oui, il faudra me rendre raison... sinon, des +claques!... Costard et Serpillon rédigeront un procès-verbal qu’on +enverra au _Figaro_... On ne me la fait pas celle-là... Tiens!... est-ce +ma faute à moi, si Mme d’Argelès est une demoiselle de Chalusse, et +si elle veut me voler ma fortune!... A demain... à vous mes témoins... à +elle un huissier... Vous ne me faites pas peur, voilà ma carte!... + +Et en effet, avant de se retirer et de fermer la porte, il lança au +milieu du salon une de ces fameuses cartes où on lisait: _Wilkie, de +l’école des haras_. + +Le baron ne songeait guère à la ramasser, tout préoccupé de Mme +d’Argelès... Renversée sur son fauteuil, la tête en arrière, les +paupières fermées, les bras pendants, elle semblait morte. + +Que faire?... Le baron n’osait appeler les domestiques... n’étaient-ils +pas déjà trop avant dans la confidence... Il allait s’y résigner +pourtant, quand ses regards tombèrent sur le petit aquarium établi dans +un des angles du salon... + +Il y trempa son mouchoir et se mit alternativement à mouiller les tempes +de Mme d’Argelès et à lui frapper dans les mains. + +La fraîcheur de l’eau ne tarda pas à la ranimer. Elle tressaillit, une +convulsion la secoua, et enfin elle ouvrit les yeux en murmurant: + +--Wilkie... + +--Je l’ai chassé! répondit le baron. + +Pauvre femme!... + +En revenant à la vie, elle reprenait conscience de l’horrible réalité. + +--C’est là mon fils, prononça-t-elle, mon fils... mon Wilkie!... + +D’un geste désespéré, elle étreignait son front, comme si elle eût +espéré écraser, anéantir sa pensée dans son cerveau. + +--Et je croyais ma faute expiée, poursuivit-elle; je me disais que Dieu +m’avait cruellement punie... Pauvre folle... Le châtiment, Jacques, le +voilà!... Ah!... les femmes comme moi n’ont pas le droit d’être mères! + +Une larme chaude roulait le long de la joue couperosée du baron. + +Pauvre millionnaire!... Il n’y avait pas un gémissement de Mme +d’Argelès qui ne trouvât en lui un douloureux écho. + +Il l’avait suée, l’affreuse agonie qui mouillait le front de cette +pauvre mère!... Lui aussi, le fanfaron de vice, le pilier des tripots, +Trigault le joueur, comme on disait, il s’était écrié désespéré: «Est-ce +donc là mon enfant!...» + +Il cacha son émotion, cependant, et d’un ton de fausse gaieté: + +--Bast!... fit-il; Wilkie est jeune, il s’amendera!... Nous avons tous +été ridicules à vingt ans, que diable!... Nous avons tous posé pour +l’homme fort et coûté des nuits cruelles à nos mères!... Laissez passer +le temps, il mettra du plomb dans la cervelle de cet étourneau... Sans +compter que votre Patterson ne me paraît pas sans reproches... Comme +teneur de livres, il n’avait peut-être pas son pareil; comme précepteur, +c’était le dernier des niais... Il bourre votre garçon d’avoine, je veux +dire d’argent; il lui met la bride sur le cou, et il s’étonne après +qu’il ait fait des sottises... Le surprenant serait qu’il n’en eût pas +fait... Ainsi, reprenez courage et ne mettez pas les choses au pis, ma +chère Lia. + +Mais elle, secouant tristement la tête: + +--Croyez-vous donc, répondit-elle, que mon cœur n’ait pas plaidé la +cause de ce malheureux? Je suis sa mère, il est hors de mon pouvoir de +cesser de l’aimer, quoi qu’il fasse... Quoi qu’il ait fait, je suis +prête à donner une goutte de sang par larme que je lui épargnerais. Mais +je ne suis pas aveugle, hélas!... Je l’ai jugé... Wilkie n’a pas de +cœur. + +--Eh! chère amie, savez-vous de quels conseils détestables on l’avait +grisé avant de vous l’expédier? + +Mme d’Argelès se leva à demi, et d’une voix haletante: + +--Quoi!... s’écria-t-elle, espéreriez-vous me persuader cela!... Des +conseils!... Il se serait donc trouvé un homme pour lui dire: «Tu iras +chez cette infortunée, qui est ta mère, tu exigeras qu’elle publie et +qu’elle signe son déshonneur et le tien, et si elle refuse, tu +l’insulteras et tu la battras!...» Vous savez mieux que moi, baron, que +ce n’est pas possible!... Chez les êtres les plus vils, quand tous les +sentiments honnêtes se sont abîmés dans la fange, il en est un qui +surnage, l’amour pour la mère... On a vu des forçats au bagne économiser +sur les centimes de «la fatigue,» se priver de leur quart de vin, vendre +leur ration pour envoyer quelques secours à leur mère... tandis que +lui... + +Elle s’arrêta, non qu’elle fût épouvantée de ce qu’elle allait dire, +mais parce qu’elle était épuisée, le souffle lui manquait. + +Elle haleta un moment, et plus bas: + +--D’ailleurs, ajouta-t-elle, celui qui l’envoyait lui avait recommandé +le calme, le sang-froid, la circonspection... je m’en suis bien aperçue +au début... Ce n’est qu’à la fin, après une révélation imprévue, qu’il +s’est emporté, qu’il a perdu toute mesure... L’idée que les millions de +mon frère lui échapperaient l’a rendu fou... Oh!... cet argent fatal et +maudit. + +Alors elle ne se souvenait plus d’avoir regardé froidement des joueurs +se ruiner à sa table de baccarat. + +Où étaient-ils les soirs où, harcelée par les lettres de M. Wilkie, +trouvant la gagnotte légère, elle avait aiguillonné de ses railleries +l’amour-propre des pontes... + +N’avait-elle pas été dans «le mouvement!...» Il le fallait bien. Ne +s’était-elle pas pliée à ce qui est la convention des viveurs de la +haute vie?... Ne lui était-il pas arrivé de demander à l’un de ses +habitués: «--Est-il vrai que vous espériez encaisser M. votre père fin +courant?» N’avait-elle pas ri quand un autre lui disait: «--Voilà trois +fois que je renouvelle maman, c’est ruineux; les pompes funèbres +devraient avoir des huissiers spéciaux pour les récalcitrants...» Car il +est chic de dire de ces choses et plus chic de les penser, cela montre +une âme fière et dégagée de préjugés bourgeois... + +Mais Mme d’Argelès oubliait... + +--Celui qui a conseillé Wilkie, continua-t-elle, voulait qu’il employât +les voies judiciaires... C’est si vrai qu’il lui avait fait copier un +article du Code... A ce trait seul, j’ai reconnu l’homme d’affaires... + +Le baron la regarda d’un air surpris. + +--Quel homme d’affaires?... demanda-t-il. + +--Celui qui est venu me trouver, mon ami, cet Isidore Fortunat... Ah! +que n’êtes-vous allé lui proposer de l’argent... + +Positivement le baron avait oublié jusqu’à l’existence de l’honorable +patron de Victor Chupin... + +--Vous vous trompez, Lia, répondit-il, M. Fortunat n’est pour rien dans +tout ceci... + +--Eh!... qui donc aurait parlé!... + +--Votre ancien allié, le misérable à qui vous avez laissé sacrifier +Pascal Férailleur, M. le vicomte de Coralth. + +Au souffle de colère qui l’enflamma à cette seule idée Mme d’Argelès, +retrouvant une partie de ses forces, se dressa... + +--Oh! si je croyais cela!... s’écria-t-elle. + +Puis, toutes les raisons qu’avait le baron de haïr M. de Coralth se +présentant à son esprit, elle se rassit en murmurant: + +--Non! vos rancunes vous égarent... il n’aurait pas osé. + +Ses réflexions, le baron les devina. + +--Ainsi, prononça-t-il, vous êtes persuadée que c’est une vengeance +personnelle que je poursuis!... Vous croyez que la crainte du ridicule +ou de l’odieux m’empêchant de frapper M. de Coralth en mon privé nom, je +cherche à l’écraser au nom d’un autre!... Peut-être y a-t-il eu quelque +chose comme cela dans le principe... aujourd’hui, non!... Du moment où +j’ai eu juré à M. Férailleur de tout tenter pour sauver la jeune fille +qu’il aime, Mlle Marguerite... la fille de ma femme!... de ce moment, +j’ai fait abnégation de moi... Quant à douter de la trahison de M. de +Coralth, pourquoi?... Vous m’avez bien promis de le démasquer, vous? +S’il vous a trahie, livrée, vendue, ma pauvre Lia, il n’a fait que +prendre les devants. + +Elle baissa la tête, sans répondre... Cela aussi, elle l’avait oublié... + +--Vous devriez pourtant le savoir, reprit le baron, quand j’affirme, +c’est que j’ai mieux que des présomptions. Ce n’est pas pour rien que +j’ai observé M. de Coralth en votre absence... + +Voyant qu’on vous remettait une carte, il a blêmi... pourquoi? C’est +qu’il savait... La conclusion se tire d’elle-même. Ce n’est rien. Après +que vous avez été sortie, ses mains tremblaient comme la feuille, et il +n’était plus à son jeu... Lui, le joueur circonspect par excellence, il +risquait ses louis, ses louis!... à tort et à travers. Plutôt que de +rester inoccupé, ce qui eût pu trahir son trouble, il tenait des bancos +extravagants... il courait après son argent... + +La main lui étant arrivée, ce fut bien pis. La veine le favorisait et il +faisait les plus étranges écoles... Ayant un sept en mains, par exemple, +et après avoir donné une figure à l’adversaire, il prenait une carte. + +Tant et tant qu’on finit par remarquer le désordre de sa cervelle, et +que de divers côtés on lui demandait en riant s’il était malade, ou s’il +avait un peu trop dîné... C’est ce dont tout le monde témoignerait au +besoin... + +Encore, ce n’a-t-il pas été tout: il était manifestement sur les +charbons, le traître, et malgré une incontestable puissance sur soi, il +suait l’angoisse par tous les pores... A chaque claquement de la porte, +il devenait vert, comme s’il se fût attendu à vous voir paraître vous ou +Wilkie, ou tous deux ensemble... + +Enfin, dix fois je l’ai surpris, prêtant l’oreille, comme s’il eût +espéré à force d’attention ou par la seule puissance magnétique de sa +volonté, entendre ce que vous et votre fils disiez... + +D’un seul mot, à ces instants-là, je pouvais lui arracher un aveu!... + +Tout cela était si plausible, que Mme d’Argelès paraissait à +demi-convaincue... + +--Ah! que n’avez-vous prononcé ce mot... murmura-t-elle... + +Lui sourit, d’un sourire perspicace et méchant, qui eût épouvanté M. de +Coralth, s’il lui eût été donné de le voir... + +--Pas si jeune! répondit-il... Ce n’est pas quand les nasses sont +tendues qu’on rabouille l’eau pour effaroucher le poisson... Notre +nasse, à nous, c’est la succession de Chalusse... laissez faire... le +Coralth et le Valorsay viendront s’y prendre... Le plan n’est pas de +moi, mais de M. Férailleur... Celui-là, sacrebleu, est un homme... et si +Mlle Marguerite est digne de lui, ce sera un fier couple!... Sans +s’en douter, votre fils nous a peut-être rendu ce soir un immense +service... + +--Hélas!... balbutia Mme d’Argelès, je n’en suis pas moins perdue, le +nom de Chalusse n’en est pas moins déshonoré... + +Elle voulait reparaître dans ses salons... elle dut renoncer à cette +idée, sa physionomie seule eût trahi quelque scène terrible. + +Mais les domestiques avaient entendu M. Wilkie, et les indiscrétions ont +presque l’instantanéité du télégraphe. + +Cette nuit-là même, dans les cercles de Paris, cette nouvelle étrange +courait qu’on ne jouerait plus chez la d’Argelès, qu’elle était une +demoiselle de Chalusse et la tante, par conséquent, de Mlle +Marguerite, cette belle jeune fille recueillie par M. et Mme de +Fondège. + + + + +VII + + +Se confier à des étrangers... plus encore à des ennemis acharnés... + +S’abandonner à de doucereux imposteurs, qu’on sait intéressés à notre +perte, dont on a mesuré la scélératesse, et qu’on croit capables de +tout... + +Se mettre froidement et après mûres réflexions à la discrétion de +redoutables hypocrites... + +Affronter d’un œil calme et le sourire aux lèvres tout ce que +l’inconnu a de mystérieux périls; braver les plus dangereuses +séductions, les conseils perfides, les patelinages savamment calculés, +des piéges et des embûches de toutes sortes, des violences, peut-être... + +Cela exige une force d’âme peu commune, la plus superbe confiance en son +énergie, le mépris du danger et l’inébranlable résolution de triompher +ou de périr... + +Tel est l’héroïsme qu’eut Mlle Marguerite, une jeune fille de vingt +ans, le soir où elle quitta l’hôtel de Chalusse, pour accepter +l’hospitalité de M. et Mme de Fondège. + +Et pour comble, elle emmenait Mme Léon, sachant qu’elle avait tout à +craindre de cette douce personne, et que c’était un espion du marquis de +Valorsay qu’elle traînait à sa suite. + +Pourtant, quelle que fût sa vaillance, au moment de monter dans la +voiture du général le cœur faillit lui manquer. + +Il y avait de la détresse dans le dernier regard dont elle embrassa la +façade de l’hôtel, les objets familiers et le visage connu des +domestiques... + +Tout, elle regrettait tout de cette maison, la grande cour sablée, le +large perron, les deux platanes, le joli pavillon d’entrée, et le vieux +chien de garde qui tirait sur sa chaîne pour venir lui lécher les +mains... + +Il lui semblait découvrir quelque chose d’amical sur la figure de ceux +qui lui déplaisaient le plus autrefois, de M. Casimir, le valet de +chambre, par exemple, ou des époux Bourigeau, les concierges... + +Et personne pour l’encourager!... + +Si, cependant!... A la fenêtre du premier étage, le front contre la +vitre, elle reconnut le seul ami qui lui restât au monde, celui qui +l’avait défendue, encouragée et soutenue... celui qui lui avait promis +son appui et ses conseils, celui qui, dans le lointain de l’avenir lui +avait montré le succès... + +--Serais-je donc lâche?... pensa-t-elle; serais-je donc indigne de +Pascal?... + +Et elle s’élança dans la voiture en se disant le mot des résolutions +décisives: + +--Le sort en est jeté! + +Le général voulut absolument qu’elle prît une place du fond, près de +Mme de Fondège, et lui même s’assit sur la banquette de devant, à +côté de Mme Léon. + +La route fut lente et triste. + +La nuit venait; c’était l’heure où le grand mouvement de Paris commence, +la voiture, à chaque coin de rue, était arrêtée par un encombrement. + +Mme de Fondège seule maintenait la conversation vivante, et sa voix +aigre dominait le bruit des roues. + +Elle vantait les grandes qualités du défunt comte de Chalusse et +félicitait Mlle Marguerite de sa bonne détermination. + +Ce n’étaient guère que des phrases banales qu’elle cousait les unes aux +autres, mais il n’était pas un des mots qu’elle prononçait qui ne trahit +une satisfaction profonde, presque la joie d’une victoire inespérée... + +Par moments, le général se penchait à la portière, pour voir si le +fourgon de l’hôtel de Chalusse, qui portait les bagages de Mlle +Marguerite suivait... + +Enfin, on arriva rue Pigalle, où demeuraient M. et Mme de Fondège... + +Le général descendit le premier, présenta la main successivement à sa +femme, à Mlle Marguerite et à Mme Léon, et fit signe au cocher +qu’il pouvait se retirer... + +Mais le cocher ne bougea pas. + +--Pardon, excuse, bourgeois, fit-il, mais c’est que le patron m’a dit +comme ça... m’a recommandé... + +--Quoi?... + +--De vous réclamer... vous savez bien... la journée, trente-cinq +francs... sans compter le petit pourboire. + +--C’est bien... on passera payer demain. + +--Faites excuse, bourgeois, mais si ça vous était égal ce soir... le +patron dit comme cela, que le compte est assez élevé... + +--Comment, drôle? + +Mais Mme de Fondège, déjà engagée sous la porte cochère de sa maison, +revint vivement sur ses pas, et tirant son porte-monnaie: + +--Tenez, dit-elle au cocher, voici trente-cinq francs. + +L’homme se pencha vers sa lanterne, pour compter l’argent, et +reconnaissant qu’il n’avait que la somme juste: + +--Eh bien!... et mon pourboire, demanda-t-il. + +--Je ne donne rien aux insolents, répondit le «général». + +--Ah! pratique de malheur! jura le cocher. On prend des fiacres, quand +on n’a pas de quoi se payer des voitures de grande remise... Je te +conduirai encore, va, meurt-de-faim!... + +Mlle Marguerite n’en entendit pas davantage: Mme de Fondège +l’entraînait par les escaliers en lui disant: + +--Vite, hâtons-nous, le fourgon qui apporte vos effets est en bas... Il +faut savoir si le logement que je vous destine, à vous et à votre bonne +gouvernante, vous convient... + +Arrivée devant la porte du second étage, Mme de Fondège chercha dans +sa poche son passe-partout; ne le trouvant pas; elle sonna. + +Un grand diable de domestique, à l’air remarquablement impudent, vêtu +d’une livrée étincelante, vint ouvrir, armé d’un vieux et sale flambeau +de fer battu, où agonisait et empestait un bout de chandelle. + +--Comment! s’écria Mme de Fondège, l’antichambre n’est pas encore +éclairée!... C’est se moquer!... Qu’avez-vous donc fait en mon absence? +Allons, dépêchons... Allumez la lanterne!... Dites à la cuisinière que +j’ai quelqu’un à dîner! Appelez ma femme de chambre. Qu’on prépare la +chambre de M. Gustave... Descendez voir si le «général» n’a pas besoin +de vous pour aider à monter les bagages de ces dames... + +Embarrassé de choisir entre tant d’ordres contradictoires, le domestique +ne choisit pas. + +Il posa son chandelier infect sur une des consoles de l’antichambre, et +gravement, sans mot dire, gagna le couloir conduisant à la cuisine. + +--Évariste!... criait Mme de Fondège, cramoisie de colère, Évariste, +insolent!... + +Et comme il ne daignait pas répondre, elle s’élança à sa poursuite... Et +bientôt des profondeurs de l’appartement, une altercation de la dernière +violence s’éleva, le domestique se répandant en injures, la maîtresse +exaspérée ne sachant que crier: «Je vous chasse, vous êtes un insolent, +je vous chasse.» + +Debout dans l’antichambre, près de Mlle Marguerite, la digne Mme +Léon semblait aux anges. + +--Drôle de maison!... fit-elle. Voilà qui commence bien... + +Mais l’estimable femme de charge était la dernière personne du monde à +qui Mlle Marguerite eût laissé voir sa pensée: + +--Taisez-vous donc, Léon, prononça-t-elle, c’est nous qui sommes cause +de ce désordre, et j’en suis toute honteuse... + +La gouvernante dut retenir la méchanceté qui lui montait aux lèvres... +Mme de Fondège reparaissait suivie d’une grande fille à l’œil +provocant, au nez odieusement retroussé, beaucoup trop bien coiffée, et +qui tenait un flambeau allumé. + +--Comment m’excuser, madame, commença Mlle Marguerite, de toute la +peine que je vous donne... + +--Eh!... chère enfant, je n’ai jamais été si heureuse... Venez, venez +voir votre chambre... + +Et pendant qu’on traversait plusieurs pièces à peine meublées: + +--Ce serait plutôt à moi, continua Mme de Fondège, de vous faire des +excuses. Vous allez regretter, je le crains, les splendeurs de l’hôtel +de Chalusse... C’est que nous ne possédons pas des millions comme feu +votre pauvre père... Nous avons une grande aisance, rien de plus... Mais +tenez, vous voici chez vous. + +La femme de chambre venait d’ouvrir une porte, Mlle Marguerite entra +dans une assez grande pièce à deux fenêtres, tendue d’un méchant papier +passé, garnie de rideaux de perse dont le soleil et la poussière avaient +mangé les couleurs. + +Tout y était dans un épouvantable désordre, et d’une répugnante +malpropreté... Le lit était défait, la toilette n’avait pas été lavée, +des chaussons de lisière traînaient sur la descente de lit tout +éraillée; sur la cheminée, veuve de pendule, une bouteille de bierre +vide et un verre étaient restés... Puis à terre, sur les meubles, dans +les coins, partout, en quantité, à foison, comme s’il en eût plu, des +bouts de cigarettes traînaient... + +--Quoi!... glapit Mme de Fondège, vous n’avez pas fait cette chambre, +Justine... + +--Ah!... ma foi!... je n’ai pas eu le temps... + +--Voici cependant plus d’un mois que M. Gustave n’y a couché... + +--Je sais bien?... Mais que Madame se rappelle ce que j’ai couru, depuis +un mois... sans compter que j’ai lavé et repassé, puisque la +blanchisseuse... + +--Il suffit! interrompit Mme de Fondège. + +Et se tournant vers Mlle Marguerite: + +--Vous me pardonnerez, n’est-ce pas, chère enfant... Demain, à cette +heure-ci, nous vous aurons bâti un de ces chastes nids de mousseline et +de fleurs comme en rêvent les jeunes filles. + +A la suite de cette chambre, qu’on appelait chez le «général» la chambre +du lieutenant, se trouvait une pièce plus petite à une seule fenêtre, +qui, dans l’ordonnance de l’appartement, avait dû être disposée pour un +cabinet de toilette. + +C’est cette pièce qu’on destinait à la femme de charge. + +Comparant ce réduit au logis charmant qu’elle occupait à l’hôtel de +Chalusse, Mme Léon eut quelque peine à dissimuler une grimace. + +Mais il n’y avait pas à hésiter ni même à faire la difficile... Les +ordres précis de M. de Valorsay la rivaient près de Mlle Marguerite +et elle devait s’estimer heureuse qu’on lui eût permis de la suivre... +Que le marquis arrivât ou non à ses fins, il lui avait promis une assez +magnifique récompense pour passer sur quelques désagréments... + +C’est donc de sa voix la plus douceâtre et toute grimée de fausse +humilité, qu’elle déclara cette chambrette trop bonne encore pour une +pauvre veuve, que ses malheurs avaient réduite à abdiquer son rang dans +la société.... + +Les évidentes attentions de M. et Mme de Fondège ne contribuaient pas +peu, d’ailleurs, à lui faire prendre son mal en patience. + +Sans savoir précisément ce que «le général» et sa femme attendaient de +Mlle Marguerite, elle était trop fûtée pour ne pas flairer qu’ils en +espéraient quelque chose d’important, et sa «chère enfant» l’avait posée +comme une de ces confidentes subalternes qu’il est indispensable de +ménager et beaucoup. + +--Ces gens-ci vont me faire une cour assidue, pensait-elle. + +Et toute prête à jouer un double rôle entre le marquis de Valorsay et +les Fondège, toute disposée même à passer à ces derniers si leurs +arguments avaient plus de poids, elle entrevoyait une longue série de +prévenances, de cadeaux et de gâteries. + +Dès ce premier soir, ses prévisions se réalisèrent et une surprise +l’attendait qui la ravit. + +Il fut décidé qu’elle mangerait à la table des maîtres, ce qui jamais à +l’hôtel de Chalusse ne lui était arrivé. + +Mlle Marguerite éleva bien quelques objections qui lui valurent le +plus venimeux regard, mais Mme de Fondège tint bon, ne voyant pas, +disait-elle gracieusement, pourquoi on se priverait de la société d’une +personne aussi distinguée... Que cette faveur lui eût été attirée par +son seul mérite, c’est ce dont Mme Léon ne douta pas. + +Plus perspicace, Mlle Marguerite crut comprendre que «la Générale» +enrageait de prendre ce parti, mais qu’elle y était condamnée par +l’impérieuse nécessité de soustraire la femme de charge au contact, +c’est-à-dire aux confidences compromettantes de ses gens. + +C’est qu’il devait y avoir à cacher dans la maison quantité de ces +petits mystères odieux ou ridicules, terribles pour l’honorabilité ou +pour l’amour-propre. + +Pendant qu’on montait et qu’on installait ses bagages et ceux de Mme +Léon, par exemple, Mlle Marguerite surprit Mme de Fondège et sa +camériste en grande confidence, chuchotant avec cette volubilité qui +trahit un embarras inattendu et pressant... + +De quoi donc s’agissait-il? + +Sans remords, elle prêta l’oreille, et ces mots: «paire de draps» +répétés plusieurs fois, lui donnèrent singulièrement à réfléchir. + +--Serait-ce possible!... pensa-t-elle, n’y aurait-il pas de draps à nous +donner... + +Elle ne tarda pas d’ailleurs à apprendre quelle opinion avait la femme +de chambre de la maison où elle servait. Tout en s’escrimant du balai, +de l’éponge et du plumeau, cette fille qu’exaspérait le surcroît +d’ouvrage qu’elle se voyait en perspective, ne cessait de grommeler +entre ses dents, et de maudire la «baraque où on se crevait de travail, +où on ne mangeait pas son soûl, et où encore il fallait attendre ses +gages...» + +Mais Mlle Marguerite ne devait pas avoir beaucoup le loisir de +réfléchir. + +Elle s’employait de son mieux à aider la camériste, fort étonnée de voir +si peu fière cette belle demoiselle qui avait l’air d’une reine, quand +le domestique, cet Évariste, chassé par «la Générale,» une demi-heure +avant, parut, et d’un ton insolent prononça les paroles sacramentelles: + +--Mme la comtesse est servie!... + +Car Mme de Fondège, tant qu’elle pouvait, d’autorité ou par ruse, +exigeait ce titre... + +Elle s’était improvisée comtesse comme son mari s’était établi général, +de son autorité privée et sans plus de difficulté. A la suite de +fouilles dans les «archives» de sa famille, déclara-t-elle à ses +intimes, elle avait retrouvé la preuve qu’elle et les siens étaient +«nobles de race,» un de leurs aïeux ayant eu une grande charge à la cour +de François Ier ou de Louis XII,--elle confondait parfois. + +Ceux qui ne connaissaient pas son père, le marchand de bois, ne +trouvaient à cela rien d’impossible. + +Évariste d’ailleurs était mis comme il convient pour annoncer le dîner à +une personne de cette qualité. + +Valet de pied pour ouvrir la porte dans la journée, et doré alors sur +toutes les coutures, ce serviteur à plusieurs fins revêtait à l’heure du +dîner l’habit noir sévère du maître d’hôtel. + +Et véritablement il lui fallait cette tenue, pour ne pas jurer dans le +cadre somptueux de la salle à manger. + +Car elle était magnifique, cette salle, avec, ses lourds dressoirs +chargés de vaisselles et de porcelaines curieuses, qui lui donnaient un +peu l’aspect d’un musée... + +A ce point, qu’après s’être assise à table, entre «le général» et sa +femme, en face de Mme Léon, Mlle Marguerite se demanda si jusqu’à +ce moment elle n’avait pas été abusée par la dangereuse optique de la +prévention. + +Elle remarqua bien qu’on mangeait dans du ruoltz, et que même les +couverts manquaient un peu, mais il est des gens économes qui tiennent +leur argenterie sous clef. Le service de porcelaine était d’ailleurs +très-beau, marqué au chiffre du «général,» et surmonté de la couronne +comtale de sa femme... + +Le dîner, il est vrai, était détestable, servi avec profusion, mais +mal... On eût dit le coup d’essai de quelque infime gâte-sauce. + +Tel quel, «le général» le savourait avec délices... Il mangeait +gloutonnement de tout, le rouge montait à ses pommettes, et le bien-être +de la chair largement satisfaite s’épanouissait sur sa physionomie. + +--C’est à croire, pensait Mlle Marguerite, qu’il reste sur son +appétit, d’ordinaire, et que ceci lui semble un festin. + +Et, de fait, il semblait y avoir en lui comme un trop plein de +contentement toujours prêt à déborder. + +Il retroussait furieusement ses moustaches à la Victor-Emmanuel, et plus +que de coutume encore, il faisait ronfler et vibrer sacrrrrrebleu!... +les _r_ de ses jurons terribles. + +Il ne pouvait se tenir, évidemment, de se répandre en plaisanteries fort +inconvenantes, en présence d’une pauvre fille qui venait de perdre, du +même coup, son père et une situation admirable et toutes ses espérances +de fortune. + +Il lui échappa de dire que la course qu’il avait faite au cimetière +avait stimulé son appétit... Il s’émancipa jusqu’à appeler Mme de +Fondège du sobriquet dont son frère l’avait affublée autrefois, et qui +lui donnait des convulsions: Mme Range-à-bord. + +Pourpre de colère jusqu’à la racine de ses rudes cheveux roux, stupéfiée +de voir tout-à-coup son mari lui échapper ainsi, suffoquée par la +nécessité où elle était de se contraindre, Mme de Fondège avait +encore l’héroïsme de sourire, mais ses petits yeux lançaient des +éclairs. + +Bast!... «le général» y prenait bien garde!... + +Il s’en souciait si peu, il se sentait si bien en veine d’indépendance +que le dessert ayant été servi, il se retourna vers son domestique et, +après un clignement d’œil que Mlle Marguerite surprit au passage: + +--Évariste, commanda-t-il, descendez à la cave me chercher une bouteille +de vin de bordeaux. + +Le valet à qui on venait de «donner ses huit jours,» devait attendre et +guetter une occasion de se venger. + +Il eut un de ces sourires niais où perçait la méchanceté ravie, et d’un +ton traînard: + +--Que Monsieur me donne de l’argent, dit-il, Monsieur sait bien que ni +l’épicier ni le marchand de vin d’en face ne veulent plus faire +crédit... + +M. de Fondège se dressa tout pâle... Mais avant qu’il eût le temps de +prononcer une parole, sa femme vint à son secours... + +--Vous savez bien, mon ami, lui dit-elle, que je ne confie pas les clefs +de ma cave à ce garçon. Évariste, appelez Justine. + +La camériste à l’air effronté parut et sa maîtresse lui expliqua où +elle trouverait la clef de la fameuse cave. + +Et un petit quart d’heure après, apparut une de ces bouteilles comme les +épiciers et les marchands de vin en préparent, pour le plus grand +ébahissement des simples, bouteilles d’apparences trop vénérables, +toutes chargées de mousses et de boues, et couvertes de ces toiles +d’araignées que les gamins de Paris vont récolter dans les carrières +abandonnées, et qu’ils vendent de 75 centimes à 2 francs la livre, selon +«la qualité...» + +Mais ce bordeaux ne ramena pas la gaieté. «Le général» ne soufflait plus +mot, et son plaisir fut manifeste, quand le café pris, sa femme lui dit: + +--Ne vous privez pas de votre cercle, mon ami, j’ai à causer avec notre +chère enfant!... + +Pour congédier ainsi brusquement «le général,» Mme de Fondège +souhaitait donc rester seule avec Mlle Marguerite? + +Mme Léon le crut ou feignit de le croire, et s’adressant à la jeune +fille: + +--Je vais être obligée de vous quitter une couple d’heures, chère +demoiselle, dit-elle... J’ai une course indispensable à faire... Ma +famille m’en voudrait peut-être si je ne la prévenais pas de notre +changement de domicile... + +C’était la première fois depuis son entrée à l’hôtel de Chalusse, +c’est-à-dire depuis des années, que l’estimable femme de charge parlait +en termes si positifs de sa famille--et d’une famille habitant Paris, +qui plus est. + +Elle s’était jusqu’alors tenue dans le vague, donnant à entendre +seulement que ses parents n’avaient pas eu ses malheurs, qu’ils étaient +restés haut placés, si elle était tombée, et qu’elle avait fort à faire +de se dérober à leurs bienfaits... + +Peu importe!... Mlle Marguerite était résolue à ne s’étonner de rien. + +--Courez avertir vos parents, ma chère Léon, répondit-elle, sans la +moindre nuance de raillerie, c’est bien le moins que votre dévouement ne +vous cause aucun préjudice... + +Mais en elle-même elle pensait: + +--Cette affreuse hypocrite va rendre compte de notre journée au marquis +de Valorsay... Cette famille, c’est le futur prétexte de ses sorties... + +Le général s’était esquivé, les domestiques commençaient à desservir, +Mlle Marguerite suivit Mme de Fondège au salon. + +C’était une pièce très-vaste, haute de plafond, éclairée par trois +fenêtres et plus somptueuse encore que la salle à manger. + +Meubles, tapis, tentures, tout était peut-être d’un goût contestable, +éclatant, voyant, à effet, mais riche, très-riche, excessivement +riche... Si la garniture de la cheminée n’avait pas coûté plus de sept à +huit mille francs, elle resplendissait pour vingt-cinq mille... Et le +reste était à l’avenant. + +Les soirées étaient fraîches, Mme de Fondège avait fait allumer du +feu... Elle s’assit au coin de la cheminée, sur une chaise longue, et +lorsque Mlle Marguerite eut pris place en face d’elle: + +--Ça, ma bien chère enfant, commença-t-elle avec une certaine solennité, +causons. + +Mlle Marguerite s’attendait à quelque communication importante, +aussi ne fut-elle pas médiocrement surprise, quand après une minute +employée à recueillir ses idées, «la générale» poursuivit: + +--Vous êtes-vous préoccupée de votre deuil? + +--De mon deuil, madame?... + +--Oui. Je veux dire, avez-vous pensé aux toilettes que vous allez +porter?... C’est important, ma chère fille, plus que vous ne pensez... +On fait en ce moment des costumes de crêpe, ruchés et bouillonnés, qui +sont d’une extrême distinction... J’en ai vu, surtout à la _Scabieuse_, +qui vous iraient à ravir... Après cela, vous me direz peut-être qu’un +costume, pour un deuil récent, surtout avec des bouillonnés, est un peu +risqué... cela dépend des goûts... La duchesse de Veljo en avait un onze +jours après la mort de son mari; elle laissait, avec cela, une partie de +ses cheveux, qui sont superbes, tomber sur ses épaules, à la pleureuse, +c’était tout à fait touchant... Elle était à croquer!... + +Parlait-elle sincèrement?... Il n’y avait pas à en douter. Sa figure, +toute bouffie de colère, quand «le général» s’était avisé de demander du +vin de bordeaux, avait repris son expression habituelle, et même +s’éclairait peu à peu. + +--Du reste, chère enfant, poursuivit-elle, je me mets à votre +disposition pour courir les magasins... Et si vous ne tenez pas à votre +couturière, je vous conduirai chez la mienne, qui travaille comme un +ange... Mais que je suis folle! vous vous habillez certainement chez Van +Klopen... Moi, je prends peu chez lui, et seulement dans les grandes +occasions. Entre nous, je le trouve un peu cher... + +Ce n’est pas sans quelque peine que Mlle Marguerite dissimulait un +sourire. + +--Je dois vous avouer, madame, répondit-elle, que j’ai gardé de mon +enfance l’habitude de faire presque toutes mes robes moi-même. + +«La générale» leva les bras au ciel. + +--Vous-même!... répéta-t-elle plusieurs fois, comme pour se bien +convaincre qu’elle n’avait pas mal entendu, vous-même!... C’est +incompréhensible... Comment, vous, la fille d’un homme qui possédait +cinq ou six cent mille livres de rentes!... Après cela, je sais bien, ce +pauvre M. de Chalusse était certes un digne et excellent homme, mais il +avait des idées étranges, bizarres... + +--Excusez-moi, madame, ce que j’en faisais était pour mon plaisir... + +Voilà ce qui dépassait l’entendement de Mme de Fondège. + +--Incroyable! murmurait-elle, invraisemblable!... Mais pour les modes, +malheureuse enfant; pour les modes, comment faisiez-vous!... + +L’énorme importance qu’elle attachait à cela était si manifeste que +Mlle Marguerite ne put tenir son sérieux: + +--Probablement, répondit-elle, je ne suivais la mode que de fort loin... +Ainsi, la robe que je porte en ce moment... + +--Est ravissante, mon enfant, et vous va divinement, c’est la vérité... +Seulement, pour être franche, je vous dirai que cela ne se porte plus, +oh! mais plus du tout... Aussi ferons-nous faire tout autrement les +robes que vous allez vous acheter... + +--Mais j’en ai plus qu’il ne m’en faut, madame. + +--Noires?... + +--Je porte presque toujours du noir... + +Jamais, évidemment, «la générale» n’avait rien ouï de pareil. + +--Soit, dit-elle, cela ira à la rigueur pour vos premiers mois de +deuil... mais après? Pensez-vous, pauvre mignonne, que je vous laisserai +vous cloîtrer comme au temps où vous viviez à l’hôtel de Chalusse?... +Mon Dieu!... avez-vous dû vous ennuyer dans cette grande maison, seule, +sans société, sans amis... + +Une larme trembla entre les cils de Mlle Marguerite. + +--J’étais heureuse en ce temps-là, madame, murmura-t-elle... + +--A ce que vous croyez!... Vous reviendrez de cette erreur... Quand on +ignore absolument ce qu’est le plaisir, on ne se rend pas compte de +l’ennui qu’on éprouve... Je suis sûre que, sans vous en douter, vous +avez été très-malheureuse près de M. de Chalusse. + +--Oh! madame... + +--Chut, chut!... je sais ce que je dis... Attendez que je vous aie +présentée dans le monde, avant de me vanter votre solitude... Pauvre +mignonne!... Je parierais qu’elle ne sait pas ce que c’est qu’un bal? +Non!... J’en étais sûre... et elle a vingt ans!... Heureusement je suis +là, moi, et je saurai remplacer votre mère, et nous rattraperons le +temps perdu!... Belle comme vous l’êtes, mon enfant, car vous êtes +divinement belle, vous serez la reine partout où vous paraîtrez... +Voyons, est-ce que cette idée ne fait pas battre ce petit cœur si +froid? Ah! le mouvement, les fêtes, le bruit, les toilettes +merveilleuses, l’éclat des diamants, l’admiration des hommes, le dépit +des rivales, la conscience de sa beauté, il n’y a que cela pour emplir +la vie d’une femme. C’est peut-être du vertige, mais ce vertige-là, +c’est le bonheur. + +Était-elle sincère?... + +Entreprenait-elle froidement une séduction?... Espérait-elle, après +avoir ébloui cette pauvre jeune fille, la dominer par les goûts qu’elle +lui aurait inspirés?... + +Par un phénomène fréquent chez les natures cauteleuses, il y avait tout +ensemble chez elle une très-réelle franchise et un profond calcul. Ce +qu’elle disait, elle le pensait, et il lui était utile de le dire; son +intérêt la poussait dans le sens de ses goûts. + +Vingt-quatre heures plus tôt la fière et loyale Marguerite lui eût +imposé silence. Elle lui eût dit que ces grossières séductions +n’atteindraient jamais les hauteurs de son âme, et qu’elle n’aurait +jamais que dégoût et mépris pour ces vulgaires bonheurs. + +Mais, résolue à paraître dupe, elle dissimulait ses impressions sous une +sorte d’attention ébahie, surprise et presque honteuse de trouver tout à +coup à son service tant de duplicité. + +--D’ailleurs, poursuivait Mme de Fondège, une jeune fille à marier ne +doit pas s’enfermer chez elle... Ce n’est pas chez soi qu’on trouve un +parti... Et il faut se marier... Le mariage est la seule fin raisonnable +de la femme, puisque c’est son émancipation... + +«La générale» allait-elle donc remettre en avant son fils?... Mlle +Marguerite le crut presque... Mais elle était trop fine pour cela. Elle +se garda bien de prononcer le nom du lieutenant Gustave... + +--Sans compter, reprit-elle, que l’hiver sera des plus brillants et +commencera de bonne heure. Dès le 5 novembre, la comtesse de Commarin +donne une fête qui fera courir tout Paris... Le 7, on dansera chez la +vicomtesse de Bois-d’Ardon... Le 11, nous aurons concert et ensuite bal, +chez la baronne Trigault, vous savez, la femme de cet original si riche +qui passe sa vie au jeu... + +--C’est la première fois que j’entends prononcer ce nom... + +--Vraiment!... et vous habitiez Paris... C’est à n’y pas croire... +Sachez donc, chère ignorante, que la baronne Trigault est une des femmes +les plus distinguées et les plus spirituelles de Paris, et celle, à coup +sûr, qui se met le mieux... Je suis sûre que son compte annuel chez Van +Klopen ne se solde pas avec cent mille francs... c’est tout dire, +n’est-ce pas?... + +Et avec un sentiment d’orgueil très-réel et bien légitime, elle ajoute: + +--La baronne est mon amie, je vous présenterai. + +Engagée sur ce terrain, Mme de Fondège ne devait pas tarir de +sitôt... + +Visiblement, c’était une de ses prétentions d’être excessivement lancée, +de connaître tout Paris et d’être l’intime de toutes les femmes de la +société qui doivent à leur luxe, à leurs extravagances ou à pis encore +cette «famosité» qui impose aux imbéciles... + +Ce qui est sûr, c’est que nulle mieux qu’elle ne savait le fin mot de +toutes les anecdotes qui, chaque jour, amusent le tapis parisien... + +L’écouter une heure, c’était être au courant de la chronique +scandaleuse... + +Incapable de s’intéresser à ces fastidieux commérages, Mlle +Marguerite n’osait cependant s’y soustraire, et elle feignait une +attention bien loin de son esprit, lorsque la porte du salon s’ouvrit +brusquement... + +Évariste, le domestique congédié, se montra, souriant de son plus +impudent sourire. + +--Mme Landoire est là, dit-il, qui désirerait parler à Mme la +comtesse... + +A ce nom, «la générale» tressauta, comme si elle eût été mordue par un +aspic. + +--Qu’elle attende, fit-elle vivement, je suis à elle à la minute... + +Inutile précaution, la visiteuse parut. + +C’était une grande femme brune, sèche comme un cotret, et de façons +horriblement communes. + +--Enfin, on vous trouve, dit-elle d’une voix rude, et ce n’est pas +malheureux... Voilà quatre fois que je viens pour ce billet... + +Mme de Fondège l’interrompit du geste, et lui montrant Mlle +Marguerite: + +--Attendez du moins que je sois seule, prononça-t-elle, pour me parler +de vos affaires... + +Mme Landoire haussa les épaules. + +--Et si vous n’êtes jamais seule!... grogna-t-elle. Je voudrais pourtant +en finir, moi. + +--Suivez-moi dans ma chambre, et nous terminerons. + +Mais c’était une trop favorable occasion d’échapper à «la générale» pour +que Mlle Marguerite ne s’empressât pas de la saisir. + +Elle demanda la permission de se retirer, assurant, ce qui était la +vérité, qu’elle tombait de fatigue. + +Et après avoir reçu de Mme de Fondège un baiser maternel, accompagné +d’un «dormez bien, ma chère fille aimée,» elle gagna sa chambre. + +Par un rare bonheur, grâce à la sortie de Mme Léon, elle se trouvait +seule et ne craignait pas d’être épiée... + +Elle tira donc d’une de ses malles un buvard de voyage, et lestement +elle écrivit à l’ancien agent du comte de Chalusse, à M. Isidore +Fortunat pour lui annoncer que le mardi suivant elle se rendrait chez +lui. + +--Je serais bien maladroite, pensait-elle, si demain, en allant à la +messe, je ne trouvais pas moyen de jeter cette lettre à la poste sans +être vue... + +Elle s’était hâtée, bien lui en prit... + +Son buvard était à peine en place, que Mme Léon rentra, l’air aussi +contrarié que possible. + +--Eh bien!... demanda Mlle Marguerite d’un ton de naïveté +admirablement joué, avez-vous vu votre famille?... + +--Ne m’en parlez pas, ma chère demoiselle, tous mes parents étaient +absents... ils étaient au spectacle. + +--Ah!... + +--De sorte que dès demain matin, à la première heure, il me faudra +courir jusque chez eux... Vous comprenez combien c’est important!... + +--Oui, en effet, je comprends... + +Mais la digne femme de charge, intarissable d’ordinaire, était peu en +train de causer ce soir-là... Elle embrassa sa chère demoiselle et passa +dans sa chambre... + +--Allons, pensa Mlle Marguerite, elle n’a pas rencontré M. de +Valorsay, et comme elle ne sait quel personnage jouer, comme elle est +très-embarrassée, elle est furieuse!... + +Elle-même eût eu à résumer ses impressions de la soirée, et à se tracer +une ligne de conduite, mais véritablement, ainsi qu’elle l’avait assuré, +ses forces, après deux nuits passées sur un fauteuil, étaient à bout. + +Elle se dit donc que mieux valait prendre du repos, que son esprit le +lendemain en serait plus lucide, et après une fervente prière où revint +plusieurs fois le nom de Pascal Férailleur, elle se coucha... + +Et cependant, avant de s’endormir, elle put recueillir une dernière +observation: + +Les draps de son lit étaient neufs!... + +Si Mlle Marguerite fût née à l’hôtel de Chalusse, si elle eût grandi +insouciante et heureuse à l’ombre de la tendresse d’un père et d’une +mère, si elle eût toujours été défendue des réalités tristes de la vie +par une immense fortune, elle eût été perdue sans ressources... Comment +éviter des dangers qu’on ignore!... + +Mais elle devait aux hasards de son enfance la science amère de la vie +réelle, et son maître avait été le maître cruel des robustes et des +forts: le malheur... + +Livrée à elle-même, dès l’âge de treize ans, et dans le milieu le plus +dissolu, habituée à tout craindre, à tout soupçonner, et à ne compter +que sur elle seule, elle était devenue étrangement défiante et +perspicace. + +Elle savait voir et entendre, délibérer et agir... + +Véritablement naïve, elle était cependant capable de ruse, comme tous +ceux qui ont eu à se débattre dans des situations infimes. + +De craintes, elle n’en avait aucunes, de celles du moins qu’eût eues +l’héritière légitime d’une grande maison. Deux hommes, le marquis de +Valorsay et le fils de M. de Fondège, le lieutenant Gustave, +convoitaient sa main, et l’un d’eux, le marquis, était, croyait-elle, +capable de tout... elle ne s’en inquiétait seulement pas... + +C’est qu’elle avait été bien autrement en danger, autrefois, lorsqu’elle +était apprentie, et que le frère de sa patronne, le sieur Vantrasson, +l’obsédait de sa passion... et cependant elle n’avait pas péri!... + +Le mensonge était certes ce qui répugnait le plus à sa nature loyale, +mais elle y était condamnée... Quelle arme avait-elle, hormis la +duplicité, seule contre tant d’ennemis et enlacée par une double +intrigue, dont elle ne comprenait même pas encore toute la portée... + +C’est dire de quels regards attentifs et profonds, le lendemain, elle +étudia le logis de ses hôtes, s’efforçant de reconstruire leur existence +et de pénétrer leurs habitudes et leurs mœurs d’après ce qui les +entourait. + +Et, certes, l’étude était instructive: + +La maison du «général» était bien l’intérieur parisien, tel qu’il +devient fatalement avec la rage toujours croissante du luxe, la fureur +de hausser son train au train des millionnaires, et la passion si noble +et si intelligente à la fois d’humilier et d’écraser le voisin! + +Bien-être, confort, aisance, tout dans l’appartement avait été +impitoyablement sacrifié à l’étalage, à ce que le monde pouvait voir... + +La salle à manger était magnifique, le salon superbe, mais c’étaient les +seules pièces sérieusement meublées de la maison... + +Tout le reste était vide, froid, nu, désolé... La vanité y avait +«instrumenté» à la façon des huissiers, enlevant tout ce qui n’était pas +strictement indispensable... Et les quelques meubles qui traînaient +comme au hasard semblaient moins un mobilier que les épaves dédaignées +d’un encan après saisie... + +Mme de Fondège avait, il est vrai, dans sa chambre, une assez belle +armoire à glace, un meuble dont n’eût pas su se passer l’amie de la +fringante baronne Trigault, mais son lit, détail navrant, n’avait pas de +rideaux... + +Après cela, les mœurs et les habitudes de la femme et du mari +s’expliquaient naturellement... + +Comment ce dénûment extrême, trop réel sous leur fausse opulence, ne les +eût-ils pas épouvantés?... Pouvaient-elles n’être pas sinistres, les +réflexions qui les hantaient dans ce logis dévasté!... + +De là leur vie en dehors et factice, leur perpétuel besoin de mouvement, +d’étourdissement, de bruit... De là cette recherche inquiète de tout ce +qui pouvait les arracher à ce «chez soi» maudit où ils n’avaient que +bien juste de quoi tromper le monde, et pas assez pour en imposer à +leurs créanciers... + +--Et ils ont trois domestiques, pensait Mlle Marguerite, trois +ennemis qui passent les journées à rire des plaies saignantes de leur +vanité, et à les aviver au besoin. + +C’est que, dès le premier jour, elle vit clair dans la situation du +«général» et de sa femme. + +Ils n’avaient même pas eu l’habileté des artistes en vanité, qui, à +force de se priver du nécessaire, font honneur à leur superflu. + +Il était évident que le soir où Mlle Marguerite avait accepté leur +hospitalité, leur situation craquait de toutes parts et qu’ils en +étaient aux dernières convulsions de la ruine... Est-ce que tout ne le +prouvait pas: la réclamation du cocher, l’impudence des domestiques, le +refus des fournisseurs de faire crédit d’une bouteille de vin, +l’insistance de cette marchande à la toilette, et enfin ces draps neufs +dans le lit? + +--Oui, se disait Mlle Marguerite, maintenant j’en suis sûre, les +Fondège étaient perdus lorsque je suis arrivée... On ne se laisse pas +tomber si bas tant qu’on a une dernière ressource... Donc, s’ils se +relèvent, si l’argent et le crédit leur reviennent, c’est que le vieux +juge a raison, c’est qu’ils ont mis la main sur les millions de +Chalusse... + + + + +VIII + + +Ainsi, de ce côté du moins, se trouvait limité et restreint le champ des +investigations de Mlle Marguerite. + +Le seul bon sens lui disait désormais sa tâche: observer obstinément +l’existence de M. et Mme de Fondège, surveiller sans relâche le train +de leur maison, noter exactement toutes leurs dépenses... + +C’était une affaire d’attention et de chiffres... + +Ce premier succès devait beaucoup l’encourager et redoubler sa confiance +en elle... Mais elle ne s’abusait pas sur sa portée... C’était énorme et +ce n’était rien... + +Elle sentait bien que tout ne serait pas dit le jour où elle aurait +acquis la certitude morale que «le général» avait volé les deux millions +qu’on n’avait pas retrouvés dans le secrétaire du comte de Chalusse... + +De ce moment, les véritables difficultés commenceraient. + +Alors, elle aurait à rechercher par quels moyens M. de Fondège avait +réussi à s’emparer de cette fortune... Le découvrirait-elle?... Car il +fallait bien le reconnaître, ce détournement--si détournement il y avait +eu--tenait du prodige... + +Et le mystère qui recouvrait cette affaire écarté, tout serait-il fini? +Certes, non. + +Il lui resterait à recueillir assez de pièces de conviction pour avoir +le droit d’accuser hautement et à la face de tous «le général.» + +Il lui faudrait des preuves matérielles et indiscutables, avant de dire: + +--Un vol a été commis... on m’accusait, j’étais innocente... Le +coupable, le voici!... + +Que de chemin avant d’en arriver à ce triomphe! + +N’importe! + +Maintenant qu’elle tenait un point de départ positif et fixé, elle se +sentait une assez robuste énergie pour poursuivre pendant des années, +lentement, mais incessamment, l’enquête qu’elle s’était imposée... + +Ce qui l’inquiétait, c’était de ne pouvoir s’expliquer logiquement la +conduite de ses adversaires depuis le moment où Mme de Fondège lui +avait demandé sa main pour son fils jusqu’à l’heure actuelle. + +Et d’abord, comment avaient-ils eu l’audace ou l’imprudence de l’attirer +chez eux, si véritablement ils avaient détourné une de ces sommes +immenses qui trahit celui qui les emploie?... + +--Ils sont fous à lier, pensait-elle, ou ils me croient aveugle, sourde +et plus naïve qu’il n’est permis de l’être. + +Secondement, pourquoi paraissaient-ils tant tenir à ce qu’elle épousât +leur fils, le lieutenant Gustave?... + +--Se prépareraient-ils ainsi, songeait-elle, un moyen de défense pour le +cas où tout viendrait à se découvrir?... + +Elle avait à redouter aussi la défiance des Fondège. + +Habiles, il leur était aisé de se débarrasser à la sourdine de leur +passif... Rien ne leur était si facile que d’augmenter leur dépense +d’une façon trop insensible pour qu’elle pût le constater. + +L’événement ne devait pas tarder à dissiper ses appréhensions. + +De ce jour-là même, et quoique ce fût un dimanche, il fut manifeste +qu’un nuage d’or avait crevé au-dessus de la demeure du «général.» + +Tout l’après-midi, la sonnette ne «refroidit» pas, selon l’expression de +Mme Léon, et ce fut une interminable procession de fournisseurs de +tous genres, comme si M. de Fondège eût convoqué le ban et l’arrière-ban +de ses créanciers. + +Ils arrivaient d’un air furieux et arrogant, le chapeau rivé sur la +tête, la parole brève, en gens qui ont fait leur deuil de ce qui leur +est dû, mais qui prétendent se rembourser en grossièretés. + +On les introduisait près de «la générale,» dans le salon, ils y +restaient entre cinq et dix minutes, et ils se retiraient la mine ravie, +un sourire obséquieux aux lèvres, l’échine arrondie en cerceau, le +chapeau traînant à terre. + +Donc ils étaient payés... + +Et pour que Mlle Marguerite sût bien à quoi s’en tenir, il lui fut +donné d’assister au règlement de la facture du loueur de voitures. + +Dieu sait de quelles hauteurs Mme de Fondège le reçut... + +--Ah! vous voici, s’écria-t-elle de sa voix la plus rude, dès qu’il +parut... C’est donc vous qui dressez vos cochers à insulter vos +pratiques!... Bon moyen pour attirer une clientèle brillante... Quoi! je +loue chez vous au mois une voiture à un cheval, et parce qu’un jour je +prends une voiture à deux chevaux, vous me faites réclamer la +différence. On fait payer d’avance, mon cher, quand on est si défiant. + +Lui, qui avait dans sa poche une facture de près de quatre mille francs, +écoutait en homme qui médite une réponse foudroyante. + +Elle ne lui laissa pas le temps de répondre. + +--Lorsque j’ai à me plaindre des gens que j’emploie, reprit-elle, je les +congédie et je les remplace... Il est de ces choses, et l’insolence est +du nombre, que je ne pardonne pas... Remettez-moi votre note... + +L’homme, aussitôt, d’un visage où se peignaient en traits comiques le +doute, la crainte et l’espoir, tira son interminable mémoire de sa +poche... + +Mais quand il vit les billets de banque, lorsqu’il vit qu’on le payait +sans conteste, sans rien vérifier, discuter ni rabattre, il fut saisi +d’une respectueuse stupeur et sa voix soudainement devint plus douce que +miel. + +Une créance douteuse qui rentre, donne, assure-t-on, à un commerçant, +plus de joie mille fois que cinquante créances sûres... La vérité de +cette observation apparut. + +Mlle Marguerite put croire que le loueur allait conjurer «Mme la +comtesse» de lui faire la grâce de remettre à plus tard ce «petit +payement.» + +Le négociant parisien est ainsi fait. Intraitable s’il soupçonne son +débiteur gêné, il s’humanise dès qu’il le trouve en mesure, rengaine son +mémoire et fait des façons... + +Si bien qu’à beaucoup, pour ne pas donner d’argent, il suffit d’en +montrer... + +L’abnégation du loueur n’alla pas jusque-là, mais il supplia «Mme la +comtesse» de ne le pas quitter pour un malentendu, car c’était un +malentendu, il le jurait sur la tête de ses enfants; son cocher n’était +qu’un imbécile et un butor, un ivrogne et même un mal-appris; il allait +le chasser ignominieusement en rentrant... + +«La générale» fut inflexible; elle le congédia en disant: + +--Je ne m’expose jamais à ce qu’on me manque deux fois! + +C’est pour cette raison sans doute qu’elle avait renvoyé le matin le +valet qui lui avait si bien manqué la veille, l’intelligent Évariste. +Mlle Marguerite ne le revit pas. + +Le dîner fut servi par un nouveau domestique envoyé par le bureau de +placement et accepté les yeux fermés pour cette raison majeure que les +livrées d’Évariste lui allaient comme un gant... + +La cuisinière avait-elle été aussi remplacée? C’est ce dont Mlle +Marguerite ne put s’assurer... Ce qu’elle reconnut, par exemple, c’est +que ce dîner du dimanche ne ressembla en rien à celui de la veille... La +qualité avait remplacé la quantité, et le soin, la profusion... Point +ne fut besoin de donner l’ordre de descendre chercher du Château-Laroze +à la cave, il se trouva servi au bon moment, tiède à point, et parut +être du goût de l’excellente Mme Léon. + +En vingt-quatre heures, les Fondège s’étaient si bien rassis dans une +opulence réelle, que c’était à se demander s’ils avaient jamais connu +les angoisses d’un luxe menteur plus horrible mille fois que la plus +noire misère... + +--Me serais-je donc trompée!... se disait Mlle Marguerite, le soir, +lorsqu’elle fut retirée dans sa chambre. + +Ce qui la confondait, c’est que Mme Léon, personne perspicace s’il en +fut, ne paraissait s’être aperçue de rien... Non, rien ne l’avait +frappée de ce qui avait semblé à Mlle Marguerite d’insignes +imprudences, presque des aveux. Elle trouvait «le général» et sa femme +des gens charmants, d’une distinction admirable, et ne cessait de +féliciter sa «chère demoiselle» d’avoir accepté leur hospitalité. + +--Je me sens comme chez moi, ici, disait-elle, et bien que ma chambre +soit un peu petite, quand elle sera arrangée je n’aurai rien à +souhaiter. + +Mlle Marguerite dormit mal, cette nuit-là... Au moment où il semblait +que ses certitudes eussent dû s’affermir, les doutes les plus +inquiétants lui venaient... N’avait-elle pas jugé la situation avec une +passion aveugle?... Les Fondège étaient-ils aussi ruinés qu’elle l’avait +cru?... + +Comme tous les gens qui ont été très-malheureux en leur vie, elle était +rebelle aux illusions, et se défiait extrêmement de tout ce qui semblait +favoriser ses espérances et ses désirs... + +Ce qui la soutenait, c’était le projet d’aller consulter son vieil ami, +le juge de paix, et aussi la pensée que l’ancien agent de M. de Chalusse +retrouverait Pascal Férailleur... + +A cette heure, M. Fortunat devait avoir reçu sa lettre; il l’attendait, +sans doute, le mardi, et il ne lui restait plus qu’à imaginer un +prétexte pour se procurer deux heures de liberté sans éveiller les +soupçons. + +Levée de bonne heure, elle achevait sa toilette, quand elle entendit +frapper discrètement à celle des portes de la chambre de Mme Léon qui +ouvrait sur le corridor. + +--Qui est là?... fit la voix de l’honnête gouvernante. + +Ce fut la voix impudente de Justine, la femme de chambre de Mme de +Fondège qui répondit: + +--C’est une lettre, madame, que le concierge vient de monter... elle est +adressée à Mme Léon... C’est bien vous, n’est-ce pas? + +Mlle Marguerite reçut comme un coup dans le cœur... + +--Mon Dieu!... pensa-t-elle, une lettre du marquis de Valorsay!... + +Que l’estimable gouvernante connût l’envoi de cette missive et qu’elle +l’attendit impatiemment, c’est ce dont ne permirent pas de douter son +empressement à sauter à terre, car elle était encore au lit, et sa +promptitude à ouvrir sa porte. + +Et tout aussitôt, on put l’entendre, à travers la cloison, dire à la +femme de chambre de sa voix la plus mielleuse: + +--Mille remercîments, mon enfant. Ah! vous me tirez d’une fameuse +inquiétude... C’est mon beau-frère qui me donne enfin de ses +nouvelles... je reconnais son écriture... + +Après quoi, la porte se referma. + +Debout au milieu de sa chambre, pâle et la moiteur au front, Mlle +Marguerite écoutait, agitée de cette fiévreuse angoisse qui exalte les +facultés jusqu’à leur puissance extrême... + +Une voix, au-dedans d’elle-même, plus forte que tous les raisonnements, +lui affirmait que cette lettre, dont elle entendait le froissement, +mettait en question son honneur, son avenir, peut-être sa vie!... + +Mais quel moyen de s’assurer de la réalité de ce pressentiment +étrange?... + +Si elle eût suivi l’impulsion de son caractère, elle fût entrée +brusquement chez la Léon, et sur-le-champ, sans phrases, de gré ou de +force, elle eût obtenu ce papier... + +Oui, mais agir ainsi, c’était se découvrir, c’était dépouiller ces +apparences candides de dupe qui constituaient sa seule force et son +unique chance de salut. + +Si seulement elle eût pu apercevoir Mme Léon, elle eût tiré quelques +indications utiles du mouvement de sa physionomie. Mais impossible, le +trou de la serrure était obstrué par la clef... + +Elle se désolait, quand un fendillement de la cloison fixa son +attention... Si cette fissure traversait toute l’épaisseur du plâtre, +cependant... On découvrirait ce qui se passait de l’autre côté. + +Tout doucement, sur la pointe du pied, retenant son haleine, elle +s’approcha, se pencha, regarda et vit. + +Dans son impatience de prendre connaissance de la lettre, l’honorable +gouvernante ne s’était pas recouchée. Elle avait fait sauter +précipitamment le cachet, et debout, en chemise, les pieds nus sur le +parquet, juste en face de l’étroite lézarde, elle lisait... + +Elle lisait ligne à ligne, mot à mot, et le froncement de ses sourcils +et le pli de sa lèvre trahissaient un violent effort de compréhension et +un certain mécontentement. + +A la fin, elle haussa les épaules, grommela quelques paroles +qu’intercepta la cloison et se mit à s’habiller, après avoir posé la +lettre toute ouverte sur la méchante commode qui, avec deux chaises et +le lit, comprenait tout le mobilier de son cabinet... + +--Mon Dieu!... priait Mlle Marguerite, mon Dieu! faites qu’elle +l’oublie... + +Elle ne l’oublia pas... + +Étant prête et parée, elle la relut une fois encore, puis elle la serra +précieusement dans le second tiroir de la commode, ferma à double tour +et mit la clef dans sa poche. + +--Je ne saurais donc rien! pensa Mlle Marguerite. Non, c’est +impossible! il faut que je sache, je le veux!... + +De ce moment, ce fut une idée qui s’empara despotiquement de son esprit. +Et telle était son application obstinée à chercher un expédient, qu’elle +ne prononça pas dix paroles, et encore de l’air le plus distrait, +pendant le déjeuner. + +--Je ne suis qu’une niaise si je n’arrive pas jusqu’à ce maudit papier, +se répétait-elle... Là, j’en suis sûre, est le mot de l’intrigue +abominable dont Pascal et moi sommes victimes... + +Sa préoccupation, par bonheur, ne fut pas remarquée... Chacun des +convives avait la sienne. + +Mme Léon rêvait aux nouvelles qu’elle venait de recevoir, et +d’ailleurs son attention était presque exclusivement sollicitée par des +perdreaux truffés et une bouteille de Château-Laroze... Car elle était +un peu portée sur sa bouche, la chère dame, et même elle le confessait +ingénûment, en ajoutant que personne n’est parfait... + +«Le général» ne cessait de parler de certaine paire de chevaux qu’il +devait aller voir l’après-midi, et qu’il se proposait d’acheter, dégoûté +qu’il était, déclarait-il, des loueurs... C’était une excellente +spéculation qu’il comptait faire, cet attelage provenant de la +déconfiture d’un jeune et spirituel gentilhomme, que le jeu, l’amour +d’une blonde un peu âpre à la curée et la plainte d’un bijoutier +venaient de conduire en police correctionnelle... + +Quant à Mme de Fondège, elle paraissait avoir la tête tournée par les +perspectives de la fête prochaine de la comtesse de Commarin... C’est +qu’elle n’avait plus que quinze jours pour ses préparatifs... + +Toute la soirée de la veille, une partie de la nuit et depuis son lever, +elle n’avait cessé de remuer dans son imagination des «projets de coupe» +et des combinaisons de couleurs et d’étoffes... Et au prix d’une grosse +migraine, elle avait fini par concevoir une de ces toilettes qui font +sensation, dont on parle dans les chroniques, et que décrivent «de +chic,» pour la plus grande béatitude de la province, toutes les baronnes +de Sainte-Agathe et toutes les vicomtesses de Villaflor des journaux de +modes. + +--Imaginez, disait-elle toute brûlante de la flamme de l’inspiration, +représentez-vous une robe fleur de thé parsemée de petites fleurettes +brodées sur un fond de grosse soie chinoise écrue... Un grand volant de +Valenciennes la garnira dans le bas. Je poserai dessus une tunique de +crêpe de Chine gris-perle bordée d’un effilé de toutes les nuances de la +robe et formant panier par derrière. + +Mais que de peines, de soins, de tracas, avant de mener à bonne fin un +chef-d’œuvre si compliqué!... Que de conférences avec le couturier, +avec le fleuriste, avec le passementier... Que de tâtonnements, +d’hésitations, d’erreurs inévitables! + +Ah!... ce n’était pas s’y prendre trop tôt, et il n’y avait plus une +minute à perdre... + +Aussi, Mme de Fondège, qui était déjà en toilette et qui même avait +envoyé chercher une voiture, offrit-elle à Mlle Marguerite de +l’accompagner. + +Et assurément, elle estimait la proposition séduisante... Courir les +magasins de nouveautés, même quand on ne peut ou qu’on ne veut rien +acheter, est un petit supplice de Tantale très à la mode... C’est «un +chic» importé d’Amérique par quelques «grandes dames» pour le désespoir +des pauvres commis en soierie... Vers une heure, quand le temps est +beau, quantité de spirituelles jeunes femmes se répandent dans les +boutiques et demandent à voir des étoffes... c’est toujours plus amusant +que de surveiller sa maison... + +Et quand elles rentrent le soir, après avoir fait déplier inutilement +deux cents mètres de soie, elles sont contentes, elles n’ont pas perdu +leur journée. + +Même, les plus intelligentes ne reviennent pas toujours les mains vides +de ces expéditions... Une douzaine de gants ou une pièce de dentelle +s’égarent si aisément dans les plis d’un manteau!... + +Et cependant, à la grande surprise de «la générale,» Mlle Marguerite +refusa. + +--J’ai tant de choses à mettre en ordre, ajouta-t-elle, sentant bien +qu’un prétexte était indispensable. + +Mais Mme Léon qui n’avait pas pour rester les mêmes raisons que sa +«chère demoiselle,» s’offrit bravement. + +Elle avait des relations dans plusieurs magasins, affirma-t-elle, chez +un marchand de dentelles de la rue de Mulhouse, notamment, et avec sa +recommandation, on ne pouvait manquer de conclure des marchés +très-avantageux... + +--Soit, répondit Mme de Fondège, je vous emmène... mais alors courez +vite faire un brin de toilette pendant que je mettrai mon chapeau!... + +Elles quittèrent la salle en même temps, et derrière elles Mlle +Marguerite sortit précipitamment, tout oppressée d’un espoir qu’elle +osait à peine s’avouer... + +Le front appuyé contre la cloison, l’œil à l’étroite fissure, elle +vit sa dévouée gouvernante se hâter de changer de robe, jeter un châle +sur ses épaules, choisir son plus joli chapeau, et, après un coup +d’œil à la petite glace, s’élancer dehors en criant: + +--Me voici, madame la comtesse, je suis prête!... + +Et l’instant d’après elles sortirent ensemble... + +Au bruit de la porte d’entrée qui se refermait, Mlle Marguerite eut +comme un éblouissement... + +Si elle avait bien vu, si elle ne se trompait pas, Mme Léon avait +oublié la clef de la commode dans la poche de la robe qu’elle venait de +quitter... + +C’est avec un battement de cœur qui allait jusqu’à suspendre sa +respiration qu’elle ouvrit la porte de communication et pénétra dans la +chambrette de la gouvernante... + +D’un pas rapide, elle s’approcha du lit, où était jetée la robe, la +prit, et d’une main frémissante palpa la poche... + +La destinée se déclarait pour elle!... La clef y était... La lettre +était à sa discrétion. + +C’était une répugnante action qu’elle allait commettre... Voler une +clef, forcer un meuble, violer le secret d’une correspondance... cela +révolta si terriblement sa fierté, qu’un moment elle demeura en suspens. + +L’instinct de la conservation devait étouffer ses scrupules... N’y +allait-il pas de son honneur et de l’honneur de Pascal, et de leur +avenir à tous deux, de leur amour et de leur bonheur!... + +--Hésiter serait non plus loyauté mais duperie, murmura-t-elle... + +Et d’une main hardie, elle engagea la clef dans la serrure... + +Non sans quelques difficultés, car il était tout disloqué, le tiroir +s’ouvrit... + +Et très en vue, sur les nippes que l’estimable gouvernante avait eu le +temps de ranger dans la commode, la lettre apparut. + +Mlle Marguerite s’en empara d’un mouvement fiévreux, la déplia et +lut: + + «_Chère Madame Léon..._» + + --Oh!... murmura-t-elle, le nom en toutes lettres!... Voilà une + imprudence qui rendrait les dénégations difficiles. + +Et elle reprit: + + «_Votre lettre, que je reçois à l’instant, me confirme ce que + m’avaient déjà appris mes domestiques, c’est-à-dire que deux fois + en mon absence, samedi soir et dimanche matin, vous vous êtes + présentée à l’hôtel pour me parler..._» + +Ainsi, la pénétration de Mlle Marguerite l’avait bien servie... + +Toute cette histoire de parents haut placés à visiter n’était qu’un +prétexte imaginé par l’honnête gouvernante pour assurer sa liberté!... + +Le marquis, cependant, continuait: + + «_Je regrette d’autant plus de ne m’être pas trouvé chez moi, que + j’ai à vous donner des instructions de la dernière importance._ + + «_Nous touchons, sachez-le, au moment décisif. J’ai combiné une + mesure qui effacera complétement et à tout jamais le souvenir de ce + maudit P. F., si tenté qu’on daigne se rappeler de lui après le + petit désagrément que nous lui avions ménagé chez la d’Argelès..._» + +P. F... Ces initiales, manifestement désignaient Pascal Férailleur. + +Mlle Marguerite avait donc eu raison de répondre de lui comme +d’elle-même!... + +Il était innocent et elle tenait une irrécusable preuve de son +innocence... + +Valorsay, le misérable, avouait, et avec quelle impudente désinvolture, +son lâche et abominable crime. + +Mais elle poursuivit: + + «_Le coup de théâtre est monté, qui, à moins d’un contretemps hors + de toutes les probabilités, doit jeter l’enfant entre mes bras..._» + +Un frisson d’horreur secoua les épaules de Mlle Marguerite. + +L’enfant... c’était elle, évidemment. + + «_Grâce au concours d’un de mes amis, ajoutait la lettre, je puis + placer cette fière personne dans une position terrible, + très-périlleuse, et d’où elle ne sortirait probablement pas + seule... Mais, au moment où elle se croira perdue, j’interviendrai, + je la sauverai, et ce sera bien le diable si la reconnaissance + n’opère pas le miracle qu’il me faut..._ + + «_Tout ira bien... Cependant tout irait mieux encore si le médecin + qui a soigné M. de C... à ses derniers moments, et dont vous m’avez + parlé, le docteur Jodon, si j’ai bonne mémoire, consentait à nous + donner un coup d’épaule... Quelle espèce d’homme est-ce?... Si + c’était un homme accessible aux séductions de quelques billets de + mille francs, je dirais dès aujourd’hui: L’affaire est dans le + sac..._ + + «_Votre conduite, jusqu’ici, est un chef-d’œuvre qui sera + recompensé au-delà de vos espérances... Vous savez, chère dame, si + je suis ingrat!... Laissez les F... continuer leur manége, et même + ayez l’air de les favoriser... Je ne les crains pas... Je parierais + que j’ai vu clair dans leur jeu et que j’ai deviné pourquoi ils + veulent que la petite épouse M. leur fils... Le jour où ils me + gêneraient, je les briserais comme verre..._ + + «_Malgré les explications que je vous donne pour votre gouverne, il + est indispensable que je vous voie... Je vous attends donc, + après-demain mardi, entre trois et quatre heures. Surtout ne + manquez pas de m’apporter les renseignements que je vous demande + relativement au docteur Jodon._ + + «_Sur quoi, chère dame, toutes mes amitiés. V..._» + +Et en post-scriptum il y avait: + + «_En venant, mardi, rapportez aussi cette lettre: nous la brûlerons + ensemble... N’allez pas vous imaginer que je me défie de vous... + C’est qu’il n’y a rien de perfide comme les paperasses..._» + +Durant plus d’une minute, Mlle Marguerite demeura écrasée de +l’impudence du marquis de Valorsay, tout étourdie de cette lettre +obscure et si claire à la fois et dont chaque ligne était une menace +pour l’avenir... + +La réalité dépassait ses pires appréhensions. + +Mais elle secoua cette torpeur, comprenant toute la gravité de sa +situation, combien les instants étaient précieux, et qu’il importait de +prendre un parti sur-le-champ. Terrible fut alors son indécision. Que +résoudre, que faire? + +Remettrait-elle simplement la lettre à sa place, et continuerait-elle, +comme si rien n’était, son rôle de dupe?... Non, ce n’était pas +possible... Il y eût eu de la démence à se dessaisir ainsi de cette +preuve flagrante de l’infamie du marquis. + +D’un autre côté, garder la lettre, c’était provoquer une enquête et un +esclandre... M. de Valorsay serait atteint mais non terrassé, et on ne +saurait rien de ces projets qui nécessitaient l’intervention du médecin. + +L’idée lui vint d’abord de courir chez son vieil ami le juge de paix... +Mais le trouverait-elle?... Il demeurait fort loin et le temps +pressait... + +Alors elle songea à se rendre chez un homme d’affaires, chez un notaire, +chez un juge... Elle montrerait la lettre, on en prendrait copie... Mais +non, ce moyen ne valait rien, le marquis aurait ensuite la ressource de +nier... + +Elle se désespérait, elle s’accusait d’ineptie, quand une inspiration, +soudaine comme l’éclair déchirant la nuit, illumina son cerveau. + +--O Pascal! nous sommes sauvés!... s’écria-t-elle. + +Aussitôt, sans plus réfléchir, elle jeta un manteau sur ses épaules, +noua au hasard un chapeau sur sa tête, et sans rien dire à personne +sortit. + +Malheureusement elle ne connaissait pas le quartier, et quand elle +arriva à l’angle de la rue Pigalle et de la rue Notre-Dame-de-Lorette, +l’embarras la prit. + +Tremblant de s’égarer, elle entra chez l’épicier dont le magasin occupe +le coin, et d’une voix troublée: + +--Voudriez-vous, monsieur, demanda-t-elle, m’indiquer un photographe aux +environs... + +Sa physionomie égarée donnait à cette demande une telle singularité, que +l’épicier la toisa pour s’assurer qu’elle ne se moquait pas de lui. + +--Vous n’avez qu’à descendre la rue Notre-Dame-de-Lorette, répondit-il +enfin, et dans le bas, à main gauche, vous trouverez la photographie +Carjat. + +--Merci!... + +L’épicier s’avança jusque sur le seuil de son magasin pour la suivre des +yeux. + +--Voilà, pensait-il, une jeune dame qui n’a pas la tête bien solide. + +Ses allures, en effet, étaient si extraordinaires et si précipitées, +qu’on se retournait sur son passage... Elle le remarqua, et faisant +effort sur elle-même ralentit sa marche. + +Aussi bien, elle approchait de l’endroit qu’on lui avait indiqué... +Bientôt, de chaque côté d’une porte cochère, elle aperçut des cadres +pleins de portraits, et au-dessus le nom qu’on lui avait dit: E. Carjat. + +Elle entra... A droite de la vaste cour, sur la porte d’un élégant +pavillon, un homme était debout, Mlle Marguerite s’approcha de lui, +et demanda: + +--M. Carjat? + +--C’est ici, répondit l’homme. Madame vient pour une photographie? + +--Oui. + +--Alors que madame prenne la peine de passer, elle n’attendra pas +longtemps, il n’y a guère que quatre ou cinq personnes à faire poser. + +Quatre ou cinq personnes!... Combien cela exigerait-il de temps, une +demi-heure, deux heures? Mlle Marguerite n’en avait même pas l’idée. + +Ce qu’elle savait, c’est qu’elle n’avait pas une seconde à perdre, c’est +que Mme Léon pouvait rentrer en son absence et tout découvrir... Et +pour comble, elle se rappelait maintenant qu’elle n’avait même pas fermé +le tiroir de la commode!... + +--Je ne puis attendre, fit-elle d’un ton bref, il faut que je parle à M. +Carjat, à l’instant... + +--Cependant, madame... + +--A l’instant, vous dis-je. Allez le prévenir... qu’il vienne!... + +Son accent était si impérieux, il y avait tant de despotisme dans son +regard, que l’homme n’hésita plus... Il la fit entrer dans un petit +salon en lui disant: + +--Que madame veuille bien s’asseoir, je vais avertir monsieur... + +Elle s’assit... ses jambes fléchissaient. Elle commençait à se rendre +compte de l’étrangeté de sa démarche, à douter du résultat et à +s’étonner de sa hardiesse. + +Mais elle n’eut pas le temps de préparer ce qu’elle voulait dire. Un +homme, encore jeune, portant moustache et royale, vêtu d’un veston de +velours, entra, et, s’inclinant devant elle, d’un air quelque peu +surpris: + +--Vous désirez me parler, madame?... fit-il. + +--J’ai à vous demander, monsieur, un service immense. + +--A moi? + +Elle sortit de sa poche la lettre de M. de Valorsay, et la lui montrant: + +--Je viens, monsieur, reprit-elle, vous supplier de me photographier la +lettre que voici... mais tout de suite, là, devant moi, vite, bien +vite!... Il y a l’honneur de deux personnes dans chacune des minutes que +je perds!... + +La violence était visible, que se faisait pour parler Mlle +Marguerite... Ses joues s’empourpraient et elle tremblait comme la +feuille... + +Cependant, son attitude restait fière, la flamme des inspirations +généreuses brillait dans ses grands yeux noirs, et on sentait à son +accent la sérénité d’une âme forte, résolue de lutter jusqu’aux plus +terribles extrémités pour une cause noble et juste. + +Ce contraste frappant, ce combat entre les pudiques timidités de la +jeune fille et la virile énergie de l’amante, lui prêtaient un charme +étrange et pénétrant dont l’artiste n’essaya même pas de se défendre. + +Si insolite que fut la requête, il n’hésita pas. + +--Je suis prêt à faire ce que vous désirez, madame, répondit-il en +s’inclinant. + +--Oh!... monsieur, comment reconnaître jamais... + +Il ne l’écoutait plus. + +Ne pouvant retourner dans la salle où cinq ou six clients attendaient, +non sans impatience, leur tour de poser, il venait d’appeler un de ses +employés et lui commandait d’apporter bien vite l’appareil dont il avait +besoin. + +Mlle Marguerite s’était interrompue, mais dès qu’il eut achevé de +donner ses instructions: + +--Peut-être vous hâtez-vous trop, monsieur, commença-t-elle... Vous ne +m’avez pas permis de m’expliquer, et c’est peut-être l’impossible que je +souhaite... Je suis venue au hasard, sans renseignements, m’en remettant +à une inspiration... Avant de vous mettre à l’œuvre, il faut savoir +si ce que vous ferez peut répondre à mes intentions... + +--Parlez, madame. + +--Les épreuves que vous obtiendrez seront-elles bien conformes au +modèle?... + +--En tout. + +--L’écriture sera pareille, trait pour trait? + +--Ce sera la même, absolument. + +--De telle sorte que si on venait à présenter une de vos photographies à +la personne qui a écrit la lettre... + +--Cette personne ne pourrait pas plus renier son écriture que si on lui +présentait sa lettre même... + +--Et l’opération ne laissera aucune trace?... + +--Aucune. + +Un sourire de triomphe passa sur les lèvres de Mlle Marguerite. + +C’était bien là ce qu’elle avait pensé. Sur ces conditions reposait le +plan de défense qu’elle avait soudainement conçu... + +Et pourtant un doute encore faisait ombre à ses espérances... Elle était +bien décidée à le lever, mais au moment d’interroger, toutes sortes de +scrupules inquiétants la retenaient... C’était le secret de ses projets +qu’elle allait livrer... + +La nécessité lui fit surmonter les hésitations et d’une voix un peu +altérée: + +--Encore une question, monsieur, reprit-elle... Je suis une pauvre +ignorante, excusez-moi et instruisez-moi... Cette lettre que je tiens +sera rendue demain à son auteur, et il la brûlera... Si, plus tard, +un... procès survenait et qu’il me fallût prouver certaines choses qu’on +nierait et qu’établit cette lettre, les juges admettraient-ils comme +preuve une de vos photographies? + +L’artiste fut un moment à répondre. + +Maintenant, il s’expliquait la démarche de Mlle Marguerite et +l’importance qu’elle attachait à un fac-simile... mais cela donnait une +gravité imprévue au service qu’il allait rendre et jusqu’à un certain +point, estimait-il, engageait, non précisément sa responsabilité, mais +sa conscience. + +A une époque où le «chantage» de plus en plus, devient une industrie +courante, où l’abominable trafic des correspondances compromettantes se +fait presque au grand soleil, il était naturel qu’il hésitât à fournir à +une inconnue le moyen de conserver une lettre, une preuve, que son +auteur--elle-même l’avouait--se proposait de détruire... + +Il réfléchissait donc, et en même temps il enveloppait Mlle +Marguerite d’un regard perspicace, comme s’il eût espéré lire jusqu’au +fond de sa conscience... + +Était-il possible qu’avec ce front noble et pur, avec ces yeux où +brillait la franchise, cette belle jeune fille méditât quelque lâche et +ténébreuse perfidie... + +Non, il ne pouvait le croire... A qui donc se fier si une telle +physionomie mentait... + +Une objection le détermina. + +Il songea qu’il resterait forcément maître des épreuves, et il se dit +que selon le contenu de la lettre il les livrerait ou les anéantirait... + +--Mes fac-simile feraient certainement preuve en justice, madame, +répondit-il, et même, ce ne serait pas la première fois qu’un tribunal +rendrait un arrêt sur des pièces photographiées par moi... + +Cependant l’employé était revenu rapportant l’appareil, et avec son aide +le photographe le monta et le déposa dans le petit salon. + +Puis, lorsque tout fut prêt: + +--Veuillez me donner la lettre, madame, demanda-t-il. + +Elle eut une seconde de perplexité, oh! rien qu’une seconde... + +La loyale et bienveillante figure de l’artiste lui disait que celui-là +ne la trahirait pas, qu’il lui donnerait plutôt secours et assistance... + +Elle tendit donc la lettre du marquis de Valorsay, en prononçant, d’un +air de dignité triste: + +--C’est mon honneur et mon avenir, monsieur, que je remets entre vos +mains... Et je suis sans inquiétude, je ne crains rien. + +Lui comprit ce qui avait dû se passer en elle, qu’elle n’osait lui +demander le secret, ou qu’elle l’avait jugé inutile... + +Il eut pitié, et ses derniers soupçons s’envolèrent. + +--Je lirai cette lettre, madame, dit-il, mais je serai le seul à la +lire, je vous en donne ma parole... Personne que moi ne verra les +épreuves. + +Émue, elle lui tendit la main, qu’il serra, et dit simplement: + +--Merci... c’est m’obliger deux fois que de m’obliger ainsi... + +Obtenir d’une lettre un fac-simile absolument parfait, est une opération +délicate et parfois assez longue. + +Au bout de vingt minutes, cependant, le photographe possédait deux +clichés qui lui promettaient des épreuves superbes. + +Il les considéra d’un air satisfait; puis, rendant la lettre à Mlle +Marguerite: + +--Avant trois jours les fac-simile seront prêts, madame, et si vous +voulez me dire à quelle adresse je dois les envoyer... + +Elle tressaillit à ces mots, et vivement: + +--Ne les envoyez pas, monsieur, fit-elle, gardez-vous en bien... Mon +Dieu!... tout serait perdu si on venait à savoir... Je viendrai les +chercher, ou je les enverrai prendre... + +Et, sentant bien que confiance oblige: + +--Mais je ne me retirerai pas, monsieur, ajouta-t-elle, sans me faire +connaître... Je suis Mlle Marguerite de Chalusse... + +Et elle sortit, laissant l’artiste tout surpris de l’aventure et ébloui +de sa beauté... + +Il y avait à ce moment un peu plus d’une heure qu’elle avait quitté la +maison de M. de Fondège... + +--Comme le temps passe!... murmurait-elle, en hâtant le pas autant qu’il +lui était possible sans se faire remarquer, comme le temps passe!... + +Néanmoins, si pressée qu’elle fût de rentrer, elle s’arrêta et perdit +cinq minutes dans un magasin de mercerie de la rue Notre-Dame-de-Lorette, +où elle acheta des rubans noirs et quelques menus objets de deuil. + +Ne lui faudrait-il pas expliquer et justifier sa sortie, si les +domestiques, ainsi que c’était possible et même probable, venaient à en +parler?... + +Elle pensait à tout. + +Mais le cœur lui battait à rompre sa poitrine, en montant l’escalier +du «général,» et l’angoisse suspendait sa respiration, quand elle +sonna... + +C’est que le succès de son expédition et de tous ses projets était +subordonné à une circonstance indépendante de son action, et contre +laquelle toute son habileté ne pouvait rien... + +Que Mme de Fondège et Mme Léon fussent rentrées, et la +soustraction de la lettre était découverte! + +Heureusement, ce n’est pas en une heure qu’on achète les matériaux +d’une toilette comme celle que rêvait «la générale...» Ces dames étaient +encore dehors et Mlle Marguerite retrouva tout dans l’état où elle +l’avait laissé... + +Soigneusement elle replaça la lettre dans le tiroir, le referma et remit +la clef dans la poche de la robe de Mme Léon. + +Alors, elle respira, et, pour la première fois depuis six jours, elle +eut un mouvement de joie... + +Désormais, sans que le marquis de Valorsay s’en doutât, elle le +tenait... Quoi qu’il entreprît contre elle, quelle que fût la trame +savante qu’il avait ourdie pour la perdre, et paraître ensuite la +sauver, elle ne le craignait plus... + +Il brûlerait sa lettre le lendemain, et penserait ainsi anéantir toutes +les preuves de son infamie... Et pas du tout, elle, au moment décisif, +quand le marquis croirait triompher, elle tirerait pour ainsi dire cette +lettre du néant, et l’en écraserait. Et c’était elle, une jeune fille, +qui jouait ce fourbe insigne!... + +--Je n’ai pas été indigne de Pascal, se disait-elle avec une douce +trépidation d’orgueil. + +Mais Mlle Marguerite n’était pas de ces faibles qu’un sourire de la +destinée enivre et qui, imprudents, s’endorment dans la vanité d’un +premier succès... + +La fièvre de l’action tombée, elle eût été disposée à s’amoindrir plutôt +qu’à s’exagérer l’avantage qu’elle venait de remporter. + +C’est qu’elle voulait la victoire complète, éclatante... + +C’était peu, à ce qu’il lui semblait, de démasquer le marquis de +Valorsay, elle était résolue à pénétrer jusqu’au plus profond de ses +desseins, décidée à lui arracher le secret de son acharnement à la +poursuivre... + +Puis, elle avait beau se sentir une arme formidable, elle ne pouvait se +défendre d’appréhensions sinistres en songeant aux menaces de la lettre +du marquis. + +«_Grâce au concours d’un de mes amis_, écrivait-il, _je puis placer +cette fière personne dans une position terrible, très-périlleuse, et +d’où elle ne sortirait probablement pas seule..._» + +Cette phrase ne devait plus sortir de la mémoire de Mlle Marguerite. + +Qu’était-ce que ce danger suspendu au-dessus de sa tête, d’où +viendrait-il, comment et sous quelle forme?... Quelle machination +abominable n’y avait-il pas à attendre du misérable qui avait froidement +déshonoré Pascal?... Comment l’attaquerait-il, elle?... S’en +prendrait-il à sa réputation de jeune fille ou à sa personne?... +Devait-elle trembler d’être attirée dans quelque guet-apens ignoble, et +abandonnée aux outrages d’abjects scélérats!... + +Mille souvenirs affreux du temps où elle était apprentie charrièrent +tout son sang à son cerveau. + +--Je ne sortirai plus sans être armée, pensa-t-elle, et malheur à qui +porterait la main sur moi!... + +Ah!... n’importe, le vague de la menace en doublait l’effroi. Il n’est +pas de vaillance capable d’envisager froidement un péril inconnu, +mystérieux, toujours imminent et qui ne laisse pas de relâche à la +pensée: + +Et ce n’était pas tout... + +Le marquis n’était pas son seul ennemi... Elle avait tout, de même, à +redouter des Fondège, ces dangereux hypocrites qui ne l’avaient attirée +chez eux que pour l’y égorger plus sûrement... + +M. de Valorsay écrivait que les Fondège ne l’inquiétaient pas et qu’il +avait vu clair dans leur jeu... Quel était donc leur jeu?... Ils +tenaient à ce qu’elle devînt la femme de leur fils, jusqu’où +pousseraient-ils la contrainte?... + +Enfin, une suprême terreur achevait de bouleverser son âme, l’instant +d’avant pleine de sécurité et d’espérance... + +Quand on l’attaquerait, lui laisserait-on le temps de se reconnaître et +de faire usage du fac-simile de la lettre!... + +--Il faut, pensa-t-elle, que je révèle mon secret à un homme sûr qui me +vengerait... + +Heureusement, elle avait un ami à qui se confier: le vieux juge de +paix... + +Déjà elle avait songé à le consulter. Sa conduite, jusqu’ici, avait été +à la hauteur des circonstances, mais elle sentait bien qu’à mesure que +les événements se précipiteraient, il faudrait pour les dominer une +expérience plus mûre que la sienne. + +Elle était seule, elle n’avait à se défier d’aucun espionnage immédiat, +il y eût eu folie à ne pas profiter des quelques instants de liberté qui +lui étaient laissés. + +Elle sortit donc son buvard de sa malle, et après s’être barricadée pour +éviter une surprise, elle se mit à écrire pour son vieux conseiller le +récit des événements qui s’étaient succédé depuis leur dernière +entrevue. + +Avec une rare précision et une minutieuse abondance de détails, elle +lui dit tout. Elle lui transcrivit la lettre de M. de Valorsay en lui +donnant assez d’indications pour qu’en cas de malheur il pût en aller +retirer les épreuves à la photographie Carjat... + +Sa lettre achevée, elle ne la ferma pas. + +--S’il survient quelque chose avant que je puisse la jeter à la poste, +se disait-elle, je l’ajouterai. + +Elle s’était hâtée tant qu’elle avait pu, croyant à tout moment entendre +rentrer Mme de Fondège et Mme Léon... + +Appréhension bien chimérique, en vérité. + +Il était près de six heures, quand les deux «coureuses de magasins» +reparurent, harassées à ce qu’elles disaient d’un si étonnant travail, +mais rayonnantes... + +Outre qu’elle avait acheté tout ce qu’exigeait sa fameuse toilette, «la +générale» avait trouvé «un solde» de dentelles d’une rare beauté, et ma +foi! elle en rapportait pour quatre mille francs. + +--Il est de ces occasions qu’on ne doit pas laisser échapper, +disait-elle, en étalant son emplette... Et, d’ailleurs, il en est des +dentelles comme des diamants, il est sage d’en acheter tant qu’on +peut... cela reste. Ce n’est pas une dépense, c’est un placement. + +Raisonnement subtil, qui a coûté cher à plus d’un mari. + +La gouvernante, elle, montrait fièrement à sa «chère demoiselle» une +superbe confection, dont Mme de Fondège lui avait fait présent!... + +--Allons, pensa Mlle Marguerite, l’argent ne coûte guère, dans cette +maison!... + +C’était même à supposer qu’il ne coûtait rien du tout. + +«Le général» étant rentré peu après, amenant à dîner un de ses amis, on +se mit à table, et Mlle Marguerite apprit que pas plus que sa femme, +le digne homme n’avait perdu sa journée. + +Lui aussi il tombait de fatigue, et véritablement il y avait de quoi. + +Tout d’abord, il avait acheté les chevaux de cet aimable gentilhomme qui +venait de faire «le plongeon,» et il les avait eus pour 5,000 fr., une +bouchée de pain, vu leur beauté... Moins d’une heure après, il en avait +refusé presque le double d’un amateur célèbre, M. de Breulh-Faverlay... +Cette excellente spéculation l’ayant mis en goût, il était allé rôder +autour d’un fort beau cheval de selle, et comme on le lui avait laissé +pour cent louis, il n’avait pas su résister... Ce n’était pas une folie, +certain qu’il était de le revendre avec mille francs au moins de +bénéfice quand il voudrait. + +--De sorte, remarqua son ami, que si vous achetiez tous les jours un +cheval pareil, vous vous feriez, par an, 365,000 livres de rentes... + +Était-ce une simple plaisanterie, comme on en fait à ces gens qui ont la +manie de se vanter de marchés fabuleux?... Le mot avait-il une portée +plus sérieuse et tout à fait blessante?... + +C’est ce que Mlle Marguerite ne put discerner. + +Le positif, c’est que «le général» prit gaiement l’observation, et n’en +continua pas moins allègrement à donner l’emploi de sa journée... + +Ayant les chevaux, il s’était inquiété d’une voiture, et il en avait +trouvé une toute neuve, qu’un prince Russe avait laissée pour compte et +que pour cette raison le carrossier lui avait vendue à perte... Aussi, +pour récompenser ce brave homme, avait-il fait, en outre, l’acquisition +d’un coupé. + +Enfin, il avait loué, rue Pigalle, à deux pas, une écurie et une remise, +et il attendait le lendemain un cocher et un palefrenier. + +--Et tout cela, observa gravement Mme de Fondège, nous coûtera moins +cher que l’exécrable voiture que nous avions la niaiserie de louer à +l’année!... Oh! je sais ce que je dis, j’ai fait mes calculs... Tous les +mois, avec les pourboires et les suppléments, j’en avais pour bien près +de mille francs... trois chevaux et un cocher ne nous reviendront pas à +cela... Et quelle différence!... Au moins nous tiendrons notre rang et +ne serons pas écrasés par des gens de rien... Je n’aurai plus à rougir +des rosses exténuées que le loueur me fournissait, ni à endurer +l’insolence des gens qu’il employait... J’avais jusqu’ici reculé devant +la première dépense... elle est faite... j’en suis contente. Nous +regagnerons cela sur autre chose. + +--Sur les dentelles, sans doute!... pensait Mlle Marguerite, qui +toute la soirée eut à subir des projets d’économie pour le moins aussi +ingénieux. + +Elle était exaspérée, quand vers minuit elle regagna sa chambre, et pour +la dixième fois elle répétait: + +--Mais pour qui donc me prennent-ils!... Me supposent-ils donc idiote, +qu’ils étalent devant moi ce qu’ils ont volé à mon père, ce qu’ils m’ont +volé!... Que des filous vulgaires se fassent prendre faute de pouvoir se +tenir de dépenser follement le produit de leurs vols, on le comprend, +mais eux!... Ils ont perdu la tête. + +Depuis un moment déjà Mme Léon était couchée, Mlle Marguerite +s’assura qu’elle dormait, et reprenant la lettre au vieux juge de paix, +elle y ajouta ce _post-scriptum_: + +P. S. «_Impossible de conserver l’ombre d’un doute... D’après mon +calcul, M. et Mme de Fondège ont aujourd’hui jeté au vent plus de +20,000 francs..._ + +«_Cette impudence ne viendrait-elle pas de la certitude où ils sont +qu’il n’existe aucune preuve du crime et qu’on ne peut les attaquer?..._ + +«_Cependant, ils m’ont encore parlé de leur fils, le lieutenant Gustave +de Fondège, on me le présentera demain..._ + +«_Demain, aussi, entre trois et quatre heures, je me rendrai chez +l’homme qui peut me découvrir la retraite de Pascal, chez M. Isidore +Fortunat... J’espère pouvoir m’esquiver assez facilement, parce qu’à ce +moment-là Mme Léon sera chez le marquis de Valorsay.--M..._» + + + + +IX + + +La vieille histoire du talon d’Achille sera éternellement vraie. + +Humble ou puissant, fort ou faible, il n’est personne qui n’ait un +défaut à sa cuirasse, un endroit vulnérable par excellence, une certaine +place secrète où les blessures sont plus terribles et plus cuisantes. + +L’endroit faible de M. Isidore Fortunat, c’était sa caisse. + +Le frapper là, c’était l’atteindre aux sources mêmes de la vie. C’était +le toucher au point où s’était retiré tout ce qu’il avait de +sensibilité. + +C’est dans cette bienheureuse caisse, et non dans sa poitrine, que +palpitait véritablement son cœur... Par elle, il jouissait ou +souffrait, heureux quand elle se gonflait à la suite de quelque +brillante opération bien conduite, désespéré s’il la voyait se vider +après quelque mauvaise affaire imprudemment engagée. + +Cela explique ses tortures, ce dimanche maudit où, congédié brutalement +par le spirituel M. Wilkie, il regagnait son logis en compagnie de son +employé Victor Chupin. + +Cela dit aussi ce qu’il y avait de profondément réel dans cette haine +qu’il vouait au marquis de Valorsay et au vicomte de Coralth... + +L’un, le marquis, d’un seul coup de filet, lui raflait quarante mille +francs en beaux écus vivants et frétillants... + +L’autre, le vicomte, venait de lui couper subitement l’herbe sous le +pied et lui enlevait la prime magnifique de l’héritage de Chalusse, +prime qu’il avait considérée comme acquise et déjà en sac. + +Et non-seulement il était volé, dépouillé, escroqué,--il employait ces +expressions,--mais il était joué, dupé, roulé, berné!... Et par qui?... +par des gens qui ne faisaient pas comme lui profession d’être habiles... +Lui, l’homme d’affaires impeccable, être victime de vulgaires +«amateurs!» + +Comme du vitriol versé sur une plaie vive, le fiel de l’amour-propre +déchiré exaspérait la blessure saignante de sa cupidité. + +En pareille occurrence, les menaces d’un tel homme avaient une +effrayante portée... L’argent est froid, dit-on, mais il est dur, et +c’est pour cela que ses vengeances sont implacables. + +Et c’est en ce moment, lorsque M. Isidore Fortunat venait de jurer avec +d’épouvantables blasphèmes la perte du marquis de Valorsay et du +vicomte de Coralth, c’est à cette heure précise que sa gouvernante, +l’austère Mme Dodelin lui remit la lettre de Mlle Marguerite... + +Il la lut avec un sentiment d’immense stupeur, par trois fois, en se +frottant les yeux, et tout haut comme s’il eût eu besoin de se prouver +qu’il était bien éveillé. + +«--Mardi, répétait-il, après-demain... chez vous... entre trois et +quatre heures... il faut que je vous parle!...» + +Si étrange était son attitude, tant de passions diverses et violentes +bouleversaient son visage habituellement impassible, que Mme Dodelin, +brûlant de curiosité, restait plantée devant lui, bouche béante, sans +haleine, regardant de tous ses yeux, écoutant à pleines oreilles... + +Il s’en aperçut, et d’un ton furieux: + +--Que faites-vous là?... C’est se moquer! Vous m’épiez, je crois! +Retournez donc voir à votre cuisine si j’y suis... + +Elle s’enfuit, effrayée et lui-même passa dans son cabinet. + +La réflexion faisant son œuvre, son cœur bondissait de joie, et il +ricanait méchamment à l’espoir d’une revanche prochaine. + +--Elle a du flair, grommelait-il, cette petite, et aussi de la chance... +Elle choisit pour s’adresser à moi le jour où j’ai résolu de la défendre +et de réhabiliter son amoureux, cet imbécile d’honnête homme qui s’est +laissé déshonorer par les plus vils gredins... Je me proposais de me +mettre à sa recherche, elle vient à moi... J’allais lui écrire, elle +m’écrit... Qu’on dise donc après qu’il n’y a pas une Providence!... + +Comme beaucoup de gens, M. Fortunat croyait pieusement à la Providence, +quand les événements tournaient à son gré... + +Dans le cas contraire, il la niait. + +--Si la petite a de l’aplomb, poursuivit-il, et elle me paraît n’en pas +manquer, si son amoureux a de la «poigne,» le Valorsay et le Coralth +seront en liquidation fin courant, au plus tard... Et dame!... pas de +concordat!... Et s’il faut dépenser dix mille francs pour les couler, et +que ni Mlle Marguerite, ni M. Férailleur ne les aient, eh bien!... je +les leur avancerai... à cinq,... sans commission... Je les dépenserais +de ma poche, au besoin!... Ah!... mes fistons, nous avons voulu rire!... +Doucement!... Je demande la remise à huitaine pour voir qui rira le +dernier!... + +Il s’interrompit; Victor Chupin, qui était resté en arrière pour payer +la voiture, venait d’entrer dans le cabinet. + +--Vous m’avez remis vingt francs, m’sieu, dit-il à son patron, j’ai +donné quatre francs vingt-cinq centimes au cocher, voici le reste... + +--Gardez cela pour vous, Victor, fit M. Fortunat. + +Quoi! quinze francs soixante-quinze centimes! + +En tout autre circonstance, cette magnificence insolite eût arraché à +Chupin une prodigieuse grimace de satisfaction... + +Ce jour-là, il n’eut pas un sourire; il glissa distraitement l’argent +dans sa poche, et c’est à peine si du ton le plus froid il balbutia: + +--Merci!... + +Tout à son idée, le dénicheur d’héritages ne remarqua pas ce détail: + +--Nous les tenons, Victor, reprit-il... Je vous ai dit que Coralth et +Valorsay me payeraient leur trahison, l’échéance est proche... tenez, +lisez cette lettre... + +Il la lut attentivement d’un air capable, et quand il eut achevé: + +--Eh bien!... demanda M. Fortunat. + +Mais Chupin n’était pas un garçon à émettre un avis à la légère. + +--Excusez-moi, m’sieu, dit-il, mais pour vous répondre, il faudrait +connaître l’affaire. Je n’en sais que ce que vous m’en avez dit, ce +n’est guère, et ce que j’ai deviné, pas grand chose, total, rien du +tout... + +M. Fortunat se recueillit un moment. + +--Votre réflexion est juste, Victor, prononça-t-il enfin... Jusqu’ici, +ce que je vous avais expliqué suffisait; maintenant que j’attends de +vous des services plus sérieux, je dois tout vous apprendre, tout ce que +je crois savoir, du moins, de cette affaire... Cela vous donnera la +mesure de ma confiance en vous... + +Et aussitôt, en effet, il raconta à Chupin ce qu’il connaissait de +l’histoire de M. de Chalusse, du marquis de Valorsay et de Mlle +Marguerite... C’était, à bien peu de chose près, la vérité... + +Mais s’il avait pensé que ces confidences le hausseraient dans l’estime +de son employé, il s’était singulièrement abusé. + +Chupin avait assez d’expérience et de bon sens pour juger les choses... +Il discerna fort bien que le beau mouvement d’honnêteté de M. Fortunat +venait surtout d’une déception et d’une pique d’amour-propre, et que, +s’il n’eût pas été lésé, il eût laissé sans le moindre soulèvement de +conscience le marquis de Valorsay accomplir en paix son œuvre +d’infamie... + +Cependant son mobile visage garda le secret de ses impressions... +D’abord il n’avait pas mission de dire à M. Fortunat son fait, et en +second lieu il estima le moment peu opportun pour une déclaration de +principes. + +Lors donc que son patron s’arrêta: + +--Comme cela, s’écria-t-il vivement, il s’agit de pincer les coquins... +j’en suis! Et ce n’est pas pour me flatter, m’sieu, mais je puis vous +être crânement utile... Est-ce des détails sur le passé du vicomte de +Coralth, qu’il vous faut?... Voilà!... C’est que je le connais, le +brigand, et à fond!... Il est marié, je vous l’ai dit, avant huit jours +je vous amènerai sa femme... je ne sais pas où elle est, mais elle tient +un bureau de tabac, cela me suffit... Elle vous contera comment il est +vicomte... Lui, vicomte!... Oh! là, là... as-tu fini tes manières!... +Vicomte! comme moi... Je vous en apprendrai de drôles, allez, je vous le +promets... + +--Soit!... mais le plus pressé serait de savoir comment il vit en ce +moment, et de quoi? + +--Pour sûr, ce n’est pas de son travail... Mais, minute, on +s’informera... Le temps de rentrer chez moi me changer et me «faire une +tête,» et je me mets après lui... Et que je sois pendu si, avant mardi, +je ne vous reviens pas avec un rapport complet. + +Un sourire satisfait errait sur les lèvres de M. Fortunat. + +--Bien, Victor, approuva-t-il, très-bien! Je vois que vous me servirez +avec votre zèle et votre intelligence ordinaires... Comptez que vous +serez payé comme jamais vous ne l’avez été. Tant que vous vous occuperez +de cette affaire, vous aurez dix francs par jour, et je vous réglerai à +part votre nourriture, vos voitures et tous vos frais... + +La proposition était superbe, et cependant, loin de paraître ravi, +Chupin hocha la tête d’un air grave. + +--Vous savez si je tiens à la monnaie, m’sieu, commença-t-il... + +--Trop, Victor, mon garçon, trop... + +--Pardon, c’est que j’ai des charges, m’sieu... Vous connaissez mon +intérieur--il disait ce mot superbement--vous avez vu ma bonne femme de +mère, tout cela coûte... + +--Bref, vous trouvez que je ne vous offre pas assez... + +--Au contraire, m’sieu... mais vous ne me laissez pas finir!... J’aime +l’argent, n’est-ce pas? Eh bien!... pour cette affaire, je ne veux pas +être payé... Je ne veux ni appointements ni frais, ni un centime, ni +rien... Je vous servirai, mais pour moi, pour mon plaisir, gratis... «à +l’œil.» + +M. Fortunat ne put retenir une exclamation de surprise... Littéralement +les bras lui tombaient... + +Chupin, qui avait au gain l’âpreté d’un vieil usurier, Chupin l’avidité +même, refuser de l’argent!... cela ne s’était jamais vu et ne se +reverrait plus... + +Lui, cependant s’animait peu à peu, des rougeurs fugitives montèrent à +ses joues plombées et d’une voix rauque, il poursuivait: + +--C’est mon idée, comme cela!... J’ai huit cents «balles» sous un +carreau de ma chambre, en or... un an de sueur... je les mangerai s’il +faut jusqu’au dernier centime. Et quand je verrai le Coralth tombé plus +bas que la boue, je dirai: «Voilà qui est bien!» et je jouirai pour plus +de cent mille francs... Si vous aviez un «embêtement» qui vous revînt la +nuit, quand vous ne dormez pas, vous donneriez bien quelque chose, pas +vrai, m’sieu, pour vous en débarrasser... Eh bien! c’est mon cauchemar, +ce brigand-là... Il faut voir à en finir. + +M. de Coralth qui avait beaucoup d’expérience, eût été certainement +effrayé, s’il eût vu ce singulier ennemi qu’il ne connaissait pas... Ses +yeux, d’un bleu pâle et indécis, habituellement, avaient en ce moment +l’éclat de l’acier, et ses poings se crispaient dans le vide... + +--C’est lui, continua-t-il d’un air sombre, qui est cause de tout... Je +vous l’ai conté, m’sieu, j’ai fait un mauvais coup dans le temps... Sans +un miracle du bon Dieu, je tuais un homme, le roi des hommes!... Eh +bien! si M. André s’était cassé les reins en tombant de son cinquième, +mon Coralth serait aujourd’hui le duc de Champdoce à la place du +vrai!... Et on le laisserait «se la couler douce,» rouler carrosse et +«épater» le monde!... Ah! ce ne serait pas à faire!... Des gars comme +ça, il n’y en a que trop, qui font du tort à la salubrité publique... +Minute, Coralth, mon vieux, je suis à toi, je te vais servir!... +D’abord, je lui dois ça et je paye mes dettes, moi!... Quand M. André +m’a tiré du pétrin, et vrai comme il fait jour, je méritais d’avoir le +coup {cou?} coupé, il ne m’a pas fait de conditions... Il m’a seulement +dit: «Si tu n’es pas pourri jusqu’aux moëlles, tu seras honnête, +désormais!...» Et il fallait le voir, disant cela, tout démoli encore +de sa chute, l’épaule entortillée et pâle comme une guenille... Cré +nom!... je me sentais petit devant lui, comme un ver de terre!... Alors +je me suis juré que je lui ferais honneur... Et quand il me vient de +mauvaises idées, car il m’en vient, ou quand «la soif me galope,» je me +dis: «De quoi! attends un peu, je vais te payer une chopine, moi, et... +et m’sieu André, donc!» Et ça me coupe la soif comme avec la main. J’ai +son portrait à la maison, et, tous les soirs, avant de me mettre dans +les toiles, je lui raconte ma journée... et, vrai, il y a des fois où je +crois qu’il me rit... C’est bête comme tout, peut-être bien, mais je ne +suis pas honteux... M’sieu André et ma pauvre bonne femme de mère, voilà +mes deux béquilles, et je ne crains plus les faux pas!... + +Schébel, le philosophe allemand, qui a écrit une théorie de la volonté +en quatre tomes, était moins fort que Chupin. + +--C’est pour dire, m’sieu, reprit-il, que vous pouvez garder votre +argent... Je suis honnête, moi, et les honnêtes gens doivent se prêter +la main gratis, comme les compagnons d’un même devoir... Il ne s’agirait +pas de Coralth que cela m’irait encore de trimer pour ce pauvre mâtin +qu’on voudrait faire passer pour un filou... Comment l’appelez-vous +déjà?... Férailleur... drôle de nom!... Mais c’est égal, on le tirera +d’affaire et il épousera sa particulière... D’abord, moi je suis de la +noce, je passe chez mon tailleur, la main aux dames et... en place pour +le quadrille!... + +Et il ricanait d’un rire inquiétant, qui découvrait ses dents aiguës à +trancher du fer. + +Mais l’énergie des plus terribles rancunes vibrait sous son âpre ironie, +et M. Fortunat ne conçut aucune appréhension. + +Il était sûr que ce volontaire de la haine le seconderait mieux «à +l’œil,» comme il disait, que l’auxiliaire le plus chèrement payé... + +--Voilà donc qui est convenu, dit-il, je puis compter sur vous, +Victor... + +--Comme sur vous-même, m’sieu, à l’heure ou à la course. + +--Et vous espérez avoir des renseignements positifs mardi? + +--Avant... si le guignon ne s’en mêle pas. + +--Très-bien... Je vais de mon côté me préoccuper de M. Pascal +Férailleur... Quant aux petites affaires de Valorsay, je les sais mieux +que lui-même... Il faut que nous soyons prêts à entrer en campagne quand +Mlle Marguerite viendra, et selon ce qu’elle nous apprendra, nous +agirons... + +Chupin avait déjà pris son chapeau, mais au moment de sortir: + +--Bêta! s’écria-t-il, j’oubliais le principal... Où demeure le Coralth? + +--Malheureusement je l’ignore... + +Selon sa coutume, dans les circonstances épineuses, Chupin se mit à +gratter furieusement ses cheveux jaunes. + +--Mauvaise affaire... grommelait-il. Des vicomtes comme celui-là ne se +font pas afficher sur le Bottin... Enfin, je le trouverai toujours... + +Ce qui n’empêche pas qu’il se retira très-contrarié. + +--Pas de chance au bâtonnet, pensait-il, tout en gagnant d’un bon pas +son domicile. Je vais perdre ma soirée à chercher l’adresse de mon +brigand... A qui la demander?... Au concierge de Mme d’Argelès?... La +connaît-il?... Au domestique de M. Wilkie?... Ce serait dangereux. + +Il songeait à aller rôder autour de l’hôtel de M. de Valorsay, et à +offrir quelque chose adroitement à l’un des valets, quand en traversant +le boulevard, la vue du restaurant Brébant fit jaillir dans sa cervelle +l’idée qu’il cherchait en vain. + +--A moi la pose! gronda-t-il, mon homme est pincé!... + +Et aussitôt, sûr de son projet, il entra dans le café le plus voisin. + +--Un bock, garçon!... commanda-t-il, et tout ce qu’il faut pour écrire. + +C’était un souvenir de certaine industrie inavouable qu’il avait jadis +exercée, qui venait de fournir à Victor Chupin un moyen de sortir +d’embarras. + +En tout autre occasion, il eût hésité à employer un expédient aussi +hasardé, mais le caractère de ses adversaires justifiait tout, le temps +pressait et il n’avait pas le choix des ressources... + +Dès que le garçon l’eut servi, il avala son verre de bière pour aider +l’inspiration, et prenant la plume, il écrivit de sa plus belle écriture +qui n’était pas belle: + +«_Mon cher vicomte._ + +«_Voici les cent francs que j’ai perdus hier soir au piquet... A quand +ma revanche?..._ + +«_Ton ami_, +VALORSAY.» + +Cette lettre achevée, il la relut par trois fois, très-inquiet de savoir +si c’était bien là le style qu’emploient des gens «très-chic» qui se +renvoient de l’argent... Franchement, il doutait... Ainsi sur le +brouillon, il avait écrit «bezigue,» et sur la copie, il l’avait +remplacé par «piquet,» qui lui avait paru un jeu aristocratique. + +--Mais bast!... se dit-il, on n’y regardera pas de si près! + +Et comme la lettre était sèche, il la plia et la glissa dans une +enveloppe en y joignant un billet de cent francs qu’il tira d’un vieux +portefeuille. + +Sur l’enveloppe, il écrivit: + + _A Monsieur le vicomte de Coralth,_ + _En Ville._ + +Ces mesures prises, il paya sa consommation, et d’un pied fiévreux +courut jusqu’au restaurant Brébant. Deux garçons flânaient devant la +porte, et leur montrant la lettre: + +--Connaissez-vous ce nom?... demanda-t-il poliment. Un monsieur qui +sortait de chez vous a laissé tomber cela, j’ai couru après lui pour le +lui rendre... impossible de le rejoindre... + +Les deux garçons examinèrent l’adresse. + +--Coralth... répondirent-ils, nous ne connaissons que lui... ce n’est +pas un client, mais il vient ici quelquefois... + +--Et où demeure-t-il? + +--Pourquoi? + +--Pour lui porter cette lettre, donc! + +Les garçons haussèrent les épaules... + +--Laissez donc, firent-ils, ce n’est pas la peine de vous déranger. + +C’était là que Chupin, qui avait prévu l’objection, les attendait... + +--Excusez, fit-il, c’est qu’il y a de l’argent dans la lettre. + +Et entre-bâillant l’enveloppe, il montra le billet de cent francs. + +Dès lors, pour les garçons, la question changea. + +--C’est différent, prononça l’un d’eux, du moment qu’il y a de l’argent, +vous devez rendre... Mais vous seriez bien bon de courir... Remettez +cela ici, au comptoir, et la première fois que le vicomte viendra, on le +lui rendra... + +Un frisson courut le long de l’échine de Chupin, il vit son billet +perdu. + +--Ah! je la trouve mauvaise, s’écria-t-il. Laisser ma trouvaille ici?... +Jamais de la vie!... Et cette petite récompense honnête, qui donc +l’aurait?... Un vicomte, c’est toujours généreux, celui-là est capable +de me mettre vingt francs dans la main... C’est pourquoi je veux son +adresse. + +L’objection était de nature à toucher les garçons, ils trouvèrent que le +«jeune homme» avait raison, mais ils ignoraient l’adresse de M. de +Coralth et ne voyaient nul moyen de se la procurer. + +--A moins cependant, observa l’un d’eux, que le chasseur ne la sache... + +Le chasseur, appelé, se souvint qu’une fois il était allé chercher un +pardessus chez M. de Coralth. + +--J’ai oublié son numéro, déclara-t-il, mais je suis sûr qu’il demeure +rue d’Anjou, presque au coin de la rue de la Ville-l’Évêque... + +Le renseignement ne brillait pas par sa précision, mais il devait +suffire à un Parisien pur sang tel que Victor Chupin. + +--Bien des merci de l’obligeance, m’sieu, dit-il au chasseur... Avec vos +indications, un aveugle de naissance n’irait peut-être pas tout droit +chez M. de Coralth, mais, moi, j’y vois clair, et j’ai une langue... Et +vous savez, s’il y a une récompense, comptez sur moi, je repasserai +payer une tournée... + +--Et si vous ne dénichez pas votre individu, ajoutèrent les garçons, +rapportez le billet de banque ici, on le lui rendra. + +--Naturellement!... répondit Chupin, qui prononçait «turellement».... +Jusqu’au plaisir, messieurs... + +Et il s’éloigna à grandes enjambées. + +--Revenir... grommelait-il, plus souvent! Tas de farceurs, j’ai vu le +moment où ils posaient la main sur mon «image de changeur!» + +Mais la frayeur qu’il avait eue s’était dissipée, et tout en prenant au +plus court pour gagner le faubourg Saint-Denis, il s’applaudissait du +succès de son stratagème. + +--Car voilà mon vicomte pincé, pensait-il... La rue d’Anjou-Saint-Honoré +n’a pas cent numéros, et quand je devrais aller de porte en porte, ce +serait vite fait!... + +Il trouva sa mère en train de tricoter, comme toujours, quand il rentra. + +C’était le seul travail que sa cécité, presque complète, lui permît, et +elle s’y employait avec acharnement. + +--Ah!... te voilà, Toto, fit-elle joyeusement; je ne t’espérais pas +sitôt... Sens-tu la bonne odeur?... Comme tu dois être très-fatigué, +ayant passé la nuit, je t’ai mis le pot-au-feu... + +Comme toutes les fois lorsqu’il rentrait, Chupin embrassa la digne femme +avec cette tendresse respectueuse qui avait si fort surpris M. Fortunat. + +--Tu es toujours trop bonne!... fit-il. Et moi, malheureusement, je ne +puis rester dîner avec toi. + +--Tu me l’avais promis, cependant. + +--C’est vrai, m’man, mais les affaires, vois-tu, les affaires... + +La brave femme hocha la tête. + +--Toujours des affaires!... fit-elle. + +--Dame!... quand on n’a pas dix mille francs de rentes!... + +--Oui, tu es devenu travailleur, Toto, et cela me rend bien heureuse, +mais tu es trop ardent après l’argent, et cela me fait peur... + +--C’est-à-dire que tu crains que je fasse quelque chose qui ne soit pas +honnête... Eh bien! et toi donc, m’man, et m’sieu André... crois-tu que +je vous oublie? + +La brave femme se taisant, il passa dans la soupente qu’il appelait +pompeusement sa chambre, et rapidement il échangea son costume,--le plus +neuf et le plus beau qu’il eût,--contre un vieux pantalon à carreaux, +une blouse de laine noire et une casquette de toile cirée. + +Et quand il eut achevé et donné à ses cheveux un certain tour, +véritablement il fut méconnaissable. + +Au lieu et place de l’employé de M. Fortunat apparaissait un de ces +louches garnements qui font leur journée de six heures du soir à minuit, +autour des cafés et des théâtres, et qui, tant que le jour dure, +battent des cartes grasses dans les bouges des barrières. + +C’était l’ancien Chupin qui ressuscitait... Toto Chupin tel qu’on +l’avait connu avant sa conversion. + +Et lui-même, se donnant un dernier coup d’œil dans le petit miroir +suspendu au-dessus de sa table, fut étonné de sa physionomie... + +--Cristi! murmura-t-il, je marquais mal, dans ce temps-là! + +Il avait pris toutes sortes de précautions pour ne faire aucun bruit en +s’habillant, mais en vain. Sa mère, avec cette prodigieuse acuité d’ouïe +des aveugles, avait suivi tous ses mouvements aussi sûrement que si elle +eût été près de lui, y voyant... + +--Tu viens de te changer, Toto? demanda-t-elle. + +--Oui, m’man... + +--Pourquoi as-tu mis ta blouse, mon fils? + +Si accoutumé qu’il fût à l’étrange perspicacité de sa mère, il fut +stupéfait... Mais il ne songea pas à nier... Elle n’eût eu qu’à étendre +la main pour s’assurer qu’il mentait. + +--C’est pour une course que j’ai à faire, répondit-il. + +Le visage si doux de l’aveugle était devenu sévère. + +--Tu as donc besoin de te déguiser?... prononça-t-elle. + +--Mais, m’man... + +--Tais-toi, mon fils!... Quand on veut n’être pas reconnu, c’est qu’on +va faire quelque chose de mal... Depuis que ton patron est venu ici, tu +me caches quelque chose... Ne sais-tu donc pas que je ressens tout ce +qui se passe en toi!... Prends garde, Toto!... Depuis que j’ai entendu +la voix de cet homme, je suis sûre qu’il est capable de te pousser à +quelque crime, comme les autres, autrefois... + +L’aveugle prêchait un converti. + +Depuis deux jours, le «pisteur d’héritages» se montrait sous un aspect +si étrange, que Chupin, à part soi, s’était promis de changer de patron. + +--Je te jure de le «lâcher,» m’man, déclara-t-il, ainsi, rassure-toi. + +--Bien!... Mais en ce moment, où vas-tu? + +Il n’était qu’un moyen de rassurer complétement la digne femme, c’était +de lui tout confier. + +Ainsi fit Chupin, avec la dernière franchise. + +--Eh bien!... reprit-elle, quand il eut fini, tu vois avec quelle +facilité tu te laisserais entraîner!... Comment as-tu pu te charger de +faire ce honteux métier d’espion, toi qui sais où il peut conduire!... +C’est la protection du bon Dieu qui t’a sauvé cette fois-ci d’une action +que tu te serais reprochée toute la vie... Les intentions de ton patron +sont bonnes, maintenant; elles étaient criminelles, quand il t’a +commandé de suivre cette Mme d’Argelès... Pauvre femme!... elle +s’était sacrifiée pour son fils, elle se cachait de lui, et tu +travaillais à la trahir!... Pauvre créature... Ah! qu’elle a dû souffrir +et comme je la plains!... Être ce qu’elle est et se voir dénoncée à son +fils!... Moi qui ne suis qu’une malheureuse, je serais morte de +honte!... + +Chupin se mouchait à faire trembler les vitres, ce qui était sa manière +de dissimuler son émotion quand elle allait jusqu’aux larmes... + +--Tu parles comme une bonne femme de mère que tu es, s’écria-t-il enfin, +et je suis plus fier de toi que si tu étais la plus belle dame et la +plus riche de Paris, parce-que tu es la plus honnête et la plus +vertueuse, et je ne serais qu’un lâche, «un feignant,» le dernier des +propre-à-rien, si je te causais un chagrin... Et si jamais on me prend +«à filer» quelqu’un d’un pied, je veux qu’on me coupe l’autre... Mais +pour cette fois... + +--Pour cette fois, va, Toto, je suis tranquille... + +Il partit le cœur plus léger, et bientôt ne songea plus qu’à la +mission dont il était chargé. + +Ce n’était pas par pure fantaisie qu’il avait changé de costume. Son +imprudence de la nuit précédente, chez Brébant, devait avoir fixé sa +physionomie dans la mémoire du vicomte de Coralth, et au moment de +s’attacher à ses pas, il importait de dérouter autant que possible ses +investigations... + +Cependant, il arrivait à la rue d’Anjou-Saint-Honoré, il commença +bravement ses recherches. + +Elles ne furent pas heureuses tout d’abord. Partout où il entrait pour +demander le vicomte, on lui répondait qu’on ne le connaissait pas. + +Il avait déjà visité la moitié de la rue, lorsqu’il arriva à une des +plus belles maisons, devant laquelle stationnait, toute pleine de pots +de fleurs, une de ces voitures basses et plates qu’emploient les +jardiniers... + +Un vieux homme, qui parut à Chupin être le concierge de la maison, et un +domestique en gilet rouge déchargeaient les pots du fleurs et les +rangeaient en ligne sous la porte cochère. La voiture vide, elle partit. +Aussitôt Chupin s’avança, et, s’adressant au concierge: + +--M. le vicomte de Coralth? demanda-t-il. + +--C’est ici... Que lui voulez-vous?... + +Ayant prévu cette question, Chupin avait préparé une réponse. + +--Bien sûr, fit-il, je ne viens pas le chercher pour lui payer la +goutte... Mais voilà la chose: Je traversais le passage de la Madeleine, +une femme superbe m’appelle et me dit: «M. de Coralth demeure dans la +rue d’Anjou, mais je ne sais pas son numéro. Je ne peux pas aller le +demander de porte en porte, allez-y, et si vous me rapportez ici son +adresse, vous aurez cent sous!...» Voilà les cent sous gagnés. + +Servi par sa vieille expérience parisienne, Chupin avait si bien choisi +le prétexte qu’il fallait, que ses deux auditeurs éclatèrent de rire... + +--Eh bien!... père Moulinet, s’écria le domestique à gilet rouge, qu’en +dites vous? Est-ce pour avoir votre adresse que des femmes superbes +donneraient cent sous?... + +--Pour ça, non!... Mais ce n’est pas à vous non plus qu’une femme +enverrait des fleurs comme celles que voilà... toutes fleurs +rarissimes!... + +Chupin se retirait en saluant; le concierge l’arrêta. + +--Vous qui faites si bien les commissions, lui dit-il, nous +épargneriez-vous la peine de monter tous ces pots au second, si on vous +offrait un bon verre de vin?... + +Nulle proposition ne pouvait être plus agréable à Chupin... + +Si porté qu’il fût à s’exagérer ses moyens et la fécondité de ses +ressources, jamais il ne s’était flatté de l’espoir de franchir le seuil +de M. de Coralth. + +Or, il avait compris, sans grands efforts d’imaginative, que le +domestique à gilet rouge était au service du vicomte, et que c’était +chez le vicomte qu’il s’agissait de monter les fleurs... + +Cependant, il sut dissimuler sa satisfaction, qui eût pu paraître +singulière. + +--Un verre de vin!... fit-il d’un ton maussade... Vous en mettrez bien +deux... + +--Eh!... je mettrai la bouteille entière, mon garçon, si le cœur vous +en dit, répondit le domestique, avec cette facilité charmante des gens +qui font leurs générosités aux dépens d’autrui. + +--Alors, s’écria Chupin, j’en suis!... + +Et se chargeant de plusieurs pots, avec cette dextérité des gamins qui +gagnent leur vie au marché aux fleurs, il ajouta: + +--Montrez-moi le chemin. + +Le domestique et le concierge le précédèrent dans l’escalier, sans rien +porter, comme de raison, et arrivés au second étage, ayant ouvert une +porte, ils dirent: + +--C’est ici, entrez!... + +Chupin se doutait bien que M. de Coralth devait être mieux logé qu’il ne +l’était, lui, rue du Faubourg-Saint-Denis, mais c’est à peine s’il avait +l’idée du luxe qui éclatait dans l’antichambre. + +La lanterne, pendue au plafond lui parut une pure merveille, et les +banquettes lui semblaient bien autrement superbes que le canapé de M. +Fortunat. + +--Le brigand ne s’amuse pas à des coquineries de deux sous... +pensa-t-il. Monsieur travaille dans le grand genre... Décidément, ça ne +pouvait pas durer, cette vie-là! + +Il s’agissait de renouveler les fleurs des jardinières de toutes les +pièces, et aussi celles d’une petite serre très-habilement prise moitié +sur le balcon, moitié sur une jolie pièce tendue de soie à grands +ramages, qui servait de fumoir. Or, le concierge et le domestique se +bornant à surveiller Chupin et à lui donner des ordres, il se trouva +visiter tout l’appartement. + +Il admira le salon encombré de précieux bibelots; la salle à manger en +vieux chêne; la chambre à coucher, toute capitonnée, avec son lit monté +sur une estrade comme un trône, et une sorte de bibliothèque avec de +grandes armoires pleines de livres richement reliés. + +Tout cela était beau, somptueux, magnifique; Chupin admirait mais +n’enviait pas ce luxe. Il se disait que si jamais il arrivait à amasser +honnêtement une grande fortune, son appartement serait tout autre. Il +eût souhaité plus de simplicité, quelque chose de plus mâle, moins de +velours et de satin, de tapis, de tentures, de glaces, de capitons... + +Ce sentiment ne l’empêchait pas de se récrier à chaque pièce où il +entrait, et il avait l’art de donner tant de naïveté à son admiration, +que le domestique, flatté comme s’il eût été le propriétaire, mit une +sorte de vanité à lui tout faire examiner. + +Il lui montra la cible devant laquelle tous les matins, pendant une +heure, M. le vicomte s’exerçait avec un pistolet de salon... car M. le +vicomte était de première force au pistolet, et, à vingt pas, logeait +huit balles sur dix dans le goulot d’une bouteille. + +Il lui exhiba les épées de combat de M. le vicomte, car à l’épée M. le +vicomte était aussi fort qu’au pistolet, il prenait tous les jours une +leçon d’une heure d’un des meilleurs maîtres d’armes de Paris et ses +duels avaient toujours été heureux. + +Il lui fit voir encore le costume de chambre de velours bleu de M. le +vicomte, ses pantoufles fourrées et jusqu’aux chemises soutachées de +soie qu’il mettait pour se coucher... + +Mais ce fut le cabinet de toilette qui émerveilla et stupéfia Chupin. + +Il resta béant, lorsqu’il vit l’immense table de marbre blanc, avec ses +trois cuvettes, ses éponges, ses boîtes, ses pots, ses flacons, ses +godets de toutes sortes; quand il compta les brosses par douzaines, +molles ou dures, pour la tête, la barbe, les mains, pour les frictions +et pour oindre de cosmétique la moustache et les sourcils... + +Jamais il n’avait vu rassemblés tant d’instruments bizarres, d’argent ou +d’acier, pinces, couteaux, canifs, ciseaux, grattoirs, limes, +bistouris... + +--On se croirait chez un pédicure ou chez un dentiste, dit-il au +domestique... Est-ce que votre bourgeois se sert de cela tous les +jours?... + +--Certainement... et plutôt deux fois qu’une... pour sa toilette. + +Chupin ne put dissimuler une grimace, et d’un ton d’ébahissement +narquois: + +--Eh bien! fit-il, excusez!... il doit avoir la peau propre! + +Les autres éclatèrent de rire, et le concierge, après un regard +d’intelligence jeté au domestique, dit entre haut et bas: + +--Dame! c’est son état à cet homme d’être joli garçon. + +Le grand mot était lâché! + +Désormais Chupin était sûr de ce que lui avait fait soupçonner ce logis +voluptueusement coquet et ouaté de toutes les recherches délicates et +exquises comme le sanctuaire d’une idole. + +Pendant qu’on changeait les jardinières, d’ailleurs, et dans +l’intervalle des neuf ou dix voyages qu’il avait faits de la porte +cochère à l’appartement, Chupin avait écouté sournoisement et surpris +entre le domestique et le concierge des lambeaux de phrases qui +l’avaient singulièrement éclairé. + +Sans compter qu’à tout moment, dès qu’il s’agissait de placer une plante +dans un endroit plutôt que dans un autre, le domestique prononçait, +comme un argument péremptoire, que la baronne tenait à ce que cela fût +ainsi, ou que la baronne serait plus contente de tel arrangement, ou +encore qu’il se conformait aux ordres que lui avait donnés la baronne. + +D’où Chupin, forcément, avait conclu que ces fleurs étaient envoyées par +une baronne, et qu’elle n’était pas sans quelques droits sur +l’appartement... + +Mais comment se nommait-elle?... + +Il manœuvrait assez adroitement pour le savoir, tout en dégustant un +verre de vin qu’on lui avait servi, quand on entendit dans la cour le +roulement d’une voiture... + +--Parions que voici Monsieur qui arrive, s’écria le domestique en se +précipitant à la fenêtre... + +Chupin s’élança pour regarder aussi, et aperçut un très-élégant coupé +bleu attelé d’un cheval de prix... mais il ne vit pas le vicomte. + +M. de Coralth montait déjà l’escalier quatre à quatre, et la seconde +d’après, il entra en criant d’une voix irritée: + +--Florent!... Eh bien, qu’est-ce que cela signifie? Vous laissez toutes +les portes ouvertes?... + +Florent, c’était le domestique à gilet rouge. + +Il haussa légèrement les épaules, en serviteur trop avant dans les +secrets de son maître pour avoir rien à en craindre, et du ton le plus +calme: + +--Si la porte est ouverte, répondit-il, c’est que Mme la baronne +vient d’envoyer des fleurs... un dimanche!... drôle d’idée... Et +même--ajouta-t-il en montrant Chupin, j’offre un verre de vin à ce brave +garçon et au père Moulinet, qui m’ont aidé. + +Chupin, tant qu’il pouvait, se dissimulait et se faisait petit, +tremblant d’être reconnu. + +M. de Coralth ne fit seulement pas attention à lui... Sa charmante +physionomie, toujours si souriante, était bouleversée, et la symétrie de +ses beaux cheveux blonds était dérangée. Évidemment, quelque désagrément +lui survenait. + +--Je vais ressortir, dit-il à son domestique, mais avant j’ai deux +lettres à écrire que vous porterez immédiatement. + +Il passa dans le salon, sur ces mots, et Florent n’attendit pas que la +porte fût refermée pour lâcher un maître juron. + +--Que le diable t’emporte! s’écria-t-il... Chien de métier!... Voici +qu’il faut me mettre en course, maintenant... Il est cinq heures et j’ai +rendez-vous à cinq heures et demie!... + +Une soudaine espérance fit battre le cœur de Chupin. + +Il toucha du doigt le bras du domestique, et de l’air et du ton les plus +engageants: + +--Je n’ai rien à faire, moi, m’sieu, dit-il, et votre vin est si bon que +si vous vouliez seulement me payer l’usure de mes souliers, je me +chargerais de vos commissions... + +La tournure de Chupin n’était pas de nature à inspirer grande confiance, +de là vient probablement que le domestique répondit: + +--Ce n’est pas de refus, mais... vous comprenez, cela dépendra. + +Le vicomte n’en avait pas long à écrire. + +Il ne tarda pas à reparaître, tenant à la main deux lettres qu’il jeta +sur la table en disant: + +--L’une de ces lettres est pour Mme la baronne. Vous ne la remettrez +qu’à elle-même ou à sa femme de chambre... il n’y a pas de réponse... +Vous porterez ensuite l’autre à son adresse, et vous attendrez qu’on +vous donne un mot que vous mettrez sur mon bureau... et hâtez-vous. + +Ayant dit, M. le vicomte de Coralth sortit comme il était entré, tout +courant, et bientôt retentit le roulement de son coupé... + +Florent, le domestique à gilet rouge, était cramoisi de colère... + +--Là!... fit-il, s’adressant plus à Chupin qu’au concierge, que vous +disais-je?... Une lettre à remettre à la baronne en mains propres ou à +la femme de chambre... et en cachette, comme de juste, sans que le +baron, qui est le jobard de la chose, s’en doute... Il n’y a que moi +pour faire cette commission-là... + +--Celle-là, bon!... objecta Chupin, mais l’autre?... + +Le domestique n’avait pas encore examiné la seconde lettre. + +Il la prit sur la table, et tout en examinant l’adresse: + +--Celle-ci, mon garçon, répondit-il, on peut vous la confier... et c’est +fort heureux, vraiment, car elle n’est pas pour la maison d’à côté... +Les maîtres, ma parole, sont prodigieux!... Vous arrangez vos petites +affaires pour vous donner un peu de bon temps, et au moment où vous vous +croyez libre, paf!... ils vous envoient aux cinq cents diables, sans +vous demander seulement si cela vous convient... Sans votre bonne +volonté, je ratais un dîner avec des femmes charmantes... Mais surtout, +ne flânez pas en route... je me «fends» de l’impériale de l’omnibus... +Et vous avez entendu, il y a une réponse... Vous la remettrez à M. +Moulinet, qui, en échange, vous donnera quinze sous pour la course et +six sous pour l’omnibus, total: un franc zéro cinq... autrement dit en +chiffres ronds, une belle pièce de vingt sous... Après cela, vous savez, +si vous pouvez extirper un pourboire aux gens chez qui vous allez... je +vous le donne. + +--Compris, m’sieu!... Le temps de rendre une réponse à la femme superbe +qui m’attend au passage de la Madeleine, et je file... Passez-moi le +poulet. + +--Voilà!... dit le domestique au gilet rouge en tendant la lettre. + +Mais au premier regard qu’il jeta sur l’adresse, Chupin devint tout +pâle et ses yeux s’écarquillèrent prodigieusement. + +Voici ce qu’il avait lu: + + _Madame Paul--débitante de tabac--quai de la Seine, + à la Villette._ + +Quelque grand que fût son empire sur lui, son émotion avait été trop +visible pour n’être pas remarquée des autres. + +--Qu’avez-vous?... lui demandèrent-ils ensemble, qu’est-ce qui vous +prend? + +Un puissant effort de volonté lui avait déjà rendu son sang-froid, et +prompt à couvrir sa faute d’un prétexte: + +--J’ai, répondit-il d’un ton maussade, que je me dédis... Me donner +quinze sous pour mesurer le trottoir d’ici à La Villette... vous ne le +voudriez pas. Ce n’est pas une course, ça, m’sieu; c’est un voyage... + +Son explication passa sans difficulté; on crut simplement qu’il abusait +du besoin qu’on avait de lui... c’était si naturel! + +--Une carotte, quoi! fit le domestique à gilet rouge; eh bien, soit! +vous aurez trente sous... mais en route! + +--On part! s’écria Chupin; à tantôt... + +Et imitant avec une perfection désolante pour les oreilles le sifflet +d’une locomotive, il s’élança dehors avec une rapidité du meilleur +augure... + +Seulement, dès qu’il fut à vingt pas de la maison, il s’arrêta court. + +D’un œil expérimenté, il examina le terrain autour de lui, et avisant +un coin obscur il courut s’y blottir. + +--Cet imbécile à gilet rouge va sortir, pensait-il, pour porter la +lettre à cette fameuse baronne, je le suis, je regarde où il entre, +et... v’lan dans le noir!... Je découvre le nom de la bonne... dame +charitable un petit sou, s’il vous plaît... qui fleurit si bien ce +brigand de vicomte. + +L’heure et le jour servaient ses intentions. La nuit venait, hâtée par +un brouillard assez épais, les réverbères n’étaient pas encore allumés +et comme on était dimanche, presque toutes les boutiques étaient +fermées. + +Même, il faisait si sombre, qu’il s’en fallut de rien que Chupin ne +reconnût pas Florent, lorsqu’il sortit. + +Il ne ressemblait en rien, il est vrai, au domestique à gilet rouge de +tantôt. + +Ce garçon avait la clef de l’armoire aux vêtements de son maître, et il +l’utilisait à l’occasion, cela sautait aux yeux... Il s’était adjugé, ce +soir-là, un de ces pantalons de couleur tendre, dont M. de Coralth avait +la spécialité, une redingote à revers immenses, un peu étroite pour lui, +et un délicieux chapeau plat... + +--Et voilà! grommelait Chupin, qui s’était élancé sur ses traces... Où +il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir... + +Ce n’est pas à moi que mes domestiques la feront, celle-là, quand j’en +aurai.... + +Mais il s’interrompit, s’effaçant prudemment contre une porte cochère. + +Le brillant Florent sonnait à la porte d’une des plus somptueuses +habitations de la rue de la Ville-l’Évêque. + +On lui ouvrit, il entra. + +--Eh bien! pensa Chupin, ça n’a pas été long... Pas bêtes, le vicomte et +la baronne... Quand on a des fleurs à s’envoyer, c’est commode d’être +voisins... + +Déjà, il avait exploré les environs et aperçu un vieux bonhomme qui +fumait sa pipe sur le seuil de sa boutique. Il s’en approcha, et +très-poliment: + +--Pourriez-vous me dire, m’sieu, interrogea-t-il, à qui cette grande +bâtisse?... + +--C’est l’hôtel du baron Trigault, répondit l’inconnu sans quitter sa +pipe. + +--Merci, m’sieu, fit gravement Chupin, et excusez... si je vous ai +demandé ça, c’est que je cherche une maison à acheter... + +Et sur ce, après avoir répété quatre ou cinq fois le nom de Trigault +pour bien l’enfoncer dans sa mémoire, il se mit à jouer des jambes +consciencieusement, dans la direction de la Villette. + +Tout marchait comme sur des roulettes, mieux et mille fois plus vite +qu’il n’eût osé seulement le souhaiter; il eût dû être ravi... Eh bien! +non, tant il est vrai que le succès rend exigeant. + +La lettre qu’il portait le brûlait comme s’il eût eu un fer rouge dans +la poche. + +--Mme Paul... grommelait-il. Pour sûr, cette dame est la légitime de +mon brigand... D’abord, Paul, c’est son prénom à lui... Ensuite, on +m’avait dit qu’elle avait acheté la gérance d’un bureau de tabac... +c’est donc bien cela, en plein!... Moi qui les croyais brouillés à mort, +le mari et la femme, les voilà qui s’écrivent... + +Pour connaître le contenu de cette missive, Chupin eût donné, ainsi +qu’il le disait, une chopine de son sang... L’idée de l’ouvrir lui était +bien venue, et ce n’était pas, il faut en convenir, d’honorables +scrupules de délicatesse qui l’avaient arrêté... + +Ce qui l’avait arrêté, c’était un coquin de cachet de cire grenat, +pailletée d’or, très-soigneusement appliqué, et qui eût infailliblement +trahi la moindre tentative d’effraction. + +Chupin portait la peine des défauts de Florent. Ce cachet était une +précaution du vicomte contre l’incurable curiosité de son domestique. + +Le brave garçon en était donc réduit à lire et à relire la suscription, +et à flairer le papier qui embaumait la verveine et l’iris. + +Mais son esprit prompt et hardi aux soupçons s’égarait en conjectures +inouïes... + +Entre cette lettre destinée à la femme de M. de Coralth et la lettre +portée à la baronne, Chupin croyait entrevoir une relation... Et +pourquoi non?... N’avaient-elles pas été écrites ensemble et sous +l’empire d’un même sentiment: une contrariété? + +Il est vrai qu’il s’épuisait à chercher un rapport vraisemblable entre +la débitante de tabac de la Villette et la baronne millionnaire de la +rue de la Ville-l’Evêque... + +Cependant, si l’imagination de Chupin trottait, ses jambes ne restaient +pas inactives... Il remonta l’interminable rue Lafayette, déboucha au +haut du faubourg Saint-Martin, traversa le boulevard extérieur et enfin +reprit haleine à la rue de Flandre. + +--M’y voici!... murmura-t-il, et un peu plus vite qu’un omnibus... + +Le quai de la Seine, où il se rendait, est une large voie qui se +prolonge entre la rue de Flandre et le canal de l’Ourcq. + +A gauche, elle est bordée de bicoques, d’affreuses petites masures, de +chantiers et d’immenses dépôts de charbon. + +A droite, du côté du canal, ce ne sont que pauvres échoppes et magasins +provisoires, bâtis de boue et de plâtras, laids, sales, enfumés... + +Dans le jour, pas de quartier plus vivant et plus bruyant que ce quai, +où se concentre l’immense mouvement du port de la Villette... + +Rien de plus lugubre le soir, quand les chantiers sont fermés, quand les +rares becs de gaz ajoutent à l’horreur des ténèbres, lorsqu’il n’y a, +pour rompre le silence, que le clapotement de l’eau troublée par quelque +marinier écopant son bateau... + +--Sûr, le vicomte se sera trompé, pensait Chupin, il n’y a pas de débit +sur ce quai. + +Si, cependant... Ayant dépassé la rue de Soissons, il aperçut au loin, +expirant dans la brume, la lueur rougeâtre d’une lanterne de marchand de +tabac... + + + + +X + + +Touchant au but, Chupin ralentit le pas, et c’est avec les plus savantes +précautions qu’il s’approcha de la boutique, jusqu’à coller son museau +futé contre le vitrage... + +Il jugeait utile de voir, avant de se montrer, et d’étudier l’intérieur +du dehors pour composer son entrée. + +Et certes, rien ne l’empêchait d’observer à son aise, et longuement. + +La nuit était noire, le quai désert. Personne, pas un bruit, rien... Le +brouillard épais et puant étouffait jusqu’aux joyeuses rumeurs de la +barrière voisine. + +C’était sinistre à donner le frisson à ce vieux gamin de Paris, qui +n’était guère impressionnable, cependant, et qui dans les coins les plus +perdus de «sa ville» se sentait chez lui autant qu’un bourgeois dans les +différentes pièces de son appartement. + +--Il faut, pensait-il, que la légitime de ce scélérat de Coralth ait +moins de cent mille livres de rente pour être venue s’établir ici... + +Et en effet, rien d’affreux comme la maison où était installé le débit +de tabac... C’était une bicoque à un seul étage, bâtie, selon +l’expression populaire, de boue et de crachat, toute branlante et tout +en ruines, étayée de deux côtés, et dont on avait masqué les lézardes en +clouant des vieilles planches de bateaux contre la façade... + +--Positivement, se dit Chupin, je ne serais pas tranquille là-dedans, +les jours de grand vent... + +La boutique elle-même, assez grande, mais sordide et repoussante de +malpropreté, criait misère... Le long des murs, dont le crépi +s’écaillait, l’humidité suintait en larmes verdâtres... + +Le carreau disparaissait sous une couche épaisse et inégale, de cette +boue de charbon noire et gluante, qui est le sol même du quai de la +Seine... + +Un marchand de démolitions avait vendu au hasard le mobilier: le +comptoir, avec ses quatre pots de grès, et ses deux paires de balances, +et aussi les vitrines dépareillées où on apercevait des pipes et des +papiers à cigarettes, des petits verres et plusieurs bouteilles à +étiquettes bariolées, cinq ou six boîtes de cigares et quelques paquets +de tabac, mouillé, on le devinait, autant qu’une éponge qu’on retire de +l’eau... + +Comparant ce bouge lugubre au voluptueux intérieur du vicomte de +Coralth, Chupin se sentait le cœur serré, et la colère bouillait dans +ses veines... + +--Rien que pour ça, grondait-il, les dents serrées, on devrait le +fusiller, le propre-à-rien!... Laisser crever sa femme de faim!... + +Car c’était bien la femme de M. de Coralth qui tenait ce débit. + +Chupin, qui l’avait vue autrefois, la reconnaissait derrière son +comptoir, encore qu’elle fût cruellement changée et à peine +reconnaissable. + +--C’est bien elle, murmurait-il... C’est bien Mlle Flavie. + +Il lui donnait son nom de jeune fille.--Pauvre femme!... + +Pauvre créature!... en effet!... Sans doute, elle était jeune encore; +mais le malheur, les chagrins, les regrets, les privations horribles, +les jours employés à se procurer sa chétive existence, les nuits +consumées dans les larmes, l’avaient, bien avant l’âge, vieillie, fanée, +flétrie, détruite... + +La chétive clarté d’une lampe au schiste, accrochée au plafond, tombant +d’aplomb sur son visage, en accentuait encore la pâleur et la maigreur, +projetant des ombres noires sous ses sourcils, et faisant saillir, comme +ceux d’un squelette, les os de ses tempes et de ses mâchoires... + +De sa beauté, qui avait été saisissante, rien ne restait que ses +cheveux, encore magnifiques, mais ternes et emmêlés, comme si le peigne +ne les eût pas touchés depuis des semaines, et aussi ses grands yeux +noirs démesurés, qui brillaient d’un éclat phosphorescent, l’éclat de la +fièvre qui couve comme un incendie, qui mine sourdement, brûle et tue... + +En elle, d’ailleurs, tout trahissait d’horribles revers, portés sans +dignité. + +Si elle avait lutté, autrefois, dans les commencements, elle ne luttait +plus, on le voyait... + +Son costume, sa robe de soie honteusement délabrée, sa capeline +crasseuse, révélaient la plus profonde incurie, l’abandon complet de +soi, cette indifférence morbide qui suivent les grandes catastrophes +dont on n’espère pas se relever... + +--Ce que c’est que de nous!... songeait philosophiquement Chupin. Une +fille élevée comme une reine, à faire ses quatre volontés... Hein!... si +on lui avait prédit cela, dans le temps, si on lui avait dit qu’il y a +des hauts et des bas... comme elle vous aurait ri au nez!... C’est que +je la vois encore, au temps où elle conduisait elle-même ses petits +chevaux gris... Et hue!... et hop!... et clic et clac!... Et gare +dessous, tant pis pour le monde!... Paris, c’était comme une grande +boutique, où elle n’avait qu’à choisir... Elle disait: «Je veux ça,» et +elle l’avait... Mais voilà!... Un joli garçon passe, on le demande pour +mari; papa, qui ne sait rien refuser, le donne... Et maintenant: «Pour +deux sous en carotte, bourgeoise, et bon poids!...» + +Ce qui l’attardait au vitrage, c’est qu’il distinguait fort bien que la +jeune femme causait avec une personne qui se trouvait dans une seconde +pièce dont la porte était grande ouverte, juste derrière le comptoir. + +Cette personne, Chupin eût donné bonne chose pour l’apercevoir +seulement... il n’y parvint pas. + +En désespoir de cause, il allait entrer, quand il vit la jeune femme se +dresser tout à coup et prononcer quelques mots d’un air mécontent. + +Et ses regards, au lieu de se tourner vers la porte de la seconde +pièce, se dirigeaient en face d’elle, vers un coin de la boutique... + +--Il y a donc quelqu’un là? se dit Chupin intrigué. + +Il changea de place, se haussa sur la pointe des pieds, pour regarder, +et en effet, il aperçut un petit garçon de trois à quatre ans, maigre, +au teint blafard, vêtu de haillons, qui jouait avec les débris d’un +cheval de carton. + +Cette vue le fit bondir... + +--Il y a un enfant!... gronda-t-il. Non-seulement le brigand «lâche» sa +femme, mais il laisse son moutard en plan!... Encore ça à mettre sur la +note, mon bonhomme, et nous compterons nous deux, et il faudra payer!... + +Sur cette menace, il entra brusquement. + +--Que faut-il vous servir, monsieur? demanda la jeune femme. + +--Rien, madame; je vous apporte une lettre. + +--A moi? Vous devez vous tromper. + +--Pardonnez-moi: vous êtes bien madame Paul? + +--Oui. + +--Alors, ceci est bien pour vous. + +Et il tendait la lettre que lui avait confiée Florent. + +La jeune femme, non sans hésitation, avançait la main, toisant le +commissionnaire d’un air surpris, lorsqu’enfin, apercevant l’écriture, +elle poussa un cri: + +--Ah! mon Dieu!... + +Et aussitôt, se retournant vers la porte ouverte derrière elle: + +--M. Mouchon, cria-t-elle, M. Mouchon! C’est de lui, c’est de mon mari, +c’est de Paul! Venez, venez!... + +Un homme d’une cinquantaine d’années, ventru, au crâne chauve et +déprimé, à l’air à la fois bête, égrillard et sournois, se montra +timidement, sa casquette à la main... + +--Eh bien! chère enfant, fit-il d’une voix flûtée, que vous disais-je: +tout vient à point à qui sait attendre... + +Elle avait brisé le cachet, elle lut d’un trait, avidement, puis tout à +coup, battant joyeusement des mains: + +--Il consent, s’écria-t-elle... Il a eu peur, il me prie seulement +d’attendre un peu, tenez, lisez!... + +Mais M. Mouchon ne pouvait pas lire sans ses lunettes, et il perdit bien +deux minutes à explorer ses poches avant de les trouver... + +Puis, quand il les eut chaussées, la lumière était si chétive, qu’il lui +fallut trois minutes encore pour déchiffrer la missive. + +Pendant ce temps, Chupin le détaillait et l’évaluait: + +--Qu’est-ce que ce vieux papa? pensait-il. Un rentier, cela se voit à +son linge... à moitié cossu, ses lunettes ne sont pas en or... marié, il +a une alliance au doigt... qui a une fille, les coins de sa cravate sont +brodés... qui demeure dans les environs, puisque bien mis comme il est +il a une casquette... Mais que faisait-il, dans la pièce à côté, sans +chandelle?... + +M. Mouchon avait achevé. + +--Que vous avais-je dit, prononça-t-il... A bon conseil, prompt +succès... + +--Oui, c’est vrai, vous avez raison! + +Elle avait repris sa lettre et, l’œil brillant de joie, la relisait, +comme pour bien s’en prouver la réalité. + +--Et maintenant, interrogea-t-elle, que faire?... Attendre, n’est-ce +pas?... + +Le vieux monsieur eut un soubresaut. + +--Jamais!... déclara-t-il, jamais!... Il faut battre le fer pendant +qu’il est chaud. + +--Cependant il me promet... + +--Promettre et tenir sont deux, et un bon tiens vaut mieux que deux tu +l’auras... + +--C’est qu’il demande une réponse... + +--Répondez-lui que qui paye ses dettes s’enrichit; payez, et vous serez +considéré... + +Mais il s’arrêta court, montrant à la jeune femme le commissionnaire +dont les yeux brillaient de la plus ardente curiosité... + +Elle comprit. Vivement elle emplit de liqueur un petit verre qu’elle +plaça devant Chupin, et lui offrit un cigare en disant: + +--Asseyez-vous, voici de quoi prendre patience en nous attendant. + +Et elle suivit le vieux monsieur dans la seconde pièce dont elle ferma +la porte. + +--Ça va bien! pensait Chupin, qui ne se sentait pas de joie; ça se +corse, on va commencer à rire... + +N’eût-il pas eu la précoce pénétration qu’il devait à sa vie accidentée, +la jeune femme, en dix mots, et le vieux monsieur, en six proverbes, en +avaient dit assez pour le mettre au courant de la situation. + +Il connaissait maintenant, croyait-il, le contenu de la lettre qu’il +venait d’apporter aussi parfaitement que s’il l’eût lue. + +Il s’expliquait l’air furieux de M. de Coralth, et l’ordre qu’il avait +donné de se hâter... + +Enfin, il voyait distinctement et comprenait la relation qu’il avait +tout d’abord vaguement soupçonnée entre la lettre à la baronne Trigault +et la lettre à l’épouse légitime, et que l’une était la conséquence de +l’autre... + +Et toutes les circonstances de cette affaire s’enchaînaient, +estimait-il, logiquement et comme fatalement. + +Abandonnée par son mari, Mme Paul avait fini par se lasser de la +misère et des privations... Elle s’était mise un beau matin à la +recherche de ce lâche, l’avait retrouvé et lui avait écrit: + + «Je consens à ne pas embarrasser ta vie, mais à la condition que tu + nous donneras le nécessaire, à moi, qui suis ta femme, à mon enfant + qui est le tien... Je veux tant, pour telle époque... Si tu me + refuses, j’apparais et je te perds... Le scandale ne me servira pas + de grand chose, c’est vrai, mais du moins je n’aurai plus à endurer + ce supplice de te savoir entouré de toutes les recherches du luxe, + pendant que je meurs de faim...» + +Oui, évidemment, elle lui avait écrit cela. Ce n’était pas le texte, +sans doute, c’était à coup sûr le sens. + +Et au reçu de sa lettre, Coralth, ainsi qu’elle venait de le dire, avait +été terrifié... Il n’avait que trop senti que du jour où sa femme se +montrerait et crierait sur les toits son vrai nom et son passé, c’en +serait fait de lui... + +Mais il n’avait pas d’argent... Les honnêtes jeunes messieurs comme le +vicomte de Coralth n’ont pas de réserve ni d’économies. C’est une des +fatalités de leur industrie d’être condamnés à une dépense constante. + +Alors, en cette périlleuse extrémité, le couteau sur la gorge, pour +ainsi dire, le brillant vicomte avait répondu à sa femme de prendre +patience, et écrit à la baronne pour la prier ou pour lui commander, +selon les termes où ils en étaient, de lui prêter la somme qu’on +exigeait de lui... + +Une particularité cependant intriguait Chupin. + +Il se rappelait avoir ouï dire, autrefois, que Mlle Flavie était la +fierté même, et qu’elle adorait son mari jusqu’à la folie... Ce grand +amour s’était donc évanoui!... La misère l’avait donc à ce point +détrempée et brisée, qu’elle se résignait à descendre aux plus honteuses +concessions. + +Si elle connaissait l’existence de son mari, comment ne préférait-elle +pas la faim, l’hôpital, la fosse commune, à un secours de lui? + +Qu’en un moment de rage, elle fût allée droit à lui, qu’elle l’eût +souffleté de toutes les infamies de son passé, en présence de ses +brillants amis... qu’elle l’eût perdu, ruiné, précipité dans la boue, +qu’elle se fût vengée enfin, Chupin eût admis cela... + +Il ne pouvait comprendre qu’une femme si jeune descendît jusqu’à tirer +parti de l’ignominie de l’homme qu’elle avait aimé, jusqu’à pratiquer le +chantage le plus déshonorant... + +--Le plan n’est pas d’elle, se dit Chupin, après avoir réfléchi... C’est +l’autre, le vieux «déplumé» qui aura machiné la chose... + +De cette façon, tout lui parut clair et comme prouvé, et il eût parié +son cou à couper, un enjeu sérieux, que rien ne lui échappait... + +Un moyen, du reste, s’offrait à lui de vérifier ses conjectures... + +La jeune femme, en se retirant dans la pièce voisine, n’avait pas emmené +son petit garçon. Il était toujours là, assis sur le pavé boueux de la +boutique, jouant avec son cheval de carton, sans bruit, comme les +enfants habitués à être rudoyés. + +Chupin l’appela. + +--Viens, mon petit, viens... + +Il se leva et timidement s’approcha, regardant cet étranger avec de gros +yeux remplis de défiance et d’étonnement. + +La repoussante malpropreté de ce pauvre petit était contre la mère une +terrible accusation... Ne l’aimait-elle donc pas?... L’incurie du +malheur a des bornes... Depuis combien de temps ne lui avait-on lavé ni +le visage ni les mains?... Ses vêtements tout souillés de taches +tombaient en loques... + +Il était gentil, cependant, et, malgré son air farouche, paraissait +intelligent... Il était blond et ressemblait à M. de Coralth d’une façon +frappante. + +Chupin le prit sur ses genoux, et après s’être assuré que la porte de +communication était bien fermée: + +--Comment t’appelles-tu, petit? demanda-t-il. + +--Paul. + +--Connais-tu ton papa? + +--Non. + +--Ta maman ne t’en parle donc jamais? + +--Oh! si!... + +--Que t’en dit-elle? + +--Qu’il est bien riche, bien riche!... + +--Et après?... + +L’enfant ne répondit pas, soit que sa mère ne lui eût rien dit autre +chose, soit que cet instinct qui précède l’intelligence comme l’aurore +le jour, l’avertît que devant un inconnu il devait se taire. + +--Il ne vient donc jamais vous voir, ton papa? insista Chupin. + +--Jamais. + +--Pourquoi?... + +--Maman est très-pauvre! + +--Et tu n’as pas envie d’aller le voir? + +--Je ne sais pas... Mais il viendra, lui, et il nous emmènera dans une +grande maison... Il faudra bien qu’il vienne, maman l’a dit, et il lui +donnera beaucoup d’argent et des belles robes, moi j’aurai des jouets +tout plein... + +Fixé de ce côté, Chupin continua: + +--Et ce vieux monsieur, qui est avec ta maman, de l’autre côté, tu le +connais... + +--Oh! oui... c’est Mouchon. + +--Qui ça, Mouchon? + +--C’est ce monsieur qui a ce beau jardin, vous savez bien, au coin de la +rue Riquet, où il y a des raisins si bons, j’irai avec lui en manger... + +--Vient-il vous voir souvent?... + +--Tous les soirs... Tiens, il a toujours des bonnes choses à manger dans +sa poche pour maman et pour moi. + +--Pourquoi donc se met-il dans la chambre à côté, sans lumière?... + +--Ah!... il dit comme cela qu’il ne faut pas que les pratiques le +voient... + +Poursuivre cet interrogatoire, faire de cet enfant l’innocent +dénonciateur de sa mère, eût été un acte abominable... Chupin sentit +qu’il avait déjà abusé. + +Il embrassa donc le petit garçon à la place la moins barbouillée de son +visage, et le posa à terre, en lui disant: + +--Va jouer. + +Avec une précision cruelle, le pauvre petit avait révélé le caractère de +sa mère... Que savait-il par elle de son père?... Qu’il était riche et +que, s’il revenait, il apporterait beaucoup d’argent et de belles +robes... Toute la jeune femme était là. + +Chupin pouvait s’enorgueillir de sa perspicacité: toutes ses +suppositions se trouvaient confirmées. + +Il n’était pas jusqu’au sieur Mouchon qu’il n’eût pénétré d’un coup +d’œil... Il avait reconnu un de ces vieux drôles ladres et vicieux +qui utilisent leurs loisirs au profit de leur dépravation, hypocrites +patients qui font de la misère leur pourvoyeuse, et dont la passion +n’est prodigue que de conseils. + +--Sûr, pensa Chupin, il fait la cour à Mme Paul.. Si ce n’est pas +honteux! Vieux grigou! nourris-la, au moins... + +Jusqu’alors, ses préoccupations lui avaient fait oublier son petit verre +et son cigare. Il avala d’un trait la liqueur qui lui avait été +versée... Allumer le cigare devait être plus difficile... + +--Allons, bon! grogna-t-il, encore un incombustible!... Vrai, quand je +fumerai des havanes à dix sous, ce n’est pas ici que je viendrai les +acheter... + +Il usait force allumettes, et tirait sur ce malheureux cigare à se +crever la poitrine, quand la porte du fond s’ouvrit, et Mme Paul +reparut tenant une lettre fermée à la main... + +Elle était affreusement troublée, et son anxiété était visible. + +--Je ne puis me décider, disait-elle au sieur Mouchon, dont on +apercevait dans l’ombre le profil sournois, non, je ne puis... Envoyer +cette lettre, c’est renoncer à tout jamais à un retour de mon mari... +Quoi qu’il arrive, il ne me la pardonnera pas. + +--Et après, répondit le vieux monsieur, se conduira-t-il plus mal avec +vous?... Allez donc, chat ganté n’a jamais pris de souris... + +--Il va me haïr. + +--Mais non!... qui veut des caresses bat son chien... et d’ailleurs le +vin est tiré, n’est-ce pas, il faut le boire... + +Cette singulière logique la décida. Elle remit la lettre à Chupin, et +tirant de sa poche une pièce de vingt sous, elle la lui tendit. + +--Voilà pour votre peine. + +Lui, d’un mouvement machinal, allongea vivement la main, mais il la +retira plus vite encore, en disant: + +--Non, merci, gardez... je suis payé. + +Et il sortit... + +Assurément, la mère de Chupin,--la pauvre bonne femme, pour parler son +langage,--eût été heureuse et fière du désintéressement de son fils. + +Le matin même, il avait refusé les dix francs par jour que lui proposait +M. Fortunat; le soir, il refusait les vingt sous que lui offrait Mme +Paul. + +Ce n’était rien en apparence, c’était énorme en réalité, et bien +significatif de la part de ce pauvre garçon, réduit, faute d’éducation, +à demander son pain quotidien aux hasards de ces mille métiers inconnus +qui s’agitent et intriguent dans les bas-fonds de la civilisation +parisienne. + +Et tout en regagnant la rue de Flandre, il marmottait: + +--Prendre les vingt sous de cette pauvre créature, qui n’a peut-être pas +mangé son content, jamais de la vie! On est un homme ou on ne l’est +pas!... + +Il faut le dire: en aucune occasion, l’argent ne lui avait procuré de +jouissance comparable à l’intime satisfaction qu’il éprouvait. + +Il se sentait grandir dans sa propre estime, en songeant qu’il mettait +au service du bien toutes les facultés et toute l’énergie qu’il +dépensait jadis au profit du mal... + +Être l’artisan du salut de Pascal Férailleur, cette pure victime des +plus lâches coquins, n’était-ce pas, jusqu’à un certain point, racheter +le crime qu’il avait commis autrefois! + +Et cependant il était une circonstance qui dépassait son entendement. + +Comment un de ces aventuriers qui tout à coup surgissent dans le beau +monde de Paris, qu’on accepte parce qu’ils s’imposent, sans qu’on sache +qui ils sont ni d’où ils viennent, comment un misérable tel que le +vicomte de Coralth avait-il pu seulement entamer l’honneur de Pascal +Férailleur? + +Eh quoi!... la réputation d’un honnête homme est donc en quelque sorte à +la merci du premier intrigant qu’il gêne!... + +Le monde est-il donc si mal fait, qu’une ignoble comédie de cinq minutes +pèse plus, dans les balances faussées de l’opinion, que toute une vie de +courage, d’honneur et de probité!... + +On voit de ces exemples aux époques où les plus gens de bien, loin de +s’affirmer hardiment en face des coquins, descendent, sous prétexte de +sociabilité, à toutes sortes de concessions, qui sont autant de +dangereuses lâchetés... + +Quand les hommes honnêtes ce tiennent cois, le monde est aux +impudents!... + +Tout entier à ces réflexions, Chupin n’était point tenté d’ouvrir la +réponse qu’il portait pour en prendre connaissance. + +Les mêmes sentiments s’agitaient en lui, qui l’avaient empêché de tirer +du fils de Mme Paul des renseignements plus précis... + +Arriver à la vérité par la seule force de sa pénétration!... Il y avait +là de quoi tenter sa jeune vanité. + +Or, qu’avait-il besoin de recourir à un acte qui peut se justifier, sans +doute, que l’intérêt de la légitime défense excuse et absout, mais qui +n’en est pas moins fâcheux en lui-même et hasardé?... + +Lui était-il indispensable de violer le sceau de cette lettre pour en +connaître le contenu? + +Les quelques mots échangés entre Mme Paul et le sieur Mouchon, le +conseiller aux proverbes, ne lui avaient-ils pas appris, à n’en pouvoir +douter, qu’il portait un ultimatum et qu’il y était signifié au vicomte +de Coralth d’avoir à l’exécuter dans les délais indiqués, sous peine +d’un scandale mortel pour lui? + +Les certitudes de Chupin à cet égard étaient si positives, que déjà il +se creusait la cervelle à imaginer comment tirer parti de ces +découvertes pour le plus grand profit de Pascal et de Mlle +Marguerite... + +Mettre aux prises la jalousie de Flavie, la femme abandonnée, et +l’orgueil offensé de la baronne Trigault, évoquer l’infamant passé de +Coralth et l’en écraser, cela semblait à Chupin indiqué par les +événements mêmes. + +Mais par quelles combinaisons amener un dénoûment bruyant, terrible, +affreusement scandaleux, qui fût l’éclatante réhabilitation de Pascal, +voilà ce qu’il cherchait avec l’ardeur d’un dramaturge qui, ayant trouvé +le sujet d’une pièce, le tourne et le retourne dans son esprit, pour en +tirer tout ce qu’il peut donner. + +Avec de telles pensées, la route, au retour, devait lui paraître plus +courte qu’à l’aller, et c’est presque sans s’en apercevoir qu’il arriva +rue d’Anjou-Saint-Honoré, devant la maison de M. de Coralth. + +Ayant à comparaître devant M. Moulinet, le concierge, il éteignit tant +qu’il put la flamme de son regard, et c’est grimé de son air le plus +candide qu’il entra. + +O surprise! M. Moulinet et son épouse n’étaient pas seuls dans leur +loge. + +Florent était là, en train de prendre le café avec eux. + +Et même, le digne valet s’était dépouillé des élégances empruntées à +son maître, et avait revêtu son gilet rouge. + +Il semblait d’une humeur massacrante, et son dépit était réellement bien +légitime. + +De chez M. de Coralth chez la baronne, il n’y avait qu’un saut; mais il +est des fatalités!... La baronne, en recevant la lettre des mains de sa +femme de chambre, avait fait courir après Florent pour lui dire +d’attendre, qu’elle voulait lui parler... et elle avait eu +l’inconvenance de lui laisser croquer le marmot plus d’une heure... + +Si bien que de fil en aiguille, comme il disait, il avait manqué le +dîner des femmes charmantes qui lui avaient donné rendez-vous, et que de +désespoir il était revenu partager la soupe de ses amis les +concierges... + +--Vous avez la réponse? demanda-t-il à Chupin. + +--La voici. + +Ayant glissé la lettre de Mme Paul dans la poche d’estomac de son +tablier, Florent venait de compter à son commissionnaire les trente sous +stipulés, quand on entendit au dehors le cri traditionnel... + +--Porte, s’il vous plaît!... + +C’était le coupé bleu de M. de Coralth. + +Le vicomte descendit légèrement, sous le porche, et apercevant son +domestique, dévoré d’impatience, il s’approcha en disant: + +--Mes commissions? + +--Elles sont faites. + +--Vous avez vu Mme la baronne?... + +--Elle m’a fait attendre deux heures pour me dire que M. le vicomte ne +devait pas s’inquiéter, qu’elle avait un moyen sûr pour demain... + +M. de Coralth parut respirer plus librement. + +--Et la... débitante de tabac? poursuivit-il. + +--Voici ce qu’elle m’a donné pour monsieur... + +D’une main fiévreuse, le vicomte prit la lettre, l’ouvrit, la parcourut +d’un regard, et aussitôt, saisi d’une colère folle, furieuse à ce point +de lui faire oublier qu’il se donnait en spectacle, il se mit à la +froisser rageusement, cette lettre, à la mordre, à la déchirer en menus +morceaux en mugissant des blasphèmes à étonner un charretier... + +Puis, soudain, la conscience de son imprudence lui revenant, il se +maîtrisa, et éclata de rire, d’un rire forcé, en disant: + +--Ah!... les femmes!... Les coquines! Elles vous feraient perdre la +tête!... + +Et jugeant l’explication suffisante: + +--Venez me déshabiller, dit-il à Florent; il faut que je sorte de bonne +heure demain... + +Cet ordre ne devait pas être perdu pour Chupin, et dès sept heures le +lendemain, il montait la garde devant la porte de M. de Coralth... + +Et ainsi, pendant la journée du lundi, il put le suivre chez M. de +Valorsay, puis chez un homme d’affaires, puis chez M. Wilkie, chez la +baronne Trigault dans l’après-midi, et enfin, le soir, chez Mme +d’Argelès... + +Là, mêlé aux domestiques, empressé à ouvrir les portières des voitures +qui s’arrêtaient devant l’hôtel, il recueillit quelque chose de +l’affreuse scène qui venait d’avoir lieu entre la mère et le fils... + +Il vit sortir M. Wilkie, les vêtements en désordre, puis le vicomte de +Coralth dont il reprit la trace et qu’il vit courir chez le marquis de +Valorsay d’abord, puis une fois encore chez M. Wilkie, où il resta +presque jusqu’au jour. + +De la sorte, quand le lendemain, mardi, sur les deux heures, il se +présenta chez M. Fortunat, Chupin tenait presque tous les +fils--croyait-il--des honteuses intrigues que menait de front le +vicomte... + +Le «dénicheur d’héritages» savait son employé intelligent, mais non tant +que cela, certainement, et ce n’est pas sans une secrète envie qu’il +écouta le rapport circonstancié et parfaitement clair qu’il lui fit... + +--C’est que j’ai été moins heureux que vous, lui dit-il, quand il eut +terminé... + +Mais il n’eut pas le temps de dire en quoi ni comment... + +Juste comme il commençait, Mme Dodelin parut, annonçant que la jeune +dame que monsieur attendait était là... + +--Faites entrer!...s’écria M. Fortunat en se levant vivement. Qu’elle +entre!... + +Pour s’échapper de chez M. de Fondège et accourir au rendez-vous qu’elle +avait donné à M. Fortunat, Mlle Marguerite n’avait pas eu besoin de +mentir, ni même de chercher des prétextes. + +Dès le matin, «le général» avait décampé pour essayer ses chevaux et ses +voitures, et il avait annoncé qu’il déjeunerait à son cercle. + +A l’issue du déjeuner, Mme de Fondège, que ses couturières et son +tapissier réclamaient, s’était pareillement envolée, en prévenant +qu’elle ne serait pas de retour avant l’heure du dîner. + +Enfin, sur les midi, Mme Léon s’était tout à coup rappelé que sa +noble famille la réclamait impérieusement... Elle s’était habillée en +hâte, et était sortie, pour se rendre évidemment chez le docteur Jodon, +et, de là, chez M. le marquis de Valorsay... + +Les domestiques, à leur tour, se sentant débarrassés pour quelques +heures de toute surveillance, avaient tiré chacun de son côté, laissant +la maison seule, peu préoccupés des visiteurs qui pouvaient venir +sonner... + +De la sorte, Mlle Marguerite avait pu s’esquiver sans que personne +s’en aperçût, ce qui lui laissait cette latitude, pour le cas où on la +verrait rentrer, de dissimuler la durée de son absence... + +Un fiacre remontait la rue Pigalle au moment où elle sortit, elle le +prit... + +Certes, la démarche qu’elle faisait lui coûtait cruellement. + +N’allait-elle pas être forcée, elle jeune fille, elle si réservée +naturellement, de se confier à un étranger, de lui révéler ses +sentiments les plus intimes, de lui ouvrir son âme, toute pleine de son +amour pour Pascal Férailleur!... + +Et cependant, elle se sentait plus calme et plus maîtresse de soi que la +veille, quand elle se présentait à la photographie Carjat pour demander +un fac-simile de la lettre de M. de Valorsay. + +C’est que les événements l’entraînaient dans leur évolution rapide, que +l’implacable nécessité ne lui laissait pas la faculté d’hésiter, et +qu’elle s’animait à la lutte, à mesure qu’elle voyait s’accroître les +chances de succès... + +Certaines considérations, d’abord inaperçues, contribuaient à la +rassurer... + +Ce M. Fortunat, cet agent secret de M. le comte de Chalusse, la +connaissait déjà, puisque c’était lui qui, après des mois +d’investigations, avait fini par la découvrir à l’hospice des +Enfants-Trouvés... + +Un vague pressentiment lui disait que cet homme en savait sur son passé +plus long qu’elle-même, et qu’il pourrait, s’il le voulait, lui +apprendre le nom de sa mère, le nom de cette femme que le comte +redoutait, et qui sans pitié l’avait abandonnée... + +Enfin, il est un fait positif, c’est que l’esprit se familiarise avec +les situations les plus excessives, jusqu’à trouver presque naturels les +événements les plus en dehors de toutes prévisions et même de toute +vraisemblance. + +N’importe! Son cœur battit plus vite, et elle se sentit pâlir quand, +sur l’invitation de Mme Dodelin, elle pénétra dans le cabinet du +«traqueur d’héritages.» D’un rapide coup d’œil, elle embrassa le +cadre et les personnages. + +Le confortable cossu du bureau la surprit, elle avait compté sur un +bouge... La distinction relative et les façons d’homme du monde de M. +Fortunat la déconcertèrent; elle s’attendait à rencontrer une manière +d’intrigant subalterne crasseux et grossier. Enfin, Victor Chupin, +debout près de la cheminée, en blouse, avec ses pantalons effiloqués, +tortillant sa casquette pour se donner une contenance, l’inquiéta. + +Mais aucune de ses impressions ne se fit jour... Pas un des muscles de +son noble et beau visage ne bougea, son œil resta fier et clair... + +Et c’est d’une voix dont l’émotion intérieure n’altérait en rien le +timbre sonore et pur, qu’elle dit: + +--Je suis la pupille de M. le comte de Chalusse, monsieur, Mlle +Marguerite... Vous avez, je le suppose, reçu ma lettre? + +Lui s’inclinait, déployant toutes les grâces qu’il portait dans le monde +où il cherchait à se marier, et d’un geste plus prétentieux qu’élégant, +il avançait un fauteuil et invitait Mlle Marguerite à s’asseoir... + +--Votre lettre m’est parvenue, en effet, mademoiselle, répondit-il, et +je vous attendais, flatté et honoré de votre confiance... Pour tout +autre que vous, ma porte était même défendue... + +La jeune fille s’assit, et il y eut un moment de silence, chacun +observant l’autre, et cherchant à s’en faire une opinion. Lui, un peu +troublé, et ayant peine à comprendre que cette belle jeune fille si +imposante pût être la petite apprentie qu’il avait vue autrefois chez le +relieur, avec son grand sarrau de serge, les cheveux ébouriffés et tout +poudrés de rognures de papier. + +Elle, fâchée d’avoir à s’adresser à cet homme, car plus elle +l’examinait, plus il lui semblait découvrir dans toute sa personne +quelque chose de louche et de suspect, et elle eût préféré quelque +cynique gredin à cette espèce de gentleman doucereux, verni +d’hypocrisie... + +Ce qu’elle attendait, avant de rien dire, c’était que M. Fortunat +congédiât ce jeune garçon en blouse, dont elle ne s’expliquait pas la +présence, et qui, pétrifié par une sorte d’extase muette, attachait +obstinément sur elle des yeux où se peignaient un ébahissement énorme et +la plus vive admiration... + +Mais bientôt, lasse d’attendre en vain: + +--Je suis venue, monsieur, commença-t-elle, pour vous entretenir de +choses graves et qui exigent le plus profond secret. + +Chupin comprit, car il rougit jusqu’aux oreilles, et fit un pas pour +sortir. + +D’un geste cordial son patron le retint. + +--Restez, Victor... + +Et se retournant vers Mlle Marguerite: + +--Vous n’avez rien à craindre de la discrétion de ce brave garçon, +mademoiselle, prononça-t-il... J’ai dû le mettre au courant de tout; et +déjà il s’est employé fort activement, et non sans d’heureux résultats, +à votre service. + +--Je ne vous comprends pas, monsieur, balbutia la jeune fille. + +Le plus agréable sourire voltigeait sur les lèvres du «dénicheur +d’héritiers.» + +--C’est que je me suis déjà occupé de vous, mademoiselle, dit-il. Une +heure après la réception de votre lettre, j’étais déjà en campagne. + +--Cependant je ne vous disais rien... + +--De ce que vous attendiez de moi, c’est vrai. Mais je me suis permis de +le soupçonner... + +--Ah!... + +--C’est ainsi... J’ai cru deviner que vous comptez sur mon expérience, +sur mes faibles talents, pour réhabiliter un innocent odieusement +calomnié, M. Pascal Férailleur, avocat... + +Elle se dressa tout d’une pièce, et véritablement bouleversée et +effrayée: + +--Comment savez-vous cela!... s’écria-t-elle. + +M. Fortunat avait quitté son fauteuil, et debout, adossé à la cheminée, +dans la pose qu’il estimait lui être le plus avantageuse, le pouce dans +l’entournure de son gilet, d’un ton de prestidigitateur expliquant ses +merveilles, il répondit: + +--Eh! mon Dieu!... Rien de si simple... Pénétrer les intentions des +personnes qui daignent m’honorer de leur confiance, est l’essence même +de la difficile et délicate profession que j’exerce... Ainsi donc, mes +hypothèses sont justes, vous ne dites pas le contraire?... + +Elle ne disait rien. Le premier saisissement passé, elle s’épuisait à +chercher une explication plausible des informations de M. Fortunat... +Car pour être dupe de son étalage de perspicacité, elle ne l’était +aucunement. + +Et lui, enchanté de l’effet qu’il produisait, continuait: + +--Réservez votre surprise pour ce qu’il me reste à vous apprendre, +mademoiselle, car j’ai découvert bien d’autres choses encore... + +Tenez, c’est votre bon ange qui vous a inspiré l’idée de recourir à +moi... Vous frémirez quand vous saurez de quels dangers vous avez été +menacée... Mais, maintenant, plus rien à craindre: je veille... Je suis +là, et je tiens tous les fils de l’audacieuse intrigue ourdie contre +vous... Car c’est à vous, à votre personne, à votre fortune qu’on en +voulait... C’est à cause de vous seule que M. Férailleur a été lâchement +frappé... Et je puis vous dire, moi, le nom des misérables qui l’ont +perdu... L’idée du crime vient de celui qui y avait le plus puissant +intérêt, le marquis de Valorsay... L’instrument a été un scélérat qui se +fait appeler le vicomte de Coralth, et dont Chupin que voilà, vous dira +le vrai nom et le passé honteux... Vous aviez distingué M. Férailleur, +il fallait qu’il disparût... M. de Chalusse n’avait-il pas promis votre +main à M. de Valorsay?... Ce mariage était la ressource suprême du +marquis, la planche qui sauve l’homme qui se noie... car il en est à ses +dernières gorgées, le misérable!... On le croit riche, il est ruiné... +Oui, ruiné de fond en comble, ruiné à ce point qu’il songeait à se +brûler la cervelle le jour où l’espoir lui vint de vous épouser... + +--Allons, bon!... pensa Chupin, voilà le patron parti. + +C’était vrai. + +Il suffisait de ce nom de Valorsay pour mettre en mouvement toute la +bile de M. Fortunat. Au souvenir seul de cet ancien client, il perdait +absolument son sang-froid, c’est-à-dire sa qualité maîtresse. + +Sa passion venait de trahir ses calculs... Que se proposait-il au +début?... De surprendre Mlle Marguerite, de frapper son imagination, +puis de la laisser venir, de la faire parler sans rien dire, et de +rester quand même le maître de la situation. + +Et pas du tout, il se livrait... + +Il s’en aperçut, mais il était trop tard pour reculer, il le comprit +bien à l’ardent regard que la jeune fille dardait sur lui. + +--Comment le marquis de Valorsay n’a-t-il pas encore fait le +plongeon?... C’est pour moi un prodige... Déjà, il y a six mois, ses +créanciers menaçaient de l’exécuter... De quelles espérances les +berce-t-il, depuis la mort de M. de Chalusse?... C’est ce que je ne puis +pénétrer... Ce qui est certain, mademoiselle, c’est que le marquis n’a +pas renoncé à la prétention d’être votre mari, et que pour y arriver, +tous les moyens lui seront bons, tous, vous m’entendez... + +Parfaitement maîtresse d’elle-même, désormais, Mlle Marguerite +écoutait d’un visage aussi impassible que s’il se fût agi d’un autre... + +Et M. Fortunat s’étant arrêté: + +--Je savais tout cela, fit-elle d’un ton glacé... + +--Quoi!... vous saviez... + +--Oui. Seulement, il est une circonstance qui passe mon entendement... +Ma dot seule tentait M. de Valorsay, n’est-ce pas? Pourquoi +persiste-t-il à vouloir m’épouser, maintenant que je n’ai plus de dot? + +Peu à peu, le «traqueur d’héritages» avait perdu sa pose avantageuse. + +--Voilà, répondit-il, ce que je me suis demandé tout d’abord... Et j’ai, +je le crois, trouvé la raison... Oui, je parierais que le marquis a +entre les mains une lettre de feu M. de Chalusse, un acte, un testament, +une pièce quelconque, enfin, établissant votre naissance, et par suite +vos droits à la succession... + +--Et ces droits, il les ferait valoir s’il était mon mari?... + +--Naturellement... + +De même que M. Fortunat, le vieux juge de paix n’avait trouvé que cette +explication plausible de la conduite le M. de Valorsay. + +Mais Mlle Marguerite se garda bien d’en rien dire... Payée pour être +défiante, elle n’était pas sans s’inquiéter du grand intérêt que +paraissait lui porter cet homme... Cela ne dissimulait-il pas quelque +piége?... Et elle prenait la résolution que lui n’avait pas su tenir, de +le laisser parler et de taire tout ce qu’elle savait. + +--Peut-être avez-vous raison, fit-elle, mais ce que vous avancez il +faudrait le prouver. + +--Je prouverai que Valorsay n’a plus un sou vaillant, qu’il ne vit +depuis un an que d’expédients justiciables de la police correctionnelle. + +--Oh!... + +--J’établirai qu’il a tenté de surprendre la bonne foi de M. de Chalusse +par des actes qui constituent de véritables faux... Je démontrerai son +entente avec M. de Coralth pour perdre M. Férailleur. Ne sera-ce pas +quelque chose, mademoiselle?... + +Elle souriait d’une façon vraiment irritante pour la vanité du «chasseur +d’héritages.» Et d’un ton d’indulgente incrédulité: + +--On dit ces choses-là, murmura-t-elle. + +--Et on les fait, reprit vivement M. Fortunat... Quand je promets, moi, +c’est que j’ai les moyens de tenir. On devrait se défendre de toucher +une plume, quand on médite un mauvais coup... Assurément, personne n’est +assez bête pour écrire tout au long le détail de son infamie... Mais on +n’est pas toujours sur le qui-vive... On lâche un mot dans une lettre, +une phrase dans une autre, une allusion dans une troisième... Et de ces +allusions, de ces phrases, de ces mots réunis, coordonnés, ajustés, +comparés, on arrive à faire un petit acte d’accusation absolument +complet et écrasant d’évidence... + +Mais il s’arrêta, béant, averti par la physionomie de Mlle Marguerite +de sa nouvelle imprudence. + +Elle s’était reculée, et le toisant: + +--Vous étiez donc bien avant dans les confidences de M. de Valorsay, +monsieur! prononça-t-elle. Jureriez-vous que jamais vous n’avez servi +ses desseins? + +Témoin muet et oublié de cette scène, Victor Chupin, intérieurement, +jubilait. + +--Touché!... pensait-il, dans le noir, en plein. Cristi! voilà une +femme!... Pincé, le patron, enfoncé, roulé! + +Le fait est que le «dénicheur d’héritiers» se sentit si bien pris, qu’il +n’essaya pas de nier, de nier complétement, du moins... + +--J’avoue, répondit-il, que j’ai été assez longtemps le conseil de M. de +Valorsay... Tant qu’il m’a parlé de se marier richement pour rétablir sa +fortune et de mettre dedans son futur beau-père... Ma foi!... je n’y ai +pas vu grand mal... Ce n’est peut-être pas strictement honnête, mais +cela se fait tous les jours... Qu’est-ce qu’un mariage aujourd’hui?... +Une affaire, n’est-ce pas... Or, qu’appelle-t-on une affaire, sinon une +opération où chacune des parties cherche à flouer l’autre?... Le +beau-père est dupé, ou le gendre, ou la femme, ils le sont parfois tous +les trois, je ne vois pas qu’il y ait là de quoi fouetter un chat... +Mais quand j’ai vu poindre l’idée de perdre M. Férailleur, halte-là!... +Ma conscience s’est révoltée... Déshonorer un innocent!... C’est lâche, +c’est bas, c’est sale, c’est canaille!... Et n’ayant pu empêcher +l’infamie, je me suis juré que je la vengerais... + +Mlle Marguerite allait-elle accepter cette explication? Chupin en eut +peur. C’est pourquoi, s’avançant vivement vers son patron: + +--Sans compter, m’sieu, interrompit-il, que ce beau marquis vous a +joliment refait, vous un homme si fort... Hein!... ces quarante mille +francs que vous lui avez prêtés, et qui devaient vous en rapporter +quatre-vingt mille, comme il vous les a «ratissés!» + +M. Fortunat foudroya son employé du regard... Mais quoi! il était trahi, +et il n’y avait plus à y revenir... Il était dit que, dans toute cette +affaire, il entasserait sottises sur sottises... Mal emmanchée, elle +devait mal finir. + +--Eh bien!... Oui, déclara-t-il, c’est vrai, Valorsay m’a indignement +volé, j’ai juré que je me vengerais et je me venge... Je n’aurai de +repos que le jour où je verrai ce misérable plus bas que la boue... + +En vérité, il ne se doutait pas du bien que lui faisait dans l’esprit de +Mlle Marguerite, la dénonciation de son employé... Elle fut en partie +rassurée, s’expliquant son concours... Elle ne méprisa pas beaucoup plus +l’homme, mais elle fut persuadée qu’il la servirait presque loyalement. + +--J’aime mieux cela, dit-elle... Au moins nous jouerons cartes sur +table, monsieur... Que souhaitez-vous? la perte de M. de Valorsay. Je +veux, moi, la réhabilitation de M. Férailleur... Nos intérêts sont donc +communs... Seulement, avant de rien entreprendre, l’avis de M. +Férailleur est indispensable... + +--Il nous faudra pourtant nous en passer. + +--Et pourquoi?... + +--Parce qu’on ne sait ce qu’il est devenu. Parbleu! c’est à lui que j’ai +songé tout d’abord, quand j’ai voulu me venger... Je me suis procuré son +adresse et j’ai couru rue d’Ulm... Personne!... Le lendemain même de +son malheur, M. Férailleur a vendu ses meubles et est parti avec sa +mère. + +--Je le sais... et je venais, monsieur, vous demander de vous mettre à +sa recherche... Découvrir sa retraite doit être un jeu pour vous... + +--Eh! croyez-vous donc que je n’y ai pas songé! Ma journée d’hier s’est +consumée en investigations... A force de questionner les gens du +quartier, j’ai fini par apprendre que Mme Férailleur est partie de la +rue d’Ulm dans le fiacre qui porte le Nº 5,709. Je suis allé attendre le +cocher de ce fiacre à son dépôt, et il était une heure du matin quand, +il est rentré... Il se souvenait parfaitement de Mme Férailleur, à +cause de la quantité de ses bagages... Savez-vous où il l’a conduite?... +A la gare du Havre. Savez-vous ce qu’elle a dit aux employés qui lui ont +demandé pour quelle destination étaient ses malles? Elle a répondu +qu’elles étaient pour Londres... M. Férailleur, à l’heure qu’il est, est +en route pour l’Amérique, et jamais nous n’entendrons parler de lui... + +Mlle Marguerite hochait la tête. + +--Vous vous trompez, monsieur, fit-elle. + +--Je vous rapporte ce que j’ai appris... + +--Aussi, je ne discute pas... Ce sont là les apparences... Mais j’ai +mieux que des apparences, moi, j’ai la connaissance profonde du +caractère de M. Férailleur... Un homme comme lui ne se laisse pas +écraser par une calomnie infâme... Il peut sembler fuir, disparaître, se +cacher pour un temps... mais c’est afin de mieux assurer la vengeance... +Quoi! Pascal, l’énergie même, l’incarnation de la volonté, renoncerait +lâchement à son honneur, à la femme qu’il aime et à son avenir!... Il +n’y avait de lui qu’une chose à redouter: un coup de pistolet... S’il +ne s’est pas tué, c’est qu’il espère... Il n’a pas quitté Paris, je le +sens, j’en suis sûre... + +Tout cela ne persuadait pas M. Fortunat, c’était, selon lui, «du +sentiment.» + +Mais il était là un adolescent dont le cœur s’ouvrait aux espérances +de cette belle jeune fille, la plus belle qu’il eût vue, et dont le +dévouement et l’énergie le frappaient d’admiration: Chupin. + +Il s’avança, l’œil brillant d’enthousiasme; et d’une voix émue: + +--Je comprends votre idée, déclara-t-il, oui, M. Férailleur est à Paris. +Et que je perde mon nom, qui est Chupin, si avant quinze jours je ne +l’ai pas retrouvé! + + + + +XI + + +Mlle Marguerite connaissait Pascal Férailleur... + +Foudroyé en plein bonheur par une catastrophe inouïe, il avait eu des +heures de délire et d’horrible défaillance, mais il était incapable du +lâche abandon de soi dont l’accusait M. Fortunat. + +Elle lui rendait justice, la généreuse fille, quand elle disait: + +--S’il est résigné à vivre, ce ne peut être qu’à cette condition de +consacrer sa vie, tout ce qu’il a d’intelligence, de force et de volonté +à confondre l’infâme calomnie... + +Et cependant, elle ne connaissait pas toute l’étendue du malheur de +Pascal... + +Pouvait-elle supposer qu’il se croyait peut-être abandonné par elle, et +renié, le malheureux, depuis ce billet que l’estimable Mme Léon lui +avait porté à la porte du jardin de l’hôtel de Chalusse?... + +Comment eût-elle su de quels doutes, de quels soupçons poignants l’âme +de Pascal avait été déchirée, après les flétrissantes insinuations de la +Vantrasson? + +Il est vrai de dire qu’à sa mère seule il devait d’avoir échappé au +suicide, sombre folie qui obsède les désespérés... + +Et c’est encore à sa mère, cette incomparable gardienne de l’honneur, +qu’il dut sa résolution, le matin où il alla frapper à la porte du baron +Trigault. + +Là, son courage devait rencontrer sa première récompense. + +Aussi n’était-il plus le même homme, quand il sortit de cet hôtel +princier de la rue de la Ville l’Évêque, où il était entré le cœur +serré par l’angoisse. + +Il était tout étourdi encore des scènes étranges dont il avait été +l’involontaire témoin... Les secrets qu’il avait surpris, les +confidences qui lui avaient été faites, tourbillonnaient dans son +esprit... mais il espérait. + +Une lueur de salut brillait à l’horizon, chétive encore et vacillante, +mais enfin une lueur... Peut-être tenait-il le fil précieux qui le +guiderait hors du dédale d’iniquité et d’ignominie où on l’avait +enfermé. + +D’ailleurs, il ne serait plus seul à combattre. + +Un honnête homme, rompu aux luttes de la vie, expérimenté et vaillant, +puissant par sa réputation, par ses relations et par sa fortune, venait +de lui promettre solennellement son concours. + +Grâce à cet homme, que le malheur faisait un ami plus sûr que les +années, l’accès lui était ouvert près du misérable qui lui avait pris +l’honneur pour lui prendre après la femme qu’il aimait... + +Il savait maintenant les défauts de la cuirasse du marquis de Valorsay, +où le frapper, et comment; et c’est cent mille francs à la main qu’il +comptait se glisser dans son intimité pour y surprendre des preuves +irrécusables de son infamie. + +Grande était la hâte de Pascal d’apprendre à sa mère l’heureuse issue de +sa visite. Mais diverses démarches, indispensables pour ses projets +ultérieurs, le réclamaient impérieusement, et il était près de cinq +heures quand il put regagner son pauvre logis de la route de la Révolte. + +Lorsqu’il arriva, Mme Férailleur rentrait, ce qui ne le surprit pas +médiocrement, car il ne savait pas qu’elle eût à sortir... Le fiacre +qu’elle avait pris pour ses courses était encore devant la porte et elle +n’avait pas eu le temps de retirer son châle et son chapeau... + +A la vue de son fils, elle eut une exclamation de joie... Elle avait +trop l’habitude de lire sur sa physionomie le secret de ses pensées pour +qu’il eût besoin de lui rien dire, et avant qu’il eût ouvert la bouche: + +--Tu as réussi!... s’écria-t-elle. + +--Oh!... mère, bien au-delà de mes espérances. + +--Je l’avais donc bien jugé, ce digne homme, qui était venu t’offrir ses +services rue d’Ulm?... + +--Oui, certes, oui!... Jamais, quoi que je fasse, je ne pourrai +reconnaître sa générosité et son abnégation. Si tu savais, mère chérie, +si tu savais... + +--Quoi?... + +Il l’embrassa, comme s’il eût voulu s’excuser de ce qu’il allait dire, +prévoyant qu’elle en serait affectée, et vivement: + +--Eh bien!... Marguerite est la fille de la baronne Trigault... + +Mme Férailleur se rejeta en arrière aussi violemment que si elle eût +vu se dresser un reptile. + +--La fille de la baronne!... bégaya-t-elle. Mon Dieu!... que dis-tu +là... Deviens-tu fou, Pascal?... + +--Je te dis la vérité, mère... écoute-moi: + +Et rapidement, d’une voix profondément troublée, il raconta tout ce +qu’il avait appris rue de la Ville-l’Evêque, adoucissant toutefois, +autant qu’il le pouvait sans altérer la vérité, ce que la conduite de +Mme Trigault avait de trop décidément odieux... + +Atténuations inutiles... L’indignation et le dégoût de Mme Férailleur +n’en étaient pas moins manifestes. + +--Cette femme est une abominable créature!... prononça-t-elle +froidement, lorsque son fils eut terminé. + +Pascal ne répondit pas. Il sentait bien que sa mère n’avait que trop +raison, et cependant il souffrait cruellement de l’entendre s’exprimer +ainsi. + +La baronne était la mère de Marguerite, après tout. + +--Ainsi donc, poursuivit Mme Férailleur qui s’animait peu à peu, cela +est bien vrai, il existe de telles créatures qui n’ont rien de leur +sexe, pas même l’instinct de la maternité des bêtes... Je suis une +honnête femme, moi... je ne dis pas cela pour me glorifier, je n’y ai +pas de mérite... Ma mère était une sainte et j’aimais mon mari... Ce +qu’on appelle le devoir a été pour moi le bonheur... Je puis parler. Je +n’excuse pas une faute, mais je me l’explique. Oui, je puis comprendre +qu’une femme jeune, belle, courtisée, seule au milieu de Paris, perde +la tête et oublie l’honnête homme qui s’est expatrié et qui brave mille +dangers pour lui conquérir une fortune... Le mari est un imprudent, qui +expose à ce péril terrible son honneur et son bonheur. Mais que cette +femme ayant faibli, ayant eu un enfant, l’abandonne lâchement, le perde +comme il en coûterait de perdre un chien, voilà ce qui passe mon +entendement... Je concevrais plutôt l’infanticide... Il faut que cette +femme n’ait ni cœur, ni entrailles, ni rien d’humain... pour avoir pu +vivre, pour avoir pu dormir avec cette pensée, qu’il y avait, de par le +monde, un enfant à elle, la chair de sa chair, perdu de par le monde, en +butte à toutes les horreurs de la misère, de la honte et de l’abandon... +Et elle a des millions... et elle habite un palais... et elle ne songe +qu’à la toilette et au plaisir!... Comment, à toute seconde du jour, ne +se demande-t-elle pas: «Où est ma fille, à cette heure, et que +fait-elle?... De quoi vit-elle?... A-t-elle un asile, des vêtements, du +pain? Au fond de quels cloaques a-t-elle roulé? Peut-être jusqu’ici +a-t-elle vécu de son travail, et peut-être en ce moment même, l’ouvrage +lui manquant et le pain, s’abandonne-t-elle!...» Grand Dieu!... comment +osait-elle sortir?... Comment à chacune de ces malheureuses que la faim +souvent livre à la débauche, et qu’elle voyait passer, ne se disait-elle +pas: «Celle-là peut-être est ma fille...» + +Pascal se sentait blêmir, remué jusqu’au fond de lui-même par la +véhémence extraordinaire de sa mère... Il frémissait à cette idée que +peut-être elle allait s’écrier: + +--Et toi, mon fils, tu épouserais la fille d’une telle femme!... + +Car il n’ignorait pas les opinions de sa mère et qu’elle s’était +attachée d’une invincible étreinte à ces austères traditions qui, dans +les vieilles familles de la bourgeoisie, se transmettaient de mère en +fille, comme le mot d’ordre de l’honneur du foyer, traditions +impitoyables et aveugles... + +--La baronne se savait adorée de son mari, hasarda-t-il... Apprenant son +retour, elle a été terrifiée, elle est devenue folle... + +--La défendrais-tu donc!... s’écria Mme Férailleur... Penses-tu +véritablement qu’on puisse racheter une faute par un crime... + +--Non, certes, mais... + +--Peut-être jugerais-tu plus sévèrement la baronne si tu savais ce qu’a +souffert sa fille, si tu savais quels ont été ses misères et ses périls +depuis le moment où sa mère l’a furtivement exposée sous une porte, près +des Halles, jusqu’au jour où son père, M. de Chalusse, l’a recueillie... +C’est un miracle de Dieu qu’elle n’ait pas péri... + +D’où Mme Férailleur tenait-elle ces détails? Voilà ce que se +demandait Pascal sans trouver une réponse seulement admissible. + +--Je ne te comprends pas, mère, balbutia-t-il. + +Elle le regarda dans les yeux, et plus doucement: + +--Il est donc vrai, interrogea-t-elle, que tu ne sais rien du passé de +Mlle Marguerite, qu’elle ne t’en a rien dit? + +--Je sais qu’elle a été très-malheureuse. + +--Jamais elle ne t’a parlé du temps où elle était apprentie... + +--Je lui ai entendu dire qu’elle avait travaillé de ses mains pour +vivre... + +--Eh bien! moi, je suis mieux instruite. + +La stupeur de Pascal devenait presque de l’effroi. + +--Toi! ma mère, fit-il, toi!... + +--Oui, moi... Je reviens de l’hospice où elle a été recueillie et +élevée, et j’y ai parlé à deux religieuses qui se souviennent encore +d’elle... Il n’y a pas une heure que j’ai quitté ses anciens maîtres +d’apprentissage... + +Debout, en face de sa mère, la main convulsivement crispée au dossier de +la chaise sur laquelle il s’appuyait, Pascal semblait se roidir à +l’avance contre la douleur de quelque coup terrible... + +Le passé avec ses émotions poignantes s’effaçait... Toutes ses facultés +exaltées jusqu’au délire s’absorbaient dans l’angoisse présente... + +Sa vie n’était-elle pas en jeu!... Selon ce qu’allait dire Mme +Férailleur, il serait sauvé ou condamné sans appel, sans recours en +grâce, sans espoir... + +--Voilà pourquoi tu es sortie, mère?... balbutia-t-il. + +--Oui. + +--Sans me prévenir... + +--Était-ce donc utile?... Quoi! tu aimes une jeune fille, toi, mon fils, +tu lui as juré à mon insu qu’elle serait ta femme, et tu trouves +surprenant que je fasse tout au monde pour savoir qui elle est et si +elle n’est pas indigne de nous... C’est le contraire qui serait +étrange... + +--L’idée de ces démarches t’est venue si subitement!... + +D’un mouvement imperceptible, Mme Férailleur haussait les épaules, +comme si elle se fût étonnée d’avoir à répondre à des objections +puériles. + +--Ne te rappelles-tu donc plus, prononça-t-elle, les flétrissantes +allusions de la mégère qui nous sert, de la Vantrasson?... + +--Mon Dieu!... + +--De même que toi, j’avais pénétré ses odieuses insinuations, et pour +m’être efforcée de te rassurer, je n’en étais pas moins bouleversée... +C’est pourquoi, dès que tu as été parti, j’ai interrogé ou plutôt j’ai +laissé parler cette mauvaise femme, et j’ai appris que Mlle +Marguerite a été apprentie chez un beau-frère de son mari, un nommé +Greloux, qui était relieur autrefois, rue Saint-Denis, et qui maintenant +vit de ses rentes... C’est chez ce relieur que Vantrasson a connu +Mlle Marguerite, et sa surprise en la revoyant à l’hôtel de Chalusse +a été immense... + +Pascal ne respirait plus; il lui semblait que le battement de ses +artères s’arrêtait... + +--Avec un peu d’adresse, continuait Mme Férailleur, j’ai obtenu de la +Vantrasson l’adresse des Greloux, j’ai envoyé chercher un fiacre et je +m’y suis fait conduire... + +--Et tu les as vus... + +--Grâce à un mensonge que je ne me reproche pas trop, j’ai pénétré près +d’eux et j’y suis restée une heure. + +Ce qui épouvantait Pascal, c’était le ton glacé de sa mère. Sa lenteur +le torturait, et cependant il n’osait la presser... + +--Ces Greloux, poursuivit-elle, m’ont semblé ce qu’on est convenu +d’appeler d’assez braves gens, incapables je le crois d’une action que +punit le code, et très-fiers de leurs sept mille livres de rente... Il +se peut qu’ils aient été attachés à Mlle Marguerite, ce qui est sûr +c’est que dès que j’ai eu prononcé son nom ils se sont répandus en +protestations d’affection... Le mari, particulièrement, m’a paru garder +d’elle un souvenir ressemblant à de la reconnaissance... + +--Ah!... tu vois, mère, tu vois!... + +--Quant à la femme, on eût dit qu’elle regrettait surtout la meilleure +apprentie, la plus honnête fille, et la plus robuste travailleuse +qu’elle eût rencontrée en sa vie... Et même, d’après ses récits, +j’affirmerais qu’elle n’était pas sans abuser de la pauvre enfant, et +qu’elle en faisait sa servante autant que son ouvrière... + +Des larmes brillaient dans les yeux de Pascal, mais il respirait. + +--Quant à Vantrasson, reprit Mme Férailleur, il est certain qu’il +avait jeté les yeux sur l’apprentie de sa sœur... + +--Oh!... + +--Cet homme, devenu depuis un redoutable scélérat, n’était encore qu’un +mauvais sujet, c’est-à-dire un ivrogne et un débauché sans foi ni loi... +Il crut que la pauvre petite ouvrière, elle avait alors treize ans, +serait trop heureuse de devenir la maîtresse du frère de sa patronne... +Repoussé vaillamment, il fut blessé dans son amour-propre, et obséda si +indignement l’infortunée, qu’elle dut se plaindre à sa patronne... +laquelle, il faut le dire à sa honte, traita ces infamies +d’enfantillages... puis à Greloux lui-même qui, ravi sans doute de se +débarrasser d’un beau-frère qui le grugeait, le chassa. + +A cette idée qu’un être vil et bas, tel que ce Vantrasson, avait osé +offenser de ses odieuses poursuites la femme qui était dans son cœur +comme une madone dans un sanctuaire, Pascal était transporté de rage... + +--Le misérable! grondait-il, le misérable! + +Mme Férailleur, sans paraître remarquer la colère de son fils, +continuait: + +--Les Greloux ont prétendu que depuis que leur ancienne apprentie est +«dans les grandeurs,» selon leur expression, ils ne l’ont plus revue... +En quoi ils m’ont menti... Ils l’ont revue au moins une fois, le jour où +elle est allée leur porter 20,000 francs qui ont été le noyau de leur +fortune... Ils ne se sont pas vantés de cela... + +--Chère Marguerite, murmurait Pascal, chère Marguerite!... + +Puis, tout haut: + +--Mais où as-tu appris ces détails, chère mère? demanda-t-il. + +--A l’hospice où Mlle Marguerite a été élevée et où les Greloux +l’avaient prise... Là aussi, je n’ai recueilli que des éloges... +«Jamais, m’a dit la supérieure, je n’ai eu une enfant si bien douée, +d’un meilleur cœur, d’une si vive intelligence.» On n’avait à lui +reprocher qu’une réserve précoce, et un respect de soi qui avait les +façons du plus farouche orgueil... Cependant, elle n’a pas plus oublié +l’hospice qu’elle n’avait oublié ses anciens patrons... Une première +fois, la supérieure a reçu d’elle une somme de 25,000 fr., et, il n’y a +pas un an, 100,000 francs dont le revenu doit être, chaque année, +consacré à doter une orpheline... + +Pascal triomphait. + +--Eh bien!... ma mère, s’écria-t-il, eh bien!... Ai-je raison de +l’aimer!... + +Mais Mme Férailleur ne répondant pas, une douloureuse appréhension le +saisit... + +--Tu gardes le silence, fit-il; pourquoi? Le jour béni où il me sera +permis d’épouser Marguerite, t’opposeras-tu à notre mariage?... + +--Non, mon fils, rien de ce que j’ai appris ne me donne ce droit... + +--Ce droit!... Ah! vous êtes injuste, ma mère!... + +--Injuste, moi!... Ne t’ai-je donc pas fidèlement rapporté tout ce qu’on +m’a dit, alors même que cela devait, je le sentais bien, enflammer ta +passion!... + +--C’est vrai, mais cependant... + +Mme Férailleur hochait tristement la tête. + +--Penses-tu donc, interrompit-elle, que je puisse sans un chagrin +cuisant te voir choisir la compagne de ta vie hors du cercle de la +famille et des conventions sociales!... Ne comprends-tu pas mes +inquiétudes quand je pense que tu vas épouser la fille d’une femme telle +que la baronne Trigault, une malheureuse que sa mère ne peut ni +reconnaître ni avouer, puisque sa mère est mariée. + +--Eh! ma mère, est-ce sa faute?... + +--Ai-je dit que ce fût sa faute? Non... Je prie Dieu, seulement, que +jamais tu ne te repentes d’avoir choisi une femme dont le passé restera +toujours un impénétrable mystère!... + +Pascal était devenu fort pâle... + +--Ma mère!... fit-il d’une voix tremblante, ma mère!... + +--Je veux dire, poursuivit l’impassible vieille femme, que tu ne sauras +jamais du passé de Mlle Marguerite que ce qu’elle t’en apprendra. Tu +sais les ignobles allégations de Vantrasson... On a dit qu’elle était la +maîtresse, et non la fille du comte de Chalusse... Qui sait quelles +immondes perfidies te préparent les méchants... Et quel serait ton +recours si jamais un doute te venait?... La parole de Mlle +Marguerite... Est-ce assez?... Maintenant, oui... mais plus tard! Je +voudrais que la femme de mon fils ne pût pas même être soupçonnée... et +elle, il n’est pas une circonstance de sa vie qui n’offre prise aux +calomnies les plus atroces... + +--Eh!... que m’importe la calomnie! elle n’effleurera jamais ma foi... +Les malheurs que tu reproches à Marguerite sont à mes yeux sa +glorification... + +--Pascal!... + +--Quoi! parce qu’elle a été malheureuse, je la repousserais... je lui +ferais un crime de sa naissance... je la mépriserais parce que sa mère +est méprisable! Non, Dieu merci, nous ne sommes plus au temps de ces +préjugés barbares, où les enfants naturels, victimes des fautes de leur +mère, étaient voués à la réprobation... + +Mais les idées de Mme Férailleur étaient de celles que nul +raisonnement n’ébranle. + +--Je ne discute pas, mon fils, interrompit-elle, mais prends garde... A +force de vouloir rendre les enfants irresponsables, tu briseras le lien +le plus fort qui attache les femmes au devoir... Si le fils de la chaste +et vertueuse épouse n’a sur le fils de la femme adultère aucun +avantage, celles que la pensée seule de leur enfant maintient dans le +devoir finiront par se dire: «A quoi bon!...» + +C’était la première fois qu’un nuage s’élevait entre le fils et la +mère... + +Atteint dans le vif de ses sentiments les plus intimes et de ses plus +chères croyances, Pascal était bien près de se révolter, et des flots de +paroles amères montaient à ses lèvres. + +Il eut cependant assez de raison pour se contenir. + +--Marguerite seule, pensa-t-il, peut triompher de ces préjugés +implacables. Que ma mère la voie, et elle reconnaîtra son injustice!... + +Et comme il avait peur de ne pas rester maître de lui, il balbutia +quelques vagues excuses, et brusquement gagna sa chambre; brisé de corps +et d’esprit, il se jeta tout habillé sur son lit... + +Il eût été mal venu, il ne le sentait que trop, de maudire les principes +arriérés de Mme Férailleur... Quelle mère jamais s’était élevée aux +hauteurs de son dévouement! Et qui sait!... c’était peut-être dans les +rigides préjugés dont elle était imbue, que cette simple et héroïque +bourgeoise puisait son énergie, son enthousiasme du bien et ses haines +vigoureuses du mal, et cette virilité d’esprit que nul malheur ne +déconcertait... + +Elle lui avait promis qu’elle ne s’opposerait pas à son mariage... +N’était-ce pas déjà de sa part une concession immense, un sacrifice qui +avait dû lui coûter cruellement! + +Et dans le fait, où trouver une mère qui ne compte pas parmi les +jouissances sublimes de la maternité, le soin de chercher une épouse +pour son fils, et de lui choisir entre toutes, la jeune fille qui sera +la compagne de sa vie, la gardienne fidèle de l’honneur du foyer, l’ange +des bons et des mauvais jours! + +Ainsi il songeait, quand sa porte s’ouvrant bruyamment, il sauta à terre +d’un bond. + +--Qu’est-ce? + +C’était la Vantrasson qui venait annoncer à Monsieur que le dîner était +servi, un dîner qu’elle avait confectionné elle-même, car Mme +Férailleur, au moment de sortir, lui avait commandé de rester. + +A la seule vue de l’hôtesse du «Garni modèle,» Pascal sentit monter à +son cerveau des bouffées de rage folle, et il lui fut donné de mesurer +la portée de certaines observations de sa mère. + +Il souhaita le pouvoir de Dieu pour anéantir cette affreuse mégère... Et +pourquoi?... Hélas!... parce qu’elle était la femme de Vantrasson, et +que disposée naturellement à trouver simple et naturel tout ce qui était +lâche et infâme, elle avait dû ajouter foi aux ignobles vanteries de son +mari. + +Vantrasson n’était qu’un abject calomniateur, Pascal en était sûr, mais +ce misérable rencontrait des êtres aussi avilis que lui pour le +croire... Et se sentir impuissant à punir!... Le malheureux connut le +plus atroce supplice que puisse endurer l’homme qui aime... + +Tout entier à ces sombres pensées, Pascal, tant que dura le repas, garda +un farouche silence... + +Il était à table, il mangea machinalement parce que sa mère emplissait +son assiette, mais il eût été bien embarrassé à la fin de dire ce qui +lui avait été servi... Et cependant, ce modeste dîner était excellent. +La mégère du «Garni modèle» était véritablement une cuisinière +remarquable, et, pour la première fois, elle s’était surpassée... + +Même, elle fut piquée dans sa vanité de cordon-bleu de ne pas recevoir +les compliments qu’elle espérait... A quatre ou cinq reprises, +impatientée, elle demanda: «N’est-ce donc pas bon, cela?» et comme on +lui répondit tout sèchement: «Très-bon...» elle se jura qu’elle ne +prodiguerait plus ses talents pour de si pitoyables connaisseurs... + +C’est que Mme Férailleur, de même que son fils, se taisait, et se +hâtait de manger... + +Visiblement, il lui tardait d’être débarrassée de la Vantrasson... +Aussi, dès que le maigre dessert fut servi: + +--Vous pouvez vous retirer, lui dit-elle, je rangerai tout. + +Fort irritée du caractère taciturne de «ces gens-là,» l’hôtesse du +«Garni modèle» sortit, et bientôt on l’entendit tirer brutalement sur +elle la porte de la rue... + +Alors Pascal respira longuement; comme si sa poitrine eût été soulagée +d’un poids énorme... Tant que la Vantrasson avait été là, il n’avait +pour ainsi dire pas osé lever les yeux, tant il avait peur de rencontrer +le regard de cette mégère dont la doucereuse hypocrisie voilait mal +l’impudente méchanceté! Il craignait de ne pouvoir résister à la +tentation de l’étrangler. + +Mais Mme Férailleur devait se méprendre à la physionomie bouleversée +de son fils, et dès qu’ils furent seuls: + +--Tu ne m’as pas pardonné ma franchise? commença-t-elle. + +--Eh!... puis-je t’en vouloir, chère mère, lorsque je sais que tu ne +songes qu’à mon bonheur... Mais comment ne serais-je pas attristé de tes +prétentions!... + +D’un geste, Mme Férailleur interrompit son fils. + +--Ne revenons pas sur cette discussion! prononça-t-elle. Mlle +Marguerite aura été la cause innocente d’un des grands chagrins de ma +vie, mais je n’ai aucune raison de la haïr... J’ai d’ailleurs toujours +su rendre justice aux personnes même que j’aime le moins... Je te l’ai +déjà montré, je vais peut-être t’en donner une preuve éclatante... + +--Une preuve?... + +--Oui!... + +Elle sembla se recueillir, et après un moment: + +--Ne m’as-tu pas dit, mon fils, reprit-elle, que l’éducation de Mlle +Marguerite n’a pas eu à souffrir de l’abandon de son enfance?... + +--Et c’est la vérité, ma mère... + +--Elle a eu le courage de se donner une certaine instruction?... + +--Marguerite sait tout ce qu’une jeune fille d’une intelligence +supérieure peut apprendre en quatre ans, quand elle est +extraordinairement malheureuse, et que l’étude est son seul refuge et +son unique consolation... + +--Si elle t’adressait un billet, il serait écrit en français, il ne +fourmillerait pas de fautes d’orthographe? + +--Oh!... par exemple!... s’écria Pascal. + +Une inspiration soudaine l’arrêta, court... Il se précipita vers sa +chambre, et la minute d’après, il reparut, tenant à la main un paquet de +lettres qu’il jeta sur la table en disant: + +--Tiens, ma mère, lis!... + +Lentement, Mme Férailleur tira ses lunettes de leur étui, et après en +avoir fixé les branches sous les épais rouleaux de ses cheveux gris, +elle se mit à lire à voix basse... + +Cela dura longtemps... + +Les coudes sur la table, le front entre ses mains, Pascal appliquait +tout ce qu’il avait de pénétration à épier sur la physionomie de sa mère +la manifestation fugitive de ses impressions... + +Évidemment elle était étonnée... Non, elle ne s’attendait pas à trouver +dans les lettres de Mlle Marguerite cette hauteur de sentiments, +l’expression d’une énergie égale à la sienne, et jusqu’à un écho de ses +préjugés... + +Car cette jeune fille étrange partageait les idées étroites de Mme +Férailleur... Souvent elle s’était demandé si sa naissance et son passé +ne creusaient pas un abîme entre elle et Pascal... Et elle ne s’était +sentie rassurée que le jour où le vieux juge de paix, après avoir +entendu le récit de sa vie, lui avait dit: + +«--Si j’avais un fils, je serais fier qu’il fût aimé de vous!» + +Bientôt, il fut clair que Mme Férailleur était émue, elle +s’attendrissait, et même, à un moment, soulevant ses lunettes, elle +essuya une larme furtive qui fit bondir de joie le cœur de Pascal. + +--Ces lettres sont admirables, prononça-t-elle, et jamais jeune fille +élevée par une sainte mère n’a mieux exprimé de plus nobles +sentiments... Seulement... + +Elle s’interrompit, ne voulant pas sans doute blesser son fils, mais +comme il la pressait: + +--Seulement, ajouta-t-elle, ces lettres ont le tort irrémissible de +t’avoir été adressées, Pascal! + +Mais ce fut le dernier cri de son intraitable obstination. + +--Maintenant, reprit-elle, attends avant de juger ta mère!... + +Elle se leva, ouvrit vivement un tiroir, et en sortit un papier sali et +froissé qu’elle présenta à son fils en lui disant: + +--Lis ceci attentivement. + +Ceci, c’était le billet au crayon que Mme Léon avait remis à Pascal, +qu’il avait deviné plutôt que lu, à la lueur d’un réverbère, qu’il avait +jeté à sa mère, en rentrant, et qu’elle avait gardé... + +Il n’avait pas sa tête à lui, le soir où il avait été foudroyé par ce +billet si cruel, tandis qu’en ce moment, il jouissait du libre exercice +de toutes ses facultés... + +Il n’eut pas plus tôt jeté les yeux sur ces quelques lignes, qu’il se +dressa tout d’une pièce, pâle et roide, et, d’une voix profondément +altérée, dit: + +--Ce n’est pas Marguerite qui a écrit cela!... + +L’étrangeté de la découverte devait stupéfier Pascal... + +--J’étais donc fou, murmura-t-il, fou à lier!... La fraude est grossière +et saute aux yeux... Comment ai-je pu m’y laisser prendre?... + +Et comme s’il eût senti le besoin de se démontrer qu’il ne s’abusait +pas, il poursuivit, se parlant à lui-même plutôt qu’il ne s’adressait à +sa mère: + +--L’écriture est assez celle de Marguerite, c’est vrai, on ne l’a pas +trop maladroitement contrefaite... Mais qui ne sait que toutes les +écritures au crayon se ressemblent plus ou moins... Ce qui est +manifeste, par exemple, c’est que jamais Marguerite, qui est la +simplicité même, n’eût employé des phrases aussi prétentieusement +boursoufflées que les tirades d’un mauvais mélodrame... Quoi! j’ai pu +admettre qu’elle avait pensé et écrit ceci: «On ne trahit pas les +serments faits aux mourants, je tiendrai le mien, dût mon cœur se +briser...» C’est trop bête, en vérité!... Et ceci encore: «Oubliez donc +celle qui vous aima tant autrefois: elle est maintenant la fiancée d’un +autre, et l’honneur lui commande d’oublier jusqu’à votre nom!» + +Il déclamait cela, avec une emphase burlesque, qui en faisait mieux +ressortir l’absurdité... Il y avait un peu de folie, dans son fait, de +cette exaltation, du moins, que communique au cerveau un bonheur +inespéré qui, du moins, passe tout ce qu’on pouvait raisonnablement +espérer... + +--Et que dire des fautes d’orthographe, reprit-il... Tu as vu, mère... +commander est écrit avec un seul _m_, supplier avec un seul _p_, +solennel avec deux _l_ et un seul _n_... Assurément ce ne sont pas là +des oublis qu’on puisse attribuer à la rapidité de la rédaction. +L’ignorance est prouvée, puisque la faute est presque toujours la +même... Il est clair que c’est une habitude chez le faussaire de ne pas +doubler les lettres... + +Mme Férailleur écoutait d’un visage impassible... + +Toutes ces objections elle les avait tournées et retournées dans son +esprit, depuis trois jours qu’elle étudiait ce billet avec l’espoir d’en +faire jaillir une lueur. + +--Et ces fautes sont d’autant plus remarquables, appuya-t-elle, que +cette lettre est tout simplement copiée... + +--Oh!... + +--Textuellement... Hier soir, pendant que je l’examinais pour la +vingtième fois, il me sembla que je l’avais déjà lue quelque part... Où, +et en quelle circonstance? C’est ce que j’ai cherché une partie de la +nuit inutilement... Mais ce matin, tout à coup, la mémoire m’est +revenue, et je me suis rappelée très-nettement un ouvrage dont les +ouvrières de notre fabrique faisaient leurs délices, et dont j’avais ri +très-souvent... C’est pourquoi ce tantôt, pendant que j’étais en +courses, je suis entrée chez un libraire et j’ai acheté ce livre... +C’est lui que tu vois là, sur le coin de la cheminée... Prends-le. + +Pascal obéit et fut singulièrement étonné de ce volume, dont le titre +était ainsi disposé: + + INDISPENSABLE + SECRÉTAIRE + + UNIVERSEL ET COMPLET + + des deux sexes + + POUR TOUTES LES POSITIONS DE LA VIE + +--Regarde à la page que j’ai marquée, dit Mme Férailleur à son +fils... + +Il regarda, et lut: + + «(MODÈLE 198).--LETTRE D’UNE JEUNE DEMOISELLE AYANT JURÉ A SON PÈRE + MOURANT DE RENONCER A CELUI QU’ELLE AIME ET D’ACCORDER SA MAIN A UN + AUTRE. + + «_Monsieur_, + + «_Suppliée par M... par mon père à l’agonie, je n’ai pas eu le + courage de résister... etc., etc_.» + +Et cela continuait ainsi, de ligne en ligne, le billet étant la copie +exacte, aux fautes d’orthographe près, de la prose idiote, de +«l’indispensable secrétaire.» + +Le doute, désormais, n’était plus possible. + +Il semblait à Pascal que les écaillés lui tombaient des yeux et qu’il +voyait se dérouler admirablement distincte et logique en son infamie, la +double intrigué ourdie pour creuser un abîme entre Mlle Marguerite et +lui... + +On l’avait déshonoré, lui, avec l’espoir qu’elle le repousserait et le +renierait, on s’était trompé sans doute, et on avait imaginé cette +fausse rupture pour le cas où il serait tenté de venir se justifier. + +Ainsi, son amour, en dépit de quelques défaillances de courte durée, +avait été plus clairvoyant que tous les raisonnements et plus fort que +les apparences... + +Ainsi, il avait eu raison de dire à sa mère: + +--Que Marguerite m’abandonne au moment où je suis si malheureux... Que, +avant que je me sois défendu, elle n’ait pas foi en moi plus qu’en tous +les misérables qui m’accusent, c’est ce que jamais on ne me +persuadera... L’évidence semble être contre moi, la vraisemblance me +condamne, peu importe... + +Maintenant, certaines circonstances s’accordaient, qui lui avaient paru +absolument contradictoires. + +Quelques instants plus tôt, il se disait encore: Comment, Marguerite +m’écrit que son père, avant de mourir, lui a arraché ce serment qui me +désespère, et d’un autre côté le marquis de Valorsay affirme que le +comte de Chalusse est mort trop subitement pour avoir seulement le temps +de reconnaître sa fille et de lui léguer son immense fortune... + +Une de ces allégations, certainement, était mensongère... Laquelle?... +Celle du billet, très-probablement... + +Quant au faux, en lui-même, il ne pouvait pas n’être pas l’œuvre de +Mme Léon... La certitude à cet égard était complète, indiscutable, +absolue... + +Et quand il n’y eût pas eu déjà des preuves irrécusables, la +circonstance de «l’indispensable secrétaire» l’eût trahie... + +Cette infamie expliquait d’ailleurs à Pascal le trouble et le malaise de +l’estimable femme de charge, à la petite porte du jardin. Elle +frémissait à cette idée qu’elle avait peut-être été épiée et suivie, et +que d’un moment à l’autre, Mlle Marguerite pouvait survenir et tout +découvrir... + +--Mon avis, objecta Mme Férailleur, est qu’il serait prudent et +habile de faire savoir à cette malheureuse jeune fille que sa dame de +compagnie est une créature de Valorsay, chargée de l’espionner. + +Pascal ouvrait la bouche pour approuver, mais réfléchissant: + +--Marguerite doit être surveillée de très-près, répondit-il, et si je +cherchais à la voir, si même je me hasardais à lui écrire, nos ennemis +en seraient sans doute informés... Et alors, adieu les chances les plus +favorables de la partie que je joue en ce moment, et que je gagnerai. + +--Tu préfères la laisser exposée à toutes sortes d’embûches?... + +--Oui... en admettant toutefois qu’elle y soit exposée, ce qui n’est +rien moins que certain... Marguerite doit à son passé une expérience +bien au-dessus de son âge et de sa situation, et on me dirait qu’elle a +pénétré Mme Léon, que je n’en serais pas bien surpris. + +Il importait cependant de savoir ce que devenait Mlle Marguerite, et +Pascal se creusait la tête, quand tout à coup: + +--Et la Vantrasson!... s’écria-t-il... Nous l’avons, utilisons-la... +Trouver un prétexte pour l’envoyer à l’hôtel de Chalusse ne doit pas +être la mer à boire... Elle fera bavarder les domestiques, nous la +laisserons causer, et ainsi nous serons au courant de tout... + +C’était une héroïque résolution que prenait là Pascal, et qui, la +veille, l’eût fait reculer... Mais l’héroïsme est facile, à qui espère, +et il voyait, d’heure en heure, pour ainsi dire, croître ses chances de +succès, et s’aplanir des obstacles que tout d’abord il avait jugés +presque insurmontables. + +L’opposition même de sa mère, qu’il avait considérée d’abord comme un +immense malheur, avait cessé de le préoccuper. + +Comment s’inquiéter et que craindre après la surprenante preuve d’équité +que venait de donner cette rigide bourgeoise en établissant la fausseté +du billet, c’est-à-dire en déchargeant Mlle Marguerite du soupçon +d’avoir abandonné Pascal... + +Il dormit peu et mal pourtant, cette nuit-là et de toute la journée du +lendemain il ne bougea pas de la maison et ne desserra pas les dents... + +C’est qu’il avait à mûrir le plan d’attaque qu’il projetait contre M. le +marquis de Valorsay... + +Ses avantages étaient considérables, grâce au baron Trigault, qui +mettait à sa disposition cent mille francs... L’important était de se +servir de cette somme assez habilement pour capter la confiance du +marquis et l’amener à se livrer. + +Du moins, ses méditations ne furent pas perdues... + +Et le moment de se rendre chez son ennemi venu: + +--J’ai trouvé, dit-il à sa mère, et si le baron me permet d’agir à ma +guise... Valorsay est à moi! + + + + +XII + + +Douter de l’empressement du baron Trigault à se mettre à ses ordres et à +accepter les yeux fermés toutes les mesures qu’il lui proposerait, +était, de la part de Pascal, un pur enfantillage... + +Il eût dû se rappeler que leurs intérêts étaient les mêmes, qu’ils +haïssaient d’une haine pareille les mêmes ennemis, qu’ils étaient +semblablement altérés de vengeance. + +Et certes, les événements survenus depuis leur entrevue n’étaient pas de +nature à modifier les intentions du baron. + +Depuis, il avait assisté à la scène qui avait eu lieu entre Mme +d’Argelès et le spirituel M. Wilkie, scène honteuse et abominable où il +avait reconnu la scélératesse du vicomte de Coralth. + +Mais le malheur rend timide et soupçonneux... + +Les dernières défiances de Pascal ne s’évanouirent qu’à la rue de la +Ville-l’Évêque. + +A la façon dont le reçurent les domestiques, il put comprendre en quelle +estime le tenait le baron Trigault... car il serait plus simple qu’il ne +convient, celui qui, au seul accueil des valets, ne saurait pas +exactement à quoi s’en tenir sur les dispositions du maître à son égard. + +--Que Monsieur prenne la peine de me suivre, lui dit, après un +respectueux salut, le domestique auquel il remit sa carte, M. le baron +est en affaires, mais peu importe, M. le baron a recommandé d’introduire +Monsieur dès qu’il se présenterait. + +Pascal, sans mot dire, suivit... + +La physionomie de l’hôtel Trigault était toujours celle qu’il lui avait +vue, et qui l’avait frappé... C’était toujours le même luxe, éclatant en +toutes choses, prodigue, insoucieux, royal... Les gens,--une véritable +armée--allaient et venaient, s’empressant lentement... Une paire de +chevaux de mille louis, attelés à un léger coupé trois quarts, le coupé +de la baronne--piaffait au milieu de la cour... Les fleurs du vestibule +renouvelées du matin embaumaient... + +Seulement, à sa première visite, Pascal n’avait vu que le +rez-de-chaussée de l’hôtel. Cette fois, son guide lui annonça qu’il +allait le conduire au premier étage, au cabinet de M. le baron. + +Il gravissait lentement l’escalier de marbre, à rampe de bronze doré, +admirant le tapis magnifique, les fresques, les précieuses statues, +quand un grand frou frou de soie retentit au-dessus de lui... Il n’eut +que le temps de se jeter de côté, et une femme passa rapidement, sans +détourner la tête, sans daigner le voir... + +Elle paraissait à peine quarante ans, et était très-belle encore, avec +ses cheveux d’un blond ardent, relevés très-haut sur la nuque en un +énorme chignon... Son costume, voyant à faire cabrer les chevaux de +fiacre, et de la coupe la plus excentrique et la plus hasardée, seyait +admirablement à son genre de beauté... + +--C’est Mme la baronne, souffla le domestique à l’oreille de Pascal. + +Il n’avait pas besoin qu’on le lui dît... Il ne l’avait vue qu’une fois, +l’espace d’une seconde, mais en de telles circonstances qu’il ne devait +l’oublier de sa vie... + +En ce moment, d’ailleurs, et après ce qu’il savait, il s’expliqua +l’impression terrible et jusqu’alors inexpliquée qu’il avait ressentie +en la voyant... + +Mlle Marguerite était comme un portrait vivant de cette femme, à la +couleur des cheveux près... + +Qu’eût-ce donc été, si la baronne eût consenti à rester telle qu’elle +était! Car ses cheveux étaient noirs naturellement, comme ceux de +Mlle Marguerite, et noirs elle les avait portés jusqu’à trente-cinq +ans. Elle, n’était rousse que depuis que la mode de cette couleur sévit +avec la violence d’une épidémie... Et même, tous les quatre jours, son +coiffeur venait lui enduire la tête d’une certaine préparation, après +quoi elle avait la patience de rester plusieurs heures à sécher au +soleil, ce qui donne une nuance plus dorée... + +N’importe! Pascal était encore tout bouleversé de cette rencontre, quand +le domestique lui ouvrit la porte du cabinet du baron, une pièce +immense, grande à elle seule comme un appartement de trois mille +francs, et meublée avec le faste particulier des gens assez riches pour +satisfaire sur-le-champ toutes leurs fantaisies... + +Là était le baron, fort affairé au milieu de plusieurs messieurs +très-occupés à mettre en ordre des montagnes de paperasses... + +Dès que parut Pascal, il se leva vivement, et s’avançant vers lui, la +main largement tendue: + +--Ah!... vous voici, monsieur Mauméjan!... dit-il. + +Ainsi, il n’avait pas oublié le nom sous lequel se cachait Pascal!... Ce +détail était du plus favorable augure. + +--Je viens, monsieur... commença le jeune homme... + +--Oui, je sais, je sais, interrompit le baron... arrivez, nous avons à +causer ensemble... + +Et, lui prenant le bras, il l’entraîna dans sa chambre à coucher, +séparée de son cabinet par une porte double, dont les battants avaient +été enlevés et remplacés par une portière... + +Une fois là, et après avoir fait signe qu’on pouvait être entendu de la +pièce voisine et qu’il fallait parler bas: + +--Vous venez, dit-il, chercher les cent mille francs que j’ai promis à +ce cher marquis de Valorsay... + +--En effet, monsieur... + +--Eh bien!... je vais vous les remettre... Je vous attendais et je les +ai préparés; ils sont là... + +Il ouvrit son secrétaire, en effet, et en retira une liasse de trente +billets de mille francs et un bon de soixante-dix mille francs sur la +Banque de France, qu’il tendit à Pascal en disant: + +--Voilà!... Regardez si le compte y est bien... + +Mais Pascal, devenu tout à coup plus rouge que le feu, se taisait... + +C’est qu’au contact de ces valeurs une idée lui était venue, toute +simple, toute naturelle, et qui pourtant ne s’était point encore +présentée à son esprit. + +--Qu’est-ce? interrogea le baron, surpris de cet embarras si soudain et +si visible, qu’est-ce qui vous prend? + +--Rien, monsieur, rien! Seulement, je me demande... je ne sais trop... +si je dois, si je puis accepter cette somme... + +--Bah! Et pourquoi?... + +--C’est que, si vous la prêtez à M. de Valorsay, elle est peut-être +perdue. + +--Peut-être?... Vous êtes poli! + +--Oui, vous avez raison, monsieur, c’est perdue certainement que +j’aurais dû dire. De là le trouble où vous me voyez... N’est-ce pas +uniquement à cause de moi que vous sacrifiez cette somme qui serait une +fortune pour bien des gens, pour moi tout le premier?... Évidemment +si... Eh bien! je me demande s’il m’est bien permis d’accepter un tel +sacrifice, ne sachant pas si je pourrai le reconnaître... Aurai-je +jamais cent mille francs à vous rendre?... + +--Cependant cet argent vous est indispensable pour pénétrer dans +l’intimité de Valorsay et forcer sa confiance... + +--C’est vrai... et s’il m’appartenait, je n’hésiterais pas... + +Le baron estimait singulièrement le caractère de Pascal, et cependant +cet excès d’une délicatesse ombrageuse, ces scrupules d’une probité +parfaite l’émurent... + +Comme tous les gens effroyablement riches, il ne connaissait guère de +pauvres que ceux qui portent leur pauvreté sans honneur ni dignité, et +qui volontiers ramassent les pièces de vingt francs où elles se +trouvent, même dans le ruisseau, et au besoin avec leurs dents... + +--Eh bien!... cher monsieur Férailleur, prononça-t-il, rassurez-vous, ce +n’est pas à votre intention que je fais ce sacrifice. + +--Oh!... + +--Je vous en donne ma parole d’honneur... Sans vous, je prêterais encore +les cent mille francs à Valorsay, et si vous ne vouliez pas les lui +porter, je les lui enverrais par un autre... + +Après cela, Pascal eût eu mauvaise grâce à discuter... + +Il prit la main que lui tendait le baron et la serra énergiquement en +prononçant ce seul mot, qui par son accent valait toutes les +protestations: + +--Merci!... + +Le baron, lui, haussa les épaules, d’un mouvement cordial, en homme qui +ne voit à ce qu’il fait aucun mérite, ni que cela vaille même le moindre +remercîment... + +Puis, de ce ton un peu bourru qui allait si bien à sa large carrure: + +--Et vous savez, cher monsieur, reprit-il, vous emploierez cette somme à +votre guise, et au mieux de vos intérêts qui sont les miens... Vous la +remettrez à M. de Valorsay quand et comme vous le jugerez utile, dans +une heure ou dans un mois, en une fois ou en cinquante et aux conditions +que vous voudrez... Servez-vous de ces cent mille francs comme de la +corde qu’on passe autour du cou d’un chien qu’on veut noyer... + +Sous sa triviale bonhomie, le baron dissimulait la plus habile +pénétration. Pascal le comprit en se sentant deviné. + +--Vous me comblez, monsieur! fit-il. + +--Bien!... bien!... + +--Ce que vous m’offrez là, je venais vous le demander. + +--Vraiment!... Alors tout est pour le mieux! + +--Souffrez du moins que je vous explique mes intentions... + +--Inutile, cher monsieur... + +--Permettez!... Pour suivre mon plan, je vais être forcé d’invoquer +votre volonté, de vous attribuer des sentiments, des paroles, des actes +même que vous désavoueriez peut-être, et pour ma tranquillité... + +D’un geste insouciant, accompagné d’un claquement de doigts, le baron +lui coupa la parole... + +--Marchez toujours, prononça-t-il, et ne vous inquiétez de rien... Tout +ce que vous ferez sera bien fait, qui aura pour but de démasquer ce cher +marquis et Coralth, son digne acolyte... Mettez-moi en scène comme vous +voudrez, je m’en bats l’œil... Qui serez-vous pour Valorsay? Le sieur +Mauméjan, un de mes hommes d’affaires, n’est-ce pas? Je puis toujours +vous désavouer... + +Et comme s’il eût tenu à prouver qu’il devinait jusqu’en ses détails le +plan de son «jeune ami»: + +--D’ailleurs, ajouta-t-il, on sait bien ce qu’est l’homme d’affaires +d’un millionnaire. C’est le morne revers d’une médaille éblouissante... +Un millionnaire qui n’est pas un sot, doit toujours, et à n’importe +quelle demande d’argent, sourire et répondre: «Oui, certes, comment +donc, trop heureux!...» Seulement il ajoute, «Entendez-vous avec mon +homme d’affaires...» C’est ce dernier, qui est chargé de discuter, +d’avouer que son client est gêné pour le moment, et finalement de +répondre: «Non...» + +Pascal insistait encore, mais le baron était têtu... + +--Oh! assez!... fit-il. Ne gaspillons pas un temps précieux en +discussions oiseuses... Les jours n’ont que vingt-quatre heures, et tel +que vous me voyez, je suis si pressé que depuis avant-hier je n’ai pas +touché une carte... C’est que je prépare à Mme Trigault, à ma fille +et à M. mon gendre une surprise assez délicate, si j’ose dire, et que je +crois réussie. + +Il riait, le malheureux homme, mais de quel rire!... + +--C’est que, voyez-vous, poursuivit-il, j’en ai assez de payer tous les +ans des centaines de mille francs pour être berné par ma femme, bafoué +par ma fille, «jobardé» par mon gendre et brutalisé et vilipendé par +tous les trois... Je veux bien payer encore, «casquer,» comme dit mon +gendre, mais à la condition qu’on me donnera pour mon argent, sinon la +réalité, du moins les apparences de l’amour, du dévouement, de +l’affection, du respect, de tout ce qui m’eût rendu heureux, enfin!... +Et ces apparences, sacrebleu! je les aurai... Oui, moi, Trigault, je +serai choyé, cajolé, dorloté ou... bernique, je suspens mes payements... +C’est un de mes vieux amis, un parvenu comme moi, dont j’ai envié +pendant des années le bonheur domestique, qui m’a enfin donné sa +recette... + +«Moi, mon cher, m’a-t-il dit, je suis dans ma maison, entre ma femme, +mes enfants et mes gendres, comme un mylord dans une auberge... Je me +suis commandé un bonheur de première qualité à tant par mois... Si on me +le sert, je paye... si on ne me le sert pas, bonsoir, je ferme le +guichet aux pièces de cent sous... Quand on m’invente des gâteries de +supplément, je les règle à part, sans marchander... Donnant donnant... +Fais comme moi, mon vieux camarade, tu t’en trouveras bien... Un tarif! +il n’y a plus que cela.» + +--Et je ferai comme lui, M. Férailleur, car je vois que son système est +bon, qu’il est pratique et bien «dans le mouvement,» comme on dit... Et, +pour en arriver là, j’ai mon idée.... J’ai assez joué les père Dindon, +comme cela!... J’aurai pour mes derniers jours une existence de +patriarche, ou par le saint nom de Dieu, je laisse tous les miens crever +de faim!... + +Sa face s’empourprait et les veines de son front se gonflaient, autant +de colère que par suite de la contrainte qu’il s’imposait en parlant +presque bas. + +Il respira longuement, puis d’un ton plus calme: + +--Mais il faut que vous réussissiez, M. Férailleur, reprit-il, et +vite... et que la... jeune fille que vous aimez, recueille l’héritage de +son père... Vous ne savez pas en quelles mains indignes l’héritage du +comte de Chalusse est près de tomber... + +Sans doute il allait apprendre à Pascal l’histoire de Mme Lia +d’Argelès et de l’aimable M. Wilkie, lorsqu’il fut interrompu par le +bruit d’une assez vive discussion dans le vestibule. + +--Oh!... commença-t-il, qui est-ce qui se permet chez moi... + +Mais il entendit s’ouvrir la porte de son cabinet, et aussitôt une voix +flûtée et enrouée crier: + +--Quoi!... personne, c’est trop fort!... + +Le baron eut un geste de colère. + +--C’est Kami-Bey, fit-il, ce Turc avec qui j’ai lié cette grosse +partie... Le diable l’emporte!... Mais il viendrait nous relancer ici... +rejoignons-le, monsieur Férailleur... + +De retour dans le cabinet, Pascal vit un gros homme à barbe rare, au nez +aplati, très-rouge, avec de fort petits yeux en biais et d’énormes +lèvres sensuelles ou plutôt bestiales... + +Il était vêtu d’une manière de tunique noire boutonnée et coiffé d’un +fez, ce qui lui donnait l’aspect d’une bouteille pansue cachetée de cire +rouge... + +Tel était Kami-Bey, le type accompli de ces étrangers chargés d’or comme +un galion, barbares à peine frottés de civilisation parfois, qu’attirent +à Paris, non les splendeurs et les gloires de la grande ville, mais ses +corruptions et ses hontes, qui arrivent persuadés que tout y est à +vendre, et qui s’en retournent souvent avec la même conviction... + +Seulement, celui-ci était plus impudent, plus cynique et plus arrogant +que les autres... qui le sont prodigieusement d’ordinaire. Étant plus +riche, il avait été plus entouré, plus fêté, plus flatté, plus +caressé... Il avait été plus exploité aussi, par toute cette tourbe +d’intrigants et de filles de la haute vie, pour qui tout étranger est +une proie. + +Il parlait passablement le français, ou plutôt l’argot des cabinets +particuliers et des tripots, mais avec un accent abominable. + +--Enfin, vous voilà, vous!... s’écria-t-il, quand entra le baron, +j’étais inquiet... + +--Et de quoi, prince!... + +On appelait Kami prince sans que personne sût pourquoi... ni lui non +plus. Peut-être, parce que le laquais qui avait ouvert sa voiture à son +arrivée au Grand-Hôtel l’avait salué de ce nom... + +--Comment de quoi?... répondit-il... Vous me gagnez en ce moment plus de +300,000 fr.... je me suis dit: Ferait-il Charlemagne!... + +Le baron fronça le sourcil et du coup supprimant le titre de prince... + +--Il me semble, cher monsieur, fit-il, que d’après nos conventions, nous +devons jouer jusqu’à ce que l’un de nous gagne à l’autre 500,000 fr. + +--C’est vrai... mais nous devions jouer tous les jours... + +--Possible... mais je suis occupé... Je vous l’ai fait dire, n’est-ce +pas?... Si cela vous inquiète, déchirons le livre où sont inscrits les +résultats des séances et qu’il ne soit plus question de la partie... +Vous y gagnerez cent mille écus, cher monsieur... + +Kami-Bey sentit bien que le baron ne tolérerait pas ses arrogances, et +d’un ton beaucoup plus humble: + +--C’est que je deviens méfiant, fit-il... On se moque beaucoup de moi... +Parce que je suis étranger et immensément riche, c’est à qui me +volera... Hommes, femmes, gentilshommes, marchands, tout le monde s’en +mêle... Si j’achète des tableaux, on me vend des croûtes un prix fou... +Des chevaux, on m’extorque des sommes ridicules et on ne me livre que +des rosses... Dès que je m’asseois à une table de bac, il se trouve un +grec pour me voler... Tout le monde m’emprunte de l’argent, personne ne +me le rend... Je finirai par me fâcher... + +Il s’était assis, le baron vit bien qu’il ne s’en débarrasserait pas de +sitôt; aussi s’approchant de Pascal: + +--Partez, lui dit-il à l’oreille, ou vous manqueriez Valorsay... Et +tenez-vous bien, car il est fin, le mâtin... Allons, courage et bonne +chance... + +Du courage!... + +Ah! il n’était pas besoin d’en souhaiter à Pascal... Comment en +aurait-il manqué, lui qui avait triomphé des lâches suggestions du +désespoir en ces heures terribles où il avait pu supposer que Mlle +Marguerite, le jugeant indigne, l’abandonnait... + +Tant qu’il avait été condamné à l’inaction ou réduit à s’agiter dans le +vide, fatalement il avait été en proie à tous les flottements de +l’incertitude... + +Mais maintenant qu’il savait où attaquer et comment, et que l’instant +d’engager la lutte était venu, d’indomptables énergies s’éveillaient en +lui, il devenait de bronze, sûr qu’il n’était plus désormais +d’événements capables de le déconcerter ou seulement de le troubler. + +Semblable à ces rudes capitaines qui ne jouissent de la plénitude de +leurs facultés que là où les autres, les faibles, perdent leur +sang-froid, c’est-à-dire au moment de la bataille, Pascal sentait se +dissiper les brouillards qui avaient obscurci son cerveau, et son +intelligence se dégageait, acquérant une lucidité nouvelle et +extraordinaire... + +Les armes dont il allait se servir, lui répugnaient c’est vrai, mais ce +n’était pas lui qui les avait choisies... Et puisque ses ennemis ne +connaissaient que l’astuce ignoble et la duplicité, il était résolu à +les dépasser et à les vaincre en ruses et en fourberies... + +Aussi, tout en gagnant d’un pas rapide la demeure du marquis de +Valorsay, inventoriait-il ses chances, récapitulant ses ressources, +cherchant bien s’il n’oubliait rien, si par imprévoyance, il ne laissait +pas quelque porte ouverte aux hasards contraires... + +S’il échouait,--car il admettait la possibilité d’un premier échec sans +y croire,--il ne voulait pas avoir à s’adresser de reproches. + +Les imbéciles, seuls, se consolent en se répétant: + +--Qui pouvait prévoir cela!... + +Les forts prévoient... Et Pascal pensait bien avoir tout prévu. + +Le matin, avant de sortir, il avait composé sa toilette avec un soin +extrême. + +Il avait compris que le costume subalterne qu’il avait revêtu la +première fois n’était plus de mise. Un homme d’affaires du baron +Trigault ne pouvait avoir l’air besogneux, car on se dore, à se frotter +aux millionnaires, comme on se réchauffe en approchant du feu. + +Strictement habillé de noir, ni trop élégant ni trop peu, le menton posé +sur une haute cravate blanche, le visage glabre et les cheveux courts, +il avait précisément cette gravité fûtée que l’imagination prête aux +conseillers des remueurs d’argent. + +De chance contre lui, immédiate et décisive, il n’en apercevait +qu’une... + +M. de Valorsay le connaissait peut-être physiquement. + +Il était persuadé que non, mais il n’était pas sûr, il pouvait se +tromper... + +Songeant à cela, et inquiet, il avait d’abord eu la pensée de déguiser +son visage... La réflexion le fit renoncer à cet expédient... Un +déguisement imparfait attire l’attention et éveille les soupçons... +Saurait-il véritablement déguiser sa physionomie?... Assurément non... +Combien d’hommes sont capables de ce tour de force, et encore après bien +des expériences... On cite deux ou trois policiers et une demi-douzaine +d’acteurs. + +Evaluant les probabilités pour et contre, il s’était déterminé à se +présenter tel quel chez le marquis... + +Il risquait, il est vrai, de rencontrer dans la rue des personnes de sa +connaissance, ou quelqu’un des gens qu’on devait avoir mis en campagne +pour retrouver ses traces, mais il estimait que, grâce au sacrifice +qu’il avait fait de sa barbe,--ce qui le changeait beaucoup,--grâce +aussi à la rapidité de sa marche, on ne le reconnaîtrait pas... + +Cependant, lorsqu’il approcha de l’hôtel de M. de Valorsay, vers le haut +de l’avenue des Champs-Élysées, prudemment il ralentit le pas, et même +il s’arrêta pour explorer de l’œil les abords. + +L’hôtel, entre cour et jardin, élevé de deux étages, lui parut +très-vaste et très-beau. Les écuries et les remises occupaient +d’élégants pavillons de chaque côté de la cour... Devant la grille +entr’ouverte, cinq ou six domestiques en tenue du matin causaient et +s’amusaient à agacer un gros chien terrier. + +Bien en prit à Pascal de s’être attardé à cet examen. + +Juste comme il se disait qu’il n’apercevait rien de suspect, il vit le +groupe des domestiques s’écarter et se découvrir; la grille s’ouvrit +tout à fait, et M. de Coralth en personne sortit, donnant le bras à un +tout jeune homme très-blond, aux moustaches retroussées et à l’air +singulièrement impertinent. + +Ces deux messieurs se dirigèrent du côté de l’Arc-de-Triomphe... + +Pascal eut un tressaillement de joie. + +--La fortune est pour moi!... se dit-il. Sans ce Kami-Bey, qui m’a +retenu un grand quart-d’heure chez le baron, je me trouvais ici nez à +nez avec ce misérable vicomte, et tout était perdu... + +C’est avec cette encourageante pensée qu’il s’avança vers l’hôtel. + +--M. le marquis est très-occupé ce matin, lui répondit un des +domestiques, debout devant la grille, et qui était le propre valet de +chambre de M. de Valorsay, je doute qu’il puisse vous recevoir. + +Mais lorsqu’il eut remis une de ses cartes de visite au nom de MAUMÉJAN, +avec cette mention au crayon: _De la part de M. le baron Trigault_, la +figure rogue du valet s’adoucit comme par enchantement. + +--Oh! fit-il, c’est une autre paire de manches!... Du moment où vous +êtes envoyé par M. Trigault, bigre!... On vous attend comme le messie... +Arrivez, je vais vous annoncer moi-même... + +Et en effet, il daigna interrompre sa conversation et précéder Pascal... + +De même que chez le baron, tout chez M. de Valorsay annonçait une +grande, une immense fortune... Et cependant, l’œil d’un observateur y +eût découvert cette différence qu’on reconnaît entre l’argenterie et le +ruolz. Le luxe, rue de la Ville-l’Evêque, avait un caractère réel et +massif qu’on ne trouvait pas avenue des Champs-Élysées... Le logis d’un +homme, quoi qu’il fasse, le reflète... Chez le marquis, un des princes +de la haute vie, tout portait ce cachet de précipitation, que notre +époque imprime à ses moindres œuvres... + +--Entrez là, dit le valet à Pascal, en lui ouvrant une porte, je vais +voir où est monsieur... + +Pascal entra dans un salon très-vaste, magnifique, mais dont la +magnificence manquait de fraîcheur... Le tapis, une merveille +d’ailleurs, était taché par places... On n’avait pas toujours eu soin de +tenir les persiennes closes, l’été, et le soleil avait altéré la couleur +des rideaux... + +Ce qui tirait l’œil, dans ce salon, c’était une quantité de coupes, +de vases, de statuettes, de groupes, soit en argent, soit en or... Il y +en avait sur toutes les tables... + +Une inscription sur chacun de ces objets d’art annonçait qu’il avait été +gagné par un cheval appartenant au marquis de Valorsay, et disait où, en +quelles circonstances, quel jour de quelle année, et le nom du cheval +vainqueur... + +C’étaient là les titres de gloire du marquis... Ils lui avaient coûté la +moitié de l’immense fortune qu’il avait dévorée... + +Tout cela offrait peu d’intérêt à Pascal; aussi ne tarda-t-il pas à +s’ennuyer d’attendre. + +--Le Valorsay, pensa-t-il, joue au diplomate... Il ne veut pas avoir +l’air pressé... Le malheur est que son domestique l’a trahi. + +Enfin, il reparut, le domestique. + +--Monsieur le marquis vous attend, monsieur, dit-il. + +Cette voix remua Pascal comme le premier roulement du tambour battant la +charge pour l’assaut d’une batterie. + +Mais son sang-froid ne fut en rien altéré. + +--Voici le moment décisif!... pensa-t-il, pourvu qu’il ne me connaisse +pas!... + +Et d’un pas ferme, il suivit le valet de chambre... + +Comme toujours, lorsqu’il restait chez lui, M. de Valorsay se tenait +dans une sorte de petit fumoir contigu à sa chambre à coucher. Assis +devant une table, il semblait très-occupé à mettre en ordre des journaux +de sport... Près de lui étaient une bouteille de vin de Madère et un +verre aux trois quarts vide... + +Quand son domestique annonça: + +--Monsieur Mauméjan!... + +Il leva la tête et son regard rencontra celui de Pascal. + +Mais son œil ne vacilla pas, aucun des muscles de son visage ne +bougea, sa physionomie garda sa froideur hautaine et railleuse... + +Il était clair qu’il ne soupçonnait pas que là, devant lui, il avait le +malheureux dont il avait essayé si lâchement de se défaire, son plus +mortel et son plus redoutable ennemi. + +--M. Mauméjan, fit-il, l’homme d’affaires du baron Trigault... + +--Oui, monsieur le marquis. + +--Veuillez donc vous asseoir... Je termine quelque chose... Je suis à +vous à l’instant... + +Pascal s’assit. + +Une de ses frayeurs avait été de ne pas rester maître de lui quand il +se trouverait en présence du misérable qui avait brisé son existence, +détruit son bonheur et son avenir, qui lui avait pris plus que la vie en +lui prenant l’honneur, et qui, en ce moment même, s’efforçait, par les +plus infâmes manœuvres, de lui arracher la femme qu’il aimait, +Mlle Marguerite... + +--Si le sang me monte à la tête, pensait-il, je suis capable de sauter +sur lui et de l’étrangler... + +Eh bien!... non. + +Ses artères ne battirent pas plus vite, et c’est avec un calme +parfait,--le flegme des forts,--qu’il se mit à observer sournoisement M. +de Valorsay... + +S’il l’eût connu depuis seulement huit jours, il eût été stupéfié du +changement qui s’était opéré en ce brillant gentilhomme, le type achevé +des viveurs de la haute vie... Il n’était plus que l’ombre de lui-même. + +A cette heure, surtout, où il n’avait pas reçu encore les soins +intelligents et discrets de son valet de chambre, où nulle supercherie +de toilette ne masquait sa précoce décrépitude, il était effrayant. + +Son visage ravagé, son teint terreux marbré de plaques livides, ses +paupières rougies et gonflées trahissaient de dures insomnies... Sa +lèvre, d’ordinaire sarcastique et fière, pendait; des rides profondes +sillonnaient son front crispé, et ses rares cheveux, en désordre, roides +encore des cosmétiques de la vieille, ne suffisaient pas à dissimuler sa +calvitie... + +Mais, plus que tout le reste, son œil morne et sans chaleur accusait +une écrasante lassitude, dont il essayait peut-être de triompher à +grands coups de vin de Madère. + +C’est qu’il avait eu d’effrayantes réflexions depuis une semaine. + +On est viveur, «noceur,» on n’a,--et on s’en vante,--ni foi, ni loi, ni +conscience, ni moralité; on se moque de Dieu et du diable... Il n’en est +pas moins vrai que ce n’est pas sans d’horribles déchirements que, pour +la première fois, on va jusqu’au crime positif, prévu par le Code, +qualifié, justiciable du jury et punissable des galères... + +Et qui eût pu dire combien M. le marquis de Valorsay avait commis de ces +crimes, depuis le jour où il avait armé de cartes biseautés son +complice, le vicomte de Coralth? + +Sans cela, même, n’avait-elle pas quelque chose d’atroce et de poignant, +la situation de ce millionnaire ruiné, qui disputait à ses créanciers +ses dernières apparences de splendeur avec l’âpre énergie d’un naufragé +disputant une épave. N’endurait-il pas les tortures de l’enfer, ainsi +qu’il l’avait avoué à M. Fortunat, à vivre, sans un sou vaillant +parfois, au milieu de ce grand luxe, et à soutenir cet étonnant mensonge +sous l’œil sans pitié de trente valets? + +Ses angoisses, enfin, lorsqu’il songeait à combien peu tenait sa +position, ne pouvaient-elles pas être comparées à celles du mineur, qui +au moment où on le monte du fond de la mine, voit se détendre, éclater +brin à brin, le câble où est suspendue sa vie, et qui se demande si les +quelques fils qui le soutiennent seront assez forts pour le hisser +jusqu’à l’orifice du puits... + +Pascal eut la perception très-nette et très-distincte de cette +effroyable agonie de son ennemi, et il en éprouva un sentiment de +bien-être, comme si une rosée céleste fût descendue sur ses propres +douleurs... C’était le commencement de sa vengeance... + +Mais le «petit moment» réclamé par M. de Valorsay durait depuis plus +d’un quart d’heure, et il n’en finissait pas... + +--Que diable fait-il?... se demandait Pascal, qui suivait curieusement +ses moindres mouvements... + +Le marquis avait tout autour de lui, sur sa table, sur des chaises, et +jusque par terre, des collections de journaux de sport... Il les prenait +les uns après les autres, les dépliait, les parcourait d’un regard +rapide et exercé, et selon qu’ils contenaient ou non ce qu’il +souhaitait, il les jetait ou les plaçait en tas, devant lui, après les +avoir annotés au crayon rouge. + +Ce ne fut pourtant qu’après plusieurs minutes encore qu’il parut +s’apercevoir du temps écoulé, et aussitôt, craignant sans doute que +Pascal ne s’impatientât: + +--Je suis véritablement fâché, monsieur, prononça-t-il, de vous faire +droguer ainsi, mais on attend le travail que j’achève... + +--Oh!... continuez, monsieur le marquis, répondit Pascal, continuez... +Par extraordinaire j’ai un peu de temps à moi... J’en serai quitte, +d’ailleurs, pour déjeuner plus vite. + +C’était une politesse... Le marquis crut devoir y répondre, et tout en +lisant et en annotant tour à tour, il daigna expliquer sa besogne. + +--C’est un métier de rogne-papier que je fais là, reprit-il... J’ai +vendu, il y a quelques jours, sept de mes chevaux de courses, dont deux +hors ligne, et l’acquéreur, comme de raison, en me versant le prix +convenu, a reçu l’état exact et légalisé des performances de chacun +d’eux... leur biographie, autrement dit... Mais voici que ce monsieur +n’est pas satisfait, et il s’est mis en tête d’exiger de moi la +collection des journaux de sport qui relatent les engagements, les +victoires, ou les défaites de ceux de mes chevaux qu’il a achetés... On +n’est pas stupide à ce point... Il est vrai que j’ai affaire à un +étranger, à un de ces nababs, à peine barbouillés de civilisation, qui +tous les ans viennent à Paris fondre leurs lingots et qui, par leurs +prodigalités idiotes, font hausser le prix du toutes choses jusqu’à nous +rendre la vie impossible, à nous autres Parisiens, qui ne voulons pas +comme eux flamber notre fortune en deux ans... C’est la peste de notre +ville et de notre temps, ces gens-là qui, à de rares exceptions près, ne +savent employer leurs millions qu’à enrichir une douzaine de drôlesses +cosmopolites, des escrocs, des restaurateurs et des maquignons. + +C’est d’une mine approbative que Pascal écoutait cette sortie; mais il +ne songeait, en vérité, qu’à cet étranger, Kami-Bey, qu’il avait vu chez +le baron, il n’y avait pas une demi-heure, et qu’il avait entendu se +plaindre amèrement de n’avoir que des rosses, alors qu’il pensait avoir +acheté des chevaux de prix... Et il se disait: + +--Kami-Bey serait-il cet acquéreur exigeant?... Pourquoi le marquis, +acculé comme il l’est, n’aurait-il pas hasardé quelqu’une de ces bonnes +escroqueries qui conduisent leur homme droit en police correctionnelle?... + +En matière de sport, on pouvait soupçonner Valorsay d’une grande +indépendance de conscience... N’était-il pas accusé déjà d’avoir, par +une fraude indigne, fait perdre l’argent de ceux qui pariaient pour son +cheval _Domingo_? + +Enfin, après un moment de silence, le marquis poussa un grand soupir. + +--C’est fini! murmura-t-il en liant avec une ficelle les journaux qu’il +avait mis de côté. + +Il sonna ensuite, et un domestique étant accouru: + +--Tenez, lui dit-il, portez ceci au prince Kami, au Grand-Hôtel, et +hâtez-vous... + +Les pressentiments de Pascal ne l’avaient pas trompé. Il ne sourcilla +pas, cependant... + +Mais en lui-même: + +--Voilà qui est bon à savoir, pensa-t-il. Avant ce soir j’aurai ouvert +une petite enquête de ce côté... + +Décidément, l’orage se massait au-dessus de la tête du marquis de +Valorsay... Le savait-il? Assurément il en avait le soupçon... Mais il +s’était juré qu’il tiendrait bon jusqu’à la fin... Il ne voyait pas, du +reste, que tout fût perdu, et, comme tous les grands joueurs, il se +disait que, tant qu’il aurait un enjeu à exposer, il pouvait espérer +ramener la fortune... + +Il s’était levé, en s’étirant, comme après une tâche désagréable, et +s’adossant à la cheminée: + +--Maintenant, monsieur Mauméjan, commença-t-il, abordons l’affaire qui +vous amène... + +Son air dégagé, son ton léger, étaient admirablement joués... mais un +observateur ne s’y fût pas trompé, non plus qu’à la façon dont il ajouta +négligemment: + +--Vous m’apportez des fonds de la part de M. le baron Trigault? + +Pascal hocha la tête, et d’un accent contrarié: + +--J’ai le regret de vous apprendre que non, monsieur le marquis, +répondit-il. + +Ce fut comme une lourde pierre, tombant sur le crâne dégarni de M. de +Valorsay... Il devint plus blanc que sa chemise, et même chancela, comme +si sa mauvaise jambe, celle dont il souffrait aux changements de temps, +eût refusé tout service. + +--Comment, non! balbutia-t-il, c’est une plaisanterie, sans doute!... + +--Ce n’est que trop sérieux! + +--J’avais la parole du baron... + +--Oh!... la parole!... + +--Enfin, j’avais toujours une promesse formelle!... + +--Il est quelquefois impossible de tenir ce que l’on promet, monsieur le +marquis... + +Les conséquences de ce manque de parole devaient être terribles; pour M. +de Valorsay, ce pouvait être la fin de tout. + +Il n’en essaya pas moins de dissimuler... Il se dit que laisser voir à +cet homme d’affaires combien le coup était effroyable, ce serait lui +livrer le secret de sa profonde détresse, confesser sa ruine absolue, +renoncer à la lutte, désarmer, s’avouer vaincu, terrassé, perdu... + +Rassemblant donc en un effort exorbitant toute son énergie, il maîtrisa +ses émotions, et réussit à paraître, non désespéré, mais seulement +irrité et très-contrarié... + +--Bref, reprit-il d’une voix altérée, pas de fonds! Je comptais sur cent +mille francs ce matin... Rien!... Comme c’est gracieux... Ah! le baron +ne se doute guère de l’embarras où il me met... + +--Pardonnez-moi, monsieur, il s’en doute si bien, qu’au lieu de vous +prévenir par un simple billet, il m’envoie pour vous présenter ses +sincères regrets... Véritablement, lorsque je l’ai quitté, il y a une +heure, il était désolé... Il m’a surtout recommandé de vous bien +expliquer qu’il n’y a eu rien de sa faute... Il comptait sur deux +rentrées très-importantes, qui toutes deux, comme par un fait exprès, +lui ont manqué... Hier, il a couru toute la soirée sans parvenir à +rassembler les fonds. + +Un peu remis du premier étourdissement, bien que fort pâle encore, le +marquis dardait sur Pascal un regard soupçonneux. + +Il n’était pas sans savoir de quelles doucereuses excuses les gens bien +élevés enveloppent leurs refus pour en masquer l’amertume. + +--Ainsi, fit-il d’un ton où perçait l’ironie, le baron est gêné. + +--Franchement, je le crois. + +--Pauvre baron!... Ah!... je le plains... oui considérablement. + +Grave et froid comme un article du Code, Pascal semblait n’avoir point +vu l’effet du message qu’il apportait, le trouble affreux du marquis et +la contrainte qu’il s’était imposée. + +--Vous pensez railler, monsieur, prononça-t-il, moi je jurerais que le +baron est en ce moment très à court d’argent... + +--Allons donc!... Un homme qui a sept ou huit millions... + +--Je parierais pour dix, au moins. + +--Raison de plus. + +Pascal haussa dédaigneusement les épaules. + +--Il m’étonne, monsieur le marquis, fit-il d’un ton dogmatique, de vous +entendre parler ainsi... L’énormité du revenu ne constitue pas +l’aisance, mais bien la façon dont on l’emploie... Par le temps de +folies qui court, tous les gens riches sont gênés... Que donnent au +baron ses dix millions? Cinq cent mille livre de rentes au plus! C’est +un joli denier et je m’en contenterais... Mais le baron joue, et Mme +la baronne est la femme la plus élégante de Paris... Ils aiment la +grande vie l’un et l’autre, et leur maison est montée comme celle d’un +prince... Chez eux, du premier janvier à la saint Sylvestre la chandelle +brûle par les deux bouts... Que sont cinq cent mille francs avec un +train pareil!... Leur situation doit être celle de plusieurs +millionnaires de ma connaissance, qui, vers les fin du trimestre et en +attendant l’échéance de leurs rentes, portent bravement leur argenterie +au Mont-de-Piété... + +L’excuse pouvait n’être pas vraie; elle était vraisemblable. N’est-il +pas prouvé qu’à cette heure, grâce à la rage de luxe, de plaisirs et de +toilettes qui brouille les cervelles, presque tous les ménages de la +haute vie parisienne sont au-dessous de leurs affaires... + +Un procès récent n’a-t-il pas révélé ce fait étrange, fantastique, +inouï, que des gens notoirement riches de plus de cent mille livres de +rentes avaient gardé six mois un cocher qui les volait effrontément, +parce qu’en six mois ils n’avaient pas trouvé le moyen de disposer de +huit cents francs qu’ils lui devaient et qu’il fallait payer avant de le +mettre à la porte... + +M. de Valorsay connaissait cela, mais une inquiétude terrible le +poignait. + +Avait-on eu vent de sa déconfiture, le bruit en courait-il? Était-il +arrivé jusqu’aux oreilles du baron Trigault?... + +Voilà ce qu’il lui importait d’éclaircir. + +--Résumons-nous, monsieur Mauméjan, dit-il. Le baron n’a pu me procurer +pour ce matin les fonds qu’il m’avait promis, quand me les +procurera-t-il? + +Pascal ouvrit des yeux démesurés, comme s’il eût entendu une question de +l’autre monde, et de l’air le plus innocent: + +--Mais je présume, répondit-il, que M. le baron ne s’occupe plus de ces +cent mille francs... Cette opinion résulte pour moi de ses dernières +paroles... «Ce qui me console un peu, m’a-t-il dit, c’est que le marquis +de Valorsay est très-riche et très-répandu... Je lui connais dix amis +qui seront ravis de lui rendre ce petit service...» + +Jusqu’à ce moment, et c’était là surtout ce qui l’avait soutenu, M. de +Valorsay s’était bercé de cet espoir qu’il ne s’agissait que d’un +retard... + +La certitude que le refus était bien définitif, l’accabla. + +--On sait ma ruine!... pensa-t-il. + +Et se sentant défaillir, machinalement il se versa un grand verre de vin +de Madère, qu’il avala d’un trait... + +Le vin, pour un moment, lui prêta une énergie factice... Mais avec le +sang, la colère folle, furieuse, envahit son cerveau, il perdit toute +mesure, et se dressant la face empourprée: + +--C’est une infamie, s’écria-t-il, une ignoble lâcheté, et le sieur +Trigault mériterait une sévère correction... On ne tient pas un galant +homme trois jours dans l’eau, pour après le payer d’une grimace de +singe... S’il m’eût répondu: non, carrément, je me serais mis en mesure, +et ne me trouverais pas dans un embarras d’où je ne sais comment +sortir... Jamais un gentilhomme n’eût osé cette vilenie, qui pue le +comptoir, le boutiquier, le rogneur de vieux sous... Voilà ce qu’il en +coûte d’admettre dans la société ces ridicules parvenus, sous prétexte +qu’ils ont de l’argent... les marchands de cochons en ont eux aussi!... +On les décrasse, on leur apprend à se laver les mains, à se moucher et à +marcher sur un parquet, on les croit éduqués à demi, et pas du tout!... +A la première occasion le fabricant de cirage reparaît... + +Certes il en coûtait à Pascal d’entendre toutes ces injures adressées au +baron... Elles l’irritaient d’autant plus que c’était lui qui y avait +exposé ce digne homme... + +Mais un geste, un froncement de sourcil pouvaient compromettre le succès +de son entreprise; il sut rester impassible. + +--J’avoue, monsieur le marquis, prononça-t-il froidement, que je ne +m’explique pas votre emportement... Que vous soyez mécontent, je le +conçois, mais de là à vous mettre si fort en colère... + +--Ah! c’est que vous ne savez pas... + +Il s’arrêta court. Il était temps. La vérité lui montait aux lèvres. + +--Quoi? interrogea Pascal. + +Mais déjà M. de Valorsay était retombé en garde. + +--J’ai, ce soir, une dette à payer, répondit-il à tout hasard, sacrée, +qui ne peut se remettre... enfin, une dette de jeu. + +--De cent mille francs? + +--Non, elle n’est que de vingt-cinq mille... + +--Et c’est vous, monsieur le marquis, un homme riche, qui vous inquiétez +pour cette bagatelle que le premier venu vous prêtera... + +D’un sifflement ironique, M. de Valorsay l’interrompit. + +--Croyez cela et buvez de l’eau!... ricana-t-il. Vous-même venez de le +dire, monsieur Mauméjan, nous vivons à une époque où personne n’a +d’argent que ceux qui en font le commerce... Les plus riches de mes amis +n’en ont pas de trop pour eux, si même ils en ont assez... Ah! le temps +est passé des bas de laine qu’on gonflait sournoisement de ses +économies... Ils sont murés les vieux placards où on empilait des +louis... M’adresserai-je à un banquier?... Il me demandera deux jours +pour réfléchir, il exigera la signature de deux ou trois de mes amis... +Si je vais trouver mon notaire, ce sera, ma foi, bien d’autres +cérémonies, sans compter les remontrances. + +Depuis un moment, Pascal s’agitait sur sa chaise, en homme qui a une +proposition en poche, et qui n’attend qu’un joint pour la glisser. + +Aussi, dès que M. de Valorsay s’arrêta pour reprendre haleine: + +--Ma foi! dit-il, si j’osais... + +--Eh bien!... + +--Je vous offrirais, monsieur le marquis, de vous trouver ces 25,000 +francs. + +--Vous?... + +--Moi-même. + +--Avant ce soir six heures? + +--Naturellement... + +Le verre d’eau glacée offert au voyageur près d’expirer de soif au +milieu des sables du Sahara ne lui procure pas la délicieuse, +l’enivrante sensation qu’éprouva le marquis à la proposition de +Pascal... + +Littéralement, il se sentit revenir à la vie... et de loin. + +Faute de vingt-cinq mille francs, ce jour-là même, il sombrait... Les +lui trouver, c’était lui obtenir un sursis à un moment où gagner du +temps était pour lui le point capital. + +Cette offre était de plus une preuve évidente et indiscutable que rien +encore n’avait transpiré des inextricables difficultés de sa +situation... + +--Ah! je l’aurai échappée belle, pensa-t-il, si je m’en tire... + +Et cependant son visage sut garder à demi le secret de la joie qui +intérieurement l’inondait... Il resta maussade autant qu’il le put, il +minauda, il fit des façons... Il tremblait, s’il répondait: «oui» trop +vite, de se trahir et de se mettre ainsi complétement à la merci de +l’envoyé du baron. + +--J’accepterais volontiers vos services, monsieur Mauméjan, +prononça-t-il, si je n’y découvrais un inconvénient... + +--Et lequel? + +--Est-il convenable, quand le baron me joue un tour pendable, que je me +rabatte sur son homme de confiance, sur un de ses employés?... + +Mais Pascal vigoureusement regimba... + +--Permettez, interrompit-il vivement, je ne suis l’employé de personne. +M. Trigault est mon client comme trente ou quarante autres, rien de +plus... Il me charge de certaines négociations délicates et épineuses, +je les conduis de mon mieux, il me paye, et nous sommes quittes et +libres chacun de notre côté... + +--Ah! comme cela, vous m’en direz tant!... + +Au regard dont il enveloppait Pascal, on eût juré qu’un soupçon lui +venait... Point. + +C’était simplement une idée bizarre, biscornue, et cependant non +absolument invraisemblable en soi, qui traversait son esprit. + +--Oh!... pensait-il, le prêteur inconnu dont ce Mauméjan s’offre d’être +l’intermédiaire, ne serait-il pas, par hasard, le baron en personne?... +Le digne homme aurait-il imaginé cet ingénieux moyen de m’obliger et de +m’extirper en même temps un intérêt plus qu’honnête, qu’il n’eût jamais +osé me réclamer en face? + +Et pourquoi non! Ne sait-on pas des exemples! + +N’est-il pas connu que jamais, au grand jamais, les frères N..., les +plus austères des financiers, n’ont obligé directement un de leurs +amis... Leur père, dont ils ne parlent qu’avec vénération, leur +demanderait cent écus pour un mois, qu’ils lui répondraient comme aux +autres: «Nous sommes gênés, mais voyez de notre part ce coquin de B...» +Et ce coquin de B..., qui est le plus charmant des hommes de paille, si +le père N... lui présentait de sérieuses garanties, lui prêterait, comme +aux autres, de l’argent de ses fils moyennant douze ou quinze pour cent +et «_oune minouscoule commissioun_.» + +Ces idées et ces souvenirs ne contribuèrent pas peu à rendre à M. le +marquis de Valorsay son aisance accoutumée... + +--Voilà donc qui est dit, fit-il du ton léger de don Juan bernant M. +Dimanche, j’accepte, et très-volontiers... Seulement... + +--Ah! il y a un seulement!... + +--Il y en a toujours un... Je dois vous prévenir que rendre ces +vingt-cinq mille francs avant deux mois me serait difficile... + +C’était le temps qu’il jugeait nécessaire pour arriver à ses fins... + +--Qu’importe!... répondit Pascal, et même, si vous souhaitez un délai +plus long... + +--Inutile, merci!... Mais il y a autre chose encore. + +--Quoi donc?... + +--Que me coûtera cette... négociation? + +Cette question, Pascal l’avait prévue, et il avait préparé une réponse +dans l’esprit du rôle qu’il avait adopté. + +--Cela vous coûtera le prix ordinaire, répondit-il, six pour cent, plus +un et demi pour cent de commission... + +--Bah!... + +--Plus la rémunération de mes peines et soins... + +--Allons donc!... Et à combien la fixez-vous, cette rémunération?... + +--A mille francs... Est-ce trop? + +Si le marquis eût conservé l’ombre d’un soupçon, il se fût évanoui. + +--Eh!... ricana-t-il, mille francs me semblent honnête!... + +Mais il eût bien voulu retirer son rire narquois, lorsqu’il vit comment +l’accueillait celui qu’il prenait pour un coureur d’affaires. + +Pascal se redressa sur sa cravate blanche, de l’air le plus blessé, et +du ton froid d’un homme bien près de reprendre sa parole: + +--Il n’y a rien de fait, monsieur le marquis, prononça-t-il, et puisque +vous trouvez l’opération onéreuse, renoncez-y. + +--Je suis loin de dire cela, interrompit vivement M. de Valorsay, je +n’ai même rien pensé de pareil... + +L’occasion qu’attendait Pascal d’exposer son programme se présentait +enfin, il la saisit... + +--D’aucuns prétendent obliger les gens pour leurs beaux yeux seuls, +poursuivit-il... Moi, je suis plus franc... Pour que je m’occupe d’une +affaire, il faut que j’y trouve mon bénéfice, et selon que je suis plus +ou moins indispensable, j’exige des honoraires... Il ne saurait y avoir +de tarif fixe pour des services comme les miens... Quand, à deux +reprises, j’ai sauvé du plongeon final un gentilhomme que vous devez +connaître, je lui ai demandé dix mille francs la première fois, et +quinze mille la seconde... Était-ce exagéré?... J’ai assuré, je puis le +dire, le mariage d’un brillant vicomte, en maintenant ses créanciers +pendant les trois mois qu’il a fait sa cour... Le lendemain de la noce, +il ma remis vingt mille francs... Ne me les devait-il pas?... Si au lieu +d’être simplement un peu à court, vous étiez ruiné, ce n’est pas mille +francs que je vous réclamerais... J’étudierais votre situation, et quand +j’en aurais reconnu le fort et le faible, selon le parti que je verrais +à en tirer, je traiterais avec vous à forfait... + +De cette déclaration cynique, il n’était pas une phrase qui ne fût +calculée, pas un mot qui ne fût comme un appât tendu aux instincts +mauvais du marquis de Valorsay... Et même, Pascal pressé d’arriver +vite, s’était peut-être avancé plus que ne l’eût voulu la prudence... + +Cependant le marquis ne sourcilla pas. + +--Je vois que vous êtes un homme précieux, monsieur Mauméjan, dit-il, et +si jamais j’étais ruiné, c’est à vous que je m’adresserais... + +Pascal s’inclina d’un air de fausse modestie, radieux au dedans de lui, +car il se disait que fatalement à cette heure son ennemi viendrait se +prendre au piége... + +--Et pour en finir, reprit le marquis, quand aurai-je les fonds?... + +--Avant quatre heures. + +--Et je n’ai pas à redouter une plaisanterie dans le goût de celle du +baron? + +--Évidemment non. Quel intérêt avait M. Trigault à vous prêter cent +mille francs? Aucun. Moi, c’est autre chose... Le profit que je dois +réaliser vous répond de moi... En affaires, monsieur le marquis, +défiez-vous des amis... Ayez recours aux usuriers, plutôt... Interrogez +tous les gens en déconfiture, et sur cent, quatre-vingt-quinze vous +répondront: «Ce qu’il y a de pis, c’est que j’ai été mis dedans par mon +meilleur ami.» + +Il se levait pour prendre congé quand la porte du fumoir s’ouvrit, et un +domestique parut qui dit à demi-voix: + +--Mme Léon est là, dans le salon, avec M. le docteur Jodon; ils +désireraient parler à M. le marquis... + +Si bien armé que fût Pascal contre l’imprévu, il changea de couleur au +nom de l’estimable femme de charge... + +--Tout est perdu, pensa-t-il, si cette créature me voit et me +reconnaît. + +Par bonheur, le marquis fut trop bouleversé lui-même pour remarquer le +trouble, d’ailleurs aussitôt maîtrisé, de l’envoyé du baron Trigault. + +--Il est prodigieux, s’écria-t-il, qu’on ne puisse me laisser en repos +cinq minutes... J’avais dit que je n’y étais pour personne. + +--Cependant, monsieur... + +--C’est bien!... Assez!... Que ce monsieur et cette dame attendent. + +Le domestique sortit, et Pascal, à l’idée de traverser le salon, se +sentait défaillir... Comment éviter l’œil perspicace de Mme Léon! + +Ce fut M. de Valorsay qui vint à son secours; M. de Valorsay qui se +souciait peu des visiteurs qui lui arrivaient. + +Et au moment où Pascal s’apprêtait à ouvrir la porte par où il était +entré: + +--Pas par là! lui dit le marquis. Par ici, venez, ce sera plus court... + +Et lui ayant fait traverser sa chambre à coucher, il le guida jusqu’au +palier, où il daigna lui tendre la main en disant: + +--A bientôt, cher monsieur Mauméjan! + +Ce n’est pas sur le moment du péril que les gens de cœur en subissent +la pire angoisse; c’est après, quand ils y ont échappé. + +Tout en descendant l’escalier de l’hôtel du marquis de Valorsay, Pascal +tamponnait de son mouchoir son front moite d’une sueur froide... + +--Ah!... je reviens de loin!... pensait-il. + +Mais plus le danger avait été imminent, plus sa confiance était +grande... N’est-ce pas à ces futiles circonstances, décisives dans la +vie, qu’on reconnaît si on a ou non pour soi la destinée!... + +Il avait d’ailleurs le droit d’être fier de la façon dont il avait joué +son personnage, et soutenu un rôle qui répugnait si fort à sa droiture +naturelle... Il s’étonnait un peu d’avoir su mentir d’un tel front, et +ne laissait pas que d’être confondu de son audace. + +Aussi, quelle récompense!... Il venait, il n’en doutait pas, de passer +autour du cou de M. de Valorsay le nœud coulant dont il +l’étranglerait plus tard... + +Et cependant la visite de Mme Léon l’inquiétait. + +--Que vient-elle faire avec un médecin chez le marquis? se +demandait-il... Pourquoi ce docteur Jodon?... Qui est-il?... A quelle +infamie le destine-t-on?... + +Un de ces pressentiments qui naissent de la logique même des événements, +lui affirmait que ce médecin avait été ou serait un des comparses de la +monstrueuse intrigue nouée autour de Mlle Marguerite et de lui. + +Mais il n’avait pas le loisir d’appliquer son attention à cette énigme, +ni d’en tirer les dernières conséquences probables... L’heure volait, et +avant de revenir chez le marquis, il tenait à savoir au juste ce +qu’avaient de fondé les soupçons que lui imposait la vente de ces +chevaux dont l’acquéreur exigeait une si exacte biographie... + +Par le baron, il était certain d’arriver immédiatement jusqu’à +Kami-Bey... c’est donc chez le baron qu’il courut... + +Après la réception plus que cordiale du maître, le matin, il était +naturel que les domestiques le traitassent en intime de la maison... + +C’est à peine si on lui permit d’expliquer ce qu’il souhaitait... + +Ce fut M. le valet de chambre en personne qui se dérangea, et qui le fit +asseoir dans un des petits salons du rez-de-chaussée en lui disant: + +--M. le baron est occupé, mais il m’en voudrait de ne l’avoir pas +dérangé pour monsieur, et je cours le prévenir... + +L’instant d’après, le baron arriva, tout essoufflé d’avoir descendu +vingt marches. + +--Ah! vous avez réussi... s’écria-t-il en voyant la physionomie de +Pascal. + +--Tout marche à souhait, en effet, monsieur le baron, seulement j’aurais +besoin de parler à cet étranger que j’ai vu chez vous ce matin... + +--A Kami-Bey?... + +--Oui. + +Et en dix phrases, il exposa très-nettement la position. + +--Décidément, la Providence est avec nous, fit le baron devenu songeur, +Kami est encore ici... + +--Est-ce possible!... + +--C’est réel... Croyez-vous qu’il soit aisé de se dépêtrer de ce diable +de Turc!... Il s’est sans façon invité à déjeuner, et m’a de plus +arraché la promesse de jouer deux heures... Si bien que j’étais enfermé +avec lui, les cartes à la main, quand on m’a dit que vous étiez là... +Venez, nous allons l’interroger. + +Ils trouvèrent l’intéressant étranger d’une humeur massacrante... + +Kami-Bey gagnait, quand on était venu chercher le baron, et il +craignait qu’une interruption ne déroutât la veine. + +--Que le diable vous emporte!... s’écria-t-il de ce ton grossier qu’il +avait adopté, et que les flatteurs de ses millions déclaraient le +dernier mot du «chic.» On ne devrait pas plus déranger un homme qui joue +qu’un homme qui mange... + +--Allons, allons, prince, fit doucement le baron, ne vous fâchez pas, je +vous donnerai trois heures au lieu de deux. Seulement, j’ai un service à +vous demander. + +L’étranger, vivement, porta la main à sa poche, d’un mouvement si +machinal et si naturel, que ni le baron ni Pascal ne purent garder leur +sérieux; et lui-même, comprenant la cause de leur hilarité, éclata de +rire. + +--Ce que c’est que l’habitude! dit-il. Ah! depuis que je suis à +Paris!... Mais voyons ce dont il s’agit. + +Le baron s’assit, et d’un air grave: + +--Voilà... répondit-il. Vous nous avez dit, il n’y a pas une heure, +qu’ayant acheté des chevaux, vous avez été volé... + +--Comme sur un grand chemin. + +--Serait-il bien indiscret de vous demander par qui? + +La pourpre des joues de Kami-Bey pâlit quelque peu. + +--Hum!... fit-il d’une voix altérée, c’est délicat ce que vous me +demandez là... Mon... voleur est, à ce qu’il paraît, un homme terrible, +un spadassin, et si je dis quel tour il m’a joué, il est capable de me +chercher querelle... Je n’ai pas peur de lui, croyez le bien, seulement +mes principes me défendent de me battre... Quand on a comme moi un +million de rentes, on ne s’expose pas aux hasards d’un duel... + +--Eh! prince, en France on ne fait pas à un escroc l’honneur de croiser +le fer avec lui... + +--C’est bien ce que mon intendant, qui est Français, m’a dit, mais +n’importe!... D’ailleurs, je ne suis pas assez certain de la chose pour +l’ébruiter... Je n’ai pas encore de preuves positives... + +Il était clair qu’il avait une peur affreuse, et qu’il importait, avant +tout, de le rassurer. + +--Voyons, insista le baron, nommez-nous toujours votre homme... Monsieur +que voici--et il montrait Pascal--est un de mes bons amis; je vous +réponds de lui comme de moi-même; nous allons vous jurer sur l’honneur +de ne révéler à personne, sans votre autorisation expresse, le secret +que nous vous demandons de nous confier... + +--Bien vrai? + +--Vous avez notre parole d’honneur, répondirent ensemble le baron et +Pascal. + +Après avoir, à deux reprises, promené autour de lui un regard inquiet, +le digne Turc parut prendre son courage à deux mains: + +Mais non!... il réfléchit, et d’un accent résolu: + +--Définitivement, déclara-t-il, mes certitudes ne sont pas assez +absolues pour que je risque de compromettre un homme qui appartient au +meilleur monde, bien posé, très-considéré, fort riche et qui +n’entendrait pas raillerie sur ce chapitre... + +Il était clair qu’il ne parlerait pas... Le baron haussa les épaules, +mais Pascal bravement s’avança... + +--Je vais donc vous dire, prince, prononça-t-il, le nom que vous vous +obstinez à nous cacher... + +--Oh! + +--Seulement je vous ferai remarquer que de ce moment, M. le baron et moi +sommes dégagés de notre parole... + +--Naturellement. + +--Alors, votre voleur est M. le marquis de Valorsay. + +Kami-Bey eût vu entrer un émissaire de son maître, armé du lacet fatal, +qu’il n’eût pas été beaucoup plus troublé. + +Il se dressa sur ses grosses petites jambes, la pupille dilatée, agitant +les mains d’un geste désespéré. + +--Plus bas, donc, malheureux! disait-il d’une voix effrayée, plus bas! + +Ainsi, il n’essayait même pas de nier... Le fait devait être considéré +comme acquis... + +Mais Pascal ne pouvait, avec cela seulement, se tenir pour content. + +--Maintenant que nous connaissons le principal, reprit-il, j’espère, +prince, que vous serez assez obligeant pour nous apprendre comment la +chose est arrivée... + +Pauvre Kami!... Ah! il payait cher sa partie!... Il suait sang et eau +sous son sempiternel fez rouge. + +--Hélas!... répondit-il tristement, rien de si simple... J’avais envie +d’une écurie de courses... Ah! ce n’est pas que je sois amateur de +sport, croyez-le bien, c’est à peine si je sais distinguer un cheval +d’un bourriquet... Seulement, du matin au soir tout le monde me +répétait: «Prince, un homme comme vous devrait faire courir...» Je +n’ouvrais pas un journal sans y lire: «Un homme comme lui devrait faire +courir...» Si bien qu’à la fin, je me suis dit: «C’est vrai, ils ont +raison, un homme comme moi doit faire courir...» Là-dessus, me voilà en +quête de chevaux... J’en achetais de tous côtés, quand un soir M. de +Valorsay me propose de me céder quelques-uns des siens, qui sont connus +et qui ont gagné, m’a-t-il dit, dix fois leur valeur... J’accepte, nous +prenons rendez-vous pour visiter ses écuries, je les visite, et séance +tenante, je choisis et je paye sept chevaux, de ses meilleurs, à ce +qu’il me jurait, et pleins d’avenir... Et je les ai payés leur prix, je +vous le garantis... Maintenant voilà le tour... Il ne m’a pas livré les +chevaux que j’avais achetés... Ceux-là, les vrais, les bons, ont été +vendus, à ce qu’il paraît, en Angleterre, sous de faux noms, et moi, je +me trouve avoir pour mon argent, des bêtes toutes pareilles aux autres +comme taille et comme robe, mais des rosses indignes... + +Pascal et le baron Trigault échangeaient des regards stupéfaits... + +Le «turf,» il faut bien en convenir, est un admirable champ ouvert à +toutes les fraudes. Les âpres convoitises de l’argent s’y mêlant à la +fièvre du jeu et aux ardeurs des vanités rivales, y donnent naissance à +de prodigieuses manœuvres. + +Mais jamais on n’avait ouï parler d’une supercherie aussi audacieuse que +celle de Valorsay, ni si impudente... + +--Et vous ne vous êtes aperçu de rien, prince?... interrogea Pascal, +d’un ton où certainement il y avait du doute. + +--Est-ce que je m’occupe de ces choses-là!... + +--Et vos gens?... + +--Ah!... c’est une autre affaire!... On me dirait que le chef de mes +écuries s’est laissé graisser la patte par le marquis, que je n’en +serais pas étonné. + +--Alors, comment avez-vous découvert la tromperie?... + +--Par le plus grand des hasards... Un jockey que je compte m’attacher, a +monté autrefois, assez souvent, un des chevaux que je croyais +posséder... Naturellement, j’ai voulu lui montrer cette bête... Mais mon +homme n’a pas été plus tôt devant la stalle, qu’il s’est écrié: «Ça, tel +cheval... jamais de la vie... vous êtes refait, mon prince!» Là-dessus, +on a examiné les autres, et la mèche s’est trouvée éventée... + +Connaissant mieux que Pascal le caractère de Kami, le baron avait pour +suspecter l’exactitude de ses dires des raisons plus fortes. + +C’est qu’il n’avait pas pour l’argent le mépris superbe qu’il affectait, +ce Turc cousu de millions... La vanité seule déliait les cordons de sa +bourse... Il était fort capable d’envoyer à la Fancy un collier de mille +louis, sûr que le lendemain le _Figaro_ et le _Gaulois_ enregistreraient +sa munificence; il n’eût pas donné secrètement cent sous à une mère de +famille mourant de faim... + +Sa plus grande prétention, d’ailleurs, était d’être l’homme le plus volé +de l’Europe... Mais s’il était, en effet, exploité indignement, +scandaleusement, ce n’était pas volontairement... Il n’en avait pas +moins le fonds d’avarice et de défiance de l’Arabe. On lui eût vendu +deux sous des pièces de vingt francs qu’il eût encore crié au voleur... + +--Franchement, prince, déclara le baron, votre récit me fait tout +l’effet d’un conte de votre pays... Valorsay n’est pas fou, que je +sache... Comment admettre qu’il ait osé hasarder cette fraude si +grossière, qui pouvait, qui devait être reconnue dans les vingt-quatre +heures, et qui, prouvée, le déshonore? + +--Avec un autre, il y eût peut-être regardé à deux fois, mais avec +moi!... N’est-il pas connu qu’on ne court point de risques à voler +Kami-Bey!... + +--N’importe! à votre place je me livrerais sans bruit à une petite +enquête. + +--A quoi bon?.... Allez, je suis fixé et bien plus positivement que je +ne vous l’avouais tout à l’heure... Il est vrai que j’oubliais une +circonstance importante... La vente n’a d’abord été faite que +conditionnellement, et sous le sceau du secret... Le marquis se +réservait le droit de reprendre ses chevaux en me remboursant dans un +délai de... Ce n’est que depuis avant-hier que mon acquisition est +définitive. + +--Eh! que ne disiez-vous cela tout d’abord! s’écria le baron. + +De cette façon, en effet, l’inexplicable escroquerie de M. de Valorsay +s’expliquait... + +Se voyant perdu, croyant à son salut s’il gagnait du temps, il avait agi +comme tous les caissiers infidèles, la première fois qu’ils empruntent à +leur caisse... Il s’était dit: «Je rembourserai, et personne ne saura +rien!...» + +Puis, l’échéance arrivée, il s’était trouvé n’avoir pas plus de +ressources que le jour du vol, et force lui avait bien été de +s’abandonner aux événements. + +--Et que comptez-vous faire, prince?... reprit Pascal. + +--Ah! je me le demande... J’ai exigé du marquis la collection de tous +les journaux où ses chevaux sont désignés... Cela servirait en cas de +procès... Seulement, dois-je déposer une plainte? S’il ne s’agissait que +d’argent, je rirais, je suis au-dessus de cette misère... Mais il s’est +moqué de moi outrageusement, et cela me vexe. D’un autre côté, avouer +qu’on peut me duper ainsi, c’est me couvrir de ridicule... Puis, ce +diable d’homme est dangereux. Si son cercle allait prendre parti pour +lui, que deviendrais-je, moi, étranger?... Je serais forcé de quitter +Paris. Ah! je donnerais bien dix mille francs à qui m’arrangerait cette +affaire maudite!... + +Ses perplexités étaient si affreuses, et si terrible son dépit, que pour +cette fois seulement il arracha son éternel fez et le lança violemment +sur la table, en jurant comme un charretier... + +Mais il ne tarda pas à se remettre, et d’un ton qui jouait assez mal +l’insouciance: + +--Bast! fit-il, en voici assez là-dessus pour aujourd’hui... Je suis ici +pour jouer, jouons, baron... Car nous gaspillons un temps précieux, +comme vous disiez autrefois. + +Pascal n’avait plus rien à apprendre, il serra la main du baron, prit +avec lui rendez-vous pour le soir même et sortit. + +La demie de deux heures sonnait, il avait encore devant lui une grande +heure et demie. + +--Si j’en profitais pour manger quelque chose! se dit-il, forcé par les +tiraillements de son estomac de se rappeler qu’il n’avait rien pris de +la journée qu’une tasse de chocolat. + +Précisément il passait devant un café, il y entra, se fit servir à +déjeuner, et se remit en route de façon à arriver chez M. de Valorsay +juste à l’heure qu’il lui avait fixée... + +Il s’y fût présenté bien plus tôt, s’il n’eût écouté que son impatience, +persuadé que cette seconde entrevue serait décisive... Mais la prudence +lui commandait de ne se point exposer à rencontrer Mme Léon et ce +docteur Jodon qui l’intriguait tant. + +--Et bien!... Monsieur Mauméjan... lui cria le marquis dès qu’il parut. + +Il y avait peut-être une heure déjà qu’il comptait les secondes, agité +d’une indicible angoisse, son accent le disait. + +Gravement Pascal tira de sa poche vingt-quatre billets de mille francs +et un effet de commerce, qu’il posa sur la table, en disant: + +--Voilà, monsieur le marquis. Comme de raison, je me suis appliqué tout +d’abord mes cinquante louis de commission... Souscrivez maintenant à mon +ordre un billet de vingt-cinq mille francs, à deux mois, et pour +aujourd’hui nous serons quittes... + +C’est d’une main tremblante d’émotion, que M. de Valorsay libella ce +billet... L’instant d’avant, il doutait encore de la promesse de cet +homme d’affaires inconnu, survenu si fort à propos... et lorsqu’il eut +signé... + +--Voilà toujours de quoi payer ma dette de jeu, fit-il, en jetant +négligemment les billets de banque dans son tiroir... Mon embarras n’en +est pas moins grand... Ces vingt-quatre mille francs ne remplacent pas +les cent mille que m’avait promis le baron Trigault... + +Et comme Pascal ne répondait pas, il se mit à arpenter le fumoir, pâle, +les sourcils froncés, en homme qui avant de prendre un grand parti, en +calcule les conséquences... + +C’est que depuis sa rupture avec M. Fortunat, M. de Valorsay se heurtait +à chaque moment à des difficultés insurmontables... Il se trouvait +embarqué dans une affaire où les conseils d’un jurisconsulte habile +étaient indispensables, et il ne savait à qui s’adresser... Ce n’était +pas à un notaire, à un avoué, à un avocat, honorables et connus, qu’il +pouvait confier des desseins tels que les siens... Et, d’un autre côté, +s’il consultait le premier venu, n’abuserait-on pas de ses confidences +pour le faire «chanter?» + +Or, il se demandait pourquoi il n’emploierait pas cet homme d’affaires +qui venait de le servir si efficacement... Il lui avait paru le +conseiller qu’il souhaitait, délié, avide et léger de scrupules... + +N’ayant pas de temps à perdre en hésitations, il se décida, à tous +risques, et s’arrêtant devant Pascal: + +--Puisque vous venez de me prêter 24,000 francs, dit-il, pourquoi ne me +prêteriez-vous pas le reste?... + +Mais Pascal hocha la tête. + +--On ne court jamais de risques, répondit-il, à avancer à un homme dans +votre position vingt-cinq mille francs... Sombrât-il, on retrouverait +toujours cela dans les épaves... Mais le double, le triple... diable!... +cela demande réflexion, et j’aurais besoin de connaître la situation... + +--Et si je vous disais que je suis... presque ruiné, que +répondriez-vous?... + +--Je ne serais pas surpris outre mesure... + +Désormais M. de Valorsay était trop avancé pour reculer. + +--Eh bien, reprit-il, la vérité est que ma fortune est terriblement +compromise... + +--Diable! vous eussiez dû me dire cela plus tôt... + +--Oh! attendez... Cette fortune, je puis la rétablir, et même la faire +plus considérable qu’elle n’a jamais été... J’ai en vue un mariage qui +me rendrait un des hommes les plus riches de Paris... Mais il me faut du +temps pour réussir, et l’argent me manque, et mes créanciers me +pressent... Une fois déjà, m’avez-vous dit, vous avez tiré d’affaire un +homme dans ma situation. Voulez-vous m’aider? Vous fixerez vous-même le +prix de vos services... + +Moins fort contre la joie qu’il ne l’était contre la douleur, Pascal +faillit se trahir... Il touchait le but, croyait-il... + +Cependant, il se maîtrisa, et c’est d’une voix pleine et calme qu’il +répondit: + +--Je ne puis rien dire sans connaître l’opération, monsieur le +marquis... Veuillez me l’exposer, je vous écoute... + + + + +XIII + + +.....Il n’était guère plus de minuit lorsque M. Wilkie sortit de l’hôtel +d’Argelès, après la scène lamentable où il s’était révélé tout entier. + +A le voir passer, les yeux hagards, la lèvre blanche, les vêtements en +désordre, les domestiques groupés dans le vestibule le prirent tout +d’abord pour un joueur ruiné et désespéré, comme il en sortait parfois +de cette maison... + +--Encore un qui n’a pas eu de chance!... ricanèrent-ils entre eux. + +--Ah!... c’est bien fait... «faillait pas qu’il y aille!...» + +Quelques minutes plus tard, seulement, ils apprirent une partie de la +vérité par les domestiques chargés du service des salons, qui +descendirent tout effarés, criant que Mme d’Argelès se mourait et +qu’il fallait courir chercher un médecin. + +Mais déjà M. Wilkie était loin, et d’un pied agile gagnait le boulevard. + +Tout autre eût été accablé de douleur et de honte, épouvanté de ce qu’il +avait fait, et n’eût su où ni comment cacher son ignominie... Lui, +point. + +De cette épouvantable crise, une seule circonstance l’occupait, c’est +qu’au moment où il levait la main sur Mme Lia d’Argelès, sur sa mère, +un gros homme était entré comme une trombe, qui l’avait saisi à la +gorge, l’avait de force mis à genoux et l’avait obligé à demander +pardon... + +Lui, Wilkie, réduit à s’humilier!... Voilà ce qu’il ne pouvait +digérer... Il s’en estimait amoindri... C’était, dans son jugement, une +de ces insultes qui crient vengeance et demandent du sang. + +--Ah! il me la payera, ce gros brutal, répétait-il en grinçant des +dents. Ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là!... + +Et s’il courait si vite vers le boulevard, c’est qu’il espérait y +rencontrer ses deux intimes, M. Costard et M. le vicomte de Serpillon, +les co-propriétaires de _Pompier de Nanterre_. + +C’est qu’il se proposait de remettre à ses «chers bons» le soin de son +honneur outragé... Ils seraient ses témoins, et ils iraient de sa part +demander une réparation par les armes au manant qui l’avait insulté, +après qu’on se serait procuré son adresse, toutefois. + +Seule, l’idée d’un bon duel était capable de calmer un peu sa furieuse +colère et versait du baume sur les plaies de son noble et intelligent +orgueil... + +Même, il découvrait là l’occasion d’un gros scandale dont il serait le +héros, et dont la chronique s’occuperait deux jours... Quelle source +glorieuse de notoriété, à une époque où les journaux deviennent comme +des lavoirs publics, où chacun aspire à laver son linge sale au grand +soleil de la réclame sous l’œil de milliers de lecteurs... + +Il en voyait sa personnalité déjà remarquable, grandie de tout l’intérêt +qui s’attache aux gens dont on parle, et il se délectait par avance à +entendre, sur son passage, murmurer cette phrase flatteuse: «Vous voyez +bien ce jeune homme... c’est à lui qu’est arrivée cette fameuse +aventure...» + +Et déjà, dans sa tête, il tournait et retournait les termes de la note +que ses témoins ne manqueraient pas d’envoyer au _Figaro_ avec prière de +l’insérer, hésitant entre ces deux commencements également saisissants: +«Encore un duel, à cent nous ferons une croix...» Ou: «Hier, à la suite +d’une scène scandaleuse, a eu lieu une inévitable rencontre, etc., etc.» + +Malheureusement il ne put rencontrer ni M. Costard, ni M. le vicomte de +Serpillon. + +Fait bizarre! Ils ne s’étaient montrés, de la soirée, dans aucun de ces +cafés du boulevard, où de neuf heures du soir à une heure du matin, +s’étale la fine fleur de la jeunesse française, en compagnie de +spirituelles demoiselles à chignon beurre frais. + +Ce contre-temps était de nature à désoler M. Wilkie, encore qu’il lui +procurât l’occasion de recueillir quelques bénéfices de son «aventure.» +Partout où il entrait, avec ses habits en désordre, lui toujours si +correct en sa mise, les gens qui le connaissaient s’étonnaient... + +--D’où sortez-vous, lui demandaient-ils, et que vous est-il arrivé? + +A quoi, mystérieusement, il répondait: + +--Ne m’en parlez pas!... une affaire épouvantable!... Pourvu qu’elle ne +s’ébruite pas... j’en serais au désespoir... + +Cependant, les cafés se fermaient un à un; le bruit s’éteignait, les +promeneurs devenaient rares... M. Wilkie se décida, bien à regret, à +rentrer... + +Chez lui, seulement, quand il eut fermé sa porte et passé sa robe de +chambre, il essaya de récapituler les événements et de mettre de l’ordre +dans ce qu’il appelait un peu fastueusement ses idées... + +Ce qui l’inquiétait et le troublait, ce n’était pas l’état où il avait +laissé Mme Lia d’Argelès, sa mère, qui peut-être en ce moment même +agonisait, frappée aux sources de la vie, et par lui!... Ce n’était pas +l’épouvantable sacrifice que, dans l’égarement de son amour maternel, +avait fait pour lui cette malheureuse femme!... Ce n’était pas davantage +l’origine de l’argent qu’il gaspillait depuis tant d’années!... + +Non, M. Wilkie était au-dessus de ces mesquines considérations, bonnes +pour des gens vulgaires et arriérés... Il était plus fort que cela, lui, +«ah! mais oui!» Il avait plus d’estomac et était «en plein dans le +mouvement.» + +Si donc il suait à grosses gouttes tout en dressant son bilan, c’est +qu’il songeait à cette succession immense qu’il avait cru tenir et qui +lui échappait... + +C’est qu’il voyait, entre les millions de Chalusse et ses dévorantes +convoitises, se dresser, menaçant et cynique, son père, cet homme qu’il +ne connaissait pas, et dont Mme d’Argelès ne prononçait le nom qu’en +frémissant... + +Et ce devait être un redoutable adversaire que cet Américain, cet ancien +marin, cet aventurier coureur de tripots, qui depuis plus de vingt ans +attendait le prix d’une infâme séduction... + +Examinant sa situation actuelle, M. Wilkie était saisi d’épouvante... +Qu’allait-il devenir?... + +Il était bien certain que Mme d’Argelès, désormais ne lui donnerait +plus un centime... Elle ne le pouvait plus, il le reconnaissait, son +intelligence allait jusque-là!... + +S’il recueillait jamais quelques bribes de l’héritage du comte, ce qui +était douteux, ne les lui ferait-on pas attendre longtemps?... C’était +probable. + +Comment vivrait-il, comment mangerait-il, en attendant?... + +Son angoisse était si poignante que les larmes lui en venaient aux yeux, +et qu’il déplorait presque sa démarche... + +Oui, il en arrivait à regretter le passé, les années où il se plaignait +si amèrement de sa destinée... + +Alors, assurément, il n’était pas millionnaire, mais du moins rien ne +lui manquait. Chaque trimestre, une pension assez considérable lui était +exactement servie, et pour les grandes circonstances, il avait le digne +M. Patterson, qui ne fût point devenu si rebelle «aux carottes» si on ne +lui en eût pas tant «tiré.» + +Il se lamentait en ce temps!... Ah! que n’avait-il mieux connu son +bonheur!... N’était-il pas encore un des plus opulents de son monde, et +n’y brillait-il pas d’un éclat flatteur?... N’avait-il pas été aimé, +mieux encore, adoré et flatté!... Enfin n’avait-il pas dû à _Pompier de +Nanterre_ les plus fortes et les plus délicates émotions!... + +Tandis que maintenant, que lui restait-il?... Rien... le doute, +l’anxiété de l’avenir, toutes sortes d’incertitudes et de terreurs!... + +--«Quel impair...» répétait-il, «quelle veste!...» Ah!... si c’était à +recommencer!... Que le diable emporte le vicomte de Coralth... + +Car, dans son désespoir, c’est à son cher vicomte qu’il s’en prenait, il +l’accusait, il le maudissait! + +Il était au plus fort de cet accès d’ingratitude, quand on sonna à sa +porte, rudement, brutalement... + +Son domestique ayant sa chambre dans les combles, il se trouvait seul +dans son appartement. Il se leva donc, armé de sa lampe, pour aller +ouvrir. + +A cette heure, au milieu de la nuit, qui pouvait lui venir, sinon M. +Costard ou M. le vicomte de Serpillon, ou peut-être tous les deux?... + +--Ils auront appris que je les cherchais, ces excellents bons, +pensa-t-il, et ils accourent... + +Il se trompait... Ce n’était ni l’un ni l’autre de ces gentlemen. Le +visiteur était M. Fernand de Coralth en personne. + +Retenu des derniers, par la prudence, dans le salon de Mme d’Argelès, +il avait couru en sortant chez le marquis de Valorsay pour se concerter +avec lui, et, libre enfin, il arrivait, sans se douter, certes, qu’il +avait été suivi, et que même, en ce moment, il était attendu en bas, +dans la rue, par un auxiliaire de Pascal Férailleur et de Mlle +Marguerite, par un ennemi d’autant plus redoutable qu’il était plus +humble: Victor Chupin. + +A la vue de celui qui si longtemps avait été son modèle, de l’ami qui +lui avait conseillé ce qu’il appelait son «impair,» M. Wilkie fut si +surpris, qu’il faillit lâcher sa lampe... + +Puis toutes ses colères se réveillant: + +--Ah!... c’est vous!... s’écria-t-il d’un ton brutal; vous tombez +bien!... + +Mais M. de Coralth était bien trop exaspéré pour prendre garde à +l’étrange accueil de M. Wilkie!... + +Il le saisit par le bras, rudement, et refermant la porte d’un coup de +pied, le fit reculer jusque dans son salon. + +Une fois là: + +--Oui, c’est moi!... fit-il d’un accent bref et impérieux. C’est moi qui +viens vous demander si vous êtes devenu stupide ou fou, depuis hier. + +--Vicomte! + +--C’est que je ne sais pas une troisième expression pour qualifier votre +conduite!... Quoi! c’est le jour où Mme d’Argelès reçoit, c’est +l’heure où elle a cent cinquante personnes dans son salon, que vous +choisissez pour vous présenter!... + +--Ah!... voilà!... je n’aime pas qu’on me fasse poser. Deux fois déjà +j’étais allé chez elle, et j’avais trouvé visage de bois... + +--Il fallait y retourner, monsieur, dix fois, cent fois, mille fois, +plutôt que de risquer votre équipée idiote... + +--Pardon!... pardon!... + +--Que vous avais-je recommandé?... une prudence, excessive, beaucoup de +calme et de modération, une douceur infinie, du sentiment à haute dose, +de l’attendrissement, des larmes, une averse de larmes... + +--Possible, mais... + +--Mais, au lieu de cela, vous tombez comme une tuile sur la tête de +cette femme, et pour débuter, vous mettez l’hôtel sens dessus dessous... +Qu’espériez-vous, en faisant une scène absurde, pitoyable, ignoble!... +Car vous vocifériez comme un portefaix, à ce point, qu’on vous entendait +du salon... Si tout n’est pas complétement perdu, c’est qu’il y a un +Dieu pour les imbéciles... + +Tout étourdi d’abord, le spirituel Wilkie n’avait su que bégayer des +excuses incohérentes, des commencements de phrases, dont la fin lui +restait dans le gosier... + +Cette violence de M. de Coralth, qu’il avait toujours vu froid et poli +comme le marbre, faisait taire sa propre violence. + +Pourtant, à la fin, il se cabra sous les injures dont on le cinglait. + +--Savez-vous, vicomte, que je commence à ne pas la trouver drôle!... +s’écria-t-il. Si tout autre que vous mettait les pieds dans le plat tant +que cela, je lui aurais réglé son compte en deux temps. + +A demi étendu sur le canapé, M. de Coralth, du bout de sa badine, tapait +impatiemment les coussins, lesquels ne s’étant jamais trouvés à pareille +fête, laissaient échapper de leurs flancs un nuage de poussière. + +Il haussa les épaules, d’un air de pitié, à la menace de M. Wilkie, et +durement: + +--C’est bon! interrompit-il, vous pourfendriez tout autre que moi, +c’est entendu! Arrivons au fait... Que s’est-il passé entre votre mère +et vous? + +--Permettez, je voudrais avant... + +--Sacrebleu!... Me croyez-vous donc l’intention de coucher ici?... +Racontez-moi la scène, et soyez bref, et tâchez d’être exact. + +Une des prétentions de M. Wilkie était d’être, selon son expression +«carré comme un dé,» c’est-à-dire d’avoir un caractère de fer, une +nature indomptable... + +Mais le vicomte avait sur lui l’irrésistible ascendant du maître sur +l’élève; et, pour tout dire, il lui inspirait un certain... émoi, proche +parent de la peur... + +Puis, une dernière lueur de raison, éclairant sa cervelle brouillée, il +comprenait qu’en somme le vicomte avait raison, qu’il avait agi comme un +sot, et que maintenant qu’il était dans le pétrin, le plus sage serait +encore d’écouter, pour tâcher d’en sortir, les conseils de plus +expérimenté que lui. + +Cessant donc de récriminer, il entreprit d’exposer ce qu’il appelait +«son explication» avec Mme d’Argelès... + +Tout alla bien, d’abord, et même il n’osa pas altérer trop la vérité. + +Mais quand il en arriva à l’intervention de l’homme qui avait arrêté son +bras, il devint tout rouge, et sa fureur le reprit. + +--Je regrette, s’écria-t-il, de m’être déshabillé!... Vous auriez vu, +vicomte, en quel état il m’avait mis... Le col de ma chemise était +arraché, ma cravate pendait en lambeaux... C’est qu’il était plus fort +que moi, le gros lâche, sans cela!... Mais j’aurai ma revanche... Oui, +il apprendra ce qu’il en coûte de marcher sur le pied du petit que +voilà!... Demain, deux témoins, vlan!... Et s’il refuse de me rendre +raison ou de faire des excuses... des claques, comme s’il en pleuvait, +et des coups de canne... Je suis comme cela, moi... + +Il était visible que pour entendre ces beaux projets sans mot dire, M. +de Coralth s’imposait une pénible contrainte... + +--Je ne saurais trop vous engager, interrompit-il enfin, à parler en +d’autres termes d’un homme honorable et honoré. + +--Hein!... de quoi!... Vous le connaissez donc?... + +--Oui... le défenseur de Mme d’Argelès est le baron Trigault... + +L’intelligent M. Wilkie bondit, à ce nom, mais de joie. + +--Ah!... elle est bien bonne, s’écria-t-il, et j’en suis comme une +petite folle!... Comment, c’est là le baron Trigault, ce joueur si +riche, qui a un si bel hôtel rue de la Ville-l’Evêque, le mari de cette +toquée qui a tant de chic, vous savez bien, cette cocotte de la haute... + +Brusquement le vicomte se dressa, fort pâle, et interrompant M. Wilkie: + +--Je vous conseille, prononça-t-il, en scandant ses mots pour leur +donner plus de valeur,--dans l’intérêt de votre propre sûreté, de ne +jamais prononcer le nom de Mme la baronne Trigault autrement qu’avec +le plus profond respect... + +Il n’y avait pas à se méprendre à l’accent de M. de Coralth et ses +regards disaient clairement qu’il ne laisserait pas s’écouler beaucoup +de temps entre une menace et l’exécution... + +Ayant toujours vécu dans un monde bien inférieur à celui où la baronne +brillait d’un éclat si vif,--inférieur par la fortune, sinon par les +mœurs, M. Wilkie ignorait quelles raisons avait son «grand ami» de la +défendre si vivement. Ce qu’il comprit, c’est qu’insister ou seulement +discuter serait une imprudence insigne. + +Aussi, essayant de prendre son air le plus dégagé: + +--Laissons donc la femme, dit-il, et parlons du mari... Ah! c’est le +baron qui m’a frappé!... Cela me va!... Hein! une rencontre avec lui, +quelle veine!... Du coup, je suis posé, et crânement... Il peut dormir; +au saut du lit il verra arriver Costard et Serpillon... Je leur +recommanderai d’être épatants de chic... D’abord, comme témoin, +Serpillon n’a pas son pareil... Il ne se donne pas une giffle à Paris +sans qu’il en soit... A lui le plumet pour arranger une affaire aux +petits oignons!... D’abord, il connaît les bons endroits comme personne, +il prête des armes quand on n’en a pas, il se charge de procurer un +médecin, il est bien avec des journalistes qui publient ses +procès-verbaux. + +Jadis le vicomte pensait avoir estimé M. Wilkie à sa juste valeur... Ce +n’est pas sans stupeur qu’il découvrait de combien il était resté +au-dessous de la vérité. + +--Assez de niaiseries, interrompit-il... Ce duel ne saurait avoir +lieu... + +--Je voudrais bien savoir qui m’en empêcherait... + +--Moi!... qui, si vous persistez dans cette idée absurde, vous campe +là... Vous pensez bien que le baron enverrait promener fort loin m’sieu +Serpillon, et que vous seriez simplement couvert de ridicule... Ainsi +entre votre duel et mon aide, décidez-vous, et vite... + +Certes, la perspective d’envoyer des témoins au baron Trigault souriait +bien à M. Wilkie... Mais d’un autre côté, comment se passer de l’aide, +de M. de Coralth!... + +--C’est que le baron m’a insulté, objecta-t-il. + +--Eh bien!... vous lui demanderez raison quand vous tiendrez votre +succession; le moindre scandale en ce moment la compromettrait encore +plus... + +--Je remettrai donc la partie, soupira l’intelligent jeune homme; mais +au moins conseillez-moi... Que pensez-vous de ma situation? + +Durant une minute, M. de Coralth parut se recueillir, puis gravement: + +--Je pense, répondit-il, que, seul, vous n’auriez rien... Vous n’avez ni +tenants, ni aboutissants, ni état civil, vous n’êtes même pas +Français... + +--Hélas!... voilà ce que je me suis dit. + +--Je suis persuadé, au contraire, qu’avec quelques protections, vous +auriez vite raison des résistances de votre mère, et même des +prétentions de votre père... + +--Oui, mais où trouver des protecteurs?... + +La gravité du vicomte redoublait. + +--Écoutez, reprit-il, je ferai pour vous ce que je ne ferais pour aucun +autre... J’essaierai d’intéresser à votre position un de mes amis, +tout-puissant par son nom, par sa fortune et par ses relations... le +marquis de Valorsay, enfin... + +--Celui qui fait courir?... + +--Précisément. + +--Et vous me présenterez à lui? + +--Oui!... Demain à onze heures, soyez prêt, je viendrai vous prendre et +je vous conduirai chez le marquis... S’il s’intéresse à votre partie, +elle est gagnée... + +Et comme l’autre se confondait en remercîments: + +--Mais il faut que je rentre, reprit-il; allons, pas de sottises +nouvelles... et à demain!... + +Déjà, grâce à cette surprenante mobilité qui était le trait le plus +frappant de son aimable caractère, M. Wilkie était presque consolé de +son «impair.» + +Il avait reçu M. de Coralth en ennemi, le poing sur la hanche; il le +reconduisit avec toutes sortes d’attentions obséquieuses, comme un +sauveur... + +Un mot que le vicomte avait laissé tomber négligemment dans la +conversation, n’avait pas peu contribué à ce brusque revirement. + +--Vous devez comprendre, avait-il dit, que si le marquis de Valorsay +prend votre cause en main, vous ne manquerez de rien. Même, s’il faut +soutenir un procès, il vous avancera volontiers les fonds nécessaires... + +Comment, après cela, M. Wilkie eût-il pu n’avoir pas confiance!... + +Aux sombres pressentiments qui avaient troublé le commencement de sa +nuit, succédaient de nouveau des espérances délirantes... + +La seule idée, qu’il serait présenté à M. de Valorsay, ce gentleman si +célèbre par ses aventures, ses chevaux et sa fortune... eût suffi à lui +faire oublier tous ses déboires... + +Devenir l’ami de cet homme illustre, quel rêve!... A graviter dans +l’orbe d’un tel astre, que de rayons ne lui emprunterait-il pas?... +Alors, pour tout de bon, il compterait dans le monde. Il se sentait +grandi d’une coudée, et Dieu sait avec quelle hauteur il eût accueilli +Costard et Serpillon s’ils se fussent présentés en ce moment. + +Inutile, après cela, d’insister sur le soin qu’il mit au matin à +composer sa toilette... C’est que ce n’était pas d’une médiocre +importance, avec l’intention qu’il avait de se révéler tout entier par +son seul extérieur, et de frapper et de séduire le marquis du premier +coup. + +Comment paraître à la fois très-recherché et un peu négligé en sa mise, +excessivement élégant et cependant fort simple, «épatant de chic et de +distinction» en un mot?... + +Il ne fallait rien moins que ce problème à résoudre pour lui alléger le +vol des heures... Mais telle était sa préoccupation qu’en voyant entrer +M. de Coralth qui venait le prendre, il s’écria: + +--Déjà!... + +C’est qu’il lui semblait en vérité qu’il n’y avait pas cinq minutes +qu’il étudiait, devant sa glace, son attitude et ses gestes, une façon +neuve et élégante de saluer et de s’asseoir, pareil au comédien qui +«répète les effets» qui le feront applaudir... + +--Comment, déjà!... répondit le vicomte, je suis en retard d’un quart +d’heure... Ne seriez-vous pas prêt?... + +--Si, certainement. + +--En route, alors, et vivement, mon coupé est en bas. + +Le trajet fut silencieux. + +M. Fernand de Coralth, dont le teint blanc et reposé eût d’ordinaire +fait envie à une jeune fille, avait le visage tout couperosé et comme +bouffi, et un grand cercle bleuâtre s’élargissait autour de ses yeux... +Il paraissait d’ailleurs d’une humeur de dogue... + +--C’est qu’il n’a pas assez dormi, pensa M. Wilkie, dont la perspicacité +jamais n’était en défaut... Il n’a pas comme moi un tempérament de +bronze. + +Le fait est qu’il ne sentait aucune fatigue, bien que n’ayant pas fermé +l’œil de la nuit, mais seulement cette trépidation intérieure qui +précède les débuts et qui sèche si merveilleusement la gorge. + +Pour la première fois de sa vie,--et la dernière, sans doute,--M. Wilkie +se défia de lui et craignit de n’être pas «à la hauteur.» + +Or, l’aspect de l’hôtel du marquis de Valorsay n’était pas de nature à +lui rendre son assurance... + +Quand il pénétra dans la cour, où attendait tout attelé le phaéton du +maître, quand il vit par les portes ouvertes des écuries et des remises +les chevaux de prix piaffant dans leurs stalles et les voitures sous +leurs grandes housses de toile... lorsqu’il compta les valets rangés +dans le vestibule, et qu’il gravit l’escalier à la suite d’une manière +d’huissier en habit noir, sérieux comme un notaire... pendant qu’il +traversait les salons encombrés de tableaux, d’armes, de statues, de +tous les objets d’art gagnés par les chevaux du marquis, M. Wilkie +s’avoua qu’il ne savait rien de la «grande vie,» que ce qui lui avait +semblé être le luxe n’en était même pas l’ombre, et il se sentait +rapetissé jusqu’à avoir honte de lui... + +Même, ce sentiment d’infériorité fut si puissant, que la tentation de +fuir lui vint au moment où l’homme à l’habit noir, ouvrant une porte, +annonça d’une belle voix bien timbrée: + +--M. le vicomte de Coralth!... M. Wilkie!... + +De l’air le plus aisé et le plus noble,--c’était, en vérité, tout ce +qu’il avait gardé de ses aïeux, le marquis de Valorsay se leva, et +tendant la main à M. de Coralth: + +--Soyez le bienvenu, vicomte, prononça-t-il... Monsieur que voici est +sans doute le jeune ami dont me parlait le billet que vous m’avez écrit +ce matin?... + +--Lui-même... et en vérité, le brave garçon a bien besoin de votre +obligeance... Il se trouve dans une situation très-délicate et ne +connaît personne qui puisse lui donner un coup d’épaule... + +--Eh bien!... je le lui donnerai, moi, et avec plaisir, puisqu’il est +votre ami... Mais encore faut-il que je sache ce dont il s’agit... +Asseyez-vous, messieurs, et veuillez me mettre au courant... + +D’avance, M. Wilkie avait préparé son thème, un récit émouvant et +spirituel, tel qu’il était capable de le composer, mais voilà qu’au +moment de commencer il ne put... Il ouvrit bien la bouche, mais il n’en +sortit aucun son, et il demeura béant, interloqué, stupide... + +Ce fut M. de Coralth qui exposa les faits, et cela valut autant; +l’histoire y gagna en netteté et en exactitude, et même M. Wilkie +remarqua que son «grand ami» savait donner aux événements une meilleure +couleur et esquiver ce que sa conduite avait eu de trop odieux. + +Il remarqua aussi, et cela lui parut du meilleur augure, que M. de +Valorsay écoutait de toute son attention. + +Digne marquis! ses intérêts propres eussent été en jeu qu’il n’eût point +paru plus intéressé... Et dès que le vicomte eut terminé: + +--Voilà, en effet, une situation embrouillée, prononça-t-il, et je +crois que, livré à ses seules ressources, votre jeune ami, cher vicomte, +y laisserait toute sa laine... + +--Mais, c’est entendu, vous l’aiderez, n’est-ce pas? + +M. de Valorsay se recueillit quelques secondes, puis s’adressant à M. +Wilkie: + +--Oui, je consens à vous assister, monsieur, reprit-il... D’abord, parce +que votre cause me paraît juste, ensuite parce que vous êtes l’ami de M. +de Coralth... Toutefois, je mets à mon assistance une condition: c’est +que vous suivrez aveuglément mes avis... + +L’intéressant jeune homme étendit la main, et, faisant un effort, +réussit à répondre: + +--Tout ce que vous voudrez!... parole sacrée!... Voilà comme je suis... + +--Vous devez comprendre, poursuivit le marquis, que du moment où je me +mêle d’une affaire, il faut qu’elle réussisse... L’opinion a l’œil +sur moi et j’ai mon prestige à garder. C’est une grande marque de +confiance que je vous donne, monsieur, car, en vous appuyant de mon +influence, je deviens en quelque sorte votre parrain... Or, je ne puis +accepter la plus grosse part de responsabilité que si j’ai la direction +absolue de l’affaire... + +--Naturellement... + +--Ainsi, j’estime que nous devons ouvrir le feu aujourd’hui même... +L’important est de gagner de vitesse votre père, cet homme terrible dont +votre mère vous a menacé. + +--Ah!... mais oui!... + +--Je vais donc m’habiller et me rendre à l’hôtel de Chalusse savoir ce +qui s’y est passé... Vous, monsieur, vous allez courir chez Mme +d’Argelès, et vous la prierez poliment, mais fermement, de vous fournir +les moyens de faire valoir vos droits... Si elle consent, très-bien! Si +elle refuse, nous irons demander à un homme de loi la marche à suivre... +En tout cas, rendez-vous ici à quatre heures... + +Mais cette perspective de revoir Mme d’Argelès ne souriait guère à M. +Wilkie... + +--C’est que... je passerais volontiers la main, fit-il... N’y aurait-il +pas moyen d’envoyer quelqu’un à ma place?... + +Heureusement M. de Coralth savait comment la remonter. + +--Auriez-vous donc peur?... fit-il. + +Peur, lui!... un homme carré comme un dé!... «Jamais de la vie!...» On +le vit bien à la façon dont il enfonça résolument son chapeau sur sa +tête et dont il sortit en tirant la porte très-fort. + +--Quel idiot!... murmura M. de Coralth. Et dire qu’il y en a dix mille à +Paris, taillés exactement sur ce joli patron!... + +M. de Valorsay hocha gravement la tête: + +--Remercions le hasard qu’il soit tel, prononça-t-il... Ce n’est pas un +garçon d’esprit et de cœur qui consentirait à jouer le rôle que je +lui destine, et qui me livrera la fière Marguerite et ses millions... Ce +que je crains, c’est qu’il n’aille pas chez la d’Argelès... Vous avez vu +sa répugnance!... + +--Oh!... s’il n’y a que cela à vous inquiéter, tenez-vous en repos... il +ira... Il irait au diable si le noble marquis de Valorsay le lui +commandait... + +M. Fernand de Coralth connaissait son Wilkie... + +La crainte d’être soupçonné de «manquer d’estomac» par un gentilhomme +tel que M. de Valorsay, eût suffi, non-seulement à lever tous les +scrupules, mais encore à le pousser aux dernières extravagances, et à +pis que cela, au besoin... + +Pour lui, dont M. de Coralth avait été l’oracle, le marquis planant dans +les sphères les plus hautes de la «grande vie» devait être un dieu. + +Aussi, tout en gagnant d’un bon pas l’hôtel de Mme d’Argelès: + +--Tiens!... pourquoi donc n’irai-je pas chez elle, se disait-il... Je ne +lui ai rien fait, moi! Et d’ailleurs elle ne me mangera pas... + +Et songeant qu’il aurait à raconter son entrevue, il s’apprêtait à s’y +montrer excessivement supérieur et à rester quand même froid et +goguenard, tel qu’il avait vu si souvent M. de Coralth. + +--Car il vous a un chic, cet excellent bon, pensait-il, non sans une +secrète jalousie. Oh!... mais un chic... et quelle distinction! + +Cependant, l’aspect inaccoutumé de la maison ne laissa pas que de le +surprendre et de l’intriguer considérablement. + +Devant la porte, trois immenses voitures de déménagement, remplies à +rompre, stationnaient... + +Dans la cour de l’hôtel, on apercevait deux voitures pareilles qu’une +douzaine de déménageurs en bras de chemise étaient en train de charger. + +--Eh!... eh!... murmura M. Wilkie, j’ai joliment bien fait de venir!... +Ça, c’est une vraie veine!... Elle allait filer comme un caissier. + +Aussitôt, s’avançant vers un groupe de domestiques, en grande conférence +sur le perron, de son accent le plus impérieux, il demanda: + +--Mme d’Argelès!... + +Les gens tout d’abord échangèrent des regards stupéfaits. + +Ce visiteur, ils le remettaient parfaitement, ils savaient à cette heure +qui il était, et ils ne comprenaient pas qu’après l’odieuse scène de la +nuit il eût l’audace, l’impudeur de se présenter... + +--Madame est là, lui répondit enfin l’un d’eux, d’un ton moins que poli, +et je vais lui demander si elle consent à vous recevoir... Attendez-moi +là... + +Il s’éloigna, et M. Wilkie demeura au bas du perron, se redressant dans +son faux-col, effilant fièrement sa mince moustache... en réalité +très-embarrassé de son personnage.... + +C’est que les domestiques ne se gênaient aucunement pour le toiser, et +il lui était impossible de ne pas lire dans leurs yeux toutes sortes de +menaces, et le plus parfait mépris... Ils ricanaient très-haut, se le +montraient du doigt, et il put recueillir cinq ou six épithètes d’une +énergie toute biblique, lesquelles ne pouvaient s’adresser à d’autres +qu’à lui... + +--Drôles, pensait-il, bouillant de colère, coquins!... Ah! si +j’osais!... Ah! s’il n’était pas défendu à un gentleman tel que moi de +se commettre avec cette vile canaille... quels coups de canne!... + +Le valet qui était allé prévenir Mme d’Argelès reparaissant, mit fin +à son supplice... + +--Madame veut bien vous recevoir, lui dit grossièrement cet homme... +Ah! si j’étais à sa place!... Enfin, arrivez... + +Il s’élança sur les talons du valet, et fut conduit à une pièce dont les +tentures, les rideaux et les meubles avaient déjà été enlevés... + +Là était Mme d’Argelès, occupée à entasser dans une grande malle du +linge et divers effets d’habillement... + +Par une sorte de prodige, elle avait survécu, l’infortunée, à +l’épouvantable crise qui eût dû la tuer... Mais elle n’en avait pas +moins reçu le coup de la mort, il ne fallait que la regarder pour en +être sûr... + +Elle était si extraordinairement changée, que sur le premier moment M. +Wilkie se demanda si c’était bien elle qu’il avait devant les yeux... + +C’était une vieille femme, désormais... On lui eût donné plus de +cinquante ans, maintenant qu’elle apparaissait telle que l’avaient faite +vingt années de tortures, de désillusions et de regrets, les larmes, les +nuits sans sommeil, d’incessantes angoisses, et à la fin l’indigne +conduite de son fils... + +Jamais, sous ses vêtements noirs, on n’eût reconnu cette Lia d’Argelès, +qui, la veille encore, mollement étendue sur les coussins de sa +victoria, étalait autour du lac l’insolence de ses toilettes. + +Rien ne restait de la mondaine fringante, que ses cheveux d’un blond +ardent, qu’elle était condamnée à garder tels qu’elle les avait obtenus +à force de teintures, comme des stigmates flétrissants de son passé... + +Elle se redressa péniblement lorsque entra M. Wilkie, et de cette voix +sans expression qui est celle des désespérés: + +--Que voulez-vous de moi?... interrogea-t-elle. + +Lui, comme toujours, au moment de réaliser ses plus heureuses +conceptions, se sentit quelque peu suffoqué. + +--Je venais, répondit-il, pour causer de notre affaire, vous savez!... +Et puis, v’lan!... voilà que vous déménagez. + +--Je ne déménage pas. + +--Allons donc! ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là... Et ces +voitures qui sont dans la cour? + +--Elles vont porter tous les meubles qui garnissaient cet hôtel rue +Drouot, à la salle des ventes... + +L’intelligent jeune homme eut un moment de stupeur. + +--Quoi! s’écria-t-il, lessive générale, vous vendez tout?... + +--Oui. + +--Épatant, parole d’honneur!... Mais après? + +--Je quitterai Paris... + +--Bah!... Et où irez-vous?... + +Elle eut un geste d’insouciance navrante, et doucement: + +--Je ne sais, répondit-elle... J’irai là où personne ne me connaîtra, là +où il me sera possible de cacher ma honte. + +Jugeant l’entretien mal engagé, M. Wilkie n’insista pas. + +--Halte-là!... pensa-t-il, si je continue elle va me faire encore la +morale, et il n’en faut pas!... + +Mais, d’un autre côté, une terrible inquiétude l’agitait: + +Cette vente soudaine, ce départ, qui ressemblait à une fuite, cet +accueil glacé, quand il s’attendait aux plus violents reproches; tout +cela ne trahissait-il pas de la part de Mme d’Argelès l’inébranlable +résolution de s’obstiner dans sa résistance. + +--Diable! reprit-il, je ne la trouve pas drôle... Qu’est-ce que je vais +devenir quand vous ne serez plus là?... Comment réclamerai-je l’héritage +du comte de Chalusse?... C’est que je le veux, cet héritage, il m’est +dû, j’y tiens, je vous l’ai dit. Et quand il y a quelque chose sous ce +front-là... + +Il s’interrompit, incapable de supporter plus longtemps les regards dont +l’écrasait Mme d’Argelès. + +--Rassurez-vous, prononça-t-elle d’un ton amer, je vous laisserai les +moyens de faire valoir vos droits à la succession de mes parents... + +--Ah!... comme cela... + +--Vos menaces m’obligent à prendre ce parti si contraire à mes +intentions... J’ai compris que vous ne reculeriez devant aucun +scandale... + +--Dame!... quand il s’agit de je ne sais combien de millions!... + +--J’ai réfléchi ensuite que, sur la pente dangereuse où je vous vois +lancé, rien ne peut plus vous arrêter qu’une grande fortune... Pauvre, +réduit à gagner votre pain chaque jour, rebelle au travail et peut être +incapable, qui sait en quels bourbiers vous rouleriez?... Avec vos +goûts, vos ridicules et vos vices, qui peut dire à quelles infamies vous +demanderiez de l’argent!... Avant longtemps, on vous verrait sur ces +bancs de la police correctionnelle où sont allés s’échouer tant de vos +pareils, et c’est par votre flétrissure que j’aurais de vos nouvelles... +Riche, au contraire, vous aurez sans doute l’honnêteté des gens qui, ne +manquant de rien, ne sont pas exposés aux terribles suggestions du +besoin... honnêteté facile, dont il n’y a pas à se glorifier... Qui dit +vertu, en effet, suppose la tentation, une lutte et la victoire... + +Quoique ne comprenant pas très-bien, M. Wilkie voulait présenter une +objection, mais déjà Mme d’Argelès poursuivait: + +--Je suis donc allée ce matin même chez mon notaire, je lui ai tout dit, +et à cette heure, ma renonciation à la succession du comte de Chalusse +doit être enregistrée au greffe du tribunal... + +--Comment, votre renonciation!... Ah! mais non... Ah! mais... + +--Laissez-moi achever, si vous ne comprenez pas... Du moment où je +renonce à cette succession, c’est à vous, mon fils, qu’elle revient... + +--Vrai!... + +--Oh!... soyez tranquille, je ne veux pas vous tromper... Ce que je +voudrais, c’est que le nom de Lia d’Argelès ne fût pas prononcé... Je +vous remettrai les pièces qui vous sont nécessaires, mon contrat de +mariage et votre extrait de naissance. + +C’était la joie, maintenant, qui suffoquait M. Wilkie. + +--Et quand me donnerez-vous ces titres? bégaya-t-il. + +--Vous les aurez avant de sortir d’ici... Mais il faut que je vous +parle... + + + + +XIV + + +Si bouleversé qu’il fût et tout en désordre, M. Wilkie ne cessait de +penser à M. de Coralth et au marquis de Valorsay. + +Qu’eussent-ils fait, à sa place, et comment modeler son maintien sur +l’attitude probable de ces deux parfaits miroirs de la «haute vie?» + +Évidemment ils eussent affiché cet air impassible et insolemment ennuyé +qui est l’expression la plus sublime et le dernier mot de la +distinction. + +Tout plein de cette idée, et enflammé de la plus louable émulation, il +se campa sur une des malles, les jambes croisées, affectant de comprimer +un bâillement et grommelant entre ses dents: + +--Bon!... encore des phrases et du mélodrame. C’est ça qui ne va pas +être drôle! + +Tout entière aux souvenirs qu’elle allait évoquer, Mme d’Argelès ne +remarqua pas l’impertinence de M. Wilkie... + +--«Oui, il faut que je vous parle, reprit-elle enfin d’une voix +haletante, et que pour vous plus que pour moi, je vous dise qui je suis +et à travers quelles circonstances douloureuses je suis arrivée jusqu’à +ce jour, qui pour moi est la fin de tout... + +«Vous connaissez ma famille... Je vous apprendrai, car vous devez +l’ignorer, que notre maison allait de pair avec les plus illustres de +France, par son ancienneté, par l’éclat de ses alliances et aussi par sa +fortune... + +«Lorsque j’étais jeune fille, mes parents habitaient le faubourg +Saint-Germain, le vieil hôtel de Chalusse, véritable palais, entouré +d’un de ces jardins immenses comme il n’y en a plus à Paris, un +véritable parc, ombragé d’arbres séculaires... + +«Certes, toutes les satisfactions de l’argent et de l’orgueil étaient à +ma portée... et cependant, ma jeunesse fut misérable... + +«C’est à peine si j’ai connu mon père, que l’ambition dévorait, et qui +s’était jeté corps et âme dans le tourbillon de la politique... Ma mère, +soit qu’elle ne m’aimât pas, soit qu’elle crut déroger en montrant +quelque sensibilité, avait élevé entre elle et moi comme un mur de +glace... Mon frère était trop occupé de ses plaisirs pour songer à une +fillette sans conséquence... + +«Je vivais donc seule, entièrement livrée à moi-même, abandonnée aux +dangereuses inspirations de l’isolement, trop fière pour accepter +l’intimité des subalternes, sans autres consolations que mes livres, +livres sévèrement triés par le directeur de ma mère, et que cependant +on eût dit choisis pour exalter mon esprit jusqu’au délire et peupler +mon imagination de chimères... + +«Et avec cela, je n’entendais parler que des moyens de laisser toute la +fortune à mon frère, pour qu’il pût soutenir l’éclat du nom, et de la +nécessité de me marier à quelque vieux gentilhomme qui me prendrait sans +dot ou de me faire prononcer mes vœux dans un de ces couvents +aristocratiques, qui sont le refuge et la prison des filles nobles +pauvres ou sacrifiées... + +«Je ne prétends pas excuser mon inexcusable faute, je l’explique... + +«Je me jugeais la plus à plaindre des créatures, et je l’étais puisque +je le croyais, lorsque je rencontrai Arthur Gordon, votre père... + +«C’est à une fête chez le comte de Commarin que je l’aperçus pour la +première fois. + +«Comment lui, qui était un aventurier, avait-il réussi à forcer les +barrières dont s’entoure la société la plus exclusive et la plus jalouse +de ses relations qui soit au monde, c’est ce que je ne me suis jamais +expliqué... + +«Ce qui n’est que trop certain malheureusement, c’est qu’au moment où +nos regards se rencontrèrent, je fus bouleversée jusqu’au plus profond +de moi-même... Je sentis que je ne m’appartenais plus. + +«Ah! pourquoi Dieu ne permet-il pas que le visage des hommes reflète +quelque chose de leur âme!... + +«Lui, si corrompu et si misérablement hypocrite, il avait une de ces +physionomies qui respirent la noblesse et la franchise, cette gravité +triste et attirante des hommes qui n’ont pas eu à se louer de la +destinée, et dans toute sa personne quelque chose de mystérieux et de +fatal. + +«C’est que déjà les tempêtes furieuses de toutes les passions avaient +bouleversé son existence... Il n’avait pas vingt-six ans, et déjà il +avait commandé un bâtiment négrier et s’était battu, au Mexique, à la +tête d’une de ces bandes qui font de la politique un prétexte de meurtre +et de pillage. + +«Quelles impressions je ressentis à sa vue, il ne le devina que trop. + +«Deux fois encore je le rencontrai dans le monde... Il ne me parla pas, +il affecta de me fuir, mais debout à l’écart, il ne cessa de m’obséder +de ses regards enflammés, comme s’il eût espéré ainsi me pénétrer de sa +volonté et de ses désirs... Enfin, il osa m’écrire... + +«Le jour où je reçus furtivement des mains d’une femme de notre service +une lettre dont l’écriture m’était inconnue, je compris que cette lettre +était de lui... J’eus peur, et ma première pensée fut de la porter, non +à ma mère, en qui je voyais une ennemie, mais à mon père... + +«Mon père était absent, je gardai la lettre, je la lus, j’y répondis... +et il m’écrivit encore... + +«Hélas!... c’est à ce moment que je fus inexcusable... + +«Je savais bien que continuer cette correspondance clandestine était +plus qu’une faute... J’étais sûre que jamais ma famille n’accorderait ma +main à un homme qui n’était pas noble, et que ces relations ne pouvaient +aboutir qu’à l’abîme... Je sentais que je jouais ma réputation, +l’honneur intact de notre maison, mon bonheur et ma vie, que je me +perdais, en un mot!... + +«N’importe je persistai, en proie à une sorte d’ivresse inconcevable, +goûtant à tout braver d’âpres et terribles félicités... + +«Il ne me laissait d’ailleurs pas le temps de respirer, ni de me +reconnaître... Partout, sans cesse, à tous les instants, il se rappelait +à moi... Grâce à des miracles d’adresse, d’audace et de séduction, il +avait trouvé le secret de vivre en quelque sorte de ma vie, à mes côtés, +dans l’hôtel de mon père... Que de fois, au matin, j’ai trouvé pleins de +fleurs rares les vases de ma cheminée, sans pouvoir m’expliquer quelles +mains les y avaient placées, à quelle heure ni comment, puisque la +veille au soir j’avais fermé à double tour la porte de ma chambre. + +«Ah!... le moyen de ne pas croire à une passion qu’on sent incessamment +palpiter autour de soi, et dont on se pénètre avec l’air qu’on +respire!... Et comment ne pas s’y abandonner... + +«Le but d’Arthur Gordon, je ne l’ai su que plus tard... + +«Il était venu à Paris avec l’intention irrévocablement arrêtée de +séduire quelque riche héritière, et de forcer la famille à la lui donner +avec une grosse dot, en provoquant un de ces scandales déshonorants qui +rendent un mariage inévitable... + +«Il est des hommes dont c’est l’unique spéculation... + +«Lui, en même temps que moi, poursuivait deux autres jeunes filles +très-riches, persuadé que sur les trois il y en aurait bien une qui +succomberait... + +«C’est moi qui la première succombai. + +«Une de ces circonstances imprévues qui sont les arretês de la +Providence, devait décider de mon sort... + +«Plusieurs fois déjà, sur les instantes prières d’Arthur, je l’avais +reçu, de nuit, dans un pavillon situé au milieu du jardin, où se +trouvaient une salle de billard et une grande pièce où mon frère +s’exerçait aux armes avec ses professeurs ou avec ses amis. + +«Là, grâce à la liberté dont je jouissais, nous avions tout lieu de nous +croire en parfaite sûreté, et notre imprudence allait jusqu’à allumer +des bougies... + +«Une nuit cependant, je venais de rejoindre Arthur au pavillon, +lorsqu’il me sembla entendre derrière moi comme le bruit d’une +respiration rauque... + +«Je me retournai effrayée... Mon frère était debout sur le seuil... + +«Oh!... alors je compris combien j’étais coupable!... Je sentis que de +ces deux hommes, dont l’un était mon frère et l’autre mon amant, il y en +avait un qui ne sortirait pas vivant du pavillon... + +«Je voulais parler, dire quelque chose, me jeter entre eux... mais il me +fut impossible de faire un mouvement, impossible de prononcer une +parole... J’étais comme pétrifiée... + +«Ils n’échangèrent d’ailleurs pas un mot. + +«Mon frère décrocha deux épées à une panoplie, et il en jeta une aux +pieds d’Arthur, en lui disant: + +«--Je ne veux pas vous assassiner... défendez votre vie et sauvez-la si +vous pouvez!... + +«Et comme Arthur Gordon parlementait, et semblait chercher à gagner du +temps au lieu de ramasser l’arme qui était à terre devant lui, mon frère +le frappa de la sienne au visage, en criant: + +«--Maintenant, te battras-tu, lâche!... + +«Le reste dura moins qu’un éclair... Arthur se saisit de son épée, et se +précipitant sur mon frère la lui enfonça jusqu’à la garde dans la +poitrine. + +«Je vis cela... Je vis le sang jaillir sur les mains de mon amant. Je +vis mon frère chanceler, battre l’air de ses bras et s’affaisser... + +«Et moi-même, perdant connaissance, je tombai!... + +A voir Mme d’Argelès debout, le buste penché en avant, les traits +contractés, la pupille démesurément agrandie, on eût dit que, sa volonté +déchirant les brumes du passé, elle percevait distinctement les scènes +qu’elle retraçait... + +Elle semblait, à vingt ans de distance, en endurer la souffrance et en +épuiser l’horreur, et cela donnait à l’émotion de son récit une si +poignante intensité, que M. Wilkie se sentait, non précisément touché, +mais, ainsi qu’il l’avoua plus tard, «crânement empoigné». + +Même il avait cessé de se dandiner gracieusement sur la malle où il +s’était assis, et de battre avec ses jambes pendantes une sorte de +cadence. + +Mais Mme d’Argelès paraissait avoir oublié sa présence. + +Elle essuya l’écume rougie de filets de sang qui montait à ses lèvres, +et, de la même voix morne, elle reprit: + +«--Quand je revins à moi, il faisait jour. J’étais étendue toute +habillée sur un lit, dans une chambre, qui m’était inconnue. + +«Arthur Gordon se tenait debout au chevet, épiant d’un œil inquiet +tous mes mouvements... + +«Il ne me laissa pas le temps de l’interroger... + +«--Vous êtes ici chez moi, prononça-t-il... Votre frère est mort!... + +«Dieu puissant!... je crus que j’allais mourir, moi-même, je l’espérai, +je le souhaitai. + +«Lui cependant, malgré mes sanglots, impitoyable, poursuivit: + +«--C’est un horrible malheur dont je ne me consolerai de ma vie... Et +pourtant, il l’a voulu, vous étiez témoin... Vous pouvez voir encore sur +ma joue la balafre sanglante du coup de plat d’épée dont il m’a +frappé... Je n’ai fait que me défendre... que nous défendre... + +«J’ignorais, à cette époque, ce que sont les règles d’un duel loyal... +J’ignorais que Arthur Gordon se jetant sur mon frère à l’improviste, +avant qu’il ne fût en garde, l’avait véritablement assassiné... + +«Lui comptait sur mon ignorance, pour le succès de la comédie sinistre +qu’il jouait, car c’était une comédie... + +«--Lorsque j’ai vu votre frère à terre, continua-t-il, éperdu de +terreur, ne sachant ce que je faisais, je vous ai soulevée entre mes +bras et apportée ici... Mais ne tremblez pas... Je ne saurais oublier +que ce n’est pas de votre libre volonté que vous êtes chez moi... Une +voiture est en bas, à vos ordres, qui va vous reconduire à l’hôtel de +Chalusse chez vos parents... On trouvera une explication pour la +catastrophe de cette nuit... La médisance ne peut pas mordre sur la +réputation d’une fille de votre nom... + +Il s’exprimait d’un ton glacé, de cet accent que doit avoir le condamné, +dont le bourreau a pris possession et qui dicte ses volontés +dernières... + +«Je me sentais devenir folle... + +«--Et vous, m’écriai-je, vous!... que deviendrez-vous!... + +«Il hocha la tête, et avec une expression de tristesse farouche: + +«--Moi!... répondit-il, qu’importe!... Je suis sans doute perdu... Tant +mieux. Rien ne m’est plus, du moment où je dois vivre sans vous!... + +«Ah!... il connaissait bien mon cœur, cet homme pour qui la séduction +n’était qu’un moyen de fortune!... Il savait bien quelles cordes sa voix +puissante faisait vibrer en moi!... + +«Saisie de ce vertige qui est celui de la démence, aussi bien que de +l’héroïsme, je me jetai sur lui, et l’étreignant entre mes bras: + +«--Je serai donc perdue aussi!... m’écriai-je. Puisque la fatalité nous +unit, rien ne nous séparera plus ici-bas que la mort... Je t’aime!... je +suis complice du crime!... Que le sang de mon frère retombe sur nous +deux!... + +«Qui l’eût observé à ce moment eût assurément vu passer sur son visage +le sourire d’une joie infernale... + +«Cependant il se défendit... + +«Il refusait avec une feinte énergie mon sacrifice... Il ne pouvait, +jurait-il, enchaîner ma destinée à la sienne, hasardeuse et fatale, car +il était maudit, il le savait bien, et ce dernier malheur, plus horrible +que tous les autres, ne le prouvait que trop! Ne serait-ce pas nous +préparer à moi de mortels regrets et à lui des remords éternels... + +«Mais plus il me repoussait, plus je m’attachais à lui résolument, +obstinément. Plus il me démontrait l’horreur du sacrifice, plus je +croyais qu’il était de mon honneur de le consommer... + +«Si bien qu’à la fin il se rendit, c’est-à-dire qu’il parut se rendre, +avec des transports de reconnaissance et d’amour qui devaient achever +d’égarer ma raison. + +--Eh bien! oui, j’accepte! s’écria-t-il. J’accepte, et devant Dieu qui +nous voit, nous entend et nous juge, je jure que tout ce qu’un homme +peut faire pour reconnaître le plus étonnant et le plus sublime +dévouement, je le ferai. + +«Et, se penchant vers moi, il me mit au front un baiser, le premier que +j’aie reçu de lui... + +«--Mais il faut fuir!... reprit-il vivement... j’ai mon bonheur à +défendre, désormais, je ne veux pas qu’on nous atteigne et qu’on nous +sépare... Il faut fuir, sans perdre une seconde, à l’instant même gagner +mon pays, l’Amérique... Là nous serons libres... Soyez sûre qu’on nous +cherche... Qui nous dit que déjà on n’est pas sur nos traces... Votre +famille est toute-puissante, je ne suis rien, nous serions écrasés... On +vous cacherait au fond de quelque couvent, et moi, on essaierait +peut-être de me faire passer pour un voleur, pour un vil assassin. + +«Je ne répondis qu’un mot: + +«--Partons!... + +«Ce qui arriverait, il ne l’avait que trop prévu. + +«Une voiture, en effet, attendait à la porte, mais elle ne devait pas me +conduire à l’hôtel de Chalusse..., et la preuve, c’est que ses malles et +ses bagages y étaient chargés, et que le cocher, ayant reçu d’avance ses +instructions, nous conduisit tout droit, et sans qu’on lui dît un mot, à +la gare du chemin de fer du Havre. + +«Ce n’est que bien des mois après que ces détails, se représentant +nettement à mon esprit, m’éclairèrent... Je ne les remarquai pas sur le +moment... Étais-je en état de les remarquer? J’étais frappée +d’aveuglement... Avec la disposition de moi-même, mon libre arbitre +m’échappait. + +«Lorsque nous arrivâmes au chemin de fer, un train allait partir... Nous +y prîmes place. + +«Dieu a dit à la femme: «Pour suivre ton mari, tu abandonneras tout, +patrie, maison paternelle, famille, amis...» Je m’efforçais de +m’étourdir par de misérables sophismes, je me disais qu’il était mon +mari celui que mon cœur, instinctivement, avait choisi entre tous, et +qu’il était de mon devoir, de le suivre et de partager sa destinée... Et +je fuyais, alors que cependant je croyais laisser un cadavre derrière +moi, le cadavre de mon frère...» + +Très-positivement M. Wilkie éprouvait une sorte de malaise +indéfinissable, si extraordinaire qu’il en oubliait de soigner son +attitude et qu’il ne pensait plus à M. de Coralth ni au marquis de +Valorsay. + +Même sur les derniers mots, il se dressa sur ses jambes, un peu étourdi, +et dit: + +«--Cristi!... Épatant!... + +Mais déjà Mme d’Argelès continuait: + +«--Telle fut la faute, immense, sans excuse, irréparable... Je vous ai +tout dit, sincèrement, sans restrictions, sans allégations vaines... +Écoutez ce que fut le châtiment... + +«Dès le lendemain de notre arrivée au Havre, Arthur Cordon m’avoua que +son embarras était extrême... Dans la précipitation de notre fuite, il +n’avait pas eu le temps de rassembler les ressources qu’il possédait, me +dit-il, à Paris; un banquier de la ville sur lequel il avait compté +venait de lui faire défaut, et il n’avait pas assez d’argent pour payer +notre traversée jusqu’à New-York. + +«Cette détresse me confondit... Mon éducation, comme celle de toutes les +jeunes filles de ma condition, avait été absurde... Je ne savais rien de +la vie, de ses exigences, de ses misères, de ses difficultés étroites et +implacables... Je n’ignorais pas qu’il y a des riches et des pauvres, +qu’il faut de l’argent, et que ceux qui n’en ont pas ne reculent devant +aucune bassesse pour s’en procurer... Mais tout cela était très-vague +dans mon esprit, et je ne soupçonnais pas qu’une question de plus ou +moins d’argent pût avoir une importance capitale. + +«Aussi, n’allai-je pas au-devant de la requête dont cet aveu était la +préface, et Arthur Gordon fut obligé de me demander, en termes +brutalement positifs, si par hasard je n’aurais pas emporté quelques +valeurs ou tout au moins des bijoux qu’on pourrait vendre... + +«Je lui remis tout ce que j’avais sur moi, ma bourse, qui renfermait +quelques louis, une bague et mon collier, où pendait une assez belle +croix de brillants... + +«C’était peu, et le dépit lui arracha une phrase atroce, qui m’effraya, +mais dont je ne pénétrai que plus tard toute l’ignominie: + +«--Une femme qui court à un rendez-vous d’amour, s’écria-t-il, devrait +toujours se munir de tout ce qu’elle possède... On ne sait jamais ce qui +peut arriver!... + +«.....Le manque d’argent nous clouait au Havre, quand Arthur Gordon +s’étant mis à battre la ville, rencontra sur le port un de ses anciens +camarades, qui commandait un trois-mâts américain. + +«Il lui exposa son embarras, et l’autre, qui devait mettre à la voile à +la fin de la semaine, lui offrit charitablement notre passage gratuit. + +«C’est ainsi que nous quittâmes la France. + +«La traversée fut pour moi un long supplice... J’y fis mon premier +apprentissage de la honte et du mépris. + +«A l’offensante galanterie du capitaine, à la familiarité des seconds, +aux regards ironiques des hommes de l’équipage dès que je paraissais sur +le pont, je compris que ma position n’était un secret pour personne. +Tous ces gens grossiers savaient que j’étais la maîtresse et non la +femme de l’homme que j’appelais mon mari, et sans en avoir conscience +peut-être, ils me le faisaient cruellement expier... + +«Pour comble, la raison reprenait son empire, mes yeux peu à peu +s’ouvraient à la lumière, et je commençais à pénétrer le caractère +véritable du misérable à qui j’avais abandonné ma vie. + +«Cependant il n’avait pas encore cessé complètement de se contraindre. + +«Mais souvent, après le repas du soir, il restait à fumer et à boire +avec son ami le capitaine, et lorsqu’il me rejoignait, échauffé par +l’alcool, il se répandait en théories étranges et effrayantes qui me +confondaient... + +«Jusqu’à ce qu’une fois, ayant bu plus que de coutume, il oublia +entièrement son rôle et se révéla... + +«Il déplorait amèrement que notre «aventure» eût fini comme un mauvais +mélodrame... Un roman d’amour si bien entamé, disait-il, si habilement +«filé,» se dénouer dans le sang!... Quelle fatalité! Et quand ce +malheur était-il arrivé? Juste au moment où il croyait toucher le but, +tenir le succès et la récompense de ses peines... + +«Quelques semaines encore, et évidemment il eût pris sur moi assez +d’empire pour me décider à quitter furtivement la maison paternelle... +Le lendemain, scandale énorme, pourparlers avec ma famille, transaction +inévitable, et finalement mariage avec une très-grosse dot pour assoupir +l’affaire... + +«--Et je serais riche, répétait-il, très-riche, je roulerais carrosse +sur le pavé de Paris, au lieu d’être ici, sur ce bateau maudit, à manger +deux fois par jour de la morue salée... et par charité, encore!... + +«Puis, la colère, dans son cerveau, se mêlant aux fumées de l’ivresse, +il criait en blasphémant que j’avais cassé le cou à sa fortune, que je +n’étais qu’une bête, ayant pris un amant, de n’avoir pas su le cacher... +Il avait tout prévu excepté cela... Entre toutes les femmes, il en était +une, la seule probablement, dénuée d’intelligence et de rouerie, et +c’était à lui précisément qu’elle était échue... Il reconnaissait bien +là sa déveine habituelle... + +«Ah! il n’y avait plus à en douter, plus à s’abuser d’illusions vaines: +la vérité éclatait, évidente comme le jour... Je n’avais jamais été +aimée, pas une heure, pas une minute! Ces lettres qui m’enivraient, ces +transports de passion qui m’avaient affolée s’adressaient aux millions +de mon père... + +«A d’autres jours, je voyais le front d’Arthur Gordon se rembrunir, et +il me parlait avec une visible inquiétude de ce qu’il ferait en +Amérique pour gagner sa vie et la mienne. + +«--Seul, j’avais déjà bien de la peine à me tirer d’affaire, +grondait-il. Que sera-ce, maintenant!... M’être embarrassé d’une femme +sans le sou!... Quelle stupide folie!... Mais je ne pouvais agir +autrement!... Il le fallait!... + +«Pourquoi n’avait-il pas pu faire autrement? Voilà ce que je me +fatiguais inutilement l’esprit à chercher... Lui-même ne devait pas +tarder à me l’expliquer. + +«En attendant, ses lugubres prévisions de misère ne se réalisèrent +pas... Une surprise délicieuse l’attendait à New-York. + +«Un de ses parents était mort, lui léguant cinquante mille dollars--deux +cent cinquante mille francs--une fortune. + +«J’espérais que ses honteuses doléances cesseraient... elles cessèrent, +en effet, mais cet héritage devint le prétexte des récrimination les +plus impérieuses. + +«--Quelle ironie du sort!... répétait-il. Avec cela je trouverais +facilement une fille de cent mille dollars, et je serais enfin riche! + +«Après cela, je devais, certes, m’attendre à être abandonnée... Non. +Dans le premier mois de notre arrivée, grâce aux facilités du pays, il +m’épousa... Avait-il donc du moins le respect de sa parole? Je le crus. +Hélas! ce mariage n’était qu’un calcul, comme tout le reste. + +«Nous nous étions fixés à New-York, quand, un soir, je le vis rentrer +très-pâle et tout effaré. Il tenait à la main un journal français. + +«--Tenez, lisez... me dit-il en me le jetant. + +«Je lus que mon frère n’avait pas été tué, qu’il se rétablissait et que +son entière guérison était sûre... + +«Et comme j’étais tombée à genoux, fondant en larmes, et remerciant Dieu +qui me délivrait d’un horrible remords... + +«--Ah oui! s’écria-t-il, je vous conseille de vous féliciter... Nous +voici dans de beaux draps!... + +«Très-positivement depuis ce moment je remarquai en lui une singulière +agitation, et cette angoisse perpétuelle de l’homme qui se sent menacé +d’un grand danger... + +«Peu de jours après il me dit: + +«--Cela ne peut durer!... Que nos malles soient prêtes demain... nous +partons pour le Sud... Nous ne nous appelons plus Gordon... nous +voyagerons sous le nom de Grant. + +«Je ne l’interrogeai pas... Déjà il m’avait façonnée à son despotisme +brutal, et j’étais habituée à obéir, sans une question, en tremblant, +comme l’esclave sous le fouet... + +«Mais durant les longues journées de notre voyage, le secret de cette +fuite et de notre changement de nom lui échappa. + +«--C’est une malédiction, me dit-il, votre frère, que Dieu le damne!... +me fait chercher partout, il veut me tuer ou me livrer à la justice, je +ne sais lequel, il prétend que je l’ai assassiné. + +«Chose étrange!... Arthur Gordon, que je croyais la bravoure même, et +que j’ai vu se jeter tête baissée dans les plus terribles périls, Arthur +Gordon avait de mon frère une peur folle, inconcevable... + +«Peut-être aussi redoutait-il la justice, sachant bien ce qu’était en +réalité ce qu’il appelait un duel... Et même, c’était cette crainte qui +l’avait déterminé à s’embarrasser de moi. Il s’était dit que s’il me +laissait près du cadavre, je parlerais, et que sans le savoir je +l’accuserais... + +«C’est à Richemond que vous êtes né, Wilkie... Il y avait alors près +d’un mois que je n’avais vu votre père... Il s’était lié avec plusieurs +riches planteurs et passait ses nuits au jeu ou en orgies et ses +journées à la chasse... + +«Le malheur est qu’à ce train ses cinquante mille dollars ne pouvaient +durer longtemps, et si grande que fût son habileté à corriger le hasard +des cartes, un matin il me revint ruiné... + +«Quinze jours après, il avait vendu notre mobilier, emprunté tout ce +qu’il avait pu, et nous nous embarquâmes pour la France. + +«A Paris seulement, il me fit connaître les raisons de cette +détermination. + +«Il avait appris la mort de mon père et de ma mère, et prétendait me +contraindre à réclamer leur succession. + +«Lui, à cause de mon frère, n’osait paraître... + +«L’heure de ma vengeance sonnait enfin. + +«Je m’étais fait ce serment, que jamais le misérable qui m’avait perdue +ne jouirait de cette fortune, qui avait été le mobile de sa séduction +infâme... + +«Je m’étais juré que j’épuiserais l’agonie des plus épouvantables +tortures, plutôt que de lui livrer un centime des millions de la maison +de Chalusse. + +«Et je me suis tenu parole. + +«Lorsque je lui déclarai que j’étais décidée à ne pas faire valoir mes +droits, il parut confondu. Que l’esclave tant humiliée, osât se +révolter, cela passait son entendement... Mais quand il comprit que ma +résolution était irrévocable, je crus que la colère l’étoufferait... + +«N’être séparé de cette fortune immense, le rêve de sa vie, que par un +mot de moi et ne pouvoir m’arracher ce mot, il y avait là, pour lui, de +quoi devenir fou de rage. + +«Alors commença entre nous une lutte qui devenait plus affreuse à mesure +que les ressources qu’il avait apportées diminuaient. Mais c’est en vain +qu’il eut recours aux plus mauvais traitements, en vain qu’il me frappa, +qu’il me meurtrit, qu’il me traîna par les cheveux sanglante et +inanimée... L’idée que j’étais vengée, que son supplice égalait le mien, +centuplait mon courage et me rendait comme insensible à la douleur +physique. + +«Il se serait certainement lassé avant moi, quand une idée infernale lui +vint. + +«Il se dit que s’il n’avait pas eu raison de la femme, il aurait raison +de la mère, et il me menaça de tourner ses fureurs contre vous, Wilkie. + +«Pour vous sauver, car je le connaissais et je savais ce dont il était +capable, je feignis de faiblir, et je lui demandai vingt-quatre heures +de réflexion... Il me les accorda. + +«Mais le lendemain, je le quittais pour toujours, et je m’enfuyais, vous +emportant entre mes bras...» + +De blême qu’il était d’abord, M. Wilkie, peu à peu devenait vert... + +Un frisson taquin courait le long de sa maigre échine. + +Et ce n’était ni pitié pour les souffrances de sa mère, ni honte de +l’infamie de son père... Ce qui l’épouvantait, c’était encore et plus +que jamais l’idée de voir accourir cet homme terrible à la curée des +millions de Chalusse... Parviendrait-il à l’évincer, même avec le +concours de M. de Coralth et du marquis de Valorsay?... + +Mille questions se pressaient sur ses lèvres, car il eût été avide de +détails. + +Mais Mme d’Argelès précipitait son débit, comme si elle eût craint +d’être trahie par ses forces avant la fin. + +«--Me voici donc seule avec vous, Wilkie, reprit-elle, avec une centaine +de francs pour toute ressource, au milieu de cet immense Paris... + +«Mon premier soin fut de nous chercher un asile... Moyennant seize +francs par mois, qu’on me fit payer d’avance, je trouvai rue du +Faubourg-Saint-Martin, une chambre petite et misérable, sans air, +presque sans jour, mais enfin un abri!... + +«Je m’étais dit que je vivrais et que je vous ferais vivre de mon +travail, Wilkie... J’étais très-adroite pour tous les ouvrages de femme, +j’étais bonne musicienne, je pensais que je gagnerais facilement les +quatre ou cinq francs par jour que je jugeais strictement nécessaires à +notre existence... + +«Je ne reconnus que trop tôt de quelles chimères je m’étais bercée. + +«Avant de donner des leçons de musique, il faut des élèves... Où en +découvrir? Je n’avais pas de relations, et même je tremblais de me +montrer dans les rues, persuadée que votre père nous cherchait avec une +dévorante activité. + +«Je me rabattis donc sur les travaux d’aiguille, et timidement je me +présentai dans plusieurs magasins... + +«Hélas! ils ne peuvent savoir ce que c’est que d’aller de porte en porte +solliciter de l’ouvrage, ceux qui n’ont pas subi cette douloureuse +épreuve... Demander l’aumône ne serait guère plus humiliant... On me +riait au nez et on me répondait, quand on daignait me répondre, que «les +affaires n’allaient pas, et qu’il n’y avait rien pour le moment...» + +«Mon inexpérience évidente et ma gaucherie me valaient ces refus, et +plus encore ma toilette, car j’avais encore l’extérieur d’une femme +riche... Qui sait pour qui on me prenait... + +«Mais votre pensée me soutenait, Wilkie, et rien ne me rebutait... + +«C’est ainsi que j’obtins quelques bandes de mousseline à broder et des +fonds de tapisserie à remplir... Tâche ingrate, surtout pour moi qui +n’avais pas cette habileté de main des ouvrières exercées à faire vite +plutôt que bien... + +«En me levant avec le jour et en veillant bien tard, c’est à peine si je +réussissais à gagner une vingtaine de sous... + +«Et encore, ce chétif et insuffisant salaire ne tarda pas à me +manquer... + +«L’hiver était venu, et le froid... Un matin, je changeai ma dernière +pièce de cinq francs... elle nous dura une semaine. Puis, je me défis +successivement de tout ce qui ne m’était pas strictement indispensable, +jusqu’à rester avec ma misérable robe toute reprisée et un seul +jupon... + +«Puis il n’y eut plus rien, rien... + +«Et enfin, un soir vint, où la propriétaire de notre misérable taudis, +que je ne pouvais plus payer, nous mit dehors... + +«C’était le dernier coup... Je m’éloignai chancelante, me tenant aux +murs, n’ayant pas la force de vous porter... Une pluie fine tombait, qui +nous glaçait jusqu’aux os... Vous pleuriez... + +«Et toute la nuit, et toute la journée du lendemain, sans but, sans +espoir, nous errâmes... Il n’y avait plus qu’à mourir ou à retourner +près de votre père... J’aimais mieux mourir... + +«Vers le soir, l’instinct m’avait ramenée près de la Seine, et épuisée +de lassitude et de besoin, je m’étais assise sur un des bancs du +Pont-Neuf, vous tenant sur mes genoux. + +«Je regardais tourbillonner la rivière, et irrésistiblement l’eau noire +m’attirait... + +«Seule, je n’eusse pas délibéré une seconde, mais à cause de vous, +Wilkie, j’hésitais...» + +Ému à la seule pensée du danger qu’il avait couru, M. Wilkie frissonna. + +--Brrr! grommela-t-il, vous avez diablement bien fait d’hésiter. + +Elle ne l’entendit pas. + +«--Il fallait pourtant en finir, continua-t-elle, et je me dressais +péniblement contre le parapet, quand une grosse voix près de nous dit: + +«--Que faites-vous là?... + +«Je me retournai, croyant que c’était un sergent de ville qui me +parlait... Je me trompais... A la lueur du gaz, j’aperçus un homme d’une +trentaine d’années, à la physionomie rude et franche. + +«Pourquoi cet inconnu m’inspira-t-il soudain une confiance illimitée?... +je ne sais. Peut-être était-ce l’horreur de la mort, qui sans que j’en +eusse conscience, me poussait à me raccrocher en quelque sorte à sa +pitié... + +«Quoi qu’il en soit, je lui racontai tout... En changeant les noms +toutefois, et en dénaturant les détails. + +«Il était assis près de moi, sur le banc, et je pus voir, tandis que je +parlais d’une voix expirante, de grosses larmes rouler le long de ses +joues... + +«--Oui, c’est ainsi, murmura-t-il, c’est bien ainsi... Aimer, c’est +courir au-devant du martyre... C’est se livrer désarmé à toutes les +perfidies et à toutes les trahisons... C’est tendre son cœur aux +poignards... + +«L’homme qui s’exprimait ainsi était le baron Trigault... + +«Il ne me laissa pas terminer. + +«--Assez!... s’écria-t-il tout à coup, suivez-moi!... + +«Un fiacre passait, il nous y fit monter, et une heure après, nous +étions dans une chambre bien chaude, près d’un bon feu, devant une table +abondamment servie. Et le lendemain, nous nous installions dans un +confortable appartement... + +«Hélas!... pourquoi le baron ne sut-il pas être généreux jusqu’au +bout!... + +«Vous étiez sauvé, Wilkie... Mais à quel prix!...» + +Elle s’interrompit un moment, plus rouge que le feu; puis bientôt, +maîtrisant son trouble, d’un accent bref, elle reprit: + +«--Mais entre le baron et moi, une cause de dissentiment existait: vous, +Wilkie... Je prétendais vous élever comme un fils de famille, lui +voulait pour vous l’éducation forte et rude de l’homme qui a tout à +conquérir, sa position, sa fortune et jusqu’à son nom... Ah! il avait +raison mille fois, l’événement ne l’a que trop prouvé, mais l’amour +maternel m’aveuglait, et à la suite d’une discussion amère, il s’éloigna +en déclarant que je ne le reverrais pas tant que je ne serais pas plus +raisonnable... + +«Il espérait ainsi faire fléchir ma volonté. C’était mal connaître +l’obstination fatale des Chalusse... + +«Je me demandais comment vous créer l’existence que je rêvais, quand +deux des amis du baron se présentèrent chez moi avec les propositions +que voici: + +«Frappés des énormes bénéfices que réalisent les tripots clandestins, +ils avaient conçu l’idée d’ouvrir au grand jour une véritable maison de +jeu, où seraient admis tous les joueurs de Paris et de l’étranger, à la +seule condition d’avoir les apparences d’une éducation libérale et +beaucoup d’argent. + +«Moyennant certaines précautions, et en établissant ce tripot dans le +salon d’une femme à la mode, ils jugeaient l’idée pratique, et venaient +me proposer d’être la femme dont ils avaient besoin, leur associée, leur +gérante... + +«Sans trop savoir, à quoi je m’engageais, j’acceptai, décidée surtout +par la situation de ces deux hommes, par la considération dont ils +jouissaient, par le grand nom qu’ils portaient... + +«Et la même semaine, cet hôtel fut loué, agencé, meublé, et j’y fus +installée sous le nom de Lia d’Argelès. + +«Mais ce n’était pas tout... Restait à me créer une de ces réputations +scandaleuses qui fixent l’attention... Cela fut fait, grâce à mes +commanditaires, grâce à la complicité innocente de leurs amis et de +quelques journalistes... + +«Pour moi, je me prêtai de mon mieux à l’horrible comédie qui devait +attacher à ce nom de Lia d’Argelès un éclat infamant... J’eus des +équipages, des toilettes extravagantes, je m’affichai dans les +théâtres... que sais-je? + +«Comme toujours quand on violente sa conscience, j’appelais à mon aide +les plus absurdes sophismes... J’essayais de me prouver que l’apparence +n’est rien, que la réalité est tout, et que peu importait que mon renom +fût celui d’une courtisane, puisque la renommée mentait et que ma vie +était chaste... + +«Quand le baron accourut et essaya de m’arracher à l’abîme où je me +précipitais, il était trop tard... J’avais compris les avantages de +«l’idée», et pour vous je devenais avide d’argent jusqu’à la folie... + +«L’an dernier, mon salon de jeu a rapporté plus de cent cinquante mille +francs, et j’en ai eu pour ma part, trente-cinq que vous avez dissipés. + +«Maintenant, vous voyez ce que je suis... Mes associés, eux, à qui j’ai +gardé fidèlement le secret que je leur avais juré, se promènent le front +haut, parlent fièrement de leur honneur, et en effet, sont honorés de +tous. + +«Telle est la vérité... Je ne désire point qu’elle soit connue... Je la +dirais, d’ailleurs, qu’on ne me croirait pas, sans doute... Mais vous +êtes mon fils, je vous la devais!...» + +En tout autre temps, en effet, l’histoire de Mme d’Argelès eût pu +paraître absolument invraisemblable... + +Mais notre époque en a vu bien d’autres!... + +Deux hommes, deux privilégiés de la «haute vie,» entourés, selon la +formule banale, de la considération publique, s’associant pour ouvrir un +tripot à la barbe de la police, et battant monnaie de l’ignominie +mensongère d’une pauvre femme... Bagatelle!... + +Il est juste de dire que Mme d’Argelès, laissant enfin éclater +l’étonnante vérité, avait trouvé de ces accents que le mensonge ne +saurait feindre. + +Malheureuse!... Elle affectait une froideur glaciale, et cependant, tout +au fond d’elle-même, peut-être espérait-elle, en révélant son sacrifice +et son long martyre, arracher à son fils une explosion de reconnaissance +et de tendresse qui eût payé bien des tortures. + +Illusions stériles! On eût plus aisément fait jaillir une source d’un +rocher qu’une larme émue des yeux de M. Wilkie. + +De ce récit, il ne vit que la bizarrerie, et ce qui le frappa surtout, +ce fut l’impudente conception des commanditaires de Mme d’Argelès... + +--Pas bête, l’idée!... ricana-t-il, pas bête du tout! + +Et tout brûlant d’une intelligente curiosité: + +--Je donnerais bien un louis du nom de ces deux messieurs... Vrai, vous +devriez me le dire!... Voilà une nouvelle à la main qui aurait du +succès!... + +Tout autre que l’intéressant jeune homme eût été écrasé du regard que +lui jeta sa mère, regard où la plus affreuse souffrance le disputait au +plus profond mépris... + +--Je pense que vous devenez fou!... prononça-t-elle. + +Et comme il se redressait, stupéfait et mécontent qu’on osât douter de +la plénitude de son bon sens: + +--Terminons!... ajouta-t-elle d’un ton brusque. + +Elle passa vivement dans la chambre voisine, et, quand elle reparut +l’instant d’après, elle tenait à la main un rouleau de papiers. + +--Voici, reprit-elle, mon contrat de mariage, votre extrait de naissance +et la copie de ma renonciation,--renonciation parfaitement valable, +puisque le tribunal, à défaut de mon mari absent, l’a autorisée...--Toutes +ces pièces, je suis prête à vous les remettre, mais à une condition... + +Ce seul mot tomba comme une douche d’eau froide sur la joie de M. +Wilkie. + +--Voyons la condition, demanda-t-il d’un air inquiet. + +--C’est que vous me signerez l’acte que voici, préparé par mon notaire, +acte par lequel vous vous engagez à me donner deux millions à prendre +sur la succession du comte de Chalusse. + +Deux millions! L’énormité de la somme consterna M. Wilkie. + +C’est qu’il n’oubliait pas qu’il aurait, en outre, à compter à M. le +vicomte de Coralth la prime considérable qu’il lui avait promise... par +écrit. + +--Il ne me restera plus rien, fit-il piteusement, ce n’était pas la +peine... + +D’un geste dédaigneux, Mme d’Argelès l’interrompit. + +--Remettez-vous, dit-elle, vous serez effroyablement riche... Tous ceux +qui ont évalué les biens de la maison de Chalusse, sont restés fort +au-dessous de la vérité... Lorsque j’étais jeune fille, j’ai souvent +entendu mon père dire qu’il possédait plus de huit cent mille livres de +rentes... Mon frère a hérité de tout, et je jurerais qu’il n’a jamais +dépensé seulement la moitié de son revenu... + +Non, jamais les nerfs de M. Wilkie n’avaient été soumis à une épreuve si +rude... + +Il chancela, ébloui... Il crut voir, en un seul monceau et en pièces +d’or, le capital de cette fortune colossale, plus de seize millions et +il puisait à même... + +--Oh!... bégaya-t-il, oh!... + +C’est tout ce qu’il put prononcer. + +--Seulement, poursuivit Mme d’Argelès, je dois vous prévenir contre +une déception plus que probable... Mon frère, résolu obstinément à me +priver même de ma part légitime, a dû, par tous les moyens imaginables, +dénaturer sa fortune... Peut-être vous faudra-t-il beaucoup de temps et +de peines pour la ressaisir... Je connais, il est vrai, un homme qui +ayant eu, paraît-il, la confiance du comte de Chalusse, pourrait vous +aider dans cette tâche... + +--Et cet homme s’appelle? + +--Isidore Fortunat... J’ai mis sa carte de côté à votre intention. La +voici. + +Fort soigneusement, M. Wilkie serra la carte que sa mère lui tendait, +puis d’un ton dégagé: + +--Cela, étant, déclara-t-il, je consens à signer... Mais il ne faudra +plus me la faire à l’austérité... Deux millions à cinq donnent de quoi +se procurer des douceurs. + +Mme d’Argelès ne daigna pas relever cette délicate ironie. + +--Je puis vous dire d’avance l’emploi de cette somme, dit-elle. + +--Ah!... + +--Je destine l’un de ces millions à doter une jeune fille qui eût été +l’unique héritière du comte de Chalusse s’il n’eût été enlevé par une +mort aussi imprévue et si soudaine... + +--Et l’autre?... + +--L’autre... je me propose de le placer de façon à vous constituer une +rente inaliénable, pour que vous ayez du pain, quand vous aurez mangé et +fait manger à tous ceux qui encenseront votre vanité, jusqu’au dernier +sou de l’héritage des Chalusse... + +Cette prophétique précaution ne pouvait manquer de choquer vivement +l’intelligent jeune homme. + +--Me prenez-vous donc pour un sot!... s’écria-t-il. Ah! mais non!... +J’ai l’air bon garçon, comme cela, mais je suis très-roué, au fond... Je +cache mon jeu. + +--Signez!... interrompit froidement Mme d’Argelès. + +Mais il tenait à prouver qu’il n’était pas un étourdi facile à tromper, +et ce n’est qu’après avoir lu et relu l’engagement rédigé par le +notaire, qu’il consentit à mettre son nom au bas. + +Quand cela fut fait, quand il eut enfin dans sa poche les pièces qui lui +assuraient la succession tant convoitée: + +--Maintenant, reprit Mme d’Argelès, j’ai une prière à vous +adresser... Il se peut que votre père se présente pour vous disputer +cette fortune, ou plutôt, il se présentera... Évitez, je vous en +conjure, l’éclat d’un procès qui ébruiterait encore la honte déjà trop +divulguée de votre mère, et du nom, jusqu’ici sans tache des Chalusse... +Transigez. Vous allez être assez riche pour qu’il vous soit facile +d’étancher les plus dévorantes convoitises sans vous appauvrir. + +M. Wilkie se taisait, comme s’il eût délibéré sur la conduite à tenir. + +--Si mon père est raisonnable, décida-t-il enfin, je le serai... Je +choisirai pour arbitre entre nous deux, un de mes amis, un homme carré, +comme moi, le marquis de Valorsay. + +--Mon Dieu!... vous le connaissez!... + +--C’est-à-dire, qu’il est un de mes intimes, cet excellent bon!... + +Mme d’Argelès était devenue très-pâle. + +--Malheureux!... s’écria-t-elle, vous ne savez donc pas ce que c’est que +le marquis, vous ne savez donc pas... + +Elle s’arrêta court... Encore un mot, et elle livrait le secret des +projets de Pascal Férailleur, dont elle avait été informée par le baron +Trigault... Avait-elle ce droit, même pour mettre son fils en garde +contre un homme qu’elle jugeait le plus dangereux des scélérats?... +Assurément non. + +--Eh bien?... insista M. Wilkie surpris. + +Déjà Mme d’Argelès avait repris son sang-froid. + +--Je voulais simplement, répondit-elle, vous engager à vous défier un +peu du marquis de Valorsay... Sa position est admirable, mais la vôtre +va être plus brillante encore... Il est sur son déclin et vous +débutez... Tout ce qu’il regrette, vous l’espérez... Peut-être va-t-il +vous jalouser secrètement et essayer de vous pousser à quelque fausse +démarche... + +--Lui!... Ah! vous ne le connaissez guère, ce cher ami... + +--Enfin, vous voilà prévenu... + +M. Wilkie avait pris son chapeau, mais au moment de sortir l’embarras le +clouait sur place; il comprenait confusément qu’il ne pouvait quitter sa +mère ainsi. + +--J’espère, commença-t-il, que j’aurai bientôt de bonnes nouvelles à +vous apporter... + +--Avant ce soir j’aurai quitté cet hôtel. + +--Naturellement... mais, vous, allez me, donner votre nouvelle +adresse... + +--Non... + +--Comment, non!... + +Elle hocha tristement la tête, et d’une voix à peine distincte: + +--Nous ne nous reverrons plus, prononça-t-elle. + +--Allons donc!... Et les deux millions que j’ai à vous verser! + +--M. Patterson vous les réclamera... Quant à moi, dites-vous que je suis +morte... Vous avez brisé le seul lien qui m’attachait à la vie, en me +prouvant l’inutilité du plus horrible des sacrifices... Mais je suis +mère, je vous pardonne... + +Et comme il ne bougeait toujours pas, comme elle sentait que ses forces +allaient la trahir, elle sortit ou plutôt se traîna dehors, en +murmurant: + +--Adieu!... + + + + +XV + + +Stupide d’étonnement, M. Wilkie restait debout, les bras pendants, au +milieu du salon... + +--Permettez!... balbutiait-il, permettez. Je demande à m’expliquer... + +Rien! Mme d’Argelès ne détourna point la tête, la porte se referma et +il demeura seul. + +Si «fort» qu’on soit, on n’est jamais complet: il se sentait bouleversé +intérieurement, et «tout chose» comme jamais auparavant... + +Non que, se jugeant tout à coup, il se repentit, il en était incapable, +mais parce qu’il est des heures où la conscience engourdie s’agite, où +les instincts dévoyés reprennent leurs droits... + +Même, s’il eût suivi son inspiration, il se fût précipité après sa mère, +prêt à tomber à ses genoux. + +La réflexion, l’idée du vicomte de Coralth et du marquis de Valorsay +arrêtèrent ce premier mouvement, le bon. + +--Ils me «blagueraient,» pensa-t-il... Tant pis!... C’est elle qui le +veut!... + +Et retroussant fièrement sa moustache, il sortit la tête haute, +poursuivi jusqu’au seuil de l’hôtel d’Argelès par les murmures des +domestiques, bien près de se changer en huées. + +Mais que lui importait! l’opinion des subalternes ne montait pas jusqu’à +lui... Il n’avait pas fait cent pas dans la rue que son émotion s’était +dissipée, et qu’il ne songeait plus qu’aux moyens de distraire son +impatience jusqu’à l’heure qui lui avait été fixée par M. de Valorsay. + +Il n’avait pas déjeuné, mais son estomac, ainsi qu’il se l’avouait, +n’était pas à la hauteur, et il lui eût été impossible d’avaler une +bouchée... Ne voulant pas rentrer chez lui, il se mit en quête d’un de +ses anciens amis, avec l’intention généreuse de les écraser de ses +grandeurs nouvelles. N’en trouvant pas, et comme il fallait à toute +force une issue à la vanité qui l’étouffait, il entra chez un graveur, +qu’il étourdit de son importance, et se commanda des cartes de visite: +_W. de Gordon-Chalusse_, avec une couronne de comte dans un des +angles... + +Avec tout cela, le temps passait si bien qu’il arriva un peu en retard +au rendez-vous de ce «cher marquis.» + +Il le retrouva comme il l’avait quitté, dans son fumoir, causant avec le +vicomte de Coralth... + +M. de Valorsay était sorti, cependant... Mais il ne lui avait pas fallu +plus d’une heure pour mettre en mouvement toutes ses batteries, +dressées et prêtes à jouer depuis la veille... + +--Victoire!... s’écria dès le seuil M. Wilkie. Ça été dur, mais je me +suis montré... J’hérite, je tiens les millions!... + +Et sans laisser à ses «excellents bons» le temps de le féliciter, il se +mit à raconter son entrevue avec Mme d’Argelès, outrant l’odieux de +sa conduite, s’attribuant toutes sortes de propos «très-raides» qu’il +n’avait point tenus, posant de son mieux enfin pour l’homme de bronze, +et tout d’un bloc, ainsi qu’il disait. + +--Décidément vous êtes plus fort que je ne croyais, opina gravement M. +de Valorsay quand il eut terminé. + +--Hein... n’est-ce pas?... + +--Positivement... Et de plus, vous avez toutes les chances. Que votre +histoire s’ébruite, et elle s’ébruitera, et vous voilà lancé... +Voyez-vous la stupeur de Paris, apprenant que Lia d’Argelès était une +honnête femme se dévouant pour son fils, une martyre dont la réputation +scandaleuse n’était que l’enseigne mensongère d’un tripot commandité par +des hommes du monde... Les journaux en ont pour un mois à s’ébahir de +cette aventure étrange... Sur qui rejaillira tout ce bruit? Sur vous, +cher monsieur, et vos millions brochant sur le tout, vous voilà le lion +de l’hiver... + +M. Wilkie ne se sentait pas de joie, et d’un ton de fausse modestie: + +--De grâce, cher marquis, bégayait-il, ménagez-moi!... vous me +comblez... parole d’honneur!... vous me comblez... + +Mais M. de Valorsay ne se déridait point. + +--De mon côté, reprit-il, je suis allé, ainsi que je vous l’avais +promis, aux informations. Je le regrette presque; tout ce que j’ai +découvert est... singulier. + +--Bah!... + +--Je le disais encore à Coralth, quand vous êtes entré.... C’est à ce +point qu’il me serait pénible de me trouver mêlé à cette affaire... +Aussi, ai-je donné rendez-vous ici aux gens de qui je tiens mes +renseignements... Vous allez les entendre et ensuite vous déciderez... + +Il sonna sur ses mots, et un domestique étant accouru: + +--Faites entrer M. Casimir, commanda-t-il. + +Le domestique se retira pour exécuter l’ordre, et le marquis poursuivit: + +--Casimir était le valet de chambre du comte de Chalusse... C’est un +brave garçon, probe, intelligent, très-entendu, tel qu’il vous en faut +un. Je ne vous cacherai pas que l’espoir d’entrer à votre service a +beaucoup contribué à lui délier la langue. + +Il s’arrêta. + +M. Casimir entrait la bouche en cœur, l’échine en cerceau, +ministériellement vêtu de noir, le cou serré dans un carcan de +mousseline blanche. + +--Mon brave, lui dit M. de Valorsay en lui montrant M. Wilkie, monsieur +est l’unique héritier de votre ancien maître... Une preuve de dévouement +peut le déterminer à vous garder près de lui... C’est lui qu’intéresse +ce que vous m’avez dit; voyez s’il vous convient de le lui répéter... + +Très-préoccupé de trouver une bonne place, M. Casimir s’était adresser à +M. de Valorsay, il avait beaucoup causé, et le marquis avait eu l’idée +d’en faire, sans qu’il l’en doutât, le complice de ses desseins... + +--Je ne renie jamais mes paroles, prononça-t-il, et puisque Monsieur est +l’héritier, je lui dirai qu’on a détourné des sommes immenses de la +succession de défunt M. le comte de Chalusse... + +M. Wilkie bondit sur sa chaise. + +--Des sommes immenses!... fit-il. Est-ce possible!... + +--Dame!... que monsieur soit juge... Le matin de sa mort, M. le comte +avait dans son secrétaire plus de deux millions en billets de banque et +en valeurs au porteur... Et, quand la justice est venue pour +l’inventaire, on n’a plus rien retrouvé... Même, nous autres, les gens +de la maison, nous étions dans une colère terrible, craignant d’être +inquiétés... + +Ah!... si M. Wilkie eût été seul... Mais là, sous l’œil du marquis et +de M. de Coralth, pouvait-il ne pas garder un maintien stoïque... Il y +réussit presque, et d’une voix qui n’était pas trop altérée: + +--Je la trouve mauvaise... fit-il. Deux millions, c’est un joli +banco!... Et dites-moi, mon ami, connaît-on le voleur?... + +Le regard trouble du valet de chambre trahit l’inquiétude de sa +conscience... Mais il s’était trop avancé pour reculer. + +--Je ne voudrais pas accuser un innocent, répondit-il, cependant il y a +une personne qui a eu toute la journée entre les mains la clef du +secrétaire... Même sans moi les gens de l’hôtel lui auraient fait un +mauvais parti... + +--Et qui est cette personne?... + +--Mlle Marguerite... + +--Connais pas!... + +--C’est une jeune demoiselle qui est, à ce que disent d’aucuns, la fille +naturelle de M. le comte... Elle faisait la pluie et le beau temps à +l’hôtel... + +--Qu’est-elle devenue?... + +--Elle s’est retirée chez un ami du défunt, monsieur le «général» de +Fondège... Même, elle n’a jamais voulu emporter ses bijoux et ses +diamants, ce qui a paru louche, car il y en avait pour plus de cent +mille écus. Et même, les Bourigeau me disaient: «Ça, M. Casimir, ce +n’est pas naturel...» Les Bourigeau, c’est les concierges de l’hôtel, de +braves gens. Monsieur n’en trouverait pas de pareils. + +Malheureusement, la réclame qu’en bon camarade il allait faire à ses +amis les portiers fut interrompue par un valet de pied, qui, après avoir +respectueusement gratté à la porte, entra et dit: + +--M. le docteur est là qui désirerait parler à M. le marquis. + +--Bien, fit M. de Valorsay; priez-le d’attendre. Quand je sonnerai, vous +l’introduirez... + +Et s’adressant à M. Casimir: + +--Vous pouvez vous retirer, ajouta-t-il, mais ne quittez pas l’hôtel. +Monsieur vous fera connaître ses intentions... + +Le digne valet de chambre sortit à reculons, et dès qu’il fut dehors: + +--Voilà une histoire!... s’écria M. Wilkie... Un vol de deux +millions!... + +Le marquis branla tristement la tête, et d’un ton grave: + +--Ce n’est rien, cela, prononça-t-il. Je soupçonne quelque chose de bien +autrement terrible... + +--Quoi donc!... Parole sacrée vous m’effrayez... + +--Attendez!... Je me trompe peut-être, il se peut que le docteur se soit +trompé... Enfin vous allez l’entendre... + +Et sans plus écouter M. Wilkie, il tira le cordon de la sonnette, et +l’instant d’après le domestique annonça: + +--M. le docteur Jodon!... + +C’était bien ce même médecin qui, devant le lit de mort du comte de +Chalusse, avait obsédé Mlle Marguerite de ses empressements +intéressés et de l’impudence de ses questions... + +C’était toujours l’ambitieux déçu, au sourire pâle errant sur ses lèvres +plates, dévoré de convoitises et prêt à tout pour les assouvir, l’homme +selon son siècle, enfin, ayant tout sacrifié aux apparences où il +espérait prendre les autres, et crevant de faim et de rage au milieu du +clinquant de son faux luxe. + +M. Casimir n’était qu’un complice inconscient... Lui, savait ce qu’il +faisait. + +Mis en rapport par Mme Léon avec le marquis de Valorsay, il l’avait +tout d’abord pénétré... Dignes de s’entendre, ils s’étaient entendus... +Pas un mot précis n’avait été prononcé entre eux, ils étaient trop forts +l’un et l’autre pour qu’il en fût besoin, et cependant un pacte avait +été conclu, chacun s’engageant tacitement à servir l’autre selon ses +moyens... + +Dès que parut le médecin, M. de Valorsay se leva pour lui serrer la +main, et après lui avoir avancé un fauteuil: + +--Je ne vous cacherai pas, docteur, dit-il, que j’ai préparé +monsieur--il désignait M. Wilkie--à vos terribles confidences... + +Sous l’attitude roide du docteur, un observateur eût constaté cette +trépidation intérieure qui précède une mauvaise action froidement conçue +et résolue. + +--En vérité, commença-t-il,--cherchant péniblement ses phrases,--au +moment de parler, j’hésite presque... Notre profession a des exigences +pénibles... Peut-être est-il bien tard... S’il s’était trouvé à l’hôtel +de Chalusse un parent du comte, ou seulement un héritier, j’aurais +certainement provoqué une autopsie... Tandis que maintenant... + +A ce mot d’autopsie, M. Wilkie s’était mis à rouler des yeux effarés... + +Il ouvrit la bouche pour interrompre, mais déjà le médecin poursuivait: + +--Je n’ai d’ailleurs que des soupçons... basés, il est vrai, sur des +circonstances inquiétantes et anormales... Je suis homme, c’est-à-dire, +sujet à l’erreur... En l’état actuel de la science, affirmer serait une +impardonnable témérité... + +--Affirmer quoi? interrompit M. Wilkie. + +Le docteur ne parut pas l’entendre, et toujours du même ton dogmatique: + +--En apparence, continua-t-il, le comte est mort d’une attaque +d’apoplexie... Mais certaines substances toxiques produisent des +symptômes analogues et même identiques, très-capables d’abuser +l’expérience la plus éclairée... La persistance de l’intelligence de M. +de Chalusse, la rigidité musculaire alternant avec un relâchement +complet, la dilatation des pupilles et plus que tout l’intensité de ses +dernières convulsions m’ont amené à me demander si une main criminelle +n’avait pas hâté sa fin... + +Plus blanc que sa chemise, et tremblant comme la feuille, M. Wilkie se +dressa. + +--J’avais donc bien compris!... s’écria-t-il. Le comte est mort +assassiné, empoisonné!... + +Mais le médecin aussitôt protesta. + +--Oh!... pas si vite!... fit-il. Ne changez pas mes conjectures en +affirmation... Pourtant, je ne dois pas vous taire les circonstances qui +ont éveillé mes soupçons... Dans la matinée du jour où il a été frappé, +M. de Chalusse a bu environ deux cuillerées du contenu d’une fiole qu’on +n’a pu ou qu’on n’a pas voulu me représenter. Que contenait cette +fiole?... On me répond: «Un remède contre l’apoplexie.» Je ne dis pas +absolument non, mais prouvez... Quant au mobile qui aurait déterminé le +crime, il saute aux yeux... Le secrétaire renfermait deux millions, et +ils ont disparu... Montrez-moi la fiole, retrouvez l’argent, et +j’avouerai que j’ai tort... Jusque-là je douterai... + +Ce n’était pas un médecin qui parlait, c’était un juge d’instruction, et +sa menaçante déduction s’enfonçait comme un coin dans la cervelle de M. +Wilkie. + +--Qui donc, demanda-t-il, aurait commis le crime? + +--La personne qui seule pouvait en profiter, puisque seule elle +connaissait l’existence des valeurs et que seule elle avait à sa +disposition la clef du meuble où elles étaient enfermées... + +--Et... cette personne?... + +--Est une fille naturelle du comte, qui vivait chez lui, Mlle +Marguerite. + +M. Wilkie retomba sur sa chaise, écrasé. + +Entre la «déposition» du docteur et le témoignage de M. Casimir, les +coïncidences étaient trop grossières pour lui échapper. Le doute ne lui +semblait pas possible. + +--Ah! je passerais bien la main... balbutia-t-il. Quelle déveine!... Ces +choses-là n’arrivent qu’à moi! Que faire?... + +Et, dans sa détresse, ses regards erraient du docteur au marquis de +Valorsay et à M. de Coralth, mendiant une idée... + +--Ma profession m’interdit toute espèce de conseil, prononça le +médecin... Mais ces messieurs n’ont pas pour se taire les mêmes raisons +que moi... + +--Pardon!... interrompit vivement le marquis, il est de ces +circonstances terribles où un homme doit être abandonné à ses +inspirations... Tout au plus puis-je dire ce que je ferais si j’étais le +parent et l’héritier du comte de Chalusse. + +--Oh!... dites, cher marquis, soupira M. Wilkie, dites... C’est un +service immense que vous me rendrez... + +M. de Valorsay réfléchit une minute; puis d’un air solennel: + +--Je croirais, dit-il, mon honneur intéressé à éclaircir jusqu’en ses +moindres détails cette ténébreuse affaire... Avant de recueillir la +succession d’un homme, c’est bien le moins qu’on sache de quoi il est +mort, et qu’on la venge s’il a été lâchement assassiné... + +Pour M. Wilkie, l’oracle avait parlé: + +--Tel est exactement mon avis, déclara-t-il... Mais pour éclaircir le +mystère, cher marquis, comment vous y prendriez-vous?... + +--Je m’adresserais à la justice. + +--Ah!... + +--Et dès aujourd’hui, sur l’heure, sans perdre une seconde, +j’adresserais une plainte au procureur impérial... affirmative quant au +vol qui est patent, dubitative pour ce qui est de l’empoisonnement... + +--En effet, oui, c’est une idée, cela... Mais il y a un petit +inconvénient... Je ne saurais jamais formuler une plainte... + +--Je ne le saurais pas plus que vous, mais le premier homme d’affaires +venu vous rédigera cela... En avez-vous un?... Voulez-vous que je vous +donne l’adresse du mien?... C’est un avocat très-habile et très-entendu, +qui a pour clients presque tous les membres de mon cercle... + +Cette dernière raison, à elle seule, eût suffi pour fixer le choix de M. +Wilkie. + +--Où trouver cet homme de bon conseil? interrogea-t-il. + +--Chez lui... il y est toujours à cette heure... Tenez, voici un morceau +de papier et un crayon, pour prendre son adresse; écrivez: Mauméjan, +route de la Révolte... En lui disant que vous venez de ma part, il vous +traitera comme moi-même... La course est longue, mais mon coupé est dans +la cour, tout attelé, prenez-le, et la consultation terminée, revenez +ici me demander à dîner... + +--Ah!... c’est trop de bonté, s’écria M. Wilkie... Vous me comblez, cher +marquis, parole sacrée... Je vole et je reviens!... + +Et il s’éloigna radieux, et presque aussitôt on entendit le roulement de +la voiture qui l’emportait chez M. Mauméjan. + +Le docteur, lui, avait déjà pris sa canne et son chapeau. + +--Vous m’excuserez, M. le marquis, dit-il, de vous quitter si +brusquement, mais on m’attend, pour discuter un marché... + +--Diable!... + +--Tel que vous me voyez, je suis en pourparlers pour acheter un cabinet +de dentiste. + +--Comment, vous!... + +--Moi-même!... Tous me direz: «C’est déchoir...» Je vous répondrai: «Ce +sera vivre.» La médecine, de plus en plus, devient un métier maudit... A +courir la visite, on ne gagne pas l’eau qu’on dépense à se laver les +mains... Je trouve à acheter dans des conditions exceptionnelles un +cabinet tout agencé, bien achalandé, dans un bon quartier, pourquoi ne +le prendrais-je pas?... Une seule chose peut m’arrêter... le manque de +fonds... + +Il n’y avait pas à en douter, ayant rendu le service qu’on attendait de +lui, le docteur en réclamait le prix... Avant de s’engager davantage, il +voulait savoir à quoi s’en tenir. + +M. de Valorsay le sentit si bien, que vivement il s’écria: + +--Eh!... cher docteur, s’il ne vous fallait qu’une vingtaine de mille +francs, je serais trop heureux de vous les offrir... + +--Bien vrai? + +--Parole d’honneur! + +--Et vous me les offririez quand? + +--D’ici trois ou quatre jours. + +Le marché était conclu. Le médecin était prêt, désormais, à essayer +d’extraire un poison quelconque du cadavre exhumé du comte de Chalusse. +Il serra la main du marquis en disant: + +--Quoi qu’il advienne, comptez sur moi. + +Seul enfin avec le vicomte de Coralth, et libre de toute contrainte, M. +de Valorsay se leva en respirant bruyamment. + +--Quelle séance!... grommela-t-il. + +Et comme M. de Coralth, affaissé sur sa chaire, se taisait, il +s’approcha, et lui frappant sur l’épaule: + +--Êtes-vous malade, fit-il, que vous restez-là comme un terme!... + +Le vicomte sursauta comme on dormeur brusquement éveillé. + +--Je me porte fort bien, répondit-il d’un ton rude, seulement je +réfléchis... + +--Point à des choses gaies, à en juger par votre mine. + +--En effet... Je pense à la destinée que vous nous préparez et que je +prévois... + +--Oh!... trève de prophéties désagréables... Il n’y a plus d’ailleurs à +délibérer ni à songer à une reculade, le Rubicon est franchi... + +--Hélas!... c’est bien là ce qui me désole!... Si ce n’était mon passé +maudit, dont vous me menacez comme d’un poignard, il y a longtemps que +je vous aurais laissé courir seul à l’abîme... Vous m’avez été utile +autrefois, vrai... C’est vous qui m’avez présenté à la baronne +Trigault, et je dois à votre patronage les brillantes apparences dont je +vis... Mais c’est payer trop cher vos services que d’être l’instrument +de vos expédients les plus dangereux!... Qui a aidé à flouer +Kami-Bey!... Qui pariait sous-main contre votre cheval _Domingo_?... Qui +a risqué sa peau pour glisser des paquets de cartes préparées entre les +mains de Pascal Férailleur?... Coralth, toujours Coralth... + +Un geste de colère échappa au marquis, mais résolu à se contenir, il ne +répliqua pas et c’est seulement après avoir arpenté cinq on six fois le +fumoir que, se sentant plus calme, il revint au vicomte. + +--En vérité, reprit-il, je ne vous reconnais plus. Est-ce bien vous que +la frayeur égare à ce point? Et quand cela, s’il vous plaît? La veille +du succès. + +--Je voudrais vous croire... + +--Les faits sont là!... Ce matin je pouvais douter encore, mais à cette +heure, et grâce à ce vaniteux idiot qui a nom Wilkie, je suis sûr, +entendez-vous, rigoureusement, mathématiquement sûr du succès... Que +va-t-il arriver?... Mauméjan, qui m’est tout dévoué et qui est bien le +gredin le plus avide et le plus roué que je sache, va rédiger une telle +plainte que demain soir Marguerite couchera en prison. On citera des +témoins. Par ce qu’a dit Casimir, vous savez ce que diront les autres +domestiques... La voilà donc presque convaincue de vol. Pour ce qui est +de l’empoisonnement, vous avez entendu le docteur Jodon... Puis-je +compter sur lui? Évidemment, oui, si je paye sans marchander... Eh bien! +je payerai... + +Tout cela ne rassurait pas M. de Coralth. + +--L’accusation d’empoisonnement tombera, dit-il, dès qu’on retrouvera +cette fameuse fiole dont M. de Chalusse a bu deux cuillerées... + +--Pardon!... on ne la retrouvera pas. + +--Parce que... + +--Parce que, cher ami, je sais où elle est, cette fiole... Elle est dans +le secrétaire du comte. Après-demain, elle n’y sera plus. + +--Et qui l’en retirera? + +--Un homme adroit qui m’a déniché Mme Léon, un certain Vantrasson... +Tout a été parfaitement combiné et prévu... La nuit prochaine ou la +suivante, au plus tard, Mme Léon, introduira son protégé à l’hôtel de +Chalusse par la porte du jardin, dont elle a gardé la clef. Le +Vantrasson, qui connaît la distribution de l’hôtel, crochètera le +secrétaire et s’emparera de la fiole. Il y a les scellés, me direz-vous. +C’est juste... Mais l’homme affirme que les enlever et les replacer sans +laisser de traces ne sera qu’un jeu pour lui... Pour ce qui est de la +serrure, comme elle a déjà été forcée le jour de la mort de M. de +Chalusse, un second crochetage ne s’apercevra pas... + +Le vicomte, d’un air ironique, approuvait. + +--Parfait, dit-il. Seulement l’autopsie révèlera l’inanité de +l’accusation. + +--Naturellement. Mais l’autopsie demande du temps. Or, qu’est-ce que je +veux? Que Mlle Marguerite se voie compromise au point de se croire +perdue. Après huit ou dix jours de secret et les tortures de +l’instruction, son énergie sera brisée. Que pensez-vous qu’elle réponde +alors à un homme qui lui dira: «Je vous aime. Pour vous, je tenterai +l’impossible. Jurez-moi de devenir ma femme si je parviens à faire +éclater votre innocence?...» + +--Je pense qu’elle répondra: «Sauvez-moi, et je vous épouse!...» + +M. de Valorsay battit des mains. + +--Bravo!... s’écria-t-il, c’est vous qui l’avez dit. Reconnaissez-vous, +maintenant, que vos noirs pressentiments sont autant de chimères!... +Oui, elle jurera, et je la sais femme à tenir son serment quand elle +devrait en mourir de douleur. Et moi, le lendemain, j’irai trouver le +juge d’instruction, et je lui dirai: «Marguerite une voleuse!... Ah! +monsieur, quelle épouvantable erreur! Un vol a été commis, c’est vrai, +mais je connais le coupable, un misérable qui a cru, en anéantissant une +lettre, anéantir toute trace du fidéi-commis qu’il avait reçu... +Heureusement le comte de Chalusse était défiant, une seconde preuve du +dépôt existe, elle est entre mes mains.» Et en effet je montrerai une +seconde lettre qui prouve le fidéi-commis... + +Nul doute n’assombrissait sa joie, il n’apercevait plus d’obstacles, il +triomphait. + +--Et le lendemain du jour où Marguerite sera ma femme, poursuivit-il, je +retrouverai au fond d’un tiroir certain acte que M. de Chalusse m’avait +remis lorsque j’étais sur le point de devenir son gendre, et par lequel +il reconnaît sa fille Marguerite, et l’institue sa seule et unique +héritière... Et cet acte est parfaitement en règle et inattaquable, +Mauméjan, qui l’a examiné, me le garantit. On ne peut pas évaluer à +moins de dix millions ce que laisse le comte... Cinq reviennent à la +d’Argelès du chef de ses parents dont elle n’a pas recueilli la +succession, les cinq autres sont à moi!... Allons, avouez que le plan +est admirable!... + +--Admirable, soit, mais terriblement compliqué... Quand il y a tant de +rouages à une machine, toujours il s’en trouve un qui se détraque... + +--Bast!... + +--D’autre part, il vous faut je ne sais combien de complices... +Mauméjan, le docteur, Mme Léon, Vantrasson... je ne parle pas de moi. +Tous ces gens-là manœuvreront-ils avec la précision voulue?... + +--Tous sont aussi intéressés que moi au succès... + +--Puis, nous avons des ennemis... La d’Argelès, Fortunat... + +--La d’Argelès va disparaître. Si Fortunat bouge, je le paye, Mauméjan +m’a promis de l’argent. + +Mais M. de Coralth avait gardé pour la fin son argument le plus fort. + +--Et Pascal Férailleur?... fit-il. Vous l’oubliez... + +Non, le marquis de Valorsay ne l’oubliait pas... On n’oublie pas l’homme +dont on a brisé la vie en le déshonorant lâchement... Mais c’est d’un +ton d’insouciance bien éloignée de son esprit qu’il répondit: + +--Le pauvre diable, à cette heure, doit être en route pour l’Amérique. + +Le vicomte tristement hocha la tête. + +--Voilà ce que je cherche en vain à me persuader, fit-il. Savez-vous que +Pascal a été chassé du Palais et rayé du tableau des avocats?... S’il ne +s’est pas brûlé la cervelle ce jour-là, marquis, c’est qu’il lui restait +un espoir de réhabilitation... Ah! si vous le connaissiez comme moi, +vous ne seriez pas si tranquille!... + +Le bruit de la porte, s’ouvrant brusquement, lui coupa la parole. + +Déjà le marquis fronçait le sourcil; l’inquiétude remplaça la colère, +quand il vit apparaître Mme Léon, ronge et tout essoufflée. + +--Et pas un fiacre!... gémissait-elle. C’est comme un sort!... Je suis +venue à pied, et j’ai couru tout le long de la route... Aussi, je suis +crevée... + +Sur quoi, elle se laissa tomber sur un fauteuil. + +M. de Valorsay était devenu fort pâle. + +--Ah! remettez vos simagrées à un autre jour, dit-il brutalement. Qu’y +a-t-il? Parlez. + +La digne femme de charge leva les bras au ciel, et d’un accent plaintif: + +--Des tas d’histoires!... gémit-elle. D’abord, Mlle Marguerite a +écrit deux lettres... A qui? impossible de le savoir. Secondement, elle +est restée hier plus d’une heure dans le salon, avec le fils du +«général,» le lieutenant Gustave, et en se quittant, ils se sont donné +une poignée de main, comme une paire d’amis, en disant: «C’est convenu.» + +--Si ce n’est que cela! + +--Minute, vous allez voir... Ce matin, Mademoiselle est allée avec +Mme de Fondège chez la baronne Trigault. Que s’est-il passé? Il faut +que ce soit terrible, car on a ramené Mademoiselle comme morte, dans une +voiture du baron... + +--Vous entendez, vicomte, fit M. de Valorsay. + +--Très-bien! j’aurai l’explication demain. + +--Enfin, reprit Mme Léon, voilà le bouquet: Ce soir, sur les cinq +heures, je revenais de faire une commission, quand il me semble voir +mademoiselle sortir et remonter la rue Pigalle... Moi qui la croyais +couchée, je me dis: «C’est drôle.» Je hâte le pas... C’était bien elle. +Naturellement je la suis... Et qu’est-ce que je vois? Mademoiselle qui +s’arrête à causer avec une espèce de vaurien en blouse. Ils ont échangé +un billet, et dare dare Mademoiselle est rentrée. Et me voilà... Sûr, +elle trame quelque chose... Que faire?... + +Si M. de Valorsay fut effrayé, il n’en parut rien sur son visage. + +--Merci de votre empressement, chère dame, prononça-t-il; mais tout cela +n’est rien... Rentrez bien vite, vous recevrez demain mes +instructions... + + + + +XVI + + +Grande avait été la surprise de Mlle Marguerite le jour où, chez M. +Isidore Fortunat, elle avait vu tout à coup Victor Chupin s’avancer vers +elle, et d’une voix émue s’écrier: + +--Que je perde mon nom, mademoiselle, si avant quinze jours je ne vous +ai pas retrouvé M. Férailleur. + +Il est vrai que, ce jour-là, l’employé de M. Fortunat n’était pas mis à +son avantage. + +Pour épier plus commodément M. de Coralth, il avait revêtu sa vieille +défroque; et, dame!... avec sa blouse et ses chaussures fatiguées, avec +ses cheveux ramenés sur les tempes et sa casquette de toile cirée, il +avait tout l’air d’un parfait garnement... + +Cependant, tel est l’empire de la passion vraie, que Mlle Marguerite +ne douta, pas une seconde du dévouement de cet étrange auxiliaire. + +Faut-il le dire? Il lui inspira plus de confiance que n’en avait obtenu +M. Fortunat avec ses façons obséquieuses et sa voix plus douce que miel. + +Le regard de l’employé du moins était franc et direct... + +Aussi presque sans hésitation: + +--J’accepte vos services, monsieur, répondit-elle. + +C’était bien à lui que cette belle jeune fille parlait de sa voix pure +et sonore comme le cristal, c’était bien à lui!... Victor Chupin se +sentit grandi d’une coudée. + +--Ah!... vous avez raison de compter sur moi, reprit-il, en se frappant +du poing sur la poitrine à la défoncer, car il y a quelque chose qui bat +là-dedans... seulement... + +--Quoi, monsieur?... + +--Je me demande si vous consentiriez à faire ce que je désirerais... Ce +serait bien utile, mais si ça doit vous gêner, n’en parlons plus... + +--Et que désireriez-vous?... + +--Vous parler tous les jours... Comme cela, je vous dirais mes +démarches, et vous me donneriez les renseignements dont j’aurais +besoin... Je sais bien que je ne peux pas aller sonner chez M. de +Fondège et demander à vous dire deux mots... Mais il y a d’autres +moyens... Par exemple, tous les soirs, à cinq heures précises, je +passerais rue Pigalle, et, pour vous avertir que je suis là, je +donnerais un signal, tenez, comme cela: «pi... ouit!...» Alors, sans +faire semblant de rien, vous descendriez dès que vous le pourriez, et je +vous débiterais mon petit boniment... sans compter que je vous serais +crânement utile pour vos commissions... + +Mlle Marguerite réfléchit un moment, puis inclinant la tête: + +--Ce que vous me demandez est praticable, prononça-t-elle... A partir de +demain, tous les soirs vers cinq heures je serai aux aguets... Si une +demi-heure après le signal je n’étais pas descendue, c’est que je serais +retenue... + +Chupin eût dû être satisfait... Eh bien, non! Il avait une autre requête +encore à présenter, et l’instinct, à défaut de l’éducation, lui en +disant l’inconvenance, il n’osait... + +Même son embarras était si visible, et il tortillait sa casquette si +désespérément que la jeune fille, doucement, lui demanda: + +--Qu’y a-t-il encore, monsieur?... + +Il hésita... puis, prenant son courage à deux mains: + +--Voilà!... fit-il. Je ne connais pas M. Férailleur... Est-il grand ou +petit, blond, brun, gras, maigre?... Je n’en sais rien. Je me trouverais +nez à nez avec lui que je ne pourrais pas dire: «C’est lui!» Ce serait +une autre paire de manches si je voyais seulement une photographie de +lui... + +Mlle Marguerite rougit extrêmement; mais c’est de l’accent le plus +simple qu’elle dit: + +--Demain, monsieur, je vous remettrai la photographie de M. +Férailleur... + +--Alors, s’écria Victor Chupin, nous sommes des bons!... N’ayez pas +peur, Mademoiselle, à nous deux nous ferons voir le tour aux malins... +Je suis là, pour un coup, et je réponds de la casse... + +Témoin muet de cette scène, M. Fortunat crut devoir intervenir. Il +n’était que médiocrement satisfait de l’importance soudaine dont se +grandissait son employé; mais que lui importait, après tout, pourvu +qu’il fût vengé de Valorsay. + +--Victor est un garçon capable et sûr, mademoiselle, déclara-t-il, c’est +moi qui l’ai dressé. Vous vous trouverez bien, je crois, de ses +services... + +Un «as-tu fini, vieux poseur!...» monta aux lèvres de Chupin... Il le +retint par respect pour Mlle Marguerite. + +--Voilà donc qui est dit, prononça-t-elle, à demain... + +Et, souriante, comme on fait quand on conclut un marché, elle tendit la +main à Chupin. + +Ah! s’il n’eût écouté que son inspiration, il se fût jeté à genoux pour +la baiser, cette main blanche et exquise comme jamais il n’en avait +vu... A peine osa-t-il l’effleurer du bout des doigts, et encore il +changea deux ou trois fois de couleur... + +--Quelle femme! m’sieu, s’écria-t-il dès qu’elle fut sortie. Une +reine!... On se ferait hacher pour elle... Et bonne et futée... Vous +avez vu, m’sieu, elle ne m’a rien offert... Elle a compris que si je +travaille pour elle, c’est pour moi, pour mon contentement, de tout +cœur et pour l’honneur... Cristi! aurais-je bisqué si elle m’avait +offert de l’argent?... Aurais-je été assez vexé, assez aplati. + +Chupin ravi qu’on ne rétribuât pas ses peines!... C’était si bien le +monde renversé, que M. Fortunat en demeura abasourdi. + +--Deviendriez-vous fou, Victor?... fit-il. + +--Fou? moi!... jamais de la vie... Je deviens... + +Il s’arrêta court. Il allait dire: «honnête homme.» Mais de même qu’il +ne faut point parler de corde dans la maison d’un pendu, il est certains +mots qu’on ne doit jamais prononcer devant certaines gens... Chupin +savait cela, aussi se reprenant vivement: + +--Quand je serai très-riche, m’sieu, ajouta-t-il, quand je serai +banquier et que j’aurai des tas d’employés, qui passeront leurs journées +à compter mes pièces de cent sous derrière des grillages, je veux une +femme comme celle-là... Mais je file, bien au revoir, m’sieu... + +Et voici comment et pourquoi l’honnête Mme Léon avait surpris sa +«chère demoiselle» en grande conversation avec «un vaurien en blouse.» + +C’est que Victor Chupin n’était pas un garçon à promettre et à ne point +tenir. + +S’il était difficile à émouvoir, comme tous ceux dont l’existence a été +pénible, ses émotions durables ne s’évaporaient pas en vaines +protestations... Quand l’enthousiasme vibrait en lui, ce n’était pas +pour un jour... + +Retrouver Pascal Férailleur devint son idée fixe. Tâche difficile, dans +les conditions où il l’entreprenait. + +Quel était en effet le point de départ de ses investigations?... Il +savait que Pascal habitait rue d’Ulm, et qu’il en était parti +soudainement avec sa mère, en annonçant qu’il se rendait en Amérique. A +cela se bornait le positif. Pour ce qui est des conjectures, Chupin +était persuadé, sur la foi de Mlle Marguerite, que Pascal n’avait pas +quitté Paris et y attendait l’occasion de se réhabiliter, en se vengeant +de M. de Coralth et du marquis de Valorsay... + +Avec ces seuls indices, espérer découvrir un homme ayant intérêt à se +cacher, dans une ville comme Paris, n’est-ce pas folie?... + +Ainsi ne pensait pas Chupin. Lorsqu’il avait déclaré qu’il répondait de +tout, c’est qu’il avait, ainsi qu’il le disait, son idée. + +C’est pourquoi, en sortant de chez M. Fortunat, il courut tout d’une +haleine rue d’Ulm. + +Le concierge de l’ancienne maison de Pascal n’était pas poli. C’était ce +même homme qui avait répondu si brutalement à Mlle Marguerite. Mais +Chupin possédait l’art de dérider les portiers les plus rébarbatifs et +de leur arracher les renseignements dont il avait besoin. + +Il apprit de celui-ci que c’était le 16 octobre, à neuf heures du soir, +que Mme Férailleur, après avoir fait charger ses bagages sur un +fiacre, y était montée en disant au cocher: «Place du Havre, au chemin +de fer!...» + +Chupin eût bien voulu savoir le numéro du fiacre, il ne voulait même que +cela... Le concierge l’ignorait, mais il déclara que Mme Férailleur +avait envoyé chercher cette voiture par sa femme de ménage, laquelle +demeurait à deux pas, rue Mouffetard... + +L’instant d’après, Chupin frappait à la porte de cette femme de ménage. + +C’était une digne personne, qui regrettait amèrement ses maîtres. Elle +confirma les dires du portier, mais elle avait oublié le numéro du +fiacre. Tout ce qu’elle put dire, c’est qu’elle l’avait pris à la +station de la rue Soufflot et que le cocher était un gros réjoui. + +Chupin se rendit rue Soufflot. + +Malheureusement le surveillant de la station était d’une humeur +massacrante. Il commença par demander de quel droit on le questionnait, +pourquoi et si on le prenait pour un mouchard?... Il ajouta que son +métier consistait à écrire sur un carnet le numéro de tous les fiacres +de la station, à viser à l’arrivée et au départ la feuille des cochers, +et qu’il ne pouvait fournir aucune indication... + +Évidemment, il n’y avait rien à attendre de ce surveillant farouche... +Chupin ne l’en salua pas moins civilement, et une fois hors de sa petite +cabine: + +--Mauvaise affaire!... grommela-t-il piteusement. Il faudrait voir +maintenant à trouver autre chose. + +Découragé, il ne l’était aucunement, mais seulement déconcerté et fort +perplexe. + +Ah!... s’il eût eu en poche une carte de la préfecture de police, si +seulement son extérieur eût été de ceux qui imposent, il ne se fût point +senti embarrassé... Suivre à la piste, à travers Paris un fiacre chargé +de bagages, eût été pour lui aussi facile que de suivre dans la nuit un +homme portant un fanal. + +Mais, infime, chétif, sans appui ni recommandations, sans autres moyens +que son aplomb et son expérience du pavé de «sa» ville, tout pour lui +devenait obstacle. + +Debout sur le trottoir, devant l’école de droit, il avait retiré sa +casquette, et furieusement se grattait la tête, quand tout à coup: + +--Suis-je assez bête! s’écria-t-il si haut que plusieurs passants se +détournèrent pour voir qui s’adressait cette épithète peu flatteuse. + +C’est qu’il venait de se rappeler un des débiteurs de M. Isidore +Fortunat, qu’il était allé tourmenter bien souvent pour lui arracher +quelques malheureuses pièces de cent sous et qui était employé à +l’administration centrale de la Compagnie des Petites-Voitures. + +--Si quelqu’un peut me tirer de peine, pensa-t-il, c’est ce gars-là... +Pourvu qu’il soit encore à son bureau!... Allons, Victor, mon fils, haut +le pied!... + +Ce qu’il y avait de pis, c’est qu’il ne pouvait se présenter à ce bureau +vêtu comme il l’était... Bon gré mal gré, il lui fallait passer chez +lui, rue du Faubourg-Saint-Denis, pour y endosser sa redingote d’employé +aux recouvrements de M. Fortunat... + +Il prit une voiture «à ses frais,» il se hâta tant qu’il put, mais les +courses étaient longues, et dix heures sonnaient lorsqu’il arriva à +l’administration centrale, avenue de Ségur. + +Bonheur inespéré!... Son homme, chargé d’un travail particulier de +pointage, revenait chaque soir après son dîner, et il était là!... + +C’était un brave garçon, un pauvre diable qui gagnait quinze cents +francs par an, qui en dépensait deux mille et, comme de juste, qui +employait le plus clair de son intelligence à défendre contre ses +créanciers ses maigres appointements. + +Il eut un geste furibond en reconnaissant Chupin, et son premier mot +fut: + +--Je n’ai pas le sou! + +Chupin, lui, avait aux lèvres son meilleur sourire. + +--Quoi!... fit-il, vous pensez que je viens vous réclamer de l’argent, +ici, à cette heure! Vous me prenez pour un autre!... Je viens simplement +vous demander un service... + +Le front assombri de l’employé s’éclaira. + +--Puisque c’est ainsi, asseyez-vous donc, dit-il, et voyons ce dont il +s’agit... + +--Voilà: le 16 octobre, à neuf heures du soir, une dame, demeurant rue +d’Ulm, a envoyé chercher un fiacre à la station de la rue Soufflot, y a +fait charger ses bagages, et s’est fait conduire, on ne sait où... Comme +cette dame est parente du patron, il voudrait la rejoindre, et donnerait +bien cent francs, plus que vous ne lui devez, pour savoir le numéro du +fiacre... Il prétend que ce numéro, vous le lui diriez, si vous le +vouliez... C’est impossible, n’est-ce pas?... + +Plus encore que la remise de la dette, le doute de Chupin émoustilla +l’employé. + +--Rien n’est plus simple, au contraire, déclara-t-il, fier d’expliquer à +un profane l’ingénieux mécanisme de son administration... Vous ayez bien +dix minutes... + +--J’aurai dix jours, s’il faut. + +--Alors, vous allez voir. + +Il se leva, passa dans le bureau voisin, et l’instant d’après reparut +portant un énorme carton vert. + +--Là dedans, fit-il, sont les feuilles de contrôle que chaque station +envoie tous les soirs au bureau central... + +Il ouvrit le carton, en examina rapidement le contenu, et d’un ton +joyeux: + +--Nous y sommes!... dit-il. Voici la feuille du surveillant de la rue +Soufflot pour le jour indiqué, 16 octobre... Voyons le mouvement des +voitures entre neuf heures moins un quart et neuf heures un quart... +Cinq fiacres sont arrivés à la station... Inutile de nous occuper de +ceux-là... Trois l’ont quittée, portant les numéros 1781, 3025 et +2140... c’est un de ces trois-là qu’a pris la parente de votre patron... + +--C’est trois cochers à interroger... + +L’employé haussa les épaules. + +--A quoi bon? prononça-t-il. Ah! vous ne connaissez pas tous nos moyens +de contrôle! Les cochers sont fins, mais la Compagnie n’est pas bête... +Moyennant cent cinquante mille francs que lui coûte annuellement sa +police, elle sait heure par heure ce que font ses voitures... Je vais +chercher la feuille des cochers des trois numéros, et l’une d’elles, +certainement, nous renseignera. + +Cette fois, les investigations furent assez longues, et Chupin +commençait à s’impatienter, quand l’employé agita triomphalement une +feuille de papier sale et toute fripée, en s’écriant: + +--Quand je vous disais!... Voici la feuille du fiacre 2140... lisez, +tenez, là: «Vendredi, neuf heures dix minutes du soir, chargé rue +d’Ulm!...» Que pensez-vous de ça?... + +--C’est épatant!... Mais où prendre le cocher?... + +--En ce moment, je ne sais, il est dehors. Mais comme il est de ce +dépôt, si vous voulez l’attendre, il finira toujours par rentrer... + +--Je l’attendrai... Seulement, comme je n’ai pas dîné, il faut que +j’aille manger un morceau... A une autre fois!... Je vous promets que M. +Fortunat vous renverra votre billet... + +Chupin, en effet, avait grand faim, et c’est au pas de course qu’il +gagna un petit restaurant qu’il avait remarqué en venant. Là, pour +dix-huit sous, il dîna comme un prince; il s’offrit en manière de +récompense une tasse de café et un petit verre, et c’est ainsi lesté +qu’il retourna au dépôt. + +Le fiacre 2140 n’étant pas rentré en son absence, il se mit en faction à +la porte. + +Ah!... sa patience eût été mise à une rude épreuve, s’il n’eût possédé à +fond l’art d’attendre, car c’est un art difficile que de savoir rester +en observation sans trop s’ennuyer, sans attirer surtout l’attention... + +Il était un peu plus de minuit, lorsque Chupin, non sans un battement de +cœur, vit entrer dans la cour la voiture tant désirée... + +Lentement le cocher descendit de son siége, passa au bureau du +contrôleur verser son gain de la journée et rendre sa «feuille de +retour» et sortit... + +C’était bien un gros réjoui, ainsi que l’avait annoncé la femme de +ménage, et qui ne fit point de façons pour accepter un verre de +n’importe quoi chez un marchand de vin resté ouvert... + +Il crut ou ne crut pas l’histoire que lui conta Chupin, pour justifier +ses questions, le fait est qu’il y répondit sans difficultés. + +Il se souvenait si bien d’avoir «chargé» rue d’Ulm, qu’il put donner le +signalement de «la bourgeoise,» une vieille dame respectable, dire le +nombre des colis, malles ou chapelières, et en décrire la forme. + +Il avait conduit «sa pratique» à la gare de l’Ouest, rive droite, et +s’était arrêté devant l’entrée de la rue d’Amsterdam. Et quand les +facteurs du chemin de fer s’étaient approchés, en demandant, selon +l’usage: «Pour où les bagages?» la vieille dame avait répondu: «Pour +Londres.» + +Chupin, à cette déclaration, faillit tomber de son haut. + +Dans son opinion, Mme Férailleur n’avait commandé de la conduire au +chemin de fer du Havre que pour dérouter les poursuites. Il eût parié +qu’après vingt tours de roue elle avait donné à voix basse au cocher sa +véritable adresse... + +Et pas du tout... + +Mlle Marguerite s’était-elle, donc trompée?... Pascal avait-il +réellement fui devant ses ennemis, sans même essayer de lutter?... D’un +tel homme, cela n’était pas admissible. + +Cette nuit-là, Chupin dormit mal, et le lendemain, dès cinq heures du +matin, il rôdait rue d’Amsterdam, collant l’œil aux devantures des +marchands de vin, cherchant quelque facteur du chemin de fer... + +Il ne tarda pas à en découvrir un, en train «de tuer le ver,» dont il se +fit un camarade en moins de rien, grâce à certains procédés qu’il avait +pour lier promptement connaissance. + +Ce facteur, malheureusement, ne savait rien, mais il conduisit Chupin à +un de ses collègues, lequel se souvint parfaitement d’avoir, dans la +soirée du 16, aidé à décharger les bagages d’une vieille dame qui se +rendait à Londres. + +Cependant, ces colis n’étaient pas partis. La vieille dame les avait +laissés en consignation, et le surlendemain, une grosse femme aux +allures suspectes était venue les réclamer, le bulletin de dépôt à la +main, et les avait fait enlever après avoir acquitté les droits de +magasinage. + +Ce qui fixait les souvenirs de ce digne facteur, c’était que cette +grosse femme ne lui avait pas donné un liard de pourboire, quoiqu’il se +fût montré plus complaisant que le règlement ne l’ordonne. + +Et au moment de s’éloigner, elle lui avait dit de sa voix douceâtre et +d’un air impudent: + +--«Je vous revaudrai cela, mon garçon... Je tiens un débit de vins route +d’Asnières... Si jamais vous passez par là, avec un de vos camarades, +entrez chez moi, je vous en paierai une de fameux!...» + +Ce qui exaspérait surtout le digne facteur, c’était cette conviction que +la grosse femme s’était moquée de lui. + +--Car elle ne m’a pas dit son nom, ni son adresse, la vieille +scélérate!... grondait-il. Aussi, gare dessous, si je la repince jamais! + +Déjà Chupin s’éloignait, peu sensible aux doléances de son donneur de +renseignements. + +A cette heure, qu’il s’expliquait le stratagème employé par Mme +Férailleur pour égarer les recherches, ses conjectures se changeaient en +certitude. + +Il lui était prouvé que Pascal se cachait quelque part à Paris. Mais où? +Il lui était démontré que rejoindre la grosse femme serait retrouver +Mme Férailleur et son fils. Comment y arriver? + +Cette femme avait dit qu’elle tenait un débit de boissons route +d’Asnières; était-ce vrai?... N’était-ce pas probable, plutôt, que cette +indication vague n’était qu’une précaution nouvelle? + +Ce qu’il y a de sûr, c’est que Chupin, qui connaissait tous les cabarets +de la route d’Asnières, ne se rappelait pas avoir jamais vu trôner +derrière un comptoir une puissante matrone telle que l’avait décrite le +facteur. + +Si, cependant, il se souvenait de la Vantrasson. + +Mais imaginer une communauté d’intérêts quelconque entre Pascal et la +mégère du _Garni Modèle_, n’était-ce pas folie! Cependant, comme il se +trouvait dans une de ces situations où on doit tâter toutes les chances, +c’est au _Garni Modèle_ qu’il se rendit. + +L’établissement, depuis le soir où il y était venu avec M. Isidore +Fortunat, n’avait pas changé... Seulement au plein jour il paraissait +plus sordide et plus sinistre... On voyait combien menaçait ruine cette +grande maison restée inachevée faute d’argent, et les denrées amoncelées +dans la boutique faisaient décidément horreur. + +La Vantrasson n’était pas à son poste habituel, c’est-à-dire à son +comptoir entre son chat noir, sa dernière affection, et les bouteilles +où elle puisait son «mêlé-cassis,» sa consolation suprême ici-bas. + +Il n’y avait dans le «débit» que le patron. + +Assis tout au fond, devant une table, avec une chandelle allumée près de +lui, il se livrait à une occupation bizarre et qui eût étrangement +intrigué Chupin s’il l’eût remarquée. + +Vantrasson faisait fondre à sa chandelle de la cire à bouteille, la +laissait tomber sur la table, y apposait un sou, en manière de cachet, +et ensuite, quand elle était refroidie, armé d’un mince couteau de +vitrier, il s’évertuait à la détacher du bois sans abîmer l’empreinte... + +Chupin ne prit pas garde à cela. + +--La bourgeoise est absente, grommela-t-il, fameuse affaire!... + +Et comme il avait «son idée,» c’est-à-dire un moyen de s’assurer de la +réalité ou de l’inanité de ses suppositions, il entra bravement. + +Au grincement de sa porte, Vantrasson se leva si maladroitement, si +adroitement, plutôt, que tous ses outils, cire, empreintes et couteau +roulèrent à terre. + +--Qu’est-ce qu’il faut vous servir? demanda-t-il de sa voix éraillée. + +--Rien!... Je voudrais parler à la bourgeoise. + +--Sortie!... Elle fait un ménage en ville, le matin. + +C’était un trait de lumière... Entre toutes les hypothèses admissibles, +Chupin n’avait point songé à celle-là qui expliquait ce qui lui avait +paru inexplicable. Mais il sut dissimuler ses tressaillements d’espoir, +et d’un air dépité: + +--Comme c’est amusant... fit-il. Va falloir que je revienne... + +--C’est donc un secret que vous avez à dire à ma femme? + +--Jamais de la vie! + +--Je suis bon pour vous répondre, alors. + +--Je ne vous cache pas que ça m’irait. Je suis employé au chemin de fer +de l’Ouest, bureau des consignations, et je voudrais savoir si votre +épouse n’est pas venue ces jours passés retirer des colis. + +La physionomie du marchand de vin-épicier-logeur trahit cette vague et +incessante inquiétude des gens qui comptent les jours par leurs méfaits. +Ce n’est qu’après une visible indécision qu’il répondit: + +--Oui, ma femme est allée à la gare du Havre, chercher des bagages, +l’autre dimanche... + +--Parfait... Alors voilà la chose: l’employé du magasin a oublié de lui +faire rendre le bulletin de dépôt, ou il l’a perdu, de sorte qu’il ne le +retrouve pas... Je venais prier votre femme de voir si elle ne l’aurait +pas gardé, par hasard... Quand elle rentrera, faites-lui ma commission, +et si elle le retrouvait, renvoyez-le moi par la poste... + +La ruse était grossière, mais suffisante pour tromper Vantrasson. + +--A quel nom l’adresser, ce bulletin? demanda-t-il. + +--Au mien, Victor Chupin. + +Imprudent!... Il ne pouvait, il est vrai, soupçonner l’abus qu’avait +fait de son nom M. Isidore Fortunat le soir où il avait remis aux époux +Vantrasson un billet à ordre signé d’eux en échange d’une +reconnaissance. + +Mais le patron du _Garni Modèle_ n’avait pas oublié le nom prononcé par +M. Fortunat. Il blêmit de colère, croyant voir son prétendu créancier, +et passant brusquement entre la porte et lui: + +--Ainsi, fit-il, votre nom est bien Chupin, Victor... + +--Mais... oui. + +--Et vous êtes employé au chemin de fer? + +--Je viens de vous le dire. + +--Ce qui ne vous empêche pas de vous occuper de recouvrements, n’est-ce +pas? + +Instinctivement Chupin recula, comprenant qu’il venait de faire une +sottise et ne concevant pas laquelle. + +--Je m’en occupais autrefois! balbutia-t-il. + +Vantrasson ne douta plus. + +--Ah! tu avoues donc que tu n’es qu’une canaille!... s’écria-t-il. Tu +avoues donc que c’est toi qui as racheté pour quatre sous un vieux +billet de moi, et qui m’as envoyé ici un huissier pour me saisir. Ah! tu +achètes des créances dans les faillites! Ah! tu veux faire arriver de la +peine au pauvre monde... Eh bien! puisque je te tiens, brigand, je vais +te régler ton compte... A toi celui-là! + +Et d’un terrible coup de poing il envoya rouler à l’autre bout de la +boutique son prétendu créancier... + +Chupin, par bonheur était leste... D’un bond il fut debout, et +franchissant une table la mit entre lui et son dangereux adversaire. + +Rompu à ce terrible jeu qu’on appelle «la savate,» Chupin, le vieux +gamin de Paris se fût défendu avec avantage s’il eut eu du champ. + +Mais là, dans cet étroit espace, acculé dans un angle, il se vit perdu. + +--Quelle «tripotée!» pensa-t-il tout en évitant avec une prestigieuse +agilité le poing de Vantrasson, un poing à assommer un bœuf. + +Il eut bien l’idée de crier à l’aide!... Mais l’entendrait-on, +viendrait-on? Et si l’on venait, la police, curieuse, ne s’en +mêlerait-elle pas? Or, la police s’en mêlant, il y aurait un +commencement d’enquête qui dérangerait peut-être les projets de Pascal. + +Avec cette appréhension de nuire à ceux qu’il voulait servir, il se fût +fait hacher sur place plutôt que de laisser échapper un cri. Résolu à se +tirer seul du guêpier, il changea de tactique et, au lieu de parer comme +il avait fait jusqu’alors, il ne songea plus qu’à gagner, coûte que +coûte, la porte... + +Il y arrivait, non sans dommage, lorsqu’elle s’ouvrit, et un jeune +homme vêtu de noir et scrupuleusement rasé entra, qui d’une voix bien +timbrée dit: + +--Eh bien! qu’est-ce que cela? + +La vue de ce nouvel arrivant parut stupéfier Vantrasson. + +--Ah!... c’est vous, M. Mauméjan, balbutia-t-il d’un air penaud... Ce +n’est rien, nous plaisantions... + +M. Mauméjan sembla se contenter de l’explication, et du ton indifférent +d’un homme qui exécute une commission sans savoir ce dont il s’agit: + +--Comme on sait que votre femme fait mon ménage, reprit-il, on m’a +chargé de vous demander si vous seriez prêt pour l’affaire convenue. + +--Certainement, et même je m’en occupais encore il n’y a qu’un +instant... + +Chupin n’en entendit pas davantage..... + +Il s’était précipité dehors, les vêtements en désordre et fort meurtri, +mais ne sentant pas son mal tant sa joie était grande. + +--Celui-là est M. Férailleur, pensait-il. J’en suis sûr et je vais en +avoir la preuve... + +A vingt pas de là était une bâtisse abandonnée, Chupin s’y blottit et +attendit... + +Et lorsque M. Mauméjan sortit du _Garni Modèle_, il le suivit... + +Il le vit remonter la route d’Asnières, prendre à droite la route de la +Révolte et finalement s’arrêter devant une maison de chétive apparence. + +Alors il se rapprocha bien vite, et doucement: + +--M’sieu Férailleur?... appela-t-il. + +Instinctivement le jeune homme se détourna... Puis, reconnaissant sa +faute, et qu’il s’était trahi, il bondit jusqu’à Chupin, et lui +saisissant les poignets, qu’il serra à les briser... + +--Malheureux!... fit-il; qui es-tu, qui t’a chargé de me suivre, que me +veux-tu?... + +--Pas si fort, m’sieu, ne serrez pas si fort! Vous me faites mal!... Je +vous suis envoyé par Mlle Marguerite... + + + + +XVII + + +--Faites, mon Dieu!... faites que Pascal vienne bientôt à mon aide! + +Ainsi, du plus profond de son âme, priait Mlle Marguerite en quittant +M. Isidore Fortunat. + +C’est que désormais la ténébreuse intrigue dont elle était victime +n’avait plus de secrets pour elle. Complétant par les renseignements +qu’on venait de lui donner ses informations personnelles et ses +conjectures, elle touchait en quelque sorte du doigt la vérité. + +Mais loin de la rassurer, le «traqueur d’héritages» l’avait épouvantée +en lui dévoilant l’exacte situation du marquis de Valorsay. + +Quels ne devaient pas être les transports de rage de ce viveur ruiné, +réduit aux derniers expédients, à qui tout manquait, et qui se sentait +glisser des sommets de son opulence dans les cloaques de la misère +honteuse et méritée... De quoi ne serait-il pas capable, pour conserver +un an, un mois, un jour de plus les apparences de sa grande vie!... +N’avait-on pas pu déjà mesurer les profondeurs de sa scélératesse?... +Reculerait-il devant un meurtre!... + +Et la pauvre jeune fille se demandait, toute frissonnante, si Pascal +était vivant encore, et comme en une vision funèbre, il lui semblait +apercevoir son cadavre étendu sanglant au détour de quelque rué +écartée... + +Quels dangers ne la menaçaient pas elle-même!... Car si elle connaissait +le passé, elle ne pouvait prévoir l’avenir... Que signifiait la lettre +de M. Valorsay, et quel sort lui réservait-il, pour chanter ainsi +victoire d’avance?... + +L’impression fut si terrible, qu’elle hésita un moment à courir chez le +vieux juge de paix réclamer sa protection et lui demander un asile... + +Mais cet accès d’épouvante dura peu. Perdrait-elle donc son énergie, sa +volonté faiblirait-elle au moment décisif?... + +--Non, mille fois non! répéta-t-elle. Périr, soit; mais périr en +luttant. + +Et, en effet, à mesure qu’elle approchait de la rue Pigalle, elle +s’efforçait de chasser ses appréhensions sinistres pour ne s’inquiéter +plus que du prétexte qu’elle donnerait si on s’était aperçu de sa longue +absence. + +Préoccupation superflue! De même qu’à son départ, elle trouva la maison +livrée aux seuls domestiques, à ces étrangers fournis la veille, au +hasard, par le bureau de placement. + +C’est que de graves intérêts retenaient dehors le «général» et Mme +de Fondège. Le mari avait ses chevaux à montrer, la femme à courir les +magasins. Quant à Mme Léon, elle devait être retenue dehors par cette +fameuse famille qu’elle s’était si soudainement improvisée... + +Seule, libre de tout espionnage, ayant à se défendre du découragement, +Mlle Marguerite s’était mise à écrire, quand un valet vint lui +annoncer que sa couturière était là, demandant à lui parler... + +--Qu’elle entre!... répondit-elle avec une vivacité singulière, +faites-la bien vite entrer. + +Une femme d’une quarantaine d’années, de l’extérieur le plus simple et +le plus distingué, parut. + +En fournisseuse bien stylée, elle s’inclina respectueusement tant que le +domestique fut là; mais, dès qu’il sortit, elle s’avança vers Mlle +Marguerite, et lui prenant les mains: + +--Chère demoiselle, dit-elle, je suis la belle-sœur de votre vieil +ami le juge de paix. Ayant un avis pressant à vous faire parvenir, il +cherchait, selon vos conventions, une personne de confiance pour ce rôle +de couturière, quand je me suis offerte, pensant qu’il n’en trouverait +pas de plus sûre que moi... + +Une larme brilla dans les yeux de Mlle Marguerite... La moindre +preuve d’intérêt est si douce au cœur des malheureux abandonnés!... + +--Comment vous remercier jamais, Madame! balbutia-t-elle d’une voix +émue!... + +--En ne me remerciant pas... et en lisant bien vite la lettre que voici. + +Cette lettre était ainsi conçue: + +«Chère enfant, disait le vieux juge de paix, je suis enfin sur la piste +des voleurs. Mis en rapport avec les gens dont M. de Chalusse avait reçu +des fonds la surveille de sa mort, j’ai eu l’insigne et l’inespéré +bonheur d’obtenir d’eux le détail minutieux des valeurs au porteur et le +numéro des billets de banque qui se trouvaient dans le secrétaire... +Avec cela, infailliblement, nous atteindrons le ou les coupables et nous +les confondrons... Les F... se livrent à de folles dépenses, à ce que +vous m’écrivez; tâchez de savoir et de me dire le plus tôt possible où +et chez quels fournisseurs. Encore une fois, je réponds du succès; nous +les prendrons la main dans le sac... Courage!» + +--Eh bien!... demanda la fausse couturière, quand elle vit que Mlle +Marguerite avait terminé, que dois-je dire à mon beau-frère? + +--Que demain, très-certainement, il aura les renseignements qu’il me +demande. Je ne sais aujourd’hui que le nom du carrossier chez qui M. de +Fondège a acheté ses voitures. + +--Donnez-le moi par écrit, ce sera toujours cela. + +Mlle Marguerite le lui remit, et heureuse très-certainement, car elle +était femme, de se trouver mêlée honnêtement à une intrigue, elle sortit +en répétant le mot du vieux juge: + +--Courage!... + +Il n’était plus besoin d’en souhaiter à Mlle Marguerite. L’assurance +d’être si puissamment secondée centuplait sa vaillance. L’avenir qu’elle +voyait si sombre l’instant d’avant s’éclairait. Par la lettre confiée à +la photographie Carjat, elle tenait peut-être le marquis de Valorsay; +le juge de paix, grâce aux numéros des billets de banque, devait +fatalement prendre les Fondège. La protection de la Providence lui parut +manifeste. + +Aussi, est-ce d’une physionomie placide et presque souriante qu’elle +accueillit successivement Mme Léon, qui rentrait exténuée, puis +Mme de Fondège, qui revenait suivie de deux garçons de magasin +chargés de paquets, et enfin le «général,» qui amenait son fils, le +lieutenant Gustave. + +C’était, ce lieutenant, un assez beau garçon de vingt-sept ans, à l’air +insignifiant et bon enfant, à l’œil riant, fort moustachu, faisant +sonner haut ses éperons, et portant crânement l’uniforme un peu théâtral +du 13e régiment de hussards. + +Il s’inclina devant Mlle Marguerite avec un sourire trop avantageux +pour n’être pas déplaisant, et d’un geste non moins triomphant, il lui +offrit son bras pour passer dans la salle à manger, quand un domestique +vint annoncer que «Madame la comtesse» était servie. + +Placée en face de lui, à table, la jeune fille ne pouvait s’empêcher +d’observer curieusement, à la dérobée, l’homme qu’on eût voulu lui +donner pour mari. + +Jamais elle n’avait rencontré un plus parfait contentement de soi uni à +une si complète banalité. + +Et cependant il était clair qu’il se mettait en frais pour elle, et qu’à +l’instigation de ses parents, sans doute, il se posait en prétendant, et +en prétendant sûr d’être agréé, qui plus est. Il cherchait à briller, il +s’étalait, il se «développait,» pour employer une de ses expressions. + +Il est vrai qu’à mesure que s’avançait le dîner, sa conversation peu à +peu haussait le ton. De gourmé qu’il semblait au potage, il s’était +animé insensiblement, et trois ou quatre aventures de garnison, qu’il +conta vers le dessert, malgré les coups d’œil furibonds de sa mère, +ne devaient laisser ignorer à personne qu’il avait eu près des femmes +les plus grands succès. + +C’était la bonne chère qui lui déliait ainsi la langue, il n’y avait pas +à en douter, et même, en dégustant un verre de ce Château-Laroze que +Mme Léon prisait si fort, il lui échappa d’avouer à sa mère que si +elle lui eût donné une «pension» pareille, lors de son dernier congé, eh +bien, sacré tonnerre! il eût demandé une prolongation... + +Le café une fois servi cependant, la causerie, contre l’ordinaire, se +refroidit, languit et tomba presque. + +Mme de Fondège, la première, sous prétexte de donner quelques ordres, +disparut. Le «général» se leva ensuite et sortit, pour aller fumer, +déclara-t-il, un cigare. Finalement, Mme Léon à son tour s’esquiva +sans rien dire. + +Ainsi, Mlle Marguerite restait seule avec le lieutenant Gustave. + +Que cette désertion eût été concertée, elle ne pouvait conserver la +moindre incertitude à cet égard... Mais quelle idée M. et Mme de +Fondège avaient-ils donc de son esprit!... Le procédé la révolta si fort +qu’elle fut sur le point de se lever et de se retirer comme les +autres... La raison la retint; elle se dit que peut-être ce jeune homme +lui fournirait quelques indications précises, et elle resta... + +Lui, fort rouge, semblait plus embarrassé qu’elle; toute sa verve était +tombée... + +Accoudé sur la table, il tenait de la main droite un petit verre à +demi-plein d’eau-de-vie, qu’il fixait avec une obstination singulière, +comme s’il eût espéré y trouver quelque sublime inspiration. + +Enfin, après un gros moment du plus gênant silence: + +--Mademoiselle, commença-t-il, aimeriez-vous à être la femme d’un +officier?--Il prononçait «off’cier.» + +--Je ne sais... + +--Bah!... vraiment!... Mais au moins, j’espère, vous devinez pourquoi je +vous fais cette question? + +--Non!... + +Tout autre que l’agréable lieutenant, décontenancé par le ton sec de +Mlle Marguerite, se fût arrêté court. + +Lui ne le remarqua pas. L’effort qu’il faisait pour se déclarer et la +volonté d’être éloquent et persuasif absorbaient toutes ses facultés. + +--Alors, mademoiselle, reprit-il, permettez que je m’explique... Nous +nous voyons ce soir pour la première fois, mais sans qu’il y paraisse, +ce n’est pas d’aujourd’hui que je vous connais... Voici je ne sais +combien de temps que mon père, que ma mère surtout, me chantaient vos +louanges... Mlle Marguerite par-ci, Mlle Marguerite par-là... Ils +ne tarissaient pas. Cœur, esprit, talent, beauté, vous réunissiez à +les entendre tous les dons de la femme... Et ils s’épuisaient à me +répéter: «Ah! il ne sera pas à plaindre, celui qu’elle choisira.» Si +bien que, moi, flairant un mariage, je me défiais et je vous avais quasi +prise en grippe. Oui, d’honneur! j’arrivais avec les plus détestables +préventions. Je vous ai vue, tout a été changé. Dès en entrant, j’ai +senti au cœur un coup comme jamais de ma vie... et je me suis dit: +«Lieutenant, mon ami, c’est fini, vous êtes pincé!» + +Pâle de colère, étonnée et humiliée, la jeune fille écoutait, la tête +basse, cherchant, sans les trouver, des termes pour traduire les +sensations qui l’agitaient. + +Lui, au contraire, comprenant bien qu’il produisait un effet, et ne +discernant pas lequel, s’enhardissait, et donnant à sa voix les +inflexions qu’il jugeait les plus tendres et les plus passionnées, il +poursuivait: + +--Qui donc, à ma place, n’eût de même subi le charme!... Comment voir, +sans être troublé jusqu’au fond de l’âme, ces yeux si beaux, ces +merveilleux cheveux noirs, ces lèvres au sourire si doux, cette démarche +enchanteresse, toutes ces grâces, toutes ces séductions!... Comment +entendre sans une énivrante émotion, cette voix au timbre plus pur que +le cristal... Ah! que ma mère était loin de la vérité!... Mais on ne +dépeint pas les perfections d’un ange! Pour qui a le bonheur... ou le +malheur de vous connaître, il ne saurait y avoir ici-bas d’autre femme +que vous!... + +Insensiblement il avait rapproché sa chaise, il avança la main pour +prendre celle de Mlle Marguerite, et sans doute la porter à ses +lèvres... + +Mais elle, au contact de cette main, comme à celui d’un fer rouge, se +dressa brusquement, l’œil étincelant, et d’une voix frémissant +d’indignation: + +--Monsieur!... s’écria-t-elle, monsieur!... + +Il en fut si interdit, qu’il demeura immobile et comme pétrifié, la +pupille dilatée, le bras en l’air, balbutiant: + +--Permettez, laissez-moi vous expliquer... + +Elle ne l’entendit pas. + +--Qui donc vous a dit que l’on pouvait impunément m’adresser de telles +paroles? poursuivait-elle. Vos parents, n’est-ce pas? «Ose,» vous +ont-ils dit... Et voilà pourquoi ils se sont retirés, et pourquoi pas un +domestique ne paraît... Ah!... c’est faire payer cher à une pauvre fille +l’hospitalité qu’on lui accorde. + +Des larmes près de jaillir tremblaient entre ses longs cils... + +--A qui donc avez-vous cru parler? ajoutait-elle encore. Auriez-vous eu +cette audace, si j’avais un père ou un frère pour vous demander raison +de vos outrages!... + +Le lieutenant bondit comme sous un coup de cravache. + +--Ah! vous êtes dure!... fit-il... + +Et une inspiration heureuse traversant son esprit: + +--On n’insulte pas une femme, mademoiselle, prononça-t-il, quand, en lui +disant qu’on la trouve belle et qu’on l’aime, on lui offre son nom et sa +vie. + +Mlle Marguerite haussa les épaules d’un mouvement ironique, et +demeura un moment silencieuse. + +Elle, si fière, elle était cruellement blessée, mais la raison lui +disait que poursuivre cette scène, c’était se rendre impossible une +minute de plus le séjour de la maison du «général.» Alors où aller, sans +s’exposer aux plus malveillants commentaires, et à qui demander asile? + +Cependant, ces considérations seules ne l’eussent pas retenue. + +Elle songea que se brouiller avec les Fondège et les quitter, c’était +peut-être risquer la partie où elle jouait son avenir et celui de +Pascal. + +--Je dévorerai donc encore cette humiliation!... se dit-elle. + +Puis, tout haut, et d’un accent d’amère tristesse: + +--C’est être peu soucieux de son nom, reprit-elle, que de l’offrir ainsi +à une femme dont on ignore tout... + +--Pardon! vous oubliez que ma mère... + +--Il n’y a pas huit jours que votre mère me connaît, monsieur. + +La plus vive surprise se peignit sur le visage du lieutenant. + +--Est-ce possible!... murmura-t-il. + +--Votre père, lui, continua la jeune fille, s’est trouvé cinq ou six +fois à table avec moi chez M. le comte de Chalusse, qui était son ami... +Mais que sait-il de moi? Que tout à coup, il n’y a pas un an, je suis +arrivée à l’hôtel de Chalusse et que M. le comte me traitait comme sa +fille... et voilà tout. Qui je suis, où j’ai été élevée et comment, quel +est mon passé, M. de Fondège l’ignore autant que vous... + +--Mes parents m’ont dit que vous étiez la fille du comte de Chalusse, +mademoiselle... + +--Et la preuve?... Ils auraient dû vous dire plutôt que je suis une +malheureuse enfant trouvée, sans autre nom que mon nom de Marguerite... + +--Oh!... + +--Ils auraient dû vous dire aussi que je suis pauvre, très-pauvre, que +sans eux j’en serais peut-être réduite à travailler pour gagner mon +pain... + +Un sourire incrédule glissa sur les lèvres du lieutenant... + +L’idée lui vint que peut-être Mlle Marguerite voulait l’éprouver, et +cela lui rendit quelque aplomb. + +--Peut-être exagérez-vous un peu, mademoiselle, fit-il. + +--Je n’exagère rien... Je ne possède au monde qu’une dizaine de mille +francs, je vous le jure par tout ce que j’ai de plus sacré. + +--Ce ne serait pas même la dot réglementaire, murmura le lieutenant. + +Raillait-il, son évidente incrédulité était-elle sincère ou jouée?... +Que lui avaient dit en réalité M. et Mme de Fondège?... Lui +avaient-ils tout avoué et était-il leur complice, ou bien ne +l’avaient-ils prévenu de rien, ne pouvant prévoir comment tournerait +cette entrevue étrange? + +Voilà ce dont Mlle Marguerite crut qu’il lui importait d’avoir la +cœur net, et troublée qu’elle était, ne réfléchissant pas à +l’incalculable portée de quelques paroles: + +--Vous êtes persuadé que je suis riche, monsieur, reprit-elle; je ne le +comprends que trop... Si je l’étais, vous devriez vous éloigner de moi +comme d’une misérable, car je le serais par un crime... + +--Mademoiselle!... + +--Oui, par un crime... A la mort de M. de Chalusse, deux millions qui se +trouvaient dans son secrétaire ont disparu... Qui les a volés?... On a +osé m’accuser... Votre père eût dû vous apprendre cela, monsieur, et +aussi quels flétrissants soupçons pèsent encore sur moi... + +Elle s’arrêta... Le lieutenant était devenu plus blanc qu’un linge... + +--Grand Dieu!... s’écria-t-il, avec un accent d’horreur, et comme si +tout à coup une épouvantable lumière se fût faite dans son esprit... + +Il eut un mouvement comme pour s’élancer dehors, mais se ravisant, il +s’inclina devant Mlle Marguerite, et humblement, d’une voix +étranglée: + +--Me pardonnez-vous, Mademoiselle... balbutia-t-il. Je ne savais ce que +je faisais... On m’avait égaré, en me flattant d’espérances insensées... +Je vous en conjure, dites-moi que vous me pardonnez... + +--Je vous pardonne, monsieur... + +Cependant il ne s’éloigna pas encore: + +--Je ne suis qu’un pauvre diable de lieutenant, poursuivit-il, sans +autre fortune que mes épaulettes, sans autre avenir qu’un avancement +incertain... J’ai été fou et insouciant, j’ai fait bien des sottises, +mais il n’est rien dans mon passé que je ne puisse avouer sans rougir... + +Il fixait Mlle Marguerite, comme s’il eût essayé de lire au plus +profond de sa pensée, et c’est d’un ton solennel, contrastant avec sa +légèreté habituelle, qu’il ajouta: + +--Si le nom que je porte venait à être... compromis, ma carrière serait +brisée, et je n’aurais plus qu’à donner ma démission... Je tenterai tout +pour que l’honneur demeure intact aux yeux du monde, et que cependant +justice soit rendue à qui on la doit... Promettez-moi de ne pas entraver +mes desseins. + +Mlle Marguerite tremblait comme la feuille... Maintenant elle +comprenait son imprudence énorme... Ce malheureux avait tout deviné... +Cependant elle se taisait; alors lui, d’un air égaré: + +--Je vous en conjure, insista-t-il, voulez-vous que je me jette à vos +genoux... + +Ah!... c’était un terrible sacrifice, qu’il lui demandait là... + +Mais pouvait-elle demeurer insensible devant cette douleur si +poignante... + +--Je resterai neutre désormais, murmura-t-elle, c’est tout ce que je +puis vous promettre... La Providence décidera... + +--Merci!... fit-il tristement, soupçonnant peut-être qu’il était trop +tard, merci!... + +Il sortait, il avait déjà ouvert la porte, un dernier espoir le ramena +près de Mlle Marguerite, et lui prenant la main: + +--Nous sommes amis, n’est-ce pas?... demanda-t-il. + +Elle ne retira pas sa main inerte et glacée, et d’une voix à peine +intelligible elle répéta: + +--Nous sommes amis!... + +Sentant bien qu’il n’obtiendrait de Mlle Marguerite rien de plus que +sa neutralité, le lieutenant se précipita dehors, et elle retomba sur sa +chaise plus morte que vive. + +--Que va-t-il arriver, grand Dieu! murmurait-elle. + +Les intentions de ce malheureux jeune homme, elle pensait les avoir +pénétrées, et palpitante, elle prêtait l’oreille, s’attendant entre le +«général» et lui, à quelque terrible explication, dont les éclats +arriveraient jusqu’à elle. + +Presque aussitôt, en effet, sa voix retentit, brève et convulsive: + +--Où est mon père?... + +--Le «général» vient de partir pour son cercle. + +--Et ma mère?... + +--Une amie de Mme la comtesse est venue la prier de l’accompagner à +l’Opéra. + +--Ah!... C’est de la démence!... + +Et ce fut tout. La porte d’entrée s’ouvrit et se referma avec une +violence inouïe, et on n’entendit plus rien que les ricanements des +valets. + +N’était-ce pas folie, en effet, de la part de M. et de Mme de Fondège +de n’avoir pas attendu pour sortir l’issue de cette entrevue, ménagée +par eux, et d’où leur vie dépendait! + +Mais le délire s’était emparé d’eux depuis que tout à coup, grâce à un +crime encore inexplicable, ils se trouvaient possesseurs d’une fortune +immense, où sans compter ni réfléchir ils puisaient à pleines mains... +Peut-être en se ruant furieusement au plaisir, en se hâtant d’assouvir +toutes leurs convoitises, cherchaient-ils aussi à s’étourdir, à oublier, +à étouffer l’implacable voix de la conscience... + +Ainsi songeait Mlle Marguerite, mais on ne la laissa pas longtemps +seule à ses méditations. + +Par le départ du lieutenant, la consigne évidemment imposée aux +domestiques se trouvait levée, et ils avaient hâte de relever le +couvert... + +Ayant obtenu, non sans peine, une bougie de ces serviteurs modèles, +Mlle Marguerite gagna sa chambre. + +Dans son trouble, elle oubliait Mme Léon, qui ne l’oubliait pas, +elle, et qui, en ce moment, blottie contre la porte du salon, se +désolait de n’avoir pu, autant dire, rien saisir de l’entretien du +lieutenant et de sa chère demoiselle. + +Réfléchir... la jeune fille ne le voulait pas. Qu’elle eut ou non commis +une grande faute en se laissant deviner, et en ne sachant pas ensuite +rester impitoyable, peu importait, puisqu’elle était résolue à tenir la +promesse qui lui avait été arrachée... Et cependant, au dedans +d’elle-même un pressentiment mystérieux lui affirmait que le châtiment +du «général» et de sa femme n’en serait pas moins terrible, et qu’ils +trouveraient leur fils plus inexorable que le plus sévère tribunal. + +L’essentiel était de prévenir le vieux juge de paix... Rapidement elle +résuma en deux pages la scène de la soirée, sûre de trouver le lendemain +une occasion de jeter sa lettre à la poste. + +Ce devoir accompli, et bien qu’il fût de bonne heure encore, Mlle +Marguerite se coucha et prit un livre, espérant ainsi échapper à la +douloureuse obsession de ses pensées. Espérance vaine!... Ses yeux +lisaient les mots, suivaient les lignes, parcouraient les pages, mais +son esprit échappant à sa volonté s’élançait à la suite de ce jeune +garçon à physionomie si rusée qui lui avait juré qu’il retrouverait +Pascal. + +Un peu après minuit seulement, Mme de Fondège rentra du théâtre, et +immédiatement se mit à réprimander aigrement sa femme de chambre, qui +n’avait pas eu la précaution de lui allumer du feu... + +Le «général» ne rentra que bien plus tard, en fredonnant gaiement. + +--Ils n’ont pas vu leur fils... se dit Mlle Marguerite. + +Cette préoccupation, jointe à toutes les autres, la tourmentait si +cruellement, qu’elle ne s’endormit qu’au jour; ce ne fut pas pour +longtemps. + +Il n’était guère que sept heures et demie, lorsqu’elle fut éveillée par +un remue-ménage incompréhensible et par un grand bruit de marteaux... + +Elle se demandait la raison de tout ce tapage, quand Mme de Fondège, +déjà parée d’une robe mirifique à trois étages et à pouf énorme, entra +dans sa chambre. + +--Je viens vous enlever, chère fille, déclara-t-elle... Le propriétaire +se décide enfin à nous accorder des réparations et ses ouvriers viennent +d’envahir notre appartement. Le «général» a déjà décampé, imitons-le... +Faites-vous bien belle et sauvons-nous. + +Sans mot dire, la jeune fille se hâta d’obéir, pendant que Mme de +Fondège lui détaillait toutes les courses qu’elles feraient et aussi le +plaisir qu’elles prendraient à essayer le merveilleux coupé acheté +l’avant-veille par le «général.» + +Du lieutenant Gustave, pas un mot!... + +Habituée aux somptueux équipages de l’hôtel de Chalusse, Mlle +Marguerite trouva le coupé médiocre... Il était surtout très-voyant et +choisi exprès, eût-on dit, pour attirer les regards. + +Mme de Fondège ne se fit pas faute de le montrer, ce matin-là... + +Visiblement elle était en proie à une exaltation nerveuse qui devait lui +enlever le libre exercice de ses facultés... + +Elle s’agitait, se remuait, elle semblait ne pouvoir tenir en place... +En moins de rien, elle visita dix magasins, demandant à tout voir, +trouvant tout affreux, payant sans compter... On eût dit qu’elle voulait +acheter Paris entier... + +Vers dix heures, elle traîna Mlle Marguerite chez Van Klopen... Reçue +en habituée, grâce à ses commandes importantes depuis deux jours, elle +put enfin pénétrer dans le salon mystérieux où l’illustre couturier +sert à ses clientes de prédilection l’absinthe ou le madère... + +En sortant de cette respectable maison, et avant de remonter en voiture: + +--Où aller maintenant?... demanda Mme de Fondège à Mlle +Marguerite. J’ai donné la volée à mes gens, à cause des ouvriers, il n’y +a donc pas de déjeuner à la maison... Pourquoi n’irions-nous pas toutes +deux seules au restaurant!... Les femmes du plus grand monde le font... +Vous verrez comme on nous regardera... Je suis sûre que nous nous +amuserons énormément... + +--Ah! madame, vous oubliez qu’il n’y a pas quinze jours que le comte de +Chalusse est mort!... + +Mme de Fondège eut un mouvement de dépit, mais elle se maîtrisa, et +d’un ton d’hypocrite compassion: + +--Pauvre enfant! fit-elle, pauvre chatte chérie, c’est vrai, +j’oubliais... Cela étant, il nous faut aller demander à déjeuner à la +baronne Trigault... Vous verrez quelle femme délicieuse. + +Et s’adressant à son cocher: + +--Rue de la Ville-l’Évêque, hôtel Trigault, commanda-t-elle... + +Debout, au milieu de sa cour, le cigare aux dents, le baron examinait +une paire de chevaux qu’on lui proposait, quand le coupé de Mme de +Fondège s’arrêta devant le perron... + +Il ne l’aimait pas, et d’ordinaire la fuyait. + +Mais précisément parce qu’il savait le crime du «général» et les projets +de Pascal, il crut politique de se montrer aimable... + +Ayant donc reconnu Mme de Fondège à travers les glaces, il s’avança +vivement, lui tendant la main pour l’aider à descendre. + +--Viendriez-vous me demander à déjeuner, disait-il, ce serait une +agréable... + +Le reste expira dans sa gorge... Il devint cramoisi, et le cigare qu’il +tenait lui échappa des mains. + +Il venait d’apercevoir Mlle Marguerite... + +Son saisissement était trop manifeste pour que Mme de Fondège ne le +remarquât pas, mais elle l’attribua à la surprenante beauté de la jeune +fille... + +--Mademoiselle, fit-elle, est Mlle de Chalusse, mon cher baron, la +fille du noble et respectable ami que nous pleurons. + +Ah!... il n’était pas besoin qu’on dît au baron qui était cette jeune +fille, il ne l’avait que trop compris. + +Foudroyé d’abord, une pensée de vengeance terrible traversa son esprit +comme un éclair... Il pensa que c’était la Providence même qui lui +offrait le moyen d’en finir avec une situation intolérable qu’il n’avait +pas le courage de dénouer... + +Reprenant donc son sang-froid, grâce à un puissant effort, il précéda +Mme de Fondège à travers les magnifiques appartements de son hôtel, +et d’un ton léger: + +--Ma femme est dans son petit salon, au bout de la galerie, dit-il... +Elle va être ravie... Mais moi, j’aurais un gros secret à vous +confier... Permettez que je conduise mademoiselle à la baronne, nous les +rejoindrons dans un moment. + +Aussitôt, sans attendre une réponse, il s’empara du bras de Mlle +Marguerite qu’il entraîna jusqu’à l’extrémité de la galerie... + +Là il ouvrit une porte, et d’une voix railleuse: + +--Madame Trigault, cria-t-il, je vous présente la fille du comte de +Chalusse... + +Puis, poussant Mlle Marguerite stupéfaite, et se penchant à son +oreille: + +--Voilà votre mère, jeune fille, ajouta-t-il tout bas. + +Et, refermant la porte, il revint à Mme de Fondège. + +Plus blanche que son peignoir de mousseline, la Baronne Trigault s’était +dressée tout d’une pièce... + +C’était bien toujours la même femme qui, pauvre, et pendant que son mari +bravait la mort pour lui conquérir une fortune, avait été éblouie par le +luxe du comte de Chalusse, et qui, plus tard, riche à faire envie aux +plus riches, était descendue, les mains pleines d’or, jusqu’à la boue, +jusqu’à un Coralth. + +Belle, la baronne l’avait été à miracle, et maintenant encore, quand +elle traversait les Champs-Élysées au grand trot de ses chevaux, vêtue +d’un de ces costumes excentriques qu’elle seule osait porter, bien des +murmures d’admiration montaient jusqu’à elle. + +Celle-là était bien l’épouse telle que la font les mœurs et la «haute +vie,» la femme qui croit s’élever quand elle tombe dans le domaine des +journaux et des chroniques, sans souci de son foyer désert, tourmentée +d’un incessant besoin de mouvement et de bruit, la tête vide, le cœur +sec, n’existant que pour et par le monde, dévorée par d’inassouvissables +convoitises, trempant ses lèvres flétries à toutes les coupes, +malheureuse par l’impossibilité d’étreindre les fantômes de son +imagination déréglée, enviant tour à tour l’impudente liberté des femmes +de théâtre ou l’avilissement de la fille des rues, toujours en quête de +sensations nouvelles et n’en trouvant plus, épuisée, lassée, et se +raccrochant désespérément à la jeunesse qui fuit... + +Inaccessible à toute émotion qui n’était pas vanité, la baronne n’avait +jamais eu une larme pour les atroces souffrances de son mari... Elle +était sûre de son empire absolu sur lui; qu’importait le reste! Même son +orgueil se délectait de cette certitude, qu’elle pouvait, au gré de son +caprice, bouleverser ce malheureux fou, qui l’aimait en dépit de tout, +lui arracher des rugissements de douleur et de rage, et l’instant +d’après, d’un mot, d’un sourire, d’une caresse, le plonger dans le +ravissement d’une extase idiote. + +Car c’était ainsi, et bien souvent elle s’était fait un jeu cruel de +l’exercice de son pouvoir. + +Les jours passés, encore, après la scène affreuse surprise par Pascal, +elle était revenue au baron, et elle avait obtenu de la lâcheté de sa +passion les trente mille francs dont M. de Coralth avait besoin pour +imposer silence à sa femme. + +Et cependant, à cette heure, la baronne tremblait. + +C’est que la pénétration ne lui manquait pas... Elle comprenait bien +tout ce qu’avait d’alarmant la présence de Mlle Marguerite. + +Pour que son mari lui amenât cette jeune fille--sa fille--il fallait +qu’il sût tout et qu’il eût pris quelque résolution terrible. + +Avait-elle donc épuisé une patience qu’elle croyait inépuisable?... + +Elle n’ignorait pas que le baron avait placé son immense fortune de +façon à pouvoir se dire et paraître ruiné. Si le courage lui était venu +de rompre et de demander une séparation, qu’obtiendrait-elle des +tribunaux?... Une misérable pension alimentaire, presque rien... + +Et alors, comment vivre et de quoi?... Elle entrevoyait pour ses +dernières années l’indigence qui avait désolé sa jeunesse: la gêne, la +misère hideuse et honteuse... Elle se voyait, chute effroyable, tomber +de son hôtel princier à un logement de quatre cents francs par an! + +Non moins que Mme Trigault, Mlle Marguerite était atterrée, et +elle restait comme clouée au sol, à la place même où le baron l’avait +poussée... + +Immobiles et muettes, elles demeurèrent ainsi en présence pendant un +moment, qui leur parut un siècle... + +Leur ressemblance, qui avait surpris Pascal, ne pouvait pas ne les point +frapper, plus sensible maintenant qu’elles étaient là, face à face... + +Mais tout était préférable au supplice de ce silence, et la baronne, +rassemblant ses forces en un suprême effort, le rompit. + +--Vous êtes la fille du comte de Chalusse, mademoiselle, +commença-t-elle. + +--Je le crois, mais je n’en ai pas la preuve. + +--Et... votre mère? + +--Je ne la connais pas, madame, et j’espère ne la connaître jamais. + +Écrasée par cette phrase brève et dure, qui remuait en elle ses plus +mauvais souvenirs, Mme Trigault baissait la tête... + +--Qu’aurais-je à dire à ma mère? poursuivit la jeune fille. Que je la +haïs?... Le courage me manquerait. Et cependant puis-je songer sans +amertume à la femme qui, après m’avoir misérablement abandonnée, +voulait encore me dérober à la tendresse de mon père! Ah! j’ai été moins +résignée que cela autrefois... La loi ne défend pas de rechercher sa +mère; je m’étais dit que je découvrirais la mienne et que je me +vengerais. + +--Les moyens vous ont manqué? + +--Non, madame... A la mort du comte de Chalusse, on a trouvé dans un des +tiroirs du secrétaire des fleurs desséchées, un gant, un paquet de +lettres... + +Violemment la baronne se rejeta en arrière, comme si elle eût vu un +abîme s’ouvrir sous ses pieds. + +--Mes lettres!... s’écria-t-elle. Ah! misérable que je suis, il les +avait gardées!... C’est fini, je suis perdue, car on les a lues, +n’est-ce pas?... + +--On n’a même pas dénoué le ruban qui les attachait. + +--Est-ce possible!... Ne me trompez-vous pas? Où sont-elles alors, où +sont-elles? + +--Sous les scellés. + +Mme Trigault chancela. + +--Alors, ce n’est qu’un sursis, balbutia-t-elle, et je n’en suis pas +moins condamnée. On les lira, ces lettres maudites, lors de +l’inventaire, nécessairement, fatalement; et on verra... + +L’idée de ce qu’on verrait lui rendit l’énergie du désespoir, et +saisissant les poignets de Mlle Marguerite: + +--Écoute, lui dit-elle, en s’approchant si près que son souffle, comme +une flamme, brûlait le visage de la jeune fille, il ne faut pas que +personne voie ces lettres, c’est impossible, je ne le veux pas... Ce +qu’elles contiennent, je vais te le dire... J’exécrais mon mari, +j’aimais le comte de Chalusse d’une passion folle, et il m’avait juré +qu’il m’épouserait si je devenais veuve... Comprends-tu, maintenant?... +Le nom du poison, qui me l’avait fourni? Comment je me proposais de +l’administrer et quels seraient ses effets? Tout cela est écrit en +toutes lettres de mon écriture, et signé, oui signé de mon nom: «femme +Trigault...» Le crime a échoué, mais il n’en est pas moins réel, +positif, patent, et ces lettres sont une preuve... Mais on ne les lira +pas, non, quand il me faudrait pour les anéantir, mettre le feu, de ma +main, à l’hôtel de Chalusse... + +Désormais s’expliquaient les terreurs du comte, et l’effroi que lui +inspirait cette femme... + +Complice, il avait sans doute écrit, lui aussi, et de même qu’il avait +gardé les lettres de la baronne, elle devait avoir conservé les +siennes... + +Ils se tenaient; le crime indissolublement les enchaînait l’un à +l’autre... + +Glacée d’horreur, Mlle Marguerite s’était dégagée de l’étreinte de +Mme Trigault. + +--Je vous jure, madame, fit-elle, que tout ce qui est humainement +possible je le tenterai pour sauver votre correspondance. + +--Et avez-vous quelque espoir d’y parvenir? + +--Oui... répondit la jeune fille, qui pensait à son vieil ami le juge de +paix. + +Émue d’une émotion qu’elle ne connaissait pas, bouleversée, hors +d’elle-même, la baronne eut une exclamation de joie. + +--Ah!... tu es bonne, toi.... s’écria-t-elle. Tu es généreuse et noble, +toi qui te venges en me rendant la vie, l’honneur, tout... car tu es ma +fille, n’est-ce pas, tu le savais... On t’avait dit, en t’amenant ici, +que c’est moi qui, exécrable et dénaturée, t’ai lâchement abandonnée... + +Elle s’avançait, les yeux pleins de larmes, les bras ouverts, mais +Mlle Marguerite la repoussa froidement: + +--Épargnez-vous, madame, épargnez-moi les souffrances d’une inutile +explication. + +--Marguerite!... Seigneur Dieu!... Tu me repousses!... Après ce que tu +me promets de faire pour moi, tu ne me pardonnerais pas!... + +--Je tâcherai d’oublier, madame. + +Elle fit un pas vers la porte, mais la baronne se jeta à ses genoux, et +d’une voix déchirante: + +--Grâce! s’écria-t-elle; Marguerite, je suis ta mère... on n’a pas le +droit de repousser sa mère... + +Mais la jeune fille l’écarta: + +--Ma mère est morte, madame; je ne vous connais pas! + +Et elle sortit sans détourner la tête, sans voir la baronne s’affaisser +évanouie sur le parquet... + + + + +XVIII + + +Dans la galerie, le baron Trigault retenait toujours Mme de +Fondège... + +Que lui disait-il, pour justifier l’expédient grossier qu’il avait +improvisé?... Si grand était son trouble qu’il ne le savait guère, et +peu importait, car elle ne l’écoutait pas... + +Sans être précisément fine, la bonne dame flairait quelque gros mystère, +un bon scandale peut-être, et ses yeux ne quittaient pas la porte du +petit salon... + +Dès qu’elle s’ouvrit, cette porte, et que Mlle Marguerite parut: + +--Ciel, s’écria-t-elle, qu’arrive-t-il à ma pauvre enfant! + +C’est qu’elle s’avançait, la malheureuse, d’un pas raide, l’œil fixe, +les bras étendus en avant... Il lui semblait que le parquet oscillait +sous ses pieds, que les murs tremblaient, que les plafonds allaient +s’effondrer. + +Mme de Fondège se jeta sur elle. + +--Qu’avez-vous, ma chérie? + +Hélas! la pauvre fille était anéantie, brisée... + +--Ce ne sera rien... balbutia-t-elle. + +Et ses yeux se fermèrent; ses mains, cherchant un point d’appui se +crispèrent dans le vide, et elle fût tombée, sans le baron qui la retint +et la porta sur un canapé. + +--Au secours! criait Mme de Fondège; à l’aide! elle se meurt; un +médecin!... + +Il n’était pas besoin de médecin... Une des femmes de chambre de la +baronne arriva avec de l’eau fraîche et des sels, et Mlle Marguerite +se redressa, promenant autour d’elle un regard égaré, passant et +repassant, d’un mouvement machinal, sa main sur son front moite... + +--Vous sentez-vous mieux, chère mignonne? interrogea Mme de Fondège. + +--Oui. + +--Ah!... vous m’avez fait une belle peur! Voyez comme je tremble. + +Mais la frayeur de la digne «générale» n’était rien comparée à la +curiosité qui la peignait... Même ce sentiment fut si fort que, n’y +tenant plus: + +--Enfin, que s’est-il passé? demanda-t-elle. + +--Rien, madame, rien... + +--Cependant... + +--Je suis sujette à ces indispositions... J’avais eu froid, la chaleur +du salon m’a saisie... + +A l’accent de la jeune fille, encore qu’elle s’exprimât péniblement, le +baron comprit qu’elle ne parlerait pas, et sa reconnaissance fut grande. + +--Ne fatiguez donc pas cette pauvre enfant, dit-il à Mme de +Fondège... Vous feriez mieux de la reconduire chez vous et de la +coucher... + +--J’y pensais, mais j’ai renvoyé mon coupé, en disant à mon cocher de +venir me prendre à une heure chez Van Klopen... + +--N’est-ce que cela? On va vous atteler une voiture, chère madame. + +Il fit un signe, un domestique s’élança dehors. + +Furieuse, Mme de Fondège se tut. + +--Le voici qu’il me met à la porte, maintenant, pensait-elle, c’est un +peu fort!... Et la baronne qui ne paraît pas!... Elle a dû m’entendre +crier, cependant!... Qu’est-ce que cela signifie?... Bast! il faudra +bien que Marguerite me l’apprenne, quand nous serons seules. + +Erreur! c’est en vain que durant le trajet de la rue de la +Ville-l’Évêque à la rue Pigalle, elle martyrisa la jeune fille de ses +questions, elle n’en obtint que cette réponse invariable et obstinée: + +--Il n’y a rien eu... Que voulez-vous qu’il y ait eu? + +De sa vie la «générale» n’avait été plus irritée. + +--Pécore!... pensait-elle. Qui a jamais vu un entêtement pareil!... +Mademoiselle pose pour la discrétion! Une fille de rien... Je la +battrais! + +Elle ne la battit pas, mais lorsqu’elles arrivèrent: + +--Vous sentez-vous la force de remonter l’escalier seule? +demanda-t-elle. + +--Oui, madame. + +--Alors, je vous quitte... Vous savez que Klopen m’attend à une heure +précise, et je n’ai pas déjeuné... Et surtout rappelez-vous que mes gens +sont à vos ordres; commandez, vous êtes chez vous... + +Non sans peine, non sans être contrainte de s’arrêter plusieurs fois, +Mlle Marguerite parvint à l’appartement de la «générale.» + +--Où est madame? lui demanda la femme de chambre qui lui ouvrit. + +--Elle fait des courses... + +--Rentrera-t-elle dîner? + +--Je ne sais pas. + +--C’est que voilà trois fois que M. Gustave vient, il dit que c’est +dégoûtant de ne jamais trouver personne, et il fait une vie, une vie!... +Et avec cela, les ouvriers nous mettent dans le gâchis jusqu’au cou!... +Baraque, va!... + +Déjà Mlle Marguerite avait gagné sa chambre et s’était jetée sur son +lit... + +Elle souffrait horriblement... L’âme vaillante tenait bon, mais le corps +succombait..... Ses artères battaient avec une violence inouïe, elle +sentait un froid glacial lui monter des pieds jusqu’au cœur, sa tête +brûlait comme si elle y eût eu un brasier... + +--Mon Dieu!... pensait-elle, est-ce que je vais tomber malade au dernier +moment, et quand j’ai le plus besoin de toutes mes forces... + +Elle essaya de dormir.... mais le pouvait-elle? Comment se délivrer de +l’odieuse obsession!... Sa mère!... Penser qu’une telle femme était sa +mère!... N’était-ce pas à mourir de douleur et de honte! et il fallait +la sauver, anéantir avec ses lettres la preuve de son crime... Le +pouvoir du vieux juge de paix irait-il jusque-là?... + +Et cependant elle se demandait si elle n’avait pas été trop cruelle, +trop dure... Criminelle ou non, la baronne était sa mère... De quel +droit s’était-elle montrée impitoyable, quand tendre la main à cette +misérable femme, c’eût été peut-être l’arracher à son affreuse +existence. + +Ainsi elle songeait, oubliée dans sa petite chambre... Les heures +passaient; et le jour commençait à baisser quand, dans la rue, sous ses +fenêtres, un cri strident retentit: + +--Pi... ouit!... + +Ce fut comme une commotion électrique. D’un bond elle fut sur pied. + +Ce cri, c’était le signal dont elle était convenue avec ce jeune garçon +qui chez M. Fortunat s’était si soudainement déclaré son auxiliaire. + +Pourtant, ne s’abusait-elle pas?... Non... Elle écouta: le cri se fit +entendre une seconde fois, plus aigu et plus prolongé. + +Il n’y avait pas à hésiter, elle descendit... L’espoir versait comme un +sang nouveau dans ses veines et réveillait en elle une toute-puissante +énergie... + +Arrivée au seuil de la porte de la rue, elle s’arrêta, regardant... + +Tout près, à droite, un jeune garçon en blouse semblait examiner +attentivement un magasin... Il se rapprocha encore, et vivement: + +--Suivez-moi à dix pas, dit-il, jusqu’à ce que je m’arrête. + +--C’est bien lui!... pensa Mlle Marguerite. + +Et palpitante, elle le suivit... + +C’était Victor Chupin, en effet, passablement meurtri de sa lutte du +matin, un œil quelque peu poché, mais heureux jusqu’au délire. + +Heureux, et cependant inquiet. Et tout en précédant la jeune fille, il +murmurait: + +--Comment lui annoncer que j’ai réussi? Pas de bêtises?... Si je lui dis +la chose tout d’un coup, elle est capable de s’en faire une émotion à en +être malade... Il faudrait amener ça insensiblement, en douceur. + +Arrivé à la rue Boursault, ayant tourné le coin, il s’arrêta, et Mlle +Marguerite le rejoignit, demandant d’une voix troublée: + +--Eh bien?... + +--Ça marche, répondit-il, petitement, mais néanmoins assez bien... + +--Vous savez quelque chose, monsieur!... Parlez!... Ne voyez-vous pas +mon angoisse!... + +Il ne la voyait que trop, au contraire, son hésitation en redoublait, et +furieusement il se grattait la tête... + +Enfin prenant son parti: + +--Pour lors, mademoiselle, reprit-il, appuyez-vous contre le mur, là, +encore un peu... Et maintenant, tenez-vous bien... oui, comme ça... Y +êtes-vous?... Eh bien!... j’ai retrouvé M. Férailleur... + +Sage avait été la précaution de Chupin, car Mlle Marguerite +chancela... Un tel succès, si prompt, c’était inouï!... + +--Est-ce bien possible, mon Dieu!... murmura-t-elle... + +--Tellement possible, que j’ai là dans ma poche une lettre de M. +Férailleur pour vous, mademoiselle... La voici, et il y a une réponse. + +Elle la prit, cette lettre, elle brisa le cachet d’une main tremblante +et lut: + + «Je touche au but, mon amie. Un pas encore, et nous triomphons... + Mais il faut que je vous parle aujourd’hui même, à tout prix... + + «Ce soir, donc, à partir de huit heures, ma mère vous attendra dans + un fiacre rue Boursault, au coin de la rue Pigalle. + + «Venez, et que la crainte des soupçons des Fondège ne vous arrête + pas... Ils sont désormais hors d’état de vous nuire... + + «PASCAL.» + +--J’irai! répondit Marguerite. + +Mille obstacles pouvaient entraver le dessein de Mlle Marguerite... +Il était à craindre que Mme Léon, invisible depuis le matin, ne +reparût tout à coup, ou que le «général» et sa femme ne rentrassent +diner. + +Que répondrait-elle si on lui demandait où elle voulait aller, seule, à +pareille heure?... + +Et si on s’avisait de s’opposer à ce qu’elle sortît, quel parti prendre? + +N’importe, elle ne délibéra ni ne disputa... Pascal avait parlé, cela +suffisait pour qu’elle fût déterminée à obéir aveuglément, coûte que +coûte... S’il lui conseillait une démarche, c’est qu’il la jugeait bonne +et utile, et elle s’estimait heureuse de s’abandonner à la volonté de +celui en qui elle avait une confiance sans bornes. + +Mais aucune de ses appréhensions fâcheuses ne devait se réaliser. +L’heure du dîner vint, passa, et la maison resta déserte... Les ouvriers +s’étaient retirés et on n’entendait plus rien qu’un grand bruit de +ripaille à l’office. + +Même, se sentant faible, car elle n’avait rien pris de la journée, elle +eut de la peine à obtenir des domestiques quelque chose à manger, un +potage et une tranche de viande froide, qu’on lui servit en rechignant, +sur un coin de table, sans nappe. + +La demie de sept heures sonnait, comme elle finissait ce dîner +sommaire... Elle laissa s’écouler un moment encore, puis, craignant de +faire attendre Mme Férailleur, elle descendit. + +Rue Boursault, à la place indiquée, un fiacre stationnait. Les glaces en +étaient baissées, et, dans l’ombre, vaguement, on distinguait le visage +et les cheveux blancs d’une femme âgée. + +Rapidement, après un regard autour d’elle, pour s’assurer qu’on ne +l’avait pas suivie, Mlle Marguerite s’approcha. + +--Montez vite, mademoiselle, lui dit une voix bienveillante. + +Elle monta, et la portière n’était pas refermée, que le cocher, +enveloppant ses chevaux d’un vigoureux coup de fouet, les lança au +galop. + +Évidemment, avec ses instructions, il avait reçu d’avance les arrhes +d’un magnifique pourboire. + +Assises l’une près de l’autre sur la banquette du fond, la vieille femme +et la jeune fille gardaient le silence, s’observant à la dérobée, +cherchant à se dévisager toutes les fois que la voiture passait devant +quelque magasin fortement éclairé. + +Elles ne s’étaient jamais vues, et leur anxiété de se connaître était +immense, chacune sentant bien que l’autre aurait sur sa vie une +influence décisive... + +Qui eût été admis à l’intimité de Mme Férailleur eût sans doute +trouvé bien surprenante, bien extraordinaire, inouïe, la démarche +qu’elle hasardait en ce moment... Elle était cependant tout à fait dans +la logique de son caractère. + +Tant qu’elle avait espéré détourner Pascal d’épouser Mlle Marguerite, +elle avait témoigné hautement et même exagéré ses préventions et ses +répugnances... Mais du moment où, vaincue par la passion de son fils, +elle se laissa arracher son consentement, le point de vue changea. La +jeune fille qui allait être sa bru lui devint sacrée, et veiller sur +elle, sur sa conduite, sur sa réputation lui parut le plus strict +devoir. + +Or, elle avait jugé et décidé qu’il n’était pas convenable que la +fiancée de son fils courût seule les rues, le soir. Ne serait-ce pas +compromettre son honneur, et plus tard, la venimeuse Mme de Fondège +ne calomnierait-elle pas cette sortie? Et elle était venue, la rigide +bourgeoise, afin de pouvoir répondre: + +--J’étais là!... + +Quant à Mlle Marguerite, après les horribles agitations de la +journée, elle s’abandonnait sans réserve à la douceur des émotions qui +la pénétraient... + +Bien des fois Pascal lui avait dit les préjugés de Mme Férailleur, et +l’inflexibilité de ses principes... Mais il lui avait dit aussi son +énergie, l’élévation de son esprit et de son cœur, et qu’elle était +bonne entre les meilleures et les plus dévouées... + +Mais pour la jeune fille, une considération qu’elle ne s’avouait +peut-être pas, effaçait toutes les autres... Mme Férailleur était la +mère de Pascal... Pour cela seul, elle l’eût adorée... + +Comment n’eût-elle pas béni cette femme qui, veuve, ruinée par un +misérable, s’était vaillamment remise au travail pour élever son fils, +et en avait fait un homme... l’homme que, librement, Mlle Marguerite +avait choisi entre tous... + +Elle se fût agenouillée devant cette bourgeoise si simple et si grande, +si elle l’eût osé... elle lui eût baisé les mains!... + +Et si son cœur se serra, pendant qu’elle franchissait la distance qui +séparait ses espérances de la réalité, c’est que pendant qu’elle +admirait cette mère incomparable, le souvenir de sa mère, à elle, de la +baronne Trigault, lui revint... + +Le fiacre, cependant, avait dépassé les boulevards extérieurs, et il +cahotait sur la route d’Asnières, au grand galop des chevaux +incessamment fouaillés. + +--Nous approchons, dit Mme Férailleur. + +Ce que répondit Mlle Marguerite, on ne l’entendit pas; elle +étouffait. + +Le cocher venait de tourner court la route de la Révolte; il ne tarda +pas à ralentir l’allure de ses bêtes. + +--Regardez, mademoiselle, dit encore Mme Férailleur, voici notre +maison là-bas. + +Sur le seuil, la tête nue, les cheveux au vent, haletant d’impatience et +d’espoir, un homme était debout, qui comptait les secondes aux +battements furieux de ses tempes... Pascal. + +Il n’attendit pas que la voiture s’arrêtât... + +Bondissant jusqu’à la portière, il l’ouvrit, et Mlle Marguerite se +trouvant de son côté, il l’attira à lui, l’enleva entre ses bras, et +l’emporta dans la maison en poussant un grand cri de joie... + +Elle n’eut pas le temps de se reconnaître. Il la déposa sur un méchant +fauteuil, et se laissant tomber à genoux devant elle: + +--Enfin je vous revois, ô ma Marguerite bien-aimée!... s’écria-t-il... +Vous êtes à moi, rien ne nous séparera plus!... + +Ils sanglotaient... Forts contre l’adversité, ils succombaient sous +l’excès de leur bonheur... Et ils demeuraient là, penchés l’un vers +l’autre, si près que leur souffle se mêlait, les mains enlacées, les +yeux dans leurs yeux, troublés jusqu’au plus profond d’eux-mêmes, le +visage inondé de larmes, palpitants à croire que leur cœur se +brisait... Debout, appuyée à l’huisserie de la porte, Mme Férailleur +pleurait. + +--Comment vous dire tout ce que j’ai souffert... poursuivait Pascal +d’une voix saccadée. Les journaux vous ont tout appris, n’est-ce pas?... +qu’on m’a accusé de tricher au jeu; qu’on m’a appelé voleur en face; +qu’on a levé la main sur moi pour me fouiller; que mes amis les plus +intimes m’ont renié; que j’ai été chassé du Palais... Tout cela est +horrible, n’est-ce pas?... Eh bien! non, ce n’est rien, comparé à la +douleur atroce, insoutenable que j’ai ressentie en pensant que vous +ajoutiez foi à l’abominable calomnie qui me déshonorait. + +Mlle Marguerite se dressa. + +--Vous avez pensé cela, s’écria-t-elle, vous avez cru que je doutais de +vous, moi!... Comme vous, je suis accusée d’un vol ignoble... Me +soupçonnez-vous donc?... + +--Dieu puissant! moi, vous soupçonner!... + +--Alors pourquoi... + +--Je n’avais plus ma raison, Marguerite, mon unique amie, j’étais +fou!... Qui ne l’eût été à ma place!... C’était le lendemain du +guet-apens infâme... J’avais fait demander Mme Léon, et je l’avais +chargée pour vous d’une lettre où je vous conjurais de m’accorder cinq +minutes... + +--Hélas! je ne l’ai pas reçue, cette lettre. + +--Je le sais maintenant, mais alors!... Alors, je suis allé vous +attendre à la petite porte du jardin... mais c’est Mme Léon qui est +venue... Elle m’apportait un billet au crayon, signé de votre nom, et +qui était un éternel adieu... Et moi, insensé, je n’ai pas reconnu que +ce billet était un faux... + +Mlle Marguerite était confondue. Le voile se déchirait, la vérité lui +apparaissait plus claire que le jour... + +Elle se rappelait la confusion de l’indigne femme de charge, quand le +lendemain de la mort du comte de Chalusse, elle l’avait surprise +rentrant du jardin tout en désordre... + +--Eh bien! reprit-elle, savez-vous ce que je faisais, moi, Pascal, +presque au même moment?... Épouvantée de ne pas recevoir de vos +nouvelles, je courais rue d’Ulm, et là j’apprenais que vous veniez de +vendre votre mobilier et de partir pour l’Amérique... Une autre femme +peut-être se serait crue abandonnée... moi, non... J’étais sûre que +vous n’aviez pas fui lâchement, et que si vous vous cachiez, c’était +pour frapper plus sûrement vos ennemis. + +--Ne m’accablez pas, Marguerite... C’est vrai, de nous deux j’ai été le +plus faible... + +Ils déliraient, ils divaguaient... Perdus dans le ravissement de l’heure +présente, ils oubliaient le passé et l’avenir, les angoisses de la +veille et les menaces du lendemain; tout, jusqu’à leurs ennemis encore +debout. + +Mais Mme Férailleur veillait... Elle étendit les bras vers la +pendule, et d’une voix vibrante: + +--Le temps marche, mon fils, prononça-t-elle, regarde... Chaque minute +qui s’écoule, compromet le succès... Qu’un soupçon amène ici la +Vantrasson, tout peut être perdu... + +--Elle ne nous surprendrait pas, chère mère... Chupin m’a promis de ne +pas la perdre de vue... Si elle bougeait de sa boutique, il arriverait +vite ici, et en lançant une pierre contre les volets nous préviendrait. + +Ce n’était pas assez pour satisfaire Mme Férailleur. + +--Tu oublies, Pascal, insista-t-elle, que Mlle Marguerite doit être +rentrée à dix heures si elle se résigne au sacrifice que tu attends de +son courage... + +C’était la voix même du devoir, qui rappelait Pascal au sentiment amer +de la réalité. Il se releva lentement, et après s’être recueilli une +minute, maîtrisant son émotion: + +--Avant tout, Marguerite, ma bien-aimée, commença-t-il, je vous dois la +vérité et l’exposé exact de notre situation... Pressé par les +événements, j’ai dû agir sans vous consulter et disposer en quelque +sorte de votre personne... Ai-je eu tort ou raison?... Soyez juge... + +Et, sans s’arrêter aux protestations de la jeune fille, rapidement il +lui expliqua comment et par quel concours de circonstances favorables il +avait réussi à se glisser dans l’intimité de M. de Valorsay, à pénétrer +ses desseins les plus secrets et à devenir en apparence son complice. + +--Le but de ce misérable, poursuivait-il, est bien simple... Il prétend +vous épouser. Pourquoi?... Parce que, sans vous en douter, vous êtes +riche, mon amie, riche de toute la fortune du comte de Chalusse, votre +père... + +Cela vous surprend, n’est-ce pas? Eh bien! écoutez-moi. + +Trompé par le marquis de Valorsay, le comte de Chalusse lui avait promis +votre main... Ah! les choses étaient terriblement avancées sans qu’on +vous eût prévenue, et tout était réglé et convenu... + +Dès le principe, cependant, une grave difficulté s’était présentée. Le +marquis voulait que votre père vous reconnût avant le mariage, et lui, +résistait. «Cela m’exposerait aux plus sérieux dangers, disait-il... Je +reconnaîtrai Marguerite par mon testament, en même temps que je +l’instituerai ma seule héritière...» Mais le marquis n’entendait pas de +cette oreille: «Je ne doute pas de vos dispositions actuelles, mon cher +comte, objectait-il, seulement rien ne m’assure et vous n’êtes pas +certain vous-même qu’elles ne changeront pas... Supposez une brouille, +votre héritage nous échappe...» + +Cette difficulté les arrêtait depuis longtemps, l’un exigeant des +garanties, l’autre s’obstinant à n’en point donner, quand enfin M. de +Chalusse s’avisa d’un expédient qui conciliait tout. + +Il remit à M. de Valorsay un testament par lequel il vous reconnaissait +et vous léguait toute sa fortune... + +Cet acte inattaquable, le marquis l’a conservé précieusement. Il s’est +bien gardé d’en parler et le brûlerait plutôt que de vous le rendre. +Mais du jour où vous seriez sa femme, il le produirait et recueillerait +ainsi les millions du comte de Chalusse... + +--Ah! le vieux juge de paix avait deviné juste... murmura Mlle +Marguerite. + +Pascal ne l’entendit pas. + +Toutes ses facultés étaient absorbées par la nécessité d’être clair, +d’être bref surtout, car il avait bien des choses à dire encore et +l’heure avançait... + +--Pour ce qui est de la somme énorme qu’on vous accuse d’avoir +détournée, continuait-il, je sais ce qu’elle est devenue... Elle est +entre les mains de M. de Fondège... + +--Je le sais, Pascal, j’en suis sûre, mais la preuve, la preuve! + +--Elle existe, et c’est le marquis de Valorsay qui l’a. + +--Est-ce possible, grand Dieu!... Ne vous abusez-vous pas? + +--Je l’ai vue, mon amie, cette preuve accablante, irrécusable, je l’ai +touchée, je l’ai tenue... Et elle explique tout ce qui nous avait paru +inexplicable, incompréhensible, inouï... + +La lettre reçue par M. de Chalusse le jour de sa mort lui était adressée +par sa sœur... Elle lui demandait sa part de la succession +paternelle, le menaçant d’un scandale terrible, s’il refusait de faire +droit à sa juste réclamation... + +Le comte était-il décidé à tout braver plutôt que de s’exécuter? Il y a +lieu de le croire. + +Ce qui est sûr, c’est qu’il haïssait d’une implacable haine non sa +sœur, peut-être, mais l’homme qui l’avait séduite et qui, plus tard, +inspiré par la cupidité, l’avait épousée. Mille et mille fois il avait +juré que jamais le mari ni la femme n’auraient un centime des sommes +immenses qu’il leur devait véritablement. + +Dans de telles conditions, se croyant à la veille d’un procès, décidé à +dissimuler sa fortune, les fonds qu’il venait de réaliser +l’embarrassaient... Qu’en faire? + +Il résolut de les confier à M. de Fondège, qui passait pour un +excentrique, mais dont la probité semblait au-dessus du soupçon... + +Lors donc qu’il sortit, le soir vers six heures, il emportait les titres +au porteur et les paquets de billets de banque que vous aviez vus le +matin dans son secrétaire... + +Que se passa-t-il entre votre père et le dépositaire choisi par lui?... +On ne peut que le soupçonner... + +Ce qui est prouvé pour moi et que je prouverai, c’est que M. de Fondège +accepta le fidéicommis et qu’il en donna un reçu en forme de lettre. + +Il était ainsi conçu: + + «_Je reconnais, mon cher comte de Chalusse, avoir reçu de vous, + aujourd’hui jeudi, 15 octobre 186..., la somme de_ DEUX MILLIONS + DEUX CENT CINQUANTE MILLE FRANCS, _que je déposerai en mon nom à la + Banque de France, pour les remettre à Mlle Marguerite, votre + fille, le jour où elle me représentera cette lettre._ + + «_Et croyez, mon cher comte, à l’absolu dévouement de votre vieux + camarade._ + + «Gal DE FONDÈGE.» + +Mlle Marguerite était confondue. + +--Qui donc a pu vous révéler ces détails si précis?... +interrogea-t-elle. + +--Le marquis de Valorsay, mon amie, et vous allez comprendre comment. + +Cette lettre pliée--sans enveloppe--M. de Fondège y écrivit l’adresse de +son «vieux camarade.» M. de Chalusse se proposait de la mettre à la +poste, afin que le timbre lui donnât une date certaine. + +Mais une fois dehors, réfléchissant, il eut peur. Il se dit que c’était +chose bien fragile que cette feuille de papier, seule preuve qui existât +du dépôt qu’il venait de remettre à l’honneur de M. de Fondège. Elle +pouvait s’égarer, cette feuille, se perdre, être brûlée ou volée, que +sait-on?... Alors qu’adviendrait-il? Combien de fois n’a-t-on pas vu des +fidéicommissaires trahir la confiance dont ils avaient paru dignes!... + +Avec de telles idées, M. de Chalusse devait s’inquiéter d’un moyen de se +garantir d’un malheur non probable, mais possible. Il le chercha et le +trouva. + +Passant devant le magasin d’un papetier, il y entra, acheta une de ces +presses dont les négociants se servent pour leur correspondance, et, +sous prétexte de l’essayer, donna à copier la lettre de M. de Fondège. + +L’opération terminée, il prit la feuille où se trouvait reproduit le +reçu et la mit sous une enveloppe à l’adresse du marquis de Valorsay. + +Et, tranquille désormais, il jeta à la poste et la lettre et la +reproduction. + +Quelques instants plus tard, il montait en voiture et était frappé d’une +attaque d’apoplexie... + +Si extraordinaires que dussent paraître les explications de Pascal, +Mlle Marguerite ne doutait certes pas de leur exactitude. + +--Alors, demanda-t-elle, c’est la reproduction, que vous avez vue entre +les mains du marquis de Valorsay? + +--Oui. + +--Et l’original? + +--M. de Fondège seul pourrait dire ce qu’il est devenu. Ce qui est +évident, c’est qu’il a réussi à s’en emparer. Se livrerait-il à des +dépenses insensées, s’il n’était pas persuadé que toute preuve du +fidéicommis est anéantie!... Peut-être, en apprenant la mort si soudaine +de M. de Chalusse, a-t-il séduit le concierge, qui a guetté sa lettre et +la lui a rendue?... A ce sujet, j’en suis réduit aux conjectures. S’il +désire que vous épousiez son fils, c’est que probablement il lui paraît +trop affreux de vous laisser dans la misère pendant qu’il jouit de la +fortune qu’il vous a volée. Les pires coquins ont de ces scrupules. D’un +autre côté, vous marier à son fils serait s’assurer contre toutes les +chances de l’avenir... + +Il se tut un moment, cherchant s’il n’oubliait rien, et plus lentement: + +--Vous le voyez, Marguerite, les preuves de votre innocence existent, +palpables, plus claires que le jour, indiscutables... Malheureusement, +j’ai été pour moi moins heureux que pour vous... Vainement j’ai essayé +de rassembler des preuves matérielles du guet-apens dont j’ai été +victime... Je n’ai à fournir que des témoignages, toujours discutables, +et c’est seulement en démontrant l’infamie du marquis de Valorsay et du +vicomte de Coralth que je puis me réhabiliter... + +Une joie immense, sans mélange, illuminait le visage de Mlle +Marguerite... + +--Enfin, je puis donc vous servir à mon tour, ô mon unique ami! +s’écria-t-elle. Ah! que béni soit Dieu qui m’a si bien inspirée, et qui +me récompense ainsi d’une heure de courage!... L’idée de mon pauvre +père, je l’ai eue, Pascal, oui, la même absolument, n’est-ce pas +étrange!... Cette preuve matérielle de votre innocence, que vous avez +inutilement cherchée, je l’ai, écrite et signée du marquis de +Valorsay... De même que M. de Fondège, il croit anéantie la lettre qui +l’accuse et l’accable, il l’a brûlée, et cependant elle existe. + +Et tirant de son corsage une des épreuves qui lui avaient été remises +par la photographie Carjat, elle la tendit à Pascal, en disant: + +--Lisez!... + +D’un coup d’œil, Pascal embrassa cette épreuve, fac-simile +merveilleux de la lettre adressée par le marquis de Valorsay à Mme +Léon. + +--Ah!... c’est le coup de grâce du misérable!... s’écria-t-il. + +Et s’approchant de Mme Férailleur, toujours immobile et roide, contre +la porte: + +--Regarde, mère, ajouta-t-il, regarde!... + +Et du doigt il lui fit suivre mot à mot, cette phrase accablante, si +explicite que le jury le plus scrupuleux n’eût pas demandé plus: + +«...J’ai combiné une mesure qui effacera complétement et à tout jamais +le souvenir de ce maudit P. F., si tant est qu’on daigne se souvenir de +lui, après le petit désagrément que nous lui avons ménagé chez la +d’Argelès...» + +--Encore, n’est-ce pas tout, continua Mlle Marguerite. D’autres +lettres existent, qui complètent celle-ci, et qui, rapprochées, prouvent +la froide préméditation, et nomment l’abject complice, Coralth... Et ces +foudroyants témoignages sont au pouvoir d’un ancien complice du marquis, +un homme d’une honnêteté suspecte, devenu son ennemi... Il s’appelle +Isidore Fortunat, et demeure place de la Bourse... + +Elle sentait arrêté sur elle, tenace et pénétrant, le regard de Mme +Férailleur... Elle eut l’intuition de ce qui se passait dans l’âme de la +rigide bourgeoise et comprit que son avenir et le bonheur de son mariage +se décidaient en ce moment. + +Aussi, vivement, comme si elle eût espéré se dévoiler tout entière: + +--Ma conduite n’a peut-être pas été celle d’une jeune fille, Pascal, +prononça-t-elle. Timide, inexpérimentée, saintement ignorante de la vie +et du mal, une jeune fille pieusement gardée par sa mère se fût abîmée +sous la honte et n’eût trouvé que des larmes et des prières... J’ai +pleuré aussi, moi, j’ai prié, mais je me suis débattue, j’ai agi... A +l’heure du danger, il m’est venu quelque chose de la vaillance et de +l’énergie des pauvres femmes du peuple parmi lesquelles j’ai autrefois +gagné mon pain... Les misères du passé n’ont pas été perdues... + +Et simplement, sans emphase, comme si elle eût conté la chose la plus +naturelle du monde, elle dit quelle lutte elle avait acceptée et +soutenue, seule contre tous, forte de sa foi en Pascal et de son +amour... + +--Ah!... tu es une bonne et courageuse fille, toi!... s’écria Mme +Férailleur. Tu es digne de mon fils, et tu porteras fièrement notre nom +d’honnêtes gens!... + +Déjà, depuis un moment, l’obstinée bourgeoise luttait en vain contre +l’attendrissement qui la gagnait, et de grosses larmes silencieuses +roulaient le long de ses joues ridées... + +N’y tenant plus, elle jeta ses deux bras autour du cou de Mlle +Marguerite, et l’attirant contre sa poitrine, elle la tint longtemps +embrassée, en murmurant: + +--Marguerite! ma fille!... Ah! combien elles étaient injustes, mes +préventions! + +Pascal eût dû être transporté de joie. Non, cependant. Son front de plus +en plus se plissait, et c’est d’une voix sourde qu’il dit: + +--Voilà donc le bonheur qui est là, là!... Pourquoi faut-il qu’une +dernière épreuve, qu’une dernière humiliation nous en sépare! + +Mais Mlle Marguerite se sentait des forces à affronter en souriant le +martyre... + +--Parlez, Pascal, dit-elle, ne voyez-vous pas qu’il va être dix +heures!... + +Lui hésitait, ses yeux se troublaient, sa respiration haletait, et c’est +avec l’empressement du désespoir qu’il reprit: + +--Il fallait vaincre, n’est-ce pas, pour vous, pour moi, à tout prix!... +Voilà l’excuse de l’horrible expédient que j’ai adopté... M. de +Valorsay, vous l’avez vu, se vante à Mme Léon d’avoir un moyen de +briser vos résistances... et il croit en effet l’avoir... Comment je ne +l’ai pas tué de mes mains, quand il me l’a exposé... c’est que je veux +une vengeance bruyante comme l’outrage, plus sûre, plus terrible, plus +lente surtout... Ce moyen, un scélérat tel que lui pouvait le concevoir. +Par son âme damnée, Coralth, il a attiré chez lui le fils de la sœur +du comte de Chalusse, son unique héritier en ce moment... C’est un +malheureux, sans cœur, sans intelligence, sans esprit, tout vanité +stupide et ridicules prétentions, ni meilleur ni pire que bien d’autres +qui font figure... il a nom Wilkie Gordon. Sans peine le marquis s’est +emparé de ce pauvre idiot, et lui a persuadé qu’il était de son devoir +de vous dénoncer au procureur impérial comme ayant détourné de la +succession de M. de Chalusse une somme de deux millions, et comme ayant +aussi vous, vous, Marguerite, empoisonné le comte. + +La jeune fille haussa les épaules. + +--Pour ce qui est du vol, fit-elle, nous avons une réponse... Quant à +l’empoisonnement... en vérité l’accusation est trop stupide!... + +Mais Pascal restait sombre. + +--Pas si stupide... fit-il. Un médecin s’est rencontré, un indigne, un +lâche et vil gredin, qui pour de l’argent consent à appuyer la +dénonciation... + +--Le docteur Jodon, n’est-ce, pas?... + +--Oui... Et ce n’est pas tout. Sous les scellés, dans le secrétaire du +comte, est le flacon dont il a bu deux gorgées le jour de sa mort... Eh +bien!... dans la nuit de demain, Mme Léon doit ouvrir la porte du +jardin de l’hôtel de Chalusse à un immonde scélérat qui, sans que les +scellés en gardent trace, se charge de faire disparaître le flacon... + +La jeune fille frissonna; elle comprenait l’infernale combinaison. + +--Je pouvais être perdue!... murmura-t-elle. + +Affirmativement, Pascal hocha la tête. + +--M. de Valorsay voulait que vous vous vissiez perdue, prononça-t-il, +avant de vous proposer de l’épouser s’il vous sauvait... Je dois dire +que M. Wilkie ignore quels atroces projets il sert... Il n’y a dans le +secret entier du marquis que M. de Coralth, et c’est moi qui, sous le +nom de Mauméjan, suis leur conseiller... C’est donc à moi que, sur +l’avis de M. de Valorsay, M. Wilkie est venu demander un projet de +dénonciation... Je le lui ai rédigé, Marguerite, tel que le souhaitait +notre ennemi, terrible, accablant en apparence, groupant avec un art +perfide les rapports des valets et les soupçons du médecin, établissant +la connexité du meurtre et du vol, demandant une enquête... Et ce projet +de dénonciation, M. Wilkie l’a recopié de sa main, signé, mis sous +enveloppe... et il a dû le porter lui-même au parquet... + +Mlle Marguerite s’affaissa sur un fauteuil. + +--Vous avez fait cela! balbutia-t-elle. + +--Il le fallait, ma fille! déclara Mme Férailleur. + +--Oui, il le fallait, reprit Pascal, indispensablement et vous allez le +comprendre... Institution humaine, bornée en ses moyens, la Justice ne +saurait sonder les âmes, scruter les pensées, ni poursuivre des projets, +si abominables qu’ils soient et si près qu’on les suppose de la +réalisation... Pour qu’elle intervienne, la Justice, il lui faut un fait +matériel, tangible, tombant sous le sens, ce qu’on appelle un +commencement d’exécution... Vous arrêtée, les crimes de M. de Valorsay +et des misérables qu’il emploie tombent sous le coup de la loi... Vous +arrêtée, je cours prendre votre vieil ami le juge de paix, et ensemble +nous nous rendons chez le juge d’instruction à qui nous expliquerons +tout... Votre innocence démontrée, et l’infamie des autres, que +pensez-vous que fasse la justice?... Prudemment elle attendra que nos +ennemis se déclarent, afin de les prendre tous d’un seul coup de filet, +et que pas un n’échappe... Dans la nuit de demain des agents habiles +surveilleront l’hôtel de Chalusse... et, au moment où Mme Léon et le +misérable qu’elle doit guider se croiront sûrs du succès, ils seront +pris sur le fait et arrêtés... Interrogés par un magistrat instruit de +tout, pourront-ils nier?... Non, évidemment... Leurs aveux détermineront +l’action de la justice, et pénétrant à l’improviste chez M. de Valorsay, +elle y saisira le testament de votre père, le reçu de M. de Fondège, en +un mot toutes les preuves du crime... Et à l’heure de cette +perquisition, tous nos ennemis, rassurés par votre arrestation, se +trouveront à une grande soirée de jeu que donne le baron Trigault... J’y +serai aussi!... + +La défaillance de Mlle Marguerite avait peu duré. + +Elle se leva, et d’une voix ferme: + +--Vous avez agi comme vous deviez, prononça-t-elle. + +--Ah!... c’est qu’il n’était pas d’autre expédient... Et encore, si +celui-là vous répugnait trop... C’est pour cela que j’ai voulu vous +voir... + +Du geste elle l’interrompit. + +--Quand dois-je être arrêtée? demanda-t-elle. + +--Ce soir ou demain... + +--Bien... Je n’ai plus qu’une prière à vous adresser... Les Fondège ont +un fils qui n’est pas coupable, lui, et qui cependant sera plus +cruellement puni qu’eux si nous ne les épargnons. Ne pourriez-vous +pas... + +--Je ne puis plus rien, Marguerite... + +Tout était décidé. Mlle Marguerite tendit son front à Pascal, et +sortit suivie de Mme Férailleur qui voulut absolument la reconduire +au coin de la rue Boursault. + +Le «général» et sa femme étaient enfin rentrés quand rentra Mlle +Marguerite. Elle les trouva dans le salon, le visage décomposé et si +tremblants que leurs dents claquaient. + +Avec eux était un homme à moustache qui, dès qu’elle parut, dit: + +--Vous êtes Mlle Marguerite, n’est-ce pas?... Au nom de la loi, je +vous arrête... Voici le mandat..... + +Et il l’emmena. + + + + +XIX + + +Du soir au lendemain, le tout-puissant Génie qui a remplacé les bonnes +fées du vieux temps, l’Argent, avait comblé les convoitises de M. +Wilkie. + +Sans transition, et comme dans un rêve, il passa de ce qu’il appelait sa +situation gênée aux splendeurs d’une fortune princière. + +La renonciation de Mme Lia d’Argelès était si bien en règle, que sur +la seule production de ses titres, l’intelligent jeune homme fut envoyé +en possession de l’héritage du comte de Chalusse. + +Quelques difficultés pourtant se présentèrent. + +Le vieux juge de paix qui avait apposé les scellés refusa de lever ceux +de certains meubles, ceux du secrétaire notamment, sans une ordonnance +du tribunal, ce qui devait demander plusieurs jours... + +Mais qu’importait à M. Wilkie! L’hôtel de Chalusse était libre, avec +son mobilier splendide, ses appartements de réception, ses tableaux, ses +statues, ses jardins... Il s’y installa. Vingt chevaux piaffaient dans +les écuries, dix voitures dormaient sous les remises. Il s’appliqua +chevaux et voitures. Même, sur le conseil de M. Casimir, devenu son +valet de chambre et son oracle, il garda toute la maison du comte, +depuis M. et Mme Bourigeau, les concierges, jusqu’au dernier +marmiton. + +Le tout provisoirement, bien entendu, un homme tel que lui, de son +siècle, et «en plein dans le mouvement,» ne pouvait se contenter de ce +qui avait satisfait le comte de Chalusse. + +--Car j’ai mes idées, disait-il à M. Casimir... Paris n’a qu’à bien se +tenir!... + +Ses anciens amis, il les répudia... Un Costard, un Serpillon, si +vicomtes qu’ils se prétendissent, étaient de trop petits sires pour un +Gordon-Chalusse, ainsi qu’il était dit sur ses cartes de visites. + +Seulement, il leur racheta leurs parts de _Pompier de Nanterre_, sûr +qu’il était, dit-il à M. Casimir, de l’avenir de ce remarquable +«steeple-chaser.» + +De sa mère, il ne s’inquiéta aucunement. Il sut, comme tout Paris, que +la d’Argelès avait disparu--rien de plus. Mais l’idée de son père, le +terrible chevalier d’industrie, demeura suspendue comme un crêpe funèbre +au-dessus de sa joie. + +Quand du fond de son appartement il entendait tinter la grosse cloche +d’entrée de l’hôtel, il tressaillait, devenait tout pâle et murmurait: + +--C’est peut-être lui!... + +Pour cette dernière raison, surtout, il s’accrochait obstinément au +marquis de Valorsay... Effaré de ses prospérités nouvelles, il se +sentait plus solide, appuyé sur cette haute amitié... Par tempérament, +d’ailleurs, il était invinciblement attiré vers les gens à bruyante +renommée, et il lui semblait grandir de plusieurs coudées, quand, dans +un endroit public, dans la rue ou au restaurant, il criait à pleine +voix: + +«--Dites donc, Valorsay, mon excellent bon...» ou «Par ma foi! mon +très-cher marquis!...» + +L’autre, complaisamment, se prêtait à ces effusions, encore qu’il fût +terriblement agacé de la platitude et des ridicules du personnage... Il +se faisait une fête de l’envoyer aux cinq cents diables plus tard, mais +en ce moment il sentait trop l’utilité de M. Wilkie pour souffrir +seulement qu’il s’écartât de lui. + +Sans se faire tirer l’oreille, il l’avait présenté à son cercle et +conduit chez ses amis. Il se montrait avec lui partout; au bois, au +restaurant, au théâtre... + +D’aucuns demandaient parfois: + +--Qui donc est ce drôle de petit bonhomme?... + +Mais quand le marquis avait répondu négligemment: + +--C’est un pauvre diable qui vient de recueillir une succession de vingt +millions!... + +Peste!... On devenait sérieux, et c’était à qui aurait le plaisir, +l’avantage, l’honneur... de serrer la main d’un garçon de tant de +revenus. + +C’est ainsi que M. de Valorsay avait offert à M. Wilkie de +Gordon-Chalusse, de le présenter à la fête, annoncée chez le baron +Trigault. + +Ce ne devait être qu’une soirée d’hommes, une séance monstre de jeu, +mais on savait le baron magnifique et pour irriter la curiosité, sans +doute, il avait dit et le _Figaro_ avait répété qu’il réservait une +surprise à ses invités... Oh! mais une surprise!... + +C’était le lendemain de l’arrestation de Mlle Marguerite que devait +avoir lieu cette fête, et le soir, entre neuf et dix heures, M. de +Valorsay et M. de Coralth, habillés et prêts l’un et l’autre, +attendaient que M. Wilkie vînt les prendre, ainsi qu’il était convenu. + +Ils étaient fort gais l’un et l’autre, les appréhensions du vicomte +s’étaient dissipées, le marquis oubliait les douleurs de sa jambe cassée +à la Marche. + +--Marguerite ne sortira de prison que pour m’épouser, disait M. de +Valorsay triomphant. + +Ou encore: + +--Quel merveilleux instrument que ce Wilkie? Sur un mot en l’air, il a +donné congé à tous ses domestiques, l’hôtel de Chalusse va être désert, +Mme Léon et Vantrasson pourront opérer à loisir. + +Dix heures sonnèrent, M. Wilkie parut. + +--Venez-vous, excellents bons, dit-il, mon huit-ressorts est en bas. + +Ils partirent, et cinq minutes plus tard, on les annonçait chez le baron +Trigault, lequel accueillit M. Wilkie comme s’il ne l’eût jamais vu +ailleurs. + +Il y avait beaucoup de monde déjà, trois ou quatre cents personnes, la +fine fleur de la «haute vie,» du sport et de la table de jeu. Tous les +anciens habitués de Mme d’Argelès étaient là, M. de Fondège y +retroussait ses moustaches, Kami-Bey s’y étalait, reconnaissable à son +ventre piriforme et à son éternel fez rouge. + +Puis, parmi tous ces hommes, d’une élégance étudiée, tous connus de M. +de Valorsay, d’autres circulaient, plus graves et d’allures toutes +différentes... Leur gilet était moins ouvert, leur habit tombait moins +correctement, mais leur physionomie ne respirait pas seulement l’idiote +satisfaction de soi, et leurs yeux trahissaient autre chose que le néant +de la pensée. + +--Ah ça, murmura le marquis à l’oreille de M. de Coralth, qu’est-ce que +c’est que ces gens-là? On jurerait des avocats et des magistrats... + +Il ne croyait pas si bien dire, et sans l’ombre d’une inquiétude, il +passait de groupe en groupe, échangeant des poignées de main en +présentant M. Wilkie... + +Une étrange nouvelle circulait tout bas... On racontait, comment +l’avait-on su?... qu’à la suite d’une querelle avec son mari, Mme +Trigault avait quitté Paris la veille. On allait jusqu’à citer ses +dernières paroles au baron... + +--Vous ne me reverrez jamais!... avait-elle dit. Vous êtes bien vengé... +Adieu!... + +Les bien informés, gens au courant de tous les scandales malpropres, +déclaraient l’histoire fausse, soutenant que si la baronne se fût +enfuie, comme on le disait, on n’eût point vu le beau comte de Coralth +calme et souriant... + +L’histoire était vraie, cependant!... Mais M. de Coralth se souciait +bien de la baronne, en vérité!... N’avait-il pas en poche la signature +de M. Wilkie, laquelle, à cette heure, représentait pour lui plus d’un +demi-million?... + +Debout, près d’une des fenêtres de la grande galerie, entre le marquis +de Valorsay et M. Wilkie, le brillant vicomte pérorait, non sans esprit, +non sans plus de méchanceté encore, lorsqu’un valet de pied, d’une voix +si éclatante que toutes les conversations en furent interrompues, +annonça: + +--M. Mauméjan!... + +Que Mauméjan, un des hommes d’affaires du baron, fût reçu chez lui, cela +parut si simple à M. de Valorsay, qu’il ne bougea pas. + +Mais M. de Coralth ayant entendu le nom, voulut voir l’homme qui avait +si bien aidé et conseillé le marquis. + +Il tourna la tête, et alors les paroles expirèrent dans sa gorge. Il +devint livide, ses pupilles s’agrandirent démesurément, et à grand’peine +il balbutia: + +--Lui!... + +--Qui? interrogea le marquis stupéfait. + +--Regardez!... + +A la suite de l’homme annoncé sous le nom de Mauméjan, apparaissait +Mlle Marguerite, donnant le bras au vieux juge de paix, et Mme +Férailleur... puis M. Isidore Fortunat... et enfin Chupin, Victor +Chupin, resplendissant, mais ne «la menant pas large,» selon son +expression, dans un superbe habit noir tout battant neuf. + +Le marquis de Valorsay ne pouvait plus ne pas comprendre. Il comprit qui +était ce Mauméjan et de quelle audacieuse comédie il avait été dupe... + +Son visage si effroyablement se décomposa, que cinq ou six personnes +s’avancèrent, disant: + +--Qu’avez-vous, marquis? + +Il n’avait rien, sinon qu’il se sentait pris au piége, et ses regards +affolés cherchaient une porte, une fenêtre, une issue, pour fuir. + +Mais un mot d’ordre, évidemment, avait été donné. + +Brusquement, tous les invités répandus dans les salons affluèrent dans +la galerie, et les portes furent fermées... + +Et alors, avec une solennité qu’on ne lui connaissait pas, le baron +Trigault alla prendre la main du soi-disant Mauméjan, et le conduisant +au centre de la galerie, devant la cheminée: + +--Messieurs, prononça-t-il d’un accent irrésistible d’autorité, Monsieur +est M. Pascal Férailleur, cet honnête homme qui, chez la d’Argelès, fut +accusé d’avoir triché au jeu. Vous vous devez de l’entendre!... + +Visiblement, Pascal était extraordinairement ému. + +L’étrangeté de la situation, la certitude de l’éclatante réhabilitation, +la joie peut-être de la vengeance, le silence, si profond qu’on +entendait les respirations haleter, tous les regards obstinément rivés +sur lui, le troublaient. Mais ce fut l’affaire d’une seconde. + +Il se redressa l’œil plein d’éclairs, et d’une voix ferme et +vibrante, il dit, mais sans prononcer le nom de ses ennemis, la +ténébreuse intrigue qui s’était agitée autour des millions du comte de +Chalusse, et de quelles machinations abominables Mlle Marguerite et +lui avaient été victimes... + +Quand il eût achevé, enflant encore la voix: + +--Maintenant, ajouta-t-il, regardez... Le visage seul des coupables les +dénoncera à vos mépris... L’un, est ce misérable qui se fait appeler le +vicomte de Coralth, Paul Violaine de son véritable nom, un escroc, +l’ex-complice de Mascarot, un lâche qui est marié et qui laisse sa +femme mourir de faim... + +M. de Coralth eut comme un rugissement. + +--L’autre est M. le marquis de Valorsay. + +Il en était au troisième, qui eût inspiré dégoût et pitié, si on l’eût +remarqué dans le coin où il était affaissé, décomposé par la terreur, +bégayant d’un air stupide: «Ce n’est pas moi... Ma femme l’a voulu!...» + +Celui-là était le «général» de Fondège... + +Pascal ne prononça pas son nom, cependant; ce n’était pas indispensable, +et il se souvenait de la prière de Mlle Marguerite... + +Mais pendant que parlait Pascal, le marquis avait fait appel à tout ce +qu’il avait d’énergie et d’impudence... Si désespérée que fût la partie, +il essaya de se débattre. + +--C’est un guet-apens indigne, s’écria-t-il. Baron, vous m’en rendrez +raison... Cet homme est un imposteur, il ment, tout ce qu’il dit est +faux!... + +--Oui, c’est faux! appuya M. de Coralth. + +Une clameur s’éleva, et de tous côtés les plus injurieuses apostrophes +éclatèrent. + +--Quelles preuves vous faut-il donc? criait M. Fortunat. + +--Il ne faut pas nous la faire, disait Chupin: Vantrasson et la Léon +sont «pigés.» + +--Qui donc nous a tous floués avec _Domingo_?... + +Et, plus fort que les autres, Kami-Bey glapissait: + +--Sans compter que votre vente était une pure filouterie, mon +très-cher!... + +Autour de Pascal, ses anciens amis, des confrères, des membres du +conseil de l’ordre, des magistrats qui jadis avaient aidé ses débuts, se +pressaient, lui serrant les mains, l’étreignant à l’étouffer, s’accusant +d’avoir pu le soupçonner, lui, l’honneur même, s’excusant sur ce temps +troublé où nous vivons, où on voit faillir ceux qu’on croyait les plus +purs... + +Et plus loin, un murmure de respectueuse admiration montait jusqu’à +Mlle Marguerite, dont les yeux pleins de larmes de bonheur brillaient +d’un éclat presque surnaturel, dont la beauté empruntait à ses +sensations une expression sublimé. + +Alors, Valorsay, le misérable, sentit bien que c’était fini, et qu’il +était perdu... + +La rage, de même qu’une ivresse furieuse, envahit son cerveau, et pareil +à la bête acculée qui se retourne et fait tête aux chiens, il se +redressa, la face convulsée, l’œil sanglant, la bave à la bouche, +effrayant de cynisme, de haine et d’ironie... + +--Eh bien! oui... s’écria-t-il... oui! tout ce que vous venez d’entendre +est vrai! Je sombrais, je me suis raccroché où j’ai pu! Ce n’est pas +quand on boit son dernier bouillon qu’on fait le dégoûté... J’ai joué... +Si j’avais gagné, vous seriez à mes genoux... J’ai perdu, vous me +repoussez du pied!... Lâches!... Hypocrites!... Injuriez-moi, mais +comptez-vous, et dites-moi combien entre vous tous, tant que vous êtes, +il y en a d’assez purs pour avoir le droit de me cracher des mépris à la +face!... Y en a-t-il cent? Y en a-t-il seulement cinquante? + +Une tempête de huées couvrit sa voix. + +Dès qu’elle cessa: + +--Ah! la vérité vous blesse, mes très-chers, reprit-il en ricanant... +Montrez-vous, croyez-moi, d’une vertu moins farouche!... J’étais ruiné, +cela dit tout... Mais lequel de vous ne l’est pas quelque peu?... Lequel +se suffit avec ses revenus et ne mange pas au sac!... Votre dernier +louis venu, vous essaierez de faire ce que j’ai fait ou quelque chose de +pis... Et ne dites pas non, car pas plus que moi vous n’avez une +conscience étroite, une ferme morale, des croyances sincères ou des +aspirations généreuses... Vous poursuivez ce que j’ai poursuivi, rien de +plus... Vous voulez ce que j’ai voulu, la vie à outrance, courte et +bonne, enragée, enfiévrée, endiablée... Vous voulez le plaisir, le jeu, +les chevaux, les filles perdues, la table toujours mise et les verres +toujours pleins, toutes les jouissances du luxe, toutes les +satisfactions de la vanité... Au bout de tout cela, il y a l’abîme de +boue... J’y suis, je vous y attends, car vous y viendrez tous, +nécessairement, fatalement... et ce sera justice!... Ah! ah!... vous ne +trouvez plus mon aventure si drôle, maintenant! Allons, faites-moi +place! s’il vous plaît! + +Il s’avança, le front levé, et positivement on s’écartait, quand un +domestique effaré parut, qui cria: + +--Monsieur... monsieur le baron... La justice!... Elle est en bas!... +Elle monte!... Il y a un commissaire avec son écharpe... + +Du coup, l’exaltation furibonde du marquis de Valorsay tomba... + +Il devint plus pâle, s’il est possible, et trembla sur ses jarrets comme +le bœuf manqué par la masse du boucher. + +Puis, soudainement, une résolution désespérée se lut sur ses traits, la +résolution du condamné qui, sachant qu’il ne peut éviter l’échafaud y +monte d’un pas ferme... + +Il s’approcha de M. Trigault, et d’une voix rauque: + +--Me laisserez-vous arrêter chez vous, baron, dit-il, moi... un +Valorsay!... + +On eût dit que le baron attendait ce reproche. + +Il entraîna le marquis et M. de Coralth, les poussa dans un petit salon +au fond de la galerie, et ferma la porte. + +Il était temps, le commissaire de police entrait. + +--Lequel de vous, messieurs, prononça-t-il, est le marquis de Valorsay? +Lequel de vous est Paul Violaine, dit le vicomte... + +La détonation d’une arme à feu lui coupa la parole. + +On se précipita vers le petit salon. + +A terre, sur le dos, gisait le marquis de Valorsay, la tête affreusement +fracassée. Sa main droite serrait encore la crosse d’un revolver... Il +était mort. + +--Et l’autre? cria-t-on, et l’autre? + +La fenêtre ouverte, un rideau arraché et attaché à la balustrade, +disaient comment avait fui M. de Coralth. + +Plus tard seulement on connut les précautions du baron. + +Sur la table du salon, il avait placé d’avance deux revolvers et deux +paquets de chacun dix billets de mille francs... + +Le vicomte n’avait pas hésité!... + + + + +XX + + + * * * * * + +C’est à Saint-Etienne-du-Mont, à deux pas de la rue d’Ulm, qu’a été +célébré le mariage de Pascal Férailleur et de Mlle Marguerite de +Chalusse... + +Qui eût connu le mystère de la naissance de la mariée, n’eût pas été peu +stupéfait de lui voir pour témoin, avec le vieux juge de paix, le baron +Trigault... + +Ce fut ainsi, cependant... + +De plus en plus maltraité par sa fille et son gendre, séparé de sa +femme, devenue presque folle, encore qu’on eût réussi à sauver ses +lettres, c’est près de M. et de Mme Pascal que le baron a trouvé une +famille... + +Il ne joue plus guère, sinon au piquet avec Mme Férailleur, qu’il +s’amuse à faire tressauter, en lui criant de sa grosse voix, quand elle +est un peu longue à écarter: «Nous gaspillons un temps précieux!...» + +Parfois, ils sortent ensemble, et sans doute ils seraient bien surpris, +ceux à qui on dirait où se rend, au bras du baron, la rigide bourgeoise. + +Elle va visiter et consoler Mme veuve Gordon, autrefois Lia +d’Argelès, qui a fondé près de Montrouge un ouvroir pour les pauvres +filles séduites et abandonnées... La malheureuse en est encore à +recevoir un souvenir de son fils... + +Quant à son mari, elle le suppose mort ou au fond de quelque maison +centrale... + +C’est à elle que les Fondège doivent souvent du pain... Forcés de rendre +gorge, sans autres ressources qu’une rente de 50 fr. par mois que leur +sert leur fils devenu capitaine, leur misère est affreuse... + +Oh! ces Fondège!... M. Fortunat n’en parle qu’avec horreur... Mais il +chante haut les louanges de Mme Marguerite, qui lui a rendu les +40,000 francs qu’il avait avancés à Valorsay... Il fait aussi l’éloge de +Chupin, mais du bout des lèvres, depuis que Chupin, mis à même par +Pascal de «s’établir,» lui a déclaré qu’il ne se mêlerait plus jamais de +tripotages.--Tripotages est resté sur le cœur de. M. Fortunat. + +Ce qui ne l’a pas empêché, d’ailleurs, d’aider par sa déposition aux +malheurs de Vantrasson et de la sensible Mme Léon. Condamnés, l’un +aux travaux forcés à perpétuité, l’autre à dix ans de réclusion... + +De M. de Coralth, pas de nouvelles; mais sa femme a quitté la Villette, +au grand désespoir de M. Mouchon... Comme dentiste, le docteur Jodon +réussit... + +Quant à M. Wilkie, on sait par les journaux ses faits et gestes... + +Les chroniques s’épuisent à décrire ses livrées, ses chevaux, ses +voitures, ses écuries... On signale ses déplacements... On enregistre +ses mots spirituels... Il a des succès, il est aimé, fêté; célébré, +adulé, il fait tapage, scandale, il règne. Le monde est aux +impudents!... + +FIN. + +Paris.--Imprimerie de E. DONNAUD, rue Cassette, 9. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La vie infernale, by Émile Gaboriau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE INFERNALE *** + +***** This file should be named 36510-0.txt or 36510-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/5/1/36510/ + +Produced by Chuck Greif, Broward Public Libraries and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This book was produced from scanned images of public +domain material from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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