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+The Project Gutenberg EBook of La vie infernale, by Émile Gaboriau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La vie infernale
+ 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d’Argelès
+
+Author: Émile Gaboriau
+
+Release Date: June 24, 2011 [EBook #36510]
+[Last updated: March 31, 2013]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE INFERNALE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif, Broward Public Libraries and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This book was produced from scanned images of public
+domain material from the Google Print project.)
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+
+LA VIE INFERNALE
+
+
+I. PASCAL ET MARGUERITE
+
+
+II. LIA D’ARGELÈS
+
+
+OUVRAGES DU MEME AUTEUR
+
+
+=LA VIE INFERNALE=. 6e édition. 2 vol. grand in-18. 7 fr. »
+
+=L’AFFAIRE LEROUGE=. 10e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50
+
+=LE DOSSIER Nº 113=. 9e édit. 1 vol. fr. in-18. 3 fr. 50
+
+=LE CRIME D’ORCIVAL=. 7e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50
+
+=LES ESCLAVES DE PARIS=. 6e édit. 2 vol. gr. in-18. 7 fr. »
+
+=LE 13e HUSSARDS=. 21e édit. 1 vol gr. in-18. 3 fr. 50
+
+=MONSIEUR LECOQ=. 7e édit. 2 vol. gr. in-18. 7 fr. »
+
+=LES COTILLONS CÉLÈBRES=. 7e édit. ornée de portraits.
+2 vol. gr. in-18. 7 fr. »
+
+=LES COMÉDIENNES ADORÉES=. Nouv. édit. 1 vol. 3 fr. 50
+
+=LES GENS DE BUREAU=. 6e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50
+
+=LA CLIQUE DORÉE=. 4e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50
+
+=MARIAGES D’AVENTURE=. Nouvelle édit. 1 vol. in-18. 3 fr. 50
+
+=LA CORDE AU COU=. 7e édit. 1 vol. in-18. 3 fr. 50
+
+=LA DEGRINGOLADE=. 5e édit. 3 vol. gr. in-18. 7 fr. »
+
+=L’ARGENT DES AUTRES=. 5e édit. 2 vol. grand in-18. 7 fr. »
+
+=LE PETIT VIEUX DES BATIGNOLLES=. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50
+
+Paris.--Imprimerie de l’_Étoile_, BOUDET, Directeur, rue Cassette, 1.
+
+
+
+
+LA VIE
+
+INFERNALE
+
+PAR
+
+ÉMILE GABORIAU
+
+I
+
+PASCAL ET MARGUERITE
+
+SEPTIÈME ÉDITION
+
+[Illustration]
+
+PARIS
+
+E. DENTU, ÉDITEUR
+
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+
+PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS
+
+1881
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+MADAME BLANCHE SILVA
+
+Madame,
+
+_En écrivant votre nom à la première page de ce volume permettez-moi
+d’attester une amitié dont je suis fier._
+
+ÉMILE GABORIAU.
+
+
+
+
+LA VIE INFERNALE
+
+PASCAL ET MARGUERITE
+
+
+
+
+I
+
+
+C’était le 15 octobre, un jeudi soir.
+
+Il n’était que six heures et demie, mais depuis longtemps déjà la nuit
+était venue.
+
+Il faisait froid, le ciel était noir comme de l’encre, la vent soufflait
+en tempête, il pleuvait.
+
+Les domestiques de l’hôtel de Chalusse, un des plus magnifiques de la
+rue de Courcelles, étaient réunis chez le concierge, lequel occupait,
+avec son épouse, un pavillon de deux pièces, à droite de la vaste cour
+sablée.
+
+A l’hôtel de Chalusse, comme dans toutes les grandes maisons, le
+concierge, M. Bourigeau, était un personnage d’une importance
+exceptionnelle, toujours prêt à faire sentir cruellement son autorité à
+qui eût osé seulement la mettre en doute.
+
+A le voir on reconnaissait le serviteur qui tient au bout de son cordon
+le plaisir et la liberté de tous les autres, celui qui favorise les
+sorties défendues par le maître, celui qui peut cacher, si telle est sa
+volonté, les rentrées mystérieuses, la nuit, après la fermeture du bal
+public ou de l’estaminet.
+
+C’est dire que M. et Mme Bourigeau étaient l’objet de toutes sortes
+d’adulations et de gâteries.
+
+Ce soir-là, le maître était sorti, et le premier valet de chambre de M.
+le comte de Chalusse, M. Casimir, offrait le café.
+
+Et tout en sirotant le gloria largement battu de fin cognac, présent de
+M. le sommelier, on se plaignait, comme de juste, de l’ennemi commun, du
+maître.
+
+C’était une petite camériste au nez odieusement retroussé qui avait la
+parole.
+
+Elle mettait au fait de la maison un grand drôle, à l’air bassement
+insolent, admis depuis la veille seulement au nombre des valets de pied.
+
+--A coup sûr, expliquait-elle, la place est supportable. Les gages sont
+forts, la nourriture est bonne, la livrée est juste assez voyante pour
+avantager un bel homme; enfin Mme Léon, la femme de charge, qui a la
+direction de tout, n’est pas trop regardante.
+
+--Et l’ouvrage?
+
+--Rien à faire. Pensez donc, nous sommes dix-huit pour servir deux
+maîtres, M. le comte et Mlle Marguerite; seulement, dame, on ne
+s’amuse guère, ici...
+
+--Comment, on s’ennuie!...
+
+--A la mort, monsieur. C’est pis qu’une tombe au cimetière, ce grand
+hôtel. Jamais une soirée, jamais un dîner, rien. Croiriez-vous que je
+n’ai jamais vu, moi qui vous parle, les appartements de réception. Tout
+est fermé, et les meubles pourrissent sous des housses. Il ne vient pas
+trois visites par mois...
+
+Elle était indignée, et l’autre semblait partager son indignation.
+
+--Ah ça! fit-il, c’est donc un ours que ce comte de Chalusse!... Un
+homme qui n’a pas cinquante ans et qui possède des millions, à ce qu’on
+prétend...
+
+--Oui, des millions, vous pouvez le dire, peut-être dix, peut-être
+vingt...
+
+--Raison de plus... Il faut qu’il ait quelque chose, un coup de marteau,
+comme on dit chez nous. Que fait-il donc, seul, toute la sainte journée?
+
+--Rien. Il lit dans son cabinet ou il se promène de long en large au
+fond du jardin. Quelquefois, le soir, il fait atteler et conduit
+Mademoiselle au bois de Boulogne en voiture fermée, mais c’est rare. Du
+reste, il n’est pas gênant le pauvre homme. Voilà six mois que je suis
+chez lui, et c’est tout juste si je connais la couleur de ses paroles.
+«Oui, non, faites ceci, c’est bien, sortez,» voilà tout ce qu’il sait
+dire. Demandez plutôt à M. Casimir...
+
+--Le fait est qu’il n’est pas gai, le patron, répondit le valet de
+chambre. Une vraie porte de prison...
+
+Le valet de pied écoutait d’un air grave, en homme qui a besoin de
+connaître, pour l’exploiter, le caractère des gens qu’il va servir.
+
+--Et Mademoiselle, interrogea-t-il, que dit-elle de cette existence?
+est-ce qu’elle lui va?
+
+--Dame... depuis six mois qu’elle est ici, elle ne se plaint pas.
+
+--Si elle s’ennuyait, ajouta M. Casimir, elle filerait.
+
+La camériste eut un geste ironique.
+
+--Plus souvent! ricana-t-elle. Chaque mois que Mademoiselle reste ici
+lui rapporte trop d’argent.
+
+Aux rires qui accueillirent cette réponse, aux regards échangés entre
+les domestiques, le nouveau venu dut comprendre qu’il venait de toucher
+du doigt cette plaie secrète que chaque maison renferme comme une pomme
+son ver.
+
+--Tiens! tiens!... fit-il tout brûlant de curiosité, il y a donc quelque
+chose?... Eh bien! là, franchement, je m’en doutais.
+
+Sans nul doute, on allait lui raconter ce qu’on savait, ce qu’on croyait
+savoir du moins, quand on sonna avec une extrême violence à la porte de
+l’hôtel.
+
+--Pas gêné, celui-là! s’écria le concierge. Mais il est trop pressé, il
+attendra.
+
+Il tira le cordon, néanmoins, en rechignant; la grande porte,
+brutalement poussée claqua, et un cocher de fiacre, tout effaré, sans
+chapeau, se précipita dans la loge, en criant:
+
+--A moi!... au secours!...
+
+D’un bond, tous les domestiques furent debout.
+
+--Arrivez, poursuivit le cocher; dépêchez-vous. C’est un bourgeois que
+je conduisais ici, vous devez le connaître... il est là, dans ma
+voiture!...
+
+Sans plus écouter, les domestiques s’élancèrent dehors, et alors leur
+fut expliquée l’explication confuse du cocher.
+
+Dans le fond de la voiture, qui était un grand fiacre, un homme gisait,
+affaissé, replié plutôt sur lui-même, immobile, inerte.
+
+Il avait dû glisser de côté, le haut du corps en avant, et par suite des
+cahots, sa tête s’était engagée sous la banquette de devant.
+
+--Pauvre diable! murmura M. Casimir, il aura eu un coup de sang!
+
+Il s’était penché vers l’intérieur du fiacre, en disant cela, et ses
+camarades s’approchaient, quand tout à coup, brusquement, il se rejeta
+en arrière en poussant un grand cri.
+
+--Ah! mon Dieu!... c’est M. le comte.
+
+A Paris, dès qu’il y a seulement l’apparence d’un accident, les badauds
+jaillissent pour ainsi dire des pavés. Déjà il y avait plus de cinquante
+personnes autour de la voiture.
+
+Cette circonstance rendit à M. Casimir une partie de son sang-froid.
+
+--Il faut faire entrer le fiacre dans la cour, commanda-t-il. M.
+Bourigeau, porte s’il vous plaît!...
+
+Puis s’adressant à un jeune domestique:
+
+--Et toi, ajouta-t-il, vite un médecin, n’importe lequel!... Cours au
+plus proche et ne reviens pas sans en ramener un.
+
+Le concierge avait ouvert, mais le cocher avait disparu; on l’appela,
+pas de réponse. Ce fut encore le valet de chambre qui prit les deux
+petits chevaux par la bride, et qui amena fort adroitement la voiture
+devant le perron.
+
+Les curieux écartés, il s’agissait de retirer du fiacre le comte de
+Chalusse, et cela présentait, en raison de la position bizarre du corps,
+les plus sérieuses difficultés. On réussit cependant en ouvrant les deux
+portières et en se mettant à trois.
+
+On le plaça ensuite sur un fauteuil, on le monta à sa chambre et en
+moins de rien on l’eut déshabillé et couché.
+
+Il ne donnait toujours pas signe de vie, et à le voir, la tête renversée
+sur ses oreillers, on devait croire que tout était fini.
+
+C’était, d’ailleurs, à ne pas le reconnaître. Ses traits disparaissaient
+et se confondaient sous une bouffissure bleuâtre. Ses paupières étaient
+fermées et autour de ses yeux s’élargissait un cercle sanguinolent comme
+une meurtrissure. Un dernier spasme avait tordu ses lèvres, et sa bouche
+déplacée, inclinée tout à fait à droite et entr’ouverte, avait une
+expression sinistre.
+
+Malgré des précautions inouïes, on l’avait blessé, en le dégageant; son
+front s’était heurté contre une ferrure, et de cette écorchure légère,
+un mince filet de sang coulait.
+
+Il respirait encore, cependant, et en prêtant l’oreille, on entendait
+son souffle rauque, ce râle que Broussais compare au ronflement d’un
+soufflet engorgé.
+
+Les valets, si bavards l’instant d’avant, se taisaient à cette heure.
+Ils restaient dans la chambre, mornes et blêmes, échangeant des regards
+de détresse. Quelques-uns avaient les larmes aux yeux.
+
+Que se passait-il en eux? Peut-être subissaient-ils cet invincible
+effroi qui se dégage de la mort inattendue et soudaine... Ils aimaient
+peut-être, sans en avoir conscience, ce maître dont ils mangeaient le
+pain... Peut-être encore leur chagrin n’était-il qu’égoïsme, et se
+demandaient-ils ce qu’ils allaient devenir, où ils iraient, s’ils
+trouveraient une autre place et si elle serait bonne.
+
+Ne sachant que faire, ils délibéraient à voix basse, chacun offrant
+quelque remède dont il avait entendu parler.
+
+Les plus sensés proposaient d’aller prévenir Mademoiselle ou madame
+Léon, qui occupaient l’étage supérieur, lorsqu’un frôlement de robe
+contre l’huisserie de la porte, les fit tous retourner.
+
+Celle qu’ils appelaient: «Mademoiselle,» était debout sur le seuil.
+
+Mlle Marguerite était une belle jeune fille de vingt ans.
+
+Elle était assez grande, brune, avec des yeux profonds que ses sourcils
+un peu accentués faisaient paraître plus sombres. Des masses épaisses de
+cheveux noirs encadraient son beau front pensif et triste. Il y avait
+quelque chose d’étrange en elle et d’un peu sauvage, une cruelle
+souffrance concentrée et une sorte de résignation hautaine.
+
+--Que se passe-t-il? demanda-t-elle doucement. D’où vient tout ce bruit
+que j’ai entendu?... J’ai sonné trois fois, personne n’est venu.
+
+Personne n’osa lui répondre.
+
+Surprise, elle promena autour d’elle un rapide regard. D’où elle était,
+elle ne pouvait apercevoir le lit, placé dans une alcôve, mais elle vit
+d’un coup d’œil l’attitude morne des gens, les vêtements épars sur le
+tapis, et tout le désordre de cette chambre magnifique et sévère,
+éclairée par la seule lampe de M. Bourigeau, le concierge.
+
+Elle eut peur, un grand frisson la traversa, et d’une voix émue:
+
+--Pourquoi êtes-vous tous ici?... insista-t-elle. Parlez, qu’est-il
+arrivé?
+
+M. Casimir fit un pas en avant.
+
+--Un grand malheur, mademoiselle, un malheur terrible, M. le comte...
+
+Et il s’arrêta, interdit, effrayé de ce qu’il allait dire... Trop tard,
+Mlle Marguerite avait compris.
+
+D’un mouvement brusque, elle porta ses deux mains à son cœur, comme
+si elle eût senti une blessure atroce, et elle prononça ce seul mot:
+
+--Perdue!...
+
+Elle était devenue plus pâle que la mort, sa tête se renversait en
+arrière, ses yeux se fermaient, elle chancelait...
+
+Deux femmes de chambre s’élancèrent pour la soutenir, elle les repoussa
+d’un geste doux, en murmurant:
+
+--Merci!... Merci!... Laissez-moi... je suis forte.
+
+Elle était assez forte, en effet, pour dompter sa mortelle défaillance.
+Elle rassembla toute son énergie, et, lentement, plus blanche qu’une
+statue, les dents serrées, les yeux secs et brillants, elle s’avança
+vers l’alcôve.
+
+Là, elle resta un moment immobile, murmurant des paroles
+inintelligibles, et, enfin, écrasée sous la douleur, elle s’abattit à
+genoux devant le lit, y ensevelit sa tête, et pleura...
+
+Profondément remués par le spectacle de ce désespoir si grand et si
+simple à la fois, les domestiques retenaient leur haleine, se demandant
+comment cela allait finir...
+
+Cela finit vite. La malheureuse jeune fille se redressa brusquement,
+comme si une lueur d’espérance eût illuminé soudainement son esprit.
+
+--Le médecin! dit-elle d’une voix brève.
+
+--On est allé en chercher un, mademoiselle, répondit M. Casimir.
+
+Et, entendant une voix et des pas dans l’escalier, il ajouta:
+
+--Même, par bonheur, le voici!
+
+Le docteur entra.
+
+C’était un homme jeune, encore qu’il n’eût plus guère de cheveux sur le
+crâne. Il était petit, maigre, scrupuleusement rasé et vêtu de noir de
+la tête aux pieds.
+
+Sans un mot, sans un salut, sans seulement toucher du doigt le bord de
+son chapeau, il marcha droit au lit et successivement il souleva les
+paupières du moribond, lui tâta le pouls, le palpa, et lui découvrit la
+poitrine, contre laquelle il appliqua son oreille.
+
+Ayant terminé son examen, il dit:
+
+--C’est grave!
+
+Mlle Marguerite, qui avait suivi avec une poignante anxiété tous les
+mouvements du docteur, ne put retenir un sanglot.
+
+--Mais tout espoir n’est pas perdu, n’est-ce pas, monsieur, fit-elle
+d’une voix suppliante et les mains jointes, vous le sauverez, n’est-ce
+pas, vous le sauverez!...
+
+--On peut légitimement espérer.
+
+Ce fut la seule réponse du docteur. Il avait tiré sa trousse et essayait
+froidement ses lancettes sur le bout de son doigt. Quand il en eut
+trouvé une à sa convenance:
+
+--Je vous prierais, mademoiselle, dit-il, de faire retirer les femmes
+qui sont dans cette pièce et de vous retirer vous-même... les hommes
+resteront pour m’aider, si besoin est.
+
+Elle obéit, avec cette résignation passive qui livre les malheureux à
+toutes les inspirations. Mais elle ne regagna pas son appartement. Elle
+resta sur le palier, le plus près possible de la porte, assise sur la
+première marche de l’escalier, tirant mille conjectures du plus léger
+bruit, comptant les secondes.
+
+Le médecin, dans la chambre, n’en allait pas plus vite, non par
+tempérament, mais par principes.
+
+Le docteur Jodon--il se nommait ainsi--était un ambitieux qui jouait un
+rôle. Élève d’un «prince de la science» plus célèbre par l’argent qu’il
+gagne que par ses cures, il copiait les façons de son maître, son
+costume, son geste et jusqu’à ses inflexions de voix.
+
+Jetant aux yeux la même poudre que son modèle, il espérait obtenir les
+mêmes résultats, une grande clientèle et la fortune.
+
+Cependant, au fond de lui-même, il ne laissait pas que d’être
+déconcerté. Il n’avait pas, à beaucoup près, jugé l’état du comte de
+Chalusse si grave qu’il l’était en réalité.
+
+Ni les saignées, ni les ventouses sèches ne rendirent au malade sa
+connaissance et sa sensibilité. Il demeura inerte; la respiration devint
+un peu moins rauque, voilà tout.
+
+De guerre lasse, le docteur déclara que les moyens immédiats étaient
+épuisés, que «les femmes» pouvaient revenir près du comte, et qu’il n’y
+avait plus qu’à attendre l’effet des remèdes qu’il venait de prescrire
+et qu’on était allé chercher chez le pharmacien.
+
+Tout autre que cet avide ambitieux eût été ému du regard que lui jeta
+Mlle Marguerite quand il lui fut permis de rentrer dans la chambre de
+M. de Chalusse. Lui n’en eut pas seulement l’épiderme effleuré. Il dit
+tout simplement:
+
+--Je ne puis pas me prononcer encore.
+
+--Mon Dieu!... murmura la malheureuse jeune fille, mon Dieu! ayez pitié
+de moi!...
+
+Mais déjà le docteur, poursuivant son imitation, était allé s’adosser à
+la cheminée.
+
+--Maintenant, fit-il, s’adressant à M. Casimir, j’aurais besoin de
+quelques renseignements. Est-ce la première fois que M. le comte de
+Chalusse est victime d’un accident comme celui-ci?
+
+--Oui, monsieur, depuis que je le sers du moins.
+
+--Bon, cela!... C’est une chance en notre faveur. Et dites-moi,
+l’avez-vous entendu quelquefois se plaindre de vertiges, de
+bourdonnements d’oreilles?...
+
+--Jamais...
+
+Mlle Marguerite voulut hasarder une observation; le docteur lui
+imposa silence de la voix et du geste, et poursuivant son
+interrogatoire:
+
+--Le comte de Chalusse est-il gros mangeur? demanda-t-il, boit-il
+beaucoup d’alcools?
+
+--M. le comte est la sobriété même, monsieur, et il mouille toujours
+largement son vin...
+
+Le docteur écoutait d’un air de méditation intense, la tête penchée en
+avant; les sourcils froncés, la lèvre inférieure relevée, caressant de
+temps à autre son menton glabre. Ainsi fait son maître.
+
+--Diable!... fit-il à demi voix, il faut une cause au mal, cependant.
+Rien dans la constitution du comte ne le prédisposait à un tel
+accident...
+
+Il se tut, puis soudainement se retournant vers Mlle Marguerite:
+
+--Savez-vous, mademoiselle, interrogea-t-il, si M. le comte n’a pas
+éprouvé ces jours-ci quelque violente émotion?
+
+--Il a eu, ce matin même, une contrariété que j’ai tout lieu de supposer
+très-vive.
+
+--Ah!... nous y voici donc, fit le docteur avec un geste d’oracle.
+Pourquoi ne m’avoir pas dit tout cela d’abord!... Il faudrait,
+mademoiselle, me donner des détails.
+
+La jeune fille hésita. Les valets étaient éblouis, cela est sûr, des
+façons de ce médecin, mais Mlle Marguerite était loin de partager
+leur enthousiasme. Que n’eut-elle pas donné pour voir là, à la place de
+celui-ci, le docteur de la maison.
+
+Elle trouvait, de plus, une haute inconvenance à cet interrogatoire
+brutal, en présence de tous les gens, au chevet d’un mourant, privé de
+sentiments, il est vrai, mais qui néanmoins entendait peut-être et
+comprenait.
+
+--Il est urgent que je sois renseigné, déclara péremptoirement le
+docteur.
+
+Devant cette affirmation elle n’hésita plus. Elle parut rassembler ses
+souvenirs, et d’une voix triste:
+
+--Ce matin, monsieur, commença-t-elle, nous venions de nous mettre à
+table pour déjeuner lorsqu’on a apporté une lettre à M. de Chalusse. Il
+n’y a jeté qu’un coup d’œil et il est devenu plus blanc que sa
+serviette. Il s’est levé tout aussitôt, et s’est mis à arpenter la salle
+à manger en laissant échapper des exclamations de douleur et de colère.
+Je l’ai interrogé; il n’a pas paru m’entendre. Au bout de cinq minutes,
+cependant, il a repris sa place et a commencé à manger...
+
+--Comme d’habitude?
+
+--Plus, monsieur. Seulement, je dois vous le dire, il ne me paraissait
+pas avoir bien la conscience de ce qu’il faisait. A quatre ou cinq
+reprises, il s’est levé et il s’est rassis. Enfin il a paru prendre un
+parti qui lui coûtait beaucoup. Il a déchiré la lettre qu’il venait de
+recevoir, et il en a jeté les morceaux par la fenêtre qui donne sur le
+jardin...
+
+Mlle Marguerite s’exprimait avec la plus extrême simplicité, et
+certes il n’y avait, dans ce qu’elle racontait, rien que de
+très-ordinaire.
+
+On l’écoutait cependant avec une curiosité haletante, comme si on eût
+espéré quelque surprenante révélation, tant l’esprit humain, prompt à se
+forger des chimères, a horreur de ce qui est naturel et incline
+instinctivement vers le mystérieux.
+
+Mais sans paraître s’apercevoir de l’effet produit, et affectant de
+s’adresser au médecin seul, la jeune fille poursuivait:
+
+--La lettre anéantie, en apparence, du moins, on a servi le café et M.
+de Chalusse a allumé un cigare, comme il fait après chaque repas. Mais
+il n’a pas tardé à le laisser éteindre. Je n’osais troubler ses
+réflexions, quand tout à coup il me dit: «C’est singulier, je me sens
+tout mal à l’aise.» Nous sommes restés un moment sans nous parler, puis
+il a ajouté: «Décidément je ne suis pas bien. Rendez-moi le service de
+monter à ma chambre, voici la clef de mon secrétaire, vous l’ouvrirez et
+vous trouverez sur la tablette supérieure, un petit flacon bouché à
+l’émeri, que vous me descendrez.» J’ai remarqué avec surprise que M. de
+Chalusse, qui a la parole très-nette, habituellement, bégayait ou plutôt
+bredouillait, en me disant cela. Je ne m’en suis pas inquiétée...
+malheureusement. J’ai donc fait ce qu’il désirait. Il a versé huit ou
+dix gouttes du contenu du flacon dans un verre d’eau et il l’a avalé.
+
+Si intense était l’attention du docteur Jodon, qu’il redevenait soi. Il
+oubliait de surveiller son attitude.
+
+--Et ensuite? fit-il.
+
+--Ensuite, monsieur, M. de Chalusse a repris sa contenance accoutumée et
+s’est retiré dans son cabinet de travail. J’ai dû penser que
+l’impression si pénible qu’il avait ressentie, s’effaçait. Je me
+trompais. Dans l’après-midi, il m’a fait prier par Mme Léon de le
+rejoindre au jardin. J’y ai couru, assez étonnée, car le temps était
+très-mauvais. «Chère Marguerite, me dit-il, aidez-moi donc à rechercher
+les débris de la lettre que j’ai jetée au vent ce matin. Je donnerais
+la moitié de ma fortune pour une adresse qui s’y trouvait certainement
+et que sur l’instant de ma colère je n’ai pas vue...» Je l’ai aidé. On
+pouvait raisonnablement espérer. Comme il pleuvait, quand les morceaux
+avaient été lancés par la fenêtre, au lieu de s’éparpiller, ils étaient
+tombés immédiatement à terre. Nous en avons réuni un bon nombre, mais
+sur aucun ne se trouvait ce que souhaitait si ardemment M. de Chalusse.
+A diverses reprises il a déploré amèrement et maudit sa précipitation...
+
+M. Bourigeau, le concierge, et M. Casimir échangèrent un sourire
+d’intelligence.
+
+Ils avaient surpris les recherches du comte, et elles leur avaient paru
+un acte de folie des mieux qualifiés.
+
+Maintenant, ils se les expliquaient.
+
+--J’avais le cœur bien gros, continuait Mlle Marguerite, de la
+tristesse de M. de Chalusse, quand tout à coup il se redressa
+joyeusement en s’écriant: «Suis-je donc fou?... cette adresse, un tel me
+la donnera!»
+
+Positivement, le docteur s’abandonnait à l’entraînement du récit.
+
+--Un tel! Qui, un tel? interrogea-t-il sans se rendre compte de
+l’inconvenance de la question.
+
+Mais la jeune fille fut révoltée.
+
+Elle écrasa l’indiscret d’un regard hautain, et du ton le plus sec:
+
+--J’ai oublié ce nom, dit-elle.
+
+Piqué au vif, le docteur reprit brusquement la pose de son modèle. Mais
+son imperturbable sang-froid était altéré.
+
+--Croyez, mademoiselle, balbutia-t-il, que l’intérêt seul... un intérêt
+respectueux...
+
+Elle n’eut pas seulement l’air d’entendre ses excuses.
+
+--Par exemple, interrompit-elle, je sais et je puis vous dire, monsieur,
+que M. de Chalusse se proposait de s’adresser à la police, si la
+personne en question ne réussissait pas. A partir de ce moment, il m’a
+paru tout à fait satisfait. A trois heures, il a sonné son valet de
+chambre et lui a commandé de faire avancer le dîner de deux heures. Nous
+nous sommes, en effet, mis à table à quatre heures et demie. A cinq
+heures, M. de Chalusse s’est levé, il m’a embrassée gaiement, et il est
+sorti à pied, en me disant qu’il avait bon espoir et qu’il ne serait pas
+de retour avant minuit...
+
+La fermeté dont la pauvre enfant avait fait preuve jusque-là se
+démentit, ses yeux se remplirent de larmes, et c’est d’une voix étouffée
+qu’elle ajouta en montrant M. de Chalusse:
+
+--Et à six heures et demie, on l’a rapporté, tel qu’il est là, étendu...
+
+Un grand silence se fit, si profond qu’on entendit le râle du moribond,
+toujours immobile sur son lit.
+
+Restait cependant à savoir les circonstances de l’accident, et c’est à
+M. Casimir que le médecin s’adressa.
+
+--Que vous a dit le cocher qui a ramené votre maître? demanda-t-il.
+
+--Oh! presque rien, monsieur, pas dix paroles.
+
+--Il faudrait retrouver cet homme et me l’amener.
+
+Deux domestiques s’élancèrent à sa recherche.
+
+Il ne pouvait être loin, sa voiture stationnait toujours devant
+l’hôtel.
+
+En effet, il stationnait lui-même chez le marchand de vin. Des curieux
+enragés lui payaient à boire, et en échange il leur racontait
+l’événement. Il était complétement remis de son trouble et même la
+gaieté lui venait.
+
+--Allons, arrivez, on vous demande, lui dirent les domestiques.
+
+Il vida son verre et les suivit de mauvaise grâce, jurant et pestant
+entre ses dents, sans qu’on sût pourquoi.
+
+Le docteur avait du moins eu l’attention de sortir sur le palier pour
+l’interroger; mais ses réponses n’apprirent rien de neuf.
+
+Le bourgeois, ainsi qu’il disait, l’avait pris au coin de la rue
+Lamartine et du faubourg Montmartre et lui avait recommandé de le mener
+rondement. Il avait fouetté ses chevaux et le malheur avait eu lieu en
+route. Il n’avait rien entendu. Le bourgeois ne lui avait pas paru
+indisposé quand il était monté dans la voiture.
+
+Encore, ce peu qu’il dit, on ne le lui arracha pas sans difficulté. Il
+avait commencé par soutenir impudemment que le bourgeois l’avait pris à
+midi, espérant ainsi escamoter le prix de cinq heures, ce qui, joint au
+bon pourboire qu’on ne pouvait manquer de lui donner, devait constituer
+un bénéfice honnête. La vie est chère, on fait ce qu’on peut.
+
+Cet homme parti, toujours grognant, encore qu’on lui eût mis deux louis
+dans la main, le docteur revint se planter debout devant son malade, les
+bras croisés, sombre, le front plissé par l’effort de sa méditation.
+
+Il ne jouait pas la comédie, cette fois.
+
+En dépit, ou plutôt en raison des minutieuses explications qui lui
+avaient été données, il trouvait à toute cette affaire quelque chose de
+suspect et de trouble.
+
+Toutes sortes de soupçons vagues et indéfinissables se heurtaient dans
+sa pensée. Était-il en présence d’un crime? Certainement, évidemment
+non.
+
+Mais quoi alors? Pourquoi cette atmosphère de mystère et de réticences
+qu’il sentait autour de lui.
+
+N’était-il pas sur la trace de quelque lamentable secret de famille,
+d’un de ces scandales horribles, longtemps cachés, qui tout à coup
+éclatent?
+
+Cette idée de se trouver mêlé à quelque ténébreuse affaire lui souriait
+infiniment, cela ferait du tapage, on le nommerait, on parlerait de lui
+dans les journaux et la clientèle viendrait les mains pleines d’or.
+
+Mais comment savoir, pour arrêter d’avance un plan de conduite, pour
+s’insinuer, pour s’imposer au besoin?
+
+Il réfléchit et une idée lui vint, qu’il jugea bonne.
+
+Il marcha à Mlle Marguerite, qui pleurait, affaissée sur un fauteuil,
+et la toucha du doigt; elle se dressa.
+
+--Encore une question, mademoiselle... fit-il en donnant à sa voix toute
+la solennité dont elle était capable. Savez-vous quelle est la liqueur
+dont M. de Chalusse s’est versé quelques gouttes ce matin?
+
+--Hélas! non, monsieur.
+
+--Le savoir serait cependant bien important, pour la sûreté de mon
+diagnostic... Qu’est donc devenu le flacon?
+
+--Je pense que M. de Chalusse l’aura remis dans son secrétaire.
+
+Le docteur désigna un meuble à gauche de la cheminée.
+
+--Là? fit-il.
+
+--Oui, monsieur.
+
+Il hésita, mais triomphant de son hésitation, il dit:
+
+--Ne pourrait-on l’y prendre?
+
+Mlle Marguerite rougit.
+
+--Je n’ai pas la clef, balbutia-t-elle avec un embarras visible.
+
+M. Casimir s’approcha.
+
+--Elle doit être dans la poche de M. le comte, et si mademoiselle
+permet...
+
+Mais elle, reculant, les bras étendus comme pour défendre le meuble:
+
+--Non, s’écria-t-elle, non, on ne touchera pas au secrétaire, je ne le
+veux pas...
+
+--Cependant, mademoiselle, insista le docteur, monsieur votre père...
+
+--Eh! monsieur, M. le comte de Chalusse n’est pas mon père!
+
+Jamais homme ne fut décontenancé autant que le docteur Jodon par la
+soudaine violence de Mlle Marguerite.
+
+--Ah!... fit-il, sur trois tons différents, ah!... ah!...
+
+En moins d’une seconde, mille idées, mille suppositions bizarres et
+contradictoires traversèrent son esprit.
+
+Qui donc était cette jeune fille, qui n’était pas Mlle de
+Chalusse?... A quel titre habitait-elle l’hôtel?... Comment y
+régnait-elle en souveraine?...
+
+Puis encore, pourquoi cette explosion d’énergie à propos d’une demande
+bien naturelle et en apparence insignifiante?...
+
+Mais déjà elle avait repris son sang-froid, et à son attitude, il était
+aisé de deviner qu’elle cherchait quelque expédient pour conjurer un
+péril entrevu. Elle en trouva un.
+
+--Casimir, commanda-t-elle, cherchez dans les poches de M. de Chalusse
+la clef de son secrétaire.
+
+Tout ébahi de ce qu’il jugeait un nouveau caprice, le valet de chambre
+obéit.
+
+Il fouilla les vêtements épars sur le tapis, et de la poche du gilet
+retira une clef.
+
+Elle était fort petite, ouvragée et découpée comme toutes les clefs des
+serrures de sûreté.
+
+Mlle Marguerite la prit, en disant d’un ton bref:
+
+--Un marteau.
+
+On lui en apporta un.
+
+Aussitôt, à la stupeur profonde du médecin, elle s’agenouilla devant la
+cheminée, posa à faux la clef sur un des chenêts de fer forgé, et d’un
+coup sec du marteau, la fit voler en éclats.
+
+--Comme cela, prononça-t-elle, en se relevant, je serai tranquille.
+
+On la regardait, elle crut devoir justifier jusqu’à un certain point sa
+conduite.
+
+--Je suis certaine, dit-elle aux gens, que M. de Chalusse approuvera ma
+détermination. Quand il sera rétabli, il fera faire une autre clef.
+
+L’explication était superflue. Il n’était pas un domestique qui ne crût
+deviner quel mobile l’avait guidée, pas un qui ne se dît à part soi:
+
+--Mademoiselle a raison... Est-ce qu’on touche jamais au secrétaire d’un
+mourant! Qui sait ce qu’il y a de millions dans celui-ci?... S’il y
+manquait quelque chose, on accuserait tout le monde... La clef brisée,
+il n’y aura pas de soupçon possible.
+
+Mais le docteur se livrait à de bien autres conjectures.
+
+--Que peut-il bien y avoir dans ce secrétaire qu’elle ne veut pas qu’on
+voie, pensait-il.
+
+Cependant, il n’avait plus de raison de prolonger sa visite.
+
+Une fois encore, il examina le malade, dont la situation restait la
+même, et après avoir expliqué ce qu’il y avait à faire en son absence,
+il déclara qu’il allait se retirer, pressé qu’il était par quantité de
+visites urgentes, ajoutant qu’il reviendrait vers minuit.
+
+--Mme Léon et moi, veillerons M. de Chalusse, répondit Mlle
+Marguerite, ainsi, monsieur, vos prescriptions seront suivies à la
+lettre. Seulement... vous ne trouverez pas mauvais, je l’espère, que je
+fasse prier le médecin de M. le comte de venir vous prêter le concours
+de ses lumières...
+
+M. Jodon trouvait cela très-mauvais, au contraire, d’autant plus mauvais
+que dix fois pareille mésaventure lui était arrivée dans ce quartier
+aristocratique. Survenait-il un accident, on l’appelait, parce qu’on
+l’avait là, sous la main; il donnait les premiers soins, il se flattait
+d’avoir conquis un client, et pas du tout, quand il se représentait, il
+trouvait quelque docteur illustre, venu de loin en voiture...
+
+S’attendant à quelque chose de ce genre, il sut cacher son dépit.
+
+--A votre place, mademoiselle, répondit-il, j’agirais comme vous... Si
+même vous jugez inutile que je me dérange...
+
+--Oh! monsieur, je compte sur vous au contraire.
+
+--En ce cas, très-bien...
+
+Il salua; il se retirait, Mlle Marguerite le suivit sur le palier.
+
+--Vous savez, monsieur, lui dit-elle bas et très-vite, que je ne suis
+pas la fille de M. de Chalusse... Vous pouvez donc m’avouer la vérité:
+son état est-il désespéré?
+
+--Alarmant, oui; désespéré, non.
+
+--Cependant, monsieur, cette insensibilité effrayante...
+
+--Est une des suites fréquentes de... l’accident dont il a été victime.
+Si nous le sauvons, la paralysie disparaîtra peu à peu, la faculté de
+mouvement reviendra progressivement.
+
+Mlle Marguerite écoutait, pâle, émue, embarrassée... Il était évident
+qu’elle avait sur les lèvres une question qu’il lui coûtait horriblement
+d’adresser. Enfin, s’armant de courage:
+
+--Et si M. de Chalusse ne doit pas être sauvé, balbutia-t-elle,
+mourra-t-il sans reprendre connaissance... sans prononcer une parole?...
+
+--Je ne puis rien affirmer, mademoiselle... l’affection de M. de
+Chalusse est de celles qui déconcertent toutes les hypothèses de la
+science.
+
+Elle remercia tristement, fit appeler Mme Léon et regagna la chambre
+du comte.
+
+Quant au docteur, tout en descendant l’escalier, il se disait:
+
+--Singulière fille!... A-t-elle peur que le comte ne reprenne
+connaissance?... Souhaite-t-elle au contraire qu’il puisse parler?...
+N’y a-t-il qu’une question de testament là-dessous?... Y a-t-il autre
+chose? C’est à s’y perdre...
+
+L’effort de sa méditation était si intense, qu’il oubliait jusqu’à
+l’endroit où il se trouvait, et il s’arrêtait presque à chaque marche.
+Il fallut, pour le rappeler à la réalité, l’air frais de la cour; mais
+aussi sa nature de charlatan reprit immédiatement le dessus.
+
+--Mon ami, ordonna-t-il à M. Casimir qui l’éclairait, vous allez, à
+l’instant, faire répandre de la paille dans la rue pour amortir le
+fracas des voitures... Demain vous préviendrez le commissaire de police.
+
+Dix minutes après, en effet, il y avait un pied de paille sur la
+chaussée, et les passants, involontairement, ralentissaient le pas,
+chacun sachant à Paris ce que signifie cette lugubre litière étalée
+devant une maison.
+
+M. Casimir qui avait surveillé l’opération exécutée par les
+palefreniers, s’apprêtait à rentrer quand un tout jeune homme, qui
+depuis plus d’une heure se promenait devant la maison, s’avança
+rapidement vers lui.
+
+Il n’avait pas encore un poil de barbe, ce garçon, et il avait le teint
+plombé et des rides comme un vieux buveur d’eau-de-vie. Il avait l’air
+intelligent et encore plus impudent; une audace inquiétante pétillait
+dans ses yeux. Bien des cordes manquaient à sa voix éraillée, et son
+accent traînard était le plus pur qu’il y ait aux barrières.
+
+Son costume délabré était celui de ces pauvres diables à qui les
+huissiers de Paris, qui gagnent cinquante mille francs par an,
+abandonnent généreusement cinquante francs par mois en échange de la
+plus écœurante besogne.
+
+--Qu’est-ce que vous voulez? demanda M. Casimir.
+
+L’autre salua humblement, en disant:
+
+--Comment, m’sieu, vous ne me reconnaissez pas?... Toto... pardon!
+Victor Chupin, employé chez M. Isidore Fortunat.
+
+--Tiens!... c’est ma foi vrai!
+
+--Je venais, m’sieu, de la part du patron, vous demander si vous avez
+enfin obtenu les renseignements que vous espériez; mais, voyant qu’il y
+a du nouveau chez vous, je n’ai pas osé entrer, j’ai préféré vous
+guetter...
+
+--Et bien vous avez fait, mon garçon. Des renseignements, je n’en ai
+pas... Ah! si! Le marquis de Valorsay est resté hier deux heures enfermé
+avec M. le comte... Mais à quoi bon!... M. le comte a eu un accident et
+il ne passera pas la nuit.
+
+Victor Chupin eut un terrible soubresaut.
+
+--Pas possible!... s’écria-t-il. C’est donc pour lui qu’on a vidé les
+paillasses dans la rue?
+
+--C’est pour lui.
+
+--A-t-il de la chance, cet homme-là!... Ce n’est pas pour moi qu’on
+ferait des frais pareils! C’est égal, j’ai comme une idée que le patron
+ne va pas casser ses bretelles de rire quand je vais lui dire ça. Enfin,
+merci tout de même, m’sieu, et au revoir...
+
+Il s’éloignait, une idée soudaine le ramena.
+
+--Excusez, fit-il avec une prestigieuse volubilité, je suis si ahuri que
+j’oubliais mes affaires... Dites-donc, m’sieu, quand le comte sera mort,
+c’est vous, n’est-ce pas qui commanderez le service... Eh bien! là, un
+conseil, n’allez pas aux pompes funèbres, venez chez nous, tenez, voilà
+l’adresse--il tendait une carte--nous traiterons pour vous avec les
+pompes, et nous nous chargerons de toutes les démarches. Ce sera plus
+beau et meilleur marché, par le moyen de certaines combinaisons de
+tarif... Tout, jusqu’au dernier pompon, est garanti sur facture, on peut
+vérifier pendant la cérémonie, on ne paye qu’après livraison... Hein!
+c’est dit.
+
+Mais le valet haussait les épaules.
+
+--Bast! fit-il négligemment, à quoi bon!
+
+--Comment!... Vous ne savez donc pas que sur un service de première il y
+aurait peut-être deux cents francs de commission que nous
+partagerions?...
+
+--Diable!... c’est à regarder. Passez-moi votre carte et comptez sur
+moi. Mes civilités à M. Fortunat, n’est-ce pas...
+
+Et il rentra.
+
+Resté seul, Victor Chupin tira de sa poche et consulta une grosse montre
+d’argent.
+
+--Huit heures moins cinq, grommela-t-il, et le patron m’attend à huit
+heures... je n’ai qu’à jouer des jambes.
+
+
+
+
+II
+
+
+C’est place de la Bourse, nº 27, au troisième au-dessus de l’entresol,
+que demeurait M. Isidore Fortunat.
+
+Il avait là un appartement honorable: salon, salle à manger, chambre à
+coucher, une vaste pièce où deux employés écrivaient à la journée;
+enfin, un beau cabinet de travail, sanctuaire de sa pensée et de ses
+méditations.
+
+Le tout ne lui coûtait que 6,000 francs par an; une bagatelle, au prix
+où sont les loyers.
+
+Et encore, par dessus le marché, son bail lui donnait droit à un trou de
+dix pieds carrés sous les combles.
+
+Il y logeait sa domestique, Mme Dodelin, une personne de quarante-six
+ans, qui avait eu des malheurs, et qui faisait sa cuisine, car il
+mangeait chez lui, bien que célibataire.
+
+Fixé dans le quartier depuis cinq ans, M. Fortunat y était très-connu.
+
+Payant exactement son terme, ses contributions et son fournisseurs, il y
+était considéré.
+
+A Paris, la considération ne fait pas crédit; mais elle ne demande
+jamais aux pièces de cent sous leur certificat d’origine: elles sonnent,
+il suffit.
+
+D’ailleurs, on savait très-bien d’où M. Isidore Fortunat tirait les
+siennes. Ses revenus avaient une enseigne.
+
+Il s’occupait d’affaires litigieuses et de recouvrements.
+
+C’était écrit à sa porte, en toutes lettres, sur un élégant écusson de
+cuivre.
+
+Même il devait être, estimait-on, très-bien dans ses affaires. Il
+occupait six employés tant au dehors qu’à l’intérieur. Les clients
+affluaient si bien chez lui que le concierge, par certains jours, s’en
+plaignait, disant que c’était pis qu’une procession et que, même, les
+escaliers de l’immeuble en étaient dégradés.
+
+Demander plus ou seulement autre chose à un voisin, avant de lui
+accorder toute son estime, serait véritablement de l’inquisition.
+
+Il faut ajouter, pour être juste, que l’extérieur, la conduite et les
+manières de M. Fortunat étaient de nature à lui concilier les plus
+difficiles sympathies.
+
+C’était un homme de trente-huit ans, méthodique et doux, instruit,
+causeur agréable, fort bien de sa personne, et toujours mis avec une
+sorte de recherche du meilleur goût. On l’accusait d’être, en affaires,
+poli, dur et froid comme une dalle de la Morgue, mais chacun entend les
+affaires à sa guise.
+
+Ce qui est sûr, c’est qu’il n’allait jamais au café. S’il sortait après
+son dîner, c’était pour passer la soirée chez quelque riche négociant du
+voisinage. Il détestait l’odeur du tabac et inclinait vers la dévotion,
+ne manquant jamais la messe de huit heures le dimanche.
+
+Sa gouvernante le soupçonnait de velléités matrimoniales. Peut-être
+avait-elle raison.
+
+Quoi qu’il en soit, M. Isidore Fortunat finissait de dîner, seul comme
+de coutume, et il savourait à petites gorgées une tasse d’excellent thé,
+quand le timbre de l’antichambre lui annonça un visiteur.
+
+Mme Dodelin se hâta d’aller ouvrir, et Victor Chupin parut, tout
+essoufflé de la course qu’il venait de fournir.
+
+Il n’avait pas mis vingt-cinq minutes à franchir la distance qui sépare
+la rue de Courcelles de la place de la Bourse.
+
+--Vous êtes en retard, Victor, lui dit doucement M. Fortunat.
+
+--C’est vrai, m’sieu, mais ce n’est pas ma faute, allez! Tout est sens
+dessus dessous, là-bas, et j’ai été obligé de faire le pied de grue...
+
+--Comment cela? Pourquoi?
+
+--Ah! voilà!... Le comte de Chalusse a eu un coup de sang ce soir, et à
+l’heure qu’il est il doit être mort...
+
+Brusquement, tout d’une pièce, M. Fortunat se dressa. Il était devenu
+livide, ses lèvres tremblaient.
+
+--Un coup de sang, fit-il d’une voix étouffée, je suis volé!...
+
+Et, redoutant la curiosité de Mme Dodelin, il saisit la lampe et se
+précipita vers son cabinet de travail, en criant à Chupin:
+
+--Suivez-moi!
+
+Chupin suivit sans souffler mot, en garçon intelligent qui sait se
+monter au niveau des situations les plus graves. On ne le recevait pas
+habituellement dans ce cabinet de travail, dont un magnifique tapis
+recouvrait le parquet. Aussi, après avoir soigneusement refermé la
+porte, resta-t-il debout tout contre, respectueusement, son chapeau à la
+main.
+
+Mais M. Fortunat ne semblait pas s’apercevoir de sa présence.
+
+Ayant posé la lampe sur la cheminée, il tournait furieusement autour de
+son cabinet, comme une bête fauve qui, enfermée, cherche une issue pour
+fuir.
+
+--Si le comte est mort, disait-il, le marquis de Valorsay est perdu!...
+Adieu les millions!
+
+Le coup était si cruel, si inattendu surtout, qu’il ne pouvait pas,
+qu’il ne voulait pas en admettre la réalité.
+
+Il marcha droit sur Chupin, et le secouant par le collet, comme si le
+pauvre garçon eût pu faire que ce qui était ne fût pas:
+
+--Ce n’est pas possible, lui dit-il, le comte n’est pas mort... Tu te
+trompes ou on t’a trompé... Tu auras mal compris... Tu n’as peut-être
+voulu qu’excuser ton inexactitude. Voyons, parle, réponds, dis quelque
+chose.
+
+Quoique d’un naturel peu impressionnable, Chupin était presque effrayé
+de l’agitation convulsive de son patron.
+
+--Je vous ai répété, m’sieu, fit-il, ce que m’a dit m’sieu Casimir...
+
+Il voulait donner des détails, mais déjà M. Fortunat avait repris sa
+promenade furibonde exhalant sa douleur en phrases haletantes.
+
+--C’est quarante mille francs que je perds, disait-il. Quarante mille
+francs espèces, comptés là, sur le coin de mon bureau, je les vois
+encore, et remis de la main à la main au marquis de Valorsay en échange
+de sa signature... Mes économies de dix-huit mois, deux mille livres de
+rentes à cinq!... Et il me reste une obligation sous seing privé, un
+chiffon!... Misérable marquis! Et il doit venir ce soir encore, je
+l’attends... Je devais lui remettre encore dix mille francs... Ils sont
+là, en or, dans mon tiroir... Mais qu’il vienne, le misérable, qu’il
+vienne!...
+
+La colère amenait l’écume à ses lèvres. Qui eût vu son œil à ce
+moment ne se fût plus fié de la vie à son apparence débonnaire et à sa
+politesse onctueuse.
+
+--Et cependant, poursuivait-il, le marquis n’est pour rien là dedans...
+Il perd autant que moi, plus que moi, même!... Une affaire sûre!... De
+l’or en barre!... A quelle spéculation se fier, après cela!... Il faut
+pourtant placer son argent quelque part; on ne peut pas l’enterrer dans
+sa cave!...
+
+Chupin écoutait d’un air désolé, mais sa mine piteuse n’était que pure
+flatterie. Intérieurement, il jubilait, son intérêt en cette
+circonstance était précisément l’opposé de celui de son patron.
+
+Si M. Fortunat perdait quarante mille francs à la mort du comte de
+Chalusse, Chupin, lui, comptait gagner cent francs sur le service, cent
+beaux francs, cinq francs de rentes, que lui compterait la compagnie de
+funérailles pour laquelle il «faisait la place» à l’occasion.
+
+--Si encore il y avait un testament, continuait M. Fortunat. Mais non,
+on n’en trouvera pas, j’en suis sur. Un pauvre diable qui n’a que quatre
+sous prend ses précautions, lui! Il songe qu’un omnibus peut l’écraser
+dans la rue, et à tout hasard il écrit et signe ses dernières
+volontés... Les millionnaires n’ont pas de ces idées; ils se croient
+immortels, ma parole d’honneur!...
+
+Il s’arrêta, réfléchissant, car il commençait à pouvoir réfléchir. Son
+exaltation s’était vite usée, par la violence même.
+
+--Enfin, reprit-il plus lentement, et d’une voix plus posée, que le
+comte ait ou non pris ses dispositions dernières, le Valorsay peut faire
+son deuil des millions de Chalusse. S’il n’y a pas de testament, Mlle
+Marguerite n’a plus un sou... donc, bonsoir. S’il y en a un, cette
+diablesse de fille, devenue tout à coup libre et riche, ne manquera pas
+d’envoyer promener mons Valorsay, surtout si elle en aime un autre,
+ainsi qu’il l’affirme... et en ce cas, bonsoir encore.
+
+M. Fortunat avait tiré son mouchoir, et debout devant la glace, il
+tamponnait la sueur de son front et remettait en ordre sa chevelure.
+
+Il était de ceux qu’une catastrophe étourdit, mais n’abat pas.
+
+Il s’emportait, tempêtait, poussait des cris d’aigle, mais il savait à
+la fin prendre bravement son parti.
+
+--Conclusion, murmura-t-il, je n’ai qu’à passer mes quarante mille
+francs par profits et pertes. Reste à savoir s’il n’y aurait pas moyen
+de les reprendre d’un autre côté sur la même affaire.
+
+Il était redevenu maître de soi, il se sentait le plein et libre
+exercice de toutes ses facultés. Jamais son intelligence n’avait été
+plus lucide.
+
+Il s’assit devant son bureau, les coudes sur la tablette, le front entre
+ses mains, et il demeura immobile, le corps anéanti, pour ainsi dire,
+par l’effort exorbitant de la pensée.
+
+Mais il y avait du triomphe dans son geste, quand il se redressa au bout
+de cinq minutes.
+
+--J’ai trouvé, murmura-t-il, si bas que Chupin ne put l’entendre...
+Étais-je simple!... S’il n’y a pas de testament, le quart des millions
+est à moi!... Ah! quand on connaît bien son terrain, on n’a jamais perdu
+la bataille.
+
+Il est de fait que ses yeux trahissaient l’imperturbable audace du
+général qui se résout à un changement de front sous le feu même de
+l’ennemi.
+
+--Mais il s’agit d’aller vite, ajouta-t-il, très-vite...
+
+Il se leva, et regardant la pendule:
+
+--Neuf heures! dit-il. Je puis entrer en campagne ce soir même.
+
+Immobile dans son coin, Chupin gardait toujours son attitude contrite,
+mais la curiosité l’oppressait au point de gêner sa respiration.
+
+Il baissait le nez, mais il ouvrait tant qu’il pouvait les oreilles, et
+épiait d’un air sournois les moindres mouvements de son patron.
+
+Prompt à agir, une fois sa résolution arrêtée, M. Fortunat venait de
+sortir d’un tiroir un volumineux dossier, tout gonflé de grosses
+d’actes, de lettres, de reçus, de factures, de titres de propriété et de
+vieux parchemins.
+
+--Là, certainement, est le prétexte qu’il me faut, murmurait-il tout en
+remuant cette masse de paperasses.
+
+Mais il ne trouva pas tout d’abord ce qu’il cherchait. L’impatience le
+gagnait, on le voyait à sa précipitation fébrile, quand il s’arrêta en
+poussant un soupir de satisfaction.
+
+--Enfin!...
+
+Il venait de mettre la main sur un vieux billet à ordre crasseux et
+fripé, fixé par une épingle à un exploit d’huissier, ce qui indiquait
+qu’il n’avait pas été payé à l’échéance.
+
+Ce billet, M. Fortunat l’agita en l’air, au-dessus de sa tête, et le fit
+claquer en disant d’un air satisfait:
+
+--C’est là que je dois frapper... C’est là, si Casimir ne s’est pas
+trompé, que je trouverai les renseignements qui me sont indispensables.
+
+Il était si pressé qu’il ne prit pas la peine de remettre le dossier en
+ordre. Il le jeta dans le tiroir où il l’avait pris, et s’approchant de
+Chupin:
+
+--C’est vous, n’est-ce pas, Victor, demanda-t-il, qui avez pris des
+renseignements sur la solvabilité des époux Vantrasson, des gens qui
+tiennent un hôtel garni?...
+
+--Oui, m’sieu, mais je vous ai rendu la réponse: rien à espérer...
+
+--Je sais; il ne s’agit pas de cela. Vous rappelez-vous leur adresse?
+
+--Très-bien. Ils demeurent maintenant sur la route d’Asnières, après les
+fortifications, à droite...
+
+--A quel numéro?...
+
+Chupin hésita, chercha, et ne trouvant pas se mit à se gratter
+furieusement la tête, ce qui était un moyen à lui de rappeler sa mémoire
+au devoir, quand elle le trahissait.
+
+--Attendez-donc, m’sieu, dit-il en anonnant; ils demeurent au 18 ou au
+46, c’est-à-dire...
+
+--Ne cherchez pas, interrompit M. Fortunat. Si je vous envoyais chez
+Vantrasson, sauriez-vous y aller?...
+
+--Oh!... pour cela, oui, m’sieu, et tout droit, les yeux bandés... Je
+vois la maison d’ici, une grande baraque toute disloquée... Il y a un
+terrain vague à côté, et derrière un maraîcher...
+
+--C’est bien!.... Vous allez m’y conduire.
+
+L’étrangeté de la proposition parut confondre Chupin.
+
+--Comment, m’sieu, fit-il, vous voulez aller là, à cette heure...
+
+--Pourquoi pas. Trouverons-nous l’établissement fermé?
+
+--Non, m’sieu, bien certainement. Vantrasson, outre qu’il tient un
+hôtel, est épicier et vend à boire... Il reste donc ouvert au moins
+jusqu’à onze heures. Seulement cet homme-là est à ce qu’il paraît un
+particulier qui n’aime pas à être dérangé entre ses repas... Si c’est
+pour lui présenter un billet que vous voulez aller chez lui... il est
+peut-être un peu tard. A votre place, m’sieu, j’attendrais à demain...
+Il pleut et il n’y a pas un chat dehors... C’est isolé comme tout,
+là-bas, et dame, dans ce cas-là, on paye ses billets avec la monnaie
+qu’on a sous la main... avec une trique, par exemple.
+
+--Auriez-vous peur?
+
+Ce doute n’offensa pas Chupin, tant il lui parut grotesque, et, pour
+toute réponse, il haussa dédaigneusement les épaules.
+
+--Alors, nous allons partir, reprit M. Fortunat. Pendant que je
+m’apprête, descendez chercher une voiture, et tâchez qu’elle ait un bon
+cheval.
+
+Chupin fila comme l’éclair et dégringola l’escalier comme l’orage. A
+deux pas de la maison, il y avait une station de fiacres, mais il
+préféra courir rue Feydeau, où il connaissait une remise.
+
+--Une voiture, bourgeois!... proposèrent les cochers en le voyant
+approcher.
+
+Il ne répondit pas, mais se mit à examiner chaque cheval d’un air
+capable, en homme qui bien souvent a utilisé le loisir de ses matinées
+au service des maquignons du Marché aux chevaux.
+
+Une des bêtes lui convint. Il fit signe au cocher et s’approchant du
+bureau de la remise où une femme lisait:
+
+--Mes cinq sous, bourgeoise! réclama-t-il.
+
+La femme le toisa. Beaucoup d’établissements donnent vingt-cinq centimes
+à tout domestique qui vient chercher une voiture pour son maître, et
+cette petite prime retient la clientèle. Mais la buraliste, qui voyait
+bien que Chupin n’était pas un domestique, hésitait. Lui se fâcha.
+
+--Prenez garde de déchirer votre poche! fit-il. Moi je vais à la
+concurrence, sur la place...
+
+Eclairée par l’accent de Chupin, la femme lui remit cinq sous qu’il
+empocha avec une grimace de satisfaction. Ils étaient bien à lui, et
+légitimement, puisqu’il avait pris la peine de les gagner.
+
+Mais lorsqu’il rentra dans le cabinet de son patron, pour lui annoncer
+que la voiture attendait à la porte, il faillit tomber de son haut.
+
+M. Fortunat avait profité de l’absence de son employé, non pour se
+déguiser, ce serait trop dire, mais pour... modifier adroitement son
+extérieur.
+
+Il avait revêtu une vieille redingote toute luisante d’usure et de
+crasse, si longue qu’elle cachait ses genoux, il avait passé des bottes
+outrageusement déformées et s’était coiffé d’un de ces chapeaux que
+dédaignent les chiffonniers. Autour du cou, à la place de son élégante
+cravate de satin, il avait noué un foulard à carreaux tout effiloqué.
+
+Du Fortunat prospère, avantageusement connu place de la Bourse, rien ne
+restait que le visage et les mains. Un autre Fortunat se révélait, plus
+que besogneux, misérable, famélique, crevant de faim, prêt à tout.
+
+Et sous cette défroque, il semblait à l’aise, elle lui allait, elle
+était assouplie à ses mouvements comme s’il l’eût longtemps portée. Le
+papillon était redevenu chenille.
+
+Un sourire approbateur de Chupin dut le payer de ses peines. Chupin
+approuvant, il était sûr que Vantrasson le prendrait pour ce qu’il
+voulait paraître, un pauvre diable agissant pour le compte d’autrui.
+
+--Partons, dit-il.
+
+Mais au moment de sortir, dans l’antichambre, il se rappela certain
+ordre de la plus grande importance qu’il avait à donner. Il appela
+Mme Dodelin, et sans se soucier des grands yeux qu’elle ouvrait en le
+voyant ainsi vêtu:
+
+--Si M. le marquis de Valorsay vient, lui dit-il... et il viendra,
+priez-le de m’attendre, je serai de retour avant minuit... Vous ne le
+ferez pas entrer dans mon cabinet... il attendra dans le salon.
+
+Cette dernière recommandation était au moins inutile; M. Fortunat ayant
+fermé son cabinet à double tour, et mis soigneusement la clef dans sa
+poche. Peut-être était-ce de sa part une distraction.
+
+Il paraissait d’ailleurs avoir oublié complétement et sa colère et sa
+perte. Il était d’excellente humeur, comme un homme qui part pour une
+partie où il compte prendre du plaisir.
+
+Même, Chupin ayant fait mine de monter sur le siége, il s’y opposa et
+lui commanda de prendre place dans la voiture, à côté de lui...
+
+Le trajet dura peu. Le cheval était bon, le cocher avait été stimulé par
+la promesse d’un magnifique pourboire; M. Fortunat et son employé furent
+conduits en moins de quarante minutes à la porte d’Asnières.
+
+Ainsi qu’il en avait reçu l’ordre au départ, le cocher s’arrêta hors des
+fortifications, à droite de la route, à cent pas environ de la grille de
+l’octroi.
+
+--Eh bien!... bourgeois, demanda-t-il en ouvrant la portière, vous ai-je
+bien menés êtes-vous contents?...
+
+--Très-contents, répondit M. Fortunat, que Chupin aidait à mettre pied à
+terre, voilà le pourboire gagné. Maintenant il ne s’agit plus que de
+nous attendre... Vous ne bougerez pas d’ici, n’est-ce pas?...
+
+Mais le cocher branla la tête:
+
+--Excusez-moi, fit-il, si cela vous était égal, j’irais stationner
+devant l’octroi... Ici, voyez-vous, j’aurais peur de m’endormir...
+tandis que là-bas...
+
+--Soit, allez.
+
+Cette seule précaution du cocher devait prouver à M. Fortunat que Chupin
+ne lui avait pas exagéré la mauvaise réputation de cette partie de
+Paris.
+
+Et, dans le fait, rien de moins rassurant que l’aspect de cette large
+route, déserte à cette heure, par cette nuit noire, avec le temps qu’il
+faisait. La pluie avait cessé, mais la bourrasque redoublait de
+violence, tordant les arbres, arrachant les ardoises des toits, secouant
+si furieusement les réverbères que le gaz s’éteignait. On ne voyait pas
+où poser le pied, et il y avait de la boue jusqu’à la cheville. Et
+personne, pas une âme... A peine une voiture de loin en loin, qui
+passait au galop.
+
+--Eh bien!... demandait de dix pas en dix pas M. Fortunat,
+arrivons-nous?...
+
+--Nous approchons, m’sieu.
+
+Chupin disait cela, mais la vérité est qu’il n’en savait rien. Il
+cherchait à s’orienter et n’y réussissait pas. Les maisons devenaient
+rares, les terrains vagues plus nombreux, à peine par ci par là
+apercevait-on quelque lumière.
+
+Enfin, après un quart d’heure d’une marche pénible, Chupin eut une
+exclamation de joie.
+
+--Je me reconnais, m’sieu, s’écria-t-il, nous y voilà, regardez!...
+
+Dans l’ombre, une immense maison de cinq étages se dressait, solitaire,
+délabrée, sinistre.
+
+Elle tombait en ruines, des lézardes la sillonnaient, et cependant elle
+n’était pas complétement terminée.
+
+Il était clair que le spéculateur qui l’avait entreprise n’avait pas eu
+les reins assez solides pour l’achever.
+
+A voir seulement combien étaient nombreuses et rapprochées les fenêtres
+de la façade, on devinait pour quelle destination elle avait été
+construite. Et afin que nul ne l’ignorât, entre le troisième et le
+quatrième étage, on lisait en énormes lettres de trois pieds: _Garni
+modèle_.
+
+Garni modèle!... On comprend tout de suite: beaucoup de chambres, toutes
+petites, bien incommodes, louées un prix exorbitant.
+
+Seulement la mémoire de Victor Chupin l’avait mal servi. Cet
+établissement ne se trouvait pas à droite de la route, mais à gauche. M.
+Fortunat et lui durent traverser la chaussée, une rivière de boue.
+
+Leurs yeux s’étaient accoutumés à l’obscurité, ils approchaient, ils
+pouvaient observer certains détails.
+
+Le rez-de-chaussée du garni modèle était divisé en deux boutiques. L’une
+était fermée. L’autre restait ouverte, et une lumière pâle filtrait à
+travers des rideaux rouges malpropres.
+
+Au-dessus de cette seconde boutique, une enseigne portait le nom du
+boutiquier: Vantrasson. Et de chaque côté du nom, il y avait en lettres
+plus petites: Epicerie et comestibles--Vins fins et étrangers.
+
+Quels clients pouvaient venir là chercher quelque chose à manger ou
+demander à boire, et que leur servait-on?... Cela effrayait Chupin
+lui-même. Tout en ce taudis était à l’abandon et repoussant de
+malpropreté, tout dénonçait la misère et la plus basse crapule.
+
+M. Fortunat ne reculait certes pas; mais avant de pénétrer dans ce
+repaire, il n’était pas fâché d’en explorer l’intérieur. Il s’avança
+avec la plus prudente circonspection, et colla son œil contre le
+vitrage, à un endroit où les rideaux rouges avaient une large déchirure.
+
+Au comptoir, une femme d’une cinquantaine d’années était assise,
+reprisant un jupon sordide, à la lueur d’une lampe fumeuse.
+
+Elle était grosse, courte, ramassée, surchargée et bouffie d’une graisse
+malsaine, et blême, avec cela, comme si ses veines eussent charrié du
+fiel au lieu de sang. Sa face plate, ses pommettes saillantes, son front
+fuyant et ses lèvres minces lui donnaient une inquiétante expression de
+méchanceté et de ruse.
+
+Au fond de la boutique, dans la pénombre, on distinguait la silhouette
+d’un homme assis sur un escabeau, qui dormait, les bras arrondis, sur
+une table, la tête appuyée sur ses bras.
+
+--Quelle chance!... souffla Chupin à l’oreille de son patron, pas une
+pratique dans la case, Vantrasson et sa femme sont seuls.
+
+Il est sûr que cette circonstance ne déplut pas à M. Fortunat.
+
+--Ainsi, m’sieu, continua l’autre, n’ayez pas peur... Je reste ici et je
+veille au grain, vous pouvez entrer.
+
+Il entra, et au bruit de la porte, la grosse femme, posa son ouvrage.
+
+--Que faut-il servir à Monsieur? demanda-t-elle d’une voix douceâtre.
+
+M. Fortunat ne répondit pas tout d’abord. Il tira de sa poche le billet
+dont il s’était muni et le montra en disant:
+
+--Je suis clerc d’huissier et je viens pour toucher ce petit effet, 583
+francs, causé valeur en marchandises, signé Vantrasson, ordre Barutin...
+
+--Un effet!... fit la femme, dont la voix s’aigrit soudain, c’est trop
+fort!... Vantrasson, réveille-toi un peu et viens voir ici.
+
+Cet appel était superflu.
+
+Au mot de «billet,» l’homme avait redressé la tête; au nom de Barutin il
+se leva et s’approcha d’un pas lourd et chancelant, comme s’il eût eu
+dans les jambes un reste d’ivresse.
+
+Il était plus jeune que sa femme, grand, large, véritablement
+athlétique. Ses traits ne manquaient pas de régularité, mais l’alcool,
+la ribote, toutes sortes d’ignobles excès les avaient ravagés, et sa
+physionomie n’exprimait plus rien qu’un abrutissement farouche.
+
+--Qu’est-ce que vous me chantez donc, vous... dit-il d’une voix rauque à
+M. Fortunat. Est-ce pour vous moquer des gens que vous venez leur
+demander de l’argent un 15 octobre, jour de terme?... Où avez-vous vu
+qu’il reste de l’argent quand le propriétaire a passé avec son sac?...
+Qu’est-ce que ce billet, d’ailleurs?... Donnez-le moi, que je l’examine.
+
+M. Fortunat ne commit pas cette imprudence. Il présenta simplement le
+billet d’un peu loin, et ensuite le lut. Lorsqu’il eut terminé:
+
+--Ce billet est échu depuis dix-huit mois, déclara froidement
+Vantrasson, il ne vaut plus rien...
+
+--Erreur!... un billet à ordre est valable cinq ans à compter du jour du
+protêt.
+
+--C’est possible. Mais comme Barutin a fait faillite, comme il a filé
+et qu’on ne sait plus où il est, je suis quitte...
+
+--Autre erreur! Vous devez ces 583 francs à celui qui a acheté votre
+billet à la vente de Barutin et qui a donné à mon patron l’ordre de
+poursuivre...
+
+Le sang commençait à monter aux oreilles de Vantrasson.
+
+--Et après!... Croyez-vous donc qu’on ne m’a jamais poursuivi!... Où il
+n’y a rien le roi perd ses droits, et moi je n’ai rien... Les meubles du
+garni que je tiens sont au revendeur et tout ce qui est dans ma boutique
+ne vaut pas cent écus... Quand votre patron verra que je ne vaux pas les
+frais, il me laissera tranquille... On ne peut rien contre un homme
+comme moi.
+
+--Vous croyez cela?
+
+--J’en suis sûr.
+
+--Malheureusement vous vous trompez encore, parce que celui qui a votre
+billet ne tient pas à rentrer dans son argent; il en mettra du sien au
+contraire, pour vous faire de la peine...
+
+Et là-dessus, M. Fortunat se mit à tracer l’épouvantable tableau d’un
+pauvre débiteur poursuivi par un créancier riche, qui le traque, qui le
+harcèle, qui le poursuit partout, qui le fait saisir dès qu’il a
+seulement un vêtement de rechange...
+
+Vantrasson roulait des yeux terribles et brandissait ses redoutables
+poings, mais sa femme était visiblement très-effrayée.
+
+Bientôt elle n’y tint plus, et se levant brusquement, elle entraîna son
+mari vers le fond de la boutique, en lui disant:
+
+--Viens, il faut que je te parle.
+
+Il la suivit, et ils restèrent deux ou trois minutes à délibérer tout
+bas, avec force gestes. Quand ils revinrent, ce fut la femme qui porta
+la parole.
+
+--Hélas! monsieur... dit-elle à M. Fortunat, nous sommes sans argent en
+ce moment, les affaires vont mal, si on nous poursuit, nous sommes
+perdus... Comment faire?... Vous avez l’air d’un bon homme, donnez-nous
+un conseil.
+
+M. Fortunat se tut, paraissant réfléchir, puis tout à coup:
+
+--Ma foi!... s’écria-t-il, tant pis!... Il faut s’entr’aider entre
+malheureux, et je vais vous dire la vérité vraie. Mon patron, qui n’est
+pas un méchant, n’a pas envie de se mêler d’une vengeance... C’est
+pourquoi il m’a dit: «Voyez ces Vantrasson, et s’ils vous font l’effet
+de braves gens, proposez-leur un arrangement... S’ils l’acceptent, il
+faudra bien que leur créancier s’en contente.»
+
+--Et quel est cet arrangement?
+
+--Le voici: Vous allez m’écrire sur une feuille de papier de 50 centimes
+une reconnaissance de la somme, avec engagement de verser tous les mois
+un à-compte et, en échange, je vous rendrai ce billet.
+
+Les deux époux se consultèrent du regard, et ce fut la femme qui dit:
+
+--Nous acceptons.
+
+Mais il fallait une feuille de papier timbré, et le soi-disant clerc
+d’huissier n’en avait pas. Cette circonstance sembla le refroidir et on
+eût juré qu’il regrettait la concession.
+
+Songeait-il donc à la retirer? Mme Vantrasson en frémit; aussi
+s’adressant vivement à son mari:
+
+--Cours vite rue de Lévis, lui dit-elle, au bureau de tabac, tu
+trouveras notre affaire!...
+
+Il sortit de son pas pesant et M. Fortunat respira.
+
+Certes, il avait montré un joli sang-froid durant cette scène, mais il
+lui avait semblé voir Vantrasson se précipiter sur lui, le broyer entre
+ses mains larges comme des éclanches de mouton, s’emparer du billet, le
+brûler et le jeter sur la chaussée, lui Fortunat, inerte et aux trois
+quarts mort.
+
+Mais maintenant le danger était passé, et même Mme Vantrasson, qui
+craignait qu’il ne trouvât le temps long, s’empressait autour de lui.
+
+Elle lui avait avancé la chaise la plus intacte du taudis, elle voulait
+absolument qu’il acceptât quelque chose, un petit verre de doux, à tout
+le moins.
+
+Et tout en cherchant parmi les bouteilles, elle le remerciait et
+geignait alternativement, disant qu’elle était bien à plaindre, ayant
+connu des jours meilleurs, mais qu’il y avait comme un sort sur elle
+depuis son mariage, et que jamais elle n’eût pu soupçonner qu’elle
+finirait par tant de misères au temps où elle était si heureuse chez le
+comte de Chalusse.
+
+M. Fortunat écoutait, voilant sous un air d’intérêt admirablement joué
+la satisfaction profonde qu’il ressentait. Venu sans plan bien arrêté,
+les événements l’avaient servi mille fois mieux qu’il ne pouvait
+raisonnablement l’espérer.
+
+Il conservait un moyen d’action sur les époux Vantrasson, il avait capté
+leur confiance, il venait d’obtenir adroitement un tête-à-tête avec la
+femme, et pour comble, cette femme venait d’elle-même et tout
+naturellement au-devant des questions qu’il se proposait de lui
+adresser.
+
+--Ah!... que ne suis-je encore au service du comte de Chalusse!
+disait-elle... Six cents francs de gages, autant en cadeaux, le double
+en profits!... C’était le bon temps! Mais voilà!... On n’est jamais
+content de son sort. Et ensuite, dame, on a un cœur...
+
+Elle n’avait pu trouver ce «quelque chose de doux» qu’elle avait offert
+à son hôte, elle le remplaça par un mélange de cassis et d’eau-de-vie,
+dont elle emplit plus qu’à demi deux grands verres qu’elle posa sur le
+comptoir.
+
+--Un soir, pour mon malheur, continuait-elle, je rencontrai Vantrasson
+au bal de la Redoute... C’était un 13, j’aurais dû me défier!... mais
+non, pas moyen!... Ah!... c’est qu’il fallait le voir, à l’époque, en
+grand uniforme. Il était dans les gardes de Paris, toutes les femmes en
+étaient folles... La tête me tourna...
+
+Et son accent, son geste, le pincement de ses lèvres plaies trahissaient
+d’amères déceptions et de stériles regrets.
+
+--Ah! ces beaux hommes!... poursuivit-elle, ne m’en parlez pas...
+Celui-là avait flairé mes économies. J’avais dix-neuf mille francs; il
+me proposa de devenir sa femme, et moi, bête, j’acceptai... Oui, bête,
+car j’avais quarante ans et lui trente, et j’aurais dû comprendre que
+c’était à mon argent qu’il en voulait, et non à ma personne... Enfin je
+quittai ma place, et même je lui payai un remplaçant pour l’avoir tout à
+moi.
+
+Elle se montait peu à peu, en se rappelant sa confiance et sa crédulité
+passées, et d’un geste tragique, comme si elle eût espéré écarter des
+souvenirs trop cruels, elle saisit son verre et le vida d’un trait, non
+sans avoir dit préalablement à son hôte:
+
+--A la vôtre!...
+
+Chupin qui n’avait pas quitté la devanture du «Garni modèle,» sentit en
+lui un tressaillement d’envie, et sa langue gourmande erra sur ses
+lèvres.
+
+--Un «mêlé cassis!» grommela-t-il. Ce ne serait pas de refus...
+
+Cette combinaison de choix avait un peu remis le cœur de Mme
+Vantrasson, et plus vivement, elle reprit:
+
+--Dans les commencements, tout alla bien... Nous avions acheté, avec mes
+économies, un établissement, l’hôtel des Espagnes et de Nantua, rue
+Notre-Dame-des-Victoires, et les affaires marchaient. Jamais une chambre
+de libre. Mais qui a bu boira, n’est-ce pas, monsieur? Vantrasson aimait
+à lever le coude. Il s’était retenu le premier mois; petit à petit il
+reprit ses habitudes. Il se mettait dans des états à ne plus pouvoir
+seulement dire: pain. Et si ce n’eût été que cela, encore!... Le malheur
+est qu’il était trop bel homme pour rester un bon mari; il y a tant de
+gourgandines!...
+
+Un soir, il ne rentra pas. Le lendemain, comme je lui adressais quelques
+reproches, oh! bien doucement... il me répondit par un juron et une
+giffle. Tout fut fini... Monsieur déclara qu’il était le maître et ne se
+gêna plus... Il buvait et il emportait le vin de la cave, il prenait
+tout l’argent, il restait des semaines entières dehors, et si je me
+plaignais... des coups!
+
+Sa voix s’enrouait et, même, une larme lui vint au coin de l’œil,
+qu’elle essuya du revers de sa main.
+
+--Vantrasson était toujours en ribote, continua-t-elle, moi je passais
+mes journées à pleurer toutes les larmes de mon pauvre corps... L’hôtel
+se mit à dépérir et bientôt nous n’eûmes plus personne... Il fallait
+vendre. Nous vendons et nous achetons un petit café... Au bout d’un an
+on nous mettait en faillite. Par bonheur j’avais quelques sous de côté;
+je prends à mon nom un fonds d’épicerie... en moins de six mois le fonds
+était mangé. Nous voilà sur le pavé; que faire?... Vantrasson buvait
+plus que jamais, il me demandait de l’argent quand il savait bien que je
+n’en avais pas, et plus que jamais il me battait... Alors, moi, à mon
+tour, j’ai perdu courage... Il faut pourtant vivre!... Non, vous ne me
+croiriez pas si je vous contais comment nous vivons depuis quatre ans...
+
+Mais elle ne le dit pas, et se contenta d’ajouter:
+
+--Quand on commence à tomber, on ne s’arrête plus, on roule de plus bas
+en plus bas, toujours, jusqu’au fin fond, comme nous... Ici, nous nous
+sommes établis on ne sait pas comment; nous payons notre loyer à la
+semaine, et si on nous met dehors, je ne vois plus qu’un refuge: la
+rivière...
+
+--A votre place, hasarda M. Fortunat, j’aurais quitté mon mari...
+
+--Oui... je sais bien!... On me l’a conseillé, et même... j’ai essayé...
+Trois ou quatre fois je me suis sauvée, et toujours je suis revenue...
+c’était plus fort que moi. D’ailleurs, je suis sa femme, n’est-ce pas;
+je l’ai bien payé, il est à moi, je ne veux pas qu’il soit à une
+autre... Il me roue de coups, je le méprise, je le haïs, et
+cependant...
+
+Elle se versa un demi-verre d’eau-de-vie, et l’avala en disant avec un
+geste de rage:
+
+--Il me le faut, quoi!... C’est la fatalité qui le veut. Et ce sera
+comme cela jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il crève... ou moi!...
+
+M. Fortunat avait pris une physionomie de circonstance, on l’eût dit
+intéressé et attendri au plus haut degré; au fond il se désolait.
+
+Le temps se passait et la conversation de plus en plus s’écartait de son
+but. Heureusement une occasion se présenta de la ramener.
+
+--Je m’étonne, madame, fit-il, que vous ne vous adressiez pas à votre
+ancien maître, M. le comte de Chalusse.
+
+--Hélas!... je me suis adressée à lui, monsieur, et plusieurs fois...
+
+--En ce cas...
+
+--La première fois, il m’a reçue, je lui ai dit mon malheur et il m’a
+mis cinq billets de mille francs dans la main.
+
+M. Fortunat leva les bras au ciel.
+
+--Cinq mille francs!... répéta-t-il d’un ton d’admiration sans bornes;
+il est donc bien riche, ce comte!...
+
+--Si riche, monsieur, qu’il ne connaît pas sa fortune... Il a qui sait
+combien de maisons sur le pavé de Paris, et de tous côtés des châteaux,
+des villages entiers, des forêts... enfin, de l’or à remuer à la pelle.
+
+Le soi-disant clerc d’huissier fermait les yeux comme s’il eût été
+ébloui.
+
+--La seconde fois que je me suis présentée chez M. le comte, reprit
+Mme Vantrasson, je ne l’ai pas vu, mais il m’a fait remettre mille
+francs. La troisième et la quatrième fois, on m’a donné vingt francs à
+la porte, en me disant que M. le comte était en voyage... J’ai compris
+que c’était fini. D’ailleurs, tous les domestiques étaient changés. Un
+beau matin, sans qu’on ait su pourquoi, M. de Chalusse a fait maison
+nette, à ce qu’on m’a dit, il a renvoyé jusqu’au concierge et remplacé
+même la femme de charge.
+
+--Pourquoi ne pas vous adresser à sa femme?
+
+--M. de Chalusse n’est pas marié... Il ne l’a jamais été.
+
+Au ton de son hôte, Mme Vantrasson devait croire que, saisi de pitié,
+il se creusait la cervelle à lui chercher quelque expédient utile...
+
+--Moi, fit-il, je tâcherais d’intéresser à mon malheur la famille, les
+parents...
+
+--M. le comte n’a pas de parents.
+
+--Pas possible!...
+
+--Ah! il n’y a pas à dire, c’est comme cela. Pendant dix ans que j’ai
+été à son service, je lui ai entendu répéter plus de dix fois qu’il est
+seul au monde de sa famille, le dernier de tous... Et même, on prétend
+que c’est pour cela qu’il est si riche.
+
+Désormais, l’attention de M. Fortunat n’était plus simulée: il abordait
+la question sérieuse et réelle de sa visite.
+
+--Pas de famille... murmura-t-il. Qui donc héritera les millions du
+comte de Chalusse quand il mourra?
+
+La Vantrasson eut un geste d’ignorance.
+
+--Qui sait?... répondit-elle. Tout ira au gouvernement, sans doute, à
+moins que... Mais non, c’est impossible!
+
+--Quoi?...
+
+--Rien... Je pensais à la sœur de M. le comte, Mlle Hermine.
+
+--Sa sœur!... vous disiez qu’il n’a plus un seul parent.
+
+--C’est que c’est tout comme... Et d’ailleurs, qu’est-elle devenue, la
+pauvre créature?... Les uns assuraient qu’elle s’était mariée, et les
+autres qu’elle était morte... C’est tout une histoire.
+
+Littéralement, M. Isidore Fortunat était sur le gril. Et pour comble, il
+n’osait interroger directement ni même laisser paraître son anxieuse
+curiosité, dans la crainte d’effaroucher la femme Vantrasson.
+
+--Attendez donc, fit-il, je crois... il me semble que j’ai entendu
+raconter... ou que j’ai lu--je ne sais pas au juste--une histoire, au
+sujet d’une demoiselle de Chalusse. C’était terrible, n’est-ce pas?
+
+--Oui, terrible, en effet... Mais je vous parle de longtemps... de
+vingt-cinq ou vingt-six ans au moins... j’étais encore dans mon pays, à
+Besançon... Seulement, personne n’a connu au juste la vérité.
+
+--Comment! pas même vous?...
+
+--Oh!... moi, c’est différent. Quand je suis entrée chez M. de Chalusse,
+six ans plus tard, il avait encore à son service un vieux jardinier qui
+avait tout su et qui m’a tout conté, en me faisant jurer de n’en jamais
+parler, bien entendu.
+
+Prodigue de détails tant qu’il s’était agi d’elle ou de son mari, la
+Vantrasson allait-elle se tenir sur la réserve, maintenant qu’il
+s’agissait de la famille de Chalusse?
+
+On devait l’appréhender, à voir sa mine pincée, et M. Fortunat en
+frémit, maudissant en lui-même cette discrétion intempestive.
+
+Mais on ne le prenait pas sans vert, et quand il se mêlait d’un
+interrogatoire, il avait pour délier les langues des finesses qu’un juge
+d’instruction lui eût enviées.
+
+Bien loin donc de paraître attacher la moindre importance au récit de la
+patronne du «garni modèle,» il se dressa d’un air effaré, en homme qui
+soudain s’aperçoit qu’il s’est oublié.
+
+--Sapristi!... s’écria-t-il, nous sommes là que nous bavardons et le
+temps passe... Impossible d’attendre votre mari! Si je restais
+davantage, je ne trouverais plus d’omnibus et je demeure de l’autre côté
+de l’eau, derrière le Luxembourg.
+
+--Et notre arrangement, monsieur...
+
+--Ah!... tant pis, nous le rédigerons une autre fois... Je repasserai ou
+on vous enverra un de mes collègues.
+
+Ce fut au tour de la Vantrasson de trembler.
+
+Elle pensa que si elle laissait s’éloigner ce soi-disant clerc
+d’huissier, c’en était peut-être fait de la transaction. Un autre
+serait-il aussi accommodant?... Et lui-même conserverait-il ses bonnes
+dispositions?...
+
+--Encore une petite minute, monsieur, insista-t-elle, mon mari ne
+saurait tarder et le dernier omnibus ne part qu’à minuit de la rue de
+Lévis...
+
+--Je ne dis pas non, mais le quartier est si désert...
+
+--Vantrasson vous accompagnera...
+
+Et, résolue de le retenir à tout prix, elle lui versa un nouveau verre
+de «mêlé cassis» en disant:
+
+--Où en étions-nous donc?... Ah! j’étais en train de vous conter
+l’histoire de Mlle Hermine.
+
+Cachant la joie de son succès sous un air de résignation, M. Fortunat se
+rassit, au grand désespoir de Chupin qui commençait à trouver sa faction
+au dehors terriblement longue.
+
+--C’est pour vous dire, poursuivit la Vantrasson, qu’en ce temps-là, il
+y a vingt-six ans, les Chalusse habitaient rue Saint-Dominique un hôtel
+superbe, où il y avait un jardin qui n’en finissait plus, tout planté
+d’arbres comme les Tuileries.
+
+Mlle Hermine, qui avait alors dix-huit ou dix-neuf ans, était, à ce
+qu’il paraît, la plus belle jeunesse qui se puisse voir, blanche comme
+le lait, blonde comme l’or, avec des yeux couleur des bluets...
+
+Elle était très-bonne et très-généreuse, à ce qu’on prétend, seulement,
+dame!... elle était comme ils sont tous dans cette famille, haute comme
+les nues, froide, un peu en dessous, et entêtée... Oh! mais entêtée à se
+laisser brûler à petit feu plutôt que de céder... Du reste, c’est tout
+le caractère du comte de Chalusse, j’en sais quelque chose, moi qui l’ai
+servi, et même...
+
+--Pardon, interrompit M. Fortunat qui était résolu à empêcher les
+digressions, et Mlle Hermine?
+
+--J’y reviens. Quoiqu’elle fût très-belle et immensément riche, personne
+ne lui faisait la cour... Il était archi-connu qu’elle devait épouser un
+marquis dont le père était un ami du sien. Les parents avaient arrangé
+cela entre eux, et rien ne manquait à l’arrangement que la consentement
+de la fille... Mlle Hermine ne voulait absolument pas entendre parler
+de son prétendu.
+
+On avait fait tout au monde pour la décider à ce mariage, on l’avait
+morigénée, priée, menacée... Ah bien! oui!... Autant parler à une
+pierre. Quand on lui demandait pourquoi elle refusait le marquis, elle
+répondait: parce que... Et c’était tout.
+
+Même, elle avait fini par déclarer que si on s’obstinait à la tourmenter
+elle quitterait l’hôtel et se réfugierait dans quelque couvent.
+
+Tout cela, ce n’était que des raisons. Il n’est pas naturel qu’une jeune
+fille refuse un mari qui est jeune, joli garçon et marquis...
+
+On se douta qu’il y avait quelque chose sous jeu, que Mlle Hermine ne
+voulait pas avouer, et M. Raymond jura qu’il allait surveiller sa
+sœur, et qu’il saurait bien découvrir le fond de sa pensée...
+
+--M. Raymond est le comte de Chalusse actuel, n’est-ce pas? demanda M.
+Fortunat.
+
+--Oui, monsieur... Donc, les choses en étaient là, quand, une nuit, le
+jardinier crut entendre un bruit terrible dans un pavillon qui était au
+bout du jardin...
+
+Il était très-vaste, ce pavillon, je l’ai visité. Il s’y trouvait un
+salon, une salle de billard, une grande salle pour faire des armes...
+
+Naturellement, le jardinier se lève pour voir ce qui arrive. Juste comme
+il sort, deux ombres passent tout près de lui et disparaissent sous les
+arbres... Il court après... rien... Les ombres avaient filé par la
+petite porte du jardin.
+
+Dix fois, en me contant cela, le jardinier m’a dit qu’il avait cru avoir
+affaire à des domestiques sortant en cachette, et que pour cette raison
+il ne donna pas l’éveil.
+
+Il fit le tour du pavillon cependant, n’y vit pas de lumière, et
+tranquillisé, il retourna se coucher...
+
+--Et c’était Mlle Hermine qui s’enfuyait avec un amoureux, fit M.
+Fortunat...
+
+Mme Vantrasson eut l’air dépité d’un acteur qui se voit couper un
+effet.
+
+--Attendez donc, répondit-elle, vous allez voir:
+
+La nuit se passe, le matin arrive, puis l’heure du déjeuner... on ne
+voit pas paraître Mlle Hermine. On va frapper à sa porte... pas de
+réponse. On ouvre... Elle n’était pas dans sa chambre, et même le lit
+n’était pas défait...
+
+Qu’est-ce que cela veut dire?... Voilà toute la maison en l’air: la mère
+qui se désole, le père qui est fou de colère et de douleur...
+
+Comme de juste, on songe au frère de Mlle Hermine, et on monte le
+chercher... Il n’était pas chez lui, et son lit n’était pas défait non
+plus.
+
+Tout le monde perdait la tête, quand le jardinier eut l’idée de raconter
+l’aventure de la nuit.
+
+On court au pavillon, et que voit-on?... M. Raymond étendu à terre sur
+le dos, baigné dans son sang, roide, froid, immobile... comme mort,
+enfin! Une de ses mains serrait encore une épée...
+
+On le relève, on le porte dans son lit, on envoie chercher un médecin...
+Il avait reçu deux coups d’épée, un à la gorge, l’autre en pleine
+poitrine...
+
+Pendant plus d’un mois il resta entre la vie et la mort; et ce n’est
+qu’au bout de six semaines qu’il eut la force de raconter ce qui était
+arrivé.
+
+Il fumait un cigare à sa fenêtre, quand il lui avait semblé distinguer
+une femme dans le jardin. Tout préoccupé de l’idée de sa sœur, il
+était descendu à la hâte, s’était glissé jusqu’au pavillon, et là, il
+avait trouvé près de Mlle Hermine un jeune homme qui lui était
+absolument inconnu.
+
+Il pouvait le tuer, n’est-ce pas, et il ne lui eût rien été fait. Au
+lieu de cela, il lui déclara qu’ils allaient se battre à l’épée... Ils
+avaient des armes sous la main, ils se battirent... il fut blessé deux
+fois coup sur coup et tomba...
+
+Et l’autre, croyant l’avoir tué, s’enfuit, entraînant Mlle Hermine...
+
+Mme Vantrasson eût bien voulu reprendre haleine, et sans doute, par
+la même occasion se rafraîchir un peu; mais M. Fortunat était pressé;
+Vantrasson pouvait rentrer d’une minute à l’autre.
+
+--Et ensuite?... demanda-t-il.
+
+--Ensuite, dame!... M. Raymond se rétablit, et trois mois après il était
+sur pied. Mais les parents, qui étaient vieux, avaient reçu un coup dans
+le cœur. Ils ne se remirent pas, eux. Peut-être se disaient-ils que
+c’était leur dureté et leur entêtement qui avaient causé la perte de
+leur fille... c’est un dur remords, ça. Ils allèrent dépérissant de jour
+en jour, à vue d’œil, et l’année suivante on les porta au cimetière à
+deux mois de distance...
+
+Le soi-disant clerc d’huissier ne songeait plus à l’omnibus, désormais,
+c’était bien évident, et l’hôtesse du «garni modèle» devait être en
+même temps rassurée et flattée.
+
+--Et Mlle Hermine?... interrogea-t-il.
+
+--Hélas! monsieur, jamais on n’a su où elle avait passé, ni où elle est
+allée, ni ce qu’elle est devenue...
+
+--On ne l’a donc pas cherchée!...
+
+--Oh! monsieur, ne dites pas cela. C’est-à-dire que pendant je ne sais
+combien de temps Mlle Hermine a eu après elle tout ce qu’il y a
+d’agents de police en France et à l’étranger... Pas un n’a réussi à
+retrouver seulement sa trace. M. Raymond, devenu comte de Chalusse,
+avait promis une somme énorme à qui retrouverait l’homme qui avait
+séduit sa sœur. Il voulait le tuer. Lui-même l’a cherché pendant des
+années, inutilement.
+
+--Ainsi, jamais on n’a eu de nouvelles de cette malheureuse?
+
+--Jamais!... c’est-à-dire si, deux fois... à ce qu’on m’a dit, vous
+comprenez. Il paraîtrait que le lendemain même de l’affaire, ses parents
+ont reçu d’elle une lettre où elle leur demandait pardon. Cinq ou six
+mois plus tard, elle a écrit de nouveau pour dire qu’elle savait que son
+frère n’était pas mort. Elle s’excusait encore et s’accusait, disant
+qu’elle n’était qu’une malheureuse, qu’elle avait été folle, mais que
+déjà le châtiment était venu, et qu’il était terrible... Elle ajoutait
+que tout était brisé entre elle et les siens, que jamais on n’entendrait
+parler d’elle, et qu’elle souhaiterait être oubliée comme si elle n’eût
+pas existé... Elle allait jusqu’à dire que ses enfants ne sauraient pas
+son nom, et qu’elle se condamnait à ne jamais prononcer de sa vie la nom
+de Chalusse dont elle était la honte...
+
+C’était là l’éternelle et lamentable histoire de la fille séduite,
+payant de son bonheur et de sa vie une minute de vertige.
+
+Drame terrible sans doute, mais banal comme la vie de tous les jours, et
+dont la vulgarité semblait plus désolante encore dans la bouche de cette
+mégère du «garni-modèle,» qui, elle aussi, à l’entendre, avait été
+trompée.
+
+Aussi, qui eût connu M. Isidore Fortunat, eût été bien intrigué de le
+voir si ému pour si peu, lui, l’homme positif par excellence,
+cuirassé--il s’en vantait--contre toutes les surprises de la
+sensibilité.
+
+--Pauvre fille!... fit-il, pour dire quelque chose.
+
+Puis, d’un ton d’insouciance, précisément assez mal simulé pour trahir
+une anxiété extraordinaire:
+
+--A-t-on su, du moins, demanda-t-il, qui était le misérable qui avait
+enlevé Mlle de Chalusse?
+
+--Jamais. Qui il était, ce qu’il faisait, d’où il venait, s’il était
+vieux ou jeune, comment il avait connu Mlle Hermine... autant de
+mystères. Le bruit a bien couru, dans le temps, qu’il était étranger,
+Américain, je crois, et capitaine de navire, mais ce n’était qu’un
+bruit. La vérité est qu’on n’a seulement pas pu découvrir son nom.
+
+--Quoi!... pas son nom!...
+
+--Pas même.
+
+Incapable de maîtriser son trouble, M. Fortunat eut du moins la présence
+d’esprit de se lever, et, grâce à ce mouvement, son visage se trouva
+dans l’ombre.
+
+Mais il avait eu une exclamation sourde et un geste d’affreux
+découragement qui n’échappèrent pas à la Vantrasson. Elle en fut toute
+saisie, et de ce moment ne cessa d’observer avec la plus attentive
+défiance, le soi-disant clerc d’huissier.
+
+Il n’avait pas tardé à se rasseoir sur sa chaise, près du comptoir, un
+peu pâle encore, mais fort calme en apparence.
+
+Deux questions encore lui paraissaient indispensables, de l’une d’elles
+la lumière pouvait jaillir, et il venait de prendre le parti de les
+adresser au risque de se trahir.
+
+Que lui importait son rôle, maintenant... Ne possédait-il pas des
+renseignements qu’il avait tout lieu de croire sincères!
+
+--Je ne saurais vous dire, chère madame, commença-t-il, d’un ton bref,
+combien votre récit m’a intéressé... Maintenant, je puis vous l’avouer:
+je connais un peu le comte de Chalusse et je suis allé assez souvent
+chez lui, rue de Courcelles, où il demeure actuellement...
+
+--Vous!... fit la femme, en inventoriant d’un coup, d’œil la toilette
+de M. Fortunat.
+
+--Mon Dieu! oui, moi!... De la part de mon patron, bien entendu... Donc,
+toutes les fois que j’ai visité M. de Chalusse, j’ai vu chez lui une
+jeune demoiselle que je prenais pour sa fille... Je me trompais,
+probablement, puisqu’il n’est pas marié...
+
+Il s’arrêta. La stupeur et la colère semblaient près de suffoquer
+l’hôtesse du «garni modèle.»
+
+Sans deviner le comment ni le pourquoi, elle comprenait, à n’en point
+douter, qu’elle venait d’être jouée, et si elle eût suivi son premier
+mouvement elle eût sauté sur M. Isidore Fortunat.
+
+Si elle se contint, si elle fit effort sur elle-même, c’est qu’elle lui
+réservait mieux.
+
+--Une jeune demoiselle chez M. le comte, grommela-t-elle, ce n’est pas
+croyable, je ne l’ai jamais aperçue, je n’en ai jamais entendu parler...
+Depuis quand y est-elle?
+
+--Depuis six ou sept mois.
+
+--Si c’est ainsi, je ne dis pas absolument non. Voici tantôt deux ans
+que je n’ai mis les pieds chez M. le comte...
+
+--C’est que j’ai une idée, moi. Cette jeune personne ne serait-elle pas
+la nièce de M. de Chalusse, la fille de Mlle Hermine?...
+
+Mme Vantrasson secoua la tête.
+
+--Rayez cela de vos papiers, prononça-t-elle. M. le comte a dit que sa
+sœur était morte pour lui la nuit où elle n’est enfuie...
+
+--Qui donc serait cette jeune fille, alors?
+
+--Dame!... je ne sais pas, moi. Comment est-elle?
+
+--Assez grande, brune.
+
+--Son âge?
+
+--Dix-huit ou dix-neuf ans.
+
+La mégère se livra, sur ses doigts, à un rapide calcul.
+
+--Neuf et quatre treize, grommelait-elle, et cinq dix-huit... Eh! eh!...
+pourquoi pas!... Il faudra que j’aille voir cela.
+
+--Plaît-il?...
+
+--Rien... c’est une réflexion que je fais à part moi. Savez-vous son
+nom, à cette demoiselle?
+
+--Marguerite.
+
+Le visage de la Vantrasson se rembrunit.
+
+--Non... ce n’est pas cela, murmura-t-elle d’une voix à peine
+distincte.
+
+M. Fortunat était sur ses charbons ardents. Il était clair que cette
+affreuse créature, si elle ne savait rien de précis, avait au moins une
+idée, des soupçons vagues. Comment la faire parler, maintenant qu’elle
+était sur ses gardes?
+
+Il n’eut pas le loisir de chercher un expédient; la porte du taudis
+s’ouvrit, et le maître, Vantrasson en personne, parut sur le seuil.
+
+Parti aviné, il revenait ivre; sorti d’un pas lourd, il rentrait
+titubant.
+
+--Ah!... scélérat! glapit la mégère, brigand!... tu as bu.
+
+Il réussit à se maintenir en équilibre, et toisant sa femme avec ce
+flegme particulier aux ivrognes:
+
+--Eh bien!... après!... fit-il. On ne peut donc plus rire avec les
+amis?... J’en ai rencontré deux qui avaient touché leur quinzaine,
+fallait-il refuser une politesse?
+
+--Tu ne peux plus te tenir debout.
+
+--Ça, c’est vrai! répondit-il.
+
+Et pour le prouver, il se laissa choir sur une chaise.
+
+Quelles menaces mâchonnait la Vantrasson? M. Fortunat ne distingua guère
+que les mots de «volée» et de «mouchard.» Mais aux regards qu’elle
+adressait alternativement à son mari et à lui, il ne pouvait guère se
+méprendre.
+
+«Tu as du bonheur, toi, disaient clairement ces regards, que mon mari
+soit en cet état, on se serait expliqué, sans cela, et on aurait vu...»
+
+--Je l’échappe belle! pensa le faux clerc.
+
+Mais il n’y avait rien à craindre, c’était le cas de se montrer brave.
+
+--Laissez donc votre homme tranquille, dit-il. S’il a seulement rapporté
+le papier timbré qu’il était allé chercher, je n’aurai pas perdu ma
+soirée pour vous obliger.
+
+Vantrasson rapportait, non pas une feuille, mais deux. Une idée
+d’ivrogne. On trouva une mauvaise plume et de l’encre boueuse, et M.
+Fortunat se mit à rédiger une reconnaissance, selon les conventions
+arrêtées. Mais il fallait écrire le nom du créancier dont il avait
+parlé, il ne voulait pas mettre le sien, il mit celui de Chupin
+(Victor), lequel, en ce moment, mouillé et transi à la porte, ne se
+doutait guère du mauvais tour qu’on lui jouait.
+
+--Chupin!... répétait l’hôtesse du «garni modèle,» afin de bien graver
+ce nom dans sa mémoire... Victor Chupin!... On le verra, celui-là...
+
+L’acte rédigé, il fallut réveiller Vantrasson pour le signer.
+
+Il s’y prêta de bonne grâce, et la femme apposa sa signature près de
+celle de son mari.
+
+Alors, M. Fortunat remit en échange le billet qui lui avait servi de
+prétexte.
+
+--Et surtout, recommanda-t-il encore, en ouvrant la porte pour se
+retirer, surtout n’oubliez pas l’à-compte à verser tous les mois...
+
+--Oui, va!... compte là-dessus!... grogna la Vantrasson.
+
+Il n’entendit pas cela. Il n’entendit pas davantage Chupin qui l’avait
+rejoint, qui marchait à ses côtés, et qui lui disait:
+
+--Enfin, vous voilà, m’sieu!... Je pensais que vous aviez signé un bail
+dans cette baraque... la prochaine fois, j’apporterai une
+chaufferette...
+
+Une de ces préoccupations despotiques, que connaissent les chercheurs
+obstinés, s’était emparée de M. Fortunat, et supprimait, pour lui, les
+circonstances extérieures. Venu le cœur bondissant d’espérances, il
+se retirait désespéré. Et sans souci de l’obscurité, de la boue, de la
+pluie qui recommençait, il allait au milieu de la chaussée...
+
+Il fallut que Chupin l’arrêtât à la barrière, et lui rappelât qu’une
+voiture les attendait...
+
+--C’est juste... fit-il.
+
+Il monta, mais sans s’en apercevoir, assurément. Et tout le long du
+chemin, sa pensée débordant de son cerveau, comme le liquide d’un vase
+trop étroit, se répandit en un monologue dont Chupin, par instants,
+attrapait quelques bribes.
+
+--Quelle affaire!... murmurait-il, quelle affaire!... J’en ai bien
+débrouillé depuis sept ans, mais jamais de si obscure... Ah! mes
+quarante mille francs sont bien aventurés. Certes! j’en ai bien déniché,
+de ces héritiers, dont on ne soupçonnait même pas l’existence, mais du
+moins j’avais quelque indice pour me guider... Ici, rien, pas une
+lueur... les ténèbres partout. Si je trouvais, cependant!... Mais
+comment chercher des gens dont j’ignore même le nom, des gens qui ont su
+échapper à toutes les investigations de la police!... Et où les
+chercher?... En Europe, en Amérique?... C’est à devenir fou!... A qui
+donc iront tous les millions du comte de Chalusse!...
+
+L’arrêt brusque de la voiture sur la place de la Bourse appela
+cependant M. Fortunat au sentiment de la réalité.
+
+--Voici vingt francs, Victor, dit-il à Chupin, payez le cocher, vous
+garderez le reste.
+
+Ayant dit, il sauta lestement à terre.
+
+Devant sa maison, un coupé de maître, attelé de deux chevaux de prix
+stationnait.
+
+--L’équipage du marquis de Valorsay!... grommela M. Fortunat. Il a été
+patient; il m’a attendu, ou plutôt il a attendu mes dix mille francs...
+Nous allons bien voir!...
+
+
+
+
+III
+
+
+M. Fortunat venait à peine de partir pour son expédition au «garni
+modèle,» lorsque le marquis de Valorsay s’était présenté chez lui.
+
+--Monsieur est sorti, répondit la Dodelin, qui était allée ouvrir.
+
+--Vous devez vous tromper, ma bonne...
+
+--Oh! non... Et même Monsieur a dit que vous l’espériez.
+
+--Allons, soit...
+
+Fidèle aux ordres qu’elle avait reçus, la servante conduisit le visiteur
+dans le salon, alluma les bougies d’un candélabre et se retira.
+
+--C’est prodigieux! grommelait le marquis, mons Fortunat se fait
+désirer, mons Fortunat se fait attendre!... Enfin...
+
+Il sortit un journal de sa poche, s’allongea sur un fauteuil... et
+attendit.
+
+Par son nom, sa fortune, ses habitudes et ses goûts, le marquis de
+Valorsay appartenait à cette aristocratie--non sans alliage--du plaisir
+et de la vanité, qui pour exprimer des mœurs nouvelles a créé un
+vocable nouveau: «la haute vie.»
+
+Le cercle, le bois, les courses, les premières représentations, la
+chasse en automne, l’été les eaux, une maîtresse, son tailleur, ses
+relations du monde, ses chevaux emplissaient les journées du marquis de
+Valorsay de leurs frivoles soucis.
+
+Courir en personne un steeple-chase lui paraissait une prouesse digne de
+ses aïeux. Et quand il passait et repassait devant les tribunes, en
+tenue de jockey, avec ses bottes à revers et sa casaque amaranthe, il
+croyait lire l’admiration dans tous les yeux.
+
+C’était là comme le fond banal de son existence, d’où se détachaient
+quelques épisodes saillants: deux duels, une femme enlevée, une séance
+de vingt-six heures au jeu, une chute à la Marche, qui mit ses jours en
+danger.
+
+Tant d’avantages le rehaussaient considérablement dans l’estime de ses
+amis, et lui avaient valu une célébrité dont il n’était pas médiocrement
+fier.
+
+Les chroniqueurs usaient et abusaient de ses initiales, et dès qu’il
+quittait Paris, les journaux du sport ne manquaient jamais de signaler
+son départ, à l’article «Villégiatures et déplacements.»
+
+Le malheur est que cette vie d’oisiveté affairée a ses fatigues et ses
+accidents. M. de Valorsay en était la preuve vivante.
+
+Il n’avait que trente-trois ans, et il en paraissait pour le moins
+quarante, en dépit de soins excessifs. Les rides lui venaient, et tout
+l’art de son valet de chambre ne dissimulait qu’à grand’peine et mal les
+places vides de son crâne. De sa chute à la Marche, il lui était resté à
+la jambe droite une certaine roideur qui tournait à la claudication dès
+que le temps se mettait à la pluie.
+
+Toute sa personne, enfin, annonçait une lassitude prématurée, de même
+que ses yeux, lorsqu’il cessait de les surveiller, trahissaient le
+dégoût de tout, l’abus, la satiété.
+
+Il avait encore grand air malgré cela, une distinction innée que rien
+n’avait altéré, et ces façons hautaines qui annoncent l’estime exagérée
+de soi et l’habitude de commander des inférieurs...
+
+Onze heures sonnèrent à la pendule du salon de M. Fortunat; le marquis
+de Valorsay se dressa en jurant.
+
+--Ceci devient trop fort! grommela-t-il. Ce drôle se moque de moi,
+décidément.
+
+Il cherchait des yeux une sonnette, il n’en aperçut pas, et il en fut
+réduit, lui, à entrebâiller une porte et à appeler.
+
+La Dodelin parut.
+
+--Monsieur a dit qu’il serait ici à minuit, répondit-elle à toutes les
+questions du marquis, donc il y sera... Il n’a pas son pareil pour
+l’exactitude. Que monsieur patiente encore un petit moment.
+
+--Soit, patientons, mais alors, ma bonne, allumez-moi du feu, j’ai les
+pieds gelés!...
+
+Il est de fait que le salon de M. Fortunat, presque toujours fermé,
+était humide et froid comme une glacière.
+
+Et pour comble, M. de Valorsay était en habit, avec un pardessus
+très-léger.
+
+La servante hésita une seconde, trouvant que ce visiteur était bien sans
+gêne, et agissait comme chez lui. Pourtant elle obéit.
+
+--Évidemment, pensait le marquis, je devrais me retirer, oui, je le
+devrais...
+
+Il resta cependant. La nécessité mâta les révoltes de son orgueil.
+
+Orphelin de bonne heure, maître sans contrôle à vingt-trois ans d’un
+patrimoine immense, M. de Valorsay était entré dans la vie comme un
+affamé dans une salle à manger.
+
+Son nom lui donnant droit à une bonne place, il s’installa, les deux
+coudes sur la table, sans demander combien coûtait le banquet.
+
+C’était cher; il s’en aperçut à la fin de la première année en
+constatant qu’il avait de beaucoup dépassé ses revenus.
+
+Il était clair que s’il continuait ainsi, chaque année creuserait un
+abîme où s’engloutirait à la fin toute la fortune que lui avait laissée
+son père, plus de cent soixante mille livres de rente.
+
+Mais il avait bien le temps, vraiment, de songer à ces choses lointaines
+et mesquines! Et d’ailleurs il avait eu tant de succès et de
+satisfactions de tout genre, pour son argent, qu’il ne le regrettait
+pas.
+
+Il possédait des propriétés princières, il trouva des prêteurs qui
+furent trop heureux de lui offrir tout ce qu’ils avaient de capitaux,
+contre bonne hypothèque, bien entendu.
+
+Il emprunta timidement d’abord, puis plus hardiment, lorsqu’il reconnut
+combien peu de chose est une hypothèque. On n’en est ni plus ni moins le
+maître chez soi.
+
+D’ailleurs, ses besoins grandissaient incessamment comme sa vanité.
+
+Placé à une certaine hauteur dans l’opinion de son monde, il ne voulait
+pas déchoir et ce lui était une raison de faire une certaine folie
+chaque année, parce qu’il l’avait faite l’année précédente.
+
+Son écurie seule lui coûtait plus de cinquante mille francs par an.
+
+D’intérêts, il n’en payait pas; on ne les lui réclamait pas; il oubliait
+sans doute qu’ils s’accumulaient lentement, mais continuellement; qu’ils
+s’enflaient à chaque échéance, qu’ils produisaient eux-mêmes, et qu’au
+bout d’un certain nombre d’années le capital de sa dette serait doublé.
+
+Sur la fin, il ne comptait même plus. Il ignorait absolument où en
+étaient ses affaires. Il en était arrivé à se croire des ressources
+inépuisables.
+
+Il le crut jusqu’au jour où étant allé chez son notaire chercher des
+fonds, ce notaire lui répondit froidement:
+
+--Vous me demandiez cent mille francs, monsieur le marquis, je n’ai pu
+vous en procurer que cinquante mille... les voici. Et n’espérez plus
+rien. Tous vos immeubles sont grevés au-delà de leur valeur... ainsi
+c’est fini. Vos créanciers vous laisseront sans doute tranquille un an
+encore, c’est leur intérêt; mais ce délai écoulé, ils vous
+exproprieront, c’est leur droit.
+
+Il eut un sourire discret, un sourire d’officier ministériel, et
+ajouta:
+
+--Moi, à votre place, monsieur le marquis, je mettrais à profit cette
+année de répit. Vous comprenez sans doute ce que je veux dire?... J’ai
+bien l’honneur de vous saluer.
+
+Quel réveil!... après un rêve splendide de plus de dix années!...
+
+M. de Valorsay en demeura comme écrasé, et pendant deux jours il resta
+enfermé chez lui, refusant obstinément de recevoir personne.
+
+--M. le marquis est malade!... répondait son valet de chambre aux
+visiteurs.
+
+Il lui avait fallu ce temps pour se remettre, pour en venir surtout à
+oser envisager bien en face et froidement sa situation.
+
+Elle était épouvantable, car sa ruine était complète, absolue. Pas une
+épave ne devait échappée au désastre. Que devenir? Que faire?
+
+Il avait beau se tâter, il se trouvait incapable de rien entreprendre,
+de rien sentir. Tout ce que la nature lui avait départi d’énergie, il
+l’avait gaspillé au service de sa vanité. Plus jeune, il eût pu se faire
+soldat, il n’eût pas été le premier, il serait allé en Afrique... mais
+il n’avait même pas cette ressource.
+
+C’est alors que le sourire de son notaire, comme une lueur dans les
+ténèbres, lui revint à la mémoire.
+
+--Décidément, murmura-t-il, son conseil était bon... Tout n’est pas
+perdu et une issue nous reste encore: un mariage.
+
+Pourquoi ne se marierait-il pas, en effet, et richement. Rien n’avait
+transpiré de son désastre, et il avait encore pour un an tous les
+prestiges de la fortune.
+
+Son nom seul était un apport considérable. Ce serait bien le diable s’il
+ne découvrait pas dans la banque ou dans le haut commerce quelque
+héritière dévorée de l’ambition d’avoir sur ses voitures une couronne de
+marquise.
+
+Ce parti arrêté et mûri, M. de Valorsay s’était mis en quête, et bientôt
+il crut avoir trouvé.
+
+Mais ce n’était pas tout. Les donneurs de grosses dots sont défiants,
+ils aiment à voir clair dans la situation des épouseurs qui se
+présentent, ils vont aux informations, quelquefois. Avant de s’engager,
+M. de Valorsay comprit qu’un homme d’affaires intelligent et dévoué lui
+devenait indispensable.
+
+N’allait-il pas falloir tenir les créanciers en haleine, leur imposer
+silence, obtenir d’eux des concessions, les intéresser en un mot au
+succès?...
+
+C’est avec ces idées que M. de Valorsay se rendit chez son notaire,
+espérant peut-être son concours.
+
+Il le refusa net, d’un ton rogue, déclarant qu’il ne pouvait se mêler de
+tels tripotages, et que les lui proposer était presque une insulte.
+Puis, touché sans doute du désespoir de son client:
+
+--Mais je puis, ajouta-t-il, vous indiquer l’homme qu’il vous faut...
+Allez trouver M. Isidore Fortunat, 27, place de la Bourse; si vous
+parvenez à l’intéresser à votre mariage, il est fait.
+
+Voilà, en gros, comment et à la suite de quelles circonstances le
+brillant marquis de Valorsay était entré en relations avec M. Isidore
+Fortunat.
+
+D’un coup d’œil perspicace, dès la première visite, il jaugea
+l’homme. Il le vit tel qu’il le souhaitait, prudent et hardi tout
+ensemble, fertile en expédients, passé maître dans l’art de glisser sans
+accroc entre les mailles le la loi, avide enfin, et peu tourmenté de
+scrupules.
+
+Avec un tel conseiller, masquer six mois un désastre et duper le
+beau-père le plus défiant devait n’être qu’un jeu.
+
+Aussi, M. de Valorsay n’eut-il pas une minute d’indécision. Il exposa
+franchement sa situation financière et ses espérances matrimoniales, et
+conclut en promettant tant pour cent sur la dot, le lendemain de son
+mariage.
+
+Séance tenante, un traité fut signé, et dès le lendemain M. Fortunat
+prenait en main les intérêts de l’honorable gentilhomme.
+
+De quel cœur il s’y donna, et avec quelle foi au succès! un seul fait
+le dit: Il avait avancé, de sa poche, quarante mille francs à son
+client.
+
+Après cela, le marquis eût eu mauvaise grâce à n’être pas satisfait de
+son conseiller. Il en était d’autant plus enchanté que cet habile homme,
+en toute occasion, lui témoignait une déférence respectueuse jusqu’à la
+servilité.
+
+Aux yeux de M. de Valorsay, ce point était capital, car il devenait plus
+arrogant et plus susceptible, à mesure qu’il avait moins le droit de
+l’être.
+
+Honteux au-dedans de lui-même et profondément humilié des tripotages
+avilissants auxquels il descendait, il s’en vengeait en accablant son
+complice de sa supériorité imaginaire et de ses dédains de grand
+seigneur.
+
+Selon son humeur, bonne ou mauvaise, il l’appelait «Cher Arabe,» ou
+«Mons Fortunat» et le plus souvent «Maître Vingt-pour-Cent.»
+
+Et l’autre n’en gardait pas moins son sourire obséquieux sur les lèvres,
+bien capable, par exemple, de porter tout cela sur sa note de frais à
+l’article «divers».
+
+Mais précisément la constante soumission de M. Fortunat faisait paraître
+son absence plus extraordinaire. Un tel oubli des plus vulgaires
+convenances ne se concevait pas de la part d’un homme si poli.
+
+De sorte que peu à peu le marquis de Valorsay passait de la colère à
+l’inquiétude.
+
+--Serait-il survenu quelque chose?... pensait-il.
+
+C’est que les aiguilles de la pendule marchaient toujours... minuit
+était sonné depuis un moment déjà.
+
+Le marquis délibérait s’il se retirerait ou non à la demie, quand il
+entendit le grincement d’une clef dans la serrure de la porte
+extérieure, puis des pas rapides dans le corridor.
+
+--Enfin!... le voici! murmura-t-il, avec un soupir de satisfaction.
+
+Il s’attendait à le voir paraître aussitôt, mais point.
+
+Peu soucieux de s’exhiber sous le costume qu’il avait endossé pour
+suivre Chupin, M. Fortunat avait couru à sa chambre à coucher reprendre
+ses vêtements ordinaires. Il avait besoin, en outre, de songer à la
+conduite à tenir et à ce qu’il dirait.
+
+Si M. de Valorsay, comme c’était probable, ignorait l’accident du comte
+de Chalusse, fallait-il le lui apprendre? M. Fortunat se dit que non,
+prévoyant avec raison que cela soulèverait une discussion capable
+d’amener une rupture. Or, il ne voulait rompre qu’à bon escient, et
+seulement quand il serait bien sûr de la mort du comte.
+
+De son côté, M. de Valorsay réfléchissait--un peu tard--qu’il avait eu
+bien tort de patienter pendant trois mortelles heures.
+
+Était-ce digne de lui?... Ne s’était-il pas manqué gravement à
+lui-même?... Puis encore, M. Fortunat ne mesurerait-il pas à cette
+circonstance qui était un aveu, l’importance de ses services et
+l’urgence des besoins de son client?... N’en deviendrait-il pas plus
+exigeant et plus dur?
+
+Très-certainement, si le marquis eût pu s’esquiver sans bruit, il l’eût
+fait. Mais c’était impossible. Alors, il eut recours à un stratagème qui
+lui parut sauver sa dignité compromise.
+
+Il se tassa dans son fauteuil, ferma les yeux et parut dormir.
+
+Et quand M. Fortunat entra dans le salon, il se dressa brusquement,
+comme un homme réveillé en sursaut, se frottant les yeux en disant:
+
+--Hein!... qu’est-ce que c’est?... Par ma foi!... je m’étais bel et bien
+endormi.
+
+Mais l’autre ne fut pas dupe.
+
+Il avait fort bien remarqué à terre un journal qui, tout froissé et tout
+déchiré, trahissait la colère d’une longue attente.
+
+--Ah ça! continuait le marquis, quelle heure est-il?... Minuit et
+demi!... Et c’est maintenant que vous arrivez à un rendez-vous assigné
+pour dix heures!... Ceci passe la permission, mons Fortunat, et vous en
+prenez par trop à votre aise avec moi! Savez-vous que ma voiture est en
+bas, par le temps qu’il fait, depuis neuf heures et demie, et que mes
+chevaux en ont peut-être attrapé une fluxion de poitrine!... Un
+attelage de six cents louis!...
+
+M. Fortunat tendait à cet orage un dos plein d’humilité.
+
+--Il faut m’excuser, monsieur le marquis, fit-il. Si je suis resté
+dehors si tard, contre mes habitudes, c’est uniquement pour vos
+affaires.
+
+--Pardieu!... il ne manquerait plus que c’eût été pour les vôtres!
+
+Et satisfait de cette plaisanterie, il ajouta:
+
+--Eh bien!... où en sommes-nous?
+
+--De mon côté tout marche à souhait.
+
+Le marquis avait repris sa place au coin de la cheminée et tisonnait le
+feu d’un air d’insouciance très-noble à coup sur, mais assez mal joué.
+
+--Je vous écoute... dit-il simplement.
+
+--En ce cas, monsieur le marquis, répondit M. Fortunat, voici le fait en
+deux mots sans détails. Grâce à un expédient imaginé par moi, nous
+obtiendrons pour vingt-quatre heures la main-levée de toutes les
+inscriptions qui grèvent vos biens... Nous prendrons adroitement nos
+mesures, et ce jour-là même, nous demanderons un état au conservateur...
+Cet état, naturellement, certifiera que vos propriétés sont libres
+d’hypothèques, vous le montrerez à M. de Chalusse et tous ses doutes,
+s’il en a, seront levés... L’expédient, du reste, est simple; le
+difficile était de trouver les fonds, mais je les aurai chez un
+coulissier de mes amis. Tous vos créanciers, sauf deux, se prêtent
+admirablement à cette petite manœuvre, j’ai leur consentement. Par
+exemple, ce sera cher: il vous en coûtera vingt-six mille francs environ
+de commission et de frais.
+
+M. de Valorsay eut un mouvement de joie si vif, qu’il ne put s’empêcher
+de battre des mains.
+
+--Alors, l’affaire est dans le sac!... s’écria-t-il. Avant un mois
+Mlle Marguerite sera marquise de Valorsay et j’aurai de nouveau cent
+mille livres de rentes...
+
+Puis, ayant surpris le geste de M. Fortunat qui n’avait pu se retenir de
+hocher gravement la tête:
+
+--Ah! vous doutez!... reprit-il. Eh bien! à votre tour écoutez-moi.
+Hier, j’ai eu une conférence de deux heures avec le comte de Chalusse,
+et tout a été convenu et arrêté...
+
+Nous avons échangé notre parole, maître Vingt-pour-cent. Le comte fait
+royalement les choses, il donne à Mlle Marguerite deux millions.
+
+--Deux millions! fit l’autre comme un écho.
+
+--Oui, cher Arabe, ni plus ni moins... Seulement, pour des raisons
+particulières et qu’il ne m’a pas dites, le comte tient à ce qu’il ne
+soit porté que deux cent mille francs au contrat. Le reste--dix-huit
+cent mille livres, s’il vous plaît--me sera remis de la main à la main,
+sans reçu, avant la mairie. Ma parole d’honneur, je trouve cela
+charmant... et vous?
+
+M. Fortunat ne répondit pas. La gaieté expansive de M. de Valorsay, loin
+de le dérider, l’attristait.
+
+--Toi, pensait-il, tu chanterais moins haut, si tu savais qu’à l’heure
+qu’il est le comte a peut-être rendu l’âme et que très-probablement
+Mlle Marguerite n’a plus que ses beaux yeux pour pleurer ses
+millions...
+
+Mais le brillant gentilhomme ne soupçonnait pas cela, car il continuait,
+répondant plutôt aux objections de son esprit qu’à M. Fortunat:
+
+--Vous me direz peut-être qu’il est singulier que moi, Ange-Marie-Robert
+Dalbon, marquis de Valorsay, j’épouse une fille qui ne connaît ni père
+ni mère et qui s’appelle Marguerite tout court... De ce coté-là, c’est
+vrai, l’union n’est pas positivement brillante. Enfin, comme il sera
+notoire qu’elle n’a eu en dot que 200,000 francs, on ne m’accusera pas
+d’avoir battu monnaie avec mon nom... J’aurai l’air, tout au contraire,
+d’avoir fait un mariage d’amour... cela me rajeunira.
+
+Cependant il s’interrompit, irrité de la froideur obstinée de M.
+Fortunat.
+
+--Savez-vous, maître Vingt-pour-Cent, dit-il, qu’à voir votre mine
+allongée, on jurerait que vous doutez du succès.
+
+--Il faut toujours douter... répondit philosophiquement l’homme
+d’affaires.
+
+Le marquis haussa les épaules.
+
+--Même quand on a triomphé de tous les obstacles? demanda-t-il d’un ton
+goguenard.
+
+--Mon Dieu, oui.
+
+--Que manque-t-il, cependant, pour que ce mariage soit autant dire
+conclu?...
+
+--Le consentement de Mlle Marguerite, monsieur le marquis.
+
+Ce fut comme une douche d’eau glacée tombant sur la joie de M. de
+Valorsay. Un frisson nerveux le secoua, il devint livide, et d’une voix
+sourde:
+
+--Je l’aurai, répondit-il, j’en suis sûr maintenant.
+
+On ne pouvait pas dire que M. Fortunat fût en colère. Ces gens froids et
+lisses comme une pièce de cent sous n’ont point de passions inutiles.
+
+Mais il était singulièrement agacé d’entendre son client sonner
+sottement les fanfares de la victoire, pendant qu’il était réduit, lui,
+à dissimuler au fond de son cœur le deuil douloureux de ses 40,000
+francs.
+
+Aussi, loin d’être touché de l’émotion du marquis, se complut-il à
+retourner le poignard dans la blessure qu’il avait faite.
+
+--Il faut me pardonner ma défiance, dit-il. Elle vient de ce que je me
+rappelle parfaitement ce que vous me disiez il y a huit jours.
+
+--Que vous disais-je?
+
+--Que vous soupçonniez Mlle Marguerite d’une... Comment dois-je
+m’exprimer?... D’une... préférence secrète pour quelqu’un.
+
+A l’enthousiasme du marquis, le plus sombre abattement avait succédé. Il
+était manifeste qu’il subissait la plus cruelle torture.
+
+--J’ai eu plus que des soupçons, dit-il.
+
+--Ah!
+
+--J’ai eu une certitude, grâce à la femme de charge du comte de
+Chalusse, Mme Léon, une vieille misérable que j’ai su mettre dans mes
+intérêts. Elle a épié Mlle Marguerite et surpris une lettre qui lui
+était adressée...
+
+--Oh! oh!...
+
+--Certes! il ne s’est rien passé dont Mlle Marguerite ait à rougir;
+la lettre que j’ai tenue entre mes mains en était la preuve éclatante.
+Elle pourrait avouer hautement les sentiments qu’elle inspire et que
+sans doute elle éprouve. Cependant...
+
+Le regard de M. Fortunat devenait insupportable de fixité.
+
+--Vous voyez donc bien que j’ai raison de craindre... fit-il.
+
+Exaspéré, hors de lui, M. de Valorsay se leva si violemment, que son
+fauteuil en fut renversé.
+
+--Eh bien!... non! s’écria-t-il, mille fois non! Vous avez tort... parce
+qu’à l’heure qu’il est, l’homme qu’avait distingué Mlle Marguerite
+est perdu... Ah! c’est ainsi. Pendant que nous sommes ici, en ce moment
+même, il se perd irrémissiblement, sans retour... Entre lui et la femme
+que je veux épouser, que j’épouserai, j’ai creusé un abîme si profond
+que le plus immense amour ne le comblerait pas. C’est mieux et pis que
+si je l’avais tué... Mort, on le pleurerait peut-être... Tandis que
+maintenant, la dernière des filles et la plus avilie se détournera de
+lui, ou l’aimant, n’osera l’avouer.
+
+L’impassible homme d’affaires parut troublé.
+
+--Auriez-vous donc, balbutia-t-il, mis à exécution le projet... le plan
+dont vous m’avez entretenu en l’air... et que je prenais, moi, pour une
+fanfaronnade, pour une plaisanterie?...
+
+Le marquis abaissa lentement la tête.
+
+--Oui!...
+
+L’autre demeura un moment comme pétrifié; puis tout à coup:
+
+--Quoi!... vous avez fait cela, dit-il, vous... un gentilhomme!...
+
+En proie à une agitation convulsive, M. de Valorsay marchait au hasard
+dans le salon... S’il eût aperçu son visage dans une glace, il se fût
+fait peur.
+
+--Un gentilhomme! répétait-il avec l’accent d’une rage contenue, un
+gentilhomme!... Les gens n’ont que ce mot à la bouche, maintenant...
+Qu’entendez-vous donc par un gentilhomme, s’il vous plaît, mons
+Fortunat!... Ne serait-ce pas par hasard un personnage héroïque et idiot
+qui traverse la vie d’un pas grave, mélancoliquement drapé dans ses
+principes, stoïque autant que Job et résigné comme un martyr... une
+manière de Don Quichotte moral prêchant l’austère vertu et la
+pratiquant?... Le malheur est que les grands sentiments sont hors de
+prix, et je suis ruiné... D’ailleurs, les miroirs de chevalerie sont
+cassés, je vous en préviens... Moi je ne suis pas un saint, j’aime la
+vie et tout ce qui la fait belle et facile: les femmes, le jeu, le luxe,
+les chevaux... et pour me procurer tout cela, comme je suis de mon
+temps, je me bats avec les armes de mon temps... Être honnête est
+superbe, mais tant qu’à ne l’être pas, je préfère une énorme infamie qui
+me donnera cent mille livres de rentes à cent mille petites gredineries
+à vingt sous pièce... le garçon me gêne, je le supprime... tant pis pour
+lui, pourquoi se trouve-t-il là!... Si j’avais pu le mener sur le
+terrain, en plein soleil, je l’aurais expédié dans les règles, par
+devant témoins... mais agir ainsi, c’eût été renoncer à Mlle
+Marguerite... J’ai dû chercher autre chose... Je n’avais pas le choix
+des moyens, n’est-ce pas?... L’homme qui se noie et qui en est à sa
+dernière gorgée ne repousse pas une planche de salut, parce qu’elle est
+malpropre...
+
+Il eut un geste plus violent encore que ses paroles, et se jeta sur un
+canapé, prenant son front entre ses mains, comme s’il l’eût senti près
+d’éclater.
+
+La colère l’étouffait, et plus encore quelque chose qu’il ne s’avouait
+pas, le soulèvement de sa conscience et la révolte de ses derniers
+instincts d’honnêteté.
+
+Assurément il avait peu de préjugés, et depuis longtemps il s’était mis
+au-dessus des préceptes de la morale vulgaire qu’il traitait de doctrine
+d’abrutissement. Mais du moins, jusqu’à ce jour, jamais il n’avait
+formellement violé aucun article du code des gens d’honneur. Tandis que
+cette fois...
+
+--C’est une abominable action que vous venez de commettre, monsieur le
+marquis, prononça froidement M. Fortunat...
+
+--Oh!... pas de morale.
+
+--Cela ne fait jamais mal.
+
+Le marquis haussa les épaules, et d’un ton d’amère gouaillerie:
+
+--Voyons, mons Fortunat, dit-il, tenez-vous énormément à perdre les
+40,000 francs que vous m’avez avancés?... C’est facile. Courez chez la
+d’Argelès, demandez M. de Coralth, donnez-lui contre-ordre de ma part,
+et l’autre sera sauvé, et il épousera les millions de Mlle
+Marguerite.
+
+M. Fortunat se tut.
+
+Il ne pouvait pas dire au marquis: «Eh! ils sont perdus, mes 40,000
+francs, je ne le sais que trop... Mlle Marguerite n’a plus de
+millions et vous avez commis un crime inutile...»
+
+C’était cependant cette conviction qui lui donnait son bel accent
+d’honnêteté effarouchée. Il se passait le luxe d’un peu de vertu pour
+l’argent qu’il perdait.
+
+Eût-il parlé comme il venait de le faire, s’il eût conservé beaucoup
+d’espoir? C’est au moins douteux.
+
+Quoi qu’il en soit, il faut rendre à M. Fortunat cette justice que
+très-réellement et très-sincèrement il était révolté de ce qu’il avait
+appelé une abominable action. D’abord, c’était un acte brutal et
+violent, et il tenait, lui, pour les moyens doux. En second lieu, cela
+sortait absolument du cercle de ses opérations. Autant de raisons pour
+mépriser le marquis et s’estimer meilleur en se comparant à lui. Cela
+arrive journellement et c’est même une joie de ce monde d’entendre les
+coquins se juger entre eux. Il faut voir comme celui qui dépouille les
+gens à la Bourse traite celui qui détrousse sur les grands chemins... et
+réciproquement.
+
+Cependant, grâce à un énergique effort de volonté, le marquis de
+Valorsay avait repris son attitude hautaine, et d’un geste familier il
+ramenait aux places vides ce qui lui restait de cheveux.
+
+Bientôt il se leva.
+
+--Tout cela, dit-il, est bel et bien; je n’en suis pas moins pressé de
+connaître le résultat de ma petite combinaison... C’est pourquoi, mons
+Fortunat, vous allez me compter les cinq cents louis que vous avez à me
+remettre... et après, bonne nuit!
+
+Cette mise en demeure, l’homme d’affaires l’attendait, et cependant il
+tressaillit.
+
+--Vous me voyez désolé, monsieur le marquis, répondit-il avec un sourire
+piteux... c’est pour cela même que je suis resté si tard dehors,
+contrairement à toutes mes habitudes... J’espérais trouver un banquier
+qui m’a obligé jadis, M. Prosper Bertomy... vous savez, qui a épousé la
+nièce de M. André Fauvel...
+
+--Au fait... s’il vous plaît.
+
+--Eh bien!... impossible de me procurer ces malheureux dix mille
+francs.
+
+De pâle qu’il était, le marquis devint cramoisi.
+
+--C’est une plaisanterie, j’imagine... fit-il.
+
+--Hélas!... non, malheureusement.
+
+Il y eut une minute de silence pendant laquelle le marquis évalua
+mentalement les conséquences de ce manque de parole, et sans doute il
+les trouva fort graves, car c’est d’un ton presque menaçant qu’il dit:
+
+--Vous savez cependant qu’il me faut cet argent aujourd’hui... il me le
+faut.
+
+Assurément M. Fortunat se fut laissé arracher un bon lambeau de chair
+plutôt que cette somme.
+
+Mais, d’un autre côté, il tenait à rester en bons termes avec le marquis
+jusqu’à plus ample informé. On lui avait dit que le comte de Chalusse
+était à la mort... mais on revient de loin, il pouvait se remettre, et
+alors M. de Valorsay redevenait une valeur de premier ordre.
+
+Ayant donc à ménager la chèvre et le chou, à sauver la caisse et à
+garder le client, son embarras était extrême.
+
+--Ces choses-là n’arrivent qu’à moi, disait-il, je comptais sur une
+rentrée...
+
+Puis, soudain, se frappant le front:
+
+--Mais dans le fait, s’écria-t-il, pourquoi, monsieur le marquis, ne
+demanderiez-vous pas cette somme à un de vos amis... au duc de Champdoce
+ou au comte de Commarin... c’est une idée, cela!...
+
+M. de Valorsay n’était rien moins que naïf.
+
+Sa pénétration naturelle s’était singulièrement aiguillée, depuis qu’il
+était journellement aux prises avec les difficultés de la gêne, depuis
+qu’il luttait pour défendre sa peau, selon sa triviale mais énergique
+expression.
+
+L’extrême embarras de M. Fortunat ne lui avait pas échappé; ce dernier
+trait fit éclore en loi un essaim de soupçons.
+
+--Comment!... fit-il lentement et d’un ton de défiance, c’est vous qui
+me donnez ce conseil, maître Vingt-pour-Cent!!.. C’est prodigieux!...
+Depuis quand vos opinions se sont-elles à ce point modifiées...
+
+--Mes opinions?...
+
+--Mais oui!... N’est-ce pas vous, qui à nos premières entrevues me
+disiez: «Ce qui vous sauvera, c’est que vous n’avez, de votre vie,
+emprunté un louis à un ami... Un créancier ordinaire prend de gros
+intérêts, et une fois payé se tait... Un ami n’est satisfait que le jour
+où toute la terre sait qu’il vous a généreusement obligé... Mieux vaut
+un usurier.» Je trouvais cela très-sensé, ma foi! et j’étais encore de
+votre avis, quand vous ajoutiez: «Donc, monsieur le marquis, pas
+d’emprunt de ce genre jusqu’à votre mariage, sous aucun prétexte...
+Passez-vous de manger plutôt. Vous avez encore crédit sur rue, mais le
+sol est miné... L’indiscrétion d’un ami disant: Je crois Valorsay
+gêné... peut mettre le feu à la mine, et vous sautez!»
+
+En vérité, le malaise de M. Fortunat était pénible à voir.
+
+Ce n’est pas qu’il manquât d’audace, mais les événements de la soirée
+avaient ébranlé son aplomb.
+
+Imperturbable quand il avait en main les intérêts d’autrui, il se
+trouvait tout désorienté d’avoir à manier les siens propres. L’espoir de
+gain et le chagrin de la perte lui enlevaient sa lucidité.
+
+Il était comme ces professeurs de jeu, plus froids que la glace en
+théorie, conseillers excellents des joueurs aventureux, qui, dès qu’ils
+touchent aux cartes pour leur compte, perdent la tête, ou «s’emballent,»
+pour parler l’argot du tapis vert.
+
+Sentant bien qu’il venait de commettre une maladresse insigne, il se
+creusait la tête à chercher comment la réparer, ne trouvait pas, et sa
+gaucherie en redoublait.
+
+--M’avez-vous, oui ou non, tenu ce langage, insista M. de Valorsay...
+Qu’avez-vous à répondre?
+
+--Les circonstances...
+
+--Lesquelles?...
+
+--Dame!... des besoins urgente... Il n’est pas de règle sans
+exception... Je ne prévoyais pas que vous iriez si vite... Voilà
+quarante mille francs que je vous avance en cinq mois... c’est énorme...
+A votre place je me serais restreint, j’aurais économisé...
+
+Il s’arrêta, il fut contraint de s’arrêter par le regard perspicace et
+terrible dont l’enveloppa M. de Valorsay.
+
+Il était furieux contre lui-même...--«Je deviens stupide,» pensait-il.
+
+--Encore un sage conseil, reprit ironiquement le gentilhomme ruiné...
+Que ne m’engagez-vous, pendant que vous y êtes, à vendre chevaux et
+voitures, et à aller m’établir rue Amelot, au 4e sur la cour... Cela
+semblerait bien naturel, n’est-ce pas, et inspirerait à M. de Chalusse
+une confiance sans bornes?...
+
+--On peut, sans en arriver là...
+
+--Ah! taisez-vous, interrompit violemment le marquis, car mieux qu’un
+autre vous savez que je suis condamné au luxe... Vous savez aussi que je
+suis condamné aux apparences quand la réalité n’est plus!... Le salut
+est à ce prix. J’ai joué, soupé, fait courir... il faut que je continue.
+J’en suis venu à exécrer Ninette Simplon, pour qui j’ai fait des folies,
+et je la garde... c’est une enseigne... J’ai jeté les billets de mille
+francs par la fenêtre, je n’ai pas le droit de n’en pas jeter... et
+cependant je n’en ai plus... Que dirait-on si je m’arrêtais? «--Valorsay
+a fait le plongeon!» Alors, adieu les héritières... Et je reste
+souriant: c’est dans le rôle... Que penseraient mes domestiques, vingt
+espions que je paye, s’ils me voyaient soucieux?...
+
+Savez-vous, mons Fortunat, que j’en ai été réduit à dîner à crédit à mon
+cercle, parce que j’avais payé, le matin, la provende du mois de mes
+chevaux?...
+
+Certes, j’ai chez moi des objets du plus grand prix... je ne puis m’en
+défaire, cela se verrait et ils font partie de mon étalage... Un cabotin
+ne vend pas ses costumes parce qu’il a faim... il se passe de manger...
+et l’heure de la représentation venue, il endosse ses habits de velours
+et de satin, et l’estomac creux, il chante les délices de la bonne chère
+et l’ivresse des vieux vins...
+
+Voilà ce que je fais, moi, Robert Dalbon, marquis de Valorsay!...
+
+Aux dernières courses de Vincennes, il y a quinze jours, j’avais fait
+atteler à la Daumont, et mes quatre chevaux soulevaient tout le long du
+boulevard comme une poussière d’envie...
+
+J’ai entendu un ouvrier qui disait: «Sont-ils heureux, ces riches!»
+
+Heureux, moi!... J’enviais son sort... Il était sûr, lui, que le
+lendemain serait pour lui semblable à la veille...
+
+Moi, ce jour-là, j’avais en poche et pour toute fortune un louis, épave
+du baccarat de la veille... Dans l’enceinte du pesage, Isabelle m’a
+passé une rose à la boutonnière... je lui ai donné mon louis... J’avais
+envie de l’étrangler!...
+
+Il s’interrompit, ivre de colère, et, marchant sur M. Isidore Fortunat,
+le fit reculer jusqu’au fin fond d’une embrasure.
+
+Une fois là:
+
+--Et voici huit mois, poursuivit-il, que dure cette vie enragée!... Huit
+mois dont chaque minute a été une atroce douleur... Ah!... mieux
+vaudrait la misère, le bagne, l’infamie!... Et quand je touche au but,
+vous, je ne sais par quel caprice ni par quelle trahison, vous rendriez
+inutile tout ce que j’ai souffert!... Vous me feriez échouer dans le
+port!... Non!... par le saint nom de Dieu, cela ne sera pas, je t’aurai
+avant, misérable drôle, écrasé comme une bête venimeuse!...
+
+Sa voix, sur ces derniers mots, arrivait à un tel diapason que les
+vitres du salon en vibraient, et que Mme Dodelin en frissonna dans sa
+cuisine.
+
+--Sûr, pensait-elle, on finira par faire un mauvais parti à monsieur, un
+de ces jours!...
+
+Ce n’était pas, il est vrai, la première fois que M. Fortunat se
+trouvait aux prises avec un client d’un tempérament sanguin.
+
+Mais toujours il était sorti sain, et sauf de ces mauvaises rencontres.
+
+Aussi, était-il beaucoup moins effrayé qu’il n’en avait l’air. Et la
+preuve, c’est qu’il avait encore assez de liberté d’esprit pour
+réfléchir et calculer.
+
+«--D’ici quarante-huit heures, pensait-il, je serai fixé sur le sort du
+comte... il sera mort ou en voie de rétablissement... donc, à promettre
+pour après-demain tout ce que voudra cet enragé, je ne risque rien.»
+
+Et, sur ce raisonnement, profitant d’une minute où M. de Valorsay
+reprenait haleine:
+
+--En vérité, monsieur le marquis, fit-il, je ne m’explique pas votre
+irritation...
+
+--Comment, drôle...
+
+--Pardon!... avant de m’injurier, permettez que je m’explique...
+
+--Pas d’explications... cinq cents louis!
+
+--De grâce, laisse-moi achever... Oui, je sais que vous en avez un
+besoin urgent... non à un jour près, cependant... Aujourd’hui, je n’ai
+pu me les procurer... je ne puis m’engager formellement pour demain,
+mais après-demain, samedi, 17, je les aurai assurément...
+
+Le marquis le regarda comme s’il eût espéré lire jusqu’au fond de sa
+pensée.
+
+--Est-ce positif, au moins? demanda-t-il. Jouons cartes sur table; si
+vous devez me laisser dans l’embarras, avouez-le moi...
+
+--Eh! monsieur le marquis, ne suis-je pas intéressé à votre succès
+autant que vous-même?... N’avez-vous pas des gages de mon dévouement...
+
+--Alors je puis compter sur vous?
+
+--Absolument.
+
+En voyant dans les yeux de son client un reste de doute, M. Fortunat
+ajouta:
+
+--Vous avez ma parole!...
+
+Trois heures sonnaient, M. de Valorsay prit son chapeau, et traînant un
+peu la jambe, car les émotions fortes lui produisaient l’effet du
+changement de temps, il se dirigea vers la porte.
+
+M. Fortunat, qui avait encore sur le cœur l’épithète de drôle,
+l’arrêta.
+
+--Est-ce que vous allez, monsieur le marquis, demanda-t-il, chez cette
+dame... Comment l’appelle-t-on?... Ah! Mme d’Argelès, où on doit
+égorger le préféré de Mlle Marguerite?...
+
+Le marquis eut un haut le corps.
+
+--Pour qui me prenez-vous, maître Vingt-pour-Cent? fit-il d’une voix
+rude. Il est de ces choses qu’un homme bien élevé ne fait pas
+lui-même... On trouve à Paris, en y mettant le prix, des gens pour
+toutes les besognes...
+
+--Alors, comment saurez-vous?...
+
+--Vingt minutes après l’affaire, M. de Coralth sera chez moi... Il y est
+peut-être déjà...
+
+Et ce sujet lui déplaisant plus qu’il ne pouvait l’exprimer:
+
+--Allons... Allez-vous coucher, mon cher Arabe, fit-il. Au revoir... et
+surtout soyez exact.
+
+--Mes respects, monsieur le marquis...
+
+Mais la porte refermée, la physionomie de M. Fortunat changea
+brusquement.
+
+--Ah!... tu m’insultes, fit-il d’une voix sourde... Tu me dépouilles et
+tu m’appelles drôle par dessus le marché... Tu me payeras cela, mon
+cher... quoi qu’il arrive.
+
+
+
+
+IV
+
+
+C’est vainement que la loi Guilloutet prétend hérisser de tessons le mur
+sacré de la vie privée, les pourvoyeurs de la curiosité parisienne ne
+connaissent ni obstacles ni dangers.
+
+Grâce aux chroniques de la «Haute vie,» il n’est pas un lecteur de
+journaux qui ne sache que deux fois la semaine,--le lundi et le
+jeudi,--Mme Lia d’Argelès reçoit en son charmant hôtel de la rue de
+Berry.
+
+On s’y amuse prodigieusement.
+
+Rarement on danse, mais à partir de minuit on joue, et avant de se
+séparer, on soupe.
+
+C’est en sortant d’une de ces petites fêtes, que Jules Chazel, ce
+malheureux qui était caissier chez un agent de change, se fit sauter la
+cervelle.
+
+Les brillants habitués de l’hôtel d’Argelès jugèrent cette extrémité
+d’un goût déplorable.
+
+--Ce garçon, décrétèrent-ils, n’était qu’on pleutre!... A peine
+perdait-il mille louis.
+
+Il n’avait perdu que cela, en effet; une bagatelle par le temps qui
+court.
+
+Seulement, cette somme n’était pas à lui. Il l’avait prise dans la
+caisse qui lui était confiée, comptant peut-être, qui sait! la doubler
+dans la nuit.
+
+Au matin, quand il se trouva seul, sans un sou, et face du déficit, une
+voix lui cria du fond de sa conscience: «Tu es un voleur!...» Et il
+perdit la tête.
+
+L’aventure eut un retentissement énorme, et même, à l’époque, le _Petit
+Journal_ a raconté l’histoire de la mère de cet infortuné.
+
+--Cette pauvre femme,--elle était veuve--vendit tout ce qu’elle
+possédait, et jusqu’à son bois de lit, pour faire de l’argent. Et quand
+elle eut réuni vingt mille francs, la rançon de l’honneur de son fils,
+elle les porta à l’agent de change.
+
+Lui les prit, sans demander à cette mère si elle aurait de quoi dîner le
+soir. Ce que les gentilhommes qui avaient gagné et empoché les louis de
+Jules Chazel trouvèrent parfaitement naturel et juste.
+
+Il est vrai de dire que, quarante-huit heures durant, Mme d’Argelès
+fut au désespoir. La police avait commencé une manière d’enquête, et
+cela pouvait effaroucher ses habitués et vider son salon.
+
+Elle dut se consoler au bruit des triomphantes réclames que lui avait
+valu ce suicide. Pendant cinq jours, Paris désœuvré ne s’occupa que
+d’elle, et Alfred d’Aunay publia son portrait dans sa _Chronique
+illustrée_.
+
+Ce que pas un chroniqueur ne dit, par exemple, et ce, faute de le
+savoir, c’est ce qu’était au juste Mme Lia d’Argelès.
+
+Qui était-ce et d’où venait-elle?... Comment avait-elle vécu jusqu’au
+jour où elle avait surgi au soleil de la galanterie?... L’hôtel de la
+rue de Berry lui appartenait-il?... Était-elle riche comme on
+l’assurait?... Où avait-elle pris ses façons, qui étaient celles d’une
+femme du monde, son instruction qui paraissait étendue et son
+remarquable talent de musicienne?...
+
+Tout, en elle, était sujet de conjectures, jusqu’à ce nom tiré de la
+Bible et d’un Guide des Pyrénées qu’elle mettait sur ses cartes de
+visite: Lia d’Argelès.
+
+N’importe!... on affluait chez elle, et à l’heure même où le marquis de
+Valorsay et M. Fortunat prononçaient son nom, il y avait dix équipages
+devant sa porte, et ses salons s’emplissaient.
+
+Il était minuit et demi, et la partie bi-hebdomadaire venait de
+s’engager, quand un valet de pied, en bas de soie, annonça coup sur
+coup:
+
+--M. le vicomte de Coralth!... M. Pascal Férailleur!
+
+Bien peu, parmi les joueurs, daignèrent lever la tête.
+
+Un vieux grommela:
+
+--Bon!... encore deux pontes.
+
+Et quatre ou cinq jeunes gens s’écrièrent:
+
+--Eh!... c’est Fernand!... bonsoir, cher!...
+
+M. de Coralth était un tout jeune homme, remarquablement bien de sa
+personne, trop bien même, car sa beauté avait quelque chose d’inquiétant
+et de malsain. Il était fort blond, avec de grands yeux noirs, tendres,
+et les femmes devaient envier ses cheveux ondés et la pâleur unie de son
+teint.
+
+Il était mis avec une recherche rare, avec coquetterie, même: son col
+rabattu découvrait son cou, et ses gants rosés collaient comme la peau
+sur ses mains délicates et molles.
+
+Il salua de la tête, familièrement, en entrant, et le sourire de la
+fatuité aux lèvres, il s’avança vers Mme d’Argelès qui, peletonnée
+sur une chaise longue, près de la cheminée, causait avec deux messieurs
+chauves à physionomie grave et distinguée.
+
+--Comme vous venez tard!... vicomte, dit-elle. Qu’avez-vous donc fait
+aujourd’hui? Il me semble vous avoir aperçu au bois, dans le dog-cart du
+marquis de Valorsay...
+
+Une rougeur légère monta aux joues de M. de Coralth, et, pour la
+dissimuler, sans doute, au lieu de répondre, il prit la main du visiteur
+annoncé en même temps que lui, et l’attira vers Mme d’Argelès, en
+disant:
+
+--Permettez-moi, chère madame, de vous présenter un de mes excellents
+amis, M. Pascal Férailleur, un avocat dont vous entendrez parler un
+jour.
+
+--Vos amis seront toujours les bienvenus chez moi, mon cher vicomte,
+répondit Mme d’Argelès.
+
+Et avant que Pascal qui s’inclinait se fût redressé, elle se détourna et
+reprit sa conversation interrompue.
+
+Le nouveau venu, cependant, valait mieux et plus qu’un regard distrait.
+
+C’était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, brun, assez grand, et
+dont tous les mouvements étaient empreints de cette grâce naturelle qui
+résulte de l’harmonie parfaite des muscles et d’une vigueur peu
+commune.
+
+Ses traits étaient irréguliers, mais leur ensemble sympathique respirait
+l’énergie, la franchise et la bonté.
+
+L’homme qui avait ce front intelligent et fier, ce regard lumineux et
+droit, ces lèvres rouges d’un dessin correct et spirituel, ne devait pas
+être un homme ordinaire.
+
+Abandonné par son introducteur, qui distribuait de droite et de gauche
+des poignées de mains, il était allé s’asseoir sur une causeuse, un peu
+dans l’ombre.
+
+Ce qu’il éprouvait n’était pas de l’embarras, mais cette instinctive
+défiance de soi dont on est saisi en pénétrant dans un milieu qui n’est
+pas le sien.
+
+Aussi dissimulait-il sa curiosité tant qu’il pouvait, tout en regardant
+et en écoutant de son mieux.
+
+Le salon de Mme d’Argelès était une sorte de galerie coupée en deux,
+par une cloison mobile et des tentures.
+
+Les soirs de bal, on enlevait la cloison, on la laissait les autres
+nuits, et on avait ainsi deux pièces, l’une où on jouait, l’autre qui
+était le refuge des causeurs.
+
+Le salon de jeu, celui où se trouvait Pascal, était vaste, très-haut
+d’étage et meublé avec une magnificence d’assez bon goût.
+
+Le tapis n’avait point de tons criards, il n’y avait pas trop d’or aux
+corniches, le sujet de la pendule était convenable.
+
+Ce qui jurait, c’était une sorte d’abat-jour mobile, placé fort
+ingénieusement au-dessus du lustre, de façon à renvoyer sur la table de
+jeu toute la lumière des bougies.
+
+Cette table de jeu, elle-même, était recouverte d’un tapis d’une grande
+richesse, mais on n’en apercevait que les coins, car on avait jeté
+dessus un second tapis, vert celui-là, et tout usé...
+
+C’est à peine si Mme d’Argelès avait une cinquantaine d’invités, mais
+tous, par leurs manières, semblaient appartenir à la meilleure
+compagnie. Ils avaient dépassé quarante ans pour la plupart, beaucoup
+étaient chamarrés de décorations, deux ou trois très-vieux étaient
+l’objet d’une certaine déférence.
+
+Certains noms connus que Pascal entendit prononcer, le surprirent
+étrangement.
+
+--Comment! ces gens-là ici! se disait-il... Et moi qui m’attendais à une
+sorte de tripot clandestin...
+
+Il n’y avait guère que sept à huit femmes, aucune n’était remarquable,
+toutes avaient des toilettes très-riches, d’un goût douteux, et des
+diamants.
+
+Pascal remarqua qu’on les traitait avec une indifférence parfaite et
+qu’on employait en leur parlant une politesse trop affectée pour n’être
+pas ironique.
+
+Vingt personnes au plus étaient assises au jeu; les autres s’étaient
+retirées dans le salon voisin, se tenaient immobiles autour de la table,
+ou causaient par groupes dans les coins.
+
+Le surprenant, c’est que tout le monde parlait bas, et il y avait comme
+du respect dans ce chuchotement.
+
+On eût dit qu’on célébrait dans ce salon les rites bizarres de quelque
+culte mystérieux. Le jeu n’est-il pas une idolâtrie consacrée par
+l’estampille du valet de trèfle, dont les cartes sont le symbole, qui a
+ses images et ses fétiches, ses miracles, ses fanatiques et ses martyrs.
+
+Et par moments, sur cet accompagnement de chuchotements, se
+détachaient, étranges et baroques, les exclamations des joueurs:
+
+--Il y a vingt louis!... Je les tiens!... Je passe la main!... Le jeu
+est fait!... Banco!...
+
+--Quelle réunion bizarre!... pensait Pascal Férailleur; les singulières
+gens!...
+
+Et toute son attention se concentrait sur la maîtresse de la maison,
+comme s’il eût espéré surprendre sur son visage le mot d’une énigme.
+
+Mais Mme Lia d’Argelès échappait à toute analyse.
+
+C’était une de ces femmes dont l’âge douteux flotte, selon leur
+disposition, entre le 3 et le 5, qui ne paraissent pas trente ans un
+soir, et qui le lendemain en accusent plus de cinquante.
+
+Elle avait dû être très-belle autrefois, et même elle était belle
+encore. Seulement sa taille s’était alourdie et ses traits délicats
+s’empâtaient.
+
+Blonde, elle avait les yeux d’un bleu si clair, qu’ils paraissaient en
+quelque sorte déteints. Sa blancheur surtout frappait, blancheur mate et
+molle, trahissant l’abus des fards et des cosmétiques, la vie de nuit, à
+la flamme des lustres, le sommeil du jour, les volets fermés, enfin les
+bains prolongés et le constant usage de la poudre de riz.
+
+Nulle expression d’ailleurs sur sa physionomie, que celle d’une banalité
+accueillante. Ou eût dit que les muscles de son visage s’étaient
+relâchés après d’exorbitants efforts pour feindre ou dissimuler les plus
+violentes sensations. Il y avait quelque chose de morne et de consterné
+dans l’éternel et peut-être involontaire sourire figé sur ses lèvres...
+
+Elle portait une robe de velours sombre, avec des crevés aux manches et
+au corsage, «création nouvelle» du couturier Van-Klopen...
+
+Pascal en était là de ses observations, quand M. de Coralth, sa tournée
+finie, vint se jeter sur la causeuse près de lui.
+
+--Eh bien? demanda-t-il.
+
+--Ma foi! répondit l’avocat, je suis enchanté de vous avoir prié de me
+conduire ici. Je m’amuse prodigieusement...
+
+--Allons, bon! voilà mon philosophe séduit.
+
+--Séduit, non, mais intéressé... Il faut tout connaître, n’est-ce pas?
+
+Et, du ton de bonne humeur qui lui était habituel, il ajouta:
+
+--Quant à être le sage que vous dites... point du tout. Et la preuve,
+c’est que je vais risquer noblement mon louis, tout comme un autre.
+
+M. de Coralth parut stupéfié, mais qui l’eût observé de près eût vu un
+éclair de joie traverser ses yeux.
+
+--Vous allez jouer, fit-il, vous!...
+
+--Moi-même!... Pourquoi non?
+
+--Prenez garde!
+
+--Et à quoi, grand Dieu!... Le pis qui me puisse arriver est de perdre
+ce que j’ai en poche, quelque chose encore comme deux cents francs...
+
+L’autre hocha la tête d’un air soucieux.
+
+--Ce n’est pas cela qui est à craindre, prononça-t-il, car le diable
+s’en mêle, et toujours, la première fois, qu’on joue, on gagne.
+
+--Et c’est un malheur?...
+
+--Oui, parce que ce premier gain est comme un irrésistible appât qui
+attire à la table de jeu... On y revient, on perd, on veut rattraper son
+argent... et c’est fini, on est joueur.
+
+Pascal Férailleur avait aux lèvres le sourire de l’homme sûr de lui.
+
+--Ma cervelle ne chavire pas si facilement, dit-il. J’ai pour la lester
+l’idée de mon nom et de ma fortune à faire...
+
+--Je vous en prie, insista le vicomte, croyez-moi!... Vous ne savez pas
+ce que c’est; les plus forts et les plus froids y ont été pris... ne
+jouez pas, partons.
+
+Il avait haussé la voix comme s’il eût tenu à être entendu de deux
+invités, qui venaient de se rapprocher de la causeuse.
+
+Ils l’entendirent.
+
+--En croirai-je mes yeux et mes oreilles! s’écria l’un d’eux, qui était
+un homme d’un certain âge... Est-ce bien Fernand qui cherche à débaucher
+les amoureux de la dame de pique!...
+
+M. de Coralth se retourna vivement.
+
+--Oui, c’est moi! répondit-il. J’ai payé de mon patrimoine le droit de
+dire à un ami inexpérimenté: «Défiez-vous, ne faites pas comme moi!»
+
+Les meilleurs conseils, donnés d’une certaine façon, ne manquent jamais
+de produire un effet diamétralement opposé à celui qu’ils semblent se
+proposer.
+
+L’insistance de M. de Coralth, l’importance qu’il attachait à une
+niaiserie, devaient agacer l’homme le plus patient; son ton protecteur
+irrita décidément Pascal.
+
+--Vous êtes libre, mon cher, lui dit-il, mais moi...
+
+--Vous y tenez?... interrompit le vicomte.
+
+--Absolument.
+
+--Soit, en ce cas. Vous n’êtes plus un enfant; je vous ai fait toutes
+les objections que réclame la prudence... jouons.
+
+Ils s’approchèrent de la table; on leur fit place, et ils s’assirent,
+Pascal à la droite de M. Fernand de Coralth.
+
+On jouait le baccarat tournant, un jeu d’une simplicité enfantine et
+terrible. Point d’art, nulle combinaison, science et calcul sont
+inutiles. Le hasard décide seul et décide avec une foudroyante rapidité.
+
+Les amateurs affirment qu’avec beaucoup de sang-froid et une longue
+pratique, on peut, dans une certaine mesure, lutter contre les mauvaises
+chances. Peut-être ont-ils raison.
+
+Ce qui est sûr, c’est que cela se joue avec deux, trois ou quatre jeux
+entiers, selon le nombre des joueurs.
+
+Chacun a la main à son tour, risque ce que bon lui semble, et quand son
+enjeu est tenu, donne des cartes. Si on gagne, on est libre de
+poursuivre la veine ou de passer la main. Quand on perd, la main passe
+de droit au joueur suivant.
+
+Il ne fallut à Pascal Férailleur qu’une minute pour comprendre la marche
+et le mécanisme du baccarat. Déjà la main arrivait à Fernand.
+
+M. de Coralth «fit» cent francs, donna, perdit et passa les cartes à
+Pascal.
+
+Hésitant tout d’abord, parce qu’il faut, comme on dit, tâter la fortune,
+le jeu, peu à peu, s’était animé. Plusieurs joueurs avaient d’assez
+jolis tas d’or devant eux, et la grosse artillerie--c’est-à-dire le
+billet de banque--commençait à donner.
+
+Mais Pascal n’avait pas de fausse honte.
+
+--Je «fais» un louis! dit-il.
+
+La mesquinerie de la somme le fit remarquer, et de deux ou trois côtés
+on lui cria:
+
+--Tenu!...
+
+Il donna et gagna.
+
+--Il y a deux louis... fit-il encore.
+
+On les tint pareillement; il gagna, et la «portée,»--c’est-à-dire la
+série de cartes se succédant,--lui fut si favorable, qu’en moins de rien
+il eut devant lui plus de six cents francs.
+
+--Passez la main, lui souffla Fernand.
+
+Pascal suivit le conseil.
+
+--Non que je tienne à mon gain, murmura-t-il à l’oreille de M. de
+Coralth, mais parce que je vais aussi avoir de quoi jouer jusqu’à la fin
+sans rien risquer.
+
+Mais cette prévoyance devait être inutile.
+
+La main lui étant revenue, le hasard le servit mieux encore que la
+première fois. Il partit de cent francs, et comme il doublait toujours,
+en six coups il se trouva gagner plus de 3,000 francs.
+
+--Diable!... Monsieur a de la chance!...
+
+--Parbleu!... il joue pour la première fois.
+
+--C’est cela, aux innocents les mains pleines!
+
+Ces observations qui se croisaient, il était impossible que Pascal ne
+les entendit pas. Le sang commençait à lui monter aux joues, et se
+sentant rougir, comme il arrive toujours, il rougissait davantage.
+
+Son gain l’embarrassait, cela était visible, et il jouait en désespéré.
+Mais «la veine» s’acharnait après lui, ses «portées» étaient
+miraculeuses, et quoi qu’il fit, il gagnait toujours, quand même,
+obstinément.
+
+A quatre heures du matin, il avait devant lui 35,000 francs.
+
+Depuis longtemps déjà, on le regardait d’un air singulier. Des remarques
+aigres, à haute voix, on en était venu aux confidences de bouche à
+oreille.
+
+--Connaissez-vous ce monsieur?
+
+--Non!... Il a été présenté par Coralth.
+
+--C’est un avocat, à ce qu’on dit.
+
+Et tous ces chuchotements, ces doutes, ces soupçons, ces questions
+grosses d’insinuations, ces réponses blessantes, formaient comme un
+murmure de malveillance qui bourdonnait aux oreilles de Pascal et
+l’étourdissait.
+
+Véritablement il perdait toute contenance, lorsque Mme d’Argelès
+s’approcha vivement de la table de jeu.
+
+--Voici trois fois, messieurs, dit-elle, qu’on nous avertit que le
+souper est servi... Lequel de vous m’offre son bras?...
+
+Il y eut une certaine hésitation, mais un vieux monsieur qui perdait
+beaucoup, la leva:
+
+--Oui, soupons!... s’écria-t-il, cela changera la veine.
+
+Cette considération fut décisive; le salon se vida comme par
+enchantement; il ne resta devant le tapis vert que Pascal, lequel ne
+savait que faire de tout l’or amassé devant lui.
+
+Il réussit cependant à le distribuer tant bien que mal dans toutes ses
+poches, et il s’empressait de rejoindre dans la salle à manger les
+autres invités, quand Mme d’Argelès lui barra le passage.
+
+--Je vous en prie, monsieur, lui dit-elle... un mot!...
+
+Le visage de Mme d’Argelès gardait toujours son étrange immobilité;
+son éternel sourire voltigeait sur ses lèvres...
+
+Et cependant son émotion était si manifeste que Pascal, en dépit de son
+trouble, la remarqua et s’en étonna.
+
+--Je suis à vos ordres, madame, balbutia-t-il en s’inclinant.
+
+Aussitôt elle lui prit le bras, et l’entraînant vers l’embrasure d’une
+fenêtre:
+
+--Je ne suis pas connue de vous, monsieur, dit-elle très-bas et
+très-vite, et pourtant j’ai à vous demander, il faut que je vous demande
+un grand service.
+
+--Parlez, madame.
+
+Elle hésita, comme si elle eût cherché des termes pour traduire sa
+pensée; puis d’une voix brève elle reprit:
+
+--Vous allez vous retirer à l’instant... sans rien dire à personne...
+pendant que les autres soupent.
+
+L’étonnement de Pascal devint stupeur.
+
+--Pourquoi me retirer? interrogea-t-il.
+
+--Parce que... mais non, je ne puis vous le dire. Supposez que c’est un
+caprice, c’en est un... je vous en prie, ne me refusez pas... Faites
+cela pour moi, et je vous en garderai une éternelle reconnaissance.
+
+Il y avait dans sa voix, dans son attitude, une telle intensité de
+supplication, que Pascal en eut le cœur serré. Il sentit tressaillir
+et s’agiter en lui le vague pressentiment de quelque terrible et
+irréparable malheur.
+
+Il branla la tête, cependant, d’un air triste; et d’un ton amer:
+
+--Vous ne savez sans doute pas, madame, fit-il, que je viens de gagner
+plus de trente mille francs?
+
+--Si... je le sais. Raison de plus pour mettre votre gain à l’abri d’un
+retour probable de fortune. On fait très-bien Charlemagne chez moi,
+c’est admis. L’autre nuit, le comte d’Antas s’est fort subtilement
+esquivé nu tête... Il emportait mille louis et laissait aux décavés son
+chapeau en échange. Le comte est un galant homme, et loin de le blâmer,
+le lendemain on a ri... Allons, vous êtes décidé, je le vois, venez...
+Pour plus de sûreté, je vais vous faire passer par l’escalier de
+service; personne ne vous verra...
+
+Pascal avait été ébranlé, en effet, mais cette perspective d’évasion par
+un escalier de service révolta sa fierté.
+
+--C’est à quoi je ne consentirai jamais! déclara-t-il. Que penserait-on
+de moi? Je dois une revanche, je la donnerai.
+
+Ni Mme d’Argelès ni Pascal n’avaient aperçu M. de Coralth, qui
+s’était avancé sur la pointe du pied, et qui, dissimulé derrière un
+rideau, écoutait.
+
+A ce moment, il se montra brusquement.
+
+--Parbleu!... cher avocat, dit-il du ton le plus dégagé, j’admire vos
+scrupules!... Madame a cent fois raison, levez le pied. Si j’étais à
+votre place, moi, si je gagnais ce que vous gagnez, au lieu de perdre
+mille écus, je n’hésiterais pas. Les autres penseraient tout ce qu’ils
+voudraient. Vous avez l’argent, c’est le principal...
+
+Pour la seconde fois, l’intervention du vicomte eut sur Pascal une
+influence décisive.
+
+--Je reste!... répéta-t-il résolûment.
+
+Mais Mme d’Argelès s’attachait à lui.
+
+--Je vous en conjure, monsieur, disait-elle... Eloignez-vous, il en est
+temps encore...
+
+--Allons!... approuva le vicomte, un bon mouvement!... «Filez à
+l’anglaise» et sauvez la caisse.
+
+Ces derniers mots furent comme la goutte d’eau qui fait déborder la
+coupe.
+
+Rouge, ému, troublé, assailli par les plus étranges idées, Pascal écarta
+Mme d’Argelès et d’un pas roide, se dirigea vers la salle à manger.
+
+A son entrée, toutes les conversations cessèrent. Il ne put pas ne pas
+comprendre qu’il venait d’être question de lui.
+
+Un secret instinct lui disait que tous les hommes rassemblés là étaient
+ses ennemis, sans qu’il sût pourquoi, et qu’ils tramaient quelque chose.
+
+Il s’aperçut aussi que ses moindres mouvements étaient épiés et notés.
+
+Mais il était brave, sa conscience ne lui reprochait rien, et il était
+de ceux qui plutôt que d’attendre le danger le provoquent.
+
+Il alla donc, d’un air de défi, s’asseoir près d’une jeune femme qui
+avait une robe de tulle rose, et, d’un ton très élevé, il se mit à lui
+débiter toutes sortes de plaisanteries. Il avait de l’esprit, et du
+meilleur, l’habitude de manier la parole; il fut, durant un quart
+d’heure, étourdissant de verve... On buvait du vin de Champagne; il en
+avala coup sur coup quatre ou cinq verres.
+
+Avait-il bien la conscience de ce qu’il faisait et disait? Il a depuis
+déclaré que non, qu’il agissait sous l’empire d’une sorte
+d’hallucination, comme il s’en produit après quelques aspirations de
+protoxyde d’azote.
+
+Le souper dura peu.
+
+--Au bac! au bac! cria le vieux monsieur qui avait décidé la suspension
+du jeu: nous gaspillons un temps précieux ici!
+
+Pascal se leva comme tout le monde et, dans sa précipitation à passer
+d’une pièce dans l’autre, il se trouva poussé contre deux joueurs qui
+causaient près de la porte.
+
+--Ainsi, disait l’un, c’est bien entendu!
+
+--Oui, oui, laissez-moi faire, je me charge de l’exécution.
+
+Ce mot charria tout le sang de Pascal à son cœur.
+
+--L’exécution de qui?... De moi évidemment. Qu’est-ce que cela
+signifie!...
+
+Autour du tapis vert, tous les joueurs avaient changé de place--cela
+déroute le hasard, assure-t-on--et Pascal se trouva assis, non plus à la
+droite de Fernand, mais en face, entre deux hommes de son âge, dont l’un
+était celui qui avait prononcé le mot d’exécution.
+
+Tous les yeux étaient fixés sur le malheureux avocat, lorsqu’il prit la
+main. Il fit deux cents louis et les perdit.
+
+Il y eut comme un ricanement autour de la table, et un de ceux qui
+perdaient le plus, dit entre haut et bas:
+
+--Ne regardez donc pas tant Monsieur... il n’aura plus de chance.
+
+Cette phrase ironique, injurieuse par l’intonation autant qu’un
+soufflet, fit éclater dans le cerveau de Pascal une épouvantable lueur.
+
+Il soupçonna enfin ce qu’un autre, moins parfaitement honnête, eut
+compris depuis longtemps déjà... Mais il est de ces accusations dont la
+possibilité ne saurait entrer dans l’entendement d’un galant homme.
+
+L’idée lui vint de se lever, de provoquer une explication, mais il était
+anéanti et comme écrasé par l’horreur de sa situation. Ses oreilles
+tintaient, il lui semblait que les battements de son cœur étaient
+suspendus, il éprouvait à l’épigastre la sensation d’un fer rouge...
+
+Le jeu allait son train, mais personne n’y était; les mises restaient
+insignifiantes; ni perte ni gain n’arrachaient une exclamation.
+
+Toute l’attention se concentrait sur Pascal, fiévreuse, haletante, et
+lui, d’un œil plein d’angoisse, il suivait le mouvement des cartes,
+qui passaient de main en main et qui allaient lui arriver...
+
+Quand elles lui arrivèrent, le silence se fit, solennel, plein de
+menaces, sinistre en quelque sorte.
+
+Les femmes et ceux des invités qui ne jouaient pas s’étaient approchés
+et se penchaient sur la table avec une évidente anxiété.
+
+--Mon Dieu! pensait Pascal, mon Dieu! faites que je perde.
+
+Il était pâle comme la mort, la sueur emmêlait ses cheveux et les
+collait le long des tempes, ses mains tremblaient tellement qu’à peine
+il pouvait tenir les cartes...
+
+--Je fais quatre mille francs! balbutia-t-il enfin.
+
+--Je les tiens! dit une voix.
+
+Hélas! le vœu du malheureux ne fut pas exaucé. Il gagna. Et c’est au
+milieu d’une explosion de murmures qu’il reprit:
+
+--Il y a huit mille francs...
+
+--Banco!...
+
+Mais au moment où il donnait des cartes, son voisin se dressa et lui
+saisit brutalement les poignets en criant:
+
+--Cette fois, j’en suis sûr... vous êtes un voleur!...
+
+D’un bond, Pascal fut debout.
+
+Tant que le péril avait été vague, indéterminé, son énergie avait été
+comme paralysée. Il la retrouva intacte quand le danger fut là, précis,
+extrême, terrible.
+
+Il repoussa l’homme qui lui avait pris les mains, si rudement, qu’il
+l’envoya rouler sous un canapé, et il se rejeta en arrière, dans une
+attitude de menace et de défi...
+
+A quoi bon!... sept ou huit joueurs se précipitèrent sur lui comme sur
+un malfaiteur...
+
+L’autre, cependant, l’homme de l’exécution s’était relevé, la cravate
+dénouée, les vêtements en désordre.
+
+--Oui, dit-il à Pascal, vous êtes un voleur!... Je vous ai vu glisser
+des cartes parmi celles que vous teniez...
+
+--Misérable!... râla Pascal.
+
+--Je vous ai vu... et je vais le prouver.
+
+Il se retourna vers la maîtresse de la maison, qui s’était affaissée sur
+une causeuse, et d’une voix rauque:
+
+--Avec combien de jeux avons-nous joué? demanda-t-il.
+
+--Avec cinq...
+
+--Il doit donc y avoir sur la table 260 cartes...
+
+Il les compta lentement, avec le plus grand soin, et en trouva 307...
+
+--Eh bien!... misérable, cria-t-il à Pascal, oseras-tu nier encore!...
+
+Pascal ne songeait pas à nier...
+
+Il se possédait assez pour comprendre que des paroles ne pouvaient rien
+contre cette preuve matérielle, tangible, qui l’écrasait de son
+épouvantable évidence...
+
+Quarante-sept cartes avaient été frauduleusement introduites dans le
+jeu.
+
+Ce n’était pas par lui certes!... Mais par qui donc était-ce?... La
+chance s’était si régulièrement répartie, qu’il se trouvait le seul à
+gagner...
+
+--Vous verrez, fit une femme, que le lâche ne se défendra même pas!...
+
+Il ne daigna pas tourner la tête... que lui importait cette insulte.
+
+Il se sentait, lui, innocent, rouler au plus profond d’un abîme
+d’infamie; il se voyait déshonoré, flétri, perdu!
+
+Et, comprenant qu’il fallait un fait à opposer à un fait, il demandait à
+Dieu, fût-ce au prix de la vie, un secours, une idée, une inspiration,
+pour démasquer le coupable...
+
+Ce fut un autre qui prit sa défense.
+
+Avec une hardiesse dont on ne l’eût pas soupçonné à le voir, M. de
+Coralth se plaça devant Pascal, et d’un ton où il y avait encore plus de
+défi que de douleur:
+
+--C’est une horrible méprise que vous commettez, messieurs,
+déclara-t-il. Pascal Férailleur est mon ami, et son passé répond du
+présent. Allez au Palais, informez-vous, et on vous dira si cet honnête
+homme est coupable de l’ignoble action dont on l’accuse...
+
+Personne ne répondit.
+
+On eût dit que dans l’opinion de chacun, Fernand remplissait simplement
+un devoir auquel il lui eût été difficile de se soustraire...
+
+Le vieux monsieur dont l’opinion avait décidé la suspension et la
+reprise de la partie fut l’interprète de l’impression générale.
+
+C’était un gros homme, qui soufflait comme un phoque en parlant, et
+qu’on appelait le baron.
+
+--C’est très-bien, ce que vous faites là!... dit-il à Fernand; oui,
+très-bien, parole d’honneur!... Vous voilà hors de cause!... Que diable!
+il n’est pas d’honnête homme à l’abri de votre mésaventure... Les
+coquins n’ont pas de signe particulier...
+
+--C’est ce qu’on appelle «un impair,» vicomte! dit ironiquement un jeune
+homme.
+
+M. de Coralth marcha droit à celui-là.
+
+--Vous, mon cher, dit-il, vous me rendrez raison de ce mot, s’il vous
+plaît.
+
+--Quand vous voudrez!...
+
+Ils se mesuraient des yeux, on les entraîna dans la chambre voisine;
+chacun, à part soi, trouvant naturel et même juste que le vicomte, ayant
+eu un désagrément, s’en prît au premier venu...
+
+Jusqu’alors, Pascal n’avait ni desserré les lèvres, ni même la bouche...
+
+Après s’être un moment débattu entre les mains des joueurs qui s’étaient
+jetés sur lui, il demeurait immobile, promenant autour de lui un regard
+farouche, comme s’il eût espéré découvrir le lâche qui avait préparé le
+piége immonde où il était tombé.
+
+Car il était victime d’une atroce machination, il n’en pouvait douter,
+encore qu’il lui fût impossible d’en soupçonner seulement le but.
+
+Tout à coup ceux qui le tenaient sentirent qu’il tressaillait. Il se
+redressa. Il venait d’entrevoir une lueur d’espoir...
+
+--Me sera-t-il permis d’essayer de me justifier?... demanda-t-il.
+
+--Parlez...
+
+Il eût voulu se dégager, avoir les bras libres; ceux qui le maintenaient
+ne lâchant point prise, il se résigna, et d’une voix rauque:
+
+--Je suis innocent!... prononça-t-il. C’est un guet-apens inouï... Quel
+en est l’auteur?... je l’ignore... Mais il est ici quelqu’un qui doit le
+connaître...
+
+Des huées l’interrompirent.
+
+--Voulez-vous donc m’égorger sans m’entendre!... reprit-il, en haussant
+la voix. Écoutez-moi... Il y a une heure... au moment du souper...
+Mme d’Argelès s’est presque jetée à mes genoux en me conjurant de me
+retirer... Son trouble m’avait stupéfié... Maintenant, je me
+l’explique...
+
+Celui qu’on appelait «le baron» se tourna vers Mme d’Argelès.
+
+--Est-ce vrai, ce que dit cet homme? interrogea-t-il.
+
+Elle se leva toute chancelante et répondit:
+
+--C’est vrai.
+
+--Pourquoi insistiez-vous tant pour qu’il s’éloignât?
+
+--Je ne sais... un pressentiment... il me semblait qu’il allait arriver
+quelque chose...
+
+Les moins clairvoyants purent constater l’hésitation douloureuse de
+Mme d’Argelès, son impassible visage s’était contracté... Mais les
+plus perspicaces s’y trompèrent. Ils pensèrent que s’étant aperçue du
+vol elle avait voulu faire évader le voleur afin d’éviter une scène...
+
+Pascal lui parut près de se trouver mal.
+
+--M. de Coralth, commença-t-il, peut vous affirmer...
+
+--Oh! assez, interrompit un joueur, j’ai entendu M. de Coralth faire
+tout au monde pour vous empêcher de jouer.
+
+Ainsi, la dernière, l’unique espérance de cet infortuné
+s’évanouissait... Il tenta un suprême effort, et s’adressant à Mme
+d’Argelès:
+
+--Madame, dit-il d’une voix tremblante d’angoisse, je vous en conjure...
+dites ce que vous savez!... Laisserez-vous périr un homme d’honneur!...
+Abandonnerez-vous un innocent que vous pouvez sauver d’un mot!...
+
+--Hélas!... que voulez-vous que je dise!
+
+Et comme néanmoins elle balbutiait quelques explications confuses:
+
+--Mêlez-vous de la «cagnotte,» lui dit brutalement un joueur, on y met
+un franc par main, n’est-ce pas?...
+
+Elle se tut, et Pascal vacilla sur ses jarrets comme après un coup de
+massue.
+
+--C’est fini!... murmura-t-il.
+
+Personne ne l’entendit; on écoutait le baron, lequel semblait bien
+mécontent.
+
+--Avec tout cela, disait-il, nous gaspillons un temps précieux... Nous
+aurions fait au moins cinq tours pendant cette scène absurde... Il faut
+en finir! Qu’allons-nous faire de ce joli garçon?... Moi, je suis d’avis
+d’envoyer chercher le commissaire de police.
+
+C’était loin d’être l’avis de la majorité. Sur ce seul nom, quatre ou
+cinq femmes s’envolèrent, et plusieurs hommes,--les plus haut placés de
+la réunion,--se fâchèrent presque.
+
+--Devenez-vous fou! s’écria l’un d’eux. Nous voyez-vous tous cités en
+témoignage à la police correctionnelle!... Vous avez oublié l’affaire
+Garcia, sans doute, et l’autre histoire chez Jenny Fancy... Le bel effet
+que cela fit dans le public, quand on vit je ne sais combien de grands
+noms mêlés à des noms d’escrocs et de filles!...
+
+Rouge naturellement, le baron était devenu cramoisi.
+
+--Ainsi, interrompit-il, c’est le respect humain qui vous arrête?...
+Sacrebleu! on devrait bien avoir le courage de ses vices...
+Regardez-moi...
+
+Célèbre par ses huit cent mille livres de rente, par ses propriétés en
+Bourgogne, par sa passion pour le jeu, ses chevaux et son cuisinier, le
+baron avait une grande influence. Pourtant, il ne l’emporta pas, et il
+fut décidé que «l’escroc» irait se faire pendre ailleurs.
+
+--Qu’il rende au moins l’argent, grogna un perdant, qu’il dégorge...
+
+--Son gain est là, sur la table...
+
+--Croyez cela! fit le baron. Tous ces grecs vous ont des poches secrètes
+où ils «étouffent» leur bénéfice... Fouillez-le, à tout le moins.
+
+--C’est cela, fouillons-le!...
+
+Écrasé par une catastrophe inouïe, incompréhensible, imméritée, Pascal
+avait fini par s’abandonner, il semblait à l’agonie.
+
+Ce cri ignoble: «fouillons-le!» alluma en lui une effroyable colère.
+
+D’un mouvement formidable des reins et des bras--pareil à un lion qui
+secouerait des roquets pendus à sa peau--il se débarrassa de ceux qui le
+tenaient.
+
+D’un bond, il fut à la cheminée, et saisissant un lourd candélabre de
+bronze, il le brandit comme une masse en criant:
+
+--Le premier qui avance est un homme mort!...
+
+Il n’y avait pas à en douter, il était prêt à frapper... Et une telle
+arme entre les mains d’un tel homme devait être terrible.
+
+Le danger parut si grand, si pressant, que tous les autres s’arrêtèrent,
+chacun encourageant son voisin de l’œil, mais nul ne se souciant
+d’une lutte sans honneur dont le prix ne pouvait être que quelques
+billets de banque.
+
+--Rangez-vous que je sorte!... dit Pascal.
+
+On hésita encore, mais on lui fit place...
+
+Et, effrayant d’audace et d’énergie, il gagna la porte du salon et
+disparut.
+
+Cette superbe explosion de l’honneur outragé, cette énergie succédant au
+plus morne abattement, ce mouvement terrible, ces menaces, tout cela
+avait été si prompt, si foudroyant en quelque sorte, que personne
+n’avait eu seulement la pensée de couper la retraite à Pascal.
+
+Il avait déjà gagné la rue, que les autres n’étaient pas remis de leur
+stupeur et demeuraient à la même place, immobiles, muets, béants....
+
+Ce fut une femme encore qui rompit le charme.
+
+--Eh bien!... fit-elle d’un ton où perçait l’admiration, il a de
+l’aplomb, ce joli monsieur!...
+
+--Naturellement!... Il avait à sauver la caisse.
+
+C’était là l’expression même dont s’était servi M. de Coralth, et qui
+peut-être avait empêché Pascal de se retirer... Tout le monde applaudit.
+
+Tout le monde... sauf le baron, cependant.
+
+Il s’y connaissait en escrocs, cet homme si riche que sa passion avait
+traîné dans tous les tripots de l’Europe. Il avait coudoyé les grecs de
+tous les étages, ceux qui ont voiture et ceux qui n’ont pas de bottes.
+
+Il avait assisté à bien des exécutions. Il connaissait le voleur qui
+avoue et se roule aux genoux de sa dupe; le tricheur qui avale les
+billets escroqués, le gredin qui tend le dos au bâton, et le fripon qui
+lave la tête avec l’accent indigné de l’honnête homme...
+
+Mais jamais, à aucun de ces misérables le baron n’avait vu le fier
+regard dont cet innocent venait de foudroyer ses accusateurs.
+
+Préoccupé de cette remarque, le baron fit signe de s’approcher à celui
+des joueurs qui avait saisi les poignets de Pascal.
+
+--Sérieusement, lui demanda-t-il, avez-vous vu ce malheureux glisser des
+cartes dans le jeu?
+
+--Pour cela, non. Mais vous savez bien ce dont on était convenu au
+souper?... Nous étions sûrs qu’il volait, il fallait un prétexte pour
+compter les cartes.
+
+--S’il n’était pas coupable, pourtant!
+
+--Qui donc le serait?... Il était le seul à gagner.
+
+A ce terrible argument qui déjà avait écrasé Pascal, le baron ne
+répondit pas. Aussi bien, son intervention devenait nécessaire. On
+commençait à élever la voix autour du tas d’or et de billets que Pascal
+avait laissé devant sa place.
+
+On l’avait compté, on y avait trouvé 36,320 francs, et il s’agissait de
+les répartir entre les perdants... C’est à ce sujet qu’on ne s’entendait
+plus.
+
+Parmi ces joueurs, qui tous appartenaient à la «haute vie,» parmi ces
+juges qui voulaient l’instant d’avant fouiller un escroc, plusieurs se
+trouvaient qui évidemment enflaient leur perte. Cela se voit. En
+additionnant le nombre des déclarations, on arrivait au total surprenant
+de 91,000 francs. Le malheureux qu’on venait de chasser avait-il emporté
+la différence?... Ce n’était pas admissible.
+
+La discussion eût donc pris une méchante tournure sans le baron. En
+matière de jeu, sa décision avait force de loi.
+
+Il disait tranquillement: «C’est comme cela!» et on se soumettait.
+
+En moins de rien il eut terminé le partage et alors, se frottant les
+mains, tout heureux de voir terminée cette désagréable affaire:
+
+--Il n’est que six heures!... s’écria-t-il; nous avons encore le temps
+de faire deux ou trois tours.
+
+Mais tous les hommes qui se trouvaient là pâles et harassés, humiliés et
+honteux d’eux-mêmes, ne songeaient qu’à se retirer.
+
+On s’empressait au vestiaire.
+
+--Un écarté, au moins, criait le baron, un simple écarté, cent louis en
+cinq points! A qui à faire?
+
+Nul n’entendit sa voix, et désespéré il se résigna à suivre les autres,
+que Mme d’Argelès, debout sur le palier, saluait à la file...
+
+Resté des derniers, M. de Coralth avait déjà pris la rampe et descendu
+deux ou trois marches, lorsque Mme d’Argelès se pencha vivement vers
+lui.
+
+--Demeurez, dit-elle, il faut que je vous parle.
+
+--Vous m’excuserez... commença-t-il...
+
+Elle l’interrompit par un «Restez!» si impérieux, qu’il n’osa pas
+résister. Il remonta de l’air d’un homme qu’on traîne chez le dentiste,
+et sans un mot suivit Mme d’Argelès jusqu’à un petit boudoir, au fond
+de la galerie.
+
+Une fois là, les portes fermées au verrou:
+
+--Expliquons-nous... prononça Mme d’Argelès. C’est vous qui m’avez
+amené ce soir M. Paul Férailleur?
+
+--Hélas!... je ne saurais trop vous en demander pardon... Il m’en
+coûtera cher, peut-être... Je me bats dans deux heures avec ce petit
+imbécile de Rochecote.
+
+--Où l’avez-vous connu?...
+
+--Rochecote?
+
+L’éternel sourire de Mme d’Argelès avait disparu.
+
+--Je parle sérieusement, dit-elle, avec une nuance de menace. Comment
+avez-vous connu M. Férailleur?
+
+--Bien simplement. Il y a sept ou huit mois, j’ai eu besoin d’un avocat,
+on me l’a indiqué, il a joliment plaidée mon affairé et nous avons
+conservé des relations...
+
+--Quelle est sa position?
+
+Le visage de M. de Coralth ne trahissait, en vérité, qu’un profond ennui
+et une grande envie de dormir. Il s’établit sur un fauteuil, et tout en
+bâillant à demi:
+
+--Ma foi!... répondit-il, je l’ignore... Pascal m’avait paru le garçon
+le plus rangé du monde... ce qu’on appelle un sage!... Il demeure au fin
+fond d’un quartier perdu, derrière le Panthéon, avec sa mère, qui est
+veuve, une dame bien respectable, toujours vêtue de noir... Quand elle
+est venue m’ouvrir la porte, la première fois, j’ai cru que c’était un
+portrait de famille qui s’était dérangé de son cadre pour me recevoir...
+Je les suppose peu aisés... Pascal passe pour un homme remarquable et on
+le croyait appelé à de très-grands succès au barreau...
+
+--Tandis que maintenant, il est perdu, sa carrière est brisée...
+
+--Assurément!... Vous comprenez qu’avant ce soir tout Paris connaîtra la
+scène de cette nuit...
+
+Il s’interrompit, examinant d’un air de surprise merveilleusement joué
+Mme d’Argelès qui s’avançait vers lui, essayant de l’écraser du
+regard.
+
+--Vous êtes un misérable, monsieur de Coralth!... prononça-t-elle.
+
+--Moi!... Et pourquoi, grand Dieu!
+
+--Parce que c’est vous qui avez glissé parmi les cartes les «portées»
+qui ont fait gagner M. Férailleur... Je vous ai vu!... Cédant à mes
+prières, ce malheureux allait se retirer; c’est vous qui, par votre
+maladresse calculée, m’avez empêché de le sauver... Oh! ne niez pas...
+
+Il se leva, et du plus beau sang-froid:
+
+--Je ne nie rien, chère dame, répondit-il... absolument rien. De vous à
+moi, bien entendu...
+
+Confondue de tant d’impudence, Mme d’Argelès resta un moment
+interdite.
+
+--Vous avouez!... fit-elle enfin. Vous osez avouer!... Vous ne craignez
+donc pas que je dise hautement et à tous ce que j’ai vu!...
+
+Il haussa les épaules.
+
+--On ne vous croirait pas... fit-il.
+
+--On me croirait, monsieur de Coralth, parce que je donnerais des
+preuves. Vous avez donc oublié que je vous connais, que votre passé n’a
+pas de secret pour moi, que je sais qui vous êtes et quel nom déshonoré
+vous cachez sous votre nom et votre titre d’emprunt!... Je puis dire,
+moi, comment vous vous êtes marié, comment après avoir lâchement
+abandonné votre femme et votre enfant, vous les laissez mourir de misère
+et de faim... Je puis dire d’où vous tirez les trente ou quarante mille
+francs que vous dépensez par an... Vous ne vous souvenez donc plus de
+tout ce que Rose m’a raconté... monsieur... Paul!...
+
+Elle avait frappé à la bonne place, cette fois, et si juste que M. de
+Coralth devint livide et eut un mouvement furieux comme pour se
+précipiter sur elle...
+
+--Ah! prenez garde!... s’écria-t-il, prenez garde!...
+
+Mais ce ne fut qu’un éclair. Il redevint impassible, et d’un ton de
+persiflage:
+
+--Et après?... Pensez-vous que le monde ne soupçonne pas tout ce que
+vous prétendez lui révéler? On m’a, pardieu, accusé de bien d’autres
+choses!... Quand vous aurez bien crié sur les toits que je suis un
+aventurier, on vous rira au nez, et je n’en serai ni mieux ni plus mal
+vu... Ce qui écraserait dix hommes honnêtes, comme Pascal Férailleur ne
+m’effleurerait même pas... Je suis dans le mouvement, moi!... Il me faut
+le luxe, le plaisir, la grande vie, tout ce qui est bon et beau... et
+dame! pour me procurer tout cela, je fais de mon mieux... Assurément, je
+ne tire pas mes revenus de fermes en Brie, mais j’ai de l’argent, c’est
+l’essentiel... Ne sommes-nous pas au temps des absolutions? Chacun donne
+la sienne de crainte d’avoir besoin de celle du voisin. La vie est si
+dure et l’appétit si grand, que nul ne sait au juste, la veille, ce
+qu’il fera... ou plutôt ce qu’il ne fera pas le lendemain... Enfin, le
+nombre des gens à mépriser a rendu le mépris impossible... Un Parisien
+qui aurait l’absurde prétention de ne donner la main qu’à des
+irréprochables risquerait à certains jours de se promener des heures
+entières sur le boulevard sans trouver... l’occasion de sortir ses mains
+de ses poches.
+
+Mais c’était là forfanterie pure, de la part de M. de Coralth... Mieux
+que personne il savait combien était fragile et menacée la base de sa
+vie fastueuse, toute de dehors et d’apparence.
+
+Assurément, le monde est devenu d’une lamentable indulgence pour les
+existences douteuses, le monde ferme les yeux; il ne sait pas, il ne
+veut pas savoir... Raison de plus pour se montrer impitoyable, dès qu’un
+fait précis déchire la fiction...
+
+Aussi, tout en affichant la plus impudente sécurité, M. de Coralth
+observait-il d’un œil anxieux l’attitude de Mme d’Argelès.
+
+Et quand il la vit abasourdie de son cynisme:
+
+--Du reste, reprit-il, nous gaspillons notre temps, comme dit le baron,
+à nous préoccuper de suppositions improbables et même impossibles... Je
+connais assez votre cœur et votre intelligence, chère madame, pour
+être parfaitement sûr que vous ne soufflerez mot...
+
+--Qui donc m’en empêcherait?
+
+--Moi!... et par moi, j’entends la raison qui a glacé la vérité sur vos
+lèvres, quand Pascal, innocent, vous adjurait de venir à son secours...
+Il faut me pardonner beaucoup, chère madame... Ma mère, malheureusement,
+était une honnête femme qui ne m’a pas gagné de rentes...
+
+Mme d’Argelès recula, comme si elle eût vu, devant elle, se dresser
+un reptile...
+
+--Que voulez-vous dire? balbutia-t-elle.
+
+--Eh!... vous le savez aussi bien que moi!...
+
+--Je ne sais rien; expliquez-vous...
+
+Il eut le geste impatient de l’homme forcé de répondre à des questions
+oiseuses, et d’un air d’hypocrite commisération:
+
+--Vous le voulez, dit-il, soit... Je connais de par le monde à Paris,
+rue du Helder, pour être précis, un charmant garçon dont j’ai souvent
+envié le sort. Rien ne lui a manqué depuis qu’il a pris la peine de
+naître... A Louis-le-Grand, il avait pour ses menus plaisirs trois fois
+autant d’argent que les plus riches élèves... Ses études terminées, un
+précepteur l’est venu trouver, les poches pleines d’or, pour le conduire
+en Italie, en Egypte, en Grèce... En ce moment, il fait son droit, et
+tous les trois mois, avec une invariable exactitude, une lettre de
+Londres lui apporte cinq mille francs. C’est d’autant plus merveilleux
+que ce garçon ne se connaît ni père ni mère... Il est seul ici-bas, avec
+ses vingt mille livres de rentes... Je l’ai entendu dire en riant que
+quelque bonne fée veille sur lui, mais je sais que sérieusement il se
+croit le fils naturel de quelque grand seigneur anglais... Parfois même,
+entre amis, après boire, il parle de se mettre à la recherche de son
+noble père, le lord...
+
+L’effet qu’il produisait devait rassurer M. de Coralth. Mme
+d’Argelès, dès les premiers mots, s’était laissée tomber, comme
+assommée, sur une chaise longue.
+
+--Donc, chère madame, poursuivit-il, si jamais fantaisie vous prenait de
+me faire de la peine, j’irais trouver ce charmant garçon. «Mon bonhomme,
+lui dirais-je, vous vous abusez singulièrement... Ce n’est pas de la
+cassette d’un pair d’Angleterre que sortent vos revenus, mais simplement
+d’une bonne petite «cagnotte» que je connais bien, pour l’avoir à
+l’occasion engraissée de mes vingt sous.» Et s’il se fâchait, s’il
+regrettait ses illusions aristocratiques: «Vous avez tort,
+ajouterais-je, car si le grand seigneur s’évanouit, la bonne fée reste,
+laquelle n’est autre que madame votre mère, une digne personne, allez! à
+qui votre éducation et vos rentes donnent bien du tintouin.» Et s’il
+doutait, je le conduirais chez sa maman, par une nuit de baccarat
+nerveux, et ce serait une scène de reconnaissance digne du talent de
+Fargueil.
+
+Tout autre que M. de Coralth eût eu pitié de Mme d’Argelès. Elle
+agonisait.
+
+--Voilà donc ce que je craignais!... gémissait-elle d’une voix à peine
+intelligible.
+
+Lui l’entendit, cependant.
+
+--Quoi!... fit-il, du ton le plus surpris, véritablement vous
+doutiez?... Non, je ne puis l’admettre, ce serait faire injure à votre
+expérience... Des gens comme nous ont-ils donc besoin de se parler pour
+s’entendre?... Aurais-je jamais songé à ce que j’ai osé chez vous, si je
+n’avais tenu le secret de vos tendresses maternelles, de votre
+délicatesse et de votre dévouement...
+
+Elle pleurait... de grosses larmes silencieuses roulaient le long de son
+visage immobile, traçant un large sillon sur sa joue, à travers la
+poudre de riz...
+
+--Il sait tout, murmurait-elle, il sait tout!...
+
+--Oh!... bien involontairement, je vous jure... N’aimant point, par
+caractère, qu’on fourre le nez dans mes affaires, je ne me mêle jamais
+de celles des autres... Le hasard a tout fait... C’était par une belle
+après-dînée d’avril, je venais vous chercher pour faire un tour de bois.
+J’entre justement dans ce boudoir où nous sommes, vous étiez en train
+d’écrire... Je m’asseois pour vous laisser finir, mais voilà qu’on vous
+appelle pour je ne sais quoi de très-pressé, et vous sortez
+précipitamment... Comment l’idée m’est-elle venue de m’approcher de
+votre table?... c’est ce que je ne m’explique pas. Toujours est-il que
+je me suis approché et que j’ai lu votre lettre interrompue. Parole
+d’honneur, elle m’a touché, et la preuve, c’est que je me la rappelle
+presque textuellement. Jugez plutôt:
+
+«Cher monsieur, écriviez-vous à votre correspondant de Londres, je vous
+expédie, outre les 5,000 francs du trimestre, 3,000 francs de
+supplément. Faites-les parvenir sans retard... Je crois ce malheureux
+enfant gêné et tourmenté par les créanciers... Hier, j’ai eu le bonheur
+de l’apercevoir rue du Helder, et je l’ai trouvé pâle et triste...
+depuis ce moment, je ne vis plus. Cependant, en même temps que cet
+argent, adressez-lui une lettre de paternelles remontrances. Il faut
+qu’il travaille et songe à se créer une position honorable. Seul, sans
+appui, sans famille, au milieu de ce Paris si corrompu, quels dangers ne
+court-il pas!...»
+
+Là, chère dame, s’arrêtait votre lettre. Mais le nom et l’adresse s’y
+trouvaient. C’en était assez pour comprendre, c’en était trop,
+avouez-le, pour ne pas émoustiller ma curiosité. Vous souvient-il de
+notre attitude à votre retour?... En vous apercevant que vous aviez
+oublié cette lettre commencée, vous avez pâli et m’avez
+regardé.--«Avez-vous lu, avez-vous compris?» disaient vos yeux. Les
+miens vous répondirent: «Oui, mais je me tairai...»
+
+--Je me tairai de même, dit Mme d’Argelès.
+
+M. de Coralth lui prit la main qu’il porta à ses lèvres.
+
+--Je savais bien que nous nous entendrions, fit-il gravement... Je ne
+suis pas méchant, au fond, croyez-le bien, et si j’avais eu des rentes
+ou seulement une mère comme vous...
+
+Elle détourna la tête, craignant peut-être que M. de Coralth ne lût dans
+ses yeux ce qu’elle pensait de lui; puis, après une pause, et avec
+l’accent de la prière:
+
+--Maintenant que me voilà votre complice, fit-elle, laissez-moi vous
+supplier de tout faire pour empêcher la... scène de cette nuit de
+s’ébruiter...
+
+--Impossible.
+
+--Si ce n’est pour M. Férailleur, que ce soit pour sa mère, du moins,
+cette pauvre femme veuve...
+
+--Il faut que Pascal disparaisse!
+
+--Comme vous dites cela! Vous le haïssez donc, bien?... Que vous a-t-il
+fait?
+
+--A moi personnellement?... Rien. Et même je me sentais pour lui une
+véritable sympathie...
+
+Mme d’Argelès fut comme pétrifiée.
+
+--Quoi!... bégaya-t-elle; ce n’est pas... pour votre compte que vous
+avez... agi.
+
+--Mon Dieu!... non.
+
+Révoltée, elle se redressa, et d’une voix où vibrait le mépris et
+l’indignation:
+
+--Ah!... c’est encore plus infâme, s’écria-t-elle; c’est encore plus
+lâche...
+
+Mais elle s’arrêta, épouvantée de l’éclair de menace qui traversa les
+yeux de M. de Coralth.
+
+--Trève de vérités désagréables, dit-il froidement. Si nous nous mettons
+à échanger l’opinion que nous avons l’un de l’autre, nous en arriverons
+vite à de très-vilains mots... Pensez-vous que j’aie agi pour mon
+plaisir!... Jamais je n’ai tant pris sur moi qu’au moment où je glissais
+sur les cartes des «portées» préparées. Si on m’eût aperçu,
+cependant!... j’étais perdu...
+
+--Et vous croyez que personne ne vous soupçonne?...
+
+--Personne... J’ai perdu plus de cent louis... Si Pascal était de notre
+monde, on s’inquiéterait peut-être, mais demain il sera oublié...
+
+--Et lui, ne se doutera-t-il de rien?
+
+--Il n’aurait pas de preuves à fournir, dans tous les cas...
+
+Mme d’Argelès paraissait prendre son parti de ce qui arrivait.
+
+--J’espère au moins, dit-elle, que vous me direz qui est l’ami que vous
+avez obligé.
+
+--Pour cela, non!... répondit M. de Coralth.
+
+Et, consultant sa montre:
+
+--Mais je m’oublie! s’écria-t-il. J’oublie que cet idiot de Rochecote
+attend son coup d’épée... Allez dormir, chère dame, et... au revoir.
+
+Elle l’accompagna jusque sur le palier.
+
+--Il est clair, pensait-elle, qu’il va courir chez l’ennemi de M.
+Férailleur...
+
+Et, appelant son domestique de confiance:
+
+--Vite, Jobin, lui dit-elle, suivez M. de Coralth, je veux savoir où il
+va... et surtout, prenez garde qu’il ne vous voie....
+
+
+
+
+V
+
+
+S’il est, à Paris, une rue paisible et silencieuse, asile rare de
+l’étude et de la méditation, c’est, assurément, cette belle et large rue
+d’Ulm, qui commence à la place du Panthéon et se termine brusquement à
+la rue des Feuillantines.
+
+Les magasins y sont peu somptueux et si rares qu’on les compterait.
+
+Il y a un marchand de vin, à gauche, à l’angle de la rue de la
+Vieille-Estrapade; puis la petite boutique de «La Jeunesse,» puis une
+blanchisseuse et un relieur. On trouve à droite l’imprimerie du
+«Bulletin de l’Observatoire,» un marchand de bois nommé Chanson, un
+serrurier, un fruitier, un boulanger... et c’est quasi tout.
+
+Le reste de la rue est occupé par de vastes établissements à façades
+austères entourés de jardins. C’est le couvent des «Sœurs de la
+Croix,» et ensuite la maison des «Dames de l’Adoration réparatrice du
+Sacré-Cœur.» Plus loin, vers la rue des Feuillantines, on reconnaît
+l’École Normale, et en face un dépôt de la Compagnie des Omnibus.
+
+Le jour, on n’y rencontre guère que des physionomies graves: des
+prêtres, des savants, des professeurs, des employés des bibliothèques.
+Tout le mouvement vient des chevaux du dépôt, et si on entend quelques
+éclats de rire sonores, c’est que c’est sortie à l’École Normale.
+
+La nuit venue, on s’y croirait à cent lieues du boulevard Montmartre et
+de l’Opéra, dans quelque bonne vieille ville de province, à Poitiers,
+par exemple. Et c’est à peine si en prêtant bien l’oreille on y
+recueille un écho affaibli du tapage de Paris viveur.
+
+C’est dans cette rue--au bout du monde, disait M. de Coralth--que Pascal
+Férailleur demeurait avec sa mère.
+
+Ils occupaient au second étage, un joli appartement de cinq pièces ayant
+vue sur des jardins.
+
+Leur loyer était élevé. Ils payaient 1,400 francs. Mais c’était là un
+sacrifice imposé par la profession de Pascal. Ne lui fallait-il pas un
+cabinet et un petit salon d’attente pour les clients?...
+
+Pour le reste, la vie de la mère et du fils était étroite et simple.
+Tout leur service se composait d’une femme de ménage qui venait le matin
+à sept heures pour le gros ouvrage, se retirait à midi et ne revenait
+que le soir pour le dîner.
+
+Mme Férailleur se chargeait du reste, ne rougissant nullement d’aller
+ouvrir quand un client sonnait.
+
+Elle pouvait d’ailleurs le faire sans crainte de méprise, tant son
+extérieur digne imposait le respect.
+
+En la comparant à un «portrait de famille,» M. de Coralth avait fait
+preuve de jugement. Elle était telle en effet qu’on aime à se
+représenter les femmes de la vieille bourgeoisie, épouses chastes et
+aimantes, mères incomparables, qui apportaient le bonheur au foyer de
+l’homme qu’elles avaient choisi.
+
+A cinquante ans qu’elle venait d’avoir, Mme Férailleur paraissait son
+âge. Elle avait souffert. Un observateur reconnaissait la trace des
+larmes au pli de ses paupières, et ses lèvres trahissaient de cruelles
+douleurs héroïquement supportées.
+
+Elle n’était pas sévère, cependant, ni même trop grave. Souvent les
+rares amis qu’elle admettait à son intimité se retiraient émerveillés de
+son esprit.
+
+C’était d’ailleurs une de ces femmes qui n’ont pas d’histoire, qui ont
+fait leur bonheur de ce que d’autres appellent leur devoir.
+
+Une courte phrase résume sa vie: elle avait aimé, elle s’était dévouée.
+
+Fille d’un modeste employé des finances, elle avait épousé, avec 3,000
+francs de dot, un jeune homme pauvre comme elle, mais intelligent et
+laborieux, qu’elle aimait et qui l’adorait...
+
+Ce jeune homme, en se mariant, s’était juré qu’il ferait fortune, non
+qu’il tînt à l’argent, grand Dieu!... mais pour parer de toutes les
+superfluités de luxe son idole, sa femme.
+
+Nul doute que son amour, en décuplant son énergie, n’ait hâté son
+succès.
+
+Attaché en qualité de chimiste à un grand établissement industriel, il
+rendit de tels services qu’on ne tarda pas à l’associer pour une large
+part dans les bénéfices. Son nom est inscrit au catalogue des
+inventeurs. On lui doit la découverte d’une de ces éblouissantes
+couleurs qu’on extrait de la houille.
+
+Au bout de dix ans, il était riche, il aimait sa femme comme au premier
+jour, et il avait un fils, Pascal...
+
+Malheureux homme!... Un jour, en plein bonheur, comme il cherchait une
+combinaison pour fixer des verts d’une innocuité parfaite, un mortier
+éclata entre ses mains et lui fit à la tête et à la poitrine d’horribles
+blessures...
+
+Et quinze jours plus tard, il mourait, calme en apparence, mais l’âme
+déchirée d’horribles regrets...
+
+Ce coup fut terrible pour la malheureuse femme, et il fallut la pensée
+de son fils pour la rattacher à la vie...
+
+Pascal devenait tout pour elle, le présent et l’avenir... Elle se jura
+qu’elle en ferait un homme!...
+
+Mais hélas!... un malheur ne vient jamais seul.
+
+Un ami de son mari qui s’était chargé d’administrer sa fortune, abusa
+lâchement de son inexpérience. Elle s’était endormie riche de plus de
+15,000 livres de rentes, elle s’éveilla ruinée... ruinée à ne savoir où
+dîner le soir.
+
+Seule, elle eût été à peine émue de cette catastrophe.
+
+Elle en fut atterrée en réfléchissant que l’avenir de son fils était
+peut-être perdu, et que, dans tous les cas, ce désastre le condamnait à
+entrer dans la vie par les portes basses et étroites de la misère.
+
+Mais Mme Férailleur avait le cœur trop haut et trop fier pour ne
+pas trouver en ce péril extrême une énergie virile.
+
+Elle ne perdit pas en lamentations inutiles des moments précieux. Elle
+se dit qu’elle réparerait le mal autant qu’il était en elle, et que, lui
+fallût-il travailler de ses mains, son fils n’interromprait pas ses
+études au collége Louis-le-Grand.
+
+Et quand elle parlait de travailler de ses mains, ce n’était pas une de
+ces exagérations vaines de la douleur ou d’un éclair de courage.
+
+Elle s’employa à faire des ménages ou à des coutures grossières jusqu’au
+jour où elle put être admise en qualité de surveillante dans
+l’établissement dont son mari avait été l’associé.
+
+Pour obtenir cette place, elle avait dû apprendre la tenue des livres,
+mais elle s’en trouvait amplement récompensée. Cela lui valait dix-huit
+cents francs par an, le logement et la table.
+
+Dès lors, son cœur se desserra. Elle comprit qu’elle mènerait à bonne
+fin sa lourde tâche.
+
+La pension de Pascal, qui fut désormais interne, lui coûtait environ
+neuf cents francs, tout compris; elle ne dépensait pas pour elle plus de
+cent francs; c’était donc huit cents francs qu’elle pouvait mettre de
+côté chaque année.
+
+Il faut reconnaître qu’elle fut secondée par son fils au-delà de toute
+espérance.
+
+Pascal avait douze ans le jour où sa mère lui dit d’une voix émue, mais
+ferme:
+
+--Je t’ai ruiné! mon fils... De cette fortune si laborieusement édifiée
+par ton père, rien ne nous reste... Tu n’as plus désormais à compter
+que sur toi, mon fils... Dieu veuille que plus tard tu ne me reproches
+pas amèrement mon imprudence...
+
+L’enfant ne se jeta pas dans ses bras...
+
+Il redressa la tête, et d’un air fier:
+
+--Mère chérie, répondit-il, je t’aimerai davantage, s’il est possible...
+Cette fortune que mon père t’avait donnée, je te la rendrai... Je ne
+suis plus un collégien, je suis un homme... tu verras.
+
+On vit, en effet, qu’il avait pris un engagement sacré.
+
+Abusant jusque-là d’une remarquable intelligence et d’une prestigieuse
+facilité, il travaillait peu et seulement par accès, au moment des
+compositions générales...
+
+De ce moment, il ne perdit plus une heure. Ses allures, comiques et
+touchantes à la fois, devinrent celles d’un chef de famille soucieux de
+sa responsabilité.
+
+--Voyez-vous, disait-il à ses camarades étonnés de sa soudaine âpreté à
+l’étude, je n’ai plus le loisir d’user beaucoup de culottes sur les
+bancs de l’Université, maintenant que ma pauvre mère les paye de son
+travail!...
+
+Car sa bonne humeur ne fut pas altérée de ce qu’il s’était imposé la loi
+de ne jamais dépenser un sou des quelques francs affectés chaque semaine
+à ses menus plaisirs.
+
+Et avec un tact bien supérieur à son âge, il sut porter fièrement et
+simplement son malheur, évitant aussi bien l’humilité qui a un faux air
+de bassesse que le ton rogue de la pauvreté envieuse.
+
+Trois ans de suite, des prix au grand concours récompensèrent ses
+efforts. Ce succès, loin de l’enivrer, lui fit à peine plaisir.
+
+--Ce n’est que glorieux, pensait-il.
+
+Sa grande, sa première ambition était de se suffire.
+
+Il y parvint lorsqu’il était en rhétorique, grâce à la bienveillance du
+proviseur, en donnant des répétitions à des élèves des classes
+inférieures.
+
+Si bien qu’un jour, Mme Férailleur s’étant présentée comme
+d’ordinaire à l’économat pour régler le trimestre, l’économe lui
+répondit:
+
+--Vous ne nous devez rien, madame; tout a été payé par votre fils...
+
+Elle faillit s’évanouir, faible devant le bonheur, elle qui avait si
+courageusement supporté l’adversité. Elle pouvait à peine croire... il
+lui fallut de longues explications. Et alors de grosses larmes, larmes
+de joie cette fois, jaillirent de ses yeux.
+
+C’est ainsi que Pascal Férailleur arriva à la fin de ses études, tout
+armé pour les luttes qui l’attendaient, et ayant fait ses preuves.
+
+Il voulait être avocat, et c’est là, il ne se le dissimulait pas, une
+profession presque inabordable pour les jeunes gens qui n’ont pas de
+fortune...
+
+Mais pour qui veut fortement, pour qui sait surtout vouloir chaque matin
+la même chose précisément que la veille, il n’est pour ainsi dire pas
+d’obstacles insurmontables.
+
+Le jour où il prit sa première inscription, Pascal entrait comme clerc
+surnuméraire chez un avoué.
+
+Cette besogne de basoche, si fastidieuse au début, devait lui offrir ce
+double avantage de le rompre aux manœuvres de la procédure et de lui
+fournir de quoi vivre et de quoi payer ses examens.
+
+Dès le milieu de la première année, il avait 800 francs d’appointements.
+Il en obtint 1,500 à la fin de la seconde. Après trois ans, et lorsqu’il
+venait de passer sa thèse, son patron l’éleva au grade de maître clerc
+avec un traitement de 3,000 francs, qu’il augmentait encore en préparant
+des dossiers pour des avocats très-occupés, ou en rédigeant des mémoires
+pour des particuliers...
+
+Certes, en arriver là et en si peu de temps tenait presque du prodige,
+et pourtant le plus difficile restait à accomplir.
+
+Le périlleux était d’abandonner une position sûre, pour courir les
+hasards du barreau.
+
+Décision grave à prendre, si grave que Pascal hésita longtemps.
+
+Il se sentait menacé du danger que se préparent les lieutenants trop
+utiles à leur chef. Son patron, accoutumé à se décharger sur lui de ses
+plus lourds soucis, lui pardonnerait-il de le quitter?
+
+Or, il était indispensable qu’en s’établissant il conservât les bonnes
+grâces de l’avoué. La clientèle que ne pouvait manquer de lui amener une
+étude où il avait régné quatre ans était la plus solide base de ses
+calculs d’avenir.
+
+Il réussit à sa satisfaction, non sans quelques tiraillements pourtant,
+et en n’employant que cette suprême finesse qui s’appelle la franchise
+absolue.
+
+Il n’y avait pas quinze jours qu’il avait ouvert son cabinet, que déjà
+sept ou huit dossiers attendaient leur tour sur son bureau.
+
+Ses débuts furent de ceux qui font sourire les vieux juges et leur
+arrachent cette précieuse prédiction:
+
+--Voilà un garçon qui ira loin.
+
+Il n’avait cependant pas cherché l’éclat, préoccupé de gagner la cause
+dont il était chargé bien plus que de briller aux dépens de son client.
+Modestie rare et qui le servit bien.
+
+Les dix premiers mois d’exercice rapportèrent à Pascal environ huit
+mille francs, absorbés en partie par les frais d’une installation
+convenable.
+
+La seconde année, ses honoraires augmentèrent de moitié; il vit sa
+position s’asseoir, et il exigea de sa mère qu’elle abandonnât sa
+fabrique.
+
+Il lui prouva, ce qui était exact, qu’elle épargnerait au-delà de ce
+qu’elle gagnait en surveillant le ménage...
+
+De ce moment, la mère et le fils, ces deux êtres si vaillants et si
+nobles, durent espérer que leur héroïque énergie avait désarmé la
+destinée.
+
+Les clients affluaient si bien qu’il était décidé qu’on se rapprocherait
+du centre des affaires, le loyer dût-il en être doublé. L’assurance qui
+gagne à demi les causes venait avec la réputation, enfin il y avait une
+douzaine de mille francs en lieu sûr pour parer à toutes les
+éventualités.
+
+Mme Férailleur avait quitté les vêtements noirs qu’elle portait
+depuis la mort de son mari... Elle devait bien cela à Pascal. Et
+d’ailleurs, après avoir cru qu’il n’était plus de bonheur ici-bas pour
+elle, elle comprenait qu’elle pouvait être heureuse en son fils.
+
+Pascal n’avait donc plus qu’à tenir sa voile grande ouverte au vent du
+succès, quand M. Fernand de Coralth fut amené à son cabinet par une
+assez vilaine affaire,--une petite opération qu’il avait risquée et qui
+frisait l’escroquerie.
+
+Chose étrange!... M. de Coralth ne déplut pas à Pascal.
+
+Le travailleur honnête fut intéressé, presque séduit par les vices
+brillants de l’aventurier, par ses côtés équivoques, par sa hardiesse,
+se fatuité, son mirifique aplomb et son insoucieuse impudence. Il trouva
+une satisfaction de curiosité à étudier de près ce produit du terreau
+parisien, surprenant résumé de toutes les corruptions de l’époque.
+
+Sans doute M. de Coralth ne laissa voir de sa vie et de ses ressources
+que ce qu’il voulut. Pascal ne sut pas tout, mais il en connut assez
+pour être bien averti de se défier d’un garçon qui traitait plus que
+cavalièrement la morale, et avait infiniment moins de scrupules que de
+besoins.
+
+Ils se virent quelquefois, et véritablement ce fut Pascal qui pria le
+vicomte de le conduire à quelqu’une de ces réunions de la «haute vie»
+dont les journaux donnaient de si alléchantes descriptions.
+
+Mme Férailleur faisait une partie de boston, comme tous les jeudis,
+avec quelques vieux amis, le soir où M. de Coralth vint chercher son ami
+l’avocat pour le conduire chez Mme d’Argelès.
+
+Pascal trouva que cela tombait on ne peut mieux. Il s’habilla avec plus
+de soin qu’à l’ordinaire, et, comme toujours, avant de sortir, il alla
+embrasser sa mère.
+
+--Comme te voici paré, lui dit-elle en souriant.
+
+--Je vais en soirée, chère mère, répondit-il, et je rentrerai
+probablement très-tard. Ainsi, ne m’attends pas, je t’en prie;
+promets-moi de te coucher comme à l’ordinaire.
+
+--Tu as le passe-partout?
+
+--Oui, mère.
+
+--Eh bien! je ne t’attendrai pas... Tu trouveras, en entrant, ta bougie
+et des allumettes sur le buffet, dans l’antichambre... Et enveloppe-toi
+bien, car il fait très-froid.
+
+Elle tendit son front aux lèvres de son fils et gaiement ajouta:
+
+--Et amuse-toi bien...
+
+Fidèle à sa promesse, Mme Férailleur se mit au lit comme tous les
+soirs, mais c’est vainement qu’elle appela le sommeil.
+
+Elle n’avait certes aucune raison de s’inquiéter, et cependant cette
+idée que son fils était dehors l’emplissait d’appréhensions vagues
+qu’elle n’avait jamais ressenties.
+
+Peut-être cela venait-il de ce qu’elle ignorait où était allé Pascal.
+Peut-être M. de Coralth était-il la cause de cette agitation. Mme
+Férailleur ne pouvait souffrir le vicomte, son instinct de femme lui
+disait que l’étrange beauté de ce jeune homme avait quelque chose de
+malsain et qu’il était dangereux de croire à ses témoignages d’amitié.
+
+Successivement elle entendit frapper toutes les heures aux horloges des
+communautés voisines... deux heures... trois heures... quatre heures...
+
+--Comme Pascal rentre tard, se disait-elle.
+
+Peu à peu, un pressentiment plus douloureux que les autres traversa son
+esprit. Elle sauta à terre et courut ouvrir sa fenêtre. Il lui semblait
+qu’elle avait entendu un grand cri de détresse dans la rue déserte...
+
+A ce moment-là même, minute pour minute, le mot «voleur» était jeté à la
+face de son fils.
+
+La rue était silencieuse... elle pensa qu’elle s’était trompée, elle se
+recoucha en se raillant de ses chimères, et enfin s’endormit...
+
+Mais quelle ne fut pas sa terreur, le matin, quand, sortant de chez
+elle, au bruit de la femme de ménage, elle aperçut sur le buffet le
+bougeoir de Pascal.
+
+N’était-il donc pas rentré!... Elle courut à sa chambre... personne.
+
+Et il était près de huit heures!...
+
+C’était la première fois que Pascal passait la nuit dehors sans que sa
+mère fût prévenue. Et de sa part, avec son caractère, cela annonçait
+quelque chose d’extraordinaire.
+
+En un moment Mme Férailleur s’énuméra tous les dangers de Paris la
+nuit. Toutes les histoires qu’elle avait lues, d’hommes attirés dans des
+piéges, poignardés au détour de quelque rue déserte, jetés à la Seine en
+traversant un pont se représentèrent à sa mémoire...
+
+Que faire!... Elle avait envie de courir à la préfecture de police et
+chez tous les amis de Pascal, et d’un autre côté elle n’osait s’éloigner
+de peur qu’il ne rentrât en son absence...
+
+Et pendant que son désespoir flottait entre mille partis, elle restait
+affaissée sur une banquette de l’antichambre, comptant les secondes aux
+battements précipités de ses tempes, l’oreille tendue au moindre
+bruit...
+
+Enfin, un peu après la demie de huit heures, elle entendit dans
+l’escalier un pas lourd et trébuchant comme le pas d’un ivrogne...
+
+Elle ouvrit, c’était son fils, les vêtements en désordre, sa cravate
+arrachée, sa chemise déchirée, sans pardessus, la tête nue...
+
+Il était livide et ses dents claquaient, nulle expression dans ses yeux
+et sur sa physionomie qu’un affreux hébêtement...
+
+--Pascal, que t’est-il arrivé?...
+
+Cette voix tombant sur son esprit comme un marteau sur un timbre, le fit
+tressaillir de la tête aux pieds.
+
+--Rien!... bégaya-t-il, rien du tout.
+
+Et sa mère l’accablant de questions, il l’écarta doucement et gagna sa
+chambre.
+
+--Pauvre enfant, murmura Mme Férailleur, peinée et rassurée en même
+temps, lui toujours si sobre... on l’aura fait boire.
+
+L’erreur de Mme Férailleur était grande, et cependant les sensations
+de Pascal étaient exactement celles de l’ivresse.
+
+Après avoir perdu pendant un temps assez long toute conscience de soi et
+des circonstances extérieures, il sentait un brouillard plus épais que
+les vapeurs de l’alcool envahir son cerveau.
+
+Comment il était revenu chez lui, par quel chemin, ce qu’il avait fait
+en route, il lui eût été impossible de le dire.
+
+Si même il était rentré, c’était machinalement, par la force de
+l’habitude, cette mémoire du corps.
+
+Il lui semblait cependant qu’il s’était assis sur un banc aux
+Champs-Élysées, qu’il y avait eu extrêmement froid, et qu’un sergent de
+ville était venu le secouer, le menaçant du poste s’il ne se remettait
+pas en marche...
+
+Ses derniers souvenirs précis s’arrêtaient brusquement rue de Berry, sur
+le seuil de l’hôtel de Mme d’Argelès.
+
+Ainsi, il se rappelait fort bien qu’il avait descendu l’escalier
+lentement, que les domestiques, dans le vestibule, s’étaient écartés sur
+son passage, et qu’en traversant la cour il avait jeté le candélabre
+dont il s’était armé...
+
+Puis, plus rien...
+
+Une fois dans la rue, il avait été soudainement saisi par l’air vif,
+comme le buveur au sortir d’une salle à manger trop chauffée...
+
+Peut-être le champagne qu’il avait bu avait-il contribué à ce désordre
+cérébral.
+
+Et en ce moment, chez lui, assis dans son fauteuil, entouré d’objets
+familiers, il ne pouvait parvenir à rentrer en possession de lui-même.
+
+Sa pensée flottante, comme le liége sur l’eau, se dérobait à sa volonté
+et lui échappait... Un invincible engourdissement de plus en plus le
+dominait.
+
+Il eut bien juste la force de se jeter sur son lit, et aussitôt il
+s’endormit d’un sommeil de plomb, le sommeil des grandes crises, qu’on a
+observé même chez quelques condamnés à mort, la veille de leur
+exécution.
+
+A quatre ou cinq reprises sa mère vint écouter à la porte, une fois même
+elle entra, et voyant son fils si profondément endormi, elle ne put
+s’empêcher de sourire.
+
+--Pauvre Pascal, pensait-elle, il ne peut supporter d’autres excès que
+ceux du travail. Dieu! va-t-il être surpris et honteux quand il se
+réveillera...
+
+Hélas! ce n’était pas la confusion d’une légère faiblesse, mais le
+désespoir qui attendait ce malheureux à son réveil...
+
+D’un seul coup, tout d’un bloc et comme en une vision, son imagination
+lui retraça la scène de la nuit, lui représenta le présent et lui montra
+l’avenir...
+
+Sans avoir le plein et libre exercice de ses facultés, il était du moins
+capable de réfléchir et de délibérer. Il essaya d’évaluer courageusement
+la situation.
+
+Tout d’abord, quant aux événements passés, il n’eut pas l’ombre d’un
+doute. Il était, ainsi qu’il l’avait dit, tombé dans un piége ignoble.
+Qui l’y avait poussé?... M. de Coralth qui, placé à sa gauche, avait
+préparé les «mains» avec lesquelles il avait gagné. Cela lui semblait
+évident.
+
+Il lui parut également prouvé que Mme d’Argelès connaissait le
+coupable, soit qu’elle l’eût surpris, soit qu’elle eût été mise dans la
+confidence.
+
+Mais ce qui échappait à son intelligence, c’était le mobile de M. de
+Coralth.
+
+Quel intérêt l’avait poussé à cette abominable action?... Il fallait
+qu’il fût considérable, car enfin il s’était exposé à être vu trichant,
+et à passer à tout le moins pour un complice...
+
+Puis encore, quelle raison avait fermé la bouche de Mme d’Argelès?...
+
+Mais à quoi bon ces conjectures illusoires!...
+
+Le fait brutal, positif, réel, c’est que l’infamie avait réussi, de
+quelque part qu’elle partit et quel que fût son mobile... Et Pascal
+était déshonoré.
+
+Il était l’honnêteté même, et cependant il était accusé, plus que cela,
+convaincu d’avoir volé au jeu.
+
+Il était innocent, et il n’apercevait pas de preuves à donner de son
+innocence. Il connaissait le coupable, et il ne voyait aucun moyen de le
+démasquer, ni même de l’accuser...
+
+Quoi qu’il fît, cette calomnie atroce, inouïe, incompréhensible
+l’écrasait; le barreau lui était fermé, sa carrière était brisée...
+
+A cette horrible conviction, que l’abîme était sans issue, il sentit
+vaciller sa raison... il sentit qu’il devenait incapable de rien décider
+et qu’il lui fallait les conseils d’un ami.
+
+Plein de cette idée, il se hâta de changer de vêtements et s’élança hors
+de sa chambre...
+
+Sa mère le guettait, disposée à le railler doucement, mais d’un seul
+coup d’œil elle vit bien qu’il était survenu quelque chose de
+terrible, et que le malheur était sur la maison...
+
+--Pascal, s’écria-t-elle, au nom du ciel! que t’arrive-t-il?
+
+--Une contrariété, la moindre des choses.
+
+--Où vas-tu?...
+
+--Au Palais...
+
+C’est au Palais qu’il se rendait, en effet, espérant y rencontrer son
+plus intime ami.
+
+Contre son habitude, il prit le petit escalier de droite, au bas duquel
+se trouve le bureau des amendes, et qui débouche dans la salle des
+Pas-Perdus.
+
+Au milieu de la salle, des avocats en robe causaient... Ils semblèrent
+stupéfaits en apercevant Pascal, et se turent... Les visages devinrent
+sérieux, les têtes se détournèrent avec un visible dégoût.
+
+Le malheureux comprit. Il se frappa le front d’un geste de fou, en
+s’écriant:
+
+--Déjà!... déjà!...
+
+Et il passa. Il n’avait pas aperçu son ami dans le groupe, et il courait
+à la petite salle des conférences...
+
+Cinq avocats s’y trouvaient. Dès que Pascal entra, deux s’esquivèrent,
+et les deux autres affectèrent de donner toute leur attention à un
+dossier ouvert sur la table.
+
+Le cinquième, qui ne bougea pas, n’était point l’ami cherché, mais
+c’était un ancien camarade de Louis-le-Grand nommé Dartelle. Pascal
+marcha droit à lui.
+
+--Eh bien?... demanda-t-il.
+
+Dartelle lui tendit un _Figaro_ humide encore de la presse, et cependant
+froissé comme s’il eût passé en plus de cent mains.
+
+--Lis!
+
+Pascal lut:
+
+«Grand émoi et scandale énorme cette nuit, à l’hôtel de Mme d’A...,
+une vieille étoile de première grandeur.
+
+«Une vingtaine de gentilshommes haut titrés et très-rentés
+s’entretenaient en joie et santé, grâce aux émotions d’un bac des plus
+corsés, quand on crut remarquer que M. X... gagnait extraordinairement.
+
+«Surveillé, ledit X... fut pris la main dans le sac, au moment où avec
+une rare dextérité il coulait parmi les cartes une triomphante portée.
+
+«Accablé par l’évidence, il se laissa fouiller et rendit sans trop de
+mauvaise grâce le fruit du travail de ses mains, deux mille louis
+environ.
+
+«L’étrange de ce scandale, c’est que M. X..., qui est avocat, jouit au
+Palais d’une grande réputation d’austérité et d’intégrité. Et
+malheureusement cette... espièglerie ne saurait être attribuée à une
+minute de vertige, le fait des cartes préparées constitue une
+préméditation au premier chef.
+
+ * * * * *
+
+«Un qui n’était pas content, c’était le vicomte de C..., qui avait
+présenté M. X... Aussi a-t-il relevé trop vivement un propos inoffensif
+de M. de R... Au petit jour, ces messieurs parlaient de croiser le _fer
+ailleurs_.
+
+ * * * * *
+
+«DERNIÈRES NOUVELLES.--Nous apprenons, au moment de mettre sous presse,
+qu’une rencontre a eu lieu entre M. de R... et de C... M. de R..., a
+reçu un coup d’épée au côté, mais son état n’inspire aucune
+inquiétude...»
+
+Le journal s’échappa des mains de Pascal. Son visage était plus
+décomposé que s’il eût vidé une coupe de poison.
+
+--C’est une infâme calomnie, fit-il d’une voix étranglée, je suis
+innocent, je le jure sur l’honneur!...
+
+L’autre détourna la tête, mais non si vivement que Pascal ne pût lire
+dans ses yeux l’expression d’un atroce mépris.
+
+Alors il se sentit condamné, il eut le sentiment de l’irrévocable, il
+jugea qu’il n’était plus d’espoir.
+
+--Je sais ce qui me reste à faire!... murmura-t-il.
+
+Dartelle aussitôt se retourna; des larmes brillaient entre ses cils.
+
+Il prit les mains de Pascal et les serra avec une douloureuse effusion,
+comme on fait à un ami qui va mourir...
+
+--Courage!... murmura-t-il.
+
+Pascal sortit comme un fou.
+
+--C’est cela, se répétait-il, en courant le long du boulevard
+Saint-Michel, il n’y a plus que cela.
+
+Arrivé chez lui, il s’enferma à double tour dans son cabinet, et écrivit
+deux lettres, l’une à sa mère, l’autre au bâtonnier de l’ordre des
+avocats...
+
+Après un moment de réflexion, il en commença une troisième, mais il la
+déchira en menus morceaux avant de l’avoir achevée.
+
+Et alors, avec cette précision rapide du parti pris, il tira d’un tiroir
+de son bureau un revolver et une boîte de cartouches.
+
+--Pauvre mère! murmurait-il, elle en mourra... mais elle mourrait de
+l’autre chose aussi... Mieux vaut abréger l’agonie.
+
+Ce que Pascal ne pouvait soupçonner, c’est qu’en ce moment suprême, pas
+un de ses gestes, pas un des tressaillements de son visage n’échappaient
+à cette mère dont il balbutiait le nom.
+
+Depuis que son fils l’avait quittée pour courir au Palais, la pauvre
+femme ne vivait plus, écrasée qu’elle était par la certitude de quelque
+grand malheur.
+
+Quand elle entendit Pascal rentrer et s’enfermer dans son cabinet, ce
+qu’il ne faisait jamais, un pressentiment sinistre comme un glas de mort
+traversa son esprit.
+
+Emportée par un mouvement instinctif, elle courut à la porte qui donnait
+de la chambre dans le cabinet du son fils, et dont les panneaux
+supérieurs étaient remplacés par des glaces.
+
+Le verre était dépoli en grande partie par des dessins; néanmoins, avec
+un peu d’application, on distinguait d’une pièce ce qui se passait dans
+l’autre.
+
+Voyant Pascal s’asseoir à son bureau et se mettre à écrire, Mme
+Férailleur s’était sentie un peu rassurée, et même elle eut envie de
+s’éloigner. Un sentiment indéfinissable, plus fort que la volonté et le
+raisonnement, la cloua à sa place...
+
+Peu d’instants après elle vit un revolver aux mains de son fils, et
+alors elle comprit. Tout son sang se glaça dans ses veines, et cependant
+elle eut sur elle-même assez de puissance pour retenir un cri de
+terreur.
+
+C’est que le danger était extrême, imminent, terrible; elle le
+sentait...
+
+Son cœur, à défaut de sa raison égarée, lui disait que la vie de son
+fils dépendait de la plus insignifiante circonstance... Le bruit le plus
+léger, un mot, un coup frappé à la porte, pouvaient précipiter la fatale
+résolution de l’infortuné.
+
+Une inspiration du ciel éclaira la pauvre mère.
+
+La porte était à deux battants, et les barres se trouvaient du côté de
+Mme Férailleur. Elle les tira avec précaution, puis brusquement,
+d’un seul coup, elle poussa la porte, se précipita dans le cabinet, et
+bondit jusqu’à son fils, qu’elle entoura de ses bras...
+
+--Pascal!... malheureux!... Qu’allais-tu faire!...
+
+Lui fut si surpris que son arme lui échappa et qu’il s’affaissa sur son
+fauteuil... L’idée ne lui venait pas de nier, et d’ailleurs prononcer
+une parole lui eût été impossible.
+
+Mais il y avait sur son bureau adressée à sa mère, une lettre qui devait
+parler de lui.
+
+Mme Férailleur la prit, brisa le cachet et lut:
+
+«Pardonne-moi... je vais mourir, il le faut; je ne saurais me résigner à
+vivre déshonoré et je le suis...»
+
+--Déshonoré!... toi!... s’écria la malheureuse mère. Qu’est-ce que cela
+signifie, mon Dieu!... Parle, je t’en conjure, dis-moi tout, il le faut,
+je te l’ordonne... je le veux!
+
+Peu à peu, il se remettait à ces accents si tendres et si impérieux à la
+fois, et d’une voix morne, il raconta la terrifiante succession des
+événements qui l’accablaient.
+
+Il n’omettait pas un détail, exagérant, s’il est possible, plutôt que
+palliant l’horreur de sa situation. Soit qu’il ressentît une atroce
+satisfaction à se prouver à lui-même que tout était désespéré, soit
+qu’il crût pouvoir amener sa mère à lui dire:
+
+--Oui, tu as raison, et la mort est ton seul refuge...
+
+Elle l’écoutait pétrifiée, la pupille dilatée par la stupeur et
+l’épouvante, incertaine si elle veillait ou si elle était le jouet de
+quelque épouvantable cauchemar. Car c’était là une de ces catastrophes
+inouïes qui s’écartent tellement du cercle des prévisions et des
+probabilités, que son entendement pouvait à peine la concevoir et
+l’admettre.
+
+Mais elle ne doutait pas, elle, si les amis avaient douté.
+
+C’est si son fils lui eût dit qu’il avait volé au jeu, qu’elle eût
+refusé de le croire.
+
+Lorsqu’il eut terminé:
+
+--Et tu voulais te tuer!... s’écria-t-elle. Tu n’as donc pas songé,
+insensé, que ta mort donnerait à tout jamais raison à la calomnie!
+
+L’admirable, le sublime instinct de la mère venait de lui dicter la
+raison la plus victorieuse qui pût déterminer Pascal à vivre.
+
+--Tu ne t’es donc pas dit, poursuivit-elle, que c’était manquer de
+courage, et que pour échapper aux souffrances présentes, tu allais
+ternir ton nom d’une éternelle flétrissure?... Cela t’eût arrêté, mon
+fils. Un nom est un dépôt sacré dont on n’a pas le droit de disposer
+ainsi... Ton père te l’a légué pur et honnête, tel tu dois le
+conserver... On essaie de le couvrir d’opprobre, tu dois vivre pour le
+défendre!...
+
+Il baissa la tête, et d’un ton de lamentable découragement:
+
+--Que puis-je faire! balbutia-t-il. Comment démêler une trame ourdie
+avec une si infernale habileté?... Sur le moment, si j’avais eu mon
+sang-froid, je pouvais peut-être me défendre et me justifier. Maintenant
+le mal est irréparable... Comment démasquer le traître, et quelles
+preuves de son infamie lui jeter à la face...
+
+--Encore faudrait-il lutter avant de s’avouer vaincu, interrompit
+sévèrement Mme Férailleur... On ne déserte pas une tâche parce
+qu’elle est trop rude: on l’accepte, et si on meurt à la peine, on meurt
+du moins avec la conscience d’avoir fait son devoir.
+
+--Ma mère!...
+
+--Je te dois la vérité, mon fils!... Manquerais-tu donc d’énergie!...
+Allons, debout, et redresse la tête... Me laisseras-tu combattre
+seule!... car je combattrai, moi!
+
+Sans mot dire, Pascal saisit les mains de Mme Férailleur et les porta
+à ses lèvres. Son visage était inondé de larmes. Ses nerfs tendus outre
+mesure se détendaient sous ces effluves de la tendresse et du dévouement
+maternels. La raison, d’ailleurs, reprenait son empire, et les généreux
+accents de sa mère trouvaient leur écho en lui. Il eût, à cette heure,
+repoussé le suicide comme un acte de démence ou une lâcheté...
+
+Désormais, Mme Férailleur était sûre de la victoire; mais cette
+certitude ne lui suffisait pas, elle voulait engager Pascal.
+
+--Il est évident, poursuivit-elle, que M. de Coralth est l’artisan de ce
+crime abominable... Mais quel intérêt y avait-il?... Voyons, Pascal,
+avait-il quelque raison de te craindre?... T’avait-il confié ou avait-il
+surpris un secret qui l’eût perdu si tu l’avais divulgué?...
+
+--Non, ma mère.
+
+--Alors il n’aura été que le vil instrument d’un autre aussi misérable
+que lui!... Rappelle bien tes souvenirs, mon fils, n’as-tu blessé aucun
+de ses amis? Es-tu sûr de ne faire obstacle à personne de son monde?...
+Réfléchis... Votre profession a ses périls et on s’y prépare des ennemis
+cruels. Il est de ces causes scandaleuses où un avocat est forcé de
+déchirer cruellement la vanité de ses adversaires...
+
+Pascal tressaillit.
+
+Il lui semblait qu’une lueur s’allumait au milieu des ténèbres, chétive
+et confuse, il est vrai, mais enfin une lueur.
+
+--Qui sait!... murmura-t-il, qui sait!...
+
+Mme Férailleur réfléchissait, et l’effort de ses réflexions ou leur
+nature faisait monter le rouge à son front.
+
+--Il est des circonstances, reprit-elle, où une mère doit savoir
+franchir les bornes de... l’austère pudeur... Si tu avais une maîtresse,
+mon fils...
+
+--Je n’en ai pas, interrompit-il.
+
+Il était devenu pourpre, et après une courte hésitation il ajouta:
+
+--Mais j’aime du plus profond et du plus saint amour une jeune fille, la
+plus belle et la plus chaste qui soit au monde... et qui par
+l’intelligence et par le cœur est digne de toi, ma mère...
+
+Elle hochait gravement la tête, comme si elle se fût attendue à trouver
+une femme au fond de ce mystère d’iniquité. Elle demanda:
+
+--Et qui est cette jeune fille? Comment s’appelle-t-elle?
+
+--Marguerite...
+
+--Marguerite qui?
+
+L’embarras de Pascal redoubla.
+
+--Elle n’a pas d’autre nom, répondit-il très-vite, et elle ne connaît
+pas ses parents... Elle demeurait dans notre rue, autrefois, avec sa
+gouvernante, Mme Léon, et une vieille domestique... C’est là que je
+l’ai aperçue pour la première fois... Elle habite maintenant l’hôtel du
+comte de Chalusse, rue de Courcelles...
+
+--A quel titre?
+
+--C’est le comte qui a pris soin d’elle... c’est à lui qu’elle doit son
+éducation... Il est comme son tuteur... et sans que jamais elle m’ait
+rien dit à ce sujet, je suppose que M. de Chalusse est son père...
+
+--Et cette jeune fille t’aime, Pascal?...
+
+--Je le crois, ma mère... Elle m’a juré qu’elle n’aurait jamais d’autre
+mari que moi.
+
+--Et le comte?...
+
+--Il ne sait, il ne soupçonne rien... De jour en jour je remettais à
+tout te dire et à te prier d’aller trouver M. de Chalusse... Ma position
+est si modeste encore... Le comte est immensément riche, il a
+l’intention de donner à Marguerite une dot énorme, deux millions, je
+crois...
+
+Mme Férailleur l’interrompit d’un geste.
+
+--Ne cherche plus, prononça-t-elle, voilà d’où part le coup.
+
+Pascal se dressa en pied, les joues pourpres, l’œil en feu, la lèvre
+frémissante.
+
+Il lui semblait qu’un éclair déchirant les ténèbres venait d’illuminer
+les profondeurs du gouffre où on l’avait précipité.
+
+--Si cela était, cependant, s’écria-t-il, si cela était!... Cette
+fortune immense du comte de Chalusse peut avoir tenté quelque
+misérable... Qui me dit qu’on n’a pas épié Marguerite et qu’on n’a pas
+découvert que je suis un obstacle!... Ne sais-je pas quelles convoitises
+terribles allument les reflets des millions...
+
+Mieux que personne, en effet, il pouvait connaître les effroyables
+expédients de la cupidité. Sa vie avait toujours été calme et unie, mais
+on n’est pas impunément quatre ans maître-clerc d’avoué. La triste
+expérience du monde chasse vite les illusions, en ces études où affluent
+fatalement, comme le linge sale aux lavoirs publics, les infamies de
+détail, les bassesses des intérêts en conflit, toutes les iniquités et
+les scélératesses de la vie intime, qui échappent à la cour d’assises et
+à la police correctionnelle.
+
+--Crois-moi, insista Mme Férailleur, quelque chose en moi-même me dit
+que je ne me trompe pas... Je n’ai aucune preuve, et cependant je suis
+sûre...
+
+Lui, réfléchissait.
+
+--Et, avec cela, reprit-il, quelle coïncidence étrange!... Sais-tu ce
+qui est arrivé la dernière fois que je lui ai parlé, à ma chère
+Marguerite... il y a eu hier huit jours. Elle était si triste et si
+visiblement agitée que j’en ai été effrayé... Je l’ai interrogée, elle
+n’a pas voulu, tout d’abord, répondre à mes questions, puis comme
+j’insistais: «Eh bien!... m’a-t-elle dit, je tremble qu’il n’y ait
+quelque projet de mariage pour moi... M. de Chalusse ne m’en a pas
+touché un mot, mais depuis quelque temps il s’enferme souvent et reste
+de longues heures en conférence avec un jeune homme, dont le père lui a
+rendu un grand service autrefois... Et ce jeune homme, toutes les fois
+que je me trouve avec lui, me regarde d’un air singulier!...»
+
+--Son nom?...
+
+--Je l’ignore... Elle ne l’a pas prononcé, et moi, dans le trouble où
+m’avait jeté ce qu’elle m’apprenait, je ne lui ai pas demandé... Mais
+elle me le dira... Ce soir même, si je ne puis arriver jusqu’à elle, je
+lui ferai parvenir une lettre... Si ce que nous soupçonnons est vrai, le
+secret est aux mains de trois personnes... Dès lors, ce n’est plus un
+secret...
+
+Il s’interrompit, prêtant l’oreille; on entendait, dans l’antichambre,
+comme une altercation entre la femme de ménage et quelque visiteur.
+
+--Je vous dis qu’il y est, morbleu!... disait une grosse voix
+essoufflée, et il faut que je le voie et que je lui parle! Il s’agit
+d’une affaire si urgente que j’ai campé là une partie de bouillotte au
+moment le plus vif...
+
+--Je vous assure, monsieur, que monsieur est sorti.
+
+--Eh bien! j’attendrai... Conduisez-moi à une pièce où je puisse
+m’asseoir.
+
+Pascal avait pâli. Il reconnaissait la voix du joueur qui, chez Mme
+d’Argelès, avait conseillé de le fouiller.
+
+N’importe, il ouvrit, et un gros homme à face plus large qu’un mascaron,
+soufflant comme une locomotive, s’avança avec ce sans-gêne des gens qui
+se croient tout permis parce qu’ils ont beaucoup d’argent.
+
+--Parbleu!... s’écria-t-il, je savais bien qu’il y était!... Vous me
+reconnaissez, n’est-ce pas, cher monsieur... le baron Trigault. Je
+venais pour...
+
+Les mots expirèrent sur ses lèvres, et il parut aussi embarrassé que
+s’il n’eût pas eu huit cent mille livres de rente... Il venait
+d’apercevoir Mme Férailleur.
+
+Il la salua, et adressant un geste d’intelligence à Pascal:
+
+--Je voudrais vous entretenir en particulier, dit-il... pour ce que vous
+savez.
+
+Si grand que fût l’étonnement de Pascal, il n’en avait rien paru sur sa
+physionomie.
+
+--Vous pouvez parler devant ma mère, monsieur, répondit-il d’un ton
+froid et même hostile... elle sait tout.
+
+La surprise du baron se traduisit par une grimace qui, chez lui, était
+un tic.
+
+--Ah!... fit-il sur trois tons différents, ah!... ah!...
+
+Et comme on ne lui offrait pas de siége, il s’avança un fauteuil et s’y
+laissa tomber lourdement en disant:
+
+--Vous permettez, n’est-ce pas... Ces diables d’escaliers me mettent
+dans un état!
+
+Sous ses massives apparences, cet opulent et corpulent personnage
+dissimulait une clairvoyance très-exercée et l’esprit le plus délié.
+
+D’un coup d’œil alerte, tout en semblant reprendre haleine, il
+étudiait le cabinet et ses hôtes.
+
+A terre étaient un revolver et une lettre froissée, et des larmes
+brillaient encore dans les yeux de Mme Férailleur et de son fils. Il
+n’en fallait pas plus à un observateur...
+
+--Je ne vous cacherai pas, cher monsieur, commença-t-il, que je suis
+amené chez vous par un scrupule de conscience...
+
+Et se méprenant à un geste de Pascal:
+
+--Je dis bien: scrupule, insista-t-il... j’en ai quelquefois. Votre
+sortie, ce matin, après la scène... déplorable, a fait naître en moi
+toutes sortes de doutes taquins... Doucement, me suis-je dit, nous avons
+été peut-être un peu prompts... Ce jeune homme pourrait bien n’être pas
+coupable.
+
+--Monsieur! interrompit Pascal d’un ton menaçant.
+
+--Pardon... laissez-moi finir. La réflexion, je dois l’avouer, n’a fait
+que confirmer ma première impression et augmenter mes doutes... Diable!
+me suis-je dit encore, si ce jeune homme est innocent, le coupable est
+un des habitués de Mme d’Argelès, c’est-à-dire un homme avec qui je
+joue deux fois par semaine, avec qui je jouerai lundi prochain... c’est
+grave cela. Et là-dessus l’inquiétude m’a pris et me voici...
+
+La raison saugrenue que le baron donnait de sa visite était-elle la
+vraie? C’est ce qu’il était assez difficile de discerner.
+
+--Je suis venu, continuait-il, en me disant que bien certainement
+l’inspection seule de votre intérieur m’apprendrait quelque chose... Et
+maintenant que j’ai vu, je jurerais que vous êtes tombé dans un
+abominable guet-apens.
+
+Il se moucha là-dessus, bruyamment, ce qui ne l’empêcha nullement
+d’observer le jeu muet de Pascal et de sa mère.
+
+Ils étaient stupéfaits; heureux intérieurement de cette déclaration,
+mais en même temps pleins de défiance. Il n’est pas naturel qu’on
+s’intéresse ainsi à un malheureux, si on n’y a pas un intérêt
+quelconque. Quel pouvait être celui de ce singulier visiteur?
+
+Mais lui ne paraissait aucunement déconcerté de la réserve glaciale qui
+l’accueillait.
+
+--Il est clair, reprit-il, que vous gênez quelqu’un, et que ce quelqu’un
+a imaginé ce moyen de se défaire de vous. C’est plus sûr qu’un coup de
+couteau. L’intention m’a sauté aux yeux en lisant dans le journal le
+paragraphe qui vous concerne. L’avez-vous lu?... Oui. Eh bien! que vous
+en semble? Moi, je jurerais que l’article a été rédigé sur une note
+fournie par votre ennemi... Il y a plus, les détails sont inexacts. Et
+comme en définitive c’est assez de signer ses méfaits sans endosser les
+mauvaises actions des autres, je vais écrire un mot de rectification,
+que je porterai moi-même...
+
+Il dit, et transportant son énorme personne devant le bureau de Paul, il
+écrivit:
+
+ «Monsieur le directeur,
+
+ «Témoin de la scène de l’autre soir à l’hôtel d’A..., permettez-moi
+ une importante rectification. Il n’est que trop vrai que des
+ portées ont été glissées parmi les cartes, mais qu’elles l’aient
+ été par M. X... c’est ce qui n’est pas prouvé, car on ne l’a pas
+ VU.
+
+ «Je sais que les apparences sont contre lui; je ne lui en garde pas
+ moins toute mon estime.
+
+ «Baron TRIGAULT.»
+
+Pendant ce temps, Mme Férailleur et son fils se consultaient du
+regard. Leur impression était la même. Celui-là ne pouvait être un
+ennemi.
+
+Lors donc que le baron eut lu à haute voix sa lettre:
+
+--Je ne saurais vous exprimer toute ma reconnaissance monsieur, prononça
+Pascal, mais puisque vraiment vous voulez me servir, de grâce n’envoyez
+pas cette note... Elle vous attirerait peut-être des ennuis, et je n’en
+serais pas moins obligé de renoncer à l’exercice de ma profession... et
+je voudrais surtout être oublié...
+
+--Soit... je vous comprends... vous espérez atteindre le traître et vous
+craignez de lui donner l’éveil... j’approuve votre prudence. Mais gardez
+toujours ma déclaration. Et si jamais il vous faut un coup d’épaule
+venez sonner à ma porte. Et rappelez-vous que le jour où vous aurez des
+preuves, je vous fournirai le moyen de rendre votre justification plus
+éclatante que l’affront...
+
+Il s’apprêtait à se retirer, mais avant de passer la porte:
+
+--A l’avenir, ajouta-t-il, je surveillerai les doigts du joueur placé à
+ma gauche... Et à votre place, je tâcherais de me procurer la note qui a
+servi pour l’article... On ne sait pas tout le parti qu’on peut tirer, à
+un moment donné, d’une page d’écriture...
+
+Le baron sorti, Mme Férailleur se leva.
+
+--Pascal, s’écria-t-elle, cet homme sait quelque chose et tes ennemis
+sont les siens, je l’ai lu dans ses yeux... Il t’a clairement dénoncé M.
+de Coralth...
+
+--J’ai entendu, ma mère, et mon parti est pris... Je dois disparaître...
+De ce moment, Pascal Férailleur n’existe plus...
+
+ * * * * *
+
+Le soir même, deux grandes voitures de déménagement stationnaient devant
+la maison où demeurait Mme Férailleur.
+
+Elle venait de vendre son mobilier en bloc à un marchand de meubles,
+afin de rejoindre son fils, parti, disait-elle, pour l’Amérique.
+
+
+
+
+VI
+
+
+--On m’attend... Je repasserai vers minuit... J’ai encore à faire
+quantité de visites urgentes...
+
+Voilà ce qu’avait dit à Mlle Marguerite le docteur Jodon.
+
+Le fait est qu’en sortant de l’hôtel de Chalusse, après s’être assuré
+que M. Casimir faisait répandre de la paille sur la chaussée, le docteur
+reprit tout bonnement le chemin de son logis.
+
+C’est que s’il était dans son rôle de paraître accablé de malades, ces
+fameuses visites n’existaient encore que dans le lointain de ses
+espérances.
+
+Son seul et unique client, depuis le commencement de la semaine, était
+un vieux portier de la rue de la Pépinière, qu’il visitait deux fois par
+jour, faute de mieux.
+
+Le reste de son temps, il le passait à attendre la clientèle qui ne
+venait pas, et à maudire la médecine, une profession perdue,
+déclarait-il, ruinée par la concurrence, et, pour comble, embarrassée
+par la sotte obligation d’un décorum qui paralyse l’initiative
+individuelle.
+
+S’il eût consacré à l’étude la moitié seulement des heures qu’il
+consumait en malédictions et en combinaisons également stériles, le
+docteur Jodon eût peut-être haussé son mérite, qui était médiocre, au
+niveau de ses ambitions, qui étaient immenses.
+
+Mais, ni le travail, ni la patience, n’entraient dans son système.
+
+Il était de son époque et prétendait arriver très-vite, très-haut et
+sans peine. Une certaine tenue, de l’aplomb, quelque chance et beaucoup
+de réclames devaient, paraît-il, suffire.
+
+C’est avec cette conviction qu’il était venu se fixer rue de Courcelles,
+au centre d’un quartier opulent, dont les malades pauvres ont la
+ressource des consultations gratuites de l’hôpital Beaujon.
+
+Mais les événements avaient trompé son attente.
+
+Peu à peu, en dépit d’atroces privations héroïquement dissimulées, il
+voyait s’épuiser le petit capital qui constituait toute sa fortune, une
+vingtaine de mille francs, faible mise pour des prétentions si hautes.
+
+Il avait encore payé son terme le matin même, mais il pouvait déjà
+calculer l’époque prochaine où il n’aurait plus de quoi le payer...
+
+Que ferait-il alors?
+
+Quand il songeait à cela, et c’était presque son unique pensée, il
+sentait s’allumer en lui des colères et des haines furibondes...
+
+C’est qu’il ne s’en prenait pas à lui de ses mécomptes.
+
+A l’exemple des ambitieux déçus, il accusait les hommes et les choses,
+les événements, des envieux et des ennemis que certes il n’avait pas.
+
+Par certains jours, il eût été capable de tout pour arriver à
+l’assouvissement de ses ambitions. Car il avait tout souhaité, tout
+envié, tout espéré, et les privations, à la longue, avaient été comme de
+l’huile jetée sur la flamme des convoitises qui incendiaient son
+cerveau.
+
+Plus calme, à d’autres moments, il se demandait à quelle porte de la
+fortune frapper, pour qu’elle ouvrit plus vite à son impatience
+fiévreuse.
+
+Il avait songé à s’improviser dentiste, ou à chercher un bailleur de
+fonds pour la vente de quelqu’un de ces spécifiques dont le brevet
+assure cent mille livres de rentes.
+
+Il avait rêvé l’établissement d’une pharmacie monstre, la création d’une
+maison de santé ou encore l’exploitation lucrative de quelque remède
+nouveau.
+
+Mais pour tout cela il fallait de l’argent, beaucoup d’argent, et il
+n’en avait plus. L’heure venait de prendre un parti, il ne pouvait plus
+tenir...
+
+Sa troisième année d’exercice, rue de Courcelles, lui avait à peine
+rapporté de quoi payer son domestique... Car il avait un domestique,
+cela pose.
+
+Il avait un valet de chambre par la même raison qu’il avait un
+appartement, c’est-à-dire l’apparence d’un appartement somptueux.
+
+Fidèle à son système--celui de son maître--il y avait tout sacrifié aux
+dehors, à l’étalage, à la montre, à ce qui se voit et reluit...
+
+Un luxe criard et de mauvais goût y faisait cligner les yeux. Ce n’était
+que tapis et tentures, dorures au plafond, objets d’art et consoles
+chargées d’ornements.
+
+Il est sûr qu’un paysan arrivant de son village eût été ébloui.
+
+Mais il fallait se garder d’examiner de trop près.
+
+Il y avait plus de coton que de soie dans le velours des meubles, et qui
+eût été toucher certaines statues, haut huchées sur leur socle, eût
+reconnu du plâtre, sous une couche de peinture verte frottée de limaille
+de cuivre.
+
+Ce plâtre, jouant le bronze, c’était tout l’homme, son système... et
+notre siècle...
+
+Quand il rentra chez lui, la première question du docteur Jodon à son
+domestique fut comme toujours:
+
+--Il n’est venu personne?
+
+--Personne.
+
+Le docteur soupira et, traversant son superbe salon d’attente, il alla
+s’asseoir dans son cabinet de consultations, au coin d’un feu plus que
+modeste.
+
+Il était plus préoccupé encore que de coutume. La scène dont il avait
+été témoin chez le comte de Chalusse se représentait à sa mémoire avec
+une vivacité singulière, et il la tournait et retournait dans sa pensée,
+cherchant s’il n’y aurait pas quelque parti à tirer du mystère qu’il
+soupçonnait.
+
+Car plus que jamais il croyait à un mystère, porté à imaginer
+l’impossible, comme tous les gens à qui les événements ordinaires
+réussissent mal...
+
+Il se torturait l’esprit depuis une heure, quand le timbre de la porte
+d’entrée l’arracha à ses méditations.
+
+A cette heure, qui pouvait venir?...
+
+Bientôt son domestique parut, lui annonçant qu’il y avait dans le salon
+d’attente une dame qui se disait très-pressée...
+
+--C’est bien, fit-il... qu’elle attende un moment.
+
+Car il avait du moins ce mérite de ne jamais se départir de son
+programme. En aucune circonstance il n’admettait un client
+immédiatement; il voulait qu’on attendît, qu’on eût le temps de
+réfléchir aux avantages qu’il y a de s’adresser à un docteur très-occupé
+et qui a la vogue...
+
+Au bout de dix minutes seulement il ouvrit, et une grosse dame s’avança
+vivement en relevant le voile qui cachait son visage.
+
+Elle devait avoir dépassé quarante-cinq ans, et si elle avait été belle
+autrefois, il n’y paraissait plus guère. Elle avait des cheveux bruns
+grisonnants, rudes et épais, plantés très-bas sur le front, le nez
+épaté, de grosses lèvres bonasses et des yeux ternes sans expression.
+
+De toute sa personne s’exhalait comme un parfum de mansuétude et de
+tristesse, avec une nuance de dévotion.
+
+Mais, en ce moment, elle paraissait fort troublée.
+
+Elle s’assit sur l’invitation du docteur, et sans attendre ses
+questions:
+
+--Je dois vous dire tout d’abord, monsieur, commença-t-elle, que je suis
+la... dame de confiance de M. de comte de Chalusse...
+
+Si maître qu’il fût du secret de ses impressions, le docteur bondit.
+
+--Mme Léon?... fit-il d’un ton d’immense surprise.
+
+Elle s’inclina en pinçant ses grosses lèvres.
+
+--C’est ainsi qu’on m’appelle, oui, monsieur... Mais ce n’est là qu’un
+prénom... Le nom que je porte jurerait trop avec ma condition
+présente... Les revers de fortune ne sont pas rares à notre époque... et
+il en est de tels que sans la religion qui console, on n’aurait pas la
+force de les supporter...
+
+Le médecin concentrait sur cette visiteuse toute sa pénétration.
+
+--Que peut-elle me vouloir? pensait-il.
+
+Elle, cependant, poursuivait:
+
+--J’allais me trouver sans ressources, quand M. de Chalusse, un ami de
+ma famille, me supplia de surveiller l’éducation d’une jeune personne à
+laquelle il s’intéressait, Mlle Marguerite... J’acceptai et j’en
+remercie Dieu tous les jours, car si j’ai pour cette chère enfant
+l’affection d’une mère, elle a pour moi les tendresses d’une fille...
+
+Et à l’appui de son dire, elle sortit un mouchoir de sa poche et réussit
+à se tirer une larme des yeux.
+
+--Après cela, docteur, continua-t-elle, vous devez comprendre que
+l’intérêt de ma bien-aimée Marguerite m’amène près de vous... J’étais
+enfermée dans ma chambre quand on a rapporté M. de Chalusse, et je n’ai
+été prévenue du malheur qu’après votre départ. J’aurais pu,
+penserez-vous, attendre votre prochaine visite, mais je n’ai pas eu
+cette patience... Ou ne sait pas se résigner aux tourments de
+l’incertitude, quand il s’agit de l’avenir d’une fille chérie!... Et me
+voici.
+
+Elle reprit haleine et ajouta:
+
+--Je suis venue, monsieur, vous demander l’exacte vérité sur la
+situation de M. le comte de Chalusse.
+
+Véritablement le docteur s’attendait à autre chose. C’est cependant de
+son ton le plus doctoral qu’il répondit:
+
+--A vous, madame, je dirai qu’il laisse peu d’espoir, et que je crois à
+une terminaison fatale avant vingt-quatre heures, sans que le malade
+reprenne connaissance.
+
+La femme de confiance pâlit.
+
+--Alors, c’est fini, balbutia-t-elle, tout est fini!...
+
+Et incapable d’articuler une syllabe de plus, elle salua le docteur de
+la tête, et brusquement se retira...
+
+Debout devant sa cheminée, l’œil fixe, la bouche entr’ouverte, le
+bras arrondi pour un geste interrompu, le docteur demeurait immobile,
+décontenancé, pantois...
+
+Il fallut pour le remettre le claquement de la porte extérieure se
+refermant sur la dame de confiance.
+
+A ce bruit, il bondit.
+
+--Ah ça! s’écria-t-il en jurant, elle se moque de moi, cette vieille!...
+
+Et aussitôt, emporté par un mouvement irréfléchi, il sauta sur son
+chapeau, l’enfonça sur sa tête et s’élança sur les traces de Mme
+Léon.
+
+Mais elle avait de l’avance, et une fois dans la rue c’est à peine si le
+docteur la reconnut à la lueur d’un bec de gaz, cinquante pas plus loin,
+sur le trottoir désert.
+
+Elle marchait très-vite, mais en forçant le pas il eût pu la rejoindre.
+
+Il s’en garda, cependant, ayant eu le loisir de songer qu’il ne saurait
+sous quel prétexte honnête colorer une démarche si insolite, et il se
+contenta de la suivre à distance avec précaution.
+
+Tout à coup, elle s’arrêta court.
+
+C’était devant la boutique d’un épicier où il y avait une boîte aux
+lettres. La boutique était fermée mais on avait ménagé dans le volet une
+ouverture par où passait le conduit en zinc de la boîte.
+
+Mme Léon hésitait visiblement... Elle balançait, comme on fait
+toujours, au moment de hasarder un acte décisif dont on est maître
+encore, et sur lequel il n’y aura plus à revenir quelles qu’en puissent
+être les conséquences.
+
+Un observateur ne restera jamais vingt minutes devant un bureau de poste
+sans être témoin de cette pantomime expressive de l’irrésolution...
+
+Enfin, la femme de confiance eut un mouvement d’épaules qui traduisait
+éloquemment le résultat de ses délibérations intérieures: «Advienne que
+pourra!...»
+
+Et tirant vivement une lettre de son corsage, elle la jeta dans la boîte
+et poursuivit son chemin avec plus de hâte encore.
+
+--Pas de doute possible, pensa le docteur, c’est ma réponse qui
+détermine l’envoi de cette missive préparée à l’avance.
+
+Il n’était pas riche, il tenait aux maigres ressources qui lui restaient
+comme le joueur décavé à son dernier louis,--ce louis qui peut et qui
+doit faire sauter la ban, que,--et cependant il eût donné de bon cœur
+un billet de cent francs pour connaître le contenu de cette lettre, ou
+seulement le nom du destinataire.
+
+Mais il touchait au terme de sa poursuite. Mme Léon arrivait à
+l’hôtel de Chalusse, elle y entra...
+
+Devait-il l’y suivre?... La curiosité poignait le docteur à ce point
+qu’il en eut l’idée, et qu’il eut besoin d’un héroïque effort de volonté
+pour y résister.
+
+Une lueur de sens commun qui veillait encore dans sa cervelle
+bouleversée lui démontra que se représenter avant l’heure qu’il avait
+indiquée serait une insigne maladresse. Déjà, dans cette soirée, sa
+conduite n’avait été que trop extraordinaire, et bien plus celle d’un
+juge que celle d’un médecin. Il comprenait que ce n’est pas un bon moyen
+d’être choisi pour confident que de s’immiscer presque de force dans les
+affaires des gens.
+
+Il rebroussa donc chemin, tout pensif et aussi mécontent de lui que
+possible.
+
+--Quel imbécile je suis! grommelait-il. Si j’avais tenu cette vieille en
+suspens au lieu de lui dire brutalement la vérité, je saurais maintenant
+le but réel de sa visite... Car elle avait un but... Mais lequel?...
+
+C’est à le chercher que le docteur consuma les deux heures qui le
+séparaient du moment de la seconde visite.
+
+Mais il avait beau parcourir le champ sans limites des probabilités même
+improbables, il n’imaginait rien qui le satisfît.
+
+Une seule circonstance lui semblait indiscutable: c’est que Mme Léon
+et Mlle Marguerite attachaient une importance égale à cette question
+de savoir si, oui ou non, le comte reprendrait connaissance.
+
+Quant à l’intérêt des deux femmes sur ce point, le docteur estimait
+qu’il n’était pas le même, qu’un secret désaccord existait entre elles,
+et que même la femme de confiance avait dû venir le trouver en cachette.
+
+Car il n’était dupe qu’à demi de Mme Léon et de ses protestations de
+tendresse à l’endroit de Mlle Marguerite.
+
+L’entrée de cette respectable personne, ses façons onctueuses, son
+accent de résignation dévote, cette allusion à un grand nom qu’elle
+aurait le droit de porter, tout cela était bien calculé pour en imposer;
+mais elle s’était trop découverte sur la fin pour qu’on ne se défiât
+pas.
+
+Le docteur Jodon ne s’était pas senti le courage de regagner son superbe
+appartement, et c’est dans un petit café qu’il réfléchissait ainsi, tout
+en buvant dans un verre fabriqué en Bavière, d’exécrable bière brassée à
+Paris...
+
+Enfin, minuit sonna... c’était l’heure.
+
+Cependant, le docteur ne se leva pas. S’étant résigné à attendre, il
+voulait, en revanche, qu’on l’attendît...
+
+C’est donc seulement quand le café fut fermé qu’il remonta la rue de
+Courcelles...
+
+Mme Léon, sans doute, avait laissé la porte de l’hôtel de Chalusse
+entre-bâillée, le docteur n’eut qu’à la pousser et il se trouva dans la
+cour...
+
+Comme au commencement de la soirée, les domestiques étaient réunis chez
+le concierge. Mais la jubilation de la médisance qui s’en donne à
+cœur joie avait fait place, sur leur physionomie, à l’inquiétude de
+l’avenir compromis.
+
+On les apercevait, à travers les vitres, debout dans la loge, absorbés
+par l’intérêt d’une discussion qui s’agitait entre les deux hommes les
+plus importants de la réunion: M. Bourigeau, le concierge, et M.
+Casimir, le valet de chambre.
+
+Et si le docteur eût prêté l’oreille, ses illusions singulières eussent
+été quelque peu entamées, car à chaque moment revenaient les mots de
+gages et de legs particuliers, de rémunération de loyaux services et de
+rentes viagères...
+
+Mais M. Jodon n’écouta pas.
+
+Pensant qu’il rencontrerait quelque valet à l’intérieur il entra dans
+l’hôtel.
+
+Mais rien ne pouvait annoncer sa présence, les portes se refermaient
+sans bruit, l’épais tapis qui couvrait le marbre de l’escalier étouffait
+le bruit de ses pas, et il arriva au palier du premier étage sans avoir
+aperçu personne...
+
+La porte de la chambre de M. de Chalusse était ouverte et elle se
+trouvait assez vivement éclairée par un grand feu clair et par une
+grosse lampe posée sur le coin de la cheminée...
+
+Instinctivement le docteur s’arrêta, regardant...
+
+Nul changement n’était survenu depuis sa visite. Le comte gisait
+toujours immobile, très-haussé sur ses oreillers, la face tuméfiée, les
+paupières fermées, respirant encore pourtant, ainsi que l’indiquait le
+mouvement inégal du drap sur sa poitrine.
+
+Seules, Mme Léon et Mlle Marguerite le veillaient.
+
+La femme de charge, un peu dans l’ombre, était affaissée sur un
+fauteuil, et, les mains croisées sur le ventre, les lèvres crispées,
+elle semblait suivre de l’œil, dans le vide, quelque difficile
+combinaison.
+
+Pâle, mais calme maintenant, plus imposante et plus belle avec ses
+cheveux en désordre, Mlle Marguerite s’appuyait aux montants du lit,
+épiant sur le visage de M. de Chalusse le réveil de la vie et de
+l’intelligence.
+
+Un peu honteux de son indiscrétion, le docteur redescendit à reculons
+sept ou huit marches, qu’il remonta en toussant, pour s’annoncer...
+
+Il fut entendu, car Mlle Marguerite vint au-devant de lui jusqu’à la
+porte.
+
+--Eh bien? demanda-t-il.
+
+--Hélas!
+
+Il s’avança vers le lit; mais, sans lui laisser le temps d’examiner le
+moribond, Mlle Marguerite lui tendit une feuille de papier.
+
+--Le médecin ordinaire de M. de Chalusse est venu en votre absence,
+monsieur, dit-elle, et voici son ordonnance... C’est une potion qu’il a
+prescrite, dont on a fait glisser quelques gouttes entre les lèvres de
+M. de Chalusse.
+
+L’autre, qui s’attendait à ce coup, s’inclina froidement.
+
+--Je dois ajouter, poursuivit Mlle Marguerite, que le docteur a
+approuvé tout ce qui avait été fait, et qu’il vous prie, et que je vous
+prie de lui continuer le secours de vos lumières...
+
+Malheureusement toutes les lumières de la Faculté n’y pouvaient rien.
+
+Et après un nouvel examen, le docteur Jodon se borna à dire qu’il
+fallait laisser agir la nature, mais qu’on vînt le prévenir au moindre
+mouvement du malade...
+
+--Et même, ajouta-t-il, je préviendrai mon valet de chambre pour qu’il
+n’hésite pas à m’éveiller...
+
+Il prenait congé lorsque Mme Léon lui barra presque le passage.
+
+--N’est-il pas vrai, monsieur le docteur, demanda-t-elle, qu’une seule
+personne attentive suffit pour veiller M. le comte?...
+
+--Assurément...
+
+La femme de charge se retourna vers Mlle Marguerite.
+
+--Eh bien!... chère demoiselle, que vous disais-je!... Croyez-moi,
+consentez à prendre un peu de repos... Veiller, voyez-vous, n’est pas de
+votre âge...
+
+--Il est inutile d’insister, interrompit résolûment la jeune fille... Je
+veillerai.
+
+L’autre se tut, mais il sembla au docteur qu’elles avaient échangé de
+singuliers regards.
+
+--Diable!... pensait-il en se retirant, on dirait qu’elles se défient
+l’une de l’autre...
+
+Peut-être le docteur avait-il raison. Le sûr, c’est qu’il n’avait pas
+tourné les talons, que déjà Mme Léon pressait une fois encore sa
+«chère demoiselle» de se coucher au moins quelques heures.
+
+Elle l’en conjurait au nom de sa santé altérée par l’émotion ainsi qu’on
+ne le voyait que trop aux marbrures de ses joues et au cercle bleuâtre
+qui allait s’élargissant autour de ses yeux...
+
+--Que craignez-vous, insistait-elle, de sa voix onctueuse; ne serai-je
+pas là! Supposez-vous votre vieille Léon capable de s’endormir quand
+votre avenir dépend d’un mot de ce pauvre homme qui est là...
+
+--De grâce... cessez...
+
+--Non, chère demoiselle bien aimée, mon dévouement me commande...
+
+--Oh?... Assez!... interrompit Mlle Marguerite; assez, Léon!...
+
+Le ton annonçait une volonté si forte que la vieille se résigna, non
+sans un gros soupir, par exemple, non sans un regard au ciel pour le
+prendre à témoin de la pureté de ses intentions et de l’inutilité de ses
+efforts.
+
+--Du moins, chère demoiselle, reprit-elle, couvrez-vous bien...
+Voulez-vous que j’aille vous chercher votre gros châle de voyage...
+
+--Merci, ma chère Léon... Annette me l’apportera.
+
+--Oui, je vous en prie... Du reste, nous n’allons pas veiller seules,
+n’est-ce pas? Comment ferions-nous si nous avions besoin de quelque
+chose?
+
+--Je vais appeler, dit la jeune fille.
+
+C’était inutile. La sortie du docteur Jodon avait brusquement mis fin à
+la conférence des domestiques, et tous maintenant étaient sur le palier,
+inquiets, retenant leur haleine, tendant le cou vers la chambre
+entr’ouverte.
+
+Mlle Marguerite s’avança vers eux.
+
+--Mme Léon et moi resterons près de M. le comte, dit-elle.
+Annette,--c’était celle de ses femmes qu’elle préférait,--Casimir et un
+valet de pied passeront la nuit dans le petit salon à côté. Les autres
+peuvent se retirer.
+
+Ils se retirèrent, en effet. Deux heures sonnaient à l’horloge de
+Beaujon. Le silence se fit, solennel, terrible: uniquement troublé par
+le râle du moribond et l’implacable tic tac de la pendule battant les
+secondes qui lui restaient à vivre.
+
+Nul bruit de Paris n’arrivait en cette demeure princière, isolée entre
+une vaste cour et un jardin grand comme un parc. Et la paille répandue
+dans la rue assourdissait le roulement des rares voitures remontant la
+rue de Courcelles.
+
+Mme Léon avait repris sa place dans son fauteuil, bien douillettement
+enveloppée dans une chaude couverture, et tout en ayant l’air de lire
+son livre d’heures, elle observait tous les mouvements de sa «chère
+demoiselle,» comme s’ils eussent pu lui livrer le secret de ses
+pensées...
+
+Mlle Marguerite ne soupçonnait pas cet affectueux espionnage. Que lui
+eût importé, d’ailleurs!... Elle avait roulé une chaise basse près du
+lit, s’y était assise, et son regard était comme rivé sur M. de
+Chalusse...
+
+A deux ou trois reprises, en commençant, elle tressaillit, et une fois
+même elle avait dit à Mme Léon:
+
+--Venez... venez voir.
+
+Il lui avait semblé que l’immobile visage du comte bougeait. Mais
+c’était une illusion, elle avait été trompée par les reflets que
+promenait autour de la chambre la flamme capricieuse du foyer...
+
+Et la nuit avançait... La femme de charge, à la longue, s’était fatiguée
+d’une observation stérile; insensiblement, elle avait baissé le menton,
+son livre lui avait échappé, et enfin elle s’était mise à ronfler.
+
+Mlle Marguerite ne s’en apercevait même pas, perdue qu’elle était
+dans une contemplation qui, à force d’être profonde, cessait d’être
+douloureuse.
+
+Peut-être se disait-elle qu’elle veillait la veillée funèbre de son
+bonheur, et qu’avec le dernier soupir de ce mourant allaient s’envoler
+tous ses rêves de jeune fille et ses chères espérances.
+
+Sans doute, aussi, sa pensée s’envolait vers cet autre à qui elle avait
+promis sa vie, vers Pascal, vers ce malheureux dont, en ce moment même,
+on volait l’honneur dans un tripot de la «haute vie.»
+
+Cependant, vers cinq heures, l’atmosphère devenait lourde, et la pauvre
+jeune fille se sentait défaillir... Elle ouvrit une fenêtre pour
+respirer un peu d’air pur.
+
+Le bruit tira Mme Léon de son assoupissement; elle se souleva en
+s’étirant, la figure renfrognée, protestant qu’elle se sentait
+très-souffrante, et que si elle ne se sustentait un peu elle se
+trouverait mal.
+
+Il fallut appeler M. Casimir, qui lui monta un verre de vin de malaga,
+où elle trempa quelques biscuits.
+
+--Cela va mieux!... murmura-t-elle ensuite. Ma trop grande sensibilité
+me tuera...
+
+Et elle reprit son somme.
+
+De même, Mlle Marguerite était revenue sur sa chaise; mais ses idées
+se brouillaient dans sa tête, ses paupières devenaient lourdes...
+était-ce donc le sommeil? Elle lutta, mais elle aussi finit par
+s’endormir le front appuyé sur le lit de M. de Chalusse.
+
+Il faisait jour quand une sensation étrange et terrible la réveilla.
+
+Il lui semblait qu’une main froide comme la mort passait et repassait
+doucement sur sa tête, maniant ses cheveux avec une sorte de
+tendresse...
+
+Terrifiée, elle se dressa.
+
+Le moribond revenait à lui... ses yeux étaient ouverts... Son bras droit
+s’agitait péniblement sur le lit.
+
+--A moi!... s’écria Mlle Marguerite, au secours!
+
+Et tirant à le briser le cordon de la sonnette:
+
+--Courez, dit-elle aux domestiques qui parurent, courez chercher ce
+médecin qui demeure ici près... vite... M. le comte a repris
+connaissance...
+
+En un moment, la chambre du malade avait été envahie par les gens, mais
+la jeune fille ne s’en apercevait pas...
+
+Elle s’approcha de M. de Chalusse, et lui prenant la main:
+
+--Vous m’entendez, n’est-ce pas, monsieur, demanda-t-elle, vous me
+comprenez?...
+
+Ses lèvres remuèrent, mais il ne sortit de sa gorge qu’une sorte de râle
+sourd, absolument inintelligible.
+
+Cependant il comprenait, et tout le monde le vit bien aux gestes qu’il
+faisait, gestes désespérés et pénibles, car la paralysie ne lâchait pas
+sa proie, et c’est à peine et bien peu s’il pouvait bouger le bras
+droit.
+
+Évidemment, il souhaitait quelque chose. Mais quoi?...
+
+On lui nomma tout ce qu’il y avait dans la chambre, tout ce qu’on put
+imaginer...
+
+On ne trouvait pas, quand la femme de charge se frappa subitement le
+front.
+
+--J’y suis!... fit-elle. Il veut écrire.
+
+C’était bien cela.
+
+De la main qui avait quelque liberté, du râle qui était toute sa voix,
+M. de Chalusse fit: «Oui, oui!» et même ses yeux se tournèrent vers
+Mme Léon avec une expression non douteuse de joie et de
+reconnaissance.
+
+Déjà on l’avait soulevé sur son oreiller, et on lui avait apporté une
+sorte de petit pupitre, du papier et une plume trempée d’encre...
+
+Mais il avait trop, on avait trop présumé ses force. Il remuait la
+main, mais il n’en pouvait régler le mouvement.
+
+Après de prodigieux efforts et mortellement douloureux, il ne réussit
+qu’à tracer quelque chose d’informe et de complétement indéchiffrable. A
+peine des quelques lignes qu’il avait voulu écrire, distinguait-on ces
+quelques mots: «...toute ma fortune... donne... amis... contre...» Cela
+ne signifiait rien.
+
+Désespéré, il lâcha la plume, et son regard et sa main indiquèrent la
+partie de la chambre qui faisait face à son lit...
+
+--M. le comte en veut à son secrétaire, fit M. Casimir.
+
+--Oui!... oui!... répondit le râle du moribond.
+
+--M. le comte désire peut-être qu’on l’ouvre?...
+
+--Oui! oui!...
+
+Mlle Marguerite eut un geste désespéré.
+
+--Mon Dieu! s’écria-t-elle, qu’ai-je fait! J’ai brisé la clef... J’ai eu
+peur de notre responsabilité à tous, en songeant aux énormes valeurs
+enfermées dans ce meuble...
+
+L’expression des yeux du comte était devenue effrayante...
+
+C’était le découragement absolu, une douleur atroce, le désespoir le
+plus horrible.
+
+L’âme se débattait dans un corps qui n’existait plus, qui lui échappait.
+L’intelligence, la pensée, la volonté étaient enchaînées dans un cadavre
+qu’elles ne pouvaient galvaniser.
+
+L’épouvantable sentiment de son impuissance se traduisit, par une
+convulsion de rage frénétique, sa main se crispa, les veines de son cou
+se gonflèrent, ses yeux sortirent presque de leur orbite, et d’une voix
+rauque, qui n’avait rien d’humain:
+
+--Marguerite!... râla-t-il, dépouillée!... prends garde!... ta mère!...
+
+Et ce fut tout... comme si cet effort suprême eût brisé le dernier lien
+qui retenait encore l’âme près de s’envoler!...
+
+--Un prêtre!... cria Mme Léon d’une voix lamentable, un prêtre, au
+nom du ciel...
+
+--Un notaire plutôt, opina M. Casimir, vous voyez bien qu’il voudrait
+tester...
+
+Ce fut le médecin qui parut pâle, tout effaré...
+
+Il marcha au lit, n’y jeta qu’un coup d’œil, et d’une voix grave:
+
+--Le comte de Chalusse est mort... prononça-t-il.
+
+Il y eut une minute de stupeur.
+
+De cette stupeur profonde qui se dégage de la mort, quand elle est
+soudaine surtout, et pour ainsi dire inattendue.
+
+Sentiment mêlé de doute, d’égoïsme et d’épouvante. Cette furtive
+survenue du néant force chacun à un retour sur soi que précise cette
+phrase populaire:
+
+«Ce que c’est que de nous!»
+
+--Oui, c’est fini, murmurait le docteur, bien fini!...
+
+Et comme il était familiarisé avec ces scènes funèbres, lui, comme il
+avait tout son sang-froid, il étudiait sournoisement l’attitude de
+Mlle Marguerite.
+
+Elle semblait foudroyée, ou plutôt pétrifiée...
+
+L’œil fixe et sec, le visage contracté, elle restait en place, le cou
+tendu vers le cadavre de M. de Chalusse comme si elle eût attendu un
+miracle, comme si elle eût encore espéré entendre sortir de sa bouche à
+jamais glacée le secret qu’il n’avait pu dire et qu’il emportait dans la
+tombe.
+
+Le médecin fut d’ailleurs le seul à remarquer cela.
+
+Les autres, pâles et consternés, échangeaient des regards de détresse...
+Les femmes s’étaient laissées glisser à genoux et pleuraient, tout en
+bégayant des prières.
+
+Mais plus haut que toutes les autres sanglotait Mme Léon.
+
+Ce furent d’abord des gémissements inarticulés, puis tout à coup elle se
+jeta sur Mlle Marguerite, et se mit à la presser entre ses bras en
+criant:
+
+--Quel malheur! Chère enfant adorée, quelle perte!
+
+Absolument incapable de prononcer une parole, la pauvre jeune fille
+repoussait doucement la femme de charge et essayait de se dégager...
+Mais l’autre s’obstinait et poursuivait:
+
+--Pleurez, chère demoiselle, pleurez... N’enfermez pas ainsi votre
+douleur en vous-même...
+
+Elle-même l’enfermait si peu que le docteur lui en fit un peu
+impérieusement la remarque. Alors, elle parut se faire une violence
+extraordinaire, et tout en se tamponnant les yeux avec son mouchoir,
+elle poursuivit d’une voix entrecoupée et convulsive:
+
+--Oui, docteur, oui, vous avez raison... je saurai me modérer... Mais,
+au nom de votre mère, docteur, arrachez ma bien-aimée Marguerite à ce
+spectacle trop cruel pour son jeune cœur... Qu’elle se retire dans sa
+chambre, prier Dieu de lui envoyer des forces pour supporter le coup qui
+la frappe...
+
+Certes, la malheureuse enfant ne songeait pas à se retirer; mais avant
+qu’elle eût pu manifester son intention, M. Casimir s’avança.
+
+--Je crois, opina-t-il d’un ton sec, que mademoiselle fera mieux de
+rester ici...
+
+--Hein! fit Mme Léon, se redressant soudain, et pourquoi, s’il vous
+plaît...
+
+--Parce que... parce que...
+
+La colère avait séché les pleurs de la femme de charge.
+
+--Qu’est-ce que cela signifie, dit-elle, prétendriez-vous empêcher
+mademoiselle de faire ce que bon lui semble chez elle...
+
+M. Casimir se permit un sifflement qui, la veille, eût fait tomber sur
+sa joue la main de l’homme étendu là, à trois pas.
+
+--Chez elle, répondit-il, chez elle!... Hier... je ne dis pas! ce matin,
+c’est une autre paire de manches... Est-elle parente du comte? Non,
+n’est-ce pas. Que me chantez-vous donc?... Nous sommes tous égaux ici.
+
+Son accent goguenard avait un tel degré d’impudence, il dissimulait si
+peu toutes sortes de honteuses et viles réticences, que le docteur en
+fut indigné.
+
+--Drôle!... fit-il.
+
+Mais l’autre se rebiffa d’un air qui prouvait bien qu’il connaissait le
+domestique du médecin, et, par contre, tous les secrets de son
+intérieur.
+
+--Appelez drôle votre valet de chambre, si cela lui convient,
+riposta-t-il; moi, cela ne me va pas, monsieur le médecin... Votre
+besogne est terminée ici, n’est-ce pas?... Laissez-nous donc arranger
+nos affaires nous-mêmes... Je sais ce que je dis, Dieu merci!... On
+connaît les précautions qu’il faut prendre dans une maison mortuaire,
+pleine de richesses de la cave au grenier, quand au lieu de parents il
+s’y trouve des... personnes qui... y sont... sans qu’on sache ni
+pourquoi ni comment... A qui s’en prendrait-on, s’il manquait des
+valeurs?... Aux pauvres domestiques, comme toujours... Ah! ils ont bon
+dos, eux!... on fouillerait leurs malles, on n’y trouverait rien, et
+tout de même on les enverrait en prison... Les autres, pendant ce temps,
+s’en iraient avec leur butin... Pas de ça, Lisette!... Personne ne
+bougera d’ici avant l’arrivée de la justice...
+
+Mme Léon écumait de colère.
+
+--C’est bien!... interrompit-elle, je vais faire prévenir l’ami intime
+de M. de Chalusse, le général...
+
+--Eh!... je me moque bien de votre général...
+
+--Malhonnête!...
+
+L’intervention de Mlle Marguerite l’arrêta.
+
+Le bruit toujours croissant de cette indécente discussion avait tiré la
+malheureuse jeune fille de son anéantissement.
+
+L’insolence du valet se vengeant lâchement de ses bassesses de la
+veille, avait fait monter le rouge à son front, et elle s’avançait d’un
+pas roide.
+
+--Vous oubliez, prononça-t-elle, qu’on n’élève pas la voix dans la
+chambre d’un mort!
+
+Cela fut si bien dit, et avec un tel accent de majesté hautaine, que M.
+Casimir en demeura écrasé.
+
+Du doigt elle lui montra la porte, et froidement:
+
+--Allez chercher le juge de paix, commanda-t-elle... Vous ne remettrez
+les pieds ici qu’avec lui...
+
+Il s’inclina, balbutiant quelques excuses confuses et sortit...
+
+--C’est encore elle qui est la plus raisonnable, grommelait-il... Ah!
+mais oui, on mettra les scellés; ah! mais oui...
+
+Quand il entra dans le pavillon du concierge, M. Bourigeau se levait,
+ayant dormi sa grasse nuit pendant que sa femme veillait.
+
+--Vite!... lui dit M. Casimir, finissez de vous habiller pour courir
+chez le juge de paix... il nous le faut... tout est réglé là-haut, et je
+viens de vous secouer la demoiselle d’une belle façon...
+
+Le concierge parut atterré.
+
+--Cristi! balbutiait-il, en voilà un de désagrément!...
+
+--A qui le dites-vous! c’est la seconde fois que pareille chose
+m’arrive. C’est à donner l’idée d’essayer la chose, que me disait un
+garçon que je connais, un nommé Chupin, qui est dans les affaires et
+plein de malice. «Voyez-vous, me disait-il, si j’étais domestique, avant
+d’entrer chez un patron, je le ferais assurer aux assurances sur la vie,
+de sorte que s’il tournait de l’œil, je toucherais une bonne somme.»
+Mais habillez-vous donc, père Bourigeau!...
+
+--Fameuse, l’idée, grommela le concierge, mais pas pratique...
+
+--Bast!... qui sait?... En attendant, je suis joliment vexé... Le comte
+m’allait énormément, je l’avais dressé à mes habitudes... et puis
+patatras!... C’est une éducation à refaire.
+
+M. Bourigeau n’était pas à la hauteur de cette sereine philosophie, et
+tout en endossant son pardessus, il geignait:
+
+--Ah! vous n’êtes pas embarrassé, vous, Casimir; vous n’avez que votre
+corps à placer... J’ai mes meubles, moi... et si je ne trouve pas une
+porte de deux pièces, il faudra que j’en vende une partie... Quel
+guignon!...
+
+Cependant il était prêt, il partit, et M. Casimir, qui n’osait remonter,
+se mit à faire les cent pas devant le pavillon.
+
+Il avait bien fait trente tours, et commençait à s’impatienter, quand il
+aperçut, se glissant par l’entre-bâillure de la grande porte, une tête
+éveillée et futée comme celle d’une belette explorant avant de sortir
+l’alentour de son trou.
+
+--Eh!... c’est Victor Chupin, fit-il en s’avançant, mais sortons,
+sortons...
+
+Et une fois dans la rue:
+
+--Vous tombez comme marée en carême, poursuivit-il, n, i, ni, c’est
+fini.
+
+Chupin bondit.
+
+--Alors notre affaire tient, fit-il vivement; vous savez, pour les
+funérailles. Le premier commis de notre administration est prévenu.
+
+--Diable! c’est que je ne sais si je serai le maître... Enfin, repassez
+toujours sur les trois heures.
+
+--C’est bon, on y sera, m’sieu, et vous savez... défiez-vous de la
+concurrence.
+
+Mais M. Casimir était préoccupé.
+
+--Et M. Fortunat? demanda-t-il.
+
+--Dame!... je vous l’avais dit, m’sieu, il a reçu ce qui s’appelle un
+fier coup, hier soir... V’lan sur l’œil! Mais il s’est mis des
+compresses, cette nuit, et ce matin, ça va mieux... Même il m’a chargé
+de vous dire qu’il vous attendrait de midi à une heure, où vous savez...
+
+--Je tâcherai d’y aller, quoique... Ah! si, pourtant. Je lui montrerai
+la lettre qui a causé l’attaque... Car je l’ai telle que le comte l’a
+recollée après l’avoir déchirée en menus morceaux... et j’ai même
+retrouvé sept ou huit morceaux que ni le comte, ni mademoiselle
+n’avaient su voir. C’est très-curieux, parole sacrée!
+
+Chupin le regardait d’un air d’admiration ébahie.
+
+--Mon Dieu!... fit-il, que je voudrais donc être riche, m’sieu, pour
+avoir un valet de chambre comme vous!...
+
+L’autre daigna sourire... Puis tout à coup:
+
+--A tantôt, fit-il vivement, j’aperçois là-bas Bourigeau qui ramène le
+juge de paix!
+
+
+
+
+VII
+
+
+Celui qui arrivait à l’hôtel de Chalusse réalisait d’une façon
+saisissante toutes les idées qu’éveille ce titre simple et grand de Juge
+de Paix.
+
+Il était bien tel qu’on aime à se représenter le magistrat de la famille
+et de la conciliation, l’incorruptible gardien des intérêts de l’absent,
+du petit et du faible, l’arbitre délicat et prudent des douloureux
+débats entre proches, l’homme d’expérience et de bien que dépeignait
+Thouret du haut de la tribune, le sage dont la paternelle justice se
+passe d’appareil, et que la loi autorise à donner audience au coin de
+son foyer, en sa maison, pourvu que les portes en restent ouvertes.
+
+C’était un homme qui avait dépassé la cinquantaine, maigre, assez grand,
+un peu voûté, vêtu selon une mode vieillie, mais non antique ni
+ridicule.
+
+L’expression de sa physionomie était la douceur poussée jusqu’à la
+débonnaireté. Mais on eût eu tort de s’y fier; on le comprenait à son
+regard vif et tranchant, un regard exercé à pénétrer jusqu’au fond des
+consciences pour y faire tressaillir la vérité.
+
+Du reste, comme tous les hommes accoutumés à délibérer intérieurement en
+public, il s’était fait un masque immobile. Il pouvait tout entendre et
+tout voir, tout soupçonner et tout comprendre, sans qu’un muscle de son
+visage bougeât...
+
+Et cependant les habitués de son prétoire, les agréés de ses audiences,
+son greffier même, prétendaient distinguer toutes ses impressions.
+
+Une bague ayant une fort belle pierre, que le juge portait au doigt,
+servait aux autres de baromètre...
+
+Un cas difficile, embarrassant pour sa conscience, se présentait-il? Ses
+yeux s’attachaient obstinément à sa bague. Satisfait, il la remontait et
+la faisait jouer entre la première et la seconde phalange. Mécontent, il
+tournait brusquement le chaton en dedans...
+
+Quoiqu’il en soit, il était assez imposant en sa simplicité pour
+intimider M. Casimir.
+
+Le fier valet de chambre s’inclina, dès qu’il le vit à cinq pas, et
+l’échine en cerceau, la bouche en cœur, de sa voix la plus
+obséquieuse:
+
+--C’est moi, dit-il, qui me suis permis de faire appeler M. le juge...
+
+--Ah!...
+
+Déjà le magistrat en savait sur l’hôtel de Chalusse et sur les
+événements de la veille et de la matinée, tout autant que M. Casimir
+lui-même...
+
+Le long de la route, avec une douzaine seulement de questions bénignes,
+il avait retourné comme un gant le sieur Bourigeau.
+
+--Si Monsieur veut, poursuivit M. Casimir, je puis lui expliquer...
+
+--Rien... inutile!... Conduisez-nous...
+
+Ce «nous» étonna le valet de chambre, mais il en eut l’explication au
+perron.
+
+Là, seulement, il remarqua un personnage à mine florissante et hilare,
+qui marchait dans l’ombre du juge de paix, portant sous le bras un gros
+portefeuille de chagrin noir où on lisait en lettres d’or: _Greffe_.
+
+Ce personnage était le greffier.
+
+Il paraissait d’ailleurs aussi satisfait de son emploi que de soi, et
+tout en suivant M. Casimir, il examinait d’un œil d’huissier priseur
+les splendeurs de l’hôtel de Chalusse, les mosaïques du vestibule, les
+marbres, les fresques des murailles.
+
+Peut-être supputait-il ce qu’il eût fallu d’années des appointements
+d’un greffier réunis au maigre traitement d’un juge, pour payer les
+magnificences de ce seul escalier.
+
+Sur le seuil de la chambre de M. de Chalusse, le magistrat s’arrêta.
+
+Il y avait eu du changement en l’absence de M. Casimir. D’abord le
+docteur s’était retiré. Ensuite, le lit avait été disposé en lit de
+parade, et au chevet, sur une table recouverte d’une serviette blanche,
+des bougies brûlaient dans de grands flambeaux d’argent.
+
+De plus, Mme Léon était montée chez elle, sous l’escorte de deux
+domestiques, et elle en avait descendu de l’eau bénite dans une coupe de
+porcelaine, et un rameau desséché. Elle psalmodiait les prières des
+morts, et de temps à autre s’interrompait pour tremper sa branche de
+buis dans l’eau et asperger le lit.
+
+Les deux fenêtres avaient été entr’ouvertes malgré le froid, et devant
+la cheminée, sur le marbre, on avait placé un réchaud plein de braise où
+un domestique jetait alternativement du vinaigre et du sucre en poudre,
+dont la fumée montait en épaisses spirales et emplissait la chambre.
+
+A la vue du juge de paix tout le monde s’était levé... Lui, après un
+assez long examen, se découvrit respectueusement et entra.
+
+--Pourquoi tant de monde ici? demanda-t-il.
+
+--C’est moi qui ai eu cette idée, répondit M. Casimir, parce que...
+
+--Vous êtes... défiant, interrompit le magistrat...
+
+Déjà le greffier avait tiré de sa serviette des plumes et du papier, et
+il relisait l’ordonnance rendue par le juge en son cabinet, sur la
+requête du sieur Bourigeau, et en vertu de laquelle il allait être
+procédé à l’apposition des scellés...
+
+Les yeux du juge, depuis son entrée, ne quittaient pas Mlle
+Marguerite, qui pâle, les yeux rouges, se tenait debout près de la
+cheminée.
+
+Enfin, il s’avança vers elle, et d’un ton où éclatait une pitié
+profonde:
+
+--Vous êtes Mlle Marguerite?... demanda-t-il.
+
+Elle leva sur lui son beau regard clair, plus beau à travers les larmes
+qui tremblaient à ses cils, et d’une voix altérée elle répondit: Oui,
+monsieur.
+
+--Êtes-vous parente, mademoiselle... à un degré quelconque, de M. le
+comte de Chalusse?... avez-vous quelques droits à sa succession?...
+
+--Non, monsieur...
+
+--Excusez-moi, mademoiselle, mais ces questions sont indispensables...
+Qui vous a confiée à M. de Chalusse, et à quel titre?... Votre père...
+votre mère?...
+
+--Je n’ai ni père ni mère, monsieur, je suis seule au monde!... Seule...
+
+Lentement, le perspicace regard du juge fit le tour de la chambre.
+
+--Alors... je comprends, fit-il. On aura profité de votre isolement,
+pour vous manquer... pour vous outrager, peut-être!...
+
+Toutes les têtes se baissèrent, et M. Casimir regretta de n’être pas
+resté dans la cour.
+
+Mlle Marguerite, elle, contemplait le magistrat d’un air étonné, ne
+concevant pas sa clairvoyance. Elle ignorait son entretien avec le sieur
+Bourigeau et ne savait pas qu’à travers les contes ridicules et les
+allégations mensongères du portier il avait discerné en partie la
+vérité.
+
+--J’aurai l’honneur, mademoiselle, reprit-il, de vous demander tout à
+l’heure un moment d’entretien... Mais, avant, une question encore: Le
+comte de Chalusse avait pour vous, m’a-t-on dit, l’affection la plus
+vive. Êtes-vous sûre qu’il ne se soit pas préoccupé de votre avenir?...
+Êtes-vous sûre qu’il ne laisse pas de testament?
+
+La jeune fille hocha la tête.
+
+--Il en avait fait un autrefois en ma faveur, répondit-elle... Je l’ai
+vu... il me l’a donné à lire... Mais il a été déchiré quinze jours après
+mon installation ici, et sur ma prière...
+
+Depuis un moment, Mme Léon sentait sa langue se sécher dans sa
+bouche.
+
+Aussi, triomphant de l’appréhension que lui causait le magistrat, se
+décida-t-elle à s’approcher.
+
+--Comment pouvez-vous dire cela! chère demoiselle, s’écria-t-elle. Ne
+savez-vous pas combien M. le comte, Dieu ait son âme! était un homme
+inquiet. Je parierais, voyez-vous, qu’il y a un bout de testament
+quelque part.
+
+L’œil du juge ne quittait plus le chaton de sa bague.
+
+--On peut toujours chercher avant d’apposer les scellés... Vous avez
+qualité pour me requérir... ainsi, si vous le voulez?
+
+Elle ne répondit pas.
+
+--Oh! oui... insista Mme Léon, je vous en prie, monsieur, cherchez...
+
+--Mais où serait ce testament?...
+
+--Ici, pour sûr, dans ce secrétaire, ou dans un des meubles du cabinet
+de défunt M. le comte.
+
+Le juge de paix connaissait l’histoire de la clef, mais peu importe.
+
+--Où est la clef de ce secrétaire? demanda-t-il.
+
+--Hélas!... monsieur, répondit Mlle Marguerite, je l’ai brisée hier
+soir quand on a rapporté M. de Chalusse mourant. Pourquoi?... vous devez
+le comprendre... J’espérais éviter ce qui est néanmoins arrivé... Puis,
+je savais que dans ce secrétaire se trouve une forte somme en or, et
+plus de deux millions en billets de banque et en valeurs au porteur...
+Cela tenait toute la tablette supérieure.
+
+Deux millions... là!... Tous les assistants eurent un éblouissement. Le
+greffier en laissa tomber un pâté sur son papier. Deux millions!...
+
+Évidemment le magistrat délibérait.
+
+--Hum!... murmurait-il, porte close... il y aurait peut-être lieu à
+référé... D’un autre côté, il y a certainement urgence... Ma foi!... je
+vais toujours statuer par provision.
+
+Et se décidant:
+
+--Qu’on aille quérir un serrurier, dit-il...
+
+On partit, et en attendant, il alla s’asseoir près du greffier, lui
+expliquant comment il faudrait relater l’incident au procès-verbal.
+
+Enfin, l’ouvrier parut, sa trousse de cuir pendue à l’épaule, et
+aussitôt il se mit à l’œuvre.
+
+Ce fut long, ses crochets ne mordaient pas et il parlait de scier le
+pêne, quand tout à coup il trouva le joint et l’abattant tomba...
+
+Le secrétaire était vide, il n’y avait sur la tablette que quelques
+papiers et un flacon bouché à l’émeri, aux trois-quarts plein d’une
+liqueur rouge...
+
+Le cadavre de M. de Chalusse secouant son linceul et se dressant, eût à
+peine produit une plus formidable impression...
+
+Un même frisson de peur secoua tous les gens rassemblés dans cette
+chambre...
+
+Le secrétaire était vide. Une fortune énorme avait disparu. Les mêmes
+soupçons allaient peser sur tous... Et chacun déjà se voyait arrêté,
+emprisonné, traîné devant les tribunaux...
+
+Puis, au premier moment d’effarement la colère succédant, une furieuse
+clameur s’éleva.
+
+--Un vol a été commis! criaient-ils tous ensemble. Mademoiselle a eu la
+clef à sa disposition... Il ne faut pas qu’on accuse des innocents!...
+
+Si émouvante que fût cette scène, elle n’était pas capable d’altérer
+l’impassible sang-froid du magistrat. Il en avait vu d’autres, lui qui,
+vingt fois dans sa vie, avait dû se jeter entre des héritiers, entre des
+enfants prêts à en venir aux mains devant le cadavre non encore refroidi
+de leur père...
+
+--Silence! prononça-t-il.
+
+Et comme le tumulte ne cessait pas, comme on continuait à crier:
+
+--Il faut que les voleurs se retrouvent... nous saurons bien découvrir
+le coupable...
+
+Le juge, d’une voix forte dit:
+
+--Un mot de plus et je fais évacuer la chambre.
+
+On se tut, avec un sourd grondement; mais les regards et les gestes
+avaient une éloquence à laquelle il était impossible de se méprendre.
+Tous les yeux étaient rivés sur Mlle Marguerite avec une expression
+farouche où se confondaient la haine présente et les rancunes du
+passé...
+
+Elle ne le voyait que trop, l’infortunée, mais sublime d’énergie, elle
+demeurait le front haut en face de cet orage, dédaignant de répondre à
+de si viles imputations.
+
+Mais elle avait là, près d’elle, un protecteur: le juge.
+
+--Si des valeurs ont été détournées de la succession, reprit-il, le
+coupable sera recherché et découvert... Cependant il faut s’expliquer:
+qui a dit que Mlle Marguerite a eu à sa disposition la clef du
+secrétaire?...
+
+--Moi!... répondit un valet de pied. J’étais dans la salle à manger hier
+matin, quand M. le comte la lui a remise.
+
+--Pourquoi la lui confiait-il?
+
+--Pour venir chercher cette fiole, qui est là, je la reconnais, et
+qu’elle lui a descendue.
+
+--Lui a-t-elle rendu la clef?
+
+--Oui, monsieur, en même temps que la fiole, et il l’a mise dans sa
+poche.
+
+Le magistrat désigna du doigt le flacon déposé sur la tablette.
+
+--C’est donc le comte qui l’a rapporté là, dit-il, cela ressort des
+explications. Donc, si on eût enlevé les valeurs, en faisant la
+commission, il s’en fût aperçu.
+
+Il n’y avait rien à répondre à cette objection si simple, qui était en
+même temps une éclatante justification.
+
+--Et d’ailleurs, poursuivit le juge, qui vous a révélé qu’une somme
+immense se trouvait dans le secrétaire?... Le saviez-vous?... Qui de
+vous le savait?...
+
+Personne ne répondit, et, sans paraître remarquer les regards de
+reconnaissance que lui adressait Mlle Marguerite, il dit encore d’un
+ton sévère:
+
+--Ce n’est pas une preuve d’honnêteté, que de se montrer si accessible
+que cela aux plus vagues soupçons... N’était-il pas plus simple de
+réfléchir que le défunt peut avoir changé ses valeurs de place, et
+qu’elles se retrouveront!
+
+Moins que le juge encore, le greffier avait été ému. Lui aussi, il était
+blasé, et jusqu’à l’écœurement, sur ces drames effroyables et honteux
+qui se jouent au chevet des morts. S’il avait accordé un coup d’œil
+au secrétaire, c’est qu’il lui avait paru curieux de juger en quel
+étroit espace peuvent tenir deux millions. Et aussitôt après, il s’était
+mis à supputer combien d’années il lui faudrait rester titulaire d’un
+greffe de justice de paix avant de réunir ce fantastique capital.
+
+Entendant le juge déclarer qu’il allait poursuivre la recherche du
+testament annoncé par Mme Léon, et en même temps des valeurs, il
+abandonna son calcul.
+
+--Alors, monsieur, demanda-t-il, je puis commencer ma rédaction?
+
+--Oui, répondit le juge, écrivez.
+
+Et d’une voix sans inflexions, il se mit à dicter, encore que l’autre
+n’en eût pas besoin, les formules consacrées:
+
+ «Et le 16 octobre 186..., à neuf heures du matin;
+
+ «En exécution de notre ordonnance qui précède, rendue à la requête
+ des gens au service de défunt Louis-Henri-Raymond de Durtal, comte
+ de Chalusse, dans l’intérêt des héritiers présomptifs absents et de
+ tous autres qu’il appartiendra, vu les articles 819 (Code Napoléon)
+ et 909 (Code de procédure);
+
+ «Nous, juge de paix susdit, assisté du greffier,
+
+ «Nous sommes transportés en la demeure dudit défunt, rue de
+ Courcelles, où, étant arrivés et entrés, dans une chambre à
+ coucher, éclairée sur la cour par deux fenêtres au midi, nous avons
+ trouvé le corps dudit défunt gisant sur son lit, recouvert d’un
+ drap...
+
+ «Dans cette chambre étaient présents...»
+
+Il s’interrompit, et s’adressant au greffier:
+
+--Prenez les noms de tout le monde, dit-il, ce sera long, et je vais
+pendant ce temps continuer les perquisitions.
+
+On n’avait, en effet, en vue que la tablette du secrétaire, et les
+tiroirs restaient à examiner.
+
+Dès le premier qu’il ouvrit, le juge put reconnaître l’exactitude des
+renseignements qui lui avaient été fournis par Mlle Marguerite.
+
+Il y prit connaissance de la grosse d’un acte, lequel établissait que M.
+de Chalusse avait emprunté au Crédit foncier huit cent cinquante mille
+francs. Cette somme lui avait été versée le samedi qui avait précédé sa
+mort.
+
+Au-dessous de cet acte, était un bordereau d’agent de change, signé
+Pellé, constatant que le comte avait fait vendre à la Bourse des titres
+de plusieurs sortes, rentes et actions, dont le montant s’était élevé à
+quatorze cent vingt-trois mille francs, qui lui avaient été remis
+l’avant-veille, c’est-à-dire le mardi, partie en billets de banque, et
+partie en bons sur «divers.»
+
+C’était donc une somme totale de deux millions deux cent soixante-treize
+mille francs que M. de Chalusse avait reçue depuis six jours...
+
+Dans un tiroir qu’on ouvrit ensuite, on ne découvrit rien que des titres
+de propriété, des baux et des liasses d’actions qui attestaient que la
+rumeur publique avait diminué plutôt qu’exagéré les immenses revenus du
+comte, mais qui rendaient difficile à expliquer l’emprunt qu’il avait
+contracté.
+
+Un dernier tiroir renfermait vingt-huit mille francs en rouleaux de
+pièces de vingt francs.
+
+Enfin, dans une cachette, pratiquée entre les compartiments et dont le
+magistrat sut faire jouer le secret, il trouva un paquet de lettres
+jaunies, liées par un large velours bleu, trois ou quatre bouquets
+desséchés, et un gant de femme qui avait été porté par une main d’une
+merveilleuse petitesse.
+
+C’étaient là, évidemment, les froides reliques de quelque grand amour
+éteint depuis bien des années, et le magistrat les examina un moment
+avec un soupir...
+
+Même son attention l’empêcha de remarquer le trouble de Mlle
+Marguerite... A la vue de ces souvenirs du passé du comte, soudainement
+exhumés, elle avait été près de défaillir...
+
+Cependant l’examen du secrétaire était terminé, et le greffier avait
+enregistré le nom et les prénoms de tous les domestiques.
+
+--Je vais, reprit à haute voix le juge, procéder à l’apposition des
+scellés... Mais avant je distrairai une portion de l’argent qui se
+trouve dans ce meuble, pour les dépenses de l’hôtel, jusqu’à ce que le
+tribunal ait statué. Qui s’en chargera?
+
+--Oh! pas moi... s’écria Mme Léon.
+
+--Je m’en chargerai volontiers, fit M. Casimir.
+
+--Voici donc huit mille francs, dont vous aurez à rendre compte...
+
+M. Casimir, homme prudent, vérifia les rouleaux, et quand il eut fini:
+
+--Qui donc, monsieur, demanda-t-il, s’occupera des obsèques de feu M. le
+comte?
+
+--Vous... et sans perdre une minute.
+
+Fier de son importance nouvelle, le valet de chambre se hâta de sortir,
+un peu consolé par l’idée qu’il allait déjeuner avec M. Isidore
+Fortunat, et qu’ensuite il partagerait une grasse commission avec Victor
+Chupin.
+
+Déjà le juge avait repris sa dictée:
+
+ «Et à l’instant, nous avons successivement apposé des scellés aux
+ deux bouts de bandes de rubans de fil blanc, scellés en cire rouge
+ ardente, empreints du sceau de notre justice de paix, savoir:
+
+ «DANS LA CHAMBRE SUS-DÉSIGNÉE DU DÉFUNT:
+
+ «1º Une bande de ruban couvrant l’entrée de la serrure d’un
+ secrétaire, ouvert par un serrurier requis par nous, et refermée
+ par ledit...»
+
+Et ainsi, le magistrat et son greffier poursuivaient de meuble en
+meuble, décrivant l’opération au procès-verbal, à mesure qu’elle
+s’accomplissait.
+
+De la chambre à coucher du comte, ils étaient passés dans son cabinet de
+travail.
+
+Et Mlle Marguerite et Mme Léon suivaient, et aussi les
+domestiques, étonnés d’abord, puis émus, de ces tristes et nécessaires
+formalités, glacés de voir ainsi fouillée jusqu’en ses recoins intimes
+et sacrés, l’existence de l’homme qui avait été le maître en cette
+princière demeure, et dont le corps était encore là... car ces
+perquisitions ont quelque chose de plus cruel encore que l’autopsie
+pratiquée par les chirurgiens. Le cadavre est insensible, on le sait
+bien, tandis qu’on se demande si la pensée ne palpite pas longtemps
+encore là où elle a vécu.
+
+A midi, tous les meubles avaient été fouillés où on pouvait supposer que
+M. de Chalusse avait déposé ses valeurs ou un testament, et on n’avait
+rien trouvé... rien... rien...
+
+Le magistrat, jusqu’à ce moment, avait procédé avec cette âpre
+impatience qui, pendant les longues perquisitions, gagne les esprits les
+plus froids.
+
+Il avait mis à tout bouleverser une précipitation nerveuse, résultant de
+cette conviction que les objets qu’il recherchait étaient là, à sa
+portée, sous sa main, lui crevant pour ainsi dire les yeux.
+
+Car il était plus que persuadé, il était sûr--ou sa pratique des hommes
+n’eût pas été l’expérience--il eût juré que le comte de Chalusse avait
+pris toutes les dispositions naturellement indiquées aux vieillards
+isolés, qui n’ont point de parents habiles à recueillir leur succession,
+et qui ont placé leur affection et l’intérêt de leur vie hors de la
+famille légitime...
+
+Et lorsqu’il dut s’arrêter, quand il fut à bout d’investigations, son
+geste fut celui de la colère bien plus que celui du découragement;
+l’évidence apparente n’ébranlant nullement son opinion.
+
+Aussi, restait-il immobile, l’œil arrêté sur le chaton de sa bague,
+comme s’il en eût attendu quelque miraculeuse inspiration, lui révélant
+le secret d’une cache ignorée de tous.
+
+--Car le comte n’est ici coupable que de trop de précautions,
+grommelait-il entre haut et bas, j’en mettrais un doigt au feu... Cela
+se voit souvent et était dans la nature de l’homme, d’après ce que j’en
+sais...
+
+Mme Léon leva les bras au ciel.
+
+--Ah! oui, c’était bien dans sa nature, approuva-t-elle. Jamais, du
+grand jamais il ne se vit personne de si méfiant sous le soleil... non
+pour l’argent, grand Dieu!... car il en laissait traîner partout, mais
+pour les papiers... Il tenait les siens sous trois tours de clef, comme
+s’il eût craint qu’il ne s’en évaporât quelque secret terrible...
+c’était une manie. Dès qu’il avait seulement une lettre à écrire, il se
+barricadait comme pour commettre un crime... Que de fois je l’ai vu, moi
+qui vous parle, que de fois...
+
+Le reste expira dans son gosier, encore qu’elle restât béante, l’œil
+écarquillé, toute abasourdie, comme une personne qui a failli mettre le
+pied dans quelque grand trou...
+
+Un mot de plus, et tout doucement, sans s’en apercevoir, elle allait
+confesser une de ses manies les plus chères, qui était d’écouter et de
+regarder aux serrures des portes qui lui étaient fermées...
+
+Du moins crut-elle que cette légère intempérance d’une langue trop
+prompte, avait échappé au juge de paix.
+
+Il ne paraissait s’inquiéter que de Mlle Marguerite, laquelle, en
+apparence, sinon en réalité, avait repris cette réserve un peu froide et
+la résignation attristée qui lui étaient habituelles.
+
+--Vous le voyez, mademoiselle, lui disait-il, j’ai fait tout ce qui
+était en mon pouvoir... Désormais, il faut nous en remettre au hasard
+des perquisitions et de l’inventaire... Qui sait quelles surprises nous
+réserve l’exploration de cet immense hôtel, dont nous n’avons encore
+visité que trois pièces.
+
+Elle secoua la tête d’un geste doux.
+
+--Je n’aurai jamais assez de reconnaissance, monsieur, répondit-elle,
+pour le service immense que vous venez de me rendre, en anéantissant une
+infâme accusation... Mais pour ce qui est du reste, je n’ai jamais rien
+attendu... et je n’attends rien.
+
+Ce qu’elle disait, elle le pensait; son accent le disait si bien, que
+le magistrat en fut surpris et un peu troublé.
+
+--Allons, allons!... jeune fille, prononça-t-il avec une bonhomie
+paternelle dont il n’abusait guère, il ne faut pas comme cela jeter le
+manche après la cognée... A moins toutefois--et il la fixait--que vous
+n’ayez pour parler comme vous le faites, certaines raisons qui... Mais
+il suffit, me voilà libre pour une heure, et nous allons causer comme un
+père et une fille.
+
+Sur ces mots, le greffier se dressa.
+
+Depuis un moment déjà un nuage était descendu sur sa figure joviale, et
+il agitait impatiemment un gros trousseau de clefs--car la clef de
+chaque serrure, à l’apposition des scellés, est confiée au greffier, à
+charge par lui de la représenter lors de la levée desdits scellés.
+
+--Je vous entends, fit le juge. Votre estomac, moins complaisant que le
+mien, ne se contente pas, jusqu’à l’heure du dîner, d’une tasse de
+chocolat... Allez déjeuner et passez au greffe en y allant; à votre
+retour vous me trouverez ici... Vous pouvez clore la vacation et faire
+signer.
+
+Elle était toute close, et, pressé par la faim, le greffier se mit à en
+bredouiller la formule si rapidement, que bien habile on eût été de
+comprendre ce qu’il disait:
+
+ «Et il a été vaqué, tant à la rédaction de l’intitulé du présent
+ procès-verbal qu’à l’inventaire des objets en évidence et à
+ l’apposition des scellés, comme il est décrit ci-dessus, de neuf
+ heures du matin jusqu’à midi, par simple vacation...»
+
+Puis il appela tous les noms qu’il avait inscrits à l’intitulé, et
+chacun des domestiques s’avança à son tour, signa son nom ou fit sa
+croix et se retira...
+
+Mme Léon elle-même comprit bien à la physionomie du juge, qu’on la
+ferait sortir, elle aussi, et elle en prenait son parti à regret, quand
+Mlle Marguerite l’arrêta en lui demandant:
+
+--Vous êtes bien sûre qu’il n’est rien venu pour moi, aujourd’hui?
+
+--Rien, mademoiselle, je suis descendue en personne m’en assurer chez le
+concierge.
+
+--Vous avez bien mis ma lettre à la poste, hier soir?
+
+--Oh!... chère demoiselle, pouvez-vous en douter...
+
+La jeune fille étouffa un soupir, et plus vivement, ce qui signifiait le
+congé:
+
+--Il faut faire prier M. de Fondège de venir, dit-elle.
+
+--Le général?
+
+--Oui.
+
+--Je vais envoyer chez lui à l’instant, fit la femme de charge.
+
+Et elle sortit refermant la porte avec une visible humeur.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Enfin le juge de paix et Mlle Marguerite se trouvaient seuls dans le
+cabinet de travail de M. de Chalusse.
+
+Cette pièce, que le comte, en son vivant, affectionnait entre toutes,
+était magnifique et sombre, avec ses hautes tentures et ses meubles de
+bois noir ouvragés de fer.
+
+Mais en ce moment elle empruntait aux circonstances quelque chose de
+solennel et de lugubre. On se sentait froid à voir tous ces papiers
+bouleversés sur le bureau, et ces bandes de ruban de fil blanc
+appliquées devant toutes les serrures, sur les bahuts, sur les
+bibliothèques et jusque sur les placards.
+
+Le magistrat s’était assis dans le fauteuil de M. de Chalusse, à demi
+retourné vers le centre de la pièce, et la jeune fille avait pris place
+sur une chaise à haut dossier sculpté, la tête en pleine lumière.
+
+Pendant un bon moment, ils restèrent en face l’un de l’autre,
+silencieux.
+
+Le juge préparait ce qu’il avait à demander. Ayant compris la réserve
+presque sauvage de Mlle Marguerite, il réfléchissait que s’il
+effarouchait ce caractère si fier, il n’en tirerait rien et par suite ne
+pourrait la servir comme il le souhaitait.
+
+Et il le souhaitait presque passionnément, se sentant attiré vers elle
+par une inexplicable sympathie, où il y avait à la fois, bien qu’il ne
+la connût que depuis quelques heures, de l’estime, du respect et de
+l’admiration.
+
+Cependant il fallait commencer.
+
+--Mademoiselle, dit-il, je me suis abstenu de vous questionner devant
+vos gens... et si en ce moment je me permets de le faire, c’est,
+sachez-le bien, sans qualité, et vous êtes libre de ne pas me
+répondre... Mais vous êtes jeune, et je suis un vieillard; mais mon
+devoir, quand mon cœur ne m’y porterait pas, est de vous offrir
+l’appui de mon expérience...
+
+--Parlez, monsieur... interrompit la jeune fille; je répondrai
+franchement à vos questions... ou je me tairai.
+
+--Je reprends donc, fit-il. On m’a affirmé que M. de Chalusse n’a aucun
+parent à quelque degré que ce soit... Est-ce exact?
+
+--En effet, oui, monsieur... Mais j’ai aussi entendu dire à M. le comte,
+qu’une sœur à lui, Mlle Hermine de Chalusse, s’est enfuie de la
+maison paternelle, quand elle avait mon âge, il y a de cela vingt-cinq
+ou trente ans... et jamais elle n’a reçu la part qui lui revenait dans
+l’énorme fortune de ses parents...
+
+--Et cette sœur n’a jamais donné signe de vie?...
+
+--Jamais!... Quoique cependant... tenez, monsieur je vous ai promis,
+d’être franche... Cette lettre reçue hier par M. de Chalusse, qui a
+déterminé sa mort... Eh bien! j’ai le pressentiment qu’elle venait de
+cette sœur... Elle ne peut avoir été écrite que par elle ou... par
+cette autre... personne dont vous avez trouvé des lettres... et des
+souvenirs... dans la cachette du secrétaire...
+
+--Et... cette personne... d’après vous... qui serait-elle?
+
+La jeune fille ne répondant pas, le juge n’insista pas et continua.
+
+--Mais vous, mon enfant, qui êtes-vous?...
+
+Elle eut un geste de douloureuse résignation, et d’une voix troublée:
+
+--Je l’ignore, monsieur... répondit-elle. Peut-être suis-je la fille de
+M. de Chalusse. Je mentirais si je disais que telle n’est pas ma
+conviction. Oui, je le crois, mais je n’ai jamais eu une certitude...
+Tour à tour, selon les circonstances, j’ai cru, puis j’ai douté... Par
+certains jours, je me disais, «oui, oui!»... et j’avais envie de me
+jeter à son cou... D’autres fois, je m’écriais: «non, ce n’est pas
+possible!»... et je le haïssais presque... D’ailleurs, pas un mot de
+lui, pas un mot positif, au moins... Lorsque je l’ai vu pour la première
+fois, il y a six ans, à la façon dont il m’avait défendu de l’appeler
+«mon père,» j’ai compris qu’il ne me répondrait jamais...
+
+S’il est un homme au monde inaccessible au ridicule prurit d’une puérile
+curiosité, c’est assurément celui que sa profession condamne à détailler
+les heures de sa vie au profit de son prochain.
+
+Tel le magistrat; rivé à son fauteuil, et contraint d’écouter à la
+journée les doléances de famille, les clabaudages du voisin, les
+plaintes, les accusations, les récriminations bêtes, les plus ignobles
+calomnies, des histoires stupides jusqu’à la nausée, enfin
+l’interminable et écœurante antienne des intérêts rivaux...
+
+Et cependant, à entendre Mlle Marguerite, cette jeune fille dont
+l’étrangeté l’avait saisi, le vieux juge de paix éprouvait cette
+inquiétude qu’on ressent en face d’un problème...
+
+--Laissez-moi croire, lui dit-il, que beaucoup de circonstances
+décisives ont échappé à votre inexpérience et qu’à votre place...
+
+Elle l’interrompit du geste, et tristement:
+
+--Vous vous trompez, monsieur, fit-elle; je ne suis pas
+inexpérimentée...
+
+Lui ne put s’empêcher de sourire de cette prétention...
+
+--Pauvre jeune fille, prononça-t-il, quel âge avez-vous... dix-huit
+ans?...
+
+Elle secoua la tête:
+
+--De par l’acte douteux qui a enregistré ma naissance, répondit-elle, je
+n’ai que dix-huit ans, c’est vrai!... Mais par les souffrances endurées,
+peut-être suis-je plus vieille que vous, monsieur, qui avez des cheveux
+blancs... Les misérables ne sont jamais jeunes; ils ont l’âge du
+malheur... Et si par expérience vous entendez le découragement, la
+connaissance du bien et du mal, le mépris de tout et de tous, mon
+expérience à moi, jeune fille, vaut la vôtre...
+
+Elle s’arrêta, hésitant, puis tout à coup prenant un parti:
+
+--Mais à quoi bon attendre vos questions, monsieur?... s’écria-t-elle.
+Cela n’est ni sincère ni digne. Est-ce que vous sauriez jamais!... Qui
+réclame un conseil doit avant la franchise... Je vous parlerai comme si
+j’étais seule en face de moi-même. Vous saurez ce que personne n’a su...
+personne, pas même lui... Pascal. J’ai un passé, moi que vous avez
+trouvée entourée d’un luxe royal, passé de misère... Mais je n’ai rien à
+cacher, et si j’ai à rougir, c’est des autres, et non de moi!...
+
+Peut-être cédait-elle à un besoin d’expansion trop fort après des années
+de contrainte? Peut-être n’était-elle plus sûre d’elle-même et
+voulait-elle un autre témoignage que celui de sa seule conscience, à un
+moment où un abîme s’ouvrait dans sa vie, pareil à ces précipices
+insondables que creusent les grandes convulsions de la nature...
+
+Trop hors d’elle-même pour apercevoir la stupeur du juge, ou entendre
+les paroles qu’il balbutiait, elle se leva, passant la main sur son
+front, comme pour bien rassembler ses souvenirs, et d’une voix brève,
+elle dit:
+
+--Les premières sensations dont je me souvienne s’éveillèrent dans une
+cour étroite entourée de grands murs sans fenêtres, noirs, froids, et si
+hauts qu’à peine on en distinguait le faîte...
+
+Le soleil y venait l’été, vers midi, dans un angle où il y avait un banc
+de pierre; l’hiver, jamais...
+
+Il y avait au milieu cinq ou six petits arbres, grêles, rongés par la
+mousse, qui donnaient bien chacun une douzaine de feuilles jaunes au
+printemps...
+
+Dans cette cour, nous étions une trentaine de petites filles, de trois à
+huit ans, toutes vêtues pareillement d’une robe brune, avec un petit
+mouchoir bleu en pointe sur les épaules. Nous portions un bonnet bleu
+les jours de semaine, blanc le dimanche, des bas de laine, d’épais
+souliers, et autour du cou un étroit ruban noir où pendait une large
+croix d’étain...
+
+Autour de nous circulaient, silencieuses et mornes, des bonnes sœurs,
+les mains croisées dans leurs larges manches, blêmes sous leurs coiffes,
+avec leurs gros chapelets de buis chargés de médailles de cuivre, qui
+sonnaient quand elles marchaient comme des chaînes de prisonniers...
+
+Sur tous les visages, la même expression était peinte: une résignation
+banale, une inaltérable douceur, une patience à toute épreuve...
+
+Il en était de méchantes cependant, dont les yeux avaient des éclairs
+jaunes, et qui passaient sur nous leurs colères aiguës et froides...
+
+Mais il en était une toute jeune et toute blonde, qui avait l’air si
+triste et si bon, que moi, dont l’intelligence s’éveillait à peine, je
+comprenais qu’il y avait dans sa vie quelque grand malheur.
+
+Souvent, aux heures de récréation, elle me prenait sur ses genoux et me
+serrait entre ses bras avec une tendresse convulsive, en répétant:
+
+--Chère petite!... chère petite!...
+
+Quelquefois ses embrassements me faisaient mal, mais je me gardais d’en
+rien laisser paraître, tant j’avais peur de l’affliger davantage... Et
+même, au dedans de moi, j’étais contente et fière de souffrir par elle
+et pour elle...
+
+Pauvre sœur!... Je lui ai dû les seules heures heureuses de ma
+première enfance... On l’appelait la sœur Calliste... Je ne sais ce
+qu’elle est devenue... Souvent j’ai pensé à elle, quand je me sentais à
+bout de courage... Et aujourd’hui encore, je ne saurais prononcer son
+nom sans pleurer...
+
+Elle pleurait en effet, et de grosses larmes roulaient le long de ses
+joues, qu’elle ne songeait pas à essuyer.
+
+Il lui fallut un effort pour continuer:
+
+--Vous avez déjà compris, monsieur, ce que je ne m’expliquai, moi, que
+bien plus tard...
+
+J’étais dans un hospice d’enfants trouvés... enfant trouvée moi-même.
+
+Je ne puis dire que rien nous y manquât, et il y aurait ingratitude à ne
+pas reconnaître que les bonnes sœurs ont le génie de la charité...
+Mais hélas!... le cœur de chacune d’elles n’avait qu’une somme de
+tendresse à répartir entre trente pauvres petites filles, les parts
+étaient bien petites, les caresses les mêmes pour toutes, et moi
+j’aurais voulu être aimée autrement que toutes les autres, avec des mots
+et des caresses pour moi seule.
+
+Nous couchions dans un dortoir bien propre, dans des lits bien blancs
+avec de petits rideaux de cotonnade... au milieu du dortoir, il y avait
+une bonne vierge qui semblait nous sourire à toutes... L’hiver, nous
+avions du feu. Nos vêtements étaient chauds et soignés, notre nourriture
+était bonne. On nous montrait à lire, à écrire, la couture et la
+broderie.
+
+Il y avait des récréations entre tous les exercices, on récompensait
+celles qui avaient été studieuses et sages, et, deux fois par semaine,
+on nous menait promener le long des rues à la campagne...
+
+C’est dans une de ces promenades que je sus des gens qui passaient qui
+nous étions et comment on nous appelle dans le peuple...
+
+L’après-midi, parfois, il venait des femmes en grande toilette, avec
+leurs enfants rayonnants de santé et de bonheur... Les bonnes sœurs
+nous apprenaient que c’étaient des «dames pieuses» ou des «âmes
+charitables» qu’il fallait aimer et respecter, et que nous ne devions
+pas oublier dans nos prières. Elles nous distribuaient des jouets et des
+gâteaux.
+
+D’autres fois, arrivaient des ecclésiastiques et d’autres messieurs
+très-graves, dont l’extérieur sévère nous faisait peur...
+
+Ils regardaient partout, s’informaient de tout, s’assuraient que chaque
+chose était à sa place, et même quelques-uns goûtaient notre soupe...
+
+Toujours ils étaient satisfaits, et Madame la supérieure les
+reconduisait avec force révérences, en répétant:
+
+--Nous les aimons tant!... ces pauvres petites!...
+
+Et ces messieurs disaient:
+
+--Oui, oui, ma chère sœur, elles sont très-heureuses.
+
+Et ils avaient raison. Les enfants des pauvres ouvriers subissent des
+privations que nous ne subissions pas, nous, et il leur arrive de souper
+de pain sec... Mais ce pain sec, c’est la mère qui le donne avec un
+baiser.
+
+Oppressé par un insupportable malaise, le juge de paix ne trouvait pas
+une syllabe pour rendre ses impressions... D’ailleurs, Mlle
+Marguerite ne lui en eût pas laissé le moment, tant les souvenirs qui se
+représentaient à sa pensée lui faisaient la parole rapide.
+
+Cependant, à ce nom de «mère,» le magistrat pensait que la jeune fille
+allait s’attendrir...
+
+Il se trompait. Sa voix devint plus sèche, au contraire, et il s’alluma
+dans ses yeux comme un éclair de colère.
+
+--J’ai souffert extraordinairement dans cet hôpital, reprit-elle.
+
+La sœur Calliste était partie, et tout ce qui m’entourait me glaçait
+ou me froissait...
+
+Je n’avais que quelques bonnes heures à moi, le dimanche, pendant les
+offices de la paroisse où on nous conduisait.
+
+Quand le grand orgue ronflait, et que, dans le lointain du chœur,
+autour de l’autel resplendissant de lumière, s’agitaient les prêtres en
+étoles d’or, je clignais des yeux pour me donner des éblouissements...
+J’y réussissais... Et alors, il me semblait que je m’échappais de
+moi-même, et que, sur les nuages d’encens, je montais vers ce beau pays
+du ciel dont nous parlaient les sœurs, et où il y a, nous
+disaient-elles, des mères pour toutes les petites filles...
+
+Mlle Marguerite se recueillit quelques secondes, comme si elle eût
+reculé devant l’expression de sa pensée.
+
+Puis se décidant:
+
+--Oui, répéta-t-elle, j’ai été extraordinairement malheureuse aux
+Enfants-Trouvés... Presque toutes mes petites camarades étaient
+chétives, étiolées, blêmes, rongées de toutes sortes de maladies, comme
+s’il n’y eût pas eu assez pour leur malheur ici-bas de l’abandon de
+leurs parents...
+
+Eh bien! monsieur, il faut que je l’avoue à ma honte, ces petites
+infortunées m’inspiraient une insurmontable répugnance, un dégoût qui
+allait jusqu’à l’aversion.
+
+J’aurais mieux aimé appuyer mes lèvres sur un feu rouge que sur le front
+de la plupart d’entre elles...
+
+Je ne raisonnais pas cela, hélas! je n’avais que huit ou neuf ans, mais
+je le sentais avec une vivacité douloureuse...
+
+Les autres s’en étaient aperçues, et pour se venger, elles m’appelaient
+«la dame,» ironiquement, et me laissaient à l’écart. Souvent aussi,
+pendant les récréations, quand les bonnes sœurs avaient le dos
+tourné, elles me battaient, m’égratignaient le visage ou déchiraient mes
+vêtements...
+
+J’endurais ces traitements sans me plaindre, ayant comme la conscience
+que je les méritais...
+
+Que de réprimandes, cependant, elles m’ont valu ces déchirures!... Que
+de fois j’ai été mise au pain sec après avoir été bien grondée, bien
+appelée «petite sans soin» ou «méchante brise fer»...
+
+Mais comme j’étais soigneuse, en définitive, studieuse et appliquée,
+comme j’étais plus intelligente que les autres, les bonnes sœurs
+m’aimaient assez. Elles disaient que je serais «un bon sujet,» et qu’on
+me trouverait une place avantageuse avec des bourgeois pieux et riches,
+de ceux qui composent la clientèle des maisons religieuses...
+
+Elles ne me reprochaient que d’être sournoise...
+
+Je ne l’étais pas, cependant, mais triste et résignée. Tout m’avait
+tellement heurtée et meurtrie autour de moi, que je m’étais repliée sur
+moi-même, concentrée, et qu’en dedans de moi je faisais comme un
+sanctuaire inviolable pour mes pensées et mes inspirations... Peut-être
+avais-je un mauvais naturel...
+
+Souvent je me le suis demandé dans toute la sincérité de mon âme. Je
+n’ai pu me répondre, parce qu’on ne saurait être bon juge dans sa propre
+cause...
+
+Ce qui est sûr, c’est que toutes les actions qui laissent dans la vie
+des jeunes filles une traînée lumineuse, ne me rappellent à moi que
+tourments et misères, luttes désespérées, humiliations dévorées avec
+rage.
+
+J’ai failli ne pas faire ma première communion parce que je ne voulais
+pas porter une certaine robe dont une «dame bienfaitrice» avait fait
+cadeau à la communauté, et qui venait, je l’avais entendu dire, d’une
+petite fille de mon âge, qui était morte de la poitrine...
+
+Mettre cette robe pour m’approcher de la sainte table, me révoltait et
+m’épouvantait, comme si on m’eût condamnée à me draper dans un suaire...
+
+Et cependant c’était la plus belle de toutes, en mousseline, avec des
+broderies au bas; elle avait été ardemment convoitée et m’avait été
+adjugée à titre de récompense...
+
+Et moi, je n’osais avouer les motifs de mon insurmontable répugnance...
+qui les eût compris!... Je n’étais que trop accusée déjà de délicatesses
+et de fiertés ridicules dans mon humble position.
+
+Tout cet orage se passa en moi... j’avais douze ans... ou de moi au
+vieux prêtre qui nous confessait. A lui, j’osai tout avouer, et lui, du
+moins, vieillard, mais homme, sut me comprendre et ne me fit pas de
+reproches...
+
+--Vous porterez cette robe, mon enfant, me dit-il, parce qu’il faut que
+votre orgueil soit brisé. Allez... je ne vous imposerai pas d’autre
+pénitence.
+
+Et j’obéis, glacée d’une superstitieuse terreur, car il me semblait que
+ce devait être là un épouvantable présage, qui toujours, toute ma vie,
+me porterait malheur...
+
+Et je communiai avec la belle robe brodée de la morte.
+
+ * * * * *
+
+Depuis vingt-cinq ans qu’il rendait la justice, le juge avait recueilli
+bien des aveux, arrachés par la nécessité ou la douleur.
+
+Mais jamais il n’avait été remué comme il l’était en ce moment, par des
+accents où vibrait la vérité de la vie vécue et soufferte...
+
+Ce n’était plus pour lui, pour ainsi dire, que parlait cette jeune
+fille, mais pour elle-même, montrant son âme tout entière jusqu’en ses
+plus intimes replis, comme l’Océan qui s’entr’ouvre aux jours de
+tempête, laissant voir jusqu’aux algues de ses abîmes...
+
+Cependant elle poursuivait:
+
+--Le temps des communions passa, puis celui de la confirmation, et nos
+journées reprirent leur morne monotonie, toujours entremêlées aux mêmes
+heures des mêmes lectures pieuses et des mêmes séances de travail.
+
+Il me semblait que j’étouffais, dans cette atmosphère froide, que l’air
+manquait à mes poumons, et je me disais que tout était préférable à
+cette apparence de vie, qui n’était pas la vie...
+
+Je songeais à parler de cette «bonne place» dont il avait été question
+pour moi, autrefois, quand un matin on me fit demander à l’économat.
+
+Nous l’appelions «le bureau,» et c’était pour nous un endroit plein
+d’effroi et de mystère.
+
+Là, hiver comme été, du matin au soir, dans une grande pièce carrelée,
+on voyait un monsieur blême, gras et sale, avec des lunettes foncées, la
+tête couverte d’une calotte de soie noire, qui écrivait derrière une
+petite grille à rideaux verts.
+
+Là, étaient rangés des registres où nous étions toutes inscrites et
+décrites, et des cartons renfermant les objets trouvés sur nous,
+soigneusement conservés pour aider à notre reconnaissance.
+
+Je me rendis à ce bureau le cœur palpitant.
+
+J’y trouvai, outre le monsieur blême, Mme la supérieure, un petit
+homme malingre à l’œil méchant, et une grosse commère à l’air commun
+et bon.
+
+A l’instant, Mme la supérieure m’apprit que j’étais en présence de M.
+et de Mme Greloux, relieurs, lesquels ayant besoin de deux apprenties
+venaient les chercher à l’hospice. On me demandait si je voulais être
+une de ces deux...
+
+Ah!... monsieur, je crus voir les cieux s’entr’ouvrir, et hardiment je
+répondis:
+
+--Oui!...
+
+Aussitôt le monsieur à calotte de soie sortit de derrière son grillage
+pour m’expliquer longuement mes obligations et mes devoirs, insistant et
+revenant sur tout ce que j’aurais à faire pour reconnaître, moi,
+misérable enfant trouvée, élevée par la charité publique, la générosité
+de ce bon monsieur et de cette bonne dame qui voulaient bien se charger
+de moi et m’employer dans leur atelier.
+
+Je ne discernais pas clairement, je l’avoue, cette grande générosité
+qu’on m’exaltait, ni les raisons d’une reconnaissance anticipée.
+
+N’importe! A toutes les conditions qui m’étaient posées, je répondais de
+si grand cœur: «oui, oui, oui!...» que la femme du relieur en parut
+toute réjouie.
+
+--On voit que la petite aura du goût pour la partie... dit-elle.
+
+Alors, Mme la supérieure se mit à détailler longuement à cette femme
+les obligations que, de son côté, elle contractait, répétant à satiété
+que j’étais un des meilleurs sujets de l’hospice, pieuse, obéissante,
+attentive, point bavarde, lisant et écrivant dans la perfection, et
+sachant broder et coudre comme on ne coud et brode que dans les
+communautés religieuses.
+
+Elle lui fit jurer de me surveiller comme sa propre fille, de ne jamais
+me laisser seule, de me conduire aux offices, et de m’accorder de temps
+en temps le dimanche une après-midi, pour venir à l’hospice.
+
+Le monsieur à lunettes, de son côté, rappelait au relieur les devoirs
+des patrons envers leurs apprentis. Et même, dans un casier, derrière
+lui, il prit un gros livre où il se mit à lire des passages que
+j’écoutais sans les comprendre, encore bien que je fusse sûre que
+c’était du français.
+
+Enfin, le relieur et sa femme disant: _Amen_, à tout, le monsieur blême
+rédigea un acte sur une feuille de papier timbré, et ils signèrent les
+uns et les autres; Madame, la supérieure signa, et moi de même...
+
+J’appartenais à un patron!...
+
+Elle s’arrêta... Là finissait sa première enfance...
+
+Mais presque aussitôt:
+
+--Je n’ai pas gardé mauvais souvenir de ces gens-là, reprit-elle...
+
+Ils étaient peu aisés, âpres au gain et au travail, et s’épuisaient à
+soutenir un fils au-dessus de leur condition... Ce fils ne les aimait
+pas, et pour cela, je les plaignais...
+
+L’homme était bilieux et triste, la femme violente comme la flamme...
+
+Entre cette perpétuelle colère de l’une et l’aigreur de l’autre, les
+apprenties avaient souvent à souffrir...
+
+Heureusement, entre les tempêtes de Mme Greloux, il y avait parfois
+des éclaircies...
+
+Après nous avoir battues pour rien, elle nous disait sans plus de
+raison:
+
+--Allons!... approche ton museau que je l’embrasse... et ne pleurniche
+plus... V’là quat’ sous pour avoir de la galette.
+
+Le juge de paix tressauta sur son fauteuil.
+
+Était-ce bien Mlle Marguerite qui parlait, cette jeune fille au
+maintien de reine, dont la voix harmonieuse et pleine avait les pures
+sonorités du cristal!...
+
+C’était à en douter, tant elle rendait bien et avec une désespérante
+justesse d’intonation le verbe coloré de ces braves et rudes commères
+qui s’enrichissent et engraissent aux alentours du marché du Temple,
+entre la rue Saint-Denis et la rue Saint-Louis, au Marais...
+
+C’est qu’en ce moment elle revivait son passé, elle retrouvait entières
+et exactes ses sensations d’autrefois, et elle avait encore dans
+l’oreille, pour ainsi dire, la phrase et la voix de la femme du
+relieur.
+
+Elle ne remarqua d’ailleurs pas le sursaut du vieux juge.
+
+--J’étais hors de l’hospice, continua-t-elle, et pour moi c’était tout.
+
+Il me semblait qu’une vie nouvelle allait commencer, toute différente de
+l’ancienne, qui n’en aurait ni les amertumes ni les dégoûts.
+
+Je me disais que près de ces ouvriers laborieux et honnêtes, je
+rencontrerais, à défaut d’une famille, une affection moins banale que
+celle de la maison des enfants trouvés? Et pour gagner leur amitié, pour
+m’en rendre digne, il n’était rien qui me parût au-dessus de mes forces
+et de ma bonne volonté.
+
+Eux, sans doute, démêlèrent mes sentiments, et tout naturellement,
+peut-être sans en avoir conscience, ils en abusèrent avec le plus
+effroyable égoïsme... Je ne leur en veux point.
+
+J’étais entrée chez eux à de certaines conditions, pour apprendre un
+état, ils firent de moi peu à peu leur servante... c’était une notable
+économie.
+
+Ce que tout d’abord j’avais fait par complaisance, devint insensiblement
+ma tâche quotidienne, impérieusement exigée.
+
+Levée la première, je devais avoir tout mis en ordre dans la maison,
+quand les autres arrivaient, les yeux encore gonflés de sommeil...
+
+Il est vrai que mes patrons me récompensaient à leur manière.
+
+Ils m’emmenaient à la campagne le dimanche, pour me reposer,
+disaient-ils, de mes fatigues de la semaine...
+
+Et je les suivais, le long de la route de Saint-Mandé, dans la
+poussière, sous le plein soleil, haletante, en sueur, portant sur
+l’épaule les parapluies en cas d’orage, chargée à rompre d’un panier de
+provisions qu’on mangeait sur l’herbe, dans le bois, et dont on
+m’abandonnait les reliefs.
+
+Le frère de ma patronne, assez souvent, était de ces parties, et son nom
+serait resté dans ma mémoire, même sans sa singularité: il se nommait
+Vantrasson.
+
+C’était un homme très-grand et très-robuste, dont les yeux me faisaient
+trembler quand il me regardait en frisant sa grosse moustache.
+
+Il était militaire, incroyablement fier de son uniforme, insolent, grand
+parleur et toujours enchanté de soi: il devait se supposer irrésistible.
+
+C’est de la bouche de cet homme que j’entendis le premier mot...
+grossier qui offensa mon ignorance... Ce ne devait pas être le dernier.
+
+Il avait déclaré que «la gamine» lui plaisait, et je fus obligée de me
+plaindre à Mme Greloux des obsessions de son frère. Elle se moqua de
+moi en disant:
+
+--Bast! il fait son métier de joli garçon!
+
+Oui, voilà ce que ma patronne me répondit:
+
+Et c’était une honnête femme, cependant, une épouse dévouée, une bonne
+mère... Ah! si elle eût eu une fille!... Mais pour une pauvre apprentie
+sans père ni mère, il n’est pas besoin de tant de façons!
+
+Elle avait fait de belles promesses à Mme la supérieure, mais elle
+s’en croyait quitte avec quelques phrases banales.
+
+--Et enfin, ajoutait-elle toujours, tant pis pour celles qui se laissent
+attraper.
+
+Heureusement, j’avais pour me garder ce même orgueil que si souvent on
+m’avait reproché. Ma condition était bien humble, mais mon cœur était
+haut... Et déjà ma personne me semblait sacrée comme un autel...
+
+Il fut une grâce de Dieu, cet orgueil, car je lui dus de ne pas même
+être tentée, quand autour de moi j’en voyais tant d’autres succomber...
+
+Je logeais, avec les autres apprenties, hors de l’appartement des
+patrons, sous les combles, dans une mansarde... C’est-à-dire que la
+journée finie, l’atelier fermé, nous étions libres, abandonnées à nos
+seuls instincts, livrées aux plus pernicieuses influences et aux plus
+détestables inspirations...
+
+Et ce n’étaient ni les conseils ni les exemples mauvais qui manquaient.
+
+Les ouvrières, à l’atelier, ne se gênaient pas devant nous. C’était à
+qui d’entre elles éblouirait «les gamines» par les plus merveilleux
+récits.
+
+Ce n’était pas méchanceté de leur part, ni calcul, mais absence complète
+de sens moral, et parfois forfanterie pure.
+
+Et jamais elles n’en avaient fini de nous énumérer ce qui, selon elles,
+faisait le bonheur de la vie: les parties fines au restaurant, les
+promenades sur l’eau à Joinville-le-Pont, les bals masqués au
+Montparnasse ou à l’Élysée-Montmartre.
+
+Ah! l’expérience vient vite dans les ateliers!...
+
+Il y en avait qui, parties la veille avec une robe en loques et des
+souliers percés, arrivaient le lendemain avec des toilettes superbes,
+annonçant qu’on pouvait les remplacer, qu’elles n’étaient plus faites
+pour travailler, qu’elles allaient devenir des dames... Elles
+disparaissaient radieuses, mais souvent le mois n’était pas écoulé qu’on
+les voyait revenir maigres, affamées, éteintes, sollicitant humblement
+un peu d’ouvrage.
+
+Elle se tut, écrasée sous le poids de ses souvenirs au point d’en perdre
+la conscience de la situation présente.
+
+Et le juge de paix, lui aussi, gardait le silence, n’osant
+l’interroger...
+
+A quoi bon, d’ailleurs...
+
+Que lui eût-elle appris des misères des pauvres petites ouvrières qu’il
+ne connût aussi bien qu’elle?... S’il avait à s’étonner d’une chose,
+c’est que cette belle jeune fille qui était là devant lui, abandonnée,
+délaissée, eût trouvé en elle assez d’énergie pour échapper à tous les
+dangers...
+
+Cependant, Mlle Marguerite ne tarda pas à se redresser, secouant la
+torpeur qui l’envahissait...
+
+--Je ne dois pas grandir mes mérites, monsieur, reprit-elle; outre
+l’orgueil, j’avais pour me soutenir un but auquel je m’étais attachée
+avec la ténacité du désespoir...
+
+Je voulais devenir la première de mon état, ayant reconnu que les
+ouvrières qui excellent sont toujours employées et chèrement payées.
+
+Aussi, tout en restant la servante, je trouvais le temps d’apprendre
+assez vite et assez pour étonner mon patron lui-même.
+
+Je savais que j’arriverais à gagner entre cinq et six francs par jour,
+et avec cela, je m’arrangeais dans l’avenir une existence dont les
+perspectives effaçaient ce que le présent avait parfois de trop
+intolérable.
+
+Pendant le dernier hiver que je passai chez mes patrons, les commandes
+furent si nombreuses et si pressantes qu’ils renoncèrent à prendre même
+un jour de repos par semaine. A peine, deux fois par mois,
+consentaient-ils à m’accorder une heure pour courir à l’hospice rendre
+visite aux sœurs qui m’avaient élevée.
+
+Je n’avais jamais failli à ce devoir, mais sur la fin il était devenu ma
+plus vive jouissance.
+
+C’est que mon patron n’avait pu se dispenser de me payer un peu le
+surcroît de travail qu’il m’imposait. Je disposais de quelques francs
+toutes les semaines, et je les portais aux pauvres petites filles de
+l’hospice. Après avoir vécu toute ma vie de la charité publique, je
+faisais l’aumône à mon tour, je donnais, et cette pensée où se délectait
+ma vanité me grandissait à mes yeux...
+
+Enfin, j’allais avoir quinze ans, et j’entrevoyais le terme de mon
+apprentissage, quand par une belle journée du mois de mars, pendant que
+je vaquais à je ne sais quels soins du ménage, je vis arriver à
+l’atelier une des sœurs converses de l’hôpital.
+
+Elle était rouge, tout effarée, et si essoufflée d’avoir monté vite
+l’escalier, que c’est bien juste si elle put ma dire:
+
+--Vite, venez, suivez-moi, on vous attend.
+
+--Qui?... Où?...
+
+--Arrivez. Ah!... chère petite, si vous saviez...
+
+J’hésitais, ma patronne me poussa.
+
+--Va donc, petite bête!...
+
+Je suivis la converse sans songer à changer de vêtements, sans retirer
+seulement le tablier de cuisine que j’avais devant moi.
+
+En bas, devant la porte, était la plus magnifique voiture que j’eusse
+vue de ma vie... Le dedans, tout capitonné de soie claire, me semblait
+si beau que je n’osais approcher. Un valet de pied tout chamarré d’or
+qui tenait respectueusement la portière, achevait de m’intimider.
+
+--Il faut cependant monter, me dit la sœur converse, c’est là dedans
+que je suis venue.
+
+Je montai, la tête absolument troublée, et avant d’être revenue de mon
+étourdissement, j’arrivais à l’hospice, dans ce «bureau» où avait été
+rédigé mon contrat d’apprentissage...
+
+Dès que je parus, Mme la supérieure me prit par la main, et
+m’attirant vers un homme âgé, debout près de la fenêtre:
+
+--Marguerite, me dit-elle, saluez M. le comte de Chalusse.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Depuis un moment déjà, on entendait au dehors, dans le vestibule, un
+mouvement inusité, des pas qui allaient et venaient, des trépignements
+et le murmure étouffé de voix se consultant.
+
+Impatienté et croyant comprendre ce dont il s’agissait, le juge de paix
+se leva et courut ouvrir.
+
+Il ne s’était pas trompé. Le greffier était revenu de déjeuner; il
+n’osait troubler le magistrat, et cependant, le temps lui paraissait
+long.
+
+--Ah!... c’est vous, monsieur, fit le vieux juge. Eh bien! commencez
+l’inventaire des objets en vue, je ne tarderai pas à vous rejoindre.
+
+Et refermant la porte, il revint s’asseoir...
+
+C’est à peine si Mlle Marguerite s’était aperçue de son mouvement, et
+il n’avait pas repris sa place que déjà elle poursuivait:
+
+--De ma vie je n’avais aperçu un homme aussi imposant que le comte de
+Chalusse... Tout en lui, son attitude, sa haute taille, la façon dont il
+était vêtu, son visage, son regard, devait frapper de respect et de
+crainte une pauvre enfant comme moi...
+
+Et c’est à peine si j’eus assez de présence d’esprit pour m’incliner
+devant lui respectueusement.
+
+Lui me dévisagea d’un œil indifférent, et du bout des lèvres laissa
+tomber ces froides paroles:
+
+--Ah!... c’est là cette jeune fille dont vous me parliez!
+
+L’accent du comte trahissait si bien une surprise désagréable, que
+Mme la supérieure en fut frappée.
+
+Elle me regarda et parut indignée et désolée de mon accoutrement plus
+que modeste.
+
+--Il est honteux, s’écria-t-elle, de laisser sortir une enfant ainsi
+vêtue!
+
+Et tout aussitôt elle m’arracha, plutôt qu’elle ne dénoua mon tablier de
+cuisine, et de ses propres mains se mit à relever mes cheveux, comme
+pour mieux faire valoir ma personne.
+
+--Ah!... ces patrons, répétait-elle, les meilleurs ne valent rien...
+Comme ils abusent!... Impossible de se fier à leurs promesses... On ne
+peut cependant pas être toujours sur leur dos...
+
+Mais les efforts de Mme la supérieure devaient être perdus. M. de
+Chalusse s’était détourné d’un air distrait, et il s’entretenait avec
+des messieurs qui se trouvaient là.
+
+Car, alors seulement je le remarquai, «le bureau» était plein de monde.
+A côté du monsieur à calotte de soie noire, cinq ou six autres se
+tenaient debout, de ceux que j’avais vus venir assez souvent pour
+inspecter l’hospice.
+
+De qui s’entretenaient-ils?
+
+De moi, bien évidemment, je le reconnaissais aux regards que tous
+m’adressaient, regards où il n’y avait, d’ailleurs, que bienveillance.
+
+Mme la supérieure était allée se mêler à leur groupe; elle parlait
+avec une vivacité que je ne lui avais jamais vue, et moi, seule, dans
+mon embrasure de fenêtre, tout embarrassée de mon personnage, j’écoutais
+de toutes les forces de mon attention...
+
+Mais j’avais beau tendre outre mesure mon intelligence, je ne comprenais
+pas grand’chose aux phrases qui se succédaient, non plus qu’aux
+observations et aux objections. Et à tout moment revenaient les mots de
+«tutelle officieuse, d’adoption ultérieure, de commission
+administrative, d’émancipation, de dot, de compensation, d’indemnité
+pour les aliments fournis...»
+
+Un seul fait précis ressortait pour moi de tout ce que je voyais et
+entendais.
+
+M. le comte de Chalusse demandait une certaine chose, et les messieurs,
+en échange, en exigeaient d’autres, et encore, et toujours davantage, à
+mesure qu’il répondait:
+
+--Oui, oui, c’est accordé, c’est entendu!
+
+Même, à la fin, il me sembla qu’il s’impatientait, car c’est de la voix
+brève que donne l’habitude du commandement qu’il répondit:
+
+--Je ferai tout ce que vous voulez... Souhaitez-vous quelque chose de
+plus?...
+
+Les messieurs aussitôt se turent, et Mme la supérieure se mit à
+protester que M. le comte était trop bon mille fois, mais qu’on n’avait
+pas attendu moins de lui, dernier représentant d’une de ces grandes et
+anciennes familles, où la charité est une tradition.
+
+Je ne saurais rendre à cette heure la surprise et l’indignation que
+j’éprouvai alors...
+
+Je devinais, je sentais, une voix au-dedans de moi me criait que c’était
+mon sort, mon avenir, ma vie, qui s’agitaient et se décidaient en ce
+moment... et je n’étais même pas consultée.
+
+On disposait de moi, comme si on eût été sûr que je ne pouvais refuser
+mon assentiment après qu’on se serait engagé pour moi.
+
+Mon orgueil se révoltait à cette idée, mais mon esprit ne me fournissait
+pas une parole pour traduire ma colère. Rouge, confuse, furieuse, je me
+demandais comment intervenir quand tout à coup la délibération cessa et
+je fus entourée de tous ces messieurs.
+
+L’un d’eux, un petit vieux, qui avait un sourire béat et des yeux
+étincelants, me tapa doucement sur la joue en disant:
+
+--Et elle est aussi sage que jolie!
+
+Je l’aurais battu ce petit vieux, mais les autres approuvèrent, sauf
+pourtant M. de Chalusse, dont l’attitude devenait de plus en plus
+glaciale, et qui avait aux lèvres ce sourire contraint de l’homme bien
+élevé résolu à ne se froisser de rien.
+
+Il me parut qu’il souffrait, et je sus plus tard que je ne m’étais pas
+trompée.
+
+Loin d’imiter la familiarité du vieux monsieur, il me salua gravement
+avec une sorte de respect qui me confondit, et sortit en déclarant qu’il
+reviendrait le lendemain pour en finir.
+
+J’étais enfin seule avec Mme la supérieure, j’allais pouvoir
+l’interroger; elle ne m’en laissa pas le temps, et la première, avec une
+volubilité extraordinaire, elle se mit à m’expliquer mon bonheur inouï,
+preuve irrécusable et manifeste de la protection de la Providence.
+
+Le comte, me dit-elle, allait devenir mon tuteur, il me doterait
+certainement, et plus tard, si je savais reconnaître ses bontés, il
+m’adopterait, moi, pauvre fille sans père ni mère, je porterais ce grand
+nom de Durtal de Chalusse, et je recueillerais une fortune immense...
+
+Elle ajoutait que là ne se bornait pas la bienfaisance du comte, qu’il
+consentait à rembourser tout ce que j’avais coûté, qu’il se proposait de
+doter on ne savait combien de pauvres filles, et qu’enfin il avait
+promis des fonds pour faire bâtir une chapelle.
+
+Comment cela était arrivé, c’était à n’y pas croire.
+
+Le matin même, M. de Chalusse s’était présenté, déclarant que vieux,
+célibataire, sans enfants, sans famille, il prétendait se charger de
+l’avenir d’une pauvre orpheline.
+
+On lui avait présenté la liste de toutes les orphelines de l’hospice, et
+c’était moi qu’il avait choisie...
+
+--Et au hasard, ma chère Marguerite, répétait Mme la supérieure; au
+hasard... c’est un véritable miracle...
+
+Cela me semblait tenir du miracle, en effet; mais j’étais bien plus
+étourdie encore que joyeuse.
+
+Je sentais le vertige envahir mon cerveau, et j’aurais voulu demeurer
+seule pour me recueillir, pour réfléchir, car j’étais libre, je le
+savais, de refuser ces éblouissantes perspectives...
+
+Timidement je demandai la permission de retourner chez mes patrons, pour
+les prévenir, pour les consulter... Cette permission me fut refusée.
+
+Il me fut dit que je délibérerais et que je me déciderais seule, et que
+ma résolution prise, il n’y aurait plus à revenir...
+
+Je restai donc à l’hospice, et je dînai à la table de Mme la
+supérieure.
+
+Pour la nuit, on me donna la chambre d’une sœur qui était absente.
+
+Ce qui m’étonnait le plus, c’est qu’on me traitait avec une visible
+déférence, comme une personne appelée à de hautes destinées, et dont
+sans doute on attendait beaucoup...
+
+Et cependant, j’hésitais à me décider...
+
+Mon indécision dut paraître une ridicule hypocrisie; elle était sincère
+et réelle...
+
+Assurément, je n’avais pas à regretter beaucoup ma situation chez mes
+patrons, mais enfin je la connaissais, cette situation; je l’avais
+expérimentée, le plus pénible était fait, j’arrivais à la fin de mon
+apprentissage, j’avais pour ainsi dire arrangé ma vie, l’avenir me
+paraissait sûr...
+
+L’avenir! que serait-il avec le comte de Chalusse?... On me le faisait
+si beau, si éblouissant, que j’en étais épouvantée. Pourquoi le comte
+m’avait-il choisie de préférence à toute autre?... Était-ce vraiment le
+hasard qui avait déterminé son choix?... Le miracle, en y
+réfléchissant, me paraissait préparé de longue main, et devait,
+pensais-je, cacher quelque mystère...
+
+Enfin, plus que tout, l’idée de m’abandonner à un inconnu, d’abdiquer ma
+volonté, de lui confier ma vie, me répugnait.
+
+On m’avait accordé quarante-huit heures pour prendre un parti; jusqu’à
+la dernière seconde, je demeurai en suspens.
+
+Qui sait?... C’eût été un bonheur peut-être si j’eusse su me résigner à
+l’humilité de ma condition... Je me serais épargné bien des souffrances
+que je ne pouvais même pas concevoir...
+
+Je n’eus pas ce courage, et, le délai expiré, je répondis que je
+consentais à tout.
+
+Mlle Marguerite se hâtait.
+
+Après avoir trouvé une sorte de douceur triste à s’attarder parmi les
+lointaines impressions de sa première enfance, elle souffrait davantage
+à mesure que son récit se rapprochait du moment présent...
+
+--Je vivrais des milliers d’années, reprit-elle, que je n’oublierais
+jamais le jour où j’abandonnai l’hospice des Enfants-Trouvés, pour
+devenir la pupille de M. de Chalusse. C’était un samedi... La veille,
+j’avais rendu ma réponse à Mme la supérieure. Dès le matin, je vis
+arriver mes anciens patrons. On était allé les prévenir et ils venaient
+me faire leurs adieux... La rupture de mon contrat d’apprentissage avait
+présenté quelques difficultés, mais le comte avait tout aplani avec de
+l’argent.
+
+N’importe!... Ils me regrettaient, je le vis bien... leurs yeux étaient
+humides... Ils regrettaient l’humble petite servante qui leur avait été
+si dévouée...
+
+Mais en même temps je remarquai dans leurs manières une visible
+contrainte... Plus de tutoiement, plus de voix rude... ils me disaient:
+vous, ils m’appelaient: mademoiselle... Pauvres gens! ils s’excusaient
+avec des paroles grotesques et attendrissantes d’avoir osé accepter mes
+services, déclarant en même temps qu’ils ne me remplaceraient jamais
+pour le même prix...
+
+La femme surtout me jurait qu’elle ne se consolerait jamais de n’avoir
+pas remis vertement à sa place son frère, un mauvais gars, comme la
+suite l’avait bien prouvé, lorsqu’il avait osé hausser son caprice
+jusqu’à moi...
+
+Pour la première fois, ce jour-là, je me sentis sincèrement aimée, si
+véritablement que si ma réponse n’eût pas été donnée et signée, je
+serais retournée chez ces braves relieurs...
+
+Mais il n’était plus temps.
+
+Une converse vint me dire de descendre, que Mme la supérieure me
+demandait.
+
+Une dernière fois j’embrassai le père et la mère Greloux, comme nous
+disions à l’atelier, et je descendis.
+
+Chez Mme la supérieure, une dame et deux ouvrières chargées de
+cartons m’attendaient.
+
+C’était une couturière qui arrivait avec les vêtements qui convenaient à
+ma nouvelle situation. C’était, on me l’apprit, une prévenance de M. de
+Chalusse. Ce grand seigneur pensait à tout et ne dédaignait pas, entouré
+qu’il était de trente domestiques, de descendre aux plus minutieux
+détails...
+
+Donc, pour la première fois, je sentis sur mon épaule le frissonnement
+de la soie et le moelleux du cachemire... J’essayai aussi de mettre des
+gants... je dis j’essayai, car jamais je n’y pus parvenir.
+
+Tout en parlant ainsi, sans arrière-pensée de coquetterie, certes, la
+jeune fille agitait ses mains mignonnes et exquises sans exiguité,
+rondes, pleines, blanches, avec des ongles qui avaient des reflets
+nacrés...
+
+Et le juge de paix se demandait s’il était bien possible que ces mains
+de duchesse, faites pour le désespoir de la statuaire, eussent été
+condamnées aux plus grossiers ouvrages.
+
+--Ah!... ma toilette ne fut pas une petite affaire, reprit-elle avec un
+sourire qui empruntait aux circonstances quelque chose de navrant.
+Toutes les bonnes sœurs réunies autour de moi mettaient à me faire
+belle autant de soins et de patience qu’elles en déployaient à parer,
+les jours de fête, la vierge de notre chapelle.
+
+Un secret instinct me disait qu’elles se fourvoyaient, que leur goût
+n’était pas le goût; qu’elles m’habillaient ridiculement... n’importe...
+je les laissais se contenter sans mot dire. J’avais le cœur
+horriblement serré... jamais attention faite pour rendre joyeuse
+n’apporta tant de tristesse.
+
+Je croyais sentir encore sur ma main les larmes de Mme Greloux, et
+ces parures criardes me paraissaient aussi funèbres que la dernière
+toilette du condamné...
+
+Enfin, elles trouvèrent leur œuvre parfaite, et alors j’entendis
+autour de moi comme une clameur d’admiration... Jamais les sœurs, à
+les entendre, n’avaient contemplé rien de si merveilleux... Celles qui
+étaient à la classe ou à la couture furent mandées pour juger, et même
+les plus sages d’entre les orphelines furent admises... Peut-être, pour
+ces dernières, devais-je être un exemple destiné à rendre les bons
+conseils palpables, car Mme la supérieure disait à toutes:
+
+--Vous voyez, mes chères filles, où mène une bonne conduite... Soyez
+sages autant que notre chère Marguerite, et Dieu vous récompensera comme
+elle....
+
+Et moi, roide sous mes superbes atours, plus qu’une momie sous ses
+bandelettes, les bras écartés du corps, pâle d’appréhension,
+j’attendais.
+
+J’attendais M. de Chalusse, qui devait venir me prendre après avoir
+terminé toutes les formalités qui allaient substituer son autorité à
+l’autorité de la commission administrative de l’hospice.
+
+Une heure sonna, M. le comte de Chalusse parut...
+
+C’était bien lui, tel que je l’avais entrevu, tel qu’il assiégeait ma
+mémoire. C’était ce même flegme hautain qui m’avait glacée, ce même
+œil impassible...
+
+A peine daigna-t-il me regarder, et moi, qui l’observais avec une
+anxiété poignante, je ne pus lire sur son visage ni approbation ni
+blâme.
+
+--Vous voyez, monsieur le comte, dit Mme la supérieure en me
+montrant, que vos intentions ont été scrupuleusement suivies.
+
+--Je vous en remercie, ma sœur, dit-il, et c’est à vos pauvres que je
+prouverai l’étendue de ma reconnaissance.
+
+Puis, se retournant vers moi:
+
+--Marguerite, me dit-il, prenez congé de... vos mères, et dites-leur
+bien que vous ne les oublierez jamais...
+
+Elle s’interrompit, les larmes rendaient sa voix presque
+inintelligible...
+
+Mais dominant aussitôt son attendrissement:
+
+--A ce moment seulement monsieur, poursuivit-elle, je compris combien
+j’aimais ces pauvres sœurs que parfois j’avais presque maudites... Je
+sentis par combien d’affections je tenais à cette hospitalière maison,
+et toutes ces petites infortunées, mes compagnes de misère et
+d’abandon...
+
+Mon cœur se brisait, et Mme la supérieure, toujours si impassible,
+ne semblait guère moins émue que moi... Elle l’était... N’emportais-je
+pas, et pour quels hasards, cette fraction de son cœur qu’elle
+m’avait donnée!...
+
+Enfin, M. de Chalusse me prit le bras et m’entraîna.
+
+Dans la rue, nous attendait une voiture moins belle que celle qui était
+venue me prendre à mon atelier, mais beaucoup plus vaste et chargée de
+malles et de coffres.
+
+Elle était attelée de quatre chevaux gris conduits par des postillons
+portant l’uniforme de la poste de Paris.
+
+--Montez, mon enfant, me dit M. de Chalusse.
+
+J’obéis, plus morte que vive, et je me plaçai, comme il me l’indiquait,
+sur la banquette du fond.
+
+Lui-même, alors, monta et se plaça en face de moi.
+
+Ah!... ce fut là, monsieur, une de ces émotions dont la seule pensée,
+bien des années après, remue l’âme jusqu’en ses plus intimes
+profondeurs...
+
+Sur la porte de l’hospice, toutes les sœurs se pressaient, fondant en
+larmes; Mme la supérieure même pleurait sans chercher à se cacher.
+
+--Adieu!... me criaient-elles, adieu, chère fille aimée, adieu, chère
+petite... souvenez-vous de vos vieilles amies... nous prierons Dieu pour
+votre bonheur.
+
+Dieu ne devait pas les entendre.
+
+Sur un signe de M. de Chalusse, un laquais ferma la portière, les
+postillons firent claquer leur fouet et la lourde berline partit à fond
+de train.
+
+Le sort en était jeté... Il y avait comme un abîme désormais entre moi
+et cet hospice, où à peine née j’avais été apportée à demi morte,
+enveloppée de langes dont les angles chiffrés avaient été coupés.
+
+Je sentais que mon passé m’échappait, quel serait l’avenir? Mais j’étais
+trop hors de moi pour réfléchir, et blottie dans un angle de la voiture,
+j’épiais M. de Chalusse avec la poignante angoisse de l’esclave qui
+étudie son nouveau maître.
+
+Ah!... monsieur, quelle stupeur tout à coup!...
+
+La physionomie du comte changea comme s’il eût laissé tomber un masque,
+ses lèvres tremblèrent, des éclairs de tendresse jaillirent de ses yeux
+et il m’attira à lui en s’écriant:
+
+--Oh! Marguerite!... Ma Marguerite adorée!... Enfin, enfin!...
+
+Il sanglotait ce vieux homme, que dans mon ignorance j’avais jugé plus
+froid et plus insensible que le marbre, il m’étreignait entre ses bras,
+il me meurtrissait de ses baisers.
+
+Et moi, je me sentais affreusement bouleversée par des sentiments
+étranges, inconnus, indéfinissables... Mais je ne tremblais plus...
+
+Une voix au dedans de moi me criait que c’était comme une chaîne
+mystérieuse brusquement rompue, qui tout à coup se renouait entre M. de
+Chalusse et moi.
+
+Et cependant, je me rappelais les explications de la supérieure de
+l’hospice; ce miracle en ma faveur, cette admirable intervention de la
+Providence, dont elle m’avait parlé.
+
+--Ce n’est donc pas le hasard, monsieur le comte, demandai-je, qui a
+décidé votre choix entre toutes les orphelines?
+
+Ma question parut le confondre.
+
+--Pauvre Marguerite, murmura-t-il, chère fille adorée, voici des années
+que je prépare ce hasard!...
+
+A l’instant même, toutes les histoires romanesques de l’hospice me
+revinrent en mémoire.
+
+Et Dieu sait s’il s’en raconte, que les sœurs converses se
+transmettent de génération en génération, et qui sont comme la légende
+d’or des enfants trouvés.
+
+Cette formule désolante «père et mère inconnus,» sur un acte de
+naissance, est comme une excitation aux plus dangereuses imaginations,
+une porte ouverte aux espérances les plus extravagantes...
+
+Et je me mis à fixer le comte de Chalusse, essayant de découvrir dans
+ses traits quelque chose des miens, m’efforçant de saisir une vague
+ressemblance. Lui ne paraissait pas s’apercevoir de l’obstination de mon
+regard, et poursuivant une pensée obsédante, il murmurait:
+
+--Le hasard!... il fallait qu’on y crût... on y a cru... Et cependant,
+les plus habiles chercheurs de Paris, depuis le vieux Tabaret jusqu’à
+Fortunat, le dénicheur d’héritages, les maîtres dans l’art de suivre une
+piste, ont épuisé leurs ressources à seconder mes recherches
+acharnées!...
+
+L’angoisse me devenait intolérable, aussi, n’y tenant plus:
+
+--Alors, monsieur le comte, dis-je avec un horrible battement de
+cœur, vous êtes mon père, c’est vous...
+
+De la main, il me ferma la bouche si violemment qu’il me fit mal, et
+d’une voix sourde:
+
+--Imprudente!... malheureuse enfant, balbutia-t-il, que venez-vous de
+dire!... Oubliez jusqu’à cette funeste pensée... Ce nom de père, ne le
+prononcez jamais. Vous m’entendez: jamais!... je vous le défends!...
+
+Il était devenu extraordinairement pâle, et ses regards effarés erraient
+de tous côtés, comme s’il eût frémi qu’on ne m’eût écoutée, comme s’il
+eût oublié que nous étions seuls, dans une voiture emportée au galop.
+
+Moi, cependant, j’étais perdue de stupeur, et mortellement épouvantée de
+ce soudain effroi que M. de Chalusse n’avait pu maîtriser.
+
+Qu’est-ce que cela signifiait? Quels douloureux souvenirs, quelles
+mystérieuses appréhensions avais-je fait tressaillir au fond de l’âme de
+ce vieillard, mon tuteur, désormais, mon maître!...
+
+Je ne pouvais concevoir ni m’imaginer ce qu’il avait trouvé à ma
+question d’extraordinaire et d’inattendu. Je la jugeai toute naturelle
+au contraire, dictée par les circonstances, imposée par la conduite et
+par les paroles du comte.
+
+Et, en dépit du désordre de ma pensée, cet inexplicable murmure qu’on
+appelle le pressentiment, bourdonnait au dedans de moi:
+
+--Il t’a défendu de l’appeler ton père, il ne t’a pas dit qu’il ne l’est
+pas.
+
+Mais je n’eus le loisir ni de réfléchir ni d’interroger surtout, M. de
+Chalusse. En ce moment, je m’en sentais le courage... Je ne l’osai
+jamais par la suite.
+
+Notre voiture gravissait alors au grand trot la rampe roide du chemin de
+fer de Lyon. Bientôt nous mîmes pied à terre dans la cour de la gare.
+
+Là, j’eus la première notion exacte de la féerique puissance de
+l’argent, moi, pauvre fille élevée par la charité publique, moi qui,
+depuis trois ans, travaillais pour ma seule subsistance.
+
+M. de Chalusse était attendu par ceux de ses gens qui devaient nous
+accompagner, ils avaient pensé à tout, ils avaient tout prévu.
+
+Je n’avais pas eu le temps de regarder autour de moi que déjà nous
+étions sur le quai, devant un train prêt à partir. En face, sur une
+plate-forme, je reconnus, fixée et amarrée, la berline de voyage qui
+nous avait amenés. Je m’apprêtais à y monter, car déjà les employés
+criaient: «En voiture, messieurs les voyageurs!» quand M. de Chalusse
+m’arrêta.
+
+--Pas ici, me dit-il; venez avec moi.
+
+Je le suivis, et il me mena à un wagon magnifique plus grand et plus
+haut que tous les autres, portant, au centre, en relief, les armes des
+Chalusse.
+
+--Voici votre voiture, chère Marguerite, me dit-il.
+
+J’y entrai. La vapeur siffla; le train était parti...
+
+Mlle Marguerite succombait de lassitude, la sueur perlait à ses
+tempes, sa poitrine haletait, sa voix commençait à se trahir...
+
+Le juge de paix s’effraya presque.
+
+--De grâce, mademoiselle, interrompit-il, reposez-vous, rien ne nous
+presse.
+
+Mais elle, secouant la tête:
+
+--Mieux vaut finir, fit-elle, après je n’aurais plus la courage de
+reprendre.
+
+Et elle continua:
+
+--Un tel voyage, pour moi qui n’étais jamais allée plus loin que
+Versailles, eût dû être un long enchantement...
+
+Notre wagon, le wagon de M. de Chalusse, était une de ces dispendieuses
+fantaisies que peu de millionnaires se permettent... Il se composait
+d’un salon, qui était un chef-d’œuvre de goût et de luxe, et de deux
+compartiments, un à chaque bout, formant deux chambres avec leurs lits
+de repos...
+
+Et tout cela, le comte ne se lassait pas de me le répéter, était à moi,
+à moi seule...
+
+C’est appuyée sur des coussins de velours que je regardais par la
+portière surgir et s’évanouir aussitôt les paysages... Penché près de
+moi, M. de Chalusse me nommait toutes les villes et les moindres
+villages que nous traversions: Brunoy, Melun, Fontainebleau, Villeneuve,
+Sens, Laroche...
+
+Et à toutes les stations, dès qu’il y avait cinq minutes d’arrêt, les
+domestiques qui voyageaient dans la berline accouraient nous demander
+nos ordres...
+
+A Lyon, au milieu de la nuit, un souper nous attendait, qu’on servit dès
+que nous descendîmes de wagon... puis on nous avertit de remonter, et le
+train repartit...
+
+Quels émerveillements pour une pauvre petite ouvrière de quinze ans,
+qui, la veille encore, bornait ses plus hautes ambitions à un gain de
+cinq francs par jour!... Quel foudroyant changement!... Le comte
+m’avait fait me retirer dans une des chambres du wagon, et là, le
+sommeil me gagnant, je finissais par perdre l’exacte notion de moi, ne
+sachant plus distinguer la réalité du rêve.
+
+Cependant, une inquiétude m’obsédait, dominant l’étourdissement:
+l’incertitude de ce qui m’attendait au bout de cette longue route.
+
+M. de Chalusse restait bon et affectueux avec moi; mais il avait repris
+son flegme habituel, et mon bon sens me disait qu’à le questionner je
+perdrais mes peines.
+
+Enfin, le lendemain, après trente heures de chemin de fer, nous
+remontâmes dans la berline attelée de chevaux de poste, et peu après M.
+de Chalusse me dit:
+
+--Voici Cannes... Nous sommes arrivés.
+
+Dans cette ville, une des plus charmantes qui se mirent aux flots bleus
+de la Méditerranée, le comte possédait un véritable palais, au milieu
+d’un bois d’orangers, à deux pas de la mer, en face de ces deux
+corbeilles de myrtes et de lauriers roses, qu’on appelle les îles
+Sainte-Marguerite.
+
+Il se proposait d’y passer quelques mois, le temps qu’il faudrait à mon
+apprentissage du luxe.
+
+C’est que, dans ma situation nouvelle, j’étais incroyablement gauche et
+sauvage, d’une timidité extraordinaire, que redoublait mon orgueil, et
+si dépaysée que j’en étais à ne plus savoir, pour ainsi dire, me servir
+de mes mains, ni marcher, ni me tenir. Tout m’embarrassait et
+m’effarouchait. Et, pour comble, j’avais conscience de mon étrangeté, je
+voyais mes maladresses et que je manquais à tous les usages, je
+comprenais que je ne parlais même pas la langue des gens qui
+m’entouraient.
+
+Et cependant, le souvenir de cette petite ville de Cannes me sera
+toujours cher.
+
+C’est là que j’ai entrevu pour la première fois celui qui maintenant est
+mon unique ami en ce monde. Il ne m’avait pas adressé la parole, mais à
+la commotion que je ressentis là, dans la poitrine, quand nos yeux se
+rencontrèrent, je compris qu’il aurait sur ma vie une influence
+décisive.
+
+L’événement m’a prouvé que je ne m’étais pas trompée.
+
+Dans le moment, cependant, je ne sus rien de lui. Pour rien au monde je
+n’eusse questionné. Et c’est par hasard que j’appris qu’il habitait
+Paris, qu’il était avocat, qu’il se nommait Pascal, et qu’il était venu
+dans le Midi pour accompagner un de ses amis malade...
+
+D’un seul mot, à cette époque, le comte de Chalusse pouvait assurer le
+bonheur de ma vie et de la sienne... ce mot, il ne le prononça pas.
+
+Il fut pour moi le meilleur et le plus indulgent des pères, et souvent
+j’ai été touchée jusqu’aux larmes de son ingénieuse tendresse.
+
+Mais s’il était à genoux devant le moindre de mes désirs, il ne
+m’accordait pas sa confiance.
+
+Il y avait entre nous un secret qui était comme un mur de glace.
+
+Je m’accoutumais cependant à ma nouvelle vie, et mon esprit reprenait
+son équilibre, quand un soir, le comte rentra plus bouleversé, s’il est
+possible, que le jour de ma sortie de l’hospice.
+
+Il appela son valet de chambre, et d’un ton qui n’admettait pas de
+réplique:
+
+--Je veux partir, dit-il, je veux être parti avant une heure,
+procurez-vous des chevaux de poste à l’instant.
+
+Et comme mes yeux, à défaut de ma bouche, interrogeaient:
+
+--Il le faut, ajouta-t-il, hésiter serait folie, chaque minute ajoute
+pour ainsi dire au péril qui nous menace.
+
+J’étais bien jeune, monsieur, inexpérimentée, toute ignorante de la vie;
+mais la souffrance, l’isolement, la certitude de n’avoir à compter que
+sur moi avaient donné à mon intelligence cette maturité précoce qui est
+le lot des enfants des pauvres.
+
+Prévenue, aussitôt admise près de M. de Chalusse, qu’il me faisait
+mystère d’une certaine chose, je m’étais mise à l’étudier avec cette
+patiente sagacité de l’enfant, redoutable parce qu’on ne la soupçonne
+pas, et j’en étais arrivée à cette conviction qu’une perpétuelle terreur
+troublait sa vie.
+
+Était-ce donc pour lui qu’il tremblait, ce grand seigneur que son titre,
+ses relations et sa fortune faisaient si puissant? Évidemment non.
+C’était donc pour moi? Sans doute! Mais pourquoi?...
+
+Bientôt il me fut prouvé qu’il me cachait, ou que du moins il empêchait
+par tous les moyens en son pouvoir, que ma présence près de lui ne fût
+connue hors d’un cercle très-restreint.
+
+Notre brusque départ de Cannes devait justifier toutes mes conjectures.
+
+Ce fut à proprement parler une fuite.
+
+Nous nous mîmes en route à onze heures du soir, par une pluie battante,
+avec les premiers chevaux qu’on pût se procurer.
+
+Le seul valet de chambre de M. de Chalusse nous accompagnait; non
+Casimir, celui qui m’accusait, il n’y a qu’un instant, mais un autre, un
+vieux et digne serviteur, mort depuis, malheureusement, et qui avait
+toute la confiance de son maître.
+
+Les autres domestiques, congédiés avec une gratification princière,
+devaient se disperser le lendemain.
+
+Nous ne revenions pas sur Paris; nous nous dirigions vers la frontière
+italienne.
+
+Il faisait encore nuit noire quand nous arrivâmes à Nice, devenue depuis
+peu une ville française. Notre voiture s’arrêta sur le port, le
+postillon détela ses chevaux, et nous restâmes là...
+
+Le valet de chambre s’était éloigné en courant. Il ne reparut que deux
+heures plus tard, annonçant qu’il avait eu bien de la peine à se
+procurer ce que souhaitait M. le comte, mais qu’enfin, en prodiguant
+l’argent il avait levé toutes les difficultés.
+
+Ce que voulait M. de Chalusse, c’était un navire prêt à prendre la mer.
+Bientôt celui qu’avait arrêté le valet de chambre vint se ranger le long
+du quai. Notre berline fut hissée sur le pont et nous mîmes à la
+voile... le jour se levait.
+
+Le surlendemain, nous étions à Gênes, cachés sous un faux nom dans une
+hôtellerie du dernier ordre.
+
+Depuis l’instant où le comte avait senti la mer sous ses pieds, il
+m’avait paru moins violemment agité, mais il était loin d’être calme. Il
+tremblait d’être poursuivi et rejoint, les précautions dont il
+s’entourait le prouvaient. Un malfaiteur ne prend pas plus de peine pour
+dépister la police lancée sur ses traces.
+
+Un fait positif aussi, c’est que, seule, je causais les transes
+incessantes de M. de Chalusse. Même, une fois je l’entendis délibérer
+avec son valet de chambre si on ne m’habillerait pas en homme. La
+difficulté de se procurer un costume empêcha surtout l’exécution de ce
+projet.
+
+Pour ne négliger aucune circonstance, je dois dire que le domestique ne
+partageait pas les inquiétudes de son maître.
+
+A trois ou quatre reprises, je l’entendis qui disait:
+
+--M. le comte est trop bon de se faire ainsi du mauvais sang... Elle ne
+nous rattrapera pas... Nous a-t-elle seulement suivis?... Sait-elle même
+quelque chose?... Et, à tout mettre au pis, que peut-elle?...
+
+Elle!... qui, elle?... Voilà ce que je m’épuisais à chercher.
+
+Je dois, du reste, vous l’avouer, monsieur: positive de ma nature et peu
+accessible aux imaginations romanesques, je finissais par me persuader
+que le péril existait surtout dans l’esprit du comte, et qu’il se
+l’exagérait singulièrement s’il ne le créait pas.
+
+Il n’en souffrait pas moins, et la preuve c’est que le mois qui suivit
+fut employé en courses haletantes d’un bout à l’autre de l’Italie.
+
+Le mois de mai finissait quand M. de Chalusse crut pouvoir rentrer en
+France. Nous rentrâmes par le Mont-Cenis, et tout d’une traite nous
+allâmes jusqu’à Lyon.
+
+C’est là qu’après un séjour de quarante-huit heures employées en
+courses, le comte m’apprit que nous allions nous séparer pour un temps,
+que la prudence exigeait ce sacrifice...
+
+Et aussitôt, sans me laisser placer une parole, il entreprit de me
+démontrer les avantages de ce parti.
+
+J’étais d’une ignorance extrême, et il comptait que je profiterais de
+notre séparation pour hausser mon éducation au niveau de ma position
+sociale.
+
+Il avait donc arrangé, me dit-il, que j’entrerais comme pensionnaire aux
+dames de Sainte-Marthe, une maison d’éducation qui a dans le Rhône la
+célébrité du couvent des Oiseaux à Paris.
+
+Il ajouta que par prudence encore il se priverait de me venir visiter.
+Il me fit jurer de ne jamais prononcer son nom. Je devais envoyer les
+lettres que je lui écrirais à une adresse qu’il me donna, et lui-même
+signerait d’un nom supposé celles qu’il m’adresserait. Enfin, il me dit
+encore que la directrice de Sainte-Marthe avait son secret, et que je
+pouvais me fier à elle...
+
+Il était si inquiet, si agité, si visiblement désespéré le jour où cette
+grave détermination fut prise, que véritablement je le crus... fou.
+
+N’importe, je répondis que j’obéirais, et la vérité est que j’étais loin
+d’être affligée.
+
+L’existence, près de M. de Chalusse, était d’une tristesse mortelle. Je
+dépérissais d’ennui, moi toujours accoutumée au travail, au mouvement,
+au bruit. Et je me sentais tout émue de joie, à l’idée que j’allais me
+trouver au milieu de jeunes filles de mon âge que j’aimerais et qui
+m’aimeraient.
+
+Malheureusement, M. de Chalusse, qui prévoyait tout, avait oublié une
+circonstance qui devait faire des deux années que j’ai passées à
+Sainte-Marthe, une lente et cruelle agonie.
+
+Je fus d’abord amicalement accueillie de mes compagnes... Une «nouvelle»
+qui rompt la monotonie est toujours bien venue. Mais on ne tarda pas à
+me demander comment je m’appelais, et je n’avais d’autre nom à donner
+que celui de Marguerite... On s’étonna, on voulut savoir ce que
+faisaient mes parents... je ne sais pas mentir, j’avouai que je ne
+connaissais ni mon père ni ma mère...
+
+Dès lors, «la bâtarde,» on m’avait surnommée ainsi, fut reléguée à
+l’écart... On s’éloigna de moi pendant les récréations... Ce fut à qui
+ne serait pas placée près de moi à l’étude... à la leçon de piano, celle
+qui devait jouer après moi affectait d’essuyer soigneusement le clavier.
+
+Bravement, j’essayai de lutter contre cette réprobation injuste, et de
+la vaincre. Inutiles efforts!... J’étais trop différente de toutes ces
+jeunes filles... D’ailleurs, j’avais commis une imprudence énorme...
+J’avais été assez simple pour laisser voir à mes compagnes les
+magnifiques bijoux dont M. de Chalusse m’avait comblée, et que je ne
+portais jamais... En deux occasions, j’avais prouvé que je disposais à
+moi seule de plus d’argent que toutes les élèves ensemble...
+
+Pauvre, on m’eût peut-être fait l’aumône d’une hypocrite pitié... Riche,
+je devins l’ennemie... Ce fut la guerre, et une de ces guerres sans
+merci comme il s’en voit parfois au fond des couvents...
+
+Je vous épouvanterais, monsieur, si je vous disais quels raffinements de
+cruauté inventèrent ces filles de hobereaux pour satisfaire la haine que
+leur inspirait l’intruse...
+
+Je pouvais me plaindre... je jugeais cela au-dessous de moi...
+
+Comme autrefois, je renfermai en moi le secret de mes souffrances, et je
+mis mon orgueil à ne montrer jamais qu’un visage placide et souriant,
+disant à mes ennemies que mon cœur planait si haut au-dessus d’elles,
+que je les défiais de l’atteindre.
+
+Le travail fut mon refuge et ma consolation; je m’y jetai avec l’âpreté
+du désespoir.
+
+Cependant je serais sans doute morte à Sainte-Marthe sans une
+circonstance futile.
+
+Un jour de composition, j’eus une discussion avec ma plus implacable
+ennemie: elle se nommait Anaïs de Rochecote.
+
+J’avais mille fois raison, je ne voulais pas céder, la directrice
+n’osait pas me donner tort.
+
+Furieuse, Anaïs écrivit à sa mère je ne sais quels mensonges. Mme de
+Rochecote intéressa les mères de cinq ou six élèves à la querelle de sa
+fille, et un soir, ces dames vinrent toutes ensemble, noblement et
+courageusement demander l’expulsion de «la bâtarde.» Il était
+inqualifiable, disaient-elles, inouï, monstrueux, qu’on osât admettre
+dans la maison d’éducation de leurs enfants, une fille comme moi, sans
+nom, issue on ne savait d’où, et qui, pour comble, humiliait les autres
+de ses richesses suspectes.
+
+La directrice voulut prendre mon parti; ces dames déclarèrent que si je
+n’étais pas renvoyée elles retireraient leurs filles... C’était à
+prendre ou à laisser...
+
+Je ne pouvais pas n’être pas sacrifiée...
+
+Prévenu par le télégraphe, M. de Chalusse accourut, et le lendemain
+même, je quittais Sainte-Marthe au milieu des huées!...
+
+
+
+
+X
+
+
+Déjà, le matin même, le juge de paix avait pu voir de quelle virile
+énergie le malheur avait trempé Mlle Marguerite, cette belle jeune
+fille si timide et si fière.
+
+Il n’en fut pas moins surpris de l’explosion soudaine de sa haine.
+
+Car elle haïssait. Le seul frémissement de sa voix, en prononçant le nom
+d’Anaïs de Rochecote, disait bien qu’elle était de ces âmes altières qui
+ne sauraient oublier une offense.
+
+Nulle trace ne restait de sa fatigue si grande: elle s’était redressée,
+et le souvenir de l’odieux et lâche affront dont elle avait été victime,
+empourprait sa joue et allumait des éclairs au fond de ses grands yeux
+noirs.
+
+--Cette atroce humiliation n’a guère plus d’un an de date, monsieur,
+reprit-elle, et maintenant il me reste peu de chose à vous apprendre.
+
+Mon expulsion de Sainte-Marthe transporta d’indignation M. de Chalusse.
+Il savait une chose que j’ignorais, c’est que Mme de Rochecote, cette
+femme si sévère et si intraitable, était absolument décriée pour ses
+mœurs...
+
+La première inspiration du comte fut de lutter et de se venger, car,
+avec ses apparences glaciales, il était la violence même. J’eus toutes
+les peines du monde à l’empêcher d’aller provoquer le général de
+Rochecote, qui vivait encore à cette époque.
+
+Cependant il importait de prendre un parti pour moi.
+
+M. de Chalusse me proposa de me chercher une autre maison d’éducation,
+me promettant, instruit qu’il était par une désolante expérience, de
+prendre assez de précautions pour assurer mon repos.
+
+Mais je l’interrompis, dès les premiers mots, pour lui dire que je
+rentrerais à mon atelier de reliure plutôt que de hasarder une nouvelle
+épreuve.
+
+Et ce que je disais, je le pensais.
+
+Un subterfuge indigne de moi--une supposition de nom, par
+exemple--pouvait seul me mettre à l’abri des avanies de Sainte-Marthe.
+Or, je me savais incapable de soutenir un mensonge... je sentais qu’au
+premier soupçon je confesserais tout.
+
+Ma fermeté eut cet avantage de rendre quelque résolution à M. de
+Chalusse.
+
+Il s’écria, en jurant--ce qui ne lui arrivait presque jamais--que
+j’avais mille fois raison, qu’il était las, à la fin, de trembler et de
+se cacher, et qu’il allait prendre ses mesures pour me garder près de
+lui.
+
+--Ainsi, conclut-il en m’embrassant, le sort en est jeté, et il arrivera
+ce qui pourra!...
+
+Mais ces mesures dont il parlait exigeaient un certain délai, et en
+attendant il décida qu’il m’établirait à Paris, la seule ville où on
+puisse échapper aux indiscrétions.
+
+Il acheta donc pour moi, non loin du Luxembourg, une maison petite et
+commode, avec un jardinet sur le devant, et il m’y installa avec deux
+vieilles bonnes et un domestique de confiance.
+
+Comme il me fallait, en outre, un chaperon, il se mit en quête et
+m’amena Mme Léon.
+
+Le juge de paix, à ce nom, releva un peu la tête, enveloppant Mlle
+Marguerite d’un regard perspicace.
+
+Il espérait que quelque chose en elle lui apprendrait ce qu’elle pensait
+au juste de la femme de charge, et quel degré de confiance elle lui
+accordait.
+
+Mais elle fut impénétrable.
+
+--Après tant de traverses, poursuivit-elle, j’ai pu croire un instant
+que la destinée se lassait.
+
+Oui, je l’ai cru, et quoi qu’il advienne, les mois que j’ai passés dans
+cette chère maison seront les plus heureux de ma vie...
+
+Je m’y plus tout d’abord; j’y trouvais la solitude et la paix...
+
+Mais quelle ne fut pas ma stupeur, le lendemain même de mon
+installation, lorsque descendant à mon petit jardin, j’aperçus debout,
+arrêté devant la grille, ce jeune homme que j’avais entrevu à Cannes, et
+dont la physionomie, après plus de deux ans, restait dans ma mémoire
+comme l’expression achevée des sentiments les meilleurs et les plus
+nobles.
+
+J’eus comme un éblouissement. Quel mystérieux hasard l’avait fait
+s’arrêter là, précisément à cette heure?...
+
+Ce qui est sûr, c’est qu’il me reconnut comme je le reconnaissais. Il me
+salua en souriant un peu, et je m’enfuis, indignée surtout de ne me
+point sentir d’indignation de son audace.
+
+Je fis beaucoup de projets ce jour-là. Mais le lendemain, à la même
+heure, j’étais cachée derrière une persienne, et je le vis, comme la
+veille, s’arrêter et regarder avec une évidente anxiété...
+
+Bientôt je sus qu’il demeurait tout près de là, avec sa mère, une femme
+veuve, et que chaque jour deux fois, en allant au Palais et en revenant,
+il passait devant ma maison.
+
+Elle était devenue cramoisie, elle baissait les yeux, elle balbutiait...
+
+Puis, tout à coup, rougissant de rougir, elle redressa le front, et
+d’une voix plus ferme:
+
+--Vous dirai-je, monsieur, notre simple histoire?... A quoi bon!... De
+tout ce qui s’est passé, je n’aurais rien à cacher à ma mère, si j’avais
+une mère. Quelques causeries furtives, quelques lettres échangées, un
+serrement de main à travers la grille... et ce fut tout.
+
+Cependant, j’eus un tort grave et irréparable... je manquai à la règle
+de ma vie: la franchise, et j’en suis cruellement punie. Je ne dis rien
+à M. de Chalusse... je n’osai pas.
+
+Je souffrais de ma dissimulation, je me jurais de tout avouer, mais je
+m’ajournais de semaine en semaine... Chaque soir, je me disais: «Ce sera
+pour demain...» et le lendemain: «Allons, je m’accorde encore cette
+journée...»
+
+C’est que je connaissais les préjugés aristocratiques du comte, je
+savais quels grands projets d’établissement il caressait pour moi, et il
+était l’arbitre de mon avenir.
+
+Et d’un autre côté, Pascal ne cessait de me répéter:
+
+--De grâce, mon amie, ne parlez pas... ma position grandit... Il ne faut
+qu’une occasion pour la mettre en évidence. D’un jour à l’autre je puis
+être célèbre... Alors, j’irai voir votre tuteur. Mais au nom du ciel,
+attendez!
+
+Je m’expliquais ces prières de Pascal. Je lisais dans sa pensée que
+l’immense fortune de M. de Chalusse l’épouvantait et qu’il avait peur
+d’être taxé de cupidité...
+
+J’attendis donc, avec cette angoisse secrète qui poursuit jusqu’au
+milieu du bonheur ceux qui ont toujours été malheureux... Je me tus,
+pleine de défiances, me disant qu’un si beau rêve n’était pas fait pour
+moi, et qu’il allait s’envoler.
+
+Il s’envola bientôt.
+
+Un matin, j’entendis une voiture s’arrêter à ma porte, et peu après le
+comte de Chalusse parut, plus froid et plus soucieux que de coutume.
+
+--Tout est prêt pour vous recevoir à l’hôtel de Chalusse, Marguerite, me
+dit-il, venez!...
+
+Il m’offrit cérémonieusement la main, et je le suivis, sans pouvoir
+faire avertir Pascal, car je m’étais toujours cachée de Mme Léon...
+
+Une chétive espérance me soutenait.
+
+Je pensais que les précautions prises par M. de Chalusse dissiperaient
+un peu les ténèbres et me donneraient au moins une idée de ce vague
+danger dont il me menaçait toujours. Mais non. Il s’était borné,
+ostensiblement du moins, à remplacer tous ses gens et à obtenir du
+conseil de l’hospice mon émancipation...
+
+Le juge de paix eut un mouvement de surprise.
+
+--Comment!... vous êtes émancipée, fit-il.
+
+--Oui, monsieur... Le comte m’a dit que ses hommes d’affaires n’avaient
+trouvé que ce moyen d’atteindre un certain but qui ne m’a pas été
+expliqué...
+
+--En effet, murmura le juge, oui, peut-être...
+
+Il s’inclina et Mlle Marguerite reprit:
+
+--Notre existence, dans ce grand hôtel, redevint ce qu’elle avait été à
+Cannes... plus retirée même s’il est possible... Le comte avait
+considérablement vieilli en trois ans... Il était visible qu’il pliait
+sous le faix de quelque mystérieux chagrin...
+
+--Je vous condamne à une triste jeunesse, me disait-il parfois, mais
+cela ne durera pas éternellement... patience, patience!...
+
+M’aimait-il sincèrement? Je le crois. Mais son affection se traduisait
+d’une façon étrange et désordonnée. Par certains jours, il avait dans la
+voix une si vive expression de tendresse, que j’en étais remuée...
+D’autres fois, ses yeux chargés de haine m’effrayaient. Je l’ai vu
+sévère avec moi jusqu’à la brutalité... et l’instant d’après il me
+demandait pardon, il faisait atteler et me conduisait chez des
+joailliers, où il me forçait de choisir les plus brillantes parures...
+Léon prétend que j’en ai là-haut pour plus de cent mille écus.
+
+Parfois je me suis demandée si c’était bien à moi que s’adressaient ces
+caresses et ces rigueurs, ou si je n’étais pour lui que l’ombre
+décevante, le spectre, pour ainsi dire, d’une personne absente...
+
+Ce qui est positif, c’est que souvent il me priait de m’habiller ou de
+me coiffer de telle façon qu’il m’indiquait. Il me demandait de porter
+des robes d’une certaine couleur ou de me servir d’un parfum particulier
+qu’il me donnait.
+
+Vingt fois, lorsque j’allais et venais autour de lui, il lui est arrivé
+de me crier:
+
+--Marguerite! je t’en prie!... reste, reste comme tu es là...
+
+Je restais... l’illusion s’évanouissait... Bientôt il lui échappait un
+sanglot ou un juron, et d’une voix irritée il me criait:
+
+--Va-t-en!...
+
+Le juge de paix ne détachait plus les yeux de sa bague; on eût dit
+qu’elle le fascinait. Son visage trahissait une commisération profonde,
+et par moment il hochait la tête d’un air soucieux.
+
+L’idée lui venait que cette malheureuse jeune fille avait été la
+victime, non d’un fou précisément, mais d’un de ces maniaques
+redoutables qui ont juste assez de raison et de suite dans les idées
+pour combiner les tortures qu’ils infligent à ceux qui les entourent.
+
+Plus lentement, afin de mieux fixer l’attention du vieux juge, Mlle
+Marguerite reprit:
+
+--Si je rappelais à M. de Chalusse une femme jadis aimée, cette femme
+devait être ma mère. Je dis «devait être» parce que je ne suis pas sûre.
+
+Saisir et suivre le fil de la vérité, avec M. de Chalusse, était presque
+impossible, tant ses propos offraient de contradictions et
+d’incohérences, volontaires ou calculées... Il semblait prendre à tâche
+et se faire un méchant plaisir de dérouter et d’égarer mes conjectures,
+détruisant le matin les conjectures qu’il avait fait naître la veille au
+soir.
+
+--C’est bien cela, murmurait le juge de paix, c’est bien cela...
+
+--Dieu sait, cependant, monsieur, avec quelle anxieuse sollicitude je
+recueillais les moindres paroles du comte... Cela ne se comprend que
+trop, n’est-ce pas!... J’étais désespérée de ma situation louche et
+inexplicable près de lui... Que n’a-t-on pas soupçonné!... Il avait
+changé tous les domestiques avant mon arrivée ici, mais il avait voulu
+que Mme Léon me suivît... Qui sait ce qu’elle a raconté!... Toujours
+est-il que, plusieurs fois, le dimanche, en me rendant à la messe, j’ai
+entendu sur mon passage: «Tenez, voici la maîtresse du comte de
+Chalusse!...» Oh! aucune humiliation ne m’a été épargnée... aucune.
+
+Il est cependant une chose qui, pour moi, ne présente pas l’ombre d’un
+doute. Le comte connaissait ma mère. Il en parlait souvent: tantôt avec
+des explosions de passion qui me faisaient croire qu’il l’avait adorée
+et qu’il l’aimait encore, tantôt avec des injures et des malédictions
+qui me donnaient à penser qu’il avait eu cruellement à se plaindre et à
+souffrir d’elle.
+
+Le plus souvent il lui reprochait de m’avoir sacrifiée sans hésitation
+ni remords à sa réputation, à sa sécurité.
+
+Il disait qu’il fallait qu’elle n’eût pas de cœur, et que c’était une
+chose inouïe, incompréhensible, monstrueuse, qu’une femme pût jouir en
+paix de tous les avantages d’une immense fortune, pendant qu’elle se
+savait de par le monde une fille, lâchement abandonnée à tous les
+hasards, misérablement livrée à toutes les horreurs de la misère...
+
+Je suis presque certaine aussi que ma mère est mariée... M. de Chalusse
+a fait plus d’une allusion à son mari; il le haïssait effroyablement.
+
+Enfin, un soir, étant plus expansif que de coutume, le comte me donna à
+entendre que le grand danger qu’il redoutait pour moi venait de ma mère
+ou de son mari... Il a essayé ensuite, selon son habitude, de revenir
+sur ses affirmations, mais il n’a pu m’ôter de l’esprit que pour cette
+fois il avait dit vrai... ou à peu près...
+
+Le juge s’était redressé sur son fauteuil, et il cherchait du regard les
+yeux de Mlle Marguerite...
+
+Lorsqu’il les eut rencontrés:
+
+--Alors, fit-il, ces lettres que nous avons trouvées dans le secrétaire
+seraient de votre mère, mademoiselle...
+
+La jeune fille rougit... Déjà, elle avait été interrogée au sujet de ces
+lettres, et elle n’avait pas répondu.
+
+Elle parut délibérer une minute; puis se décidant:
+
+--Votre opinion est la mienne, monsieur, prononça-t-elle.
+
+Et aussitôt, comme si elle eût voulu éviter de nouvelles questions, elle
+poursuivit avec une certaine volubilité:
+
+--Du reste, un souci nouveau et plus pressant, la menace d’un malheur
+bien positif, hélas! vint m’arracher à cette perpétuelle préoccupation
+de ma naissance.
+
+Il y a eu de cela un mois hier; un matin, nous déjeunions, quand le
+comte m’annonça qu’il attendait pour dîner deux convives.
+
+C’était une telle dérogation à toutes nos habitudes que je restai muette
+de surprise.
+
+--Positivement, c’est extraordinaire, ajouta gaiement M. de Chalusse,
+mais c’est ainsi... le loup s’humanise... nous aurons ce soir M. de
+Fondège et le marquis de Valorsay... Ainsi, chère Marguerite, soyez
+belle, pour faire honneur à votre vieil ami.
+
+A six heures, ces deux messieurs arrivèrent ensemble.
+
+Je connaissais M. de Fondège, «le général,» comme on l’appelle, le seul
+ami de M. de Chalusse; il venait nous visiter assez souvent.
+
+Mais je n’avais jamais aperçu le marquis de Valorsay, et même, j’avais
+entendu prononcer son nom, le matin, pour la première fois.
+
+Je ne le jugeai pas... Il me déplut, dès qu’il parut, jusqu’à
+l’aversion.
+
+D’abord, il me regarda trop, avec une insistance que ma position fausse
+rendait pénible, ensuite il se montra trop prévenant.
+
+Pendant le dîner, il parla presque seul et uniquement pour moi, à ce
+qu’il me parut.
+
+Je me souviens surtout de certain tableau qu’il nous fit de ce qu’il
+appelait un «bon ménage,» qui me donna des nausées.
+
+Selon lui, un mari ne devait être que le premier ministre et l’humble
+serviteur des fantaisies de sa femme... C’était son système... Aussi,
+comptait-il, s’il se mariait jamais, donner à la marquise de Valorsay
+toute la liberté qu’elle voudrait, de l’argent à pleines mains, les
+plus beaux équipages et les plus magnifiques diamants de Paris, des
+toilettes fabuleuses, toutes les satisfactions du luxe et de la vanité,
+enfin, une existence féerique, un rêve, un étourdissement, un
+tourbillon...
+
+--Avec ces idées, ajoutait-il en m’épiant du coin de l’œil, la
+marquise serait bien difficile si elle n’était pas ravie de son mari.
+
+Il m’exaspérait.
+
+--Monsieur, dis-je d’un ton sec, la pensée seule d’un mari pareil me
+ferait fuir au fond du plus austère couvent.
+
+Il parut décontenancé, «le général,» je veux dire M. de Fontège lui
+adressa un regard narquois, et on parla d’autre chose.
+
+Mais quand ces messieurs furent partis, M. de Chalusse me gronda.
+
+Il me dit que ma philosophie sentimentale n’était pas de mise dans un
+salon, et que mes idées sur la vie, le monde, le mariage, le devoir...
+sentaient d’une lieu l’hospice des enfants trouvés.
+
+Et comme je répliquais, il m’interrompit pour entamer un éloge en règle
+du marquis de Valorsay, un homme remarquable, assurait-il, de grande
+naissance, possédant d’immenses propriétés libres d’hypothèques,
+spirituel, joli garçon... un de ces mortels privilégiés enfin que rêvent
+toutes les jeunes filles.
+
+Les écailles me tombaient des yeux.
+
+Je compris que le marquis de Valorsay devait être le prétendant trié
+pour moi entre tous par M. de Chalusse.
+
+Alors, je m’expliquai son programme matrimonial. C’était comme une
+affiche à attirer la foule...
+
+Et je fus indignée de ce qu’il m’estimait si vulgaire, que de me laisser
+éblouir par la grossière fantasmagorie de cette vie de plaisirs stupides
+qu’il m’avait décrite.
+
+Il m’avait déplu, je le méprisai pour l’avoir vu à genoux devant
+l’argent de M. de Chalusse. Car il n’y avait pas à se méprendre sur
+l’ignominie du marché que cachaient ses propos légers: il m’avait offert
+ma liberté en échange de ma dot. Cela est admis, m’a-t-on dit. Or s’il
+faisait cela pour une certaine somme, que ferait-il donc pour une somme
+double ou triple...
+
+Voilà ce que je me disais, me demandant toutefois si je ne m’étais pas
+trompée.
+
+Mais non. La suite confirma mes premiers soupçons.
+
+Dès le surlendemain, je vis arriver M. de Valorsay; il s’enferma avec le
+comte et ils restèrent plus de deux heures en conférence.
+
+Étant entrée chez M. de Chalusse après le départ du marquis, je vis sur
+son bureau tous ses titres de propriétés qu’il lui avait fallu montrer
+sans doute, l’autre voulant savoir bien au juste combien cela lui
+rapporterait de se marier.
+
+La semaine suivante, nouvelle conférence. Un notaire y assista cette
+fois. M. de Valorsay prenait ses sûretés.
+
+Enfin, mes derniers doutes furent levés par Mme Léon, toujours bien
+informée, grâce à l’habitude qu’elle a d’écouter aux portes.
+
+--On vous marie, me dit-elle, j’ai entendu.
+
+Cette certitude m’émut peu.
+
+J’avais eu le temps de me recueillir et de prendre un parti. Je suis
+timide, mais je ne suis pas faible; j’étais décidée à résister à M. de
+Chalusse, résolue, au pis aller, à me séparer de lui et à renoncer à
+toutes les espérances de fortune dont il m’avait bercée.
+
+De tout ce qui se passait en moi, de mes délibérations, de ma résolution
+définitive, je ne dis rien à Pascal.
+
+C’est à peine si je lui laissai entrevoir qu’il était question d’un
+mariage pour moi.
+
+Je ne voulais pas l’engager par le conseil qu’il n’aurait pas manqué de
+me donner.
+
+J’avais sa parole; elle suffisait à ma sécurité.
+
+Et c’est avec un tressaillement de joie que je me disais:
+
+--M. de Chalusse, indigné de ma résistance, me chassera peut-être de son
+hôtel... Que m’importe, ou plutôt, tant mieux... Pascal est là.
+
+Mais pour résister, Monsieur, il faut être attaquée, et M. de Chalusse
+ne me parlait de rien, soit que tout ne fût pas réglé entre lui et M. de
+Valorsay, soit qu’il espérât en me prenant à l’improviste m’ôter la
+faculté de délibérer.
+
+Parler la première eût été une imprudence insigne.
+
+Je connaissais assez le comte pour savoir qu’il était de ces hommes dont
+on ne doit jamais devancer les intentions.
+
+J’attendais donc, sinon avec calme, du moins avec résignation,
+rassemblant toute mon énergie pour l’heure décisive.
+
+C’est que je ne suis pas une héroïne de roman, monsieur, je l’avoue à ma
+honte... Je n’ai pas pour l’argent tout le mépris qu’il mérite...
+J’étais bien résolue à me marier quand même selon mon cœur; mais
+j’aurais désiré... je souhaitais que M. de Chalusse me donnât non une
+fortune, mais une modeste dot...
+
+Lui cependant était devenu plus expansif, et il me laissa voir qu’il
+s’employait à réunir le plus d’argent comptant possible.
+
+Je voyais venir fréquemment des hommes d’affaires, et quand ils étaient
+partis, M. de Chalusse me montrait des liasses de billets et de titres
+en me disant:
+
+--Vous voyez qu’on songe à votre avenir, chère Marguerite.
+
+C’est une justice à lui rendre, maintenant qu’il n’est plus, cet avenir
+a été la constante préoccupation des derniers mois de sa vie.
+
+Moins de quinze jours après s’être chargé de moi, il avait fait un
+testament par lequel il m’adoptait et m’instituait son unique héritière.
+
+Ce testament fut déchiré, comme m’offrant pas assez de sécurité,
+prétendait-il, et une douzaine d’autres eurent le même sort.
+
+Car il s’inquiétait continuellement de dispositions à prendre, de
+dernières volontés à régler, comme s’il eût eu le pressentiment qu’il
+mourrait d’une mort inopinée et soudaine.
+
+Il est vrai d’ajouter qu’il paraissait se soucier moins de m’assurer
+toute sa fortune que de la soustraire à quelqu’un. Le jour où nous
+brulâmes ensemble son dernier testament, il me dit:
+
+--Cet acte est inutile, on l’attaquerait et on obtiendrait probablement
+sa révocation. J’ai imaginé mieux, je tiens un expédient qui concilie
+tout.
+
+Et comme je hasardais quelques objections, car il me répugnait d’être
+l’instrument d’une vengeance ou d’une injustice, et d’aider à dépouiller
+ses héritiers s’il en avait:
+
+--Mêlez-vous de vos affaires, me dit-il brutalement. Je ménage à ceux
+qui guettent ma succession la surprise qu’ils méritent... Ah! ils
+convoitent mes propriétés!... Eh bien! ils les auront, je les leur
+léguerai, mais grevées d’hypothèques jusqu’à l’extrême limite de leur
+valeur.
+
+Et pour atteindre ce but, il dénaturait sa fortune, affirmant qu’il ne
+serait tranquille que le jour où elle tiendrait tout entière dans un
+portefeuille qu’il porterait toujours sur lui.
+
+De là, monsieur, ces immenses mouvements de capitaux, ces ventes, ces
+emprunts. De là ces millions au porteur qui se trouvaient dans le
+secrétaire de M. de Chalusse le matin du jour où la mort l’a surpris...
+
+Malheureux homme! De tous les projets qu’il méditait, aucun n’a réussi.
+
+Ils peuvent venir, ces héritiers qu’il redoutait, que je ne connais pas,
+dont personne ne soupçonnait même l’existence... ils trouveront intacts
+les biens qu’il prétendait leur arracher.
+
+Il rêvait, pour moi, la situation la plus brillante, un grand nom, le
+titre de marquise, et il n’a pas même su préserver ma réputation des
+imputations les plus humiliantes... J’ai été accusée de vol avant que
+son cadavre fût seulement refroidi...
+
+Il me voulait riche, effroyablement riche, comme lui, et après avoir
+essayé de m’éblouir de ses millions, il ne me laisse pas de pain,
+exactement parlant... pas de pain.
+
+Mon avenir le terrifiait, et il meurt sans m’avoir rien appris des
+mystérieux dangers qui me menacent, sans avoir pu me dire si
+véritablement, comme je le crois, comme j’en suis moralement sûre, il
+était mon père...
+
+Il m’a élevée malgré moi jusqu’aux plus hautes sphères sociales; il m’a
+mis en main cette baguette magique qui s’appelle l’or, il m’a montré le
+monde à mes pieds... et tout à coup il me laisse retomber plus bas qu’il
+ne m’avait prise...
+
+Ah!... M. de Chalusse, mieux eût valu me laisser à l’hospice des enfants
+trouvés, je gagnerais ma vie maintenant...
+
+Et cependant, je vous pardonne!...
+
+Mlle Marguerite se recueillit un moment, cherchant dans sa mémoire si
+elle avait bien tout dit, si elle n’oubliait aucun détail...
+
+Ne trouvant rien, elle s’approcha du juge de paix jusqu’à le toucher, et
+avec une émouvante solennité:
+
+--Vous connaissez à cette heure ma vie comme moi-même, monsieur,
+prononça-t-elle... Vous savez ce qu’ignore encore celui qui est devenu
+mon unique espoir... Puisse-t-il, quand je me montrerai à lui telle que
+je suis véritablement, ne pas me trouver indigne de lui...
+
+Le juge de paix se dressa comme mû par un ressort...
+
+Deux grosses larmes, les premières qu’il versât depuis des années,
+tremblèrent au bord de ses paupières et se perdirent dans les rides de
+son visage.
+
+--Vous êtes une digne et noble créature, mon enfant, dit-il... Et si
+j’avais un fils, je m’estimerais heureux qu’il fût choisi par une femme
+comme vous!...
+
+Elle le regarda d’un air de joie délirante, joignit les mains, et, à
+bout de forces, s’affaissa sur un fauteuil en murmurant:
+
+--Oh! merci, monsieur, merci!...
+
+C’est qu’elle pensait à Pascal... C’est qu’elle s’était effrayée de ses
+sentiments quand elle lui exposerait loyalement tout ce passé de
+douleurs et de misères qu’il ne connaissait pas...
+
+Et après les paroles du juge de paix elle était rassurée.
+
+
+
+
+XI
+
+
+La demie de quatre heures sonnait...
+
+On entendait des pas furtifs sur le palier, et des frôlements le long de
+la porte.
+
+Les domestiques de l’hôtel de Chalusse rôdaient autour de la pièce, où
+étaient enfermés le juge de paix et Mlle Marguerite, intrigués de ne
+pas les voir reparaître, se demandant ce qu’ils pouvaient avoir à se
+dire pour une si longue conférence.
+
+A cette heure, la besogne du greffier devait être fort avancée.
+
+--Il faut que je voie où en est l’inventaire, dit le vieux juge à
+Mlle Marguerite, excusez-moi de vous quitter une minute... je
+reviens.
+
+Et il sortit.
+
+Mais c’était là un prétexte. La vérité est qu’il désirait surtout
+dissimuler son émotion. Profondément remué par le récit de cette pauvre
+jeune fille, il voulait se remettre, et reprendre avec son sang-froid sa
+perspicacité habituelle.
+
+Et il en avait besoin, la situation lui paraissant bien plus compliquée
+depuis que Mlle Marguerite lui avait parlé de ces héritiers, de ces
+ennemis mystérieux qui avaient empoisonné l’existence de M. de Chalusse.
+
+Il était clair que ces gens-là arrivant à la curée voudraient savoir ce
+qu’étaient devenus les millions du secrétaire.
+
+A qui les redemanderaient-ils? A Mlle Marguerite, bien évidemment.
+Quelles tracasseries ne lui susciteraient-ils pas!...
+
+Ainsi pensait le vieux juge de paix tout en écoutant le rapport de son
+greffier.
+
+Ce n’était pas le tout, d’avoir provoqué les confidences de Mlle
+Marguerite, il avait à rechercher quel parti elle pouvait tirer de son
+étrange et douloureuse situation, il avait à la conseiller, à la
+guider...
+
+Il était redevenu l’homme impassible, quand il reparut dans le cabinet
+du comte, et il vit avec plaisir que la pauvre jeune fille avait de même
+repris une partie de son calme.
+
+--Maintenant, lui dit-il, causons... Je vous prouverai que votre
+position n’est pas si désolante que vous croyez... Mais avant de penser
+à l’avenir, inquiétons-nous du passé... voulez-vous?
+
+La jeune fille s’inclina en signe d’acquiescement.
+
+--Parlons d’abord, reprit le juge, des millions disparus... Ils étaient
+certainement dans le secrétaire quand M. de Chalusse y a remis la fiole,
+on ne les y retrouve plus... Donc, il faut que M. de Chalusse les ait
+emportés avec lui...
+
+--C’est ce que je me suis dit.
+
+--Ces valeurs formaient-elles un gros volume?
+
+--Assez gros... mais qui pouvait très-bien être dissimulé sous un ample
+pardessus comme celui que portait M. de Chalusse.
+
+--Très-bien!... A quelle heure est-il sorti?
+
+--Vers cinq heures.
+
+--Et on l’a rapporté?
+
+--A six heures et demie environ.
+
+--Où l’avait pris le cocher qui l’a ramené?...
+
+--Dans les environs de Notre-Dame-de-Lorette, à ce qu’il nous a dit.
+
+--A-t-on conservé le numéro de ce cocher?
+
+--Je crois que Casimir se l’est fait remettre.
+
+A qui lui eût demandé pourquoi cette sorte d’enquête officieuse, le juge
+de paix eût répondu que le seul intérêt de Mlle Marguerite le
+guidait.
+
+Rien n’était plus vrai. Et cependant, sans que peut-être il s’en rendit
+compte, un autre mobile le poussait à s’écarter un peu du cercle de ses
+attributions.
+
+Cette affaire l’intéressait et l’attirait par ses côtés ténébreux et
+inexplicables. Elle irritait ce besoin de connaître la vérité qui est au
+fond de tout homme. Elle le séduisait en lui offrant une occasion
+d’exercer sa faculté maîtresse qui était la pénétration.
+
+Aussi, se recueillait-il, analysant les réponses de Mlle Marguerite,
+et après un moment:
+
+--Donc, fit-il, le point de départ des recherches, si recherches il y a
+jamais, sera celui-ci: M. de Chalusse est sorti avec deux millions, et
+pendant les deux heures qu’il est resté dehors, il a disposé de cette
+somme énorme... ou on la lui a volée.
+
+Mlle Marguerite tressaillit.
+
+--Oh! volée... balbutia-t-elle.
+
+--Mon Dieu, oui, mon enfant, tout est possible... il faut tout
+admettre... Mais poursuivons. Où se rendait M. de Chalusse?
+
+--Chez un homme d’affaires qui devait, pensait-il, lui procurer une
+adresse qui se trouvait dans la lettre déchirée par lui.
+
+--Le nom de cet homme?
+
+--Fortunat...
+
+Le magistrat écrivit ce nom sur son calepin, puis reprenant ses
+questions:
+
+--Arrêtons-nous, dit-il, à cette malheureuse lettre, la cause, selon
+vous, de la mort de M. de Chalusse. Que disait-elle?
+
+--Je l’ignore, monsieur. J’ai aidé, c’est vrai, le comte à en réunir les
+fragments, mais je ne l’ai pas lue.
+
+--Peu importe!... L’important est de savoir qui l’a écrite. Ce ne peut
+être, m’avez-vous dit, que cette sœur de M. de Chalusse disparue il y
+a une trentaine d’années ou votre mère...
+
+--En effet, monsieur, c’était et c’est encore mon opinion.
+
+Le vieux juge, tout en souriant, tracassait sa bague.
+
+--Eh bien!... moi, prononça-t-il, avant cinq minutes, je vous dirai si
+la lettre vient de votre mère... Oh! mon moyen est simple et sûr... Je
+vais tout bonnement comparer l’écriture à celle des lettres du
+secrétaire...
+
+Mlle Marguerite se leva à demi, en s’écriant:
+
+--Oh!... quelle idée!...
+
+Mais lui, sans paraître remarquer la surprise de la jeune fille, ajouta
+d’un ton bref:
+
+--Où est cette lettre?...
+
+--M. de Chalusse doit l’avoir mise dans une de ses poches.
+
+--Il faut la retrouver, mademoiselle... Dites au valet de chambre du
+comte de la chercher...
+
+La jeune fille appela, mais M. Casimir, tout occupé des démarches
+exigées par le décès et les funérailles de son maître, était absent. Le
+second valet de chambre et Mme Léon offrirent leurs services, et
+certes ils s’employèrent avec le plus louable zèle... Mais leurs
+investigations restèrent infructueuses, la lettre ne se retrouva pas.
+
+--Quel malheur!... murmurait le juge, tout en regardant retourner les
+poches de tous les vêtements du mort, quelle fatalité! Là était
+peut-être la clef de l’énigme.
+
+Force lui fut cependant de prendre son parti de cette déconvenue.
+
+Il revint s’asseoir dans le cabinet du comte, mais visiblement il était
+découragé, et il avait retourné en dedans le chaton de sa bague. Ce
+n’est pas qu’il estimât le problème insoluble, loin de là; seulement il
+reconnaissait que pour arriver à la vérité, il faudrait beaucoup de
+temps et des investigations qui n’étaient plus de son ressort...
+
+Une seule espérance immédiate lui restait...
+
+En étudiant les derniers mots écrits et prononcés par M. de Chalusse, ne
+pénétrerait-il pas l’intention qui les avait dictés?... Lui, dont
+l’expérience avait aiguisé la sagacité, ne leur découvrirait-il pas un
+sens qui allumerait une lueur au milieu des ténèbres!...
+
+Il les demanda donc à Mlle Marguerite, et elle lui remit le papier où
+le comte avait essayé de fixer sa pensée, et une carte où elle-même, sur
+le moment, avait écrit, dans leur ordre, les dernières paroles du
+mourant.
+
+En réunissant le tout, le juge de paix obtenait ceci:
+
+«_... Toute ma fortune... donne... amis... contre... Marguerite...
+dépouillée... ta mère... prends garde..._»
+
+Ces douze mots incohérents trahissaient les éternelles préoccupations de
+M. de Chalusse. On y retrouvait le souci de sa fortune et de l’avenir de
+Marguerite, et aussi la trace de l’effroi ou de l’aversion que lui
+inspirait la mère de Marguerite.
+
+Mais c’était tout, c’est-à-dire ce n’était rien!...
+
+Le mot: «_donne_» s’entendait. Il était clair que le comte avait voulu
+écrire: «Je donne toute ma fortune...» Le mot «_dépouillée_» se
+comprenait aussi. Il avait été évidemment arraché au moribond par cette
+certitude horrible que Marguerite--sa fille sans aucun doute--n’aurait
+pas une pièce d’or des millions qu’il lui destinait. «_Prends garde!_»
+s’expliquait seul.
+
+Mais il était deux mots qui semblaient au juge de paix absolument
+inexplicables, qu’il cherchait vainement à lier aux autres, qu’il ne
+pouvait rattacher à aucune idée probable: le mot _amis_ et le mot
+_contre_. Et ils se suivaient, sur le papier, ils étaient les plus
+lisibles...
+
+Pour la trentième fois, le juge les répétait à demi-voix quand on
+frappa discrètement à la porte; presque aussitôt Mme Léon parut.
+
+--Qu’est-ce? demanda Mlle Marguerite.
+
+La femme de charge déposa sur le bureau un paquet de lettres à l’adresse
+de M. de Chalusse, en disant:
+
+--C’est le courrier de défunt M. le comte. Dieu ait son âme!
+
+Puis, présentant un journal à Mlle Marguerite, elle ajouta de sa voix
+la plus onctueuse:
+
+--Et de plus, on vient, à l’instant même, d’apporter ceci pour
+mademoiselle...
+
+--Ce journal... pour moi!... Vous devez vous tromper...
+
+--Pas du tout... J’étais, de ma personne, chez le concierge quand le
+commissionnaire est arrivé, et il a bien dit que c’était pour Mlle
+Marguerite, de la part d’un de ses amis...
+
+Et ayant dit, elle esquissa sa plus belle révérence et se retira...
+
+La jeune fille avait pris le journal, et lentement, d’un air
+d’étonnement et d’appréhension, elle le dépliait.
+
+Ce qui la frappa d’abord, c’est qu’à la première page il y avait une
+vingtaine de lignes encadrées au crayon rouge.
+
+Évidemment on lui envoyait ce journal pour qu’elle lût les passages
+entourés: elle lut donc:
+
+«Grand émoi et scandale énorme, à l’hôtel de Mme d’A..., une vieille
+étoile de première grandeur...»
+
+C’était l’épouvantable article qui racontait la scène de jeu où Pascal
+avait laissé son honneur.
+
+Et pour que Mlle Marguerite n’eût ni doute ni hésitation, le lâche,
+le misérable qui lui adressait l’article avait eu soin, à côté des
+initiales, d’ajouter, au crayon, les noms en toutes lettres.
+
+Ainsi, il avait écrit d’Argelès, Pascal Férailleur, Fernand de Coralth,
+Rochecote.
+
+Et cependant, malgré cette précaution ignoble, la jeune fille ne
+saisissait, tout d’abord, ni le sens ni la portée de ce récit, et il lui
+fallut le relire jusqu’à quatre fois... Mais lorsqu’elle comprit enfin,
+quand l’horrible vérité éclata dans son esprit, le journal lui échappa
+des mains, elle pâlit comme on ne pâlit que pour mourir, et pantelante,
+anéantie, assommée, elle s’appuya contre le mur...
+
+Ses traits exprimèrent si bien la plus atroce douleur, que le juge de
+paix, effrayé, se dressa d’un bond.
+
+--Qu’y a-t-il encore?
+
+Elle essaya de répondre, ne le put, et alors montra du doigt, à terre,
+le journal en bégayant d’une voix étranglée:
+
+--Là!... là!...
+
+Il ne fallut au juge qu’un coup d’œil pour comprendre. Et cet homme,
+qui avait vu tant de misères en sa vie, ce magistrat qui avait été le
+confident de tant de martyres ignorés, fut atterré de l’acharnement de
+la destinée à frapper cette infortunée.
+
+Il s’approcha d’elle comme elle défaillait et la soutint jusqu’à son
+fauteuil, où elle s’affaissa.
+
+--Pauvre enfant!... murmura-t-il... L’homme que vous aviez choisi, à qui
+vous eussiez tout sacrifié... c’est ce Pascal Férailleur, n’est-ce
+pas?...
+
+--C’est lui.
+
+--Il est avocat?
+
+--Je vous l’ai dit, monsieur.
+
+--Il demeure bien rue d’Ulm?
+
+--Oui.
+
+Le juge de paix hocha tristement la tête.
+
+--C’est bien lui, fit-il... Car je le connais, pauvre enfant, je
+l’aimais et... je l’honorais. Hier encore, je vous aurais dit: «Celui-là
+est digne de vous.» Son intacte réputation désarmait jusqu’à l’envie...
+Et voilà où le jeu l’a conduit... Il a volé!...
+
+Roide et tout d’une pièce, Mlle Marguerite se dressa.
+
+--C’est faux!... prononça-t-elle... ce qu’il y a sur ce journal est
+faux!...
+
+Sous tant de coups répétés, la raison de cette infortunée vacillait-elle
+donc? On pouvait le craindre.
+
+Livide l’instant d’avant, elle était devenue plus rouge que le feu, un
+tremblement convulsif la secouait, et ses yeux fixes brillaient du
+sinistre éclat du délire.
+
+--Si elle ne pleure pas, pensait le juge de paix, elle est perdue.
+
+Et aussitôt, loin d’encourager ses espérances, il voulut détruire des
+illusions qu’il croyait dangereuses.
+
+--Hélas!... ma pauvre enfant, fit-il tristement, ne vous abusez pas...
+Les journaux sont parfois inconsidérés, il arrive qu’on surprend leur
+bonne foi... mais des articles tels que celui-ci ne se publient que sur
+des preuves appuyées d’irrécusables témoignages...
+
+Elle haussait les épaules comme si elle eût entendu les plus grandes
+absurdités du monde, et à demi-voix murmurait:
+
+--Je m’explique maintenant le silence de Pascal... Je comprends comment
+il n’a pas encore répondu à ma lettre d’hier soir...
+
+Et le juge poursuivait:
+
+--Ainsi, malheureusement, après l’article que nous venons de lire, on ne
+saurait garder l’ombre d’un doute...
+
+Brusquement, Mlle Marguerite l’interrompit.
+
+--Mais je n’ai pas douté une seconde!... s’écria-t-elle. Douter de
+Pascal, moi!... je douterais plutôt de moi-même... Je puis faillir, moi,
+je ne suis qu’une pauvre fille ignorante et faible, tandis que lui...
+lui!... Vous ne savez donc pas qu’il était comme ma conscience!... Avant
+de rien entreprendre, avant de rien décider, s’il me venait quelque
+scrupule, je me disais: «Que ferait-il, lui?...» Et la seule pensée de
+celui qui pour moi est l’honneur même suffisait à écarter les
+inspirations mauvaises.
+
+Son accent disait bien, en effet, sa confiance absolue, entière,
+inébranlable. Et la foi donnait à son beau visage une sublime
+expression.
+
+--Si vous m’avez vue chanceler, monsieur, poursuivait-elle, c’est que
+j’ai été atterrée par l’audace de l’accusation... Comment, par quelles
+manœuvres des misérables ont-ils paru convaincre Pascal d’une action
+flétrissante?... Cela passe mon entendement... Ce que je sais, c’est
+qu’il est innocent... Ce qui est sûr, c’est que la terre entière se
+dressant pour témoigner contre lui, n’altérerait pas ma croyance en
+lui... Il avouerait que je ne serais pas entièrement convaincue, et je
+le croirais fou plus aisément que coupable!...
+
+Un sourire amer crispait sa lèvre, elle revenait au sentiment exact de
+la situation, et c’est d’un ton relativement calme qu’elle reprit:
+
+--Que prouvent d’ailleurs de vains témoignages... N’avez-vous pas
+entendu ce matin la voix de tous nos domestiques me demander compte des
+millions de M. de Chalusse!... Qui sait ce qui fût advenu sans votre
+intervention!... Peut-être serais-je en prison, à cette heure!...
+
+--Ce n’est plus la même chose, mon enfant...
+
+--C’est la même chose, monsieur!... Supposez-moi accusée. Que
+croyez-vous qu’eût répondu Pascal à qui fût allé lui dire: «Marguerite
+est une voleuse!... Il eût ri, et comme moi se fût écrié:
+«impossible!...»
+
+La conviction du juge de paix était faite.
+
+Pour lui, Pascal Férailleur était coupable.
+
+Cependant, il n’entreprit pas de discuter. D’abord, il sentait bien
+qu’il ne convaincrait pas Mlle Marguerite; ensuite à quoi bon la
+convaincre, maintenant que son énergie avait repris le dessus.
+
+Mais il chercha un moyen de connaître les projets de cette infortunée,
+afin de les combattre s’ils lui semblaient périlleux...
+
+--Peut-être avez-vous raison, mon enfant, concéda-t-il; ce malheur n’en
+doit pas moins changer toutes vos déterminations...
+
+--En effet, monsieur, il les modifie...
+
+Un peu surpris de son flegme subit, il la regarda.
+
+--Il y a une heure, reprit-elle, j’étais bien résolue à aller trouver
+Pascal... Je comptais réclamer de lui aide et assistance... fièrement,
+comme on réclame un droit indéniable ou l’exécution d’une promesse
+sacrée... tandis que maintenant...
+
+--Eh bien!...
+
+--Je suis toujours décidée à aller à lui, mais ce sera humblement et en
+suppliante... Et je lui dirai: «Vous souffrez, mais il n’est pas de
+malheur intolérable, quand on est deux à s’en partager le fardeau, me
+voici!... Tout va vous manquer, vos amis les plus chers vont vous renier
+lâchement, me voici! Quoi que vous veuillez faire, quitter l’Europe ou
+rester à Paris pour épier l’heure de la vengeance, il vous faut un
+compagnon vaillant et fidèle, un confident de vos desseins, un autre
+vous-même, me voici!... Femme, amie, sœur, maîtresse, je serai ce que
+vous voudrez, me voici sans condition.»
+
+Et immédiatement, pour répondre à un mouvement et à une exclamation du
+vieux juge, elle ajouta avec une expression de candeur et de fermeté
+extraordinaire:
+
+--Il est malheureux... je suis libre... je l’aime!...
+
+Le juge de paix était pétrifié.
+
+Il sentait bien que ce qu’elle disait, elle le ferait. En elle il avait
+reconnu une de ces âmes généreuses et fières qu’attire et séduit tout ce
+qui est héroïque et grand, incapables d’hésitations pusillanimes et
+d’égoïstes calculs, qui ne composent jamais avec ce qu’elles croient
+être le devoir et qui ne savent affirmer la passion que par le
+sacrifice.
+
+--Heureusement, chère demoiselle Marguerite, fit-il, votre dévoûment
+sera sans aucun doute inutile.
+
+--Pourquoi cela, monsieur?...
+
+--Parce que M. Férailleur vous doit, et qui plus est se doit à lui-même
+de ne pas l’accepter.
+
+Elle ne comprenait pas, ses regards interrogeaient.
+
+--Pardonnez-moi, reprit le juge, de vous préparer à une douloureuse
+déception... Coupable ou innocent, M. Férailleur est... déshonoré. A
+moins d’un miracle, sa vie est perdue, finie... à l’heure qu’il est, il
+est rayé du barreau... Il est de ces accusations... de ces calomnies, si
+vous voulez, dont on ne se relève pas... Comment pouvez-vous espérer
+qu’il consente à unir votre destinée à la sienne!...
+
+Cette objection la frappa. Elle ne l’avait pas prévue, et elle lui parut
+terrible.
+
+Deux larmes, pareilles à deux diamants, jaillirent de ses yeux noirs, et
+d’une voix désolée:
+
+--Mon Dieu!... murmura-t-elle, mon Dieu! faites qu’il n’ait pas cette
+générosité cruelle... le seul grand, le seul véritable malheur pour moi
+serait d’être repoussée par lui... la mort de M. de Chalusse me laisse
+sans ressources, sans pain, c’est presque un bonheur en ce moment, je
+lui demanderai ce qu’il veut que je devienne s’il m’abandonne, et qui me
+protégera sinon lui... L’avenir de célébrité qu’il rêvait pour moi est
+anéanti... Eh bien! je l’en consolerai, moi... De nos deux infortunes,
+je saurai faire le bonheur... Ici nos ennemis triomphent, soit, nous
+fuirons... notre honnêteté se souillerait rien qu’à se mesurer avec tant
+de scélératesses... Nous saurons bien trouver quelque part, en Amérique,
+un coin ignoré où nous nous créerons une destinée nouvelle et
+meilleure...
+
+C’était à ne pas croire que celle qui parlait avec cette véhémence
+passionnée fût Mlle Marguerite, cette jeune fille hautaine.
+
+Et à qui parlait-elle ainsi?... A un étranger, qu’elle voyait pour la
+première fois.
+
+Mais les circonstances l’emportaient, plus fortes que sa volonté. Un à
+un, elle avait déchiré tous les voiles de ses plus chers et de ses plus
+intimes sentiments, et, à la fin, elle se montrait telle qu’elle était
+véritablement...
+
+Et cependant, le juge de paix sut résister à l’émotion et à
+l’attendrissement qui le gagnaient. Il se montra impitoyable pour des
+espoirs qu’il estimait irréalisables...
+
+--Et si M. Férailleur refusait votre sacrifice?... demanda-t-il.
+
+--Eh! ce n’est pas un sacrifice, monsieur!
+
+--Soit... Mais enfin il se peut qu’il vous... repousse. Que
+ferez-vous?...
+
+Elle laissa retomber ses bras d’un air de morne accablement.
+
+--Ce que je ferais?... murmura-t-elle... je ne sais... Je trouverais
+toujours à gagner ma vie... On dit que j’ai une voix remarquable...
+j’entrerais peut-être au théâtre... j’y ai songé, autrefois.
+
+Le juge bondit sur son fauteuil.
+
+--Vous seriez comédienne, interrompit-il, vous!...
+
+--Cela ou autre chose... qu’importe.
+
+--Comment, qu’importe!... Mais vous ne soupçonnez pas... Vous n’imaginez
+pas...
+
+Il ne trouvait pas de termes pour rendre la nature des obstacles qu’il
+apercevait, et ce fut Mlle Marguerite qui les trouva pour lui.
+
+--Je soupçonne, dit-elle, que le théâtre est pour une femme une carrière
+abominable... Mais je sais que là comme ailleurs il est des femmes
+honorables et chastes, et cela me suffit... Mon orgueil est assez grand
+pour me garantir de toute déchéance... Il a sauvé l’apprentie, il
+préserverait la comédienne... Je serais calomniée!... ce ne serait pas
+un malheur. Je méprise trop le monde pour prendre souci de son opinion
+tant que j’aurai pour moi le témoignage de ma conscience... Pourquoi ne
+serais-je pas une grande artiste, moi qui consacrerais à l’art tout ce
+que j’ai d’intelligence, de passion, d’énergie et de volonté!...
+
+Elle s’arrêta, un valet de pied entrait portant des lampes, car la nuit
+venait.
+
+Et sur les pas de celui-ci un autre parut, qui dit:
+
+--Mademoiselle, M. le marquis de Valorsay est en bas, qui demande si
+mademoiselle peut lui faire l’honneur de le recevoir...
+
+
+
+
+XII
+
+
+A ce nom de Valorsay, les yeux de Mlle Marguerite et du juge de paix
+s’étaient cherchés, et ils avaient échangé un regard où se peignaient
+les plus étranges conjectures.
+
+Mais la jeune fille hésitait à quel parti se résoudre.
+
+Il fallut que le magistrat mît fin à ses perplexités.
+
+--Priez M. le marquis de Valorsay de monter, dit-il au domestique.
+
+Le valet de pied se retira, et dès qu’il eut disparu:
+
+--Quoi! monsieur, s’écria Mlle Marguerite, après ce que je vous ai
+dit, vous voulez que je le reçoive!...
+
+--Il le faut, mon enfant, absolument. Il importe que vous sachiez ce
+qu’il veut et quel espoir l’amène... Résignez-vous, soyez calme!...
+
+En proie à une sorte d’égarement, la pauvre fille réparait à la hâte le
+désordre de sa toilette, et, tant bien que mal, elle relevait ses
+cheveux, dont les masses opulentes s’éparpillaient sur ses épaules.
+
+--Eh!... monsieur, disait-elle, ne devinez-vous donc pas qu’il me croit
+l’héritière de M. de Chalusse... Pour lui, je garde l’éblouissant reflet
+des millions qui ont failli m’appartenir... Qu’il vienne... qu’il
+vienne...
+
+--Silence, le voici!
+
+Le marquis de Valorsay entrait, en effet, toujours vêtu avec l’exquise
+recherche de ces intelligents gentilshommes pour qui la couleur d’un
+pantalon est une affaire, et qui trouvent des assouvissements d’ambition
+à décider souverainement de la coupe d’un gilet...
+
+Mais sa physionomie, insoucieuse d’ordinaire et n’exprimant rien que le
+parfait contentement de soi et l’ennui des autres, était grave et
+presque solennelle.
+
+Sa jambe--cette maudite jambe cassée autrefois en sautant une banquette
+irlandaise--était roide et traînait plus que d’habitude, ce qui, sans
+doute, ne tenait pas uniquement à des influences atmosphériques.
+
+Il s’inclina devant Mlle Marguerite avec toutes les marques du plus
+profond respect, et sans paraître remarquer le juge de paix.
+
+--Vous m’excuserez, je l’espère, mademoiselle, prononça-t-il, d’avoir
+insisté pour être admis à vous présenter l’expression de ma sympathique
+douleur... J’apprends à l’instant l’horrible malheur qui vous frappe...
+la mort si inattendue de votre père.
+
+Elle recula avec une sorte d’effroi, en répétant:
+
+--De mon père!...
+
+L’autre ne parut pas troublé.
+
+--Je sais, dit-il d’une voix qui voulait être attendrie; je sais que M.
+de Chalusse vous avait fait un mystère de votre naissance... mais il
+m’avait confié son secret...
+
+--A vous!... interrompit le juge de paix, incapable de se contenir.
+
+Le marquis toisa d’un air hautain ce vieux homme vêtu de noir, et du ton
+sec qu’on prend avec un subalterne indiscret:
+
+--A moi, oui, monsieur, répondit-il. Et non-seulement M. le comte de
+Chalusse me l’a confié de vive voix, mais il me l’a écrit, en m’exposant
+les honorables motifs de sa conduite, et l’intention formelle où il
+était, non de reconnaître, mais d’adopter Mlle Marguerite, afin de
+lui assurer sans conteste sa fortune et son nom.
+
+--Ah! fit le juge de paix, comme si une lueur soudaine l’eût éclairé,
+ah! ah!...
+
+Mais déjà, sans se soucier de cette exclamation, extraordinaire au moins
+par son accent, M. de Valorsay s’était retourné vers Mlle Marguerite
+et poursuivait:
+
+--Votre ignorance me prouve, mademoiselle, que vos gens ne m’ont pas
+trompé quand ils m’ont dit que ce pauvre M. de Chalusse a été
+littéralement foudroyé... Mais ils m’ont dit autre chose que je ne puis
+croire... Ils m’ont affirmé que le comte n’avait pris aucune disposition
+à votre égard, qu’il ne laisse pas de testament et que... excusez une
+indiscrétion qu’un respectueux intérêt dicte... et que... par suite de
+cette incompréhensible et coupable imprudence, vous vous trouvez, vous,
+sa fille, ruinée et presque sans ressources... Est-ce possible?
+
+--Cela est l’exacte vérité, monsieur, répondit Mlle Marguerite...
+Pour vivre, il me faudra désormais gagner ma vie...
+
+Elle prononça ces mots avec une sorte de bonheur, s’attendant à quelque
+mouvement du marquis, qui trahirait la bassesse de ses convoitises, et
+elle s’apprêtait à jouir de sa confusion.
+
+Mais pas du tout.
+
+Loin de sembler démonté ou seulement attristé, M. de Valorsay respira
+fortement comme s’il eût été allégé d’un poids énorme, et son œil
+brilla.
+
+--Alors, fit-il avec une joie contenue, j’oserai parler... Je parlerai,
+mademoiselle, si vous daignez me le permettre...
+
+Elle le regardait avec une curiosité anxieuse, ne concevant rien à son
+attitude.
+
+--Parlez, monsieur, balbutia-t-elle.
+
+--J’obéis, mademoiselle, prononça-t-il en s’inclinant... Mais avant,
+laissez-moi vous dire combien grandes ont été mes espérances.... Pour
+moi aussi, peut-être, la mort de M. de Chalusse est un irréparable
+malheur... Il m’avait permis, mademoiselle, d’aspirer à l’honneur
+d’obtenir votre main. S’il ne vous avait rien dit, c’est qu’il entendait
+vous laisser libre, m’imposant cette tâche qui m’effrayait, de mériter
+votre consentement. Mais de lui à moi tout était réglé et convenu, il
+donnait trois millions de dot à Mlle Marguerite de Chalusse, sa
+fille.
+
+--Je ne suis plus Mlle de Chalusse, monsieur le marquis, et je n’ai
+plus de dot.
+
+Il sentit la pointe acérée de l’épigramme, car un peu de sang monta à
+ses pommettes, mais son correct sang-froid ne fut point altéré.
+
+--Si vous étiez encore riche, mademoiselle, prononça-t-il du ton de
+reproche de l’honnête homme qui se voit méconnu, j’aurais peut-être la
+force de garder le secret des sentiments que vous m’avez inspirés,
+mais...
+
+Il se redressa d’un geste qui n’était pas sans noblesse, et d’une voix
+pleine et sonore il ajouta:
+
+--Mais vous n’avez plus vos millions... et c’est pour cela que j’ose
+vous dire: Mademoiselle Marguerite, je vous aime; voulez-vous être ma
+femme?...
+
+La pauvre fille eut besoin de toute sa puissance sur elle-même pour
+retenir un cri.
+
+C’était plus que de la stupeur, c’était presque de l’épouvante que lui
+causait la demande du marquis de Valorsay, cette déclaration étrange,
+inouïe, incompréhensible, qui bouleversait toutes ses idées...
+
+Et elle ne savait que balbutier:
+
+--Monsieur... Monsieur...
+
+Lui, cependant, de l’air le plus digne et qui n’excluait pas la rondeur
+de la franchise poursuivait:
+
+--Dois-je vous dire qui je suis, mademoiselle?... Non, n’est-ce pas...
+Le seul fait d’avoir été agréé par M. le comte de Chalusse vous répond
+de moi... Le nom pur et sans tache que je porte va de pair avec les plus
+grands noms de France... et si ma fortune a été quelque peu diminuée par
+des étourderies de jeune homme, elle est plus que suffisante pour un
+honorable état de maison...
+
+Mlle Marguerite ne répondait toujours pas, elle ne trouvait rien à
+répondre, sa présence d’esprit l’avait abandonnée, sa langue était comme
+figée dans sa bouche.
+
+Elle adressait au vieux juge des regards de détresse, implorant son
+intervention, mais il était si bien perdu dans la contemplation de sa
+bague, qu’on l’eût dit sous l’empire de ce prodigieux phénomène produit
+par un objet brillant obstinément fixé, qui s’appelle l’hypnotisme.
+
+--Je sais que j’ai eu le malheur de vous déplaire, mademoiselle,
+continuait le marquis, M. de Chalusse ne me l’avait pas caché. Il me
+souvient, hélas! d’avoir émis devant vous toutes sortes de stupides
+théories qui vous ont donné de moi la plus triste opinion... Il faut me
+pardonner... Alors, je n’avais pas les idées qui me sont venues... plus
+tard, quand il m’a été donné de mesurer la hauteur de votre
+intelligence, d’apprécier la noblesse de votre âme... J’ai parlé
+inconsidérément le langage qu’on parle maintenant aux jeunes filles de
+notre monde, toutes affolées de luxe et de vanité... pour qui le mariage
+n’est que l’affranchissement des devoirs de la famille...
+
+Il s’exprimait en phrases entrecoupées, comme si l’émotion l’eût fait
+haleter. Il semblait par moment se contenir à peine, et d’autres fois sa
+voix expirait jusqu’à devenir presque inintelligible.
+
+Mais à le laisser poursuivre, et par le seul fait qu’elle l’écoutait,
+Mlle Marguerite s’engageait presque.
+
+Elle le comprit, et faisant un effort:
+
+--Croyez, monsieur le marquis, interrompit-elle, que je suis touchée...
+et reconnaissante... mais... je ne m’appartiens plus...
+
+--Mademoiselle... de grâce... ne me répondez pas aujourd’hui.
+Accordez-moi un peu de temps pour détruire vos préventions.
+
+Elle hocha la tête, et d’une voix ferme:
+
+--Je n’ai pas de préventions, monsieur le marquis, prononça-t-elle.
+Depuis longtemps ma vie est fixée... irrévocablement.
+
+Il parut étourdi, comme s’il fût venu avec l’idée qu’il ne pouvait être
+repoussé...
+
+Ses yeux vacillèrent; ils allèrent alternativement de Mlle Marguerite
+au vieux juge de paix, plus impassible qu’un sphinx, et ils finirent par
+se fixer sur un journal crayonné de rouge, tombé aux pieds de la jeune
+fille.
+
+--Ne me laissez-vous aucun espoir?... murmura-t-il.
+
+Elle ne répondit pas, il comprit, et il se retirait quand la porte
+s’ouvrit brusquement et un valet annonça: «M. de Fondège.»
+
+Mlle Marguerite toucha du doigt l’épaule du juge de paix.
+
+--Voici, monsieur, lui dit-elle, l’ami de M. de Chalusse, que j’avais
+envoyé chercher ce matin.
+
+Un homme d’une soixantaine d’années parut...
+
+Il était grand, sec comme un briquet, droit comme un I, sanglé
+démesurément dans une longue redingote bleu de roi, et son cou rouge et
+rugueux comme celui d’un dindon tournait malaisément dans un col de
+satin roide et haut.
+
+Rien qu’à voir son teint coloré et couperosé, ses cheveux taillés en
+brosse, ses petits yeux brillants sous des sourcils en broussailles et
+sa formidable moustache à la Victor-Emmanuel, on se disait:
+
+--Voici un vieux soldat...
+
+Erreur! M. de Fondège n’avait jamais été militaire. Et c’est uniquement
+pour railler ses allures belliqueuses, que ses amis, autrefois, il y
+avait bien une vingtaine d’années, l’avaient surnommé «le général.»
+
+Mais le surnom lui était resté. La plaisanterie, à la longue, était
+devenue un fait sérieux, l’épigramme s’était changée en titre. Jamais on
+n’appelait M. de Fondège autrement que «le général.» On invitait et on
+annonçait dans les salons: «Le général!» Beaucoup croyaient qu’il
+l’avait été, lui-même se le persuadait peut-être, et il en était venu
+depuis longtemps à mettre sur ses cartes de visite: _Général A. de
+Fondège_.
+
+L’influence de ce sobriquet sur sa vie avait été décisive.
+
+Il s’était appliqué à le mériter, à le gagner, et s’était composé un
+caractère, devenu à la fin son caractère, d’après le type banal et
+convenu du vieux soldat, dur à cuire et bon enfant, brusque et bon,
+morbleu! franc et rond, sacrebleu! sensible et brutal à la fois, simple
+comme l’enfant et loyal comme l’or.
+
+Il jurait et sacrait à la fois, tirait sa voix des profondeurs de sa
+poitrine et agitait ses bras en parlant comme des ailes de moulin à
+vent.
+
+Mme de Fondège, «la générale,» rêche personne à nez mince et à lèvres
+pincées, assurait que son mari n’était pas si terrible qu’il en avait
+l’air.
+
+Il ne passait point pour un aigle, et faisait profession de n’entendre
+goutte aux affaires.
+
+On ne savait rien de sa fortune; mais il avait beaucoup d’amis chez
+lesquels il allait dîner, et on vantait la sûreté de ses relations.
+
+Ce digne homme ne fit pas la moindre attention au marquis de Valorsay,
+bien qu’ils fussent intimes.
+
+Il marcha droit sur Mlle Marguerite, et l’ayant saisie entre ses
+grands bras, il se mit à la presser contre sa poitrine, lui brossant le
+visage de sa rude moustache, sous prétexte de l’embrasser...
+
+--Du courage!... ma petite amie, grondait-il, du courage!... Ne vous
+laissez pas abattre, morbleu!... prenez exemple sur moi,
+regardez-moi!...
+
+Il s’était reculé, et il était grotesque à voir par suite de l’effort
+extraordinaire qu’il faisait pour concilier et comprimer la douleur de
+l’ami et le stoïcisme du soldat.
+
+Bientôt il reprit:
+
+--Vous devez m’en vouloir, mignonne, d’arriver si tard!... Il n’y a pas
+de ma faute. J’étais chez Mme de Rochecote, quand on est venu chez
+moi de votre part... Je rentre, on m’apprend l’affreuse nouvelle!... Ç’a
+été comme un coup de canon!... Un ami de trente ans, mille tonnerres!...
+J’ai été le témoin de son premier duel. Pauvre Chalusse! Un gaillard
+solide comme un chêne, qui devait nous enterrer tous!... Mais c’est
+ainsi... les meilleurs défilent toujours la parade les premiers!...
+
+Le marquis de Valorsay avait battu en retraite; le juge de paix
+s’effaçait dans l’ombre, et Mlle Marguerite se taisait, habituée aux
+façons du général, sachant bien qu’il n’y avait guère moyen de placer un
+mot quand il avait pris la parole.
+
+--Heureusement, poursuivit-il, ce pauvre Chalusse était un homme de
+précaution... Il vous aimait tendrement, ma mignonne, et ses
+dispositions testamentaires ont dû vous le prouver.
+
+--Ses dispositions!...
+
+--Mais oui, petite sournoise... N’allez-vous pas vous cacher de moi qui
+sais tout... Ah! vous voilà un des beaux partis de l’Europe... et
+sacrebleu! les prétendants ne vont pas manquer...
+
+Mlle Marguerite remua tristement la tête.
+
+--Vous vous trompez, général, le comte ne laisse pas de testament; il
+n’avait pris aucunes précautions...
+
+M. de Fondège tressaillit, il pâlit un peu, et, d’une voix mal assurée:
+
+--Hein! fit-il, que me chantez-vous là... Chalusse, mille tonnerres!
+C’est impossible!
+
+--Le comte a été foudroyé dans un fiacre, monsieur. Il est sorti à cinq
+heures, à pied, et, avant sept heures, on le rapportait inanimé. Où il
+était allé, nous n’en savons rien.
+
+--Vous ne savez pas... vous ne savez pas...
+
+--Hélas!... non. Et il est mort sans parvenir à prononcer autre chose
+que des paroles incohérentes.
+
+Et aussitôt, la pauvre fille se mit à raconter brièvement les scènes
+douloureuses qui s’étaient succédées depuis vingt-quatre heures.
+
+Moins préoccupée, elle eût vu que le général ne l’écoutait pas.
+
+Il était assis près du bureau de M. de Chalusse, séparé du juge de paix
+par des casiers, le coude sur la tablette, et machinalement il s’était
+mis à jouer avec les lettres à l’adresse du comte apportées l’instant
+d’avant par Mme Léon.
+
+Bientôt, il y en eut une qui s’empara impérieusement et exclusivement de
+toute son attention. Elle l’attirait, elle le fascinait, il la couvait
+de ses regards enflammés, et quand il la touchait, sa main tremblait ou
+se crispait.
+
+Sa face était devenue livide, ses yeux se troublaient, sa respiration
+haletait et sifflait, une sueur glacée perlait à la racine de ses
+cheveux.
+
+Si le juge de paix l’eût aperçu, il eût compris qu’il se passait en cet
+homme quelque chose d’extraordinaire et de terrible, qu’un affreux
+combat se livrait au dedans de lui-même...
+
+Cela dura cinq bonnes minutes, puis tout à coup, étant sûr qu’on ne
+pouvait le voir, il enleva prestement la lettre et la glissa dans sa
+poche.
+
+La pauvre Marguerite achevait son récit.
+
+--Vous le voyez, monsieur, loin d’être riche, comme vous le pensiez, je
+suis sans asile et sans pain...
+
+Le général s’était levé, et il marchait comme au hasard dans le cabinet,
+avec toutes les marques d’une agitation convulsive...
+
+--C’est vrai, répétait-il, de l’air d’un homme qui ne sait ce qu’il dit,
+la voilà ruinée, perdue... le malheur est complet...
+
+Puis, soudainement, s’arrêtant les bras croisés devant Mlle
+Marguerite:
+
+--Qu’allez-vous devenir? demanda-t-il.
+
+--Dieu ne m’abandonnera pas, général.
+
+Il tourna les talons et reprit sa promenade, gesticulant et
+s’abandonnant à un furieux monologue qu’il était cependant assez aisé de
+suivre:
+
+--Épouvantable!... grondait-il, affreux! La fille d’un vieux camarade de
+fredaines, sacrebleu!... d’un ami de trente ans... l’abandonner
+ainsi!... Jamais, mille tonnerres!... jamais!... Pauvre mignonne... un
+cœur d’or et jolie comme un ange. Cet horrible Paris n’en ferait
+qu’une bouchée... ce serait un meurtre, une abomination!... Cela ne sera
+pas... les vieux sont là, solides au poste!...
+
+Il revint se planter en face de la pauvre fille, et de sa plus grosse
+voix d’homme sensible et brutal tout ensemble:
+
+--Mademoiselle Marguerite!... fit-il.
+
+--Général?...
+
+--Vous connaissez Gustave de Fondège, mon fils?...
+
+--Je crois me rappeler que plusieurs fois vous avez parlé de lui à M. de
+Chalusse.
+
+Le général tortillait rageusement sa moustache, comme il lui arrive
+toutes les fois qu’il est ému et embarrassé...
+
+--Mon fils, reprit-il, a vingt-sept ans, il est lieutenant de hussards
+et proposé pour le grade de capitaine... au choix, sacrebleu! C’est un
+beau cavalier qui ira loin, car il a de l’esprit jusqu’à la molette de
+ses éperons. Comme je ne mâche jamais la vérité, j’avouerai qu’il est un
+peu dissipé... Mais si la tête est mauvaise, le cœur est bon, mille
+tonnerres!... Une petite femme bien gentille et bien raisonnable aurait
+vite converti ce gaillard-là, et il deviendrait la perle des maris...
+
+Il passa le doigt à deux ou trois reprises entre son col et son cou, et
+d’une voix un peu étranglée il ajouta:
+
+--Mademoiselle Marguerite, j’ai l’honneur de vous demander votre main
+pour le lieutenant Gustave de Fondège, mon fils.
+
+Un éclair de colère brilla dans les yeux de Mlle Marguerite, et c’est
+d’un ton plus que froid qu’elle répondit... comme à l’autre:
+
+--Je suis honorée... comme il convient, monsieur, de votre démarche...
+mais j’ai disposé de mon avenir...
+
+M. de Fondège fut bien dix secondes à recouvrer la parole.
+
+--Allons!... bon!... balbutia-t-il enfin, avec un trouble vraiment
+extraordinaire, encore une sottise!... Je n’en fais jamais d’autres! Ne
+devais-je pas, mignonne, respecter votre douleur! Laissez-moi espérer
+que vous reviendrez sur ce refus... Si cependant Gustave vous déplaît,
+eh bien! nous chercherons mieux. Le plus vieux camarade de Chalusse ne
+vous abandonnera pas... Je vous enverrai Mme de Fondège ce soir,
+c’est une bonne femme, et vous causerez, sacrebleu! vous vous entendrez.
+Voyons, répondez. Qu’avez-vous?
+
+Cette insistance semblait irriter extrêmement la pauvre fille, et pour
+en finir:
+
+--Ne souhaitez-vous pas, monsieur, demanda-t-elle, voir... une dernière
+fois... M. de Chalusse?...
+
+--Ah! oui, certes, un ami de trente ans...
+
+Il s’avança, en effet, vers la porte de la chambre mortuaire, mais au
+moment de la franchir:
+
+--Oh non! s’écria-t-il avec une sort d’horreur, non, je ne saurais...
+
+Et il se retira, ou plutôt s’enfuit...
+
+Tant que le général avait été là, le juge de paix n’avait pas donné
+signe d’existence.
+
+Accoudé dans l’ombre, hors du cercle de clarté projeté par les lampes,
+il écoutait et observait de toute la force de sa pénétration.
+
+Quelles pensées dissimulaient les paroles, voilà ce qu’il tâchait de
+discerner.
+
+Mais dès qu’il se retrouva seul avec Mlle Marguerite, il se leva
+lentement, vint s’adosser à la cheminée, et dit:
+
+--Eh bien!... mon enfant!...
+
+La pauvre fille, après les émotions qui venaient de la secouer,
+tremblait comme une coupable après un mauvais coup, et c’est d’une voix
+sourde qu’elle répondit:
+
+--J’ai compris.
+
+--Quoi? insista l’impitoyable magistrat.
+
+Elle leva sur lui ses beaux yeux où brillaient encore des larmes de
+colère, et avec une violence contenue:
+
+--J’ai mesuré, monsieur, répondit-elle, l’infamie de ces deux hommes qui
+sortent d’ici. J’ai compris la mortelle insulte de leur démarche si
+noble en apparence. Ils avaient questionné les gens et ils savaient que
+deux millions ont disparu... Ah! les misérables!... Ils croient que je
+les ai volés ces millions, et ils venaient me dire: «part à deux!...» M.
+de Valorsay, ce misérable viveur, et M. de Fondège, ce grotesque, se
+sont rencontrés dans une commune et dégoûtante convoitise... C’est
+l’impunité qu’ils m’offraient, et l’appui de leur honorabilité... Quelle
+honte! Et ne pouvoir se venger! Ah! j’aimais mieux les soupçons des
+domestiques... du moins ils ne me demandaient pas le partage du vol pour
+prix de leur silence!...
+
+Le juge de paix hochait la tête d’un air non équivoque d’approbation.
+
+--Il y a de cela, répétait-il, positivement il y a de cela...
+
+Mais les portes étaient restées ouvertes, il alla les fermer
+soigneusement, puis revenant près de celle dont il avait fait sa
+cliente:
+
+--Je veux dire, fit-il à demi-voix, que vous vous méprenez un peu quant
+aux mobiles qui ont dicté à ces messieurs leur demande en mariage.
+
+--Le croyez-vous vraiment, monsieur?
+
+--Je l’affirmerais presque... Leurs façons n’ont-elles pas été
+entièrement différentes?
+
+L’un, le marquis, s’est conduit avec le calme et le sang-froid que
+donnent la réflexion et le calcul... L’autre, au contraire, le général,
+a agi avec une précipitation qui trahit la détermination soudaine,
+l’idée aussitôt adoptée que née...
+
+Mlle Marguerite réfléchissait.
+
+--C’est vrai, murmurait-elle, c’est pourtant vrai... Je me rends compte
+maintenant de la différence.
+
+--Donc, reprit le juge, voici ce que dans mon coin j’imaginais:
+
+Ce marquis de Valorsay, me disais-je, ce comédien qui joue si bien la
+passion, doit avoir par devers lui les preuves de la naissance de
+Mlle Marguerite, preuves écrites et concluantes, s’entend.
+
+La recherche de la paternité est interdite, mais une reconnaissance
+volontaire émanant du père peut l’attester.
+
+Qui nous prouve que M. de Valorsay n’a pas cette reconnaissance?... Il
+doit l’avoir.
+
+Et alors, apprenant la mort soudaine de M. de Chalusse, il s’est dit:
+«Si Marguerite était ma femme, si j’arrivais à la faire déclarer fille
+naturelle du comte, j’hériterais de quelques jolis millions.
+
+Là-dessus, il est allé consulter un homme d’affaires; on lui a répondu
+que c’était une partie à jouer, et il est venu... Vous l’avez repoussé,
+mais il reviendra à la charge, tenez-le pour certain. Et quelque jour il
+vous mettra le marché à la main, et il vous dira, selon votre
+expression: «Marions-nous ou ne nous marions pas, mais... part à
+deux.....»
+
+Mlle Marguerite était comme transfigurée.
+
+A la parole si lucide et si nette du vieux magistrat, il lui semblait
+que le brouillard qui voilait la vérité se dissipait, et qu’elle la
+voyait, qu’elle pouvait la toucher du doigt.
+
+--Oui? s’écria-t-elle, oui, vous avez raison, monsieur!...
+
+Lui se recueillit un moment et continua:
+
+--Je vois moins clair dans la pensée de M. de Fondège, mais je distingue
+quelque chose.
+
+Il n’avait pas interrogé les domestiques, la preuve, c’est qu’en
+arrivant ici, il vous croyait fermement légataire universelle.
+
+Il savait, retenez bien ceci, que certaines précautions de vous
+ignorées, avaient été prises par M. de Chalusse, il les connaissait.
+
+Ce que vous lui avez appris l’a confondu.
+
+Et aussitôt il a mis à vouloir réparer l’imprévoyance du comte autant
+d’empressement que s’il eût été cause de cette imprévoyance.
+
+A sa physionomie bouleversée pendant qu’il vous conjurait de devenir la
+femme de son fils, on eût dit que votre misère l’accablait de remords
+qu’il cherchait à conjurer bien vite.
+
+Après cela, concluez!...
+
+La pauvre fille interrogeait les yeux du juge, comme si elle eût
+tremblé de comprendre mal l’idée qu’il n’exprimait que vaguement.
+
+--Alors, monsieur, fit-elle, avec une hésitation horrible, vous...
+pensez, vous supposez que le général n’ignore pas ce que sont devenus
+les millions disparus...
+
+--Juste!... répondit le juge.
+
+Et, comme s’il eût craint d’en avoir trop dit et regretté d’avoir été si
+affirmatif:
+
+--Réfléchissez de votre côté, dit-il. Vous avez toute la nuit... nous
+causerons demain, et si je puis vous être utile... je serai bien
+heureux...
+
+--Cependant, monsieur...
+
+--Oh!... à demain, à demain!... Il faut que je rentre dîner, sans
+compter que mon greffier doit s’impatienter terriblement...
+
+Le greffier, en effet, s’ennuyait. Non qu’il fût près d’avoir fini
+l’inventaire de cet immense hôtel, mais il estimait qu’il en avait assez
+fait pour un jour.
+
+C’est dire avec quelle promptitude il lut le procès-verbal, fit signer
+les assistants et constitua M. Bourigeau, le concierge, gardien des
+scellés.
+
+C’est dire avec quel empressement il suivit le juge, lorsque celui-ci
+gagna l’escalier, après avoir salué Mlle Marguerite et lui avoir
+répété:
+
+--Bon courage!... Bon espoir!
+
+Et cependant le mécontentement de ce digne greffier diminuait
+sensiblement, quand il supputait le nombre des vacations, la quantité
+des rôles, la somme, enfin, que lui vaudrait légitimement cette
+apposition de scellés.
+
+Jamais, depuis neuf ans qu’il avait acheté sa charge, il n’avait eu
+d’inventaire si magnifique. Il en était un peu ébloui, et tout en
+suivant le juge:
+
+--Savez-vous, monsieur, lui disait-il, qu’à vue de nez j’évalue la
+fortune totale du défunt à plus de vingt millions... un million de
+revenu!... Et dire que cette pauvre demoiselle si jolie n’en aura pas un
+décime... Je parierais qu’à cette heure elle pleure toutes les larmes de
+son corps.
+
+Si le greffier eût parié, il eût perdu.
+
+Mlle Marguerite, en ce moment même, se faisait rendre compte par M.
+Casimir de toutes ses démarches de la journée. Elle s’inquiétait de tous
+ces détails funèbres qui rendent plus triste et plus pénible la mort
+d’un parent ou d’un ami.
+
+Comment serait la cérémonie et à quelle heure?... s’était-on occupé de
+faire préparer le caveau de la famille de Chalusse?... avait-on bien
+pensé à tout?... Il fallait compléter la liste des personnes à qui
+adresser des lettres de faire part...
+
+Libre enfin, elle consentit à prendre quelque nourriture, debout, devant
+un des dressoirs de la salle à manger. Puis, elle alla s’agenouiller
+dans la chambre du comte de Chalusse, transformée en chapelle ardente,
+où quatre prêtres de la paroisse récitaient l’office des morts....
+
+Elle était anéantie de fatigue, la malheureuse, les cordes de sa voix
+étaient à ce point brisées qu’elle ne pouvait plus parler, le sommeil
+fermait ses yeux...
+
+Mais elle avait encore à remplir un devoir qu’elle considérait comme
+sacré.
+
+Lorsque dix heures sonnèrent, elle envoya chercher un fiacre, jeta un
+châle sur ses épaules et sortit en commandant à Mme Léon de
+l’accompagner.
+
+C’est rue d’Ulm, chez Pascal, qu’elle se rendait.
+
+Quand elle y arriva, la porte de la maison était fermée, le gaz était
+éteint, et elle fut obligée de sonner cinq ou six fois.
+
+Enfin on lui ouvrit, et la lueur d’une chétive veilleuse la guida
+jusqu’à la loge du concierge.
+
+--Monsieur Férailleur... demanda-t-elle.
+
+Le portier la toisa d’un air de mépris, et brutalement:
+
+--Il ne demeure plus ici, répondit-il. Le propriétaire ne veut pas de
+voleurs dans la maison... Il a vendu son saint-frusquin et il est parti
+pour l’Amérique, avec sa vieille sorcière de mère...
+
+Ayant dit, il referma sa loge, et Mlle Marguerite, assommée par ce
+dernier coup, chancelante, se tenant aux murs, regagna sa voiture.
+
+--Parti!... murmurait-elle... sans penser à moi!... Me croit-il donc
+comme les autres!... Mais je le retrouverai... Ce Fortunat, qui
+cherchait des adresses pour M. de Chalusse, me découvrira Pascal.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Peu de gens se font une idée des successions qui, chaque année, faute
+d’héritiers pour les recueillir, font retour à l’État.
+
+Le Trésor perçoit ainsi chaque année des sommes considérables.
+
+Et cela se comprend, à une époque où de plus en plus se relâchent les
+liens de la famille, en un temps où chacun tire de son côté, répudiant
+la solidarité jadis sacrée du nom et du sang.
+
+Les pères avaient cessé de se voir, les enfants ne se connaissent plus,
+à la seconde génération on est parfaitement étranger.
+
+Le jeune homme que son humeur aventureuse entraîne loin du pays, la
+jeune fille qui se marie contre le gré des siens, cessent vite
+d’exister. Que deviennent-ils? Nul ne s’en inquiète. Sont-ils heureux ou
+malheureux, nul ne s’en informe, tremblant de provoquer quelque demande
+de secours.
+
+Oubliés, ces aventureux oublient, et si la fortune leur a souri, ils se
+gardent bien d’en donner avis à la famille. Pauvres, ils ont été reniés;
+riches, ils renient. S’étant enrichis seuls et sans aide, ils éprouvent
+une égoïste satisfaction à dépenser seuls et à leur guise leurs revenus.
+
+Qu’un de ces abandonnés meure, cependant, qu’arrive-t-il? Les
+domestiques et les gens qui ont entouré son agonie profitent et abusent
+de son isolement, et c’est quand tout ce qui était prenable a été pris,
+que le juge de paix présent appose les scellés.
+
+Bientôt la levée de ces scellés est requise par des intéressés,
+créanciers ou serviteurs, on procède à un inventaire, et après quelques
+formalités, nul héritier ne se présentant, le tribunal déclare la
+succession vacante et lui nomme un curateur.
+
+Les fonctions de ce curateur sont simples: il administre la succession
+et en verse les revenus au Trésor, jusqu’au jour où un jugement la
+déclare acquise, sauf recours des héritiers qui se présenteraient.
+
+--Que n’ai-je la vingtième partie de ce qui se perd ainsi, s’écriait il
+y a une vingtaine d’années un homme intelligent, ma fortune serait vite
+faite.
+
+L’homme qui disait cela se nommait Antoine Vaudoré, et tout Paris l’a
+connu, car il fut un moment célèbre, lors du procès Riscara, où il joua,
+lui si fin, un rôle de dupe stupide.
+
+L’idée qui lui était venue à la suite de son exclamation, Vaudoré se
+garda bien de l’ébruiter.
+
+Six mois durant il la porta dans sa cervelle, l’étudiant, la creusant,
+l’examinant sous toutes ses faces, en pesant le fort et le faible.
+
+A la fin, il la reconnut bonne à exploiter.
+
+Et cette année même, aidé de quelques capitaux qu’il prit on ne sait où,
+il créait pour des besoins nouveaux une industrie nouvelle, inconnue et
+étrange.
+
+Antoine Vaudoré fut le premier dénicheur; ou plutôt, pour employée
+l’expression consacrée, le premier «pisteur d’héritages.»
+
+Ce métier n’est pas, il s’en faut, métier de fainéant.
+
+Il exige de qui veut l’exercer fructueusement des qualités
+particulières, des aptitudes spéciales, une activité convulsive, de
+l’énergie, de la souplesse et de l’audace, beaucoup d’entregent et les
+connaissances les plus variées.
+
+Le pisteur d’héritages doit avoir la témérité du joueur et le sang-froid
+du duelliste, le flair et la patience de l’agent de police, les
+ressources et les ruses de l’avoué le plus retors...
+
+Décrire cette profession et en désarticuler les rouages est plus facile
+que de l’exercer.
+
+Pour commencer, ce chasseur d’une espèce particulière doit se tenir très
+au courant des successions vacantes, et il en a connaissance près du
+tribunal, soit qu’il suive les audiences, soit qu’il tire ses
+renseignements des greffiers et des huissiers.
+
+Est-il averti qu’un homme vient de mourir sans héritiers connus?...
+
+Vite il se préoccupe de savoir ce qu’il laisse et si le jeu vaut la
+chandelle.
+
+Lui est-il prouvé que la succession couvrira les frais?... Il commence
+ses opérations.
+
+Ce qu’il lui faut avant tout et surtout, c’est le nom du défunt; ses
+prénoms, ses sobriquets s’il en avait, son signalement et son âge. Il
+est facile de se procurer ces informations. Ce qu’il est plus malaisé de
+connaître, c’est le lieu de naissance du mort, sa ou ses professions,
+quels pays il a habités, ses goûts, ses façons de vivre, en un mot tout
+ce qui constitue une biographie.
+
+Muni de ces éléments indispensables, le pisteur se met en campagne
+prudemment, car il lui importe de ne pas donner l’éveil.
+
+L’agent de la sûreté suivant l’enquête du crime, ne procède pas avec une
+plus méticuleuse circonspection, il n’est ni si patient, ni si tenace,
+ni si ingénieux.
+
+C’est merveille d’étudier l’incomparable adresse que déploie le pisteur
+pour remonter la vie de l’homme à héritage, consultant ses amis, ses
+ennemis, ses créanciers ou ses débiteurs, tous ceux qui l’ont connu ou
+approché, jusqu’à ce qu’enfin il parvienne jusqu’à quelqu’un qui lui
+réponde:
+
+--Un tel... il était de mon pays... je ne lui ai jamais parlé, mais je
+suis l’ami d’un de ses frères... d’un de ses oncles... d’un de ses
+neveux...
+
+Parfois, avant d’en arriver là, il a fallu des années d’investigations
+incessantes, des avances de fonds, des déplacements coûteux, des
+annonces habilement conçues dans tous les journaux de l’Europe.
+
+Mais du moins, ce résultat obtenu, le dénicheur d’héritages peut
+respirer. Il a désormais, pour lui, soixante-quinze chance sur cent.
+
+Le plus fort est fait, la portion de la tâche où fatalement il fallait
+compter avec le hasard. Le reste, le plus délicat, est affaire
+d’habileté, de tact et d’habitude.
+
+De ce moment, l’agent de police s’efface et l’homme de loi retors
+apparaît.
+
+Il s’agit d’aller trouver ce parent du défunt, découvert au prix de tant
+de peines, et de traiter avec lui du partage, sans toutefois lui laisser
+entendre qu’une succession qu’il ignore lui est échue.
+
+Il s’agit de l’amener à s’engager par écrit, en bonne et due forme, à
+abandonner comme prime le dixième, le tiers, la moitié même, des sommes
+qu’on lui fera recouvrer.
+
+Négociation épineuse, qui nécessite des prodiges de présence d’esprit et
+des trésors de duplicité à faire pâlir le plus astucieux diplomate.
+
+Et, en effet, pour peu que l’héritier se doute de quelque chose, s’il
+soupçonne la vérité, il rit au nez du négociateur, lui tire sa
+révérence, et court en droiture réclamer seul et intégralement ce qui
+lui revient.
+
+Adieu alors les espérances du «pisteur» et il en est pour ses soins et
+ses peines, pour ses démarches et pour ses déboursés.
+
+Mais cette mésaventure est rare.
+
+L’homme à qui on vient annoncer cette bonne nouvelle d’une rentrée
+inattendue, est d’ordinaire sans défiances et ne marchande guère le
+pot-de-vin qu’on lui demande.
+
+La somme à recevoir l’éblouit si bien, qu’il craindrait, en discutant
+des clauses peut-être onéreuses, de perdre du temps et de reculer
+l’instant béni où il palpera.
+
+Un traité est donc bientôt rédigé et signé, et alors le pisteur se
+révèle.
+
+--Vous êtes, dit-il à son client, le parent de... un tel, n’est-ce pas?
+Oui. Eh bien, il est mort et vous héritez... Rendez grâce à Dieu et
+courons chercher l’argent.
+
+Le plus souvent l’héritier s’exécute loyalement. En ce cas, tout est
+dit.
+
+Mais il arrive aussi qu’une fois envoyé en possession il regimbe, se
+déclare écorché et prétend revenir sur le traité. Alors, il faut
+plaider. Il est vrai que presque toujours un bon arrêt du tribunal
+rappelle l’ingrat client à la reconnaissance.
+
+En somme, ce fut jadis une fructueuse industrie, un peu gâtée peut-être
+par la concurrence, mais qui fait encore très-bien vivre son homme.
+
+M. Isidore Fortunat était «pisteur d’héritages.»
+
+Sans doute, il s’occupait en outre de beaucoup d’autres trafics un peu
+moins avouables; mais c’était là une des meilleures et des plus solides
+cordes de son arc.
+
+Cela explique comment sa première fureur apaisée, il avait si
+promptement fait son deuil des 40,000 francs qu’il avait avancés au
+marquis de Valorsay.
+
+Changeant immédiatement ses batteries, il s’était dit que du moment où
+la mort soudaine de M. de Chalusse lui engloutissait cette somme,
+c’était bien le moins qu’il la repêchât dans la succession, en
+découvrant quelque héritier inconnu de tant de millions désormais sans
+maître.
+
+Ainsi, ce qui s’en était allé par la flûte lui reviendrait par le
+tambour.
+
+Il avait quelques raisons d’espérer.
+
+Ayant eu autrefois des relations avec M. de Chalusse, quand il faisait
+rechercher Mlle Marguerite, M. Fortunat avait pénétré assez avant
+dans la confiance du comte pour soupçonner quantité de choses dont un
+homme comme lui tire toujours parti.
+
+Les renseignements qu’il avait obtenus de la Vantrasson avaient si bien
+gonflé ses espérances, qu’à un moment il s’était dit:
+
+--Eh! eh!... c’est peut-être un mal pour un bien.
+
+Néanmoins, après son orageuse discussion avec le marquis de Valorsay, M.
+Isidore Fortunat dormit peu, et d’un mauvais sommeil.
+
+On a beau être fort, une perte sèche de 40,000 francs ne dispose pas à
+des rêves couleur de rose, et M. Fortunat avait cette faiblesse de tenir
+à son argent comme à la moelle de ses os.
+
+Il y tenait en raison directe du mal qu’il lui avait donné à conquérir,
+des hasards courus et des périls surmontés.
+
+Bravement il se répétait en manière de consolation: «Je triplerai cette
+somme,» cet encouragement ne lui rendait pas sa sérénité. C’est que le
+gain n’était qu’une probabilité, et sa perte était une certitude.
+
+Aussi se tournait-il et se retournait-il sur ses matelas comme sur un
+gril, s’épuisant en hypothèses, se préparant aux difficultés qu’il
+aurait à vaincre.
+
+Son plan était simple; l’exécution était terriblement compliquée.
+
+Se dire: je retrouverai la sœur de M. de Chalusse si elle vit encore,
+je découvrirai les enfants si elle est morte et j’aurai ma bonne part
+de la succession, se dire cela était fort joli... Comment le faire?
+
+Où prendre cette infortunée qui depuis trente ans avait abandonné sa
+famille pour fuir on ne savait où ni avec qui?... Comment se faire une
+idée de la vie qu’elle avait vécue et des hasards de sa destinée?... A
+quel degré de l’échelle sociale et dans quel monde commencer les
+investigations?... Autant de problèmes!
+
+Ces filles de grande maison que le vertige saisit et qui désertent le
+foyer paternel, finissent presque toutes misérablement après une
+lamentable existence.
+
+La fille du peuple armée pour le malheur et pour la lutte, fatalement
+expérimentée, peut mesurer et calculer sa chute, et jusqu’à un certain
+point la régler et la maîtriser.
+
+Les autres, non. Elles ignorent tout, sont sans défense et
+s’abandonnent.
+
+Et précisément parce qu’elles ont été précipitées de plus haut, elles
+roulent plus bas, et souvent jusqu’au fond des plus impurs cloaques de
+la civilisation.
+
+--Que ne suis-je à demain, pensait M. Isidore Fortunat, que ne puis-je
+me mettre sur-le-champ à l’œuvre!...
+
+Au petit jour, cependant, il s’assoupit si bien que vers les neuf
+heures, Mme Dodelin, sa gouvernante, fut obligée de le réveiller.
+
+--Vos employés sont arrivés, lui cria-t-elle, en le secouant; deux
+clients vous attendent.
+
+Il sauta à bas de son lit, termina sa toilette en moins d’un quart
+d’heure et passa dans son cabinet, en criant à ses commis:
+
+--Faites entrer!...
+
+Recevoir ce matin le contrariait fort, mais négliger toutes ses autres
+affaires pour la douteuse succession de Chalusse, eût été une folie.
+
+Le premier client qui entra était un homme encore jeune, d’apparences
+cossues et vulgaires. N’étant pas connu de M. Fortunat, il jugea
+convenable de s’annoncer tout d’abord.
+
+--Je suis, dit-il, M. Leplaintre, marchand de charbons en gros, et je
+vous suis adressé par mon ami Bouscat, le marchand de vin.
+
+M. Fortunat s’inclina.
+
+--Prenez donc la peine de vous asseoir, fit-il. Je me rappelle très-bien
+votre ami... Je lui ai, si je ne m’abuse, donné quelques conseils lors
+de sa troisième faillite...
+
+--Précisément... Et si je viens vous trouver, c’est que je suis juste
+dans le même pétrin que Bouscat... Les affaires vont mal, mon échéance
+fin courant est très-considérable, de manière que...
+
+--Vous serez obligé de déposer votre bilan.
+
+--Hélas!... j’en ai bien peur.
+
+Ce que voulait ce client, M. Fortunat le savait désormais; seulement il
+a pour principe de n’aller jamais au-devant des explications des gens.
+
+--Veuillez m’exposer votre cas, dit-il.
+
+Le négociant rougit. La vérité était dure à avouer, et lui coûtait.
+
+--Voici la chose, répondit-il enfin. J’ai parmi mes créanciers des
+ennemis, de sorte que je n’obtiendrai pas mon concordat... C’est
+réglé... On me prendra tout ce que j’ai... que deviendrai-je après?...
+Faudra-t-il donc que je crève de faim!...
+
+--La perspective est pénible.
+
+--N’est-ce pas, monsieur... Et c’est pour cela que je désirerais... si
+c’était possible... si c’était sans danger.... car je suis honnête
+homme, monsieur!... Je voudrais me ménager quelques petites
+ressources... secrètement... non pour moi, grand Dieu!... mais j’ai une
+jeune femme, si bien que...
+
+L’agent d’affaires eut pitié de son embarras.
+
+--Bref, interrompit-il, vous voudriez dissimuler et soustraire à vos
+créanciers une partie de votre actif.
+
+A cette formule nette et crue de ses honorables intentions, le marchand
+de charbons tressauta sur sa chaise. Sa probité, qui eût accepté une
+périphrase, se révoltait de l’expression propre.
+
+--Oh! monsieur... protesta-t-il, je me brûlerais la cervelle plutôt que
+de faire tort d’un centime à qui que ce soit!... Ce que j’en fais, c’est
+dans l’intérêt de mes créanciers... Je recommencerai les affaires sous
+le nom de ma femme, et si je réussis, ils seront tous payés... oui,
+monsieur, intégralement, capital et intérêts... Ah! s’il ne s’agissait
+que de moi!... Mais j’ai deux enfants, deux petites filles, de façon
+que...
+
+--C’est bien, prononça M. Fortunat. Je vous fournirai le même expédient
+qu’à votre ami Bouscat... Il est infaillible, si vous pouvez, avant de
+vous mettre en faillite, rassembler un certain capital.
+
+--Je le puis, en vendant au-dessous du cours une partie des marchandises
+qui constituent mon actif, et j’en ai beaucoup, de sorte que...
+
+--En ce cas, vous êtes sauvé... Vendez et mettez l’argent à l’abri.
+
+L’estimable négociant se grattait l’oreille.
+
+--Excusez-moi, fit-il, j’avais songé à ce moyen; mais il m’a paru...
+indélicat et aussi terriblement dangereux... Comment expliquer la
+diminution de mon actif? Mes créanciers me haïssent... S’ils
+soupçonnaient quelque chose, ils m’accuseraient de banqueroute
+frauduleuse, et on me mettrait en prison, et alors...
+
+M. Fortunat haussait les épaules.
+
+--Quand je donne un conseil, déclara-t-il brusquement, je fournis les
+moyens de le suivre sans danger. Écoutez-moi attentivement.
+
+Supposons qu’autrefois vous ayez acheté très-cher des valeurs
+aujourd’hui totalement dépréciées... Ne pourriez-vous pas les faire
+figurer à votre actif au lieu et place de la somme que vous voulez
+mettre à l’abri?... Vos créanciers les admettraient non pour ce qu’elles
+valent, mais pour ce qu’elles ont valu.
+
+--Évidemment! Le malheur est que je n’ai pas de valeurs, de manière
+que...
+
+--On en achète!
+
+Le marchand de charbons écarquillait de grands yeux surpris.
+
+--Pardon, murmura-t-il, je ne comprends pas parfaitement.
+
+Il ne comprenait même pas du tout, mais M. Fortunat joignant la
+démonstration à la théorie, ouvrit une grande caisse de fer, et alors
+apparurent aux regards éblouis du client des liasses énormes de toutes
+ces valeurs qui inondèrent la place il y a quelques années et ruinèrent
+tant de pauvres ignorants et d’avides imbéciles. Alors apparurent des
+actions et des obligations des Mines de Tifila et du Gouvernail Robert,
+des Messageries Continentales et des Houillères de Berchem, des
+Pêcheries Groenlendaises et du Comptoir d’Escompte Mutuel.
+
+Chacun de ces titres avait eu son quart d’heure de vogue et s’était payé
+à la Bourse cinq cents ou mille francs... A cette heure, à eux tous, ils
+n’eussent trouvé d’acheteur qu’au poids du papier...
+
+--Admettez, cher monsieur, reprit M. Fortunat, que vous ayez un plein
+tiroir de ces valeurs...
+
+Mais l’autre ne le laissa pas achever.
+
+--Je vois la chose, s’écria-t-il, je la vois. Je puis vendre et empocher
+en toute sécurité. Il y a là de quoi représenter mille et mille fois mon
+actif...
+
+Et sa joie débordant:
+
+--Donnez-moi, commanda-t-il, pour cent vingt mille francs de ces
+valeurs... et surtout assortissez-les... je veux que mes créanciers
+aient un échantillon de chaque.
+
+Grave comme s’il eût manié des billets de banque, M. Fortunat se mit à
+compter et à trier des titres. L’autre, pendant ce temps, tirait son
+porte-monnaie.
+
+--Combien vous dois-je?... demanda-t-il.
+
+--Trois mille francs.
+
+L’honorable négociant bondit.
+
+--Trois mille francs!... répéta-t-il. C’est une plaisanterie, sans
+doute!... Ces cent vingt mille francs de chiffons ne valent pas un
+louis.
+
+--Je n’en donnerais même pas cent sous, prononça froidement M. Fortunat.
+Il est vrai que je n’en ai pas besoin pour désintéresser mes
+créanciers... Vous, c’est une autre affaire... ces chiffons vous
+sauveront cent mille francs au moins, je vous demande trois pour cent;
+ce n’est pas cher... Après cela, vous savez, je ne force personne...
+
+Et d’un ton terriblement significatif, il ajouta:
+
+--Vous trouverez assurément de ces titres à meilleur marché, mais prenez
+garde, en vous adressant ailleurs, de donner l’éveil à vos créanciers.
+
+--Il me dénoncerait, le coquin!... pensa le commerçant.
+
+Et se sentant pris:
+
+--Va donc pour trois mille francs... soupira-t-il... mais du moins, cher
+monsieur, faites-moi bonne mesure, et mettez-m’en pour une vingtaine de
+mille francs de plus.
+
+Le marchand de charbons riait de ce rire pâle de l’homme qui, résigné à
+se laisser dépouiller, prétend y mettre une certaine grâce.
+
+Mais M. Fortunat gardait une gravité d’augure.
+
+Il donna ce qu’il avait annoncé, rien de plus, rien de moins, en échange
+de trois beaux billets de banque, et même il dit gravement:
+
+--Voyez si les cent vingt mille francs y sont bien.
+
+L’autre empocha les chiffons sans compter, mais avant de se retirer il
+fit promettre à son estimable conseiller de l’assister au moment
+décisif, fin courant, et de l’aider à établir un de ces limpides bilans
+qui font dire aux créanciers:
+
+--Voici un honnête homme qui a été bien malheureux.
+
+Mieux que personne, M. Fortunat pouvait rendre ce petit service.
+
+Outre sa chasse aux héritiers des successions vacantes, il s’occupait de
+liquidations laborieuses et s’était fait des faillites une spécialité où
+il était sans rival.
+
+Cela lui rapportait gros, grâce à l’ingénieux expédient qu’il venait
+d’indiquer au sieur Leplaintre, expédient fort connu maintenant, mais
+dont il était presque l’inventeur.
+
+Ce qu’il y avait de terrible avec lui, c’est que si on voulait suivre
+ses conseils on était forcé, sous peine d’une dénonciation, de prendre
+pour le prix qu’il fixait les valeurs de fantaisie dont il possédait une
+si belle collection.
+
+Car il agissait en cela comme ces médecins philanthropes qui donnent des
+consultations gratis, mais qui contraignent leurs malades à se fournir
+chez eux de remèdes à cent pour cent au-dessus du cours.
+
+Nul brevet d’invention n’assurant l’exploitation exclusive des
+découvertes de ce genre, M. Fortunat devait être audacieusement imité à
+une époque où la faillite est presque devenue une opération commerciale
+comme une autre...
+
+Mais il était encore resté un des maîtres parmi les habiles qui
+professent sur la place le bel art de faire banqueroute sans danger.
+
+Cependant, le client qui succédait au marchand de charbons était un
+naïf, qu’amenait simplement une difficulté avec son propriétaire. M.
+Fortunat l’eut vite expédié, et alors, entrebâillant la porte de ses
+bureaux, il cria:
+
+--Le caissier!...
+
+Un garçon de trente-cinq ans, dont la mise misérable rappelait celle de
+Victor Chupin, arriva aussitôt, tenant d’une main un sac et de l’autre
+un registre.
+
+--Combien a-t-on visité de débiteurs hier?... lui demanda M. Fortunat.
+
+--Deux cent trente-sept, monsieur.
+
+--Quelle est la recette?
+
+--Quatre-vingt-neuf francs.
+
+M. Isidore Fortunat eut une grimace de satisfaction.
+
+--Pas mal, fit-il, pas mal du tout.
+
+Et atteignant un énorme répertoire dans un casier, il l’ouvrit en
+disant:
+
+--Attention!... nous allons pointer.
+
+Aussitôt une singulière besogne commença... Le patron appelait des noms,
+et à chacun d’eux le caissier répondait par une indication qui était
+inscrite aussitôt en marge sur le répertoire...
+
+--Un tel, disait le patron, un tel... un tel... Et le caissier de
+répondre: a donné deux francs... a déménagé... n’était pas chez lui... a
+donné vingt sous... ne veut plus rien payer...
+
+Comment M. Fortunat se trouvait-il avoir tant de débiteurs, comment
+s’accommodait-il de si faibles à-comptes?... c’était bien simple.
+
+Tout en équilibrant des bilans fictifs, M. Fortunat suivait les
+liquidations après faillite, et il y achetait ces masses de créances,
+considérées comme absolument perdues, qui se vendent aux enchères pour
+presque rien...
+
+Et où personne n’eût touché un sou, lui récoltait.
+
+Ce n’est pas qu’il procédât par la rigueur, bien au contraire. Il
+réussissait par la patience, la douceur et la politesse, mais aussi par
+une ténacité infatigable et désespérante.
+
+Quand il avait décidé qu’un débiteur lui donnerait tant, c’était fini,
+il ne le lâchait plus. Il le faisait visiter tous les deux jours,
+suivre, harceler, obséder; il l’entourait de ses employés, il le
+relançait chez lui, à son bureau ou à son magasin, au café, partout,
+toujours, à toute heure, incessamment... et toujours avec l’urbanité la
+plus parfaite...
+
+Si bien que les plus mauvais payeurs et les plus pauvres se lassaient à
+la fin, la rage les prenait, et pour échapper à cette effroyable
+obsession, ils trouvaient de l’argent... et comme M. Fortunat acceptait
+tout, depuis 50 centimes, on le payait.
+
+Outre Victor Chupin, il avait encore cinq employés qui visitaient les
+débiteurs à la journée. On leur distribuait les courses chaque matin, et
+chaque soir ils réglaient avec le caissier, qui lui-même rendait les
+comptes généraux au patron.
+
+Cette petite industrie ajoutait encore aux profits des héritages et des
+faillites, et c’était la troisième et dernière corde que M. Fortunat eût
+à son arc...
+
+Donc le pointage se faisait comme chaque jour, mais si le caissier était
+à sa besogne, le patron n’y était guère.
+
+Il s’arrêtait à chaque minute, prêtant l’oreille aux moindres bruits du
+dehors.
+
+C’est qu’avant de recevoir le marchand de charbons, il avait parlé à
+Victor Chupin, et l’avait expédié rue de Courcelles, afin d’avoir par M.
+Casimir des nouvelles du comte de Chalusse.
+
+Et il y avait plus d’une heure de cela, et Victor Chupin, si prompt
+d’ordinaire, ne reparaissait pas.
+
+Enfin, il parut... D’un geste, M. Fortunat congédia son caissier, et
+s’adressant à son commissionnaire:
+
+--Eh bien? demanda-t-il.
+
+--Plus personne! répondit Chupin... Le comte vient de mourir... On croit
+qu’il ne laisse pas de testament. Voilà la jolie demoiselle sur le pavé.
+
+Tous ces malheurs répondaient si bien aux pressentiments de M. Fortunat,
+qu’il ne sourcilla pas. Et d’un ton calme, il ajouta:
+
+--Casimir viendra-t-il au rendez-vous?
+
+--Il m’a répondu, m’sieu, qu’il tâcherait de s’y trouver... moi je parie
+cent sous qu’il y sera... il vous a une bouche cet homme-là, à faire dix
+lieues pour mettre quelque chose de bon dedans...
+
+L’opinion de Chupin parut être celle de M. Fortunat.
+
+--Tout va donc bien, dit-il... Seulement vous êtes resté trop longtemps
+en route, Victor.
+
+--C’est vrai, m’sieu, mais j’avais une course à faire pour moi, une
+course de cent francs, s’il vous plaît?...
+
+M. Fortunat fronça le sourcil.
+
+--Il est bon d’être industrieux, prononça-t-il, mais vous aimez trop
+l’argent, Victor, beaucoup trop... vous êtes insatiable!
+
+Le jeune drôle leva fièrement la tête, et d’un ton d’importance:
+
+--J’ai des charges, prononça-t-il.
+
+--Des charges!... vous!...
+
+--Mais oui, m’sieu!... Pourquoi donc pas? Et cette pauvre bonne femme de
+mère, qui ne peut plus travailler depuis un an, qui donc la nourrirait,
+sinon moi!... Bien sûr ce ne serait pas mon père, le propre à rien, qui
+a mangé tout l’argent du duc de Sairmeuse, sans nous en donner un
+centime!... D’ailleurs, je suis comme les autres, je veux être riche, et
+m’amuser... J’aurai une voiture dans le grand genre, c’est une idée...
+Et quand un gamin comme j’étais m’ouvrira la portière, je lui mettrai
+toujours cent sous dans la main...
+
+Il fut interrompu par Mme Dodelin, la digne gouvernante, qui entrait,
+tout effarée, sans frapper.
+
+--Monsieur! criait-elle, comme elle eût crié: au feu! voilà M. de
+Valorsay.
+
+M. Fortunat se dressa, tout pâle.
+
+--Le diable l’emporte!... bégaya-t-il; dites que je suis sorti, dites...
+
+C’était inutile, le marquis entrait.
+
+--Sortez, dit le «pisteur d’héritages,» à la gouvernante et à Chupin.
+
+Il était évident que M. de Valorsay était fort en colère, mais il était
+manifeste aussi qu’il était résolu à se contenir. Dès qu’il fut seul
+avec M. Fortunat:
+
+--C’est donc ainsi, maître «Vingt-pour-Cent,» prononça-t-il, que vous
+trahissez vos amis!... Pourquoi me tromper, hier soir, au sujet des
+10,000 francs que vous deviez me remettre, au lieu de me dire la
+vérité!... Vous saviez hier l’accident de M. de Chalusse... Je ne le
+sais, moi, que depuis une heure, par une lettre de Mme Léon...
+
+M. Fortunat hésitait un peu.
+
+C’était un homme doux, ennemi des violences, qui ne se résignait à être
+brave qu’à la dernière extrémité, et il lui semblait que M. de Valorsay
+tourmentait sa canne d’une inquiétante façon.
+
+--Je l’avoue, monsieur le marquis, répondit-il enfin, je ne me suis pas
+senti le courage de vous apprendre l’horrible malheur qui nous frappe.
+
+--Comment... nous?
+
+--Dame! si vous perdez... l’espérance de plusieurs millions, moi je
+perds... la réalité de ce que je vous ai avancé, quarante mille francs,
+toute ma fortune... Et cependant, vous le voyez, je me résigne. Faites
+comme moi... Que voulez-vous? C’est une partie perdue.
+
+Le marquis de Valorsay écoutait, rouge, les sourcils froncés, les poings
+crispés, tout près d’éclater, en apparence, se possédant parfaitement en
+réalité.
+
+Et la preuve qu’il jouissait du plus beau sang-froid c’est qu’il
+étudiait anxieusement l’attitude de M. Fortunat, s’efforçant de démêler
+sous ses vaines paroles ses intentions véritables.
+
+Il s’attendait, en venant, à trouver son «cher Arabe» hors de ses gonds,
+exaspéré par la perte, jurant et sacrant, réclamant son argent avec des
+cris d’écorché, et pas du tout, il trouvait l’homme le plus doux, calme,
+froid, réfléchi, tout confit de résignation et qui prêchait la
+soumission aux événements.
+
+--Qu’est-ce que cela, pensait-il, le cœur serré d’inquiétude, et que
+rumine le drôle?... Il y a mille à parier contre un qu’il me prépare
+quelque coup de Jarnac qui m’achèvera.
+
+Et d’un ton hautain et glacé, qui ajoutait encore à la trivialité de son
+expression:
+
+--En un mot, fit-il, vous me «lâchez.»
+
+L’autre eut un joli geste de protestation, et semblant céder à un
+irrésistible mouvement d’effusion:
+
+--Moi, vous abandonner, monsieur le marquis!... s’écria-t-il. Qu’ai-je
+fait pour que vous me jugiez si mal?... Hélas! ce sont les événements
+qui nous trahissent. Je ne voudrais pas amollir le courage dont vous
+avez besoin, mais là, franchement, entre nous, essayer de lutter serait
+folie... Qu’espérer encore? N’avez-vous pas, pour prolonger jusqu’à
+aujourd’hui votre vie fastueuse, épuisé les derniers et les plus
+périlleux expédients?... Vous en étiez à ce point qu’il vous fallait
+épouser Mlle Marguerite avant un mois ou périr... Les millions de
+Chalusse vous échappent, vous sombrez... Et tenez, s’il m’était permis
+de vous donner un conseil, je vous dirais: «Le naufrage est sûr, ne
+songez qu’aux épaves... En menant secrètement et rondement une
+liquidation générale, on peut sauver bien des choses à la barbe de vos
+créanciers... Liquidez, c’est la mode! Et s’il vous faut mes services,
+me voici! Partez pour Nice et laissez-moi votre procuration. Des débris
+de votre opulence, je me charge de vous constituer une aisance qui
+satisferait encore bien des ambitions...
+
+Depuis un moment déjà, le marquis ricanait.
+
+--Parfait! fit-il. Du même coup vous m’éloignez et vous recouvrez vos
+quarante mille francs? C’est excessivement adroit...
+
+L’homme d’affaires se sentit deviné, mais que lui importait.
+
+--Je vous assure, commença-t-il...
+
+Mais l’autre, d’un geste dédaigneux, l’arrêta.
+
+--Laissons donc les propos oiseux, fit-il, nous valons mieux que cela,
+l’un et l’autre. Je n’ai jamais eu la prétention de vous en imposer,
+faites-moi, je vous prie, l’honneur de me supposer aussi fin que vous.
+
+Et sans vouloir écouter son conseiller:
+
+--Si je suis venu vous trouver, poursuivit-il, c’est que la partie n’est
+pas si désespérée que vous croyez... Le premier étourdissement passé,
+j’ai réfléchi, et j’ai vu qu’il me reste encore de belles cartes que
+vous ne connaissez pas... Pour vous, pour tout le monde, Mlle
+Marguerite est ruinée, n’est-ce pas? Pour moi elle vaut encore trois
+millions au bas mot.
+
+--Mlle Marguerite?...
+
+--Oui, messire Vingt-pour-Cent. Qu’elle soit ma femme, et, le lendemain,
+je lui découvre cent cinquante mille livres de rentes... mais il faut
+que je l’épouse, et cette belle dédaigneuse ne m’accordera sa main que
+si je réussis à la convaincre de mon amour et de mon désintéressement.
+
+--Mais l’autre?...
+
+M. de Valorsay eut un tressaillement nerveux aussitôt réprimé.
+
+--L’autre n’existe plus. Lisez _le Figaro_ ce soir, et vous serez
+édifié. Allez, je suis bien seul, désormais, sur les rangs. Que je
+puisse dissimuler ma ruine quelque temps encore, et elle est à moi...
+Une fille sans amis et sans famille au milieu de Paris ne se défend pas
+longtemps, quand elle a surtout près d’elle une conseillère comme Mme
+Léon... Oh! je l’aurai, je la veux, il me la faut!... Et notez que je
+vais tenter une démarche qui peut me la livrer aujourd’hui même... A
+vous de voir maintenant s’il est sage de me retirer votre appui...
+Qu’est-ce, que je vous demande? De me soutenir deux ou trois mois
+encore... c’est l’affaire d’une trentaine de mille francs. Vous pouvez
+me les procurer, le voulez-vous?... Ce sera en tout 70,000 francs que
+vous m’aurez prêtés, et je vais m’engager à vous rendre 250,000
+francs... c’est une prime assez belle pour risquer quelque chose...
+Réfléchissez et décidez-vous... Mais pas de faux fuyants ni
+d’atermoiements... Que ce soit oui ou non.
+
+Sans une seconde d’indécision, M. Fortunat répondit:
+
+--Eh bien!... non!...
+
+Le marquis rougit encore et sa voix devint plus rauque, mais ce fut
+tout.
+
+--Avouez donc, fit-il, que c’est chez vous un parti pris de me perdre...
+Vous dites non sans m’avoir laissé finir. Attendez à tout le moins que
+je vous aie exposé mon plan et montré sur quelles données positives et
+certaines reposent mes espérances...
+
+C’était, en effet, chez M. Fortunat, un parti pris de ne rien entendre.
+
+Il ne voulait pas d’explications, se défiant de lui, redoutant les
+inspirations de son caractère aventureux qui le poussait quand même vers
+tout ce qui était spéculation, risques à courir, gains énormes promis à
+une faible mise.
+
+Il redoutait l’appât des affaires aléatoires comme le joueur craint la
+vue des cartes et l’ivrogne l’odeur des liqueurs fortes.
+
+Enfin il avait peur de l’éloquence du marquis. Ne l’avait-il pas
+entraîné déjà plus loin que sa volonté première? Enfin il savait que qui
+discute est à moitié vaincu et ne demande plus bientôt qu’à se laisser
+convaincre.
+
+--Ne me dites rien, monsieur, fit-il vivement, tout serait inutile... je
+n’ai pas d’argent... Pour vous donner dix mille francs hier soir, il
+m’eût fallu les emprunter à M. Prosper Bertomy, parole d’honneur!... Et
+je les aurais, que je vous dirais encore: «Impossible!» Chacun a son
+système, n’est-ce pas?... Le mien est de ne jamais courir après mon
+argent... On se ruine à chercher à se rattraper... Pour moi, ce qui est
+perdu est perdu définitivement... je tâche de n’y plus penser et je me
+tourne d’un autre côté... Ainsi, vos quarante mille francs sont déjà
+passés aux profits et pertes. Et cependant il vous serait aisé de me les
+rendre, si vous vouliez suivre mon conseil et liquider sans tambour ni
+trompettes...
+
+--Jamais!... interrompit M. de Valorsay, jamais!...
+
+Et son imagination lui représentant comme en un éclair tous les déboires
+et toutes les humiliations de l’homme ruiné et déchu...
+
+--Je ne veux pas déchoir, s’écria-t-il... Je sauverai tout, les
+apparences et la réalité, ou je ne sauverai rien... si vous me refusez,
+je verrai ailleurs, je chercherai... Mais je ne donnerai pas à tous mes
+bons amis, qui m’exècrent et que je haïs, cette joie délicieuse de voir
+le marquis de Valorsay tombant de chute en chute, jusqu’aux pantalons
+douteux, aux bottes ressemelées et à l’emprunt du louis... Je ne
+brosserai jamais les habits de ceux que j’ai éclaboussés quinze ans.....
+Non, jamais, j’aimerais mieux mourir ou commettre les plus grands
+crimes!...
+
+Il s’arrêta court, un peu étonné peut-être de ce qu’il venait de dire,
+et, pendant un moment, M. Fortunat et lui se regardèrent dans les yeux,
+en silence, chacun s’efforçant de pénétrer la pensée secrète de
+l’autre, comme des duellistes sur le terrain, pendant un repos, avant de
+reprendre le combat.
+
+Le marquis fut le premier à se croire renseigné.
+
+--Ainsi, fit-il, d’un ton qui voulait être dégagé, et qui était plutôt
+menaçant, c’est bien décidé, votre refus est définitif.
+
+--Dé--fi--ni--tif!!!
+
+--Vous ne daignerez même pas écouter mes explications?
+
+--Ce serait du temps perdu!...
+
+M. de Valorsay, à cette cruelle réponse, donna sur le bureau un si
+formidable coup de poing que trois ou quatre dossiers roulèrent à terre.
+Sa colère n’était plus feinte...
+
+--Que projetez-vous donc, s’écria-t-il, et que comptez-vous faire?...
+Pour qui me trahissez-vous, pour quelle somme et pour quels desseins?...
+Prenez garde... C’est ma peau que je vais défendre, et par le nom de
+Dieu!... je la défendrai bien... L’homme résolu à se brûler la cervelle
+s’il échoue est terriblement dangereux... Malheur à vous si je vous
+trouve jamais entre moi et les millions de Chalusse...
+
+M. Fortunat n’avait pas une goutte de sang aux joues; néanmoins sa
+contenance fut digne.
+
+--Vous avez tort de me menacer, fit-il, vous ne me faites pas peur... Si
+j’étais contre vous, je n’aurais qu’à vous poursuivre pour les 40,000
+francs que vous me devez. Je ne serais pas payé, mais l’édifice
+mensonger de votre fortune croulerait sous ce seul coup de pic... Vous
+oubliez en outre que je possède un double de notre traité signé de
+votre main, et que je n’aurais qu’à le faire parvenir à Mlle
+Marguerite, pour lui donner la juste mesure de votre désintéressement...
+Brisons donc nos relations, Monsieur, et allons chacun notre chemin sans
+plus nous occuper l’un de l’autre... Si vous réussissez vous me rendrez
+mon argent.
+
+La victoire restait au dénicheur d’héritages, et c’est avec un sentiment
+d’orgueil qu’il vit s’éloigner son très-noble client humilié et blême de
+rage...
+
+--Quel brigand que ce marquis, grommelait-il, et comme je préviendrais
+Mlle Marguerite, la pauvre fille, si je n’avais pas si peur de
+lui!...
+
+
+
+
+XIV
+
+
+M. Casimir, le valet de chambre de feu M. le comte de Chalusse, n’était,
+mon Dieu! ni meilleur ni pire que la plupart de ses confrères...
+
+Les vieillards racontent qu’il existait jadis une race de serviteurs
+fidèles, qui se croyaient solidaires de la famille qui les adoptait et
+en embrassaient les intérêts et les idées. Les maîtres, en ce temps,
+payaient ce rare dévouement en protection efficace et en sécurité pour
+l’avenir.
+
+De tels maîtres et de pareils serviteurs, on ne trouve plus aujourd’hui
+de traces que dans les vieux mélodrames de l’Ambigu; dans la _Berline de
+l’Emigré_, par exemple, ou dans le _Dernier des Châteauvieux_.
+
+Les domestiques, à cette heure, traversent les maisons où ils servent
+comme ces auberges à la nuit où on se permet tout puisqu’on part le
+lendemain.
+
+Et les familles les accueillent comme des hôtes nomades, dangereux
+souvent, et dont il est toujours prudent de se défier.
+
+On ne laisse pas la clef de la cave à ces tâcherons révoltés, on ne leur
+confie plus guère que les enfants, ce qui produit de prodigieux
+résultats, ainsi que le prouva, l’an passé, certain procès qui épouvanta
+Paris...
+
+Cependant, M. Casimir était probe, dans le sens strict du mot. Plutôt
+que de dérober une pièce de dix sous, il eût gâché et gaspillé pour 100
+francs de n’importe quoi, dans l’hôtel, comme cela lui arrivait parfois,
+quand on lui avait fait des reproches et qu’il voulait se venger.
+
+Vaniteux, cauteleux et rapace, il se contentait de n’aimer que son
+maître et de l’envier furieusement, trouvant bien injuste et bien
+ridicule la destinée qui ne l’avait pas fait naître à la place de M. le
+comte de Chalusse.
+
+Étant bien payé, il servait passablement. Mais le plus clair de son
+intelligence il l’employait à surveiller le comte. Flairant dans la
+maison quelque gros secret de famille, il était humilié qu’on ne l’eût
+pas confié à sa discrétion.
+
+Et s’il ne découvrit rien, c’est que véritablement M. de Chalusse était
+la méfiance même, ainsi que Mme Léon le reprochait à sa mémoire.
+
+Aussi, cette après-midi où il avait vu Mlle Marguerite et le comte
+chercher dans le jardin les débris d’une lettre déchirée dans un
+mouvement de rage dont il avait été témoin, M. Casimir sentit redoubler
+les démangeaisons de sa curiosité, plus ardentes et plus agaçantes que
+le prurit de l’urticaire.
+
+Il eût donné un mois de ses gages, et quelque chose encore, pour
+connaître le contenu de cette lettre, dont le comte recollait
+précieusement les morceaux sur une grande feuille de papier.
+
+Et quand il entendit M. de Chalusse dire à Mlle Marguerite que les
+plus importants débris manquaient, et que cependant il renonçait à des
+recherches vaines, le digne valet de chambre se jura qu’il serait plus
+adroit ou plus heureux que son maître.
+
+Et en effet, ayant cherché, il découvrit cinq petits morceaux de papier
+de la largeur du pouce, qui avaient été emportés sous un massif.
+
+Ils étaient couverts d’une écriture menue et allongée, écriture de
+femme, évidemment, mais sur aucun d’eux ne se trouvait une phrase
+offrant un sens.
+
+N’importe!... M. Casimir les serra précieusement, à tout hasard, se
+gardant bien surtout de parler d’une trouvaille dont il supposait bien
+que son maître ne lui saurait aucun gré.
+
+Mais ces débris, les mots sans suite qu’il y avait déchiffrés, lui
+trottaient par la cervelle, et parmi toutes les idées que fit éclore en
+lui l’accident du comte, l’idée de la lettre pointa.
+
+Cela explique son grand empressement à fouiller les vêtements de M. de
+Chalusse, quand Mlle Marguerite lui commanda de chercher la clef du
+secrétaire.
+
+Et il joua de bonheur, car s’il trouva la clef qu’il remit, il rencontra
+aussi la lettre qu’il chiffonna dans la paume de sa main et glissa fort
+subtilement dans sa poche.
+
+Dextérité perdue!... M. Casimir eut beau combler les lacunes de cette
+lettre avec les débris trouvés par lui, il eut beau la lire et la relire
+en appliquant toute son attention, elle ne le renseigna pas; ou du
+moins, elle le renseigna si vaguement et si incomplétement que ce lui
+fut comme un nouvel irritant.
+
+Un moment il eut la pensée de la remettre à Mlle Marguerite, mais il
+résista à ce premier mouvement en se disant:
+
+--Ah!... mais non!... pas si bête!... Elle lui serait peut-être utile.
+
+Et M. Casimir, qui était un homme fort, ne voulait pas être utile à
+cette pauvre fille, dont il n’avait jamais reçu que des marques de
+bonté.
+
+Il la haïssait, sous prétexte qu’elle n’était pas à sa place, qu’on ne
+savait ni qui elle était ni d’où elle venait et qu’il était bien
+ridicule qu’il eût, lui, Casimir, à recevoir des ordres d’elle.
+
+L’infâme calomnie que Mlle Marguerite avait recueillie sur son
+passage: «Voici la maîtresse du riche comte de Chalusse,» était
+l’œuvre de M. Casimir.
+
+Il avait juré qu’il se vengerait de cette orgueilleuse, et on ne peut
+savoir ce qu’il eût imaginé sans l’intervention décisive du juge de
+paix.
+
+Rappelé vertement à l’ordre, M. Casimir se consola de ce camouflet quand
+le juge lui confia huit mille francs et l’administration provisoire de
+l’hôtel. Rien ne pouvait lui plaire davantage.
+
+C’était d’abord et principalement une occasion magnifique de faire acte
+d’autorité et de trancher du maître; c’était, en outre, la faculté de
+traiter, pour les funérailles, avec Victor Chupin, c’était enfin la
+liberté de courir au rendez-vous que lui avait fait demander M. Isidore
+Fortunat.
+
+Laissant donc ses camarades suivre les opérations du juge de paix, il
+chargea M. Bourigeau des déclarations à la mairie, et, allumant un
+cigare, il sortit de l’hôtel, et lentement remonta la rue de Courcelles.
+
+C’est au boulevard Haussmann qu’il avait rendez-vous, dans un
+établissement tout neuf, presque en face des beaux ateliers de Binder.
+
+Plutôt débit de vins que restaurant, cet établissement ne payait pas
+précisément de mine, mais on y mangeait, on y déjeunait surtout fort
+bien, M. Casimir le savait par expérience.
+
+--Personne n’est venu pour moi?... demanda-t-il en entrant.
+
+--Personne.
+
+Il consulta sa montre et parut surpris.
+
+--Pas midi encore?... fit-il; je suis en avance... Donnez-moi, cela
+étant, un verre d’absinthe et un journal.
+
+On lui obéit avec une promptitude que jamais son défunt maître n’avait
+obtenue de lui, et il se plongea dans le cours de la Bourse de l’air
+d’un homme qui a dans son tiroir des raisons de s’y intéresser.
+
+Ayant vidé son verre d’absinthe, il en demandait un second, quand on lui
+frappa sur l’épaule. Il se dressa en sursaut; M. Isidore Fortunat était
+devant lui.
+
+Comme toujours, le chasseur d’héritages était vêtu avec une recherche
+sévère, chaussé et ganté correctement, mais un sourire discret et
+encourageant qui ne lui était pas habituel errait sur ses lèvres.
+
+--Vous le voyez, s’écria M. Casimir, on vous attendait!
+
+--C’est vrai! je suis en retard, fit M. Fortunat, mais nous allons
+réparer le temps perdu... Car vous me ferez, je l’espère, le plaisir de
+déjeuner avec moi?
+
+--C’est que, véritablement, je ne sais si je dois...
+
+--Oui, oui, vous devez... On va nous donner un cabinet: nous avons à
+causer...
+
+Ce n’était certes pas pour son agrément, que M. Fortunat fréquentait M.
+Casimir et faisait avec lui commerce d’amitié et de fourchette. M.
+Fortunat, qui était fier, estimait ces relations quelque peu au-dessous
+de sa dignité. Mais les événements lui avaient forcé la main au début,
+et ensuite, son intérêt commandant, il avait passé sur ses répugnances.
+
+C’est par le comte de Chalusse que M. Fortunat avait connu M. Casimir.
+Ayant eu à se louer des services du dénicheur d’héritiers, et lui
+supposant une probité relative, le comte l’avait chargé d’arranger
+diverses tracasseries, et à chaque fois lui avait expédié son valet de
+chambre.
+
+Naturellement M. Casimir avait péroré, l’autre avait écouté, de là une
+connaissance superficielle.
+
+Plus tard, lors des projets de mariage de M. de Valorsay, M. Fortunat
+avait trouvé commode, pour contrôler les allégations de son noble
+client, de faire du domestique de M. de Chalusse son espion.
+
+De là des relations suivies, dont le prétexte avait été facile à
+trouver, M. Casimir étant un spéculateur et jouant à la Bourse.
+
+Et quand il avait besoin de renseignements, M. Fortunat invitait M.
+Casimir à déjeuner, sachant l’influence d’une bonne bouteille offerte à
+propos, et tout en sirotant le café, sans avoir l’air d’y toucher, il
+arrivait à ses fins...
+
+C’est dire qu’il soigna le menu, ce jour où d’un mot de plus ou de moins
+dépendait peut-être la partie qu’il allait jouer...
+
+Et l’œil de M. Casimir étincelait, en prenant place devant une table
+bien blanche, en face de son amphitryon.
+
+C’est dans un tout petit «salon de société» prenant jour sur le
+boulevard, que le traiteur avait dressé le couvert.
+
+M. Fortunat lui-même l’avait choisi et désigné. Non qu’il fût plus
+spacieux que les autres, ni plus confortable, mais il était isolé. C’est
+un avantage considérable, pour qui sait combien sont indiscrets et
+perfides les cabinets particuliers séparés par de simples voliges de
+sapin, aussi minces qu’une feuille de papier.
+
+Il ne devait pas tarder à s’applaudir de sa prévoyance.
+
+Le déjeuner avait commencé par un plat d’escargots, et M. Casimir
+n’avait pas achevé sa douzaine, arrosée de vin de Chablis, que déjà il
+déclarait ne voir nul inconvénient à se déboutonner devant un ami...
+
+Les événements de la matinée ayant déjà bouleversé sa cervelle, la
+vanité et la bonne chère achevaient d’exalter ses facultés, et il
+discourait avec une verve intarissable.
+
+Oubliant toute prudence, il s’abandonnait, et on pouvait le juger à
+l’entendre parler du comte de Chalusse et du marquis de Valorsay, et
+surtout de son ennemie, Mlle Marguerite.
+
+--Car c’est elle, criait-il en tapant son couteau sur la table, c’est
+elle seule qui a pris les millions disparus. Comment?... c’est ce qu’on
+ne saura jamais, car elle n’a pas sa pareille pour la malice. Mais elle
+les a volés, j’en suis sûr, j’en lèverais la main devant la justice, et
+je le lui aurais prouvé sans cet espèce de juge de paix qui a pris son
+parti parce qu’elle est jolie... car elle est diantrement jolie la
+coquine...
+
+Le guetteur d’héritages eût voulu placer un mot qu’il ne l’eût pu, tant
+l’autre, impérieusement, s’emparait de la conversation.
+
+Mais cela ne lui déplaisait pas. Il n’en était que plus libre de se
+donner à ses réflexions.
+
+Elles étaient singulières:
+
+Rapprochant des affirmations de M. Casimir les assurances du marquis de
+Valorsay, il était confondu de la coïncidence.
+
+--C’est au moins bizarre! pensait-il. Cette jeune fille aurait-elle
+vraiment volé, le marquis le saurait-il par Mme Léon et songerait-il
+à profiter du vol? En ce cas, je rentrerais dans mon argent... Il faudra
+voir...
+
+Aux escargots et au vin blanc, une perdrix et du vin de Pomard
+succédaient, et la loquacité de M. Casimir augmentait et le diapason de
+sa voix montait...
+
+Seulement, il s’égarait en ridicules cancans et en calomnies absurdes,
+et il devenait assommant lorsque tout à coup, sans transition, il en
+arriva à la lettre mystérieuse qui avait, selon lui, déterminé
+l’accident du comte.
+
+Aux premiers mots, M. Fortunat avait tressailli.
+
+--Bast!... fit-il, d’un air incrédule, comment diable une lettre
+aurait-elle une pareille influence...
+
+--Dame, je ne sais pas... Ce qui est sûr, c’est qu’elle l’a eue.
+
+Et, à l’appui de son dire, il raconta comme quoi le comte l’avait
+déchirée sans la lire, comment il en avait été désolé ensuite, et comme
+quoi il en avait recherché les débris pour retrouver une adresse qu’on
+lui donnait...
+
+--Et la preuve, ajouta-t-il, c’est que défunt Monsieur devait passer
+chez vous pour vous prier de lui dénicher la personne qui lui écrivait.
+
+--Êtes-vous sûr de cela?...
+
+--Sûr comme je le suis de boire du Pomard!... s’écria M. Casimir en
+vidant son verre.
+
+Rarement le «pisteur d’héritages» avait eu la gorge serrée par une
+semblable émotion.
+
+Que cette lettre fût le mot du problème dont la solution pouvait
+l’enrichir, il n’en doutait pas: son flair si exercé le lui affirmait.
+
+--L’a-t-on retrouvée, cette lettre? demanda-t-il.
+
+--Eh!... je l’ai, s’écria triomphalement le valet de chambre, je l’ai
+dans ma poche, et complète, qui plus est.
+
+Le coup fut si fort que M. Fortunat pâlit... de joie.
+
+--Tiens!... Tiens!... fit-il, elle doit être curieuse!
+
+L’autre, dédaigneusement allongea la lèvre inférieure.
+
+--Comme ci, comme ça, répondit-il... Et d’abord, on n’y comprend
+goutte... Le plus clair est qu’elle a été écrite par une femme.
+
+--Ah!...
+
+--Oui, par quelque ancienne maîtresse... Et naturellement, elle demande
+de l’argent pour un moutard... Les femmes ne la ratent jamais,
+celle-là... On me l’a faite, à moi qui vous parle, plus de dix fois...
+Mais avec moi, ça ne mord pas.
+
+Et, tout gonflé de fatuité, il entreprit trois ou quatre «histoires
+d’amour» qui lui étaient arrivées, jurait-il, et qui le montraient sous
+un jour purement ignoble.
+
+La chaise de M. Fortunat eût été un gril posé sur un bon feu, qu’il
+n’eût pas paru plus mal à l’aise.
+
+Après avoir versé rasade sur rasade à son convive, il s’apercevait qu’il
+l’avait trop poussé et qu’il n’y avait plus à essayer de le retenir.
+
+--Et cette lettre?... interrompit-il à la fin.
+
+--Eh bien?...
+
+--Vous m’aviez promis de me la donner à lire.
+
+--C’est juste... c’est très-juste... mais il faudrait du moka, avant!...
+si nous demandions le moka, hein?
+
+On servit le café, et dès que le traiteur eut refermé la porte, M.
+Casimir tira la lettre de sa poche et la déplia en disant:
+
+--Attention!... je vais lire.
+
+Ce n’était pas l’affaire de M. Fortunat, il eût bien préféré lire
+lui-même; mais on ne discute pas les volontés d’un ivrogne, et M.
+Casimir, d’une langue de plus en plus pâteuse, s’écria:
+
+--«Paris, 14 octobre 186...» Donc, la dame habite Paris... C’est
+toujours ça... Mais après, elle ne met ni «monsieur,» ni «mon ami,» ni
+«cher comte,» rien du tout... elle écrit tout roide:
+
+«Une fois déjà, voici bien des années, je me suis adressée à vous en
+suppliante. Impitoyable, vous n’avez pas daigné me répondre.
+
+«Et cependant, j’étais tout au bord de l’abîme, et je vous le disais,
+j’avais la tête perdue, et le vertige s’emparait de moi... Abandonnée,
+j’errais dans Paris, sans asile et sans pain, et mon enfant avait
+faim!...»
+
+M. Casimir s’interrompit, éclatant de rire.
+
+--Hein!... comme c’est ça!... s’écria-t-il, comme c’est bien ça! J’en ai
+dix, dans mon tiroir, des lettres pareilles, et même plus
+empoignantes... Après déjeuner, vous viendrez chez moi, et je vous les
+montrerai. Nous rirons bien!
+
+--Finissons toujours celle-ci.
+
+--Naturellement.
+
+Et il reprit:
+
+«Seule, je n’eusse pas hésité... J’étais si malheureuse que la mort
+m’apparaissait comme un refuge. Mais que fût devenu mon enfant?...
+Devais-je donc le tuer et me tuer après? J’en ai eu la pensée, non le
+courage.
+
+«Ce que j’implorais de votre pitié, vous me le deviez... Je n’avais qu’à
+me présenter à votre hôtel et à dire: Je veux!... Hélas! je ne le savais
+pas alors, je me croyais liée par un serment, et vous m’inspiriez un
+invincible effroi...
+
+«Et cependant il fallait que mon enfant vécût...
+
+«Alors je me suis abandonnée... Et j’ai roulé si bas que j’en ai été
+réduite à éloigner mon fils... Il ne fallait pas qu’il sût à quelles
+hontes il devait sa vie... Et il ignore jusqu’à mon existence...»
+
+M. Fortunat était comme pétrifié.
+
+Après ce qu’il avait surpris du passé du comte, après les confidences de
+la Vantrasson, la mégère du _garni-modèle_, il ne pouvait guère douter.
+
+--Cette lettre, pensait-il, ne peut être que de Mlle Herminie de
+Chalusse.
+
+M. Casimir poursuivait:
+
+«..... Si je m’adresse à vous de nouveau, si, du fond de mon enfer, je
+vous crie: Au secours! c’est que je suis à bout de forces, c’est qu’il
+faut, avant que je meure, que l’avenir de mon fils soit assuré...
+
+«Il lui faut non une fortune, mais de quoi vivre, et j’ai compté sur
+vous...»
+
+Une fois encore, l’honorable valet de chambre s’interrompit.
+
+--Et voilà!... fit-il... de quoi vivre... j’ai compté sur vous!... C’est
+superbe!... Les femmes sont superbes, parole d’honneur!... C’est qu’elle
+y compte, oui!... Écoutez plutôt la fin!
+
+Et il continua:
+
+«..... Il est indispensable que je vous voie le plus tôt possible.
+
+«Daignez donc, demain jeudi, 15 octobre, vous rendre, 43, rue du Helder,
+à l’hôtel de Hombourg. Vous demanderez Mme Lucy Huntley, et on vous
+conduira à moi...
+
+«Je vous attendrai depuis trois heures jusqu’à six...
+
+«Venez, je vous en conjure, venez...
+
+«Il m’est pénible d’ajouter que si je n’ai pas de vos nouvelles, je suis
+résolue à exiger et à obtenir,--quoi qu’il doive arriver,--ce que je
+vous demande encore à genoux et à mains jointes.»
+
+Ayant achevé, M. Casimir posa la lettre sur la table et se versa un bon
+verre d’eau-de-vie qu’il lampa d’un trait.
+
+--Et c’est tout!... prononça-t-il. Pas de signature, pas une initiale,
+rien... C’est une femme du monde qui écrit ça... Elles ne signent jamais
+leurs poulets, les coquines, de peur de se compromettre... On a ses
+raisons pour le savoir...
+
+Et il riait, de ce rire idiot et entrecoupé de hoquets de l’homme qui a
+bu.
+
+--Si j’avais eu le temps, poursuivit-il, je serais allé m’informer de
+cette Lucy Huntley, un faux nom, évidemment... J’aurais voulu... Mais
+qu’avez-vous donc, cher monsieur Fortunat, vous voilà pâle comme la
+mort... Seriez-vous indisposé?
+
+Il est de fait que, depuis un moment, l’honorable guetteur d’héritages
+était changé comme après une maladie d’un mois.
+
+--Merci, balbutia-t-il, je vais très-bien... Seulement je viens de me
+rappeler qu’on m’attend...
+
+--Qui?...
+
+--Un client, pour une liquidation...
+
+L’autre eut un geste moqueur et cordial.
+
+--Connu le prétexte! interrompit-il. Eh! envoyez promener le client!
+N’êtes-vous pas assez riche?... Tenez, versez-nous plutôt un petit
+verre, cela vous remettra...
+
+M. Fortunat obéit, mais si maladroitement, ou si adroitement plutôt, que
+sa manche ramena devant lui la lettre placée devant M. Casimir.
+
+--Allons... à votre santé! fit le valet de chambre.
+
+--A la vôtre! répondit M. Fortunat.
+
+Et en retirant le bras qu’il avait tendu pour trinquer, il fit tomber la
+lettre sur ses genoux.
+
+M. Casimir, qui ne s’était aperçu de rien, essayait d’allumer un cigare,
+et tout en usant en vain quantité d’allumettes, il continuait:
+
+--C’est-à-dire, mon vieux, que vous voudriez me lâcher... Pas de ça,
+Lisette!... Nous allons monter chez moi, et je vous lirai des lettres
+d’amour de femmes du monde... Après, nous irons faire une partie de
+billard chez Morloup... C’est là, qu’on rit... Vous verrez Joseph de
+chez Commarin, un farceur qui est plein d’esprit...
+
+--C’est cela... Mais avant, il faut que je paie ici.
+
+--Oui, payez...
+
+Le chasseur d’héritages sonna, en effet, pour demander la carte.
+
+Il avait obtenu bien plus de renseignements qu’il n’espérait, il avait
+la lettre dans sa poche, il ne souhaitait plus qu’une chose: se
+débarrasser de M. Casimir.
+
+Mais cela ne devait pas être facile, les ivrognes ont l’amitié tenace,
+et il se demandait quel stratagème employer, quand le traiteur parut et
+dit:
+
+--Il y a là un petit jeune homme très-pâle... qui a l’air d’un clerc
+d’huissier... Il voudrait parler à ces messieurs...
+
+--Eh! c’est Chupin!... s’écria le valet de chambre. C’est un ami...
+Faites entrer et apportez un verre. Plus on est de fous, plus on rit,
+comme dit cet autre!
+
+Que voulait Chupin? M. Fortunat ne l’imaginait pas du tout. Il n’en
+bénit pas moins sa venue, bien décidé à lui colloquer le fardeau de
+Casimir.
+
+Mais dès que Victor Chupin parut, son visage se rembrunit. Il ne lui
+avait fallu qu’un coup d’œil pour reconnaître l’ivresse du brillant
+valet de chambre. Or, c’était un garçon sérieux et rangé, qui n’aimait
+pas à traiter les affaires le verre à la main et qui professait pour les
+ivrognes une grande aversion.
+
+Il salua poliment M. Fortunat, et s’adressant à M. Casimir d’un ton
+mécontent:
+
+--Il est trois heures... fit-il, et je venais, ainsi que nous en étions
+convenus, m’entendre avec vous pour les funérailles de M. de Chalusse.
+
+Cela fit à M. Casimir l’effet d’une douche d’eau glacée.
+
+--Sapristi!... s’écria-t-il, j’avais oublié... totalement... parole
+d’honneur!...
+
+Et la notion lui revenant tout à la fois, et de la responsabilité qu’il
+avait acceptée, et de son ivresse:
+
+--Dieu de Dieu!... poursuivit-il, je me suis mis dans un bel état...
+Allons, bon!... je ne tiens seulement plus debout... Que va-t-on penser
+à l’hôtel... Que va-t-on dire...
+
+M. Fortunat avait attiré son employé dans un coin.
+
+--Victor, lui dit-il vivement, je file... Tout est payé, mais pour le
+cas où il vous faudrait faire quelque dépense de voiture ou autre, voici
+dix francs... Le reste sera pour vous... Je vous confie cet imbécile,
+veillez sur lui...
+
+La pièce de dix francs dérida un peu Chupin.
+
+--Bon, grommela-t-il, les ivrognes, ça me connaît... J’ai fait mon
+apprentissage «d’ange gardien» quand ma grand-mère tenait la
+_Poivrière_.
+
+--Surtout ne le laissez pas rentrer dans l’état où il est...
+
+--Soyez tranquille, m’sieu, il faut que je cause d’affaires avec lui;
+ainsi, je vais vous le dégriser comme avec la main...
+
+Et pendant que M. Fortunat s’esquivait, Chupin fit signe à un garçon et
+lui dit:
+
+--Apportez-moi du café très-fort, une poignée de sel gris et un
+citron... Rien de meilleur pour remettre un homme!...
+
+
+
+
+XV
+
+
+C’est en courant que M. Fortunat sortit de chez le traiteur. Il
+tremblait d’être poursuivi et rejoint par M. Casimir.
+
+Mais au bout de deux cents pas il s’arrêta, moins pour reprendre haleine
+que pour rassembler ses idées en déroute, et bien que ce ne fût guère la
+saison, il s’assit sur un banc.
+
+Ce qu’il avait enduré, dans cet étroit cabinet de marchand de vin,
+pendant que se grisait son convive, dépassait les plus cruels tourments
+de sa vie agitée.
+
+Il avait voulu des informations précises, il les avait, et elles
+renversaient, elles anéantissaient toutes ses espérances.
+
+Persuadé que les héritiers du comte de Chalusse l’avaient perdu de vue,
+il s’était dit qu’il les retrouverait et qu’il traiterait avec eux
+avant de leur apprendre qu’ils étaient riches à millions...
+
+Et, pas du tout, ces héritiers, qu’il croyait dispersés et éloignés,
+surveillaient M. de Chalusse et connaissaient si bien leurs droits
+qu’ils étaient prêts à les faire valoir.
+
+--Car c’est bien réellement la sœur du comte qui a écrit cette lettre
+que j’ai dans ma poche, murmurait-il... Ne voulant pas, ne pouvant pas
+sans doute le recevoir chez elle, prudemment elle lui donnait
+rendez-vous dans un hôtel... Mais qu’est-ce que ce nom d’Huntley?... Le
+porte-t-elle, ou ne l’avait-elle adopté que pour la circonstance?...
+Serait-ce celui de l’homme qui l’a enlevée?... Est-ce celui de ce fils
+dont elle s’est séparée?...
+
+Mais à quoi bon toutes ces conjectures!... Le sûr, le positif, c’est que
+l’argent lui échappait, sur lequel il avait compté pour réparer la
+saignée faite à sa caisse par le marquis de Valorsay. Et il souffrait
+comme s’il eût perdu 40,000 francs une seconde fois.
+
+Peut-être, en ce moment, regretta-t-il d’avoir rompu avec le marquis...
+
+Cependant, il n’était pas homme à renoncer à une partie, si désespérée
+qu’elle lui parût, sans une tentative. Il savait combien sont
+surprenants et soudains les retours de fortune qu’un acte insignifiant
+détermine.
+
+--Je veux arriver jusqu’à cette sœur, se dit-il... je veux savoir sa
+position et ses projets... Si elle n’a pas de conseiller, je
+m’offrirai... Et qui sait...
+
+Une voiture passait; M. Fortunat l’arrêta et monta en disant au cocher:
+
+--Rue du Helder, nº 43, hôtel de Hombourg.
+
+Était-ce le hasard ou une préméditation narquoise, qui avait imposé à
+cet établissement le nom d’une ville qui est comme le tripot de
+l’Europe?
+
+L’hôtel de Hombourg est une de ces maisons où descendent de préférence
+les aventuriers de distinction qu’attire l’éblouissement des millions
+qui se dépensent à Paris.
+
+Comtes valaques d’occasion et princesses russes de contrebande, pipeurs
+de cartes et pipeuses d’amour sont sûrs d’y trouver bon accueil, un luxe
+princier, des prix peu modérés et une confiance extraordinairement
+modérée.
+
+Chacun y est appelé par le titre qu’il lui plaît de se donner en
+arrivant, Excellence ou Seigneurie, au choix... On y trouve, selon le
+goût des personnes, des domestiques jouant le vieux serviteur et des
+voitures où on peint en deux heures les armoiries les plus
+compliquées... On s’y procure sur-le-champ tous les accessoires de la
+grande vie, tout ce qu’il faut pour faire le grand seigneur au mois, à
+la journée ou à l’heure, tout ce qui est utile pour éblouir le niais,
+jeter de la poudre aux yeux, et prendre de bonnes et grasses dupes.
+
+Seulement, crédit y est mort...
+
+On y présente la carte tous les soirs, quand on ne fait pas payer
+d’avance, et qui ne peut l’acquitter ou donner un nantissement,
+Excellence ou Seigneurie, est prié de déguerpir sur l’heure, et
+impitoyablement on retient les nippes...
+
+Lorsque M. Fortunat entra dans le bureau de l’hôtel de Hombourg, une
+jeune femme à la physionomie trop intelligente était en grande
+conférence avec un vieux monsieur qui avait sur la tête une calotte de
+velours noir et à la main une loupe.
+
+Tour à tour, des yeux et de la loupe, ils examinaient d’assez beaux
+brillants, gage offert, sans aucun doute, par quelque noble et
+insolvable étranger.
+
+Au bruit que fit M. Fortunat, la jeune femme leva la tête.
+
+--Que désirez-vous, monsieur? demanda-t-elle poliment.
+
+--Mme Lucy Huntley?...
+
+La dame ne répondit pas tout d’abord.
+
+Les yeux fixés au plafond, on eût dit qu’elle y épelait la liste de tous
+les «étrangers de distinction» qui honoraient en ce moment de leur
+présence l’hôtel de Hombourg.
+
+--Lucy Huntley!... répétait-elle, je ne vois pas!... Je ne crois pas que
+nous ayons cette personne... Lucy Huntley!... Comment est-elle, cette
+dame?
+
+Pour beaucoup de raisons, M. Fortunat ne pouvait le dire... D’abord, il
+ne le savait pas.
+
+Mais il ne se déconcerta nullement, rompu qu’il était par l’exercice de
+ses professions diverses, au grand art de tirer des gens qu’il
+interrogeait les renseignements qu’il eût dû donner lui-même.
+
+Il tourna donc la question le plus naturellement du monde, tout en
+aidant véritablement les souvenirs de la jeune femme.
+
+--La dame que je demande, répondit-il, a dû, hier jeudi, 15, entre trois
+et six heures, attendre une visite avec une impatience et une anxiété
+qui n’ont pu vous échapper.
+
+Ce détail réveilla la mémoire paresseuse du monsieur à la loupe, lequel
+n’était autre que le mari de la jeune femme, le propriétaire en personne
+de l’hôtel de Hombourg.
+
+--Eh!... dit-il à son épouse, monsieur parle de la voyageuse du Nº 2, tu
+sais bien... celle qui a voulu absolument le grand salon.
+
+La jeune femme se frappa le front.
+
+--C’est juste!... Où donc avais-je l’esprit!...
+
+Et se tournant vers M. Fortunat:
+
+--Excusez mon oubli, monsieur, ajouta-t-elle... Cette dame n’est plus
+chez nous et elle n’y est restée que quelques heures.
+
+Cette réponse n’avait rien qui dût surprendre le chasseur d’héritiers,
+il la prévoyait, ce qui n’empêche qu’il prit l’air le plus consterné
+qu’il put.
+
+--Quelques heures! répéta-t-il comme un écho désolé.
+
+--Oui, monsieur. Elle est arrivée ici sur les onze heures du matin,
+n’ayant avec elle qu’un gros sac de voyage... et elle est repartie le
+même soir à huit heures.
+
+--Hélas! mon Dieu... Et pour où aller?
+
+--Elle ne l’a pas dit.
+
+On eût juré que M. Fortunat était tout près de fondre en larmes.
+
+--Pauvre Lucy!... fit-il d’un ton tragique, c’est moi, madame, qu’elle
+attendait... Je n’ai reçu que ce matin, à l’instant, la lettre où elle
+me donnait rendez-vous... Elle sera partie désespérée!... La poste n’en
+fait jamais d’autres!...
+
+Le mari et la femme eurent en même temps ce geste de la tête et des
+épaules qui si clairement veut dire:
+
+--Que voulez-vous que j’y fasse!... Ce ne sont pas là mes affaires...
+Laissez-moi en repos!...
+
+Mais M. Fortunat n’était pas homme à se décourager pour si peu.
+
+--Elle s’est sans doute fait conduire au chemin de fer, insista-t-il.
+
+--Je n’en sais rien.
+
+--Vous venez de me dire qu’elle avait un gros sac de nuit... donc elle
+n’a pas quitté votre hôtel à pied... Elle a demandé une voiture... Qui a
+couru la chercher?... Un de vos garçons... Si on retrouvait le cocher de
+cette voiture, il donnerait peut-être des indications précieuses...
+
+En un seul coup d’œil, le monsieur et la dame échangèrent un volume
+de soupçons...
+
+Incontestablement M. Isidore Fortunat avait le dehors de l’homme comme
+il faut, mais il est connu que ces messieurs si curieux qui habitent la
+rue de Jérusalem savent revêtir toutes les apparences.
+
+On sait cela, quand on tient une maison comme l’hôtel de Hombourg, par
+cette raison fort simple que la police nourrit à l’endroit des comtes
+valaques et des princesses russes quantité de préventions qu’elle aime à
+vérifier.
+
+C’est pourquoi l’hôtelier eut vite pris son parti.
+
+--Votre idée est excellente, dit-il à M. Fortunat. Il est clair que
+cette dame Huntley a pris une voiture à son départ et une voiture de
+l’hôtel, qui plus est... Si vous voulez me suivre, nous allons nous
+informer.
+
+Et se levant avec un empressement du meilleur augure, il guida le
+guetteur de successions jusqu’à une cour intérieure, où stationnaient
+cinq ou six voitures, dont les cochers, assis sur un banc, causaient
+tout en fumant leur pipe.
+
+--Lequel de vous, demanda-t-il, a chargé une voyageuse, hier soir, sur
+les huit heures?
+
+--Comment était-elle?
+
+--C’était une belle femme de trente à quarante ans, blonde, blanche et
+dodue, vêtue de noir... Elle avait un sac en cuir de Russie.
+
+--C’est moi qui l’ai prise, dit un cocher.
+
+M. Fortunat s’avança vers cet homme, les bras ouverts, avec un tel
+empressement, qu’on eût juré qu’il allait lui sauter au cou.
+
+--Ah! mon brave!... criait-il, vous pouvez me sauver la vie!...
+
+Le cocher eut un large sourire... Il pensait que le salut d’une
+existence vaut bien un bon pourboire.
+
+--Que dois-je faire?... interrogea-t-il.
+
+--Me dire où vous avez conduit cette dame.
+
+--Je l’ai menée rue de Berry.
+
+--A quel numéro?
+
+--Ah!... voilà... Je ne sais plus...
+
+Mais M. Fortunat n’avait désormais aucune inquiétude.
+
+--Bon!... fit-il, vous l’avez oublié... cela se conçoit. Mais vous
+reconnaîtriez bien la maison?
+
+--Pour cela, oui.
+
+--Voulez-vous m’y conduire?
+
+--Certainement, bourgeois. Tenez, voici ma voiture, montez.
+
+Le chasseur d’héritages monta, et c’est seulement quand le cocher eut
+fouetté son cheval, que l’hôtelier regagna son bureau.
+
+--Ce gaillard-là doit être un mouchard, dit-il à sa femme.
+
+--C’est bien mon avis.
+
+--Il est singulier que nous ne le connaissions pas... Enfin, il est
+peut-être nouveau.
+
+Qu’importait à M. Fortunat l’opinion qu’il laissait de lui dans une
+maison où il ne pensait pas remettre jamais les pieds.
+
+L’essentiel, c’est qu’il tenait tous ses renseignements; il avait
+jusqu’au signalement de la dame, et il se sentait sur la piste.
+
+Aussi, étendu dans sa voiture, qui était on ne peut plus douce, il se
+réjouissait de ce succès d’heureux présage au début de ses
+investigations...
+
+Mais la voiture ne tarda pas à arriver rue de Berry, bientôt elle
+s’arrêta devant un charmant petit hôtel, et la cocher, se penchant à la
+portière, dit:
+
+--Nous sommes arrivés, bourgeois.
+
+Lestement, M. Fortunat sauta sur le trottoir et mit cinq francs dans la
+main du cocher, lequel s’éloigna en grognant et en jurant, estimant que
+la récompense était maigre, venant d’un homme auquel, de son aveu même,
+on sauvait la vie.
+
+L’autre n’entendit certes pas. Immobile à la place même où il avait
+sauté, il examinait l’hôtel de toute la force de son attention.
+
+--C’est donc là qu’elle demeure, murmurait-il, c’est là!... Mais je ne
+puis me présenter ainsi de but en blanc, sans même savoir quelle nom
+elle porte... Il faut que je m’informe..
+
+A cinquante pas était la boutique d’un marchand de vin; il y courut et
+se fit servir un de sirop de groseille.
+
+Puis, tout en buvant à petits coups, de l’air le plus indifférent qu’il
+put prendre, il montra l’hôtel en demandant:
+
+--A qui donc cette ravissante habitation?
+
+--A Mme Lia d’Argelès, répondit le marchand de vin.
+
+Le guetteur d’héritages tressaillit.
+
+C’était bien là, il se le rappelait, le nom qu’avait prononcé le marquis
+de Valorsay quand il avait avoué l’abominable guet-apens dont il était
+l’auteur... C’était chez cette femme que l’homme aimé de Mlle
+Marguerite avait laissé son honneur!...
+
+Cependant, il sut dissimuler sa stupéfaction, et d’un ton plein de
+candeur:
+
+--Un beau nom! prononça-t-il. Et que fait-elle, cette dame?...
+
+--Ah!... ma foi. Elle s’amuse...
+
+M. Fortunat parut ébloui.
+
+--Peste!... il faut qu’elle s’amuse beaucoup pour avoir une pareille
+maison!... Est-elle jolie au moins?...
+
+--Cela dépend des goûts... Elle n’est plus jeune en tout cas... Mais
+elle a des cheveux blonds superbes... Et blanche qu’elle est. Comme la
+neige, monsieur, comme la neige... Bonne personne d’ailleurs, et tout ce
+qu’il y a de plus distingué... payant tout comptant, rubis sur
+l’ongle...
+
+Plus de doutes!... Le portrait tracé par le marchand de vin répondait
+exactement au signalement donné par l’hôtelier de la rue du Helder.
+
+M. Fortunat acheva son sirop de groseille et jeta cinquante centimes sur
+le comptoir.
+
+Puis, traversant la rue, bravement il alla sonner à l’hôtel d’Argelès...
+
+A qui lui eût demandé ce qu’il se proposait de faire et de dire, le
+guetteur de successions eût pu répondre en toute sincérité: «Je
+l’ignore.»
+
+Le fait est que le but seul était parfaitement arrêté et défini dans son
+esprit.
+
+Il voulait obstinément, furieusement, tirer quelque chose, peu ou prou,
+n’importe comment, de cette ténébreuse affaire.
+
+Pour le reste, pour les moyens d’exécution, il s’en remettait à son
+audace et à son sang-froid, bien sûr qu’une fois la partie engagée, la
+promptitude du coup d’œil ne lui ferait pas défaut, ni la fertilité
+d’expédients.
+
+--Avant tout, se disait-il, je dois voir cette femme... Les premiers
+mots dépendront de la première impression... Après cela, je prendrai
+conseil des événements...
+
+Un vieux domestique, portant une livrée de bon goût et fort simple étant
+venu lui ouvrir, il demanda d’un ton d’autorité:
+
+--Mme Lia d’Argelès?
+
+--Madame ne reçoit pas le vendredi, répondit le valet.
+
+M. Fortunat eut un geste d’extrême contrariété.
+
+--Il faut cependant, insista-t-il, que je lui parle aujourd’hui même...
+Il s’agit d’intérêts de la plus haute gravité... Faites-lui passer ma
+carte, que voici. Je suis homme d’affaires...
+
+Et il tendait sa carte, où on lisait au-dessous de son nom:
+
+ LIQUIDATIONS.--RÈGLEMENTS DE FAILLITES.
+
+L’effet prestigieux de ce titre: «homme d’affaires,» on ne saurait
+l’imaginer.
+
+Il évoque aussitôt l’idée d’un personnage équivoque et louche, dangereux
+interprète des subtilités de la loi, précurseur des huissiers et des
+recors, redoutable et par conséquent bon à ménager.
+
+--Ah!... Monsieur est homme d’affaires, dit le domestique, c’est une
+autre histoire... que Monsieur prenne la peine de me suivre...
+
+M. Fortunat prit cette peine, et on le conduisit dans le grand salon du
+premier étage, où on le pria de s’asseoir pendant qu’on irait prévenir
+Madame.
+
+--Allons!... pensa-t-il, cela commence bien.
+
+Et resté seul, il se mit à inventorier le salon, comme un général étudie
+le terrain où il livrera bataille.
+
+Nulle trace ne restait à cette heure des scènes lamentables de la nuit,
+qu’un candélabre à demi brisé sur la cheminée. C’était celui dont
+s’était armé Pascal Férailleur quand on avait parlé de le fouiller, et
+qu’il avait jeté dans la cour en se retirant.
+
+Mais ce détail ne frappa pas M. Isidore Fortunat. Ce qui l’intriguait,
+c’était le vaste abat-jour disposé au-dessus du lustre, et dont il fut
+un moment à comprendre l’usage et l’utilité.
+
+Sans l’intimider précisément, le luxe de l’hôtel le surprenait.
+
+--C’est princier ici.... grommelait-il. Voilà qui prouve bien que tous
+les fous ne sont pas à Charenton!... Si Mme d’Argelès a manqué de
+pain autrefois, il n’y paraît plus guère!...
+
+Tout naturellement cette réflexion l’amenait à se demander comment une
+femme si opulente avait pu devenir la complice du marquis de Valorsay,
+et prêter les mains à une action si lâche et si ignoble qu’elle le
+révoltait, lui, Fortunat.
+
+--Ne serait-elle donc pas complice?... pensait-il.
+
+Et, philosophiquement, il s’émerveillait des caprices du hasard, plaçant
+le malheureux qui avait été sacrifié entre la fille non avouée et la
+sœur inavouable du comte de Chalusse.
+
+Ce rapprochement le fit tressaillir.
+
+Un vague pressentiment, voix mystérieuse de l’instinct personnel, lui
+disait que là était pour lui le nœud de la situation, et que de
+l’antagonisme et de l’alliance de Mlle Marguerite et de Mme
+d’Argelès, résulteraient des complications ou un dénoûment qui lui
+profiterait s’il était habile.
+
+Mais ses méditations furent soudainement troublées par le bruit d’une
+discussion qui partait d’une pièce voisine.
+
+Vivement il s’avança, espérant saisir quelque chose, et, en effet, il
+entendit une grosse voix d’homme qui criait:
+
+--Quoi!... je campe là une bouillotte corsée, je gaspille un temps
+précieux à venir vous offrir mes services, et vous me recevez ainsi...
+Parbleu!... cela m’apprendre à me mêler de ce qui ne me regarde pas...
+Jusqu’au revoir, chère dame, vous saurez quelque jour, à vos dépens, ce
+que vaut ce sire de Coralth que vous défendez si chaudement.
+
+Ce nom de Coralth était de ceux qui se gravent d’eux-mêmes dans la
+mémoire, et cependant M. Fortunat ne le remarqua pas sur le moment.
+
+Toute son attention était absorbée par ce qu’il venait d’entendre, et il
+s’efforçait de le rattacher au sujet de ses préoccupations.
+
+Et pour l’arracher à ses conjectures, il ne fallut rien moins que le
+frôlement d’une robe contre l’huisserie d’une porte.
+
+Mme Lia d’Argelès entrait.
+
+Elle était vêtue d’un très-élégant peignoir de cachemir gris à revers de
+satin bleu, coiffée avec beaucoup de goût, elle n’avait oublié aucun des
+artifices ordinaires de sa toilette, et cependant on lui eût donné plus
+de quarante ans.
+
+Son morne visage offrait l’expression d’une résignation désespérée, et
+ses yeux rougis, entourés d’un cercle bleuâtre, trahissaient des larmes
+récentes.
+
+Elle toisa le guetteur d’héritages, et d’un ton bref aussi peu
+encourageant que possible:
+
+--Vous avez à me parler? interrogea-t-elle.
+
+M. Fortunat s’inclina, presque déconcerté.
+
+Il s’était préparé à rencontrer quelqu’une de ces stupides demoiselles
+qui promènent au bois leurs cheveux salis d’ocre et empuantis
+d’ammoniaque, et pas du tout, il se trouvait en présence d’une femme à
+l’air impérieux qui, déchue, gardait encore la fierté de sa race, et qui
+lui imposait.
+
+--J’aurais en effet, madame, balbutia-t-il, à vous entretenir d’intérêts
+bien sérieux.
+
+Elle se laissa tomber sur un fauteuil, et sans engager son visiteur à
+prendre un siége:
+
+--Expliquez-vous, dit-elle.
+
+L’importance de l’enjeu qu’il risquait avait déjà rendu à M. Fortunat
+toute sa présence d’esprit.
+
+Il n’avait eu besoin que d’un coup d’œil pour évaluer Mme
+d’Argelès, et il avait compris que pour s’emparer de l’esprit d’une
+telle femme, il fallait frapper fort et l’étourdir du premier coup.
+
+--J’ai à vous annoncer un grand malheur, madame... prononça-t-il. Une
+personne qui vous est chère et qui vous touche de bien près, a été
+victime hier soir d’un affreux accident et a succombé ce matin.
+
+Ce lugubre préambule ne parut pas toucher Mme d’Argelès.
+
+--De qui parlez-vous? demanda-t-elle froidement.
+
+M. Fortunat arbora son air le plus solennel, et d’une voix profonde:
+
+--De votre frère, madame, de M. le comte de Chalusse...
+
+Elle se dressa en pied, secouée par un tremblement convulsif.
+
+--Raymond est mort... balbutia-t-elle.
+
+--Hélas!... oui, madame... Mort au moment où il se rendait sans doute au
+rendez-vous que vous lui aviez fixé à l’hôtel de Hombourg.
+
+C’était un joli mensonge, qu’avançait là le dénicheur d’héritages, mais
+il n’en était pas à un mensonge près, et celui-ci lui offrait cet
+avantage de le poser en homme très au courant du passé.
+
+Il est vrai que cette savante manœuvre dut échapper à Mme
+d’Argelès.
+
+Elle s’était affaissée sur son fauteuil, plus blanche que la cire.
+
+--Comment est-il mort? demanda-t-elle.
+
+--Il a été frappé d’une attaque d’apoplexie.
+
+--Mon Dieu!... s’écria la malheureuse femme, qui entrevit alors la
+vérité. Mon Dieu!... pardonnez-moi... C’est ma lettre qui l’a tué!...
+
+Et son cœur se brisant, elle trouva encore des larmes, elle qui
+cependant avait tant souffert et tant pleuré...
+
+Prétendre que M. Fortunat n’était aucunement ému serait beaucoup
+s’avancer. Il était sensible en dehors des affaires.
+
+Mais son émotion était singulièrement mitigée de la satisfaction qu’il
+éprouvait d’avoir si vite et si bien réussi. Mme d’Argelès avait tout
+avoué!... C’était une victoire, car, faut-il le dire, il avait tremblé
+qu’elle ne niât tout et ne le mît dehors dès les premiers mots.
+
+Certes, il apercevait bien des difficultés encore entre sa poche et la
+succession du comte de Chalusse, mais il ne désespérait pas de les
+vaincre, après avoir si brillamment engagé la partie.
+
+Et il commençait à soupirer quelques paroles de consolation, quand
+Mme d’Argelès, tout à coup, se leva en disant:
+
+--Il faut que je le voie!... Je veux le voir une dernière fois!...
+Venez, monsieur!
+
+Hélas! quelque terrible souvenir la cloua sur place aussitôt.
+
+Elle eut un geste désespéré, et d’une voix où éclataient toutes les
+souffrances, toutes les rages de la vie:
+
+--Mais non! s’écria-t-elle, non!... Cela même je ne le puis pas!...
+
+M. Fortunat ne laissait pas que d’être assez embarrassé de son
+personnage, et même un peu inquiet.
+
+Immobile et tout pantois, il considérait d’un œil ahuri Mme
+d’Argelès qui s’était rassise, et qui sanglotait, la tête appuyée sur un
+des bras de son fauteuil.
+
+--Qui l’arrête?... pensait-il. Pourquoi cette terreur soudaine,
+maintenant que son frère est mort?... Ne veut elle donc pas confesser
+publiquement qu’elle est une Chalusse!... Il faudra cependant qu’elle en
+vienne là, si elle veut recueillir l’héritage du comte... et il faut
+qu’elle le veuille, pour moi, sinon pour elle...
+
+Pendant un moment encore, le chasseur d’héritages garda le silence,
+l’esprit tiraillé par les hypothèses les plus contradictoires, jusqu’à
+ce qu’enfin il lui sembla que Mme d’Argelès se calmait.
+
+--Excusez-moi, madame, commença-t-il alors, de troubler votre douleur si
+légitime, mais ma conscience m’ordonne de vous rappeler au souvenir de
+vos intérêts...
+
+Avec la docilité passive des malheureux, elle écarta les mains de son
+visage tout couvert de larmes, et doucement:
+
+--Je vous écoute, monsieur... soupira-t-elle.
+
+Lui avait eu le temps de préparer son thème.
+
+--Avant tout, madame, reprit-il, je dois vous apprendre que j’étais
+l’homme de confiance de M. de Chalusse... Je perds en lui un
+protecteur... Le respect seul m’empêche de dire un ami. Pour moi, il
+n’avait pas de secrets...
+
+Mme d’Argelès ne comprenait rien à cet exorde sentimental, cela se
+voyait si clairement que M. Fortunat crut devoir ajouter:
+
+--Si je vous expose cela, madame, c’est moins pour concilier votre
+bienveillance que pour vous expliquer comment j’ai su tant de choses de
+votre famille... comment je connaissais votre existence, par exemple,
+que personne ne soupçonne.
+
+Il s’arrêta, espérant une réponse, un mot, un signe.
+
+Cet encouragement ne venant pas, il continua:
+
+--Je dois, avant tout, fixer votre attention sur la situation
+particulière de M. de Chalusse et sur les circonstances qui ont précédé
+et entouré sa fin... La mort l’a surpris, si inattendue et si
+foudroyante, qu’il n’a pu prendre de dispositions testamentaires, ni
+même manifester de vive voix ses dernières volontés. Ceci, madame, est
+pour vous une faveur de la Providence... M. de Chalusse avait contre
+vous certaines préventions. Pauvre comte... Il avait certes le meilleur
+cœur du monde, mais chez lui la rancune allait jusqu’à la barbarie...
+Il n’y a pas à en douter, il était décidé à vous priver de sa
+succession... Déjà dans ce but il avait commencé à dénaturer sa
+fortune... S’il eût vécu six mois encore, vous n’aviez pas un centime.
+
+Mme d’Argelès eut un geste d’insouciance, bien difficile à expliquer
+après les instances et même les menaces de sa lettre de la veille.
+
+--Eh!... qu’importe!... murmura-t-elle.
+
+--Comment, qu’importe!... s’écria M. Fortunat. Je vois, madame, que
+votre douleur vous empêche de mesurer la grandeur du péril auquel vous
+échappez. Outre sa rancune, M. de Chalusse avait pour vous dépouiller
+des raisons décisives... Il s’était juré qu’il donnerait une opulence
+royale à sa fille bien-aimée.
+
+Pour la première fois, l’immobile visage de Mme d’Argelès trahit une
+sensation.
+
+--Quoi!... mon frère avait un enfant...
+
+--Oui, madame, une fille naturelle, Mlle Marguerite... une belle et
+douce personne que j’ai eu le bonheur de rendre à son affection, il y a
+quelques années... Elle vivait près de lui depuis six mois, et il allait
+la marier, avec une dot énorme, à un gentilhomme qui porte un des grands
+noms de France, le marquis de Valorsay...
+
+Ce nom secoua Mme d’Argelès comme le choc d’une batterie électrique.
+
+Elle se leva, l’œil en feu:
+
+--Vous dites, répéta-t-elle, que la fille de mon frère devait épouser M.
+de Valorsay?
+
+--C’était décidé... le marquis l’adorait...
+
+--Mais elle ne l’aime pas, elle!... Avouez qu’elle ne l’aime pas...
+
+M. Fortunat demeura tout interdit.
+
+Cette question déroutait toutes ses prévisions. Il sentait que sa
+réponse aurait sur les événements une influence considérable, et il
+hésitait.
+
+--Parlerez-vous! insista durement Mme d’Argelès. Elle en aime un
+autre, n’est-ce pas?
+
+--A vrai dire, balbutia-t-il, je le crois... Mais je n’ai pas de
+preuves, madame...
+
+D’un mouvement terrible de menaces, elle l’interrompit.
+
+--Ah! le misérable! s’écria-t-elle, le traître! l’infâme!... Je
+m’explique tout, maintenant, je comprends, je vois... Et ce serait chez
+moi!... Mais non!... Je puis tout réparer encore...
+
+Et se précipitant sur un cordon de sonnette, elle le tira à le briser.
+
+Un domestique parut.
+
+--Jobin, commanda-t-elle, courez après M. le baron Trigault... il me
+quitte à l’instant... et ramenez-le moi, il faut que je lui parle... Si
+vous ne le rattrapez pas, allez à son cercle, chez ses amis, chez lui,
+partout où il y a chance de le trouver... Faites vite... Je vous défends
+de rentrer sans lui.
+
+Le valet s’éloignait, elle le rappela.
+
+--Ma voiture doit être attelée, ajouta-t-elle, prenez-la...
+
+Pendant ce temps, la figure de M. Fortunat se décomposait à vue
+d’œil.
+
+--Eh bien! pensait-il, je viens de faire un beau coup!... Voilà mon
+Valorsay démasqué... et que je sois pendu, si après cela il épouse
+Mlle Marguerite... Certes, je ne le plains guère, ce scélérat, qui me
+filoute 40,000 francs, mais que dira-t-il s’il découvre mon rôle!...
+Jamais il ne croira à une maladresse involontaire, et Dieu sait quelles
+seront ses idées de vengeance!... Un homme de sa trempe, se sentant
+ruiné et perdu, est capable de tout!... Ma fois, tant pis!... Dès ce
+soir je préviens le commissaire de police de mon quartier, et je ne sors
+plus sans une arme!...
+
+Le domestique sorti, Mme d’Argelès revint à son visiteur...
+
+Mais elle ne se ressemblait plus, véritablement transfigurée par les
+sentiments qui l’enflammaient, le sang remontait à ses joues, l’énergie
+étincelait dans ses yeux.
+
+--Finissons, dit-elle, j’attends quelqu’un.
+
+M. Fortunat s’inclina, et d’un air à la fois important et obséquieux:
+
+--Je terminerai en dix mots, déclara-t-il. M. de Chalusse n’ayant
+d’autre héritier que vous, madame, je venais vous engager à faire valoir
+vos droits.
+
+--Eh bien?...
+
+--Vous n’avez qu’à vous présenter et à établir votre identité pour être
+envoyée en possession de la succession de votre frère.
+
+Mme d’Argelès l’enveloppa d’un regard où il y avait autant d’ironie
+que de défiance, et après une minute de réflexion:
+
+--Je vous suis très-reconnaissante de votre démarche, monsieur...
+prononça-t-elle; seulement, si j’ai des droits, il ne me convient pas de
+les faire valoir.
+
+Positivement, M. Fortunat faillit tomber à la renverse.
+
+--Vous ne parlez pas sérieusement, s’écria-t-il, ou vous ignorez que M.
+de Chalusse laisse peut-être vingt millions...
+
+--Mon parti est pris, monsieur... irrévocablement.
+
+--Soit, madame... Mais il se peut que le tribunal cherche des héritiers
+à ces immenses richesse, désormais sans possesseur connu... Il se peut
+qu’on arrive jusqu’à vous.
+
+--Je répondrais que je ne suis pas une demoiselle de Chalusse, et tout
+serait dit... Bouleversée par la nouvelle de la mort de mon frère, j’ai
+laissé échapper mon secret... prévenue, je saurais le garder.
+
+A la stupeur de M. Fortunat, la colère succédait.
+
+--Madame, insista-t-il, madame, y songez-vous!... Acceptez, au nom du
+ciel, acceptez cet héritage, si ce n’est pour vous, que ce soit pour...
+
+Dans le désordre de sa pensée, il allait dire une sottise énorme, il
+s’en aperçut à temps et la retint.
+
+--Pour qui?... interrogea Mme d’Argelès d’une voix altérée.
+
+--Pour Mlle Marguerite, madame... pour cette pauvre jeune fille qui
+est votre nièce... Le comte ne l’ayant pas reconnue, elle sera sans
+pain, pendant que les millions de son père iront enrichir l’État.
+
+--Il suffit, monsieur. J’aviserai... En voici assez!
+
+Le congé était si impérieux, que le dénicheur de successions salua
+aussitôt et sortit confondu de ce dénoûment.
+
+--Elle est folle!... se disait-il, folle à lier... folle en cinq
+lettres... Je vous demande un peu où l’orgueil va se nicher!... C’est
+pourtant de peur d’apprendre à l’univers jusqu’où est descendue une
+Chalusse qu’elle repousse ces millions... Elle menaçait son frère, mais
+jamais elle n’eût réalisé ses menaces... Et à cette fortune honorable,
+elle préfère sa position... Drôlesse, va!
+
+Cependant, s’il était furieux et désolé tout ensemble, M. Fortunat était
+bien loin de désespérer.
+
+--Heureusement pour moi, pensait-il, cette noble et fière personne a de
+par le monde un grand fils... Ce fils que j’ai failli si sottement
+évoquer tout à l’heure pour la décider... Par elle, avec un peu de
+patience, et Victor Chupin aidant, j’arriverai jusqu’à lui... Ce doit
+être un garçon intelligent... Et nous verrons bien s’il crache sur les
+millions comme mademoiselle sa maman.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Tout à coup, violemment, sans avoir eu le temps d’y accoutumer sa
+pensée, rompre avec son passé, le déchirer, l’anéantir...
+
+Renoncer volontairement à la vie vécue, pour revenir au point de départ
+et recommencer une existence nouvelle...
+
+Abandonner tout, situation conquise, labeurs familiers, espérances
+chèrement caressées, amis, habitudes, relations...
+
+Rompre avec le connu pour s’élancer vers l’inconnu, quitter le certain
+pour le problème, déserter la lumière pour les ténèbres...
+
+Dépouiller en un mot sa personnalité pour revêtir une personnalité
+étrangère, devenir un mensonge vivant, changer de nom, de milieu,
+d’état, de physionomie et de vêtements, cesser d’être soi pour devenir
+un autre...
+
+Cela exige une résolution et une énergie dont peu d’âmes humaines sont
+capables.
+
+Les coquins les plus hardis hésitent devant cet étonnant sacrifice, et
+on en a vu qui attendaient la Justice plutôt que de recourir à cette
+terrible extrémité.
+
+Voilà pourtant le courage qu’eut Pascal Férailleur, au lendemain du
+guet-apens inouï qui lui enlevait l’honneur, à lui, le plus honnête des
+hommes.
+
+Disparaître, fuir en apparence l’injuste réprobation, puis, tapi dans
+l’ombre, épier l’occasion et l’heure de la réhabilitation et de la
+vengeance, il ne vit que cela, quand les exhortations de sa mère et les
+bonnes paroles du baron Trigault lui eurent rendu la lucidité de son
+intelligence. Entre Mme Férailleur et son fils, tout fut promptement
+convenu.
+
+--Je pars, dit Pascal à sa mère... Avant deux heures, j’aurai trouvé et
+garni de meubles d’occasion le modeste appartement où nous nous
+cacherons. Je sais, à l’autre bout de Paris, un quartier qui nous
+convient et où, certes, on ne nous cherchera pas.
+
+--Et moi, demanda Mme Férailleur, que ferai-je, pendant ce temps?
+
+--Toi, mère, tu vas te hâter de vendre tout ce que nous possédons ici...
+Tout, sans en excepter mes livres... Tu réserveras seulement, de notre
+linge et de nos effets, ce que tu pourras faire tenir dans trois ou
+quatre malles... Nous devons être épiés... Il importe donc que tout le
+monde soit bien persuadé que j’ai quitté Paris et que tu me rejoins.
+
+--Et quand tout sera vendu et que mes malles seront prêtes?...
+
+--Alors, chère mère, tu enverras chercher un fiacre, et en y montant tu
+crieras bien haut au cocher de te conduire au chemin de fer de
+l’Ouest... Tu y feras descendre tes bagages et tu prieras les employés
+de les mettre en magasin et de t’en donner un reçu, comme si tu devais
+ne partir que le lendemain...
+
+--Ainsi ferai-je. Il est clair que si on m’épie on ne soupçonnera pas
+cette ruse. Mais ensuite?
+
+--Ensuite, mère, tu monteras à la salle du haut, et tu m’y trouveras...
+Je te conduirai au logement que j’aurai arrêté, et demain, nous
+enverrons un commissionnaire, avec ton reçu, retirer les bagages...
+
+Mme Férailleur approuvait, s’estimant heureuse, en cet effroyable
+malheur, que le désespoir n’eût pas brisé les ressorts de l’énergie de
+son fils.
+
+--Conservons-nous notre nom, Pascal?... demanda-t-elle.
+
+--Oh!... ce serait une impardonnable imprudence.
+
+--Lequel prendre alors? J’ai besoin de le savoir, on peut me le demander
+au chemin de fer.
+
+Il réfléchit et dit:
+
+--Ton nom de jeune fille sera le nôtre, ma mère... Il nous portera
+bonheur. Notre nouveau logis sera loué au nom de Mme veuve
+Mauméjan...
+
+Pendant quelques instants encore ils délibérèrent, cherchant s’ils ne
+négligeaient aucune des précautions que commandait la prudence.
+
+Et quand ils furent persuadés qu’ils n’oubliaient rien:
+
+--Tu peux partir, mon fils, dit Mme Férailleur.
+
+Mais avant de s’éloigner, Pascal avait un devoir sacré à remplir.
+
+--Il faut que je prévienne Marguerite, murmura-t-il.
+
+Et, s’asseyant à son bureau, il écrivit pour cette unique amie de son
+âme une brève et exacte relation des événements. Il lui disait encore
+quel parti extrême il prenait, et qu’il lui ferait connaître sa demeure
+dès qu’il la connaîtrait lui-même... Enfin il la priait de lui accorder
+une entrevue, où il lui donnerait des détails et lui exposerait ses
+espérances.
+
+Quant à se disculper, ne fût-ce que par un mot, quant à expliquer le
+guet-apens dont il avait été victime, l’idée ne lui en vint seulement
+pas.
+
+Il était digne de Mlle Marguerite, il savait que pas un doute
+n’effleurerait la foi qu’elle avait en son honneur...
+
+Penchée sur l’épaule de son fils, Mme Férailleur avait lu ce qu’il
+écrivait.
+
+--Songerais-tu à confier cette lettre à la poste? lui demanda-t-elle.
+Es-tu sûr, parfaitement sûr qu’elle sera remise à Mlle Marguerite et
+non à une autre personne qui s’en servirait contre toi?
+
+Pascal secoua la tête.
+
+--Je sais comment m’y prendre pour qu’elle parvienne sûrement,
+répondit-il. Marguerite m’a dit que si jamais quelque grand danger nous
+menaçait, elle m’autorisait à envoyer demander la femme de confiance de
+l’hôtel de Chalusse, Mme Léon, et à lui remettre un mot... Le péril
+est assez pressant pour que j’use de cette ressource... Je passerai rue
+de Courcelles; je ferai prévenir Mme Léon et je lui donnerai cette
+lettre. Es-tu rassurée, chère mère?...
+
+Ayant dit, il se mit à entasser dans une grande caisse tous les dossiers
+qui lui avaient été confiés. Cette caisse devait être portée à un de
+ses amis d’autrefois, qui les remettrait à qui de droit.
+
+Il prit ensuite quelques papiers précieux et les valeurs qu’il
+possédait, et, prêt pour le sacrifice, il parcourut une dernière fois ce
+modeste appartement de la rue d’Ulm, où le succès avait souri à ses
+efforts, où il avait été heureux, où il s’était bercé de si beaux rêves
+d’avenir.
+
+Mais bientôt il sentit que l’attendrissement le gagnait; les larmes lui
+venaient aux yeux... Il embrassa sa mère et sortit d’un pas précipité.
+
+--Pauvre enfant!... murmura Mme Férailleur. Pauvre Pascal!...
+
+Pauvre femme aussi!... C’était la seconde fois, à vingt ans de distance,
+qu’elle était foudroyée en plein bonheur... Mais en ce jour, comme au
+lendemain de la mort de son mari, elle trouvait dans son cœur cette
+robuste énergie, cette constance héroïque des mères, supérieures à
+toutes les infortunes.
+
+C’est d’une voix ferme qu’elle commanda à sa femme de ménage de courir
+chercher un marchand de meubles, le plus proche, n’importe lequel,
+pourvu qu’il eût de l’argent comptant.
+
+Et, cet homme arrivé, elle fut stoïque pendant qu’elle le promenait dans
+toutes les pièces.
+
+Dieu sait si elle souffrait, cependant!...
+
+Ceux-là seuls qui ont été réduits à cette extrémité affreuse de vendre
+ce qu’ils possédaient peuvent juger cette angoisse.
+
+A l’heure fatale où le brocanteur arrive, chaque meuble et jusqu’au
+dernier bibelot acquièrent aux yeux de leur possesseur une valeur
+extraordinaire. Il semble qu’il passe quelques gouttes du sang qu’on a
+dans les veines dans chaque objet qu’on va livrer. Et quand le marchand,
+de ses grosses mains avides, tourne et retourne chaque chose, on croit
+ressentir l’affront d’une profanation de soi.
+
+Les riches nés au milieu du luxe qui les environne, ne connaissent pas
+le plus horrible du supplice.
+
+Celui qui souffre effroyablement, c’est l’homme de la classe moyenne,
+non le parvenu, mais celui qui était en train de parvenir quand il a
+trébuché.
+
+Le cœur de celui-là saigne, quand l’inexorable nécessité le sépare de
+tout ce dont il s’était peu à peu entouré.
+
+C’est qu’il n’est pas un objet qui ne lui rappelle une convoitise, une
+envie longtemps comprimée, et la joie enfantine de la première
+possession.
+
+Quel plaisir, le jour où on lui apporta son grand fauteuil!... Combien
+de fois était-il allé admirer à la montre du marchand, avant de les
+acheter, ses rideaux de velours!... Son tapis lui représente des mois
+d’économie!... Et cette jolie pendule... Ah! il avait bien cru qu’elle
+ne sonnerait que des heures prospères!...
+
+Et tout cela, le brocanteur le manie et le tripote, le secoue, le
+raille, le déprécie... On se croyait dans un louvre, il prouve qu’on
+était dans un taudis. C’est à peine s’il daignera acheter... Qui est-ce
+qui voudrait de ces rebuts!... Dame!... il sait qu’on a besoin d’argent
+et il abuse... C’est son état.
+
+--Combien cela vous a-t-il coûté?... demande-t-il à chaque meuble.
+
+--Tant!...
+
+--Eh bien!... On vous a joliment volé!...
+
+Il est sûr qu’il y a un voleur, et que ce doit être lui!... Mais que
+dire?... Un autre n’agirait pas autrement que lui.
+
+Le mobilier de Mme Férailleur lui avait coûté une dizaine de mille
+francs, il en valait au moins le tiers, elle en retira 760 francs. Il
+est vrai qu’elle était pressée et qu’elle fut payée comptant.
+
+Et comme neuf heures sonnaient, on chargeait ses malles sur un fiacre,
+et elle criait au cocher; bien haut, comme elle en était convenue avec
+son fils:
+
+--Place du Havre... au chemin de fer!
+
+Une fois déjà, après avoir été lâchement dépouillée par un misérable,
+Mme Férailleur en avait été réduite à se défaire de tout ce qu’elle
+possédait.
+
+Une fois déjà, elle avait abandonné son logis aux brocanteurs et s’était
+éloignée en emportant sur un fiacre les épaves de sa fortune.
+
+Mais quelle différence! Jadis, l’estime et la sympathie de tous, les
+amitiés qu’elle avait su se concilier lui faisaient cortége... Il y
+avait autour d’elle comme un concert d’admirations et d’éloges qui
+enlevaient au sacrifice une partie de son amertume et doublaient son
+courage.
+
+Tandis que ce soir, elle fuyait, secrètement, seule, sous un faux nom,
+tremblant d’être épiée ou reconnue, comme le coupable que poursuit
+l’idée de son crime et la crainte du châtiment.
+
+Elle souffrait moins, le jour où, affaissée au fond d’une voiture de
+deuil, avec son fils sur ses genoux, elle suivait au cimetière la
+dépouille mortelle de l’homme qui avait été tout pour elle, son unique
+pensée, son amour, son orgueil, son bonheur et ses espérances.
+
+Veuve, anéantie par le sentiment du malheur irréparable, elle s’était
+humiliée sous la main qui la frappait... Mais, ici, c’était la
+méchanceté seule des hommes qui l’atteignait dans son fils, et son
+supplice était celui de l’innocent qui va périr faute de pouvoir prouver
+son innocence...
+
+La mort de son mari ne lui avait pas arraché des larmes si amères que le
+déshonneur de son fils...
+
+Tout ce que l’âme humaine peut endurer de douleur sans être brisée,
+cette mère si humble et si grande le subit pendant le trajet de la rue
+d’Ulm à la gare de l’Ouest.
+
+Elle si fière, et qui avait de si justes raisons de l’être, elle voyait
+encore les regards brûlants de mépris dont on l’avait accablée quand
+elle avait quitté sa maison!... Elle entendait encore les outrageantes
+paroles qui lui avaient été jetées par quelques-uns de ces voisins comme
+il s’en trouve trop, dont le misérable bonheur se compose surtout du
+malheur d’autrui...
+
+--Ses larmes!... avait-on dit, simagrées!... Elle va retrouver son fils,
+et avec ce qu’il a volé, ils rouleront carrosse en Amérique...
+
+Car la renommée, qui grossit et dénature tout, la haine et l’envie
+avaient enflé jusqu’à l’absurde la scène déjà inouïe de l’hôtel
+d’Argelès. Rue d’Ulm, il était avéré que Pascal, depuis cinq ans,
+passait toutes ses nuits au jeu et que, tricheur incomparable, il avait
+volé des millions...
+
+Cependant Mme Férailleur approchait du chemin de fer...
+
+Bientôt le fiacre prit le pas pour monter la pente roide de la rue
+d’Amsterdam, et il ne tarda pas à s’arrêter devant la gare.
+
+Ponctuelle observatrice des conventions arrêtées, l’héroïque femme fit
+porter ses malles au quai de la ligne de Londres, déclara qu’elle ne
+partirait que le lendemain, et reçut d’un employé un bulletin de dépôt.
+
+Une vague inquiétude l’obsédait; elle observait le visage de tous les
+gens qui passaient, sachant bien que le plus profond mystère seul
+assurait quelque chance de succès aux desseins de Pascal, et redoutant
+des espions...
+
+Mais elle ne vit pas une figure suspecte. Seuls, quelques Anglais, ces
+étranges voyageurs, si sottement prodigues et si ridiculement pingres
+tout à la fois, marchandaient à grands cris les quatre sous de pourboire
+d’un pauvre facteur.
+
+A demi rassurée, Mme Férailleur traversa rapidement le grand
+vestibule de l’Horloge et gravit l’escalier qui conduit à l’immense
+salle des Pas-Perdus des lignes de banlieue.
+
+C’est dans cette salle que Pascal lui avait donné rendez-vous; mais elle
+eut beau promener son regard de tous côtés, elle ne l’aperçut pas. Ce
+retard ne l’inquiéta pas trop. Il n’y avait rien de surprenant à ce que
+Pascal n’eût pu terminer encore tout ce qu’il avait à faire.
+
+Epuisée de lassitude, elle s’était assise sur un banc, le plus dans
+l’ombre qu’il lui avait été possible, et elle suivait d’un œil morne
+la foule incessamment renouvelée, quand un homme, en s’arrêtant
+brusquement devant elle, la fit tressaillir...
+
+Cet homme, c’était Pascal, cependant... Mais il avait fait couper ses
+cheveux et sa barbe..
+
+Et ainsi tondu, avec son visage glabre, un foulard brun remplaçant sa
+cravate de mousseline blanche, il était changé à ce point que sa mère,
+tout d’abord, ne l’avait point reconnu.
+
+--Eh bien!... demanda Mme Férailleur.
+
+--J’ai trouvé... Nous avons un logement tel que je le souhaitais.
+
+--Où?...
+
+--Ah!... bien loin, pauvre mère... à mille lieues de tous les gens que
+nous avons aimés et connus... dans un quartier désert, sur la route de
+la Révolte, presque à l’endroit où elle coupe la route d’Asnières... Tu
+y seras bien mal, sans doute, mais tu auras la jouissance d’un petit
+jardinet...
+
+Elle se leva, rassemblant toute son énergie:
+
+--Qu’importe le logis! interrompit-elle, avec une gaieté un peu forcée,
+j’espère bien que nous n’y serons pas longtemps...
+
+Mais lui, comme s’il eût été bien loin de partager cet espoir, restait
+silencieux et morne. Et sa mère lut dans ses yeux, dont elle connaissait
+si bien l’expression, qu’une anxiété nouvelle s’était ajoutée à toutes
+ses angoisses.
+
+--Qu’as-tu? demanda-t-elle, incapable de maîtriser son inquiétude,
+qu’est-il arrivé?...
+
+--Ah!... un grand malheur.
+
+--Quoi encore, mon Dieu?
+
+--Je suis allé rue de Courcelles; j’ai parlé à Mme Léon...
+
+--Que t’a-t-elle dit?
+
+--Le comte de Chalusse est mort ce matin...
+
+Mme Férailleur respira.
+
+Assurément elle s’attendait à tout autre chose, et en quoi cette mort
+était un désastre, elle ne le concevait pas. Ce qu’elle comprenait fort
+bien, par exemple, c’est que cette conversation, debout, dans cette
+salle où passaient cent personnes par minute, était une insigne
+imprudence et constituait un véritable danger.
+
+Elle prit donc le bras de son fils, et l’entraîna en disant:
+
+--Viens, sortons...
+
+Pascal avait gardé la voiture qui lui avait servi pour ses courses de la
+soirée; il y fit monter sa mère et monta lui-même, après avoir donné
+l’adresse de sa nouvelle demeure.
+
+--Parle, maintenant, dit Mme Férailleur, après que le cocher eut
+fouetté ses chevaux.
+
+Le malheureux était en un de ces moments d’agonie morale et de
+défaillance de la pensée, où parler est un véritable supplice...
+
+Mais il ne voulait pas inquiéter sa mère, ni qu’elle pût le soupçonner
+de manquer de fermeté... D’un effort violent, il secoua la torpeur qui
+l’envahissait, et d’une voix assez élevée pour dominer le bruit des
+roues:
+
+--Voici, mère, commença-t-il, l’emploi de mon temps depuis que je t’ai
+quittée:
+
+Je me rappelais avoir vu, lors d’une expertise, route de la Révolte,
+trois ou quatre maisons tout à fait convenables pour mes projets...
+Naturellement, c’est là que j’ai couru tout d’abord. Dans une de ces
+maisons, un appartement était vacant, je l’ai loué, et pour que rien
+n’entrave la liberté de mes mouvements, j’ai payé six mois d’avance...
+Voici la quittance, au nom que nous porterons désormais.
+
+Et il montrait un papier où le propriétaire déclarait avoir reçu de M.
+Mauméjan la somme de 350 fr., pour deux termes à échoir, etc...
+
+--Mon marché conclu, reprit-il, je suis revenu vers le centre de Paris,
+et je suis entré chez le premier marchand de meubles que j’ai
+rencontré... Je me proposais de louer seulement de quoi garnir notre
+petit logement, mais le marchand a élevé toutes sortes de difficultés...
+Il tremblait pour ses meubles, il exigeait un cautionnement en argent ou
+la garantie de trois commerçants patentés... Quand j’ai vu cela, et tout
+le temps que je perdais, j’ai acheté le strict nécessaire. Une des
+conditions du marché est que tout sera chez nous, et à peu près en
+place, à onze heures... Comme j’ai stipulé par écrit un dédit de 300
+francs, je suis sûr de l’exactitude de mon homme... Je lui ai confié la
+clef de notre logement, et il doit m’y attendre en ce moment.
+
+Ainsi, avant de songer à son amour et à Mlle Marguerite, Pascal ne
+s’était préoccupé que des intérêts de sa réputation perdue.
+
+Et il avait tout terminé en quelques heures avec cette sûreté et cette
+adresse que donne la connaissance exacte des merveilleuses ressources de
+Paris.
+
+Mme Férailleur ne lui avait peut-être pas cru tant de courage, et
+elle l’en récompensa par un serrement de main.
+
+Puis, comme il se taisait:
+
+--Quand donc as-tu vu Mme Léon? interrogea-t-elle.
+
+--Après que toutes mes dispositions pour notre emménagement ont été bien
+prises, chère mère... Lorsqu’en sortant de la boutique du marchand de
+meubles, j’ai calculé que j’avais encore cinq quarts d’heure devant moi,
+je n’y ai plus tenu... et, au risque de t’exposer à m’attendre, je me
+suis fait conduire rue de Courcelles...
+
+Il était manifeste que Pascal éprouvait à parler de Mlle Marguerite
+un extrême embarras, presque de la répugnance. Il y a de la
+dissimulation au fond de toute passion vraie, et les nobles et chastes
+amours souffrent dans leur pudeur d’écarter les voiles dont ils
+s’enveloppent.
+
+Ces sentiments, Mme Férailleur était digne de les comprendre. Mais
+elle était mère, c’est-à-dire jalouse de la tendresse de son fils, et
+anxieuse de détails sur cette rivale qu’elle voyait tout à coup surgir
+dans un cœur où elle avait régné seule... Elle était femme aussi,
+c’est-à-dire défiante et soupçonneuse à l’égard des autres femmes.
+
+Loin donc d’avoir pitié du malaise de Pascal, elle le pressa assez pour
+qu’il fût obligé de poursuivre:
+
+--J’avais donné cinq francs à mon cocher pour presser ses chevaux, et il
+marchait grand train, lorsque soudainement, à la hauteur de l’hôtel de
+Chalusse, il s’opéra dans le mouvement de la voiture un changement
+étrange...
+
+Je regardai, et je vis qu’elle roulait sur une épaisse couche de paille
+répandue sur la chaussée...
+
+Ce que je ressentis, je ne saurais l’exprimer... En un moment, je fus
+trempé d’une sueur glacée... Je crus voir comme aux lueurs d’un éclair,
+Marguerite à l’agonie... mourant loin de moi, et m’appelant en vain.
+
+Sans attendre l’arrêt de la voiture, je sautai à terre, et j’eus besoin
+de me faire violence pour ne pas courir demander au concierge de l’hôtel
+de Chalusse:
+
+--Qui donc se meurt ici?
+
+Un embarras se présentait que je n’avais pas prévu. Pouvais-je aller de
+ma personne demander Mme Léon? Évidemment non. Qui donc y envoyer? Il
+n’y avait plus, à l’heure qu’il était, un seul commissionnaire au coin
+des rues, et pour rien au monde je n’aurais confié cette démarche au
+garçon de quelque marchand de vin des environs.
+
+Heureusement, mon cocher--le même qui nous conduit--est un brave garçon,
+et il consentit à se charger de la commission, moyennant que je
+garderais ses chevaux.
+
+Dix minutes après, Mme Léon sortit et vint à moi.
+
+Je la connaissais pour l’avoir vue cent fois avec Marguerite, quand
+elles demeuraient près du Luxembourg, et elle-même, qui m’avait vu
+passer et repasser si souvent, me reconnut malgré ma figure glabre.
+
+Dois-je le dire, son premier mot: «M. de Chalusse est mort» me soulagea
+d’un poids énorme; je respirai...
+
+Mais elle était si pressée qu’elle ne put me donner aucun détail...
+
+Je lui ai remis ma lettre et elle m’a promis pour bientôt un mot de
+Marguerite. Tout le monde veillant cette nuit à l’hôtel, il lui sera
+facile de s’esquiver et de sortir quelques minutes...
+
+Ainsi, quand la demie de minuit sonnera, elle sera à la petite porte du
+jardin de l’hôtel, et si je suis exact, j’aurai une réponse...
+
+Mme Férailleur semblait attendre quelque chose encore, et comme
+Pascal se taisait:
+
+--Tu me parlais d’un grand malheur, fit-elle, où donc est-il?... Je ne
+l’aperçois pas...
+
+Il eut un geste menaçant, et d’une voix sourde:
+
+--Le malheur est, répondit-il, que sans l’abominable traîtrise dont je
+suis victime, Marguerite serait ma femme avant un mois. La voici libre,
+maintenant, absolument libre, ne dépendant plus que de sa volonté et de
+son cœur.
+
+--Et tu te plains!...
+
+--Oh!... ma mère!... Puis-je donc l’épouser!... M’est-il permis même de
+songer à lui offrir un nom déshonoré!... Il me semble que je commettrais
+une action vile, plus qu’un crime, si j’osais lui parler de mon amour et
+de notre avenir, avant d’avoir écrasé les infâmes qui m’ont perdu...
+
+Les regrets, la rage, la conscience de son impuissance momentanée, lui
+arrachaient des larmes que Mme Férailleur devinait, qui retombaient,
+sur son cœur comme du plomb en fusion, mais dont elle réussit à ne
+point paraître émue.
+
+--Raison de plus, prononça-t-elle froidement, pour ne pas perdre une
+seconde, pour donner à l’œuvre de réhabilitation tout ce que tu as
+de force, d’intelligence, d’énergie.
+
+--Oh!... je me vengerai, je le veux... Mais elle, en attendant, que
+deviendra-t-elle?... Songe, mère, qu’elle est seule au monde, sans amis,
+abandonnée!... C’est à devenir fou!...
+
+--Elle t’aime, dis-tu... Qu’as-tu à craindre? Maintenant elle est
+débarrassée des obsessions de ce prétendant qu’on voulait lui imposer et
+dont elle t’avait parlé... Le marquis de Valorsay, n’est-ce pas?...
+
+Ce nom charria au cerveau de Pascal tout le sang de ses veines...
+
+--Ah!... s’écria-t-il, le misérable!... S’il y avait un Dieu au ciel...
+
+--Malheureux! interrompit Mme Férailleur, tu blasphèmes, quand déjà
+la Providence se déclare pour toi!... Lequel, à cette heure, penses-tu
+qui souffre le plus, de toi, fort de ton innocence, ou du marquis
+s’apercevant qu’il a commis un crime inutile?
+
+Une secousse du fiacre l’interrompit.
+
+Abandonnant le chemin d’Asnières, le cocher avait remonté la route de la
+Révolte, et il venait de s’arrêter devant une maison isolée, de
+très-modeste apparence, à un seul étage.
+
+--Nous sommes arrivés, mère, dit Pascal.
+
+Sur le seuil de la maison, un homme les attendait qui accourut leur
+ouvrir la portière. C’était le marchand de meubles.
+
+--Enfin vous voici, M. Mauméjan! dit-il. Tenez, et vous verrez que j’ai
+strictement rempli les conditions de notre marché.
+
+Il disait presque vrai; on lui remit le prix convenu et il s’éloigna
+content.
+
+--Maintenant, chère mère, reprit Pascal, permets que je te fasse les
+honneurs du pauvre logis que je t’ai choisi...
+
+De cette humble maison, il n’avait loué que le rez-de-chaussée. L’étage
+supérieur, qui avait une entrée et un escalier indépendants, était
+occupé par un honnête ménage.
+
+Tel quel, ce rez-de-chaussée était étroit, mais propre, et l’architecte
+avait intelligemment tiré parti du terrain.
+
+Le tout se composait de quatre petites pièces, séparées par un corridor.
+La cuisine prenait jour sur un petit jardin grand comme quatre fois un
+drap ordinaire.
+
+Les meubles achetés par Pascal étaient un peu plus que simples, mais
+faits pour ce pauvre intérieur; ils venaient d’être apportés, et on les
+eût dit en place depuis des années...
+
+--Nous serons bien ici, déclara Mme Férailleur, oui, très-bien...
+Demain soir, tu ne t’y reconnaîtras plus... J’ai sauvé bien des choses
+de notre naufrage: des rideaux, une paire de lampes, une pendule... tu
+verras. C’est surprenant, tout ce qu’on peut faire tenir dans quatre
+malles!...
+
+Lorsque sa mère lui donnait un si fier exemple, Pascal eût rougi de ne
+pas s’élever à sa hauteur. Il se mit donc à expliquer gravement les
+raisons qui l’avaient déterminé à choisir ce logement: c’est qu’il avait
+tenu surtout à ne pas avoir de concierge. Ainsi, il assurait la liberté
+absolue de ses mouvements et se mettait à l’abri des indiscrétions.
+
+--Certes, chère mère, ajoutait-il, le quartier est désert, mais tu y
+trouveras néanmoins le nécessaire... Au-dessus de nous, demeurent, m’a
+dit le propriétaire, de très-braves gens... j’ai déjà causé avec la
+femme, elle te pilotera... Je me suis enquis de quelqu’un pour le gros
+ouvrage et on m’a indiqué une pauvre marchande nommée Vantrasson, qui
+cherche de tous côtés un ménage à faire... On doit l’avoir prévenue ce
+soir, tu la verras demain... Et surtout n’oublie pas que tu es désormais
+Mme Mauméjan.
+
+Entraîné par la situation, il parlait, il parlait... Lorsque Mme
+Férailleur, tirant sa montre, lui dit doucement:
+
+--Et ton rendez-vous?... Tu oublies qu’une voiture attend à la porte...
+
+C’était vrai, il avait oublié.
+
+Vivement il prit son chapeau, et après avoir embrassé sa mère, s’élança
+dehors.
+
+Les chevaux du fiacre n’en pouvaient plus, mais le cocher avait été si
+bien encouragé qu’il trouva le secret de les faire trotter jusqu’à la
+rue de Courcelles.
+
+Là, par exemple, il déclara que lui et ses bêtes étaient à bout, et
+ayant reçu ce qui lui était dû, il s’éloigna au pas...
+
+Le temps était froid, la nuit sombre, la rue déserte... Le silence était
+lugubre, troublé à de longs intervalles par le claquement d’une porte ou
+le pas lointain d’un promeneur attardé...
+
+Ayant vingt minutes au moins à attendre, Pascal était allé s’asseoir
+sur une borne, en face de l’hôtel de Chalusse, et son regard s’attachait
+obstinément à la façade, comme si par un prodige de volonté il eût pu
+traverser les murailles, et voir ce qui se passait à l’intérieur.
+
+Une seule fenêtre, celle de la chambre où l’on veillait le corps du
+comte de Chalusse, était éclairée... Et dans ce cadre lumineux, on
+distinguait de la rue l’ombre d’une femme, debout, immobile, le front
+appuyé contre les carreaux...
+
+Et le temps passait...
+
+En proie à l’indicible angoisse de l’homme qui sent que sa vie est en
+jeu, que son avenir se décide, que son sort va être à tout jamais et
+irrévocablement fixé, Pascal comptait les secondes.
+
+Réfléchir, délibérer, prévoir, concerter un plan... impossible. Sa
+pensée échappait à sa volonté... Il perdait jusqu’à la mémoire de ses
+tortures depuis vingt-quatre heures. Coralth, Valorsay, la d’Argelès, le
+baron, n’existaient plus. Il oubliait sa position perdue et l’infamie
+attachée à son nom... Le passé était comme supprimé, et l’avenir pour
+lui n’allait pas au-delà de quelques minutes... Toute sa vie se résumait
+en l’instant présent, et il ne concevait ni ne percevait rien, hormis
+qu’il attendait Mlle Marguerite et qu’elle allait venir...
+
+Sans doute ses dispositions physiques aidaient à cet anéantissement
+moral... Il n’avait rien pris de la journée et son estomac défaillait...
+Il ne s’était pas muni d’un pardessus, et le froid de la nuit le
+pénétrait jusqu’aux moelles... Ses oreilles tintaient, des
+éblouissements emplissaient ses yeux d’étincelles...
+
+La demie de minuit qui sonnait lugubrement à l’horloge de l’hôpital
+Beaujon le tira de cet anéantissement.
+
+Il crut entendre une voix dans la nuit, qui lui criait: «Debout, voici
+l’heure!»
+
+Tout chancelant, et sentant ses jambes se dérober sous lui, il se traîna
+jusqu’à la petite porte des jardins de l’hôtel de Chalusse.
+
+Bientôt elle s’ouvrit mystérieusement, et Mme Léon parut.
+
+Ah! ce n’était pas elle qu’espérait Pascal.
+
+Le malheureux!... Il avait écouté cet écho mystérieux de nos désirs qui
+se confond avec le pressentiment, et qui murmurait au-dedans de lui:
+
+--Marguerite elle-même viendra...
+
+Et, avec l’ingénuité du malheur, il ne put se défendre d’exprimer à
+Mme Léon sa secrète espérance.
+
+Mais la femme de charge, à cette seule idée, recula avec un geste
+superbe de pudeur effarouchée, et d’un ton de reproche:
+
+--Y pensez-vous, monsieur, prononça-t-elle... Quoi!... vous avez pu
+croire que Mlle Marguerite abandonnerait le corps de son père pour
+accourir à un rendez-vous!... Ah! jugez-la mieux, cette chère enfant!...
+
+Il soupira profondément, et d’une voix à peine intelligible:
+
+--Du moins, elle m’a répondu? demanda-t-il.
+
+--Oui, monsieur... et quoique ce soit de ma part une haute inconvenance,
+je vous apporte sa lettre... Tenez, la voici... Puis, bonsoir, je me
+sauve... Que deviendrais-je, si les domestiques s’apercevaient de mon
+absence, et que je suis sortie toute seule...
+
+Elle se retirait en effet, Pascal la retint.
+
+--De grâce, supplia-t-il, attendez-que j’aie vu ce qu’elle m’écrit.
+J’aurai peut-être quelque chose à lui faire savoir.
+
+Mme Léon obéit, d’assez mauvaise grâce, non sans répéter à deux
+reprises: «Dépêchez-vous!» et Pascal courut se placer sous un réverbère.
+
+Ce n’était pas une lettre que lui adressait Mlle Marguerite, mais un
+laconique billet, sur un chiffon de papier tout froissé, plié en quatre
+et non cacheté.
+
+Il était écrit au crayon, d’une écriture toute confuse.
+
+A la lueur tremblante du gaz, Pascal lut:
+
+ «Monsieur...»
+
+ Ce seul mot le fit frissonner. Monsieur!... Qu’est-ce que cela
+ signifiait!...
+
+ Depuis longtemps, lorsqu’elle écrivait, Mlle Marguerite disait:
+ «Mon cher Pascal,» ou «mon ami...»
+
+ Cependant, il continua:
+
+ «Supliée par M. le comte de Chalusse, par mon père à l’agonie, je
+ n’ai pas eu le courage de résister...
+
+ «J’ai pris l’engagement solanel de devenir la femme du marquis de
+ Valorsay.
+
+ «On ne trahit pas les serments faits aux mourants, je tiendrai le
+ mien, dû mon cœur se briser.
+
+ «Je remplis un devoir, Dieu me donnera le courage et la
+ résignation...
+
+ «Oubliez donc celle qui vous aima tant autrefois... Elle est
+ maintenant la fiancée d’un autre, et l’honneur lui comande
+ d’oublier jusqu’à votre nom.
+
+ «Une fois encore, et la dernière, adieu!...
+
+ «Si vous m’aimez, vous ne chercherez pas à me revoir... Ce serait
+ ajouter inutilement à l’amertume de mes douleurs...
+
+ «Pleurez comme si elle était morte celle qui se dit:
+
+ «Votre servante,
+
+ «MARGUERITE.»
+
+
+La contexture prétentieusement banale de cette lettre, les fautes
+d’orthographe qui s’y enlaçaient, Pascal ne remarqua rien.
+
+Il ne comprit qu’une chose, c’est que Marguerite était perdue pour lui,
+c’est qu’elle allait devenir la femme du lâche scélérat qui avait
+organisé le guet-apens de l’hôtel d’Argelès...
+
+Une commotion terrible le secoua de la nuque aux talons, il passa devant
+ses yeux comme un nuage de sang, et, haletant, éperdu, ivre de rage, il
+bondit jusqu’à Mme Léon.
+
+--Marguerite!... dit-il d’une voix rauque, où est-elle? je veux la
+voir!...
+
+--Oh!... monsieur, que me demandez-vous là!... Est-ce possible!...
+Laissez-moi vous expliquer...
+
+Le reste expira dans sa gorge. Pascal lui avait saisi les poignets, et
+il les serrait à les briser, en répétant:
+
+--Je veux voir Marguerite, lui parler... Il faut que je lui dise qu’on
+la trompe, qu’on l’abuse... Je démasquerai le misérable...
+
+Épouvantée, la femme de charge se débattait de toutes ses forces,
+reculant tant qu’elle pouvait vers la petite porte du jardin restée
+entr’ouverte.
+
+--Vous me faites mal! criait-elle. Devenez-vous fou?... Lâchez-moi, ou
+j’appelle au secours, à l’aide!...
+
+Et par deux fois, en effet, à pleine voix elle hurla:
+
+--A moi! à l’assassin...
+
+Ses cris se perdirent dans la nuit. Si quelqu’un les entendit, nul ne
+vint. Mais ils rappelèrent Pascal au sentiment de la situation, et il
+eut peur de sa violence.
+
+Il lâcha la femme de charge, et son accent, soudainement, devint aussi
+humble qu’il avait été menaçant.
+
+--Excusez-moi, supplia-t-il, je souffre tant que je ne sais ce que je
+fais... Je vous en conjure, conduisez-moi près de Mlle Marguerite, ou
+courez la prier de descendre, de venir... Je ne lui demande qu’une
+minute.
+
+Mme Léon paraissait écouter très-attentivement; en réalité, elle
+manœuvrait doucement pour gagner le jardin. Bientôt il fut à sa
+portée... Aussitôt, avec une agilité et une précision surprenantes, elle
+repoussa violemment Pascal, et d’un bond franchit la porte, qu’elle
+referma sur elle en disant:
+
+--Va donc, canaille!
+
+C’était le dernier coup, et pendant plus d’une minute Pascal demeura
+immobile devant cette petite porte, stupide de douleur et de colère.
+
+Sa situation atroce était celle de l’homme qui, ayant roulé au fond d’un
+précipice, s’est relevé sanglant et meurtri... il se jure qu’il se
+sauvera à force d’énergie, mais une pierre ébranlée par sa chute se
+détache, tombe et l’achève...
+
+Tout ce qu’avait enduré Pascal n’était rien comparé à cette idée de
+Valorsay épousant Marguerite!... Était-il possible que cela fût
+jamais!... Dieu permettrait-il une si monstrueuse iniquité?...
+
+--Oh!... non, cela ne sera pas, grondait Pascal, je le poignarderai
+plutôt, le misérable, et la justice, après, fera de moi ce qu’elle
+voudra...
+
+Il comprenait la vengeance, en ce moment, implacable, sans merci, qui,
+pour s’assouvir ne recule pas même devant le crime. Et elle l’enflammait
+d’une telle énergie, que lui, si épuisé l’instant d’avant; il ne mit pas
+une demi-heure à regagner la route de la Révolte.
+
+Sa mère, qui l’attendait, le cœur serré par l’inquiétude, se méprit à
+son teint animé par la fièvre, et à l’éclat de ses yeux.
+
+--Ah!... tu rapportes une bonne nouvelle... s’écria-telle.
+
+Pour toute réponse, il lui tendit la lettre que Mme Léon lui avait
+donnée, en disant:
+
+--Lis!...
+
+Le regard de Mme Férailleur tomba sur cette phrase: «Une fois encore
+et la dernière... adieu!...» Elle comprit, devint fort pâle, et d’une
+voix émue dit:
+
+--Console-toi, mon fils, cette jeune fille ne t’aimait pas...
+
+--Oh!... mère, si tu savais...
+
+Elle l’arrêta du geste, en redressant fièrement la tête:
+
+--Je sais ce que c’est qu’aimer, Pascal... c’est croire. Est-ce que
+jamais le soupçon eût effleuré mon esprit, quand même le monde entier
+eût accusé ton père d’un crime! Cette jeune fille a douté de toi... On
+lui a dit que tu avais triché au jeu... et elle l’a cru!... Tu n’as donc
+pas compris que ce serment au lit de mort de M. de Chalusse n’est qu’un
+prétexte.
+
+C’était vrai, Pascal n’avait pas compris cela...
+
+--Mon Dieu! s’écria-t-il douloureusement, n’y aurait-il donc que toi à
+croire à mon innocence...
+
+--Sans preuves... oui. A toi d’en trouver pour en accabler tes
+ennemis...
+
+--Et j’en trouverai, fit-il, de cet accent qui annonce une résolution
+inébranlable. Je suis bien fort maintenant que j’ai à défendre la vie de
+Marguerite... car on l’a trompée, ma mère, il est impossible qu’elle
+m’ait abandonné... Oh! ne hoche pas la tête... je l’aime... donc je
+crois.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+M. Isidore Fortunat n’était pas de ces gens à chimères, qui s’endorment
+sur les projets qui leur tiennent le plus au cœur.
+
+Quand il s’était dit: Je ferai ceci, il le faisait le plus promptement
+possible, la veille, plutôt que le lendemain.
+
+S’étant juré qu’il retrouverait le fils de Mme Lia d’Argelès,
+l’héritier des millions du comte de Chalusse, il lui tardait de voir
+celui de ses employés qui devait l’aider à cette tâche difficile.
+
+C’est pourquoi, son premier soin en rentrant chez lui fut de demander à
+son caissier l’adresse de Victor Chupin.
+
+--Il demeure rue du Faubourg-Saint-Denis, répondit le caissier, au
+nº...
+
+--Très-bien, murmura M. Fortunat, je pousserai jusque-là dès que j’aurai
+dîné.
+
+Et en effet, aussitôt son café pris, il demanda son pardessus à Mme
+Dodelin, et une demi-heure plus tard, il se présentait à la maison de
+son employé.
+
+C’était un de ces immeubles immenses, où grouille la population d’une
+sous-préfecture, qui ont trois ou quatre cours, cinq ou six corps de
+bâtiment, autant d’escaliers que l’alphabet a de lettres, et un
+concierge qui ne se souvient guère du nom de ses locataires que tous les
+trois mois, quand il va leur réclamer le terme à échoir, et aussi au
+premier de l’an.
+
+Cependant, par un de ces bonheurs faits pour M. Fortunat, le concierge
+du nº... se souvenait de Chupin, le connaissait, et même entretenait
+avec lui des relations de petits services.
+
+Il indiqua donc clairement comment arriver à son logement. C’était
+simple. Il s’agissait de traverser la première cour, de prendre à gauche
+l’escalier D, de monter au sixième, d’enfiler l’escalier en face, etc.,
+etc.
+
+Grâce à cette obligeance particulière, M. Fortunat ne se perdit guère
+que cinq fois avant d’arriver à une porte où on lisait, sur un petit
+carré de carton: _Victor Chupin, courtier de commerce_.
+
+Le long de la porte, une ficelle, terminée par une patte de lièvre,
+pendait. M. Fortunat la tira, une sonnette tinta, une voix cria:
+«Entrez!» et il entra.
+
+La pièce où il pénétrait était petite et pauvrement meublée, mais
+resplendissante de cette propreté qui est un luxe.
+
+Le carreau ciré luisait à l’œil comme un miroir, les meubles
+étincelaient, les couvertures du lit et les rideaux de calicot étaient
+plus blancs que neige.
+
+Ce qui frappait, c’était des superfluités: des statuettes de plâtre, de
+chaque côté d’une pendule dorée, une étagère avec des bibelots et cinq
+ou six gravures presque passables.
+
+Lorsqu’entra M. Fortunat, Victor Chupin, en manches de chemise, était
+assis à une petite table, et, à la lueur d’une lampe économique, avec
+une application qui amenait le rouge à ses joués, il copiait, d’une
+assez bonne écriture... un dictionnaire français.
+
+Près du lit, hors du cercle de la lumière, une femme d’une quarantaine
+d’années, pauvrement mais proprement vêtue, armée de longues aiguilles
+de bois, tricotait...
+
+--M. Victor Chupin?... demanda M. Fortunat.
+
+Cette voix connue fit bondir le jeune garçon.
+
+Il enleva prestement l’abat-jour de sa lampe, et sans chercher à
+dissimuler sa surprise:
+
+--M’sieu Fortunat!... s’écria-t-il, ici, à cette heure!... Ous qu’est le
+feu?...
+
+Puis, aussitôt, d’un ton posé, qui contrastait étrangement avec ses
+façons accoutumées:
+
+--M’man, dit-il, c’est un de mes patrons, m’sieu Isidore Fortunat... tu
+sais... pour qui je fais des recouvrements.
+
+La femme au tricot se leva, s’inclina gravement et dit:
+
+--J’espère, monsieur, que vous êtes content de mon fils, et qu’il est
+honnête.
+
+--Assurément, madame, répondit le dénicheur d’héritages, assurément...
+Victor est un de mes meilleurs employés.
+
+--Alors, je suis contente, dit la femme en se rasseyant.
+
+Chupin, lui aussi, paraissait radieux.
+
+--C’est ma bonne femme de mère, m’sieu, dit-il. Elle est presque aveugle
+pour le moment; mais il paraît qu’avant six mois elle verra de sa
+fenêtre une épingle au milieu de la rue... C’est le médecin qui me la
+soigne qui me l’a promis... Alors, nous serons des bons... Mais
+asseyez-vous donc, m’sieu, et si on pouvait vous offrir quelque
+chose?...
+
+Positivement, et quoique son employé plus d’une fois lui eût parlé de
+«ses charges,» M. Fortunat tombait des nues.
+
+Il était confondu du parfum d’honnêteté qui s’exhalait de ce logis, de
+la dignité de cette femme du peuple, et de l’affection à la fois
+protectrice et respectueuse que lui témoignait son fils, ce jeune garçon
+dont l’accent et les allures semblaient si bien trahir le garnement.
+
+--Merci, Victor, répondit-il, je ne prendrai rien, je sors de table....
+Je suis venu pour vous donner mes instructions relativement à une
+affaire très-sérieuse et surtout très-urgente.
+
+Chupin comprit que son patron souhaitait un tête-à-tête.
+
+Il prit donc la lampe, ouvrit une porte, et du ton important d’un
+financier invitant quelque gros client à passer dans son cabinet:
+
+--Donnez-vous la peine d’entrer dans ma chambre, m’sieu, dit-il.
+
+Ce que Chupin emphatiquement appelait sa chambre, n’était qu’un trou
+mansardé, extraordinairement propre, il est vrai, sommairement meublé
+d’une maigre couchette de fer, d’une malle et d’une chaise.
+
+Il offrit la chaise, posa la lampe sur la malle, et s’assit sur le lit
+en disant:
+
+--C’est moins dans le grand genre que chez vous, m’sieu; mais je vais
+demander au propriétaire de faire dorer ma fenêtre à tabatière.
+
+Il est positif que M. Fortunat était touché, ce qui dut faire époque
+dans sa vie. Il tendit la main à son employé en disant:
+
+--Vous êtes un brave garçon, Victor.
+
+--Dame!... m’sieu, on fait ce qu’on peut, et on ne reste pas
+vingt-quatre heures par jour les deux pieds dans le même soulier... Mais
+cristi!... Que ce gueux d’argent est dur à gagner honnêtement!... Si
+seulement ma bonne femme de mère y voyait clair, elle m’aiderait
+fameusement; car pour le travail, elle n’a pas sa pareille!... Mais,
+dans le tricot, voyez-vous, on ne devient pas millionnaire!...
+
+--Votre père ne vit donc pas avec vous?
+
+Un éclair de colère traversa les yeux de Chupin.
+
+--Ah!... ne me parlez pas de cet homme-là, m’sieu... s’écria-t-il, ou je
+fais un malheur!...
+
+Et comme s’il eût senti le besoin d’expliquer et de justifier son
+exclamation haineuse:
+
+--Mon père, Polyte Chupin, reprit-il avec une animation singulière, est
+comme qui dirait un pas grand chose de bon!... En voilà un, pourtant,
+qui a eu de la chance!... D’abord, il a trouvé, pour l’épouser, une
+femme comme m’man, qui est l’honnêteté même... au point qu’on
+l’appelait Toinon-la-Vertu, quand elle était jeune... Elle l’idolâtrait,
+elle se tuait à travailler pour lui donner de l’argent... Et lui l’a
+tant tapée et tant fait pleurer, qu’elle en est devenue aveugle...
+
+Mais ce n’est pas tout. Un matin, voilà qu’il lui tombe, je ne sais d’où
+ni comment, de quoi vivre en bourgeois, la canne à la main... C’était un
+particulier, tout ce qu’il y a de plus riche, qui lui avait donné ça
+pour un service qu’on lui avait rendu, du temps que ma défunte
+grand’m’man vendait du vin à la _Poivrière_.
+
+Un autre aurait gardé son argent... lui, jamais. Tout de suite il s’est
+mis à faire une noce à tout casser, le jour, la nuit, toujours saoul,
+tellement qu’un honnête homme en serait crevé!... Pendant ce temps, ma
+pauvre bonne femme de mère s’échinait pour me donner la pâtée!... De
+tout son argent, elle n’a pas seulement vu un sou... et, pour une fois
+qu’elle est allée lui en demander, pour payer le terme, il l’a tant
+battue qu’elle est restée une semaine au lit...
+
+Cependant, m’sieu, vous comprenez bien qu’avec cette vie-là on verrait
+la fin des caves de la banque... Mon père a vu la fin de son sac, et
+alors il lui a fallu trimer pour manger... Dame? ça ne lui allait pas du
+tout, à cet homme! Si bien qu’un jour qu’il ne savait pas où casser une
+croûte, il s’est souvenu de nous, il nous a cherchés et trouvés, et nous
+l’avons vu arriver... Pour une fois, je lui ai prêté cent sous, puis
+quarante sous le lendemain, et encore trois francs, et après cinq
+francs... Et ensuite, c’était tous les jours: Donne-moi ci, donne-moi
+ça, ou des claques!... Ah! mais non... Et à la fin je lui ai dit: «En
+voilà assez, la caisse est fermée!...» Alors, savez-vous ce qu’il fait?
+Il guette un moment où je suis sorti, il tombe ici avec un marchand de
+meubles, et, sous prétexte qu’il est le maître, il veut tout vendre...
+
+Et ma pauvre bonne femme de mère qui le laissait faire!... Heureusement
+je suis arrivé... Laisser vendre mes meubles!... Cré nom! Je me serais
+plutôt laissé hacher en morceaux... Je suis allé me plaindre au
+commissaire, qui l’a fait venir... et depuis il nous laisse
+tranquilles... et voilà!...
+
+Assurément, il y avait là dix fois ce qu’il fallait pour expliquer et
+excuser l’indignation de Victor Chupin...
+
+Et cependant, il taisait prudemment ses griefs les plus sérieux et les
+raisons décisives de sa haine.
+
+Ce qu’il se gardait de dire, c’est qu’autrefois, lorsqu’il n’était
+encore qu’un enfant sans volonté ni discernement, son père l’avait
+enlevé à sa mère et l’avait lancé sur cette pente terrible qui,
+fatalement et à moins d’une sorte de miracle, aboutit à Cayenne ou à la
+place de la Roquette.
+
+Pour Chupin, le miracle avait eu lieu, mais il ne s’en vantait pas.
+
+--Allons, allons, mauvaise tête, fit M. Fortunat, ne nous fâchons pas...
+un père est un père, que diable! et le vôtre reviendra sans doute à de
+meilleurs sentiments.
+
+Il disait cela comme il eût dit n’importe quelle autre chose, uniquement
+par politesse et pour donner un témoignage d’intérêt. En réalité, il se
+souciait des infortunes de la famille Chupin autant que du Grand-Turc.
+Son émotion première s’était vite dissipée, et il avait fini par
+trouver un peu longues des confidences qui le détournaient de ses
+préoccupations.
+
+--Revenons donc à nos moutons, reprit-il, c’est-à-dire à Casimir.
+Qu’avez-vous fait de ce sot après mon départ?
+
+--D’abord, m’sieu, je l’ai dégrisé, et ce n’était pas facile... Ah! le
+gredin... en avait-il de cette boisson dans le corps... Enfin, quand
+j’ai vu qu’il causait comme vous et moi et qu’il était solide sur ses
+quilles, je l’ai reconduit à l’hôtel de Chalusse...
+
+--Ah! voilà qui est bien pour moi. Mais vous, n’aviez-vous pas une
+affaire à traiter avec cet imbécile?
+
+--Elle est dans le sac, m’sieu... la commande est signée... Le comte
+aura tout ce qui se fait de mieux comme enterrement, corbillard premier
+choix, six chevaux, commissaire en culotte courte, vingt-quatre voitures
+de deuil, une vraie féerie, quoi!... On payerait pour voir ça!
+
+M. Fortunat souriait bonnement.
+
+--Eh! eh! remarqua-t-il, cela va vous donner un joli bénéfice.
+
+Employé à la commission, Chupin était parfaitement maître de son temps,
+de son intelligence et de son activité, mais le dénicheur d’héritages
+n’aimait pas, c’était connu, qu’on cherchât à gagner de l’argent en
+dehors de chez lui.
+
+Son indulgence approbative était donc assez surprenante pour éveiller
+l’attention de Chupin.
+
+--Cela me procurera quelque sous, en effet, répondit-il modestement, de
+quoi aider ma bonne femme de mère à faire bouillir notre marmite.
+
+--Tant mieux! mon garçon, approuva encore M. Fortunat, tant mieux...
+J’aime à voir gagner de l’argent aux gens qui en font bon usage... Et la
+preuve, c’est que je vous apporte une affaire qui peut rapporter gros si
+vous la menez bien et si vous réussissez.
+
+Les yeux de Chupin brillèrent et s’éteignirent aussitôt. Ce ne fut qu’un
+éclair. A un vif mouvement de joie succédait brusquement un sentiment de
+défiance.
+
+Il songea qu’il était prodigieux que son patron, toujours si roide, prît
+la peine de se déranger et d’escalader son sixième, uniquement pour lui
+emplir les poches. Cela était suspect, devait cacher quelque chose; par
+conséquent il importait d’ouvrir l’œil.
+
+Mais il savait dissimuler ses impressions, et c’est de l’air le plus
+joyeux qu’il s’écria:
+
+--Hein!... de quoi?... De la monnaie?... Présent... Qu’est-ce qu’il faut
+faire pour la gagner?
+
+--Oh!... peu de chose, répondit le guetteur d’héritages, presque rien...
+
+Et machinalement il rapprochait sa chaise de la couchette sur laquelle
+était assis son employé.
+
+--Avant tout, pourtant, reprit-il, une question, Victor... A la façon
+dont une femme regarderait un jeune homme, dans la rue, au théâtre,
+n’importe où, reconnaîtriez-vous si c’est une mère qui regarde son fils?
+
+Chupin haussa les épaules.
+
+--Cette question!... fit-il. Allez, m’sieu, je ne m’y tromperais pas...
+Je n’aurais qu’à me rappeler les yeux de m’man quand je rentre le
+soir... Pauvre vieille!... Elle a beau être quasi aveugle, elle me
+voit... C’est comme ça!... Et même, si vous voulez qu’elle vous offre
+une prise, il ne faut pas lui dire que je ne suis pas le plus gentil et
+le plus aimable de tout Paris.
+
+M. Fortunat ne put s’empêcher de se frotter les mains, ravi de voir son
+idée si bien comprise et si parfaitement traduite.
+
+--Bien! déclara-t-il, très-bien! Voilà de l’intelligence ou je ne m’y
+connais pas... Je vous avais bien jugé, Victor!
+
+Victor brûlait de curiosité.
+
+--De quoi s’agit-il, m’sieu? interrompit-il.
+
+--Voici: il s’agit de suivre partout, sans jamais la perdre de vue, et
+assez adroitement pour qu’elle ne s’en doute pas, une femme que je vous
+désignerai... Tous ses regards, vous les épierez... et quand ses yeux
+vous diront que c’est son fils qu’elle regarde, votre tâche sera bien
+près d’être remplie. Il ne restera plus qu’à suivre ce fils et à
+découvrir son nom, son adresse, ce qu’il fait, comment et de quoi il
+vit... Je ne sais si je m’explique bien...
+
+Ce doute venait à M. Fortunat de la physionomie de Chupin, où se
+peignaient la stupeur et le mécontentement.
+
+--Excusez, m’sieu, fit-il; je ne comprends pas tout à fait...
+
+--C’est cependant bien simple: La femme en question a un fils d’une
+vingtaine d’années, je le sais, j’en suis sûr... Seulement elle le nie,
+elle le cache, et lui ne la connaît pas. Elle le surveille cependant en
+secret, elle lui fait passer de quoi vivre, et tous les jours elle
+s’arrange de façon à le voir... Or, il est de mon intérêt de retrouver
+ce fils.
+
+D’étonné qu’il était, le masque mobile de Chupin devenait menaçant, ses
+sourcils se fronçaient et ses lèvres tremblaient.
+
+Ce qui n’empêcha pas M. Fortunat d’ajouter avec l’aplomb de qui ne
+soupçonne même pas la possibilité d’un refus:
+
+--Cela vous va-t-il?... Quand nous mettons-nous à la besogne?...
+
+--Jamais!... interrompit violemment Chupin.
+
+Et se dressant:
+
+--Ah!... mais non, continua-t-il, je ne ferai pas manger de ce pain-là à
+ma bonne femme de mère... Il l’étranglerait. Filer quelqu’un, moi!...
+Merci, je cède mon tour. Qui est-ce qui en veut... pas cher... pour
+rien.
+
+Il était rouge comme un coquelicot, et dans son indignation, il oubliait
+sa réserve accoutumée, et l’impénétrable discrétion dont il avait
+toujours enveloppé ses antécédents.
+
+--Connu, le métier! poursuivait-il, je l’ai fait... Autant prendre son
+billet pour Poissy, train direct!... Voilà où je serais, en train de
+fabriquer des chaussons de lisière, sans m’sieu André... Je l’avais
+autant dire tué, cet homme; on m’avait soûlé d’argent, et comme un
+brigand que j’étais, j’avais scié l’appui de la fenêtre d’où il est
+tombé... Lui, pour se venger, m’a tiré du pétrin. Et après cela, je
+recommencerais mes canailleries d’autrefois?... Cré nom! j’aimerais
+mieux me couper la jambe!... Je filerais cette pauvre femme, n’est-ce
+pas? je surprendrais son secret, et après, vous la feriez chanter
+jusqu’à extinction de voix?... Non, non! je veux être riche, et je le
+serai, mais honnêtement... Je veux manier mes pièces de cent sous, sans
+être forcé de me laver les mains après... Ainsi, bien le bonsoir chez
+vous...
+
+Les bras de M. Fortunat lui tombaient. «Je vous demande un peu,
+pensait-il, où les scrupules vont se nicher!»
+
+Mais il était en même temps très-inquiet de s’être si légèrement livré.
+Chupin n’abuserait-il pas de la confidence?... Qui sait!
+
+Aussi se jura-t-il que du moment où il avait confié à Chupin son projet,
+Chupin l’exécuterait.
+
+Il prit donc son air le plus sévère et le plus digne, et durement:
+
+--Je pense, dit-il, que vous devenez fou!
+
+C’était si juste comme expression et comme intonation, que Chupin
+s’arrêta un peu penaud.
+
+--Il paraît, insista le dénicheur d’héritages, que vous me croyez
+capable de vous pousser à des actions condamnables et dangereuses.
+
+--Mais non, m’sieu, je vous assure...
+
+Il y avait beaucoup d’hésitation dans ce «non,» aussi M. Fortunat
+reprit-il:
+
+--Ignorez-vous donc qu’en dehors de mes recouvrements je m’occupe de
+rechercher les héritiers des successions vacantes? Non, n’est-ce pas. Eh
+bien! comment les trouverais-je sans investigations?... Si je fais
+surveiller la femme dont je vous ai parlé, c’est pour arriver par elle,
+à un pauvre garçon qu’on veut frustrer de ce qui lui appartient... Et
+quand je viens vous offrir les moyens de gagner 40 ou 50 francs en deux
+jours, vous me recevez ainsi!... Vous n’êtes qu’un ingrat et un niais,
+Victor!...
+
+En Victor Chupin se résumaient à un degré excessif les qualités et les
+vices du Parisien des faubourgs, qui naît vieux et qui, vieillard, reste
+gamin.
+
+C’est dire qu’il n’était guère innocent ni crédule, ni confiant surtout.
+
+A peine adolescent, il avait vu d’étranges choses, et il lui en était
+resté assez d’acquis pour effrayer l’expérience d’un philosophe.
+
+Mais il n’était pas de taille à lutter de rouerie avec M. Fortunat,
+lequel avait d’ailleurs cet immense avantage de lui imposer par sa
+qualité de patron, par sa position, sa fortune et sa tenue.
+
+Aussi Chupin fut-il tout d’abord ébranlé par les froides objections du
+dénicheur d’héritages, et bientôt déconcerté.
+
+Ce qui surtout effaçait ses impressions premières et lui faisait presque
+regretter ses soupçons, c’était la modicité de la somme offerte: 40 ou
+50 francs...
+
+--Belle tripette, ma foi!... pensait-il; juste le prix d’un honnête
+service; pour une coquinerie on offrirait mieux...
+
+Et après une minute de réflexion, il reprit à haute voix:
+
+--Tant pis!... je suis votre homme, m’sieu...
+
+Intérieurement M. Fortunat s’amusait du succès de sa ruse.
+
+Venu avec l’intention de proposer une jolie somme à son employé, il
+avait lésiné par calcul, sûr d’avance de l’effet qu’il produirait. Et il
+trouvait bien plaisant que les honorables scrupules de Chupin lui
+valussent une économie.
+
+--Si je ne vous avais pas trouvé en train de travailler à votre
+instruction, Victor, prononça-t-il, je croirais que vous avez bu...
+Quelle mouche vous a piqué subitement?... Est-ce que vingt fois depuis
+que vous êtes chez moi, je ne vous ai pas confié des missions
+semblables?... Qui donc a retourné Paris pour découvrir certains de mes
+débiteurs qui se cachaient?... Qui donc m’a dépisté Vantrasson?...
+Victor Chupin. Eh bien!... là, franchement, je ne discerne pas en quoi
+cette opération diffère des autres, ni pourquoi elle serait blâmable si
+les autres ne l’étaient pas...
+
+A cela Chupin eût pu répondre que les autres fois on n’était pas venu le
+relancer chez lui, qu’il n’y avait eu nul mystère, qu’il avait agi en
+plein soleil, comme a le droit de le faire le représentant d’un
+créancier reconnu.
+
+Mais si Chupin sentait très-bien la différence, il lui eût été difficile
+de traduire ce qu’il éprouvait.
+
+C’est pourquoi, prenant son accent le plus résolu:
+
+--Je ne suis qu’un sot, m’sieu, déclara-t-il, mais je saurai réparer ma
+sottise.
+
+--C’est-à-dire que vous redevenez raisonnable, fit ironiquement M.
+Fortunat. C’est fort heureux, en vérité... Seulement, un conseil:
+surveillez-vous, à l’occasion, et bridez votre langue... vous ne me
+trouveriez pas toujours d’aussi bonne composition que ce soir...
+
+Ayant dit, il se leva gravement, regagna la première pièce, salua fort
+civilement la mère de son employé et sortit.
+
+Ses dernières paroles, sur le seuil de la porte, furent:
+
+--Ainsi je compte sur vous... Faites un brin de toilette et soyez demain
+chez moi un peu avant midi.
+
+--C’est entendu, m’sieu.
+
+L’aveugle s’était levée et s’était inclinée respectueusement. Mais dès
+qu’elle se retrouva seule avec son fils:
+
+--Qu’est-ce que cette affaire pour laquelle on te recommande de te
+mettre sur ton trente et un? demanda-t-elle.
+
+--Une affaire comme celles de tous les jours, m’man.
+
+L’aveugle hocha la tête.
+
+--Comme vous parliez haut! remarqua-t-elle. Vous vous disputiez donc?
+C’était donc bien grave qu’il était besoin de se cacher de moi? Je n’ai
+pas distingué le visage de ton patron, mon fils, mais j’ai entendu sa
+voix, et elle ne me revient pas... Ce n’est pas celle d’un homme franc.
+Prends garde à toi, mon Toto, ne te laisse pas enjôler, sois prudent...
+
+Recommander la prudence à Chupin était superflu.
+
+Il avait promis son concours, mais non sans une restriction mentale.
+
+--Pas de danger à voir ce dont il retourne, s’était-il dit. Si la chose,
+après, me semble louche, bonsoir, je la lâche.
+
+Reste à savoir ce qu’il entendait par «louche»: c’était vague.
+
+Il était revenu en toute sincérité et du meilleur de son cœur à
+l’honnêteté, et pour rien au monde, lui, si avide, il n’eût commis un
+acte positif d’improbité... Seulement, la limite qui sépare le bien du
+mal n’était pas clairement déterminée dans son esprit.
+
+Cela tenait à son éducation, et à ce qu’il avait été longtemps sans
+savoir que la consigne des sergents de ville ne constitue pas toute la
+morale. Cela venait des hasards de sa vie, et de l’obligation où il
+avait été, n’ayant pas de métier, de se rejeter sur ces professions
+excentriques qui sont à Paris le lot des déclassés d’en haut et d’en
+bas.
+
+Ce qui n’empêche que le lendemain il endossa sa plus belle redingote, et
+sur le coup d’onze heures et demie, il sonnait à la porte de son patron.
+
+Déjà M. Fortunat avait expédié ses audiences du matin, et il était
+habillé de pied en cap. Il prit son chapeau dès qu’entra Chupin, et ne
+dit que ce mot:
+
+--Venez.
+
+C’est rue de Berry, chez le marchand de vin où, la veille, il avait
+obtenu des renseignements, que le chercheur d’héritiers conduisit son
+employé et, généreusement, il lui offrit un modeste déjeuner.
+
+Avant d’entrer, il lui avait fait remarquer de l’autre côté de la rue,
+le joli hôtel de Mme Lia d’Argelès, et lui avait dit:
+
+--C’est de là, Victor, que sortira la femme que vous aurez à suivre, et
+dont il importe de découvrir le fils.
+
+En ce moment, après une nuit passée à méditer le prophétique
+avertissement de sa mère, Chupin se sentait tracassé par les scrupules
+qui l’avaient si fort agité le soir précédent.
+
+Ils ne tardèrent pas à s’envoler sans retour quand il entendit le
+marchand de vin, adroitement questionné par M. Fortunat, esquisser la
+biographie de Mme Lia d’Argelès et conter la chronique scandaleuse de
+l’hôtel...
+
+--De quoi!... pensait-il, c’est une demoiselle qu’il s’agit de filer!...
+Ah! mais, j’en suis... Bien sûr, ce n’est pas à sa réputation qu’on en
+veut...
+
+C’est sur une petite table touchant la devanture qu’on avait servi le
+dénicheur de successions et son employé, et tout en mangeant, l’un du
+bout des dents, l’autre avec un appétit de naufragé, le classique
+beefsteack aux pommes et le bœuf à l’huile, ils surveillaient
+l’entrée de l’hôtel.
+
+Mme d’Argelès recevait le samedi, et c’était chez elle, ainsi que le
+fit remarquer Chupin, une vraie procession.
+
+Debout près de M. Fortunat, fier de l’attention qu’un homme si bien mis
+prêtait à ses discours, curieux et bavard comme un boutiquier
+désœuvré, le marchand de vin s’empressait de nommer ceux des
+visiteurs qu’il connaissait. Et il en connaissait un bon nombre, par
+cette raison que c’était chez lui que venaient se rafraîchir les
+cochers, les nuits où on jouait chez Mme d’Argelès.
+
+Ainsi il nomma le vicomte de Coralth, qui arriva en phaéton à deux
+chevaux, et aussi le baron Trigault qui vint à pied, par hygiène,
+toujours suant, et soufflant comme un phoque.
+
+Même ce nom assombrit le front de M. Fortunat. Ce baron ne lui disait
+rien qui vaille.
+
+Le marchand de vin apprit aussi à ses deux clients que Mme d’Argelès
+ne sortait jamais avant deux heures et demie ou trois heures, et
+toujours en voiture.
+
+Ce dernier détail devait inquiéter Chupin. Aussi, le boutiquier s’étant
+éloigné pour servir deux pratiques:
+
+--Vous avez entendu, m’sieu, dit-il à M. Fortunat... Comment filer une
+voiture?...
+
+--Avec une autre voiture, parbleu!...
+
+--Connu, m’sieu, c’est simple comme bonjour... Ce qui ne l’est plus,
+c’est de dévisager à trente pas une personne qui vous tourne le dos...
+Il faut que je voie ses yeux à cette femme, pour savoir qui elle regarde
+et comment...
+
+L’objection, si grave qu’elle parut, ne troubla pas M. Fortunat.
+
+--Ne vous inquiétez pas de cela, Victor, dit-il... Ce n’est pas du haut
+d’une voiture lancée au grand trot qu’une mère, dans les conditions de
+celle-ci, cherche à apercevoir son fils... Il est clair qu’elle descend
+pour le mieux examiner, qu’elle s’arrange de façon à passer à côté de
+lui, à le frôler, s’il est possible... Toute votre tâche consiste donc à
+la suivre d’assez près pour être à terre aussitôt qu’elle... Bornez à
+cela vos efforts, et si vous échouez aujourd’hui, vous réussirez demain
+ou après-demain... l’essentiel est d’être patient.
+
+Il faisait plus et mieux que de conseiller froidement la patience, il
+prêchait d’exemple. La journée s’avançait et il ne bougeait pas, et
+cependant rien ne pouvait lui être plus désagréable que de rester ainsi,
+en montre, pour ainsi dire, derrière la vitre d’un marchand de vin...
+
+Enfin, un peu avant trois heures, les portes de l’hôtel d’Argelès
+tournèrent sur leurs gonds, et une victoria bleue parut, où une femme
+s’étalait.
+
+--Attention! fit M. Fortunat, c’est elle!...
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+C’était, en effet, Mme Lia d’Argelès...
+
+Elle portait une de ces toilettes «épatantes de chic» qui sont le délire
+du moment, et qui ont cet avantage unique de donner à toutes les femmes
+qui les adoptent une désinvolture pareille, suspecte et grossièrement
+provoquante.
+
+Entre une mère de famille et une drôlesse, le plus expert boulevardier
+ne distingue plus sûrement.
+
+Un ancien tailleur de Rotterdam, nommé Van-Klopen, s’attribue, non sans
+raisons, l’honneur de ce progrès.
+
+Comment ce personnage qui s’intitule «couturier des reines,» a-t-il pu
+devenir l’arbitre des élégances parisiennes?... C’est à faire douter du
+bon sens des femmes qui se ruinent chez lui.
+
+Ce qui est sûr, c’est qu’il règne sur le chiffon. Il a décrété les jupes
+multicolores, courtes et superposées, les échancrures et les
+découpures, les ruches qui déforment la taille, les choux qui font une
+bosse ridicule dans le milieu du dos... On lui a obéi. Si bien que de
+loin toutes les femmes ressemblent à un baldaquin qui marche.
+
+Mme d’Argelès paraissait sortir des mains d’un tapissier...
+
+Il lui eût plu peut-être d’être moins surchargée de soieries, mais
+c’était son état d’être à la dernière mode.
+
+Elle avait avec cela un imperceptible chapeau plat en équilibre sur un
+chignon en pyramide, d’où s’échappaient en cascades des torrents de
+cheveux...
+
+--Mâtin!... la belle femme!... dit Chupin ébloui.
+
+Il est de fait qu’à cette distance elle ne paraissait pas trente-cinq
+ans, l’âge où la beauté a les provocations des fruits savoureux de
+l’automne.
+
+Elle donnait ses ordres pour la promenade, et son cocher, une rose à la
+boutonnière, écoutait tout en retenant le cheval qui piaffait.
+
+--Le temps est superbe, ajouta Chupin, madame va faire son tour du
+lac...
+
+--Ah!... la voilà partie!... interrompit M. Fortunat, courez, Victor,
+courez... et pas d’économies sur vos voitures, tous vos frais seront
+largement remboursés...
+
+Déjà Chupin était loin.
+
+Le cheval de Mme d’Argelès détalait rapidement, mais l’employé du
+chercheur d’héritages avait les jambes et l’haleine du cerf, et il
+suivait sans effort.
+
+Même, tout en «jouant du compas,» selon son expression, il
+réfléchissait.
+
+--Si je ne prenais pas de voiture, se disait-il, si je filais la dame
+de mon joli pied... je pourrais empocher légitimement quarante-cinq sous
+par heure, cinquante avec le pourboire...
+
+Arrivé aux Champs-Élysées, il reconnut, non sans chagrin, que ce projet
+était impraticable. A courir le long de la contre-allée de l’avenue de
+l’Impératrice, il s’exposait trop à être remarqué.
+
+Il étouffa un soupir de regret, et avisant à la station un de ces
+affreux et incommodes fiacres jaunes, légués à Paris par l’Exposition,
+il courut se camper dedans.
+
+--Où allons-nous, bourgeois? demanda le cocher, en lui tendant son
+numéro.
+
+--Mon brave, répondit Chupin, il s’agit de suivre cette voiture bleue,
+là-bas, où il y a une superbe femme.
+
+L’ordre ne surprit pas le cocher, mais bien le «bourgeois» qui le
+donnait, lequel, malgré sa belle redingote, ne lui semblait pas l’homme
+d’une telle aventure.
+
+--Excusez!... fit-il d’un ton ironique.
+
+--C’est comme ça!... riposta Chupin blessé. Et puis, pas tant de
+raisons, marchons ou nous manquons le train.
+
+L’observation était juste. Et si le cocher de Mme d’Argelès n’eût pas
+modéré l’allure de son cheval à la montée de l’Arc-de-Triomphe, elle
+échappait pour ce jour-là.
+
+Cette circonstance donna au fiacre jaune le temps de rejoindre, et il
+conserva assez bien sa distance le long de l’avenue.
+
+Mais, à la porte du bois, Chupin l’arrêta.
+
+--Halte!... dit-il, je descends... Payer le tarif du bois!... jamais de
+la vie; je marcherais sur mes mains plutôt... Voilà quarante sous pour
+votre course; bien le bonsoir chez vous...
+
+Et comme la victoria bleue avait marché pendant ce temps, il prit son
+élan pour la rattraper.
+
+Cette manœuvre était le résultat de ses méditations pendant la route.
+
+--Que fera cette belle dame au bois?... s’était-il dit. Son cocher va
+prendre la file, et tourner tout doucement autour du lac... J’en ferai
+autant avec mes simples jambes sans attirer l’attention... et même ce
+sera très-bon pour ma santé.
+
+Ses prévisions se réalisèrent de point en point. Bientôt la victoria
+dépassa le chalet où on vend de la bière, et prenant la route à gauche,
+elle s’engagea parmi les équipages qui circulaient au petit pas.
+
+Ayant gagné le sentier du bord de l’eau réservé aux piétons, Chupin
+suivait sans peine, les mains dans les poches, tout réjoui de l’idée
+qu’outre la récompense promise, il gagnait en se promenant le salaire
+d’un cocher et d’un cheval.
+
+--C’est égal, grommelait-il, c’est encore un drôle de plaisir que de
+tourner à la queue leu leu autour de ce lac, comme les bonshommes des
+orgues de Barbarie... Quand je serai riche, je chercherai autre chose
+pour m’amuser.
+
+Ce pauvre Chupin ignorait qu’on ne vient pas au bois pour s’amuser, mais
+bien pour essayer d’ennuyer les autres. Cette large route n’est en
+réalité que le champ de foire des vanités idiotes, un bazar en plein
+air, pour les exhibitions impudentes et le déballage du luxe. Voir et
+être vu!... là est tout l’attrait.
+
+C’est-à-dire non, ce «tour du lac» a d’autres séductions encore. Sur ce
+terrain neutre, se rencontrent, se coudoient, se toisent, s’envient des
+femmes qu’autrefois séparait un abîme...
+
+Quel délicat plaisir pour une «femme honnête» de se sentir roue à roue
+avec Jenny Fancy on Ninette Simplon, ou toute autre de ces demoiselles
+qu’elle appelle des créatures, mais dont elle s’inquiète sans cesse,
+dont elle parle continuellement, dont elle copie les toilettes, la
+désinvolture, le jargon, à qui elle a pris les apparences... en
+attendant de prendre la réalité. On n’est pas le vice encore, mais on
+l’approche, on s’en imprègne... c’est toujours cela...
+
+Mais Chupin était à mille lieues de ces réflexions.
+
+Ce qui l’occupait, c’était la préoccupation de Mme d’Argelès. Elle
+regardait de tous côtés, se dressant même parfois à demi dans sa
+voiture, tournant la tête toutes les fois qu’elle entendait le galop
+d’un cavalier. Visiblement, elle cherchait ou elle attendait quelqu’un.
+
+Ce quelqu’un ne paraissant pas, et lassée sans doute d’attendre après
+trois tours, elle fit un signe à son cocher, qui se dégagea de la file
+des équipages et lança son cheval dans une allée latérale.
+
+--Bon!... pensa Chupin, voilà ma pratique qui rentre, je ne ferai pas
+mes frais... Cependant, je voudrais bien trouver un sapin...
+
+Il en trouva un, heureusement, et assez passablement attelé pour suivre
+la victoria.
+
+Seulement, il s’était trompé, Mme d’Argelès ne rentrait pas. Son
+cocher qui avait ses instructions, descendit les Champs-Élysées,
+traversa la place de la Concorde, gagna les boulevards et s’arrêta court
+à l’angle de la rue de la Chaussée-d’Antin.
+
+Aussitôt, elle ramena un voile épais sur sa figure, sauta à terre et
+s’éloigna...
+
+Ce fut si vivement fait, que Chupin n’eut que le temps de jeter deux
+francs à son cocher et de prendre sa course. Déjà sa pratique, comme il
+disait, venait de tourner le coin de la rue du Helder et la remontait
+d’un bon pas... Il était un peu plus de cinq heures, le jour baissait.
+
+--Je brûle, murmurait Chupin, je brûle, bien sûr!...
+
+Cependant Mme d’Argelès avait pris le trottoir du côté des numéros
+impairs. Quand elle eût dépassé le Nº 43, où est l’hôtel de Hombourg,
+elle ralentit sa marche, et avec une attention visible, examina une des
+maisons d’en face, celle qui portait le Nº 48.
+
+Son examen dura peu, moins d’une minute, et parut la satisfaire.
+
+Elle retourna sur ses pas, alors, et toujours très-rapidement, revint au
+boulevard. Là, elle traversa la rue, et de nouveau la remonta, mais
+très-lentement, s’arrêtant devant toutes les boutiques.
+
+Persuadé qu’il touchait au but, Chupin avait traversé lui aussi, et il
+marchait presque sur les talons de Mme d’Argelès.
+
+Bientôt il la vit tressaillir et reprendre sa marche rapide. Un jeune
+homme arrivait en sens inverse, si vite qu’elle ne put l’éviter et se
+jeta presque sur lui.
+
+Le jeune homme jura: sacrée!... et lui crachant au visage une ignoble
+insulte, il passa.
+
+Chupin en eut froid dans le dos.
+
+--Si c’était son fils! pensait-il...
+
+Et tout en feignant d’admirer un étalage, il observait la pauvre
+femme... Elle s’était arrêtée, et il en était si près qu’il la touchait
+presque...
+
+Il la vit soulever son voile et suivre l’insulteur d’un regard où il n’y
+avait pas à se méprendre...
+
+--Oh!... se dit Chupin saisi d’horreur, oh!... C’est son fils qui l’a
+appelée...
+
+Et il s’élança sur les traces du jeune homme.
+
+C’était un garçon de vingt-deux à vingt-quatre ans, d’une taille un peu
+au-dessus de la moyenne, très-blond, avec des yeux clignotants, pâle et
+n’ayant de barbe qu’une moustache relevée en croc, plus foncée que ses
+cheveux.
+
+Il était vêtu avec cette recherche de négligence que beaucoup croient
+être l’élégance suprême et qui en est juste le contre-sens.
+
+Et sa tenue, sa moustache, son chapeau bas de forme, incliné sur
+l’oreille, lui donnaient l’air arrogant, prétentieux et casseur.
+
+--Cristi!... que ce coco-là me déplaît, grommelait Chupin, tout en
+trottant à sa suite...
+
+Car Chupin courait presque, tant l’autre, de plus en plus, pressait le
+pas.
+
+Il est vrai que cette hâte de l’insulteur de Mme d’Argelès ne tarda
+pas à être expliquée. Il avait une lettre à faire porter, et craignait
+sans doute de ne plus trouver de commissionnaire. En ayant aperçu un, il
+l’appela, lui remit sa missive, et dès lors chemina tout doucement.
+
+Il arrivait au boulevard quand un gros gaillard court et rougeaud, qui
+avait la tournure d’un palefrenier endimanché, vint à lui, les deux
+mains amicalement étendues, en criant assez haut pour faire retourner
+les passants:
+
+--Eh! c’est ce cher Wilkie!...
+
+--Mais oui... en personne naturelle, répondit le jeune homme.
+
+--Ah ça!... d’où diable sortez-vous?... Dimanche dernier, aux courses,
+je vous ai cherché partout... pas plus de Wilkie que sur la main... Du
+reste, vous avez bien fait de ne point venir. J’en ai été, moi, pour
+trois cents louis... J’avais tout mis sur le cheval du marquis de
+Valorsay, _Domingo_, je me croyais sûr de mon affaire... oui,
+joliment!... _Domingo_ est arrivé mauvais troisième... concevez-vous
+cela?... Si on ne savait pas Valorsay millionnaire, on croirait que
+c’est une tricherie, parole d’honneur!... qu’il pariait contre son
+cheval et qu’il avait défendu à son jockey d’arriver premier...
+
+Mais il ne croyait pas cela, et plus gaiement il reprit:
+
+--Heureusement, je me referai sûrement demain à Vincennes. Vous y
+verra-t-on?
+
+--Probablement.
+
+--Alors, à demain!
+
+--A demain!
+
+Ils se serrèrent la main et poursuivirent leur chemin, chacun de son
+côté.
+
+Chupin, lui, n’avait pas perdu un mot de la conversation.
+
+--Valorsay millionnaire!... se disait-il... elle est bien bonne,
+celle-là!... Enfin!... voilà que je sais déjà le nom de mon cocodès, et
+aussi qu’il donne dans les courses... Wilkie!... ce doit être un nom
+anglais, ça... J’aimerais mieux d’Argelès... Mais où diable va-t-il
+comme cela?...
+
+M. Wilkie allait simplement renouveler sa provision de cigares à ce
+bureau du Grand-Hôtel, où la Régie vend elle-même le dessus de ses
+boîtes.
+
+Il emplit son étui de londrès, et après en avoir allumé un, il sortit et
+remonta vers le faubourg Montmartre, tout le long du boulevard.
+
+Il ne se hâtait plus, maintenant, il flânait pour tuer le temps, étalant
+ses grâces et lorgnant impudemment les femmes.
+
+Il allait, se dandinant, les épaules haussées à la hauteur des oreilles,
+bombant le dos, traînant les pieds comme si ses jambes eussent fléchi,
+s’exerçant à paraître éreinté, usé, exténué... C’est la mode, le dernier
+goût, le genre, le chic!...
+
+Cette pose est destinée à éblouir le public, à donner de soi cette idée
+brillante qu’on est un homme brisé par des excès exorbitants, écrasé de
+jouissances et de plaisirs, usé, lassé, blasé, fourbu, crevé...
+
+--As-tu fini! grognait Chupin. Tu vas me la payer, méchant demi-mort!...
+
+Il était si indigné que le gamin du faubourg se réveillant sous sa belle
+redingote, il avait des envies folles de huer M. Wilkie... Il serait
+allé lui marcher sur les talons et lui chercher querelle, s’il n’eût été
+retenu par la crainte de manquer sa mission et la récompense promise...
+
+Et il suivait son homme de très-près, car la foule était grande.
+
+La nuit était venue et de tous côtés le gaz s’allumait. Le temps était
+doux, et il n’y avait pas une table libre devant les cafés. C’était
+l’heure de l’absinthe, heure unique où le boulevard présente un
+spectacle comme il n’en est pas au monde.
+
+Comment se fait-il que chaque soir, entre cinq et sept heures, tout ce
+qui à Paris a un nom, tout ce qui est quelqu’un ou quelque chose,
+apparaisse, se montre, entre le passage de l’Opéra et le passage
+Jouffroy?...
+
+Cela doit tenir à ce que là est le marché aux nouvelles fraîches et aux
+cancans de haut goût, le grand débit de l’anecdote scandaleuse, du
+canard politique et du mot scabreux. Là se fait la chronique parisienne
+qui sera le journal du lendemain. Là, on apprend «le cours de la Bourse
+et de la Rente,» combien coûte le collier de Mlle A... et qui l’a
+donné, ce que nous a télégraphié la Prusse, quel est le caissier qui a
+levé le pied dans la journée et combien il emporte...
+
+La cohue s’épaississait à mesure qu’on approchait de cet angle du
+boulevard et du faubourg Montmartre, qui a été surnommé le «carrefour
+des écrasés,» mais Wilkie circulait à travers la foule avec l’aisance
+d’un vieux boulevardier.
+
+Même, il devait avoir des relations fort étendues, car il distribuait
+quantité de saluts, de droite et de gauche, et il fut accosté par cinq
+ou six promeneurs.
+
+Cependant, il ne dépassa pas la terrasse Jouffroy. Il acheta un journal,
+revint sur ses pas, et sur les sept heures, il entrait triomphalement au
+café Riche.
+
+Il n’avait même pas touché le bord de son chapeau, c’est mauvais genre;
+mais il appela très-haut le garçon et impérieusement lui ordonna de lui
+servir à dîner à une table proche du vitrage, d’où il devait voir le
+boulevard et être vu.
+
+--Et voilà! se dit Chupin, mon cocodès va prendre sa nourriture...
+
+Lui-même eût volontiers cassé une croûte, et il cherchait à se rappeler
+quelque modeste traiteur aux environs, quand deux jeunes gens
+s’arrêtèrent près de lui et jetèrent un coup d’œil dans le
+restaurant.
+
+--Tiens! Wilkie... fit l’un.
+
+--Ma foi, c’est vrai! répondit l’autre. Et il a de l’argent, qui plus
+est, et la chance lui sourit...
+
+--Tu devines cela, toi?...
+
+--Parbleu! quand on a pratiqué Wilkie, on peut, sans être malin, savoir
+où en sont ses affaires aussi bien que lui... Est-il décavé?... il se
+fait apporter ses repas chez lui d’une gargote où il a crédit... ses
+moustaches pendent, il est avec ses amis humble jusqu’à la servilité et
+il se coiffe très en avant sur le nez... Dès que les fonds remontent, il
+mange chez Launay, devient gouailleur, porte ses moustaches droites et
+se coiffe bien sur le milieu de la tête... Enfin, quand il dîne chez
+Riche, mon bon, quand il a les moustaches en croc, le chapeau sur
+l’oreille et la mine arrogante que tu lui vois, c’est qu’il a pour le
+moins cinq ou six billets de mille devant lui, c’est que tout va bien...
+très-bien... trop bien!...
+
+--De quoi vit-il?...
+
+--Qui sait!...
+
+--Est-il riche?
+
+--Il a de l’argent... Je lui ai prêté dix louis une fois, et il me les a
+rendus.
+
+--Peste!... C’est un fort galant homme.
+
+Les deux jeunes gens éclatèrent de rire et passèrent.
+
+Chupin était édifié.
+
+--Toi, maintenant, murmura-t-il, je te connais comme si j’étais ton
+portier... Et quand je t’aurai reconduit jusque chez toi pour savoir ton
+numéro, j’aurai gagné haut le pied les jolis cinquante francs de M.
+Fortunat!...
+
+Autant qu’il en pouvait juger à travers la vitre, le jeune M. Wilkie
+dînait de bon appétit, en homme qui a le gousset bien garni.
+
+--Mâtin!... grogna-t-il, non sans une certaine envie, il se nourrit
+bien, le cocodès! Le voilà à table pour une heure... j’ai le temps de
+courir avaler une bouchée...
+
+Cela dit, il se hâta de gagner la rue la plus voisine, découvrit un
+petit restaurant, y entra, et magnifiquement dépensa trente-neuf sous.
+
+Une dépense si forte n’était plus dans ses habitudes. Il vivait
+chichement, depuis qu’il s’était juré qu’il serait riche. Lui, jadis si
+«porté sur sa bouche,» selon son expression, lui qui avait eu la passion
+des londrès et des petits verres, il se contentait de l’ordinaire d’un
+anachorète, ne buvait que de l’eau et ne fumait plus qu’à l’occasion,
+quand on lui offrait un cigare.
+
+Il n’était pas de privation pénible pour lui, du moment où elle lui
+rapportait un sou... le sou, c’était un grain de sable ajouté aux
+fondations de l’édifice de sa fortune à venir.
+
+Et cependant ce soir-là, il ne recula pas devant la dépense d’un «petit
+bordeaux.»
+
+--Allons-y gaiement! se dit-il, ça fera la pièce ronde, je l’ai bien
+gagnée...
+
+Mais lorsqu’il revint prendre sa faction devant le café Riche, M. Wilkie
+n’était plus seul à sa table.
+
+Il achevait de boire son café en compagnie d’un jeune homme de son âge,
+remarquablement bien de sa personne, trop bien même, et dont la vue
+arracha à Chupin une exclamation:
+
+--De quoi! de quoi! j’ai vu cette tête-là quelque part...
+
+Pour se rappeler ce nouveau venu, pour mettre un nom sur ce visage
+inquiétant en sa beauté sculpturale, Chupin se torturait la cervelle...
+en vain.
+
+Et cependant, tout au fond de ses souvenirs, parmi les fantômes de son
+passé, s’agitait cette physionomie...
+
+Agacé au dernier point, il délibérait s’il n’entrerait pas, lorsqu’il
+vit M. Wilkie prendre des mains d’un garçon la carte de son dîner, la
+parcourir d’un coup d’œil et jeter un louis sur la table.
+
+L’autre avait tiré son porte-monnaie et prétendait payer le café qu’il
+venait de prendre, mais M. Wilkie, d’un geste cordial, s’y opposa et
+adressa au garçon ce signe magnifique et impérieux qui dit si
+clairement:
+
+--N’acceptez rien!... Tout est payé!... Gardez la différence...
+
+Le garçon s’éloigna gravement, en homme qui sait que la vanité seule
+augmente de plus d’un million par an le chiffre fabuleux des pourboires
+qui se distribuent à Paris.
+
+--Mes gaillards vont sortir, pensa Chupin, ouvrons l’oreille!...
+
+Et, pour recueillir leur conversation dès leur sortie, il s’approcha de
+la porte et mit un genou en terre, comme s’il eût été occupé à renouer
+les cordons de ses souliers.
+
+C’est là un des mille expédients des espions et des curieux.
+
+Et quand on est assez fou pour raconter quelque secret dans la rue, on
+doit avoir au moins la sagesse de se défier des gens qui, près de soi,
+paraissent absorbés par une occupation quelconque: ceux-là, neuf fois
+sur dix, écoutent, soit qu’ils y aient intérêt, soit par plaisir... soit
+pour la gloire.
+
+Mais les deux jeunes gens qu’épiait Chupin étaient à mille lieues de se
+supposer l’objet d’une surveillance...
+
+M. Wilkie passa le premier, parlant très-haut, comme il arrive au sortir
+de table, quand on a bien dîné et qu’on a la digestion heureuse.
+
+--Voyons, Coralth, mon cher bon, disait-il à son compagnon, vous ne me
+quitterez pas comme cela... J’ai une loge pour les Variétés, il faut que
+vous veniez... Nous verrons s’il est vrai que Silly imite Thérésa aussi
+parfaitement qu’on le dit...
+
+--C’est que je suis attendu quelque part...
+
+--Eh bien! on vous attendra!... Allons, vicomte, c’est dit, n’est-ce
+pas?
+
+--Ah! vous faites de moi tout ce que vous voulez...
+
+--Parbleu!... Mais avant, nous allons prendre un verre de bière pour
+finir nos cigares!... Et savez-vous qui vous trouverez dans ma loge?
+
+Ils s’éloignaient; le brouhaha de la foule couvrit leur voix... Chupin
+se releva:
+
+--Coralth!... murmurait-il, vicomte de Coralth... Nous n’avons pas ça
+dans la maison... Voyez à côté... Coralth!... c’est bien sûr la première
+fois que j’entends ce nom-là. Est-ce que je me tromperais?... Pas
+possible!...
+
+Et, après avoir dévisagé ce beau vicomte, il étudiait sa tournure, sa
+démarche, son geste, et de plus en plus il se pénétrait de son opinion
+première, se disant qu’un nom après tout ne signifie pas grand chose,
+s’irritant de l’inconcevable trahison de sa mémoire.
+
+Cette préoccupation eut au moins ce bon côté d’abréger le temps qu’il
+passa à faire les cent pas sur le trottoir, pendant que les deux amis,
+installés à la porte d’un café, fumaient et buvaient.
+
+C’était toujours M. Wilkie qui parlait avec une certaine animation, et
+l’autre, le coude sur la table, écoutait froidement, abaissant seulement
+la tête, de temps à autre, en signe d’approbation.
+
+Ce qui indignait aussi Chupin, c’était qu’ils restaient là, pendant
+qu’ils avaient dans leur poche un coupon de loge.
+
+--Méchants crevés! grommelait-il... C’est quand le spectacle sera à
+moitié, qu’ils entreront, exprès pour déranger le monde, et ils taperont
+les portes par dessus le marché... Idiots, va!...
+
+Comme s’ils eussent entendu l’invective, ils se levèrent, et l’instant
+d’après, ils entraient aux Variétés.
+
+Ils entrèrent, et Chupin demeura sur le boulevard, un peu penaud, se
+grattant furieusement la tête, comme toujours, quand il voulait
+développer la puissance de son imaginative.
+
+Ce qu’il cherchait, c’était le moyen de se procurer une place sans
+bourse délier... Il avait vu tout le répertoire des boulevards, sans
+qu’il lui en coûtât un centime, et véritablement, il eût cru déroger en
+prenant un billet au bureau.
+
+--Payer pour voir la comédie, pensait-il, plus souvent!... le directeur
+s’en ferait mourir!... Je dois connaître quelqu’un ici... il faut
+attendre l’entr’acte.
+
+Son calcul se trouva juste. L’entr’acte venu, il distingua parmi la
+foule qui sortait du théâtre, un grand gaillard à casquette vernie et à
+accroche-cœurs collés aux tempes, qu’il avait fréquenté autrefois,
+qui pour le moment «travaillait dans la claque,» et qui lui obtint d’un
+marchand de billets une place gratis.
+
+--Et voilà!... il est bon d’avoir des amis partout, murmura-t-il.
+
+C’était en vérité une fort bonne place qu’on lui avait donnée, aux
+deuxièmes galeries, d’où il voyait au moins la moitié de la salle.
+
+Il ne lui fallut qu’un regard pour découvrir «ses pratiques,» ainsi
+qu’il disait, dans une loge, en face de lui.
+
+Ces messieurs avaient en leur compagnie deux demoiselles à toilettes
+excentriques, à cheveux jaunes furieusement ébouriffés, qui, tant
+qu’elles le pouvaient, s’agitaient, se démenaient, ricanaient et
+glapissaient, à la seule fin d’attirer sur elles les lorgnettes de toute
+la salle... Et leur manége réussissait.
+
+Cet aimable scandale paraissait contrarier M. de Coralth, et il se
+dissimulait de son mieux au fond de la loge, dans l’ombre.
+
+Mais le jeune M. Wilkie était visiblement ravi et manifestement fier de
+l’attention que forcément le public accordait à sa loge. Il s’offrait le
+plus possible aux regards, il se penchait en avant, il se montrait,
+s’étalait, faisait la roue...
+
+--Tout de même, pensait Chupin, il y en a qui sont trop bêtes, ce n’est
+pas juste... Il faut que le bon Dieu ne leur ait pas donné leur poids
+d’esprit...
+
+Moins que jamais, en ce moment, il pardonnait à M. Wilkie l’ignoble
+insulte qu’il avait jetée à la face de Mme Lia d’Argelès... sa mère,
+vraisemblablement.
+
+Pour ce qui est de la pièce qu’on jouait, il n’en entendit pas vingt
+mots. Il était à ce point accablé de fatigue qu’il ne tarda pas à
+s’endormir. Le bruit de chaque entr’acte le tirait quelque peu de son
+assoupissement, mais il ne s’éveilla complétement qu’à la fin...
+
+Ses «pratiques» étaient encore dans leur loge, et même M. Wilkie,
+debout, tendait galamment aux dames leur manteau et leur châle...
+
+--On va donc rentrer, se dit-il.
+
+Point. Sous le péristyle, M. Wilkie et M. de Coralth furent rejoints par
+plusieurs jeunes gens, et tous ensemble ils allèrent s’installer dans un
+café voisin; les demoiselles à cheveux jaunes avaient suivi.
+
+--Décidément, gronda Chupin, ils ont un grain de sel dans le gosier, ces
+particuliers-là!... Je vous demande un peu si c’est une vie!...
+
+Lui-même, cependant, ayant mangé très-vite, avait grand soif... et après
+une longue délibération, le besoin parlant plus haut que l’économie, il
+s’assit à une table dehors, et demanda un bock où il trempa ses lèvres
+avec un soupir d’avare...
+
+Il but à petits coups, ce qui n’empêche que son verre était vide depuis
+longtemps, que M. Wilkie et ses amis buvaient toujours dans le café.
+
+--Il paraît que nous allons coucher ici, pensait-il.
+
+Sa mauvaise humeur s’expliquait. Il était une heure du matin, et après
+avoir enlevé les chaises et les tables autour de lui, on venait de le
+prier de se retirer...
+
+Les cafés se fermaient, et on entendait de tous côtés sonner les barres
+et claquer les targettes des volets... Sur le trottoir, les garçons en
+bras de chemise, une serviette autour du cou, se détiraient et
+respiraient avec délices un air relativement pur... Le boulevard se
+vidait... les hommes s’éloignaient par groupes, et le long des maisons
+des ombres de femmes glissaient... les sergents de ville surveillaient,
+la menace de contravention à la bouche, et il n’y avait plus d’ouvertes
+que ces petites portes honteuses, toutes basses et toutes étroites, par
+où les limonadiers font écouler leurs derniers consommateurs, les
+enragés, ceux qui demandent toujours un petit verre pour finir...
+
+C’est par une ouverture de ce genre que M. Wilkie et les siens
+passèrent... Quand ils parurent, Chupin eut un grognement de plaisir.
+Enfin il allait, pensait-il, «filer» son homme jusqu’à sa porte, prendre
+son numéro et regagner son domicile... Mais sa joie fut de courte
+durée... Sur la proposition de M. Wilkie, il venait d’être décidé qu’on
+irait souper. M. de Coralth présenta quelques objections; mais les
+autres l’entraînèrent.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+--Ah! je la trouve mauvaise, à la fin!... grogna Chupin. Ça va cesser,
+cette vie de Polichinelle, ou je vais chercher le commissaire!...
+
+Ce qui l’exaspérait, outre qu’il était rendu et qu’il tombait de
+sommeil, c’était l’idée que sa «pauvre bonne femme de mère» l’attendait,
+mourant d’inquiétude... Car lui, le garnement dont l’existence avait été
+jadis l’incohérence même, il était devenu rangé et régulier en ses
+habitudes autant qu’un vieux rentier.
+
+Quel parti prendre cependant?
+
+Rentre, lui disait la raison, tu le retrouveras, ce Wilkie!... N’y
+a-t-il pas cent à parier contre un qu’il demeure rue du Helder, 48.
+
+Reste, soufflait la cupidité, puisque tu as déjà tant fait, achève... Ce
+n’est pas une présomption que payera M. Fortunat, mais une certitude...
+
+La passion de l’argent l’emporta...
+
+Et tout en égrenant un interminable chapelet de jurons, il suivit la
+«société,» et ne tarda pas à la voir entrer au restaurant Brébant, le
+plus essentiellement Parisien de tous les cabarets qui restent ouverts
+la nuit.
+
+Il n’était pas loin de deux heures, le boulevard était silencieux et
+désert, et cependant la façade du restaurant flamboyait de l’entresol au
+troisième étage, et de toutes les fenêtres entr’ouvertes, s’échappaient
+des lambeaux de refrains, des éclats de rire, des cliquetis de
+fourchettes, et des chocs de verres...
+
+--Huit douzaines d’Armoricaines au 6!... cria un garçon à l’écaillère
+établie à l’entrée...
+
+A cette commande, Chupin de son poing crispé menaça les étoiles.
+
+--Voleur de sort!... murmura-t-il entre ses dents, gueux de guignon!...
+C’est pour la... bouche de mes imbéciles, ces huîtres, puisqu’ils sont
+huit en comptant les deux demoiselles à chignon jaune... Les voilà à
+table pour jusqu’à six heures du matin... Et ils appellent cela
+s’amuser... Et bon petit Chupin, pendant ce temps, restera à faire le
+pied de grue sur le boulevard... Ah! ils vont me le payer!...
+
+Ce qui eût dû le consoler un peu, c’est qu’il n’était pas seul à croquer
+le marmot.
+
+Devant le restaurant, une douzaine de fiacres stationnaient, dont les
+cochers dormaient, en attendant que leur patron le hasard leur envoyât
+quelqu’une de ces excellentes pratiques avinées, qui refusent de payer
+la course plus de quinze sous, mais qui donnent un louis de pourboire.
+
+Tous ces fiacres, d’ailleurs, appartenant à l’étrange catégorie des
+«fiacres de nuit,» véhicules de rebut, délabrés et sinistres, traînés
+par des chevaux expirants, qu’on dirait volés à l’équarisseur, et qui
+gardent, des ivrognes et des joueurs qu’ils charrient chaque nuit, comme
+une odeur de débauche et de mauvais lieu...
+
+Mais Chupin se souciait bien, vraiment, de ces voitures, de leurs
+maigres rosses et de leurs cochers.
+
+A sa colère succédait la résignation du philosophe qui accepte de bonne
+grâce ce qu’il ne peut empêcher. La nuit devenant fraîche, il avait
+relevé le collet de sa redingote, et mélancoliquement il arpentait le
+trottoir...
+
+Il avait bien fait une centaine de tours, repassant les événements de la
+journée, quand une idée jaillit de sa cervelle qui le cloua net sur
+place.
+
+Il revoyait l’attitude de M. Wilkie et du vicomte de Coralth pendant
+toute la soirée, et quantité de circonstances qui séparément lui avaient
+échappé, se représentant en un faisceau, de singuliers soupçons lui
+venaient.
+
+M. Wilkie, petit à petit, s’était grisé, M. de Coralth, au contraire, de
+plus en plus était devenu froid et réservé.
+
+M. de Coralth avait paru combattre toutes les idées de M. Wilkie, mais
+il les avait, en définitive, acceptées toutes, de sorte que les
+objections avaient produit l’effet d’autant de stimulants.
+
+Que conclure de là, sinon que M. de Coralth avait quelque mystérieux
+intérêt à troubler l’intelligence de M. Wilkie afin de s’en rendre
+maître?
+
+Cette conclusion fut celle de Chupin.
+
+--Oh! oh!... murmura-t-il, ce beau gars travaillerait-il aussi dans les
+successions?... Connaîtrait-il Mme Lia d’Argelès?... Saurait-il qu’il
+y a quelque part un héritage à recueillir?... On me dirait qu’il veut
+cuire son pain dans notre four que je ne serais pas bien surpris... Mais
+c’est le père Fortunat qui ne rirait guère!... Ah! mais non!... il ne
+rirait même pas du tout...
+
+Planté sur ses jambes devant le restaurant, il réfléchissait, le nez en
+l’air, quand une des fenêtres de l’entresol s’ouvrit bruyamment, et deux
+hommes parurent dans le cadre de lumière, qui luttaient amicalement:
+l’un s’efforçait de saisir quelque chose que l’autre tenait à la main et
+ne voulait pas lâcher.
+
+Un de ces deux hommes était M. Wilkie, Chupin le reconnut parfaitement.
+
+--Allons bon! dit-il, voilà le commencement de la fin.
+
+Juste comme il disait cela, le chapeau de M. Wilkie tomba sur le rebord
+de la fenêtre, glissa sur la corniche et fut lancé sur le trottoir...
+
+Machinalement, Chupin le ramassa, et il le tournait et le retournait
+entre ses mains, lorsque M. Wilkie, se penchant à la fenêtre, cria d’une
+voix avinée:
+
+--Holà!... eh!... Qui est-ce qui a trouvé mon chapeau?... Récompense
+honnête... un verre de champagne et un londrès, à qui me le rapportera,
+cabinet Nº 6.
+
+Chupin hésita...
+
+Monter, c’était risquer de compromettre le succès de sa mission... D’un
+autre côté, la curiosité l’émoustillait, et il n’eût pas été fâché de
+voir de ses yeux comment s’amusaient ces jeunes messieurs... Puis,
+c’était une occasion d’examiner de très-près ce joli vicomte qu’il
+était positivement sûr d’avoir déjà rencontré sur son chemin sans
+pouvoir se rappeler où ni comment.
+
+Cependant, M. Wilkie, de sa fenêtre, l’avait aperçu.
+
+--Arrivez donc, farceur!... lui cria-t-il, vous n’avez donc pas soif!
+
+L’idée du vicomte décida Chupin. Il entra, gravit lentement le roide
+escalier, et il arrivait au palier de l’entresol, quand un monsieur en
+habit noir, bien rasé, assez gras, blond et très-pâle, lui barra le
+passage et rudement lui demanda:
+
+--Qu’est-ce que vous voulez?
+
+--M’sieu, c’est un chapeau qui est tombé d’une fenêtre de chez vous, et
+alors...
+
+--C’est bien, donnez!... dit le monsieur en habit noir, habitué à voir
+passer bien des choses par ses fenêtres.
+
+Mais Chupin n’entendait pas de cette oreille, et il entamait une
+explication quand un rideau près de lui se souleva, et M. Wilkie parut,
+criant:
+
+--Philippe!... hé!... Philippe!... qu’on me serve l’homme qui a ramassé
+mon chapeau!
+
+--Ah! fit Chupin, vous voyez bien, m’sieu, qu’on me demande...
+
+--C’est exact, prononça Philippe, allez...
+
+Et, soulevant la portière du corridor, il poussa Chupin dans le cabinet
+Nº 6.
+
+C’était une petite pièce carrée, basse de plafond, où régnait une
+température de fournaise, où la lumière du gaz éclatait crue, terrible,
+aveuglante...
+
+Le souper touchait à sa fin, mais on n’avait pas encore desservi, et
+les assiettes toutes pleines de mets déchiquetés, gâtés, gâchés,
+trahissaient la satiété...
+
+Du reste, à l’exception de M. Wilkie, tous les convives étaient plus
+froids que marbre et paraissaient s’ennuyer prodigieusement... Dans un
+coin, la tête appuyée contre le piano, une des demoiselles à cheveux
+jaunes dormait.
+
+Assis près de la fenêtre, plus flegmatique encore que les autres, M. le
+vicomte de Coralth fumait les coudes sur la table.
+
+--Voici donc mon chapeau!... exclama M. Wilkie, dès que parut Chupin...
+Reste à payer la récompense promise.
+
+Et aussitôt il se pendit à la sonnette, en criant à pleins poumons:
+
+--Henri!... sommelier... un verre blanc et du champagne de la veuve!...
+
+Plusieurs bouteilles étaient encore presque pleines, on le lui fit
+remarquer, mais il haussa les épaules.
+
+--Vous me prenez sans doute pour un autre!... déclara-t-il. On ne boit
+pas du vin éventé, quand on a en perspective un héritage comme celui qui
+va me tomber du ciel...
+
+--Wilkie!... interrompit vivement M. de Coralth. Wilkie!...
+
+Mais il était trop tard, Chupin avait entendu et compris.
+
+Ses hypothèses devenaient certitude. M. Wilkie savait ses droits à une
+succession, donc M. Fortunat avait été prévenu par le vicomte; donc M.
+Fortunat en serait pour ses frais.
+
+--Pas de chance, le patron, pensa-t-il... Quel coup, après l’affaire de
+Valorsay!... Il est capable d’en avoir la jaunisse!...
+
+Pour un garçon de son âge, Chupin était remarquablement maître de ses
+impressions, mais la révélation avait été si soudaine, qu’il n’avait pu
+dissimuler un tressaillement, et que même il pâlit un peu.
+
+Cela, M. de Coralth le vit, et bien qu’il fût fort éloigné de se
+supposer deviné, sa colère qu’il avait contenue éclata.
+
+Il se leva brusquement, prit une bouteille, et remplissant un verre au
+hasard:
+
+--Allons, avale-moi ça, dit-il à Chupin, dépêche-toi, et défile!...
+
+Très-positivement, depuis sa conversion, Victor Chupin était devenu
+ombrageux et délicat...
+
+Chez lui, cependant, susceptibilités ni répugnances n’allaient jusqu’à
+ce point de le mettre hors de lui, pour cela seulement qu’on lui disait:
+Toi, ou qu’on lui offrait de trinquer avec le premier verre venu...
+
+Mais M. de Coralth lui inspirait une de ces aversions qui ne
+s’expliquent ni ne se raisonnent, et qui saisissent pour éclater la
+première occasion.
+
+--Hé! dis donc, toi, fit-il brutalement, est-ce que nous avons bu du
+Champagne ensemble, que tu me tutoies comme cela?
+
+Ce n’était, à bien prendre, qu’une boutade grossière; néanmoins, le
+vicomte parut piqué jusqu’au vif.
+
+--Vous entendez, Wilkie, prononça-t-il. Que ceci vous apprenne que le
+beau temps de lord Seymour, votre compatriote, est passé! Elle est
+éteinte la race aimable des gens du peuple qui rendaient
+respectueusement les coups de poing dont les honoraient les
+gentilshommes après boire... Voilà où conduit, mon cher, la déplorable
+manie que vous avez de vous encanailler et de payer du vin à tous les
+voyous qui passent...
+
+Les cheveux plats de Chupin se hérissaient de colère.
+
+--De quoi!... de quoi!... exclama-t-il. Je vais t’apprendre ce que c’est
+qu’un voyou, méchant crevé!...
+
+Son geste, son attitude, ses yeux, avaient une telle expression de défi
+et de menace, que deux des convives effrayés se levèrent et lui prirent
+les bras.
+
+--Allons, retirez-vous, disaient-ils.
+
+Mais lui, se débattant:
+
+--Me retirer!... répondit-il... jamais de la vie!... On m’appelle voyou,
+et je mettrais ça tranquillement dans ma poche avec mon mouchoir par
+dessus!... Vous ne le voudriez pas! D’abord je demande des excuses...
+
+C’était exiger un peu trop du vicomte de Coralth.
+
+--Laissez donc ce mauvais drôle, prononça-t-il avec son flegme affecté,
+et sonnez les garçons, qui le flanqueront à la porte.
+
+Point n’était besoin de cette insulte nouvelle pour jeter décidément
+Chupin hors de ses gonds.
+
+--A la porte!... s’écria-t-il. Oh! là, là!... Où est-il, celui qui m’y
+mettra?... Qu’il vienne!... A qui le caleçon?...
+
+D’un brusque mouvement, il s’était dégagé, et il s’était campé à la
+façon des professeurs de savate, le buste en arrière, tout le poids du
+corps portant sur le jarret gauche, les bras repliés à hauteur de sa
+poitrine, pour l’attaque et la parade.
+
+--Voyons... voyons, insistèrent les jeunes gens, sortez...
+
+--Oui, je veux bien, mais que votre ami sorte aussi... Est-il un
+homme?... Alors, qu’il vienne, on s’expliquera dans la rue...
+
+Et s’apercevant qu’on cherchait à le saisir de nouveau:
+
+--Bas les pattes!... grogna-t-il, ou je cogne... Ah!... c’est comme
+ça... Il ne fallait pas m’inviter... Ce n’est pas ma partie de donner de
+l’agrément aux sociétés qui ont trop dîné... Tiens!... pourquoi donc
+vous laisserai-je vous ficher de moi?... Je n’ai pas de rentes et vous
+en avez, je travaille et vous nocez, c’est vrai... Mais ce ne sont pas
+des raisons... Et puis, laissez faire... Les gueux du matin sont
+quelquefois les riches du soir... A chacun son tour, n’est-ce pas?...
+J’ai l’idée que j’aurai de l’argent quand vous aurez mangé le vôtre...
+Alors on rira... et comme je suis bon garçon, je vous jetterai mes
+cigares à moitié...
+
+M. Wilkie paraissait ravi... En lui, il y avait quelque parcelle de ce
+grain de folie qui inspire les excentricités anglaises.
+
+Il s’était hissé sur le piano, s’y était assis, les pieds sur le
+clavier, et de là, comme du haut d’un tribunal, il écoutait, jugeait et
+applaudissait, prenant tour à tour parti pour Chupin ou pour le vicomte,
+et criant alternativement:
+
+--Bravo, le gamin!... ou: touché, Coralth!...
+
+Cela devait achever le vicomte.
+
+--Je vois bien, prononça-t-il, que sans les sergents de ville nous n’en
+finirons pas.
+
+--Les sergents?... hurla Chupin. Ah! ça ne serait pas à faire,
+méchant...
+
+Il s’arrêta court, la voix expirant dans son gosier, et il demeura
+béant, interdit, le geste interrompu, la pupille dilatée par la
+surprise...
+
+Un jeu de physionomie de M. de Coralth avait été pour lui un trait de
+lumière.
+
+Et il venait de se rappeler soudainement, et alors qu’il ne cherchait
+plus, où, quand et en quelles circonstances il avait connu le vicomte.
+Il se souvenait maintenant du nom qu’il portait, lorsqu’il l’avait
+rencontré.
+
+--Oh! bégaya-t-il sur trois tons différents, oh! oh!
+
+Mais cette découverte eut pour effet sinon de calmer sa colère, au moins
+de lui rendre comme par magie son sang-froid.
+
+Et c’est avec l’affreux accent gouailleur des purs faubouriens qu’il
+reprit, s’adressant à M. de Coralth:
+
+--Faut pas vous fâcher, bourgeois, tout ce que j’ai dit, c’était
+histoire de rire... Je fais ma tête, comme ça, mais je sais bien
+qu’entre un pauvre diable comme moi et un vicomte comme vous, il y a
+plus d’une marche d’escalier... Je n’ai pas le sou, voyez-vous, et c’est
+ce qui m’enrage... Je ne suis pas trop mal de ma personne, heureusement,
+et j’espère toujours que la fille de quelque banquier tombera amoureuse
+de moi et m’épousera... C’est ça qui serait de la chance!... Pour lors,
+il ne me resterait plus qu’à essayer de me faire passer pour l’enfant
+perdu de quelque grand personnage, d’un duc, par exemple... et si le
+vrai fils existait, s’il me gênait, dame!... je l’assassinerais un peu
+pour prendre sa place...
+
+Ni M. Wilkie ni ses amis ne comprenaient un mot à ce bavardage de
+Chupin, et les deux demoiselles à cheveux jaunes fixaient sur lui leurs
+gros yeux stupides.
+
+Il était clair cependant que chacune de ces paroles avait une
+signification pour M. de Coralth, et même une signification terrible.
+
+Exercé depuis longtemps à commander à sa physionomie, il restait
+impassible en apparence et même souriant, mais un observateur eût lu
+l’angoisse dans ses yeux, et il blêmissait visiblement...
+
+A la fin, n’y tenant plus, il prit dans son portefeuille un billet de
+cent francs, le roula entre ses mains, et le lança à Chupin en disant:
+
+--C’est fort joli, mon garçon, tout ce que tu nous contes là, mais en
+voici assez, paye-toi et laisse-nous...
+
+Malheureusement la boule de papier atteignit Chupin en plein visage...
+
+Il poussa un cri rauque, et à la façon dont il saisit et brandit une
+bouteille, on put croire que M. de Coralth allait avoir la tête brisée.
+
+Non, cependant... Grâce à un effort héroïque de volonté, Chupin maîtrisa
+ce mouvement de rage folle, et il reposa la bouteille en disant aux deux
+demoiselles qui s’étaient mises à pousser des cris de paon:
+
+--Taisez-vous donc, vous autres, ne voyez-vous pas que je plaisante!...
+
+Mais les convives et M. Wilkie lui-même, avaient trouvé la plaisanterie
+un peu forte et même dangereuse.
+
+Ils se levaient très-décidés, cela se voyait, à jeter Chupin dehors, il
+les arrêta du geste.
+
+--Ne vous dérangez pas, fit-il, ce n’est pas la peine, je file...
+Laissez-moi seulement chercher le billet de banque que monsieur, là-bas,
+m’a jeté...
+
+--C’est trop juste, approuva M. Wilkie, cherchez...
+
+Il se baissa, non sans peine, et le trouva presque sous le piano.
+
+--Maintenant, dit-il encore, je voudrais bien un cigare.
+
+On lui tendit une assiette où il y en avait une vingtaine, et gravement
+il en choisit un, dont il coupa le bout avec un couteau avant de le
+mettre à la bouche.
+
+Les autres, d’un air ébahi, le regardaient faire, ne comprenant rien à
+ce calme ironique succédant à une violence si grande...
+
+Alors, lui, Victor Chupin, qui n’avait plus, ce me semble, qu’un but,
+devenir riche, lui qui aimait l’argent d’une passion sans égale, qui
+avait étouffé en son âme toutes les autres passions, lui qui pour cinq
+francs travaillait quelquefois deux jours, lui qui ne dédaignait pas de
+réclamer cinq sous quand il allait chercher une voiture à une remise...
+
+Lui, Chupin, il tortilla le billet de banque, l’enflamma au gaz, et s’en
+servit comme du premier chiffon venu pour allumer son cigare.
+
+--Ah!... il est toqué!... murmurèrent les deux dames à cheveux jaunes,
+d’un air navré.
+
+Mais M. Wilkie fut enthousiasmé.
+
+--Très-chic!... déclara-t-il. Épatant de chic!...
+
+Chupin ne daigna seulement pas tourner la tête.
+
+Il entr’ouvrit la porte, et, debout sur le seuil, il salua le vicomte de
+Coralth d’un geste ironique:
+
+--Jusqu’au revoir, M. Paul, prononça-t-il... Et bien le bonjour à Mme
+Paul de ma part...
+
+Moins stupéfaits, les convives eussent remarqué le prodigieux effet de
+ce nom sur leur brillant ami...
+
+Il devint livide et vacilla sur sa chaise... Puis tout à coup, il se
+dressa, comme s’il eût voulu s’élancer après celui qui venait de
+l’écraser de ce nom de Paul...
+
+Tentative inutile!... Chupin était déjà sur le boulevard.
+
+Le jour commençait à venir, la silhouette des toitures se découpait en
+noir sur le fond livide du ciel, et les trottoirs, à perte de vue,
+s’étalaient, blanchâtres comme après une tombée de neige.
+
+Paris bâillait, pour ainsi dire, avant de s’éveiller, les mitrons
+causaient sur la porte des boulangers, et les garçons des marchands de
+vin, en bras de chemise, et les yeux bouffis de sommeil, enlevaient
+lentement les volets des boutiques.
+
+Dans le lointain, pareille à un nuage, montait la poussière des
+boulevards, soulevée par les balayeurs; des chiffonniers, comme des
+ombres en peine, erraient, piquant leur butin parmi les immondices...
+les bruyantes voitures des laitiers passaient au galop, et les ouvriers
+matineux se rendaient à leur chantier, tenant à la main un gros morceau
+de pain où ils mordaient à même...
+
+Glaciale était la bise qui se lève avec l’aube, mais Chupin avait si peu
+froid qu’il alla s’asseoir, de l’autre côté de la chaussée, sur un banc
+d’où il pouvait, sans être vu, surveiller l’entrée du restaurant.
+
+Il venait d’être secoué par une de ces émotions qui bouleversent l’être
+jusqu’en ses plus intimes profondeurs, et rendent insensible aux
+circonstances extérieures quelles qu’elles soient.
+
+Sous les dehors brillants de ce soi-disant vicomte de Coralth, Chupin
+avait reconnu l’homme qu’il haïssait le plus au monde, ou plutôt le seul
+qu’il hait; car il n’avait point l’âme méchante.
+
+Impressionnable à l’excès, comme un véritable enfant des faubourgs qu’il
+était, il avait l’étrange mobilité de sensations du Parisien... si la
+moindre des choses allumait sa colère, il suffisait d’un rien pour
+l’éteindre, et il était incapable de rancunes durables... Mais ce beau
+vicomte!...
+
+--Dieu!... que je lui en veux, à ce gars-là, répétait-il, les dents
+serrées de rage; Dieu que je le haïs...
+
+C’est qu’une fois en sa vie, ainsi qu’il l’avait avoué à M. Fortunat,
+Chupin s’était rendu coupable d’une lâche et abominable action, qui
+avait failli coûter la vie à un homme.
+
+Et le crime, s’il eût réussi, eût profité à ce jeune homme qui,
+maintenant, cachait les turpitudes de son passé sous le nom sonore de
+Coralth.
+
+Comment, après cela, Chupin ne l’avait-il pas remis du premier coup
+d’œil?...
+
+C’est que Chupin avait travaillé pour ce vicomte de fantaisie, sans pour
+ainsi dire le connaître, conseillé et poussé par des misérables qui
+exploitaient ses vices précoces... C’est à peine si, en ce temps-là, il
+l’avait entrevu deux ou trois fois, et jamais il ne lui avait parlé...
+
+Plus tard, seulement,--trop tard--il avait appris de quelle ignoble
+intrigue il avait été l’instrument...
+
+Et revenu à des sentiments honnêtes, sincèrement repentant, il
+abhorrait Coralth, cause du crime...
+
+Et ce n’est pas tout:
+
+Coralth, dans ce cabinet particulier, s’était dressé devant lui,
+effrayant et implacable, comme le remords...
+
+Il avait éveillé dans les profondeurs de sa conscience une voix
+menaçante qui lui avait crié:
+
+--Que fais-tu en ce moment?... Te voici encore espionnant pour le compte
+d’un homme dont tu te défies et dont tu ignores les véritables
+desseins... C’est ainsi que tu as commencé autrefois... As-tu oublié
+jusqu’où cela t’a conduit? N’est-ce donc pas assez du sang qu’une fois
+déjà tu as eu sur les mains!... C’est folie que de prétendre rester
+honnête en faisant le métier des coquins!
+
+C’est cette voix qui avait donné à Chupin le courage d’allumer un cigare
+à la flamme d’un billet de cent francs.
+
+Et cette voix le torturait encore, pendant que sur son banc il essayait
+de se résumer la situation.
+
+Eu somme, où en était-il?
+
+Avec un rare bonheur, il avait retrouvé le fils que dissimulait à tous
+et dont se cachait Mme Lia d’Argelès... Mais ce garçon, contre toute
+prévision, savait déjà qu’un héritage venait de lui échoir...
+
+Ce que s’était proposé de faire M. Fortunat, M. de Coralth, aussi bien
+renseigné que lui, l’avait très-probablement déjà fait.
+
+Dès lors, c’était une partie perdue, s’obstiner devenait inutile.
+
+C’était bien cela, et tout eût été dit, s’il ne fût advenu que Chupin
+connaissait l’inavouable passé du vicomte de Coralth.
+
+Cette circonstance changeait tout, car elle lui permettait de peser sur
+les événements d’une façon décisive.
+
+Armé du secret qu’il possédait, il pouvait, en intervenant à propos,
+donner la victoire à M. Fortunat et forcer M. de Coralth à capituler.
+
+Oui, il le pouvait d’autant mieux que Coralth, il en était sûr, ne
+l’avait pas reconnu, et ignorait peut-être jusqu’à son existence. Il
+s’était laissé emporter par un mouvement de colère qu’il regrettait, il
+s’était attribué ironiquement l’histoire de son ennemi, mais cela ne
+tirait pas à conséquence.
+
+Donc, rien ne l’arrêtait; et il se trouvait qu’en prêtant son concours à
+M. Fortunat, il ferait d’une pierre deux coups.
+
+Il se vengerait de Coralth, et il assurerait au dénicheur d’héritages,
+son patron, un bénéfice dont certainement il lui reviendrait quelque
+chose.
+
+Et cependant, non! L’idée de tirer de cette affaire un profit quelconque
+lui inspira un invincible sentiment de dégoût, sublime victoire de
+l’honneur dans une âme si naturellement cupide.
+
+Il lui parut que l’argent provenant d’une pareille entreprise lui
+salirait les doigts; car il devait y avoir quelque vilenie sous ces
+manœuvres, quelque grosse perfidie, il n’en doutait plus maintenant
+que Coralth s’y trouvait mêlé.
+
+--Je servirai le patron pour rien, décida-t-il... Quand on est vengé on
+est payé!
+
+Chupin décidait cela, parce qu’il ne concevait pas de parti meilleur.
+
+Maître des événements, il eût agi tout autrement.
+
+Il eût purement et simplement supprimé cet héritage dont il ne trouvait
+pas que M. Wilkie fût digne...
+
+--Le diable sait ce qu’il en fera, pensait-il... Bien sûr il le mangera
+comme mon père a mangé la fortune qu’on lui avait donnée... Il n’y a que
+les gredins pour avoir de la chance!...
+
+L’effort de sa méditation ne l’empêchait pas de surveiller fort
+attentivement l’entrée de la maison Brébant, car il était de la plus
+haute importance que M. Wilkie ne lui échappât pas...
+
+Il faisait grand jour et le restaurant se vidait...
+
+Paris s’éveillant et se levant, les aimables viveurs, qui avaient passé
+ce qu’on est convenu d’appeler une joyeuse nuit, se décidaient à
+regagner leur logis pour se coucher et dormir...
+
+Cela distrayait Chupin de les examiner à leur sortie.
+
+Il y en avait qui titubaient, ou qui, abêtis par la boisson, s’en
+allaient la tête basse, en rognonnant des phrases incohérentes...
+D’autres, tout aussi ivres, mais plus nerveux, très-animés encore,
+chantaient en se retirant, discutaient à pleine voix ou interpellaient
+les balayeurs... Les plus sobres, honteux d’être surpris par le jour, et
+rougissant d’eux-mêmes, se sauvaient à toutes jambes, rasant les
+maisons... Il y en eut un que les garçons durent porter jusqu’à une
+voiture, il ne tenait plus debout...
+
+Il n’y avait plus alors que cinq ou six voitures de nuit devant la
+porte, et les cochers se démenaient et criaient, faisant de leur mieux
+pour racoler quelque pratique avant de regagner leur remise...
+
+--Un bon quatre places!... hurlaient-ils. Un bon quatre places, Monsieur
+et Madame!
+
+Il fallait vraiment qu’il ne restât pas grand monde, que la caisse fût
+faite et que les fourneaux fussent éteints, car Chupin vit sortir et
+passer devant lui le Monsieur en habit noir qui lui avait barré le
+passage, et que M. Wilkie avait appelé Philippe.
+
+Il marchait d’un bon pas, bien enveloppé dans son paletot, et malgré
+cela il frissonnait, blême et triste comme un homme condamné à dormir le
+jour et à rester debout la nuit, véritable martyr du plaisir des autres,
+qui pourrait dire ce qu’il y a de bêtise et de folie au fond des
+bouteilles, et qui sait au juste ce qu’il y a de bâillements sous le
+verbe «s’amuser.»
+
+--Ah çà! pensait Chupin inquiet, M. Wilkie et ses amis auraient-ils
+filé?...
+
+Mais précisément ils parurent, et, durant un moment, ils causèrent en
+cercle sur le trottoir.
+
+L’éclat du jour faisait clignoter leurs yeux rougis, leurs lèvres
+pendaient, et le froid marbrait de taches bleues leurs joues
+blafardes... Quant aux demoiselles à cheveux jaunes, toutes les
+peintures de leur visage s’étant quelque peu confondues et mêlées, elles
+apparaissaient telles qu’elles étaient véritablement, hideuses.
+
+Elles montèrent dans le seul fiacre qui restait, le plus délabré de
+tous, dont le cocher eut bien du mal à mettre sa misérable rosse en
+mouvement, et les hommes s’éloignèrent à pied.
+
+--Allons, se dit Chupin, en route!...
+
+Bien des gens eussent été contrariés et même humiliés d’avoir à longer
+les boulevards, à cette heure matinale, dans une tenue dont l’élégance
+débraillée trahissait une nuit passée au cabaret.
+
+M. Wilkie, au contraire, et ses amis,--à l’exception du vicomte de
+Coralth, visiblement gêné,--devaient être fiers et enchantés
+d’eux-mêmes. Cela se devinait, rien qu’à la façon dont ils accueillaient
+les regards des passants.
+
+Ils s’estimaient «pleins de chic,» ils produisaient un effet quelconque,
+ils «épataient le monde...» Que souhaiter de plus?...
+
+Ce qui est positif, c’est qu’ils agaçaient terriblement Chupin, lequel
+les suivait, mais de l’autre côté de la chaussée et à une assez grande
+distance, car maintenant qu’il s’était montré, il avait à craindre
+d’être reconnu.
+
+--Méchants crevés, grommelait-il, on les saignerait à blanc qu’on ne
+tirerait pas d’eux six une chopine de sang d’homme!... S’ils étaient
+saoûls, seulement!... Mais plus souvent!... ça leur aurait abîmé
+l’estomac de boire!... Ah! s’ils savaient ce qu’ils me font mal!...
+
+Du moins, n’eut-il pas très-longtemps à s’impatienter.
+
+A la rue Drouot, deux de ces messieurs quittèrent le groupe et deux
+autres s’en allèrent par la rue Le Pelletier.
+
+M. Wilkie et le vicomte de Coralth restaient seuls à suivre le
+boulevard. Ils se prirent le bras, et c’est avec une certaine animation
+qu’ils s’entretinrent jusqu’à la rue du Helder, où finalement ils se
+séparèrent après force poignées de main.
+
+Que s’étaient-ils dit en se quittant, quelles conventions avaient-ils
+arrêtées?... Chupin eût de bon cœur sorti cent sous de sa poche pour
+le savoir.
+
+Il eût donné bien davantage à qui lui eût enseigné un moyen de se
+dédoubler; le moyen de «filer» le vicomte de Coralth, qui se dirigeait
+vers la Madeleine, sans cesser pour cela d’épier et d’accompagner
+l’autre.
+
+Mais nous ne sommes plus au temps des miracles. L’employé de M. Isidore
+Fortunat soupira et, s’attachant aux pas de Wilkie, il ne tarda pas à le
+voir entrer au Nº 48 de la rue du Helder.
+
+Le concierge, qui était devant la porte, fort occupé à nettoyer les
+cuivres de la sonnette, le salua. Il n’y avait pas à en douter, c’était
+bien chez lui que rentrait M. Wilkie.
+
+--Enfin!... grommela Chupin, le voilà garé des voitures... Je savais
+bien qu’il logeait dans cette maison!... Je l’avais deviné rien qu’à la
+façon dont Mme Lia d’Argelès regardait les fenêtres hier soir...
+Pauvre femme!... Ah!... son fils est un joli cadet!...
+
+Cette pensée de pitié devait être l’occasion d’un retour sur soi.
+
+--Gueux de sort!... s’écria-t-il, en s’administrant sur le front un
+maître coup de poing, j’oubliais ma bonne femme de mère!
+
+Et, comme toute la besogne était terminée, qu’il n’y avait plus rien à
+apprendre, il partit au galop, coupant au plus court pour gagner le
+faubourg Saint-Denis.
+
+--Pauvre m’man, se disait-il, tout en jouant prodigieusement des jambes,
+sûr elle n’aura pas été à la noce cette nuit... Canaille d’enfant!... je
+lui aurai fait pleurer toutes les larmes de son corps.
+
+Il disait vrai. La malheureuse mère avait passé la nuit dans des transes
+mortelles, comptant les heures, tressaillant à chaque claquement de la
+porte, annonçant la rentrée d’un locataire...
+
+Et à mesure que marchaient les aiguilles de la pendule, son cœur se
+serrait, et ses conjectures devenaient sinistres...
+
+Pour que son fils l’abandonnât ainsi à ses inquiétudes, il fallait,
+pensait-elle, qu’il eût été victime d’un accident, ou qu’il eût retrouvé
+quelqu’un de ses détestables amis d’autrefois, de ceux qui l’avaient
+poussé jusqu’à l’abîme...
+
+Peut-être était-ce son père qu’il avait rencontré, Polyte Chupin, cet
+homme qu’elle aimait toujours, l’infortunée, parce que, malgré tout,
+c’était son homme... mais qu’elle jugeait et qu’elle savait capable de
+tout...
+
+Et de tous ces malheurs, c’était encore un accident, même mortel,
+qu’elle redoutait le moins...
+
+L’honneur, dans l’âme héroïque de cette femme du peuple, parlait plus
+haut encore que l’instinct impérieux de la maternité, et elle eût mieux
+aimé retrouver son fils sur les dalles de la Morgue que sur les bancs de
+la Cour d’assises...
+
+Ses pauvres yeux n’avaient plus de larmes, lorsqu’enfin elle reconnut
+tout au bout du corridor le pas familier de son Victor.
+
+Précipitamment elle ouvrit la porte, et dès qu’elle le sentit près
+d’elle, car elle ne pouvait le voir:
+
+--Où as-tu passé la nuit? demanda-t-elle... D’où viens-tu!... Que
+t’est-il arrivé?...
+
+Pour toute réponse, il lui sauta au cou, suivant en cela l’impulsion de
+son cœur, et aussi le conseil de son expérience, qui lui disait que
+c’était là, certainement, la meilleure raison qu’il pût donner.
+
+Cela ne l’empêcha pas d’essayer ensuite de se justifier, et il y
+parvint, se gardant toutefois de confesser la vérité, redoutant le blâme
+de sa mère, sachant bien qu’elle serait moins accommodante que sa propre
+conscience.
+
+--Je te crois, mon fils, prononça gravement la digne femme, tu ne
+voudrais pas me tromper, n’est-ce pas?...
+
+Et cette malheureuse qui avait été la compagne d’un ivrogne, ajouta:
+
+--Ce qui m’a rassurée, quand tu m’as embrassée, ce qui est sûr, c’est
+que tu n’as pas bu...
+
+Chupin ne souffla mot: cette confiance le gênait extraordinairement.
+
+--Que je sois pendu, pensa-t-il, si jamais je fais quelque chose que je
+ne puisse pas lui avouer, à cette pauvre bonne femme!...
+
+Mais il n’avait pas le temps de s’abandonner à son attendrissement.
+
+Il était trop engagé, pensait-il, pour reculer, et il importait qu’il
+rendît compte, le plus tôt possible, de ses démarches... Puis, sa haine
+contre le vicomte de Coralth l’aiguillonnait...
+
+Il se dépêcha donc de manger un morceau, car il était exténué de besoin,
+et il ressortit, en promettant bien de rentrer dîner.
+
+S’il se hâtait tant, c’est que c’était dimanche, c’est que M. Fortunat
+passait presque tous ses dimanches à la campagne, et qu’il craignait de
+ne pas le rencontrer.
+
+Et tout en courant vers la place de la Bourse, il arrangeait dans sa
+tête l’histoire qu’il raconterait, pénétré de cette maxime populaire que
+«toute vérité n’est pas toujours bonne à dire.»
+
+Devait-il rapporter la scène du restaurant, nommer Coralth, dire qu’il
+n’y avait plus rien à apprendre à M. Wilkie?... Après mûres réflexions,
+il décida que non; cela pouvait décider M. Fortunat à renoncer à
+l’affaire. Mieux valait le laisser courir à une déconvenue, lui tout
+révéler ensuite, et profiter de sa colère pour en faire un instrument de
+vengeance...
+
+Ce dimanche-là, justement, M. Fortunat avait arrêté qu’il n’irait pas à
+la campagne.
+
+Il avait dormi la grasse matinée, et il était encore en robe de chambre
+lorsque Chupin parut... Il eut un cri de joie à sa vue, devinant bien
+que s’il lui arrivait sitôt, c’est qu’il apportait d’heureuses
+nouvelles.
+
+--Vous avez réussi?... lui cria-t-il.
+
+--Oui, m’sieu.
+
+--Vous avez déniché le fils de la d’Argelès?
+
+--Je le tiens!...
+
+--Ah!... je disais bien que vous êtes un garçon d’esprit... Vite,
+contez-moi tout cela... C’est-à-dire, non, faisons mieux, attendez!...
+
+Il sonna, et Mme Dodelin, sa gouvernante, étant accourue:
+
+--Ajoutez un couvert, commanda-t-il, M. Chupin déjeune avec moi... et
+servez... Cela vous convient, n’est-ce pas, Victor? Il est dix heures,
+j’ai faim... nous causerons mieux en buvant une bouteille de vin blanc.
+
+C’était une faveur immense et qui donna à Chupin l’exacte mesure du
+service qu’il avait rendu. Il n’en fut pas enorgueilli, cependant, mais
+il regretta d’avoir mangé avant de venir.
+
+Cette faveur, M. Fortunat ne la regretta pas, une fois à table, et même
+il oubliait son appétit, en écoutant le récit de son employé.
+
+--Très-bien!... interrompait-il à tout moment... parfait!... On n’est
+pas plus adroit!... Je n’aurais pas mieux fait!... Vous serez content de
+moi, Victor, si l’affaire réussit!...
+
+Et sa satisfaction débordant en un monologue présomptueux:
+
+--Et pourquoi ne réussirait-elle pas?... poursuivait-il. En fut-il
+jamais une si simple et si belle!... Je puis tout exiger: cent, deux
+cent, trois cent mille francs... Ah! le comte de Chalusse a bien fait de
+mourir... Du coup, je pardonne à Valorsay... Qu’il garde mes quarante
+mille francs, je les lui donne... Qu’il épouse Mlle Marguerite, je
+lui souhaite beaucoup d’enfants... Et que la dame d’Argelès soit bénie!
+
+Il voyait si bien sa fortune faite que, dès midi, n’y tenant plus, il
+monta en fiacre avec Chupin pour se rendre chez M. Wilkie, déclarant
+qu’au besoin il saurait bien l’éveiller.
+
+Arrivé rue du Helder, il recommanda une fois encore à son employé de
+l’attendre dans la voiture, et pénétrant dans la maison, il demanda:
+
+--M. Wilkie?...
+
+--Au second, répondit le concierge, la porte à droite.
+
+Le chasseur d’héritages monta lentement.
+
+Il sentait l’absolue nécessité de se remettre, de reprendre son
+inébranlable aplomb, et c’est seulement quand il se fut composé une
+figure de circonstance qu’il sonna.
+
+Un petit domestique, souffre-douleur de M. Wilkie, et qui se vengeait en
+le volant outrageusement, vint ouvrir et commença par déclarer que son
+maître était absent...
+
+Mais M. Fortunat s’entendait à forcer les consignes. Il manœuvra si
+bien que le jeune garçon embarrassé finit par le faire entrer dans un
+petit salon, en lui disant:
+
+--Alors, asseyez-vous, je vais prévenir Monsieur.
+
+--Allez, dit le dénicheur d’héritages.
+
+Seulement, au lieu de s’asseoir, il se mit à examiner la pièce où il se
+trouvait, et aussi, par une porte entrebâillée, une pièce voisine. Il
+avait cette opinion qu’un logis reflète le caractère de qui l’habite,
+aussi sûrement qu’une coquille indique la forme de l’animal qui y vit.
+
+M. Wilkie était confortablement logé, mais son appartement était orné
+avec une profusion prétentieuse et d’un goût plus que douteux.
+
+Il s’y voyait peu de livres, mais en revanche des cravaches, des fouets
+de toutes formes, des éperons, des fusils, des carniers et des
+cartouchières, enfin quantité de ces ustensiles ridicules dont un
+sportsman ne saurait se passer.
+
+Aux murs, point de tableaux. Des portraits de chevaux célèbres
+trahissaient immédiatement le gentleman propriétaire pour sa part d’un
+huitième de rosse qualifiée cheval de courses.
+
+Ayant vu, M. Fortunat sourit.
+
+--Mon gaillard, pensa-t-il, est un de ces petits messieurs qui veulent
+se moucher plus haut que le nez... Entre mes mains, il ne pèsera pas une
+once...
+
+Il s’arrêta; le petit domestique rentrait, qui lui dit:
+
+--Monsieur est dans la salle à manger, si monsieur veut passer...
+
+Le guetteur de successions passa et se trouva en face de M. Wilkie,
+lequel déjeunait d’une tasse de chocolat.
+
+Non-seulement il était levé, mais encore il était habillé de pied en cap
+pour sortir, et si mirifiquement, qu’on l’eût pris pour un homme
+d’écurie de bonne maison.
+
+Une couple d’heures de sommeil l’ayant tout à fait remis, il avait
+repris l’arrogance qui était le trait distinctif de son caractère, et le
+signe de sa prospérité.
+
+Voyant entrer un visiteur inconnu, il cligna de l’œil pour le toiser,
+et tout au plus poliment:
+
+--Que désirez-vous? demanda-t-il.
+
+--Monsieur, je viens pour une affaire...
+
+--Eh bien, le moment est mal choisi... On m’attend à Vincennes, pour les
+courses; j’ai un cheval engagé... Ainsi, vous comprenez...
+
+Intérieurement, M. Fortunat s’amusait de l’outrecuidance de M. Wilkie.
+
+--Mon gaillard, songeait-il, sera moins pressé quand il saura ce dont il
+retourne.
+
+Et tout haut il reprit:
+
+--La chose, monsieur, peut se dire en quatre mots...
+
+--Alors, allez-y!...
+
+Le dénicheur d’héritiers commença par fermer une porte laissée ouverte à
+dessein par le domestique, puis revenant tout près de M. Wilkie, et de
+l’air le plus mystérieux:
+
+--Que donneriez-vous bien, commença-t-il, à l’homme habile qui tout à
+coup vous mettrait en possession d’une fortune immense, d’un million, de
+deux millions, peut-être?...
+
+Il avait préparé son effet, il le croyait sûr, il s’attendait à voir M.
+Wilkie tomber à ses genoux.
+
+Et pas du tout; l’aimable gentleman ne sourcilla pas, et c’est du plus
+beau calme et la bouche à demi-pleine, qu’il dit:
+
+--Je sais le reste!... Vous venez, n’est-ce pas, cher monsieur, pour me
+vendre le secret d’une succession vacante en ce moment et qui
+m’appartient?... Eh bien! vous arrivez mauvais deuxième.
+
+Le plafond s’effondrant sur M. Fortunat, ne l’eût pas mis en si piteux
+état... Il demeura béant, stupide, écrasé, et ses yeux eurent une telle
+expression d’ahurissement, que l’autre éclata de rire.
+
+Pourtant il essaya de se débattre, mais en homme qui se noie, qui a bu
+plus d’une gorgée et qui coule...
+
+--Laissez-moi vous expliquer, balbutia-t-il, permettez-moi...
+
+--Oh!... inutile!... Je sais mes droits. J’ai traité, cher monsieur, ma
+parole est engagée et demain ou après-demain je signerai mes
+conventions...
+
+--Avec qui?...
+
+--Ah! permettez, c’est de la vie privée cela!...
+
+Il avait achevé son chocolat, il se versa un verre d’eau glacée, le but,
+s’essuya les lèvres et se levant de table:
+
+--Vous m’excuserez, cher monsieur, poursuivit-il, si je ne vous
+reconduis pas... Je vous l’ai dit, on m’attend à Vincennes, j’ai mille
+louis sur «Pompier de Nanterre,» mon cheval, et mes amis ont dix fois
+autant... Qui sait ce qui arriverait si je n’étais pas là au départ...
+
+Et aussitôt, sans plus faire attention à M. Fortunat que s’il n’eût pas
+existé:
+
+--Toby! s’écria-t-il, drôle! maraud! où es-tu?... Ma voiture est-elle en
+bas?... Allons, ma canne bien vite, mes gants, ma jumelle de courses!...
+Descends du champagne dans le coffre... N’oublie pas des allumettes!...
+Cours mettre ta livrée neuve... Dépêche-toi donc, animal, j’arriverai
+trop tard!...
+
+M. Fortunat sortit...
+
+L’effroyable colère qui succédait à la stupeur idiote, charriait avec
+une violence inouïe tout son sang à son cerveau... Il avait un nuage
+pourpre devant les yeux, ses oreilles tintaient, et à chaque pulsation
+son crâne était ébranlé comme par un coup de marteau...
+
+Ce fut si terrible qu’il eut peur.
+
+--Vais-je donc avoir une attaque d’apoplexie, pensa-t-il.
+
+Et, comme tout, autour de lui, tourbillonnait, comme les planchers
+semblaient se dérober sous ses pieds, il s’assit au beau milieu de
+l’escalier, attendant que ce dangereux vertige passât un peu,
+s’efforçant de s’arraisonner et appelant à son secours toute sa
+philosophie.
+
+Il fut bien cinq minutes avant de se risquer à descendre, et quand enfin
+il arriva dans la rue, ses traits étaient si décomposés que Chupin
+frémit.
+
+--Cristi!... murmura-t-il, le bourgeois a son compte.
+
+Vivement il avait sauté sur le trottoir; il aida M. Fortunat à
+s’installer dans le fiacre, et avant de monter lui-même:
+
+--Place de la Bourse, 27!... cria-t-il au cocher, qui fouetta son
+cheval.
+
+Véritablement, c’était pitié de voir quel désespoir remplaçait la
+confiance si joyeuse du chasseur d’héritages.
+
+--C’est la fin de tout, gémissait-il, je suis volé, dépouillé, ruiné...
+une affaire sûre... Ces malheurs n’arrivent qu’à moi... Un autre m’a
+devancé... un autre touchera la prime... Oh!... si je le connaissais, le
+misérable, si je le connaissais!...
+
+--Minute... interrompit Chupin, je le connais, moi, ce particulier...
+
+M. Fortunat tressauta.
+
+--Impossible! fit-il.
+
+--Pardon, excuse, m’sieu, c’est un mauvais gars qui se fait appeler le
+vicomte de Coralth...
+
+Ce fut un rugissement plutôt qu’un cri qui sortit de la gorge de M.
+Fortunat. A un homme de son expérience, il ne fallait qu’une lueur pour
+éclairer toute une situation.
+
+--Ah!... je comprends, s’écria-t-il, je vois!... Oui, tu as raison,
+Victor, c’est lui, Coralth, c’est l’âme damnée de Valorsay... Coralth
+est le traître ignoble et abject qui, sur l’ordre de Valorsay, a
+lâchement déshonoré l’homme qu’aimait Mlle Marguerite... C’est chez
+la d’Argelès qu’a eu lieu cette immonde scène de jeu... donc Coralth
+connaît cette créature, il sait ses secrets!... C’est lui qui m’a
+devancé.
+
+Il se recueillit une minute, puis d’un tout autre ton:
+
+--Je ne verrai jamais un sou des millions de Chalusse et mes 40,000
+francs sont flambés; mais, tonnerre du ciel!... je me donnerai de
+l’agrément pour mon argent... Ah!... Coralth et Valorsay s’entendent
+pour me ruiner!... Un moment!... Puisque c’est ainsi, je passe, moi, du
+côté de Mlle Marguerite et du malheureux dont on a perdu la vie...
+Ah! mes petits, vous ne connaissez pas encore Fortunat!... Maintenant
+que je passe aux innocents, nous verrons s’ils n’auront pas raison de
+vous et s’ils ne vous démasqueront pas... Je vais me mettre à faire du
+bien, puisque vous m’y forcez, et gratis encore!...
+
+Chupin était radieux c’était sa vengeance qui mitonnait.
+
+--Et moi, m’sieu, dit-il, je vous en apprendrai de drôles sur le
+Coralth... D’abord il est marié, le gredin, et sa femme doit tenir un
+bureau de tabac quelque part, dans les environs de la route
+d’Asnières... je vous la retrouverai, vous verrez...
+
+L’arrêt soudain de la voiture, arrivée à la place de la Bourse, lui
+coupa la parole. M. Fortunat commanda à Chupin de payer le cocher, et
+quatre à quatre il monta ses escaliers, ayant hâte, ainsi qu’il le
+disait, d’arrêter son plan de campagne... En son absence, un
+commissionnaire avait apporté une lettre que Mme Dodelin lui remit.
+Il brisa le cachet, et lut:
+
+«Monsieur,
+
+«Je suis la pupille de feu M. le comte de Chalusse... Il faut que je
+vous parle... Voulez-vous m’attendre chez vous après-demain, mardi, de
+trois à quatre heures...
+
+«Je vous salue.
+
+«MARGUERITE.»
+
+
+
+
+XX
+
+
+Lorsque sur les dix heures du soir, frissonnante et tout émue, Mlle
+Marguerite abandonnait le lit de mort du comte de Chalusse, pour courir
+rue d’Ulm, chez Pascal Férailleur, elle ne désespérait pas encore de
+l’avenir...
+
+Vainement le malheur qui l’avait reçue à sa naissance et qui depuis la
+poursuivait sans relâche, la frappait à coups précipités... Père, ami,
+rang, position, sécurité, fortune, elle venait de tout perdre en un
+moment;... n’importe!... Dans le lointain, pareille à la lueur d’un
+phare obscurci par les brumes, elle entrevoyait encore une promesse de
+bonheur.
+
+Elle souffrait, mais elle trouvait une sorte d’amère volupté à cette
+pensée d’unir indissolublement sa vie à celle d’un homme malheureux
+comme elle, comme elle calomnié, flétri des plus terribles et des plus
+injustes imputations, repoussé de tous, sans état désormais et sans
+amis.
+
+Il lui semblait que la réprobation imméritée dont ils seraient l’objet
+les rapprocherait encore, resserrerait davantage les liens si forts de
+leur amour, les donnerait mieux l’un à l’autre et achèverait de
+confondre leurs âmes...
+
+On s’éloignerait d’eux d’un air de mépris; mais qu’auraient-ils besoin
+de l’approbation du monde, ayant leur conscience pour eux! Ne se
+suffiraient-ils pas, puisqu’ils s’aimaient?...
+
+Et s’il fallait absolument quitter la France, eh bien! ils la
+quitteraient; la patrie pour eux serait toujours où ils seraient
+ensemble.
+
+Et à mesure qu’elle approchait, elle se représentait la douleur de
+Pascal, mais aussi sa surprise et sa joie, quand il la verrait tout à
+coup paraître; quand, toute palpitante, elle lui dirait:
+
+--On vous accuse... me voici!... Je sais que vous êtes innocent et je
+vous aime!...
+
+La voix brutale du portier, lui apprenant en termes injurieux le départ
+furtif de Pascal, brisa comme une bulle de savon le fragile édifice de
+ses rêves.
+
+Quel espoir garder, quand il n’en conservait plus, lui!...
+
+Elle fut écrasée, l’infortunée, sous la certitude du désastre définitif,
+complet, absolu.
+
+Sa pauvre âme, sentant la détresse profonde de l’irréparable, n’aperçut
+plus une espérance où se reposer, où se réfugier.
+
+Pascal lui manquant, tout lui manqua... Le monde lui parut vide,
+l’existence sans but, la lutte une folie, le bonheur un vain mot...
+
+Elle souhaita le néant!...
+
+Mme Léon, cependant, qui avait des formules et des expressions
+congruantes pour toutes les circonstances de la vie, entreprit de la
+consoler.
+
+--Pleurez, chère demoiselle, soupira-t-elle, pleurez, car cela
+soulage... Ah!... c’est là, certes, une horrible catastrophe!... Vous
+êtes jeune, heureusement, et le temps est un grand maître... M.
+Férailleur n’était pas seul et unique de son espèce, sur la terre...
+D’autres vous aimeront, d’autres vous aiment déjà!...
+
+--Ah!... taisez-vous!... interrompit-elle, plus révoltée que si elle eût
+entendu murmurer à son oreille les répugnantes galanteries d’un
+libertin; taisez-vous! Je vous défends d’ajouter un mot...
+
+Un autre!... quel blasphème... Pauvre jeune fille!... Elle était de
+celles dont la vie appartient à un amour unique.
+
+Leur échappe-t-il?... C’est la mort.
+
+Ce qui ajoutait encore à l’horreur de ses réflexions, c’était le
+sentiment accablant de son isolement.
+
+Plus encore que l’homme, la femme a l’épouvante de l’abandon.
+
+Et elle, n’était-elle pas abandonnée, délaissée... Au milieu de ce Paris
+égoïste, bruyant et affairé, n’était-elle pas plus perdue qu’en un
+désert...
+
+Sur qui s’appuyer? Sur Mme Léon?... Elle se défiait horriblement de
+cette doucereuse personne. Sur un des deux hommes qui avaient demandé sa
+main?... Était-ce possible!... Le marquis de Valorsay lui inspirait un
+insurmontable dégoût, et elle méprisait M. de Fondège, «le général.»
+
+Ainsi donc, son seul ami, son unique protecteur était un inconnu... Ce
+vieux juge de paix qui avait pris sa défense, qui avait confondu les
+calomnies des domestiques, et à qui elle avait ouvert son âme...
+
+Mais il ne tarderait pas à l’oublier, pensait-elle, et alors son
+imagination lui représentait avec une vivacité extraordinaire
+l’effrayant tableau de son avenir.
+
+Elle savait, elle, l’ancienne apprentie de la rue Saint-Denis, les
+humiliations et les périls qui attendent une pauvre fille esseulée et
+quels piéges ignobles on peut lui tendre...
+
+Ainsi, durant plus d’un quart d’heure, ses idées tourbillonnèrent comme
+les feuilles mortes au souffle furieux de la tempête, et les plus
+sinistres pressentiments, les projets les plus impossibles
+s’entrechoquèrent dans le chaos de son cerveau.
+
+Cependant, elle était trop vaillante pour rester ainsi écrasée.
+
+Elle se roidit contre la douleur, et alors la pensée lui vint que
+peut-être elle arriverait jusqu’à Pascal, avec l’aide de l’homme employé
+jadis par le comte de Chalusse, M. Fortunat.
+
+Cet espoir, c’était le salut... Elle s’y attacha d’une étreinte
+désespérée, comme le naufragé à l’épave, qui, en le soutenant au-dessus
+du gouffre, lui permet d’attendre un secours problématique...
+
+Retrouver Pascal, le rejoindre n’importe où, partager son sort quel
+qu’il fût, c’était là une tâche digne du courage de Mlle Marguerite.
+
+Aussi, quand elle rentra à l’hôtel, sa résolution était bien prise, et
+elle avait recouvré ce calme imposant qui lui était habituel...
+
+Il n’était pas tout à fait onze heures, quand elle revint, suivie de
+Mme Léon, s’agenouiller dans la chambre mortuaire... Elle n’y était
+pas depuis dix minutes lorsque M. Bourigeau, le concierge, lui monta une
+lettre qu’on venait d’apporter. Si tard, c’était au moins surprenant...
+
+L’adresse était ainsi libellée:
+
+ _A Mademoiselle_
+ _Marguerite de Durtal de Chalusse,_
+ _A l’hôtel de Chalusse_
+ _Rue de Courcelles._
+
+Mlle Marguerite rougit. Qui donc lui donnait ce nom qu’elle n’avait
+pas le droit de porter!...
+
+Elle étudia un moment l’écriture, mais elle ne se rappela pas l’avoir
+jamais vue. C’était l’écriture d’une femme, mais elle avait beau évoquer
+ses souvenirs, il lui semblait qu’elle ne connaissait aucune femme.
+
+Enfin, elle brisa l’enveloppe et lut:
+
+«Chère, bien chère enfant...»
+
+«Chère enfant!...» Qu’est-ce que cela voulait dire!... Il était donc au
+monde une personne qui s’intéressait à elle, qui l’aimait assez pour
+l’appeler ainsi.
+
+Vivement, elle tourna le feuillet pour voir la signature, et elle pâlit
+un peu en la voyant.
+
+--Ah!.. fit-elle involontairement, ah! ah!...
+
+La lettre était signée: «Athénaïs de Fondège.» C’était la femme du
+«général» qui lui écrivait.
+
+Elle reprit:
+
+«J’apprends à l’instant la perte si cruelle que vous venez de faire, et
+aussi que ce pauvre comte de Chalusse, faute de dispositions
+testamentaires, vous laisse, vous sa fille adorée, presque sans
+ressources.
+
+«Je n’essaierai pas de vous adresser des consolations stériles. A Dieu
+seul il appartient de calmer certaines douleurs. Je serais allée pleurer
+avec vous, si je n’étais retenue au lit par la fièvre.
+
+«Mais demain, quoi qu’il arrive, je serai près de vous avant déjeuner.
+
+«C’est aux jours d’épreuve, chère et malheureuse enfant, qu’on compte
+ses véritables amis... nous sommes les vôtres, j’espère vous le prouver.
+
+«Le général croirait offenser et trahir la mémoire de l’homme dont il
+fut trente ans l’ami le plus cher, s’il ne le remplaçait pas et s’il ne
+devenait pas pour vous un second père...
+
+«Il vous a offert notre modeste maison; vous avez refusé... Pourquoi?
+
+«Je vous dirai, moi, avec l’autorité que me donne mon âge et mon titre
+de mère de famille, je vous dirai, moi, que vous devez accepter.
+
+«A quel autre parti pouvez-vous honorablement et sagement songer? Où
+iriez-vous, pauvre chère enfant?
+
+«Mais nous causerons de cela demain.
+
+«Je saurai bien vous décider à nous aimer et à vous laisser aimer...
+Pour moi, vous remplacerez la fille tant aimée et tant pleurée que j’ai
+perdue, ma belle et douce Bathilde...
+
+«Encore une fois, à demain... et laissez-vous embrasser par votre
+meilleure amie.
+
+«ATHÉNAIS DE FONDÈGE.»
+
+Mlle Marguerite devait être et fut abasourdie de cette lettre.
+
+Cette femme qui lui écrivait ainsi, c’est tout au plus si elle l’avait
+vue cinq ou six fois; jamais n’était allée chez elle, et c’est à peine
+si en tout elles avaient échangé vingt paroles.
+
+Bien plus, elle se rappelait certains regards dont une fois Mme de
+Fondège avait essayé de l’écraser, regards chargés d’un si cruel mépris,
+qu’ils lui avaient arraché des larmes de douleur, de honte et de colère.
+
+Et même, à cette occasion, le comte de Chalusse lui avait dit:
+
+--Ne soyez donc pas si enfant, chère Marguerite, que de vous préoccuper
+de cette sotte et impudente pécore.
+
+Eh bien! c’était cette même «pécore» qui tout à coup composait une
+épître où débordait une sensibilité brûlante, où elle invoquait les
+droits de son affection sur le ton d’une amitié ancienne et déjà
+éprouvée.
+
+Était-il naturel que du matin au soir cette altière personne eût été
+ainsi métamorphosée?
+
+Mlle Marguerite ne pouvait l’imaginer, n’étant pas ce qui s’appelle
+crédule, mais très-portée à la défiance, au contraire, et inclinant
+comme tous les malheureux à supposer le mal plus promptement que le
+bien.
+
+Il fallait donc que Mme de Fondège eût écrit sous l’empire de quelque
+raison pressante et décisive... mais laquelle?... Hélas! Mlle
+Marguerite ne croyait que trop la deviner.
+
+Le «général» la soupçonnant d’avoir détourné des millions de la
+succession du comte de Chalusse, avait fait partager ses soupçons à sa
+femme, et celle-ci, cupide autant que son mari et tout aussi peu
+scrupuleuse, tâchait d’engluer et de confisquer la voleuse, à la seule
+fin d’assurer à son fils le bénéfice du vol.
+
+Rien de si commun, à notre époque, que ce prudent et honorable calcul...
+Voler, soi!... Fi!... jamais!... On n’oserait. D’ailleurs on est
+honnête. Mais profiter d’un détournement... Excusez!... c’est une autre
+paire de manches, surtout s’il n’y a pas de risques à courir.
+
+Et tout en relisant sa lettre, Mlle Marguerite croyait entendre le
+«général» et sa femme discuter les moyens d’obtenir leur part de ce
+magnifique coup de filet de plus de deux millions...
+
+Il lui semblait ouïr Mme de Fondège dire à son mari d’un air avisé:
+
+--Tu n’es qu’on maladroit!... Ta précipitation et ta brusquerie l’ont
+effarouchée, cette enfant... Heureusement, je suis là... Laisse-moi
+faire, et je te prouverai que les femmes sont autrement habiles que vous
+autres, messieurs.
+
+Et là-dessus elle avait pris la plume, et au jugement de Mlle
+Marguerite la rédaction trahissait la collaboration des deux époux.
+
+Ainsi, elle eût juré que c’était le mari qui avait inspiré ou même dicté
+cette phrase:
+
+«Le général croirait offenser et trahir la mémoire de l’homme dont il
+fut trente ans l’ami le plus cher...»
+
+C’étaient bien là les façons de dire de ce grotesque, dont la grosse
+préoccupation était de rendre ce qu’il appelait la loyauté simple et la
+rude franchise du vieux soldat. Cette phrase, au contraire: «Je saurai
+bien vous décider à vous laisser aimer,» était de la femme évidemment.
+
+Enfin, un passage de la lettre trahissait sans doute possible la
+recherche de l’attendrissement, même aux dépens de la vérité, la
+comédie, en un mot.
+
+Les convoitises et l’ambition du succès avaient entraîné Mme de
+Fondège un peu trop loin.
+
+«Vous remplacerez ma fille tant aimée et tant pleurée,» écrivait-elle à
+Mlle Marguerite. Or, elle avait eu une fille, en effet, la chère
+dame, mais elle lui avait été enlevée par le croup à l’âge de six mois,
+et il y avait de cela plus de vingt-cinq ans!...
+
+Ce qui était singulier aussi, c’était l’envoi de cette lettre à dix
+heures du soir. Mais en y réfléchissant, Mlle Marguerite s’expliquait
+cette circonstance.
+
+--Avant d’agir, pensait-elle, M. et Mme de Fondège ont tenu à
+consulter leur fils, et ils n’ont pu le voir que très-tard... Le
+brillant hussard ayant approuvé l’honnête combinaison de ses parents, on
+m’a aussitôt dépêché un domestique...
+
+Toutes ces hypothèses, assurément, étaient fort admissibles; seulement,
+il était très-difficile de les accorder avec l’opinion émise par le
+vieux juge de paix, que M. de Fondège devait savoir où avaient passé les
+millions disparus.
+
+Mais Mlle Marguerite n’en était pas à compter les contradictions de
+son esprit depuis vingt-quatre heures.
+
+Elle perdait d’ailleurs son sang-froid, à l’idée de ces odieux soupçons
+de détournement qui planaient sur elle, et qu’il lui semblait avoir lu
+dans les yeux de tous ceux qui l’avaient approchée, depuis le docteur
+Jodon jusqu’au marquis de Valorsay.
+
+Le juge de paix, il est vrai, avait pris sa défense, il avait imposé
+silence aux domestiques, mais cela suffisait-il?...
+
+En resterait-elle moins flétrie d’une abominable accusation!...
+
+Et son innocence ne la rassurait pas. L’exemple de Pascal était là pour
+apprendre ce que peut l’innocence contre l’effort de la calomnie.
+
+Devait-elle espérer se sauver, quand il avait péri, lui!...
+
+Et cependant il avait été torturé par toutes les angoisses qui la
+déchiraient... Par ce qu’elle endurait, elle comprenait ce qu’il avait
+dû souffrir avant de fuir, avant de disparaître...
+
+Où était-il maintenant, le malheureux?... Hors de France?... On le lui
+avait dit, mais elle ne pouvait le croire... Le connaissant comme elle
+le connaissait, il lui semblait impossible qu’il se fût résigné si vite,
+sans luttes, ni que tout fût fini... Un secret pressentiment lui disait
+qu’il ne s’était éloigné qu’en apparence, qu’il veillait et que M.
+Fortunat n’aurait pas beaucoup de chemin à faire pour arriver jusqu’à
+lui...
+
+C’est dans la chambre de M. de Chalusse qu’elle réfléchissait ainsi, à
+deux pas du lit où gisait la dépouille mortelle de cet homme, son père,
+dont la faiblesse avait fait de sa vie un long martyre, dont
+l’imprévoyance brisait son avenir, et que cependant elle ne maudissait
+pas...
+
+Elle se tenait debout devant une fenêtre, appuyant aux carreaux son
+front brûlant...
+
+C’était l’heure précisément où Pascal, assis sur une borne, en face de
+l’hôtel, attendait. En ce moment même, il suivait des yeux l’ombre qui
+se dessinait dans le cadre éclairé de la fenêtre, et il se demandait si
+ce n’était pas l’ombre de Mlle Marguerite.
+
+Si la nuit eût été claire, apercevant dans la rue cet homme immobile,
+peut-être eût-elle deviné Pascal... Mais comment eût-elle soupçonné sa
+présence, et qu’il accourait rue de Courcelles comme elle avait couru
+rue d’Ulm...
+
+Il n’était pas loin de minuit, quand un léger mouvement dans la chambre,
+un bruit de pas étouffés, la firent se retourner...
+
+C’était Mme Léon qui sortait, et moins d’une minute après on entendit
+claquer la grande porte vitrée qui donnait du vestibule dans le
+jardin...
+
+Certes, il n’y avait rien là que de tout ordinaire et de très-naturel,
+et cependant Mlle Marguerite en conçut une vague appréhension.
+
+Pourquoi?... Elle n’eût su le dire; mais il lui revenait à la mémoire
+toutes sortes de petites circonstances futiles qui tout à coup prenaient
+une signification inquiétante.
+
+Ainsi, elle avait remarqué que toute la soirée Mme Léon avait été
+inquiète, agitée et comme sur les épines. Elle qui ne se remuait guère,
+qui restait des heures engourdie sur un fauteuil, elle avait monté et
+descendu l’escalier au moins dix fois. A tout moment elle consultait la
+pendule ou sa montre.
+
+Enfin, à deux reprises, le concierge était venu la prévenir que
+quelqu’un la demandait...
+
+--Où donc va-t-elle encore, se demanda Mlle Marguerite, à minuit,
+elle... si peureuse?...
+
+S’adresser cette question, c’était avoir envie de la résoudre; mais
+Mlle Marguerite résista. D’abord, ses inexplicables soupçons lui
+parurent ridicules; ensuite, épier quelqu’un lui répugnait extrêmement.
+
+Elle prêtait l’oreille, cependant, guettant le bruit que Mme Léon ne
+manquerait pas de faire lorsqu’elle rentrerait.
+
+Mais il s’écoula bien plus d’un quart d’heure sans que la porte bougeât
+de nouveau. Ou la femme de charge n’était pas sortie, ou elle était
+encore dehors.
+
+--C’est vraiment bizarre!... pensa Mlle Marguerite. Me serais-je
+trompée?... Il faut que j’en aie le cœur net.
+
+Et aussitôt, obéissant à une impulsion mystérieuse, plus forte que sa
+volonté, elle quitta la chambre à son tour et rapidement descendit...
+
+Elle arrivait dans le vestibule, lorsque la grande porte vitrée s’ouvrit
+brusquement... Mme Léon rentrait.
+
+Tout le monde veillant à l’hôtel de Chalusse, les candélabres de
+l’escalier étaient restés allumés, et par suite il était aisé d’observer
+la femme de charge aussi bien qu’en plein jour.
+
+Elle était essoufflée comme une personne qui a couru très-vite, pâle,
+émue, tremblante et tout en désordre... Même, les brides de son bonnet
+s’étant dénouées, il avait glissé de sa tête et pendait dans le milieu
+de son dos...
+
+--Qu’avez-vous? s’écria Mlle Marguerite, d’où venez-vous?...
+
+En apercevant la jeune fille, Mme Léon s’était vivement rejetée en
+arrière... Devait-elle fuir ou rester?... Elle hésita une seconde, et
+son hésitation se lut dans ses yeux...
+
+Elle resta, et c’est avec un sourire contraint et d’une voix altérée
+qu’elle répondit:
+
+--Comme vous me dites cela, chère demoiselle!... On croirait que vous
+êtes fâchée!... Vous voyez bien que je viens du jardin...
+
+--A cette heure!...
+
+--Mon Dieu, oui!... Et point pour mon agrément, je vous le jure, oh! pas
+du tout... Moi, d’abord, dès que je n’y vois plus clair, je suis comme
+perdue...
+
+Le prétexte à donner, elle ne le tenait pas encore, et elle le
+cherchait... De sorte que, pendant un moment, elle bredouilla, se
+répandant en phrases oiseuses pour gagner du temps et implorant du ciel
+une inspiration.
+
+--Enfin, insista d’un ton impatient Mlle Marguerite, pourquoi
+étiez-vous sortie?...
+
+--Ah!... voilà!... j’ai cru entendre Mirza aboyer dans le jardin... J’ai
+pensé qu’on l’avait oubliée au milieu de tout ce remue-ménage, et qu’il
+ne fallait pas la laisser coucher dehors, la pauvre bête... Là-dessus,
+j’ai pris mon courage à deux mains, et tant pis!... je me suis
+risquée...
+
+Mirza, c’était une vieille chienne épagneule, que M. de Chalusse, de son
+vivant, aimait beaucoup et dont tous les gens de l’hôtel respectaient
+les caprices.
+
+--C’est singulier, objecta Mlle Marguerite, quand vous avez quitté la
+chambre, il y a une demi-heure, Mirza dormait à vos pieds.
+
+--Quoi!... Vraiment!... Est-ce possible?...
+
+--C’est sûr!
+
+Mais déjà l’estimable dame reprenait son aplomb et en même temps sa
+loquacité douceâtre...
+
+--Ah!... chère demoiselle, fit-elle effrontément, j’ai tant de chagrin
+que j’en perds la tête... Toujours est-il que par bonté d’âme je me suis
+hasardée dans le jardin... et à peine y étais-je qu’il m’a semblé voir
+courir quelque chose de blanc, comme Mirza... je me suis élancée
+après... rien. J’ai appelé: Mirza!... Mirza!... rien encore... J’ai
+cherché sous les arbres... toujours rien... Il faisait noir comme dans
+un four, la peur m’a pris, une peur si terrible que je crois bien que
+j’ai crié au secours et je suis rentrée en courant comme une folle...
+
+Qui l’eût entendue eût juré qu’elle disait la vérité pure.
+
+Malheureusement pour elle, son attitude, au début, avait eu l’accablante
+signification d’un aveu.
+
+Mlle Marguerite ne s’y était pas trompée, et s’était dit:
+
+--Je suis sur la trace de quelque abominable action.
+
+Seulement, elle restait assez maîtresse d’elle-même pour ne rien laisser
+paraître de ses soupçons... Opposant à la duplicité de la femme de
+charge une dissimulation bien permise dans sa situation, elle parut se
+contenter de la fable qui lui était contée.
+
+--En vérité, ma pauvre Léon, prononça-t-elle bonnement, vous êtes par
+trop poltronne; c’est honteux!...
+
+La femme de charge hocha la tête.
+
+--Je sais bien que je suis ridicule, répondit-elle, mais que
+voulez-vous, mademoiselle, on ne se refait pas. La frayeur ne se
+raisonne point... Qu’est-ce que cette forme blanche que j’ai vue comme
+je vous vois?...
+
+Persuadée que son mensonge passait comme une lettre à la poste, elle
+l’enjolivait, et elle osa ajouter:
+
+--Même, chère demoiselle, je tremblerai toute la nuit si on ne visite
+pas le jardin... Je vous en prie, ordonnez aux domestiques d’y faire une
+ronde... Il y a tant de mauvais gars à Paris!
+
+En tout autre circonstance, Mlle Marguerite eût rejeté bien loin
+cette ridicule prière, mais résolue à jouer cette hypocrite qui pensait
+la duper:
+
+--Soit! répondit-elle.
+
+Et mandant M. Casimir et Bourigeau, le concierge, elle leur commanda de
+prendre une lanterne et de se livrer aux plus minutieuses
+investigations...
+
+Ils obéirent d’assez mauvaise grâce, n’étant pas ce qui s’appelle des
+braves, mais enfin ils obéirent, et comme de raison ne trouvèrent rien.
+
+--N’importe!... déclara Mme Léon, me voici tranquille maintenant.
+
+Tranquille, elle l’était en effet, après avoir eu, selon son expression,
+une si «fameuse souleur,» qu’elle avait failli lâcher son secret.
+
+--Je l’ai échappée belle, pensait-elle. Que serais-je devenue, mon doux
+Jésus! entre Mlle Marguerite et l’autre, si la vérité se fût
+découverte!... On se connaît en malices heureusement, et la pauvre
+innocente ne se doute de rien...
+
+Mme Léon se hâtait trop de chanter victoire.
+
+Non-seulement Mlle Marguerite soupçonnait une trahison, mais elle en
+était à chercher par quels moyens se procurer des preuves.
+
+Que la doucereuse femme de charge lui eût nui cruellement en quelque
+chose, elle n’en doutait pas.
+
+Ce qu’elle ne concevait pas, c’est comment Mme Léon avait pu lui
+nuire.
+
+Il y avait longtemps qu’elle s’épuisait en conjectures inadmissibles,
+lorsque tout à coup elle tressaillit de joie. Elle avait trouvé; elle
+venait de songer à la petite porte du jardin.
+
+--La coquine sera sortie par là, pensa-t-elle.
+
+S’en assurer était aisé. Cette petite porte n’était pas précisément
+condamnée, mais il y avait des mois, des années peut-être, qu’on ne
+l’avait utilisée. Rien n’était donc plus simple que de vérifier si elle
+avait été ou non ouverte depuis peu.
+
+--Et je le vérifierai avant une heure!... se dit Mlle Marguerite.
+
+Cette résolution prise, elle feignit de s’assoupir, observant entre ses
+longs cils Mlle Léon, qui, après s’être bien tournée et retournée sur
+son fauteuil, commençait à fermer les yeux.
+
+Bientôt il fut évident que l’estimable femme de charge dormait
+profondément.
+
+Alors Mlle Marguerite se leva, sortit de la chambre sur la pointe du
+pied, et gagna le jardin après s’être munie d’allumettes et même d’un
+bout de bougie.
+
+Du premier coup, elle comprit qu’elle avait deviné juste.
+
+La petite porte venait d’être ouverte et refermée, cela sautait aux
+yeux. Les toiles d’araignées qui avaient comme scellé les verroux
+étaient déchirées et arrachées, la rouille qui avait pour ainsi dire
+soudé la clef dans la serrure était brisée, enfin, sur la poussière
+amassée le long de la poignée, était visible l’empreinte d’une main...
+
+--Et j’ai confié mes plus chers secrets à cette méchante femme! pensa
+Mlle Marguerite. Folle que j’étais... imprudente!...
+
+Fixée désormais, elle éteignit sa bougie.
+
+Mais, ayant tant fait, elle voulut pousser jusqu’au bout cette sorte
+d’enquête, et elle ouvrit la petite porte.
+
+Devant, du côté de la rue alors, il y avait un assez large espace tout
+couvert de terre détrempée par les dernières pluies, et qui n’était
+point sèche encore.
+
+Sur cette terre, à la seule lueur du réverbère voisin, Mlle
+Marguerite distingua des traces de pas, des piétinements fort nettement
+accusés.
+
+A la seule disposition de ces empreintes, un observateur eût reconnu que
+là avait eu lien une sorte de lutte; il en eût recherché la cause, et
+infailliblement fût arrivé à la vérité...
+
+Mlle Marguerite ne pouvait discerner cela.
+
+Seulement elle comprit ce qu’eût compris un enfant, à savoir que deux
+personnes avaient stationné là, assez longtemps...
+
+Pauvre jeune fille!... Quelques heures plus tôt elle n’avait pas aperçu
+Pascal assis devant l’hôtel de Chalusse. Nul pressentiment ne lui dit
+que les pas qu’elle voyait là étaient ceux de Pascal.
+
+Dans sa pensée, l’homme qui était venu causer à cette porte avec Mme
+Léon ne pouvait être que M. de Fondège, ou le marquis de Valorsay...
+c’est-à-dire que Mme Léon était chargée de l’espionner et rendait
+compte de ses moindres paroles...
+
+Son premier mouvement fut tout de colère, et elle se dit qu’elle allait
+confondre et chasser cette misérable hypocrite.
+
+Mais pendant le temps qu’il lui fallut pour regagner la chambre de M. de
+Chalusse, une inspiration lui vint, que n’eût pas désavouée un diplomate
+retors.
+
+Elle se dit que Mme Léon démasquée n’était plus à craindre. Dès lors,
+pourquoi s’en séparer!... L’espion qu’on connaît peut, sans s’en douter,
+devenir un utile auxiliaire.
+
+--Pourquoi ne me servirais-je pas de cette malheureuse? pensait Mlle
+Marguerite. Ce que je ne voudrais pas qu’on sût, je le lui cacherais, et
+avec un peu d’adresse je lui ferais rapporter à ceux qui l’emploient
+tout ce que je jugerais utile à mes desseins. En la surveillant, je
+saurais vite ce qu’on veut de moi... Et qui sait si par elle je n’aurais
+pas l’explication de cette fatalité qui me poursuit.
+
+Quand Mlle Marguerite revint prendre sa place près du lit du comte de
+Chalusse, sa résolution était froidement et irrévocablement fixée.
+
+Non-seulement elle ne se séparerait pas de Mme Léon, mais encore elle
+lui témoignerait, en apparence, plus de confiance que jamais.
+
+Assurément cette comédie répugnait à la loyauté naturelle de son
+caractère, mais sa raison le lui disait: On ne combat utilement les
+scélérats qu’avec leurs propres armes, et elle avait à défendre son
+honneur, sa vie, son avenir...
+
+Et ce plan de conduite qu’elle se traçait, elle était femme à le suivre
+strictement, patiemment, sans que rien pût l’en distraire ni l’en
+détourner. Son énergie était de celles que le temps fortifie, loin de
+les détremper. Elle était capable de s’éveiller chaque matin, durant des
+années, avec la même volonté que la veille.
+
+Un soupçon, d’ailleurs, étrange et mal défini, s’était emparé de son
+esprit, et devait suffire à dissiper ses scrupules et à dompter ses
+défaillances.
+
+Cette nuit-là, pour la première fois, elle crut découvrir une
+mystérieuse relation entre le malheur de Pascal et le sien.
+
+Était-ce bien le hasard seul qui les frappait ainsi tous deux en même
+temps et de la même façon?...
+
+Par la seule intensité de ses réflexions, elle découvrit pour ainsi
+dire, au fond de son intelligence, cette maxime fatale, qui a causé tant
+d’erreurs judiciaires: «Cherche à qui le crime profite et tu trouveras
+le coupable.»
+
+Or, à qui eût profité le crime abominable qui avait déshonoré Pascal,
+sans la mort inattendue de M. de Chalusse, sans la fermeté de Mlle
+Marguerite?... Au marquis de Valorsay, évidemment, à qui la fuite de
+Pascal eût laissé le champ libre...
+
+Toutes ces pensées étaient bien faites pour écarter le sommeil des yeux
+de la pauvre fille, mais elle avait vingt ans, mais la journée lui
+avait apporté d’écrasantes émotions et c’était la seconde nuit qu’elle
+passait. La fatigue l’emporta, elle s’endormit.
+
+Et au matin, vers les sept heures, Mme Léon fut obligée de la secouer
+pour la tirer de l’espèce de léthargie où elle était tombée.
+
+--Mademoiselle, disait la femme de charge de sa voix mielleuse, chère
+demoiselle, éveillez-vous bien vite!
+
+--Qu’y a-t-il?...
+
+--C’est... Ah!... mon Dieu!... Comment vous dire cela... C’est
+l’administration des pompes funèbres qui envoie ses employés disposer
+tout pour le... pour la cérémonie.
+
+En effet, les ouvriers de la suprême besogne venaient d’arriver. Leurs
+pas lourds retentissaient dans le vestibule, et on les entendait, dans
+la cour, manœuvrer leur lugubre attirail de traverses et de
+draperies.
+
+Tout gonflé d’importance, M. Casimir dirigeait le travail, parlant haut,
+selon sa coutume, indiquant d’un geste impérieux où il voulait qu’on
+accrochât les tentures noires semées de larmes d’argent et ornées des
+armes des Durtal de Chalusse.
+
+C’est que le brillant valet de chambre se sentait devenir un personnage,
+en butte qu’il était depuis la veille aux flagorneries des représentants
+de toutes ces industries qui, à Paris, vivent de la mort.
+
+Combien elles sont nombreuses, ces industries, on ne se le figure guère.
+
+Un homme meurt-il dans une maison!... Deux heures après, tout le
+commerce funèbre en est informé, et le défilé commence.
+
+Les courtiers des embaumeurs accourent les premiers avec des prospectus
+qui donnent le frisson, suivis de près par les commis des
+marbriers-sculpteurs, porteurs d’albums superbes où se trouvent des
+projets de monuments de tout genre, enrichis d’inscriptions séantes pour
+toutes les variétés de la douleur.
+
+C’est un siége en règle. L’un vient pour le terrain et l’autre de la
+part d’un spéculateur qui céderait volontiers un «bon caveau.» Un
+troisième demande qu’on lui confie l’impression des lettres qu’il se
+chargerait se faire porter à domicile. Certains magasins de deuil font
+pleuvoir des prospectus accompagnés d’échantillons, et il se présente
+même des messieurs qui offrent des vêtements noirs sur mesure, coupe
+élégante, tout ce qui se fait de mieux, livrables en vingt-quatre
+heures...
+
+Et malheur à l’infortuné près de qui pénètrent ces courtiers
+sinistres... Il vient de perdre un être cher, et son cœur se brise...
+que leur importe à eux!... Ils ne lui feront pas grâce d’une syllabe de
+leur boniment... Ne faut-il pas que le commerce marche?...
+
+Avec M. Casimir, le commerce avait marché.
+
+Le juge de paix lui ayant donné carte blanche, il jugea convenable,
+ainsi qu’il le dit au concierge Bourigeau, de «tailler dans le grand.»
+
+Ce qu’il se garda de dire, par exemple, c’est que de tous les courtiers
+qu’il favorisa d’une commande, il exigea une commission honnête. Les
+cent et quelques francs que lui avait fait gagner Chupin l’avaient mis
+en goût.
+
+Du moins n’épargna-t-il pas sa peine pour que tout fût magnifique, et
+c’est seulement lorsqu’il jugea tout en place dans la cour qu’il monta
+près de Mlle Marguerite.
+
+--Je viens prier mademoiselle de se retirer chez elle, dit-il.
+
+--Moi! pourquoi?...
+
+Il ne répondit pas, mais du doigt montra le lit où gisait le corps de M.
+de Chalusse, et la pauvre jeune fille comprit que l’heure était venue de
+l’éternelle séparation...
+
+Elle se leva, non sans effort, et lentement, tout d’une pièce, elle
+s’approcha du lit.
+
+La mort avait rendu au visage de M. de Chalusse son expression
+accoutumée, et effacé toutes les traces de ses dernières convulsions...
+on eût dit qu’il dormait.
+
+Longtemps Mlle Marguerite le contempla, bien longtemps, comme si elle
+eût voulu graver pour toujours dans sa mémoire ces traits qu’elle ne
+reverrait plus.
+
+--Mademoiselle, insista M. Casimir, mademoiselle!... ne restez pas là...
+
+Elle l’entendit, et aussitôt, rassemblant toutes ses forces, elle se
+pencha sur le lit, embrassa M. de Chalusse et sortit.
+
+Mais elle avait trop tardé, et lorsqu’elle traversa le palier, elle se
+heurta presque à des ouvriers qui montaient, portant sur l’épaule une
+longue caisse de fer-blanc, et deux autres caisses de chêne.
+
+Et au moment où elle arrivait à sa chambre, une odeur de charbon et de
+résine qui l’y suivit lui apprit qu’on soudait le cercueil renfermant la
+dépouille mortelle de M. de Chalusse, de son père...
+
+Ainsi, aucun de ces terribles détails qui avivent la douleur, qui sont
+comme de l’huile bouillante sur une plaie vive, ne lui était épargné!...
+Mais elle avait tant souffert depuis deux jours qu’elle arrivait à une
+sorte d’insensibilité morne, et que l’exercice de ses facultés était
+comme suspendu.
+
+Plus blanche et plus froide qu’une statue, elle se laissa tomber plutôt
+qu’elle ne s’assit sur un fauteuil, ne s’apercevant seulement pas que
+Mme Léon, qui l’avait suivie, s’agitait beaucoup autour d’elle et lui
+parlait.
+
+L’estimable femme de charge était inquiète, et non sans raison.
+
+Il avait été convenu qu’à défaut de parents, M. de Fondège, le plus
+vieil ami de M. de Chalusse, ferait les honneurs de l’hôtel aux
+personnes invitées aux funérailles, et il avait juré, sacrebleu! qu’il
+serait sous les armes de grand matin, et qu’on pouvait compter sur
+lui...
+
+Or, l’heure fixée pour la cérémonie approchait, déjà quelques personnes
+étaient arrivées, et M. de Fondège ne paraissait pas.
+
+--C’est inconcevable, répétait Mme Léon, et même inquiétant... Le
+général qui est l’exactitude même! Lui serait-il arrivé quelque
+accident!...
+
+Dans son impatience, elle était allée s’établir à la fenêtre, d’où elle
+dominait la cour, et elle nommait à haute voix tous les gens qu’elle
+connaissait parmi ceux qui entraient.
+
+Il en entrait beaucoup. M. de Chalusse ne voyait presque plus personne,
+pendant les dernières années de sa vie, mais il avait été très-répandu
+autrefois, et il avait laissé dans le monde le meilleur souvenir.
+
+Il portait en outre un trop grand nom pour qu’on ne tînt pas à dire
+qu’on avait été son ami et à le prouver en l’accompagnant au moins
+jusqu’à l’église.
+
+Cette dernière considération devait être puissante à une époque où on se
+fait une notoriété, rien qu’en suivant les enterrements dont les
+journaux rendent compte.
+
+Enfin, un peu avant la demie de neuf heures, Mme Léon s’écria:
+
+--Le voici!... Vous m’entendez, mademoiselle, voici le général.
+
+La minute d’après, en effet,--juste le temps de monter l’escalier quatre
+à quatre,--on frappa doucement à la porte de la chambre, la femme de
+charge ouvrit, et M. de Fondège parut «en grande tenue,» selon son
+expression.
+
+--Ah!... je suis en retard! s’écria-t-il tout d’abord; mais sacrebleu!
+ce n’est pas ma faute!...
+
+Et, frappé de l’immobilité de Mlle Marguerite, il s’avança vers elle,
+et lui prenant la main:
+
+--Mais vous, chère mignonne, poursuivit-il, qu’avez-vous? Seriez-vous
+souffrante? vous êtes pâle à faire peur...
+
+Elle réussit à secouer la torpeur qui l’avait envahie, et d’une voix
+faible:
+
+--Je ne suis pas malade, monsieur, répondit-elle.
+
+--Allons, tant mieux, chère enfant, tant mieux!... C’est notre petit
+cœur qui souffre, n’est-ce pas?... Oui... je comprends cela... Mais
+vos vieux amis vous consoleront, mille tonnerres!... Vous avez reçu la
+lettre de ma femme, n’est-ce pas?... Eh bien! ce qu’elle vous a dit
+qu’elle ferait, elle le fera... Et la preuve, c’est que, malgré la
+fièvre, elle s’est levée... et elle me suit... et la voici!...
+
+
+
+
+XXI
+
+
+D’un bond, Mlle Marguerite fut debout, vibrante d’indignation,
+l’œil étincelant, la lèvre frémissante, secouant la tête d’un geste
+superbe, qui éparpillait à flots sur ses épaules ses admirables cheveux
+noirs...
+
+Tous les sentiments qui s’agitaient en elle, les soupçons et la colère,
+la haine et le mépris, gonflaient sa poitrine à la briser...
+
+--Ah!... voici Mme de Fondège, répéta-t-elle d’un ton d’ironie
+menaçante, Mme de Fondège, votre femme!...
+
+Recevoir l’hypocrite qui lui avait écrit la lettre de la veille, la
+complice des misérables qui abusaient de sa détresse et de son
+isolement, la révoltait...
+
+Son cœur se soulevait de dégoût à la pensée de subir le contact de
+cette femme, de cette mère, qui sans conscience ni vergogne venait
+courtiser bassement en elle, pour son fils, les millions qu’elle
+supposait volés...
+
+Elle allait lui interdire sa porte ou se retirer, quand le souvenir de
+sa résolution l’arrêta... Ce fut la goutte d’eau froide qui suspend le
+bouillonnement de la fonte en fusion. Elle comprit son imprudence
+horrible, qu’elle se perdait, et, grâce à un prodigieux et héroïque
+effort de volonté, elle se maîtrisa.
+
+--Mme de Fondège est trop bonne, murmura-t-elle d’une voix radoucie,
+comment lui témoigner jamais toute ma reconnaissance?...
+
+Mme de Fondège dut entendre cela, car elle entrait.
+
+C’était une toute petite femme, courte, épaisse et trop dodue, d’un
+blond terne, toute marquée de taches de rousseur.
+
+Elle avait de grosses mains, épaisses comme sa taille, le pied large et
+court, la voix aigre et dans toute sa personne quelque chose de vulgaire
+qu’accusait davantage sa prétention manifeste aux façons
+aristocratiques.
+
+Car elle se piquait de grande noblesse, encore que son père eût été
+marchand de bois, de même qu’elle s’ingéniait et s’épuisait à afficher
+les dehors du luxe, bien que sa fortune fût problématique et son ménage
+des plus besogneux.
+
+Et sa mise trahissait ses incessantes préoccupations d’élégance et
+d’économie, de gêne trop réelle et de feinte prodigalité.
+
+Elle portait un costume de satin noir à trois étages, mais le haut des
+jupes de dessous, ce qui ne se voit pas, était de bonne et belle
+lustrine à treize sous le mètre, et ses dentelles n’avaient du Chantilly
+que l’apparence.
+
+Cependant, sa fureur des chiffons ne l’avait jamais conduite jusqu’à
+voler dans les magasins de nouveautés, jusqu’à faire, épouse et mère de
+famille, le métier des filles de la rue, «travers» si commun aujourd’hui
+que nul ne s’en étonne plus.
+
+Non... Mme de Fondège était une épouse fidèle, dans le sens strict et
+légal du mot... Mais comme elle s’en vengeait! Elle était «vertueuse,»
+mais si rageusement qu’on eût juré que c’était contre son gré et qu’elle
+le regrettait.
+
+Aussi, menait-elle son mari au doigt et à l’œil, durement,
+brutalement, comme un nègre...
+
+Et lui, si terrible dehors, qui relevait si crânement ses moustaches à
+la Victor-Emmanuel, qui jurait à faire rougir un hussard ivre, il
+devenait près de sa femme plus soumis qu’un enfant et résigné comme un
+mouton.
+
+Il frémissait, quand elle arrêtait sur lui, d’une certaine façon, ses
+yeux d’un bleu pâle, plus froid que la lame d’un couteau.
+
+Et malheur à lui s’il se hasardait à se rebiffer... Elle le laissait
+sans un sou en poche, et pendant ces temps de pénitence il en était
+réduit à emprunter de ci et de là une pièce de vingt francs, qu’il
+oubliait de rendre généralement.
+
+Un frère de Mme de Fondège, un lieutenant de vaisseau mort au
+Mexique, l’avait surnommée «Mme Range-à-bord,» et ce sobriquet
+trivial que les matelots donnent aux officiers despotes et tatillons,
+peignait merveilleusement son caractère...
+
+Impérieuse, elle l’était à l’excès, et, en outre, irascible, envieuse et
+rancunière.
+
+Nul autant qu’elle ne fit mentir le proverbe populaire: «Tout gras, tout
+bon.»
+
+Le fiel et les rages dévorées en secret l’avaient engraissée!...
+
+Mais, en venant à l’hôtel de Chalusse, Mme de Fondège s’était grimée
+de douceur et de sensibilité; ses yeux avaient des caresses
+inaccoutumées, et lorsqu’elle entra, elle appuyait son mouchoir sur sa
+bouche comme pour comprimer des sanglots.
+
+Le général, aussitôt, l’attira vers Mlle Marguerite, et d’un ton à la
+fois sentimental et solennel:
+
+--Chère Athénaïs, prononça-t-il, voici la fille de mon meilleur et de
+mon plus vieil ami... Je connais votre cœur... Je sais qu’elle
+trouvera en vous une seconde mère...
+
+Mlle Marguerite demeurait immobile et glacée... Persuadée que Mme
+de Fondège allait se précipiter à son cou et l’embrasser, elle
+s’imposait la plus pénible contrainte pour dissimuler ses sensations.
+
+Elle s’effrayait à tort.
+
+L’hypocrisie de «la générale» était supérieure aux grossières
+manifestations de Mme Léon.
+
+«La générale» se contenta de lui serrer les mains avec une effusion
+convulsive, tout en répétant d’un ton pénétré et les yeux levés au ciel:
+
+--Quel malheur!... Si jeune!... Tout à coup!... c’est affreux!...
+
+Et comme elle n’obtenait pas de réponse, d’un air de dignité triste,
+elle ajouta:
+
+--Je n’ose vous demander toute votre confiance, chère et malheureuse
+enfant... La confiance ne peut naître que de longues relations et d’une
+mutuelle estime... Vous apprendrez à me connaître... Ce doux nom de
+mère, vous me le donnerez quand je l’aurai mérité...
+
+Resté un peu à l’écart, le général écoutait en homme dressé à admirer sa
+femme et payé pour bien savoir ce dont elle était capable...
+
+--Voilà la glace rompue, pensait-il... ce sera bien le diable si
+Athénaïs ne fait pas tout ce qu’elle voudra de cette petite sauvage!...
+
+Ses espérances se reflétaient si joyeusement sur sa physionomie, que
+Mme Léon, qui le guettait du coin de l’œil, en fut toute saisie.
+
+--Ah! doux Jésus!... se dit-elle, que veulent donc ces gens-ci, et que
+signifient toutes ces tendresses? Ma foi, tant pis! il faut que je
+prévienne.
+
+Et persuadée que personne ne l’observait, elle se coula sans bruit
+jusqu’à la porte et sortit vivement.
+
+Mais Mlle Marguerite veillait.
+
+Résolue à pénétrer l’intrigue encore inexplicable qui s’agitait autour
+d’elle, et à la déjouer, elle avait compris que tout dépendait de son
+attention à saisir, pour en profiter, les plus futiles indices.
+
+Or, elle avait surpris le triomphant sourire du général et la grimace
+d’inquiétude que ce sourire avait arraché à Mme Léon.
+
+Voyant s’éloigner cette dernière furtivement, Mlle Marguerite comprit
+bien que ce n’était pas sans quelque raison grave.
+
+C’est pourquoi, sans s’inquiéter des convenances:
+
+--Excusez-moi une seconde, dit-elle à M. et à Mme de Fondège.
+
+Et les laissant confondus, elle s’élança dehors.
+
+Ah!... elle n’eut pas besoin d’aller loin. S’étant penchée au-dessus de
+la rampe, elle aperçut dans le vestibule la femme de charge et le
+marquis de Valorsay qui causaient, lui flegmatique et hautain comme
+d’ordinaire, elle assez animée...
+
+Il tombait sous le sens que Mme Léon s’était doutée que le marquis
+serait parmi les gens arrivés des premiers pour le convoi de M. de
+Chalusse, qu’elle l’avait fait demander et qu’elle l’avertissait de la
+présence de Mme de Fondège.
+
+Toutes ces circonstances étaient bien peu de chose. Mais ce sont les
+riens qui, le plus souvent, décident de la vie... Ces riens, d’ailleurs,
+étaient pour Mlle Marguerite autant de lueurs dans les ténèbres,
+autant de bouts du fil qui pouvait la conduire à la vérité.
+
+Ils lui prouvaient que les intérêts de M. de Fondège et de M. de
+Valorsay étaient opposés, qu’ils devaient s’exécrer, par conséquent, et
+qu’avec un peu de patience on pourrait utiliser chacun d’eux contre
+l’autre...
+
+Ils lui affirmaient aussi que c’était pour le compte de M. de Valorsay
+que Mme Léon l’espionnait, et que, par suite, il devait connaître
+depuis assez longtemps l’existence de Pascal Férailleur...
+
+Mais elle n’avait pas le temps de tirer les dernières conséquences de ce
+qu’elle venait de découvrir... Son absence pouvait éveiller les soupçons
+de Mme de Fondège et de son mari, et son succès dépendait du plus ou
+moins d’adresse qu’elle mettrait à paraître dupe...
+
+Elle se hâta donc de rentrer, s’excusant de son mieux... Seulement elle
+mentait mal, elle ne savait pas, et son embarras l’eût peut-être trahie,
+si le général, heureusement, ne l’eût interrompue.
+
+--J’ai moi-même à m’excuser de vous quitter, ma chère enfant, dit-il...
+Mme de Fondège va rester près de vous... Moi, j’ai à remplir un
+devoir sacré... On m’attend pour la cérémonie, et sans doute on
+s’impatiente... C’est la première fois de ma vie que je suis inexact...
+
+Le général avait grandement raison de se hâter de descendre...
+
+Cent cinquante personnes, au moins, venues pour le convoi de M. de
+Chalusse étaient rassemblées dans les vastes salons de l’hôtel, et
+commençaient à trouver étrange et choquant qu’on les fît attendre ainsi.
+
+Et pourtant, la curiosité tempérait un peu l’impatience.
+
+Il avait transpiré quelque chose des mystérieuses circonstances de la
+mort du comte, et les gens bien informés racontaient qu’une somme
+fabuleuse avait été enlevée par une toute jeune fille, Mlle
+Marguerite. Il est vrai qu’ils ne lui faisaient pas un crime de ce
+détournement qui révélait une femme positive et forte, et beaucoup, des
+plus fiers, eussent pris volontiers la place de Valorsay, lequel, à ce
+qu’on assurait, allait épouser la jolie voleuse et ses millions...
+
+Le plus désolé du retard était encore M. le commissaire ordonnateur des
+pompes funèbres...
+
+Vêtu de son uniforme de première classe, le bas de soie bien tiré sur
+son maigre tibia, le manteau vénitien à l’épaule, le claque sous le
+bras, cherchant partout la famille, MM. les parents, un ami, quelqu’un
+enfin à qui jeter la phrase sacramentelle qui décide le départ: «Quand
+il vous fera plaisir!...»
+
+Il parlait de donner le signal, quand M. de Fondège parut... Les amis
+de M. de Chalusse qui devaient tenir les cordons du poêle,
+s’avancèrent... Le char funèbre s’ébranla... il y eut une minute de
+confusion, et enfin le cortége se mit en marche.
+
+Un grand silence se fit, qui donna quelque chose de lugubre au bruit
+sourd de la porte de l’hôtel se refermant lourdement.
+
+--Allons!... gémit Mme de Fondège, tout est consommé...
+
+Mlle Marguerite ne répondit que par un geste désolé... Articuler une
+syllabe lui eût été impossible... les larmes l’étouffaient.
+
+Que n’eût-elle pas donné en ce moment pour être seule, pour s’abandonner
+sans contrainte à de poignantes émotions.
+
+Hélas!... la prudence la condamnait à une sorte de comédie sinistre.
+
+Le soin de son honneur et le souci de l’avenir lui faisaient une loi de
+subir d’un visage impénétrable les consolations menteuses d’une femme
+qu’elle savait sa plus dangereuse ennemie.
+
+Et certes, «la générale» ne les épargnait pas, ces consolations... Nulle
+mieux qu’elle ne savait jouer la forte et rude commère qui cache un
+cœur d’une exquise sensibilité sous ses robustes appas... Et ce n’est
+qu’après d’assez longues considérations sur l’instabilité des choses
+humaines qu’elle osa revenir au sujet que trahissait sa lettre de la
+veille...
+
+--Car il faut, malgré tout, en revenir au positif, poursuivait-elle. Il
+n’est pas de douleur que respectent les mesquines et tristes réalités de
+la vie... Ainsi vous, chère enfant, tandis que vous trouveriez à
+pleurer en paix une amère jouissance, il faut que vous songiez à votre
+avenir... M. de Chalusse n’ayant pas d’héritiers, la justice va
+s’emparer de cet hôtel... vous n’y pouvez plus rester.
+
+--Je le sais, madame.
+
+--Où irez-vous?
+
+--Hélas!
+
+Mme de Fondège porta son mouchoir à ses yeux comme pour essuyer une
+larme furtive, puis brusquement:
+
+--Je vous dois la vérité, ma chère fille, écoutez-la. Je ne vois pour
+vous que deux partis à prendre... Demander la protection d’une famille
+honorable, ou entrer au couvent... Hors de là, point de salut.
+
+Mlle Marguerite baissa la tête sans mot dure... Laisser «la générale»
+s’avancer et parler beaucoup était la seule chance qu’elle eût de
+discerner sa pensée.
+
+Ce silence parut inquiéter Mme de Fondège, qui reprit:
+
+--Songeriez-vous à affronter seule les difficultés et les périls de la
+vie?... Ah! je ne puis le croire... ce serait une épouvantable
+démence... Jeune comme vous l’êtes, mon enfant, belle, séduisante,
+souverainement douée, il est impossible que vous viviez seule et libre.
+Eussiez-vous assez de force de caractère pour demeurer honnête et pure,
+le monde ne vous en refuserait pas moins son estime... Le monde ne croit
+pas aux vertus qui se gardent seules... Préjuges! me direz-vous...
+Soit!... Il n’en est pas moins vrai qu’une jeune fille qui brave
+l’opinion est une fille perdue...
+
+A l’exaltation de «la générale,» il était aisé de comprendre qu’avant
+tout et surtout elle craignait que Mlle Marguerite n’usât de sa
+liberté.
+
+--Que faire, donc?... demanda la jeune fille.
+
+--Je vous l’ai dit, il y a le couvent. Pourquoi n’y entreriez-vous pas?
+
+--J’aime la vie...
+
+--Alors, frappez à la porte d’une maison honorable.
+
+--L’idée d’être à charge à quelqu’un me révolte.
+
+Fait significatif, Mme de Fondège ne protesta pas, ne parla pas de sa
+maison... Elle était trop fière pour cela... L’ayant une fois offerte,
+elle crut qu’insister serait éveiller des défiances.
+
+Elle se contenta d’énumérer les raisons qui militaient en faveur des
+deux déterminations qu’elle offrait, répétant de temps à autre:
+
+--Décidez-vous!... N’attendez pas le dernier moment!...
+
+Mlle Marguerite était décidée... Cependant, avant de se déclarer,
+elle eût voulu consulter le seul ami qu’elle se connût au monde, le
+vieux juge de paix.
+
+La veille, il lui avait dit: «A demain;» elle savait que l’opération de
+l’apposition des scellés n’était pas terminée, elle s’étonnait de ne pas
+l’avoir vu encore, et elle l’espérait de minute en minute.
+
+Aussi, évita-t-elle, et non sans adresse, toute réponse formelle,
+jusqu’à ce qu’enfin, un domestique parut, qui annonça:
+
+--M. le juge de paix.
+
+Il entra lentement, ayant toujours aux lèvres son sourire débonnaire,
+mais son œil perspicace ne quitta pas Mme de Fondège.
+
+Il salua, prononça quelques mots de politesse, puis s’adressant à
+Mlle Marguerite:
+
+--Il faut que je vous parle, mademoiselle, dit-il, à l’instant... Mais
+dites à madame que vous serez de retour près d’elle avant un quart
+d’heure.
+
+Elle le suivit, et lorsqu’ils furent seuls, les portes fermées, dans le
+cabinet de feu M. de Chalusse:
+
+--J’ai beaucoup pensé à vous, mon enfant, reprit le vieux juge, oui,
+beaucoup... et il me semble que je m’explique certaines choses. Mais
+avant tout, qu’est-il arrivé depuis que je vous ai quittée?
+
+--Ah!... monsieur, beaucoup de choses.
+
+Et aussitôt, brièvement, mais avec une précision extrême, elle lui
+détailla les événements si petits et si importants qui se succédaient
+depuis vingt-quatre heures, sa course inutile rue d’Ulm, la sortie
+mystérieuse de Mme Léon et sa conversation avec le marquis de
+Valorsay, la lettre de Mme de Fondège et enfin cette insupportable
+visite et tout ce qui s’y était dit.
+
+Lui écoutait, les yeux attachés au chaton de sa bague, selon sa coutume
+dans les conjonctures qu’il estimait difficiles.
+
+--Tout cela est grave, prononça-t-il, très-grave... La lumière se fait,
+peu à peu... Vous aviez peut-être raison... Peut-être M. Férailleur
+est-il innocent... Et cependant, pourquoi fuir, pourquoi passer à
+l’étranger?...
+
+--Ah!... monsieur, la fuite de Pascal n’est qu’une feinte, il est à
+Paris, caché quelque part, un pressentiment me le crie, j’en suis sûre,
+et je sais un homme qui me le retrouvera... Une seule chose me confond:
+son silence... Disparaître ainsi sans un mot, sans me donner signe de
+vie...
+
+D’un geste, le juge de paix l’arrêta.
+
+--Je ne vois rien là de surprenant, fit-il, du moment où votre
+gouvernante est l’espion du marquis de Valorsay... Qui vous dit qu’elle
+n’a pas intercepté ou détruit quelque lettre?
+
+Mlle Marguerite pâlit, et ses yeux noirs étincelèrent.
+
+--Grand Dieu! s’écria-t-elle, quelle n’était pas mon aveuglement!... Je
+n’avais pas songé à cela! Oh! la misérable!... Et ne pouvoir
+l’interroger et lui arracher l’aveu de son crime!... Être condamnée, si
+je veux arriver à la vérité, à rester avec elle en apparence ce que
+j’étais par le passé!...
+
+Mais le juge de paix n’était pas homme à laisser s’égarer une enquête
+qu’il entreprenait.
+
+--Revenons à Mme de Fondège, dit-il, et résumons sa conversation.
+Elle redoute extrêmement de vous voir courir le monde... Est-ce par
+affection? Non. Pourquoi, alors? C’est ce qu’il faudra chercher.
+Secondement, il paraît lui être indifférent que vous acceptiez son
+hospitalité ou que vous entriez au couvent.
+
+--Elle me pousserait plutôt vers le couvent...
+
+--Eh bien!... que conclure de là?... que les Fondège ne tiennent
+aucunement à s’emparer de vous et à vous faire épouser leur fils...
+S’ils n’y tiennent pas, c’est qu’ils sont sûrs, positivement,
+indiscutablement, que les valeurs disparues n’ont pas été détournées par
+vous... Or, je vous le demande, d’où vient cette certitude absolue?...
+Simplement de ce qu’ils savent où sont les millions... et s’ils le
+savent...
+
+--Ah!... monsieur, c’est qu’ils les ont volés!...
+
+Le vieux juge se taisait.
+
+Il avait retourné en dedans le chaton de sa bague--signe d’orage, eût
+dit son greffier--et si maître qu’il fût de l’expression de son visage,
+on pouvait y suivre les phases d’un violent combat intérieur.
+
+--Eh bien, oui, mon enfant, prononça-t-il enfin, oui ma conviction est
+que les Fondège ont entre les mains les millions que vous aviez vus dans
+le secrétaire de M. de Chalusse et que nous n’y avons plus retrouvés...
+Comment, par quel prodige de ruse et de scélératesse s’en sont-ils
+emparés?... C’est ce que je ne puis concevoir... Le sûr, c’est qu’ils
+les ont, ou la logique n’est plus la logique.
+
+Il demeura pensif un moment, les sourcils contractés par l’effort de la
+réflexion, et plus lentement il reprit:
+
+--En vous découvrant toute ma pensée, je vous donne, à vous, jeune
+fille, presqu’une enfant, une preuve d’estime et de confiance dont peu
+d’hommes me sembleraient dignes. C’est que je puis me tromper et qu’un
+magistrat ne doit pas accuser sans être trois fois sûr... Ce que je
+viens de vous dire, Mlle Marguerite, vous devez l’oublier...
+
+Toute remuée par l’accent du juge, elle le regardait d’un air de stupeur
+profonde.
+
+--Vous me conseillez d’oublier! murmura-t-elle, vous voulez que
+j’oublie!...
+
+--Oui!... Vos légitimes soupçons, vous devez les cacher au plus profond
+de votre cœur, jusqu’au moment où vous aurez réuni assez de preuves
+pour confondre les misérables... Certes, découvrir et rassembler
+d’irrécusables preuves de ce mystérieux détournement est difficile...
+Ce n’est pas impossible, avec le temps, cet infaillible divulgateur des
+crimes... Et vous pouvez compter sur moi... je vous aiderai de toutes
+les forces de ma vieille expérience... Il ne sera pas dit que j’aurai
+laissé écraser une pauvre fille, lorsque je vois une chance de la
+sauver...
+
+Des larmes, bien douces cette fois, tremblaient dans les longs cils de
+Mlle Marguerite. Le monde n’était donc pas composé uniquement de
+coquins!...
+
+--Ah!... vous êtes bon, vous, monsieur, dit-elle, vous êtes bon!...
+
+--Assurément! interrompit-il avec une bienveillante brusquerie... Mais
+il faudra, mon enfant, vous aider vous-même... Songez-y bien; si les
+Fondège se doutent de vos... c’est-à-dire de nos soupçons, tout est
+perdu. Répétez-vous cela à tout moment de la journée... et soyez
+impénétrable, car les gens qui n’ont ni la conscience ni les mains
+nettes sont ombrageux.
+
+Il n’avait nul besoin d’insister sur ce point. Il le comprit, et
+changeant brusquement de ton:
+
+--Avez-vous quelque projet? demanda-t-il.
+
+A lui, elle pouvait, elle devait tout dire.
+
+Elle se redressa donc, vibrante d’énergie, et d’une voix ferme:
+
+--Ma résolution est prise, monsieur, sauf toutefois votre approbation.
+D’abord, je garde Mme Léon près de moi... au titre qu’elle voudra,
+peu m’importe. Par elle, sans qu’elle s’en doute, je saurai les menées
+de M. de Valorsay et peut-être même ses espérances et son but... En
+second lieu, j’accepte l’hospitalité que m’offrent le général et sa
+femme... Près d’eux je serai au centre même de l’intrigue et dans une
+position unique pour recueillir les preuves de leur infamie.
+
+Le vieux juge eut une exclamation de plaisir.
+
+--Vous êtes une vaillante fille, mademoiselle Marguerite!...
+s’écria-t-il, et prudente en même temps... Oui, c’est bien ainsi qu’il
+faut agir.
+
+Il n’y avait plus qu’à régler les conditions du départ de Mlle
+Marguerite.
+
+Elle possédait de très-beaux diamants et des bijoux du plus grand prix;
+devait-elle les garder?
+
+--Certes, ils sont bien à moi, dit-elle. Mais après les indignes
+accusations dont j’ai été l’objet, je ne puis consentir à les emporter,
+il y en a pour une somme trop considérable... Je vous les laisserai,
+monsieur, à l’exception de ceux dont je me sers habituellement... Si
+plus tard le tribunal me les restitue, eh bien!... je les reprendrai...
+et non sans plaisir, je l’avoue à ma honte.
+
+Et le juge s’inquiétant de la façon dont elle vivrait et de ses
+ressources:
+
+--Oh!... j’ai de l’argent, répondit-elle. M. de Chalusse était la
+générosité même, et moi j’ai des goûts assez simples... En moins de six
+mois, sur ce qu’il me donnait pour ma toilette, j’ai économisé plus de
+huit mille francs... C’est la sécurité pour plus d’un an.
+
+Le juge de paix lui expliqua alors, que presque certainement le tribunal
+lui allouerait une certaine somme à prendre sur cette fortune immense,
+désormais sans possesseur connu.
+
+Le comte, qu’il fût ou non son père,--là n’était pas la question,--se
+trouvait être en fait, son «tuteur officieux...» et elle, encore
+qu’elle fût émancipée, pouvait être considérée comme une mineure.
+
+Elle avait donc à invoquer le bénéfice de l’article 367 du Code civil,
+lequel dit expressément:
+
+«Dans le cas où le tuteur officieux mourrait, sans avoir adopté son
+pupille, il sera fourni à celui-ci, durant sa minorité, des moyens de
+subsister dont la quotité et l’espèce... seront réglées, soit
+aimablement... soit judiciairement.»
+
+--Raison de plus, prononça Mlle Marguerite, pour renoncer à mes
+parures.
+
+Restait à décider comment elle donnerait de ses nouvelles à son vieil
+ami. Ils cherchèrent et trouvèrent un moyen de correspondance qui devait
+déjouer la plus exacte surveillance du général et de sa femme.
+
+--Et maintenant, fit le juge de paix, remontez vite chez vous... Qui
+sait ce que pense Mme de Fondège de votre absence?...
+
+Mais Mlle Marguerite avait une requête à présenter.
+
+Elle avait vu très-souvent entre les mains de M. de Chalusse, un petit
+cahier relié où il notait l’adresse des gens avec qui il était en
+relations. L’adresse de M. Fortunat devait s’y trouver.
+
+Elle demanda donc et obtint du juge de paix la permission de rechercher
+ce répertoire. Elle le trouva, et à sa grande joie, à la lettre F, elle
+lut:
+
+Fortunat (Isidore), agent d’affaires, 28, place de la Bourse.
+
+--Ah!... je suis sûre à cette heure de retrouver Pascal, s’écria-t-elle.
+
+Et après avoir une fois encore remercié le juge de paix, dissimulant
+sous l’air le plus abattu qu’elle put prendre ses grandes espérances,
+elle regagna sa chambre.
+
+--Comme vous avez été longtemps, bon Dieu! lui dit Mme de Fondège.
+
+--J’ai eu beaucoup d’explications à donner, madame.
+
+--On vous tourmente, ma pauvre petite!
+
+--Oh! indignement...
+
+Ce mot fournissait à «la générale» l’occasion de revenir tout
+naturellement à ses conseils.
+
+Mais Mlle Marguerite n’était pas si simple que de se laisser
+convaincre, comme cela, tout à coup; elle éleva bien des objections et
+discuta longtemps avant d’en arriver à déclarer à Mme de Fondège
+qu’elle serait trop heureuse d’accepter la protection et l’hospitalité
+qu’elle lui avait offertes...
+
+Et encore, n’était-ce pas sans conditions... Ainsi, elle prétendait
+payer une pension, ne voulant pas être une charge... Elle tenait aussi à
+garder près d’elle sa gouvernante, trop attachée, disait-elle, à cette
+chère Léon pour s’en séparer.
+
+La digne femme de charge assistait à cette conversation. Un instant,
+elle avait craint que Mlle Marguerite ne soupçonnât ses honnêtes
+manœuvres... ses craintes s’envolèrent. Et même, intérieurement, elle
+se félicita de sa rare habileté.
+
+Tout était entendu, conclu, scellé par un baiser, lorsque, sur les
+quatre heures, le général reparut.
+
+--Ah!... mon ami, lui cria sa femme, quel bonheur!... Nous avons une
+fille!...
+
+Il ne fallait rien moins que cette nouvelle pour le remettre. Au bruit
+sourd des pelletées de terre tombant sur le cercueil de M. de Chalusse,
+il s’était presque trouvé mal au cimetière, et même cette défaillance
+d’un homme orné de si terribles moustaches avait beaucoup surpris.
+
+--Oui, c’est un grand bonheur!... répondit-il. Mais, sacré tonnerre!...
+je n’avais jamais douté du cœur de cette chère mignonne.
+
+Sa femme et lui, néanmoins, dissimulèrent mal une grimace, quand le juge
+de paix leur apprit que leur «chère fille aimée» n’emportait pas ses
+diamants.
+
+--Sacrebleu!... gronda le général, je reconnais son père à ce trait!...
+Voilà de la délicatesse, ou je ne m’y connais pas!... Beaucoup de
+délicatesse!... trop, peut-être.
+
+Mais le juge de paix lui ayant dit que le tribunal, sans doute,
+ordonnerait la restitution des diamants, son visage s’éclaira, et il
+descendit veiller de sa personne aux malles et aux effets de Mlle
+Marguerite, que M. Casimir faisait charger sur un des fourgons de
+l’hôtel...
+
+Puis le moment du départ vint.
+
+Mlle Marguerite répondit aux adieux des domestiques, ravis d’être
+débarrassés de sa présence, et, avant de monter en voiture, elle attacha
+un long et douloureux regard à cette princière demeure de Chalusse,
+qu’elle avait eu le droit de croire sienne, et qu’elle quittait sans
+doute pour toujours!...
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+LA VIE INFERNALE
+
+II
+
+LIA D’ARGELÈS
+
+
+OUVRAGES DU MEME AUTEUR
+
+=LA VIE INFERNALE=. 6e édition. 2 vol. grand in-18. 7 fr. »
+
+=L’AFFAIRE LEROUGE=. 10e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50
+
+=LE DOSSIER Nº 113=. 9e édit. 1 vol. fr. in-18. 3 fr. 50
+
+=LE CRIME D’ORCIVAL=. 7e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50
+
+=LES ESCLAVES DE PARIS=. 6e édit. 2 vol. gr. in-18. 7 fr. »
+
+=LE 13e HUSSARDS=. 21e édit. 1 vol gr. in-18. 3 fr. 50
+
+=MONSIEUR LECOQ=. 7e édit. 2 vol. gr. in-18. 7 fr. »
+
+=LES COTILLONS CÉLÈBRES=. 7e édit. ornée de portraits.
+2 vol. gr. in-18. 7 fr. »
+
+=LES COMÉDIENNES ADORÉES=. Nouv. édit. 1 vol. 3 fr. 50
+
+=LES GENS DE BUREAU=. 6e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50
+
+=LA CLIQUE DORÉE=. 4e édit. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50
+
+=MARIAGES D’AVENTURE=. Nouvelle édit. 1 vol. in-18. 3 fr. 50
+
+=LA CORDE AU COU=. 7e édit. 1 vol. in-18. 3 fr. 50
+
+=LA DEGRINGOLADE=. 5e édit. 3 vol. gr. in-18. 7 fr. »
+
+=L’ARGENT DES AUTRES=. 5e édit. 2 vol. grand in-18. 7 fr. »
+
+=LE PETIT VIEUX DES BATIGNOLLES=. 1 vol. gr. in-18. 3 fr. 50
+
+Paris.--Imprimerie de l’_Étoile_, BOUDET, Directeur, rue Cassette, 1.
+
+
+
+
+LA VIE
+
+INFERNALE
+
+PAR
+
+ÉMILE GABORIAU
+
+II
+
+LIA D’ARGELÈS
+
+[Illustration]
+
+PARIS
+
+E. DENTU, ÉDITEUR
+
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+
+PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D’ORLÉANS
+
+1882
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+LA VIE INFERNALE
+
+
+
+
+LIA D’ARGELÈS
+
+
+
+
+I
+
+
+Se venger!...
+
+Telle est la première, l’unique pensée, lorsqu’on se voit victime d’une
+injustice atroce, de quelque guet-apens infâme où s’engloutissent
+l’honneur et la fortune, le présent, l’avenir et jusqu’à l’espérance.
+
+Les tourments qu’on endure ne peuvent être atténués que par l’idée qu’on
+les rendra au centuple.
+
+Et rien ne semble impossible en ce premier moment, où des flots de haine
+montent au cerveau en même temps que l’écume de la rage monte aux
+lèvres, nul obstacle ne semble insurmontable, ou plutôt on n’en aperçoit
+aucun.
+
+C’est plus tard, quand les facultés ont repris leur équilibre, qu’on
+mesure l’abîme qui sépare la réalité du rêve, le projet de l’exécution.
+
+Et quand il faut se mettre à l’œuvre, à beaucoup le découragement
+arrive. La fièvre est passée, on se résigne... On maudit, mais on n’agit
+pas... On s’engourdit dans son opprobre immérité... On s’abandonne, ou
+désespère... on se dit: à quoi bon!
+
+Et l’impunité des coquins est une fois de plus assurée.
+
+Un abattement pareil attendait Pascal Férailleur, le matin où, pour la
+première fois, il s’éveilla dans ce pauvre appartement de la route de la
+Révolte où il était venu se cacher sous le nom de Mauméjan...
+
+Pour longtemps encore ce devait lui être un moment affreux que celui où,
+chaque matin, en se réveillant, il rapprenait pour ainsi dire son
+désastre...
+
+Accoudé sur son oreiller, pâle, la sueur au front, il examinait les
+côtés politiques et pratiques de sa tâche, et des difficultés se
+dressaient devant lui, qui lui paraissaient plus difficiles à écarter
+que des montagnes.
+
+Une effroyable calomnie l’avait terrassé... il pouvait tuer le lâche
+calomniateur, mais après!... Comment atteindre et étouffer la calomnie
+elle-même!...
+
+--Autant vaudrait, pensait-il, essayer de serrer dans sa main une
+poignée d’eau, autant vaudrait essayer d’arrêter, en étendant les bras,
+le vent empesté qui apporte une épidémie...
+
+C’est qu’aussi l’espérance sublime qui l’avait un moment enflammé,
+s’était éteinte.
+
+Depuis cette lettre fatale qui lui, avait été remise par Mme Léon,
+il voyait Marguerite perdue pour lui sans retour... Dès lors, à quoi bon
+lutter!... Quel serait le prix de sa victoire si, par miracle, à force
+de patience et d’énergie il triomphait?... Marguerite perdue, que lui
+importait le reste...
+
+Il se disait cela, et en même temps il se sentait pénétré d’un désespoir
+d’autant plus profond qu’il était calme, et pour ainsi dire réfléchi.
+
+Ah! s’il eût été seul au monde!... Mais il avait sa mère, il se devait à
+cette femme énergique dont la voix, une fois déjà, avait fait tomber de
+ses mains l’arme du suicide.
+
+--Je me débattrai donc, je lutterai puisqu’il le faut, murmura-t-il, en
+homme qui d’avance prévoit l’inutilité de ses efforts...
+
+Il s’était levé, cependant, et il achevait de s’habiller quand on frappa
+doucement à la porte de sa chambre.
+
+--C’est moi, mon fils! fit au dehors la voix de Mme Férailleur.
+
+Pascal s’empressa d’ouvrir.
+
+--Je viens te chercher, lui dit sa mère, parce que cette femme de ménage
+dont tu m’as parlé hier soir, Mme Vantrasson, est en bas, et avant de
+l’accueillir je désire ton avis.
+
+--Cette femme ne te plaît donc pas, chère mère!...
+
+--Je veux que tu la voies.
+
+Il descendit et se trouva en présence d’une grosse femme, blême, aux
+lèvres minces et aux yeux fuyants, qui le salua d’une révérence
+obséquieuse.
+
+C’était bien Mme Vantrasson en personne, l’hôtesse du
+«Garni-Modèle,» qui demandait à occuper au service d’autrui trois ou
+quatre heures qu’elle avait de libres, disait-elle, dans la matinée.
+
+Certes, ce n’était pas pour son agrément qu’elle se décidait à entrer en
+condition, sa dignité de commerçante en souffrait cruellement... mais il
+faut manger.
+
+Les locataires n’affluaient pas au «Garni-Modèle,» malgré les séductions
+de ce titre, et ceux qui y couchaient par hasard, réussissaient toujours
+à voler quelque chose. L’épicerie ne rendait pas, et les quelques sous
+que laissait de temps à autre un ivrogne, Vantrasson les empochait...
+pour aller boire chez un concurrent. Il est connu que ce que l’on boit
+chez soi est amer.
+
+Si bien que n’ayant crédit ni chez le boulanger, ni chez le boucher, ni
+la fruitière, Mme Vantrasson en était réduite, a certains jours, à se
+sustenter uniquement des produits de sa boutique, figues moisies ou
+raisins secs avariés, qu’elle arrosait de torrents de mêlé-cassis... sa
+seule consolation ici-bas.
+
+Mais ce n’était pas «un régime,» ainsi qu’elle le confessait... De là
+cette résolution de chercher «un ménage» qui lui assurât le déjeuner
+quotidien et quelque argent, qu’elle se jurait bien de ne pas laisser
+voir à son digne époux.
+
+--Quelles seraient vos conditions?... demanda Pascal.
+
+Elle parut se recueillir, compta sur ses doigts, et finalement déclara
+qu’elle se contenterait du déjeuner et de quinze francs par mois, à la
+condition toutefois qu’elle irait seule aux provisions.
+
+Car c’est là que nous en sommes.
+
+La première question d’une cuisinière qui se présente dans une maison
+est invariablement celle-ci: «Ferai-je le marché?» En bon français, cela
+signifie: «Aurai-je du moins quelques facilités pour voler?» Chacun sait
+cela, et nul ne s’en étonne... c’est dans les mœurs.
+
+Et c’est là-dessus que se débattent les conditions; la cuisinière
+proclamant hautement et du plus beau sang-froid qu’elle prétend voler,
+les maîtres hasardant quelques timides objections.
+
+--Je vais aux provisions moi-même, osa déclarer Mme Férailleur.
+
+--Alors, répliqua Mme Vantrasson, ce sera trente francs.
+
+Pascal et sa mère s’étaient consultés du regard; cette mégère leur
+déplaisait également, il ne s’agissait plus que de l’éconduire, ce qui
+était facile.
+
+--Trop cher!... dit Mme Férailleur, je n’ai jamais donné plus de
+quinze francs.
+
+Mais la Vantrasson n’était pas femme à se décourager ainsi, sachant bien
+que si elle laissait échapper cette place, elle n’en retrouverait pas
+facilement une autre.
+
+Des gens étrangers au quartier, des nouveaux venus ignorant la
+réputation du «Garni-Modèle,» pouvaient seuls introduire chez eux
+l’hôtesse de cet honorable établissement.
+
+Elle se mit donc à insister, et pour attendrir Pascal et sa mère, entama
+son histoire, c’est-à-dire une histoire de fantaisie où mêlant assez
+adroitement le faux au vrai, elle se donnait pour une victime de la
+concurrence, des démolitions, de la rareté de l’argent, et aussi de la
+barbarie de ses parents.
+
+Car elle appartenait, affirmait-elle, ainsi que son mari, à une
+très-honorable famille... on pouvait s’en assurer. La sœur de
+Vantrasson était mariée à un nommé Greloux, relieur autrefois, rue
+Saint-Denis, qui s’était retiré des affaires après fortune faite.
+
+Comment les Greloux ne les avaient-ils pas aidés et sauvés de la
+faillite?... C’est qu’il ne faut rien attendre de bon des parents,
+gémissait-elle; ils vous jalousent et vous caressent, si vous
+réussissez; mais si vous échouez, ils vous repoussent...
+
+Loin de rendre la Vantrasson intéressante, ces doléances donnaient à sa
+physionomie déjà ingrate quelque chose de faux, de suspect et
+d’inquiétant.
+
+--Je vous l’ai dit, interrompit Mme Férailleur, c’est quinze
+francs... à prendre ou à laisser.
+
+La mégère se récria. Elle consentait à rabattre cinq francs de ses
+prétentions, mais plus... impossible.
+
+Fallait-il regarder à dix francs pour s’assurer un trésor comme elle,
+une femme établie, honnête, qui n’avait pas sa pareille pour la
+propreté, et comparable au caniche pour le dévouement à ses maîtres.
+
+--Sans compter, ajoutait-elle, que j’ai été une fine cuisinière, dans
+mon temps, et que je n’ai pas trop perdu... Monsieur et Madame seraient
+contents de moi, car j’ai vu plus d’un gros seigneur se lécher les
+doigts de mes sauces quand j’étais au service de M. de Chalusse...
+
+Pascal et sa mère ne purent s’empêcher de tressaillir à ce nom, mais
+c’est d’un ton d’indifférence bien jouée que Mme Férailleur dit:
+
+--M. de Chalusse?...
+
+--Oui, madame... un comte... et si riche qu’il ne connaissait pas sa
+fortune... S’il était encore de ce monde, je n’en serais pas réduite à
+servir les autres... Mais il est mort, et même on l’enterre
+aujourd’hui...
+
+Elle eut un sourire gros de réticences, et d’un air mystérieux:
+
+--Étant allée hier à l’hôtel de Chalusse, pour solliciter un secours,
+j’ai appris ce grand malheur... Vantrasson, mon mari, était venu avec
+moi, et même, pendant que nous causions avec le concierge, il a
+reconnu... oh! mais très bien, rien qu’en la voyant traverser le
+vestibule; une personne qui dans le temps jadis... Enfin, cela ne me
+regarde pas... C’est une belle demoiselle, maintenant, haute comme les
+nues, et défunt M. le comte la faisait passer pour sa fille... C’est
+tout de même ont drôle de chose que la vie du monde!...
+
+Pascal était devenu plus blanc que le plâtre de la muraille. Ses yeux
+flamboyaient. Mme Férailleur frémit.
+
+--Soit! dit-elle à la Vantrasson, vous aurez vos vingt-cinq francs... A
+cette condition pourtant que si parfois j’ai besoin de vous le soir,
+vous viendrez sans récriminations... Ces jours-là, je vous donnerai le
+dîner.
+
+Et sortant cinq francs de sa poche, elle les mit dans la main de
+l’hôtesse du «Garni-Modèle» et ajouta:
+
+--Voici votre denier à Dieu.
+
+L’autre lestement empocha l’argent; toute surprise, par exemple, de
+cette brusque décision qu’elle n’espérait guère et ne sachant à quoi
+l’attribuer.
+
+N’importe!... ce dénoûment l’enchantait si fort qu’elle voulût entrer en
+fonctions à l’instant même, et pour se débarrasser d’elle, Mme
+Férailleur fut obligée de l’envoyer chercher ce qui était nécessaire
+pour le déjeuner...
+
+Puis, dès qu’elle fut seule avec son fils:
+
+--Eh bien!... Pascal!... fit-elle.
+
+Mais l’infortuné semblait changé en statue; voyant qu’il ne répondait ni
+ne bougeait, elle poursuivit d’un ton sévère:
+
+--Est-ce donc ainsi que tu tiens tes résolutions et tes serments!... Tu
+prétends mener à bonne fin une tâche toute de patience, de ruse et de
+dissimulation, et au premier événement imprévu, ton sang-froid
+t’abandonne et tu perds la tête... Sans moi, tu te trahissais devant
+cette femme... Renonce à nous venger, résigne-toi au triomphe du marquis
+de Valorsay, si ton visage doit être comme un livre ouvert où chacun
+lira le secret de tes pensées et de tes desseins!...
+
+Pascal hochait la tête d’un air désespéré.
+
+--Tu n’as donc pas entendu, mère... balbutia-t-il.
+
+--Quoi?...
+
+--Ce qu’a dit cette mégère!... Cette personne... dont elle parlait...
+que son mari a reconnut... c’est... ce ne peut être que Marguerite.
+
+--Je le crois.
+
+Il recula, stupéfié.
+
+--Tu le crois!... balbutia-t-il, et tu me le dis ainsi, froidement, sans
+émotion, comme si c’était une chose naturelle, possible même... Tu n’as
+donc pas compris le sens honteux des insinuations de cette abjecte
+vieille!... Tu n’as donc pas vu son sourire hypocrite et l’infernale
+méchanceté qui éclatait dans ses yeux!... Pourquoi l’avoir
+interrompue!... Qui sait quelle abominable calomnie montait à ses
+lèvres!
+
+Malheureux!... Il pressait son front entre ses mains, comme s’il l’eût
+senti prêt d’éclater.
+
+--Et je n’ai pas écrasé cette infâme vieille, répétait-il, je ne l’ai
+pas foulée aux pieds!...
+
+Ah! si elle n’eût suivi que les inspirations de son cœur, Mme
+Férailleur se fût jetée au cou de son fils, elle l’eût pressé entre ses
+bras, elle eût mêlé ses larmes aux siennes. L’austère raison l’arrêta...
+Dans le cœur de cette simple bourgeoise parlait haut ce fier
+sentiment du devoir qui soutient les humbles héroïnes du foyer, bien
+supérieures aux tapageuses aventurières dont l’histoire enregistre le
+nom.
+
+Elle comprit que Pascal devait être non consolé mais excité, et s’armant
+de courage:
+
+--Connais-tu exactement le passé de Mlle Marguerite? demanda-t-elle.
+Non, n’est-ce pas... Tout ce que tu sais c’est que sa vie a été
+très-agitée... c’est une raison pour qu’elle prête beaucoup à la
+calomnie...
+
+Il n’y avait au monde que Mme Férailleur, à pouvoir s’exprimer ainsi
+impunément devant Pascal.
+
+--En ce cas, ma mère, prononça-t-il, vous avez eu tort d’interrompre
+Mme Vantrasson, elle vous eût probablement appris beaucoup de
+choses...
+
+--Je l’ai arrêtée, c’est vrai, et renvoyée... tu sais pourquoi. Mais
+elle est à notre service, maintenant, et quand tu seras calme, quand tu
+auras ta raison, rien ne t’empêchera de la faire parler... Il se peut
+que cela te serve de savoir qui est ce Vantrasson, et où et comment il
+avait connu Mlle Marguerite.
+
+La honte, la douleur, la rage arrachaient des larmes à Pascal.
+
+--Mon Dieu, répétait-il, mon Dieu! en être réduit à cet excès de misère
+d’entendre ma mère douter de Marguerite!
+
+Lui ne doutait pas.
+
+Il eût pu entendre les plus monstrueuses accusations, sans que le
+soupçon l’effleurât seulement de ses ailes de chauve-souris.
+
+Mme Férailleur eut assez de puissance sur elle-même pour hausser les
+épaules.
+
+--Eh mon Dieu!... fit-elle, confonds la calomnie, je ne demande pas
+mieux, mais n’oublie pas que nous avons nous-mêmes à nous réhabiliter...
+Travaille à écraser tes ennemis, cela sera plus profitable à Mlle
+Marguerite que de vaines menaces et de stériles gémissements... Tu avais
+juré, ce me semble, de ne plus te plaindre, mais d’agir...
+
+C’en était trop, et le fouet de cette ironie devait imprimer au cerveau
+de Pascal la secousse dont il avait besoin. Chancelant, il fut remis sur
+pied, d’aplomb.
+
+Et c’est froidement qu’il dit:
+
+--C’est juste... Je te remercie de m’avoir rappelé à moi-même, ma
+mère!...
+
+Elle ne dit mot, mais du fond de son âme, remercia Dieu.
+
+Mère incomparable, elle avait su lire dans le cœur de son fils, et
+apercevant ses hésitations et ses défaillances, elle avait été
+épouvantée... Maintenant elle le voyait tel qu’elle le souhaitait...
+
+Et, en effet, il en était déjà à se reprocher son découragement et à
+s’indigner de sa facilité à se laisser émouvoir. Et, pour première
+épreuve, il s’imposait de ne pas interroger la Vantrasson avant quatre
+ou cinq jours... Si elle avait eu quelques soupçons, ce temps devait
+suffire à les dissiper.
+
+Il parla peu pendant le déjeuner, mais c’est qu’il brûlait de commencer
+la lutte, il voulait agir et il se demandait comment entrer en campagne.
+
+Avant tout, c’était indiqué, il devait étudier la position de l’ennemi,
+reconnaître les gens à qui il allait avoir affaire, savoir au juste ce
+qu’étaient le marquis de Valorsay et le vicomte de Coralth.
+
+Où et par quels moyens obtenir des renseignements exacts et minutieux
+sur le passé de ces deux hommes? Serait-il donc obligé de les épier à
+tout hasard et à dérober de ci et de là quelques informations au moins
+douteuses?... Cette façon de procéder entraînerait bien des
+inconvénients et bien des lenteurs.
+
+Il se torturait l’esprit, quand tout à coup lui revint en mémoire ce
+joueur étrange de la soirée de Mme d’Argelès, ce gros homme essoufflé
+qui, le lendemain du guet-apens, était venu le trouver rue d’Ulm et lui
+avait signé un certificat d’honorabilité... Il se souvint qu’en le
+quittant, ce singulier personnage lui avait dit: «S’il vous faut jamais
+un coup d’épaule, venez sonner à ma porte...»
+
+--Je vais me rendre chez le baron Trigault, dit-il à sa mère, si tes
+pressentiments d’hier ne te trompent pas, il nous aidera...
+
+Moins d’une demi-heure plus tard, il se mettait en route...
+
+Il avait revêtu ses plus vieux habits, et avait réussi à se donner cette
+indéfinissable tournure des gens sans position précise et qui passent
+leur vie à solliciter. Cet artifice de toilette et le soin qu’il avait
+pris de faire couper sa barbe et ses cheveux le changeaient si bien
+qu’il fallait le regarder plusieurs fois et attentivement avant de le
+reconnaître.
+
+On ne l’eût pas reconnu non plus aux cartes de visite qu’il avait en
+poche, cartes écrites à la main, par lui, avant de sortir, et où on
+lisait:
+
+ _P. Mauméjan,_
+ _Homme d’Affaires._
+
+ Route de la Révolte.
+
+L’expérience de la vie de Paris lui avait fait choisir la profession
+qu’exerçait si honorablement M. Fortunat, qui n’en est pas une, à vrai
+dire, et qui pourtant ouvre presque toutes les portes.
+
+--Je vais entrer dans le premier café venu, se disait-il, j’y demanderai
+un Bottin, et j’y trouverai certainement l’adresse du baron Trigault...
+
+Le baron demeurait rue de la Ville-l’Évêque.
+
+Son hôtel, un des plus vastes et des plus magnifiques du quartier,
+trahissait l’industriel heureux, le financier habile, le propriétaire de
+mines...
+
+Le luxe éclatait au point de surprendre Pascal, qui se demandait comment
+le possesseur de cette habitation princière pouvait trouver quelque
+plaisir à la table de jeu de l’hôtel d’Argelès...
+
+Cinq ou six domestiques flânaient dans la cour, lorsqu’il y arriva. Il
+marcha droit à l’un d’eux, et le chapeau à la main, demanda:
+
+--M. le baron Trigault.
+
+Il eût demandé le Grand-Turc, que le valet ne l’eût pas toisé d’un air
+plus étonné... A ce point que, craignant de s’être trompé, il ajouta:
+
+--N’est-ce pas ici qu’il demeure?
+
+L’autre éclata de rire.
+
+--C’est bien ici, répondit-il, et même,--vous pouvez vous flatter
+d’avoir une rude chance... il y est...
+
+--J’aurais à l’entretenir d’une affaire...
+
+Le domestique appela un de ses collègues:
+
+--Eh! Florestan... M. le baron reçoit-il?
+
+--Mme la baronne n’a rien dit.
+
+Cela parut suffire au valet, et se retournant vers Pascal:
+
+--En ce cas, dit-il, arrivez...
+
+
+
+
+II
+
+
+L’intérieur de l’hôtel Trigault, par sa somptuosité, répondait dignement
+aux magnificences extérieures...
+
+Dès le seuil, éclatait le luxe du millionnaire insouciant et prodigue,
+curieux de la difficulté vaincue, jaloux de l’impossible et ne
+marchandant jamais ses caprices.
+
+Le vestibule, pavé de mosaïques précieuses, était transformé en serre et
+tout encombré de fleurs renouvelées chaque matin... Des plantes rares ou
+bizarres grimpaient le long des murs après des treillis d’or ou
+pendaient du plafond dans des vases de vieux chine authentique... Et de
+ce fouillis de verdure, surgissaient quelques marbres exquis, signés de
+noms illustres.
+
+Sur un canapé de joncs vernis, jouant le banc rustique, deux grands
+diables de valets de pied, luisants et brillants comme des sous neufs,
+se détiraient et bâillaient à se démettre la mâchoire.
+
+--Dites donc, vous autres, demanda le domestique qui conduisait Pascal,
+peut-on parler à M. le baron?
+
+--Pourquoi?...
+
+--C’est que monsieur que voici aurait quelque chose à lui dire.
+
+Les deux valets toisèrent ce visiteur inconnu, l’estimèrent un de ces
+personnages qui n’existent pas pour des laquais de bonne maison, et
+finalement éclatèrent de rire.
+
+--Ma foi!... fit le plus âgé, en voilà un qui tombe comme marée en
+carême... Annonce-le, va, et tu feras fièrement plaisir à Madame... Il y
+a bien une demi-heure que Monsieur la tanne comme il n’est pas
+possible... Cré nom! est-il tannant, cet homme-là, quand il s’y met!...
+
+La plus intense curiosité brilla dans l’œil de l’introducteur de
+Pascal, et d’un air mystérieux:
+
+--Pourquoi donc est-ce qu’il la tracasse? demanda-t-il. Toujours à
+propos de son Fernand, sans doute... ou d’un autre?...
+
+--Non... Ce matin c’est à cause de M. Van Klopen.
+
+--Le tailleur de Madame?
+
+--Tout juste!... Monsieur et Madame étaient en train de déjeuner
+ensemble,--une fois n’est pas coutume,--quand voilà que M. Van Klopen se
+présente, la bouche enfarinée et est reçu... A part moi, je me dis:
+«Aïe!... aïe!... gare le grabuge!...» J’ai un nez, pour ces choses-là,
+sans pareil... Effectivement, le couturier n’était pas entré depuis cinq
+minutes, que nous entendons la voix de Monsieur qui montait, qui
+montait! Je me suis dit en moi-même: «V’lan... c’est le tailleur qui
+présente sa facture!...» Ça, voyez-vous, ça me connaît... Madame criait
+bien le plus qu’elle pouvait, mais ouitche!... quand Monsieur s’en mêle,
+il n’y en a que pour lui... Non, il n’y a pas de cocher de fiacre pour
+jurer comme lui!...
+
+--Et M. Van Klopen?
+
+--Oh! lui, il est habitué à ces scènes-là... Quand on l’a bien
+invectivé, il fait comme les caniches qui sortent de l’eau, il se secoue
+les oreilles et tout est dit... Il se fiche un peu de Monsieur!... Il a
+fourni sa marchandise, n’est-ce pas?... Il faut bien qu’on la lui paye
+tôt ou tard...
+
+--Comment!... On ne l’a donc pas payé?
+
+--Je ne sais pas, il est encore là.
+
+Un terrible bruit de vaisselle qu’on brise, interrompit cette édifiante
+conversation.
+
+--Allons, bon!... fit un des valets de pied, voilà Monsieur qui casse
+pour deux ou trois cents francs de porcelaines... Il faut être riche,
+mes enfants, pour se passer des colères de ce prix-là!...
+
+--Dame! observa l’autre, à la place de Monsieur, je ne serais pas
+content... Est-ce que ça vous irait que votre femme se fit habiller par
+un monsieur qui la mesurerait en long et en large?... Moi, je dis que
+c’est indécent. Je ne suis qu’un domestique, mais nom d’un chien!...
+
+--Bast!... c’est la mode!... D’ailleurs M. le baron s’inquiète bien de
+cela?... Un homme qui passe sa vie à courtiser la dame de pique!...
+
+--Avec cela que Madame, de son côté...
+
+Il s’arrêta court, les autres lui avaient fait signe de se taire.
+
+Le baron Trigault était entouré de domestiques exceptionnels, la
+présence d’un étranger gênait leurs épanchements.
+
+C’est pourquoi l’un d’eux, après avoir demandé à Pascal sa carte, lui
+ouvrit une porte et le poussa dans une petite pièce, en disant:
+
+--Je vais prévenir M. le baron; attendez là...
+
+Là... c’était une sorte de fumoir, tendu de cachemire à dessins
+fantastiques, à couleurs éclatantes, entouré d’un divan très-bas
+surchargé de coussins, le tout recouvert d’une étoffe pareille à la
+tenture.
+
+Dans ce fumoir, comme dans le vestibule, l’œil était étonné par une
+incroyable profusion de choses rares et précieuses: armes, coupes,
+statues, tableaux...
+
+Mais Pascal, déjà confondu par la conversation des domestiques, n’eut
+pas le loisir de s’arrêter à inventorier.
+
+Par une porte ouverte, faisant face à celle par où il était entré, de
+grands éclats de voix dominés par des jurons lui arrivaient.
+
+Le baron Trigault, la baronne et le fameux couturier Van Klopen étaient
+réunis dans la pièce voisine, cela était clair.
+
+Et avec la meilleure volonté de n’être pas indiscret, Pascal ne devait
+pas perdre un mot de ce qu’ils disaient.
+
+C’était une femme--la baronne évidemment--qui parlait, et le tremblement
+de sa voix claire et sèche trahissait une violente irritation
+péniblement contenue.
+
+--Ce n’est pas la peine d’être la femme d’un des hommes les plus riches
+de Paris, disait-elle, pour se voir ainsi disputer et marchander le
+nécessaire.
+
+Une voix d’homme, avec un accent germanique des plus prononcés, celle
+de Van Klopen, le Hollandais, reprit:
+
+--Oui, le strict nécessaire, on peut l’affirmer... Et si, avant de se
+mettre en colère, monsieur le baron avait pris la peine d’examiner ma
+petite note, il aurait vu...
+
+--Rien! Vous m’ennuyez!... Je n’ai pas de temps à gaspiller en sottes
+discussions: on m’attend au cercle pour le whist.
+
+Cette fois, c’était le maître de la maison, le baron Trigault, qui
+parlait.
+
+Pascal reconnut et sa voix saccadée et ses façons de dire.
+
+--Que M. le baron me permette seulement de lui lire le détail, reprit le
+couturier. C’est l’affaire d’une minute.
+
+Et comme si le juron qui lui répondit eût été un consentement, il
+commença à lire:
+
+--Nous disons en juin: un costume hongrois, avec pardessus et ceinture;
+deux robes à traîne, avec entre-deux et garnitures de dentelles; une
+pèlerine Médicis; un costume Jockey; un costume Walk-Over; une amazone;
+un Retour du Derby, ouaté; deux robes du matin; un costume Velléda; une
+robe de soirée...
+
+--J’ai été forcée d’aller beaucoup aux courses, au mois de juin, observa
+la baronne.
+
+Mais déjà l’illustre tailleur pour dames continuait:
+
+--En juillet, nous avons: deux vestes du matin, une Promenade sur la
+plage, un costume Marinière, une Bergerette Watteau, une Baigneuse
+Pompadour avec fourniture d’étoffe pour ombrelle et bottines pareilles,
+un Bain de mer, un Chic de Trouville garni de dentelles, une robe de
+chambre, une mante Médicis ajustée, deux Soirées du Casino, un costume
+de bain...
+
+--Et certes, fit la baronne, à Trouville, où j’ai passé le mois de
+juillet, j’étais loin d’être des plus élégantes...
+
+L’autre poursuivit.
+
+--Le mois d’août est un peu plus chargé; nous avons une robe de matin,
+un chemin de fer en drap avec garnitures...
+
+Et il allait, il allait, à perdre haleine, estropiant les noms ridicules
+qu’il donnait à ses élucubrations, interrompu seulement, tantôt par un
+coup de poing frappé sur la table, tantôt par un jurement qui échappait
+au baron.
+
+Debout dans le fumoir, Pascal était pétrifié...
+
+Il ne savait qu’admirer le plus de l’impudence de Van Klopen, qui osait
+lire une telle facture, de la démence de la femme qui avait commandé
+tout cela, ou de la patience du mari qui sans doute allait payer...
+
+Enfin, après une énumération qui semblait ne pas devoir finir, le
+couturier dit:
+
+--Et c’est tout!...
+
+--C’est tout, prononça la baronne comme un écho.
+
+--Fort heureux!... s’écria le baron; c’est fort heureux, en vérité.
+C’est-à-dire qu’en quatre mois il a passé sur le dos de ma femme sept
+cents mètres environ de soie, de velours, de satin, de mousseline,
+etc....
+
+--Les robes aujourd’hui exigent beaucoup d’étoffe... M. le baron doit
+comprendre que les biais, les ruches, les volants...
+
+--Naturellement!... Total: vingt-sept mille francs.
+
+--Pardon!... Vingt-sept mille neuf cent trente-trois francs
+quatre-vingt-dix centimes.
+
+--Mettons vingt-huit mille... Eh bien! M. Van Klopen, si jamais vous
+êtes payé de cette fourniture... ce ne sera pas par moi.
+
+Si Van Klopen s’attendait à ce dénoûment, Pascal le pressentait si peu,
+qu’une exclamation lui échappa, qui à tout autre moment eût trahi sa
+présence dans le boudoir.
+
+Ce qui lui semblait surtout incompréhensible, c’était le sang-froid
+gouailleur du baron, succédant sans transition à un accès de fureur dont
+les violences avaient retenti jusque dans le vestibule.
+
+--Ou il est extraordinairement maître de soi, pensait Pascal, ou cette
+scène cache un mystère que je ne soupçonne même pas.
+
+Cependant, le couturier insistait... mais le baron, au lieu de lui
+répondre, se mit à siffler, et blessé de ce manque d’égards:
+
+--J’ai eu affaire, s’écria-t-il, aux gentilshommes du plus grand
+monde,--il prononçait: ti blis crant monte,--aucun d’eux, jamais, n’a
+refusé de me payer les toilettes de sa femme.
+
+--Oui dà!... Eh bien! moi, je ne les paye pas... voilà la différence...
+Vous imagineriez-vous, par hasard, que moi, baron Trigault, j’ai
+travaillé comme un nègre vingt années durant, à la seule fin de
+subventionner votre aimable et utile industrie?... Rayez cela de vos
+papiers, m’sieu le tailleur pour dames et demoiselles!... Qu’il y ait
+des maris assez bêtes pour se croire engagés vis-à-vis de vous par les
+folies de leurs femmes... c’est possible... moi je ne suis pas de cette
+trempe. Je donne à Mme Trigault huit mille francs par mois pour sa
+toilette... c’est raisonnable... qu’elle s’arrange avec et vous aussi.
+Que vous ai-je dit, l’an passé, en vous soldant une facture de quarante
+mille francs? Que je ne reconnaîtrais aucune des dettes de ma femme...
+Et j’ai fait plus que vous le dire, je vous l’ai fait signifier par mon
+huissier.
+
+--Je me rappelle, en effet...
+
+--Alors, que me chantez-vous, avec votre facture!... C’est à ma femme
+que vous avez ouvert un compte, adressez-vous à elle... et flanquez-moi
+la paix!...
+
+--Madame la baronne m’avait promis...
+
+--Tâchez qu’elle tienne ses promesses.
+
+--Il en coûte cher, pour tenir son rang, et les plus grandes dames,
+c’est connu, sont forcées de s’endetter...
+
+--C’est leur droit... Mais ma femme n’est pas une grande dame... Elle
+est tout bonnement Mme Trigault, baronne par la grâce des écus de son
+mari et d’un digne prince allemand qui avait besoin d’argent... elle n’a
+en conséquence, aucune espèce de rang à soutenir...
+
+Il fallait que la baronne attachât à ce que Van Klopen fût payé une
+importance énorme, car, dissimulant le dépit que lui devait causer cette
+scène humiliante, elle descendit jusqu’à l’excuse, jusqu’à la prière.
+
+--J’ai été un peu vite, peut-être, prononça-t-elle, mais du moment où je
+le reconnais, payez, monsieur, cette fois encore...
+
+--Non!
+
+--Si ce n’est pour moi, que ce soit pour vous.
+
+--Rien.
+
+Au ton du baron, Pascal comprit que sa femme n’ébranlerait pas une
+résolution irrévocablement arrêtée.
+
+Tel dut être l’avis de l’illustre couturier, car il revint à la charge,
+lançant la réserve de ses arguments.
+
+--S’il en est ainsi, fit-il, je me verrai, à mon grand regret, obligé de
+manquer au respect que je dois à M. le baron et forcé de lui envoyer du
+papier timbré...
+
+--Envoyez, mon cher, envoyez...
+
+--Je ne puis croire que M. le baron souhaite un procès...
+
+--Erreur!... Un procès m’irait admirablement. Ce me serait enfin une
+occasion de crier bien haut ce qu’est votre commerce!... Pensez-vous que
+les maris ne sont pas las d’être considérés par leurs femmes uniquement
+comme des machines à pièces de cent sous!... Vous tirez trop sur la
+ficelle, mon cher, elle cassera... Ce que l’on n’ose pas dire, je le
+clamerai, et nous verrons bien si je ne réussis pas à organiser une
+petite croisade...
+
+Il s’animait au bruit de ses paroles, la colère lui revenait, et c’est
+d’une voix de plus en plus haute qu’il poursuivit:
+
+--Ah! vous voulez pratiquer le chantage au scandale... C’est votre
+système... avec moi il ne réussira pas. Vous me menacez de plaider...
+plaidons. Pardieu! je me charge d’égayer Paris... C’est que je connais
+le dessous de vos cartes, m’sieu le tailleur pour dames et...
+demoiselles... Je sais les parties fines qu’abrite votre enseigne... Ce
+n’est pas toujours pour causer chiffons que les femmes s’arrêtent chez
+vous en revenant du bois... Vous vendez des étoffes, mais vous débitez
+aussi du madère, du porto et d’excellents cigares... et il y en a qui,
+en sortant de chez vous, ne marchent pas très-droit et empestent le
+tabac et l’absinthe... Oui, plaidons!... j’aurai un avocat qui saura
+dire à quels rôles les femmes s’exercent chez vous, et qui révélera,
+preuves en main, comment, grâce à vos soins, les clientes gênées
+arrivent à trouver de l’argent ailleurs que dans la caisse de leur
+mari... On en a condamné pour excitation à la débauche, qui ne
+l’avaient, sacrebleu! pas mérité tant que vous.
+
+Dame!... quand on le prend sur ce ton avec M. Van Klopen, il n’est pas
+content du tout.
+
+--Et moi, s’écria-t-il, je dirai partout que le baron Trigault règle ses
+créanciers en injures, quand il a perdu tout son argent au jeu!...
+
+Le tapage d’une chaise renversée, apprit à Pascal que le baron venait de
+se dresser et avec violence.
+
+--Tu diras ce que tu voudras, malpropre drôle, cria-t-il, mais non chez
+moi... Allons dehors, ou je sonne...
+
+--Monsieur!...
+
+--Dehors, dehors!... ou je n’aurai pas la patience d’attendre mes
+domestiques.
+
+Il dut joindre aussitôt l’action à la parole, saisir Van Klopen au
+collet et le jeter dans le vestibule, car on entendit comme un
+trépignement de lutte, des jurements de charretier, deux ou trois cris
+de femme et de rauques exclamations allemandes.
+
+Puis une porte claqua si violemment que l’hôtel entier en trembla, et
+que dans le fumoir une magnifique horloge appuyée contre la cloison,
+sonna...
+
+Cette scène, pour Pascal, tenait du prodige.
+
+Comment imaginer qu’un créancier sortit avec sa facture impayée de cet
+hôtel princier!...
+
+Mais, de plus en plus, il comprenait qu’entre le baron Trigault et sa
+femme il devait y avoir tout autre chose que ce compte de vingt-huit
+mille francs.
+
+Qu’était cette somme pour ce joueur passionné qui, sans sourciller,
+gagnait ou perdait une fortune dans sa soirée!...
+
+Évidemment, certainement, il y avait dans ce ménage quelque plaie
+incurable, un de ces secrets flétrissants ou terribles qui fait du mari
+et de la femme deux ennemis, d’autant plus acharnés qu’ils sont rivés à
+une chaîne impossible à briser... Et sans doute une bonne partie des
+injures jetées à la face de Van Klopen avait dû retomber sur la baronne.
+
+Toutes ces réflexions traversant l’esprit de Pascal comme l’éclair, lui
+montraient vivement l’horrible fausseté de sa situation dans ce fumoir.
+
+Le baron, si bien disposé pour lui, dont il attendait un service
+immense, ne le repousserait-il pas, ne deviendrait-il pas même son
+ennemi lorsqu’il saurait que sa conversation avait été surprise, si
+involontairement que ce fût...
+
+Quel hasard exposait Pascal à ce danger? Comment le valet de pied qui
+lui avait demandé sa carte ne l’avait-il pas remise?... Voilà ce qu’il
+ne s’expliquait pas.
+
+Que faire, cependant?
+
+Ah! s’il eût pu se retirer sans bruit; gagner la cour sans être remarqué
+et disparaître sans laisser de traces, il n’eût pas hésité... Mais
+était-ce praticable!... Sa carte de visite ne le trahirait-elle pas...
+Ne saurait-on pas tôt ou tard qu’il s’était trouvé dans le fumoir en
+même temps que M. Van Klopen dans la salle à manger!...
+
+En tous cas, la délicatesse, d’accord avec son intérêt, lui commandait
+de ne pas rester plus longtemps le confident involontaire du baron et de
+sa femme...
+
+Il se mit donc à remuer bruyamment un meuble, et à tousser avec
+affectation, le plus haut possible, ce qui en tout pays signifie:
+
+--Prenez garde... je suis là!...
+
+Il ne réussit pas à attirer l’attention.
+
+Et cependant, le silence était profond, on entendait distinctement le
+craquement des bottes du baron Trigault arpentant la pièce voisine, il
+entendait clairement une main impatiente et nerveuse, tambourinant une
+marche sur la table.
+
+S’il voulait échapper aux involontaires confidences du baron et de sa
+femme, ne pas s’exposer à surprendre malgré lui d’autres secrets, Pascal
+n’avait plus qu’un moyen: se montrer brusquement.
+
+Et il allait s’y résigner, quand il lui sembla qu’on ouvrait la porte
+qui, du vestibule, donnait dans la salle à manger.
+
+Il prêta l’oreille, mais il n’entendit que des paroles confuses,
+auxquelles le baron répondit:
+
+--C’est bien, il suffit!... Je suis à lui.
+
+Pascal respira.
+
+--On vient de lui remettre ma carte, pensa-t-il, je puis rester, il va
+venir...
+
+Le baron dut, en effet, se disposer à sortir, car sa femme lui dit:
+
+--Encore un mot! avez-vous bien réfléchi?
+
+--Oh! parfaitement.
+
+--Vous êtes résolu à me laisser exposée aux avanies de mon tailleur.
+
+--Van Klopen est un homme trop charmant pour vous causer le moindre
+chagrin.
+
+--Vous braverez l’humiliation d’un procès?...
+
+--Allons donc!... Vous savez bien que votre couturier ne plaidera pas...
+malheureusement. Et d’ailleurs, où serait l’humiliation, je vous
+prie?... J’ai une femme qui a perdu la tête... est-ce ma faute?... Je
+m’oppose à d’absurdes prodigalités... n’ai-je pas raison?... Si tous les
+maris avaient le courage que je me sens, nous aurions vite fait fermer
+boutique à tous ces marchands finauds qui exploitent votre vanité,
+Mesdames, et qui se servent de vous comme de poupées, comme de réclames
+vivantes, pour propager des modes absurdes qui les enrichissent...
+
+Le baron fit deux ou trois pas pour sortir, Pascal l’entendit fort bien,
+mais la femme aussitôt reprit avec une extrême vivacité:
+
+--La baronne Trigault, dont le mari a sept ou huit cent mille livres de
+rentes, ne peut cependant pas aller vêtue comme une simple bourgeoise.
+
+--Je n’y verrais nul inconvénient.
+
+--Oh! je sais... Seulement vos idées ne sont pas les miennes... Je ne me
+donnerai jamais ce ridicule de me singulariser parmi les femmes de mon
+monde, parmi mes amies!...
+
+--En effet!... ce serait dommage!... Car il faut en parler de vos
+amies...
+
+L’exclamation froissa la baronne, car il y avait une emphase
+extraordinaire dans la façon dont elle répondit:
+
+--Je n’ai pour amies que des femmes de la plus haute société... des
+grandes dames!
+
+Le baron dut hausser terriblement les épaules, et d’un ton écrasant
+d’ironie et de mépris:
+
+--Des grandes dames!... s’écria-t-il, qui donc appelez-vous ainsi?...
+Des écervelées qui ne savent qu’inventer pour se faire montrer du doigt
+et pour qu’on parle d’elles!... des insensées qui se piquent de dépasser
+les filles en audace, en extravagance et en effronterie, et qui plument,
+ma foi, leur mari aussi lestement que les filles plument leurs
+amants!... Des grandes dames, toutes ces cabotines de haut parage, qui
+boivent, qui soupent, qui fument, qui courent les bals masqués, qui
+parlent argot, qui disent: «Il ne faut pas me la faire à la vertu,» ou
+«à Chaillot les gêneurs,» ou «on la connaît, je me la brise!...» Des
+grands dames, ces idiotes qui prennent pour un murmure approbateur les
+huées de la foule et le décri public pour une flatteuse renommée... Une
+femme n’est grande que par ses vertus... et la première de toutes, la
+pudeur manque absolument à vos illustres amies...
+
+--Monsieur, interrompit la baronne d’une voix étranglée par la colère,
+vous vous oubliez... vous me...
+
+Mais le baron était lancé.
+
+--Si c’est le scandale, poursuivit-il, qui sacre grande dame, vous
+l’êtes... et des plus grandes... Ah! vous êtes célèbre... autant presque
+que la Fancy... C’est par les journaux que j’apprends vos faits et
+gestes, vos amusements, vos occupations et les toilettes que vous
+portez... Impossible de lire le compte rendu d’une première
+représentation ou d’une course sans y trouver votre nom entre ceux de
+Fancy, de Cora ou de Ninette Simplon... Je serais, sacrebleu! un mari
+bien dégoûté si je n’étais pas ravi... et fier surtout! Ah! vous donnez
+de la besogne aux chroniqueurs...
+
+Avant-hier, la baronne Trigault a patiné, hier elle conduisait
+elle-même... Aujourd’hui, elle s’est distinguée au tir aux pigeons...
+Demain, elle se montrera demi-nue dans des tableaux vivants...
+Après-demain, elle inaugurera une nouvelle nuance de cheveux et jouera
+la comédie...
+
+C’est encore la baronne Trigault qu’on a remarquée à Vincennes dans
+l’enceinte du pesage... La baronne Trigault a perdu cinq cents louis...
+La baronne Trigault se sert du lorgnon avec une adorable impertinence.
+C’est elle qui a déclaré chic de «boire la goutte» en revenant du
+bois... Tout ce que fait la baronne est «épatant de chic...» et même les
+marchands de nouveautés ont donné son nom à une couleur... on dit le
+bleu Trigault, comble de gloire!... Il y a aussi les costumes Trigault,
+car la délicieuse, la spirituelle, l’élégante baronne se met comme
+personne; ses fidèles, c’est-à-dire cette bande de ridicules crevés qui
+la suivent partout, le déclarent hautement...
+
+Voilà, ce que moi, honnête mari, je lis tous les jours dans les
+chroniques...
+
+L’univers entier sait par les journaux, non-seulement comment ma femme
+s’habille, mais encore comment elle se déshabille et comment elle est
+faite... qu’elle a le pied exquis, la jambe divine, une main
+enivrante... Nul n’ignore que ma femme a des épaules éblouissantes et
+même, vers le haut de l’épaule gauche, un signe mignon et provocant...
+J’ai eu la satisfaction de lire ce détail hier soir... il y avait bien
+provocant... C’est charmant, parole d’honneur, et je suis un heureux
+mari, en vérité!...
+
+Du fumoir, Pascal distinguait les trépignements de rage de la baronne.
+
+--C’est une indignité!... s’écria-t-elle, vos journalistes sont des
+impertinents, des...
+
+--Pourquoi donc?... Les voyez-vous s’occuper des honnêtes mères de
+famille?...
+
+--Ils ne s’occuperaient pas de moi, si j’avais un mari qui sût me faire
+respecter.
+
+Le baron eut un éclat de rire nerveux, qui faisait mal à entendre, et
+trahissait sous son persiflage d’atroces souffrances.
+
+--Est-ce un duel que vous me conseillez?... fit-il. A vingt ans de
+distance l’idée vous reviendrait-elle de vous débarrasser de moi?... Je
+ne puis le croire... Vous savez bien que vous n’hériteriez pas, que j’ai
+pris mes précautions... D’ailleurs, vous seriez désolée si les journaux
+cessaient un seul jour de parler de vous.
+
+Respectez-vous et on vous respectera... Cette publicité dont vous vous
+plaignez est la dernière ancre de la société en dérive... Ceux que la
+voix de l’honneur n’arrêterait pas sont retenus par la crainte d’un
+petit entrefilet dévoilant leurs turpitudes... Quand personne n’aura
+plus de conscience, les journaux seront la conscience publique... Je
+trouve cela très-bien... Sur ce, salut...
+
+D’après le bruit qui arriva jusqu’à Pascal, la baronne dut se placer
+devant la porte pour empêcher son mari de passer.
+
+--Eh bien, monsieur, prononça-t-elle, je vous déclare qu’il me faut
+avant ce soir les vingt-huit mille francs de Van Klopen... Je les veux,
+j’ai mis dans ma tête que je les aurai, vous me les donnerez.
+
+--Oh! oh! gronda le baron, il vous faut, vous voulez...
+
+Il s’arrêta, réfléchissant sans doute, et après un moment:
+
+--Eh bien!... soit!... reprit-il, je vous donnerai cette somme... mais
+plus tard. Si cependant, ainsi que vous le dites, elle vous est
+indispensable aujourd’hui même, il est un moyen de vous la procurer...
+Engagez pour trente mille francs de diamants... je vous y autorise, et
+je vous donne ma parole d’honneur de les dégager avant huit jours.
+Voyons, voulez-vous engager vos diamants?...
+
+La baronne se taisant, il continua:
+
+--Vous ne répondez pas... Pourquoi?... Je vais vous le dire. C’est qu’il
+y a longtemps que presque tous vos diamants sont vendus et remplacés par
+du strass... C’est que vous êtes criblée de dettes, c’est que vous êtes
+descendue jusqu’à emprunter les économies de votre femme de chambre,
+c’est que vous devez trois mille francs à un de mes cochers, c’est que
+notre maître d’hôtel vous prête de l’argent à trente et quarante pour
+cent...
+
+--C’est faux...
+
+Le baron eut un petit sifflement dont l’éloquence dut paraître sinistre
+à sa femme.
+
+--Décidément, fit-il, vous me croyez beaucoup plus bête que je ne le
+suis réellement... Je ne suis pas souvent ici, c’est vrai... votre vue
+m’exaspère... mais je sais ce qui s’y passe... Vous me croyez votre
+éternelle dupe... erreur, j’y vois clair. Ce n’est pas vingt-sept mille
+et tant de cents francs que vous devez au sieur Van Klopen, c’est
+cinquante ou soixante mille francs... Mais il se garderait bien de vous
+les réclamer, le rusé drôle!... S’il m’a présenté une facture ce matin,
+c’est que vous l’en aviez prié, et il était convenu entre vous qu’il
+vous remettrait l’argent que je lui donnerais... Enfin, s’il vous faut à
+tout prix vingt-huit mille francs, c’est que M. Fernand de Coralth vous
+les a demandés et que vous les lui avez promis!...
+
+Appuyé contre la cloison du fumoir, immobile, retenant son souffle, les
+mains sur son cœur pour en comprimer les battements, le cou tendu
+vers la porte de communication, Pascal Férailleur écoutait.
+
+Il ne songeait plus à fuir, maintenant, ni à se reprocher son
+indiscrétion forcée. Il oubliait la fausseté de sa situation...
+
+Le nom du vicomte de Coralth, ainsi jeté, tout à coup, au milieu de
+cette scène affreuse, fut pour lui comme une révélation. Il comprit le
+sens précis de la conduite du baron. Il s’expliqua sa visite rue d’Ulm,
+ses encouragements et ses promesses d’assistance...
+
+Pour la première fois, depuis trois jours, un rayon d’espérance éclaira
+les ténèbres où il se débattait.
+
+--Ma mère avait raison, pensa-t-il, le baron hait ce misérable vicomte
+d’une haine mortelle, il m’aidera de tout son pouvoir...
+
+Cependant, la baronne s’efforçait de repousser de toute son énergie
+l’accusation de son mari, la plus flétrissante qui puisse atteindre une
+femme.
+
+Elle ne savait pas ce qu’il voulait dire, jurait-elle... Que faisait en
+tout ceci M. Fernand de Coralth!... Elle sommait son mari de parler plus
+clairement, d’expliquer ses odieuses insinuations...
+
+Lui, pendant un moment, la laissa dire; puis, tout à coup, d’une voix
+saccadée:
+
+--Oh!... assez!... interrompit-il, assez d’hypocrisie... Pourquoi vous
+défendre, et à quoi bon!... Que vous importe une honte ou même un crime
+de plus!... Je ne sais que trop ce que je dis, et s’il fallait des
+preuves... j’en aurais plein les mains avant une heure... Il y a
+longtemps que je ne suis plus aveugle, il y a vingt ans!... Rien de vous
+ne m’a échappé, depuis le jour maudit où j’ai découvert la profondeur de
+votre scélératesse et de votre infamie, depuis cette exécrable soirée,
+où je vous ai entendue combiner froidement ma mort!...
+
+Vous vous étiez habituée à vivre librement, pendant que moi, parti avec
+les premiers chercheurs d’or, je bravais en Californie mille dangers
+pour vous procurer plus vite le bien-être et le luxe... Fou que
+j’étais!... Il n’était pas pour moi de travaux répugnants ni trop rudes,
+quand je pensais à vous... et j’y pensais toujours. Et j’étais
+tranquille, j’avais foi en vous... Nous avions une fille, et si une
+inquiétude me fût venue, je me serais dit que la vue de son berceau
+chasserait vos pensées mauvaises... L’adultère de la femme qui n’a pas
+d’enfants peut s’expliquer, celui d’une mère, non!...
+
+Sot, niais, mari stupide que j’étais! Avec quelle fierté joyeuse, à mon
+retour, après dix-huit mois d’absence, je vous montrais le trésor que je
+rapportais!... J’avais deux cent mille francs!... Je vous disais en vous
+embrassant: «C’est toi, ma bien-aimée, qui m’as porté bonheur!» Mais je
+vous gênais!... Vous en aimiez un autre!... Et tout en m’abusant de vos
+feintes caresses, vous prépariez avec un art infernal l’abominable
+machination qui, si elle eût réussi, me poussait au suicide...
+
+Tenez, je m’estimerais bien vengé si je pouvais vous faire souffrir
+pendant un seul jour ce que j’ai enduré, moi, durant des mois...
+
+Car ce n’était pas tout!... Vous n’aviez même pas l’excuse, si c’en est
+une, d’une passion impérieuse et unique!... Désabusé, je voulus savoir
+tout, et j’appris qu’en mon absence vous étiez devenue mère.
+
+Comment ne vous ai-je pas tuée!... Comment ai-je eu l’effroyable courage
+de vous taire, de vous dissimuler ce que je savais!... Ah!... c’est que
+j’espérais, en vous épiant, arriver jusqu’au bâtard maudit et jusqu’à
+votre complice... C’est que je rêvais une vengeance terrible comme
+l’offense!... Je m’étais dit qu’un jour viendrait où à tous risques vous
+voudriez revoir votre enfant, l’embrasser, assurer son avenir!...
+Imbécile!... Vous l’aviez déjà oublié!... A la nouvelle de mon retour on
+l’a porté à quelque hospice ou abandonné sous une porte cochère, et tout
+a été dit... Songez-vous seulement à lui, quelque fois?... Vous
+êtes-vous jamais demandé ce qu’il devient, ce qu’il fait, tandis que
+vous jouissez d’un luxe royal, s’il a même du pain, et dans quels
+cloaques il a peut-être roulé...
+
+--Toujours cette ridicule accusation, s’écria la baronne.
+
+--Oui, toujours!...
+
+--Eh!... vous devriez comprendre pourtant que cette histoire d’enfant
+n’est qu’une calomnie... Je vous l’ai dit quand vous m’en avez parlé,
+douze ans après... je vous l’ai répété mille fois...
+
+Le baron eut un soupir qui ressemblait à un sanglot et, sans tenir
+compte des paroles de sa femme:
+
+--Si je me suis résigné à vous laisser vivre sous mon toit,
+poursuivit-il, c’était pour notre fille... Je tremblais que le scandale
+d’une séparation ne retombât sur elle! Supplice inutile... Elle n’en est
+pas moins perdue autant que vous l’êtes vous-même, et perdue par
+vous!...
+
+--Quoi! vous vous en prenez à moi!...
+
+--A qui dois-je m’en prendre?... Qui donc l’a entraînée au bal, au
+théâtre, aux courses, au bois, partout où une jeune fille ne doit pas
+paraître... Qui donc l’a initiée à ce que vous appelez «la haute vie,»
+et a même osé s’en faire une sorte de chaperon discret et facile?... Qui
+donc est cause que j’ai dû la marier avec un misérable qui déshonore le
+titre qu’il porte, dont elle s’était éprise, et qui a achevé votre
+œuvre de démoralisation...
+
+Qu’avez-vous fait de votre fille?... Ses extravagances lui ont conquis
+une célébrité parmi ces dévergondées qui ont la prétention de
+représenter les grandes dames... Elle n’a pas vingt-deux ans, et il ne
+lui reste plus un préjugé à braver!...
+
+Son mari s’affiche avec des actrices et des coureuses, et elle, de son
+côté... Enfin, en moins de deux ans, le million de dot donné par moi a
+été dissipé, fondu, jeté au vent... il n’en reste plus rien... Et à
+cette heure, ma fille et mon gendre s’entendent pour me soutirer de
+l’argent!... Ils appellent cela, entre eux, «carotter papa» ou «taper le
+beau-père.» Quelle honte!...
+
+Avant-hier, écoutez-bien cela, mon gendre est venu me demander cent
+mille écus... et comme je les lui refusais, il m’a menacé, si je ne les
+lui donnais pas, de publier des lettres écrites par ma fille, par sa
+femme, à je ne sais quel cabotin!... Épouvanté, j’ai payé... Puis, le
+soir même, j’ai appris que le mari et la femme, ma fille et mon gendre,
+étaient d’accord pour cet ignoble chantage... Oui, j’en ai eu la preuve
+irrécusable... Sortant d’ici et ne devant pas rentrer de la journée chez
+lui, mon gendre a télégraphié à sa femme la bonne nouvelle... Dans sa
+joie, il s’est trompé d’adresse, et c’est ici que le télégramme a été
+apporté. Je l’ai ouvert, et j’ai lu: «Bébé chérie, papa beau-père a
+coupé dans le pont, j’ai décroché la timbale, il a casqué!...» Oui,
+voilà ce qu’il a osé écrire et remettre aux employés, signé de son nom,
+à l’adresse de sa femme...
+
+L’épouvante gagnait Pascal...
+
+Il se demandait s’il n’était pas dupe de quelque cauchemar absurde, si
+c’était bien vrai, ce qu’il entendait, bien réel...
+
+C’est qu’il n’avait pas idée des drames abominables qui se jouent
+parfois au fond de ces hôtels dont le passant admire et envie les
+splendeurs...
+
+Du moins, croyait-il la baronne terrassée, et pensait-il qu’il allait
+l’entendre tomber aux genoux de son mari.
+
+Erreur!... Le son de voix de cette «femme forte» lui apprit que, bien
+loin de s’humilier, elle se révoltait.
+
+--Que fait donc votre gendre que vous ne fassiez! s’écria-t-elle...
+C’est bien à vous de le blâmer, vraiment, vous qui traînez votre nom
+dans tous les tripots de l’Europe, vous...
+
+--Malheureuse!... interrompit le baron, malheureuse!...
+
+Mais se maîtrisant aussitôt:
+
+--C’est vrai, répondit-il, avec une ironie navrante, c’est vrai, je
+joue... On dit: «Ce gros baron Trigault, quel drôle de corps, toujours
+les cartes à la main!...» Mais vous savez bien, vous, que j’ai le jeu en
+horreur, que je l’exècre... Seulement, lorsque je joue, j’arrive
+quelquefois à oublier... Il faut bien que j’oublie, n’est-ce pas?...
+J’avais d’abord essayé de boire, mais l’alcool me glaçait... j’avais la
+nausée sans l’ivresse. Alors j’ai eu recours aux cartes, et quand
+l’enjeu est considérable et de nature à compromettre ma fortune, je
+perds la conscience de mon malheur!
+
+La baronne eut un petit ricanement sec comme la détente d’un ressort
+d’acier, et d’un ton de railleuse commisération:
+
+--Pauvre baron! fit-elle. C’est sans doute aussi pour oublier que vous
+passez tout le temps où vous ne jouez pas près d’une certaine Lia
+d’Argelès... Elle est fort bien, cette dame; je l’ai aperçue au bois
+plusieurs fois...
+
+--Ah! taisez-vous! s’écria le baron, taisez-vous!... N’insultez pas une
+malheureuse qui vaut mieux que vous...
+
+Et sentant qu’il était à bout, qu’il cessait d’être maître de soi:
+
+--Tenez, poursuivit-il d’une voix rauque, ne me bravez pas davantage...
+Sortez, ou je ne réponds plus de rien!...
+
+Pascal entendit remuer une chaise, le parquet cria, et presque aussitôt
+une femme traversa rapidement le fumoir...
+
+Comment ne l’aperçut-elle pas? cela tint à la place où il était, et
+aussi à ce qu’elle devait être extraordinairement agitée, malgré ses
+bravades...
+
+Mais il la vit, lui, et il eut comme un éblouissement.
+
+--Quelle ressemblance, mon Dieu!... murmura-t-il.
+
+
+
+
+III
+
+
+C’était comme une apparition étrange, inconcevable, et Pascal Férailleur
+se défendait en vain d’un mystérieux effroi, quand des pas pesants et
+mal assurés firent de nouveau craquer le parquet de la salle à manger.
+
+Ce bruit lui rendit la conscience de la réalité.
+
+--C’est lui, pensa-t-il, c’est le baron... il vient. S’il me trouve ici,
+je suis perdu: jamais il ne consentira à m’aider... Un homme ne pardonne
+pas à un autre homme d’avoir entendu ce que je viens d’entendre...
+
+Pourquoi ne pas fuir, disparaître?... La carte portant le nom de
+Mauméjan, ne serait pas une preuve de sa visite... Il reverrait le baron
+plus tard, un autre jour, ailleurs qu’à son hôtel, pour n’être pas
+reconnu par les domestiques...
+
+Toutes ces réflexions traversèrent son esprit comme l’éclair, et déjà
+il prenait son élan, quand un cri rauque le cloua sur place.
+
+Le baron Trigault était debout dans le cadre de la porte de
+communication.
+
+Son émotion, comme il arrive à tous les gens de forte corpulence, se
+trahissait par d’affreux désordres... Son visage était littéralement
+décomposé, il avait les lèvres plus blanches qu’un linge, et l’œil
+injecté comme après un coup de sang...
+
+--Comment êtes-vous là?... demanda-t-il d’une voix étranglée.
+
+--Vos domestiques m’ont fait entrer.
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Quoi!... monsieur, vous ne me reconnaissez pas!...
+
+Pascal, dans son trouble, oubliait que le baron ne l’avait vu que deux
+fois... Il oubliait sa barbe coupée, ses vêtements presque misérables,
+toutes ses précautions pour se rendre méconnaissable.
+
+--Je n’ai jamais connu personne du nom de Mauméjan, dit le baron.
+
+--Eh!... Monsieur, ce nom n’est pas le mien... Avez-vous donc oublié
+l’honnête homme qui, chez Mme d’Argelès, est tombé dans le piége
+infâme que lui avait tendu le vicomte de Coralth?
+
+Le baron se frappa le front.
+
+--C’est vrai, fit-il, c’est vrai, je vous remets maintenant.
+
+Et, torturé par le souvenir de l’affreuse explication qui venait d’avoir
+lieu:
+
+--Depuis combien de temps êtes-vous ici? interrogea-t-il.
+
+Fallait-il mentir ou confesser la vérité?...
+
+Pascal hésita, mais son hésitation ne dura pas la dixième partie d’une
+seconde.
+
+--Je suis ici depuis une demi-heure environ, répondit-il.
+
+Un flot de sang empourpra les joues livides du baron, ses yeux
+étincelèrent et, à son geste menaçant, il fut aisé de voir que la
+tentation le prenait de se précipiter, pour l’étrangler, sur cet homme
+qui avait surpris les secrets honteux et terribles de son intérieur.
+
+Mais ce fut le dernier effort de son énergie...
+
+La scène atroce qu’il venait de subir l’avait brisé, et c’est d’une voix
+défaillante qu’il dit:
+
+--Alors, vous n’avez pas perdu... un mot de ce qui... se disait de
+l’autre côté?
+
+--Pas un.
+
+Le baron s’affaissa sur le divan.
+
+--Ainsi donc, murmurait-il, je ne suis plus seul à savoir... L’œil
+d’un étranger a plongé jusqu’au fond de l’abîme où je suis... Le secret
+de mes misères et de mon désespoir ne m’appartient plus!...
+
+--Oh!... monsieur, interrompit Pascal, monsieur!... Avant de repasser le
+seuil de votre hôtel, j’aurai tout oublié... sur ce qu’il y a de sacré
+au monde, je vous le jure!
+
+Il étendait la main comme pour prêter serment, et cette main loyale, le
+baron la saisit et la pressa avec une effusion douloureuse, en disant:
+
+--Je vous crois!... vous êtes un homme d’honneur, vous... Il ne m’a
+fallu que vous voir chez vous pour en être sûr... Vous ne rirez pas de
+mon malheur, vous, ni de mes souffrances.
+
+Il devait souffrir atrocement, en effet, car de grosses larmes roulaient
+lentement le long de ses joues.
+
+--Que vous ai-je donc fait, ô mon Dieu!... poursuivait-il, pour me
+châtier si cruellement... J’ai toujours été bon et humain, cependant, et
+secourable pour qui m’implorait!... Seul, je suis seul!... J’ai une
+femme et une fille, et elles me fuient, elles me haïssent... Elles
+souhaitent ma mort, qui leur livrerait la clef de ma caisse... Quelle
+torture!... Dire que pendant des mois je n’osais pas manger chez moi, ni
+chez mon gendre, oui, voilà où j’en étais... Je craignais le poison, je
+ne touchais plus à un plat qu’après avoir vu ma fille ou ma femme y
+goûter... Pour éviter un crime, j’ai dû avoir recours à des précautions
+inouïes... J’ai dû placer ma fortune de telle sorte que si je mourais
+subitement il n’en reviendrait pas un sou à ma famille... Dès lors on a
+intérêt à ce que je vive!...
+
+Il se dressa d’un air égaré, et saisissant le bras de Pascal qu’il serra
+à le briser:
+
+--Et ce n’est rien encore! continua-t-il d’une voix rauque. Cette femme,
+la mienne... vous avez tout entendu, n’est-ce pas... il vous a été donné
+de mesurer la profondeur de son infamie et de sa scélératesse... Eh
+bien!... je l’aime.
+
+Pascal recula d’un pas, et la stupeur lui arracha une exclamation...
+
+--Oh!...
+
+--Cela vous confond, n’est-ce pas?... C’est incompréhensible, en effet,
+inouï, monstrueux... mais c’est ainsi. C’est pour satisfaire ses goûts
+de luxe que j’ai voulu être riche à millions... Si j’ai acheté un titre
+qui est pour moi un ridicule de plus, c’est que je voulais contenter sa
+vanité... Quoi qu’elle ait fait, je ne puis cesser de voir en elle la
+chaste et belle jeune femme des premiers mois de notre mariage. C’est
+lâche, absurde, misérable... je le sais bien... mais c’est plus fort que
+moi, que ma volonté, que ma raison. Je l’aime jusqu’à la passion,
+jusqu’au délire, on ne peut pas s’arracher le cœur!...
+
+Ayant dit, il se laissa retomber sur le divan et sanglota. Était-ce bien
+là ce trivial et jovial baron Trigault, que Pascal avait vu chez Mme
+d’Argelès... l’homme à la mine prospère, à l’aplomb superbe, au verbe
+haut, à la plaisanterie cynique, le coureur de tripots, l’ami de toutes
+les femmes faciles!...
+
+Hélas, oui!... Mais le baron que connaissait le monde n’était qu’un
+comédien, et celui-ci était le véritable...
+
+Au bout de cinq ou six minutes, cependant, il réussit à se maîtriser, et
+d’un ton relativement calme:
+
+--Mais c’est trop s’occuper d’un mal incurable, fit-il... Parlons de
+vous, M. Férailleur. A quoi dois-je l’honneur de votre visite?
+
+--A vos offres de l’autre jour, monsieur, à l’espoir que j’ai que vous
+m’aiderez à confondre la calomnie et à me venger de ceux qui m’ont
+perdu...
+
+--Oh!... oui, je vous aiderai, s’écria le baron, et de tout mon pouvoir.
+
+Mais l’expérience venait de lui rappeler le danger de parler les portes
+ouvertes, il se leva, ferma celles du fumoir, et revenant à Pascal:
+
+--Expliquez-vous, monsieur, fit-il; en quoi puis-je vous être utile?
+
+Ce n’est pas sans certaines appréhensions que Pascal s’était présenté
+chez le baron Trigault; mais, après ce qu’il avait entendu, il ne devait
+plus hésiter, ni craindre, il pouvait parler en toute sécurité.
+
+--Je ne vous apprendrai rien, monsieur le baron, commença-t-il, en vous
+disant que M. de Coralth avait glissé dans le jeu les cartes préparées
+qui m’ont fait gagner... cela est de toute évidence... Quoi qu’il
+advienne, je me vengerai... Mais avant de le frapper, je veux atteindre
+l’homme dont il était le vil instrument.
+
+--Quoi!... vous supposez...
+
+--Je ne suppose pas... je suis sûr que M. de Coralth agissait pour le
+compte d’un misérable qui n’avait pas le courage de son infamie!...
+
+--Possible!... Je ne vois guère de scélératesse qui puisse l’effrayer...
+Mais qui donc l’a employé à cette œuvre abominable de déshonorer un
+honnête homme!...
+
+--Le marquis de Valorsay.
+
+A ce nom, le baron bondit sur son divan.
+
+--Impossible! s’écria-t-il, absolument impossible!... M. de Valorsay est
+incapable de la lâcheté dont vous l’accusez... Que dis-je? il est
+au-dessus même du soupçon. Voici bien des années que je le vois, et
+jamais je n’ai connu un homme plus loyal, plus honnête, plus brave. Pour
+tout dire, il est de mes amis, nous nous voyons presque tous les jours,
+et je l’attends aujourd’hui même.
+
+--C’est cependant lui qui a poussé M. de Coralth.
+
+--Mais pourquoi?... Dans quel but?...
+
+--Pour épouser une jeune fille que j’aime... Elle... m’aimait, il a
+reconnu que j’étais un obstacle, il m’a supprimé, plus sûrement que s’il
+m’eût fait assassiner. Mort, elle m’eût pleuré... déshonoré, elle me
+repousse.
+
+--Valorsay est donc fou de cette jeune fille?
+
+--Elle lui est, je pense, parfaitement indifférente.
+
+--Eh bien, alors?...
+
+--Seulement, elle possède des millions...
+
+Cette explication, on le voyait, était loin d’ébranler le baron
+Trigault.
+
+--Le marquis, répondait-il, a cent cinquante ou deux cent mille livres
+de rentes en beaux biens au soleil; voilà sa justification. Avec cette
+fortune et son nom, en position de choisir entre toutes les héritières
+de France, pourquoi irait-il s’adresser à la femme que vous aimez!...
+Ah! s’il était pauvre, si sa fortune était compromise, s’il sentait,
+comme mon gendre, le besoin de redorer son blason...
+
+Il s’arrêta; on frappait à la porte... Il cria d’entrer, et un valet
+parut qui lui dit:
+
+--M. le marquis de Valorsay désirerait entretenir M. le baron.
+
+C’était l’ennemi!... Une convulsion de rage crispa le visage de Pascal,
+mais ce fut tout. Il ne bougea pas, il ne prononça pas une parole.
+
+--Priez M. le marquis de m’attendre à côté, dans la salle à manger, dit
+le baron, je le rejoins à l’instant.
+
+Et le domestique s’étant retiré:
+
+--Eh bien!... M. Férailleur, demanda-t-il, devinez-vous mes intentions?
+
+--Je le crois, monsieur... Vous voulez probablement me mettre à même
+d’entendre l’entretien que vous allez avoir avec M. de Valorsay.
+
+--Juste... Je laisserai la porte ouverte. A vous d’écouter.
+
+Ce mot «écouter» avait été, certes, prononcé sans amertume, sans
+reproche, et cependant Pascal ne put s’empêcher de rougir et de baisser
+la tête.
+
+--Je veux vous prouver, poursuivit le baron, que vos soupçons s’égarent.
+Fiez-vous à mon adresse pour vous le démontrer... Je saurai conduire la
+conversation comme un interrogatoire, de telle sorte qu’après le départ
+du marquis vous serez bien forcé de confesser que vous vous trompiez...
+
+--Ou vous reconnaîtrez que j’avais raison, monsieur.
+
+--Soit! Personne n’est à l’abri d’une erreur, et je ne suis pas têtu.
+
+Il se levait, Pascal le retint.
+
+--Je ne sais déjà, monsieur, prononça-t-il, comment vous témoigner ma
+gratitude, et cependant... si j’osais... si je ne craignais d’abuser, je
+vous demanderais encore un service.
+
+--Parlez, monsieur Férailleur.
+
+--Alors, voici: Je ne connais pas le marquis de Valorsay... Si, au lieu
+de laisser la porte grande ouverte, vous la laissiez seulement
+entre-bâillée, j’entendrais aussi distinctement et je pourrais regarder,
+voir...
+
+--Entendu!... répondit le baron.
+
+Et ouvrant la porte de communication, il parut dans la salle à manger,
+la main amicalement tendue, et disant de sa meilleure voix:
+
+--Excusez-moi, cher ami, de vous avoir laissé seul... On m’a remis
+votre lettre ce matin, et je vous attendais, mais il m’est survenu une
+affaire... Vous allez bien, d’ailleurs?...
+
+A l’entrée du baron, le marquis de Valorsay s’était vivement avancé vers
+lui.
+
+Ou il avait imaginé un nouveau plan et l’espoir lui revenait, ou il
+avait sur lui-même une terrible puissance. Jamais il n’avait paru plus
+calme. Jamais son visage n’avait mieux exprimé l’insouciance hautaine,
+la satisfaction de soi et le dédain des autres, qui sont le comble de la
+distinction.
+
+Il était mis avec plus de recherche encore que d’ordinaire, avec un goût
+parfait, du reste, et son valet de chambre s’était surpassé en le
+coiffant... on eût juré qu’il avait encore beaucoup de cheveux.
+
+S’il éprouvait quelque émotion intérieure, elle ne se trahissait que par
+la roideur de sa coquine de jambe droite, la jambe cassée à la Marche.
+
+--C’est à vous qu’il faut demander comment va la santé, dit-il au baron,
+vous paraissez tout agité, votre cravate est à demi dénouée...
+
+Et montrant à terre des débris de porcelaines brisées:
+
+--Déjà en voyant cela, je me demandais s’il était arrivé quelque
+accident.
+
+--La baronne s’est trouvée mal en déjeunant, et cela m’a un peu ému...
+Mais ce n’est rien... elle est remise déjà, et vous pouvez compter sur
+elle demain pour applaudir votre victoire aux courses de Vincennes. Elle
+a je ne sais combien de centaines de louis engagés sur vos chevaux.
+
+Le marquis eut un geste de cordial regret.
+
+--Par ma foi! fit-il, Mme la baronne joue de malheur!... Je ne cours
+pas à Vincennes, j’ai déclaré forfait. Je ne fais plus courir...
+
+--Allons donc!
+
+--C’est ainsi... J’ai été amené à cette détermination irrévocable par
+l’infâme calomnie qu’on débite sur mon compte.
+
+Ce n’était rien, cette réponse, et cependant elle troubla en quelque
+chose l’assurance du baron Trigault.
+
+--On vous calomnie!... murmura-t-il.
+
+--Abominablement!... Dimanche dernier, le meilleur cheval de mon écurie,
+_Domingo_ est arrivé mauvais troisième... _Domingo_ était grand
+favori... vous voyez d’ici les déceptions!... Alors, savez-vous ce qu’on
+a prétendu?... On a dit que je pariais sous-main contre mon propre
+cheval, que j’avais intérêt à ce qu’il fût battu, par conséquent, et que
+je m’étais entendu avec mon jockey... Cela se fait tous les jours, je le
+sais, ce n’en est pas moins une infamie!...
+
+--Qui donc a dit cela?...
+
+--Eh!... le sais-je!... Le sûr, c’est qu’on l’a crié partout et qu’on
+l’a même imprimé, mais avec des formes si discrètes qu’il n’y avait pas
+moyen d’en demander raison. C’eût été se reconnaître. On est allé
+jusqu’à dire que cette supercherie me rapportait une somme énorme, et
+que, pour parier, j’avais employé comme prête-noms Rochecotte,
+Kervaulieu, Coralth et deux encore...
+
+Le baron eut un soubresaut si violent que M. de Valorsay le remarqua,
+mais il n’en comprit pas la cause.
+
+Vivant dans le monde de la baronne Trigault et connaissant ses
+histoires, il pensa que le nom de Coralth avait irrité le baron, et il
+s’en voulut de l’avoir prononcé.
+
+--Ainsi, continua-t-il vivement, ne soyez pas surpris si la semaine
+prochaine vous voyez annoncer la vente de mon écurie de courses...
+
+--Quoi!... vous allez vous défaire...
+
+--De tous mes chevaux, oui, baron... J’en ai dix-neuf, ce sera bien le
+diable si je n’en tire pas huit ou dix mille louis!... _Domingo_ seul
+vaut plus de quarante mille francs...
+
+Parler de vendre, de se défaire de quelque chose qu’on possède, parler
+de l’argent qu’on espère réaliser... voilà qui sonne mal aux oreilles!
+Qui dit vente, dit besoin d’argent, c’est-à-dire insuffisance du revenu,
+c’est-à-dire ruine prochaine... Le baron eut mille peines à retenir
+certain claquement de langue qui lui était habituel quand on lui
+offrait, au jeu, quelque valeur douteuse.
+
+--Tant que les chevaux de courses n’ont été qu’un luxe de grand
+seigneur, poursuivait le marquis, je me le suis passé... Du moment où
+ils deviennent une simple spéculation, un peu moins hasardeuse que
+celles de la Bourse, je me retire... Une écurie de courses, maintenant,
+se monte par actions, comme une raffinerie... je n’en suis plus. Un
+particulier ne lutte pas contre une société... il lui faudrait une
+fortune comme la vôtre, baron... et encore!...
+
+Était-ce bien M. de Valorsay qui parlait ainsi, de l’air le plus
+sérieux!... Le baron en était un peu plus que surpris.
+
+--Cela vous fera toujours une économie de cinquante, ou soixante mille
+francs par an, observa-t-il.
+
+--Dites du double, et vous serez encore au-dessous de la vérité...
+Eh!... cher baron, en seriez-vous encore à apprendre qu’il n’y a rien de
+si ruineux qu’une écurie!... C’est pis que le jeu, et les femmes, en
+comparaison, sont une économie réelle... Ninette me coûte moins cher que
+_Domingo_, son cocher, son entraîneur et ses palefreniers. Mon homme
+d’affaires prétend que les vingt-trois mille francs de prix que j’ai
+gagnés en 1867 me reviennent à près de cent mille écus.
+
+Se vantait-il, disait-il vrai?... Toujours est-il que le baron, qui
+connaissait bien sa vie, se livrait à un rapide calcul mental.
+
+--Que dépense donc Valorsay bon an mal an, comptait-il. Mettons pour son
+écurie, 250,000 francs...; pour Ninette Simplon, 40,000 francs; pour son
+train de maison, 80,000 francs...; pour les déplacements et le jeu,
+30,000 francs...; pour les cigares, les fantaisies et l’imprévu, 30,000
+francs... Tout cela, à vue de nez, fait quelque chose comme 430,000
+francs par an!... Les avait-il?... Non. Il aurait donc mangé au sac...
+il serait donc ruiné!... Diable!...
+
+Le marquis, lui, poursuivait gaiement:
+
+--Vous le voyez, je me range!... Hein!... cela vous surprend?... Et moi,
+donc!... Mais il faut faire une fin, n’est-ce pas?... Je commence à
+trouver que la vie de garçon n’est pas drôle: il y a des rhumatismes à
+l’horizon, j’ai l’estomac délabré... bref, je me sens mûr pour le
+mariage, baron, et... je me marie.
+
+--Vous!...
+
+--Moi-même... Comment!... vous ne l’aviez pas entendu dire? Il y a
+trois jours que je l’ai annoncé officiellement en plein cercle.
+
+--J’ignorais!... Il est vrai que depuis trois jours je n’ai pas mis les
+pieds au cercle. J’ai lié une partie avec Kami-Bey, vous savez, ce Turc
+si riche, et comme nous faisons des séances de huit et dix heures, nous
+jouons chez lui, au grand hôtel, c’est plus commode!...
+
+--Comme cela, je comprends...
+
+N’importe!... le baron avait l’air d’un homme qui tombe des nues.
+
+--Ah! vous vous mariez, reprit-il... Eh bien!... je connais une personne
+qui ne doit pas être ravie.
+
+--Qui donc?...
+
+--Ninette Simplon, parbleu!...
+
+M. de Valorsay éclata de rire.
+
+--Bast! fit-il, qui m’empêchera...
+
+Mais il se reprit aussitôt, et d’un ton dégagé:
+
+--Elle sera vite consolée, dit-il. Ninette Simplon est une fille
+d’ordre, baron, à ce point que je l’ai toujours soupçonnée d’avoir un
+livre de recettes en place de cœur... Je lui connais 300,000 francs,
+pour le moins, en bonnes et sûres valeurs; son mobilier et ses diamants
+valent autant... pourquoi me regretterait-elle!... Ajoutez que je lui ai
+promis cinquante billets de mille francs pour s’essuyer les yeux le jour
+de ma noce, et vous comprendrez qu’elle voudrait déjà me voir marié!...
+
+En apparence, le baron Trigault accordait au marquis de Valorsay toute
+son attention, et la plus bienveillante.
+
+En réalité, il ne songeait qu’à Pascal Férailleur, et son œil, à
+toute minute, se coulait sournoisement vers la porte de communication.
+
+--Quelles doivent être, pensait-il, les réflexions de ce malheureux
+jeune homme?
+
+C’est que lui-même se sentait singulièrement troublé.
+
+Entré dans la salle à manger, sans l’ombre d’un soupçon, il ne savait
+plus maintenant que croire, tant Valorsay, en un quart d’heure de
+conversation, s’était battu en brèche et démoli lui-même.
+
+Libre et maître de sa conduite, le baron n’eût pas poussé plus loin
+l’interrogatoire si habilement déguisé, où Valorsay se laissait prendre.
+Ayant toujours à craindre que le monde ne s’occupât de sa vie privée,
+jamais il ne s’inquiétait de l’existence des autres. Par principe, et
+plus encore par nécessité, il professait et pratiquait le système de
+l’indulgence et de l’absolution quand même. Enfin, il lui répugnait
+beaucoup de tendre un piége à son hôte.
+
+Mais il avait promis à Pascal de tout faire pour découvrir la vérité, et
+personnellement, il avait un intérêt énorme à ce qu’elle éclatât.
+
+--Je comprends, dit-il au marquis, Ninette Simplon ne vous tracassera
+pas... Ce que je conçois moins, c’est que vous parliez d’économie à la
+veille d’un mariage qui va sans doute doubler, pour le moins, votre
+fortune... Vous n’aliénez pas, j’en suis bien sûr, votre liberté, sans
+de bonnes et solides raisons, sonnantes et ayant cours...
+
+--Erreur!...
+
+--Comment, erreur!...
+
+--A vous, cher baron, je puis l’avouer, la jeune fille que j’épouse n’a
+pas un sou... Ma future n’a d’autre dot que ses yeux noirs... il est
+vrai qu’ils sont superbes.
+
+Cela, plus que tout le reste, était renversant, et détruisait,--en
+apparence du moins--les allégations de Pascal.
+
+--Est-ce bien vous qui parlez! fit le baron. Vous, un homme positif et
+pratique, vous donnez dans les grands sentiments...
+
+--Mon Dieu! oui...
+
+Ne voyant nul inconvénient à laisser paraître sa stupeur, le baron
+ouvrait des yeux énormes.
+
+--Ah ça, fit-il, vous adorez donc votre future...
+
+--Adorer est faible.
+
+--Il me semble que je rêve!...
+
+Valorsay haussa les épaules de l’air d’un homme qui a pris son parti
+d’un ridicule qu’on lui découvre, et d’un ton habilement nuancé de
+sentimentalité et d’ironie:
+
+--Je sais, dit-il, que mon aventure est du dernier bouffon et qu’on se
+moquera de moi outrageusement au cercle... Ma foi!... tant pis!... j’ai
+toujours eu le courage de mes opinions. Je suis amoureux, mon cher
+baron, ni plus ni moins qu’un lycéen... Amoureux à ce point d’aller le
+soir rôder autour de la maison de ma belle dans l’espoir de
+l’entrevoir... Comment cela m’a pris, le diable m’emporte si je saurais
+le dire!... Le sûr, c’est que je suis pris. Je me croyais usé, fané,
+flétri, blasé, fini, je me vantais d’être invulnérable... Ah bien
+oui!... Un beau matin je me suis éveillé avec un cœur de vingt ans
+dans la poitrine, un cœur qui au moindre regard battait la chamade et
+m’envoyait au visage des flots de pourpre... Naturellement, j’ai essayé
+de me raisonner, je me suis fait honte... A quoi bon! Mieux je me
+démontrais ma folie, plus je m’y obstinais... Après cela, peut-être la
+folie n’est-elle pas si grande... On ne rencontre pas deux fois une
+beauté si parfaite unie à tant de grâces pudiques, tant de noblesse et
+de passion, tant de candeur et une intelligence si vive... Je me propose
+d’abandonner Paris... Ma femme et moi voyagerons d’abord en Italie, nous
+reviendrons ensuite nous établir à Valorsay, comme deux tourtereaux...
+Parole d’honneur, je me fais une délicieuse image de la vie calme que
+nous mènerons là-bas... Un vieux corrompu comme moi ne méritait pas tant
+de bonheur. Décidément, je suis né sous une heureuse étoile!
+
+Moins préoccupé, il eût distingué le son rauque d’un blasphème étouffé,
+derrière la porte, et que là s’amassait un orage qui allait voiler cette
+étoile dont il parlait.
+
+Moins absorbé par le rôle qu’il jouait, il eût vu passer sur le front de
+son interlocuteur l’ombre de réflexions étranges et périlleuses pour
+lui.
+
+C’est que le baron savait observer, c’est qu’il ne trouvait pas d’un
+bien franc aloi cette exaltation passionnée.
+
+--Je vois votre affaire, mon cher marquis, dit-il, vous aurez rencontré
+la descendante de quelque grande et illustre famille ruinée...
+
+--Vous n’y êtes pas... Ma future n’a d’autre nom que son prénom de
+Marguerite.
+
+--C’est tout à fait du roman, alors!...
+
+--Vous l’avez dit, du roman. Connaissiez-vous le comte de Chalusse, qui
+vient de mourir?...
+
+--Non... mais j’en ai ouï parler très-souvent.
+
+--Eh bien! c’est sa fille que j’épouse, sa fille naturelle.
+
+Le baron tressaillit.
+
+--Permettez! fit-il. M. de Chalusse était effroyablement riche, il était
+garçon. Comment sa fille, encore que ce ne soit que sa fille naturelle,
+se trouve-t-elle sans le sou?
+
+--Une fatalité!... M. de Chalusse est mort subitement; il n’a pu ni lui
+léguer sa fortune ni la reconnaître...
+
+--Comment n’avait-il pas pris ses précautions?
+
+--Ah! voilà. Il y avait à une reconnaissance des difficultés de toutes
+sortes, et même des dangers. Mlle Marguerite avait été abandonnée, je
+devrais dire perdue, par sa mère, à l’âge de cinq ou six mois, et il n’y
+a pas bien des années que M. de Chalusse, après mille démarches, l’avait
+enfin retrouvée...
+
+Ce n’était plus pour le compte de Pascal, c’était pour le sien propre,
+que le baron Trigault écoutait de toute la force de son attention.
+
+--C’est fort curieux, répétait-il, faute de trouver autre chose à dire,
+c’est fort curieux!...
+
+--N’est-ce pas?... C’est tout une histoire.
+
+--Et serait-il... indiscret...
+
+--De me la demander? Certes non. M. de Chalusse me l’a racontée, mais
+fort en gros, vous comprenez, sans détails... Étant jeune, M. de
+Chalusse s’était épris d’une charmante jeune femme dont le mari, un
+digne et naïf garçon, était allé tenter fortune en Amérique... Elle
+résista un peu, étant honnête, mais si peu, que l’année même du départ
+de son mari, elle mettait au monde une jolie petite fille, qui est
+Mlle Marguerite... Aussi, pourquoi l’autre s’en allait-il en
+Amérique?
+
+--Oui!... balbutia le baron, pourquoi?...
+
+--Tout marchait au mieux, quand M. de Chalusse fut forcé de partir à son
+tour pour l’Allemagne, où on avait découvert, lui écrivait-on, une
+sœur à lui, qui s’était enfuie de la maison paternelle, avec on ne
+sait qui... Il y était depuis quatre mois, quand la poste, un matin, lui
+apporta une lettre où sa jolie maîtresse lui disait: «Nous sommes
+perdus, mon mari est à Marseille, il sera ici demain; ne cherchez jamais
+à me revoir... craignez tout de lui... Adieu!...» Sur cette lettre, M.
+de Chalusse se jeta dans une chaise de poste et reprit avec une
+foudroyante rapidité la route de Paris... Il voulait sa fille, il la
+voulait absolument!... Il arriva trop tard. A la nouvelle du retour de
+son mari, la jeune femme avait perdu la tête; elle n’avait plus eu
+qu’une idée: cacher sa faute, à tout prix. Et de nuit, déguisée, avec
+mille précautions, elle était allée déposer sa petite Marguerite sous
+une porte; aux environs des Halles...
+
+Il s’interrompit tout à coup, et vivement:
+
+--Mais qu’avez-vous, cher baron, s’écria-t-il, qu’avez-vous?...
+Qu’est-ce qui vous prend?... Vous trouvez-vous mal?... Faut-il que je
+sonne?...
+
+C’est que le baron, en effet, était plus blême que si on lui eût tiré
+des veines la dernière goutte de sang; un grand cercle bleuâtre,
+sanguinolent comme une meurtrissure, s’élargissait de plus en plus
+autour de ses yeux.
+
+Interpellé, il fit un effort, et d’une voix étranglée:
+
+--Ce n’est rien, fit-il... Oh! rien du tout... Un éblouissement... il
+passe... il est passé!
+
+Mais il se sentait si faible sur ses jambes qu’il s’assit en murmurant:
+
+--Je vous en prie, marquis... continuez, c’est très-curieux,
+très-curieux.
+
+M. de Valorsay poursuivit:
+
+--Le mari était un garçon naïf, incontestablement, mais c’était aussi,
+paraît-il, un homme d’une énergie redoutable... Ayant appris que sa
+femme avait eu un enfant en son absence, il se mit à remuer ciel et
+terre pour retrouver non-seulement l’enfant, mais encore le père... Il
+avait fait serment de les tuer l’un et l’autre, et c’était un gaillard à
+tenir son serment sans plus se soucier de la guillotine que d’une
+chiquenaude... Et s’il vous faut une preuve de la force de son
+caractère, la voici: Il eut le courage inouï de ne rien dire à sa femme,
+de ne pas lui adresser un reproche et de se montrer pour elle ce qu’il
+était avant son voyage... Mais il l’épiait ou la faisait épier nuit et
+jour, persuadé qu’elle finirait par commettre quelque imprudence... Elle
+était fine, heureusement; elle découvrit que son mari savait tout et
+prévint M. de Chalusse, dont elle sauva ainsi la vie...
+
+Que le marquis de Valorsay ne comprît pas que son récit était la seule
+cause du trouble où il voyait le baron, cela s’explique.
+
+Quel rapport concevoir entre le richissime baron Trigault et le pauvre
+diable qui était allé tenter fortune en Amérique!...
+
+Quel rapprochement imaginer entre le partner de Kami-Bey, l’ami de
+Mme Lia d’Argelès, le joueur enragé, et ce mari si amoureux que dix
+années durant, il avait poursuivi l’homme qui, en lui volant sa femme,
+lui avait volé le bonheur de sa vie entière!...
+
+Ce qui d’ailleurs eût dissipé les soupçons du marquis, s’il en eût eu,
+c’est qu’en arrivant il avait trouvé le baron très-ému, c’est que depuis
+un moment il le voyait revenir à soi, petit à petit, et se remettre...
+
+Et il continuait, du ton léger et gouailleur qui lui était habituel...
+Car ne s’étonner ni ne s’émouvoir de rien, se moquer de tout, afficher
+un mépris profond des sentiments qui agitent le vulgaire, c’est le genre
+suprême, le goût, le «chic.»
+
+--Nécessairement, cher baron, disait-il, je vous passe quantité de
+détails... Ce brave M. de Chalusse n’était pas explicite, il s’en faut,
+quand il arrivait à cette période de ce qu’il appelait ses malheurs... A
+travers ses réticences, cependant, j’ai cru comprendre qu’il avait été
+trompé à son tour et j’ai flairé certaines histoires de papiers volés,
+de titres rachetés à des créanciers, qui ne sont pas le dernier mot de
+l’honnêteté...
+
+Ce que je puis vous affirmer, par exemple, c’est que la vie entière de
+M. de Chalusse a été troublée par le souvenir du mari qu’il avait
+outragé... C’était chez lui une idée fixe qu’il mourrait de la main de
+cet homme... il l’apercevait partout. S’il sortait seul, à pied, le
+soir, ce qui était excessivement rare, il ne tournait le coin des rues
+qu’avec d’infinies précautions; il lui semblait toujours voir reluire
+dans l’ombre un poignard ou le canon d’un pistolet...
+
+Jamais je ne croirais à cette inconcevable frayeur d’un homme d’ailleurs
+très-brave, si lui-même ne me l’avait confessée...
+
+Il est resté dix ou douze ans sans oser faire la moindre démarche pour
+retrouver sa fille, tant il craignait d’attirer l’attention de son
+ennemi... Ce n’est qu’au bout de ce temps, et quand il lui fut prouvé
+que le mari, découragé, avait cessé ses investigations, qu’il commença
+les siennes... Elles furent longues et laborieuses, mais enfin elles
+réussirent, et il arriva jusqu’à son enfant, grâce surtout à l’habileté
+d’un mauvais drôle, sorte de mouchard bourgeois, nommé Fortunat.
+
+Le baron eut un mouvement de vive curiosité, aussitôt réprimé.
+
+--Drôle de nom!... remarqua-t-il.
+
+--Et ajoutez que son prénom est Isidore! Ah! c’est un doucereux et
+dangereux gredin, un scélérat de la pire espèce, qui a mérité cent fois
+le bagne... Comment le laisse-t-on exercer ses malpropres industries?
+C’est ce que je ne m’explique pas. Le positif, c’est qu’il les exerce en
+plein soleil, en plein Paris, au su et vu de tous, place de la Bourse.
+
+Nom, prénom et adresse se gravèrent dans la mémoire du baron pour ne
+s’en effacer plus.
+
+Et l’autre poursuivait.
+
+--Mais ce pauvre comte n’avait pas de chance... Le mari l’avait à peine
+lâché, il commençait tout juste à respirer, que la femme à son tour
+l’entreprit... C’était, d’après ce que j’en sais, une de ces terribles
+et obsédantes créatures qui feraient prendre en haine leur sexe tout
+entier... Sous prétexte que le comte l’avait détournée de son devoir,
+qu’il avait brisé sa vie et détruit son bonheur, elle prétendait en
+faire sa proie et s’ingéniait à le torturer avec des raffinements de
+cruauté que n’auraient pas des sauvages...
+
+Elle ne voulait pas absolument que M. de Chalusse prît leur fille près
+de lui, ni surtout qu’il l’adoptât... Elle soutenait que ce serait une
+imprudence qui tôt ou tard mettrait son mari sur leurs traces. Et comme
+le comte semblait résolu à passer outre, elle lui déclara que plutôt de
+l’endurer, elle avouerait tout à son mari.
+
+--M. le comte de Chalusse était un homme patient, ricana le baron.
+
+M. de Valorsay eut un petit sifflement ironique.
+
+--Pas tant que vous croyez, répondit-il... Sa soumission devait tenir à
+quelque raison secrète qu’il ne m’a pas confiée... Il y aurait sous tout
+cela quelque grosse infamie que je n’en serais pas bien surpris... En
+tout cas, le pauvre comte avait fait l’impossible pour échapper à cette
+terrible femme... Il s’était réfugié à Cannes, elle l’y relança...
+Pendant je ne sais combien de mois, il voyagea en Italie sous un faux
+nom... peine perdue! Il en était réduit à cacher sa fille dans quelque
+couvent de province...
+
+Dans les derniers mois de sa vie, cependant, il avait obtenu la paix...
+c’est-à-dire qu’il l’avait achetée. Le mari de la dame n’est pas riche
+ou est avare, et elle aime le luxe passionnément, jusqu’à la démence...
+M. de Chalusse lui faisait une assez grosse pension et payait ses
+toilettes.
+
+Le baron se dressa tout d’une pièce, comme s’il eût été mû par un
+ressort. Ça, c’était le comble.
+
+--Oh! la misérable!... gronda-t-il.
+
+Mais il se rassit aussitôt, et l’exclamation étonna si peu M. de
+Valorsay, qu’il conclut tranquillement:
+
+--Voilà, baron, comment et pourquoi ma bien-aimée Marguerite, la future
+marquise de Valorsay, n’a pas mille francs de dot...
+
+Ce fut un regard d’angoisse, que le baron jeta vers la porte du
+fumoir... Il l’avait entendue remuer... Il frémit à l’idée de Pascal,
+fou de colère et de jalousie, entrant et se précipitant sur le
+marquis...
+
+Cette situation excessive et périlleuse ne pouvait durer, il le comprit.
+Lui-même d’ailleurs était à bout de forces et de dissimulation...
+
+Aussi, remettant à un autre moment toutes les questions qu’il avait
+encore à adresser à M. de Valorsay, se décida-t-il à interrompre
+brusquement ses confidences.
+
+--Parole d’honneur!... fit-il avec un rire forcé, je m’attendais à
+mieux... Cela débute comme un roman d’amour et finit platement comme une
+histoire réelle... par de l’argent! Ah! elles vont bien, les femmes
+mariées!... Elles vous plument un amoureux et le mettent dans le cas de
+se brûler la cervelle aussi vivement que la première coquine venue!...
+
+En sa qualité d’archimillionnaire et de gros joueur, le baron Trigault
+jouissait de toutes sortes d’immunités et de priviléges.
+
+Il était de ces gens adroits qui font profession d’être brutaux en
+diable, mal élevés, cyniques et effrontés, qui déclarent que ce n’est
+pas leur faute, qu’il faut les prendre comme ça, et que le monde
+bêtement accepte «comme ça.»
+
+Cependant sa brusquerie avait eu quelque chose de si offensant qu’en
+toute autre circonstance le marquis s’en fût formalisé.
+
+Mais il avait toutes sortes de raisons de filer doux; il prit le parti
+de rire.
+
+--Toujours le même, donc, baron, fit-il. Vous n’avez pas touché une
+carte de la matinée et les mains vous démangent... Excusez-moi de vous
+faire gaspiller votre temps, comme vous dites, ce que vous venez
+d’entendre était une préface nécessaire...
+
+--Ce n’était qu’une préface?...
+
+--Oui, mais rassurez-vous, j’ai fini et j’arrive à l’objet de ma
+visite...
+
+Il était connu que le baron Trigault jouissait d’au moins huit cent
+mille livres de rentes... C’est pourquoi, bon an, mal an, il recevait
+pour plus d’un million de demandes de secours ou de prêts... c’est
+pourquoi il n’avait pas de rival pour flairer un solliciteur.
+
+--Dieu me pardonne!... pensa-t-il, Valorsay va me demander de l’argent.
+
+Il est sûr que la brillante désinvolture du marquis voilait mal un
+certain embarras, et que sa langue remuait péniblement les mots.
+
+--Donc, je me marie, disait-il, je romps avec la vie de garçon... je me
+range. C’est vous dire, mon cher baron, que je vais avoir à nettoyer ma
+situation... La corbeille, les deux fêtes que je me propose de donner,
+les restaurations de Valorsay, un voyage avec ma femme... tout cela va
+me coûter les yeux de la tête.
+
+--Les yeux de la tête, c’est le mot.
+
+--Eh bien!... contrairement à ce qui arrive à ceux qui épousent une dot,
+je crains de me trouver à court... Cela me tracassait un peu, quand j’ai
+pensé à vous... Je me suis dit: «le baron qui a toujours des fonds
+disponibles, me rendra le service de mettre cinq mille louis à ma
+disposition pour un an...»
+
+Les yeux du baron ne quittaient pas le marquis.
+
+--Sacrebleu!... fit-il d’un ton fâché... c’est que... je ne les ai
+pas...
+
+Ce ne fut pas un désappointement plus ou moins grand qu’exprima le
+visage du marquis, ce fut un immense désespoir aussitôt dissimulé.
+
+Mais le baron avait vu, d’autant mieux vu que sa réponse était un de ces
+piéges familiers aux banquiers... A l’impression que produit une
+première fin de non recevoir, ils jugent de l’urgence du besoin...
+
+Le baron estima M. de Valorsay complétement ruiné... Néanmoins, comme il
+n’entrait pas dans ses vues de refuser, il s’empressa d’ajouter:
+
+--Quand je dis que je ne les ai pas, j’entends... là, sous la main...
+Mais je les aurai avant quarante-huit heures, et si vous voulez vous
+trouver chez vous, après-demain, vers cette heure-ci, je vous enverrai
+un de mes hommes d’affaires qui s’entendra avec vous quant aux
+conditions.
+
+Le marquis avait l’instant d’avant laissé paraître quelque chose de ses
+nouvelles angoisses... Il sut cette fois garder le secret de la joie
+immense qui l’inonda. C’est du ton le plus naturel, et comme s’il se fût
+agi d’une chose toute simple, qu’il remercia le baron... Mais il lui
+tardait d’être dehors... Il expédia quelques phrases banales et sortit
+en répétant: «--A après-demain...»
+
+Le baron, lui, s’affaissa sur un fauteuil...
+
+Martyr d’une passion plus forte que sa raison, victime d’un amour
+indigne et fatal qu’il n’avait pu arracher de son cœur, le baron
+Trigault avait eu, en sa vie, des instants atroces.
+
+Mais jamais il n’avait été plus écrasé qu’en ce moment, où le hasard
+lui livrait le secret qu’il avait vainement poursuivi tant d’années.
+
+Toutes les plaies de son âme, dont le temps avait engourdi la douleur,
+se rouvrirent plus cuisantes, comme une blessure à demi cicatrisée dont
+on arracherait l’appareil.
+
+Rien n’avait servi, rien, de tout ce qu’il avait tenté pour retenir sur
+la pente de l’ignominie cette femme qui portait son nom, qu’il aimait et
+qu’il haïssait avec une égale fureur.
+
+--Elle extorquait de l’argent au comte de Chalusse, pensait-il; elle le
+faisait chanter! Elle lui vendait le droit d’adopter leur fille!...
+
+Bizarrerie de l’esprit humain!... C’était cette circonstance, presque
+futile, parmi tant d’autres, vraiment abominables, qui transportait de
+rage le malheureux baron. A quoi donc lui servait d’être devenu l’un des
+hommes les plus riches de Paris!... Il donnait à sa femme, uniquement
+pour sa toilette et ses caprices, 8,000 francs par mois, près de 100,000
+francs par an; il n’y avait pas de trimestre où il ne lui payât pour une
+bonne somme de dettes, et, malgré tout, elle exigeait de l’argent de
+l’homme qui jadis l’avait aimée...
+
+--Que fait-elle de tout cela? grondait le baron, ivre de douleur et de
+colère... Par quel miracle de profusion réussit-elle à dissiper les
+revenus de plusieurs millions!...
+
+Un nom, le nom de Fernand de Coralth, montait à ses lèvres... mais il ne
+le prononça pas. Il venait de s’apercevoir enfin de la présence de
+Pascal; il l’avait oublié.
+
+--Eh bien! M. Férailleur, fit-il de l’air d’un homme qui s’éveille en
+sursaut, après quelque terrible cauchemar.
+
+Pascal essaya de répondre, il ne put, tant ses pensées tourbillonnaient
+dans son cerveau.
+
+--Vous avez entendu M. de Valorsay? poursuivit le baron. Maintenant nous
+savons, à n’en pouvoir douter, qui est la mère de Mlle Marguerite...
+Que faire?... Que feriez-vous à ma place?
+
+--Eh! monsieur, le sais-je!...
+
+--Vrai, votre première pensée ne serait pas une pensée de vengeance?...
+Ç’a été la mienne... Mais de qui me venger?... Du comte de Chalusse? Il
+est mort... De ma femme? Oui, je le devrais, mais je n’en aurais pas le
+courage... Reste Mlle Marguerite...
+
+--Mais elle est innocente, elle, monsieur, mais elle ne vous a jamais
+offensé...
+
+Cette exclamation, le baron ne sembla pas l’entendre.
+
+--Et que faudrait-il, poursuivit-il, pour que Mlle Marguerite fût, sa
+vie durant, la plus misérable des créatures... simplement favoriser son
+mariage avec le marquis... Ah! il lui ferait expier cruellement le crime
+de sa naissance...
+
+--Mais vous ne ferez pas cela, s’écria Pascal hors de lui, ce serait une
+effroyable lâcheté, et je ne le permettrais pas... Jamais, je le jure
+devant Dieu, jamais, moi vivant, Valorsay n’épousera Marguerite... Il se
+peut que je sois vaincu dans la lutte que j’entreprends; il se peut
+qu’il la conduise jusqu’au seuil de l’église, mais là, il me trouvera,
+armé... et je ferai justice... On fera de moi après ce qu’on voudra!...
+
+Le baron le considérait avec une émotion extraordinaire.
+
+--Ah!... vous savez aimer, vous!...
+
+Et d’une voix sourde, il ajouta:
+
+--Voilà comment j’aimais la mère de Marguerite!...
+
+Le déjeuner n’avait pas été desservi, et il restait sur la table une
+carafe pleine d’eau; le baron s’en versa coup sur coup deux grands
+verres qu’il but avec une avidité fiévreuse, puis il se mit à marcher,
+comme au hasard, autour de la salle.
+
+Pascal se taisait...
+
+Il lui semblait que c’était sa destinée qui s’agitait dans l’esprit de
+cet homme, et que de sa décision dépendait l’avenir...
+
+L’accusé qui attend le verdict du jury n’a pas de pires angoisses.
+
+Enfin, au bout d’une minute, un siècle, le baron s’arrêta.
+
+--Après comme avant, M. Férailleur, prononça-t-il d’un ton brusque, je
+suis pour vous et avec vous... Donnez-moi la main... bien!... Les
+honnêtes gens se doivent aide et assistance, quand les coquins
+triomphent. Nous vous réhabiliterons, monsieur!... Nous démasquerons
+Coralth, le misérable, nous écraserons Valorsay, s’il a été vraiment
+l’instigateur de l’infamie qui vous a perdu.
+
+--Quoi! monsieur, après votre conversation avec lui, vous doutez encore!
+
+Le baron hocha la tête.
+
+--Que Valorsay soit ruiné, répondit-il, je n’en doute aucunement... Je
+gagerais que mes cent mille francs sont perdus si je les lui prête...
+Je jurerais volontiers qu’ainsi qu’on l’en accuse, il pariait contre son
+cheval et l’a empêché de gagner.
+
+--Vous voyez donc bien...
+
+--Pardon... tout cela ne m’explique pas la prodigieuse différence de vos
+allégations et de ses dires... Vous assurez qu’il se soucie fort peu de
+Mlle Marguerite, lui prétend qu’il l’adore...
+
+--Oui, monsieur, oui, le misérable a osé! Ah!... si je n’avais pas été
+retenu par la crainte de compromettre ma vengeance!...
+
+--Je comprends, mais laissez-moi finir... Selon vous, Mlle Marguerite
+a des millions... D’après lui, elle n’a pas cent louis de dot... Qui a
+raison?.... Je crois que c’est lui, son emprunt de cent mille francs le
+prouve, et d’ailleurs il n’avancerait pas aujourd’hui un mensonge qui se
+découvrirait demain... Or, s’il dit vrai, il est impossible d’expliquer
+par la cupidité et son mariage et le guet-apens dont vous êtes
+victime...
+
+Cette objection s’était déjà présentée à l’esprit de Pascal, mais il ne
+s’y était pas arrêté. Il réfléchit et trouva une explication qui lui
+parut plausible.
+
+--M. de Chalusse n’était pas mort, dit-il, quand M. de Coralth et M. de
+Valorsay ont arrêté le plan qui devait les débarrasser de moi... par
+conséquent, Mlle Marguerite avait encore des millions.
+
+--C’est une réponse... Au lendemain du crime, les deux complices ont
+reconnu qu’il ne leur serait d’aucune utilité, je vous le concède...
+Mais, en ce cas, comment se fait-il que le marquis ait persisté?
+
+Pascal chercha, ne trouva rien, et se tut.
+
+--Tenez, reprit le baron, il doit y avoir là-dessous quelque mystère
+d’iniquité que ni vous ni moi ne soupçonnons...
+
+--C’est ce que ma mère me disait, monsieur.
+
+--Ah!... c’est l’opinion de Mme Férailleur!... Alors elle est bonne.
+Voyons, raisonnons un peu... Mlle Marguerite vous aimait...
+
+--Oui.
+
+--Et elle vous a repoussé, tout à coup.
+
+--Elle m’a écrit que le comte de Chalusse, à son lit de mort, lui avait
+arraché le serment d’épouser le marquis de Valorsay.
+
+Le baron bondit sur sa chaise.
+
+--Arrêtez! s’écria-t-il, arrêtez... Nous tenons peut-être le bout du fil
+qui nous conduira jusqu’à la vérité... Ah! Mlle Marguerite vous a
+écrit que M. de Chalusse, mourant, lui avait ordonné d’épouser le
+marquis! M. de Chalusse aurait donc eu sa pleine connaissance avant de
+rendre le dernier soupir!
+
+D’un autre côté, Valorsay prétend que si Mlle Marguerite est sans
+ressources, c’est que le comte est mort trop subitement pour pouvoir
+écrire et signer deux lignes... Peut-on concilier ces deux versions, M.
+Férailleur?... Évidemment non. Donc, l’une des deux est fausse.
+Laquelle?... C’est ce qu’il faut chercher... Quand reverrez-vous Mlle
+Marguerite?...
+
+--Elle m’a ordonné, monsieur, de ne jamais chercher à la revoir.
+
+--Eh bien!... il faut lui désobéir, et tâcher d’arriver jusqu’à elle
+sans que personne le sache... Elle doit être épiée... n’écrivez pas,
+surtout!...
+
+Il se recueillit, et après un moment:
+
+--Nous arriverons peut-être, reprit-il, à la certitude morale de la
+complicité de Valorsay et de Coralth... Mais de là à l’établir par des
+preuves matérielles, il y a un abîme... Deux vils gredins qui
+s’associent pour égorger un honnête homme ne signent point de contrat
+par devant notaire... Des preuves! où en prendre?... Il faudrait gagner
+quelque intime de Valorsay. Mieux vaudrait peut-être tâcher de faire
+admettre près de lui un homme à nous, qui observerait sa vie, qui
+s’insinuerait dans sa confiance...
+
+D’un geste brusque, Pascal interrompit le baron; l’espérance maintenant
+brillait dans ses yeux...
+
+--Oui, monsieur, s’écria-t-il, oui, il faut placer près de M. de
+Valorsay un homme qui sache voir, assez habile pour se faire employer,
+capable, au besoin, de lui rendre quelques services... Je puis être cet
+homme, monsieur le baron, si vous le voulez... Cette idée m’est venue
+tout à l’heure, en vous écoutant... Vous devez envoyer chez M. de
+Valorsay. Je vous en conjure, laissez-moi prendre la place de l’homme
+d’affaires que vous lui avez annoncé... Il ne me connaît pas, et je suis
+assez sûr de moi pour répondre de ne me pas trahir... Je me présenterai
+de votre part; il m’accordera sa confiance... Je lui porterai de
+l’argent ou une bonne promesse, je serai bien reçu... Allez, j’ai tout
+un plan!...
+
+Il s’interrompit...
+
+On frappait à la porte, et un valet de pied parut, annonçant au baron
+qu’un domestique était là, qui désirait lui parler pour une affaire
+urgente.
+
+--Faites entrer, dit le baron.
+
+Ce fut Jobin, l’homme de confiance de Mme Lia d’Argelès, qui entra.
+
+Il salua respectueusement, et d’un air mystérieux:
+
+--J’ai cherché M. le baron partout... J’ai l’ordre de Madame de ne pas
+rentrer sans ramener M. le baron...
+
+--C’est bien... je vous suis!...
+
+
+
+
+IV
+
+
+Comment M. Fortunat, cet homme si habile, avait-il choisi un dimanche,
+et un dimanche de courses de Vincennes, qui plus est, pour se présenter
+chez M. Wilkie, le séduisant ami du vicomte de Coralth!...
+
+Son anxiété pouvait expliquer cette faute, mais ne la justifiait pas.
+
+Il est sûr que sans cette circonstance, on ne l’eût pas congédié si
+cavalièrement. On l’eût laissé développer ses propositions, quitte à les
+refuser, et alors, qui sait ce qu’il fût advenu!...
+
+Mais il y avait des courses! Mais M. Wilkie avait à surveiller «_Pompier
+de Nanterre_,» ce fameux «steeple-chaser» dont il était propriétaire
+pour un tiers, et à donner ses ordres au jockey dont il était--pour un
+tiers également--le maître et le seigneur.
+
+Devoirs sacrés!... ce fait d’être commanditaire d’une malheureuse
+rosse, constituait tout l’état social de M. Wilkie. Cela le posait bien,
+dans son monde. Cela justifiait les trophées de cravaches et d’éperons
+qui ornaient son appartement de la rue du Helder, et lui permettait de
+trancher du sportman.
+
+Bien plus; il s’imaginait très-positivement être attendu sur «le turf,»
+et que, sans lui, la fête ne serait pas complète.
+
+Cependant lorsqu’il se présenta dans l’enceinte du pesage, fièrement, le
+cigare à la bouche, la carte au chapeau, il dut s’avouer que son entrée
+ne faisait pas sensation.
+
+Une étonnante nouvelle circulait et donnait aux groupes de parieurs et
+de turfistes,--M. Wilkie eût dit «au ring,»--un aspect tumultueux.
+
+On discutait à grand renfort de mots anglais la soudaine détermination
+prise par le marquis de Valorsay de «payer forfait» et de retirer tous
+ses chevaux engagés. Les mieux informés assuraient même que la veille,
+au «Betting-Rooms», il avait annoncé hautement l’intention où il était
+de vendre son écurie de courses.
+
+Si le marquis, en prenant ce parti, avait espéré désarmer la
+malveillance, l’événement déjouait son calcul.
+
+La rumeur allait grossissant, qui l’accusait d’avoir, aux courses du
+dimanche précédent, parié sous main contre son cheval «_Domingo_» et
+d’avoir ensuite donné des ordres pour qu’il ne gagnât pas.
+
+Il y avait des sommes considérables engagées sur _Domingo_, qui était
+«grand favori,» et les perdants n’étaient pas contents.
+
+D’aucuns affirmaient qu’ils avaient vu le jockey de Valorsay «tirer»
+_Domingo_, c’est-à-dire le retenir; ils soutenaient qu’il fallait faire
+un exemple, «disqualifier» à perpétuité le marquis et son jockey,
+autrement dit les exclure à tout jamais des courses. Cette mesure eût
+annulé les paris.
+
+Mais une circonstance d’un grand poids plaidait pour le marquis: sa
+fortune, celle du moins qu’on lui supposait.
+
+--Comment un homme si riche, observaient ses défenseurs, serait-il
+descendu jusqu’à voler!... car c’est prendre l’argent dans la poche du
+monde que de faire ce que vous dites, c’est pire que de tricher les
+cartes à la main!... C’est impossible!... Valorsay est au-dessus de ces
+misérables allégations!... C’est un parfait gentilhomme.
+
+--Parfait... soit, répondaient les sceptiques. On en disait précisément
+autant de Croisenois, du duc de H... et du baron P..., lesquels ont été
+finalement convaincus de l’indigne supercherie dont nous accusons
+Valorsay.
+
+--C’est une infâme calomnie... S’il eût eu l’idée de tricher, il eût été
+assez habile pour dérouter les soupçons... Il eût fait arriver _Domingo_
+bon second et non pas mauvais troisième!...
+
+--S’il n’était pas coupable, il n’aurait pas peur, il ne retirerait pas
+aujourd’hui ses chevaux, il ne vendrait pas son écurie...
+
+--S’il renonce aux courses, c’est qu’il se marie, ne le savez-vous pas!
+
+--Eh! ce n’est pas une raison...
+
+Qu’eût-ce donc été si on eût soupçonné la déconfiture jusqu’alors si
+habilement dissimulée de M. de Valorsay... Mais n’importe, calomnie ou
+non, c’était une première éclaboussure sur une renommée jusqu’alors
+intacte et brillante.
+
+Comme tous les joueurs, les «turfistes» sont défiants et rancuniers...
+Nul n’est à l’abri de leurs soupçons quand ils perdent, de leur colère
+quand ils se croient dupes... Ils n’ont sans doute besoin que
+d’interroger leur conscience pour comprendre jusqu’où peut entraîner le
+jeu... Cette affaire de _Domingo_ réunissait contre Valorsay tous les
+perdants... Elle armait contre lui un petit bataillon d’ennemis,
+impuissants pour le moment, mais prêts à prendre une éclatante revanche
+dès que l’occasion s’en présenterait.
+
+Tout naturellement, M. Wilkie s’était rangé du parti de M. de Valorsay,
+dont il avait plusieurs fois entendu célébrer les mérites par son ami M.
+de Coralth.
+
+Il eût agi de même sans cela, rien que pour avoir la satisfaction de
+crier:
+
+--Accuser ce cher marquis! Ah! je la trouve mauvaise! Lui qui hier soir
+me disait encore: «Mon excellent bon, la défaite de _Domingo_ me coûte
+deux mille louis!»
+
+M. de Valorsay ne lui avait rien dit, par cette raison qu’à peine il le
+connaissait de vue; mais n’importe, cela «faisait bien,» estimait-il, de
+se déclarer son ami, et quand il disait: «Ce cher marquis,» il en avait
+plein la bouche.
+
+Cependant, il avait beau s’agiter, on ne prenait pas garde à lui. Cela
+le dépitait; avisant «son jockey,» il lui fit un signe et l’entraîna
+hors de l’enceinte réservée.
+
+C’était un grand mauvais drôle ce jockey, ivrogne et paresseux, chassé
+de toutes les écuries où il avait servi, qui se moquait outrageusement
+des jeunes messieurs qui l’avaient à leur service et qui les volait sans
+pudeur ni mesure.
+
+Outre qu’il se faisait payer très-cher--huit mille francs par an,--sous
+prétexte qu’il lui répugnait d’être à la fois palefrenier, entraîneur et
+jockey, il présentait chaque mois des factures fabuleuses: du
+grainetier, du vétérinaire, du maréchal et du sellier.
+
+De plus, il vendait régulièrement, pour en boire le prix, l’avoine de
+_Pompier de Nanterre_, lequel crevait de faim, le malheureux, à ce point
+de tenir à peine sur ses jambes.
+
+La maigreur du cheval, le jockey la mettait sur le compte d’un
+entraînement habile, et les propriétaires le croyaient.
+
+Il leur en faisait accroire bien d’autres; que _Pompier de Nanterre_
+gagnerait la course, par exemple, plaisanterie sinistre en ceci que sur
+la foi de cette fallacieuse promesse, ils mettaient leur argent sur la
+misérable rosse... et le perdaient.
+
+Dans le fait, cet honnête jockey eût été le plus heureux des mortels
+s’il n’y eût jamais eu de courses... D’abord il jugeait, non sans
+raison, très-dangereux de franchir des obstacles avec un cheval comme le
+sien. Ensuite, rien ne l’excédait comme d’être obligé de se promener
+successivement avec ses trois patrons...
+
+Mais le moyen de refuser!... Il savait bien, le rusé drôle, que si les
+spirituels associés le payaient, c’était surtout, ou plutôt c’était
+uniquement pour se parer de lui.
+
+Se pavaner sur la piste, devant les tribunes, avec leur jockey en
+casaque orange à manches vertes et noires, était pour eux une
+satisfaction de vanité à nulle autre pareille... Leur conviction était
+qu’il en rejaillissait sur eux une considération énorme, et ils se
+gonflaient de l’envie qu’ils pensaient inspirer.
+
+C’était à ce point que chacun d’eux accusait les autres d’accaparer le
+jockey, et qu’il en naissait des disputes terribles, dont une faillit un
+jour les conduire sur le terrain...
+
+Arrivé le premier, M. Wilkie s’emparait du bourreau de _Pompier de
+Nanterre_, c’était dans l’ordre.
+
+Et jamais, pour se montrer, les circonstances ne furent plus favorables.
+La journée était magnifique, les tribunes craquaient sous le poids des
+spectateurs, deux cent mille curieux se pressaient le long des cordes
+qui limitent la piste...
+
+Aussi, M. Wilkie semblait-il se multiplier et jouir du don d’ubiquité,
+tant il se fit voir promptement sur dix points différents, toujours
+suivi de son jockey, auquel il donnait ses derniers ordres d’une voix
+très-haute, en gesticulant beaucoup.
+
+Et quelle joie, quand sur son passage il entendait dire: «Ce monsieur
+est un de ceux qui font courir!...» Quel ravissement, lorsqu’il
+recueillait l’exclamation de quelque bourgeoise admirant la soie de la
+casaque ou les revers des bottes...
+
+Malheureusement, il n’est pas de bonheur durable; les associés
+arrivèrent, qui réclamèrent le jockey à leur tour...
+
+Dépossédé, M. Wilkie abandonna la piste; et se faufilant à travers les
+équipages, gagna une voiture, où les deux demoiselles qui lui avaient
+fait l’honneur d’accepter à souper la veille étalaient les cheveux les
+plus jaunes qu’elles possédassent...
+
+Là encore il trouva moyen de fixer l’attention sur lui, et de faire
+preuve de chic!... Ce n’était pas pour rien qu’il avait fait remplir de
+vin de Champagne le coffre de la voiture...
+
+Et l’instant décisif venu, on put le voir se hisser sur sa banquette en
+criant:
+
+--Voilà! voilà!... Regardez!... Bravo, _Pompier_!... Cent louis pour
+_Pompier_!
+
+Hélas! le pauvre _Pompier de Nanterre_ tomba épuisé à moitié de la
+distance à parcourir.
+
+Et le soir, M. Wilkie narrait sa défaite avec un luxe de termes
+techniques à faire frémir.
+
+--Quel guignon! mes excellents bons... disait-il à ses amis. _Pompier de
+Nanterre_, un «steeple-chaser» incomparable, tomber «broken-down» après
+la banquette... Et battu par qui? Par _Mustapha_, un «outsider» sans
+«performance...» Le «ring» en était tout ému... moi, j’en suis comme une
+folle!
+
+Cette défaite, cependant, ne l’affectait pas trop...
+
+N’avait-il pas en perspective cet héritage dont lui avait parlé son ami
+le vicomte de Coralth! Il lui apparaissait à l’horizon, tel qu’un nuage
+gros d’or, près de crever sur lui. Et c’était le lendemain que M. de
+Coralth devait lui livrer le secret... Il n’avait plus que vingt-quatre
+heures à attendre!...
+
+--Demain?... se répétait-il, avec un frémissement d’impatience et de
+joie, demain!...
+
+Il s’endormit dans la pourpre, ce soir-là! Son imagination s’exaltait à
+cette pensée que tous ses rêves se matérialiseraient, qu’il lui serait
+donné d’étreindre son idéal devenu réalité... Et quel idéal, quels
+rêves!...
+
+Il se voyait à la tête d’une écurie pour de bon, et non plus d’un tiers
+de cheval; l’argent ne manquerait jamais à ses caprices; il
+éclabousserait les passants et surtout ses «excellents bons» du haut
+d’une voiture superbe; le meilleur tailleur inventerait pour lui des
+«coupes» étourdissantes; à toutes les premières représentations, il
+s’étalerait dans une avant-scène avec les demoiselles les plus connues;
+Paris s’occuperait de lui; on parlerait de ses petites fêtes dans les
+journaux; il ferait tapage, esclandre, scandale; il serait chic,
+très-chic, épatant de chic!...
+
+Tout cela, M. de Coralth le lui avait promis, sans dire son dernier mot,
+il est vrai, mais n’importe!... Devait-il donc douter de la parole de
+son ami?... Jamais!... Si le vicomte était son modèle, il était aussi
+son oracle.
+
+Même, à la façon dont il en parlait, on eût juré qu’ils avaient été
+élevés ensemble, ou que du moins ils se connaissaient depuis des années.
+
+Il n’en était rien, cependant. Leurs relations dataient de sept ou huit
+mois au plus, et le hasard, en apparence, les avait nouées. Ce hasard,
+il faut le dire, M. de Coralth l’avait préparé.
+
+Ayant flairé le secret des promenades de Mme Lia d’Argelès, rue du
+Helder, le vicomte voulut vérifier ses soupçons. Il épia M. Wilkie, sut
+où il passait ses soirées, s’y trouva et fut assez adroit pour lui
+rendre, dès la troisième rencontre, un service d’argent.
+
+De ce moment, la conquête fut faite. M. de Coralth avait vraiment tout
+ce qu’il fallait pour éblouir et charmer le spirituel commanditaire de
+_Pompier de Nanterre_. Il avait son titre, d’abord, puis ses façons
+impertinentes, le plus impudent aplomb, tous les dehors d’une fortune
+considérable, et enfin le prestige de nombreuses et grandes relations.
+
+Il ne tarda pas à reconnaître ses avantages et à en profiter.
+
+Et tout en maintenant M. Wilkie à distance, il lui eut promptement tiré
+assez de confidences pour savoir sa vie mieux qu’il ne la savait
+lui-même.
+
+A la vérité, M. Wilkie ne connaissait pas grand chose de son origine ni
+de son passé, et son histoire était vite contée:
+
+Sa plus lointaine impression était celle de la pleine mer... Il était
+positivement sûr d’avoir fait, étant tout enfant, une longue, une
+très-longue traversée...
+
+Il se supposait né en Amérique, et le nom qu’il portait justifiait ses
+suppositions. Certainement la langue française n’était pas celle qu’il
+avait bégayée la première, car au fond de sa mémoire il retrouvait
+encore un certain nombre d’expressions anglaises. Le mot que traduit
+celui de père, entre autres, lui était resté familier, et après vingt
+ans il le prononçait avec l’intonation exacte.
+
+Ce nom, on le lui avait appris, évidemment, mais nulle souvenance ne lui
+restait de l’homme à qui il le donnait.
+
+Ses premières sensations bien nettes étaient celles de la faim, de la
+fatigue et du froid.
+
+Il se rappelait, et cela très-distinctement, que durant toute une
+interminable nuit d’hiver, une femme l’avait traîné à travers les rues
+de Paris, sous une pluie glaciale.
+
+Il lui semblait se revoir encore, les pieds demi-nus dans la boue,
+pleurant de lassitude et demandant à manger... Et alors l’infortunée qui
+lui donnait la main le prenait entre ses bras et le portait, jusqu’à ce
+que, n’en pouvant plus, elle fût forcée de le poser de nouveau à terre.
+
+Une image confuse de cette femme, sa mère vraisemblablement, était
+restée dans sa mémoire.
+
+Elle était, selon son expression, crânement belle, assez grande et
+très-blonde... Il avait été surtout frappé de sa pâleur et de la
+profusion de ses beaux cheveux.
+
+Tout autre que lui, abandonné comme il l’était, eût conservé de cet
+épisode de son enfance une émotion douloureuse. Lui, qui était un esprit
+fort, en riait.
+
+--Quelle «dèche,» mes chers bons!... disait-il quand il lui arrivait de
+raconter cette aventure, quelle «dèche!»
+
+Cette misère cependant n’avait pas duré. Il se souvenait d’avoir été,
+peu après, installé dans un très-bel appartement. Un homme, assez jeune
+encore, qu’on appelait M. Jacques,--il avait retenu ce nom,--venait tous
+les jours et lui apportait des friandises et des jouets.
+
+D’après son estimation, il pouvait avoir quatre ans à cette époque.
+
+Il n’y avait guère plus d’un mois qu’il jouissait de ce bien-être, quand
+un matin un étranger se présenta qui s’entretint longtemps avec sa
+mère, ou du moins avec la femme qu’il nommait ainsi. Il ne comprenait
+rien à ce qu’ils disaient, et cependant il avait peur.
+
+L’événement devait justifier son effroi instinctif. La conversation
+terminée, sa mère le prit sur ses genoux et se mit à l’embrasser avec
+une tendresse convulsive. Elle sanglotait, et répétait d’une voix
+étouffée:
+
+--Pauvre enfant!... mon Wilkie bien-aimé... Ne plus l’embrasser
+jamais... jamais!... Hélas! il le faut... Donnez-moi du courage, mon
+Dieu!...
+
+Elle avait dit exactement cela, M. Wilkie en était positivement sûr, il
+lui semblait encore entendre cet adieu désespéré.
+
+Car c’était bien un adieu. On le remit à cet étranger qui l’emporta
+malgré ses cris et ses efforts pour lui échapper.
+
+--Car je la trouvais mauvaise!... ne manquait-il jamais d’ajouter, quand
+il en était là de son récit...
+
+Cet étranger, à qui on le confiait, n’était autre qu’un digne marchand
+de soupe de Saint-Germain, dont la femme était la meilleure et la plus
+patiente des créatures... Ce qui n’empêche que dans les premiers temps,
+il ne cessait de pleurer et de demander sa mère... Peu à peu, il
+l’oublia...
+
+Il n’était pas malheureux chez ce maître de pension, on le soignait et
+on le choyait plus que tous les autres élèves. On se gardait bien
+surtout de le tourmenter pour apprendre quoi que ce fût, et ses journées
+se passaient à jouer sur la terrasse ou à vagabonder...
+
+Mais cette vie charmante ne pouvait durer éternellement.
+
+Il venait d’avoir dix ans, toujours d’après son calcul, lorsqu’un
+dimanche, vers la fin d’octobre, il vit arriver un monsieur à
+physionomie grave, raide, strictement vêtu de noir, étalant de longs
+favoris roux sur une cravate blanche, lequel lui déclara se nommer M.
+Patterson, et être chargé par sa famille de le placer dans un lycée pour
+y continuer son éducation.
+
+Le jeune Wilkie se récria beaucoup et se lamenta. M. Patterson, qui
+était payé pour remplir un certain mandat, ainsi qu’il le dit, ne l’en
+conduisit pas moins à Louis-le-Grand, où il fut admis pensionnaire.
+
+Là, pendant des années, il s’ennuya prodigieusement. Ne faisant rien,
+doué d’une intelligence médiocre, il n’apprit rien.
+
+Tous les dimanches et les jours de fête, à dix heures précises, M.
+Patterson venait le prendre, le promenait gravement dans Paris ou aux
+environs, le faisait déjeuner et dîner dans les meilleurs restaurants,
+lui achetait tout ce dont il avait envie et, à neuf heures sonnant, le
+reconduisait au lycée.
+
+Pendant les vacances, M. Patterson gardait le lycéen près de lui, ne lui
+refusant aucune distraction, prévenant ses désirs, mais ne le perdant
+pas de vue une minute.
+
+Et si Wilkie se révoltait de cette incessante surveillance, M. Patterson
+avait une façon de répondre:--«J’ai un mandat à remplir,» qui coupait
+court à toute espèce de discussion.
+
+Ainsi les choses marchèrent, jusqu’au jour où M. Wilkie eut achevé sa
+philosophie. L’épreuve du baccalauréat lui restait à subir.
+
+Il se présenta à l’examen, et comme de juste fut refusé.
+
+Par bonheur M. Patterson était un homme d’expédients.
+
+Il plaça son élève dans un établissement spécial, et moyennant cinq
+billets de mille francs, dénicha un pauvre diable qui consentit à
+risquer trois ans de prison et qui passa l’examen sous le nom et à la
+place de M. Wilkie.
+
+Maître à ce prix du précieux diplôme qui ouvre toutes les carrières, M.
+Wilkie espérait qu’on allait garnir amplement ses poches et lui donner
+la volée... Erreur! M. Patterson le remit aux mains d’un vieux
+précepteur chargé de lui faire visiter l’Europe et de l’initier à la
+pratique de la vie et des hommes.
+
+Ce précepteur avait la bourse, force lui fut de le suivre en Allemagne,
+en Angleterre et en Italie.
+
+Quand il revint à Paris, il avait vingt ans.
+
+Dès le lendemain, M. Patterson le conduisit rue du Helder, à
+l’appartement qu’il occupait encore, et de son air le plus solennel:
+
+--Vous êtes ici chez vous, M. Wilkie prononça-t-il... Vous êtes en âge
+de mesurer vos actions, j’espère donc que vous vous conduirez en honnête
+homme... De ce moment, vous êtes libre... On souhaite que vous fassiez
+votre droit; à votre place, j’obéirais... Si vous voulez être quelque
+chose et avoir toujours du pain, travaillez, car vous n’avez rien, je
+vous en avertis, à attendre de personne... La pension, trop
+considérable, à mon avis, qu’on vous alloue, peut, je ne vous le cache
+pas, être supprimée du jour au lendemain... Jusque-là, j’ai ordre de
+vous remettre, chaque trimestre, 5,000 francs... les voici. Dans trois
+mois, je vous enverrai pareille somme... Je dis enverrai, parce que mes
+intérêts m’obligent de retourner en Angleterre et de m’y fixer. Voici
+mon adresse à Londres, s’il vous survenait quelque embarras sérieux...
+écrivez-moi. Sur quoi, mon mandat étant rempli... Salut!...
+
+--Eh! va-t-en au diable, vieux serin!... gronda M. Wilkie en refermant
+la porte sur M. Patterson... A Chaillot, les gêneurs!...
+
+Voilà tout ce que son excellent cœur lui inspira, en se séparant,
+peut-être pour toujours, de l’homme qui, pendant dix années, lui avait,
+en définitive, tenu lieu de famille.
+
+C’est que déjà, à cette époque, M. Wilkie était un garçon très-fort, au
+moins en théorie, et bien au-dessus des préjugés du commun.
+
+S’il avait été rebelle à toutes les études du lycée, il s’y était
+instruit de quantité de choses que les professeurs n’enseignent pas.
+
+Quelques «cancres,» ses intimes, dont les parents étaient riches, et qui
+jouissaient de leur liberté aux jours de sortie, l’avaient initié aux
+grandes façons et lui avaient appris à discerner ce qui est chic de ce
+qui ne l’est pas.
+
+Il n’y a pas de circulaire de M. Duruy qui tienne, on retrouvera
+toujours au fond des lycées, à Paris surtout, comme un reflet des
+mœurs du temps. Le portier peut surveiller la contrebande du tabac et
+des liqueurs, il ne saurait arrêter à l’entrée les idées bêtes et
+malsaines que certains élèves rapportent du dehors.
+
+Que les «crevés» actuels se rassurent, les successeurs ne leur
+manqueront pas.
+
+Des sages conseils de M. Patterson, rien ne resta dans l’esprit de M.
+Wilkie. Ils lui entrèrent, comme on dit familièrement, par une oreille
+et sortirent par l’autre.
+
+Un seul fait, pour lui, se dégagea de ce dernier entretien, c’est qu’il
+était son maître désormais et qu’il avait une fortune... quel rêve!...
+C’est-à-dire, non, c’était bien une réalité, il y avait là sur la table,
+pour l’attester, cinq mille francs en beaux louis, vivants, frétillants,
+grouillants...
+
+S’il eût pris la peine de visiter attentivement cet appartement devenu
+tout à coup le sien, M. Wilkie eût peut-être reconnu qu’il avait été
+arrangé avec amour.
+
+Tout y était neuf et cependant tout avait l’empreinte de la vie. Ce
+n’était pas le froid et morne logis meublé sur commande, bien ou mal
+selon le prix, par un tapissier.
+
+Les moindres détails trahissaient une main amie, la délicatesse d’une
+femme, la tendresse prévoyante d’une mère.
+
+Aucune des petites superfluités qui peut flatter un jeune homme n’avait
+été oubliée. Il y avait des londrès choisis dans une boîte de bois des
+îles, sur la table et sur la cheminée un pot plein de tabac.
+
+Mais M. Wilkie avait bien le temps de remarquer cela, vraiment!
+
+Il se hâta de couler 500 francs dans son gousset, serra le surplus de
+ses richesses dans un tiroir et s’élança dehors d’un air aussi fier que
+si Paris lui eût appartenu ou qu’il eût eu de quoi l’acheter.
+
+C’est qu’il lui fallait quelqu’un pour fêter sa délivrance, et il
+courait à la recherche de quelqu’un de ses camarades de Louis-le-Grand.
+
+Il en trouva deux. L’un qui était en train de mal tourner, l’autre qui,
+depuis dix-huit mois qu’ils s’étaient perdus de vue, avait gaspillé le
+modeste capital qui constituait tout son avoir, une quarantaine de mille
+francs.
+
+Quoiqu’il en coûtât extraordinairement à son amour-propre, M. Wilkie dut
+avouer à ses anciens camarades, qu’il jouissait de sa liberté pour la
+première fois et qu’il en était quelque peu embarrassé.
+
+Eux naturellement, qui avaient le pied marin, à ce qu’ils affirmaient,
+lui jurèrent qu’ils l’auraient vite mis au fait de la seule vie que
+puisse mener à Paris un garçon intelligent. Et pour le lui prouver, ils
+acceptèrent le dîner qu’il s’était empressé de leur offrir.
+
+Ce fut un dîner remarquable. D’autres amis vinrent, on fit au dessert un
+petit bac de santé, et dans la nuit on dansa...
+
+Et au petit jour, ayant payé son apprentissage au baccarat, M. Wilkie se
+trouva sans un sou en poche, en face d’une addition de quatre cents et
+quelques francs qu’il dut courir chercher chez lui sous l’escorte d’un
+garçon de restaurant.
+
+Cette première épreuve eût dû le dégoûter ou tout au moins lui donner à
+réfléchir... mais non. Dans ce milieu de crevés besogneux et de...
+demoiselles plâtrées, il s’était senti dans son élément. Il se jura
+qu’il y resterait et que même il s’y créerait une réputation et une
+influence.
+
+C’était plus aisé à concevoir qu’à exécuter.
+
+Il s’en aperçut bien, lorsqu’à la fin du mois il compta ce qu’il avait
+encore des cinq mille francs qu’on lui avait donnés pour un trimestre...
+Il lui restait quinze louis et quelque menue monnaie.
+
+C’est que vingt mille francs par an, c’est selon qu’on arrange sa vie,
+la fortune ou la misère.
+
+Vingt mille francs par an donnent environ trois louis par jour... Or,
+qu’est-ce que trois louis, pour un aimable viveur qui prétend déjeuner
+et dîner dans les meilleurs restaurants et se faire habiller par les
+tailleurs illustres qui ne coupent pas un pantalon à moins de cent
+francs...
+
+Qu’est-ce que trois louis par jour pour un imbécile, qui loue des loges
+aux premières représentations, qui joue, qui soupe, qui promène des
+demoiselles à cheveux jaunes et qui commandite un cheval de courses...
+
+Mesurant son budget et son ambition, M. Wilkie reconnut que jamais il ne
+nouerait les deux bouts.
+
+--Comment donc font les autres? se demanda-t-il.
+
+Question grave?... Tous les soirs, entre la chaussée-d’Antin et le
+faubourg Montmartre, mille messieurs se promènent, étincelants de chic,
+le londrès à la bouche, une fleur à la boutonnière, que tout le monde
+connaît, qui connaissent tout le monde, et dont l’existence est un
+insoluble problème.
+
+Comment vivent-ils, et de quoi? Ils n’ont pas de patrimoine, on le sait;
+ils ne font rien, on le voit, et cependant nulle dépense ne les étonne,
+ils raillent agréablement le travail et bernent l’économie... De quels
+filons malpropres tirent-ils leur argent? de quelles industries
+ténébreuses sont-ils les chevaliers?
+
+M. Wilkie n’en chercha pas si long.
+
+--On veut que je crève de faim, se dit-il. Ah! mais non!... Ce n’est pas
+à moi qu’on la fait, celle-là! Il faudra voir...
+
+Et pour voir, en effet, il écrivit à M. Patterson.
+
+Le grave Anglais, par le retour du courrier, envoya mille francs... une
+goutte d’eau. M. Wilkie devant déjà plus que cela, fut indigné.
+
+--Ah!... il me fait poser, pensa-t-il... Eh bien, je vais lui monter une
+bonne scie, et nous allons rire...
+
+Et il écrivit de nouveau.
+
+La réponse, cette fois, se fit attendre assez longtemps... Elle vint,
+cependant. M. Patterson envoyait deux mille francs et une interminable
+épître où les remontrances n’étaient pas épargnées.
+
+L’intéressant jeune homme jeta l’épître au feu, et s’en alla tout droit
+retenir une voiture au mois et un domestique.
+
+De ce jour, sa vie se passa à demander et à attendre de l’argent...
+Petit à petit, il se perfectionnait et il épuisait successivement tous
+les prétextes qui attendrissent les familles et trouvent le secret des
+coffres-forts les plus compliqués... Il était malade, il avait perdu au
+jeu sur parole, il avait imprudemment obligé un ami peu scrupuleux, il
+était sur le point d’être saisi...
+
+Et selon que les réponses étaient ou non favorables, il se montrait
+humble ou impertinent, si bien que ses amis, rien qu’à la façon dont il
+portait sa moustache, savaient à quoi s’en tenir sur l’état de sa
+bourse...
+
+L’expérience lui venait, cependant. Additionnant toutes les sommes qu’il
+avait reçues, il ne laissait pas que d’être un peu effrayé du total et
+il se disait que pour lui donner tant d’argent sa famille devait être
+bien riche...
+
+De cette réflexion lui vint l’idée d’exploiter, pour éblouir ses amis,
+le mystère de sa naissance et de ses premières années...
+
+La crédulité des autres aidant, il finit par se persuader, à force de le
+dire, qu’il était le fils d’un grand seigneur anglais, membre de la
+chambre haute, et vingt fois millionnaire...
+
+Et il était à moitié de bonne foi quand il affirmait à ses créanciers
+que son père, le lord, devait arriver d’un jour à l’autre pour payer
+toutes ses dettes...
+
+Malheureusement, ce ne fut pas son père qui arriva, mais une lettre du
+digne M. Patterson, ainsi conçue:
+
+«On m’avait confié pour vos besoins imprévus, cher monsieur, une somme
+considérable. Sur vos sollicitations réitérées, je vous l’ai adressée
+intégralement, il ne me reste plus un centime à vous... dès lors mon
+mandat est rempli.
+
+«Évitez-vous la peine et le port de nouvelles demandes, elles
+resteraient sans réponse. Vous ne recevrez plus un penny au-delà de
+votre pension, trop considérable déjà, à mon avis, pour un homme de
+votre âge...»
+
+Cette lettre fut pour M. Wilkie comme un coup de bâton sur la tête.
+
+Que faire? Il savait bien que M. Patterson ne revenait jamais sur une
+décision prise... Il lui écrivit cependant trois ou quatre lettres
+éplorées... en vain...
+
+Et jamais ses besoins d’argent n’avaient été si pressants... Ses
+créanciers s’agitaient, le papier timbré commençait à pleuvoir chez son
+concierge, l’échéance de son trimestre était encore éloignée, et par le
+Mont-de-Piété seul il se procurait encore quelque argent de poche...
+
+Il se voyait perdu, réduit à congédier sa voiture, à vendre son tiers de
+_Pompier de Nanterre_, déchu dans l’estime de ses spirituels amis.
+
+Son désespoir, enfin, était sans bornes, quand un matin son domestique
+l’éveilla en lui disant que M. le vicomte de Coralth était là, dans le
+petit salon, et désirait lui parler pour une affaire très-urgente.
+
+Tirer M. Wilkie du lit, c’était le diable à confesser, ordinairement...
+Mais le nom que prononçait son domestique avait sur lui un pouvoir qui
+tenait du prodige.
+
+D’un bond, il fut à terre, et, tout en s’habillant à la hâte:
+
+--Ce cher vicomte, chez moi, à cette heure-ci, murmura-t-il, c’est
+épatant!... Aurait-il un duel, par hasard, et viendrait-il me demander
+d’être son témoin?... Bonne affaire!... Cela me poserait un peu bien...
+Pour sûr, il y a quelque chose...
+
+Deviner cela n’était point de sa part une preuve extraordinaire de
+perspicacité. Ne se couchant jamais avant deux ou trois heures du matin,
+M. de Coralth se levait toujours très-tard. Si donc il montrait son
+coupé bleu dans les rues avant neuf heures du matin--un vrai crime de
+lèse-chic--c’est qu’il devait y être forcé par des raisons majeures.
+
+Ses raisons étaient graves, en effet.
+
+Depuis plusieurs mois qu’il avait pénétré une partie des secrets de
+Mme d’Argelès, le brillant vicomte ne les avait communiqués à
+personne.
+
+Ce n’était pas, assurément, par délicatesse qu’il s’était tu, mais parce
+qu’il n’avait aucun intérêt à parler.
+
+La mort soudaine de M. de Chalusse changea brusquement la situation.
+
+C’est le lendemain soir de la catastrophe qu’il l’apprit, à son cercle,
+et l’émotion qu’il en ressentit fut telle qu’il refusa de se mêler à une
+partie de baccarat qui commençait.
+
+--Diable!... se dit-il, réfléchissons un peu... Voilà la d’Argelès
+héritière... Se présentera-t-elle pour recueillir les millions? Du
+caractère dont je la connais, c’est peu probable, la question d’identité
+l’arrêtera... Quant à aller trouver Wilkie et à lui avouer qu’elle, la
+d’Argelès, elle est une demoiselle de Chalusse et qu’il est son fils
+naturel... jamais de la vie. Elle renoncera aux millions pour elle et
+pour lui, plutôt que de s’y résoudre... Elle est antique, cette
+femme-là!
+
+Et sur ce, il s’était mis à chercher quel parti tirer de ce qu’il
+savait.
+
+C’est que M. de Coralth, comme tous les gens dont le présent repose sur
+une fiction plus ou moins inavouable, avait grand peur de l’avenir...
+Pour l’instant il avait l’art de se procurer les trente ou quarante
+mille francs indispensables à son luxe, mais il n’avait pas un rouge
+liard de côté, et du jour au lendemain le filon qu’il exploitait pouvait
+tarir...
+
+Que fallait-il pour le précipiter du faîte de ses fausses splendeurs sur
+le pavé ou plutôt dans la boue?... Un hasard, une indiscrétion, une
+maladresse. La sueur perlait à la racine de ses cheveux, quand cette
+idée le poignait, qu’il n’était qu’un acteur, que la moindre
+défaillance pouvait perdre. C’est avec passion qu’il souhaitait une
+situation plus solide, un petit capital qui lui assurât du pain jusqu’à
+la fin de ses jours et qui éloignât de lui le fantôme de la misère.
+
+Et ce fut cet âpre désir qui lui inspira précisément le plan de M.
+Fortunat.
+
+--Pourquoi ne préviendrais-je pas Wilkie, se dit-il. Si je lui donne une
+fortune, ce crétin me devra bien une récompense honnête...
+
+A hasarder cette démarche, il risquait l’inimitié et la vengeance de
+Mme d’Argelès, et c’était grave... S’il savait d’elle beaucoup de
+choses, elle connaissait tout de lui... Pour qu’il fût honteusement
+chassé de partout, elle n’avait qu’à le vouloir.
+
+Cependant, pesant les avantages et les périls, il se décida à agir,
+persuadé d’un autre côté qu’en s’y prenant bien, Mme d’Argelès
+ignorerait toujours sa trahison...
+
+Et s’il se trouvait si matin dans le petit salon de M. Wilkie, c’est
+qu’il craignait de n’être pas le seul à savoir la vérité, et qu’il
+tremblait d’être prévenu.
+
+--Vous, ici, mon excellent bon! dès l’aurore!... Qu’arrive-t-il?
+
+Ainsi s’exprima M. Wilkie en entrant tout effaré dans le petit salon.
+
+--A moi? rien, répondit le vicomte, c’est pour vous que je me suis
+dérangé.
+
+--Allons donc!... Vous m’effrayez.
+
+--Oh!... rassurez-vous, je n’ai rien à vous dire que d’agréable.
+
+Et d’un ton léger qui dissimulait fort bien son émotion:
+
+--Je suis venu, mon cher Wilkie, prononça-t-il, pour vous demander ce
+que vous donneriez bien à l’homme qui vous mettrait en possession de
+plusieurs millions.
+
+En dix secondes, le visage de M. Wilkie passa deux ou trois fois
+alternativement du blanc au pourpre, et c’est d’une voix altérée qu’il
+répondit:
+
+--Très-bonne, celle-là!... je la trouve bien bonne!... J’en rirai
+plusieurs jours, excepté pendant les repas...
+
+Il essayait de railler, mais il était bouleversé... Il s’était bercé de
+tant de chimères que rien ne devait plus lui paraître invraisemblable.
+
+--De ma vie je n’ai parlé plus sérieusement, insista le vicomte.
+
+L’autre ne répondit pas tout d’abord... Ses regards effarés disaient
+quel combat se livrait en lui, entre des espérances décevantes et la
+crainte d’être dupe de quelque mauvaise plaisanterie...
+
+--Voyons, cher, dit-il enfin, voulez-vous me faire poser?... Ce ne
+serait pas gentil... Un débiteur, c’est sacré, et je vous dois 25
+louis... Ce n’est pas le moment de me parler de millions, allez... Ma
+famille m’a coupé les vivres, mes créanciers me la font au papier
+timbré... enfin, ça ne boulotte pas...
+
+M. de Coralth l’arrêta, et d’un air solennel:
+
+--Sur l’honneur, prononça-t-il, je ne plaisante pas... Que
+donneriez-vous à l’homme qui vous...
+
+--Eh!... je lui donnerais la moitié de ce qu’il me ferait avoir...
+
+--C’est trop.
+
+--Non, non!...
+
+Il était de bonne foi, très-certainement. Que ne promet-on pas, dans la
+sincérité de son âme, au mortel généreux qui promet de l’argent quand on
+n’en a pas, quand on en veut, quand il en faut... Alors aucune
+commission ne paraît exorbitante... C’est plus tard, l’échéance venue,
+au moment de payer, qu’on suppute le taux de l’intérêt...
+
+--Si je vous déclare que la moitié est trop, c’est que c’est vrai... Et
+mieux que personne j’en puis être juge, puisque l’homme qui peut vous
+mettre en possession d’une fortune énorme... c’est moi!
+
+M. Wilkie recula d’un pas, abasourdi, hébété de surprise.
+
+--Cela vous étonne!... fit le vicomte, et pourquoi, s’il vous plaît?
+Serait-ce parce que j’exige une commission?...
+
+--Oh!... pas du tout.
+
+--Ce n’est peut-être pas très... gentilhomme, mais c’est pratique. Je
+suis dans le mouvement, moi; les affaires sont des affaires. Passé midi,
+au restaurant, au cercle, chez les petites dames, je suis tout ce qu’il
+y a de plus vicomte et grand seigneur; les questions d’argent me donnent
+des nausées, pouah!... je suis insouciant, facile à la poche, obligeant
+pour mes amis... Mais dans la matinée, je suis tout simplement le sieur
+Coralth, un bourgeois qui ne paye pas ses fournisseurs avec des noyaux
+de pêche et qui surveille sa fortune parce qu’il n’a pas envie de faire
+le plongeon et de terminer sa brillante carrière simple soldat dans une
+légion étrangère quelconque...
+
+M. Wilkie ne le laissa pas continuer... il croyait, et sa joie
+débordait, folle, délirante.
+
+--Assez, interrompit-il, assez! Une difficulté entre nous, jamais! C’est
+à la vie et à la mort, vicomte... vous m’entendez... Combien vous
+faut-il? Voulez-vous tout?
+
+Mais le vicomte restait de glace.
+
+--Il ne m’appartient pas, répondit-il, de fixer moi-même l’indemnité qui
+m’est due. Je consulterai un homme du métier... Et je vous fixerai sur
+ce point après-demain, en vous exposant l’affaire.
+
+--Après-demain! Vous me laisserez quarante-huit heures le bec dans
+l’eau...
+
+--Il le faut... J’ai à me procurer encore quelques renseignements... Si
+je suis accouru, si j’ai parlé avant de pouvoir tout dire, c’est que je
+tenais à vous mettre en garde... Il se peut que quelque écornifleur vous
+vienne faire des propositions... défiez-vous. Il est de ces gaillards
+qui si on leur laisse mettre le nez dans une succession l’ont bientôt
+dévorée.
+
+--Il s’agit donc d’une succession?
+
+--Oui... Ainsi, ne traitez avec personne.
+
+--Oh! soyez tranquille...
+
+--Je le serais bien davantage si j’avais une lettre de vous.
+
+Sans mot dire, M. Wilkie se précipita à une table et rédigea un petit
+traité par lequel il s’engageait à compter à M. Fernand de Coralth la
+moitié de l’héritage dont le susdit lui indiquerait l’existence...
+
+Cet engagement, M. de Coralth le lut, et l’ayant glissé dans sa poche:
+
+--Eh bien!... à lundi, dit-il en prenant son chapeau.
+
+Mais déjà l’étourdissement de M. Wilkie se dissipait, et ses défiances
+revenaient.
+
+--A lundi, soit... fit-il; mais jurez-moi que vous ne vous moquez pas de
+moi...
+
+--Comment!... vous doutez encore!... Quelle preuve vous faut-il donc?...
+
+M. Wilkie se recueillit un moment, puis tout à coup une triomphante
+inspiration illuminant sa cervelle:
+
+--Si vous dites vrai, cher, dit-il, je serai riche avant peu... Mais en
+attendant la vie est dure. Pas le sou!... Et ce n’est pas drôle,
+allez... J’ai un cheval qui court demain, _Pompier de Nanterre_, vous le
+connaissez bien. Il a énormément de chances... De sorte que si cinquante
+louis ne vous gênaient pas...
+
+--Comment donc, interrompit cordialement le vicomte, bien à votre
+service...
+
+Et tirant de sa poche un ravissant petit calepin, il en sortit, non pas
+un, mais deux billets de mille francs qu’il remit à M. Wilkie en lui
+disant:
+
+--Monsieur me croit-il maintenant?... Oui, n’est-ce pas... Alors, à
+bientôt!...
+
+Ce n’était pas pour son plaisir, on peut le croire, ni par caprice, que
+M. de Coralth remettait au surlendemain ses confidences.
+
+Il savait son Wilkie sur le bout du doigt et sentait tout ce qu’il y
+avait de périlleux à laisser cet intelligent jeune homme errer par la
+ville avec la moitié d’un secret de cette importance.
+
+Différer, c’est presque toujours fournir au hasard des armes contre soi.
+
+Mais agir autrement lui avait paru impossible...
+
+S’il s’était hâté de faire signer un engagement à M. Wilkie, c’est que
+sans connaître M. Fortunat, il connaissait l’industrie des dénicheur
+d’héritages, et qu’il craignait d’être devancé par quelque habile
+limier...
+
+S’il avait remis au lundi à dire son dernier mot, c’est qu’il n’avait pu
+rejoindre le marquis de Valorsay depuis qu’il savait la mort du comte de
+Chalusse et qu’il n’osait rien conclure de définitif sans le
+consulter...
+
+Car telle était la situation que lui faisait son passé, qu’il était,
+entre les mains du marquis comme un œuf entre celles d’un fort de la
+halle... Au moindre soupçon de trahison M. de Valorsay fermait la main,
+et lui, Coralth, il était écrasé...
+
+C’est donc chez ce redoutable associé qu’il se rendit en sortant de chez
+M. Wilkie, et tout d’une haleine il lui conta ce qu’il savait, et les
+projets qu’il avait conçus...
+
+Grande dut être la stupeur du marquis en apprenant que la d’Argelès
+était une demoiselle de Chalusse, mais il sut rester impassible. Il
+écouta sans interrompre, et lorsque le vicomte eut achevé:
+
+--Pourquoi, demanda-t-il, avoir attendu si tard pour me dire tout cela?
+
+--Jusqu’ici, cela ne vous intéressait en rien, ce me semble!...
+
+Le marquis l’enveloppa d’un regard perspicace, et d’une voix très-calme:
+
+--En d’autres termes, prononça-t-il, vous vous étiez jusqu’ici demandé
+quel serait pour vous le plus avantageux d’être avec ou contre moi...
+
+--Oh!... pouvez-vous croire...
+
+--Je ne crois pas, je suis sûr... Tant que j’ai été pour vous un solide
+appui, vous m’étiez dévoué... je chancelle, vous êtes prêt à me trahir.
+
+--Pardon! la démarche que je fais....
+
+--Eh! pouviez-vous ne pas la faire? interrompit vivement M. de Valorsay.
+
+Puis, haussant les épaules:
+
+--Notez, ajouta-t-il, que je ne vous adresse pas le moindre reproche.
+Seulement, retenez bien ceci, ou nous surnagerons ou nous périrons
+ensemble.
+
+A la flamme qui passa devant les yeux de M. de Coralth, le marquis dut
+comprendre tout ce qu’il y avait de haines et de révoltes dans le
+cœur de son associé.
+
+Il ne s’en inquiéta pas, et c’est du même ton glacial qu’il poursuivit:
+
+--Du reste, vos projets, loin de contrarier mes desseins, les servent...
+Oui, il faut que la d’Argelès réclame l’héritage du comte de Chalusse...
+Si elle hésitait, son fils lui forcerait la main, n’est-ce pas?
+
+--Oh!... soyez-en sûr.
+
+--Et quand il sera riche, garderez-vous sur lui une certaine influence?
+
+--Pauvre garçon! Riche ou pauvre, je le pétrirai toujours comme une cire
+molle.
+
+--Alors, très-bien! Marguerite m’échappait, je vais la ressaisir... J’ai
+une idée!... Ah! les Fondège prétendent jouer au plus fin avec moi! Nous
+verrons bien...
+
+Le vicomte l’observait sournoisement; il s’en aperçut, et d’un ton de
+brusque cordialité:
+
+--Excusez-moi de ne point vous retenir à déjeuner, dit-il, mais il faut
+que je sorte... le baron Trigault m’attend chez lui. Allons, sans
+rancune, au revoir... et surtout tenez-moi au courant...
+
+Entré un peu inquiet chez le marquis de Valorsay, M. de Coralth en
+sortit frémissant de colère.
+
+--Comme il y va, grondait-il. Nous surnagerons ou nous sombrerons
+ensemble!... Merci de la préférence... Est-ce ma faute, à moi, s’il a
+dévoré sa fortune, cet imbécile!... Ah!... je commence à en avoir plein
+le dos de ses menaces et de ses grands airs!...
+
+Cependant, son irritation n’était pas si grande qu’il en oubliât ses
+intérêts sérieux. Il avait encore à s’informer de la validité de l’acte
+qu’il se proposait de faire signer à M. Wilkie.
+
+L’homme d’affaires qu’il consulta lui répondit qu’un traité dans des
+conditions raisonnables serait très-probablement admis par un tribunal
+en cas de contestation, et il lui rédigea un petit projet qui dans son
+genre était un chef-d’œuvre...
+
+Il n’était pas midi et le vicomte était libre d’agir! C’est alors qu’il
+regretta amèrement le délai qu’il avait demandé...
+
+--Il faut que je retrouve Wilkie, se dit-il.
+
+Mais il ne le retrouva que le soir, au café Riche, et en quel état!...
+La tête montée par les deux bouteilles de vin qu’il avait bues à son
+dîner et énumérant à haute voix les fantaisies qu’il se passerait quand
+il aurait des millions...
+
+--Quelle brute!... pensa M. de Coralth furieux... Si je le lâche, qui
+sait les sottises qu’il dira ou fera... Allons, il n’y a pas à balancer,
+il faut le suivre...
+
+Et il le suivit en effet chez Brébant, et il s’y ennuyait
+prodigieusement lorsque M. Wilkie eut la fâcheuse idée de faire monter
+Victor Chupin.
+
+La scène qui eut lieu alors était de nature à émouvoir
+extraordinairement le vicomte.
+
+Qui pouvait être ce jeune garçon qu’il ne se rappelait pas avoir jamais
+vu et qui le connaissait, qui savait son passé, qui lui avait jeté à la
+face comme la plus sanglante injure le prénom de Paul?
+
+Assurément, il y avait là de quoi le faire trembler. Comment ce jeune
+garçon s’était-il trouvé là si à point pour ramasser le chapeau de M.
+Wilkie?... Était-ce par hasard? Non, il ne le croyait pas... Alors,
+quoi?... Il «filait» donc, il épiait donc quelqu’un?... Oui,
+très-probablement... Qui?... Lui, Coralth, sans aucun doute...
+
+A traverser la vie comme il la traversait, on sème des ennemis à chaque
+pas; il s’en savait une collection imposante, et n’avait, pour les tenir
+en respect, que sa prodigieuse impudence et sa réputation de spadassin.
+
+N’était-il pas tout simple qu’on lui tendît quelque piége?... C’était
+miracle qu’on ne lui en eût pas déjà tendu.
+
+Les dangers qu’il entrevoyait étaient si terribles qu’il faillit
+renoncer à ses desseins sur Mme d’Argelès... Risquer de se faire une
+ennemie de cette femme, n’était-ce pas trop d’audace?
+
+Toute sa journée du dimanche se consuma en hésitations. Se dégager était
+bien simple. Il débiterait quelque conte bleu à M. Wilkie et tout serait
+dit.
+
+Mais d’un autre côté, lâcherait-il ainsi une proie de 500,000 francs
+pour le moins... Une fortune, l’indépendance, la sécurité de son
+avenir...
+
+Non, mille fois non, c’était trop tentant!...
+
+C’est pourquoi le lundi, sur les dix heures, un peu pâle par l’émotion,
+et plus grave que d’ordinaire il se présenta chez M. Wilkie.
+
+--Causons peu et bien, lui dit-il d’une voix brève. Le secret que je
+vais vous révéler vous fera riche; mais je serais peut-être perdu si on
+savait que vous le tenez de moi. Vous allez donc me jurer, sur... sur
+votre honneur, que jamais, en aucune circonstance, pour quelque raison
+que ce soit, vous ne me trahirez.
+
+M. Wilkie étendit la main, et d’un accent solennel:
+
+--Je le jure! prononça-t-il.
+
+--Parfait! me voilà tranquille... Cela me dispense d’ajouter que si vous
+parlez vous êtes un homme mort... Vous me connaissez, n’est-ce pas? Vous
+savez comment je manie une épée, ne l’oubliez pas...
+
+Il était si menaçant que l’autre frissonna.
+
+--On vous interrogera certainement, reprit M. de Coralth; vous répondrez
+que vous avez tout su par un ami de M. Patterson... Maintenant, signons
+notre traité.
+
+C’est bien sans voir, assurément, que M. Wilkie signa.
+
+--Au fait, disait-il, au fait... ces millions... cette succession!...
+
+Mais M. de Coralth, une fois encore relisait le traité. Ayant fini:
+
+--La succession qui vous revient, prononça-t-il, est celle de M. le
+comte de Chalusse, votre oncle... il laisse, assure-t-on, huit ou dix
+millions...
+
+Au geste convulsif de M. Wilkie, à l’éclat de ses yeux, on eût dit que
+sa cervelle ne pouvait supporter une chance si prodigieuse et qu’il
+devenait fou.
+
+--Je savais bien que j’appartenais à une grande famille, s’écria-t-il.
+Le comte de Chalusse, mon oncle! Je suis très-noble, n’est-ce pas?...
+C’est les petits camarades qui vont faire un nez! J’aurai une couronne à
+l’angle de mes cartes de visite. C’est cela qui est chic!
+
+D’un geste, M. de Coralth lui imposa silence.
+
+--Oh!... attendez avant de vous réjouir, fit-il. Oui, votre mère est une
+demoiselle de Chalusse, et c’est par elle que vous héritez. Seulement...
+ne vous désolez pas trop... il y a des exemples de malheurs semblables
+dans les plus grandes familles... les circonstances, la dureté des
+parents, quelquefois... un amour plus puissant que la raison...
+
+Non, en vérité, M. de Coralth n’avait pas de préjugés, et cependant, au
+moment d’apprendre à cet intéressant jeune homme ce qu’était sa mère, il
+hésitait...
+
+--Et alors?... insista M. Wilkie.
+
+--Eh bien!... Votre mère étant jeune fille... à vingt ans... s’est
+enfuie de la maison paternelle, avec... un homme qu’elle aimait...
+Abandonnée, elle s’est trouvée dans une misère profonde... il fallait
+vivre, n’est-ce pas?... Vous aviez faim... Elle a changé de nom... et
+maintenant elle s’appelle Lia d’Argelès...
+
+M. Wilkie, à ce nom, bondit.
+
+--Lia d’Argelès!... fit-il.
+
+Et éclatant de rire, il ajouta:
+
+--C’est égal, je la trouve raide!...
+
+
+
+
+V
+
+
+--Cet homme qui sort emporte ton secret, tu es perdue!...
+
+Voilà ce qu’une voix sinistre, la voix du pressentiment criait à Mme
+Lia d’Argelès au moment où M. Isidore Fortunat, brusquement congédié par
+elle refermait sur lui la porte du salon.
+
+Cet homme l’avait saluée de cet antique et illustre nom de Chalusse
+qu’elle n’avait pas entendu prononcer, qu’elle s’était interdit
+d’articuler depuis plus de vingt ans... Cet homme savait qu’elle, la
+d’Argelès, comme on disait, elle était une Durtal de Chalusse!
+
+Cette affreuse certitude l’écrasait.
+
+Il lui avait affirmé, ce Fortunat, que sa visite était absolument
+désintéressée... L’intérêt qu’il portait à la famille de Chalusse, la
+commisération que lui inspirait le sort d’une malheureuse jeune fille,
+Mlle Marguerite, étaient, à ce qu’il avait prétendu, les uniques
+mobiles de sa démarche...
+
+Mais Mme d’Argelès avait de la vie une trop cruelle expérience pour
+croire à ce beau désintéressement... Les temps sont difficiles, les
+sentiments chevaleresques sont hors de prix, elle l’avait éprouvé.
+
+--Si cet homme est venu, murmurait-elle, c’est qu’il voit un avantage
+pour lui à ce que je me présente pour recueillir l’héritage de mon
+pauvre frère... En repoussant ses sollicitations, je le prive du
+bénéfice qu’il espérait. C’est un ennemi que je viens de me faire, et ce
+qu’il sait, il va s’empresser de le publier partout... Ah! j’ai été
+folle de le renvoyer ainsi... Je devais paraître l’écouter, me
+l’attacher par toutes sortes de promesses... je devais...
+
+Elle s’arrêta court... Un espoir lui venait. M. Fortunat n’était sans
+doute pas loin encore, si on le rejoignait, si on le lui ramenait, ne
+pourrait-elle pas atténuer sinon réparer complétement sa faute?...
+
+Sans perdre une seconde, elle descendit et ordonna à un domestique et à
+son concierge de courir après le Monsieur qui venait de sortir, de
+tâcher de le rattraper et de le prier de revenir, qu’elle avait
+réfléchi...
+
+Ils s’élancèrent dehors et elle les attendit dans la cour, le cœur
+serré par l’anxiété du résultat...
+
+Trop tard!... Ses émissaires, au bout d’un quart d’heure, reparurent
+l’un après l’autre, seuls... Ils avaient eu beau se hâter, ils n’avaient
+aperçu personne ressemblant au visiteur qu’ils poursuivaient... Ils
+s’étaient informés aux boutiquiers de la rue, aucun d’eux ne l’avait
+vu...
+
+--C’est un petit malheur!... balbutia Mme d’Argelès d’un ton qui
+démentait manifestement ce qu’elle disait.
+
+Et pressée de se dérober à la curiosité et aux conjectures de ses gens,
+elle gagna le petit salon où elle se tenait habituellement.
+
+M. Fortunat lui avait laissé sa carte, c’est-à-dire son adresse, rien
+n’était si simple que de courir chez lui ou de lui dépêcher un
+domestique... Elle en eut la tentation... Puis elle se dit que mieux
+valait attendre, qu’une heure de plus ou de moins importait peu...
+
+Elle avait envoyé un homme de confiance, Jobin, à la rencontre du baron
+Trigault, il allait le lui ramener d’un moment à l’autre, et le baron la
+conseillerait... il verrait mieux qu’elle et plus juste quel parti il y
+avait à prendre...
+
+Et elle attendit...
+
+Et cependant elle sentait le terrain brûlant sous ses pieds, et plus
+elle réfléchissait, plus le danger lui semblait pressant et terrible.
+
+La conduite de M. Fortunat, qui se représentait à son esprit, qu’elle
+discernait et jugeait maintenant, lui donnait tout à craindre de cet
+astucieux personnage.
+
+Car il lui avait tendu un traquenard, elle le reconnaissait, et elle s’y
+était laissée prendre... Peut-être soupçonnait-il seulement son
+identité, quand il s’était présenté chez elle... Il lui avait annoncé
+brusquement la mort du comte de Chalusse, elle s’était trahie et lui
+n’avait plus douté.
+
+--Que n’ai-je eu la présence d’esprit de nier audacieusement!
+murmurait-elle. Ah! si j’avais eu l’affreux courage, au lieu de fondre
+en larmes, d’éclater de rire, de répondre que je ne comprenais
+absolument rien à ce qu’il me racontait, cet homme se serait retiré,
+persuadé qu’il s’était trompé...
+
+Et encore, cet agent d’affaires si rusé lui avait-il dit tout ce qu’il
+avait pénétré du mystère dont elle s’entourait? C’était peu probable.
+
+Il l’avait conjurée d’accepter la succession, sinon pour elle, du moins
+pour un autre... Et quand elle lui avait demandé pour qui... il avait
+répondu: Mlle Marguerite; mais c’est à Wilkie certainement qu’il
+pensait!...
+
+Ainsi, cet homme, cet Isidore Fortunat savait qu’elle avait un fils...
+Peut-être connaissait-il personnellement M. Wilkie... Il y avait cent à
+parier contre un que, furieux de sa déconvenue, il irait tout lui
+révéler...
+
+La malheureuse femme, à cette pensée, se tordait les mains de
+désespoir... Quoi!... elle n’avait pas assez expié sa faute, il fallait
+encore qu’elle fût frappée dans son fils!...
+
+Pour la première fois, un doute poignant, douloureux comme un fer rouge,
+déchirait son âme.
+
+Ce qui lui avait paru l’effort le plus sublime de l’amour maternel,
+n’était-ce pas une faute, et bien plus grande que la première? Elle
+avait fait de son honneur de femme la rançon du bonheur de son fils...
+Avait-elle ce droit? L’argent qu’elle lui avait prodigué, ne portait-il
+pas en soi, pour ainsi dire, tous les germes du malheur, de la
+corruption et de la honte!...
+
+Quelles ne seraient pas la douleur et la rage de son Wilkie si jamais la
+vérité arrivait jusqu’à lui?
+
+Hélas!... il n’admettrait pas de transactions, lui, ni d’excuses!... Il
+serait impitoyable comme l’honneur!... Il n’aurait que haine et mépris
+pour une mère tombée des sommets de la société au rang des créatures
+perdues...
+
+Il lui semblait entendre la voix indignée de ce fils, lui criant:
+
+--Mieux eût valu me laisser mourir de faim que me donner du pain au prix
+de celui que j’ai mangé! De quel droit m’avoir flétri et déshonoré de
+vos abominables richesses? Tombée, vous deviez vous relever par le
+travail, dût-il être manuel et le plus pénible de tous... Il fallait
+faire de moi un ouvrier, et non pas un désœuvré, incapable de gagner
+sa vie!... Bâtard d’une pauvre fille séduite et lâchement abandonnée,
+avec qui je partagerais mon salaire, j’irais le front haut et fier... Où
+voulez-vous qu’il aille cacher sa honte, le fils de Lia d’Argelès, après
+avoir pendant vingt ans joué au gentilhomme avec l’argent de Lia
+d’Argelès!
+
+Oui, ainsi parlerait Wilkie, s’il venait à savoir... et il saurait, elle
+en était sûre... Comment espérer garder un secret que connaissaient le
+baron Trigault, M. Patterson, le vicomte de Coralth et M. Fortunat...
+quatre personnes! Elle se croyait sûre des deux premières, elle pensait
+tenir le vicomte, mais l’autre, ce Fortunat...
+
+Le temps passait, cependant, et Jobin ne reparaissait pas... Que
+signifiait ce retard? Ne savait-il pas où trouver le baron?... Avait-il
+rencontré des amis et était-il allé boire avec eux!...
+
+Décidément, le malheur était sur elle!... Quand la catastrophe est
+imminente, tout devient contraire, tout manque, tout avorte, tout
+trahit!...
+
+Au moment où M. Fortunat s’était présenté, Mme d’Argelès causait avec
+le baron Trigault.
+
+Ce digne homme soupçonnait déjà l’infâme guet-apens dont Pascal
+Férailleur avait été victime, guet-apens dont elle n’était que trop
+certaine, hélas!... et il venait lui proposer de s’allier à lui pour
+démasquer l’infamie du vicomte de Coralth...
+
+Et elle avait refusé... N’était-elle pas à la discrétion du vicomte!...
+Elle avait sacrifié un innocent à l’intégrité de son secret... Pour
+n’être pas trahie, elle était devenue la complice du plus odieux et du
+plus lâche des crimes...
+
+Même, elle avait traité de chimères les soupçons du baron, et elle avait
+défendu Coralth avec une telle véhémence, que le baron, le seul ami
+qu’elle eût, s’était retiré blessé et indigné...
+
+Mon Dieu!... que n’était-il là pour la conseiller... Au milieu de
+l’étrange complication des événements, sa tête se perdait, elle se
+sentait prise du vertige; elle n’y voyait plus clair...
+
+Et pourtant, en dépit de son trouble, elle comprenait qu’il fallait
+agir, décider quelque chose, prendre un parti, si désespéré qu’il pût
+être.
+
+Pouvait-elle tolérer que l’homme préféré par Mlle Marguerite, la
+fille de son frère, sa nièce par le sang sinon par la loi, que Pascal
+Férailleur fût sacrifié, égorgé, perdu par M. de Coralth, un misérable,
+au profit du marquis de Valorsay?
+
+Lui était-il permis d’endurer que Mlle Marguerite devînt contre son
+gré et contre son cœur la femme du marquis?...
+
+Plus son frère avait été pour elle dur et impitoyable, plus c’était, lui
+semblait-il, un devoir de protéger Marguerite, de la sauver...
+
+Elle ne savait que trop ce que deviennent les femmes abandonnées...
+Laisserait-elle Marguerite rouler au fond de l’abîme où elle-même se
+débattait?...
+
+Mais telle était l’inexorable fatalité qui pesait sur Mme d’Argelès,
+qu’elle ne pouvait essayer de secourir Pascal et Marguerite sans se
+perdre sûrement elle-même.
+
+Et encore, les sauverait-elle, en bravant pour eux un malheur qui lui
+paraissait mille fois pire que la mort!...
+
+La croirait-on, quand elle dénoncerait le crime du vicomte de Coralth et
+du marquis de Valorsay? Est-ce qu’on ferait seulement attention aux
+accusations d’une femme comme elle?... Peut-être atteindrait-elle
+Coralth, n’ayant pour le démasquer qu’un nom à prononcer et un numéro de
+la _Gazette des Tribunaux_ à montrer... Mais Valorsay!... N’était-il pas
+au-dessus de ses coups par son nom, par sa fortune, par son passé
+intact!... Et c’était lui, cependant, qui était le plus coupable, ayant
+été la tête qui conçoit si l’autre avait été le bras qui exécute;
+c’était lui qu’il importait surtout de frapper.
+
+Vainement, dans sa détresse, la pauvre femme s’efforçait d’étudier sa
+situation, elle n’y découvrait aucune issue... C’était comme un cercle
+de fer qui, de plus en plus, se resserrait autour d’elle... Ce qu’elle
+apercevait de tous côtés, c’était le mépris, le désespoir, la honte!...
+
+Perdue de douleur et d’épouvante, elle oubliait jusqu’au temps qui
+s’écoulait, quand le roulement d’une voiture dans la cour la fit
+tressaillir.
+
+--C’est Jobin, se dit-elle... il ramène le baron...
+
+Hélas! non... Jobin revenait seul.
+
+--Personne!... prononça-t-il d’un ton découragé.
+
+Et cependant le brave domestique n’avait ménagé ni les peines ni les
+chevaux de sa maîtresse. Partout où il y avait une chance, si faible
+qu’elle fût, de rencontrer le baron, il s’était présenté; partout on lui
+avait répondu qu’on ne l’avait pas vu depuis plusieurs jours.
+
+--En ce cas, dit Mme d’Argelès, il faut courir jusque chez lui, rue
+de la Ville-l’Évêque... il se peut qu’il y soit.
+
+--Madame sait bien qu’on ne trouve jamais M. le baron chez lui.... J’y
+suis allé, cependant... inutilement.
+
+C’est que depuis trois jours le baron Trigault avait engagé sa fameuse
+partie avec Kami-Bey, cet ancien ambassadeur si riche. Il avait été
+convenu qu’ils joueraient jusqu’à ce que l’un d’eux eût perdu 500,000
+francs, et pour ne pas gaspiller un temps précieux, ainsi que le disait
+le baron, ils ne bougeaient plus, en quelque sorte, du _Grand-Hôtel_, où
+demeurait Kami-Bey... ils y mangeaient et ils y dormaient.
+
+Même c’était miracle, que le bruit de ce duel au billet de banque ne fût
+pas venu aux oreilles de Mme d’Argelès... On ne parlait que de cela,
+dans les cercles... Le _Figaro_ avait déjà publié une description
+minutieuse du salon où se jouait la partie, et chaque soir il donnait
+les résultats... Aux dernières nouvelles, le baron avait l’avantage, il
+gagnait environ 280,000 francs...
+
+--Si je suis rentré, reprit Jobin, c’est que je voulais rassurer madame;
+je vais me remettre en quête...
+
+--C’est inutile, répondit Mme d’Argelès, le baron viendra ce soir,
+sans aucun doute... après son dîner... comme tous les soirs...
+
+Elle disait cela, et même elle s’efforçait de le croire, mais la vérité
+est qu’elle n’osait pas compter, qu’elle ne comptait pas sur le baron...
+
+--Je l’ai blessé, ce matin, pensait-elle. Il est parti fâché comme
+jamais je ne l’avais vu... il m’en veut, il va me bouder... qui sait
+combien de jours je serai sans le voir!...
+
+Elle l’attendit cependant, consumée de la fièvre de l’attente, attentive
+à tous les roulements de la rue, l’oreille au guet, tressaillant chaque
+fois qu’il lui semblait qu’une voiture s’arrêtait devant son hôtel...
+
+A deux heures du matin, le baron n’avait pas paru.
+
+--Allons, murmura-t-elle, c’est fini, il ne viendra pas!...
+
+A cette heure, cependant, ses souffrances étaient moins intolérables...
+L’excès même du mal émoussait à la fin sa sensibilité... Une invincible
+prostration l’envahissait qui paralysait toute son énergie morale et
+engourdissait sa pensée.
+
+Le désastre lui semblait si certain qu’elle n’avait plus l’idée de
+l’éviter. Elle l’attendait avec une sorte de résignation idiote,
+pareille à ces femmes espagnoles qui, dès qu’elles entendent gronder le
+tonnerre, tombent à genoux, persuadées qu’elle vont être frappées de la
+foudre...
+
+Elle gagna sa chambre, se soutenant à peine, et sitôt couchée
+s’endormit.
+
+Oui, elle s’endormit de ce sommeil de plomb qui suit toutes les grandes
+crises de l’âme, et qui est comme la trève de Dieu de la douleur...
+
+Son premier mouvement, à son réveil, fut de sonner sa femme de chambre
+pour qu’elle portât à Jobin l’ordre de se remettre à la poursuite du
+baron.
+
+Mais le digne serviteur avait deviné et prévenu les intentions de sa
+maîtresse. Il était parti de lui-même, depuis assez longtemps déjà.
+
+Quand il rentra, il était plus de midi, mais sa figure ridée rayonnait,
+et c’est d’une voix triomphante qu’il annonça:
+
+--M. le baron Trigault!
+
+Quand on se noie, qu’on se sent couler, qu’on en est à la dernière
+gorgée, le brin d’herbe qui flotte semble une planche de salut et on s’y
+raccroche...
+
+C’est avec un cri de joie que Mme d’Argelès accueillit le baron,
+comme s’il eût pu faire que ce qui était ne fût pas...
+
+Elle espéra, elle qui, la minute d’avant, répétait encore: «C’en est
+bien fait, tout est bien perdu!»
+
+--Ah!... vous êtes bon d’être venu, s’écria-t-elle... Si vous saviez
+avec quelles angoisses je vous attendais... Ah!... vous êtes bon!...
+
+Il ne répondit pas.
+
+Lui, assez vif d’ordinaire, en dépit de son embonpoint et de sa
+continuelle oppression, il s’avançait d’un pas roide et lourd, l’œil
+injecté, la joue blême, tout frémissant encore des horribles scènes
+qu’il venait de subir à son hôtel.
+
+Et encore, fallait-il qu’il eût sur lui un prodigieux empire, pour ne
+pas paraître plus bouleversé après l’accès de rage provoqué par la
+baronne, après les confidences de Pascal Férailleur et les révélations
+du marquis de Valorsay.
+
+--Si vous saviez, poursuivait Mme d’Argelès, si vous saviez!...
+
+Mais-elle s’interrompit, frappée à la fois, malgré le désordre de son
+esprit, de l’attitude et de la physionomie du baron.
+
+Il s’était arrêté au milieu du salon, et immobile, il dardait sur elle
+un regard étrange, persistant, où se reflétaient les sentiments
+contradictoires qui s’agitaient et s’entrechoquaient en lui: la colère
+et la haine, la pitié et le pardon...
+
+Mme d’Argelès frissonna...
+
+La mesure n’était-elle donc pas comble, un malheur nouveau allait-il
+fondre sur elle!... Était-ce une aggravation de peine que lui apportait
+le baron, et non un soulagement!...
+
+--Pourquoi me regardez-vous ainsi, demanda-t-elle d’une voix altérée par
+l’anxiété... que vous ai-je fait?...
+
+Il hocha tristement la tête, et doucement:
+
+--Vous! ma pauvre Lia... Rien!...
+
+--Alors... qu’y a-t-il, ô mon Dieu, vous me faites peur!...
+
+Il se rapprocha d’elle et lui prit la main, comme si par ce contact de
+la chair il eût voulu la pénétrer mieux et plus intimement de ce qu’il
+ressentait.
+
+--Ce qu’il y a? fit-il, je vais vous le dire. Vous savez, n’est-ce pas,
+que j’ai été lâchement dupé et joué, que ma vie a été brisée par un
+misérable qui a séduit la femme que j’aimais de la plus folle passion...
+ma femme?... Vous avez entendu mes serments de vengeance, si jamais
+j’arrivais à le connaître... Eh bien! Lia, je le connais maintenant...
+L’homme qui m’a volé ma part de bonheur ici-bas, c’est le comte de
+Chalusse, c’est votre frère!...
+
+D’un brusque mouvement, Mme d’Argelès arracha sa main de celle du
+baron, et, terrifiée comme si elle eût vu devant elle se dresser un
+spectre, le bras étendu, elle recula jusqu’au mur en poussant un grand
+cri:
+
+--Mon Dieu!...
+
+Un amer sourire crispa les lèvres du baron.
+
+--Que craignez-vous? fit-il. Votre frère n’est-il pas mort?... Il m’a
+volé jusqu’au bonheur de la vengeance...
+
+Quand il se fût agi de sauver d’un seul mot la vie de son fils, de son
+Wilkie, Mme d’Argelès n’eût pu prononcer ce mot.
+
+Elle savait, elle, les horribles déchirements qui avaient conduit le
+baron à une sorte de suicide moral, qui l’avaient amené à lier des
+parties de cartes où il risquait un demi-million et qui duraient une
+semaine à douze heures par jour.
+
+--Mais ce n’est pas tout; reprit-il, écoutez encore... J’étais sûr, je
+vous l’ai dit souvent, que ma femme, en mon absence, était devenue
+mère... Je l’ai cherché des années, cet enfant maudit, espérant que par
+lui j’arriverais jusqu’à son père... Eh bien, je l’ai retrouvé!... Cette
+enfant est aujourd’hui une belle jeune fille... Elle vivait à l’hôtel de
+Chalusse, près de votre frère... On l’appelle Mlle Marguerite.
+
+Accotée contre le mur, les bras pendants et inertes, plus tremblante que
+la feuille, Mme d’Argelès écoutait.
+
+Et c’était à douter qu’elle comprît, tant il y avait dans ses yeux
+d’égarement et de détresse...
+
+C’est que l’horreur de l’événement dépassait ses appréhensions les plus
+affreuses...
+
+L’étrangeté de la réalité outrait les plus sinistres caprices du
+cauchemar...
+
+Sa raison vacillait sous tant de coups répétés, et son fils, son frère,
+Marguerite, Pascal Férailleur, Coralth, Valorsay, tous ceux qu’elle
+aimait, craignait ou haïssait, tourbillonnaient comme des spectres dans
+le chaos de son cerveau...
+
+Ce qui redoublait sa stupeur, c’était le sang-froid du baron.
+
+Tant de fois elle l’avait entendu exhaler en menaces terribles sa
+douleur et sa haine, qu’elle ne pouvait croire qu’il se résignât ainsi.
+
+Son calme était-il sincère? Ne masquait-il pas plutôt une effroyable
+colère tout près d’éclater?
+
+Lui cependant poursuivait:
+
+--C’est ainsi que la destinée se joue de nous et se raille de nos
+desseins... Vous souvient-il, Lia, du jour où je vous rencontrai, errant
+à travers les rues de Paris, votre enfant sur les bras, pâle, exténuée
+de fatigue et de besoin, désespérée, sans asile et sans pain... Vous
+n’aperceviez plus d’autre refuge que la mort, m’avez-vous dit depuis.
+Comment m’imaginer, quand je vous recueillis, que je sauvais du suicide
+la sœur de mon ennemi le plus cruel, la sœur de l’homme que je
+poursuivais en vain avec un acharnement furieux.
+
+Sa respiration devenait haletante, et machinalement il passait et
+repassait la main sur son front, comme s’il eût pu, par ce geste,
+chasser une pensée qui l’obsédait.
+
+--Tout ne serait pas dit, cependant, si je le voulais bien,
+continua-t-il avec un mauvais sourire... Le comte est mort, mais je puis
+encore lui rendre honte pour honte... Il m’a déshonoré, autrefois!...
+Qui m’empêche aujourd’hui de flétrir d’un ineffaçable opprobre ce grand
+nom de Chalusse dont il était si fier!... Il a séduit ma femme, je puis
+demain apprendre à tout Paris ce qu’a été, ce qu’est devenue sa
+sœur!...
+
+Ah! c’était là, oui c’était là ce que redoutait Mme d’Argelès.
+
+Elle se laissa glisser à genoux, et les mains jointes, d’une voix
+suppliante:
+
+--Grâce!... balbutia-t-elle, grâce, pardonnez!... Ayez pitié de moi...
+N’ai-je donc pas toujours été pour vous une amie fidèle et dévouée.
+Souvenez-vous de ce passé que vous invoquiez!... Qui donc vous a aidé à
+porter l’écrasant fardeau de vos chagrins? Ne vous rappelez-vous donc
+plus que vous aussi, un jour, vous vouliez mourir!... Une femme s’est
+trouvée dont les douces paroles ont écarté de vous l’idée du suicide, et
+cette femme, c’est moi!...
+
+Il la considéra un moment d’un œil attendri!... de grosses larmes
+coulaient le long de ses joues...
+
+Puis, tout à coup, il se pencha vers elle, la releva et l’assit dans un
+fauteuil en s’écriant:
+
+--Eh!... vous savez bien que je ne ferai pas ce que je dis!... Ne me
+connaissez-vous donc pas, sacrebleu!... N’êtes-vous donc pas sûre de mon
+affection et que vous êtes sacrée pour moi!...
+
+Il cherchait à se remonter évidemment, et à maîtriser son émotion.
+
+--D’ailleurs, ajouta-t-il, avant de venir ici, j’avais déjà pardonné...
+C’est stupide, peut-être, pour rien au monde je ne l’avouerais au
+cercle, mais c’est ainsi. Je me venge, mais d’une certaine façon... Je
+n’ai qu’à me tenir coi, et la fille du comte de Chalusse et de Mme
+Trigault est une femme perdue, n’est-ce pas?... Eh bien! je lui tendrai
+la main... Que cela soit ou non un ridicule, ajouté à tous ceux dont je
+suis orné, je m’en moque, j’ai promis!... Eh!... morbleu!... est-ce sa
+faute, à cette pauvre fille, si son père débauchait les femmes mariées
+et si sa mère était une coquine! Je me déclare pour elle, moi!...
+
+Mme d’Argelès se dressa, le visage rayonnant d’espérance et de joie.
+
+--Alors, nous sommes peut-être sauvés!... s’écria-telle. Ah! je savais
+bien, en vous envoyant chercher, que je ne m’adresserais pas en vain à
+votre cœur!...
+
+Elle lui prit la main qu’elle voulut porter à ses lèvres; mais il la
+retira doucement en demandant d’un air étonné:
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Que je suis cruellement punie de n’avoir pas voulu vous aider à
+défendre ce malheureux qu’on a déshonoré ici, chez moi, au jeu, l’autre
+nuit...
+
+--M. Pascal Férailleur?...
+
+--Oui... Il est innocent!... Le vicomte de Coralth est un misérable!...
+C’est lui qui a glissé entre les mains de M. Férailleur les paquets de
+cartes préparées qui l’ont fait gagner... Et c’est sous la pression du
+marquis de Valorsay que M. de Coralth a commis cette infamie!...
+
+C’est d’un air stupéfié que le baron examinait Mme d’Argelès...
+
+--Quoi! fit-il, vous saviez et vous avez laissé faire? Vous avez eu le
+courage de vous taire quand cet honnête homme qu’on égorgeait invoquait
+votre témoignage!... Vous avez souffert que ce crime atroce s’accomplît
+chez vous, sous vos yeux?
+
+--J’ignorais alors jusqu’à l’existence de Mlle Marguerite, j’ignorais
+que ce jeune homme est aimé de la fille de mon frère, j’ignorais...
+
+Le baron l’interrompit, et d’un accent indigné:
+
+--Ah!... n’importe!... s’écria-t-il, c’est une abominable action que
+vous avez commise!...
+
+Elle baissa la tête, et d’une voix à peine intelligible:
+
+--Étais-je donc libre!... balbutia-t-elle... J’ai subi une volonté plus
+forte que la mienne... Que n’avez-vous entendu les menaces de M. de
+Coralth!... Il a surpris mon secret, il connaît Wilkie... Je lui
+appartiens, je suis à sa discrétion... Ne froncez pas ainsi les
+sourcils, je ne m’excuse pas, j’explique... Ma position est atroce, je
+n’ai confiance qu’en vous, seul vous pouvez venir à mon secours,
+écoutez-moi!...
+
+Et rapidement elle lui apprit sa situation vis-à-vis de M. de Coralth,
+ce qu’elle avait pénétré des projets du marquis de Valorsay,
+l’effrayante visite de M. Fortunat, ses conseils, ses insinuations, ce
+qu’elle craignait et enfin la ferme résolution où elle était maintenant
+d’arracher Mlle Marguerite aux entreprises de ses ennemis.
+
+Le baron s’était assis, et il écoutait haletant, remué par une émotion
+bien autrement puissante et irrésistible que celle du «bac» le plus
+corsé.
+
+Les explications de Mme d’Argelès complétant les confidences de
+Pascal Férailleur et les aveux involontaires du marquis de Valorsay, le
+baron ne pouvait douter qu’une ténébreuse intrigue ne s’agitât autour
+des millions du comte de Chalusse...
+
+S’il en avait tout d’abord compris le but, il commençait, croyait-il, à
+en discerner les moyens...
+
+Il s’expliquait comment et pourquoi Valorsay, ruiné, persistait à
+vouloir épouser Mlle Marguerite, même sans dot.
+
+--Ce misérable, pensait-il, sait par Coralth que Mme d’Argelès est
+une Chalusse... Il compte, quand Mlle Marguerite sera sa femme,
+obliger Mme d’Argelès à accepter la succession de son frère et à la
+partager avec lui.
+
+Mme d’Argelès, à ce moment même, achevait son récit.
+
+--Et maintenant, ajouta-t-elle, que faire? Quel parti prendre?...
+
+Le baron se caressait le menton, ce qui était un geste familier quand il
+demandait quelque effort à son intelligence.
+
+--D’abord, répondit-il, nous démasquons Coralth et Valorsay et nous
+réhabilitons ce brave M. Férailleur. C’est cent mille francs qu’il m’en
+coûtera très-probablement; mais, ma foi!... je ne les regretterai pas...
+Je les perdrais peut-être à un trente et quarante quelconque, l’été
+prochain, et mieux vaut qu’ils servent à une bonne action qu’à grossir
+le dividende des actionnaires de mon ami Blanc...
+
+--Malheureusement, M. de Coralth parlera dès qu’il apprendra que j’ai
+révélé les turpitudes de son passé.
+
+--Soit!... il parlera.
+
+Mme d’Argelès frissonna.
+
+--Mais alors le nom de Chalusse sera flétri, dit-elle, Wilkie saura qui
+est sa mère...
+
+--Non!...
+
+--Cependant....
+
+--Ah!... laissez-moi finir, chère amie... j’ai mon plan, il est simple
+comme bonjour... Dès ce soir, vous allez écrire à votre correspondant de
+Londres... M. Patterson, je crois, de mander votre fils en Angleterre,
+sous un prétexte quelconque... sous le prétexte de lui donner de
+l’argent, par exemple... Tout naturellement il s’y rendra, on l’y
+retiendra. Coralth ne courra certes pas après lui, et nous serons
+tranquilles de ce côté...
+
+--Mon Dieu!... murmura Mme d’Argelès, comment cette idée ne
+m’est-elle jamais venue!...
+
+Singulièrement troublé, le baron peu à peu recouvrait son sang-froid...
+
+--Ce qui vous concerne, chère amie, poursuivit-il, est plus simple
+encore... C’est une comédie à jouer. Que vaut votre mobilier? Une
+centaine de mille francs, n’est-ce pas... Eh bien! vous allez signer, au
+nom d’un de mes hommes de paille, pour cent mille francs de traites
+antidatées... Au jour de l’échéance, lundi, par exemple, on vous
+présente vos traites... vous ne payez pas. On vous poursuit... vous
+laissez poursuivre. On vous saisit... vous laissez saisir. Je ne sais si
+je m’explique bien...
+
+--Oh! très bien!
+
+--Donc vous voilà saisie... Vous ne faites pas opposition, et huit
+jours après, des affiches superbes apprennent à tout Paris que «par
+autorité de justice,» on vend rue Drouot, au plus offrant et dernier
+enchérisseur, le mobilier, la garde-robe, les cachemires, les dentelles
+et les diamants de Mme Lia d’A..... Vous voyez d’ici l’effet,
+n’est-ce pas?... Il me semble entendre vos amis et les habitués de votre
+salon s’abordant sur le boulevard: «--Eh bien!... très cher, et cette
+pauvre d’Argelès?--Ah! ne m’en parlez pas!...--C’est une lessive
+volontaire, sans doute?...--Pas du tout, elle est décavée, tout ce qu’il
+y a de plus décavé...--Tiens, tiens! Cela me fâche... c’était une bonne
+fille...--Oh! excellente; on s’amusait beaucoup chez elle, seulement,
+entre nous...--Eh bien?...--Dame! elle n’était plus de la première
+jeunesse... Enfin, n’importe, tel que vous me voyez, j’irai à sa vente
+et je pousserai...» Et en effet, chère amie, vos amis ne manqueront pas
+de se rendre à l’hôtel Drouot, et vos plus intimes s’abandonneront à
+leur générosité jusqu’à ce point de mettre une enchère de vingt sous sur
+quelqu’un des minces bibelots de vos étagères...
+
+Écrasée de honte, Mme d’Argelès baissait la tête.
+
+Jamais en si peu de mots on ne lui avait fait sentir toute l’horreur de
+sa situation... Jamais on ne lui avait si vivement éclairé l’abîme de
+honte où elle avait roulé.
+
+Et de qui lui venait cette humiliation suprême?... Du seul ami qu’elle
+eût, de celui qui était son unique espoir... du baron Trigault...
+
+Et ce qu’il y avait d’affreux, c’est qu’il ne semblait pas avoir
+conscience de la cruauté de ses paroles, et qu’il continuait d’un ton
+d’amère ironie:
+
+--Comme de juste, vous aurez une exposition avant la vente, et vous
+verrez accourir toutes ces poupées du monde, que les fournisseurs, les
+couturiers, et les imbéciles appellent des «grandes dames»... Elles
+viendront estimer ce que vaut la vie d’une femme connue et voir s’il n’y
+aurait pas quelque bon marché à faire... c’est le chic! Les grandes
+dames que je dis se parent sans façon des diamants qu’elles achètent à
+la vente d’une fille... Oh! soyez sans crainte, vos bibelots auront la
+visite de ma femme et de ma fille, de la vicomtesse de Bois-d’Ardou, de
+Mme de Rochecote et de ses cinq demoiselles... Puis les journaux
+s’empareront de l’histoire, ils publieront votre déconfiture et le prix
+de vos tableaux, et tout sera dit...
+
+C’est avec une curiosité craintive que Mme d’Argelès examinait le
+baron... Il y avait bien des années qu’elle ne lui avait vu, à lui le
+fanfaron du scepticisme, cette exaltation sincère...
+
+--Soit, fit-elle, je suis prête à suivre vos conseils... mais après?
+
+--Quoi!... vous ne voyez pas où j’en veux venir?... Après... vous
+disparaîtrez. Je connais cinq ou six journalistes, ce sera bien le
+diable si je ne persuade pas à l’un d’eux que vous êtes morte sur un
+grabat d’hôpital... Ce sera le sujet d’une chronique touchante et
+surtout morale... «Encore une étoile qui file! diront les journaux...
+Ainsi finissent misérablement toutes ces malheureuses dont le luxe
+scandalise les femmes honnêtes...»
+
+--Et que deviendrai-je?
+
+--Une femme respectée, Lia. Vous passerez en Angleterre, vous vous
+installerez dans quelque joli cottage des environs de Londres et vous
+vous y créerez une personnalité nouvelle... Le produit de la vente de
+votre mobilier suffira bien un an à vos besoins et à ceux de Wilkie...
+Au bout de ce temps, vous réunirez les actes indispensables, vous ferez
+constater votre identité et vous réclamerez la succession du comte de
+Chalusse...
+
+Mme d’Argelès se dressa tout d’une pièce.
+
+--Jamais!... s’écria-t-elle, jamais!...
+
+Évidemment le baron crut qu’il avait mal entendu, qu’il comprenait mal.
+
+--Quoi!... balbutia-t-il, vous voulez abandonner à l’État ces millions
+qui vous appartiennent légitimement?
+
+--Oui, je le veux... il le faut...
+
+--Vous sacrifierez l’avenir de votre fils...
+
+--Non... ce que je ne puis faire, moi, Wilkie le fera... plus tard.
+
+--Mais c’est de la folie...
+
+A l’abattement de Mme d’Argelès, une agitation fébrile succédait; la
+colère crispait ses traits, et ses yeux, mornes et éteints d’ordinaire,
+flamboyaient...
+
+--Ce n’est pas folie, s’écria-t-elle, mais vengeance!...
+
+Et comme le baron stupéfait ouvrait la bouche pour l’interroger:
+
+--Laissez-moi finir, interrompit-elle, et après vous me jugerez... De
+mon passé, je vous ai tout dit, avec une franchise absolue, oui, tout...
+sauf ceci: Je suis mariée, monsieur le baron, mariée légitimement, liée
+par une chaîne que rien ne peut plus briser, et mon mari est un
+misérable, et vous seriez épouvanté si vous connaissiez sa
+scélératesse.
+
+Oh!... ne hochez pas la tête... je ne saurais être soupçonnée
+d’exagération lorsque je parle ainsi de celui que j’ai tant aimé.
+
+Car je l’ai aimé, hélas!... jusqu’à la démence, jusqu’à l’oubli de
+moi-même, de ma famille, de l’honneur, des devoirs les plus sacrés...
+
+Je l’ai aimé jusqu’à ce point de le suivre, lorsqu’il avait les mains
+chaudes encore du sang de mon frère!...
+
+Ah!... le châtiment ne devait pas se faire attendre, et il fut
+effroyable, comme la faute.
+
+Cet homme pour qui j’avais tout abandonné, tout foulé aux pieds, dont
+j’avais fait mon Dieu, savez-vous ce qu’il me disait, le troisième jour
+de notre fuite!...
+
+--Il faut, en vérité, que vous soyez plus sotte qu’une oie d’avoir
+oublié de prendre vos bijoux et vos diamants...
+
+Oui, voilà ce qu’il me dit, brutalement et d’un air furieux... Je le
+jugeai, dès lors, et je pus mesurer la profondeur du précipice où je
+devais rouler.
+
+Cet homme, qui m’avait enivrée de passion, ne m’aimait pas... Chez lui,
+tout avait été calcul et spéculation... C’est froidement qu’il avait
+employé des mois à me séduire... Il ne voyait de moi que la fortune de
+ma famille... Oh!... il ne me l’a pas caché.
+
+--Si vos parents ne sont pas des monstres, me répétait-il sans cesse,
+ils finiront bien par consentir à notre union... Il vous donneront une
+bonne dot, nous la partagerons, je vous rendrai votre liberté et nous
+serons très-heureux chacun de notre côté...
+
+Voilà pourquoi il voulut absolument m’épouser... J’y consentis à cause
+de mon fils... Mon père et ma mère étaient morts, il espérait me
+déterminer à réclamer la part qui me revenait de la fortune
+paternelle... Quant à la réclamer lui-même, il n’osait... Il est lâche,
+il avait peur de mon frère...
+
+Mais moi, j’avais juré que jamais il n’aurait un centime de ces
+richesses qu’il convoitait, et ni ses menaces... ni les coups ne purent
+me déterminer à faire valoir mes droits.
+
+Dieu sait de quelles brutalités j’avais été victime, lorsque j’eus le
+bonheur de lui échapper, ainsi que Wilkie... Il nous a bien cherchés
+depuis quinze ans, il n’a pas pu retrouver notre trace... Mais il n’a
+pas cessé de surveiller mon frère, j’en suis sûre, mes pressentiments ne
+sauraient me tromper.
+
+Que je suive votre conseil, monsieur le baron, que je demande à être
+envoyée en possession de la fortune de mon frère, mon mari aussitôt
+reparaît et, notre contrat à la main, il s’empare de tout...
+
+Je l’enrichirais donc! Oh! non, jamais, à aucun prix!... J’aimerais
+mieux mourir de misère... Je verrais avant Wilkie mourir de faim!...
+
+Mme d’Argelès s’exprimait sans emphase aucune, mais de cet accent de
+violence contenue qui trahit des années de rages dévorées en secret et
+les plus inébranlables résolutions...
+
+Qu’on pût modifier ses volontés et la ramener à des avis plus sages et
+surtout plus pratiques, il ne fallait pas l’espérer...
+
+Le baron n’eut même pas l’idée de le tenter... Ce n’était pas de la
+veille qu’il connaissait Mme d’Argelès, et il avait éprouvé la trempe
+de son énergie... Elle outrait encore le trait dominant de sa famille,
+cet entêtement proverbial des Chalusse que la Vantrasson signalait à M.
+Fortunat.
+
+Elle garda le silence un moment, comme si elle eût été étouffée des
+aveux que lui arrachait la nécessité, puis d’un ton ferme:
+
+--Je n’en suivrai pas moins une partie de vos conseils, monsieur le
+baron, reprit-elle. Dès ce soir je vais écrire à M. Patterson d’appeler
+Wilkie près de lui... Avant quinze jours j’aurai vendu mon mobilier et
+disparu. Je resterai pauvre... Mon opulence est bien plus fausse qu’on
+ne croit... N’importe!... Mon fils est un homme, il apprendra à gagner
+sa vie.
+
+--Ma caisse est à votre disposition, Lia...
+
+--Merci, mon ami, merci mille fois, je ne saurais accepter vos offres...
+Quand Wilkie n’était qu’un enfant, je ne dis pas... Maintenant, je
+gratterais la terre avec mes ongles plutôt que de lui donner un louis
+venant de vous... il me semblerait toujours qu’il y lirait votre nom...
+Vous me jugez pleine de contradictions?... Peut-être!... En tout cas je
+ne suis plus ce que j’étais hier... Le malheur a déchiré l’épais bandeau
+que j’avais devant les yeux... Je vois ma conduite, maintenant, et je la
+juge... Pour mon fils comme pour moi, j’ai été coupable et folle... Je
+pouvais me réhabiliter par lui, il sera peut-être déshonoré par moi...
+
+Elle respira fortement, comme si tout son sang eût afflué à sa poitrine,
+et d’une voix étouffée:
+
+--Wilkie travaillera pour lui et pour moi. S’il est fort, il nous
+sauvera!... S’il est faible, eh bien! nous périrons!... Mais c’est assez
+de lâchetés comme cela et de transactions honteuses... Il ne sera pas
+dit que j’aurai sacrifié à mon fils l’honneur d’un honnête homme et le
+bonheur de la fille de mon frère... Je vois où est le devoir, je saurai
+m’y attacher d’une étreinte invincible...
+
+De la tête et du geste, le baron approuvait.
+
+--Bien! fit-il, très-bien!... Seulement, laissez-moi vous dire que tout
+n’est pas perdu... Le Code a des armes pour les causes justes...
+Peut-être y a-t-il un moyen de conquérir votre héritage sans que votre
+mari en puisse rien toucher...
+
+--Hélas! j’ai consulté autrefois; on m’a répondu que j’étais prise et
+bien prise... Cependant, voyez, informez-vous... J’ai confiance en vous,
+je sais que vous ne voudriez pas me forcer la main; mais hâtez-vous...
+Le pire malheur serait moins affreux que mes angoisses...
+
+--Je me hâterai... M. Férailleur est, m’a-t-on dit, un avocat habile, je
+lui parlerai.
+
+--Et pour cet homme, qui est venu me voir, ce Fortunat, que faire?
+
+Le baron se recueillit un moment.
+
+--Le plus sûr serait de ne pas bouger, prononça-t-il enfin... S’il a de
+mauvais desseins, votre visite ou une lettre ne feraient que les
+précipiter...
+
+A l’air dont Mme d’Argelès secouait la tête, il était aisé de voir
+qu’elle n’espérait guère...
+
+--Tout cela finira mal! murmura-t-elle.
+
+C’était un peu l’avis du baron; mais est-ce bien charitable de retirer
+d’avance aux malheureux le courage dont ils auront besoin aux heures
+décisives.
+
+--Bast! fit-il d’un ton léger, la veine va sans doute tourner... elle
+tourne toujours! Le bon Dieu, que diable! ne peut pas éternellement
+favoriser les mêmes, surtout quand ces mêmes sont des coquins! C’est
+pourquoi je parierais!...
+
+Le timbre de la pendule, lui coupant la parole, le fit bondir hors de
+son fauteuil.
+
+--Deux heures!... s’écria-t-il avec une expression d’inquiétude visible,
+et Kami-Bey qui m’attend! Je n’ai pas, certes, gaspillé mon temps ici,
+mais je devrais être au jeu depuis midi... Kami est capable de me
+soupçonner de vouloir faire Charlemagne... Ces Turcs sont étonnants! Il
+est vrai que je lui gagne en ce moment 280,000 francs.
+
+Il assura son chapeau sur sa tête, et ouvrant la porte:
+
+--Allons, à bientôt, chère dame, dit-il, et surtout n’interrompez en
+rien vos habitudes... notre succès dépend surtout de la sécurité des
+autres!...
+
+Ce conseil, Mme d’Argelès le trouvait si juste, qu’une demi-heure
+plus tard elle sortait en voiture et se faisait conduire au bois, bien
+éloignée de se douter qu’elle traînait après sa victoria l’espion de M.
+Fortunat, Victor Chupin.
+
+Pousser jusque chez Wilkie au retour était une imprudence... A rôder,
+telle qu’une ombre honteuse, autour de la maison de son fils, elle
+risquait d’éveiller des soupçons, la pauvre femme ne s’abusait pas...
+Mais ses anxiétés furent plus fortes que sa raison...
+
+Elle donna l’ordre à son cocher de toucher rue du Helder, et elle y
+arriva juste à point pour livrer son secret à Victor Chupin, assez à
+temps pour recevoir de M. Wilkie la plus grossière insulte.
+
+L’ouragan l’écrasa, et cependant elle essaya d’y voir une preuve des
+sentiments honnêtes de son fils, une preuve de son mépris pour ces
+malheureuses dont le flot, chaque soir, grossit sur l’asphalte des
+boulevards...
+
+Mais si son énergie restait indomptable, ses forces, après tant de
+secousses, trahissaient sa volonté.
+
+En rentrant à son hôtel, se sentant défaillir, elle fut obligée de se
+coucher... Elle grelottait de froid, et cependant il circulait dans ses
+veines comme des bouffées de flammes.
+
+Le médecin, qu’elle fit appeler, lui déclara que cela ne serait rien,
+mais qu’il importait qu’elle gardât le lit et qu’elle se tînt bien
+chaudement... Et comme c’était un homme perspicace, il ajouta, non sans
+un sourire malicieux, que tout excès est nuisible, celui du plaisir
+comme les autres...
+
+C’était un dimanche, Mme d’Argelès put obéir au médecin et défendre
+sa porte pour tout le monde, le baron excepté.
+
+Et encore, redoutant que cette défense ne parût extraordinaire, elle
+commanda à son concierge de répondre à quiconque se présenterait qu’elle
+était à la campagne et ne serait de retour que le lendemain, pour sa
+réception accoutumée...
+
+C’est que cette soirée, Mme d’Argelès ne pouvait la remettre.
+
+Qu’eussent dit, en trouvant la porte close, les habitués qui jouaient
+chez elle tous les lundis depuis des années!... Elle s’appartenait moins
+encore que la comédienne, elle n’avait pas le droit de pleurer ni de
+souffrir seule...
+
+Vers sept heures du soir donc, le lundi, défaillante de corps et d’âme,
+elle se leva, et on l’habilla, on la coiffa, on la para. Elle choisit
+entre toutes ses robes, cette robe de couleur sombre qu’elle portait à
+cette soirée où Pascal Férailleur avait été sacrifié... Comme elle était
+plus pâle que de coutume, elle mit plus de rouge et exagéra l’ombre de
+ses traits pour que ses yeux parussent moins plombés...
+
+Et à dix heures, les premiers joueurs qui entrèrent dans ses salons
+illuminés la trouvèrent, comme toujours, pelotonnée dans une chaise
+longue au coin de la cheminée, son éternel et accueillant sourire figé
+aux lèvres.
+
+Il y avait une quarantaine de personnes déjà, et le jeu s’animait, quand
+Mme d’Argelès vit entrer le baron... Rien qu’à ses yeux, elle crut
+deviner qu’il apportait d’heureuses nouvelles.
+
+Et, en effet, pendant qu’elle lui serrait la main:
+
+--Tout va bien... murmura-t-il. J’ai revu M. Férailleur, c’est un rude
+mâtin... Je ne donnerais pas dix sous de la partie de Valorsay et de
+Coralth.
+
+Mieux que toutes les prescriptions, cette phrase devait rendre des
+forces à Mme d’Argelès. Elle lui donna la liberté d’esprit dont elle
+fit preuve, quand M. de Coralth vint lui présenter «ses hommages.» Car
+il eut cette impudence de venir, autant pour dissiper les soupçons que
+pour voir, ainsi qu’il le disait, l’effet de son brûlot.
+
+Le calme de Mme d’Argelès dut le confondre... Ignorait-elle encore?
+dissimulait-elle?... Indécis et inquiet, au lieu de se mêler aux groupes
+de causeurs, il alla s’asseoir au jeu, à une place d’où il ne perdait
+pas un mouvement de la pauvre femme.
+
+Les deux salons étaient pleins, le baccarat se corsait, tout le monde
+paraissait en joie, quand un peu après la demie de minuit, un domestique
+traversa rapidement le salon, murmura quelques mots à l’oreille de
+Mme d’Argelès et lui remit une carte...
+
+Elle la prit, cette carte, y jeta les yeux, et un cri lui échappa,
+rauque, terrible, si effrayant, que cinq ou six joueurs en quittèrent le
+jeu...
+
+--Qu’y a-t-il?...
+
+Elle voulait répondre et ne pouvait... ses mâchoires remuaient, elle
+ouvrait la bouche, pas un son ne sortait... On la devinait livide, sous
+son rouge et à l’éclat de ses yeux fixes; on eût dit que la folie
+dansait dans son cerveau.
+
+Un curieux, sans penser à mal, essaya de prendre la carte qu’elle
+serrait entre ses mains crispées; elle le repoussa d’un geste si
+terrible qu’il faillit tomber...
+
+--Qu’a-t-elle? demandait-on de tous côtés, qu’a-t-elle?...
+
+Grâce à un effort suprême, elle put répondre: «Rien!...»
+
+Puis, s’accrochant à la tablette de la cheminée, elle réussit à se
+dresser...
+
+Et d’un pas raide, se tenant aux murs, elle sortit!...
+
+
+
+
+VI
+
+
+Ce n’était pas tout que de livrer à M. Wilkie le secret de sa naissance.
+Encore fallait-il, selon son aimable expression, lui apprendre la
+manière de s’en servir.
+
+C’est à quoi s’appliqua le vicomte de Coralth, avec un luxe de
+recommandations qui trahissait le peu de confiance que lui inspirait la
+perspicacité de son client.
+
+--La d’Argelès, pensait-il, est fine comme l’ambre; elle va jouer à ce
+jeune idiot une comédie où il ne verrait que du feu, s’il n’était
+prévenu.
+
+Il le prévint donc, et le styla en associé intéressé au succès pour plus
+d’un demi-million.
+
+M. Wilkie devait faire ceci ou cela, dire telle chose, répondre telle
+autre, se défier des larmes, ne pas se laisser décontenancer par les
+grands airs, prendre, selon les circonstances, telle ou telle
+attitude...
+
+Le vicomte en eut pour une heure d’explications et de conseils, au
+grand déplaisir de M. Wilkie, lequel, à la fin, trouvait qu’on le
+traitait par trop en petit garçon, et protestait qu’il n’était pas un
+naïf, que diable!... qu’il s’en tirerait admirablement, sachant tout
+comme un autre conduire sa barque à l’occasion.
+
+Cela n’empêcha pas M. de Coralth de poursuivre, jusqu’à ce qu’enfin,
+persuadé qu’il avait prévu toutes les éventualités et qu’il n’oubliait
+rien, il se leva.
+
+--C’est bien tout, fit-il avec une nuance d’inquiétude... J’ai tracé le
+plan, à vous l’exécution. Et du sang-froid, ou nous sommes joués.
+
+L’autre, fièrement, se redressa.
+
+--Ce n’est pas à moi qu’on en fait voir!... affirma-t-il.
+
+--Surtout, ne perdez pas une minute.
+
+--Pas de danger...
+
+--Et vous savez... quoi qu’il arrive, mon nom ne sera pas prononcé,
+sinon...
+
+--Bien! bien...
+
+--Enfin, dès qu’il y aura du nouveau...
+
+--Je vous avertirai.
+
+--A mon cercle, n’est-ce pas?...
+
+--Oui... et ne vous tourmentez pas; c’est une affaire dans le sac...
+
+--Ainsi soit-il!...
+
+C’est avec un gros soupir de satisfaction, que M. Wilkie vit enfin
+s’éloigner son «grand ami.» Il avait besoin d’être seul pour
+s’abandonner sans vergogne à ses ébahissements, pour cuver à son aise
+l’ivresse de vanité qui emplissait sa cervelle.
+
+Plus de chétive pension de vingt mille francs! Plus de dettes, de gêne,
+de convoitises inassouvies... Des millions!... Il lui semblait les
+voir, les tenir, les sentir glisser en flots d’or entre ses doigts!...
+
+Et les chevaux qu’il aurait, les voitures armoriées, les jockeys, les
+maîtresses, tout cela dansait dans sa tête une effroyable sarabande.
+
+Un éclair d’envie qu’il lui semblait avoir surpris dans l’œil de M.
+de Coralth mettait le comble à son bonheur... Être envié déjà par ce
+brillant vicomte, son modèle et son idéal, quelle gloire! et que
+serait-ce donc plus tard?...
+
+Le renom de Mme d’Argelès avait d’abord jeté une ombre sur sa joie,
+mais cette ombre, à la réflexion, s’était dissipée... Il n’avait pas de
+préjugés et ne souffrait pas personnellement de la situation de cette
+femme, qui était sa mère... Restait donc le monde... Mais, bast! le
+monde n’a guère de préjugés non plus, et jamais il ne s’informe des
+parents des millionnaires... La société ne demande de passeport qu’aux
+indigents... Enfin, quoi qu’eût fait Mme d’Argelès, elle n’en était
+pas moins une demoiselle de Chalusse, c’est-à-dire l’héritière d’un des
+plus grands noms de France...
+
+Ainsi réfléchissait M. Wilkie, tout en s’habillant avec plus de soins
+encore que de coutume.
+
+Il avait été choqué de cette idée que Mme d’Argelès essaierait
+peut-être de le renier, et il tenait à paraître devant elle avec tous
+ses avantages... Sa toilette fut longue.
+
+Cependant, un peu après midi, il était prêt. Il s’adressa dans la glace
+un dernier sourire, hérissa sa moustache blonde et partit...
+
+Même, il partit à pied, ce qui était une concession aux idées absurdes,
+selon lui, de M. de Coralth...
+
+L’aspect de l’hôtel d’Argelès, rue de Berry, le disposa bien, mais lui
+enleva quelque peu de son triomphant aplomb.
+
+--Mâtin! grommela-t-il, c’est très-chic, ici!...
+
+Sur la porte, deux domestiques, le concierge en bas de soie, et Jobin,
+l’homme de confiance, tout de noir habillé, causaient.
+
+M. Wilkie s’approcha d’eux, et de son plus grand air, mais non sans un
+léger tremblement dans la voix, demanda:
+
+--Mme d’Argelès?
+
+--Madame est à la campagne, répondit le concierge, et ne sera de retour
+que ce soir... Si Monsieur veut laisser sa carte...
+
+--Oh! inutile, je repasserai....
+
+C’est que M. de Coralth lui avait surtout recommandé de ne se pas
+annoncer, d’arriver autant que possible inopinément chez Mme
+d’Argelès, de ne pas lui laisser surtout le temps de se reconnaître et
+de se préparer. Et il avait fini par comprendre que c’était peut-être là
+autant de précautions utiles au succès...
+
+N’importe, cette première déconvenue le dépita extraordinairement... Que
+faire et comment tuer le temps, pendant tout une après-midi, bouleversé
+comme il l’était, dévoré d’anxiété et d’impatience, incapable de tenir
+en place...
+
+Une voiture passait, il la prit et se fit conduire au bois; puis il
+revint au boulevard, fit une partie de billard avec un des
+co-propriétaires de _Pompier de Nanterre_, qui le crut ivre, et
+finalement, dîna le plus longtemps possible au café Riche...
+
+Il achevait de humer son café quand huit heures sonnèrent. Lestement il
+prit son chapeau, enfila ses gants et courut à l’hôtel d’Argelès.
+
+--Madame n’est pas encore rentrée, répondit le concierge, qui savait que
+sa maîtresse venait seulement de se lever; mais je ne crois pas qu’elle
+tarde... et si Monsieur veut...
+
+--Rien du tout!... répondit brusquement M. Wilkie.
+
+Furieux, cette fois, il se retirait, quand ayant par hasard traversé la
+rue et levé la tête, il découvrit qu’on allumait les salons du premier
+étage de l’hôtel... Deux des fenêtres du second étage étaient fortement
+éclairées.
+
+--Ah!... je la trouve mauvaise!... grogna l’intelligent jeune homme. Ce
+n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là!... Elle y est!...
+
+L’idée lui venait que Mme d’Argelès l’avait fait connaître à ses gens
+et qu’il était sévèrement consigné à la porte.
+
+--C’est ce que je saurai, pensa-t-il, quand je devrais monter la garde
+ici jusqu’à demain matin!...
+
+Sa faction durait depuis longtemps, quand un coupé s’arrêta devant
+l’hôtel d’Argelès dont la porte s’ouvrit comme par enchantement... Le
+coupé tourna dans la cour, déposa ceux qui s’y trouvaient, sur le
+perron, et repartit... Une seconde voiture suivit de près, puis une
+troisième, puis cinq ou six à la file...
+
+--Et on croit, grommelait M. Wilkie, que je vais faire le pied de grue
+pendant que tout le monde entre!... Jamais de la vie!... J’ai une idée..
+
+C’est pourquoi, sans réfléchir davantage, il regagna son appartement,
+revêtit sa tenue de soirée, et envoya chercher sa voiture au mois.
+
+--Vous allez me conduire rue de Berry, nº..., dit-il au cocher; il y a
+une soirée dans cette maison, vous entrerez dans la cour...
+
+Le cocher obéit, et alors il fut prouvé à M. Wilkie que son idée n’était
+pas bonne, mais excellente.
+
+Dès qu’il sauta sur le perron, on lui ouvrit la porte vitrée, et il
+gravit sans encombre un bel escalier recouvert d’un épais tapis et tout
+garni de fleurs...
+
+Sur le palier du premier étage, devant la porte des salons, plusieurs
+valets de pied se tenaient... l’un d’eux s’avança pour le débarrasser de
+son pardessus, mais il le repoussa.
+
+--Je ne veux pas entrer, dit-il durement, je veux seulement parler en
+particulier à Mme d’Argelès... Elle m’attend, prévenez-la, voici ma
+carte...
+
+Le domestique hésitait, quand Jobin, l’homme de confiance, flairant
+peut-être quelque mystère, s’approcha.
+
+--Faites passer la carte de Monsieur, commanda-t-il.
+
+Et ouvrant à gauche de l’escalier un petit salon d’été éclairé par une
+seule lampe fort grosse, il pria M. Wilkie d’entrer, en disant:
+
+--Que Monsieur prenne la peine de s’asseoir, Madame arrive.
+
+M. Wilkie s’assit, et véritablement il en avait besoin.
+
+Cet hôtel, ce luxe, ces valets, ces lumières, ces fleurs, tout cela
+l’impressionnait beaucoup plus qu’il ne voulait se l’avouer... Et en
+dépit de son affectation d’arrogance, il sentait vaciller le superbe
+aplomb qui lui était habituel, et qui était la fleur la plus délicate
+de son intelligence...
+
+Même il sentait du côté de la poitrine, à la place du cœur, certains
+mouvements extraordinaires qui ressemblaient fort à des spasmes et à des
+palpitations... Pour la première fois, il songeait que cette femme, dont
+il venait bouleverser l’existence, n’était pas seulement l’héritière des
+millions du comte de Chalusse, qu’elle était aussi sa mère, c’est-à-dire
+la bonne fée dont l’invisible protection le suivait partout depuis qu’il
+était né...
+
+La pensée qu’il commettait une action atroce traversa son esprit... Il
+la repoussa. Il n’y avait plus, d’ailleurs, à reculer, ni même à
+réfléchir.
+
+Une porte faisant face à celle par où il était entré s’ouvrit. Mme
+d’Argelès parut...
+
+Mais déjà ce n’était plus la d’Argelès folle de douleur et de honte dont
+le trouble mortel avait épouvanté ses hôtes.
+
+Pendant la minute de répit que lui avait laissée la destinée, une de ces
+inspirations lui était venue, dont l’audace, en cas de succès, rétablit
+les situations les plus compromises.
+
+Elle crut que son salut dépendait peut-être de son sang-froid.
+
+Rassemblant donc en un suprême et sublime effort tout ce qu’il y avait
+en elle d’énergie et de volonté, elle maîtrisa son désespoir et dompta
+le trouble de ses pensées, pareille à celui qui, côtoyant l’abîme, se
+raidit contre le vertige.
+
+Et elle réussit à paraître calme, railleuse, hautaine, et de marbre.
+
+--C’est vous, monsieur, demanda-t-elle, qui m’avez fait passer cette
+carte?
+
+Tout décontenancé, M. Wilkie ne sut que s’incliner, en bredouillant une
+réponse à peine intelligible:
+
+--Excusez-moi! Désolé, parole sacrée!... Je vous dérange peut-être.
+
+--Vous êtes, interrompit Mme d’Argelès, d’un ton où le dédain le
+disputait à l’ironie, vous êtes M. Wilkie, de... «l’école des haras.»
+
+C’est qu’il y avait cela, en effet, sur les cartes de visite de
+l’intéressant jeune homme. «Etudiant en droit» lui avait paru bourgeois
+et mesquin, et après de longues méditations, il avait trouvé ce
+triomphant qualificatif: «de l’école des haras.» De qui? de quoi?
+comment? Qu’est-ce-que cela voulait dire? Il ne le savait certes pas.
+Mais il estimait que cela faisait bien et le posait. École des haras,
+chevaux, courses, jockey, _Pompier de Nanterre_... tout cela se tenait.
+La logique des gens d’esprit tels que M. Wilkie est implacable.
+
+--Mon Dieu, oui, répondit-il en appuyant avec affectation sur son nom,
+je suis M. Wilkie.
+
+--Vous avez à me parler? fit Mme d’Argelès d’un ton sec.
+
+--En effet, je voudrais...
+
+--Eh bien!... je vous écoute, quoique votre moment soit assez mal
+choisi, en vérité... J’ai quatre-vingts personnes chez moi. Enfin,
+parlez!...
+
+Parlez!... c’était facile à dire. Le malheur est que M. Wilkie ne
+pouvait articuler une syllabe. Sa langue, sèche, était comme paralysée,
+il lui semblait que c’était du sable qu’il avait dans la bouche en guise
+de salive.
+
+D’un mouvement machinal, il passait et repassait le doigt entre son cou
+et son large faux-col; cela donnait du jeu à sa cravate, les paroles
+n’en sortaient pas plus aisément de son gosier...
+
+C’est qu’il s’était imaginé Mme d’Argelès tout autre... Il s’était
+figuré qu’il aurait affaire à quelque farceuse à cheveux jaunes comme il
+en connaissait...
+
+Et pas du tout; il trouvait une femme extraordinairement fière et
+imposante, qui pour employer son vocabulaire «l’épatait net.»
+
+--Je vais vous dire, répétait-il, je vais vous dire...
+
+Mais la phrase qu’il cherchait ne venait pas, si bien qu’à la fin,
+s’impatientant contre lui-même, il s’écria:
+
+--Eh!... vous savez aussi bien que moi pourquoi je viens!... Osez donc
+me dire que vous ne le savez pas!...
+
+Elle le regarda d’un œil, en apparence ébahi, interrogea le plafond,
+haussa les épaules et dit:
+
+--Décidément, je ne comprends pas... et à moins que ce ne soit une
+gageure...
+
+Une gageure! M. Wilkie justement se demandait s’il n’était pas dupe
+d’une forte mystification, si des gens n’étaient pas aux écoutes qui,
+après s’être bien égayés de sa situation ridicule, apparaîtraient en se
+tenant les côtes de rire.
+
+Cette inquiétude lui rendit quelque présence d’esprit.
+
+--Eh bien! donc, reprit-il d’une voix étranglée, voilà. Je ne sais rien
+de mes parents... Ce matin, un homme qui vous connaît bien m’a affirmé
+que je suis... votre fils. J’ai été comme étourdi sur le premier moment,
+puis je suis venu dans la journée, mais vous étiez sortie...
+
+Un éclat de rire nerveux de Mme d’Argelès l’interrompit...
+
+Car elle eut l’héroïsme de rire, la malheureuse, tandis qu’elle avait la
+mort dans l’âme, pendant que les ongles de ses doigts crispés
+s’enfonçaient jusqu’au sang dans la paume de ses mains...
+
+--Et vous avez cru cela!... monsieur, s’écria-t-elle... Non, c’est trop
+drôle, vraiment!... Moi, votre mère!... Mais regardez-moi donc, je vous
+en prie...
+
+Il ne faisait que cela, et de toute la force de sa pénétration...
+
+Le rire de Mme d’Argelès avait été faux au point d’éveiller ses
+défiances... Toutes les recommandations de Coralth bourdonnèrent à son
+oreille, et il pensa que le moment était venu de «la faire, comme il le
+disait, à l’attendrissement.»
+
+Il se grima donc d’une hypocrite douleur, et d’un ton amer:
+
+--Ah!... vous la trouvez drôle, fit-il, eh bien!... moi pas. C’est que
+vous ne savez pas ce qu’on enrage de vivre tout seul comme une bête
+galeuse, sans une âme qui s’inquiète de vous!... Les autres ont une
+mère, des sœurs, une famille, des parents! Moi, rien... personne...
+Ah! si... J’ai des amis tant que mon argent dure...
+
+Il tamponna de son mouchoir ses yeux parfaitement secs, et d’un accent
+plus lamentable encore:
+
+--Ce n’est pas que je manque de rien, poursuivit-il, on me fait une
+pension raisonnable... Mais après qu’ils m’ont donné de quoi ne pas
+crever de faim, mes parents se croient quittes... Moi, je la trouve
+mauvaise!... Ce n’est pas moi qui ai demandé à naître, n’est-ce pas?...
+Si je les gênais tant que cela, quand je suis venu au monde, que ne me
+jetaient-ils à l’eau? ils seraient bien débarrassés à cette heure... et
+moi aussi!...
+
+Pétrifié de stupeur, il s’arrêta court... Mme d’Argelès venait de se
+laisser glisser à genoux, à ses pieds...
+
+--Grâce!... balbutiait-elle; Wilkie, mon fils, pardon!.....
+
+Hélas!... l’infortunée succombait sous un rôle trop lourd pour le
+cœur d’une mère, elle se perdait...
+
+--Tu as souffert cruellement, mon fils, poursuivait-elle; mais moi...
+moi!... Va, ce n’est pas sans d’horribles déchirements qu’une mère se
+sépare de son enfant!... Mais tu n’étais pas abandonné, Wilkie, ne dis
+pas cela... N’as-tu donc jamais senti le souffle de mon amour circuler
+dans l’air que tu respirais?... Toi, oublié!... Sache donc que pas un
+jour depuis des années, ne s’est écoulé sans que je t’aie entrevu... et
+qu’à toi seul se rapportaient toutes mes pensées et toutes mes
+espérances... Wilkie!...
+
+Elle s’approchait de lui en se traînant sur les genoux, suppliante, les
+mains jointes... Mais lui, étonné de cette explosion, étourdi de sa
+victoire recula...
+
+Et la pauvre femme se méprit à ce mouvement...
+
+--Grand Dieu!... s’écria-t-elle, battant le parquet de son front, il me
+repousse, je lui fais horreur... Ah!... voilà ce que je prévoyais...
+Malheureux?... pourquoi es-tu venu? Quel est l’infâme qui t’a envoyé
+ici, dans cette maison, chez la d’Argelès!... Nomme-le-moi, Wilkie!...
+Comprends-tu maintenant, pourquoi je me cachais de toi... Je t’ai
+éloigné le jour où j’ai frémi à cette idée atroce de rougir devant toi,
+devant mon fils!...
+
+Et c’était pour toi, cependant... Moi, je serais morte, c’eut été le
+repos, tandis que depuis... Mais ton souffle s’éteignait dans ta
+poitrine, tes pauvres petits bras n’avait plus la force de se nouer
+autour de mon cou. Alors je me suis écriée:
+
+--Périssent mon corps et mon âme, mais que mon enfant soit sauvé!... Je
+croyais ce sacrifice permis à une mère... J’en suis châtiée comme d’un
+crime!
+
+Je te voulais heureux, mon Wilkie!... Je me disais que toi, mon orgueil
+et ma joie, tu planerais libre et fier bien au-dessus de mes hontes...
+J’acceptais l’ignominie, pourvu que ton honneur fût intact... Je savais
+combien sont basses les portes de la misère, et je ne voulais pas que
+mon fils eût jamais à courber le front... Pour t’épargner une
+éclaboussure, j’aurais lapé la boue sur ton chemin! J’avais comme
+renoncé à moi-même, et en toi vivait tout ce qu’il y avait de noble et
+de généreux en moi.
+
+Oh!... je saurai quel est le misérable lâche qui t’a livré mon secret,
+et je me vengerai, je serai sans pitié!...
+
+Tu ne devais rien savoir, Wilkie... En me séparant de toi, j’avais fait
+le serment de ne te revoir jamais, de mourir même sans cette consolation
+suprême de sentir tes lèvres sur mon front.
+
+Elle ne put continuer, les sanglots l’étouffaient...
+
+Et pendant plus d’une minute, le silence fut si profond, qu’on put
+entendre le brouhaha des conversations dans la galerie voisine, les
+exclamations des joueurs de baccarat saluant un coup inattendu, et par
+instants, dominant cette basse profonde et continue, quelque voix claire
+qui criait: «Banco!» ou: «Je pars pour cent louis!»
+
+Debout près de la fenêtre, immobile et comme pétrifié, M. Wilkie
+considérait d’un œil ahuri Mme d’Argelès, sa mère, qui, affaissée
+au milieu du petit salon, le visage caché entre ses mains, sanglotait...
+
+Pour se retirer, il eût sans balancer donné son tiers de _Pompier de
+Nanterre_.
+
+Ce n’est pas qu’il se rendît exactement compte de ce que la position
+avait d’extrême et de poignant, mais il en subissait l’étrangeté... Ce
+n’était pas de l’émotion qu’il éprouvait, mais une sorte d’effroi
+instinctif mêlé de commisération... Aux cris désespérés que sa présence
+arrachait à cette malheureuse femme, il n’avait pas compris grand’chose,
+mais sa voix l’avait remué et bouleversé...
+
+Et tous ces sentiments confus se résumaient en un inexprimable malaise
+dont il s’irritait comme d’une faiblesse.
+
+--Allons, bon!... pensait-il, des larmes, du mélodrame!... Les femmes
+sont incroyables!... Il serait si simple de s’expliquer tranquillement,
+gentiment...
+
+Il n’en perdait pas moins la tête, ne sachant que résoudre, quand des
+pas sur le palier, près de la porte, le tirèrent de sa torpeur...
+
+L’idée qu’on pouvait entrer et le surprendre le fit frémir... Il
+entrevit la possibilité du ridicule.
+
+S’armant donc de toute sa résolution, il se pencha vers Mme
+d’Argelès, et la prenant sous les bras:
+
+--Ne pleurez pas ainsi, lui dit-il... Vous me faites de la peine, parole
+sacrée! Voyons, levez-vous!... On va venir... entendez-vous?... On
+vient...
+
+Il la soulevait, sans arrêter de parler, et comme elle n’opposait
+aucune résistance, qu’elle s’abandonnait, au contraire, toute brisée et
+inerte, il la redressa et la soutint jusqu’à un fauteuil, où elle tomba
+lourdement...
+
+--Vlan!... Voilà un évanouissement, maintenant, se dit M. Wilkie... Ah!
+mais non!... il n’en faut pas...
+
+Que faire, cependant?... Appeler?... Il n’osait... La nécessité
+l’inspira...
+
+Il s’agenouilla aux pieds de Mme d’Argelès, et la secouant doucement:
+
+--Voyons, voyons, soyons raisonnable, reprit-il... Pourquoi vous monter
+la tête comme cela?... Je ne vous fais pas de reproches, moi.
+
+Lentement, d’un air humble et craintif qui avait quelque chose de
+navrant, elle écarta les mains de son visage, et, pour la première fois,
+ses yeux baignés de larmes osèrent chercher les yeux de son fils.
+
+--Wilkie! murmura-t-elle.
+
+--Madame!
+
+Elle soupira profondément, et d’une voix étouffée:
+
+--Madame!... balbutia-t-elle. Ne veux-tu donc pas m’appeler ma mère?...
+
+--Moi!... pourquoi donc pas!... Seulement, vous comprenez, c’est une
+habitude à prendre... je la prendrai.
+
+--Vrai!... bien vrai!... Ce n’est pas la pitié seule qui t’arrache cette
+promesse... Tu devrais me haïr, cependant, me maudire!... Quel
+supplice!... Ah! dès qu’une femme a l’âge de raison, sans cesse, on
+devrait lui répéter: «Prends garde!... Ton enfant aura vingt ans un jour
+et il te faudra affronter ses regards... C’est lui qui te demandera
+compte de ton honneur devenu le sien!» Mon Dieu! Il n’y aurait plus de
+fautes avec cette pensée... En être réduite à cet excès d’abjection et
+de misère de n’oser lever la tête devant son fils!... Malheureuse que je
+suis!... Hélas! mon Wilkie, je ne sais que trop que tu ne peux pas ne me
+pas mépriser...
+
+--Ah! mais non... Mais pas du tout!... Voilà une idée!...
+
+--Jure-moi que tu me pardonnes...
+
+--Parole sacrée!...
+
+Pauvre femme! sa figure rayonna... Elle voulait croire... Cela eût-il
+donc dû suffire à la rassurer, à un moment où le passé se dressait
+formidable...
+
+Mais son fils était près d’elle, si près d’elle qu’elle sentait son
+haleine dans ses cheveux... C’était bien lui. Avaient-ils jamais été
+séparés? Elle en doutait, tant par la pensée elle avait vécu près de
+lui, avec lui, de sa vie...
+
+C’est avec une sorte d’extase idiote qu’elle le contemplait, ses yeux le
+suppliaient; ils mendiaient une caresse; ses lèvres s’avançaient
+frémissantes... Lui ne voyait rien... Longtemps elle avait hésité,
+tremblant peut-être d’être repoussée... Mais, à la fin, cédant à un
+mouvement plus fort que tout, elle jeta les bras autour du cou de M.
+Wilkie, l’attira vers elle et la serra contre sa poitrine dans une
+étreinte convulsive...
+
+--Mon fils! répétait-elle, t’avoir à moi... après tant d’années!
+
+Malheureusement, il n’était pas au monde de tourbillon de passion
+capable d’emporter M. Wilkie.
+
+Ayant atteint dès le début son maximum d’émotion, son esprit, bien loin
+de s’exalter, se rasseyait dans son flegme.
+
+C’était un garçon trempé, ainsi qu’il s’en flattait... Et il restait de
+glace sous la flamme des baisers de sa mère.
+
+Bien plus, c’était tout juste s’il se laissait faire, s’il daignait
+s’abandonner de mauvaise grâce, non sans maugréer intérieurement, et
+faute de savoir comment s’y prendre pour précipiter le dénoûment.
+
+--Elle n’en finira pas!... pensait-il. Voilà une reconnaissance!... Je
+dois avoir une bonne tête!... Dieu! si Costar et Serpillon me voyaient,
+riraient-ils!
+
+M. Costard et M. Serpillon étaient des intimes, les co-propriétaires du
+fameux steeple-chase...
+
+Mais dans le délire de la surprise, et aussi, hélas! de la joie, Mme
+d’Argelès ne remarquait pas la physionomie au moins singulière de son
+fils.
+
+Elle l’avait fait asseoir sur une chaise, bien en face d’elle, et avec
+une volubilité extraordinaire, elle poursuivait:
+
+--Si je me pardonne ce bonheur divin de t’embrasser, Wilkie, c’est que
+je ne t’ai pas cherché... Je n’ai pas manqué à mon serment de ne jamais
+me rapprocher de toi... Lorsque je suis entrée ici, j’étais résolue à
+tout nier, résolue à te persuader, n’importe comment, qu’on t’avait
+trompé... Dieu m’est témoin que ce n’est pas la volonté qui m’a
+manqué... Il est de ces renoncements au-dessus des forces humaines...
+
+M. Wilkie daigna sourire.
+
+--Oh!... j’avais bien vu le coup, fit-il d’un air capable... Mais
+j’étais bien renseigné, et ce n’est pas à moi qu’on en conte...
+
+Mme d’Argelès ne l’entendit pas.
+
+--Peut-être est-ce la destinée qui se lasse, poursuivait-elle... C’est
+une vie nouvelle à recommencer. Par toi, Wilkie, je puis être heureuse
+encore, moi qui depuis tant d’années n’espérais plus rien ici-bas. Mais
+aurais-tu le courage d’oublier?...
+
+--Quoi?
+
+Elle baissa la tête, et d’une voix à peine distincte, répondit:
+
+--Le passé, Wilkie...
+
+Mais lui, de l’air le plus insouciant, fit claquer ses doigts en
+s’écriant:
+
+--Bast! ce qui est passé est passé!... Est-ce que tout ne s’oublie
+pas?... Paris en a vu bien d’autres! Vous êtes ma mère, n’est-ce pas?...
+Votre conduite ne me regarde pas... C’est que je me moque un peu de
+l’opinion, moi... Je commence par faire ce qui me plaît, et je consulte
+les autres après... Et à ceux qui ne sont pas contents, je dis: Allez
+vous asseoir!
+
+C’est avec un saisissement de joie que l’infortunée écoutait son fils...
+L’étrangeté de ses expressions eût dû la frapper, l’éclairer... mais
+non. Elle ne voyait, elle ne comprenait qu’une chose, c’est que bien
+loin de la repousser, il l’acceptait bravement, c’est qu’il était prêt à
+se dévouer pour elle...
+
+--Mon Dieu! balbutia-t-elle, est-ce bien vrai? tu me permettrais de
+vivre près de toi?... Oh! ne te hâte pas de répondre... Réfléchis avant
+tout à ce que cela te coûtera d’efforts et de peines...
+
+--C’est tout réfléchi... ma mère!...
+
+Elle se leva, vibrante d’enthousiasme et d’espoir...
+
+--Alors, s’écria-t-elle, nous sommes sauvés... Qu’il soit béni, celui
+qui t’a révélé mon secret... Et moi qui doutais de ton courage
+Wilkie!... Enfin, je puis quitter mon enfer!... Cette nuit même, nous
+allons fuir cette maison sans détourner la tête... Je ne remettrai pas
+les pieds dans mes salons... les joueurs exécrés qui s’y pressent ne me
+reverront plus... De ce moment, Lia d’Argelès est morte.
+
+Positivement, M. Wilkie semblait un homme qui tombe des nues...
+
+--Comment, fuir! bégaya-t-il... pour où aller?...
+
+--Pour gagner un pays où on ne sache rien de nous, Wilkie, un pays où tu
+n’aies pas à rougir de ta mère...
+
+--Permettez... je vous ai dit...
+
+--Fiez-vous à moi, mon fils... Je sais, près de Londres, un riant
+village où nous trouverons un asile... J’ai gardé en Angleterre assez de
+relations pour n’avoir rien à redouter des commencements si rudes aux
+étrangers... M. Patterson, qui dirige maintenant une manufacture
+importante, sera heureux, je le sais, de nous être utile... Va, nous ne
+serons à charge à personne, maintenant que tu es résolu de travailler...
+
+Sur ce mot, par exemple, M. Wilkie se dressa révolté...
+
+--Pardon!... interrompit-il, je n’y suis plus du tout... C’est à moi que
+vous proposez de travailler dans la fabrique de M. Patterson?... Eh
+bien!... là, vrai, je la trouve mauvaise!...
+
+Aux paroles de M. Wilkie, à son accent, à son geste, il n’y avait plus à
+se tromper ni à se faire illusion... Il apparaissait tout entier pour
+ainsi dire, tel qu’il était vraiment, il se révélait...
+
+Quelle avait été son horrible méprise, Mme d’Argelès le reconnut...
+Le bandeau tomba de ses yeux... Elle avait pris pour la réalité ses
+rêves, et pour la voix de son fils la voix de ses désirs à elle-même...
+
+Assommée d’abord, elle se redressa, et toute frémissante de douleur et
+d’indignation:
+
+--Wilkie!... s’écria-t-elle, malheureux!... Qu’avais-tu donc osé
+espéré?...
+
+Et sans lui laisser le temps de répondre:
+
+--C’était donc, poursuivit-elle, une curiosité stupide qui te
+poussait!... Ah! tu as tenu à savoir d’où provenait l’argent que tu
+répandais comme de l’eau! Sois content! A quel prix tu as vécu et ce
+qu’il m’en a coûté à moi misérable femme... tu le sais. Ah! tu as voulu
+voir... Eh bien! vois!... Cet hôtel est une maison de jeu, un de ces
+tripots de haute compagnie que la police ignore ou ne peut défendre...
+Ce brouhaha que vous entendez, est celui des joueurs... On se ruine chez
+moi... Il y a des malheureux qui seront brûlé la cervelle en sortant
+d’ici, et d’autres y ont laissé les lambeaux de leur honneur... Et je
+tenais bon... A chaque banco de cent louis il tombait un louis dans la
+cagnotte, c’était ton opulence, mon fils...
+
+Cette colère, qui succédait à un si profond abattement, tant de hauteur
+après tant d’humilité étonnaient quelque peu M. Wilkie.
+
+--Permettez, répétait-il, je demande à dire quelque chose...
+
+C’est en vain qu’il s’évertuait à se faire écouter...
+
+--Insensé! continuait Mme d’Argelès, tu n’avais donc pas prévu que
+venir ici, chez moi, c’était tarir à tout jamais la source de tes
+revenus... Tu ne t’étais donc pas dit que tout serait fini, du moment où
+tu m’aurais réduite, moi, Lia d’Argelès, à te dire: «Eh bien, oui! c’est
+vrai... tu es mon fils!...»
+
+Inconnue de toi, du fond de mon abîme, j’avais le droit d’être mère et
+de veiller sur toi... je pouvais te venir en aide sans t’avilir, sans te
+mépriser... Maintenant que tu me connais, je ne puis plus rien pour
+toi... rien!... Je te laisserais périr de misère plutôt que de te
+secourir, parce que j’aimerais mieux te voir mort que déshonoré par mon
+argent...
+
+--Cependant...
+
+--Quoi!... Consentiriez-vous donc à recevoir encore la pension que je
+vous servais, s’il pouvait me venir à la pensée de vous la continuer!...
+
+Une vipère se dressant devant M. Wilkie ne l’eût pas fait reculer plus
+vivement.
+
+--Jamais de la vie! s’écria-t-il. Ah! mais non!... Pour qui me
+prenez-vous?...
+
+C’était bien du fond du cœur que montait cette répugnance qu’il
+exprimait si singulièrement, cela était visible, manifeste.
+
+Mme d’Argelès en tressaillit d’espoir.
+
+--Mes craintes le calomniaient... pensa-t-elle. Pauvre Wilkie!... les
+mauvais conseils l’ont égaré: il n’est pas mauvais au fond...
+
+Puis tout haut:
+
+--Mais alors, malheureux enfant, reprit-elle, tu vois bien qu’une vie
+nouvelle va commencer pour toi... Que comptes-tu faire?... Comment et de
+quoi vivras-tu?... Il faut se loger, se vêtir, manger... Cela coûte...
+Où prendras-tu de l’argent, toi que le seul mot de travail révolte!...
+Ah!... M. Patterson, que ne vous ai-je écouté!... Il n’était pas aveugle
+comme moi, lui!... Sans cesse il me répétait que te prodiguer l’argent,
+c’était gâcher ta vie et perdre ton avenir... Sais-tu que depuis deux
+ans tu as dépensé plus de 50,000 francs!... A quoi les as-tu
+employés?... A jouer au fils de famille, toi qui n’avais pas de famille
+et que ta situation précaire eût dû faire trembler... Es-tu allé dix
+fois seulement à l’École de droit?... Non. Mais on te voyait aux
+courses, aux premières représentations, dans les restaurants à la mode,
+partout où on dépense et où on s’amuse... Et quel monde vois-tu?... Des
+désœuvrés sans intelligence et sans cœur, des dupes et des
+fripons, des maquignons, des croupiers et des filles perdues...
+
+Un ricanement sec de M. Wilkie lui coupa la parole...
+
+Qu’on osât attaquer ses amis, ses plaisirs, ses goûts... ah! mais non...
+il ne le tolérait pas...
+
+--Épatant, prononça-t-il, épatant, parole sacrée!... De la morale!...
+Non, elle est trop bonne, celle-là... Je demande à rire trois minutes,
+montre en main...
+
+Eut-il conscience de l’atrocité de son ironie?...
+
+Ce qui est sûr, c’est que Mme d’Argelès chancela, tant le coup fut
+horrible... Elle pouvait tout attendre, l’infortunée, sauf cela... tout,
+excepté cet outrage de son fils.
+
+Elle but cette honte sans révolte, cependant... Et c’est d’un ton de
+mortelle tristesse qu’elle répondit:
+
+--Peut-être, en effet, n’ai-je pas le droit de vous dire la vérité... Je
+souhaite que l’avenir ne me donne pas trop cruellement raison... Vous
+voilà sans ressources... vous n’avez pas d’état... Fasse le ciel que
+vous ne sachiez jamais ce que c’est que d’avoir faim et de n’avoir pas
+de pain!...
+
+Depuis un moment déjà, l’ingénieux jeune homme donnait les signes les
+plus évidents d’impatience...
+
+Cette prédiction sinistre acheva de l’exaspérer...
+
+--Tout cela, interrompit-il, c’est des mots!... Je ne travaillerai pas,
+parce que ce n’est pas dans mes cordes, et cependant je ne manquerai de
+rien du tout... C’est carré, cela, j’espère!...
+
+Mme d’Argelès ne sourcilla pas.
+
+--Que ferez vous donc? demanda-t-elle froidement. Je ne vous comprends
+pas...
+
+Lui haussa les épaules d’un air prodigieusement ennuyé:
+
+--Est-ce que nous allons encore jouer la comédie? fit-il... Vous avez
+pourtant vu qu’avec moi cela ne prend pas... Ce que je veux dire, vous
+le savez aussi bien que moi. Que me parlez-vous de crever de faim!... Eh
+bien!... et l’héritage, donc!...
+
+--Quel héritage?...
+
+--Eh!... celui de mon oncle, parbleu!... de votre frère, du comte de
+Chalusse...
+
+Maintenant, la démarche de M. Wilkie, ses façons, son assurance, ses
+câlineries, ses contradictions, tout s’expliquait...
+
+Cette foi sublime en leur fils, si vivace au cœur des mères,
+s’évanouit dans le cœur de Mme d’Argelès.
+
+Elle entrevit dans la pensée de Wilkie des profondeurs de calcul et de
+scélératesse qui l’épouvantèrent...
+
+Voilà donc pourquoi il s’était déclaré si fièrement tout prêt à braver
+l’opinion, pourquoi il avait réclamé sa part des hontes passées!... Ce
+n’était pas sa mère qu’il acceptait, c’était l’héritage du comte de
+Chalusse...
+
+--Ah!... on vous a appris cela, fit la pauvre femme d’un ton d’amère
+ironie.
+
+Et le souvenir de M. Isidore Fortunat traversant son esprit:
+
+--On a dû vous vendre ce secret très-cher, ajouta-t-elle... Combien
+devez-vous payer en cas de succès?...
+
+Fort, M. Wilkie se flattait de l’être; diplomate, non, et la preuve
+c’est qu’il fut tout décontenancé de cette remarque.
+
+Mais il se remit vite....
+
+--Qu’on me l’ait dit pour de l’argent ou pour rien, reprit-il, je sais
+que vous êtes une demoiselle de Chalusse, que vous êtes la seule
+héritière du comte et que le comte laisse huit ou dix millions.
+Nierez-vous cela?
+
+Mme d’Argelès hocha tristement la tête.
+
+--Je ne nie rien, répondit-elle, mais je vais à mon tour vous apprendre
+une chose qui va renverser tous vos calculs et éteindre votre joie... Je
+suis résolue, entendez-vous, et ma résolution est irrévocable, à ne
+jamais faire valoir mes droits... Pour recueillir cette fortune, il me
+faudrait avouer que Lia d’Argelès est une Chalusse... c’est un aveu que
+nulle considération ne saurait m’arracher...
+
+Elle pensait que cette déclaration allait étourdir M. Wilkie,
+l’écraser... Elle se trompait...
+
+Livré à ses seules lumières, il eût été confondu, mais il luttait en ce
+moment avec les armes qui lui avaient été fournies par M. le vicomte de
+Coralth.
+
+Il haussa donc les épaules, et du plus beau sang-froid:
+
+--Comme cela, fit-il, nous resterions dans la misère, et l’État
+s’adjugerait nos millions! Un instant... je suis là!... Que vous
+renonciez à votre part... bon! quoique ce soit déjà raide... Mais que
+vous renonciez à la mienne, non... Elle serait trop mauvaise... Je suis
+votre fils, je réclamerai!
+
+--Même si je vous suppliais à genoux de n’en rien faire?...
+
+--_Yes!_...
+
+L’œil de Mme d’Argelès étincela...
+
+--Eh bien!... moi, prononça-t-elle, je vous signifie que cet héritage
+échappera à vos convoitises... De quel droit le réclameriez-vous?...
+Parce que vous êtes mon fils... Je nierai que vous le soyez...
+J’affirmerai par serment, s’il le faut, que vous ne m’êtes rien et que
+je ne vous connais pas...
+
+N’importe!... L’assurance railleuse de M. Wilkie persistait.
+
+Il tira de sa poche un carré de papier, et le brandissant
+triomphalement:
+
+--Me renier!... dit-il, ce serait méchant. Mais j’avais prévu le cas, et
+voici ma réponse copiée dans le Code civil: ART. 341. _La recherche de
+la maternité est admise._
+
+Quelle était au juste la portée de la menace de M. Wilkie?
+
+Mme d’Argelès l’ignorait.
+
+Mais elle ne douta pas que ce fatal article 341 ne fût l’anéantissement
+de toute espérance.
+
+Celui qui était allé chercher cette arme dans le Code pour la mettre
+aux mains de Wilkie, l’avait choisie sûre...
+
+C’est qu’elle y voyait clair, désormais...
+
+Elle avait de la vie une trop rude et trop cruelle expérience pour ne
+pas comprendre le triste rôle de son fils en ce moment, et qu’il n’était
+qu’un pantin dont quelque ténébreux et habile intrigant tenait les
+fils...
+
+Ce n’était pas lui, assurément, qui avait conçu et préparé l’odieuse
+machination dont elle allait être victime... Hélas! n’était-ce pas déjà
+trop qu’il eût consenti à se charger de l’exécution...
+
+Attendrir Wilkie...
+
+Elle l’eût peut-être tenté, encore qu’elle fût confondue de l’étrange
+absence de tout sens moral qu’elle découvrait en lui.
+
+Mais n’eût-ce pas été folie que de songer seulement à toucher l’autre,
+l’artisan de l’intrigue, celui qui attendait dans l’ombre le résultat et
+le prix de son œuvre d’infamie?
+
+Cependant, elle ne se rendit pas encore, elle essaya de se débattre,
+sans espoir, comme on fait pour l’acquit de sa conscience, pour n’avoir
+rien à se reprocher plus tard.
+
+--Ainsi, dit-elle à son fils, c’est aux tribunaux que vous vous
+adresserez pour me contraindre à vous reconnaître?
+
+--Dame!... puisque vous n’êtes pas raisonnable...
+
+--C’est-à-dire que vous ne reculerez devant aucun scandale, et que pour
+bien affirmer que vous appartenez à la famille de Chalusse, vous
+commencerez par la déshonorer et la traîner dans la boue...
+
+A poursuivre cette discussion, l’ingénieux jeune homme sentait ses
+oreilles s’échauffer.
+
+Tant de façons, toutes ses simagrées, pour une affaire, selon lui toute
+simple, lui paraissaient le comble du ridicule et l’irritaient
+extraordinairement.
+
+--Ah!... je la trouve par trop mauvaise, à la fin, s’écria-t-il. Me
+faites-vous poser?... je me le demande... Parole sacrée, on dirait, à
+vous entendre, que vous avez commis des crimes... C’est bon de la faire
+à la vertu, mais pas trop! Faites relâche demain, reprenez votre nom,
+venez vous installer avec moi à l’hôtel de Chalusse, et le diable
+m’emporte si au bout de huit jours, on se souvient que vous vous êtes
+appelée Lia d’Argelès. Je parie cent louis... les tenez-vous?...
+Sapristi!... s’il fallait fouiller dans le passé des gens, on aurait de
+l’ouvrage!... Qu’on ait fait une chose ou une autre, cela ne regarde
+personne... l’essentiel, c’est d’avoir des rentes à montrer... Et si
+jamais quelque imbécile vous disait la moindre des choses, vous
+répondriez: «--J’ai cinq cent mille livres de rentes!» et il serait
+cloué...
+
+Mme d’Argelès écoutait, pénétrée jusqu’aux moelles d’un froid
+glacial... Se pouvait-il que ce fût son fils qui parlât ainsi... et à
+elle... Et cependant elle eut dû connaître M. Wilkie par ses pareils,
+puants drôles qu’on ferait expirer sous le bâton sans leur arracher un
+souffle de passion honnête, vieux éreintés de vingt ans, qui n’ont de
+sang dans les veines que bien juste ce qu’il faut pour en répandre trois
+gouttes sur le pré en l’honneur de quelque stupide drôlesse qui se moque
+d’eux...
+
+Mais M. Wilkie, lui, de la meilleure foi du monde, s’étonna du peu de
+succès de son éloquence.
+
+--Enfin, reprit-il, je suis las de végéter, de n’avoir pas seulement un
+nom, et de tirer le diable par la queue... Je suis dans le mouvement,
+moi!... Avec le peu d’argent que j’avais, je me suis crânement posé. Que
+j’aie de la fortune, je serai l’homme le plus chic de Paris...
+L’héritage du comte de Chalusse m’appartient, il me le faut, je
+l’aurai... Ainsi, croyez-moi, le plus court serait de me reconnaître de
+bon gré... Voyons, le voulez-vous? Non!... Une fois... deux fois...
+trois fois?... Toujours non!... Alors adjugé. Demain vous aurez du
+papier timbré... Et sur ce, je vous salue.
+
+Il saluait, en effet, il se retirait fièrement, il avait déjà la main
+sur le bouton de la porte... Mme d’Argelès le retint du geste.
+
+--Encore un mot?... fit-elle d’une voix étouffée.
+
+C’est à peine s’il daigna se retourner, sans dissimuler son impatience.
+
+--Quoi?...
+
+--Un dernier avis: Le tribunal, sans doute, vous donnera gain de cause,
+je serai envoyée en possession de l’héritage de mon frère... mais
+retenez bien ceci: ni vous ni moi ne disposerons des millions.
+
+--Allons donc! Pourquoi cela?...
+
+--Parce que si cette fortune est bien à moi, son administration
+appartient à votre père...
+
+M. Wilkie eut un soubresaut...
+
+--A mon père!... fit-il... Impossible!...
+
+--C’est ainsi, cependant. Et vous ne douteriez pas, si votre avidité, si
+vos préoccupations d’argent ne vous eussent fait oublier de
+m’interroger... Vous vous croyez enfant naturel, Wilkie, vous vous
+trompez... vous êtes mon fils légitime, je suis mariée...
+
+--Bah!...
+
+--Et mon mari, votre père n’est pas mort. S’il n’est pas ici, menaçant
+comme vous, c’est que j’ai réussi à lui faire perdre nos traces, et
+qu’il ne sait depuis dix-huit ans ce que nous sommes devenus... Mais il
+veille, soyez-en sûr... Au premier bruit d’un procès autour des millions
+de Chalusse, vous le verrez arriver armé de ses droits... Il est le chef
+de la communauté, mon maître, le vôtre... Ah! cela vous inquiète... Vous
+trouverez en lui d’ardentes convoitises, attisées par vingt ans de
+misère et d’attente. Laissez faire... votre âpreté au gain sera
+dépassée... Qui sait si vous ne regretterez pas les pauvres vingt mille
+francs de votre mère...
+
+M. Wilkie était devenu plus blanc que sa chemise.
+
+--Vous me trompez, bégaya-t-il.
+
+--Demain, je vous montrerai mon contrat de mariage...
+
+--Pourquoi pas ce soir?
+
+--Parce qu’il est serré dans une pièce pleine de monde en ce moment.
+
+--Et comment se nomme mon père?
+
+--Arthur Gordon... Il est Américain.
+
+--Alors, moi, je m’appelle Wilkie Gordon?...
+
+--Oui.
+
+C’est avec une indicible angoisse que Mme d’Argelès épiait la
+physionomie bouleversée de son fils... Quelle résolution allait sortir
+de la méditation où elle le voyait plongé?... Aucune. M. Wilkie en était
+à se désoler de voir lui échapper le nom de Chalusse et cette couronne
+de comte, qu’il devait faire peindre sur son coupé.
+
+--Et... est-il riche mon père?... reprit-il...
+
+--Non.
+
+--Que fait-il?...
+
+--Tout ce qu’on peut faire quand on a le goût du luxe et l’horreur du
+travail!
+
+Cette réponse était si explicite en sa concision, elle exprimait tant
+d’accusation terribles, que M. Wilkie en fut saisi...
+
+--Diable! s’exclama-t-il, et où est-ce qu’il demeure?
+
+--Il habite Bade ou Hombourg l’été, Paris ou Monaco l’hiver...
+
+L’imagination de M. Wilkie lui représenta aussitôt un de ces redoutables
+chevaliers de tapis vert et de table d’hôte qui dissimulent sous un
+vernis de bonne compagnie leur immoralité profonde, leur cynisme et leur
+crapule, leur scélératesse et leur avilissement...
+
+--Oh!... fit-il sur trois tons différents, oh!.... oh!...
+
+Ce qu’il y avait à attendre d’un tel père, il le comprenait...
+
+Aussi à sa stupeur première, la colère succéda, une de ces terribles
+colères blanches, qui charrient la bile et non le sang... Il vit ses
+espérances jouées, ses ambitions déçues. Luxe, chevaux, maîtresses à
+cheveux jaunes, éclat, scandale... plus rien... Il se vit réduit à la
+portion congrue, tenu en bride, dompté par quelque féroce père «noceur.»
+
+--Ah! je vois votre plan, ma mère... s’écria-t-il en grinçant des dents.
+Si vous faisiez valoir simplement vos droits, tout se passerait sans
+bruit, et j’aurais le temps de mettre l’héritage à l’abri avant que mon
+père ne fût prévenu... Au lieu de cela, comme vous me haïssez, vous me
+forcez de m’adresser à la justice pour que le scandale attire mon père,
+qui prendra tout... Mais on ne me la fait pas à moi, celle-là... Vous
+allez écrire à l’instant pour réclamer la succession de votre frère...
+
+--Non!...
+
+--Ah!... vous ne voulez pas... Ah! vous dites non!...
+
+Menaçant, il marcha sur elle, et lui saisissant le bras qu’il serra à le
+briser:
+
+--Ecrivez!... vociféra-t-il, prenez garde!... Ne me poussez pas à
+bout...
+
+Plus froide que le marbre, Mme d’Argelès montrait cette résignation
+des martyrs dont nulle violence ne triomphe.
+
+--Vous n’obtiendrez rien de moi, prononça-t-elle, rien, rien, rien!...
+
+Ivre de fureur, enragé, fou, M. Wilkie osa lever le bras...
+
+Mais la porte s’ouvrit violemment, et un homme bondit jusqu’à lui, dont
+la main puissante s’abattant sur son épaule le renversa avant qu’il eût
+frappé!...
+
+C’était le baron Trigault...
+
+De même que tous les joueurs, il avait vu l’effroyable impression
+produite sur Mme d’Argelès par une simple carte de visite...
+
+Mais il eut sur les autres cet avantage qu’il crut deviner et
+s’expliquer les causes de ce soudain et incompréhensible effarement.
+
+--On l’a trahie, la malheureuse, pensa-t-il, son fils est là!...
+
+Néanmoins, tandis que les habitués s’empressaient autour de la pauvre
+femme, lui n’abandonna pas le tapis vert.
+
+Il avait en face de lui M. de Coralth, et il lui avait semblé voir le
+brillant vicomte tressaillir et pâlir... Des soupçons lui vinrent, qu’il
+voulut vérifier.
+
+Plus que jamais, donc, il parut absorbé par les cartes, et on put
+l’entendre gourmander les joueurs qui s’étaient dérangés.
+
+--Au bac!... messieurs, criait-il, au bac, sacrebleu!... Nous gaspillons
+un temps précieux!... Nous aurions, pendant que vous flânez là, gagné ou
+perdu cent louis...
+
+Il n’en était pas moins très-alarmé, et l’absence de Mme d’Argelès se
+prolongeant, ses alarmes ne firent que croître de minute en minute.
+
+Au bout d’une heure environ, il n’y tint plus...
+
+Profitant adroitement d’un coup presque imperdable qu’il perdit, il se
+leva en jurant que ce bête d’évanouissement avait dérangé la veine, et,
+passant dans le second salon, il put sortir sans être remarqué.
+
+--Où est madame?... demanda-t-il au premier valet qu’il trouva.
+
+--Dans le petit salon d’été.
+
+--Seule?...
+
+--Non, avec un jeune homme.
+
+Le baron ne douta plus de la justesse de ses conjectures, et son
+inquiétude en fut doublée.
+
+Rapidement, alors, en homme qui se sent chez lui et qui connaît les
+êtres, il courut à la porte du petit salon et écouta.
+
+La rage des convoitises déçues donnait en ce moment d’effrayantes
+intonations à la voix de M. Wilkie.
+
+Le baron eut peur...
+
+Il se pencha, appliqua son œil à la serrure, vit M. Wilkie la main
+levée, et enfonça plutôt qu’il n’ouvrit la porte.
+
+Et il arriva juste à temps pour abattre M. Wilkie et sauver Mme
+d’Argelès de cet épouvantable malheur, de ce suprême outrage d’être
+battue par son fils.
+
+--Ah!... misérable!... criait le brave baron, transporté d’indignation;
+brigand! Crevé de deux sous!... C’est ainsi que tu traites une
+malheureuse femme qui s’est immolée pour toi... Ta mère!... Tu voulais
+battre ta mère, toi qui devrais baiser les traces de ses pas!...
+
+Livide comme si tout son sang se fût tourné en fiel, la lèvre sèche et
+tremblante, l’œil injecté, M. Wilkie se relevait péniblement,
+frottant de la main droite son coude gauche, qui, dans sa chute, avait
+porté contre l’angle d’un meuble.
+
+--Manant! grondait-il d’un ton farouche, brutal!... butor!...
+
+Et se reculant un peu:
+
+--Qui vous a permis d’entrer ici?... ajouta-t-il. Qui êtes-vous?... De
+quel droit vous mêlez-vous de mes affaires?...
+
+--Du droit qu’a tout honnête homme de châtier un lâche gredin!...
+
+Les poings de M. Wilkie se crispèrent:
+
+--Lâche vous-même, insolent!... riposta-t-il... Faites donc attention à
+qui vous parlez!... Il faudrait voir à changer un peu vos manières,
+espèce de vieux...
+
+Le mot qu’il prononça était ignoble et bas, et de ceux qui ne sauraient
+être une insulte pour un homme de cœur...
+
+N’importe!... le baron en fut cinglé comme de la lanière d’un fouet...
+Sa large face s’empourpra comme s’il eût été touché par l’apoplexie...
+
+Un éclair de colère jaillit de ses yeux, si menaçant et si terrible,
+qu’il tira Mme d’Argelès de l’anéantissement où elle était plongée...
+
+Elle vit son fils broyé, et étendant le bras pour le protéger:
+
+--Jacques!... balbutia-t-elle, d’une voix suppliante, Jacques!...
+
+C’était là le nom qui était resté figé dans la mémoire de M. Wilkie, le
+nom qu’il avait entendu prononcer quand il était tout enfant...
+
+Jacques!... C’était bien ainsi qu’on appelait l’homme qui lui apportait
+des gâteaux et des jouets, dans ce bel appartement où il n’était resté
+que quelques jours...
+
+Il comprit, ou du moins crut comprendre.
+
+--Ah! ah! fit-il avec un rire idiot et féroce à la fois, je la trouve
+bien bonne!... Monsieur est l’amant! Il fallait donc le dire, il fallait
+donc...
+
+Il n’eut pas le loisir d’achever.
+
+D’un mouvement prompt comme la pensée, le baron l’empoigna à la
+poitrine, par les habits, le souleva d’un bras irrésistible, et le
+planta aux genoux de Mme d’Argelès en criant:
+
+--Demande pardon, misérable!... Demande grâce!... sinon...
+
+Sinon... c’était le poing crispé du baron, levé sur la tête de M.
+Wilkie, poing énorme, comme une masse d’abattoir.
+
+L’ingénieux jeune homme eut peur... si grand peur que ses dents
+claquèrent.
+
+--Pardon!... bégaya-t-il.
+
+--Mieux que cela... plus haut... il faut que ta mère te réponde!...
+
+L’infortunée, hélas!... n’entendait même plus.
+
+Elle avait fait depuis une heure de tels prodiges d’énergie que ses
+forces étaient à bout... la chair avait trahi sa volonté virile et elle
+s’était affaissée sur un fauteuil, en murmurant quelques paroles
+inintelligibles, paroles de miséricorde, sans doute...
+
+Le baron attendit une minute, et voyant que les yeux de Mme d’Argelès
+restaient obstinément fermés:
+
+--Voilà ton œuvre, misérable, dit-il à M. Wilkie.
+
+Et le saisissant de nouveau, aussi aisément qu’il l’avait abattu, il le
+remit sur ses pieds en disant d’un ton plus calme, bien que n’admettant
+pas de réplique:
+
+--Réparez le désordre de vos vêtements et hâtez-vous...
+
+La précaution n’était pas superflue.
+
+Le baron Trigault n’y allait pas de main morte quand il s’y mettait, et
+M. Wilkie était sorti fort dépenaillé de ses redoutables étreintes... Sa
+cravate était arrachée, sa chemise était toute froissée et déchirée, et
+son gilet à cœur, un de ces délicieux gilets ouverts jusqu’à la
+ceinture et retenus par un seul bouton, pendait piteusement. Il obéit
+sans souffler mot, assez difficilement parce que ses mains tremblaient
+comme la feuille, mais enfin il obéit.
+
+Et dès qu’il eût achevé:
+
+--Maintenant, prononça le baron, sortez! Ne remettez jamais les pieds
+ici, vous me comprenez bien, n’est-ce pas, jamais!
+
+Sans répondre, M. Wilkie gagna d’un pas raide celle des deux portes du
+salon qui donnait sur le palier...
+
+Mais une fois qu’il l’eût entr’ouverte, il recouvra la parole:
+
+--Je ne vous crains pas, prononça-t-il avec une violence frénétique;
+vous avez abusé de votre force, c’est une lâcheté... Mais cela ne se
+passera pas ainsi... Ah! mais non!... Vous me rendrez raison... Je
+découvrirai votre adresse, allez, et demain vous recevrez mes témoins...
+M. Costard et M. Serpillon... Je suis l’insulté, je choisis l’épée!
+
+Un effroyable juron du baron précipita quelque peu le départ de M.
+Wilkie...
+
+Il passa lestement sur le palier, et tenant la porte de façon à la tirer
+sur lui à la moindre alerte:
+
+--Oui, poursuivit-il à pleine voix, et de façon à être entendu de tous
+les domestiques, oui, il faudra me rendre raison... sinon, des
+claques!... Costard et Serpillon rédigeront un procès-verbal qu’on
+enverra au _Figaro_... On ne me la fait pas celle-là... Tiens!... est-ce
+ma faute à moi, si Mme d’Argelès est une demoiselle de Chalusse, et
+si elle veut me voler ma fortune!... A demain... à vous mes témoins... à
+elle un huissier... Vous ne me faites pas peur, voilà ma carte!...
+
+Et en effet, avant de se retirer et de fermer la porte, il lança au
+milieu du salon une de ces fameuses cartes où on lisait: _Wilkie, de
+l’école des haras_.
+
+Le baron ne songeait guère à la ramasser, tout préoccupé de Mme
+d’Argelès... Renversée sur son fauteuil, la tête en arrière, les
+paupières fermées, les bras pendants, elle semblait morte.
+
+Que faire?... Le baron n’osait appeler les domestiques... n’étaient-ils
+pas déjà trop avant dans la confidence... Il allait s’y résigner
+pourtant, quand ses regards tombèrent sur le petit aquarium établi dans
+un des angles du salon...
+
+Il y trempa son mouchoir et se mit alternativement à mouiller les tempes
+de Mme d’Argelès et à lui frapper dans les mains.
+
+La fraîcheur de l’eau ne tarda pas à la ranimer. Elle tressaillit, une
+convulsion la secoua, et enfin elle ouvrit les yeux en murmurant:
+
+--Wilkie...
+
+--Je l’ai chassé! répondit le baron.
+
+Pauvre femme!...
+
+En revenant à la vie, elle reprenait conscience de l’horrible réalité.
+
+--C’est là mon fils, prononça-t-elle, mon fils... mon Wilkie!...
+
+D’un geste désespéré, elle étreignait son front, comme si elle eût
+espéré écraser, anéantir sa pensée dans son cerveau.
+
+--Et je croyais ma faute expiée, poursuivit-elle; je me disais que Dieu
+m’avait cruellement punie... Pauvre folle... Le châtiment, Jacques, le
+voilà!... Ah!... les femmes comme moi n’ont pas le droit d’être mères!
+
+Une larme chaude roulait le long de la joue couperosée du baron.
+
+Pauvre millionnaire!... Il n’y avait pas un gémissement de Mme
+d’Argelès qui ne trouvât en lui un douloureux écho.
+
+Il l’avait suée, l’affreuse agonie qui mouillait le front de cette
+pauvre mère!... Lui aussi, le fanfaron de vice, le pilier des tripots,
+Trigault le joueur, comme on disait, il s’était écrié désespéré: «Est-ce
+donc là mon enfant!...»
+
+Il cacha son émotion, cependant, et d’un ton de fausse gaieté:
+
+--Bast!... fit-il; Wilkie est jeune, il s’amendera!... Nous avons tous
+été ridicules à vingt ans, que diable!... Nous avons tous posé pour
+l’homme fort et coûté des nuits cruelles à nos mères!... Laissez passer
+le temps, il mettra du plomb dans la cervelle de cet étourneau... Sans
+compter que votre Patterson ne me paraît pas sans reproches... Comme
+teneur de livres, il n’avait peut-être pas son pareil; comme précepteur,
+c’était le dernier des niais... Il bourre votre garçon d’avoine, je veux
+dire d’argent; il lui met la bride sur le cou, et il s’étonne après
+qu’il ait fait des sottises... Le surprenant serait qu’il n’en eût pas
+fait... Ainsi, reprenez courage et ne mettez pas les choses au pis, ma
+chère Lia.
+
+Mais elle, secouant tristement la tête:
+
+--Croyez-vous donc, répondit-elle, que mon cœur n’ait pas plaidé la
+cause de ce malheureux? Je suis sa mère, il est hors de mon pouvoir de
+cesser de l’aimer, quoi qu’il fasse... Quoi qu’il ait fait, je suis
+prête à donner une goutte de sang par larme que je lui épargnerais. Mais
+je ne suis pas aveugle, hélas!... Je l’ai jugé... Wilkie n’a pas de
+cœur.
+
+--Eh! chère amie, savez-vous de quels conseils détestables on l’avait
+grisé avant de vous l’expédier?
+
+Mme d’Argelès se leva à demi, et d’une voix haletante:
+
+--Quoi!... s’écria-t-elle, espéreriez-vous me persuader cela!... Des
+conseils!... Il se serait donc trouvé un homme pour lui dire: «Tu iras
+chez cette infortunée, qui est ta mère, tu exigeras qu’elle publie et
+qu’elle signe son déshonneur et le tien, et si elle refuse, tu
+l’insulteras et tu la battras!...» Vous savez mieux que moi, baron, que
+ce n’est pas possible!... Chez les êtres les plus vils, quand tous les
+sentiments honnêtes se sont abîmés dans la fange, il en est un qui
+surnage, l’amour pour la mère... On a vu des forçats au bagne économiser
+sur les centimes de «la fatigue,» se priver de leur quart de vin, vendre
+leur ration pour envoyer quelques secours à leur mère... tandis que
+lui...
+
+Elle s’arrêta, non qu’elle fût épouvantée de ce qu’elle allait dire,
+mais parce qu’elle était épuisée, le souffle lui manquait.
+
+Elle haleta un moment, et plus bas:
+
+--D’ailleurs, ajouta-t-elle, celui qui l’envoyait lui avait recommandé
+le calme, le sang-froid, la circonspection... je m’en suis bien aperçue
+au début... Ce n’est qu’à la fin, après une révélation imprévue, qu’il
+s’est emporté, qu’il a perdu toute mesure... L’idée que les millions de
+mon frère lui échapperaient l’a rendu fou... Oh!... cet argent fatal et
+maudit.
+
+Alors elle ne se souvenait plus d’avoir regardé froidement des joueurs
+se ruiner à sa table de baccarat.
+
+Où étaient-ils les soirs où, harcelée par les lettres de M. Wilkie,
+trouvant la gagnotte légère, elle avait aiguillonné de ses railleries
+l’amour-propre des pontes...
+
+N’avait-elle pas été dans «le mouvement!...» Il le fallait bien. Ne
+s’était-elle pas pliée à ce qui est la convention des viveurs de la
+haute vie?... Ne lui était-il pas arrivé de demander à l’un de ses
+habitués: «--Est-il vrai que vous espériez encaisser M. votre père fin
+courant?» N’avait-elle pas ri quand un autre lui disait: «--Voilà trois
+fois que je renouvelle maman, c’est ruineux; les pompes funèbres
+devraient avoir des huissiers spéciaux pour les récalcitrants...» Car il
+est chic de dire de ces choses et plus chic de les penser, cela montre
+une âme fière et dégagée de préjugés bourgeois...
+
+Mais Mme d’Argelès oubliait...
+
+--Celui qui a conseillé Wilkie, continua-t-elle, voulait qu’il employât
+les voies judiciaires... C’est si vrai qu’il lui avait fait copier un
+article du Code... A ce trait seul, j’ai reconnu l’homme d’affaires...
+
+Le baron la regarda d’un air surpris.
+
+--Quel homme d’affaires?... demanda-t-il.
+
+--Celui qui est venu me trouver, mon ami, cet Isidore Fortunat... Ah!
+que n’êtes-vous allé lui proposer de l’argent...
+
+Positivement le baron avait oublié jusqu’à l’existence de l’honorable
+patron de Victor Chupin...
+
+--Vous vous trompez, Lia, répondit-il, M. Fortunat n’est pour rien dans
+tout ceci...
+
+--Eh!... qui donc aurait parlé!...
+
+--Votre ancien allié, le misérable à qui vous avez laissé sacrifier
+Pascal Férailleur, M. le vicomte de Coralth.
+
+Au souffle de colère qui l’enflamma à cette seule idée Mme d’Argelès,
+retrouvant une partie de ses forces, se dressa...
+
+--Oh! si je croyais cela!... s’écria-t-elle.
+
+Puis, toutes les raisons qu’avait le baron de haïr M. de Coralth se
+présentant à son esprit, elle se rassit en murmurant:
+
+--Non! vos rancunes vous égarent... il n’aurait pas osé.
+
+Ses réflexions, le baron les devina.
+
+--Ainsi, prononça-t-il, vous êtes persuadée que c’est une vengeance
+personnelle que je poursuis!... Vous croyez que la crainte du ridicule
+ou de l’odieux m’empêchant de frapper M. de Coralth en mon privé nom, je
+cherche à l’écraser au nom d’un autre!... Peut-être y a-t-il eu quelque
+chose comme cela dans le principe... aujourd’hui, non!... Du moment où
+j’ai eu juré à M. Férailleur de tout tenter pour sauver la jeune fille
+qu’il aime, Mlle Marguerite... la fille de ma femme!... de ce moment,
+j’ai fait abnégation de moi... Quant à douter de la trahison de M. de
+Coralth, pourquoi?... Vous m’avez bien promis de le démasquer, vous?
+S’il vous a trahie, livrée, vendue, ma pauvre Lia, il n’a fait que
+prendre les devants.
+
+Elle baissa la tête, sans répondre... Cela aussi, elle l’avait oublié...
+
+--Vous devriez pourtant le savoir, reprit le baron, quand j’affirme,
+c’est que j’ai mieux que des présomptions. Ce n’est pas pour rien que
+j’ai observé M. de Coralth en votre absence...
+
+Voyant qu’on vous remettait une carte, il a blêmi... pourquoi? C’est
+qu’il savait... La conclusion se tire d’elle-même. Ce n’est rien. Après
+que vous avez été sortie, ses mains tremblaient comme la feuille, et il
+n’était plus à son jeu... Lui, le joueur circonspect par excellence, il
+risquait ses louis, ses louis!... à tort et à travers. Plutôt que de
+rester inoccupé, ce qui eût pu trahir son trouble, il tenait des bancos
+extravagants... il courait après son argent...
+
+La main lui étant arrivée, ce fut bien pis. La veine le favorisait et il
+faisait les plus étranges écoles... Ayant un sept en mains, par exemple,
+et après avoir donné une figure à l’adversaire, il prenait une carte.
+
+Tant et tant qu’on finit par remarquer le désordre de sa cervelle, et
+que de divers côtés on lui demandait en riant s’il était malade, ou s’il
+avait un peu trop dîné... C’est ce dont tout le monde témoignerait au
+besoin...
+
+Encore, ce n’a-t-il pas été tout: il était manifestement sur les
+charbons, le traître, et malgré une incontestable puissance sur soi, il
+suait l’angoisse par tous les pores... A chaque claquement de la porte,
+il devenait vert, comme s’il se fût attendu à vous voir paraître vous ou
+Wilkie, ou tous deux ensemble...
+
+Enfin, dix fois je l’ai surpris, prêtant l’oreille, comme s’il eût
+espéré à force d’attention ou par la seule puissance magnétique de sa
+volonté, entendre ce que vous et votre fils disiez...
+
+D’un seul mot, à ces instants-là, je pouvais lui arracher un aveu!...
+
+Tout cela était si plausible, que Mme d’Argelès paraissait à
+demi-convaincue...
+
+--Ah! que n’avez-vous prononcé ce mot... murmura-t-elle...
+
+Lui sourit, d’un sourire perspicace et méchant, qui eût épouvanté M. de
+Coralth, s’il lui eût été donné de le voir...
+
+--Pas si jeune! répondit-il... Ce n’est pas quand les nasses sont
+tendues qu’on rabouille l’eau pour effaroucher le poisson... Notre
+nasse, à nous, c’est la succession de Chalusse... laissez faire... le
+Coralth et le Valorsay viendront s’y prendre... Le plan n’est pas de
+moi, mais de M. Férailleur... Celui-là, sacrebleu, est un homme... et si
+Mlle Marguerite est digne de lui, ce sera un fier couple!... Sans
+s’en douter, votre fils nous a peut-être rendu ce soir un immense
+service...
+
+--Hélas!... balbutia Mme d’Argelès, je n’en suis pas moins perdue, le
+nom de Chalusse n’en est pas moins déshonoré...
+
+Elle voulait reparaître dans ses salons... elle dut renoncer à cette
+idée, sa physionomie seule eût trahi quelque scène terrible.
+
+Mais les domestiques avaient entendu M. Wilkie, et les indiscrétions ont
+presque l’instantanéité du télégraphe.
+
+Cette nuit-là même, dans les cercles de Paris, cette nouvelle étrange
+courait qu’on ne jouerait plus chez la d’Argelès, qu’elle était une
+demoiselle de Chalusse et la tante, par conséquent, de Mlle
+Marguerite, cette belle jeune fille recueillie par M. et Mme de
+Fondège.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Se confier à des étrangers... plus encore à des ennemis acharnés...
+
+S’abandonner à de doucereux imposteurs, qu’on sait intéressés à notre
+perte, dont on a mesuré la scélératesse, et qu’on croit capables de
+tout...
+
+Se mettre froidement et après mûres réflexions à la discrétion de
+redoutables hypocrites...
+
+Affronter d’un œil calme et le sourire aux lèvres tout ce que
+l’inconnu a de mystérieux périls; braver les plus dangereuses
+séductions, les conseils perfides, les patelinages savamment calculés,
+des piéges et des embûches de toutes sortes, des violences, peut-être...
+
+Cela exige une force d’âme peu commune, la plus superbe confiance en son
+énergie, le mépris du danger et l’inébranlable résolution de triompher
+ou de périr...
+
+Tel est l’héroïsme qu’eut Mlle Marguerite, une jeune fille de vingt
+ans, le soir où elle quitta l’hôtel de Chalusse, pour accepter
+l’hospitalité de M. et Mme de Fondège.
+
+Et pour comble, elle emmenait Mme Léon, sachant qu’elle avait tout à
+craindre de cette douce personne, et que c’était un espion du marquis de
+Valorsay qu’elle traînait à sa suite.
+
+Pourtant, quelle que fût sa vaillance, au moment de monter dans la
+voiture du général le cœur faillit lui manquer.
+
+Il y avait de la détresse dans le dernier regard dont elle embrassa la
+façade de l’hôtel, les objets familiers et le visage connu des
+domestiques...
+
+Tout, elle regrettait tout de cette maison, la grande cour sablée, le
+large perron, les deux platanes, le joli pavillon d’entrée, et le vieux
+chien de garde qui tirait sur sa chaîne pour venir lui lécher les
+mains...
+
+Il lui semblait découvrir quelque chose d’amical sur la figure de ceux
+qui lui déplaisaient le plus autrefois, de M. Casimir, le valet de
+chambre, par exemple, ou des époux Bourigeau, les concierges...
+
+Et personne pour l’encourager!...
+
+Si, cependant!... A la fenêtre du premier étage, le front contre la
+vitre, elle reconnut le seul ami qui lui restât au monde, celui qui
+l’avait défendue, encouragée et soutenue... celui qui lui avait promis
+son appui et ses conseils, celui qui, dans le lointain de l’avenir lui
+avait montré le succès...
+
+--Serais-je donc lâche?... pensa-t-elle; serais-je donc indigne de
+Pascal?...
+
+Et elle s’élança dans la voiture en se disant le mot des résolutions
+décisives:
+
+--Le sort en est jeté!
+
+Le général voulut absolument qu’elle prît une place du fond, près de
+Mme de Fondège, et lui même s’assit sur la banquette de devant, à
+côté de Mme Léon.
+
+La route fut lente et triste.
+
+La nuit venait; c’était l’heure où le grand mouvement de Paris commence,
+la voiture, à chaque coin de rue, était arrêtée par un encombrement.
+
+Mme de Fondège seule maintenait la conversation vivante, et sa voix
+aigre dominait le bruit des roues.
+
+Elle vantait les grandes qualités du défunt comte de Chalusse et
+félicitait Mlle Marguerite de sa bonne détermination.
+
+Ce n’étaient guère que des phrases banales qu’elle cousait les unes aux
+autres, mais il n’était pas un des mots qu’elle prononçait qui ne trahit
+une satisfaction profonde, presque la joie d’une victoire inespérée...
+
+Par moments, le général se penchait à la portière, pour voir si le
+fourgon de l’hôtel de Chalusse, qui portait les bagages de Mlle
+Marguerite suivait...
+
+Enfin, on arriva rue Pigalle, où demeuraient M. et Mme de Fondège...
+
+Le général descendit le premier, présenta la main successivement à sa
+femme, à Mlle Marguerite et à Mme Léon, et fit signe au cocher
+qu’il pouvait se retirer...
+
+Mais le cocher ne bougea pas.
+
+--Pardon, excuse, bourgeois, fit-il, mais c’est que le patron m’a dit
+comme ça... m’a recommandé...
+
+--Quoi?...
+
+--De vous réclamer... vous savez bien... la journée, trente-cinq
+francs... sans compter le petit pourboire.
+
+--C’est bien... on passera payer demain.
+
+--Faites excuse, bourgeois, mais si ça vous était égal ce soir... le
+patron dit comme cela, que le compte est assez élevé...
+
+--Comment, drôle?
+
+Mais Mme de Fondège, déjà engagée sous la porte cochère de sa maison,
+revint vivement sur ses pas, et tirant son porte-monnaie:
+
+--Tenez, dit-elle au cocher, voici trente-cinq francs.
+
+L’homme se pencha vers sa lanterne, pour compter l’argent, et
+reconnaissant qu’il n’avait que la somme juste:
+
+--Eh bien!... et mon pourboire, demanda-t-il.
+
+--Je ne donne rien aux insolents, répondit le «général».
+
+--Ah! pratique de malheur! jura le cocher. On prend des fiacres, quand
+on n’a pas de quoi se payer des voitures de grande remise... Je te
+conduirai encore, va, meurt-de-faim!...
+
+Mlle Marguerite n’en entendit pas davantage: Mme de Fondège
+l’entraînait par les escaliers en lui disant:
+
+--Vite, hâtons-nous, le fourgon qui apporte vos effets est en bas... Il
+faut savoir si le logement que je vous destine, à vous et à votre bonne
+gouvernante, vous convient...
+
+Arrivée devant la porte du second étage, Mme de Fondège chercha dans
+sa poche son passe-partout; ne le trouvant pas; elle sonna.
+
+Un grand diable de domestique, à l’air remarquablement impudent, vêtu
+d’une livrée étincelante, vint ouvrir, armé d’un vieux et sale flambeau
+de fer battu, où agonisait et empestait un bout de chandelle.
+
+--Comment! s’écria Mme de Fondège, l’antichambre n’est pas encore
+éclairée!... C’est se moquer!... Qu’avez-vous donc fait en mon absence?
+Allons, dépêchons... Allumez la lanterne!... Dites à la cuisinière que
+j’ai quelqu’un à dîner! Appelez ma femme de chambre. Qu’on prépare la
+chambre de M. Gustave... Descendez voir si le «général» n’a pas besoin
+de vous pour aider à monter les bagages de ces dames...
+
+Embarrassé de choisir entre tant d’ordres contradictoires, le domestique
+ne choisit pas.
+
+Il posa son chandelier infect sur une des consoles de l’antichambre, et
+gravement, sans mot dire, gagna le couloir conduisant à la cuisine.
+
+--Évariste!... criait Mme de Fondège, cramoisie de colère, Évariste,
+insolent!...
+
+Et comme il ne daignait pas répondre, elle s’élança à sa poursuite... Et
+bientôt des profondeurs de l’appartement, une altercation de la dernière
+violence s’éleva, le domestique se répandant en injures, la maîtresse
+exaspérée ne sachant que crier: «Je vous chasse, vous êtes un insolent,
+je vous chasse.»
+
+Debout dans l’antichambre, près de Mlle Marguerite, la digne Mme
+Léon semblait aux anges.
+
+--Drôle de maison!... fit-elle. Voilà qui commence bien...
+
+Mais l’estimable femme de charge était la dernière personne du monde à
+qui Mlle Marguerite eût laissé voir sa pensée:
+
+--Taisez-vous donc, Léon, prononça-t-elle, c’est nous qui sommes cause
+de ce désordre, et j’en suis toute honteuse...
+
+La gouvernante dut retenir la méchanceté qui lui montait aux lèvres...
+Mme de Fondège reparaissait suivie d’une grande fille à l’œil
+provocant, au nez odieusement retroussé, beaucoup trop bien coiffée, et
+qui tenait un flambeau allumé.
+
+--Comment m’excuser, madame, commença Mlle Marguerite, de toute la
+peine que je vous donne...
+
+--Eh!... chère enfant, je n’ai jamais été si heureuse... Venez, venez
+voir votre chambre...
+
+Et pendant qu’on traversait plusieurs pièces à peine meublées:
+
+--Ce serait plutôt à moi, continua Mme de Fondège, de vous faire des
+excuses. Vous allez regretter, je le crains, les splendeurs de l’hôtel
+de Chalusse... C’est que nous ne possédons pas des millions comme feu
+votre pauvre père... Nous avons une grande aisance, rien de plus... Mais
+tenez, vous voici chez vous.
+
+La femme de chambre venait d’ouvrir une porte, Mlle Marguerite entra
+dans une assez grande pièce à deux fenêtres, tendue d’un méchant papier
+passé, garnie de rideaux de perse dont le soleil et la poussière avaient
+mangé les couleurs.
+
+Tout y était dans un épouvantable désordre, et d’une répugnante
+malpropreté... Le lit était défait, la toilette n’avait pas été lavée,
+des chaussons de lisière traînaient sur la descente de lit tout
+éraillée; sur la cheminée, veuve de pendule, une bouteille de bierre
+vide et un verre étaient restés... Puis à terre, sur les meubles, dans
+les coins, partout, en quantité, à foison, comme s’il en eût plu, des
+bouts de cigarettes traînaient...
+
+--Quoi!... glapit Mme de Fondège, vous n’avez pas fait cette chambre,
+Justine...
+
+--Ah!... ma foi!... je n’ai pas eu le temps...
+
+--Voici cependant plus d’un mois que M. Gustave n’y a couché...
+
+--Je sais bien?... Mais que Madame se rappelle ce que j’ai couru, depuis
+un mois... sans compter que j’ai lavé et repassé, puisque la
+blanchisseuse...
+
+--Il suffit! interrompit Mme de Fondège.
+
+Et se tournant vers Mlle Marguerite:
+
+--Vous me pardonnerez, n’est-ce pas, chère enfant... Demain, à cette
+heure-ci, nous vous aurons bâti un de ces chastes nids de mousseline et
+de fleurs comme en rêvent les jeunes filles.
+
+A la suite de cette chambre, qu’on appelait chez le «général» la chambre
+du lieutenant, se trouvait une pièce plus petite à une seule fenêtre,
+qui, dans l’ordonnance de l’appartement, avait dû être disposée pour un
+cabinet de toilette.
+
+C’est cette pièce qu’on destinait à la femme de charge.
+
+Comparant ce réduit au logis charmant qu’elle occupait à l’hôtel de
+Chalusse, Mme Léon eut quelque peine à dissimuler une grimace.
+
+Mais il n’y avait pas à hésiter ni même à faire la difficile... Les
+ordres précis de M. de Valorsay la rivaient près de Mlle Marguerite
+et elle devait s’estimer heureuse qu’on lui eût permis de la suivre...
+Que le marquis arrivât ou non à ses fins, il lui avait promis une assez
+magnifique récompense pour passer sur quelques désagréments...
+
+C’est donc de sa voix la plus douceâtre et toute grimée de fausse
+humilité, qu’elle déclara cette chambrette trop bonne encore pour une
+pauvre veuve, que ses malheurs avaient réduite à abdiquer son rang dans
+la société....
+
+Les évidentes attentions de M. et Mme de Fondège ne contribuaient pas
+peu, d’ailleurs, à lui faire prendre son mal en patience.
+
+Sans savoir précisément ce que «le général» et sa femme attendaient de
+Mlle Marguerite, elle était trop fûtée pour ne pas flairer qu’ils en
+espéraient quelque chose d’important, et sa «chère enfant» l’avait posée
+comme une de ces confidentes subalternes qu’il est indispensable de
+ménager et beaucoup.
+
+--Ces gens-ci vont me faire une cour assidue, pensait-elle.
+
+Et toute prête à jouer un double rôle entre le marquis de Valorsay et
+les Fondège, toute disposée même à passer à ces derniers si leurs
+arguments avaient plus de poids, elle entrevoyait une longue série de
+prévenances, de cadeaux et de gâteries.
+
+Dès ce premier soir, ses prévisions se réalisèrent et une surprise
+l’attendait qui la ravit.
+
+Il fut décidé qu’elle mangerait à la table des maîtres, ce qui jamais à
+l’hôtel de Chalusse ne lui était arrivé.
+
+Mlle Marguerite éleva bien quelques objections qui lui valurent le
+plus venimeux regard, mais Mme de Fondège tint bon, ne voyant pas,
+disait-elle gracieusement, pourquoi on se priverait de la société d’une
+personne aussi distinguée... Que cette faveur lui eût été attirée par
+son seul mérite, c’est ce dont Mme Léon ne douta pas.
+
+Plus perspicace, Mlle Marguerite crut comprendre que «la Générale»
+enrageait de prendre ce parti, mais qu’elle y était condamnée par
+l’impérieuse nécessité de soustraire la femme de charge au contact,
+c’est-à-dire aux confidences compromettantes de ses gens.
+
+C’est qu’il devait y avoir à cacher dans la maison quantité de ces
+petits mystères odieux ou ridicules, terribles pour l’honorabilité ou
+pour l’amour-propre.
+
+Pendant qu’on montait et qu’on installait ses bagages et ceux de Mme
+Léon, par exemple, Mlle Marguerite surprit Mme de Fondège et sa
+camériste en grande confidence, chuchotant avec cette volubilité qui
+trahit un embarras inattendu et pressant...
+
+De quoi donc s’agissait-il?
+
+Sans remords, elle prêta l’oreille, et ces mots: «paire de draps»
+répétés plusieurs fois, lui donnèrent singulièrement à réfléchir.
+
+--Serait-ce possible!... pensa-t-elle, n’y aurait-il pas de draps à nous
+donner...
+
+Elle ne tarda pas d’ailleurs à apprendre quelle opinion avait la femme
+de chambre de la maison où elle servait. Tout en s’escrimant du balai,
+de l’éponge et du plumeau, cette fille qu’exaspérait le surcroît
+d’ouvrage qu’elle se voyait en perspective, ne cessait de grommeler
+entre ses dents, et de maudire la «baraque où on se crevait de travail,
+où on ne mangeait pas son soûl, et où encore il fallait attendre ses
+gages...»
+
+Mais Mlle Marguerite ne devait pas avoir beaucoup le loisir de
+réfléchir.
+
+Elle s’employait de son mieux à aider la camériste, fort étonnée de voir
+si peu fière cette belle demoiselle qui avait l’air d’une reine, quand
+le domestique, cet Évariste, chassé par «la Générale,» une demi-heure
+avant, parut, et d’un ton insolent prononça les paroles sacramentelles:
+
+--Mme la comtesse est servie!...
+
+Car Mme de Fondège, tant qu’elle pouvait, d’autorité ou par ruse,
+exigeait ce titre...
+
+Elle s’était improvisée comtesse comme son mari s’était établi général,
+de son autorité privée et sans plus de difficulté. A la suite de
+fouilles dans les «archives» de sa famille, déclara-t-elle à ses
+intimes, elle avait retrouvé la preuve qu’elle et les siens étaient
+«nobles de race,» un de leurs aïeux ayant eu une grande charge à la cour
+de François Ier ou de Louis XII,--elle confondait parfois.
+
+Ceux qui ne connaissaient pas son père, le marchand de bois, ne
+trouvaient à cela rien d’impossible.
+
+Évariste d’ailleurs était mis comme il convient pour annoncer le dîner à
+une personne de cette qualité.
+
+Valet de pied pour ouvrir la porte dans la journée, et doré alors sur
+toutes les coutures, ce serviteur à plusieurs fins revêtait à l’heure du
+dîner l’habit noir sévère du maître d’hôtel.
+
+Et véritablement il lui fallait cette tenue, pour ne pas jurer dans le
+cadre somptueux de la salle à manger.
+
+Car elle était magnifique, cette salle, avec, ses lourds dressoirs
+chargés de vaisselles et de porcelaines curieuses, qui lui donnaient un
+peu l’aspect d’un musée...
+
+A ce point, qu’après s’être assise à table, entre «le général» et sa
+femme, en face de Mme Léon, Mlle Marguerite se demanda si jusqu’à
+ce moment elle n’avait pas été abusée par la dangereuse optique de la
+prévention.
+
+Elle remarqua bien qu’on mangeait dans du ruoltz, et que même les
+couverts manquaient un peu, mais il est des gens économes qui tiennent
+leur argenterie sous clef. Le service de porcelaine était d’ailleurs
+très-beau, marqué au chiffre du «général,» et surmonté de la couronne
+comtale de sa femme...
+
+Le dîner, il est vrai, était détestable, servi avec profusion, mais
+mal... On eût dit le coup d’essai de quelque infime gâte-sauce.
+
+Tel quel, «le général» le savourait avec délices... Il mangeait
+gloutonnement de tout, le rouge montait à ses pommettes, et le bien-être
+de la chair largement satisfaite s’épanouissait sur sa physionomie.
+
+--C’est à croire, pensait Mlle Marguerite, qu’il reste sur son
+appétit, d’ordinaire, et que ceci lui semble un festin.
+
+Et, de fait, il semblait y avoir en lui comme un trop plein de
+contentement toujours prêt à déborder.
+
+Il retroussait furieusement ses moustaches à la Victor-Emmanuel, et plus
+que de coutume encore, il faisait ronfler et vibrer sacrrrrrebleu!...
+les _r_ de ses jurons terribles.
+
+Il ne pouvait se tenir, évidemment, de se répandre en plaisanteries fort
+inconvenantes, en présence d’une pauvre fille qui venait de perdre, du
+même coup, son père et une situation admirable et toutes ses espérances
+de fortune.
+
+Il lui échappa de dire que la course qu’il avait faite au cimetière
+avait stimulé son appétit... Il s’émancipa jusqu’à appeler Mme de
+Fondège du sobriquet dont son frère l’avait affublée autrefois, et qui
+lui donnait des convulsions: Mme Range-à-bord.
+
+Pourpre de colère jusqu’à la racine de ses rudes cheveux roux, stupéfiée
+de voir tout-à-coup son mari lui échapper ainsi, suffoquée par la
+nécessité où elle était de se contraindre, Mme de Fondège avait
+encore l’héroïsme de sourire, mais ses petits yeux lançaient des
+éclairs.
+
+Bast!... «le général» y prenait bien garde!...
+
+Il s’en souciait si peu, il se sentait si bien en veine d’indépendance
+que le dessert ayant été servi, il se retourna vers son domestique et,
+après un clignement d’œil que Mlle Marguerite surprit au passage:
+
+--Évariste, commanda-t-il, descendez à la cave me chercher une bouteille
+de vin de bordeaux.
+
+Le valet à qui on venait de «donner ses huit jours,» devait attendre et
+guetter une occasion de se venger.
+
+Il eut un de ces sourires niais où perçait la méchanceté ravie, et d’un
+ton traînard:
+
+--Que Monsieur me donne de l’argent, dit-il, Monsieur sait bien que ni
+l’épicier ni le marchand de vin d’en face ne veulent plus faire
+crédit...
+
+M. de Fondège se dressa tout pâle... Mais avant qu’il eût le temps de
+prononcer une parole, sa femme vint à son secours...
+
+--Vous savez bien, mon ami, lui dit-elle, que je ne confie pas les clefs
+de ma cave à ce garçon. Évariste, appelez Justine.
+
+La camériste à l’air effronté parut et sa maîtresse lui expliqua où
+elle trouverait la clef de la fameuse cave.
+
+Et un petit quart d’heure après, apparut une de ces bouteilles comme les
+épiciers et les marchands de vin en préparent, pour le plus grand
+ébahissement des simples, bouteilles d’apparences trop vénérables,
+toutes chargées de mousses et de boues, et couvertes de ces toiles
+d’araignées que les gamins de Paris vont récolter dans les carrières
+abandonnées, et qu’ils vendent de 75 centimes à 2 francs la livre, selon
+«la qualité...»
+
+Mais ce bordeaux ne ramena pas la gaieté. «Le général» ne soufflait plus
+mot, et son plaisir fut manifeste, quand le café pris, sa femme lui dit:
+
+--Ne vous privez pas de votre cercle, mon ami, j’ai à causer avec notre
+chère enfant!...
+
+Pour congédier ainsi brusquement «le général,» Mme de Fondège
+souhaitait donc rester seule avec Mlle Marguerite?
+
+Mme Léon le crut ou feignit de le croire, et s’adressant à la jeune
+fille:
+
+--Je vais être obligée de vous quitter une couple d’heures, chère
+demoiselle, dit-elle... J’ai une course indispensable à faire... Ma
+famille m’en voudrait peut-être si je ne la prévenais pas de notre
+changement de domicile...
+
+C’était la première fois depuis son entrée à l’hôtel de Chalusse,
+c’est-à-dire depuis des années, que l’estimable femme de charge parlait
+en termes si positifs de sa famille--et d’une famille habitant Paris,
+qui plus est.
+
+Elle s’était jusqu’alors tenue dans le vague, donnant à entendre
+seulement que ses parents n’avaient pas eu ses malheurs, qu’ils étaient
+restés haut placés, si elle était tombée, et qu’elle avait fort à faire
+de se dérober à leurs bienfaits...
+
+Peu importe!... Mlle Marguerite était résolue à ne s’étonner de rien.
+
+--Courez avertir vos parents, ma chère Léon, répondit-elle, sans la
+moindre nuance de raillerie, c’est bien le moins que votre dévouement ne
+vous cause aucun préjudice...
+
+Mais en elle-même elle pensait:
+
+--Cette affreuse hypocrite va rendre compte de notre journée au marquis
+de Valorsay... Cette famille, c’est le futur prétexte de ses sorties...
+
+Le général s’était esquivé, les domestiques commençaient à desservir,
+Mlle Marguerite suivit Mme de Fondège au salon.
+
+C’était une pièce très-vaste, haute de plafond, éclairée par trois
+fenêtres et plus somptueuse encore que la salle à manger.
+
+Meubles, tapis, tentures, tout était peut-être d’un goût contestable,
+éclatant, voyant, à effet, mais riche, très-riche, excessivement
+riche... Si la garniture de la cheminée n’avait pas coûté plus de sept à
+huit mille francs, elle resplendissait pour vingt-cinq mille... Et le
+reste était à l’avenant.
+
+Les soirées étaient fraîches, Mme de Fondège avait fait allumer du
+feu... Elle s’assit au coin de la cheminée, sur une chaise longue, et
+lorsque Mlle Marguerite eut pris place en face d’elle:
+
+--Ça, ma bien chère enfant, commença-t-elle avec une certaine solennité,
+causons.
+
+Mlle Marguerite s’attendait à quelque communication importante,
+aussi ne fut-elle pas médiocrement surprise, quand après une minute
+employée à recueillir ses idées, «la générale» poursuivit:
+
+--Vous êtes-vous préoccupée de votre deuil?
+
+--De mon deuil, madame?...
+
+--Oui. Je veux dire, avez-vous pensé aux toilettes que vous allez
+porter?... C’est important, ma chère fille, plus que vous ne pensez...
+On fait en ce moment des costumes de crêpe, ruchés et bouillonnés, qui
+sont d’une extrême distinction... J’en ai vu, surtout à la _Scabieuse_,
+qui vous iraient à ravir... Après cela, vous me direz peut-être qu’un
+costume, pour un deuil récent, surtout avec des bouillonnés, est un peu
+risqué... cela dépend des goûts... La duchesse de Veljo en avait un onze
+jours après la mort de son mari; elle laissait, avec cela, une partie de
+ses cheveux, qui sont superbes, tomber sur ses épaules, à la pleureuse,
+c’était tout à fait touchant... Elle était à croquer!...
+
+Parlait-elle sincèrement?... Il n’y avait pas à en douter. Sa figure,
+toute bouffie de colère, quand «le général» s’était avisé de demander du
+vin de bordeaux, avait repris son expression habituelle, et même
+s’éclairait peu à peu.
+
+--Du reste, chère enfant, poursuivit-elle, je me mets à votre
+disposition pour courir les magasins... Et si vous ne tenez pas à votre
+couturière, je vous conduirai chez la mienne, qui travaille comme un
+ange... Mais que je suis folle! vous vous habillez certainement chez Van
+Klopen... Moi, je prends peu chez lui, et seulement dans les grandes
+occasions. Entre nous, je le trouve un peu cher...
+
+Ce n’est pas sans quelque peine que Mlle Marguerite dissimulait un
+sourire.
+
+--Je dois vous avouer, madame, répondit-elle, que j’ai gardé de mon
+enfance l’habitude de faire presque toutes mes robes moi-même.
+
+«La générale» leva les bras au ciel.
+
+--Vous-même!... répéta-t-elle plusieurs fois, comme pour se bien
+convaincre qu’elle n’avait pas mal entendu, vous-même!... C’est
+incompréhensible... Comment, vous, la fille d’un homme qui possédait
+cinq ou six cent mille livres de rentes!... Après cela, je sais bien, ce
+pauvre M. de Chalusse était certes un digne et excellent homme, mais il
+avait des idées étranges, bizarres...
+
+--Excusez-moi, madame, ce que j’en faisais était pour mon plaisir...
+
+Voilà ce qui dépassait l’entendement de Mme de Fondège.
+
+--Incroyable! murmurait-elle, invraisemblable!... Mais pour les modes,
+malheureuse enfant; pour les modes, comment faisiez-vous!...
+
+L’énorme importance qu’elle attachait à cela était si manifeste que
+Mlle Marguerite ne put tenir son sérieux:
+
+--Probablement, répondit-elle, je ne suivais la mode que de fort loin...
+Ainsi, la robe que je porte en ce moment...
+
+--Est ravissante, mon enfant, et vous va divinement, c’est la vérité...
+Seulement, pour être franche, je vous dirai que cela ne se porte plus,
+oh! mais plus du tout... Aussi ferons-nous faire tout autrement les
+robes que vous allez vous acheter...
+
+--Mais j’en ai plus qu’il ne m’en faut, madame.
+
+--Noires?...
+
+--Je porte presque toujours du noir...
+
+Jamais, évidemment, «la générale» n’avait rien ouï de pareil.
+
+--Soit, dit-elle, cela ira à la rigueur pour vos premiers mois de
+deuil... mais après? Pensez-vous, pauvre mignonne, que je vous laisserai
+vous cloîtrer comme au temps où vous viviez à l’hôtel de Chalusse?...
+Mon Dieu!... avez-vous dû vous ennuyer dans cette grande maison, seule,
+sans société, sans amis...
+
+Une larme trembla entre les cils de Mlle Marguerite.
+
+--J’étais heureuse en ce temps-là, madame, murmura-t-elle...
+
+--A ce que vous croyez!... Vous reviendrez de cette erreur... Quand on
+ignore absolument ce qu’est le plaisir, on ne se rend pas compte de
+l’ennui qu’on éprouve... Je suis sûre que, sans vous en douter, vous
+avez été très-malheureuse près de M. de Chalusse.
+
+--Oh! madame...
+
+--Chut, chut!... je sais ce que je dis... Attendez que je vous aie
+présentée dans le monde, avant de me vanter votre solitude... Pauvre
+mignonne!... Je parierais qu’elle ne sait pas ce que c’est qu’un bal?
+Non!... J’en étais sûre... et elle a vingt ans!... Heureusement je suis
+là, moi, et je saurai remplacer votre mère, et nous rattraperons le
+temps perdu!... Belle comme vous l’êtes, mon enfant, car vous êtes
+divinement belle, vous serez la reine partout où vous paraîtrez...
+Voyons, est-ce que cette idée ne fait pas battre ce petit cœur si
+froid? Ah! le mouvement, les fêtes, le bruit, les toilettes
+merveilleuses, l’éclat des diamants, l’admiration des hommes, le dépit
+des rivales, la conscience de sa beauté, il n’y a que cela pour emplir
+la vie d’une femme. C’est peut-être du vertige, mais ce vertige-là,
+c’est le bonheur.
+
+Était-elle sincère?...
+
+Entreprenait-elle froidement une séduction?... Espérait-elle, après
+avoir ébloui cette pauvre jeune fille, la dominer par les goûts qu’elle
+lui aurait inspirés?...
+
+Par un phénomène fréquent chez les natures cauteleuses, il y avait tout
+ensemble chez elle une très-réelle franchise et un profond calcul. Ce
+qu’elle disait, elle le pensait, et il lui était utile de le dire; son
+intérêt la poussait dans le sens de ses goûts.
+
+Vingt-quatre heures plus tôt la fière et loyale Marguerite lui eût
+imposé silence. Elle lui eût dit que ces grossières séductions
+n’atteindraient jamais les hauteurs de son âme, et qu’elle n’aurait
+jamais que dégoût et mépris pour ces vulgaires bonheurs.
+
+Mais, résolue à paraître dupe, elle dissimulait ses impressions sous une
+sorte d’attention ébahie, surprise et presque honteuse de trouver tout à
+coup à son service tant de duplicité.
+
+--D’ailleurs, poursuivait Mme de Fondège, une jeune fille à marier ne
+doit pas s’enfermer chez elle... Ce n’est pas chez soi qu’on trouve un
+parti... Et il faut se marier... Le mariage est la seule fin raisonnable
+de la femme, puisque c’est son émancipation...
+
+«La générale» allait-elle donc remettre en avant son fils?... Mlle
+Marguerite le crut presque... Mais elle était trop fine pour cela. Elle
+se garda bien de prononcer le nom du lieutenant Gustave...
+
+--Sans compter, reprit-elle, que l’hiver sera des plus brillants et
+commencera de bonne heure. Dès le 5 novembre, la comtesse de Commarin
+donne une fête qui fera courir tout Paris... Le 7, on dansera chez la
+vicomtesse de Bois-d’Ardon... Le 11, nous aurons concert et ensuite bal,
+chez la baronne Trigault, vous savez, la femme de cet original si riche
+qui passe sa vie au jeu...
+
+--C’est la première fois que j’entends prononcer ce nom...
+
+--Vraiment!... et vous habitiez Paris... C’est à n’y pas croire...
+Sachez donc, chère ignorante, que la baronne Trigault est une des femmes
+les plus distinguées et les plus spirituelles de Paris, et celle, à coup
+sûr, qui se met le mieux... Je suis sûre que son compte annuel chez Van
+Klopen ne se solde pas avec cent mille francs... c’est tout dire,
+n’est-ce pas?...
+
+Et avec un sentiment d’orgueil très-réel et bien légitime, elle ajoute:
+
+--La baronne est mon amie, je vous présenterai.
+
+Engagée sur ce terrain, Mme de Fondège ne devait pas tarir de
+sitôt...
+
+Visiblement, c’était une de ses prétentions d’être excessivement lancée,
+de connaître tout Paris et d’être l’intime de toutes les femmes de la
+société qui doivent à leur luxe, à leurs extravagances ou à pis encore
+cette «famosité» qui impose aux imbéciles...
+
+Ce qui est sûr, c’est que nulle mieux qu’elle ne savait le fin mot de
+toutes les anecdotes qui, chaque jour, amusent le tapis parisien...
+
+L’écouter une heure, c’était être au courant de la chronique
+scandaleuse...
+
+Incapable de s’intéresser à ces fastidieux commérages, Mlle
+Marguerite n’osait cependant s’y soustraire, et elle feignait une
+attention bien loin de son esprit, lorsque la porte du salon s’ouvrit
+brusquement...
+
+Évariste, le domestique congédié, se montra, souriant de son plus
+impudent sourire.
+
+--Mme Landoire est là, dit-il, qui désirerait parler à Mme la
+comtesse...
+
+A ce nom, «la générale» tressauta, comme si elle eût été mordue par un
+aspic.
+
+--Qu’elle attende, fit-elle vivement, je suis à elle à la minute...
+
+Inutile précaution, la visiteuse parut.
+
+C’était une grande femme brune, sèche comme un cotret, et de façons
+horriblement communes.
+
+--Enfin, on vous trouve, dit-elle d’une voix rude, et ce n’est pas
+malheureux... Voilà quatre fois que je viens pour ce billet...
+
+Mme de Fondège l’interrompit du geste, et lui montrant Mlle
+Marguerite:
+
+--Attendez du moins que je sois seule, prononça-t-elle, pour me parler
+de vos affaires...
+
+Mme Landoire haussa les épaules.
+
+--Et si vous n’êtes jamais seule!... grogna-t-elle. Je voudrais pourtant
+en finir, moi.
+
+--Suivez-moi dans ma chambre, et nous terminerons.
+
+Mais c’était une trop favorable occasion d’échapper à «la générale» pour
+que Mlle Marguerite ne s’empressât pas de la saisir.
+
+Elle demanda la permission de se retirer, assurant, ce qui était la
+vérité, qu’elle tombait de fatigue.
+
+Et après avoir reçu de Mme de Fondège un baiser maternel, accompagné
+d’un «dormez bien, ma chère fille aimée,» elle gagna sa chambre.
+
+Par un rare bonheur, grâce à la sortie de Mme Léon, elle se trouvait
+seule et ne craignait pas d’être épiée...
+
+Elle tira donc d’une de ses malles un buvard de voyage, et lestement
+elle écrivit à l’ancien agent du comte de Chalusse, à M. Isidore
+Fortunat pour lui annoncer que le mardi suivant elle se rendrait chez
+lui.
+
+--Je serais bien maladroite, pensait-elle, si demain, en allant à la
+messe, je ne trouvais pas moyen de jeter cette lettre à la poste sans
+être vue...
+
+Elle s’était hâtée, bien lui en prit...
+
+Son buvard était à peine en place, que Mme Léon rentra, l’air aussi
+contrarié que possible.
+
+--Eh bien!... demanda Mlle Marguerite d’un ton de naïveté
+admirablement joué, avez-vous vu votre famille?...
+
+--Ne m’en parlez pas, ma chère demoiselle, tous mes parents étaient
+absents... ils étaient au spectacle.
+
+--Ah!...
+
+--De sorte que dès demain matin, à la première heure, il me faudra
+courir jusque chez eux... Vous comprenez combien c’est important!...
+
+--Oui, en effet, je comprends...
+
+Mais la digne femme de charge, intarissable d’ordinaire, était peu en
+train de causer ce soir-là... Elle embrassa sa chère demoiselle et passa
+dans sa chambre...
+
+--Allons, pensa Mlle Marguerite, elle n’a pas rencontré M. de
+Valorsay, et comme elle ne sait quel personnage jouer, comme elle est
+très-embarrassée, elle est furieuse!...
+
+Elle-même eût eu à résumer ses impressions de la soirée, et à se tracer
+une ligne de conduite, mais véritablement, ainsi qu’elle l’avait assuré,
+ses forces, après deux nuits passées sur un fauteuil, étaient à bout.
+
+Elle se dit donc que mieux valait prendre du repos, que son esprit le
+lendemain en serait plus lucide, et après une fervente prière où revint
+plusieurs fois le nom de Pascal Férailleur, elle se coucha...
+
+Et cependant, avant de s’endormir, elle put recueillir une dernière
+observation:
+
+Les draps de son lit étaient neufs!...
+
+Si Mlle Marguerite fût née à l’hôtel de Chalusse, si elle eût grandi
+insouciante et heureuse à l’ombre de la tendresse d’un père et d’une
+mère, si elle eût toujours été défendue des réalités tristes de la vie
+par une immense fortune, elle eût été perdue sans ressources... Comment
+éviter des dangers qu’on ignore!...
+
+Mais elle devait aux hasards de son enfance la science amère de la vie
+réelle, et son maître avait été le maître cruel des robustes et des
+forts: le malheur...
+
+Livrée à elle-même, dès l’âge de treize ans, et dans le milieu le plus
+dissolu, habituée à tout craindre, à tout soupçonner, et à ne compter
+que sur elle seule, elle était devenue étrangement défiante et
+perspicace.
+
+Elle savait voir et entendre, délibérer et agir...
+
+Véritablement naïve, elle était cependant capable de ruse, comme tous
+ceux qui ont eu à se débattre dans des situations infimes.
+
+De craintes, elle n’en avait aucunes, de celles du moins qu’eût eues
+l’héritière légitime d’une grande maison. Deux hommes, le marquis de
+Valorsay et le fils de M. de Fondège, le lieutenant Gustave,
+convoitaient sa main, et l’un d’eux, le marquis, était, croyait-elle,
+capable de tout... elle ne s’en inquiétait seulement pas...
+
+C’est qu’elle avait été bien autrement en danger, autrefois, lorsqu’elle
+était apprentie, et que le frère de sa patronne, le sieur Vantrasson,
+l’obsédait de sa passion... et cependant elle n’avait pas péri!...
+
+Le mensonge était certes ce qui répugnait le plus à sa nature loyale,
+mais elle y était condamnée... Quelle arme avait-elle, hormis la
+duplicité, seule contre tant d’ennemis et enlacée par une double
+intrigue, dont elle ne comprenait même pas encore toute la portée...
+
+C’est dire de quels regards attentifs et profonds, le lendemain, elle
+étudia le logis de ses hôtes, s’efforçant de reconstruire leur existence
+et de pénétrer leurs habitudes et leurs mœurs d’après ce qui les
+entourait.
+
+Et, certes, l’étude était instructive:
+
+La maison du «général» était bien l’intérieur parisien, tel qu’il
+devient fatalement avec la rage toujours croissante du luxe, la fureur
+de hausser son train au train des millionnaires, et la passion si noble
+et si intelligente à la fois d’humilier et d’écraser le voisin!
+
+Bien-être, confort, aisance, tout dans l’appartement avait été
+impitoyablement sacrifié à l’étalage, à ce que le monde pouvait voir...
+
+La salle à manger était magnifique, le salon superbe, mais c’étaient les
+seules pièces sérieusement meublées de la maison...
+
+Tout le reste était vide, froid, nu, désolé... La vanité y avait
+«instrumenté» à la façon des huissiers, enlevant tout ce qui n’était pas
+strictement indispensable... Et les quelques meubles qui traînaient
+comme au hasard semblaient moins un mobilier que les épaves dédaignées
+d’un encan après saisie...
+
+Mme de Fondège avait, il est vrai, dans sa chambre, une assez belle
+armoire à glace, un meuble dont n’eût pas su se passer l’amie de la
+fringante baronne Trigault, mais son lit, détail navrant, n’avait pas de
+rideaux...
+
+Après cela, les mœurs et les habitudes de la femme et du mari
+s’expliquaient naturellement...
+
+Comment ce dénûment extrême, trop réel sous leur fausse opulence, ne les
+eût-ils pas épouvantés?... Pouvaient-elles n’être pas sinistres, les
+réflexions qui les hantaient dans ce logis dévasté!...
+
+De là leur vie en dehors et factice, leur perpétuel besoin de mouvement,
+d’étourdissement, de bruit... De là cette recherche inquiète de tout ce
+qui pouvait les arracher à ce «chez soi» maudit où ils n’avaient que
+bien juste de quoi tromper le monde, et pas assez pour en imposer à
+leurs créanciers...
+
+--Et ils ont trois domestiques, pensait Mlle Marguerite, trois
+ennemis qui passent les journées à rire des plaies saignantes de leur
+vanité, et à les aviver au besoin.
+
+C’est que, dès le premier jour, elle vit clair dans la situation du
+«général» et de sa femme.
+
+Ils n’avaient même pas eu l’habileté des artistes en vanité, qui, à
+force de se priver du nécessaire, font honneur à leur superflu.
+
+Il était évident que le soir où Mlle Marguerite avait accepté leur
+hospitalité, leur situation craquait de toutes parts et qu’ils en
+étaient aux dernières convulsions de la ruine... Est-ce que tout ne le
+prouvait pas: la réclamation du cocher, l’impudence des domestiques, le
+refus des fournisseurs de faire crédit d’une bouteille de vin,
+l’insistance de cette marchande à la toilette, et enfin ces draps neufs
+dans le lit?
+
+--Oui, se disait Mlle Marguerite, maintenant j’en suis sûre, les
+Fondège étaient perdus lorsque je suis arrivée... On ne se laisse pas
+tomber si bas tant qu’on a une dernière ressource... Donc, s’ils se
+relèvent, si l’argent et le crédit leur reviennent, c’est que le vieux
+juge a raison, c’est qu’ils ont mis la main sur les millions de
+Chalusse...
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ainsi, de ce côté du moins, se trouvait limité et restreint le champ des
+investigations de Mlle Marguerite.
+
+Le seul bon sens lui disait désormais sa tâche: observer obstinément
+l’existence de M. et Mme de Fondège, surveiller sans relâche le train
+de leur maison, noter exactement toutes leurs dépenses...
+
+C’était une affaire d’attention et de chiffres...
+
+Ce premier succès devait beaucoup l’encourager et redoubler sa confiance
+en elle... Mais elle ne s’abusait pas sur sa portée... C’était énorme et
+ce n’était rien...
+
+Elle sentait bien que tout ne serait pas dit le jour où elle aurait
+acquis la certitude morale que «le général» avait volé les deux millions
+qu’on n’avait pas retrouvés dans le secrétaire du comte de Chalusse...
+
+De ce moment, les véritables difficultés commenceraient.
+
+Alors, elle aurait à rechercher par quels moyens M. de Fondège avait
+réussi à s’emparer de cette fortune... Le découvrirait-elle?... Car il
+fallait bien le reconnaître, ce détournement--si détournement il y avait
+eu--tenait du prodige...
+
+Et le mystère qui recouvrait cette affaire écarté, tout serait-il fini?
+Certes, non.
+
+Il lui resterait à recueillir assez de pièces de conviction pour avoir
+le droit d’accuser hautement et à la face de tous «le général.»
+
+Il lui faudrait des preuves matérielles et indiscutables, avant de dire:
+
+--Un vol a été commis... on m’accusait, j’étais innocente... Le
+coupable, le voici!...
+
+Que de chemin avant d’en arriver à ce triomphe!
+
+N’importe!
+
+Maintenant qu’elle tenait un point de départ positif et fixé, elle se
+sentait une assez robuste énergie pour poursuivre pendant des années,
+lentement, mais incessamment, l’enquête qu’elle s’était imposée...
+
+Ce qui l’inquiétait, c’était de ne pouvoir s’expliquer logiquement la
+conduite de ses adversaires depuis le moment où Mme de Fondège lui
+avait demandé sa main pour son fils jusqu’à l’heure actuelle.
+
+Et d’abord, comment avaient-ils eu l’audace ou l’imprudence de l’attirer
+chez eux, si véritablement ils avaient détourné une de ces sommes
+immenses qui trahit celui qui les emploie?...
+
+--Ils sont fous à lier, pensait-elle, ou ils me croient aveugle, sourde
+et plus naïve qu’il n’est permis de l’être.
+
+Secondement, pourquoi paraissaient-ils tant tenir à ce qu’elle épousât
+leur fils, le lieutenant Gustave?...
+
+--Se prépareraient-ils ainsi, songeait-elle, un moyen de défense pour le
+cas où tout viendrait à se découvrir?...
+
+Elle avait à redouter aussi la défiance des Fondège.
+
+Habiles, il leur était aisé de se débarrasser à la sourdine de leur
+passif... Rien ne leur était si facile que d’augmenter leur dépense
+d’une façon trop insensible pour qu’elle pût le constater.
+
+L’événement ne devait pas tarder à dissiper ses appréhensions.
+
+De ce jour-là même, et quoique ce fût un dimanche, il fut manifeste
+qu’un nuage d’or avait crevé au-dessus de la demeure du «général.»
+
+Tout l’après-midi, la sonnette ne «refroidit» pas, selon l’expression de
+Mme Léon, et ce fut une interminable procession de fournisseurs de
+tous genres, comme si M. de Fondège eût convoqué le ban et l’arrière-ban
+de ses créanciers.
+
+Ils arrivaient d’un air furieux et arrogant, le chapeau rivé sur la
+tête, la parole brève, en gens qui ont fait leur deuil de ce qui leur
+est dû, mais qui prétendent se rembourser en grossièretés.
+
+On les introduisait près de «la générale,» dans le salon, ils y
+restaient entre cinq et dix minutes, et ils se retiraient la mine ravie,
+un sourire obséquieux aux lèvres, l’échine arrondie en cerceau, le
+chapeau traînant à terre.
+
+Donc ils étaient payés...
+
+Et pour que Mlle Marguerite sût bien à quoi s’en tenir, il lui fut
+donné d’assister au règlement de la facture du loueur de voitures.
+
+Dieu sait de quelles hauteurs Mme de Fondège le reçut...
+
+--Ah! vous voici, s’écria-t-elle de sa voix la plus rude, dès qu’il
+parut... C’est donc vous qui dressez vos cochers à insulter vos
+pratiques!... Bon moyen pour attirer une clientèle brillante... Quoi! je
+loue chez vous au mois une voiture à un cheval, et parce qu’un jour je
+prends une voiture à deux chevaux, vous me faites réclamer la
+différence. On fait payer d’avance, mon cher, quand on est si défiant.
+
+Lui, qui avait dans sa poche une facture de près de quatre mille francs,
+écoutait en homme qui médite une réponse foudroyante.
+
+Elle ne lui laissa pas le temps de répondre.
+
+--Lorsque j’ai à me plaindre des gens que j’emploie, reprit-elle, je les
+congédie et je les remplace... Il est de ces choses, et l’insolence est
+du nombre, que je ne pardonne pas... Remettez-moi votre note...
+
+L’homme, aussitôt, d’un visage où se peignaient en traits comiques le
+doute, la crainte et l’espoir, tira son interminable mémoire de sa
+poche...
+
+Mais quand il vit les billets de banque, lorsqu’il vit qu’on le payait
+sans conteste, sans rien vérifier, discuter ni rabattre, il fut saisi
+d’une respectueuse stupeur et sa voix soudainement devint plus douce que
+miel.
+
+Une créance douteuse qui rentre, donne, assure-t-on, à un commerçant,
+plus de joie mille fois que cinquante créances sûres... La vérité de
+cette observation apparut.
+
+Mlle Marguerite put croire que le loueur allait conjurer «Mme la
+comtesse» de lui faire la grâce de remettre à plus tard ce «petit
+payement.»
+
+Le négociant parisien est ainsi fait. Intraitable s’il soupçonne son
+débiteur gêné, il s’humanise dès qu’il le trouve en mesure, rengaine son
+mémoire et fait des façons...
+
+Si bien qu’à beaucoup, pour ne pas donner d’argent, il suffit d’en
+montrer...
+
+L’abnégation du loueur n’alla pas jusque-là, mais il supplia «Mme la
+comtesse» de ne le pas quitter pour un malentendu, car c’était un
+malentendu, il le jurait sur la tête de ses enfants; son cocher n’était
+qu’un imbécile et un butor, un ivrogne et même un mal-appris; il allait
+le chasser ignominieusement en rentrant...
+
+«La générale» fut inflexible; elle le congédia en disant:
+
+--Je ne m’expose jamais à ce qu’on me manque deux fois!
+
+C’est pour cette raison sans doute qu’elle avait renvoyé le matin le
+valet qui lui avait si bien manqué la veille, l’intelligent Évariste.
+Mlle Marguerite ne le revit pas.
+
+Le dîner fut servi par un nouveau domestique envoyé par le bureau de
+placement et accepté les yeux fermés pour cette raison majeure que les
+livrées d’Évariste lui allaient comme un gant...
+
+La cuisinière avait-elle été aussi remplacée? C’est ce dont Mlle
+Marguerite ne put s’assurer... Ce qu’elle reconnut, par exemple, c’est
+que ce dîner du dimanche ne ressembla en rien à celui de la veille... La
+qualité avait remplacé la quantité, et le soin, la profusion... Point
+ne fut besoin de donner l’ordre de descendre chercher du Château-Laroze
+à la cave, il se trouva servi au bon moment, tiède à point, et parut
+être du goût de l’excellente Mme Léon.
+
+En vingt-quatre heures, les Fondège s’étaient si bien rassis dans une
+opulence réelle, que c’était à se demander s’ils avaient jamais connu
+les angoisses d’un luxe menteur plus horrible mille fois que la plus
+noire misère...
+
+--Me serais-je donc trompée!... se disait Mlle Marguerite, le soir,
+lorsqu’elle fut retirée dans sa chambre.
+
+Ce qui la confondait, c’est que Mme Léon, personne perspicace s’il en
+fut, ne paraissait s’être aperçue de rien... Non, rien ne l’avait
+frappée de ce qui avait semblé à Mlle Marguerite d’insignes
+imprudences, presque des aveux. Elle trouvait «le général» et sa femme
+des gens charmants, d’une distinction admirable, et ne cessait de
+féliciter sa «chère demoiselle» d’avoir accepté leur hospitalité.
+
+--Je me sens comme chez moi, ici, disait-elle, et bien que ma chambre
+soit un peu petite, quand elle sera arrangée je n’aurai rien à
+souhaiter.
+
+Mlle Marguerite dormit mal, cette nuit-là... Au moment où il semblait
+que ses certitudes eussent dû s’affermir, les doutes les plus
+inquiétants lui venaient... N’avait-elle pas jugé la situation avec une
+passion aveugle?... Les Fondège étaient-ils aussi ruinés qu’elle l’avait
+cru?...
+
+Comme tous les gens qui ont été très-malheureux en leur vie, elle était
+rebelle aux illusions, et se défiait extrêmement de tout ce qui semblait
+favoriser ses espérances et ses désirs...
+
+Ce qui la soutenait, c’était le projet d’aller consulter son vieil ami,
+le juge de paix, et aussi la pensée que l’ancien agent de M. de Chalusse
+retrouverait Pascal Férailleur...
+
+A cette heure, M. Fortunat devait avoir reçu sa lettre; il l’attendait,
+sans doute, le mardi, et il ne lui restait plus qu’à imaginer un
+prétexte pour se procurer deux heures de liberté sans éveiller les
+soupçons.
+
+Levée de bonne heure, elle achevait sa toilette, quand elle entendit
+frapper discrètement à celle des portes de la chambre de Mme Léon qui
+ouvrait sur le corridor.
+
+--Qui est là?... fit la voix de l’honnête gouvernante.
+
+Ce fut la voix impudente de Justine, la femme de chambre de Mme de
+Fondège qui répondit:
+
+--C’est une lettre, madame, que le concierge vient de monter... elle est
+adressée à Mme Léon... C’est bien vous, n’est-ce pas?
+
+Mlle Marguerite reçut comme un coup dans le cœur...
+
+--Mon Dieu!... pensa-t-elle, une lettre du marquis de Valorsay!...
+
+Que l’estimable gouvernante connût l’envoi de cette missive et qu’elle
+l’attendit impatiemment, c’est ce dont ne permirent pas de douter son
+empressement à sauter à terre, car elle était encore au lit, et sa
+promptitude à ouvrir sa porte.
+
+Et tout aussitôt, on put l’entendre, à travers la cloison, dire à la
+femme de chambre de sa voix la plus mielleuse:
+
+--Mille remercîments, mon enfant. Ah! vous me tirez d’une fameuse
+inquiétude... C’est mon beau-frère qui me donne enfin de ses
+nouvelles... je reconnais son écriture...
+
+Après quoi, la porte se referma.
+
+Debout au milieu de sa chambre, pâle et la moiteur au front, Mlle
+Marguerite écoutait, agitée de cette fiévreuse angoisse qui exalte les
+facultés jusqu’à leur puissance extrême...
+
+Une voix, au-dedans d’elle-même, plus forte que tous les raisonnements,
+lui affirmait que cette lettre, dont elle entendait le froissement,
+mettait en question son honneur, son avenir, peut-être sa vie!...
+
+Mais quel moyen de s’assurer de la réalité de ce pressentiment
+étrange?...
+
+Si elle eût suivi l’impulsion de son caractère, elle fût entrée
+brusquement chez la Léon, et sur-le-champ, sans phrases, de gré ou de
+force, elle eût obtenu ce papier...
+
+Oui, mais agir ainsi, c’était se découvrir, c’était dépouiller ces
+apparences candides de dupe qui constituaient sa seule force et son
+unique chance de salut.
+
+Si seulement elle eût pu apercevoir Mme Léon, elle eût tiré quelques
+indications utiles du mouvement de sa physionomie. Mais impossible, le
+trou de la serrure était obstrué par la clef...
+
+Elle se désolait, quand un fendillement de la cloison fixa son
+attention... Si cette fissure traversait toute l’épaisseur du plâtre,
+cependant... On découvrirait ce qui se passait de l’autre côté.
+
+Tout doucement, sur la pointe du pied, retenant son haleine, elle
+s’approcha, se pencha, regarda et vit.
+
+Dans son impatience de prendre connaissance de la lettre, l’honorable
+gouvernante ne s’était pas recouchée. Elle avait fait sauter
+précipitamment le cachet, et debout, en chemise, les pieds nus sur le
+parquet, juste en face de l’étroite lézarde, elle lisait...
+
+Elle lisait ligne à ligne, mot à mot, et le froncement de ses sourcils
+et le pli de sa lèvre trahissaient un violent effort de compréhension et
+un certain mécontentement.
+
+A la fin, elle haussa les épaules, grommela quelques paroles
+qu’intercepta la cloison et se mit à s’habiller, après avoir posé la
+lettre toute ouverte sur la méchante commode qui, avec deux chaises et
+le lit, comprenait tout le mobilier de son cabinet...
+
+--Mon Dieu!... priait Mlle Marguerite, mon Dieu! faites qu’elle
+l’oublie...
+
+Elle ne l’oublia pas...
+
+Étant prête et parée, elle la relut une fois encore, puis elle la serra
+précieusement dans le second tiroir de la commode, ferma à double tour
+et mit la clef dans sa poche.
+
+--Je ne saurais donc rien! pensa Mlle Marguerite. Non, c’est
+impossible! il faut que je sache, je le veux!...
+
+De ce moment, ce fut une idée qui s’empara despotiquement de son esprit.
+Et telle était son application obstinée à chercher un expédient, qu’elle
+ne prononça pas dix paroles, et encore de l’air le plus distrait,
+pendant le déjeuner.
+
+--Je ne suis qu’une niaise si je n’arrive pas jusqu’à ce maudit papier,
+se répétait-elle... Là, j’en suis sûre, est le mot de l’intrigue
+abominable dont Pascal et moi sommes victimes...
+
+Sa préoccupation, par bonheur, ne fut pas remarquée... Chacun des
+convives avait la sienne.
+
+Mme Léon rêvait aux nouvelles qu’elle venait de recevoir, et
+d’ailleurs son attention était presque exclusivement sollicitée par des
+perdreaux truffés et une bouteille de Château-Laroze... Car elle était
+un peu portée sur sa bouche, la chère dame, et même elle le confessait
+ingénûment, en ajoutant que personne n’est parfait...
+
+«Le général» ne cessait de parler de certaine paire de chevaux qu’il
+devait aller voir l’après-midi, et qu’il se proposait d’acheter, dégoûté
+qu’il était, déclarait-il, des loueurs... C’était une excellente
+spéculation qu’il comptait faire, cet attelage provenant de la
+déconfiture d’un jeune et spirituel gentilhomme, que le jeu, l’amour
+d’une blonde un peu âpre à la curée et la plainte d’un bijoutier
+venaient de conduire en police correctionnelle...
+
+Quant à Mme de Fondège, elle paraissait avoir la tête tournée par les
+perspectives de la fête prochaine de la comtesse de Commarin... C’est
+qu’elle n’avait plus que quinze jours pour ses préparatifs...
+
+Toute la soirée de la veille, une partie de la nuit et depuis son lever,
+elle n’avait cessé de remuer dans son imagination des «projets de coupe»
+et des combinaisons de couleurs et d’étoffes... Et au prix d’une grosse
+migraine, elle avait fini par concevoir une de ces toilettes qui font
+sensation, dont on parle dans les chroniques, et que décrivent «de
+chic,» pour la plus grande béatitude de la province, toutes les baronnes
+de Sainte-Agathe et toutes les vicomtesses de Villaflor des journaux de
+modes.
+
+--Imaginez, disait-elle toute brûlante de la flamme de l’inspiration,
+représentez-vous une robe fleur de thé parsemée de petites fleurettes
+brodées sur un fond de grosse soie chinoise écrue... Un grand volant de
+Valenciennes la garnira dans le bas. Je poserai dessus une tunique de
+crêpe de Chine gris-perle bordée d’un effilé de toutes les nuances de la
+robe et formant panier par derrière.
+
+Mais que de peines, de soins, de tracas, avant de mener à bonne fin un
+chef-d’œuvre si compliqué!... Que de conférences avec le couturier,
+avec le fleuriste, avec le passementier... Que de tâtonnements,
+d’hésitations, d’erreurs inévitables!
+
+Ah!... ce n’était pas s’y prendre trop tôt, et il n’y avait plus une
+minute à perdre...
+
+Aussi, Mme de Fondège, qui était déjà en toilette et qui même avait
+envoyé chercher une voiture, offrit-elle à Mlle Marguerite de
+l’accompagner.
+
+Et assurément, elle estimait la proposition séduisante... Courir les
+magasins de nouveautés, même quand on ne peut ou qu’on ne veut rien
+acheter, est un petit supplice de Tantale très à la mode... C’est «un
+chic» importé d’Amérique par quelques «grandes dames» pour le désespoir
+des pauvres commis en soierie... Vers une heure, quand le temps est
+beau, quantité de spirituelles jeunes femmes se répandent dans les
+boutiques et demandent à voir des étoffes... c’est toujours plus amusant
+que de surveiller sa maison...
+
+Et quand elles rentrent le soir, après avoir fait déplier inutilement
+deux cents mètres de soie, elles sont contentes, elles n’ont pas perdu
+leur journée.
+
+Même, les plus intelligentes ne reviennent pas toujours les mains vides
+de ces expéditions... Une douzaine de gants ou une pièce de dentelle
+s’égarent si aisément dans les plis d’un manteau!...
+
+Et cependant, à la grande surprise de «la générale,» Mlle Marguerite
+refusa.
+
+--J’ai tant de choses à mettre en ordre, ajouta-t-elle, sentant bien
+qu’un prétexte était indispensable.
+
+Mais Mme Léon qui n’avait pas pour rester les mêmes raisons que sa
+«chère demoiselle,» s’offrit bravement.
+
+Elle avait des relations dans plusieurs magasins, affirma-t-elle, chez
+un marchand de dentelles de la rue de Mulhouse, notamment, et avec sa
+recommandation, on ne pouvait manquer de conclure des marchés
+très-avantageux...
+
+--Soit, répondit Mme de Fondège, je vous emmène... mais alors courez
+vite faire un brin de toilette pendant que je mettrai mon chapeau!...
+
+Elles quittèrent la salle en même temps, et derrière elles Mlle
+Marguerite sortit précipitamment, tout oppressée d’un espoir qu’elle
+osait à peine s’avouer...
+
+Le front appuyé contre la cloison, l’œil à l’étroite fissure, elle
+vit sa dévouée gouvernante se hâter de changer de robe, jeter un châle
+sur ses épaules, choisir son plus joli chapeau, et, après un coup
+d’œil à la petite glace, s’élancer dehors en criant:
+
+--Me voici, madame la comtesse, je suis prête!...
+
+Et l’instant d’après elles sortirent ensemble...
+
+Au bruit de la porte d’entrée qui se refermait, Mlle Marguerite eut
+comme un éblouissement...
+
+Si elle avait bien vu, si elle ne se trompait pas, Mme Léon avait
+oublié la clef de la commode dans la poche de la robe qu’elle venait de
+quitter...
+
+C’est avec un battement de cœur qui allait jusqu’à suspendre sa
+respiration qu’elle ouvrit la porte de communication et pénétra dans la
+chambrette de la gouvernante...
+
+D’un pas rapide, elle s’approcha du lit, où était jetée la robe, la
+prit, et d’une main frémissante palpa la poche...
+
+La destinée se déclarait pour elle!... La clef y était... La lettre
+était à sa discrétion.
+
+C’était une répugnante action qu’elle allait commettre... Voler une
+clef, forcer un meuble, violer le secret d’une correspondance... cela
+révolta si terriblement sa fierté, qu’un moment elle demeura en suspens.
+
+L’instinct de la conservation devait étouffer ses scrupules... N’y
+allait-il pas de son honneur et de l’honneur de Pascal, et de leur
+avenir à tous deux, de leur amour et de leur bonheur!...
+
+--Hésiter serait non plus loyauté mais duperie, murmura-t-elle...
+
+Et d’une main hardie, elle engagea la clef dans la serrure...
+
+Non sans quelques difficultés, car il était tout disloqué, le tiroir
+s’ouvrit...
+
+Et très en vue, sur les nippes que l’estimable gouvernante avait eu le
+temps de ranger dans la commode, la lettre apparut.
+
+Mlle Marguerite s’en empara d’un mouvement fiévreux, la déplia et
+lut:
+
+ «_Chère Madame Léon..._»
+
+ --Oh!... murmura-t-elle, le nom en toutes lettres!... Voilà une
+ imprudence qui rendrait les dénégations difficiles.
+
+Et elle reprit:
+
+ «_Votre lettre, que je reçois à l’instant, me confirme ce que
+ m’avaient déjà appris mes domestiques, c’est-à-dire que deux fois
+ en mon absence, samedi soir et dimanche matin, vous vous êtes
+ présentée à l’hôtel pour me parler..._»
+
+Ainsi, la pénétration de Mlle Marguerite l’avait bien servie...
+
+Toute cette histoire de parents haut placés à visiter n’était qu’un
+prétexte imaginé par l’honnête gouvernante pour assurer sa liberté!...
+
+Le marquis, cependant, continuait:
+
+ «_Je regrette d’autant plus de ne m’être pas trouvé chez moi, que
+ j’ai à vous donner des instructions de la dernière importance._
+
+ «_Nous touchons, sachez-le, au moment décisif. J’ai combiné une
+ mesure qui effacera complétement et à tout jamais le souvenir de ce
+ maudit P. F., si tenté qu’on daigne se rappeler de lui après le
+ petit désagrément que nous lui avions ménagé chez la d’Argelès..._»
+
+P. F... Ces initiales, manifestement désignaient Pascal Férailleur.
+
+Mlle Marguerite avait donc eu raison de répondre de lui comme
+d’elle-même!...
+
+Il était innocent et elle tenait une irrécusable preuve de son
+innocence...
+
+Valorsay, le misérable, avouait, et avec quelle impudente désinvolture,
+son lâche et abominable crime.
+
+Mais elle poursuivit:
+
+ «_Le coup de théâtre est monté, qui, à moins d’un contretemps hors
+ de toutes les probabilités, doit jeter l’enfant entre mes bras..._»
+
+Un frisson d’horreur secoua les épaules de Mlle Marguerite.
+
+L’enfant... c’était elle, évidemment.
+
+ «_Grâce au concours d’un de mes amis, ajoutait la lettre, je puis
+ placer cette fière personne dans une position terrible,
+ très-périlleuse, et d’où elle ne sortirait probablement pas
+ seule... Mais, au moment où elle se croira perdue, j’interviendrai,
+ je la sauverai, et ce sera bien le diable si la reconnaissance
+ n’opère pas le miracle qu’il me faut..._
+
+ «_Tout ira bien... Cependant tout irait mieux encore si le médecin
+ qui a soigné M. de C... à ses derniers moments, et dont vous m’avez
+ parlé, le docteur Jodon, si j’ai bonne mémoire, consentait à nous
+ donner un coup d’épaule... Quelle espèce d’homme est-ce?... Si
+ c’était un homme accessible aux séductions de quelques billets de
+ mille francs, je dirais dès aujourd’hui: L’affaire est dans le
+ sac..._
+
+ «_Votre conduite, jusqu’ici, est un chef-d’œuvre qui sera
+ recompensé au-delà de vos espérances... Vous savez, chère dame, si
+ je suis ingrat!... Laissez les F... continuer leur manége, et même
+ ayez l’air de les favoriser... Je ne les crains pas... Je parierais
+ que j’ai vu clair dans leur jeu et que j’ai deviné pourquoi ils
+ veulent que la petite épouse M. leur fils... Le jour où ils me
+ gêneraient, je les briserais comme verre..._
+
+ «_Malgré les explications que je vous donne pour votre gouverne, il
+ est indispensable que je vous voie... Je vous attends donc,
+ après-demain mardi, entre trois et quatre heures. Surtout ne
+ manquez pas de m’apporter les renseignements que je vous demande
+ relativement au docteur Jodon._
+
+ «_Sur quoi, chère dame, toutes mes amitiés. V..._»
+
+Et en post-scriptum il y avait:
+
+ «_En venant, mardi, rapportez aussi cette lettre: nous la brûlerons
+ ensemble... N’allez pas vous imaginer que je me défie de vous...
+ C’est qu’il n’y a rien de perfide comme les paperasses..._»
+
+Durant plus d’une minute, Mlle Marguerite demeura écrasée de
+l’impudence du marquis de Valorsay, tout étourdie de cette lettre
+obscure et si claire à la fois et dont chaque ligne était une menace
+pour l’avenir...
+
+La réalité dépassait ses pires appréhensions.
+
+Mais elle secoua cette torpeur, comprenant toute la gravité de sa
+situation, combien les instants étaient précieux, et qu’il importait de
+prendre un parti sur-le-champ. Terrible fut alors son indécision. Que
+résoudre, que faire?
+
+Remettrait-elle simplement la lettre à sa place, et continuerait-elle,
+comme si rien n’était, son rôle de dupe?... Non, ce n’était pas
+possible... Il y eût eu de la démence à se dessaisir ainsi de cette
+preuve flagrante de l’infamie du marquis.
+
+D’un autre côté, garder la lettre, c’était provoquer une enquête et un
+esclandre... M. de Valorsay serait atteint mais non terrassé, et on ne
+saurait rien de ces projets qui nécessitaient l’intervention du médecin.
+
+L’idée lui vint d’abord de courir chez son vieil ami le juge de paix...
+Mais le trouverait-elle?... Il demeurait fort loin et le temps
+pressait...
+
+Alors elle songea à se rendre chez un homme d’affaires, chez un notaire,
+chez un juge... Elle montrerait la lettre, on en prendrait copie... Mais
+non, ce moyen ne valait rien, le marquis aurait ensuite la ressource de
+nier...
+
+Elle se désespérait, elle s’accusait d’ineptie, quand une inspiration,
+soudaine comme l’éclair déchirant la nuit, illumina son cerveau.
+
+--O Pascal! nous sommes sauvés!... s’écria-t-elle.
+
+Aussitôt, sans plus réfléchir, elle jeta un manteau sur ses épaules,
+noua au hasard un chapeau sur sa tête, et sans rien dire à personne
+sortit.
+
+Malheureusement elle ne connaissait pas le quartier, et quand elle
+arriva à l’angle de la rue Pigalle et de la rue Notre-Dame-de-Lorette,
+l’embarras la prit.
+
+Tremblant de s’égarer, elle entra chez l’épicier dont le magasin occupe
+le coin, et d’une voix troublée:
+
+--Voudriez-vous, monsieur, demanda-t-elle, m’indiquer un photographe aux
+environs...
+
+Sa physionomie égarée donnait à cette demande une telle singularité, que
+l’épicier la toisa pour s’assurer qu’elle ne se moquait pas de lui.
+
+--Vous n’avez qu’à descendre la rue Notre-Dame-de-Lorette, répondit-il
+enfin, et dans le bas, à main gauche, vous trouverez la photographie
+Carjat.
+
+--Merci!...
+
+L’épicier s’avança jusque sur le seuil de son magasin pour la suivre des
+yeux.
+
+--Voilà, pensait-il, une jeune dame qui n’a pas la tête bien solide.
+
+Ses allures, en effet, étaient si extraordinaires et si précipitées,
+qu’on se retournait sur son passage... Elle le remarqua, et faisant
+effort sur elle-même ralentit sa marche.
+
+Aussi bien, elle approchait de l’endroit qu’on lui avait indiqué...
+Bientôt, de chaque côté d’une porte cochère, elle aperçut des cadres
+pleins de portraits, et au-dessus le nom qu’on lui avait dit: E. Carjat.
+
+Elle entra... A droite de la vaste cour, sur la porte d’un élégant
+pavillon, un homme était debout, Mlle Marguerite s’approcha de lui,
+et demanda:
+
+--M. Carjat?
+
+--C’est ici, répondit l’homme. Madame vient pour une photographie?
+
+--Oui.
+
+--Alors que madame prenne la peine de passer, elle n’attendra pas
+longtemps, il n’y a guère que quatre ou cinq personnes à faire poser.
+
+Quatre ou cinq personnes!... Combien cela exigerait-il de temps, une
+demi-heure, deux heures? Mlle Marguerite n’en avait même pas l’idée.
+
+Ce qu’elle savait, c’est qu’elle n’avait pas une seconde à perdre, c’est
+que Mme Léon pouvait rentrer en son absence et tout découvrir... Et
+pour comble, elle se rappelait maintenant qu’elle n’avait même pas fermé
+le tiroir de la commode!...
+
+--Je ne puis attendre, fit-elle d’un ton bref, il faut que je parle à M.
+Carjat, à l’instant...
+
+--Cependant, madame...
+
+--A l’instant, vous dis-je. Allez le prévenir... qu’il vienne!...
+
+Son accent était si impérieux, il y avait tant de despotisme dans son
+regard, que l’homme n’hésita plus... Il la fit entrer dans un petit
+salon en lui disant:
+
+--Que madame veuille bien s’asseoir, je vais avertir monsieur...
+
+Elle s’assit... ses jambes fléchissaient. Elle commençait à se rendre
+compte de l’étrangeté de sa démarche, à douter du résultat et à
+s’étonner de sa hardiesse.
+
+Mais elle n’eut pas le temps de préparer ce qu’elle voulait dire. Un
+homme, encore jeune, portant moustache et royale, vêtu d’un veston de
+velours, entra, et, s’inclinant devant elle, d’un air quelque peu
+surpris:
+
+--Vous désirez me parler, madame?... fit-il.
+
+--J’ai à vous demander, monsieur, un service immense.
+
+--A moi?
+
+Elle sortit de sa poche la lettre de M. de Valorsay, et la lui montrant:
+
+--Je viens, monsieur, reprit-elle, vous supplier de me photographier la
+lettre que voici... mais tout de suite, là, devant moi, vite, bien
+vite!... Il y a l’honneur de deux personnes dans chacune des minutes que
+je perds!...
+
+La violence était visible, que se faisait pour parler Mlle
+Marguerite... Ses joues s’empourpraient et elle tremblait comme la
+feuille...
+
+Cependant, son attitude restait fière, la flamme des inspirations
+généreuses brillait dans ses grands yeux noirs, et on sentait à son
+accent la sérénité d’une âme forte, résolue de lutter jusqu’aux plus
+terribles extrémités pour une cause noble et juste.
+
+Ce contraste frappant, ce combat entre les pudiques timidités de la
+jeune fille et la virile énergie de l’amante, lui prêtaient un charme
+étrange et pénétrant dont l’artiste n’essaya même pas de se défendre.
+
+Si insolite que fut la requête, il n’hésita pas.
+
+--Je suis prêt à faire ce que vous désirez, madame, répondit-il en
+s’inclinant.
+
+--Oh!... monsieur, comment reconnaître jamais...
+
+Il ne l’écoutait plus.
+
+Ne pouvant retourner dans la salle où cinq ou six clients attendaient,
+non sans impatience, leur tour de poser, il venait d’appeler un de ses
+employés et lui commandait d’apporter bien vite l’appareil dont il avait
+besoin.
+
+Mlle Marguerite s’était interrompue, mais dès qu’il eut achevé de
+donner ses instructions:
+
+--Peut-être vous hâtez-vous trop, monsieur, commença-t-elle... Vous ne
+m’avez pas permis de m’expliquer, et c’est peut-être l’impossible que je
+souhaite... Je suis venue au hasard, sans renseignements, m’en remettant
+à une inspiration... Avant de vous mettre à l’œuvre, il faut savoir
+si ce que vous ferez peut répondre à mes intentions...
+
+--Parlez, madame.
+
+--Les épreuves que vous obtiendrez seront-elles bien conformes au
+modèle?...
+
+--En tout.
+
+--L’écriture sera pareille, trait pour trait?
+
+--Ce sera la même, absolument.
+
+--De telle sorte que si on venait à présenter une de vos photographies à
+la personne qui a écrit la lettre...
+
+--Cette personne ne pourrait pas plus renier son écriture que si on lui
+présentait sa lettre même...
+
+--Et l’opération ne laissera aucune trace?...
+
+--Aucune.
+
+Un sourire de triomphe passa sur les lèvres de Mlle Marguerite.
+
+C’était bien là ce qu’elle avait pensé. Sur ces conditions reposait le
+plan de défense qu’elle avait soudainement conçu...
+
+Et pourtant un doute encore faisait ombre à ses espérances... Elle était
+bien décidée à le lever, mais au moment d’interroger, toutes sortes de
+scrupules inquiétants la retenaient... C’était le secret de ses projets
+qu’elle allait livrer...
+
+La nécessité lui fit surmonter les hésitations et d’une voix un peu
+altérée:
+
+--Encore une question, monsieur, reprit-elle... Je suis une pauvre
+ignorante, excusez-moi et instruisez-moi... Cette lettre que je tiens
+sera rendue demain à son auteur, et il la brûlera... Si, plus tard,
+un... procès survenait et qu’il me fallût prouver certaines choses qu’on
+nierait et qu’établit cette lettre, les juges admettraient-ils comme
+preuve une de vos photographies?
+
+L’artiste fut un moment à répondre.
+
+Maintenant, il s’expliquait la démarche de Mlle Marguerite et
+l’importance qu’elle attachait à un fac-simile... mais cela donnait une
+gravité imprévue au service qu’il allait rendre et jusqu’à un certain
+point, estimait-il, engageait, non précisément sa responsabilité, mais
+sa conscience.
+
+A une époque où le «chantage» de plus en plus, devient une industrie
+courante, où l’abominable trafic des correspondances compromettantes se
+fait presque au grand soleil, il était naturel qu’il hésitât à fournir à
+une inconnue le moyen de conserver une lettre, une preuve, que son
+auteur--elle-même l’avouait--se proposait de détruire...
+
+Il réfléchissait donc, et en même temps il enveloppait Mlle
+Marguerite d’un regard perspicace, comme s’il eût espéré lire jusqu’au
+fond de sa conscience...
+
+Était-il possible qu’avec ce front noble et pur, avec ces yeux où
+brillait la franchise, cette belle jeune fille méditât quelque lâche et
+ténébreuse perfidie...
+
+Non, il ne pouvait le croire... A qui donc se fier si une telle
+physionomie mentait...
+
+Une objection le détermina.
+
+Il songea qu’il resterait forcément maître des épreuves, et il se dit
+que selon le contenu de la lettre il les livrerait ou les anéantirait...
+
+--Mes fac-simile feraient certainement preuve en justice, madame,
+répondit-il, et même, ce ne serait pas la première fois qu’un tribunal
+rendrait un arrêt sur des pièces photographiées par moi...
+
+Cependant l’employé était revenu rapportant l’appareil, et avec son aide
+le photographe le monta et le déposa dans le petit salon.
+
+Puis, lorsque tout fut prêt:
+
+--Veuillez me donner la lettre, madame, demanda-t-il.
+
+Elle eut une seconde de perplexité, oh! rien qu’une seconde...
+
+La loyale et bienveillante figure de l’artiste lui disait que celui-là
+ne la trahirait pas, qu’il lui donnerait plutôt secours et assistance...
+
+Elle tendit donc la lettre du marquis de Valorsay, en prononçant, d’un
+air de dignité triste:
+
+--C’est mon honneur et mon avenir, monsieur, que je remets entre vos
+mains... Et je suis sans inquiétude, je ne crains rien.
+
+Lui comprit ce qui avait dû se passer en elle, qu’elle n’osait lui
+demander le secret, ou qu’elle l’avait jugé inutile...
+
+Il eut pitié, et ses derniers soupçons s’envolèrent.
+
+--Je lirai cette lettre, madame, dit-il, mais je serai le seul à la
+lire, je vous en donne ma parole... Personne que moi ne verra les
+épreuves.
+
+Émue, elle lui tendit la main, qu’il serra, et dit simplement:
+
+--Merci... c’est m’obliger deux fois que de m’obliger ainsi...
+
+Obtenir d’une lettre un fac-simile absolument parfait, est une opération
+délicate et parfois assez longue.
+
+Au bout de vingt minutes, cependant, le photographe possédait deux
+clichés qui lui promettaient des épreuves superbes.
+
+Il les considéra d’un air satisfait; puis, rendant la lettre à Mlle
+Marguerite:
+
+--Avant trois jours les fac-simile seront prêts, madame, et si vous
+voulez me dire à quelle adresse je dois les envoyer...
+
+Elle tressaillit à ces mots, et vivement:
+
+--Ne les envoyez pas, monsieur, fit-elle, gardez-vous en bien... Mon
+Dieu!... tout serait perdu si on venait à savoir... Je viendrai les
+chercher, ou je les enverrai prendre...
+
+Et, sentant bien que confiance oblige:
+
+--Mais je ne me retirerai pas, monsieur, ajouta-t-elle, sans me faire
+connaître... Je suis Mlle Marguerite de Chalusse...
+
+Et elle sortit, laissant l’artiste tout surpris de l’aventure et ébloui
+de sa beauté...
+
+Il y avait à ce moment un peu plus d’une heure qu’elle avait quitté la
+maison de M. de Fondège...
+
+--Comme le temps passe!... murmurait-elle, en hâtant le pas autant qu’il
+lui était possible sans se faire remarquer, comme le temps passe!...
+
+Néanmoins, si pressée qu’elle fût de rentrer, elle s’arrêta et perdit
+cinq minutes dans un magasin de mercerie de la rue Notre-Dame-de-Lorette,
+où elle acheta des rubans noirs et quelques menus objets de deuil.
+
+Ne lui faudrait-il pas expliquer et justifier sa sortie, si les
+domestiques, ainsi que c’était possible et même probable, venaient à en
+parler?...
+
+Elle pensait à tout.
+
+Mais le cœur lui battait à rompre sa poitrine, en montant l’escalier
+du «général,» et l’angoisse suspendait sa respiration, quand elle
+sonna...
+
+C’est que le succès de son expédition et de tous ses projets était
+subordonné à une circonstance indépendante de son action, et contre
+laquelle toute son habileté ne pouvait rien...
+
+Que Mme de Fondège et Mme Léon fussent rentrées, et la
+soustraction de la lettre était découverte!
+
+Heureusement, ce n’est pas en une heure qu’on achète les matériaux
+d’une toilette comme celle que rêvait «la générale...» Ces dames étaient
+encore dehors et Mlle Marguerite retrouva tout dans l’état où elle
+l’avait laissé...
+
+Soigneusement elle replaça la lettre dans le tiroir, le referma et remit
+la clef dans la poche de la robe de Mme Léon.
+
+Alors, elle respira, et, pour la première fois depuis six jours, elle
+eut un mouvement de joie...
+
+Désormais, sans que le marquis de Valorsay s’en doutât, elle le
+tenait... Quoi qu’il entreprît contre elle, quelle que fût la trame
+savante qu’il avait ourdie pour la perdre, et paraître ensuite la
+sauver, elle ne le craignait plus...
+
+Il brûlerait sa lettre le lendemain, et penserait ainsi anéantir toutes
+les preuves de son infamie... Et pas du tout, elle, au moment décisif,
+quand le marquis croirait triompher, elle tirerait pour ainsi dire cette
+lettre du néant, et l’en écraserait. Et c’était elle, une jeune fille,
+qui jouait ce fourbe insigne!...
+
+--Je n’ai pas été indigne de Pascal, se disait-elle avec une douce
+trépidation d’orgueil.
+
+Mais Mlle Marguerite n’était pas de ces faibles qu’un sourire de la
+destinée enivre et qui, imprudents, s’endorment dans la vanité d’un
+premier succès...
+
+La fièvre de l’action tombée, elle eût été disposée à s’amoindrir plutôt
+qu’à s’exagérer l’avantage qu’elle venait de remporter.
+
+C’est qu’elle voulait la victoire complète, éclatante...
+
+C’était peu, à ce qu’il lui semblait, de démasquer le marquis de
+Valorsay, elle était résolue à pénétrer jusqu’au plus profond de ses
+desseins, décidée à lui arracher le secret de son acharnement à la
+poursuivre...
+
+Puis, elle avait beau se sentir une arme formidable, elle ne pouvait se
+défendre d’appréhensions sinistres en songeant aux menaces de la lettre
+du marquis.
+
+«_Grâce au concours d’un de mes amis_, écrivait-il, _je puis placer
+cette fière personne dans une position terrible, très-périlleuse, et
+d’où elle ne sortirait probablement pas seule..._»
+
+Cette phrase ne devait plus sortir de la mémoire de Mlle Marguerite.
+
+Qu’était-ce que ce danger suspendu au-dessus de sa tête, d’où
+viendrait-il, comment et sous quelle forme?... Quelle machination
+abominable n’y avait-il pas à attendre du misérable qui avait froidement
+déshonoré Pascal?... Comment l’attaquerait-il, elle?... S’en
+prendrait-il à sa réputation de jeune fille ou à sa personne?...
+Devait-elle trembler d’être attirée dans quelque guet-apens ignoble, et
+abandonnée aux outrages d’abjects scélérats!...
+
+Mille souvenirs affreux du temps où elle était apprentie charrièrent
+tout son sang à son cerveau.
+
+--Je ne sortirai plus sans être armée, pensa-t-elle, et malheur à qui
+porterait la main sur moi!...
+
+Ah!... n’importe, le vague de la menace en doublait l’effroi. Il n’est
+pas de vaillance capable d’envisager froidement un péril inconnu,
+mystérieux, toujours imminent et qui ne laisse pas de relâche à la
+pensée:
+
+Et ce n’était pas tout...
+
+Le marquis n’était pas son seul ennemi... Elle avait tout, de même, à
+redouter des Fondège, ces dangereux hypocrites qui ne l’avaient attirée
+chez eux que pour l’y égorger plus sûrement...
+
+M. de Valorsay écrivait que les Fondège ne l’inquiétaient pas et qu’il
+avait vu clair dans leur jeu... Quel était donc leur jeu?... Ils
+tenaient à ce qu’elle devînt la femme de leur fils, jusqu’où
+pousseraient-ils la contrainte?...
+
+Enfin, une suprême terreur achevait de bouleverser son âme, l’instant
+d’avant pleine de sécurité et d’espérance...
+
+Quand on l’attaquerait, lui laisserait-on le temps de se reconnaître et
+de faire usage du fac-simile de la lettre!...
+
+--Il faut, pensa-t-elle, que je révèle mon secret à un homme sûr qui me
+vengerait...
+
+Heureusement, elle avait un ami à qui se confier: le vieux juge de
+paix...
+
+Déjà elle avait songé à le consulter. Sa conduite, jusqu’ici, avait été
+à la hauteur des circonstances, mais elle sentait bien qu’à mesure que
+les événements se précipiteraient, il faudrait pour les dominer une
+expérience plus mûre que la sienne.
+
+Elle était seule, elle n’avait à se défier d’aucun espionnage immédiat,
+il y eût eu folie à ne pas profiter des quelques instants de liberté qui
+lui étaient laissés.
+
+Elle sortit donc son buvard de sa malle, et après s’être barricadée pour
+éviter une surprise, elle se mit à écrire pour son vieux conseiller le
+récit des événements qui s’étaient succédé depuis leur dernière
+entrevue.
+
+Avec une rare précision et une minutieuse abondance de détails, elle
+lui dit tout. Elle lui transcrivit la lettre de M. de Valorsay en lui
+donnant assez d’indications pour qu’en cas de malheur il pût en aller
+retirer les épreuves à la photographie Carjat...
+
+Sa lettre achevée, elle ne la ferma pas.
+
+--S’il survient quelque chose avant que je puisse la jeter à la poste,
+se disait-elle, je l’ajouterai.
+
+Elle s’était hâtée tant qu’elle avait pu, croyant à tout moment entendre
+rentrer Mme de Fondège et Mme Léon...
+
+Appréhension bien chimérique, en vérité.
+
+Il était près de six heures, quand les deux «coureuses de magasins»
+reparurent, harassées à ce qu’elles disaient d’un si étonnant travail,
+mais rayonnantes...
+
+Outre qu’elle avait acheté tout ce qu’exigeait sa fameuse toilette, «la
+générale» avait trouvé «un solde» de dentelles d’une rare beauté, et ma
+foi! elle en rapportait pour quatre mille francs.
+
+--Il est de ces occasions qu’on ne doit pas laisser échapper,
+disait-elle, en étalant son emplette... Et, d’ailleurs, il en est des
+dentelles comme des diamants, il est sage d’en acheter tant qu’on
+peut... cela reste. Ce n’est pas une dépense, c’est un placement.
+
+Raisonnement subtil, qui a coûté cher à plus d’un mari.
+
+La gouvernante, elle, montrait fièrement à sa «chère demoiselle» une
+superbe confection, dont Mme de Fondège lui avait fait présent!...
+
+--Allons, pensa Mlle Marguerite, l’argent ne coûte guère, dans cette
+maison!...
+
+C’était même à supposer qu’il ne coûtait rien du tout.
+
+«Le général» étant rentré peu après, amenant à dîner un de ses amis, on
+se mit à table, et Mlle Marguerite apprit que pas plus que sa femme,
+le digne homme n’avait perdu sa journée.
+
+Lui aussi il tombait de fatigue, et véritablement il y avait de quoi.
+
+Tout d’abord, il avait acheté les chevaux de cet aimable gentilhomme qui
+venait de faire «le plongeon,» et il les avait eus pour 5,000 fr., une
+bouchée de pain, vu leur beauté... Moins d’une heure après, il en avait
+refusé presque le double d’un amateur célèbre, M. de Breulh-Faverlay...
+Cette excellente spéculation l’ayant mis en goût, il était allé rôder
+autour d’un fort beau cheval de selle, et comme on le lui avait laissé
+pour cent louis, il n’avait pas su résister... Ce n’était pas une folie,
+certain qu’il était de le revendre avec mille francs au moins de
+bénéfice quand il voudrait.
+
+--De sorte, remarqua son ami, que si vous achetiez tous les jours un
+cheval pareil, vous vous feriez, par an, 365,000 livres de rentes...
+
+Était-ce une simple plaisanterie, comme on en fait à ces gens qui ont la
+manie de se vanter de marchés fabuleux?... Le mot avait-il une portée
+plus sérieuse et tout à fait blessante?...
+
+C’est ce que Mlle Marguerite ne put discerner.
+
+Le positif, c’est que «le général» prit gaiement l’observation, et n’en
+continua pas moins allègrement à donner l’emploi de sa journée...
+
+Ayant les chevaux, il s’était inquiété d’une voiture, et il en avait
+trouvé une toute neuve, qu’un prince Russe avait laissée pour compte et
+que pour cette raison le carrossier lui avait vendue à perte... Aussi,
+pour récompenser ce brave homme, avait-il fait, en outre, l’acquisition
+d’un coupé.
+
+Enfin, il avait loué, rue Pigalle, à deux pas, une écurie et une remise,
+et il attendait le lendemain un cocher et un palefrenier.
+
+--Et tout cela, observa gravement Mme de Fondège, nous coûtera moins
+cher que l’exécrable voiture que nous avions la niaiserie de louer à
+l’année!... Oh! je sais ce que je dis, j’ai fait mes calculs... Tous les
+mois, avec les pourboires et les suppléments, j’en avais pour bien près
+de mille francs... trois chevaux et un cocher ne nous reviendront pas à
+cela... Et quelle différence!... Au moins nous tiendrons notre rang et
+ne serons pas écrasés par des gens de rien... Je n’aurai plus à rougir
+des rosses exténuées que le loueur me fournissait, ni à endurer
+l’insolence des gens qu’il employait... J’avais jusqu’ici reculé devant
+la première dépense... elle est faite... j’en suis contente. Nous
+regagnerons cela sur autre chose.
+
+--Sur les dentelles, sans doute!... pensait Mlle Marguerite, qui
+toute la soirée eut à subir des projets d’économie pour le moins aussi
+ingénieux.
+
+Elle était exaspérée, quand vers minuit elle regagna sa chambre, et pour
+la dixième fois elle répétait:
+
+--Mais pour qui donc me prennent-ils!... Me supposent-ils donc idiote,
+qu’ils étalent devant moi ce qu’ils ont volé à mon père, ce qu’ils m’ont
+volé!... Que des filous vulgaires se fassent prendre faute de pouvoir se
+tenir de dépenser follement le produit de leurs vols, on le comprend,
+mais eux!... Ils ont perdu la tête.
+
+Depuis un moment déjà Mme Léon était couchée, Mlle Marguerite
+s’assura qu’elle dormait, et reprenant la lettre au vieux juge de paix,
+elle y ajouta ce _post-scriptum_:
+
+P. S. «_Impossible de conserver l’ombre d’un doute... D’après mon
+calcul, M. et Mme de Fondège ont aujourd’hui jeté au vent plus de
+20,000 francs..._
+
+«_Cette impudence ne viendrait-elle pas de la certitude où ils sont
+qu’il n’existe aucune preuve du crime et qu’on ne peut les attaquer?..._
+
+«_Cependant, ils m’ont encore parlé de leur fils, le lieutenant Gustave
+de Fondège, on me le présentera demain..._
+
+«_Demain, aussi, entre trois et quatre heures, je me rendrai chez
+l’homme qui peut me découvrir la retraite de Pascal, chez M. Isidore
+Fortunat... J’espère pouvoir m’esquiver assez facilement, parce qu’à ce
+moment-là Mme Léon sera chez le marquis de Valorsay.--M..._»
+
+
+
+
+IX
+
+
+La vieille histoire du talon d’Achille sera éternellement vraie.
+
+Humble ou puissant, fort ou faible, il n’est personne qui n’ait un
+défaut à sa cuirasse, un endroit vulnérable par excellence, une certaine
+place secrète où les blessures sont plus terribles et plus cuisantes.
+
+L’endroit faible de M. Isidore Fortunat, c’était sa caisse.
+
+Le frapper là, c’était l’atteindre aux sources mêmes de la vie. C’était
+le toucher au point où s’était retiré tout ce qu’il avait de
+sensibilité.
+
+C’est dans cette bienheureuse caisse, et non dans sa poitrine, que
+palpitait véritablement son cœur... Par elle, il jouissait ou
+souffrait, heureux quand elle se gonflait à la suite de quelque
+brillante opération bien conduite, désespéré s’il la voyait se vider
+après quelque mauvaise affaire imprudemment engagée.
+
+Cela explique ses tortures, ce dimanche maudit où, congédié brutalement
+par le spirituel M. Wilkie, il regagnait son logis en compagnie de son
+employé Victor Chupin.
+
+Cela dit aussi ce qu’il y avait de profondément réel dans cette haine
+qu’il vouait au marquis de Valorsay et au vicomte de Coralth...
+
+L’un, le marquis, d’un seul coup de filet, lui raflait quarante mille
+francs en beaux écus vivants et frétillants...
+
+L’autre, le vicomte, venait de lui couper subitement l’herbe sous le
+pied et lui enlevait la prime magnifique de l’héritage de Chalusse,
+prime qu’il avait considérée comme acquise et déjà en sac.
+
+Et non-seulement il était volé, dépouillé, escroqué,--il employait ces
+expressions,--mais il était joué, dupé, roulé, berné!... Et par qui?...
+par des gens qui ne faisaient pas comme lui profession d’être habiles...
+Lui, l’homme d’affaires impeccable, être victime de vulgaires
+«amateurs!»
+
+Comme du vitriol versé sur une plaie vive, le fiel de l’amour-propre
+déchiré exaspérait la blessure saignante de sa cupidité.
+
+En pareille occurrence, les menaces d’un tel homme avaient une
+effrayante portée... L’argent est froid, dit-on, mais il est dur, et
+c’est pour cela que ses vengeances sont implacables.
+
+Et c’est en ce moment, lorsque M. Isidore Fortunat venait de jurer avec
+d’épouvantables blasphèmes la perte du marquis de Valorsay et du
+vicomte de Coralth, c’est à cette heure précise que sa gouvernante,
+l’austère Mme Dodelin lui remit la lettre de Mlle Marguerite...
+
+Il la lut avec un sentiment d’immense stupeur, par trois fois, en se
+frottant les yeux, et tout haut comme s’il eût eu besoin de se prouver
+qu’il était bien éveillé.
+
+«--Mardi, répétait-il, après-demain... chez vous... entre trois et
+quatre heures... il faut que je vous parle!...»
+
+Si étrange était son attitude, tant de passions diverses et violentes
+bouleversaient son visage habituellement impassible, que Mme Dodelin,
+brûlant de curiosité, restait plantée devant lui, bouche béante, sans
+haleine, regardant de tous ses yeux, écoutant à pleines oreilles...
+
+Il s’en aperçut, et d’un ton furieux:
+
+--Que faites-vous là?... C’est se moquer! Vous m’épiez, je crois!
+Retournez donc voir à votre cuisine si j’y suis...
+
+Elle s’enfuit, effrayée et lui-même passa dans son cabinet.
+
+La réflexion faisant son œuvre, son cœur bondissait de joie, et il
+ricanait méchamment à l’espoir d’une revanche prochaine.
+
+--Elle a du flair, grommelait-il, cette petite, et aussi de la chance...
+Elle choisit pour s’adresser à moi le jour où j’ai résolu de la défendre
+et de réhabiliter son amoureux, cet imbécile d’honnête homme qui s’est
+laissé déshonorer par les plus vils gredins... Je me proposais de me
+mettre à sa recherche, elle vient à moi... J’allais lui écrire, elle
+m’écrit... Qu’on dise donc après qu’il n’y a pas une Providence!...
+
+Comme beaucoup de gens, M. Fortunat croyait pieusement à la Providence,
+quand les événements tournaient à son gré...
+
+Dans le cas contraire, il la niait.
+
+--Si la petite a de l’aplomb, poursuivit-il, et elle me paraît n’en pas
+manquer, si son amoureux a de la «poigne,» le Valorsay et le Coralth
+seront en liquidation fin courant, au plus tard... Et dame!... pas de
+concordat!... Et s’il faut dépenser dix mille francs pour les couler, et
+que ni Mlle Marguerite, ni M. Férailleur ne les aient, eh bien!... je
+les leur avancerai... à cinq,... sans commission... Je les dépenserais
+de ma poche, au besoin!... Ah!... mes fistons, nous avons voulu rire!...
+Doucement!... Je demande la remise à huitaine pour voir qui rira le
+dernier!...
+
+Il s’interrompit; Victor Chupin, qui était resté en arrière pour payer
+la voiture, venait d’entrer dans le cabinet.
+
+--Vous m’avez remis vingt francs, m’sieu, dit-il à son patron, j’ai
+donné quatre francs vingt-cinq centimes au cocher, voici le reste...
+
+--Gardez cela pour vous, Victor, fit M. Fortunat.
+
+Quoi! quinze francs soixante-quinze centimes!
+
+En tout autre circonstance, cette magnificence insolite eût arraché à
+Chupin une prodigieuse grimace de satisfaction...
+
+Ce jour-là, il n’eut pas un sourire; il glissa distraitement l’argent
+dans sa poche, et c’est à peine si du ton le plus froid il balbutia:
+
+--Merci!...
+
+Tout à son idée, le dénicheur d’héritages ne remarqua pas ce détail:
+
+--Nous les tenons, Victor, reprit-il... Je vous ai dit que Coralth et
+Valorsay me payeraient leur trahison, l’échéance est proche... tenez,
+lisez cette lettre...
+
+Il la lut attentivement d’un air capable, et quand il eut achevé:
+
+--Eh bien!... demanda M. Fortunat.
+
+Mais Chupin n’était pas un garçon à émettre un avis à la légère.
+
+--Excusez-moi, m’sieu, dit-il, mais pour vous répondre, il faudrait
+connaître l’affaire. Je n’en sais que ce que vous m’en avez dit, ce
+n’est guère, et ce que j’ai deviné, pas grand chose, total, rien du
+tout...
+
+M. Fortunat se recueillit un moment.
+
+--Votre réflexion est juste, Victor, prononça-t-il enfin... Jusqu’ici,
+ce que je vous avais expliqué suffisait; maintenant que j’attends de
+vous des services plus sérieux, je dois tout vous apprendre, tout ce que
+je crois savoir, du moins, de cette affaire... Cela vous donnera la
+mesure de ma confiance en vous...
+
+Et aussitôt, en effet, il raconta à Chupin ce qu’il connaissait de
+l’histoire de M. de Chalusse, du marquis de Valorsay et de Mlle
+Marguerite... C’était, à bien peu de chose près, la vérité...
+
+Mais s’il avait pensé que ces confidences le hausseraient dans l’estime
+de son employé, il s’était singulièrement abusé.
+
+Chupin avait assez d’expérience et de bon sens pour juger les choses...
+Il discerna fort bien que le beau mouvement d’honnêteté de M. Fortunat
+venait surtout d’une déception et d’une pique d’amour-propre, et que,
+s’il n’eût pas été lésé, il eût laissé sans le moindre soulèvement de
+conscience le marquis de Valorsay accomplir en paix son œuvre
+d’infamie...
+
+Cependant son mobile visage garda le secret de ses impressions...
+D’abord il n’avait pas mission de dire à M. Fortunat son fait, et en
+second lieu il estima le moment peu opportun pour une déclaration de
+principes.
+
+Lors donc que son patron s’arrêta:
+
+--Comme cela, s’écria-t-il vivement, il s’agit de pincer les coquins...
+j’en suis! Et ce n’est pas pour me flatter, m’sieu, mais je puis vous
+être crânement utile... Est-ce des détails sur le passé du vicomte de
+Coralth, qu’il vous faut?... Voilà!... C’est que je le connais, le
+brigand, et à fond!... Il est marié, je vous l’ai dit, avant huit jours
+je vous amènerai sa femme... je ne sais pas où elle est, mais elle tient
+un bureau de tabac, cela me suffit... Elle vous contera comment il est
+vicomte... Lui, vicomte!... Oh! là, là... as-tu fini tes manières!...
+Vicomte! comme moi... Je vous en apprendrai de drôles, allez, je vous le
+promets...
+
+--Soit!... mais le plus pressé serait de savoir comment il vit en ce
+moment, et de quoi?
+
+--Pour sûr, ce n’est pas de son travail... Mais, minute, on
+s’informera... Le temps de rentrer chez moi me changer et me «faire une
+tête,» et je me mets après lui... Et que je sois pendu si, avant mardi,
+je ne vous reviens pas avec un rapport complet.
+
+Un sourire satisfait errait sur les lèvres de M. Fortunat.
+
+--Bien, Victor, approuva-t-il, très-bien! Je vois que vous me servirez
+avec votre zèle et votre intelligence ordinaires... Comptez que vous
+serez payé comme jamais vous ne l’avez été. Tant que vous vous occuperez
+de cette affaire, vous aurez dix francs par jour, et je vous réglerai à
+part votre nourriture, vos voitures et tous vos frais...
+
+La proposition était superbe, et cependant, loin de paraître ravi,
+Chupin hocha la tête d’un air grave.
+
+--Vous savez si je tiens à la monnaie, m’sieu, commença-t-il...
+
+--Trop, Victor, mon garçon, trop...
+
+--Pardon, c’est que j’ai des charges, m’sieu... Vous connaissez mon
+intérieur--il disait ce mot superbement--vous avez vu ma bonne femme de
+mère, tout cela coûte...
+
+--Bref, vous trouvez que je ne vous offre pas assez...
+
+--Au contraire, m’sieu... mais vous ne me laissez pas finir!... J’aime
+l’argent, n’est-ce pas? Eh bien!... pour cette affaire, je ne veux pas
+être payé... Je ne veux ni appointements ni frais, ni un centime, ni
+rien... Je vous servirai, mais pour moi, pour mon plaisir, gratis... «à
+l’œil.»
+
+M. Fortunat ne put retenir une exclamation de surprise... Littéralement
+les bras lui tombaient...
+
+Chupin, qui avait au gain l’âpreté d’un vieil usurier, Chupin l’avidité
+même, refuser de l’argent!... cela ne s’était jamais vu et ne se
+reverrait plus...
+
+Lui, cependant s’animait peu à peu, des rougeurs fugitives montèrent à
+ses joues plombées et d’une voix rauque, il poursuivait:
+
+--C’est mon idée, comme cela!... J’ai huit cents «balles» sous un
+carreau de ma chambre, en or... un an de sueur... je les mangerai s’il
+faut jusqu’au dernier centime. Et quand je verrai le Coralth tombé plus
+bas que la boue, je dirai: «Voilà qui est bien!» et je jouirai pour plus
+de cent mille francs... Si vous aviez un «embêtement» qui vous revînt la
+nuit, quand vous ne dormez pas, vous donneriez bien quelque chose, pas
+vrai, m’sieu, pour vous en débarrasser... Eh bien! c’est mon cauchemar,
+ce brigand-là... Il faut voir à en finir.
+
+M. de Coralth qui avait beaucoup d’expérience, eût été certainement
+effrayé, s’il eût vu ce singulier ennemi qu’il ne connaissait pas... Ses
+yeux, d’un bleu pâle et indécis, habituellement, avaient en ce moment
+l’éclat de l’acier, et ses poings se crispaient dans le vide...
+
+--C’est lui, continua-t-il d’un air sombre, qui est cause de tout... Je
+vous l’ai conté, m’sieu, j’ai fait un mauvais coup dans le temps... Sans
+un miracle du bon Dieu, je tuais un homme, le roi des hommes!... Eh
+bien! si M. André s’était cassé les reins en tombant de son cinquième,
+mon Coralth serait aujourd’hui le duc de Champdoce à la place du
+vrai!... Et on le laisserait «se la couler douce,» rouler carrosse et
+«épater» le monde!... Ah! ce ne serait pas à faire!... Des gars comme
+ça, il n’y en a que trop, qui font du tort à la salubrité publique...
+Minute, Coralth, mon vieux, je suis à toi, je te vais servir!...
+D’abord, je lui dois ça et je paye mes dettes, moi!... Quand M. André
+m’a tiré du pétrin, et vrai comme il fait jour, je méritais d’avoir le
+coup {cou?} coupé, il ne m’a pas fait de conditions... Il m’a seulement
+dit: «Si tu n’es pas pourri jusqu’aux moëlles, tu seras honnête,
+désormais!...» Et il fallait le voir, disant cela, tout démoli encore
+de sa chute, l’épaule entortillée et pâle comme une guenille... Cré
+nom!... je me sentais petit devant lui, comme un ver de terre!... Alors
+je me suis juré que je lui ferais honneur... Et quand il me vient de
+mauvaises idées, car il m’en vient, ou quand «la soif me galope,» je me
+dis: «De quoi! attends un peu, je vais te payer une chopine, moi, et...
+et m’sieu André, donc!» Et ça me coupe la soif comme avec la main. J’ai
+son portrait à la maison, et, tous les soirs, avant de me mettre dans
+les toiles, je lui raconte ma journée... et, vrai, il y a des fois où je
+crois qu’il me rit... C’est bête comme tout, peut-être bien, mais je ne
+suis pas honteux... M’sieu André et ma pauvre bonne femme de mère, voilà
+mes deux béquilles, et je ne crains plus les faux pas!...
+
+Schébel, le philosophe allemand, qui a écrit une théorie de la volonté
+en quatre tomes, était moins fort que Chupin.
+
+--C’est pour dire, m’sieu, reprit-il, que vous pouvez garder votre
+argent... Je suis honnête, moi, et les honnêtes gens doivent se prêter
+la main gratis, comme les compagnons d’un même devoir... Il ne s’agirait
+pas de Coralth que cela m’irait encore de trimer pour ce pauvre mâtin
+qu’on voudrait faire passer pour un filou... Comment l’appelez-vous
+déjà?... Férailleur... drôle de nom!... Mais c’est égal, on le tirera
+d’affaire et il épousera sa particulière... D’abord, moi je suis de la
+noce, je passe chez mon tailleur, la main aux dames et... en place pour
+le quadrille!...
+
+Et il ricanait d’un rire inquiétant, qui découvrait ses dents aiguës à
+trancher du fer.
+
+Mais l’énergie des plus terribles rancunes vibrait sous son âpre ironie,
+et M. Fortunat ne conçut aucune appréhension.
+
+Il était sûr que ce volontaire de la haine le seconderait mieux «à
+l’œil,» comme il disait, que l’auxiliaire le plus chèrement payé...
+
+--Voilà donc qui est convenu, dit-il, je puis compter sur vous,
+Victor...
+
+--Comme sur vous-même, m’sieu, à l’heure ou à la course.
+
+--Et vous espérez avoir des renseignements positifs mardi?
+
+--Avant... si le guignon ne s’en mêle pas.
+
+--Très-bien... Je vais de mon côté me préoccuper de M. Pascal
+Férailleur... Quant aux petites affaires de Valorsay, je les sais mieux
+que lui-même... Il faut que nous soyons prêts à entrer en campagne quand
+Mlle Marguerite viendra, et selon ce qu’elle nous apprendra, nous
+agirons...
+
+Chupin avait déjà pris son chapeau, mais au moment de sortir:
+
+--Bêta! s’écria-t-il, j’oubliais le principal... Où demeure le Coralth?
+
+--Malheureusement je l’ignore...
+
+Selon sa coutume, dans les circonstances épineuses, Chupin se mit à
+gratter furieusement ses cheveux jaunes.
+
+--Mauvaise affaire... grommelait-il. Des vicomtes comme celui-là ne se
+font pas afficher sur le Bottin... Enfin, je le trouverai toujours...
+
+Ce qui n’empêche pas qu’il se retira très-contrarié.
+
+--Pas de chance au bâtonnet, pensait-il, tout en gagnant d’un bon pas
+son domicile. Je vais perdre ma soirée à chercher l’adresse de mon
+brigand... A qui la demander?... Au concierge de Mme d’Argelès?... La
+connaît-il?... Au domestique de M. Wilkie?... Ce serait dangereux.
+
+Il songeait à aller rôder autour de l’hôtel de M. de Valorsay, et à
+offrir quelque chose adroitement à l’un des valets, quand en traversant
+le boulevard, la vue du restaurant Brébant fit jaillir dans sa cervelle
+l’idée qu’il cherchait en vain.
+
+--A moi la pose! gronda-t-il, mon homme est pincé!...
+
+Et aussitôt, sûr de son projet, il entra dans le café le plus voisin.
+
+--Un bock, garçon!... commanda-t-il, et tout ce qu’il faut pour écrire.
+
+C’était un souvenir de certaine industrie inavouable qu’il avait jadis
+exercée, qui venait de fournir à Victor Chupin un moyen de sortir
+d’embarras.
+
+En tout autre occasion, il eût hésité à employer un expédient aussi
+hasardé, mais le caractère de ses adversaires justifiait tout, le temps
+pressait et il n’avait pas le choix des ressources...
+
+Dès que le garçon l’eut servi, il avala son verre de bière pour aider
+l’inspiration, et prenant la plume, il écrivit de sa plus belle écriture
+qui n’était pas belle:
+
+«_Mon cher vicomte._
+
+«_Voici les cent francs que j’ai perdus hier soir au piquet... A quand
+ma revanche?..._
+
+«_Ton ami_,
+VALORSAY.»
+
+Cette lettre achevée, il la relut par trois fois, très-inquiet de savoir
+si c’était bien là le style qu’emploient des gens «très-chic» qui se
+renvoient de l’argent... Franchement, il doutait... Ainsi sur le
+brouillon, il avait écrit «bezigue,» et sur la copie, il l’avait
+remplacé par «piquet,» qui lui avait paru un jeu aristocratique.
+
+--Mais bast!... se dit-il, on n’y regardera pas de si près!
+
+Et comme la lettre était sèche, il la plia et la glissa dans une
+enveloppe en y joignant un billet de cent francs qu’il tira d’un vieux
+portefeuille.
+
+Sur l’enveloppe, il écrivit:
+
+ _A Monsieur le vicomte de Coralth,_
+ _En Ville._
+
+Ces mesures prises, il paya sa consommation, et d’un pied fiévreux
+courut jusqu’au restaurant Brébant. Deux garçons flânaient devant la
+porte, et leur montrant la lettre:
+
+--Connaissez-vous ce nom?... demanda-t-il poliment. Un monsieur qui
+sortait de chez vous a laissé tomber cela, j’ai couru après lui pour le
+lui rendre... impossible de le rejoindre...
+
+Les deux garçons examinèrent l’adresse.
+
+--Coralth... répondirent-ils, nous ne connaissons que lui... ce n’est
+pas un client, mais il vient ici quelquefois...
+
+--Et où demeure-t-il?
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour lui porter cette lettre, donc!
+
+Les garçons haussèrent les épaules...
+
+--Laissez donc, firent-ils, ce n’est pas la peine de vous déranger.
+
+C’était là que Chupin, qui avait prévu l’objection, les attendait...
+
+--Excusez, fit-il, c’est qu’il y a de l’argent dans la lettre.
+
+Et entre-bâillant l’enveloppe, il montra le billet de cent francs.
+
+Dès lors, pour les garçons, la question changea.
+
+--C’est différent, prononça l’un d’eux, du moment qu’il y a de l’argent,
+vous devez rendre... Mais vous seriez bien bon de courir... Remettez
+cela ici, au comptoir, et la première fois que le vicomte viendra, on le
+lui rendra...
+
+Un frisson courut le long de l’échine de Chupin, il vit son billet
+perdu.
+
+--Ah! je la trouve mauvaise, s’écria-t-il. Laisser ma trouvaille ici?...
+Jamais de la vie!... Et cette petite récompense honnête, qui donc
+l’aurait?... Un vicomte, c’est toujours généreux, celui-là est capable
+de me mettre vingt francs dans la main... C’est pourquoi je veux son
+adresse.
+
+L’objection était de nature à toucher les garçons, ils trouvèrent que le
+«jeune homme» avait raison, mais ils ignoraient l’adresse de M. de
+Coralth et ne voyaient nul moyen de se la procurer.
+
+--A moins cependant, observa l’un d’eux, que le chasseur ne la sache...
+
+Le chasseur, appelé, se souvint qu’une fois il était allé chercher un
+pardessus chez M. de Coralth.
+
+--J’ai oublié son numéro, déclara-t-il, mais je suis sûr qu’il demeure
+rue d’Anjou, presque au coin de la rue de la Ville-l’Évêque...
+
+Le renseignement ne brillait pas par sa précision, mais il devait
+suffire à un Parisien pur sang tel que Victor Chupin.
+
+--Bien des merci de l’obligeance, m’sieu, dit-il au chasseur... Avec vos
+indications, un aveugle de naissance n’irait peut-être pas tout droit
+chez M. de Coralth, mais, moi, j’y vois clair, et j’ai une langue... Et
+vous savez, s’il y a une récompense, comptez sur moi, je repasserai
+payer une tournée...
+
+--Et si vous ne dénichez pas votre individu, ajoutèrent les garçons,
+rapportez le billet de banque ici, on le lui rendra.
+
+--Naturellement!... répondit Chupin, qui prononçait «turellement»....
+Jusqu’au plaisir, messieurs...
+
+Et il s’éloigna à grandes enjambées.
+
+--Revenir... grommelait-il, plus souvent! Tas de farceurs, j’ai vu le
+moment où ils posaient la main sur mon «image de changeur!»
+
+Mais la frayeur qu’il avait eue s’était dissipée, et tout en prenant au
+plus court pour gagner le faubourg Saint-Denis, il s’applaudissait du
+succès de son stratagème.
+
+--Car voilà mon vicomte pincé, pensait-il... La rue d’Anjou-Saint-Honoré
+n’a pas cent numéros, et quand je devrais aller de porte en porte, ce
+serait vite fait!...
+
+Il trouva sa mère en train de tricoter, comme toujours, quand il rentra.
+
+C’était le seul travail que sa cécité, presque complète, lui permît, et
+elle s’y employait avec acharnement.
+
+--Ah!... te voilà, Toto, fit-elle joyeusement; je ne t’espérais pas
+sitôt... Sens-tu la bonne odeur?... Comme tu dois être très-fatigué,
+ayant passé la nuit, je t’ai mis le pot-au-feu...
+
+Comme toutes les fois lorsqu’il rentrait, Chupin embrassa la digne femme
+avec cette tendresse respectueuse qui avait si fort surpris M. Fortunat.
+
+--Tu es toujours trop bonne!... fit-il. Et moi, malheureusement, je ne
+puis rester dîner avec toi.
+
+--Tu me l’avais promis, cependant.
+
+--C’est vrai, m’man, mais les affaires, vois-tu, les affaires...
+
+La brave femme hocha la tête.
+
+--Toujours des affaires!... fit-elle.
+
+--Dame!... quand on n’a pas dix mille francs de rentes!...
+
+--Oui, tu es devenu travailleur, Toto, et cela me rend bien heureuse,
+mais tu es trop ardent après l’argent, et cela me fait peur...
+
+--C’est-à-dire que tu crains que je fasse quelque chose qui ne soit pas
+honnête... Eh bien! et toi donc, m’man, et m’sieu André... crois-tu que
+je vous oublie?
+
+La brave femme se taisant, il passa dans la soupente qu’il appelait
+pompeusement sa chambre, et rapidement il échangea son costume,--le plus
+neuf et le plus beau qu’il eût,--contre un vieux pantalon à carreaux,
+une blouse de laine noire et une casquette de toile cirée.
+
+Et quand il eut achevé et donné à ses cheveux un certain tour,
+véritablement il fut méconnaissable.
+
+Au lieu et place de l’employé de M. Fortunat apparaissait un de ces
+louches garnements qui font leur journée de six heures du soir à minuit,
+autour des cafés et des théâtres, et qui, tant que le jour dure,
+battent des cartes grasses dans les bouges des barrières.
+
+C’était l’ancien Chupin qui ressuscitait... Toto Chupin tel qu’on
+l’avait connu avant sa conversion.
+
+Et lui-même, se donnant un dernier coup d’œil dans le petit miroir
+suspendu au-dessus de sa table, fut étonné de sa physionomie...
+
+--Cristi! murmura-t-il, je marquais mal, dans ce temps-là!
+
+Il avait pris toutes sortes de précautions pour ne faire aucun bruit en
+s’habillant, mais en vain. Sa mère, avec cette prodigieuse acuité d’ouïe
+des aveugles, avait suivi tous ses mouvements aussi sûrement que si elle
+eût été près de lui, y voyant...
+
+--Tu viens de te changer, Toto? demanda-t-elle.
+
+--Oui, m’man...
+
+--Pourquoi as-tu mis ta blouse, mon fils?
+
+Si accoutumé qu’il fût à l’étrange perspicacité de sa mère, il fut
+stupéfait... Mais il ne songea pas à nier... Elle n’eût eu qu’à étendre
+la main pour s’assurer qu’il mentait.
+
+--C’est pour une course que j’ai à faire, répondit-il.
+
+Le visage si doux de l’aveugle était devenu sévère.
+
+--Tu as donc besoin de te déguiser?... prononça-t-elle.
+
+--Mais, m’man...
+
+--Tais-toi, mon fils!... Quand on veut n’être pas reconnu, c’est qu’on
+va faire quelque chose de mal... Depuis que ton patron est venu ici, tu
+me caches quelque chose... Ne sais-tu donc pas que je ressens tout ce
+qui se passe en toi!... Prends garde, Toto!... Depuis que j’ai entendu
+la voix de cet homme, je suis sûre qu’il est capable de te pousser à
+quelque crime, comme les autres, autrefois...
+
+L’aveugle prêchait un converti.
+
+Depuis deux jours, le «pisteur d’héritages» se montrait sous un aspect
+si étrange, que Chupin, à part soi, s’était promis de changer de patron.
+
+--Je te jure de le «lâcher,» m’man, déclara-t-il, ainsi, rassure-toi.
+
+--Bien!... Mais en ce moment, où vas-tu?
+
+Il n’était qu’un moyen de rassurer complétement la digne femme, c’était
+de lui tout confier.
+
+Ainsi fit Chupin, avec la dernière franchise.
+
+--Eh bien!... reprit-elle, quand il eut fini, tu vois avec quelle
+facilité tu te laisserais entraîner!... Comment as-tu pu te charger de
+faire ce honteux métier d’espion, toi qui sais où il peut conduire!...
+C’est la protection du bon Dieu qui t’a sauvé cette fois-ci d’une action
+que tu te serais reprochée toute la vie... Les intentions de ton patron
+sont bonnes, maintenant; elles étaient criminelles, quand il t’a
+commandé de suivre cette Mme d’Argelès... Pauvre femme!... elle
+s’était sacrifiée pour son fils, elle se cachait de lui, et tu
+travaillais à la trahir!... Pauvre créature... Ah! qu’elle a dû souffrir
+et comme je la plains!... Être ce qu’elle est et se voir dénoncée à son
+fils!... Moi qui ne suis qu’une malheureuse, je serais morte de
+honte!...
+
+Chupin se mouchait à faire trembler les vitres, ce qui était sa manière
+de dissimuler son émotion quand elle allait jusqu’aux larmes...
+
+--Tu parles comme une bonne femme de mère que tu es, s’écria-t-il enfin,
+et je suis plus fier de toi que si tu étais la plus belle dame et la
+plus riche de Paris, parce-que tu es la plus honnête et la plus
+vertueuse, et je ne serais qu’un lâche, «un feignant,» le dernier des
+propre-à-rien, si je te causais un chagrin... Et si jamais on me prend
+«à filer» quelqu’un d’un pied, je veux qu’on me coupe l’autre... Mais
+pour cette fois...
+
+--Pour cette fois, va, Toto, je suis tranquille...
+
+Il partit le cœur plus léger, et bientôt ne songea plus qu’à la
+mission dont il était chargé.
+
+Ce n’était pas par pure fantaisie qu’il avait changé de costume. Son
+imprudence de la nuit précédente, chez Brébant, devait avoir fixé sa
+physionomie dans la mémoire du vicomte de Coralth, et au moment de
+s’attacher à ses pas, il importait de dérouter autant que possible ses
+investigations...
+
+Cependant, il arrivait à la rue d’Anjou-Saint-Honoré, il commença
+bravement ses recherches.
+
+Elles ne furent pas heureuses tout d’abord. Partout où il entrait pour
+demander le vicomte, on lui répondait qu’on ne le connaissait pas.
+
+Il avait déjà visité la moitié de la rue, lorsqu’il arriva à une des
+plus belles maisons, devant laquelle stationnait, toute pleine de pots
+de fleurs, une de ces voitures basses et plates qu’emploient les
+jardiniers...
+
+Un vieux homme, qui parut à Chupin être le concierge de la maison, et un
+domestique en gilet rouge déchargeaient les pots du fleurs et les
+rangeaient en ligne sous la porte cochère. La voiture vide, elle partit.
+Aussitôt Chupin s’avança, et, s’adressant au concierge:
+
+--M. le vicomte de Coralth? demanda-t-il.
+
+--C’est ici... Que lui voulez-vous?...
+
+Ayant prévu cette question, Chupin avait préparé une réponse.
+
+--Bien sûr, fit-il, je ne viens pas le chercher pour lui payer la
+goutte... Mais voilà la chose: Je traversais le passage de la Madeleine,
+une femme superbe m’appelle et me dit: «M. de Coralth demeure dans la
+rue d’Anjou, mais je ne sais pas son numéro. Je ne peux pas aller le
+demander de porte en porte, allez-y, et si vous me rapportez ici son
+adresse, vous aurez cent sous!...» Voilà les cent sous gagnés.
+
+Servi par sa vieille expérience parisienne, Chupin avait si bien choisi
+le prétexte qu’il fallait, que ses deux auditeurs éclatèrent de rire...
+
+--Eh bien!... père Moulinet, s’écria le domestique à gilet rouge, qu’en
+dites vous? Est-ce pour avoir votre adresse que des femmes superbes
+donneraient cent sous?...
+
+--Pour ça, non!... Mais ce n’est pas à vous non plus qu’une femme
+enverrait des fleurs comme celles que voilà... toutes fleurs
+rarissimes!...
+
+Chupin se retirait en saluant; le concierge l’arrêta.
+
+--Vous qui faites si bien les commissions, lui dit-il, nous
+épargneriez-vous la peine de monter tous ces pots au second, si on vous
+offrait un bon verre de vin?...
+
+Nulle proposition ne pouvait être plus agréable à Chupin...
+
+Si porté qu’il fût à s’exagérer ses moyens et la fécondité de ses
+ressources, jamais il ne s’était flatté de l’espoir de franchir le seuil
+de M. de Coralth.
+
+Or, il avait compris, sans grands efforts d’imaginative, que le
+domestique à gilet rouge était au service du vicomte, et que c’était
+chez le vicomte qu’il s’agissait de monter les fleurs...
+
+Cependant, il sut dissimuler sa satisfaction, qui eût pu paraître
+singulière.
+
+--Un verre de vin!... fit-il d’un ton maussade... Vous en mettrez bien
+deux...
+
+--Eh!... je mettrai la bouteille entière, mon garçon, si le cœur vous
+en dit, répondit le domestique, avec cette facilité charmante des gens
+qui font leurs générosités aux dépens d’autrui.
+
+--Alors, s’écria Chupin, j’en suis!...
+
+Et se chargeant de plusieurs pots, avec cette dextérité des gamins qui
+gagnent leur vie au marché aux fleurs, il ajouta:
+
+--Montrez-moi le chemin.
+
+Le domestique et le concierge le précédèrent dans l’escalier, sans rien
+porter, comme de raison, et arrivés au second étage, ayant ouvert une
+porte, ils dirent:
+
+--C’est ici, entrez!...
+
+Chupin se doutait bien que M. de Coralth devait être mieux logé qu’il ne
+l’était, lui, rue du Faubourg-Saint-Denis, mais c’est à peine s’il avait
+l’idée du luxe qui éclatait dans l’antichambre.
+
+La lanterne, pendue au plafond lui parut une pure merveille, et les
+banquettes lui semblaient bien autrement superbes que le canapé de M.
+Fortunat.
+
+--Le brigand ne s’amuse pas à des coquineries de deux sous...
+pensa-t-il. Monsieur travaille dans le grand genre... Décidément, ça ne
+pouvait pas durer, cette vie-là!
+
+Il s’agissait de renouveler les fleurs des jardinières de toutes les
+pièces, et aussi celles d’une petite serre très-habilement prise moitié
+sur le balcon, moitié sur une jolie pièce tendue de soie à grands
+ramages, qui servait de fumoir. Or, le concierge et le domestique se
+bornant à surveiller Chupin et à lui donner des ordres, il se trouva
+visiter tout l’appartement.
+
+Il admira le salon encombré de précieux bibelots; la salle à manger en
+vieux chêne; la chambre à coucher, toute capitonnée, avec son lit monté
+sur une estrade comme un trône, et une sorte de bibliothèque avec de
+grandes armoires pleines de livres richement reliés.
+
+Tout cela était beau, somptueux, magnifique; Chupin admirait mais
+n’enviait pas ce luxe. Il se disait que si jamais il arrivait à amasser
+honnêtement une grande fortune, son appartement serait tout autre. Il
+eût souhaité plus de simplicité, quelque chose de plus mâle, moins de
+velours et de satin, de tapis, de tentures, de glaces, de capitons...
+
+Ce sentiment ne l’empêchait pas de se récrier à chaque pièce où il
+entrait, et il avait l’art de donner tant de naïveté à son admiration,
+que le domestique, flatté comme s’il eût été le propriétaire, mit une
+sorte de vanité à lui tout faire examiner.
+
+Il lui montra la cible devant laquelle tous les matins, pendant une
+heure, M. le vicomte s’exerçait avec un pistolet de salon... car M. le
+vicomte était de première force au pistolet, et, à vingt pas, logeait
+huit balles sur dix dans le goulot d’une bouteille.
+
+Il lui exhiba les épées de combat de M. le vicomte, car à l’épée M. le
+vicomte était aussi fort qu’au pistolet, il prenait tous les jours une
+leçon d’une heure d’un des meilleurs maîtres d’armes de Paris et ses
+duels avaient toujours été heureux.
+
+Il lui fit voir encore le costume de chambre de velours bleu de M. le
+vicomte, ses pantoufles fourrées et jusqu’aux chemises soutachées de
+soie qu’il mettait pour se coucher...
+
+Mais ce fut le cabinet de toilette qui émerveilla et stupéfia Chupin.
+
+Il resta béant, lorsqu’il vit l’immense table de marbre blanc, avec ses
+trois cuvettes, ses éponges, ses boîtes, ses pots, ses flacons, ses
+godets de toutes sortes; quand il compta les brosses par douzaines,
+molles ou dures, pour la tête, la barbe, les mains, pour les frictions
+et pour oindre de cosmétique la moustache et les sourcils...
+
+Jamais il n’avait vu rassemblés tant d’instruments bizarres, d’argent ou
+d’acier, pinces, couteaux, canifs, ciseaux, grattoirs, limes,
+bistouris...
+
+--On se croirait chez un pédicure ou chez un dentiste, dit-il au
+domestique... Est-ce que votre bourgeois se sert de cela tous les
+jours?...
+
+--Certainement... et plutôt deux fois qu’une... pour sa toilette.
+
+Chupin ne put dissimuler une grimace, et d’un ton d’ébahissement
+narquois:
+
+--Eh bien! fit-il, excusez!... il doit avoir la peau propre!
+
+Les autres éclatèrent de rire, et le concierge, après un regard
+d’intelligence jeté au domestique, dit entre haut et bas:
+
+--Dame! c’est son état à cet homme d’être joli garçon.
+
+Le grand mot était lâché!
+
+Désormais Chupin était sûr de ce que lui avait fait soupçonner ce logis
+voluptueusement coquet et ouaté de toutes les recherches délicates et
+exquises comme le sanctuaire d’une idole.
+
+Pendant qu’on changeait les jardinières, d’ailleurs, et dans
+l’intervalle des neuf ou dix voyages qu’il avait faits de la porte
+cochère à l’appartement, Chupin avait écouté sournoisement et surpris
+entre le domestique et le concierge des lambeaux de phrases qui
+l’avaient singulièrement éclairé.
+
+Sans compter qu’à tout moment, dès qu’il s’agissait de placer une plante
+dans un endroit plutôt que dans un autre, le domestique prononçait,
+comme un argument péremptoire, que la baronne tenait à ce que cela fût
+ainsi, ou que la baronne serait plus contente de tel arrangement, ou
+encore qu’il se conformait aux ordres que lui avait donnés la baronne.
+
+D’où Chupin, forcément, avait conclu que ces fleurs étaient envoyées par
+une baronne, et qu’elle n’était pas sans quelques droits sur
+l’appartement...
+
+Mais comment se nommait-elle?...
+
+Il manœuvrait assez adroitement pour le savoir, tout en dégustant un
+verre de vin qu’on lui avait servi, quand on entendit dans la cour le
+roulement d’une voiture...
+
+--Parions que voici Monsieur qui arrive, s’écria le domestique en se
+précipitant à la fenêtre...
+
+Chupin s’élança pour regarder aussi, et aperçut un très-élégant coupé
+bleu attelé d’un cheval de prix... mais il ne vit pas le vicomte.
+
+M. de Coralth montait déjà l’escalier quatre à quatre, et la seconde
+d’après, il entra en criant d’une voix irritée:
+
+--Florent!... Eh bien, qu’est-ce que cela signifie? Vous laissez toutes
+les portes ouvertes?...
+
+Florent, c’était le domestique à gilet rouge.
+
+Il haussa légèrement les épaules, en serviteur trop avant dans les
+secrets de son maître pour avoir rien à en craindre, et du ton le plus
+calme:
+
+--Si la porte est ouverte, répondit-il, c’est que Mme la baronne
+vient d’envoyer des fleurs... un dimanche!... drôle d’idée... Et
+même--ajouta-t-il en montrant Chupin, j’offre un verre de vin à ce brave
+garçon et au père Moulinet, qui m’ont aidé.
+
+Chupin, tant qu’il pouvait, se dissimulait et se faisait petit,
+tremblant d’être reconnu.
+
+M. de Coralth ne fit seulement pas attention à lui... Sa charmante
+physionomie, toujours si souriante, était bouleversée, et la symétrie de
+ses beaux cheveux blonds était dérangée. Évidemment, quelque désagrément
+lui survenait.
+
+--Je vais ressortir, dit-il à son domestique, mais avant j’ai deux
+lettres à écrire que vous porterez immédiatement.
+
+Il passa dans le salon, sur ces mots, et Florent n’attendit pas que la
+porte fût refermée pour lâcher un maître juron.
+
+--Que le diable t’emporte! s’écria-t-il... Chien de métier!... Voici
+qu’il faut me mettre en course, maintenant... Il est cinq heures et j’ai
+rendez-vous à cinq heures et demie!...
+
+Une soudaine espérance fit battre le cœur de Chupin.
+
+Il toucha du doigt le bras du domestique, et de l’air et du ton les plus
+engageants:
+
+--Je n’ai rien à faire, moi, m’sieu, dit-il, et votre vin est si bon que
+si vous vouliez seulement me payer l’usure de mes souliers, je me
+chargerais de vos commissions...
+
+La tournure de Chupin n’était pas de nature à inspirer grande confiance,
+de là vient probablement que le domestique répondit:
+
+--Ce n’est pas de refus, mais... vous comprenez, cela dépendra.
+
+Le vicomte n’en avait pas long à écrire.
+
+Il ne tarda pas à reparaître, tenant à la main deux lettres qu’il jeta
+sur la table en disant:
+
+--L’une de ces lettres est pour Mme la baronne. Vous ne la remettrez
+qu’à elle-même ou à sa femme de chambre... il n’y a pas de réponse...
+Vous porterez ensuite l’autre à son adresse, et vous attendrez qu’on
+vous donne un mot que vous mettrez sur mon bureau... et hâtez-vous.
+
+Ayant dit, M. le vicomte de Coralth sortit comme il était entré, tout
+courant, et bientôt retentit le roulement de son coupé...
+
+Florent, le domestique à gilet rouge, était cramoisi de colère...
+
+--Là!... fit-il, s’adressant plus à Chupin qu’au concierge, que vous
+disais-je?... Une lettre à remettre à la baronne en mains propres ou à
+la femme de chambre... et en cachette, comme de juste, sans que le
+baron, qui est le jobard de la chose, s’en doute... Il n’y a que moi
+pour faire cette commission-là...
+
+--Celle-là, bon!... objecta Chupin, mais l’autre?...
+
+Le domestique n’avait pas encore examiné la seconde lettre.
+
+Il la prit sur la table, et tout en examinant l’adresse:
+
+--Celle-ci, mon garçon, répondit-il, on peut vous la confier... et c’est
+fort heureux, vraiment, car elle n’est pas pour la maison d’à côté...
+Les maîtres, ma parole, sont prodigieux!... Vous arrangez vos petites
+affaires pour vous donner un peu de bon temps, et au moment où vous vous
+croyez libre, paf!... ils vous envoient aux cinq cents diables, sans
+vous demander seulement si cela vous convient... Sans votre bonne
+volonté, je ratais un dîner avec des femmes charmantes... Mais surtout,
+ne flânez pas en route... je me «fends» de l’impériale de l’omnibus...
+Et vous avez entendu, il y a une réponse... Vous la remettrez à M.
+Moulinet, qui, en échange, vous donnera quinze sous pour la course et
+six sous pour l’omnibus, total: un franc zéro cinq... autrement dit en
+chiffres ronds, une belle pièce de vingt sous... Après cela, vous savez,
+si vous pouvez extirper un pourboire aux gens chez qui vous allez... je
+vous le donne.
+
+--Compris, m’sieu!... Le temps de rendre une réponse à la femme superbe
+qui m’attend au passage de la Madeleine, et je file... Passez-moi le
+poulet.
+
+--Voilà!... dit le domestique au gilet rouge en tendant la lettre.
+
+Mais au premier regard qu’il jeta sur l’adresse, Chupin devint tout
+pâle et ses yeux s’écarquillèrent prodigieusement.
+
+Voici ce qu’il avait lu:
+
+ _Madame Paul--débitante de tabac--quai de la Seine,
+ à la Villette._
+
+Quelque grand que fût son empire sur lui, son émotion avait été trop
+visible pour n’être pas remarquée des autres.
+
+--Qu’avez-vous?... lui demandèrent-ils ensemble, qu’est-ce qui vous
+prend?
+
+Un puissant effort de volonté lui avait déjà rendu son sang-froid, et
+prompt à couvrir sa faute d’un prétexte:
+
+--J’ai, répondit-il d’un ton maussade, que je me dédis... Me donner
+quinze sous pour mesurer le trottoir d’ici à La Villette... vous ne le
+voudriez pas. Ce n’est pas une course, ça, m’sieu; c’est un voyage...
+
+Son explication passa sans difficulté; on crut simplement qu’il abusait
+du besoin qu’on avait de lui... c’était si naturel!
+
+--Une carotte, quoi! fit le domestique à gilet rouge; eh bien, soit!
+vous aurez trente sous... mais en route!
+
+--On part! s’écria Chupin; à tantôt...
+
+Et imitant avec une perfection désolante pour les oreilles le sifflet
+d’une locomotive, il s’élança dehors avec une rapidité du meilleur
+augure...
+
+Seulement, dès qu’il fut à vingt pas de la maison, il s’arrêta court.
+
+D’un œil expérimenté, il examina le terrain autour de lui, et avisant
+un coin obscur il courut s’y blottir.
+
+--Cet imbécile à gilet rouge va sortir, pensait-il, pour porter la
+lettre à cette fameuse baronne, je le suis, je regarde où il entre,
+et... v’lan dans le noir!... Je découvre le nom de la bonne... dame
+charitable un petit sou, s’il vous plaît... qui fleurit si bien ce
+brigand de vicomte.
+
+L’heure et le jour servaient ses intentions. La nuit venait, hâtée par
+un brouillard assez épais, les réverbères n’étaient pas encore allumés
+et comme on était dimanche, presque toutes les boutiques étaient
+fermées.
+
+Même, il faisait si sombre, qu’il s’en fallut de rien que Chupin ne
+reconnût pas Florent, lorsqu’il sortit.
+
+Il ne ressemblait en rien, il est vrai, au domestique à gilet rouge de
+tantôt.
+
+Ce garçon avait la clef de l’armoire aux vêtements de son maître, et il
+l’utilisait à l’occasion, cela sautait aux yeux... Il s’était adjugé, ce
+soir-là, un de ces pantalons de couleur tendre, dont M. de Coralth avait
+la spécialité, une redingote à revers immenses, un peu étroite pour lui,
+et un délicieux chapeau plat...
+
+--Et voilà! grommelait Chupin, qui s’était élancé sur ses traces... Où
+il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir...
+
+Ce n’est pas à moi que mes domestiques la feront, celle-là, quand j’en
+aurai....
+
+Mais il s’interrompit, s’effaçant prudemment contre une porte cochère.
+
+Le brillant Florent sonnait à la porte d’une des plus somptueuses
+habitations de la rue de la Ville-l’Évêque.
+
+On lui ouvrit, il entra.
+
+--Eh bien! pensa Chupin, ça n’a pas été long... Pas bêtes, le vicomte et
+la baronne... Quand on a des fleurs à s’envoyer, c’est commode d’être
+voisins...
+
+Déjà, il avait exploré les environs et aperçu un vieux bonhomme qui
+fumait sa pipe sur le seuil de sa boutique. Il s’en approcha, et
+très-poliment:
+
+--Pourriez-vous me dire, m’sieu, interrogea-t-il, à qui cette grande
+bâtisse?...
+
+--C’est l’hôtel du baron Trigault, répondit l’inconnu sans quitter sa
+pipe.
+
+--Merci, m’sieu, fit gravement Chupin, et excusez... si je vous ai
+demandé ça, c’est que je cherche une maison à acheter...
+
+Et sur ce, après avoir répété quatre ou cinq fois le nom de Trigault
+pour bien l’enfoncer dans sa mémoire, il se mit à jouer des jambes
+consciencieusement, dans la direction de la Villette.
+
+Tout marchait comme sur des roulettes, mieux et mille fois plus vite
+qu’il n’eût osé seulement le souhaiter; il eût dû être ravi... Eh bien!
+non, tant il est vrai que le succès rend exigeant.
+
+La lettre qu’il portait le brûlait comme s’il eût eu un fer rouge dans
+la poche.
+
+--Mme Paul... grommelait-il. Pour sûr, cette dame est la légitime de
+mon brigand... D’abord, Paul, c’est son prénom à lui... Ensuite, on
+m’avait dit qu’elle avait acheté la gérance d’un bureau de tabac...
+c’est donc bien cela, en plein!... Moi qui les croyais brouillés à mort,
+le mari et la femme, les voilà qui s’écrivent...
+
+Pour connaître le contenu de cette missive, Chupin eût donné, ainsi
+qu’il le disait, une chopine de son sang... L’idée de l’ouvrir lui était
+bien venue, et ce n’était pas, il faut en convenir, d’honorables
+scrupules de délicatesse qui l’avaient arrêté...
+
+Ce qui l’avait arrêté, c’était un coquin de cachet de cire grenat,
+pailletée d’or, très-soigneusement appliqué, et qui eût infailliblement
+trahi la moindre tentative d’effraction.
+
+Chupin portait la peine des défauts de Florent. Ce cachet était une
+précaution du vicomte contre l’incurable curiosité de son domestique.
+
+Le brave garçon en était donc réduit à lire et à relire la suscription,
+et à flairer le papier qui embaumait la verveine et l’iris.
+
+Mais son esprit prompt et hardi aux soupçons s’égarait en conjectures
+inouïes...
+
+Entre cette lettre destinée à la femme de M. de Coralth et la lettre
+portée à la baronne, Chupin croyait entrevoir une relation... Et
+pourquoi non?... N’avaient-elles pas été écrites ensemble et sous
+l’empire d’un même sentiment: une contrariété?
+
+Il est vrai qu’il s’épuisait à chercher un rapport vraisemblable entre
+la débitante de tabac de la Villette et la baronne millionnaire de la
+rue de la Ville-l’Evêque...
+
+Cependant, si l’imagination de Chupin trottait, ses jambes ne restaient
+pas inactives... Il remonta l’interminable rue Lafayette, déboucha au
+haut du faubourg Saint-Martin, traversa le boulevard extérieur et enfin
+reprit haleine à la rue de Flandre.
+
+--M’y voici!... murmura-t-il, et un peu plus vite qu’un omnibus...
+
+Le quai de la Seine, où il se rendait, est une large voie qui se
+prolonge entre la rue de Flandre et le canal de l’Ourcq.
+
+A gauche, elle est bordée de bicoques, d’affreuses petites masures, de
+chantiers et d’immenses dépôts de charbon.
+
+A droite, du côté du canal, ce ne sont que pauvres échoppes et magasins
+provisoires, bâtis de boue et de plâtras, laids, sales, enfumés...
+
+Dans le jour, pas de quartier plus vivant et plus bruyant que ce quai,
+où se concentre l’immense mouvement du port de la Villette...
+
+Rien de plus lugubre le soir, quand les chantiers sont fermés, quand les
+rares becs de gaz ajoutent à l’horreur des ténèbres, lorsqu’il n’y a,
+pour rompre le silence, que le clapotement de l’eau troublée par quelque
+marinier écopant son bateau...
+
+--Sûr, le vicomte se sera trompé, pensait Chupin, il n’y a pas de débit
+sur ce quai.
+
+Si, cependant... Ayant dépassé la rue de Soissons, il aperçut au loin,
+expirant dans la brume, la lueur rougeâtre d’une lanterne de marchand de
+tabac...
+
+
+
+
+X
+
+
+Touchant au but, Chupin ralentit le pas, et c’est avec les plus savantes
+précautions qu’il s’approcha de la boutique, jusqu’à coller son museau
+futé contre le vitrage...
+
+Il jugeait utile de voir, avant de se montrer, et d’étudier l’intérieur
+du dehors pour composer son entrée.
+
+Et certes, rien ne l’empêchait d’observer à son aise, et longuement.
+
+La nuit était noire, le quai désert. Personne, pas un bruit, rien... Le
+brouillard épais et puant étouffait jusqu’aux joyeuses rumeurs de la
+barrière voisine.
+
+C’était sinistre à donner le frisson à ce vieux gamin de Paris, qui
+n’était guère impressionnable, cependant, et qui dans les coins les plus
+perdus de «sa ville» se sentait chez lui autant qu’un bourgeois dans les
+différentes pièces de son appartement.
+
+--Il faut, pensait-il, que la légitime de ce scélérat de Coralth ait
+moins de cent mille livres de rente pour être venue s’établir ici...
+
+Et en effet, rien d’affreux comme la maison où était installé le débit
+de tabac... C’était une bicoque à un seul étage, bâtie, selon
+l’expression populaire, de boue et de crachat, toute branlante et tout
+en ruines, étayée de deux côtés, et dont on avait masqué les lézardes en
+clouant des vieilles planches de bateaux contre la façade...
+
+--Positivement, se dit Chupin, je ne serais pas tranquille là-dedans,
+les jours de grand vent...
+
+La boutique elle-même, assez grande, mais sordide et repoussante de
+malpropreté, criait misère... Le long des murs, dont le crépi
+s’écaillait, l’humidité suintait en larmes verdâtres...
+
+Le carreau disparaissait sous une couche épaisse et inégale, de cette
+boue de charbon noire et gluante, qui est le sol même du quai de la
+Seine...
+
+Un marchand de démolitions avait vendu au hasard le mobilier: le
+comptoir, avec ses quatre pots de grès, et ses deux paires de balances,
+et aussi les vitrines dépareillées où on apercevait des pipes et des
+papiers à cigarettes, des petits verres et plusieurs bouteilles à
+étiquettes bariolées, cinq ou six boîtes de cigares et quelques paquets
+de tabac, mouillé, on le devinait, autant qu’une éponge qu’on retire de
+l’eau...
+
+Comparant ce bouge lugubre au voluptueux intérieur du vicomte de
+Coralth, Chupin se sentait le cœur serré, et la colère bouillait dans
+ses veines...
+
+--Rien que pour ça, grondait-il, les dents serrées, on devrait le
+fusiller, le propre-à-rien!... Laisser crever sa femme de faim!...
+
+Car c’était bien la femme de M. de Coralth qui tenait ce débit.
+
+Chupin, qui l’avait vue autrefois, la reconnaissait derrière son
+comptoir, encore qu’elle fût cruellement changée et à peine
+reconnaissable.
+
+--C’est bien elle, murmurait-il... C’est bien Mlle Flavie.
+
+Il lui donnait son nom de jeune fille.--Pauvre femme!...
+
+Pauvre créature!... en effet!... Sans doute, elle était jeune encore;
+mais le malheur, les chagrins, les regrets, les privations horribles,
+les jours employés à se procurer sa chétive existence, les nuits
+consumées dans les larmes, l’avaient, bien avant l’âge, vieillie, fanée,
+flétrie, détruite...
+
+La chétive clarté d’une lampe au schiste, accrochée au plafond, tombant
+d’aplomb sur son visage, en accentuait encore la pâleur et la maigreur,
+projetant des ombres noires sous ses sourcils, et faisant saillir, comme
+ceux d’un squelette, les os de ses tempes et de ses mâchoires...
+
+De sa beauté, qui avait été saisissante, rien ne restait que ses
+cheveux, encore magnifiques, mais ternes et emmêlés, comme si le peigne
+ne les eût pas touchés depuis des semaines, et aussi ses grands yeux
+noirs démesurés, qui brillaient d’un éclat phosphorescent, l’éclat de la
+fièvre qui couve comme un incendie, qui mine sourdement, brûle et tue...
+
+En elle, d’ailleurs, tout trahissait d’horribles revers, portés sans
+dignité.
+
+Si elle avait lutté, autrefois, dans les commencements, elle ne luttait
+plus, on le voyait...
+
+Son costume, sa robe de soie honteusement délabrée, sa capeline
+crasseuse, révélaient la plus profonde incurie, l’abandon complet de
+soi, cette indifférence morbide qui suivent les grandes catastrophes
+dont on n’espère pas se relever...
+
+--Ce que c’est que de nous!... songeait philosophiquement Chupin. Une
+fille élevée comme une reine, à faire ses quatre volontés... Hein!... si
+on lui avait prédit cela, dans le temps, si on lui avait dit qu’il y a
+des hauts et des bas... comme elle vous aurait ri au nez!... C’est que
+je la vois encore, au temps où elle conduisait elle-même ses petits
+chevaux gris... Et hue!... et hop!... et clic et clac!... Et gare
+dessous, tant pis pour le monde!... Paris, c’était comme une grande
+boutique, où elle n’avait qu’à choisir... Elle disait: «Je veux ça,» et
+elle l’avait... Mais voilà!... Un joli garçon passe, on le demande pour
+mari; papa, qui ne sait rien refuser, le donne... Et maintenant: «Pour
+deux sous en carotte, bourgeoise, et bon poids!...»
+
+Ce qui l’attardait au vitrage, c’est qu’il distinguait fort bien que la
+jeune femme causait avec une personne qui se trouvait dans une seconde
+pièce dont la porte était grande ouverte, juste derrière le comptoir.
+
+Cette personne, Chupin eût donné bonne chose pour l’apercevoir
+seulement... il n’y parvint pas.
+
+En désespoir de cause, il allait entrer, quand il vit la jeune femme se
+dresser tout à coup et prononcer quelques mots d’un air mécontent.
+
+Et ses regards, au lieu de se tourner vers la porte de la seconde
+pièce, se dirigeaient en face d’elle, vers un coin de la boutique...
+
+--Il y a donc quelqu’un là? se dit Chupin intrigué.
+
+Il changea de place, se haussa sur la pointe des pieds, pour regarder,
+et en effet, il aperçut un petit garçon de trois à quatre ans, maigre,
+au teint blafard, vêtu de haillons, qui jouait avec les débris d’un
+cheval de carton.
+
+Cette vue le fit bondir...
+
+--Il y a un enfant!... gronda-t-il. Non-seulement le brigand «lâche» sa
+femme, mais il laisse son moutard en plan!... Encore ça à mettre sur la
+note, mon bonhomme, et nous compterons nous deux, et il faudra payer!...
+
+Sur cette menace, il entra brusquement.
+
+--Que faut-il vous servir, monsieur? demanda la jeune femme.
+
+--Rien, madame; je vous apporte une lettre.
+
+--A moi? Vous devez vous tromper.
+
+--Pardonnez-moi: vous êtes bien madame Paul?
+
+--Oui.
+
+--Alors, ceci est bien pour vous.
+
+Et il tendait la lettre que lui avait confiée Florent.
+
+La jeune femme, non sans hésitation, avançait la main, toisant le
+commissionnaire d’un air surpris, lorsqu’enfin, apercevant l’écriture,
+elle poussa un cri:
+
+--Ah! mon Dieu!...
+
+Et aussitôt, se retournant vers la porte ouverte derrière elle:
+
+--M. Mouchon, cria-t-elle, M. Mouchon! C’est de lui, c’est de mon mari,
+c’est de Paul! Venez, venez!...
+
+Un homme d’une cinquantaine d’années, ventru, au crâne chauve et
+déprimé, à l’air à la fois bête, égrillard et sournois, se montra
+timidement, sa casquette à la main...
+
+--Eh bien! chère enfant, fit-il d’une voix flûtée, que vous disais-je:
+tout vient à point à qui sait attendre...
+
+Elle avait brisé le cachet, elle lut d’un trait, avidement, puis tout à
+coup, battant joyeusement des mains:
+
+--Il consent, s’écria-t-elle... Il a eu peur, il me prie seulement
+d’attendre un peu, tenez, lisez!...
+
+Mais M. Mouchon ne pouvait pas lire sans ses lunettes, et il perdit bien
+deux minutes à explorer ses poches avant de les trouver...
+
+Puis, quand il les eut chaussées, la lumière était si chétive, qu’il lui
+fallut trois minutes encore pour déchiffrer la missive.
+
+Pendant ce temps, Chupin le détaillait et l’évaluait:
+
+--Qu’est-ce que ce vieux papa? pensait-il. Un rentier, cela se voit à
+son linge... à moitié cossu, ses lunettes ne sont pas en or... marié, il
+a une alliance au doigt... qui a une fille, les coins de sa cravate sont
+brodés... qui demeure dans les environs, puisque bien mis comme il est
+il a une casquette... Mais que faisait-il, dans la pièce à côté, sans
+chandelle?...
+
+M. Mouchon avait achevé.
+
+--Que vous avais-je dit, prononça-t-il... A bon conseil, prompt
+succès...
+
+--Oui, c’est vrai, vous avez raison!
+
+Elle avait repris sa lettre et, l’œil brillant de joie, la relisait,
+comme pour bien s’en prouver la réalité.
+
+--Et maintenant, interrogea-t-elle, que faire?... Attendre, n’est-ce
+pas?...
+
+Le vieux monsieur eut un soubresaut.
+
+--Jamais!... déclara-t-il, jamais!... Il faut battre le fer pendant
+qu’il est chaud.
+
+--Cependant il me promet...
+
+--Promettre et tenir sont deux, et un bon tiens vaut mieux que deux tu
+l’auras...
+
+--C’est qu’il demande une réponse...
+
+--Répondez-lui que qui paye ses dettes s’enrichit; payez, et vous serez
+considéré...
+
+Mais il s’arrêta court, montrant à la jeune femme le commissionnaire
+dont les yeux brillaient de la plus ardente curiosité...
+
+Elle comprit. Vivement elle emplit de liqueur un petit verre qu’elle
+plaça devant Chupin, et lui offrit un cigare en disant:
+
+--Asseyez-vous, voici de quoi prendre patience en nous attendant.
+
+Et elle suivit le vieux monsieur dans la seconde pièce dont elle ferma
+la porte.
+
+--Ça va bien! pensait Chupin, qui ne se sentait pas de joie; ça se
+corse, on va commencer à rire...
+
+N’eût-il pas eu la précoce pénétration qu’il devait à sa vie accidentée,
+la jeune femme, en dix mots, et le vieux monsieur, en six proverbes, en
+avaient dit assez pour le mettre au courant de la situation.
+
+Il connaissait maintenant, croyait-il, le contenu de la lettre qu’il
+venait d’apporter aussi parfaitement que s’il l’eût lue.
+
+Il s’expliquait l’air furieux de M. de Coralth, et l’ordre qu’il avait
+donné de se hâter...
+
+Enfin, il voyait distinctement et comprenait la relation qu’il avait
+tout d’abord vaguement soupçonnée entre la lettre à la baronne Trigault
+et la lettre à l’épouse légitime, et que l’une était la conséquence de
+l’autre...
+
+Et toutes les circonstances de cette affaire s’enchaînaient,
+estimait-il, logiquement et comme fatalement.
+
+Abandonnée par son mari, Mme Paul avait fini par se lasser de la
+misère et des privations... Elle s’était mise un beau matin à la
+recherche de ce lâche, l’avait retrouvé et lui avait écrit:
+
+ «Je consens à ne pas embarrasser ta vie, mais à la condition que tu
+ nous donneras le nécessaire, à moi, qui suis ta femme, à mon enfant
+ qui est le tien... Je veux tant, pour telle époque... Si tu me
+ refuses, j’apparais et je te perds... Le scandale ne me servira pas
+ de grand chose, c’est vrai, mais du moins je n’aurai plus à endurer
+ ce supplice de te savoir entouré de toutes les recherches du luxe,
+ pendant que je meurs de faim...»
+
+Oui, évidemment, elle lui avait écrit cela. Ce n’était pas le texte,
+sans doute, c’était à coup sûr le sens.
+
+Et au reçu de sa lettre, Coralth, ainsi qu’elle venait de le dire, avait
+été terrifié... Il n’avait que trop senti que du jour où sa femme se
+montrerait et crierait sur les toits son vrai nom et son passé, c’en
+serait fait de lui...
+
+Mais il n’avait pas d’argent... Les honnêtes jeunes messieurs comme le
+vicomte de Coralth n’ont pas de réserve ni d’économies. C’est une des
+fatalités de leur industrie d’être condamnés à une dépense constante.
+
+Alors, en cette périlleuse extrémité, le couteau sur la gorge, pour
+ainsi dire, le brillant vicomte avait répondu à sa femme de prendre
+patience, et écrit à la baronne pour la prier ou pour lui commander,
+selon les termes où ils en étaient, de lui prêter la somme qu’on
+exigeait de lui...
+
+Une particularité cependant intriguait Chupin.
+
+Il se rappelait avoir ouï dire, autrefois, que Mlle Flavie était la
+fierté même, et qu’elle adorait son mari jusqu’à la folie... Ce grand
+amour s’était donc évanoui!... La misère l’avait donc à ce point
+détrempée et brisée, qu’elle se résignait à descendre aux plus honteuses
+concessions.
+
+Si elle connaissait l’existence de son mari, comment ne préférait-elle
+pas la faim, l’hôpital, la fosse commune, à un secours de lui?
+
+Qu’en un moment de rage, elle fût allée droit à lui, qu’elle l’eût
+souffleté de toutes les infamies de son passé, en présence de ses
+brillants amis... qu’elle l’eût perdu, ruiné, précipité dans la boue,
+qu’elle se fût vengée enfin, Chupin eût admis cela...
+
+Il ne pouvait comprendre qu’une femme si jeune descendît jusqu’à tirer
+parti de l’ignominie de l’homme qu’elle avait aimé, jusqu’à pratiquer le
+chantage le plus déshonorant...
+
+--Le plan n’est pas d’elle, se dit Chupin, après avoir réfléchi... C’est
+l’autre, le vieux «déplumé» qui aura machiné la chose...
+
+De cette façon, tout lui parut clair et comme prouvé, et il eût parié
+son cou à couper, un enjeu sérieux, que rien ne lui échappait...
+
+Un moyen, du reste, s’offrait à lui de vérifier ses conjectures...
+
+La jeune femme, en se retirant dans la pièce voisine, n’avait pas emmené
+son petit garçon. Il était toujours là, assis sur le pavé boueux de la
+boutique, jouant avec son cheval de carton, sans bruit, comme les
+enfants habitués à être rudoyés.
+
+Chupin l’appela.
+
+--Viens, mon petit, viens...
+
+Il se leva et timidement s’approcha, regardant cet étranger avec de gros
+yeux remplis de défiance et d’étonnement.
+
+La repoussante malpropreté de ce pauvre petit était contre la mère une
+terrible accusation... Ne l’aimait-elle donc pas?... L’incurie du
+malheur a des bornes... Depuis combien de temps ne lui avait-on lavé ni
+le visage ni les mains?... Ses vêtements tout souillés de taches
+tombaient en loques...
+
+Il était gentil, cependant, et, malgré son air farouche, paraissait
+intelligent... Il était blond et ressemblait à M. de Coralth d’une façon
+frappante.
+
+Chupin le prit sur ses genoux, et après s’être assuré que la porte de
+communication était bien fermée:
+
+--Comment t’appelles-tu, petit? demanda-t-il.
+
+--Paul.
+
+--Connais-tu ton papa?
+
+--Non.
+
+--Ta maman ne t’en parle donc jamais?
+
+--Oh! si!...
+
+--Que t’en dit-elle?
+
+--Qu’il est bien riche, bien riche!...
+
+--Et après?...
+
+L’enfant ne répondit pas, soit que sa mère ne lui eût rien dit autre
+chose, soit que cet instinct qui précède l’intelligence comme l’aurore
+le jour, l’avertît que devant un inconnu il devait se taire.
+
+--Il ne vient donc jamais vous voir, ton papa? insista Chupin.
+
+--Jamais.
+
+--Pourquoi?...
+
+--Maman est très-pauvre!
+
+--Et tu n’as pas envie d’aller le voir?
+
+--Je ne sais pas... Mais il viendra, lui, et il nous emmènera dans une
+grande maison... Il faudra bien qu’il vienne, maman l’a dit, et il lui
+donnera beaucoup d’argent et des belles robes, moi j’aurai des jouets
+tout plein...
+
+Fixé de ce côté, Chupin continua:
+
+--Et ce vieux monsieur, qui est avec ta maman, de l’autre côté, tu le
+connais...
+
+--Oh! oui... c’est Mouchon.
+
+--Qui ça, Mouchon?
+
+--C’est ce monsieur qui a ce beau jardin, vous savez bien, au coin de la
+rue Riquet, où il y a des raisins si bons, j’irai avec lui en manger...
+
+--Vient-il vous voir souvent?...
+
+--Tous les soirs... Tiens, il a toujours des bonnes choses à manger dans
+sa poche pour maman et pour moi.
+
+--Pourquoi donc se met-il dans la chambre à côté, sans lumière?...
+
+--Ah!... il dit comme cela qu’il ne faut pas que les pratiques le
+voient...
+
+Poursuivre cet interrogatoire, faire de cet enfant l’innocent
+dénonciateur de sa mère, eût été un acte abominable... Chupin sentit
+qu’il avait déjà abusé.
+
+Il embrassa donc le petit garçon à la place la moins barbouillée de son
+visage, et le posa à terre, en lui disant:
+
+--Va jouer.
+
+Avec une précision cruelle, le pauvre petit avait révélé le caractère de
+sa mère... Que savait-il par elle de son père?... Qu’il était riche et
+que, s’il revenait, il apporterait beaucoup d’argent et de belles
+robes... Toute la jeune femme était là.
+
+Chupin pouvait s’enorgueillir de sa perspicacité: toutes ses
+suppositions se trouvaient confirmées.
+
+Il n’était pas jusqu’au sieur Mouchon qu’il n’eût pénétré d’un coup
+d’œil... Il avait reconnu un de ces vieux drôles ladres et vicieux
+qui utilisent leurs loisirs au profit de leur dépravation, hypocrites
+patients qui font de la misère leur pourvoyeuse, et dont la passion
+n’est prodigue que de conseils.
+
+--Sûr, pensa Chupin, il fait la cour à Mme Paul.. Si ce n’est pas
+honteux! Vieux grigou! nourris-la, au moins...
+
+Jusqu’alors, ses préoccupations lui avaient fait oublier son petit verre
+et son cigare. Il avala d’un trait la liqueur qui lui avait été
+versée... Allumer le cigare devait être plus difficile...
+
+--Allons, bon! grogna-t-il, encore un incombustible!... Vrai, quand je
+fumerai des havanes à dix sous, ce n’est pas ici que je viendrai les
+acheter...
+
+Il usait force allumettes, et tirait sur ce malheureux cigare à se
+crever la poitrine, quand la porte du fond s’ouvrit, et Mme Paul
+reparut tenant une lettre fermée à la main...
+
+Elle était affreusement troublée, et son anxiété était visible.
+
+--Je ne puis me décider, disait-elle au sieur Mouchon, dont on
+apercevait dans l’ombre le profil sournois, non, je ne puis... Envoyer
+cette lettre, c’est renoncer à tout jamais à un retour de mon mari...
+Quoi qu’il arrive, il ne me la pardonnera pas.
+
+--Et après, répondit le vieux monsieur, se conduira-t-il plus mal avec
+vous?... Allez donc, chat ganté n’a jamais pris de souris...
+
+--Il va me haïr.
+
+--Mais non!... qui veut des caresses bat son chien... et d’ailleurs le
+vin est tiré, n’est-ce pas, il faut le boire...
+
+Cette singulière logique la décida. Elle remit la lettre à Chupin, et
+tirant de sa poche une pièce de vingt sous, elle la lui tendit.
+
+--Voilà pour votre peine.
+
+Lui, d’un mouvement machinal, allongea vivement la main, mais il la
+retira plus vite encore, en disant:
+
+--Non, merci, gardez... je suis payé.
+
+Et il sortit...
+
+Assurément, la mère de Chupin,--la pauvre bonne femme, pour parler son
+langage,--eût été heureuse et fière du désintéressement de son fils.
+
+Le matin même, il avait refusé les dix francs par jour que lui proposait
+M. Fortunat; le soir, il refusait les vingt sous que lui offrait Mme
+Paul.
+
+Ce n’était rien en apparence, c’était énorme en réalité, et bien
+significatif de la part de ce pauvre garçon, réduit, faute d’éducation,
+à demander son pain quotidien aux hasards de ces mille métiers inconnus
+qui s’agitent et intriguent dans les bas-fonds de la civilisation
+parisienne.
+
+Et tout en regagnant la rue de Flandre, il marmottait:
+
+--Prendre les vingt sous de cette pauvre créature, qui n’a peut-être pas
+mangé son content, jamais de la vie! On est un homme ou on ne l’est
+pas!...
+
+Il faut le dire: en aucune occasion, l’argent ne lui avait procuré de
+jouissance comparable à l’intime satisfaction qu’il éprouvait.
+
+Il se sentait grandir dans sa propre estime, en songeant qu’il mettait
+au service du bien toutes les facultés et toute l’énergie qu’il
+dépensait jadis au profit du mal...
+
+Être l’artisan du salut de Pascal Férailleur, cette pure victime des
+plus lâches coquins, n’était-ce pas, jusqu’à un certain point, racheter
+le crime qu’il avait commis autrefois!
+
+Et cependant il était une circonstance qui dépassait son entendement.
+
+Comment un de ces aventuriers qui tout à coup surgissent dans le beau
+monde de Paris, qu’on accepte parce qu’ils s’imposent, sans qu’on sache
+qui ils sont ni d’où ils viennent, comment un misérable tel que le
+vicomte de Coralth avait-il pu seulement entamer l’honneur de Pascal
+Férailleur?
+
+Eh quoi!... la réputation d’un honnête homme est donc en quelque sorte à
+la merci du premier intrigant qu’il gêne!...
+
+Le monde est-il donc si mal fait, qu’une ignoble comédie de cinq minutes
+pèse plus, dans les balances faussées de l’opinion, que toute une vie de
+courage, d’honneur et de probité!...
+
+On voit de ces exemples aux époques où les plus gens de bien, loin de
+s’affirmer hardiment en face des coquins, descendent, sous prétexte de
+sociabilité, à toutes sortes de concessions, qui sont autant de
+dangereuses lâchetés...
+
+Quand les hommes honnêtes ce tiennent cois, le monde est aux
+impudents!...
+
+Tout entier à ces réflexions, Chupin n’était point tenté d’ouvrir la
+réponse qu’il portait pour en prendre connaissance.
+
+Les mêmes sentiments s’agitaient en lui, qui l’avaient empêché de tirer
+du fils de Mme Paul des renseignements plus précis...
+
+Arriver à la vérité par la seule force de sa pénétration!... Il y avait
+là de quoi tenter sa jeune vanité.
+
+Or, qu’avait-il besoin de recourir à un acte qui peut se justifier, sans
+doute, que l’intérêt de la légitime défense excuse et absout, mais qui
+n’en est pas moins fâcheux en lui-même et hasardé?...
+
+Lui était-il indispensable de violer le sceau de cette lettre pour en
+connaître le contenu?
+
+Les quelques mots échangés entre Mme Paul et le sieur Mouchon, le
+conseiller aux proverbes, ne lui avaient-ils pas appris, à n’en pouvoir
+douter, qu’il portait un ultimatum et qu’il y était signifié au vicomte
+de Coralth d’avoir à l’exécuter dans les délais indiqués, sous peine
+d’un scandale mortel pour lui?
+
+Les certitudes de Chupin à cet égard étaient si positives, que déjà il
+se creusait la cervelle à imaginer comment tirer parti de ces
+découvertes pour le plus grand profit de Pascal et de Mlle
+Marguerite...
+
+Mettre aux prises la jalousie de Flavie, la femme abandonnée, et
+l’orgueil offensé de la baronne Trigault, évoquer l’infamant passé de
+Coralth et l’en écraser, cela semblait à Chupin indiqué par les
+événements mêmes.
+
+Mais par quelles combinaisons amener un dénoûment bruyant, terrible,
+affreusement scandaleux, qui fût l’éclatante réhabilitation de Pascal,
+voilà ce qu’il cherchait avec l’ardeur d’un dramaturge qui, ayant trouvé
+le sujet d’une pièce, le tourne et le retourne dans son esprit, pour en
+tirer tout ce qu’il peut donner.
+
+Avec de telles pensées, la route, au retour, devait lui paraître plus
+courte qu’à l’aller, et c’est presque sans s’en apercevoir qu’il arriva
+rue d’Anjou-Saint-Honoré, devant la maison de M. de Coralth.
+
+Ayant à comparaître devant M. Moulinet, le concierge, il éteignit tant
+qu’il put la flamme de son regard, et c’est grimé de son air le plus
+candide qu’il entra.
+
+O surprise! M. Moulinet et son épouse n’étaient pas seuls dans leur
+loge.
+
+Florent était là, en train de prendre le café avec eux.
+
+Et même, le digne valet s’était dépouillé des élégances empruntées à
+son maître, et avait revêtu son gilet rouge.
+
+Il semblait d’une humeur massacrante, et son dépit était réellement bien
+légitime.
+
+De chez M. de Coralth chez la baronne, il n’y avait qu’un saut; mais il
+est des fatalités!... La baronne, en recevant la lettre des mains de sa
+femme de chambre, avait fait courir après Florent pour lui dire
+d’attendre, qu’elle voulait lui parler... et elle avait eu
+l’inconvenance de lui laisser croquer le marmot plus d’une heure...
+
+Si bien que de fil en aiguille, comme il disait, il avait manqué le
+dîner des femmes charmantes qui lui avaient donné rendez-vous, et que de
+désespoir il était revenu partager la soupe de ses amis les
+concierges...
+
+--Vous avez la réponse? demanda-t-il à Chupin.
+
+--La voici.
+
+Ayant glissé la lettre de Mme Paul dans la poche d’estomac de son
+tablier, Florent venait de compter à son commissionnaire les trente sous
+stipulés, quand on entendit au dehors le cri traditionnel...
+
+--Porte, s’il vous plaît!...
+
+C’était le coupé bleu de M. de Coralth.
+
+Le vicomte descendit légèrement, sous le porche, et apercevant son
+domestique, dévoré d’impatience, il s’approcha en disant:
+
+--Mes commissions?
+
+--Elles sont faites.
+
+--Vous avez vu Mme la baronne?...
+
+--Elle m’a fait attendre deux heures pour me dire que M. le vicomte ne
+devait pas s’inquiéter, qu’elle avait un moyen sûr pour demain...
+
+M. de Coralth parut respirer plus librement.
+
+--Et la... débitante de tabac? poursuivit-il.
+
+--Voici ce qu’elle m’a donné pour monsieur...
+
+D’une main fiévreuse, le vicomte prit la lettre, l’ouvrit, la parcourut
+d’un regard, et aussitôt, saisi d’une colère folle, furieuse à ce point
+de lui faire oublier qu’il se donnait en spectacle, il se mit à la
+froisser rageusement, cette lettre, à la mordre, à la déchirer en menus
+morceaux en mugissant des blasphèmes à étonner un charretier...
+
+Puis, soudain, la conscience de son imprudence lui revenant, il se
+maîtrisa, et éclata de rire, d’un rire forcé, en disant:
+
+--Ah!... les femmes!... Les coquines! Elles vous feraient perdre la
+tête!...
+
+Et jugeant l’explication suffisante:
+
+--Venez me déshabiller, dit-il à Florent; il faut que je sorte de bonne
+heure demain...
+
+Cet ordre ne devait pas être perdu pour Chupin, et dès sept heures le
+lendemain, il montait la garde devant la porte de M. de Coralth...
+
+Et ainsi, pendant la journée du lundi, il put le suivre chez M. de
+Valorsay, puis chez un homme d’affaires, puis chez M. Wilkie, chez la
+baronne Trigault dans l’après-midi, et enfin, le soir, chez Mme
+d’Argelès...
+
+Là, mêlé aux domestiques, empressé à ouvrir les portières des voitures
+qui s’arrêtaient devant l’hôtel, il recueillit quelque chose de
+l’affreuse scène qui venait d’avoir lieu entre la mère et le fils...
+
+Il vit sortir M. Wilkie, les vêtements en désordre, puis le vicomte de
+Coralth dont il reprit la trace et qu’il vit courir chez le marquis de
+Valorsay d’abord, puis une fois encore chez M. Wilkie, où il resta
+presque jusqu’au jour.
+
+De la sorte, quand le lendemain, mardi, sur les deux heures, il se
+présenta chez M. Fortunat, Chupin tenait presque tous les
+fils--croyait-il--des honteuses intrigues que menait de front le
+vicomte...
+
+Le «dénicheur d’héritages» savait son employé intelligent, mais non tant
+que cela, certainement, et ce n’est pas sans une secrète envie qu’il
+écouta le rapport circonstancié et parfaitement clair qu’il lui fit...
+
+--C’est que j’ai été moins heureux que vous, lui dit-il, quand il eut
+terminé...
+
+Mais il n’eut pas le temps de dire en quoi ni comment...
+
+Juste comme il commençait, Mme Dodelin parut, annonçant que la jeune
+dame que monsieur attendait était là...
+
+--Faites entrer!...s’écria M. Fortunat en se levant vivement. Qu’elle
+entre!...
+
+Pour s’échapper de chez M. de Fondège et accourir au rendez-vous qu’elle
+avait donné à M. Fortunat, Mlle Marguerite n’avait pas eu besoin de
+mentir, ni même de chercher des prétextes.
+
+Dès le matin, «le général» avait décampé pour essayer ses chevaux et ses
+voitures, et il avait annoncé qu’il déjeunerait à son cercle.
+
+A l’issue du déjeuner, Mme de Fondège, que ses couturières et son
+tapissier réclamaient, s’était pareillement envolée, en prévenant
+qu’elle ne serait pas de retour avant l’heure du dîner.
+
+Enfin, sur les midi, Mme Léon s’était tout à coup rappelé que sa
+noble famille la réclamait impérieusement... Elle s’était habillée en
+hâte, et était sortie, pour se rendre évidemment chez le docteur Jodon,
+et, de là, chez M. le marquis de Valorsay...
+
+Les domestiques, à leur tour, se sentant débarrassés pour quelques
+heures de toute surveillance, avaient tiré chacun de son côté, laissant
+la maison seule, peu préoccupés des visiteurs qui pouvaient venir
+sonner...
+
+De la sorte, Mlle Marguerite avait pu s’esquiver sans que personne
+s’en aperçût, ce qui lui laissait cette latitude, pour le cas où on la
+verrait rentrer, de dissimuler la durée de son absence...
+
+Un fiacre remontait la rue Pigalle au moment où elle sortit, elle le
+prit...
+
+Certes, la démarche qu’elle faisait lui coûtait cruellement.
+
+N’allait-elle pas être forcée, elle jeune fille, elle si réservée
+naturellement, de se confier à un étranger, de lui révéler ses
+sentiments les plus intimes, de lui ouvrir son âme, toute pleine de son
+amour pour Pascal Férailleur!...
+
+Et cependant, elle se sentait plus calme et plus maîtresse de soi que la
+veille, quand elle se présentait à la photographie Carjat pour demander
+un fac-simile de la lettre de M. de Valorsay.
+
+C’est que les événements l’entraînaient dans leur évolution rapide, que
+l’implacable nécessité ne lui laissait pas la faculté d’hésiter, et
+qu’elle s’animait à la lutte, à mesure qu’elle voyait s’accroître les
+chances de succès...
+
+Certaines considérations, d’abord inaperçues, contribuaient à la
+rassurer...
+
+Ce M. Fortunat, cet agent secret de M. le comte de Chalusse, la
+connaissait déjà, puisque c’était lui qui, après des mois
+d’investigations, avait fini par la découvrir à l’hospice des
+Enfants-Trouvés...
+
+Un vague pressentiment lui disait que cet homme en savait sur son passé
+plus long qu’elle-même, et qu’il pourrait, s’il le voulait, lui
+apprendre le nom de sa mère, le nom de cette femme que le comte
+redoutait, et qui sans pitié l’avait abandonnée...
+
+Enfin, il est un fait positif, c’est que l’esprit se familiarise avec
+les situations les plus excessives, jusqu’à trouver presque naturels les
+événements les plus en dehors de toutes prévisions et même de toute
+vraisemblance.
+
+N’importe! Son cœur battit plus vite, et elle se sentit pâlir quand,
+sur l’invitation de Mme Dodelin, elle pénétra dans le cabinet du
+«traqueur d’héritages.» D’un rapide coup d’œil, elle embrassa le
+cadre et les personnages.
+
+Le confortable cossu du bureau la surprit, elle avait compté sur un
+bouge... La distinction relative et les façons d’homme du monde de M.
+Fortunat la déconcertèrent; elle s’attendait à rencontrer une manière
+d’intrigant subalterne crasseux et grossier. Enfin, Victor Chupin,
+debout près de la cheminée, en blouse, avec ses pantalons effiloqués,
+tortillant sa casquette pour se donner une contenance, l’inquiéta.
+
+Mais aucune de ses impressions ne se fit jour... Pas un des muscles de
+son noble et beau visage ne bougea, son œil resta fier et clair...
+
+Et c’est d’une voix dont l’émotion intérieure n’altérait en rien le
+timbre sonore et pur, qu’elle dit:
+
+--Je suis la pupille de M. le comte de Chalusse, monsieur, Mlle
+Marguerite... Vous avez, je le suppose, reçu ma lettre?
+
+Lui s’inclinait, déployant toutes les grâces qu’il portait dans le monde
+où il cherchait à se marier, et d’un geste plus prétentieux qu’élégant,
+il avançait un fauteuil et invitait Mlle Marguerite à s’asseoir...
+
+--Votre lettre m’est parvenue, en effet, mademoiselle, répondit-il, et
+je vous attendais, flatté et honoré de votre confiance... Pour tout
+autre que vous, ma porte était même défendue...
+
+La jeune fille s’assit, et il y eut un moment de silence, chacun
+observant l’autre, et cherchant à s’en faire une opinion. Lui, un peu
+troublé, et ayant peine à comprendre que cette belle jeune fille si
+imposante pût être la petite apprentie qu’il avait vue autrefois chez le
+relieur, avec son grand sarrau de serge, les cheveux ébouriffés et tout
+poudrés de rognures de papier.
+
+Elle, fâchée d’avoir à s’adresser à cet homme, car plus elle
+l’examinait, plus il lui semblait découvrir dans toute sa personne
+quelque chose de louche et de suspect, et elle eût préféré quelque
+cynique gredin à cette espèce de gentleman doucereux, verni
+d’hypocrisie...
+
+Ce qu’elle attendait, avant de rien dire, c’était que M. Fortunat
+congédiât ce jeune garçon en blouse, dont elle ne s’expliquait pas la
+présence, et qui, pétrifié par une sorte d’extase muette, attachait
+obstinément sur elle des yeux où se peignaient un ébahissement énorme et
+la plus vive admiration...
+
+Mais bientôt, lasse d’attendre en vain:
+
+--Je suis venue, monsieur, commença-t-elle, pour vous entretenir de
+choses graves et qui exigent le plus profond secret.
+
+Chupin comprit, car il rougit jusqu’aux oreilles, et fit un pas pour
+sortir.
+
+D’un geste cordial son patron le retint.
+
+--Restez, Victor...
+
+Et se retournant vers Mlle Marguerite:
+
+--Vous n’avez rien à craindre de la discrétion de ce brave garçon,
+mademoiselle, prononça-t-il... J’ai dû le mettre au courant de tout; et
+déjà il s’est employé fort activement, et non sans d’heureux résultats,
+à votre service.
+
+--Je ne vous comprends pas, monsieur, balbutia la jeune fille.
+
+Le plus agréable sourire voltigeait sur les lèvres du «dénicheur
+d’héritiers.»
+
+--C’est que je me suis déjà occupé de vous, mademoiselle, dit-il. Une
+heure après la réception de votre lettre, j’étais déjà en campagne.
+
+--Cependant je ne vous disais rien...
+
+--De ce que vous attendiez de moi, c’est vrai. Mais je me suis permis de
+le soupçonner...
+
+--Ah!...
+
+--C’est ainsi... J’ai cru deviner que vous comptez sur mon expérience,
+sur mes faibles talents, pour réhabiliter un innocent odieusement
+calomnié, M. Pascal Férailleur, avocat...
+
+Elle se dressa tout d’une pièce, et véritablement bouleversée et
+effrayée:
+
+--Comment savez-vous cela!... s’écria-t-elle.
+
+M. Fortunat avait quitté son fauteuil, et debout, adossé à la cheminée,
+dans la pose qu’il estimait lui être le plus avantageuse, le pouce dans
+l’entournure de son gilet, d’un ton de prestidigitateur expliquant ses
+merveilles, il répondit:
+
+--Eh! mon Dieu!... Rien de si simple... Pénétrer les intentions des
+personnes qui daignent m’honorer de leur confiance, est l’essence même
+de la difficile et délicate profession que j’exerce... Ainsi donc, mes
+hypothèses sont justes, vous ne dites pas le contraire?...
+
+Elle ne disait rien. Le premier saisissement passé, elle s’épuisait à
+chercher une explication plausible des informations de M. Fortunat...
+Car pour être dupe de son étalage de perspicacité, elle ne l’était
+aucunement.
+
+Et lui, enchanté de l’effet qu’il produisait, continuait:
+
+--Réservez votre surprise pour ce qu’il me reste à vous apprendre,
+mademoiselle, car j’ai découvert bien d’autres choses encore...
+
+Tenez, c’est votre bon ange qui vous a inspiré l’idée de recourir à
+moi... Vous frémirez quand vous saurez de quels dangers vous avez été
+menacée... Mais, maintenant, plus rien à craindre: je veille... Je suis
+là, et je tiens tous les fils de l’audacieuse intrigue ourdie contre
+vous... Car c’est à vous, à votre personne, à votre fortune qu’on en
+voulait... C’est à cause de vous seule que M. Férailleur a été lâchement
+frappé... Et je puis vous dire, moi, le nom des misérables qui l’ont
+perdu... L’idée du crime vient de celui qui y avait le plus puissant
+intérêt, le marquis de Valorsay... L’instrument a été un scélérat qui se
+fait appeler le vicomte de Coralth, et dont Chupin que voilà, vous dira
+le vrai nom et le passé honteux... Vous aviez distingué M. Férailleur,
+il fallait qu’il disparût... M. de Chalusse n’avait-il pas promis votre
+main à M. de Valorsay?... Ce mariage était la ressource suprême du
+marquis, la planche qui sauve l’homme qui se noie... car il en est à ses
+dernières gorgées, le misérable!... On le croit riche, il est ruiné...
+Oui, ruiné de fond en comble, ruiné à ce point qu’il songeait à se
+brûler la cervelle le jour où l’espoir lui vint de vous épouser...
+
+--Allons, bon!... pensa Chupin, voilà le patron parti.
+
+C’était vrai.
+
+Il suffisait de ce nom de Valorsay pour mettre en mouvement toute la
+bile de M. Fortunat. Au souvenir seul de cet ancien client, il perdait
+absolument son sang-froid, c’est-à-dire sa qualité maîtresse.
+
+Sa passion venait de trahir ses calculs... Que se proposait-il au
+début?... De surprendre Mlle Marguerite, de frapper son imagination,
+puis de la laisser venir, de la faire parler sans rien dire, et de
+rester quand même le maître de la situation.
+
+Et pas du tout, il se livrait...
+
+Il s’en aperçut, mais il était trop tard pour reculer, il le comprit
+bien à l’ardent regard que la jeune fille dardait sur lui.
+
+--Comment le marquis de Valorsay n’a-t-il pas encore fait le
+plongeon?... C’est pour moi un prodige... Déjà, il y a six mois, ses
+créanciers menaçaient de l’exécuter... De quelles espérances les
+berce-t-il, depuis la mort de M. de Chalusse?... C’est ce que je ne puis
+pénétrer... Ce qui est certain, mademoiselle, c’est que le marquis n’a
+pas renoncé à la prétention d’être votre mari, et que pour y arriver,
+tous les moyens lui seront bons, tous, vous m’entendez...
+
+Parfaitement maîtresse d’elle-même, désormais, Mlle Marguerite
+écoutait d’un visage aussi impassible que s’il se fût agi d’un autre...
+
+Et M. Fortunat s’étant arrêté:
+
+--Je savais tout cela, fit-elle d’un ton glacé...
+
+--Quoi!... vous saviez...
+
+--Oui. Seulement, il est une circonstance qui passe mon entendement...
+Ma dot seule tentait M. de Valorsay, n’est-ce pas? Pourquoi
+persiste-t-il à vouloir m’épouser, maintenant que je n’ai plus de dot?
+
+Peu à peu, le «traqueur d’héritages» avait perdu sa pose avantageuse.
+
+--Voilà, répondit-il, ce que je me suis demandé tout d’abord... Et j’ai,
+je le crois, trouvé la raison... Oui, je parierais que le marquis a
+entre les mains une lettre de feu M. de Chalusse, un acte, un testament,
+une pièce quelconque, enfin, établissant votre naissance, et par suite
+vos droits à la succession...
+
+--Et ces droits, il les ferait valoir s’il était mon mari?...
+
+--Naturellement...
+
+De même que M. Fortunat, le vieux juge de paix n’avait trouvé que cette
+explication plausible de la conduite le M. de Valorsay.
+
+Mais Mlle Marguerite se garda bien d’en rien dire... Payée pour être
+défiante, elle n’était pas sans s’inquiéter du grand intérêt que
+paraissait lui porter cet homme... Cela ne dissimulait-il pas quelque
+piége?... Et elle prenait la résolution que lui n’avait pas su tenir, de
+le laisser parler et de taire tout ce qu’elle savait.
+
+--Peut-être avez-vous raison, fit-elle, mais ce que vous avancez il
+faudrait le prouver.
+
+--Je prouverai que Valorsay n’a plus un sou vaillant, qu’il ne vit
+depuis un an que d’expédients justiciables de la police correctionnelle.
+
+--Oh!...
+
+--J’établirai qu’il a tenté de surprendre la bonne foi de M. de Chalusse
+par des actes qui constituent de véritables faux... Je démontrerai son
+entente avec M. de Coralth pour perdre M. Férailleur. Ne sera-ce pas
+quelque chose, mademoiselle?...
+
+Elle souriait d’une façon vraiment irritante pour la vanité du «chasseur
+d’héritages.» Et d’un ton d’indulgente incrédulité:
+
+--On dit ces choses-là, murmura-t-elle.
+
+--Et on les fait, reprit vivement M. Fortunat... Quand je promets, moi,
+c’est que j’ai les moyens de tenir. On devrait se défendre de toucher
+une plume, quand on médite un mauvais coup... Assurément, personne n’est
+assez bête pour écrire tout au long le détail de son infamie... Mais on
+n’est pas toujours sur le qui-vive... On lâche un mot dans une lettre,
+une phrase dans une autre, une allusion dans une troisième... Et de ces
+allusions, de ces phrases, de ces mots réunis, coordonnés, ajustés,
+comparés, on arrive à faire un petit acte d’accusation absolument
+complet et écrasant d’évidence...
+
+Mais il s’arrêta, béant, averti par la physionomie de Mlle Marguerite
+de sa nouvelle imprudence.
+
+Elle s’était reculée, et le toisant:
+
+--Vous étiez donc bien avant dans les confidences de M. de Valorsay,
+monsieur! prononça-t-elle. Jureriez-vous que jamais vous n’avez servi
+ses desseins?
+
+Témoin muet et oublié de cette scène, Victor Chupin, intérieurement,
+jubilait.
+
+--Touché!... pensait-il, dans le noir, en plein. Cristi! voilà une
+femme!... Pincé, le patron, enfoncé, roulé!
+
+Le fait est que le «dénicheur d’héritiers» se sentit si bien pris, qu’il
+n’essaya pas de nier, de nier complétement, du moins...
+
+--J’avoue, répondit-il, que j’ai été assez longtemps le conseil de M. de
+Valorsay... Tant qu’il m’a parlé de se marier richement pour rétablir sa
+fortune et de mettre dedans son futur beau-père... Ma foi!... je n’y ai
+pas vu grand mal... Ce n’est peut-être pas strictement honnête, mais
+cela se fait tous les jours... Qu’est-ce qu’un mariage aujourd’hui?...
+Une affaire, n’est-ce pas... Or, qu’appelle-t-on une affaire, sinon une
+opération où chacune des parties cherche à flouer l’autre?... Le
+beau-père est dupé, ou le gendre, ou la femme, ils le sont parfois tous
+les trois, je ne vois pas qu’il y ait là de quoi fouetter un chat...
+Mais quand j’ai vu poindre l’idée de perdre M. Férailleur, halte-là!...
+Ma conscience s’est révoltée... Déshonorer un innocent!... C’est lâche,
+c’est bas, c’est sale, c’est canaille!... Et n’ayant pu empêcher
+l’infamie, je me suis juré que je la vengerais...
+
+Mlle Marguerite allait-elle accepter cette explication? Chupin en eut
+peur. C’est pourquoi, s’avançant vivement vers son patron:
+
+--Sans compter, m’sieu, interrompit-il, que ce beau marquis vous a
+joliment refait, vous un homme si fort... Hein!... ces quarante mille
+francs que vous lui avez prêtés, et qui devaient vous en rapporter
+quatre-vingt mille, comme il vous les a «ratissés!»
+
+M. Fortunat foudroya son employé du regard... Mais quoi! il était trahi,
+et il n’y avait plus à y revenir... Il était dit que, dans toute cette
+affaire, il entasserait sottises sur sottises... Mal emmanchée, elle
+devait mal finir.
+
+--Eh bien!... Oui, déclara-t-il, c’est vrai, Valorsay m’a indignement
+volé, j’ai juré que je me vengerais et je me venge... Je n’aurai de
+repos que le jour où je verrai ce misérable plus bas que la boue...
+
+En vérité, il ne se doutait pas du bien que lui faisait dans l’esprit de
+Mlle Marguerite, la dénonciation de son employé... Elle fut en partie
+rassurée, s’expliquant son concours... Elle ne méprisa pas beaucoup plus
+l’homme, mais elle fut persuadée qu’il la servirait presque loyalement.
+
+--J’aime mieux cela, dit-elle... Au moins nous jouerons cartes sur
+table, monsieur... Que souhaitez-vous? la perte de M. de Valorsay. Je
+veux, moi, la réhabilitation de M. Férailleur... Nos intérêts sont donc
+communs... Seulement, avant de rien entreprendre, l’avis de M.
+Férailleur est indispensable...
+
+--Il nous faudra pourtant nous en passer.
+
+--Et pourquoi?...
+
+--Parce qu’on ne sait ce qu’il est devenu. Parbleu! c’est à lui que j’ai
+songé tout d’abord, quand j’ai voulu me venger... Je me suis procuré son
+adresse et j’ai couru rue d’Ulm... Personne!... Le lendemain même de
+son malheur, M. Férailleur a vendu ses meubles et est parti avec sa
+mère.
+
+--Je le sais... et je venais, monsieur, vous demander de vous mettre à
+sa recherche... Découvrir sa retraite doit être un jeu pour vous...
+
+--Eh! croyez-vous donc que je n’y ai pas songé! Ma journée d’hier s’est
+consumée en investigations... A force de questionner les gens du
+quartier, j’ai fini par apprendre que Mme Férailleur est partie de la
+rue d’Ulm dans le fiacre qui porte le Nº 5,709. Je suis allé attendre le
+cocher de ce fiacre à son dépôt, et il était une heure du matin quand,
+il est rentré... Il se souvenait parfaitement de Mme Férailleur, à
+cause de la quantité de ses bagages... Savez-vous où il l’a conduite?...
+A la gare du Havre. Savez-vous ce qu’elle a dit aux employés qui lui ont
+demandé pour quelle destination étaient ses malles? Elle a répondu
+qu’elles étaient pour Londres... M. Férailleur, à l’heure qu’il est, est
+en route pour l’Amérique, et jamais nous n’entendrons parler de lui...
+
+Mlle Marguerite hochait la tête.
+
+--Vous vous trompez, monsieur, fit-elle.
+
+--Je vous rapporte ce que j’ai appris...
+
+--Aussi, je ne discute pas... Ce sont là les apparences... Mais j’ai
+mieux que des apparences, moi, j’ai la connaissance profonde du
+caractère de M. Férailleur... Un homme comme lui ne se laisse pas
+écraser par une calomnie infâme... Il peut sembler fuir, disparaître, se
+cacher pour un temps... mais c’est afin de mieux assurer la vengeance...
+Quoi! Pascal, l’énergie même, l’incarnation de la volonté, renoncerait
+lâchement à son honneur, à la femme qu’il aime et à son avenir!... Il
+n’y avait de lui qu’une chose à redouter: un coup de pistolet... S’il
+ne s’est pas tué, c’est qu’il espère... Il n’a pas quitté Paris, je le
+sens, j’en suis sûre...
+
+Tout cela ne persuadait pas M. Fortunat, c’était, selon lui, «du
+sentiment.»
+
+Mais il était là un adolescent dont le cœur s’ouvrait aux espérances
+de cette belle jeune fille, la plus belle qu’il eût vue, et dont le
+dévouement et l’énergie le frappaient d’admiration: Chupin.
+
+Il s’avança, l’œil brillant d’enthousiasme; et d’une voix émue:
+
+--Je comprends votre idée, déclara-t-il, oui, M. Férailleur est à Paris.
+Et que je perde mon nom, qui est Chupin, si avant quinze jours je ne
+l’ai pas retrouvé!
+
+
+
+
+XI
+
+
+Mlle Marguerite connaissait Pascal Férailleur...
+
+Foudroyé en plein bonheur par une catastrophe inouïe, il avait eu des
+heures de délire et d’horrible défaillance, mais il était incapable du
+lâche abandon de soi dont l’accusait M. Fortunat.
+
+Elle lui rendait justice, la généreuse fille, quand elle disait:
+
+--S’il est résigné à vivre, ce ne peut être qu’à cette condition de
+consacrer sa vie, tout ce qu’il a d’intelligence, de force et de volonté
+à confondre l’infâme calomnie...
+
+Et cependant, elle ne connaissait pas toute l’étendue du malheur de
+Pascal...
+
+Pouvait-elle supposer qu’il se croyait peut-être abandonné par elle, et
+renié, le malheureux, depuis ce billet que l’estimable Mme Léon lui
+avait porté à la porte du jardin de l’hôtel de Chalusse?...
+
+Comment eût-elle su de quels doutes, de quels soupçons poignants l’âme
+de Pascal avait été déchirée, après les flétrissantes insinuations de la
+Vantrasson?
+
+Il est vrai de dire qu’à sa mère seule il devait d’avoir échappé au
+suicide, sombre folie qui obsède les désespérés...
+
+Et c’est encore à sa mère, cette incomparable gardienne de l’honneur,
+qu’il dut sa résolution, le matin où il alla frapper à la porte du baron
+Trigault.
+
+Là, son courage devait rencontrer sa première récompense.
+
+Aussi n’était-il plus le même homme, quand il sortit de cet hôtel
+princier de la rue de la Ville l’Évêque, où il était entré le cœur
+serré par l’angoisse.
+
+Il était tout étourdi encore des scènes étranges dont il avait été
+l’involontaire témoin... Les secrets qu’il avait surpris, les
+confidences qui lui avaient été faites, tourbillonnaient dans son
+esprit... mais il espérait.
+
+Une lueur de salut brillait à l’horizon, chétive encore et vacillante,
+mais enfin une lueur... Peut-être tenait-il le fil précieux qui le
+guiderait hors du dédale d’iniquité et d’ignominie où on l’avait
+enfermé.
+
+D’ailleurs, il ne serait plus seul à combattre.
+
+Un honnête homme, rompu aux luttes de la vie, expérimenté et vaillant,
+puissant par sa réputation, par ses relations et par sa fortune, venait
+de lui promettre solennellement son concours.
+
+Grâce à cet homme, que le malheur faisait un ami plus sûr que les
+années, l’accès lui était ouvert près du misérable qui lui avait pris
+l’honneur pour lui prendre après la femme qu’il aimait...
+
+Il savait maintenant les défauts de la cuirasse du marquis de Valorsay,
+où le frapper, et comment; et c’est cent mille francs à la main qu’il
+comptait se glisser dans son intimité pour y surprendre des preuves
+irrécusables de son infamie.
+
+Grande était la hâte de Pascal d’apprendre à sa mère l’heureuse issue de
+sa visite. Mais diverses démarches, indispensables pour ses projets
+ultérieurs, le réclamaient impérieusement, et il était près de cinq
+heures quand il put regagner son pauvre logis de la route de la Révolte.
+
+Lorsqu’il arriva, Mme Férailleur rentrait, ce qui ne le surprit pas
+médiocrement, car il ne savait pas qu’elle eût à sortir... Le fiacre
+qu’elle avait pris pour ses courses était encore devant la porte et elle
+n’avait pas eu le temps de retirer son châle et son chapeau...
+
+A la vue de son fils, elle eut une exclamation de joie... Elle avait
+trop l’habitude de lire sur sa physionomie le secret de ses pensées pour
+qu’il eût besoin de lui rien dire, et avant qu’il eût ouvert la bouche:
+
+--Tu as réussi!... s’écria-t-elle.
+
+--Oh!... mère, bien au-delà de mes espérances.
+
+--Je l’avais donc bien jugé, ce digne homme, qui était venu t’offrir ses
+services rue d’Ulm?...
+
+--Oui, certes, oui!... Jamais, quoi que je fasse, je ne pourrai
+reconnaître sa générosité et son abnégation. Si tu savais, mère chérie,
+si tu savais...
+
+--Quoi?...
+
+Il l’embrassa, comme s’il eût voulu s’excuser de ce qu’il allait dire,
+prévoyant qu’elle en serait affectée, et vivement:
+
+--Eh bien!... Marguerite est la fille de la baronne Trigault...
+
+Mme Férailleur se rejeta en arrière aussi violemment que si elle eût
+vu se dresser un reptile.
+
+--La fille de la baronne!... bégaya-t-elle. Mon Dieu!... que dis-tu
+là... Deviens-tu fou, Pascal?...
+
+--Je te dis la vérité, mère... écoute-moi:
+
+Et rapidement, d’une voix profondément troublée, il raconta tout ce
+qu’il avait appris rue de la Ville-l’Evêque, adoucissant toutefois,
+autant qu’il le pouvait sans altérer la vérité, ce que la conduite de
+Mme Trigault avait de trop décidément odieux...
+
+Atténuations inutiles... L’indignation et le dégoût de Mme Férailleur
+n’en étaient pas moins manifestes.
+
+--Cette femme est une abominable créature!... prononça-t-elle
+froidement, lorsque son fils eut terminé.
+
+Pascal ne répondit pas. Il sentait bien que sa mère n’avait que trop
+raison, et cependant il souffrait cruellement de l’entendre s’exprimer
+ainsi.
+
+La baronne était la mère de Marguerite, après tout.
+
+--Ainsi donc, poursuivit Mme Férailleur qui s’animait peu à peu, cela
+est bien vrai, il existe de telles créatures qui n’ont rien de leur
+sexe, pas même l’instinct de la maternité des bêtes... Je suis une
+honnête femme, moi... je ne dis pas cela pour me glorifier, je n’y ai
+pas de mérite... Ma mère était une sainte et j’aimais mon mari... Ce
+qu’on appelle le devoir a été pour moi le bonheur... Je puis parler. Je
+n’excuse pas une faute, mais je me l’explique. Oui, je puis comprendre
+qu’une femme jeune, belle, courtisée, seule au milieu de Paris, perde
+la tête et oublie l’honnête homme qui s’est expatrié et qui brave mille
+dangers pour lui conquérir une fortune... Le mari est un imprudent, qui
+expose à ce péril terrible son honneur et son bonheur. Mais que cette
+femme ayant faibli, ayant eu un enfant, l’abandonne lâchement, le perde
+comme il en coûterait de perdre un chien, voilà ce qui passe mon
+entendement... Je concevrais plutôt l’infanticide... Il faut que cette
+femme n’ait ni cœur, ni entrailles, ni rien d’humain... pour avoir pu
+vivre, pour avoir pu dormir avec cette pensée, qu’il y avait, de par le
+monde, un enfant à elle, la chair de sa chair, perdu de par le monde, en
+butte à toutes les horreurs de la misère, de la honte et de l’abandon...
+Et elle a des millions... et elle habite un palais... et elle ne songe
+qu’à la toilette et au plaisir!... Comment, à toute seconde du jour, ne
+se demande-t-elle pas: «Où est ma fille, à cette heure, et que
+fait-elle?... De quoi vit-elle?... A-t-elle un asile, des vêtements, du
+pain? Au fond de quels cloaques a-t-elle roulé? Peut-être jusqu’ici
+a-t-elle vécu de son travail, et peut-être en ce moment même, l’ouvrage
+lui manquant et le pain, s’abandonne-t-elle!...» Grand Dieu!... comment
+osait-elle sortir?... Comment à chacune de ces malheureuses que la faim
+souvent livre à la débauche, et qu’elle voyait passer, ne se disait-elle
+pas: «Celle-là peut-être est ma fille...»
+
+Pascal se sentait blêmir, remué jusqu’au fond de lui-même par la
+véhémence extraordinaire de sa mère... Il frémissait à cette idée que
+peut-être elle allait s’écrier:
+
+--Et toi, mon fils, tu épouserais la fille d’une telle femme!...
+
+Car il n’ignorait pas les opinions de sa mère et qu’elle s’était
+attachée d’une invincible étreinte à ces austères traditions qui, dans
+les vieilles familles de la bourgeoisie, se transmettaient de mère en
+fille, comme le mot d’ordre de l’honneur du foyer, traditions
+impitoyables et aveugles...
+
+--La baronne se savait adorée de son mari, hasarda-t-il... Apprenant son
+retour, elle a été terrifiée, elle est devenue folle...
+
+--La défendrais-tu donc!... s’écria Mme Férailleur... Penses-tu
+véritablement qu’on puisse racheter une faute par un crime...
+
+--Non, certes, mais...
+
+--Peut-être jugerais-tu plus sévèrement la baronne si tu savais ce qu’a
+souffert sa fille, si tu savais quels ont été ses misères et ses périls
+depuis le moment où sa mère l’a furtivement exposée sous une porte, près
+des Halles, jusqu’au jour où son père, M. de Chalusse, l’a recueillie...
+C’est un miracle de Dieu qu’elle n’ait pas péri...
+
+D’où Mme Férailleur tenait-elle ces détails? Voilà ce que se
+demandait Pascal sans trouver une réponse seulement admissible.
+
+--Je ne te comprends pas, mère, balbutia-t-il.
+
+Elle le regarda dans les yeux, et plus doucement:
+
+--Il est donc vrai, interrogea-t-elle, que tu ne sais rien du passé de
+Mlle Marguerite, qu’elle ne t’en a rien dit?
+
+--Je sais qu’elle a été très-malheureuse.
+
+--Jamais elle ne t’a parlé du temps où elle était apprentie...
+
+--Je lui ai entendu dire qu’elle avait travaillé de ses mains pour
+vivre...
+
+--Eh bien! moi, je suis mieux instruite.
+
+La stupeur de Pascal devenait presque de l’effroi.
+
+--Toi! ma mère, fit-il, toi!...
+
+--Oui, moi... Je reviens de l’hospice où elle a été recueillie et
+élevée, et j’y ai parlé à deux religieuses qui se souviennent encore
+d’elle... Il n’y a pas une heure que j’ai quitté ses anciens maîtres
+d’apprentissage...
+
+Debout, en face de sa mère, la main convulsivement crispée au dossier de
+la chaise sur laquelle il s’appuyait, Pascal semblait se roidir à
+l’avance contre la douleur de quelque coup terrible...
+
+Le passé avec ses émotions poignantes s’effaçait... Toutes ses facultés
+exaltées jusqu’au délire s’absorbaient dans l’angoisse présente...
+
+Sa vie n’était-elle pas en jeu!... Selon ce qu’allait dire Mme
+Férailleur, il serait sauvé ou condamné sans appel, sans recours en
+grâce, sans espoir...
+
+--Voilà pourquoi tu es sortie, mère?... balbutia-t-il.
+
+--Oui.
+
+--Sans me prévenir...
+
+--Était-ce donc utile?... Quoi! tu aimes une jeune fille, toi, mon fils,
+tu lui as juré à mon insu qu’elle serait ta femme, et tu trouves
+surprenant que je fasse tout au monde pour savoir qui elle est et si
+elle n’est pas indigne de nous... C’est le contraire qui serait
+étrange...
+
+--L’idée de ces démarches t’est venue si subitement!...
+
+D’un mouvement imperceptible, Mme Férailleur haussait les épaules,
+comme si elle se fût étonnée d’avoir à répondre à des objections
+puériles.
+
+--Ne te rappelles-tu donc plus, prononça-t-elle, les flétrissantes
+allusions de la mégère qui nous sert, de la Vantrasson?...
+
+--Mon Dieu!...
+
+--De même que toi, j’avais pénétré ses odieuses insinuations, et pour
+m’être efforcée de te rassurer, je n’en étais pas moins bouleversée...
+C’est pourquoi, dès que tu as été parti, j’ai interrogé ou plutôt j’ai
+laissé parler cette mauvaise femme, et j’ai appris que Mlle
+Marguerite a été apprentie chez un beau-frère de son mari, un nommé
+Greloux, qui était relieur autrefois, rue Saint-Denis, et qui maintenant
+vit de ses rentes... C’est chez ce relieur que Vantrasson a connu
+Mlle Marguerite, et sa surprise en la revoyant à l’hôtel de Chalusse
+a été immense...
+
+Pascal ne respirait plus; il lui semblait que le battement de ses
+artères s’arrêtait...
+
+--Avec un peu d’adresse, continuait Mme Férailleur, j’ai obtenu de la
+Vantrasson l’adresse des Greloux, j’ai envoyé chercher un fiacre et je
+m’y suis fait conduire...
+
+--Et tu les as vus...
+
+--Grâce à un mensonge que je ne me reproche pas trop, j’ai pénétré près
+d’eux et j’y suis restée une heure.
+
+Ce qui épouvantait Pascal, c’était le ton glacé de sa mère. Sa lenteur
+le torturait, et cependant il n’osait la presser...
+
+--Ces Greloux, poursuivit-elle, m’ont semblé ce qu’on est convenu
+d’appeler d’assez braves gens, incapables je le crois d’une action que
+punit le code, et très-fiers de leurs sept mille livres de rente... Il
+se peut qu’ils aient été attachés à Mlle Marguerite, ce qui est sûr
+c’est que dès que j’ai eu prononcé son nom ils se sont répandus en
+protestations d’affection... Le mari, particulièrement, m’a paru garder
+d’elle un souvenir ressemblant à de la reconnaissance...
+
+--Ah!... tu vois, mère, tu vois!...
+
+--Quant à la femme, on eût dit qu’elle regrettait surtout la meilleure
+apprentie, la plus honnête fille, et la plus robuste travailleuse
+qu’elle eût rencontrée en sa vie... Et même, d’après ses récits,
+j’affirmerais qu’elle n’était pas sans abuser de la pauvre enfant, et
+qu’elle en faisait sa servante autant que son ouvrière...
+
+Des larmes brillaient dans les yeux de Pascal, mais il respirait.
+
+--Quant à Vantrasson, reprit Mme Férailleur, il est certain qu’il
+avait jeté les yeux sur l’apprentie de sa sœur...
+
+--Oh!...
+
+--Cet homme, devenu depuis un redoutable scélérat, n’était encore qu’un
+mauvais sujet, c’est-à-dire un ivrogne et un débauché sans foi ni loi...
+Il crut que la pauvre petite ouvrière, elle avait alors treize ans,
+serait trop heureuse de devenir la maîtresse du frère de sa patronne...
+Repoussé vaillamment, il fut blessé dans son amour-propre, et obséda si
+indignement l’infortunée, qu’elle dut se plaindre à sa patronne...
+laquelle, il faut le dire à sa honte, traita ces infamies
+d’enfantillages... puis à Greloux lui-même qui, ravi sans doute de se
+débarrasser d’un beau-frère qui le grugeait, le chassa.
+
+A cette idée qu’un être vil et bas, tel que ce Vantrasson, avait osé
+offenser de ses odieuses poursuites la femme qui était dans son cœur
+comme une madone dans un sanctuaire, Pascal était transporté de rage...
+
+--Le misérable! grondait-il, le misérable!
+
+Mme Férailleur, sans paraître remarquer la colère de son fils,
+continuait:
+
+--Les Greloux ont prétendu que depuis que leur ancienne apprentie est
+«dans les grandeurs,» selon leur expression, ils ne l’ont plus revue...
+En quoi ils m’ont menti... Ils l’ont revue au moins une fois, le jour où
+elle est allée leur porter 20,000 francs qui ont été le noyau de leur
+fortune... Ils ne se sont pas vantés de cela...
+
+--Chère Marguerite, murmurait Pascal, chère Marguerite!...
+
+Puis, tout haut:
+
+--Mais où as-tu appris ces détails, chère mère? demanda-t-il.
+
+--A l’hospice où Mlle Marguerite a été élevée et où les Greloux
+l’avaient prise... Là aussi, je n’ai recueilli que des éloges...
+«Jamais, m’a dit la supérieure, je n’ai eu une enfant si bien douée,
+d’un meilleur cœur, d’une si vive intelligence.» On n’avait à lui
+reprocher qu’une réserve précoce, et un respect de soi qui avait les
+façons du plus farouche orgueil... Cependant, elle n’a pas plus oublié
+l’hospice qu’elle n’avait oublié ses anciens patrons... Une première
+fois, la supérieure a reçu d’elle une somme de 25,000 fr., et, il n’y a
+pas un an, 100,000 francs dont le revenu doit être, chaque année,
+consacré à doter une orpheline...
+
+Pascal triomphait.
+
+--Eh bien!... ma mère, s’écria-t-il, eh bien!... Ai-je raison de
+l’aimer!...
+
+Mais Mme Férailleur ne répondant pas, une douloureuse appréhension le
+saisit...
+
+--Tu gardes le silence, fit-il; pourquoi? Le jour béni où il me sera
+permis d’épouser Marguerite, t’opposeras-tu à notre mariage?...
+
+--Non, mon fils, rien de ce que j’ai appris ne me donne ce droit...
+
+--Ce droit!... Ah! vous êtes injuste, ma mère!...
+
+--Injuste, moi!... Ne t’ai-je donc pas fidèlement rapporté tout ce qu’on
+m’a dit, alors même que cela devait, je le sentais bien, enflammer ta
+passion!...
+
+--C’est vrai, mais cependant...
+
+Mme Férailleur hochait tristement la tête.
+
+--Penses-tu donc, interrompit-elle, que je puisse sans un chagrin
+cuisant te voir choisir la compagne de ta vie hors du cercle de la
+famille et des conventions sociales!... Ne comprends-tu pas mes
+inquiétudes quand je pense que tu vas épouser la fille d’une femme telle
+que la baronne Trigault, une malheureuse que sa mère ne peut ni
+reconnaître ni avouer, puisque sa mère est mariée.
+
+--Eh! ma mère, est-ce sa faute?...
+
+--Ai-je dit que ce fût sa faute? Non... Je prie Dieu, seulement, que
+jamais tu ne te repentes d’avoir choisi une femme dont le passé restera
+toujours un impénétrable mystère!...
+
+Pascal était devenu fort pâle...
+
+--Ma mère!... fit-il d’une voix tremblante, ma mère!...
+
+--Je veux dire, poursuivit l’impassible vieille femme, que tu ne sauras
+jamais du passé de Mlle Marguerite que ce qu’elle t’en apprendra. Tu
+sais les ignobles allégations de Vantrasson... On a dit qu’elle était la
+maîtresse, et non la fille du comte de Chalusse... Qui sait quelles
+immondes perfidies te préparent les méchants... Et quel serait ton
+recours si jamais un doute te venait?... La parole de Mlle
+Marguerite... Est-ce assez?... Maintenant, oui... mais plus tard! Je
+voudrais que la femme de mon fils ne pût pas même être soupçonnée... et
+elle, il n’est pas une circonstance de sa vie qui n’offre prise aux
+calomnies les plus atroces...
+
+--Eh!... que m’importe la calomnie! elle n’effleurera jamais ma foi...
+Les malheurs que tu reproches à Marguerite sont à mes yeux sa
+glorification...
+
+--Pascal!...
+
+--Quoi! parce qu’elle a été malheureuse, je la repousserais... je lui
+ferais un crime de sa naissance... je la mépriserais parce que sa mère
+est méprisable! Non, Dieu merci, nous ne sommes plus au temps de ces
+préjugés barbares, où les enfants naturels, victimes des fautes de leur
+mère, étaient voués à la réprobation...
+
+Mais les idées de Mme Férailleur étaient de celles que nul
+raisonnement n’ébranle.
+
+--Je ne discute pas, mon fils, interrompit-elle, mais prends garde... A
+force de vouloir rendre les enfants irresponsables, tu briseras le lien
+le plus fort qui attache les femmes au devoir... Si le fils de la chaste
+et vertueuse épouse n’a sur le fils de la femme adultère aucun
+avantage, celles que la pensée seule de leur enfant maintient dans le
+devoir finiront par se dire: «A quoi bon!...»
+
+C’était la première fois qu’un nuage s’élevait entre le fils et la
+mère...
+
+Atteint dans le vif de ses sentiments les plus intimes et de ses plus
+chères croyances, Pascal était bien près de se révolter, et des flots de
+paroles amères montaient à ses lèvres.
+
+Il eut cependant assez de raison pour se contenir.
+
+--Marguerite seule, pensa-t-il, peut triompher de ces préjugés
+implacables. Que ma mère la voie, et elle reconnaîtra son injustice!...
+
+Et comme il avait peur de ne pas rester maître de lui, il balbutia
+quelques vagues excuses, et brusquement gagna sa chambre; brisé de corps
+et d’esprit, il se jeta tout habillé sur son lit...
+
+Il eût été mal venu, il ne le sentait que trop, de maudire les principes
+arriérés de Mme Férailleur... Quelle mère jamais s’était élevée aux
+hauteurs de son dévouement! Et qui sait!... c’était peut-être dans les
+rigides préjugés dont elle était imbue, que cette simple et héroïque
+bourgeoise puisait son énergie, son enthousiasme du bien et ses haines
+vigoureuses du mal, et cette virilité d’esprit que nul malheur ne
+déconcertait...
+
+Elle lui avait promis qu’elle ne s’opposerait pas à son mariage...
+N’était-ce pas déjà de sa part une concession immense, un sacrifice qui
+avait dû lui coûter cruellement!
+
+Et dans le fait, où trouver une mère qui ne compte pas parmi les
+jouissances sublimes de la maternité, le soin de chercher une épouse
+pour son fils, et de lui choisir entre toutes, la jeune fille qui sera
+la compagne de sa vie, la gardienne fidèle de l’honneur du foyer, l’ange
+des bons et des mauvais jours!
+
+Ainsi il songeait, quand sa porte s’ouvrant bruyamment, il sauta à terre
+d’un bond.
+
+--Qu’est-ce?
+
+C’était la Vantrasson qui venait annoncer à Monsieur que le dîner était
+servi, un dîner qu’elle avait confectionné elle-même, car Mme
+Férailleur, au moment de sortir, lui avait commandé de rester.
+
+A la seule vue de l’hôtesse du «Garni modèle,» Pascal sentit monter à
+son cerveau des bouffées de rage folle, et il lui fut donné de mesurer
+la portée de certaines observations de sa mère.
+
+Il souhaita le pouvoir de Dieu pour anéantir cette affreuse mégère... Et
+pourquoi?... Hélas!... parce qu’elle était la femme de Vantrasson, et
+que disposée naturellement à trouver simple et naturel tout ce qui était
+lâche et infâme, elle avait dû ajouter foi aux ignobles vanteries de son
+mari.
+
+Vantrasson n’était qu’un abject calomniateur, Pascal en était sûr, mais
+ce misérable rencontrait des êtres aussi avilis que lui pour le
+croire... Et se sentir impuissant à punir!... Le malheureux connut le
+plus atroce supplice que puisse endurer l’homme qui aime...
+
+Tout entier à ces sombres pensées, Pascal, tant que dura le repas, garda
+un farouche silence...
+
+Il était à table, il mangea machinalement parce que sa mère emplissait
+son assiette, mais il eût été bien embarrassé à la fin de dire ce qui
+lui avait été servi... Et cependant, ce modeste dîner était excellent.
+La mégère du «Garni modèle» était véritablement une cuisinière
+remarquable, et, pour la première fois, elle s’était surpassée...
+
+Même, elle fut piquée dans sa vanité de cordon-bleu de ne pas recevoir
+les compliments qu’elle espérait... A quatre ou cinq reprises,
+impatientée, elle demanda: «N’est-ce donc pas bon, cela?» et comme on
+lui répondit tout sèchement: «Très-bon...» elle se jura qu’elle ne
+prodiguerait plus ses talents pour de si pitoyables connaisseurs...
+
+C’est que Mme Férailleur, de même que son fils, se taisait, et se
+hâtait de manger...
+
+Visiblement, il lui tardait d’être débarrassée de la Vantrasson...
+Aussi, dès que le maigre dessert fut servi:
+
+--Vous pouvez vous retirer, lui dit-elle, je rangerai tout.
+
+Fort irritée du caractère taciturne de «ces gens-là,» l’hôtesse du
+«Garni modèle» sortit, et bientôt on l’entendit tirer brutalement sur
+elle la porte de la rue...
+
+Alors Pascal respira longuement; comme si sa poitrine eût été soulagée
+d’un poids énorme... Tant que la Vantrasson avait été là, il n’avait
+pour ainsi dire pas osé lever les yeux, tant il avait peur de rencontrer
+le regard de cette mégère dont la doucereuse hypocrisie voilait mal
+l’impudente méchanceté! Il craignait de ne pouvoir résister à la
+tentation de l’étrangler.
+
+Mais Mme Férailleur devait se méprendre à la physionomie bouleversée
+de son fils, et dès qu’ils furent seuls:
+
+--Tu ne m’as pas pardonné ma franchise? commença-t-elle.
+
+--Eh!... puis-je t’en vouloir, chère mère, lorsque je sais que tu ne
+songes qu’à mon bonheur... Mais comment ne serais-je pas attristé de tes
+prétentions!...
+
+D’un geste, Mme Férailleur interrompit son fils.
+
+--Ne revenons pas sur cette discussion! prononça-t-elle. Mlle
+Marguerite aura été la cause innocente d’un des grands chagrins de ma
+vie, mais je n’ai aucune raison de la haïr... J’ai d’ailleurs toujours
+su rendre justice aux personnes même que j’aime le moins... Je te l’ai
+déjà montré, je vais peut-être t’en donner une preuve éclatante...
+
+--Une preuve?...
+
+--Oui!...
+
+Elle sembla se recueillir, et après un moment:
+
+--Ne m’as-tu pas dit, mon fils, reprit-elle, que l’éducation de Mlle
+Marguerite n’a pas eu à souffrir de l’abandon de son enfance?...
+
+--Et c’est la vérité, ma mère...
+
+--Elle a eu le courage de se donner une certaine instruction?...
+
+--Marguerite sait tout ce qu’une jeune fille d’une intelligence
+supérieure peut apprendre en quatre ans, quand elle est
+extraordinairement malheureuse, et que l’étude est son seul refuge et
+son unique consolation...
+
+--Si elle t’adressait un billet, il serait écrit en français, il ne
+fourmillerait pas de fautes d’orthographe?
+
+--Oh!... par exemple!... s’écria Pascal.
+
+Une inspiration soudaine l’arrêta, court... Il se précipita vers sa
+chambre, et la minute d’après, il reparut, tenant à la main un paquet de
+lettres qu’il jeta sur la table en disant:
+
+--Tiens, ma mère, lis!...
+
+Lentement, Mme Férailleur tira ses lunettes de leur étui, et après en
+avoir fixé les branches sous les épais rouleaux de ses cheveux gris,
+elle se mit à lire à voix basse...
+
+Cela dura longtemps...
+
+Les coudes sur la table, le front entre ses mains, Pascal appliquait
+tout ce qu’il avait de pénétration à épier sur la physionomie de sa mère
+la manifestation fugitive de ses impressions...
+
+Évidemment elle était étonnée... Non, elle ne s’attendait pas à trouver
+dans les lettres de Mlle Marguerite cette hauteur de sentiments,
+l’expression d’une énergie égale à la sienne, et jusqu’à un écho de ses
+préjugés...
+
+Car cette jeune fille étrange partageait les idées étroites de Mme
+Férailleur... Souvent elle s’était demandé si sa naissance et son passé
+ne creusaient pas un abîme entre elle et Pascal... Et elle ne s’était
+sentie rassurée que le jour où le vieux juge de paix, après avoir
+entendu le récit de sa vie, lui avait dit:
+
+«--Si j’avais un fils, je serais fier qu’il fût aimé de vous!»
+
+Bientôt, il fut clair que Mme Férailleur était émue, elle
+s’attendrissait, et même, à un moment, soulevant ses lunettes, elle
+essuya une larme furtive qui fit bondir de joie le cœur de Pascal.
+
+--Ces lettres sont admirables, prononça-t-elle, et jamais jeune fille
+élevée par une sainte mère n’a mieux exprimé de plus nobles
+sentiments... Seulement...
+
+Elle s’interrompit, ne voulant pas sans doute blesser son fils, mais
+comme il la pressait:
+
+--Seulement, ajouta-t-elle, ces lettres ont le tort irrémissible de
+t’avoir été adressées, Pascal!
+
+Mais ce fut le dernier cri de son intraitable obstination.
+
+--Maintenant, reprit-elle, attends avant de juger ta mère!...
+
+Elle se leva, ouvrit vivement un tiroir, et en sortit un papier sali et
+froissé qu’elle présenta à son fils en lui disant:
+
+--Lis ceci attentivement.
+
+Ceci, c’était le billet au crayon que Mme Léon avait remis à Pascal,
+qu’il avait deviné plutôt que lu, à la lueur d’un réverbère, qu’il avait
+jeté à sa mère, en rentrant, et qu’elle avait gardé...
+
+Il n’avait pas sa tête à lui, le soir où il avait été foudroyé par ce
+billet si cruel, tandis qu’en ce moment, il jouissait du libre exercice
+de toutes ses facultés...
+
+Il n’eut pas plus tôt jeté les yeux sur ces quelques lignes, qu’il se
+dressa tout d’une pièce, pâle et roide, et, d’une voix profondément
+altérée, dit:
+
+--Ce n’est pas Marguerite qui a écrit cela!...
+
+L’étrangeté de la découverte devait stupéfier Pascal...
+
+--J’étais donc fou, murmura-t-il, fou à lier!... La fraude est grossière
+et saute aux yeux... Comment ai-je pu m’y laisser prendre?...
+
+Et comme s’il eût senti le besoin de se démontrer qu’il ne s’abusait
+pas, il poursuivit, se parlant à lui-même plutôt qu’il ne s’adressait à
+sa mère:
+
+--L’écriture est assez celle de Marguerite, c’est vrai, on ne l’a pas
+trop maladroitement contrefaite... Mais qui ne sait que toutes les
+écritures au crayon se ressemblent plus ou moins... Ce qui est
+manifeste, par exemple, c’est que jamais Marguerite, qui est la
+simplicité même, n’eût employé des phrases aussi prétentieusement
+boursoufflées que les tirades d’un mauvais mélodrame... Quoi! j’ai pu
+admettre qu’elle avait pensé et écrit ceci: «On ne trahit pas les
+serments faits aux mourants, je tiendrai le mien, dût mon cœur se
+briser...» C’est trop bête, en vérité!... Et ceci encore: «Oubliez donc
+celle qui vous aima tant autrefois: elle est maintenant la fiancée d’un
+autre, et l’honneur lui commande d’oublier jusqu’à votre nom!»
+
+Il déclamait cela, avec une emphase burlesque, qui en faisait mieux
+ressortir l’absurdité... Il y avait un peu de folie, dans son fait, de
+cette exaltation, du moins, que communique au cerveau un bonheur
+inespéré qui, du moins, passe tout ce qu’on pouvait raisonnablement
+espérer...
+
+--Et que dire des fautes d’orthographe, reprit-il... Tu as vu, mère...
+commander est écrit avec un seul _m_, supplier avec un seul _p_,
+solennel avec deux _l_ et un seul _n_... Assurément ce ne sont pas là
+des oublis qu’on puisse attribuer à la rapidité de la rédaction.
+L’ignorance est prouvée, puisque la faute est presque toujours la
+même... Il est clair que c’est une habitude chez le faussaire de ne pas
+doubler les lettres...
+
+Mme Férailleur écoutait d’un visage impassible...
+
+Toutes ces objections elle les avait tournées et retournées dans son
+esprit, depuis trois jours qu’elle étudiait ce billet avec l’espoir d’en
+faire jaillir une lueur.
+
+--Et ces fautes sont d’autant plus remarquables, appuya-t-elle, que
+cette lettre est tout simplement copiée...
+
+--Oh!...
+
+--Textuellement... Hier soir, pendant que je l’examinais pour la
+vingtième fois, il me sembla que je l’avais déjà lue quelque part... Où,
+et en quelle circonstance? C’est ce que j’ai cherché une partie de la
+nuit inutilement... Mais ce matin, tout à coup, la mémoire m’est
+revenue, et je me suis rappelée très-nettement un ouvrage dont les
+ouvrières de notre fabrique faisaient leurs délices, et dont j’avais ri
+très-souvent... C’est pourquoi ce tantôt, pendant que j’étais en
+courses, je suis entrée chez un libraire et j’ai acheté ce livre...
+C’est lui que tu vois là, sur le coin de la cheminée... Prends-le.
+
+Pascal obéit et fut singulièrement étonné de ce volume, dont le titre
+était ainsi disposé:
+
+ INDISPENSABLE
+ SECRÉTAIRE
+
+ UNIVERSEL ET COMPLET
+
+ des deux sexes
+
+ POUR TOUTES LES POSITIONS DE LA VIE
+
+--Regarde à la page que j’ai marquée, dit Mme Férailleur à son
+fils...
+
+Il regarda, et lut:
+
+ «(MODÈLE 198).--LETTRE D’UNE JEUNE DEMOISELLE AYANT JURÉ A SON PÈRE
+ MOURANT DE RENONCER A CELUI QU’ELLE AIME ET D’ACCORDER SA MAIN A UN
+ AUTRE.
+
+ «_Monsieur_,
+
+ «_Suppliée par M... par mon père à l’agonie, je n’ai pas eu le
+ courage de résister... etc., etc_.»
+
+Et cela continuait ainsi, de ligne en ligne, le billet étant la copie
+exacte, aux fautes d’orthographe près, de la prose idiote, de
+«l’indispensable secrétaire.»
+
+Le doute, désormais, n’était plus possible.
+
+Il semblait à Pascal que les écaillés lui tombaient des yeux et qu’il
+voyait se dérouler admirablement distincte et logique en son infamie, la
+double intrigué ourdie pour creuser un abîme entre Mlle Marguerite et
+lui...
+
+On l’avait déshonoré, lui, avec l’espoir qu’elle le repousserait et le
+renierait, on s’était trompé sans doute, et on avait imaginé cette
+fausse rupture pour le cas où il serait tenté de venir se justifier.
+
+Ainsi, son amour, en dépit de quelques défaillances de courte durée,
+avait été plus clairvoyant que tous les raisonnements et plus fort que
+les apparences...
+
+Ainsi, il avait eu raison de dire à sa mère:
+
+--Que Marguerite m’abandonne au moment où je suis si malheureux... Que,
+avant que je me sois défendu, elle n’ait pas foi en moi plus qu’en tous
+les misérables qui m’accusent, c’est ce que jamais on ne me
+persuadera... L’évidence semble être contre moi, la vraisemblance me
+condamne, peu importe...
+
+Maintenant, certaines circonstances s’accordaient, qui lui avaient paru
+absolument contradictoires.
+
+Quelques instants plus tôt, il se disait encore: Comment, Marguerite
+m’écrit que son père, avant de mourir, lui a arraché ce serment qui me
+désespère, et d’un autre côté le marquis de Valorsay affirme que le
+comte de Chalusse est mort trop subitement pour avoir seulement le temps
+de reconnaître sa fille et de lui léguer son immense fortune...
+
+Une de ces allégations, certainement, était mensongère... Laquelle?...
+Celle du billet, très-probablement...
+
+Quant au faux, en lui-même, il ne pouvait pas n’être pas l’œuvre de
+Mme Léon... La certitude à cet égard était complète, indiscutable,
+absolue...
+
+Et quand il n’y eût pas eu déjà des preuves irrécusables, la
+circonstance de «l’indispensable secrétaire» l’eût trahie...
+
+Cette infamie expliquait d’ailleurs à Pascal le trouble et le malaise de
+l’estimable femme de charge, à la petite porte du jardin. Elle
+frémissait à cette idée qu’elle avait peut-être été épiée et suivie, et
+que d’un moment à l’autre, Mlle Marguerite pouvait survenir et tout
+découvrir...
+
+--Mon avis, objecta Mme Férailleur, est qu’il serait prudent et
+habile de faire savoir à cette malheureuse jeune fille que sa dame de
+compagnie est une créature de Valorsay, chargée de l’espionner.
+
+Pascal ouvrait la bouche pour approuver, mais réfléchissant:
+
+--Marguerite doit être surveillée de très-près, répondit-il, et si je
+cherchais à la voir, si même je me hasardais à lui écrire, nos ennemis
+en seraient sans doute informés... Et alors, adieu les chances les plus
+favorables de la partie que je joue en ce moment, et que je gagnerai.
+
+--Tu préfères la laisser exposée à toutes sortes d’embûches?...
+
+--Oui... en admettant toutefois qu’elle y soit exposée, ce qui n’est
+rien moins que certain... Marguerite doit à son passé une expérience
+bien au-dessus de son âge et de sa situation, et on me dirait qu’elle a
+pénétré Mme Léon, que je n’en serais pas bien surpris.
+
+Il importait cependant de savoir ce que devenait Mlle Marguerite, et
+Pascal se creusait la tête, quand tout à coup:
+
+--Et la Vantrasson!... s’écria-t-il... Nous l’avons, utilisons-la...
+Trouver un prétexte pour l’envoyer à l’hôtel de Chalusse ne doit pas
+être la mer à boire... Elle fera bavarder les domestiques, nous la
+laisserons causer, et ainsi nous serons au courant de tout...
+
+C’était une héroïque résolution que prenait là Pascal, et qui, la
+veille, l’eût fait reculer... Mais l’héroïsme est facile, à qui espère,
+et il voyait, d’heure en heure, pour ainsi dire, croître ses chances de
+succès, et s’aplanir des obstacles que tout d’abord il avait jugés
+presque insurmontables.
+
+L’opposition même de sa mère, qu’il avait considérée d’abord comme un
+immense malheur, avait cessé de le préoccuper.
+
+Comment s’inquiéter et que craindre après la surprenante preuve d’équité
+que venait de donner cette rigide bourgeoise en établissant la fausseté
+du billet, c’est-à-dire en déchargeant Mlle Marguerite du soupçon
+d’avoir abandonné Pascal...
+
+Il dormit peu et mal pourtant, cette nuit-là et de toute la journée du
+lendemain il ne bougea pas de la maison et ne desserra pas les dents...
+
+C’est qu’il avait à mûrir le plan d’attaque qu’il projetait contre M. le
+marquis de Valorsay...
+
+Ses avantages étaient considérables, grâce au baron Trigault, qui
+mettait à sa disposition cent mille francs... L’important était de se
+servir de cette somme assez habilement pour capter la confiance du
+marquis et l’amener à se livrer.
+
+Du moins, ses méditations ne furent pas perdues...
+
+Et le moment de se rendre chez son ennemi venu:
+
+--J’ai trouvé, dit-il à sa mère, et si le baron me permet d’agir à ma
+guise... Valorsay est à moi!
+
+
+
+
+XII
+
+
+Douter de l’empressement du baron Trigault à se mettre à ses ordres et à
+accepter les yeux fermés toutes les mesures qu’il lui proposerait,
+était, de la part de Pascal, un pur enfantillage...
+
+Il eût dû se rappeler que leurs intérêts étaient les mêmes, qu’ils
+haïssaient d’une haine pareille les mêmes ennemis, qu’ils étaient
+semblablement altérés de vengeance.
+
+Et certes, les événements survenus depuis leur entrevue n’étaient pas de
+nature à modifier les intentions du baron.
+
+Depuis, il avait assisté à la scène qui avait eu lieu entre Mme
+d’Argelès et le spirituel M. Wilkie, scène honteuse et abominable où il
+avait reconnu la scélératesse du vicomte de Coralth.
+
+Mais le malheur rend timide et soupçonneux...
+
+Les dernières défiances de Pascal ne s’évanouirent qu’à la rue de la
+Ville-l’Évêque.
+
+A la façon dont le reçurent les domestiques, il put comprendre en quelle
+estime le tenait le baron Trigault... car il serait plus simple qu’il ne
+convient, celui qui, au seul accueil des valets, ne saurait pas
+exactement à quoi s’en tenir sur les dispositions du maître à son égard.
+
+--Que Monsieur prenne la peine de me suivre, lui dit, après un
+respectueux salut, le domestique auquel il remit sa carte, M. le baron
+est en affaires, mais peu importe, M. le baron a recommandé d’introduire
+Monsieur dès qu’il se présenterait.
+
+Pascal, sans mot dire, suivit...
+
+La physionomie de l’hôtel Trigault était toujours celle qu’il lui avait
+vue, et qui l’avait frappé... C’était toujours le même luxe, éclatant en
+toutes choses, prodigue, insoucieux, royal... Les gens,--une véritable
+armée--allaient et venaient, s’empressant lentement... Une paire de
+chevaux de mille louis, attelés à un léger coupé trois quarts, le coupé
+de la baronne--piaffait au milieu de la cour... Les fleurs du vestibule
+renouvelées du matin embaumaient...
+
+Seulement, à sa première visite, Pascal n’avait vu que le
+rez-de-chaussée de l’hôtel. Cette fois, son guide lui annonça qu’il
+allait le conduire au premier étage, au cabinet de M. le baron.
+
+Il gravissait lentement l’escalier de marbre, à rampe de bronze doré,
+admirant le tapis magnifique, les fresques, les précieuses statues,
+quand un grand frou frou de soie retentit au-dessus de lui... Il n’eut
+que le temps de se jeter de côté, et une femme passa rapidement, sans
+détourner la tête, sans daigner le voir...
+
+Elle paraissait à peine quarante ans, et était très-belle encore, avec
+ses cheveux d’un blond ardent, relevés très-haut sur la nuque en un
+énorme chignon... Son costume, voyant à faire cabrer les chevaux de
+fiacre, et de la coupe la plus excentrique et la plus hasardée, seyait
+admirablement à son genre de beauté...
+
+--C’est Mme la baronne, souffla le domestique à l’oreille de Pascal.
+
+Il n’avait pas besoin qu’on le lui dît... Il ne l’avait vue qu’une fois,
+l’espace d’une seconde, mais en de telles circonstances qu’il ne devait
+l’oublier de sa vie...
+
+En ce moment, d’ailleurs, et après ce qu’il savait, il s’expliqua
+l’impression terrible et jusqu’alors inexpliquée qu’il avait ressentie
+en la voyant...
+
+Mlle Marguerite était comme un portrait vivant de cette femme, à la
+couleur des cheveux près...
+
+Qu’eût-ce donc été, si la baronne eût consenti à rester telle qu’elle
+était! Car ses cheveux étaient noirs naturellement, comme ceux de
+Mlle Marguerite, et noirs elle les avait portés jusqu’à trente-cinq
+ans. Elle, n’était rousse que depuis que la mode de cette couleur sévit
+avec la violence d’une épidémie... Et même, tous les quatre jours, son
+coiffeur venait lui enduire la tête d’une certaine préparation, après
+quoi elle avait la patience de rester plusieurs heures à sécher au
+soleil, ce qui donne une nuance plus dorée...
+
+N’importe! Pascal était encore tout bouleversé de cette rencontre, quand
+le domestique lui ouvrit la porte du cabinet du baron, une pièce
+immense, grande à elle seule comme un appartement de trois mille
+francs, et meublée avec le faste particulier des gens assez riches pour
+satisfaire sur-le-champ toutes leurs fantaisies...
+
+Là était le baron, fort affairé au milieu de plusieurs messieurs
+très-occupés à mettre en ordre des montagnes de paperasses...
+
+Dès que parut Pascal, il se leva vivement, et s’avançant vers lui, la
+main largement tendue:
+
+--Ah!... vous voici, monsieur Mauméjan!... dit-il.
+
+Ainsi, il n’avait pas oublié le nom sous lequel se cachait Pascal!... Ce
+détail était du plus favorable augure.
+
+--Je viens, monsieur... commença le jeune homme...
+
+--Oui, je sais, je sais, interrompit le baron... arrivez, nous avons à
+causer ensemble...
+
+Et, lui prenant le bras, il l’entraîna dans sa chambre à coucher,
+séparée de son cabinet par une porte double, dont les battants avaient
+été enlevés et remplacés par une portière...
+
+Une fois là, et après avoir fait signe qu’on pouvait être entendu de la
+pièce voisine et qu’il fallait parler bas:
+
+--Vous venez, dit-il, chercher les cent mille francs que j’ai promis à
+ce cher marquis de Valorsay...
+
+--En effet, monsieur...
+
+--Eh bien!... je vais vous les remettre... Je vous attendais et je les
+ai préparés; ils sont là...
+
+Il ouvrit son secrétaire, en effet, et en retira une liasse de trente
+billets de mille francs et un bon de soixante-dix mille francs sur la
+Banque de France, qu’il tendit à Pascal en disant:
+
+--Voilà!... Regardez si le compte y est bien...
+
+Mais Pascal, devenu tout à coup plus rouge que le feu, se taisait...
+
+C’est qu’au contact de ces valeurs une idée lui était venue, toute
+simple, toute naturelle, et qui pourtant ne s’était point encore
+présentée à son esprit.
+
+--Qu’est-ce? interrogea le baron, surpris de cet embarras si soudain et
+si visible, qu’est-ce qui vous prend?
+
+--Rien, monsieur, rien! Seulement, je me demande... je ne sais trop...
+si je dois, si je puis accepter cette somme...
+
+--Bah! Et pourquoi?...
+
+--C’est que, si vous la prêtez à M. de Valorsay, elle est peut-être
+perdue.
+
+--Peut-être?... Vous êtes poli!
+
+--Oui, vous avez raison, monsieur, c’est perdue certainement que
+j’aurais dû dire. De là le trouble où vous me voyez... N’est-ce pas
+uniquement à cause de moi que vous sacrifiez cette somme qui serait une
+fortune pour bien des gens, pour moi tout le premier?... Évidemment
+si... Eh bien! je me demande s’il m’est bien permis d’accepter un tel
+sacrifice, ne sachant pas si je pourrai le reconnaître... Aurai-je
+jamais cent mille francs à vous rendre?...
+
+--Cependant cet argent vous est indispensable pour pénétrer dans
+l’intimité de Valorsay et forcer sa confiance...
+
+--C’est vrai... et s’il m’appartenait, je n’hésiterais pas...
+
+Le baron estimait singulièrement le caractère de Pascal, et cependant
+cet excès d’une délicatesse ombrageuse, ces scrupules d’une probité
+parfaite l’émurent...
+
+Comme tous les gens effroyablement riches, il ne connaissait guère de
+pauvres que ceux qui portent leur pauvreté sans honneur ni dignité, et
+qui volontiers ramassent les pièces de vingt francs où elles se
+trouvent, même dans le ruisseau, et au besoin avec leurs dents...
+
+--Eh bien!... cher monsieur Férailleur, prononça-t-il, rassurez-vous, ce
+n’est pas à votre intention que je fais ce sacrifice.
+
+--Oh!...
+
+--Je vous en donne ma parole d’honneur... Sans vous, je prêterais encore
+les cent mille francs à Valorsay, et si vous ne vouliez pas les lui
+porter, je les lui enverrais par un autre...
+
+Après cela, Pascal eût eu mauvaise grâce à discuter...
+
+Il prit la main que lui tendait le baron et la serra énergiquement en
+prononçant ce seul mot, qui par son accent valait toutes les
+protestations:
+
+--Merci!...
+
+Le baron, lui, haussa les épaules, d’un mouvement cordial, en homme qui
+ne voit à ce qu’il fait aucun mérite, ni que cela vaille même le moindre
+remercîment...
+
+Puis, de ce ton un peu bourru qui allait si bien à sa large carrure:
+
+--Et vous savez, cher monsieur, reprit-il, vous emploierez cette somme à
+votre guise, et au mieux de vos intérêts qui sont les miens... Vous la
+remettrez à M. de Valorsay quand et comme vous le jugerez utile, dans
+une heure ou dans un mois, en une fois ou en cinquante et aux conditions
+que vous voudrez... Servez-vous de ces cent mille francs comme de la
+corde qu’on passe autour du cou d’un chien qu’on veut noyer...
+
+Sous sa triviale bonhomie, le baron dissimulait la plus habile
+pénétration. Pascal le comprit en se sentant deviné.
+
+--Vous me comblez, monsieur! fit-il.
+
+--Bien!... bien!...
+
+--Ce que vous m’offrez là, je venais vous le demander.
+
+--Vraiment!... Alors tout est pour le mieux!
+
+--Souffrez du moins que je vous explique mes intentions...
+
+--Inutile, cher monsieur...
+
+--Permettez!... Pour suivre mon plan, je vais être forcé d’invoquer
+votre volonté, de vous attribuer des sentiments, des paroles, des actes
+même que vous désavoueriez peut-être, et pour ma tranquillité...
+
+D’un geste insouciant, accompagné d’un claquement de doigts, le baron
+lui coupa la parole...
+
+--Marchez toujours, prononça-t-il, et ne vous inquiétez de rien... Tout
+ce que vous ferez sera bien fait, qui aura pour but de démasquer ce cher
+marquis et Coralth, son digne acolyte... Mettez-moi en scène comme vous
+voudrez, je m’en bats l’œil... Qui serez-vous pour Valorsay? Le sieur
+Mauméjan, un de mes hommes d’affaires, n’est-ce pas? Je puis toujours
+vous désavouer...
+
+Et comme s’il eût tenu à prouver qu’il devinait jusqu’en ses détails le
+plan de son «jeune ami»:
+
+--D’ailleurs, ajouta-t-il, on sait bien ce qu’est l’homme d’affaires
+d’un millionnaire. C’est le morne revers d’une médaille éblouissante...
+Un millionnaire qui n’est pas un sot, doit toujours, et à n’importe
+quelle demande d’argent, sourire et répondre: «Oui, certes, comment
+donc, trop heureux!...» Seulement il ajoute, «Entendez-vous avec mon
+homme d’affaires...» C’est ce dernier, qui est chargé de discuter,
+d’avouer que son client est gêné pour le moment, et finalement de
+répondre: «Non...»
+
+Pascal insistait encore, mais le baron était têtu...
+
+--Oh! assez!... fit-il. Ne gaspillons pas un temps précieux en
+discussions oiseuses... Les jours n’ont que vingt-quatre heures, et tel
+que vous me voyez, je suis si pressé que depuis avant-hier je n’ai pas
+touché une carte... C’est que je prépare à Mme Trigault, à ma fille
+et à M. mon gendre une surprise assez délicate, si j’ose dire, et que je
+crois réussie.
+
+Il riait, le malheureux homme, mais de quel rire!...
+
+--C’est que, voyez-vous, poursuivit-il, j’en ai assez de payer tous les
+ans des centaines de mille francs pour être berné par ma femme, bafoué
+par ma fille, «jobardé» par mon gendre et brutalisé et vilipendé par
+tous les trois... Je veux bien payer encore, «casquer,» comme dit mon
+gendre, mais à la condition qu’on me donnera pour mon argent, sinon la
+réalité, du moins les apparences de l’amour, du dévouement, de
+l’affection, du respect, de tout ce qui m’eût rendu heureux, enfin!...
+Et ces apparences, sacrebleu! je les aurai... Oui, moi, Trigault, je
+serai choyé, cajolé, dorloté ou... bernique, je suspens mes payements...
+C’est un de mes vieux amis, un parvenu comme moi, dont j’ai envié
+pendant des années le bonheur domestique, qui m’a enfin donné sa
+recette...
+
+«Moi, mon cher, m’a-t-il dit, je suis dans ma maison, entre ma femme,
+mes enfants et mes gendres, comme un mylord dans une auberge... Je me
+suis commandé un bonheur de première qualité à tant par mois... Si on me
+le sert, je paye... si on ne me le sert pas, bonsoir, je ferme le
+guichet aux pièces de cent sous... Quand on m’invente des gâteries de
+supplément, je les règle à part, sans marchander... Donnant donnant...
+Fais comme moi, mon vieux camarade, tu t’en trouveras bien... Un tarif!
+il n’y a plus que cela.»
+
+--Et je ferai comme lui, M. Férailleur, car je vois que son système est
+bon, qu’il est pratique et bien «dans le mouvement,» comme on dit... Et,
+pour en arriver là, j’ai mon idée.... J’ai assez joué les père Dindon,
+comme cela!... J’aurai pour mes derniers jours une existence de
+patriarche, ou par le saint nom de Dieu, je laisse tous les miens crever
+de faim!...
+
+Sa face s’empourprait et les veines de son front se gonflaient, autant
+de colère que par suite de la contrainte qu’il s’imposait en parlant
+presque bas.
+
+Il respira longuement, puis d’un ton plus calme:
+
+--Mais il faut que vous réussissiez, M. Férailleur, reprit-il, et
+vite... et que la... jeune fille que vous aimez, recueille l’héritage de
+son père... Vous ne savez pas en quelles mains indignes l’héritage du
+comte de Chalusse est près de tomber...
+
+Sans doute il allait apprendre à Pascal l’histoire de Mme Lia
+d’Argelès et de l’aimable M. Wilkie, lorsqu’il fut interrompu par le
+bruit d’une assez vive discussion dans le vestibule.
+
+--Oh!... commença-t-il, qui est-ce qui se permet chez moi...
+
+Mais il entendit s’ouvrir la porte de son cabinet, et aussitôt une voix
+flûtée et enrouée crier:
+
+--Quoi!... personne, c’est trop fort!...
+
+Le baron eut un geste de colère.
+
+--C’est Kami-Bey, fit-il, ce Turc avec qui j’ai lié cette grosse
+partie... Le diable l’emporte!... Mais il viendrait nous relancer ici...
+rejoignons-le, monsieur Férailleur...
+
+De retour dans le cabinet, Pascal vit un gros homme à barbe rare, au nez
+aplati, très-rouge, avec de fort petits yeux en biais et d’énormes
+lèvres sensuelles ou plutôt bestiales...
+
+Il était vêtu d’une manière de tunique noire boutonnée et coiffé d’un
+fez, ce qui lui donnait l’aspect d’une bouteille pansue cachetée de cire
+rouge...
+
+Tel était Kami-Bey, le type accompli de ces étrangers chargés d’or comme
+un galion, barbares à peine frottés de civilisation parfois, qu’attirent
+à Paris, non les splendeurs et les gloires de la grande ville, mais ses
+corruptions et ses hontes, qui arrivent persuadés que tout y est à
+vendre, et qui s’en retournent souvent avec la même conviction...
+
+Seulement, celui-ci était plus impudent, plus cynique et plus arrogant
+que les autres... qui le sont prodigieusement d’ordinaire. Étant plus
+riche, il avait été plus entouré, plus fêté, plus flatté, plus
+caressé... Il avait été plus exploité aussi, par toute cette tourbe
+d’intrigants et de filles de la haute vie, pour qui tout étranger est
+une proie.
+
+Il parlait passablement le français, ou plutôt l’argot des cabinets
+particuliers et des tripots, mais avec un accent abominable.
+
+--Enfin, vous voilà, vous!... s’écria-t-il, quand entra le baron,
+j’étais inquiet...
+
+--Et de quoi, prince!...
+
+On appelait Kami prince sans que personne sût pourquoi... ni lui non
+plus. Peut-être, parce que le laquais qui avait ouvert sa voiture à son
+arrivée au Grand-Hôtel l’avait salué de ce nom...
+
+--Comment de quoi?... répondit-il... Vous me gagnez en ce moment plus de
+300,000 fr.... je me suis dit: Ferait-il Charlemagne!...
+
+Le baron fronça le sourcil et du coup supprimant le titre de prince...
+
+--Il me semble, cher monsieur, fit-il, que d’après nos conventions, nous
+devons jouer jusqu’à ce que l’un de nous gagne à l’autre 500,000 fr.
+
+--C’est vrai... mais nous devions jouer tous les jours...
+
+--Possible... mais je suis occupé... Je vous l’ai fait dire, n’est-ce
+pas?... Si cela vous inquiète, déchirons le livre où sont inscrits les
+résultats des séances et qu’il ne soit plus question de la partie...
+Vous y gagnerez cent mille écus, cher monsieur...
+
+Kami-Bey sentit bien que le baron ne tolérerait pas ses arrogances, et
+d’un ton beaucoup plus humble:
+
+--C’est que je deviens méfiant, fit-il... On se moque beaucoup de moi...
+Parce que je suis étranger et immensément riche, c’est à qui me
+volera... Hommes, femmes, gentilshommes, marchands, tout le monde s’en
+mêle... Si j’achète des tableaux, on me vend des croûtes un prix fou...
+Des chevaux, on m’extorque des sommes ridicules et on ne me livre que
+des rosses... Dès que je m’asseois à une table de bac, il se trouve un
+grec pour me voler... Tout le monde m’emprunte de l’argent, personne ne
+me le rend... Je finirai par me fâcher...
+
+Il s’était assis, le baron vit bien qu’il ne s’en débarrasserait pas de
+sitôt; aussi s’approchant de Pascal:
+
+--Partez, lui dit-il à l’oreille, ou vous manqueriez Valorsay... Et
+tenez-vous bien, car il est fin, le mâtin... Allons, courage et bonne
+chance...
+
+Du courage!...
+
+Ah! il n’était pas besoin d’en souhaiter à Pascal... Comment en
+aurait-il manqué, lui qui avait triomphé des lâches suggestions du
+désespoir en ces heures terribles où il avait pu supposer que Mlle
+Marguerite, le jugeant indigne, l’abandonnait...
+
+Tant qu’il avait été condamné à l’inaction ou réduit à s’agiter dans le
+vide, fatalement il avait été en proie à tous les flottements de
+l’incertitude...
+
+Mais maintenant qu’il savait où attaquer et comment, et que l’instant
+d’engager la lutte était venu, d’indomptables énergies s’éveillaient en
+lui, il devenait de bronze, sûr qu’il n’était plus désormais
+d’événements capables de le déconcerter ou seulement de le troubler.
+
+Semblable à ces rudes capitaines qui ne jouissent de la plénitude de
+leurs facultés que là où les autres, les faibles, perdent leur
+sang-froid, c’est-à-dire au moment de la bataille, Pascal sentait se
+dissiper les brouillards qui avaient obscurci son cerveau, et son
+intelligence se dégageait, acquérant une lucidité nouvelle et
+extraordinaire...
+
+Les armes dont il allait se servir, lui répugnaient c’est vrai, mais ce
+n’était pas lui qui les avait choisies... Et puisque ses ennemis ne
+connaissaient que l’astuce ignoble et la duplicité, il était résolu à
+les dépasser et à les vaincre en ruses et en fourberies...
+
+Aussi, tout en gagnant d’un pas rapide la demeure du marquis de
+Valorsay, inventoriait-il ses chances, récapitulant ses ressources,
+cherchant bien s’il n’oubliait rien, si par imprévoyance, il ne laissait
+pas quelque porte ouverte aux hasards contraires...
+
+S’il échouait,--car il admettait la possibilité d’un premier échec sans
+y croire,--il ne voulait pas avoir à s’adresser de reproches.
+
+Les imbéciles, seuls, se consolent en se répétant:
+
+--Qui pouvait prévoir cela!...
+
+Les forts prévoient... Et Pascal pensait bien avoir tout prévu.
+
+Le matin, avant de sortir, il avait composé sa toilette avec un soin
+extrême.
+
+Il avait compris que le costume subalterne qu’il avait revêtu la
+première fois n’était plus de mise. Un homme d’affaires du baron
+Trigault ne pouvait avoir l’air besogneux, car on se dore, à se frotter
+aux millionnaires, comme on se réchauffe en approchant du feu.
+
+Strictement habillé de noir, ni trop élégant ni trop peu, le menton posé
+sur une haute cravate blanche, le visage glabre et les cheveux courts,
+il avait précisément cette gravité fûtée que l’imagination prête aux
+conseillers des remueurs d’argent.
+
+De chance contre lui, immédiate et décisive, il n’en apercevait
+qu’une...
+
+M. de Valorsay le connaissait peut-être physiquement.
+
+Il était persuadé que non, mais il n’était pas sûr, il pouvait se
+tromper...
+
+Songeant à cela, et inquiet, il avait d’abord eu la pensée de déguiser
+son visage... La réflexion le fit renoncer à cet expédient... Un
+déguisement imparfait attire l’attention et éveille les soupçons...
+Saurait-il véritablement déguiser sa physionomie?... Assurément non...
+Combien d’hommes sont capables de ce tour de force, et encore après bien
+des expériences... On cite deux ou trois policiers et une demi-douzaine
+d’acteurs.
+
+Evaluant les probabilités pour et contre, il s’était déterminé à se
+présenter tel quel chez le marquis...
+
+Il risquait, il est vrai, de rencontrer dans la rue des personnes de sa
+connaissance, ou quelqu’un des gens qu’on devait avoir mis en campagne
+pour retrouver ses traces, mais il estimait que, grâce au sacrifice
+qu’il avait fait de sa barbe,--ce qui le changeait beaucoup,--grâce
+aussi à la rapidité de sa marche, on ne le reconnaîtrait pas...
+
+Cependant, lorsqu’il approcha de l’hôtel de M. de Valorsay, vers le haut
+de l’avenue des Champs-Élysées, prudemment il ralentit le pas, et même
+il s’arrêta pour explorer de l’œil les abords.
+
+L’hôtel, entre cour et jardin, élevé de deux étages, lui parut
+très-vaste et très-beau. Les écuries et les remises occupaient
+d’élégants pavillons de chaque côté de la cour... Devant la grille
+entr’ouverte, cinq ou six domestiques en tenue du matin causaient et
+s’amusaient à agacer un gros chien terrier.
+
+Bien en prit à Pascal de s’être attardé à cet examen.
+
+Juste comme il se disait qu’il n’apercevait rien de suspect, il vit le
+groupe des domestiques s’écarter et se découvrir; la grille s’ouvrit
+tout à fait, et M. de Coralth en personne sortit, donnant le bras à un
+tout jeune homme très-blond, aux moustaches retroussées et à l’air
+singulièrement impertinent.
+
+Ces deux messieurs se dirigèrent du côté de l’Arc-de-Triomphe...
+
+Pascal eut un tressaillement de joie.
+
+--La fortune est pour moi!... se dit-il. Sans ce Kami-Bey, qui m’a
+retenu un grand quart-d’heure chez le baron, je me trouvais ici nez à
+nez avec ce misérable vicomte, et tout était perdu...
+
+C’est avec cette encourageante pensée qu’il s’avança vers l’hôtel.
+
+--M. le marquis est très-occupé ce matin, lui répondit un des
+domestiques, debout devant la grille, et qui était le propre valet de
+chambre de M. de Valorsay, je doute qu’il puisse vous recevoir.
+
+Mais lorsqu’il eut remis une de ses cartes de visite au nom de MAUMÉJAN,
+avec cette mention au crayon: _De la part de M. le baron Trigault_, la
+figure rogue du valet s’adoucit comme par enchantement.
+
+--Oh! fit-il, c’est une autre paire de manches!... Du moment où vous
+êtes envoyé par M. Trigault, bigre!... On vous attend comme le messie...
+Arrivez, je vais vous annoncer moi-même...
+
+Et en effet, il daigna interrompre sa conversation et précéder Pascal...
+
+De même que chez le baron, tout chez M. de Valorsay annonçait une
+grande, une immense fortune... Et cependant, l’œil d’un observateur y
+eût découvert cette différence qu’on reconnaît entre l’argenterie et le
+ruolz. Le luxe, rue de la Ville-l’Evêque, avait un caractère réel et
+massif qu’on ne trouvait pas avenue des Champs-Élysées... Le logis d’un
+homme, quoi qu’il fasse, le reflète... Chez le marquis, un des princes
+de la haute vie, tout portait ce cachet de précipitation, que notre
+époque imprime à ses moindres œuvres...
+
+--Entrez là, dit le valet à Pascal, en lui ouvrant une porte, je vais
+voir où est monsieur...
+
+Pascal entra dans un salon très-vaste, magnifique, mais dont la
+magnificence manquait de fraîcheur... Le tapis, une merveille
+d’ailleurs, était taché par places... On n’avait pas toujours eu soin de
+tenir les persiennes closes, l’été, et le soleil avait altéré la couleur
+des rideaux...
+
+Ce qui tirait l’œil, dans ce salon, c’était une quantité de coupes,
+de vases, de statuettes, de groupes, soit en argent, soit en or... Il y
+en avait sur toutes les tables...
+
+Une inscription sur chacun de ces objets d’art annonçait qu’il avait été
+gagné par un cheval appartenant au marquis de Valorsay, et disait où, en
+quelles circonstances, quel jour de quelle année, et le nom du cheval
+vainqueur...
+
+C’étaient là les titres de gloire du marquis... Ils lui avaient coûté la
+moitié de l’immense fortune qu’il avait dévorée...
+
+Tout cela offrait peu d’intérêt à Pascal; aussi ne tarda-t-il pas à
+s’ennuyer d’attendre.
+
+--Le Valorsay, pensa-t-il, joue au diplomate... Il ne veut pas avoir
+l’air pressé... Le malheur est que son domestique l’a trahi.
+
+Enfin, il reparut, le domestique.
+
+--Monsieur le marquis vous attend, monsieur, dit-il.
+
+Cette voix remua Pascal comme le premier roulement du tambour battant la
+charge pour l’assaut d’une batterie.
+
+Mais son sang-froid ne fut en rien altéré.
+
+--Voici le moment décisif!... pensa-t-il, pourvu qu’il ne me connaisse
+pas!...
+
+Et d’un pas ferme, il suivit le valet de chambre...
+
+Comme toujours, lorsqu’il restait chez lui, M. de Valorsay se tenait
+dans une sorte de petit fumoir contigu à sa chambre à coucher. Assis
+devant une table, il semblait très-occupé à mettre en ordre des journaux
+de sport... Près de lui étaient une bouteille de vin de Madère et un
+verre aux trois quarts vide...
+
+Quand son domestique annonça:
+
+--Monsieur Mauméjan!...
+
+Il leva la tête et son regard rencontra celui de Pascal.
+
+Mais son œil ne vacilla pas, aucun des muscles de son visage ne
+bougea, sa physionomie garda sa froideur hautaine et railleuse...
+
+Il était clair qu’il ne soupçonnait pas que là, devant lui, il avait le
+malheureux dont il avait essayé si lâchement de se défaire, son plus
+mortel et son plus redoutable ennemi.
+
+--M. Mauméjan, fit-il, l’homme d’affaires du baron Trigault...
+
+--Oui, monsieur le marquis.
+
+--Veuillez donc vous asseoir... Je termine quelque chose... Je suis à
+vous à l’instant...
+
+Pascal s’assit.
+
+Une de ses frayeurs avait été de ne pas rester maître de lui quand il
+se trouverait en présence du misérable qui avait brisé son existence,
+détruit son bonheur et son avenir, qui lui avait pris plus que la vie en
+lui prenant l’honneur, et qui, en ce moment même, s’efforçait, par les
+plus infâmes manœuvres, de lui arracher la femme qu’il aimait,
+Mlle Marguerite...
+
+--Si le sang me monte à la tête, pensait-il, je suis capable de sauter
+sur lui et de l’étrangler...
+
+Eh bien!... non.
+
+Ses artères ne battirent pas plus vite, et c’est avec un calme
+parfait,--le flegme des forts,--qu’il se mit à observer sournoisement M.
+de Valorsay...
+
+S’il l’eût connu depuis seulement huit jours, il eût été stupéfié du
+changement qui s’était opéré en ce brillant gentilhomme, le type achevé
+des viveurs de la haute vie... Il n’était plus que l’ombre de lui-même.
+
+A cette heure, surtout, où il n’avait pas reçu encore les soins
+intelligents et discrets de son valet de chambre, où nulle supercherie
+de toilette ne masquait sa précoce décrépitude, il était effrayant.
+
+Son visage ravagé, son teint terreux marbré de plaques livides, ses
+paupières rougies et gonflées trahissaient de dures insomnies... Sa
+lèvre, d’ordinaire sarcastique et fière, pendait; des rides profondes
+sillonnaient son front crispé, et ses rares cheveux, en désordre, roides
+encore des cosmétiques de la vieille, ne suffisaient pas à dissimuler sa
+calvitie...
+
+Mais, plus que tout le reste, son œil morne et sans chaleur accusait
+une écrasante lassitude, dont il essayait peut-être de triompher à
+grands coups de vin de Madère.
+
+C’est qu’il avait eu d’effrayantes réflexions depuis une semaine.
+
+On est viveur, «noceur,» on n’a,--et on s’en vante,--ni foi, ni loi, ni
+conscience, ni moralité; on se moque de Dieu et du diable... Il n’en est
+pas moins vrai que ce n’est pas sans d’horribles déchirements que, pour
+la première fois, on va jusqu’au crime positif, prévu par le Code,
+qualifié, justiciable du jury et punissable des galères...
+
+Et qui eût pu dire combien M. le marquis de Valorsay avait commis de ces
+crimes, depuis le jour où il avait armé de cartes biseautés son
+complice, le vicomte de Coralth?
+
+Sans cela, même, n’avait-elle pas quelque chose d’atroce et de poignant,
+la situation de ce millionnaire ruiné, qui disputait à ses créanciers
+ses dernières apparences de splendeur avec l’âpre énergie d’un naufragé
+disputant une épave. N’endurait-il pas les tortures de l’enfer, ainsi
+qu’il l’avait avoué à M. Fortunat, à vivre, sans un sou vaillant
+parfois, au milieu de ce grand luxe, et à soutenir cet étonnant mensonge
+sous l’œil sans pitié de trente valets?
+
+Ses angoisses, enfin, lorsqu’il songeait à combien peu tenait sa
+position, ne pouvaient-elles pas être comparées à celles du mineur, qui
+au moment où on le monte du fond de la mine, voit se détendre, éclater
+brin à brin, le câble où est suspendue sa vie, et qui se demande si les
+quelques fils qui le soutiennent seront assez forts pour le hisser
+jusqu’à l’orifice du puits...
+
+Pascal eut la perception très-nette et très-distincte de cette
+effroyable agonie de son ennemi, et il en éprouva un sentiment de
+bien-être, comme si une rosée céleste fût descendue sur ses propres
+douleurs... C’était le commencement de sa vengeance...
+
+Mais le «petit moment» réclamé par M. de Valorsay durait depuis plus
+d’un quart d’heure, et il n’en finissait pas...
+
+--Que diable fait-il?... se demandait Pascal, qui suivait curieusement
+ses moindres mouvements...
+
+Le marquis avait tout autour de lui, sur sa table, sur des chaises, et
+jusque par terre, des collections de journaux de sport... Il les prenait
+les uns après les autres, les dépliait, les parcourait d’un regard
+rapide et exercé, et selon qu’ils contenaient ou non ce qu’il
+souhaitait, il les jetait ou les plaçait en tas, devant lui, après les
+avoir annotés au crayon rouge.
+
+Ce ne fut pourtant qu’après plusieurs minutes encore qu’il parut
+s’apercevoir du temps écoulé, et aussitôt, craignant sans doute que
+Pascal ne s’impatientât:
+
+--Je suis véritablement fâché, monsieur, prononça-t-il, de vous faire
+droguer ainsi, mais on attend le travail que j’achève...
+
+--Oh!... continuez, monsieur le marquis, répondit Pascal, continuez...
+Par extraordinaire j’ai un peu de temps à moi... J’en serai quitte,
+d’ailleurs, pour déjeuner plus vite.
+
+C’était une politesse... Le marquis crut devoir y répondre, et tout en
+lisant et en annotant tour à tour, il daigna expliquer sa besogne.
+
+--C’est un métier de rogne-papier que je fais là, reprit-il... J’ai
+vendu, il y a quelques jours, sept de mes chevaux de courses, dont deux
+hors ligne, et l’acquéreur, comme de raison, en me versant le prix
+convenu, a reçu l’état exact et légalisé des performances de chacun
+d’eux... leur biographie, autrement dit... Mais voici que ce monsieur
+n’est pas satisfait, et il s’est mis en tête d’exiger de moi la
+collection des journaux de sport qui relatent les engagements, les
+victoires, ou les défaites de ceux de mes chevaux qu’il a achetés... On
+n’est pas stupide à ce point... Il est vrai que j’ai affaire à un
+étranger, à un de ces nababs, à peine barbouillés de civilisation, qui
+tous les ans viennent à Paris fondre leurs lingots et qui, par leurs
+prodigalités idiotes, font hausser le prix du toutes choses jusqu’à nous
+rendre la vie impossible, à nous autres Parisiens, qui ne voulons pas
+comme eux flamber notre fortune en deux ans... C’est la peste de notre
+ville et de notre temps, ces gens-là qui, à de rares exceptions près, ne
+savent employer leurs millions qu’à enrichir une douzaine de drôlesses
+cosmopolites, des escrocs, des restaurateurs et des maquignons.
+
+C’est d’une mine approbative que Pascal écoutait cette sortie; mais il
+ne songeait, en vérité, qu’à cet étranger, Kami-Bey, qu’il avait vu chez
+le baron, il n’y avait pas une demi-heure, et qu’il avait entendu se
+plaindre amèrement de n’avoir que des rosses, alors qu’il pensait avoir
+acheté des chevaux de prix... Et il se disait:
+
+--Kami-Bey serait-il cet acquéreur exigeant?... Pourquoi le marquis,
+acculé comme il l’est, n’aurait-il pas hasardé quelqu’une de ces bonnes
+escroqueries qui conduisent leur homme droit en police correctionnelle?...
+
+En matière de sport, on pouvait soupçonner Valorsay d’une grande
+indépendance de conscience... N’était-il pas accusé déjà d’avoir, par
+une fraude indigne, fait perdre l’argent de ceux qui pariaient pour son
+cheval _Domingo_?
+
+Enfin, après un moment de silence, le marquis poussa un grand soupir.
+
+--C’est fini! murmura-t-il en liant avec une ficelle les journaux qu’il
+avait mis de côté.
+
+Il sonna ensuite, et un domestique étant accouru:
+
+--Tenez, lui dit-il, portez ceci au prince Kami, au Grand-Hôtel, et
+hâtez-vous...
+
+Les pressentiments de Pascal ne l’avaient pas trompé. Il ne sourcilla
+pas, cependant...
+
+Mais en lui-même:
+
+--Voilà qui est bon à savoir, pensa-t-il. Avant ce soir j’aurai ouvert
+une petite enquête de ce côté...
+
+Décidément, l’orage se massait au-dessus de la tête du marquis de
+Valorsay... Le savait-il? Assurément il en avait le soupçon... Mais il
+s’était juré qu’il tiendrait bon jusqu’à la fin... Il ne voyait pas, du
+reste, que tout fût perdu, et, comme tous les grands joueurs, il se
+disait que, tant qu’il aurait un enjeu à exposer, il pouvait espérer
+ramener la fortune...
+
+Il s’était levé, en s’étirant, comme après une tâche désagréable, et
+s’adossant à la cheminée:
+
+--Maintenant, monsieur Mauméjan, commença-t-il, abordons l’affaire qui
+vous amène...
+
+Son air dégagé, son ton léger, étaient admirablement joués... mais un
+observateur ne s’y fût pas trompé, non plus qu’à la façon dont il ajouta
+négligemment:
+
+--Vous m’apportez des fonds de la part de M. le baron Trigault?
+
+Pascal hocha la tête, et d’un accent contrarié:
+
+--J’ai le regret de vous apprendre que non, monsieur le marquis,
+répondit-il.
+
+Ce fut comme une lourde pierre, tombant sur le crâne dégarni de M. de
+Valorsay... Il devint plus blanc que sa chemise, et même chancela, comme
+si sa mauvaise jambe, celle dont il souffrait aux changements de temps,
+eût refusé tout service.
+
+--Comment, non! balbutia-t-il, c’est une plaisanterie, sans doute!...
+
+--Ce n’est que trop sérieux!
+
+--J’avais la parole du baron...
+
+--Oh!... la parole!...
+
+--Enfin, j’avais toujours une promesse formelle!...
+
+--Il est quelquefois impossible de tenir ce que l’on promet, monsieur le
+marquis...
+
+Les conséquences de ce manque de parole devaient être terribles; pour M.
+de Valorsay, ce pouvait être la fin de tout.
+
+Il n’en essaya pas moins de dissimuler... Il se dit que laisser voir à
+cet homme d’affaires combien le coup était effroyable, ce serait lui
+livrer le secret de sa profonde détresse, confesser sa ruine absolue,
+renoncer à la lutte, désarmer, s’avouer vaincu, terrassé, perdu...
+
+Rassemblant donc en un effort exorbitant toute son énergie, il maîtrisa
+ses émotions, et réussit à paraître, non désespéré, mais seulement
+irrité et très-contrarié...
+
+--Bref, reprit-il d’une voix altérée, pas de fonds! Je comptais sur cent
+mille francs ce matin... Rien!... Comme c’est gracieux... Ah! le baron
+ne se doute guère de l’embarras où il me met...
+
+--Pardonnez-moi, monsieur, il s’en doute si bien, qu’au lieu de vous
+prévenir par un simple billet, il m’envoie pour vous présenter ses
+sincères regrets... Véritablement, lorsque je l’ai quitté, il y a une
+heure, il était désolé... Il m’a surtout recommandé de vous bien
+expliquer qu’il n’y a eu rien de sa faute... Il comptait sur deux
+rentrées très-importantes, qui toutes deux, comme par un fait exprès,
+lui ont manqué... Hier, il a couru toute la soirée sans parvenir à
+rassembler les fonds.
+
+Un peu remis du premier étourdissement, bien que fort pâle encore, le
+marquis dardait sur Pascal un regard soupçonneux.
+
+Il n’était pas sans savoir de quelles doucereuses excuses les gens bien
+élevés enveloppent leurs refus pour en masquer l’amertume.
+
+--Ainsi, fit-il d’un ton où perçait l’ironie, le baron est gêné.
+
+--Franchement, je le crois.
+
+--Pauvre baron!... Ah!... je le plains... oui considérablement.
+
+Grave et froid comme un article du Code, Pascal semblait n’avoir point
+vu l’effet du message qu’il apportait, le trouble affreux du marquis et
+la contrainte qu’il s’était imposée.
+
+--Vous pensez railler, monsieur, prononça-t-il, moi je jurerais que le
+baron est en ce moment très à court d’argent...
+
+--Allons donc!... Un homme qui a sept ou huit millions...
+
+--Je parierais pour dix, au moins.
+
+--Raison de plus.
+
+Pascal haussa dédaigneusement les épaules.
+
+--Il m’étonne, monsieur le marquis, fit-il d’un ton dogmatique, de vous
+entendre parler ainsi... L’énormité du revenu ne constitue pas
+l’aisance, mais bien la façon dont on l’emploie... Par le temps de
+folies qui court, tous les gens riches sont gênés... Que donnent au
+baron ses dix millions? Cinq cent mille livre de rentes au plus! C’est
+un joli denier et je m’en contenterais... Mais le baron joue, et Mme
+la baronne est la femme la plus élégante de Paris... Ils aiment la
+grande vie l’un et l’autre, et leur maison est montée comme celle d’un
+prince... Chez eux, du premier janvier à la saint Sylvestre la chandelle
+brûle par les deux bouts... Que sont cinq cent mille francs avec un
+train pareil!... Leur situation doit être celle de plusieurs
+millionnaires de ma connaissance, qui, vers les fin du trimestre et en
+attendant l’échéance de leurs rentes, portent bravement leur argenterie
+au Mont-de-Piété...
+
+L’excuse pouvait n’être pas vraie; elle était vraisemblable. N’est-il
+pas prouvé qu’à cette heure, grâce à la rage de luxe, de plaisirs et de
+toilettes qui brouille les cervelles, presque tous les ménages de la
+haute vie parisienne sont au-dessous de leurs affaires...
+
+Un procès récent n’a-t-il pas révélé ce fait étrange, fantastique,
+inouï, que des gens notoirement riches de plus de cent mille livres de
+rentes avaient gardé six mois un cocher qui les volait effrontément,
+parce qu’en six mois ils n’avaient pas trouvé le moyen de disposer de
+huit cents francs qu’ils lui devaient et qu’il fallait payer avant de le
+mettre à la porte...
+
+M. de Valorsay connaissait cela, mais une inquiétude terrible le
+poignait.
+
+Avait-on eu vent de sa déconfiture, le bruit en courait-il? Était-il
+arrivé jusqu’aux oreilles du baron Trigault?...
+
+Voilà ce qu’il lui importait d’éclaircir.
+
+--Résumons-nous, monsieur Mauméjan, dit-il. Le baron n’a pu me procurer
+pour ce matin les fonds qu’il m’avait promis, quand me les
+procurera-t-il?
+
+Pascal ouvrit des yeux démesurés, comme s’il eût entendu une question de
+l’autre monde, et de l’air le plus innocent:
+
+--Mais je présume, répondit-il, que M. le baron ne s’occupe plus de ces
+cent mille francs... Cette opinion résulte pour moi de ses dernières
+paroles... «Ce qui me console un peu, m’a-t-il dit, c’est que le marquis
+de Valorsay est très-riche et très-répandu... Je lui connais dix amis
+qui seront ravis de lui rendre ce petit service...»
+
+Jusqu’à ce moment, et c’était là surtout ce qui l’avait soutenu, M. de
+Valorsay s’était bercé de cet espoir qu’il ne s’agissait que d’un
+retard...
+
+La certitude que le refus était bien définitif, l’accabla.
+
+--On sait ma ruine!... pensa-t-il.
+
+Et se sentant défaillir, machinalement il se versa un grand verre de vin
+de Madère, qu’il avala d’un trait...
+
+Le vin, pour un moment, lui prêta une énergie factice... Mais avec le
+sang, la colère folle, furieuse, envahit son cerveau, il perdit toute
+mesure, et se dressant la face empourprée:
+
+--C’est une infamie, s’écria-t-il, une ignoble lâcheté, et le sieur
+Trigault mériterait une sévère correction... On ne tient pas un galant
+homme trois jours dans l’eau, pour après le payer d’une grimace de
+singe... S’il m’eût répondu: non, carrément, je me serais mis en mesure,
+et ne me trouverais pas dans un embarras d’où je ne sais comment
+sortir... Jamais un gentilhomme n’eût osé cette vilenie, qui pue le
+comptoir, le boutiquier, le rogneur de vieux sous... Voilà ce qu’il en
+coûte d’admettre dans la société ces ridicules parvenus, sous prétexte
+qu’ils ont de l’argent... les marchands de cochons en ont eux aussi!...
+On les décrasse, on leur apprend à se laver les mains, à se moucher et à
+marcher sur un parquet, on les croit éduqués à demi, et pas du tout!...
+A la première occasion le fabricant de cirage reparaît...
+
+Certes il en coûtait à Pascal d’entendre toutes ces injures adressées au
+baron... Elles l’irritaient d’autant plus que c’était lui qui y avait
+exposé ce digne homme...
+
+Mais un geste, un froncement de sourcil pouvaient compromettre le succès
+de son entreprise; il sut rester impassible.
+
+--J’avoue, monsieur le marquis, prononça-t-il froidement, que je ne
+m’explique pas votre emportement... Que vous soyez mécontent, je le
+conçois, mais de là à vous mettre si fort en colère...
+
+--Ah! c’est que vous ne savez pas...
+
+Il s’arrêta court. Il était temps. La vérité lui montait aux lèvres.
+
+--Quoi? interrogea Pascal.
+
+Mais déjà M. de Valorsay était retombé en garde.
+
+--J’ai, ce soir, une dette à payer, répondit-il à tout hasard, sacrée,
+qui ne peut se remettre... enfin, une dette de jeu.
+
+--De cent mille francs?
+
+--Non, elle n’est que de vingt-cinq mille...
+
+--Et c’est vous, monsieur le marquis, un homme riche, qui vous inquiétez
+pour cette bagatelle que le premier venu vous prêtera...
+
+D’un sifflement ironique, M. de Valorsay l’interrompit.
+
+--Croyez cela et buvez de l’eau!... ricana-t-il. Vous-même venez de le
+dire, monsieur Mauméjan, nous vivons à une époque où personne n’a
+d’argent que ceux qui en font le commerce... Les plus riches de mes amis
+n’en ont pas de trop pour eux, si même ils en ont assez... Ah! le temps
+est passé des bas de laine qu’on gonflait sournoisement de ses
+économies... Ils sont murés les vieux placards où on empilait des
+louis... M’adresserai-je à un banquier?... Il me demandera deux jours
+pour réfléchir, il exigera la signature de deux ou trois de mes amis...
+Si je vais trouver mon notaire, ce sera, ma foi, bien d’autres
+cérémonies, sans compter les remontrances.
+
+Depuis un moment, Pascal s’agitait sur sa chaise, en homme qui a une
+proposition en poche, et qui n’attend qu’un joint pour la glisser.
+
+Aussi, dès que M. de Valorsay s’arrêta pour reprendre haleine:
+
+--Ma foi! dit-il, si j’osais...
+
+--Eh bien!...
+
+--Je vous offrirais, monsieur le marquis, de vous trouver ces 25,000
+francs.
+
+--Vous?...
+
+--Moi-même.
+
+--Avant ce soir six heures?
+
+--Naturellement...
+
+Le verre d’eau glacée offert au voyageur près d’expirer de soif au
+milieu des sables du Sahara ne lui procure pas la délicieuse,
+l’enivrante sensation qu’éprouva le marquis à la proposition de
+Pascal...
+
+Littéralement, il se sentit revenir à la vie... et de loin.
+
+Faute de vingt-cinq mille francs, ce jour-là même, il sombrait... Les
+lui trouver, c’était lui obtenir un sursis à un moment où gagner du
+temps était pour lui le point capital.
+
+Cette offre était de plus une preuve évidente et indiscutable que rien
+encore n’avait transpiré des inextricables difficultés de sa
+situation...
+
+--Ah! je l’aurai échappée belle, pensa-t-il, si je m’en tire...
+
+Et cependant son visage sut garder à demi le secret de la joie qui
+intérieurement l’inondait... Il resta maussade autant qu’il le put, il
+minauda, il fit des façons... Il tremblait, s’il répondait: «oui» trop
+vite, de se trahir et de se mettre ainsi complétement à la merci de
+l’envoyé du baron.
+
+--J’accepterais volontiers vos services, monsieur Mauméjan,
+prononça-t-il, si je n’y découvrais un inconvénient...
+
+--Et lequel?
+
+--Est-il convenable, quand le baron me joue un tour pendable, que je me
+rabatte sur son homme de confiance, sur un de ses employés?...
+
+Mais Pascal vigoureusement regimba...
+
+--Permettez, interrompit-il vivement, je ne suis l’employé de personne.
+M. Trigault est mon client comme trente ou quarante autres, rien de
+plus... Il me charge de certaines négociations délicates et épineuses,
+je les conduis de mon mieux, il me paye, et nous sommes quittes et
+libres chacun de notre côté...
+
+--Ah! comme cela, vous m’en direz tant!...
+
+Au regard dont il enveloppait Pascal, on eût juré qu’un soupçon lui
+venait... Point.
+
+C’était simplement une idée bizarre, biscornue, et cependant non
+absolument invraisemblable en soi, qui traversait son esprit.
+
+--Oh!... pensait-il, le prêteur inconnu dont ce Mauméjan s’offre d’être
+l’intermédiaire, ne serait-il pas, par hasard, le baron en personne?...
+Le digne homme aurait-il imaginé cet ingénieux moyen de m’obliger et de
+m’extirper en même temps un intérêt plus qu’honnête, qu’il n’eût jamais
+osé me réclamer en face?
+
+Et pourquoi non! Ne sait-on pas des exemples!
+
+N’est-il pas connu que jamais, au grand jamais, les frères N..., les
+plus austères des financiers, n’ont obligé directement un de leurs
+amis... Leur père, dont ils ne parlent qu’avec vénération, leur
+demanderait cent écus pour un mois, qu’ils lui répondraient comme aux
+autres: «Nous sommes gênés, mais voyez de notre part ce coquin de B...»
+Et ce coquin de B..., qui est le plus charmant des hommes de paille, si
+le père N... lui présentait de sérieuses garanties, lui prêterait, comme
+aux autres, de l’argent de ses fils moyennant douze ou quinze pour cent
+et «_oune minouscoule commissioun_.»
+
+Ces idées et ces souvenirs ne contribuèrent pas peu à rendre à M. le
+marquis de Valorsay son aisance accoutumée...
+
+--Voilà donc qui est dit, fit-il du ton léger de don Juan bernant M.
+Dimanche, j’accepte, et très-volontiers... Seulement...
+
+--Ah! il y a un seulement!...
+
+--Il y en a toujours un... Je dois vous prévenir que rendre ces
+vingt-cinq mille francs avant deux mois me serait difficile...
+
+C’était le temps qu’il jugeait nécessaire pour arriver à ses fins...
+
+--Qu’importe!... répondit Pascal, et même, si vous souhaitez un délai
+plus long...
+
+--Inutile, merci!... Mais il y a autre chose encore.
+
+--Quoi donc?...
+
+--Que me coûtera cette... négociation?
+
+Cette question, Pascal l’avait prévue, et il avait préparé une réponse
+dans l’esprit du rôle qu’il avait adopté.
+
+--Cela vous coûtera le prix ordinaire, répondit-il, six pour cent, plus
+un et demi pour cent de commission...
+
+--Bah!...
+
+--Plus la rémunération de mes peines et soins...
+
+--Allons donc!... Et à combien la fixez-vous, cette rémunération?...
+
+--A mille francs... Est-ce trop?
+
+Si le marquis eût conservé l’ombre d’un soupçon, il se fût évanoui.
+
+--Eh!... ricana-t-il, mille francs me semblent honnête!...
+
+Mais il eût bien voulu retirer son rire narquois, lorsqu’il vit comment
+l’accueillait celui qu’il prenait pour un coureur d’affaires.
+
+Pascal se redressa sur sa cravate blanche, de l’air le plus blessé, et
+du ton froid d’un homme bien près de reprendre sa parole:
+
+--Il n’y a rien de fait, monsieur le marquis, prononça-t-il, et puisque
+vous trouvez l’opération onéreuse, renoncez-y.
+
+--Je suis loin de dire cela, interrompit vivement M. de Valorsay, je
+n’ai même rien pensé de pareil...
+
+L’occasion qu’attendait Pascal d’exposer son programme se présentait
+enfin, il la saisit...
+
+--D’aucuns prétendent obliger les gens pour leurs beaux yeux seuls,
+poursuivit-il... Moi, je suis plus franc... Pour que je m’occupe d’une
+affaire, il faut que j’y trouve mon bénéfice, et selon que je suis plus
+ou moins indispensable, j’exige des honoraires... Il ne saurait y avoir
+de tarif fixe pour des services comme les miens... Quand, à deux
+reprises, j’ai sauvé du plongeon final un gentilhomme que vous devez
+connaître, je lui ai demandé dix mille francs la première fois, et
+quinze mille la seconde... Était-ce exagéré?... J’ai assuré, je puis le
+dire, le mariage d’un brillant vicomte, en maintenant ses créanciers
+pendant les trois mois qu’il a fait sa cour... Le lendemain de la noce,
+il ma remis vingt mille francs... Ne me les devait-il pas?... Si au lieu
+d’être simplement un peu à court, vous étiez ruiné, ce n’est pas mille
+francs que je vous réclamerais... J’étudierais votre situation, et quand
+j’en aurais reconnu le fort et le faible, selon le parti que je verrais
+à en tirer, je traiterais avec vous à forfait...
+
+De cette déclaration cynique, il n’était pas une phrase qui ne fût
+calculée, pas un mot qui ne fût comme un appât tendu aux instincts
+mauvais du marquis de Valorsay... Et même, Pascal pressé d’arriver
+vite, s’était peut-être avancé plus que ne l’eût voulu la prudence...
+
+Cependant le marquis ne sourcilla pas.
+
+--Je vois que vous êtes un homme précieux, monsieur Mauméjan, dit-il, et
+si jamais j’étais ruiné, c’est à vous que je m’adresserais...
+
+Pascal s’inclina d’un air de fausse modestie, radieux au dedans de lui,
+car il se disait que fatalement à cette heure son ennemi viendrait se
+prendre au piége...
+
+--Et pour en finir, reprit le marquis, quand aurai-je les fonds?...
+
+--Avant quatre heures.
+
+--Et je n’ai pas à redouter une plaisanterie dans le goût de celle du
+baron?
+
+--Évidemment non. Quel intérêt avait M. Trigault à vous prêter cent
+mille francs? Aucun. Moi, c’est autre chose... Le profit que je dois
+réaliser vous répond de moi... En affaires, monsieur le marquis,
+défiez-vous des amis... Ayez recours aux usuriers, plutôt... Interrogez
+tous les gens en déconfiture, et sur cent, quatre-vingt-quinze vous
+répondront: «Ce qu’il y a de pis, c’est que j’ai été mis dedans par mon
+meilleur ami.»
+
+Il se levait pour prendre congé quand la porte du fumoir s’ouvrit, et un
+domestique parut qui dit à demi-voix:
+
+--Mme Léon est là, dans le salon, avec M. le docteur Jodon; ils
+désireraient parler à M. le marquis...
+
+Si bien armé que fût Pascal contre l’imprévu, il changea de couleur au
+nom de l’estimable femme de charge...
+
+--Tout est perdu, pensa-t-il, si cette créature me voit et me
+reconnaît.
+
+Par bonheur, le marquis fut trop bouleversé lui-même pour remarquer le
+trouble, d’ailleurs aussitôt maîtrisé, de l’envoyé du baron Trigault.
+
+--Il est prodigieux, s’écria-t-il, qu’on ne puisse me laisser en repos
+cinq minutes... J’avais dit que je n’y étais pour personne.
+
+--Cependant, monsieur...
+
+--C’est bien!... Assez!... Que ce monsieur et cette dame attendent.
+
+Le domestique sortit, et Pascal, à l’idée de traverser le salon, se
+sentait défaillir... Comment éviter l’œil perspicace de Mme Léon!
+
+Ce fut M. de Valorsay qui vint à son secours; M. de Valorsay qui se
+souciait peu des visiteurs qui lui arrivaient.
+
+Et au moment où Pascal s’apprêtait à ouvrir la porte par où il était
+entré:
+
+--Pas par là! lui dit le marquis. Par ici, venez, ce sera plus court...
+
+Et lui ayant fait traverser sa chambre à coucher, il le guida jusqu’au
+palier, où il daigna lui tendre la main en disant:
+
+--A bientôt, cher monsieur Mauméjan!
+
+Ce n’est pas sur le moment du péril que les gens de cœur en subissent
+la pire angoisse; c’est après, quand ils y ont échappé.
+
+Tout en descendant l’escalier de l’hôtel du marquis de Valorsay, Pascal
+tamponnait de son mouchoir son front moite d’une sueur froide...
+
+--Ah!... je reviens de loin!... pensait-il.
+
+Mais plus le danger avait été imminent, plus sa confiance était
+grande... N’est-ce pas à ces futiles circonstances, décisives dans la
+vie, qu’on reconnaît si on a ou non pour soi la destinée!...
+
+Il avait d’ailleurs le droit d’être fier de la façon dont il avait joué
+son personnage, et soutenu un rôle qui répugnait si fort à sa droiture
+naturelle... Il s’étonnait un peu d’avoir su mentir d’un tel front, et
+ne laissait pas que d’être confondu de son audace.
+
+Aussi, quelle récompense!... Il venait, il n’en doutait pas, de passer
+autour du cou de M. de Valorsay le nœud coulant dont il
+l’étranglerait plus tard...
+
+Et cependant la visite de Mme Léon l’inquiétait.
+
+--Que vient-elle faire avec un médecin chez le marquis? se
+demandait-il... Pourquoi ce docteur Jodon?... Qui est-il?... A quelle
+infamie le destine-t-on?...
+
+Un de ces pressentiments qui naissent de la logique même des événements,
+lui affirmait que ce médecin avait été ou serait un des comparses de la
+monstrueuse intrigue nouée autour de Mlle Marguerite et de lui.
+
+Mais il n’avait pas le loisir d’appliquer son attention à cette énigme,
+ni d’en tirer les dernières conséquences probables... L’heure volait, et
+avant de revenir chez le marquis, il tenait à savoir au juste ce
+qu’avaient de fondé les soupçons que lui imposait la vente de ces
+chevaux dont l’acquéreur exigeait une si exacte biographie...
+
+Par le baron, il était certain d’arriver immédiatement jusqu’à
+Kami-Bey... c’est donc chez le baron qu’il courut...
+
+Après la réception plus que cordiale du maître, le matin, il était
+naturel que les domestiques le traitassent en intime de la maison...
+
+C’est à peine si on lui permit d’expliquer ce qu’il souhaitait...
+
+Ce fut M. le valet de chambre en personne qui se dérangea, et qui le fit
+asseoir dans un des petits salons du rez-de-chaussée en lui disant:
+
+--M. le baron est occupé, mais il m’en voudrait de ne l’avoir pas
+dérangé pour monsieur, et je cours le prévenir...
+
+L’instant d’après, le baron arriva, tout essoufflé d’avoir descendu
+vingt marches.
+
+--Ah! vous avez réussi... s’écria-t-il en voyant la physionomie de
+Pascal.
+
+--Tout marche à souhait, en effet, monsieur le baron, seulement j’aurais
+besoin de parler à cet étranger que j’ai vu chez vous ce matin...
+
+--A Kami-Bey?...
+
+--Oui.
+
+Et en dix phrases, il exposa très-nettement la position.
+
+--Décidément, la Providence est avec nous, fit le baron devenu songeur,
+Kami est encore ici...
+
+--Est-ce possible!...
+
+--C’est réel... Croyez-vous qu’il soit aisé de se dépêtrer de ce diable
+de Turc!... Il s’est sans façon invité à déjeuner, et m’a de plus
+arraché la promesse de jouer deux heures... Si bien que j’étais enfermé
+avec lui, les cartes à la main, quand on m’a dit que vous étiez là...
+Venez, nous allons l’interroger.
+
+Ils trouvèrent l’intéressant étranger d’une humeur massacrante...
+
+Kami-Bey gagnait, quand on était venu chercher le baron, et il
+craignait qu’une interruption ne déroutât la veine.
+
+--Que le diable vous emporte!... s’écria-t-il de ce ton grossier qu’il
+avait adopté, et que les flatteurs de ses millions déclaraient le
+dernier mot du «chic.» On ne devrait pas plus déranger un homme qui joue
+qu’un homme qui mange...
+
+--Allons, allons, prince, fit doucement le baron, ne vous fâchez pas, je
+vous donnerai trois heures au lieu de deux. Seulement, j’ai un service à
+vous demander.
+
+L’étranger, vivement, porta la main à sa poche, d’un mouvement si
+machinal et si naturel, que ni le baron ni Pascal ne purent garder leur
+sérieux; et lui-même, comprenant la cause de leur hilarité, éclata de
+rire.
+
+--Ce que c’est que l’habitude! dit-il. Ah! depuis que je suis à
+Paris!... Mais voyons ce dont il s’agit.
+
+Le baron s’assit, et d’un air grave:
+
+--Voilà... répondit-il. Vous nous avez dit, il n’y a pas une heure,
+qu’ayant acheté des chevaux, vous avez été volé...
+
+--Comme sur un grand chemin.
+
+--Serait-il bien indiscret de vous demander par qui?
+
+La pourpre des joues de Kami-Bey pâlit quelque peu.
+
+--Hum!... fit-il d’une voix altérée, c’est délicat ce que vous me
+demandez là... Mon... voleur est, à ce qu’il paraît, un homme terrible,
+un spadassin, et si je dis quel tour il m’a joué, il est capable de me
+chercher querelle... Je n’ai pas peur de lui, croyez le bien, seulement
+mes principes me défendent de me battre... Quand on a comme moi un
+million de rentes, on ne s’expose pas aux hasards d’un duel...
+
+--Eh! prince, en France on ne fait pas à un escroc l’honneur de croiser
+le fer avec lui...
+
+--C’est bien ce que mon intendant, qui est Français, m’a dit, mais
+n’importe!... D’ailleurs, je ne suis pas assez certain de la chose pour
+l’ébruiter... Je n’ai pas encore de preuves positives...
+
+Il était clair qu’il avait une peur affreuse, et qu’il importait, avant
+tout, de le rassurer.
+
+--Voyons, insista le baron, nommez-nous toujours votre homme... Monsieur
+que voici--et il montrait Pascal--est un de mes bons amis; je vous
+réponds de lui comme de moi-même; nous allons vous jurer sur l’honneur
+de ne révéler à personne, sans votre autorisation expresse, le secret
+que nous vous demandons de nous confier...
+
+--Bien vrai?
+
+--Vous avez notre parole d’honneur, répondirent ensemble le baron et
+Pascal.
+
+Après avoir, à deux reprises, promené autour de lui un regard inquiet,
+le digne Turc parut prendre son courage à deux mains:
+
+Mais non!... il réfléchit, et d’un accent résolu:
+
+--Définitivement, déclara-t-il, mes certitudes ne sont pas assez
+absolues pour que je risque de compromettre un homme qui appartient au
+meilleur monde, bien posé, très-considéré, fort riche et qui
+n’entendrait pas raillerie sur ce chapitre...
+
+Il était clair qu’il ne parlerait pas... Le baron haussa les épaules,
+mais Pascal bravement s’avança...
+
+--Je vais donc vous dire, prince, prononça-t-il, le nom que vous vous
+obstinez à nous cacher...
+
+--Oh!
+
+--Seulement je vous ferai remarquer que de ce moment, M. le baron et moi
+sommes dégagés de notre parole...
+
+--Naturellement.
+
+--Alors, votre voleur est M. le marquis de Valorsay.
+
+Kami-Bey eût vu entrer un émissaire de son maître, armé du lacet fatal,
+qu’il n’eût pas été beaucoup plus troublé.
+
+Il se dressa sur ses grosses petites jambes, la pupille dilatée, agitant
+les mains d’un geste désespéré.
+
+--Plus bas, donc, malheureux! disait-il d’une voix effrayée, plus bas!
+
+Ainsi, il n’essayait même pas de nier... Le fait devait être considéré
+comme acquis...
+
+Mais Pascal ne pouvait, avec cela seulement, se tenir pour content.
+
+--Maintenant que nous connaissons le principal, reprit-il, j’espère,
+prince, que vous serez assez obligeant pour nous apprendre comment la
+chose est arrivée...
+
+Pauvre Kami!... Ah! il payait cher sa partie!... Il suait sang et eau
+sous son sempiternel fez rouge.
+
+--Hélas!... répondit-il tristement, rien de si simple... J’avais envie
+d’une écurie de courses... Ah! ce n’est pas que je sois amateur de
+sport, croyez-le bien, c’est à peine si je sais distinguer un cheval
+d’un bourriquet... Seulement, du matin au soir tout le monde me
+répétait: «Prince, un homme comme vous devrait faire courir...» Je
+n’ouvrais pas un journal sans y lire: «Un homme comme lui devrait faire
+courir...» Si bien qu’à la fin, je me suis dit: «C’est vrai, ils ont
+raison, un homme comme moi doit faire courir...» Là-dessus, me voilà en
+quête de chevaux... J’en achetais de tous côtés, quand un soir M. de
+Valorsay me propose de me céder quelques-uns des siens, qui sont connus
+et qui ont gagné, m’a-t-il dit, dix fois leur valeur... J’accepte, nous
+prenons rendez-vous pour visiter ses écuries, je les visite, et séance
+tenante, je choisis et je paye sept chevaux, de ses meilleurs, à ce
+qu’il me jurait, et pleins d’avenir... Et je les ai payés leur prix, je
+vous le garantis... Maintenant voilà le tour... Il ne m’a pas livré les
+chevaux que j’avais achetés... Ceux-là, les vrais, les bons, ont été
+vendus, à ce qu’il paraît, en Angleterre, sous de faux noms, et moi, je
+me trouve avoir pour mon argent, des bêtes toutes pareilles aux autres
+comme taille et comme robe, mais des rosses indignes...
+
+Pascal et le baron Trigault échangeaient des regards stupéfaits...
+
+Le «turf,» il faut bien en convenir, est un admirable champ ouvert à
+toutes les fraudes. Les âpres convoitises de l’argent s’y mêlant à la
+fièvre du jeu et aux ardeurs des vanités rivales, y donnent naissance à
+de prodigieuses manœuvres.
+
+Mais jamais on n’avait ouï parler d’une supercherie aussi audacieuse que
+celle de Valorsay, ni si impudente...
+
+--Et vous ne vous êtes aperçu de rien, prince?... interrogea Pascal,
+d’un ton où certainement il y avait du doute.
+
+--Est-ce que je m’occupe de ces choses-là!...
+
+--Et vos gens?...
+
+--Ah!... c’est une autre affaire!... On me dirait que le chef de mes
+écuries s’est laissé graisser la patte par le marquis, que je n’en
+serais pas étonné.
+
+--Alors, comment avez-vous découvert la tromperie?...
+
+--Par le plus grand des hasards... Un jockey que je compte m’attacher, a
+monté autrefois, assez souvent, un des chevaux que je croyais
+posséder... Naturellement, j’ai voulu lui montrer cette bête... Mais mon
+homme n’a pas été plus tôt devant la stalle, qu’il s’est écrié: «Ça, tel
+cheval... jamais de la vie... vous êtes refait, mon prince!» Là-dessus,
+on a examiné les autres, et la mèche s’est trouvée éventée...
+
+Connaissant mieux que Pascal le caractère de Kami, le baron avait pour
+suspecter l’exactitude de ses dires des raisons plus fortes.
+
+C’est qu’il n’avait pas pour l’argent le mépris superbe qu’il affectait,
+ce Turc cousu de millions... La vanité seule déliait les cordons de sa
+bourse... Il était fort capable d’envoyer à la Fancy un collier de mille
+louis, sûr que le lendemain le _Figaro_ et le _Gaulois_ enregistreraient
+sa munificence; il n’eût pas donné secrètement cent sous à une mère de
+famille mourant de faim...
+
+Sa plus grande prétention, d’ailleurs, était d’être l’homme le plus volé
+de l’Europe... Mais s’il était, en effet, exploité indignement,
+scandaleusement, ce n’était pas volontairement... Il n’en avait pas
+moins le fonds d’avarice et de défiance de l’Arabe. On lui eût vendu
+deux sous des pièces de vingt francs qu’il eût encore crié au voleur...
+
+--Franchement, prince, déclara le baron, votre récit me fait tout
+l’effet d’un conte de votre pays... Valorsay n’est pas fou, que je
+sache... Comment admettre qu’il ait osé hasarder cette fraude si
+grossière, qui pouvait, qui devait être reconnue dans les vingt-quatre
+heures, et qui, prouvée, le déshonore?
+
+--Avec un autre, il y eût peut-être regardé à deux fois, mais avec
+moi!... N’est-il pas connu qu’on ne court point de risques à voler
+Kami-Bey!...
+
+--N’importe! à votre place je me livrerais sans bruit à une petite
+enquête.
+
+--A quoi bon?.... Allez, je suis fixé et bien plus positivement que je
+ne vous l’avouais tout à l’heure... Il est vrai que j’oubliais une
+circonstance importante... La vente n’a d’abord été faite que
+conditionnellement, et sous le sceau du secret... Le marquis se
+réservait le droit de reprendre ses chevaux en me remboursant dans un
+délai de... Ce n’est que depuis avant-hier que mon acquisition est
+définitive.
+
+--Eh! que ne disiez-vous cela tout d’abord! s’écria le baron.
+
+De cette façon, en effet, l’inexplicable escroquerie de M. de Valorsay
+s’expliquait...
+
+Se voyant perdu, croyant à son salut s’il gagnait du temps, il avait agi
+comme tous les caissiers infidèles, la première fois qu’ils empruntent à
+leur caisse... Il s’était dit: «Je rembourserai, et personne ne saura
+rien!...»
+
+Puis, l’échéance arrivée, il s’était trouvé n’avoir pas plus de
+ressources que le jour du vol, et force lui avait bien été de
+s’abandonner aux événements.
+
+--Et que comptez-vous faire, prince?... reprit Pascal.
+
+--Ah! je me le demande... J’ai exigé du marquis la collection de tous
+les journaux où ses chevaux sont désignés... Cela servirait en cas de
+procès... Seulement, dois-je déposer une plainte? S’il ne s’agissait que
+d’argent, je rirais, je suis au-dessus de cette misère... Mais il s’est
+moqué de moi outrageusement, et cela me vexe. D’un autre côté, avouer
+qu’on peut me duper ainsi, c’est me couvrir de ridicule... Puis, ce
+diable d’homme est dangereux. Si son cercle allait prendre parti pour
+lui, que deviendrais-je, moi, étranger?... Je serais forcé de quitter
+Paris. Ah! je donnerais bien dix mille francs à qui m’arrangerait cette
+affaire maudite!...
+
+Ses perplexités étaient si affreuses, et si terrible son dépit, que pour
+cette fois seulement il arracha son éternel fez et le lança violemment
+sur la table, en jurant comme un charretier...
+
+Mais il ne tarda pas à se remettre, et d’un ton qui jouait assez mal
+l’insouciance:
+
+--Bast! fit-il, en voici assez là-dessus pour aujourd’hui... Je suis ici
+pour jouer, jouons, baron... Car nous gaspillons un temps précieux,
+comme vous disiez autrefois.
+
+Pascal n’avait plus rien à apprendre, il serra la main du baron, prit
+avec lui rendez-vous pour le soir même et sortit.
+
+La demie de deux heures sonnait, il avait encore devant lui une grande
+heure et demie.
+
+--Si j’en profitais pour manger quelque chose! se dit-il, forcé par les
+tiraillements de son estomac de se rappeler qu’il n’avait rien pris de
+la journée qu’une tasse de chocolat.
+
+Précisément il passait devant un café, il y entra, se fit servir à
+déjeuner, et se remit en route de façon à arriver chez M. de Valorsay
+juste à l’heure qu’il lui avait fixée...
+
+Il s’y fût présenté bien plus tôt, s’il n’eût écouté que son impatience,
+persuadé que cette seconde entrevue serait décisive... Mais la prudence
+lui commandait de ne se point exposer à rencontrer Mme Léon et ce
+docteur Jodon qui l’intriguait tant.
+
+--Et bien!... Monsieur Mauméjan... lui cria le marquis dès qu’il parut.
+
+Il y avait peut-être une heure déjà qu’il comptait les secondes, agité
+d’une indicible angoisse, son accent le disait.
+
+Gravement Pascal tira de sa poche vingt-quatre billets de mille francs
+et un effet de commerce, qu’il posa sur la table, en disant:
+
+--Voilà, monsieur le marquis. Comme de raison, je me suis appliqué tout
+d’abord mes cinquante louis de commission... Souscrivez maintenant à mon
+ordre un billet de vingt-cinq mille francs, à deux mois, et pour
+aujourd’hui nous serons quittes...
+
+C’est d’une main tremblante d’émotion, que M. de Valorsay libella ce
+billet... L’instant d’avant, il doutait encore de la promesse de cet
+homme d’affaires inconnu, survenu si fort à propos... et lorsqu’il eut
+signé...
+
+--Voilà toujours de quoi payer ma dette de jeu, fit-il, en jetant
+négligemment les billets de banque dans son tiroir... Mon embarras n’en
+est pas moins grand... Ces vingt-quatre mille francs ne remplacent pas
+les cent mille que m’avait promis le baron Trigault...
+
+Et comme Pascal ne répondait pas, il se mit à arpenter le fumoir, pâle,
+les sourcils froncés, en homme qui avant de prendre un grand parti, en
+calcule les conséquences...
+
+C’est que depuis sa rupture avec M. Fortunat, M. de Valorsay se heurtait
+à chaque moment à des difficultés insurmontables... Il se trouvait
+embarqué dans une affaire où les conseils d’un jurisconsulte habile
+étaient indispensables, et il ne savait à qui s’adresser... Ce n’était
+pas à un notaire, à un avoué, à un avocat, honorables et connus, qu’il
+pouvait confier des desseins tels que les siens... Et, d’un autre côté,
+s’il consultait le premier venu, n’abuserait-on pas de ses confidences
+pour le faire «chanter?»
+
+Or, il se demandait pourquoi il n’emploierait pas cet homme d’affaires
+qui venait de le servir si efficacement... Il lui avait paru le
+conseiller qu’il souhaitait, délié, avide et léger de scrupules...
+
+N’ayant pas de temps à perdre en hésitations, il se décida, à tous
+risques, et s’arrêtant devant Pascal:
+
+--Puisque vous venez de me prêter 24,000 francs, dit-il, pourquoi ne me
+prêteriez-vous pas le reste?...
+
+Mais Pascal hocha la tête.
+
+--On ne court jamais de risques, répondit-il, à avancer à un homme dans
+votre position vingt-cinq mille francs... Sombrât-il, on retrouverait
+toujours cela dans les épaves... Mais le double, le triple... diable!...
+cela demande réflexion, et j’aurais besoin de connaître la situation...
+
+--Et si je vous disais que je suis... presque ruiné, que
+répondriez-vous?...
+
+--Je ne serais pas surpris outre mesure...
+
+Désormais M. de Valorsay était trop avancé pour reculer.
+
+--Eh bien, reprit-il, la vérité est que ma fortune est terriblement
+compromise...
+
+--Diable! vous eussiez dû me dire cela plus tôt...
+
+--Oh! attendez... Cette fortune, je puis la rétablir, et même la faire
+plus considérable qu’elle n’a jamais été... J’ai en vue un mariage qui
+me rendrait un des hommes les plus riches de Paris... Mais il me faut du
+temps pour réussir, et l’argent me manque, et mes créanciers me
+pressent... Une fois déjà, m’avez-vous dit, vous avez tiré d’affaire un
+homme dans ma situation. Voulez-vous m’aider? Vous fixerez vous-même le
+prix de vos services...
+
+Moins fort contre la joie qu’il ne l’était contre la douleur, Pascal
+faillit se trahir... Il touchait le but, croyait-il...
+
+Cependant, il se maîtrisa, et c’est d’une voix pleine et calme qu’il
+répondit:
+
+--Je ne puis rien dire sans connaître l’opération, monsieur le
+marquis... Veuillez me l’exposer, je vous écoute...
+
+
+
+
+XIII
+
+
+.....Il n’était guère plus de minuit lorsque M. Wilkie sortit de l’hôtel
+d’Argelès, après la scène lamentable où il s’était révélé tout entier.
+
+A le voir passer, les yeux hagards, la lèvre blanche, les vêtements en
+désordre, les domestiques groupés dans le vestibule le prirent tout
+d’abord pour un joueur ruiné et désespéré, comme il en sortait parfois
+de cette maison...
+
+--Encore un qui n’a pas eu de chance!... ricanèrent-ils entre eux.
+
+--Ah!... c’est bien fait... «faillait pas qu’il y aille!...»
+
+Quelques minutes plus tard, seulement, ils apprirent une partie de la
+vérité par les domestiques chargés du service des salons, qui
+descendirent tout effarés, criant que Mme d’Argelès se mourait et
+qu’il fallait courir chercher un médecin.
+
+Mais déjà M. Wilkie était loin, et d’un pied agile gagnait le boulevard.
+
+Tout autre eût été accablé de douleur et de honte, épouvanté de ce qu’il
+avait fait, et n’eût su où ni comment cacher son ignominie... Lui,
+point.
+
+De cette épouvantable crise, une seule circonstance l’occupait, c’est
+qu’au moment où il levait la main sur Mme Lia d’Argelès, sur sa mère,
+un gros homme était entré comme une trombe, qui l’avait saisi à la
+gorge, l’avait de force mis à genoux et l’avait obligé à demander
+pardon...
+
+Lui, Wilkie, réduit à s’humilier!... Voilà ce qu’il ne pouvait
+digérer... Il s’en estimait amoindri... C’était, dans son jugement, une
+de ces insultes qui crient vengeance et demandent du sang.
+
+--Ah! il me la payera, ce gros brutal, répétait-il en grinçant des
+dents. Ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là!...
+
+Et s’il courait si vite vers le boulevard, c’est qu’il espérait y
+rencontrer ses deux intimes, M. Costard et M. le vicomte de Serpillon,
+les co-propriétaires de _Pompier de Nanterre_.
+
+C’est qu’il se proposait de remettre à ses «chers bons» le soin de son
+honneur outragé... Ils seraient ses témoins, et ils iraient de sa part
+demander une réparation par les armes au manant qui l’avait insulté,
+après qu’on se serait procuré son adresse, toutefois.
+
+Seule, l’idée d’un bon duel était capable de calmer un peu sa furieuse
+colère et versait du baume sur les plaies de son noble et intelligent
+orgueil...
+
+Même, il découvrait là l’occasion d’un gros scandale dont il serait le
+héros, et dont la chronique s’occuperait deux jours... Quelle source
+glorieuse de notoriété, à une époque où les journaux deviennent comme
+des lavoirs publics, où chacun aspire à laver son linge sale au grand
+soleil de la réclame sous l’œil de milliers de lecteurs...
+
+Il en voyait sa personnalité déjà remarquable, grandie de tout l’intérêt
+qui s’attache aux gens dont on parle, et il se délectait par avance à
+entendre, sur son passage, murmurer cette phrase flatteuse: «Vous voyez
+bien ce jeune homme... c’est à lui qu’est arrivée cette fameuse
+aventure...»
+
+Et déjà, dans sa tête, il tournait et retournait les termes de la note
+que ses témoins ne manqueraient pas d’envoyer au _Figaro_ avec prière de
+l’insérer, hésitant entre ces deux commencements également saisissants:
+«Encore un duel, à cent nous ferons une croix...» Ou: «Hier, à la suite
+d’une scène scandaleuse, a eu lieu une inévitable rencontre, etc., etc.»
+
+Malheureusement il ne put rencontrer ni M. Costard, ni M. le vicomte de
+Serpillon.
+
+Fait bizarre! Ils ne s’étaient montrés, de la soirée, dans aucun de ces
+cafés du boulevard, où de neuf heures du soir à une heure du matin,
+s’étale la fine fleur de la jeunesse française, en compagnie de
+spirituelles demoiselles à chignon beurre frais.
+
+Ce contre-temps était de nature à désoler M. Wilkie, encore qu’il lui
+procurât l’occasion de recueillir quelques bénéfices de son «aventure.»
+Partout où il entrait, avec ses habits en désordre, lui toujours si
+correct en sa mise, les gens qui le connaissaient s’étonnaient...
+
+--D’où sortez-vous, lui demandaient-ils, et que vous est-il arrivé?
+
+A quoi, mystérieusement, il répondait:
+
+--Ne m’en parlez pas!... une affaire épouvantable!... Pourvu qu’elle ne
+s’ébruite pas... j’en serais au désespoir...
+
+Cependant, les cafés se fermaient un à un; le bruit s’éteignait, les
+promeneurs devenaient rares... M. Wilkie se décida, bien à regret, à
+rentrer...
+
+Chez lui, seulement, quand il eut fermé sa porte et passé sa robe de
+chambre, il essaya de récapituler les événements et de mettre de l’ordre
+dans ce qu’il appelait un peu fastueusement ses idées...
+
+Ce qui l’inquiétait et le troublait, ce n’était pas l’état où il avait
+laissé Mme Lia d’Argelès, sa mère, qui peut-être en ce moment même
+agonisait, frappée aux sources de la vie, et par lui!... Ce n’était pas
+l’épouvantable sacrifice que, dans l’égarement de son amour maternel,
+avait fait pour lui cette malheureuse femme!... Ce n’était pas davantage
+l’origine de l’argent qu’il gaspillait depuis tant d’années!...
+
+Non, M. Wilkie était au-dessus de ces mesquines considérations, bonnes
+pour des gens vulgaires et arriérés... Il était plus fort que cela, lui,
+«ah! mais oui!» Il avait plus d’estomac et était «en plein dans le
+mouvement.»
+
+Si donc il suait à grosses gouttes tout en dressant son bilan, c’est
+qu’il songeait à cette succession immense qu’il avait cru tenir et qui
+lui échappait...
+
+C’est qu’il voyait, entre les millions de Chalusse et ses dévorantes
+convoitises, se dresser, menaçant et cynique, son père, cet homme qu’il
+ne connaissait pas, et dont Mme d’Argelès ne prononçait le nom qu’en
+frémissant...
+
+Et ce devait être un redoutable adversaire que cet Américain, cet ancien
+marin, cet aventurier coureur de tripots, qui depuis plus de vingt ans
+attendait le prix d’une infâme séduction...
+
+Examinant sa situation actuelle, M. Wilkie était saisi d’épouvante...
+Qu’allait-il devenir?...
+
+Il était bien certain que Mme d’Argelès, désormais ne lui donnerait
+plus un centime... Elle ne le pouvait plus, il le reconnaissait, son
+intelligence allait jusque-là!...
+
+S’il recueillait jamais quelques bribes de l’héritage du comte, ce qui
+était douteux, ne les lui ferait-on pas attendre longtemps?... C’était
+probable.
+
+Comment vivrait-il, comment mangerait-il, en attendant?...
+
+Son angoisse était si poignante que les larmes lui en venaient aux yeux,
+et qu’il déplorait presque sa démarche...
+
+Oui, il en arrivait à regretter le passé, les années où il se plaignait
+si amèrement de sa destinée...
+
+Alors, assurément, il n’était pas millionnaire, mais du moins rien ne
+lui manquait. Chaque trimestre, une pension assez considérable lui était
+exactement servie, et pour les grandes circonstances, il avait le digne
+M. Patterson, qui ne fût point devenu si rebelle «aux carottes» si on ne
+lui en eût pas tant «tiré.»
+
+Il se lamentait en ce temps!... Ah! que n’avait-il mieux connu son
+bonheur!... N’était-il pas encore un des plus opulents de son monde, et
+n’y brillait-il pas d’un éclat flatteur?... N’avait-il pas été aimé,
+mieux encore, adoré et flatté!... Enfin n’avait-il pas dû à _Pompier de
+Nanterre_ les plus fortes et les plus délicates émotions!...
+
+Tandis que maintenant, que lui restait-il?... Rien... le doute,
+l’anxiété de l’avenir, toutes sortes d’incertitudes et de terreurs!...
+
+--«Quel impair...» répétait-il, «quelle veste!...» Ah!... si c’était à
+recommencer!... Que le diable emporte le vicomte de Coralth...
+
+Car, dans son désespoir, c’est à son cher vicomte qu’il s’en prenait, il
+l’accusait, il le maudissait!
+
+Il était au plus fort de cet accès d’ingratitude, quand on sonna à sa
+porte, rudement, brutalement...
+
+Son domestique ayant sa chambre dans les combles, il se trouvait seul
+dans son appartement. Il se leva donc, armé de sa lampe, pour aller
+ouvrir.
+
+A cette heure, au milieu de la nuit, qui pouvait lui venir, sinon M.
+Costard ou M. le vicomte de Serpillon, ou peut-être tous les deux?...
+
+--Ils auront appris que je les cherchais, ces excellents bons,
+pensa-t-il, et ils accourent...
+
+Il se trompait... Ce n’était ni l’un ni l’autre de ces gentlemen. Le
+visiteur était M. Fernand de Coralth en personne.
+
+Retenu des derniers, par la prudence, dans le salon de Mme d’Argelès,
+il avait couru en sortant chez le marquis de Valorsay pour se concerter
+avec lui, et, libre enfin, il arrivait, sans se douter, certes, qu’il
+avait été suivi, et que même, en ce moment, il était attendu en bas,
+dans la rue, par un auxiliaire de Pascal Férailleur et de Mlle
+Marguerite, par un ennemi d’autant plus redoutable qu’il était plus
+humble: Victor Chupin.
+
+A la vue de celui qui si longtemps avait été son modèle, de l’ami qui
+lui avait conseillé ce qu’il appelait son «impair,» M. Wilkie fut si
+surpris, qu’il faillit lâcher sa lampe...
+
+Puis toutes ses colères se réveillant:
+
+--Ah!... c’est vous!... s’écria-t-il d’un ton brutal; vous tombez
+bien!...
+
+Mais M. de Coralth était bien trop exaspéré pour prendre garde à
+l’étrange accueil de M. Wilkie!...
+
+Il le saisit par le bras, rudement, et refermant la porte d’un coup de
+pied, le fit reculer jusque dans son salon.
+
+Une fois là:
+
+--Oui, c’est moi!... fit-il d’un accent bref et impérieux. C’est moi qui
+viens vous demander si vous êtes devenu stupide ou fou, depuis hier.
+
+--Vicomte!
+
+--C’est que je ne sais pas une troisième expression pour qualifier votre
+conduite!... Quoi! c’est le jour où Mme d’Argelès reçoit, c’est
+l’heure où elle a cent cinquante personnes dans son salon, que vous
+choisissez pour vous présenter!...
+
+--Ah!... voilà!... je n’aime pas qu’on me fasse poser. Deux fois déjà
+j’étais allé chez elle, et j’avais trouvé visage de bois...
+
+--Il fallait y retourner, monsieur, dix fois, cent fois, mille fois,
+plutôt que de risquer votre équipée idiote...
+
+--Pardon!... pardon!...
+
+--Que vous avais-je recommandé?... une prudence, excessive, beaucoup de
+calme et de modération, une douceur infinie, du sentiment à haute dose,
+de l’attendrissement, des larmes, une averse de larmes...
+
+--Possible, mais...
+
+--Mais, au lieu de cela, vous tombez comme une tuile sur la tête de
+cette femme, et pour débuter, vous mettez l’hôtel sens dessus dessous...
+Qu’espériez-vous, en faisant une scène absurde, pitoyable, ignoble!...
+Car vous vocifériez comme un portefaix, à ce point, qu’on vous entendait
+du salon... Si tout n’est pas complétement perdu, c’est qu’il y a un
+Dieu pour les imbéciles...
+
+Tout étourdi d’abord, le spirituel Wilkie n’avait su que bégayer des
+excuses incohérentes, des commencements de phrases, dont la fin lui
+restait dans le gosier...
+
+Cette violence de M. de Coralth, qu’il avait toujours vu froid et poli
+comme le marbre, faisait taire sa propre violence.
+
+Pourtant, à la fin, il se cabra sous les injures dont on le cinglait.
+
+--Savez-vous, vicomte, que je commence à ne pas la trouver drôle!...
+s’écria-t-il. Si tout autre que vous mettait les pieds dans le plat tant
+que cela, je lui aurais réglé son compte en deux temps.
+
+A demi étendu sur le canapé, M. de Coralth, du bout de sa badine, tapait
+impatiemment les coussins, lesquels ne s’étant jamais trouvés à pareille
+fête, laissaient échapper de leurs flancs un nuage de poussière.
+
+Il haussa les épaules, d’un air de pitié, à la menace de M. Wilkie, et
+durement:
+
+--C’est bon! interrompit-il, vous pourfendriez tout autre que moi,
+c’est entendu! Arrivons au fait... Que s’est-il passé entre votre mère
+et vous?
+
+--Permettez, je voudrais avant...
+
+--Sacrebleu!... Me croyez-vous donc l’intention de coucher ici?...
+Racontez-moi la scène, et soyez bref, et tâchez d’être exact.
+
+Une des prétentions de M. Wilkie était d’être, selon son expression
+«carré comme un dé,» c’est-à-dire d’avoir un caractère de fer, une
+nature indomptable...
+
+Mais le vicomte avait sur lui l’irrésistible ascendant du maître sur
+l’élève; et, pour tout dire, il lui inspirait un certain... émoi, proche
+parent de la peur...
+
+Puis, une dernière lueur de raison, éclairant sa cervelle brouillée, il
+comprenait qu’en somme le vicomte avait raison, qu’il avait agi comme un
+sot, et que maintenant qu’il était dans le pétrin, le plus sage serait
+encore d’écouter, pour tâcher d’en sortir, les conseils de plus
+expérimenté que lui.
+
+Cessant donc de récriminer, il entreprit d’exposer ce qu’il appelait
+«son explication» avec Mme d’Argelès...
+
+Tout alla bien, d’abord, et même il n’osa pas altérer trop la vérité.
+
+Mais quand il en arriva à l’intervention de l’homme qui avait arrêté son
+bras, il devint tout rouge, et sa fureur le reprit.
+
+--Je regrette, s’écria-t-il, de m’être déshabillé!... Vous auriez vu,
+vicomte, en quel état il m’avait mis... Le col de ma chemise était
+arraché, ma cravate pendait en lambeaux... C’est qu’il était plus fort
+que moi, le gros lâche, sans cela!... Mais j’aurai ma revanche... Oui,
+il apprendra ce qu’il en coûte de marcher sur le pied du petit que
+voilà!... Demain, deux témoins, vlan!... Et s’il refuse de me rendre
+raison ou de faire des excuses... des claques, comme s’il en pleuvait,
+et des coups de canne... Je suis comme cela, moi...
+
+Il était visible que pour entendre ces beaux projets sans mot dire, M.
+de Coralth s’imposait une pénible contrainte...
+
+--Je ne saurais trop vous engager, interrompit-il enfin, à parler en
+d’autres termes d’un homme honorable et honoré.
+
+--Hein!... de quoi!... Vous le connaissez donc?...
+
+--Oui... le défenseur de Mme d’Argelès est le baron Trigault...
+
+L’intelligent M. Wilkie bondit, à ce nom, mais de joie.
+
+--Ah!... elle est bien bonne, s’écria-t-il, et j’en suis comme une
+petite folle!... Comment, c’est là le baron Trigault, ce joueur si
+riche, qui a un si bel hôtel rue de la Ville-l’Evêque, le mari de cette
+toquée qui a tant de chic, vous savez bien, cette cocotte de la haute...
+
+Brusquement le vicomte se dressa, fort pâle, et interrompant M. Wilkie:
+
+--Je vous conseille, prononça-t-il, en scandant ses mots pour leur
+donner plus de valeur,--dans l’intérêt de votre propre sûreté, de ne
+jamais prononcer le nom de Mme la baronne Trigault autrement qu’avec
+le plus profond respect...
+
+Il n’y avait pas à se méprendre à l’accent de M. de Coralth et ses
+regards disaient clairement qu’il ne laisserait pas s’écouler beaucoup
+de temps entre une menace et l’exécution...
+
+Ayant toujours vécu dans un monde bien inférieur à celui où la baronne
+brillait d’un éclat si vif,--inférieur par la fortune, sinon par les
+mœurs, M. Wilkie ignorait quelles raisons avait son «grand ami» de la
+défendre si vivement. Ce qu’il comprit, c’est qu’insister ou seulement
+discuter serait une imprudence insigne.
+
+Aussi, essayant de prendre son air le plus dégagé:
+
+--Laissons donc la femme, dit-il, et parlons du mari... Ah! c’est le
+baron qui m’a frappé!... Cela me va!... Hein! une rencontre avec lui,
+quelle veine!... Du coup, je suis posé, et crânement... Il peut dormir;
+au saut du lit il verra arriver Costard et Serpillon... Je leur
+recommanderai d’être épatants de chic... D’abord, comme témoin,
+Serpillon n’a pas son pareil... Il ne se donne pas une giffle à Paris
+sans qu’il en soit... A lui le plumet pour arranger une affaire aux
+petits oignons!... D’abord, il connaît les bons endroits comme personne,
+il prête des armes quand on n’en a pas, il se charge de procurer un
+médecin, il est bien avec des journalistes qui publient ses
+procès-verbaux.
+
+Jadis le vicomte pensait avoir estimé M. Wilkie à sa juste valeur... Ce
+n’est pas sans stupeur qu’il découvrait de combien il était resté
+au-dessous de la vérité.
+
+--Assez de niaiseries, interrompit-il... Ce duel ne saurait avoir
+lieu...
+
+--Je voudrais bien savoir qui m’en empêcherait...
+
+--Moi!... qui, si vous persistez dans cette idée absurde, vous campe
+là... Vous pensez bien que le baron enverrait promener fort loin m’sieu
+Serpillon, et que vous seriez simplement couvert de ridicule... Ainsi
+entre votre duel et mon aide, décidez-vous, et vite...
+
+Certes, la perspective d’envoyer des témoins au baron Trigault souriait
+bien à M. Wilkie... Mais d’un autre côté, comment se passer de l’aide,
+de M. de Coralth!...
+
+--C’est que le baron m’a insulté, objecta-t-il.
+
+--Eh bien!... vous lui demanderez raison quand vous tiendrez votre
+succession; le moindre scandale en ce moment la compromettrait encore
+plus...
+
+--Je remettrai donc la partie, soupira l’intelligent jeune homme; mais
+au moins conseillez-moi... Que pensez-vous de ma situation?
+
+Durant une minute, M. de Coralth parut se recueillir, puis gravement:
+
+--Je pense, répondit-il, que, seul, vous n’auriez rien... Vous n’avez ni
+tenants, ni aboutissants, ni état civil, vous n’êtes même pas
+Français...
+
+--Hélas!... voilà ce que je me suis dit.
+
+--Je suis persuadé, au contraire, qu’avec quelques protections, vous
+auriez vite raison des résistances de votre mère, et même des
+prétentions de votre père...
+
+--Oui, mais où trouver des protecteurs?...
+
+La gravité du vicomte redoublait.
+
+--Écoutez, reprit-il, je ferai pour vous ce que je ne ferais pour aucun
+autre... J’essaierai d’intéresser à votre position un de mes amis,
+tout-puissant par son nom, par sa fortune et par ses relations... le
+marquis de Valorsay, enfin...
+
+--Celui qui fait courir?...
+
+--Précisément.
+
+--Et vous me présenterez à lui?
+
+--Oui!... Demain à onze heures, soyez prêt, je viendrai vous prendre et
+je vous conduirai chez le marquis... S’il s’intéresse à votre partie,
+elle est gagnée...
+
+Et comme l’autre se confondait en remercîments:
+
+--Mais il faut que je rentre, reprit-il; allons, pas de sottises
+nouvelles... et à demain!...
+
+Déjà, grâce à cette surprenante mobilité qui était le trait le plus
+frappant de son aimable caractère, M. Wilkie était presque consolé de
+son «impair.»
+
+Il avait reçu M. de Coralth en ennemi, le poing sur la hanche; il le
+reconduisit avec toutes sortes d’attentions obséquieuses, comme un
+sauveur...
+
+Un mot que le vicomte avait laissé tomber négligemment dans la
+conversation, n’avait pas peu contribué à ce brusque revirement.
+
+--Vous devez comprendre, avait-il dit, que si le marquis de Valorsay
+prend votre cause en main, vous ne manquerez de rien. Même, s’il faut
+soutenir un procès, il vous avancera volontiers les fonds nécessaires...
+
+Comment, après cela, M. Wilkie eût-il pu n’avoir pas confiance!...
+
+Aux sombres pressentiments qui avaient troublé le commencement de sa
+nuit, succédaient de nouveau des espérances délirantes...
+
+La seule idée, qu’il serait présenté à M. de Valorsay, ce gentleman si
+célèbre par ses aventures, ses chevaux et sa fortune... eût suffi à lui
+faire oublier tous ses déboires...
+
+Devenir l’ami de cet homme illustre, quel rêve!... A graviter dans
+l’orbe d’un tel astre, que de rayons ne lui emprunterait-il pas?...
+Alors, pour tout de bon, il compterait dans le monde. Il se sentait
+grandi d’une coudée, et Dieu sait avec quelle hauteur il eût accueilli
+Costard et Serpillon s’ils se fussent présentés en ce moment.
+
+Inutile, après cela, d’insister sur le soin qu’il mit au matin à
+composer sa toilette... C’est que ce n’était pas d’une médiocre
+importance, avec l’intention qu’il avait de se révéler tout entier par
+son seul extérieur, et de frapper et de séduire le marquis du premier
+coup.
+
+Comment paraître à la fois très-recherché et un peu négligé en sa mise,
+excessivement élégant et cependant fort simple, «épatant de chic et de
+distinction» en un mot?...
+
+Il ne fallait rien moins que ce problème à résoudre pour lui alléger le
+vol des heures... Mais telle était sa préoccupation qu’en voyant entrer
+M. de Coralth qui venait le prendre, il s’écria:
+
+--Déjà!...
+
+C’est qu’il lui semblait en vérité qu’il n’y avait pas cinq minutes
+qu’il étudiait, devant sa glace, son attitude et ses gestes, une façon
+neuve et élégante de saluer et de s’asseoir, pareil au comédien qui
+«répète les effets» qui le feront applaudir...
+
+--Comment, déjà!... répondit le vicomte, je suis en retard d’un quart
+d’heure... Ne seriez-vous pas prêt?...
+
+--Si, certainement.
+
+--En route, alors, et vivement, mon coupé est en bas.
+
+Le trajet fut silencieux.
+
+M. Fernand de Coralth, dont le teint blanc et reposé eût d’ordinaire
+fait envie à une jeune fille, avait le visage tout couperosé et comme
+bouffi, et un grand cercle bleuâtre s’élargissait autour de ses yeux...
+Il paraissait d’ailleurs d’une humeur de dogue...
+
+--C’est qu’il n’a pas assez dormi, pensa M. Wilkie, dont la perspicacité
+jamais n’était en défaut... Il n’a pas comme moi un tempérament de
+bronze.
+
+Le fait est qu’il ne sentait aucune fatigue, bien que n’ayant pas fermé
+l’œil de la nuit, mais seulement cette trépidation intérieure qui
+précède les débuts et qui sèche si merveilleusement la gorge.
+
+Pour la première fois de sa vie,--et la dernière, sans doute,--M. Wilkie
+se défia de lui et craignit de n’être pas «à la hauteur.»
+
+Or, l’aspect de l’hôtel du marquis de Valorsay n’était pas de nature à
+lui rendre son assurance...
+
+Quand il pénétra dans la cour, où attendait tout attelé le phaéton du
+maître, quand il vit par les portes ouvertes des écuries et des remises
+les chevaux de prix piaffant dans leurs stalles et les voitures sous
+leurs grandes housses de toile... lorsqu’il compta les valets rangés
+dans le vestibule, et qu’il gravit l’escalier à la suite d’une manière
+d’huissier en habit noir, sérieux comme un notaire... pendant qu’il
+traversait les salons encombrés de tableaux, d’armes, de statues, de
+tous les objets d’art gagnés par les chevaux du marquis, M. Wilkie
+s’avoua qu’il ne savait rien de la «grande vie,» que ce qui lui avait
+semblé être le luxe n’en était même pas l’ombre, et il se sentait
+rapetissé jusqu’à avoir honte de lui...
+
+Même, ce sentiment d’infériorité fut si puissant, que la tentation de
+fuir lui vint au moment où l’homme à l’habit noir, ouvrant une porte,
+annonça d’une belle voix bien timbrée:
+
+--M. le vicomte de Coralth!... M. Wilkie!...
+
+De l’air le plus aisé et le plus noble,--c’était, en vérité, tout ce
+qu’il avait gardé de ses aïeux, le marquis de Valorsay se leva, et
+tendant la main à M. de Coralth:
+
+--Soyez le bienvenu, vicomte, prononça-t-il... Monsieur que voici est
+sans doute le jeune ami dont me parlait le billet que vous m’avez écrit
+ce matin?...
+
+--Lui-même... et en vérité, le brave garçon a bien besoin de votre
+obligeance... Il se trouve dans une situation très-délicate et ne
+connaît personne qui puisse lui donner un coup d’épaule...
+
+--Eh bien!... je le lui donnerai, moi, et avec plaisir, puisqu’il est
+votre ami... Mais encore faut-il que je sache ce dont il s’agit...
+Asseyez-vous, messieurs, et veuillez me mettre au courant...
+
+D’avance, M. Wilkie avait préparé son thème, un récit émouvant et
+spirituel, tel qu’il était capable de le composer, mais voilà qu’au
+moment de commencer il ne put... Il ouvrit bien la bouche, mais il n’en
+sortit aucun son, et il demeura béant, interloqué, stupide...
+
+Ce fut M. de Coralth qui exposa les faits, et cela valut autant;
+l’histoire y gagna en netteté et en exactitude, et même M. Wilkie
+remarqua que son «grand ami» savait donner aux événements une meilleure
+couleur et esquiver ce que sa conduite avait eu de trop odieux.
+
+Il remarqua aussi, et cela lui parut du meilleur augure, que M. de
+Valorsay écoutait de toute son attention.
+
+Digne marquis! ses intérêts propres eussent été en jeu qu’il n’eût point
+paru plus intéressé... Et dès que le vicomte eut terminé:
+
+--Voilà, en effet, une situation embrouillée, prononça-t-il, et je
+crois que, livré à ses seules ressources, votre jeune ami, cher vicomte,
+y laisserait toute sa laine...
+
+--Mais, c’est entendu, vous l’aiderez, n’est-ce pas?
+
+M. de Valorsay se recueillit quelques secondes, puis s’adressant à M.
+Wilkie:
+
+--Oui, je consens à vous assister, monsieur, reprit-il... D’abord, parce
+que votre cause me paraît juste, ensuite parce que vous êtes l’ami de M.
+de Coralth... Toutefois, je mets à mon assistance une condition: c’est
+que vous suivrez aveuglément mes avis...
+
+L’intéressant jeune homme étendit la main, et, faisant un effort,
+réussit à répondre:
+
+--Tout ce que vous voudrez!... parole sacrée!... Voilà comme je suis...
+
+--Vous devez comprendre, poursuivit le marquis, que du moment où je me
+mêle d’une affaire, il faut qu’elle réussisse... L’opinion a l’œil
+sur moi et j’ai mon prestige à garder. C’est une grande marque de
+confiance que je vous donne, monsieur, car, en vous appuyant de mon
+influence, je deviens en quelque sorte votre parrain... Or, je ne puis
+accepter la plus grosse part de responsabilité que si j’ai la direction
+absolue de l’affaire...
+
+--Naturellement...
+
+--Ainsi, j’estime que nous devons ouvrir le feu aujourd’hui même...
+L’important est de gagner de vitesse votre père, cet homme terrible dont
+votre mère vous a menacé.
+
+--Ah!... mais oui!...
+
+--Je vais donc m’habiller et me rendre à l’hôtel de Chalusse savoir ce
+qui s’y est passé... Vous, monsieur, vous allez courir chez Mme
+d’Argelès, et vous la prierez poliment, mais fermement, de vous fournir
+les moyens de faire valoir vos droits... Si elle consent, très-bien! Si
+elle refuse, nous irons demander à un homme de loi la marche à suivre...
+En tout cas, rendez-vous ici à quatre heures...
+
+Mais cette perspective de revoir Mme d’Argelès ne souriait guère à M.
+Wilkie...
+
+--C’est que... je passerais volontiers la main, fit-il... N’y aurait-il
+pas moyen d’envoyer quelqu’un à ma place?...
+
+Heureusement M. de Coralth savait comment la remonter.
+
+--Auriez-vous donc peur?... fit-il.
+
+Peur, lui!... un homme carré comme un dé!... «Jamais de la vie!...» On
+le vit bien à la façon dont il enfonça résolument son chapeau sur sa
+tête et dont il sortit en tirant la porte très-fort.
+
+--Quel idiot!... murmura M. de Coralth. Et dire qu’il y en a dix mille à
+Paris, taillés exactement sur ce joli patron!...
+
+M. de Valorsay hocha gravement la tête:
+
+--Remercions le hasard qu’il soit tel, prononça-t-il... Ce n’est pas un
+garçon d’esprit et de cœur qui consentirait à jouer le rôle que je
+lui destine, et qui me livrera la fière Marguerite et ses millions... Ce
+que je crains, c’est qu’il n’aille pas chez la d’Argelès... Vous avez vu
+sa répugnance!...
+
+--Oh!... s’il n’y a que cela à vous inquiéter, tenez-vous en repos... il
+ira... Il irait au diable si le noble marquis de Valorsay le lui
+commandait...
+
+M. Fernand de Coralth connaissait son Wilkie...
+
+La crainte d’être soupçonné de «manquer d’estomac» par un gentilhomme
+tel que M. de Valorsay, eût suffi, non-seulement à lever tous les
+scrupules, mais encore à le pousser aux dernières extravagances, et à
+pis que cela, au besoin...
+
+Pour lui, dont M. de Coralth avait été l’oracle, le marquis planant dans
+les sphères les plus hautes de la «grande vie» devait être un dieu.
+
+Aussi, tout en gagnant d’un bon pas l’hôtel de Mme d’Argelès:
+
+--Tiens!... pourquoi donc n’irai-je pas chez elle, se disait-il... Je ne
+lui ai rien fait, moi! Et d’ailleurs elle ne me mangera pas...
+
+Et songeant qu’il aurait à raconter son entrevue, il s’apprêtait à s’y
+montrer excessivement supérieur et à rester quand même froid et
+goguenard, tel qu’il avait vu si souvent M. de Coralth.
+
+--Car il vous a un chic, cet excellent bon, pensait-il, non sans une
+secrète jalousie. Oh!... mais un chic... et quelle distinction!
+
+Cependant, l’aspect inaccoutumé de la maison ne laissa pas que de le
+surprendre et de l’intriguer considérablement.
+
+Devant la porte, trois immenses voitures de déménagement, remplies à
+rompre, stationnaient...
+
+Dans la cour de l’hôtel, on apercevait deux voitures pareilles qu’une
+douzaine de déménageurs en bras de chemise étaient en train de charger.
+
+--Eh!... eh!... murmura M. Wilkie, j’ai joliment bien fait de venir!...
+Ça, c’est une vraie veine!... Elle allait filer comme un caissier.
+
+Aussitôt, s’avançant vers un groupe de domestiques, en grande conférence
+sur le perron, de son accent le plus impérieux, il demanda:
+
+--Mme d’Argelès!...
+
+Les gens tout d’abord échangèrent des regards stupéfaits.
+
+Ce visiteur, ils le remettaient parfaitement, ils savaient à cette heure
+qui il était, et ils ne comprenaient pas qu’après l’odieuse scène de la
+nuit il eût l’audace, l’impudeur de se présenter...
+
+--Madame est là, lui répondit enfin l’un d’eux, d’un ton moins que poli,
+et je vais lui demander si elle consent à vous recevoir... Attendez-moi
+là...
+
+Il s’éloigna, et M. Wilkie demeura au bas du perron, se redressant dans
+son faux-col, effilant fièrement sa mince moustache... en réalité
+très-embarrassé de son personnage....
+
+C’est que les domestiques ne se gênaient aucunement pour le toiser, et
+il lui était impossible de ne pas lire dans leurs yeux toutes sortes de
+menaces, et le plus parfait mépris... Ils ricanaient très-haut, se le
+montraient du doigt, et il put recueillir cinq ou six épithètes d’une
+énergie toute biblique, lesquelles ne pouvaient s’adresser à d’autres
+qu’à lui...
+
+--Drôles, pensait-il, bouillant de colère, coquins!... Ah! si
+j’osais!... Ah! s’il n’était pas défendu à un gentleman tel que moi de
+se commettre avec cette vile canaille... quels coups de canne!...
+
+Le valet qui était allé prévenir Mme d’Argelès reparaissant, mit fin
+à son supplice...
+
+--Madame veut bien vous recevoir, lui dit grossièrement cet homme...
+Ah! si j’étais à sa place!... Enfin, arrivez...
+
+Il s’élança sur les talons du valet, et fut conduit à une pièce dont les
+tentures, les rideaux et les meubles avaient déjà été enlevés...
+
+Là était Mme d’Argelès, occupée à entasser dans une grande malle du
+linge et divers effets d’habillement...
+
+Par une sorte de prodige, elle avait survécu, l’infortunée, à
+l’épouvantable crise qui eût dû la tuer... Mais elle n’en avait pas
+moins reçu le coup de la mort, il ne fallait que la regarder pour en
+être sûr...
+
+Elle était si extraordinairement changée, que sur le premier moment M.
+Wilkie se demanda si c’était bien elle qu’il avait devant les yeux...
+
+C’était une vieille femme, désormais... On lui eût donné plus de
+cinquante ans, maintenant qu’elle apparaissait telle que l’avaient faite
+vingt années de tortures, de désillusions et de regrets, les larmes, les
+nuits sans sommeil, d’incessantes angoisses, et à la fin l’indigne
+conduite de son fils...
+
+Jamais, sous ses vêtements noirs, on n’eût reconnu cette Lia d’Argelès,
+qui, la veille encore, mollement étendue sur les coussins de sa
+victoria, étalait autour du lac l’insolence de ses toilettes.
+
+Rien ne restait de la mondaine fringante, que ses cheveux d’un blond
+ardent, qu’elle était condamnée à garder tels qu’elle les avait obtenus
+à force de teintures, comme des stigmates flétrissants de son passé...
+
+Elle se redressa péniblement lorsque entra M. Wilkie, et de cette voix
+sans expression qui est celle des désespérés:
+
+--Que voulez-vous de moi?... interrogea-t-elle.
+
+Lui, comme toujours, au moment de réaliser ses plus heureuses
+conceptions, se sentit quelque peu suffoqué.
+
+--Je venais, répondit-il, pour causer de notre affaire, vous savez!...
+Et puis, v’lan!... voilà que vous déménagez.
+
+--Je ne déménage pas.
+
+--Allons donc! ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là... Et ces
+voitures qui sont dans la cour?
+
+--Elles vont porter tous les meubles qui garnissaient cet hôtel rue
+Drouot, à la salle des ventes...
+
+L’intelligent jeune homme eut un moment de stupeur.
+
+--Quoi! s’écria-t-il, lessive générale, vous vendez tout?...
+
+--Oui.
+
+--Épatant, parole d’honneur!... Mais après?
+
+--Je quitterai Paris...
+
+--Bah!... Et où irez-vous?...
+
+Elle eut un geste d’insouciance navrante, et doucement:
+
+--Je ne sais, répondit-elle... J’irai là où personne ne me connaîtra, là
+où il me sera possible de cacher ma honte.
+
+Jugeant l’entretien mal engagé, M. Wilkie n’insista pas.
+
+--Halte-là!... pensa-t-il, si je continue elle va me faire encore la
+morale, et il n’en faut pas!...
+
+Mais, d’un autre côté, une terrible inquiétude l’agitait:
+
+Cette vente soudaine, ce départ, qui ressemblait à une fuite, cet
+accueil glacé, quand il s’attendait aux plus violents reproches; tout
+cela ne trahissait-il pas de la part de Mme d’Argelès l’inébranlable
+résolution de s’obstiner dans sa résistance.
+
+--Diable! reprit-il, je ne la trouve pas drôle... Qu’est-ce que je vais
+devenir quand vous ne serez plus là?... Comment réclamerai-je l’héritage
+du comte de Chalusse?... C’est que je le veux, cet héritage, il m’est
+dû, j’y tiens, je vous l’ai dit. Et quand il y a quelque chose sous ce
+front-là...
+
+Il s’interrompit, incapable de supporter plus longtemps les regards dont
+l’écrasait Mme d’Argelès.
+
+--Rassurez-vous, prononça-t-elle d’un ton amer, je vous laisserai les
+moyens de faire valoir vos droits à la succession de mes parents...
+
+--Ah!... comme cela...
+
+--Vos menaces m’obligent à prendre ce parti si contraire à mes
+intentions... J’ai compris que vous ne reculeriez devant aucun
+scandale...
+
+--Dame!... quand il s’agit de je ne sais combien de millions!...
+
+--J’ai réfléchi ensuite que, sur la pente dangereuse où je vous vois
+lancé, rien ne peut plus vous arrêter qu’une grande fortune... Pauvre,
+réduit à gagner votre pain chaque jour, rebelle au travail et peut être
+incapable, qui sait en quels bourbiers vous rouleriez?... Avec vos
+goûts, vos ridicules et vos vices, qui peut dire à quelles infamies vous
+demanderiez de l’argent!... Avant longtemps, on vous verrait sur ces
+bancs de la police correctionnelle où sont allés s’échouer tant de vos
+pareils, et c’est par votre flétrissure que j’aurais de vos nouvelles...
+Riche, au contraire, vous aurez sans doute l’honnêteté des gens qui, ne
+manquant de rien, ne sont pas exposés aux terribles suggestions du
+besoin... honnêteté facile, dont il n’y a pas à se glorifier... Qui dit
+vertu, en effet, suppose la tentation, une lutte et la victoire...
+
+Quoique ne comprenant pas très-bien, M. Wilkie voulait présenter une
+objection, mais déjà Mme d’Argelès poursuivait:
+
+--Je suis donc allée ce matin même chez mon notaire, je lui ai tout dit,
+et à cette heure, ma renonciation à la succession du comte de Chalusse
+doit être enregistrée au greffe du tribunal...
+
+--Comment, votre renonciation!... Ah! mais non... Ah! mais...
+
+--Laissez-moi achever, si vous ne comprenez pas... Du moment où je
+renonce à cette succession, c’est à vous, mon fils, qu’elle revient...
+
+--Vrai!...
+
+--Oh!... soyez tranquille, je ne veux pas vous tromper... Ce que je
+voudrais, c’est que le nom de Lia d’Argelès ne fût pas prononcé... Je
+vous remettrai les pièces qui vous sont nécessaires, mon contrat de
+mariage et votre extrait de naissance.
+
+C’était la joie, maintenant, qui suffoquait M. Wilkie.
+
+--Et quand me donnerez-vous ces titres? bégaya-t-il.
+
+--Vous les aurez avant de sortir d’ici... Mais il faut que je vous
+parle...
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Si bouleversé qu’il fût et tout en désordre, M. Wilkie ne cessait de
+penser à M. de Coralth et au marquis de Valorsay.
+
+Qu’eussent-ils fait, à sa place, et comment modeler son maintien sur
+l’attitude probable de ces deux parfaits miroirs de la «haute vie?»
+
+Évidemment ils eussent affiché cet air impassible et insolemment ennuyé
+qui est l’expression la plus sublime et le dernier mot de la
+distinction.
+
+Tout plein de cette idée, et enflammé de la plus louable émulation, il
+se campa sur une des malles, les jambes croisées, affectant de comprimer
+un bâillement et grommelant entre ses dents:
+
+--Bon!... encore des phrases et du mélodrame. C’est ça qui ne va pas
+être drôle!
+
+Tout entière aux souvenirs qu’elle allait évoquer, Mme d’Argelès ne
+remarqua pas l’impertinence de M. Wilkie...
+
+--«Oui, il faut que je vous parle, reprit-elle enfin d’une voix
+haletante, et que pour vous plus que pour moi, je vous dise qui je suis
+et à travers quelles circonstances douloureuses je suis arrivée jusqu’à
+ce jour, qui pour moi est la fin de tout...
+
+«Vous connaissez ma famille... Je vous apprendrai, car vous devez
+l’ignorer, que notre maison allait de pair avec les plus illustres de
+France, par son ancienneté, par l’éclat de ses alliances et aussi par sa
+fortune...
+
+«Lorsque j’étais jeune fille, mes parents habitaient le faubourg
+Saint-Germain, le vieil hôtel de Chalusse, véritable palais, entouré
+d’un de ces jardins immenses comme il n’y en a plus à Paris, un
+véritable parc, ombragé d’arbres séculaires...
+
+«Certes, toutes les satisfactions de l’argent et de l’orgueil étaient à
+ma portée... et cependant, ma jeunesse fut misérable...
+
+«C’est à peine si j’ai connu mon père, que l’ambition dévorait, et qui
+s’était jeté corps et âme dans le tourbillon de la politique... Ma mère,
+soit qu’elle ne m’aimât pas, soit qu’elle crut déroger en montrant
+quelque sensibilité, avait élevé entre elle et moi comme un mur de
+glace... Mon frère était trop occupé de ses plaisirs pour songer à une
+fillette sans conséquence...
+
+«Je vivais donc seule, entièrement livrée à moi-même, abandonnée aux
+dangereuses inspirations de l’isolement, trop fière pour accepter
+l’intimité des subalternes, sans autres consolations que mes livres,
+livres sévèrement triés par le directeur de ma mère, et que cependant
+on eût dit choisis pour exalter mon esprit jusqu’au délire et peupler
+mon imagination de chimères...
+
+«Et avec cela, je n’entendais parler que des moyens de laisser toute la
+fortune à mon frère, pour qu’il pût soutenir l’éclat du nom, et de la
+nécessité de me marier à quelque vieux gentilhomme qui me prendrait sans
+dot ou de me faire prononcer mes vœux dans un de ces couvents
+aristocratiques, qui sont le refuge et la prison des filles nobles
+pauvres ou sacrifiées...
+
+«Je ne prétends pas excuser mon inexcusable faute, je l’explique...
+
+«Je me jugeais la plus à plaindre des créatures, et je l’étais puisque
+je le croyais, lorsque je rencontrai Arthur Gordon, votre père...
+
+«C’est à une fête chez le comte de Commarin que je l’aperçus pour la
+première fois.
+
+«Comment lui, qui était un aventurier, avait-il réussi à forcer les
+barrières dont s’entoure la société la plus exclusive et la plus jalouse
+de ses relations qui soit au monde, c’est ce que je ne me suis jamais
+expliqué...
+
+«Ce qui n’est que trop certain malheureusement, c’est qu’au moment où
+nos regards se rencontrèrent, je fus bouleversée jusqu’au plus profond
+de moi-même... Je sentis que je ne m’appartenais plus.
+
+«Ah! pourquoi Dieu ne permet-il pas que le visage des hommes reflète
+quelque chose de leur âme!...
+
+«Lui, si corrompu et si misérablement hypocrite, il avait une de ces
+physionomies qui respirent la noblesse et la franchise, cette gravité
+triste et attirante des hommes qui n’ont pas eu à se louer de la
+destinée, et dans toute sa personne quelque chose de mystérieux et de
+fatal.
+
+«C’est que déjà les tempêtes furieuses de toutes les passions avaient
+bouleversé son existence... Il n’avait pas vingt-six ans, et déjà il
+avait commandé un bâtiment négrier et s’était battu, au Mexique, à la
+tête d’une de ces bandes qui font de la politique un prétexte de meurtre
+et de pillage.
+
+«Quelles impressions je ressentis à sa vue, il ne le devina que trop.
+
+«Deux fois encore je le rencontrai dans le monde... Il ne me parla pas,
+il affecta de me fuir, mais debout à l’écart, il ne cessa de m’obséder
+de ses regards enflammés, comme s’il eût espéré ainsi me pénétrer de sa
+volonté et de ses désirs... Enfin, il osa m’écrire...
+
+«Le jour où je reçus furtivement des mains d’une femme de notre service
+une lettre dont l’écriture m’était inconnue, je compris que cette lettre
+était de lui... J’eus peur, et ma première pensée fut de la porter, non
+à ma mère, en qui je voyais une ennemie, mais à mon père...
+
+«Mon père était absent, je gardai la lettre, je la lus, j’y répondis...
+et il m’écrivit encore...
+
+«Hélas!... c’est à ce moment que je fus inexcusable...
+
+«Je savais bien que continuer cette correspondance clandestine était
+plus qu’une faute... J’étais sûre que jamais ma famille n’accorderait ma
+main à un homme qui n’était pas noble, et que ces relations ne pouvaient
+aboutir qu’à l’abîme... Je sentais que je jouais ma réputation,
+l’honneur intact de notre maison, mon bonheur et ma vie, que je me
+perdais, en un mot!...
+
+«N’importe je persistai, en proie à une sorte d’ivresse inconcevable,
+goûtant à tout braver d’âpres et terribles félicités...
+
+«Il ne me laissait d’ailleurs pas le temps de respirer, ni de me
+reconnaître... Partout, sans cesse, à tous les instants, il se rappelait
+à moi... Grâce à des miracles d’adresse, d’audace et de séduction, il
+avait trouvé le secret de vivre en quelque sorte de ma vie, à mes côtés,
+dans l’hôtel de mon père... Que de fois, au matin, j’ai trouvé pleins de
+fleurs rares les vases de ma cheminée, sans pouvoir m’expliquer quelles
+mains les y avaient placées, à quelle heure ni comment, puisque la
+veille au soir j’avais fermé à double tour la porte de ma chambre.
+
+«Ah!... le moyen de ne pas croire à une passion qu’on sent incessamment
+palpiter autour de soi, et dont on se pénètre avec l’air qu’on
+respire!... Et comment ne pas s’y abandonner...
+
+«Le but d’Arthur Gordon, je ne l’ai su que plus tard...
+
+«Il était venu à Paris avec l’intention irrévocablement arrêtée de
+séduire quelque riche héritière, et de forcer la famille à la lui donner
+avec une grosse dot, en provoquant un de ces scandales déshonorants qui
+rendent un mariage inévitable...
+
+«Il est des hommes dont c’est l’unique spéculation...
+
+«Lui, en même temps que moi, poursuivait deux autres jeunes filles
+très-riches, persuadé que sur les trois il y en aurait bien une qui
+succomberait...
+
+«C’est moi qui la première succombai.
+
+«Une de ces circonstances imprévues qui sont les arretês de la
+Providence, devait décider de mon sort...
+
+«Plusieurs fois déjà, sur les instantes prières d’Arthur, je l’avais
+reçu, de nuit, dans un pavillon situé au milieu du jardin, où se
+trouvaient une salle de billard et une grande pièce où mon frère
+s’exerçait aux armes avec ses professeurs ou avec ses amis.
+
+«Là, grâce à la liberté dont je jouissais, nous avions tout lieu de nous
+croire en parfaite sûreté, et notre imprudence allait jusqu’à allumer
+des bougies...
+
+«Une nuit cependant, je venais de rejoindre Arthur au pavillon,
+lorsqu’il me sembla entendre derrière moi comme le bruit d’une
+respiration rauque...
+
+«Je me retournai effrayée... Mon frère était debout sur le seuil...
+
+«Oh!... alors je compris combien j’étais coupable!... Je sentis que de
+ces deux hommes, dont l’un était mon frère et l’autre mon amant, il y en
+avait un qui ne sortirait pas vivant du pavillon...
+
+«Je voulais parler, dire quelque chose, me jeter entre eux... mais il me
+fut impossible de faire un mouvement, impossible de prononcer une
+parole... J’étais comme pétrifiée...
+
+«Ils n’échangèrent d’ailleurs pas un mot.
+
+«Mon frère décrocha deux épées à une panoplie, et il en jeta une aux
+pieds d’Arthur, en lui disant:
+
+«--Je ne veux pas vous assassiner... défendez votre vie et sauvez-la si
+vous pouvez!...
+
+«Et comme Arthur Gordon parlementait, et semblait chercher à gagner du
+temps au lieu de ramasser l’arme qui était à terre devant lui, mon frère
+le frappa de la sienne au visage, en criant:
+
+«--Maintenant, te battras-tu, lâche!...
+
+«Le reste dura moins qu’un éclair... Arthur se saisit de son épée, et se
+précipitant sur mon frère la lui enfonça jusqu’à la garde dans la
+poitrine.
+
+«Je vis cela... Je vis le sang jaillir sur les mains de mon amant. Je
+vis mon frère chanceler, battre l’air de ses bras et s’affaisser...
+
+«Et moi-même, perdant connaissance, je tombai!...
+
+A voir Mme d’Argelès debout, le buste penché en avant, les traits
+contractés, la pupille démesurément agrandie, on eût dit que, sa volonté
+déchirant les brumes du passé, elle percevait distinctement les scènes
+qu’elle retraçait...
+
+Elle semblait, à vingt ans de distance, en endurer la souffrance et en
+épuiser l’horreur, et cela donnait à l’émotion de son récit une si
+poignante intensité, que M. Wilkie se sentait, non précisément touché,
+mais, ainsi qu’il l’avoua plus tard, «crânement empoigné».
+
+Même il avait cessé de se dandiner gracieusement sur la malle où il
+s’était assis, et de battre avec ses jambes pendantes une sorte de
+cadence.
+
+Mais Mme d’Argelès paraissait avoir oublié sa présence.
+
+Elle essuya l’écume rougie de filets de sang qui montait à ses lèvres,
+et, de la même voix morne, elle reprit:
+
+«--Quand je revins à moi, il faisait jour. J’étais étendue toute
+habillée sur un lit, dans une chambre, qui m’était inconnue.
+
+«Arthur Gordon se tenait debout au chevet, épiant d’un œil inquiet
+tous mes mouvements...
+
+«Il ne me laissa pas le temps de l’interroger...
+
+«--Vous êtes ici chez moi, prononça-t-il... Votre frère est mort!...
+
+«Dieu puissant!... je crus que j’allais mourir, moi-même, je l’espérai,
+je le souhaitai.
+
+«Lui cependant, malgré mes sanglots, impitoyable, poursuivit:
+
+«--C’est un horrible malheur dont je ne me consolerai de ma vie... Et
+pourtant, il l’a voulu, vous étiez témoin... Vous pouvez voir encore sur
+ma joue la balafre sanglante du coup de plat d’épée dont il m’a
+frappé... Je n’ai fait que me défendre... que nous défendre...
+
+«J’ignorais, à cette époque, ce que sont les règles d’un duel loyal...
+J’ignorais que Arthur Gordon se jetant sur mon frère à l’improviste,
+avant qu’il ne fût en garde, l’avait véritablement assassiné...
+
+«Lui comptait sur mon ignorance, pour le succès de la comédie sinistre
+qu’il jouait, car c’était une comédie...
+
+«--Lorsque j’ai vu votre frère à terre, continua-t-il, éperdu de
+terreur, ne sachant ce que je faisais, je vous ai soulevée entre mes
+bras et apportée ici... Mais ne tremblez pas... Je ne saurais oublier
+que ce n’est pas de votre libre volonté que vous êtes chez moi... Une
+voiture est en bas, à vos ordres, qui va vous reconduire à l’hôtel de
+Chalusse chez vos parents... On trouvera une explication pour la
+catastrophe de cette nuit... La médisance ne peut pas mordre sur la
+réputation d’une fille de votre nom...
+
+Il s’exprimait d’un ton glacé, de cet accent que doit avoir le condamné,
+dont le bourreau a pris possession et qui dicte ses volontés
+dernières...
+
+«Je me sentais devenir folle...
+
+«--Et vous, m’écriai-je, vous!... que deviendrez-vous!...
+
+«Il hocha la tête, et avec une expression de tristesse farouche:
+
+«--Moi!... répondit-il, qu’importe!... Je suis sans doute perdu... Tant
+mieux. Rien ne m’est plus, du moment où je dois vivre sans vous!...
+
+«Ah!... il connaissait bien mon cœur, cet homme pour qui la séduction
+n’était qu’un moyen de fortune!... Il savait bien quelles cordes sa voix
+puissante faisait vibrer en moi!...
+
+«Saisie de ce vertige qui est celui de la démence, aussi bien que de
+l’héroïsme, je me jetai sur lui, et l’étreignant entre mes bras:
+
+«--Je serai donc perdue aussi!... m’écriai-je. Puisque la fatalité nous
+unit, rien ne nous séparera plus ici-bas que la mort... Je t’aime!... je
+suis complice du crime!... Que le sang de mon frère retombe sur nous
+deux!...
+
+«Qui l’eût observé à ce moment eût assurément vu passer sur son visage
+le sourire d’une joie infernale...
+
+«Cependant il se défendit...
+
+«Il refusait avec une feinte énergie mon sacrifice... Il ne pouvait,
+jurait-il, enchaîner ma destinée à la sienne, hasardeuse et fatale, car
+il était maudit, il le savait bien, et ce dernier malheur, plus horrible
+que tous les autres, ne le prouvait que trop! Ne serait-ce pas nous
+préparer à moi de mortels regrets et à lui des remords éternels...
+
+«Mais plus il me repoussait, plus je m’attachais à lui résolument,
+obstinément. Plus il me démontrait l’horreur du sacrifice, plus je
+croyais qu’il était de mon honneur de le consommer...
+
+«Si bien qu’à la fin il se rendit, c’est-à-dire qu’il parut se rendre,
+avec des transports de reconnaissance et d’amour qui devaient achever
+d’égarer ma raison.
+
+--Eh bien! oui, j’accepte! s’écria-t-il. J’accepte, et devant Dieu qui
+nous voit, nous entend et nous juge, je jure que tout ce qu’un homme
+peut faire pour reconnaître le plus étonnant et le plus sublime
+dévouement, je le ferai.
+
+«Et, se penchant vers moi, il me mit au front un baiser, le premier que
+j’aie reçu de lui...
+
+«--Mais il faut fuir!... reprit-il vivement... j’ai mon bonheur à
+défendre, désormais, je ne veux pas qu’on nous atteigne et qu’on nous
+sépare... Il faut fuir, sans perdre une seconde, à l’instant même gagner
+mon pays, l’Amérique... Là nous serons libres... Soyez sûre qu’on nous
+cherche... Qui nous dit que déjà on n’est pas sur nos traces... Votre
+famille est toute-puissante, je ne suis rien, nous serions écrasés... On
+vous cacherait au fond de quelque couvent, et moi, on essaierait
+peut-être de me faire passer pour un voleur, pour un vil assassin.
+
+«Je ne répondis qu’un mot:
+
+«--Partons!...
+
+«Ce qui arriverait, il ne l’avait que trop prévu.
+
+«Une voiture, en effet, attendait à la porte, mais elle ne devait pas me
+conduire à l’hôtel de Chalusse..., et la preuve, c’est que ses malles et
+ses bagages y étaient chargés, et que le cocher, ayant reçu d’avance ses
+instructions, nous conduisit tout droit, et sans qu’on lui dît un mot, à
+la gare du chemin de fer du Havre.
+
+«Ce n’est que bien des mois après que ces détails, se représentant
+nettement à mon esprit, m’éclairèrent... Je ne les remarquai pas sur le
+moment... Étais-je en état de les remarquer? J’étais frappée
+d’aveuglement... Avec la disposition de moi-même, mon libre arbitre
+m’échappait.
+
+«Lorsque nous arrivâmes au chemin de fer, un train allait partir... Nous
+y prîmes place.
+
+«Dieu a dit à la femme: «Pour suivre ton mari, tu abandonneras tout,
+patrie, maison paternelle, famille, amis...» Je m’efforçais de
+m’étourdir par de misérables sophismes, je me disais qu’il était mon
+mari celui que mon cœur, instinctivement, avait choisi entre tous, et
+qu’il était de mon devoir, de le suivre et de partager sa destinée... Et
+je fuyais, alors que cependant je croyais laisser un cadavre derrière
+moi, le cadavre de mon frère...»
+
+Très-positivement M. Wilkie éprouvait une sorte de malaise
+indéfinissable, si extraordinaire qu’il en oubliait de soigner son
+attitude et qu’il ne pensait plus à M. de Coralth ni au marquis de
+Valorsay.
+
+Même sur les derniers mots, il se dressa sur ses jambes, un peu étourdi,
+et dit:
+
+«--Cristi!... Épatant!...
+
+Mais déjà Mme d’Argelès continuait:
+
+«--Telle fut la faute, immense, sans excuse, irréparable... Je vous ai
+tout dit, sincèrement, sans restrictions, sans allégations vaines...
+Écoutez ce que fut le châtiment...
+
+«Dès le lendemain de notre arrivée au Havre, Arthur Cordon m’avoua que
+son embarras était extrême... Dans la précipitation de notre fuite, il
+n’avait pas eu le temps de rassembler les ressources qu’il possédait, me
+dit-il, à Paris; un banquier de la ville sur lequel il avait compté
+venait de lui faire défaut, et il n’avait pas assez d’argent pour payer
+notre traversée jusqu’à New-York.
+
+«Cette détresse me confondit... Mon éducation, comme celle de toutes les
+jeunes filles de ma condition, avait été absurde... Je ne savais rien de
+la vie, de ses exigences, de ses misères, de ses difficultés étroites et
+implacables... Je n’ignorais pas qu’il y a des riches et des pauvres,
+qu’il faut de l’argent, et que ceux qui n’en ont pas ne reculent devant
+aucune bassesse pour s’en procurer... Mais tout cela était très-vague
+dans mon esprit, et je ne soupçonnais pas qu’une question de plus ou
+moins d’argent pût avoir une importance capitale.
+
+«Aussi, n’allai-je pas au-devant de la requête dont cet aveu était la
+préface, et Arthur Gordon fut obligé de me demander, en termes
+brutalement positifs, si par hasard je n’aurais pas emporté quelques
+valeurs ou tout au moins des bijoux qu’on pourrait vendre...
+
+«Je lui remis tout ce que j’avais sur moi, ma bourse, qui renfermait
+quelques louis, une bague et mon collier, où pendait une assez belle
+croix de brillants...
+
+«C’était peu, et le dépit lui arracha une phrase atroce, qui m’effraya,
+mais dont je ne pénétrai que plus tard toute l’ignominie:
+
+«--Une femme qui court à un rendez-vous d’amour, s’écria-t-il, devrait
+toujours se munir de tout ce qu’elle possède... On ne sait jamais ce qui
+peut arriver!...
+
+«.....Le manque d’argent nous clouait au Havre, quand Arthur Gordon
+s’étant mis à battre la ville, rencontra sur le port un de ses anciens
+camarades, qui commandait un trois-mâts américain.
+
+«Il lui exposa son embarras, et l’autre, qui devait mettre à la voile à
+la fin de la semaine, lui offrit charitablement notre passage gratuit.
+
+«C’est ainsi que nous quittâmes la France.
+
+«La traversée fut pour moi un long supplice... J’y fis mon premier
+apprentissage de la honte et du mépris.
+
+«A l’offensante galanterie du capitaine, à la familiarité des seconds,
+aux regards ironiques des hommes de l’équipage dès que je paraissais sur
+le pont, je compris que ma position n’était un secret pour personne.
+Tous ces gens grossiers savaient que j’étais la maîtresse et non la
+femme de l’homme que j’appelais mon mari, et sans en avoir conscience
+peut-être, ils me le faisaient cruellement expier...
+
+«Pour comble, la raison reprenait son empire, mes yeux peu à peu
+s’ouvraient à la lumière, et je commençais à pénétrer le caractère
+véritable du misérable à qui j’avais abandonné ma vie.
+
+«Cependant il n’avait pas encore cessé complètement de se contraindre.
+
+«Mais souvent, après le repas du soir, il restait à fumer et à boire
+avec son ami le capitaine, et lorsqu’il me rejoignait, échauffé par
+l’alcool, il se répandait en théories étranges et effrayantes qui me
+confondaient...
+
+«Jusqu’à ce qu’une fois, ayant bu plus que de coutume, il oublia
+entièrement son rôle et se révéla...
+
+«Il déplorait amèrement que notre «aventure» eût fini comme un mauvais
+mélodrame... Un roman d’amour si bien entamé, disait-il, si habilement
+«filé,» se dénouer dans le sang!... Quelle fatalité! Et quand ce
+malheur était-il arrivé? Juste au moment où il croyait toucher le but,
+tenir le succès et la récompense de ses peines...
+
+«Quelques semaines encore, et évidemment il eût pris sur moi assez
+d’empire pour me décider à quitter furtivement la maison paternelle...
+Le lendemain, scandale énorme, pourparlers avec ma famille, transaction
+inévitable, et finalement mariage avec une très-grosse dot pour assoupir
+l’affaire...
+
+«--Et je serais riche, répétait-il, très-riche, je roulerais carrosse
+sur le pavé de Paris, au lieu d’être ici, sur ce bateau maudit, à manger
+deux fois par jour de la morue salée... et par charité, encore!...
+
+«Puis, la colère, dans son cerveau, se mêlant aux fumées de l’ivresse,
+il criait en blasphémant que j’avais cassé le cou à sa fortune, que je
+n’étais qu’une bête, ayant pris un amant, de n’avoir pas su le cacher...
+Il avait tout prévu excepté cela... Entre toutes les femmes, il en était
+une, la seule probablement, dénuée d’intelligence et de rouerie, et
+c’était à lui précisément qu’elle était échue... Il reconnaissait bien
+là sa déveine habituelle...
+
+«Ah! il n’y avait plus à en douter, plus à s’abuser d’illusions vaines:
+la vérité éclatait, évidente comme le jour... Je n’avais jamais été
+aimée, pas une heure, pas une minute! Ces lettres qui m’enivraient, ces
+transports de passion qui m’avaient affolée s’adressaient aux millions
+de mon père...
+
+«A d’autres jours, je voyais le front d’Arthur Gordon se rembrunir, et
+il me parlait avec une visible inquiétude de ce qu’il ferait en
+Amérique pour gagner sa vie et la mienne.
+
+«--Seul, j’avais déjà bien de la peine à me tirer d’affaire,
+grondait-il. Que sera-ce, maintenant!... M’être embarrassé d’une femme
+sans le sou!... Quelle stupide folie!... Mais je ne pouvais agir
+autrement!... Il le fallait!...
+
+«Pourquoi n’avait-il pas pu faire autrement? Voilà ce que je me
+fatiguais inutilement l’esprit à chercher... Lui-même ne devait pas
+tarder à me l’expliquer.
+
+«En attendant, ses lugubres prévisions de misère ne se réalisèrent
+pas... Une surprise délicieuse l’attendait à New-York.
+
+«Un de ses parents était mort, lui léguant cinquante mille dollars--deux
+cent cinquante mille francs--une fortune.
+
+«J’espérais que ses honteuses doléances cesseraient... elles cessèrent,
+en effet, mais cet héritage devint le prétexte des récrimination les
+plus impérieuses.
+
+«--Quelle ironie du sort!... répétait-il. Avec cela je trouverais
+facilement une fille de cent mille dollars, et je serais enfin riche!
+
+«Après cela, je devais, certes, m’attendre à être abandonnée... Non.
+Dans le premier mois de notre arrivée, grâce aux facilités du pays, il
+m’épousa... Avait-il donc du moins le respect de sa parole? Je le crus.
+Hélas! ce mariage n’était qu’un calcul, comme tout le reste.
+
+«Nous nous étions fixés à New-York, quand, un soir, je le vis rentrer
+très-pâle et tout effaré. Il tenait à la main un journal français.
+
+«--Tenez, lisez... me dit-il en me le jetant.
+
+«Je lus que mon frère n’avait pas été tué, qu’il se rétablissait et que
+son entière guérison était sûre...
+
+«Et comme j’étais tombée à genoux, fondant en larmes, et remerciant Dieu
+qui me délivrait d’un horrible remords...
+
+«--Ah oui! s’écria-t-il, je vous conseille de vous féliciter... Nous
+voici dans de beaux draps!...
+
+«Très-positivement depuis ce moment je remarquai en lui une singulière
+agitation, et cette angoisse perpétuelle de l’homme qui se sent menacé
+d’un grand danger...
+
+«Peu de jours après il me dit:
+
+«--Cela ne peut durer!... Que nos malles soient prêtes demain... nous
+partons pour le Sud... Nous ne nous appelons plus Gordon... nous
+voyagerons sous le nom de Grant.
+
+«Je ne l’interrogeai pas... Déjà il m’avait façonnée à son despotisme
+brutal, et j’étais habituée à obéir, sans une question, en tremblant,
+comme l’esclave sous le fouet...
+
+«Mais durant les longues journées de notre voyage, le secret de cette
+fuite et de notre changement de nom lui échappa.
+
+«--C’est une malédiction, me dit-il, votre frère, que Dieu le damne!...
+me fait chercher partout, il veut me tuer ou me livrer à la justice, je
+ne sais lequel, il prétend que je l’ai assassiné.
+
+«Chose étrange!... Arthur Gordon, que je croyais la bravoure même, et
+que j’ai vu se jeter tête baissée dans les plus terribles périls, Arthur
+Gordon avait de mon frère une peur folle, inconcevable...
+
+«Peut-être aussi redoutait-il la justice, sachant bien ce qu’était en
+réalité ce qu’il appelait un duel... Et même, c’était cette crainte qui
+l’avait déterminé à s’embarrasser de moi. Il s’était dit que s’il me
+laissait près du cadavre, je parlerais, et que sans le savoir je
+l’accuserais...
+
+«C’est à Richemond que vous êtes né, Wilkie... Il y avait alors près
+d’un mois que je n’avais vu votre père... Il s’était lié avec plusieurs
+riches planteurs et passait ses nuits au jeu ou en orgies et ses
+journées à la chasse...
+
+«Le malheur est qu’à ce train ses cinquante mille dollars ne pouvaient
+durer longtemps, et si grande que fût son habileté à corriger le hasard
+des cartes, un matin il me revint ruiné...
+
+«Quinze jours après, il avait vendu notre mobilier, emprunté tout ce
+qu’il avait pu, et nous nous embarquâmes pour la France.
+
+«A Paris seulement, il me fit connaître les raisons de cette
+détermination.
+
+«Il avait appris la mort de mon père et de ma mère, et prétendait me
+contraindre à réclamer leur succession.
+
+«Lui, à cause de mon frère, n’osait paraître...
+
+«L’heure de ma vengeance sonnait enfin.
+
+«Je m’étais fait ce serment, que jamais le misérable qui m’avait perdue
+ne jouirait de cette fortune, qui avait été le mobile de sa séduction
+infâme...
+
+«Je m’étais juré que j’épuiserais l’agonie des plus épouvantables
+tortures, plutôt que de lui livrer un centime des millions de la maison
+de Chalusse.
+
+«Et je me suis tenu parole.
+
+«Lorsque je lui déclarai que j’étais décidée à ne pas faire valoir mes
+droits, il parut confondu. Que l’esclave tant humiliée, osât se
+révolter, cela passait son entendement... Mais quand il comprit que ma
+résolution était irrévocable, je crus que la colère l’étoufferait...
+
+«N’être séparé de cette fortune immense, le rêve de sa vie, que par un
+mot de moi et ne pouvoir m’arracher ce mot, il y avait là, pour lui, de
+quoi devenir fou de rage.
+
+«Alors commença entre nous une lutte qui devenait plus affreuse à mesure
+que les ressources qu’il avait apportées diminuaient. Mais c’est en vain
+qu’il eut recours aux plus mauvais traitements, en vain qu’il me frappa,
+qu’il me meurtrit, qu’il me traîna par les cheveux sanglante et
+inanimée... L’idée que j’étais vengée, que son supplice égalait le mien,
+centuplait mon courage et me rendait comme insensible à la douleur
+physique.
+
+«Il se serait certainement lassé avant moi, quand une idée infernale lui
+vint.
+
+«Il se dit que s’il n’avait pas eu raison de la femme, il aurait raison
+de la mère, et il me menaça de tourner ses fureurs contre vous, Wilkie.
+
+«Pour vous sauver, car je le connaissais et je savais ce dont il était
+capable, je feignis de faiblir, et je lui demandai vingt-quatre heures
+de réflexion... Il me les accorda.
+
+«Mais le lendemain, je le quittais pour toujours, et je m’enfuyais, vous
+emportant entre mes bras...»
+
+De blême qu’il était d’abord, M. Wilkie, peu à peu devenait vert...
+
+Un frisson taquin courait le long de sa maigre échine.
+
+Et ce n’était ni pitié pour les souffrances de sa mère, ni honte de
+l’infamie de son père... Ce qui l’épouvantait, c’était encore et plus
+que jamais l’idée de voir accourir cet homme terrible à la curée des
+millions de Chalusse... Parviendrait-il à l’évincer, même avec le
+concours de M. de Coralth et du marquis de Valorsay?...
+
+Mille questions se pressaient sur ses lèvres, car il eût été avide de
+détails.
+
+Mais Mme d’Argelès précipitait son débit, comme si elle eût craint
+d’être trahie par ses forces avant la fin.
+
+«--Me voici donc seule avec vous, Wilkie, reprit-elle, avec une centaine
+de francs pour toute ressource, au milieu de cet immense Paris...
+
+«Mon premier soin fut de nous chercher un asile... Moyennant seize
+francs par mois, qu’on me fit payer d’avance, je trouvai rue du
+Faubourg-Saint-Martin, une chambre petite et misérable, sans air,
+presque sans jour, mais enfin un abri!...
+
+«Je m’étais dit que je vivrais et que je vous ferais vivre de mon
+travail, Wilkie... J’étais très-adroite pour tous les ouvrages de femme,
+j’étais bonne musicienne, je pensais que je gagnerais facilement les
+quatre ou cinq francs par jour que je jugeais strictement nécessaires à
+notre existence...
+
+«Je ne reconnus que trop tôt de quelles chimères je m’étais bercée.
+
+«Avant de donner des leçons de musique, il faut des élèves... Où en
+découvrir? Je n’avais pas de relations, et même je tremblais de me
+montrer dans les rues, persuadée que votre père nous cherchait avec une
+dévorante activité.
+
+«Je me rabattis donc sur les travaux d’aiguille, et timidement je me
+présentai dans plusieurs magasins...
+
+«Hélas! ils ne peuvent savoir ce que c’est que d’aller de porte en porte
+solliciter de l’ouvrage, ceux qui n’ont pas subi cette douloureuse
+épreuve... Demander l’aumône ne serait guère plus humiliant... On me
+riait au nez et on me répondait, quand on daignait me répondre, que «les
+affaires n’allaient pas, et qu’il n’y avait rien pour le moment...»
+
+«Mon inexpérience évidente et ma gaucherie me valaient ces refus, et
+plus encore ma toilette, car j’avais encore l’extérieur d’une femme
+riche... Qui sait pour qui on me prenait...
+
+«Mais votre pensée me soutenait, Wilkie, et rien ne me rebutait...
+
+«C’est ainsi que j’obtins quelques bandes de mousseline à broder et des
+fonds de tapisserie à remplir... Tâche ingrate, surtout pour moi qui
+n’avais pas cette habileté de main des ouvrières exercées à faire vite
+plutôt que bien...
+
+«En me levant avec le jour et en veillant bien tard, c’est à peine si je
+réussissais à gagner une vingtaine de sous...
+
+«Et encore, ce chétif et insuffisant salaire ne tarda pas à me
+manquer...
+
+«L’hiver était venu, et le froid... Un matin, je changeai ma dernière
+pièce de cinq francs... elle nous dura une semaine. Puis, je me défis
+successivement de tout ce qui ne m’était pas strictement indispensable,
+jusqu’à rester avec ma misérable robe toute reprisée et un seul
+jupon...
+
+«Puis il n’y eut plus rien, rien...
+
+«Et enfin, un soir vint, où la propriétaire de notre misérable taudis,
+que je ne pouvais plus payer, nous mit dehors...
+
+«C’était le dernier coup... Je m’éloignai chancelante, me tenant aux
+murs, n’ayant pas la force de vous porter... Une pluie fine tombait, qui
+nous glaçait jusqu’aux os... Vous pleuriez...
+
+«Et toute la nuit, et toute la journée du lendemain, sans but, sans
+espoir, nous errâmes... Il n’y avait plus qu’à mourir ou à retourner
+près de votre père... J’aimais mieux mourir...
+
+«Vers le soir, l’instinct m’avait ramenée près de la Seine, et épuisée
+de lassitude et de besoin, je m’étais assise sur un des bancs du
+Pont-Neuf, vous tenant sur mes genoux.
+
+«Je regardais tourbillonner la rivière, et irrésistiblement l’eau noire
+m’attirait...
+
+«Seule, je n’eusse pas délibéré une seconde, mais à cause de vous,
+Wilkie, j’hésitais...»
+
+Ému à la seule pensée du danger qu’il avait couru, M. Wilkie frissonna.
+
+--Brrr! grommela-t-il, vous avez diablement bien fait d’hésiter.
+
+Elle ne l’entendit pas.
+
+«--Il fallait pourtant en finir, continua-t-elle, et je me dressais
+péniblement contre le parapet, quand une grosse voix près de nous dit:
+
+«--Que faites-vous là?...
+
+«Je me retournai, croyant que c’était un sergent de ville qui me
+parlait... Je me trompais... A la lueur du gaz, j’aperçus un homme d’une
+trentaine d’années, à la physionomie rude et franche.
+
+«Pourquoi cet inconnu m’inspira-t-il soudain une confiance illimitée?...
+je ne sais. Peut-être était-ce l’horreur de la mort, qui sans que j’en
+eusse conscience, me poussait à me raccrocher en quelque sorte à sa
+pitié...
+
+«Quoi qu’il en soit, je lui racontai tout... En changeant les noms
+toutefois, et en dénaturant les détails.
+
+«Il était assis près de moi, sur le banc, et je pus voir, tandis que je
+parlais d’une voix expirante, de grosses larmes rouler le long de ses
+joues...
+
+«--Oui, c’est ainsi, murmura-t-il, c’est bien ainsi... Aimer, c’est
+courir au-devant du martyre... C’est se livrer désarmé à toutes les
+perfidies et à toutes les trahisons... C’est tendre son cœur aux
+poignards...
+
+«L’homme qui s’exprimait ainsi était le baron Trigault...
+
+«Il ne me laissa pas terminer.
+
+«--Assez!... s’écria-t-il tout à coup, suivez-moi!...
+
+«Un fiacre passait, il nous y fit monter, et une heure après, nous
+étions dans une chambre bien chaude, près d’un bon feu, devant une table
+abondamment servie. Et le lendemain, nous nous installions dans un
+confortable appartement...
+
+«Hélas!... pourquoi le baron ne sut-il pas être généreux jusqu’au
+bout!...
+
+«Vous étiez sauvé, Wilkie... Mais à quel prix!...»
+
+Elle s’interrompit un moment, plus rouge que le feu; puis bientôt,
+maîtrisant son trouble, d’un accent bref, elle reprit:
+
+«--Mais entre le baron et moi, une cause de dissentiment existait: vous,
+Wilkie... Je prétendais vous élever comme un fils de famille, lui
+voulait pour vous l’éducation forte et rude de l’homme qui a tout à
+conquérir, sa position, sa fortune et jusqu’à son nom... Ah! il avait
+raison mille fois, l’événement ne l’a que trop prouvé, mais l’amour
+maternel m’aveuglait, et à la suite d’une discussion amère, il s’éloigna
+en déclarant que je ne le reverrais pas tant que je ne serais pas plus
+raisonnable...
+
+«Il espérait ainsi faire fléchir ma volonté. C’était mal connaître
+l’obstination fatale des Chalusse...
+
+«Je me demandais comment vous créer l’existence que je rêvais, quand
+deux des amis du baron se présentèrent chez moi avec les propositions
+que voici:
+
+«Frappés des énormes bénéfices que réalisent les tripots clandestins,
+ils avaient conçu l’idée d’ouvrir au grand jour une véritable maison de
+jeu, où seraient admis tous les joueurs de Paris et de l’étranger, à la
+seule condition d’avoir les apparences d’une éducation libérale et
+beaucoup d’argent.
+
+«Moyennant certaines précautions, et en établissant ce tripot dans le
+salon d’une femme à la mode, ils jugeaient l’idée pratique, et venaient
+me proposer d’être la femme dont ils avaient besoin, leur associée, leur
+gérante...
+
+«Sans trop savoir, à quoi je m’engageais, j’acceptai, décidée surtout
+par la situation de ces deux hommes, par la considération dont ils
+jouissaient, par le grand nom qu’ils portaient...
+
+«Et la même semaine, cet hôtel fut loué, agencé, meublé, et j’y fus
+installée sous le nom de Lia d’Argelès.
+
+«Mais ce n’était pas tout... Restait à me créer une de ces réputations
+scandaleuses qui fixent l’attention... Cela fut fait, grâce à mes
+commanditaires, grâce à la complicité innocente de leurs amis et de
+quelques journalistes...
+
+«Pour moi, je me prêtai de mon mieux à l’horrible comédie qui devait
+attacher à ce nom de Lia d’Argelès un éclat infamant... J’eus des
+équipages, des toilettes extravagantes, je m’affichai dans les
+théâtres... que sais-je?
+
+«Comme toujours quand on violente sa conscience, j’appelais à mon aide
+les plus absurdes sophismes... J’essayais de me prouver que l’apparence
+n’est rien, que la réalité est tout, et que peu importait que mon renom
+fût celui d’une courtisane, puisque la renommée mentait et que ma vie
+était chaste...
+
+«Quand le baron accourut et essaya de m’arracher à l’abîme où je me
+précipitais, il était trop tard... J’avais compris les avantages de
+«l’idée», et pour vous je devenais avide d’argent jusqu’à la folie...
+
+«L’an dernier, mon salon de jeu a rapporté plus de cent cinquante mille
+francs, et j’en ai eu pour ma part, trente-cinq que vous avez dissipés.
+
+«Maintenant, vous voyez ce que je suis... Mes associés, eux, à qui j’ai
+gardé fidèlement le secret que je leur avais juré, se promènent le front
+haut, parlent fièrement de leur honneur, et en effet, sont honorés de
+tous.
+
+«Telle est la vérité... Je ne désire point qu’elle soit connue... Je la
+dirais, d’ailleurs, qu’on ne me croirait pas, sans doute... Mais vous
+êtes mon fils, je vous la devais!...»
+
+En tout autre temps, en effet, l’histoire de Mme d’Argelès eût pu
+paraître absolument invraisemblable...
+
+Mais notre époque en a vu bien d’autres!...
+
+Deux hommes, deux privilégiés de la «haute vie,» entourés, selon la
+formule banale, de la considération publique, s’associant pour ouvrir un
+tripot à la barbe de la police, et battant monnaie de l’ignominie
+mensongère d’une pauvre femme... Bagatelle!...
+
+Il est juste de dire que Mme d’Argelès, laissant enfin éclater
+l’étonnante vérité, avait trouvé de ces accents que le mensonge ne
+saurait feindre.
+
+Malheureuse!... Elle affectait une froideur glaciale, et cependant, tout
+au fond d’elle-même, peut-être espérait-elle, en révélant son sacrifice
+et son long martyre, arracher à son fils une explosion de reconnaissance
+et de tendresse qui eût payé bien des tortures.
+
+Illusions stériles! On eût plus aisément fait jaillir une source d’un
+rocher qu’une larme émue des yeux de M. Wilkie.
+
+De ce récit, il ne vit que la bizarrerie, et ce qui le frappa surtout,
+ce fut l’impudente conception des commanditaires de Mme d’Argelès...
+
+--Pas bête, l’idée!... ricana-t-il, pas bête du tout!
+
+Et tout brûlant d’une intelligente curiosité:
+
+--Je donnerais bien un louis du nom de ces deux messieurs... Vrai, vous
+devriez me le dire!... Voilà une nouvelle à la main qui aurait du
+succès!...
+
+Tout autre que l’intéressant jeune homme eût été écrasé du regard que
+lui jeta sa mère, regard où la plus affreuse souffrance le disputait au
+plus profond mépris...
+
+--Je pense que vous devenez fou!... prononça-t-elle.
+
+Et comme il se redressait, stupéfait et mécontent qu’on osât douter de
+la plénitude de son bon sens:
+
+--Terminons!... ajouta-t-elle d’un ton brusque.
+
+Elle passa vivement dans la chambre voisine, et, quand elle reparut
+l’instant d’après, elle tenait à la main un rouleau de papiers.
+
+--Voici, reprit-elle, mon contrat de mariage, votre extrait de naissance
+et la copie de ma renonciation,--renonciation parfaitement valable,
+puisque le tribunal, à défaut de mon mari absent, l’a autorisée...--Toutes
+ces pièces, je suis prête à vous les remettre, mais à une condition...
+
+Ce seul mot tomba comme une douche d’eau froide sur la joie de M.
+Wilkie.
+
+--Voyons la condition, demanda-t-il d’un air inquiet.
+
+--C’est que vous me signerez l’acte que voici, préparé par mon notaire,
+acte par lequel vous vous engagez à me donner deux millions à prendre
+sur la succession du comte de Chalusse.
+
+Deux millions! L’énormité de la somme consterna M. Wilkie.
+
+C’est qu’il n’oubliait pas qu’il aurait, en outre, à compter à M. le
+vicomte de Coralth la prime considérable qu’il lui avait promise... par
+écrit.
+
+--Il ne me restera plus rien, fit-il piteusement, ce n’était pas la
+peine...
+
+D’un geste dédaigneux, Mme d’Argelès l’interrompit.
+
+--Remettez-vous, dit-elle, vous serez effroyablement riche... Tous ceux
+qui ont évalué les biens de la maison de Chalusse, sont restés fort
+au-dessous de la vérité... Lorsque j’étais jeune fille, j’ai souvent
+entendu mon père dire qu’il possédait plus de huit cent mille livres de
+rentes... Mon frère a hérité de tout, et je jurerais qu’il n’a jamais
+dépensé seulement la moitié de son revenu...
+
+Non, jamais les nerfs de M. Wilkie n’avaient été soumis à une épreuve si
+rude...
+
+Il chancela, ébloui... Il crut voir, en un seul monceau et en pièces
+d’or, le capital de cette fortune colossale, plus de seize millions et
+il puisait à même...
+
+--Oh!... bégaya-t-il, oh!...
+
+C’est tout ce qu’il put prononcer.
+
+--Seulement, poursuivit Mme d’Argelès, je dois vous prévenir contre
+une déception plus que probable... Mon frère, résolu obstinément à me
+priver même de ma part légitime, a dû, par tous les moyens imaginables,
+dénaturer sa fortune... Peut-être vous faudra-t-il beaucoup de temps et
+de peines pour la ressaisir... Je connais, il est vrai, un homme qui
+ayant eu, paraît-il, la confiance du comte de Chalusse, pourrait vous
+aider dans cette tâche...
+
+--Et cet homme s’appelle?
+
+--Isidore Fortunat... J’ai mis sa carte de côté à votre intention. La
+voici.
+
+Fort soigneusement, M. Wilkie serra la carte que sa mère lui tendait,
+puis d’un ton dégagé:
+
+--Cela, étant, déclara-t-il, je consens à signer... Mais il ne faudra
+plus me la faire à l’austérité... Deux millions à cinq donnent de quoi
+se procurer des douceurs.
+
+Mme d’Argelès ne daigna pas relever cette délicate ironie.
+
+--Je puis vous dire d’avance l’emploi de cette somme, dit-elle.
+
+--Ah!...
+
+--Je destine l’un de ces millions à doter une jeune fille qui eût été
+l’unique héritière du comte de Chalusse s’il n’eût été enlevé par une
+mort aussi imprévue et si soudaine...
+
+--Et l’autre?...
+
+--L’autre... je me propose de le placer de façon à vous constituer une
+rente inaliénable, pour que vous ayez du pain, quand vous aurez mangé et
+fait manger à tous ceux qui encenseront votre vanité, jusqu’au dernier
+sou de l’héritage des Chalusse...
+
+Cette prophétique précaution ne pouvait manquer de choquer vivement
+l’intelligent jeune homme.
+
+--Me prenez-vous donc pour un sot!... s’écria-t-il. Ah! mais non!...
+J’ai l’air bon garçon, comme cela, mais je suis très-roué, au fond... Je
+cache mon jeu.
+
+--Signez!... interrompit froidement Mme d’Argelès.
+
+Mais il tenait à prouver qu’il n’était pas un étourdi facile à tromper,
+et ce n’est qu’après avoir lu et relu l’engagement rédigé par le
+notaire, qu’il consentit à mettre son nom au bas.
+
+Quand cela fut fait, quand il eut enfin dans sa poche les pièces qui lui
+assuraient la succession tant convoitée:
+
+--Maintenant, reprit Mme d’Argelès, j’ai une prière à vous
+adresser... Il se peut que votre père se présente pour vous disputer
+cette fortune, ou plutôt, il se présentera... Évitez, je vous en
+conjure, l’éclat d’un procès qui ébruiterait encore la honte déjà trop
+divulguée de votre mère, et du nom, jusqu’ici sans tache des Chalusse...
+Transigez. Vous allez être assez riche pour qu’il vous soit facile
+d’étancher les plus dévorantes convoitises sans vous appauvrir.
+
+M. Wilkie se taisait, comme s’il eût délibéré sur la conduite à tenir.
+
+--Si mon père est raisonnable, décida-t-il enfin, je le serai... Je
+choisirai pour arbitre entre nous deux, un de mes amis, un homme carré,
+comme moi, le marquis de Valorsay.
+
+--Mon Dieu!... vous le connaissez!...
+
+--C’est-à-dire, qu’il est un de mes intimes, cet excellent bon!...
+
+Mme d’Argelès était devenue très-pâle.
+
+--Malheureux!... s’écria-t-elle, vous ne savez donc pas ce que c’est que
+le marquis, vous ne savez donc pas...
+
+Elle s’arrêta court... Encore un mot, et elle livrait le secret des
+projets de Pascal Férailleur, dont elle avait été informée par le baron
+Trigault... Avait-elle ce droit, même pour mettre son fils en garde
+contre un homme qu’elle jugeait le plus dangereux des scélérats?...
+Assurément non.
+
+--Eh bien?... insista M. Wilkie surpris.
+
+Déjà Mme d’Argelès avait repris son sang-froid.
+
+--Je voulais simplement, répondit-elle, vous engager à vous défier un
+peu du marquis de Valorsay... Sa position est admirable, mais la vôtre
+va être plus brillante encore... Il est sur son déclin et vous
+débutez... Tout ce qu’il regrette, vous l’espérez... Peut-être va-t-il
+vous jalouser secrètement et essayer de vous pousser à quelque fausse
+démarche...
+
+--Lui!... Ah! vous ne le connaissez guère, ce cher ami...
+
+--Enfin, vous voilà prévenu...
+
+M. Wilkie avait pris son chapeau, mais au moment de sortir l’embarras le
+clouait sur place; il comprenait confusément qu’il ne pouvait quitter sa
+mère ainsi.
+
+--J’espère, commença-t-il, que j’aurai bientôt de bonnes nouvelles à
+vous apporter...
+
+--Avant ce soir j’aurai quitté cet hôtel.
+
+--Naturellement... mais, vous, allez me, donner votre nouvelle
+adresse...
+
+--Non...
+
+--Comment, non!...
+
+Elle hocha tristement la tête, et d’une voix à peine distincte:
+
+--Nous ne nous reverrons plus, prononça-t-elle.
+
+--Allons donc!... Et les deux millions que j’ai à vous verser!
+
+--M. Patterson vous les réclamera... Quant à moi, dites-vous que je suis
+morte... Vous avez brisé le seul lien qui m’attachait à la vie, en me
+prouvant l’inutilité du plus horrible des sacrifices... Mais je suis
+mère, je vous pardonne...
+
+Et comme il ne bougeait toujours pas, comme elle sentait que ses forces
+allaient la trahir, elle sortit ou plutôt se traîna dehors, en
+murmurant:
+
+--Adieu!...
+
+
+
+
+XV
+
+
+Stupide d’étonnement, M. Wilkie restait debout, les bras pendants, au
+milieu du salon...
+
+--Permettez!... balbutiait-il, permettez. Je demande à m’expliquer...
+
+Rien! Mme d’Argelès ne détourna point la tête, la porte se referma et
+il demeura seul.
+
+Si «fort» qu’on soit, on n’est jamais complet: il se sentait bouleversé
+intérieurement, et «tout chose» comme jamais auparavant...
+
+Non que, se jugeant tout à coup, il se repentit, il en était incapable,
+mais parce qu’il est des heures où la conscience engourdie s’agite, où
+les instincts dévoyés reprennent leurs droits...
+
+Même, s’il eût suivi son inspiration, il se fût précipité après sa mère,
+prêt à tomber à ses genoux.
+
+La réflexion, l’idée du vicomte de Coralth et du marquis de Valorsay
+arrêtèrent ce premier mouvement, le bon.
+
+--Ils me «blagueraient,» pensa-t-il... Tant pis!... C’est elle qui le
+veut!...
+
+Et retroussant fièrement sa moustache, il sortit la tête haute,
+poursuivi jusqu’au seuil de l’hôtel d’Argelès par les murmures des
+domestiques, bien près de se changer en huées.
+
+Mais que lui importait! l’opinion des subalternes ne montait pas jusqu’à
+lui... Il n’avait pas fait cent pas dans la rue que son émotion s’était
+dissipée, et qu’il ne songeait plus qu’aux moyens de distraire son
+impatience jusqu’à l’heure qui lui avait été fixée par M. de Valorsay.
+
+Il n’avait pas déjeuné, mais son estomac, ainsi qu’il se l’avouait,
+n’était pas à la hauteur, et il lui eût été impossible d’avaler une
+bouchée... Ne voulant pas rentrer chez lui, il se mit en quête d’un de
+ses anciens amis, avec l’intention généreuse de les écraser de ses
+grandeurs nouvelles. N’en trouvant pas, et comme il fallait à toute
+force une issue à la vanité qui l’étouffait, il entra chez un graveur,
+qu’il étourdit de son importance, et se commanda des cartes de visite:
+_W. de Gordon-Chalusse_, avec une couronne de comte dans un des
+angles...
+
+Avec tout cela, le temps passait si bien qu’il arriva un peu en retard
+au rendez-vous de ce «cher marquis.»
+
+Il le retrouva comme il l’avait quitté, dans son fumoir, causant avec le
+vicomte de Coralth...
+
+M. de Valorsay était sorti, cependant... Mais il ne lui avait pas fallu
+plus d’une heure pour mettre en mouvement toutes ses batteries,
+dressées et prêtes à jouer depuis la veille...
+
+--Victoire!... s’écria dès le seuil M. Wilkie. Ça été dur, mais je me
+suis montré... J’hérite, je tiens les millions!...
+
+Et sans laisser à ses «excellents bons» le temps de le féliciter, il se
+mit à raconter son entrevue avec Mme d’Argelès, outrant l’odieux de
+sa conduite, s’attribuant toutes sortes de propos «très-raides» qu’il
+n’avait point tenus, posant de son mieux enfin pour l’homme de bronze,
+et tout d’un bloc, ainsi qu’il disait.
+
+--Décidément vous êtes plus fort que je ne croyais, opina gravement M.
+de Valorsay quand il eut terminé.
+
+--Hein... n’est-ce pas?...
+
+--Positivement... Et de plus, vous avez toutes les chances. Que votre
+histoire s’ébruite, et elle s’ébruitera, et vous voilà lancé...
+Voyez-vous la stupeur de Paris, apprenant que Lia d’Argelès était une
+honnête femme se dévouant pour son fils, une martyre dont la réputation
+scandaleuse n’était que l’enseigne mensongère d’un tripot commandité par
+des hommes du monde... Les journaux en ont pour un mois à s’ébahir de
+cette aventure étrange... Sur qui rejaillira tout ce bruit? Sur vous,
+cher monsieur, et vos millions brochant sur le tout, vous voilà le lion
+de l’hiver...
+
+M. Wilkie ne se sentait pas de joie, et d’un ton de fausse modestie:
+
+--De grâce, cher marquis, bégayait-il, ménagez-moi!... vous me
+comblez... parole d’honneur!... vous me comblez...
+
+Mais M. de Valorsay ne se déridait point.
+
+--De mon côté, reprit-il, je suis allé, ainsi que je vous l’avais
+promis, aux informations. Je le regrette presque; tout ce que j’ai
+découvert est... singulier.
+
+--Bah!...
+
+--Je le disais encore à Coralth, quand vous êtes entré.... C’est à ce
+point qu’il me serait pénible de me trouver mêlé à cette affaire...
+Aussi, ai-je donné rendez-vous ici aux gens de qui je tiens mes
+renseignements... Vous allez les entendre et ensuite vous déciderez...
+
+Il sonna sur ses mots, et un domestique étant accouru:
+
+--Faites entrer M. Casimir, commanda-t-il.
+
+Le domestique se retira pour exécuter l’ordre, et le marquis poursuivit:
+
+--Casimir était le valet de chambre du comte de Chalusse... C’est un
+brave garçon, probe, intelligent, très-entendu, tel qu’il vous en faut
+un. Je ne vous cacherai pas que l’espoir d’entrer à votre service a
+beaucoup contribué à lui délier la langue.
+
+Il s’arrêta.
+
+M. Casimir entrait la bouche en cœur, l’échine en cerceau,
+ministériellement vêtu de noir, le cou serré dans un carcan de
+mousseline blanche.
+
+--Mon brave, lui dit M. de Valorsay en lui montrant M. Wilkie, monsieur
+est l’unique héritier de votre ancien maître... Une preuve de dévouement
+peut le déterminer à vous garder près de lui... C’est lui qu’intéresse
+ce que vous m’avez dit; voyez s’il vous convient de le lui répéter...
+
+Très-préoccupé de trouver une bonne place, M. Casimir s’était adresser à
+M. de Valorsay, il avait beaucoup causé, et le marquis avait eu l’idée
+d’en faire, sans qu’il l’en doutât, le complice de ses desseins...
+
+--Je ne renie jamais mes paroles, prononça-t-il, et puisque Monsieur est
+l’héritier, je lui dirai qu’on a détourné des sommes immenses de la
+succession de défunt M. le comte de Chalusse...
+
+M. Wilkie bondit sur sa chaise.
+
+--Des sommes immenses!... fit-il. Est-ce possible!...
+
+--Dame!... que monsieur soit juge... Le matin de sa mort, M. le comte
+avait dans son secrétaire plus de deux millions en billets de banque et
+en valeurs au porteur... Et, quand la justice est venue pour
+l’inventaire, on n’a plus rien retrouvé... Même, nous autres, les gens
+de la maison, nous étions dans une colère terrible, craignant d’être
+inquiétés...
+
+Ah!... si M. Wilkie eût été seul... Mais là, sous l’œil du marquis et
+de M. de Coralth, pouvait-il ne pas garder un maintien stoïque... Il y
+réussit presque, et d’une voix qui n’était pas trop altérée:
+
+--Je la trouve mauvaise... fit-il. Deux millions, c’est un joli
+banco!... Et dites-moi, mon ami, connaît-on le voleur?...
+
+Le regard trouble du valet de chambre trahit l’inquiétude de sa
+conscience... Mais il s’était trop avancé pour reculer.
+
+--Je ne voudrais pas accuser un innocent, répondit-il, cependant il y a
+une personne qui a eu toute la journée entre les mains la clef du
+secrétaire... Même sans moi les gens de l’hôtel lui auraient fait un
+mauvais parti...
+
+--Et qui est cette personne?...
+
+--Mlle Marguerite...
+
+--Connais pas!...
+
+--C’est une jeune demoiselle qui est, à ce que disent d’aucuns, la fille
+naturelle de M. le comte... Elle faisait la pluie et le beau temps à
+l’hôtel...
+
+--Qu’est-elle devenue?...
+
+--Elle s’est retirée chez un ami du défunt, monsieur le «général» de
+Fondège... Même, elle n’a jamais voulu emporter ses bijoux et ses
+diamants, ce qui a paru louche, car il y en avait pour plus de cent
+mille écus. Et même, les Bourigeau me disaient: «Ça, M. Casimir, ce
+n’est pas naturel...» Les Bourigeau, c’est les concierges de l’hôtel, de
+braves gens. Monsieur n’en trouverait pas de pareils.
+
+Malheureusement, la réclame qu’en bon camarade il allait faire à ses
+amis les portiers fut interrompue par un valet de pied, qui, après avoir
+respectueusement gratté à la porte, entra et dit:
+
+--M. le docteur est là qui désirerait parler à M. le marquis.
+
+--Bien, fit M. de Valorsay; priez-le d’attendre. Quand je sonnerai, vous
+l’introduirez...
+
+Et s’adressant à M. Casimir:
+
+--Vous pouvez vous retirer, ajouta-t-il, mais ne quittez pas l’hôtel.
+Monsieur vous fera connaître ses intentions...
+
+Le digne valet de chambre sortit à reculons, et dès qu’il fut dehors:
+
+--Voilà une histoire!... s’écria M. Wilkie... Un vol de deux
+millions!...
+
+Le marquis branla tristement la tête, et d’un ton grave:
+
+--Ce n’est rien, cela, prononça-t-il. Je soupçonne quelque chose de bien
+autrement terrible...
+
+--Quoi donc!... Parole sacrée vous m’effrayez...
+
+--Attendez!... Je me trompe peut-être, il se peut que le docteur se soit
+trompé... Enfin vous allez l’entendre...
+
+Et sans plus écouter M. Wilkie, il tira le cordon de la sonnette, et
+l’instant d’après le domestique annonça:
+
+--M. le docteur Jodon!...
+
+C’était bien ce même médecin qui, devant le lit de mort du comte de
+Chalusse, avait obsédé Mlle Marguerite de ses empressements
+intéressés et de l’impudence de ses questions...
+
+C’était toujours l’ambitieux déçu, au sourire pâle errant sur ses lèvres
+plates, dévoré de convoitises et prêt à tout pour les assouvir, l’homme
+selon son siècle, enfin, ayant tout sacrifié aux apparences où il
+espérait prendre les autres, et crevant de faim et de rage au milieu du
+clinquant de son faux luxe.
+
+M. Casimir n’était qu’un complice inconscient... Lui, savait ce qu’il
+faisait.
+
+Mis en rapport par Mme Léon avec le marquis de Valorsay, il l’avait
+tout d’abord pénétré... Dignes de s’entendre, ils s’étaient entendus...
+Pas un mot précis n’avait été prononcé entre eux, ils étaient trop forts
+l’un et l’autre pour qu’il en fût besoin, et cependant un pacte avait
+été conclu, chacun s’engageant tacitement à servir l’autre selon ses
+moyens...
+
+Dès que parut le médecin, M. de Valorsay se leva pour lui serrer la
+main, et après lui avoir avancé un fauteuil:
+
+--Je ne vous cacherai pas, docteur, dit-il, que j’ai préparé
+monsieur--il désignait M. Wilkie--à vos terribles confidences...
+
+Sous l’attitude roide du docteur, un observateur eût constaté cette
+trépidation intérieure qui précède une mauvaise action froidement conçue
+et résolue.
+
+--En vérité, commença-t-il,--cherchant péniblement ses phrases,--au
+moment de parler, j’hésite presque... Notre profession a des exigences
+pénibles... Peut-être est-il bien tard... S’il s’était trouvé à l’hôtel
+de Chalusse un parent du comte, ou seulement un héritier, j’aurais
+certainement provoqué une autopsie... Tandis que maintenant...
+
+A ce mot d’autopsie, M. Wilkie s’était mis à rouler des yeux effarés...
+
+Il ouvrit la bouche pour interrompre, mais déjà le médecin poursuivait:
+
+--Je n’ai d’ailleurs que des soupçons... basés, il est vrai, sur des
+circonstances inquiétantes et anormales... Je suis homme, c’est-à-dire,
+sujet à l’erreur... En l’état actuel de la science, affirmer serait une
+impardonnable témérité...
+
+--Affirmer quoi? interrompit M. Wilkie.
+
+Le docteur ne parut pas l’entendre, et toujours du même ton dogmatique:
+
+--En apparence, continua-t-il, le comte est mort d’une attaque
+d’apoplexie... Mais certaines substances toxiques produisent des
+symptômes analogues et même identiques, très-capables d’abuser
+l’expérience la plus éclairée... La persistance de l’intelligence de M.
+de Chalusse, la rigidité musculaire alternant avec un relâchement
+complet, la dilatation des pupilles et plus que tout l’intensité de ses
+dernières convulsions m’ont amené à me demander si une main criminelle
+n’avait pas hâté sa fin...
+
+Plus blanc que sa chemise, et tremblant comme la feuille, M. Wilkie se
+dressa.
+
+--J’avais donc bien compris!... s’écria-t-il. Le comte est mort
+assassiné, empoisonné!...
+
+Mais le médecin aussitôt protesta.
+
+--Oh!... pas si vite!... fit-il. Ne changez pas mes conjectures en
+affirmation... Pourtant, je ne dois pas vous taire les circonstances qui
+ont éveillé mes soupçons... Dans la matinée du jour où il a été frappé,
+M. de Chalusse a bu environ deux cuillerées du contenu d’une fiole qu’on
+n’a pu ou qu’on n’a pas voulu me représenter. Que contenait cette
+fiole?... On me répond: «Un remède contre l’apoplexie.» Je ne dis pas
+absolument non, mais prouvez... Quant au mobile qui aurait déterminé le
+crime, il saute aux yeux... Le secrétaire renfermait deux millions, et
+ils ont disparu... Montrez-moi la fiole, retrouvez l’argent, et
+j’avouerai que j’ai tort... Jusque-là je douterai...
+
+Ce n’était pas un médecin qui parlait, c’était un juge d’instruction, et
+sa menaçante déduction s’enfonçait comme un coin dans la cervelle de M.
+Wilkie.
+
+--Qui donc, demanda-t-il, aurait commis le crime?
+
+--La personne qui seule pouvait en profiter, puisque seule elle
+connaissait l’existence des valeurs et que seule elle avait à sa
+disposition la clef du meuble où elles étaient enfermées...
+
+--Et... cette personne?...
+
+--Est une fille naturelle du comte, qui vivait chez lui, Mlle
+Marguerite.
+
+M. Wilkie retomba sur sa chaise, écrasé.
+
+Entre la «déposition» du docteur et le témoignage de M. Casimir, les
+coïncidences étaient trop grossières pour lui échapper. Le doute ne lui
+semblait pas possible.
+
+--Ah! je passerais bien la main... balbutia-t-il. Quelle déveine!... Ces
+choses-là n’arrivent qu’à moi! Que faire?...
+
+Et, dans sa détresse, ses regards erraient du docteur au marquis de
+Valorsay et à M. de Coralth, mendiant une idée...
+
+--Ma profession m’interdit toute espèce de conseil, prononça le
+médecin... Mais ces messieurs n’ont pas pour se taire les mêmes raisons
+que moi...
+
+--Pardon!... interrompit vivement le marquis, il est de ces
+circonstances terribles où un homme doit être abandonné à ses
+inspirations... Tout au plus puis-je dire ce que je ferais si j’étais le
+parent et l’héritier du comte de Chalusse.
+
+--Oh!... dites, cher marquis, soupira M. Wilkie, dites... C’est un
+service immense que vous me rendrez...
+
+M. de Valorsay réfléchit une minute; puis d’un air solennel:
+
+--Je croirais, dit-il, mon honneur intéressé à éclaircir jusqu’en ses
+moindres détails cette ténébreuse affaire... Avant de recueillir la
+succession d’un homme, c’est bien le moins qu’on sache de quoi il est
+mort, et qu’on la venge s’il a été lâchement assassiné...
+
+Pour M. Wilkie, l’oracle avait parlé:
+
+--Tel est exactement mon avis, déclara-t-il... Mais pour éclaircir le
+mystère, cher marquis, comment vous y prendriez-vous?...
+
+--Je m’adresserais à la justice.
+
+--Ah!...
+
+--Et dès aujourd’hui, sur l’heure, sans perdre une seconde,
+j’adresserais une plainte au procureur impérial... affirmative quant au
+vol qui est patent, dubitative pour ce qui est de l’empoisonnement...
+
+--En effet, oui, c’est une idée, cela... Mais il y a un petit
+inconvénient... Je ne saurais jamais formuler une plainte...
+
+--Je ne le saurais pas plus que vous, mais le premier homme d’affaires
+venu vous rédigera cela... En avez-vous un?... Voulez-vous que je vous
+donne l’adresse du mien?... C’est un avocat très-habile et très-entendu,
+qui a pour clients presque tous les membres de mon cercle...
+
+Cette dernière raison, à elle seule, eût suffi pour fixer le choix de M.
+Wilkie.
+
+--Où trouver cet homme de bon conseil? interrogea-t-il.
+
+--Chez lui... il y est toujours à cette heure... Tenez, voici un morceau
+de papier et un crayon, pour prendre son adresse; écrivez: Mauméjan,
+route de la Révolte... En lui disant que vous venez de ma part, il vous
+traitera comme moi-même... La course est longue, mais mon coupé est dans
+la cour, tout attelé, prenez-le, et la consultation terminée, revenez
+ici me demander à dîner...
+
+--Ah!... c’est trop de bonté, s’écria M. Wilkie... Vous me comblez, cher
+marquis, parole sacrée... Je vole et je reviens!...
+
+Et il s’éloigna radieux, et presque aussitôt on entendit le roulement de
+la voiture qui l’emportait chez M. Mauméjan.
+
+Le docteur, lui, avait déjà pris sa canne et son chapeau.
+
+--Vous m’excuserez, M. le marquis, dit-il, de vous quitter si
+brusquement, mais on m’attend, pour discuter un marché...
+
+--Diable!...
+
+--Tel que vous me voyez, je suis en pourparlers pour acheter un cabinet
+de dentiste.
+
+--Comment, vous!...
+
+--Moi-même!... Tous me direz: «C’est déchoir...» Je vous répondrai: «Ce
+sera vivre.» La médecine, de plus en plus, devient un métier maudit... A
+courir la visite, on ne gagne pas l’eau qu’on dépense à se laver les
+mains... Je trouve à acheter dans des conditions exceptionnelles un
+cabinet tout agencé, bien achalandé, dans un bon quartier, pourquoi ne
+le prendrais-je pas?... Une seule chose peut m’arrêter... le manque de
+fonds...
+
+Il n’y avait pas à en douter, ayant rendu le service qu’on attendait de
+lui, le docteur en réclamait le prix... Avant de s’engager davantage, il
+voulait savoir à quoi s’en tenir.
+
+M. de Valorsay le sentit si bien, que vivement il s’écria:
+
+--Eh!... cher docteur, s’il ne vous fallait qu’une vingtaine de mille
+francs, je serais trop heureux de vous les offrir...
+
+--Bien vrai?
+
+--Parole d’honneur!
+
+--Et vous me les offririez quand?
+
+--D’ici trois ou quatre jours.
+
+Le marché était conclu. Le médecin était prêt, désormais, à essayer
+d’extraire un poison quelconque du cadavre exhumé du comte de Chalusse.
+Il serra la main du marquis en disant:
+
+--Quoi qu’il advienne, comptez sur moi.
+
+Seul enfin avec le vicomte de Coralth, et libre de toute contrainte, M.
+de Valorsay se leva en respirant bruyamment.
+
+--Quelle séance!... grommela-t-il.
+
+Et comme M. de Coralth, affaissé sur sa chaire, se taisait, il
+s’approcha, et lui frappant sur l’épaule:
+
+--Êtes-vous malade, fit-il, que vous restez-là comme un terme!...
+
+Le vicomte sursauta comme on dormeur brusquement éveillé.
+
+--Je me porte fort bien, répondit-il d’un ton rude, seulement je
+réfléchis...
+
+--Point à des choses gaies, à en juger par votre mine.
+
+--En effet... Je pense à la destinée que vous nous préparez et que je
+prévois...
+
+--Oh!... trève de prophéties désagréables... Il n’y a plus d’ailleurs à
+délibérer ni à songer à une reculade, le Rubicon est franchi...
+
+--Hélas!... c’est bien là ce qui me désole!... Si ce n’était mon passé
+maudit, dont vous me menacez comme d’un poignard, il y a longtemps que
+je vous aurais laissé courir seul à l’abîme... Vous m’avez été utile
+autrefois, vrai... C’est vous qui m’avez présenté à la baronne
+Trigault, et je dois à votre patronage les brillantes apparences dont je
+vis... Mais c’est payer trop cher vos services que d’être l’instrument
+de vos expédients les plus dangereux!... Qui a aidé à flouer
+Kami-Bey!... Qui pariait sous-main contre votre cheval _Domingo_?... Qui
+a risqué sa peau pour glisser des paquets de cartes préparées entre les
+mains de Pascal Férailleur?... Coralth, toujours Coralth...
+
+Un geste de colère échappa au marquis, mais résolu à se contenir, il ne
+répliqua pas et c’est seulement après avoir arpenté cinq on six fois le
+fumoir que, se sentant plus calme, il revint au vicomte.
+
+--En vérité, reprit-il, je ne vous reconnais plus. Est-ce bien vous que
+la frayeur égare à ce point? Et quand cela, s’il vous plaît? La veille
+du succès.
+
+--Je voudrais vous croire...
+
+--Les faits sont là!... Ce matin je pouvais douter encore, mais à cette
+heure, et grâce à ce vaniteux idiot qui a nom Wilkie, je suis sûr,
+entendez-vous, rigoureusement, mathématiquement sûr du succès... Que
+va-t-il arriver?... Mauméjan, qui m’est tout dévoué et qui est bien le
+gredin le plus avide et le plus roué que je sache, va rédiger une telle
+plainte que demain soir Marguerite couchera en prison. On citera des
+témoins. Par ce qu’a dit Casimir, vous savez ce que diront les autres
+domestiques... La voilà donc presque convaincue de vol. Pour ce qui est
+de l’empoisonnement, vous avez entendu le docteur Jodon... Puis-je
+compter sur lui? Évidemment, oui, si je paye sans marchander... Eh bien!
+je payerai...
+
+Tout cela ne rassurait pas M. de Coralth.
+
+--L’accusation d’empoisonnement tombera, dit-il, dès qu’on retrouvera
+cette fameuse fiole dont M. de Chalusse a bu deux cuillerées...
+
+--Pardon!... on ne la retrouvera pas.
+
+--Parce que...
+
+--Parce que, cher ami, je sais où elle est, cette fiole... Elle est dans
+le secrétaire du comte. Après-demain, elle n’y sera plus.
+
+--Et qui l’en retirera?
+
+--Un homme adroit qui m’a déniché Mme Léon, un certain Vantrasson...
+Tout a été parfaitement combiné et prévu... La nuit prochaine ou la
+suivante, au plus tard, Mme Léon, introduira son protégé à l’hôtel de
+Chalusse par la porte du jardin, dont elle a gardé la clef. Le
+Vantrasson, qui connaît la distribution de l’hôtel, crochètera le
+secrétaire et s’emparera de la fiole. Il y a les scellés, me direz-vous.
+C’est juste... Mais l’homme affirme que les enlever et les replacer sans
+laisser de traces ne sera qu’un jeu pour lui... Pour ce qui est de la
+serrure, comme elle a déjà été forcée le jour de la mort de M. de
+Chalusse, un second crochetage ne s’apercevra pas...
+
+Le vicomte, d’un air ironique, approuvait.
+
+--Parfait, dit-il. Seulement l’autopsie révèlera l’inanité de
+l’accusation.
+
+--Naturellement. Mais l’autopsie demande du temps. Or, qu’est-ce que je
+veux? Que Mlle Marguerite se voie compromise au point de se croire
+perdue. Après huit ou dix jours de secret et les tortures de
+l’instruction, son énergie sera brisée. Que pensez-vous qu’elle réponde
+alors à un homme qui lui dira: «Je vous aime. Pour vous, je tenterai
+l’impossible. Jurez-moi de devenir ma femme si je parviens à faire
+éclater votre innocence?...»
+
+--Je pense qu’elle répondra: «Sauvez-moi, et je vous épouse!...»
+
+M. de Valorsay battit des mains.
+
+--Bravo!... s’écria-t-il, c’est vous qui l’avez dit. Reconnaissez-vous,
+maintenant, que vos noirs pressentiments sont autant de chimères!...
+Oui, elle jurera, et je la sais femme à tenir son serment quand elle
+devrait en mourir de douleur. Et moi, le lendemain, j’irai trouver le
+juge d’instruction, et je lui dirai: «Marguerite une voleuse!... Ah!
+monsieur, quelle épouvantable erreur! Un vol a été commis, c’est vrai,
+mais je connais le coupable, un misérable qui a cru, en anéantissant une
+lettre, anéantir toute trace du fidéi-commis qu’il avait reçu...
+Heureusement le comte de Chalusse était défiant, une seconde preuve du
+dépôt existe, elle est entre mes mains.» Et en effet je montrerai une
+seconde lettre qui prouve le fidéi-commis...
+
+Nul doute n’assombrissait sa joie, il n’apercevait plus d’obstacles, il
+triomphait.
+
+--Et le lendemain du jour où Marguerite sera ma femme, poursuivit-il, je
+retrouverai au fond d’un tiroir certain acte que M. de Chalusse m’avait
+remis lorsque j’étais sur le point de devenir son gendre, et par lequel
+il reconnaît sa fille Marguerite, et l’institue sa seule et unique
+héritière... Et cet acte est parfaitement en règle et inattaquable,
+Mauméjan, qui l’a examiné, me le garantit. On ne peut pas évaluer à
+moins de dix millions ce que laisse le comte... Cinq reviennent à la
+d’Argelès du chef de ses parents dont elle n’a pas recueilli la
+succession, les cinq autres sont à moi!... Allons, avouez que le plan
+est admirable!...
+
+--Admirable, soit, mais terriblement compliqué... Quand il y a tant de
+rouages à une machine, toujours il s’en trouve un qui se détraque...
+
+--Bast!...
+
+--D’autre part, il vous faut je ne sais combien de complices...
+Mauméjan, le docteur, Mme Léon, Vantrasson... je ne parle pas de moi.
+Tous ces gens-là manœuvreront-ils avec la précision voulue?...
+
+--Tous sont aussi intéressés que moi au succès...
+
+--Puis, nous avons des ennemis... La d’Argelès, Fortunat...
+
+--La d’Argelès va disparaître. Si Fortunat bouge, je le paye, Mauméjan
+m’a promis de l’argent.
+
+Mais M. de Coralth avait gardé pour la fin son argument le plus fort.
+
+--Et Pascal Férailleur?... fit-il. Vous l’oubliez...
+
+Non, le marquis de Valorsay ne l’oubliait pas... On n’oublie pas l’homme
+dont on a brisé la vie en le déshonorant lâchement... Mais c’est d’un
+ton d’insouciance bien éloignée de son esprit qu’il répondit:
+
+--Le pauvre diable, à cette heure, doit être en route pour l’Amérique.
+
+Le vicomte tristement hocha la tête.
+
+--Voilà ce que je cherche en vain à me persuader, fit-il. Savez-vous que
+Pascal a été chassé du Palais et rayé du tableau des avocats?... S’il ne
+s’est pas brûlé la cervelle ce jour-là, marquis, c’est qu’il lui restait
+un espoir de réhabilitation... Ah! si vous le connaissiez comme moi,
+vous ne seriez pas si tranquille!...
+
+Le bruit de la porte, s’ouvrant brusquement, lui coupa la parole.
+
+Déjà le marquis fronçait le sourcil; l’inquiétude remplaça la colère,
+quand il vit apparaître Mme Léon, ronge et tout essoufflée.
+
+--Et pas un fiacre!... gémissait-elle. C’est comme un sort!... Je suis
+venue à pied, et j’ai couru tout le long de la route... Aussi, je suis
+crevée...
+
+Sur quoi, elle se laissa tomber sur un fauteuil.
+
+M. de Valorsay était devenu fort pâle.
+
+--Ah! remettez vos simagrées à un autre jour, dit-il brutalement. Qu’y
+a-t-il? Parlez.
+
+La digne femme de charge leva les bras au ciel, et d’un accent plaintif:
+
+--Des tas d’histoires!... gémit-elle. D’abord, Mlle Marguerite a
+écrit deux lettres... A qui? impossible de le savoir. Secondement, elle
+est restée hier plus d’une heure dans le salon, avec le fils du
+«général,» le lieutenant Gustave, et en se quittant, ils se sont donné
+une poignée de main, comme une paire d’amis, en disant: «C’est convenu.»
+
+--Si ce n’est que cela!
+
+--Minute, vous allez voir... Ce matin, Mademoiselle est allée avec
+Mme de Fondège chez la baronne Trigault. Que s’est-il passé? Il faut
+que ce soit terrible, car on a ramené Mademoiselle comme morte, dans une
+voiture du baron...
+
+--Vous entendez, vicomte, fit M. de Valorsay.
+
+--Très-bien! j’aurai l’explication demain.
+
+--Enfin, reprit Mme Léon, voilà le bouquet: Ce soir, sur les cinq
+heures, je revenais de faire une commission, quand il me semble voir
+mademoiselle sortir et remonter la rue Pigalle... Moi qui la croyais
+couchée, je me dis: «C’est drôle.» Je hâte le pas... C’était bien elle.
+Naturellement je la suis... Et qu’est-ce que je vois? Mademoiselle qui
+s’arrête à causer avec une espèce de vaurien en blouse. Ils ont échangé
+un billet, et dare dare Mademoiselle est rentrée. Et me voilà... Sûr,
+elle trame quelque chose... Que faire?...
+
+Si M. de Valorsay fut effrayé, il n’en parut rien sur son visage.
+
+--Merci de votre empressement, chère dame, prononça-t-il; mais tout cela
+n’est rien... Rentrez bien vite, vous recevrez demain mes
+instructions...
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Grande avait été la surprise de Mlle Marguerite le jour où, chez M.
+Isidore Fortunat, elle avait vu tout à coup Victor Chupin s’avancer vers
+elle, et d’une voix émue s’écrier:
+
+--Que je perde mon nom, mademoiselle, si avant quinze jours je ne vous
+ai pas retrouvé M. Férailleur.
+
+Il est vrai que, ce jour-là, l’employé de M. Fortunat n’était pas mis à
+son avantage.
+
+Pour épier plus commodément M. de Coralth, il avait revêtu sa vieille
+défroque; et, dame!... avec sa blouse et ses chaussures fatiguées, avec
+ses cheveux ramenés sur les tempes et sa casquette de toile cirée, il
+avait tout l’air d’un parfait garnement...
+
+Cependant, tel est l’empire de la passion vraie, que Mlle Marguerite
+ne douta, pas une seconde du dévouement de cet étrange auxiliaire.
+
+Faut-il le dire? Il lui inspira plus de confiance que n’en avait obtenu
+M. Fortunat avec ses façons obséquieuses et sa voix plus douce que miel.
+
+Le regard de l’employé du moins était franc et direct...
+
+Aussi presque sans hésitation:
+
+--J’accepte vos services, monsieur, répondit-elle.
+
+C’était bien à lui que cette belle jeune fille parlait de sa voix pure
+et sonore comme le cristal, c’était bien à lui!... Victor Chupin se
+sentit grandi d’une coudée.
+
+--Ah!... vous avez raison de compter sur moi, reprit-il, en se frappant
+du poing sur la poitrine à la défoncer, car il y a quelque chose qui bat
+là-dedans... seulement...
+
+--Quoi, monsieur?...
+
+--Je me demande si vous consentiriez à faire ce que je désirerais... Ce
+serait bien utile, mais si ça doit vous gêner, n’en parlons plus...
+
+--Et que désireriez-vous?...
+
+--Vous parler tous les jours... Comme cela, je vous dirais mes
+démarches, et vous me donneriez les renseignements dont j’aurais
+besoin... Je sais bien que je ne peux pas aller sonner chez M. de
+Fondège et demander à vous dire deux mots... Mais il y a d’autres
+moyens... Par exemple, tous les soirs, à cinq heures précises, je
+passerais rue Pigalle, et, pour vous avertir que je suis là, je
+donnerais un signal, tenez, comme cela: «pi... ouit!...» Alors, sans
+faire semblant de rien, vous descendriez dès que vous le pourriez, et je
+vous débiterais mon petit boniment... sans compter que je vous serais
+crânement utile pour vos commissions...
+
+Mlle Marguerite réfléchit un moment, puis inclinant la tête:
+
+--Ce que vous me demandez est praticable, prononça-t-elle... A partir de
+demain, tous les soirs vers cinq heures je serai aux aguets... Si une
+demi-heure après le signal je n’étais pas descendue, c’est que je serais
+retenue...
+
+Chupin eût dû être satisfait... Eh bien, non! Il avait une autre requête
+encore à présenter, et l’instinct, à défaut de l’éducation, lui en
+disant l’inconvenance, il n’osait...
+
+Même son embarras était si visible, et il tortillait sa casquette si
+désespérément que la jeune fille, doucement, lui demanda:
+
+--Qu’y a-t-il encore, monsieur?...
+
+Il hésita... puis, prenant son courage à deux mains:
+
+--Voilà!... fit-il. Je ne connais pas M. Férailleur... Est-il grand ou
+petit, blond, brun, gras, maigre?... Je n’en sais rien. Je me trouverais
+nez à nez avec lui que je ne pourrais pas dire: «C’est lui!» Ce serait
+une autre paire de manches si je voyais seulement une photographie de
+lui...
+
+Mlle Marguerite rougit extrêmement; mais c’est de l’accent le plus
+simple qu’elle dit:
+
+--Demain, monsieur, je vous remettrai la photographie de M.
+Férailleur...
+
+--Alors, s’écria Victor Chupin, nous sommes des bons!... N’ayez pas
+peur, Mademoiselle, à nous deux nous ferons voir le tour aux malins...
+Je suis là, pour un coup, et je réponds de la casse...
+
+Témoin muet de cette scène, M. Fortunat crut devoir intervenir. Il
+n’était que médiocrement satisfait de l’importance soudaine dont se
+grandissait son employé; mais que lui importait, après tout, pourvu
+qu’il fût vengé de Valorsay.
+
+--Victor est un garçon capable et sûr, mademoiselle, déclara-t-il, c’est
+moi qui l’ai dressé. Vous vous trouverez bien, je crois, de ses
+services...
+
+Un «as-tu fini, vieux poseur!...» monta aux lèvres de Chupin... Il le
+retint par respect pour Mlle Marguerite.
+
+--Voilà donc qui est dit, prononça-t-elle, à demain...
+
+Et, souriante, comme on fait quand on conclut un marché, elle tendit la
+main à Chupin.
+
+Ah! s’il n’eût écouté que son inspiration, il se fût jeté à genoux pour
+la baiser, cette main blanche et exquise comme jamais il n’en avait
+vu... A peine osa-t-il l’effleurer du bout des doigts, et encore il
+changea deux ou trois fois de couleur...
+
+--Quelle femme! m’sieu, s’écria-t-il dès qu’elle fut sortie. Une
+reine!... On se ferait hacher pour elle... Et bonne et futée... Vous
+avez vu, m’sieu, elle ne m’a rien offert... Elle a compris que si je
+travaille pour elle, c’est pour moi, pour mon contentement, de tout
+cœur et pour l’honneur... Cristi! aurais-je bisqué si elle m’avait
+offert de l’argent?... Aurais-je été assez vexé, assez aplati.
+
+Chupin ravi qu’on ne rétribuât pas ses peines!... C’était si bien le
+monde renversé, que M. Fortunat en demeura abasourdi.
+
+--Deviendriez-vous fou, Victor?... fit-il.
+
+--Fou? moi!... jamais de la vie... Je deviens...
+
+Il s’arrêta court. Il allait dire: «honnête homme.» Mais de même qu’il
+ne faut point parler de corde dans la maison d’un pendu, il est certains
+mots qu’on ne doit jamais prononcer devant certaines gens... Chupin
+savait cela, aussi se reprenant vivement:
+
+--Quand je serai très-riche, m’sieu, ajouta-t-il, quand je serai
+banquier et que j’aurai des tas d’employés, qui passeront leurs journées
+à compter mes pièces de cent sous derrière des grillages, je veux une
+femme comme celle-là... Mais je file, bien au revoir, m’sieu...
+
+Et voici comment et pourquoi l’honnête Mme Léon avait surpris sa
+«chère demoiselle» en grande conversation avec «un vaurien en blouse.»
+
+C’est que Victor Chupin n’était pas un garçon à promettre et à ne point
+tenir.
+
+S’il était difficile à émouvoir, comme tous ceux dont l’existence a été
+pénible, ses émotions durables ne s’évaporaient pas en vaines
+protestations... Quand l’enthousiasme vibrait en lui, ce n’était pas
+pour un jour...
+
+Retrouver Pascal Férailleur devint son idée fixe. Tâche difficile, dans
+les conditions où il l’entreprenait.
+
+Quel était en effet le point de départ de ses investigations?... Il
+savait que Pascal habitait rue d’Ulm, et qu’il en était parti
+soudainement avec sa mère, en annonçant qu’il se rendait en Amérique. A
+cela se bornait le positif. Pour ce qui est des conjectures, Chupin
+était persuadé, sur la foi de Mlle Marguerite, que Pascal n’avait pas
+quitté Paris et y attendait l’occasion de se réhabiliter, en se vengeant
+de M. de Coralth et du marquis de Valorsay...
+
+Avec ces seuls indices, espérer découvrir un homme ayant intérêt à se
+cacher, dans une ville comme Paris, n’est-ce pas folie?...
+
+Ainsi ne pensait pas Chupin. Lorsqu’il avait déclaré qu’il répondait de
+tout, c’est qu’il avait, ainsi qu’il le disait, son idée.
+
+C’est pourquoi, en sortant de chez M. Fortunat, il courut tout d’une
+haleine rue d’Ulm.
+
+Le concierge de l’ancienne maison de Pascal n’était pas poli. C’était ce
+même homme qui avait répondu si brutalement à Mlle Marguerite. Mais
+Chupin possédait l’art de dérider les portiers les plus rébarbatifs et
+de leur arracher les renseignements dont il avait besoin.
+
+Il apprit de celui-ci que c’était le 16 octobre, à neuf heures du soir,
+que Mme Férailleur, après avoir fait charger ses bagages sur un
+fiacre, y était montée en disant au cocher: «Place du Havre, au chemin
+de fer!...»
+
+Chupin eût bien voulu savoir le numéro du fiacre, il ne voulait même que
+cela... Le concierge l’ignorait, mais il déclara que Mme Férailleur
+avait envoyé chercher cette voiture par sa femme de ménage, laquelle
+demeurait à deux pas, rue Mouffetard...
+
+L’instant d’après, Chupin frappait à la porte de cette femme de ménage.
+
+C’était une digne personne, qui regrettait amèrement ses maîtres. Elle
+confirma les dires du portier, mais elle avait oublié le numéro du
+fiacre. Tout ce qu’elle put dire, c’est qu’elle l’avait pris à la
+station de la rue Soufflot et que le cocher était un gros réjoui.
+
+Chupin se rendit rue Soufflot.
+
+Malheureusement le surveillant de la station était d’une humeur
+massacrante. Il commença par demander de quel droit on le questionnait,
+pourquoi et si on le prenait pour un mouchard?... Il ajouta que son
+métier consistait à écrire sur un carnet le numéro de tous les fiacres
+de la station, à viser à l’arrivée et au départ la feuille des cochers,
+et qu’il ne pouvait fournir aucune indication...
+
+Évidemment, il n’y avait rien à attendre de ce surveillant farouche...
+Chupin ne l’en salua pas moins civilement, et une fois hors de sa petite
+cabine:
+
+--Mauvaise affaire!... grommela-t-il piteusement. Il faudrait voir
+maintenant à trouver autre chose.
+
+Découragé, il ne l’était aucunement, mais seulement déconcerté et fort
+perplexe.
+
+Ah!... s’il eût eu en poche une carte de la préfecture de police, si
+seulement son extérieur eût été de ceux qui imposent, il ne se fût point
+senti embarrassé... Suivre à la piste, à travers Paris un fiacre chargé
+de bagages, eût été pour lui aussi facile que de suivre dans la nuit un
+homme portant un fanal.
+
+Mais, infime, chétif, sans appui ni recommandations, sans autres moyens
+que son aplomb et son expérience du pavé de «sa» ville, tout pour lui
+devenait obstacle.
+
+Debout sur le trottoir, devant l’école de droit, il avait retiré sa
+casquette, et furieusement se grattait la tête, quand tout à coup:
+
+--Suis-je assez bête! s’écria-t-il si haut que plusieurs passants se
+détournèrent pour voir qui s’adressait cette épithète peu flatteuse.
+
+C’est qu’il venait de se rappeler un des débiteurs de M. Isidore
+Fortunat, qu’il était allé tourmenter bien souvent pour lui arracher
+quelques malheureuses pièces de cent sous et qui était employé à
+l’administration centrale de la Compagnie des Petites-Voitures.
+
+--Si quelqu’un peut me tirer de peine, pensa-t-il, c’est ce gars-là...
+Pourvu qu’il soit encore à son bureau!... Allons, Victor, mon fils, haut
+le pied!...
+
+Ce qu’il y avait de pis, c’est qu’il ne pouvait se présenter à ce bureau
+vêtu comme il l’était... Bon gré mal gré, il lui fallait passer chez
+lui, rue du Faubourg-Saint-Denis, pour y endosser sa redingote d’employé
+aux recouvrements de M. Fortunat...
+
+Il prit une voiture «à ses frais,» il se hâta tant qu’il put, mais les
+courses étaient longues, et dix heures sonnaient lorsqu’il arriva à
+l’administration centrale, avenue de Ségur.
+
+Bonheur inespéré!... Son homme, chargé d’un travail particulier de
+pointage, revenait chaque soir après son dîner, et il était là!...
+
+C’était un brave garçon, un pauvre diable qui gagnait quinze cents
+francs par an, qui en dépensait deux mille et, comme de juste, qui
+employait le plus clair de son intelligence à défendre contre ses
+créanciers ses maigres appointements.
+
+Il eut un geste furibond en reconnaissant Chupin, et son premier mot
+fut:
+
+--Je n’ai pas le sou!
+
+Chupin, lui, avait aux lèvres son meilleur sourire.
+
+--Quoi!... fit-il, vous pensez que je viens vous réclamer de l’argent,
+ici, à cette heure! Vous me prenez pour un autre!... Je viens simplement
+vous demander un service...
+
+Le front assombri de l’employé s’éclaira.
+
+--Puisque c’est ainsi, asseyez-vous donc, dit-il, et voyons ce dont il
+s’agit...
+
+--Voilà: le 16 octobre, à neuf heures du soir, une dame, demeurant rue
+d’Ulm, a envoyé chercher un fiacre à la station de la rue Soufflot, y a
+fait charger ses bagages, et s’est fait conduire, on ne sait où... Comme
+cette dame est parente du patron, il voudrait la rejoindre, et donnerait
+bien cent francs, plus que vous ne lui devez, pour savoir le numéro du
+fiacre... Il prétend que ce numéro, vous le lui diriez, si vous le
+vouliez... C’est impossible, n’est-ce pas?...
+
+Plus encore que la remise de la dette, le doute de Chupin émoustilla
+l’employé.
+
+--Rien n’est plus simple, au contraire, déclara-t-il, fier d’expliquer à
+un profane l’ingénieux mécanisme de son administration... Vous ayez bien
+dix minutes...
+
+--J’aurai dix jours, s’il faut.
+
+--Alors, vous allez voir.
+
+Il se leva, passa dans le bureau voisin, et l’instant d’après reparut
+portant un énorme carton vert.
+
+--Là dedans, fit-il, sont les feuilles de contrôle que chaque station
+envoie tous les soirs au bureau central...
+
+Il ouvrit le carton, en examina rapidement le contenu, et d’un ton
+joyeux:
+
+--Nous y sommes!... dit-il. Voici la feuille du surveillant de la rue
+Soufflot pour le jour indiqué, 16 octobre... Voyons le mouvement des
+voitures entre neuf heures moins un quart et neuf heures un quart...
+Cinq fiacres sont arrivés à la station... Inutile de nous occuper de
+ceux-là... Trois l’ont quittée, portant les numéros 1781, 3025 et
+2140... c’est un de ces trois-là qu’a pris la parente de votre patron...
+
+--C’est trois cochers à interroger...
+
+L’employé haussa les épaules.
+
+--A quoi bon? prononça-t-il. Ah! vous ne connaissez pas tous nos moyens
+de contrôle! Les cochers sont fins, mais la Compagnie n’est pas bête...
+Moyennant cent cinquante mille francs que lui coûte annuellement sa
+police, elle sait heure par heure ce que font ses voitures... Je vais
+chercher la feuille des cochers des trois numéros, et l’une d’elles,
+certainement, nous renseignera.
+
+Cette fois, les investigations furent assez longues, et Chupin
+commençait à s’impatienter, quand l’employé agita triomphalement une
+feuille de papier sale et toute fripée, en s’écriant:
+
+--Quand je vous disais!... Voici la feuille du fiacre 2140... lisez,
+tenez, là: «Vendredi, neuf heures dix minutes du soir, chargé rue
+d’Ulm!...» Que pensez-vous de ça?...
+
+--C’est épatant!... Mais où prendre le cocher?...
+
+--En ce moment, je ne sais, il est dehors. Mais comme il est de ce
+dépôt, si vous voulez l’attendre, il finira toujours par rentrer...
+
+--Je l’attendrai... Seulement, comme je n’ai pas dîné, il faut que
+j’aille manger un morceau... A une autre fois!... Je vous promets que M.
+Fortunat vous renverra votre billet...
+
+Chupin, en effet, avait grand faim, et c’est au pas de course qu’il
+gagna un petit restaurant qu’il avait remarqué en venant. Là, pour
+dix-huit sous, il dîna comme un prince; il s’offrit en manière de
+récompense une tasse de café et un petit verre, et c’est ainsi lesté
+qu’il retourna au dépôt.
+
+Le fiacre 2140 n’étant pas rentré en son absence, il se mit en faction à
+la porte.
+
+Ah!... sa patience eût été mise à une rude épreuve, s’il n’eût possédé à
+fond l’art d’attendre, car c’est un art difficile que de savoir rester
+en observation sans trop s’ennuyer, sans attirer surtout l’attention...
+
+Il était un peu plus de minuit, lorsque Chupin, non sans un battement de
+cœur, vit entrer dans la cour la voiture tant désirée...
+
+Lentement le cocher descendit de son siége, passa au bureau du
+contrôleur verser son gain de la journée et rendre sa «feuille de
+retour» et sortit...
+
+C’était bien un gros réjoui, ainsi que l’avait annoncé la femme de
+ménage, et qui ne fit point de façons pour accepter un verre de
+n’importe quoi chez un marchand de vin resté ouvert...
+
+Il crut ou ne crut pas l’histoire que lui conta Chupin, pour justifier
+ses questions, le fait est qu’il y répondit sans difficultés.
+
+Il se souvenait si bien d’avoir «chargé» rue d’Ulm, qu’il put donner le
+signalement de «la bourgeoise,» une vieille dame respectable, dire le
+nombre des colis, malles ou chapelières, et en décrire la forme.
+
+Il avait conduit «sa pratique» à la gare de l’Ouest, rive droite, et
+s’était arrêté devant l’entrée de la rue d’Amsterdam. Et quand les
+facteurs du chemin de fer s’étaient approchés, en demandant, selon
+l’usage: «Pour où les bagages?» la vieille dame avait répondu: «Pour
+Londres.»
+
+Chupin, à cette déclaration, faillit tomber de son haut.
+
+Dans son opinion, Mme Férailleur n’avait commandé de la conduire au
+chemin de fer du Havre que pour dérouter les poursuites. Il eût parié
+qu’après vingt tours de roue elle avait donné à voix basse au cocher sa
+véritable adresse...
+
+Et pas du tout...
+
+Mlle Marguerite s’était-elle, donc trompée?... Pascal avait-il
+réellement fui devant ses ennemis, sans même essayer de lutter?... D’un
+tel homme, cela n’était pas admissible.
+
+Cette nuit-là, Chupin dormit mal, et le lendemain, dès cinq heures du
+matin, il rôdait rue d’Amsterdam, collant l’œil aux devantures des
+marchands de vin, cherchant quelque facteur du chemin de fer...
+
+Il ne tarda pas à en découvrir un, en train «de tuer le ver,» dont il se
+fit un camarade en moins de rien, grâce à certains procédés qu’il avait
+pour lier promptement connaissance.
+
+Ce facteur, malheureusement, ne savait rien, mais il conduisit Chupin à
+un de ses collègues, lequel se souvint parfaitement d’avoir, dans la
+soirée du 16, aidé à décharger les bagages d’une vieille dame qui se
+rendait à Londres.
+
+Cependant, ces colis n’étaient pas partis. La vieille dame les avait
+laissés en consignation, et le surlendemain, une grosse femme aux
+allures suspectes était venue les réclamer, le bulletin de dépôt à la
+main, et les avait fait enlever après avoir acquitté les droits de
+magasinage.
+
+Ce qui fixait les souvenirs de ce digne facteur, c’était que cette
+grosse femme ne lui avait pas donné un liard de pourboire, quoiqu’il se
+fût montré plus complaisant que le règlement ne l’ordonne.
+
+Et au moment de s’éloigner, elle lui avait dit de sa voix douceâtre et
+d’un air impudent:
+
+--«Je vous revaudrai cela, mon garçon... Je tiens un débit de vins route
+d’Asnières... Si jamais vous passez par là, avec un de vos camarades,
+entrez chez moi, je vous en paierai une de fameux!...»
+
+Ce qui exaspérait surtout le digne facteur, c’était cette conviction que
+la grosse femme s’était moquée de lui.
+
+--Car elle ne m’a pas dit son nom, ni son adresse, la vieille
+scélérate!... grondait-il. Aussi, gare dessous, si je la repince jamais!
+
+Déjà Chupin s’éloignait, peu sensible aux doléances de son donneur de
+renseignements.
+
+A cette heure, qu’il s’expliquait le stratagème employé par Mme
+Férailleur pour égarer les recherches, ses conjectures se changeaient en
+certitude.
+
+Il lui était prouvé que Pascal se cachait quelque part à Paris. Mais où?
+Il lui était démontré que rejoindre la grosse femme serait retrouver
+Mme Férailleur et son fils. Comment y arriver?
+
+Cette femme avait dit qu’elle tenait un débit de boissons route
+d’Asnières; était-ce vrai?... N’était-ce pas probable, plutôt, que cette
+indication vague n’était qu’une précaution nouvelle?
+
+Ce qu’il y a de sûr, c’est que Chupin, qui connaissait tous les cabarets
+de la route d’Asnières, ne se rappelait pas avoir jamais vu trôner
+derrière un comptoir une puissante matrone telle que l’avait décrite le
+facteur.
+
+Si, cependant, il se souvenait de la Vantrasson.
+
+Mais imaginer une communauté d’intérêts quelconque entre Pascal et la
+mégère du _Garni Modèle_, n’était-ce pas folie! Cependant, comme il se
+trouvait dans une de ces situations où on doit tâter toutes les chances,
+c’est au _Garni Modèle_ qu’il se rendit.
+
+L’établissement, depuis le soir où il y était venu avec M. Isidore
+Fortunat, n’avait pas changé... Seulement au plein jour il paraissait
+plus sordide et plus sinistre... On voyait combien menaçait ruine cette
+grande maison restée inachevée faute d’argent, et les denrées amoncelées
+dans la boutique faisaient décidément horreur.
+
+La Vantrasson n’était pas à son poste habituel, c’est-à-dire à son
+comptoir entre son chat noir, sa dernière affection, et les bouteilles
+où elle puisait son «mêlé-cassis,» sa consolation suprême ici-bas.
+
+Il n’y avait dans le «débit» que le patron.
+
+Assis tout au fond, devant une table, avec une chandelle allumée près de
+lui, il se livrait à une occupation bizarre et qui eût étrangement
+intrigué Chupin s’il l’eût remarquée.
+
+Vantrasson faisait fondre à sa chandelle de la cire à bouteille, la
+laissait tomber sur la table, y apposait un sou, en manière de cachet,
+et ensuite, quand elle était refroidie, armé d’un mince couteau de
+vitrier, il s’évertuait à la détacher du bois sans abîmer l’empreinte...
+
+Chupin ne prit pas garde à cela.
+
+--La bourgeoise est absente, grommela-t-il, fameuse affaire!...
+
+Et comme il avait «son idée,» c’est-à-dire un moyen de s’assurer de la
+réalité ou de l’inanité de ses suppositions, il entra bravement.
+
+Au grincement de sa porte, Vantrasson se leva si maladroitement, si
+adroitement, plutôt, que tous ses outils, cire, empreintes et couteau
+roulèrent à terre.
+
+--Qu’est-ce qu’il faut vous servir? demanda-t-il de sa voix éraillée.
+
+--Rien!... Je voudrais parler à la bourgeoise.
+
+--Sortie!... Elle fait un ménage en ville, le matin.
+
+C’était un trait de lumière... Entre toutes les hypothèses admissibles,
+Chupin n’avait point songé à celle-là qui expliquait ce qui lui avait
+paru inexplicable. Mais il sut dissimuler ses tressaillements d’espoir,
+et d’un air dépité:
+
+--Comme c’est amusant... fit-il. Va falloir que je revienne...
+
+--C’est donc un secret que vous avez à dire à ma femme?
+
+--Jamais de la vie!
+
+--Je suis bon pour vous répondre, alors.
+
+--Je ne vous cache pas que ça m’irait. Je suis employé au chemin de fer
+de l’Ouest, bureau des consignations, et je voudrais savoir si votre
+épouse n’est pas venue ces jours passés retirer des colis.
+
+La physionomie du marchand de vin-épicier-logeur trahit cette vague et
+incessante inquiétude des gens qui comptent les jours par leurs méfaits.
+Ce n’est qu’après une visible indécision qu’il répondit:
+
+--Oui, ma femme est allée à la gare du Havre, chercher des bagages,
+l’autre dimanche...
+
+--Parfait... Alors voilà la chose: l’employé du magasin a oublié de lui
+faire rendre le bulletin de dépôt, ou il l’a perdu, de sorte qu’il ne le
+retrouve pas... Je venais prier votre femme de voir si elle ne l’aurait
+pas gardé, par hasard... Quand elle rentrera, faites-lui ma commission,
+et si elle le retrouvait, renvoyez-le moi par la poste...
+
+La ruse était grossière, mais suffisante pour tromper Vantrasson.
+
+--A quel nom l’adresser, ce bulletin? demanda-t-il.
+
+--Au mien, Victor Chupin.
+
+Imprudent!... Il ne pouvait, il est vrai, soupçonner l’abus qu’avait
+fait de son nom M. Isidore Fortunat le soir où il avait remis aux époux
+Vantrasson un billet à ordre signé d’eux en échange d’une
+reconnaissance.
+
+Mais le patron du _Garni Modèle_ n’avait pas oublié le nom prononcé par
+M. Fortunat. Il blêmit de colère, croyant voir son prétendu créancier,
+et passant brusquement entre la porte et lui:
+
+--Ainsi, fit-il, votre nom est bien Chupin, Victor...
+
+--Mais... oui.
+
+--Et vous êtes employé au chemin de fer?
+
+--Je viens de vous le dire.
+
+--Ce qui ne vous empêche pas de vous occuper de recouvrements, n’est-ce
+pas?
+
+Instinctivement Chupin recula, comprenant qu’il venait de faire une
+sottise et ne concevant pas laquelle.
+
+--Je m’en occupais autrefois! balbutia-t-il.
+
+Vantrasson ne douta plus.
+
+--Ah! tu avoues donc que tu n’es qu’une canaille!... s’écria-t-il. Tu
+avoues donc que c’est toi qui as racheté pour quatre sous un vieux
+billet de moi, et qui m’as envoyé ici un huissier pour me saisir. Ah! tu
+achètes des créances dans les faillites! Ah! tu veux faire arriver de la
+peine au pauvre monde... Eh bien! puisque je te tiens, brigand, je vais
+te régler ton compte... A toi celui-là!
+
+Et d’un terrible coup de poing il envoya rouler à l’autre bout de la
+boutique son prétendu créancier...
+
+Chupin, par bonheur était leste... D’un bond il fut debout, et
+franchissant une table la mit entre lui et son dangereux adversaire.
+
+Rompu à ce terrible jeu qu’on appelle «la savate,» Chupin, le vieux
+gamin de Paris se fût défendu avec avantage s’il eut eu du champ.
+
+Mais là, dans cet étroit espace, acculé dans un angle, il se vit perdu.
+
+--Quelle «tripotée!» pensa-t-il tout en évitant avec une prestigieuse
+agilité le poing de Vantrasson, un poing à assommer un bœuf.
+
+Il eut bien l’idée de crier à l’aide!... Mais l’entendrait-on,
+viendrait-on? Et si l’on venait, la police, curieuse, ne s’en
+mêlerait-elle pas? Or, la police s’en mêlant, il y aurait un
+commencement d’enquête qui dérangerait peut-être les projets de Pascal.
+
+Avec cette appréhension de nuire à ceux qu’il voulait servir, il se fût
+fait hacher sur place plutôt que de laisser échapper un cri. Résolu à se
+tirer seul du guêpier, il changea de tactique et, au lieu de parer comme
+il avait fait jusqu’alors, il ne songea plus qu’à gagner, coûte que
+coûte, la porte...
+
+Il y arrivait, non sans dommage, lorsqu’elle s’ouvrit, et un jeune
+homme vêtu de noir et scrupuleusement rasé entra, qui d’une voix bien
+timbrée dit:
+
+--Eh bien! qu’est-ce que cela?
+
+La vue de ce nouvel arrivant parut stupéfier Vantrasson.
+
+--Ah!... c’est vous, M. Mauméjan, balbutia-t-il d’un air penaud... Ce
+n’est rien, nous plaisantions...
+
+M. Mauméjan sembla se contenter de l’explication, et du ton indifférent
+d’un homme qui exécute une commission sans savoir ce dont il s’agit:
+
+--Comme on sait que votre femme fait mon ménage, reprit-il, on m’a
+chargé de vous demander si vous seriez prêt pour l’affaire convenue.
+
+--Certainement, et même je m’en occupais encore il n’y a qu’un
+instant...
+
+Chupin n’en entendit pas davantage.....
+
+Il s’était précipité dehors, les vêtements en désordre et fort meurtri,
+mais ne sentant pas son mal tant sa joie était grande.
+
+--Celui-là est M. Férailleur, pensait-il. J’en suis sûr et je vais en
+avoir la preuve...
+
+A vingt pas de là était une bâtisse abandonnée, Chupin s’y blottit et
+attendit...
+
+Et lorsque M. Mauméjan sortit du _Garni Modèle_, il le suivit...
+
+Il le vit remonter la route d’Asnières, prendre à droite la route de la
+Révolte et finalement s’arrêter devant une maison de chétive apparence.
+
+Alors il se rapprocha bien vite, et doucement:
+
+--M’sieu Férailleur?... appela-t-il.
+
+Instinctivement le jeune homme se détourna... Puis, reconnaissant sa
+faute, et qu’il s’était trahi, il bondit jusqu’à Chupin, et lui
+saisissant les poignets, qu’il serra à les briser...
+
+--Malheureux!... fit-il; qui es-tu, qui t’a chargé de me suivre, que me
+veux-tu?...
+
+--Pas si fort, m’sieu, ne serrez pas si fort! Vous me faites mal!... Je
+vous suis envoyé par Mlle Marguerite...
+
+
+
+
+XVII
+
+
+--Faites, mon Dieu!... faites que Pascal vienne bientôt à mon aide!
+
+Ainsi, du plus profond de son âme, priait Mlle Marguerite en quittant
+M. Isidore Fortunat.
+
+C’est que désormais la ténébreuse intrigue dont elle était victime
+n’avait plus de secrets pour elle. Complétant par les renseignements
+qu’on venait de lui donner ses informations personnelles et ses
+conjectures, elle touchait en quelque sorte du doigt la vérité.
+
+Mais loin de la rassurer, le «traqueur d’héritages» l’avait épouvantée
+en lui dévoilant l’exacte situation du marquis de Valorsay.
+
+Quels ne devaient pas être les transports de rage de ce viveur ruiné,
+réduit aux derniers expédients, à qui tout manquait, et qui se sentait
+glisser des sommets de son opulence dans les cloaques de la misère
+honteuse et méritée... De quoi ne serait-il pas capable, pour conserver
+un an, un mois, un jour de plus les apparences de sa grande vie!...
+N’avait-on pas pu déjà mesurer les profondeurs de sa scélératesse?...
+Reculerait-il devant un meurtre!...
+
+Et la pauvre jeune fille se demandait, toute frissonnante, si Pascal
+était vivant encore, et comme en une vision funèbre, il lui semblait
+apercevoir son cadavre étendu sanglant au détour de quelque rué
+écartée...
+
+Quels dangers ne la menaçaient pas elle-même!... Car si elle connaissait
+le passé, elle ne pouvait prévoir l’avenir... Que signifiait la lettre
+de M. Valorsay, et quel sort lui réservait-il, pour chanter ainsi
+victoire d’avance?...
+
+L’impression fut si terrible, qu’elle hésita un moment à courir chez le
+vieux juge de paix réclamer sa protection et lui demander un asile...
+
+Mais cet accès d’épouvante dura peu. Perdrait-elle donc son énergie, sa
+volonté faiblirait-elle au moment décisif?...
+
+--Non, mille fois non! répéta-t-elle. Périr, soit; mais périr en
+luttant.
+
+Et, en effet, à mesure qu’elle approchait de la rue Pigalle, elle
+s’efforçait de chasser ses appréhensions sinistres pour ne s’inquiéter
+plus que du prétexte qu’elle donnerait si on s’était aperçu de sa longue
+absence.
+
+Préoccupation superflue! De même qu’à son départ, elle trouva la maison
+livrée aux seuls domestiques, à ces étrangers fournis la veille, au
+hasard, par le bureau de placement.
+
+C’est que de graves intérêts retenaient dehors le «général» et Mme
+de Fondège. Le mari avait ses chevaux à montrer, la femme à courir les
+magasins. Quant à Mme Léon, elle devait être retenue dehors par cette
+fameuse famille qu’elle s’était si soudainement improvisée...
+
+Seule, libre de tout espionnage, ayant à se défendre du découragement,
+Mlle Marguerite s’était mise à écrire, quand un valet vint lui
+annoncer que sa couturière était là, demandant à lui parler...
+
+--Qu’elle entre!... répondit-elle avec une vivacité singulière,
+faites-la bien vite entrer.
+
+Une femme d’une quarantaine d’années, de l’extérieur le plus simple et
+le plus distingué, parut.
+
+En fournisseuse bien stylée, elle s’inclina respectueusement tant que le
+domestique fut là; mais, dès qu’il sortit, elle s’avança vers Mlle
+Marguerite, et lui prenant les mains:
+
+--Chère demoiselle, dit-elle, je suis la belle-sœur de votre vieil
+ami le juge de paix. Ayant un avis pressant à vous faire parvenir, il
+cherchait, selon vos conventions, une personne de confiance pour ce rôle
+de couturière, quand je me suis offerte, pensant qu’il n’en trouverait
+pas de plus sûre que moi...
+
+Une larme brilla dans les yeux de Mlle Marguerite... La moindre
+preuve d’intérêt est si douce au cœur des malheureux abandonnés!...
+
+--Comment vous remercier jamais, Madame! balbutia-t-elle d’une voix
+émue!...
+
+--En ne me remerciant pas... et en lisant bien vite la lettre que voici.
+
+Cette lettre était ainsi conçue:
+
+«Chère enfant, disait le vieux juge de paix, je suis enfin sur la piste
+des voleurs. Mis en rapport avec les gens dont M. de Chalusse avait reçu
+des fonds la surveille de sa mort, j’ai eu l’insigne et l’inespéré
+bonheur d’obtenir d’eux le détail minutieux des valeurs au porteur et le
+numéro des billets de banque qui se trouvaient dans le secrétaire...
+Avec cela, infailliblement, nous atteindrons le ou les coupables et nous
+les confondrons... Les F... se livrent à de folles dépenses, à ce que
+vous m’écrivez; tâchez de savoir et de me dire le plus tôt possible où
+et chez quels fournisseurs. Encore une fois, je réponds du succès; nous
+les prendrons la main dans le sac... Courage!»
+
+--Eh bien!... demanda la fausse couturière, quand elle vit que Mlle
+Marguerite avait terminé, que dois-je dire à mon beau-frère?
+
+--Que demain, très-certainement, il aura les renseignements qu’il me
+demande. Je ne sais aujourd’hui que le nom du carrossier chez qui M. de
+Fondège a acheté ses voitures.
+
+--Donnez-le moi par écrit, ce sera toujours cela.
+
+Mlle Marguerite le lui remit, et heureuse très-certainement, car elle
+était femme, de se trouver mêlée honnêtement à une intrigue, elle sortit
+en répétant le mot du vieux juge:
+
+--Courage!...
+
+Il n’était plus besoin d’en souhaiter à Mlle Marguerite. L’assurance
+d’être si puissamment secondée centuplait sa vaillance. L’avenir qu’elle
+voyait si sombre l’instant d’avant s’éclairait. Par la lettre confiée à
+la photographie Carjat, elle tenait peut-être le marquis de Valorsay;
+le juge de paix, grâce aux numéros des billets de banque, devait
+fatalement prendre les Fondège. La protection de la Providence lui parut
+manifeste.
+
+Aussi, est-ce d’une physionomie placide et presque souriante qu’elle
+accueillit successivement Mme Léon, qui rentrait exténuée, puis
+Mme de Fondège, qui revenait suivie de deux garçons de magasin
+chargés de paquets, et enfin le «général,» qui amenait son fils, le
+lieutenant Gustave.
+
+C’était, ce lieutenant, un assez beau garçon de vingt-sept ans, à l’air
+insignifiant et bon enfant, à l’œil riant, fort moustachu, faisant
+sonner haut ses éperons, et portant crânement l’uniforme un peu théâtral
+du 13e régiment de hussards.
+
+Il s’inclina devant Mlle Marguerite avec un sourire trop avantageux
+pour n’être pas déplaisant, et d’un geste non moins triomphant, il lui
+offrit son bras pour passer dans la salle à manger, quand un domestique
+vint annoncer que «Madame la comtesse» était servie.
+
+Placée en face de lui, à table, la jeune fille ne pouvait s’empêcher
+d’observer curieusement, à la dérobée, l’homme qu’on eût voulu lui
+donner pour mari.
+
+Jamais elle n’avait rencontré un plus parfait contentement de soi uni à
+une si complète banalité.
+
+Et cependant il était clair qu’il se mettait en frais pour elle, et qu’à
+l’instigation de ses parents, sans doute, il se posait en prétendant, et
+en prétendant sûr d’être agréé, qui plus est. Il cherchait à briller, il
+s’étalait, il se «développait,» pour employer une de ses expressions.
+
+Il est vrai qu’à mesure que s’avançait le dîner, sa conversation peu à
+peu haussait le ton. De gourmé qu’il semblait au potage, il s’était
+animé insensiblement, et trois ou quatre aventures de garnison, qu’il
+conta vers le dessert, malgré les coups d’œil furibonds de sa mère,
+ne devaient laisser ignorer à personne qu’il avait eu près des femmes
+les plus grands succès.
+
+C’était la bonne chère qui lui déliait ainsi la langue, il n’y avait pas
+à en douter, et même, en dégustant un verre de ce Château-Laroze que
+Mme Léon prisait si fort, il lui échappa d’avouer à sa mère que si
+elle lui eût donné une «pension» pareille, lors de son dernier congé, eh
+bien, sacré tonnerre! il eût demandé une prolongation...
+
+Le café une fois servi cependant, la causerie, contre l’ordinaire, se
+refroidit, languit et tomba presque.
+
+Mme de Fondège, la première, sous prétexte de donner quelques ordres,
+disparut. Le «général» se leva ensuite et sortit, pour aller fumer,
+déclara-t-il, un cigare. Finalement, Mme Léon à son tour s’esquiva
+sans rien dire.
+
+Ainsi, Mlle Marguerite restait seule avec le lieutenant Gustave.
+
+Que cette désertion eût été concertée, elle ne pouvait conserver la
+moindre incertitude à cet égard... Mais quelle idée M. et Mme de
+Fondège avaient-ils donc de son esprit!... Le procédé la révolta si fort
+qu’elle fut sur le point de se lever et de se retirer comme les
+autres... La raison la retint; elle se dit que peut-être ce jeune homme
+lui fournirait quelques indications précises, et elle resta...
+
+Lui, fort rouge, semblait plus embarrassé qu’elle; toute sa verve était
+tombée...
+
+Accoudé sur la table, il tenait de la main droite un petit verre à
+demi-plein d’eau-de-vie, qu’il fixait avec une obstination singulière,
+comme s’il eût espéré y trouver quelque sublime inspiration.
+
+Enfin, après un gros moment du plus gênant silence:
+
+--Mademoiselle, commença-t-il, aimeriez-vous à être la femme d’un
+officier?--Il prononçait «off’cier.»
+
+--Je ne sais...
+
+--Bah!... vraiment!... Mais au moins, j’espère, vous devinez pourquoi je
+vous fais cette question?
+
+--Non!...
+
+Tout autre que l’agréable lieutenant, décontenancé par le ton sec de
+Mlle Marguerite, se fût arrêté court.
+
+Lui ne le remarqua pas. L’effort qu’il faisait pour se déclarer et la
+volonté d’être éloquent et persuasif absorbaient toutes ses facultés.
+
+--Alors, mademoiselle, reprit-il, permettez que je m’explique... Nous
+nous voyons ce soir pour la première fois, mais sans qu’il y paraisse,
+ce n’est pas d’aujourd’hui que je vous connais... Voici je ne sais
+combien de temps que mon père, que ma mère surtout, me chantaient vos
+louanges... Mlle Marguerite par-ci, Mlle Marguerite par-là... Ils
+ne tarissaient pas. Cœur, esprit, talent, beauté, vous réunissiez à
+les entendre tous les dons de la femme... Et ils s’épuisaient à me
+répéter: «Ah! il ne sera pas à plaindre, celui qu’elle choisira.» Si
+bien que, moi, flairant un mariage, je me défiais et je vous avais quasi
+prise en grippe. Oui, d’honneur! j’arrivais avec les plus détestables
+préventions. Je vous ai vue, tout a été changé. Dès en entrant, j’ai
+senti au cœur un coup comme jamais de ma vie... et je me suis dit:
+«Lieutenant, mon ami, c’est fini, vous êtes pincé!»
+
+Pâle de colère, étonnée et humiliée, la jeune fille écoutait, la tête
+basse, cherchant, sans les trouver, des termes pour traduire les
+sensations qui l’agitaient.
+
+Lui, au contraire, comprenant bien qu’il produisait un effet, et ne
+discernant pas lequel, s’enhardissait, et donnant à sa voix les
+inflexions qu’il jugeait les plus tendres et les plus passionnées, il
+poursuivait:
+
+--Qui donc, à ma place, n’eût de même subi le charme!... Comment voir,
+sans être troublé jusqu’au fond de l’âme, ces yeux si beaux, ces
+merveilleux cheveux noirs, ces lèvres au sourire si doux, cette démarche
+enchanteresse, toutes ces grâces, toutes ces séductions!... Comment
+entendre sans une énivrante émotion, cette voix au timbre plus pur que
+le cristal... Ah! que ma mère était loin de la vérité!... Mais on ne
+dépeint pas les perfections d’un ange! Pour qui a le bonheur... ou le
+malheur de vous connaître, il ne saurait y avoir ici-bas d’autre femme
+que vous!...
+
+Insensiblement il avait rapproché sa chaise, il avança la main pour
+prendre celle de Mlle Marguerite, et sans doute la porter à ses
+lèvres...
+
+Mais elle, au contact de cette main, comme à celui d’un fer rouge, se
+dressa brusquement, l’œil étincelant, et d’une voix frémissant
+d’indignation:
+
+--Monsieur!... s’écria-t-elle, monsieur!...
+
+Il en fut si interdit, qu’il demeura immobile et comme pétrifié, la
+pupille dilatée, le bras en l’air, balbutiant:
+
+--Permettez, laissez-moi vous expliquer...
+
+Elle ne l’entendit pas.
+
+--Qui donc vous a dit que l’on pouvait impunément m’adresser de telles
+paroles? poursuivait-elle. Vos parents, n’est-ce pas? «Ose,» vous
+ont-ils dit... Et voilà pourquoi ils se sont retirés, et pourquoi pas un
+domestique ne paraît... Ah!... c’est faire payer cher à une pauvre fille
+l’hospitalité qu’on lui accorde.
+
+Des larmes près de jaillir tremblaient entre ses longs cils...
+
+--A qui donc avez-vous cru parler? ajoutait-elle encore. Auriez-vous eu
+cette audace, si j’avais un père ou un frère pour vous demander raison
+de vos outrages!...
+
+Le lieutenant bondit comme sous un coup de cravache.
+
+--Ah! vous êtes dure!... fit-il...
+
+Et une inspiration heureuse traversant son esprit:
+
+--On n’insulte pas une femme, mademoiselle, prononça-t-il, quand, en lui
+disant qu’on la trouve belle et qu’on l’aime, on lui offre son nom et sa
+vie.
+
+Mlle Marguerite haussa les épaules d’un mouvement ironique, et
+demeura un moment silencieuse.
+
+Elle, si fière, elle était cruellement blessée, mais la raison lui
+disait que poursuivre cette scène, c’était se rendre impossible une
+minute de plus le séjour de la maison du «général.» Alors où aller, sans
+s’exposer aux plus malveillants commentaires, et à qui demander asile?
+
+Cependant, ces considérations seules ne l’eussent pas retenue.
+
+Elle songea que se brouiller avec les Fondège et les quitter, c’était
+peut-être risquer la partie où elle jouait son avenir et celui de
+Pascal.
+
+--Je dévorerai donc encore cette humiliation!... se dit-elle.
+
+Puis, tout haut, et d’un accent d’amère tristesse:
+
+--C’est être peu soucieux de son nom, reprit-elle, que de l’offrir ainsi
+à une femme dont on ignore tout...
+
+--Pardon! vous oubliez que ma mère...
+
+--Il n’y a pas huit jours que votre mère me connaît, monsieur.
+
+La plus vive surprise se peignit sur le visage du lieutenant.
+
+--Est-ce possible!... murmura-t-il.
+
+--Votre père, lui, continua la jeune fille, s’est trouvé cinq ou six
+fois à table avec moi chez M. le comte de Chalusse, qui était son ami...
+Mais que sait-il de moi? Que tout à coup, il n’y a pas un an, je suis
+arrivée à l’hôtel de Chalusse et que M. le comte me traitait comme sa
+fille... et voilà tout. Qui je suis, où j’ai été élevée et comment, quel
+est mon passé, M. de Fondège l’ignore autant que vous...
+
+--Mes parents m’ont dit que vous étiez la fille du comte de Chalusse,
+mademoiselle...
+
+--Et la preuve?... Ils auraient dû vous dire plutôt que je suis une
+malheureuse enfant trouvée, sans autre nom que mon nom de Marguerite...
+
+--Oh!...
+
+--Ils auraient dû vous dire aussi que je suis pauvre, très-pauvre, que
+sans eux j’en serais peut-être réduite à travailler pour gagner mon
+pain...
+
+Un sourire incrédule glissa sur les lèvres du lieutenant...
+
+L’idée lui vint que peut-être Mlle Marguerite voulait l’éprouver, et
+cela lui rendit quelque aplomb.
+
+--Peut-être exagérez-vous un peu, mademoiselle, fit-il.
+
+--Je n’exagère rien... Je ne possède au monde qu’une dizaine de mille
+francs, je vous le jure par tout ce que j’ai de plus sacré.
+
+--Ce ne serait pas même la dot réglementaire, murmura le lieutenant.
+
+Raillait-il, son évidente incrédulité était-elle sincère ou jouée?...
+Que lui avaient dit en réalité M. et Mme de Fondège?... Lui
+avaient-ils tout avoué et était-il leur complice, ou bien ne
+l’avaient-ils prévenu de rien, ne pouvant prévoir comment tournerait
+cette entrevue étrange?
+
+Voilà ce dont Mlle Marguerite crut qu’il lui importait d’avoir la
+cœur net, et troublée qu’elle était, ne réfléchissant pas à
+l’incalculable portée de quelques paroles:
+
+--Vous êtes persuadé que je suis riche, monsieur, reprit-elle; je ne le
+comprends que trop... Si je l’étais, vous devriez vous éloigner de moi
+comme d’une misérable, car je le serais par un crime...
+
+--Mademoiselle!...
+
+--Oui, par un crime... A la mort de M. de Chalusse, deux millions qui se
+trouvaient dans son secrétaire ont disparu... Qui les a volés?... On a
+osé m’accuser... Votre père eût dû vous apprendre cela, monsieur, et
+aussi quels flétrissants soupçons pèsent encore sur moi...
+
+Elle s’arrêta... Le lieutenant était devenu plus blanc qu’un linge...
+
+--Grand Dieu!... s’écria-t-il, avec un accent d’horreur, et comme si
+tout à coup une épouvantable lumière se fût faite dans son esprit...
+
+Il eut un mouvement comme pour s’élancer dehors, mais se ravisant, il
+s’inclina devant Mlle Marguerite, et humblement, d’une voix
+étranglée:
+
+--Me pardonnez-vous, Mademoiselle... balbutia-t-il. Je ne savais ce que
+je faisais... On m’avait égaré, en me flattant d’espérances insensées...
+Je vous en conjure, dites-moi que vous me pardonnez...
+
+--Je vous pardonne, monsieur...
+
+Cependant il ne s’éloigna pas encore:
+
+--Je ne suis qu’un pauvre diable de lieutenant, poursuivit-il, sans
+autre fortune que mes épaulettes, sans autre avenir qu’un avancement
+incertain... J’ai été fou et insouciant, j’ai fait bien des sottises,
+mais il n’est rien dans mon passé que je ne puisse avouer sans rougir...
+
+Il fixait Mlle Marguerite, comme s’il eût essayé de lire au plus
+profond de sa pensée, et c’est d’un ton solennel, contrastant avec sa
+légèreté habituelle, qu’il ajouta:
+
+--Si le nom que je porte venait à être... compromis, ma carrière serait
+brisée, et je n’aurais plus qu’à donner ma démission... Je tenterai tout
+pour que l’honneur demeure intact aux yeux du monde, et que cependant
+justice soit rendue à qui on la doit... Promettez-moi de ne pas entraver
+mes desseins.
+
+Mlle Marguerite tremblait comme la feuille... Maintenant elle
+comprenait son imprudence énorme... Ce malheureux avait tout deviné...
+Cependant elle se taisait; alors lui, d’un air égaré:
+
+--Je vous en conjure, insista-t-il, voulez-vous que je me jette à vos
+genoux...
+
+Ah!... c’était un terrible sacrifice, qu’il lui demandait là...
+
+Mais pouvait-elle demeurer insensible devant cette douleur si
+poignante...
+
+--Je resterai neutre désormais, murmura-t-elle, c’est tout ce que je
+puis vous promettre... La Providence décidera...
+
+--Merci!... fit-il tristement, soupçonnant peut-être qu’il était trop
+tard, merci!...
+
+Il sortait, il avait déjà ouvert la porte, un dernier espoir le ramena
+près de Mlle Marguerite, et lui prenant la main:
+
+--Nous sommes amis, n’est-ce pas?... demanda-t-il.
+
+Elle ne retira pas sa main inerte et glacée, et d’une voix à peine
+intelligible elle répéta:
+
+--Nous sommes amis!...
+
+Sentant bien qu’il n’obtiendrait de Mlle Marguerite rien de plus que
+sa neutralité, le lieutenant se précipita dehors, et elle retomba sur sa
+chaise plus morte que vive.
+
+--Que va-t-il arriver, grand Dieu! murmurait-elle.
+
+Les intentions de ce malheureux jeune homme, elle pensait les avoir
+pénétrées, et palpitante, elle prêtait l’oreille, s’attendant entre le
+«général» et lui, à quelque terrible explication, dont les éclats
+arriveraient jusqu’à elle.
+
+Presque aussitôt, en effet, sa voix retentit, brève et convulsive:
+
+--Où est mon père?...
+
+--Le «général» vient de partir pour son cercle.
+
+--Et ma mère?...
+
+--Une amie de Mme la comtesse est venue la prier de l’accompagner à
+l’Opéra.
+
+--Ah!... C’est de la démence!...
+
+Et ce fut tout. La porte d’entrée s’ouvrit et se referma avec une
+violence inouïe, et on n’entendit plus rien que les ricanements des
+valets.
+
+N’était-ce pas folie, en effet, de la part de M. et de Mme de Fondège
+de n’avoir pas attendu pour sortir l’issue de cette entrevue, ménagée
+par eux, et d’où leur vie dépendait!
+
+Mais le délire s’était emparé d’eux depuis que tout à coup, grâce à un
+crime encore inexplicable, ils se trouvaient possesseurs d’une fortune
+immense, où sans compter ni réfléchir ils puisaient à pleines mains...
+Peut-être en se ruant furieusement au plaisir, en se hâtant d’assouvir
+toutes leurs convoitises, cherchaient-ils aussi à s’étourdir, à oublier,
+à étouffer l’implacable voix de la conscience...
+
+Ainsi songeait Mlle Marguerite, mais on ne la laissa pas longtemps
+seule à ses méditations.
+
+Par le départ du lieutenant, la consigne évidemment imposée aux
+domestiques se trouvait levée, et ils avaient hâte de relever le
+couvert...
+
+Ayant obtenu, non sans peine, une bougie de ces serviteurs modèles,
+Mlle Marguerite gagna sa chambre.
+
+Dans son trouble, elle oubliait Mme Léon, qui ne l’oubliait pas,
+elle, et qui, en ce moment, blottie contre la porte du salon, se
+désolait de n’avoir pu, autant dire, rien saisir de l’entretien du
+lieutenant et de sa chère demoiselle.
+
+Réfléchir... la jeune fille ne le voulait pas. Qu’elle eut ou non commis
+une grande faute en se laissant deviner, et en ne sachant pas ensuite
+rester impitoyable, peu importait, puisqu’elle était résolue à tenir la
+promesse qui lui avait été arrachée... Et cependant, au dedans
+d’elle-même un pressentiment mystérieux lui affirmait que le châtiment
+du «général» et de sa femme n’en serait pas moins terrible, et qu’ils
+trouveraient leur fils plus inexorable que le plus sévère tribunal.
+
+L’essentiel était de prévenir le vieux juge de paix... Rapidement elle
+résuma en deux pages la scène de la soirée, sûre de trouver le lendemain
+une occasion de jeter sa lettre à la poste.
+
+Ce devoir accompli, et bien qu’il fût de bonne heure encore, Mlle
+Marguerite se coucha et prit un livre, espérant ainsi échapper à la
+douloureuse obsession de ses pensées. Espérance vaine!... Ses yeux
+lisaient les mots, suivaient les lignes, parcouraient les pages, mais
+son esprit échappant à sa volonté s’élançait à la suite de ce jeune
+garçon à physionomie si rusée qui lui avait juré qu’il retrouverait
+Pascal.
+
+Un peu après minuit seulement, Mme de Fondège rentra du théâtre, et
+immédiatement se mit à réprimander aigrement sa femme de chambre, qui
+n’avait pas eu la précaution de lui allumer du feu...
+
+Le «général» ne rentra que bien plus tard, en fredonnant gaiement.
+
+--Ils n’ont pas vu leur fils... se dit Mlle Marguerite.
+
+Cette préoccupation, jointe à toutes les autres, la tourmentait si
+cruellement, qu’elle ne s’endormit qu’au jour; ce ne fut pas pour
+longtemps.
+
+Il n’était guère que sept heures et demie, lorsqu’elle fut éveillée par
+un remue-ménage incompréhensible et par un grand bruit de marteaux...
+
+Elle se demandait la raison de tout ce tapage, quand Mme de Fondège,
+déjà parée d’une robe mirifique à trois étages et à pouf énorme, entra
+dans sa chambre.
+
+--Je viens vous enlever, chère fille, déclara-t-elle... Le propriétaire
+se décide enfin à nous accorder des réparations et ses ouvriers viennent
+d’envahir notre appartement. Le «général» a déjà décampé, imitons-le...
+Faites-vous bien belle et sauvons-nous.
+
+Sans mot dire, la jeune fille se hâta d’obéir, pendant que Mme de
+Fondège lui détaillait toutes les courses qu’elles feraient et aussi le
+plaisir qu’elles prendraient à essayer le merveilleux coupé acheté
+l’avant-veille par le «général.»
+
+Du lieutenant Gustave, pas un mot!...
+
+Habituée aux somptueux équipages de l’hôtel de Chalusse, Mlle
+Marguerite trouva le coupé médiocre... Il était surtout très-voyant et
+choisi exprès, eût-on dit, pour attirer les regards.
+
+Mme de Fondège ne se fit pas faute de le montrer, ce matin-là...
+
+Visiblement elle était en proie à une exaltation nerveuse qui devait lui
+enlever le libre exercice de ses facultés...
+
+Elle s’agitait, se remuait, elle semblait ne pouvoir tenir en place...
+En moins de rien, elle visita dix magasins, demandant à tout voir,
+trouvant tout affreux, payant sans compter... On eût dit qu’elle voulait
+acheter Paris entier...
+
+Vers dix heures, elle traîna Mlle Marguerite chez Van Klopen... Reçue
+en habituée, grâce à ses commandes importantes depuis deux jours, elle
+put enfin pénétrer dans le salon mystérieux où l’illustre couturier
+sert à ses clientes de prédilection l’absinthe ou le madère...
+
+En sortant de cette respectable maison, et avant de remonter en voiture:
+
+--Où aller maintenant?... demanda Mme de Fondège à Mlle
+Marguerite. J’ai donné la volée à mes gens, à cause des ouvriers, il n’y
+a donc pas de déjeuner à la maison... Pourquoi n’irions-nous pas toutes
+deux seules au restaurant!... Les femmes du plus grand monde le font...
+Vous verrez comme on nous regardera... Je suis sûre que nous nous
+amuserons énormément...
+
+--Ah! madame, vous oubliez qu’il n’y a pas quinze jours que le comte de
+Chalusse est mort!...
+
+Mme de Fondège eut un mouvement de dépit, mais elle se maîtrisa, et
+d’un ton d’hypocrite compassion:
+
+--Pauvre enfant! fit-elle, pauvre chatte chérie, c’est vrai,
+j’oubliais... Cela étant, il nous faut aller demander à déjeuner à la
+baronne Trigault... Vous verrez quelle femme délicieuse.
+
+Et s’adressant à son cocher:
+
+--Rue de la Ville-l’Évêque, hôtel Trigault, commanda-t-elle...
+
+Debout, au milieu de sa cour, le cigare aux dents, le baron examinait
+une paire de chevaux qu’on lui proposait, quand le coupé de Mme de
+Fondège s’arrêta devant le perron...
+
+Il ne l’aimait pas, et d’ordinaire la fuyait.
+
+Mais précisément parce qu’il savait le crime du «général» et les projets
+de Pascal, il crut politique de se montrer aimable...
+
+Ayant donc reconnu Mme de Fondège à travers les glaces, il s’avança
+vivement, lui tendant la main pour l’aider à descendre.
+
+--Viendriez-vous me demander à déjeuner, disait-il, ce serait une
+agréable...
+
+Le reste expira dans sa gorge... Il devint cramoisi, et le cigare qu’il
+tenait lui échappa des mains.
+
+Il venait d’apercevoir Mlle Marguerite...
+
+Son saisissement était trop manifeste pour que Mme de Fondège ne le
+remarquât pas, mais elle l’attribua à la surprenante beauté de la jeune
+fille...
+
+--Mademoiselle, fit-elle, est Mlle de Chalusse, mon cher baron, la
+fille du noble et respectable ami que nous pleurons.
+
+Ah!... il n’était pas besoin qu’on dît au baron qui était cette jeune
+fille, il ne l’avait que trop compris.
+
+Foudroyé d’abord, une pensée de vengeance terrible traversa son esprit
+comme un éclair... Il pensa que c’était la Providence même qui lui
+offrait le moyen d’en finir avec une situation intolérable qu’il n’avait
+pas le courage de dénouer...
+
+Reprenant donc son sang-froid, grâce à un puissant effort, il précéda
+Mme de Fondège à travers les magnifiques appartements de son hôtel,
+et d’un ton léger:
+
+--Ma femme est dans son petit salon, au bout de la galerie, dit-il...
+Elle va être ravie... Mais moi, j’aurais un gros secret à vous
+confier... Permettez que je conduise mademoiselle à la baronne, nous les
+rejoindrons dans un moment.
+
+Aussitôt, sans attendre une réponse, il s’empara du bras de Mlle
+Marguerite qu’il entraîna jusqu’à l’extrémité de la galerie...
+
+Là il ouvrit une porte, et d’une voix railleuse:
+
+--Madame Trigault, cria-t-il, je vous présente la fille du comte de
+Chalusse...
+
+Puis, poussant Mlle Marguerite stupéfaite, et se penchant à son
+oreille:
+
+--Voilà votre mère, jeune fille, ajouta-t-il tout bas.
+
+Et, refermant la porte, il revint à Mme de Fondège.
+
+Plus blanche que son peignoir de mousseline, la Baronne Trigault s’était
+dressée tout d’une pièce...
+
+C’était bien toujours la même femme qui, pauvre, et pendant que son mari
+bravait la mort pour lui conquérir une fortune, avait été éblouie par le
+luxe du comte de Chalusse, et qui, plus tard, riche à faire envie aux
+plus riches, était descendue, les mains pleines d’or, jusqu’à la boue,
+jusqu’à un Coralth.
+
+Belle, la baronne l’avait été à miracle, et maintenant encore, quand
+elle traversait les Champs-Élysées au grand trot de ses chevaux, vêtue
+d’un de ces costumes excentriques qu’elle seule osait porter, bien des
+murmures d’admiration montaient jusqu’à elle.
+
+Celle-là était bien l’épouse telle que la font les mœurs et la «haute
+vie,» la femme qui croit s’élever quand elle tombe dans le domaine des
+journaux et des chroniques, sans souci de son foyer désert, tourmentée
+d’un incessant besoin de mouvement et de bruit, la tête vide, le cœur
+sec, n’existant que pour et par le monde, dévorée par d’inassouvissables
+convoitises, trempant ses lèvres flétries à toutes les coupes,
+malheureuse par l’impossibilité d’étreindre les fantômes de son
+imagination déréglée, enviant tour à tour l’impudente liberté des femmes
+de théâtre ou l’avilissement de la fille des rues, toujours en quête de
+sensations nouvelles et n’en trouvant plus, épuisée, lassée, et se
+raccrochant désespérément à la jeunesse qui fuit...
+
+Inaccessible à toute émotion qui n’était pas vanité, la baronne n’avait
+jamais eu une larme pour les atroces souffrances de son mari... Elle
+était sûre de son empire absolu sur lui; qu’importait le reste! Même son
+orgueil se délectait de cette certitude, qu’elle pouvait, au gré de son
+caprice, bouleverser ce malheureux fou, qui l’aimait en dépit de tout,
+lui arracher des rugissements de douleur et de rage, et l’instant
+d’après, d’un mot, d’un sourire, d’une caresse, le plonger dans le
+ravissement d’une extase idiote.
+
+Car c’était ainsi, et bien souvent elle s’était fait un jeu cruel de
+l’exercice de son pouvoir.
+
+Les jours passés, encore, après la scène affreuse surprise par Pascal,
+elle était revenue au baron, et elle avait obtenu de la lâcheté de sa
+passion les trente mille francs dont M. de Coralth avait besoin pour
+imposer silence à sa femme.
+
+Et cependant, à cette heure, la baronne tremblait.
+
+C’est que la pénétration ne lui manquait pas... Elle comprenait bien
+tout ce qu’avait d’alarmant la présence de Mlle Marguerite.
+
+Pour que son mari lui amenât cette jeune fille--sa fille--il fallait
+qu’il sût tout et qu’il eût pris quelque résolution terrible.
+
+Avait-elle donc épuisé une patience qu’elle croyait inépuisable?...
+
+Elle n’ignorait pas que le baron avait placé son immense fortune de
+façon à pouvoir se dire et paraître ruiné. Si le courage lui était venu
+de rompre et de demander une séparation, qu’obtiendrait-elle des
+tribunaux?... Une misérable pension alimentaire, presque rien...
+
+Et alors, comment vivre et de quoi?... Elle entrevoyait pour ses
+dernières années l’indigence qui avait désolé sa jeunesse: la gêne, la
+misère hideuse et honteuse... Elle se voyait, chute effroyable, tomber
+de son hôtel princier à un logement de quatre cents francs par an!
+
+Non moins que Mme Trigault, Mlle Marguerite était atterrée, et
+elle restait comme clouée au sol, à la place même où le baron l’avait
+poussée...
+
+Immobiles et muettes, elles demeurèrent ainsi en présence pendant un
+moment, qui leur parut un siècle...
+
+Leur ressemblance, qui avait surpris Pascal, ne pouvait pas ne les point
+frapper, plus sensible maintenant qu’elles étaient là, face à face...
+
+Mais tout était préférable au supplice de ce silence, et la baronne,
+rassemblant ses forces en un suprême effort, le rompit.
+
+--Vous êtes la fille du comte de Chalusse, mademoiselle,
+commença-t-elle.
+
+--Je le crois, mais je n’en ai pas la preuve.
+
+--Et... votre mère?
+
+--Je ne la connais pas, madame, et j’espère ne la connaître jamais.
+
+Écrasée par cette phrase brève et dure, qui remuait en elle ses plus
+mauvais souvenirs, Mme Trigault baissait la tête...
+
+--Qu’aurais-je à dire à ma mère? poursuivit la jeune fille. Que je la
+haïs?... Le courage me manquerait. Et cependant puis-je songer sans
+amertume à la femme qui, après m’avoir misérablement abandonnée,
+voulait encore me dérober à la tendresse de mon père! Ah! j’ai été moins
+résignée que cela autrefois... La loi ne défend pas de rechercher sa
+mère; je m’étais dit que je découvrirais la mienne et que je me
+vengerais.
+
+--Les moyens vous ont manqué?
+
+--Non, madame... A la mort du comte de Chalusse, on a trouvé dans un des
+tiroirs du secrétaire des fleurs desséchées, un gant, un paquet de
+lettres...
+
+Violemment la baronne se rejeta en arrière, comme si elle eût vu un
+abîme s’ouvrir sous ses pieds.
+
+--Mes lettres!... s’écria-t-elle. Ah! misérable que je suis, il les
+avait gardées!... C’est fini, je suis perdue, car on les a lues,
+n’est-ce pas?...
+
+--On n’a même pas dénoué le ruban qui les attachait.
+
+--Est-ce possible!... Ne me trompez-vous pas? Où sont-elles alors, où
+sont-elles?
+
+--Sous les scellés.
+
+Mme Trigault chancela.
+
+--Alors, ce n’est qu’un sursis, balbutia-t-elle, et je n’en suis pas
+moins condamnée. On les lira, ces lettres maudites, lors de
+l’inventaire, nécessairement, fatalement; et on verra...
+
+L’idée de ce qu’on verrait lui rendit l’énergie du désespoir, et
+saisissant les poignets de Mlle Marguerite:
+
+--Écoute, lui dit-elle, en s’approchant si près que son souffle, comme
+une flamme, brûlait le visage de la jeune fille, il ne faut pas que
+personne voie ces lettres, c’est impossible, je ne le veux pas... Ce
+qu’elles contiennent, je vais te le dire... J’exécrais mon mari,
+j’aimais le comte de Chalusse d’une passion folle, et il m’avait juré
+qu’il m’épouserait si je devenais veuve... Comprends-tu, maintenant?...
+Le nom du poison, qui me l’avait fourni? Comment je me proposais de
+l’administrer et quels seraient ses effets? Tout cela est écrit en
+toutes lettres de mon écriture, et signé, oui signé de mon nom: «femme
+Trigault...» Le crime a échoué, mais il n’en est pas moins réel,
+positif, patent, et ces lettres sont une preuve... Mais on ne les lira
+pas, non, quand il me faudrait pour les anéantir, mettre le feu, de ma
+main, à l’hôtel de Chalusse...
+
+Désormais s’expliquaient les terreurs du comte, et l’effroi que lui
+inspirait cette femme...
+
+Complice, il avait sans doute écrit, lui aussi, et de même qu’il avait
+gardé les lettres de la baronne, elle devait avoir conservé les
+siennes...
+
+Ils se tenaient; le crime indissolublement les enchaînait l’un à
+l’autre...
+
+Glacée d’horreur, Mlle Marguerite s’était dégagée de l’étreinte de
+Mme Trigault.
+
+--Je vous jure, madame, fit-elle, que tout ce qui est humainement
+possible je le tenterai pour sauver votre correspondance.
+
+--Et avez-vous quelque espoir d’y parvenir?
+
+--Oui... répondit la jeune fille, qui pensait à son vieil ami le juge de
+paix.
+
+Émue d’une émotion qu’elle ne connaissait pas, bouleversée, hors
+d’elle-même, la baronne eut une exclamation de joie.
+
+--Ah!... tu es bonne, toi.... s’écria-t-elle. Tu es généreuse et noble,
+toi qui te venges en me rendant la vie, l’honneur, tout... car tu es ma
+fille, n’est-ce pas, tu le savais... On t’avait dit, en t’amenant ici,
+que c’est moi qui, exécrable et dénaturée, t’ai lâchement abandonnée...
+
+Elle s’avançait, les yeux pleins de larmes, les bras ouverts, mais
+Mlle Marguerite la repoussa froidement:
+
+--Épargnez-vous, madame, épargnez-moi les souffrances d’une inutile
+explication.
+
+--Marguerite!... Seigneur Dieu!... Tu me repousses!... Après ce que tu
+me promets de faire pour moi, tu ne me pardonnerais pas!...
+
+--Je tâcherai d’oublier, madame.
+
+Elle fit un pas vers la porte, mais la baronne se jeta à ses genoux, et
+d’une voix déchirante:
+
+--Grâce! s’écria-t-elle; Marguerite, je suis ta mère... on n’a pas le
+droit de repousser sa mère...
+
+Mais la jeune fille l’écarta:
+
+--Ma mère est morte, madame; je ne vous connais pas!
+
+Et elle sortit sans détourner la tête, sans voir la baronne s’affaisser
+évanouie sur le parquet...
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Dans la galerie, le baron Trigault retenait toujours Mme de
+Fondège...
+
+Que lui disait-il, pour justifier l’expédient grossier qu’il avait
+improvisé?... Si grand était son trouble qu’il ne le savait guère, et
+peu importait, car elle ne l’écoutait pas...
+
+Sans être précisément fine, la bonne dame flairait quelque gros mystère,
+un bon scandale peut-être, et ses yeux ne quittaient pas la porte du
+petit salon...
+
+Dès qu’elle s’ouvrit, cette porte, et que Mlle Marguerite parut:
+
+--Ciel, s’écria-t-elle, qu’arrive-t-il à ma pauvre enfant!
+
+C’est qu’elle s’avançait, la malheureuse, d’un pas raide, l’œil fixe,
+les bras étendus en avant... Il lui semblait que le parquet oscillait
+sous ses pieds, que les murs tremblaient, que les plafonds allaient
+s’effondrer.
+
+Mme de Fondège se jeta sur elle.
+
+--Qu’avez-vous, ma chérie?
+
+Hélas! la pauvre fille était anéantie, brisée...
+
+--Ce ne sera rien... balbutia-t-elle.
+
+Et ses yeux se fermèrent; ses mains, cherchant un point d’appui se
+crispèrent dans le vide, et elle fût tombée, sans le baron qui la retint
+et la porta sur un canapé.
+
+--Au secours! criait Mme de Fondège; à l’aide! elle se meurt; un
+médecin!...
+
+Il n’était pas besoin de médecin... Une des femmes de chambre de la
+baronne arriva avec de l’eau fraîche et des sels, et Mlle Marguerite
+se redressa, promenant autour d’elle un regard égaré, passant et
+repassant, d’un mouvement machinal, sa main sur son front moite...
+
+--Vous sentez-vous mieux, chère mignonne? interrogea Mme de Fondège.
+
+--Oui.
+
+--Ah!... vous m’avez fait une belle peur! Voyez comme je tremble.
+
+Mais la frayeur de la digne «générale» n’était rien comparée à la
+curiosité qui la peignait... Même ce sentiment fut si fort que, n’y
+tenant plus:
+
+--Enfin, que s’est-il passé? demanda-t-elle.
+
+--Rien, madame, rien...
+
+--Cependant...
+
+--Je suis sujette à ces indispositions... J’avais eu froid, la chaleur
+du salon m’a saisie...
+
+A l’accent de la jeune fille, encore qu’elle s’exprimât péniblement, le
+baron comprit qu’elle ne parlerait pas, et sa reconnaissance fut grande.
+
+--Ne fatiguez donc pas cette pauvre enfant, dit-il à Mme de
+Fondège... Vous feriez mieux de la reconduire chez vous et de la
+coucher...
+
+--J’y pensais, mais j’ai renvoyé mon coupé, en disant à mon cocher de
+venir me prendre à une heure chez Van Klopen...
+
+--N’est-ce que cela? On va vous atteler une voiture, chère madame.
+
+Il fit un signe, un domestique s’élança dehors.
+
+Furieuse, Mme de Fondège se tut.
+
+--Le voici qu’il me met à la porte, maintenant, pensait-elle, c’est un
+peu fort!... Et la baronne qui ne paraît pas!... Elle a dû m’entendre
+crier, cependant!... Qu’est-ce que cela signifie?... Bast! il faudra
+bien que Marguerite me l’apprenne, quand nous serons seules.
+
+Erreur! c’est en vain que durant le trajet de la rue de la
+Ville-l’Évêque à la rue Pigalle, elle martyrisa la jeune fille de ses
+questions, elle n’en obtint que cette réponse invariable et obstinée:
+
+--Il n’y a rien eu... Que voulez-vous qu’il y ait eu?
+
+De sa vie la «générale» n’avait été plus irritée.
+
+--Pécore!... pensait-elle. Qui a jamais vu un entêtement pareil!...
+Mademoiselle pose pour la discrétion! Une fille de rien... Je la
+battrais!
+
+Elle ne la battit pas, mais lorsqu’elles arrivèrent:
+
+--Vous sentez-vous la force de remonter l’escalier seule?
+demanda-t-elle.
+
+--Oui, madame.
+
+--Alors, je vous quitte... Vous savez que Klopen m’attend à une heure
+précise, et je n’ai pas déjeuné... Et surtout rappelez-vous que mes gens
+sont à vos ordres; commandez, vous êtes chez vous...
+
+Non sans peine, non sans être contrainte de s’arrêter plusieurs fois,
+Mlle Marguerite parvint à l’appartement de la «générale.»
+
+--Où est madame? lui demanda la femme de chambre qui lui ouvrit.
+
+--Elle fait des courses...
+
+--Rentrera-t-elle dîner?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--C’est que voilà trois fois que M. Gustave vient, il dit que c’est
+dégoûtant de ne jamais trouver personne, et il fait une vie, une vie!...
+Et avec cela, les ouvriers nous mettent dans le gâchis jusqu’au cou!...
+Baraque, va!...
+
+Déjà Mlle Marguerite avait gagné sa chambre et s’était jetée sur son
+lit...
+
+Elle souffrait horriblement... L’âme vaillante tenait bon, mais le corps
+succombait..... Ses artères battaient avec une violence inouïe, elle
+sentait un froid glacial lui monter des pieds jusqu’au cœur, sa tête
+brûlait comme si elle y eût eu un brasier...
+
+--Mon Dieu!... pensait-elle, est-ce que je vais tomber malade au dernier
+moment, et quand j’ai le plus besoin de toutes mes forces...
+
+Elle essaya de dormir.... mais le pouvait-elle? Comment se délivrer de
+l’odieuse obsession!... Sa mère!... Penser qu’une telle femme était sa
+mère!... N’était-ce pas à mourir de douleur et de honte! et il fallait
+la sauver, anéantir avec ses lettres la preuve de son crime... Le
+pouvoir du vieux juge de paix irait-il jusque-là?...
+
+Et cependant elle se demandait si elle n’avait pas été trop cruelle,
+trop dure... Criminelle ou non, la baronne était sa mère... De quel
+droit s’était-elle montrée impitoyable, quand tendre la main à cette
+misérable femme, c’eût été peut-être l’arracher à son affreuse
+existence.
+
+Ainsi elle songeait, oubliée dans sa petite chambre... Les heures
+passaient; et le jour commençait à baisser quand, dans la rue, sous ses
+fenêtres, un cri strident retentit:
+
+--Pi... ouit!...
+
+Ce fut comme une commotion électrique. D’un bond elle fut sur pied.
+
+Ce cri, c’était le signal dont elle était convenue avec ce jeune garçon
+qui chez M. Fortunat s’était si soudainement déclaré son auxiliaire.
+
+Pourtant, ne s’abusait-elle pas?... Non... Elle écouta: le cri se fit
+entendre une seconde fois, plus aigu et plus prolongé.
+
+Il n’y avait pas à hésiter, elle descendit... L’espoir versait comme un
+sang nouveau dans ses veines et réveillait en elle une toute-puissante
+énergie...
+
+Arrivée au seuil de la porte de la rue, elle s’arrêta, regardant...
+
+Tout près, à droite, un jeune garçon en blouse semblait examiner
+attentivement un magasin... Il se rapprocha encore, et vivement:
+
+--Suivez-moi à dix pas, dit-il, jusqu’à ce que je m’arrête.
+
+--C’est bien lui!... pensa Mlle Marguerite.
+
+Et palpitante, elle le suivit...
+
+C’était Victor Chupin, en effet, passablement meurtri de sa lutte du
+matin, un œil quelque peu poché, mais heureux jusqu’au délire.
+
+Heureux, et cependant inquiet. Et tout en précédant la jeune fille, il
+murmurait:
+
+--Comment lui annoncer que j’ai réussi? Pas de bêtises?... Si je lui dis
+la chose tout d’un coup, elle est capable de s’en faire une émotion à en
+être malade... Il faudrait amener ça insensiblement, en douceur.
+
+Arrivé à la rue Boursault, ayant tourné le coin, il s’arrêta, et Mlle
+Marguerite le rejoignit, demandant d’une voix troublée:
+
+--Eh bien?...
+
+--Ça marche, répondit-il, petitement, mais néanmoins assez bien...
+
+--Vous savez quelque chose, monsieur!... Parlez!... Ne voyez-vous pas
+mon angoisse!...
+
+Il ne la voyait que trop, au contraire, son hésitation en redoublait, et
+furieusement il se grattait la tête...
+
+Enfin prenant son parti:
+
+--Pour lors, mademoiselle, reprit-il, appuyez-vous contre le mur, là,
+encore un peu... Et maintenant, tenez-vous bien... oui, comme ça... Y
+êtes-vous?... Eh bien!... j’ai retrouvé M. Férailleur...
+
+Sage avait été la précaution de Chupin, car Mlle Marguerite
+chancela... Un tel succès, si prompt, c’était inouï!...
+
+--Est-ce bien possible, mon Dieu!... murmura-t-elle...
+
+--Tellement possible, que j’ai là dans ma poche une lettre de M.
+Férailleur pour vous, mademoiselle... La voici, et il y a une réponse.
+
+Elle la prit, cette lettre, elle brisa le cachet d’une main tremblante
+et lut:
+
+ «Je touche au but, mon amie. Un pas encore, et nous triomphons...
+ Mais il faut que je vous parle aujourd’hui même, à tout prix...
+
+ «Ce soir, donc, à partir de huit heures, ma mère vous attendra dans
+ un fiacre rue Boursault, au coin de la rue Pigalle.
+
+ «Venez, et que la crainte des soupçons des Fondège ne vous arrête
+ pas... Ils sont désormais hors d’état de vous nuire...
+
+ «PASCAL.»
+
+--J’irai! répondit Marguerite.
+
+Mille obstacles pouvaient entraver le dessein de Mlle Marguerite...
+Il était à craindre que Mme Léon, invisible depuis le matin, ne
+reparût tout à coup, ou que le «général» et sa femme ne rentrassent
+diner.
+
+Que répondrait-elle si on lui demandait où elle voulait aller, seule, à
+pareille heure?...
+
+Et si on s’avisait de s’opposer à ce qu’elle sortît, quel parti prendre?
+
+N’importe, elle ne délibéra ni ne disputa... Pascal avait parlé, cela
+suffisait pour qu’elle fût déterminée à obéir aveuglément, coûte que
+coûte... S’il lui conseillait une démarche, c’est qu’il la jugeait bonne
+et utile, et elle s’estimait heureuse de s’abandonner à la volonté de
+celui en qui elle avait une confiance sans bornes.
+
+Mais aucune de ses appréhensions fâcheuses ne devait se réaliser.
+L’heure du dîner vint, passa, et la maison resta déserte... Les ouvriers
+s’étaient retirés et on n’entendait plus rien qu’un grand bruit de
+ripaille à l’office.
+
+Même, se sentant faible, car elle n’avait rien pris de la journée, elle
+eut de la peine à obtenir des domestiques quelque chose à manger, un
+potage et une tranche de viande froide, qu’on lui servit en rechignant,
+sur un coin de table, sans nappe.
+
+La demie de sept heures sonnait, comme elle finissait ce dîner
+sommaire... Elle laissa s’écouler un moment encore, puis, craignant de
+faire attendre Mme Férailleur, elle descendit.
+
+Rue Boursault, à la place indiquée, un fiacre stationnait. Les glaces en
+étaient baissées, et, dans l’ombre, vaguement, on distinguait le visage
+et les cheveux blancs d’une femme âgée.
+
+Rapidement, après un regard autour d’elle, pour s’assurer qu’on ne
+l’avait pas suivie, Mlle Marguerite s’approcha.
+
+--Montez vite, mademoiselle, lui dit une voix bienveillante.
+
+Elle monta, et la portière n’était pas refermée, que le cocher,
+enveloppant ses chevaux d’un vigoureux coup de fouet, les lança au
+galop.
+
+Évidemment, avec ses instructions, il avait reçu d’avance les arrhes
+d’un magnifique pourboire.
+
+Assises l’une près de l’autre sur la banquette du fond, la vieille femme
+et la jeune fille gardaient le silence, s’observant à la dérobée,
+cherchant à se dévisager toutes les fois que la voiture passait devant
+quelque magasin fortement éclairé.
+
+Elles ne s’étaient jamais vues, et leur anxiété de se connaître était
+immense, chacune sentant bien que l’autre aurait sur sa vie une
+influence décisive...
+
+Qui eût été admis à l’intimité de Mme Férailleur eût sans doute
+trouvé bien surprenante, bien extraordinaire, inouïe, la démarche
+qu’elle hasardait en ce moment... Elle était cependant tout à fait dans
+la logique de son caractère.
+
+Tant qu’elle avait espéré détourner Pascal d’épouser Mlle Marguerite,
+elle avait témoigné hautement et même exagéré ses préventions et ses
+répugnances... Mais du moment où, vaincue par la passion de son fils,
+elle se laissa arracher son consentement, le point de vue changea. La
+jeune fille qui allait être sa bru lui devint sacrée, et veiller sur
+elle, sur sa conduite, sur sa réputation lui parut le plus strict
+devoir.
+
+Or, elle avait jugé et décidé qu’il n’était pas convenable que la
+fiancée de son fils courût seule les rues, le soir. Ne serait-ce pas
+compromettre son honneur, et plus tard, la venimeuse Mme de Fondège
+ne calomnierait-elle pas cette sortie? Et elle était venue, la rigide
+bourgeoise, afin de pouvoir répondre:
+
+--J’étais là!...
+
+Quant à Mlle Marguerite, après les horribles agitations de la
+journée, elle s’abandonnait sans réserve à la douceur des émotions qui
+la pénétraient...
+
+Bien des fois Pascal lui avait dit les préjugés de Mme Férailleur, et
+l’inflexibilité de ses principes... Mais il lui avait dit aussi son
+énergie, l’élévation de son esprit et de son cœur, et qu’elle était
+bonne entre les meilleures et les plus dévouées...
+
+Mais pour la jeune fille, une considération qu’elle ne s’avouait
+peut-être pas, effaçait toutes les autres... Mme Férailleur était la
+mère de Pascal... Pour cela seul, elle l’eût adorée...
+
+Comment n’eût-elle pas béni cette femme qui, veuve, ruinée par un
+misérable, s’était vaillamment remise au travail pour élever son fils,
+et en avait fait un homme... l’homme que, librement, Mlle Marguerite
+avait choisi entre tous...
+
+Elle se fût agenouillée devant cette bourgeoise si simple et si grande,
+si elle l’eût osé... elle lui eût baisé les mains!...
+
+Et si son cœur se serra, pendant qu’elle franchissait la distance qui
+séparait ses espérances de la réalité, c’est que pendant qu’elle
+admirait cette mère incomparable, le souvenir de sa mère, à elle, de la
+baronne Trigault, lui revint...
+
+Le fiacre, cependant, avait dépassé les boulevards extérieurs, et il
+cahotait sur la route d’Asnières, au grand galop des chevaux
+incessamment fouaillés.
+
+--Nous approchons, dit Mme Férailleur.
+
+Ce que répondit Mlle Marguerite, on ne l’entendit pas; elle
+étouffait.
+
+Le cocher venait de tourner court la route de la Révolte; il ne tarda
+pas à ralentir l’allure de ses bêtes.
+
+--Regardez, mademoiselle, dit encore Mme Férailleur, voici notre
+maison là-bas.
+
+Sur le seuil, la tête nue, les cheveux au vent, haletant d’impatience et
+d’espoir, un homme était debout, qui comptait les secondes aux
+battements furieux de ses tempes... Pascal.
+
+Il n’attendit pas que la voiture s’arrêtât...
+
+Bondissant jusqu’à la portière, il l’ouvrit, et Mlle Marguerite se
+trouvant de son côté, il l’attira à lui, l’enleva entre ses bras, et
+l’emporta dans la maison en poussant un grand cri de joie...
+
+Elle n’eut pas le temps de se reconnaître. Il la déposa sur un méchant
+fauteuil, et se laissant tomber à genoux devant elle:
+
+--Enfin je vous revois, ô ma Marguerite bien-aimée!... s’écria-t-il...
+Vous êtes à moi, rien ne nous séparera plus!...
+
+Ils sanglotaient... Forts contre l’adversité, ils succombaient sous
+l’excès de leur bonheur... Et ils demeuraient là, penchés l’un vers
+l’autre, si près que leur souffle se mêlait, les mains enlacées, les
+yeux dans leurs yeux, troublés jusqu’au plus profond d’eux-mêmes, le
+visage inondé de larmes, palpitants à croire que leur cœur se
+brisait... Debout, appuyée à l’huisserie de la porte, Mme Férailleur
+pleurait.
+
+--Comment vous dire tout ce que j’ai souffert... poursuivait Pascal
+d’une voix saccadée. Les journaux vous ont tout appris, n’est-ce pas?...
+qu’on m’a accusé de tricher au jeu; qu’on m’a appelé voleur en face;
+qu’on a levé la main sur moi pour me fouiller; que mes amis les plus
+intimes m’ont renié; que j’ai été chassé du Palais... Tout cela est
+horrible, n’est-ce pas?... Eh bien! non, ce n’est rien, comparé à la
+douleur atroce, insoutenable que j’ai ressentie en pensant que vous
+ajoutiez foi à l’abominable calomnie qui me déshonorait.
+
+Mlle Marguerite se dressa.
+
+--Vous avez pensé cela, s’écria-t-elle, vous avez cru que je doutais de
+vous, moi!... Comme vous, je suis accusée d’un vol ignoble... Me
+soupçonnez-vous donc?...
+
+--Dieu puissant! moi, vous soupçonner!...
+
+--Alors pourquoi...
+
+--Je n’avais plus ma raison, Marguerite, mon unique amie, j’étais
+fou!... Qui ne l’eût été à ma place!... C’était le lendemain du
+guet-apens infâme... J’avais fait demander Mme Léon, et je l’avais
+chargée pour vous d’une lettre où je vous conjurais de m’accorder cinq
+minutes...
+
+--Hélas! je ne l’ai pas reçue, cette lettre.
+
+--Je le sais maintenant, mais alors!... Alors, je suis allé vous
+attendre à la petite porte du jardin... mais c’est Mme Léon qui est
+venue... Elle m’apportait un billet au crayon, signé de votre nom, et
+qui était un éternel adieu... Et moi, insensé, je n’ai pas reconnu que
+ce billet était un faux...
+
+Mlle Marguerite était confondue. Le voile se déchirait, la vérité lui
+apparaissait plus claire que le jour...
+
+Elle se rappelait la confusion de l’indigne femme de charge, quand le
+lendemain de la mort du comte de Chalusse, elle l’avait surprise
+rentrant du jardin tout en désordre...
+
+--Eh bien! reprit-elle, savez-vous ce que je faisais, moi, Pascal,
+presque au même moment?... Épouvantée de ne pas recevoir de vos
+nouvelles, je courais rue d’Ulm, et là j’apprenais que vous veniez de
+vendre votre mobilier et de partir pour l’Amérique... Une autre femme
+peut-être se serait crue abandonnée... moi, non... J’étais sûre que
+vous n’aviez pas fui lâchement, et que si vous vous cachiez, c’était
+pour frapper plus sûrement vos ennemis.
+
+--Ne m’accablez pas, Marguerite... C’est vrai, de nous deux j’ai été le
+plus faible...
+
+Ils déliraient, ils divaguaient... Perdus dans le ravissement de l’heure
+présente, ils oubliaient le passé et l’avenir, les angoisses de la
+veille et les menaces du lendemain; tout, jusqu’à leurs ennemis encore
+debout.
+
+Mais Mme Férailleur veillait... Elle étendit les bras vers la
+pendule, et d’une voix vibrante:
+
+--Le temps marche, mon fils, prononça-t-elle, regarde... Chaque minute
+qui s’écoule, compromet le succès... Qu’un soupçon amène ici la
+Vantrasson, tout peut être perdu...
+
+--Elle ne nous surprendrait pas, chère mère... Chupin m’a promis de ne
+pas la perdre de vue... Si elle bougeait de sa boutique, il arriverait
+vite ici, et en lançant une pierre contre les volets nous préviendrait.
+
+Ce n’était pas assez pour satisfaire Mme Férailleur.
+
+--Tu oublies, Pascal, insista-t-elle, que Mlle Marguerite doit être
+rentrée à dix heures si elle se résigne au sacrifice que tu attends de
+son courage...
+
+C’était la voix même du devoir, qui rappelait Pascal au sentiment amer
+de la réalité. Il se releva lentement, et après s’être recueilli une
+minute, maîtrisant son émotion:
+
+--Avant tout, Marguerite, ma bien-aimée, commença-t-il, je vous dois la
+vérité et l’exposé exact de notre situation... Pressé par les
+événements, j’ai dû agir sans vous consulter et disposer en quelque
+sorte de votre personne... Ai-je eu tort ou raison?... Soyez juge...
+
+Et, sans s’arrêter aux protestations de la jeune fille, rapidement il
+lui expliqua comment et par quel concours de circonstances favorables il
+avait réussi à se glisser dans l’intimité de M. de Valorsay, à pénétrer
+ses desseins les plus secrets et à devenir en apparence son complice.
+
+--Le but de ce misérable, poursuivait-il, est bien simple... Il prétend
+vous épouser. Pourquoi?... Parce que, sans vous en douter, vous êtes
+riche, mon amie, riche de toute la fortune du comte de Chalusse, votre
+père...
+
+Cela vous surprend, n’est-ce pas? Eh bien! écoutez-moi.
+
+Trompé par le marquis de Valorsay, le comte de Chalusse lui avait promis
+votre main... Ah! les choses étaient terriblement avancées sans qu’on
+vous eût prévenue, et tout était réglé et convenu...
+
+Dès le principe, cependant, une grave difficulté s’était présentée. Le
+marquis voulait que votre père vous reconnût avant le mariage, et lui,
+résistait. «Cela m’exposerait aux plus sérieux dangers, disait-il... Je
+reconnaîtrai Marguerite par mon testament, en même temps que je
+l’instituerai ma seule héritière...» Mais le marquis n’entendait pas de
+cette oreille: «Je ne doute pas de vos dispositions actuelles, mon cher
+comte, objectait-il, seulement rien ne m’assure et vous n’êtes pas
+certain vous-même qu’elles ne changeront pas... Supposez une brouille,
+votre héritage nous échappe...»
+
+Cette difficulté les arrêtait depuis longtemps, l’un exigeant des
+garanties, l’autre s’obstinant à n’en point donner, quand enfin M. de
+Chalusse s’avisa d’un expédient qui conciliait tout.
+
+Il remit à M. de Valorsay un testament par lequel il vous reconnaissait
+et vous léguait toute sa fortune...
+
+Cet acte inattaquable, le marquis l’a conservé précieusement. Il s’est
+bien gardé d’en parler et le brûlerait plutôt que de vous le rendre.
+Mais du jour où vous seriez sa femme, il le produirait et recueillerait
+ainsi les millions du comte de Chalusse...
+
+--Ah! le vieux juge de paix avait deviné juste... murmura Mlle
+Marguerite.
+
+Pascal ne l’entendit pas.
+
+Toutes ses facultés étaient absorbées par la nécessité d’être clair,
+d’être bref surtout, car il avait bien des choses à dire encore et
+l’heure avançait...
+
+--Pour ce qui est de la somme énorme qu’on vous accuse d’avoir
+détournée, continuait-il, je sais ce qu’elle est devenue... Elle est
+entre les mains de M. de Fondège...
+
+--Je le sais, Pascal, j’en suis sûre, mais la preuve, la preuve!
+
+--Elle existe, et c’est le marquis de Valorsay qui l’a.
+
+--Est-ce possible, grand Dieu!... Ne vous abusez-vous pas?
+
+--Je l’ai vue, mon amie, cette preuve accablante, irrécusable, je l’ai
+touchée, je l’ai tenue... Et elle explique tout ce qui nous avait paru
+inexplicable, incompréhensible, inouï...
+
+La lettre reçue par M. de Chalusse le jour de sa mort lui était adressée
+par sa sœur... Elle lui demandait sa part de la succession
+paternelle, le menaçant d’un scandale terrible, s’il refusait de faire
+droit à sa juste réclamation...
+
+Le comte était-il décidé à tout braver plutôt que de s’exécuter? Il y a
+lieu de le croire.
+
+Ce qui est sûr, c’est qu’il haïssait d’une implacable haine non sa
+sœur, peut-être, mais l’homme qui l’avait séduite et qui, plus tard,
+inspiré par la cupidité, l’avait épousée. Mille et mille fois il avait
+juré que jamais le mari ni la femme n’auraient un centime des sommes
+immenses qu’il leur devait véritablement.
+
+Dans de telles conditions, se croyant à la veille d’un procès, décidé à
+dissimuler sa fortune, les fonds qu’il venait de réaliser
+l’embarrassaient... Qu’en faire?
+
+Il résolut de les confier à M. de Fondège, qui passait pour un
+excentrique, mais dont la probité semblait au-dessus du soupçon...
+
+Lors donc qu’il sortit, le soir vers six heures, il emportait les titres
+au porteur et les paquets de billets de banque que vous aviez vus le
+matin dans son secrétaire...
+
+Que se passa-t-il entre votre père et le dépositaire choisi par lui?...
+On ne peut que le soupçonner...
+
+Ce qui est prouvé pour moi et que je prouverai, c’est que M. de Fondège
+accepta le fidéicommis et qu’il en donna un reçu en forme de lettre.
+
+Il était ainsi conçu:
+
+ «_Je reconnais, mon cher comte de Chalusse, avoir reçu de vous,
+ aujourd’hui jeudi, 15 octobre 186..., la somme de_ DEUX MILLIONS
+ DEUX CENT CINQUANTE MILLE FRANCS, _que je déposerai en mon nom à la
+ Banque de France, pour les remettre à Mlle Marguerite, votre
+ fille, le jour où elle me représentera cette lettre._
+
+ «_Et croyez, mon cher comte, à l’absolu dévouement de votre vieux
+ camarade._
+
+ «Gal DE FONDÈGE.»
+
+Mlle Marguerite était confondue.
+
+--Qui donc a pu vous révéler ces détails si précis?...
+interrogea-t-elle.
+
+--Le marquis de Valorsay, mon amie, et vous allez comprendre comment.
+
+Cette lettre pliée--sans enveloppe--M. de Fondège y écrivit l’adresse de
+son «vieux camarade.» M. de Chalusse se proposait de la mettre à la
+poste, afin que le timbre lui donnât une date certaine.
+
+Mais une fois dehors, réfléchissant, il eut peur. Il se dit que c’était
+chose bien fragile que cette feuille de papier, seule preuve qui existât
+du dépôt qu’il venait de remettre à l’honneur de M. de Fondège. Elle
+pouvait s’égarer, cette feuille, se perdre, être brûlée ou volée, que
+sait-on?... Alors qu’adviendrait-il? Combien de fois n’a-t-on pas vu des
+fidéicommissaires trahir la confiance dont ils avaient paru dignes!...
+
+Avec de telles idées, M. de Chalusse devait s’inquiéter d’un moyen de se
+garantir d’un malheur non probable, mais possible. Il le chercha et le
+trouva.
+
+Passant devant le magasin d’un papetier, il y entra, acheta une de ces
+presses dont les négociants se servent pour leur correspondance, et,
+sous prétexte de l’essayer, donna à copier la lettre de M. de Fondège.
+
+L’opération terminée, il prit la feuille où se trouvait reproduit le
+reçu et la mit sous une enveloppe à l’adresse du marquis de Valorsay.
+
+Et, tranquille désormais, il jeta à la poste et la lettre et la
+reproduction.
+
+Quelques instants plus tard, il montait en voiture et était frappé d’une
+attaque d’apoplexie...
+
+Si extraordinaires que dussent paraître les explications de Pascal,
+Mlle Marguerite ne doutait certes pas de leur exactitude.
+
+--Alors, demanda-t-elle, c’est la reproduction, que vous avez vue entre
+les mains du marquis de Valorsay?
+
+--Oui.
+
+--Et l’original?
+
+--M. de Fondège seul pourrait dire ce qu’il est devenu. Ce qui est
+évident, c’est qu’il a réussi à s’en emparer. Se livrerait-il à des
+dépenses insensées, s’il n’était pas persuadé que toute preuve du
+fidéicommis est anéantie!... Peut-être, en apprenant la mort si soudaine
+de M. de Chalusse, a-t-il séduit le concierge, qui a guetté sa lettre et
+la lui a rendue?... A ce sujet, j’en suis réduit aux conjectures. S’il
+désire que vous épousiez son fils, c’est que probablement il lui paraît
+trop affreux de vous laisser dans la misère pendant qu’il jouit de la
+fortune qu’il vous a volée. Les pires coquins ont de ces scrupules. D’un
+autre côté, vous marier à son fils serait s’assurer contre toutes les
+chances de l’avenir...
+
+Il se tut un moment, cherchant s’il n’oubliait rien, et plus lentement:
+
+--Vous le voyez, Marguerite, les preuves de votre innocence existent,
+palpables, plus claires que le jour, indiscutables... Malheureusement,
+j’ai été pour moi moins heureux que pour vous... Vainement j’ai essayé
+de rassembler des preuves matérielles du guet-apens dont j’ai été
+victime... Je n’ai à fournir que des témoignages, toujours discutables,
+et c’est seulement en démontrant l’infamie du marquis de Valorsay et du
+vicomte de Coralth que je puis me réhabiliter...
+
+Une joie immense, sans mélange, illuminait le visage de Mlle
+Marguerite...
+
+--Enfin, je puis donc vous servir à mon tour, ô mon unique ami!
+s’écria-t-elle. Ah! que béni soit Dieu qui m’a si bien inspirée, et qui
+me récompense ainsi d’une heure de courage!... L’idée de mon pauvre
+père, je l’ai eue, Pascal, oui, la même absolument, n’est-ce pas
+étrange!... Cette preuve matérielle de votre innocence, que vous avez
+inutilement cherchée, je l’ai, écrite et signée du marquis de
+Valorsay... De même que M. de Fondège, il croit anéantie la lettre qui
+l’accuse et l’accable, il l’a brûlée, et cependant elle existe.
+
+Et tirant de son corsage une des épreuves qui lui avaient été remises
+par la photographie Carjat, elle la tendit à Pascal, en disant:
+
+--Lisez!...
+
+D’un coup d’œil, Pascal embrassa cette épreuve, fac-simile
+merveilleux de la lettre adressée par le marquis de Valorsay à Mme
+Léon.
+
+--Ah!... c’est le coup de grâce du misérable!... s’écria-t-il.
+
+Et s’approchant de Mme Férailleur, toujours immobile et roide, contre
+la porte:
+
+--Regarde, mère, ajouta-t-il, regarde!...
+
+Et du doigt il lui fit suivre mot à mot, cette phrase accablante, si
+explicite que le jury le plus scrupuleux n’eût pas demandé plus:
+
+«...J’ai combiné une mesure qui effacera complétement et à tout jamais
+le souvenir de ce maudit P. F., si tant est qu’on daigne se souvenir de
+lui, après le petit désagrément que nous lui avons ménagé chez la
+d’Argelès...»
+
+--Encore, n’est-ce pas tout, continua Mlle Marguerite. D’autres
+lettres existent, qui complètent celle-ci, et qui, rapprochées, prouvent
+la froide préméditation, et nomment l’abject complice, Coralth... Et ces
+foudroyants témoignages sont au pouvoir d’un ancien complice du marquis,
+un homme d’une honnêteté suspecte, devenu son ennemi... Il s’appelle
+Isidore Fortunat, et demeure place de la Bourse...
+
+Elle sentait arrêté sur elle, tenace et pénétrant, le regard de Mme
+Férailleur... Elle eut l’intuition de ce qui se passait dans l’âme de la
+rigide bourgeoise et comprit que son avenir et le bonheur de son mariage
+se décidaient en ce moment.
+
+Aussi, vivement, comme si elle eût espéré se dévoiler tout entière:
+
+--Ma conduite n’a peut-être pas été celle d’une jeune fille, Pascal,
+prononça-t-elle. Timide, inexpérimentée, saintement ignorante de la vie
+et du mal, une jeune fille pieusement gardée par sa mère se fût abîmée
+sous la honte et n’eût trouvé que des larmes et des prières... J’ai
+pleuré aussi, moi, j’ai prié, mais je me suis débattue, j’ai agi... A
+l’heure du danger, il m’est venu quelque chose de la vaillance et de
+l’énergie des pauvres femmes du peuple parmi lesquelles j’ai autrefois
+gagné mon pain... Les misères du passé n’ont pas été perdues...
+
+Et simplement, sans emphase, comme si elle eût conté la chose la plus
+naturelle du monde, elle dit quelle lutte elle avait acceptée et
+soutenue, seule contre tous, forte de sa foi en Pascal et de son
+amour...
+
+--Ah!... tu es une bonne et courageuse fille, toi!... s’écria Mme
+Férailleur. Tu es digne de mon fils, et tu porteras fièrement notre nom
+d’honnêtes gens!...
+
+Déjà, depuis un moment, l’obstinée bourgeoise luttait en vain contre
+l’attendrissement qui la gagnait, et de grosses larmes silencieuses
+roulaient le long de ses joues ridées...
+
+N’y tenant plus, elle jeta ses deux bras autour du cou de Mlle
+Marguerite, et l’attirant contre sa poitrine, elle la tint longtemps
+embrassée, en murmurant:
+
+--Marguerite! ma fille!... Ah! combien elles étaient injustes, mes
+préventions!
+
+Pascal eût dû être transporté de joie. Non, cependant. Son front de plus
+en plus se plissait, et c’est d’une voix sourde qu’il dit:
+
+--Voilà donc le bonheur qui est là, là!... Pourquoi faut-il qu’une
+dernière épreuve, qu’une dernière humiliation nous en sépare!
+
+Mais Mlle Marguerite se sentait des forces à affronter en souriant le
+martyre...
+
+--Parlez, Pascal, dit-elle, ne voyez-vous pas qu’il va être dix
+heures!...
+
+Lui hésitait, ses yeux se troublaient, sa respiration haletait, et c’est
+avec l’empressement du désespoir qu’il reprit:
+
+--Il fallait vaincre, n’est-ce pas, pour vous, pour moi, à tout prix!...
+Voilà l’excuse de l’horrible expédient que j’ai adopté... M. de
+Valorsay, vous l’avez vu, se vante à Mme Léon d’avoir un moyen de
+briser vos résistances... et il croit en effet l’avoir... Comment je ne
+l’ai pas tué de mes mains, quand il me l’a exposé... c’est que je veux
+une vengeance bruyante comme l’outrage, plus sûre, plus terrible, plus
+lente surtout... Ce moyen, un scélérat tel que lui pouvait le concevoir.
+Par son âme damnée, Coralth, il a attiré chez lui le fils de la sœur
+du comte de Chalusse, son unique héritier en ce moment... C’est un
+malheureux, sans cœur, sans intelligence, sans esprit, tout vanité
+stupide et ridicules prétentions, ni meilleur ni pire que bien d’autres
+qui font figure... il a nom Wilkie Gordon. Sans peine le marquis s’est
+emparé de ce pauvre idiot, et lui a persuadé qu’il était de son devoir
+de vous dénoncer au procureur impérial comme ayant détourné de la
+succession de M. de Chalusse une somme de deux millions, et comme ayant
+aussi vous, vous, Marguerite, empoisonné le comte.
+
+La jeune fille haussa les épaules.
+
+--Pour ce qui est du vol, fit-elle, nous avons une réponse... Quant à
+l’empoisonnement... en vérité l’accusation est trop stupide!...
+
+Mais Pascal restait sombre.
+
+--Pas si stupide... fit-il. Un médecin s’est rencontré, un indigne, un
+lâche et vil gredin, qui pour de l’argent consent à appuyer la
+dénonciation...
+
+--Le docteur Jodon, n’est-ce, pas?...
+
+--Oui... Et ce n’est pas tout. Sous les scellés, dans le secrétaire du
+comte, est le flacon dont il a bu deux gorgées le jour de sa mort... Eh
+bien!... dans la nuit de demain, Mme Léon doit ouvrir la porte du
+jardin de l’hôtel de Chalusse à un immonde scélérat qui, sans que les
+scellés en gardent trace, se charge de faire disparaître le flacon...
+
+La jeune fille frissonna; elle comprenait l’infernale combinaison.
+
+--Je pouvais être perdue!... murmura-t-elle.
+
+Affirmativement, Pascal hocha la tête.
+
+--M. de Valorsay voulait que vous vous vissiez perdue, prononça-t-il,
+avant de vous proposer de l’épouser s’il vous sauvait... Je dois dire
+que M. Wilkie ignore quels atroces projets il sert... Il n’y a dans le
+secret entier du marquis que M. de Coralth, et c’est moi qui, sous le
+nom de Mauméjan, suis leur conseiller... C’est donc à moi que, sur
+l’avis de M. de Valorsay, M. Wilkie est venu demander un projet de
+dénonciation... Je le lui ai rédigé, Marguerite, tel que le souhaitait
+notre ennemi, terrible, accablant en apparence, groupant avec un art
+perfide les rapports des valets et les soupçons du médecin, établissant
+la connexité du meurtre et du vol, demandant une enquête... Et ce projet
+de dénonciation, M. Wilkie l’a recopié de sa main, signé, mis sous
+enveloppe... et il a dû le porter lui-même au parquet...
+
+Mlle Marguerite s’affaissa sur un fauteuil.
+
+--Vous avez fait cela! balbutia-t-elle.
+
+--Il le fallait, ma fille! déclara Mme Férailleur.
+
+--Oui, il le fallait, reprit Pascal, indispensablement et vous allez le
+comprendre... Institution humaine, bornée en ses moyens, la Justice ne
+saurait sonder les âmes, scruter les pensées, ni poursuivre des projets,
+si abominables qu’ils soient et si près qu’on les suppose de la
+réalisation... Pour qu’elle intervienne, la Justice, il lui faut un fait
+matériel, tangible, tombant sous le sens, ce qu’on appelle un
+commencement d’exécution... Vous arrêtée, les crimes de M. de Valorsay
+et des misérables qu’il emploie tombent sous le coup de la loi... Vous
+arrêtée, je cours prendre votre vieil ami le juge de paix, et ensemble
+nous nous rendons chez le juge d’instruction à qui nous expliquerons
+tout... Votre innocence démontrée, et l’infamie des autres, que
+pensez-vous que fasse la justice?... Prudemment elle attendra que nos
+ennemis se déclarent, afin de les prendre tous d’un seul coup de filet,
+et que pas un n’échappe... Dans la nuit de demain des agents habiles
+surveilleront l’hôtel de Chalusse... et, au moment où Mme Léon et le
+misérable qu’elle doit guider se croiront sûrs du succès, ils seront
+pris sur le fait et arrêtés... Interrogés par un magistrat instruit de
+tout, pourront-ils nier?... Non, évidemment... Leurs aveux détermineront
+l’action de la justice, et pénétrant à l’improviste chez M. de Valorsay,
+elle y saisira le testament de votre père, le reçu de M. de Fondège, en
+un mot toutes les preuves du crime... Et à l’heure de cette
+perquisition, tous nos ennemis, rassurés par votre arrestation, se
+trouveront à une grande soirée de jeu que donne le baron Trigault... J’y
+serai aussi!...
+
+La défaillance de Mlle Marguerite avait peu duré.
+
+Elle se leva, et d’une voix ferme:
+
+--Vous avez agi comme vous deviez, prononça-t-elle.
+
+--Ah!... c’est qu’il n’était pas d’autre expédient... Et encore, si
+celui-là vous répugnait trop... C’est pour cela que j’ai voulu vous
+voir...
+
+Du geste elle l’interrompit.
+
+--Quand dois-je être arrêtée? demanda-t-elle.
+
+--Ce soir ou demain...
+
+--Bien... Je n’ai plus qu’une prière à vous adresser... Les Fondège ont
+un fils qui n’est pas coupable, lui, et qui cependant sera plus
+cruellement puni qu’eux si nous ne les épargnons. Ne pourriez-vous
+pas...
+
+--Je ne puis plus rien, Marguerite...
+
+Tout était décidé. Mlle Marguerite tendit son front à Pascal, et
+sortit suivie de Mme Férailleur qui voulut absolument la reconduire
+au coin de la rue Boursault.
+
+Le «général» et sa femme étaient enfin rentrés quand rentra Mlle
+Marguerite. Elle les trouva dans le salon, le visage décomposé et si
+tremblants que leurs dents claquaient.
+
+Avec eux était un homme à moustache qui, dès qu’elle parut, dit:
+
+--Vous êtes Mlle Marguerite, n’est-ce pas?... Au nom de la loi, je
+vous arrête... Voici le mandat.....
+
+Et il l’emmena.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Du soir au lendemain, le tout-puissant Génie qui a remplacé les bonnes
+fées du vieux temps, l’Argent, avait comblé les convoitises de M.
+Wilkie.
+
+Sans transition, et comme dans un rêve, il passa de ce qu’il appelait sa
+situation gênée aux splendeurs d’une fortune princière.
+
+La renonciation de Mme Lia d’Argelès était si bien en règle, que sur
+la seule production de ses titres, l’intelligent jeune homme fut envoyé
+en possession de l’héritage du comte de Chalusse.
+
+Quelques difficultés pourtant se présentèrent.
+
+Le vieux juge de paix qui avait apposé les scellés refusa de lever ceux
+de certains meubles, ceux du secrétaire notamment, sans une ordonnance
+du tribunal, ce qui devait demander plusieurs jours...
+
+Mais qu’importait à M. Wilkie! L’hôtel de Chalusse était libre, avec
+son mobilier splendide, ses appartements de réception, ses tableaux, ses
+statues, ses jardins... Il s’y installa. Vingt chevaux piaffaient dans
+les écuries, dix voitures dormaient sous les remises. Il s’appliqua
+chevaux et voitures. Même, sur le conseil de M. Casimir, devenu son
+valet de chambre et son oracle, il garda toute la maison du comte,
+depuis M. et Mme Bourigeau, les concierges, jusqu’au dernier
+marmiton.
+
+Le tout provisoirement, bien entendu, un homme tel que lui, de son
+siècle, et «en plein dans le mouvement,» ne pouvait se contenter de ce
+qui avait satisfait le comte de Chalusse.
+
+--Car j’ai mes idées, disait-il à M. Casimir... Paris n’a qu’à bien se
+tenir!...
+
+Ses anciens amis, il les répudia... Un Costard, un Serpillon, si
+vicomtes qu’ils se prétendissent, étaient de trop petits sires pour un
+Gordon-Chalusse, ainsi qu’il était dit sur ses cartes de visites.
+
+Seulement, il leur racheta leurs parts de _Pompier de Nanterre_, sûr
+qu’il était, dit-il à M. Casimir, de l’avenir de ce remarquable
+«steeple-chaser.»
+
+De sa mère, il ne s’inquiéta aucunement. Il sut, comme tout Paris, que
+la d’Argelès avait disparu--rien de plus. Mais l’idée de son père, le
+terrible chevalier d’industrie, demeura suspendue comme un crêpe funèbre
+au-dessus de sa joie.
+
+Quand du fond de son appartement il entendait tinter la grosse cloche
+d’entrée de l’hôtel, il tressaillait, devenait tout pâle et murmurait:
+
+--C’est peut-être lui!...
+
+Pour cette dernière raison, surtout, il s’accrochait obstinément au
+marquis de Valorsay... Effaré de ses prospérités nouvelles, il se
+sentait plus solide, appuyé sur cette haute amitié... Par tempérament,
+d’ailleurs, il était invinciblement attiré vers les gens à bruyante
+renommée, et il lui semblait grandir de plusieurs coudées, quand, dans
+un endroit public, dans la rue ou au restaurant, il criait à pleine
+voix:
+
+«--Dites donc, Valorsay, mon excellent bon...» ou «Par ma foi! mon
+très-cher marquis!...»
+
+L’autre, complaisamment, se prêtait à ces effusions, encore qu’il fût
+terriblement agacé de la platitude et des ridicules du personnage... Il
+se faisait une fête de l’envoyer aux cinq cents diables plus tard, mais
+en ce moment il sentait trop l’utilité de M. Wilkie pour souffrir
+seulement qu’il s’écartât de lui.
+
+Sans se faire tirer l’oreille, il l’avait présenté à son cercle et
+conduit chez ses amis. Il se montrait avec lui partout; au bois, au
+restaurant, au théâtre...
+
+D’aucuns demandaient parfois:
+
+--Qui donc est ce drôle de petit bonhomme?...
+
+Mais quand le marquis avait répondu négligemment:
+
+--C’est un pauvre diable qui vient de recueillir une succession de vingt
+millions!...
+
+Peste!... On devenait sérieux, et c’était à qui aurait le plaisir,
+l’avantage, l’honneur... de serrer la main d’un garçon de tant de
+revenus.
+
+C’est ainsi que M. de Valorsay avait offert à M. Wilkie de
+Gordon-Chalusse, de le présenter à la fête, annoncée chez le baron
+Trigault.
+
+Ce ne devait être qu’une soirée d’hommes, une séance monstre de jeu,
+mais on savait le baron magnifique et pour irriter la curiosité, sans
+doute, il avait dit et le _Figaro_ avait répété qu’il réservait une
+surprise à ses invités... Oh! mais une surprise!...
+
+C’était le lendemain de l’arrestation de Mlle Marguerite que devait
+avoir lieu cette fête, et le soir, entre neuf et dix heures, M. de
+Valorsay et M. de Coralth, habillés et prêts l’un et l’autre,
+attendaient que M. Wilkie vînt les prendre, ainsi qu’il était convenu.
+
+Ils étaient fort gais l’un et l’autre, les appréhensions du vicomte
+s’étaient dissipées, le marquis oubliait les douleurs de sa jambe cassée
+à la Marche.
+
+--Marguerite ne sortira de prison que pour m’épouser, disait M. de
+Valorsay triomphant.
+
+Ou encore:
+
+--Quel merveilleux instrument que ce Wilkie? Sur un mot en l’air, il a
+donné congé à tous ses domestiques, l’hôtel de Chalusse va être désert,
+Mme Léon et Vantrasson pourront opérer à loisir.
+
+Dix heures sonnèrent, M. Wilkie parut.
+
+--Venez-vous, excellents bons, dit-il, mon huit-ressorts est en bas.
+
+Ils partirent, et cinq minutes plus tard, on les annonçait chez le baron
+Trigault, lequel accueillit M. Wilkie comme s’il ne l’eût jamais vu
+ailleurs.
+
+Il y avait beaucoup de monde déjà, trois ou quatre cents personnes, la
+fine fleur de la «haute vie,» du sport et de la table de jeu. Tous les
+anciens habitués de Mme d’Argelès étaient là, M. de Fondège y
+retroussait ses moustaches, Kami-Bey s’y étalait, reconnaissable à son
+ventre piriforme et à son éternel fez rouge.
+
+Puis, parmi tous ces hommes, d’une élégance étudiée, tous connus de M.
+de Valorsay, d’autres circulaient, plus graves et d’allures toutes
+différentes... Leur gilet était moins ouvert, leur habit tombait moins
+correctement, mais leur physionomie ne respirait pas seulement l’idiote
+satisfaction de soi, et leurs yeux trahissaient autre chose que le néant
+de la pensée.
+
+--Ah ça, murmura le marquis à l’oreille de M. de Coralth, qu’est-ce que
+c’est que ces gens-là? On jurerait des avocats et des magistrats...
+
+Il ne croyait pas si bien dire, et sans l’ombre d’une inquiétude, il
+passait de groupe en groupe, échangeant des poignées de main en
+présentant M. Wilkie...
+
+Une étrange nouvelle circulait tout bas... On racontait, comment
+l’avait-on su?... qu’à la suite d’une querelle avec son mari, Mme
+Trigault avait quitté Paris la veille. On allait jusqu’à citer ses
+dernières paroles au baron...
+
+--Vous ne me reverrez jamais!... avait-elle dit. Vous êtes bien vengé...
+Adieu!...
+
+Les bien informés, gens au courant de tous les scandales malpropres,
+déclaraient l’histoire fausse, soutenant que si la baronne se fût
+enfuie, comme on le disait, on n’eût point vu le beau comte de Coralth
+calme et souriant...
+
+L’histoire était vraie, cependant!... Mais M. de Coralth se souciait
+bien de la baronne, en vérité!... N’avait-il pas en poche la signature
+de M. Wilkie, laquelle, à cette heure, représentait pour lui plus d’un
+demi-million?...
+
+Debout, près d’une des fenêtres de la grande galerie, entre le marquis
+de Valorsay et M. Wilkie, le brillant vicomte pérorait, non sans esprit,
+non sans plus de méchanceté encore, lorsqu’un valet de pied, d’une voix
+si éclatante que toutes les conversations en furent interrompues,
+annonça:
+
+--M. Mauméjan!...
+
+Que Mauméjan, un des hommes d’affaires du baron, fût reçu chez lui, cela
+parut si simple à M. de Valorsay, qu’il ne bougea pas.
+
+Mais M. de Coralth ayant entendu le nom, voulut voir l’homme qui avait
+si bien aidé et conseillé le marquis.
+
+Il tourna la tête, et alors les paroles expirèrent dans sa gorge. Il
+devint livide, ses pupilles s’agrandirent démesurément, et à grand’peine
+il balbutia:
+
+--Lui!...
+
+--Qui? interrogea le marquis stupéfait.
+
+--Regardez!...
+
+A la suite de l’homme annoncé sous le nom de Mauméjan, apparaissait
+Mlle Marguerite, donnant le bras au vieux juge de paix, et Mme
+Férailleur... puis M. Isidore Fortunat... et enfin Chupin, Victor
+Chupin, resplendissant, mais ne «la menant pas large,» selon son
+expression, dans un superbe habit noir tout battant neuf.
+
+Le marquis de Valorsay ne pouvait plus ne pas comprendre. Il comprit qui
+était ce Mauméjan et de quelle audacieuse comédie il avait été dupe...
+
+Son visage si effroyablement se décomposa, que cinq ou six personnes
+s’avancèrent, disant:
+
+--Qu’avez-vous, marquis?
+
+Il n’avait rien, sinon qu’il se sentait pris au piége, et ses regards
+affolés cherchaient une porte, une fenêtre, une issue, pour fuir.
+
+Mais un mot d’ordre, évidemment, avait été donné.
+
+Brusquement, tous les invités répandus dans les salons affluèrent dans
+la galerie, et les portes furent fermées...
+
+Et alors, avec une solennité qu’on ne lui connaissait pas, le baron
+Trigault alla prendre la main du soi-disant Mauméjan, et le conduisant
+au centre de la galerie, devant la cheminée:
+
+--Messieurs, prononça-t-il d’un accent irrésistible d’autorité, Monsieur
+est M. Pascal Férailleur, cet honnête homme qui, chez la d’Argelès, fut
+accusé d’avoir triché au jeu. Vous vous devez de l’entendre!...
+
+Visiblement, Pascal était extraordinairement ému.
+
+L’étrangeté de la situation, la certitude de l’éclatante réhabilitation,
+la joie peut-être de la vengeance, le silence, si profond qu’on
+entendait les respirations haleter, tous les regards obstinément rivés
+sur lui, le troublaient. Mais ce fut l’affaire d’une seconde.
+
+Il se redressa l’œil plein d’éclairs, et d’une voix ferme et
+vibrante, il dit, mais sans prononcer le nom de ses ennemis, la
+ténébreuse intrigue qui s’était agitée autour des millions du comte de
+Chalusse, et de quelles machinations abominables Mlle Marguerite et
+lui avaient été victimes...
+
+Quand il eût achevé, enflant encore la voix:
+
+--Maintenant, ajouta-t-il, regardez... Le visage seul des coupables les
+dénoncera à vos mépris... L’un, est ce misérable qui se fait appeler le
+vicomte de Coralth, Paul Violaine de son véritable nom, un escroc,
+l’ex-complice de Mascarot, un lâche qui est marié et qui laisse sa
+femme mourir de faim...
+
+M. de Coralth eut comme un rugissement.
+
+--L’autre est M. le marquis de Valorsay.
+
+Il en était au troisième, qui eût inspiré dégoût et pitié, si on l’eût
+remarqué dans le coin où il était affaissé, décomposé par la terreur,
+bégayant d’un air stupide: «Ce n’est pas moi... Ma femme l’a voulu!...»
+
+Celui-là était le «général» de Fondège...
+
+Pascal ne prononça pas son nom, cependant; ce n’était pas indispensable,
+et il se souvenait de la prière de Mlle Marguerite...
+
+Mais pendant que parlait Pascal, le marquis avait fait appel à tout ce
+qu’il avait d’énergie et d’impudence... Si désespérée que fût la partie,
+il essaya de se débattre.
+
+--C’est un guet-apens indigne, s’écria-t-il. Baron, vous m’en rendrez
+raison... Cet homme est un imposteur, il ment, tout ce qu’il dit est
+faux!...
+
+--Oui, c’est faux! appuya M. de Coralth.
+
+Une clameur s’éleva, et de tous côtés les plus injurieuses apostrophes
+éclatèrent.
+
+--Quelles preuves vous faut-il donc? criait M. Fortunat.
+
+--Il ne faut pas nous la faire, disait Chupin: Vantrasson et la Léon
+sont «pigés.»
+
+--Qui donc nous a tous floués avec _Domingo_?...
+
+Et, plus fort que les autres, Kami-Bey glapissait:
+
+--Sans compter que votre vente était une pure filouterie, mon
+très-cher!...
+
+Autour de Pascal, ses anciens amis, des confrères, des membres du
+conseil de l’ordre, des magistrats qui jadis avaient aidé ses débuts, se
+pressaient, lui serrant les mains, l’étreignant à l’étouffer, s’accusant
+d’avoir pu le soupçonner, lui, l’honneur même, s’excusant sur ce temps
+troublé où nous vivons, où on voit faillir ceux qu’on croyait les plus
+purs...
+
+Et plus loin, un murmure de respectueuse admiration montait jusqu’à
+Mlle Marguerite, dont les yeux pleins de larmes de bonheur brillaient
+d’un éclat presque surnaturel, dont la beauté empruntait à ses
+sensations une expression sublimé.
+
+Alors, Valorsay, le misérable, sentit bien que c’était fini, et qu’il
+était perdu...
+
+La rage, de même qu’une ivresse furieuse, envahit son cerveau, et pareil
+à la bête acculée qui se retourne et fait tête aux chiens, il se
+redressa, la face convulsée, l’œil sanglant, la bave à la bouche,
+effrayant de cynisme, de haine et d’ironie...
+
+--Eh bien! oui... s’écria-t-il... oui! tout ce que vous venez d’entendre
+est vrai! Je sombrais, je me suis raccroché où j’ai pu! Ce n’est pas
+quand on boit son dernier bouillon qu’on fait le dégoûté... J’ai joué...
+Si j’avais gagné, vous seriez à mes genoux... J’ai perdu, vous me
+repoussez du pied!... Lâches!... Hypocrites!... Injuriez-moi, mais
+comptez-vous, et dites-moi combien entre vous tous, tant que vous êtes,
+il y en a d’assez purs pour avoir le droit de me cracher des mépris à la
+face!... Y en a-t-il cent? Y en a-t-il seulement cinquante?
+
+Une tempête de huées couvrit sa voix.
+
+Dès qu’elle cessa:
+
+--Ah! la vérité vous blesse, mes très-chers, reprit-il en ricanant...
+Montrez-vous, croyez-moi, d’une vertu moins farouche!... J’étais ruiné,
+cela dit tout... Mais lequel de vous ne l’est pas quelque peu?... Lequel
+se suffit avec ses revenus et ne mange pas au sac!... Votre dernier
+louis venu, vous essaierez de faire ce que j’ai fait ou quelque chose de
+pis... Et ne dites pas non, car pas plus que moi vous n’avez une
+conscience étroite, une ferme morale, des croyances sincères ou des
+aspirations généreuses... Vous poursuivez ce que j’ai poursuivi, rien de
+plus... Vous voulez ce que j’ai voulu, la vie à outrance, courte et
+bonne, enragée, enfiévrée, endiablée... Vous voulez le plaisir, le jeu,
+les chevaux, les filles perdues, la table toujours mise et les verres
+toujours pleins, toutes les jouissances du luxe, toutes les
+satisfactions de la vanité... Au bout de tout cela, il y a l’abîme de
+boue... J’y suis, je vous y attends, car vous y viendrez tous,
+nécessairement, fatalement... et ce sera justice!... Ah! ah!... vous ne
+trouvez plus mon aventure si drôle, maintenant! Allons, faites-moi
+place! s’il vous plaît!
+
+Il s’avança, le front levé, et positivement on s’écartait, quand un
+domestique effaré parut, qui cria:
+
+--Monsieur... monsieur le baron... La justice!... Elle est en bas!...
+Elle monte!... Il y a un commissaire avec son écharpe...
+
+Du coup, l’exaltation furibonde du marquis de Valorsay tomba...
+
+Il devint plus pâle, s’il est possible, et trembla sur ses jarrets comme
+le bœuf manqué par la masse du boucher.
+
+Puis, soudainement, une résolution désespérée se lut sur ses traits, la
+résolution du condamné qui, sachant qu’il ne peut éviter l’échafaud y
+monte d’un pas ferme...
+
+Il s’approcha de M. Trigault, et d’une voix rauque:
+
+--Me laisserez-vous arrêter chez vous, baron, dit-il, moi... un
+Valorsay!...
+
+On eût dit que le baron attendait ce reproche.
+
+Il entraîna le marquis et M. de Coralth, les poussa dans un petit salon
+au fond de la galerie, et ferma la porte.
+
+Il était temps, le commissaire de police entrait.
+
+--Lequel de vous, messieurs, prononça-t-il, est le marquis de Valorsay?
+Lequel de vous est Paul Violaine, dit le vicomte...
+
+La détonation d’une arme à feu lui coupa la parole.
+
+On se précipita vers le petit salon.
+
+A terre, sur le dos, gisait le marquis de Valorsay, la tête affreusement
+fracassée. Sa main droite serrait encore la crosse d’un revolver... Il
+était mort.
+
+--Et l’autre? cria-t-on, et l’autre?
+
+La fenêtre ouverte, un rideau arraché et attaché à la balustrade,
+disaient comment avait fui M. de Coralth.
+
+Plus tard seulement on connut les précautions du baron.
+
+Sur la table du salon, il avait placé d’avance deux revolvers et deux
+paquets de chacun dix billets de mille francs...
+
+Le vicomte n’avait pas hésité!...
+
+
+
+
+XX
+
+
+ * * * * *
+
+C’est à Saint-Etienne-du-Mont, à deux pas de la rue d’Ulm, qu’a été
+célébré le mariage de Pascal Férailleur et de Mlle Marguerite de
+Chalusse...
+
+Qui eût connu le mystère de la naissance de la mariée, n’eût pas été peu
+stupéfait de lui voir pour témoin, avec le vieux juge de paix, le baron
+Trigault...
+
+Ce fut ainsi, cependant...
+
+De plus en plus maltraité par sa fille et son gendre, séparé de sa
+femme, devenue presque folle, encore qu’on eût réussi à sauver ses
+lettres, c’est près de M. et de Mme Pascal que le baron a trouvé une
+famille...
+
+Il ne joue plus guère, sinon au piquet avec Mme Férailleur, qu’il
+s’amuse à faire tressauter, en lui criant de sa grosse voix, quand elle
+est un peu longue à écarter: «Nous gaspillons un temps précieux!...»
+
+Parfois, ils sortent ensemble, et sans doute ils seraient bien surpris,
+ceux à qui on dirait où se rend, au bras du baron, la rigide bourgeoise.
+
+Elle va visiter et consoler Mme veuve Gordon, autrefois Lia
+d’Argelès, qui a fondé près de Montrouge un ouvroir pour les pauvres
+filles séduites et abandonnées... La malheureuse en est encore à
+recevoir un souvenir de son fils...
+
+Quant à son mari, elle le suppose mort ou au fond de quelque maison
+centrale...
+
+C’est à elle que les Fondège doivent souvent du pain... Forcés de rendre
+gorge, sans autres ressources qu’une rente de 50 fr. par mois que leur
+sert leur fils devenu capitaine, leur misère est affreuse...
+
+Oh! ces Fondège!... M. Fortunat n’en parle qu’avec horreur... Mais il
+chante haut les louanges de Mme Marguerite, qui lui a rendu les
+40,000 francs qu’il avait avancés à Valorsay... Il fait aussi l’éloge de
+Chupin, mais du bout des lèvres, depuis que Chupin, mis à même par
+Pascal de «s’établir,» lui a déclaré qu’il ne se mêlerait plus jamais de
+tripotages.--Tripotages est resté sur le cœur de. M. Fortunat.
+
+Ce qui ne l’a pas empêché, d’ailleurs, d’aider par sa déposition aux
+malheurs de Vantrasson et de la sensible Mme Léon. Condamnés, l’un
+aux travaux forcés à perpétuité, l’autre à dix ans de réclusion...
+
+De M. de Coralth, pas de nouvelles; mais sa femme a quitté la Villette,
+au grand désespoir de M. Mouchon... Comme dentiste, le docteur Jodon
+réussit...
+
+Quant à M. Wilkie, on sait par les journaux ses faits et gestes...
+
+Les chroniques s’épuisent à décrire ses livrées, ses chevaux, ses
+voitures, ses écuries... On signale ses déplacements... On enregistre
+ses mots spirituels... Il a des succès, il est aimé, fêté; célébré,
+adulé, il fait tapage, scandale, il règne. Le monde est aux
+impudents!...
+
+FIN.
+
+Paris.--Imprimerie de E. DONNAUD, rue Cassette, 9.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La vie infernale, by Émile Gaboriau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE INFERNALE ***
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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+
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ’AS-IS’ WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm’s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state’s laws.
+
+The Foundation’s principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation’s web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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