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+The Project Gutenberg EBook of Cœur-de-panthère, by
+Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cœur-de-panthère
+
+Author: Gustave Aimard
+ Jules Berlioz d'Auriac
+
+Release Date: June 18, 2011 [EBook #36460]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CŒUR-DE-PANTHÈRE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+1 fr. 25 c. le volume.
+
+GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC
+
+CŒUR DE PANTHÈRE
+
+[Illustration]
+
+PARIS
+
+A. DEGORCE-CADOT, éditeur, 9, rue de Verneuil
+
+_Propriété exclusive de l'éditeur_
+
+
+COLLECTION
+
+DES
+
+JOYEUX ROMANS ILLUSTRÉS
+
+A 2 francs le volume
+
+
+ PIGAULT-LEBRUN. { Monsieur Sans-Souci, dessins de Hadol, 1 v. 2 fr.
+ { L'Heureux Jérôme -- 1 v. 2 »
+ { Monsieur Botte -- 1 v. 2 »
+ _Nouvellement_ { Les Barons de Felsheim -- 1 v. 2 »
+ _parus_ { La Folie espagnole. -- 1 v. 2 »
+ { Le Coureur d'aventures -- 1 v. 2 »
+ { Le Mouchard -- 1 v. 2 »
+
+ _Sous presse les autres romans de_ =Pigault-Lebrun=
+
+ Autres Romans illustrés à 2 fr. le vol.
+
+ { Les Gens de Villeguindry, avec 36 gravures 1 v. 2 »
+ A. HUMBERT { Tailleboudin 1 v. 2 »
+
+ ELIE BERTHET { L'Homme des Bois, très fort volume,
+ { 15 gravures 1 v. 2 »
+
+ Nouveautés à 3 fr. illustrées
+
+ { Les Treize Nuits de Jane, 6 gravures
+ PAUL DE KOCK { hors texte 1 v. 3 »
+
+ SŒUR X { Mémoires { Le Couvent, 12 grav. 1 v. 3 »
+ { d'une Religieuse { La Défroquée, 12 g. 1 v. 3 »
+
+
+Collection des œuvres de Paul de Kock à 2 fr. le volume en vente et
+sous presse.
+
+Paris.--Typ. Collombon et Brûlé, rue de l'Abbaye, 22.
+
+
+CŒUR-DE-PANTHÈRE
+
+ŒUVRES DE GUSTAVE AIMARD
+
+ A 3 fr. le volume
+
+ LES CHASSEURS MEXICAINS, avec gravure 1 vol.
+ DONA FLOR 1 vol.
+ LES FILS DE LA TORTUE, 2e édition, avec gravure 1 vol.
+ L'ARAUCAN, 2e édition, avec gravure 1 vol.
+
+ A 2 fr. le volume
+
+ UNE VENDETTA MEXICAINE, avec gravure 1 vol.
+
+
+OUVRAGES GRAND IN-4º ILLUSTRÉS
+
+(VOIR LE CATALOGUE GÉNÉRAL)
+
+
+GUSTAVE AIMARD ET JULES D'AURIAC
+
+A 1 fr. 25 le volume
+
+ L'AIGLE-NOIR DES DACOTAHS 1 vol.
+ LES PIEDS-FOURCHUS 1 vol.
+ LE MANGEUR DE POUDRE 1 vol.
+ L'ESPRIT BLANC 1 vol.
+ LE SCALPEUR DES OTTAWAS 1 vol.
+ LES FORESTIERS DU MICHIGAN 1 vol.
+ ŒIL-DE-FEU 1 vol.
+ CŒUR-DE-PANTHÈRE 1 vol.
+ LES TERRES D'OR 1 vol.
+ JIM L'INDIEN 1 vol.
+ RAYON-DE-SOLEIL 1 vol.
+
+
+F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC
+
+CŒUR-DE-PANTHÈRE
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+A. DEGORCE-CADOT, ÉDITEUR
+9, RUE DE VERNEUIL, 9
+
+Tous droits de propriété expressément réservés
+
+
+
+
+CŒUR-DE-PANTHÈRE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+UNE HÉROÏNE DU DÉSERT
+
+
+Il n'y a pas, sous le soleil, de paysage plus splendide et plus riche en
+beautés sauvages que le territoire à l'ouest de la Nébraska, sur lequel
+ce déroulent les plaines de Laramie.
+
+Pour le voyageur qui visite ces admirables contrées, ce nom de _Plaines_
+semble inexact au premier abord; car, avant d'y parvenir, il a dû gravir
+les plus hauts plateaux des Montagnes Rocheuses.
+
+Cependant le mot est vrai, c'est bien une _plaine_ dont il s'agit.
+
+Le Fort Laramie, qui occupe un des points extrêmes, est situé au
+confluent nord de la Nébraska ou Platte, avec un autre cours d'eau
+qu'elle absorbe.
+
+Des sources de la Platte à ce confluent la rivière décrit un cercle
+immense d'environ quatre-cents milles, embrassant dans son cours
+plusieurs chaînes de montagnes égales en hauteur.
+
+D'un autre côté, la rivière Laramie dont la naissance est proche de la
+Nébraska, entoure le reste du territoire, sur un diamètre de
+soixante-et-quinze milles, et complète ainsi la circonférence.
+
+Cette enclave constitue les fameuses _plaines de Laramie_.
+
+Cette région n'est pas seulement une prairie monotone et stérile; on y
+voit des vallées fertiles, riantes, couvertes de forêts et de récoltes;
+des côteaux admirables et verdoyants; de gras pâturages; des cours d'eau
+rayonnant dans toutes les directions.
+
+Au milieu des âpres Montagnes Rocheuses, c'est un oasis, un Éden
+inattendu.
+
+Tout autour, le colossal amphithéâtre des hautes cîmes s'élève dans sa
+grandeur solitaire et forme un saisissant contraste avec les beautés
+plus douces, plus harmonieuses des vallées; on dirait les sourcils
+froncés de spectateurs géants jetant un regard sévère sur les
+folâtreries gracieuses de la nature.
+
+Le pic Laramie, point culminant de cette chaîne, s'élève à environ
+trente milles du fort qui a emprunté son nom: c'est le centre d'un
+paysage incomparable par sa splendeur et son immensité; la vue, que rien
+ne limite, plane au-dessus des prairies incommensurables, jusqu'au
+lointain Missouri.--C'est le point de vue des Basses-Terres, en
+regardant l'Orient.--Au couchant c'est tout un autre aspect; à perte de
+vue surgissent des troupeaux de montagnes dont les croupes luisantes ou
+sombres, nues ou boisées, rocailleuses ou verdoyantes, ondulent en tout
+sens.--Tout un panorama de collines!
+
+Deux de ces cîmes méritent une mention particulière: ce sont, le _Roc
+Indépendance_ et la _Porte-du-Diable_. Ce dernier pic est un grand
+rocher, sur lequel n'apparaît pas la moindre trace de végétation, et qui
+s'élève, solitaire, à une hauteur de quatre mille pieds. Sur son extrême
+pointe est une espèce de portique, œuvre bizarre de la nature, et qui
+a donné son nom à toute la montagne. Là s'arrête une chaîne immense qui
+forme la principale ossature des Montagnes Rocheuses. Des
+_Portes-du-Diable_ jaillit la rivière _Sweet-water_ (Eaux-Douces); le
+bruit infernal de ses cascades, les bonds effrayants de ses flots à
+travers les roches aiguës, le grondement continu des échos, tout motive
+le nom sinistre qui s'applique à ces mornes et imposantes solitudes.
+
+Nous sommes en 1857-58. A cette époque, le fort Kearney, situé à environ
+deux cents milles du Missouri, était le _settlement_ (établissement) le
+plus éloigné «du lointain Ouest.» Il est vrai que plus d'un aventurier,
+plus d'un hardi pionnier de la civilisation, avait poussé plus loin ses
+excursions dans le désert; il y avait des huttes de chasseurs, de
+_squatters_ (défricheurs, colons), jusque sur les bords de la Platte,
+jusqu'au pied des Montagnes Rocheuses; mais ces habitations clairsemées
+dans ces immenses solitudes ne méritaient pas le nom de settlements; la
+contrée ne pouvait pas être considérée comme peuplée.
+
+Le mot de _squatter_ implique ordinairement l'idée d'un forestier
+grossier et illettré. Effectivement c'est le cas le plus ordinaire:
+mais, comme il n'y a pas de règle sans exception, on pouvait trouver,
+dans les plaines de la Nébraska quelques familles ayant appartenu aux
+classes distinguées de la société civilisée. C'étaient, pour la plupart,
+des gens qui avaient éprouvé des revers de fortune ou des déchirements
+de cœur inguérissables, et qui, fuyant le monde des villes, étaient
+venus se retremper aux virginales magnificences de la solitude.
+
+Là, au moins, ils vivaient tranquilles, ces exilés, ces convalescents de
+la civilisation; mieux valait pour eux la rencontre fortuite du Buffalo
+ou de l'Indien que le contact quotidien de la population des villes.
+
+Le fort Laramie était, à cette époque, un poste important pour la traite
+des marchandises; c'était le rendez-vous des Indiens chasseurs et
+trafiquants, des trappeurs (chasseurs) de toutes les nations, des
+aventureux négociants Américains. Il y avait, en tout temps, une
+garnison d'environ trois cents hommes.
+
+C'était là que s'organisaient les caravanes pour le _Golden State_
+(Région d'Or), qui passaient par la vallée de la Platte, le Sweet-water,
+South-Pass et Fort-Hall.
+
+Au seuil des contrées montagneuses se trouvaient, par groupes de dix ou
+douze, des habitations échelonnées çà et là dans les plaines de Laramie,
+sur une étendue d'environ trente à quarante milles.
+
+Nous attirerons l'attention du lecteur sur un de ces charmants
+ermitages. Son apparence extérieure était modeste, mais révélait des
+habitants honorables. Il était situé près des confluents de la _Platte_
+et de _Medicine-Bow River_, à cinq milles de Sweet-water, à quinze
+milles des Portes-du-Diable.
+
+Au lieu d'être installée dans la vallée--une des plus belles de la
+contrée,--cette habitation était perchée comme un nid d'aigle sur la
+cime d'un côteau, et disparaissait au milieu des feuillages touffus. La
+pente, pour y arriver, était hérissée de rocs menaçants, disposés en
+forme de labyrinthe, et qui en rendaient l'accès difficile à tout autre
+qu'un familier de l'endroit.
+
+Lorsque le voyageur, quittant les régions civilisées, pénètre dans les
+déserts de l'Ouest, il est saisi par la nouveauté sauvage et grandiose
+de cette nature admirable: ce ne sont plus les paysages alignés par le
+crayon plus ou moins maladroit des architectes, les points de vue
+calculés par la vieille routine, le clinquant champêtre au milieu
+duquel se pavanent autour de leurs maîtres des animaux dégénérés,
+atrophiés par la domestication. Ce n'est plus le vieux monde défiguré
+par l'homme; c'est la terre dans sa beauté native et fière, telle
+qu'elle est sortie des mains du Créateur.
+
+La grande prairie se déroule, mouchetée de vertes forêts, de troupeaux
+de buffles, de hordes de chevaux sauvages, de loups, de daims
+bondissants; et au milieu de cette immensité silencieuse, passe
+l'Indien, rapide, agile, infatigable, sans laisser derrière lui la trace
+de ses pas, sans faire le moindre bruit, sans faire ployer le brin
+d'herbe sur lequel son pied se pose.
+
+Le voyageur n'avance qu'avec une émotion respectueuse qui ressemble à de
+la crainte, mais dont le charme est inexprimable.
+
+Et pourtant, si grande est la force des vieilles habitudes qu'il se
+trouve heureux de découvrir le Fort Laramie après avoir traversé les
+quatre cents milles du désert de la Nébraska: le moindre échantillon de
+la vie civilisé est le bien-venu.
+
+Du reste, il faut en convenir, l'aspect de cette petite colonie
+militaire n'était pas sans offrir un certain attrait; on trouvait là
+une physionomie particulière aux gens, aux bêtes, aux choses même; il y
+avait comme un reflet du désert.
+
+Il y avait même une Héroïne demi-sauvage, demi-civilisée, dont
+l'histoire était une légende de la Prairie.
+
+Manonie ou _Cœur-de-Panthère_, comme l'appelaient les Sauvages, était
+une «Face-Pâle.» Personne ne connaissait sa famille, si ce n'était un
+chef Pawnie, Nemona, autrement nommé _Les Eaux Grondantes_. Le père de
+Nemona l'avait enlevée à sa famille, dans l'État central d'Iowa; elle
+n'était alors âgée que de trois ans. Le sort de ses parents resta un
+sombre mystère; la jeune fille elle-même avait ignoré que le sang de la
+race blanche coulait dans ses veines, jusqu'au moment où les officiers
+du Fort Laramie le lui avaient appris, avec force compliments. Un de ces
+Messieurs avait même eu la patience persévérante de se faire raconter
+par les Indiens quelques bribes de son histoire, et s'était ensuite
+empressé de lui faire connaître tout ce qu'il avait pû recueillir. Elle
+avait, du reste, été honorablement et affectueusement traitée par ses
+amis blancs; le commandant du Fort l'avait presque adoptée et la
+considérait comme sa fille: aussi avait elle pour toute la population
+Face-Pâle une affection profonde qui avait exclu de son esprit tout
+souvenir Indien.
+
+Un notable guerrier des Pawnies, nommé Wontum, c'est à dire le
+_Chat-Sauvage_, avait demandé en mariage _Cœur-de-Panthère_; mais la
+jeune fille avait repoussé avec empressement ses prétentions amoureuses.
+Un noble et orgueilleux sentiment de sa supériorité native s'était élevé
+en elle et l'avait portée à accueillir cet aspirant sauvage avec un
+dédain tel que l'infortuné Wontum dût se retirer honteux et confus.
+
+Nemona (le chef Pawnie dont nous ayons déjà parlé) avait, contrairement
+à la coutume Indienne, une seule et unique femme qu'il affectionnait et
+traitait avec tous les égards possibles. Il entreprit, avec elle,
+d'intercéder pour Wontum auprès de la jolie transfuge; mais celle-ci
+n'avait plus dans le cœur un seul atome de l'esprit Indien; toutes
+les instances furent repoussées avec perte. Il en résulta une certaine
+froideur entre eux; puis survinrent des propos piquants, enfin une
+rupture complète à la suite de laquelle Cœur-de-Panthère fut invitée
+par Nemona à chercher asile hors de chez lui. Ce fut à dater de cette
+époque que la jeune fille abandonna les villages Indiens.
+
+Alors Wontum perdit toute espérance, pour le moment; mais il garda au
+fond de son cœur un sentiment indéfinissable qui tenait de l'amour et
+de la haine, et qui n'était ni l'un ni l'autre. Les dédains de la jeune
+fille parurent inexplicables dans les tribus Indiennes; et ce fût, même,
+à cette occasion qu'elle reçût le nom de _Cœur-de-Panthère_: à
+l'oreille des sauvages il dépeignait parfaitement l'intraitable humeur
+dont Manonie avait fait preuve envers un de leurs plus braves et plus
+séduisants guerriers.
+
+Elle avait alors seize ans: ses instincts l'attiraient vers la race
+blanche, elle finit par se fixer complétement parmi les Européens.
+
+Là, au bout de peu de temps; elle fut rencontrée par un jeune lieutenant
+qui avait un peu entendu raconter son histoire par les Settlers des
+frontières ou les Indiens éclaireurs dans l'armée. D'abord il lui
+accorda de la curiosité, puis de l'intérêt; enfin, un beau jour, il
+s'aperçut qu'il en était devenu profondément amoureux. En effet, les
+grâces natives, la réserve modeste, la candeur ingénue de Manonie
+étaient de nature à faire impression sur l'homme le moins sensible.
+Bientôt on pût se convaincre d'une chose surprenante, savoir qu'Henri
+Marshall, lieutenant de première classe dans les armées unies, fils de
+fière et riche famille, était le prétendant avoué et agréé d'une petite
+fille sauvage jusqu'alors dédaigneuse des meilleurs partis.--Car, il
+faut le dire, l'affection sincère et noble du jeune officier avait
+touché le cœur de Manonie; elle n'avait pu le lui dissimuler.
+
+Les fiançailles eurent lieu avec un immense retentissement parmi les
+tribus indiennes. Cette nouvelle excita plus d'une secrète et amère
+jalousie. Nemona y fit peu d'attention, car aucun lien de famille ne
+l'attachait à Manonie; mais Wontum en fût outré, et se promit d'exercer
+la plus terrible vengeance.
+
+Comme il avait une influence considérable dans sa peuplade, il ne lui
+fut pas difficile de trouver des adhérents tout prêts à l'aider dans ses
+projets. Ainsi secondé il entreprit de la faire prisonnière dans le
+village Indien; mais elle eût l'adresse de s'échapper et parvint à
+gagner heureusement le Fort.
+
+Furieux de cette désertion, Wontum résolut de reprendre la fugitive; à
+cet effet, il combina un plan qui semblait immanquable.
+
+Il se posta, avec ses guerriers, sur le passage d'une caravane,
+l'attaqua dans la vallée _South Pass_ (Défilé du sud), et fit
+prisonniers les voyageurs qui la composaient. Au lieu de les massacrer
+inhumainement, suivant l'usage Indien, il se contenta de les faire
+garrotter avec soin; de plus, il eut la précaution de laisser échapper
+un des captifs: en agissant ainsi, il poursuivait le cours de ses
+combinaisons diaboliques.
+
+Son but était, d'abord, de faire connaître par l'entremise du fugitif
+l'événement fâcheux survenu à la caravane. En effet, le malheureux
+émigrant, tout effarouché, ne manqua pas de courir au Fort Laramie, d'y
+raconter le désastre et de demander à la garnison une sortie dans le but
+de délivrer les prisonniers.
+
+A cette nouvelle, tout ce que le rusé sauvage avait prévu ne devait pas
+manquer d'arriver; les soldats s'empressèrent de se proposer pour
+l'expédition, on n'eût qu'à refuser les volontaires qui se présentaient
+en foule: il fut question d'une prise d'armes sérieuse.
+
+C'était là précisément ce que voulait Wontum; trouver le Fort dégarni
+de la majeure partie de ses défenseurs, le surprendre, y pénétrer,
+enlever Manonie, l'entraîner au fond des bois après avoir massacré tous
+les Européens s'il était possible.
+
+Bien entendu, le lieutenant Marshall, ce rival détesté, avait la
+première place dans les féroces préférences de Wontum.
+
+En attendant le résultat de sa stratégie, le chef Indien conduisit ses
+prisonniers et son butin au sommet de _Table-Hill_ qui est voisin de
+_South Pass_.
+
+Ce pic, un des plus formidables de cette chaîne, s'élève à sept mille
+quatre cent quatre-vingt huit pieds dans les profondeurs du ciel, au
+milieu d'un chaos titanique de roches anguleuses, aiguës, hérissées,
+menaçantes: sur ses flancs de granit sombre règnent l'horreur et la
+solitude; ses sommités sont d'affreux déserts perdus dans le désert du
+vide.
+
+Wontum ne pouvait choisir une retraite plus sauvage et plus
+inaccessible: aussi en avait-il fait son quartier général. Cependant il
+n'y concentra pas, pour le moment, toutes ses forces qui s'élevaient à
+environ deux cents hommes: il laissa à _Table-Hill_ une trentaine de
+guerriers, et avec le reste de sa troupe s'en alla rôder autour du Fort
+Laramie, épiant une occasion favorable pour y porter le carnage,
+l'incendie et le rapt.
+
+La distance entre _South-Pass_ et Laramie est d'environ deux cents
+milles: la bande sauvage n'avait pas fait la moitié du chemin qu'elle
+aperçut les troupes venant du Fort. Les Indiens se cachèrent aussitôt,
+et, lorsque tout danger d'être aperçus fut passé, ils se portèrent
+rapidement en avant: tout paraissait tourner au gré de leurs désirs; le
+plan de Wontum allait triompher.
+
+Il n'était resté au Fort Laramie qu'une quarantaine d'hommes, sous le
+commandement du lieutenant Henry Marshall. Son mariage avec la jeune fée
+des forêts n'avait pas encore été célébré: cependant Manonie habitait le
+Fort depuis plusieurs mois, logeant avec la femme d'un officier.
+
+L'agression commise contre les émigrants mit en éveil tous les instincts
+sauvages de la jeune fille; elle resta convaincue que Wontum était sur
+le sentier de guerre; dès ce moment, ses jours et ses nuits se passèrent
+dans une défiance incessante.
+
+Rien n'égale la finesse idéale, la perspicacité inimaginable que
+l'éducation des bois donne aux sens; rien n'égale l'étonnante prescience
+avec laquelle hommes, femmes, enfants devinent ce qu'ils ont à peine vu
+ou entendu: l'Européen, bercé dans les langes étroits de la
+civilisation, ne peut que s'incliner devant cette supériorité physique,
+et s'avouer inférieur, insuffisant, chétif.
+
+Manonie avait le pressentiment des entreprises tentées par Wontum: elle
+_savait_ qu'il ourdissait dans l'ombre quelque trame infernale, qu'il
+marchait contre le Fort; la jeune fille en était certaine; il ne lui
+manquait qu'un indice furtif, le vol d'un oiseau, un cri dans la forêt
+pour dire «Les voilà!»
+
+Toujours inquiète pour le Fort et sa faible garnison, la jeune fille
+passait ses nuits silencieuse sur les fortifications, épiant tous les
+murmures de l'air, les sons furtifs de la vallée, les échos lointains de
+la montagne.
+
+Pendant les journées elle disparaissait; tout son temps était employé à
+parcourir les environs du Fort, invisible et rapide comme un oiseau;
+voyant tout, entendant tout; devinant ce qu'elle n'avait pû voir ou
+entendre.
+
+Ces longues et dangereuses pérégrinations plongeaient Marshall dans une
+mortelle inquiétude; lorsque, le soir, il la voyait arriver, lasse,
+épuisée par ses longues courses, il lui adressait de tendres reproches
+auxquels elle ne répondait que par un fier sourire et un mutin mouvement
+de tête: le lendemain elle recommençait.
+
+Par une après-midi brumeuse, Manonie revint plus tôt que d'habitude,
+annonçant l'approche des Indiens. Aussitôt la petite garnison fit ses
+préparatifs de défense, et s'organisa pour opposer une résistance
+désespérée.
+
+Le commencement de la nuit se passa dans une attente muette et morne,
+pendant laquelle on aurait pû entendre bondir dans leurs poitrines les
+cœurs des braves défenseurs du Fort. A une heure du matin les
+Sauvages donnèrent l'assaut avec leur concert accoutumé de hurlements
+horribles: mais la réception fut si chaude et si inattendue qu'ils
+furent obligés de battre en retraite, après avoir essuyé des pertes
+considérables.
+
+Alors commença un siége en règle, dans lequel Wontum déploya toute
+l'habileté, tout l'acharnement qui étaient en son pouvoir.
+
+Trois jours se passèrent ainsi en combats effrayants. Le lieutenant
+Marshall avait été blessé; ses hommes, harassés par la lutte, et privés
+du concours de leur commandant, commençaient à se ralentir dans leur
+résistance.
+
+Au milieu de la troisième nuit, les Indiens firent une charge
+désespérée: les assiégés se défendirent avec moins de vigueur. Encouragé
+par cette marque évidente de faiblesse, Wontum poussa si bien ses
+guerriers qu'ils pénétrèrent dans la première enceinte.
+
+A ce moment, Manonie veillait auprès du lit de son cher blessé; en
+s'apercevant de la position critique où se trouvait la garnison, elle
+sauta sur une hache, courut aux retranchements avec la furie du
+désespoir, appelant les soldats à elle, et se jeta au plus fort de la
+mêlée.
+
+Cet acte de bravoure sauva le Fort: toute la garnison reprit courage
+sous l'influence de ce noble exemple; il y eut une mêlée atroce, à la
+fin de laquelle les Sauvages furent repoussés.
+
+Wontum fit des efforts inouïs pour s'emparer de la jeune fille; puis,
+lorsqu'il se fut convaincu que c'était chose impossible, il ne songea
+qu'à égorger Marshall: cet acte de férocité aurait été pour lui une
+demi-vengeance.
+
+Son couteau, rouge de sang, était levé sur la tête du blessé
+lorsqu'arriva Manonie: prompte comme la foudre, la courageuse enfant se
+jeta sur le meurtrier, son tomahawk étincela et s'abattit en sifflant.
+Elle avait visé la tête; mais son élan fut si désespéré que l'arme passa
+à côté du but et s'enfonça profondément dans l'épaule.
+
+Wontum, hors de combat, prit la fuite; ses hommes l'imitèrent; dès cet
+instant le siége fut levé, la garnison resta victorieuse. Les Indiens
+faillirent être pris entre deux feux, car les troupes revenant de leur
+expédition arrivèrent le lendemain dans la matinée.
+
+_Cœur-de-Panthère_ devint donc l'héroïne du Fort Laramie: sa renommée
+bien méritée s'étendit au loin dans la prairie et se répandit sur toute
+la frontière. Aussi le premier mot de chaque voyageur était de
+s'informer d'elle, en arrivant au Fort, afin de lui adresser les éloges
+et les hommages qu'elle avait si bien mérités.
+
+Son mariage avec Henry Marshall fut célébré sans retard. Deux années
+s'écoulèrent, douces et rapides comme un beau songe pour les heureux
+époux. Manonie devint mère; un petit Harry Marshall commença bientôt à
+trottiner dans le Fort.
+
+Pendant longtemps la jeune femme, aidée de son mari, fit d'actives
+recherches pour tâcher de découvrir sa famille; mais ses démarches
+furent infructueuses. Plus d'un père, plus d'une mère auxquels avaient
+été ravis leurs pauvres petits enfants, se présentèrent pour
+reconnaître, s'il était possible, dans la charmante et vertueuse
+_héroïne_, celle qu'ils pleuraient depuis tant d'années: rien ne
+facilita une reconnaissance; aucun fait, aucun souvenir, aucun indice ne
+vint fournir une lumière utile: le mystère resta toujours aussi profond.
+
+Pourtant, dans le recueillement de ses souvenirs, la jeune femme
+entrevoyait, comme des lueurs fugitives, les premières scènes de son
+enfance: il lui semblait apercevoir son petit berceau, sa mère penchée
+sur elle; entendre la voix mâle de son père s'adoucissant pour lui
+parler au travers d'un sourire. A l'amour qu'elle éprouvait pour son
+enfant, elle jugeait de celui qui avait dû veiller autour de ses
+premières années: elle se disait qu'ils avaient bien souffert--comme
+elle souffrirait, elle, en pareil cas,--ceux qui l'avaient perdue: elle
+se disait qu'elle la reconnaîtrait sûrement cette pauvre mère, aimée
+quoique inconnue, si la Providence la lui faisait rencontrer: elle
+désirait ce grand bonheur de la famille qui lui manquait pour former le
+complément béni de son existence: elle priait, du fond de son cœur,
+pour ces chers inconnus, qui, sans doute, priaient aussi pour elle, sur
+la terre ou dans le ciel.
+
+Trois ans après leur mariage, le lieutenant Marshall et sa femme étaient
+sur le point de quitter le Fort Laramie pour se rendre à Leavenworth: le
+petit Harry, leur unique enfant, idole de ses parents et de toute la
+garnison, avait deux ans. Des événements inattendus vinrent jeter dans
+leur paisible existence une perturbation profonde.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+OLD JOHN
+
+
+Si le lecteur le trouve agréable, nous lui rappellerons cette cabane
+installée au confluent des rivières _Platte_ et _Medicine-Bow_, sur le
+flanc d'une colline: nous le conduirons auprès de cette habitation
+rustique, si bien cachée, comme un nid d'aigle au sein de la forêt,
+qu'elle avait échappé aux yeux perçants des rôdeurs Indiens.
+
+Nous sommes au 20 septembre 1857; les premiers rayons de l'aube matinale
+commencent à peine à répandre sur la terre quelques lueurs indécises.
+
+Un jeune homme, monté sur un _pur-sang_ de toute beauté, s'approche
+lentement de la colline. Ses regards observateurs ont découvert une
+guirlande de fumée qui monte au-dessus des arbres; attiré par ce signe
+indicateur de la civilisation, il marche dans sa direction. Bientôt le
+chemin devenant impraticable pour sa monture, il est obligé de mettre
+pied à terre et de cheminer tant bien que mal, trébuchant, maugréant,
+soufflant, pendant que son cheval souffle et trébuche aussi, mais sans
+maugréer.
+
+--Décidément, dit à haute voix notre voyageur; décidément, il a le goût
+du romantique, cet ermite enragé! Sans quoi, jamais il n'aurait choisi
+pour habitation un pareil site. C'est égal, son nom ne répond pas à la
+qualité de son logis. _Old John!_.... est-ce un nom assez vulgaire!....
+Quoiqu'il en soit, c'est un homme étrange, et sur lequel les Settlers de
+la plaine n'ont pu me fournir aucun renseignement.
+
+Ces dernières paroles du monologue furent adressées au cheval, qui, n'y
+comprenant pas grand'chose, n'y répondit rien, comme son maître pouvait
+bien s'y attendre.
+
+A ce moment, l'homme et son coursier atteignirent la petite clairière où
+était bâtie la cabane:
+
+--Que voudriez-vous donc savoir sur son compte? demanda soudainement une
+voix très-proche et qui semblait sortir d'un gros arbre.
+
+En effet un vieillard apparût, soulevant un grand lambeau d'écorce qui
+cachait la cavité du tronc vermoulu.
+
+Le jeune voyageur surpris, tressaillit et fixa des regards curieux sur
+son interlocuteur. C'était un homme de haute et puissante stature; aux
+yeux noirs voilés par d'épais sourcils grisonnants; à la longue
+chevelure blanche tombant en désordre sur ses épaules; à la barbe
+épaisse, rude, pendante sur sa poitrine, digne en tous points du reste
+de sa personne.
+
+Sa voix était basse, un peu voilée par une expression mélancolique, mais
+ferme et vibrante comme celle d'un homme accoutumé au commandement.
+
+Sans bien se rendre compte des sentiments qui l'agitaient, le jeune
+homme resta quelques instants sans répondre.
+
+Le vieillard remarquant son hésitation lui dit:
+
+--Vous avez amené par ici un trop bel animal: c'est dommage de sacrifier
+une aussi superbe bête aux griffes des _Legyos_.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Aôh! _Legyos_; ce mot vous est inconnu?
+
+--Entièrement: c'est la première fois que je l'entends prononcer, et
+j'avoue que j'en ignore parfaitement la signification. Dans tous les
+cas, je serais désolé qu'il arrivât malheur à Dahlgren.
+
+--Bien! bien! je comprends: c'est le nom que vous donnez à votre cheval.
+Alors, si vous vous intéressez à lui, empêchez-le de s'éloigner.
+
+Le jeune homme se retourna vivement; Dahlgren, qu'il avait négligemment
+attaché à une branche d'arbre, s'était rendu libre et se dirigeait vers
+la lisière du bois.
+
+Après l'avoir ramené, le voyageur passa la bride autour de son bras pour
+ne plus le perdre de vue, et reprit la conversation:
+
+--Je crois bien qu'il n'y avait pas grand risque à laisser la pauvre
+bête se rafraîchir un peu, avec l'herbe tendre, de sa course matinale;
+néanmoins je préfère l'avoir sous la main.
+
+--Vous faites prudemment, car au bout de cinq minutes il aurait disparu;
+et pour le retrouver il aurait fallu l'aller demander aux _Legyos_.
+
+--Encore les _Legyos_!
+
+--Mais oui: vous ne savez donc pas que c'est le nom indien des
+assassins, des brigands nocturnes?
+
+--Ainsi, vous croyez qu'ils auraient mis la main sur mon cheval?
+
+--Sans doute: vous ne vous y attendiez guère, il me semble?
+
+--Ma foi! non, je considère même vos appréhensions comme mal fondées:
+dans mon opinion, les Sauvages ne se sont pas aperçus de mon passage
+dans la vallée.
+
+--Excusez-moi, jeune homme; vous êtes fou.
+
+--Excusez-moi, vous même, sir: je ne suis pas accoutumé à m'entendre
+qualifier ainsi, je ne puis permettre cette licence à personne.
+
+--Vous préférez agir à votre guise, je suppose?
+
+--Non, sir! Lorsque je serai certain que nous sommes amis, je profiterai
+de vos avis. Mais je persiste à repousser la qualification dont vous
+venez de me gratifier.
+
+--Eh bien! je vous demande pardon. Vous savez que la vieillesse a des
+priviléges.
+
+--Vous parlez courtoisement, sir; je vous octroie un plein et entier
+pardon.
+
+--Pourquoi êtes-vous venu seul? demanda le vieillard en interrogeant
+son visiteur du regard; il n'est sain pour personne de traverser cette
+vallée sans escorte, encore moins pour un cavalier bien monté et qui
+porte l'uniforme de l'armée des États-Unis.
+
+--Je n'ai pas eu le choix de faire autrement. Permettez-moi une
+question, sir. N'est-ce pas vous qui êtes connu sous le nom de John
+l'ermite?
+
+Le vieillard baissa la tête et demeura quelque temps silencieux. Pendant
+cet intervalle un frisson parut le faire tressaillir, sa poitrine
+comprima un soupir demi-étouffé.
+
+Le jeune voyageur le regardait avec un intérêt sympathique, tout en se
+demandant quel terrible événement avait pu pousser cet homme à vivre
+dans cette obscure et triste solitude. Un moment il regretta ses
+dernières paroles, craignant qu'elles n'eussent ouvert involontairement
+quelque plaie mal cicatrisée dans l'âme du pauvre ermite.
+
+Il avait beaucoup entendu parler de ce _Vieux John_: on le dépeignait
+comme un homme étrange, mais bon et pacifique. Les Sauvages en avaient
+une crainte superstitieuse: ils lui attribuaient une puissance
+surnaturelle, et n'approchaient jamais de sa cabane; ils n'osaient même
+s'aventurer sur la colline où elle était bâtie.
+
+Les causes de son existence isolée et triste étaient ignorées; était-ce
+le remords, était-ce le chagrin?... Personne n'avait jamais pénétré ce
+mystère. De l'avis des Settlers qui avaient fait au Solitaire quelques
+rares visites, ce devait être un homme pieux, car ils l'avaient trouvé
+en prières. Tout ce qu'on avait pu deviner c'était que sa mélancolie se
+reportait à des scènes lointaines dans son existence, et qu'il s'était
+exilé dans cette solitude pour fuir des lieux témoins d'un bonheur
+perdu.
+
+Après un long silence, le vieillard releva la tête, et répondit à la
+question du jeune homme:
+
+--Oui... je suis le _viel ermite_ pour tous ceux qui me connaissent un
+peu. Cependant je ne suis pas un anachorète, un reclus, comme vous
+paraissez le croire.
+
+Le jeune homme promena ses regards autour de lui, comme pour chercher
+les compagnons qui partageaient la solitude du vieillard.
+
+Ce dernier l'observait en souriant:
+
+--Non, poursuivit-il, vous ne verrez ici ni femme, ni enfants, ni
+famille; et pourtant je ne suis pas seul: regardez bien autour de vous;
+qu'aperçoit-on?
+
+--Pas grand'chose, si ce n'est le désert sombre;... la vallée;... la
+montagne: toute cette nature est belle et grandiose, mais monotone. Là
+bas, la rivière étincelle au soleil; à la longue, ces reflets fatiguent,
+ce sont toujours les mêmes.
+
+--Oui! oui! enfant! Cette région ressemble à son Créateur,--elle ne
+change jamais.--C'est bon, bien bon! ce qui ne change pas.--Vous aimez
+la nouveauté, jeune homme? regardez-moi: j'ai été jeune comme vous,...
+mais _j'ai changé_. Ma vie a changé encore plus que ma personne.--Vous
+êtes heureux maintenant; eh quoi! voudriez-vous _changer_?... pour avoir
+quoi?... du malheur?... Gardez-vous de devenir indifférent aux bienfaits
+dont vous a comblé la Providence: faites comme les oiseaux de ces
+forêts; ils sont toujours contents et ne _changent_ jamais. Voyez ce
+miroir argenté de la rivière; toujours le même lit paisible, les mêmes
+ondes murmurantes, la même fraîcheur enchantée. Depuis bien des années
+je la contemple, je l'aime, je rêve au bruit de sa voix immense; elle
+n'a pas _changé_: la trouvez-vous moins belle pour cela? Jeune homme!
+Dieu vous garde d'avoir à regretter _ce qui était_, mais qui n'est plus!
+
+--Votre langage, sir, conviendrait à peindre une existence pleine
+d'éclat, de jeunesse, de félicité: mais il y a des cas, où je suppose
+que le changement serait bon et désirable. Prenons votre position
+elle-même pour exemple: croyez-vous que rien ne pourrait la rendre plus
+heureuse?
+
+--C'est mon opinion. Connaissez-vous les remarquables paroles prononcées
+par le baron de Humboldt au moment de sa mort?
+
+--Je ne pourrais vous dire.
+
+--Les voici: le vénérable savant voyait arriver le terme de son
+existence si belle et si bien remplie. Un jour, par une fente de ses
+volets passa un rayon de soleil qui vint se jouer sur son lit. Il
+contempla pendant quelques instants cette gerbe lumineuse, puis il
+murmura avec une expression de joie: «Oh! que c'est beau! Dieu! que
+c'est beau!»--Il avait vu pareille chose dix mille fois en sa vie, mais
+jamais son admiration pieuse ne s'était lassée.--Excusez-moi, jeune
+homme, je me livre à des pensées rustiques et trop naïves pour un homme
+civilisé comme vous; et j'oublie de vous demander quel est le but de
+votre visite: car vous venez du Fort, je suppose?
+
+--Je suis le lieutenant Henry Marshall.
+
+--Ah oui! je me souviens de vous avoir vu passer dans la vallée, il y a
+une dizaine de jours; mais vous étiez si loin, qu'aujourd'hui je
+n'aurais pu vous reconnaître. Où sont vos hommes?
+
+--Ils sont tous morts.
+
+--Que me dites-vous là?
+
+--Oui; nous avons été surpris par une troupe de Sauvages dans la _Passe
+du Sud_; moi seul ai pu m'échapper pour aller porter cette triste
+nouvelle au Fort. Une triste nouvelle, sir; en vérité, une triste
+nouvelle!
+
+Et le jeune officier poussa un soupir en songeant à ses malheureux
+compagnons d'armes.
+
+--A quelle tribu appartenaient les assaillants?
+
+--Je ne sais pas; il me semble que c'étaient des Pawnies. Wontum, un de
+leurs chefs, a juré de me tuer, et d'enlever ma femme avec mon enfant;
+pourtant je ne l'ai pas aperçu parmi les Indiens; mais je suis convaincu
+qu'ils agissaient d'après ses ordres.
+
+--Non, il a traversé la Vallée derrière Laramie, il y a trois jours.
+
+--Est-il possible...? Et,... était-il seul? demanda Marshall avec
+animation.
+
+--Non: ses guerriers étaient avec lui,--tous peints en guerre, prêts
+_pour le sang_.
+
+--Ils étaient nombreux?
+
+--Au moins trois cents.
+
+--Et peints en guerre...? murmura Marshall. Êtes-vous certain que Wontum
+les conduisit en personne?
+
+--Je ne pourrais en répondre positivement, car ils étaient à grande
+distance. Mais, soit parce qu'ils étaient peints en guerre, soit pour
+plusieurs autres raisons, je suis convaincu que c'était la bande de
+Wontum.
+
+Henry Marshall poussa un profond soupir et devint très-pâle; au bout
+d'un instant le sang monta à son visage, il pressa son front entre ses
+deux mains. Le vieillard qui l'observait lui dit:
+
+--Pensez-vous que, réellement, ils aient l'intention d'attaquer le Fort?
+
+--Oui, et je tremble pour les suites; car la garnison est si faible!
+
+--Oh! elle se défendra bien un peu, dans tous les cas; si je ne me
+trompe, vous craignez bien davantage pour les _Settlers_ que pour les
+soldats?
+
+--Je ne pourrais dire si j'ai plus de sollicitude pour les uns que pour
+les autres, mais, à ce moment, j'ai un poids énorme sur la poitrine; mon
+absence est peut être un acte de lâcheté qui livre ma femme et mon
+enfant aux chances des plus terribles dangers.
+
+--Ne sont-ils pas en sûreté dans le Fort?
+
+--Oui; du moins, je le suppose. Je n'ai aucune raison pour les croire en
+danger, et pourtant je suis oppressé par un pressentiment sombre: s'il
+leur arrivait malheur, je n'y survivrais pas.
+
+--Gardez-les bien, jeune homme, ces trésors... une fois perdus on ne les
+retrouve plus! répondit le vieillard d'un ton pénétré, pendant qu'une
+larme tremblait au bord de sa paupière.
+
+--Certainement, je voudrais les sauvegarder; c'est le but unique de mon
+existence; mais il faut que je sois partout à la fois. Si je me suis
+arrêté ici jusqu'à présent, c'était pour procurer à mon pauvre cheval
+quelques moments de repos: je ne l'ignore pas, les moments sont
+précieux.
+
+--Il y a de grands dangers à courir d'ici au Fort. La vallée est pleine
+de coquins altérés de sang.
+
+--Il faut que je marche, quand même: les sentiers fussent-ils hérissés
+de serpents à sonnettes, il faut que je leur passe sur le corps.
+
+--C'est noblement parler, mon jeune ami, je vous félicite de votre
+courage: mais vous ne partirez pas seul; c'est impossible.
+
+--Qui voudrait venir avec moi? qui voudrait partager de tels périls?
+
+--Moi.
+
+--Eh quoi! vous laisseriez pour moi, votre solitude si paisible, si
+sûre?
+
+--Je ne suis pas aussi solitaire que vous le croyez; je consacre une
+bonne portion de mon temps à secourir les malheureux voyageurs.--Encore
+une fois, vous ne pouvez pas traverser la vallée; je serai votre guide
+dans la montagne, la seule voie qui reste praticable.
+
+--Et je vous tiendrai compagnie, aussi sûr que mon nom est Jack Oakley;
+dit d'une voix hardie un nouvel arrivant.
+
+Le vieil ermite lui tendit la main en signe de bienvenue, et lui
+demanda:
+
+--Nous apportez-vous quelque nouvelle d'importance?
+
+--Oui, quelque chose d'important pour moi surtout.
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Oh! toujours la bonne chance à l'envers. J'ai amené ici Molly, le
+_baby_ et la vieille femme. Çà me ferait bien plaisir de pouvoir les
+laisser ici.
+
+--Il faut que les choses aillent bien mal pour que vous soyez obligé de
+chercher ici un refuge pour votre famille. En tout cas, elle est la
+bienvenue comme toujours.
+
+--Merci! je savais bien que nous trouverions bon accueil. Les pauvres
+enfants seront en sûreté ici; au moins les _Legyos_ n'oseront pas venir
+les relancer ici, jusque dans la maison du Vieux Nick.
+
+Sur un signal d'Oakley deux femmes et un bébé firent leur apparition
+dans la cabane et furent paternellement reçus par le vieillard.
+
+--Enfin; quelles nouvelles? demanda de nouveau ce dernier.
+
+--Rien; répondit Oakley, si ce n'est qu'environ deux cents canailles
+rouges ont descendu la Platte et rôdent par là bas dans tous les
+environs. Je pense donc que notre meilleure route sera de filer dans
+les montagnes en suivant le cours du Laramie; ce sera le plus sûr, et si
+nous faisons quelque rencontre sur les collines, ce ne seront que des
+coquins isolés.
+
+Les préparatifs furent bientôt faits; la petite caravane se mit en route
+dans la direction du Fort.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L'EMBUSCADE DU TIGRE ROUGE
+
+
+Les Sauvages avaient reçu un châtiment sévère sous les murs du Fort.
+Mais peu à peu l'impression s'en était effacée, et trois années
+s'étaient à peine écoulées depuis le mariage de Marshall avec Manonie
+que les Pawnies avaient recommencé leurs déprédations.
+
+Le plus souvent, leurs méchancetés étaient l'œuvre indirecte de
+Wontum, qui, à sa haine invétérée contre les Blancs joignait une
+exécration toute particulière contre l'homme qui lui avait ravi les
+bonnes grâces de _Cœur-de-Panthère_.
+
+Dans le but de se venger, il avait concentré toute son intelligence à
+méditer des plans diaboliques et on pouvait dire à coup sûr qu'il ne
+faisait pas un mouvement, ne se livrait pas à une pensée qui n'eût pour
+but quelque atrocité contre son ennemi.
+
+L'Indien, revenu à son caractère natif, est ainsi: fidèle à l'amitié,
+plus fidèle encore à la haine; persévérant jusqu'à la mort dans ses
+farouches projets de vengeance; indomptable, impitoyable; plus
+sanguinaire que le Loup, plus féroce que le Tigre; se faisant une
+gloire, un triomphe suprême d'arriver à ses fins, dût-il payer le
+triomphe de sa vie.
+
+Les difficultés que Wontum avait rencontrées dans l'accomplissement de
+ses fureurs, au lieu de le décourager, avaient augmenté son exaltation;
+il avait tourné tous ses efforts vers une entreprise désespérée, et qui,
+à son avis, devait frapper Marshall au cœur: il s'agissait de lui
+enlever son jeune enfant.
+
+Pour mieux préparer les événements au gré de ses désirs, Wontum se mit à
+semer entre les Blancs et les Indiens les germes d'une haine nouvelle,
+gonflée de tout l'ancien levain de leurs vieilles discordes: il eût même
+l'infernale précaution d'irriter entre elles les tribus Peaux-Rouges.
+Par ces moyens perfides il organisa les éléments d'une guerre générale.
+
+Tous les jours se commettaient des meurtres, des vols, des atrocités de
+toute espèce dont il était le ténébreux auteur. Ensuite il pérorait
+contre les Visages-Pâles qu'il accusait de ces méfaits. Et cet état de
+choses devenait d'autant plus irritant que les victimes étaient toujours
+choisies parmi les Pawnies, ou dans quelque tribu amie du voisinage.
+
+A la fin, le chef suprême, Nemona, poussé par tous ses guerriers
+exaspérés, décida qu'on commencerait les hostilités. Ce jour-là Wontum
+faillit mourir de joie: il déploya, à lui seul, plus d'ardeur que tous
+ses compagnons ensemble, et mérita de recevoir une part importante du
+commandement supérieur.
+
+Les Sauvages prirent possession de _Devil's Gate_, s'y fortifièrent avec
+un art infini, et se lancèrent en expédition.
+
+Leur première attaque tomba justement sur une caravane escortée par
+Henry Marshall: voyageurs et soldats furent massacrés; le lieutenant
+seul échappa d'une façon presque miraculeuse à ce désastre sanglant;
+nous l'avons vu arriver seul et désolé chez le vieil ermite.
+
+Après ce premier succès, sans perdre un seul instant, Wontum descendit
+la rivière Platte par un mouvement rapide, et arriva sous les murs du
+Fort, bien longtemps avant que l'on y connût la fatale destinée de la
+caravane.
+
+Le vindicatif Indien touchait à son but; il ne s'agissait plus que de
+tenter à propos quelque ruse audacieuse: en un tour de main
+Cœur-de-Panthère et son petit enfant pouvaient être enlevés.
+
+Par une sombre nuit d'orage, il conduisit ses guerriers tout près des
+fortifications et les embusqua dans un petit bois extrêmement fourré.
+Puis il s'avança en éclaireur, seul, sans peinture ni vêtement de
+guerre.
+
+On était loin de s'attendre à un péril semblable dans le Fort; plus loin
+encore de prévoir un assaut aussi proche. La vigilance des sentinelles
+s'était considérablement relâchée; on ne se croyait plus en danger.
+
+Wontum n'eût aucune difficulté à se glisser jusqu'à l'intérieur des
+ouvrages avancés qui entouraient les fortifications: mais pour pénétrer
+plus avant dans la place se présentait un obstacle plus grave.
+
+La présence d'un Indien à pareille heure (il était minuit passé), devait
+nécessairement exciter des soupçons, s'il venait à être aperçu: le
+risque était d'autant plus grand, qu'avec les bruits de guerre sauvage
+qui commençaient à circuler, Wontum avait toute chance d'être pris et
+passé par les armes dans la même minute, à titre d'espion ou de
+maraudeur nocturne.
+
+Cependant le rusé coquin arriva sans mésaventure jusqu'à la porte du
+Fort. Elle était fermée et sa massive membrure de chêne opposait une
+barrière infranchissable. Devant était un factionnaire languissamment
+appuyé contre la muraille, son fusil à côté de lui.
+
+--Voilà un homme qui serait bien facile à égorger, sans bruit et sans
+peine, pensa Wontum.
+
+Tout en songeant ainsi, et cherchant le parti qu'il allait prendre, il
+caressait son couteau de la main; l'instinct farouche du meurtre lui
+montait au cœur, la sentinelle courait sans s'en douter un danger
+mortel.
+
+Tout à coup la porte s'ouvrit avec un bruit sourd, un peloton de soldats
+apparût; on venait relever le factionnaire. Ce dernier, réveillé en
+sursaut, sauta sur son fusil et présenta les armes; puis, tous les
+militaires se groupèrent pour échanger la consigne et le mot d'ordre.
+
+Le Pawnie profita de ce moment pour se glisser comme un serpent au
+travers du guichet béant devant lui. Un sentiment d'orgueil gonfla sa
+poitrine; il était au cœur de la place.
+
+Mais là il se trouvait en pays inconnu, au milieu des plus épaisses
+ténèbres. Il était entré dans la citadelle une seule fois peut-être, et
+alors il n'avait pas songé à en connaître la topographie intérieure,
+jusque-là sans intérêt pour lui.
+
+Or, ce n'était pas chose facile de cheminer dans ce dédale tout hérissé
+de périls et dans lequel il ne savait pas comment faire le premier pas.
+
+Son ardeur de vengeance était telle qu'il s'arrêta à peine à réfléchir,
+et qu'il entendit d'une oreille impassible la porte énorme retomber dans
+son cadre de granit, fermant ainsi toute issue pour la retraite. Pendant
+quelques secondes le pas cadencé des soldats résonna dans l'esplanade,
+puis tout retomba dans un lugubre silence.
+
+Wontum ignorait les usages des camps civilisés; mais son instinct
+naturel lui révélait que, comme dans un village Indien, les logements
+les plus beaux devaient être réservés aux chefs: cette première donnée
+lui suffit pour s'orienter.
+
+Devant lui s'étendait une double rangée de tentes ou de baraques, dont
+les formes basses et blanchâtres se profilaient sur les noires
+profondeurs de l'horizon. A sa droite s'élevaient des maisons dont les
+apparences étaient plus confortables: il en augura que ce devait être là
+son but.
+
+Pour s'en approcher l'Indien était obligé de traverser un espace
+découvert: mais l'obscurité était si épaisse, qu'en usant de
+précautions, il ne risquait nullement d'être aperçu.
+
+L'audacieux espion s'avança donc hardiment, rampant à la manière
+Indienne, invisible, silencieux, rapide comme un démon de la nuit.
+
+Partout la nuit noire! Au travers d'un volet mal joint, au
+rez-de-chaussée, s'échappait un mince filet de lumière: deux ou trois
+clartés tremblotantes se montraient vaguement aux fenêtres de l'étage
+supérieur. Pas une voix, pas un son ne troublait le morne silence, si ce
+n'étaient les pleurs lamentables de la pluie ruisselante et le râlement
+obstiné du vent.
+
+Tous dormaient d'un sommeil de plomb, excepté ceux dont le devoir était
+de veiller ou ceux qui entretenaient les lumières brillant à leurs
+fenêtres:.... Et si des yeux étaient éveillés, si un cœur était
+inquiet, pourquoi ne serait-ce pas ceux de Manonie, de _Cœur-de-Panthère_!
+
+A ce nom, les muscles de l'Indien se crispèrent dans ses mains
+brûlantes; l'heure de la vengeance arrivait enfin!!
+
+Il avançait sans relâche, glissant sur le sol avec lequel se
+confondaient les teintes brunes de son corps, s'arrêtant souvent pour
+sonder l'ombre dans une muette immobilité. Bientôt il fût tout près de
+la fenêtre éclairée au rez-de-chaussée: il se redressa, tout palpitant
+d'une curiosité farouche. D'épais rideaux interceptaient complétement la
+vue de l'intérieur; l'Indien ne pût rien apercevoir. Alors il appliqua
+son oreille contre les vitres et écouta: aucun son ne se fit entendre.
+
+Après un instant d'observation infructueuse l'audacieux bandit frappa un
+léger coup sur un carreau: nul mouvement ne répondit.
+
+--Dors! dors! grommela-t-il; c'était ici la chambre du capitaine,
+lorsqu'il fût blessé, il y a longtemps: il faut savoir si c'est encore
+la sienne.
+
+Et il frappa de nouveau contre les vitres, mais plus fort, cette fois.
+Aussitôt il se fit du bruit dans l'intérieur. Prompt comme l'éclair, le
+sauvage recula et se coucha par terre.
+
+Quoiqu'on fût au mois de septembre et que les journées fussent encore
+chaudes, les nuits commençaient à être fraîches, surtout celle qu'avait
+choisie Wontum, à cause de la tempête. Les volets étaient donc fermés;
+mais celui près duquel s'était arrêté Wontum, s'ouvrit en dedans de la
+croisée, et une forme humaine se montra derrière les vitres dans une
+espèce d'auréole lumineuse. Il était impossible de distinguer si c'était
+un homme ou une femme.
+
+Au même instant, une fenêtre située directement au-dessus s'ouvrit, la
+tête d'une femme apparut, et une voix féminine s'écria:
+
+--N'avez-vous pas entendu un bruit inusité, lieutenant Blair?
+
+--Oui, Manonie. Avez-vous remarqué quelque chose de suspect?
+
+--Certainement! je ne dormais pas et j'écoutais avec attention pour
+savoir si je n'entendais pas arriver mon mari que j'attends cette nuit.
+Eh bien! je jure qu'un individu ou un objet quelconque a frappé à votre
+volet.
+
+--Moi, au contraire, j'estime que nous nous sommes trompés tous deux. Ce
+sera le clapotement de la pluie ou le grincement des volets qui nous
+aura inquiétés.
+
+--Non! non! mon oreille a été attentive aux moindres bruits depuis la
+chûte du jour, elle n'avait rien entendu de semblable jusqu'à ce moment.
+Je ne serais pas du tout surprise que les Indiens fussent en train de
+rôder par ici.
+
+--Vous me paraissez dans l'erreur, Manonie. Vous êtes dans une agitation
+nerveuse occasionnée par l'absence de votre mari. Il serait impossible à
+un Sauvage d'entrer ici sans être aperçu. Je vous conseille de vous
+reposer; cet état d'attente et de vigilance forcée vous fait mal.
+
+--Il me serait impossible de prendre du repos, alors même que je le
+voudrais. D'ailleurs, mon petit Harry a eu la fièvre et a passé une
+partie de la nuit dans l'insomnie. Il dort à cette heure.
+
+--Sans doute vos inquiétudes l'ont agité. Croyez-moi, remettez-vous au
+lit, sans vous tourmenter davantage de tout cela. Si, par hasard, le
+bruit se renouvelait, je sortirais aussitôt pour faire une ronde sévère,
+et vérifier ce qui se passe.
+
+--Vous n'avez rien entendu dire sur le sort de mon mari et de nos amis,
+n'est-ce pas?
+
+--Pas encore; mais je n'ai aucune crainte à leur sujet.
+
+--Je n'en puis dire autant: tout ce que je vois depuis quelques jours me
+donne à penser que les Sauvages préparent quelque méchanceté. J'en ai
+aperçu bon nombre errant dans les environs, et leur apparition en ces
+lieux ne présage rien de bon. Je suis tourmentée de l'idée que mon mari
+n'était pas escorté de forces suffisantes.
+
+--Oh! nous lui avons encore envoyé cent hommes de renfort. Demain, sans
+doute, nous les verrons arriver sains et saufs.
+
+--Dieu le veuille! bonsoir, lieutenant Blair.
+
+Sur ce propos Manonie ferma ses contrevents.
+
+Le jeune officier resta encore un moment occupé à sonder les obscurités
+de la nuit, puis il referma sa fenêtre et alla se coucher.
+
+Wontum se releva d'un seul bond.
+
+Si quelque spectateur invisible avait pu apercevoir le visage de
+l'Indien, il aurait été épouvanté de l'infernale et triomphante
+expression qui se peignait sur ses traits de bronze. Le démon rouge
+savait maintenant tout ce qu'il voulait: Manonie était enfin trouvée;
+sa chambre était connue; l'absence de son mari, l'absence des meilleurs
+soldats du Fort, la faiblesse numérique de la garnison, tout venait
+d'être révélé à l'audacieux espion.
+
+Il eût peine à retenir le cri de joie qui gonflait sa poitrine.
+
+Son premier mouvement fût de rejoindre ses guerriers et de donner
+immédiatement l'assaut; une réflexion l'arrêta: le jour allait se lever
+dans peu d'heures, trop tôt peut-être pour que les Indiens eussent le
+temps d'être prêts à l'attaque. Or il ne fallait pas se risquer à un
+combat douteux qui pût aboutir à une défaite.
+
+D'autre part l'orgueilleux désir de mener tout seul à fin cette sinistre
+aventure le possédait. En un instant il eut combiné son plan, basé sur
+ce que le lieutenant Blair venait de dire; savoir, qu'il sortirait pour
+faire une ronde s'il entendait le moindre bruit.
+
+Il se rapprocha donc du volet et le cogna doucement, de façon à ce que
+Manonie ne pût l'entendre, puis il s'étendit par terre vivement. La
+fenêtre de Blair s'ouvrit brusquement et cet officier demanda «qui va
+là?».
+
+Bien entendu il ne reçut pas de réponse.
+
+Alors le lieutenant sortit de sa chambre et ouvrit la grande porte
+d'entrée: le Sauvage, aussitôt qu'il entendit ses pas craquer sur le
+gravier des allées, s'élança, prompt comme la pensée, dans la chambre
+vacante et se blottit sous le lit.
+
+Un sourire diabolique contracta ses traits, lorsque son oreille
+attentive saisit les ordres de recherche donnés par Blair à haute voix.
+
+--Personne n'aura l'idée de regarder par ici, pensa-t-il; Wontum est
+plus rusé que le serpent, plus subtil que l'oiseau de la nuit: il se rit
+des Faces-Pâles.
+
+Au bout de quelques minutes l'officier rentra dans sa chambre, s'assit
+devant sa table et se mit à feuilleter des papiers en attendant le
+résultat des perquisitions. Au bout d'une heure, un caporal se présenta
+et informa son chef que tout avait été visité dans le fort sans aucun
+résultat. Alors le lieutenant ferma ses volets, puis se coucha.
+
+Une heure après, la respiration égale et retentissante du jeune homme
+annonça à son dangereux hôte qu'il était profondément endormi. Wontum
+rampa hors de sa cachette avec des précautions infinies, s'assit sur le
+bord du lit, et se mit à contempler le lieutenant, qui, certes, ne
+soupçonnait point le terrible péril auquel il était exposé.
+
+Le Sauvage tira de sa ceinture un couteau long et acéré; il en essaya la
+pointe sur le bout de son doigt, et éprouva un mouvement de satisfaction
+intime en se voyant maître de la situation, en voyant un de ses ennemis
+mortels complètement à sa discrétion.
+
+Il se redressa de toute la hauteur de sa grande faille et se pencha sur
+le dormeur en levant son couteau qui jeta, dans l'ombre, un éclair
+sinistre.
+
+Puis, sa main s'abaissa sans frapper... Le jeune lieutenant souriait au
+milieu d'un rêve... peut-être son âme, libre pendant quelques instants
+des liens terrestres, s'était envolée aux régions heureuses où tout est
+joie, bonheur et amour.
+
+Presque en même temps, troublé par les effluves magnétiques rayonnant
+autour de l'Indien, son sommeil fut interrompu soudain; Blair ouvrit les
+yeux.
+
+En apercevant près de lui cette forme sombre et menaçante, le jeune
+officier chercha à se lever; sa poitrine rencontra la pointe du
+poignard.
+
+--Silence! gronda le Sauvage.
+
+--Que voulez-vous?
+
+--Vous tuer--de suite--voilà!
+
+Le malheureux lieutenant ferma ses paupières, poussa un soupir; la lame
+s'était enfoncée toute entière dans sa gorge.
+
+Le bandit regarda froidement le cadavre et resta quelques moments
+immobile. Tournant ensuite sur ses talons, il marcha vers la porte,
+l'ouvrit et fit quelques pas dans le vestibule: la mèche fumeuse et
+carbonisée d'un quinquet jetait dans l'ombre quelques lueurs mourantes,
+un profond silence régnait partout. Wontum s'enfonça dans le corridor
+d'un pas de fantôme, cherchant l'escalier qui menait aux étages
+supérieurs.
+
+L'ayant trouvé aisément, il en gravit légèrement les degrés, s'orienta
+habilement, et finit par découvrir la porte de la chambre où reposait
+Manonie.
+
+Là, il s'arrêta pour écouter; point de bruit... la mère et l'enfant
+dormaient. Au travers d'une crevasse l'Indien reconnut que la veilleuse
+éclairait encore. Il mit la main sur le loquet pour ouvrir; la serrure
+était fermée à clef.
+
+Cet obstacle imprévu faillit déconcerter le Sauvage: attendre, c'était
+perdre un temps précieux, et, aux premiers rayons du jour, courir risque
+d'une mort certaine; enfoncer la porte, c'était jeter sur lui toute la
+garnison que Manonie, réveillée, appellerait à grands cris...
+
+Que faire donc?... Wontum sentait chanceler son audace.
+
+Mais, lorsqu'un de ses favoris accomplit l'œuvre du mal, Satan leur
+procure parfois une chance toute spéciale: ainsi arriva-t-il en cette
+occasion.
+
+La démarche lourde et cadencée d'une ronde de nuit se fit soudain
+entendre, tirant de leur silence les échos endormis sous les voûtes
+sombres. Un mouvement se fit entendre dans la chambre de Manonie. Wontum
+prêta l'oreille avec avidité, puis il fit un bond en arrière, et eût à
+peine le temps de se cacher dans l'embrasure d'une autre porte. Manonie
+sortait, un bougeoir à la main, et se dirigeait vers l'escalier.
+
+Tout en descendant légèrement les marches elle murmurait quelques mots,
+comme si elle eût répondu à ses propres pensées.
+
+--Le voilà peut-être arrivé! dit-elle avec joie.
+
+Et elle courut vers la porte, croyant aller au-devant de son mari.
+
+Pendant qu'elle s'éloignait, le Sauvage se glissa à pas de loup dans la
+chambre, se cacha derrière les doubles rideaux de la fenêtre et attendit
+les événements.
+
+Il eût le temps de faire l'examen de la pièce: elle était meublée sans
+luxe, mais néanmoins elle renfermait tout ce qui constitue une
+simplicité confortable. Près du lit de sa mère, le petit Harry reposait
+dans un joli berceau.
+
+Le petit Harry... le fils de celle qu'il avait aimée avec tant
+d'emportement, tant de fureur!... L'innocente créature allait servir
+d'instrument aux angoisses de son père et de sa mère!...
+
+Un infernal sourire crispa les lèvres du Sauvage; il lui fallut un
+effort suprême pour retenir un cri de triomphe, le redoutable cri de
+guerre du Pawnie.
+
+Son attente ne fut pas longue; Manonie reparut bientôt. C'était la
+première fois que Wontum la revoyait depuis trois ans. Une émotion
+profonde et étrange le saisit à son aspect; son visage s'assombrit en la
+contemplant; il caressa de la main son couteau avec une amère volupté.
+
+La jeune femme s'approcha du berceau et se pencha sur son premier-né. Il
+dormait d'un paisible et profond sommeil.
+
+--Mon Dieu! merci! murmura-t-elle en joignant ses mains sur cette petite
+tête chérie, mes craintes étaient vaines; il repose sans souffrance, mon
+mignon baby, et ses jolies lèvres roses ont un sourire.--Oh! Seigneur!
+si j'allais le perdre! Mais non, je suis folle; le lieutenant Blair a
+raison de me dire que je dois prendre soin de moi pour me conserver à
+mon fils. Oui, allons dormir, il le faut, je me sens bien lasse. Chose
+étrange! lorsque je vivais dans les bois de la montagne je n'étais
+jamais fatiguée; porter des fardeaux, suivre une piste, pagayer un
+canot, tout cela n'était qu'un jeu pour moi. Et maintenant que je vis au
+milieu du luxe, dans le bien-être, je suis harassée pour peu de
+chose.--Ah! c'est qu'alors mon esprit et mon cœur étaient
+insouciants: aujourd'hui, quand mon cher Henry est absent seulement une
+heure, je n'ai devant les yeux que des visions de mort,... j'ai peur,
+toujours peur quand mon enfant est souffrant, je le crois perdu!...--Et
+pourtant, je ne voudrais pas changer d'existence, redevenir ce que
+j'étais..., seule... isolée... sans famille...! Oh! non! ce serait
+terrible, de perdre tout ce bonheur inquiet mais précieux, que le ciel
+m'a donné.--Je ne sais si mes parents m'aimaient comme j'aime mon fils.
+Ils doivent être morts, car je sens bien que je ne survivrais pas à une
+telle perte... Allons nous coucher.
+
+A ces mots, la jeune mère s'agenouilla auprès du berceau, leva ses mains
+vers le ciel, et fut absorbée pendant quelques instants dans une
+fervente prière. Elle se releva ensuite doucement, pressa contre ses
+lèvres une petite main rose que l'enfant avait arrondie sur son front;
+puis elle se glissa doucement vers son lit, marchant sur la pointe des
+pieds, pour ne point troubler le sommeil du cher petit innocent.
+
+Fatiguée de ses veilles et de ses inquiétudes, Manonie s'endormit
+profondément.
+
+Le monstre à figure humaine qui veillait, caché dans un recoin obscur,
+quitta sang bruit sa sombre retraite et s'approcha lentement du lit, le
+couteau tiré en cas de besoin. Il prit l'enfant dans ses bras avec une
+précaution telle que ni lui ni sa mère ne furent éveillés: il ouvrit
+silencieusement la porte, traversa le vestibule, descendit l'escalier
+comme un fantôme et arriva dans la chambre du lieutenant qu'il avait
+tué. En ouvrant les volets il s'aperçut avec un sentiment de malaise
+qu'il faisait presque grand jour. Les fils de Satan craignent la
+lumière; leur élément c'est la nuit.
+
+Mais, au mouvement qu'il fit pour bondir par la fenêtre, l'enfant
+s'éveilla; à peine ses yeux se furent-ils ouverts sur l'horrible visage
+courbé vers lui qu'il se mit à pousser des cris lamentables de terreur.
+
+Sur le champ, la mère, se levant en sursaut, répondit par d'effrayantes
+clameurs qui allèrent troubler la garnison jusque dans les derniers
+recoins du Fort. L'étincelle électrique est moins rapide que la
+vigilance maternelle.
+
+Wontum en entendant ce tumulte soudain, comprit qu'il n'avait pas une
+seconde à perdre, et s'élança comme une flêche dans la direction des
+remparts. Son apparition était si inattendue et les sentinelles si peu
+sur leurs gardes, qu'avant le commencement des poursuites, l'Indien
+était déjà sur les parapets. Vingt carabines se levèrent dans sa
+direction; mais personne ne fit feu: on craignait pour l'enfant.
+
+Le démon rouge franchit les murailles, courut comme un daim jusqu'à la
+rivière Laramie, s'y jeta à corps perdu, la traversa à la nage avec une
+rapidité surprenante, puis s'enfonça dans les bois qui garnissaient la
+rive opposée.
+
+La malheureuse mère avait eu à peine le temps d'ouvrir sa fenêtre et de
+voir disparaître l'enfant aux bras de son ravisseur.
+
+Un premier mouvement d'angoisse et de désespoir paralysa ses forces,
+elle retomba inanimée. Mais, dans la même seconde, elle se releva
+impétueuse, invincible, capable de tout; la force maternelle, infinie,
+irrésistible, venait de la transformer.
+
+Plus de cris, plus de gémissements; la flamme dans les yeux, elle se
+dressa comme un ressort d'acier et bondit au travers de la fenêtre;
+soutenue dans sa chûte par des ailes invisibles, elle effleura à peine
+le sol et reprit son essor, les cheveux au vent, les bras tendus,
+courant dans la direction du Pawnie, plus rapide, plus intrépide que
+lui.
+
+Elle traversa l'Esplanade comme une apparition vengeresse, franchit les
+remparts, les fossés, la rivière. Bientôt on pût voir une ombre
+s'enfonçant dans les bois: c'était la mère ardente, hors d'elle-même,
+en pleine chasse pour son enfant.
+
+Quand elle eût disparu, les soldats de la garnison se portèrent
+tumultueusement à la chambre où le lieutenant Blair gisait dans son
+sang. L'examen du corps donna lieu à mille conjectures qui, toutes,
+vinrent se confondre en une incertitude profonde: la mort de l'infortuné
+officier resta pour le moment un mystère inexpliqué.
+
+Dans la pensée que les Indiens du voisinage étaient à coup sûr les
+auteurs ou les complices de ce double crime, la majeure partie de la
+garnison se mit en campagne pour les poursuivre chaudement.
+
+Cette imprudente expédition devint la perte du Fort: les Sauvages le
+sachant dégarni de la presque totalité de ses forces, lui donnèrent un
+assaut terrible auquel rien ne pût résister. Après avoir anéanti cette
+poignée de braves qui leur avaient opposé une défense héroïque, les
+Indiens firent de la forteresse un monceau de ruines et de cendres.
+Quelques malheureux soldats échappés par miracle purent seuls raconter
+les péripéties de ce désastre: le Fort Laramie et ses défenseurs avaient
+vécu.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+AVENTURES DE MONTAGNES.--QUINDARO.
+
+
+Ce n'était pas une petite besogne pour le lieutenant Marshall et ses
+nouveaux amis que de se frayer une route au travers des roches, des
+arbres, des inextricables buissons qui hérissaient les flancs de la
+montagne. Le jeune officier se sentait dévoré d'impatience, et si ce
+n'eût été la crainte de désobliger ses amis, il aurait passé par la
+vallée sans se préoccuper des dangers mortels qu'il y aurait
+infailliblement rencontrés.
+
+La nuit venue, les voyageurs firent halte pour prendre le repos dont ils
+avaient grand besoin car la journée avait été rude.
+
+Après avoir promptement expédié un frugal repas, on se mit à causer, et
+on calcula les ravages que pourraient faire les Indiens avant que des
+forces militaires, suffisantes pour réprimer leurs expéditions, fûssent
+arrivées sur les lieux.
+
+Oakley se plaisait à supposer que le soulèvement Indien s'évanouirait en
+fumée; mais l'Ermite secouait la tête d'une façon significative.
+
+--Si seulement, disait Oakley, nous pouvions mettre la main sur ce _Chat
+des Montagnes_, comme leur coquin de chef s'intitule lui-même, on lui
+signerait une feuille de route pour le grand voyage et tout serait dit.
+
+--Qu'entendez-vous par ces mots? lui demanda Marshall.
+
+--Quels mots...? le grand voyage...?
+
+--Oui.
+
+--Ah! ah! la question est bonne! deux onces de plomb dans le crâne, et
+six pieds d'eau tout autour de lui: voilà ce qu'il lui faudrait, jeune
+homme: avec çà, en suivant le cours du Laramie, il irait loin! Je crois
+qu'on peut appeler une semblable promenade un grand voyage.
+
+--C'est vrai..: mais à qui appliquez-vous ce titre de «Chat des
+Montagnes?»
+
+--Eh donc! je suppose que c'est à Nemona le chef Pawnie.
+
+--Mon avis, interrompit l'Ermite, est que Wontum a plus d'influence dans
+sa tribu que le chef lui-même. Nemona est un peu trop civilisé, cela
+choque ses guerriers: mais l'autre leur convient beaucoup mieux, car
+c'est une bête fauve altérée de sang.
+
+--Ce que vous dites là, mon ancien, est juste comme la parole d'un
+prédicant en chaire. Et moi je puis ajouter que si ces vermines rouges
+n'étaient pas tenues en respect par certain gaillard de ma connaissance,
+nous en verrions de cruelles. Wontum en a une peur épouvantable; il le
+craint plus que tous les serpents de Rattlesnake-Ridge.
+
+--De qui voulez-vous parler? demanda Marshall.
+
+--Ah! par exemple, capitaine, voilà une question facile, mais la réponse
+ne l'est pas autant. Dans tous les environs il n'y a que ma fille Molly
+qui sache quelque chose sur cet être mystérieux: mais elle reste bouche
+close sur ce chapitre. Oh! c'est une étrange fille que Molly, je vous
+l'affirme.
+
+--Enfin! savez-vous au moins son nom? reprit Marshall dont la curiosité
+était visiblement excitée.
+
+--Miséricorde! c'est un nom de l'autre monde, qui me déchire le gosier
+chaque fois que je le prononce. Molly l'appelle Quindaro.
+
+--Comment se fait-il, demanda le vieux John, que ce soit votre fille qui
+sache quelque chose sur cet étranger, et que vous n'en sachiez rien?
+
+--Oh! voyez-vous, John, je n'aime pas trop à me fourrer dans les
+affaires de femmes; d'ailleurs je n'y entends rien: Molly est une fille
+prudente, je n'ai nul besoin de me mêler de ce qu'elle fait. Je me suis
+dit: «Jack! voilà deux amoureux; ne les trouble pas! Lorsque ta vieille
+femme et toi vous étiez jeunes et amoureux, tu n'aurais pas souffert
+qu'on vînt vous inquiéter.» Donc je considère que je ne dois pas
+m'immiscer dans leurs combinaisons.
+
+--Savez-vous si elles sont honorables pour votre enfant, les prétentions
+de cet homme étrange?
+
+--Père John!! s'écria Oakley en bondissant sur ses pieds; je suis
+incomparablement surpris de vous entendre me faire une telle question!
+Comment je sais si cet homme a de bonnes intentions à l'égard de ma
+fille?.... En deux ou trois mots je vais vous l'apprendre: Vous
+souvenez-vous d'une sombre nuit, il y a environ six ans,--Molly n'était
+qu'une petite fille, alors;--les Peaux-Rouges arrivèrent sur nous comme
+une meute enragée et se mirent à nous saccager... Moi, je me jetai tête
+baissée dans la mêlée; je faisais mon possible, lorsqu'un grand diable
+de Sauvage se mit en devoir de m'embrocher avec son long couteau. Ah! ma
+foi! je croyais sincèrement que tout était fini pour le vieux Jack
+Oakley: à ce moment l'_Homme_ arriva comme la foudre, prit l'Indien par
+le cou, le cloua contre un volet!....--C'était plaisir à voir pareil
+ouvrage! Oui, sir, ce fut vite et proprement exécuté! Je ne me considère
+ni comme un fainéant ni comme un maladroit, et pourtant je serais fort
+embarrassé d'en faire autant... Seigneur! ce n'était pas un homme,
+c'était un éclair! Quand il eût terminé cette première besogne, il
+traversa la mêlée comme un boulet, prit la petite Molly dans ses bras,
+l'embrassa tendrement en l'appelant sa mignonne, puis il la déposa en
+sûreté, acheva de culbuter les Sauvages et disparut comme une ombre,
+sans me dire ni qui il était, ni d'où il venait, ni où il allait; sans
+seulement me laisser le temps d'ouvrir la bouche pour le remercier.
+
+--Oui, je me souviens que vous m'aviez déjà raconté cette histoire, dit
+le vieux John.
+
+--C'est vrai; et ce n'est pas la première ni la dernière fois qu'il a
+tiré d'affaire les Settlers de la plaine: Ah oui! il leur a rendu de
+fameux services: partout où il y a du danger on est sûr de le voir
+apparaître.
+
+--J'ai entendu parler de ce Quindaro, dit Marshall; et ce que je connais
+de son caractère me donne à penser qu'il ne serait pas homme à tromper
+une innocente fille.
+
+--Non! de par tous les diables! je suis de votre avis, capitaine; j'ai
+confiance, moi, dans la petite Molly; elle est dans le droit chemin, je
+vous le dis. Oui, sir, je vivrais jusqu'au jugement dernier, que je ne
+changerais pas de sentiment là-dessus: ma vieille femme pense comme moi.
+Or, je présuppose que les femmes en savent plus long sur cet article que
+les hommes; donc je me suis dit: «Jack! halte-là! ceci n'est pas de ta
+compétence, mon vieux papa.» Et je me suis tenu l'esprit tranquille. La
+mère a surveillé son enfant, elle a eu l'œil sur elle comme un chat
+sur une souris. Elle m'a dit que Molly était une brave et bonne fille,
+suivant toujours le droit chemin comme une flèche bien lancée. Que
+faut-il de plus? S'ils s'aiment, on les mariera, et tout sera dit. Oui,
+oui, sir, je réponds de Molly et de Quindaro. Si elle ne m'en a pas dit
+davantage, c'est parce qu'elle n'en sait pas plus. Ou si elle connaît
+quelque autre détail, elle respecte le secret de cet homme; elle fait
+bien.
+
+--Vous avez raison, Mister Oakley, répliqua Marshall, votre jugement
+vous fait honneur.
+
+--Appelez-moi Jack tout court, s'il vous plaît. Personne, dans tous les
+environs, ne connaît _Mister Oakley_, pas même ma vieille femme.
+
+--Fort bien, Jack, vous suivez le droit chemin. Je suppose que Quindaro
+a ses raisons pour rester ainsi mystérieux, je n'y vois rien de suspect.
+Seulement j'ai cru voir qu'il nourrissait une haine profonde contre les
+Sauvages.
+
+--Et cependant, dans plusieurs occasions il n'a montré aucun acharnement
+contre les Indiens. Ainsi, jamais on ne l'a vu maltraiter un Peau-Rouge
+qui ne commettait aucun acte d'hostilité: seulement, si un de ces
+vauriens fait la moindre méchanceté il le corrige cruellement.
+
+--L'avez-vous vu quelquefois? demanda Marshall au vieux John.
+
+--Oui, en une seule occasion: répliqua l'ermite.
+
+--Décrivez-nous donc sa personne.
+
+--Cela me serait difficile. Oakley le pourrait mieux que moi, lui qui
+l'a rencontré fréquemment.
+
+--Oh! oh! je ne l'ai pas seulement regardé une demi-douzaine de fois.
+J'ai pris son signalement au vol, comme je le ferais pour un coq de
+bruyère qui passe.
+
+--Dites toujours ce que vous savez.
+
+--Il est grand et mince, mais élastique comme un roseau. Il porte la
+chevelure longue, à la manière du père John; mais elle est noire...,
+noire, sir, comme la poitrine du corbeau, et ondoyante comme l'eau.
+
+--C'est donc un jeune homme? demanda Marshall.
+
+--Je pense qu'il a environ trente ans. Mais ce qu'il y a de plus
+remarquable en lui, ce sont ses yeux. Ah! sir, les Sauvages en ont peur,
+bien plus que de sa carabine.
+
+--Qu'ont-ils donc de particulier?
+
+--Ce qu'ils ont de particulier! C'est du feu, sir! deux jets de flamme!
+Je veux être pendu, si, dans la nuit dont je viens de parler, ils
+n'éclairaient pas les ténèbres! mes regards ont rencontré les siens: ah!
+seigneur! j'ai cru voir une promenade d'éclairs autour de moi. Eh bien!
+ses yeux ne sont ainsi que lorsqu'il est au milieu du combat; car au
+moment où il a pris et embrassé la petite Molly en nous regardant, ma
+femme et moi, des larmes tremblaient au bord de ses paupières; plus
+d'éclairs, plus de flammes; c'était le regard humide et doux d'une jeune
+mère.
+
+--Connaissez-vous quelque chose de son histoire?
+
+--Absolument rien; si ce n'est qu'il fréquente la plaine.
+
+--Où demeure-t-il?
+
+--Ceci est encore un secret; nul ne le sait. Quelque part dans la
+montagne; au fond d'une caverne, probablement. Et encore, je ne serais
+pas étonné qu'il fit comme les oiseaux en se gîtant, à droite, à gauche,
+là où il est surpris par la nuit.
+
+--Tout cela est singulier et très-intéressant, je l'avoue, observa
+Marshall; mais il est temps de faire nos préparatifs pour la nuit.
+Toutes les fois que je campe, la nuit, surtout en pays dangereux comme
+celui-ci, j'ai l'habitude de placer des factionnaires en vedette. Nous
+sommes si peu nombreux, qu'une pareille mesure sera difficile à prendre:
+croyez-vous utile que nous fassions chacun notre tour de garde, en nous
+relevant successivement, tout le long de la nuit? demanda-t-il au vieux
+John.
+
+--Il est certain que ce sera une excellente chose de faire activement le
+guet, répondit le vieillard; si nous ne sommes point inquiétés, tant
+mieux; mais si l'ennemi nous surprenait hors de garde nous serions
+perdus: mieux vaut donc veiller.
+
+A ce moment le cheval du lieutenant dressa les oreilles, renifla l'air
+bruyamment et s'agita d'une façon extraordinaire.
+
+En mille occasions il a été constaté que l'instinct de ces généreux
+animaux égale l'intelligence subtile du chien, lorsqu'ils ont été
+habitués à la vie des camps ou de la guerre sauvage. On ne saurait
+croire l'impassibilité courageuse avec laquelle bien des chevaux se
+comportent au milieu des batailles. On en a vu brouter l'herbe
+tranquillement pendant les plus longues et chaudes canonnades sans avoir
+l'air seulement de prendre garde aux boulets ou aux volées de mitraille
+qui passaient en sifflant autour d'eux. Il est même arrivé que des
+chevaux aient été blessés sans qu'aucun mouvement dénonçât leur
+souffrance; le cavalier ne s'en apercevait que lorsque la pauvre bête
+tombait morte.
+
+Un fait de ce genre s'est passé, dans la dernière guerre, à Gettysburs:
+le cheval d'une batterie fut atteint à l'épaule par une balle Minié; le
+projectile lui laboura le flanc sur une longueur d'au moins soixante
+centimètres, et y resta profondément enterré. Pendant tout le temps que
+cette batterie fut engagée, le brave cheval se tint immobile; pas un
+frisson, pas un mouvement ne vint trahir l'atroce douleur qu'il devait
+éprouver. Ce ne fut qu'après la bataille, et lorsque la batterie fut
+hors d'engagement, que l'on s'aperçut de sa blessure et que l'on songea
+à faire un pansage dont le pauvre animal se montra fort reconnaissant.
+Depuis lors il garda un souvenir intelligent des batailles, et toujours
+on le vit dresser les oreilles et renifler d'une façon inquiète à
+l'approche d'un corps d'armée ennemi; et cela longtemps avant tout
+engagement.
+
+Cet instinct extraordinaire est développé d'une façon surprenante chez
+les chevaux élevés dans le désert et accoutumés à la vie sauvage.
+
+Lorsque Marshall remarqua l'inquiétude de son brave Dahlgren, il donna
+l'alarme.
+
+--Quelqu'un s'approche de nous; dit-il.
+
+--Les Sauvages? croyez-vous? répondit le vieux John.
+
+--Je ne saurais dire si ce sont des amis ou des ennemis, mais je suis
+certain que quelqu'un se trouve dans notre voisinage.
+
+Cependant le cheval parut se tranquilliser et même au bout de quelques
+instants il se coucha sur le sol gazonné.
+
+Oakley persista à se déclarer fort peu rassuré. Il fit tout autour du
+campement une petite exploration; mais ses regards inquiets ne
+parvinrent pas à sonder l'obscurité.
+
+Le vieillard et Marshall s'enveloppèrent de leurs couvertures, et,
+s'étendant par terre sans façon, ils parurent disposés à dormir. Ils
+avaient pris soin de choisir chacun un abri qui pût les mettre à
+couvert contre une attaque soudaine.
+
+Mais le sommeil vint-il visiter leurs paupières....? Tous deux avaient
+le cœur gonflé d'émotions diverses bien capables d'éloigner le repos:
+Marshall était agité de projets ardents, de vives craintes pour sa femme
+et son enfant: le vieux John entendait gronder au fond de son âme les
+orages de la vie qui avaient creusé des sillons sur ses joues et blanchi
+sa longue chevelure.
+
+Oakley était de faction. Il s'était abrité sous un gros arbre et prêtait
+au moindre bruit une attention silencieuse. Une fois ou deux il crut
+entendre un froissement dans les feuilles, un craquement parmi les
+rameaux desséchés. Toutes ces rumeurs furtives du désert,
+inintelligibles et inobservées pour le voyageur novice, sont un langage
+bien compris par le chasseur expérimenté.
+
+Minuit approchait. Marshall avait déjà deux fois invité Oakley à lui
+céder son poste: mais celui-ci avait toujours obstinément refusé. Le
+vieillard semblait profondément endormi, quoiqu'il serrât dans une
+vigoureuse étreinte le canon de son long fusil.
+
+Tout à coup le cheval bondit sur lui-même, coucha ses oreilles en
+arrière, s'élança en avant, les narines dilatées, et chargea
+furieusement un être caché dans un buisson voisin. L'aboiement d'un
+chien se fit entendre, en réponse; mais en même temps cet ennemi
+invisible prit la fuite.
+
+Le cheval revint tranquillement à sa place.
+
+Marshall et le vieux John s'étaient dressés avec la rapidité de
+l'éclair.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? dit le vieillard.
+
+--Qu'en sais-je? répondit Oakley; par le diable, mes pensées ne peuvent
+trouver le droit chemin.
+
+--Mais enfin! que supposez-vous? demanda Marshall.
+
+--Ma foi! Capitaine, je ne puis rien dire, si ce n'est que votre cheval
+vient de mettre en fuite un chien au lieu d'un Indien. Mais je flaire
+quelque chose... taisez-vous! à terre! couchez vous!
+
+Et au même instant Oakley se jeta sur le sol.
+
+Bien en arriva à ses deux compagnons d'avoir suivi son exemple; car un
+sillon de feu éclaira l'espace, et la détonation d'une carabine cingla
+l'air, à peu de distance.
+
+Marshall fit un mouvement pour s'élancer dans la direction du coup de
+feu; John le retint en murmurant à son oreille.
+
+--N'ayez pas peur; ils ne veulent pas blesser Dahlgren, car ils
+ambitionnent de s'en rendre maîtres pour leur propre usage. Silence! ne
+bougeons pas! et attendons les événements. Les Sauvages qui nous
+entourent sont nombreux, sans quoi ils ne se seraient pas hasardés à
+brûler de la poudre. C'est une ruse de leur part pour connaître nos
+forces. En attendant le jour, tout ce que nous pourrons faire de mieux
+c'est de nous tenir cachés et immobiles le plus longtemps que nous
+pourrons.
+
+Le jeune officier, qui n'écoutait en ce moment qu'une imprudente
+bravoure, eût bien de la peine à suivre cet avis; pourtant il se résigna
+de son mieux et attendit sans faire un mouvement.
+
+La nuit s'écoula avec lenteur. Durant cet intervalle deux ou trois
+tentatives furent faites pour s'emparer du cheval: mais le noble animal
+se défendit victorieusement. On entendit aussi, à plusieurs reprises,
+des chuchotements, des frôlements dans les buissons, des respirations
+comprimées. Tout cela ne fit pas sortir les voyageurs de leurs
+cachettes: le conseil du vieux John était excellent; Marshall ne pût
+s'empêcher de le reconnaître intérieurement.
+
+Enfin les premières lueurs de l'aurore se montrèrent; mais on n'aperçut
+pas une créature humaine.
+
+--Partons, dit Marshall, et continuons notre route.
+
+--Pas maintenant! répliqua le vieillard; nous avons encore une rude
+besogne à faire. Les Sauvages sont cachés tout autour de nous derrière
+ces rochers; ils n'attendent que notre apparition pour nous cribler de
+balles.
+
+--Que faire, alors? demanda le jeune officier.
+
+--Il faut être plus rusés qu'eux. Vous allez rester ici en embuscade
+avec Oakley, pendant que j'irai faire une ronde dans les environs pour
+tâcher de découvrir quelque chose.--Oh! ne me regardez pas avec tant de
+surprise! Je ne suis pas si vieux et si cassé que je ne puisse encore
+escalader assez lestement les rochers et pratiquer les souplesses de la
+guerre indienne.
+
+A ces mots, le vieillard prit sa carabine et se perdit dans les défilés
+de la montagne. Une heure se passa ainsi dans la plus fiévreuse attente;
+à la fin, des mouvements furtifs se firent entendre dans les ravins
+environnants, et successivement plusieurs têtes empanachées de sauvages
+se montrèrent par dessus les buissons. Enfin l'un d'eux se hasarda en
+pleine clairière. Marshall, tout bouillant d'ardeur, fit feu de son
+revolver.
+
+Ce fut là une grande imprudence, car l'oreille exercée des Peaux-Rouges
+reconnut immédiatement la nature de l'arme, et en conclut que la petite
+caravane était de force minime. Aussitôt les Pawnies firent irruption
+avec d'affreux hurlements. Le lieutenant déchargea successivement les
+cinq coups de son arme impuissante; il ne réussit qu'à blesser trois
+Indiens. Quatre autres, sans blessures, s'élancèrent sur lui: ils
+savaient bien que ce n'était pas une fusillade de chasseurs, et
+méprisaient profondément les soldats réguliers.
+
+Oakley épaula sa bonne carabine, l'Indien le plus proche tomba avec un
+hurlement de rage. Mais les trois survivants restaient intacts, leurs
+armes chargées: la partie était encore inégale et la position
+étrangement dangereuse. La grande difficulté était d'échapper à leur feu
+et de transformer la bataille en lutte corps à corps.
+
+Au moment où Oakley se concertait à ce sujet avec Marshall, une clameur
+effrayante se fit entendre derrière les Sauvages; elle fut suivi d'un
+coup de feu. L'un des Pawnies tomba raide mort.
+
+Les deux autres se retournèrent pour faire face au nouvel ennemi qui les
+prenait ainsi à l'improviste; mais, au même instant, la lourde crosse
+d'une carabine s'abattait avec une violence irrésistible sur la tête de
+l'un d'eux, et l'étendait par terre comme un bœuf assommé. Puis, avec
+la rapidité d'un Tigre, le nouveau venu enlaça dans ces bras le dernier
+sauvage, l'enleva comme un enfant et le brisa contre les rochers, sans
+qu'il eût pu pousser un cri.
+
+--QUINDARO!! s'écria Oakley en reconnaissant le fantastique auxiliaire
+qui était survenu si à propos.
+
+--Quindaro, à votre service.
+
+Et sans dire un seul mot de plus, cet homme étrange se mit à remonter la
+montagne avec une agilité inouïe.
+
+--Arrêtez-vous un moment! Quindaro! un seul instant! crièrent ensemble
+Oakley et Marshall.
+
+--Non! j'ai autre chose à faire encore, répondit-il en disparaissant:
+nous nous rencontrerons plus tard.
+
+Au bout d'une seconde le bruit de ses pas s'était évanoui.
+
+Bientôt reparut le vieil Ermite, et la route se continua sans autre
+incident. Arrives à la rivière Laramie, les trois voyageurs se
+procurèrent aisément un bateau, et, comme il s'agissait simplement de
+suivre le fil de l'eau, Marshall et le vieux John arrivèrent au Fort, ou
+plutôt à ses ruines, avant la tombée de la nuit. Oakley était resté en
+arrière pour conduire Dahlgren en côtoyant le fleuve: néanmoins il
+arriva avant que l'obscurité fût complète.
+
+Les Sauvages avaient quitté les environs du fort; quelques soldats
+s'étaient groupés dans ce dernier refuge. Marshall obtint d'eux un récit
+confus de ce qui s'était passé; mais aucun détail ne pût lui être donné
+sur le sort de sa femme et de son enfant: on ne savait rien à leur
+égard.
+
+Pour le père, pour l'époux, ce fut une vraie agonie de désespoir.
+L'incertitude, plus cruelle que la réalité, le mordait au cœur avec
+ses terribles appréhensions; l'image implacable du vindicatif Pawnie
+surgissait comme un fantôme menaçant, au milieu de ce tourbillon de
+pensées amères. Le malheureux lieutenant se laissa tomber sur le sol et
+y resta immobile dans un transport de douleur.
+
+La main amie du vieux John le tira doucement de sa mortelle atonie:
+
+--Du courage! dit-il; ne vous abandonnez pas à cet abattement stérile,
+indigne d'un homme de cœur! Il faut agir, maintenant, et non pleurer.
+Qui vous dit qu'elle n'est pas vivante et implorant votre secours. Voici
+l'heure de montrer du courage et de faire voir que vous savez vous
+dévouer pour elle.
+
+A cet instant arriva un soldat qui pût fournir quelques détails sur ce
+qui s'était passé; il indiqua la route prise par Wontum lorsqu'il avait
+enlevé l'enfant, route suivie par la mère.
+
+Marshall se disposait à se mettre aussitôt en chasse; mais le
+détachement de soldats lancés à la poursuite du ravisseur étant revenu
+après d'infructueuses recherches, le jeune lieutenant renvoya le départ
+au lendemain pour leur laisser le temps de prendre un peu de repos.
+
+Oakley et le vieillard partirent sans attendre les soldats, aimant mieux
+agir seuls qu'avec des auxiliaires qu'ils considéraient comme nuisibles,
+ou au moins profondément inutiles.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+POURSUITE.--FUITE DU TIGRE.
+
+
+Wontum ne s'était point attendu à être poursuivi de si près par la mère.
+Il avait supposé qu'un grand nombre de soldats quitteraient le Fort pour
+le rechercher, et qu'alors un assaut pourrait être donné avec toutes les
+chances possibles de succès.
+
+Cependant il avait songé aussi à attirer dans les bois la mère désolée,
+et s'était réservé l'espoir de s'en emparer aisément.
+
+Ses espérances étaient dépassées. Le Fort allait tomber sous une nuée
+d'assaillants: l'heure du triomphe et de la vengeance était arrivée.
+
+Un rayon de joie cruelle illumina son farouche visage lorsqu'il aperçut
+Manonie s'élançant des remparts et traversant la vallée avec la
+rapidité d'un oiseau. Sa proie courait vers lui!
+
+Ce fut avec une orgueilleuse inquiétude--aussitôt dissipée--qu'il
+constata l'agilité de la jeune femme. Les trois années de civilisation
+qui venaient de s'écouler n'avaient point anéanti ses facultés sauvages:
+il retrouvait _Cœur-de-Panthère_, l'indomptable fille des bois que
+n'arrêtaient ni la montagne, ni le fleuve, ni la forêt.
+
+Wontum s'arrêta, moitié pour l'attendre, moitié pour contempler la chute
+du Fort. Bientôt la mêlée se ralentit, l'incendie s'alluma, les soldats
+se dispersèrent, fuyant éperdus dans toutes les directions.
+
+Laramie avait vécu!... Et Manonie approchait!
+
+Le cœur du chef Pawnie se gonflait d'une joie farouche; ses yeux
+voyaient flotter dans l'air le spectre de la vengeance, ses oreilles
+entendaient les cris des victimes!...
+
+Manonie arriva comme une flèche: le petit Harry était assis par terre à
+côté de l'Indien, pleurant et se désolant: lorsqu'il aperçut sa mère, il
+vola dans ses bras et se suspendit à son cou. Elle fit aussitôt
+volte-face et reprit le chemin du Fort, mais Wontum l'arrêta en lui
+disant:
+
+--Que _Cœur-de-Panthère_ prenne du repos.
+
+--Pas auprès de vous, monstre infernal que vous êtes! s'écria-t-elle.
+
+--Wontum n'est pas un monstre. Il est un grand guerrier; il tue ses
+ennemis.
+
+--Et il dérobe les enfants! Wontum n'est qu'un voleur ignoble!
+
+--Ugh!
+
+--Pourquoi avez-vous enlevé mon fils? N'est-ce pas là un misérable
+exploit, indigne d'un grand guerrier?
+
+--_Cœur-de-Panthère_ veut-elle ravoir son enfant?
+
+--Oh! oui! rendez-le moi et je vous serai reconnaissante toute ma vie!
+
+--Qu'elle devienne la femme de Wontum.
+
+--Comment le pourrais-je? je suis mariée déjà.
+
+--Ugh! _Cœur-de-Panthère_ va venir avec le chef.
+
+--En quel lieu?
+
+--Aux wigwams du pays des Pawnies. _Cœur-de-Panthère_ deviendra la
+squaw de Wontum, sinon l'enfant sera tué. Allons.
+
+Le Sauvage saisit de nouveau le petit Harry et se dirigea
+brusquement-vers le Fort qui venait d'être pris par les Indiens. Pour
+traverser la rivière Laramie, il prit un petit canot amarré sur la rive
+et se dirigea vers le théâtre du carnage.
+
+Manonie, la pauvre mère, s'était attachée à ses pas.
+
+La destruction de la forteresse marchait rapidement: tout ne fut bientôt
+plus que cendres et ruines: alors les Sauvages s'arrêtèrent satisfaits,
+et, au commandement de Wontum ils commencèrent à effectuer leur
+retraite.
+
+Dans le butin se trouvaient plusieurs superbes chevaux d'officiers:
+Manonie fut placée sur l'un d'eux, Wontum monta sur un autre, portant
+l'enfant dans ses bras. Il partit sur le champ au grand galop entraînant
+après lui la malheureuse femme qui, pour ne pas perdre son fils de vue,
+l'aurait suivi jusque dans les plus affreux précipices.
+
+Le chef Pawnie avait réussi à souhait dans tous ses projets: son plus
+grand triomphe était d'avoir pu s'emparer de la mère et de l'enfant. Peu
+lui importait le désespoir du père, car il était peut-être mort ou
+prisonnier à cette heure, si l'embuscade de la montagne avait réussi.
+Wontum, en habile stratégiste, n'avait rien oublié. Informé qu'un
+détachement de soldats avait fait une sortie dans la vallée, et
+présumant que ce petit corps d'armée reviendrait par les bords de la
+rivière Platte, Wontum avait dépêché une horde de Pawnies pour
+intercepter la route, à la hauteur du pic Laramie.
+
+Au point où en étaient les choses, le chef Indien n'avait plus aucun
+désir de livrer bataille; son unique but était de regagner _Devil's
+Gate_, parce que dans ces défilés inaccessibles il n'avait plus à
+craindre l'artillerie des blancs. Les deux très-petites pièces de
+campagne que possédait la garnison de Laramie étaient l'épouvantail des
+Sauvages depuis la sévère leçon qu'ils avaient reçue à _South-Pass_.
+
+Manonie marchait dans un morne silence, sachant bien que toute parole
+serait inutile au milieu de cette troupe ennemie. Évidemment elle était
+prisonnière; entièrement à la merci de son ravisseur, elle et son petit
+Harry: quel sort affreux lui réservait l'avenir?... Ce qui augmentait
+encore l'amertume de ses angoisses, c'était la disparition inexplicable
+de son mari, et la pensée cruelle que, jamais peut-être, elle ne le
+reverrait.
+
+Lorsqu'on eut atteint les premières collines du pic Laramie, Wontum fit
+halte subitement et donna ordre à ses guerriers de l'imiter. Puis il se
+jeta dans un petit chemin creux, profondément encaissé dans les rochers,
+et servant de lit à un ruisseau. Dans un pareil défilé, les Sauvages
+étaient certains de ne laisser aucune trace de leur passage.
+
+A peine y étaient-ils entrés que Manonie entendit à peu de distance des
+piétinements de chevaux qui lui donnèrent à penser qu'un corps de
+cavalerie était proche. Peut-être étaient-ce des amis, des sauveurs que
+le ciel lui envoyait! Peut-être son mari était-il dans les rangs de
+cette troupe expéditionnaire!
+
+Les Sauvages, pour éviter d'être aperçus se jetèrent par terre, et
+gardèrent la plus silencieuse immobilité.
+
+Une pensée illumina _Cœur-de-Panthère_... si elle appelait au
+secours? En même temps elle songea que, dans la bataille qui allait
+infailliblement s'engager, son fils et elle courraient les plus grands
+dangers.
+
+Néanmoins elle se disposait à crier: mais, au moment où la troupe
+régulière fut tout à fait proche, Wontum appuya la pointe de son couteau
+sur la poitrine du petit garçon, en disant à voix basse:
+
+--Si _Cœur-de-Panthère_ fait du bruit, je tue l'enfant.
+
+Manonie frissonna et se renferma dans un douloureux silence. Le
+piétinement des chevaux, le cliquetis des sabres, les cris et les éclats
+de rire des cavaliers, venaient frapper ses oreilles!... et elle ne
+pouvait donner un signal! Des amis étaient là, en force imposante,
+apportant avec eux le salut.--S'ils eussent soupçonné sa misérable
+position!--Et elle ne pouvait pas pousser un cri, faire un signe, sans
+tuer son enfant!...
+
+Les soldats s'éloignèrent lentement, sans rien voir, sans rien deviner.
+Le cœur de Manonie se glaça et perdit tout espoir; l'heure de la
+délivrance n'avait pas sonné.
+
+Au même instant se produisit un incident imprévu: le cheval monté par
+Wontum se mit à fouiller la terre du pied: puis, il poussa un
+hennissement auquel répondit celui de Manonie. Le corps de cavalerie fit
+halte sur le champ, et à la même seconde un énorme chien, après avoir
+fouillé les buissons, s'enfuit en hurlant vers ses maîtres.
+
+--Ugh! mauvais! très-mauvais! grommela Wontum.
+
+Aussitôt il jeta un regard rapide tout autour de lui, et sans dire une
+parole il s'élança sur le revers de la montagne avec la vélocité d'un
+cerf, tenant toujours l'enfant entre ses bras: la mère courut sur ses
+traces, décidée à mourir plutôt que de perdre de vue son innocent
+trésor.
+
+Il était temps de fuir! La détonation d'une pièce d'artillerie fit
+gronder les échos: une volée de mitraille faucha les buissons en
+rebondissant sur les rochers avec mille sifflements. Le cheval que
+Manonie venait de quitter fit quelques bonds convulsifs, poussa un cri
+lamentable et roula mort dans les rochers.
+
+Les Sauvages bondirent hors de leur retraite avec d'atroces hurlements,
+et engagèrent le combat: mais un feu de file foudroyant les accueillit
+d'une façon si terrible, qu'un tiers des Indiens tomba pour ne plus se
+relever.
+
+Ils avaient affaire à environ cent dragons des États-Unis, bien montés,
+bien armés, munis chacun d'une carabine et d'une paire de pistolets.
+
+En entendant le hennissement du cheval ils se doutèrent qu'il y avait
+là, près d'eux, quelque chose de suspect. Sans perdre une minute ils se
+formèrent en ligne, mirent en batterie deux pièces de six qui formaient
+leur artillerie de campagne, et firent feu, au jugé, dans les buissons
+pour en faire sortir les tigres à face humaine qui s'y cachaient.
+
+Le chien que les dragons avaient envoyé en éclaireur était dressé à ce
+service: ce n'était pas la première fois que le fidèle et intelligent
+animal se signalait ainsi.
+
+En se voyant assaillis par une nuée de Sauvages, les braves cavaliers
+furent surpris désagréablement; néanmoins ils ne se déconcertèrent pas
+et soutinrent intrépidement leur choc. Un second, puis un troisième feu
+de peloton fut tiré sans produire autant de ravages que le premier;
+cette fois c'était le tour des pistolets, beaucoup moins meurtriers que
+les carabines.
+
+Heureusement le canon fonctionna de nouveau et décima les Sauvages. Pour
+eux, ces formidables détonations étaient la voix terrible d'un tonnerre
+auquel rien ne pouvait échapper.
+
+Bientôt on en vint à une lutte corps à corps. Les Indiens combattirent
+avec une rage désespérée; mais ils ne purent tenir longtemps contre les
+flamboyants revers des grands sabres. D'ailleurs ils se sentaient tous
+découragés, n'ayant plus de chef: la voix de Wontum leur manquait, elle
+qui les avait si souvent excités au combat. Personne ne l'avait vu fuir,
+on le croyait mort dans la mêlée.
+
+L'engagement ne fut pas long; en une demi-heure, cent cinquante Sauvages
+sur deux cents étaient tués ou grièvement blessés: le reste, épouvanté,
+prenait la fuite et disparaissait au travers des précipices.
+
+Wontum n'avait pas été aperçu par les dragons: l'épaisseur du fourré
+avait dissimulé sa fuite. Il s'arrêta donc à bonne distance, et attendit
+tranquillement l'issue de la bataille. Sa fureur, lorsqu'il vit la
+déroute des siens, serait impossible à décrire: il s'adressa
+intérieurement les plus amers reproches d'avoir quitté furtivement le
+théâtre de la lutte; ses regrets étaient d'autant plus vifs que cette
+espèce de désertion n'avait point eu la crainte pour motif; la haine du
+chef Pawnie contre les blancs exaltait son courage jusqu'à la témérité.
+Mais sa passion de vengeance personnelle l'avait entraîné trop loin:
+pour s'assurer de Manonie et de son enfant il s'était sauvé comme un
+lâche!...
+
+Ces réflexions orageuses faillirent devenir funestes au petit Harry; la
+main du Sauvage se leva pour le briser contre les rochers, et si la
+mère, prompte comme l'éclair, ne se fut interposée, le pauvre innocent
+était mort.
+
+Il était impossible à la cavalerie de poursuivre les fuyards à travers
+les rochers, les Dragons se replièrent donc en ordre de bataille, et
+s'occupèrent de leurs morts et de leurs blessés: ces derniers étaient au
+nombre de cinquante environ: il n'y avait que quatre tués, les Indiens
+ayant fait usage seulement du tomahawk et du couteau.
+
+Manonie, le cœur brisé, avait vu s'éloigner sans retour ces amis
+nombreux dont un seul aurait pu la sauver, et qu'elle n'avait pu avertir
+ni par un cri, ni même par un geste.
+
+Vainement elle essaya de sonder Wontum sur ses intentions, mais il
+opposa à toutes ses questions un dédaigneux silence. Quand elle se
+hasarda à demander des nouvelles de son mari, il lui répondit par un
+sourire de tigre.
+
+Le voyage recommença; chacun était épuisé de fatigue; plusieurs Sauvages
+étaient sans chevaux. Au lieu de descendre dans la vallée, on suivit le
+flanc escarpé de la montagne, et on arriva, le soir, sur le bord d'une
+belle petite rivière qui serpentait au pied des collines.
+
+Les débris de la troupe sauvage s'étaient ralliés autour de Wontum et
+commençaient à reprendre courage: on fit halte, et les préparatifs d'un
+campement pour la nuit furent commencés.
+
+Le site était complètement solitaire et désert, sans la moindre
+apparence de route ou même d'une simple piste; Manonie ne pût s'y
+reconnaître, elle à qui, pourtant, tous les sentiers de la plaine
+avaient été familiers. Néanmoins elle reconnut avec satisfaction que le
+cours d'eau était un des affluents de la Platte... Son active et
+courageuse imagination se mettait déjà en travail pour préparer une
+évasion.
+
+Le camp établi, la jeune femme fut placée au centre d'un cercle formé
+par la troupe sauvage. On lui laissa le petit Harry pour qu'il put
+reposer à côté d'elle:
+
+Avant de se livrer au sommeil, Wontum fit avec l'écorce de quelques
+jeunes arbrisseaux une longue et forte corde avec un bout de laquelle il
+lia un bras de sa captive; l'autre bout resta roulé autour de sa
+ceinture. Cette précaution diabolique devait être d'une funeste
+efficacité contre toute tentative de fuite.
+
+Ensuite, la bande entière se coucha pour dormir.
+
+Les instants s'écoulèrent, lents comme des siècles, pour Manonie
+inquiète, avant que la respiration égale et bruyante des dormeurs
+indiquât que leurs yeux étaient fermés par un vrai sommeil. La pauvre
+femme avait, plus que personne, ressenti les fatigues de cette triste
+journée: son enfant s'était immédiatement assoupi d'un profond sommeil
+entre ses bras: elle se sentait chanceler sous l'invincible étreinte
+d'un engourdissement général; ses paupières s'abaissaient comme si elles
+eussent été de plomb. Il lui fallut toute l'énergie du désespoir pour
+lutter contre ce nouvel ennemi... le sommeil!
+
+Enfin tout devint immobile autour d'elle; Wontum lui-même dormait. Le
+premier soin de Manonie fût de travailler à dénouer la corde qui la
+retenait: elle y parvint en employant ses dents. Cette première tâche
+accomplie elle essaya de quitter doucement sa place. Mais au premier
+mouvement qu'elle fit, Wontum la saisit par le coude avec une telle
+force, et la serra si brutalement qu'elle ne put retenir une exclamation
+de douleur. Cependant le Sauvage ne parut point s'éveiller, et, après
+quelques secondes d'une immobilité pleine d'angoisses, Manonie resta
+convaincue que le geste du Pawnie avait été simplement fortuit et
+exécuté en plein sommeil.
+
+Probablement un instinct de bête fauve continuait à veiller en lui, et
+les nerfs surexcités se crispaient machinalement sur la malheureuse
+captive au moindre mouvement tenté par elle.
+
+Néanmoins elle n'osa plus bouger et attendit immobile. La respiration du
+Sauvage devenait bruyante et agitée; ses lèvres frémissantes laissaient
+échapper des imprécations sourdes, entremêlées de mots inintelligibles.
+C'était encore de la fureur, jusques dans les rêves!
+
+Manonie promena ses regards autour d'elle; son oreille attentive sonda
+les profondeurs du silence. Tout dormait... le moment d'agir était
+venu.
+
+Un flot de sang bouillonna aux tempes de la pauvre désespérée lorsque
+ses yeux s'arrêtèrent sur le couteau du chef: à demi sorti de sa
+ceinture, il brillait d'un reflet sinistre. D'une main ferme et souple
+elle retira l'arme de son fourreau, puis elle regarda sa pointe aiguë,
+rouge encore du sang de ce pauvre Blair! un frisson glacial la pénétra
+jusqu'à la moelle des os: elle se sentait au milieu d'une atmosphère de
+mort. Aussitôt elle enveloppa son petit Harry d'un tendre regard:
+l'enfant dormait paisiblement, illuminé par la clarté douce des étoiles.
+
+Tout était calme dans la nature; le ruisseau murmurait, les feuillages
+babillaient, les insectes nocturnes bourdonnaient çà et là; dans le
+lointain désert, profond, incommensurable, s'élevaient, s'éteignaient
+des rumeurs confuses: toutes ces voix de la solitude et de la nuit
+parlaient de liberté à la triste prisonnière.
+
+Puis ses yeux retombèrent sur le monstre endormi près d'elle, sur
+l'ennemi implacable qui l'avait faite malheureuse. Le couteau sembla
+s'agiter dans la main de la jeune femme... N'avait-elle pas le droit
+d'en faire usage?... Un seul coup, et la terre était débarrassée!...
+Mais sa main, sa faible main de femme serait-elle assez ferme pour
+porter un coup mortel?... Enfin, le ciel approuverait-il un pareil
+acte?...
+
+L'infortunée leva les yeux au ciel et lui adressa avec ferveur une
+courte prière.
+
+--Oh! Grand Esprit! murmura-t-elle, inspirez-moi, fortifiez-moi!
+
+Ensuite, se sentant raffermie par le même courage qui jadis anima
+Judith, elle leva l'arme meurtrière pour l'enfoncer dans la poitrine du
+Sauvage. A cet instant suprême, un simple mouvement de Wontum changea la
+face des choses: il lâcha le bras de Manonie qu'il tenait serré depuis
+quelques instants. La captive devenait libre de ses mouvements; elle
+échappait à l'horrible nécessité de faire couler le sang: le couteau
+s'abaissa sans frapper.
+
+Craignant de perdre une seconde, Manonie se leva doucement et prit son
+fils entre ses bras. Ses regards se portèrent anxieusement autour
+d'elle, pour chercher la route à suivre: tout était tranquille et muet.
+Elle se mit en marche, posant légèrement ses pieds entre les dormeurs.
+Pendant cette périlleuse et critique entreprise, son cœur battait si
+fort, que ses pulsations lui semblaient capables d'éveiller les
+Sauvages qui l'entouraient.
+
+Enfin elle atteignit le bord de la rivière: elle était libre!...
+Malheureusement le petit Harry se réveilla effrayé et se mit à crier. Il
+n'en fallait pas tant pour réveiller Wontum: d'un bond il fut auprès de
+la fugitive.
+
+La pauvre mère l'avait bien vu au moment même où il se levait; mais il
+n'était plus temps de fuir; alors, avec une étonnante présence d'esprit,
+elle se mit à parler à l'enfant d'une voix assez élevée pour être
+entendue du Sauvage.
+
+--Mon petit Harry demande à boire? Il va avoir ce qu'il désire: Manonie
+va lui donner de l'eau.
+
+En même temps elle se pencha vers la rivière, remplit une petite tasse
+et la présenta à son fils, qui but avec avidité.
+
+--Et maintenant, ajouta-t-elle, Harry va dormir encore, s'il est un
+gentil petit garçon.
+
+--Où est papa? demanda l'innocente créature.
+
+--Cette question était un coup de poignard dans le cœur de Manonie,
+mais elle répliqua d'une voix calme:
+
+--N'aie pas peur, mon mignon, nous verrons bientôt papa.
+
+--Demain matin?...
+
+--Demain matin, peut-être.
+
+--Où est ce méchant homme qui m'a emporté de la maison?
+
+--Chut!
+
+--Ici! gronda le Sauvage en s'approchant; ici, le méchant homme.
+
+Alors Wontum ramena sa prisonnière au centre du camp. Tout espoir
+d'évasion était perdu; Manonie se résigna à prendre du repos.
+
+Mais avant que le sommeil eut appesanti ses paupières, les échos
+profonds de la vallée envoyèrent à ses oreilles une sorte de rumeur
+plaintive et menaçante qui peu à peu devint une voix... Des paroles
+étranges planaient dans l'atmosphère sombre:
+
+--_Pourquoi le sang du méchant n'a-t-il pas coulé?... Pourquoi la mort
+n'est-elle pas descendue sur lui?_
+
+Ainsi parlait la voix mystérieuse dont la brise nocturne emporta
+rapidement les derniers murmures.
+
+Wontum l'entendit et se dressa en sursaut pour mieux écouter; mais tout
+était rentré dans le silence, le sauvage pût croire qu'il avait été le
+jouet d'une illusion.
+
+Manonie, au contraire, crût reconnaître dans ces sons fugitifs l'accent
+d'une voix amie descendant du ciel pour la consoler. Elle ne se sentit
+plus aussi abandonnée, l'espoir revint dans son âme: un sommeil
+réconfortant vint clore ses paupières, et la nuit égrena une à une ses
+lentes heures sans qu'aucun incident nouveau se produisit.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+AMIS
+
+
+Le vieux John et Oakley, après avoir quitté le Fort, ou plutôt ses
+ruines, s'arrêtèrent pendant quelques instants, sur les bords du
+Laramie, pour se consulter au sujet de la direction à prendre, et des
+résolutions à former pour mener à bonne fin leur poursuite.
+
+Oakley avait souvent rencontré Manonie pendant qu'elle demeurait au
+milieu des Sauvages, il lui avait conservé une paternelle affection.
+
+Le vieux John, non-seulement ne l'avait jamais vue, mais encore, chose
+singulière, n'avait jamais entendu parler d'elle jusqu'au moment où le
+lieutenant Marshall était venu implorer son aide et ses bons conseils.
+Cependant jusqu'à l'époque de son mariage, Manonie avait vécu dans le
+voisinage du vieillard.
+
+Décidément le vieux John était plus _ermite_ encore qu'on ne pouvait le
+croire.
+
+Les trois amis décidèrent que le meilleur parti à prendre serait de
+suivre la piste des Sauvages, et que, lorsque Wontum aurait été
+découvert, l'un des poursuivants resterait pour épier secrètement sa
+marche ainsi que la manière dont il traiterait sa captive, pendant que
+les deux autres courraient avertir les troupes régulières.
+
+Oakley était fort adroit à suivre une piste; après un examen approfondi
+il jugea que le ravisseur ne marchait point séparé de sa bande, car
+aucun vestige isolé ne se montrait dans les bois.
+
+Leur départ du Fort avait été si promptement effectué qu'ils n'avaient
+rien pu savoir de la rencontre entre les dragons et les Sauvages. Leur
+surprise fut donc grande lorsqu'ils aperçurent les piétinements de la
+cavalerie qui effaçaient entièrement les traces des Indiens. Sur le
+premier moment ils pensèrent que la bande Pawnie s'était détournée à
+l'approche des soldats pour ne pas être aperçue par eux, et pour éviter
+un engagement.
+
+Après avoir rapidement marché pendant quelques heures, ils se trouvèrent
+inopinément sur le théâtre du combat. Ce fut pour Oakley un trait de
+lumière; d'autant mieux qu'en rôdant au travers des broussailles, il
+découvrit, soigneusement caché sous les branches, le cadavre du cheval
+que les Indiens avaient emmené du Fort, et qu'une décharge de mitraille
+avait tué.
+
+Dès ce moment Oakley pût retracer avec une exactitude merveilleuse
+toutes les péripéties du sort de Manonie. A un chasseur de profession
+devenu aussi habile qu'un Indien à suivre une piste, il suffit d'un rien
+pour se maintenir dans la bonne voie: une branche rompue, une feuille
+déplacée, un brin de mousse froissé sont pour lui des indices clairs et
+infaillibles.
+
+Ce fut ainsi que Oakley suivit pas à pas Wontum et Manonie, soit sur les
+rochers, soit sur le gazon, soit sur le sol humide des bois.
+
+--Oh! s'écriait-il de temps en temps, voyez-moi donc les larges
+empreintes du gros vilain pied de ce Pawnie... Et ces petits mocassins
+de Manonie! de vraies pattes de biche! légère et forte, malgré son
+chagrin... courageuse enfant! elle suivait son fils. Ah! je connais
+quelque part une carabine qui parle bien, très-bien même, et qui
+voudrait dire un seul mot à ce Peau-Rouge maudit. Allons, mes amis,
+courage! ça va bien.
+
+Lorsqu'ils arrivèrent au campement nocturne des Indiens, toute
+incertitude se dissipa; la bande des ravisseurs, sans chercher
+aucunement à cacher sa piste, avait pris la route qui conduisait
+directement aux Collines-Noires en suivant le Ruisseau du Daim.
+
+Les choses étant ainsi éclaircies, on fit halte et la question fut
+agitée pour savoir qui retournerait en arrière afin d'avertir la
+garnison.
+
+Il y eut discussion d'abord; car ni Oakley ni le vieux John ne voulaient
+reculer devant les dangers de la poursuite; chacun d'eux était emporté
+en avant par la même ardeur.
+
+--Maintenant, ami John, dit Oakley, il s'agit de bien se comprendre et
+de ne pas se tromper. Que le bon Dieu vous bénisse! mais, je crois que
+vous vous connaissez en diableries indiennes, à peu près autant qu'un
+baby de deux mois. Vous êtes si _mystique_ et si tranquille dans votre
+petit coin que vous avez sans doute oublié par quel bout on prend un
+mousquet; ma foi! je ne comprendrais pas, qu'à votre âge, vous fussiez
+tenté de courir aux méchantes aventures.
+
+Le vieux John se mit à rire avec une bonhomie pleine de malice.
+
+--Je ne suis peut-être pas aussi ignorant que vous le croyez de ce qui
+concerne les ruses sauvages. Il me semble que je saurais encore
+passablement suivre une piste et même jeter par terre un Peau-Rouge,
+s'il le fallait pour une juste cause.
+
+--Bah! vraiment? Très-bien! je suppose que vous en seriez capable. Mais
+comment connaîtriez-vous leurs malices, vous qui, toujours enfermé dans
+votre cabane des montagnes, ne faites pas autre chose que lire dans vos
+livres? C'est comme je vous le dis, John; vos moyens de science vont
+aussi loin qu'une éducation par les livres peut mener, mais, à mon avis,
+le meilleur livre ne dit pas grand chose sur les Indiens. Vous avez
+peut-être trop peu étudié dans le _grand livre_ qui se développe autour
+de nous.
+
+A ces mots, Oakley montra d'un geste l'imposant paysage de la vallée;
+John inclina respectueusement sa tête vénérable.
+
+Au bout de quelques moments il répondit:
+
+--Enfin, Oakley, échangeons un peu notre opinion respective sur les
+projets du ravisseur Pawnie, et sur les motifs qui l'ont poussé à
+enlever l'enfant.
+
+--Parfaitement! allez, donnez vos idées; nous verrons si vous avez jugé
+droit relativement à cette affaire de la vie des bois.
+
+--Eh bien! il va suivre les Collines Noires jusqu'à ce qu'il ait atteint
+le Deer Creek.
+
+--Par les cornes d'un moose! c'est mon avis aussi. Allons, parlez
+encore.
+
+--Ensuite il traversera la vallée, en droite ligne pour gagner les
+Eaux-Douces.
+
+--Précisément! je pense comme vous. Après!...
+
+--Après...? il ne s'arrêtera pas qu'il n'ait atteint _Devil's Gate_.
+
+--Nous sommes du même avis, mon vieil ami. Continuez votre explication.
+
+--Là, il se considérera comme sauvé, et il le sera en effet, jusqu'à un
+certain point; car il est impossible de traîner de l'artillerie dans ces
+territoires inaccessibles. Les Peaux-Rouges, une fois retranchés dans
+leurs cavernes, ne fussent-ils qu'une centaine d'hommes, pourraient
+tenir tête à une armée.
+
+--Vous parlez droit, sir; je vous écoute toujours. Maintenant je me
+demande s'il y aurait quelque autre chemin pour arriver jusqu'à eux.
+
+--Je vous comprends. Il faudrait pouvoir les surprendre et les écraser à
+l'improviste. Ce sera le seul moyen de réussir, s'ils parviennent à
+atteindre leur refuge.
+
+--S'ils y parviennent?... et comment, tonnerre! calculez-vous qu'on
+pourrait les en empêcher; démontrez-moi çà, je vous prie!
+
+--Bien, je vais l'expliquer. De quel nombre pensez-vous que leur bande
+soit composée?
+
+--Hum! on ne pourrait pas dire cela au juste. Cependant, comme ils ne
+s'attendaient pas à être suivis, ils n'ont pas pris soin de marcher à la
+file indienne, chacun dans les traces de celui qui le précédait: nous
+allons donc peut-être voir quelque chose.
+
+Oakley examina les alentours pendant quelques minutes.
+
+--J'estime qu'ils sont environ une soixantaine. Maintenant, voyons votre
+plan.
+
+--Il est bien simple: il consiste à intercepter la marche des Indiens
+avant qu'ils soient parvenus à Sweet-Water.
+
+--Certes! mais comment réussir à les intercepter? que pourrons-nous
+faire contre soixante hommes.
+
+--Vous ne me comprenez pas. Tout ce que vous pourrez faire, ce sera de
+retourner au Fort en toute hâte, avertir les militaires, et les amener
+sur les lieux. Ils ont de la cavalerie, les Indiens n'en ont pas; on
+pourra atteindre la rivière avant eux.
+
+--Oui; c'est clair comme bonjour. Mais pourquoi dites-vous que je vais
+retourner au Fort?
+
+--Aimeriez-vous mieux que ce fût moi?
+
+--Oui, oui, père John. Je ne disconviens pas que vous soyez un aussi bon
+éclaireur que moi; nonobstant, je suppose que vous êtes trop vieux pour
+courir dans les bois à la poursuite des Indiens. Si vous allez au Fort,
+vous aurez la chance d'avoir une monture.
+
+--Ah! çà! mais, Oakley, vous êtes pour le moins aussi âgé que moi.
+
+--C'est ce qui reste à savoir: Enfin, je vous le dis, j'ai un tel
+exercice des courses, des chasses, des batailles, que je suis devenu
+fort comme un chêne... deux fois plus fort que vous, quoique vous soyez
+plus gros que moi.
+
+--Vous croyez çà?
+
+--Un peu, s'il vous plaît; si vous voulez essayer _une passe_ avec le
+vieux Jack Oakley, venez un peu voir. Vous trouverez votre pareil.
+
+Le vieillard sourit, s'approcha d'Oakley et le saisit vigoureusement.
+Jack fit trois ou quatre efforts désespérés pour ébranler son adversaire
+et lui faire perdre pied, mais tout fut inutile; John resta immobile
+avec la tranquillité d'un rocher, serrant toujours son homme avec des
+mains qui semblaient des tenailles d'acier.
+
+Tout-à-coup il le prit aux hanches, le souleva d'un puissant effort, et
+le fit passer par-dessus sa tête. Oakley alla tomber à quelques pas,
+lourdement comme une bûche. Il se releva agilement avec une exclamation
+et saisit l'ermite à pleins bras. Mais celui-ci, avec la promptitude de
+l'éclair, souleva de nouveau Jack en l'air et l'envoya mesurer le sol
+avec un bruit effrayant.
+
+Cette fois, maître Oakley se releva lentement sur ses pieds, en se
+frottant les bras, le cou et la tête; en même temps il lança un regard
+empreint d'admiration au vieillard qui était resté debout et souriant.
+
+--Jérusha! s'écria-t-il enfin; vous êtes un _rude_! touchez-là, mon
+homme.
+
+--Eh bien! croyez-vous que je pourrais me tirer d'affaire avec un
+Indien? demanda paisiblement le vieux John.
+
+--Copieusement! je vous le dis. Oh! oui, copieusement! Certes, comme
+vous y allez! Mais n'est-ce pas une honte à vous de rester enfermé comme
+vous l'êtes dans votre cabane, alors que vous devriez courir la
+montagne, tuant chaque jour votre demi douzaine de Peaux-Rouges!
+
+--Je ne me permettrai jamais de prendre la vie d'un Sauvage sans y être
+contraint par la nécessité de ma défense personnelle, ou pour le salut
+d'autrui.
+
+--Mais, puisque nous sommes en guerre, chaque Peau-Rouge est un ennemi.
+
+--J'aurai l'œil sur quiconque se présentera à moi; à la moindre
+démonstration hostile, j'agirai en conséquence. Maintenant, dites-mot
+quel est celui de nous deux qui va retourner au Fort.
+
+--Eh bien! calculez que ce sera moi. Il n'y a pas un instant à perdre,
+donc, je pars. Hurrah! pour le père John, jadis appelé l'ermite,
+aujourd'hui la terreur des Indiens et le vainqueur de Jack Oakley. Oui,
+sir, vous l'avez manié comme une vieille femme manie un balai.
+
+A ces mots il s'éloigna à grands pas dans la direction du Fort.
+
+Il eût bientôt atteint la pente des dernières collines, et se mit à
+traverser agilement la vallée.
+
+--Par le grand diable rouge! murmurait-il en se frottant les épaules; ce
+vieux garçon est nerveux comme un jeune if et fort comme un chêne. Je ne
+comprends pas qu'il soit si adroit.
+
+--De qui parlez-vous donc? demanda une voix tout proche de lui.
+
+Oakley se détourna en sursaut, et aperçut à deux pas de lui un homme
+debout sur le bord d'un petit ruisseau.
+
+--Quindaro! s'écria-t-il.
+
+--Oui, lui-même. Que faites-vous par ici, Oakley?
+
+--Ma vieille langue va tout vous dire, répondit celui-ci.
+
+En même temps il se mit à lui raconter toutes les aventures précédemment
+survenues.
+
+--Et où se trouve Mary? demanda Quindaro.
+
+--Quelle Mary?
+
+--Votre fille.
+
+--Ah! oui; Molly. C'est comme ça que je l'appelle, cette petite fille;
+cependant c'est malgré la vieille femme qui me répète toujours qu'il
+faut dire Mary.
+
+--Où est-elle?
+
+--En lieu sûr, allez! dans la cabane de l'ermite, avec sa vieille mère.
+
+--La croyez-vous réellement en sûreté?
+
+--Certes! Dieu vous bénisse! Il n'y a pas de ce côté-ci de la
+Californie, un Peau-Rouge qui ose toucher au vieux John. Mais venez donc
+par ici, je vais vous dire un secret que vous garderez pour vous seul.
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Ce vieux bonhomme là est plus fort qu'un ours brun. Je l'ai éprouvé il
+y a peu d'instants!
+
+Parlant ainsi, l'honnête Jack se frotta vigoureusement les épaules.
+
+--Ah! où est-il donc le vieux? demanda Quindaro avec un intérêt soudain.
+
+--Il était par là haut, il y a une demi-heure tout au plus; maintenant,
+il est parti sur une piste et je ne serais point étonné de lui voir
+faire quelque rude besogne. Je vais vous dire un autre secret; le vieil
+ermite est avec nous sur le sentier de guerre contre les Rouges. Ça
+c'est vrai comme parole d'Évangile; car il l'a dit, et je le sais homme
+à ne pas mentir. Mais pourquoi n'êtes-vous pas venu voir Molly depuis si
+longtemps? Je crois qu'elle prend ça à cœur; elle est devenue pâle et
+sérieuse, elle ne rit plus; elle n'est plus joyeuse fille comme à
+l'époque de notre arrivée au Settlement.
+
+--Hélas! monsieur Oakley, les troubles de ces contrées suffiraient pour
+enlever son sourire à la nature elle-même, et pour mettre en deuil
+l'azur du firmament. Pourquoi ne vous ai-je pas visité depuis
+longtemps?... parce que j'ai trop d'ouvrage à accomplir ici; parce que,
+jusqu'à la fin de cette guerre, je me suis voué à une seule et unique
+tâche. Il est vrai, entièrement vrai, que je porte toujours dans mon
+cœur l'image de votre fille; mais mon cœur saigne d'une blessure
+toujours ouverte; le sang en sort avec une telle abondance qu'il
+obscurcit ma vue pour tout autre objet. Quand ma vengeance sera
+accomplie, grandement, complètement, alors j'irai vous voir. Mais non
+auparavant... non, pas avant cette heure.
+
+Quindaro parlait avec une vive émotion.
+
+--Vous m'excuserez, monsieur Quindaro, mais je vois que vous êtes un
+homme d'éducation et j'ai peur que ma pauvre Molly ne soit pas un parti
+pour vous. Mais vous ne voudriez pas...--Oh! je confesse que je suis un
+vieux fou, et je mériterais qu'on me trépignât sur le nez pour cette
+question...--Voyez-vous, j'aime ma fille à tel point, que mon vieux
+cœur se briserait, s'il arrivait quelque chose à mon enfant.
+
+--Bien: que vouliez-vous me demander?
+
+--Vous ne voudriez pas jouer avec l'amour de ma petite Molly;...
+l'abandonner au désespoir et à la mort?...
+
+Quindaro bondit sur ses pieds et regarda fixement Oakley sans prononcer
+une parole.
+
+--Oh! vous n'avez pas besoin de répondre, continua le brave Jack d'une
+voix émue, je lis votre pensée dans vos yeux. Souffletez-moi pour ma
+sotte question! C'est une idée qui m'a traversé la tête. Je vous ai
+toujours considéré comme un cœur loyal, un homme droit et honorable;
+ma pensée sur vous n'a pas changé. Vous m'excuseriez si vous saviez ce
+que c'est que d'être père,.... et père d'une fille tendre et dévouée.
+
+L'énergique visage de Quindaro fut agité d'une émotion terrible: il se
+couvrit la face des deux mains et resta longtemps sans pouvoir parler.
+
+--Non, M. Oakley, dit-il; non, je ne sais pas ce que c'est que d'être
+père. Je connais à peine le bonheur d'être fils et frère... Je connais
+l'angoisse... le deuil... la mort... Oh! nuit horrible! continua-t-il
+comme répondant à ses propres pensées: nuit de terreurs! Flots de sang!
+clameurs mourantes des agonisants! Flammes dévorantes! créatures chères
+que j'aimais! je vous ai vengées déjà; mais elle n'est pas pleine
+encore, la coupe de la vengeance!
+
+En parlant, cette homme si fort et énergique sentait son cœur se
+gonfler comme l'Océan par une furieuse tempête; le sang brûlant
+bouillonnait à ses tempes; une flamme sinistre s'allumait dans ses yeux.
+
+Oakley le regarda avec une émotion mêlée de surprise. Il supposait bien
+que les Sauvages n'étaient pas étrangers au désastre dont il venait de
+parler; mais c'était la première fois que Quindaro laissait échapper une
+parole de nature à jeter quelque lumière sur son existence étrange et
+mystérieuse.
+
+--Ce sont les Indiens qui vous ont fait tout cela? demanda Oakley après
+quelques instants de silence: ils sont capables de tout.
+
+--Oui; ce sont ces Pawnies maudits.
+
+--Ils ont massacré vos parents?
+
+--Oui; père, mère, frères, sœurs;--tous sont morts, excepté moi.
+
+--Êtes-vous sûr que personne n'ait échappé au carnage?
+
+--Oh oui! j'en suis sûr. J'ai vu les corps sanglants, étendus sous mes
+yeux.
+
+--Avez-vous pu les ensevelir, décemment, comme il convient de le faire?
+
+--Hélas non! à peine ai-je pu m'échapper vivant. Mais quelques jours
+après, lorsque je suis revenu sur le lieu du désastre, j'ai vu cinq
+tombes fraîchement découvertes...
+
+--Alors, vous avez suivi les Pawnies?
+
+--Oui: j'ai constamment rôdé autour d'eux pendant qu'ils fréquentaient
+les environs du Lac Willow; depuis qu'ils sont dans les montagnes, je me
+suis attaché à leurs pas. Je leur ai déjà arraché vie pour vie, depuis
+longtemps; mais je ne regarderai ma vengeance comme accomplie et mon
+œuvre comme terminée, que lorsque cette race infernale aura disparu
+de dessus terre. Mon nom excite leur terreur, mais ce sera bien pire
+encore, plus tard, si mes projets d'extermination réussissent.
+
+--Où est votre habitation, Quindaro?
+
+--Au milieu des rocs de la montagne, dans la vallée, sur la rivière,
+partout où ma tâche m'appelle. Quindaro est comme l'oiseau sauvage,
+libre de tous ses mouvements.
+
+--Avez-vous quelquefois rencontré le vieux Père John?
+
+--Je l'ai aperçu; mais nous ne nous sommes jamais abordés face à face.
+
+--Quindaro, promettez-moi une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est de rendre visite à l'Ermite lorsque vous en aurez l'occasion.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Je vous le dirai plus tard. Promettez-moi.
+
+--Bien! ce sera fait suivant votre désir. Pour le moment il faut que je
+vous quitte; je vais me mettre sur la piste de cette bande: peut-être
+pourrai-je être utile à la jeune femme et à l'enfant dont vous m'avez
+parlé. En même temps je ferai mon possible pour rencontrer le vieil
+Ermite s'il se trouve dans ces parages.
+
+A ces mots Quindaro étendit la main, saisit celle d'Oakley, la secoua
+cordialement, et s'éloigna d'un pas agile dans la direction des collines
+noires.
+
+Oakley resta immobile à le regarder jusqu'à ce qu'il l'eût perdu de vue:
+puis il se mit en route de son côté en grommelant:
+
+--Je parierais ma vieille chevelure contre un cuir de Peau-Rouge, que le
+père John et ce jeune gaillard pourraient se convenir beaucoup. Ils ont
+tous deux une histoire funeste et mystérieuse à se raconter: ils gardent
+tous deux une vieille rancune contre les Indiens.--Décidément ils seront
+très-bien ensemble.--Mais, que fais-je ici?... courons vite je n'ai pas
+une minute à perdre.
+
+Sur ce propos, maître Jack se remit vivement en route et continua sa
+marche avec une telle activité qu'il arriva sain et sauf, au Fort, avant
+la nuit.
+
+Il fut chaudement accueilli par cette vaillante petite armée, toujours
+indomptable malgré ses revers. Chaque soldat était dévoué de cœur et
+d'âme à l'_Héroïne du fort Laramie_; chacun se sentait atteint par le
+terrible événement qui la frappait; chacun voulut devenir son vengeur.
+
+Par une heureuse coïncidence, un renfort de troupes était arrivé à
+Laramie; il se composait de deux cents hommes bien montés, bien armés,
+venus du Fort Jefferson. Dans de pareilles conditions, il devenait
+possible de lancer en expédition un détachement considérable sans avoir
+à craindre de dégarnir les débris de la citadelle.
+
+Les préparatifs de campagne furent bientôt faits. Le lendemain, bien
+longtemps avant les premières lueurs de l'aurore, deux cent cinquante
+cavaliers parfaitement équipés, munis de deux pièces d'artillerie, se
+mirent allègrement en route pour cette expédition mémorable. Une
+généreuse ardeur faisait battre toutes ces vaillantes poitrines; on se
+hâtait pour atteindre au plus tôt le territoire des Eaux-Douces, de
+façon à devancer les Sauvages.
+
+Oakley marchait devant en guide et en éclaireur, ne laissant pas un
+buisson sans le fouiller d'outre en outre, pas un défilé sans le sonder
+du regard.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+UN MESSAGE
+
+
+Le soleil se leva, brillant, gai, superbe: aux feux de ses rayons
+naissants les petits ruisseaux faisaient miroiter leurs ondes
+capricieuses tout en égayant les côteaux de leurs murmures joyeux. Tout
+respirait la paix, le bonheur, la tranquillité profonde que la bonne
+mère nature dispense en prodigue à ses enfants du désert.
+
+Mais toujours grondait un noir orage au cœur de Wontum: cet être
+farouche et vicieux n'avait jamais compris un sentiment doux ou
+paisible.
+
+Il restait debout sur cette rive enchantée du _Deer Creek_, l'œil
+menaçant, le front sombre, dardant sur sa victime des regards de
+serpent.
+
+A chaque coup d'œil la malheureuse mère frissonnait: puis elle
+serrait contre son sein le petit Harry, ce frêle objet de tant de joies,
+de tant d'angoisses, de tant de souffrances!
+
+Sans cesse retentissait à son oreille le cri de cette voix mystérieuse
+et secourable: «_Pourquoi le sang du méchant n'a-t-il pas coulé?
+Pourquoi la mort n'est-elle pas descendue sur lui?_»
+
+Wontum y pensait aussi avec une méfiance inquiète, et ne laissait pas
+s'écouler une seconde sans promener sur les alentours un regard
+inquisiteur: on eût dit qu'il soupçonnait la présence secrète d'un
+ennemi. Son hésitation était visible; il redoutait de continuer sa
+marche; son instinct sauvage lui faisait pressentir une poursuite ou des
+embûches cachées.
+
+Manonie eût un mouvement de joie en contemplant la belle vallée qui se
+déroulait devant elle: après un court examen, elle s'était reconnue; ce
+territoire, qu'elle avait souvent parcouru dans sa jeunesse, s'étendait,
+avec la _Rivière-Douce_, sur un espace de cinquante milles, et offrait à
+l'œil le plus admirable paysage qu'il soit donné à l'homme de voir.
+La jeune femme avait l'espérance et le désir de voir Wontum continuer sa
+course au travers de cette vallée, car dans ce parcours elle avait
+beaucoup de chances d'être secourue par les nombreux Settlers disséminés
+dans cette riante contrée. Dans tous les cas, si les Blancs, trop
+inférieurs en forces, ne pouvaient la délivrer, elle avait au moins
+l'espoir que son mari serait averti par eux et recevrait les
+renseignements suffisants pour venir à son aide.
+
+Toute agitée par mille pensées fiévreuses, elle se leva et se mit à se
+promener lentement sur le bord de la rivière. Le petit Harry avait voulu
+la suivre, mais Wontum le retint. Alors l'enfant se retourna irrité et
+lança dans la figure du Sauvage un coup de toutes les forces de son
+petit poing. Au lieu de s'irriter, le Pawnie eut un demi-sourire et
+murmura avec une sorte de satisfaction.
+
+--Ugh! bon! Il fera un brave Indien!
+
+Et il passa une main caressante sur la tête du petit garçon. Mais
+celui-ci, fidèle instinctivement à la cause maternelle, se gardait bien
+de «fraterniser» avec le ravisseur; il secoua énergiquement sa brune
+chevelure et se raidit dans les bras du chef.
+
+Manonie s'avança insensiblement jusqu'à ce qu'elle fût arrivée à une
+trentaine de pas loin de Sauvages. Wontum, quoique acharné comme un
+oiseau de proie à surveiller tous ses mouvements, ne prit pas garde à ce
+qu'elle faisait; sa petite querelle avec Harry l'avait distrait pour
+quelques instants.
+
+La jeune femme cherchait curieusement dans les environs, espérant
+découvrir l'auteur mystérieux de l'avis qu'elle avait reçu dans le cours
+de la nuit précédente. Tout à coup elle tressaillit; quelque chose
+venait de tomber à ses pieds: c'était un petit cailloux roulé dans un
+bout de papier. Elle le saisit avec l'avidité d'un naufragé qui se
+cramponne à une corde de salut; en même temps elle jeta un regard
+oblique du côté de Wontum pour savoir s'il s'était aperçu de quelque
+chose; ce dernier continuait à s'occuper du petit Harry; depuis quelques
+instants il ne prenait pas garde à ce que faisait Manonie.
+
+Elle déplia le papier qui portait quelques lignes d'écriture, et lut
+avidement:
+
+--Espérez! cette nuit vous serez libre. Votre mari est informé de votre
+situation, il fait tous ses efforts pour courir à votre aide. Je suis
+votre ami, je resterai auprès de vous.
+
+Manonie leva les yeux; en face d'elle, à une trentaine de pas, elle
+distingua, dans l'ombre d'un arbre creux une paire d'yeux étincelants
+qui la regardaient d'une façon étrange. Au bout d'une seconde, un jeune
+homme de haute taille, sortant de sa cachette, se laissa voir un
+instant, appuya un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence, et
+disparut comme un météore.
+
+Manonie eut peine à retenir un cri de bonheur qui gonflait sa poitrine:
+son premier mouvement fut de s'élancer vers l'inconnu. Un instant de
+réflexion la calma: elle comprima son émotion, et revint à l'endroit où
+Wontum était assis avec le petit Harry. Toute tremblante, elle serra
+avec une sorte d'emportement maternel son cher enfant sur son sein,
+comme si elle eût voulu le disputer à l'univers entier. Wontum ne fit
+pas attention à cette exaltation fébrile qu'il considérait comme une
+infirmité féminine.
+
+Le mystérieux allié qui venait de se révéler lui était complètement
+étranger; elle ne se souvenait point de l'avoir jamais vu. Pourtant elle
+se sentait agitée d'une émotion inconcevable... chose facile à
+comprendre: son cœur battait à se rompre lorsqu'elle songeait que le
+bonheur, la liberté, la vie étaient proches et que quelques heures
+seulement la séparaient de la délivrance!
+
+Au milieu de ces pensées tumultueuses vint se mêler tout à coup un
+sentiment de crainte: sans doute il y aurait quelque nouvelle bataille,
+où son mari courrait risque d'être tué. En effet, ses ravisseurs
+formaient une bande d'au moins quatre-vingt guerriers valides et
+courageux; comment viendrait-on à bout de cette horde féroce alors qu'un
+_seul_ allié s'était présenté pour la pauvre captive?...
+
+Sans soupçonner les tempêtes de crainte, d'espoir, de découragement qui
+se disputaient l'esprit de leur prisonnière, les Sauvages levèrent leur
+camp et se préparèrent à continuer leur route. Au grand chagrin de
+Manonie, ils se disposèrent à quitter la vallée et s'enfoncèrent dans la
+montagne: bientôt leur caravane fut perdue au milieu d'un océan de
+vallées, du fond desquelles on distinguait difficilement la plaine par
+quelques échappées lointaines.
+
+Cette journée fut rude pour Manonie: épuisée par les fatigues des
+courses précédentes, elle fut forcée de se reposer fréquemment. La
+marche des Sauvages en fut considérablement retardée; ils perdirent
+ainsi leur avance, ce qui les contraria d'une manière sensible. Bientôt
+leur mécontentement se trahit par des coups-d'œil irrités et des
+propos menaçants: Manonie les comprenait parfaitement, car elle n'avait
+point oublié l'idiôme Pawnie qui lui avait été familier durant sa
+jeunesse.
+
+Une querelle ouverte ne tarda point à s'engager. Un des Sauvages
+reprocha avec aigreur à Wontum d'avoir engagé cette expédition dans un
+intérêt tout personnel, uniquement pour s'emparer de la squaw Face-Pâle,
+et de les avoir poussés à une bataille qui leur coûtait plus de cent
+hommes.
+
+Le même orateur, s'adressant à ses autres compagnons, leur proposa de
+mettre à mort la femme blanche, pour terminer toute discussion à son
+sujet.--«Mieux vaut, dit-il, emporter son scalp que de laisser nos
+chevelures sur un nouveau champ de combat; elle ne sera jamais des
+nôtres, elle sera toujours une source de discorde.»
+
+On agita ensuite la question relative au sort de l'enfant.
+
+--Qu'il vive, continua l'orateur; il est si jeune qu'il oubliera sans
+doute ses parents, et pourra devenir un guerrier utile à la tribu.
+Quoique dans un âge tendre, il a fait preuve de courage; il sera
+peut-être un jour fameux sur le sentier de guerre.
+
+La pauvre Manonie suivait cette discussion avec un intérêt anxieux qu'il
+est facile d'imaginer. A tout instant ses regards inquiets sondaient
+furtivement les environs pour tâcher de découvrir son mystérieux
+protecteur; mais il restait invisible comme s'il eut fait partie du
+monde des esprits.
+
+Après avoir longuement discuté, les Sauvages prirent une résolution,
+qui, en lui laissant quelque répit, permettait à Manonie d'espérer
+encore. Ils décidèrent que, malgré son mariage avec un blanc, ils
+n'avaient pas le droit de la mettre à mort sans avoir consulté le grand
+chef de la tribu à laquelle la jeune femme avait appartenu, et sans
+avoir obtenu son assentiment. On la conduisait donc devant Nemona pour
+qu'il fut le juge suprême de son sort.
+
+Le soleil allait disparaître de l'horizon lorsque Wontum donna le signal
+de faire halte pour procéder aux préparatifs de campement. La troupe
+sauvage s'installa en un grand cercle comme la nuit précédente. Au
+centre, on ébrancha deux jeunes sapins proches l'un de l'autre, on les
+lia par leurs cîmes de façon à ce qu'ils formâssent la charpente d'un
+wigwam; ensuite ils furent couverts de branches, de feuilles, de
+fougères et de mousses; ainsi arrangée cette tente offrait à Manonie un
+abri chaud et confortable.
+
+Ce ne fut pas sans une curiosité inquiète que la jeune femme suivit de
+l'œil tous ces préparatifs. Mais elle ne s'en approcha pas; assise
+sur une roche élevée d'où sa vue pouvait dominer la plaine, elle
+regardait avec tristesse ce désert dont les limites allaient se
+confondre avec l'horizon, et qui dormait du sommeil profond de la
+solitude. A tout instant elle espérait voir surgir de quelque ravin une
+troupe armée; elle tendait l'oreille au moindre bruit, pensant que le
+pas des chevaux se ferait entendre sur les cailloux roulants de la
+montagne.....
+
+Vain espoir! efforts inutiles! Les torrents lointains faisaient seuls
+entendre leurs sourds grondements: les cîmes d'arbustes seules, ondoyant
+au vent, apparaissaient seules entre les interstices des rochers noirs;
+et si quelque pas furtif troublait le morne silence, c'était celui du
+loup des prairies en route pour chercher pâture.
+
+Au moment où elle s'y attendait le moins, Wontum vint la trouver et
+s'assit à côté d'elle sur le gazon. Il la regarda longtemps avec une
+fixité étrange; son visage avait une expression indéfinissable dont
+Manonie ne put s'expliquer la signification.
+
+Enfin il lui adressa la parole en langage Pawnie entrecoupé de mauvais
+anglais:
+
+--_Cœur-de-Panthère_ a voulu me tuer cette nuit!
+
+Manonie tressaillit: elle était bien loin de se douter que le Sauvage
+soupçonnât seulement ses pensées de la nuit précédente. Il ne l'avait
+assurément pas vue levant le couteau sur lui, le tenant suspendu sur sa
+poitrine, le replaçant ensuite à sa ceinture sans avoir frappé. Wontum
+dormait, rêvait même à cet instant; comment donc avait-il pu surprendre
+le secret que Manonie et l'_ombre_ seules connaissaient?
+
+Une vive rougeur monta aux joues de la jeune femme à cette question
+inattendue: c'était pour l'Indien une réponse suffisante.
+
+--Pourquoi voulez-vous tuer Wontum? demanda-t-il.
+
+Manonie comprit qu'une dénégation serait inutile.
+
+--Je n'aurais voulu vous tuer que si cela eût été nécessaire pour
+assurer ma liberté.
+
+--Vous avez donc eu l'intention de me faire mourir?
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas exécuté votre projet?
+
+--Parce que, au moment où j'allais frapper, vous avez lâché ma main que
+vous reteniez pendant votre sommeil; à ce moment j'espérais pouvoir fuir
+sans être forcée de commettre un meurtre. Mais comment avez-vous su tout
+cela?
+
+Wontum lui montra son couteau:
+
+Vous avez tiré ceci, dit-il, mais vous n'avez pas pris garde, en le
+remettant dans ma ceinture, que vous le placiez dans mon sac à balles.
+Pourquoi vouliez-vous fuir loin de moi?
+
+--Pour revenir auprès de mon mari; vous ne pouvez en douter.
+
+--Très-bien! mais Wontum ne remettra jamais l'enfant en liberté.
+
+Manonie eût un grondement de douleur maternelle: le Sauvage continua:
+
+--Et de plus, je ferai votre mari prisonnier; je le brûlerai. Consentez
+à devenir ma squaw, et je ne le brûlerai pas. Wontum veut
+_Cœur-de-Panthère_ pour squaw; il l'aura, ou malheur au mari.
+
+--Mon mari mourra alors, répondit Manonie avec fermeté, car je ne serai
+jamais votre squaw. Mais il n'est pas en votre pouvoir, mon bien-aimé
+Henry; il ne succombera pas sous vos coups. Prenez garde vous-même; et,
+si vous voulez avoir la vie sauve vous ferez bien de me rendre la
+liberté, car la vengeance de mon mari sera sûre et terrible.
+
+--Ugh! Wontum n'a pas peur d'un soldat Face-Pâle! Ces hommes-là sont de
+pauvres guerriers. Qu'il vienne, l'officier! je serai content de
+l'emmener avec moi à _Devil's Gate_.
+
+A ce moment l'œil toujours vigilant de Manonie crut apercevoir
+derrière les rochers quelque chose comme l'ombre d'un homme: Elle ne fit
+qu'entrevoir cette apparition qui s'évanouit sur le champ, comme une
+vision fugitive. Malgré sa vive émotion, elle eut la présence d'esprit
+de détourner les yeux afin de ne pas attirer sur ce point l'attention du
+Sauvage: Néanmoins un sourire d'espoir erra sur ses lèvres et fut
+remarqué par Wontum.
+
+--Cœur-de-Panthère pense à quelque chose d'agréable? demanda-t-il.
+
+--Je songeais à mes amis et à la terrible revanche qu'ils vont prendre
+sur vous.
+
+--Ugh! _Cœur-de-Panthère_ les attend cette nuit?
+
+Un sourire significatif resta empreint sur la face rusée du Pawnie;
+Manonie trembla un instant qu'il n'eût démêlé le secret du mystérieux
+étranger: mais quelques secondes de réflexion la rassurèrent, elle
+répondit courageusement:
+
+--Oui! je suis certaine de revoir bientôt mes amis. Je m'échapperai à la
+première occasion; soyez en sûr!
+
+--Wontum sait à quoi s'en tenir là-dessus; mais il prend soin de ses
+prisonniers. Demain, dans la soirée, nous serons au village des Pawnies.
+Alors Cœur-de-Panthère sera la femme ou l'esclave du chef: elle
+choisira!
+
+--Vous n'irez pas si loin sans être attaqué.
+
+--Je ne crains rien. Sans quitter les montagnes, je regagnerai nos
+cavernes par les défilés d'Indépendance-Rock. Vos soldats sont tous à
+cheval; ils ne pourront nous atteindre tant que nous serons dans les
+rochers. S'ils entreprennent de traverser Devil's Gate, ils sont perdus.
+Vous le voyez, il n'y a pour vous aucune espérance d'évasion: le parti
+le plus sage sera donc de vous résigner à votre sort.
+
+Wontum lui montra ensuite la tente improvisée, et continua en idiôme
+Pawnie.
+
+--Vous allez reposer là-dedans cette nuit. Mais pour vous empêcher de
+faire quelque sottise, je vais vous lier les mains et les pieds.
+
+Manonie ne répondit rien, et la conversation en resta là. Lorsque la
+soirée fut plus avancée, Wontum attacha les deux poignets de Manonie
+avec une corde solide:
+
+--La nuit dernière, dit-il, vous avez fait usage de vos dents; je vais
+prendre mes précautions à ce sujet.
+
+En même temps il fit asseoir sa victime par terre, le dos appuyé contre
+une grosse pierre, lui passa sous le cou une branche longue et flexible
+qu'il enroula des deux bouts sur l'un des sapins soutenant le wigwam, et
+lui rendit ainsi impossible tout mouvement de la tête. Une autre corde
+lui serrait les pieds et revenait se nouer aux poignets qu'elle
+maintenait arrêtés contre le corps.
+
+A moins d'être délivrée par une main secourable, la pauvre captive
+devait passer les longues heures de la nuit dans une cruelle immobilité.
+Elle ne dit pas un mot, ne proféra pas une plainte. En apportant auprès
+d'elle le petit Harry, Wontum ne pût s'empêcher de lui accorder un
+regard d'admiration.
+
+Tous ces préparatifs accomplis, le Pawnie se coucha sur le sol,
+directement en face de l'entrée, et resta longtemps immobile mais
+éveillé, comme une bête fauve à l'affût.
+
+Cependant, lorsqu'arrivèrent les premières heures matinales après
+minuit, sa tête s'inclina sur le gazon, ses poings fermés
+s'entr'ouvrirent; il s'endormit d'un sommeil d'autant plus profond qu'il
+avait lutté davantage.
+
+Il était impossible à Manonie de faire un mouvement. Elle aurait bien
+voulu écarter un peu les branches de sa tente pour apercevoir ce qui se
+passait dans la campagne. S'apercevant que son petit garçon était
+éveillé, elle l'appela avec un sourire, et lui demanda, bien bas, de
+pratiquer une ouverture dans les feuillages.
+
+L'enfant obéit avec une adresse et une précaution au-dessus de son âge.
+Alors Manonie pût voir au dehors par cette éclaircie: sa vue, il est
+vrai, ne pouvait se porter que dans une seule direction, mais c'était
+déjà quelque chose.
+
+La nuit était splendide: les clartés d'une lune resplendissante étaient
+adoucies plutôt qu'obscurcies par les flocons légers de blancs nuages
+qui erraient lentement dans l'azur. Les gigantesques silhouettes de ces
+voyageurs aériens revêtaient tour à tour les formes les plus
+fantastiques; ici c'était un chêne au feuillage touffu, là, un palais,
+plus loin un volcan au cratère de feu; puis c'était un géant armé, un
+dragon fantastique, un lion couché, une panthère bondissante: et toutes
+ces images mouvantes, confuses, entrelacées, changeant de forme à chaque
+seconde, se balançaient au clair de lune comme un essaim capricieux de
+puissances surnaturelles mises en gaîté par cette belle nuit.
+
+Au milieu de ces fantômes insaisissables, l'œil fasciné de la captive
+croyait parfois démêler la haute stature de son ami inconnu surgissant
+du fond de quelque ravin... mais un rayon glacé immobilisait soudain la
+forme entrevue et la changeait en roc, en sapin, en bosquet, en tronc
+d'arbre; et, avec l'illusion s'évanouissait l'espérance.
+
+Ah! ciel! qu'est-ce que cela? Les prunelles noires de la jeune femme
+sondent ardemment l'espace! Est-ce une erreur, un rêve, encore? Là, tout
+près, un corps sombre se détache d'un noir rocher;... une tête
+intelligente épie à la hâte les alentours;... on s'avance,... on
+rampe,... on s'approche!
+
+Manonie eût un affreux battement de cœur; l'espérance rentrait si
+violemment dans sa pauvre âme qu'elle en était déchirée comme par une
+blessure. Il arrivait enfin, cet ami! L'heure de la délivrance allait
+sonner!
+
+Effectivement c'était un homme: il s'avança avec une merveilleuse
+souplesse près des avant-gardes des Sauvages. Manonie le vit s'incliner
+sur le corps sombre de l'un des dormeurs; elle crut qu'une lutte allait
+s'engager. Mais non; un point lumineux parut et disparut sur la poitrine
+de l'Indien; celui-ci leva convulsivement les bras; ils retombèrent
+inertes et morts; l'agonie avait été foudroyante et muette.
+
+Alors le vainqueur prit dans ses mains robustes le cadavre du Pawnie et
+disparut en l'emportant derrière un rocher.
+
+Le regard inquiet de Manonie ne le perdit pas longtemps de vue: bientôt
+il reparut en pleine lumière; à ce moment il s'était transformé en
+Indien. Il se remit à ramper silencieusement.
+
+La jeune femme le vit se glisser, avec la souplesse d'un serpent, au
+milieu des Sauvages qui entravaient sa route; il approchait lentement,
+mais sûrement du wigwam. Quand il fut tout proche, le corps de Wontum
+l'obligea à se détourner; pendant quelques secondes, longues comme des
+siècles, Manonie ne vit et n'entendit rien.
+
+Tout-à-coup, derrière elle, le feuillage murmura imperceptiblement.
+
+L'homme était arrivé.
+
+Il se glissa par l'ouverture qu'il venait de pratiquer, posa sa main sur
+l'épaule de la captive et l'attira à lui. Les liens la retenaient: il
+s'en aperçut bien vite, les trancha silencieusement, puis, d'une voix
+plus basse qu'un souffle, il lui dit:
+
+--Donnez-moi l'enfant!
+
+--Qui êtes-vous? demanda Manonie.
+
+--Un ami. Donnez l'enfant et suivez-moi.
+
+A l'instant même où elle soulevait le petit Harry de sa couche de
+feuilles, Wontum se souleva sur son coude et fit osciller sur ses
+épaules sa tête alourdie par le sommeil.
+
+Manonie resta sans respiration, les bras tendus, le sang lui battant les
+tempes... Wontum retomba sur le gazon en murmurant quelques paroles
+inintelligibles et redevint immobile.
+
+Après quelques minutes d'une mortelle attente Manonie souleva l'enfant
+et le remit à l'étranger, puis elle le suivit en rampant comme lui au
+milieu des Sauvages, menaçants jusque dans leur sommeil.
+
+Dire les transes cruelles de la fugitive pendant ce périlleux trajet
+serait impossible; la vie était suspendue en elle à la pensée qu'à
+chaque seconde le vol d'un moucheron, le froissement d'un brin d'herbe,
+le reflet d'un rayon de lune pouvaient éveiller l'ennemi et la perdre
+ainsi que son enfant et son généreux sauveur.
+
+Enfin la redoutable enceinte fut franchie; aussitôt l'homme se redressa
+et se mit à marcher rapidement: Manonie le suivit à pas précipités. On
+marcha ainsi pendant une heure, dans le plus profond silence. Bientôt il
+devint évident que leur fuite n'était pas découverte et qu'ils n'étaient
+pas poursuivis. Alors Manonie se hasarda à parler:
+
+--Comment pourrai-je jamais reconnaître votre généreux dévouement pour
+moi? dit-elle à son sauveur, d'une voix tremblante de reconnaissance et
+d'émotion.
+
+--J'ai fait peu de chose, répondit l'inconnu simplement mais avec bonté.
+
+--Ah! sir! vous auriez été impitoyablement massacré par les Sauvages
+s'ils vous avaient aperçu!
+
+--C'est possible. Mais j'ai souvent déjà couru les mêmes risques pour de
+moins bonnes causes. Au fait, qu'est ce que la vie pour moi?... et que
+puis-je craindre en la risquant?
+
+--La vie est une douce chose pour moi, sir; elle m'est précieuse et
+chère. Je voudrais que pour tous elle fut aussi heureuse que pour moi!
+
+--Madame, je suis bien aise d'avoir pu vous rendre ce service, et de
+pouvoir ramener à votre mari vous et votre enfant.
+
+--Pourrais-je savoir qui est celui à qui je dois tant de reconnaissance?
+
+--Pardonnez-moi de vous répondre brièvement à cet égard. Nous ne nous
+sommes jamais rencontrés jusqu'à ce jour. Je ne suis qu'un simple
+chasseur; le hasard m'ayant appris que ces coquins vous avaient faite
+captive, je me suis déterminé à vous suivre pour vous secourir s'il
+était possible. Maintenant nous sommes sauvés, je pense.
+
+--Mais, si je ne me trompe, au lieu de nous diriger vers le Fort, nous
+lui tournons le dos?
+
+--Oui.
+
+--Vous avez certainement de bonnes raisons pour prendre cette direction;
+puis-je vous demander quelle est votre pensée.
+
+--Oui sans doute. Les Sauvages découvriront notre fuite
+très-promptement, au plus tard, demain matin. Naturellement ils
+supposeront que nous avons pris la route de la vallée pour nous rendre
+au Fort. Mais, ne vous y trompez pas, ils auront bientôt démêlé nos
+traces et ne tarderont point à reconnaître leur vraie direction. Ils
+s'apercevront aussi que vous avez été aidée par quelqu'un.
+
+--Comment croyez-vous qu'ils sauront cela?
+
+--D'abord ils n'ignorent pas qu'il vous était impossible de vous délier
+seule. En second lieu, ils découvriront bientôt le corps de l'Indien que
+j'ai laissé derrière un rocher.
+
+--En effet, j'ai vu comme un fantôme sortir de l'ombre; puis un Sauvage
+s'est débattu convulsivement.
+
+--C'était moi que vous avez aperçu: c'était moi aussi qui vous ai lancé
+un billet, hier matin, pour vous avertir que j'étais proche.
+
+--Je l'ai supposé. Mais vous n'êtes donc pas un Indien, quoique vous en
+portiez le costume?
+
+--Non. Prévoyant le cas où un Sauvage viendrait à se réveiller sur mon
+passage, j'avais songé à me procurer un de leurs costumes; car j'étais
+sûr de cheminer ainsi au milieu d'eux sans être remarqué: j'eusse même
+été avec vous, qu'ils n'auraient fait aucune attention, me prenant pour
+Wontum. Pour me procurer le vêtement nécessaire, je ne pouvais le
+prendre que sur le dos d'un Indien: le moyen était facile; je me suis
+approché sans bruit du coquin le plus proche et tout en lui serrant
+convulsivement la gorge, je lui ai planté mon couteau dans le cœur.
+Vous avez vu;... ce n'a pas été long. Tout allait pour le mieux;
+aussitôt mon homme mort je l'ai porté derrière un rocher; là, j'ai
+changé de toilette avec lui.
+
+--Était-ce votre voix qui a prononcé mystérieusement ces paroles:
+«Pourquoi le sang n'a-t-il pas coulé?...»
+
+--Oui.
+
+--Où allons-nous maintenant?
+
+--Je vous conduis à la cabane du vieux John qu'on appelle l'Ermite.
+
+--En quel lieu?
+
+--Au confluent des rivières Swet-Water et Platte.
+
+--Pensez-vous que, là, je serai en sûreté jusqu'à ce que mon mari ait
+été averti et vienne me rejoindre?
+
+--Peut-être y sera-t-il arrivé avant nous. Son intention était de se
+mettre en campagne avec un fort détachement sur les rives de Swet-Water,
+afin d'intercepter le passage à la bande qui vous avait capturée.
+
+--Ainsi donc mon mari sait maintenant quel a été mon sort?
+
+--Oui; il se hâte de toutes ses forces pour vous venger et châtier
+sévèrement toute cette canaille sanguinaire qui vous a si fort
+maltraitée.--N'auriez-vous pas besoin de vous reposer un instant?
+
+--Oh non! la perspective de revoir mon bien aimé Henry éloigne de moi
+toute lassitude. Hâtons le pas, au contraire; je crains que ces
+horribles persécuteurs viennent à retrouver notre trace et se mettent à
+notre poursuite. Ce serait la mort s'ils nous rejoignaient dans cette
+solitude!
+
+Les deux fugitifs continuèrent en silence leur course rapide; l'inconnu
+portant toujours avec tendresse l'enfant dans ses bras. Le soleil
+apparaissait à l'horizon lorsqu'ils arrivèrent aux dernières déclivités
+de la montagne: à peu de distance ils rencontrèrent une petite cabane.
+
+--C'est là que demeure l'Ermite, dit l'inconnu; ici vous serez en
+sûreté; vous pouvez entrer avant moi.
+
+Manonie pénétra dans l'humble chaumière, tenant le petit Harry par la
+main: à peine la porte fut-elle ouverte, que la jeune femme se trouva en
+pays de connaissance. Mary Oakley et sa mère la reçurent avec les
+démonstrations du plus vif intérêt et la comblèrent de caresses.
+
+A l'apparition de son guide elles éprouvèrent un tressaillement de
+terreur, causé par son apparence Indienne.
+
+Mais la crainte dura peu; un éclair de joie étincela dans les yeux de
+Mary: elle s'élança vers le nouveau venu et prit ses mains avec un
+transport de joie.
+
+--Quindaro! bien cher! Est-ce vous? oh! que je suis heureuse!
+s'écria-t-elle d'une voix tremblante.
+
+En effet, c'était cet homme étrange qui avait arraché Manonie à un sort
+affreux.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+PARADIS PERDU
+
+
+Mary Oakley et son ami Quindaro ne s'étaient pas rencontrés depuis
+plusieurs mois; ils avaient donc beaucoup de choses à se dire--beaucoup
+de ces importantes futilités qui encombrent le répertoire des amoureux.
+
+On aurait eu peine à croire que cet homme au caractère de bronze, à
+l'âme pleine de sombres pensées, toujours rêvant la vengeance, toujours
+familier avec le sang et les combats, pût s'amollir le cœur à parler
+de douces choses, si toutefois il avait un cœur capable d'aimer.
+
+On se serait trompé: Quindaro devenait bon, doux, simple comme un
+enfant, lorsqu'un reflet de l'heureuse vie de la famille venait
+illuminer la nuit de ses souvenirs.
+
+Ce fut donc avec une juvénile allégresse qu'il retint dans ses mains les
+petits doigts de Mary, et qu'il engagea avec elle un joyeux babil.
+
+Pour arriver à la bienheureuse cabane où elle espérait retrouver son
+mari, la pauvre Manonie avait épuisé ses forces. Une fois en sûreté,
+elle se sentit anéantie et retomba presque sans connaissance. On se hâta
+de lui préparer un bon lit de bruyères et de mousse, dans lequel elle
+s'endormit aussitôt d'un profond sommeil, ayant à ses côtés le petit
+Harry.
+
+Quindaro et Mary s'étaient assis au pied d'un grand chêne, sur le vert
+gazon, au bord de la rivière murmurante. Le jeune homme venait de
+raconter les péripéties au milieu desquelles s'était accomplie la
+délivrance de Manonie; puis, il avait narré ses propres aventures depuis
+plusieurs mois.
+
+--Cher Walter!--j'aime mieux vous appeler ainsi, ce nom est plus doux à
+mes lèvres, plus harmonieux à mes oreilles; murmurait la jeune fille en
+ouvrant tout grand ses yeux bleus, pleins d'une tendre admiration.
+
+--Appelez moi Walter, ma bien-aimée, si cela vous fait plaisir. Je n'ai
+jamais entendu résonner ce nom de Quindaro qu'au milieu du carnage et
+des combats, il est un signal de mort. Moi aussi j'aime à écouter
+l'autre nom, le nom de ma jeune enfance. Il n'y a plus une créature
+vivante qui me l'ait répété depuis que ma famille a été anéantie: aussi,
+lorsque votre voix si douce le murmure à mon oreille, un frisson de
+bonheur me rafraîchit l'âme, en me ramenant aux beaux jours évanouis.
+Oh, Mary! que je voudrais voir ma mission accomplie, mes vengeances
+satisfaites, ma tâche terminée! Ce serait une nouvelle vie pour moi de
+fuir ces terribles scènes d'extermination où mon sang bouillonne, où mes
+forces s'usent, et de trouver dans quelque solitude paisible, une
+existence bénie, adorée, auprès de vous.
+
+--Ne pouvez-vous donc satisfaire immédiatement ce désir, cher Walter?
+Laissez, laissez à d'autres mains cet horrible labeur, vous qui étiez né
+pour le repos et la paix!
+
+--Je ne le puis encore. Il y en a _un_ encore qui doit disparaître de la
+terre des vivants; ensuite je quitterai cette vie cruelle et impie à
+laquelle m'a condamné jusqu'à ce jour mon misérable sort.
+
+--Quelle est cette dernière victime?
+
+--Wontum. Depuis deux jours j'ai eu cent occasions de le tuer, ce
+monstre! mais la pauvre femme et son enfant l'ont sauvé.
+
+--Comment cela?
+
+--Elle était sa prisonnière: je voulais la délivrer. Si j'avais fait feu
+sur ce chien sauvage, toute sa bande se serait aperçue de ma présence;
+je n'aurai plus rien pu faire pour elle; on l'aurait hachée sur place à
+coups de tomahawk. J'ai donc mis de côté ma vengeance, pour sauver la
+captive.--Oh! la nuit dernière, quand j'ai pénétré dans le wigwam où
+elle était chargée de liens, je me suis penché sur le Pawnie, mon
+couteau est sorti tout seul de son fourreau, le cœur de l'ennemi
+l'attirait! Mais je me suis retenu; il fallait délivrer la mère et
+l'enfant. Un geste, un souffle, pouvaient donner l'alarme, la bande se
+levait comme un tourbillon, tout était perdu. J'en aurais tué beaucoup
+après lui, cela est certain; mais le nombre aurait fini par triompher.
+Pour le salut de Manonie, pour celui de son pauvre petit enfant, pour le
+bonheur de l'époux et du père qui aime si tendrement ces deux chères
+créatures, j'ai consenti à épargner cette bête fauve. D'ailleurs, je ne
+veux pas le tuer endormi, ce Wontum: je veux, qu'avant sa mort, mon
+regard le glace d'effroi, je veux qu'il sache quel est CELUI qui a si
+longtemps poursuivi lui et sa tribu, semant parmi eux la terreur!
+
+--Mais qui donc êtes-vous? Dites-le moi, Walter, je vous en prie.
+Expliquez-moi pourquoi vous avez si souvent levé sur les Pawnies des
+mains ensanglantées. Sans doute, vous exerciez une juste vengeance, je
+le crois; cependant j'ose vous demander le motif... le secret redoutable
+que vous gardez au fond du cœur... le moment n'est-il pas venu, ami
+bien cher, de vous confier à moi?
+
+--Bientôt, oui bientôt; avant notre mariage, vous saurez tout. Pour le
+moment, je vous en conjure, contentez-vous de ce qu'il m'est permis de
+vous dire; et fiez-vous à ma loyauté et à mon amour pour vous, chère
+Mary.
+
+Ils demeurèrent tous deux, pendant quelques instants, plongés dans leurs
+réflexions silencieuses. Mary poussa un profond soupir, après avoir
+promené un long regard sur l'admirable paysage qui les entourait; puis
+elle dit d'un ton mélancolique:
+
+--Walter, il me semble que je n'aimerais point à demeurer dans ce qu'on
+appelle le _monde civilisé_.
+
+--Vous préféreriez donc rester exposée aux dangers que nous courons sans
+cesse dans ces régions inhospitalières?
+
+--Mon ami, je ne suis pas assez aveugle pour ignorer que vous êtes bien
+supérieur à moi. Quelquefois il me vient en pensée que si vous aviez
+quelque autre personne à aimer, votre affection ne serait point arrêtée
+sur moi. Il me vient aussi en pensée que si nous allions vivre dans ce
+_Grand Monde_ que vous m'avez si souvent dépeint, vous y deviendriez
+l'idole de tous, et alors vous oublieriez la pauvre Mary Oakley, la
+pauvre fille sans éducation... Oui, je voudrais vivre et mourir dans
+cette solitude ignorée, car ici vous m'appartiendrez tout entier, vous
+qui serez ma seule joie;... et au milieu de la foule civilisée, il n'en
+serait pas ainsi, car de nombreux amis se disputeraient votre attention.
+Je suis sotte et folle de parler ainsi, mais un seul de vos regards
+détourné de moi me ferait au cœur une blessure que rien ne pourrait
+guérir.
+
+Walter regarda un moment la jeune fille avec une tendresse grave et
+mélancolique:
+
+--Mary, bonne et chère créature, dit-il enfin, est-ce que l'esprit de la
+jalousie vous aurait effleuré de son aile?
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami; est-ce que mes pensées
+sont répréhensibles?
+
+--Savez-vous ce que signifie ce mot, _jalousie_?
+
+--Pas très-bien.
+
+--_Jalousie_, sous-entend _suspicion_; or, soupçonner quelqu'un, c'est
+admettre qu'il cache quelque sentiment blâmable. Me croiriez-vous donc
+capable d'une action ou d'une pensée mauvaise?...
+
+--Non! répliqua vivement la jeune fille; Dieu me garde de douter de
+votre loyauté! Si ce que je viens de vous dire ressemble à la
+_jalousie_, je voudrais n'avoir jamais parlé ainsi.
+
+Walter réunit dans les siennes les deux mains mignonnes de la jeune
+fille et les serra affectueusement, en silence.
+
+--Mary! lui dit-il tout-à-coup; regardez donc dans la vallée!
+
+Elle tourna aussitôt les yeux dans la direction indiquée.
+
+--Voyez, continua Walter, précisément derrière cette grande roche noire,
+sur la rive de Sweet-water.
+
+--J'aperçois... Oui, ce sont des cavaliers qui s'avancent.
+
+--En effet: c'est le mari de Manonie avec les militaires du Fort.
+Vraiment, je suis heureux de songer que cette pauvre mère et son enfant
+sont ici et vont lui être rendus. Chose inexplicable, mais que
+j'attribue à une sympathie bien naturelle, chaque fois que j'ai entendu
+la voix de cette jeune femme, il m'a semblé qu'un écho s'éveillait dans
+mon cœur, qu'un souvenir évanoui se retrouvait au plus profond de mon
+âme... Oh! mais, voyez; les cavaliers descendent au galop une pente
+rapide: sans doute Marshall s'attend à trouver ici les objets de son
+affection. Qu'il arrive vite! le bonheur l'attend ici.
+
+--Éveillerai-je Manonie?
+
+--Ce sera le meilleur. Ma première pensée avait été de respecter son
+sommeil, et de ménager à son mari la joie de la surprendre ainsi par sa
+présence: Mais je craindrais les effets d'une joie trop soudaine et
+violente. Éveillez-la; qu'elle puisse voir arriver ses amis!
+
+Mary fit un mouvement pour s'éloigner; Walter la rappela:
+
+--Chère! dit-il, votre père est avec eux: ne serez-vous pas bien
+joyeuse de le revoir?
+
+--Ah oui! comme je vais l'embrasser!
+
+--Ils seront tous ici dans une demi-heure.
+
+A cet instant Manonie apparût sur la porte de la cabane.
+
+--Voyez! là-bas dans la vallée! s'écria-t-elle avec une exaltation
+joyeuse; voilà nos amis qui arrivent! voilà le bonheur!
+
+Elle n'avait pas achevé ces paroles qu'un tourbillon de Sauvages
+s'élança de derrière les rochers environnants. Quindaro écrasé par vingt
+guerriers, se vit renversé et maintenu sur le sol, pieds et poings liés,
+en dépit d'une résistance désespérée et de ses efforts surhumains.
+
+La malheureuse Manonie était de nouveau prisonnière, et avec elle
+l'homme dévoué qui avait bravé tant de périls pour la délivrer. Mary
+Oakley fut également garottée. Sa mère eût un meilleur sort: elle fut
+renversée d'un coup de tomahawk; son âme innocente et pieuse, devenue
+libre à jamais, pût prendre son vol vers le séjour des anges.
+
+Wontum s'était aperçu de la fuite de Manonie peu d'heures après son
+évasion: avec son infernale perspicacité qu'aiguisait la rage, il
+parvint à découvrir la fuite des fugitifs et se lança à leur poursuite.
+
+Accompagné de sa terrible bande, il était arrivé à la cabane de l'Ermite
+peu d'instants après ses victimes: mais la crainte superstitieuse que
+les Pawnies avaient du vieillard, les empêcha de violer l'asile choisi
+par Manonie: ils attendirent qu'elle en fût sortie.
+
+Pendant que Walter et Mary causaient paisiblement, insoucieux du péril
+ignoré, les yeux de Wontum, fascinateurs et funestes comme ceux du
+serpent à sonnettes, couvaient cette double proie, objet d'une haine
+mortelle. Il reconnaissait le libérateur de Manonie; il reconnaissait la
+meurtrier de l'Indien trouvé gisant au pied du rocher; il reconnaissait
+l'homme détesté et redouté qui, depuis si longtemps, semait la mort et
+l'effroi parmi les tribus Sauvages.
+
+Du même coup d'œil, Wontum voyait arriver les troupes dans la vallée
+lointaine. L'heure était propice pour la vengeance et le triomphe.
+
+En effet Wontum, avait gagné une effrayante revanche!
+
+Il s'assit sur le gazon à côté de ses victimes en les narguant du
+regard, avec un mauvais sourire.
+
+--Ugh! dit-il au bout de quelques instants en montrant du doigt les
+troupes qui s'approchaient dans le lointain; Chiens Blancs, voyez-vous
+arriver vos amis; sans doute vous préféreriez partir avec eux?...
+
+Quindaro ne répondit rien. Il comprenait parfaitement que le Sauvage
+pensait à mal, et ne cherchait qu'un prétexte, un mot, un signe pour
+rendre plus cruelle encore la misérable position de ses prisonniers.
+S'il n'eût été retenu par la crainte d'attirer sur ses malheureuses
+compagnes d'atroces représailles, il aurait essayé de recommencer la
+lutte, car sa fureur était comparable à celle du tigre pris au piége.
+
+Il regarda Manonie, également chargée de liens comme lui. L'infortunée
+avait les yeux noyés de larmes; tout en tenant son petit garçon
+convulsivement serré contre sa poitrine, elle jetait d'avides regards
+sur ces amis qui arrivaient, hélas! trop tard, des confins de la vaste
+plaine. Évidemment il n'y avait aucun espoir de ce côté, car le Pawnie
+les avait aperçus et n'aurait pas l'imprudence de les attendre.
+
+Mary Oakley se roulait sur le sol, auprès du cadavre de sa mère, dans
+les transports d'une douleur frénétique. Ses cris déchirants auraient
+touché une bête féroce, mais Wontum, inaccessible à tout sentiment
+humain, prêtait l'oreille à ce concert de douleurs, comme un dilettante
+savoure un beau passage de musique.
+
+Après s'être rassasié de vengeance il donna l'ordre du départ. La horde
+Sauvage se forma en demi-cercle, poussant devant elle, comme un troupeau
+d'animaux captifs, Quindaro, Manonie, Mary Oakley et le petit Harry tous
+cruellement garottés.
+
+Wontum entraînait vers les solitudes inaccessibles de Devil's Gate, ses
+tristes victimes, dont le cœur saignait en pensant aux amis, aux
+sauveurs qui, au bout de quelques minutes allaient arriver, mais trop
+tard.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+TROP TARD!
+
+
+Le cœur du lieutenant Marshall bondissait de joie, d'orgueil,
+d'espérance, en contemplant la vaillante phalange qui le suivait avec
+ardeur. Tout son sang bouillonnait d'impatience lorsqu'il songeait au
+but de son expédition.
+
+Sa femme! son enfant! tout ce qu'il aimait au monde attendaient son
+arrivée!...
+
+Jamais pareille angoisse n'avait atteint son âme: jusqu'alors sa vie
+avait coulé douce et calme, pleine de jours heureux; son ciel avait
+toujours été sans nuages. Le bonheur avait suivi son mariage, et l'idée
+même d'un désastre n'avait jamais effleuré l'esprit du jeune officier.
+
+Manonie, sa bien-aimée Manonie, enlevée au milieu du Fort!... c'était là
+un rude coup, sous lequel il fut sur le point de faillir. Mais
+l'adversité trempe les âmes fermes; Marshall se sentit devenir d'acier
+et de bronze; quelques secondes avaient suffi pour le transformer.
+
+Tous ses soldats, impatients comme lui, couraient aux dangers de cette
+campagne aventureuse comme à une fête. Le galop rapide des chevaux
+ferraillait avec les cailloux aigus; c'était une sorte de prélude au
+cliquetis de la bataille qui allait s'engager.
+
+Deux fois leur guide, le brave Oakley, prétendit avoir aperçu des
+Sauvages sur les _Collines Noires_; chaque fois on avait fait halte et
+on avait minutieusement fouillé tous les alentours. Ces recherches
+avaient été infructueuses, et ce n'aurait été que demi-mal, si elles
+n'avaient pas apporté dans la marche un ralentissement qui devait avoir
+le funeste résultat qu'on vient de voir. Effectivement, si le
+détachement avait couru sans s'arrêter jusqu'à _Sweet-Water_, la partie
+était gagnée pour Marshall.
+
+--Je n'aperçois aucune trace des Sauvages, dit tout à coup ce dernier;
+et pourtant nous approchons de Sweet-Water. Mille tonnerres! si nous ne
+parvenons pas à leur couper les devants, qu'en résultera-t-il?
+
+--Ma foi! capitaine, répondit Oakley, je pense qu'il faudra se battre,
+et rudement.
+
+--Nous serons peut-être forcés de les attaquer dans les défilés de
+_Devil's Gate_, je suppose.
+
+--Précisément!
+
+--Ah! je crains bien que, dans ces parages, la victoire soit difficile,
+incertaine même.
+
+--Je croyais que les soldats n'avaient pas peur! répliqua
+dédaigneusement Oakley en regardant Marshall entre les deux yeux.
+
+--_Je crois_, moi aussi, que vous faites fausse route, mon camarade,
+riposta Marshall d'un ton sec; peu m'importe de servir de boulet à un
+canon pourvu que j'arrive au milieu de ces damnés Sauvages. Mais je ne
+veux pas mener tous ces braves gens à une boucherie pour satisfaire un
+intérêt de vengeance personnelle. Certes! tant d'existences sont trop
+précieuses pour en faire si bon marché! Si les choses se présentent mal;
+s'il faut tenter quelqu'entreprise désespérée, eh bien! je la tenterai
+seul.
+
+--Non! oh! mais non! de par tous les diables!
+
+--Vraiment! Et alors, quelle est votre idée, M. Oakley?
+
+--Jack Oakley, sir, s'il vous plaît; la voici, mon idée: si vous allez
+parmi les Indiens, vous n'irez pas seul, je vous l'affirme.
+
+--Et qui m'en empêchera?
+
+--Un homme de ma taille, tout juste; ni plus petit ni plus grand.
+
+--Vous?... vous m'en empêcherez?
+
+--Moi-même, Votre Honneur, sans mentir.
+
+--Je vous comprends, brave Jack! murmura Marshall plus ému qu'il ne
+voulait le paraître; vous voulez partager le danger avec moi. Mais,
+souvenez-vous, Oakley, que vous avez une femme et une fille; vous devez
+vous conserver pour elles.
+
+--Eh! je ne fais pas autre chose qu'y penser tout le temps; c'est
+précisément le motif qui me fera marcher avec vous. Cependant elles sont
+en sûreté chez le Père John. Seigneur! si elles n'y étaient plus... je
+ne sais ce que je deviendrais!... Oui, je deviendrais enragé s'il
+arrivait malheur à la vieille femme et à Molly!
+
+--N'avez-vous aucune crainte pour leur sûreté pendant votre absence?
+
+--Oh! Dieu vous bénisse! non assurément; pas un seul rouge ne voudrait
+s'approcher de ce qui appartient au vieux John.
+
+--Pour quelle raison?
+
+--Ils lui attribuent des pouvoirs surnaturels; car il est toujours en
+méditations et en prières, les yeux tournés vers le ciel, comme s'il
+faisait la conversation avec quelqu'un là-haut: les Indiens le redoutent
+et le considèrent comme un sorcier. Çà n'empêche pas le vieux bonhomme
+d'être rude, après tout! Seigneur! j'ai cru l'autre jour qu'il m'avait
+brisé les os à la douzaine.
+
+--Vous avez eu une querelle avec lui?
+
+--Oh! c'était un badinage. J'étais d'avis qu'il ne pourrait pas me
+_bousculer_; alors, nous avons essayé nos forces, vous savez.--Mille
+carabines! il m'a lancé à plus de quarante pieds en l'air... J'ai cru
+que je ne retomberais jamais! Ensuite, lorsque j'ai touché terre, j'ai
+fait un tel _pouf_ que mon corps a failli éclater en deux morceaux.
+C'est tout de même drôle que nous n'ayons reçu aucune nouvelle. Vous
+pouvez être certain qu'il est aux trousses de Wontum, et rudement j'ose
+le dire.
+
+--Ne m'avez-vous pas dit que Quindaro était aussi sur la piste des
+Sauvages?
+
+--Oui; s'ils viennent à se rencontrer avec le vieux, j'ai idée qu'il en
+résultera quelque chose de bon.
+
+Le pauvre Oakley ne se doutait guère qu'au moment même où il parlait, sa
+femme était couchée, à quelques pas de lui, ensanglantée, morte sur le
+théâtre du massacre; que sa fille était emmenée prisonnière; que Wontum
+venait de remporter un éclatant triomphe!
+
+--S'ils sont ici, il est étrange qu'ils ne nous aient pas vus encore,
+dit Marshall; car, de la cabane, ils découvrent parfaitement toute la
+vallée.
+
+--C'est étrange, en effet, répéta l'honnête Jack comme un écho:
+
+Et son visage se couvrit d'une pâleur inquiète.
+
+Ils arrivaient à la dernière colline, but de leur voyage: Oakley
+descendit de cheval afin de la gravir à pied. Bientôt ils atteignirent
+le petit plateau sur lequel était situé la hutte de l'ermite.
+
+Là, Oakley se trouva vis-à-vis du corps inanimé de sa femme. Cette vue
+produisit sur lui l'effet d'un coup de foudre: il demeura pendant
+quelques instants en contemplation devant le cadavre, les yeux secs et
+hagards, les lèvres pâles et frissonnantes, en homme qui va mourir: puis
+il poussa un cri rauque et se jeta sur cette dépouille froide et
+sanglante pour l'embrasser convulsivement.
+
+Marshall s'approcha de lui et chercha à le relever: le malheureux
+retomba inerte sur le sol; on eut pu le croire mort. Des secours
+empressés le ranimèrent; mais il ne revint à lui que pour se tordre dans
+les transports d'une douleur frénétique. Un moment, Marshall craignit de
+le voir devenir fou.
+
+--Les Sauvages viennent seulement de s'éloigner, dit le jeune officier
+lorsqu'il le vit un peu plus calme: ce meurtre a été commis il y a peu
+d'instants, car le corps de la pauvre victime est encore chaud. Allons!
+Oakley, mon ami, du courage. C'est le moment d'être fort! voici
+seulement que notre tâche commence.
+
+Oakley se redressa lentement, sans dire un mot, et promena autour de lui
+des yeux égarés: puis il appela plusieurs fois sa fille d'une voix
+stridente. N'ayant reçu aucune réponse, il se mit à fouiller les
+alentours. Enfin il renonça à cette recherche inutile, et dit à
+Marshall:
+
+--Les Sauvages étaient au nombre de plus de soixante: Wontum était parmi
+eux; je reconnais les empreintes de son pied. Quindaro ou l'Ermite se
+trouvaient là également; les traces sont apparentes et indubitables.
+
+--Cela paraît évident, répondit Marshall. Mais, pouvez-vous reconnaître
+s'il y a des vestiges de femmes?
+
+--Très-distinctement. Voici les pas de mon enfant, de ma petite Molly.
+Voici d'autres empreintes encore plus petites et délicates.
+
+--N'y en a-t-il pas là qui ressemblent à celles d'un enfant?
+
+--Oui: les mêmes se retrouvent à la porte de la cabane.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Marshall en serrant les poings, ce sont les
+pieds de mon petit Harry. Malédiction! quelle route ont prise les
+Sauvages; dites-moi Oakley...?
+
+--Par-dessus les montagnes, du côté de _Devil's Gate_.
+
+--Nous ne pourrons leur couper les devants, car ils ont peut-être une
+heure d'avance sur nous; d'ailleurs, nos chevaux sont incapables de
+franchir ces rocailles aiguës. Repassons par la vallée et courons aux
+cavernes où se rendent les Pawnies: c'est notre seule ressource.
+
+--Elle est cruellement dangereuse, mais n'importe, allons!
+
+Oakley et Marshall transportèrent pieusement dans la cabane le corps de
+la vieille femme; ensuite ils revinrent vers le détachement qui les
+attendait au pied de la colline.
+
+En apprenant le nouveau désastre qui venait d'être constaté, les soldats
+firent entendre de terribles imprécations; chacun jura d'infliger une
+punition exemplaire à ces hordes altérées de sang, et l'ardeur pour
+marcher en avant devint telle que Marshall fût obligé de les retenir.
+
+On partit en grande hâte; on traversa la Platte et l'on remonta à la
+vallée de Sweet-Water. Chevaux et hommes firent une telle diligence,
+qu'avant le soir le corps expéditionnaire fut arrivé aux défilés
+rocheux où était le quartier général des Sauvages.
+
+Mais, comme leur situation était tellement forte qu'une attaque devenait
+extrêmement périlleuse, on fit halte pour tenir conseil.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LE LOUP DANS SON ANTRE
+
+
+La pauvre Manonie était incapable de marcher: les fatigues de la nuit
+précédente l'avaient brisée. Si elle les avait courageusement
+supportées, c'était l'espérance qui l'avait soutenue, la joyeuse
+espérance de revoir son mari.
+
+Mais maintenant, combien tout était changé!
+
+Cependant tout espoir ne l'avait pas encore abandonnée; Mary Oakley la
+soutenait par de courageuses paroles. Cette jeune fille montrait une
+énergie surprenante; on aurait pu la croire inaccessible à la peur: elle
+se montrait la digne enfant de l'intrépide Jack, la digne fiancée de
+l'invincible Quindaro.
+
+On fit une litière en forme de brancard rustique, on y coucha Manonie,
+et la retraite continua avec la plus grande promptitude.
+
+Pendant la route, la jeune femme demanda à Wontum en langue Indienne:
+
+--Quelles sont vos intentions à l'égard de vos prisonniers?
+
+--Vous faire ma femme! répliqua le Sauvage; puis, il ajouta en lançant à
+Quindaro un affreux regard:--Me venger de cet ennemi de ma race.
+
+--Et Mary Oakley?
+
+--La donner à notre chef.
+
+--Et Quindaro...?
+
+--Le brûler! le torturer!
+
+--Vous n'oseriez pas commettre une action pareille! cette basse férocité
+serait punie par la complète extermination des Pawnies.
+
+--Je le ferai, oui! aussitôt que nous aurons regagné les cavernes, je
+vous donnerai cet agréable spectacle. Il sera rôti vivant, alors même
+que Nemona voudrait l'empêcher.
+
+--Monstre abominable! s'écria Manonie en se soulevant sur la litière
+pour échanger un regard avec Quindaro.
+
+Ce dernier restait impassible comme si rien n'eût été dit:
+
+--N'ayez aucune inquiétude pour moi, dit-il, je trouverai bien encore
+quelque moyen de confondre ce scélérat.
+
+--Avez-vous entendu ce qu'il vient de dire?
+
+--Oui: l'idiôme Pawnie m'est familier.
+
+--Mais, je crains qu'il ne mette immédiatement ses méchancetés à
+exécution. Pensez-vous que les troupes régulières pourront donner
+utilement assaut aux cavernes?
+
+--On ne peut savoir: pour moi j'ai toute espérance.
+
+--Quelles menaces fait Wontum? demanda Mary.
+
+--Il a le projet de...
+
+--Arrêtez! pas un mot de plus! interrompit Quindaro.
+
+--Oh! n'ayez pas peur de parler, insista Mary; dites tout.
+
+--Moi, dire, gronda Wontum, que le vaurien Blanc sera brûlé! Il sera
+rôti. Ugh!
+
+Mary lança au Sauvage un tel regard qu'il en recula:
+
+--Si vous faites cela, lui dit-elle d'une voix surnaturelle, il vaudrait
+mieux pour vous n'être jamais né!
+
+En parlant ainsi, son visage avait une expression effrayante; dans ses
+yeux bleus ordinairement si doux s'allumait une flamme vengeresse.
+
+Wontum sentit un mouvement d'inquiétude lui traverser l'âme:
+
+--Ugh! que fera la squaw à la face-pâle? Elle n'est qu'une femme, une
+femme, une vile squaw!
+
+--Je vous tuerai, horrible cannibale! Je jetterai votre âme en pâture au
+méchant esprit, afin qu'il la tourmente éternellement!
+
+L'Indien grimaça un sourire moqueur. Mais il ne pût dissimuler le
+malaise qui s'était emparé de lui, et durant tout le reste du voyage il
+évita de se tenir près de la jeune fille. A défaut d'armes apparentes,
+il la croyait en possession de pouvoirs surnaturels et invisibles.
+
+Il était presque nuit lorsqu'ils arrivèrent à Devil's Gate. Toute la
+population Indienne y était en grande agitation: les guerriers se
+tenaient prêts à une bataille; les uns, cachés derrière les arbres et
+les rochers; les autres, dans les cavernes qui bordaient l'étroit
+défilé.
+
+Les troupes, déjà arrivées, avaient engagé l'action par une chaude
+fusillade; mais elle avait produit un médiocre effet.
+
+L'arrivée de Wontum fit reprendre courage aux Pawnies; ils étaient en
+fort petit nombre attendu qu'une guerre venait d'éclater entre eux et
+les Sioux leurs ennemis naturels: cette circonstance avait conduit hors
+de la montagne une grande quantité de combattants.
+
+Leur chef, Nemona, retenu par ses infirmités, n'avait pu prendre part à
+l'expédition. Il désirait avec anxiété négocier la paix avec les Blancs,
+afin de pouvoir tourner toutes ses forces contre les Sioux; mais
+plusieurs notables de la tribu, instruits du carnage de leurs frères au
+Pic Laramie, lui faisaient une rude opposition.
+
+Wontum, en se présentant, ne fit que confirmer tous ces sentiments
+hostiles. Il avait quitté le Fort avec deux cents guerriers; il en
+ramenait à peine soixante. A la vérité, il avait fait quatre
+prisonniers; mais on ne rapportait pas une chevelure: quelques Blancs
+avaient été scalpés à l'affaire de Laramie; ces trophées enlevés aux
+morts avaient été perdus dans la suite du combat.
+
+Lorsque la nuit fut entièrement tombée, les prisonniers furent enfermés
+dans une caverne étroite, et soigneusement gardés à vue. Le bruit
+s'était répandu dans la peuplade entière que Quindaro--le _Démon de la
+Montagne_ comme ils l'appelaient--était au nombre des captifs. Cette
+nouvelle avait enivré de joie les Pawnies: on dansa, on chanta, on hurla
+à faire crouler les rochers. Toute la nuit il y eût à l'entrée de sa
+prison des groupes de curieux, avides de voir l'homme qui avait été si
+longtemps leur terreur, et qui, jusque-là, avait su leur échapper.
+
+Un grand conseil fut tenu. Manonie qui avait entendu la plupart des
+discours se tourna vers Quindaro et lui dit:
+
+--Je crois qu'il n'y a plus guère d'espoir à conserver pour vous, notre
+excellent ami.
+
+--J'entends leur conversation, Manonie, répondit-il tranquillement, mais
+je ne perds pas espérance. J'ai idée que je leur échapperai encore.
+
+--Que disent-ils, Walter? demanda Mary Oakley.
+
+--Vous le saurez toujours trop tôt:... cependant peut-être vaut-il mieux
+que je vous le dise.
+
+--Oh! oui; parlez, cher Walter; dites-moi tout. Je suis préparée; si
+vous _partez_, je vous _suivrai_ de près.
+
+--Ils ont résolu de me brûler vif.
+
+--Que le ciel nous soit en aide! murmura la malheureuse enfant en se
+rapprochant de son ami; peut-être les troupes donneront l'assaut avant
+le jour, il nous reste encore une lueur d'espérance.
+
+--Les Sauvages ne reculeront pas l'exécution jusqu'au matin; ils
+préparent les matériaux du bûcher. Mary, pourriez-vous rompre les liens
+qui me retiennent les mains?
+
+Elle essaya de toutes ses forces sans réussir.
+
+A ce moment, Wontum entra dans la grotte avec une douzaine de Sauvages
+taillés en hercules. Il darda sur Quindaro ses yeux de reptile et lui
+dit:
+
+--Ugh! vous avez tué trop d'Indiens. Il faut mourir comme un chien;
+mourir brûlé.
+
+--J'entends!
+
+--Brûler!
+
+--Oui. J'ai parfaitement saisi votre intéressante conversation à mon
+égard. S'il ne s'agissait que de moi, je tiendrais peu à la vie.--Oui,
+Mary bien-aimée, poursuivit Quindaro en réponse au regard d'agonie que
+la jeune fille fixait sur lui, croyez bien que _je veux_ vivre pour
+vous, pour nous deux. Nous verrons encore des jours de bonheur, de
+liberté, je vous le dis!
+
+Wontum montra du doigt un feu brillant qui resplendissait à l'entrée de
+la grotte: à côté était un énorme amas de broussailles.
+
+--Rôtir là! dit-il.
+
+Quindaro comprit le projet des Sauvages. Ils se proposaient de clore la
+grotte par une barrière de flammes, et d'y faire consumer le prisonnier
+comme dans un four. Là, il serait réellement rôti vif: c'était une
+atroce perspective.
+
+Une pensée de résignation amère traversa l'esprit du condamné...: si ces
+roches profondes devaient lui servir de tombeau, ne serait-ce pas, pour
+sa dépouille, après les dernières angoisses de l'agonie, un lieu de
+repos aussi tranquille qu'un autre. Personne ne viendrait y troubler ses
+cendres solitaires... peut-être serait-il permis à Mary de lui apporter
+un tribut de larmes,... si toutefois!...--Mais, quel serait le sort de
+la jeune fille?... Celui de Manonie et de son enfant?... La mort, la
+mort la plus cruelle, ne serait-elle pas préférable à l'existence que
+l'avenir leur réservait?...
+
+Toutes ces idées déchirantes se succédèrent comme un tourbillon sombre
+dans l'esprit de Quindaro. Un frisson d'angoisse inexprimable agita tout
+son être en songeant à ces frêles créatures, si chères, si dignes de
+toute son affection, et qui allaient rester seules, victimes sacrifiées
+d'avance, sans protecteur, sans ami, sans espoir!...
+
+Si, au moins, il y avait eu quelque chance de gagner du temps, d'appeler
+par un signal quelconque les amis veillant au-dehors! Mais non! partout,
+autour des captifs, la voûte noire et impénétrable du souterrain, tombe
+anticipée, mort prématurée, ensevelissement hâtif des créatures
+vivantes.
+
+Et pas une arme!... pas même les mains libres!... Se sentir fort,
+énergique;... avoir un cœur de lion et des forces de géant,... et se
+voir plus impuissant qu'un petit enfant!... se voir anéanti sous les
+liens!... mourir, non pas de la mort du brave, dans une lutte
+désespérée, mais de la mort d'un vil animal!... C'en était trop!...
+
+Une pensée nouvelle sembla surgir dans son esprit.
+
+--Qu'allez-vous faire de Manonie? demanda-t-il à Wontum.
+
+--La squaw de Wontum! répondit le Sauvage avec emphase.
+
+--Et l'enfant?
+
+--Lui, courageux. Il fera un bon guerrier: il vivra avec les Indiens
+jusqu'à ce qu'il soit grand.
+
+--Que ferez-vous de l'autre fille pâle?
+
+--La donner au chef.
+
+--Où est-il, votre chef?
+
+--Là-haut! répliqua le Pawnie en indiquant une caverne située aux étages
+supérieurs.
+
+--Dites au chef que le prisonnier veut lui parler.
+
+--Ugh! non! Il vous faut mourir maintenant.
+
+--Wontum n'est qu'un lâche reptile. Il n'ose pas montrer Quindaro au
+chef.
+
+Le Sauvage bondit, tira son couteau, et le leva sur le prisonnier, mais
+il ne frappa point; son adversaire n'avait pas même baissé les
+paupières. Son intrépide regard, lançant des flammes, alla brûler les
+yeux de son ennemi; et certainement le Pawnie ne se serait guère soucié
+de le rencontrer seul à seul au coin d'un bois solitaire.
+
+Après qu'ils se furent mesurés de l'œil pendant quelques instants,
+Quindaro reprit:
+
+--Un lâche seul oserait frapper un prisonnier désarmé et enchaîné: si
+vous êtes brave, déliez-moi les mains.
+
+--Wontum est un brave! Wontum n'est pas un lâche!
+
+--Alors déliez-moi.
+
+--Ugh! non!
+
+--Vous avez peur de moi! vous tremblez de me voir libre un instant, même
+alors que vos guerriers vous entourent. Certainement votre chef vous
+mépriserait, s'il savait votre conduite.
+
+Wontum, sans répondre, donna quelques ordres à ses hommes; aussitôt
+quatre robustes Sauvages entrèrent dans la grotte et emmenèrent les
+femmes ainsi que l'enfant. En même temps, d'autres Pawnies se mirent à
+amonceler des broussailles contre le feu.
+
+Mary Oakley se répandit en cris désespérés et en convulsions
+lamentables, se débattant de toutes ses forces pour n'être point séparée
+de Quindaro. Les bourreaux qui l'entraînaient n'y firent aucune
+attention.
+
+Quant à Manonie, elle était plus calme, mais mourante: ce dernier
+désespoir la tuait.
+
+A ce moment le vieux chef Nemona arriva accompagné de sa femme. Il jeta
+sur Mary Oakley un regard de compassion et lança ensuite des regards
+courroucés sur Wontum.
+
+Sa femme, nommée Topeka (c'est-à-dire _Ile-d'Amour_ ou _Belle-Perle_),
+s'approcha de la pauvre Mary et chercha à la calmer, mais sans pouvoir y
+réussir. Au contraire, la jeune fille continua à se débattre et à
+pousser des sanglots déchirants.
+
+Le chef ignorait, d'abord, de quoi il s'agissait; mais un coup-d'œil
+lui fit reconnaître Quindaro et les préparatifs commencés pour son
+supplice.
+
+Nemona était loin d'avoir des habitudes de cruauté: il était même d'une
+générosité chevaleresque et extraordinaire pour un Sauvage. Mais il
+connaissait malheureusement trop Quindaro, pour ne pas voir en lui un
+des plus dangereux ennemis de sa tribu. En effet, ce héros blanc de la
+montagne avait semé autour de lui une terreur inouïe; chez la plupart
+des Pawnies elle allait jusqu'à la superstition, car ses exploits, son
+audace, son heureuse chance faisaient croire à des pouvoirs surhumains.
+Néanmoins, il faut le dire, cette crainte fantastique venait de perdre
+beaucoup de son empire depuis que cet ennemi jusque-là invincible était
+prisonnier, enchaîné, vaincu en un mot.
+
+--Brûler? demanda Wontum en montrant du doigt Quindaro.
+
+--Oui! répondit Nemona d'un ton bref et triste.
+
+A ce mot surgit parmi les Sauvages un concert atroce de hurlements,
+d'imprécations, de menaces, tout cela entremêlé de danses et de
+contorsions frénétiques. Leur triomphe allait jusqu'au délire.
+
+Lorsqu'une apparence de calme fut rétablie, Quindaro s'adressa à Nemona:
+
+--Nemona, dit-il, est un grand chef?
+
+--Ugh! Nemona est Pawnie! le premier de son peuple!
+
+--Il ne connaît pas la peur, comme une femme?
+
+--Non! Nemona ne craint rien!
+
+--Votre prisonnier est enchaîné. Il désire embrasser ses sœurs avant
+de mourir. Le chef lui fera délier les mains.
+
+--Ugh!
+
+--Vous voyez que le prisonnier n'a pas d'armes.
+
+--Ugh!
+
+--Une énorme bûche de chêne fut apportée dans la grotte: on força
+Quindaro de s'asseoir dessus. Wontum, par un raffinement de barbare
+vengeance, se complût à bander les yeux de sa victime. Ensuite on traîna
+les deux femmes et le petit Harry à quelque distance.
+
+--Le chef est-il encore là? demanda Quindaro.
+
+--Oui.
+
+--Entendez-vous les cris des femmes! dit le condamné d'une voix
+vibrante.
+
+--Ugh!
+
+--Si vous ne voulez pas que je vous considère comme une lâche et
+pusillanime squaw, s'écria Quindaro, vous ferez relâcher mes liens pour
+que je puisse dire adieu à ces infortunées. Mais, sans doute, vous
+tremblez, vous et vos guerriers, devant votre captif, même lorsqu'il est
+enchaîné!
+
+--Non!
+
+--Alors si vous n'êtes pas des cœurs tremblants, laissez mes mains
+libres!
+
+Cet appel à l'orgueil guerrier des Pawnies ne fut pas sans effet sur
+l'esprit du chef. Topeka saisit un moment favorable, et soit par une
+secrète sympathie pour cet intrépide jeune homme, soit pour démontrer la
+bravoure de son mari, elle tira de son sein un petit poignard en
+s'écriant:
+
+--Le chef ne connaît pas la peur! Il veut délier Quindaro pour qu'il
+puisse embrasser ses amis avant de mourir.
+
+A ces mots elle se pencha sur le captif et coupa ses liens. En même
+temps, elle lui dit d'une voix basse et précipitée:
+
+--Vous êtes bon. Les Faces-Pâles vous ont en haute estime: J'aime mon
+mari, ne dirigez pas vos coups sur lui.
+
+Quindaro ne saisit pas tout d'abord le sens de ces paroles, tant une
+pareille intervention était inattendue. Mais, ce qu'il vit bien
+clairement, c'était qu'après avoir coupé les cordes Topeka, par un
+mouvement inaperçu, avait laissé tomber le couteau sous les pieds du
+prisonnier!
+
+Le jeune Blanc était stupéfié: jamais semblable aventure ne serait
+entrée dans ses prévisions. Au premier moment il fut même contrarié
+d'une pareille assistance qui l'embarrassait en un certain sens.
+Effectivement, le vieux chef, debout devant lui, était précisément le
+premier adversaire qu'il lui aurait fallu frapper. Or, la loyauté, la
+reconnaissance, lui défendaient toute agression contre ce vieillard:
+Topeka n'avait point voulu fournir le poignard contre lui.
+
+Quindaro resta donc assis avec une apparente indifférence. Nemona imita
+son impassibilité et se détourna.
+
+Au même instant Topeka revint, amenant Mary et Manonie. Toutes deux
+tombèrent à genoux près de lui en pleurant et poussant des sanglots à
+fendre l'âme.
+
+--Chut! murmura Quindaro, écoutez-moi vite! Manonie rangez-vous sur le
+côté; je vais tenter une évasion.
+
+La jeune femme se releva lentement, sans rien dire, et alla s'appuyer
+contre les parois de la grotte, derrière Nemona.
+
+Mary avait moitié entendu, moitié deviné les paroles de Quindaro, elle
+s'approcha de lui et dit d'une voix basse comme un souffle:
+
+--Courage ami! Je vous prédis le succès!
+
+La pauvre enfant ne savait en aucune manière comment Walter essayerait
+cette entreprise désespérée; mais elle avait confiance... et l'espoir
+renaît si vite avec la confiance!
+
+--Armez-vous d'énergie pour tout supporter jusqu'à mon retour avec les
+soldats, reprit Walter.
+
+--Soyez sans crainte, nous serons courageuses, d'ailleurs ils ne nous
+tueront pas; et jusqu'à la mort j'espérerai, moi.
+
+--Eh bien! donc! reculez-vous un peu, je vais voir....
+
+A ces mots Quindaro bondit:
+
+Manonie le guettait, épiant le moment favorable pour l'aider. Dès
+qu'elle vit le jeune homme debout, elle jeta ses bras autour au cou de
+Nemona en s'écriant:
+
+--Oh! père! bon père Indien! grâce pour Quindaro! grâce!
+
+En même temps elle se cramponna au vieillard avec une vigueur et une
+ténacité incroyables, tellement que, malgré ses efforts, il ne parvint
+pas à se débarrasser d'elle en temps utile.
+
+Quindaro s'était lancé comme un lion et avait renversé Wontum; mais
+l'agile et méfiant Sauvage avait esquivé le coup mortel, il ne reçut
+qu'une blessure assez sérieuse.
+
+Les mouvements du fugitif furent si prompts qu'il était hors de la
+caverne avant que les Sauvages s'en fûssent aperçus, et sans qu'ils
+eussent fait un geste pour le retenir.
+
+Mais, pour cela, il n'était pas encore sauvé. Il se trouvait sur le
+sommet le plus relevé de _Devil's Gate_, et pour descendre de ces
+hauteurs, il lui fallait se heurter, sur tous les points, aux Indiens
+effarés.
+
+Sans perdre une seconde, il se lança avec la rapidité d'une flèche au
+travers des rocs et des précipices, cherchant toujours à gagner les
+pentes inférieures.
+
+Par un effort désespéré, il réussit à gagner quelque avance sur ses
+poursuivants, dont il entendait la respiration haletante et furieuse
+derrière ses épaules. Sur sa route, il courait l'immense danger de
+rencontrer des Pawnies disséminés dans la montagne et de se trouver
+ainsi brusquement arrêté. Cependant, une circonstance heureuse lui fut
+d'un grand secours: il était encore revêtu du costume Indien; sa peau
+basanée, sa démarche agile, tout, en lui, complétait la ressemblance
+parfaite avec un guerrier du désert; plusieurs Pawnies qui stationnaient
+à quelque distance le prirent pour un des leurs et le laissèrent
+passer.
+
+Wontum serrait de près Quindaro avec une agilité effrayante et un
+acharnement féroce. Tous deux dévoraient l'espace, l'un courant pour sa
+vie, l'autre pour sa vengeance. Le Pawnie avait essayé un coup de fusil
+sur le fugitif, mais il l'avait manqué. Renonçant alors à se servir
+inutilement de son arme, il se remit à le poursuivre en poussant des
+cris d'alarme qui ameutèrent contre Quindaro tous les Pawnies des
+environs.
+
+Le jeune Blanc avait réussi à prendre un peu d'avance; mais bientôt il
+se vit sur un terrain excessivement périlleux. Derrière lui la meute
+hurlante et forcenée; devant, une rangée menaçante de carabines; à
+droite, un précipice dont les parois perpendiculaires plongeaient dans
+une sombre profondeur; à gauche, les arêtes rocheuses de la montagne,
+hérissées d'inextricables broussailles.
+
+Dans cette dernière direction se trouvait son unique chance de salut; il
+s'y lança désespérément. Une douzaine de coups de feu lui fut envoyée
+sans le blesser sérieusement, grâce à la précaution par lui prise de
+courir en zig-zag.
+
+Cependant tous ces détours l'avaient un peu ralenti, et ses ennemis ne
+se trouvaient qu'à dix pas en arrière lorsqu'il commença à gravir la
+montagne.
+
+Ce trajet était rude, autant pour les poursuivants que pour le
+poursuivi. Quindaro le franchit avec une agilité surhumaine qui le porta
+en peu d'instants bien loin des Sauvages. Peu à peu le bruit de leurs
+pas s'amoindrit, s'éteignit; puis leurs clameurs devinrent confuses,
+enfin elles s'éteignirent à leur tour; et le silence de la nuit régna de
+nouveau sur la solitude.
+
+A ce moment, Quindaro pût se croire sauvé. Il s'arrêta, pour reprendre
+haleine, au bas d'une profonde ravine dont les détours allaient jusqu'au
+bas des collines rejoindre Sweet-Water, en avant de _Devil's Gate_.
+
+Après avoir prêté, pendant quelques minutes, une oreille attentive aux
+moindres bruits de la forêt, le jeune homme remonta sur un côté du ravin
+et parcourut des yeux la pente qui s'étendait vers la plaine. La clarté
+de la lune lui fit apercevoir le détachement de cavalerie dans la
+vallée; il n'était pas à plus de cinq cents pas de distance, et
+paraissait se mouvoir lentement vers la montagne. Un peu en avant se
+dessinait comme un ruban noir une division d'infanterie, ou, pour mieux
+dire, de cavaliers qui avaient mis pied à terre.
+
+Dans ce poste d'observation Quindaro était passablement en vue; trop
+même pour sa sûreté, car il entendit tout à coup à peu de distance le
+craquement d'une batterie de fusil. Prompt comme la pensée, le jeune
+homme plongea dans l'obscurité du ravin et se coucha par terre au moment
+où le coup partait sans l'atteindre.
+
+Il se releva sans bruit; mais, à son premier mouvement, une forme sombre
+se dressa à côté de lui et un tomahawk siffla sur sa tête; un «plongeon»
+rapide le lui fit esquiver.
+
+Heureusement pour lui, le rifle de son invisible adversaire n'était pas
+rechargé, car au lieu de recevoir une balle, comme il s'y attendait, le
+fugitif n'entendit que des pas précipités qui se mettaient à sa
+poursuite.
+
+Au bout de quelques pas, Quindaro trébucha et tomba. Il avait donné dans
+une embuscade: un rapide coup-d'œil lui fit apercevoir des fantômes
+tapis ras de terre au milieu des buissons. A peine s'était-il relevé,
+agile comme une jeune panthère, que vingt mains vigoureuses le saisirent
+à l'improviste.
+
+Sur le premier moment il lui fut impossible de reconnaître ceux au
+pouvoir desquels il venait de tomber. Étaient-ce des éclaireurs
+militaires, ou des Indiens? l'ombre était devenue si épaisse que tout
+était confusion et incertitude.
+
+Quindaro avait toujours son costume Indien; par prudence il ne dit rien
+et évita soigneusement tout ce qui aurait pu le faire reconnaître; car
+si, par malheur, il était aux mains des Pawnies, son apparence indienne
+lui préparait une évasion plus facile.
+
+Les hurlements diaboliques dont il fut salué le fixèrent bientôt sur la
+nationalité de ses ennemis: cependant les allures du jeune Blanc, son
+costume, sa prodigieuse agilité les dérouta au premier abord; ils le
+prirent pour un espion Sioux. Wontum, accompagné de quelques Pawnies
+étant survenu, fut reçu à coups de fusils et de tomahawks. Cependant les
+deux détachements ne tardèrent pas à se reconnaître, on cessa une lutte
+fratricide, et l'on s'occupa de Quindaro.
+
+Mais, grâce au tumulte, il avait définitivement disparu; toutes les
+recherches furent inutiles: la partie était gagnée encore une fois par
+le _Démon de la Montagne_.
+
+Wontum faillit en devenir fou de rage; il aurait volontiers massacré
+tous ceux qui l'entouraient.
+
+Une diversion passablement désagréable vint le tirer de ses fureurs
+intérieures. Tout ce tumulte et la fusillade qui s'en était suivie
+avaient attiré l'attention des troupes en mouvement sur le bord de la
+rivière. Guidés par le bruit, l'éclair et la fumée des carabines, les
+artilleurs envoyèrent des volées de mitraille qui criblèrent les
+buissons où se tenait Wontum. Bientôt la place ne fut plus tenable pour
+les Peaux-Rouges; après avoir eu plusieurs hommes blessés, ils se
+décidèrent à la retraite, la rage dans le cœur, et revinrent annoncer
+à Nemona que l'évasion du prisonnier était un fait consommé.
+
+En même temps ils lui firent connaître la présence et la force imposante
+des troupes régulières.
+
+Le vieux chef se montra fort irrité, et insista plus que jamais pour
+négocier la paix avec les Blancs. Mais ses ouvertures dans ce sens
+pacifique furent mal accueillies; l'orgueil froissé des Pawnies, excité
+par le vindicatif Wontum, faisait taire en eux tout esprit de prudence;
+une revanche sanglante leur paraissait le seul parti désirable.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LUEURS D'ESPOIR
+
+
+Peu d'instants après l'arrivée de Wontum, ses discussions avec le chef
+avaient dégénéré en dispute, et l'on était sur le point d'en venir aux
+coups, lorsque plusieurs Sauvages arrivèrent avec grand bruit, amenant
+un prisonnier.
+
+Wontum poussa un rugissement de triomphe et bondit vers l'entrée de la
+caverne, espérant apercevoir Quindaro. Mais son enthousiasme tomba vite;
+les nouveaux-venus n'amenaient qu'un vieillard.
+
+En le voyant approcher, Mary Oakley s'élança au-devant de lui, en
+s'écriant:
+
+--Oh! père John! êtes-vous donc aussi prisonnier?
+
+Effectivement, c'était le vénérable ermite; il répondit d'une voix
+calme:
+
+--Non, mon enfant, non, pas prisonnier!
+
+--Comment donc vous trouvez-vous ici?
+
+--Je viens pour faire mettre en liberté trois personnes: vous, Manonie
+et son enfant.
+
+--Vraiment! Quel bonheur! s'écrièrent les deux captives, en prenant avec
+effusion les mains de ce sauveur inattendu.
+
+--Relâcher ELLE? fit dédaigneusement Wontum en montrant Manonie.
+
+--Je ne m'adresse pas à vous, répondit l'ermite d'une voix glacée;
+lorsque j'aurai consolé ces malheureuses créatures, je veux conférer
+avec le chef Nemona.
+
+Cette réplique n'était pas faite pour satisfaire le farouche Pawnie;
+néanmoins il resta immobile sans répondre un seul mot.
+
+--Avez-vous vu Quindaro? demanda Mary en étouffant ses sanglots.
+
+--Oui, il est sauvé.
+
+--Et mon mari? s'écria impétueusement Manonie.
+
+--A la tête des troupes, dans la vallée; il sera bientôt ici.
+
+--C'est un espion! hurla Wontum.
+
+--Un espion?... répéta Nemona.
+
+--Non, non, je ne suis ni guerrier, ni espion; ma voix n'est pas pour le
+sang, mais pour la paix.
+
+--Où avez-vous été pris?
+
+--Vos guerriers m'ont saisi dans le ravin, tout près de la rivière:
+
+--Que faisiez-vous là...?
+
+--J'étais en route pour venir vous proposer la paix.
+
+Le visage du vieux chef s'illumina d'une satisfaction subite: celui de
+Wontum devint plus sombre que la nuit.
+
+--Quelles conditions proposez-vous? demanda Nemona.
+
+--Vous cesserez vos hostilités, vous relâcherez les prisonnières, vous
+livrerez Wontum au supplice, car c'est lui qui est le principal
+coupable.
+
+--Oh! vous n'avez pas à me regarder si cruellement, vous! continua-t-il
+en s'adressant à ce dernier; je transmets mon message, le chef répondra
+ce qu'il voudra, je rapporterai fidèlement ses paroles.--Je pense
+maintenant, oui, je pense que trop de sang déjà a coulé; il en faut
+tarir la source. Vous me connaissez pour un homme de paix, Nemona, vous
+savez que si je vous donne un conseil, c'est pour votre bien.
+Croyez-moi, toute lutte avec les Blancs est impossible; ils sont plus
+nombreux que vous, ils ont de _gros rifles_ qui sèment au loin la mort.
+Remettez-moi les captives; je m'en irai avec elles annoncer que le grand
+chef est un sage, un ami de la paix.
+
+Topeka survint à ce moment: après avoir regardé fixément le vieillard,
+elle le prit par la main en disant:
+
+--Êtes-vous le Père John, l'Ermite?
+
+--On m'appelle ainsi, Topeka.
+
+--Le bon vieillard dont le wigwam est sur la montagne du Medicine
+Bow?...
+
+--Là est ma cabane.
+
+--Vous y vivez seul?... Vous êtes _solitaire_, sans personne pour
+soigner votre demeure, personne pour vous aimer?...
+
+--Je ne suis pas tout-à-fait sans amis. J'espère bien n'avoir pas
+d'ennemis.
+
+--Oh non! personne ne peut être votre ennemi; chacun vous aime, parce
+que vous parlez du Grand-Esprit. Si tous vous écoutaient, je crois bien
+que nous n'aurions pas de guerres. Voulez-vous me dire quelques paroles
+de Celui qui gouverne les cieux?
+
+--Volontiers, Topeka. Il nous enseigne que nous ne devons pas tuer.
+Pourtant quelqu'un de votre tribu est venu hier à ma cabane, il a tué
+une pauvre femme, la mère de cette pauvre enfant.
+
+Les yeux de la vieille Indienne se portèrent sur Mary Oakley.
+
+--Sa mère? demanda-t-elle avec émotion.
+
+--Oui, répondit la voix grave et triste de John.
+
+--Et... a-t-elle encore quelqu'un pour l'aimer?
+
+--Son père vit encore.
+
+--Personne autre?
+
+--Oh! si! s'écria naïvement Mary; voici d'abord le bon père John;
+ensuite il y a celui qui...
+
+--Chut! fit l'ermite.
+
+--Ah! oui, je me souviens. Le prisonnier qui était là tout-à-l'heure.
+Et, vous l'aimez?...
+
+--Oui! oh oui!
+
+--Autant que j'aime mon mari, Nemona?...
+
+--Bien davantage! je pense, répondit la jeune fille rouge et confuse.
+
+--Alors, il faut que vous soyez libre de le rejoindre. Quel est celui
+qui a tué votre mère?
+
+--C'est Wontum, dit l'Ermite.
+
+--Vous êtes un méchant homme! fit Topeka d'un ton sévère, en se tournant
+vers le Pawnie; vous serez puni pour ce crime.
+
+Alors, s'adressant à Manonie:
+
+--Vous n'aimez pas à vivre dans nos wigwams?...
+
+--Non! répondit la jeune femme; je ne suis pas née dans les bois; ma
+patrie c'est la maison des Blancs; le sang Indien n'est pas le mien;
+pourquoi serais-je infidèle à ma race?
+
+--Bien! reprit la vénérable Pawnie, vous êtes Face-Pâle, vivez avec les
+vôtres. Vous n'aimez pas Wontum?
+
+--Certes, non! je préférerais les loups de la prairie!
+
+--Je ne vous blâme pas. C'est un méchant homme. Quelqu'un vous aime
+là-bas? continua-t-elle en montrant les troupes dans la vallée.
+
+--Oh oui! mon mari m'attend, il attend son enfant!
+
+--Bien! vous irez le rejoindre.
+
+--Elle n'ira pas! hurla Wontum avec un emportement féroce.
+
+Et il tira son couteau comme pour joindre le geste à sa protestation.
+
+--Arrière! Wontum! cria le chef d'une voix tonnante; c'est moi qui
+commande ici!
+
+Le Sauvage recula, n'osant désobéir; mais au fond du cœur il
+nourrissait l'espoir de semer la division dans la tribu et de l'emporter
+par la violence et le nombre de ses adhérents. Il se mit sur le champ à
+comploter dans les groupes, exploitant avec une habileté infernale les
+passions sanguinaires de ceux qui l'entouraient.
+
+Pendant ce temps, Topeka restait les yeux fixés sur Mary Oakley. Enfin,
+elle lui dit d'une voix tremblante:
+
+--Ainsi donc, c'est ce méchant homme qui a tué votre pauvre mère?
+
+--Oui, répondit la jeune fille en sanglotant.
+
+--Hier?
+
+--Oui, hier.
+
+--Hier!... répéta la vieille Indienne en réfléchissant; il y a dix...
+quinze... dix-huit ans que ce méchant homme a tué...
+
+--Tué qui? demanda l'Ermite avec émotion.
+
+--La mère de Manonie.
+
+La jeune femme poussa un cri de douleur: l'Ermite devint pâle et demanda
+avec une sorte d'emportement douloureux:
+
+--Quel était son nom? où demeurait-elle?...
+
+--Je l'ai oublié, répondit lentement Topeka, après avoir consulté ses
+souvenirs; mais mon mari vous le dira peut-être.
+
+--Était-il présent?
+
+--Où?
+
+--Au lieu où le meurtre fût commis?
+
+--Non, répliqua Nemona; j'étais au lac Willow et je n'ai connu cette
+affaire qu'au retour de Wontum, lorsqu'il ramena Manonie avec lui. Elle
+était alors un petit enfant d'environ trois ans.
+
+--Le nom... quel était-il?
+
+--Je ne l'ai jamais su.
+
+--Le lieu...? En quel lieu a été commis le meurtre?
+
+--Ce fut dans l'Iowa, près...
+
+Le vieillard ne put achever sa phrase; un coup de feu cingla l'air, en
+même temps le chef tressaillit en portant sa main à la tête comme s'il y
+eût éprouvé une vive douleur: un filet rouge ruissela entre ses doigts,
+il chancela et tomba à la renverse.
+
+Topeka se précipita sur le corps de son mari, cherchant à le relever,
+l'appelant des noms les plus tendres. Mais le vieillard resta muet et
+inanimé: alors elle se répandit en sanglots déchirants. Après avoir
+ainsi donné cours à sa douleur, elle se releva comme une tigresse,
+cherchant le meurtrier.
+
+Wontum et tous les Indiens réunis regardaient leur chef avec une anxiété
+silencieuse. Topeka courut à Wontum, le couteau levé:
+
+--Vous! c'est vous! cria-t-elle, exaspérée.
+
+--Ugh! moi! non! répliqua le Pawnie tout décontenancé par cette
+accusation.
+
+--Ah! c'est lui! c'est lui! poursuivit-elle en se tournant vers
+l'Ermite.
+
+--Non, Topeka: je ne pense pas, dit le vieux John. Comme vous le voyez,
+le jour est venu, quelque soldat a pu s'approcher à portée de carabine
+et a tiré ce coup malheureux. Mais, laissez-moi voir si Nemona est mort
+ou seulement blessé.
+
+Tout en parlant, l'Ermite s'était penché sur le chef: au bout d'un
+examen de quelques instants, il se releva en disant:
+
+--Rassurez-vous, Topeka, sa blessure n'est nullement grave. La balle lui
+a effleuré la tempe, et a tracé sur la peau un léger sillon, sans
+atteindre le crâne. Il n'est qu'étourdi par le coup; dans peu d'instants
+il reprendra connaissance.
+
+Sous la direction de Topeka, les Sauvages emportèrent leur chef dans une
+grotte reculée où il était à l'abri de la fusillade qui commençait à
+envoyer parmi les Pawnies une grêle de balles.
+
+L'occasion était triomphante pour Wontum: il était débarrassé du chef,
+et, sûr de n'être point contredit, il pouvait mener au combat ses
+fidèles qui partageaient ses passions belliqueuses. Il était d'ailleurs
+convaincu de pouvoir résister pendant plusieurs heures, même aux plus
+rudes assauts. Il prit donc le commandement, plaça ses hommes aux postes
+les plus avantageux, et bientôt le pétillement de la fusillade, le
+grondement du canon, les sifflements de la mitraille ou des balles
+annoncèrent au loin que la bataille était chaudement engagée.
+
+Des clameurs, tantôt inquiètes, tantôt victorieuses, indiquaient par
+instants les vicissitudes variables du combat. Peu à peu, les Sauvages
+se concentrèrent au point où étaient réunies les prisonnières et leur
+vieil ami; elles furent obligées de rentrer plus avant dans l'intérieur
+des grottes pour n'être pas atteintes par les balles.
+
+Le vieil Ermite s'aperçut alors qu'il lui serait plus périlleux de
+retourner parmi les Blancs que de rester avec les Indiens; en effet,
+s'il échappait à la mousqueterie des troupes régulières, il pouvait
+craindre à coup sûr d'être fusillé par les Indiens furieux de le voir
+fuir. Il resta donc auprès de ses protégées. Là, au moins, il pouvait
+surveiller Wontum.
+
+Il les conduisit dans la grotte où reposait Nemona. C'était leur plus
+sûr asile, à moins que Wontum, furieux d'une défaite, ne revint les
+massacrer tous pour assouvir ses dernières vengeances.
+
+Mary Oakley et Manonie étaient dans un état d'angoisse terrible. Elles
+étaient à la fois si près et si loin de la liberté ou de la mort! Leur
+anxiété devenait si cruelle qu'elles se surprenaient à ne désirer qu'une
+chose... mourir avec leurs amis.
+
+Topeka était plus calme. Elle donnait toute son attention à son mari
+qui avait recouvré ses sens et ne se ressentait presque plus de sa
+blessure.
+
+Tout à coup la vieille Indienne s'adressa fiévreusement au père John:
+
+--Vite! vite! lui dit-elle; cachez-vous derrière moi.
+
+--Wontum vient donc?
+
+--Oui!
+
+--Je lui résisterai.
+
+--Insensé! Il est accompagné de plusieurs robustes Peaux-Rouges; tous
+sont armés, et vous êtes sans défense. Vous seriez tué avant d'avoir pu
+dire seulement deux mots.
+
+--C'est Manonie que ce scélérat vient chercher?
+
+--Oui.
+
+--Et je ne la défendrais pas jusqu'à mon dernier souffle! oh! que si!
+
+--Dans ce cas, vous pouvez désespérer de son sort pour le présent et
+pour l'avenir! Venez donc!
+
+Et la vieille Indienne, tirant de force l'Ermite en arrière, le cacha
+dans l'ombre.
+
+A cet instant Wontum arrivait avec plusieurs guerriers, hurlant et
+vociférant d'une manière furieuse. La malheureuse Manonie comprit
+aussitôt que c'était à elle qu'ils en voulaient; elle se blottit dans un
+recoin obscur. Mais ses efforts furent inutiles, on l'arracha violemment
+de sa retraite et on la traîna jusqu'au dehors, malgré ses cris et les
+appels désespérés qu'elle adressait à son mari.
+
+Hélas! ce dernier combattait vaillamment pour lui apporter secours, mais
+il était trop loin encore pour lui venir en aide.
+
+Elle crut bien entendre une fois sa voix vibrante, au milieu du tumulte;
+ce ne fut qu'un éclair, une sorte de vision fiévreuse qui disparut
+aussitôt.
+
+--Mon enfant! mon enfant! rendez-moi mon petit Harry! criait-elle d'une
+voix navrante.
+
+Mais le monstre cruel l'entraînait sans l'écouter.
+
+--Oh! c'en est trop! oui, c'est trop de lâche cruauté! s'écria l'Ermite
+ne pouvant plus tenir à ce spectacle atroce.
+
+Et il s'élança vers le ravisseur: il l'atteignit au moment où il venait
+de jeter sa victime en travers sur un cheval. Un coup terrible fût
+assené sur la tête du vieillard qui tomba à la renverse, inanimé, sur le
+sol.
+
+--Je prévoyais bien ce qui devait arriver, cria Topeka en courant à son
+secours. Insensé vieillard! que pouvait-il faire contre la force?
+
+Mary Oakley arriva en même temps. Le visage de l'Ermite était couvert de
+sang; elle se mit à le laver doucement, cherchant sa blessure.
+
+--Bonne Topeka, dit la jeune fille, je vais faire tout ce que je pourrai
+auprès du pauvre Père John, je crains bien que mes soins soient
+inutiles. Restez auprès de votre mari dont l'état exige encore votre
+assistance.
+
+--Nous allons, ou plutôt vous allez avoir assistance dans quelques
+moments. Voilà la fusillade des Blancs qui se rapproche, les rifles
+Indiens se taisent. Justement! voilà les soldats qui sont au pied de la
+colline: ne vont-ils pas tuer mon mari? ajouta la vieille femme avec une
+tendre inquiétude.
+
+--Non! non! n'ayez pas peur. Vous avez sauvé Quindaro, vous avez fait en
+notre faveur tout ce qui vous était possible. Nous saurons vous prouver
+notre reconnaissance.
+
+Les deux femmes attendirent en silence l'issue des événements: on
+n'entendait dans la grotte que le bruit de leur respiration oppressée et
+les sanglots du petit Harry oublié par Wontum dans la précipitation de
+sa fuite.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+DÉNOUEMENT
+
+
+Le corps expéditionnaire commandé par Marshall et guidé par Oakley avait
+dévoré l'espace avec une ardeur incroyable, si bien qu'il était arrivé à
+_Devil's Gate_ avant la petite troupe de Wontum.
+
+On savait déjà par des rapports d'éclaireurs que les deux tiers, au
+moins, de la tribu Pawnie étaient partis en campagne contre les Sioux,
+dont le quartier-général était au confluent de _Pole-Creek_ et de la
+rivière Platte. Tout portait donc à présumer que les Indiens restants
+n'oseraient accepter le combat, et feraient la paix ou prendraient la
+fuite.
+
+--Oakley! demanda Marshall, lorsqu'ils arrivèrent en vue des cavernes,
+ne pensez-vous pas que Nemona cherchera à éviter la bataille lorsqu'il
+aura vu quelle est l'importance de nos forces?
+
+--C'est tout juste mon opinion; et même cette guerre n'aurait pas eu
+lieu sans la maudite influence de cet exécrable Wontum. Je vous le dis,
+cap'taine, cet être-là est le type de ce qu'il y a de pire entre toutes
+les tribus de la Nébraska. C'est lui assurément qui a allumé la guerre
+avec les Sioux; il ne serait pas assez puni s'il pouvait être tué à
+chaque combat engagé par sa méchanceté.
+
+--Croyez-vous que ce soit Wontum qui ait tué votre pauvre femme?
+
+--Certainement! Quel être sur terre aurait pu vouloir du mal et en faire
+à la bonne créature? Ah! cap'taine, c'était la meilleure et la plus
+douce des femmes. Une excellente et pieuse femme, toujours prête à me
+consoler. Je vous le dis; sa perte fait dans mon cœur un vide, un
+gouffre énorme, que rien ne pourra combler.
+
+--Je comprends votre douleur, mon brave Oakley, répondit tristement
+Marshall.
+
+--Vous me comprenez, _vous_! c'est possible, car vous avez du cœur,
+et vous connaissez l'adversité maintenant. Hélas! je ne pourrai jamais
+dire l'impression mortelle que j'ai éprouvée en voyant, inanimée sur le
+sol, la froide dépouille de celle qui pendant vingt années avait été ma
+fidèle et bien-aimée compagne. Seigneur! j'ai cru que mon cœur allait
+s'élancer hors de ma poitrine et mon sang faire éclater mes veines!
+Mais, ce mécréant! qu'aura-t-il fait de ma pauvre Molly?
+
+--N'ont-ils pas pour habitude d'emmener en captivité les prisonniers qui
+ne sont pas tués?
+
+--Pas toujours. Lorsqu'ils sont en pays ennemi, c'est leur coutume; mais
+je ne leur connais aucune raison pour agir ainsi. Tout le voisinage de
+_Medicine Bow_ a vécu dans une paix profonde pendant plusieurs années;
+jamais nous n'avons offensé les Pawnies en aucune manière.
+
+--Wontum s'est probablement douté que vous seriez avec moi.
+
+--C'est fort possible. En tout cas, je ne me repens pas de ce que j'ai
+fait; j'ai agi suivant mon devoir, et je l'accomplirai jusqu'au bout,
+tant que j'aurai des jambes capables de me porter. Au fait, il me reste
+une tâche à remplir: il faut que je tue ce Wontum!
+
+--Vous n'êtes pas le seul qui ayiez droit à la vie de ce scélérat.
+
+--Êtes-vous sûr d'être au même rang que moi pour cela, cap'taine? Pensez
+donc qu'il n'a tué ni votre femme, ni votre enfant.
+
+--Je l'espère ainsi, murmura Marshall avec un profond soupir.
+
+--Et moi, j'en suis sûr: ce n'était pas dans ses idées.
+
+--Je pense bien aussi qu'il épargnera la vie de sa prisonnière et de
+l'enfant aussi longtemps que possible. Mais supposez que nous donnions
+l'assaut, et que la victoire se déclare en notre faveur, n'est-il pas à
+craindre que Wontum la tue plutôt que de la voir remise entre mes mains?
+
+--Je ne crois pas. Il cherchera surtout à assurer son salut par la
+fuite.
+
+--C'est égal, il peut fort bien massacrer ses victimes avant de fuir.
+
+--Non. S'il ne leur fait aucun mal, il sera tué, tout simplement. S'il
+les tue, il sera torturé! Il sait bien le sort qui l'attend; il sait
+bien qu'on le poursuivra sur toute la surface de la terre.
+
+--N'est-il pas étrange que nous n'ayons pas revu Quindaro?
+
+--Oui, c'est extraordinaire. J'ai grandement peur qu'il ait été fait
+prisonnier au moment où ma malheureuse femme a été tuée. S'il en est
+ainsi, Wontum ne l'aura pas laissé vivre deux heures seulement; la
+pauvre petite Molly en aura eu le cœur brisé. Quel est votre plan
+d'attaque cap'taine?
+
+--Je ne puis dire grand'chose jusqu'à ce que j'aie pris connaissance de
+la position des Indiens. Toutefois, je projette de tourner _Independence
+Rock_ avec une partie de nos forces pendant que l'artillerie attaquera
+de front. Je placerai, en outre, des hommes sur les flancs pour arrêter
+les Indiens dans leur fuite. Enfin, vous le concevez, tout dépendra des
+circonstances, des manœuvres et du nombre des ennemis.
+
+--Fort bien. Nous sommes arrivés aux cavernes. Attention! çà va
+commencer.
+
+Oakley parlait encore lorsque la détonation d'une carabine retentit; un
+soldat fut blessé: tout indiquait que les ennemis se tenaient sur leurs
+gardes.
+
+Les pièces d'artillerie furent aussitôt mises en batterie et la
+canonnade commença.
+
+L'obscurité du soir commençant à arriver, le feu se ralentit
+sensiblement et ne continua qu'à rares intervalles. C'était, du reste,
+plutôt une ruse pour occuper l'attention des Indiens qu'une attaque
+sérieuse; en effet, dès que le crépuscule fut sombre et avant le lever
+de la lune, cinquante hommes, sous le commandement d'un lieutenant,
+commencèrent à tourner la montagne en se dirigeant vers les sommets du
+défilé. Comme cette ascension devait avoir lieu par un sentier rude et
+escarpé, il avait été calculé qu'elle ne pourrait être accomplie que
+bien avant dans la nuit. Oakley fut joint comme guide à ce détachement.
+
+L'artillerie était restée dans le bas, avec le nombre d'hommes
+strictement nécessaires pour le service des pièces. Les Indiens avaient
+une telle frayeur de ces «gros rifles,» que jamais ils ne se hasardaient
+à les approcher: un renfort pour les protéger devenait donc inutile.
+
+Une autre portion des troupes mit pied à terre et laissa ses chevaux
+derrière un banc de rochers, sous la garde d'un piquet de cavaliers.
+Cinquante hommes se portèrent sur le flanc gauche: Marshall, avec cent
+hommes d'élite, gagna le flanc droit pour revenir au centre des
+cavernes.
+
+Il était convenu que toutes les attaques commenceraient au point du
+jour.
+
+Pendant la nuit on aperçut le bûcher allumé pour brûler Quindaro. Deux
+ou trois fois Marshall, guidé par cette lueur sinistre, fut sur le point
+de faire lancer dans cette direction des volées de mitraille; mais il
+n'en fit rien tant il craignait d'atteindre les prisonnières.
+
+L'aurore parut enfin: les hommes de Marshall se tenaient prêts à agir
+cachés derrière les rochers. A ce moment un d'entre eux eut la
+malheureuse idée de tirer le coup de feu qui blessa le vieux chef
+Nemona. Sans cette fatale imprudence, le combat n'aurait peut-être pas
+eu lieu, et beaucoup de sang aurait été épargné.
+
+Enfin l'assaut commença avec furie. Un instant, Marshall aperçut à
+l'entrée des cavernes sa femme et son petit Harry. A cette vue son
+cœur bondit comme s'il eût cherché à s'élancer hors de sa poitrine.
+Il reconnut successivement Mary Oakley, le Vieil Ermite. Tous ces
+malheureux étaient en position très-périlleuse, grandement exposés au
+feu des assaillants.
+
+Marshall se sentit soulagé d'un poids énorme lorsqu'il vit le père John
+faire rentrer les captives sous la grotte; il commanda le feu avec une
+nouvelle énergie.
+
+Les soldats avaient aussi reconnu l'Héroïne du fort Laramie; un élan
+furieux s'empara d'eux à cette vue, ils se ruèrent en avant avec des
+clameurs formidables qui firent frissonner les plus profonds échos de
+cette solitude inhospitalière.
+
+--En avant! amis! en avant!
+
+Les balles sifflent, les rocs sont ébranlés, le torrent humain s'élève,
+se précipite, inonde les rampes escarpées. Des corps d'Indiens tombent
+du haut des roches sanglantes; des braves tombent aussi dans les rangs
+de la troupe assiégeante. Mais rien n'arrête ceux qui survivent;
+l'artillerie tonne, les coups de feu éclatent, le sang ruisselle!
+
+--En avant! soldats! en avant!
+
+Tout à coup Marshall domine d'une voix éperdue le fracas de la bataille:
+
+--Cessez le feu!
+
+Le motif de cet ordre est facile à comprendre: à cet instant
+apparaissent Wontum et Manonie sur le seuil de la caverne. Chaque balle
+lancée pouvait atteindre la jeune femme. Il y eut un moment d'affreux
+silence; on s'attendait à la voir massacrer sur place.
+
+Marshall bondit en voyant Wontum la placer sur un cheval et s'enfuir du
+côté de la vallée.
+
+--Vite! s'écria-t-il, le chemin est rocailleux, nous le devancerons sans
+peine. Pas de fusillade; chargez, le sabre à la main!
+
+Comme une meute ardente les soldats volèrent sur les pas du Pawnie. Ce
+dernier, gouvernant habilement son agile monture, lui faisait franchir
+tous les obstacles comme si elle eût eu des ailes. Il descendit ainsi le
+ravin au grand galop et arriva dans la vallée.
+
+Mais, précisément en face, se trouvait un détachement de cavalerie qui
+lui barrait le passage: la fuite devenait impossible de ce côté. Comme
+un sanglier acculé, il regarda derrière lui; Marshall arrivait comme un
+tourbillon avec ses fidèles.
+
+Le flanc abrupt du ravin lui offrait une voie impraticable pour tout
+autre qu'un Sauvage: il y lança éperdument son cheval. Mais le noble
+animal venait de fournir une terrible carrière; le double fardeau qu'il
+portait était trop pesant pour lui; deux fois ses jambes fines et
+nerveuses se cramponnèrent au sol mouvant; deux fois, coursier et
+cavalier glissèrent jusqu'au fond du précipice.
+
+Les soldats approchaient: la mort devenait certaine, la fuite
+impossible! Le sombre visage de l'Indien s'illumina d'une flamme
+sanglante. Il sauta par terre, tirant après lui Manonie.
+
+Marshall n'était plus qu'à trois longueurs d'épée.
+
+--Vengeance! toujours! hurla Wontum.
+
+Et son couteau acéré se leva sur la jeune femme étendue à ses pieds...
+
+--Feu! avait crié Marshall.
+
+Les balles sifflèrent. Mais avant qu'elles fussent arrivées au but, une
+forme sombre s'abattait du haut d'un roc sur le meurtrier et le
+renversait par un coup terrible qui faisait jaillir au loin les morceaux
+de son crâne.
+
+Manonie était sauvée... sauvée par le brave Oakley!
+
+Hélas! cette victoire devait coûter un sang précieux: le vaillant
+chasseur était retombé sans mouvement auprès du cadavre de Wontum: les
+balles destinées à ce dernier l'avaient atteint.
+
+--Notre ami! notre sauveur! portons lui secours! s'écria Marshall après
+avoir tendrement serré sa femme dans ses bras.
+
+--Oakley! continua-t-il en l'embrassant et le soulevant avec précaution;
+êtes-vous grièvement blessé?
+
+--Oh!... peut-être... pas trop... répondit le pauvre Jack d'une voix
+éteinte; cependant, je ne sais pas... si je... m'en tirerai.
+
+--Hélas! nos balles vous ont atteint?
+
+--Oui... on ne m'avait pas vu... c'est égal, il est heureux pour
+Manonie... que je... me sois trouvé là... ma petite Molly?...
+
+--Sauvée! dans les grottes, dit Marshall.
+
+--Je voudrais... la voir avant de mourir... avant... de rejoindre ma...
+pauvre bonne femme...
+
+--Espérons mieux! vous n'êtes pas blessé à mort.
+
+--Je le souhaite pour... Molly; mais je suis... perdu. Je sens au poids
+qu'il y a plus de dix balles... dans mon corps.--Ah! capitaine! mes yeux
+ont-ils été atteints?
+
+--Non. Je ne remarque aucune trace. Pourquoi?
+
+--C'est que la nuit... se répand sur moi, la nuit... sombre.
+
+--Voulez-vous qu'on vous transporte à la grotte?
+
+--Où est ma petite... Molly...?
+
+--Oui.
+
+--Volontiers... mais... hâtez-vous.
+
+On forma sur le champ une litière avec les mousquets et on emporta le
+blessé.
+
+Mais lorsqu'il arriva auprès de sa fille, il avait perdu connaissance,
+la malheureuse enfant n'embrassa qu'un corps inanimé.
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Les lendemains de batailles sont tristes même pour les vainqueurs. Il
+faut ensevelir les morts, panser les blessés: on se compte, et on trouve
+des vides dans les rangs.
+
+Après les premières joies d'une réunion presque miraculeuse, Marshall et
+le vieil Ermite avaient dû s'occuper de tous ces pénibles détails.
+Ensuite, le repos, nécessaire à tous après tant d'angoisses et de
+fatigues, le repos était devenu un impérieux besoin. Chacun s'était fait
+un lit rustique, et on s'était endormi, les uns sur leurs joies, les
+autres sur leurs douleurs.
+
+Cependant la nouvelle aurore qui succéda à ces journées sombres était si
+belle que la joie, le bonheur et la paix semblaient être son cortège.
+
+Mary Oakley était encore dans la région des songes, ses yeux doux et
+tristes n'avaient pas entièrement séché leurs larmes, lorsque des voix
+amies l'invitèrent au réveil.
+
+Elle se leva vivement: Topeka était à côté d'elle; plus loin étaient
+Manonie, Marshall et leur petit Harry. Tous ces visages rayonnaient
+d'allégresse; Mary leur sourit d'abord, puis son cœur se serra en
+pensant que chacun autour d'elle avait retrouvé ceux qu'il aimait, et
+qu'elle seule, pauvre orpheline, n'avait plus de famille, plus d'ami
+dévoué... Son père gisait sanglant dans l'ombre d'un rocher; Quindaro
+n'avait pas reparu.
+
+--La jeune Fâce-Pâle était donc bien loin dans le pays des songes? dit
+Topeka employant l'harmonieux langage de la poésie indienne; si loin!
+qu'elle n'entendait plus... Qu'elle ouvre l'oreille pour y laisser
+entrer une voix chère.
+
+La jeune fille fixa sur la vieille femme ses grands yeux étonnés:
+
+--Oui; reprit celle-ci, que ma fille écoute... elle entendra...
+
+Mary prêta l'oreille, docilement, mais sans savoir pourquoi.
+
+--Ma petite Molly..., balbutia près d'elle une voix faible et
+tremblante; tu ne sais donc pas? Je suis ressuscité.
+
+--Mon père! mon doux père!! s'écria la pauvre enfant qui croyait rêver.
+
+Elle bondit comme une gazelle; puis, s'agenouilla, pleurant, riant,
+éperdue, auprès d'un lit de fougères qu'elle aperçut à quelques pas.
+
+--Doucement! Molly! répondit le brave Jack à ses baisers exaltés,
+doucement! ma bonne fille, je suis plus délicat à cette heure que le
+premier œuf d'un oiseau-mouche; remercie un peu le bon Ermite qui m'a
+remis à neuf, qui m'a soigné, qui m'a presque guéri, tout blessé qu'il
+est.
+
+En effet le vieux John se tenait debout, près du lit, et son visage
+était encore inondé du sang répandu par sa blessure de la veille.
+
+Au moment où Mary se disposait à lui adresser la parole, Nemona, par une
+exclamation stridente attira tous les yeux sur lui.
+
+Il apparut, le visage décomposé par la frayeur, et considérant avec
+stupéfaction un objet étrange qu'il tenait à la main.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda Marshall.
+
+--Le scalp du vieil Ermite! bégaya le chef en montrant une chevelure
+blanche.
+
+Marshall regarda John avec étonnement.
+
+--De l'eau, demanda-t-il, donnez-moi de l'eau pour que je lave ce sang.
+
+L'opération était à peine commencée que les sourcils grisonnants, les
+rides, la barbe argentée tombèrent comme par magie, découvrant un jeune
+et mâle visage que chacun reconnut aussitôt.
+
+--Quindaro! Quindaro! s'écria-t-on de toutes parts.
+
+Il y eut un moment de joyeux tumulte impossible à décrire.
+
+--Oui, mes amis, dit-il enfin, le vieux John, l'Ermite, Quindaro,
+Walter! je suis, ou plutôt j'étais tout cela; mais aujourd'hui je ne
+veux garder que le dernier nom, car c'est le seul qui me rappelle le
+bonheur, ajouta-t-il en regardant tendrement Mary.
+
+--Cher Walter! murmurait celle-ci, rouge de bonheur; mon Dieu! merci!
+
+--Aujourd'hui est finie ma tâche vengeresse; si j'en crois mon cœur,
+une nouvelle joie nous attend. Nemona, en quelle région Wontum a-t-il
+enlevé Manonie après avoir massacré sa famille?
+
+--Dans l'Iowa, près du fort des Moines, sur la rivière Racoon.
+
+--Manonie! poursuivit Walter, n'avez-vous aucun souvenir de votre
+enfance, du toit paternel?
+
+--J'en ai peu... bien peu... ils sont confus..., Des amis..., mon père,
+ma mère et de petits frères avec lesquels je jouais...
+
+--Sur les bords d'un cours d'eau?
+
+--Oui, oui! s'écria la jeune femme.
+
+--Sur une belle colline?
+
+--Oui! je me souviens.
+
+--Et votre nom... vous le rappelez-vous?
+
+--Laissez-moi réfléchir.
+
+Et Manonie se prit la tête dans les mains.
+
+--Voyons, que je vous aide:... était-ce Flor...?
+
+--Flora! oui! continua la jeune femme avec émotion.
+
+--Flora Mil...?
+
+--Milburn! oui, Flora Milburn; c'est cela. Mais alors, vous êtes....?
+
+--Je suis Walter Milburn, ton frère! s'écria le jeune homme en pleurant
+de joie; ton frère!... et je ne suis plus l'orphelin solitaire.
+
+Si quelque voyageur, traversant les plaines de la Nébraska, s'arrête sur
+les bords enchantés de la rivière calme et majestueuse avant qu'elle ait
+atteint le territoire de Laramie, il aperçoit sur une colline verdoyante
+deux beaux châteaux qu'entourent une multitude de cabanes rustiques.
+
+C'est le plus beau settlement du _Far-West_; son riant paysage est animé
+par de nombreux troupeaux; le calme et la paix règnent dans la fraîche
+vallée; bien loin, bien loin ont fui les Peaux-Rouges hostiles; la race
+Blanche seule règne sur ce territoire splendide qu'elle a fertilisé.
+
+Que le voyageur demande à quelque pâtre cavalier, le nom des heureux et
+riches Settlers qui ont créé ce superbe domaine, le pâtre répondra:
+
+--Vous venez donc de bien loin! vous ne connaissez pas
+_Cœur-de-Panthère_ et _Quindaro_?
+
+Si le voyageur fait de nouvelles questions, en débouchant cordialement
+un flacon de whisky, le pâtre boit à sa santé et lui raconte la légende:
+quand elle est terminée, il dépose respectueusement à terre son grand
+sombrero, et, tête nue, boit à la santé du jeune Harry, l'unique
+héritier des Milburn.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+Chapitres. Pages.
+
+I.--Une Héroïne du désert 5
+
+II.--Old John. 25
+
+III.--L'embuscade du tigre rouge 40
+
+IV.--Aventures de montagnes.--Quindaro. 62
+
+V.--Poursuite.--Fuite du tigre. 83
+
+VI.--Amis 102
+
+VII.--Un message 121
+
+VIII.--Paradis perdu 141
+
+IX.--Trop tard!. 158
+
+X.--Le loup dans son antre. 168
+
+XI.--Lueurs d'espoir. 192
+
+XII.--Dénouement 207
+
+ÉPILOGUE. 219
+
+FIN DE LA TABLE
+
+F. Aureau.--Imprimerie de Lagny
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cœur-de-panthère, by
+Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CŒUR-DE-PANTHÈRE ***
+
+***** This file should be named 36460-0.txt or 36460-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/6/4/6/36460/
+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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--- /dev/null
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@@ -0,0 +1,5523 @@
+The Project Gutenberg EBook of Cur de panthre, by
+Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cur de panthre
+
+Author: Gustave Aimard
+ Jules Berlioz d'Auriac
+
+Release Date: June 18, 2011 [EBook #36460]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CUR-DE-PANTHRE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+1 fr. 25 c. le volume.
+
+GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC
+
+COEUR DE PANTHRE
+
+[Illustration]
+
+PARIS
+
+A. DEGORCE-CADOT, diteur, 9, rue de Verneuil
+
+_Proprit exclusive de l'diteur_
+
+
+COLLECTION
+
+DES
+
+JOYEUX ROMANS ILLUSTRS
+
+A 2 francs le volume
+
+
+ PIGAULT-LEBRUN. { Monsieur Sans-Souci, dessins de Hadol, 1 v. 2 fr.
+ { L'Heureux Jrme -- 1 v. 2
+ { Monsieur Botte -- 1 v. 2
+ _Nouvellement_ { Les Barons de Felsheim -- 1 v. 2
+ _parus_ { La Folie espagnole. -- 1 v. 2
+ { Le Coureur d'aventures -- 1 v. 2
+ { Le Mouchard -- 1 v. 2
+
+ _Sous presse les autres romans de_ =Pigault-Lebrun=
+
+ Autres Romans illustrs 2 fr. le vol.
+
+ { Les Gens de Villeguindry, avec 36 gravures 1 v. 2
+ A. HUMBERT { Tailleboudin 1 v. 2
+
+ ELIE BERTHET { L'Homme des Bois, trs fort volume,
+ { 15 gravures 1 v. 2
+
+ Nouveauts 3 fr. illustres
+
+ { Les Treize Nuits de Jane, 6 gravures
+ PAUL DE KOCK { hors texte 1 v. 3
+
+ SOEUR X { Mmoires { Le Couvent, 12 grav. 1 v. 3
+ { d'une Religieuse { La Dfroque, 12 g. 1 v. 3
+
+
+Collection des oeuvres de Paul de Kock 2 fr. le volume en vente et
+sous presse.
+
+Paris.--Typ. Collombon et Brl, rue de l'Abbaye, 22.
+
+
+COEUR-DE-PANTHRE
+
+OEUVRES DE GUSTAVE AIMARD
+
+ A 3 fr. le volume
+
+ LES CHASSEURS MEXICAINS, avec gravure 1 vol.
+ DONA FLOR 1 vol.
+ LES FILS DE LA TORTUE, 2e dition, avec gravure 1 vol.
+ L'ARAUCAN, 2e dition, avec gravure 1 vol.
+
+ A 2 fr. le volume
+
+ UNE VENDETTA MEXICAINE, avec gravure 1 vol.
+
+
+OUVRAGES GRAND IN-4 ILLUSTRS
+
+(VOIR LE CATALOGUE GNRAL)
+
+
+GUSTAVE AIMARD ET JULES D'AURIAC
+
+A 1 fr. 25 le volume
+
+ L'AIGLE-NOIR DES DACOTAHS 1 vol.
+ LES PIEDS-FOURCHUS 1 vol.
+ LE MANGEUR DE POUDRE 1 vol.
+ L'ESPRIT BLANC 1 vol.
+ LE SCALPEUR DES OTTAWAS 1 vol.
+ LES FORESTIERS DU MICHIGAN 1 vol.
+ OEIL-DE-FEU 1 vol.
+ COEUR-DE-PANTHRE 1 vol.
+ LES TERRES D'OR 1 vol.
+ JIM L'INDIEN 1 vol.
+ RAYON-DE-SOLEIL 1 vol.
+
+
+F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC
+
+COEUR-DE-PANTHRE
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+A. DEGORCE-CADOT, DITEUR
+9, RUE DE VERNEUIL, 9
+
+Tous droits de proprit expressment rservs
+
+
+
+
+COEUR-DE-PANTHRE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+UNE HRONE DU DSERT
+
+
+Il n'y a pas, sous le soleil, de paysage plus splendide et plus riche en
+beauts sauvages que le territoire l'ouest de la Nbraska, sur lequel
+ce droulent les plaines de Laramie.
+
+Pour le voyageur qui visite ces admirables contres, ce nom de _Plaines_
+semble inexact au premier abord; car, avant d'y parvenir, il a d gravir
+les plus hauts plateaux des Montagnes Rocheuses.
+
+Cependant le mot est vrai, c'est bien une _plaine_ dont il s'agit.
+
+Le Fort Laramie, qui occupe un des points extrmes, est situ au
+confluent nord de la Nbraska ou Platte, avec un autre cours d'eau
+qu'elle absorbe.
+
+Des sources de la Platte ce confluent la rivire dcrit un cercle
+immense d'environ quatre-cents milles, embrassant dans son cours
+plusieurs chanes de montagnes gales en hauteur.
+
+D'un autre ct, la rivire Laramie dont la naissance est proche de la
+Nbraska, entoure le reste du territoire, sur un diamtre de
+soixante-et-quinze milles, et complte ainsi la circonfrence.
+
+Cette enclave constitue les fameuses _plaines de Laramie_.
+
+Cette rgion n'est pas seulement une prairie monotone et strile; on y
+voit des valles fertiles, riantes, couvertes de forts et de rcoltes;
+des cteaux admirables et verdoyants; de gras pturages; des cours d'eau
+rayonnant dans toutes les directions.
+
+Au milieu des pres Montagnes Rocheuses, c'est un oasis, un den
+inattendu.
+
+Tout autour, le colossal amphithtre des hautes cmes s'lve dans sa
+grandeur solitaire et forme un saisissant contraste avec les beauts
+plus douces, plus harmonieuses des valles; on dirait les sourcils
+froncs de spectateurs gants jetant un regard svre sur les
+foltreries gracieuses de la nature.
+
+Le pic Laramie, point culminant de cette chane, s'lve environ
+trente milles du fort qui a emprunt son nom: c'est le centre d'un
+paysage incomparable par sa splendeur et son immensit; la vue, que rien
+ne limite, plane au-dessus des prairies incommensurables, jusqu'au
+lointain Missouri.--C'est le point de vue des Basses-Terres, en
+regardant l'Orient.--Au couchant c'est tout un autre aspect; perte de
+vue surgissent des troupeaux de montagnes dont les croupes luisantes ou
+sombres, nues ou boises, rocailleuses ou verdoyantes, ondulent en tout
+sens.--Tout un panorama de collines!
+
+Deux de ces cmes mritent une mention particulire: ce sont, le _Roc
+Indpendance_ et la _Porte-du-Diable_. Ce dernier pic est un grand
+rocher, sur lequel n'apparat pas la moindre trace de vgtation, et qui
+s'lve, solitaire, une hauteur de quatre mille pieds. Sur son extrme
+pointe est une espce de portique, oeuvre bizarre de la nature, et qui
+a donn son nom toute la montagne. L s'arrte une chane immense qui
+forme la principale ossature des Montagnes Rocheuses. Des
+_Portes-du-Diable_ jaillit la rivire _Sweet-water_ (Eaux-Douces); le
+bruit infernal de ses cascades, les bonds effrayants de ses flots
+travers les roches aigus, le grondement continu des chos, tout motive
+le nom sinistre qui s'applique ces mornes et imposantes solitudes.
+
+Nous sommes en 1857-58. A cette poque, le fort Kearney, situ environ
+deux cents milles du Missouri, tait le _settlement_ (tablissement) le
+plus loign du lointain Ouest. Il est vrai que plus d'un aventurier,
+plus d'un hardi pionnier de la civilisation, avait pouss plus loin ses
+excursions dans le dsert; il y avait des huttes de chasseurs, de
+_squatters_ (dfricheurs, colons), jusque sur les bords de la Platte,
+jusqu'au pied des Montagnes Rocheuses; mais ces habitations clairsemes
+dans ces immenses solitudes ne mritaient pas le nom de settlements; la
+contre ne pouvait pas tre considre comme peuple.
+
+Le mot de _squatter_ implique ordinairement l'ide d'un forestier
+grossier et illettr. Effectivement c'est le cas le plus ordinaire:
+mais, comme il n'y a pas de rgle sans exception, on pouvait trouver,
+dans les plaines de la Nbraska quelques familles ayant appartenu aux
+classes distingues de la socit civilise. C'taient, pour la plupart,
+des gens qui avaient prouv des revers de fortune ou des dchirements
+de coeur ingurissables, et qui, fuyant le monde des villes, taient
+venus se retremper aux virginales magnificences de la solitude.
+
+L, au moins, ils vivaient tranquilles, ces exils, ces convalescents de
+la civilisation; mieux valait pour eux la rencontre fortuite du Buffalo
+ou de l'Indien que le contact quotidien de la population des villes.
+
+Le fort Laramie tait, cette poque, un poste important pour la traite
+des marchandises; c'tait le rendez-vous des Indiens chasseurs et
+trafiquants, des trappeurs (chasseurs) de toutes les nations, des
+aventureux ngociants Amricains. Il y avait, en tout temps, une
+garnison d'environ trois cents hommes.
+
+C'tait l que s'organisaient les caravanes pour le _Golden State_
+(Rgion d'Or), qui passaient par la valle de la Platte, le Sweet-water,
+South-Pass et Fort-Hall.
+
+Au seuil des contres montagneuses se trouvaient, par groupes de dix ou
+douze, des habitations chelonnes et l dans les plaines de Laramie,
+sur une tendue d'environ trente quarante milles.
+
+Nous attirerons l'attention du lecteur sur un de ces charmants
+ermitages. Son apparence extrieure tait modeste, mais rvlait des
+habitants honorables. Il tait situ prs des confluents de la _Platte_
+et de _Medicine-Bow River_, cinq milles de Sweet-water, quinze
+milles des Portes-du-Diable.
+
+Au lieu d'tre installe dans la valle--une des plus belles de la
+contre,--cette habitation tait perche comme un nid d'aigle sur la
+cime d'un cteau, et disparaissait au milieu des feuillages touffus. La
+pente, pour y arriver, tait hrisse de rocs menaants, disposs en
+forme de labyrinthe, et qui en rendaient l'accs difficile tout autre
+qu'un familier de l'endroit.
+
+Lorsque le voyageur, quittant les rgions civilises, pntre dans les
+dserts de l'Ouest, il est saisi par la nouveaut sauvage et grandiose
+de cette nature admirable: ce ne sont plus les paysages aligns par le
+crayon plus ou moins maladroit des architectes, les points de vue
+calculs par la vieille routine, le clinquant champtre au milieu
+duquel se pavanent autour de leurs matres des animaux dgnrs,
+atrophis par la domestication. Ce n'est plus le vieux monde dfigur
+par l'homme; c'est la terre dans sa beaut native et fire, telle
+qu'elle est sortie des mains du Crateur.
+
+La grande prairie se droule, mouchete de vertes forts, de troupeaux
+de buffles, de hordes de chevaux sauvages, de loups, de daims
+bondissants; et au milieu de cette immensit silencieuse, passe
+l'Indien, rapide, agile, infatigable, sans laisser derrire lui la trace
+de ses pas, sans faire le moindre bruit, sans faire ployer le brin
+d'herbe sur lequel son pied se pose.
+
+Le voyageur n'avance qu'avec une motion respectueuse qui ressemble de
+la crainte, mais dont le charme est inexprimable.
+
+Et pourtant, si grande est la force des vieilles habitudes qu'il se
+trouve heureux de dcouvrir le Fort Laramie aprs avoir travers les
+quatre cents milles du dsert de la Nbraska: le moindre chantillon de
+la vie civilis est le bien-venu.
+
+Du reste, il faut en convenir, l'aspect de cette petite colonie
+militaire n'tait pas sans offrir un certain attrait; on trouvait l
+une physionomie particulire aux gens, aux btes, aux choses mme; il y
+avait comme un reflet du dsert.
+
+Il y avait mme une Hrone demi-sauvage, demi-civilise, dont
+l'histoire tait une lgende de la Prairie.
+
+Manonie ou _Coeur-de-Panthre_, comme l'appelaient les Sauvages, tait
+une Face-Ple. Personne ne connaissait sa famille, si ce n'tait un
+chef Pawnie, Nemona, autrement nomm _Les Eaux Grondantes_. Le pre de
+Nemona l'avait enleve sa famille, dans l'tat central d'Iowa; elle
+n'tait alors ge que de trois ans. Le sort de ses parents resta un
+sombre mystre; la jeune fille elle-mme avait ignor que le sang de la
+race blanche coulait dans ses veines, jusqu'au moment o les officiers
+du Fort Laramie le lui avaient appris, avec force compliments. Un de ces
+Messieurs avait mme eu la patience persvrante de se faire raconter
+par les Indiens quelques bribes de son histoire, et s'tait ensuite
+empress de lui faire connatre tout ce qu'il avait p recueillir. Elle
+avait, du reste, t honorablement et affectueusement traite par ses
+amis blancs; le commandant du Fort l'avait presque adopte et la
+considrait comme sa fille: aussi avait elle pour toute la population
+Face-Ple une affection profonde qui avait exclu de son esprit tout
+souvenir Indien.
+
+Un notable guerrier des Pawnies, nomm Wontum, c'est dire le
+_Chat-Sauvage_, avait demand en mariage _Coeur-de-Panthre_; mais la
+jeune fille avait repouss avec empressement ses prtentions amoureuses.
+Un noble et orgueilleux sentiment de sa supriorit native s'tait lev
+en elle et l'avait porte accueillir cet aspirant sauvage avec un
+ddain tel que l'infortun Wontum dt se retirer honteux et confus.
+
+Nemona (le chef Pawnie dont nous ayons dj parl) avait, contrairement
+ la coutume Indienne, une seule et unique femme qu'il affectionnait et
+traitait avec tous les gards possibles. Il entreprit, avec elle,
+d'intercder pour Wontum auprs de la jolie transfuge; mais celle-ci
+n'avait plus dans le coeur un seul atome de l'esprit Indien; toutes
+les instances furent repousses avec perte. Il en rsulta une certaine
+froideur entre eux; puis survinrent des propos piquants, enfin une
+rupture complte la suite de laquelle Coeur-de-Panthre fut invite
+par Nemona chercher asile hors de chez lui. Ce fut dater de cette
+poque que la jeune fille abandonna les villages Indiens.
+
+Alors Wontum perdit toute esprance, pour le moment; mais il garda au
+fond de son coeur un sentiment indfinissable qui tenait de l'amour et
+de la haine, et qui n'tait ni l'un ni l'autre. Les ddains de la jeune
+fille parurent inexplicables dans les tribus Indiennes; et ce ft, mme,
+ cette occasion qu'elle ret le nom de _Coeur-de-Panthre_:
+l'oreille des sauvages il dpeignait parfaitement l'intraitable humeur
+dont Manonie avait fait preuve envers un de leurs plus braves et plus
+sduisants guerriers.
+
+Elle avait alors seize ans: ses instincts l'attiraient vers la race
+blanche, elle finit par se fixer compltement parmi les Europens.
+
+L, au bout de peu de temps; elle fut rencontre par un jeune lieutenant
+qui avait un peu entendu raconter son histoire par les Settlers des
+frontires ou les Indiens claireurs dans l'arme. D'abord il lui
+accorda de la curiosit, puis de l'intrt; enfin, un beau jour, il
+s'aperut qu'il en tait devenu profondment amoureux. En effet, les
+grces natives, la rserve modeste, la candeur ingnue de Manonie
+taient de nature faire impression sur l'homme le moins sensible.
+Bientt on pt se convaincre d'une chose surprenante, savoir qu'Henri
+Marshall, lieutenant de premire classe dans les armes unies, fils de
+fire et riche famille, tait le prtendant avou et agr d'une petite
+fille sauvage jusqu'alors ddaigneuse des meilleurs partis.--Car, il
+faut le dire, l'affection sincre et noble du jeune officier avait
+touch le coeur de Manonie; elle n'avait pu le lui dissimuler.
+
+Les fianailles eurent lieu avec un immense retentissement parmi les
+tribus indiennes. Cette nouvelle excita plus d'une secrte et amre
+jalousie. Nemona y fit peu d'attention, car aucun lien de famille ne
+l'attachait Manonie; mais Wontum en ft outr, et se promit d'exercer
+la plus terrible vengeance.
+
+Comme il avait une influence considrable dans sa peuplade, il ne lui
+fut pas difficile de trouver des adhrents tout prts l'aider dans ses
+projets. Ainsi second il entreprit de la faire prisonnire dans le
+village Indien; mais elle et l'adresse de s'chapper et parvint
+gagner heureusement le Fort.
+
+Furieux de cette dsertion, Wontum rsolut de reprendre la fugitive;
+cet effet, il combina un plan qui semblait immanquable.
+
+Il se posta, avec ses guerriers, sur le passage d'une caravane,
+l'attaqua dans la valle _South Pass_ (Dfil du sud), et fit
+prisonniers les voyageurs qui la composaient. Au lieu de les massacrer
+inhumainement, suivant l'usage Indien, il se contenta de les faire
+garrotter avec soin; de plus, il eut la prcaution de laisser chapper
+un des captifs: en agissant ainsi, il poursuivait le cours de ses
+combinaisons diaboliques.
+
+Son but tait, d'abord, de faire connatre par l'entremise du fugitif
+l'vnement fcheux survenu la caravane. En effet, le malheureux
+migrant, tout effarouch, ne manqua pas de courir au Fort Laramie, d'y
+raconter le dsastre et de demander la garnison une sortie dans le but
+de dlivrer les prisonniers.
+
+A cette nouvelle, tout ce que le rus sauvage avait prvu ne devait pas
+manquer d'arriver; les soldats s'empressrent de se proposer pour
+l'expdition, on n'et qu' refuser les volontaires qui se prsentaient
+en foule: il fut question d'une prise d'armes srieuse.
+
+C'tait l prcisment ce que voulait Wontum; trouver le Fort dgarni
+de la majeure partie de ses dfenseurs, le surprendre, y pntrer,
+enlever Manonie, l'entraner au fond des bois aprs avoir massacr tous
+les Europens s'il tait possible.
+
+Bien entendu, le lieutenant Marshall, ce rival dtest, avait la
+premire place dans les froces prfrences de Wontum.
+
+En attendant le rsultat de sa stratgie, le chef Indien conduisit ses
+prisonniers et son butin au sommet de _Table-Hill_ qui est voisin de
+_South Pass_.
+
+Ce pic, un des plus formidables de cette chane, s'lve sept mille
+quatre cent quatre-vingt huit pieds dans les profondeurs du ciel, au
+milieu d'un chaos titanique de roches anguleuses, aigus, hrisses,
+menaantes: sur ses flancs de granit sombre rgnent l'horreur et la
+solitude; ses sommits sont d'affreux dserts perdus dans le dsert du
+vide.
+
+Wontum ne pouvait choisir une retraite plus sauvage et plus
+inaccessible: aussi en avait-il fait son quartier gnral. Cependant il
+n'y concentra pas, pour le moment, toutes ses forces qui s'levaient
+environ deux cents hommes: il laissa _Table-Hill_ une trentaine de
+guerriers, et avec le reste de sa troupe s'en alla rder autour du Fort
+Laramie, piant une occasion favorable pour y porter le carnage,
+l'incendie et le rapt.
+
+La distance entre _South-Pass_ et Laramie est d'environ deux cents
+milles: la bande sauvage n'avait pas fait la moiti du chemin qu'elle
+aperut les troupes venant du Fort. Les Indiens se cachrent aussitt,
+et, lorsque tout danger d'tre aperus fut pass, ils se portrent
+rapidement en avant: tout paraissait tourner au gr de leurs dsirs; le
+plan de Wontum allait triompher.
+
+Il n'tait rest au Fort Laramie qu'une quarantaine d'hommes, sous le
+commandement du lieutenant Henry Marshall. Son mariage avec la jeune fe
+des forts n'avait pas encore t clbr: cependant Manonie habitait le
+Fort depuis plusieurs mois, logeant avec la femme d'un officier.
+
+L'agression commise contre les migrants mit en veil tous les instincts
+sauvages de la jeune fille; elle resta convaincue que Wontum tait sur
+le sentier de guerre; ds ce moment, ses jours et ses nuits se passrent
+dans une dfiance incessante.
+
+Rien n'gale la finesse idale, la perspicacit inimaginable que
+l'ducation des bois donne aux sens; rien n'gale l'tonnante prescience
+avec laquelle hommes, femmes, enfants devinent ce qu'ils ont peine vu
+ou entendu: l'Europen, berc dans les langes troits de la
+civilisation, ne peut que s'incliner devant cette supriorit physique,
+et s'avouer infrieur, insuffisant, chtif.
+
+Manonie avait le pressentiment des entreprises tentes par Wontum: elle
+_savait_ qu'il ourdissait dans l'ombre quelque trame infernale, qu'il
+marchait contre le Fort; la jeune fille en tait certaine; il ne lui
+manquait qu'un indice furtif, le vol d'un oiseau, un cri dans la fort
+pour dire Les voil!
+
+Toujours inquite pour le Fort et sa faible garnison, la jeune fille
+passait ses nuits silencieuse sur les fortifications, piant tous les
+murmures de l'air, les sons furtifs de la valle, les chos lointains de
+la montagne.
+
+Pendant les journes elle disparaissait; tout son temps tait employ
+parcourir les environs du Fort, invisible et rapide comme un oiseau;
+voyant tout, entendant tout; devinant ce qu'elle n'avait p voir ou
+entendre.
+
+Ces longues et dangereuses prgrinations plongeaient Marshall dans une
+mortelle inquitude; lorsque, le soir, il la voyait arriver, lasse,
+puise par ses longues courses, il lui adressait de tendres reproches
+auxquels elle ne rpondait que par un fier sourire et un mutin mouvement
+de tte: le lendemain elle recommenait.
+
+Par une aprs-midi brumeuse, Manonie revint plus tt que d'habitude,
+annonant l'approche des Indiens. Aussitt la petite garnison fit ses
+prparatifs de dfense, et s'organisa pour opposer une rsistance
+dsespre.
+
+Le commencement de la nuit se passa dans une attente muette et morne,
+pendant laquelle on aurait p entendre bondir dans leurs poitrines les
+coeurs des braves dfenseurs du Fort. A une heure du matin les
+Sauvages donnrent l'assaut avec leur concert accoutum de hurlements
+horribles: mais la rception fut si chaude et si inattendue qu'ils
+furent obligs de battre en retraite, aprs avoir essuy des pertes
+considrables.
+
+Alors commena un sige en rgle, dans lequel Wontum dploya toute
+l'habilet, tout l'acharnement qui taient en son pouvoir.
+
+Trois jours se passrent ainsi en combats effrayants. Le lieutenant
+Marshall avait t bless; ses hommes, harasss par la lutte, et privs
+du concours de leur commandant, commenaient se ralentir dans leur
+rsistance.
+
+Au milieu de la troisime nuit, les Indiens firent une charge
+dsespre: les assigs se dfendirent avec moins de vigueur. Encourag
+par cette marque vidente de faiblesse, Wontum poussa si bien ses
+guerriers qu'ils pntrrent dans la premire enceinte.
+
+A ce moment, Manonie veillait auprs du lit de son cher bless; en
+s'apercevant de la position critique o se trouvait la garnison, elle
+sauta sur une hache, courut aux retranchements avec la furie du
+dsespoir, appelant les soldats elle, et se jeta au plus fort de la
+mle.
+
+Cet acte de bravoure sauva le Fort: toute la garnison reprit courage
+sous l'influence de ce noble exemple; il y eut une mle atroce, la
+fin de laquelle les Sauvages furent repousss.
+
+Wontum fit des efforts inous pour s'emparer de la jeune fille; puis,
+lorsqu'il se fut convaincu que c'tait chose impossible, il ne songea
+qu' gorger Marshall: cet acte de frocit aurait t pour lui une
+demi-vengeance.
+
+Son couteau, rouge de sang, tait lev sur la tte du bless
+lorsqu'arriva Manonie: prompte comme la foudre, la courageuse enfant se
+jeta sur le meurtrier, son tomahawk tincela et s'abattit en sifflant.
+Elle avait vis la tte; mais son lan fut si dsespr que l'arme passa
+ ct du but et s'enfona profondment dans l'paule.
+
+Wontum, hors de combat, prit la fuite; ses hommes l'imitrent; ds cet
+instant le sige fut lev, la garnison resta victorieuse. Les Indiens
+faillirent tre pris entre deux feux, car les troupes revenant de leur
+expdition arrivrent le lendemain dans la matine.
+
+_Coeur-de-Panthre_ devint donc l'hrone du Fort Laramie: sa renomme
+bien mrite s'tendit au loin dans la prairie et se rpandit sur toute
+la frontire. Aussi le premier mot de chaque voyageur tait de
+s'informer d'elle, en arrivant au Fort, afin de lui adresser les loges
+et les hommages qu'elle avait si bien mrits.
+
+Son mariage avec Henry Marshall fut clbr sans retard. Deux annes
+s'coulrent, douces et rapides comme un beau songe pour les heureux
+poux. Manonie devint mre; un petit Harry Marshall commena bientt
+trottiner dans le Fort.
+
+Pendant longtemps la jeune femme, aide de son mari, fit d'actives
+recherches pour tcher de dcouvrir sa famille; mais ses dmarches
+furent infructueuses. Plus d'un pre, plus d'une mre auxquels avaient
+t ravis leurs pauvres petits enfants, se prsentrent pour
+reconnatre, s'il tait possible, dans la charmante et vertueuse
+_hrone_, celle qu'ils pleuraient depuis tant d'annes: rien ne
+facilita une reconnaissance; aucun fait, aucun souvenir, aucun indice ne
+vint fournir une lumire utile: le mystre resta toujours aussi profond.
+
+Pourtant, dans le recueillement de ses souvenirs, la jeune femme
+entrevoyait, comme des lueurs fugitives, les premires scnes de son
+enfance: il lui semblait apercevoir son petit berceau, sa mre penche
+sur elle; entendre la voix mle de son pre s'adoucissant pour lui
+parler au travers d'un sourire. A l'amour qu'elle prouvait pour son
+enfant, elle jugeait de celui qui avait d veiller autour de ses
+premires annes: elle se disait qu'ils avaient bien souffert--comme
+elle souffrirait, elle, en pareil cas,--ceux qui l'avaient perdue: elle
+se disait qu'elle la reconnatrait srement cette pauvre mre, aime
+quoique inconnue, si la Providence la lui faisait rencontrer: elle
+dsirait ce grand bonheur de la famille qui lui manquait pour former le
+complment bni de son existence: elle priait, du fond de son coeur,
+pour ces chers inconnus, qui, sans doute, priaient aussi pour elle, sur
+la terre ou dans le ciel.
+
+Trois ans aprs leur mariage, le lieutenant Marshall et sa femme taient
+sur le point de quitter le Fort Laramie pour se rendre Leavenworth: le
+petit Harry, leur unique enfant, idole de ses parents et de toute la
+garnison, avait deux ans. Des vnements inattendus vinrent jeter dans
+leur paisible existence une perturbation profonde.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+OLD JOHN
+
+
+Si le lecteur le trouve agrable, nous lui rappellerons cette cabane
+installe au confluent des rivires _Platte_ et _Medicine-Bow_, sur le
+flanc d'une colline: nous le conduirons auprs de cette habitation
+rustique, si bien cache, comme un nid d'aigle au sein de la fort,
+qu'elle avait chapp aux yeux perants des rdeurs Indiens.
+
+Nous sommes au 20 septembre 1857; les premiers rayons de l'aube matinale
+commencent peine rpandre sur la terre quelques lueurs indcises.
+
+Un jeune homme, mont sur un _pur-sang_ de toute beaut, s'approche
+lentement de la colline. Ses regards observateurs ont dcouvert une
+guirlande de fume qui monte au-dessus des arbres; attir par ce signe
+indicateur de la civilisation, il marche dans sa direction. Bientt le
+chemin devenant impraticable pour sa monture, il est oblig de mettre
+pied terre et de cheminer tant bien que mal, trbuchant, maugrant,
+soufflant, pendant que son cheval souffle et trbuche aussi, mais sans
+maugrer.
+
+--Dcidment, dit haute voix notre voyageur; dcidment, il a le got
+du romantique, cet ermite enrag! Sans quoi, jamais il n'aurait choisi
+pour habitation un pareil site. C'est gal, son nom ne rpond pas la
+qualit de son logis. _Old John!_.... est-ce un nom assez vulgaire!....
+Quoiqu'il en soit, c'est un homme trange, et sur lequel les Settlers de
+la plaine n'ont pu me fournir aucun renseignement.
+
+Ces dernires paroles du monologue furent adresses au cheval, qui, n'y
+comprenant pas grand'chose, n'y rpondit rien, comme son matre pouvait
+bien s'y attendre.
+
+A ce moment, l'homme et son coursier atteignirent la petite clairire o
+tait btie la cabane:
+
+--Que voudriez-vous donc savoir sur son compte? demanda soudainement une
+voix trs-proche et qui semblait sortir d'un gros arbre.
+
+En effet un vieillard appart, soulevant un grand lambeau d'corce qui
+cachait la cavit du tronc vermoulu.
+
+Le jeune voyageur surpris, tressaillit et fixa des regards curieux sur
+son interlocuteur. C'tait un homme de haute et puissante stature; aux
+yeux noirs voils par d'pais sourcils grisonnants; la longue
+chevelure blanche tombant en dsordre sur ses paules; la barbe
+paisse, rude, pendante sur sa poitrine, digne en tous points du reste
+de sa personne.
+
+Sa voix tait basse, un peu voile par une expression mlancolique, mais
+ferme et vibrante comme celle d'un homme accoutum au commandement.
+
+Sans bien se rendre compte des sentiments qui l'agitaient, le jeune
+homme resta quelques instants sans rpondre.
+
+Le vieillard remarquant son hsitation lui dit:
+
+--Vous avez amen par ici un trop bel animal: c'est dommage de sacrifier
+une aussi superbe bte aux griffes des _Legyos_.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Ah! _Legyos_; ce mot vous est inconnu?
+
+--Entirement: c'est la premire fois que je l'entends prononcer, et
+j'avoue que j'en ignore parfaitement la signification. Dans tous les
+cas, je serais dsol qu'il arrivt malheur Dahlgren.
+
+--Bien! bien! je comprends: c'est le nom que vous donnez votre cheval.
+Alors, si vous vous intressez lui, empchez-le de s'loigner.
+
+Le jeune homme se retourna vivement; Dahlgren, qu'il avait ngligemment
+attach une branche d'arbre, s'tait rendu libre et se dirigeait vers
+la lisire du bois.
+
+Aprs l'avoir ramen, le voyageur passa la bride autour de son bras pour
+ne plus le perdre de vue, et reprit la conversation:
+
+--Je crois bien qu'il n'y avait pas grand risque laisser la pauvre
+bte se rafrachir un peu, avec l'herbe tendre, de sa course matinale;
+nanmoins je prfre l'avoir sous la main.
+
+--Vous faites prudemment, car au bout de cinq minutes il aurait disparu;
+et pour le retrouver il aurait fallu l'aller demander aux _Legyos_.
+
+--Encore les _Legyos_!
+
+--Mais oui: vous ne savez donc pas que c'est le nom indien des
+assassins, des brigands nocturnes?
+
+--Ainsi, vous croyez qu'ils auraient mis la main sur mon cheval?
+
+--Sans doute: vous ne vous y attendiez gure, il me semble?
+
+--Ma foi! non, je considre mme vos apprhensions comme mal fondes:
+dans mon opinion, les Sauvages ne se sont pas aperus de mon passage
+dans la valle.
+
+--Excusez-moi, jeune homme; vous tes fou.
+
+--Excusez-moi, vous mme, sir: je ne suis pas accoutum m'entendre
+qualifier ainsi, je ne puis permettre cette licence personne.
+
+--Vous prfrez agir votre guise, je suppose?
+
+--Non, sir! Lorsque je serai certain que nous sommes amis, je profiterai
+de vos avis. Mais je persiste repousser la qualification dont vous
+venez de me gratifier.
+
+--Eh bien! je vous demande pardon. Vous savez que la vieillesse a des
+privilges.
+
+--Vous parlez courtoisement, sir; je vous octroie un plein et entier
+pardon.
+
+--Pourquoi tes-vous venu seul? demanda le vieillard en interrogeant
+son visiteur du regard; il n'est sain pour personne de traverser cette
+valle sans escorte, encore moins pour un cavalier bien mont et qui
+porte l'uniforme de l'arme des tats-Unis.
+
+--Je n'ai pas eu le choix de faire autrement. Permettez-moi une
+question, sir. N'est-ce pas vous qui tes connu sous le nom de John
+l'ermite?
+
+Le vieillard baissa la tte et demeura quelque temps silencieux. Pendant
+cet intervalle un frisson parut le faire tressaillir, sa poitrine
+comprima un soupir demi-touff.
+
+Le jeune voyageur le regardait avec un intrt sympathique, tout en se
+demandant quel terrible vnement avait pu pousser cet homme vivre
+dans cette obscure et triste solitude. Un moment il regretta ses
+dernires paroles, craignant qu'elles n'eussent ouvert involontairement
+quelque plaie mal cicatrise dans l'me du pauvre ermite.
+
+Il avait beaucoup entendu parler de ce _Vieux John_: on le dpeignait
+comme un homme trange, mais bon et pacifique. Les Sauvages en avaient
+une crainte superstitieuse: ils lui attribuaient une puissance
+surnaturelle, et n'approchaient jamais de sa cabane; ils n'osaient mme
+s'aventurer sur la colline o elle tait btie.
+
+Les causes de son existence isole et triste taient ignores; tait-ce
+le remords, tait-ce le chagrin?... Personne n'avait jamais pntr ce
+mystre. De l'avis des Settlers qui avaient fait au Solitaire quelques
+rares visites, ce devait tre un homme pieux, car ils l'avaient trouv
+en prires. Tout ce qu'on avait pu deviner c'tait que sa mlancolie se
+reportait des scnes lointaines dans son existence, et qu'il s'tait
+exil dans cette solitude pour fuir des lieux tmoins d'un bonheur
+perdu.
+
+Aprs un long silence, le vieillard releva la tte, et rpondit la
+question du jeune homme:
+
+--Oui... je suis le _viel ermite_ pour tous ceux qui me connaissent un
+peu. Cependant je ne suis pas un anachorte, un reclus, comme vous
+paraissez le croire.
+
+Le jeune homme promena ses regards autour de lui, comme pour chercher
+les compagnons qui partageaient la solitude du vieillard.
+
+Ce dernier l'observait en souriant:
+
+--Non, poursuivit-il, vous ne verrez ici ni femme, ni enfants, ni
+famille; et pourtant je ne suis pas seul: regardez bien autour de vous;
+qu'aperoit-on?
+
+--Pas grand'chose, si ce n'est le dsert sombre;... la valle;... la
+montagne: toute cette nature est belle et grandiose, mais monotone. L
+bas, la rivire tincelle au soleil; la longue, ces reflets fatiguent,
+ce sont toujours les mmes.
+
+--Oui! oui! enfant! Cette rgion ressemble son Crateur,--elle ne
+change jamais.--C'est bon, bien bon! ce qui ne change pas.--Vous aimez
+la nouveaut, jeune homme? regardez-moi: j'ai t jeune comme vous,...
+mais _j'ai chang_. Ma vie a chang encore plus que ma personne.--Vous
+tes heureux maintenant; eh quoi! voudriez-vous _changer_?... pour avoir
+quoi?... du malheur?... Gardez-vous de devenir indiffrent aux bienfaits
+dont vous a combl la Providence: faites comme les oiseaux de ces
+forts; ils sont toujours contents et ne _changent_ jamais. Voyez ce
+miroir argent de la rivire; toujours le mme lit paisible, les mmes
+ondes murmurantes, la mme fracheur enchante. Depuis bien des annes
+je la contemple, je l'aime, je rve au bruit de sa voix immense; elle
+n'a pas _chang_: la trouvez-vous moins belle pour cela? Jeune homme!
+Dieu vous garde d'avoir regretter _ce qui tait_, mais qui n'est plus!
+
+--Votre langage, sir, conviendrait peindre une existence pleine
+d'clat, de jeunesse, de flicit: mais il y a des cas, o je suppose
+que le changement serait bon et dsirable. Prenons votre position
+elle-mme pour exemple: croyez-vous que rien ne pourrait la rendre plus
+heureuse?
+
+--C'est mon opinion. Connaissez-vous les remarquables paroles prononces
+par le baron de Humboldt au moment de sa mort?
+
+--Je ne pourrais vous dire.
+
+--Les voici: le vnrable savant voyait arriver le terme de son
+existence si belle et si bien remplie. Un jour, par une fente de ses
+volets passa un rayon de soleil qui vint se jouer sur son lit. Il
+contempla pendant quelques instants cette gerbe lumineuse, puis il
+murmura avec une expression de joie: Oh! que c'est beau! Dieu! que
+c'est beau!--Il avait vu pareille chose dix mille fois en sa vie, mais
+jamais son admiration pieuse ne s'tait lasse.--Excusez-moi, jeune
+homme, je me livre des penses rustiques et trop naves pour un homme
+civilis comme vous; et j'oublie de vous demander quel est le but de
+votre visite: car vous venez du Fort, je suppose?
+
+--Je suis le lieutenant Henry Marshall.
+
+--Ah oui! je me souviens de vous avoir vu passer dans la valle, il y a
+une dizaine de jours; mais vous tiez si loin, qu'aujourd'hui je
+n'aurais pu vous reconnatre. O sont vos hommes?
+
+--Ils sont tous morts.
+
+--Que me dites-vous l?
+
+--Oui; nous avons t surpris par une troupe de Sauvages dans la _Passe
+du Sud_; moi seul ai pu m'chapper pour aller porter cette triste
+nouvelle au Fort. Une triste nouvelle, sir; en vrit, une triste
+nouvelle!
+
+Et le jeune officier poussa un soupir en songeant ses malheureux
+compagnons d'armes.
+
+--A quelle tribu appartenaient les assaillants?
+
+--Je ne sais pas; il me semble que c'taient des Pawnies. Wontum, un de
+leurs chefs, a jur de me tuer, et d'enlever ma femme avec mon enfant;
+pourtant je ne l'ai pas aperu parmi les Indiens; mais je suis convaincu
+qu'ils agissaient d'aprs ses ordres.
+
+--Non, il a travers la Valle derrire Laramie, il y a trois jours.
+
+--Est-il possible...? Et,... tait-il seul? demanda Marshall avec
+animation.
+
+--Non: ses guerriers taient avec lui,--tous peints en guerre, prts
+_pour le sang_.
+
+--Ils taient nombreux?
+
+--Au moins trois cents.
+
+--Et peints en guerre...? murmura Marshall. tes-vous certain que Wontum
+les conduisit en personne?
+
+--Je ne pourrais en rpondre positivement, car ils taient grande
+distance. Mais, soit parce qu'ils taient peints en guerre, soit pour
+plusieurs autres raisons, je suis convaincu que c'tait la bande de
+Wontum.
+
+Henry Marshall poussa un profond soupir et devint trs-ple; au bout
+d'un instant le sang monta son visage, il pressa son front entre ses
+deux mains. Le vieillard qui l'observait lui dit:
+
+--Pensez-vous que, rellement, ils aient l'intention d'attaquer le Fort?
+
+--Oui, et je tremble pour les suites; car la garnison est si faible!
+
+--Oh! elle se dfendra bien un peu, dans tous les cas; si je ne me
+trompe, vous craignez bien davantage pour les _Settlers_ que pour les
+soldats?
+
+--Je ne pourrais dire si j'ai plus de sollicitude pour les uns que pour
+les autres, mais, ce moment, j'ai un poids norme sur la poitrine; mon
+absence est peut tre un acte de lchet qui livre ma femme et mon
+enfant aux chances des plus terribles dangers.
+
+--Ne sont-ils pas en sret dans le Fort?
+
+--Oui; du moins, je le suppose. Je n'ai aucune raison pour les croire en
+danger, et pourtant je suis oppress par un pressentiment sombre: s'il
+leur arrivait malheur, je n'y survivrais pas.
+
+--Gardez-les bien, jeune homme, ces trsors... une fois perdus on ne les
+retrouve plus! rpondit le vieillard d'un ton pntr, pendant qu'une
+larme tremblait au bord de sa paupire.
+
+--Certainement, je voudrais les sauvegarder; c'est le but unique de mon
+existence; mais il faut que je sois partout la fois. Si je me suis
+arrt ici jusqu' prsent, c'tait pour procurer mon pauvre cheval
+quelques moments de repos: je ne l'ignore pas, les moments sont
+prcieux.
+
+--Il y a de grands dangers courir d'ici au Fort. La valle est pleine
+de coquins altrs de sang.
+
+--Il faut que je marche, quand mme: les sentiers fussent-ils hrisss
+de serpents sonnettes, il faut que je leur passe sur le corps.
+
+--C'est noblement parler, mon jeune ami, je vous flicite de votre
+courage: mais vous ne partirez pas seul; c'est impossible.
+
+--Qui voudrait venir avec moi? qui voudrait partager de tels prils?
+
+--Moi.
+
+--Eh quoi! vous laisseriez pour moi, votre solitude si paisible, si
+sre?
+
+--Je ne suis pas aussi solitaire que vous le croyez; je consacre une
+bonne portion de mon temps secourir les malheureux voyageurs.--Encore
+une fois, vous ne pouvez pas traverser la valle; je serai votre guide
+dans la montagne, la seule voie qui reste praticable.
+
+--Et je vous tiendrai compagnie, aussi sr que mon nom est Jack Oakley;
+dit d'une voix hardie un nouvel arrivant.
+
+Le vieil ermite lui tendit la main en signe de bienvenue, et lui
+demanda:
+
+--Nous apportez-vous quelque nouvelle d'importance?
+
+--Oui, quelque chose d'important pour moi surtout.
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Oh! toujours la bonne chance l'envers. J'ai amen ici Molly, le
+_baby_ et la vieille femme. me ferait bien plaisir de pouvoir les
+laisser ici.
+
+--Il faut que les choses aillent bien mal pour que vous soyez oblig de
+chercher ici un refuge pour votre famille. En tout cas, elle est la
+bienvenue comme toujours.
+
+--Merci! je savais bien que nous trouverions bon accueil. Les pauvres
+enfants seront en sret ici; au moins les _Legyos_ n'oseront pas venir
+les relancer ici, jusque dans la maison du Vieux Nick.
+
+Sur un signal d'Oakley deux femmes et un bb firent leur apparition
+dans la cabane et furent paternellement reus par le vieillard.
+
+--Enfin; quelles nouvelles? demanda de nouveau ce dernier.
+
+--Rien; rpondit Oakley, si ce n'est qu'environ deux cents canailles
+rouges ont descendu la Platte et rdent par l bas dans tous les
+environs. Je pense donc que notre meilleure route sera de filer dans
+les montagnes en suivant le cours du Laramie; ce sera le plus sr, et si
+nous faisons quelque rencontre sur les collines, ce ne seront que des
+coquins isols.
+
+Les prparatifs furent bientt faits; la petite caravane se mit en route
+dans la direction du Fort.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L'EMBUSCADE DU TIGRE ROUGE
+
+
+Les Sauvages avaient reu un chtiment svre sous les murs du Fort.
+Mais peu peu l'impression s'en tait efface, et trois annes
+s'taient peine coules depuis le mariage de Marshall avec Manonie
+que les Pawnies avaient recommenc leurs dprdations.
+
+Le plus souvent, leurs mchancets taient l'oeuvre indirecte de
+Wontum, qui, sa haine invtre contre les Blancs joignait une
+excration toute particulire contre l'homme qui lui avait ravi les
+bonnes grces de _Coeur-de-Panthre_.
+
+Dans le but de se venger, il avait concentr toute son intelligence
+mditer des plans diaboliques et on pouvait dire coup sr qu'il ne
+faisait pas un mouvement, ne se livrait pas une pense qui n'et pour
+but quelque atrocit contre son ennemi.
+
+L'Indien, revenu son caractre natif, est ainsi: fidle l'amiti,
+plus fidle encore la haine; persvrant jusqu' la mort dans ses
+farouches projets de vengeance; indomptable, impitoyable; plus
+sanguinaire que le Loup, plus froce que le Tigre; se faisant une
+gloire, un triomphe suprme d'arriver ses fins, dt-il payer le
+triomphe de sa vie.
+
+Les difficults que Wontum avait rencontres dans l'accomplissement de
+ses fureurs, au lieu de le dcourager, avaient augment son exaltation;
+il avait tourn tous ses efforts vers une entreprise dsespre, et qui,
+ son avis, devait frapper Marshall au coeur: il s'agissait de lui
+enlever son jeune enfant.
+
+Pour mieux prparer les vnements au gr de ses dsirs, Wontum se mit
+semer entre les Blancs et les Indiens les germes d'une haine nouvelle,
+gonfle de tout l'ancien levain de leurs vieilles discordes: il et mme
+l'infernale prcaution d'irriter entre elles les tribus Peaux-Rouges.
+Par ces moyens perfides il organisa les lments d'une guerre gnrale.
+
+Tous les jours se commettaient des meurtres, des vols, des atrocits de
+toute espce dont il tait le tnbreux auteur. Ensuite il prorait
+contre les Visages-Ples qu'il accusait de ces mfaits. Et cet tat de
+choses devenait d'autant plus irritant que les victimes taient toujours
+choisies parmi les Pawnies, ou dans quelque tribu amie du voisinage.
+
+A la fin, le chef suprme, Nemona, pouss par tous ses guerriers
+exasprs, dcida qu'on commencerait les hostilits. Ce jour-l Wontum
+faillit mourir de joie: il dploya, lui seul, plus d'ardeur que tous
+ses compagnons ensemble, et mrita de recevoir une part importante du
+commandement suprieur.
+
+Les Sauvages prirent possession de _Devil's Gate_, s'y fortifirent avec
+un art infini, et se lancrent en expdition.
+
+Leur premire attaque tomba justement sur une caravane escorte par
+Henry Marshall: voyageurs et soldats furent massacrs; le lieutenant
+seul chappa d'une faon presque miraculeuse ce dsastre sanglant;
+nous l'avons vu arriver seul et dsol chez le vieil ermite.
+
+Aprs ce premier succs, sans perdre un seul instant, Wontum descendit
+la rivire Platte par un mouvement rapide, et arriva sous les murs du
+Fort, bien longtemps avant que l'on y connt la fatale destine de la
+caravane.
+
+Le vindicatif Indien touchait son but; il ne s'agissait plus que de
+tenter propos quelque ruse audacieuse: en un tour de main
+Coeur-de-Panthre et son petit enfant pouvaient tre enlevs.
+
+Par une sombre nuit d'orage, il conduisit ses guerriers tout prs des
+fortifications et les embusqua dans un petit bois extrmement fourr.
+Puis il s'avana en claireur, seul, sans peinture ni vtement de
+guerre.
+
+On tait loin de s'attendre un pril semblable dans le Fort; plus loin
+encore de prvoir un assaut aussi proche. La vigilance des sentinelles
+s'tait considrablement relche; on ne se croyait plus en danger.
+
+Wontum n'et aucune difficult se glisser jusqu' l'intrieur des
+ouvrages avancs qui entouraient les fortifications: mais pour pntrer
+plus avant dans la place se prsentait un obstacle plus grave.
+
+La prsence d'un Indien pareille heure (il tait minuit pass), devait
+ncessairement exciter des soupons, s'il venait tre aperu: le
+risque tait d'autant plus grand, qu'avec les bruits de guerre sauvage
+qui commenaient circuler, Wontum avait toute chance d'tre pris et
+pass par les armes dans la mme minute, titre d'espion ou de
+maraudeur nocturne.
+
+Cependant le rus coquin arriva sans msaventure jusqu' la porte du
+Fort. Elle tait ferme et sa massive membrure de chne opposait une
+barrire infranchissable. Devant tait un factionnaire languissamment
+appuy contre la muraille, son fusil ct de lui.
+
+--Voil un homme qui serait bien facile gorger, sans bruit et sans
+peine, pensa Wontum.
+
+Tout en songeant ainsi, et cherchant le parti qu'il allait prendre, il
+caressait son couteau de la main; l'instinct farouche du meurtre lui
+montait au coeur, la sentinelle courait sans s'en douter un danger
+mortel.
+
+Tout coup la porte s'ouvrit avec un bruit sourd, un peloton de soldats
+appart; on venait relever le factionnaire. Ce dernier, rveill en
+sursaut, sauta sur son fusil et prsenta les armes; puis, tous les
+militaires se grouprent pour changer la consigne et le mot d'ordre.
+
+Le Pawnie profita de ce moment pour se glisser comme un serpent au
+travers du guichet bant devant lui. Un sentiment d'orgueil gonfla sa
+poitrine; il tait au coeur de la place.
+
+Mais l il se trouvait en pays inconnu, au milieu des plus paisses
+tnbres. Il tait entr dans la citadelle une seule fois peut-tre, et
+alors il n'avait pas song en connatre la topographie intrieure,
+jusque-l sans intrt pour lui.
+
+Or, ce n'tait pas chose facile de cheminer dans ce ddale tout hriss
+de prils et dans lequel il ne savait pas comment faire le premier pas.
+
+Son ardeur de vengeance tait telle qu'il s'arrta peine rflchir,
+et qu'il entendit d'une oreille impassible la porte norme retomber dans
+son cadre de granit, fermant ainsi toute issue pour la retraite. Pendant
+quelques secondes le pas cadenc des soldats rsonna dans l'esplanade,
+puis tout retomba dans un lugubre silence.
+
+Wontum ignorait les usages des camps civiliss; mais son instinct
+naturel lui rvlait que, comme dans un village Indien, les logements
+les plus beaux devaient tre rservs aux chefs: cette premire donne
+lui suffit pour s'orienter.
+
+Devant lui s'tendait une double range de tentes ou de baraques, dont
+les formes basses et blanchtres se profilaient sur les noires
+profondeurs de l'horizon. A sa droite s'levaient des maisons dont les
+apparences taient plus confortables: il en augura que ce devait tre l
+son but.
+
+Pour s'en approcher l'Indien tait oblig de traverser un espace
+dcouvert: mais l'obscurit tait si paisse, qu'en usant de
+prcautions, il ne risquait nullement d'tre aperu.
+
+L'audacieux espion s'avana donc hardiment, rampant la manire
+Indienne, invisible, silencieux, rapide comme un dmon de la nuit.
+
+Partout la nuit noire! Au travers d'un volet mal joint, au
+rez-de-chausse, s'chappait un mince filet de lumire: deux ou trois
+clarts tremblotantes se montraient vaguement aux fentres de l'tage
+suprieur. Pas une voix, pas un son ne troublait le morne silence, si ce
+n'taient les pleurs lamentables de la pluie ruisselante et le rlement
+obstin du vent.
+
+Tous dormaient d'un sommeil de plomb, except ceux dont le devoir tait
+de veiller ou ceux qui entretenaient les lumires brillant leurs
+fentres:.... Et si des yeux taient veills, si un coeur tait
+inquiet, pourquoi ne serait-ce pas ceux de Manonie, de _Coeur-de-Panthre_!
+
+A ce nom, les muscles de l'Indien se crisprent dans ses mains
+brlantes; l'heure de la vengeance arrivait enfin!!
+
+Il avanait sans relche, glissant sur le sol avec lequel se
+confondaient les teintes brunes de son corps, s'arrtant souvent pour
+sonder l'ombre dans une muette immobilit. Bientt il ft tout prs de
+la fentre claire au rez-de-chausse: il se redressa, tout palpitant
+d'une curiosit farouche. D'pais rideaux interceptaient compltement la
+vue de l'intrieur; l'Indien ne pt rien apercevoir. Alors il appliqua
+son oreille contre les vitres et couta: aucun son ne se fit entendre.
+
+Aprs un instant d'observation infructueuse l'audacieux bandit frappa un
+lger coup sur un carreau: nul mouvement ne rpondit.
+
+--Dors! dors! grommela-t-il; c'tait ici la chambre du capitaine,
+lorsqu'il ft bless, il y a longtemps: il faut savoir si c'est encore
+la sienne.
+
+Et il frappa de nouveau contre les vitres, mais plus fort, cette fois.
+Aussitt il se fit du bruit dans l'intrieur. Prompt comme l'clair, le
+sauvage recula et se coucha par terre.
+
+Quoiqu'on ft au mois de septembre et que les journes fussent encore
+chaudes, les nuits commenaient tre fraches, surtout celle qu'avait
+choisie Wontum, cause de la tempte. Les volets taient donc ferms;
+mais celui prs duquel s'tait arrt Wontum, s'ouvrit en dedans de la
+croise, et une forme humaine se montra derrire les vitres dans une
+espce d'aurole lumineuse. Il tait impossible de distinguer si c'tait
+un homme ou une femme.
+
+Au mme instant, une fentre situe directement au-dessus s'ouvrit, la
+tte d'une femme apparut, et une voix fminine s'cria:
+
+--N'avez-vous pas entendu un bruit inusit, lieutenant Blair?
+
+--Oui, Manonie. Avez-vous remarqu quelque chose de suspect?
+
+--Certainement! je ne dormais pas et j'coutais avec attention pour
+savoir si je n'entendais pas arriver mon mari que j'attends cette nuit.
+Eh bien! je jure qu'un individu ou un objet quelconque a frapp votre
+volet.
+
+--Moi, au contraire, j'estime que nous nous sommes tromps tous deux. Ce
+sera le clapotement de la pluie ou le grincement des volets qui nous
+aura inquits.
+
+--Non! non! mon oreille a t attentive aux moindres bruits depuis la
+chte du jour, elle n'avait rien entendu de semblable jusqu' ce moment.
+Je ne serais pas du tout surprise que les Indiens fussent en train de
+rder par ici.
+
+--Vous me paraissez dans l'erreur, Manonie. Vous tes dans une agitation
+nerveuse occasionne par l'absence de votre mari. Il serait impossible
+un Sauvage d'entrer ici sans tre aperu. Je vous conseille de vous
+reposer; cet tat d'attente et de vigilance force vous fait mal.
+
+--Il me serait impossible de prendre du repos, alors mme que je le
+voudrais. D'ailleurs, mon petit Harry a eu la fivre et a pass une
+partie de la nuit dans l'insomnie. Il dort cette heure.
+
+--Sans doute vos inquitudes l'ont agit. Croyez-moi, remettez-vous au
+lit, sans vous tourmenter davantage de tout cela. Si, par hasard, le
+bruit se renouvelait, je sortirais aussitt pour faire une ronde svre,
+et vrifier ce qui se passe.
+
+--Vous n'avez rien entendu dire sur le sort de mon mari et de nos amis,
+n'est-ce pas?
+
+--Pas encore; mais je n'ai aucune crainte leur sujet.
+
+--Je n'en puis dire autant: tout ce que je vois depuis quelques jours me
+donne penser que les Sauvages prparent quelque mchancet. J'en ai
+aperu bon nombre errant dans les environs, et leur apparition en ces
+lieux ne prsage rien de bon. Je suis tourmente de l'ide que mon mari
+n'tait pas escort de forces suffisantes.
+
+--Oh! nous lui avons encore envoy cent hommes de renfort. Demain, sans
+doute, nous les verrons arriver sains et saufs.
+
+--Dieu le veuille! bonsoir, lieutenant Blair.
+
+Sur ce propos Manonie ferma ses contrevents.
+
+Le jeune officier resta encore un moment occup sonder les obscurits
+de la nuit, puis il referma sa fentre et alla se coucher.
+
+Wontum se releva d'un seul bond.
+
+Si quelque spectateur invisible avait pu apercevoir le visage de
+l'Indien, il aurait t pouvant de l'infernale et triomphante
+expression qui se peignait sur ses traits de bronze. Le dmon rouge
+savait maintenant tout ce qu'il voulait: Manonie tait enfin trouve;
+sa chambre tait connue; l'absence de son mari, l'absence des meilleurs
+soldats du Fort, la faiblesse numrique de la garnison, tout venait
+d'tre rvl l'audacieux espion.
+
+Il et peine retenir le cri de joie qui gonflait sa poitrine.
+
+Son premier mouvement ft de rejoindre ses guerriers et de donner
+immdiatement l'assaut; une rflexion l'arrta: le jour allait se lever
+dans peu d'heures, trop tt peut-tre pour que les Indiens eussent le
+temps d'tre prts l'attaque. Or il ne fallait pas se risquer un
+combat douteux qui pt aboutir une dfaite.
+
+D'autre part l'orgueilleux dsir de mener tout seul fin cette sinistre
+aventure le possdait. En un instant il eut combin son plan, bas sur
+ce que le lieutenant Blair venait de dire; savoir, qu'il sortirait pour
+faire une ronde s'il entendait le moindre bruit.
+
+Il se rapprocha donc du volet et le cogna doucement, de faon ce que
+Manonie ne pt l'entendre, puis il s'tendit par terre vivement. La
+fentre de Blair s'ouvrit brusquement et cet officier demanda qui va
+l?.
+
+Bien entendu il ne reut pas de rponse.
+
+Alors le lieutenant sortit de sa chambre et ouvrit la grande porte
+d'entre: le Sauvage, aussitt qu'il entendit ses pas craquer sur le
+gravier des alles, s'lana, prompt comme la pense, dans la chambre
+vacante et se blottit sous le lit.
+
+Un sourire diabolique contracta ses traits, lorsque son oreille
+attentive saisit les ordres de recherche donns par Blair haute voix.
+
+--Personne n'aura l'ide de regarder par ici, pensa-t-il; Wontum est
+plus rus que le serpent, plus subtil que l'oiseau de la nuit: il se rit
+des Faces-Ples.
+
+Au bout de quelques minutes l'officier rentra dans sa chambre, s'assit
+devant sa table et se mit feuilleter des papiers en attendant le
+rsultat des perquisitions. Au bout d'une heure, un caporal se prsenta
+et informa son chef que tout avait t visit dans le fort sans aucun
+rsultat. Alors le lieutenant ferma ses volets, puis se coucha.
+
+Une heure aprs, la respiration gale et retentissante du jeune homme
+annona son dangereux hte qu'il tait profondment endormi. Wontum
+rampa hors de sa cachette avec des prcautions infinies, s'assit sur le
+bord du lit, et se mit contempler le lieutenant, qui, certes, ne
+souponnait point le terrible pril auquel il tait expos.
+
+Le Sauvage tira de sa ceinture un couteau long et acr; il en essaya la
+pointe sur le bout de son doigt, et prouva un mouvement de satisfaction
+intime en se voyant matre de la situation, en voyant un de ses ennemis
+mortels compltement sa discrtion.
+
+Il se redressa de toute la hauteur de sa grande faille et se pencha sur
+le dormeur en levant son couteau qui jeta, dans l'ombre, un clair
+sinistre.
+
+Puis, sa main s'abaissa sans frapper... Le jeune lieutenant souriait au
+milieu d'un rve... peut-tre son me, libre pendant quelques instants
+des liens terrestres, s'tait envole aux rgions heureuses o tout est
+joie, bonheur et amour.
+
+Presque en mme temps, troubl par les effluves magntiques rayonnant
+autour de l'Indien, son sommeil fut interrompu soudain; Blair ouvrit les
+yeux.
+
+En apercevant prs de lui cette forme sombre et menaante, le jeune
+officier chercha se lever; sa poitrine rencontra la pointe du
+poignard.
+
+--Silence! gronda le Sauvage.
+
+--Que voulez-vous?
+
+--Vous tuer--de suite--voil!
+
+Le malheureux lieutenant ferma ses paupires, poussa un soupir; la lame
+s'tait enfonce toute entire dans sa gorge.
+
+Le bandit regarda froidement le cadavre et resta quelques moments
+immobile. Tournant ensuite sur ses talons, il marcha vers la porte,
+l'ouvrit et fit quelques pas dans le vestibule: la mche fumeuse et
+carbonise d'un quinquet jetait dans l'ombre quelques lueurs mourantes,
+un profond silence rgnait partout. Wontum s'enfona dans le corridor
+d'un pas de fantme, cherchant l'escalier qui menait aux tages
+suprieurs.
+
+L'ayant trouv aisment, il en gravit lgrement les degrs, s'orienta
+habilement, et finit par dcouvrir la porte de la chambre o reposait
+Manonie.
+
+L, il s'arrta pour couter; point de bruit... la mre et l'enfant
+dormaient. Au travers d'une crevasse l'Indien reconnut que la veilleuse
+clairait encore. Il mit la main sur le loquet pour ouvrir; la serrure
+tait ferme clef.
+
+Cet obstacle imprvu faillit dconcerter le Sauvage: attendre, c'tait
+perdre un temps prcieux, et, aux premiers rayons du jour, courir risque
+d'une mort certaine; enfoncer la porte, c'tait jeter sur lui toute la
+garnison que Manonie, rveille, appellerait grands cris...
+
+Que faire donc?... Wontum sentait chanceler son audace.
+
+Mais, lorsqu'un de ses favoris accomplit l'oeuvre du mal, Satan leur
+procure parfois une chance toute spciale: ainsi arriva-t-il en cette
+occasion.
+
+La dmarche lourde et cadence d'une ronde de nuit se fit soudain
+entendre, tirant de leur silence les chos endormis sous les votes
+sombres. Un mouvement se fit entendre dans la chambre de Manonie. Wontum
+prta l'oreille avec avidit, puis il fit un bond en arrire, et et
+peine le temps de se cacher dans l'embrasure d'une autre porte. Manonie
+sortait, un bougeoir la main, et se dirigeait vers l'escalier.
+
+Tout en descendant lgrement les marches elle murmurait quelques mots,
+comme si elle et rpondu ses propres penses.
+
+--Le voil peut-tre arriv! dit-elle avec joie.
+
+Et elle courut vers la porte, croyant aller au-devant de son mari.
+
+Pendant qu'elle s'loignait, le Sauvage se glissa pas de loup dans la
+chambre, se cacha derrire les doubles rideaux de la fentre et attendit
+les vnements.
+
+Il et le temps de faire l'examen de la pice: elle tait meuble sans
+luxe, mais nanmoins elle renfermait tout ce qui constitue une
+simplicit confortable. Prs du lit de sa mre, le petit Harry reposait
+dans un joli berceau.
+
+Le petit Harry... le fils de celle qu'il avait aime avec tant
+d'emportement, tant de fureur!... L'innocente crature allait servir
+d'instrument aux angoisses de son pre et de sa mre!...
+
+Un infernal sourire crispa les lvres du Sauvage; il lui fallut un
+effort suprme pour retenir un cri de triomphe, le redoutable cri de
+guerre du Pawnie.
+
+Son attente ne fut pas longue; Manonie reparut bientt. C'tait la
+premire fois que Wontum la revoyait depuis trois ans. Une motion
+profonde et trange le saisit son aspect; son visage s'assombrit en la
+contemplant; il caressa de la main son couteau avec une amre volupt.
+
+La jeune femme s'approcha du berceau et se pencha sur son premier-n. Il
+dormait d'un paisible et profond sommeil.
+
+--Mon Dieu! merci! murmura-t-elle en joignant ses mains sur cette petite
+tte chrie, mes craintes taient vaines; il repose sans souffrance, mon
+mignon baby, et ses jolies lvres roses ont un sourire.--Oh! Seigneur!
+si j'allais le perdre! Mais non, je suis folle; le lieutenant Blair a
+raison de me dire que je dois prendre soin de moi pour me conserver
+mon fils. Oui, allons dormir, il le faut, je me sens bien lasse. Chose
+trange! lorsque je vivais dans les bois de la montagne je n'tais
+jamais fatigue; porter des fardeaux, suivre une piste, pagayer un
+canot, tout cela n'tait qu'un jeu pour moi. Et maintenant que je vis au
+milieu du luxe, dans le bien-tre, je suis harasse pour peu de
+chose.--Ah! c'est qu'alors mon esprit et mon coeur taient
+insouciants: aujourd'hui, quand mon cher Henry est absent seulement une
+heure, je n'ai devant les yeux que des visions de mort,... j'ai peur,
+toujours peur quand mon enfant est souffrant, je le crois perdu!...--Et
+pourtant, je ne voudrais pas changer d'existence, redevenir ce que
+j'tais..., seule... isole... sans famille...! Oh! non! ce serait
+terrible, de perdre tout ce bonheur inquiet mais prcieux, que le ciel
+m'a donn.--Je ne sais si mes parents m'aimaient comme j'aime mon fils.
+Ils doivent tre morts, car je sens bien que je ne survivrais pas une
+telle perte... Allons nous coucher.
+
+A ces mots, la jeune mre s'agenouilla auprs du berceau, leva ses mains
+vers le ciel, et fut absorbe pendant quelques instants dans une
+fervente prire. Elle se releva ensuite doucement, pressa contre ses
+lvres une petite main rose que l'enfant avait arrondie sur son front;
+puis elle se glissa doucement vers son lit, marchant sur la pointe des
+pieds, pour ne point troubler le sommeil du cher petit innocent.
+
+Fatigue de ses veilles et de ses inquitudes, Manonie s'endormit
+profondment.
+
+Le monstre figure humaine qui veillait, cach dans un recoin obscur,
+quitta sang bruit sa sombre retraite et s'approcha lentement du lit, le
+couteau tir en cas de besoin. Il prit l'enfant dans ses bras avec une
+prcaution telle que ni lui ni sa mre ne furent veills: il ouvrit
+silencieusement la porte, traversa le vestibule, descendit l'escalier
+comme un fantme et arriva dans la chambre du lieutenant qu'il avait
+tu. En ouvrant les volets il s'aperut avec un sentiment de malaise
+qu'il faisait presque grand jour. Les fils de Satan craignent la
+lumire; leur lment c'est la nuit.
+
+Mais, au mouvement qu'il fit pour bondir par la fentre, l'enfant
+s'veilla; peine ses yeux se furent-ils ouverts sur l'horrible visage
+courb vers lui qu'il se mit pousser des cris lamentables de terreur.
+
+Sur le champ, la mre, se levant en sursaut, rpondit par d'effrayantes
+clameurs qui allrent troubler la garnison jusque dans les derniers
+recoins du Fort. L'tincelle lectrique est moins rapide que la
+vigilance maternelle.
+
+Wontum en entendant ce tumulte soudain, comprit qu'il n'avait pas une
+seconde perdre, et s'lana comme une flche dans la direction des
+remparts. Son apparition tait si inattendue et les sentinelles si peu
+sur leurs gardes, qu'avant le commencement des poursuites, l'Indien
+tait dj sur les parapets. Vingt carabines se levrent dans sa
+direction; mais personne ne fit feu: on craignait pour l'enfant.
+
+Le dmon rouge franchit les murailles, courut comme un daim jusqu' la
+rivire Laramie, s'y jeta corps perdu, la traversa la nage avec une
+rapidit surprenante, puis s'enfona dans les bois qui garnissaient la
+rive oppose.
+
+La malheureuse mre avait eu peine le temps d'ouvrir sa fentre et de
+voir disparatre l'enfant aux bras de son ravisseur.
+
+Un premier mouvement d'angoisse et de dsespoir paralysa ses forces,
+elle retomba inanime. Mais, dans la mme seconde, elle se releva
+imptueuse, invincible, capable de tout; la force maternelle, infinie,
+irrsistible, venait de la transformer.
+
+Plus de cris, plus de gmissements; la flamme dans les yeux, elle se
+dressa comme un ressort d'acier et bondit au travers de la fentre;
+soutenue dans sa chte par des ailes invisibles, elle effleura peine
+le sol et reprit son essor, les cheveux au vent, les bras tendus,
+courant dans la direction du Pawnie, plus rapide, plus intrpide que
+lui.
+
+Elle traversa l'Esplanade comme une apparition vengeresse, franchit les
+remparts, les fosss, la rivire. Bientt on pt voir une ombre
+s'enfonant dans les bois: c'tait la mre ardente, hors d'elle-mme,
+en pleine chasse pour son enfant.
+
+Quand elle et disparu, les soldats de la garnison se portrent
+tumultueusement la chambre o le lieutenant Blair gisait dans son
+sang. L'examen du corps donna lieu mille conjectures qui, toutes,
+vinrent se confondre en une incertitude profonde: la mort de l'infortun
+officier resta pour le moment un mystre inexpliqu.
+
+Dans la pense que les Indiens du voisinage taient coup sr les
+auteurs ou les complices de ce double crime, la majeure partie de la
+garnison se mit en campagne pour les poursuivre chaudement.
+
+Cette imprudente expdition devint la perte du Fort: les Sauvages le
+sachant dgarni de la presque totalit de ses forces, lui donnrent un
+assaut terrible auquel rien ne pt rsister. Aprs avoir ananti cette
+poigne de braves qui leur avaient oppos une dfense hroque, les
+Indiens firent de la forteresse un monceau de ruines et de cendres.
+Quelques malheureux soldats chapps par miracle purent seuls raconter
+les pripties de ce dsastre: le Fort Laramie et ses dfenseurs avaient
+vcu.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+AVENTURES DE MONTAGNES.--QUINDARO.
+
+
+Ce n'tait pas une petite besogne pour le lieutenant Marshall et ses
+nouveaux amis que de se frayer une route au travers des roches, des
+arbres, des inextricables buissons qui hrissaient les flancs de la
+montagne. Le jeune officier se sentait dvor d'impatience, et si ce
+n'et t la crainte de dsobliger ses amis, il aurait pass par la
+valle sans se proccuper des dangers mortels qu'il y aurait
+infailliblement rencontrs.
+
+La nuit venue, les voyageurs firent halte pour prendre le repos dont ils
+avaient grand besoin car la journe avait t rude.
+
+Aprs avoir promptement expdi un frugal repas, on se mit causer, et
+on calcula les ravages que pourraient faire les Indiens avant que des
+forces militaires, suffisantes pour rprimer leurs expditions, fssent
+arrives sur les lieux.
+
+Oakley se plaisait supposer que le soulvement Indien s'vanouirait en
+fume; mais l'Ermite secouait la tte d'une faon significative.
+
+--Si seulement, disait Oakley, nous pouvions mettre la main sur ce _Chat
+des Montagnes_, comme leur coquin de chef s'intitule lui-mme, on lui
+signerait une feuille de route pour le grand voyage et tout serait dit.
+
+--Qu'entendez-vous par ces mots? lui demanda Marshall.
+
+--Quels mots...? le grand voyage...?
+
+--Oui.
+
+--Ah! ah! la question est bonne! deux onces de plomb dans le crne, et
+six pieds d'eau tout autour de lui: voil ce qu'il lui faudrait, jeune
+homme: avec , en suivant le cours du Laramie, il irait loin! Je crois
+qu'on peut appeler une semblable promenade un grand voyage.
+
+--C'est vrai..: mais qui appliquez-vous ce titre de Chat des
+Montagnes?
+
+--Eh donc! je suppose que c'est Nemona le chef Pawnie.
+
+--Mon avis, interrompit l'Ermite, est que Wontum a plus d'influence dans
+sa tribu que le chef lui-mme. Nemona est un peu trop civilis, cela
+choque ses guerriers: mais l'autre leur convient beaucoup mieux, car
+c'est une bte fauve altre de sang.
+
+--Ce que vous dites l, mon ancien, est juste comme la parole d'un
+prdicant en chaire. Et moi je puis ajouter que si ces vermines rouges
+n'taient pas tenues en respect par certain gaillard de ma connaissance,
+nous en verrions de cruelles. Wontum en a une peur pouvantable; il le
+craint plus que tous les serpents de Rattlesnake-Ridge.
+
+--De qui voulez-vous parler? demanda Marshall.
+
+--Ah! par exemple, capitaine, voil une question facile, mais la rponse
+ne l'est pas autant. Dans tous les environs il n'y a que ma fille Molly
+qui sache quelque chose sur cet tre mystrieux: mais elle reste bouche
+close sur ce chapitre. Oh! c'est une trange fille que Molly, je vous
+l'affirme.
+
+--Enfin! savez-vous au moins son nom? reprit Marshall dont la curiosit
+tait visiblement excite.
+
+--Misricorde! c'est un nom de l'autre monde, qui me dchire le gosier
+chaque fois que je le prononce. Molly l'appelle Quindaro.
+
+--Comment se fait-il, demanda le vieux John, que ce soit votre fille qui
+sache quelque chose sur cet tranger, et que vous n'en sachiez rien?
+
+--Oh! voyez-vous, John, je n'aime pas trop me fourrer dans les
+affaires de femmes; d'ailleurs je n'y entends rien: Molly est une fille
+prudente, je n'ai nul besoin de me mler de ce qu'elle fait. Je me suis
+dit: Jack! voil deux amoureux; ne les trouble pas! Lorsque ta vieille
+femme et toi vous tiez jeunes et amoureux, tu n'aurais pas souffert
+qu'on vnt vous inquiter. Donc je considre que je ne dois pas
+m'immiscer dans leurs combinaisons.
+
+--Savez-vous si elles sont honorables pour votre enfant, les prtentions
+de cet homme trange?
+
+--Pre John!! s'cria Oakley en bondissant sur ses pieds; je suis
+incomparablement surpris de vous entendre me faire une telle question!
+Comment je sais si cet homme a de bonnes intentions l'gard de ma
+fille?.... En deux ou trois mots je vais vous l'apprendre: Vous
+souvenez-vous d'une sombre nuit, il y a environ six ans,--Molly n'tait
+qu'une petite fille, alors;--les Peaux-Rouges arrivrent sur nous comme
+une meute enrage et se mirent nous saccager... Moi, je me jetai tte
+baisse dans la mle; je faisais mon possible, lorsqu'un grand diable
+de Sauvage se mit en devoir de m'embrocher avec son long couteau. Ah! ma
+foi! je croyais sincrement que tout tait fini pour le vieux Jack
+Oakley: ce moment l'_Homme_ arriva comme la foudre, prit l'Indien par
+le cou, le cloua contre un volet!....--C'tait plaisir voir pareil
+ouvrage! Oui, sir, ce fut vite et proprement excut! Je ne me considre
+ni comme un fainant ni comme un maladroit, et pourtant je serais fort
+embarrass d'en faire autant... Seigneur! ce n'tait pas un homme,
+c'tait un clair! Quand il et termin cette premire besogne, il
+traversa la mle comme un boulet, prit la petite Molly dans ses bras,
+l'embrassa tendrement en l'appelant sa mignonne, puis il la dposa en
+sret, acheva de culbuter les Sauvages et disparut comme une ombre,
+sans me dire ni qui il tait, ni d'o il venait, ni o il allait; sans
+seulement me laisser le temps d'ouvrir la bouche pour le remercier.
+
+--Oui, je me souviens que vous m'aviez dj racont cette histoire, dit
+le vieux John.
+
+--C'est vrai; et ce n'est pas la premire ni la dernire fois qu'il a
+tir d'affaire les Settlers de la plaine: Ah oui! il leur a rendu de
+fameux services: partout o il y a du danger on est sr de le voir
+apparatre.
+
+--J'ai entendu parler de ce Quindaro, dit Marshall; et ce que je connais
+de son caractre me donne penser qu'il ne serait pas homme tromper
+une innocente fille.
+
+--Non! de par tous les diables! je suis de votre avis, capitaine; j'ai
+confiance, moi, dans la petite Molly; elle est dans le droit chemin, je
+vous le dis. Oui, sir, je vivrais jusqu'au jugement dernier, que je ne
+changerais pas de sentiment l-dessus: ma vieille femme pense comme moi.
+Or, je prsuppose que les femmes en savent plus long sur cet article que
+les hommes; donc je me suis dit: Jack! halte-l! ceci n'est pas de ta
+comptence, mon vieux papa. Et je me suis tenu l'esprit tranquille. La
+mre a surveill son enfant, elle a eu l'oeil sur elle comme un chat
+sur une souris. Elle m'a dit que Molly tait une brave et bonne fille,
+suivant toujours le droit chemin comme une flche bien lance. Que
+faut-il de plus? S'ils s'aiment, on les mariera, et tout sera dit. Oui,
+oui, sir, je rponds de Molly et de Quindaro. Si elle ne m'en a pas dit
+davantage, c'est parce qu'elle n'en sait pas plus. Ou si elle connat
+quelque autre dtail, elle respecte le secret de cet homme; elle fait
+bien.
+
+--Vous avez raison, Mister Oakley, rpliqua Marshall, votre jugement
+vous fait honneur.
+
+--Appelez-moi Jack tout court, s'il vous plat. Personne, dans tous les
+environs, ne connat _Mister Oakley_, pas mme ma vieille femme.
+
+--Fort bien, Jack, vous suivez le droit chemin. Je suppose que Quindaro
+a ses raisons pour rester ainsi mystrieux, je n'y vois rien de suspect.
+Seulement j'ai cru voir qu'il nourrissait une haine profonde contre les
+Sauvages.
+
+--Et cependant, dans plusieurs occasions il n'a montr aucun acharnement
+contre les Indiens. Ainsi, jamais on ne l'a vu maltraiter un Peau-Rouge
+qui ne commettait aucun acte d'hostilit: seulement, si un de ces
+vauriens fait la moindre mchancet il le corrige cruellement.
+
+--L'avez-vous vu quelquefois? demanda Marshall au vieux John.
+
+--Oui, en une seule occasion: rpliqua l'ermite.
+
+--Dcrivez-nous donc sa personne.
+
+--Cela me serait difficile. Oakley le pourrait mieux que moi, lui qui
+l'a rencontr frquemment.
+
+--Oh! oh! je ne l'ai pas seulement regard une demi-douzaine de fois.
+J'ai pris son signalement au vol, comme je le ferais pour un coq de
+bruyre qui passe.
+
+--Dites toujours ce que vous savez.
+
+--Il est grand et mince, mais lastique comme un roseau. Il porte la
+chevelure longue, la manire du pre John; mais elle est noire...,
+noire, sir, comme la poitrine du corbeau, et ondoyante comme l'eau.
+
+--C'est donc un jeune homme? demanda Marshall.
+
+--Je pense qu'il a environ trente ans. Mais ce qu'il y a de plus
+remarquable en lui, ce sont ses yeux. Ah! sir, les Sauvages en ont peur,
+bien plus que de sa carabine.
+
+--Qu'ont-ils donc de particulier?
+
+--Ce qu'ils ont de particulier! C'est du feu, sir! deux jets de flamme!
+Je veux tre pendu, si, dans la nuit dont je viens de parler, ils
+n'clairaient pas les tnbres! mes regards ont rencontr les siens: ah!
+seigneur! j'ai cru voir une promenade d'clairs autour de moi. Eh bien!
+ses yeux ne sont ainsi que lorsqu'il est au milieu du combat; car au
+moment o il a pris et embrass la petite Molly en nous regardant, ma
+femme et moi, des larmes tremblaient au bord de ses paupires; plus
+d'clairs, plus de flammes; c'tait le regard humide et doux d'une jeune
+mre.
+
+--Connaissez-vous quelque chose de son histoire?
+
+--Absolument rien; si ce n'est qu'il frquente la plaine.
+
+--O demeure-t-il?
+
+--Ceci est encore un secret; nul ne le sait. Quelque part dans la
+montagne; au fond d'une caverne, probablement. Et encore, je ne serais
+pas tonn qu'il fit comme les oiseaux en se gtant, droite, gauche,
+l o il est surpris par la nuit.
+
+--Tout cela est singulier et trs-intressant, je l'avoue, observa
+Marshall; mais il est temps de faire nos prparatifs pour la nuit.
+Toutes les fois que je campe, la nuit, surtout en pays dangereux comme
+celui-ci, j'ai l'habitude de placer des factionnaires en vedette. Nous
+sommes si peu nombreux, qu'une pareille mesure sera difficile prendre:
+croyez-vous utile que nous fassions chacun notre tour de garde, en nous
+relevant successivement, tout le long de la nuit? demanda-t-il au vieux
+John.
+
+--Il est certain que ce sera une excellente chose de faire activement le
+guet, rpondit le vieillard; si nous ne sommes point inquits, tant
+mieux; mais si l'ennemi nous surprenait hors de garde nous serions
+perdus: mieux vaut donc veiller.
+
+A ce moment le cheval du lieutenant dressa les oreilles, renifla l'air
+bruyamment et s'agita d'une faon extraordinaire.
+
+En mille occasions il a t constat que l'instinct de ces gnreux
+animaux gale l'intelligence subtile du chien, lorsqu'ils ont t
+habitus la vie des camps ou de la guerre sauvage. On ne saurait
+croire l'impassibilit courageuse avec laquelle bien des chevaux se
+comportent au milieu des batailles. On en a vu brouter l'herbe
+tranquillement pendant les plus longues et chaudes canonnades sans avoir
+l'air seulement de prendre garde aux boulets ou aux voles de mitraille
+qui passaient en sifflant autour d'eux. Il est mme arriv que des
+chevaux aient t blesss sans qu'aucun mouvement dnont leur
+souffrance; le cavalier ne s'en apercevait que lorsque la pauvre bte
+tombait morte.
+
+Un fait de ce genre s'est pass, dans la dernire guerre, Gettysburs:
+le cheval d'une batterie fut atteint l'paule par une balle Mini; le
+projectile lui laboura le flanc sur une longueur d'au moins soixante
+centimtres, et y resta profondment enterr. Pendant tout le temps que
+cette batterie fut engage, le brave cheval se tint immobile; pas un
+frisson, pas un mouvement ne vint trahir l'atroce douleur qu'il devait
+prouver. Ce ne fut qu'aprs la bataille, et lorsque la batterie fut
+hors d'engagement, que l'on s'aperut de sa blessure et que l'on songea
+ faire un pansage dont le pauvre animal se montra fort reconnaissant.
+Depuis lors il garda un souvenir intelligent des batailles, et toujours
+on le vit dresser les oreilles et renifler d'une faon inquite
+l'approche d'un corps d'arme ennemi; et cela longtemps avant tout
+engagement.
+
+Cet instinct extraordinaire est dvelopp d'une faon surprenante chez
+les chevaux levs dans le dsert et accoutums la vie sauvage.
+
+Lorsque Marshall remarqua l'inquitude de son brave Dahlgren, il donna
+l'alarme.
+
+--Quelqu'un s'approche de nous; dit-il.
+
+--Les Sauvages? croyez-vous? rpondit le vieux John.
+
+--Je ne saurais dire si ce sont des amis ou des ennemis, mais je suis
+certain que quelqu'un se trouve dans notre voisinage.
+
+Cependant le cheval parut se tranquilliser et mme au bout de quelques
+instants il se coucha sur le sol gazonn.
+
+Oakley persista se dclarer fort peu rassur. Il fit tout autour du
+campement une petite exploration; mais ses regards inquiets ne
+parvinrent pas sonder l'obscurit.
+
+Le vieillard et Marshall s'envelopprent de leurs couvertures, et,
+s'tendant par terre sans faon, ils parurent disposs dormir. Ils
+avaient pris soin de choisir chacun un abri qui pt les mettre
+couvert contre une attaque soudaine.
+
+Mais le sommeil vint-il visiter leurs paupires....? Tous deux avaient
+le coeur gonfl d'motions diverses bien capables d'loigner le repos:
+Marshall tait agit de projets ardents, de vives craintes pour sa femme
+et son enfant: le vieux John entendait gronder au fond de son me les
+orages de la vie qui avaient creus des sillons sur ses joues et blanchi
+sa longue chevelure.
+
+Oakley tait de faction. Il s'tait abrit sous un gros arbre et prtait
+au moindre bruit une attention silencieuse. Une fois ou deux il crut
+entendre un froissement dans les feuilles, un craquement parmi les
+rameaux desschs. Toutes ces rumeurs furtives du dsert,
+inintelligibles et inobserves pour le voyageur novice, sont un langage
+bien compris par le chasseur expriment.
+
+Minuit approchait. Marshall avait dj deux fois invit Oakley lui
+cder son poste: mais celui-ci avait toujours obstinment refus. Le
+vieillard semblait profondment endormi, quoiqu'il serrt dans une
+vigoureuse treinte le canon de son long fusil.
+
+Tout coup le cheval bondit sur lui-mme, coucha ses oreilles en
+arrire, s'lana en avant, les narines dilates, et chargea
+furieusement un tre cach dans un buisson voisin. L'aboiement d'un
+chien se fit entendre, en rponse; mais en mme temps cet ennemi
+invisible prit la fuite.
+
+Le cheval revint tranquillement sa place.
+
+Marshall et le vieux John s'taient dresss avec la rapidit de
+l'clair.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? dit le vieillard.
+
+--Qu'en sais-je? rpondit Oakley; par le diable, mes penses ne peuvent
+trouver le droit chemin.
+
+--Mais enfin! que supposez-vous? demanda Marshall.
+
+--Ma foi! Capitaine, je ne puis rien dire, si ce n'est que votre cheval
+vient de mettre en fuite un chien au lieu d'un Indien. Mais je flaire
+quelque chose... taisez-vous! terre! couchez vous!
+
+Et au mme instant Oakley se jeta sur le sol.
+
+Bien en arriva ses deux compagnons d'avoir suivi son exemple; car un
+sillon de feu claira l'espace, et la dtonation d'une carabine cingla
+l'air, peu de distance.
+
+Marshall fit un mouvement pour s'lancer dans la direction du coup de
+feu; John le retint en murmurant son oreille.
+
+--N'ayez pas peur; ils ne veulent pas blesser Dahlgren, car ils
+ambitionnent de s'en rendre matres pour leur propre usage. Silence! ne
+bougeons pas! et attendons les vnements. Les Sauvages qui nous
+entourent sont nombreux, sans quoi ils ne se seraient pas hasards
+brler de la poudre. C'est une ruse de leur part pour connatre nos
+forces. En attendant le jour, tout ce que nous pourrons faire de mieux
+c'est de nous tenir cachs et immobiles le plus longtemps que nous
+pourrons.
+
+Le jeune officier, qui n'coutait en ce moment qu'une imprudente
+bravoure, et bien de la peine suivre cet avis; pourtant il se rsigna
+de son mieux et attendit sans faire un mouvement.
+
+La nuit s'coula avec lenteur. Durant cet intervalle deux ou trois
+tentatives furent faites pour s'emparer du cheval: mais le noble animal
+se dfendit victorieusement. On entendit aussi, plusieurs reprises,
+des chuchotements, des frlements dans les buissons, des respirations
+comprimes. Tout cela ne fit pas sortir les voyageurs de leurs
+cachettes: le conseil du vieux John tait excellent; Marshall ne pt
+s'empcher de le reconnatre intrieurement.
+
+Enfin les premires lueurs de l'aurore se montrrent; mais on n'aperut
+pas une crature humaine.
+
+--Partons, dit Marshall, et continuons notre route.
+
+--Pas maintenant! rpliqua le vieillard; nous avons encore une rude
+besogne faire. Les Sauvages sont cachs tout autour de nous derrire
+ces rochers; ils n'attendent que notre apparition pour nous cribler de
+balles.
+
+--Que faire, alors? demanda le jeune officier.
+
+--Il faut tre plus russ qu'eux. Vous allez rester ici en embuscade
+avec Oakley, pendant que j'irai faire une ronde dans les environs pour
+tcher de dcouvrir quelque chose.--Oh! ne me regardez pas avec tant de
+surprise! Je ne suis pas si vieux et si cass que je ne puisse encore
+escalader assez lestement les rochers et pratiquer les souplesses de la
+guerre indienne.
+
+A ces mots, le vieillard prit sa carabine et se perdit dans les dfils
+de la montagne. Une heure se passa ainsi dans la plus fivreuse attente;
+ la fin, des mouvements furtifs se firent entendre dans les ravins
+environnants, et successivement plusieurs ttes empanaches de sauvages
+se montrrent par dessus les buissons. Enfin l'un d'eux se hasarda en
+pleine clairire. Marshall, tout bouillant d'ardeur, fit feu de son
+revolver.
+
+Ce fut l une grande imprudence, car l'oreille exerce des Peaux-Rouges
+reconnut immdiatement la nature de l'arme, et en conclut que la petite
+caravane tait de force minime. Aussitt les Pawnies firent irruption
+avec d'affreux hurlements. Le lieutenant dchargea successivement les
+cinq coups de son arme impuissante; il ne russit qu' blesser trois
+Indiens. Quatre autres, sans blessures, s'lancrent sur lui: ils
+savaient bien que ce n'tait pas une fusillade de chasseurs, et
+mprisaient profondment les soldats rguliers.
+
+Oakley paula sa bonne carabine, l'Indien le plus proche tomba avec un
+hurlement de rage. Mais les trois survivants restaient intacts, leurs
+armes charges: la partie tait encore ingale et la position
+trangement dangereuse. La grande difficult tait d'chapper leur feu
+et de transformer la bataille en lutte corps corps.
+
+Au moment o Oakley se concertait ce sujet avec Marshall, une clameur
+effrayante se fit entendre derrire les Sauvages; elle fut suivi d'un
+coup de feu. L'un des Pawnies tomba raide mort.
+
+Les deux autres se retournrent pour faire face au nouvel ennemi qui les
+prenait ainsi l'improviste; mais, au mme instant, la lourde crosse
+d'une carabine s'abattait avec une violence irrsistible sur la tte de
+l'un d'eux, et l'tendait par terre comme un boeuf assomm. Puis, avec
+la rapidit d'un Tigre, le nouveau venu enlaa dans ces bras le dernier
+sauvage, l'enleva comme un enfant et le brisa contre les rochers, sans
+qu'il et pu pousser un cri.
+
+--QUINDARO!! s'cria Oakley en reconnaissant le fantastique auxiliaire
+qui tait survenu si propos.
+
+--Quindaro, votre service.
+
+Et sans dire un seul mot de plus, cet homme trange se mit remonter la
+montagne avec une agilit inoue.
+
+--Arrtez-vous un moment! Quindaro! un seul instant! crirent ensemble
+Oakley et Marshall.
+
+--Non! j'ai autre chose faire encore, rpondit-il en disparaissant:
+nous nous rencontrerons plus tard.
+
+Au bout d'une seconde le bruit de ses pas s'tait vanoui.
+
+Bientt reparut le vieil Ermite, et la route se continua sans autre
+incident. Arrives la rivire Laramie, les trois voyageurs se
+procurrent aisment un bateau, et, comme il s'agissait simplement de
+suivre le fil de l'eau, Marshall et le vieux John arrivrent au Fort, ou
+plutt ses ruines, avant la tombe de la nuit. Oakley tait rest en
+arrire pour conduire Dahlgren en ctoyant le fleuve: nanmoins il
+arriva avant que l'obscurit ft complte.
+
+Les Sauvages avaient quitt les environs du fort; quelques soldats
+s'taient groups dans ce dernier refuge. Marshall obtint d'eux un rcit
+confus de ce qui s'tait pass; mais aucun dtail ne pt lui tre donn
+sur le sort de sa femme et de son enfant: on ne savait rien leur
+gard.
+
+Pour le pre, pour l'poux, ce fut une vraie agonie de dsespoir.
+L'incertitude, plus cruelle que la ralit, le mordait au coeur avec
+ses terribles apprhensions; l'image implacable du vindicatif Pawnie
+surgissait comme un fantme menaant, au milieu de ce tourbillon de
+penses amres. Le malheureux lieutenant se laissa tomber sur le sol et
+y resta immobile dans un transport de douleur.
+
+La main amie du vieux John le tira doucement de sa mortelle atonie:
+
+--Du courage! dit-il; ne vous abandonnez pas cet abattement strile,
+indigne d'un homme de coeur! Il faut agir, maintenant, et non pleurer.
+Qui vous dit qu'elle n'est pas vivante et implorant votre secours. Voici
+l'heure de montrer du courage et de faire voir que vous savez vous
+dvouer pour elle.
+
+A cet instant arriva un soldat qui pt fournir quelques dtails sur ce
+qui s'tait pass; il indiqua la route prise par Wontum lorsqu'il avait
+enlev l'enfant, route suivie par la mre.
+
+Marshall se disposait se mettre aussitt en chasse; mais le
+dtachement de soldats lancs la poursuite du ravisseur tant revenu
+aprs d'infructueuses recherches, le jeune lieutenant renvoya le dpart
+au lendemain pour leur laisser le temps de prendre un peu de repos.
+
+Oakley et le vieillard partirent sans attendre les soldats, aimant mieux
+agir seuls qu'avec des auxiliaires qu'ils considraient comme nuisibles,
+ou au moins profondment inutiles.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+POURSUITE.--FUITE DU TIGRE.
+
+
+Wontum ne s'tait point attendu tre poursuivi de si prs par la mre.
+Il avait suppos qu'un grand nombre de soldats quitteraient le Fort pour
+le rechercher, et qu'alors un assaut pourrait tre donn avec toutes les
+chances possibles de succs.
+
+Cependant il avait song aussi attirer dans les bois la mre dsole,
+et s'tait rserv l'espoir de s'en emparer aisment.
+
+Ses esprances taient dpasses. Le Fort allait tomber sous une nue
+d'assaillants: l'heure du triomphe et de la vengeance tait arrive.
+
+Un rayon de joie cruelle illumina son farouche visage lorsqu'il aperut
+Manonie s'lanant des remparts et traversant la valle avec la
+rapidit d'un oiseau. Sa proie courait vers lui!
+
+Ce fut avec une orgueilleuse inquitude--aussitt dissipe--qu'il
+constata l'agilit de la jeune femme. Les trois annes de civilisation
+qui venaient de s'couler n'avaient point ananti ses facults sauvages:
+il retrouvait _Coeur-de-Panthre_, l'indomptable fille des bois que
+n'arrtaient ni la montagne, ni le fleuve, ni la fort.
+
+Wontum s'arrta, moiti pour l'attendre, moiti pour contempler la chute
+du Fort. Bientt la mle se ralentit, l'incendie s'alluma, les soldats
+se dispersrent, fuyant perdus dans toutes les directions.
+
+Laramie avait vcu!... Et Manonie approchait!
+
+Le coeur du chef Pawnie se gonflait d'une joie farouche; ses yeux
+voyaient flotter dans l'air le spectre de la vengeance, ses oreilles
+entendaient les cris des victimes!...
+
+Manonie arriva comme une flche: le petit Harry tait assis par terre
+ct de l'Indien, pleurant et se dsolant: lorsqu'il aperut sa mre, il
+vola dans ses bras et se suspendit son cou. Elle fit aussitt
+volte-face et reprit le chemin du Fort, mais Wontum l'arrta en lui
+disant:
+
+--Que _Coeur-de-Panthre_ prenne du repos.
+
+--Pas auprs de vous, monstre infernal que vous tes! s'cria-t-elle.
+
+--Wontum n'est pas un monstre. Il est un grand guerrier; il tue ses
+ennemis.
+
+--Et il drobe les enfants! Wontum n'est qu'un voleur ignoble!
+
+--Ugh!
+
+--Pourquoi avez-vous enlev mon fils? N'est-ce pas l un misrable
+exploit, indigne d'un grand guerrier?
+
+--_Coeur-de-Panthre_ veut-elle ravoir son enfant?
+
+--Oh! oui! rendez-le moi et je vous serai reconnaissante toute ma vie!
+
+--Qu'elle devienne la femme de Wontum.
+
+--Comment le pourrais-je? je suis marie dj.
+
+--Ugh! _Coeur-de-Panthre_ va venir avec le chef.
+
+--En quel lieu?
+
+--Aux wigwams du pays des Pawnies. _Coeur-de-Panthre_ deviendra la
+squaw de Wontum, sinon l'enfant sera tu. Allons.
+
+Le Sauvage saisit de nouveau le petit Harry et se dirigea
+brusquement-vers le Fort qui venait d'tre pris par les Indiens. Pour
+traverser la rivire Laramie, il prit un petit canot amarr sur la rive
+et se dirigea vers le thtre du carnage.
+
+Manonie, la pauvre mre, s'tait attache ses pas.
+
+La destruction de la forteresse marchait rapidement: tout ne fut bientt
+plus que cendres et ruines: alors les Sauvages s'arrtrent satisfaits,
+et, au commandement de Wontum ils commencrent effectuer leur
+retraite.
+
+Dans le butin se trouvaient plusieurs superbes chevaux d'officiers:
+Manonie fut place sur l'un d'eux, Wontum monta sur un autre, portant
+l'enfant dans ses bras. Il partit sur le champ au grand galop entranant
+aprs lui la malheureuse femme qui, pour ne pas perdre son fils de vue,
+l'aurait suivi jusque dans les plus affreux prcipices.
+
+Le chef Pawnie avait russi souhait dans tous ses projets: son plus
+grand triomphe tait d'avoir pu s'emparer de la mre et de l'enfant. Peu
+lui importait le dsespoir du pre, car il tait peut-tre mort ou
+prisonnier cette heure, si l'embuscade de la montagne avait russi.
+Wontum, en habile stratgiste, n'avait rien oubli. Inform qu'un
+dtachement de soldats avait fait une sortie dans la valle, et
+prsumant que ce petit corps d'arme reviendrait par les bords de la
+rivire Platte, Wontum avait dpch une horde de Pawnies pour
+intercepter la route, la hauteur du pic Laramie.
+
+Au point o en taient les choses, le chef Indien n'avait plus aucun
+dsir de livrer bataille; son unique but tait de regagner _Devil's
+Gate_, parce que dans ces dfils inaccessibles il n'avait plus
+craindre l'artillerie des blancs. Les deux trs-petites pices de
+campagne que possdait la garnison de Laramie taient l'pouvantail des
+Sauvages depuis la svre leon qu'ils avaient reue _South-Pass_.
+
+Manonie marchait dans un morne silence, sachant bien que toute parole
+serait inutile au milieu de cette troupe ennemie. videmment elle tait
+prisonnire; entirement la merci de son ravisseur, elle et son petit
+Harry: quel sort affreux lui rservait l'avenir?... Ce qui augmentait
+encore l'amertume de ses angoisses, c'tait la disparition inexplicable
+de son mari, et la pense cruelle que, jamais peut-tre, elle ne le
+reverrait.
+
+Lorsqu'on eut atteint les premires collines du pic Laramie, Wontum fit
+halte subitement et donna ordre ses guerriers de l'imiter. Puis il se
+jeta dans un petit chemin creux, profondment encaiss dans les rochers,
+et servant de lit un ruisseau. Dans un pareil dfil, les Sauvages
+taient certains de ne laisser aucune trace de leur passage.
+
+A peine y taient-ils entrs que Manonie entendit peu de distance des
+pitinements de chevaux qui lui donnrent penser qu'un corps de
+cavalerie tait proche. Peut-tre taient-ce des amis, des sauveurs que
+le ciel lui envoyait! Peut-tre son mari tait-il dans les rangs de
+cette troupe expditionnaire!
+
+Les Sauvages, pour viter d'tre aperus se jetrent par terre, et
+gardrent la plus silencieuse immobilit.
+
+Une pense illumina _Coeur-de-Panthre_... si elle appelait au
+secours? En mme temps elle songea que, dans la bataille qui allait
+infailliblement s'engager, son fils et elle courraient les plus grands
+dangers.
+
+Nanmoins elle se disposait crier: mais, au moment o la troupe
+rgulire fut tout fait proche, Wontum appuya la pointe de son couteau
+sur la poitrine du petit garon, en disant voix basse:
+
+--Si _Coeur-de-Panthre_ fait du bruit, je tue l'enfant.
+
+Manonie frissonna et se renferma dans un douloureux silence. Le
+pitinement des chevaux, le cliquetis des sabres, les cris et les clats
+de rire des cavaliers, venaient frapper ses oreilles!... et elle ne
+pouvait donner un signal! Des amis taient l, en force imposante,
+apportant avec eux le salut.--S'ils eussent souponn sa misrable
+position!--Et elle ne pouvait pas pousser un cri, faire un signe, sans
+tuer son enfant!...
+
+Les soldats s'loignrent lentement, sans rien voir, sans rien deviner.
+Le coeur de Manonie se glaa et perdit tout espoir; l'heure de la
+dlivrance n'avait pas sonn.
+
+Au mme instant se produisit un incident imprvu: le cheval mont par
+Wontum se mit fouiller la terre du pied: puis, il poussa un
+hennissement auquel rpondit celui de Manonie. Le corps de cavalerie fit
+halte sur le champ, et la mme seconde un norme chien, aprs avoir
+fouill les buissons, s'enfuit en hurlant vers ses matres.
+
+--Ugh! mauvais! trs-mauvais! grommela Wontum.
+
+Aussitt il jeta un regard rapide tout autour de lui, et sans dire une
+parole il s'lana sur le revers de la montagne avec la vlocit d'un
+cerf, tenant toujours l'enfant entre ses bras: la mre courut sur ses
+traces, dcide mourir plutt que de perdre de vue son innocent
+trsor.
+
+Il tait temps de fuir! La dtonation d'une pice d'artillerie fit
+gronder les chos: une vole de mitraille faucha les buissons en
+rebondissant sur les rochers avec mille sifflements. Le cheval que
+Manonie venait de quitter fit quelques bonds convulsifs, poussa un cri
+lamentable et roula mort dans les rochers.
+
+Les Sauvages bondirent hors de leur retraite avec d'atroces hurlements,
+et engagrent le combat: mais un feu de file foudroyant les accueillit
+d'une faon si terrible, qu'un tiers des Indiens tomba pour ne plus se
+relever.
+
+Ils avaient affaire environ cent dragons des tats-Unis, bien monts,
+bien arms, munis chacun d'une carabine et d'une paire de pistolets.
+
+En entendant le hennissement du cheval ils se doutrent qu'il y avait
+l, prs d'eux, quelque chose de suspect. Sans perdre une minute ils se
+formrent en ligne, mirent en batterie deux pices de six qui formaient
+leur artillerie de campagne, et firent feu, au jug, dans les buissons
+pour en faire sortir les tigres face humaine qui s'y cachaient.
+
+Le chien que les dragons avaient envoy en claireur tait dress ce
+service: ce n'tait pas la premire fois que le fidle et intelligent
+animal se signalait ainsi.
+
+En se voyant assaillis par une nue de Sauvages, les braves cavaliers
+furent surpris dsagrablement; nanmoins ils ne se dconcertrent pas
+et soutinrent intrpidement leur choc. Un second, puis un troisime feu
+de peloton fut tir sans produire autant de ravages que le premier;
+cette fois c'tait le tour des pistolets, beaucoup moins meurtriers que
+les carabines.
+
+Heureusement le canon fonctionna de nouveau et dcima les Sauvages. Pour
+eux, ces formidables dtonations taient la voix terrible d'un tonnerre
+auquel rien ne pouvait chapper.
+
+Bientt on en vint une lutte corps corps. Les Indiens combattirent
+avec une rage dsespre; mais ils ne purent tenir longtemps contre les
+flamboyants revers des grands sabres. D'ailleurs ils se sentaient tous
+dcourags, n'ayant plus de chef: la voix de Wontum leur manquait, elle
+qui les avait si souvent excits au combat. Personne ne l'avait vu fuir,
+on le croyait mort dans la mle.
+
+L'engagement ne fut pas long; en une demi-heure, cent cinquante Sauvages
+sur deux cents taient tus ou grivement blesss: le reste, pouvant,
+prenait la fuite et disparaissait au travers des prcipices.
+
+Wontum n'avait pas t aperu par les dragons: l'paisseur du fourr
+avait dissimul sa fuite. Il s'arrta donc bonne distance, et attendit
+tranquillement l'issue de la bataille. Sa fureur, lorsqu'il vit la
+droute des siens, serait impossible dcrire: il s'adressa
+intrieurement les plus amers reproches d'avoir quitt furtivement le
+thtre de la lutte; ses regrets taient d'autant plus vifs que cette
+espce de dsertion n'avait point eu la crainte pour motif; la haine du
+chef Pawnie contre les blancs exaltait son courage jusqu' la tmrit.
+Mais sa passion de vengeance personnelle l'avait entran trop loin:
+pour s'assurer de Manonie et de son enfant il s'tait sauv comme un
+lche!...
+
+Ces rflexions orageuses faillirent devenir funestes au petit Harry; la
+main du Sauvage se leva pour le briser contre les rochers, et si la
+mre, prompte comme l'clair, ne se fut interpose, le pauvre innocent
+tait mort.
+
+Il tait impossible la cavalerie de poursuivre les fuyards travers
+les rochers, les Dragons se replirent donc en ordre de bataille, et
+s'occuprent de leurs morts et de leurs blesss: ces derniers taient au
+nombre de cinquante environ: il n'y avait que quatre tus, les Indiens
+ayant fait usage seulement du tomahawk et du couteau.
+
+Manonie, le coeur bris, avait vu s'loigner sans retour ces amis
+nombreux dont un seul aurait pu la sauver, et qu'elle n'avait pu avertir
+ni par un cri, ni mme par un geste.
+
+Vainement elle essaya de sonder Wontum sur ses intentions, mais il
+opposa toutes ses questions un ddaigneux silence. Quand elle se
+hasarda demander des nouvelles de son mari, il lui rpondit par un
+sourire de tigre.
+
+Le voyage recommena; chacun tait puis de fatigue; plusieurs Sauvages
+taient sans chevaux. Au lieu de descendre dans la valle, on suivit le
+flanc escarp de la montagne, et on arriva, le soir, sur le bord d'une
+belle petite rivire qui serpentait au pied des collines.
+
+Les dbris de la troupe sauvage s'taient rallis autour de Wontum et
+commenaient reprendre courage: on fit halte, et les prparatifs d'un
+campement pour la nuit furent commencs.
+
+Le site tait compltement solitaire et dsert, sans la moindre
+apparence de route ou mme d'une simple piste; Manonie ne pt s'y
+reconnatre, elle qui, pourtant, tous les sentiers de la plaine
+avaient t familiers. Nanmoins elle reconnut avec satisfaction que le
+cours d'eau tait un des affluents de la Platte... Son active et
+courageuse imagination se mettait dj en travail pour prparer une
+vasion.
+
+Le camp tabli, la jeune femme fut place au centre d'un cercle form
+par la troupe sauvage. On lui laissa le petit Harry pour qu'il put
+reposer ct d'elle:
+
+Avant de se livrer au sommeil, Wontum fit avec l'corce de quelques
+jeunes arbrisseaux une longue et forte corde avec un bout de laquelle il
+lia un bras de sa captive; l'autre bout resta roul autour de sa
+ceinture. Cette prcaution diabolique devait tre d'une funeste
+efficacit contre toute tentative de fuite.
+
+Ensuite, la bande entire se coucha pour dormir.
+
+Les instants s'coulrent, lents comme des sicles, pour Manonie
+inquite, avant que la respiration gale et bruyante des dormeurs
+indiqut que leurs yeux taient ferms par un vrai sommeil. La pauvre
+femme avait, plus que personne, ressenti les fatigues de cette triste
+journe: son enfant s'tait immdiatement assoupi d'un profond sommeil
+entre ses bras: elle se sentait chanceler sous l'invincible treinte
+d'un engourdissement gnral; ses paupires s'abaissaient comme si elles
+eussent t de plomb. Il lui fallut toute l'nergie du dsespoir pour
+lutter contre ce nouvel ennemi... le sommeil!
+
+Enfin tout devint immobile autour d'elle; Wontum lui-mme dormait. Le
+premier soin de Manonie ft de travailler dnouer la corde qui la
+retenait: elle y parvint en employant ses dents. Cette premire tche
+accomplie elle essaya de quitter doucement sa place. Mais au premier
+mouvement qu'elle fit, Wontum la saisit par le coude avec une telle
+force, et la serra si brutalement qu'elle ne put retenir une exclamation
+de douleur. Cependant le Sauvage ne parut point s'veiller, et, aprs
+quelques secondes d'une immobilit pleine d'angoisses, Manonie resta
+convaincue que le geste du Pawnie avait t simplement fortuit et
+excut en plein sommeil.
+
+Probablement un instinct de bte fauve continuait veiller en lui, et
+les nerfs surexcits se crispaient machinalement sur la malheureuse
+captive au moindre mouvement tent par elle.
+
+Nanmoins elle n'osa plus bouger et attendit immobile. La respiration du
+Sauvage devenait bruyante et agite; ses lvres frmissantes laissaient
+chapper des imprcations sourdes, entremles de mots inintelligibles.
+C'tait encore de la fureur, jusques dans les rves!
+
+Manonie promena ses regards autour d'elle; son oreille attentive sonda
+les profondeurs du silence. Tout dormait... le moment d'agir tait
+venu.
+
+Un flot de sang bouillonna aux tempes de la pauvre dsespre lorsque
+ses yeux s'arrtrent sur le couteau du chef: demi sorti de sa
+ceinture, il brillait d'un reflet sinistre. D'une main ferme et souple
+elle retira l'arme de son fourreau, puis elle regarda sa pointe aigu,
+rouge encore du sang de ce pauvre Blair! un frisson glacial la pntra
+jusqu' la moelle des os: elle se sentait au milieu d'une atmosphre de
+mort. Aussitt elle enveloppa son petit Harry d'un tendre regard:
+l'enfant dormait paisiblement, illumin par la clart douce des toiles.
+
+Tout tait calme dans la nature; le ruisseau murmurait, les feuillages
+babillaient, les insectes nocturnes bourdonnaient et l; dans le
+lointain dsert, profond, incommensurable, s'levaient, s'teignaient
+des rumeurs confuses: toutes ces voix de la solitude et de la nuit
+parlaient de libert la triste prisonnire.
+
+Puis ses yeux retombrent sur le monstre endormi prs d'elle, sur
+l'ennemi implacable qui l'avait faite malheureuse. Le couteau sembla
+s'agiter dans la main de la jeune femme... N'avait-elle pas le droit
+d'en faire usage?... Un seul coup, et la terre tait dbarrasse!...
+Mais sa main, sa faible main de femme serait-elle assez ferme pour
+porter un coup mortel?... Enfin, le ciel approuverait-il un pareil
+acte?...
+
+L'infortune leva les yeux au ciel et lui adressa avec ferveur une
+courte prire.
+
+--Oh! Grand Esprit! murmura-t-elle, inspirez-moi, fortifiez-moi!
+
+Ensuite, se sentant raffermie par le mme courage qui jadis anima
+Judith, elle leva l'arme meurtrire pour l'enfoncer dans la poitrine du
+Sauvage. A cet instant suprme, un simple mouvement de Wontum changea la
+face des choses: il lcha le bras de Manonie qu'il tenait serr depuis
+quelques instants. La captive devenait libre de ses mouvements; elle
+chappait l'horrible ncessit de faire couler le sang: le couteau
+s'abaissa sans frapper.
+
+Craignant de perdre une seconde, Manonie se leva doucement et prit son
+fils entre ses bras. Ses regards se portrent anxieusement autour
+d'elle, pour chercher la route suivre: tout tait tranquille et muet.
+Elle se mit en marche, posant lgrement ses pieds entre les dormeurs.
+Pendant cette prilleuse et critique entreprise, son coeur battait si
+fort, que ses pulsations lui semblaient capables d'veiller les
+Sauvages qui l'entouraient.
+
+Enfin elle atteignit le bord de la rivire: elle tait libre!...
+Malheureusement le petit Harry se rveilla effray et se mit crier. Il
+n'en fallait pas tant pour rveiller Wontum: d'un bond il fut auprs de
+la fugitive.
+
+La pauvre mre l'avait bien vu au moment mme o il se levait; mais il
+n'tait plus temps de fuir; alors, avec une tonnante prsence d'esprit,
+elle se mit parler l'enfant d'une voix assez leve pour tre
+entendue du Sauvage.
+
+--Mon petit Harry demande boire? Il va avoir ce qu'il dsire: Manonie
+va lui donner de l'eau.
+
+En mme temps elle se pencha vers la rivire, remplit une petite tasse
+et la prsenta son fils, qui but avec avidit.
+
+--Et maintenant, ajouta-t-elle, Harry va dormir encore, s'il est un
+gentil petit garon.
+
+--O est papa? demanda l'innocente crature.
+
+--Cette question tait un coup de poignard dans le coeur de Manonie,
+mais elle rpliqua d'une voix calme:
+
+--N'aie pas peur, mon mignon, nous verrons bientt papa.
+
+--Demain matin?...
+
+--Demain matin, peut-tre.
+
+--O est ce mchant homme qui m'a emport de la maison?
+
+--Chut!
+
+--Ici! gronda le Sauvage en s'approchant; ici, le mchant homme.
+
+Alors Wontum ramena sa prisonnire au centre du camp. Tout espoir
+d'vasion tait perdu; Manonie se rsigna prendre du repos.
+
+Mais avant que le sommeil eut appesanti ses paupires, les chos
+profonds de la valle envoyrent ses oreilles une sorte de rumeur
+plaintive et menaante qui peu peu devint une voix... Des paroles
+tranges planaient dans l'atmosphre sombre:
+
+--_Pourquoi le sang du mchant n'a-t-il pas coul?... Pourquoi la mort
+n'est-elle pas descendue sur lui?_
+
+Ainsi parlait la voix mystrieuse dont la brise nocturne emporta
+rapidement les derniers murmures.
+
+Wontum l'entendit et se dressa en sursaut pour mieux couter; mais tout
+tait rentr dans le silence, le sauvage pt croire qu'il avait t le
+jouet d'une illusion.
+
+Manonie, au contraire, crt reconnatre dans ces sons fugitifs l'accent
+d'une voix amie descendant du ciel pour la consoler. Elle ne se sentit
+plus aussi abandonne, l'espoir revint dans son me: un sommeil
+rconfortant vint clore ses paupires, et la nuit grena une une ses
+lentes heures sans qu'aucun incident nouveau se produisit.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+AMIS
+
+
+Le vieux John et Oakley, aprs avoir quitt le Fort, ou plutt ses
+ruines, s'arrtrent pendant quelques instants, sur les bords du
+Laramie, pour se consulter au sujet de la direction prendre, et des
+rsolutions former pour mener bonne fin leur poursuite.
+
+Oakley avait souvent rencontr Manonie pendant qu'elle demeurait au
+milieu des Sauvages, il lui avait conserv une paternelle affection.
+
+Le vieux John, non-seulement ne l'avait jamais vue, mais encore, chose
+singulire, n'avait jamais entendu parler d'elle jusqu'au moment o le
+lieutenant Marshall tait venu implorer son aide et ses bons conseils.
+Cependant jusqu' l'poque de son mariage, Manonie avait vcu dans le
+voisinage du vieillard.
+
+Dcidment le vieux John tait plus _ermite_ encore qu'on ne pouvait le
+croire.
+
+Les trois amis dcidrent que le meilleur parti prendre serait de
+suivre la piste des Sauvages, et que, lorsque Wontum aurait t
+dcouvert, l'un des poursuivants resterait pour pier secrtement sa
+marche ainsi que la manire dont il traiterait sa captive, pendant que
+les deux autres courraient avertir les troupes rgulires.
+
+Oakley tait fort adroit suivre une piste; aprs un examen approfondi
+il jugea que le ravisseur ne marchait point spar de sa bande, car
+aucun vestige isol ne se montrait dans les bois.
+
+Leur dpart du Fort avait t si promptement effectu qu'ils n'avaient
+rien pu savoir de la rencontre entre les dragons et les Sauvages. Leur
+surprise fut donc grande lorsqu'ils aperurent les pitinements de la
+cavalerie qui effaaient entirement les traces des Indiens. Sur le
+premier moment ils pensrent que la bande Pawnie s'tait dtourne
+l'approche des soldats pour ne pas tre aperue par eux, et pour viter
+un engagement.
+
+Aprs avoir rapidement march pendant quelques heures, ils se trouvrent
+inopinment sur le thtre du combat. Ce fut pour Oakley un trait de
+lumire; d'autant mieux qu'en rdant au travers des broussailles, il
+dcouvrit, soigneusement cach sous les branches, le cadavre du cheval
+que les Indiens avaient emmen du Fort, et qu'une dcharge de mitraille
+avait tu.
+
+Ds ce moment Oakley pt retracer avec une exactitude merveilleuse
+toutes les pripties du sort de Manonie. A un chasseur de profession
+devenu aussi habile qu'un Indien suivre une piste, il suffit d'un rien
+pour se maintenir dans la bonne voie: une branche rompue, une feuille
+dplace, un brin de mousse froiss sont pour lui des indices clairs et
+infaillibles.
+
+Ce fut ainsi que Oakley suivit pas pas Wontum et Manonie, soit sur les
+rochers, soit sur le gazon, soit sur le sol humide des bois.
+
+--Oh! s'criait-il de temps en temps, voyez-moi donc les larges
+empreintes du gros vilain pied de ce Pawnie... Et ces petits mocassins
+de Manonie! de vraies pattes de biche! lgre et forte, malgr son
+chagrin... courageuse enfant! elle suivait son fils. Ah! je connais
+quelque part une carabine qui parle bien, trs-bien mme, et qui
+voudrait dire un seul mot ce Peau-Rouge maudit. Allons, mes amis,
+courage! a va bien.
+
+Lorsqu'ils arrivrent au campement nocturne des Indiens, toute
+incertitude se dissipa; la bande des ravisseurs, sans chercher
+aucunement cacher sa piste, avait pris la route qui conduisait
+directement aux Collines-Noires en suivant le Ruisseau du Daim.
+
+Les choses tant ainsi claircies, on fit halte et la question fut
+agite pour savoir qui retournerait en arrire afin d'avertir la
+garnison.
+
+Il y eut discussion d'abord; car ni Oakley ni le vieux John ne voulaient
+reculer devant les dangers de la poursuite; chacun d'eux tait emport
+en avant par la mme ardeur.
+
+--Maintenant, ami John, dit Oakley, il s'agit de bien se comprendre et
+de ne pas se tromper. Que le bon Dieu vous bnisse! mais, je crois que
+vous vous connaissez en diableries indiennes, peu prs autant qu'un
+baby de deux mois. Vous tes si _mystique_ et si tranquille dans votre
+petit coin que vous avez sans doute oubli par quel bout on prend un
+mousquet; ma foi! je ne comprendrais pas, qu' votre ge, vous fussiez
+tent de courir aux mchantes aventures.
+
+Le vieux John se mit rire avec une bonhomie pleine de malice.
+
+--Je ne suis peut-tre pas aussi ignorant que vous le croyez de ce qui
+concerne les ruses sauvages. Il me semble que je saurais encore
+passablement suivre une piste et mme jeter par terre un Peau-Rouge,
+s'il le fallait pour une juste cause.
+
+--Bah! vraiment? Trs-bien! je suppose que vous en seriez capable. Mais
+comment connatriez-vous leurs malices, vous qui, toujours enferm dans
+votre cabane des montagnes, ne faites pas autre chose que lire dans vos
+livres? C'est comme je vous le dis, John; vos moyens de science vont
+aussi loin qu'une ducation par les livres peut mener, mais, mon avis,
+le meilleur livre ne dit pas grand chose sur les Indiens. Vous avez
+peut-tre trop peu tudi dans le _grand livre_ qui se dveloppe autour
+de nous.
+
+A ces mots, Oakley montra d'un geste l'imposant paysage de la valle;
+John inclina respectueusement sa tte vnrable.
+
+Au bout de quelques moments il rpondit:
+
+--Enfin, Oakley, changeons un peu notre opinion respective sur les
+projets du ravisseur Pawnie, et sur les motifs qui l'ont pouss
+enlever l'enfant.
+
+--Parfaitement! allez, donnez vos ides; nous verrons si vous avez jug
+droit relativement cette affaire de la vie des bois.
+
+--Eh bien! il va suivre les Collines Noires jusqu' ce qu'il ait atteint
+le Deer Creek.
+
+--Par les cornes d'un moose! c'est mon avis aussi. Allons, parlez
+encore.
+
+--Ensuite il traversera la valle, en droite ligne pour gagner les
+Eaux-Douces.
+
+--Prcisment! je pense comme vous. Aprs!...
+
+--Aprs...? il ne s'arrtera pas qu'il n'ait atteint _Devil's Gate_.
+
+--Nous sommes du mme avis, mon vieil ami. Continuez votre explication.
+
+--L, il se considrera comme sauv, et il le sera en effet, jusqu' un
+certain point; car il est impossible de traner de l'artillerie dans ces
+territoires inaccessibles. Les Peaux-Rouges, une fois retranchs dans
+leurs cavernes, ne fussent-ils qu'une centaine d'hommes, pourraient
+tenir tte une arme.
+
+--Vous parlez droit, sir; je vous coute toujours. Maintenant je me
+demande s'il y aurait quelque autre chemin pour arriver jusqu' eux.
+
+--Je vous comprends. Il faudrait pouvoir les surprendre et les craser
+l'improviste. Ce sera le seul moyen de russir, s'ils parviennent
+atteindre leur refuge.
+
+--S'ils y parviennent?... et comment, tonnerre! calculez-vous qu'on
+pourrait les en empcher; dmontrez-moi , je vous prie!
+
+--Bien, je vais l'expliquer. De quel nombre pensez-vous que leur bande
+soit compose?
+
+--Hum! on ne pourrait pas dire cela au juste. Cependant, comme ils ne
+s'attendaient pas tre suivis, ils n'ont pas pris soin de marcher la
+file indienne, chacun dans les traces de celui qui le prcdait: nous
+allons donc peut-tre voir quelque chose.
+
+Oakley examina les alentours pendant quelques minutes.
+
+--J'estime qu'ils sont environ une soixantaine. Maintenant, voyons votre
+plan.
+
+--Il est bien simple: il consiste intercepter la marche des Indiens
+avant qu'ils soient parvenus Sweet-Water.
+
+--Certes! mais comment russir les intercepter? que pourrons-nous
+faire contre soixante hommes.
+
+--Vous ne me comprenez pas. Tout ce que vous pourrez faire, ce sera de
+retourner au Fort en toute hte, avertir les militaires, et les amener
+sur les lieux. Ils ont de la cavalerie, les Indiens n'en ont pas; on
+pourra atteindre la rivire avant eux.
+
+--Oui; c'est clair comme bonjour. Mais pourquoi dites-vous que je vais
+retourner au Fort?
+
+--Aimeriez-vous mieux que ce ft moi?
+
+--Oui, oui, pre John. Je ne disconviens pas que vous soyez un aussi bon
+claireur que moi; nonobstant, je suppose que vous tes trop vieux pour
+courir dans les bois la poursuite des Indiens. Si vous allez au Fort,
+vous aurez la chance d'avoir une monture.
+
+--Ah! ! mais, Oakley, vous tes pour le moins aussi g que moi.
+
+--C'est ce qui reste savoir: Enfin, je vous le dis, j'ai un tel
+exercice des courses, des chasses, des batailles, que je suis devenu
+fort comme un chne... deux fois plus fort que vous, quoique vous soyez
+plus gros que moi.
+
+--Vous croyez ?
+
+--Un peu, s'il vous plat; si vous voulez essayer _une passe_ avec le
+vieux Jack Oakley, venez un peu voir. Vous trouverez votre pareil.
+
+Le vieillard sourit, s'approcha d'Oakley et le saisit vigoureusement.
+Jack fit trois ou quatre efforts dsesprs pour branler son adversaire
+et lui faire perdre pied, mais tout fut inutile; John resta immobile
+avec la tranquillit d'un rocher, serrant toujours son homme avec des
+mains qui semblaient des tenailles d'acier.
+
+Tout--coup il le prit aux hanches, le souleva d'un puissant effort, et
+le fit passer par-dessus sa tte. Oakley alla tomber quelques pas,
+lourdement comme une bche. Il se releva agilement avec une exclamation
+et saisit l'ermite pleins bras. Mais celui-ci, avec la promptitude de
+l'clair, souleva de nouveau Jack en l'air et l'envoya mesurer le sol
+avec un bruit effrayant.
+
+Cette fois, matre Oakley se releva lentement sur ses pieds, en se
+frottant les bras, le cou et la tte; en mme temps il lana un regard
+empreint d'admiration au vieillard qui tait rest debout et souriant.
+
+--Jrusha! s'cria-t-il enfin; vous tes un _rude_! touchez-l, mon
+homme.
+
+--Eh bien! croyez-vous que je pourrais me tirer d'affaire avec un
+Indien? demanda paisiblement le vieux John.
+
+--Copieusement! je vous le dis. Oh! oui, copieusement! Certes, comme
+vous y allez! Mais n'est-ce pas une honte vous de rester enferm comme
+vous l'tes dans votre cabane, alors que vous devriez courir la
+montagne, tuant chaque jour votre demi douzaine de Peaux-Rouges!
+
+--Je ne me permettrai jamais de prendre la vie d'un Sauvage sans y tre
+contraint par la ncessit de ma dfense personnelle, ou pour le salut
+d'autrui.
+
+--Mais, puisque nous sommes en guerre, chaque Peau-Rouge est un ennemi.
+
+--J'aurai l'oeil sur quiconque se prsentera moi; la moindre
+dmonstration hostile, j'agirai en consquence. Maintenant, dites-mot
+quel est celui de nous deux qui va retourner au Fort.
+
+--Eh bien! calculez que ce sera moi. Il n'y a pas un instant perdre,
+donc, je pars. Hurrah! pour le pre John, jadis appel l'ermite,
+aujourd'hui la terreur des Indiens et le vainqueur de Jack Oakley. Oui,
+sir, vous l'avez mani comme une vieille femme manie un balai.
+
+A ces mots il s'loigna grands pas dans la direction du Fort.
+
+Il et bientt atteint la pente des dernires collines, et se mit
+traverser agilement la valle.
+
+--Par le grand diable rouge! murmurait-il en se frottant les paules; ce
+vieux garon est nerveux comme un jeune if et fort comme un chne. Je ne
+comprends pas qu'il soit si adroit.
+
+--De qui parlez-vous donc? demanda une voix tout proche de lui.
+
+Oakley se dtourna en sursaut, et aperut deux pas de lui un homme
+debout sur le bord d'un petit ruisseau.
+
+--Quindaro! s'cria-t-il.
+
+--Oui, lui-mme. Que faites-vous par ici, Oakley?
+
+--Ma vieille langue va tout vous dire, rpondit celui-ci.
+
+En mme temps il se mit lui raconter toutes les aventures prcdemment
+survenues.
+
+--Et o se trouve Mary? demanda Quindaro.
+
+--Quelle Mary?
+
+--Votre fille.
+
+--Ah! oui; Molly. C'est comme a que je l'appelle, cette petite fille;
+cependant c'est malgr la vieille femme qui me rpte toujours qu'il
+faut dire Mary.
+
+--O est-elle?
+
+--En lieu sr, allez! dans la cabane de l'ermite, avec sa vieille mre.
+
+--La croyez-vous rellement en sret?
+
+--Certes! Dieu vous bnisse! Il n'y a pas de ce ct-ci de la
+Californie, un Peau-Rouge qui ose toucher au vieux John. Mais venez donc
+par ici, je vais vous dire un secret que vous garderez pour vous seul.
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Ce vieux bonhomme l est plus fort qu'un ours brun. Je l'ai prouv il
+y a peu d'instants!
+
+Parlant ainsi, l'honnte Jack se frotta vigoureusement les paules.
+
+--Ah! o est-il donc le vieux? demanda Quindaro avec un intrt soudain.
+
+--Il tait par l haut, il y a une demi-heure tout au plus; maintenant,
+il est parti sur une piste et je ne serais point tonn de lui voir
+faire quelque rude besogne. Je vais vous dire un autre secret; le vieil
+ermite est avec nous sur le sentier de guerre contre les Rouges. a
+c'est vrai comme parole d'vangile; car il l'a dit, et je le sais homme
+ ne pas mentir. Mais pourquoi n'tes-vous pas venu voir Molly depuis si
+longtemps? Je crois qu'elle prend a coeur; elle est devenue ple et
+srieuse, elle ne rit plus; elle n'est plus joyeuse fille comme
+l'poque de notre arrive au Settlement.
+
+--Hlas! monsieur Oakley, les troubles de ces contres suffiraient pour
+enlever son sourire la nature elle-mme, et pour mettre en deuil
+l'azur du firmament. Pourquoi ne vous ai-je pas visit depuis
+longtemps?... parce que j'ai trop d'ouvrage accomplir ici; parce que,
+jusqu' la fin de cette guerre, je me suis vou une seule et unique
+tche. Il est vrai, entirement vrai, que je porte toujours dans mon
+coeur l'image de votre fille; mais mon coeur saigne d'une blessure
+toujours ouverte; le sang en sort avec une telle abondance qu'il
+obscurcit ma vue pour tout autre objet. Quand ma vengeance sera
+accomplie, grandement, compltement, alors j'irai vous voir. Mais non
+auparavant... non, pas avant cette heure.
+
+Quindaro parlait avec une vive motion.
+
+--Vous m'excuserez, monsieur Quindaro, mais je vois que vous tes un
+homme d'ducation et j'ai peur que ma pauvre Molly ne soit pas un parti
+pour vous. Mais vous ne voudriez pas...--Oh! je confesse que je suis un
+vieux fou, et je mriterais qu'on me trpignt sur le nez pour cette
+question...--Voyez-vous, j'aime ma fille tel point, que mon vieux
+coeur se briserait, s'il arrivait quelque chose mon enfant.
+
+--Bien: que vouliez-vous me demander?
+
+--Vous ne voudriez pas jouer avec l'amour de ma petite Molly;...
+l'abandonner au dsespoir et la mort?...
+
+Quindaro bondit sur ses pieds et regarda fixement Oakley sans prononcer
+une parole.
+
+--Oh! vous n'avez pas besoin de rpondre, continua le brave Jack d'une
+voix mue, je lis votre pense dans vos yeux. Souffletez-moi pour ma
+sotte question! C'est une ide qui m'a travers la tte. Je vous ai
+toujours considr comme un coeur loyal, un homme droit et honorable;
+ma pense sur vous n'a pas chang. Vous m'excuseriez si vous saviez ce
+que c'est que d'tre pre,.... et pre d'une fille tendre et dvoue.
+
+L'nergique visage de Quindaro fut agit d'une motion terrible: il se
+couvrit la face des deux mains et resta longtemps sans pouvoir parler.
+
+--Non, M. Oakley, dit-il; non, je ne sais pas ce que c'est que d'tre
+pre. Je connais peine le bonheur d'tre fils et frre... Je connais
+l'angoisse... le deuil... la mort... Oh! nuit horrible! continua-t-il
+comme rpondant ses propres penses: nuit de terreurs! Flots de sang!
+clameurs mourantes des agonisants! Flammes dvorantes! cratures chres
+que j'aimais! je vous ai venges dj; mais elle n'est pas pleine
+encore, la coupe de la vengeance!
+
+En parlant, cette homme si fort et nergique sentait son coeur se
+gonfler comme l'Ocan par une furieuse tempte; le sang brlant
+bouillonnait ses tempes; une flamme sinistre s'allumait dans ses yeux.
+
+Oakley le regarda avec une motion mle de surprise. Il supposait bien
+que les Sauvages n'taient pas trangers au dsastre dont il venait de
+parler; mais c'tait la premire fois que Quindaro laissait chapper une
+parole de nature jeter quelque lumire sur son existence trange et
+mystrieuse.
+
+--Ce sont les Indiens qui vous ont fait tout cela? demanda Oakley aprs
+quelques instants de silence: ils sont capables de tout.
+
+--Oui; ce sont ces Pawnies maudits.
+
+--Ils ont massacr vos parents?
+
+--Oui; pre, mre, frres, soeurs;--tous sont morts, except moi.
+
+--tes-vous sr que personne n'ait chapp au carnage?
+
+--Oh oui! j'en suis sr. J'ai vu les corps sanglants, tendus sous mes
+yeux.
+
+--Avez-vous pu les ensevelir, dcemment, comme il convient de le faire?
+
+--Hlas non! peine ai-je pu m'chapper vivant. Mais quelques jours
+aprs, lorsque je suis revenu sur le lieu du dsastre, j'ai vu cinq
+tombes frachement dcouvertes...
+
+--Alors, vous avez suivi les Pawnies?
+
+--Oui: j'ai constamment rd autour d'eux pendant qu'ils frquentaient
+les environs du Lac Willow; depuis qu'ils sont dans les montagnes, je me
+suis attach leurs pas. Je leur ai dj arrach vie pour vie, depuis
+longtemps; mais je ne regarderai ma vengeance comme accomplie et mon
+oeuvre comme termine, que lorsque cette race infernale aura disparu
+de dessus terre. Mon nom excite leur terreur, mais ce sera bien pire
+encore, plus tard, si mes projets d'extermination russissent.
+
+--O est votre habitation, Quindaro?
+
+--Au milieu des rocs de la montagne, dans la valle, sur la rivire,
+partout o ma tche m'appelle. Quindaro est comme l'oiseau sauvage,
+libre de tous ses mouvements.
+
+--Avez-vous quelquefois rencontr le vieux Pre John?
+
+--Je l'ai aperu; mais nous ne nous sommes jamais abords face face.
+
+--Quindaro, promettez-moi une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est de rendre visite l'Ermite lorsque vous en aurez l'occasion.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Je vous le dirai plus tard. Promettez-moi.
+
+--Bien! ce sera fait suivant votre dsir. Pour le moment il faut que je
+vous quitte; je vais me mettre sur la piste de cette bande: peut-tre
+pourrai-je tre utile la jeune femme et l'enfant dont vous m'avez
+parl. En mme temps je ferai mon possible pour rencontrer le vieil
+Ermite s'il se trouve dans ces parages.
+
+A ces mots Quindaro tendit la main, saisit celle d'Oakley, la secoua
+cordialement, et s'loigna d'un pas agile dans la direction des collines
+noires.
+
+Oakley resta immobile le regarder jusqu' ce qu'il l'et perdu de vue:
+puis il se mit en route de son ct en grommelant:
+
+--Je parierais ma vieille chevelure contre un cuir de Peau-Rouge, que le
+pre John et ce jeune gaillard pourraient se convenir beaucoup. Ils ont
+tous deux une histoire funeste et mystrieuse se raconter: ils gardent
+tous deux une vieille rancune contre les Indiens.--Dcidment ils seront
+trs-bien ensemble.--Mais, que fais-je ici?... courons vite je n'ai pas
+une minute perdre.
+
+Sur ce propos, matre Jack se remit vivement en route et continua sa
+marche avec une telle activit qu'il arriva sain et sauf, au Fort, avant
+la nuit.
+
+Il fut chaudement accueilli par cette vaillante petite arme, toujours
+indomptable malgr ses revers. Chaque soldat tait dvou de coeur et
+d'me l'_Hrone du fort Laramie_; chacun se sentait atteint par le
+terrible vnement qui la frappait; chacun voulut devenir son vengeur.
+
+Par une heureuse concidence, un renfort de troupes tait arriv
+Laramie; il se composait de deux cents hommes bien monts, bien arms,
+venus du Fort Jefferson. Dans de pareilles conditions, il devenait
+possible de lancer en expdition un dtachement considrable sans avoir
+ craindre de dgarnir les dbris de la citadelle.
+
+Les prparatifs de campagne furent bientt faits. Le lendemain, bien
+longtemps avant les premires lueurs de l'aurore, deux cent cinquante
+cavaliers parfaitement quips, munis de deux pices d'artillerie, se
+mirent allgrement en route pour cette expdition mmorable. Une
+gnreuse ardeur faisait battre toutes ces vaillantes poitrines; on se
+htait pour atteindre au plus tt le territoire des Eaux-Douces, de
+faon devancer les Sauvages.
+
+Oakley marchait devant en guide et en claireur, ne laissant pas un
+buisson sans le fouiller d'outre en outre, pas un dfil sans le sonder
+du regard.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+UN MESSAGE
+
+
+Le soleil se leva, brillant, gai, superbe: aux feux de ses rayons
+naissants les petits ruisseaux faisaient miroiter leurs ondes
+capricieuses tout en gayant les cteaux de leurs murmures joyeux. Tout
+respirait la paix, le bonheur, la tranquillit profonde que la bonne
+mre nature dispense en prodigue ses enfants du dsert.
+
+Mais toujours grondait un noir orage au coeur de Wontum: cet tre
+farouche et vicieux n'avait jamais compris un sentiment doux ou
+paisible.
+
+Il restait debout sur cette rive enchante du _Deer Creek_, l'oeil
+menaant, le front sombre, dardant sur sa victime des regards de
+serpent.
+
+A chaque coup d'oeil la malheureuse mre frissonnait: puis elle
+serrait contre son sein le petit Harry, ce frle objet de tant de joies,
+de tant d'angoisses, de tant de souffrances!
+
+Sans cesse retentissait son oreille le cri de cette voix mystrieuse
+et secourable: _Pourquoi le sang du mchant n'a-t-il pas coul?
+Pourquoi la mort n'est-elle pas descendue sur lui?_
+
+Wontum y pensait aussi avec une mfiance inquite, et ne laissait pas
+s'couler une seconde sans promener sur les alentours un regard
+inquisiteur: on et dit qu'il souponnait la prsence secrte d'un
+ennemi. Son hsitation tait visible; il redoutait de continuer sa
+marche; son instinct sauvage lui faisait pressentir une poursuite ou des
+embches caches.
+
+Manonie et un mouvement de joie en contemplant la belle valle qui se
+droulait devant elle: aprs un court examen, elle s'tait reconnue; ce
+territoire, qu'elle avait souvent parcouru dans sa jeunesse, s'tendait,
+avec la _Rivire-Douce_, sur un espace de cinquante milles, et offrait
+l'oeil le plus admirable paysage qu'il soit donn l'homme de voir.
+La jeune femme avait l'esprance et le dsir de voir Wontum continuer sa
+course au travers de cette valle, car dans ce parcours elle avait
+beaucoup de chances d'tre secourue par les nombreux Settlers dissmins
+dans cette riante contre. Dans tous les cas, si les Blancs, trop
+infrieurs en forces, ne pouvaient la dlivrer, elle avait au moins
+l'espoir que son mari serait averti par eux et recevrait les
+renseignements suffisants pour venir son aide.
+
+Toute agite par mille penses fivreuses, elle se leva et se mit se
+promener lentement sur le bord de la rivire. Le petit Harry avait voulu
+la suivre, mais Wontum le retint. Alors l'enfant se retourna irrit et
+lana dans la figure du Sauvage un coup de toutes les forces de son
+petit poing. Au lieu de s'irriter, le Pawnie eut un demi-sourire et
+murmura avec une sorte de satisfaction.
+
+--Ugh! bon! Il fera un brave Indien!
+
+Et il passa une main caressante sur la tte du petit garon. Mais
+celui-ci, fidle instinctivement la cause maternelle, se gardait bien
+de fraterniser avec le ravisseur; il secoua nergiquement sa brune
+chevelure et se raidit dans les bras du chef.
+
+Manonie s'avana insensiblement jusqu' ce qu'elle ft arrive une
+trentaine de pas loin de Sauvages. Wontum, quoique acharn comme un
+oiseau de proie surveiller tous ses mouvements, ne prit pas garde ce
+qu'elle faisait; sa petite querelle avec Harry l'avait distrait pour
+quelques instants.
+
+La jeune femme cherchait curieusement dans les environs, esprant
+dcouvrir l'auteur mystrieux de l'avis qu'elle avait reu dans le cours
+de la nuit prcdente. Tout coup elle tressaillit; quelque chose
+venait de tomber ses pieds: c'tait un petit cailloux roul dans un
+bout de papier. Elle le saisit avec l'avidit d'un naufrag qui se
+cramponne une corde de salut; en mme temps elle jeta un regard
+oblique du ct de Wontum pour savoir s'il s'tait aperu de quelque
+chose; ce dernier continuait s'occuper du petit Harry; depuis quelques
+instants il ne prenait pas garde ce que faisait Manonie.
+
+Elle dplia le papier qui portait quelques lignes d'criture, et lut
+avidement:
+
+--Esprez! cette nuit vous serez libre. Votre mari est inform de votre
+situation, il fait tous ses efforts pour courir votre aide. Je suis
+votre ami, je resterai auprs de vous.
+
+Manonie leva les yeux; en face d'elle, une trentaine de pas, elle
+distingua, dans l'ombre d'un arbre creux une paire d'yeux tincelants
+qui la regardaient d'une faon trange. Au bout d'une seconde, un jeune
+homme de haute taille, sortant de sa cachette, se laissa voir un
+instant, appuya un doigt sur ses lvres pour recommander le silence, et
+disparut comme un mtore.
+
+Manonie eut peine retenir un cri de bonheur qui gonflait sa poitrine:
+son premier mouvement fut de s'lancer vers l'inconnu. Un instant de
+rflexion la calma: elle comprima son motion, et revint l'endroit o
+Wontum tait assis avec le petit Harry. Toute tremblante, elle serra
+avec une sorte d'emportement maternel son cher enfant sur son sein,
+comme si elle et voulu le disputer l'univers entier. Wontum ne fit
+pas attention cette exaltation fbrile qu'il considrait comme une
+infirmit fminine.
+
+Le mystrieux alli qui venait de se rvler lui tait compltement
+tranger; elle ne se souvenait point de l'avoir jamais vu. Pourtant elle
+se sentait agite d'une motion inconcevable... chose facile
+comprendre: son coeur battait se rompre lorsqu'elle songeait que le
+bonheur, la libert, la vie taient proches et que quelques heures
+seulement la sparaient de la dlivrance!
+
+Au milieu de ces penses tumultueuses vint se mler tout coup un
+sentiment de crainte: sans doute il y aurait quelque nouvelle bataille,
+o son mari courrait risque d'tre tu. En effet, ses ravisseurs
+formaient une bande d'au moins quatre-vingt guerriers valides et
+courageux; comment viendrait-on bout de cette horde froce alors qu'un
+_seul_ alli s'tait prsent pour la pauvre captive?...
+
+Sans souponner les temptes de crainte, d'espoir, de dcouragement qui
+se disputaient l'esprit de leur prisonnire, les Sauvages levrent leur
+camp et se prparrent continuer leur route. Au grand chagrin de
+Manonie, ils se disposrent quitter la valle et s'enfoncrent dans la
+montagne: bientt leur caravane fut perdue au milieu d'un ocan de
+valles, du fond desquelles on distinguait difficilement la plaine par
+quelques chappes lointaines.
+
+Cette journe fut rude pour Manonie: puise par les fatigues des
+courses prcdentes, elle fut force de se reposer frquemment. La
+marche des Sauvages en fut considrablement retarde; ils perdirent
+ainsi leur avance, ce qui les contraria d'une manire sensible. Bientt
+leur mcontentement se trahit par des coups-d'oeil irrits et des
+propos menaants: Manonie les comprenait parfaitement, car elle n'avait
+point oubli l'idime Pawnie qui lui avait t familier durant sa
+jeunesse.
+
+Une querelle ouverte ne tarda point s'engager. Un des Sauvages
+reprocha avec aigreur Wontum d'avoir engag cette expdition dans un
+intrt tout personnel, uniquement pour s'emparer de la squaw Face-Ple,
+et de les avoir pousss une bataille qui leur cotait plus de cent
+hommes.
+
+Le mme orateur, s'adressant ses autres compagnons, leur proposa de
+mettre mort la femme blanche, pour terminer toute discussion son
+sujet.--Mieux vaut, dit-il, emporter son scalp que de laisser nos
+chevelures sur un nouveau champ de combat; elle ne sera jamais des
+ntres, elle sera toujours une source de discorde.
+
+On agita ensuite la question relative au sort de l'enfant.
+
+--Qu'il vive, continua l'orateur; il est si jeune qu'il oubliera sans
+doute ses parents, et pourra devenir un guerrier utile la tribu.
+Quoique dans un ge tendre, il a fait preuve de courage; il sera
+peut-tre un jour fameux sur le sentier de guerre.
+
+La pauvre Manonie suivait cette discussion avec un intrt anxieux qu'il
+est facile d'imaginer. A tout instant ses regards inquiets sondaient
+furtivement les environs pour tcher de dcouvrir son mystrieux
+protecteur; mais il restait invisible comme s'il eut fait partie du
+monde des esprits.
+
+Aprs avoir longuement discut, les Sauvages prirent une rsolution,
+qui, en lui laissant quelque rpit, permettait Manonie d'esprer
+encore. Ils dcidrent que, malgr son mariage avec un blanc, ils
+n'avaient pas le droit de la mettre mort sans avoir consult le grand
+chef de la tribu laquelle la jeune femme avait appartenu, et sans
+avoir obtenu son assentiment. On la conduisait donc devant Nemona pour
+qu'il fut le juge suprme de son sort.
+
+Le soleil allait disparatre de l'horizon lorsque Wontum donna le signal
+de faire halte pour procder aux prparatifs de campement. La troupe
+sauvage s'installa en un grand cercle comme la nuit prcdente. Au
+centre, on brancha deux jeunes sapins proches l'un de l'autre, on les
+lia par leurs cmes de faon ce qu'ils formssent la charpente d'un
+wigwam; ensuite ils furent couverts de branches, de feuilles, de
+fougres et de mousses; ainsi arrange cette tente offrait Manonie un
+abri chaud et confortable.
+
+Ce ne fut pas sans une curiosit inquite que la jeune femme suivit de
+l'oeil tous ces prparatifs. Mais elle ne s'en approcha pas; assise
+sur une roche leve d'o sa vue pouvait dominer la plaine, elle
+regardait avec tristesse ce dsert dont les limites allaient se
+confondre avec l'horizon, et qui dormait du sommeil profond de la
+solitude. A tout instant elle esprait voir surgir de quelque ravin une
+troupe arme; elle tendait l'oreille au moindre bruit, pensant que le
+pas des chevaux se ferait entendre sur les cailloux roulants de la
+montagne.....
+
+Vain espoir! efforts inutiles! Les torrents lointains faisaient seuls
+entendre leurs sourds grondements: les cmes d'arbustes seules, ondoyant
+au vent, apparaissaient seules entre les interstices des rochers noirs;
+et si quelque pas furtif troublait le morne silence, c'tait celui du
+loup des prairies en route pour chercher pture.
+
+Au moment o elle s'y attendait le moins, Wontum vint la trouver et
+s'assit ct d'elle sur le gazon. Il la regarda longtemps avec une
+fixit trange; son visage avait une expression indfinissable dont
+Manonie ne put s'expliquer la signification.
+
+Enfin il lui adressa la parole en langage Pawnie entrecoup de mauvais
+anglais:
+
+--_Coeur-de-Panthre_ a voulu me tuer cette nuit!
+
+Manonie tressaillit: elle tait bien loin de se douter que le Sauvage
+souponnt seulement ses penses de la nuit prcdente. Il ne l'avait
+assurment pas vue levant le couteau sur lui, le tenant suspendu sur sa
+poitrine, le replaant ensuite sa ceinture sans avoir frapp. Wontum
+dormait, rvait mme cet instant; comment donc avait-il pu surprendre
+le secret que Manonie et l'_ombre_ seules connaissaient?
+
+Une vive rougeur monta aux joues de la jeune femme cette question
+inattendue: c'tait pour l'Indien une rponse suffisante.
+
+--Pourquoi voulez-vous tuer Wontum? demanda-t-il.
+
+Manonie comprit qu'une dngation serait inutile.
+
+--Je n'aurais voulu vous tuer que si cela et t ncessaire pour
+assurer ma libert.
+
+--Vous avez donc eu l'intention de me faire mourir?
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas excut votre projet?
+
+--Parce que, au moment o j'allais frapper, vous avez lch ma main que
+vous reteniez pendant votre sommeil; ce moment j'esprais pouvoir fuir
+sans tre force de commettre un meurtre. Mais comment avez-vous su tout
+cela?
+
+Wontum lui montra son couteau:
+
+Vous avez tir ceci, dit-il, mais vous n'avez pas pris garde, en le
+remettant dans ma ceinture, que vous le placiez dans mon sac balles.
+Pourquoi vouliez-vous fuir loin de moi?
+
+--Pour revenir auprs de mon mari; vous ne pouvez en douter.
+
+--Trs-bien! mais Wontum ne remettra jamais l'enfant en libert.
+
+Manonie et un grondement de douleur maternelle: le Sauvage continua:
+
+--Et de plus, je ferai votre mari prisonnier; je le brlerai. Consentez
+ devenir ma squaw, et je ne le brlerai pas. Wontum veut
+_Coeur-de-Panthre_ pour squaw; il l'aura, ou malheur au mari.
+
+--Mon mari mourra alors, rpondit Manonie avec fermet, car je ne serai
+jamais votre squaw. Mais il n'est pas en votre pouvoir, mon bien-aim
+Henry; il ne succombera pas sous vos coups. Prenez garde vous-mme; et,
+si vous voulez avoir la vie sauve vous ferez bien de me rendre la
+libert, car la vengeance de mon mari sera sre et terrible.
+
+--Ugh! Wontum n'a pas peur d'un soldat Face-Ple! Ces hommes-l sont de
+pauvres guerriers. Qu'il vienne, l'officier! je serai content de
+l'emmener avec moi _Devil's Gate_.
+
+A ce moment l'oeil toujours vigilant de Manonie crut apercevoir
+derrire les rochers quelque chose comme l'ombre d'un homme: Elle ne fit
+qu'entrevoir cette apparition qui s'vanouit sur le champ, comme une
+vision fugitive. Malgr sa vive motion, elle eut la prsence d'esprit
+de dtourner les yeux afin de ne pas attirer sur ce point l'attention du
+Sauvage: Nanmoins un sourire d'espoir erra sur ses lvres et fut
+remarqu par Wontum.
+
+--Coeur-de-Panthre pense quelque chose d'agrable? demanda-t-il.
+
+--Je songeais mes amis et la terrible revanche qu'ils vont prendre
+sur vous.
+
+--Ugh! _Coeur-de-Panthre_ les attend cette nuit?
+
+Un sourire significatif resta empreint sur la face ruse du Pawnie;
+Manonie trembla un instant qu'il n'et dml le secret du mystrieux
+tranger: mais quelques secondes de rflexion la rassurrent, elle
+rpondit courageusement:
+
+--Oui! je suis certaine de revoir bientt mes amis. Je m'chapperai la
+premire occasion; soyez en sr!
+
+--Wontum sait quoi s'en tenir l-dessus; mais il prend soin de ses
+prisonniers. Demain, dans la soire, nous serons au village des Pawnies.
+Alors Coeur-de-Panthre sera la femme ou l'esclave du chef: elle
+choisira!
+
+--Vous n'irez pas si loin sans tre attaqu.
+
+--Je ne crains rien. Sans quitter les montagnes, je regagnerai nos
+cavernes par les dfils d'Indpendance-Rock. Vos soldats sont tous
+cheval; ils ne pourront nous atteindre tant que nous serons dans les
+rochers. S'ils entreprennent de traverser Devil's Gate, ils sont perdus.
+Vous le voyez, il n'y a pour vous aucune esprance d'vasion: le parti
+le plus sage sera donc de vous rsigner votre sort.
+
+Wontum lui montra ensuite la tente improvise, et continua en idime
+Pawnie.
+
+--Vous allez reposer l-dedans cette nuit. Mais pour vous empcher de
+faire quelque sottise, je vais vous lier les mains et les pieds.
+
+Manonie ne rpondit rien, et la conversation en resta l. Lorsque la
+soire fut plus avance, Wontum attacha les deux poignets de Manonie
+avec une corde solide:
+
+--La nuit dernire, dit-il, vous avez fait usage de vos dents; je vais
+prendre mes prcautions ce sujet.
+
+En mme temps il fit asseoir sa victime par terre, le dos appuy contre
+une grosse pierre, lui passa sous le cou une branche longue et flexible
+qu'il enroula des deux bouts sur l'un des sapins soutenant le wigwam, et
+lui rendit ainsi impossible tout mouvement de la tte. Une autre corde
+lui serrait les pieds et revenait se nouer aux poignets qu'elle
+maintenait arrts contre le corps.
+
+A moins d'tre dlivre par une main secourable, la pauvre captive
+devait passer les longues heures de la nuit dans une cruelle immobilit.
+Elle ne dit pas un mot, ne profra pas une plainte. En apportant auprs
+d'elle le petit Harry, Wontum ne pt s'empcher de lui accorder un
+regard d'admiration.
+
+Tous ces prparatifs accomplis, le Pawnie se coucha sur le sol,
+directement en face de l'entre, et resta longtemps immobile mais
+veill, comme une bte fauve l'afft.
+
+Cependant, lorsqu'arrivrent les premires heures matinales aprs
+minuit, sa tte s'inclina sur le gazon, ses poings ferms
+s'entr'ouvrirent; il s'endormit d'un sommeil d'autant plus profond qu'il
+avait lutt davantage.
+
+Il tait impossible Manonie de faire un mouvement. Elle aurait bien
+voulu carter un peu les branches de sa tente pour apercevoir ce qui se
+passait dans la campagne. S'apercevant que son petit garon tait
+veill, elle l'appela avec un sourire, et lui demanda, bien bas, de
+pratiquer une ouverture dans les feuillages.
+
+L'enfant obit avec une adresse et une prcaution au-dessus de son ge.
+Alors Manonie pt voir au dehors par cette claircie: sa vue, il est
+vrai, ne pouvait se porter que dans une seule direction, mais c'tait
+dj quelque chose.
+
+La nuit tait splendide: les clarts d'une lune resplendissante taient
+adoucies plutt qu'obscurcies par les flocons lgers de blancs nuages
+qui erraient lentement dans l'azur. Les gigantesques silhouettes de ces
+voyageurs ariens revtaient tour tour les formes les plus
+fantastiques; ici c'tait un chne au feuillage touffu, l, un palais,
+plus loin un volcan au cratre de feu; puis c'tait un gant arm, un
+dragon fantastique, un lion couch, une panthre bondissante: et toutes
+ces images mouvantes, confuses, entrelaces, changeant de forme chaque
+seconde, se balanaient au clair de lune comme un essaim capricieux de
+puissances surnaturelles mises en gat par cette belle nuit.
+
+Au milieu de ces fantmes insaisissables, l'oeil fascin de la captive
+croyait parfois dmler la haute stature de son ami inconnu surgissant
+du fond de quelque ravin... mais un rayon glac immobilisait soudain la
+forme entrevue et la changeait en roc, en sapin, en bosquet, en tronc
+d'arbre; et, avec l'illusion s'vanouissait l'esprance.
+
+Ah! ciel! qu'est-ce que cela? Les prunelles noires de la jeune femme
+sondent ardemment l'espace! Est-ce une erreur, un rve, encore? L, tout
+prs, un corps sombre se dtache d'un noir rocher;... une tte
+intelligente pie la hte les alentours;... on s'avance,... on
+rampe,... on s'approche!
+
+Manonie et un affreux battement de coeur; l'esprance rentrait si
+violemment dans sa pauvre me qu'elle en tait dchire comme par une
+blessure. Il arrivait enfin, cet ami! L'heure de la dlivrance allait
+sonner!
+
+Effectivement c'tait un homme: il s'avana avec une merveilleuse
+souplesse prs des avant-gardes des Sauvages. Manonie le vit s'incliner
+sur le corps sombre de l'un des dormeurs; elle crut qu'une lutte allait
+s'engager. Mais non; un point lumineux parut et disparut sur la poitrine
+de l'Indien; celui-ci leva convulsivement les bras; ils retombrent
+inertes et morts; l'agonie avait t foudroyante et muette.
+
+Alors le vainqueur prit dans ses mains robustes le cadavre du Pawnie et
+disparut en l'emportant derrire un rocher.
+
+Le regard inquiet de Manonie ne le perdit pas longtemps de vue: bientt
+il reparut en pleine lumire; ce moment il s'tait transform en
+Indien. Il se remit ramper silencieusement.
+
+La jeune femme le vit se glisser, avec la souplesse d'un serpent, au
+milieu des Sauvages qui entravaient sa route; il approchait lentement,
+mais srement du wigwam. Quand il fut tout proche, le corps de Wontum
+l'obligea se dtourner; pendant quelques secondes, longues comme des
+sicles, Manonie ne vit et n'entendit rien.
+
+Tout--coup, derrire elle, le feuillage murmura imperceptiblement.
+
+L'homme tait arriv.
+
+Il se glissa par l'ouverture qu'il venait de pratiquer, posa sa main sur
+l'paule de la captive et l'attira lui. Les liens la retenaient: il
+s'en aperut bien vite, les trancha silencieusement, puis, d'une voix
+plus basse qu'un souffle, il lui dit:
+
+--Donnez-moi l'enfant!
+
+--Qui tes-vous? demanda Manonie.
+
+--Un ami. Donnez l'enfant et suivez-moi.
+
+A l'instant mme o elle soulevait le petit Harry de sa couche de
+feuilles, Wontum se souleva sur son coude et fit osciller sur ses
+paules sa tte alourdie par le sommeil.
+
+Manonie resta sans respiration, les bras tendus, le sang lui battant les
+tempes... Wontum retomba sur le gazon en murmurant quelques paroles
+inintelligibles et redevint immobile.
+
+Aprs quelques minutes d'une mortelle attente Manonie souleva l'enfant
+et le remit l'tranger, puis elle le suivit en rampant comme lui au
+milieu des Sauvages, menaants jusque dans leur sommeil.
+
+Dire les transes cruelles de la fugitive pendant ce prilleux trajet
+serait impossible; la vie tait suspendue en elle la pense qu'
+chaque seconde le vol d'un moucheron, le froissement d'un brin d'herbe,
+le reflet d'un rayon de lune pouvaient veiller l'ennemi et la perdre
+ainsi que son enfant et son gnreux sauveur.
+
+Enfin la redoutable enceinte fut franchie; aussitt l'homme se redressa
+et se mit marcher rapidement: Manonie le suivit pas prcipits. On
+marcha ainsi pendant une heure, dans le plus profond silence. Bientt il
+devint vident que leur fuite n'tait pas dcouverte et qu'ils n'taient
+pas poursuivis. Alors Manonie se hasarda parler:
+
+--Comment pourrai-je jamais reconnatre votre gnreux dvouement pour
+moi? dit-elle son sauveur, d'une voix tremblante de reconnaissance et
+d'motion.
+
+--J'ai fait peu de chose, rpondit l'inconnu simplement mais avec bont.
+
+--Ah! sir! vous auriez t impitoyablement massacr par les Sauvages
+s'ils vous avaient aperu!
+
+--C'est possible. Mais j'ai souvent dj couru les mmes risques pour de
+moins bonnes causes. Au fait, qu'est ce que la vie pour moi?... et que
+puis-je craindre en la risquant?
+
+--La vie est une douce chose pour moi, sir; elle m'est prcieuse et
+chre. Je voudrais que pour tous elle fut aussi heureuse que pour moi!
+
+--Madame, je suis bien aise d'avoir pu vous rendre ce service, et de
+pouvoir ramener votre mari vous et votre enfant.
+
+--Pourrais-je savoir qui est celui qui je dois tant de reconnaissance?
+
+--Pardonnez-moi de vous rpondre brivement cet gard. Nous ne nous
+sommes jamais rencontrs jusqu' ce jour. Je ne suis qu'un simple
+chasseur; le hasard m'ayant appris que ces coquins vous avaient faite
+captive, je me suis dtermin vous suivre pour vous secourir s'il
+tait possible. Maintenant nous sommes sauvs, je pense.
+
+--Mais, si je ne me trompe, au lieu de nous diriger vers le Fort, nous
+lui tournons le dos?
+
+--Oui.
+
+--Vous avez certainement de bonnes raisons pour prendre cette direction;
+puis-je vous demander quelle est votre pense.
+
+--Oui sans doute. Les Sauvages dcouvriront notre fuite
+trs-promptement, au plus tard, demain matin. Naturellement ils
+supposeront que nous avons pris la route de la valle pour nous rendre
+au Fort. Mais, ne vous y trompez pas, ils auront bientt dml nos
+traces et ne tarderont point reconnatre leur vraie direction. Ils
+s'apercevront aussi que vous avez t aide par quelqu'un.
+
+--Comment croyez-vous qu'ils sauront cela?
+
+--D'abord ils n'ignorent pas qu'il vous tait impossible de vous dlier
+seule. En second lieu, ils dcouvriront bientt le corps de l'Indien que
+j'ai laiss derrire un rocher.
+
+--En effet, j'ai vu comme un fantme sortir de l'ombre; puis un Sauvage
+s'est dbattu convulsivement.
+
+--C'tait moi que vous avez aperu: c'tait moi aussi qui vous ai lanc
+un billet, hier matin, pour vous avertir que j'tais proche.
+
+--Je l'ai suppos. Mais vous n'tes donc pas un Indien, quoique vous en
+portiez le costume?
+
+--Non. Prvoyant le cas o un Sauvage viendrait se rveiller sur mon
+passage, j'avais song me procurer un de leurs costumes; car j'tais
+sr de cheminer ainsi au milieu d'eux sans tre remarqu: j'eusse mme
+t avec vous, qu'ils n'auraient fait aucune attention, me prenant pour
+Wontum. Pour me procurer le vtement ncessaire, je ne pouvais le
+prendre que sur le dos d'un Indien: le moyen tait facile; je me suis
+approch sans bruit du coquin le plus proche et tout en lui serrant
+convulsivement la gorge, je lui ai plant mon couteau dans le coeur.
+Vous avez vu;... ce n'a pas t long. Tout allait pour le mieux;
+aussitt mon homme mort je l'ai port derrire un rocher; l, j'ai
+chang de toilette avec lui.
+
+--tait-ce votre voix qui a prononc mystrieusement ces paroles:
+Pourquoi le sang n'a-t-il pas coul?...
+
+--Oui.
+
+--O allons-nous maintenant?
+
+--Je vous conduis la cabane du vieux John qu'on appelle l'Ermite.
+
+--En quel lieu?
+
+--Au confluent des rivires Swet-Water et Platte.
+
+--Pensez-vous que, l, je serai en sret jusqu' ce que mon mari ait
+t averti et vienne me rejoindre?
+
+--Peut-tre y sera-t-il arriv avant nous. Son intention tait de se
+mettre en campagne avec un fort dtachement sur les rives de Swet-Water,
+afin d'intercepter le passage la bande qui vous avait capture.
+
+--Ainsi donc mon mari sait maintenant quel a t mon sort?
+
+--Oui; il se hte de toutes ses forces pour vous venger et chtier
+svrement toute cette canaille sanguinaire qui vous a si fort
+maltraite.--N'auriez-vous pas besoin de vous reposer un instant?
+
+--Oh non! la perspective de revoir mon bien aim Henry loigne de moi
+toute lassitude. Htons le pas, au contraire; je crains que ces
+horribles perscuteurs viennent retrouver notre trace et se mettent
+notre poursuite. Ce serait la mort s'ils nous rejoignaient dans cette
+solitude!
+
+Les deux fugitifs continurent en silence leur course rapide; l'inconnu
+portant toujours avec tendresse l'enfant dans ses bras. Le soleil
+apparaissait l'horizon lorsqu'ils arrivrent aux dernires dclivits
+de la montagne: peu de distance ils rencontrrent une petite cabane.
+
+--C'est l que demeure l'Ermite, dit l'inconnu; ici vous serez en
+sret; vous pouvez entrer avant moi.
+
+Manonie pntra dans l'humble chaumire, tenant le petit Harry par la
+main: peine la porte fut-elle ouverte, que la jeune femme se trouva en
+pays de connaissance. Mary Oakley et sa mre la reurent avec les
+dmonstrations du plus vif intrt et la comblrent de caresses.
+
+A l'apparition de son guide elles prouvrent un tressaillement de
+terreur, caus par son apparence Indienne.
+
+Mais la crainte dura peu; un clair de joie tincela dans les yeux de
+Mary: elle s'lana vers le nouveau venu et prit ses mains avec un
+transport de joie.
+
+--Quindaro! bien cher! Est-ce vous? oh! que je suis heureuse!
+s'cria-t-elle d'une voix tremblante.
+
+En effet, c'tait cet homme trange qui avait arrach Manonie un sort
+affreux.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+PARADIS PERDU
+
+
+Mary Oakley et son ami Quindaro ne s'taient pas rencontrs depuis
+plusieurs mois; ils avaient donc beaucoup de choses se dire--beaucoup
+de ces importantes futilits qui encombrent le rpertoire des amoureux.
+
+On aurait eu peine croire que cet homme au caractre de bronze,
+l'me pleine de sombres penses, toujours rvant la vengeance, toujours
+familier avec le sang et les combats, pt s'amollir le coeur parler
+de douces choses, si toutefois il avait un coeur capable d'aimer.
+
+On se serait tromp: Quindaro devenait bon, doux, simple comme un
+enfant, lorsqu'un reflet de l'heureuse vie de la famille venait
+illuminer la nuit de ses souvenirs.
+
+Ce fut donc avec une juvnile allgresse qu'il retint dans ses mains les
+petits doigts de Mary, et qu'il engagea avec elle un joyeux babil.
+
+Pour arriver la bienheureuse cabane o elle esprait retrouver son
+mari, la pauvre Manonie avait puis ses forces. Une fois en sret,
+elle se sentit anantie et retomba presque sans connaissance. On se hta
+de lui prparer un bon lit de bruyres et de mousse, dans lequel elle
+s'endormit aussitt d'un profond sommeil, ayant ses cts le petit
+Harry.
+
+Quindaro et Mary s'taient assis au pied d'un grand chne, sur le vert
+gazon, au bord de la rivire murmurante. Le jeune homme venait de
+raconter les pripties au milieu desquelles s'tait accomplie la
+dlivrance de Manonie; puis, il avait narr ses propres aventures depuis
+plusieurs mois.
+
+--Cher Walter!--j'aime mieux vous appeler ainsi, ce nom est plus doux
+mes lvres, plus harmonieux mes oreilles; murmurait la jeune fille en
+ouvrant tout grand ses yeux bleus, pleins d'une tendre admiration.
+
+--Appelez moi Walter, ma bien-aime, si cela vous fait plaisir. Je n'ai
+jamais entendu rsonner ce nom de Quindaro qu'au milieu du carnage et
+des combats, il est un signal de mort. Moi aussi j'aime couter
+l'autre nom, le nom de ma jeune enfance. Il n'y a plus une crature
+vivante qui me l'ait rpt depuis que ma famille a t anantie: aussi,
+lorsque votre voix si douce le murmure mon oreille, un frisson de
+bonheur me rafrachit l'me, en me ramenant aux beaux jours vanouis.
+Oh, Mary! que je voudrais voir ma mission accomplie, mes vengeances
+satisfaites, ma tche termine! Ce serait une nouvelle vie pour moi de
+fuir ces terribles scnes d'extermination o mon sang bouillonne, o mes
+forces s'usent, et de trouver dans quelque solitude paisible, une
+existence bnie, adore, auprs de vous.
+
+--Ne pouvez-vous donc satisfaire immdiatement ce dsir, cher Walter?
+Laissez, laissez d'autres mains cet horrible labeur, vous qui tiez n
+pour le repos et la paix!
+
+--Je ne le puis encore. Il y en a _un_ encore qui doit disparatre de la
+terre des vivants; ensuite je quitterai cette vie cruelle et impie
+laquelle m'a condamn jusqu' ce jour mon misrable sort.
+
+--Quelle est cette dernire victime?
+
+--Wontum. Depuis deux jours j'ai eu cent occasions de le tuer, ce
+monstre! mais la pauvre femme et son enfant l'ont sauv.
+
+--Comment cela?
+
+--Elle tait sa prisonnire: je voulais la dlivrer. Si j'avais fait feu
+sur ce chien sauvage, toute sa bande se serait aperue de ma prsence;
+je n'aurai plus rien pu faire pour elle; on l'aurait hache sur place
+coups de tomahawk. J'ai donc mis de ct ma vengeance, pour sauver la
+captive.--Oh! la nuit dernire, quand j'ai pntr dans le wigwam o
+elle tait charge de liens, je me suis pench sur le Pawnie, mon
+couteau est sorti tout seul de son fourreau, le coeur de l'ennemi
+l'attirait! Mais je me suis retenu; il fallait dlivrer la mre et
+l'enfant. Un geste, un souffle, pouvaient donner l'alarme, la bande se
+levait comme un tourbillon, tout tait perdu. J'en aurais tu beaucoup
+aprs lui, cela est certain; mais le nombre aurait fini par triompher.
+Pour le salut de Manonie, pour celui de son pauvre petit enfant, pour le
+bonheur de l'poux et du pre qui aime si tendrement ces deux chres
+cratures, j'ai consenti pargner cette bte fauve. D'ailleurs, je ne
+veux pas le tuer endormi, ce Wontum: je veux, qu'avant sa mort, mon
+regard le glace d'effroi, je veux qu'il sache quel est CELUI qui a si
+longtemps poursuivi lui et sa tribu, semant parmi eux la terreur!
+
+--Mais qui donc tes-vous? Dites-le moi, Walter, je vous en prie.
+Expliquez-moi pourquoi vous avez si souvent lev sur les Pawnies des
+mains ensanglantes. Sans doute, vous exerciez une juste vengeance, je
+le crois; cependant j'ose vous demander le motif... le secret redoutable
+que vous gardez au fond du coeur... le moment n'est-il pas venu, ami
+bien cher, de vous confier moi?
+
+--Bientt, oui bientt; avant notre mariage, vous saurez tout. Pour le
+moment, je vous en conjure, contentez-vous de ce qu'il m'est permis de
+vous dire; et fiez-vous ma loyaut et mon amour pour vous, chre
+Mary.
+
+Ils demeurrent tous deux, pendant quelques instants, plongs dans leurs
+rflexions silencieuses. Mary poussa un profond soupir, aprs avoir
+promen un long regard sur l'admirable paysage qui les entourait; puis
+elle dit d'un ton mlancolique:
+
+--Walter, il me semble que je n'aimerais point demeurer dans ce qu'on
+appelle le _monde civilis_.
+
+--Vous prfreriez donc rester expose aux dangers que nous courons sans
+cesse dans ces rgions inhospitalires?
+
+--Mon ami, je ne suis pas assez aveugle pour ignorer que vous tes bien
+suprieur moi. Quelquefois il me vient en pense que si vous aviez
+quelque autre personne aimer, votre affection ne serait point arrte
+sur moi. Il me vient aussi en pense que si nous allions vivre dans ce
+_Grand Monde_ que vous m'avez si souvent dpeint, vous y deviendriez
+l'idole de tous, et alors vous oublieriez la pauvre Mary Oakley, la
+pauvre fille sans ducation... Oui, je voudrais vivre et mourir dans
+cette solitude ignore, car ici vous m'appartiendrez tout entier, vous
+qui serez ma seule joie;... et au milieu de la foule civilise, il n'en
+serait pas ainsi, car de nombreux amis se disputeraient votre attention.
+Je suis sotte et folle de parler ainsi, mais un seul de vos regards
+dtourn de moi me ferait au coeur une blessure que rien ne pourrait
+gurir.
+
+Walter regarda un moment la jeune fille avec une tendresse grave et
+mlancolique:
+
+--Mary, bonne et chre crature, dit-il enfin, est-ce que l'esprit de la
+jalousie vous aurait effleur de son aile?
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami; est-ce que mes penses
+sont rprhensibles?
+
+--Savez-vous ce que signifie ce mot, _jalousie_?
+
+--Pas trs-bien.
+
+--_Jalousie_, sous-entend _suspicion_; or, souponner quelqu'un, c'est
+admettre qu'il cache quelque sentiment blmable. Me croiriez-vous donc
+capable d'une action ou d'une pense mauvaise?...
+
+--Non! rpliqua vivement la jeune fille; Dieu me garde de douter de
+votre loyaut! Si ce que je viens de vous dire ressemble la
+_jalousie_, je voudrais n'avoir jamais parl ainsi.
+
+Walter runit dans les siennes les deux mains mignonnes de la jeune
+fille et les serra affectueusement, en silence.
+
+--Mary! lui dit-il tout--coup; regardez donc dans la valle!
+
+Elle tourna aussitt les yeux dans la direction indique.
+
+--Voyez, continua Walter, prcisment derrire cette grande roche noire,
+sur la rive de Sweet-water.
+
+--J'aperois... Oui, ce sont des cavaliers qui s'avancent.
+
+--En effet: c'est le mari de Manonie avec les militaires du Fort.
+Vraiment, je suis heureux de songer que cette pauvre mre et son enfant
+sont ici et vont lui tre rendus. Chose inexplicable, mais que
+j'attribue une sympathie bien naturelle, chaque fois que j'ai entendu
+la voix de cette jeune femme, il m'a sembl qu'un cho s'veillait dans
+mon coeur, qu'un souvenir vanoui se retrouvait au plus profond de mon
+me... Oh! mais, voyez; les cavaliers descendent au galop une pente
+rapide: sans doute Marshall s'attend trouver ici les objets de son
+affection. Qu'il arrive vite! le bonheur l'attend ici.
+
+--veillerai-je Manonie?
+
+--Ce sera le meilleur. Ma premire pense avait t de respecter son
+sommeil, et de mnager son mari la joie de la surprendre ainsi par sa
+prsence: Mais je craindrais les effets d'une joie trop soudaine et
+violente. veillez-la; qu'elle puisse voir arriver ses amis!
+
+Mary fit un mouvement pour s'loigner; Walter la rappela:
+
+--Chre! dit-il, votre pre est avec eux: ne serez-vous pas bien
+joyeuse de le revoir?
+
+--Ah oui! comme je vais l'embrasser!
+
+--Ils seront tous ici dans une demi-heure.
+
+A cet instant Manonie appart sur la porte de la cabane.
+
+--Voyez! l-bas dans la valle! s'cria-t-elle avec une exaltation
+joyeuse; voil nos amis qui arrivent! voil le bonheur!
+
+Elle n'avait pas achev ces paroles qu'un tourbillon de Sauvages
+s'lana de derrire les rochers environnants. Quindaro cras par vingt
+guerriers, se vit renvers et maintenu sur le sol, pieds et poings lis,
+en dpit d'une rsistance dsespre et de ses efforts surhumains.
+
+La malheureuse Manonie tait de nouveau prisonnire, et avec elle
+l'homme dvou qui avait brav tant de prils pour la dlivrer. Mary
+Oakley fut galement garotte. Sa mre et un meilleur sort: elle fut
+renverse d'un coup de tomahawk; son me innocente et pieuse, devenue
+libre jamais, pt prendre son vol vers le sjour des anges.
+
+Wontum s'tait aperu de la fuite de Manonie peu d'heures aprs son
+vasion: avec son infernale perspicacit qu'aiguisait la rage, il
+parvint dcouvrir la fuite des fugitifs et se lana leur poursuite.
+
+Accompagn de sa terrible bande, il tait arriv la cabane de l'Ermite
+peu d'instants aprs ses victimes: mais la crainte superstitieuse que
+les Pawnies avaient du vieillard, les empcha de violer l'asile choisi
+par Manonie: ils attendirent qu'elle en ft sortie.
+
+Pendant que Walter et Mary causaient paisiblement, insoucieux du pril
+ignor, les yeux de Wontum, fascinateurs et funestes comme ceux du
+serpent sonnettes, couvaient cette double proie, objet d'une haine
+mortelle. Il reconnaissait le librateur de Manonie; il reconnaissait la
+meurtrier de l'Indien trouv gisant au pied du rocher; il reconnaissait
+l'homme dtest et redout qui, depuis si longtemps, semait la mort et
+l'effroi parmi les tribus Sauvages.
+
+Du mme coup d'oeil, Wontum voyait arriver les troupes dans la valle
+lointaine. L'heure tait propice pour la vengeance et le triomphe.
+
+En effet Wontum, avait gagn une effrayante revanche!
+
+Il s'assit sur le gazon ct de ses victimes en les narguant du
+regard, avec un mauvais sourire.
+
+--Ugh! dit-il au bout de quelques instants en montrant du doigt les
+troupes qui s'approchaient dans le lointain; Chiens Blancs, voyez-vous
+arriver vos amis; sans doute vous prfreriez partir avec eux?...
+
+Quindaro ne rpondit rien. Il comprenait parfaitement que le Sauvage
+pensait mal, et ne cherchait qu'un prtexte, un mot, un signe pour
+rendre plus cruelle encore la misrable position de ses prisonniers.
+S'il n'et t retenu par la crainte d'attirer sur ses malheureuses
+compagnes d'atroces reprsailles, il aurait essay de recommencer la
+lutte, car sa fureur tait comparable celle du tigre pris au pige.
+
+Il regarda Manonie, galement charge de liens comme lui. L'infortune
+avait les yeux noys de larmes; tout en tenant son petit garon
+convulsivement serr contre sa poitrine, elle jetait d'avides regards
+sur ces amis qui arrivaient, hlas! trop tard, des confins de la vaste
+plaine. videmment il n'y avait aucun espoir de ce ct, car le Pawnie
+les avait aperus et n'aurait pas l'imprudence de les attendre.
+
+Mary Oakley se roulait sur le sol, auprs du cadavre de sa mre, dans
+les transports d'une douleur frntique. Ses cris dchirants auraient
+touch une bte froce, mais Wontum, inaccessible tout sentiment
+humain, prtait l'oreille ce concert de douleurs, comme un dilettante
+savoure un beau passage de musique.
+
+Aprs s'tre rassasi de vengeance il donna l'ordre du dpart. La horde
+Sauvage se forma en demi-cercle, poussant devant elle, comme un troupeau
+d'animaux captifs, Quindaro, Manonie, Mary Oakley et le petit Harry tous
+cruellement garotts.
+
+Wontum entranait vers les solitudes inaccessibles de Devil's Gate, ses
+tristes victimes, dont le coeur saignait en pensant aux amis, aux
+sauveurs qui, au bout de quelques minutes allaient arriver, mais trop
+tard.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+TROP TARD!
+
+
+Le coeur du lieutenant Marshall bondissait de joie, d'orgueil,
+d'esprance, en contemplant la vaillante phalange qui le suivait avec
+ardeur. Tout son sang bouillonnait d'impatience lorsqu'il songeait au
+but de son expdition.
+
+Sa femme! son enfant! tout ce qu'il aimait au monde attendaient son
+arrive!...
+
+Jamais pareille angoisse n'avait atteint son me: jusqu'alors sa vie
+avait coul douce et calme, pleine de jours heureux; son ciel avait
+toujours t sans nuages. Le bonheur avait suivi son mariage, et l'ide
+mme d'un dsastre n'avait jamais effleur l'esprit du jeune officier.
+
+Manonie, sa bien-aime Manonie, enleve au milieu du Fort!... c'tait l
+un rude coup, sous lequel il fut sur le point de faillir. Mais
+l'adversit trempe les mes fermes; Marshall se sentit devenir d'acier
+et de bronze; quelques secondes avaient suffi pour le transformer.
+
+Tous ses soldats, impatients comme lui, couraient aux dangers de cette
+campagne aventureuse comme une fte. Le galop rapide des chevaux
+ferraillait avec les cailloux aigus; c'tait une sorte de prlude au
+cliquetis de la bataille qui allait s'engager.
+
+Deux fois leur guide, le brave Oakley, prtendit avoir aperu des
+Sauvages sur les _Collines Noires_; chaque fois on avait fait halte et
+on avait minutieusement fouill tous les alentours. Ces recherches
+avaient t infructueuses, et ce n'aurait t que demi-mal, si elles
+n'avaient pas apport dans la marche un ralentissement qui devait avoir
+le funeste rsultat qu'on vient de voir. Effectivement, si le
+dtachement avait couru sans s'arrter jusqu' _Sweet-Water_, la partie
+tait gagne pour Marshall.
+
+--Je n'aperois aucune trace des Sauvages, dit tout coup ce dernier;
+et pourtant nous approchons de Sweet-Water. Mille tonnerres! si nous ne
+parvenons pas leur couper les devants, qu'en rsultera-t-il?
+
+--Ma foi! capitaine, rpondit Oakley, je pense qu'il faudra se battre,
+et rudement.
+
+--Nous serons peut-tre forcs de les attaquer dans les dfils de
+_Devil's Gate_, je suppose.
+
+--Prcisment!
+
+--Ah! je crains bien que, dans ces parages, la victoire soit difficile,
+incertaine mme.
+
+--Je croyais que les soldats n'avaient pas peur! rpliqua
+ddaigneusement Oakley en regardant Marshall entre les deux yeux.
+
+--_Je crois_, moi aussi, que vous faites fausse route, mon camarade,
+riposta Marshall d'un ton sec; peu m'importe de servir de boulet un
+canon pourvu que j'arrive au milieu de ces damns Sauvages. Mais je ne
+veux pas mener tous ces braves gens une boucherie pour satisfaire un
+intrt de vengeance personnelle. Certes! tant d'existences sont trop
+prcieuses pour en faire si bon march! Si les choses se prsentent mal;
+s'il faut tenter quelqu'entreprise dsespre, eh bien! je la tenterai
+seul.
+
+--Non! oh! mais non! de par tous les diables!
+
+--Vraiment! Et alors, quelle est votre ide, M. Oakley?
+
+--Jack Oakley, sir, s'il vous plat; la voici, mon ide: si vous allez
+parmi les Indiens, vous n'irez pas seul, je vous l'affirme.
+
+--Et qui m'en empchera?
+
+--Un homme de ma taille, tout juste; ni plus petit ni plus grand.
+
+--Vous?... vous m'en empcherez?
+
+--Moi-mme, Votre Honneur, sans mentir.
+
+--Je vous comprends, brave Jack! murmura Marshall plus mu qu'il ne
+voulait le paratre; vous voulez partager le danger avec moi. Mais,
+souvenez-vous, Oakley, que vous avez une femme et une fille; vous devez
+vous conserver pour elles.
+
+--Eh! je ne fais pas autre chose qu'y penser tout le temps; c'est
+prcisment le motif qui me fera marcher avec vous. Cependant elles sont
+en sret chez le Pre John. Seigneur! si elles n'y taient plus... je
+ne sais ce que je deviendrais!... Oui, je deviendrais enrag s'il
+arrivait malheur la vieille femme et Molly!
+
+--N'avez-vous aucune crainte pour leur sret pendant votre absence?
+
+--Oh! Dieu vous bnisse! non assurment; pas un seul rouge ne voudrait
+s'approcher de ce qui appartient au vieux John.
+
+--Pour quelle raison?
+
+--Ils lui attribuent des pouvoirs surnaturels; car il est toujours en
+mditations et en prires, les yeux tourns vers le ciel, comme s'il
+faisait la conversation avec quelqu'un l-haut: les Indiens le redoutent
+et le considrent comme un sorcier. n'empche pas le vieux bonhomme
+d'tre rude, aprs tout! Seigneur! j'ai cru l'autre jour qu'il m'avait
+bris les os la douzaine.
+
+--Vous avez eu une querelle avec lui?
+
+--Oh! c'tait un badinage. J'tais d'avis qu'il ne pourrait pas me
+_bousculer_; alors, nous avons essay nos forces, vous savez.--Mille
+carabines! il m'a lanc plus de quarante pieds en l'air... J'ai cru
+que je ne retomberais jamais! Ensuite, lorsque j'ai touch terre, j'ai
+fait un tel _pouf_ que mon corps a failli clater en deux morceaux.
+C'est tout de mme drle que nous n'ayons reu aucune nouvelle. Vous
+pouvez tre certain qu'il est aux trousses de Wontum, et rudement j'ose
+le dire.
+
+--Ne m'avez-vous pas dit que Quindaro tait aussi sur la piste des
+Sauvages?
+
+--Oui; s'ils viennent se rencontrer avec le vieux, j'ai ide qu'il en
+rsultera quelque chose de bon.
+
+Le pauvre Oakley ne se doutait gure qu'au moment mme o il parlait, sa
+femme tait couche, quelques pas de lui, ensanglante, morte sur le
+thtre du massacre; que sa fille tait emmene prisonnire; que Wontum
+venait de remporter un clatant triomphe!
+
+--S'ils sont ici, il est trange qu'ils ne nous aient pas vus encore,
+dit Marshall; car, de la cabane, ils dcouvrent parfaitement toute la
+valle.
+
+--C'est trange, en effet, rpta l'honnte Jack comme un cho:
+
+Et son visage se couvrit d'une pleur inquite.
+
+Ils arrivaient la dernire colline, but de leur voyage: Oakley
+descendit de cheval afin de la gravir pied. Bientt ils atteignirent
+le petit plateau sur lequel tait situ la hutte de l'ermite.
+
+L, Oakley se trouva vis--vis du corps inanim de sa femme. Cette vue
+produisit sur lui l'effet d'un coup de foudre: il demeura pendant
+quelques instants en contemplation devant le cadavre, les yeux secs et
+hagards, les lvres ples et frissonnantes, en homme qui va mourir: puis
+il poussa un cri rauque et se jeta sur cette dpouille froide et
+sanglante pour l'embrasser convulsivement.
+
+Marshall s'approcha de lui et chercha le relever: le malheureux
+retomba inerte sur le sol; on eut pu le croire mort. Des secours
+empresss le ranimrent; mais il ne revint lui que pour se tordre dans
+les transports d'une douleur frntique. Un moment, Marshall craignit de
+le voir devenir fou.
+
+--Les Sauvages viennent seulement de s'loigner, dit le jeune officier
+lorsqu'il le vit un peu plus calme: ce meurtre a t commis il y a peu
+d'instants, car le corps de la pauvre victime est encore chaud. Allons!
+Oakley, mon ami, du courage. C'est le moment d'tre fort! voici
+seulement que notre tche commence.
+
+Oakley se redressa lentement, sans dire un mot, et promena autour de lui
+des yeux gars: puis il appela plusieurs fois sa fille d'une voix
+stridente. N'ayant reu aucune rponse, il se mit fouiller les
+alentours. Enfin il renona cette recherche inutile, et dit
+Marshall:
+
+--Les Sauvages taient au nombre de plus de soixante: Wontum tait parmi
+eux; je reconnais les empreintes de son pied. Quindaro ou l'Ermite se
+trouvaient l galement; les traces sont apparentes et indubitables.
+
+--Cela parat vident, rpondit Marshall. Mais, pouvez-vous reconnatre
+s'il y a des vestiges de femmes?
+
+--Trs-distinctement. Voici les pas de mon enfant, de ma petite Molly.
+Voici d'autres empreintes encore plus petites et dlicates.
+
+--N'y en a-t-il pas l qui ressemblent celles d'un enfant?
+
+--Oui: les mmes se retrouvent la porte de la cabane.
+
+--Ah! mon Dieu! s'cria Marshall en serrant les poings, ce sont les
+pieds de mon petit Harry. Maldiction! quelle route ont prise les
+Sauvages; dites-moi Oakley...?
+
+--Par-dessus les montagnes, du ct de _Devil's Gate_.
+
+--Nous ne pourrons leur couper les devants, car ils ont peut-tre une
+heure d'avance sur nous; d'ailleurs, nos chevaux sont incapables de
+franchir ces rocailles aigus. Repassons par la valle et courons aux
+cavernes o se rendent les Pawnies: c'est notre seule ressource.
+
+--Elle est cruellement dangereuse, mais n'importe, allons!
+
+Oakley et Marshall transportrent pieusement dans la cabane le corps de
+la vieille femme; ensuite ils revinrent vers le dtachement qui les
+attendait au pied de la colline.
+
+En apprenant le nouveau dsastre qui venait d'tre constat, les soldats
+firent entendre de terribles imprcations; chacun jura d'infliger une
+punition exemplaire ces hordes altres de sang, et l'ardeur pour
+marcher en avant devint telle que Marshall ft oblig de les retenir.
+
+On partit en grande hte; on traversa la Platte et l'on remonta la
+valle de Sweet-Water. Chevaux et hommes firent une telle diligence,
+qu'avant le soir le corps expditionnaire fut arriv aux dfils
+rocheux o tait le quartier gnral des Sauvages.
+
+Mais, comme leur situation tait tellement forte qu'une attaque devenait
+extrmement prilleuse, on fit halte pour tenir conseil.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LE LOUP DANS SON ANTRE
+
+
+La pauvre Manonie tait incapable de marcher: les fatigues de la nuit
+prcdente l'avaient brise. Si elle les avait courageusement
+supportes, c'tait l'esprance qui l'avait soutenue, la joyeuse
+esprance de revoir son mari.
+
+Mais maintenant, combien tout tait chang!
+
+Cependant tout espoir ne l'avait pas encore abandonne; Mary Oakley la
+soutenait par de courageuses paroles. Cette jeune fille montrait une
+nergie surprenante; on aurait pu la croire inaccessible la peur: elle
+se montrait la digne enfant de l'intrpide Jack, la digne fiance de
+l'invincible Quindaro.
+
+On fit une litire en forme de brancard rustique, on y coucha Manonie,
+et la retraite continua avec la plus grande promptitude.
+
+Pendant la route, la jeune femme demanda Wontum en langue Indienne:
+
+--Quelles sont vos intentions l'gard de vos prisonniers?
+
+--Vous faire ma femme! rpliqua le Sauvage; puis, il ajouta en lanant
+Quindaro un affreux regard:--Me venger de cet ennemi de ma race.
+
+--Et Mary Oakley?
+
+--La donner notre chef.
+
+--Et Quindaro...?
+
+--Le brler! le torturer!
+
+--Vous n'oseriez pas commettre une action pareille! cette basse frocit
+serait punie par la complte extermination des Pawnies.
+
+--Je le ferai, oui! aussitt que nous aurons regagn les cavernes, je
+vous donnerai cet agrable spectacle. Il sera rti vivant, alors mme
+que Nemona voudrait l'empcher.
+
+--Monstre abominable! s'cria Manonie en se soulevant sur la litire
+pour changer un regard avec Quindaro.
+
+Ce dernier restait impassible comme si rien n'et t dit:
+
+--N'ayez aucune inquitude pour moi, dit-il, je trouverai bien encore
+quelque moyen de confondre ce sclrat.
+
+--Avez-vous entendu ce qu'il vient de dire?
+
+--Oui: l'idime Pawnie m'est familier.
+
+--Mais, je crains qu'il ne mette immdiatement ses mchancets
+excution. Pensez-vous que les troupes rgulires pourront donner
+utilement assaut aux cavernes?
+
+--On ne peut savoir: pour moi j'ai toute esprance.
+
+--Quelles menaces fait Wontum? demanda Mary.
+
+--Il a le projet de...
+
+--Arrtez! pas un mot de plus! interrompit Quindaro.
+
+--Oh! n'ayez pas peur de parler, insista Mary; dites tout.
+
+--Moi, dire, gronda Wontum, que le vaurien Blanc sera brl! Il sera
+rti. Ugh!
+
+Mary lana au Sauvage un tel regard qu'il en recula:
+
+--Si vous faites cela, lui dit-elle d'une voix surnaturelle, il vaudrait
+mieux pour vous n'tre jamais n!
+
+En parlant ainsi, son visage avait une expression effrayante; dans ses
+yeux bleus ordinairement si doux s'allumait une flamme vengeresse.
+
+Wontum sentit un mouvement d'inquitude lui traverser l'me:
+
+--Ugh! que fera la squaw la face-ple? Elle n'est qu'une femme, une
+femme, une vile squaw!
+
+--Je vous tuerai, horrible cannibale! Je jetterai votre me en pture au
+mchant esprit, afin qu'il la tourmente ternellement!
+
+L'Indien grimaa un sourire moqueur. Mais il ne pt dissimuler le
+malaise qui s'tait empar de lui, et durant tout le reste du voyage il
+vita de se tenir prs de la jeune fille. A dfaut d'armes apparentes,
+il la croyait en possession de pouvoirs surnaturels et invisibles.
+
+Il tait presque nuit lorsqu'ils arrivrent Devil's Gate. Toute la
+population Indienne y tait en grande agitation: les guerriers se
+tenaient prts une bataille; les uns, cachs derrire les arbres et
+les rochers; les autres, dans les cavernes qui bordaient l'troit
+dfil.
+
+Les troupes, dj arrives, avaient engag l'action par une chaude
+fusillade; mais elle avait produit un mdiocre effet.
+
+L'arrive de Wontum fit reprendre courage aux Pawnies; ils taient en
+fort petit nombre attendu qu'une guerre venait d'clater entre eux et
+les Sioux leurs ennemis naturels: cette circonstance avait conduit hors
+de la montagne une grande quantit de combattants.
+
+Leur chef, Nemona, retenu par ses infirmits, n'avait pu prendre part
+l'expdition. Il dsirait avec anxit ngocier la paix avec les Blancs,
+afin de pouvoir tourner toutes ses forces contre les Sioux; mais
+plusieurs notables de la tribu, instruits du carnage de leurs frres au
+Pic Laramie, lui faisaient une rude opposition.
+
+Wontum, en se prsentant, ne fit que confirmer tous ces sentiments
+hostiles. Il avait quitt le Fort avec deux cents guerriers; il en
+ramenait peine soixante. A la vrit, il avait fait quatre
+prisonniers; mais on ne rapportait pas une chevelure: quelques Blancs
+avaient t scalps l'affaire de Laramie; ces trophes enlevs aux
+morts avaient t perdus dans la suite du combat.
+
+Lorsque la nuit fut entirement tombe, les prisonniers furent enferms
+dans une caverne troite, et soigneusement gards vue. Le bruit
+s'tait rpandu dans la peuplade entire que Quindaro--le _Dmon de la
+Montagne_ comme ils l'appelaient--tait au nombre des captifs. Cette
+nouvelle avait enivr de joie les Pawnies: on dansa, on chanta, on hurla
+ faire crouler les rochers. Toute la nuit il y et l'entre de sa
+prison des groupes de curieux, avides de voir l'homme qui avait t si
+longtemps leur terreur, et qui, jusque-l, avait su leur chapper.
+
+Un grand conseil fut tenu. Manonie qui avait entendu la plupart des
+discours se tourna vers Quindaro et lui dit:
+
+--Je crois qu'il n'y a plus gure d'espoir conserver pour vous, notre
+excellent ami.
+
+--J'entends leur conversation, Manonie, rpondit-il tranquillement, mais
+je ne perds pas esprance. J'ai ide que je leur chapperai encore.
+
+--Que disent-ils, Walter? demanda Mary Oakley.
+
+--Vous le saurez toujours trop tt:... cependant peut-tre vaut-il mieux
+que je vous le dise.
+
+--Oh! oui; parlez, cher Walter; dites-moi tout. Je suis prpare; si
+vous _partez_, je vous _suivrai_ de prs.
+
+--Ils ont rsolu de me brler vif.
+
+--Que le ciel nous soit en aide! murmura la malheureuse enfant en se
+rapprochant de son ami; peut-tre les troupes donneront l'assaut avant
+le jour, il nous reste encore une lueur d'esprance.
+
+--Les Sauvages ne reculeront pas l'excution jusqu'au matin; ils
+prparent les matriaux du bcher. Mary, pourriez-vous rompre les liens
+qui me retiennent les mains?
+
+Elle essaya de toutes ses forces sans russir.
+
+A ce moment, Wontum entra dans la grotte avec une douzaine de Sauvages
+taills en hercules. Il darda sur Quindaro ses yeux de reptile et lui
+dit:
+
+--Ugh! vous avez tu trop d'Indiens. Il faut mourir comme un chien;
+mourir brl.
+
+--J'entends!
+
+--Brler!
+
+--Oui. J'ai parfaitement saisi votre intressante conversation mon
+gard. S'il ne s'agissait que de moi, je tiendrais peu la vie.--Oui,
+Mary bien-aime, poursuivit Quindaro en rponse au regard d'agonie que
+la jeune fille fixait sur lui, croyez bien que _je veux_ vivre pour
+vous, pour nous deux. Nous verrons encore des jours de bonheur, de
+libert, je vous le dis!
+
+Wontum montra du doigt un feu brillant qui resplendissait l'entre de
+la grotte: ct tait un norme amas de broussailles.
+
+--Rtir l! dit-il.
+
+Quindaro comprit le projet des Sauvages. Ils se proposaient de clore la
+grotte par une barrire de flammes, et d'y faire consumer le prisonnier
+comme dans un four. L, il serait rellement rti vif: c'tait une
+atroce perspective.
+
+Une pense de rsignation amre traversa l'esprit du condamn...: si ces
+roches profondes devaient lui servir de tombeau, ne serait-ce pas, pour
+sa dpouille, aprs les dernires angoisses de l'agonie, un lieu de
+repos aussi tranquille qu'un autre. Personne ne viendrait y troubler ses
+cendres solitaires... peut-tre serait-il permis Mary de lui apporter
+un tribut de larmes,... si toutefois!...--Mais, quel serait le sort de
+la jeune fille?... Celui de Manonie et de son enfant?... La mort, la
+mort la plus cruelle, ne serait-elle pas prfrable l'existence que
+l'avenir leur rservait?...
+
+Toutes ces ides dchirantes se succdrent comme un tourbillon sombre
+dans l'esprit de Quindaro. Un frisson d'angoisse inexprimable agita tout
+son tre en songeant ces frles cratures, si chres, si dignes de
+toute son affection, et qui allaient rester seules, victimes sacrifies
+d'avance, sans protecteur, sans ami, sans espoir!...
+
+Si, au moins, il y avait eu quelque chance de gagner du temps, d'appeler
+par un signal quelconque les amis veillant au-dehors! Mais non! partout,
+autour des captifs, la vote noire et impntrable du souterrain, tombe
+anticipe, mort prmature, ensevelissement htif des cratures
+vivantes.
+
+Et pas une arme!... pas mme les mains libres!... Se sentir fort,
+nergique;... avoir un coeur de lion et des forces de gant,... et se
+voir plus impuissant qu'un petit enfant!... se voir ananti sous les
+liens!... mourir, non pas de la mort du brave, dans une lutte
+dsespre, mais de la mort d'un vil animal!... C'en tait trop!...
+
+Une pense nouvelle sembla surgir dans son esprit.
+
+--Qu'allez-vous faire de Manonie? demanda-t-il Wontum.
+
+--La squaw de Wontum! rpondit le Sauvage avec emphase.
+
+--Et l'enfant?
+
+--Lui, courageux. Il fera un bon guerrier: il vivra avec les Indiens
+jusqu' ce qu'il soit grand.
+
+--Que ferez-vous de l'autre fille ple?
+
+--La donner au chef.
+
+--O est-il, votre chef?
+
+--L-haut! rpliqua le Pawnie en indiquant une caverne situe aux tages
+suprieurs.
+
+--Dites au chef que le prisonnier veut lui parler.
+
+--Ugh! non! Il vous faut mourir maintenant.
+
+--Wontum n'est qu'un lche reptile. Il n'ose pas montrer Quindaro au
+chef.
+
+Le Sauvage bondit, tira son couteau, et le leva sur le prisonnier, mais
+il ne frappa point; son adversaire n'avait pas mme baiss les
+paupires. Son intrpide regard, lanant des flammes, alla brler les
+yeux de son ennemi; et certainement le Pawnie ne se serait gure souci
+de le rencontrer seul seul au coin d'un bois solitaire.
+
+Aprs qu'ils se furent mesurs de l'oeil pendant quelques instants,
+Quindaro reprit:
+
+--Un lche seul oserait frapper un prisonnier dsarm et enchan: si
+vous tes brave, dliez-moi les mains.
+
+--Wontum est un brave! Wontum n'est pas un lche!
+
+--Alors dliez-moi.
+
+--Ugh! non!
+
+--Vous avez peur de moi! vous tremblez de me voir libre un instant, mme
+alors que vos guerriers vous entourent. Certainement votre chef vous
+mpriserait, s'il savait votre conduite.
+
+Wontum, sans rpondre, donna quelques ordres ses hommes; aussitt
+quatre robustes Sauvages entrrent dans la grotte et emmenrent les
+femmes ainsi que l'enfant. En mme temps, d'autres Pawnies se mirent
+amonceler des broussailles contre le feu.
+
+Mary Oakley se rpandit en cris dsesprs et en convulsions
+lamentables, se dbattant de toutes ses forces pour n'tre point spare
+de Quindaro. Les bourreaux qui l'entranaient n'y firent aucune
+attention.
+
+Quant Manonie, elle tait plus calme, mais mourante: ce dernier
+dsespoir la tuait.
+
+A ce moment le vieux chef Nemona arriva accompagn de sa femme. Il jeta
+sur Mary Oakley un regard de compassion et lana ensuite des regards
+courroucs sur Wontum.
+
+Sa femme, nomme Topeka (c'est--dire _Ile-d'Amour_ ou _Belle-Perle_),
+s'approcha de la pauvre Mary et chercha la calmer, mais sans pouvoir y
+russir. Au contraire, la jeune fille continua se dbattre et
+pousser des sanglots dchirants.
+
+Le chef ignorait, d'abord, de quoi il s'agissait; mais un coup-d'oeil
+lui fit reconnatre Quindaro et les prparatifs commencs pour son
+supplice.
+
+Nemona tait loin d'avoir des habitudes de cruaut: il tait mme d'une
+gnrosit chevaleresque et extraordinaire pour un Sauvage. Mais il
+connaissait malheureusement trop Quindaro, pour ne pas voir en lui un
+des plus dangereux ennemis de sa tribu. En effet, ce hros blanc de la
+montagne avait sem autour de lui une terreur inoue; chez la plupart
+des Pawnies elle allait jusqu' la superstition, car ses exploits, son
+audace, son heureuse chance faisaient croire des pouvoirs surhumains.
+Nanmoins, il faut le dire, cette crainte fantastique venait de perdre
+beaucoup de son empire depuis que cet ennemi jusque-l invincible tait
+prisonnier, enchan, vaincu en un mot.
+
+--Brler? demanda Wontum en montrant du doigt Quindaro.
+
+--Oui! rpondit Nemona d'un ton bref et triste.
+
+A ce mot surgit parmi les Sauvages un concert atroce de hurlements,
+d'imprcations, de menaces, tout cela entreml de danses et de
+contorsions frntiques. Leur triomphe allait jusqu'au dlire.
+
+Lorsqu'une apparence de calme fut rtablie, Quindaro s'adressa Nemona:
+
+--Nemona, dit-il, est un grand chef?
+
+--Ugh! Nemona est Pawnie! le premier de son peuple!
+
+--Il ne connat pas la peur, comme une femme?
+
+--Non! Nemona ne craint rien!
+
+--Votre prisonnier est enchan. Il dsire embrasser ses soeurs avant
+de mourir. Le chef lui fera dlier les mains.
+
+--Ugh!
+
+--Vous voyez que le prisonnier n'a pas d'armes.
+
+--Ugh!
+
+--Une norme bche de chne fut apporte dans la grotte: on fora
+Quindaro de s'asseoir dessus. Wontum, par un raffinement de barbare
+vengeance, se complt bander les yeux de sa victime. Ensuite on trana
+les deux femmes et le petit Harry quelque distance.
+
+--Le chef est-il encore l? demanda Quindaro.
+
+--Oui.
+
+--Entendez-vous les cris des femmes! dit le condamn d'une voix
+vibrante.
+
+--Ugh!
+
+--Si vous ne voulez pas que je vous considre comme une lche et
+pusillanime squaw, s'cria Quindaro, vous ferez relcher mes liens pour
+que je puisse dire adieu ces infortunes. Mais, sans doute, vous
+tremblez, vous et vos guerriers, devant votre captif, mme lorsqu'il est
+enchan!
+
+--Non!
+
+--Alors si vous n'tes pas des coeurs tremblants, laissez mes mains
+libres!
+
+Cet appel l'orgueil guerrier des Pawnies ne fut pas sans effet sur
+l'esprit du chef. Topeka saisit un moment favorable, et soit par une
+secrte sympathie pour cet intrpide jeune homme, soit pour dmontrer la
+bravoure de son mari, elle tira de son sein un petit poignard en
+s'criant:
+
+--Le chef ne connat pas la peur! Il veut dlier Quindaro pour qu'il
+puisse embrasser ses amis avant de mourir.
+
+A ces mots elle se pencha sur le captif et coupa ses liens. En mme
+temps, elle lui dit d'une voix basse et prcipite:
+
+--Vous tes bon. Les Faces-Ples vous ont en haute estime: J'aime mon
+mari, ne dirigez pas vos coups sur lui.
+
+Quindaro ne saisit pas tout d'abord le sens de ces paroles, tant une
+pareille intervention tait inattendue. Mais, ce qu'il vit bien
+clairement, c'tait qu'aprs avoir coup les cordes Topeka, par un
+mouvement inaperu, avait laiss tomber le couteau sous les pieds du
+prisonnier!
+
+Le jeune Blanc tait stupfi: jamais semblable aventure ne serait
+entre dans ses prvisions. Au premier moment il fut mme contrari
+d'une pareille assistance qui l'embarrassait en un certain sens.
+Effectivement, le vieux chef, debout devant lui, tait prcisment le
+premier adversaire qu'il lui aurait fallu frapper. Or, la loyaut, la
+reconnaissance, lui dfendaient toute agression contre ce vieillard:
+Topeka n'avait point voulu fournir le poignard contre lui.
+
+Quindaro resta donc assis avec une apparente indiffrence. Nemona imita
+son impassibilit et se dtourna.
+
+Au mme instant Topeka revint, amenant Mary et Manonie. Toutes deux
+tombrent genoux prs de lui en pleurant et poussant des sanglots
+fendre l'me.
+
+--Chut! murmura Quindaro, coutez-moi vite! Manonie rangez-vous sur le
+ct; je vais tenter une vasion.
+
+La jeune femme se releva lentement, sans rien dire, et alla s'appuyer
+contre les parois de la grotte, derrire Nemona.
+
+Mary avait moiti entendu, moiti devin les paroles de Quindaro, elle
+s'approcha de lui et dit d'une voix basse comme un souffle:
+
+--Courage ami! Je vous prdis le succs!
+
+La pauvre enfant ne savait en aucune manire comment Walter essayerait
+cette entreprise dsespre; mais elle avait confiance... et l'espoir
+renat si vite avec la confiance!
+
+--Armez-vous d'nergie pour tout supporter jusqu' mon retour avec les
+soldats, reprit Walter.
+
+--Soyez sans crainte, nous serons courageuses, d'ailleurs ils ne nous
+tueront pas; et jusqu' la mort j'esprerai, moi.
+
+--Eh bien! donc! reculez-vous un peu, je vais voir....
+
+A ces mots Quindaro bondit:
+
+Manonie le guettait, piant le moment favorable pour l'aider. Ds
+qu'elle vit le jeune homme debout, elle jeta ses bras autour au cou de
+Nemona en s'criant:
+
+--Oh! pre! bon pre Indien! grce pour Quindaro! grce!
+
+En mme temps elle se cramponna au vieillard avec une vigueur et une
+tnacit incroyables, tellement que, malgr ses efforts, il ne parvint
+pas se dbarrasser d'elle en temps utile.
+
+Quindaro s'tait lanc comme un lion et avait renvers Wontum; mais
+l'agile et mfiant Sauvage avait esquiv le coup mortel, il ne reut
+qu'une blessure assez srieuse.
+
+Les mouvements du fugitif furent si prompts qu'il tait hors de la
+caverne avant que les Sauvages s'en fssent aperus, et sans qu'ils
+eussent fait un geste pour le retenir.
+
+Mais, pour cela, il n'tait pas encore sauv. Il se trouvait sur le
+sommet le plus relev de _Devil's Gate_, et pour descendre de ces
+hauteurs, il lui fallait se heurter, sur tous les points, aux Indiens
+effars.
+
+Sans perdre une seconde, il se lana avec la rapidit d'une flche au
+travers des rocs et des prcipices, cherchant toujours gagner les
+pentes infrieures.
+
+Par un effort dsespr, il russit gagner quelque avance sur ses
+poursuivants, dont il entendait la respiration haletante et furieuse
+derrire ses paules. Sur sa route, il courait l'immense danger de
+rencontrer des Pawnies dissmins dans la montagne et de se trouver
+ainsi brusquement arrt. Cependant, une circonstance heureuse lui fut
+d'un grand secours: il tait encore revtu du costume Indien; sa peau
+basane, sa dmarche agile, tout, en lui, compltait la ressemblance
+parfaite avec un guerrier du dsert; plusieurs Pawnies qui stationnaient
+ quelque distance le prirent pour un des leurs et le laissrent
+passer.
+
+Wontum serrait de prs Quindaro avec une agilit effrayante et un
+acharnement froce. Tous deux dvoraient l'espace, l'un courant pour sa
+vie, l'autre pour sa vengeance. Le Pawnie avait essay un coup de fusil
+sur le fugitif, mais il l'avait manqu. Renonant alors se servir
+inutilement de son arme, il se remit le poursuivre en poussant des
+cris d'alarme qui ameutrent contre Quindaro tous les Pawnies des
+environs.
+
+Le jeune Blanc avait russi prendre un peu d'avance; mais bientt il
+se vit sur un terrain excessivement prilleux. Derrire lui la meute
+hurlante et forcene; devant, une range menaante de carabines;
+droite, un prcipice dont les parois perpendiculaires plongeaient dans
+une sombre profondeur; gauche, les artes rocheuses de la montagne,
+hrisses d'inextricables broussailles.
+
+Dans cette dernire direction se trouvait son unique chance de salut; il
+s'y lana dsesprment. Une douzaine de coups de feu lui fut envoye
+sans le blesser srieusement, grce la prcaution par lui prise de
+courir en zig-zag.
+
+Cependant tous ces dtours l'avaient un peu ralenti, et ses ennemis ne
+se trouvaient qu' dix pas en arrire lorsqu'il commena gravir la
+montagne.
+
+Ce trajet tait rude, autant pour les poursuivants que pour le
+poursuivi. Quindaro le franchit avec une agilit surhumaine qui le porta
+en peu d'instants bien loin des Sauvages. Peu peu le bruit de leurs
+pas s'amoindrit, s'teignit; puis leurs clameurs devinrent confuses,
+enfin elles s'teignirent leur tour; et le silence de la nuit rgna de
+nouveau sur la solitude.
+
+A ce moment, Quindaro pt se croire sauv. Il s'arrta, pour reprendre
+haleine, au bas d'une profonde ravine dont les dtours allaient jusqu'au
+bas des collines rejoindre Sweet-Water, en avant de _Devil's Gate_.
+
+Aprs avoir prt, pendant quelques minutes, une oreille attentive aux
+moindres bruits de la fort, le jeune homme remonta sur un ct du ravin
+et parcourut des yeux la pente qui s'tendait vers la plaine. La clart
+de la lune lui fit apercevoir le dtachement de cavalerie dans la
+valle; il n'tait pas plus de cinq cents pas de distance, et
+paraissait se mouvoir lentement vers la montagne. Un peu en avant se
+dessinait comme un ruban noir une division d'infanterie, ou, pour mieux
+dire, de cavaliers qui avaient mis pied terre.
+
+Dans ce poste d'observation Quindaro tait passablement en vue; trop
+mme pour sa sret, car il entendit tout coup peu de distance le
+craquement d'une batterie de fusil. Prompt comme la pense, le jeune
+homme plongea dans l'obscurit du ravin et se coucha par terre au moment
+o le coup partait sans l'atteindre.
+
+Il se releva sans bruit; mais, son premier mouvement, une forme sombre
+se dressa ct de lui et un tomahawk siffla sur sa tte; un plongeon
+rapide le lui fit esquiver.
+
+Heureusement pour lui, le rifle de son invisible adversaire n'tait pas
+recharg, car au lieu de recevoir une balle, comme il s'y attendait, le
+fugitif n'entendit que des pas prcipits qui se mettaient sa
+poursuite.
+
+Au bout de quelques pas, Quindaro trbucha et tomba. Il avait donn dans
+une embuscade: un rapide coup-d'oeil lui fit apercevoir des fantmes
+tapis ras de terre au milieu des buissons. A peine s'tait-il relev,
+agile comme une jeune panthre, que vingt mains vigoureuses le saisirent
+ l'improviste.
+
+Sur le premier moment il lui fut impossible de reconnatre ceux au
+pouvoir desquels il venait de tomber. taient-ce des claireurs
+militaires, ou des Indiens? l'ombre tait devenue si paisse que tout
+tait confusion et incertitude.
+
+Quindaro avait toujours son costume Indien; par prudence il ne dit rien
+et vita soigneusement tout ce qui aurait pu le faire reconnatre; car
+si, par malheur, il tait aux mains des Pawnies, son apparence indienne
+lui prparait une vasion plus facile.
+
+Les hurlements diaboliques dont il fut salu le fixrent bientt sur la
+nationalit de ses ennemis: cependant les allures du jeune Blanc, son
+costume, sa prodigieuse agilit les drouta au premier abord; ils le
+prirent pour un espion Sioux. Wontum, accompagn de quelques Pawnies
+tant survenu, fut reu coups de fusils et de tomahawks. Cependant les
+deux dtachements ne tardrent pas se reconnatre, on cessa une lutte
+fratricide, et l'on s'occupa de Quindaro.
+
+Mais, grce au tumulte, il avait dfinitivement disparu; toutes les
+recherches furent inutiles: la partie tait gagne encore une fois par
+le _Dmon de la Montagne_.
+
+Wontum faillit en devenir fou de rage; il aurait volontiers massacr
+tous ceux qui l'entouraient.
+
+Une diversion passablement dsagrable vint le tirer de ses fureurs
+intrieures. Tout ce tumulte et la fusillade qui s'en tait suivie
+avaient attir l'attention des troupes en mouvement sur le bord de la
+rivire. Guids par le bruit, l'clair et la fume des carabines, les
+artilleurs envoyrent des voles de mitraille qui criblrent les
+buissons o se tenait Wontum. Bientt la place ne fut plus tenable pour
+les Peaux-Rouges; aprs avoir eu plusieurs hommes blesss, ils se
+dcidrent la retraite, la rage dans le coeur, et revinrent annoncer
+ Nemona que l'vasion du prisonnier tait un fait consomm.
+
+En mme temps ils lui firent connatre la prsence et la force imposante
+des troupes rgulires.
+
+Le vieux chef se montra fort irrit, et insista plus que jamais pour
+ngocier la paix avec les Blancs. Mais ses ouvertures dans ce sens
+pacifique furent mal accueillies; l'orgueil froiss des Pawnies, excit
+par le vindicatif Wontum, faisait taire en eux tout esprit de prudence;
+une revanche sanglante leur paraissait le seul parti dsirable.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LUEURS D'ESPOIR
+
+
+Peu d'instants aprs l'arrive de Wontum, ses discussions avec le chef
+avaient dgnr en dispute, et l'on tait sur le point d'en venir aux
+coups, lorsque plusieurs Sauvages arrivrent avec grand bruit, amenant
+un prisonnier.
+
+Wontum poussa un rugissement de triomphe et bondit vers l'entre de la
+caverne, esprant apercevoir Quindaro. Mais son enthousiasme tomba vite;
+les nouveaux-venus n'amenaient qu'un vieillard.
+
+En le voyant approcher, Mary Oakley s'lana au-devant de lui, en
+s'criant:
+
+--Oh! pre John! tes-vous donc aussi prisonnier?
+
+Effectivement, c'tait le vnrable ermite; il rpondit d'une voix
+calme:
+
+--Non, mon enfant, non, pas prisonnier!
+
+--Comment donc vous trouvez-vous ici?
+
+--Je viens pour faire mettre en libert trois personnes: vous, Manonie
+et son enfant.
+
+--Vraiment! Quel bonheur! s'crirent les deux captives, en prenant avec
+effusion les mains de ce sauveur inattendu.
+
+--Relcher ELLE? fit ddaigneusement Wontum en montrant Manonie.
+
+--Je ne m'adresse pas vous, rpondit l'ermite d'une voix glace;
+lorsque j'aurai consol ces malheureuses cratures, je veux confrer
+avec le chef Nemona.
+
+Cette rplique n'tait pas faite pour satisfaire le farouche Pawnie;
+nanmoins il resta immobile sans rpondre un seul mot.
+
+--Avez-vous vu Quindaro? demanda Mary en touffant ses sanglots.
+
+--Oui, il est sauv.
+
+--Et mon mari? s'cria imptueusement Manonie.
+
+--A la tte des troupes, dans la valle; il sera bientt ici.
+
+--C'est un espion! hurla Wontum.
+
+--Un espion?... rpta Nemona.
+
+--Non, non, je ne suis ni guerrier, ni espion; ma voix n'est pas pour le
+sang, mais pour la paix.
+
+--O avez-vous t pris?
+
+--Vos guerriers m'ont saisi dans le ravin, tout prs de la rivire:
+
+--Que faisiez-vous l...?
+
+--J'tais en route pour venir vous proposer la paix.
+
+Le visage du vieux chef s'illumina d'une satisfaction subite: celui de
+Wontum devint plus sombre que la nuit.
+
+--Quelles conditions proposez-vous? demanda Nemona.
+
+--Vous cesserez vos hostilits, vous relcherez les prisonnires, vous
+livrerez Wontum au supplice, car c'est lui qui est le principal
+coupable.
+
+--Oh! vous n'avez pas me regarder si cruellement, vous! continua-t-il
+en s'adressant ce dernier; je transmets mon message, le chef rpondra
+ce qu'il voudra, je rapporterai fidlement ses paroles.--Je pense
+maintenant, oui, je pense que trop de sang dj a coul; il en faut
+tarir la source. Vous me connaissez pour un homme de paix, Nemona, vous
+savez que si je vous donne un conseil, c'est pour votre bien.
+Croyez-moi, toute lutte avec les Blancs est impossible; ils sont plus
+nombreux que vous, ils ont de _gros rifles_ qui sment au loin la mort.
+Remettez-moi les captives; je m'en irai avec elles annoncer que le grand
+chef est un sage, un ami de la paix.
+
+Topeka survint ce moment: aprs avoir regard fixment le vieillard,
+elle le prit par la main en disant:
+
+--tes-vous le Pre John, l'Ermite?
+
+--On m'appelle ainsi, Topeka.
+
+--Le bon vieillard dont le wigwam est sur la montagne du Medicine
+Bow?...
+
+--L est ma cabane.
+
+--Vous y vivez seul?... Vous tes _solitaire_, sans personne pour
+soigner votre demeure, personne pour vous aimer?...
+
+--Je ne suis pas tout--fait sans amis. J'espre bien n'avoir pas
+d'ennemis.
+
+--Oh non! personne ne peut tre votre ennemi; chacun vous aime, parce
+que vous parlez du Grand-Esprit. Si tous vous coutaient, je crois bien
+que nous n'aurions pas de guerres. Voulez-vous me dire quelques paroles
+de Celui qui gouverne les cieux?
+
+--Volontiers, Topeka. Il nous enseigne que nous ne devons pas tuer.
+Pourtant quelqu'un de votre tribu est venu hier ma cabane, il a tu
+une pauvre femme, la mre de cette pauvre enfant.
+
+Les yeux de la vieille Indienne se portrent sur Mary Oakley.
+
+--Sa mre? demanda-t-elle avec motion.
+
+--Oui, rpondit la voix grave et triste de John.
+
+--Et... a-t-elle encore quelqu'un pour l'aimer?
+
+--Son pre vit encore.
+
+--Personne autre?
+
+--Oh! si! s'cria navement Mary; voici d'abord le bon pre John;
+ensuite il y a celui qui...
+
+--Chut! fit l'ermite.
+
+--Ah! oui, je me souviens. Le prisonnier qui tait l tout--l'heure.
+Et, vous l'aimez?...
+
+--Oui! oh oui!
+
+--Autant que j'aime mon mari, Nemona?...
+
+--Bien davantage! je pense, rpondit la jeune fille rouge et confuse.
+
+--Alors, il faut que vous soyez libre de le rejoindre. Quel est celui
+qui a tu votre mre?
+
+--C'est Wontum, dit l'Ermite.
+
+--Vous tes un mchant homme! fit Topeka d'un ton svre, en se tournant
+vers le Pawnie; vous serez puni pour ce crime.
+
+Alors, s'adressant Manonie:
+
+--Vous n'aimez pas vivre dans nos wigwams?...
+
+--Non! rpondit la jeune femme; je ne suis pas ne dans les bois; ma
+patrie c'est la maison des Blancs; le sang Indien n'est pas le mien;
+pourquoi serais-je infidle ma race?
+
+--Bien! reprit la vnrable Pawnie, vous tes Face-Ple, vivez avec les
+vtres. Vous n'aimez pas Wontum?
+
+--Certes, non! je prfrerais les loups de la prairie!
+
+--Je ne vous blme pas. C'est un mchant homme. Quelqu'un vous aime
+l-bas? continua-t-elle en montrant les troupes dans la valle.
+
+--Oh oui! mon mari m'attend, il attend son enfant!
+
+--Bien! vous irez le rejoindre.
+
+--Elle n'ira pas! hurla Wontum avec un emportement froce.
+
+Et il tira son couteau comme pour joindre le geste sa protestation.
+
+--Arrire! Wontum! cria le chef d'une voix tonnante; c'est moi qui
+commande ici!
+
+Le Sauvage recula, n'osant dsobir; mais au fond du coeur il
+nourrissait l'espoir de semer la division dans la tribu et de l'emporter
+par la violence et le nombre de ses adhrents. Il se mit sur le champ
+comploter dans les groupes, exploitant avec une habilet infernale les
+passions sanguinaires de ceux qui l'entouraient.
+
+Pendant ce temps, Topeka restait les yeux fixs sur Mary Oakley. Enfin,
+elle lui dit d'une voix tremblante:
+
+--Ainsi donc, c'est ce mchant homme qui a tu votre pauvre mre?
+
+--Oui, rpondit la jeune fille en sanglotant.
+
+--Hier?
+
+--Oui, hier.
+
+--Hier!... rpta la vieille Indienne en rflchissant; il y a dix...
+quinze... dix-huit ans que ce mchant homme a tu...
+
+--Tu qui? demanda l'Ermite avec motion.
+
+--La mre de Manonie.
+
+La jeune femme poussa un cri de douleur: l'Ermite devint ple et demanda
+avec une sorte d'emportement douloureux:
+
+--Quel tait son nom? o demeurait-elle?...
+
+--Je l'ai oubli, rpondit lentement Topeka, aprs avoir consult ses
+souvenirs; mais mon mari vous le dira peut-tre.
+
+--tait-il prsent?
+
+--O?
+
+--Au lieu o le meurtre ft commis?
+
+--Non, rpliqua Nemona; j'tais au lac Willow et je n'ai connu cette
+affaire qu'au retour de Wontum, lorsqu'il ramena Manonie avec lui. Elle
+tait alors un petit enfant d'environ trois ans.
+
+--Le nom... quel tait-il?
+
+--Je ne l'ai jamais su.
+
+--Le lieu...? En quel lieu a t commis le meurtre?
+
+--Ce fut dans l'Iowa, prs...
+
+Le vieillard ne put achever sa phrase; un coup de feu cingla l'air, en
+mme temps le chef tressaillit en portant sa main la tte comme s'il y
+et prouv une vive douleur: un filet rouge ruissela entre ses doigts,
+il chancela et tomba la renverse.
+
+Topeka se prcipita sur le corps de son mari, cherchant le relever,
+l'appelant des noms les plus tendres. Mais le vieillard resta muet et
+inanim: alors elle se rpandit en sanglots dchirants. Aprs avoir
+ainsi donn cours sa douleur, elle se releva comme une tigresse,
+cherchant le meurtrier.
+
+Wontum et tous les Indiens runis regardaient leur chef avec une anxit
+silencieuse. Topeka courut Wontum, le couteau lev:
+
+--Vous! c'est vous! cria-t-elle, exaspre.
+
+--Ugh! moi! non! rpliqua le Pawnie tout dcontenanc par cette
+accusation.
+
+--Ah! c'est lui! c'est lui! poursuivit-elle en se tournant vers
+l'Ermite.
+
+--Non, Topeka: je ne pense pas, dit le vieux John. Comme vous le voyez,
+le jour est venu, quelque soldat a pu s'approcher porte de carabine
+et a tir ce coup malheureux. Mais, laissez-moi voir si Nemona est mort
+ou seulement bless.
+
+Tout en parlant, l'Ermite s'tait pench sur le chef: au bout d'un
+examen de quelques instants, il se releva en disant:
+
+--Rassurez-vous, Topeka, sa blessure n'est nullement grave. La balle lui
+a effleur la tempe, et a trac sur la peau un lger sillon, sans
+atteindre le crne. Il n'est qu'tourdi par le coup; dans peu d'instants
+il reprendra connaissance.
+
+Sous la direction de Topeka, les Sauvages emportrent leur chef dans une
+grotte recule o il tait l'abri de la fusillade qui commenait
+envoyer parmi les Pawnies une grle de balles.
+
+L'occasion tait triomphante pour Wontum: il tait dbarrass du chef,
+et, sr de n'tre point contredit, il pouvait mener au combat ses
+fidles qui partageaient ses passions belliqueuses. Il tait d'ailleurs
+convaincu de pouvoir rsister pendant plusieurs heures, mme aux plus
+rudes assauts. Il prit donc le commandement, plaa ses hommes aux postes
+les plus avantageux, et bientt le ptillement de la fusillade, le
+grondement du canon, les sifflements de la mitraille ou des balles
+annoncrent au loin que la bataille tait chaudement engage.
+
+Des clameurs, tantt inquites, tantt victorieuses, indiquaient par
+instants les vicissitudes variables du combat. Peu peu, les Sauvages
+se concentrrent au point o taient runies les prisonnires et leur
+vieil ami; elles furent obliges de rentrer plus avant dans l'intrieur
+des grottes pour n'tre pas atteintes par les balles.
+
+Le vieil Ermite s'aperut alors qu'il lui serait plus prilleux de
+retourner parmi les Blancs que de rester avec les Indiens; en effet,
+s'il chappait la mousqueterie des troupes rgulires, il pouvait
+craindre coup sr d'tre fusill par les Indiens furieux de le voir
+fuir. Il resta donc auprs de ses protges. L, au moins, il pouvait
+surveiller Wontum.
+
+Il les conduisit dans la grotte o reposait Nemona. C'tait leur plus
+sr asile, moins que Wontum, furieux d'une dfaite, ne revint les
+massacrer tous pour assouvir ses dernires vengeances.
+
+Mary Oakley et Manonie taient dans un tat d'angoisse terrible. Elles
+taient la fois si prs et si loin de la libert ou de la mort! Leur
+anxit devenait si cruelle qu'elles se surprenaient ne dsirer qu'une
+chose... mourir avec leurs amis.
+
+Topeka tait plus calme. Elle donnait toute son attention son mari
+qui avait recouvr ses sens et ne se ressentait presque plus de sa
+blessure.
+
+Tout coup la vieille Indienne s'adressa fivreusement au pre John:
+
+--Vite! vite! lui dit-elle; cachez-vous derrire moi.
+
+--Wontum vient donc?
+
+--Oui!
+
+--Je lui rsisterai.
+
+--Insens! Il est accompagn de plusieurs robustes Peaux-Rouges; tous
+sont arms, et vous tes sans dfense. Vous seriez tu avant d'avoir pu
+dire seulement deux mots.
+
+--C'est Manonie que ce sclrat vient chercher?
+
+--Oui.
+
+--Et je ne la dfendrais pas jusqu' mon dernier souffle! oh! que si!
+
+--Dans ce cas, vous pouvez dsesprer de son sort pour le prsent et
+pour l'avenir! Venez donc!
+
+Et la vieille Indienne, tirant de force l'Ermite en arrire, le cacha
+dans l'ombre.
+
+A cet instant Wontum arrivait avec plusieurs guerriers, hurlant et
+vocifrant d'une manire furieuse. La malheureuse Manonie comprit
+aussitt que c'tait elle qu'ils en voulaient; elle se blottit dans un
+recoin obscur. Mais ses efforts furent inutiles, on l'arracha violemment
+de sa retraite et on la trana jusqu'au dehors, malgr ses cris et les
+appels dsesprs qu'elle adressait son mari.
+
+Hlas! ce dernier combattait vaillamment pour lui apporter secours, mais
+il tait trop loin encore pour lui venir en aide.
+
+Elle crut bien entendre une fois sa voix vibrante, au milieu du tumulte;
+ce ne fut qu'un clair, une sorte de vision fivreuse qui disparut
+aussitt.
+
+--Mon enfant! mon enfant! rendez-moi mon petit Harry! criait-elle d'une
+voix navrante.
+
+Mais le monstre cruel l'entranait sans l'couter.
+
+--Oh! c'en est trop! oui, c'est trop de lche cruaut! s'cria l'Ermite
+ne pouvant plus tenir ce spectacle atroce.
+
+Et il s'lana vers le ravisseur: il l'atteignit au moment o il venait
+de jeter sa victime en travers sur un cheval. Un coup terrible ft
+assen sur la tte du vieillard qui tomba la renverse, inanim, sur le
+sol.
+
+--Je prvoyais bien ce qui devait arriver, cria Topeka en courant son
+secours. Insens vieillard! que pouvait-il faire contre la force?
+
+Mary Oakley arriva en mme temps. Le visage de l'Ermite tait couvert de
+sang; elle se mit le laver doucement, cherchant sa blessure.
+
+--Bonne Topeka, dit la jeune fille, je vais faire tout ce que je pourrai
+auprs du pauvre Pre John, je crains bien que mes soins soient
+inutiles. Restez auprs de votre mari dont l'tat exige encore votre
+assistance.
+
+--Nous allons, ou plutt vous allez avoir assistance dans quelques
+moments. Voil la fusillade des Blancs qui se rapproche, les rifles
+Indiens se taisent. Justement! voil les soldats qui sont au pied de la
+colline: ne vont-ils pas tuer mon mari? ajouta la vieille femme avec une
+tendre inquitude.
+
+--Non! non! n'ayez pas peur. Vous avez sauv Quindaro, vous avez fait en
+notre faveur tout ce qui vous tait possible. Nous saurons vous prouver
+notre reconnaissance.
+
+Les deux femmes attendirent en silence l'issue des vnements: on
+n'entendait dans la grotte que le bruit de leur respiration oppresse et
+les sanglots du petit Harry oubli par Wontum dans la prcipitation de
+sa fuite.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+DNOUEMENT
+
+
+Le corps expditionnaire command par Marshall et guid par Oakley avait
+dvor l'espace avec une ardeur incroyable, si bien qu'il tait arriv
+_Devil's Gate_ avant la petite troupe de Wontum.
+
+On savait dj par des rapports d'claireurs que les deux tiers, au
+moins, de la tribu Pawnie taient partis en campagne contre les Sioux,
+dont le quartier-gnral tait au confluent de _Pole-Creek_ et de la
+rivire Platte. Tout portait donc prsumer que les Indiens restants
+n'oseraient accepter le combat, et feraient la paix ou prendraient la
+fuite.
+
+--Oakley! demanda Marshall, lorsqu'ils arrivrent en vue des cavernes,
+ne pensez-vous pas que Nemona cherchera viter la bataille lorsqu'il
+aura vu quelle est l'importance de nos forces?
+
+--C'est tout juste mon opinion; et mme cette guerre n'aurait pas eu
+lieu sans la maudite influence de cet excrable Wontum. Je vous le dis,
+cap'taine, cet tre-l est le type de ce qu'il y a de pire entre toutes
+les tribus de la Nbraska. C'est lui assurment qui a allum la guerre
+avec les Sioux; il ne serait pas assez puni s'il pouvait tre tu
+chaque combat engag par sa mchancet.
+
+--Croyez-vous que ce soit Wontum qui ait tu votre pauvre femme?
+
+--Certainement! Quel tre sur terre aurait pu vouloir du mal et en faire
+ la bonne crature? Ah! cap'taine, c'tait la meilleure et la plus
+douce des femmes. Une excellente et pieuse femme, toujours prte me
+consoler. Je vous le dis; sa perte fait dans mon coeur un vide, un
+gouffre norme, que rien ne pourra combler.
+
+--Je comprends votre douleur, mon brave Oakley, rpondit tristement
+Marshall.
+
+--Vous me comprenez, _vous_! c'est possible, car vous avez du coeur,
+et vous connaissez l'adversit maintenant. Hlas! je ne pourrai jamais
+dire l'impression mortelle que j'ai prouve en voyant, inanime sur le
+sol, la froide dpouille de celle qui pendant vingt annes avait t ma
+fidle et bien-aime compagne. Seigneur! j'ai cru que mon coeur allait
+s'lancer hors de ma poitrine et mon sang faire clater mes veines!
+Mais, ce mcrant! qu'aura-t-il fait de ma pauvre Molly?
+
+--N'ont-ils pas pour habitude d'emmener en captivit les prisonniers qui
+ne sont pas tus?
+
+--Pas toujours. Lorsqu'ils sont en pays ennemi, c'est leur coutume; mais
+je ne leur connais aucune raison pour agir ainsi. Tout le voisinage de
+_Medicine Bow_ a vcu dans une paix profonde pendant plusieurs annes;
+jamais nous n'avons offens les Pawnies en aucune manire.
+
+--Wontum s'est probablement dout que vous seriez avec moi.
+
+--C'est fort possible. En tout cas, je ne me repens pas de ce que j'ai
+fait; j'ai agi suivant mon devoir, et je l'accomplirai jusqu'au bout,
+tant que j'aurai des jambes capables de me porter. Au fait, il me reste
+une tche remplir: il faut que je tue ce Wontum!
+
+--Vous n'tes pas le seul qui ayiez droit la vie de ce sclrat.
+
+--tes-vous sr d'tre au mme rang que moi pour cela, cap'taine? Pensez
+donc qu'il n'a tu ni votre femme, ni votre enfant.
+
+--Je l'espre ainsi, murmura Marshall avec un profond soupir.
+
+--Et moi, j'en suis sr: ce n'tait pas dans ses ides.
+
+--Je pense bien aussi qu'il pargnera la vie de sa prisonnire et de
+l'enfant aussi longtemps que possible. Mais supposez que nous donnions
+l'assaut, et que la victoire se dclare en notre faveur, n'est-il pas
+craindre que Wontum la tue plutt que de la voir remise entre mes mains?
+
+--Je ne crois pas. Il cherchera surtout assurer son salut par la
+fuite.
+
+--C'est gal, il peut fort bien massacrer ses victimes avant de fuir.
+
+--Non. S'il ne leur fait aucun mal, il sera tu, tout simplement. S'il
+les tue, il sera tortur! Il sait bien le sort qui l'attend; il sait
+bien qu'on le poursuivra sur toute la surface de la terre.
+
+--N'est-il pas trange que nous n'ayons pas revu Quindaro?
+
+--Oui, c'est extraordinaire. J'ai grandement peur qu'il ait t fait
+prisonnier au moment o ma malheureuse femme a t tue. S'il en est
+ainsi, Wontum ne l'aura pas laiss vivre deux heures seulement; la
+pauvre petite Molly en aura eu le coeur bris. Quel est votre plan
+d'attaque cap'taine?
+
+--Je ne puis dire grand'chose jusqu' ce que j'aie pris connaissance de
+la position des Indiens. Toutefois, je projette de tourner _Independence
+Rock_ avec une partie de nos forces pendant que l'artillerie attaquera
+de front. Je placerai, en outre, des hommes sur les flancs pour arrter
+les Indiens dans leur fuite. Enfin, vous le concevez, tout dpendra des
+circonstances, des manoeuvres et du nombre des ennemis.
+
+--Fort bien. Nous sommes arrivs aux cavernes. Attention! va
+commencer.
+
+Oakley parlait encore lorsque la dtonation d'une carabine retentit; un
+soldat fut bless: tout indiquait que les ennemis se tenaient sur leurs
+gardes.
+
+Les pices d'artillerie furent aussitt mises en batterie et la
+canonnade commena.
+
+L'obscurit du soir commenant arriver, le feu se ralentit
+sensiblement et ne continua qu' rares intervalles. C'tait, du reste,
+plutt une ruse pour occuper l'attention des Indiens qu'une attaque
+srieuse; en effet, ds que le crpuscule fut sombre et avant le lever
+de la lune, cinquante hommes, sous le commandement d'un lieutenant,
+commencrent tourner la montagne en se dirigeant vers les sommets du
+dfil. Comme cette ascension devait avoir lieu par un sentier rude et
+escarp, il avait t calcul qu'elle ne pourrait tre accomplie que
+bien avant dans la nuit. Oakley fut joint comme guide ce dtachement.
+
+L'artillerie tait reste dans le bas, avec le nombre d'hommes
+strictement ncessaires pour le service des pices. Les Indiens avaient
+une telle frayeur de ces gros rifles, que jamais ils ne se hasardaient
+ les approcher: un renfort pour les protger devenait donc inutile.
+
+Une autre portion des troupes mit pied terre et laissa ses chevaux
+derrire un banc de rochers, sous la garde d'un piquet de cavaliers.
+Cinquante hommes se portrent sur le flanc gauche: Marshall, avec cent
+hommes d'lite, gagna le flanc droit pour revenir au centre des
+cavernes.
+
+Il tait convenu que toutes les attaques commenceraient au point du
+jour.
+
+Pendant la nuit on aperut le bcher allum pour brler Quindaro. Deux
+ou trois fois Marshall, guid par cette lueur sinistre, fut sur le point
+de faire lancer dans cette direction des voles de mitraille; mais il
+n'en fit rien tant il craignait d'atteindre les prisonnires.
+
+L'aurore parut enfin: les hommes de Marshall se tenaient prts agir
+cachs derrire les rochers. A ce moment un d'entre eux eut la
+malheureuse ide de tirer le coup de feu qui blessa le vieux chef
+Nemona. Sans cette fatale imprudence, le combat n'aurait peut-tre pas
+eu lieu, et beaucoup de sang aurait t pargn.
+
+Enfin l'assaut commena avec furie. Un instant, Marshall aperut
+l'entre des cavernes sa femme et son petit Harry. A cette vue son
+coeur bondit comme s'il et cherch s'lancer hors de sa poitrine.
+Il reconnut successivement Mary Oakley, le Vieil Ermite. Tous ces
+malheureux taient en position trs-prilleuse, grandement exposs au
+feu des assaillants.
+
+Marshall se sentit soulag d'un poids norme lorsqu'il vit le pre John
+faire rentrer les captives sous la grotte; il commanda le feu avec une
+nouvelle nergie.
+
+Les soldats avaient aussi reconnu l'Hrone du fort Laramie; un lan
+furieux s'empara d'eux cette vue, ils se rurent en avant avec des
+clameurs formidables qui firent frissonner les plus profonds chos de
+cette solitude inhospitalire.
+
+--En avant! amis! en avant!
+
+Les balles sifflent, les rocs sont branls, le torrent humain s'lve,
+se prcipite, inonde les rampes escarpes. Des corps d'Indiens tombent
+du haut des roches sanglantes; des braves tombent aussi dans les rangs
+de la troupe assigeante. Mais rien n'arrte ceux qui survivent;
+l'artillerie tonne, les coups de feu clatent, le sang ruisselle!
+
+--En avant! soldats! en avant!
+
+Tout coup Marshall domine d'une voix perdue le fracas de la bataille:
+
+--Cessez le feu!
+
+Le motif de cet ordre est facile comprendre: cet instant
+apparaissent Wontum et Manonie sur le seuil de la caverne. Chaque balle
+lance pouvait atteindre la jeune femme. Il y eut un moment d'affreux
+silence; on s'attendait la voir massacrer sur place.
+
+Marshall bondit en voyant Wontum la placer sur un cheval et s'enfuir du
+ct de la valle.
+
+--Vite! s'cria-t-il, le chemin est rocailleux, nous le devancerons sans
+peine. Pas de fusillade; chargez, le sabre la main!
+
+Comme une meute ardente les soldats volrent sur les pas du Pawnie. Ce
+dernier, gouvernant habilement son agile monture, lui faisait franchir
+tous les obstacles comme si elle et eu des ailes. Il descendit ainsi le
+ravin au grand galop et arriva dans la valle.
+
+Mais, prcisment en face, se trouvait un dtachement de cavalerie qui
+lui barrait le passage: la fuite devenait impossible de ce ct. Comme
+un sanglier accul, il regarda derrire lui; Marshall arrivait comme un
+tourbillon avec ses fidles.
+
+Le flanc abrupt du ravin lui offrait une voie impraticable pour tout
+autre qu'un Sauvage: il y lana perdument son cheval. Mais le noble
+animal venait de fournir une terrible carrire; le double fardeau qu'il
+portait tait trop pesant pour lui; deux fois ses jambes fines et
+nerveuses se cramponnrent au sol mouvant; deux fois, coursier et
+cavalier glissrent jusqu'au fond du prcipice.
+
+Les soldats approchaient: la mort devenait certaine, la fuite
+impossible! Le sombre visage de l'Indien s'illumina d'une flamme
+sanglante. Il sauta par terre, tirant aprs lui Manonie.
+
+Marshall n'tait plus qu' trois longueurs d'pe.
+
+--Vengeance! toujours! hurla Wontum.
+
+Et son couteau acr se leva sur la jeune femme tendue ses pieds...
+
+--Feu! avait cri Marshall.
+
+Les balles sifflrent. Mais avant qu'elles fussent arrives au but, une
+forme sombre s'abattait du haut d'un roc sur le meurtrier et le
+renversait par un coup terrible qui faisait jaillir au loin les morceaux
+de son crne.
+
+Manonie tait sauve... sauve par le brave Oakley!
+
+Hlas! cette victoire devait coter un sang prcieux: le vaillant
+chasseur tait retomb sans mouvement auprs du cadavre de Wontum: les
+balles destines ce dernier l'avaient atteint.
+
+--Notre ami! notre sauveur! portons lui secours! s'cria Marshall aprs
+avoir tendrement serr sa femme dans ses bras.
+
+--Oakley! continua-t-il en l'embrassant et le soulevant avec prcaution;
+tes-vous grivement bless?
+
+--Oh!... peut-tre... pas trop... rpondit le pauvre Jack d'une voix
+teinte; cependant, je ne sais pas... si je... m'en tirerai.
+
+--Hlas! nos balles vous ont atteint?
+
+--Oui... on ne m'avait pas vu... c'est gal, il est heureux pour
+Manonie... que je... me sois trouv l... ma petite Molly?...
+
+--Sauve! dans les grottes, dit Marshall.
+
+--Je voudrais... la voir avant de mourir... avant... de rejoindre ma...
+pauvre bonne femme...
+
+--Esprons mieux! vous n'tes pas bless mort.
+
+--Je le souhaite pour... Molly; mais je suis... perdu. Je sens au poids
+qu'il y a plus de dix balles... dans mon corps.--Ah! capitaine! mes yeux
+ont-ils t atteints?
+
+--Non. Je ne remarque aucune trace. Pourquoi?
+
+--C'est que la nuit... se rpand sur moi, la nuit... sombre.
+
+--Voulez-vous qu'on vous transporte la grotte?
+
+--O est ma petite... Molly...?
+
+--Oui.
+
+--Volontiers... mais... htez-vous.
+
+On forma sur le champ une litire avec les mousquets et on emporta le
+bless.
+
+Mais lorsqu'il arriva auprs de sa fille, il avait perdu connaissance,
+la malheureuse enfant n'embrassa qu'un corps inanim.
+
+
+
+
+PILOGUE
+
+
+Les lendemains de batailles sont tristes mme pour les vainqueurs. Il
+faut ensevelir les morts, panser les blesss: on se compte, et on trouve
+des vides dans les rangs.
+
+Aprs les premires joies d'une runion presque miraculeuse, Marshall et
+le vieil Ermite avaient d s'occuper de tous ces pnibles dtails.
+Ensuite, le repos, ncessaire tous aprs tant d'angoisses et de
+fatigues, le repos tait devenu un imprieux besoin. Chacun s'tait fait
+un lit rustique, et on s'tait endormi, les uns sur leurs joies, les
+autres sur leurs douleurs.
+
+Cependant la nouvelle aurore qui succda ces journes sombres tait si
+belle que la joie, le bonheur et la paix semblaient tre son cortge.
+
+Mary Oakley tait encore dans la rgion des songes, ses yeux doux et
+tristes n'avaient pas entirement sch leurs larmes, lorsque des voix
+amies l'invitrent au rveil.
+
+Elle se leva vivement: Topeka tait ct d'elle; plus loin taient
+Manonie, Marshall et leur petit Harry. Tous ces visages rayonnaient
+d'allgresse; Mary leur sourit d'abord, puis son coeur se serra en
+pensant que chacun autour d'elle avait retrouv ceux qu'il aimait, et
+qu'elle seule, pauvre orpheline, n'avait plus de famille, plus d'ami
+dvou... Son pre gisait sanglant dans l'ombre d'un rocher; Quindaro
+n'avait pas reparu.
+
+--La jeune Fce-Ple tait donc bien loin dans le pays des songes? dit
+Topeka employant l'harmonieux langage de la posie indienne; si loin!
+qu'elle n'entendait plus... Qu'elle ouvre l'oreille pour y laisser
+entrer une voix chre.
+
+La jeune fille fixa sur la vieille femme ses grands yeux tonns:
+
+--Oui; reprit celle-ci, que ma fille coute... elle entendra...
+
+Mary prta l'oreille, docilement, mais sans savoir pourquoi.
+
+--Ma petite Molly..., balbutia prs d'elle une voix faible et
+tremblante; tu ne sais donc pas? Je suis ressuscit.
+
+--Mon pre! mon doux pre!! s'cria la pauvre enfant qui croyait rver.
+
+Elle bondit comme une gazelle; puis, s'agenouilla, pleurant, riant,
+perdue, auprs d'un lit de fougres qu'elle aperut quelques pas.
+
+--Doucement! Molly! rpondit le brave Jack ses baisers exalts,
+doucement! ma bonne fille, je suis plus dlicat cette heure que le
+premier oeuf d'un oiseau-mouche; remercie un peu le bon Ermite qui m'a
+remis neuf, qui m'a soign, qui m'a presque guri, tout bless qu'il
+est.
+
+En effet le vieux John se tenait debout, prs du lit, et son visage
+tait encore inond du sang rpandu par sa blessure de la veille.
+
+Au moment o Mary se disposait lui adresser la parole, Nemona, par une
+exclamation stridente attira tous les yeux sur lui.
+
+Il apparut, le visage dcompos par la frayeur, et considrant avec
+stupfaction un objet trange qu'il tenait la main.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda Marshall.
+
+--Le scalp du vieil Ermite! bgaya le chef en montrant une chevelure
+blanche.
+
+Marshall regarda John avec tonnement.
+
+--De l'eau, demanda-t-il, donnez-moi de l'eau pour que je lave ce sang.
+
+L'opration tait peine commence que les sourcils grisonnants, les
+rides, la barbe argente tombrent comme par magie, dcouvrant un jeune
+et mle visage que chacun reconnut aussitt.
+
+--Quindaro! Quindaro! s'cria-t-on de toutes parts.
+
+Il y eut un moment de joyeux tumulte impossible dcrire.
+
+--Oui, mes amis, dit-il enfin, le vieux John, l'Ermite, Quindaro,
+Walter! je suis, ou plutt j'tais tout cela; mais aujourd'hui je ne
+veux garder que le dernier nom, car c'est le seul qui me rappelle le
+bonheur, ajouta-t-il en regardant tendrement Mary.
+
+--Cher Walter! murmurait celle-ci, rouge de bonheur; mon Dieu! merci!
+
+--Aujourd'hui est finie ma tche vengeresse; si j'en crois mon coeur,
+une nouvelle joie nous attend. Nemona, en quelle rgion Wontum a-t-il
+enlev Manonie aprs avoir massacr sa famille?
+
+--Dans l'Iowa, prs du fort des Moines, sur la rivire Racoon.
+
+--Manonie! poursuivit Walter, n'avez-vous aucun souvenir de votre
+enfance, du toit paternel?
+
+--J'en ai peu... bien peu... ils sont confus..., Des amis..., mon pre,
+ma mre et de petits frres avec lesquels je jouais...
+
+--Sur les bords d'un cours d'eau?
+
+--Oui, oui! s'cria la jeune femme.
+
+--Sur une belle colline?
+
+--Oui! je me souviens.
+
+--Et votre nom... vous le rappelez-vous?
+
+--Laissez-moi rflchir.
+
+Et Manonie se prit la tte dans les mains.
+
+--Voyons, que je vous aide:... tait-ce Flor...?
+
+--Flora! oui! continua la jeune femme avec motion.
+
+--Flora Mil...?
+
+--Milburn! oui, Flora Milburn; c'est cela. Mais alors, vous tes....?
+
+--Je suis Walter Milburn, ton frre! s'cria le jeune homme en pleurant
+de joie; ton frre!... et je ne suis plus l'orphelin solitaire.
+
+Si quelque voyageur, traversant les plaines de la Nbraska, s'arrte sur
+les bords enchants de la rivire calme et majestueuse avant qu'elle ait
+atteint le territoire de Laramie, il aperoit sur une colline verdoyante
+deux beaux chteaux qu'entourent une multitude de cabanes rustiques.
+
+C'est le plus beau settlement du _Far-West_; son riant paysage est anim
+par de nombreux troupeaux; le calme et la paix rgnent dans la frache
+valle; bien loin, bien loin ont fui les Peaux-Rouges hostiles; la race
+Blanche seule rgne sur ce territoire splendide qu'elle a fertilis.
+
+Que le voyageur demande quelque ptre cavalier, le nom des heureux et
+riches Settlers qui ont cr ce superbe domaine, le ptre rpondra:
+
+--Vous venez donc de bien loin! vous ne connaissez pas
+_Coeur-de-Panthre_ et _Quindaro_?
+
+Si le voyageur fait de nouvelles questions, en dbouchant cordialement
+un flacon de whisky, le ptre boit sa sant et lui raconte la lgende:
+quand elle est termine, il dpose respectueusement terre son grand
+sombrero, et, tte nue, boit la sant du jeune Harry, l'unique
+hritier des Milburn.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIRES
+
+
+Chapitres. Pages.
+
+I.--Une Hrone du dsert 5
+
+II.--Old John. 25
+
+III.--L'embuscade du tigre rouge 40
+
+IV.--Aventures de montagnes.--Quindaro. 62
+
+V.--Poursuite.--Fuite du tigre. 83
+
+VI.--Amis 102
+
+VII.--Un message 121
+
+VIII.--Paradis perdu 141
+
+IX.--Trop tard!. 158
+
+X.--Le loup dans son antre. 168
+
+XI.--Lueurs d'espoir. 192
+
+XII.--Dnouement 207
+
+PILOGUE. 219
+
+FIN DE LA TABLE
+
+F. Aureau.--Imprimerie de Lagny
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cur de panthre, by
+Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CUR-DE-PANTHRE ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+
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+ The Project Gutenberg eBook of
+Coeur de panthre, par Gustave Aimard et Jules D'auriac.
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+The Project Gutenberg EBook of Cur de panthre, by
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Cur de panthre
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+Author: Gustave Aimard
+ Jules Berlioz d'Auriac
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+Release Date: June 18, 2011 [EBook #36460]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CUR-DE-PANTHRE ***
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+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+<hr class="full" />
+
+<p class="cbu">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; 1 fr. 25 c. le volume. &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;</p>
+
+<p class="cb"><big>G<small>USTAVE</small> AIMARD &amp; J.-B. D'AURIAC</big></p>
+
+<p class="cb">===============</p>
+
+<h1>COEUR DE PANTHRE</h1>
+
+<div class="figcenter" style="width: 391px;">
+<img src="images/front.png" width="391" height="441" alt="" title="" />
+</div>
+
+<p class="cb">===============</p>
+
+<p class="cb">PARIS<br />
+<span class="un">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;A. DEGORCE-CADOT, diteur, 9, rue de Verneuil &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;</span></p>
+
+<p class="cb"><small><i>Proprit exclusive de l'diteur</i></small></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<div class="bboxx ">
+
+<p class="cb"><span style="font-family:sans-serif;">COLLECTION</span></p>
+
+<p class="cb"><small>DES</small></p>
+
+<p class="cb"><big>JOYEUX ROMANS ILLUSTRS</big></p>
+
+<p class="cb">A 2 francs le volume</p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
+
+<tr><td>PIGAULT-LEBRUN.</td><td>Monsieur Sans-Souci,</td><td>dessins de Hadol,</td><td>1 v. 2 fr.</td></tr>
+
+<tr><td rowspan="6" valign="middle" align="center"
+style="border-right:1px solid black;"><i>Nouvellement<br />
+parus</i></td><td>L'Heureux Jrme</td><td align="center">&mdash;</td><td>1 v. 2 </td></tr>
+<tr><td>Monsieur Botte </td><td align="center">&mdash;</td><td>1 v. 2 </td></tr>
+<tr><td>Les Barons de Felsheim</td><td align="center">&mdash;</td><td>1 v. 2 </td></tr>
+<tr><td>La Folie espagnole.</td><td align="center">&mdash;</td><td>1 v. 2 </td></tr>
+<tr><td>Le Coureur d'aventures</td><td align="center">&mdash;</td><td>1 v. 2 </td></tr>
+<tr><td>Le Mouchard</td><td align="center">&mdash;</td><td>1 v. 2 </td></tr>
+</table>
+
+<p class="c"><i>Sous presse les autres romans de</i> <b>Pigault-Lebrun</b></p>
+
+<p class="c">Autres Romans illustrs 2 fr. le vol.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="8" summary="">
+
+<tr><td rowspan="2" style="border-right:1px solid black;"
+valign="middle">A. HUMBERT</td><td>Les Gens de Villeguindry, avec 36 gravures</td><td>1 v. 2 </td></tr>
+<tr><td>Tailleboudin</td><td>1 v. 2 </td></tr>
+
+<tr><td rowspan="1" style="border-right:1px solid black;"
+valign="middle">ELIE BERTHET</td><td>L'Homme des Bois, trs fort volume, 15 gravures</td><td>1 v. 2 </td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">Nouveauts 3 fr. illustres</p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="8" summary="">
+
+<tr><td rowspan="1" style="border-right:1px solid black;"
+valign="middle">PAUL DE KOCK</td><td>Les Treize Nuits de Jane,</td><td>6 gravures
+hors texte 1 v. 3 </td></tr>
+
+<tr><td rowspan="2" style="border-right:1px solid black;"
+valign="middle">S&OElig;UR X</td><td align="center">Mmoires<br />
+d'une Religieuse</td><td>Le Couvent, 12 grav. 1 v. 3 <br />
+La Dfroque, 12 g. &nbsp;1 v. 3 </td></tr>
+</table>
+
+<p class="c">Collection des &oelig;uvres de Paul de Kock 2 fr. le volume en vente et
+sous presse.</p>
+</div>
+
+<p class="c">Paris.&mdash;Typ. Collombon et Brl, rue de l'Abbaye, 22.<a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h1>C&OElig;UR-DE-PANTHRE</h1>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_002" id="page_002"></a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""
+style="font-size:85%;">
+
+<tr><td colspan="2" align="center">&OElig;UVRES DE GUSTAVE AIMARD</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><b>A 3 fr. le volume</b></td></tr>
+
+<tr><td align="left">LES CHASSEURS MEXICAINS, avec gravure</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">DONA FLOR</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LES FILS DE LA TORTUE, 2<sup>e</sup>dition, avec gravure</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">L'ARAUCAN, 2<sup>e</sup>dition, avec gravure</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" align="center"><b>A 2 fr. le volume</b></td></tr>
+
+<tr><td align="left">UNE VENDETTA MEXICAINE, avec gravure</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">OUVRAGES GRAND IN-4 ILLUSTRS<br />
+(<small>VOIR LE CATALOGUE GNRAL</small>)</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">GUSTAVE AIMARD ET JULES D'AURIAC</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><b>A 1 fr. 25 le volume</b></td></tr>
+
+<tr><td align="left">L'AIGLE-NOIR DES DACOTAHS</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LES PIEDS-FOURCHUS</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LE MANGEUR DE POUDRE</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">L'ESPRIT BLANC</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LE SCALPEUR DES OTTAWAS</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LES FORESTIERS DU MICHIGAN</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">&OElig;IL-DE-FEU</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">C&OElig;UR-DE-PANTHRE</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LES TERRES D'OR</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">JIM L'INDIEN</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">RAYON-DE-SOLEIL</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+</table>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small>F. AUREAU.&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</small></p>
+
+<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">GUSTAVE AIMARD &amp; J.-B. D'AURIAC</p>
+
+<h1>C&OElig;UR-DE-PANTHRE</h1>
+
+<div class="figcenter" style="width: 77px;">
+<img src="images/colophon.png" width="77" height="75" alt="colophon" title="" />
+</div>
+
+<p class="cb">PARIS<br />
+A. DEGORCE-CADOT, DITEUR<br />
+9, RUE DE VERNEUIL, 9<br />
+&mdash;<br />
+<small>Tous droits de proprit expressment rservs</small></p>
+
+<p><a name="page_004" id="page_004"></a></p>
+
+<p><a name="page_005" id="page_005"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<table border="3" cellpadding="8" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIRES</b></a></td></tr>
+</table>
+<h1>C&OElig;UR-DE-PANTHRE</h1>
+
+<hr />
+
+<h3><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER<br /><br />
+UNE HRONE DU DSERT</h3>
+
+<p>Il n'y a pas, sous le soleil, de paysage plus splendide et plus riche en
+beauts sauvages que le territoire l'ouest de la Nbraska, sur lequel
+ce droulent les plaines de Laramie.</p>
+
+<p>Pour le voyageur qui visite ces admirables contres, ce nom de <i>Plaines</i>
+semble inexact au premier abord; car, avant d'y parvenir, il a d gravir
+les plus hauts plateaux des Montagnes Rocheuses.</p>
+
+<p>Cependant le mot est vrai, c'est bien une <i>plaine</i> dont il s'agit.<a name="page_006" id="page_006"></a></p>
+
+<p>Le Fort Laramie, qui occupe un des points extrmes, est situ au
+confluent nord de la Nbraska ou Platte, avec un autre cours d'eau
+qu'elle absorbe.</p>
+
+<p>Des sources de la Platte ce confluent la rivire dcrit un cercle
+immense d'environ quatre-cents milles, embrassant dans son cours
+plusieurs chanes de montagnes gales en hauteur.</p>
+
+<p>D'un autre ct, la rivire Laramie dont la naissance est proche de la
+Nbraska, entoure le reste du territoire, sur un diamtre de
+soixante-et-quinze milles, et complte ainsi la circonfrence.</p>
+
+<p>Cette enclave constitue les fameuses <i>plaines de Laramie</i>.</p>
+
+<p>Cette rgion n'est pas seulement une prairie monotone et strile; on y
+voit des valles fertiles, riantes, couvertes de forts et de rcoltes;
+des cteaux admirables et verdoyants; de gras pturages; des cours d'eau
+rayonnant dans toutes les directions.</p>
+
+<p>Au milieu des pres Montagnes Rocheuses, c'est un oasis, un den
+inattendu.</p>
+
+<p>Tout autour, le colossal amphithtre des hautes cmes s'lve dans sa
+grandeur solitaire et forme<a name="page_007" id="page_007"></a> un saisissant contraste avec les beauts
+plus douces, plus harmonieuses des valles; on dirait les sourcils
+froncs de spectateurs gants jetant un regard svre sur les
+foltreries gracieuses de la nature.</p>
+
+<p>Le pic Laramie, point culminant de cette chane, s'lve environ
+trente milles du fort qui a emprunt son nom: c'est le centre d'un
+paysage incomparable par sa splendeur et son immensit; la vue, que rien
+ne limite, plane au-dessus des prairies incommensurables, jusqu'au
+lointain Missouri.&mdash;C'est le point de vue des Basses-Terres, en
+regardant l'Orient.&mdash;Au couchant c'est tout un autre aspect; perte de
+vue surgissent des troupeaux de montagnes dont les croupes luisantes ou
+sombres, nues ou boises, rocailleuses ou verdoyantes, ondulent en tout
+sens.&mdash;Tout un panorama de collines!</p>
+
+<p>Deux de ces cmes mritent une mention particulire: ce sont, le <i>Roc
+Indpendance</i> et la <i>Porte-du-Diable</i>. Ce dernier pic est un grand
+rocher, sur lequel n'apparat pas la moindre trace de vgtation, et qui
+s'lve, solitaire, une hauteur de quatre mille pieds. Sur son extrme
+pointe est une espce de portique, &oelig;uvre bizarre de la nature, et qui
+a donn son nom toute la montagne.<a name="page_008" id="page_008"></a> L s'arrte une chane immense qui
+forme la principale ossature des Montagnes Rocheuses. Des
+<i>Portes-du-Diable</i> jaillit la rivire <i>Sweet-water</i> (Eaux-Douces); le
+bruit infernal de ses cascades, les bonds effrayants de ses flots
+travers les roches aigus, le grondement continu des chos, tout motive
+le nom sinistre qui s'applique ces mornes et imposantes solitudes.</p>
+
+<p>Nous sommes en 1857-58. A cette poque, le fort Kearney, situ environ
+deux cents milles du Missouri, tait le <i>settlement</i> (tablissement) le
+plus loign du lointain Ouest. Il est vrai que plus d'un aventurier,
+plus d'un hardi pionnier de la civilisation, avait pouss plus loin ses
+excursions dans le dsert; il y avait des huttes de chasseurs, de
+<i>squatters</i> (dfricheurs, colons), jusque sur les bords de la Platte,
+jusqu'au pied des Montagnes Rocheuses; mais ces habitations clairsemes
+dans ces immenses solitudes ne mritaient pas le nom de settlements; la
+contre ne pouvait pas tre considre comme peuple.</p>
+
+<p>Le mot de <i>squatter</i> implique ordinairement l'ide d'un forestier
+grossier et illettr. Effectivement c'est le cas le plus ordinaire:
+mais, comme il n'y a pas de rgle sans exception, on pouvait<a name="page_009" id="page_009"></a> trouver,
+dans les plaines de la Nbraska quelques familles ayant appartenu aux
+classes distingues de la socit civilise. C'taient, pour la plupart,
+des gens qui avaient prouv des revers de fortune ou des dchirements
+de c&oelig;ur ingurissables, et qui, fuyant le monde des villes, taient
+venus se retremper aux virginales magnificences de la solitude.</p>
+
+<p>L, au moins, ils vivaient tranquilles, ces exils, ces convalescents de
+la civilisation; mieux valait pour eux la rencontre fortuite du Buffalo
+ou de l'Indien que le contact quotidien de la population des villes.</p>
+
+<p>Le fort Laramie tait, cette poque, un poste important pour la traite
+des marchandises; c'tait le rendez-vous des Indiens chasseurs et
+trafiquants, des trappeurs (chasseurs) de toutes les nations, des
+aventureux ngociants Amricains. Il y avait, en tout temps, une
+garnison d'environ trois cents hommes.</p>
+
+<p>C'tait l que s'organisaient les caravanes pour le <i>Golden State</i>
+(Rgion d'Or), qui passaient par la valle de la Platte, le Sweet-water,
+South-Pass et Fort-Hall.</p>
+
+<p>Au seuil des contres montagneuses se trouvaient,<a name="page_010" id="page_010"></a> par groupes de dix ou
+douze, des habitations chelonnes et l dans les plaines de Laramie,
+sur une tendue d'environ trente quarante milles.</p>
+
+<p>Nous attirerons l'attention du lecteur sur un de ces charmants
+ermitages. Son apparence extrieure tait modeste, mais rvlait des
+habitants honorables. Il tait situ prs des confluents de la <i>Platte</i>
+et de <i>Medicine-Bow River</i>, cinq milles de Sweet-water, quinze
+milles des Portes-du-Diable.</p>
+
+<p>Au lieu d'tre installe dans la valle&mdash;une des plus belles de la
+contre,&mdash;cette habitation tait perche comme un nid d'aigle sur la
+cime d'un cteau, et disparaissait au milieu des feuillages touffus. La
+pente, pour y arriver, tait hrisse de rocs menaants, disposs en
+forme de labyrinthe, et qui en rendaient l'accs difficile tout autre
+qu'un familier de l'endroit.</p>
+
+<p>Lorsque le voyageur, quittant les rgions civilises, pntre dans les
+dserts de l'Ouest, il est saisi par la nouveaut sauvage et grandiose
+de cette nature admirable: ce ne sont plus les paysages aligns par le
+crayon plus ou moins maladroit des architectes, les points de vue
+calculs<a name="page_011" id="page_011"></a> par la vieille routine, le clinquant champtre au milieu
+duquel se pavanent autour de leurs matres des animaux dgnrs,
+atrophis par la domestication. Ce n'est plus le vieux monde dfigur
+par l'homme; c'est la terre dans sa beaut native et fire, telle
+qu'elle est sortie des mains du Crateur.</p>
+
+<p>La grande prairie se droule, mouchete de vertes forts, de troupeaux
+de buffles, de hordes de chevaux sauvages, de loups, de daims
+bondissants; et au milieu de cette immensit silencieuse, passe
+l'Indien, rapide, agile, infatigable, sans laisser derrire lui la trace
+de ses pas, sans faire le moindre bruit, sans faire ployer le brin
+d'herbe sur lequel son pied se pose.</p>
+
+<p>Le voyageur n'avance qu'avec une motion respectueuse qui ressemble de
+la crainte, mais dont le charme est inexprimable.</p>
+
+<p>Et pourtant, si grande est la force des vieilles habitudes qu'il se
+trouve heureux de dcouvrir le Fort Laramie aprs avoir travers les
+quatre cents milles du dsert de la Nbraska: le moindre chantillon de
+la vie civilis est le bien-venu.</p>
+
+<p>Du reste, il faut en convenir, l'aspect de cette petite colonie
+militaire n'tait pas sans offrir un<a name="page_012" id="page_012"></a> certain attrait; on trouvait l
+une physionomie particulire aux gens, aux btes, aux choses mme; il y
+avait comme un reflet du dsert.</p>
+
+<p>Il y avait mme une Hrone demi-sauvage, demi-civilise, dont
+l'histoire tait une lgende de la Prairie.</p>
+
+<p>Manonie ou <i>C&oelig;ur-de-Panthre</i>, comme l'appelaient les Sauvages, tait
+une Face-Ple. Personne ne connaissait sa famille, si ce n'tait un
+chef Pawnie, Nemona, autrement nomm <i>Les Eaux Grondantes</i>. Le pre de
+Nemona l'avait enleve sa famille, dans l'tat central d'Iowa; elle
+n'tait alors ge que de trois ans. Le sort de ses parents resta un
+sombre mystre; la jeune fille elle-mme avait ignor que le sang de la
+race blanche coulait dans ses veines, jusqu'au moment o les officiers
+du Fort Laramie le lui avaient appris, avec force compliments. Un de ces
+Messieurs avait mme eu la patience persvrante de se faire raconter
+par les Indiens quelques bribes de son histoire, et s'tait ensuite
+empress de lui faire connatre tout ce qu'il avait p recueillir. Elle
+avait, du reste, t honorablement et affectueusement traite par ses
+amis blancs; le commandant du Fort l'avait presque adopte et la<a name="page_013" id="page_013"></a>
+considrait comme sa fille: aussi avait elle pour toute la population
+Face-Ple une affection profonde qui avait exclu de son esprit tout
+souvenir Indien.</p>
+
+<p>Un notable guerrier des Pawnies, nomm Wontum, c'est dire le
+<i>Chat-Sauvage</i>, avait demand en mariage <i>C&oelig;ur-de-Panthre</i>; mais la
+jeune fille avait repouss avec empressement ses prtentions amoureuses.
+Un noble et orgueilleux sentiment de sa supriorit native s'tait lev
+en elle et l'avait porte accueillir cet aspirant sauvage avec un
+ddain tel que l'infortun Wontum dt se retirer honteux et confus.</p>
+
+<p>Nemona (le chef Pawnie dont nous ayons dj parl) avait, contrairement
+ la coutume Indienne, une seule et unique femme qu'il affectionnait et
+traitait avec tous les gards possibles. Il entreprit, avec elle,
+d'intercder pour Wontum auprs de la jolie transfuge; mais celle-ci
+n'avait plus dans le c&oelig;ur un seul atome de l'esprit Indien; toutes
+les instances furent repousses avec perte. Il en rsulta une certaine
+froideur entre eux; puis survinrent des propos piquants, enfin une
+rupture complte la suite de laquelle C&oelig;ur-de-Panthre fut invite
+par Nemona chercher asile hors de<a name="page_014" id="page_014"></a> chez lui. Ce fut dater de cette
+poque que la jeune fille abandonna les villages Indiens.</p>
+
+<p>Alors Wontum perdit toute esprance, pour le moment; mais il garda au
+fond de son c&oelig;ur un sentiment indfinissable qui tenait de l'amour et
+de la haine, et qui n'tait ni l'un ni l'autre. Les ddains de la jeune
+fille parurent inexplicables dans les tribus Indiennes; et ce ft, mme,
+ cette occasion qu'elle ret le nom de <i>C&oelig;ur-de-Panthre</i>:
+l'oreille des sauvages il dpeignait parfaitement l'intraitable humeur
+dont Manonie avait fait preuve envers un de leurs plus braves et plus
+sduisants guerriers.</p>
+
+<p>Elle avait alors seize ans: ses instincts l'attiraient vers la race
+blanche, elle finit par se fixer compltement parmi les Europens.</p>
+
+<p>L, au bout de peu de temps; elle fut rencontre par un jeune lieutenant
+qui avait un peu entendu raconter son histoire par les Settlers des
+frontires ou les Indiens claireurs dans l'arme. D'abord il lui
+accorda de la curiosit, puis de l'intrt; enfin, un beau jour, il
+s'aperut qu'il en tait devenu profondment amoureux. En effet, les
+grces natives, la rserve modeste, la candeur ingnue de Manonie
+taient de nature faire<a name="page_015" id="page_015"></a> impression sur l'homme le moins sensible.
+Bientt on pt se convaincre d'une chose surprenante, savoir qu'Henri
+Marshall, lieutenant de premire classe dans les armes unies, fils de
+fire et riche famille, tait le prtendant avou et agr d'une petite
+fille sauvage jusqu'alors ddaigneuse des meilleurs partis.&mdash;Car, il
+faut le dire, l'affection sincre et noble du jeune officier avait
+touch le c&oelig;ur de Manonie; elle n'avait pu le lui dissimuler.</p>
+
+<p>Les fianailles eurent lieu avec un immense retentissement parmi les
+tribus indiennes. Cette nouvelle excita plus d'une secrte et amre
+jalousie. Nemona y fit peu d'attention, car aucun lien de famille ne
+l'attachait Manonie; mais Wontum en ft outr, et se promit d'exercer
+la plus terrible vengeance.</p>
+
+<p>Comme il avait une influence considrable dans sa peuplade, il ne lui
+fut pas difficile de trouver des adhrents tout prts l'aider dans ses
+projets. Ainsi second il entreprit de la faire prisonnire dans le
+village Indien; mais elle et l'adresse de s'chapper et parvint
+gagner heureusement le Fort.</p>
+
+<p>Furieux de cette dsertion, Wontum rsolut<a name="page_016" id="page_016"></a> de reprendre la fugitive;
+cet effet, il combina un plan qui semblait immanquable.</p>
+
+<p>Il se posta, avec ses guerriers, sur le passage d'une caravane,
+l'attaqua dans la valle <i>South Pass</i> (Dfil du sud), et fit
+prisonniers les voyageurs qui la composaient. Au lieu de les massacrer
+inhumainement, suivant l'usage Indien, il se contenta de les faire
+garrotter avec soin; de plus, il eut la prcaution de laisser chapper
+un des captifs: en agissant ainsi, il poursuivait le cours de ses
+combinaisons diaboliques.</p>
+
+<p>Son but tait, d'abord, de faire connatre par l'entremise du fugitif
+l'vnement fcheux survenu la caravane. En effet, le malheureux
+migrant, tout effarouch, ne manqua pas de courir au Fort Laramie, d'y
+raconter le dsastre et de demander la garnison une sortie dans le but
+de dlivrer les prisonniers.</p>
+
+<p>A cette nouvelle, tout ce que le rus sauvage avait prvu ne devait pas
+manquer d'arriver; les soldats s'empressrent de se proposer pour
+l'expdition, on n'et qu' refuser les volontaires qui se prsentaient
+en foule: il fut question d'une prise d'armes srieuse.</p>
+
+<p>C'tait l prcisment ce que voulait Wontum;<a name="page_017" id="page_017"></a> trouver le Fort dgarni
+de la majeure partie de ses dfenseurs, le surprendre, y pntrer,
+enlever Manonie, l'entraner au fond des bois aprs avoir massacr tous
+les Europens s'il tait possible.</p>
+
+<p>Bien entendu, le lieutenant Marshall, ce rival dtest, avait la
+premire place dans les froces prfrences de Wontum.</p>
+
+<p>En attendant le rsultat de sa stratgie, le chef Indien conduisit ses
+prisonniers et son butin au sommet de <i>Table-Hill</i> qui est voisin de
+<i>South Pass</i>.</p>
+
+<p>Ce pic, un des plus formidables de cette chane, s'lve sept mille
+quatre cent quatre-vingt huit pieds dans les profondeurs du ciel, au
+milieu d'un chaos titanique de roches anguleuses, aigus, hrisses,
+menaantes: sur ses flancs de granit sombre rgnent l'horreur et la
+solitude; ses sommits sont d'affreux dserts perdus dans le dsert du
+vide.</p>
+
+<p>Wontum ne pouvait choisir une retraite plus sauvage et plus
+inaccessible: aussi en avait-il fait son quartier gnral. Cependant il
+n'y concentra pas, pour le moment, toutes ses forces qui s'levaient
+environ deux cents hommes: il laissa<a name="page_018" id="page_018"></a> <i>Table-Hill</i> une trentaine de
+guerriers, et avec le reste de sa troupe s'en alla rder autour du Fort
+Laramie, piant une occasion favorable pour y porter le carnage,
+l'incendie et le rapt.</p>
+
+<p>La distance entre <i>South-Pass</i> et Laramie est d'environ deux cents
+milles: la bande sauvage n'avait pas fait la moiti du chemin qu'elle
+aperut les troupes venant du Fort. Les Indiens se cachrent aussitt,
+et, lorsque tout danger d'tre aperus fut pass, ils se portrent
+rapidement en avant: tout paraissait tourner au gr de leurs dsirs; le
+plan de Wontum allait triompher.</p>
+
+<p>Il n'tait rest au Fort Laramie qu'une quarantaine d'hommes, sous le
+commandement du lieutenant Henry Marshall. Son mariage avec la jeune fe
+des forts n'avait pas encore t clbr: cependant Manonie habitait le
+Fort depuis plusieurs mois, logeant avec la femme d'un officier.</p>
+
+<p>L'agression commise contre les migrants mit en veil tous les instincts
+sauvages de la jeune fille; elle resta convaincue que Wontum tait sur
+le sentier de guerre; ds ce moment, ses jours et ses nuits se passrent
+dans une dfiance incessante.<a name="page_019" id="page_019"></a></p>
+
+<p>Rien n'gale la finesse idale, la perspicacit inimaginable que
+l'ducation des bois donne aux sens; rien n'gale l'tonnante prescience
+avec laquelle hommes, femmes, enfants devinent ce qu'ils ont peine vu
+ou entendu: l'Europen, berc dans les langes troits de la
+civilisation, ne peut que s'incliner devant cette supriorit physique,
+et s'avouer infrieur, insuffisant, chtif.</p>
+
+<p>Manonie avait le pressentiment des entreprises tentes par Wontum: elle
+<i>savait</i> qu'il ourdissait dans l'ombre quelque trame infernale, qu'il
+marchait contre le Fort; la jeune fille en tait certaine; il ne lui
+manquait qu'un indice furtif, le vol d'un oiseau, un cri dans la fort
+pour dire Les voil!</p>
+
+<p>Toujours inquite pour le Fort et sa faible garnison, la jeune fille
+passait ses nuits silencieuse sur les fortifications, piant tous les
+murmures de l'air, les sons furtifs de la valle, les chos lointains de
+la montagne.</p>
+
+<p>Pendant les journes elle disparaissait; tout son temps tait employ
+parcourir les environs du Fort, invisible et rapide comme un oiseau;
+voyant tout, entendant tout; devinant ce qu'elle n'avait p voir ou
+entendre.<a name="page_020" id="page_020"></a></p>
+
+<p>Ces longues et dangereuses prgrinations plongeaient Marshall dans une
+mortelle inquitude; lorsque, le soir, il la voyait arriver, lasse,
+puise par ses longues courses, il lui adressait de tendres reproches
+auxquels elle ne rpondait que par un fier sourire et un mutin mouvement
+de tte: le lendemain elle recommenait.</p>
+
+<p>Par une aprs-midi brumeuse, Manonie revint plus tt que d'habitude,
+annonant l'approche des Indiens. Aussitt la petite garnison fit ses
+prparatifs de dfense, et s'organisa pour opposer une rsistance
+dsespre.</p>
+
+<p>Le commencement de la nuit se passa dans une attente muette et morne,
+pendant laquelle on aurait p entendre bondir dans leurs poitrines les
+c&oelig;urs des braves dfenseurs du Fort. A une heure du matin les
+Sauvages donnrent l'assaut avec leur concert accoutum de hurlements
+horribles: mais la rception fut si chaude et si inattendue qu'ils
+furent obligs de battre en retraite, aprs avoir essuy des pertes
+considrables.</p>
+
+<p>Alors commena un sige en rgle, dans lequel Wontum dploya toute
+l'habilet, tout l'acharnement qui taient en son pouvoir.</p>
+
+<p>Trois jours se passrent ainsi en combats<a name="page_021" id="page_021"></a> effrayants. Le lieutenant
+Marshall avait t bless; ses hommes, harasss par la lutte, et privs
+du concours de leur commandant, commenaient se ralentir dans leur
+rsistance.</p>
+
+<p>Au milieu de la troisime nuit, les Indiens firent une charge
+dsespre: les assigs se dfendirent avec moins de vigueur. Encourag
+par cette marque vidente de faiblesse, Wontum poussa si bien ses
+guerriers qu'ils pntrrent dans la premire enceinte.</p>
+
+<p>A ce moment, Manonie veillait auprs du lit de son cher bless; en
+s'apercevant de la position critique o se trouvait la garnison, elle
+sauta sur une hache, courut aux retranchements avec la furie du
+dsespoir, appelant les soldats elle, et se jeta au plus fort de la
+mle.</p>
+
+<p>Cet acte de bravoure sauva le Fort: toute la garnison reprit courage
+sous l'influence de ce noble exemple; il y eut une mle atroce, la
+fin de laquelle les Sauvages furent repousss.</p>
+
+<p>Wontum fit des efforts inous pour s'emparer de la jeune fille; puis,
+lorsqu'il se fut convaincu que c'tait chose impossible, il ne songea
+qu' gorger Marshall: cet acte de frocit aurait t pour lui une
+demi-vengeance.<a name="page_022" id="page_022"></a></p>
+
+<p>Son couteau, rouge de sang, tait lev sur la tte du bless
+lorsqu'arriva Manonie: prompte comme la foudre, la courageuse enfant se
+jeta sur le meurtrier, son tomahawk tincela et s'abattit en sifflant.
+Elle avait vis la tte; mais son lan fut si dsespr que l'arme passa
+ ct du but et s'enfona profondment dans l'paule.</p>
+
+<p>Wontum, hors de combat, prit la fuite; ses hommes l'imitrent; ds cet
+instant le sige fut lev, la garnison resta victorieuse. Les Indiens
+faillirent tre pris entre deux feux, car les troupes revenant de leur
+expdition arrivrent le lendemain dans la matine.</p>
+
+<p><i>C&oelig;ur-de-Panthre</i> devint donc l'hrone du Fort Laramie: sa renomme
+bien mrite s'tendit au loin dans la prairie et se rpandit sur toute
+la frontire. Aussi le premier mot de chaque voyageur tait de
+s'informer d'elle, en arrivant au Fort, afin de lui adresser les loges
+et les hommages qu'elle avait si bien mrits.</p>
+
+<p>Son mariage avec Henry Marshall fut clbr sans retard. Deux annes
+s'coulrent, douces et rapides comme un beau songe pour les heureux
+poux. Manonie devint mre; un petit Harry Marshall commena bientt
+trottiner dans le Fort.<a name="page_023" id="page_023"></a></p>
+
+<p>Pendant longtemps la jeune femme, aide de son mari, fit d'actives
+recherches pour tcher de dcouvrir sa famille; mais ses dmarches
+furent infructueuses. Plus d'un pre, plus d'une mre auxquels avaient
+t ravis leurs pauvres petits enfants, se prsentrent pour
+reconnatre, s'il tait possible, dans la charmante et vertueuse
+<i>hrone</i>, celle qu'ils pleuraient depuis tant d'annes: rien ne
+facilita une reconnaissance; aucun fait, aucun souvenir, aucun indice ne
+vint fournir une lumire utile: le mystre resta toujours aussi profond.</p>
+
+<p>Pourtant, dans le recueillement de ses souvenirs, la jeune femme
+entrevoyait, comme des lueurs fugitives, les premires scnes de son
+enfance: il lui semblait apercevoir son petit berceau, sa mre penche
+sur elle; entendre la voix mle de son pre s'adoucissant pour lui
+parler au travers d'un sourire. A l'amour qu'elle prouvait pour son
+enfant, elle jugeait de celui qui avait d veiller autour de ses
+premires annes: elle se disait qu'ils avaient bien souffert&mdash;comme
+elle souffrirait, elle, en pareil cas,&mdash;ceux qui l'avaient perdue: elle
+se disait qu'elle la reconnatrait srement cette pauvre mre, aime
+quoique inconnue,<a name="page_024" id="page_024"></a> si la Providence la lui faisait rencontrer: elle
+dsirait ce grand bonheur de la famille qui lui manquait pour former le
+complment bni de son existence: elle priait, du fond de son c&oelig;ur,
+pour ces chers inconnus, qui, sans doute, priaient aussi pour elle, sur
+la terre ou dans le ciel.</p>
+
+<p>Trois ans aprs leur mariage, le lieutenant Marshall et sa femme taient
+sur le point de quitter le Fort Laramie pour se rendre Leavenworth: le
+petit Harry, leur unique enfant, idole de ses parents et de toute la
+garnison, avait deux ans. Des vnements inattendus vinrent jeter dans
+leur paisible existence une perturbation profonde.<a name="page_025" id="page_025"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II<br /><br />
+OLD JOHN</h3>
+
+<p>Si le lecteur le trouve agrable, nous lui rappellerons cette cabane
+installe au confluent des rivires <i>Platte</i> et <i>Medicine-Bow</i>, sur le
+flanc d'une colline: nous le conduirons auprs de cette habitation
+rustique, si bien cache, comme un nid d'aigle au sein de la fort,
+qu'elle avait chapp aux yeux perants des rdeurs Indiens.</p>
+
+<p>Nous sommes au 20 septembre 1857; les premiers rayons de l'aube matinale
+commencent peine rpandre sur la terre quelques lueurs indcises.</p>
+
+<p>Un jeune homme, mont sur un <i>pur-sang</i> de toute beaut, s'approche
+lentement de la colline. Ses regards observateurs ont dcouvert une<a name="page_026" id="page_026"></a>
+guirlande de fume qui monte au-dessus des arbres; attir par ce signe
+indicateur de la civilisation, il marche dans sa direction. Bientt le
+chemin devenant impraticable pour sa monture, il est oblig de mettre
+pied terre et de cheminer tant bien que mal, trbuchant, maugrant,
+soufflant, pendant que son cheval souffle et trbuche aussi, mais sans
+maugrer.</p>
+
+<p>&mdash;Dcidment, dit haute voix notre voyageur; dcidment, il a le got
+du romantique, cet ermite enrag! Sans quoi, jamais il n'aurait choisi
+pour habitation un pareil site. C'est gal, son nom ne rpond pas la
+qualit de son logis. <i>Old John!</i>.... est-ce un nom assez vulgaire!....
+Quoiqu'il en soit, c'est un homme trange, et sur lequel les Settlers de
+la plaine n'ont pu me fournir aucun renseignement.</p>
+
+<p>Ces dernires paroles du monologue furent adresses au cheval, qui, n'y
+comprenant pas grand'chose, n'y rpondit rien, comme son matre pouvait
+bien s'y attendre.</p>
+
+<p>A ce moment, l'homme et son coursier atteignirent la petite clairire o
+tait btie la cabane:</p>
+
+<p>&mdash;Que voudriez-vous donc savoir sur son compte? demanda soudainement une
+voix trs-proche <a name="page_027" id="page_027"></a>et qui semblait sortir d'un gros arbre.</p>
+
+<p>En effet un vieillard appart, soulevant un grand lambeau d'corce qui
+cachait la cavit du tronc vermoulu.</p>
+
+<p>Le jeune voyageur surpris, tressaillit et fixa des regards curieux sur
+son interlocuteur. C'tait un homme de haute et puissante stature; aux
+yeux noirs voils par d'pais sourcils grisonnants; la longue
+chevelure blanche tombant en dsordre sur ses paules; la barbe
+paisse, rude, pendante sur sa poitrine, digne en tous points du reste
+de sa personne.</p>
+
+<p>Sa voix tait basse, un peu voile par une expression mlancolique, mais
+ferme et vibrante comme celle d'un homme accoutum au commandement.</p>
+
+<p>Sans bien se rendre compte des sentiments qui l'agitaient, le jeune
+homme resta quelques instants sans rpondre.</p>
+
+<p>Le vieillard remarquant son hsitation lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez amen par ici un trop bel animal: c'est dommage de sacrifier
+une aussi superbe bte aux griffes des <i>Legyos</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas.<a name="page_028" id="page_028"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah! <i>Legyos</i>; ce mot vous est inconnu?</p>
+
+<p>&mdash;Entirement: c'est la premire fois que je l'entends prononcer, et
+j'avoue que j'en ignore parfaitement la signification. Dans tous les
+cas, je serais dsol qu'il arrivt malheur Dahlgren.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! bien! je comprends: c'est le nom que vous donnez votre cheval.
+Alors, si vous vous intressez lui, empchez-le de s'loigner.</p>
+
+<p>Le jeune homme se retourna vivement; Dahlgren, qu'il avait ngligemment
+attach une branche d'arbre, s'tait rendu libre et se dirigeait vers
+la lisire du bois.</p>
+
+<p>Aprs l'avoir ramen, le voyageur passa la bride autour de son bras pour
+ne plus le perdre de vue, et reprit la conversation:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien qu'il n'y avait pas grand risque laisser la pauvre
+bte se rafrachir un peu, avec l'herbe tendre, de sa course matinale;
+nanmoins je prfre l'avoir sous la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites prudemment, car au bout de cinq minutes il aurait disparu;
+et pour le retrouver il aurait fallu l'aller demander aux <i>Legyos</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Encore les <i>Legyos</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui: vous ne savez donc pas que c'est<a name="page_029" id="page_029"></a> le nom indien des
+assassins, des brigands nocturnes?</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous croyez qu'ils auraient mis la main sur mon cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute: vous ne vous y attendiez gure, il me semble?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! non, je considre mme vos apprhensions comme mal fondes:
+dans mon opinion, les Sauvages ne se sont pas aperus de mon passage
+dans la valle.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, jeune homme; vous tes fou.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, vous mme, sir: je ne suis pas accoutum m'entendre
+qualifier ainsi, je ne puis permettre cette licence personne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous prfrez agir votre guise, je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sir! Lorsque je serai certain que nous sommes amis, je profiterai
+de vos avis. Mais je persiste repousser la qualification dont vous
+venez de me gratifier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous demande pardon. Vous savez que la vieillesse a des
+privilges.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez courtoisement, sir; je vous octroie un plein et entier
+pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi tes-vous venu seul? demanda le<a name="page_030" id="page_030"></a> vieillard en interrogeant
+son visiteur du regard; il n'est sain pour personne de traverser cette
+valle sans escorte, encore moins pour un cavalier bien mont et qui
+porte l'uniforme de l'arme des tats-Unis.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas eu le choix de faire autrement. Permettez-moi une
+question, sir. N'est-ce pas vous qui tes connu sous le nom de John
+l'ermite?</p>
+
+<p>Le vieillard baissa la tte et demeura quelque temps silencieux. Pendant
+cet intervalle un frisson parut le faire tressaillir, sa poitrine
+comprima un soupir demi-touff.</p>
+
+<p>Le jeune voyageur le regardait avec un intrt sympathique, tout en se
+demandant quel terrible vnement avait pu pousser cet homme vivre
+dans cette obscure et triste solitude. Un moment il regretta ses
+dernires paroles, craignant qu'elles n'eussent ouvert involontairement
+quelque plaie mal cicatrise dans l'me du pauvre ermite.</p>
+
+<p>Il avait beaucoup entendu parler de ce <i>Vieux John</i>: on le dpeignait
+comme un homme trange, mais bon et pacifique. Les Sauvages en avaient
+une crainte superstitieuse: ils lui attribuaient une puissance
+surnaturelle, et n'approchaient jamais<a name="page_031" id="page_031"></a> de sa cabane; ils n'osaient mme
+s'aventurer sur la colline o elle tait btie.</p>
+
+<p>Les causes de son existence isole et triste taient ignores; tait-ce
+le remords, tait-ce le chagrin?... Personne n'avait jamais pntr ce
+mystre. De l'avis des Settlers qui avaient fait au Solitaire quelques
+rares visites, ce devait tre un homme pieux, car ils l'avaient trouv
+en prires. Tout ce qu'on avait pu deviner c'tait que sa mlancolie se
+reportait des scnes lointaines dans son existence, et qu'il s'tait
+exil dans cette solitude pour fuir des lieux tmoins d'un bonheur
+perdu.</p>
+
+<p>Aprs un long silence, le vieillard releva la tte, et rpondit la
+question du jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je suis le <i>viel ermite</i> pour tous ceux qui me connaissent un
+peu. Cependant je ne suis pas un anachorte, un reclus, comme vous
+paraissez le croire.</p>
+
+<p>Le jeune homme promena ses regards autour de lui, comme pour chercher
+les compagnons qui partageaient la solitude du vieillard.</p>
+
+<p>Ce dernier l'observait en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Non, poursuivit-il, vous ne verrez ici ni femme, ni enfants, ni
+famille; et pourtant je ne<a name="page_032" id="page_032"></a> suis pas seul: regardez bien autour de vous;
+qu'aperoit-on?</p>
+
+<p>&mdash;Pas grand'chose, si ce n'est le dsert sombre;... la valle;... la
+montagne: toute cette nature est belle et grandiose, mais monotone. L
+bas, la rivire tincelle au soleil; la longue, ces reflets fatiguent,
+ce sont toujours les mmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! enfant! Cette rgion ressemble son Crateur,&mdash;elle ne
+change jamais.&mdash;C'est bon, bien bon! ce qui ne change pas.&mdash;Vous aimez
+la nouveaut, jeune homme? regardez-moi: j'ai t jeune comme vous,...
+mais <i>j'ai chang</i>. Ma vie a chang encore plus que ma personne.&mdash;Vous
+tes heureux maintenant; eh quoi! voudriez-vous <i>changer</i>?... pour avoir
+quoi?... du malheur?... Gardez-vous de devenir indiffrent aux bienfaits
+dont vous a combl la Providence: faites comme les oiseaux de ces
+forts; ils sont toujours contents et ne <i>changent</i> jamais. Voyez ce
+miroir argent de la rivire; toujours le mme lit paisible, les mmes
+ondes murmurantes, la mme fracheur enchante. Depuis bien des annes
+je la contemple, je l'aime, je rve au bruit de sa voix immense; elle
+n'a pas <i>chang</i>: la trouvez-vous<a name="page_033" id="page_033"></a> moins belle pour cela? Jeune homme!
+Dieu vous garde d'avoir regretter <i>ce qui tait</i>, mais qui n'est plus!</p>
+
+<p>&mdash;Votre langage, sir, conviendrait peindre une existence pleine
+d'clat, de jeunesse, de flicit: mais il y a des cas, o je suppose
+que le changement serait bon et dsirable. Prenons votre position
+elle-mme pour exemple: croyez-vous que rien ne pourrait la rendre plus
+heureuse?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon opinion. Connaissez-vous les remarquables paroles prononces
+par le baron de Humboldt au moment de sa mort?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pourrais vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Les voici: le vnrable savant voyait arriver le terme de son
+existence si belle et si bien remplie. Un jour, par une fente de ses
+volets passa un rayon de soleil qui vint se jouer sur son lit. Il
+contempla pendant quelques instants cette gerbe lumineuse, puis il
+murmura avec une expression de joie: Oh! que c'est beau! Dieu! que
+c'est beau!&mdash;Il avait vu pareille chose dix mille fois en sa vie, mais
+jamais son admiration pieuse ne s'tait lasse.&mdash;Excusez-moi, jeune
+homme, je me livre des penses rustiques et trop naves<a name="page_034" id="page_034"></a> pour un homme
+civilis comme vous; et j'oublie de vous demander quel est le but de
+votre visite: car vous venez du Fort, je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le lieutenant Henry Marshall.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! je me souviens de vous avoir vu passer dans la valle, il y a
+une dizaine de jours; mais vous tiez si loin, qu'aujourd'hui je
+n'aurais pu vous reconnatre. O sont vos hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont tous morts.</p>
+
+<p>&mdash;Que me dites-vous l?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; nous avons t surpris par une troupe de Sauvages dans la <i>Passe
+du Sud</i>; moi seul ai pu m'chapper pour aller porter cette triste
+nouvelle au Fort. Une triste nouvelle, sir; en vrit, une triste
+nouvelle!</p>
+
+<p>Et le jeune officier poussa un soupir en songeant ses malheureux
+compagnons d'armes.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle tribu appartenaient les assaillants?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas; il me semble que c'taient des Pawnies. Wontum, un de
+leurs chefs, a jur de me tuer, et d'enlever ma femme avec mon enfant;
+pourtant je ne l'ai pas aperu parmi les Indiens; mais je suis convaincu
+qu'ils agissaient d'aprs ses ordres.<a name="page_035" id="page_035"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non, il a travers la Valle derrire Laramie, il y a trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible...? Et,... tait-il seul? demanda Marshall avec
+animation.</p>
+
+<p>&mdash;Non: ses guerriers taient avec lui,&mdash;tous peints en guerre, prts
+<i>pour le sang</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ils taient nombreux?</p>
+
+<p>&mdash;Au moins trois cents.</p>
+
+<p>&mdash;Et peints en guerre...? murmura Marshall. tes-vous certain que Wontum
+les conduisit en personne?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pourrais en rpondre positivement, car ils taient grande
+distance. Mais, soit parce qu'ils taient peints en guerre, soit pour
+plusieurs autres raisons, je suis convaincu que c'tait la bande de
+Wontum.</p>
+
+<p>Henry Marshall poussa un profond soupir et devint trs-ple; au bout
+d'un instant le sang monta son visage, il pressa son front entre ses
+deux mains. Le vieillard qui l'observait lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous que, rellement, ils aient l'intention d'attaquer le Fort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et je tremble pour les suites; car la garnison est si faible!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle se dfendra bien un peu, dans tous<a name="page_036" id="page_036"></a> les cas; si je ne me
+trompe, vous craignez bien davantage pour les <i>Settlers</i> que pour les
+soldats?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pourrais dire si j'ai plus de sollicitude pour les uns que pour
+les autres, mais, ce moment, j'ai un poids norme sur la poitrine; mon
+absence est peut tre un acte de lchet qui livre ma femme et mon
+enfant aux chances des plus terribles dangers.</p>
+
+<p>&mdash;Ne sont-ils pas en sret dans le Fort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; du moins, je le suppose. Je n'ai aucune raison pour les croire en
+danger, et pourtant je suis oppress par un pressentiment sombre: s'il
+leur arrivait malheur, je n'y survivrais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-les bien, jeune homme, ces trsors... une fois perdus on ne les
+retrouve plus! rpondit le vieillard d'un ton pntr, pendant qu'une
+larme tremblait au bord de sa paupire.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, je voudrais les sauvegarder; c'est le but unique de mon
+existence; mais il faut que je sois partout la fois. Si je me suis
+arrt ici jusqu' prsent, c'tait pour procurer mon pauvre cheval
+quelques moments de repos: je ne l'ignore pas, les moments sont
+prcieux.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de grands dangers courir d'ici au Fort.<a name="page_037" id="page_037"></a> La valle est pleine
+de coquins altrs de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je marche, quand mme: les sentiers fussent-ils hrisss
+de serpents sonnettes, il faut que je leur passe sur le corps.</p>
+
+<p>&mdash;C'est noblement parler, mon jeune ami, je vous flicite de votre
+courage: mais vous ne partirez pas seul; c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Qui voudrait venir avec moi? qui voudrait partager de tels prils?</p>
+
+<p>&mdash;Moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! vous laisseriez pour moi, votre solitude si paisible, si
+sre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas aussi solitaire que vous le croyez; je consacre une
+bonne portion de mon temps secourir les malheureux voyageurs.&mdash;Encore
+une fois, vous ne pouvez pas traverser la valle; je serai votre guide
+dans la montagne, la seule voie qui reste praticable.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous tiendrai compagnie, aussi sr que mon nom est Jack Oakley;
+dit d'une voix hardie un nouvel arrivant.</p>
+
+<p>Le vieil ermite lui tendit la main en signe de bienvenue, et lui
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Nous apportez-vous quelque nouvelle d'importance?<a name="page_038" id="page_038"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui, quelque chose d'important pour moi surtout.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toujours la bonne chance l'envers. J'ai amen ici Molly, le
+<i>baby</i> et la vieille femme. me ferait bien plaisir de pouvoir les
+laisser ici.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que les choses aillent bien mal pour que vous soyez oblig de
+chercher ici un refuge pour votre famille. En tout cas, elle est la
+bienvenue comme toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! je savais bien que nous trouverions bon accueil. Les pauvres
+enfants seront en sret ici; au moins les <i>Legyos</i> n'oseront pas venir
+les relancer ici, jusque dans la maison du Vieux Nick.</p>
+
+<p>Sur un signal d'Oakley deux femmes et un bb firent leur apparition
+dans la cabane et furent paternellement reus par le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin; quelles nouvelles? demanda de nouveau ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Rien; rpondit Oakley, si ce n'est qu'environ deux cents canailles
+rouges ont descendu la Platte et rdent par l bas dans tous les
+environs. Je pense donc que notre meilleure route sera de<a name="page_039" id="page_039"></a> filer dans
+les montagnes en suivant le cours du Laramie; ce sera le plus sr, et si
+nous faisons quelque rencontre sur les collines, ce ne seront que des
+coquins isols.</p>
+
+<p>Les prparatifs furent bientt faits; la petite caravane se mit en route
+dans la direction du Fort.<a name="page_040" id="page_040"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III<br /><br />
+L'EMBUSCADE DU TIGRE ROUGE</h3>
+
+<p>Les Sauvages avaient reu un chtiment svre sous les murs du Fort.
+Mais peu peu l'impression s'en tait efface, et trois annes
+s'taient peine coules depuis le mariage de Marshall avec Manonie
+que les Pawnies avaient recommenc leurs dprdations.</p>
+
+<p>Le plus souvent, leurs mchancets taient l'&oelig;uvre indirecte de
+Wontum, qui, sa haine invtre contre les Blancs joignait une
+excration toute particulire contre l'homme qui lui avait ravi les
+bonnes grces de <i>C&oelig;ur-de-Panthre</i>.</p>
+
+<p>Dans le but de se venger, il avait concentr toute son intelligence
+mditer des plans diaboliques et on pouvait dire coup sr qu'il ne
+faisait pas<a name="page_041" id="page_041"></a> un mouvement, ne se livrait pas une pense qui n'et pour
+but quelque atrocit contre son ennemi.</p>
+
+<p>L'Indien, revenu son caractre natif, est ainsi: fidle l'amiti,
+plus fidle encore la haine; persvrant jusqu' la mort dans ses
+farouches projets de vengeance; indomptable, impitoyable; plus
+sanguinaire que le Loup, plus froce que le Tigre; se faisant une
+gloire, un triomphe suprme d'arriver ses fins, dt-il payer le
+triomphe de sa vie.</p>
+
+<p>Les difficults que Wontum avait rencontres dans l'accomplissement de
+ses fureurs, au lieu de le dcourager, avaient augment son exaltation;
+il avait tourn tous ses efforts vers une entreprise dsespre, et qui,
+ son avis, devait frapper Marshall au c&oelig;ur: il s'agissait de lui
+enlever son jeune enfant.</p>
+
+<p>Pour mieux prparer les vnements au gr de ses dsirs, Wontum se mit
+semer entre les Blancs et les Indiens les germes d'une haine nouvelle,
+gonfle de tout l'ancien levain de leurs vieilles discordes: il et mme
+l'infernale prcaution d'irriter entre elles les tribus Peaux-Rouges.
+Par ces moyens perfides il organisa les lments d'une guerre gnrale.<a name="page_042" id="page_042"></a></p>
+
+<p>Tous les jours se commettaient des meurtres, des vols, des atrocits de
+toute espce dont il tait le tnbreux auteur. Ensuite il prorait
+contre les Visages-Ples qu'il accusait de ces mfaits. Et cet tat de
+choses devenait d'autant plus irritant que les victimes taient toujours
+choisies parmi les Pawnies, ou dans quelque tribu amie du voisinage.</p>
+
+<p>A la fin, le chef suprme, Nemona, pouss par tous ses guerriers
+exasprs, dcida qu'on commencerait les hostilits. Ce jour-l Wontum
+faillit mourir de joie: il dploya, lui seul, plus d'ardeur que tous
+ses compagnons ensemble, et mrita de recevoir une part importante du
+commandement suprieur.</p>
+
+<p>Les Sauvages prirent possession de <i>Devil's Gate</i>, s'y fortifirent avec
+un art infini, et se lancrent en expdition.</p>
+
+<p>Leur premire attaque tomba justement sur une caravane escorte par
+Henry Marshall: voyageurs et soldats furent massacrs; le lieutenant
+seul chappa d'une faon presque miraculeuse ce dsastre sanglant;
+nous l'avons vu arriver seul et dsol chez le vieil ermite.</p>
+
+<p>Aprs ce premier succs, sans perdre un seul<a name="page_043" id="page_043"></a> instant, Wontum descendit
+la rivire Platte par un mouvement rapide, et arriva sous les murs du
+Fort, bien longtemps avant que l'on y connt la fatale destine de la
+caravane.</p>
+
+<p>Le vindicatif Indien touchait son but; il ne s'agissait plus que de
+tenter propos quelque ruse audacieuse: en un tour de main
+C&oelig;ur-de-Panthre et son petit enfant pouvaient tre enlevs.</p>
+
+<p>Par une sombre nuit d'orage, il conduisit ses guerriers tout prs des
+fortifications et les embusqua dans un petit bois extrmement fourr.
+Puis il s'avana en claireur, seul, sans peinture ni vtement de
+guerre.</p>
+
+<p>On tait loin de s'attendre un pril semblable dans le Fort; plus loin
+encore de prvoir un assaut aussi proche. La vigilance des sentinelles
+s'tait considrablement relche; on ne se croyait plus en danger.</p>
+
+<p>Wontum n'et aucune difficult se glisser jusqu' l'intrieur des
+ouvrages avancs qui entouraient les fortifications: mais pour pntrer
+plus avant dans la place se prsentait un obstacle plus grave.</p>
+
+<p>La prsence d'un Indien pareille heure (il tait minuit pass), devait
+ncessairement ex<a name="page_044" id="page_044"></a>citer des soupons, s'il venait tre aperu: le
+risque tait d'autant plus grand, qu'avec les bruits de guerre sauvage
+qui commenaient circuler, Wontum avait toute chance d'tre pris et
+pass par les armes dans la mme minute, titre d'espion ou de
+maraudeur nocturne.</p>
+
+<p>Cependant le rus coquin arriva sans msaventure jusqu' la porte du
+Fort. Elle tait ferme et sa massive membrure de chne opposait une
+barrire infranchissable. Devant tait un factionnaire languissamment
+appuy contre la muraille, son fusil ct de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Voil un homme qui serait bien facile gorger, sans bruit et sans
+peine, pensa Wontum.</p>
+
+<p>Tout en songeant ainsi, et cherchant le parti qu'il allait prendre, il
+caressait son couteau de la main; l'instinct farouche du meurtre lui
+montait au c&oelig;ur, la sentinelle courait sans s'en douter un danger
+mortel.</p>
+
+<p>Tout coup la porte s'ouvrit avec un bruit sourd, un peloton de soldats
+appart; on venait relever le factionnaire. Ce dernier, rveill en
+sursaut, sauta sur son fusil et prsenta les armes; puis, tous les
+militaires se grouprent pour changer la consigne et le mot d'ordre.<a name="page_045" id="page_045"></a></p>
+
+<p>Le Pawnie profita de ce moment pour se glisser comme un serpent au
+travers du guichet bant devant lui. Un sentiment d'orgueil gonfla sa
+poitrine; il tait au c&oelig;ur de la place.</p>
+
+<p>Mais l il se trouvait en pays inconnu, au milieu des plus paisses
+tnbres. Il tait entr dans la citadelle une seule fois peut-tre, et
+alors il n'avait pas song en connatre la topographie intrieure,
+jusque-l sans intrt pour lui.</p>
+
+<p>Or, ce n'tait pas chose facile de cheminer dans ce ddale tout hriss
+de prils et dans lequel il ne savait pas comment faire le premier pas.</p>
+
+<p>Son ardeur de vengeance tait telle qu'il s'arrta peine rflchir,
+et qu'il entendit d'une oreille impassible la porte norme retomber dans
+son cadre de granit, fermant ainsi toute issue pour la retraite. Pendant
+quelques secondes le pas cadenc des soldats rsonna dans l'esplanade,
+puis tout retomba dans un lugubre silence.</p>
+
+<p>Wontum ignorait les usages des camps civiliss; mais son instinct
+naturel lui rvlait que, comme dans un village Indien, les logements
+les plus beaux devaient tre rservs aux chefs:<a name="page_046" id="page_046"></a> cette premire donne
+lui suffit pour s'orienter.</p>
+
+<p>Devant lui s'tendait une double range de tentes ou de baraques, dont
+les formes basses et blanchtres se profilaient sur les noires
+profondeurs de l'horizon. A sa droite s'levaient des maisons dont les
+apparences taient plus confortables: il en augura que ce devait tre l
+son but.</p>
+
+<p>Pour s'en approcher l'Indien tait oblig de traverser un espace
+dcouvert: mais l'obscurit tait si paisse, qu'en usant de
+prcautions, il ne risquait nullement d'tre aperu.</p>
+
+<p>L'audacieux espion s'avana donc hardiment, rampant la manire
+Indienne, invisible, silencieux, rapide comme un dmon de la nuit.</p>
+
+<p>Partout la nuit noire! Au travers d'un volet mal joint, au
+rez-de-chausse, s'chappait un mince filet de lumire: deux ou trois
+clarts tremblotantes se montraient vaguement aux fentres de l'tage
+suprieur. Pas une voix, pas un son ne troublait le morne silence, si ce
+n'taient les pleurs lamentables de la pluie ruisselante et le rlement
+obstin du vent.</p>
+
+<p>Tous dormaient d'un sommeil de plomb, except ceux dont le devoir tait
+de veiller ou ceux<a name="page_047" id="page_047"></a> qui entretenaient les lumires brillant leurs
+fentres:.... Et si des yeux taient veills, si un c&oelig;ur tait
+inquiet, pourquoi ne serait-ce pas ceux de Manonie, de
+<i>C&oelig;ur-de-Panthre</i>!</p>
+
+<p>A ce nom, les muscles de l'Indien se crisprent dans ses mains
+brlantes; l'heure de la vengeance arrivait enfin!!</p>
+
+<p>Il avanait sans relche, glissant sur le sol avec lequel se
+confondaient les teintes brunes de son corps, s'arrtant souvent pour
+sonder l'ombre dans une muette immobilit. Bientt il ft tout prs de
+la fentre claire au rez-de-chausse: il se redressa, tout palpitant
+d'une curiosit farouche. D'pais rideaux interceptaient compltement la
+vue de l'intrieur; l'Indien ne pt rien apercevoir. Alors il appliqua
+son oreille contre les vitres et couta: aucun son ne se fit entendre.</p>
+
+<p>Aprs un instant d'observation infructueuse l'audacieux bandit frappa un
+lger coup sur un carreau: nul mouvement ne rpondit.</p>
+
+<p>&mdash;Dors! dors! grommela-t-il; c'tait ici la chambre du capitaine,
+lorsqu'il ft bless, il y a longtemps: il faut savoir si c'est encore
+la sienne.</p>
+
+<p>Et il frappa de nouveau contre les vitres, mais<a name="page_048" id="page_048"></a> plus fort, cette fois.
+Aussitt il se fit du bruit dans l'intrieur. Prompt comme l'clair, le
+sauvage recula et se coucha par terre.</p>
+
+<p>Quoiqu'on ft au mois de septembre et que les journes fussent encore
+chaudes, les nuits commenaient tre fraches, surtout celle qu'avait
+choisie Wontum, cause de la tempte. Les volets taient donc ferms;
+mais celui prs duquel s'tait arrt Wontum, s'ouvrit en dedans de la
+croise, et une forme humaine se montra derrire les vitres dans une
+espce d'aurole lumineuse. Il tait impossible de distinguer si c'tait
+un homme ou une femme.</p>
+
+<p>Au mme instant, une fentre situe directement au-dessus s'ouvrit, la
+tte d'une femme apparut, et une voix fminine s'cria:</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas entendu un bruit inusit, lieutenant Blair?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Manonie. Avez-vous remarqu quelque chose de suspect?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! je ne dormais pas et j'coutais avec attention pour
+savoir si je n'entendais pas arriver mon mari que j'attends cette nuit.
+Eh bien! je jure qu'un individu ou un objet quelconque a frapp votre
+volet.<a name="page_049" id="page_049"></a></p>
+
+<p>&mdash;Moi, au contraire, j'estime que nous nous sommes tromps tous deux. Ce
+sera le clapotement de la pluie ou le grincement des volets qui nous
+aura inquits.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! mon oreille a t attentive aux moindres bruits depuis la
+chte du jour, elle n'avait rien entendu de semblable jusqu' ce moment.
+Je ne serais pas du tout surprise que les Indiens fussent en train de
+rder par ici.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me paraissez dans l'erreur, Manonie. Vous tes dans une agitation
+nerveuse occasionne par l'absence de votre mari. Il serait impossible
+un Sauvage d'entrer ici sans tre aperu. Je vous conseille de vous
+reposer; cet tat d'attente et de vigilance force vous fait mal.</p>
+
+<p>&mdash;Il me serait impossible de prendre du repos, alors mme que je le
+voudrais. D'ailleurs, mon petit Harry a eu la fivre et a pass une
+partie de la nuit dans l'insomnie. Il dort cette heure.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute vos inquitudes l'ont agit. Croyez-moi, remettez-vous au
+lit, sans vous tourmenter davantage de tout cela. Si, par hasard, le
+bruit se renouvelait, je sortirais aussitt pour faire une ronde svre,
+et vrifier ce qui se passe.<a name="page_050" id="page_050"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez rien entendu dire sur le sort de mon mari et de nos amis,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore; mais je n'ai aucune crainte leur sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en puis dire autant: tout ce que je vois depuis quelques jours me
+donne penser que les Sauvages prparent quelque mchancet. J'en ai
+aperu bon nombre errant dans les environs, et leur apparition en ces
+lieux ne prsage rien de bon. Je suis tourmente de l'ide que mon mari
+n'tait pas escort de forces suffisantes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous lui avons encore envoy cent hommes de renfort. Demain, sans
+doute, nous les verrons arriver sains et saufs.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le veuille! bonsoir, lieutenant Blair.</p>
+
+<p>Sur ce propos Manonie ferma ses contrevents.</p>
+
+<p>Le jeune officier resta encore un moment occup sonder les obscurits
+de la nuit, puis il referma sa fentre et alla se coucher.</p>
+
+<p>Wontum se releva d'un seul bond.</p>
+
+<p>Si quelque spectateur invisible avait pu apercevoir le visage de
+l'Indien, il aurait t pouvant de l'infernale et triomphante
+expression qui se peignait sur ses traits de bronze. Le dmon rouge
+savait maintenant tout ce qu'il voulait:<a name="page_051" id="page_051"></a> Manonie tait enfin trouve;
+sa chambre tait connue; l'absence de son mari, l'absence des meilleurs
+soldats du Fort, la faiblesse numrique de la garnison, tout venait
+d'tre rvl l'audacieux espion.</p>
+
+<p>Il et peine retenir le cri de joie qui gonflait sa poitrine.</p>
+
+<p>Son premier mouvement ft de rejoindre ses guerriers et de donner
+immdiatement l'assaut; une rflexion l'arrta: le jour allait se lever
+dans peu d'heures, trop tt peut-tre pour que les Indiens eussent le
+temps d'tre prts l'attaque. Or il ne fallait pas se risquer un
+combat douteux qui pt aboutir une dfaite.</p>
+
+<p>D'autre part l'orgueilleux dsir de mener tout seul fin cette sinistre
+aventure le possdait. En un instant il eut combin son plan, bas sur
+ce que le lieutenant Blair venait de dire; savoir, qu'il sortirait pour
+faire une ronde s'il entendait le moindre bruit.</p>
+
+<p>Il se rapprocha donc du volet et le cogna doucement, de faon ce que
+Manonie ne pt l'entendre, puis il s'tendit par terre vivement. La
+fentre de Blair s'ouvrit brusquement et cet officier demanda qui va
+l?.<a name="page_052" id="page_052"></a></p>
+
+<p>Bien entendu il ne reut pas de rponse.</p>
+
+<p>Alors le lieutenant sortit de sa chambre et ouvrit la grande porte
+d'entre: le Sauvage, aussitt qu'il entendit ses pas craquer sur le
+gravier des alles, s'lana, prompt comme la pense, dans la chambre
+vacante et se blottit sous le lit.</p>
+
+<p>Un sourire diabolique contracta ses traits, lorsque son oreille
+attentive saisit les ordres de recherche donns par Blair haute voix.</p>
+
+<p>&mdash;Personne n'aura l'ide de regarder par ici, pensa-t-il; Wontum est
+plus rus que le serpent, plus subtil que l'oiseau de la nuit: il se rit
+des Faces-Ples.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes l'officier rentra dans sa chambre, s'assit
+devant sa table et se mit feuilleter des papiers en attendant le
+rsultat des perquisitions. Au bout d'une heure, un caporal se prsenta
+et informa son chef que tout avait t visit dans le fort sans aucun
+rsultat. Alors le lieutenant ferma ses volets, puis se coucha.</p>
+
+<p>Une heure aprs, la respiration gale et retentissante du jeune homme
+annona son dangereux hte qu'il tait profondment endormi. Wontum
+rampa hors de sa cachette avec des pr<a name="page_053" id="page_053"></a>cautions infinies, s'assit sur le
+bord du lit, et se mit contempler le lieutenant, qui, certes, ne
+souponnait point le terrible pril auquel il tait expos.</p>
+
+<p>Le Sauvage tira de sa ceinture un couteau long et acr; il en essaya la
+pointe sur le bout de son doigt, et prouva un mouvement de satisfaction
+intime en se voyant matre de la situation, en voyant un de ses ennemis
+mortels compltement sa discrtion.</p>
+
+<p>Il se redressa de toute la hauteur de sa grande faille et se pencha sur
+le dormeur en levant son couteau qui jeta, dans l'ombre, un clair
+sinistre.</p>
+
+<p>Puis, sa main s'abaissa sans frapper... Le jeune lieutenant souriait au
+milieu d'un rve... peut-tre son me, libre pendant quelques instants
+des liens terrestres, s'tait envole aux rgions heureuses o tout est
+joie, bonheur et amour.</p>
+
+<p>Presque en mme temps, troubl par les effluves magntiques rayonnant
+autour de l'Indien, son sommeil fut interrompu soudain; Blair ouvrit les
+yeux.</p>
+
+<p>En apercevant prs de lui cette forme sombre et menaante, le jeune
+officier chercha se<a name="page_054" id="page_054"></a> lever; sa poitrine rencontra la pointe du
+poignard.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! gronda le Sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous tuer&mdash;de suite&mdash;voil!</p>
+
+<p>Le malheureux lieutenant ferma ses paupires, poussa un soupir; la lame
+s'tait enfonce toute entire dans sa gorge.</p>
+
+<p>Le bandit regarda froidement le cadavre et resta quelques moments
+immobile. Tournant ensuite sur ses talons, il marcha vers la porte,
+l'ouvrit et fit quelques pas dans le vestibule: la mche fumeuse et
+carbonise d'un quinquet jetait dans l'ombre quelques lueurs mourantes,
+un profond silence rgnait partout. Wontum s'enfona dans le corridor
+d'un pas de fantme, cherchant l'escalier qui menait aux tages
+suprieurs.</p>
+
+<p>L'ayant trouv aisment, il en gravit lgrement les degrs, s'orienta
+habilement, et finit par dcouvrir la porte de la chambre o reposait
+Manonie.</p>
+
+<p>L, il s'arrta pour couter; point de bruit... la mre et l'enfant
+dormaient. Au travers d'une crevasse l'Indien reconnut que la veilleuse
+clairait encore. Il mit la main sur le loquet pour ouvrir; la serrure
+tait ferme clef.<a name="page_055" id="page_055"></a></p>
+
+<p>Cet obstacle imprvu faillit dconcerter le Sauvage: attendre, c'tait
+perdre un temps prcieux, et, aux premiers rayons du jour, courir risque
+d'une mort certaine; enfoncer la porte, c'tait jeter sur lui toute la
+garnison que Manonie, rveille, appellerait grands cris...</p>
+
+<p>Que faire donc?... Wontum sentait chanceler son audace.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu'un de ses favoris accomplit l'&oelig;uvre du mal, Satan leur
+procure parfois une chance toute spciale: ainsi arriva-t-il en cette
+occasion.</p>
+
+<p>La dmarche lourde et cadence d'une ronde de nuit se fit soudain
+entendre, tirant de leur silence les chos endormis sous les votes
+sombres. Un mouvement se fit entendre dans la chambre de Manonie. Wontum
+prta l'oreille avec avidit, puis il fit un bond en arrire, et et
+peine le temps de se cacher dans l'embrasure d'une autre porte. Manonie
+sortait, un bougeoir la main, et se dirigeait vers l'escalier.</p>
+
+<p>Tout en descendant lgrement les marches elle murmurait quelques mots,
+comme si elle et rpondu ses propres penses.</p>
+
+<p>&mdash;Le voil peut-tre arriv! dit-elle avec joie.<a name="page_056" id="page_056"></a></p>
+
+<p>Et elle courut vers la porte, croyant aller au-devant de son mari.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle s'loignait, le Sauvage se glissa pas de loup dans la
+chambre, se cacha derrire les doubles rideaux de la fentre et attendit
+les vnements.</p>
+
+<p>Il et le temps de faire l'examen de la pice: elle tait meuble sans
+luxe, mais nanmoins elle renfermait tout ce qui constitue une
+simplicit confortable. Prs du lit de sa mre, le petit Harry reposait
+dans un joli berceau.</p>
+
+<p>Le petit Harry... le fils de celle qu'il avait aime avec tant
+d'emportement, tant de fureur!... L'innocente crature allait servir
+d'instrument aux angoisses de son pre et de sa mre!...</p>
+
+<p>Un infernal sourire crispa les lvres du Sauvage; il lui fallut un
+effort suprme pour retenir un cri de triomphe, le redoutable cri de
+guerre du Pawnie.</p>
+
+<p>Son attente ne fut pas longue; Manonie reparut bientt. C'tait la
+premire fois que Wontum la revoyait depuis trois ans. Une motion
+profonde et trange le saisit son aspect; son visage s'assombrit en la
+contemplant; il caressa de la main son couteau avec une amre volupt.<a name="page_057" id="page_057"></a></p>
+
+<p>La jeune femme s'approcha du berceau et se pencha sur son premier-n. Il
+dormait d'un paisible et profond sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! merci! murmura-t-elle en joignant ses mains sur cette petite
+tte chrie, mes craintes taient vaines; il repose sans souffrance, mon
+mignon baby, et ses jolies lvres roses ont un sourire.&mdash;Oh! Seigneur!
+si j'allais le perdre! Mais non, je suis folle; le lieutenant Blair a
+raison de me dire que je dois prendre soin de moi pour me conserver
+mon fils. Oui, allons dormir, il le faut, je me sens bien lasse. Chose
+trange! lorsque je vivais dans les bois de la montagne je n'tais
+jamais fatigue; porter des fardeaux, suivre une piste, pagayer un
+canot, tout cela n'tait qu'un jeu pour moi. Et maintenant que je vis au
+milieu du luxe, dans le bien-tre, je suis harasse pour peu de
+chose.&mdash;Ah! c'est qu'alors mon esprit et mon c&oelig;ur taient
+insouciants: aujourd'hui, quand mon cher Henry est absent seulement une
+heure, je n'ai devant les yeux que des visions de mort,... j'ai peur,
+toujours peur quand mon enfant est souffrant, je le crois perdu!...&mdash;Et
+pourtant, je ne voudrais pas changer d'existence, redevenir ce que
+j'tais..., seule... isole...<a name="page_058" id="page_058"></a> sans famille...! Oh! non! ce serait
+terrible, de perdre tout ce bonheur inquiet mais prcieux, que le ciel
+m'a donn.&mdash;Je ne sais si mes parents m'aimaient comme j'aime mon fils.
+Ils doivent tre morts, car je sens bien que je ne survivrais pas une
+telle perte... Allons nous coucher.</p>
+
+<p>A ces mots, la jeune mre s'agenouilla auprs du berceau, leva ses mains
+vers le ciel, et fut absorbe pendant quelques instants dans une
+fervente prire. Elle se releva ensuite doucement, pressa contre ses
+lvres une petite main rose que l'enfant avait arrondie sur son front;
+puis elle se glissa doucement vers son lit, marchant sur la pointe des
+pieds, pour ne point troubler le sommeil du cher petit innocent.</p>
+
+<p>Fatigue de ses veilles et de ses inquitudes, Manonie s'endormit
+profondment.</p>
+
+<p>Le monstre figure humaine qui veillait, cach dans un recoin obscur,
+quitta sang bruit sa sombre retraite et s'approcha lentement du lit, le
+couteau tir en cas de besoin. Il prit l'enfant dans ses bras avec une
+prcaution telle que ni lui ni sa mre ne furent veills: il ouvrit
+silencieusement la porte, traversa le vestibule, descendit<a name="page_059" id="page_059"></a> l'escalier
+comme un fantme et arriva dans la chambre du lieutenant qu'il avait
+tu. En ouvrant les volets il s'aperut avec un sentiment de malaise
+qu'il faisait presque grand jour. Les fils de Satan craignent la
+lumire; leur lment c'est la nuit.</p>
+
+<p>Mais, au mouvement qu'il fit pour bondir par la fentre, l'enfant
+s'veilla; peine ses yeux se furent-ils ouverts sur l'horrible visage
+courb vers lui qu'il se mit pousser des cris lamentables de terreur.</p>
+
+<p>Sur le champ, la mre, se levant en sursaut, rpondit par d'effrayantes
+clameurs qui allrent troubler la garnison jusque dans les derniers
+recoins du Fort. L'tincelle lectrique est moins rapide que la
+vigilance maternelle.</p>
+
+<p>Wontum en entendant ce tumulte soudain, comprit qu'il n'avait pas une
+seconde perdre, et s'lana comme une flche dans la direction des
+remparts. Son apparition tait si inattendue et les sentinelles si peu
+sur leurs gardes, qu'avant le commencement des poursuites, l'Indien
+tait dj sur les parapets. Vingt carabines se levrent dans sa
+direction; mais personne ne fit feu: on craignait pour l'enfant.<a name="page_060" id="page_060"></a></p>
+
+<p>Le dmon rouge franchit les murailles, courut comme un daim jusqu' la
+rivire Laramie, s'y jeta corps perdu, la traversa la nage avec une
+rapidit surprenante, puis s'enfona dans les bois qui garnissaient la
+rive oppose.</p>
+
+<p>La malheureuse mre avait eu peine le temps d'ouvrir sa fentre et de
+voir disparatre l'enfant aux bras de son ravisseur.</p>
+
+<p>Un premier mouvement d'angoisse et de dsespoir paralysa ses forces,
+elle retomba inanime. Mais, dans la mme seconde, elle se releva
+imptueuse, invincible, capable de tout; la force maternelle, infinie,
+irrsistible, venait de la transformer.</p>
+
+<p>Plus de cris, plus de gmissements; la flamme dans les yeux, elle se
+dressa comme un ressort d'acier et bondit au travers de la fentre;
+soutenue dans sa chte par des ailes invisibles, elle effleura peine
+le sol et reprit son essor, les cheveux au vent, les bras tendus,
+courant dans la direction du Pawnie, plus rapide, plus intrpide que
+lui.</p>
+
+<p>Elle traversa l'Esplanade comme une apparition vengeresse, franchit les
+remparts, les fosss, la rivire. Bientt on pt voir une ombre
+s'en<a name="page_061" id="page_061"></a>fonant dans les bois: c'tait la mre ardente, hors d'elle-mme,
+en pleine chasse pour son enfant.</p>
+
+<p>Quand elle et disparu, les soldats de la garnison se portrent
+tumultueusement la chambre o le lieutenant Blair gisait dans son
+sang. L'examen du corps donna lieu mille conjectures qui, toutes,
+vinrent se confondre en une incertitude profonde: la mort de l'infortun
+officier resta pour le moment un mystre inexpliqu.</p>
+
+<p>Dans la pense que les Indiens du voisinage taient coup sr les
+auteurs ou les complices de ce double crime, la majeure partie de la
+garnison se mit en campagne pour les poursuivre chaudement.</p>
+
+<p>Cette imprudente expdition devint la perte du Fort: les Sauvages le
+sachant dgarni de la presque totalit de ses forces, lui donnrent un
+assaut terrible auquel rien ne pt rsister. Aprs avoir ananti cette
+poigne de braves qui leur avaient oppos une dfense hroque, les
+Indiens firent de la forteresse un monceau de ruines et de cendres.
+Quelques malheureux soldats chapps par miracle purent seuls raconter
+les pripties de ce dsastre: le Fort Laramie et ses dfenseurs avaient
+vcu.<a name="page_062" id="page_062"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV<br /><br />
+AVENTURES DE MONTAGNES.&mdash;QUINDARO.</h3>
+
+<p>Ce n'tait pas une petite besogne pour le lieutenant Marshall et ses
+nouveaux amis que de se frayer une route au travers des roches, des
+arbres, des inextricables buissons qui hrissaient les flancs de la
+montagne. Le jeune officier se sentait dvor d'impatience, et si ce
+n'et t la crainte de dsobliger ses amis, il aurait pass par la
+valle sans se proccuper des dangers mortels qu'il y aurait
+infailliblement rencontrs.</p>
+
+<p>La nuit venue, les voyageurs firent halte pour prendre le repos dont ils
+avaient grand besoin car la journe avait t rude.</p>
+
+<p>Aprs avoir promptement expdi un frugal<a name="page_063" id="page_063"></a> repas, on se mit causer, et
+on calcula les ravages que pourraient faire les Indiens avant que des
+forces militaires, suffisantes pour rprimer leurs expditions, fssent
+arrives sur les lieux.</p>
+
+<p>Oakley se plaisait supposer que le soulvement Indien s'vanouirait en
+fume; mais l'Ermite secouait la tte d'une faon significative.</p>
+
+<p>&mdash;Si seulement, disait Oakley, nous pouvions mettre la main sur ce <i>Chat
+des Montagnes</i>, comme leur coquin de chef s'intitule lui-mme, on lui
+signerait une feuille de route pour le grand voyage et tout serait dit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entendez-vous par ces mots? lui demanda Marshall.</p>
+
+<p>&mdash;Quels mots...? le grand voyage...?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! la question est bonne! deux onces de plomb dans le crne, et
+six pieds d'eau tout autour de lui: voil ce qu'il lui faudrait, jeune
+homme: avec , en suivant le cours du Laramie, il irait loin! Je crois
+qu'on peut appeler une semblable promenade un grand voyage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai..: mais qui appliquez-vous ce titre de Chat des
+Montagnes?<a name="page_064" id="page_064"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh donc! je suppose que c'est Nemona le chef Pawnie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon avis, interrompit l'Ermite, est que Wontum a plus d'influence dans
+sa tribu que le chef lui-mme. Nemona est un peu trop civilis, cela
+choque ses guerriers: mais l'autre leur convient beaucoup mieux, car
+c'est une bte fauve altre de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites l, mon ancien, est juste comme la parole d'un
+prdicant en chaire. Et moi je puis ajouter que si ces vermines rouges
+n'taient pas tenues en respect par certain gaillard de ma connaissance,
+nous en verrions de cruelles. Wontum en a une peur pouvantable; il le
+craint plus que tous les serpents de Rattlesnake-Ridge.</p>
+
+<p>&mdash;De qui voulez-vous parler? demanda Marshall.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple, capitaine, voil une question facile, mais la rponse
+ne l'est pas autant. Dans tous les environs il n'y a que ma fille Molly
+qui sache quelque chose sur cet tre mystrieux: mais elle reste bouche
+close sur ce chapitre. Oh! c'est une trange fille que Molly, je vous
+l'affirme.<a name="page_065" id="page_065"></a></p>
+
+<p>&mdash;Enfin! savez-vous au moins son nom? reprit Marshall dont la curiosit
+tait visiblement excite.</p>
+
+<p>&mdash;Misricorde! c'est un nom de l'autre monde, qui me dchire le gosier
+chaque fois que je le prononce. Molly l'appelle Quindaro.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il, demanda le vieux John, que ce soit votre fille qui
+sache quelque chose sur cet tranger, et que vous n'en sachiez rien?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! voyez-vous, John, je n'aime pas trop me fourrer dans les
+affaires de femmes; d'ailleurs je n'y entends rien: Molly est une fille
+prudente, je n'ai nul besoin de me mler de ce qu'elle fait. Je me suis
+dit: Jack! voil deux amoureux; ne les trouble pas! Lorsque ta vieille
+femme et toi vous tiez jeunes et amoureux, tu n'aurais pas souffert
+qu'on vnt vous inquiter. Donc je considre que je ne dois pas
+m'immiscer dans leurs combinaisons.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous si elles sont honorables pour votre enfant, les prtentions
+de cet homme trange?</p>
+
+<p>&mdash;Pre John!! s'cria Oakley en bondissant sur ses pieds; je suis
+incomparablement surpris de vous entendre me faire une telle question!<a name="page_066" id="page_066"></a>
+Comment je sais si cet homme a de bonnes intentions l'gard de ma
+fille?.... En deux ou trois mots je vais vous l'apprendre: Vous
+souvenez-vous d'une sombre nuit, il y a environ six ans,&mdash;Molly n'tait
+qu'une petite fille, alors;&mdash;les Peaux-Rouges arrivrent sur nous comme
+une meute enrage et se mirent nous saccager... Moi, je me jetai tte
+baisse dans la mle; je faisais mon possible, lorsqu'un grand diable
+de Sauvage se mit en devoir de m'embrocher avec son long couteau. Ah! ma
+foi! je croyais sincrement que tout tait fini pour le vieux Jack
+Oakley: ce moment l'<i>Homme</i> arriva comme la foudre, prit l'Indien par
+le cou, le cloua contre un volet!....&mdash;C'tait plaisir voir pareil
+ouvrage! Oui, sir, ce fut vite et proprement excut! Je ne me considre
+ni comme un fainant ni comme un maladroit, et pourtant je serais fort
+embarrass d'en faire autant... Seigneur! ce n'tait pas un homme,
+c'tait un clair! Quand il et termin cette premire besogne, il
+traversa la mle comme un boulet, prit la petite Molly dans ses bras,
+l'embrassa tendrement en l'appelant sa mignonne, puis il la dposa en
+sret, acheva de culbuter les Sauvages et dis<a name="page_067" id="page_067"></a>parut comme une ombre,
+sans me dire ni qui il tait, ni d'o il venait, ni o il allait; sans
+seulement me laisser le temps d'ouvrir la bouche pour le remercier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me souviens que vous m'aviez dj racont cette histoire, dit
+le vieux John.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; et ce n'est pas la premire ni la dernire fois qu'il a
+tir d'affaire les Settlers de la plaine: Ah oui! il leur a rendu de
+fameux services: partout o il y a du danger on est sr de le voir
+apparatre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu parler de ce Quindaro, dit Marshall; et ce que je connais
+de son caractre me donne penser qu'il ne serait pas homme tromper
+une innocente fille.</p>
+
+<p>&mdash;Non! de par tous les diables! je suis de votre avis, capitaine; j'ai
+confiance, moi, dans la petite Molly; elle est dans le droit chemin, je
+vous le dis. Oui, sir, je vivrais jusqu'au jugement dernier, que je ne
+changerais pas de sentiment l-dessus: ma vieille femme pense comme moi.
+Or, je prsuppose que les femmes en savent plus long sur cet article que
+les hommes; donc je me suis dit: Jack! halte-l! ceci n'est pas de ta
+comptence, mon vieux papa. Et je me<a name="page_068" id="page_068"></a> suis tenu l'esprit tranquille. La
+mre a surveill son enfant, elle a eu l'&oelig;il sur elle comme un chat
+sur une souris. Elle m'a dit que Molly tait une brave et bonne fille,
+suivant toujours le droit chemin comme une flche bien lance. Que
+faut-il de plus? S'ils s'aiment, on les mariera, et tout sera dit. Oui,
+oui, sir, je rponds de Molly et de Quindaro. Si elle ne m'en a pas dit
+davantage, c'est parce qu'elle n'en sait pas plus. Ou si elle connat
+quelque autre dtail, elle respecte le secret de cet homme; elle fait
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Mister Oakley, rpliqua Marshall, votre jugement
+vous fait honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez-moi Jack tout court, s'il vous plat. Personne, dans tous les
+environs, ne connat <i>Mister Oakley</i>, pas mme ma vieille femme.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, Jack, vous suivez le droit chemin. Je suppose que Quindaro
+a ses raisons pour rester ainsi mystrieux, je n'y vois rien de suspect.
+Seulement j'ai cru voir qu'il nourrissait une haine profonde contre les
+Sauvages.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, dans plusieurs occasions il n'a montr aucun acharnement
+contre les Indiens. Ainsi, jamais on ne l'a vu maltraiter un Peau-Rouge
+qui ne commettait aucun acte d'hostilit:<a name="page_069" id="page_069"></a> seulement, si un de ces
+vauriens fait la moindre mchancet il le corrige cruellement.</p>
+
+<p>&mdash;L'avez-vous vu quelquefois? demanda Marshall au vieux John.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en une seule occasion: rpliqua l'ermite.</p>
+
+<p>&mdash;Dcrivez-nous donc sa personne.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me serait difficile. Oakley le pourrait mieux que moi, lui qui
+l'a rencontr frquemment.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! je ne l'ai pas seulement regard une demi-douzaine de fois.
+J'ai pris son signalement au vol, comme je le ferais pour un coq de
+bruyre qui passe.</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours ce que vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Il est grand et mince, mais lastique comme un roseau. Il porte la
+chevelure longue, la manire du pre John; mais elle est noire...,
+noire, sir, comme la poitrine du corbeau, et ondoyante comme l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un jeune homme? demanda Marshall.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense qu'il a environ trente ans. Mais ce qu'il y a de plus
+remarquable en lui, ce sont ses yeux. Ah! sir, les Sauvages en ont peur,
+bien plus que de sa carabine.<a name="page_070" id="page_070"></a></p>
+
+<p>&mdash;Qu'ont-ils donc de particulier?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'ils ont de particulier! C'est du feu, sir! deux jets de flamme!
+Je veux tre pendu, si, dans la nuit dont je viens de parler, ils
+n'clairaient pas les tnbres! mes regards ont rencontr les siens: ah!
+seigneur! j'ai cru voir une promenade d'clairs autour de moi. Eh bien!
+ses yeux ne sont ainsi que lorsqu'il est au milieu du combat; car au
+moment o il a pris et embrass la petite Molly en nous regardant, ma
+femme et moi, des larmes tremblaient au bord de ses paupires; plus
+d'clairs, plus de flammes; c'tait le regard humide et doux d'une jeune
+mre.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous quelque chose de son histoire?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument rien; si ce n'est qu'il frquente la plaine.</p>
+
+<p>&mdash;O demeure-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est encore un secret; nul ne le sait. Quelque part dans la
+montagne; au fond d'une caverne, probablement. Et encore, je ne serais
+pas tonn qu'il fit comme les oiseaux en se gtant, droite, gauche,
+l o il est surpris par la nuit.<a name="page_071" id="page_071"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est singulier et trs-intressant, je l'avoue, observa
+Marshall; mais il est temps de faire nos prparatifs pour la nuit.
+Toutes les fois que je campe, la nuit, surtout en pays dangereux comme
+celui-ci, j'ai l'habitude de placer des factionnaires en vedette. Nous
+sommes si peu nombreux, qu'une pareille mesure sera difficile prendre:
+croyez-vous utile que nous fassions chacun notre tour de garde, en nous
+relevant successivement, tout le long de la nuit? demanda-t-il au vieux
+John.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain que ce sera une excellente chose de faire activement le
+guet, rpondit le vieillard; si nous ne sommes point inquits, tant
+mieux; mais si l'ennemi nous surprenait hors de garde nous serions
+perdus: mieux vaut donc veiller.</p>
+
+<p>A ce moment le cheval du lieutenant dressa les oreilles, renifla l'air
+bruyamment et s'agita d'une faon extraordinaire.</p>
+
+<p>En mille occasions il a t constat que l'instinct de ces gnreux
+animaux gale l'intelligence subtile du chien, lorsqu'ils ont t
+habitus la vie des camps ou de la guerre sauvage. On ne saurait
+croire l'impassibilit courageuse avec la<a name="page_072" id="page_072"></a>quelle bien des chevaux se
+comportent au milieu des batailles. On en a vu brouter l'herbe
+tranquillement pendant les plus longues et chaudes canonnades sans avoir
+l'air seulement de prendre garde aux boulets ou aux voles de mitraille
+qui passaient en sifflant autour d'eux. Il est mme arriv que des
+chevaux aient t blesss sans qu'aucun mouvement dnont leur
+souffrance; le cavalier ne s'en apercevait que lorsque la pauvre bte
+tombait morte.</p>
+
+<p>Un fait de ce genre s'est pass, dans la dernire guerre, Gettysburs:
+le cheval d'une batterie fut atteint l'paule par une balle Mini; le
+projectile lui laboura le flanc sur une longueur d'au moins soixante
+centimtres, et y resta profondment enterr. Pendant tout le temps que
+cette batterie fut engage, le brave cheval se tint immobile; pas un
+frisson, pas un mouvement ne vint trahir l'atroce douleur qu'il devait
+prouver. Ce ne fut qu'aprs la bataille, et lorsque la batterie fut
+hors d'engagement, que l'on s'aperut de sa blessure et que l'on songea
+ faire un pansage dont le pauvre animal se montra fort reconnaissant.
+Depuis lors il garda un souvenir intelligent des batailles, et toujours
+on le vit<a name="page_073" id="page_073"></a> dresser les oreilles et renifler d'une faon inquite
+l'approche d'un corps d'arme ennemi; et cela longtemps avant tout
+engagement.</p>
+
+<p>Cet instinct extraordinaire est dvelopp d'une faon surprenante chez
+les chevaux levs dans le dsert et accoutums la vie sauvage.</p>
+
+<p>Lorsque Marshall remarqua l'inquitude de son brave Dahlgren, il donna
+l'alarme.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un s'approche de nous; dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Les Sauvages? croyez-vous? rpondit le vieux John.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais dire si ce sont des amis ou des ennemis, mais je suis
+certain que quelqu'un se trouve dans notre voisinage.</p>
+
+<p>Cependant le cheval parut se tranquilliser et mme au bout de quelques
+instants il se coucha sur le sol gazonn.</p>
+
+<p>Oakley persista se dclarer fort peu rassur. Il fit tout autour du
+campement une petite exploration; mais ses regards inquiets ne
+parvinrent pas sonder l'obscurit.</p>
+
+<p>Le vieillard et Marshall s'envelopprent de leurs couvertures, et,
+s'tendant par terre sans faon, ils parurent disposs dormir. Ils
+avaient pris soin de choisir chacun un abri qui pt les<a name="page_074" id="page_074"></a> mettre
+couvert contre une attaque soudaine.</p>
+
+<p>Mais le sommeil vint-il visiter leurs paupires....? Tous deux avaient
+le c&oelig;ur gonfl d'motions diverses bien capables d'loigner le repos:
+Marshall tait agit de projets ardents, de vives craintes pour sa femme
+et son enfant: le vieux John entendait gronder au fond de son me les
+orages de la vie qui avaient creus des sillons sur ses joues et blanchi
+sa longue chevelure.</p>
+
+<p>Oakley tait de faction. Il s'tait abrit sous un gros arbre et prtait
+au moindre bruit une attention silencieuse. Une fois ou deux il crut
+entendre un froissement dans les feuilles, un craquement parmi les
+rameaux desschs. Toutes ces rumeurs furtives du dsert,
+inintelligibles et inobserves pour le voyageur novice, sont un langage
+bien compris par le chasseur expriment.</p>
+
+<p>Minuit approchait. Marshall avait dj deux fois invit Oakley lui
+cder son poste: mais celui-ci avait toujours obstinment refus. Le
+vieillard semblait profondment endormi, quoiqu'il serrt dans une
+vigoureuse treinte le canon de son long fusil.<a name="page_075" id="page_075"></a></p>
+
+<p>Tout coup le cheval bondit sur lui-mme, coucha ses oreilles en
+arrire, s'lana en avant, les narines dilates, et chargea
+furieusement un tre cach dans un buisson voisin. L'aboiement d'un
+chien se fit entendre, en rponse; mais en mme temps cet ennemi
+invisible prit la fuite.</p>
+
+<p>Le cheval revint tranquillement sa place.</p>
+
+<p>Marshall et le vieux John s'taient dresss avec la rapidit de
+l'clair.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie? dit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en sais-je? rpondit Oakley; par le diable, mes penses ne peuvent
+trouver le droit chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin! que supposez-vous? demanda Marshall.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! Capitaine, je ne puis rien dire, si ce n'est que votre cheval
+vient de mettre en fuite un chien au lieu d'un Indien. Mais je flaire
+quelque chose... taisez-vous! terre! couchez vous!</p>
+
+<p>Et au mme instant Oakley se jeta sur le sol.</p>
+
+<p>Bien en arriva ses deux compagnons d'avoir suivi son exemple; car un
+sillon de feu claira l'espace, et la dtonation d'une carabine cingla
+l'air, peu de distance.<a name="page_076" id="page_076"></a></p>
+
+<p>Marshall fit un mouvement pour s'lancer dans la direction du coup de
+feu; John le retint en murmurant son oreille.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas peur; ils ne veulent pas blesser Dahlgren, car ils
+ambitionnent de s'en rendre matres pour leur propre usage. Silence! ne
+bougeons pas! et attendons les vnements. Les Sauvages qui nous
+entourent sont nombreux, sans quoi ils ne se seraient pas hasards
+brler de la poudre. C'est une ruse de leur part pour connatre nos
+forces. En attendant le jour, tout ce que nous pourrons faire de mieux
+c'est de nous tenir cachs et immobiles le plus longtemps que nous
+pourrons.</p>
+
+<p>Le jeune officier, qui n'coutait en ce moment qu'une imprudente
+bravoure, et bien de la peine suivre cet avis; pourtant il se rsigna
+de son mieux et attendit sans faire un mouvement.</p>
+
+<p>La nuit s'coula avec lenteur. Durant cet intervalle deux ou trois
+tentatives furent faites pour s'emparer du cheval: mais le noble animal
+se dfendit victorieusement. On entendit aussi, plusieurs reprises,
+des chuchotements, des frlements dans les buissons, des respirations
+comprimes. Tout cela ne fit pas sortir les voya<a name="page_077" id="page_077"></a>geurs de leurs
+cachettes: le conseil du vieux John tait excellent; Marshall ne pt
+s'empcher de le reconnatre intrieurement.</p>
+
+<p>Enfin les premires lueurs de l'aurore se montrrent; mais on n'aperut
+pas une crature humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, dit Marshall, et continuons notre route.</p>
+
+<p>&mdash;Pas maintenant! rpliqua le vieillard; nous avons encore une rude
+besogne faire. Les Sauvages sont cachs tout autour de nous derrire
+ces rochers; ils n'attendent que notre apparition pour nous cribler de
+balles.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire, alors? demanda le jeune officier.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut tre plus russ qu'eux. Vous allez rester ici en embuscade
+avec Oakley, pendant que j'irai faire une ronde dans les environs pour
+tcher de dcouvrir quelque chose.&mdash;Oh! ne me regardez pas avec tant de
+surprise! Je ne suis pas si vieux et si cass que je ne puisse encore
+escalader assez lestement les rochers et pratiquer les souplesses de la
+guerre indienne.</p>
+
+<p>A ces mots, le vieillard prit sa carabine et se perdit dans les dfils
+de la montagne. Une heure se passa ainsi dans la plus fivreuse attente;
+<a name="page_078" id="page_078"></a> la fin, des mouvements furtifs se firent entendre dans les ravins
+environnants, et successivement plusieurs ttes empanaches de sauvages
+se montrrent par dessus les buissons. Enfin l'un d'eux se hasarda en
+pleine clairire. Marshall, tout bouillant d'ardeur, fit feu de son
+revolver.</p>
+
+<p>Ce fut l une grande imprudence, car l'oreille exerce des Peaux-Rouges
+reconnut immdiatement la nature de l'arme, et en conclut que la petite
+caravane tait de force minime. Aussitt les Pawnies firent irruption
+avec d'affreux hurlements. Le lieutenant dchargea successivement les
+cinq coups de son arme impuissante; il ne russit qu' blesser trois
+Indiens. Quatre autres, sans blessures, s'lancrent sur lui: ils
+savaient bien que ce n'tait pas une fusillade de chasseurs, et
+mprisaient profondment les soldats rguliers.</p>
+
+<p>Oakley paula sa bonne carabine, l'Indien le plus proche tomba avec un
+hurlement de rage. Mais les trois survivants restaient intacts, leurs
+armes charges: la partie tait encore ingale et la position
+trangement dangereuse. La grande difficult tait d'chapper leur feu
+et de transformer la bataille en lutte corps corps.<a name="page_079" id="page_079"></a></p>
+
+<p>Au moment o Oakley se concertait ce sujet avec Marshall, une clameur
+effrayante se fit entendre derrire les Sauvages; elle fut suivi d'un
+coup de feu. L'un des Pawnies tomba raide mort.</p>
+
+<p>Les deux autres se retournrent pour faire face au nouvel ennemi qui les
+prenait ainsi l'improviste; mais, au mme instant, la lourde crosse
+d'une carabine s'abattait avec une violence irrsistible sur la tte de
+l'un d'eux, et l'tendait par terre comme un b&oelig;uf assomm. Puis, avec
+la rapidit d'un Tigre, le nouveau venu enlaa dans ces bras le dernier
+sauvage, l'enleva comme un enfant et le brisa contre les rochers, sans
+qu'il et pu pousser un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Q<small>UINDARO!!</small> s'cria Oakley en reconnaissant le fantastique auxiliaire
+qui tait survenu si propos.</p>
+
+<p>&mdash;Quindaro, votre service.</p>
+
+<p>Et sans dire un seul mot de plus, cet homme trange se mit remonter la
+montagne avec une agilit inoue.</p>
+
+<p>&mdash;Arrtez-vous un moment! Quindaro! un seul instant! crirent ensemble
+Oakley et Marshall.<a name="page_080" id="page_080"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non! j'ai autre chose faire encore, rpondit-il en disparaissant:
+nous nous rencontrerons plus tard.</p>
+
+<p>Au bout d'une seconde le bruit de ses pas s'tait vanoui.</p>
+
+<p>Bientt reparut le vieil Ermite, et la route se continua sans autre
+incident. Arrives la rivire Laramie, les trois voyageurs se
+procurrent aisment un bateau, et, comme il s'agissait simplement de
+suivre le fil de l'eau, Marshall et le vieux John arrivrent au Fort, ou
+plutt ses ruines, avant la tombe de la nuit. Oakley tait rest en
+arrire pour conduire Dahlgren en ctoyant le fleuve: nanmoins il
+arriva avant que l'obscurit ft complte.</p>
+
+<p>Les Sauvages avaient quitt les environs du fort; quelques soldats
+s'taient groups dans ce dernier refuge. Marshall obtint d'eux un rcit
+confus de ce qui s'tait pass; mais aucun dtail ne pt lui tre donn
+sur le sort de sa femme et de son enfant: on ne savait rien leur
+gard.</p>
+
+<p>Pour le pre, pour l'poux, ce fut une vraie agonie de dsespoir.
+L'incertitude, plus cruelle que la ralit, le mordait au c&oelig;ur avec
+ses ter<a name="page_081" id="page_081"></a>ribles apprhensions; l'image implacable du vindicatif Pawnie
+surgissait comme un fantme menaant, au milieu de ce tourbillon de
+penses amres. Le malheureux lieutenant se laissa tomber sur le sol et
+y resta immobile dans un transport de douleur.</p>
+
+<p>La main amie du vieux John le tira doucement de sa mortelle atonie:</p>
+
+<p>&mdash;Du courage! dit-il; ne vous abandonnez pas cet abattement strile,
+indigne d'un homme de c&oelig;ur! Il faut agir, maintenant, et non pleurer.
+Qui vous dit qu'elle n'est pas vivante et implorant votre secours. Voici
+l'heure de montrer du courage et de faire voir que vous savez vous
+dvouer pour elle.</p>
+
+<p>A cet instant arriva un soldat qui pt fournir quelques dtails sur ce
+qui s'tait pass; il indiqua la route prise par Wontum lorsqu'il avait
+enlev l'enfant, route suivie par la mre.</p>
+
+<p>Marshall se disposait se mettre aussitt en chasse; mais le
+dtachement de soldats lancs la poursuite du ravisseur tant revenu
+aprs d'infructueuses recherches, le jeune lieutenant renvoya le dpart
+au lendemain pour leur laisser le temps de prendre un peu de repos.<a name="page_082" id="page_082"></a></p>
+
+<p>Oakley et le vieillard partirent sans attendre les soldats, aimant mieux
+agir seuls qu'avec des auxiliaires qu'ils considraient comme nuisibles,
+ou au moins profondment inutiles.<a name="page_083" id="page_083"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V<br /><br />
+POURSUITE.&mdash;FUITE DU TIGRE.</h3>
+
+<p>Wontum ne s'tait point attendu tre poursuivi de si prs par la mre.
+Il avait suppos qu'un grand nombre de soldats quitteraient le Fort pour
+le rechercher, et qu'alors un assaut pourrait tre donn avec toutes les
+chances possibles de succs.</p>
+
+<p>Cependant il avait song aussi attirer dans les bois la mre dsole,
+et s'tait rserv l'espoir de s'en emparer aisment.</p>
+
+<p>Ses esprances taient dpasses. Le Fort allait tomber sous une nue
+d'assaillants: l'heure du triomphe et de la vengeance tait arrive.</p>
+
+<p>Un rayon de joie cruelle illumina son farouche visage lorsqu'il aperut
+Manonie s'lanant des<a name="page_084" id="page_084"></a> remparts et traversant la valle avec la
+rapidit d'un oiseau. Sa proie courait vers lui!</p>
+
+<p>Ce fut avec une orgueilleuse inquitude&mdash;aussitt dissipe&mdash;qu'il
+constata l'agilit de la jeune femme. Les trois annes de civilisation
+qui venaient de s'couler n'avaient point ananti ses facults sauvages:
+il retrouvait <i>C&oelig;ur-de-Panthre</i>, l'indomptable fille des bois que
+n'arrtaient ni la montagne, ni le fleuve, ni la fort.</p>
+
+<p>Wontum s'arrta, moiti pour l'attendre, moiti pour contempler la chute
+du Fort. Bientt la mle se ralentit, l'incendie s'alluma, les soldats
+se dispersrent, fuyant perdus dans toutes les directions.</p>
+
+<p>Laramie avait vcu!... Et Manonie approchait!</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur du chef Pawnie se gonflait d'une joie farouche; ses yeux
+voyaient flotter dans l'air le spectre de la vengeance, ses oreilles
+entendaient les cris des victimes!...</p>
+
+<p>Manonie arriva comme une flche: le petit Harry tait assis par terre
+ct de l'Indien, pleurant et se dsolant: lorsqu'il aperut sa mre, il
+vola dans ses bras et se suspendit son cou. Elle fit aussitt
+volte-face et reprit le chemin<a name="page_085" id="page_085"></a> du Fort, mais Wontum l'arrta en lui
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Que <i>C&oelig;ur-de-Panthre</i> prenne du repos.</p>
+
+<p>&mdash;Pas auprs de vous, monstre infernal que vous tes! s'cria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Wontum n'est pas un monstre. Il est un grand guerrier; il tue ses
+ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Et il drobe les enfants! Wontum n'est qu'un voleur ignoble!</p>
+
+<p>&mdash;Ugh!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avez-vous enlev mon fils? N'est-ce pas l un misrable
+exploit, indigne d'un grand guerrier?</p>
+
+<p>&mdash;<i>C&oelig;ur-de-Panthre</i> veut-elle ravoir son enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui! rendez-le moi et je vous serai reconnaissante toute ma vie!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle devienne la femme de Wontum.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le pourrais-je? je suis marie dj.</p>
+
+<p>&mdash;Ugh! <i>C&oelig;ur-de-Panthre</i> va venir avec le chef.</p>
+
+<p>&mdash;En quel lieu?</p>
+
+<p>&mdash;Aux wigwams du pays des Pawnies. <i>C&oelig;ur-de-Panthre</i> deviendra la
+squaw de Wontum, sinon l'enfant sera tu. Allons.<a name="page_086" id="page_086"></a></p>
+
+<p>Le Sauvage saisit de nouveau le petit Harry et se dirigea
+brusquement-vers le Fort qui venait d'tre pris par les Indiens. Pour
+traverser la rivire Laramie, il prit un petit canot amarr sur la rive
+et se dirigea vers le thtre du carnage.</p>
+
+<p>Manonie, la pauvre mre, s'tait attache ses pas.</p>
+
+<p>La destruction de la forteresse marchait rapidement: tout ne fut bientt
+plus que cendres et ruines: alors les Sauvages s'arrtrent satisfaits,
+et, au commandement de Wontum ils commencrent effectuer leur
+retraite.</p>
+
+<p>Dans le butin se trouvaient plusieurs superbes chevaux d'officiers:
+Manonie fut place sur l'un d'eux, Wontum monta sur un autre, portant
+l'enfant dans ses bras. Il partit sur le champ au grand galop entranant
+aprs lui la malheureuse femme qui, pour ne pas perdre son fils de vue,
+l'aurait suivi jusque dans les plus affreux prcipices.</p>
+
+<p>Le chef Pawnie avait russi souhait dans tous ses projets: son plus
+grand triomphe tait d'avoir pu s'emparer de la mre et de l'enfant. Peu
+lui importait le dsespoir du pre, car il<a name="page_087" id="page_087"></a> tait peut-tre mort ou
+prisonnier cette heure, si l'embuscade de la montagne avait russi.
+Wontum, en habile stratgiste, n'avait rien oubli. Inform qu'un
+dtachement de soldats avait fait une sortie dans la valle, et
+prsumant que ce petit corps d'arme reviendrait par les bords de la
+rivire Platte, Wontum avait dpch une horde de Pawnies pour
+intercepter la route, la hauteur du pic Laramie.</p>
+
+<p>Au point o en taient les choses, le chef Indien n'avait plus aucun
+dsir de livrer bataille; son unique but tait de regagner <i>Devil's
+Gate</i>, parce que dans ces dfils inaccessibles il n'avait plus
+craindre l'artillerie des blancs. Les deux trs-petites pices de
+campagne que possdait la garnison de Laramie taient l'pouvantail des
+Sauvages depuis la svre leon qu'ils avaient reue <i>South-Pass</i>.</p>
+
+<p>Manonie marchait dans un morne silence, sachant bien que toute parole
+serait inutile au milieu de cette troupe ennemie. videmment elle tait
+prisonnire; entirement la merci de son ravisseur, elle et son petit
+Harry: quel sort affreux lui rservait l'avenir?... Ce qui augmentait
+encore l'amertume de ses angoisses, c'tait la<a name="page_088" id="page_088"></a> disparition inexplicable
+de son mari, et la pense cruelle que, jamais peut-tre, elle ne le
+reverrait.</p>
+
+<p>Lorsqu'on eut atteint les premires collines du pic Laramie, Wontum fit
+halte subitement et donna ordre ses guerriers de l'imiter. Puis il se
+jeta dans un petit chemin creux, profondment encaiss dans les rochers,
+et servant de lit un ruisseau. Dans un pareil dfil, les Sauvages
+taient certains de ne laisser aucune trace de leur passage.</p>
+
+<p>A peine y taient-ils entrs que Manonie entendit peu de distance des
+pitinements de chevaux qui lui donnrent penser qu'un corps de
+cavalerie tait proche. Peut-tre taient-ce des amis, des sauveurs que
+le ciel lui envoyait! Peut-tre son mari tait-il dans les rangs de
+cette troupe expditionnaire!</p>
+
+<p>Les Sauvages, pour viter d'tre aperus se jetrent par terre, et
+gardrent la plus silencieuse immobilit.</p>
+
+<p>Une pense illumina <i>C&oelig;ur-de-Panthre</i>... si elle appelait au
+secours? En mme temps elle songea que, dans la bataille qui allait
+infailliblement s'engager, son fils et elle courraient les plus grands
+dangers.<a name="page_089" id="page_089"></a></p>
+
+<p>Nanmoins elle se disposait crier: mais, au moment o la troupe
+rgulire fut tout fait proche, Wontum appuya la pointe de son couteau
+sur la poitrine du petit garon, en disant voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Si <i>C&oelig;ur-de-Panthre</i> fait du bruit, je tue l'enfant.</p>
+
+<p>Manonie frissonna et se renferma dans un douloureux silence. Le
+pitinement des chevaux, le cliquetis des sabres, les cris et les clats
+de rire des cavaliers, venaient frapper ses oreilles!... et elle ne
+pouvait donner un signal! Des amis taient l, en force imposante,
+apportant avec eux le salut.&mdash;S'ils eussent souponn sa misrable
+position!&mdash;Et elle ne pouvait pas pousser un cri, faire un signe, sans
+tuer son enfant!...</p>
+
+<p>Les soldats s'loignrent lentement, sans rien voir, sans rien deviner.
+Le c&oelig;ur de Manonie se glaa et perdit tout espoir; l'heure de la
+dlivrance n'avait pas sonn.</p>
+
+<p>Au mme instant se produisit un incident imprvu: le cheval mont par
+Wontum se mit fouiller la terre du pied: puis, il poussa un
+hennissement auquel rpondit celui de Manonie. Le corps de cavalerie fit
+halte sur le champ, et <a name="page_090" id="page_090"></a> la mme seconde un norme chien, aprs avoir
+fouill les buissons, s'enfuit en hurlant vers ses matres.</p>
+
+<p>&mdash;Ugh! mauvais! trs-mauvais! grommela Wontum.</p>
+
+<p>Aussitt il jeta un regard rapide tout autour de lui, et sans dire une
+parole il s'lana sur le revers de la montagne avec la vlocit d'un
+cerf, tenant toujours l'enfant entre ses bras: la mre courut sur ses
+traces, dcide mourir plutt que de perdre de vue son innocent
+trsor.</p>
+
+<p>Il tait temps de fuir! La dtonation d'une pice d'artillerie fit
+gronder les chos: une vole de mitraille faucha les buissons en
+rebondissant sur les rochers avec mille sifflements. Le cheval que
+Manonie venait de quitter fit quelques bonds convulsifs, poussa un cri
+lamentable et roula mort dans les rochers.</p>
+
+<p>Les Sauvages bondirent hors de leur retraite avec d'atroces hurlements,
+et engagrent le combat: mais un feu de file foudroyant les accueillit
+d'une faon si terrible, qu'un tiers des Indiens tomba pour ne plus se
+relever.</p>
+
+<p>Ils avaient affaire environ cent dragons des tats-Unis, bien monts,
+bien arms, munis<a name="page_091" id="page_091"></a> chacun d'une carabine et d'une paire de pistolets.</p>
+
+<p>En entendant le hennissement du cheval ils se doutrent qu'il y avait
+l, prs d'eux, quelque chose de suspect. Sans perdre une minute ils se
+formrent en ligne, mirent en batterie deux pices de six qui formaient
+leur artillerie de campagne, et firent feu, au jug, dans les buissons
+pour en faire sortir les tigres face humaine qui s'y cachaient.</p>
+
+<p>Le chien que les dragons avaient envoy en claireur tait dress ce
+service: ce n'tait pas la premire fois que le fidle et intelligent
+animal se signalait ainsi.</p>
+
+<p>En se voyant assaillis par une nue de Sauvages, les braves cavaliers
+furent surpris dsagrablement; nanmoins ils ne se dconcertrent pas
+et soutinrent intrpidement leur choc. Un second, puis un troisime feu
+de peloton fut tir sans produire autant de ravages que le premier;
+cette fois c'tait le tour des pistolets, beaucoup moins meurtriers que
+les carabines.</p>
+
+<p>Heureusement le canon fonctionna de nouveau et dcima les Sauvages. Pour
+eux, ces formidables dtonations taient la voix terrible<a name="page_092" id="page_092"></a> d'un tonnerre
+auquel rien ne pouvait chapper.</p>
+
+<p>Bientt on en vint une lutte corps corps. Les Indiens combattirent
+avec une rage dsespre; mais ils ne purent tenir longtemps contre les
+flamboyants revers des grands sabres. D'ailleurs ils se sentaient tous
+dcourags, n'ayant plus de chef: la voix de Wontum leur manquait, elle
+qui les avait si souvent excits au combat. Personne ne l'avait vu fuir,
+on le croyait mort dans la mle.</p>
+
+<p>L'engagement ne fut pas long; en une demi-heure, cent cinquante Sauvages
+sur deux cents taient tus ou grivement blesss: le reste, pouvant,
+prenait la fuite et disparaissait au travers des prcipices.</p>
+
+<p>Wontum n'avait pas t aperu par les dragons: l'paisseur du fourr
+avait dissimul sa fuite. Il s'arrta donc bonne distance, et attendit
+tranquillement l'issue de la bataille. Sa fureur, lorsqu'il vit la
+droute des siens, serait impossible dcrire: il s'adressa
+intrieurement les plus amers reproches d'avoir quitt furtivement le
+thtre de la lutte; ses regrets taient d'autant plus vifs que cette
+espce de dsertion n'avait point eu la crainte pour motif; la haine du
+chef Pawnie<a name="page_093" id="page_093"></a> contre les blancs exaltait son courage jusqu' la tmrit.
+Mais sa passion de vengeance personnelle l'avait entran trop loin:
+pour s'assurer de Manonie et de son enfant il s'tait sauv comme un
+lche!...</p>
+
+<p>Ces rflexions orageuses faillirent devenir funestes au petit Harry; la
+main du Sauvage se leva pour le briser contre les rochers, et si la
+mre, prompte comme l'clair, ne se fut interpose, le pauvre innocent
+tait mort.</p>
+
+<p>Il tait impossible la cavalerie de poursuivre les fuyards travers
+les rochers, les Dragons se replirent donc en ordre de bataille, et
+s'occuprent de leurs morts et de leurs blesss: ces derniers taient au
+nombre de cinquante environ: il n'y avait que quatre tus, les Indiens
+ayant fait usage seulement du tomahawk et du couteau.</p>
+
+<p>Manonie, le c&oelig;ur bris, avait vu s'loigner sans retour ces amis
+nombreux dont un seul aurait pu la sauver, et qu'elle n'avait pu avertir
+ni par un cri, ni mme par un geste.</p>
+
+<p>Vainement elle essaya de sonder Wontum sur ses intentions, mais il
+opposa toutes ses questions un ddaigneux silence. Quand elle se<a name="page_094" id="page_094"></a>
+hasarda demander des nouvelles de son mari, il lui rpondit par un
+sourire de tigre.</p>
+
+<p>Le voyage recommena; chacun tait puis de fatigue; plusieurs Sauvages
+taient sans chevaux. Au lieu de descendre dans la valle, on suivit le
+flanc escarp de la montagne, et on arriva, le soir, sur le bord d'une
+belle petite rivire qui serpentait au pied des collines.</p>
+
+<p>Les dbris de la troupe sauvage s'taient rallis autour de Wontum et
+commenaient reprendre courage: on fit halte, et les prparatifs d'un
+campement pour la nuit furent commencs.</p>
+
+<p>Le site tait compltement solitaire et dsert, sans la moindre
+apparence de route ou mme d'une simple piste; Manonie ne pt s'y
+reconnatre, elle qui, pourtant, tous les sentiers de la plaine
+avaient t familiers. Nanmoins elle reconnut avec satisfaction que le
+cours d'eau tait un des affluents de la Platte... Son active et
+courageuse imagination se mettait dj en travail pour prparer une
+vasion.</p>
+
+<p>Le camp tabli, la jeune femme fut place au centre d'un cercle form
+par la troupe sauvage. On lui laissa le petit Harry pour qu'il put
+reposer ct d'elle:<a name="page_095" id="page_095"></a></p>
+
+<p>Avant de se livrer au sommeil, Wontum fit avec l'corce de quelques
+jeunes arbrisseaux une longue et forte corde avec un bout de laquelle il
+lia un bras de sa captive; l'autre bout resta roul autour de sa
+ceinture. Cette prcaution diabolique devait tre d'une funeste
+efficacit contre toute tentative de fuite.</p>
+
+<p>Ensuite, la bande entire se coucha pour dormir.</p>
+
+<p>Les instants s'coulrent, lents comme des sicles, pour Manonie
+inquite, avant que la respiration gale et bruyante des dormeurs
+indiqut que leurs yeux taient ferms par un vrai sommeil. La pauvre
+femme avait, plus que personne, ressenti les fatigues de cette triste
+journe: son enfant s'tait immdiatement assoupi d'un profond sommeil
+entre ses bras: elle se sentait chanceler sous l'invincible treinte
+d'un engourdissement gnral; ses paupires s'abaissaient comme si elles
+eussent t de plomb. Il lui fallut toute l'nergie du dsespoir pour
+lutter contre ce nouvel ennemi... le sommeil!</p>
+
+<p>Enfin tout devint immobile autour d'elle; Wontum lui-mme dormait. Le
+premier soin de Manonie ft de travailler dnouer la corde qui<a name="page_096" id="page_096"></a> la
+retenait: elle y parvint en employant ses dents. Cette premire tche
+accomplie elle essaya de quitter doucement sa place. Mais au premier
+mouvement qu'elle fit, Wontum la saisit par le coude avec une telle
+force, et la serra si brutalement qu'elle ne put retenir une exclamation
+de douleur. Cependant le Sauvage ne parut point s'veiller, et, aprs
+quelques secondes d'une immobilit pleine d'angoisses, Manonie resta
+convaincue que le geste du Pawnie avait t simplement fortuit et
+excut en plein sommeil.</p>
+
+<p>Probablement un instinct de bte fauve continuait veiller en lui, et
+les nerfs surexcits se crispaient machinalement sur la malheureuse
+captive au moindre mouvement tent par elle.</p>
+
+<p>Nanmoins elle n'osa plus bouger et attendit immobile. La respiration du
+Sauvage devenait bruyante et agite; ses lvres frmissantes laissaient
+chapper des imprcations sourdes, entremles de mots inintelligibles.
+C'tait encore de la fureur, jusques dans les rves!</p>
+
+<p>Manonie promena ses regards autour d'elle; son oreille attentive sonda
+les profondeurs du silence. Tout dormait... le moment d'agir tait
+venu.<a name="page_097" id="page_097"></a></p>
+
+<p>Un flot de sang bouillonna aux tempes de la pauvre dsespre lorsque
+ses yeux s'arrtrent sur le couteau du chef: demi sorti de sa
+ceinture, il brillait d'un reflet sinistre. D'une main ferme et souple
+elle retira l'arme de son fourreau, puis elle regarda sa pointe aigu,
+rouge encore du sang de ce pauvre Blair! un frisson glacial la pntra
+jusqu' la moelle des os: elle se sentait au milieu d'une atmosphre de
+mort. Aussitt elle enveloppa son petit Harry d'un tendre regard:
+l'enfant dormait paisiblement, illumin par la clart douce des toiles.</p>
+
+<p>Tout tait calme dans la nature; le ruisseau murmurait, les feuillages
+babillaient, les insectes nocturnes bourdonnaient et l; dans le
+lointain dsert, profond, incommensurable, s'levaient, s'teignaient
+des rumeurs confuses: toutes ces voix de la solitude et de la nuit
+parlaient de libert la triste prisonnire.</p>
+
+<p>Puis ses yeux retombrent sur le monstre endormi prs d'elle, sur
+l'ennemi implacable qui l'avait faite malheureuse. Le couteau sembla
+s'agiter dans la main de la jeune femme... N'avait-elle pas le droit
+d'en faire usage?... Un seul coup, et la terre tait dbarrasse!...
+Mais sa main,<a name="page_098" id="page_098"></a> sa faible main de femme serait-elle assez ferme pour
+porter un coup mortel?... Enfin, le ciel approuverait-il un pareil
+acte?...</p>
+
+<p>L'infortune leva les yeux au ciel et lui adressa avec ferveur une
+courte prire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Grand Esprit! murmura-t-elle, inspirez-moi, fortifiez-moi!</p>
+
+<p>Ensuite, se sentant raffermie par le mme courage qui jadis anima
+Judith, elle leva l'arme meurtrire pour l'enfoncer dans la poitrine du
+Sauvage. A cet instant suprme, un simple mouvement de Wontum changea la
+face des choses: il lcha le bras de Manonie qu'il tenait serr depuis
+quelques instants. La captive devenait libre de ses mouvements; elle
+chappait l'horrible ncessit de faire couler le sang: le couteau
+s'abaissa sans frapper.</p>
+
+<p>Craignant de perdre une seconde, Manonie se leva doucement et prit son
+fils entre ses bras. Ses regards se portrent anxieusement autour
+d'elle, pour chercher la route suivre: tout tait tranquille et muet.
+Elle se mit en marche, posant lgrement ses pieds entre les dormeurs.
+Pendant cette prilleuse et critique entreprise, son c&oelig;ur battait si
+fort, que ses pulsations lui semblaient<a name="page_099" id="page_099"></a> capables d'veiller les
+Sauvages qui l'entouraient.</p>
+
+<p>Enfin elle atteignit le bord de la rivire: elle tait libre!...
+Malheureusement le petit Harry se rveilla effray et se mit crier. Il
+n'en fallait pas tant pour rveiller Wontum: d'un bond il fut auprs de
+la fugitive.</p>
+
+<p>La pauvre mre l'avait bien vu au moment mme o il se levait; mais il
+n'tait plus temps de fuir; alors, avec une tonnante prsence d'esprit,
+elle se mit parler l'enfant d'une voix assez leve pour tre
+entendue du Sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Harry demande boire? Il va avoir ce qu'il dsire: Manonie
+va lui donner de l'eau.</p>
+
+<p>En mme temps elle se pencha vers la rivire, remplit une petite tasse
+et la prsenta son fils, qui but avec avidit.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, ajouta-t-elle, Harry va dormir encore, s'il est un
+gentil petit garon.</p>
+
+<p>&mdash;O est papa? demanda l'innocente crature.</p>
+
+<p>&mdash;Cette question tait un coup de poignard dans le c&oelig;ur de Manonie,
+mais elle rpliqua d'une voix calme:<a name="page_100" id="page_100"></a></p>
+
+<p>&mdash;N'aie pas peur, mon mignon, nous verrons bientt papa.</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin?...</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin, peut-tre.</p>
+
+<p>&mdash;O est ce mchant homme qui m'a emport de la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Chut!</p>
+
+<p>&mdash;Ici! gronda le Sauvage en s'approchant; ici, le mchant homme.</p>
+
+<p>Alors Wontum ramena sa prisonnire au centre du camp. Tout espoir
+d'vasion tait perdu; Manonie se rsigna prendre du repos.</p>
+
+<p>Mais avant que le sommeil eut appesanti ses paupires, les chos
+profonds de la valle envoyrent ses oreilles une sorte de rumeur
+plaintive et menaante qui peu peu devint une voix... Des paroles
+tranges planaient dans l'atmosphre sombre:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Pourquoi le sang du mchant n'a-t-il pas coul?... Pourquoi la mort
+n'est-elle pas descendue sur lui?</i></p>
+
+<p>Ainsi parlait la voix mystrieuse dont la brise nocturne emporta
+rapidement les derniers murmures.</p>
+
+<p>Wontum l'entendit et se dressa en sursaut<a name="page_101" id="page_101"></a> pour mieux couter; mais tout
+tait rentr dans le silence, le sauvage pt croire qu'il avait t le
+jouet d'une illusion.</p>
+
+<p>Manonie, au contraire, crt reconnatre dans ces sons fugitifs l'accent
+d'une voix amie descendant du ciel pour la consoler. Elle ne se sentit
+plus aussi abandonne, l'espoir revint dans son me: un sommeil
+rconfortant vint clore ses paupires, et la nuit grena une une ses
+lentes heures sans qu'aucun incident nouveau se produisit.<a name="page_102" id="page_102"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI<br /><br />
+AMIS</h3>
+
+<p>Le vieux John et Oakley, aprs avoir quitt le Fort, ou plutt ses
+ruines, s'arrtrent pendant quelques instants, sur les bords du
+Laramie, pour se consulter au sujet de la direction prendre, et des
+rsolutions former pour mener bonne fin leur poursuite.</p>
+
+<p>Oakley avait souvent rencontr Manonie pendant qu'elle demeurait au
+milieu des Sauvages, il lui avait conserv une paternelle affection.</p>
+
+<p>Le vieux John, non-seulement ne l'avait jamais vue, mais encore, chose
+singulire, n'avait jamais entendu parler d'elle jusqu'au moment o le
+lieutenant Marshall tait venu implorer son aide et ses bons conseils.
+Cependant jusqu'<a name="page_103" id="page_103"></a> l'poque de son mariage, Manonie avait vcu dans le
+voisinage du vieillard.</p>
+
+<p>Dcidment le vieux John tait plus <i>ermite</i> encore qu'on ne pouvait le
+croire.</p>
+
+<p>Les trois amis dcidrent que le meilleur parti prendre serait de
+suivre la piste des Sauvages, et que, lorsque Wontum aurait t
+dcouvert, l'un des poursuivants resterait pour pier secrtement sa
+marche ainsi que la manire dont il traiterait sa captive, pendant que
+les deux autres courraient avertir les troupes rgulires.</p>
+
+<p>Oakley tait fort adroit suivre une piste; aprs un examen approfondi
+il jugea que le ravisseur ne marchait point spar de sa bande, car
+aucun vestige isol ne se montrait dans les bois.</p>
+
+<p>Leur dpart du Fort avait t si promptement effectu qu'ils n'avaient
+rien pu savoir de la rencontre entre les dragons et les Sauvages. Leur
+surprise fut donc grande lorsqu'ils aperurent les pitinements de la
+cavalerie qui effaaient entirement les traces des Indiens. Sur le
+premier moment ils pensrent que la bande Pawnie s'tait dtourne
+l'approche des soldats pour ne pas tre aperue par eux, et pour viter
+un engagement.<a name="page_104" id="page_104"></a></p>
+
+<p>Aprs avoir rapidement march pendant quelques heures, ils se trouvrent
+inopinment sur le thtre du combat. Ce fut pour Oakley un trait de
+lumire; d'autant mieux qu'en rdant au travers des broussailles, il
+dcouvrit, soigneusement cach sous les branches, le cadavre du cheval
+que les Indiens avaient emmen du Fort, et qu'une dcharge de mitraille
+avait tu.</p>
+
+<p>Ds ce moment Oakley pt retracer avec une exactitude merveilleuse
+toutes les pripties du sort de Manonie. A un chasseur de profession
+devenu aussi habile qu'un Indien suivre une piste, il suffit d'un rien
+pour se maintenir dans la bonne voie: une branche rompue, une feuille
+dplace, un brin de mousse froiss sont pour lui des indices clairs et
+infaillibles.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que Oakley suivit pas pas Wontum et Manonie, soit sur les
+rochers, soit sur le gazon, soit sur le sol humide des bois.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'criait-il de temps en temps, voyez-moi donc les larges
+empreintes du gros vilain pied de ce Pawnie... Et ces petits mocassins
+de Manonie! de vraies pattes de biche! lgre et forte, malgr son
+chagrin... courageuse enfant! elle<a name="page_105" id="page_105"></a> suivait son fils. Ah! je connais
+quelque part une carabine qui parle bien, trs-bien mme, et qui
+voudrait dire un seul mot ce Peau-Rouge maudit. Allons, mes amis,
+courage! a va bien.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils arrivrent au campement nocturne des Indiens, toute
+incertitude se dissipa; la bande des ravisseurs, sans chercher
+aucunement cacher sa piste, avait pris la route qui conduisait
+directement aux Collines-Noires en suivant le Ruisseau du Daim.</p>
+
+<p>Les choses tant ainsi claircies, on fit halte et la question fut
+agite pour savoir qui retournerait en arrire afin d'avertir la
+garnison.</p>
+
+<p>Il y eut discussion d'abord; car ni Oakley ni le vieux John ne voulaient
+reculer devant les dangers de la poursuite; chacun d'eux tait emport
+en avant par la mme ardeur.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ami John, dit Oakley, il s'agit de bien se comprendre et
+de ne pas se tromper. Que le bon Dieu vous bnisse! mais, je crois que
+vous vous connaissez en diableries indiennes, peu prs autant qu'un
+baby de deux mois. Vous tes si <i>mystique</i> et si tranquille dans votre
+petit coin que vous avez sans doute oubli par quel bout on prend un
+mousquet; ma foi! je ne comprendrais pas,<a name="page_106" id="page_106"></a> qu' votre ge, vous fussiez
+tent de courir aux mchantes aventures.</p>
+
+<p>Le vieux John se mit rire avec une bonhomie pleine de malice.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis peut-tre pas aussi ignorant que vous le croyez de ce qui
+concerne les ruses sauvages. Il me semble que je saurais encore
+passablement suivre une piste et mme jeter par terre un Peau-Rouge,
+s'il le fallait pour une juste cause.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vraiment? Trs-bien! je suppose que vous en seriez capable. Mais
+comment connatriez-vous leurs malices, vous qui, toujours enferm dans
+votre cabane des montagnes, ne faites pas autre chose que lire dans vos
+livres? C'est comme je vous le dis, John; vos moyens de science vont
+aussi loin qu'une ducation par les livres peut mener, mais, mon avis,
+le meilleur livre ne dit pas grand chose sur les Indiens. Vous avez
+peut-tre trop peu tudi dans le <i>grand livre</i> qui se dveloppe autour
+de nous.</p>
+
+<p>A ces mots, Oakley montra d'un geste l'imposant paysage de la valle;
+John inclina respectueusement sa tte vnrable.</p>
+
+<p>Au bout de quelques moments il rpondit:<a name="page_107" id="page_107"></a></p>
+
+<p>&mdash;Enfin, Oakley, changeons un peu notre opinion respective sur les
+projets du ravisseur Pawnie, et sur les motifs qui l'ont pouss
+enlever l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement! allez, donnez vos ides; nous verrons si vous avez jug
+droit relativement cette affaire de la vie des bois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il va suivre les Collines Noires jusqu' ce qu'il ait atteint
+le Deer Creek.</p>
+
+<p>&mdash;Par les cornes d'un moose! c'est mon avis aussi. Allons, parlez
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite il traversera la valle, en droite ligne pour gagner les
+Eaux-Douces.</p>
+
+<p>&mdash;Prcisment! je pense comme vous. Aprs!...</p>
+
+<p>&mdash;Aprs...? il ne s'arrtera pas qu'il n'ait atteint <i>Devil's Gate</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes du mme avis, mon vieil ami. Continuez votre explication.</p>
+
+<p>&mdash;L, il se considrera comme sauv, et il le sera en effet, jusqu' un
+certain point; car il est impossible de traner de l'artillerie dans ces
+territoires inaccessibles. Les Peaux-Rouges, une fois retranchs dans
+leurs cavernes, ne fussent-ils qu'une centaine d'hommes, pourraient
+tenir tte une arme.<a name="page_108" id="page_108"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez droit, sir; je vous coute toujours. Maintenant je me
+demande s'il y aurait quelque autre chemin pour arriver jusqu' eux.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends. Il faudrait pouvoir les surprendre et les craser
+l'improviste. Ce sera le seul moyen de russir, s'ils parviennent
+atteindre leur refuge.</p>
+
+<p>&mdash;S'ils y parviennent?... et comment, tonnerre! calculez-vous qu'on
+pourrait les en empcher; dmontrez-moi , je vous prie!</p>
+
+<p>&mdash;Bien, je vais l'expliquer. De quel nombre pensez-vous que leur bande
+soit compose?</p>
+
+<p>&mdash;Hum! on ne pourrait pas dire cela au juste. Cependant, comme ils ne
+s'attendaient pas tre suivis, ils n'ont pas pris soin de marcher la
+file indienne, chacun dans les traces de celui qui le prcdait: nous
+allons donc peut-tre voir quelque chose.</p>
+
+<p>Oakley examina les alentours pendant quelques minutes.</p>
+
+<p>&mdash;J'estime qu'ils sont environ une soixantaine. Maintenant, voyons votre
+plan.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien simple: il consiste intercepter la marche des Indiens
+avant qu'ils soient parvenus Sweet-Water.<a name="page_109" id="page_109"></a></p>
+
+<p>&mdash;Certes! mais comment russir les intercepter? que pourrons-nous
+faire contre soixante hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me comprenez pas. Tout ce que vous pourrez faire, ce sera de
+retourner au Fort en toute hte, avertir les militaires, et les amener
+sur les lieux. Ils ont de la cavalerie, les Indiens n'en ont pas; on
+pourra atteindre la rivire avant eux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; c'est clair comme bonjour. Mais pourquoi dites-vous que je vais
+retourner au Fort?</p>
+
+<p>&mdash;Aimeriez-vous mieux que ce ft moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, pre John. Je ne disconviens pas que vous soyez un aussi bon
+claireur que moi; nonobstant, je suppose que vous tes trop vieux pour
+courir dans les bois la poursuite des Indiens. Si vous allez au Fort,
+vous aurez la chance d'avoir une monture.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ! mais, Oakley, vous tes pour le moins aussi g que moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui reste savoir: Enfin, je vous le dis, j'ai un tel
+exercice des courses, des chasses, des batailles, que je suis devenu
+fort comme un chne... deux fois plus fort que vous, quoique vous soyez
+plus gros que moi.<a name="page_110" id="page_110"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez ?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu, s'il vous plat; si vous voulez essayer <i>une passe</i> avec le
+vieux Jack Oakley, venez un peu voir. Vous trouverez votre pareil.</p>
+
+<p>Le vieillard sourit, s'approcha d'Oakley et le saisit vigoureusement.
+Jack fit trois ou quatre efforts dsesprs pour branler son adversaire
+et lui faire perdre pied, mais tout fut inutile; John resta immobile
+avec la tranquillit d'un rocher, serrant toujours son homme avec des
+mains qui semblaient des tenailles d'acier.</p>
+
+<p>Tout--coup il le prit aux hanches, le souleva d'un puissant effort, et
+le fit passer par-dessus sa tte. Oakley alla tomber quelques pas,
+lourdement comme une bche. Il se releva agilement avec une exclamation
+et saisit l'ermite pleins bras. Mais celui-ci, avec la promptitude de
+l'clair, souleva de nouveau Jack en l'air et l'envoya mesurer le sol
+avec un bruit effrayant.</p>
+
+<p>Cette fois, matre Oakley se releva lentement sur ses pieds, en se
+frottant les bras, le cou et la tte; en mme temps il lana un regard
+empreint d'admiration au vieillard qui tait rest debout et souriant.<a name="page_111" id="page_111"></a></p>
+
+<p>&mdash;Jrusha! s'cria-t-il enfin; vous tes un <i>rude</i>! touchez-l, mon
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! croyez-vous que je pourrais me tirer d'affaire avec un
+Indien? demanda paisiblement le vieux John.</p>
+
+<p>&mdash;Copieusement! je vous le dis. Oh! oui, copieusement! Certes, comme
+vous y allez! Mais n'est-ce pas une honte vous de rester enferm comme
+vous l'tes dans votre cabane, alors que vous devriez courir la
+montagne, tuant chaque jour votre demi douzaine de Peaux-Rouges!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me permettrai jamais de prendre la vie d'un Sauvage sans y tre
+contraint par la ncessit de ma dfense personnelle, ou pour le salut
+d'autrui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, puisque nous sommes en guerre, chaque Peau-Rouge est un ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai l'&oelig;il sur quiconque se prsentera moi; la moindre
+dmonstration hostile, j'agirai en consquence. Maintenant, dites-mot
+quel est celui de nous deux qui va retourner au Fort.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! calculez que ce sera moi. Il n'y a pas un instant perdre,
+donc, je pars. Hurrah! pour le pre John, jadis appel l'ermite,
+aujourd'hui la terreur des Indiens et le vainqueur de<a name="page_112" id="page_112"></a> Jack Oakley. Oui,
+sir, vous l'avez mani comme une vieille femme manie un balai.</p>
+
+<p>A ces mots il s'loigna grands pas dans la direction du Fort.</p>
+
+<p>Il et bientt atteint la pente des dernires collines, et se mit
+traverser agilement la valle.</p>
+
+<p>&mdash;Par le grand diable rouge! murmurait-il en se frottant les paules; ce
+vieux garon est nerveux comme un jeune if et fort comme un chne. Je ne
+comprends pas qu'il soit si adroit.</p>
+
+<p>&mdash;De qui parlez-vous donc? demanda une voix tout proche de lui.</p>
+
+<p>Oakley se dtourna en sursaut, et aperut deux pas de lui un homme
+debout sur le bord d'un petit ruisseau.</p>
+
+<p>&mdash;Quindaro! s'cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui-mme. Que faites-vous par ici, Oakley?</p>
+
+<p>&mdash;Ma vieille langue va tout vous dire, rpondit celui-ci.</p>
+
+<p>En mme temps il se mit lui raconter toutes les aventures prcdemment
+survenues.</p>
+
+<p>&mdash;Et o se trouve Mary? demanda Quindaro.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle Mary?</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille.<a name="page_113" id="page_113"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui; Molly. C'est comme a que je l'appelle, cette petite fille;
+cependant c'est malgr la vieille femme qui me rpte toujours qu'il
+faut dire Mary.</p>
+
+<p>&mdash;O est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;En lieu sr, allez! dans la cabane de l'ermite, avec sa vieille mre.</p>
+
+<p>&mdash;La croyez-vous rellement en sret?</p>
+
+<p>&mdash;Certes! Dieu vous bnisse! Il n'y a pas de ce ct-ci de la
+Californie, un Peau-Rouge qui ose toucher au vieux John. Mais venez donc
+par ici, je vais vous dire un secret que vous garderez pour vous seul.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Ce vieux bonhomme l est plus fort qu'un ours brun. Je l'ai prouv il
+y a peu d'instants!</p>
+
+<p>Parlant ainsi, l'honnte Jack se frotta vigoureusement les paules.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! o est-il donc le vieux? demanda Quindaro avec un intrt soudain.</p>
+
+<p>&mdash;Il tait par l haut, il y a une demi-heure tout au plus; maintenant,
+il est parti sur une piste et je ne serais point tonn de lui voir
+faire quelque rude besogne. Je vais vous dire un autre secret; le vieil
+ermite est avec nous sur le sen<a name="page_114" id="page_114"></a>tier de guerre contre les Rouges. a
+c'est vrai comme parole d'vangile; car il l'a dit, et je le sais homme
+ ne pas mentir. Mais pourquoi n'tes-vous pas venu voir Molly depuis si
+longtemps? Je crois qu'elle prend a c&oelig;ur; elle est devenue ple et
+srieuse, elle ne rit plus; elle n'est plus joyeuse fille comme
+l'poque de notre arrive au Settlement.</p>
+
+<p>&mdash;Hlas! monsieur Oakley, les troubles de ces contres suffiraient pour
+enlever son sourire la nature elle-mme, et pour mettre en deuil
+l'azur du firmament. Pourquoi ne vous ai-je pas visit depuis
+longtemps?... parce que j'ai trop d'ouvrage accomplir ici; parce que,
+jusqu' la fin de cette guerre, je me suis vou une seule et unique
+tche. Il est vrai, entirement vrai, que je porte toujours dans mon
+c&oelig;ur l'image de votre fille; mais mon c&oelig;ur saigne d'une blessure
+toujours ouverte; le sang en sort avec une telle abondance qu'il
+obscurcit ma vue pour tout autre objet. Quand ma vengeance sera
+accomplie, grandement, compltement, alors j'irai vous voir. Mais non
+auparavant... non, pas avant cette heure.</p>
+
+<p>Quindaro parlait avec une vive motion.<a name="page_115" id="page_115"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous m'excuserez, monsieur Quindaro, mais je vois que vous tes un
+homme d'ducation et j'ai peur que ma pauvre Molly ne soit pas un parti
+pour vous. Mais vous ne voudriez pas...&mdash;Oh! je confesse que je suis un
+vieux fou, et je mriterais qu'on me trpignt sur le nez pour cette
+question...&mdash;Voyez-vous, j'aime ma fille tel point, que mon vieux
+c&oelig;ur se briserait, s'il arrivait quelque chose mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Bien: que vouliez-vous me demander?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voudriez pas jouer avec l'amour de ma petite Molly;...
+l'abandonner au dsespoir et la mort?...</p>
+
+<p>Quindaro bondit sur ses pieds et regarda fixement Oakley sans prononcer
+une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous n'avez pas besoin de rpondre, continua le brave Jack d'une
+voix mue, je lis votre pense dans vos yeux. Souffletez-moi pour ma
+sotte question! C'est une ide qui m'a travers la tte. Je vous ai
+toujours considr comme un c&oelig;ur loyal, un homme droit et honorable;
+ma pense sur vous n'a pas chang. Vous m'excuseriez si vous saviez ce
+que c'est que d'tre pre,.... et pre d'une fille tendre et dvoue.</p>
+
+<p>L'nergique visage de Quindaro fut agit<a name="page_116" id="page_116"></a> d'une motion terrible: il se
+couvrit la face des deux mains et resta longtemps sans pouvoir parler.</p>
+
+<p>&mdash;Non, M. Oakley, dit-il; non, je ne sais pas ce que c'est que d'tre
+pre. Je connais peine le bonheur d'tre fils et frre... Je connais
+l'angoisse... le deuil... la mort... Oh! nuit horrible! continua-t-il
+comme rpondant ses propres penses: nuit de terreurs! Flots de sang!
+clameurs mourantes des agonisants! Flammes dvorantes! cratures chres
+que j'aimais! je vous ai venges dj; mais elle n'est pas pleine
+encore, la coupe de la vengeance!</p>
+
+<p>En parlant, cette homme si fort et nergique sentait son c&oelig;ur se
+gonfler comme l'Ocan par une furieuse tempte; le sang brlant
+bouillonnait ses tempes; une flamme sinistre s'allumait dans ses yeux.</p>
+
+<p>Oakley le regarda avec une motion mle de surprise. Il supposait bien
+que les Sauvages n'taient pas trangers au dsastre dont il venait de
+parler; mais c'tait la premire fois que Quindaro laissait chapper une
+parole de nature jeter quelque lumire sur son existence trange et
+mystrieuse.<a name="page_117" id="page_117"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les Indiens qui vous ont fait tout cela? demanda Oakley aprs
+quelques instants de silence: ils sont capables de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; ce sont ces Pawnies maudits.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont massacr vos parents?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; pre, mre, frres, s&oelig;urs;&mdash;tous sont morts, except moi.</p>
+
+<p>&mdash;tes-vous sr que personne n'ait chapp au carnage?</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! j'en suis sr. J'ai vu les corps sanglants, tendus sous mes
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous pu les ensevelir, dcemment, comme il convient de le faire?</p>
+
+<p>&mdash;Hlas non! peine ai-je pu m'chapper vivant. Mais quelques jours
+aprs, lorsque je suis revenu sur le lieu du dsastre, j'ai vu cinq
+tombes frachement dcouvertes...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous avez suivi les Pawnies?</p>
+
+<p>&mdash;Oui: j'ai constamment rd autour d'eux pendant qu'ils frquentaient
+les environs du Lac Willow; depuis qu'ils sont dans les montagnes, je me
+suis attach leurs pas. Je leur ai dj arrach vie pour vie, depuis
+longtemps; mais je ne regarderai ma vengeance comme accomplie et mon
+&oelig;uvre comme termine, que lorsque cette<a name="page_118" id="page_118"></a> race infernale aura disparu
+de dessus terre. Mon nom excite leur terreur, mais ce sera bien pire
+encore, plus tard, si mes projets d'extermination russissent.</p>
+
+<p>&mdash;O est votre habitation, Quindaro?</p>
+
+<p>&mdash;Au milieu des rocs de la montagne, dans la valle, sur la rivire,
+partout o ma tche m'appelle. Quindaro est comme l'oiseau sauvage,
+libre de tous ses mouvements.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous quelquefois rencontr le vieux Pre John?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai aperu; mais nous ne nous sommes jamais abords face face.</p>
+
+<p>&mdash;Quindaro, promettez-moi une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de rendre visite l'Ermite lorsque vous en aurez l'occasion.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le dirai plus tard. Promettez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! ce sera fait suivant votre dsir. Pour le moment il faut que je
+vous quitte; je vais me mettre sur la piste de cette bande: peut-tre
+pourrai-je tre utile la jeune femme et l'enfant dont vous m'avez
+parl. En mme temps je<a name="page_119" id="page_119"></a> ferai mon possible pour rencontrer le vieil
+Ermite s'il se trouve dans ces parages.</p>
+
+<p>A ces mots Quindaro tendit la main, saisit celle d'Oakley, la secoua
+cordialement, et s'loigna d'un pas agile dans la direction des collines
+noires.</p>
+
+<p>Oakley resta immobile le regarder jusqu' ce qu'il l'et perdu de vue:
+puis il se mit en route de son ct en grommelant:</p>
+
+<p>&mdash;Je parierais ma vieille chevelure contre un cuir de Peau-Rouge, que le
+pre John et ce jeune gaillard pourraient se convenir beaucoup. Ils ont
+tous deux une histoire funeste et mystrieuse se raconter: ils gardent
+tous deux une vieille rancune contre les Indiens.&mdash;Dcidment ils seront
+trs-bien ensemble.&mdash;Mais, que fais-je ici?... courons vite je n'ai pas
+une minute perdre.</p>
+
+<p>Sur ce propos, matre Jack se remit vivement en route et continua sa
+marche avec une telle activit qu'il arriva sain et sauf, au Fort, avant
+la nuit.</p>
+
+<p>Il fut chaudement accueilli par cette vaillante petite arme, toujours
+indomptable malgr ses revers. Chaque soldat tait dvou de c&oelig;ur et<a name="page_120" id="page_120"></a>
+d'me l'<i>Hrone du fort Laramie</i>; chacun se sentait atteint par le
+terrible vnement qui la frappait; chacun voulut devenir son vengeur.</p>
+
+<p>Par une heureuse concidence, un renfort de troupes tait arriv
+Laramie; il se composait de deux cents hommes bien monts, bien arms,
+venus du Fort Jefferson. Dans de pareilles conditions, il devenait
+possible de lancer en expdition un dtachement considrable sans avoir
+ craindre de dgarnir les dbris de la citadelle.</p>
+
+<p>Les prparatifs de campagne furent bientt faits. Le lendemain, bien
+longtemps avant les premires lueurs de l'aurore, deux cent cinquante
+cavaliers parfaitement quips, munis de deux pices d'artillerie, se
+mirent allgrement en route pour cette expdition mmorable. Une
+gnreuse ardeur faisait battre toutes ces vaillantes poitrines; on se
+htait pour atteindre au plus tt le territoire des Eaux-Douces, de
+faon devancer les Sauvages.</p>
+
+<p>Oakley marchait devant en guide et en claireur, ne laissant pas un
+buisson sans le fouiller d'outre en outre, pas un dfil sans le sonder
+du regard.<a name="page_121" id="page_121"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII<br /><br />
+UN MESSAGE</h3>
+
+<p>Le soleil se leva, brillant, gai, superbe: aux feux de ses rayons
+naissants les petits ruisseaux faisaient miroiter leurs ondes
+capricieuses tout en gayant les cteaux de leurs murmures joyeux. Tout
+respirait la paix, le bonheur, la tranquillit profonde que la bonne
+mre nature dispense en prodigue ses enfants du dsert.</p>
+
+<p>Mais toujours grondait un noir orage au c&oelig;ur de Wontum: cet tre
+farouche et vicieux n'avait jamais compris un sentiment doux ou
+paisible.</p>
+
+<p>Il restait debout sur cette rive enchante du <i>Deer Creek</i>, l'&oelig;il
+menaant, le front sombre, dardant sur sa victime des regards de
+serpent.</p>
+
+<p>A chaque coup d'&oelig;il la malheureuse mre frissonnait:<a name="page_122" id="page_122"></a> puis elle
+serrait contre son sein le petit Harry, ce frle objet de tant de joies,
+de tant d'angoisses, de tant de souffrances!</p>
+
+<p>Sans cesse retentissait son oreille le cri de cette voix mystrieuse
+et secourable: <i>Pourquoi le sang du mchant n'a-t-il pas coul?
+Pourquoi la mort n'est-elle pas descendue sur lui?</i></p>
+
+<p>Wontum y pensait aussi avec une mfiance inquite, et ne laissait pas
+s'couler une seconde sans promener sur les alentours un regard
+inquisiteur: on et dit qu'il souponnait la prsence secrte d'un
+ennemi. Son hsitation tait visible; il redoutait de continuer sa
+marche; son instinct sauvage lui faisait pressentir une poursuite ou des
+embches caches.</p>
+
+<p>Manonie et un mouvement de joie en contemplant la belle valle qui se
+droulait devant elle: aprs un court examen, elle s'tait reconnue; ce
+territoire, qu'elle avait souvent parcouru dans sa jeunesse, s'tendait,
+avec la <i>Rivire-Douce</i>, sur un espace de cinquante milles, et offrait
+l'&oelig;il le plus admirable paysage qu'il soit donn l'homme de voir.
+La jeune femme avait l'esprance et le dsir de voir Wontum continuer sa
+course au travers de cette valle, car dans ce parcours elle<a name="page_123" id="page_123"></a> avait
+beaucoup de chances d'tre secourue par les nombreux Settlers dissmins
+dans cette riante contre. Dans tous les cas, si les Blancs, trop
+infrieurs en forces, ne pouvaient la dlivrer, elle avait au moins
+l'espoir que son mari serait averti par eux et recevrait les
+renseignements suffisants pour venir son aide.</p>
+
+<p>Toute agite par mille penses fivreuses, elle se leva et se mit se
+promener lentement sur le bord de la rivire. Le petit Harry avait voulu
+la suivre, mais Wontum le retint. Alors l'enfant se retourna irrit et
+lana dans la figure du Sauvage un coup de toutes les forces de son
+petit poing. Au lieu de s'irriter, le Pawnie eut un demi-sourire et
+murmura avec une sorte de satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Ugh! bon! Il fera un brave Indien!</p>
+
+<p>Et il passa une main caressante sur la tte du petit garon. Mais
+celui-ci, fidle instinctivement la cause maternelle, se gardait bien
+de fraterniser avec le ravisseur; il secoua nergiquement sa brune
+chevelure et se raidit dans les bras du chef.</p>
+
+<p>Manonie s'avana insensiblement jusqu' ce qu'elle ft arrive une
+trentaine de pas loin de<a name="page_124" id="page_124"></a> Sauvages. Wontum, quoique acharn comme un
+oiseau de proie surveiller tous ses mouvements, ne prit pas garde ce
+qu'elle faisait; sa petite querelle avec Harry l'avait distrait pour
+quelques instants.</p>
+
+<p>La jeune femme cherchait curieusement dans les environs, esprant
+dcouvrir l'auteur mystrieux de l'avis qu'elle avait reu dans le cours
+de la nuit prcdente. Tout coup elle tressaillit; quelque chose
+venait de tomber ses pieds: c'tait un petit cailloux roul dans un
+bout de papier. Elle le saisit avec l'avidit d'un naufrag qui se
+cramponne une corde de salut; en mme temps elle jeta un regard
+oblique du ct de Wontum pour savoir s'il s'tait aperu de quelque
+chose; ce dernier continuait s'occuper du petit Harry; depuis quelques
+instants il ne prenait pas garde ce que faisait Manonie.</p>
+
+<p>Elle dplia le papier qui portait quelques lignes d'criture, et lut
+avidement:</p>
+
+<p>&mdash;Esprez! cette nuit vous serez libre. Votre mari est inform de votre
+situation, il fait tous ses efforts pour courir votre aide. Je suis
+votre ami, je resterai auprs de vous.</p>
+
+<p>Manonie leva les yeux; en face d'elle, une<a name="page_125" id="page_125"></a> trentaine de pas, elle
+distingua, dans l'ombre d'un arbre creux une paire d'yeux tincelants
+qui la regardaient d'une faon trange. Au bout d'une seconde, un jeune
+homme de haute taille, sortant de sa cachette, se laissa voir un
+instant, appuya un doigt sur ses lvres pour recommander le silence, et
+disparut comme un mtore.</p>
+
+<p>Manonie eut peine retenir un cri de bonheur qui gonflait sa poitrine:
+son premier mouvement fut de s'lancer vers l'inconnu. Un instant de
+rflexion la calma: elle comprima son motion, et revint l'endroit o
+Wontum tait assis avec le petit Harry. Toute tremblante, elle serra
+avec une sorte d'emportement maternel son cher enfant sur son sein,
+comme si elle et voulu le disputer l'univers entier. Wontum ne fit
+pas attention cette exaltation fbrile qu'il considrait comme une
+infirmit fminine.</p>
+
+<p>Le mystrieux alli qui venait de se rvler lui tait compltement
+tranger; elle ne se souvenait point de l'avoir jamais vu. Pourtant elle
+se sentait agite d'une motion inconcevable... chose facile
+comprendre: son c&oelig;ur battait se rompre lorsqu'elle songeait que le
+bonheur, la libert, la vie taient proches et que quelques<a name="page_126" id="page_126"></a> heures
+seulement la sparaient de la dlivrance!</p>
+
+<p>Au milieu de ces penses tumultueuses vint se mler tout coup un
+sentiment de crainte: sans doute il y aurait quelque nouvelle bataille,
+o son mari courrait risque d'tre tu. En effet, ses ravisseurs
+formaient une bande d'au moins quatre-vingt guerriers valides et
+courageux; comment viendrait-on bout de cette horde froce alors qu'un
+<i>seul</i> alli s'tait prsent pour la pauvre captive?...</p>
+
+<p>Sans souponner les temptes de crainte, d'espoir, de dcouragement qui
+se disputaient l'esprit de leur prisonnire, les Sauvages levrent leur
+camp et se prparrent continuer leur route. Au grand chagrin de
+Manonie, ils se disposrent quitter la valle et s'enfoncrent dans la
+montagne: bientt leur caravane fut perdue au milieu d'un ocan de
+valles, du fond desquelles on distinguait difficilement la plaine par
+quelques chappes lointaines.</p>
+
+<p>Cette journe fut rude pour Manonie: puise par les fatigues des
+courses prcdentes, elle fut force de se reposer frquemment. La
+marche des Sauvages en fut considrablement retarde; ils perdirent
+ainsi leur avance, ce qui les con<a name="page_127" id="page_127"></a>traria d'une manire sensible. Bientt
+leur mcontentement se trahit par des coups-d'&oelig;il irrits et des
+propos menaants: Manonie les comprenait parfaitement, car elle n'avait
+point oubli l'idime Pawnie qui lui avait t familier durant sa
+jeunesse.</p>
+
+<p>Une querelle ouverte ne tarda point s'engager. Un des Sauvages
+reprocha avec aigreur Wontum d'avoir engag cette expdition dans un
+intrt tout personnel, uniquement pour s'emparer de la squaw Face-Ple,
+et de les avoir pousss une bataille qui leur cotait plus de cent
+hommes.</p>
+
+<p>Le mme orateur, s'adressant ses autres compagnons, leur proposa de
+mettre mort la femme blanche, pour terminer toute discussion son
+sujet.&mdash;Mieux vaut, dit-il, emporter son scalp que de laisser nos
+chevelures sur un nouveau champ de combat; elle ne sera jamais des
+ntres, elle sera toujours une source de discorde.</p>
+
+<p>On agita ensuite la question relative au sort de l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il vive, continua l'orateur; il est si jeune qu'il oubliera sans
+doute ses parents, et pourra<a name="page_128" id="page_128"></a> devenir un guerrier utile la tribu.
+Quoique dans un ge tendre, il a fait preuve de courage; il sera
+peut-tre un jour fameux sur le sentier de guerre.</p>
+
+<p>La pauvre Manonie suivait cette discussion avec un intrt anxieux qu'il
+est facile d'imaginer. A tout instant ses regards inquiets sondaient
+furtivement les environs pour tcher de dcouvrir son mystrieux
+protecteur; mais il restait invisible comme s'il eut fait partie du
+monde des esprits.</p>
+
+<p>Aprs avoir longuement discut, les Sauvages prirent une rsolution,
+qui, en lui laissant quelque rpit, permettait Manonie d'esprer
+encore. Ils dcidrent que, malgr son mariage avec un blanc, ils
+n'avaient pas le droit de la mettre mort sans avoir consult le grand
+chef de la tribu laquelle la jeune femme avait appartenu, et sans
+avoir obtenu son assentiment. On la conduisait donc devant Nemona pour
+qu'il fut le juge suprme de son sort.</p>
+
+<p>Le soleil allait disparatre de l'horizon lorsque Wontum donna le signal
+de faire halte pour procder aux prparatifs de campement. La troupe
+sauvage s'installa en un grand cercle comme la<a name="page_129" id="page_129"></a> nuit prcdente. Au
+centre, on brancha deux jeunes sapins proches l'un de l'autre, on les
+lia par leurs cmes de faon ce qu'ils formssent la charpente d'un
+wigwam; ensuite ils furent couverts de branches, de feuilles, de
+fougres et de mousses; ainsi arrange cette tente offrait Manonie un
+abri chaud et confortable.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas sans une curiosit inquite que la jeune femme suivit de
+l'&oelig;il tous ces prparatifs. Mais elle ne s'en approcha pas; assise
+sur une roche leve d'o sa vue pouvait dominer la plaine, elle
+regardait avec tristesse ce dsert dont les limites allaient se
+confondre avec l'horizon, et qui dormait du sommeil profond de la
+solitude. A tout instant elle esprait voir surgir de quelque ravin une
+troupe arme; elle tendait l'oreille au moindre bruit, pensant que le
+pas des chevaux se ferait entendre sur les cailloux roulants de la
+montagne.....</p>
+
+<p>Vain espoir! efforts inutiles! Les torrents lointains faisaient seuls
+entendre leurs sourds grondements: les cmes d'arbustes seules, ondoyant
+au vent, apparaissaient seules entre les interstices des rochers noirs;
+et si quelque pas furtif troublait le morne silence, c'tait celui du
+loup<a name="page_130" id="page_130"></a> des prairies en route pour chercher pture.</p>
+
+<p>Au moment o elle s'y attendait le moins, Wontum vint la trouver et
+s'assit ct d'elle sur le gazon. Il la regarda longtemps avec une
+fixit trange; son visage avait une expression indfinissable dont
+Manonie ne put s'expliquer la signification.</p>
+
+<p>Enfin il lui adressa la parole en langage Pawnie entrecoup de mauvais
+anglais:</p>
+
+<p>&mdash;<i>C&oelig;ur-de-Panthre</i> a voulu me tuer cette nuit!</p>
+
+<p>Manonie tressaillit: elle tait bien loin de se douter que le Sauvage
+souponnt seulement ses penses de la nuit prcdente. Il ne l'avait
+assurment pas vue levant le couteau sur lui, le tenant suspendu sur sa
+poitrine, le replaant ensuite sa ceinture sans avoir frapp. Wontum
+dormait, rvait mme cet instant; comment donc avait-il pu surprendre
+le secret que Manonie et l'<i>ombre</i> seules connaissaient?</p>
+
+<p>Une vive rougeur monta aux joues de la jeune femme cette question
+inattendue: c'tait pour l'Indien une rponse suffisante.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi voulez-vous tuer Wontum? demanda-t-il.<a name="page_131" id="page_131"></a></p>
+
+<p>Manonie comprit qu'une dngation serait inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurais voulu vous tuer que si cela et t ncessaire pour
+assurer ma libert.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc eu l'intention de me faire mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'avez-vous pas excut votre projet?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, au moment o j'allais frapper, vous avez lch ma main que
+vous reteniez pendant votre sommeil; ce moment j'esprais pouvoir fuir
+sans tre force de commettre un meurtre. Mais comment avez-vous su tout
+cela?</p>
+
+<p>Wontum lui montra son couteau:</p>
+
+<p>Vous avez tir ceci, dit-il, mais vous n'avez pas pris garde, en le
+remettant dans ma ceinture, que vous le placiez dans mon sac balles.
+Pourquoi vouliez-vous fuir loin de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour revenir auprs de mon mari; vous ne pouvez en douter.</p>
+
+<p>&mdash;Trs-bien! mais Wontum ne remettra jamais l'enfant en libert.</p>
+
+<p>Manonie et un grondement de douleur maternelle: le Sauvage continua:<a name="page_132" id="page_132"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et de plus, je ferai votre mari prisonnier; je le brlerai. Consentez
+ devenir ma squaw, et je ne le brlerai pas. Wontum veut
+<i>C&oelig;ur-de-Panthre</i> pour squaw; il l'aura, ou malheur au mari.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari mourra alors, rpondit Manonie avec fermet, car je ne serai
+jamais votre squaw. Mais il n'est pas en votre pouvoir, mon bien-aim
+Henry; il ne succombera pas sous vos coups. Prenez garde vous-mme; et,
+si vous voulez avoir la vie sauve vous ferez bien de me rendre la
+libert, car la vengeance de mon mari sera sre et terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Ugh! Wontum n'a pas peur d'un soldat Face-Ple! Ces hommes-l sont de
+pauvres guerriers. Qu'il vienne, l'officier! je serai content de
+l'emmener avec moi <i>Devil's Gate</i>.</p>
+
+<p>A ce moment l'&oelig;il toujours vigilant de Manonie crut apercevoir
+derrire les rochers quelque chose comme l'ombre d'un homme: Elle ne fit
+qu'entrevoir cette apparition qui s'vanouit sur le champ, comme une
+vision fugitive. Malgr sa vive motion, elle eut la prsence d'esprit
+de dtourner les yeux afin de ne pas attirer sur ce point l'attention du
+Sauvage: Nanmoins un<a name="page_133" id="page_133"></a> sourire d'espoir erra sur ses lvres et fut
+remarqu par Wontum.</p>
+
+<p>&mdash;C&oelig;ur-de-Panthre pense quelque chose d'agrable? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je songeais mes amis et la terrible revanche qu'ils vont prendre
+sur vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ugh! <i>C&oelig;ur-de-Panthre</i> les attend cette nuit?</p>
+
+<p>Un sourire significatif resta empreint sur la face ruse du Pawnie;
+Manonie trembla un instant qu'il n'et dml le secret du mystrieux
+tranger: mais quelques secondes de rflexion la rassurrent, elle
+rpondit courageusement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui! je suis certaine de revoir bientt mes amis. Je m'chapperai la
+premire occasion; soyez en sr!</p>
+
+<p>&mdash;Wontum sait quoi s'en tenir l-dessus; mais il prend soin de ses
+prisonniers. Demain, dans la soire, nous serons au village des Pawnies.
+Alors C&oelig;ur-de-Panthre sera la femme ou l'esclave du chef: elle
+choisira!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'irez pas si loin sans tre attaqu.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crains rien. Sans quitter les montagnes, je regagnerai nos
+cavernes par les dfils d'Indpendance-Rock. Vos soldats sont tous <a name="page_134" id="page_134"></a>
+cheval; ils ne pourront nous atteindre tant que nous serons dans les
+rochers. S'ils entreprennent de traverser Devil's Gate, ils sont perdus.
+Vous le voyez, il n'y a pour vous aucune esprance d'vasion: le parti
+le plus sage sera donc de vous rsigner votre sort.</p>
+
+<p>Wontum lui montra ensuite la tente improvise, et continua en idime
+Pawnie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez reposer l-dedans cette nuit. Mais pour vous empcher de
+faire quelque sottise, je vais vous lier les mains et les pieds.</p>
+
+<p>Manonie ne rpondit rien, et la conversation en resta l. Lorsque la
+soire fut plus avance, Wontum attacha les deux poignets de Manonie
+avec une corde solide:</p>
+
+<p>&mdash;La nuit dernire, dit-il, vous avez fait usage de vos dents; je vais
+prendre mes prcautions ce sujet.</p>
+
+<p>En mme temps il fit asseoir sa victime par terre, le dos appuy contre
+une grosse pierre, lui passa sous le cou une branche longue et flexible
+qu'il enroula des deux bouts sur l'un des sapins soutenant le wigwam, et
+lui rendit ainsi impossible tout mouvement de la tte. Une autre corde
+lui serrait les pieds et revenait se nouer aux<a name="page_135" id="page_135"></a> poignets qu'elle
+maintenait arrts contre le corps.</p>
+
+<p>A moins d'tre dlivre par une main secourable, la pauvre captive
+devait passer les longues heures de la nuit dans une cruelle immobilit.
+Elle ne dit pas un mot, ne profra pas une plainte. En apportant auprs
+d'elle le petit Harry, Wontum ne pt s'empcher de lui accorder un
+regard d'admiration.</p>
+
+<p>Tous ces prparatifs accomplis, le Pawnie se coucha sur le sol,
+directement en face de l'entre, et resta longtemps immobile mais
+veill, comme une bte fauve l'afft.</p>
+
+<p>Cependant, lorsqu'arrivrent les premires heures matinales aprs
+minuit, sa tte s'inclina sur le gazon, ses poings ferms
+s'entr'ouvrirent; il s'endormit d'un sommeil d'autant plus profond qu'il
+avait lutt davantage.</p>
+
+<p>Il tait impossible Manonie de faire un mouvement. Elle aurait bien
+voulu carter un peu les branches de sa tente pour apercevoir ce qui se
+passait dans la campagne. S'apercevant que son petit garon tait
+veill, elle l'appela avec un sourire, et lui demanda, bien bas, de
+pratiquer une ouverture dans les feuillages.<a name="page_136" id="page_136"></a></p>
+
+<p>L'enfant obit avec une adresse et une prcaution au-dessus de son ge.
+Alors Manonie pt voir au dehors par cette claircie: sa vue, il est
+vrai, ne pouvait se porter que dans une seule direction, mais c'tait
+dj quelque chose.</p>
+
+<p>La nuit tait splendide: les clarts d'une lune resplendissante taient
+adoucies plutt qu'obscurcies par les flocons lgers de blancs nuages
+qui erraient lentement dans l'azur. Les gigantesques silhouettes de ces
+voyageurs ariens revtaient tour tour les formes les plus
+fantastiques; ici c'tait un chne au feuillage touffu, l, un palais,
+plus loin un volcan au cratre de feu; puis c'tait un gant arm, un
+dragon fantastique, un lion couch, une panthre bondissante: et toutes
+ces images mouvantes, confuses, entrelaces, changeant de forme chaque
+seconde, se balanaient au clair de lune comme un essaim capricieux de
+puissances surnaturelles mises en gat par cette belle nuit.</p>
+
+<p>Au milieu de ces fantmes insaisissables, l'&oelig;il fascin de la captive
+croyait parfois dmler la haute stature de son ami inconnu surgissant
+du fond de quelque ravin... mais un rayon glac immobilisait soudain la
+forme entrevue et la<a name="page_137" id="page_137"></a> changeait en roc, en sapin, en bosquet, en tronc
+d'arbre; et, avec l'illusion s'vanouissait l'esprance.</p>
+
+<p>Ah! ciel! qu'est-ce que cela? Les prunelles noires de la jeune femme
+sondent ardemment l'espace! Est-ce une erreur, un rve, encore? L, tout
+prs, un corps sombre se dtache d'un noir rocher;... une tte
+intelligente pie la hte les alentours;... on s'avance,... on
+rampe,... on s'approche!</p>
+
+<p>Manonie et un affreux battement de c&oelig;ur; l'esprance rentrait si
+violemment dans sa pauvre me qu'elle en tait dchire comme par une
+blessure. Il arrivait enfin, cet ami! L'heure de la dlivrance allait
+sonner!</p>
+
+<p>Effectivement c'tait un homme: il s'avana avec une merveilleuse
+souplesse prs des avant-gardes des Sauvages. Manonie le vit s'incliner
+sur le corps sombre de l'un des dormeurs; elle crut qu'une lutte allait
+s'engager. Mais non; un point lumineux parut et disparut sur la poitrine
+de l'Indien; celui-ci leva convulsivement les bras; ils retombrent
+inertes et morts; l'agonie avait t foudroyante et muette.</p>
+
+<p>Alors le vainqueur prit dans ses mains robustes<a name="page_138" id="page_138"></a> le cadavre du Pawnie et
+disparut en l'emportant derrire un rocher.</p>
+
+<p>Le regard inquiet de Manonie ne le perdit pas longtemps de vue: bientt
+il reparut en pleine lumire; ce moment il s'tait transform en
+Indien. Il se remit ramper silencieusement.</p>
+
+<p>La jeune femme le vit se glisser, avec la souplesse d'un serpent, au
+milieu des Sauvages qui entravaient sa route; il approchait lentement,
+mais srement du wigwam. Quand il fut tout proche, le corps de Wontum
+l'obligea se dtourner; pendant quelques secondes, longues comme des
+sicles, Manonie ne vit et n'entendit rien.</p>
+
+<p>Tout--coup, derrire elle, le feuillage murmura imperceptiblement.</p>
+
+<p>L'homme tait arriv.</p>
+
+<p>Il se glissa par l'ouverture qu'il venait de pratiquer, posa sa main sur
+l'paule de la captive et l'attira lui. Les liens la retenaient: il
+s'en aperut bien vite, les trancha silencieusement, puis, d'une voix
+plus basse qu'un souffle, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi l'enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Qui tes-vous? demanda Manonie.</p>
+
+<p>&mdash;Un ami. Donnez l'enfant et suivez-moi.</p>
+
+<p>A l'instant mme o elle soulevait le petit<a name="page_139" id="page_139"></a> Harry de sa couche de
+feuilles, Wontum se souleva sur son coude et fit osciller sur ses
+paules sa tte alourdie par le sommeil.</p>
+
+<p>Manonie resta sans respiration, les bras tendus, le sang lui battant les
+tempes... Wontum retomba sur le gazon en murmurant quelques paroles
+inintelligibles et redevint immobile.</p>
+
+<p>Aprs quelques minutes d'une mortelle attente Manonie souleva l'enfant
+et le remit l'tranger, puis elle le suivit en rampant comme lui au
+milieu des Sauvages, menaants jusque dans leur sommeil.</p>
+
+<p>Dire les transes cruelles de la fugitive pendant ce prilleux trajet
+serait impossible; la vie tait suspendue en elle la pense qu'
+chaque seconde le vol d'un moucheron, le froissement d'un brin d'herbe,
+le reflet d'un rayon de lune pouvaient veiller l'ennemi et la perdre
+ainsi que son enfant et son gnreux sauveur.</p>
+
+<p>Enfin la redoutable enceinte fut franchie; aussitt l'homme se redressa
+et se mit marcher rapidement: Manonie le suivit pas prcipits. On
+marcha ainsi pendant une heure, dans le plus profond silence. Bientt il
+devint vident que leur fuite n'tait pas dcouverte et qu'ils n'taient
+pas<a name="page_140" id="page_140"></a> poursuivis. Alors Manonie se hasarda parler:</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourrai-je jamais reconnatre votre gnreux dvouement pour
+moi? dit-elle son sauveur, d'une voix tremblante de reconnaissance et
+d'motion.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait peu de chose, rpondit l'inconnu simplement mais avec bont.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sir! vous auriez t impitoyablement massacr par les Sauvages
+s'ils vous avaient aperu!</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. Mais j'ai souvent dj couru les mmes risques pour de
+moins bonnes causes. Au fait, qu'est ce que la vie pour moi?... et que
+puis-je craindre en la risquant?</p>
+
+<p>&mdash;La vie est une douce chose pour moi, sir; elle m'est prcieuse et
+chre. Je voudrais que pour tous elle fut aussi heureuse que pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je suis bien aise d'avoir pu vous rendre ce service, et de
+pouvoir ramener votre mari vous et votre enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Pourrais-je savoir qui est celui qui je dois tant de reconnaissance?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi de vous rpondre brivement cet gard. Nous ne nous
+sommes jamais rencontrs jusqu' ce jour. Je ne suis qu'un<a name="page_141" id="page_141"></a> simple
+chasseur; le hasard m'ayant appris que ces coquins vous avaient faite
+captive, je me suis dtermin vous suivre pour vous secourir s'il
+tait possible. Maintenant nous sommes sauvs, je pense.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, si je ne me trompe, au lieu de nous diriger vers le Fort, nous
+lui tournons le dos?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez certainement de bonnes raisons pour prendre cette direction;
+puis-je vous demander quelle est votre pense.</p>
+
+<p>&mdash;Oui sans doute. Les Sauvages dcouvriront notre fuite
+trs-promptement, au plus tard, demain matin. Naturellement ils
+supposeront que nous avons pris la route de la valle pour nous rendre
+au Fort. Mais, ne vous y trompez pas, ils auront bientt dml nos
+traces et ne tarderont point reconnatre leur vraie direction. Ils
+s'apercevront aussi que vous avez t aide par quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Comment croyez-vous qu'ils sauront cela?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord ils n'ignorent pas qu'il vous tait impossible de vous dlier
+seule. En second lieu, ils dcouvriront bientt le corps de l'Indien que
+j'ai laiss derrire un rocher.<a name="page_142" id="page_142"></a></p>
+
+<p>&mdash;En effet, j'ai vu comme un fantme sortir de l'ombre; puis un Sauvage
+s'est dbattu convulsivement.</p>
+
+<p>&mdash;C'tait moi que vous avez aperu: c'tait moi aussi qui vous ai lanc
+un billet, hier matin, pour vous avertir que j'tais proche.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai suppos. Mais vous n'tes donc pas un Indien, quoique vous en
+portiez le costume?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Prvoyant le cas o un Sauvage viendrait se rveiller sur mon
+passage, j'avais song me procurer un de leurs costumes; car j'tais
+sr de cheminer ainsi au milieu d'eux sans tre remarqu: j'eusse mme
+t avec vous, qu'ils n'auraient fait aucune attention, me prenant pour
+Wontum. Pour me procurer le vtement ncessaire, je ne pouvais le
+prendre que sur le dos d'un Indien: le moyen tait facile; je me suis
+approch sans bruit du coquin le plus proche et tout en lui serrant
+convulsivement la gorge, je lui ai plant mon couteau dans le c&oelig;ur.
+Vous avez vu;... ce n'a pas t long. Tout allait pour le mieux;
+aussitt mon homme mort je l'ai port derrire un rocher; l, j'ai
+chang de toilette avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;tait-ce votre voix qui a prononc myst<a name="page_143" id="page_143"></a>rieusement ces paroles:
+Pourquoi le sang n'a-t-il pas coul?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;O allons-nous maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous conduis la cabane du vieux John qu'on appelle l'Ermite.</p>
+
+<p>&mdash;En quel lieu?</p>
+
+<p>&mdash;Au confluent des rivires Swet-Water et Platte.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous que, l, je serai en sret jusqu' ce que mon mari ait
+t averti et vienne me rejoindre?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-tre y sera-t-il arriv avant nous. Son intention tait de se
+mettre en campagne avec un fort dtachement sur les rives de Swet-Water,
+afin d'intercepter le passage la bande qui vous avait capture.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc mon mari sait maintenant quel a t mon sort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; il se hte de toutes ses forces pour vous venger et chtier
+svrement toute cette canaille sanguinaire qui vous a si fort
+maltraite.&mdash;N'auriez-vous pas besoin de vous reposer un instant?</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! la perspective de revoir mon bien aim Henry loigne de moi
+toute lassitude. H<a name="page_144" id="page_144"></a>tons le pas, au contraire; je crains que ces
+horribles perscuteurs viennent retrouver notre trace et se mettent
+notre poursuite. Ce serait la mort s'ils nous rejoignaient dans cette
+solitude!</p>
+
+<p>Les deux fugitifs continurent en silence leur course rapide; l'inconnu
+portant toujours avec tendresse l'enfant dans ses bras. Le soleil
+apparaissait l'horizon lorsqu'ils arrivrent aux dernires dclivits
+de la montagne: peu de distance ils rencontrrent une petite cabane.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l que demeure l'Ermite, dit l'inconnu; ici vous serez en
+sret; vous pouvez entrer avant moi.</p>
+
+<p>Manonie pntra dans l'humble chaumire, tenant le petit Harry par la
+main: peine la porte fut-elle ouverte, que la jeune femme se trouva en
+pays de connaissance. Mary Oakley et sa mre la reurent avec les
+dmonstrations du plus vif intrt et la comblrent de caresses.</p>
+
+<p>A l'apparition de son guide elles prouvrent un tressaillement de
+terreur, caus par son apparence Indienne.</p>
+
+<p>Mais la crainte dura peu; un clair de joie tincela dans les yeux de
+Mary: elle s'lana vers le<a name="page_145" id="page_145"></a> nouveau venu et prit ses mains avec un
+transport de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Quindaro! bien cher! Est-ce vous? oh! que je suis heureuse!
+s'cria-t-elle d'une voix tremblante.</p>
+
+<p>En effet, c'tait cet homme trange qui avait arrach Manonie un sort
+affreux.<a name="page_146" id="page_146"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII<br /><br />
+PARADIS PERDU</h3>
+
+<p>Mary Oakley et son ami Quindaro ne s'taient pas rencontrs depuis
+plusieurs mois; ils avaient donc beaucoup de choses se dire&mdash;beaucoup
+de ces importantes futilits qui encombrent le rpertoire des amoureux.</p>
+
+<p>On aurait eu peine croire que cet homme au caractre de bronze,
+l'me pleine de sombres penses, toujours rvant la vengeance, toujours
+familier avec le sang et les combats, pt s'amollir le c&oelig;ur parler
+de douces choses, si toutefois il avait un c&oelig;ur capable d'aimer.</p>
+
+<p>On se serait tromp: Quindaro devenait bon, doux, simple comme un
+enfant, lorsqu'un reflet de l'heureuse vie de la famille venait
+illuminer la nuit de ses souvenirs.<a name="page_147" id="page_147"></a></p>
+
+<p>Ce fut donc avec une juvnile allgresse qu'il retint dans ses mains les
+petits doigts de Mary, et qu'il engagea avec elle un joyeux babil.</p>
+
+<p>Pour arriver la bienheureuse cabane o elle esprait retrouver son
+mari, la pauvre Manonie avait puis ses forces. Une fois en sret,
+elle se sentit anantie et retomba presque sans connaissance. On se hta
+de lui prparer un bon lit de bruyres et de mousse, dans lequel elle
+s'endormit aussitt d'un profond sommeil, ayant ses cts le petit
+Harry.</p>
+
+<p>Quindaro et Mary s'taient assis au pied d'un grand chne, sur le vert
+gazon, au bord de la rivire murmurante. Le jeune homme venait de
+raconter les pripties au milieu desquelles s'tait accomplie la
+dlivrance de Manonie; puis, il avait narr ses propres aventures depuis
+plusieurs mois.</p>
+
+<p>&mdash;Cher Walter!&mdash;j'aime mieux vous appeler ainsi, ce nom est plus doux
+mes lvres, plus harmonieux mes oreilles; murmurait la jeune fille en
+ouvrant tout grand ses yeux bleus, pleins d'une tendre admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez moi Walter, ma bien-aime, si cela vous fait plaisir. Je n'ai
+jamais entendu rsonner<a name="page_148" id="page_148"></a> ce nom de Quindaro qu'au milieu du carnage et
+des combats, il est un signal de mort. Moi aussi j'aime couter
+l'autre nom, le nom de ma jeune enfance. Il n'y a plus une crature
+vivante qui me l'ait rpt depuis que ma famille a t anantie: aussi,
+lorsque votre voix si douce le murmure mon oreille, un frisson de
+bonheur me rafrachit l'me, en me ramenant aux beaux jours vanouis.
+Oh, Mary! que je voudrais voir ma mission accomplie, mes vengeances
+satisfaites, ma tche termine! Ce serait une nouvelle vie pour moi de
+fuir ces terribles scnes d'extermination o mon sang bouillonne, o mes
+forces s'usent, et de trouver dans quelque solitude paisible, une
+existence bnie, adore, auprs de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pouvez-vous donc satisfaire immdiatement ce dsir, cher Walter?
+Laissez, laissez d'autres mains cet horrible labeur, vous qui tiez n
+pour le repos et la paix!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le puis encore. Il y en a <i>un</i> encore qui doit disparatre de la
+terre des vivants; ensuite je quitterai cette vie cruelle et impie
+laquelle m'a condamn jusqu' ce jour mon misrable sort.<a name="page_149" id="page_149"></a></p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette dernire victime?</p>
+
+<p>&mdash;Wontum. Depuis deux jours j'ai eu cent occasions de le tuer, ce
+monstre! mais la pauvre femme et son enfant l'ont sauv.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Elle tait sa prisonnire: je voulais la dlivrer. Si j'avais fait feu
+sur ce chien sauvage, toute sa bande se serait aperue de ma prsence;
+je n'aurai plus rien pu faire pour elle; on l'aurait hache sur place
+coups de tomahawk. J'ai donc mis de ct ma vengeance, pour sauver la
+captive.&mdash;Oh! la nuit dernire, quand j'ai pntr dans le wigwam o
+elle tait charge de liens, je me suis pench sur le Pawnie, mon
+couteau est sorti tout seul de son fourreau, le c&oelig;ur de l'ennemi
+l'attirait! Mais je me suis retenu; il fallait dlivrer la mre et
+l'enfant. Un geste, un souffle, pouvaient donner l'alarme, la bande se
+levait comme un tourbillon, tout tait perdu. J'en aurais tu beaucoup
+aprs lui, cela est certain; mais le nombre aurait fini par triompher.
+Pour le salut de Manonie, pour celui de son pauvre petit enfant, pour le
+bonheur de l'poux et du pre qui aime si tendrement ces deux chres
+cratures, j'ai consenti pargner<a name="page_150" id="page_150"></a> cette bte fauve. D'ailleurs, je ne
+veux pas le tuer endormi, ce Wontum: je veux, qu'avant sa mort, mon
+regard le glace d'effroi, je veux qu'il sache quel est <small>CELUI</small> qui a si
+longtemps poursuivi lui et sa tribu, semant parmi eux la terreur!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui donc tes-vous? Dites-le moi, Walter, je vous en prie.
+Expliquez-moi pourquoi vous avez si souvent lev sur les Pawnies des
+mains ensanglantes. Sans doute, vous exerciez une juste vengeance, je
+le crois; cependant j'ose vous demander le motif... le secret redoutable
+que vous gardez au fond du c&oelig;ur... le moment n'est-il pas venu, ami
+bien cher, de vous confier moi?</p>
+
+<p>&mdash;Bientt, oui bientt; avant notre mariage, vous saurez tout. Pour le
+moment, je vous en conjure, contentez-vous de ce qu'il m'est permis de
+vous dire; et fiez-vous ma loyaut et mon amour pour vous, chre
+Mary.</p>
+
+<p>Ils demeurrent tous deux, pendant quelques instants, plongs dans leurs
+rflexions silencieuses. Mary poussa un profond soupir, aprs avoir
+promen un long regard sur l'admirable paysage qui les entourait; puis
+elle dit d'un ton mlancolique:<a name="page_151" id="page_151"></a></p>
+
+<p>&mdash;Walter, il me semble que je n'aimerais point demeurer dans ce qu'on
+appelle le <i>monde civilis</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vous prfreriez donc rester expose aux dangers que nous courons sans
+cesse dans ces rgions inhospitalires?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, je ne suis pas assez aveugle pour ignorer que vous tes bien
+suprieur moi. Quelquefois il me vient en pense que si vous aviez
+quelque autre personne aimer, votre affection ne serait point arrte
+sur moi. Il me vient aussi en pense que si nous allions vivre dans ce
+<i>Grand Monde</i> que vous m'avez si souvent dpeint, vous y deviendriez
+l'idole de tous, et alors vous oublieriez la pauvre Mary Oakley, la
+pauvre fille sans ducation... Oui, je voudrais vivre et mourir dans
+cette solitude ignore, car ici vous m'appartiendrez tout entier, vous
+qui serez ma seule joie;... et au milieu de la foule civilise, il n'en
+serait pas ainsi, car de nombreux amis se disputeraient votre attention.
+Je suis sotte et folle de parler ainsi, mais un seul de vos regards
+dtourn de moi me ferait au c&oelig;ur une blessure que rien ne pourrait
+gurir.</p>
+
+<p>Walter regarda un moment la jeune fille avec une tendresse grave et
+mlancolique:<a name="page_152" id="page_152"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mary, bonne et chre crature, dit-il enfin, est-ce que l'esprit de la
+jalousie vous aurait effleur de son aile?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami; est-ce que mes penses
+sont rprhensibles?</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que signifie ce mot, <i>jalousie</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Pas trs-bien.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Jalousie</i>, sous-entend <i>suspicion</i>; or, souponner quelqu'un, c'est
+admettre qu'il cache quelque sentiment blmable. Me croiriez-vous donc
+capable d'une action ou d'une pense mauvaise?...</p>
+
+<p>&mdash;Non! rpliqua vivement la jeune fille; Dieu me garde de douter de
+votre loyaut! Si ce que je viens de vous dire ressemble la
+<i>jalousie</i>, je voudrais n'avoir jamais parl ainsi.</p>
+
+<p>Walter runit dans les siennes les deux mains mignonnes de la jeune
+fille et les serra affectueusement, en silence.</p>
+
+<p>&mdash;Mary! lui dit-il tout--coup; regardez donc dans la valle!</p>
+
+<p>Elle tourna aussitt les yeux dans la direction indique.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, continua Walter, prcisment derrire cette grande roche noire,
+sur la rive de Sweet-water.<a name="page_153" id="page_153"></a></p>
+
+<p>&mdash;J'aperois... Oui, ce sont des cavaliers qui s'avancent.</p>
+
+<p>&mdash;En effet: c'est le mari de Manonie avec les militaires du Fort.
+Vraiment, je suis heureux de songer que cette pauvre mre et son enfant
+sont ici et vont lui tre rendus. Chose inexplicable, mais que
+j'attribue une sympathie bien naturelle, chaque fois que j'ai entendu
+la voix de cette jeune femme, il m'a sembl qu'un cho s'veillait dans
+mon c&oelig;ur, qu'un souvenir vanoui se retrouvait au plus profond de mon
+me... Oh! mais, voyez; les cavaliers descendent au galop une pente
+rapide: sans doute Marshall s'attend trouver ici les objets de son
+affection. Qu'il arrive vite! le bonheur l'attend ici.</p>
+
+<p>&mdash;veillerai-je Manonie?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera le meilleur. Ma premire pense avait t de respecter son
+sommeil, et de mnager son mari la joie de la surprendre ainsi par sa
+prsence: Mais je craindrais les effets d'une joie trop soudaine et
+violente. veillez-la; qu'elle puisse voir arriver ses amis!</p>
+
+<p>Mary fit un mouvement pour s'loigner; Walter la rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Chre! dit-il, votre pre est avec eux:<a name="page_154" id="page_154"></a> ne serez-vous pas bien
+joyeuse de le revoir?</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! comme je vais l'embrasser!</p>
+
+<p>&mdash;Ils seront tous ici dans une demi-heure.</p>
+
+<p>A cet instant Manonie appart sur la porte de la cabane.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez! l-bas dans la valle! s'cria-t-elle avec une exaltation
+joyeuse; voil nos amis qui arrivent! voil le bonheur!</p>
+
+<p>Elle n'avait pas achev ces paroles qu'un tourbillon de Sauvages
+s'lana de derrire les rochers environnants. Quindaro cras par vingt
+guerriers, se vit renvers et maintenu sur le sol, pieds et poings lis,
+en dpit d'une rsistance dsespre et de ses efforts surhumains.</p>
+
+<p>La malheureuse Manonie tait de nouveau prisonnire, et avec elle
+l'homme dvou qui avait brav tant de prils pour la dlivrer. Mary
+Oakley fut galement garotte. Sa mre et un meilleur sort: elle fut
+renverse d'un coup de tomahawk; son me innocente et pieuse, devenue
+libre jamais, pt prendre son vol vers le sjour des anges.</p>
+
+<p>Wontum s'tait aperu de la fuite de Manonie peu d'heures aprs son
+vasion: avec son infernale perspicacit qu'aiguisait la rage, il
+parvint d<a name="page_155" id="page_155"></a>couvrir la fuite des fugitifs et se lana leur poursuite.</p>
+
+<p>Accompagn de sa terrible bande, il tait arriv la cabane de l'Ermite
+peu d'instants aprs ses victimes: mais la crainte superstitieuse que
+les Pawnies avaient du vieillard, les empcha de violer l'asile choisi
+par Manonie: ils attendirent qu'elle en ft sortie.</p>
+
+<p>Pendant que Walter et Mary causaient paisiblement, insoucieux du pril
+ignor, les yeux de Wontum, fascinateurs et funestes comme ceux du
+serpent sonnettes, couvaient cette double proie, objet d'une haine
+mortelle. Il reconnaissait le librateur de Manonie; il reconnaissait la
+meurtrier de l'Indien trouv gisant au pied du rocher; il reconnaissait
+l'homme dtest et redout qui, depuis si longtemps, semait la mort et
+l'effroi parmi les tribus Sauvages.</p>
+
+<p>Du mme coup d'&oelig;il, Wontum voyait arriver les troupes dans la valle
+lointaine. L'heure tait propice pour la vengeance et le triomphe.</p>
+
+<p>En effet Wontum, avait gagn une effrayante revanche!</p>
+
+<p>Il s'assit sur le gazon ct de ses victimes en les narguant du
+regard, avec un mauvais sourire.<a name="page_156" id="page_156"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ugh! dit-il au bout de quelques instants en montrant du doigt les
+troupes qui s'approchaient dans le lointain; Chiens Blancs, voyez-vous
+arriver vos amis; sans doute vous prfreriez partir avec eux?...</p>
+
+<p>Quindaro ne rpondit rien. Il comprenait parfaitement que le Sauvage
+pensait mal, et ne cherchait qu'un prtexte, un mot, un signe pour
+rendre plus cruelle encore la misrable position de ses prisonniers.
+S'il n'et t retenu par la crainte d'attirer sur ses malheureuses
+compagnes d'atroces reprsailles, il aurait essay de recommencer la
+lutte, car sa fureur tait comparable celle du tigre pris au pige.</p>
+
+<p>Il regarda Manonie, galement charge de liens comme lui. L'infortune
+avait les yeux noys de larmes; tout en tenant son petit garon
+convulsivement serr contre sa poitrine, elle jetait d'avides regards
+sur ces amis qui arrivaient, hlas! trop tard, des confins de la vaste
+plaine. videmment il n'y avait aucun espoir de ce ct, car le Pawnie
+les avait aperus et n'aurait pas l'imprudence de les attendre.</p>
+
+<p>Mary Oakley se roulait sur le sol, auprs du cadavre de sa mre, dans
+les transports d'une<a name="page_157" id="page_157"></a> douleur frntique. Ses cris dchirants auraient
+touch une bte froce, mais Wontum, inaccessible tout sentiment
+humain, prtait l'oreille ce concert de douleurs, comme un dilettante
+savoure un beau passage de musique.</p>
+
+<p>Aprs s'tre rassasi de vengeance il donna l'ordre du dpart. La horde
+Sauvage se forma en demi-cercle, poussant devant elle, comme un troupeau
+d'animaux captifs, Quindaro, Manonie, Mary Oakley et le petit Harry tous
+cruellement garotts.</p>
+
+<p>Wontum entranait vers les solitudes inaccessibles de Devil's Gate, ses
+tristes victimes, dont le c&oelig;ur saignait en pensant aux amis, aux
+sauveurs qui, au bout de quelques minutes allaient arriver, mais trop
+tard.<a name="page_158" id="page_158"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX<br /><br />
+TROP TARD!</h3>
+
+<p>Le c&oelig;ur du lieutenant Marshall bondissait de joie, d'orgueil,
+d'esprance, en contemplant la vaillante phalange qui le suivait avec
+ardeur. Tout son sang bouillonnait d'impatience lorsqu'il songeait au
+but de son expdition.</p>
+
+<p>Sa femme! son enfant! tout ce qu'il aimait au monde attendaient son
+arrive!...</p>
+
+<p>Jamais pareille angoisse n'avait atteint son me: jusqu'alors sa vie
+avait coul douce et calme, pleine de jours heureux; son ciel avait
+toujours t sans nuages. Le bonheur avait suivi son mariage, et l'ide
+mme d'un dsastre n'avait jamais effleur l'esprit du jeune officier.<a name="page_159" id="page_159"></a></p>
+
+<p>Manonie, sa bien-aime Manonie, enleve au milieu du Fort!... c'tait l
+un rude coup, sous lequel il fut sur le point de faillir. Mais
+l'adversit trempe les mes fermes; Marshall se sentit devenir d'acier
+et de bronze; quelques secondes avaient suffi pour le transformer.</p>
+
+<p>Tous ses soldats, impatients comme lui, couraient aux dangers de cette
+campagne aventureuse comme une fte. Le galop rapide des chevaux
+ferraillait avec les cailloux aigus; c'tait une sorte de prlude au
+cliquetis de la bataille qui allait s'engager.</p>
+
+<p>Deux fois leur guide, le brave Oakley, prtendit avoir aperu des
+Sauvages sur les <i>Collines Noires</i>; chaque fois on avait fait halte et
+on avait minutieusement fouill tous les alentours. Ces recherches
+avaient t infructueuses, et ce n'aurait t que demi-mal, si elles
+n'avaient pas apport dans la marche un ralentissement qui devait avoir
+le funeste rsultat qu'on vient de voir. Effectivement, si le
+dtachement avait couru sans s'arrter jusqu' <i>Sweet-Water</i>, la partie
+tait gagne pour Marshall.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aperois aucune trace des Sauvages, dit tout coup ce dernier;
+et pourtant nous appro<a name="page_160" id="page_160"></a>chons de Sweet-Water. Mille tonnerres! si nous ne
+parvenons pas leur couper les devants, qu'en rsultera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! capitaine, rpondit Oakley, je pense qu'il faudra se battre,
+et rudement.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serons peut-tre forcs de les attaquer dans les dfils de
+<i>Devil's Gate</i>, je suppose.</p>
+
+<p>&mdash;Prcisment!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je crains bien que, dans ces parages, la victoire soit difficile,
+incertaine mme.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que les soldats n'avaient pas peur! rpliqua
+ddaigneusement Oakley en regardant Marshall entre les deux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Je crois</i>, moi aussi, que vous faites fausse route, mon camarade,
+riposta Marshall d'un ton sec; peu m'importe de servir de boulet un
+canon pourvu que j'arrive au milieu de ces damns Sauvages. Mais je ne
+veux pas mener tous ces braves gens une boucherie pour satisfaire un
+intrt de vengeance personnelle. Certes! tant d'existences sont trop
+prcieuses pour en faire si bon march! Si les choses se prsentent mal;
+s'il faut tenter quelqu'entreprise dsespre, eh bien! je la tenterai
+seul.<a name="page_161" id="page_161"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non! oh! mais non! de par tous les diables!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! Et alors, quelle est votre ide, M. Oakley?</p>
+
+<p>&mdash;Jack Oakley, sir, s'il vous plat; la voici, mon ide: si vous allez
+parmi les Indiens, vous n'irez pas seul, je vous l'affirme.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui m'en empchera?</p>
+
+<p>&mdash;Un homme de ma taille, tout juste; ni plus petit ni plus grand.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?... vous m'en empcherez?</p>
+
+<p>&mdash;Moi-mme, Votre Honneur, sans mentir.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends, brave Jack! murmura Marshall plus mu qu'il ne
+voulait le paratre; vous voulez partager le danger avec moi. Mais,
+souvenez-vous, Oakley, que vous avez une femme et une fille; vous devez
+vous conserver pour elles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je ne fais pas autre chose qu'y penser tout le temps; c'est
+prcisment le motif qui me fera marcher avec vous. Cependant elles sont
+en sret chez le Pre John. Seigneur! si elles n'y taient plus... je
+ne sais ce que je deviendrais!... Oui, je deviendrais enrag<a name="page_162" id="page_162"></a> s'il
+arrivait malheur la vieille femme et Molly!</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous aucune crainte pour leur sret pendant votre absence?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Dieu vous bnisse! non assurment; pas un seul rouge ne voudrait
+s'approcher de ce qui appartient au vieux John.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quelle raison?</p>
+
+<p>&mdash;Ils lui attribuent des pouvoirs surnaturels; car il est toujours en
+mditations et en prires, les yeux tourns vers le ciel, comme s'il
+faisait la conversation avec quelqu'un l-haut: les Indiens le redoutent
+et le considrent comme un sorcier. n'empche pas le vieux bonhomme
+d'tre rude, aprs tout! Seigneur! j'ai cru l'autre jour qu'il m'avait
+bris les os la douzaine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu une querelle avec lui?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'tait un badinage. J'tais d'avis qu'il ne pourrait pas me
+<i>bousculer</i>; alors, nous avons essay nos forces, vous savez.&mdash;Mille
+carabines! il m'a lanc plus de quarante pieds en l'air... J'ai cru
+que je ne retomberais jamais! Ensuite, lorsque j'ai touch terre, j'ai
+fait un tel <i>pouf</i> que mon corps a failli clater en deux morceaux.
+C'est<a name="page_163" id="page_163"></a> tout de mme drle que nous n'ayons reu aucune nouvelle. Vous
+pouvez tre certain qu'il est aux trousses de Wontum, et rudement j'ose
+le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas dit que Quindaro tait aussi sur la piste des
+Sauvages?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; s'ils viennent se rencontrer avec le vieux, j'ai ide qu'il en
+rsultera quelque chose de bon.</p>
+
+<p>Le pauvre Oakley ne se doutait gure qu'au moment mme o il parlait, sa
+femme tait couche, quelques pas de lui, ensanglante, morte sur le
+thtre du massacre; que sa fille tait emmene prisonnire; que Wontum
+venait de remporter un clatant triomphe!</p>
+
+<p>&mdash;S'ils sont ici, il est trange qu'ils ne nous aient pas vus encore,
+dit Marshall; car, de la cabane, ils dcouvrent parfaitement toute la
+valle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trange, en effet, rpta l'honnte Jack comme un cho:</p>
+
+<p>Et son visage se couvrit d'une pleur inquite.</p>
+
+<p>Ils arrivaient la dernire colline, but de leur voyage: Oakley
+descendit de cheval afin de la<a name="page_164" id="page_164"></a> gravir pied. Bientt ils atteignirent
+le petit plateau sur lequel tait situ la hutte de l'ermite.</p>
+
+<p>L, Oakley se trouva vis--vis du corps inanim de sa femme. Cette vue
+produisit sur lui l'effet d'un coup de foudre: il demeura pendant
+quelques instants en contemplation devant le cadavre, les yeux secs et
+hagards, les lvres ples et frissonnantes, en homme qui va mourir: puis
+il poussa un cri rauque et se jeta sur cette dpouille froide et
+sanglante pour l'embrasser convulsivement.</p>
+
+<p>Marshall s'approcha de lui et chercha le relever: le malheureux
+retomba inerte sur le sol; on eut pu le croire mort. Des secours
+empresss le ranimrent; mais il ne revint lui que pour se tordre dans
+les transports d'une douleur frntique. Un moment, Marshall craignit de
+le voir devenir fou.</p>
+
+<p>&mdash;Les Sauvages viennent seulement de s'loigner, dit le jeune officier
+lorsqu'il le vit un peu plus calme: ce meurtre a t commis il y a peu
+d'instants, car le corps de la pauvre victime est encore chaud. Allons!
+Oakley, mon ami, du courage. C'est le moment d'tre fort! voici
+seulement que notre tche commence.<a name="page_165" id="page_165"></a></p>
+
+<p>Oakley se redressa lentement, sans dire un mot, et promena autour de lui
+des yeux gars: puis il appela plusieurs fois sa fille d'une voix
+stridente. N'ayant reu aucune rponse, il se mit fouiller les
+alentours. Enfin il renona cette recherche inutile, et dit
+Marshall:</p>
+
+<p>&mdash;Les Sauvages taient au nombre de plus de soixante: Wontum tait parmi
+eux; je reconnais les empreintes de son pied. Quindaro ou l'Ermite se
+trouvaient l galement; les traces sont apparentes et indubitables.</p>
+
+<p>&mdash;Cela parat vident, rpondit Marshall. Mais, pouvez-vous reconnatre
+s'il y a des vestiges de femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Trs-distinctement. Voici les pas de mon enfant, de ma petite Molly.
+Voici d'autres empreintes encore plus petites et dlicates.</p>
+
+<p>&mdash;N'y en a-t-il pas l qui ressemblent celles d'un enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui: les mmes se retrouvent la porte de la cabane.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'cria Marshall en serrant les poings, ce sont les
+pieds de mon petit Harry. Maldiction! quelle route ont prise les
+Sauvages; dites-moi Oakley...?<a name="page_166" id="page_166"></a></p>
+
+<p>&mdash;Par-dessus les montagnes, du ct de <i>Devil's Gate</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pourrons leur couper les devants, car ils ont peut-tre une
+heure d'avance sur nous; d'ailleurs, nos chevaux sont incapables de
+franchir ces rocailles aigus. Repassons par la valle et courons aux
+cavernes o se rendent les Pawnies: c'est notre seule ressource.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est cruellement dangereuse, mais n'importe, allons!</p>
+
+<p>Oakley et Marshall transportrent pieusement dans la cabane le corps de
+la vieille femme; ensuite ils revinrent vers le dtachement qui les
+attendait au pied de la colline.</p>
+
+<p>En apprenant le nouveau dsastre qui venait d'tre constat, les soldats
+firent entendre de terribles imprcations; chacun jura d'infliger une
+punition exemplaire ces hordes altres de sang, et l'ardeur pour
+marcher en avant devint telle que Marshall ft oblig de les retenir.</p>
+
+<p>On partit en grande hte; on traversa la Platte et l'on remonta la
+valle de Sweet-Water. Chevaux et hommes firent une telle diligence,
+qu'avant le soir le corps expditionnaire fut arriv<a name="page_167" id="page_167"></a> aux dfils
+rocheux o tait le quartier gnral des Sauvages.</p>
+
+<p>Mais, comme leur situation tait tellement forte qu'une attaque devenait
+extrmement prilleuse, on fit halte pour tenir conseil.<a name="page_168" id="page_168"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X<br /><br />
+LE LOUP DANS SON ANTRE</h3>
+
+<p>La pauvre Manonie tait incapable de marcher: les fatigues de la nuit
+prcdente l'avaient brise. Si elle les avait courageusement
+supportes, c'tait l'esprance qui l'avait soutenue, la joyeuse
+esprance de revoir son mari.</p>
+
+<p>Mais maintenant, combien tout tait chang!</p>
+
+<p>Cependant tout espoir ne l'avait pas encore abandonne; Mary Oakley la
+soutenait par de courageuses paroles. Cette jeune fille montrait une
+nergie surprenante; on aurait pu la croire inaccessible la peur: elle
+se montrait la digne enfant de l'intrpide Jack, la digne fiance de
+l'invincible Quindaro.</p>
+
+<p>On fit une litire en forme de brancard rustique,<a name="page_169" id="page_169"></a> on y coucha Manonie,
+et la retraite continua avec la plus grande promptitude.</p>
+
+<p>Pendant la route, la jeune femme demanda Wontum en langue Indienne:</p>
+
+<p>&mdash;Quelles sont vos intentions l'gard de vos prisonniers?</p>
+
+<p>&mdash;Vous faire ma femme! rpliqua le Sauvage; puis, il ajouta en lanant
+Quindaro un affreux regard:&mdash;Me venger de cet ennemi de ma race.</p>
+
+<p>&mdash;Et Mary Oakley?</p>
+
+<p>&mdash;La donner notre chef.</p>
+
+<p>&mdash;Et Quindaro...?</p>
+
+<p>&mdash;Le brler! le torturer!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'oseriez pas commettre une action pareille! cette basse frocit
+serait punie par la complte extermination des Pawnies.</p>
+
+<p>&mdash;Je le ferai, oui! aussitt que nous aurons regagn les cavernes, je
+vous donnerai cet agrable spectacle. Il sera rti vivant, alors mme
+que Nemona voudrait l'empcher.</p>
+
+<p>&mdash;Monstre abominable! s'cria Manonie en se soulevant sur la litire
+pour changer un regard avec Quindaro.</p>
+
+<p>Ce dernier restait impassible comme si rien n'et t dit:<a name="page_170" id="page_170"></a></p>
+
+<p>&mdash;N'ayez aucune inquitude pour moi, dit-il, je trouverai bien encore
+quelque moyen de confondre ce sclrat.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous entendu ce qu'il vient de dire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui: l'idime Pawnie m'est familier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je crains qu'il ne mette immdiatement ses mchancets
+excution. Pensez-vous que les troupes rgulires pourront donner
+utilement assaut aux cavernes?</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut savoir: pour moi j'ai toute esprance.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles menaces fait Wontum? demanda Mary.</p>
+
+<p>&mdash;Il a le projet de...</p>
+
+<p>&mdash;Arrtez! pas un mot de plus! interrompit Quindaro.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'ayez pas peur de parler, insista Mary; dites tout.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dire, gronda Wontum, que le vaurien Blanc sera brl! Il sera
+rti. Ugh!</p>
+
+<p>Mary lana au Sauvage un tel regard qu'il en recula:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous faites cela, lui dit-elle d'une voix surnaturelle, il vaudrait
+mieux pour vous n'tre jamais n!<a name="page_171" id="page_171"></a></p>
+
+<p>En parlant ainsi, son visage avait une expression effrayante; dans ses
+yeux bleus ordinairement si doux s'allumait une flamme vengeresse.</p>
+
+<p>Wontum sentit un mouvement d'inquitude lui traverser l'me:</p>
+
+<p>&mdash;Ugh! que fera la squaw la face-ple? Elle n'est qu'une femme, une
+femme, une vile squaw!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous tuerai, horrible cannibale! Je jetterai votre me en pture au
+mchant esprit, afin qu'il la tourmente ternellement!</p>
+
+<p>L'Indien grimaa un sourire moqueur. Mais il ne pt dissimuler le
+malaise qui s'tait empar de lui, et durant tout le reste du voyage il
+vita de se tenir prs de la jeune fille. A dfaut d'armes apparentes,
+il la croyait en possession de pouvoirs surnaturels et invisibles.</p>
+
+<p>Il tait presque nuit lorsqu'ils arrivrent Devil's Gate. Toute la
+population Indienne y tait en grande agitation: les guerriers se
+tenaient prts une bataille; les uns, cachs derrire les arbres et
+les rochers; les autres, dans les cavernes qui bordaient l'troit
+dfil.</p>
+
+<p>Les troupes, dj arrives, avaient engag l'ac<a name="page_172" id="page_172"></a>tion par une chaude
+fusillade; mais elle avait produit un mdiocre effet.</p>
+
+<p>L'arrive de Wontum fit reprendre courage aux Pawnies; ils taient en
+fort petit nombre attendu qu'une guerre venait d'clater entre eux et
+les Sioux leurs ennemis naturels: cette circonstance avait conduit hors
+de la montagne une grande quantit de combattants.</p>
+
+<p>Leur chef, Nemona, retenu par ses infirmits, n'avait pu prendre part
+l'expdition. Il dsirait avec anxit ngocier la paix avec les Blancs,
+afin de pouvoir tourner toutes ses forces contre les Sioux; mais
+plusieurs notables de la tribu, instruits du carnage de leurs frres au
+Pic Laramie, lui faisaient une rude opposition.</p>
+
+<p>Wontum, en se prsentant, ne fit que confirmer tous ces sentiments
+hostiles. Il avait quitt le Fort avec deux cents guerriers; il en
+ramenait peine soixante. A la vrit, il avait fait quatre
+prisonniers; mais on ne rapportait pas une chevelure: quelques Blancs
+avaient t scalps l'affaire de Laramie; ces trophes enlevs aux
+morts avaient t perdus dans la suite du combat.</p>
+
+<p>Lorsque la nuit fut entirement tombe, les pri<a name="page_173" id="page_173"></a>sonniers furent enferms
+dans une caverne troite, et soigneusement gards vue. Le bruit
+s'tait rpandu dans la peuplade entire que Quindaro&mdash;le <i>Dmon de la
+Montagne</i> comme ils l'appelaient&mdash;tait au nombre des captifs. Cette
+nouvelle avait enivr de joie les Pawnies: on dansa, on chanta, on hurla
+ faire crouler les rochers. Toute la nuit il y et l'entre de sa
+prison des groupes de curieux, avides de voir l'homme qui avait t si
+longtemps leur terreur, et qui, jusque-l, avait su leur chapper.</p>
+
+<p>Un grand conseil fut tenu. Manonie qui avait entendu la plupart des
+discours se tourna vers Quindaro et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il n'y a plus gure d'espoir conserver pour vous, notre
+excellent ami.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends leur conversation, Manonie, rpondit-il tranquillement, mais
+je ne perds pas esprance. J'ai ide que je leur chapperai encore.</p>
+
+<p>&mdash;Que disent-ils, Walter? demanda Mary Oakley.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le saurez toujours trop tt:... cependant peut-tre vaut-il mieux
+que je vous le dise.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui; parlez, cher Walter; dites-moi tout.<a name="page_174" id="page_174"></a> Je suis prpare; si
+vous <i>partez</i>, je vous <i>suivrai</i> de prs.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont rsolu de me brler vif.</p>
+
+<p>&mdash;Que le ciel nous soit en aide! murmura la malheureuse enfant en se
+rapprochant de son ami; peut-tre les troupes donneront l'assaut avant
+le jour, il nous reste encore une lueur d'esprance.</p>
+
+<p>&mdash;Les Sauvages ne reculeront pas l'excution jusqu'au matin; ils
+prparent les matriaux du bcher. Mary, pourriez-vous rompre les liens
+qui me retiennent les mains?</p>
+
+<p>Elle essaya de toutes ses forces sans russir.</p>
+
+<p>A ce moment, Wontum entra dans la grotte avec une douzaine de Sauvages
+taills en hercules. Il darda sur Quindaro ses yeux de reptile et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ugh! vous avez tu trop d'Indiens. Il faut mourir comme un chien;
+mourir brl.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends!</p>
+
+<p>&mdash;Brler!</p>
+
+<p>&mdash;Oui. J'ai parfaitement saisi votre intressante conversation mon
+gard. S'il ne s'agissait que de moi, je tiendrais peu la vie.&mdash;Oui,<a name="page_175" id="page_175"></a>
+Mary bien-aime, poursuivit Quindaro en rponse au regard d'agonie que
+la jeune fille fixait sur lui, croyez bien que <i>je veux</i> vivre pour
+vous, pour nous deux. Nous verrons encore des jours de bonheur, de
+libert, je vous le dis!</p>
+
+<p>Wontum montra du doigt un feu brillant qui resplendissait l'entre de
+la grotte: ct tait un norme amas de broussailles.</p>
+
+<p>&mdash;Rtir l! dit-il.</p>
+
+<p>Quindaro comprit le projet des Sauvages. Ils se proposaient de clore la
+grotte par une barrire de flammes, et d'y faire consumer le prisonnier
+comme dans un four. L, il serait rellement rti vif: c'tait une
+atroce perspective.</p>
+
+<p>Une pense de rsignation amre traversa l'esprit du condamn...: si ces
+roches profondes devaient lui servir de tombeau, ne serait-ce pas, pour
+sa dpouille, aprs les dernires angoisses de l'agonie, un lieu de
+repos aussi tranquille qu'un autre. Personne ne viendrait y troubler ses
+cendres solitaires... peut-tre serait-il permis Mary de lui apporter
+un tribut de larmes,... si toutefois!...&mdash;Mais, quel serait le sort de
+la jeune fille?... Celui de Manonie et de son enfant?... La mort, la
+mort la plus cruelle, ne serait-elle<a name="page_176" id="page_176"></a> pas prfrable l'existence que
+l'avenir leur rservait?...</p>
+
+<p>Toutes ces ides dchirantes se succdrent comme un tourbillon sombre
+dans l'esprit de Quindaro. Un frisson d'angoisse inexprimable agita tout
+son tre en songeant ces frles cratures, si chres, si dignes de
+toute son affection, et qui allaient rester seules, victimes sacrifies
+d'avance, sans protecteur, sans ami, sans espoir!...</p>
+
+<p>Si, au moins, il y avait eu quelque chance de gagner du temps, d'appeler
+par un signal quelconque les amis veillant au-dehors! Mais non! partout,
+autour des captifs, la vote noire et impntrable du souterrain, tombe
+anticipe, mort prmature, ensevelissement htif des cratures
+vivantes.</p>
+
+<p>Et pas une arme!... pas mme les mains libres!... Se sentir fort,
+nergique;... avoir un c&oelig;ur de lion et des forces de gant,... et se
+voir plus impuissant qu'un petit enfant!... se voir ananti sous les
+liens!... mourir, non pas de la mort du brave, dans une lutte
+dsespre, mais de la mort d'un vil animal!... C'en tait trop!...</p>
+
+<p>Une pense nouvelle sembla surgir dans son esprit.<a name="page_177" id="page_177"></a></p>
+
+<p>&mdash;Qu'allez-vous faire de Manonie? demanda-t-il Wontum.</p>
+
+<p>&mdash;La squaw de Wontum! rpondit le Sauvage avec emphase.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Lui, courageux. Il fera un bon guerrier: il vivra avec les Indiens
+jusqu' ce qu'il soit grand.</p>
+
+<p>&mdash;Que ferez-vous de l'autre fille ple?</p>
+
+<p>&mdash;La donner au chef.</p>
+
+<p>&mdash;O est-il, votre chef?</p>
+
+<p>&mdash;L-haut! rpliqua le Pawnie en indiquant une caverne situe aux tages
+suprieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Dites au chef que le prisonnier veut lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ugh! non! Il vous faut mourir maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Wontum n'est qu'un lche reptile. Il n'ose pas montrer Quindaro au
+chef.</p>
+
+<p>Le Sauvage bondit, tira son couteau, et le leva sur le prisonnier, mais
+il ne frappa point; son adversaire n'avait pas mme baiss les
+paupires. Son intrpide regard, lanant des flammes, alla brler les
+yeux de son ennemi; et certainement le Pawnie ne se serait gure souci
+de le ren<a name="page_178" id="page_178"></a>contrer seul seul au coin d'un bois solitaire.</p>
+
+<p>Aprs qu'ils se furent mesurs de l'&oelig;il pendant quelques instants,
+Quindaro reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Un lche seul oserait frapper un prisonnier dsarm et enchan: si
+vous tes brave, dliez-moi les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Wontum est un brave! Wontum n'est pas un lche!</p>
+
+<p>&mdash;Alors dliez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ugh! non!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peur de moi! vous tremblez de me voir libre un instant, mme
+alors que vos guerriers vous entourent. Certainement votre chef vous
+mpriserait, s'il savait votre conduite.</p>
+
+<p>Wontum, sans rpondre, donna quelques ordres ses hommes; aussitt
+quatre robustes Sauvages entrrent dans la grotte et emmenrent les
+femmes ainsi que l'enfant. En mme temps, d'autres Pawnies se mirent
+amonceler des broussailles contre le feu.</p>
+
+<p>Mary Oakley se rpandit en cris dsesprs et en convulsions
+lamentables, se dbattant de toutes ses forces pour n'tre point spare
+de Quindaro. Les bourreaux qui l'entranaient n'y firent aucune
+attention.<a name="page_179" id="page_179"></a></p>
+
+<p>Quant Manonie, elle tait plus calme, mais mourante: ce dernier
+dsespoir la tuait.</p>
+
+<p>A ce moment le vieux chef Nemona arriva accompagn de sa femme. Il jeta
+sur Mary Oakley un regard de compassion et lana ensuite des regards
+courroucs sur Wontum.</p>
+
+<p>Sa femme, nomme Topeka (c'est--dire <i>Ile-d'Amour</i> ou <i>Belle-Perle</i>),
+s'approcha de la pauvre Mary et chercha la calmer, mais sans pouvoir y
+russir. Au contraire, la jeune fille continua se dbattre et
+pousser des sanglots dchirants.</p>
+
+<p>Le chef ignorait, d'abord, de quoi il s'agissait; mais un coup-d'&oelig;il
+lui fit reconnatre Quindaro et les prparatifs commencs pour son
+supplice.</p>
+
+<p>Nemona tait loin d'avoir des habitudes de cruaut: il tait mme d'une
+gnrosit chevaleresque et extraordinaire pour un Sauvage. Mais il
+connaissait malheureusement trop Quindaro, pour ne pas voir en lui un
+des plus dangereux ennemis de sa tribu. En effet, ce hros blanc de la
+montagne avait sem autour de lui une terreur inoue; chez la plupart
+des Pawnies elle allait jusqu' la superstition, car ses exploits, son
+audace, son heureuse chance faisaient croire des pouvoirs surhumains.
+Nanmoins, il faut le dire,<a name="page_180" id="page_180"></a> cette crainte fantastique venait de perdre
+beaucoup de son empire depuis que cet ennemi jusque-l invincible tait
+prisonnier, enchan, vaincu en un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Brler? demanda Wontum en montrant du doigt Quindaro.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! rpondit Nemona d'un ton bref et triste.</p>
+
+<p>A ce mot surgit parmi les Sauvages un concert atroce de hurlements,
+d'imprcations, de menaces, tout cela entreml de danses et de
+contorsions frntiques. Leur triomphe allait jusqu'au dlire.</p>
+
+<p>Lorsqu'une apparence de calme fut rtablie, Quindaro s'adressa Nemona:</p>
+
+<p>&mdash;Nemona, dit-il, est un grand chef?</p>
+
+<p>&mdash;Ugh! Nemona est Pawnie! le premier de son peuple!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne connat pas la peur, comme une femme?</p>
+
+<p>&mdash;Non! Nemona ne craint rien!</p>
+
+<p>&mdash;Votre prisonnier est enchan. Il dsire embrasser ses s&oelig;urs avant
+de mourir. Le chef lui fera dlier les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Ugh!<a name="page_181" id="page_181"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez que le prisonnier n'a pas d'armes.</p>
+
+<p>&mdash;Ugh!</p>
+
+<p>&mdash;Une norme bche de chne fut apporte dans la grotte: on fora
+Quindaro de s'asseoir dessus. Wontum, par un raffinement de barbare
+vengeance, se complt bander les yeux de sa victime. Ensuite on trana
+les deux femmes et le petit Harry quelque distance.</p>
+
+<p>&mdash;Le chef est-il encore l? demanda Quindaro.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous les cris des femmes! dit le condamn d'une voix
+vibrante.</p>
+
+<p>&mdash;Ugh!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne voulez pas que je vous considre comme une lche et
+pusillanime squaw, s'cria Quindaro, vous ferez relcher mes liens pour
+que je puisse dire adieu ces infortunes. Mais, sans doute, vous
+tremblez, vous et vos guerriers, devant votre captif, mme lorsqu'il est
+enchan!</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Alors si vous n'tes pas des c&oelig;urs tremblants, laissez mes mains
+libres!</p>
+
+<p>Cet appel l'orgueil guerrier des Pawnies ne<a name="page_182" id="page_182"></a> fut pas sans effet sur
+l'esprit du chef. Topeka saisit un moment favorable, et soit par une
+secrte sympathie pour cet intrpide jeune homme, soit pour dmontrer la
+bravoure de son mari, elle tira de son sein un petit poignard en
+s'criant:</p>
+
+<p>&mdash;Le chef ne connat pas la peur! Il veut dlier Quindaro pour qu'il
+puisse embrasser ses amis avant de mourir.</p>
+
+<p>A ces mots elle se pencha sur le captif et coupa ses liens. En mme
+temps, elle lui dit d'une voix basse et prcipite:</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes bon. Les Faces-Ples vous ont en haute estime: J'aime mon
+mari, ne dirigez pas vos coups sur lui.</p>
+
+<p>Quindaro ne saisit pas tout d'abord le sens de ces paroles, tant une
+pareille intervention tait inattendue. Mais, ce qu'il vit bien
+clairement, c'tait qu'aprs avoir coup les cordes Topeka, par un
+mouvement inaperu, avait laiss tomber le couteau sous les pieds du
+prisonnier!</p>
+
+<p>Le jeune Blanc tait stupfi: jamais semblable aventure ne serait
+entre dans ses prvisions. Au premier moment il fut mme contrari
+d'une pareille assistance qui l'embarrassait en un cer<a name="page_183" id="page_183"></a>tain sens.
+Effectivement, le vieux chef, debout devant lui, tait prcisment le
+premier adversaire qu'il lui aurait fallu frapper. Or, la loyaut, la
+reconnaissance, lui dfendaient toute agression contre ce vieillard:
+Topeka n'avait point voulu fournir le poignard contre lui.</p>
+
+<p>Quindaro resta donc assis avec une apparente indiffrence. Nemona imita
+son impassibilit et se dtourna.</p>
+
+<p>Au mme instant Topeka revint, amenant Mary et Manonie. Toutes deux
+tombrent genoux prs de lui en pleurant et poussant des sanglots
+fendre l'me.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! murmura Quindaro, coutez-moi vite! Manonie rangez-vous sur le
+ct; je vais tenter une vasion.</p>
+
+<p>La jeune femme se releva lentement, sans rien dire, et alla s'appuyer
+contre les parois de la grotte, derrire Nemona.</p>
+
+<p>Mary avait moiti entendu, moiti devin les paroles de Quindaro, elle
+s'approcha de lui et dit d'une voix basse comme un souffle:</p>
+
+<p>&mdash;Courage ami! Je vous prdis le succs!</p>
+
+<p>La pauvre enfant ne savait en aucune manire comment Walter essayerait
+cette entreprise dsespre;<a name="page_184" id="page_184"></a> mais elle avait confiance... et l'espoir
+renat si vite avec la confiance!</p>
+
+<p>&mdash;Armez-vous d'nergie pour tout supporter jusqu' mon retour avec les
+soldats, reprit Walter.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sans crainte, nous serons courageuses, d'ailleurs ils ne nous
+tueront pas; et jusqu' la mort j'esprerai, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! donc! reculez-vous un peu, je vais voir....</p>
+
+<p>A ces mots Quindaro bondit:</p>
+
+<p>Manonie le guettait, piant le moment favorable pour l'aider. Ds
+qu'elle vit le jeune homme debout, elle jeta ses bras autour au cou de
+Nemona en s'criant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pre! bon pre Indien! grce pour Quindaro! grce!</p>
+
+<p>En mme temps elle se cramponna au vieillard avec une vigueur et une
+tnacit incroyables, tellement que, malgr ses efforts, il ne parvint
+pas se dbarrasser d'elle en temps utile.</p>
+
+<p>Quindaro s'tait lanc comme un lion et avait renvers Wontum; mais
+l'agile et mfiant Sauvage avait esquiv le coup mortel, il ne reut
+qu'une blessure assez srieuse.<a name="page_185" id="page_185"></a></p>
+
+<p>Les mouvements du fugitif furent si prompts qu'il tait hors de la
+caverne avant que les Sauvages s'en fssent aperus, et sans qu'ils
+eussent fait un geste pour le retenir.</p>
+
+<p>Mais, pour cela, il n'tait pas encore sauv. Il se trouvait sur le
+sommet le plus relev de <i>Devil's Gate</i>, et pour descendre de ces
+hauteurs, il lui fallait se heurter, sur tous les points, aux Indiens
+effars.</p>
+
+<p>Sans perdre une seconde, il se lana avec la rapidit d'une flche au
+travers des rocs et des prcipices, cherchant toujours gagner les
+pentes infrieures.</p>
+
+<p>Par un effort dsespr, il russit gagner quelque avance sur ses
+poursuivants, dont il entendait la respiration haletante et furieuse
+derrire ses paules. Sur sa route, il courait l'immense danger de
+rencontrer des Pawnies dissmins dans la montagne et de se trouver
+ainsi brusquement arrt. Cependant, une circonstance heureuse lui fut
+d'un grand secours: il tait encore revtu du costume Indien; sa peau
+basane, sa dmarche agile, tout, en lui, compltait la ressemblance
+parfaite avec un guerrier du dsert; plusieurs Pawnies qui stationnaient
+<a name="page_186" id="page_186"></a> quelque distance le prirent pour un des leurs et le laissrent
+passer.</p>
+
+<p>Wontum serrait de prs Quindaro avec une agilit effrayante et un
+acharnement froce. Tous deux dvoraient l'espace, l'un courant pour sa
+vie, l'autre pour sa vengeance. Le Pawnie avait essay un coup de fusil
+sur le fugitif, mais il l'avait manqu. Renonant alors se servir
+inutilement de son arme, il se remit le poursuivre en poussant des
+cris d'alarme qui ameutrent contre Quindaro tous les Pawnies des
+environs.</p>
+
+<p>Le jeune Blanc avait russi prendre un peu d'avance; mais bientt il
+se vit sur un terrain excessivement prilleux. Derrire lui la meute
+hurlante et forcene; devant, une range menaante de carabines;
+droite, un prcipice dont les parois perpendiculaires plongeaient dans
+une sombre profondeur; gauche, les artes rocheuses de la montagne,
+hrisses d'inextricables broussailles.</p>
+
+<p>Dans cette dernire direction se trouvait son unique chance de salut; il
+s'y lana dsesprment. Une douzaine de coups de feu lui fut envoye
+sans le blesser srieusement, grce la prcaution par lui prise de
+courir en zig-zag.<a name="page_187" id="page_187"></a></p>
+
+<p>Cependant tous ces dtours l'avaient un peu ralenti, et ses ennemis ne
+se trouvaient qu' dix pas en arrire lorsqu'il commena gravir la
+montagne.</p>
+
+<p>Ce trajet tait rude, autant pour les poursuivants que pour le
+poursuivi. Quindaro le franchit avec une agilit surhumaine qui le porta
+en peu d'instants bien loin des Sauvages. Peu peu le bruit de leurs
+pas s'amoindrit, s'teignit; puis leurs clameurs devinrent confuses,
+enfin elles s'teignirent leur tour; et le silence de la nuit rgna de
+nouveau sur la solitude.</p>
+
+<p>A ce moment, Quindaro pt se croire sauv. Il s'arrta, pour reprendre
+haleine, au bas d'une profonde ravine dont les dtours allaient jusqu'au
+bas des collines rejoindre Sweet-Water, en avant de <i>Devil's Gate</i>.</p>
+
+<p>Aprs avoir prt, pendant quelques minutes, une oreille attentive aux
+moindres bruits de la fort, le jeune homme remonta sur un ct du ravin
+et parcourut des yeux la pente qui s'tendait vers la plaine. La clart
+de la lune lui fit apercevoir le dtachement de cavalerie dans la
+valle; il n'tait pas plus de cinq cents pas de distance, et
+paraissait se mouvoir lente<a name="page_188" id="page_188"></a>ment vers la montagne. Un peu en avant se
+dessinait comme un ruban noir une division d'infanterie, ou, pour mieux
+dire, de cavaliers qui avaient mis pied terre.</p>
+
+<p>Dans ce poste d'observation Quindaro tait passablement en vue; trop
+mme pour sa sret, car il entendit tout coup peu de distance le
+craquement d'une batterie de fusil. Prompt comme la pense, le jeune
+homme plongea dans l'obscurit du ravin et se coucha par terre au moment
+o le coup partait sans l'atteindre.</p>
+
+<p>Il se releva sans bruit; mais, son premier mouvement, une forme sombre
+se dressa ct de lui et un tomahawk siffla sur sa tte; un plongeon
+rapide le lui fit esquiver.</p>
+
+<p>Heureusement pour lui, le rifle de son invisible adversaire n'tait pas
+recharg, car au lieu de recevoir une balle, comme il s'y attendait, le
+fugitif n'entendit que des pas prcipits qui se mettaient sa
+poursuite.</p>
+
+<p>Au bout de quelques pas, Quindaro trbucha et tomba. Il avait donn dans
+une embuscade: un rapide coup-d'&oelig;il lui fit apercevoir des fantmes
+tapis ras de terre au milieu des buissons.<a name="page_189" id="page_189"></a> A peine s'tait-il relev,
+agile comme une jeune panthre, que vingt mains vigoureuses le saisirent
+ l'improviste.</p>
+
+<p>Sur le premier moment il lui fut impossible de reconnatre ceux au
+pouvoir desquels il venait de tomber. taient-ce des claireurs
+militaires, ou des Indiens? l'ombre tait devenue si paisse que tout
+tait confusion et incertitude.</p>
+
+<p>Quindaro avait toujours son costume Indien; par prudence il ne dit rien
+et vita soigneusement tout ce qui aurait pu le faire reconnatre; car
+si, par malheur, il tait aux mains des Pawnies, son apparence indienne
+lui prparait une vasion plus facile.</p>
+
+<p>Les hurlements diaboliques dont il fut salu le fixrent bientt sur la
+nationalit de ses ennemis: cependant les allures du jeune Blanc, son
+costume, sa prodigieuse agilit les drouta au premier abord; ils le
+prirent pour un espion Sioux. Wontum, accompagn de quelques Pawnies
+tant survenu, fut reu coups de fusils et de tomahawks. Cependant les
+deux dtachements ne tardrent pas se reconnatre, on cessa une lutte
+fratricide, et l'on s'occupa de Quindaro.</p>
+
+<p>Mais, grce au tumulte, il avait dfinitivement<a name="page_190" id="page_190"></a> disparu; toutes les
+recherches furent inutiles: la partie tait gagne encore une fois par
+le <i>Dmon de la Montagne</i>.</p>
+
+<p>Wontum faillit en devenir fou de rage; il aurait volontiers massacr
+tous ceux qui l'entouraient.</p>
+
+<p>Une diversion passablement dsagrable vint le tirer de ses fureurs
+intrieures. Tout ce tumulte et la fusillade qui s'en tait suivie
+avaient attir l'attention des troupes en mouvement sur le bord de la
+rivire. Guids par le bruit, l'clair et la fume des carabines, les
+artilleurs envoyrent des voles de mitraille qui criblrent les
+buissons o se tenait Wontum. Bientt la place ne fut plus tenable pour
+les Peaux-Rouges; aprs avoir eu plusieurs hommes blesss, ils se
+dcidrent la retraite, la rage dans le c&oelig;ur, et revinrent annoncer
+ Nemona que l'vasion du prisonnier tait un fait consomm.</p>
+
+<p>En mme temps ils lui firent connatre la prsence et la force imposante
+des troupes rgulires.</p>
+
+<p>Le vieux chef se montra fort irrit, et insista plus que jamais pour
+ngocier la paix avec les Blancs. Mais ses ouvertures dans ce sens
+paci<a name="page_191" id="page_191"></a>fique furent mal accueillies; l'orgueil froiss des Pawnies, excit
+par le vindicatif Wontum, faisait taire en eux tout esprit de prudence;
+une revanche sanglante leur paraissait le seul parti dsirable.<a name="page_192" id="page_192"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI<br /><br />
+LUEURS D'ESPOIR</h3>
+
+<p>Peu d'instants aprs l'arrive de Wontum, ses discussions avec le chef
+avaient dgnr en dispute, et l'on tait sur le point d'en venir aux
+coups, lorsque plusieurs Sauvages arrivrent avec grand bruit, amenant
+un prisonnier.</p>
+
+<p>Wontum poussa un rugissement de triomphe et bondit vers l'entre de la
+caverne, esprant apercevoir Quindaro. Mais son enthousiasme tomba vite;
+les nouveaux-venus n'amenaient qu'un vieillard.</p>
+
+<p>En le voyant approcher, Mary Oakley s'lana au-devant de lui, en
+s'criant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pre John! tes-vous donc aussi prisonnier?<a name="page_193" id="page_193"></a></p>
+
+<p>Effectivement, c'tait le vnrable ermite; il rpondit d'une voix
+calme:</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant, non, pas prisonnier!</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc vous trouvez-vous ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens pour faire mettre en libert trois personnes: vous, Manonie
+et son enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! Quel bonheur! s'crirent les deux captives, en prenant avec
+effusion les mains de ce sauveur inattendu.</p>
+
+<p>&mdash;Relcher E<small>LLE</small>? fit ddaigneusement Wontum en montrant Manonie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'adresse pas vous, rpondit l'ermite d'une voix glace;
+lorsque j'aurai consol ces malheureuses cratures, je veux confrer
+avec le chef Nemona.</p>
+
+<p>Cette rplique n'tait pas faite pour satisfaire le farouche Pawnie;
+nanmoins il resta immobile sans rpondre un seul mot.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu Quindaro? demanda Mary en touffant ses sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il est sauv.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon mari? s'cria imptueusement Manonie.</p>
+
+<p>&mdash;A la tte des troupes, dans la valle; il sera bientt ici.<a name="page_194" id="page_194"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est un espion! hurla Wontum.</p>
+
+<p>&mdash;Un espion?... rpta Nemona.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne suis ni guerrier, ni espion; ma voix n'est pas pour le
+sang, mais pour la paix.</p>
+
+<p>&mdash;O avez-vous t pris?</p>
+
+<p>&mdash;Vos guerriers m'ont saisi dans le ravin, tout prs de la rivire:</p>
+
+<p>&mdash;Que faisiez-vous l...?</p>
+
+<p>&mdash;J'tais en route pour venir vous proposer la paix.</p>
+
+<p>Le visage du vieux chef s'illumina d'une satisfaction subite: celui de
+Wontum devint plus sombre que la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles conditions proposez-vous? demanda Nemona.</p>
+
+<p>&mdash;Vous cesserez vos hostilits, vous relcherez les prisonnires, vous
+livrerez Wontum au supplice, car c'est lui qui est le principal
+coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous n'avez pas me regarder si cruellement, vous! continua-t-il
+en s'adressant ce dernier; je transmets mon message, le chef rpondra
+ce qu'il voudra, je rapporterai fidlement ses paroles.&mdash;Je pense
+maintenant, oui, je pense que trop de sang dj a coul; il en faut
+tarir la<a name="page_195" id="page_195"></a> source. Vous me connaissez pour un homme de paix, Nemona, vous
+savez que si je vous donne un conseil, c'est pour votre bien.
+Croyez-moi, toute lutte avec les Blancs est impossible; ils sont plus
+nombreux que vous, ils ont de <i>gros rifles</i> qui sment au loin la mort.
+Remettez-moi les captives; je m'en irai avec elles annoncer que le grand
+chef est un sage, un ami de la paix.</p>
+
+<p>Topeka survint ce moment: aprs avoir regard fixment le vieillard,
+elle le prit par la main en disant:</p>
+
+<p>&mdash;tes-vous le Pre John, l'Ermite?</p>
+
+<p>&mdash;On m'appelle ainsi, Topeka.</p>
+
+<p>&mdash;Le bon vieillard dont le wigwam est sur la montagne du Medicine
+Bow?...</p>
+
+<p>&mdash;L est ma cabane.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y vivez seul?... Vous tes <i>solitaire</i>, sans personne pour
+soigner votre demeure, personne pour vous aimer?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas tout--fait sans amis. J'espre bien n'avoir pas
+d'ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! personne ne peut tre votre ennemi; chacun vous aime, parce
+que vous parlez du Grand-Esprit. Si tous vous coutaient, je crois bien
+que nous n'aurions pas de guerres. Voulez-vous<a name="page_196" id="page_196"></a> me dire quelques paroles
+de Celui qui gouverne les cieux?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, Topeka. Il nous enseigne que nous ne devons pas tuer.
+Pourtant quelqu'un de votre tribu est venu hier ma cabane, il a tu
+une pauvre femme, la mre de cette pauvre enfant.</p>
+
+<p>Les yeux de la vieille Indienne se portrent sur Mary Oakley.</p>
+
+<p>&mdash;Sa mre? demanda-t-elle avec motion.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, rpondit la voix grave et triste de John.</p>
+
+<p>&mdash;Et... a-t-elle encore quelqu'un pour l'aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Son pre vit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Personne autre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si! s'cria navement Mary; voici d'abord le bon pre John;
+ensuite il y a celui qui...</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit l'ermite.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je me souviens. Le prisonnier qui tait l tout--l'heure.
+Et, vous l'aimez?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oh oui!</p>
+
+<p>&mdash;Autant que j'aime mon mari, Nemona?...</p>
+
+<p>&mdash;Bien davantage! je pense, rpondit la jeune fille rouge et confuse.<a name="page_197" id="page_197"></a></p>
+
+<p>&mdash;Alors, il faut que vous soyez libre de le rejoindre. Quel est celui
+qui a tu votre mre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Wontum, dit l'Ermite.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes un mchant homme! fit Topeka d'un ton svre, en se tournant
+vers le Pawnie; vous serez puni pour ce crime.</p>
+
+<p>Alors, s'adressant Manonie:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aimez pas vivre dans nos wigwams?...</p>
+
+<p>&mdash;Non! rpondit la jeune femme; je ne suis pas ne dans les bois; ma
+patrie c'est la maison des Blancs; le sang Indien n'est pas le mien;
+pourquoi serais-je infidle ma race?</p>
+
+<p>&mdash;Bien! reprit la vnrable Pawnie, vous tes Face-Ple, vivez avec les
+vtres. Vous n'aimez pas Wontum?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, non! je prfrerais les loups de la prairie!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous blme pas. C'est un mchant homme. Quelqu'un vous aime
+l-bas? continua-t-elle en montrant les troupes dans la valle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! mon mari m'attend, il attend son enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Bien! vous irez le rejoindre.<a name="page_198" id="page_198"></a></p>
+
+<p>&mdash;Elle n'ira pas! hurla Wontum avec un emportement froce.</p>
+
+<p>Et il tira son couteau comme pour joindre le geste sa protestation.</p>
+
+<p>&mdash;Arrire! Wontum! cria le chef d'une voix tonnante; c'est moi qui
+commande ici!</p>
+
+<p>Le Sauvage recula, n'osant dsobir; mais au fond du c&oelig;ur il
+nourrissait l'espoir de semer la division dans la tribu et de l'emporter
+par la violence et le nombre de ses adhrents. Il se mit sur le champ
+comploter dans les groupes, exploitant avec une habilet infernale les
+passions sanguinaires de ceux qui l'entouraient.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Topeka restait les yeux fixs sur Mary Oakley. Enfin,
+elle lui dit d'une voix tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, c'est ce mchant homme qui a tu votre pauvre mre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, rpondit la jeune fille en sanglotant.</p>
+
+<p>&mdash;Hier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, hier.</p>
+
+<p>&mdash;Hier!... rpta la vieille Indienne en rflchissant; il y a dix...
+quinze... dix-huit ans que ce mchant homme a tu...</p>
+
+<p>&mdash;Tu qui? demanda l'Ermite avec motion.<a name="page_199" id="page_199"></a></p>
+
+<p>&mdash;La mre de Manonie.</p>
+
+<p>La jeune femme poussa un cri de douleur: l'Ermite devint ple et demanda
+avec une sorte d'emportement douloureux:</p>
+
+<p>&mdash;Quel tait son nom? o demeurait-elle?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai oubli, rpondit lentement Topeka, aprs avoir consult ses
+souvenirs; mais mon mari vous le dira peut-tre.</p>
+
+<p>&mdash;tait-il prsent?</p>
+
+<p>&mdash;O?</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu o le meurtre ft commis?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rpliqua Nemona; j'tais au lac Willow et je n'ai connu cette
+affaire qu'au retour de Wontum, lorsqu'il ramena Manonie avec lui. Elle
+tait alors un petit enfant d'environ trois ans.</p>
+
+<p>&mdash;Le nom... quel tait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais su.</p>
+
+<p>&mdash;Le lieu...? En quel lieu a t commis le meurtre?</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut dans l'Iowa, prs...</p>
+
+<p>Le vieillard ne put achever sa phrase; un coup de feu cingla l'air, en
+mme temps le chef tressaillit en portant sa main la tte comme s'il y
+et prouv une vive douleur: un filet rouge<a name="page_200" id="page_200"></a> ruissela entre ses doigts,
+il chancela et tomba la renverse.</p>
+
+<p>Topeka se prcipita sur le corps de son mari, cherchant le relever,
+l'appelant des noms les plus tendres. Mais le vieillard resta muet et
+inanim: alors elle se rpandit en sanglots dchirants. Aprs avoir
+ainsi donn cours sa douleur, elle se releva comme une tigresse,
+cherchant le meurtrier.</p>
+
+<p>Wontum et tous les Indiens runis regardaient leur chef avec une anxit
+silencieuse. Topeka courut Wontum, le couteau lev:</p>
+
+<p>&mdash;Vous! c'est vous! cria-t-elle, exaspre.</p>
+
+<p>&mdash;Ugh! moi! non! rpliqua le Pawnie tout dcontenanc par cette
+accusation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est lui! c'est lui! poursuivit-elle en se tournant vers
+l'Ermite.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Topeka: je ne pense pas, dit le vieux John. Comme vous le voyez,
+le jour est venu, quelque soldat a pu s'approcher porte de carabine
+et a tir ce coup malheureux. Mais, laissez-moi voir si Nemona est mort
+ou seulement bless.</p>
+
+<p>Tout en parlant, l'Ermite s'tait pench sur le<a name="page_201" id="page_201"></a> chef: au bout d'un
+examen de quelques instants, il se releva en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, Topeka, sa blessure n'est nullement grave. La balle lui
+a effleur la tempe, et a trac sur la peau un lger sillon, sans
+atteindre le crne. Il n'est qu'tourdi par le coup; dans peu d'instants
+il reprendra connaissance.</p>
+
+<p>Sous la direction de Topeka, les Sauvages emportrent leur chef dans une
+grotte recule o il tait l'abri de la fusillade qui commenait
+envoyer parmi les Pawnies une grle de balles.</p>
+
+<p>L'occasion tait triomphante pour Wontum: il tait dbarrass du chef,
+et, sr de n'tre point contredit, il pouvait mener au combat ses
+fidles qui partageaient ses passions belliqueuses. Il tait d'ailleurs
+convaincu de pouvoir rsister pendant plusieurs heures, mme aux plus
+rudes assauts. Il prit donc le commandement, plaa ses hommes aux postes
+les plus avantageux, et bientt le ptillement de la fusillade, le
+grondement du canon, les sifflements de la mitraille ou des balles
+annoncrent au loin que la bataille tait chaudement engage.</p>
+
+<p>Des clameurs, tantt inquites, tantt victorieuses, indiquaient par
+instants les vicissitudes<a name="page_202" id="page_202"></a> variables du combat. Peu peu, les Sauvages
+se concentrrent au point o taient runies les prisonnires et leur
+vieil ami; elles furent obliges de rentrer plus avant dans l'intrieur
+des grottes pour n'tre pas atteintes par les balles.</p>
+
+<p>Le vieil Ermite s'aperut alors qu'il lui serait plus prilleux de
+retourner parmi les Blancs que de rester avec les Indiens; en effet,
+s'il chappait la mousqueterie des troupes rgulires, il pouvait
+craindre coup sr d'tre fusill par les Indiens furieux de le voir
+fuir. Il resta donc auprs de ses protges. L, au moins, il pouvait
+surveiller Wontum.</p>
+
+<p>Il les conduisit dans la grotte o reposait Nemona. C'tait leur plus
+sr asile, moins que Wontum, furieux d'une dfaite, ne revint les
+massacrer tous pour assouvir ses dernires vengeances.</p>
+
+<p>Mary Oakley et Manonie taient dans un tat d'angoisse terrible. Elles
+taient la fois si prs et si loin de la libert ou de la mort! Leur
+anxit devenait si cruelle qu'elles se surprenaient ne dsirer qu'une
+chose... mourir avec leurs amis.</p>
+
+<p>Topeka tait plus calme. Elle donnait toute son<a name="page_203" id="page_203"></a> attention son mari
+qui avait recouvr ses sens et ne se ressentait presque plus de sa
+blessure.</p>
+
+<p>Tout coup la vieille Indienne s'adressa fivreusement au pre John:</p>
+
+<p>&mdash;Vite! vite! lui dit-elle; cachez-vous derrire moi.</p>
+
+<p>&mdash;Wontum vient donc?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Je lui rsisterai.</p>
+
+<p>&mdash;Insens! Il est accompagn de plusieurs robustes Peaux-Rouges; tous
+sont arms, et vous tes sans dfense. Vous seriez tu avant d'avoir pu
+dire seulement deux mots.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Manonie que ce sclrat vient chercher?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne la dfendrais pas jusqu' mon dernier souffle! oh! que si!</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, vous pouvez dsesprer de son sort pour le prsent et
+pour l'avenir! Venez donc!</p>
+
+<p>Et la vieille Indienne, tirant de force l'Ermite en arrire, le cacha
+dans l'ombre.</p>
+
+<p>A cet instant Wontum arrivait avec plusieurs guerriers, hurlant et
+vocifrant d'une manire<a name="page_204" id="page_204"></a> furieuse. La malheureuse Manonie comprit
+aussitt que c'tait elle qu'ils en voulaient; elle se blottit dans un
+recoin obscur. Mais ses efforts furent inutiles, on l'arracha violemment
+de sa retraite et on la trana jusqu'au dehors, malgr ses cris et les
+appels dsesprs qu'elle adressait son mari.</p>
+
+<p>Hlas! ce dernier combattait vaillamment pour lui apporter secours, mais
+il tait trop loin encore pour lui venir en aide.</p>
+
+<p>Elle crut bien entendre une fois sa voix vibrante, au milieu du tumulte;
+ce ne fut qu'un clair, une sorte de vision fivreuse qui disparut
+aussitt.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant! mon enfant! rendez-moi mon petit Harry! criait-elle d'une
+voix navrante.</p>
+
+<p>Mais le monstre cruel l'entranait sans l'couter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'en est trop! oui, c'est trop de lche cruaut! s'cria l'Ermite
+ne pouvant plus tenir ce spectacle atroce.</p>
+
+<p>Et il s'lana vers le ravisseur: il l'atteignit au moment o il venait
+de jeter sa victime en travers sur un cheval. Un coup terrible ft
+assen sur la tte du vieillard qui tomba la renverse, inanim, sur le
+sol.<a name="page_205" id="page_205"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je prvoyais bien ce qui devait arriver, cria Topeka en courant son
+secours. Insens vieillard! que pouvait-il faire contre la force?</p>
+
+<p>Mary Oakley arriva en mme temps. Le visage de l'Ermite tait couvert de
+sang; elle se mit le laver doucement, cherchant sa blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne Topeka, dit la jeune fille, je vais faire tout ce que je pourrai
+auprs du pauvre Pre John, je crains bien que mes soins soient
+inutiles. Restez auprs de votre mari dont l'tat exige encore votre
+assistance.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons, ou plutt vous allez avoir assistance dans quelques
+moments. Voil la fusillade des Blancs qui se rapproche, les rifles
+Indiens se taisent. Justement! voil les soldats qui sont au pied de la
+colline: ne vont-ils pas tuer mon mari? ajouta la vieille femme avec une
+tendre inquitude.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! n'ayez pas peur. Vous avez sauv Quindaro, vous avez fait en
+notre faveur tout ce qui vous tait possible. Nous saurons vous prouver
+notre reconnaissance.</p>
+
+<p>Les deux femmes attendirent en silence l'issue<a name="page_206" id="page_206"></a> des vnements: on
+n'entendait dans la grotte que le bruit de leur respiration oppresse et
+les sanglots du petit Harry oubli par Wontum dans la prcipitation de
+sa fuite.<a name="page_207" id="page_207"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII<br /><br />
+DNOUEMENT</h3>
+
+<p>Le corps expditionnaire command par Marshall et guid par Oakley avait
+dvor l'espace avec une ardeur incroyable, si bien qu'il tait arriv
+<i>Devil's Gate</i> avant la petite troupe de Wontum.</p>
+
+<p>On savait dj par des rapports d'claireurs que les deux tiers, au
+moins, de la tribu Pawnie taient partis en campagne contre les Sioux,
+dont le quartier-gnral tait au confluent de <i>Pole-Creek</i> et de la
+rivire Platte. Tout portait donc prsumer que les Indiens restants
+n'oseraient accepter le combat, et feraient la paix ou prendraient la
+fuite.</p>
+
+<p>&mdash;Oakley! demanda Marshall, lorsqu'ils arri<a name="page_208" id="page_208"></a>vrent en vue des cavernes,
+ne pensez-vous pas que Nemona cherchera viter la bataille lorsqu'il
+aura vu quelle est l'importance de nos forces?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout juste mon opinion; et mme cette guerre n'aurait pas eu
+lieu sans la maudite influence de cet excrable Wontum. Je vous le dis,
+cap'taine, cet tre-l est le type de ce qu'il y a de pire entre toutes
+les tribus de la Nbraska. C'est lui assurment qui a allum la guerre
+avec les Sioux; il ne serait pas assez puni s'il pouvait tre tu
+chaque combat engag par sa mchancet.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que ce soit Wontum qui ait tu votre pauvre femme?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! Quel tre sur terre aurait pu vouloir du mal et en faire
+ la bonne crature? Ah! cap'taine, c'tait la meilleure et la plus
+douce des femmes. Une excellente et pieuse femme, toujours prte me
+consoler. Je vous le dis; sa perte fait dans mon c&oelig;ur un vide, un
+gouffre norme, que rien ne pourra combler.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends votre douleur, mon brave Oakley, rpondit tristement
+Marshall.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me comprenez, <i>vous</i>! c'est possible,<a name="page_209" id="page_209"></a> car vous avez du c&oelig;ur,
+et vous connaissez l'adversit maintenant. Hlas! je ne pourrai jamais
+dire l'impression mortelle que j'ai prouve en voyant, inanime sur le
+sol, la froide dpouille de celle qui pendant vingt annes avait t ma
+fidle et bien-aime compagne. Seigneur! j'ai cru que mon c&oelig;ur allait
+s'lancer hors de ma poitrine et mon sang faire clater mes veines!
+Mais, ce mcrant! qu'aura-t-il fait de ma pauvre Molly?</p>
+
+<p>&mdash;N'ont-ils pas pour habitude d'emmener en captivit les prisonniers qui
+ne sont pas tus?</p>
+
+<p>&mdash;Pas toujours. Lorsqu'ils sont en pays ennemi, c'est leur coutume; mais
+je ne leur connais aucune raison pour agir ainsi. Tout le voisinage de
+<i>Medicine Bow</i> a vcu dans une paix profonde pendant plusieurs annes;
+jamais nous n'avons offens les Pawnies en aucune manire.</p>
+
+<p>&mdash;Wontum s'est probablement dout que vous seriez avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort possible. En tout cas, je ne me repens pas de ce que j'ai
+fait; j'ai agi suivant mon devoir, et je l'accomplirai jusqu'au bout,
+tant que j'aurai des jambes capables de me porter.<a name="page_210" id="page_210"></a> Au fait, il me reste
+une tche remplir: il faut que je tue ce Wontum!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'tes pas le seul qui ayiez droit la vie de ce sclrat.</p>
+
+<p>&mdash;tes-vous sr d'tre au mme rang que moi pour cela, cap'taine? Pensez
+donc qu'il n'a tu ni votre femme, ni votre enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espre ainsi, murmura Marshall avec un profond soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, j'en suis sr: ce n'tait pas dans ses ides.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense bien aussi qu'il pargnera la vie de sa prisonnire et de
+l'enfant aussi longtemps que possible. Mais supposez que nous donnions
+l'assaut, et que la victoire se dclare en notre faveur, n'est-il pas
+craindre que Wontum la tue plutt que de la voir remise entre mes mains?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas. Il cherchera surtout assurer son salut par la
+fuite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est gal, il peut fort bien massacrer ses victimes avant de fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Non. S'il ne leur fait aucun mal, il sera tu, tout simplement. S'il
+les tue, il sera tortur! Il sait bien le sort qui l'attend; il sait
+bien qu'on le poursuivra sur toute la surface de la terre.<a name="page_211" id="page_211"></a></p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas trange que nous n'ayons pas revu Quindaro?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est extraordinaire. J'ai grandement peur qu'il ait t fait
+prisonnier au moment o ma malheureuse femme a t tue. S'il en est
+ainsi, Wontum ne l'aura pas laiss vivre deux heures seulement; la
+pauvre petite Molly en aura eu le c&oelig;ur bris. Quel est votre plan
+d'attaque cap'taine?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis dire grand'chose jusqu' ce que j'aie pris connaissance de
+la position des Indiens. Toutefois, je projette de tourner <i>Independence
+Rock</i> avec une partie de nos forces pendant que l'artillerie attaquera
+de front. Je placerai, en outre, des hommes sur les flancs pour arrter
+les Indiens dans leur fuite. Enfin, vous le concevez, tout dpendra des
+circonstances, des man&oelig;uvres et du nombre des ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien. Nous sommes arrivs aux cavernes. Attention! va
+commencer.</p>
+
+<p>Oakley parlait encore lorsque la dtonation d'une carabine retentit; un
+soldat fut bless: tout indiquait que les ennemis se tenaient sur leurs
+gardes.</p>
+
+<p>Les pices d'artillerie furent aussitt mises en batterie et la
+canonnade commena.<a name="page_212" id="page_212"></a></p>
+
+<p>L'obscurit du soir commenant arriver, le feu se ralentit
+sensiblement et ne continua qu' rares intervalles. C'tait, du reste,
+plutt une ruse pour occuper l'attention des Indiens qu'une attaque
+srieuse; en effet, ds que le crpuscule fut sombre et avant le lever
+de la lune, cinquante hommes, sous le commandement d'un lieutenant,
+commencrent tourner la montagne en se dirigeant vers les sommets du
+dfil. Comme cette ascension devait avoir lieu par un sentier rude et
+escarp, il avait t calcul qu'elle ne pourrait tre accomplie que
+bien avant dans la nuit. Oakley fut joint comme guide ce dtachement.</p>
+
+<p>L'artillerie tait reste dans le bas, avec le nombre d'hommes
+strictement ncessaires pour le service des pices. Les Indiens avaient
+une telle frayeur de ces gros rifles, que jamais ils ne se hasardaient
+ les approcher: un renfort pour les protger devenait donc inutile.</p>
+
+<p>Une autre portion des troupes mit pied terre et laissa ses chevaux
+derrire un banc de rochers, sous la garde d'un piquet de cavaliers.
+Cinquante hommes se portrent sur le flanc gauche: Marshall, avec cent
+hommes d'lite, gagna le flanc droit pour revenir au centre des
+cavernes.<a name="page_213" id="page_213"></a></p>
+
+<p>Il tait convenu que toutes les attaques commenceraient au point du
+jour.</p>
+
+<p>Pendant la nuit on aperut le bcher allum pour brler Quindaro. Deux
+ou trois fois Marshall, guid par cette lueur sinistre, fut sur le point
+de faire lancer dans cette direction des voles de mitraille; mais il
+n'en fit rien tant il craignait d'atteindre les prisonnires.</p>
+
+<p>L'aurore parut enfin: les hommes de Marshall se tenaient prts agir
+cachs derrire les rochers. A ce moment un d'entre eux eut la
+malheureuse ide de tirer le coup de feu qui blessa le vieux chef
+Nemona. Sans cette fatale imprudence, le combat n'aurait peut-tre pas
+eu lieu, et beaucoup de sang aurait t pargn.</p>
+
+<p>Enfin l'assaut commena avec furie. Un instant, Marshall aperut
+l'entre des cavernes sa femme et son petit Harry. A cette vue son
+c&oelig;ur bondit comme s'il et cherch s'lancer hors de sa poitrine.
+Il reconnut successivement Mary Oakley, le Vieil Ermite. Tous ces
+malheureux taient en position trs-prilleuse, grandement exposs au
+feu des assaillants.</p>
+
+<p>Marshall se sentit soulag d'un poids norme lorsqu'il vit le pre John
+faire rentrer les captives<a name="page_214" id="page_214"></a> sous la grotte; il commanda le feu avec une
+nouvelle nergie.</p>
+
+<p>Les soldats avaient aussi reconnu l'Hrone du fort Laramie; un lan
+furieux s'empara d'eux cette vue, ils se rurent en avant avec des
+clameurs formidables qui firent frissonner les plus profonds chos de
+cette solitude inhospitalire.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! amis! en avant!</p>
+
+<p>Les balles sifflent, les rocs sont branls, le torrent humain s'lve,
+se prcipite, inonde les rampes escarpes. Des corps d'Indiens tombent
+du haut des roches sanglantes; des braves tombent aussi dans les rangs
+de la troupe assigeante. Mais rien n'arrte ceux qui survivent;
+l'artillerie tonne, les coups de feu clatent, le sang ruisselle!</p>
+
+<p>&mdash;En avant! soldats! en avant!</p>
+
+<p>Tout coup Marshall domine d'une voix perdue le fracas de la bataille:</p>
+
+<p>&mdash;Cessez le feu!</p>
+
+<p>Le motif de cet ordre est facile comprendre: cet instant
+apparaissent Wontum et Manonie sur le seuil de la caverne. Chaque balle
+lance pouvait atteindre la jeune femme. Il y eut un<a name="page_215" id="page_215"></a> moment d'affreux
+silence; on s'attendait la voir massacrer sur place.</p>
+
+<p>Marshall bondit en voyant Wontum la placer sur un cheval et s'enfuir du
+ct de la valle.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! s'cria-t-il, le chemin est rocailleux, nous le devancerons sans
+peine. Pas de fusillade; chargez, le sabre la main!</p>
+
+<p>Comme une meute ardente les soldats volrent sur les pas du Pawnie. Ce
+dernier, gouvernant habilement son agile monture, lui faisait franchir
+tous les obstacles comme si elle et eu des ailes. Il descendit ainsi le
+ravin au grand galop et arriva dans la valle.</p>
+
+<p>Mais, prcisment en face, se trouvait un dtachement de cavalerie qui
+lui barrait le passage: la fuite devenait impossible de ce ct. Comme
+un sanglier accul, il regarda derrire lui; Marshall arrivait comme un
+tourbillon avec ses fidles.</p>
+
+<p>Le flanc abrupt du ravin lui offrait une voie impraticable pour tout
+autre qu'un Sauvage: il y lana perdument son cheval. Mais le noble
+animal venait de fournir une terrible carrire; le double fardeau qu'il
+portait tait trop pesant pour lui; deux fois ses jambes fines et
+nerveuses<a name="page_216" id="page_216"></a> se cramponnrent au sol mouvant; deux fois, coursier et
+cavalier glissrent jusqu'au fond du prcipice.</p>
+
+<p>Les soldats approchaient: la mort devenait certaine, la fuite
+impossible! Le sombre visage de l'Indien s'illumina d'une flamme
+sanglante. Il sauta par terre, tirant aprs lui Manonie.</p>
+
+<p>Marshall n'tait plus qu' trois longueurs d'pe.</p>
+
+<p>&mdash;Vengeance! toujours! hurla Wontum.</p>
+
+<p>Et son couteau acr se leva sur la jeune femme tendue ses pieds...</p>
+
+<p>&mdash;Feu! avait cri Marshall.</p>
+
+<p>Les balles sifflrent. Mais avant qu'elles fussent arrives au but, une
+forme sombre s'abattait du haut d'un roc sur le meurtrier et le
+renversait par un coup terrible qui faisait jaillir au loin les morceaux
+de son crne.</p>
+
+<p>Manonie tait sauve... sauve par le brave Oakley!</p>
+
+<p>Hlas! cette victoire devait coter un sang prcieux: le vaillant
+chasseur tait retomb sans mouvement auprs du cadavre de Wontum: les
+balles destines ce dernier l'avaient atteint.</p>
+
+<p>&mdash;Notre ami! notre sauveur! portons lui secours!<a name="page_217" id="page_217"></a> s'cria Marshall aprs
+avoir tendrement serr sa femme dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Oakley! continua-t-il en l'embrassant et le soulevant avec prcaution;
+tes-vous grivement bless?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... peut-tre... pas trop... rpondit le pauvre Jack d'une voix
+teinte; cependant, je ne sais pas... si je... m'en tirerai.</p>
+
+<p>&mdash;Hlas! nos balles vous ont atteint?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... on ne m'avait pas vu... c'est gal, il est heureux pour
+Manonie... que je... me sois trouv l... ma petite Molly?...</p>
+
+<p>&mdash;Sauve! dans les grottes, dit Marshall.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais... la voir avant de mourir... avant... de rejoindre ma...
+pauvre bonne femme...</p>
+
+<p>&mdash;Esprons mieux! vous n'tes pas bless mort.</p>
+
+<p>&mdash;Je le souhaite pour... Molly; mais je suis... perdu. Je sens au poids
+qu'il y a plus de dix balles... dans mon corps.&mdash;Ah! capitaine! mes yeux
+ont-ils t atteints?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je ne remarque aucune trace. Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que la nuit... se rpand sur moi, la nuit... sombre.<a name="page_218" id="page_218"></a></p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous qu'on vous transporte la grotte?</p>
+
+<p>&mdash;O est ma petite... Molly...?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers... mais... htez-vous.</p>
+
+<p>On forma sur le champ une litire avec les mousquets et on emporta le
+bless.</p>
+
+<p>Mais lorsqu'il arriva auprs de sa fille, il avait perdu connaissance,
+la malheureuse enfant n'embrassa qu'un corps inanim.<a name="page_219" id="page_219"></a></p>
+
+<h3><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE"></a>PILOGUE</h3>
+
+<p>Les lendemains de batailles sont tristes mme pour les vainqueurs. Il
+faut ensevelir les morts, panser les blesss: on se compte, et on trouve
+des vides dans les rangs.</p>
+
+<p>Aprs les premires joies d'une runion presque miraculeuse, Marshall et
+le vieil Ermite avaient d s'occuper de tous ces pnibles dtails.
+Ensuite, le repos, ncessaire tous aprs tant d'angoisses et de
+fatigues, le repos tait devenu un imprieux besoin. Chacun s'tait fait
+un lit rustique, et on s'tait endormi, les uns sur leurs joies, les
+autres sur leurs douleurs.</p>
+
+<p>Cependant la nouvelle aurore qui succda ces journes sombres tait si
+belle que la joie, le bon<a name="page_220" id="page_220"></a>heur et la paix semblaient tre son cortge.</p>
+
+<p>Mary Oakley tait encore dans la rgion des songes, ses yeux doux et
+tristes n'avaient pas entirement sch leurs larmes, lorsque des voix
+amies l'invitrent au rveil.</p>
+
+<p>Elle se leva vivement: Topeka tait ct d'elle; plus loin taient
+Manonie, Marshall et leur petit Harry. Tous ces visages rayonnaient
+d'allgresse; Mary leur sourit d'abord, puis son c&oelig;ur se serra en
+pensant que chacun autour d'elle avait retrouv ceux qu'il aimait, et
+qu'elle seule, pauvre orpheline, n'avait plus de famille, plus d'ami
+dvou... Son pre gisait sanglant dans l'ombre d'un rocher; Quindaro
+n'avait pas reparu.</p>
+
+<p>&mdash;La jeune Fce-Ple tait donc bien loin dans le pays des songes? dit
+Topeka employant l'harmonieux langage de la posie indienne; si loin!
+qu'elle n'entendait plus... Qu'elle ouvre l'oreille pour y laisser
+entrer une voix chre.</p>
+
+<p>La jeune fille fixa sur la vieille femme ses grands yeux tonns:</p>
+
+<p>&mdash;Oui; reprit celle-ci, que ma fille coute... elle entendra...</p>
+
+<p>Mary prta l'oreille, docilement, mais sans savoir pourquoi.<a name="page_221" id="page_221"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ma petite Molly..., balbutia prs d'elle une voix faible et
+tremblante; tu ne sais donc pas? Je suis ressuscit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pre! mon doux pre!! s'cria la pauvre enfant qui croyait rver.</p>
+
+<p>Elle bondit comme une gazelle; puis, s'agenouilla, pleurant, riant,
+perdue, auprs d'un lit de fougres qu'elle aperut quelques pas.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement! Molly! rpondit le brave Jack ses baisers exalts,
+doucement! ma bonne fille, je suis plus dlicat cette heure que le
+premier &oelig;uf d'un oiseau-mouche; remercie un peu le bon Ermite qui m'a
+remis neuf, qui m'a soign, qui m'a presque guri, tout bless qu'il
+est.</p>
+
+<p>En effet le vieux John se tenait debout, prs du lit, et son visage
+tait encore inond du sang rpandu par sa blessure de la veille.</p>
+
+<p>Au moment o Mary se disposait lui adresser la parole, Nemona, par une
+exclamation stridente attira tous les yeux sur lui.</p>
+
+<p>Il apparut, le visage dcompos par la frayeur, et considrant avec
+stupfaction un objet trange qu'il tenait la main.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda Marshall.<a name="page_222" id="page_222"></a></p>
+
+<p>&mdash;Le scalp du vieil Ermite! bgaya le chef en montrant une chevelure
+blanche.</p>
+
+<p>Marshall regarda John avec tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;De l'eau, demanda-t-il, donnez-moi de l'eau pour que je lave ce sang.</p>
+
+<p>L'opration tait peine commence que les sourcils grisonnants, les
+rides, la barbe argente tombrent comme par magie, dcouvrant un jeune
+et mle visage que chacun reconnut aussitt.</p>
+
+<p>&mdash;Quindaro! Quindaro! s'cria-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de joyeux tumulte impossible dcrire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes amis, dit-il enfin, le vieux John, l'Ermite, Quindaro,
+Walter! je suis, ou plutt j'tais tout cela; mais aujourd'hui je ne
+veux garder que le dernier nom, car c'est le seul qui me rappelle le
+bonheur, ajouta-t-il en regardant tendrement Mary.</p>
+
+<p>&mdash;Cher Walter! murmurait celle-ci, rouge de bonheur; mon Dieu! merci!</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui est finie ma tche vengeresse; si j'en crois mon c&oelig;ur,
+une nouvelle joie nous attend. Nemona, en quelle rgion Wontum a-t-il
+enlev Manonie aprs avoir massacr sa famille?<a name="page_223" id="page_223"></a></p>
+
+<p>&mdash;Dans l'Iowa, prs du fort des Moines, sur la rivire Racoon.</p>
+
+<p>&mdash;Manonie! poursuivit Walter, n'avez-vous aucun souvenir de votre
+enfance, du toit paternel?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai peu... bien peu... ils sont confus..., Des amis..., mon pre,
+ma mre et de petits frres avec lesquels je jouais...</p>
+
+<p>&mdash;Sur les bords d'un cours d'eau?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! s'cria la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Sur une belle colline?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! je me souviens.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre nom... vous le rappelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi rflchir.</p>
+
+<p>Et Manonie se prit la tte dans les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, que je vous aide:... tait-ce Flor...?</p>
+
+<p>&mdash;Flora! oui! continua la jeune femme avec motion.</p>
+
+<p>&mdash;Flora Mil...?</p>
+
+<p>&mdash;Milburn! oui, Flora Milburn; c'est cela. Mais alors, vous tes....?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Walter Milburn, ton frre! s'cria le jeune homme en pleurant
+de joie; ton frre!... et je ne suis plus l'orphelin solitaire.<a name="page_224" id="page_224"></a></p>
+
+<p>Si quelque voyageur, traversant les plaines de la Nbraska, s'arrte sur
+les bords enchants de la rivire calme et majestueuse avant qu'elle ait
+atteint le territoire de Laramie, il aperoit sur une colline verdoyante
+deux beaux chteaux qu'entourent une multitude de cabanes rustiques.</p>
+
+<p>C'est le plus beau settlement du <i>Far-West</i>; son riant paysage est anim
+par de nombreux troupeaux; le calme et la paix rgnent dans la frache
+valle; bien loin, bien loin ont fui les Peaux-Rouges hostiles; la race
+Blanche seule rgne sur ce territoire splendide qu'elle a fertilis.</p>
+
+<p>Que le voyageur demande quelque ptre cavalier, le nom des heureux et
+riches Settlers qui ont cr ce superbe domaine, le ptre rpondra:</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez donc de bien loin! vous ne connaissez pas
+<i>C&oelig;ur-de-Panthre</i> et <i>Quindaro</i>?</p>
+
+<p>Si le voyageur fait de nouvelles questions, en dbouchant cordialement
+un flacon de whisky, le ptre boit sa sant et lui raconte la lgende:
+quand elle est termine, il dpose respectueusement terre son grand
+sombrero, et, tte nue, boit la sant du jeune Harry, l'unique
+hritier des Milburn.</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">FIN<a name="page_225" id="page_225"></a></p>
+
+<h3><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIRES</h3>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="right"><small>Chapitres.</small></td><td align="left">&nbsp;</td><td align="right"><small>Pages.</small></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_PREMIER">I</a></td><td align="left">&mdash;Une Hrone du dsert.</td><td align="right"><a href="#page_005">5</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_II">II</a></td><td align="left">&mdash;Old John.</td><td align="right"><a href="#page_025">25</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_III">III</a></td><td align="left">&mdash;L'embuscade du tigre rouge.</td><td align="right"><a href="#page_040">40</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IV">IV</a></td><td align="left">&mdash;Aventures de montagnes.&mdash;Quindaro.</td><td align="right"><a href="#page_062">62</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_V">V</a></td><td align="left">&mdash;Poursuite.&mdash;Fuite du tigre.</td><td align="right"><a href="#page_083">83</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VI">VI</a></td><td align="left">&mdash;Amis.</td><td align="right"><a href="#page_102">102</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VII">VII</a></td><td align="left">&mdash;Un message</td><td align="right"><a href="#page_121">121</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII</a></td><td align="left">&mdash;Paradis perdu</td><td align="right"><a href="#page_141">141</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IX">IX</a></td><td align="left">&mdash;Trop tard!.</td><td align="right"><a href="#page_158">158</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_X">X</a></td><td align="left">&mdash;Le loup dans son antre.</td><td align="right"><a href="#page_168">168</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XI">XI</a></td><td align="left">&mdash;Lueurs d'espoir.</td><td align="right"><a href="#page_192">192</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XII">XII</a></td><td align="left">&mdash;Dnouement.</td><td align="right"><a href="#page_207">207</a></td></tr>
+<tr><td align="left" colspan="2"><a href="#EPILOGUE"><small>PILOGUE.</small></a></td><td align="right"><a href="#page_219">219</a></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c"><small>FIN DE LA TABLE</small></p>
+
+<hr />
+
+<p class="c"><small>F. Aureau.&mdash;Imprimerie de Lagny</small></p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cur de panthre, by
+Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CUR-DE-PANTHRE ***
+
+***** This file should be named 36460-h.htm or 36460-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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