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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cœur-de-panthère + +Author: Gustave Aimard + Jules Berlioz d'Auriac + +Release Date: June 18, 2011 [EBook #36460] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CŒUR-DE-PANTHÈRE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +1 fr. 25 c. le volume. + +GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC + +CŒUR DE PANTHÈRE + +[Illustration] + +PARIS + +A. DEGORCE-CADOT, éditeur, 9, rue de Verneuil + +_Propriété exclusive de l'éditeur_ + + +COLLECTION + +DES + +JOYEUX ROMANS ILLUSTRÉS + +A 2 francs le volume + + + PIGAULT-LEBRUN. { Monsieur Sans-Souci, dessins de Hadol, 1 v. 2 fr. + { L'Heureux Jérôme -- 1 v. 2 » + { Monsieur Botte -- 1 v. 2 » + _Nouvellement_ { Les Barons de Felsheim -- 1 v. 2 » + _parus_ { La Folie espagnole. -- 1 v. 2 » + { Le Coureur d'aventures -- 1 v. 2 » + { Le Mouchard -- 1 v. 2 » + + _Sous presse les autres romans de_ =Pigault-Lebrun= + + Autres Romans illustrés à 2 fr. le vol. + + { Les Gens de Villeguindry, avec 36 gravures 1 v. 2 » + A. HUMBERT { Tailleboudin 1 v. 2 » + + ELIE BERTHET { L'Homme des Bois, très fort volume, + { 15 gravures 1 v. 2 » + + Nouveautés à 3 fr. illustrées + + { Les Treize Nuits de Jane, 6 gravures + PAUL DE KOCK { hors texte 1 v. 3 » + + SŒUR X { Mémoires { Le Couvent, 12 grav. 1 v. 3 » + { d'une Religieuse { La Défroquée, 12 g. 1 v. 3 » + + +Collection des œuvres de Paul de Kock à 2 fr. le volume en vente et +sous presse. + +Paris.--Typ. Collombon et Brûlé, rue de l'Abbaye, 22. + + +CŒUR-DE-PANTHÈRE + +ŒUVRES DE GUSTAVE AIMARD + + A 3 fr. le volume + + LES CHASSEURS MEXICAINS, avec gravure 1 vol. + DONA FLOR 1 vol. + LES FILS DE LA TORTUE, 2e édition, avec gravure 1 vol. + L'ARAUCAN, 2e édition, avec gravure 1 vol. + + A 2 fr. le volume + + UNE VENDETTA MEXICAINE, avec gravure 1 vol. + + +OUVRAGES GRAND IN-4º ILLUSTRÉS + +(VOIR LE CATALOGUE GÉNÉRAL) + + +GUSTAVE AIMARD ET JULES D'AURIAC + +A 1 fr. 25 le volume + + L'AIGLE-NOIR DES DACOTAHS 1 vol. + LES PIEDS-FOURCHUS 1 vol. + LE MANGEUR DE POUDRE 1 vol. + L'ESPRIT BLANC 1 vol. + LE SCALPEUR DES OTTAWAS 1 vol. + LES FORESTIERS DU MICHIGAN 1 vol. + ŒIL-DE-FEU 1 vol. + CŒUR-DE-PANTHÈRE 1 vol. + LES TERRES D'OR 1 vol. + JIM L'INDIEN 1 vol. + RAYON-DE-SOLEIL 1 vol. + + +F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + +GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC + +CŒUR-DE-PANTHÈRE + +[Illustration: colophon] + +PARIS +A. DEGORCE-CADOT, ÉDITEUR +9, RUE DE VERNEUIL, 9 + +Tous droits de propriété expressément réservés + + + + +CŒUR-DE-PANTHÈRE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +UNE HÉROÏNE DU DÉSERT + + +Il n'y a pas, sous le soleil, de paysage plus splendide et plus riche en +beautés sauvages que le territoire à l'ouest de la Nébraska, sur lequel +ce déroulent les plaines de Laramie. + +Pour le voyageur qui visite ces admirables contrées, ce nom de _Plaines_ +semble inexact au premier abord; car, avant d'y parvenir, il a dû gravir +les plus hauts plateaux des Montagnes Rocheuses. + +Cependant le mot est vrai, c'est bien une _plaine_ dont il s'agit. + +Le Fort Laramie, qui occupe un des points extrêmes, est situé au +confluent nord de la Nébraska ou Platte, avec un autre cours d'eau +qu'elle absorbe. + +Des sources de la Platte à ce confluent la rivière décrit un cercle +immense d'environ quatre-cents milles, embrassant dans son cours +plusieurs chaînes de montagnes égales en hauteur. + +D'un autre côté, la rivière Laramie dont la naissance est proche de la +Nébraska, entoure le reste du territoire, sur un diamètre de +soixante-et-quinze milles, et complète ainsi la circonférence. + +Cette enclave constitue les fameuses _plaines de Laramie_. + +Cette région n'est pas seulement une prairie monotone et stérile; on y +voit des vallées fertiles, riantes, couvertes de forêts et de récoltes; +des côteaux admirables et verdoyants; de gras pâturages; des cours d'eau +rayonnant dans toutes les directions. + +Au milieu des âpres Montagnes Rocheuses, c'est un oasis, un Éden +inattendu. + +Tout autour, le colossal amphithéâtre des hautes cîmes s'élève dans sa +grandeur solitaire et forme un saisissant contraste avec les beautés +plus douces, plus harmonieuses des vallées; on dirait les sourcils +froncés de spectateurs géants jetant un regard sévère sur les +folâtreries gracieuses de la nature. + +Le pic Laramie, point culminant de cette chaîne, s'élève à environ +trente milles du fort qui a emprunté son nom: c'est le centre d'un +paysage incomparable par sa splendeur et son immensité; la vue, que rien +ne limite, plane au-dessus des prairies incommensurables, jusqu'au +lointain Missouri.--C'est le point de vue des Basses-Terres, en +regardant l'Orient.--Au couchant c'est tout un autre aspect; à perte de +vue surgissent des troupeaux de montagnes dont les croupes luisantes ou +sombres, nues ou boisées, rocailleuses ou verdoyantes, ondulent en tout +sens.--Tout un panorama de collines! + +Deux de ces cîmes méritent une mention particulière: ce sont, le _Roc +Indépendance_ et la _Porte-du-Diable_. Ce dernier pic est un grand +rocher, sur lequel n'apparaît pas la moindre trace de végétation, et qui +s'élève, solitaire, à une hauteur de quatre mille pieds. Sur son extrême +pointe est une espèce de portique, œuvre bizarre de la nature, et qui +a donné son nom à toute la montagne. Là s'arrête une chaîne immense qui +forme la principale ossature des Montagnes Rocheuses. Des +_Portes-du-Diable_ jaillit la rivière _Sweet-water_ (Eaux-Douces); le +bruit infernal de ses cascades, les bonds effrayants de ses flots à +travers les roches aiguës, le grondement continu des échos, tout motive +le nom sinistre qui s'applique à ces mornes et imposantes solitudes. + +Nous sommes en 1857-58. A cette époque, le fort Kearney, situé à environ +deux cents milles du Missouri, était le _settlement_ (établissement) le +plus éloigné «du lointain Ouest.» Il est vrai que plus d'un aventurier, +plus d'un hardi pionnier de la civilisation, avait poussé plus loin ses +excursions dans le désert; il y avait des huttes de chasseurs, de +_squatters_ (défricheurs, colons), jusque sur les bords de la Platte, +jusqu'au pied des Montagnes Rocheuses; mais ces habitations clairsemées +dans ces immenses solitudes ne méritaient pas le nom de settlements; la +contrée ne pouvait pas être considérée comme peuplée. + +Le mot de _squatter_ implique ordinairement l'idée d'un forestier +grossier et illettré. Effectivement c'est le cas le plus ordinaire: +mais, comme il n'y a pas de règle sans exception, on pouvait trouver, +dans les plaines de la Nébraska quelques familles ayant appartenu aux +classes distinguées de la société civilisée. C'étaient, pour la plupart, +des gens qui avaient éprouvé des revers de fortune ou des déchirements +de cœur inguérissables, et qui, fuyant le monde des villes, étaient +venus se retremper aux virginales magnificences de la solitude. + +Là, au moins, ils vivaient tranquilles, ces exilés, ces convalescents de +la civilisation; mieux valait pour eux la rencontre fortuite du Buffalo +ou de l'Indien que le contact quotidien de la population des villes. + +Le fort Laramie était, à cette époque, un poste important pour la traite +des marchandises; c'était le rendez-vous des Indiens chasseurs et +trafiquants, des trappeurs (chasseurs) de toutes les nations, des +aventureux négociants Américains. Il y avait, en tout temps, une +garnison d'environ trois cents hommes. + +C'était là que s'organisaient les caravanes pour le _Golden State_ +(Région d'Or), qui passaient par la vallée de la Platte, le Sweet-water, +South-Pass et Fort-Hall. + +Au seuil des contrées montagneuses se trouvaient, par groupes de dix ou +douze, des habitations échelonnées çà et là dans les plaines de Laramie, +sur une étendue d'environ trente à quarante milles. + +Nous attirerons l'attention du lecteur sur un de ces charmants +ermitages. Son apparence extérieure était modeste, mais révélait des +habitants honorables. Il était situé près des confluents de la _Platte_ +et de _Medicine-Bow River_, à cinq milles de Sweet-water, à quinze +milles des Portes-du-Diable. + +Au lieu d'être installée dans la vallée--une des plus belles de la +contrée,--cette habitation était perchée comme un nid d'aigle sur la +cime d'un côteau, et disparaissait au milieu des feuillages touffus. La +pente, pour y arriver, était hérissée de rocs menaçants, disposés en +forme de labyrinthe, et qui en rendaient l'accès difficile à tout autre +qu'un familier de l'endroit. + +Lorsque le voyageur, quittant les régions civilisées, pénètre dans les +déserts de l'Ouest, il est saisi par la nouveauté sauvage et grandiose +de cette nature admirable: ce ne sont plus les paysages alignés par le +crayon plus ou moins maladroit des architectes, les points de vue +calculés par la vieille routine, le clinquant champêtre au milieu +duquel se pavanent autour de leurs maîtres des animaux dégénérés, +atrophiés par la domestication. Ce n'est plus le vieux monde défiguré +par l'homme; c'est la terre dans sa beauté native et fière, telle +qu'elle est sortie des mains du Créateur. + +La grande prairie se déroule, mouchetée de vertes forêts, de troupeaux +de buffles, de hordes de chevaux sauvages, de loups, de daims +bondissants; et au milieu de cette immensité silencieuse, passe +l'Indien, rapide, agile, infatigable, sans laisser derrière lui la trace +de ses pas, sans faire le moindre bruit, sans faire ployer le brin +d'herbe sur lequel son pied se pose. + +Le voyageur n'avance qu'avec une émotion respectueuse qui ressemble à de +la crainte, mais dont le charme est inexprimable. + +Et pourtant, si grande est la force des vieilles habitudes qu'il se +trouve heureux de découvrir le Fort Laramie après avoir traversé les +quatre cents milles du désert de la Nébraska: le moindre échantillon de +la vie civilisé est le bien-venu. + +Du reste, il faut en convenir, l'aspect de cette petite colonie +militaire n'était pas sans offrir un certain attrait; on trouvait là +une physionomie particulière aux gens, aux bêtes, aux choses même; il y +avait comme un reflet du désert. + +Il y avait même une Héroïne demi-sauvage, demi-civilisée, dont +l'histoire était une légende de la Prairie. + +Manonie ou _Cœur-de-Panthère_, comme l'appelaient les Sauvages, était +une «Face-Pâle.» Personne ne connaissait sa famille, si ce n'était un +chef Pawnie, Nemona, autrement nommé _Les Eaux Grondantes_. Le père de +Nemona l'avait enlevée à sa famille, dans l'État central d'Iowa; elle +n'était alors âgée que de trois ans. Le sort de ses parents resta un +sombre mystère; la jeune fille elle-même avait ignoré que le sang de la +race blanche coulait dans ses veines, jusqu'au moment où les officiers +du Fort Laramie le lui avaient appris, avec force compliments. Un de ces +Messieurs avait même eu la patience persévérante de se faire raconter +par les Indiens quelques bribes de son histoire, et s'était ensuite +empressé de lui faire connaître tout ce qu'il avait pû recueillir. Elle +avait, du reste, été honorablement et affectueusement traitée par ses +amis blancs; le commandant du Fort l'avait presque adoptée et la +considérait comme sa fille: aussi avait elle pour toute la population +Face-Pâle une affection profonde qui avait exclu de son esprit tout +souvenir Indien. + +Un notable guerrier des Pawnies, nommé Wontum, c'est à dire le +_Chat-Sauvage_, avait demandé en mariage _Cœur-de-Panthère_; mais la +jeune fille avait repoussé avec empressement ses prétentions amoureuses. +Un noble et orgueilleux sentiment de sa supériorité native s'était élevé +en elle et l'avait portée à accueillir cet aspirant sauvage avec un +dédain tel que l'infortuné Wontum dût se retirer honteux et confus. + +Nemona (le chef Pawnie dont nous ayons déjà parlé) avait, contrairement +à la coutume Indienne, une seule et unique femme qu'il affectionnait et +traitait avec tous les égards possibles. Il entreprit, avec elle, +d'intercéder pour Wontum auprès de la jolie transfuge; mais celle-ci +n'avait plus dans le cœur un seul atome de l'esprit Indien; toutes +les instances furent repoussées avec perte. Il en résulta une certaine +froideur entre eux; puis survinrent des propos piquants, enfin une +rupture complète à la suite de laquelle Cœur-de-Panthère fut invitée +par Nemona à chercher asile hors de chez lui. Ce fut à dater de cette +époque que la jeune fille abandonna les villages Indiens. + +Alors Wontum perdit toute espérance, pour le moment; mais il garda au +fond de son cœur un sentiment indéfinissable qui tenait de l'amour et +de la haine, et qui n'était ni l'un ni l'autre. Les dédains de la jeune +fille parurent inexplicables dans les tribus Indiennes; et ce fût, même, +à cette occasion qu'elle reçût le nom de _Cœur-de-Panthère_: à +l'oreille des sauvages il dépeignait parfaitement l'intraitable humeur +dont Manonie avait fait preuve envers un de leurs plus braves et plus +séduisants guerriers. + +Elle avait alors seize ans: ses instincts l'attiraient vers la race +blanche, elle finit par se fixer complétement parmi les Européens. + +Là, au bout de peu de temps; elle fut rencontrée par un jeune lieutenant +qui avait un peu entendu raconter son histoire par les Settlers des +frontières ou les Indiens éclaireurs dans l'armée. D'abord il lui +accorda de la curiosité, puis de l'intérêt; enfin, un beau jour, il +s'aperçut qu'il en était devenu profondément amoureux. En effet, les +grâces natives, la réserve modeste, la candeur ingénue de Manonie +étaient de nature à faire impression sur l'homme le moins sensible. +Bientôt on pût se convaincre d'une chose surprenante, savoir qu'Henri +Marshall, lieutenant de première classe dans les armées unies, fils de +fière et riche famille, était le prétendant avoué et agréé d'une petite +fille sauvage jusqu'alors dédaigneuse des meilleurs partis.--Car, il +faut le dire, l'affection sincère et noble du jeune officier avait +touché le cœur de Manonie; elle n'avait pu le lui dissimuler. + +Les fiançailles eurent lieu avec un immense retentissement parmi les +tribus indiennes. Cette nouvelle excita plus d'une secrète et amère +jalousie. Nemona y fit peu d'attention, car aucun lien de famille ne +l'attachait à Manonie; mais Wontum en fût outré, et se promit d'exercer +la plus terrible vengeance. + +Comme il avait une influence considérable dans sa peuplade, il ne lui +fut pas difficile de trouver des adhérents tout prêts à l'aider dans ses +projets. Ainsi secondé il entreprit de la faire prisonnière dans le +village Indien; mais elle eût l'adresse de s'échapper et parvint à +gagner heureusement le Fort. + +Furieux de cette désertion, Wontum résolut de reprendre la fugitive; à +cet effet, il combina un plan qui semblait immanquable. + +Il se posta, avec ses guerriers, sur le passage d'une caravane, +l'attaqua dans la vallée _South Pass_ (Défilé du sud), et fit +prisonniers les voyageurs qui la composaient. Au lieu de les massacrer +inhumainement, suivant l'usage Indien, il se contenta de les faire +garrotter avec soin; de plus, il eut la précaution de laisser échapper +un des captifs: en agissant ainsi, il poursuivait le cours de ses +combinaisons diaboliques. + +Son but était, d'abord, de faire connaître par l'entremise du fugitif +l'événement fâcheux survenu à la caravane. En effet, le malheureux +émigrant, tout effarouché, ne manqua pas de courir au Fort Laramie, d'y +raconter le désastre et de demander à la garnison une sortie dans le but +de délivrer les prisonniers. + +A cette nouvelle, tout ce que le rusé sauvage avait prévu ne devait pas +manquer d'arriver; les soldats s'empressèrent de se proposer pour +l'expédition, on n'eût qu'à refuser les volontaires qui se présentaient +en foule: il fut question d'une prise d'armes sérieuse. + +C'était là précisément ce que voulait Wontum; trouver le Fort dégarni +de la majeure partie de ses défenseurs, le surprendre, y pénétrer, +enlever Manonie, l'entraîner au fond des bois après avoir massacré tous +les Européens s'il était possible. + +Bien entendu, le lieutenant Marshall, ce rival détesté, avait la +première place dans les féroces préférences de Wontum. + +En attendant le résultat de sa stratégie, le chef Indien conduisit ses +prisonniers et son butin au sommet de _Table-Hill_ qui est voisin de +_South Pass_. + +Ce pic, un des plus formidables de cette chaîne, s'élève à sept mille +quatre cent quatre-vingt huit pieds dans les profondeurs du ciel, au +milieu d'un chaos titanique de roches anguleuses, aiguës, hérissées, +menaçantes: sur ses flancs de granit sombre règnent l'horreur et la +solitude; ses sommités sont d'affreux déserts perdus dans le désert du +vide. + +Wontum ne pouvait choisir une retraite plus sauvage et plus +inaccessible: aussi en avait-il fait son quartier général. Cependant il +n'y concentra pas, pour le moment, toutes ses forces qui s'élevaient à +environ deux cents hommes: il laissa à _Table-Hill_ une trentaine de +guerriers, et avec le reste de sa troupe s'en alla rôder autour du Fort +Laramie, épiant une occasion favorable pour y porter le carnage, +l'incendie et le rapt. + +La distance entre _South-Pass_ et Laramie est d'environ deux cents +milles: la bande sauvage n'avait pas fait la moitié du chemin qu'elle +aperçut les troupes venant du Fort. Les Indiens se cachèrent aussitôt, +et, lorsque tout danger d'être aperçus fut passé, ils se portèrent +rapidement en avant: tout paraissait tourner au gré de leurs désirs; le +plan de Wontum allait triompher. + +Il n'était resté au Fort Laramie qu'une quarantaine d'hommes, sous le +commandement du lieutenant Henry Marshall. Son mariage avec la jeune fée +des forêts n'avait pas encore été célébré: cependant Manonie habitait le +Fort depuis plusieurs mois, logeant avec la femme d'un officier. + +L'agression commise contre les émigrants mit en éveil tous les instincts +sauvages de la jeune fille; elle resta convaincue que Wontum était sur +le sentier de guerre; dès ce moment, ses jours et ses nuits se passèrent +dans une défiance incessante. + +Rien n'égale la finesse idéale, la perspicacité inimaginable que +l'éducation des bois donne aux sens; rien n'égale l'étonnante prescience +avec laquelle hommes, femmes, enfants devinent ce qu'ils ont à peine vu +ou entendu: l'Européen, bercé dans les langes étroits de la +civilisation, ne peut que s'incliner devant cette supériorité physique, +et s'avouer inférieur, insuffisant, chétif. + +Manonie avait le pressentiment des entreprises tentées par Wontum: elle +_savait_ qu'il ourdissait dans l'ombre quelque trame infernale, qu'il +marchait contre le Fort; la jeune fille en était certaine; il ne lui +manquait qu'un indice furtif, le vol d'un oiseau, un cri dans la forêt +pour dire «Les voilà!» + +Toujours inquiète pour le Fort et sa faible garnison, la jeune fille +passait ses nuits silencieuse sur les fortifications, épiant tous les +murmures de l'air, les sons furtifs de la vallée, les échos lointains de +la montagne. + +Pendant les journées elle disparaissait; tout son temps était employé à +parcourir les environs du Fort, invisible et rapide comme un oiseau; +voyant tout, entendant tout; devinant ce qu'elle n'avait pû voir ou +entendre. + +Ces longues et dangereuses pérégrinations plongeaient Marshall dans une +mortelle inquiétude; lorsque, le soir, il la voyait arriver, lasse, +épuisée par ses longues courses, il lui adressait de tendres reproches +auxquels elle ne répondait que par un fier sourire et un mutin mouvement +de tête: le lendemain elle recommençait. + +Par une après-midi brumeuse, Manonie revint plus tôt que d'habitude, +annonçant l'approche des Indiens. Aussitôt la petite garnison fit ses +préparatifs de défense, et s'organisa pour opposer une résistance +désespérée. + +Le commencement de la nuit se passa dans une attente muette et morne, +pendant laquelle on aurait pû entendre bondir dans leurs poitrines les +cœurs des braves défenseurs du Fort. A une heure du matin les +Sauvages donnèrent l'assaut avec leur concert accoutumé de hurlements +horribles: mais la réception fut si chaude et si inattendue qu'ils +furent obligés de battre en retraite, après avoir essuyé des pertes +considérables. + +Alors commença un siége en règle, dans lequel Wontum déploya toute +l'habileté, tout l'acharnement qui étaient en son pouvoir. + +Trois jours se passèrent ainsi en combats effrayants. Le lieutenant +Marshall avait été blessé; ses hommes, harassés par la lutte, et privés +du concours de leur commandant, commençaient à se ralentir dans leur +résistance. + +Au milieu de la troisième nuit, les Indiens firent une charge +désespérée: les assiégés se défendirent avec moins de vigueur. Encouragé +par cette marque évidente de faiblesse, Wontum poussa si bien ses +guerriers qu'ils pénétrèrent dans la première enceinte. + +A ce moment, Manonie veillait auprès du lit de son cher blessé; en +s'apercevant de la position critique où se trouvait la garnison, elle +sauta sur une hache, courut aux retranchements avec la furie du +désespoir, appelant les soldats à elle, et se jeta au plus fort de la +mêlée. + +Cet acte de bravoure sauva le Fort: toute la garnison reprit courage +sous l'influence de ce noble exemple; il y eut une mêlée atroce, à la +fin de laquelle les Sauvages furent repoussés. + +Wontum fit des efforts inouïs pour s'emparer de la jeune fille; puis, +lorsqu'il se fut convaincu que c'était chose impossible, il ne songea +qu'à égorger Marshall: cet acte de férocité aurait été pour lui une +demi-vengeance. + +Son couteau, rouge de sang, était levé sur la tête du blessé +lorsqu'arriva Manonie: prompte comme la foudre, la courageuse enfant se +jeta sur le meurtrier, son tomahawk étincela et s'abattit en sifflant. +Elle avait visé la tête; mais son élan fut si désespéré que l'arme passa +à côté du but et s'enfonça profondément dans l'épaule. + +Wontum, hors de combat, prit la fuite; ses hommes l'imitèrent; dès cet +instant le siége fut levé, la garnison resta victorieuse. Les Indiens +faillirent être pris entre deux feux, car les troupes revenant de leur +expédition arrivèrent le lendemain dans la matinée. + +_Cœur-de-Panthère_ devint donc l'héroïne du Fort Laramie: sa renommée +bien méritée s'étendit au loin dans la prairie et se répandit sur toute +la frontière. Aussi le premier mot de chaque voyageur était de +s'informer d'elle, en arrivant au Fort, afin de lui adresser les éloges +et les hommages qu'elle avait si bien mérités. + +Son mariage avec Henry Marshall fut célébré sans retard. Deux années +s'écoulèrent, douces et rapides comme un beau songe pour les heureux +époux. Manonie devint mère; un petit Harry Marshall commença bientôt à +trottiner dans le Fort. + +Pendant longtemps la jeune femme, aidée de son mari, fit d'actives +recherches pour tâcher de découvrir sa famille; mais ses démarches +furent infructueuses. Plus d'un père, plus d'une mère auxquels avaient +été ravis leurs pauvres petits enfants, se présentèrent pour +reconnaître, s'il était possible, dans la charmante et vertueuse +_héroïne_, celle qu'ils pleuraient depuis tant d'années: rien ne +facilita une reconnaissance; aucun fait, aucun souvenir, aucun indice ne +vint fournir une lumière utile: le mystère resta toujours aussi profond. + +Pourtant, dans le recueillement de ses souvenirs, la jeune femme +entrevoyait, comme des lueurs fugitives, les premières scènes de son +enfance: il lui semblait apercevoir son petit berceau, sa mère penchée +sur elle; entendre la voix mâle de son père s'adoucissant pour lui +parler au travers d'un sourire. A l'amour qu'elle éprouvait pour son +enfant, elle jugeait de celui qui avait dû veiller autour de ses +premières années: elle se disait qu'ils avaient bien souffert--comme +elle souffrirait, elle, en pareil cas,--ceux qui l'avaient perdue: elle +se disait qu'elle la reconnaîtrait sûrement cette pauvre mère, aimée +quoique inconnue, si la Providence la lui faisait rencontrer: elle +désirait ce grand bonheur de la famille qui lui manquait pour former le +complément béni de son existence: elle priait, du fond de son cœur, +pour ces chers inconnus, qui, sans doute, priaient aussi pour elle, sur +la terre ou dans le ciel. + +Trois ans après leur mariage, le lieutenant Marshall et sa femme étaient +sur le point de quitter le Fort Laramie pour se rendre à Leavenworth: le +petit Harry, leur unique enfant, idole de ses parents et de toute la +garnison, avait deux ans. Des événements inattendus vinrent jeter dans +leur paisible existence une perturbation profonde. + + + + +CHAPITRE II + +OLD JOHN + + +Si le lecteur le trouve agréable, nous lui rappellerons cette cabane +installée au confluent des rivières _Platte_ et _Medicine-Bow_, sur le +flanc d'une colline: nous le conduirons auprès de cette habitation +rustique, si bien cachée, comme un nid d'aigle au sein de la forêt, +qu'elle avait échappé aux yeux perçants des rôdeurs Indiens. + +Nous sommes au 20 septembre 1857; les premiers rayons de l'aube matinale +commencent à peine à répandre sur la terre quelques lueurs indécises. + +Un jeune homme, monté sur un _pur-sang_ de toute beauté, s'approche +lentement de la colline. Ses regards observateurs ont découvert une +guirlande de fumée qui monte au-dessus des arbres; attiré par ce signe +indicateur de la civilisation, il marche dans sa direction. Bientôt le +chemin devenant impraticable pour sa monture, il est obligé de mettre +pied à terre et de cheminer tant bien que mal, trébuchant, maugréant, +soufflant, pendant que son cheval souffle et trébuche aussi, mais sans +maugréer. + +--Décidément, dit à haute voix notre voyageur; décidément, il a le goût +du romantique, cet ermite enragé! Sans quoi, jamais il n'aurait choisi +pour habitation un pareil site. C'est égal, son nom ne répond pas à la +qualité de son logis. _Old John!_.... est-ce un nom assez vulgaire!.... +Quoiqu'il en soit, c'est un homme étrange, et sur lequel les Settlers de +la plaine n'ont pu me fournir aucun renseignement. + +Ces dernières paroles du monologue furent adressées au cheval, qui, n'y +comprenant pas grand'chose, n'y répondit rien, comme son maître pouvait +bien s'y attendre. + +A ce moment, l'homme et son coursier atteignirent la petite clairière où +était bâtie la cabane: + +--Que voudriez-vous donc savoir sur son compte? demanda soudainement une +voix très-proche et qui semblait sortir d'un gros arbre. + +En effet un vieillard apparût, soulevant un grand lambeau d'écorce qui +cachait la cavité du tronc vermoulu. + +Le jeune voyageur surpris, tressaillit et fixa des regards curieux sur +son interlocuteur. C'était un homme de haute et puissante stature; aux +yeux noirs voilés par d'épais sourcils grisonnants; à la longue +chevelure blanche tombant en désordre sur ses épaules; à la barbe +épaisse, rude, pendante sur sa poitrine, digne en tous points du reste +de sa personne. + +Sa voix était basse, un peu voilée par une expression mélancolique, mais +ferme et vibrante comme celle d'un homme accoutumé au commandement. + +Sans bien se rendre compte des sentiments qui l'agitaient, le jeune +homme resta quelques instants sans répondre. + +Le vieillard remarquant son hésitation lui dit: + +--Vous avez amené par ici un trop bel animal: c'est dommage de sacrifier +une aussi superbe bête aux griffes des _Legyos_. + +--Je ne vous comprends pas. + +--Aôh! _Legyos_; ce mot vous est inconnu? + +--Entièrement: c'est la première fois que je l'entends prononcer, et +j'avoue que j'en ignore parfaitement la signification. Dans tous les +cas, je serais désolé qu'il arrivât malheur à Dahlgren. + +--Bien! bien! je comprends: c'est le nom que vous donnez à votre cheval. +Alors, si vous vous intéressez à lui, empêchez-le de s'éloigner. + +Le jeune homme se retourna vivement; Dahlgren, qu'il avait négligemment +attaché à une branche d'arbre, s'était rendu libre et se dirigeait vers +la lisière du bois. + +Après l'avoir ramené, le voyageur passa la bride autour de son bras pour +ne plus le perdre de vue, et reprit la conversation: + +--Je crois bien qu'il n'y avait pas grand risque à laisser la pauvre +bête se rafraîchir un peu, avec l'herbe tendre, de sa course matinale; +néanmoins je préfère l'avoir sous la main. + +--Vous faites prudemment, car au bout de cinq minutes il aurait disparu; +et pour le retrouver il aurait fallu l'aller demander aux _Legyos_. + +--Encore les _Legyos_! + +--Mais oui: vous ne savez donc pas que c'est le nom indien des +assassins, des brigands nocturnes? + +--Ainsi, vous croyez qu'ils auraient mis la main sur mon cheval? + +--Sans doute: vous ne vous y attendiez guère, il me semble? + +--Ma foi! non, je considère même vos appréhensions comme mal fondées: +dans mon opinion, les Sauvages ne se sont pas aperçus de mon passage +dans la vallée. + +--Excusez-moi, jeune homme; vous êtes fou. + +--Excusez-moi, vous même, sir: je ne suis pas accoutumé à m'entendre +qualifier ainsi, je ne puis permettre cette licence à personne. + +--Vous préférez agir à votre guise, je suppose? + +--Non, sir! Lorsque je serai certain que nous sommes amis, je profiterai +de vos avis. Mais je persiste à repousser la qualification dont vous +venez de me gratifier. + +--Eh bien! je vous demande pardon. Vous savez que la vieillesse a des +priviléges. + +--Vous parlez courtoisement, sir; je vous octroie un plein et entier +pardon. + +--Pourquoi êtes-vous venu seul? demanda le vieillard en interrogeant +son visiteur du regard; il n'est sain pour personne de traverser cette +vallée sans escorte, encore moins pour un cavalier bien monté et qui +porte l'uniforme de l'armée des États-Unis. + +--Je n'ai pas eu le choix de faire autrement. Permettez-moi une +question, sir. N'est-ce pas vous qui êtes connu sous le nom de John +l'ermite? + +Le vieillard baissa la tête et demeura quelque temps silencieux. Pendant +cet intervalle un frisson parut le faire tressaillir, sa poitrine +comprima un soupir demi-étouffé. + +Le jeune voyageur le regardait avec un intérêt sympathique, tout en se +demandant quel terrible événement avait pu pousser cet homme à vivre +dans cette obscure et triste solitude. Un moment il regretta ses +dernières paroles, craignant qu'elles n'eussent ouvert involontairement +quelque plaie mal cicatrisée dans l'âme du pauvre ermite. + +Il avait beaucoup entendu parler de ce _Vieux John_: on le dépeignait +comme un homme étrange, mais bon et pacifique. Les Sauvages en avaient +une crainte superstitieuse: ils lui attribuaient une puissance +surnaturelle, et n'approchaient jamais de sa cabane; ils n'osaient même +s'aventurer sur la colline où elle était bâtie. + +Les causes de son existence isolée et triste étaient ignorées; était-ce +le remords, était-ce le chagrin?... Personne n'avait jamais pénétré ce +mystère. De l'avis des Settlers qui avaient fait au Solitaire quelques +rares visites, ce devait être un homme pieux, car ils l'avaient trouvé +en prières. Tout ce qu'on avait pu deviner c'était que sa mélancolie se +reportait à des scènes lointaines dans son existence, et qu'il s'était +exilé dans cette solitude pour fuir des lieux témoins d'un bonheur +perdu. + +Après un long silence, le vieillard releva la tête, et répondit à la +question du jeune homme: + +--Oui... je suis le _viel ermite_ pour tous ceux qui me connaissent un +peu. Cependant je ne suis pas un anachorète, un reclus, comme vous +paraissez le croire. + +Le jeune homme promena ses regards autour de lui, comme pour chercher +les compagnons qui partageaient la solitude du vieillard. + +Ce dernier l'observait en souriant: + +--Non, poursuivit-il, vous ne verrez ici ni femme, ni enfants, ni +famille; et pourtant je ne suis pas seul: regardez bien autour de vous; +qu'aperçoit-on? + +--Pas grand'chose, si ce n'est le désert sombre;... la vallée;... la +montagne: toute cette nature est belle et grandiose, mais monotone. Là +bas, la rivière étincelle au soleil; à la longue, ces reflets fatiguent, +ce sont toujours les mêmes. + +--Oui! oui! enfant! Cette région ressemble à son Créateur,--elle ne +change jamais.--C'est bon, bien bon! ce qui ne change pas.--Vous aimez +la nouveauté, jeune homme? regardez-moi: j'ai été jeune comme vous,... +mais _j'ai changé_. Ma vie a changé encore plus que ma personne.--Vous +êtes heureux maintenant; eh quoi! voudriez-vous _changer_?... pour avoir +quoi?... du malheur?... Gardez-vous de devenir indifférent aux bienfaits +dont vous a comblé la Providence: faites comme les oiseaux de ces +forêts; ils sont toujours contents et ne _changent_ jamais. Voyez ce +miroir argenté de la rivière; toujours le même lit paisible, les mêmes +ondes murmurantes, la même fraîcheur enchantée. Depuis bien des années +je la contemple, je l'aime, je rêve au bruit de sa voix immense; elle +n'a pas _changé_: la trouvez-vous moins belle pour cela? Jeune homme! +Dieu vous garde d'avoir à regretter _ce qui était_, mais qui n'est plus! + +--Votre langage, sir, conviendrait à peindre une existence pleine +d'éclat, de jeunesse, de félicité: mais il y a des cas, où je suppose +que le changement serait bon et désirable. Prenons votre position +elle-même pour exemple: croyez-vous que rien ne pourrait la rendre plus +heureuse? + +--C'est mon opinion. Connaissez-vous les remarquables paroles prononcées +par le baron de Humboldt au moment de sa mort? + +--Je ne pourrais vous dire. + +--Les voici: le vénérable savant voyait arriver le terme de son +existence si belle et si bien remplie. Un jour, par une fente de ses +volets passa un rayon de soleil qui vint se jouer sur son lit. Il +contempla pendant quelques instants cette gerbe lumineuse, puis il +murmura avec une expression de joie: «Oh! que c'est beau! Dieu! que +c'est beau!»--Il avait vu pareille chose dix mille fois en sa vie, mais +jamais son admiration pieuse ne s'était lassée.--Excusez-moi, jeune +homme, je me livre à des pensées rustiques et trop naïves pour un homme +civilisé comme vous; et j'oublie de vous demander quel est le but de +votre visite: car vous venez du Fort, je suppose? + +--Je suis le lieutenant Henry Marshall. + +--Ah oui! je me souviens de vous avoir vu passer dans la vallée, il y a +une dizaine de jours; mais vous étiez si loin, qu'aujourd'hui je +n'aurais pu vous reconnaître. Où sont vos hommes? + +--Ils sont tous morts. + +--Que me dites-vous là? + +--Oui; nous avons été surpris par une troupe de Sauvages dans la _Passe +du Sud_; moi seul ai pu m'échapper pour aller porter cette triste +nouvelle au Fort. Une triste nouvelle, sir; en vérité, une triste +nouvelle! + +Et le jeune officier poussa un soupir en songeant à ses malheureux +compagnons d'armes. + +--A quelle tribu appartenaient les assaillants? + +--Je ne sais pas; il me semble que c'étaient des Pawnies. Wontum, un de +leurs chefs, a juré de me tuer, et d'enlever ma femme avec mon enfant; +pourtant je ne l'ai pas aperçu parmi les Indiens; mais je suis convaincu +qu'ils agissaient d'après ses ordres. + +--Non, il a traversé la Vallée derrière Laramie, il y a trois jours. + +--Est-il possible...? Et,... était-il seul? demanda Marshall avec +animation. + +--Non: ses guerriers étaient avec lui,--tous peints en guerre, prêts +_pour le sang_. + +--Ils étaient nombreux? + +--Au moins trois cents. + +--Et peints en guerre...? murmura Marshall. Êtes-vous certain que Wontum +les conduisit en personne? + +--Je ne pourrais en répondre positivement, car ils étaient à grande +distance. Mais, soit parce qu'ils étaient peints en guerre, soit pour +plusieurs autres raisons, je suis convaincu que c'était la bande de +Wontum. + +Henry Marshall poussa un profond soupir et devint très-pâle; au bout +d'un instant le sang monta à son visage, il pressa son front entre ses +deux mains. Le vieillard qui l'observait lui dit: + +--Pensez-vous que, réellement, ils aient l'intention d'attaquer le Fort? + +--Oui, et je tremble pour les suites; car la garnison est si faible! + +--Oh! elle se défendra bien un peu, dans tous les cas; si je ne me +trompe, vous craignez bien davantage pour les _Settlers_ que pour les +soldats? + +--Je ne pourrais dire si j'ai plus de sollicitude pour les uns que pour +les autres, mais, à ce moment, j'ai un poids énorme sur la poitrine; mon +absence est peut être un acte de lâcheté qui livre ma femme et mon +enfant aux chances des plus terribles dangers. + +--Ne sont-ils pas en sûreté dans le Fort? + +--Oui; du moins, je le suppose. Je n'ai aucune raison pour les croire en +danger, et pourtant je suis oppressé par un pressentiment sombre: s'il +leur arrivait malheur, je n'y survivrais pas. + +--Gardez-les bien, jeune homme, ces trésors... une fois perdus on ne les +retrouve plus! répondit le vieillard d'un ton pénétré, pendant qu'une +larme tremblait au bord de sa paupière. + +--Certainement, je voudrais les sauvegarder; c'est le but unique de mon +existence; mais il faut que je sois partout à la fois. Si je me suis +arrêté ici jusqu'à présent, c'était pour procurer à mon pauvre cheval +quelques moments de repos: je ne l'ignore pas, les moments sont +précieux. + +--Il y a de grands dangers à courir d'ici au Fort. La vallée est pleine +de coquins altérés de sang. + +--Il faut que je marche, quand même: les sentiers fussent-ils hérissés +de serpents à sonnettes, il faut que je leur passe sur le corps. + +--C'est noblement parler, mon jeune ami, je vous félicite de votre +courage: mais vous ne partirez pas seul; c'est impossible. + +--Qui voudrait venir avec moi? qui voudrait partager de tels périls? + +--Moi. + +--Eh quoi! vous laisseriez pour moi, votre solitude si paisible, si +sûre? + +--Je ne suis pas aussi solitaire que vous le croyez; je consacre une +bonne portion de mon temps à secourir les malheureux voyageurs.--Encore +une fois, vous ne pouvez pas traverser la vallée; je serai votre guide +dans la montagne, la seule voie qui reste praticable. + +--Et je vous tiendrai compagnie, aussi sûr que mon nom est Jack Oakley; +dit d'une voix hardie un nouvel arrivant. + +Le vieil ermite lui tendit la main en signe de bienvenue, et lui +demanda: + +--Nous apportez-vous quelque nouvelle d'importance? + +--Oui, quelque chose d'important pour moi surtout. + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Oh! toujours la bonne chance à l'envers. J'ai amené ici Molly, le +_baby_ et la vieille femme. Çà me ferait bien plaisir de pouvoir les +laisser ici. + +--Il faut que les choses aillent bien mal pour que vous soyez obligé de +chercher ici un refuge pour votre famille. En tout cas, elle est la +bienvenue comme toujours. + +--Merci! je savais bien que nous trouverions bon accueil. Les pauvres +enfants seront en sûreté ici; au moins les _Legyos_ n'oseront pas venir +les relancer ici, jusque dans la maison du Vieux Nick. + +Sur un signal d'Oakley deux femmes et un bébé firent leur apparition +dans la cabane et furent paternellement reçus par le vieillard. + +--Enfin; quelles nouvelles? demanda de nouveau ce dernier. + +--Rien; répondit Oakley, si ce n'est qu'environ deux cents canailles +rouges ont descendu la Platte et rôdent par là bas dans tous les +environs. Je pense donc que notre meilleure route sera de filer dans +les montagnes en suivant le cours du Laramie; ce sera le plus sûr, et si +nous faisons quelque rencontre sur les collines, ce ne seront que des +coquins isolés. + +Les préparatifs furent bientôt faits; la petite caravane se mit en route +dans la direction du Fort. + + + + +CHAPITRE III + +L'EMBUSCADE DU TIGRE ROUGE + + +Les Sauvages avaient reçu un châtiment sévère sous les murs du Fort. +Mais peu à peu l'impression s'en était effacée, et trois années +s'étaient à peine écoulées depuis le mariage de Marshall avec Manonie +que les Pawnies avaient recommencé leurs déprédations. + +Le plus souvent, leurs méchancetés étaient l'œuvre indirecte de +Wontum, qui, à sa haine invétérée contre les Blancs joignait une +exécration toute particulière contre l'homme qui lui avait ravi les +bonnes grâces de _Cœur-de-Panthère_. + +Dans le but de se venger, il avait concentré toute son intelligence à +méditer des plans diaboliques et on pouvait dire à coup sûr qu'il ne +faisait pas un mouvement, ne se livrait pas à une pensée qui n'eût pour +but quelque atrocité contre son ennemi. + +L'Indien, revenu à son caractère natif, est ainsi: fidèle à l'amitié, +plus fidèle encore à la haine; persévérant jusqu'à la mort dans ses +farouches projets de vengeance; indomptable, impitoyable; plus +sanguinaire que le Loup, plus féroce que le Tigre; se faisant une +gloire, un triomphe suprême d'arriver à ses fins, dût-il payer le +triomphe de sa vie. + +Les difficultés que Wontum avait rencontrées dans l'accomplissement de +ses fureurs, au lieu de le décourager, avaient augmenté son exaltation; +il avait tourné tous ses efforts vers une entreprise désespérée, et qui, +à son avis, devait frapper Marshall au cœur: il s'agissait de lui +enlever son jeune enfant. + +Pour mieux préparer les événements au gré de ses désirs, Wontum se mit à +semer entre les Blancs et les Indiens les germes d'une haine nouvelle, +gonflée de tout l'ancien levain de leurs vieilles discordes: il eût même +l'infernale précaution d'irriter entre elles les tribus Peaux-Rouges. +Par ces moyens perfides il organisa les éléments d'une guerre générale. + +Tous les jours se commettaient des meurtres, des vols, des atrocités de +toute espèce dont il était le ténébreux auteur. Ensuite il pérorait +contre les Visages-Pâles qu'il accusait de ces méfaits. Et cet état de +choses devenait d'autant plus irritant que les victimes étaient toujours +choisies parmi les Pawnies, ou dans quelque tribu amie du voisinage. + +A la fin, le chef suprême, Nemona, poussé par tous ses guerriers +exaspérés, décida qu'on commencerait les hostilités. Ce jour-là Wontum +faillit mourir de joie: il déploya, à lui seul, plus d'ardeur que tous +ses compagnons ensemble, et mérita de recevoir une part importante du +commandement supérieur. + +Les Sauvages prirent possession de _Devil's Gate_, s'y fortifièrent avec +un art infini, et se lancèrent en expédition. + +Leur première attaque tomba justement sur une caravane escortée par +Henry Marshall: voyageurs et soldats furent massacrés; le lieutenant +seul échappa d'une façon presque miraculeuse à ce désastre sanglant; +nous l'avons vu arriver seul et désolé chez le vieil ermite. + +Après ce premier succès, sans perdre un seul instant, Wontum descendit +la rivière Platte par un mouvement rapide, et arriva sous les murs du +Fort, bien longtemps avant que l'on y connût la fatale destinée de la +caravane. + +Le vindicatif Indien touchait à son but; il ne s'agissait plus que de +tenter à propos quelque ruse audacieuse: en un tour de main +Cœur-de-Panthère et son petit enfant pouvaient être enlevés. + +Par une sombre nuit d'orage, il conduisit ses guerriers tout près des +fortifications et les embusqua dans un petit bois extrêmement fourré. +Puis il s'avança en éclaireur, seul, sans peinture ni vêtement de +guerre. + +On était loin de s'attendre à un péril semblable dans le Fort; plus loin +encore de prévoir un assaut aussi proche. La vigilance des sentinelles +s'était considérablement relâchée; on ne se croyait plus en danger. + +Wontum n'eût aucune difficulté à se glisser jusqu'à l'intérieur des +ouvrages avancés qui entouraient les fortifications: mais pour pénétrer +plus avant dans la place se présentait un obstacle plus grave. + +La présence d'un Indien à pareille heure (il était minuit passé), devait +nécessairement exciter des soupçons, s'il venait à être aperçu: le +risque était d'autant plus grand, qu'avec les bruits de guerre sauvage +qui commençaient à circuler, Wontum avait toute chance d'être pris et +passé par les armes dans la même minute, à titre d'espion ou de +maraudeur nocturne. + +Cependant le rusé coquin arriva sans mésaventure jusqu'à la porte du +Fort. Elle était fermée et sa massive membrure de chêne opposait une +barrière infranchissable. Devant était un factionnaire languissamment +appuyé contre la muraille, son fusil à côté de lui. + +--Voilà un homme qui serait bien facile à égorger, sans bruit et sans +peine, pensa Wontum. + +Tout en songeant ainsi, et cherchant le parti qu'il allait prendre, il +caressait son couteau de la main; l'instinct farouche du meurtre lui +montait au cœur, la sentinelle courait sans s'en douter un danger +mortel. + +Tout à coup la porte s'ouvrit avec un bruit sourd, un peloton de soldats +apparût; on venait relever le factionnaire. Ce dernier, réveillé en +sursaut, sauta sur son fusil et présenta les armes; puis, tous les +militaires se groupèrent pour échanger la consigne et le mot d'ordre. + +Le Pawnie profita de ce moment pour se glisser comme un serpent au +travers du guichet béant devant lui. Un sentiment d'orgueil gonfla sa +poitrine; il était au cœur de la place. + +Mais là il se trouvait en pays inconnu, au milieu des plus épaisses +ténèbres. Il était entré dans la citadelle une seule fois peut-être, et +alors il n'avait pas songé à en connaître la topographie intérieure, +jusque-là sans intérêt pour lui. + +Or, ce n'était pas chose facile de cheminer dans ce dédale tout hérissé +de périls et dans lequel il ne savait pas comment faire le premier pas. + +Son ardeur de vengeance était telle qu'il s'arrêta à peine à réfléchir, +et qu'il entendit d'une oreille impassible la porte énorme retomber dans +son cadre de granit, fermant ainsi toute issue pour la retraite. Pendant +quelques secondes le pas cadencé des soldats résonna dans l'esplanade, +puis tout retomba dans un lugubre silence. + +Wontum ignorait les usages des camps civilisés; mais son instinct +naturel lui révélait que, comme dans un village Indien, les logements +les plus beaux devaient être réservés aux chefs: cette première donnée +lui suffit pour s'orienter. + +Devant lui s'étendait une double rangée de tentes ou de baraques, dont +les formes basses et blanchâtres se profilaient sur les noires +profondeurs de l'horizon. A sa droite s'élevaient des maisons dont les +apparences étaient plus confortables: il en augura que ce devait être là +son but. + +Pour s'en approcher l'Indien était obligé de traverser un espace +découvert: mais l'obscurité était si épaisse, qu'en usant de +précautions, il ne risquait nullement d'être aperçu. + +L'audacieux espion s'avança donc hardiment, rampant à la manière +Indienne, invisible, silencieux, rapide comme un démon de la nuit. + +Partout la nuit noire! Au travers d'un volet mal joint, au +rez-de-chaussée, s'échappait un mince filet de lumière: deux ou trois +clartés tremblotantes se montraient vaguement aux fenêtres de l'étage +supérieur. Pas une voix, pas un son ne troublait le morne silence, si ce +n'étaient les pleurs lamentables de la pluie ruisselante et le râlement +obstiné du vent. + +Tous dormaient d'un sommeil de plomb, excepté ceux dont le devoir était +de veiller ou ceux qui entretenaient les lumières brillant à leurs +fenêtres:.... Et si des yeux étaient éveillés, si un cœur était +inquiet, pourquoi ne serait-ce pas ceux de Manonie, de _Cœur-de-Panthère_! + +A ce nom, les muscles de l'Indien se crispèrent dans ses mains +brûlantes; l'heure de la vengeance arrivait enfin!! + +Il avançait sans relâche, glissant sur le sol avec lequel se +confondaient les teintes brunes de son corps, s'arrêtant souvent pour +sonder l'ombre dans une muette immobilité. Bientôt il fût tout près de +la fenêtre éclairée au rez-de-chaussée: il se redressa, tout palpitant +d'une curiosité farouche. D'épais rideaux interceptaient complétement la +vue de l'intérieur; l'Indien ne pût rien apercevoir. Alors il appliqua +son oreille contre les vitres et écouta: aucun son ne se fit entendre. + +Après un instant d'observation infructueuse l'audacieux bandit frappa un +léger coup sur un carreau: nul mouvement ne répondit. + +--Dors! dors! grommela-t-il; c'était ici la chambre du capitaine, +lorsqu'il fût blessé, il y a longtemps: il faut savoir si c'est encore +la sienne. + +Et il frappa de nouveau contre les vitres, mais plus fort, cette fois. +Aussitôt il se fit du bruit dans l'intérieur. Prompt comme l'éclair, le +sauvage recula et se coucha par terre. + +Quoiqu'on fût au mois de septembre et que les journées fussent encore +chaudes, les nuits commençaient à être fraîches, surtout celle qu'avait +choisie Wontum, à cause de la tempête. Les volets étaient donc fermés; +mais celui près duquel s'était arrêté Wontum, s'ouvrit en dedans de la +croisée, et une forme humaine se montra derrière les vitres dans une +espèce d'auréole lumineuse. Il était impossible de distinguer si c'était +un homme ou une femme. + +Au même instant, une fenêtre située directement au-dessus s'ouvrit, la +tête d'une femme apparut, et une voix féminine s'écria: + +--N'avez-vous pas entendu un bruit inusité, lieutenant Blair? + +--Oui, Manonie. Avez-vous remarqué quelque chose de suspect? + +--Certainement! je ne dormais pas et j'écoutais avec attention pour +savoir si je n'entendais pas arriver mon mari que j'attends cette nuit. +Eh bien! je jure qu'un individu ou un objet quelconque a frappé à votre +volet. + +--Moi, au contraire, j'estime que nous nous sommes trompés tous deux. Ce +sera le clapotement de la pluie ou le grincement des volets qui nous +aura inquiétés. + +--Non! non! mon oreille a été attentive aux moindres bruits depuis la +chûte du jour, elle n'avait rien entendu de semblable jusqu'à ce moment. +Je ne serais pas du tout surprise que les Indiens fussent en train de +rôder par ici. + +--Vous me paraissez dans l'erreur, Manonie. Vous êtes dans une agitation +nerveuse occasionnée par l'absence de votre mari. Il serait impossible à +un Sauvage d'entrer ici sans être aperçu. Je vous conseille de vous +reposer; cet état d'attente et de vigilance forcée vous fait mal. + +--Il me serait impossible de prendre du repos, alors même que je le +voudrais. D'ailleurs, mon petit Harry a eu la fièvre et a passé une +partie de la nuit dans l'insomnie. Il dort à cette heure. + +--Sans doute vos inquiétudes l'ont agité. Croyez-moi, remettez-vous au +lit, sans vous tourmenter davantage de tout cela. Si, par hasard, le +bruit se renouvelait, je sortirais aussitôt pour faire une ronde sévère, +et vérifier ce qui se passe. + +--Vous n'avez rien entendu dire sur le sort de mon mari et de nos amis, +n'est-ce pas? + +--Pas encore; mais je n'ai aucune crainte à leur sujet. + +--Je n'en puis dire autant: tout ce que je vois depuis quelques jours me +donne à penser que les Sauvages préparent quelque méchanceté. J'en ai +aperçu bon nombre errant dans les environs, et leur apparition en ces +lieux ne présage rien de bon. Je suis tourmentée de l'idée que mon mari +n'était pas escorté de forces suffisantes. + +--Oh! nous lui avons encore envoyé cent hommes de renfort. Demain, sans +doute, nous les verrons arriver sains et saufs. + +--Dieu le veuille! bonsoir, lieutenant Blair. + +Sur ce propos Manonie ferma ses contrevents. + +Le jeune officier resta encore un moment occupé à sonder les obscurités +de la nuit, puis il referma sa fenêtre et alla se coucher. + +Wontum se releva d'un seul bond. + +Si quelque spectateur invisible avait pu apercevoir le visage de +l'Indien, il aurait été épouvanté de l'infernale et triomphante +expression qui se peignait sur ses traits de bronze. Le démon rouge +savait maintenant tout ce qu'il voulait: Manonie était enfin trouvée; +sa chambre était connue; l'absence de son mari, l'absence des meilleurs +soldats du Fort, la faiblesse numérique de la garnison, tout venait +d'être révélé à l'audacieux espion. + +Il eût peine à retenir le cri de joie qui gonflait sa poitrine. + +Son premier mouvement fût de rejoindre ses guerriers et de donner +immédiatement l'assaut; une réflexion l'arrêta: le jour allait se lever +dans peu d'heures, trop tôt peut-être pour que les Indiens eussent le +temps d'être prêts à l'attaque. Or il ne fallait pas se risquer à un +combat douteux qui pût aboutir à une défaite. + +D'autre part l'orgueilleux désir de mener tout seul à fin cette sinistre +aventure le possédait. En un instant il eut combiné son plan, basé sur +ce que le lieutenant Blair venait de dire; savoir, qu'il sortirait pour +faire une ronde s'il entendait le moindre bruit. + +Il se rapprocha donc du volet et le cogna doucement, de façon à ce que +Manonie ne pût l'entendre, puis il s'étendit par terre vivement. La +fenêtre de Blair s'ouvrit brusquement et cet officier demanda «qui va +là?». + +Bien entendu il ne reçut pas de réponse. + +Alors le lieutenant sortit de sa chambre et ouvrit la grande porte +d'entrée: le Sauvage, aussitôt qu'il entendit ses pas craquer sur le +gravier des allées, s'élança, prompt comme la pensée, dans la chambre +vacante et se blottit sous le lit. + +Un sourire diabolique contracta ses traits, lorsque son oreille +attentive saisit les ordres de recherche donnés par Blair à haute voix. + +--Personne n'aura l'idée de regarder par ici, pensa-t-il; Wontum est +plus rusé que le serpent, plus subtil que l'oiseau de la nuit: il se rit +des Faces-Pâles. + +Au bout de quelques minutes l'officier rentra dans sa chambre, s'assit +devant sa table et se mit à feuilleter des papiers en attendant le +résultat des perquisitions. Au bout d'une heure, un caporal se présenta +et informa son chef que tout avait été visité dans le fort sans aucun +résultat. Alors le lieutenant ferma ses volets, puis se coucha. + +Une heure après, la respiration égale et retentissante du jeune homme +annonça à son dangereux hôte qu'il était profondément endormi. Wontum +rampa hors de sa cachette avec des précautions infinies, s'assit sur le +bord du lit, et se mit à contempler le lieutenant, qui, certes, ne +soupçonnait point le terrible péril auquel il était exposé. + +Le Sauvage tira de sa ceinture un couteau long et acéré; il en essaya la +pointe sur le bout de son doigt, et éprouva un mouvement de satisfaction +intime en se voyant maître de la situation, en voyant un de ses ennemis +mortels complètement à sa discrétion. + +Il se redressa de toute la hauteur de sa grande faille et se pencha sur +le dormeur en levant son couteau qui jeta, dans l'ombre, un éclair +sinistre. + +Puis, sa main s'abaissa sans frapper... Le jeune lieutenant souriait au +milieu d'un rêve... peut-être son âme, libre pendant quelques instants +des liens terrestres, s'était envolée aux régions heureuses où tout est +joie, bonheur et amour. + +Presque en même temps, troublé par les effluves magnétiques rayonnant +autour de l'Indien, son sommeil fut interrompu soudain; Blair ouvrit les +yeux. + +En apercevant près de lui cette forme sombre et menaçante, le jeune +officier chercha à se lever; sa poitrine rencontra la pointe du +poignard. + +--Silence! gronda le Sauvage. + +--Que voulez-vous? + +--Vous tuer--de suite--voilà! + +Le malheureux lieutenant ferma ses paupières, poussa un soupir; la lame +s'était enfoncée toute entière dans sa gorge. + +Le bandit regarda froidement le cadavre et resta quelques moments +immobile. Tournant ensuite sur ses talons, il marcha vers la porte, +l'ouvrit et fit quelques pas dans le vestibule: la mèche fumeuse et +carbonisée d'un quinquet jetait dans l'ombre quelques lueurs mourantes, +un profond silence régnait partout. Wontum s'enfonça dans le corridor +d'un pas de fantôme, cherchant l'escalier qui menait aux étages +supérieurs. + +L'ayant trouvé aisément, il en gravit légèrement les degrés, s'orienta +habilement, et finit par découvrir la porte de la chambre où reposait +Manonie. + +Là, il s'arrêta pour écouter; point de bruit... la mère et l'enfant +dormaient. Au travers d'une crevasse l'Indien reconnut que la veilleuse +éclairait encore. Il mit la main sur le loquet pour ouvrir; la serrure +était fermée à clef. + +Cet obstacle imprévu faillit déconcerter le Sauvage: attendre, c'était +perdre un temps précieux, et, aux premiers rayons du jour, courir risque +d'une mort certaine; enfoncer la porte, c'était jeter sur lui toute la +garnison que Manonie, réveillée, appellerait à grands cris... + +Que faire donc?... Wontum sentait chanceler son audace. + +Mais, lorsqu'un de ses favoris accomplit l'œuvre du mal, Satan leur +procure parfois une chance toute spéciale: ainsi arriva-t-il en cette +occasion. + +La démarche lourde et cadencée d'une ronde de nuit se fit soudain +entendre, tirant de leur silence les échos endormis sous les voûtes +sombres. Un mouvement se fit entendre dans la chambre de Manonie. Wontum +prêta l'oreille avec avidité, puis il fit un bond en arrière, et eût à +peine le temps de se cacher dans l'embrasure d'une autre porte. Manonie +sortait, un bougeoir à la main, et se dirigeait vers l'escalier. + +Tout en descendant légèrement les marches elle murmurait quelques mots, +comme si elle eût répondu à ses propres pensées. + +--Le voilà peut-être arrivé! dit-elle avec joie. + +Et elle courut vers la porte, croyant aller au-devant de son mari. + +Pendant qu'elle s'éloignait, le Sauvage se glissa à pas de loup dans la +chambre, se cacha derrière les doubles rideaux de la fenêtre et attendit +les événements. + +Il eût le temps de faire l'examen de la pièce: elle était meublée sans +luxe, mais néanmoins elle renfermait tout ce qui constitue une +simplicité confortable. Près du lit de sa mère, le petit Harry reposait +dans un joli berceau. + +Le petit Harry... le fils de celle qu'il avait aimée avec tant +d'emportement, tant de fureur!... L'innocente créature allait servir +d'instrument aux angoisses de son père et de sa mère!... + +Un infernal sourire crispa les lèvres du Sauvage; il lui fallut un +effort suprême pour retenir un cri de triomphe, le redoutable cri de +guerre du Pawnie. + +Son attente ne fut pas longue; Manonie reparut bientôt. C'était la +première fois que Wontum la revoyait depuis trois ans. Une émotion +profonde et étrange le saisit à son aspect; son visage s'assombrit en la +contemplant; il caressa de la main son couteau avec une amère volupté. + +La jeune femme s'approcha du berceau et se pencha sur son premier-né. Il +dormait d'un paisible et profond sommeil. + +--Mon Dieu! merci! murmura-t-elle en joignant ses mains sur cette petite +tête chérie, mes craintes étaient vaines; il repose sans souffrance, mon +mignon baby, et ses jolies lèvres roses ont un sourire.--Oh! Seigneur! +si j'allais le perdre! Mais non, je suis folle; le lieutenant Blair a +raison de me dire que je dois prendre soin de moi pour me conserver à +mon fils. Oui, allons dormir, il le faut, je me sens bien lasse. Chose +étrange! lorsque je vivais dans les bois de la montagne je n'étais +jamais fatiguée; porter des fardeaux, suivre une piste, pagayer un +canot, tout cela n'était qu'un jeu pour moi. Et maintenant que je vis au +milieu du luxe, dans le bien-être, je suis harassée pour peu de +chose.--Ah! c'est qu'alors mon esprit et mon cœur étaient +insouciants: aujourd'hui, quand mon cher Henry est absent seulement une +heure, je n'ai devant les yeux que des visions de mort,... j'ai peur, +toujours peur quand mon enfant est souffrant, je le crois perdu!...--Et +pourtant, je ne voudrais pas changer d'existence, redevenir ce que +j'étais..., seule... isolée... sans famille...! Oh! non! ce serait +terrible, de perdre tout ce bonheur inquiet mais précieux, que le ciel +m'a donné.--Je ne sais si mes parents m'aimaient comme j'aime mon fils. +Ils doivent être morts, car je sens bien que je ne survivrais pas à une +telle perte... Allons nous coucher. + +A ces mots, la jeune mère s'agenouilla auprès du berceau, leva ses mains +vers le ciel, et fut absorbée pendant quelques instants dans une +fervente prière. Elle se releva ensuite doucement, pressa contre ses +lèvres une petite main rose que l'enfant avait arrondie sur son front; +puis elle se glissa doucement vers son lit, marchant sur la pointe des +pieds, pour ne point troubler le sommeil du cher petit innocent. + +Fatiguée de ses veilles et de ses inquiétudes, Manonie s'endormit +profondément. + +Le monstre à figure humaine qui veillait, caché dans un recoin obscur, +quitta sang bruit sa sombre retraite et s'approcha lentement du lit, le +couteau tiré en cas de besoin. Il prit l'enfant dans ses bras avec une +précaution telle que ni lui ni sa mère ne furent éveillés: il ouvrit +silencieusement la porte, traversa le vestibule, descendit l'escalier +comme un fantôme et arriva dans la chambre du lieutenant qu'il avait +tué. En ouvrant les volets il s'aperçut avec un sentiment de malaise +qu'il faisait presque grand jour. Les fils de Satan craignent la +lumière; leur élément c'est la nuit. + +Mais, au mouvement qu'il fit pour bondir par la fenêtre, l'enfant +s'éveilla; à peine ses yeux se furent-ils ouverts sur l'horrible visage +courbé vers lui qu'il se mit à pousser des cris lamentables de terreur. + +Sur le champ, la mère, se levant en sursaut, répondit par d'effrayantes +clameurs qui allèrent troubler la garnison jusque dans les derniers +recoins du Fort. L'étincelle électrique est moins rapide que la +vigilance maternelle. + +Wontum en entendant ce tumulte soudain, comprit qu'il n'avait pas une +seconde à perdre, et s'élança comme une flêche dans la direction des +remparts. Son apparition était si inattendue et les sentinelles si peu +sur leurs gardes, qu'avant le commencement des poursuites, l'Indien +était déjà sur les parapets. Vingt carabines se levèrent dans sa +direction; mais personne ne fit feu: on craignait pour l'enfant. + +Le démon rouge franchit les murailles, courut comme un daim jusqu'à la +rivière Laramie, s'y jeta à corps perdu, la traversa à la nage avec une +rapidité surprenante, puis s'enfonça dans les bois qui garnissaient la +rive opposée. + +La malheureuse mère avait eu à peine le temps d'ouvrir sa fenêtre et de +voir disparaître l'enfant aux bras de son ravisseur. + +Un premier mouvement d'angoisse et de désespoir paralysa ses forces, +elle retomba inanimée. Mais, dans la même seconde, elle se releva +impétueuse, invincible, capable de tout; la force maternelle, infinie, +irrésistible, venait de la transformer. + +Plus de cris, plus de gémissements; la flamme dans les yeux, elle se +dressa comme un ressort d'acier et bondit au travers de la fenêtre; +soutenue dans sa chûte par des ailes invisibles, elle effleura à peine +le sol et reprit son essor, les cheveux au vent, les bras tendus, +courant dans la direction du Pawnie, plus rapide, plus intrépide que +lui. + +Elle traversa l'Esplanade comme une apparition vengeresse, franchit les +remparts, les fossés, la rivière. Bientôt on pût voir une ombre +s'enfonçant dans les bois: c'était la mère ardente, hors d'elle-même, +en pleine chasse pour son enfant. + +Quand elle eût disparu, les soldats de la garnison se portèrent +tumultueusement à la chambre où le lieutenant Blair gisait dans son +sang. L'examen du corps donna lieu à mille conjectures qui, toutes, +vinrent se confondre en une incertitude profonde: la mort de l'infortuné +officier resta pour le moment un mystère inexpliqué. + +Dans la pensée que les Indiens du voisinage étaient à coup sûr les +auteurs ou les complices de ce double crime, la majeure partie de la +garnison se mit en campagne pour les poursuivre chaudement. + +Cette imprudente expédition devint la perte du Fort: les Sauvages le +sachant dégarni de la presque totalité de ses forces, lui donnèrent un +assaut terrible auquel rien ne pût résister. Après avoir anéanti cette +poignée de braves qui leur avaient opposé une défense héroïque, les +Indiens firent de la forteresse un monceau de ruines et de cendres. +Quelques malheureux soldats échappés par miracle purent seuls raconter +les péripéties de ce désastre: le Fort Laramie et ses défenseurs avaient +vécu. + + + + +CHAPITRE IV + +AVENTURES DE MONTAGNES.--QUINDARO. + + +Ce n'était pas une petite besogne pour le lieutenant Marshall et ses +nouveaux amis que de se frayer une route au travers des roches, des +arbres, des inextricables buissons qui hérissaient les flancs de la +montagne. Le jeune officier se sentait dévoré d'impatience, et si ce +n'eût été la crainte de désobliger ses amis, il aurait passé par la +vallée sans se préoccuper des dangers mortels qu'il y aurait +infailliblement rencontrés. + +La nuit venue, les voyageurs firent halte pour prendre le repos dont ils +avaient grand besoin car la journée avait été rude. + +Après avoir promptement expédié un frugal repas, on se mit à causer, et +on calcula les ravages que pourraient faire les Indiens avant que des +forces militaires, suffisantes pour réprimer leurs expéditions, fûssent +arrivées sur les lieux. + +Oakley se plaisait à supposer que le soulèvement Indien s'évanouirait en +fumée; mais l'Ermite secouait la tête d'une façon significative. + +--Si seulement, disait Oakley, nous pouvions mettre la main sur ce _Chat +des Montagnes_, comme leur coquin de chef s'intitule lui-même, on lui +signerait une feuille de route pour le grand voyage et tout serait dit. + +--Qu'entendez-vous par ces mots? lui demanda Marshall. + +--Quels mots...? le grand voyage...? + +--Oui. + +--Ah! ah! la question est bonne! deux onces de plomb dans le crâne, et +six pieds d'eau tout autour de lui: voilà ce qu'il lui faudrait, jeune +homme: avec çà, en suivant le cours du Laramie, il irait loin! Je crois +qu'on peut appeler une semblable promenade un grand voyage. + +--C'est vrai..: mais à qui appliquez-vous ce titre de «Chat des +Montagnes?» + +--Eh donc! je suppose que c'est à Nemona le chef Pawnie. + +--Mon avis, interrompit l'Ermite, est que Wontum a plus d'influence dans +sa tribu que le chef lui-même. Nemona est un peu trop civilisé, cela +choque ses guerriers: mais l'autre leur convient beaucoup mieux, car +c'est une bête fauve altérée de sang. + +--Ce que vous dites là, mon ancien, est juste comme la parole d'un +prédicant en chaire. Et moi je puis ajouter que si ces vermines rouges +n'étaient pas tenues en respect par certain gaillard de ma connaissance, +nous en verrions de cruelles. Wontum en a une peur épouvantable; il le +craint plus que tous les serpents de Rattlesnake-Ridge. + +--De qui voulez-vous parler? demanda Marshall. + +--Ah! par exemple, capitaine, voilà une question facile, mais la réponse +ne l'est pas autant. Dans tous les environs il n'y a que ma fille Molly +qui sache quelque chose sur cet être mystérieux: mais elle reste bouche +close sur ce chapitre. Oh! c'est une étrange fille que Molly, je vous +l'affirme. + +--Enfin! savez-vous au moins son nom? reprit Marshall dont la curiosité +était visiblement excitée. + +--Miséricorde! c'est un nom de l'autre monde, qui me déchire le gosier +chaque fois que je le prononce. Molly l'appelle Quindaro. + +--Comment se fait-il, demanda le vieux John, que ce soit votre fille qui +sache quelque chose sur cet étranger, et que vous n'en sachiez rien? + +--Oh! voyez-vous, John, je n'aime pas trop à me fourrer dans les +affaires de femmes; d'ailleurs je n'y entends rien: Molly est une fille +prudente, je n'ai nul besoin de me mêler de ce qu'elle fait. Je me suis +dit: «Jack! voilà deux amoureux; ne les trouble pas! Lorsque ta vieille +femme et toi vous étiez jeunes et amoureux, tu n'aurais pas souffert +qu'on vînt vous inquiéter.» Donc je considère que je ne dois pas +m'immiscer dans leurs combinaisons. + +--Savez-vous si elles sont honorables pour votre enfant, les prétentions +de cet homme étrange? + +--Père John!! s'écria Oakley en bondissant sur ses pieds; je suis +incomparablement surpris de vous entendre me faire une telle question! +Comment je sais si cet homme a de bonnes intentions à l'égard de ma +fille?.... En deux ou trois mots je vais vous l'apprendre: Vous +souvenez-vous d'une sombre nuit, il y a environ six ans,--Molly n'était +qu'une petite fille, alors;--les Peaux-Rouges arrivèrent sur nous comme +une meute enragée et se mirent à nous saccager... Moi, je me jetai tête +baissée dans la mêlée; je faisais mon possible, lorsqu'un grand diable +de Sauvage se mit en devoir de m'embrocher avec son long couteau. Ah! ma +foi! je croyais sincèrement que tout était fini pour le vieux Jack +Oakley: à ce moment l'_Homme_ arriva comme la foudre, prit l'Indien par +le cou, le cloua contre un volet!....--C'était plaisir à voir pareil +ouvrage! Oui, sir, ce fut vite et proprement exécuté! Je ne me considère +ni comme un fainéant ni comme un maladroit, et pourtant je serais fort +embarrassé d'en faire autant... Seigneur! ce n'était pas un homme, +c'était un éclair! Quand il eût terminé cette première besogne, il +traversa la mêlée comme un boulet, prit la petite Molly dans ses bras, +l'embrassa tendrement en l'appelant sa mignonne, puis il la déposa en +sûreté, acheva de culbuter les Sauvages et disparut comme une ombre, +sans me dire ni qui il était, ni d'où il venait, ni où il allait; sans +seulement me laisser le temps d'ouvrir la bouche pour le remercier. + +--Oui, je me souviens que vous m'aviez déjà raconté cette histoire, dit +le vieux John. + +--C'est vrai; et ce n'est pas la première ni la dernière fois qu'il a +tiré d'affaire les Settlers de la plaine: Ah oui! il leur a rendu de +fameux services: partout où il y a du danger on est sûr de le voir +apparaître. + +--J'ai entendu parler de ce Quindaro, dit Marshall; et ce que je connais +de son caractère me donne à penser qu'il ne serait pas homme à tromper +une innocente fille. + +--Non! de par tous les diables! je suis de votre avis, capitaine; j'ai +confiance, moi, dans la petite Molly; elle est dans le droit chemin, je +vous le dis. Oui, sir, je vivrais jusqu'au jugement dernier, que je ne +changerais pas de sentiment là-dessus: ma vieille femme pense comme moi. +Or, je présuppose que les femmes en savent plus long sur cet article que +les hommes; donc je me suis dit: «Jack! halte-là! ceci n'est pas de ta +compétence, mon vieux papa.» Et je me suis tenu l'esprit tranquille. La +mère a surveillé son enfant, elle a eu l'œil sur elle comme un chat +sur une souris. Elle m'a dit que Molly était une brave et bonne fille, +suivant toujours le droit chemin comme une flèche bien lancée. Que +faut-il de plus? S'ils s'aiment, on les mariera, et tout sera dit. Oui, +oui, sir, je réponds de Molly et de Quindaro. Si elle ne m'en a pas dit +davantage, c'est parce qu'elle n'en sait pas plus. Ou si elle connaît +quelque autre détail, elle respecte le secret de cet homme; elle fait +bien. + +--Vous avez raison, Mister Oakley, répliqua Marshall, votre jugement +vous fait honneur. + +--Appelez-moi Jack tout court, s'il vous plaît. Personne, dans tous les +environs, ne connaît _Mister Oakley_, pas même ma vieille femme. + +--Fort bien, Jack, vous suivez le droit chemin. Je suppose que Quindaro +a ses raisons pour rester ainsi mystérieux, je n'y vois rien de suspect. +Seulement j'ai cru voir qu'il nourrissait une haine profonde contre les +Sauvages. + +--Et cependant, dans plusieurs occasions il n'a montré aucun acharnement +contre les Indiens. Ainsi, jamais on ne l'a vu maltraiter un Peau-Rouge +qui ne commettait aucun acte d'hostilité: seulement, si un de ces +vauriens fait la moindre méchanceté il le corrige cruellement. + +--L'avez-vous vu quelquefois? demanda Marshall au vieux John. + +--Oui, en une seule occasion: répliqua l'ermite. + +--Décrivez-nous donc sa personne. + +--Cela me serait difficile. Oakley le pourrait mieux que moi, lui qui +l'a rencontré fréquemment. + +--Oh! oh! je ne l'ai pas seulement regardé une demi-douzaine de fois. +J'ai pris son signalement au vol, comme je le ferais pour un coq de +bruyère qui passe. + +--Dites toujours ce que vous savez. + +--Il est grand et mince, mais élastique comme un roseau. Il porte la +chevelure longue, à la manière du père John; mais elle est noire..., +noire, sir, comme la poitrine du corbeau, et ondoyante comme l'eau. + +--C'est donc un jeune homme? demanda Marshall. + +--Je pense qu'il a environ trente ans. Mais ce qu'il y a de plus +remarquable en lui, ce sont ses yeux. Ah! sir, les Sauvages en ont peur, +bien plus que de sa carabine. + +--Qu'ont-ils donc de particulier? + +--Ce qu'ils ont de particulier! C'est du feu, sir! deux jets de flamme! +Je veux être pendu, si, dans la nuit dont je viens de parler, ils +n'éclairaient pas les ténèbres! mes regards ont rencontré les siens: ah! +seigneur! j'ai cru voir une promenade d'éclairs autour de moi. Eh bien! +ses yeux ne sont ainsi que lorsqu'il est au milieu du combat; car au +moment où il a pris et embrassé la petite Molly en nous regardant, ma +femme et moi, des larmes tremblaient au bord de ses paupières; plus +d'éclairs, plus de flammes; c'était le regard humide et doux d'une jeune +mère. + +--Connaissez-vous quelque chose de son histoire? + +--Absolument rien; si ce n'est qu'il fréquente la plaine. + +--Où demeure-t-il? + +--Ceci est encore un secret; nul ne le sait. Quelque part dans la +montagne; au fond d'une caverne, probablement. Et encore, je ne serais +pas étonné qu'il fit comme les oiseaux en se gîtant, à droite, à gauche, +là où il est surpris par la nuit. + +--Tout cela est singulier et très-intéressant, je l'avoue, observa +Marshall; mais il est temps de faire nos préparatifs pour la nuit. +Toutes les fois que je campe, la nuit, surtout en pays dangereux comme +celui-ci, j'ai l'habitude de placer des factionnaires en vedette. Nous +sommes si peu nombreux, qu'une pareille mesure sera difficile à prendre: +croyez-vous utile que nous fassions chacun notre tour de garde, en nous +relevant successivement, tout le long de la nuit? demanda-t-il au vieux +John. + +--Il est certain que ce sera une excellente chose de faire activement le +guet, répondit le vieillard; si nous ne sommes point inquiétés, tant +mieux; mais si l'ennemi nous surprenait hors de garde nous serions +perdus: mieux vaut donc veiller. + +A ce moment le cheval du lieutenant dressa les oreilles, renifla l'air +bruyamment et s'agita d'une façon extraordinaire. + +En mille occasions il a été constaté que l'instinct de ces généreux +animaux égale l'intelligence subtile du chien, lorsqu'ils ont été +habitués à la vie des camps ou de la guerre sauvage. On ne saurait +croire l'impassibilité courageuse avec laquelle bien des chevaux se +comportent au milieu des batailles. On en a vu brouter l'herbe +tranquillement pendant les plus longues et chaudes canonnades sans avoir +l'air seulement de prendre garde aux boulets ou aux volées de mitraille +qui passaient en sifflant autour d'eux. Il est même arrivé que des +chevaux aient été blessés sans qu'aucun mouvement dénonçât leur +souffrance; le cavalier ne s'en apercevait que lorsque la pauvre bête +tombait morte. + +Un fait de ce genre s'est passé, dans la dernière guerre, à Gettysburs: +le cheval d'une batterie fut atteint à l'épaule par une balle Minié; le +projectile lui laboura le flanc sur une longueur d'au moins soixante +centimètres, et y resta profondément enterré. Pendant tout le temps que +cette batterie fut engagée, le brave cheval se tint immobile; pas un +frisson, pas un mouvement ne vint trahir l'atroce douleur qu'il devait +éprouver. Ce ne fut qu'après la bataille, et lorsque la batterie fut +hors d'engagement, que l'on s'aperçut de sa blessure et que l'on songea +à faire un pansage dont le pauvre animal se montra fort reconnaissant. +Depuis lors il garda un souvenir intelligent des batailles, et toujours +on le vit dresser les oreilles et renifler d'une façon inquiète à +l'approche d'un corps d'armée ennemi; et cela longtemps avant tout +engagement. + +Cet instinct extraordinaire est développé d'une façon surprenante chez +les chevaux élevés dans le désert et accoutumés à la vie sauvage. + +Lorsque Marshall remarqua l'inquiétude de son brave Dahlgren, il donna +l'alarme. + +--Quelqu'un s'approche de nous; dit-il. + +--Les Sauvages? croyez-vous? répondit le vieux John. + +--Je ne saurais dire si ce sont des amis ou des ennemis, mais je suis +certain que quelqu'un se trouve dans notre voisinage. + +Cependant le cheval parut se tranquilliser et même au bout de quelques +instants il se coucha sur le sol gazonné. + +Oakley persista à se déclarer fort peu rassuré. Il fit tout autour du +campement une petite exploration; mais ses regards inquiets ne +parvinrent pas à sonder l'obscurité. + +Le vieillard et Marshall s'enveloppèrent de leurs couvertures, et, +s'étendant par terre sans façon, ils parurent disposés à dormir. Ils +avaient pris soin de choisir chacun un abri qui pût les mettre à +couvert contre une attaque soudaine. + +Mais le sommeil vint-il visiter leurs paupières....? Tous deux avaient +le cœur gonflé d'émotions diverses bien capables d'éloigner le repos: +Marshall était agité de projets ardents, de vives craintes pour sa femme +et son enfant: le vieux John entendait gronder au fond de son âme les +orages de la vie qui avaient creusé des sillons sur ses joues et blanchi +sa longue chevelure. + +Oakley était de faction. Il s'était abrité sous un gros arbre et prêtait +au moindre bruit une attention silencieuse. Une fois ou deux il crut +entendre un froissement dans les feuilles, un craquement parmi les +rameaux desséchés. Toutes ces rumeurs furtives du désert, +inintelligibles et inobservées pour le voyageur novice, sont un langage +bien compris par le chasseur expérimenté. + +Minuit approchait. Marshall avait déjà deux fois invité Oakley à lui +céder son poste: mais celui-ci avait toujours obstinément refusé. Le +vieillard semblait profondément endormi, quoiqu'il serrât dans une +vigoureuse étreinte le canon de son long fusil. + +Tout à coup le cheval bondit sur lui-même, coucha ses oreilles en +arrière, s'élança en avant, les narines dilatées, et chargea +furieusement un être caché dans un buisson voisin. L'aboiement d'un +chien se fit entendre, en réponse; mais en même temps cet ennemi +invisible prit la fuite. + +Le cheval revint tranquillement à sa place. + +Marshall et le vieux John s'étaient dressés avec la rapidité de +l'éclair. + +--Qu'est-ce que cela signifie? dit le vieillard. + +--Qu'en sais-je? répondit Oakley; par le diable, mes pensées ne peuvent +trouver le droit chemin. + +--Mais enfin! que supposez-vous? demanda Marshall. + +--Ma foi! Capitaine, je ne puis rien dire, si ce n'est que votre cheval +vient de mettre en fuite un chien au lieu d'un Indien. Mais je flaire +quelque chose... taisez-vous! à terre! couchez vous! + +Et au même instant Oakley se jeta sur le sol. + +Bien en arriva à ses deux compagnons d'avoir suivi son exemple; car un +sillon de feu éclaira l'espace, et la détonation d'une carabine cingla +l'air, à peu de distance. + +Marshall fit un mouvement pour s'élancer dans la direction du coup de +feu; John le retint en murmurant à son oreille. + +--N'ayez pas peur; ils ne veulent pas blesser Dahlgren, car ils +ambitionnent de s'en rendre maîtres pour leur propre usage. Silence! ne +bougeons pas! et attendons les événements. Les Sauvages qui nous +entourent sont nombreux, sans quoi ils ne se seraient pas hasardés à +brûler de la poudre. C'est une ruse de leur part pour connaître nos +forces. En attendant le jour, tout ce que nous pourrons faire de mieux +c'est de nous tenir cachés et immobiles le plus longtemps que nous +pourrons. + +Le jeune officier, qui n'écoutait en ce moment qu'une imprudente +bravoure, eût bien de la peine à suivre cet avis; pourtant il se résigna +de son mieux et attendit sans faire un mouvement. + +La nuit s'écoula avec lenteur. Durant cet intervalle deux ou trois +tentatives furent faites pour s'emparer du cheval: mais le noble animal +se défendit victorieusement. On entendit aussi, à plusieurs reprises, +des chuchotements, des frôlements dans les buissons, des respirations +comprimées. Tout cela ne fit pas sortir les voyageurs de leurs +cachettes: le conseil du vieux John était excellent; Marshall ne pût +s'empêcher de le reconnaître intérieurement. + +Enfin les premières lueurs de l'aurore se montrèrent; mais on n'aperçut +pas une créature humaine. + +--Partons, dit Marshall, et continuons notre route. + +--Pas maintenant! répliqua le vieillard; nous avons encore une rude +besogne à faire. Les Sauvages sont cachés tout autour de nous derrière +ces rochers; ils n'attendent que notre apparition pour nous cribler de +balles. + +--Que faire, alors? demanda le jeune officier. + +--Il faut être plus rusés qu'eux. Vous allez rester ici en embuscade +avec Oakley, pendant que j'irai faire une ronde dans les environs pour +tâcher de découvrir quelque chose.--Oh! ne me regardez pas avec tant de +surprise! Je ne suis pas si vieux et si cassé que je ne puisse encore +escalader assez lestement les rochers et pratiquer les souplesses de la +guerre indienne. + +A ces mots, le vieillard prit sa carabine et se perdit dans les défilés +de la montagne. Une heure se passa ainsi dans la plus fiévreuse attente; +à la fin, des mouvements furtifs se firent entendre dans les ravins +environnants, et successivement plusieurs têtes empanachées de sauvages +se montrèrent par dessus les buissons. Enfin l'un d'eux se hasarda en +pleine clairière. Marshall, tout bouillant d'ardeur, fit feu de son +revolver. + +Ce fut là une grande imprudence, car l'oreille exercée des Peaux-Rouges +reconnut immédiatement la nature de l'arme, et en conclut que la petite +caravane était de force minime. Aussitôt les Pawnies firent irruption +avec d'affreux hurlements. Le lieutenant déchargea successivement les +cinq coups de son arme impuissante; il ne réussit qu'à blesser trois +Indiens. Quatre autres, sans blessures, s'élancèrent sur lui: ils +savaient bien que ce n'était pas une fusillade de chasseurs, et +méprisaient profondément les soldats réguliers. + +Oakley épaula sa bonne carabine, l'Indien le plus proche tomba avec un +hurlement de rage. Mais les trois survivants restaient intacts, leurs +armes chargées: la partie était encore inégale et la position +étrangement dangereuse. La grande difficulté était d'échapper à leur feu +et de transformer la bataille en lutte corps à corps. + +Au moment où Oakley se concertait à ce sujet avec Marshall, une clameur +effrayante se fit entendre derrière les Sauvages; elle fut suivi d'un +coup de feu. L'un des Pawnies tomba raide mort. + +Les deux autres se retournèrent pour faire face au nouvel ennemi qui les +prenait ainsi à l'improviste; mais, au même instant, la lourde crosse +d'une carabine s'abattait avec une violence irrésistible sur la tête de +l'un d'eux, et l'étendait par terre comme un bœuf assommé. Puis, avec +la rapidité d'un Tigre, le nouveau venu enlaça dans ces bras le dernier +sauvage, l'enleva comme un enfant et le brisa contre les rochers, sans +qu'il eût pu pousser un cri. + +--QUINDARO!! s'écria Oakley en reconnaissant le fantastique auxiliaire +qui était survenu si à propos. + +--Quindaro, à votre service. + +Et sans dire un seul mot de plus, cet homme étrange se mit à remonter la +montagne avec une agilité inouïe. + +--Arrêtez-vous un moment! Quindaro! un seul instant! crièrent ensemble +Oakley et Marshall. + +--Non! j'ai autre chose à faire encore, répondit-il en disparaissant: +nous nous rencontrerons plus tard. + +Au bout d'une seconde le bruit de ses pas s'était évanoui. + +Bientôt reparut le vieil Ermite, et la route se continua sans autre +incident. Arrives à la rivière Laramie, les trois voyageurs se +procurèrent aisément un bateau, et, comme il s'agissait simplement de +suivre le fil de l'eau, Marshall et le vieux John arrivèrent au Fort, ou +plutôt à ses ruines, avant la tombée de la nuit. Oakley était resté en +arrière pour conduire Dahlgren en côtoyant le fleuve: néanmoins il +arriva avant que l'obscurité fût complète. + +Les Sauvages avaient quitté les environs du fort; quelques soldats +s'étaient groupés dans ce dernier refuge. Marshall obtint d'eux un récit +confus de ce qui s'était passé; mais aucun détail ne pût lui être donné +sur le sort de sa femme et de son enfant: on ne savait rien à leur +égard. + +Pour le père, pour l'époux, ce fut une vraie agonie de désespoir. +L'incertitude, plus cruelle que la réalité, le mordait au cœur avec +ses terribles appréhensions; l'image implacable du vindicatif Pawnie +surgissait comme un fantôme menaçant, au milieu de ce tourbillon de +pensées amères. Le malheureux lieutenant se laissa tomber sur le sol et +y resta immobile dans un transport de douleur. + +La main amie du vieux John le tira doucement de sa mortelle atonie: + +--Du courage! dit-il; ne vous abandonnez pas à cet abattement stérile, +indigne d'un homme de cœur! Il faut agir, maintenant, et non pleurer. +Qui vous dit qu'elle n'est pas vivante et implorant votre secours. Voici +l'heure de montrer du courage et de faire voir que vous savez vous +dévouer pour elle. + +A cet instant arriva un soldat qui pût fournir quelques détails sur ce +qui s'était passé; il indiqua la route prise par Wontum lorsqu'il avait +enlevé l'enfant, route suivie par la mère. + +Marshall se disposait à se mettre aussitôt en chasse; mais le +détachement de soldats lancés à la poursuite du ravisseur étant revenu +après d'infructueuses recherches, le jeune lieutenant renvoya le départ +au lendemain pour leur laisser le temps de prendre un peu de repos. + +Oakley et le vieillard partirent sans attendre les soldats, aimant mieux +agir seuls qu'avec des auxiliaires qu'ils considéraient comme nuisibles, +ou au moins profondément inutiles. + + + + +CHAPITRE V + +POURSUITE.--FUITE DU TIGRE. + + +Wontum ne s'était point attendu à être poursuivi de si près par la mère. +Il avait supposé qu'un grand nombre de soldats quitteraient le Fort pour +le rechercher, et qu'alors un assaut pourrait être donné avec toutes les +chances possibles de succès. + +Cependant il avait songé aussi à attirer dans les bois la mère désolée, +et s'était réservé l'espoir de s'en emparer aisément. + +Ses espérances étaient dépassées. Le Fort allait tomber sous une nuée +d'assaillants: l'heure du triomphe et de la vengeance était arrivée. + +Un rayon de joie cruelle illumina son farouche visage lorsqu'il aperçut +Manonie s'élançant des remparts et traversant la vallée avec la +rapidité d'un oiseau. Sa proie courait vers lui! + +Ce fut avec une orgueilleuse inquiétude--aussitôt dissipée--qu'il +constata l'agilité de la jeune femme. Les trois années de civilisation +qui venaient de s'écouler n'avaient point anéanti ses facultés sauvages: +il retrouvait _Cœur-de-Panthère_, l'indomptable fille des bois que +n'arrêtaient ni la montagne, ni le fleuve, ni la forêt. + +Wontum s'arrêta, moitié pour l'attendre, moitié pour contempler la chute +du Fort. Bientôt la mêlée se ralentit, l'incendie s'alluma, les soldats +se dispersèrent, fuyant éperdus dans toutes les directions. + +Laramie avait vécu!... Et Manonie approchait! + +Le cœur du chef Pawnie se gonflait d'une joie farouche; ses yeux +voyaient flotter dans l'air le spectre de la vengeance, ses oreilles +entendaient les cris des victimes!... + +Manonie arriva comme une flèche: le petit Harry était assis par terre à +côté de l'Indien, pleurant et se désolant: lorsqu'il aperçut sa mère, il +vola dans ses bras et se suspendit à son cou. Elle fit aussitôt +volte-face et reprit le chemin du Fort, mais Wontum l'arrêta en lui +disant: + +--Que _Cœur-de-Panthère_ prenne du repos. + +--Pas auprès de vous, monstre infernal que vous êtes! s'écria-t-elle. + +--Wontum n'est pas un monstre. Il est un grand guerrier; il tue ses +ennemis. + +--Et il dérobe les enfants! Wontum n'est qu'un voleur ignoble! + +--Ugh! + +--Pourquoi avez-vous enlevé mon fils? N'est-ce pas là un misérable +exploit, indigne d'un grand guerrier? + +--_Cœur-de-Panthère_ veut-elle ravoir son enfant? + +--Oh! oui! rendez-le moi et je vous serai reconnaissante toute ma vie! + +--Qu'elle devienne la femme de Wontum. + +--Comment le pourrais-je? je suis mariée déjà. + +--Ugh! _Cœur-de-Panthère_ va venir avec le chef. + +--En quel lieu? + +--Aux wigwams du pays des Pawnies. _Cœur-de-Panthère_ deviendra la +squaw de Wontum, sinon l'enfant sera tué. Allons. + +Le Sauvage saisit de nouveau le petit Harry et se dirigea +brusquement-vers le Fort qui venait d'être pris par les Indiens. Pour +traverser la rivière Laramie, il prit un petit canot amarré sur la rive +et se dirigea vers le théâtre du carnage. + +Manonie, la pauvre mère, s'était attachée à ses pas. + +La destruction de la forteresse marchait rapidement: tout ne fut bientôt +plus que cendres et ruines: alors les Sauvages s'arrêtèrent satisfaits, +et, au commandement de Wontum ils commencèrent à effectuer leur +retraite. + +Dans le butin se trouvaient plusieurs superbes chevaux d'officiers: +Manonie fut placée sur l'un d'eux, Wontum monta sur un autre, portant +l'enfant dans ses bras. Il partit sur le champ au grand galop entraînant +après lui la malheureuse femme qui, pour ne pas perdre son fils de vue, +l'aurait suivi jusque dans les plus affreux précipices. + +Le chef Pawnie avait réussi à souhait dans tous ses projets: son plus +grand triomphe était d'avoir pu s'emparer de la mère et de l'enfant. Peu +lui importait le désespoir du père, car il était peut-être mort ou +prisonnier à cette heure, si l'embuscade de la montagne avait réussi. +Wontum, en habile stratégiste, n'avait rien oublié. Informé qu'un +détachement de soldats avait fait une sortie dans la vallée, et +présumant que ce petit corps d'armée reviendrait par les bords de la +rivière Platte, Wontum avait dépêché une horde de Pawnies pour +intercepter la route, à la hauteur du pic Laramie. + +Au point où en étaient les choses, le chef Indien n'avait plus aucun +désir de livrer bataille; son unique but était de regagner _Devil's +Gate_, parce que dans ces défilés inaccessibles il n'avait plus à +craindre l'artillerie des blancs. Les deux très-petites pièces de +campagne que possédait la garnison de Laramie étaient l'épouvantail des +Sauvages depuis la sévère leçon qu'ils avaient reçue à _South-Pass_. + +Manonie marchait dans un morne silence, sachant bien que toute parole +serait inutile au milieu de cette troupe ennemie. Évidemment elle était +prisonnière; entièrement à la merci de son ravisseur, elle et son petit +Harry: quel sort affreux lui réservait l'avenir?... Ce qui augmentait +encore l'amertume de ses angoisses, c'était la disparition inexplicable +de son mari, et la pensée cruelle que, jamais peut-être, elle ne le +reverrait. + +Lorsqu'on eut atteint les premières collines du pic Laramie, Wontum fit +halte subitement et donna ordre à ses guerriers de l'imiter. Puis il se +jeta dans un petit chemin creux, profondément encaissé dans les rochers, +et servant de lit à un ruisseau. Dans un pareil défilé, les Sauvages +étaient certains de ne laisser aucune trace de leur passage. + +A peine y étaient-ils entrés que Manonie entendit à peu de distance des +piétinements de chevaux qui lui donnèrent à penser qu'un corps de +cavalerie était proche. Peut-être étaient-ce des amis, des sauveurs que +le ciel lui envoyait! Peut-être son mari était-il dans les rangs de +cette troupe expéditionnaire! + +Les Sauvages, pour éviter d'être aperçus se jetèrent par terre, et +gardèrent la plus silencieuse immobilité. + +Une pensée illumina _Cœur-de-Panthère_... si elle appelait au +secours? En même temps elle songea que, dans la bataille qui allait +infailliblement s'engager, son fils et elle courraient les plus grands +dangers. + +Néanmoins elle se disposait à crier: mais, au moment où la troupe +régulière fut tout à fait proche, Wontum appuya la pointe de son couteau +sur la poitrine du petit garçon, en disant à voix basse: + +--Si _Cœur-de-Panthère_ fait du bruit, je tue l'enfant. + +Manonie frissonna et se renferma dans un douloureux silence. Le +piétinement des chevaux, le cliquetis des sabres, les cris et les éclats +de rire des cavaliers, venaient frapper ses oreilles!... et elle ne +pouvait donner un signal! Des amis étaient là, en force imposante, +apportant avec eux le salut.--S'ils eussent soupçonné sa misérable +position!--Et elle ne pouvait pas pousser un cri, faire un signe, sans +tuer son enfant!... + +Les soldats s'éloignèrent lentement, sans rien voir, sans rien deviner. +Le cœur de Manonie se glaça et perdit tout espoir; l'heure de la +délivrance n'avait pas sonné. + +Au même instant se produisit un incident imprévu: le cheval monté par +Wontum se mit à fouiller la terre du pied: puis, il poussa un +hennissement auquel répondit celui de Manonie. Le corps de cavalerie fit +halte sur le champ, et à la même seconde un énorme chien, après avoir +fouillé les buissons, s'enfuit en hurlant vers ses maîtres. + +--Ugh! mauvais! très-mauvais! grommela Wontum. + +Aussitôt il jeta un regard rapide tout autour de lui, et sans dire une +parole il s'élança sur le revers de la montagne avec la vélocité d'un +cerf, tenant toujours l'enfant entre ses bras: la mère courut sur ses +traces, décidée à mourir plutôt que de perdre de vue son innocent +trésor. + +Il était temps de fuir! La détonation d'une pièce d'artillerie fit +gronder les échos: une volée de mitraille faucha les buissons en +rebondissant sur les rochers avec mille sifflements. Le cheval que +Manonie venait de quitter fit quelques bonds convulsifs, poussa un cri +lamentable et roula mort dans les rochers. + +Les Sauvages bondirent hors de leur retraite avec d'atroces hurlements, +et engagèrent le combat: mais un feu de file foudroyant les accueillit +d'une façon si terrible, qu'un tiers des Indiens tomba pour ne plus se +relever. + +Ils avaient affaire à environ cent dragons des États-Unis, bien montés, +bien armés, munis chacun d'une carabine et d'une paire de pistolets. + +En entendant le hennissement du cheval ils se doutèrent qu'il y avait +là, près d'eux, quelque chose de suspect. Sans perdre une minute ils se +formèrent en ligne, mirent en batterie deux pièces de six qui formaient +leur artillerie de campagne, et firent feu, au jugé, dans les buissons +pour en faire sortir les tigres à face humaine qui s'y cachaient. + +Le chien que les dragons avaient envoyé en éclaireur était dressé à ce +service: ce n'était pas la première fois que le fidèle et intelligent +animal se signalait ainsi. + +En se voyant assaillis par une nuée de Sauvages, les braves cavaliers +furent surpris désagréablement; néanmoins ils ne se déconcertèrent pas +et soutinrent intrépidement leur choc. Un second, puis un troisième feu +de peloton fut tiré sans produire autant de ravages que le premier; +cette fois c'était le tour des pistolets, beaucoup moins meurtriers que +les carabines. + +Heureusement le canon fonctionna de nouveau et décima les Sauvages. Pour +eux, ces formidables détonations étaient la voix terrible d'un tonnerre +auquel rien ne pouvait échapper. + +Bientôt on en vint à une lutte corps à corps. Les Indiens combattirent +avec une rage désespérée; mais ils ne purent tenir longtemps contre les +flamboyants revers des grands sabres. D'ailleurs ils se sentaient tous +découragés, n'ayant plus de chef: la voix de Wontum leur manquait, elle +qui les avait si souvent excités au combat. Personne ne l'avait vu fuir, +on le croyait mort dans la mêlée. + +L'engagement ne fut pas long; en une demi-heure, cent cinquante Sauvages +sur deux cents étaient tués ou grièvement blessés: le reste, épouvanté, +prenait la fuite et disparaissait au travers des précipices. + +Wontum n'avait pas été aperçu par les dragons: l'épaisseur du fourré +avait dissimulé sa fuite. Il s'arrêta donc à bonne distance, et attendit +tranquillement l'issue de la bataille. Sa fureur, lorsqu'il vit la +déroute des siens, serait impossible à décrire: il s'adressa +intérieurement les plus amers reproches d'avoir quitté furtivement le +théâtre de la lutte; ses regrets étaient d'autant plus vifs que cette +espèce de désertion n'avait point eu la crainte pour motif; la haine du +chef Pawnie contre les blancs exaltait son courage jusqu'à la témérité. +Mais sa passion de vengeance personnelle l'avait entraîné trop loin: +pour s'assurer de Manonie et de son enfant il s'était sauvé comme un +lâche!... + +Ces réflexions orageuses faillirent devenir funestes au petit Harry; la +main du Sauvage se leva pour le briser contre les rochers, et si la +mère, prompte comme l'éclair, ne se fut interposée, le pauvre innocent +était mort. + +Il était impossible à la cavalerie de poursuivre les fuyards à travers +les rochers, les Dragons se replièrent donc en ordre de bataille, et +s'occupèrent de leurs morts et de leurs blessés: ces derniers étaient au +nombre de cinquante environ: il n'y avait que quatre tués, les Indiens +ayant fait usage seulement du tomahawk et du couteau. + +Manonie, le cœur brisé, avait vu s'éloigner sans retour ces amis +nombreux dont un seul aurait pu la sauver, et qu'elle n'avait pu avertir +ni par un cri, ni même par un geste. + +Vainement elle essaya de sonder Wontum sur ses intentions, mais il +opposa à toutes ses questions un dédaigneux silence. Quand elle se +hasarda à demander des nouvelles de son mari, il lui répondit par un +sourire de tigre. + +Le voyage recommença; chacun était épuisé de fatigue; plusieurs Sauvages +étaient sans chevaux. Au lieu de descendre dans la vallée, on suivit le +flanc escarpé de la montagne, et on arriva, le soir, sur le bord d'une +belle petite rivière qui serpentait au pied des collines. + +Les débris de la troupe sauvage s'étaient ralliés autour de Wontum et +commençaient à reprendre courage: on fit halte, et les préparatifs d'un +campement pour la nuit furent commencés. + +Le site était complètement solitaire et désert, sans la moindre +apparence de route ou même d'une simple piste; Manonie ne pût s'y +reconnaître, elle à qui, pourtant, tous les sentiers de la plaine +avaient été familiers. Néanmoins elle reconnut avec satisfaction que le +cours d'eau était un des affluents de la Platte... Son active et +courageuse imagination se mettait déjà en travail pour préparer une +évasion. + +Le camp établi, la jeune femme fut placée au centre d'un cercle formé +par la troupe sauvage. On lui laissa le petit Harry pour qu'il put +reposer à côté d'elle: + +Avant de se livrer au sommeil, Wontum fit avec l'écorce de quelques +jeunes arbrisseaux une longue et forte corde avec un bout de laquelle il +lia un bras de sa captive; l'autre bout resta roulé autour de sa +ceinture. Cette précaution diabolique devait être d'une funeste +efficacité contre toute tentative de fuite. + +Ensuite, la bande entière se coucha pour dormir. + +Les instants s'écoulèrent, lents comme des siècles, pour Manonie +inquiète, avant que la respiration égale et bruyante des dormeurs +indiquât que leurs yeux étaient fermés par un vrai sommeil. La pauvre +femme avait, plus que personne, ressenti les fatigues de cette triste +journée: son enfant s'était immédiatement assoupi d'un profond sommeil +entre ses bras: elle se sentait chanceler sous l'invincible étreinte +d'un engourdissement général; ses paupières s'abaissaient comme si elles +eussent été de plomb. Il lui fallut toute l'énergie du désespoir pour +lutter contre ce nouvel ennemi... le sommeil! + +Enfin tout devint immobile autour d'elle; Wontum lui-même dormait. Le +premier soin de Manonie fût de travailler à dénouer la corde qui la +retenait: elle y parvint en employant ses dents. Cette première tâche +accomplie elle essaya de quitter doucement sa place. Mais au premier +mouvement qu'elle fit, Wontum la saisit par le coude avec une telle +force, et la serra si brutalement qu'elle ne put retenir une exclamation +de douleur. Cependant le Sauvage ne parut point s'éveiller, et, après +quelques secondes d'une immobilité pleine d'angoisses, Manonie resta +convaincue que le geste du Pawnie avait été simplement fortuit et +exécuté en plein sommeil. + +Probablement un instinct de bête fauve continuait à veiller en lui, et +les nerfs surexcités se crispaient machinalement sur la malheureuse +captive au moindre mouvement tenté par elle. + +Néanmoins elle n'osa plus bouger et attendit immobile. La respiration du +Sauvage devenait bruyante et agitée; ses lèvres frémissantes laissaient +échapper des imprécations sourdes, entremêlées de mots inintelligibles. +C'était encore de la fureur, jusques dans les rêves! + +Manonie promena ses regards autour d'elle; son oreille attentive sonda +les profondeurs du silence. Tout dormait... le moment d'agir était +venu. + +Un flot de sang bouillonna aux tempes de la pauvre désespérée lorsque +ses yeux s'arrêtèrent sur le couteau du chef: à demi sorti de sa +ceinture, il brillait d'un reflet sinistre. D'une main ferme et souple +elle retira l'arme de son fourreau, puis elle regarda sa pointe aiguë, +rouge encore du sang de ce pauvre Blair! un frisson glacial la pénétra +jusqu'à la moelle des os: elle se sentait au milieu d'une atmosphère de +mort. Aussitôt elle enveloppa son petit Harry d'un tendre regard: +l'enfant dormait paisiblement, illuminé par la clarté douce des étoiles. + +Tout était calme dans la nature; le ruisseau murmurait, les feuillages +babillaient, les insectes nocturnes bourdonnaient çà et là; dans le +lointain désert, profond, incommensurable, s'élevaient, s'éteignaient +des rumeurs confuses: toutes ces voix de la solitude et de la nuit +parlaient de liberté à la triste prisonnière. + +Puis ses yeux retombèrent sur le monstre endormi près d'elle, sur +l'ennemi implacable qui l'avait faite malheureuse. Le couteau sembla +s'agiter dans la main de la jeune femme... N'avait-elle pas le droit +d'en faire usage?... Un seul coup, et la terre était débarrassée!... +Mais sa main, sa faible main de femme serait-elle assez ferme pour +porter un coup mortel?... Enfin, le ciel approuverait-il un pareil +acte?... + +L'infortunée leva les yeux au ciel et lui adressa avec ferveur une +courte prière. + +--Oh! Grand Esprit! murmura-t-elle, inspirez-moi, fortifiez-moi! + +Ensuite, se sentant raffermie par le même courage qui jadis anima +Judith, elle leva l'arme meurtrière pour l'enfoncer dans la poitrine du +Sauvage. A cet instant suprême, un simple mouvement de Wontum changea la +face des choses: il lâcha le bras de Manonie qu'il tenait serré depuis +quelques instants. La captive devenait libre de ses mouvements; elle +échappait à l'horrible nécessité de faire couler le sang: le couteau +s'abaissa sans frapper. + +Craignant de perdre une seconde, Manonie se leva doucement et prit son +fils entre ses bras. Ses regards se portèrent anxieusement autour +d'elle, pour chercher la route à suivre: tout était tranquille et muet. +Elle se mit en marche, posant légèrement ses pieds entre les dormeurs. +Pendant cette périlleuse et critique entreprise, son cœur battait si +fort, que ses pulsations lui semblaient capables d'éveiller les +Sauvages qui l'entouraient. + +Enfin elle atteignit le bord de la rivière: elle était libre!... +Malheureusement le petit Harry se réveilla effrayé et se mit à crier. Il +n'en fallait pas tant pour réveiller Wontum: d'un bond il fut auprès de +la fugitive. + +La pauvre mère l'avait bien vu au moment même où il se levait; mais il +n'était plus temps de fuir; alors, avec une étonnante présence d'esprit, +elle se mit à parler à l'enfant d'une voix assez élevée pour être +entendue du Sauvage. + +--Mon petit Harry demande à boire? Il va avoir ce qu'il désire: Manonie +va lui donner de l'eau. + +En même temps elle se pencha vers la rivière, remplit une petite tasse +et la présenta à son fils, qui but avec avidité. + +--Et maintenant, ajouta-t-elle, Harry va dormir encore, s'il est un +gentil petit garçon. + +--Où est papa? demanda l'innocente créature. + +--Cette question était un coup de poignard dans le cœur de Manonie, +mais elle répliqua d'une voix calme: + +--N'aie pas peur, mon mignon, nous verrons bientôt papa. + +--Demain matin?... + +--Demain matin, peut-être. + +--Où est ce méchant homme qui m'a emporté de la maison? + +--Chut! + +--Ici! gronda le Sauvage en s'approchant; ici, le méchant homme. + +Alors Wontum ramena sa prisonnière au centre du camp. Tout espoir +d'évasion était perdu; Manonie se résigna à prendre du repos. + +Mais avant que le sommeil eut appesanti ses paupières, les échos +profonds de la vallée envoyèrent à ses oreilles une sorte de rumeur +plaintive et menaçante qui peu à peu devint une voix... Des paroles +étranges planaient dans l'atmosphère sombre: + +--_Pourquoi le sang du méchant n'a-t-il pas coulé?... Pourquoi la mort +n'est-elle pas descendue sur lui?_ + +Ainsi parlait la voix mystérieuse dont la brise nocturne emporta +rapidement les derniers murmures. + +Wontum l'entendit et se dressa en sursaut pour mieux écouter; mais tout +était rentré dans le silence, le sauvage pût croire qu'il avait été le +jouet d'une illusion. + +Manonie, au contraire, crût reconnaître dans ces sons fugitifs l'accent +d'une voix amie descendant du ciel pour la consoler. Elle ne se sentit +plus aussi abandonnée, l'espoir revint dans son âme: un sommeil +réconfortant vint clore ses paupières, et la nuit égrena une à une ses +lentes heures sans qu'aucun incident nouveau se produisit. + + + + +CHAPITRE VI + +AMIS + + +Le vieux John et Oakley, après avoir quitté le Fort, ou plutôt ses +ruines, s'arrêtèrent pendant quelques instants, sur les bords du +Laramie, pour se consulter au sujet de la direction à prendre, et des +résolutions à former pour mener à bonne fin leur poursuite. + +Oakley avait souvent rencontré Manonie pendant qu'elle demeurait au +milieu des Sauvages, il lui avait conservé une paternelle affection. + +Le vieux John, non-seulement ne l'avait jamais vue, mais encore, chose +singulière, n'avait jamais entendu parler d'elle jusqu'au moment où le +lieutenant Marshall était venu implorer son aide et ses bons conseils. +Cependant jusqu'à l'époque de son mariage, Manonie avait vécu dans le +voisinage du vieillard. + +Décidément le vieux John était plus _ermite_ encore qu'on ne pouvait le +croire. + +Les trois amis décidèrent que le meilleur parti à prendre serait de +suivre la piste des Sauvages, et que, lorsque Wontum aurait été +découvert, l'un des poursuivants resterait pour épier secrètement sa +marche ainsi que la manière dont il traiterait sa captive, pendant que +les deux autres courraient avertir les troupes régulières. + +Oakley était fort adroit à suivre une piste; après un examen approfondi +il jugea que le ravisseur ne marchait point séparé de sa bande, car +aucun vestige isolé ne se montrait dans les bois. + +Leur départ du Fort avait été si promptement effectué qu'ils n'avaient +rien pu savoir de la rencontre entre les dragons et les Sauvages. Leur +surprise fut donc grande lorsqu'ils aperçurent les piétinements de la +cavalerie qui effaçaient entièrement les traces des Indiens. Sur le +premier moment ils pensèrent que la bande Pawnie s'était détournée à +l'approche des soldats pour ne pas être aperçue par eux, et pour éviter +un engagement. + +Après avoir rapidement marché pendant quelques heures, ils se trouvèrent +inopinément sur le théâtre du combat. Ce fut pour Oakley un trait de +lumière; d'autant mieux qu'en rôdant au travers des broussailles, il +découvrit, soigneusement caché sous les branches, le cadavre du cheval +que les Indiens avaient emmené du Fort, et qu'une décharge de mitraille +avait tué. + +Dès ce moment Oakley pût retracer avec une exactitude merveilleuse +toutes les péripéties du sort de Manonie. A un chasseur de profession +devenu aussi habile qu'un Indien à suivre une piste, il suffit d'un rien +pour se maintenir dans la bonne voie: une branche rompue, une feuille +déplacée, un brin de mousse froissé sont pour lui des indices clairs et +infaillibles. + +Ce fut ainsi que Oakley suivit pas à pas Wontum et Manonie, soit sur les +rochers, soit sur le gazon, soit sur le sol humide des bois. + +--Oh! s'écriait-il de temps en temps, voyez-moi donc les larges +empreintes du gros vilain pied de ce Pawnie... Et ces petits mocassins +de Manonie! de vraies pattes de biche! légère et forte, malgré son +chagrin... courageuse enfant! elle suivait son fils. Ah! je connais +quelque part une carabine qui parle bien, très-bien même, et qui +voudrait dire un seul mot à ce Peau-Rouge maudit. Allons, mes amis, +courage! ça va bien. + +Lorsqu'ils arrivèrent au campement nocturne des Indiens, toute +incertitude se dissipa; la bande des ravisseurs, sans chercher +aucunement à cacher sa piste, avait pris la route qui conduisait +directement aux Collines-Noires en suivant le Ruisseau du Daim. + +Les choses étant ainsi éclaircies, on fit halte et la question fut +agitée pour savoir qui retournerait en arrière afin d'avertir la +garnison. + +Il y eut discussion d'abord; car ni Oakley ni le vieux John ne voulaient +reculer devant les dangers de la poursuite; chacun d'eux était emporté +en avant par la même ardeur. + +--Maintenant, ami John, dit Oakley, il s'agit de bien se comprendre et +de ne pas se tromper. Que le bon Dieu vous bénisse! mais, je crois que +vous vous connaissez en diableries indiennes, à peu près autant qu'un +baby de deux mois. Vous êtes si _mystique_ et si tranquille dans votre +petit coin que vous avez sans doute oublié par quel bout on prend un +mousquet; ma foi! je ne comprendrais pas, qu'à votre âge, vous fussiez +tenté de courir aux méchantes aventures. + +Le vieux John se mit à rire avec une bonhomie pleine de malice. + +--Je ne suis peut-être pas aussi ignorant que vous le croyez de ce qui +concerne les ruses sauvages. Il me semble que je saurais encore +passablement suivre une piste et même jeter par terre un Peau-Rouge, +s'il le fallait pour une juste cause. + +--Bah! vraiment? Très-bien! je suppose que vous en seriez capable. Mais +comment connaîtriez-vous leurs malices, vous qui, toujours enfermé dans +votre cabane des montagnes, ne faites pas autre chose que lire dans vos +livres? C'est comme je vous le dis, John; vos moyens de science vont +aussi loin qu'une éducation par les livres peut mener, mais, à mon avis, +le meilleur livre ne dit pas grand chose sur les Indiens. Vous avez +peut-être trop peu étudié dans le _grand livre_ qui se développe autour +de nous. + +A ces mots, Oakley montra d'un geste l'imposant paysage de la vallée; +John inclina respectueusement sa tête vénérable. + +Au bout de quelques moments il répondit: + +--Enfin, Oakley, échangeons un peu notre opinion respective sur les +projets du ravisseur Pawnie, et sur les motifs qui l'ont poussé à +enlever l'enfant. + +--Parfaitement! allez, donnez vos idées; nous verrons si vous avez jugé +droit relativement à cette affaire de la vie des bois. + +--Eh bien! il va suivre les Collines Noires jusqu'à ce qu'il ait atteint +le Deer Creek. + +--Par les cornes d'un moose! c'est mon avis aussi. Allons, parlez +encore. + +--Ensuite il traversera la vallée, en droite ligne pour gagner les +Eaux-Douces. + +--Précisément! je pense comme vous. Après!... + +--Après...? il ne s'arrêtera pas qu'il n'ait atteint _Devil's Gate_. + +--Nous sommes du même avis, mon vieil ami. Continuez votre explication. + +--Là, il se considérera comme sauvé, et il le sera en effet, jusqu'à un +certain point; car il est impossible de traîner de l'artillerie dans ces +territoires inaccessibles. Les Peaux-Rouges, une fois retranchés dans +leurs cavernes, ne fussent-ils qu'une centaine d'hommes, pourraient +tenir tête à une armée. + +--Vous parlez droit, sir; je vous écoute toujours. Maintenant je me +demande s'il y aurait quelque autre chemin pour arriver jusqu'à eux. + +--Je vous comprends. Il faudrait pouvoir les surprendre et les écraser à +l'improviste. Ce sera le seul moyen de réussir, s'ils parviennent à +atteindre leur refuge. + +--S'ils y parviennent?... et comment, tonnerre! calculez-vous qu'on +pourrait les en empêcher; démontrez-moi çà, je vous prie! + +--Bien, je vais l'expliquer. De quel nombre pensez-vous que leur bande +soit composée? + +--Hum! on ne pourrait pas dire cela au juste. Cependant, comme ils ne +s'attendaient pas à être suivis, ils n'ont pas pris soin de marcher à la +file indienne, chacun dans les traces de celui qui le précédait: nous +allons donc peut-être voir quelque chose. + +Oakley examina les alentours pendant quelques minutes. + +--J'estime qu'ils sont environ une soixantaine. Maintenant, voyons votre +plan. + +--Il est bien simple: il consiste à intercepter la marche des Indiens +avant qu'ils soient parvenus à Sweet-Water. + +--Certes! mais comment réussir à les intercepter? que pourrons-nous +faire contre soixante hommes. + +--Vous ne me comprenez pas. Tout ce que vous pourrez faire, ce sera de +retourner au Fort en toute hâte, avertir les militaires, et les amener +sur les lieux. Ils ont de la cavalerie, les Indiens n'en ont pas; on +pourra atteindre la rivière avant eux. + +--Oui; c'est clair comme bonjour. Mais pourquoi dites-vous que je vais +retourner au Fort? + +--Aimeriez-vous mieux que ce fût moi? + +--Oui, oui, père John. Je ne disconviens pas que vous soyez un aussi bon +éclaireur que moi; nonobstant, je suppose que vous êtes trop vieux pour +courir dans les bois à la poursuite des Indiens. Si vous allez au Fort, +vous aurez la chance d'avoir une monture. + +--Ah! çà! mais, Oakley, vous êtes pour le moins aussi âgé que moi. + +--C'est ce qui reste à savoir: Enfin, je vous le dis, j'ai un tel +exercice des courses, des chasses, des batailles, que je suis devenu +fort comme un chêne... deux fois plus fort que vous, quoique vous soyez +plus gros que moi. + +--Vous croyez çà? + +--Un peu, s'il vous plaît; si vous voulez essayer _une passe_ avec le +vieux Jack Oakley, venez un peu voir. Vous trouverez votre pareil. + +Le vieillard sourit, s'approcha d'Oakley et le saisit vigoureusement. +Jack fit trois ou quatre efforts désespérés pour ébranler son adversaire +et lui faire perdre pied, mais tout fut inutile; John resta immobile +avec la tranquillité d'un rocher, serrant toujours son homme avec des +mains qui semblaient des tenailles d'acier. + +Tout-à-coup il le prit aux hanches, le souleva d'un puissant effort, et +le fit passer par-dessus sa tête. Oakley alla tomber à quelques pas, +lourdement comme une bûche. Il se releva agilement avec une exclamation +et saisit l'ermite à pleins bras. Mais celui-ci, avec la promptitude de +l'éclair, souleva de nouveau Jack en l'air et l'envoya mesurer le sol +avec un bruit effrayant. + +Cette fois, maître Oakley se releva lentement sur ses pieds, en se +frottant les bras, le cou et la tête; en même temps il lança un regard +empreint d'admiration au vieillard qui était resté debout et souriant. + +--Jérusha! s'écria-t-il enfin; vous êtes un _rude_! touchez-là, mon +homme. + +--Eh bien! croyez-vous que je pourrais me tirer d'affaire avec un +Indien? demanda paisiblement le vieux John. + +--Copieusement! je vous le dis. Oh! oui, copieusement! Certes, comme +vous y allez! Mais n'est-ce pas une honte à vous de rester enfermé comme +vous l'êtes dans votre cabane, alors que vous devriez courir la +montagne, tuant chaque jour votre demi douzaine de Peaux-Rouges! + +--Je ne me permettrai jamais de prendre la vie d'un Sauvage sans y être +contraint par la nécessité de ma défense personnelle, ou pour le salut +d'autrui. + +--Mais, puisque nous sommes en guerre, chaque Peau-Rouge est un ennemi. + +--J'aurai l'œil sur quiconque se présentera à moi; à la moindre +démonstration hostile, j'agirai en conséquence. Maintenant, dites-mot +quel est celui de nous deux qui va retourner au Fort. + +--Eh bien! calculez que ce sera moi. Il n'y a pas un instant à perdre, +donc, je pars. Hurrah! pour le père John, jadis appelé l'ermite, +aujourd'hui la terreur des Indiens et le vainqueur de Jack Oakley. Oui, +sir, vous l'avez manié comme une vieille femme manie un balai. + +A ces mots il s'éloigna à grands pas dans la direction du Fort. + +Il eût bientôt atteint la pente des dernières collines, et se mit à +traverser agilement la vallée. + +--Par le grand diable rouge! murmurait-il en se frottant les épaules; ce +vieux garçon est nerveux comme un jeune if et fort comme un chêne. Je ne +comprends pas qu'il soit si adroit. + +--De qui parlez-vous donc? demanda une voix tout proche de lui. + +Oakley se détourna en sursaut, et aperçut à deux pas de lui un homme +debout sur le bord d'un petit ruisseau. + +--Quindaro! s'écria-t-il. + +--Oui, lui-même. Que faites-vous par ici, Oakley? + +--Ma vieille langue va tout vous dire, répondit celui-ci. + +En même temps il se mit à lui raconter toutes les aventures précédemment +survenues. + +--Et où se trouve Mary? demanda Quindaro. + +--Quelle Mary? + +--Votre fille. + +--Ah! oui; Molly. C'est comme ça que je l'appelle, cette petite fille; +cependant c'est malgré la vieille femme qui me répète toujours qu'il +faut dire Mary. + +--Où est-elle? + +--En lieu sûr, allez! dans la cabane de l'ermite, avec sa vieille mère. + +--La croyez-vous réellement en sûreté? + +--Certes! Dieu vous bénisse! Il n'y a pas de ce côté-ci de la +Californie, un Peau-Rouge qui ose toucher au vieux John. Mais venez donc +par ici, je vais vous dire un secret que vous garderez pour vous seul. + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Ce vieux bonhomme là est plus fort qu'un ours brun. Je l'ai éprouvé il +y a peu d'instants! + +Parlant ainsi, l'honnête Jack se frotta vigoureusement les épaules. + +--Ah! où est-il donc le vieux? demanda Quindaro avec un intérêt soudain. + +--Il était par là haut, il y a une demi-heure tout au plus; maintenant, +il est parti sur une piste et je ne serais point étonné de lui voir +faire quelque rude besogne. Je vais vous dire un autre secret; le vieil +ermite est avec nous sur le sentier de guerre contre les Rouges. Ça +c'est vrai comme parole d'Évangile; car il l'a dit, et je le sais homme +à ne pas mentir. Mais pourquoi n'êtes-vous pas venu voir Molly depuis si +longtemps? Je crois qu'elle prend ça à cœur; elle est devenue pâle et +sérieuse, elle ne rit plus; elle n'est plus joyeuse fille comme à +l'époque de notre arrivée au Settlement. + +--Hélas! monsieur Oakley, les troubles de ces contrées suffiraient pour +enlever son sourire à la nature elle-même, et pour mettre en deuil +l'azur du firmament. Pourquoi ne vous ai-je pas visité depuis +longtemps?... parce que j'ai trop d'ouvrage à accomplir ici; parce que, +jusqu'à la fin de cette guerre, je me suis voué à une seule et unique +tâche. Il est vrai, entièrement vrai, que je porte toujours dans mon +cœur l'image de votre fille; mais mon cœur saigne d'une blessure +toujours ouverte; le sang en sort avec une telle abondance qu'il +obscurcit ma vue pour tout autre objet. Quand ma vengeance sera +accomplie, grandement, complètement, alors j'irai vous voir. Mais non +auparavant... non, pas avant cette heure. + +Quindaro parlait avec une vive émotion. + +--Vous m'excuserez, monsieur Quindaro, mais je vois que vous êtes un +homme d'éducation et j'ai peur que ma pauvre Molly ne soit pas un parti +pour vous. Mais vous ne voudriez pas...--Oh! je confesse que je suis un +vieux fou, et je mériterais qu'on me trépignât sur le nez pour cette +question...--Voyez-vous, j'aime ma fille à tel point, que mon vieux +cœur se briserait, s'il arrivait quelque chose à mon enfant. + +--Bien: que vouliez-vous me demander? + +--Vous ne voudriez pas jouer avec l'amour de ma petite Molly;... +l'abandonner au désespoir et à la mort?... + +Quindaro bondit sur ses pieds et regarda fixement Oakley sans prononcer +une parole. + +--Oh! vous n'avez pas besoin de répondre, continua le brave Jack d'une +voix émue, je lis votre pensée dans vos yeux. Souffletez-moi pour ma +sotte question! C'est une idée qui m'a traversé la tête. Je vous ai +toujours considéré comme un cœur loyal, un homme droit et honorable; +ma pensée sur vous n'a pas changé. Vous m'excuseriez si vous saviez ce +que c'est que d'être père,.... et père d'une fille tendre et dévouée. + +L'énergique visage de Quindaro fut agité d'une émotion terrible: il se +couvrit la face des deux mains et resta longtemps sans pouvoir parler. + +--Non, M. Oakley, dit-il; non, je ne sais pas ce que c'est que d'être +père. Je connais à peine le bonheur d'être fils et frère... Je connais +l'angoisse... le deuil... la mort... Oh! nuit horrible! continua-t-il +comme répondant à ses propres pensées: nuit de terreurs! Flots de sang! +clameurs mourantes des agonisants! Flammes dévorantes! créatures chères +que j'aimais! je vous ai vengées déjà; mais elle n'est pas pleine +encore, la coupe de la vengeance! + +En parlant, cette homme si fort et énergique sentait son cœur se +gonfler comme l'Océan par une furieuse tempête; le sang brûlant +bouillonnait à ses tempes; une flamme sinistre s'allumait dans ses yeux. + +Oakley le regarda avec une émotion mêlée de surprise. Il supposait bien +que les Sauvages n'étaient pas étrangers au désastre dont il venait de +parler; mais c'était la première fois que Quindaro laissait échapper une +parole de nature à jeter quelque lumière sur son existence étrange et +mystérieuse. + +--Ce sont les Indiens qui vous ont fait tout cela? demanda Oakley après +quelques instants de silence: ils sont capables de tout. + +--Oui; ce sont ces Pawnies maudits. + +--Ils ont massacré vos parents? + +--Oui; père, mère, frères, sœurs;--tous sont morts, excepté moi. + +--Êtes-vous sûr que personne n'ait échappé au carnage? + +--Oh oui! j'en suis sûr. J'ai vu les corps sanglants, étendus sous mes +yeux. + +--Avez-vous pu les ensevelir, décemment, comme il convient de le faire? + +--Hélas non! à peine ai-je pu m'échapper vivant. Mais quelques jours +après, lorsque je suis revenu sur le lieu du désastre, j'ai vu cinq +tombes fraîchement découvertes... + +--Alors, vous avez suivi les Pawnies? + +--Oui: j'ai constamment rôdé autour d'eux pendant qu'ils fréquentaient +les environs du Lac Willow; depuis qu'ils sont dans les montagnes, je me +suis attaché à leurs pas. Je leur ai déjà arraché vie pour vie, depuis +longtemps; mais je ne regarderai ma vengeance comme accomplie et mon +œuvre comme terminée, que lorsque cette race infernale aura disparu +de dessus terre. Mon nom excite leur terreur, mais ce sera bien pire +encore, plus tard, si mes projets d'extermination réussissent. + +--Où est votre habitation, Quindaro? + +--Au milieu des rocs de la montagne, dans la vallée, sur la rivière, +partout où ma tâche m'appelle. Quindaro est comme l'oiseau sauvage, +libre de tous ses mouvements. + +--Avez-vous quelquefois rencontré le vieux Père John? + +--Je l'ai aperçu; mais nous ne nous sommes jamais abordés face à face. + +--Quindaro, promettez-moi une chose. + +--Laquelle? + +--C'est de rendre visite à l'Ermite lorsque vous en aurez l'occasion. + +--Pourquoi cela? + +--Je vous le dirai plus tard. Promettez-moi. + +--Bien! ce sera fait suivant votre désir. Pour le moment il faut que je +vous quitte; je vais me mettre sur la piste de cette bande: peut-être +pourrai-je être utile à la jeune femme et à l'enfant dont vous m'avez +parlé. En même temps je ferai mon possible pour rencontrer le vieil +Ermite s'il se trouve dans ces parages. + +A ces mots Quindaro étendit la main, saisit celle d'Oakley, la secoua +cordialement, et s'éloigna d'un pas agile dans la direction des collines +noires. + +Oakley resta immobile à le regarder jusqu'à ce qu'il l'eût perdu de vue: +puis il se mit en route de son côté en grommelant: + +--Je parierais ma vieille chevelure contre un cuir de Peau-Rouge, que le +père John et ce jeune gaillard pourraient se convenir beaucoup. Ils ont +tous deux une histoire funeste et mystérieuse à se raconter: ils gardent +tous deux une vieille rancune contre les Indiens.--Décidément ils seront +très-bien ensemble.--Mais, que fais-je ici?... courons vite je n'ai pas +une minute à perdre. + +Sur ce propos, maître Jack se remit vivement en route et continua sa +marche avec une telle activité qu'il arriva sain et sauf, au Fort, avant +la nuit. + +Il fut chaudement accueilli par cette vaillante petite armée, toujours +indomptable malgré ses revers. Chaque soldat était dévoué de cœur et +d'âme à l'_Héroïne du fort Laramie_; chacun se sentait atteint par le +terrible événement qui la frappait; chacun voulut devenir son vengeur. + +Par une heureuse coïncidence, un renfort de troupes était arrivé à +Laramie; il se composait de deux cents hommes bien montés, bien armés, +venus du Fort Jefferson. Dans de pareilles conditions, il devenait +possible de lancer en expédition un détachement considérable sans avoir +à craindre de dégarnir les débris de la citadelle. + +Les préparatifs de campagne furent bientôt faits. Le lendemain, bien +longtemps avant les premières lueurs de l'aurore, deux cent cinquante +cavaliers parfaitement équipés, munis de deux pièces d'artillerie, se +mirent allègrement en route pour cette expédition mémorable. Une +généreuse ardeur faisait battre toutes ces vaillantes poitrines; on se +hâtait pour atteindre au plus tôt le territoire des Eaux-Douces, de +façon à devancer les Sauvages. + +Oakley marchait devant en guide et en éclaireur, ne laissant pas un +buisson sans le fouiller d'outre en outre, pas un défilé sans le sonder +du regard. + + + + +CHAPITRE VII + +UN MESSAGE + + +Le soleil se leva, brillant, gai, superbe: aux feux de ses rayons +naissants les petits ruisseaux faisaient miroiter leurs ondes +capricieuses tout en égayant les côteaux de leurs murmures joyeux. Tout +respirait la paix, le bonheur, la tranquillité profonde que la bonne +mère nature dispense en prodigue à ses enfants du désert. + +Mais toujours grondait un noir orage au cœur de Wontum: cet être +farouche et vicieux n'avait jamais compris un sentiment doux ou +paisible. + +Il restait debout sur cette rive enchantée du _Deer Creek_, l'œil +menaçant, le front sombre, dardant sur sa victime des regards de +serpent. + +A chaque coup d'œil la malheureuse mère frissonnait: puis elle +serrait contre son sein le petit Harry, ce frêle objet de tant de joies, +de tant d'angoisses, de tant de souffrances! + +Sans cesse retentissait à son oreille le cri de cette voix mystérieuse +et secourable: «_Pourquoi le sang du méchant n'a-t-il pas coulé? +Pourquoi la mort n'est-elle pas descendue sur lui?_» + +Wontum y pensait aussi avec une méfiance inquiète, et ne laissait pas +s'écouler une seconde sans promener sur les alentours un regard +inquisiteur: on eût dit qu'il soupçonnait la présence secrète d'un +ennemi. Son hésitation était visible; il redoutait de continuer sa +marche; son instinct sauvage lui faisait pressentir une poursuite ou des +embûches cachées. + +Manonie eût un mouvement de joie en contemplant la belle vallée qui se +déroulait devant elle: après un court examen, elle s'était reconnue; ce +territoire, qu'elle avait souvent parcouru dans sa jeunesse, s'étendait, +avec la _Rivière-Douce_, sur un espace de cinquante milles, et offrait à +l'œil le plus admirable paysage qu'il soit donné à l'homme de voir. +La jeune femme avait l'espérance et le désir de voir Wontum continuer sa +course au travers de cette vallée, car dans ce parcours elle avait +beaucoup de chances d'être secourue par les nombreux Settlers disséminés +dans cette riante contrée. Dans tous les cas, si les Blancs, trop +inférieurs en forces, ne pouvaient la délivrer, elle avait au moins +l'espoir que son mari serait averti par eux et recevrait les +renseignements suffisants pour venir à son aide. + +Toute agitée par mille pensées fiévreuses, elle se leva et se mit à se +promener lentement sur le bord de la rivière. Le petit Harry avait voulu +la suivre, mais Wontum le retint. Alors l'enfant se retourna irrité et +lança dans la figure du Sauvage un coup de toutes les forces de son +petit poing. Au lieu de s'irriter, le Pawnie eut un demi-sourire et +murmura avec une sorte de satisfaction. + +--Ugh! bon! Il fera un brave Indien! + +Et il passa une main caressante sur la tête du petit garçon. Mais +celui-ci, fidèle instinctivement à la cause maternelle, se gardait bien +de «fraterniser» avec le ravisseur; il secoua énergiquement sa brune +chevelure et se raidit dans les bras du chef. + +Manonie s'avança insensiblement jusqu'à ce qu'elle fût arrivée à une +trentaine de pas loin de Sauvages. Wontum, quoique acharné comme un +oiseau de proie à surveiller tous ses mouvements, ne prit pas garde à ce +qu'elle faisait; sa petite querelle avec Harry l'avait distrait pour +quelques instants. + +La jeune femme cherchait curieusement dans les environs, espérant +découvrir l'auteur mystérieux de l'avis qu'elle avait reçu dans le cours +de la nuit précédente. Tout à coup elle tressaillit; quelque chose +venait de tomber à ses pieds: c'était un petit cailloux roulé dans un +bout de papier. Elle le saisit avec l'avidité d'un naufragé qui se +cramponne à une corde de salut; en même temps elle jeta un regard +oblique du côté de Wontum pour savoir s'il s'était aperçu de quelque +chose; ce dernier continuait à s'occuper du petit Harry; depuis quelques +instants il ne prenait pas garde à ce que faisait Manonie. + +Elle déplia le papier qui portait quelques lignes d'écriture, et lut +avidement: + +--Espérez! cette nuit vous serez libre. Votre mari est informé de votre +situation, il fait tous ses efforts pour courir à votre aide. Je suis +votre ami, je resterai auprès de vous. + +Manonie leva les yeux; en face d'elle, à une trentaine de pas, elle +distingua, dans l'ombre d'un arbre creux une paire d'yeux étincelants +qui la regardaient d'une façon étrange. Au bout d'une seconde, un jeune +homme de haute taille, sortant de sa cachette, se laissa voir un +instant, appuya un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence, et +disparut comme un météore. + +Manonie eut peine à retenir un cri de bonheur qui gonflait sa poitrine: +son premier mouvement fut de s'élancer vers l'inconnu. Un instant de +réflexion la calma: elle comprima son émotion, et revint à l'endroit où +Wontum était assis avec le petit Harry. Toute tremblante, elle serra +avec une sorte d'emportement maternel son cher enfant sur son sein, +comme si elle eût voulu le disputer à l'univers entier. Wontum ne fit +pas attention à cette exaltation fébrile qu'il considérait comme une +infirmité féminine. + +Le mystérieux allié qui venait de se révéler lui était complètement +étranger; elle ne se souvenait point de l'avoir jamais vu. Pourtant elle +se sentait agitée d'une émotion inconcevable... chose facile à +comprendre: son cœur battait à se rompre lorsqu'elle songeait que le +bonheur, la liberté, la vie étaient proches et que quelques heures +seulement la séparaient de la délivrance! + +Au milieu de ces pensées tumultueuses vint se mêler tout à coup un +sentiment de crainte: sans doute il y aurait quelque nouvelle bataille, +où son mari courrait risque d'être tué. En effet, ses ravisseurs +formaient une bande d'au moins quatre-vingt guerriers valides et +courageux; comment viendrait-on à bout de cette horde féroce alors qu'un +_seul_ allié s'était présenté pour la pauvre captive?... + +Sans soupçonner les tempêtes de crainte, d'espoir, de découragement qui +se disputaient l'esprit de leur prisonnière, les Sauvages levèrent leur +camp et se préparèrent à continuer leur route. Au grand chagrin de +Manonie, ils se disposèrent à quitter la vallée et s'enfoncèrent dans la +montagne: bientôt leur caravane fut perdue au milieu d'un océan de +vallées, du fond desquelles on distinguait difficilement la plaine par +quelques échappées lointaines. + +Cette journée fut rude pour Manonie: épuisée par les fatigues des +courses précédentes, elle fut forcée de se reposer fréquemment. La +marche des Sauvages en fut considérablement retardée; ils perdirent +ainsi leur avance, ce qui les contraria d'une manière sensible. Bientôt +leur mécontentement se trahit par des coups-d'œil irrités et des +propos menaçants: Manonie les comprenait parfaitement, car elle n'avait +point oublié l'idiôme Pawnie qui lui avait été familier durant sa +jeunesse. + +Une querelle ouverte ne tarda point à s'engager. Un des Sauvages +reprocha avec aigreur à Wontum d'avoir engagé cette expédition dans un +intérêt tout personnel, uniquement pour s'emparer de la squaw Face-Pâle, +et de les avoir poussés à une bataille qui leur coûtait plus de cent +hommes. + +Le même orateur, s'adressant à ses autres compagnons, leur proposa de +mettre à mort la femme blanche, pour terminer toute discussion à son +sujet.--«Mieux vaut, dit-il, emporter son scalp que de laisser nos +chevelures sur un nouveau champ de combat; elle ne sera jamais des +nôtres, elle sera toujours une source de discorde.» + +On agita ensuite la question relative au sort de l'enfant. + +--Qu'il vive, continua l'orateur; il est si jeune qu'il oubliera sans +doute ses parents, et pourra devenir un guerrier utile à la tribu. +Quoique dans un âge tendre, il a fait preuve de courage; il sera +peut-être un jour fameux sur le sentier de guerre. + +La pauvre Manonie suivait cette discussion avec un intérêt anxieux qu'il +est facile d'imaginer. A tout instant ses regards inquiets sondaient +furtivement les environs pour tâcher de découvrir son mystérieux +protecteur; mais il restait invisible comme s'il eut fait partie du +monde des esprits. + +Après avoir longuement discuté, les Sauvages prirent une résolution, +qui, en lui laissant quelque répit, permettait à Manonie d'espérer +encore. Ils décidèrent que, malgré son mariage avec un blanc, ils +n'avaient pas le droit de la mettre à mort sans avoir consulté le grand +chef de la tribu à laquelle la jeune femme avait appartenu, et sans +avoir obtenu son assentiment. On la conduisait donc devant Nemona pour +qu'il fut le juge suprême de son sort. + +Le soleil allait disparaître de l'horizon lorsque Wontum donna le signal +de faire halte pour procéder aux préparatifs de campement. La troupe +sauvage s'installa en un grand cercle comme la nuit précédente. Au +centre, on ébrancha deux jeunes sapins proches l'un de l'autre, on les +lia par leurs cîmes de façon à ce qu'ils formâssent la charpente d'un +wigwam; ensuite ils furent couverts de branches, de feuilles, de +fougères et de mousses; ainsi arrangée cette tente offrait à Manonie un +abri chaud et confortable. + +Ce ne fut pas sans une curiosité inquiète que la jeune femme suivit de +l'œil tous ces préparatifs. Mais elle ne s'en approcha pas; assise +sur une roche élevée d'où sa vue pouvait dominer la plaine, elle +regardait avec tristesse ce désert dont les limites allaient se +confondre avec l'horizon, et qui dormait du sommeil profond de la +solitude. A tout instant elle espérait voir surgir de quelque ravin une +troupe armée; elle tendait l'oreille au moindre bruit, pensant que le +pas des chevaux se ferait entendre sur les cailloux roulants de la +montagne..... + +Vain espoir! efforts inutiles! Les torrents lointains faisaient seuls +entendre leurs sourds grondements: les cîmes d'arbustes seules, ondoyant +au vent, apparaissaient seules entre les interstices des rochers noirs; +et si quelque pas furtif troublait le morne silence, c'était celui du +loup des prairies en route pour chercher pâture. + +Au moment où elle s'y attendait le moins, Wontum vint la trouver et +s'assit à côté d'elle sur le gazon. Il la regarda longtemps avec une +fixité étrange; son visage avait une expression indéfinissable dont +Manonie ne put s'expliquer la signification. + +Enfin il lui adressa la parole en langage Pawnie entrecoupé de mauvais +anglais: + +--_Cœur-de-Panthère_ a voulu me tuer cette nuit! + +Manonie tressaillit: elle était bien loin de se douter que le Sauvage +soupçonnât seulement ses pensées de la nuit précédente. Il ne l'avait +assurément pas vue levant le couteau sur lui, le tenant suspendu sur sa +poitrine, le replaçant ensuite à sa ceinture sans avoir frappé. Wontum +dormait, rêvait même à cet instant; comment donc avait-il pu surprendre +le secret que Manonie et l'_ombre_ seules connaissaient? + +Une vive rougeur monta aux joues de la jeune femme à cette question +inattendue: c'était pour l'Indien une réponse suffisante. + +--Pourquoi voulez-vous tuer Wontum? demanda-t-il. + +Manonie comprit qu'une dénégation serait inutile. + +--Je n'aurais voulu vous tuer que si cela eût été nécessaire pour +assurer ma liberté. + +--Vous avez donc eu l'intention de me faire mourir? + +--Oui. + +--Pourquoi n'avez-vous pas exécuté votre projet? + +--Parce que, au moment où j'allais frapper, vous avez lâché ma main que +vous reteniez pendant votre sommeil; à ce moment j'espérais pouvoir fuir +sans être forcée de commettre un meurtre. Mais comment avez-vous su tout +cela? + +Wontum lui montra son couteau: + +Vous avez tiré ceci, dit-il, mais vous n'avez pas pris garde, en le +remettant dans ma ceinture, que vous le placiez dans mon sac à balles. +Pourquoi vouliez-vous fuir loin de moi? + +--Pour revenir auprès de mon mari; vous ne pouvez en douter. + +--Très-bien! mais Wontum ne remettra jamais l'enfant en liberté. + +Manonie eût un grondement de douleur maternelle: le Sauvage continua: + +--Et de plus, je ferai votre mari prisonnier; je le brûlerai. Consentez +à devenir ma squaw, et je ne le brûlerai pas. Wontum veut +_Cœur-de-Panthère_ pour squaw; il l'aura, ou malheur au mari. + +--Mon mari mourra alors, répondit Manonie avec fermeté, car je ne serai +jamais votre squaw. Mais il n'est pas en votre pouvoir, mon bien-aimé +Henry; il ne succombera pas sous vos coups. Prenez garde vous-même; et, +si vous voulez avoir la vie sauve vous ferez bien de me rendre la +liberté, car la vengeance de mon mari sera sûre et terrible. + +--Ugh! Wontum n'a pas peur d'un soldat Face-Pâle! Ces hommes-là sont de +pauvres guerriers. Qu'il vienne, l'officier! je serai content de +l'emmener avec moi à _Devil's Gate_. + +A ce moment l'œil toujours vigilant de Manonie crut apercevoir +derrière les rochers quelque chose comme l'ombre d'un homme: Elle ne fit +qu'entrevoir cette apparition qui s'évanouit sur le champ, comme une +vision fugitive. Malgré sa vive émotion, elle eut la présence d'esprit +de détourner les yeux afin de ne pas attirer sur ce point l'attention du +Sauvage: Néanmoins un sourire d'espoir erra sur ses lèvres et fut +remarqué par Wontum. + +--Cœur-de-Panthère pense à quelque chose d'agréable? demanda-t-il. + +--Je songeais à mes amis et à la terrible revanche qu'ils vont prendre +sur vous. + +--Ugh! _Cœur-de-Panthère_ les attend cette nuit? + +Un sourire significatif resta empreint sur la face rusée du Pawnie; +Manonie trembla un instant qu'il n'eût démêlé le secret du mystérieux +étranger: mais quelques secondes de réflexion la rassurèrent, elle +répondit courageusement: + +--Oui! je suis certaine de revoir bientôt mes amis. Je m'échapperai à la +première occasion; soyez en sûr! + +--Wontum sait à quoi s'en tenir là-dessus; mais il prend soin de ses +prisonniers. Demain, dans la soirée, nous serons au village des Pawnies. +Alors Cœur-de-Panthère sera la femme ou l'esclave du chef: elle +choisira! + +--Vous n'irez pas si loin sans être attaqué. + +--Je ne crains rien. Sans quitter les montagnes, je regagnerai nos +cavernes par les défilés d'Indépendance-Rock. Vos soldats sont tous à +cheval; ils ne pourront nous atteindre tant que nous serons dans les +rochers. S'ils entreprennent de traverser Devil's Gate, ils sont perdus. +Vous le voyez, il n'y a pour vous aucune espérance d'évasion: le parti +le plus sage sera donc de vous résigner à votre sort. + +Wontum lui montra ensuite la tente improvisée, et continua en idiôme +Pawnie. + +--Vous allez reposer là-dedans cette nuit. Mais pour vous empêcher de +faire quelque sottise, je vais vous lier les mains et les pieds. + +Manonie ne répondit rien, et la conversation en resta là. Lorsque la +soirée fut plus avancée, Wontum attacha les deux poignets de Manonie +avec une corde solide: + +--La nuit dernière, dit-il, vous avez fait usage de vos dents; je vais +prendre mes précautions à ce sujet. + +En même temps il fit asseoir sa victime par terre, le dos appuyé contre +une grosse pierre, lui passa sous le cou une branche longue et flexible +qu'il enroula des deux bouts sur l'un des sapins soutenant le wigwam, et +lui rendit ainsi impossible tout mouvement de la tête. Une autre corde +lui serrait les pieds et revenait se nouer aux poignets qu'elle +maintenait arrêtés contre le corps. + +A moins d'être délivrée par une main secourable, la pauvre captive +devait passer les longues heures de la nuit dans une cruelle immobilité. +Elle ne dit pas un mot, ne proféra pas une plainte. En apportant auprès +d'elle le petit Harry, Wontum ne pût s'empêcher de lui accorder un +regard d'admiration. + +Tous ces préparatifs accomplis, le Pawnie se coucha sur le sol, +directement en face de l'entrée, et resta longtemps immobile mais +éveillé, comme une bête fauve à l'affût. + +Cependant, lorsqu'arrivèrent les premières heures matinales après +minuit, sa tête s'inclina sur le gazon, ses poings fermés +s'entr'ouvrirent; il s'endormit d'un sommeil d'autant plus profond qu'il +avait lutté davantage. + +Il était impossible à Manonie de faire un mouvement. Elle aurait bien +voulu écarter un peu les branches de sa tente pour apercevoir ce qui se +passait dans la campagne. S'apercevant que son petit garçon était +éveillé, elle l'appela avec un sourire, et lui demanda, bien bas, de +pratiquer une ouverture dans les feuillages. + +L'enfant obéit avec une adresse et une précaution au-dessus de son âge. +Alors Manonie pût voir au dehors par cette éclaircie: sa vue, il est +vrai, ne pouvait se porter que dans une seule direction, mais c'était +déjà quelque chose. + +La nuit était splendide: les clartés d'une lune resplendissante étaient +adoucies plutôt qu'obscurcies par les flocons légers de blancs nuages +qui erraient lentement dans l'azur. Les gigantesques silhouettes de ces +voyageurs aériens revêtaient tour à tour les formes les plus +fantastiques; ici c'était un chêne au feuillage touffu, là, un palais, +plus loin un volcan au cratère de feu; puis c'était un géant armé, un +dragon fantastique, un lion couché, une panthère bondissante: et toutes +ces images mouvantes, confuses, entrelacées, changeant de forme à chaque +seconde, se balançaient au clair de lune comme un essaim capricieux de +puissances surnaturelles mises en gaîté par cette belle nuit. + +Au milieu de ces fantômes insaisissables, l'œil fasciné de la captive +croyait parfois démêler la haute stature de son ami inconnu surgissant +du fond de quelque ravin... mais un rayon glacé immobilisait soudain la +forme entrevue et la changeait en roc, en sapin, en bosquet, en tronc +d'arbre; et, avec l'illusion s'évanouissait l'espérance. + +Ah! ciel! qu'est-ce que cela? Les prunelles noires de la jeune femme +sondent ardemment l'espace! Est-ce une erreur, un rêve, encore? Là, tout +près, un corps sombre se détache d'un noir rocher;... une tête +intelligente épie à la hâte les alentours;... on s'avance,... on +rampe,... on s'approche! + +Manonie eût un affreux battement de cœur; l'espérance rentrait si +violemment dans sa pauvre âme qu'elle en était déchirée comme par une +blessure. Il arrivait enfin, cet ami! L'heure de la délivrance allait +sonner! + +Effectivement c'était un homme: il s'avança avec une merveilleuse +souplesse près des avant-gardes des Sauvages. Manonie le vit s'incliner +sur le corps sombre de l'un des dormeurs; elle crut qu'une lutte allait +s'engager. Mais non; un point lumineux parut et disparut sur la poitrine +de l'Indien; celui-ci leva convulsivement les bras; ils retombèrent +inertes et morts; l'agonie avait été foudroyante et muette. + +Alors le vainqueur prit dans ses mains robustes le cadavre du Pawnie et +disparut en l'emportant derrière un rocher. + +Le regard inquiet de Manonie ne le perdit pas longtemps de vue: bientôt +il reparut en pleine lumière; à ce moment il s'était transformé en +Indien. Il se remit à ramper silencieusement. + +La jeune femme le vit se glisser, avec la souplesse d'un serpent, au +milieu des Sauvages qui entravaient sa route; il approchait lentement, +mais sûrement du wigwam. Quand il fut tout proche, le corps de Wontum +l'obligea à se détourner; pendant quelques secondes, longues comme des +siècles, Manonie ne vit et n'entendit rien. + +Tout-à-coup, derrière elle, le feuillage murmura imperceptiblement. + +L'homme était arrivé. + +Il se glissa par l'ouverture qu'il venait de pratiquer, posa sa main sur +l'épaule de la captive et l'attira à lui. Les liens la retenaient: il +s'en aperçut bien vite, les trancha silencieusement, puis, d'une voix +plus basse qu'un souffle, il lui dit: + +--Donnez-moi l'enfant! + +--Qui êtes-vous? demanda Manonie. + +--Un ami. Donnez l'enfant et suivez-moi. + +A l'instant même où elle soulevait le petit Harry de sa couche de +feuilles, Wontum se souleva sur son coude et fit osciller sur ses +épaules sa tête alourdie par le sommeil. + +Manonie resta sans respiration, les bras tendus, le sang lui battant les +tempes... Wontum retomba sur le gazon en murmurant quelques paroles +inintelligibles et redevint immobile. + +Après quelques minutes d'une mortelle attente Manonie souleva l'enfant +et le remit à l'étranger, puis elle le suivit en rampant comme lui au +milieu des Sauvages, menaçants jusque dans leur sommeil. + +Dire les transes cruelles de la fugitive pendant ce périlleux trajet +serait impossible; la vie était suspendue en elle à la pensée qu'à +chaque seconde le vol d'un moucheron, le froissement d'un brin d'herbe, +le reflet d'un rayon de lune pouvaient éveiller l'ennemi et la perdre +ainsi que son enfant et son généreux sauveur. + +Enfin la redoutable enceinte fut franchie; aussitôt l'homme se redressa +et se mit à marcher rapidement: Manonie le suivit à pas précipités. On +marcha ainsi pendant une heure, dans le plus profond silence. Bientôt il +devint évident que leur fuite n'était pas découverte et qu'ils n'étaient +pas poursuivis. Alors Manonie se hasarda à parler: + +--Comment pourrai-je jamais reconnaître votre généreux dévouement pour +moi? dit-elle à son sauveur, d'une voix tremblante de reconnaissance et +d'émotion. + +--J'ai fait peu de chose, répondit l'inconnu simplement mais avec bonté. + +--Ah! sir! vous auriez été impitoyablement massacré par les Sauvages +s'ils vous avaient aperçu! + +--C'est possible. Mais j'ai souvent déjà couru les mêmes risques pour de +moins bonnes causes. Au fait, qu'est ce que la vie pour moi?... et que +puis-je craindre en la risquant? + +--La vie est une douce chose pour moi, sir; elle m'est précieuse et +chère. Je voudrais que pour tous elle fut aussi heureuse que pour moi! + +--Madame, je suis bien aise d'avoir pu vous rendre ce service, et de +pouvoir ramener à votre mari vous et votre enfant. + +--Pourrais-je savoir qui est celui à qui je dois tant de reconnaissance? + +--Pardonnez-moi de vous répondre brièvement à cet égard. Nous ne nous +sommes jamais rencontrés jusqu'à ce jour. Je ne suis qu'un simple +chasseur; le hasard m'ayant appris que ces coquins vous avaient faite +captive, je me suis déterminé à vous suivre pour vous secourir s'il +était possible. Maintenant nous sommes sauvés, je pense. + +--Mais, si je ne me trompe, au lieu de nous diriger vers le Fort, nous +lui tournons le dos? + +--Oui. + +--Vous avez certainement de bonnes raisons pour prendre cette direction; +puis-je vous demander quelle est votre pensée. + +--Oui sans doute. Les Sauvages découvriront notre fuite +très-promptement, au plus tard, demain matin. Naturellement ils +supposeront que nous avons pris la route de la vallée pour nous rendre +au Fort. Mais, ne vous y trompez pas, ils auront bientôt démêlé nos +traces et ne tarderont point à reconnaître leur vraie direction. Ils +s'apercevront aussi que vous avez été aidée par quelqu'un. + +--Comment croyez-vous qu'ils sauront cela? + +--D'abord ils n'ignorent pas qu'il vous était impossible de vous délier +seule. En second lieu, ils découvriront bientôt le corps de l'Indien que +j'ai laissé derrière un rocher. + +--En effet, j'ai vu comme un fantôme sortir de l'ombre; puis un Sauvage +s'est débattu convulsivement. + +--C'était moi que vous avez aperçu: c'était moi aussi qui vous ai lancé +un billet, hier matin, pour vous avertir que j'étais proche. + +--Je l'ai supposé. Mais vous n'êtes donc pas un Indien, quoique vous en +portiez le costume? + +--Non. Prévoyant le cas où un Sauvage viendrait à se réveiller sur mon +passage, j'avais songé à me procurer un de leurs costumes; car j'étais +sûr de cheminer ainsi au milieu d'eux sans être remarqué: j'eusse même +été avec vous, qu'ils n'auraient fait aucune attention, me prenant pour +Wontum. Pour me procurer le vêtement nécessaire, je ne pouvais le +prendre que sur le dos d'un Indien: le moyen était facile; je me suis +approché sans bruit du coquin le plus proche et tout en lui serrant +convulsivement la gorge, je lui ai planté mon couteau dans le cœur. +Vous avez vu;... ce n'a pas été long. Tout allait pour le mieux; +aussitôt mon homme mort je l'ai porté derrière un rocher; là, j'ai +changé de toilette avec lui. + +--Était-ce votre voix qui a prononcé mystérieusement ces paroles: +«Pourquoi le sang n'a-t-il pas coulé?...» + +--Oui. + +--Où allons-nous maintenant? + +--Je vous conduis à la cabane du vieux John qu'on appelle l'Ermite. + +--En quel lieu? + +--Au confluent des rivières Swet-Water et Platte. + +--Pensez-vous que, là, je serai en sûreté jusqu'à ce que mon mari ait +été averti et vienne me rejoindre? + +--Peut-être y sera-t-il arrivé avant nous. Son intention était de se +mettre en campagne avec un fort détachement sur les rives de Swet-Water, +afin d'intercepter le passage à la bande qui vous avait capturée. + +--Ainsi donc mon mari sait maintenant quel a été mon sort? + +--Oui; il se hâte de toutes ses forces pour vous venger et châtier +sévèrement toute cette canaille sanguinaire qui vous a si fort +maltraitée.--N'auriez-vous pas besoin de vous reposer un instant? + +--Oh non! la perspective de revoir mon bien aimé Henry éloigne de moi +toute lassitude. Hâtons le pas, au contraire; je crains que ces +horribles persécuteurs viennent à retrouver notre trace et se mettent à +notre poursuite. Ce serait la mort s'ils nous rejoignaient dans cette +solitude! + +Les deux fugitifs continuèrent en silence leur course rapide; l'inconnu +portant toujours avec tendresse l'enfant dans ses bras. Le soleil +apparaissait à l'horizon lorsqu'ils arrivèrent aux dernières déclivités +de la montagne: à peu de distance ils rencontrèrent une petite cabane. + +--C'est là que demeure l'Ermite, dit l'inconnu; ici vous serez en +sûreté; vous pouvez entrer avant moi. + +Manonie pénétra dans l'humble chaumière, tenant le petit Harry par la +main: à peine la porte fut-elle ouverte, que la jeune femme se trouva en +pays de connaissance. Mary Oakley et sa mère la reçurent avec les +démonstrations du plus vif intérêt et la comblèrent de caresses. + +A l'apparition de son guide elles éprouvèrent un tressaillement de +terreur, causé par son apparence Indienne. + +Mais la crainte dura peu; un éclair de joie étincela dans les yeux de +Mary: elle s'élança vers le nouveau venu et prit ses mains avec un +transport de joie. + +--Quindaro! bien cher! Est-ce vous? oh! que je suis heureuse! +s'écria-t-elle d'une voix tremblante. + +En effet, c'était cet homme étrange qui avait arraché Manonie à un sort +affreux. + + + + +CHAPITRE VIII + +PARADIS PERDU + + +Mary Oakley et son ami Quindaro ne s'étaient pas rencontrés depuis +plusieurs mois; ils avaient donc beaucoup de choses à se dire--beaucoup +de ces importantes futilités qui encombrent le répertoire des amoureux. + +On aurait eu peine à croire que cet homme au caractère de bronze, à +l'âme pleine de sombres pensées, toujours rêvant la vengeance, toujours +familier avec le sang et les combats, pût s'amollir le cœur à parler +de douces choses, si toutefois il avait un cœur capable d'aimer. + +On se serait trompé: Quindaro devenait bon, doux, simple comme un +enfant, lorsqu'un reflet de l'heureuse vie de la famille venait +illuminer la nuit de ses souvenirs. + +Ce fut donc avec une juvénile allégresse qu'il retint dans ses mains les +petits doigts de Mary, et qu'il engagea avec elle un joyeux babil. + +Pour arriver à la bienheureuse cabane où elle espérait retrouver son +mari, la pauvre Manonie avait épuisé ses forces. Une fois en sûreté, +elle se sentit anéantie et retomba presque sans connaissance. On se hâta +de lui préparer un bon lit de bruyères et de mousse, dans lequel elle +s'endormit aussitôt d'un profond sommeil, ayant à ses côtés le petit +Harry. + +Quindaro et Mary s'étaient assis au pied d'un grand chêne, sur le vert +gazon, au bord de la rivière murmurante. Le jeune homme venait de +raconter les péripéties au milieu desquelles s'était accomplie la +délivrance de Manonie; puis, il avait narré ses propres aventures depuis +plusieurs mois. + +--Cher Walter!--j'aime mieux vous appeler ainsi, ce nom est plus doux à +mes lèvres, plus harmonieux à mes oreilles; murmurait la jeune fille en +ouvrant tout grand ses yeux bleus, pleins d'une tendre admiration. + +--Appelez moi Walter, ma bien-aimée, si cela vous fait plaisir. Je n'ai +jamais entendu résonner ce nom de Quindaro qu'au milieu du carnage et +des combats, il est un signal de mort. Moi aussi j'aime à écouter +l'autre nom, le nom de ma jeune enfance. Il n'y a plus une créature +vivante qui me l'ait répété depuis que ma famille a été anéantie: aussi, +lorsque votre voix si douce le murmure à mon oreille, un frisson de +bonheur me rafraîchit l'âme, en me ramenant aux beaux jours évanouis. +Oh, Mary! que je voudrais voir ma mission accomplie, mes vengeances +satisfaites, ma tâche terminée! Ce serait une nouvelle vie pour moi de +fuir ces terribles scènes d'extermination où mon sang bouillonne, où mes +forces s'usent, et de trouver dans quelque solitude paisible, une +existence bénie, adorée, auprès de vous. + +--Ne pouvez-vous donc satisfaire immédiatement ce désir, cher Walter? +Laissez, laissez à d'autres mains cet horrible labeur, vous qui étiez né +pour le repos et la paix! + +--Je ne le puis encore. Il y en a _un_ encore qui doit disparaître de la +terre des vivants; ensuite je quitterai cette vie cruelle et impie à +laquelle m'a condamné jusqu'à ce jour mon misérable sort. + +--Quelle est cette dernière victime? + +--Wontum. Depuis deux jours j'ai eu cent occasions de le tuer, ce +monstre! mais la pauvre femme et son enfant l'ont sauvé. + +--Comment cela? + +--Elle était sa prisonnière: je voulais la délivrer. Si j'avais fait feu +sur ce chien sauvage, toute sa bande se serait aperçue de ma présence; +je n'aurai plus rien pu faire pour elle; on l'aurait hachée sur place à +coups de tomahawk. J'ai donc mis de côté ma vengeance, pour sauver la +captive.--Oh! la nuit dernière, quand j'ai pénétré dans le wigwam où +elle était chargée de liens, je me suis penché sur le Pawnie, mon +couteau est sorti tout seul de son fourreau, le cœur de l'ennemi +l'attirait! Mais je me suis retenu; il fallait délivrer la mère et +l'enfant. Un geste, un souffle, pouvaient donner l'alarme, la bande se +levait comme un tourbillon, tout était perdu. J'en aurais tué beaucoup +après lui, cela est certain; mais le nombre aurait fini par triompher. +Pour le salut de Manonie, pour celui de son pauvre petit enfant, pour le +bonheur de l'époux et du père qui aime si tendrement ces deux chères +créatures, j'ai consenti à épargner cette bête fauve. D'ailleurs, je ne +veux pas le tuer endormi, ce Wontum: je veux, qu'avant sa mort, mon +regard le glace d'effroi, je veux qu'il sache quel est CELUI qui a si +longtemps poursuivi lui et sa tribu, semant parmi eux la terreur! + +--Mais qui donc êtes-vous? Dites-le moi, Walter, je vous en prie. +Expliquez-moi pourquoi vous avez si souvent levé sur les Pawnies des +mains ensanglantées. Sans doute, vous exerciez une juste vengeance, je +le crois; cependant j'ose vous demander le motif... le secret redoutable +que vous gardez au fond du cœur... le moment n'est-il pas venu, ami +bien cher, de vous confier à moi? + +--Bientôt, oui bientôt; avant notre mariage, vous saurez tout. Pour le +moment, je vous en conjure, contentez-vous de ce qu'il m'est permis de +vous dire; et fiez-vous à ma loyauté et à mon amour pour vous, chère +Mary. + +Ils demeurèrent tous deux, pendant quelques instants, plongés dans leurs +réflexions silencieuses. Mary poussa un profond soupir, après avoir +promené un long regard sur l'admirable paysage qui les entourait; puis +elle dit d'un ton mélancolique: + +--Walter, il me semble que je n'aimerais point à demeurer dans ce qu'on +appelle le _monde civilisé_. + +--Vous préféreriez donc rester exposée aux dangers que nous courons sans +cesse dans ces régions inhospitalières? + +--Mon ami, je ne suis pas assez aveugle pour ignorer que vous êtes bien +supérieur à moi. Quelquefois il me vient en pensée que si vous aviez +quelque autre personne à aimer, votre affection ne serait point arrêtée +sur moi. Il me vient aussi en pensée que si nous allions vivre dans ce +_Grand Monde_ que vous m'avez si souvent dépeint, vous y deviendriez +l'idole de tous, et alors vous oublieriez la pauvre Mary Oakley, la +pauvre fille sans éducation... Oui, je voudrais vivre et mourir dans +cette solitude ignorée, car ici vous m'appartiendrez tout entier, vous +qui serez ma seule joie;... et au milieu de la foule civilisée, il n'en +serait pas ainsi, car de nombreux amis se disputeraient votre attention. +Je suis sotte et folle de parler ainsi, mais un seul de vos regards +détourné de moi me ferait au cœur une blessure que rien ne pourrait +guérir. + +Walter regarda un moment la jeune fille avec une tendresse grave et +mélancolique: + +--Mary, bonne et chère créature, dit-il enfin, est-ce que l'esprit de la +jalousie vous aurait effleuré de son aile? + +--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami; est-ce que mes pensées +sont répréhensibles? + +--Savez-vous ce que signifie ce mot, _jalousie_? + +--Pas très-bien. + +--_Jalousie_, sous-entend _suspicion_; or, soupçonner quelqu'un, c'est +admettre qu'il cache quelque sentiment blâmable. Me croiriez-vous donc +capable d'une action ou d'une pensée mauvaise?... + +--Non! répliqua vivement la jeune fille; Dieu me garde de douter de +votre loyauté! Si ce que je viens de vous dire ressemble à la +_jalousie_, je voudrais n'avoir jamais parlé ainsi. + +Walter réunit dans les siennes les deux mains mignonnes de la jeune +fille et les serra affectueusement, en silence. + +--Mary! lui dit-il tout-à-coup; regardez donc dans la vallée! + +Elle tourna aussitôt les yeux dans la direction indiquée. + +--Voyez, continua Walter, précisément derrière cette grande roche noire, +sur la rive de Sweet-water. + +--J'aperçois... Oui, ce sont des cavaliers qui s'avancent. + +--En effet: c'est le mari de Manonie avec les militaires du Fort. +Vraiment, je suis heureux de songer que cette pauvre mère et son enfant +sont ici et vont lui être rendus. Chose inexplicable, mais que +j'attribue à une sympathie bien naturelle, chaque fois que j'ai entendu +la voix de cette jeune femme, il m'a semblé qu'un écho s'éveillait dans +mon cœur, qu'un souvenir évanoui se retrouvait au plus profond de mon +âme... Oh! mais, voyez; les cavaliers descendent au galop une pente +rapide: sans doute Marshall s'attend à trouver ici les objets de son +affection. Qu'il arrive vite! le bonheur l'attend ici. + +--Éveillerai-je Manonie? + +--Ce sera le meilleur. Ma première pensée avait été de respecter son +sommeil, et de ménager à son mari la joie de la surprendre ainsi par sa +présence: Mais je craindrais les effets d'une joie trop soudaine et +violente. Éveillez-la; qu'elle puisse voir arriver ses amis! + +Mary fit un mouvement pour s'éloigner; Walter la rappela: + +--Chère! dit-il, votre père est avec eux: ne serez-vous pas bien +joyeuse de le revoir? + +--Ah oui! comme je vais l'embrasser! + +--Ils seront tous ici dans une demi-heure. + +A cet instant Manonie apparût sur la porte de la cabane. + +--Voyez! là-bas dans la vallée! s'écria-t-elle avec une exaltation +joyeuse; voilà nos amis qui arrivent! voilà le bonheur! + +Elle n'avait pas achevé ces paroles qu'un tourbillon de Sauvages +s'élança de derrière les rochers environnants. Quindaro écrasé par vingt +guerriers, se vit renversé et maintenu sur le sol, pieds et poings liés, +en dépit d'une résistance désespérée et de ses efforts surhumains. + +La malheureuse Manonie était de nouveau prisonnière, et avec elle +l'homme dévoué qui avait bravé tant de périls pour la délivrer. Mary +Oakley fut également garottée. Sa mère eût un meilleur sort: elle fut +renversée d'un coup de tomahawk; son âme innocente et pieuse, devenue +libre à jamais, pût prendre son vol vers le séjour des anges. + +Wontum s'était aperçu de la fuite de Manonie peu d'heures après son +évasion: avec son infernale perspicacité qu'aiguisait la rage, il +parvint à découvrir la fuite des fugitifs et se lança à leur poursuite. + +Accompagné de sa terrible bande, il était arrivé à la cabane de l'Ermite +peu d'instants après ses victimes: mais la crainte superstitieuse que +les Pawnies avaient du vieillard, les empêcha de violer l'asile choisi +par Manonie: ils attendirent qu'elle en fût sortie. + +Pendant que Walter et Mary causaient paisiblement, insoucieux du péril +ignoré, les yeux de Wontum, fascinateurs et funestes comme ceux du +serpent à sonnettes, couvaient cette double proie, objet d'une haine +mortelle. Il reconnaissait le libérateur de Manonie; il reconnaissait la +meurtrier de l'Indien trouvé gisant au pied du rocher; il reconnaissait +l'homme détesté et redouté qui, depuis si longtemps, semait la mort et +l'effroi parmi les tribus Sauvages. + +Du même coup d'œil, Wontum voyait arriver les troupes dans la vallée +lointaine. L'heure était propice pour la vengeance et le triomphe. + +En effet Wontum, avait gagné une effrayante revanche! + +Il s'assit sur le gazon à côté de ses victimes en les narguant du +regard, avec un mauvais sourire. + +--Ugh! dit-il au bout de quelques instants en montrant du doigt les +troupes qui s'approchaient dans le lointain; Chiens Blancs, voyez-vous +arriver vos amis; sans doute vous préféreriez partir avec eux?... + +Quindaro ne répondit rien. Il comprenait parfaitement que le Sauvage +pensait à mal, et ne cherchait qu'un prétexte, un mot, un signe pour +rendre plus cruelle encore la misérable position de ses prisonniers. +S'il n'eût été retenu par la crainte d'attirer sur ses malheureuses +compagnes d'atroces représailles, il aurait essayé de recommencer la +lutte, car sa fureur était comparable à celle du tigre pris au piége. + +Il regarda Manonie, également chargée de liens comme lui. L'infortunée +avait les yeux noyés de larmes; tout en tenant son petit garçon +convulsivement serré contre sa poitrine, elle jetait d'avides regards +sur ces amis qui arrivaient, hélas! trop tard, des confins de la vaste +plaine. Évidemment il n'y avait aucun espoir de ce côté, car le Pawnie +les avait aperçus et n'aurait pas l'imprudence de les attendre. + +Mary Oakley se roulait sur le sol, auprès du cadavre de sa mère, dans +les transports d'une douleur frénétique. Ses cris déchirants auraient +touché une bête féroce, mais Wontum, inaccessible à tout sentiment +humain, prêtait l'oreille à ce concert de douleurs, comme un dilettante +savoure un beau passage de musique. + +Après s'être rassasié de vengeance il donna l'ordre du départ. La horde +Sauvage se forma en demi-cercle, poussant devant elle, comme un troupeau +d'animaux captifs, Quindaro, Manonie, Mary Oakley et le petit Harry tous +cruellement garottés. + +Wontum entraînait vers les solitudes inaccessibles de Devil's Gate, ses +tristes victimes, dont le cœur saignait en pensant aux amis, aux +sauveurs qui, au bout de quelques minutes allaient arriver, mais trop +tard. + + + + +CHAPITRE IX + +TROP TARD! + + +Le cœur du lieutenant Marshall bondissait de joie, d'orgueil, +d'espérance, en contemplant la vaillante phalange qui le suivait avec +ardeur. Tout son sang bouillonnait d'impatience lorsqu'il songeait au +but de son expédition. + +Sa femme! son enfant! tout ce qu'il aimait au monde attendaient son +arrivée!... + +Jamais pareille angoisse n'avait atteint son âme: jusqu'alors sa vie +avait coulé douce et calme, pleine de jours heureux; son ciel avait +toujours été sans nuages. Le bonheur avait suivi son mariage, et l'idée +même d'un désastre n'avait jamais effleuré l'esprit du jeune officier. + +Manonie, sa bien-aimée Manonie, enlevée au milieu du Fort!... c'était là +un rude coup, sous lequel il fut sur le point de faillir. Mais +l'adversité trempe les âmes fermes; Marshall se sentit devenir d'acier +et de bronze; quelques secondes avaient suffi pour le transformer. + +Tous ses soldats, impatients comme lui, couraient aux dangers de cette +campagne aventureuse comme à une fête. Le galop rapide des chevaux +ferraillait avec les cailloux aigus; c'était une sorte de prélude au +cliquetis de la bataille qui allait s'engager. + +Deux fois leur guide, le brave Oakley, prétendit avoir aperçu des +Sauvages sur les _Collines Noires_; chaque fois on avait fait halte et +on avait minutieusement fouillé tous les alentours. Ces recherches +avaient été infructueuses, et ce n'aurait été que demi-mal, si elles +n'avaient pas apporté dans la marche un ralentissement qui devait avoir +le funeste résultat qu'on vient de voir. Effectivement, si le +détachement avait couru sans s'arrêter jusqu'à _Sweet-Water_, la partie +était gagnée pour Marshall. + +--Je n'aperçois aucune trace des Sauvages, dit tout à coup ce dernier; +et pourtant nous approchons de Sweet-Water. Mille tonnerres! si nous ne +parvenons pas à leur couper les devants, qu'en résultera-t-il? + +--Ma foi! capitaine, répondit Oakley, je pense qu'il faudra se battre, +et rudement. + +--Nous serons peut-être forcés de les attaquer dans les défilés de +_Devil's Gate_, je suppose. + +--Précisément! + +--Ah! je crains bien que, dans ces parages, la victoire soit difficile, +incertaine même. + +--Je croyais que les soldats n'avaient pas peur! répliqua +dédaigneusement Oakley en regardant Marshall entre les deux yeux. + +--_Je crois_, moi aussi, que vous faites fausse route, mon camarade, +riposta Marshall d'un ton sec; peu m'importe de servir de boulet à un +canon pourvu que j'arrive au milieu de ces damnés Sauvages. Mais je ne +veux pas mener tous ces braves gens à une boucherie pour satisfaire un +intérêt de vengeance personnelle. Certes! tant d'existences sont trop +précieuses pour en faire si bon marché! Si les choses se présentent mal; +s'il faut tenter quelqu'entreprise désespérée, eh bien! je la tenterai +seul. + +--Non! oh! mais non! de par tous les diables! + +--Vraiment! Et alors, quelle est votre idée, M. Oakley? + +--Jack Oakley, sir, s'il vous plaît; la voici, mon idée: si vous allez +parmi les Indiens, vous n'irez pas seul, je vous l'affirme. + +--Et qui m'en empêchera? + +--Un homme de ma taille, tout juste; ni plus petit ni plus grand. + +--Vous?... vous m'en empêcherez? + +--Moi-même, Votre Honneur, sans mentir. + +--Je vous comprends, brave Jack! murmura Marshall plus ému qu'il ne +voulait le paraître; vous voulez partager le danger avec moi. Mais, +souvenez-vous, Oakley, que vous avez une femme et une fille; vous devez +vous conserver pour elles. + +--Eh! je ne fais pas autre chose qu'y penser tout le temps; c'est +précisément le motif qui me fera marcher avec vous. Cependant elles sont +en sûreté chez le Père John. Seigneur! si elles n'y étaient plus... je +ne sais ce que je deviendrais!... Oui, je deviendrais enragé s'il +arrivait malheur à la vieille femme et à Molly! + +--N'avez-vous aucune crainte pour leur sûreté pendant votre absence? + +--Oh! Dieu vous bénisse! non assurément; pas un seul rouge ne voudrait +s'approcher de ce qui appartient au vieux John. + +--Pour quelle raison? + +--Ils lui attribuent des pouvoirs surnaturels; car il est toujours en +méditations et en prières, les yeux tournés vers le ciel, comme s'il +faisait la conversation avec quelqu'un là-haut: les Indiens le redoutent +et le considèrent comme un sorcier. Çà n'empêche pas le vieux bonhomme +d'être rude, après tout! Seigneur! j'ai cru l'autre jour qu'il m'avait +brisé les os à la douzaine. + +--Vous avez eu une querelle avec lui? + +--Oh! c'était un badinage. J'étais d'avis qu'il ne pourrait pas me +_bousculer_; alors, nous avons essayé nos forces, vous savez.--Mille +carabines! il m'a lancé à plus de quarante pieds en l'air... J'ai cru +que je ne retomberais jamais! Ensuite, lorsque j'ai touché terre, j'ai +fait un tel _pouf_ que mon corps a failli éclater en deux morceaux. +C'est tout de même drôle que nous n'ayons reçu aucune nouvelle. Vous +pouvez être certain qu'il est aux trousses de Wontum, et rudement j'ose +le dire. + +--Ne m'avez-vous pas dit que Quindaro était aussi sur la piste des +Sauvages? + +--Oui; s'ils viennent à se rencontrer avec le vieux, j'ai idée qu'il en +résultera quelque chose de bon. + +Le pauvre Oakley ne se doutait guère qu'au moment même où il parlait, sa +femme était couchée, à quelques pas de lui, ensanglantée, morte sur le +théâtre du massacre; que sa fille était emmenée prisonnière; que Wontum +venait de remporter un éclatant triomphe! + +--S'ils sont ici, il est étrange qu'ils ne nous aient pas vus encore, +dit Marshall; car, de la cabane, ils découvrent parfaitement toute la +vallée. + +--C'est étrange, en effet, répéta l'honnête Jack comme un écho: + +Et son visage se couvrit d'une pâleur inquiète. + +Ils arrivaient à la dernière colline, but de leur voyage: Oakley +descendit de cheval afin de la gravir à pied. Bientôt ils atteignirent +le petit plateau sur lequel était situé la hutte de l'ermite. + +Là, Oakley se trouva vis-à-vis du corps inanimé de sa femme. Cette vue +produisit sur lui l'effet d'un coup de foudre: il demeura pendant +quelques instants en contemplation devant le cadavre, les yeux secs et +hagards, les lèvres pâles et frissonnantes, en homme qui va mourir: puis +il poussa un cri rauque et se jeta sur cette dépouille froide et +sanglante pour l'embrasser convulsivement. + +Marshall s'approcha de lui et chercha à le relever: le malheureux +retomba inerte sur le sol; on eut pu le croire mort. Des secours +empressés le ranimèrent; mais il ne revint à lui que pour se tordre dans +les transports d'une douleur frénétique. Un moment, Marshall craignit de +le voir devenir fou. + +--Les Sauvages viennent seulement de s'éloigner, dit le jeune officier +lorsqu'il le vit un peu plus calme: ce meurtre a été commis il y a peu +d'instants, car le corps de la pauvre victime est encore chaud. Allons! +Oakley, mon ami, du courage. C'est le moment d'être fort! voici +seulement que notre tâche commence. + +Oakley se redressa lentement, sans dire un mot, et promena autour de lui +des yeux égarés: puis il appela plusieurs fois sa fille d'une voix +stridente. N'ayant reçu aucune réponse, il se mit à fouiller les +alentours. Enfin il renonça à cette recherche inutile, et dit à +Marshall: + +--Les Sauvages étaient au nombre de plus de soixante: Wontum était parmi +eux; je reconnais les empreintes de son pied. Quindaro ou l'Ermite se +trouvaient là également; les traces sont apparentes et indubitables. + +--Cela paraît évident, répondit Marshall. Mais, pouvez-vous reconnaître +s'il y a des vestiges de femmes? + +--Très-distinctement. Voici les pas de mon enfant, de ma petite Molly. +Voici d'autres empreintes encore plus petites et délicates. + +--N'y en a-t-il pas là qui ressemblent à celles d'un enfant? + +--Oui: les mêmes se retrouvent à la porte de la cabane. + +--Ah! mon Dieu! s'écria Marshall en serrant les poings, ce sont les +pieds de mon petit Harry. Malédiction! quelle route ont prise les +Sauvages; dites-moi Oakley...? + +--Par-dessus les montagnes, du côté de _Devil's Gate_. + +--Nous ne pourrons leur couper les devants, car ils ont peut-être une +heure d'avance sur nous; d'ailleurs, nos chevaux sont incapables de +franchir ces rocailles aiguës. Repassons par la vallée et courons aux +cavernes où se rendent les Pawnies: c'est notre seule ressource. + +--Elle est cruellement dangereuse, mais n'importe, allons! + +Oakley et Marshall transportèrent pieusement dans la cabane le corps de +la vieille femme; ensuite ils revinrent vers le détachement qui les +attendait au pied de la colline. + +En apprenant le nouveau désastre qui venait d'être constaté, les soldats +firent entendre de terribles imprécations; chacun jura d'infliger une +punition exemplaire à ces hordes altérées de sang, et l'ardeur pour +marcher en avant devint telle que Marshall fût obligé de les retenir. + +On partit en grande hâte; on traversa la Platte et l'on remonta à la +vallée de Sweet-Water. Chevaux et hommes firent une telle diligence, +qu'avant le soir le corps expéditionnaire fut arrivé aux défilés +rocheux où était le quartier général des Sauvages. + +Mais, comme leur situation était tellement forte qu'une attaque devenait +extrêmement périlleuse, on fit halte pour tenir conseil. + + + + +CHAPITRE X + +LE LOUP DANS SON ANTRE + + +La pauvre Manonie était incapable de marcher: les fatigues de la nuit +précédente l'avaient brisée. Si elle les avait courageusement +supportées, c'était l'espérance qui l'avait soutenue, la joyeuse +espérance de revoir son mari. + +Mais maintenant, combien tout était changé! + +Cependant tout espoir ne l'avait pas encore abandonnée; Mary Oakley la +soutenait par de courageuses paroles. Cette jeune fille montrait une +énergie surprenante; on aurait pu la croire inaccessible à la peur: elle +se montrait la digne enfant de l'intrépide Jack, la digne fiancée de +l'invincible Quindaro. + +On fit une litière en forme de brancard rustique, on y coucha Manonie, +et la retraite continua avec la plus grande promptitude. + +Pendant la route, la jeune femme demanda à Wontum en langue Indienne: + +--Quelles sont vos intentions à l'égard de vos prisonniers? + +--Vous faire ma femme! répliqua le Sauvage; puis, il ajouta en lançant à +Quindaro un affreux regard:--Me venger de cet ennemi de ma race. + +--Et Mary Oakley? + +--La donner à notre chef. + +--Et Quindaro...? + +--Le brûler! le torturer! + +--Vous n'oseriez pas commettre une action pareille! cette basse férocité +serait punie par la complète extermination des Pawnies. + +--Je le ferai, oui! aussitôt que nous aurons regagné les cavernes, je +vous donnerai cet agréable spectacle. Il sera rôti vivant, alors même +que Nemona voudrait l'empêcher. + +--Monstre abominable! s'écria Manonie en se soulevant sur la litière +pour échanger un regard avec Quindaro. + +Ce dernier restait impassible comme si rien n'eût été dit: + +--N'ayez aucune inquiétude pour moi, dit-il, je trouverai bien encore +quelque moyen de confondre ce scélérat. + +--Avez-vous entendu ce qu'il vient de dire? + +--Oui: l'idiôme Pawnie m'est familier. + +--Mais, je crains qu'il ne mette immédiatement ses méchancetés à +exécution. Pensez-vous que les troupes régulières pourront donner +utilement assaut aux cavernes? + +--On ne peut savoir: pour moi j'ai toute espérance. + +--Quelles menaces fait Wontum? demanda Mary. + +--Il a le projet de... + +--Arrêtez! pas un mot de plus! interrompit Quindaro. + +--Oh! n'ayez pas peur de parler, insista Mary; dites tout. + +--Moi, dire, gronda Wontum, que le vaurien Blanc sera brûlé! Il sera +rôti. Ugh! + +Mary lança au Sauvage un tel regard qu'il en recula: + +--Si vous faites cela, lui dit-elle d'une voix surnaturelle, il vaudrait +mieux pour vous n'être jamais né! + +En parlant ainsi, son visage avait une expression effrayante; dans ses +yeux bleus ordinairement si doux s'allumait une flamme vengeresse. + +Wontum sentit un mouvement d'inquiétude lui traverser l'âme: + +--Ugh! que fera la squaw à la face-pâle? Elle n'est qu'une femme, une +femme, une vile squaw! + +--Je vous tuerai, horrible cannibale! Je jetterai votre âme en pâture au +méchant esprit, afin qu'il la tourmente éternellement! + +L'Indien grimaça un sourire moqueur. Mais il ne pût dissimuler le +malaise qui s'était emparé de lui, et durant tout le reste du voyage il +évita de se tenir près de la jeune fille. A défaut d'armes apparentes, +il la croyait en possession de pouvoirs surnaturels et invisibles. + +Il était presque nuit lorsqu'ils arrivèrent à Devil's Gate. Toute la +population Indienne y était en grande agitation: les guerriers se +tenaient prêts à une bataille; les uns, cachés derrière les arbres et +les rochers; les autres, dans les cavernes qui bordaient l'étroit +défilé. + +Les troupes, déjà arrivées, avaient engagé l'action par une chaude +fusillade; mais elle avait produit un médiocre effet. + +L'arrivée de Wontum fit reprendre courage aux Pawnies; ils étaient en +fort petit nombre attendu qu'une guerre venait d'éclater entre eux et +les Sioux leurs ennemis naturels: cette circonstance avait conduit hors +de la montagne une grande quantité de combattants. + +Leur chef, Nemona, retenu par ses infirmités, n'avait pu prendre part à +l'expédition. Il désirait avec anxiété négocier la paix avec les Blancs, +afin de pouvoir tourner toutes ses forces contre les Sioux; mais +plusieurs notables de la tribu, instruits du carnage de leurs frères au +Pic Laramie, lui faisaient une rude opposition. + +Wontum, en se présentant, ne fit que confirmer tous ces sentiments +hostiles. Il avait quitté le Fort avec deux cents guerriers; il en +ramenait à peine soixante. A la vérité, il avait fait quatre +prisonniers; mais on ne rapportait pas une chevelure: quelques Blancs +avaient été scalpés à l'affaire de Laramie; ces trophées enlevés aux +morts avaient été perdus dans la suite du combat. + +Lorsque la nuit fut entièrement tombée, les prisonniers furent enfermés +dans une caverne étroite, et soigneusement gardés à vue. Le bruit +s'était répandu dans la peuplade entière que Quindaro--le _Démon de la +Montagne_ comme ils l'appelaient--était au nombre des captifs. Cette +nouvelle avait enivré de joie les Pawnies: on dansa, on chanta, on hurla +à faire crouler les rochers. Toute la nuit il y eût à l'entrée de sa +prison des groupes de curieux, avides de voir l'homme qui avait été si +longtemps leur terreur, et qui, jusque-là, avait su leur échapper. + +Un grand conseil fut tenu. Manonie qui avait entendu la plupart des +discours se tourna vers Quindaro et lui dit: + +--Je crois qu'il n'y a plus guère d'espoir à conserver pour vous, notre +excellent ami. + +--J'entends leur conversation, Manonie, répondit-il tranquillement, mais +je ne perds pas espérance. J'ai idée que je leur échapperai encore. + +--Que disent-ils, Walter? demanda Mary Oakley. + +--Vous le saurez toujours trop tôt:... cependant peut-être vaut-il mieux +que je vous le dise. + +--Oh! oui; parlez, cher Walter; dites-moi tout. Je suis préparée; si +vous _partez_, je vous _suivrai_ de près. + +--Ils ont résolu de me brûler vif. + +--Que le ciel nous soit en aide! murmura la malheureuse enfant en se +rapprochant de son ami; peut-être les troupes donneront l'assaut avant +le jour, il nous reste encore une lueur d'espérance. + +--Les Sauvages ne reculeront pas l'exécution jusqu'au matin; ils +préparent les matériaux du bûcher. Mary, pourriez-vous rompre les liens +qui me retiennent les mains? + +Elle essaya de toutes ses forces sans réussir. + +A ce moment, Wontum entra dans la grotte avec une douzaine de Sauvages +taillés en hercules. Il darda sur Quindaro ses yeux de reptile et lui +dit: + +--Ugh! vous avez tué trop d'Indiens. Il faut mourir comme un chien; +mourir brûlé. + +--J'entends! + +--Brûler! + +--Oui. J'ai parfaitement saisi votre intéressante conversation à mon +égard. S'il ne s'agissait que de moi, je tiendrais peu à la vie.--Oui, +Mary bien-aimée, poursuivit Quindaro en réponse au regard d'agonie que +la jeune fille fixait sur lui, croyez bien que _je veux_ vivre pour +vous, pour nous deux. Nous verrons encore des jours de bonheur, de +liberté, je vous le dis! + +Wontum montra du doigt un feu brillant qui resplendissait à l'entrée de +la grotte: à côté était un énorme amas de broussailles. + +--Rôtir là! dit-il. + +Quindaro comprit le projet des Sauvages. Ils se proposaient de clore la +grotte par une barrière de flammes, et d'y faire consumer le prisonnier +comme dans un four. Là, il serait réellement rôti vif: c'était une +atroce perspective. + +Une pensée de résignation amère traversa l'esprit du condamné...: si ces +roches profondes devaient lui servir de tombeau, ne serait-ce pas, pour +sa dépouille, après les dernières angoisses de l'agonie, un lieu de +repos aussi tranquille qu'un autre. Personne ne viendrait y troubler ses +cendres solitaires... peut-être serait-il permis à Mary de lui apporter +un tribut de larmes,... si toutefois!...--Mais, quel serait le sort de +la jeune fille?... Celui de Manonie et de son enfant?... La mort, la +mort la plus cruelle, ne serait-elle pas préférable à l'existence que +l'avenir leur réservait?... + +Toutes ces idées déchirantes se succédèrent comme un tourbillon sombre +dans l'esprit de Quindaro. Un frisson d'angoisse inexprimable agita tout +son être en songeant à ces frêles créatures, si chères, si dignes de +toute son affection, et qui allaient rester seules, victimes sacrifiées +d'avance, sans protecteur, sans ami, sans espoir!... + +Si, au moins, il y avait eu quelque chance de gagner du temps, d'appeler +par un signal quelconque les amis veillant au-dehors! Mais non! partout, +autour des captifs, la voûte noire et impénétrable du souterrain, tombe +anticipée, mort prématurée, ensevelissement hâtif des créatures +vivantes. + +Et pas une arme!... pas même les mains libres!... Se sentir fort, +énergique;... avoir un cœur de lion et des forces de géant,... et se +voir plus impuissant qu'un petit enfant!... se voir anéanti sous les +liens!... mourir, non pas de la mort du brave, dans une lutte +désespérée, mais de la mort d'un vil animal!... C'en était trop!... + +Une pensée nouvelle sembla surgir dans son esprit. + +--Qu'allez-vous faire de Manonie? demanda-t-il à Wontum. + +--La squaw de Wontum! répondit le Sauvage avec emphase. + +--Et l'enfant? + +--Lui, courageux. Il fera un bon guerrier: il vivra avec les Indiens +jusqu'à ce qu'il soit grand. + +--Que ferez-vous de l'autre fille pâle? + +--La donner au chef. + +--Où est-il, votre chef? + +--Là-haut! répliqua le Pawnie en indiquant une caverne située aux étages +supérieurs. + +--Dites au chef que le prisonnier veut lui parler. + +--Ugh! non! Il vous faut mourir maintenant. + +--Wontum n'est qu'un lâche reptile. Il n'ose pas montrer Quindaro au +chef. + +Le Sauvage bondit, tira son couteau, et le leva sur le prisonnier, mais +il ne frappa point; son adversaire n'avait pas même baissé les +paupières. Son intrépide regard, lançant des flammes, alla brûler les +yeux de son ennemi; et certainement le Pawnie ne se serait guère soucié +de le rencontrer seul à seul au coin d'un bois solitaire. + +Après qu'ils se furent mesurés de l'œil pendant quelques instants, +Quindaro reprit: + +--Un lâche seul oserait frapper un prisonnier désarmé et enchaîné: si +vous êtes brave, déliez-moi les mains. + +--Wontum est un brave! Wontum n'est pas un lâche! + +--Alors déliez-moi. + +--Ugh! non! + +--Vous avez peur de moi! vous tremblez de me voir libre un instant, même +alors que vos guerriers vous entourent. Certainement votre chef vous +mépriserait, s'il savait votre conduite. + +Wontum, sans répondre, donna quelques ordres à ses hommes; aussitôt +quatre robustes Sauvages entrèrent dans la grotte et emmenèrent les +femmes ainsi que l'enfant. En même temps, d'autres Pawnies se mirent à +amonceler des broussailles contre le feu. + +Mary Oakley se répandit en cris désespérés et en convulsions +lamentables, se débattant de toutes ses forces pour n'être point séparée +de Quindaro. Les bourreaux qui l'entraînaient n'y firent aucune +attention. + +Quant à Manonie, elle était plus calme, mais mourante: ce dernier +désespoir la tuait. + +A ce moment le vieux chef Nemona arriva accompagné de sa femme. Il jeta +sur Mary Oakley un regard de compassion et lança ensuite des regards +courroucés sur Wontum. + +Sa femme, nommée Topeka (c'est-à-dire _Ile-d'Amour_ ou _Belle-Perle_), +s'approcha de la pauvre Mary et chercha à la calmer, mais sans pouvoir y +réussir. Au contraire, la jeune fille continua à se débattre et à +pousser des sanglots déchirants. + +Le chef ignorait, d'abord, de quoi il s'agissait; mais un coup-d'œil +lui fit reconnaître Quindaro et les préparatifs commencés pour son +supplice. + +Nemona était loin d'avoir des habitudes de cruauté: il était même d'une +générosité chevaleresque et extraordinaire pour un Sauvage. Mais il +connaissait malheureusement trop Quindaro, pour ne pas voir en lui un +des plus dangereux ennemis de sa tribu. En effet, ce héros blanc de la +montagne avait semé autour de lui une terreur inouïe; chez la plupart +des Pawnies elle allait jusqu'à la superstition, car ses exploits, son +audace, son heureuse chance faisaient croire à des pouvoirs surhumains. +Néanmoins, il faut le dire, cette crainte fantastique venait de perdre +beaucoup de son empire depuis que cet ennemi jusque-là invincible était +prisonnier, enchaîné, vaincu en un mot. + +--Brûler? demanda Wontum en montrant du doigt Quindaro. + +--Oui! répondit Nemona d'un ton bref et triste. + +A ce mot surgit parmi les Sauvages un concert atroce de hurlements, +d'imprécations, de menaces, tout cela entremêlé de danses et de +contorsions frénétiques. Leur triomphe allait jusqu'au délire. + +Lorsqu'une apparence de calme fut rétablie, Quindaro s'adressa à Nemona: + +--Nemona, dit-il, est un grand chef? + +--Ugh! Nemona est Pawnie! le premier de son peuple! + +--Il ne connaît pas la peur, comme une femme? + +--Non! Nemona ne craint rien! + +--Votre prisonnier est enchaîné. Il désire embrasser ses sœurs avant +de mourir. Le chef lui fera délier les mains. + +--Ugh! + +--Vous voyez que le prisonnier n'a pas d'armes. + +--Ugh! + +--Une énorme bûche de chêne fut apportée dans la grotte: on força +Quindaro de s'asseoir dessus. Wontum, par un raffinement de barbare +vengeance, se complût à bander les yeux de sa victime. Ensuite on traîna +les deux femmes et le petit Harry à quelque distance. + +--Le chef est-il encore là? demanda Quindaro. + +--Oui. + +--Entendez-vous les cris des femmes! dit le condamné d'une voix +vibrante. + +--Ugh! + +--Si vous ne voulez pas que je vous considère comme une lâche et +pusillanime squaw, s'écria Quindaro, vous ferez relâcher mes liens pour +que je puisse dire adieu à ces infortunées. Mais, sans doute, vous +tremblez, vous et vos guerriers, devant votre captif, même lorsqu'il est +enchaîné! + +--Non! + +--Alors si vous n'êtes pas des cœurs tremblants, laissez mes mains +libres! + +Cet appel à l'orgueil guerrier des Pawnies ne fut pas sans effet sur +l'esprit du chef. Topeka saisit un moment favorable, et soit par une +secrète sympathie pour cet intrépide jeune homme, soit pour démontrer la +bravoure de son mari, elle tira de son sein un petit poignard en +s'écriant: + +--Le chef ne connaît pas la peur! Il veut délier Quindaro pour qu'il +puisse embrasser ses amis avant de mourir. + +A ces mots elle se pencha sur le captif et coupa ses liens. En même +temps, elle lui dit d'une voix basse et précipitée: + +--Vous êtes bon. Les Faces-Pâles vous ont en haute estime: J'aime mon +mari, ne dirigez pas vos coups sur lui. + +Quindaro ne saisit pas tout d'abord le sens de ces paroles, tant une +pareille intervention était inattendue. Mais, ce qu'il vit bien +clairement, c'était qu'après avoir coupé les cordes Topeka, par un +mouvement inaperçu, avait laissé tomber le couteau sous les pieds du +prisonnier! + +Le jeune Blanc était stupéfié: jamais semblable aventure ne serait +entrée dans ses prévisions. Au premier moment il fut même contrarié +d'une pareille assistance qui l'embarrassait en un certain sens. +Effectivement, le vieux chef, debout devant lui, était précisément le +premier adversaire qu'il lui aurait fallu frapper. Or, la loyauté, la +reconnaissance, lui défendaient toute agression contre ce vieillard: +Topeka n'avait point voulu fournir le poignard contre lui. + +Quindaro resta donc assis avec une apparente indifférence. Nemona imita +son impassibilité et se détourna. + +Au même instant Topeka revint, amenant Mary et Manonie. Toutes deux +tombèrent à genoux près de lui en pleurant et poussant des sanglots à +fendre l'âme. + +--Chut! murmura Quindaro, écoutez-moi vite! Manonie rangez-vous sur le +côté; je vais tenter une évasion. + +La jeune femme se releva lentement, sans rien dire, et alla s'appuyer +contre les parois de la grotte, derrière Nemona. + +Mary avait moitié entendu, moitié deviné les paroles de Quindaro, elle +s'approcha de lui et dit d'une voix basse comme un souffle: + +--Courage ami! Je vous prédis le succès! + +La pauvre enfant ne savait en aucune manière comment Walter essayerait +cette entreprise désespérée; mais elle avait confiance... et l'espoir +renaît si vite avec la confiance! + +--Armez-vous d'énergie pour tout supporter jusqu'à mon retour avec les +soldats, reprit Walter. + +--Soyez sans crainte, nous serons courageuses, d'ailleurs ils ne nous +tueront pas; et jusqu'à la mort j'espérerai, moi. + +--Eh bien! donc! reculez-vous un peu, je vais voir.... + +A ces mots Quindaro bondit: + +Manonie le guettait, épiant le moment favorable pour l'aider. Dès +qu'elle vit le jeune homme debout, elle jeta ses bras autour au cou de +Nemona en s'écriant: + +--Oh! père! bon père Indien! grâce pour Quindaro! grâce! + +En même temps elle se cramponna au vieillard avec une vigueur et une +ténacité incroyables, tellement que, malgré ses efforts, il ne parvint +pas à se débarrasser d'elle en temps utile. + +Quindaro s'était lancé comme un lion et avait renversé Wontum; mais +l'agile et méfiant Sauvage avait esquivé le coup mortel, il ne reçut +qu'une blessure assez sérieuse. + +Les mouvements du fugitif furent si prompts qu'il était hors de la +caverne avant que les Sauvages s'en fûssent aperçus, et sans qu'ils +eussent fait un geste pour le retenir. + +Mais, pour cela, il n'était pas encore sauvé. Il se trouvait sur le +sommet le plus relevé de _Devil's Gate_, et pour descendre de ces +hauteurs, il lui fallait se heurter, sur tous les points, aux Indiens +effarés. + +Sans perdre une seconde, il se lança avec la rapidité d'une flèche au +travers des rocs et des précipices, cherchant toujours à gagner les +pentes inférieures. + +Par un effort désespéré, il réussit à gagner quelque avance sur ses +poursuivants, dont il entendait la respiration haletante et furieuse +derrière ses épaules. Sur sa route, il courait l'immense danger de +rencontrer des Pawnies disséminés dans la montagne et de se trouver +ainsi brusquement arrêté. Cependant, une circonstance heureuse lui fut +d'un grand secours: il était encore revêtu du costume Indien; sa peau +basanée, sa démarche agile, tout, en lui, complétait la ressemblance +parfaite avec un guerrier du désert; plusieurs Pawnies qui stationnaient +à quelque distance le prirent pour un des leurs et le laissèrent +passer. + +Wontum serrait de près Quindaro avec une agilité effrayante et un +acharnement féroce. Tous deux dévoraient l'espace, l'un courant pour sa +vie, l'autre pour sa vengeance. Le Pawnie avait essayé un coup de fusil +sur le fugitif, mais il l'avait manqué. Renonçant alors à se servir +inutilement de son arme, il se remit à le poursuivre en poussant des +cris d'alarme qui ameutèrent contre Quindaro tous les Pawnies des +environs. + +Le jeune Blanc avait réussi à prendre un peu d'avance; mais bientôt il +se vit sur un terrain excessivement périlleux. Derrière lui la meute +hurlante et forcenée; devant, une rangée menaçante de carabines; à +droite, un précipice dont les parois perpendiculaires plongeaient dans +une sombre profondeur; à gauche, les arêtes rocheuses de la montagne, +hérissées d'inextricables broussailles. + +Dans cette dernière direction se trouvait son unique chance de salut; il +s'y lança désespérément. Une douzaine de coups de feu lui fut envoyée +sans le blesser sérieusement, grâce à la précaution par lui prise de +courir en zig-zag. + +Cependant tous ces détours l'avaient un peu ralenti, et ses ennemis ne +se trouvaient qu'à dix pas en arrière lorsqu'il commença à gravir la +montagne. + +Ce trajet était rude, autant pour les poursuivants que pour le +poursuivi. Quindaro le franchit avec une agilité surhumaine qui le porta +en peu d'instants bien loin des Sauvages. Peu à peu le bruit de leurs +pas s'amoindrit, s'éteignit; puis leurs clameurs devinrent confuses, +enfin elles s'éteignirent à leur tour; et le silence de la nuit régna de +nouveau sur la solitude. + +A ce moment, Quindaro pût se croire sauvé. Il s'arrêta, pour reprendre +haleine, au bas d'une profonde ravine dont les détours allaient jusqu'au +bas des collines rejoindre Sweet-Water, en avant de _Devil's Gate_. + +Après avoir prêté, pendant quelques minutes, une oreille attentive aux +moindres bruits de la forêt, le jeune homme remonta sur un côté du ravin +et parcourut des yeux la pente qui s'étendait vers la plaine. La clarté +de la lune lui fit apercevoir le détachement de cavalerie dans la +vallée; il n'était pas à plus de cinq cents pas de distance, et +paraissait se mouvoir lentement vers la montagne. Un peu en avant se +dessinait comme un ruban noir une division d'infanterie, ou, pour mieux +dire, de cavaliers qui avaient mis pied à terre. + +Dans ce poste d'observation Quindaro était passablement en vue; trop +même pour sa sûreté, car il entendit tout à coup à peu de distance le +craquement d'une batterie de fusil. Prompt comme la pensée, le jeune +homme plongea dans l'obscurité du ravin et se coucha par terre au moment +où le coup partait sans l'atteindre. + +Il se releva sans bruit; mais, à son premier mouvement, une forme sombre +se dressa à côté de lui et un tomahawk siffla sur sa tête; un «plongeon» +rapide le lui fit esquiver. + +Heureusement pour lui, le rifle de son invisible adversaire n'était pas +rechargé, car au lieu de recevoir une balle, comme il s'y attendait, le +fugitif n'entendit que des pas précipités qui se mettaient à sa +poursuite. + +Au bout de quelques pas, Quindaro trébucha et tomba. Il avait donné dans +une embuscade: un rapide coup-d'œil lui fit apercevoir des fantômes +tapis ras de terre au milieu des buissons. A peine s'était-il relevé, +agile comme une jeune panthère, que vingt mains vigoureuses le saisirent +à l'improviste. + +Sur le premier moment il lui fut impossible de reconnaître ceux au +pouvoir desquels il venait de tomber. Étaient-ce des éclaireurs +militaires, ou des Indiens? l'ombre était devenue si épaisse que tout +était confusion et incertitude. + +Quindaro avait toujours son costume Indien; par prudence il ne dit rien +et évita soigneusement tout ce qui aurait pu le faire reconnaître; car +si, par malheur, il était aux mains des Pawnies, son apparence indienne +lui préparait une évasion plus facile. + +Les hurlements diaboliques dont il fut salué le fixèrent bientôt sur la +nationalité de ses ennemis: cependant les allures du jeune Blanc, son +costume, sa prodigieuse agilité les dérouta au premier abord; ils le +prirent pour un espion Sioux. Wontum, accompagné de quelques Pawnies +étant survenu, fut reçu à coups de fusils et de tomahawks. Cependant les +deux détachements ne tardèrent pas à se reconnaître, on cessa une lutte +fratricide, et l'on s'occupa de Quindaro. + +Mais, grâce au tumulte, il avait définitivement disparu; toutes les +recherches furent inutiles: la partie était gagnée encore une fois par +le _Démon de la Montagne_. + +Wontum faillit en devenir fou de rage; il aurait volontiers massacré +tous ceux qui l'entouraient. + +Une diversion passablement désagréable vint le tirer de ses fureurs +intérieures. Tout ce tumulte et la fusillade qui s'en était suivie +avaient attiré l'attention des troupes en mouvement sur le bord de la +rivière. Guidés par le bruit, l'éclair et la fumée des carabines, les +artilleurs envoyèrent des volées de mitraille qui criblèrent les +buissons où se tenait Wontum. Bientôt la place ne fut plus tenable pour +les Peaux-Rouges; après avoir eu plusieurs hommes blessés, ils se +décidèrent à la retraite, la rage dans le cœur, et revinrent annoncer +à Nemona que l'évasion du prisonnier était un fait consommé. + +En même temps ils lui firent connaître la présence et la force imposante +des troupes régulières. + +Le vieux chef se montra fort irrité, et insista plus que jamais pour +négocier la paix avec les Blancs. Mais ses ouvertures dans ce sens +pacifique furent mal accueillies; l'orgueil froissé des Pawnies, excité +par le vindicatif Wontum, faisait taire en eux tout esprit de prudence; +une revanche sanglante leur paraissait le seul parti désirable. + + + + +CHAPITRE XI + +LUEURS D'ESPOIR + + +Peu d'instants après l'arrivée de Wontum, ses discussions avec le chef +avaient dégénéré en dispute, et l'on était sur le point d'en venir aux +coups, lorsque plusieurs Sauvages arrivèrent avec grand bruit, amenant +un prisonnier. + +Wontum poussa un rugissement de triomphe et bondit vers l'entrée de la +caverne, espérant apercevoir Quindaro. Mais son enthousiasme tomba vite; +les nouveaux-venus n'amenaient qu'un vieillard. + +En le voyant approcher, Mary Oakley s'élança au-devant de lui, en +s'écriant: + +--Oh! père John! êtes-vous donc aussi prisonnier? + +Effectivement, c'était le vénérable ermite; il répondit d'une voix +calme: + +--Non, mon enfant, non, pas prisonnier! + +--Comment donc vous trouvez-vous ici? + +--Je viens pour faire mettre en liberté trois personnes: vous, Manonie +et son enfant. + +--Vraiment! Quel bonheur! s'écrièrent les deux captives, en prenant avec +effusion les mains de ce sauveur inattendu. + +--Relâcher ELLE? fit dédaigneusement Wontum en montrant Manonie. + +--Je ne m'adresse pas à vous, répondit l'ermite d'une voix glacée; +lorsque j'aurai consolé ces malheureuses créatures, je veux conférer +avec le chef Nemona. + +Cette réplique n'était pas faite pour satisfaire le farouche Pawnie; +néanmoins il resta immobile sans répondre un seul mot. + +--Avez-vous vu Quindaro? demanda Mary en étouffant ses sanglots. + +--Oui, il est sauvé. + +--Et mon mari? s'écria impétueusement Manonie. + +--A la tête des troupes, dans la vallée; il sera bientôt ici. + +--C'est un espion! hurla Wontum. + +--Un espion?... répéta Nemona. + +--Non, non, je ne suis ni guerrier, ni espion; ma voix n'est pas pour le +sang, mais pour la paix. + +--Où avez-vous été pris? + +--Vos guerriers m'ont saisi dans le ravin, tout près de la rivière: + +--Que faisiez-vous là...? + +--J'étais en route pour venir vous proposer la paix. + +Le visage du vieux chef s'illumina d'une satisfaction subite: celui de +Wontum devint plus sombre que la nuit. + +--Quelles conditions proposez-vous? demanda Nemona. + +--Vous cesserez vos hostilités, vous relâcherez les prisonnières, vous +livrerez Wontum au supplice, car c'est lui qui est le principal +coupable. + +--Oh! vous n'avez pas à me regarder si cruellement, vous! continua-t-il +en s'adressant à ce dernier; je transmets mon message, le chef répondra +ce qu'il voudra, je rapporterai fidèlement ses paroles.--Je pense +maintenant, oui, je pense que trop de sang déjà a coulé; il en faut +tarir la source. Vous me connaissez pour un homme de paix, Nemona, vous +savez que si je vous donne un conseil, c'est pour votre bien. +Croyez-moi, toute lutte avec les Blancs est impossible; ils sont plus +nombreux que vous, ils ont de _gros rifles_ qui sèment au loin la mort. +Remettez-moi les captives; je m'en irai avec elles annoncer que le grand +chef est un sage, un ami de la paix. + +Topeka survint à ce moment: après avoir regardé fixément le vieillard, +elle le prit par la main en disant: + +--Êtes-vous le Père John, l'Ermite? + +--On m'appelle ainsi, Topeka. + +--Le bon vieillard dont le wigwam est sur la montagne du Medicine +Bow?... + +--Là est ma cabane. + +--Vous y vivez seul?... Vous êtes _solitaire_, sans personne pour +soigner votre demeure, personne pour vous aimer?... + +--Je ne suis pas tout-à-fait sans amis. J'espère bien n'avoir pas +d'ennemis. + +--Oh non! personne ne peut être votre ennemi; chacun vous aime, parce +que vous parlez du Grand-Esprit. Si tous vous écoutaient, je crois bien +que nous n'aurions pas de guerres. Voulez-vous me dire quelques paroles +de Celui qui gouverne les cieux? + +--Volontiers, Topeka. Il nous enseigne que nous ne devons pas tuer. +Pourtant quelqu'un de votre tribu est venu hier à ma cabane, il a tué +une pauvre femme, la mère de cette pauvre enfant. + +Les yeux de la vieille Indienne se portèrent sur Mary Oakley. + +--Sa mère? demanda-t-elle avec émotion. + +--Oui, répondit la voix grave et triste de John. + +--Et... a-t-elle encore quelqu'un pour l'aimer? + +--Son père vit encore. + +--Personne autre? + +--Oh! si! s'écria naïvement Mary; voici d'abord le bon père John; +ensuite il y a celui qui... + +--Chut! fit l'ermite. + +--Ah! oui, je me souviens. Le prisonnier qui était là tout-à-l'heure. +Et, vous l'aimez?... + +--Oui! oh oui! + +--Autant que j'aime mon mari, Nemona?... + +--Bien davantage! je pense, répondit la jeune fille rouge et confuse. + +--Alors, il faut que vous soyez libre de le rejoindre. Quel est celui +qui a tué votre mère? + +--C'est Wontum, dit l'Ermite. + +--Vous êtes un méchant homme! fit Topeka d'un ton sévère, en se tournant +vers le Pawnie; vous serez puni pour ce crime. + +Alors, s'adressant à Manonie: + +--Vous n'aimez pas à vivre dans nos wigwams?... + +--Non! répondit la jeune femme; je ne suis pas née dans les bois; ma +patrie c'est la maison des Blancs; le sang Indien n'est pas le mien; +pourquoi serais-je infidèle à ma race? + +--Bien! reprit la vénérable Pawnie, vous êtes Face-Pâle, vivez avec les +vôtres. Vous n'aimez pas Wontum? + +--Certes, non! je préférerais les loups de la prairie! + +--Je ne vous blâme pas. C'est un méchant homme. Quelqu'un vous aime +là-bas? continua-t-elle en montrant les troupes dans la vallée. + +--Oh oui! mon mari m'attend, il attend son enfant! + +--Bien! vous irez le rejoindre. + +--Elle n'ira pas! hurla Wontum avec un emportement féroce. + +Et il tira son couteau comme pour joindre le geste à sa protestation. + +--Arrière! Wontum! cria le chef d'une voix tonnante; c'est moi qui +commande ici! + +Le Sauvage recula, n'osant désobéir; mais au fond du cœur il +nourrissait l'espoir de semer la division dans la tribu et de l'emporter +par la violence et le nombre de ses adhérents. Il se mit sur le champ à +comploter dans les groupes, exploitant avec une habileté infernale les +passions sanguinaires de ceux qui l'entouraient. + +Pendant ce temps, Topeka restait les yeux fixés sur Mary Oakley. Enfin, +elle lui dit d'une voix tremblante: + +--Ainsi donc, c'est ce méchant homme qui a tué votre pauvre mère? + +--Oui, répondit la jeune fille en sanglotant. + +--Hier? + +--Oui, hier. + +--Hier!... répéta la vieille Indienne en réfléchissant; il y a dix... +quinze... dix-huit ans que ce méchant homme a tué... + +--Tué qui? demanda l'Ermite avec émotion. + +--La mère de Manonie. + +La jeune femme poussa un cri de douleur: l'Ermite devint pâle et demanda +avec une sorte d'emportement douloureux: + +--Quel était son nom? où demeurait-elle?... + +--Je l'ai oublié, répondit lentement Topeka, après avoir consulté ses +souvenirs; mais mon mari vous le dira peut-être. + +--Était-il présent? + +--Où? + +--Au lieu où le meurtre fût commis? + +--Non, répliqua Nemona; j'étais au lac Willow et je n'ai connu cette +affaire qu'au retour de Wontum, lorsqu'il ramena Manonie avec lui. Elle +était alors un petit enfant d'environ trois ans. + +--Le nom... quel était-il? + +--Je ne l'ai jamais su. + +--Le lieu...? En quel lieu a été commis le meurtre? + +--Ce fut dans l'Iowa, près... + +Le vieillard ne put achever sa phrase; un coup de feu cingla l'air, en +même temps le chef tressaillit en portant sa main à la tête comme s'il y +eût éprouvé une vive douleur: un filet rouge ruissela entre ses doigts, +il chancela et tomba à la renverse. + +Topeka se précipita sur le corps de son mari, cherchant à le relever, +l'appelant des noms les plus tendres. Mais le vieillard resta muet et +inanimé: alors elle se répandit en sanglots déchirants. Après avoir +ainsi donné cours à sa douleur, elle se releva comme une tigresse, +cherchant le meurtrier. + +Wontum et tous les Indiens réunis regardaient leur chef avec une anxiété +silencieuse. Topeka courut à Wontum, le couteau levé: + +--Vous! c'est vous! cria-t-elle, exaspérée. + +--Ugh! moi! non! répliqua le Pawnie tout décontenancé par cette +accusation. + +--Ah! c'est lui! c'est lui! poursuivit-elle en se tournant vers +l'Ermite. + +--Non, Topeka: je ne pense pas, dit le vieux John. Comme vous le voyez, +le jour est venu, quelque soldat a pu s'approcher à portée de carabine +et a tiré ce coup malheureux. Mais, laissez-moi voir si Nemona est mort +ou seulement blessé. + +Tout en parlant, l'Ermite s'était penché sur le chef: au bout d'un +examen de quelques instants, il se releva en disant: + +--Rassurez-vous, Topeka, sa blessure n'est nullement grave. La balle lui +a effleuré la tempe, et a tracé sur la peau un léger sillon, sans +atteindre le crâne. Il n'est qu'étourdi par le coup; dans peu d'instants +il reprendra connaissance. + +Sous la direction de Topeka, les Sauvages emportèrent leur chef dans une +grotte reculée où il était à l'abri de la fusillade qui commençait à +envoyer parmi les Pawnies une grêle de balles. + +L'occasion était triomphante pour Wontum: il était débarrassé du chef, +et, sûr de n'être point contredit, il pouvait mener au combat ses +fidèles qui partageaient ses passions belliqueuses. Il était d'ailleurs +convaincu de pouvoir résister pendant plusieurs heures, même aux plus +rudes assauts. Il prit donc le commandement, plaça ses hommes aux postes +les plus avantageux, et bientôt le pétillement de la fusillade, le +grondement du canon, les sifflements de la mitraille ou des balles +annoncèrent au loin que la bataille était chaudement engagée. + +Des clameurs, tantôt inquiètes, tantôt victorieuses, indiquaient par +instants les vicissitudes variables du combat. Peu à peu, les Sauvages +se concentrèrent au point où étaient réunies les prisonnières et leur +vieil ami; elles furent obligées de rentrer plus avant dans l'intérieur +des grottes pour n'être pas atteintes par les balles. + +Le vieil Ermite s'aperçut alors qu'il lui serait plus périlleux de +retourner parmi les Blancs que de rester avec les Indiens; en effet, +s'il échappait à la mousqueterie des troupes régulières, il pouvait +craindre à coup sûr d'être fusillé par les Indiens furieux de le voir +fuir. Il resta donc auprès de ses protégées. Là, au moins, il pouvait +surveiller Wontum. + +Il les conduisit dans la grotte où reposait Nemona. C'était leur plus +sûr asile, à moins que Wontum, furieux d'une défaite, ne revint les +massacrer tous pour assouvir ses dernières vengeances. + +Mary Oakley et Manonie étaient dans un état d'angoisse terrible. Elles +étaient à la fois si près et si loin de la liberté ou de la mort! Leur +anxiété devenait si cruelle qu'elles se surprenaient à ne désirer qu'une +chose... mourir avec leurs amis. + +Topeka était plus calme. Elle donnait toute son attention à son mari +qui avait recouvré ses sens et ne se ressentait presque plus de sa +blessure. + +Tout à coup la vieille Indienne s'adressa fiévreusement au père John: + +--Vite! vite! lui dit-elle; cachez-vous derrière moi. + +--Wontum vient donc? + +--Oui! + +--Je lui résisterai. + +--Insensé! Il est accompagné de plusieurs robustes Peaux-Rouges; tous +sont armés, et vous êtes sans défense. Vous seriez tué avant d'avoir pu +dire seulement deux mots. + +--C'est Manonie que ce scélérat vient chercher? + +--Oui. + +--Et je ne la défendrais pas jusqu'à mon dernier souffle! oh! que si! + +--Dans ce cas, vous pouvez désespérer de son sort pour le présent et +pour l'avenir! Venez donc! + +Et la vieille Indienne, tirant de force l'Ermite en arrière, le cacha +dans l'ombre. + +A cet instant Wontum arrivait avec plusieurs guerriers, hurlant et +vociférant d'une manière furieuse. La malheureuse Manonie comprit +aussitôt que c'était à elle qu'ils en voulaient; elle se blottit dans un +recoin obscur. Mais ses efforts furent inutiles, on l'arracha violemment +de sa retraite et on la traîna jusqu'au dehors, malgré ses cris et les +appels désespérés qu'elle adressait à son mari. + +Hélas! ce dernier combattait vaillamment pour lui apporter secours, mais +il était trop loin encore pour lui venir en aide. + +Elle crut bien entendre une fois sa voix vibrante, au milieu du tumulte; +ce ne fut qu'un éclair, une sorte de vision fiévreuse qui disparut +aussitôt. + +--Mon enfant! mon enfant! rendez-moi mon petit Harry! criait-elle d'une +voix navrante. + +Mais le monstre cruel l'entraînait sans l'écouter. + +--Oh! c'en est trop! oui, c'est trop de lâche cruauté! s'écria l'Ermite +ne pouvant plus tenir à ce spectacle atroce. + +Et il s'élança vers le ravisseur: il l'atteignit au moment où il venait +de jeter sa victime en travers sur un cheval. Un coup terrible fût +assené sur la tête du vieillard qui tomba à la renverse, inanimé, sur le +sol. + +--Je prévoyais bien ce qui devait arriver, cria Topeka en courant à son +secours. Insensé vieillard! que pouvait-il faire contre la force? + +Mary Oakley arriva en même temps. Le visage de l'Ermite était couvert de +sang; elle se mit à le laver doucement, cherchant sa blessure. + +--Bonne Topeka, dit la jeune fille, je vais faire tout ce que je pourrai +auprès du pauvre Père John, je crains bien que mes soins soient +inutiles. Restez auprès de votre mari dont l'état exige encore votre +assistance. + +--Nous allons, ou plutôt vous allez avoir assistance dans quelques +moments. Voilà la fusillade des Blancs qui se rapproche, les rifles +Indiens se taisent. Justement! voilà les soldats qui sont au pied de la +colline: ne vont-ils pas tuer mon mari? ajouta la vieille femme avec une +tendre inquiétude. + +--Non! non! n'ayez pas peur. Vous avez sauvé Quindaro, vous avez fait en +notre faveur tout ce qui vous était possible. Nous saurons vous prouver +notre reconnaissance. + +Les deux femmes attendirent en silence l'issue des événements: on +n'entendait dans la grotte que le bruit de leur respiration oppressée et +les sanglots du petit Harry oublié par Wontum dans la précipitation de +sa fuite. + + + + +CHAPITRE XII + +DÉNOUEMENT + + +Le corps expéditionnaire commandé par Marshall et guidé par Oakley avait +dévoré l'espace avec une ardeur incroyable, si bien qu'il était arrivé à +_Devil's Gate_ avant la petite troupe de Wontum. + +On savait déjà par des rapports d'éclaireurs que les deux tiers, au +moins, de la tribu Pawnie étaient partis en campagne contre les Sioux, +dont le quartier-général était au confluent de _Pole-Creek_ et de la +rivière Platte. Tout portait donc à présumer que les Indiens restants +n'oseraient accepter le combat, et feraient la paix ou prendraient la +fuite. + +--Oakley! demanda Marshall, lorsqu'ils arrivèrent en vue des cavernes, +ne pensez-vous pas que Nemona cherchera à éviter la bataille lorsqu'il +aura vu quelle est l'importance de nos forces? + +--C'est tout juste mon opinion; et même cette guerre n'aurait pas eu +lieu sans la maudite influence de cet exécrable Wontum. Je vous le dis, +cap'taine, cet être-là est le type de ce qu'il y a de pire entre toutes +les tribus de la Nébraska. C'est lui assurément qui a allumé la guerre +avec les Sioux; il ne serait pas assez puni s'il pouvait être tué à +chaque combat engagé par sa méchanceté. + +--Croyez-vous que ce soit Wontum qui ait tué votre pauvre femme? + +--Certainement! Quel être sur terre aurait pu vouloir du mal et en faire +à la bonne créature? Ah! cap'taine, c'était la meilleure et la plus +douce des femmes. Une excellente et pieuse femme, toujours prête à me +consoler. Je vous le dis; sa perte fait dans mon cœur un vide, un +gouffre énorme, que rien ne pourra combler. + +--Je comprends votre douleur, mon brave Oakley, répondit tristement +Marshall. + +--Vous me comprenez, _vous_! c'est possible, car vous avez du cœur, +et vous connaissez l'adversité maintenant. Hélas! je ne pourrai jamais +dire l'impression mortelle que j'ai éprouvée en voyant, inanimée sur le +sol, la froide dépouille de celle qui pendant vingt années avait été ma +fidèle et bien-aimée compagne. Seigneur! j'ai cru que mon cœur allait +s'élancer hors de ma poitrine et mon sang faire éclater mes veines! +Mais, ce mécréant! qu'aura-t-il fait de ma pauvre Molly? + +--N'ont-ils pas pour habitude d'emmener en captivité les prisonniers qui +ne sont pas tués? + +--Pas toujours. Lorsqu'ils sont en pays ennemi, c'est leur coutume; mais +je ne leur connais aucune raison pour agir ainsi. Tout le voisinage de +_Medicine Bow_ a vécu dans une paix profonde pendant plusieurs années; +jamais nous n'avons offensé les Pawnies en aucune manière. + +--Wontum s'est probablement douté que vous seriez avec moi. + +--C'est fort possible. En tout cas, je ne me repens pas de ce que j'ai +fait; j'ai agi suivant mon devoir, et je l'accomplirai jusqu'au bout, +tant que j'aurai des jambes capables de me porter. Au fait, il me reste +une tâche à remplir: il faut que je tue ce Wontum! + +--Vous n'êtes pas le seul qui ayiez droit à la vie de ce scélérat. + +--Êtes-vous sûr d'être au même rang que moi pour cela, cap'taine? Pensez +donc qu'il n'a tué ni votre femme, ni votre enfant. + +--Je l'espère ainsi, murmura Marshall avec un profond soupir. + +--Et moi, j'en suis sûr: ce n'était pas dans ses idées. + +--Je pense bien aussi qu'il épargnera la vie de sa prisonnière et de +l'enfant aussi longtemps que possible. Mais supposez que nous donnions +l'assaut, et que la victoire se déclare en notre faveur, n'est-il pas à +craindre que Wontum la tue plutôt que de la voir remise entre mes mains? + +--Je ne crois pas. Il cherchera surtout à assurer son salut par la +fuite. + +--C'est égal, il peut fort bien massacrer ses victimes avant de fuir. + +--Non. S'il ne leur fait aucun mal, il sera tué, tout simplement. S'il +les tue, il sera torturé! Il sait bien le sort qui l'attend; il sait +bien qu'on le poursuivra sur toute la surface de la terre. + +--N'est-il pas étrange que nous n'ayons pas revu Quindaro? + +--Oui, c'est extraordinaire. J'ai grandement peur qu'il ait été fait +prisonnier au moment où ma malheureuse femme a été tuée. S'il en est +ainsi, Wontum ne l'aura pas laissé vivre deux heures seulement; la +pauvre petite Molly en aura eu le cœur brisé. Quel est votre plan +d'attaque cap'taine? + +--Je ne puis dire grand'chose jusqu'à ce que j'aie pris connaissance de +la position des Indiens. Toutefois, je projette de tourner _Independence +Rock_ avec une partie de nos forces pendant que l'artillerie attaquera +de front. Je placerai, en outre, des hommes sur les flancs pour arrêter +les Indiens dans leur fuite. Enfin, vous le concevez, tout dépendra des +circonstances, des manœuvres et du nombre des ennemis. + +--Fort bien. Nous sommes arrivés aux cavernes. Attention! çà va +commencer. + +Oakley parlait encore lorsque la détonation d'une carabine retentit; un +soldat fut blessé: tout indiquait que les ennemis se tenaient sur leurs +gardes. + +Les pièces d'artillerie furent aussitôt mises en batterie et la +canonnade commença. + +L'obscurité du soir commençant à arriver, le feu se ralentit +sensiblement et ne continua qu'à rares intervalles. C'était, du reste, +plutôt une ruse pour occuper l'attention des Indiens qu'une attaque +sérieuse; en effet, dès que le crépuscule fut sombre et avant le lever +de la lune, cinquante hommes, sous le commandement d'un lieutenant, +commencèrent à tourner la montagne en se dirigeant vers les sommets du +défilé. Comme cette ascension devait avoir lieu par un sentier rude et +escarpé, il avait été calculé qu'elle ne pourrait être accomplie que +bien avant dans la nuit. Oakley fut joint comme guide à ce détachement. + +L'artillerie était restée dans le bas, avec le nombre d'hommes +strictement nécessaires pour le service des pièces. Les Indiens avaient +une telle frayeur de ces «gros rifles,» que jamais ils ne se hasardaient +à les approcher: un renfort pour les protéger devenait donc inutile. + +Une autre portion des troupes mit pied à terre et laissa ses chevaux +derrière un banc de rochers, sous la garde d'un piquet de cavaliers. +Cinquante hommes se portèrent sur le flanc gauche: Marshall, avec cent +hommes d'élite, gagna le flanc droit pour revenir au centre des +cavernes. + +Il était convenu que toutes les attaques commenceraient au point du +jour. + +Pendant la nuit on aperçut le bûcher allumé pour brûler Quindaro. Deux +ou trois fois Marshall, guidé par cette lueur sinistre, fut sur le point +de faire lancer dans cette direction des volées de mitraille; mais il +n'en fit rien tant il craignait d'atteindre les prisonnières. + +L'aurore parut enfin: les hommes de Marshall se tenaient prêts à agir +cachés derrière les rochers. A ce moment un d'entre eux eut la +malheureuse idée de tirer le coup de feu qui blessa le vieux chef +Nemona. Sans cette fatale imprudence, le combat n'aurait peut-être pas +eu lieu, et beaucoup de sang aurait été épargné. + +Enfin l'assaut commença avec furie. Un instant, Marshall aperçut à +l'entrée des cavernes sa femme et son petit Harry. A cette vue son +cœur bondit comme s'il eût cherché à s'élancer hors de sa poitrine. +Il reconnut successivement Mary Oakley, le Vieil Ermite. Tous ces +malheureux étaient en position très-périlleuse, grandement exposés au +feu des assaillants. + +Marshall se sentit soulagé d'un poids énorme lorsqu'il vit le père John +faire rentrer les captives sous la grotte; il commanda le feu avec une +nouvelle énergie. + +Les soldats avaient aussi reconnu l'Héroïne du fort Laramie; un élan +furieux s'empara d'eux à cette vue, ils se ruèrent en avant avec des +clameurs formidables qui firent frissonner les plus profonds échos de +cette solitude inhospitalière. + +--En avant! amis! en avant! + +Les balles sifflent, les rocs sont ébranlés, le torrent humain s'élève, +se précipite, inonde les rampes escarpées. Des corps d'Indiens tombent +du haut des roches sanglantes; des braves tombent aussi dans les rangs +de la troupe assiégeante. Mais rien n'arrête ceux qui survivent; +l'artillerie tonne, les coups de feu éclatent, le sang ruisselle! + +--En avant! soldats! en avant! + +Tout à coup Marshall domine d'une voix éperdue le fracas de la bataille: + +--Cessez le feu! + +Le motif de cet ordre est facile à comprendre: à cet instant +apparaissent Wontum et Manonie sur le seuil de la caverne. Chaque balle +lancée pouvait atteindre la jeune femme. Il y eut un moment d'affreux +silence; on s'attendait à la voir massacrer sur place. + +Marshall bondit en voyant Wontum la placer sur un cheval et s'enfuir du +côté de la vallée. + +--Vite! s'écria-t-il, le chemin est rocailleux, nous le devancerons sans +peine. Pas de fusillade; chargez, le sabre à la main! + +Comme une meute ardente les soldats volèrent sur les pas du Pawnie. Ce +dernier, gouvernant habilement son agile monture, lui faisait franchir +tous les obstacles comme si elle eût eu des ailes. Il descendit ainsi le +ravin au grand galop et arriva dans la vallée. + +Mais, précisément en face, se trouvait un détachement de cavalerie qui +lui barrait le passage: la fuite devenait impossible de ce côté. Comme +un sanglier acculé, il regarda derrière lui; Marshall arrivait comme un +tourbillon avec ses fidèles. + +Le flanc abrupt du ravin lui offrait une voie impraticable pour tout +autre qu'un Sauvage: il y lança éperdument son cheval. Mais le noble +animal venait de fournir une terrible carrière; le double fardeau qu'il +portait était trop pesant pour lui; deux fois ses jambes fines et +nerveuses se cramponnèrent au sol mouvant; deux fois, coursier et +cavalier glissèrent jusqu'au fond du précipice. + +Les soldats approchaient: la mort devenait certaine, la fuite +impossible! Le sombre visage de l'Indien s'illumina d'une flamme +sanglante. Il sauta par terre, tirant après lui Manonie. + +Marshall n'était plus qu'à trois longueurs d'épée. + +--Vengeance! toujours! hurla Wontum. + +Et son couteau acéré se leva sur la jeune femme étendue à ses pieds... + +--Feu! avait crié Marshall. + +Les balles sifflèrent. Mais avant qu'elles fussent arrivées au but, une +forme sombre s'abattait du haut d'un roc sur le meurtrier et le +renversait par un coup terrible qui faisait jaillir au loin les morceaux +de son crâne. + +Manonie était sauvée... sauvée par le brave Oakley! + +Hélas! cette victoire devait coûter un sang précieux: le vaillant +chasseur était retombé sans mouvement auprès du cadavre de Wontum: les +balles destinées à ce dernier l'avaient atteint. + +--Notre ami! notre sauveur! portons lui secours! s'écria Marshall après +avoir tendrement serré sa femme dans ses bras. + +--Oakley! continua-t-il en l'embrassant et le soulevant avec précaution; +êtes-vous grièvement blessé? + +--Oh!... peut-être... pas trop... répondit le pauvre Jack d'une voix +éteinte; cependant, je ne sais pas... si je... m'en tirerai. + +--Hélas! nos balles vous ont atteint? + +--Oui... on ne m'avait pas vu... c'est égal, il est heureux pour +Manonie... que je... me sois trouvé là... ma petite Molly?... + +--Sauvée! dans les grottes, dit Marshall. + +--Je voudrais... la voir avant de mourir... avant... de rejoindre ma... +pauvre bonne femme... + +--Espérons mieux! vous n'êtes pas blessé à mort. + +--Je le souhaite pour... Molly; mais je suis... perdu. Je sens au poids +qu'il y a plus de dix balles... dans mon corps.--Ah! capitaine! mes yeux +ont-ils été atteints? + +--Non. Je ne remarque aucune trace. Pourquoi? + +--C'est que la nuit... se répand sur moi, la nuit... sombre. + +--Voulez-vous qu'on vous transporte à la grotte? + +--Où est ma petite... Molly...? + +--Oui. + +--Volontiers... mais... hâtez-vous. + +On forma sur le champ une litière avec les mousquets et on emporta le +blessé. + +Mais lorsqu'il arriva auprès de sa fille, il avait perdu connaissance, +la malheureuse enfant n'embrassa qu'un corps inanimé. + + + + +ÉPILOGUE + + +Les lendemains de batailles sont tristes même pour les vainqueurs. Il +faut ensevelir les morts, panser les blessés: on se compte, et on trouve +des vides dans les rangs. + +Après les premières joies d'une réunion presque miraculeuse, Marshall et +le vieil Ermite avaient dû s'occuper de tous ces pénibles détails. +Ensuite, le repos, nécessaire à tous après tant d'angoisses et de +fatigues, le repos était devenu un impérieux besoin. Chacun s'était fait +un lit rustique, et on s'était endormi, les uns sur leurs joies, les +autres sur leurs douleurs. + +Cependant la nouvelle aurore qui succéda à ces journées sombres était si +belle que la joie, le bonheur et la paix semblaient être son cortège. + +Mary Oakley était encore dans la région des songes, ses yeux doux et +tristes n'avaient pas entièrement séché leurs larmes, lorsque des voix +amies l'invitèrent au réveil. + +Elle se leva vivement: Topeka était à côté d'elle; plus loin étaient +Manonie, Marshall et leur petit Harry. Tous ces visages rayonnaient +d'allégresse; Mary leur sourit d'abord, puis son cœur se serra en +pensant que chacun autour d'elle avait retrouvé ceux qu'il aimait, et +qu'elle seule, pauvre orpheline, n'avait plus de famille, plus d'ami +dévoué... Son père gisait sanglant dans l'ombre d'un rocher; Quindaro +n'avait pas reparu. + +--La jeune Fâce-Pâle était donc bien loin dans le pays des songes? dit +Topeka employant l'harmonieux langage de la poésie indienne; si loin! +qu'elle n'entendait plus... Qu'elle ouvre l'oreille pour y laisser +entrer une voix chère. + +La jeune fille fixa sur la vieille femme ses grands yeux étonnés: + +--Oui; reprit celle-ci, que ma fille écoute... elle entendra... + +Mary prêta l'oreille, docilement, mais sans savoir pourquoi. + +--Ma petite Molly..., balbutia près d'elle une voix faible et +tremblante; tu ne sais donc pas? Je suis ressuscité. + +--Mon père! mon doux père!! s'écria la pauvre enfant qui croyait rêver. + +Elle bondit comme une gazelle; puis, s'agenouilla, pleurant, riant, +éperdue, auprès d'un lit de fougères qu'elle aperçut à quelques pas. + +--Doucement! Molly! répondit le brave Jack à ses baisers exaltés, +doucement! ma bonne fille, je suis plus délicat à cette heure que le +premier œuf d'un oiseau-mouche; remercie un peu le bon Ermite qui m'a +remis à neuf, qui m'a soigné, qui m'a presque guéri, tout blessé qu'il +est. + +En effet le vieux John se tenait debout, près du lit, et son visage +était encore inondé du sang répandu par sa blessure de la veille. + +Au moment où Mary se disposait à lui adresser la parole, Nemona, par une +exclamation stridente attira tous les yeux sur lui. + +Il apparut, le visage décomposé par la frayeur, et considérant avec +stupéfaction un objet étrange qu'il tenait à la main. + +--Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda Marshall. + +--Le scalp du vieil Ermite! bégaya le chef en montrant une chevelure +blanche. + +Marshall regarda John avec étonnement. + +--De l'eau, demanda-t-il, donnez-moi de l'eau pour que je lave ce sang. + +L'opération était à peine commencée que les sourcils grisonnants, les +rides, la barbe argentée tombèrent comme par magie, découvrant un jeune +et mâle visage que chacun reconnut aussitôt. + +--Quindaro! Quindaro! s'écria-t-on de toutes parts. + +Il y eut un moment de joyeux tumulte impossible à décrire. + +--Oui, mes amis, dit-il enfin, le vieux John, l'Ermite, Quindaro, +Walter! je suis, ou plutôt j'étais tout cela; mais aujourd'hui je ne +veux garder que le dernier nom, car c'est le seul qui me rappelle le +bonheur, ajouta-t-il en regardant tendrement Mary. + +--Cher Walter! murmurait celle-ci, rouge de bonheur; mon Dieu! merci! + +--Aujourd'hui est finie ma tâche vengeresse; si j'en crois mon cœur, +une nouvelle joie nous attend. Nemona, en quelle région Wontum a-t-il +enlevé Manonie après avoir massacré sa famille? + +--Dans l'Iowa, près du fort des Moines, sur la rivière Racoon. + +--Manonie! poursuivit Walter, n'avez-vous aucun souvenir de votre +enfance, du toit paternel? + +--J'en ai peu... bien peu... ils sont confus..., Des amis..., mon père, +ma mère et de petits frères avec lesquels je jouais... + +--Sur les bords d'un cours d'eau? + +--Oui, oui! s'écria la jeune femme. + +--Sur une belle colline? + +--Oui! je me souviens. + +--Et votre nom... vous le rappelez-vous? + +--Laissez-moi réfléchir. + +Et Manonie se prit la tête dans les mains. + +--Voyons, que je vous aide:... était-ce Flor...? + +--Flora! oui! continua la jeune femme avec émotion. + +--Flora Mil...? + +--Milburn! oui, Flora Milburn; c'est cela. Mais alors, vous êtes....? + +--Je suis Walter Milburn, ton frère! s'écria le jeune homme en pleurant +de joie; ton frère!... et je ne suis plus l'orphelin solitaire. + +Si quelque voyageur, traversant les plaines de la Nébraska, s'arrête sur +les bords enchantés de la rivière calme et majestueuse avant qu'elle ait +atteint le territoire de Laramie, il aperçoit sur une colline verdoyante +deux beaux châteaux qu'entourent une multitude de cabanes rustiques. + +C'est le plus beau settlement du _Far-West_; son riant paysage est animé +par de nombreux troupeaux; le calme et la paix règnent dans la fraîche +vallée; bien loin, bien loin ont fui les Peaux-Rouges hostiles; la race +Blanche seule règne sur ce territoire splendide qu'elle a fertilisé. + +Que le voyageur demande à quelque pâtre cavalier, le nom des heureux et +riches Settlers qui ont créé ce superbe domaine, le pâtre répondra: + +--Vous venez donc de bien loin! vous ne connaissez pas +_Cœur-de-Panthère_ et _Quindaro_? + +Si le voyageur fait de nouvelles questions, en débouchant cordialement +un flacon de whisky, le pâtre boit à sa santé et lui raconte la légende: +quand elle est terminée, il dépose respectueusement à terre son grand +sombrero, et, tête nue, boit à la santé du jeune Harry, l'unique +héritier des Milburn. + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +Chapitres. Pages. + +I.--Une Héroïne du désert 5 + +II.--Old John. 25 + +III.--L'embuscade du tigre rouge 40 + +IV.--Aventures de montagnes.--Quindaro. 62 + +V.--Poursuite.--Fuite du tigre. 83 + +VI.--Amis 102 + +VII.--Un message 121 + +VIII.--Paradis perdu 141 + +IX.--Trop tard!. 158 + +X.--Le loup dans son antre. 168 + +XI.--Lueurs d'espoir. 192 + +XII.--Dénouement 207 + +ÉPILOGUE. 219 + +FIN DE LA TABLE + +F. Aureau.--Imprimerie de Lagny + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cœur-de-panthère, by +Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CŒUR-DE-PANTHÈRE *** + +***** This file should be named 36460-0.txt or 36460-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/4/6/36460/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cur de panthre + +Author: Gustave Aimard + Jules Berlioz d'Auriac + +Release Date: June 18, 2011 [EBook #36460] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CUR-DE-PANTHRE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +1 fr. 25 c. le volume. + +GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC + +COEUR DE PANTHRE + +[Illustration] + +PARIS + +A. DEGORCE-CADOT, diteur, 9, rue de Verneuil + +_Proprit exclusive de l'diteur_ + + +COLLECTION + +DES + +JOYEUX ROMANS ILLUSTRS + +A 2 francs le volume + + + PIGAULT-LEBRUN. { Monsieur Sans-Souci, dessins de Hadol, 1 v. 2 fr. + { L'Heureux Jrme -- 1 v. 2 + { Monsieur Botte -- 1 v. 2 + _Nouvellement_ { Les Barons de Felsheim -- 1 v. 2 + _parus_ { La Folie espagnole. -- 1 v. 2 + { Le Coureur d'aventures -- 1 v. 2 + { Le Mouchard -- 1 v. 2 + + _Sous presse les autres romans de_ =Pigault-Lebrun= + + Autres Romans illustrs 2 fr. le vol. + + { Les Gens de Villeguindry, avec 36 gravures 1 v. 2 + A. HUMBERT { Tailleboudin 1 v. 2 + + ELIE BERTHET { L'Homme des Bois, trs fort volume, + { 15 gravures 1 v. 2 + + Nouveauts 3 fr. illustres + + { Les Treize Nuits de Jane, 6 gravures + PAUL DE KOCK { hors texte 1 v. 3 + + SOEUR X { Mmoires { Le Couvent, 12 grav. 1 v. 3 + { d'une Religieuse { La Dfroque, 12 g. 1 v. 3 + + +Collection des oeuvres de Paul de Kock 2 fr. le volume en vente et +sous presse. + +Paris.--Typ. Collombon et Brl, rue de l'Abbaye, 22. + + +COEUR-DE-PANTHRE + +OEUVRES DE GUSTAVE AIMARD + + A 3 fr. le volume + + LES CHASSEURS MEXICAINS, avec gravure 1 vol. + DONA FLOR 1 vol. + LES FILS DE LA TORTUE, 2e dition, avec gravure 1 vol. + L'ARAUCAN, 2e dition, avec gravure 1 vol. + + A 2 fr. le volume + + UNE VENDETTA MEXICAINE, avec gravure 1 vol. + + +OUVRAGES GRAND IN-4 ILLUSTRS + +(VOIR LE CATALOGUE GNRAL) + + +GUSTAVE AIMARD ET JULES D'AURIAC + +A 1 fr. 25 le volume + + L'AIGLE-NOIR DES DACOTAHS 1 vol. + LES PIEDS-FOURCHUS 1 vol. + LE MANGEUR DE POUDRE 1 vol. + L'ESPRIT BLANC 1 vol. + LE SCALPEUR DES OTTAWAS 1 vol. + LES FORESTIERS DU MICHIGAN 1 vol. + OEIL-DE-FEU 1 vol. + COEUR-DE-PANTHRE 1 vol. + LES TERRES D'OR 1 vol. + JIM L'INDIEN 1 vol. + RAYON-DE-SOLEIL 1 vol. + + +F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + +GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC + +COEUR-DE-PANTHRE + +[Illustration: colophon] + +PARIS +A. DEGORCE-CADOT, DITEUR +9, RUE DE VERNEUIL, 9 + +Tous droits de proprit expressment rservs + + + + +COEUR-DE-PANTHRE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +UNE HRONE DU DSERT + + +Il n'y a pas, sous le soleil, de paysage plus splendide et plus riche en +beauts sauvages que le territoire l'ouest de la Nbraska, sur lequel +ce droulent les plaines de Laramie. + +Pour le voyageur qui visite ces admirables contres, ce nom de _Plaines_ +semble inexact au premier abord; car, avant d'y parvenir, il a d gravir +les plus hauts plateaux des Montagnes Rocheuses. + +Cependant le mot est vrai, c'est bien une _plaine_ dont il s'agit. + +Le Fort Laramie, qui occupe un des points extrmes, est situ au +confluent nord de la Nbraska ou Platte, avec un autre cours d'eau +qu'elle absorbe. + +Des sources de la Platte ce confluent la rivire dcrit un cercle +immense d'environ quatre-cents milles, embrassant dans son cours +plusieurs chanes de montagnes gales en hauteur. + +D'un autre ct, la rivire Laramie dont la naissance est proche de la +Nbraska, entoure le reste du territoire, sur un diamtre de +soixante-et-quinze milles, et complte ainsi la circonfrence. + +Cette enclave constitue les fameuses _plaines de Laramie_. + +Cette rgion n'est pas seulement une prairie monotone et strile; on y +voit des valles fertiles, riantes, couvertes de forts et de rcoltes; +des cteaux admirables et verdoyants; de gras pturages; des cours d'eau +rayonnant dans toutes les directions. + +Au milieu des pres Montagnes Rocheuses, c'est un oasis, un den +inattendu. + +Tout autour, le colossal amphithtre des hautes cmes s'lve dans sa +grandeur solitaire et forme un saisissant contraste avec les beauts +plus douces, plus harmonieuses des valles; on dirait les sourcils +froncs de spectateurs gants jetant un regard svre sur les +foltreries gracieuses de la nature. + +Le pic Laramie, point culminant de cette chane, s'lve environ +trente milles du fort qui a emprunt son nom: c'est le centre d'un +paysage incomparable par sa splendeur et son immensit; la vue, que rien +ne limite, plane au-dessus des prairies incommensurables, jusqu'au +lointain Missouri.--C'est le point de vue des Basses-Terres, en +regardant l'Orient.--Au couchant c'est tout un autre aspect; perte de +vue surgissent des troupeaux de montagnes dont les croupes luisantes ou +sombres, nues ou boises, rocailleuses ou verdoyantes, ondulent en tout +sens.--Tout un panorama de collines! + +Deux de ces cmes mritent une mention particulire: ce sont, le _Roc +Indpendance_ et la _Porte-du-Diable_. Ce dernier pic est un grand +rocher, sur lequel n'apparat pas la moindre trace de vgtation, et qui +s'lve, solitaire, une hauteur de quatre mille pieds. Sur son extrme +pointe est une espce de portique, oeuvre bizarre de la nature, et qui +a donn son nom toute la montagne. L s'arrte une chane immense qui +forme la principale ossature des Montagnes Rocheuses. Des +_Portes-du-Diable_ jaillit la rivire _Sweet-water_ (Eaux-Douces); le +bruit infernal de ses cascades, les bonds effrayants de ses flots +travers les roches aigus, le grondement continu des chos, tout motive +le nom sinistre qui s'applique ces mornes et imposantes solitudes. + +Nous sommes en 1857-58. A cette poque, le fort Kearney, situ environ +deux cents milles du Missouri, tait le _settlement_ (tablissement) le +plus loign du lointain Ouest. Il est vrai que plus d'un aventurier, +plus d'un hardi pionnier de la civilisation, avait pouss plus loin ses +excursions dans le dsert; il y avait des huttes de chasseurs, de +_squatters_ (dfricheurs, colons), jusque sur les bords de la Platte, +jusqu'au pied des Montagnes Rocheuses; mais ces habitations clairsemes +dans ces immenses solitudes ne mritaient pas le nom de settlements; la +contre ne pouvait pas tre considre comme peuple. + +Le mot de _squatter_ implique ordinairement l'ide d'un forestier +grossier et illettr. Effectivement c'est le cas le plus ordinaire: +mais, comme il n'y a pas de rgle sans exception, on pouvait trouver, +dans les plaines de la Nbraska quelques familles ayant appartenu aux +classes distingues de la socit civilise. C'taient, pour la plupart, +des gens qui avaient prouv des revers de fortune ou des dchirements +de coeur ingurissables, et qui, fuyant le monde des villes, taient +venus se retremper aux virginales magnificences de la solitude. + +L, au moins, ils vivaient tranquilles, ces exils, ces convalescents de +la civilisation; mieux valait pour eux la rencontre fortuite du Buffalo +ou de l'Indien que le contact quotidien de la population des villes. + +Le fort Laramie tait, cette poque, un poste important pour la traite +des marchandises; c'tait le rendez-vous des Indiens chasseurs et +trafiquants, des trappeurs (chasseurs) de toutes les nations, des +aventureux ngociants Amricains. Il y avait, en tout temps, une +garnison d'environ trois cents hommes. + +C'tait l que s'organisaient les caravanes pour le _Golden State_ +(Rgion d'Or), qui passaient par la valle de la Platte, le Sweet-water, +South-Pass et Fort-Hall. + +Au seuil des contres montagneuses se trouvaient, par groupes de dix ou +douze, des habitations chelonnes et l dans les plaines de Laramie, +sur une tendue d'environ trente quarante milles. + +Nous attirerons l'attention du lecteur sur un de ces charmants +ermitages. Son apparence extrieure tait modeste, mais rvlait des +habitants honorables. Il tait situ prs des confluents de la _Platte_ +et de _Medicine-Bow River_, cinq milles de Sweet-water, quinze +milles des Portes-du-Diable. + +Au lieu d'tre installe dans la valle--une des plus belles de la +contre,--cette habitation tait perche comme un nid d'aigle sur la +cime d'un cteau, et disparaissait au milieu des feuillages touffus. La +pente, pour y arriver, tait hrisse de rocs menaants, disposs en +forme de labyrinthe, et qui en rendaient l'accs difficile tout autre +qu'un familier de l'endroit. + +Lorsque le voyageur, quittant les rgions civilises, pntre dans les +dserts de l'Ouest, il est saisi par la nouveaut sauvage et grandiose +de cette nature admirable: ce ne sont plus les paysages aligns par le +crayon plus ou moins maladroit des architectes, les points de vue +calculs par la vieille routine, le clinquant champtre au milieu +duquel se pavanent autour de leurs matres des animaux dgnrs, +atrophis par la domestication. Ce n'est plus le vieux monde dfigur +par l'homme; c'est la terre dans sa beaut native et fire, telle +qu'elle est sortie des mains du Crateur. + +La grande prairie se droule, mouchete de vertes forts, de troupeaux +de buffles, de hordes de chevaux sauvages, de loups, de daims +bondissants; et au milieu de cette immensit silencieuse, passe +l'Indien, rapide, agile, infatigable, sans laisser derrire lui la trace +de ses pas, sans faire le moindre bruit, sans faire ployer le brin +d'herbe sur lequel son pied se pose. + +Le voyageur n'avance qu'avec une motion respectueuse qui ressemble de +la crainte, mais dont le charme est inexprimable. + +Et pourtant, si grande est la force des vieilles habitudes qu'il se +trouve heureux de dcouvrir le Fort Laramie aprs avoir travers les +quatre cents milles du dsert de la Nbraska: le moindre chantillon de +la vie civilis est le bien-venu. + +Du reste, il faut en convenir, l'aspect de cette petite colonie +militaire n'tait pas sans offrir un certain attrait; on trouvait l +une physionomie particulire aux gens, aux btes, aux choses mme; il y +avait comme un reflet du dsert. + +Il y avait mme une Hrone demi-sauvage, demi-civilise, dont +l'histoire tait une lgende de la Prairie. + +Manonie ou _Coeur-de-Panthre_, comme l'appelaient les Sauvages, tait +une Face-Ple. Personne ne connaissait sa famille, si ce n'tait un +chef Pawnie, Nemona, autrement nomm _Les Eaux Grondantes_. Le pre de +Nemona l'avait enleve sa famille, dans l'tat central d'Iowa; elle +n'tait alors ge que de trois ans. Le sort de ses parents resta un +sombre mystre; la jeune fille elle-mme avait ignor que le sang de la +race blanche coulait dans ses veines, jusqu'au moment o les officiers +du Fort Laramie le lui avaient appris, avec force compliments. Un de ces +Messieurs avait mme eu la patience persvrante de se faire raconter +par les Indiens quelques bribes de son histoire, et s'tait ensuite +empress de lui faire connatre tout ce qu'il avait p recueillir. Elle +avait, du reste, t honorablement et affectueusement traite par ses +amis blancs; le commandant du Fort l'avait presque adopte et la +considrait comme sa fille: aussi avait elle pour toute la population +Face-Ple une affection profonde qui avait exclu de son esprit tout +souvenir Indien. + +Un notable guerrier des Pawnies, nomm Wontum, c'est dire le +_Chat-Sauvage_, avait demand en mariage _Coeur-de-Panthre_; mais la +jeune fille avait repouss avec empressement ses prtentions amoureuses. +Un noble et orgueilleux sentiment de sa supriorit native s'tait lev +en elle et l'avait porte accueillir cet aspirant sauvage avec un +ddain tel que l'infortun Wontum dt se retirer honteux et confus. + +Nemona (le chef Pawnie dont nous ayons dj parl) avait, contrairement + la coutume Indienne, une seule et unique femme qu'il affectionnait et +traitait avec tous les gards possibles. Il entreprit, avec elle, +d'intercder pour Wontum auprs de la jolie transfuge; mais celle-ci +n'avait plus dans le coeur un seul atome de l'esprit Indien; toutes +les instances furent repousses avec perte. Il en rsulta une certaine +froideur entre eux; puis survinrent des propos piquants, enfin une +rupture complte la suite de laquelle Coeur-de-Panthre fut invite +par Nemona chercher asile hors de chez lui. Ce fut dater de cette +poque que la jeune fille abandonna les villages Indiens. + +Alors Wontum perdit toute esprance, pour le moment; mais il garda au +fond de son coeur un sentiment indfinissable qui tenait de l'amour et +de la haine, et qui n'tait ni l'un ni l'autre. Les ddains de la jeune +fille parurent inexplicables dans les tribus Indiennes; et ce ft, mme, + cette occasion qu'elle ret le nom de _Coeur-de-Panthre_: +l'oreille des sauvages il dpeignait parfaitement l'intraitable humeur +dont Manonie avait fait preuve envers un de leurs plus braves et plus +sduisants guerriers. + +Elle avait alors seize ans: ses instincts l'attiraient vers la race +blanche, elle finit par se fixer compltement parmi les Europens. + +L, au bout de peu de temps; elle fut rencontre par un jeune lieutenant +qui avait un peu entendu raconter son histoire par les Settlers des +frontires ou les Indiens claireurs dans l'arme. D'abord il lui +accorda de la curiosit, puis de l'intrt; enfin, un beau jour, il +s'aperut qu'il en tait devenu profondment amoureux. En effet, les +grces natives, la rserve modeste, la candeur ingnue de Manonie +taient de nature faire impression sur l'homme le moins sensible. +Bientt on pt se convaincre d'une chose surprenante, savoir qu'Henri +Marshall, lieutenant de premire classe dans les armes unies, fils de +fire et riche famille, tait le prtendant avou et agr d'une petite +fille sauvage jusqu'alors ddaigneuse des meilleurs partis.--Car, il +faut le dire, l'affection sincre et noble du jeune officier avait +touch le coeur de Manonie; elle n'avait pu le lui dissimuler. + +Les fianailles eurent lieu avec un immense retentissement parmi les +tribus indiennes. Cette nouvelle excita plus d'une secrte et amre +jalousie. Nemona y fit peu d'attention, car aucun lien de famille ne +l'attachait Manonie; mais Wontum en ft outr, et se promit d'exercer +la plus terrible vengeance. + +Comme il avait une influence considrable dans sa peuplade, il ne lui +fut pas difficile de trouver des adhrents tout prts l'aider dans ses +projets. Ainsi second il entreprit de la faire prisonnire dans le +village Indien; mais elle et l'adresse de s'chapper et parvint +gagner heureusement le Fort. + +Furieux de cette dsertion, Wontum rsolut de reprendre la fugitive; +cet effet, il combina un plan qui semblait immanquable. + +Il se posta, avec ses guerriers, sur le passage d'une caravane, +l'attaqua dans la valle _South Pass_ (Dfil du sud), et fit +prisonniers les voyageurs qui la composaient. Au lieu de les massacrer +inhumainement, suivant l'usage Indien, il se contenta de les faire +garrotter avec soin; de plus, il eut la prcaution de laisser chapper +un des captifs: en agissant ainsi, il poursuivait le cours de ses +combinaisons diaboliques. + +Son but tait, d'abord, de faire connatre par l'entremise du fugitif +l'vnement fcheux survenu la caravane. En effet, le malheureux +migrant, tout effarouch, ne manqua pas de courir au Fort Laramie, d'y +raconter le dsastre et de demander la garnison une sortie dans le but +de dlivrer les prisonniers. + +A cette nouvelle, tout ce que le rus sauvage avait prvu ne devait pas +manquer d'arriver; les soldats s'empressrent de se proposer pour +l'expdition, on n'et qu' refuser les volontaires qui se prsentaient +en foule: il fut question d'une prise d'armes srieuse. + +C'tait l prcisment ce que voulait Wontum; trouver le Fort dgarni +de la majeure partie de ses dfenseurs, le surprendre, y pntrer, +enlever Manonie, l'entraner au fond des bois aprs avoir massacr tous +les Europens s'il tait possible. + +Bien entendu, le lieutenant Marshall, ce rival dtest, avait la +premire place dans les froces prfrences de Wontum. + +En attendant le rsultat de sa stratgie, le chef Indien conduisit ses +prisonniers et son butin au sommet de _Table-Hill_ qui est voisin de +_South Pass_. + +Ce pic, un des plus formidables de cette chane, s'lve sept mille +quatre cent quatre-vingt huit pieds dans les profondeurs du ciel, au +milieu d'un chaos titanique de roches anguleuses, aigus, hrisses, +menaantes: sur ses flancs de granit sombre rgnent l'horreur et la +solitude; ses sommits sont d'affreux dserts perdus dans le dsert du +vide. + +Wontum ne pouvait choisir une retraite plus sauvage et plus +inaccessible: aussi en avait-il fait son quartier gnral. Cependant il +n'y concentra pas, pour le moment, toutes ses forces qui s'levaient +environ deux cents hommes: il laissa _Table-Hill_ une trentaine de +guerriers, et avec le reste de sa troupe s'en alla rder autour du Fort +Laramie, piant une occasion favorable pour y porter le carnage, +l'incendie et le rapt. + +La distance entre _South-Pass_ et Laramie est d'environ deux cents +milles: la bande sauvage n'avait pas fait la moiti du chemin qu'elle +aperut les troupes venant du Fort. Les Indiens se cachrent aussitt, +et, lorsque tout danger d'tre aperus fut pass, ils se portrent +rapidement en avant: tout paraissait tourner au gr de leurs dsirs; le +plan de Wontum allait triompher. + +Il n'tait rest au Fort Laramie qu'une quarantaine d'hommes, sous le +commandement du lieutenant Henry Marshall. Son mariage avec la jeune fe +des forts n'avait pas encore t clbr: cependant Manonie habitait le +Fort depuis plusieurs mois, logeant avec la femme d'un officier. + +L'agression commise contre les migrants mit en veil tous les instincts +sauvages de la jeune fille; elle resta convaincue que Wontum tait sur +le sentier de guerre; ds ce moment, ses jours et ses nuits se passrent +dans une dfiance incessante. + +Rien n'gale la finesse idale, la perspicacit inimaginable que +l'ducation des bois donne aux sens; rien n'gale l'tonnante prescience +avec laquelle hommes, femmes, enfants devinent ce qu'ils ont peine vu +ou entendu: l'Europen, berc dans les langes troits de la +civilisation, ne peut que s'incliner devant cette supriorit physique, +et s'avouer infrieur, insuffisant, chtif. + +Manonie avait le pressentiment des entreprises tentes par Wontum: elle +_savait_ qu'il ourdissait dans l'ombre quelque trame infernale, qu'il +marchait contre le Fort; la jeune fille en tait certaine; il ne lui +manquait qu'un indice furtif, le vol d'un oiseau, un cri dans la fort +pour dire Les voil! + +Toujours inquite pour le Fort et sa faible garnison, la jeune fille +passait ses nuits silencieuse sur les fortifications, piant tous les +murmures de l'air, les sons furtifs de la valle, les chos lointains de +la montagne. + +Pendant les journes elle disparaissait; tout son temps tait employ +parcourir les environs du Fort, invisible et rapide comme un oiseau; +voyant tout, entendant tout; devinant ce qu'elle n'avait p voir ou +entendre. + +Ces longues et dangereuses prgrinations plongeaient Marshall dans une +mortelle inquitude; lorsque, le soir, il la voyait arriver, lasse, +puise par ses longues courses, il lui adressait de tendres reproches +auxquels elle ne rpondait que par un fier sourire et un mutin mouvement +de tte: le lendemain elle recommenait. + +Par une aprs-midi brumeuse, Manonie revint plus tt que d'habitude, +annonant l'approche des Indiens. Aussitt la petite garnison fit ses +prparatifs de dfense, et s'organisa pour opposer une rsistance +dsespre. + +Le commencement de la nuit se passa dans une attente muette et morne, +pendant laquelle on aurait p entendre bondir dans leurs poitrines les +coeurs des braves dfenseurs du Fort. A une heure du matin les +Sauvages donnrent l'assaut avec leur concert accoutum de hurlements +horribles: mais la rception fut si chaude et si inattendue qu'ils +furent obligs de battre en retraite, aprs avoir essuy des pertes +considrables. + +Alors commena un sige en rgle, dans lequel Wontum dploya toute +l'habilet, tout l'acharnement qui taient en son pouvoir. + +Trois jours se passrent ainsi en combats effrayants. Le lieutenant +Marshall avait t bless; ses hommes, harasss par la lutte, et privs +du concours de leur commandant, commenaient se ralentir dans leur +rsistance. + +Au milieu de la troisime nuit, les Indiens firent une charge +dsespre: les assigs se dfendirent avec moins de vigueur. Encourag +par cette marque vidente de faiblesse, Wontum poussa si bien ses +guerriers qu'ils pntrrent dans la premire enceinte. + +A ce moment, Manonie veillait auprs du lit de son cher bless; en +s'apercevant de la position critique o se trouvait la garnison, elle +sauta sur une hache, courut aux retranchements avec la furie du +dsespoir, appelant les soldats elle, et se jeta au plus fort de la +mle. + +Cet acte de bravoure sauva le Fort: toute la garnison reprit courage +sous l'influence de ce noble exemple; il y eut une mle atroce, la +fin de laquelle les Sauvages furent repousss. + +Wontum fit des efforts inous pour s'emparer de la jeune fille; puis, +lorsqu'il se fut convaincu que c'tait chose impossible, il ne songea +qu' gorger Marshall: cet acte de frocit aurait t pour lui une +demi-vengeance. + +Son couteau, rouge de sang, tait lev sur la tte du bless +lorsqu'arriva Manonie: prompte comme la foudre, la courageuse enfant se +jeta sur le meurtrier, son tomahawk tincela et s'abattit en sifflant. +Elle avait vis la tte; mais son lan fut si dsespr que l'arme passa + ct du but et s'enfona profondment dans l'paule. + +Wontum, hors de combat, prit la fuite; ses hommes l'imitrent; ds cet +instant le sige fut lev, la garnison resta victorieuse. Les Indiens +faillirent tre pris entre deux feux, car les troupes revenant de leur +expdition arrivrent le lendemain dans la matine. + +_Coeur-de-Panthre_ devint donc l'hrone du Fort Laramie: sa renomme +bien mrite s'tendit au loin dans la prairie et se rpandit sur toute +la frontire. Aussi le premier mot de chaque voyageur tait de +s'informer d'elle, en arrivant au Fort, afin de lui adresser les loges +et les hommages qu'elle avait si bien mrits. + +Son mariage avec Henry Marshall fut clbr sans retard. Deux annes +s'coulrent, douces et rapides comme un beau songe pour les heureux +poux. Manonie devint mre; un petit Harry Marshall commena bientt +trottiner dans le Fort. + +Pendant longtemps la jeune femme, aide de son mari, fit d'actives +recherches pour tcher de dcouvrir sa famille; mais ses dmarches +furent infructueuses. Plus d'un pre, plus d'une mre auxquels avaient +t ravis leurs pauvres petits enfants, se prsentrent pour +reconnatre, s'il tait possible, dans la charmante et vertueuse +_hrone_, celle qu'ils pleuraient depuis tant d'annes: rien ne +facilita une reconnaissance; aucun fait, aucun souvenir, aucun indice ne +vint fournir une lumire utile: le mystre resta toujours aussi profond. + +Pourtant, dans le recueillement de ses souvenirs, la jeune femme +entrevoyait, comme des lueurs fugitives, les premires scnes de son +enfance: il lui semblait apercevoir son petit berceau, sa mre penche +sur elle; entendre la voix mle de son pre s'adoucissant pour lui +parler au travers d'un sourire. A l'amour qu'elle prouvait pour son +enfant, elle jugeait de celui qui avait d veiller autour de ses +premires annes: elle se disait qu'ils avaient bien souffert--comme +elle souffrirait, elle, en pareil cas,--ceux qui l'avaient perdue: elle +se disait qu'elle la reconnatrait srement cette pauvre mre, aime +quoique inconnue, si la Providence la lui faisait rencontrer: elle +dsirait ce grand bonheur de la famille qui lui manquait pour former le +complment bni de son existence: elle priait, du fond de son coeur, +pour ces chers inconnus, qui, sans doute, priaient aussi pour elle, sur +la terre ou dans le ciel. + +Trois ans aprs leur mariage, le lieutenant Marshall et sa femme taient +sur le point de quitter le Fort Laramie pour se rendre Leavenworth: le +petit Harry, leur unique enfant, idole de ses parents et de toute la +garnison, avait deux ans. Des vnements inattendus vinrent jeter dans +leur paisible existence une perturbation profonde. + + + + +CHAPITRE II + +OLD JOHN + + +Si le lecteur le trouve agrable, nous lui rappellerons cette cabane +installe au confluent des rivires _Platte_ et _Medicine-Bow_, sur le +flanc d'une colline: nous le conduirons auprs de cette habitation +rustique, si bien cache, comme un nid d'aigle au sein de la fort, +qu'elle avait chapp aux yeux perants des rdeurs Indiens. + +Nous sommes au 20 septembre 1857; les premiers rayons de l'aube matinale +commencent peine rpandre sur la terre quelques lueurs indcises. + +Un jeune homme, mont sur un _pur-sang_ de toute beaut, s'approche +lentement de la colline. Ses regards observateurs ont dcouvert une +guirlande de fume qui monte au-dessus des arbres; attir par ce signe +indicateur de la civilisation, il marche dans sa direction. Bientt le +chemin devenant impraticable pour sa monture, il est oblig de mettre +pied terre et de cheminer tant bien que mal, trbuchant, maugrant, +soufflant, pendant que son cheval souffle et trbuche aussi, mais sans +maugrer. + +--Dcidment, dit haute voix notre voyageur; dcidment, il a le got +du romantique, cet ermite enrag! Sans quoi, jamais il n'aurait choisi +pour habitation un pareil site. C'est gal, son nom ne rpond pas la +qualit de son logis. _Old John!_.... est-ce un nom assez vulgaire!.... +Quoiqu'il en soit, c'est un homme trange, et sur lequel les Settlers de +la plaine n'ont pu me fournir aucun renseignement. + +Ces dernires paroles du monologue furent adresses au cheval, qui, n'y +comprenant pas grand'chose, n'y rpondit rien, comme son matre pouvait +bien s'y attendre. + +A ce moment, l'homme et son coursier atteignirent la petite clairire o +tait btie la cabane: + +--Que voudriez-vous donc savoir sur son compte? demanda soudainement une +voix trs-proche et qui semblait sortir d'un gros arbre. + +En effet un vieillard appart, soulevant un grand lambeau d'corce qui +cachait la cavit du tronc vermoulu. + +Le jeune voyageur surpris, tressaillit et fixa des regards curieux sur +son interlocuteur. C'tait un homme de haute et puissante stature; aux +yeux noirs voils par d'pais sourcils grisonnants; la longue +chevelure blanche tombant en dsordre sur ses paules; la barbe +paisse, rude, pendante sur sa poitrine, digne en tous points du reste +de sa personne. + +Sa voix tait basse, un peu voile par une expression mlancolique, mais +ferme et vibrante comme celle d'un homme accoutum au commandement. + +Sans bien se rendre compte des sentiments qui l'agitaient, le jeune +homme resta quelques instants sans rpondre. + +Le vieillard remarquant son hsitation lui dit: + +--Vous avez amen par ici un trop bel animal: c'est dommage de sacrifier +une aussi superbe bte aux griffes des _Legyos_. + +--Je ne vous comprends pas. + +--Ah! _Legyos_; ce mot vous est inconnu? + +--Entirement: c'est la premire fois que je l'entends prononcer, et +j'avoue que j'en ignore parfaitement la signification. Dans tous les +cas, je serais dsol qu'il arrivt malheur Dahlgren. + +--Bien! bien! je comprends: c'est le nom que vous donnez votre cheval. +Alors, si vous vous intressez lui, empchez-le de s'loigner. + +Le jeune homme se retourna vivement; Dahlgren, qu'il avait ngligemment +attach une branche d'arbre, s'tait rendu libre et se dirigeait vers +la lisire du bois. + +Aprs l'avoir ramen, le voyageur passa la bride autour de son bras pour +ne plus le perdre de vue, et reprit la conversation: + +--Je crois bien qu'il n'y avait pas grand risque laisser la pauvre +bte se rafrachir un peu, avec l'herbe tendre, de sa course matinale; +nanmoins je prfre l'avoir sous la main. + +--Vous faites prudemment, car au bout de cinq minutes il aurait disparu; +et pour le retrouver il aurait fallu l'aller demander aux _Legyos_. + +--Encore les _Legyos_! + +--Mais oui: vous ne savez donc pas que c'est le nom indien des +assassins, des brigands nocturnes? + +--Ainsi, vous croyez qu'ils auraient mis la main sur mon cheval? + +--Sans doute: vous ne vous y attendiez gure, il me semble? + +--Ma foi! non, je considre mme vos apprhensions comme mal fondes: +dans mon opinion, les Sauvages ne se sont pas aperus de mon passage +dans la valle. + +--Excusez-moi, jeune homme; vous tes fou. + +--Excusez-moi, vous mme, sir: je ne suis pas accoutum m'entendre +qualifier ainsi, je ne puis permettre cette licence personne. + +--Vous prfrez agir votre guise, je suppose? + +--Non, sir! Lorsque je serai certain que nous sommes amis, je profiterai +de vos avis. Mais je persiste repousser la qualification dont vous +venez de me gratifier. + +--Eh bien! je vous demande pardon. Vous savez que la vieillesse a des +privilges. + +--Vous parlez courtoisement, sir; je vous octroie un plein et entier +pardon. + +--Pourquoi tes-vous venu seul? demanda le vieillard en interrogeant +son visiteur du regard; il n'est sain pour personne de traverser cette +valle sans escorte, encore moins pour un cavalier bien mont et qui +porte l'uniforme de l'arme des tats-Unis. + +--Je n'ai pas eu le choix de faire autrement. Permettez-moi une +question, sir. N'est-ce pas vous qui tes connu sous le nom de John +l'ermite? + +Le vieillard baissa la tte et demeura quelque temps silencieux. Pendant +cet intervalle un frisson parut le faire tressaillir, sa poitrine +comprima un soupir demi-touff. + +Le jeune voyageur le regardait avec un intrt sympathique, tout en se +demandant quel terrible vnement avait pu pousser cet homme vivre +dans cette obscure et triste solitude. Un moment il regretta ses +dernires paroles, craignant qu'elles n'eussent ouvert involontairement +quelque plaie mal cicatrise dans l'me du pauvre ermite. + +Il avait beaucoup entendu parler de ce _Vieux John_: on le dpeignait +comme un homme trange, mais bon et pacifique. Les Sauvages en avaient +une crainte superstitieuse: ils lui attribuaient une puissance +surnaturelle, et n'approchaient jamais de sa cabane; ils n'osaient mme +s'aventurer sur la colline o elle tait btie. + +Les causes de son existence isole et triste taient ignores; tait-ce +le remords, tait-ce le chagrin?... Personne n'avait jamais pntr ce +mystre. De l'avis des Settlers qui avaient fait au Solitaire quelques +rares visites, ce devait tre un homme pieux, car ils l'avaient trouv +en prires. Tout ce qu'on avait pu deviner c'tait que sa mlancolie se +reportait des scnes lointaines dans son existence, et qu'il s'tait +exil dans cette solitude pour fuir des lieux tmoins d'un bonheur +perdu. + +Aprs un long silence, le vieillard releva la tte, et rpondit la +question du jeune homme: + +--Oui... je suis le _viel ermite_ pour tous ceux qui me connaissent un +peu. Cependant je ne suis pas un anachorte, un reclus, comme vous +paraissez le croire. + +Le jeune homme promena ses regards autour de lui, comme pour chercher +les compagnons qui partageaient la solitude du vieillard. + +Ce dernier l'observait en souriant: + +--Non, poursuivit-il, vous ne verrez ici ni femme, ni enfants, ni +famille; et pourtant je ne suis pas seul: regardez bien autour de vous; +qu'aperoit-on? + +--Pas grand'chose, si ce n'est le dsert sombre;... la valle;... la +montagne: toute cette nature est belle et grandiose, mais monotone. L +bas, la rivire tincelle au soleil; la longue, ces reflets fatiguent, +ce sont toujours les mmes. + +--Oui! oui! enfant! Cette rgion ressemble son Crateur,--elle ne +change jamais.--C'est bon, bien bon! ce qui ne change pas.--Vous aimez +la nouveaut, jeune homme? regardez-moi: j'ai t jeune comme vous,... +mais _j'ai chang_. Ma vie a chang encore plus que ma personne.--Vous +tes heureux maintenant; eh quoi! voudriez-vous _changer_?... pour avoir +quoi?... du malheur?... Gardez-vous de devenir indiffrent aux bienfaits +dont vous a combl la Providence: faites comme les oiseaux de ces +forts; ils sont toujours contents et ne _changent_ jamais. Voyez ce +miroir argent de la rivire; toujours le mme lit paisible, les mmes +ondes murmurantes, la mme fracheur enchante. Depuis bien des annes +je la contemple, je l'aime, je rve au bruit de sa voix immense; elle +n'a pas _chang_: la trouvez-vous moins belle pour cela? Jeune homme! +Dieu vous garde d'avoir regretter _ce qui tait_, mais qui n'est plus! + +--Votre langage, sir, conviendrait peindre une existence pleine +d'clat, de jeunesse, de flicit: mais il y a des cas, o je suppose +que le changement serait bon et dsirable. Prenons votre position +elle-mme pour exemple: croyez-vous que rien ne pourrait la rendre plus +heureuse? + +--C'est mon opinion. Connaissez-vous les remarquables paroles prononces +par le baron de Humboldt au moment de sa mort? + +--Je ne pourrais vous dire. + +--Les voici: le vnrable savant voyait arriver le terme de son +existence si belle et si bien remplie. Un jour, par une fente de ses +volets passa un rayon de soleil qui vint se jouer sur son lit. Il +contempla pendant quelques instants cette gerbe lumineuse, puis il +murmura avec une expression de joie: Oh! que c'est beau! Dieu! que +c'est beau!--Il avait vu pareille chose dix mille fois en sa vie, mais +jamais son admiration pieuse ne s'tait lasse.--Excusez-moi, jeune +homme, je me livre des penses rustiques et trop naves pour un homme +civilis comme vous; et j'oublie de vous demander quel est le but de +votre visite: car vous venez du Fort, je suppose? + +--Je suis le lieutenant Henry Marshall. + +--Ah oui! je me souviens de vous avoir vu passer dans la valle, il y a +une dizaine de jours; mais vous tiez si loin, qu'aujourd'hui je +n'aurais pu vous reconnatre. O sont vos hommes? + +--Ils sont tous morts. + +--Que me dites-vous l? + +--Oui; nous avons t surpris par une troupe de Sauvages dans la _Passe +du Sud_; moi seul ai pu m'chapper pour aller porter cette triste +nouvelle au Fort. Une triste nouvelle, sir; en vrit, une triste +nouvelle! + +Et le jeune officier poussa un soupir en songeant ses malheureux +compagnons d'armes. + +--A quelle tribu appartenaient les assaillants? + +--Je ne sais pas; il me semble que c'taient des Pawnies. Wontum, un de +leurs chefs, a jur de me tuer, et d'enlever ma femme avec mon enfant; +pourtant je ne l'ai pas aperu parmi les Indiens; mais je suis convaincu +qu'ils agissaient d'aprs ses ordres. + +--Non, il a travers la Valle derrire Laramie, il y a trois jours. + +--Est-il possible...? Et,... tait-il seul? demanda Marshall avec +animation. + +--Non: ses guerriers taient avec lui,--tous peints en guerre, prts +_pour le sang_. + +--Ils taient nombreux? + +--Au moins trois cents. + +--Et peints en guerre...? murmura Marshall. tes-vous certain que Wontum +les conduisit en personne? + +--Je ne pourrais en rpondre positivement, car ils taient grande +distance. Mais, soit parce qu'ils taient peints en guerre, soit pour +plusieurs autres raisons, je suis convaincu que c'tait la bande de +Wontum. + +Henry Marshall poussa un profond soupir et devint trs-ple; au bout +d'un instant le sang monta son visage, il pressa son front entre ses +deux mains. Le vieillard qui l'observait lui dit: + +--Pensez-vous que, rellement, ils aient l'intention d'attaquer le Fort? + +--Oui, et je tremble pour les suites; car la garnison est si faible! + +--Oh! elle se dfendra bien un peu, dans tous les cas; si je ne me +trompe, vous craignez bien davantage pour les _Settlers_ que pour les +soldats? + +--Je ne pourrais dire si j'ai plus de sollicitude pour les uns que pour +les autres, mais, ce moment, j'ai un poids norme sur la poitrine; mon +absence est peut tre un acte de lchet qui livre ma femme et mon +enfant aux chances des plus terribles dangers. + +--Ne sont-ils pas en sret dans le Fort? + +--Oui; du moins, je le suppose. Je n'ai aucune raison pour les croire en +danger, et pourtant je suis oppress par un pressentiment sombre: s'il +leur arrivait malheur, je n'y survivrais pas. + +--Gardez-les bien, jeune homme, ces trsors... une fois perdus on ne les +retrouve plus! rpondit le vieillard d'un ton pntr, pendant qu'une +larme tremblait au bord de sa paupire. + +--Certainement, je voudrais les sauvegarder; c'est le but unique de mon +existence; mais il faut que je sois partout la fois. Si je me suis +arrt ici jusqu' prsent, c'tait pour procurer mon pauvre cheval +quelques moments de repos: je ne l'ignore pas, les moments sont +prcieux. + +--Il y a de grands dangers courir d'ici au Fort. La valle est pleine +de coquins altrs de sang. + +--Il faut que je marche, quand mme: les sentiers fussent-ils hrisss +de serpents sonnettes, il faut que je leur passe sur le corps. + +--C'est noblement parler, mon jeune ami, je vous flicite de votre +courage: mais vous ne partirez pas seul; c'est impossible. + +--Qui voudrait venir avec moi? qui voudrait partager de tels prils? + +--Moi. + +--Eh quoi! vous laisseriez pour moi, votre solitude si paisible, si +sre? + +--Je ne suis pas aussi solitaire que vous le croyez; je consacre une +bonne portion de mon temps secourir les malheureux voyageurs.--Encore +une fois, vous ne pouvez pas traverser la valle; je serai votre guide +dans la montagne, la seule voie qui reste praticable. + +--Et je vous tiendrai compagnie, aussi sr que mon nom est Jack Oakley; +dit d'une voix hardie un nouvel arrivant. + +Le vieil ermite lui tendit la main en signe de bienvenue, et lui +demanda: + +--Nous apportez-vous quelque nouvelle d'importance? + +--Oui, quelque chose d'important pour moi surtout. + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Oh! toujours la bonne chance l'envers. J'ai amen ici Molly, le +_baby_ et la vieille femme. me ferait bien plaisir de pouvoir les +laisser ici. + +--Il faut que les choses aillent bien mal pour que vous soyez oblig de +chercher ici un refuge pour votre famille. En tout cas, elle est la +bienvenue comme toujours. + +--Merci! je savais bien que nous trouverions bon accueil. Les pauvres +enfants seront en sret ici; au moins les _Legyos_ n'oseront pas venir +les relancer ici, jusque dans la maison du Vieux Nick. + +Sur un signal d'Oakley deux femmes et un bb firent leur apparition +dans la cabane et furent paternellement reus par le vieillard. + +--Enfin; quelles nouvelles? demanda de nouveau ce dernier. + +--Rien; rpondit Oakley, si ce n'est qu'environ deux cents canailles +rouges ont descendu la Platte et rdent par l bas dans tous les +environs. Je pense donc que notre meilleure route sera de filer dans +les montagnes en suivant le cours du Laramie; ce sera le plus sr, et si +nous faisons quelque rencontre sur les collines, ce ne seront que des +coquins isols. + +Les prparatifs furent bientt faits; la petite caravane se mit en route +dans la direction du Fort. + + + + +CHAPITRE III + +L'EMBUSCADE DU TIGRE ROUGE + + +Les Sauvages avaient reu un chtiment svre sous les murs du Fort. +Mais peu peu l'impression s'en tait efface, et trois annes +s'taient peine coules depuis le mariage de Marshall avec Manonie +que les Pawnies avaient recommenc leurs dprdations. + +Le plus souvent, leurs mchancets taient l'oeuvre indirecte de +Wontum, qui, sa haine invtre contre les Blancs joignait une +excration toute particulire contre l'homme qui lui avait ravi les +bonnes grces de _Coeur-de-Panthre_. + +Dans le but de se venger, il avait concentr toute son intelligence +mditer des plans diaboliques et on pouvait dire coup sr qu'il ne +faisait pas un mouvement, ne se livrait pas une pense qui n'et pour +but quelque atrocit contre son ennemi. + +L'Indien, revenu son caractre natif, est ainsi: fidle l'amiti, +plus fidle encore la haine; persvrant jusqu' la mort dans ses +farouches projets de vengeance; indomptable, impitoyable; plus +sanguinaire que le Loup, plus froce que le Tigre; se faisant une +gloire, un triomphe suprme d'arriver ses fins, dt-il payer le +triomphe de sa vie. + +Les difficults que Wontum avait rencontres dans l'accomplissement de +ses fureurs, au lieu de le dcourager, avaient augment son exaltation; +il avait tourn tous ses efforts vers une entreprise dsespre, et qui, + son avis, devait frapper Marshall au coeur: il s'agissait de lui +enlever son jeune enfant. + +Pour mieux prparer les vnements au gr de ses dsirs, Wontum se mit +semer entre les Blancs et les Indiens les germes d'une haine nouvelle, +gonfle de tout l'ancien levain de leurs vieilles discordes: il et mme +l'infernale prcaution d'irriter entre elles les tribus Peaux-Rouges. +Par ces moyens perfides il organisa les lments d'une guerre gnrale. + +Tous les jours se commettaient des meurtres, des vols, des atrocits de +toute espce dont il tait le tnbreux auteur. Ensuite il prorait +contre les Visages-Ples qu'il accusait de ces mfaits. Et cet tat de +choses devenait d'autant plus irritant que les victimes taient toujours +choisies parmi les Pawnies, ou dans quelque tribu amie du voisinage. + +A la fin, le chef suprme, Nemona, pouss par tous ses guerriers +exasprs, dcida qu'on commencerait les hostilits. Ce jour-l Wontum +faillit mourir de joie: il dploya, lui seul, plus d'ardeur que tous +ses compagnons ensemble, et mrita de recevoir une part importante du +commandement suprieur. + +Les Sauvages prirent possession de _Devil's Gate_, s'y fortifirent avec +un art infini, et se lancrent en expdition. + +Leur premire attaque tomba justement sur une caravane escorte par +Henry Marshall: voyageurs et soldats furent massacrs; le lieutenant +seul chappa d'une faon presque miraculeuse ce dsastre sanglant; +nous l'avons vu arriver seul et dsol chez le vieil ermite. + +Aprs ce premier succs, sans perdre un seul instant, Wontum descendit +la rivire Platte par un mouvement rapide, et arriva sous les murs du +Fort, bien longtemps avant que l'on y connt la fatale destine de la +caravane. + +Le vindicatif Indien touchait son but; il ne s'agissait plus que de +tenter propos quelque ruse audacieuse: en un tour de main +Coeur-de-Panthre et son petit enfant pouvaient tre enlevs. + +Par une sombre nuit d'orage, il conduisit ses guerriers tout prs des +fortifications et les embusqua dans un petit bois extrmement fourr. +Puis il s'avana en claireur, seul, sans peinture ni vtement de +guerre. + +On tait loin de s'attendre un pril semblable dans le Fort; plus loin +encore de prvoir un assaut aussi proche. La vigilance des sentinelles +s'tait considrablement relche; on ne se croyait plus en danger. + +Wontum n'et aucune difficult se glisser jusqu' l'intrieur des +ouvrages avancs qui entouraient les fortifications: mais pour pntrer +plus avant dans la place se prsentait un obstacle plus grave. + +La prsence d'un Indien pareille heure (il tait minuit pass), devait +ncessairement exciter des soupons, s'il venait tre aperu: le +risque tait d'autant plus grand, qu'avec les bruits de guerre sauvage +qui commenaient circuler, Wontum avait toute chance d'tre pris et +pass par les armes dans la mme minute, titre d'espion ou de +maraudeur nocturne. + +Cependant le rus coquin arriva sans msaventure jusqu' la porte du +Fort. Elle tait ferme et sa massive membrure de chne opposait une +barrire infranchissable. Devant tait un factionnaire languissamment +appuy contre la muraille, son fusil ct de lui. + +--Voil un homme qui serait bien facile gorger, sans bruit et sans +peine, pensa Wontum. + +Tout en songeant ainsi, et cherchant le parti qu'il allait prendre, il +caressait son couteau de la main; l'instinct farouche du meurtre lui +montait au coeur, la sentinelle courait sans s'en douter un danger +mortel. + +Tout coup la porte s'ouvrit avec un bruit sourd, un peloton de soldats +appart; on venait relever le factionnaire. Ce dernier, rveill en +sursaut, sauta sur son fusil et prsenta les armes; puis, tous les +militaires se grouprent pour changer la consigne et le mot d'ordre. + +Le Pawnie profita de ce moment pour se glisser comme un serpent au +travers du guichet bant devant lui. Un sentiment d'orgueil gonfla sa +poitrine; il tait au coeur de la place. + +Mais l il se trouvait en pays inconnu, au milieu des plus paisses +tnbres. Il tait entr dans la citadelle une seule fois peut-tre, et +alors il n'avait pas song en connatre la topographie intrieure, +jusque-l sans intrt pour lui. + +Or, ce n'tait pas chose facile de cheminer dans ce ddale tout hriss +de prils et dans lequel il ne savait pas comment faire le premier pas. + +Son ardeur de vengeance tait telle qu'il s'arrta peine rflchir, +et qu'il entendit d'une oreille impassible la porte norme retomber dans +son cadre de granit, fermant ainsi toute issue pour la retraite. Pendant +quelques secondes le pas cadenc des soldats rsonna dans l'esplanade, +puis tout retomba dans un lugubre silence. + +Wontum ignorait les usages des camps civiliss; mais son instinct +naturel lui rvlait que, comme dans un village Indien, les logements +les plus beaux devaient tre rservs aux chefs: cette premire donne +lui suffit pour s'orienter. + +Devant lui s'tendait une double range de tentes ou de baraques, dont +les formes basses et blanchtres se profilaient sur les noires +profondeurs de l'horizon. A sa droite s'levaient des maisons dont les +apparences taient plus confortables: il en augura que ce devait tre l +son but. + +Pour s'en approcher l'Indien tait oblig de traverser un espace +dcouvert: mais l'obscurit tait si paisse, qu'en usant de +prcautions, il ne risquait nullement d'tre aperu. + +L'audacieux espion s'avana donc hardiment, rampant la manire +Indienne, invisible, silencieux, rapide comme un dmon de la nuit. + +Partout la nuit noire! Au travers d'un volet mal joint, au +rez-de-chausse, s'chappait un mince filet de lumire: deux ou trois +clarts tremblotantes se montraient vaguement aux fentres de l'tage +suprieur. Pas une voix, pas un son ne troublait le morne silence, si ce +n'taient les pleurs lamentables de la pluie ruisselante et le rlement +obstin du vent. + +Tous dormaient d'un sommeil de plomb, except ceux dont le devoir tait +de veiller ou ceux qui entretenaient les lumires brillant leurs +fentres:.... Et si des yeux taient veills, si un coeur tait +inquiet, pourquoi ne serait-ce pas ceux de Manonie, de _Coeur-de-Panthre_! + +A ce nom, les muscles de l'Indien se crisprent dans ses mains +brlantes; l'heure de la vengeance arrivait enfin!! + +Il avanait sans relche, glissant sur le sol avec lequel se +confondaient les teintes brunes de son corps, s'arrtant souvent pour +sonder l'ombre dans une muette immobilit. Bientt il ft tout prs de +la fentre claire au rez-de-chausse: il se redressa, tout palpitant +d'une curiosit farouche. D'pais rideaux interceptaient compltement la +vue de l'intrieur; l'Indien ne pt rien apercevoir. Alors il appliqua +son oreille contre les vitres et couta: aucun son ne se fit entendre. + +Aprs un instant d'observation infructueuse l'audacieux bandit frappa un +lger coup sur un carreau: nul mouvement ne rpondit. + +--Dors! dors! grommela-t-il; c'tait ici la chambre du capitaine, +lorsqu'il ft bless, il y a longtemps: il faut savoir si c'est encore +la sienne. + +Et il frappa de nouveau contre les vitres, mais plus fort, cette fois. +Aussitt il se fit du bruit dans l'intrieur. Prompt comme l'clair, le +sauvage recula et se coucha par terre. + +Quoiqu'on ft au mois de septembre et que les journes fussent encore +chaudes, les nuits commenaient tre fraches, surtout celle qu'avait +choisie Wontum, cause de la tempte. Les volets taient donc ferms; +mais celui prs duquel s'tait arrt Wontum, s'ouvrit en dedans de la +croise, et une forme humaine se montra derrire les vitres dans une +espce d'aurole lumineuse. Il tait impossible de distinguer si c'tait +un homme ou une femme. + +Au mme instant, une fentre situe directement au-dessus s'ouvrit, la +tte d'une femme apparut, et une voix fminine s'cria: + +--N'avez-vous pas entendu un bruit inusit, lieutenant Blair? + +--Oui, Manonie. Avez-vous remarqu quelque chose de suspect? + +--Certainement! je ne dormais pas et j'coutais avec attention pour +savoir si je n'entendais pas arriver mon mari que j'attends cette nuit. +Eh bien! je jure qu'un individu ou un objet quelconque a frapp votre +volet. + +--Moi, au contraire, j'estime que nous nous sommes tromps tous deux. Ce +sera le clapotement de la pluie ou le grincement des volets qui nous +aura inquits. + +--Non! non! mon oreille a t attentive aux moindres bruits depuis la +chte du jour, elle n'avait rien entendu de semblable jusqu' ce moment. +Je ne serais pas du tout surprise que les Indiens fussent en train de +rder par ici. + +--Vous me paraissez dans l'erreur, Manonie. Vous tes dans une agitation +nerveuse occasionne par l'absence de votre mari. Il serait impossible +un Sauvage d'entrer ici sans tre aperu. Je vous conseille de vous +reposer; cet tat d'attente et de vigilance force vous fait mal. + +--Il me serait impossible de prendre du repos, alors mme que je le +voudrais. D'ailleurs, mon petit Harry a eu la fivre et a pass une +partie de la nuit dans l'insomnie. Il dort cette heure. + +--Sans doute vos inquitudes l'ont agit. Croyez-moi, remettez-vous au +lit, sans vous tourmenter davantage de tout cela. Si, par hasard, le +bruit se renouvelait, je sortirais aussitt pour faire une ronde svre, +et vrifier ce qui se passe. + +--Vous n'avez rien entendu dire sur le sort de mon mari et de nos amis, +n'est-ce pas? + +--Pas encore; mais je n'ai aucune crainte leur sujet. + +--Je n'en puis dire autant: tout ce que je vois depuis quelques jours me +donne penser que les Sauvages prparent quelque mchancet. J'en ai +aperu bon nombre errant dans les environs, et leur apparition en ces +lieux ne prsage rien de bon. Je suis tourmente de l'ide que mon mari +n'tait pas escort de forces suffisantes. + +--Oh! nous lui avons encore envoy cent hommes de renfort. Demain, sans +doute, nous les verrons arriver sains et saufs. + +--Dieu le veuille! bonsoir, lieutenant Blair. + +Sur ce propos Manonie ferma ses contrevents. + +Le jeune officier resta encore un moment occup sonder les obscurits +de la nuit, puis il referma sa fentre et alla se coucher. + +Wontum se releva d'un seul bond. + +Si quelque spectateur invisible avait pu apercevoir le visage de +l'Indien, il aurait t pouvant de l'infernale et triomphante +expression qui se peignait sur ses traits de bronze. Le dmon rouge +savait maintenant tout ce qu'il voulait: Manonie tait enfin trouve; +sa chambre tait connue; l'absence de son mari, l'absence des meilleurs +soldats du Fort, la faiblesse numrique de la garnison, tout venait +d'tre rvl l'audacieux espion. + +Il et peine retenir le cri de joie qui gonflait sa poitrine. + +Son premier mouvement ft de rejoindre ses guerriers et de donner +immdiatement l'assaut; une rflexion l'arrta: le jour allait se lever +dans peu d'heures, trop tt peut-tre pour que les Indiens eussent le +temps d'tre prts l'attaque. Or il ne fallait pas se risquer un +combat douteux qui pt aboutir une dfaite. + +D'autre part l'orgueilleux dsir de mener tout seul fin cette sinistre +aventure le possdait. En un instant il eut combin son plan, bas sur +ce que le lieutenant Blair venait de dire; savoir, qu'il sortirait pour +faire une ronde s'il entendait le moindre bruit. + +Il se rapprocha donc du volet et le cogna doucement, de faon ce que +Manonie ne pt l'entendre, puis il s'tendit par terre vivement. La +fentre de Blair s'ouvrit brusquement et cet officier demanda qui va +l?. + +Bien entendu il ne reut pas de rponse. + +Alors le lieutenant sortit de sa chambre et ouvrit la grande porte +d'entre: le Sauvage, aussitt qu'il entendit ses pas craquer sur le +gravier des alles, s'lana, prompt comme la pense, dans la chambre +vacante et se blottit sous le lit. + +Un sourire diabolique contracta ses traits, lorsque son oreille +attentive saisit les ordres de recherche donns par Blair haute voix. + +--Personne n'aura l'ide de regarder par ici, pensa-t-il; Wontum est +plus rus que le serpent, plus subtil que l'oiseau de la nuit: il se rit +des Faces-Ples. + +Au bout de quelques minutes l'officier rentra dans sa chambre, s'assit +devant sa table et se mit feuilleter des papiers en attendant le +rsultat des perquisitions. Au bout d'une heure, un caporal se prsenta +et informa son chef que tout avait t visit dans le fort sans aucun +rsultat. Alors le lieutenant ferma ses volets, puis se coucha. + +Une heure aprs, la respiration gale et retentissante du jeune homme +annona son dangereux hte qu'il tait profondment endormi. Wontum +rampa hors de sa cachette avec des prcautions infinies, s'assit sur le +bord du lit, et se mit contempler le lieutenant, qui, certes, ne +souponnait point le terrible pril auquel il tait expos. + +Le Sauvage tira de sa ceinture un couteau long et acr; il en essaya la +pointe sur le bout de son doigt, et prouva un mouvement de satisfaction +intime en se voyant matre de la situation, en voyant un de ses ennemis +mortels compltement sa discrtion. + +Il se redressa de toute la hauteur de sa grande faille et se pencha sur +le dormeur en levant son couteau qui jeta, dans l'ombre, un clair +sinistre. + +Puis, sa main s'abaissa sans frapper... Le jeune lieutenant souriait au +milieu d'un rve... peut-tre son me, libre pendant quelques instants +des liens terrestres, s'tait envole aux rgions heureuses o tout est +joie, bonheur et amour. + +Presque en mme temps, troubl par les effluves magntiques rayonnant +autour de l'Indien, son sommeil fut interrompu soudain; Blair ouvrit les +yeux. + +En apercevant prs de lui cette forme sombre et menaante, le jeune +officier chercha se lever; sa poitrine rencontra la pointe du +poignard. + +--Silence! gronda le Sauvage. + +--Que voulez-vous? + +--Vous tuer--de suite--voil! + +Le malheureux lieutenant ferma ses paupires, poussa un soupir; la lame +s'tait enfonce toute entire dans sa gorge. + +Le bandit regarda froidement le cadavre et resta quelques moments +immobile. Tournant ensuite sur ses talons, il marcha vers la porte, +l'ouvrit et fit quelques pas dans le vestibule: la mche fumeuse et +carbonise d'un quinquet jetait dans l'ombre quelques lueurs mourantes, +un profond silence rgnait partout. Wontum s'enfona dans le corridor +d'un pas de fantme, cherchant l'escalier qui menait aux tages +suprieurs. + +L'ayant trouv aisment, il en gravit lgrement les degrs, s'orienta +habilement, et finit par dcouvrir la porte de la chambre o reposait +Manonie. + +L, il s'arrta pour couter; point de bruit... la mre et l'enfant +dormaient. Au travers d'une crevasse l'Indien reconnut que la veilleuse +clairait encore. Il mit la main sur le loquet pour ouvrir; la serrure +tait ferme clef. + +Cet obstacle imprvu faillit dconcerter le Sauvage: attendre, c'tait +perdre un temps prcieux, et, aux premiers rayons du jour, courir risque +d'une mort certaine; enfoncer la porte, c'tait jeter sur lui toute la +garnison que Manonie, rveille, appellerait grands cris... + +Que faire donc?... Wontum sentait chanceler son audace. + +Mais, lorsqu'un de ses favoris accomplit l'oeuvre du mal, Satan leur +procure parfois une chance toute spciale: ainsi arriva-t-il en cette +occasion. + +La dmarche lourde et cadence d'une ronde de nuit se fit soudain +entendre, tirant de leur silence les chos endormis sous les votes +sombres. Un mouvement se fit entendre dans la chambre de Manonie. Wontum +prta l'oreille avec avidit, puis il fit un bond en arrire, et et +peine le temps de se cacher dans l'embrasure d'une autre porte. Manonie +sortait, un bougeoir la main, et se dirigeait vers l'escalier. + +Tout en descendant lgrement les marches elle murmurait quelques mots, +comme si elle et rpondu ses propres penses. + +--Le voil peut-tre arriv! dit-elle avec joie. + +Et elle courut vers la porte, croyant aller au-devant de son mari. + +Pendant qu'elle s'loignait, le Sauvage se glissa pas de loup dans la +chambre, se cacha derrire les doubles rideaux de la fentre et attendit +les vnements. + +Il et le temps de faire l'examen de la pice: elle tait meuble sans +luxe, mais nanmoins elle renfermait tout ce qui constitue une +simplicit confortable. Prs du lit de sa mre, le petit Harry reposait +dans un joli berceau. + +Le petit Harry... le fils de celle qu'il avait aime avec tant +d'emportement, tant de fureur!... L'innocente crature allait servir +d'instrument aux angoisses de son pre et de sa mre!... + +Un infernal sourire crispa les lvres du Sauvage; il lui fallut un +effort suprme pour retenir un cri de triomphe, le redoutable cri de +guerre du Pawnie. + +Son attente ne fut pas longue; Manonie reparut bientt. C'tait la +premire fois que Wontum la revoyait depuis trois ans. Une motion +profonde et trange le saisit son aspect; son visage s'assombrit en la +contemplant; il caressa de la main son couteau avec une amre volupt. + +La jeune femme s'approcha du berceau et se pencha sur son premier-n. Il +dormait d'un paisible et profond sommeil. + +--Mon Dieu! merci! murmura-t-elle en joignant ses mains sur cette petite +tte chrie, mes craintes taient vaines; il repose sans souffrance, mon +mignon baby, et ses jolies lvres roses ont un sourire.--Oh! Seigneur! +si j'allais le perdre! Mais non, je suis folle; le lieutenant Blair a +raison de me dire que je dois prendre soin de moi pour me conserver +mon fils. Oui, allons dormir, il le faut, je me sens bien lasse. Chose +trange! lorsque je vivais dans les bois de la montagne je n'tais +jamais fatigue; porter des fardeaux, suivre une piste, pagayer un +canot, tout cela n'tait qu'un jeu pour moi. Et maintenant que je vis au +milieu du luxe, dans le bien-tre, je suis harasse pour peu de +chose.--Ah! c'est qu'alors mon esprit et mon coeur taient +insouciants: aujourd'hui, quand mon cher Henry est absent seulement une +heure, je n'ai devant les yeux que des visions de mort,... j'ai peur, +toujours peur quand mon enfant est souffrant, je le crois perdu!...--Et +pourtant, je ne voudrais pas changer d'existence, redevenir ce que +j'tais..., seule... isole... sans famille...! Oh! non! ce serait +terrible, de perdre tout ce bonheur inquiet mais prcieux, que le ciel +m'a donn.--Je ne sais si mes parents m'aimaient comme j'aime mon fils. +Ils doivent tre morts, car je sens bien que je ne survivrais pas une +telle perte... Allons nous coucher. + +A ces mots, la jeune mre s'agenouilla auprs du berceau, leva ses mains +vers le ciel, et fut absorbe pendant quelques instants dans une +fervente prire. Elle se releva ensuite doucement, pressa contre ses +lvres une petite main rose que l'enfant avait arrondie sur son front; +puis elle se glissa doucement vers son lit, marchant sur la pointe des +pieds, pour ne point troubler le sommeil du cher petit innocent. + +Fatigue de ses veilles et de ses inquitudes, Manonie s'endormit +profondment. + +Le monstre figure humaine qui veillait, cach dans un recoin obscur, +quitta sang bruit sa sombre retraite et s'approcha lentement du lit, le +couteau tir en cas de besoin. Il prit l'enfant dans ses bras avec une +prcaution telle que ni lui ni sa mre ne furent veills: il ouvrit +silencieusement la porte, traversa le vestibule, descendit l'escalier +comme un fantme et arriva dans la chambre du lieutenant qu'il avait +tu. En ouvrant les volets il s'aperut avec un sentiment de malaise +qu'il faisait presque grand jour. Les fils de Satan craignent la +lumire; leur lment c'est la nuit. + +Mais, au mouvement qu'il fit pour bondir par la fentre, l'enfant +s'veilla; peine ses yeux se furent-ils ouverts sur l'horrible visage +courb vers lui qu'il se mit pousser des cris lamentables de terreur. + +Sur le champ, la mre, se levant en sursaut, rpondit par d'effrayantes +clameurs qui allrent troubler la garnison jusque dans les derniers +recoins du Fort. L'tincelle lectrique est moins rapide que la +vigilance maternelle. + +Wontum en entendant ce tumulte soudain, comprit qu'il n'avait pas une +seconde perdre, et s'lana comme une flche dans la direction des +remparts. Son apparition tait si inattendue et les sentinelles si peu +sur leurs gardes, qu'avant le commencement des poursuites, l'Indien +tait dj sur les parapets. Vingt carabines se levrent dans sa +direction; mais personne ne fit feu: on craignait pour l'enfant. + +Le dmon rouge franchit les murailles, courut comme un daim jusqu' la +rivire Laramie, s'y jeta corps perdu, la traversa la nage avec une +rapidit surprenante, puis s'enfona dans les bois qui garnissaient la +rive oppose. + +La malheureuse mre avait eu peine le temps d'ouvrir sa fentre et de +voir disparatre l'enfant aux bras de son ravisseur. + +Un premier mouvement d'angoisse et de dsespoir paralysa ses forces, +elle retomba inanime. Mais, dans la mme seconde, elle se releva +imptueuse, invincible, capable de tout; la force maternelle, infinie, +irrsistible, venait de la transformer. + +Plus de cris, plus de gmissements; la flamme dans les yeux, elle se +dressa comme un ressort d'acier et bondit au travers de la fentre; +soutenue dans sa chte par des ailes invisibles, elle effleura peine +le sol et reprit son essor, les cheveux au vent, les bras tendus, +courant dans la direction du Pawnie, plus rapide, plus intrpide que +lui. + +Elle traversa l'Esplanade comme une apparition vengeresse, franchit les +remparts, les fosss, la rivire. Bientt on pt voir une ombre +s'enfonant dans les bois: c'tait la mre ardente, hors d'elle-mme, +en pleine chasse pour son enfant. + +Quand elle et disparu, les soldats de la garnison se portrent +tumultueusement la chambre o le lieutenant Blair gisait dans son +sang. L'examen du corps donna lieu mille conjectures qui, toutes, +vinrent se confondre en une incertitude profonde: la mort de l'infortun +officier resta pour le moment un mystre inexpliqu. + +Dans la pense que les Indiens du voisinage taient coup sr les +auteurs ou les complices de ce double crime, la majeure partie de la +garnison se mit en campagne pour les poursuivre chaudement. + +Cette imprudente expdition devint la perte du Fort: les Sauvages le +sachant dgarni de la presque totalit de ses forces, lui donnrent un +assaut terrible auquel rien ne pt rsister. Aprs avoir ananti cette +poigne de braves qui leur avaient oppos une dfense hroque, les +Indiens firent de la forteresse un monceau de ruines et de cendres. +Quelques malheureux soldats chapps par miracle purent seuls raconter +les pripties de ce dsastre: le Fort Laramie et ses dfenseurs avaient +vcu. + + + + +CHAPITRE IV + +AVENTURES DE MONTAGNES.--QUINDARO. + + +Ce n'tait pas une petite besogne pour le lieutenant Marshall et ses +nouveaux amis que de se frayer une route au travers des roches, des +arbres, des inextricables buissons qui hrissaient les flancs de la +montagne. Le jeune officier se sentait dvor d'impatience, et si ce +n'et t la crainte de dsobliger ses amis, il aurait pass par la +valle sans se proccuper des dangers mortels qu'il y aurait +infailliblement rencontrs. + +La nuit venue, les voyageurs firent halte pour prendre le repos dont ils +avaient grand besoin car la journe avait t rude. + +Aprs avoir promptement expdi un frugal repas, on se mit causer, et +on calcula les ravages que pourraient faire les Indiens avant que des +forces militaires, suffisantes pour rprimer leurs expditions, fssent +arrives sur les lieux. + +Oakley se plaisait supposer que le soulvement Indien s'vanouirait en +fume; mais l'Ermite secouait la tte d'une faon significative. + +--Si seulement, disait Oakley, nous pouvions mettre la main sur ce _Chat +des Montagnes_, comme leur coquin de chef s'intitule lui-mme, on lui +signerait une feuille de route pour le grand voyage et tout serait dit. + +--Qu'entendez-vous par ces mots? lui demanda Marshall. + +--Quels mots...? le grand voyage...? + +--Oui. + +--Ah! ah! la question est bonne! deux onces de plomb dans le crne, et +six pieds d'eau tout autour de lui: voil ce qu'il lui faudrait, jeune +homme: avec , en suivant le cours du Laramie, il irait loin! Je crois +qu'on peut appeler une semblable promenade un grand voyage. + +--C'est vrai..: mais qui appliquez-vous ce titre de Chat des +Montagnes? + +--Eh donc! je suppose que c'est Nemona le chef Pawnie. + +--Mon avis, interrompit l'Ermite, est que Wontum a plus d'influence dans +sa tribu que le chef lui-mme. Nemona est un peu trop civilis, cela +choque ses guerriers: mais l'autre leur convient beaucoup mieux, car +c'est une bte fauve altre de sang. + +--Ce que vous dites l, mon ancien, est juste comme la parole d'un +prdicant en chaire. Et moi je puis ajouter que si ces vermines rouges +n'taient pas tenues en respect par certain gaillard de ma connaissance, +nous en verrions de cruelles. Wontum en a une peur pouvantable; il le +craint plus que tous les serpents de Rattlesnake-Ridge. + +--De qui voulez-vous parler? demanda Marshall. + +--Ah! par exemple, capitaine, voil une question facile, mais la rponse +ne l'est pas autant. Dans tous les environs il n'y a que ma fille Molly +qui sache quelque chose sur cet tre mystrieux: mais elle reste bouche +close sur ce chapitre. Oh! c'est une trange fille que Molly, je vous +l'affirme. + +--Enfin! savez-vous au moins son nom? reprit Marshall dont la curiosit +tait visiblement excite. + +--Misricorde! c'est un nom de l'autre monde, qui me dchire le gosier +chaque fois que je le prononce. Molly l'appelle Quindaro. + +--Comment se fait-il, demanda le vieux John, que ce soit votre fille qui +sache quelque chose sur cet tranger, et que vous n'en sachiez rien? + +--Oh! voyez-vous, John, je n'aime pas trop me fourrer dans les +affaires de femmes; d'ailleurs je n'y entends rien: Molly est une fille +prudente, je n'ai nul besoin de me mler de ce qu'elle fait. Je me suis +dit: Jack! voil deux amoureux; ne les trouble pas! Lorsque ta vieille +femme et toi vous tiez jeunes et amoureux, tu n'aurais pas souffert +qu'on vnt vous inquiter. Donc je considre que je ne dois pas +m'immiscer dans leurs combinaisons. + +--Savez-vous si elles sont honorables pour votre enfant, les prtentions +de cet homme trange? + +--Pre John!! s'cria Oakley en bondissant sur ses pieds; je suis +incomparablement surpris de vous entendre me faire une telle question! +Comment je sais si cet homme a de bonnes intentions l'gard de ma +fille?.... En deux ou trois mots je vais vous l'apprendre: Vous +souvenez-vous d'une sombre nuit, il y a environ six ans,--Molly n'tait +qu'une petite fille, alors;--les Peaux-Rouges arrivrent sur nous comme +une meute enrage et se mirent nous saccager... Moi, je me jetai tte +baisse dans la mle; je faisais mon possible, lorsqu'un grand diable +de Sauvage se mit en devoir de m'embrocher avec son long couteau. Ah! ma +foi! je croyais sincrement que tout tait fini pour le vieux Jack +Oakley: ce moment l'_Homme_ arriva comme la foudre, prit l'Indien par +le cou, le cloua contre un volet!....--C'tait plaisir voir pareil +ouvrage! Oui, sir, ce fut vite et proprement excut! Je ne me considre +ni comme un fainant ni comme un maladroit, et pourtant je serais fort +embarrass d'en faire autant... Seigneur! ce n'tait pas un homme, +c'tait un clair! Quand il et termin cette premire besogne, il +traversa la mle comme un boulet, prit la petite Molly dans ses bras, +l'embrassa tendrement en l'appelant sa mignonne, puis il la dposa en +sret, acheva de culbuter les Sauvages et disparut comme une ombre, +sans me dire ni qui il tait, ni d'o il venait, ni o il allait; sans +seulement me laisser le temps d'ouvrir la bouche pour le remercier. + +--Oui, je me souviens que vous m'aviez dj racont cette histoire, dit +le vieux John. + +--C'est vrai; et ce n'est pas la premire ni la dernire fois qu'il a +tir d'affaire les Settlers de la plaine: Ah oui! il leur a rendu de +fameux services: partout o il y a du danger on est sr de le voir +apparatre. + +--J'ai entendu parler de ce Quindaro, dit Marshall; et ce que je connais +de son caractre me donne penser qu'il ne serait pas homme tromper +une innocente fille. + +--Non! de par tous les diables! je suis de votre avis, capitaine; j'ai +confiance, moi, dans la petite Molly; elle est dans le droit chemin, je +vous le dis. Oui, sir, je vivrais jusqu'au jugement dernier, que je ne +changerais pas de sentiment l-dessus: ma vieille femme pense comme moi. +Or, je prsuppose que les femmes en savent plus long sur cet article que +les hommes; donc je me suis dit: Jack! halte-l! ceci n'est pas de ta +comptence, mon vieux papa. Et je me suis tenu l'esprit tranquille. La +mre a surveill son enfant, elle a eu l'oeil sur elle comme un chat +sur une souris. Elle m'a dit que Molly tait une brave et bonne fille, +suivant toujours le droit chemin comme une flche bien lance. Que +faut-il de plus? S'ils s'aiment, on les mariera, et tout sera dit. Oui, +oui, sir, je rponds de Molly et de Quindaro. Si elle ne m'en a pas dit +davantage, c'est parce qu'elle n'en sait pas plus. Ou si elle connat +quelque autre dtail, elle respecte le secret de cet homme; elle fait +bien. + +--Vous avez raison, Mister Oakley, rpliqua Marshall, votre jugement +vous fait honneur. + +--Appelez-moi Jack tout court, s'il vous plat. Personne, dans tous les +environs, ne connat _Mister Oakley_, pas mme ma vieille femme. + +--Fort bien, Jack, vous suivez le droit chemin. Je suppose que Quindaro +a ses raisons pour rester ainsi mystrieux, je n'y vois rien de suspect. +Seulement j'ai cru voir qu'il nourrissait une haine profonde contre les +Sauvages. + +--Et cependant, dans plusieurs occasions il n'a montr aucun acharnement +contre les Indiens. Ainsi, jamais on ne l'a vu maltraiter un Peau-Rouge +qui ne commettait aucun acte d'hostilit: seulement, si un de ces +vauriens fait la moindre mchancet il le corrige cruellement. + +--L'avez-vous vu quelquefois? demanda Marshall au vieux John. + +--Oui, en une seule occasion: rpliqua l'ermite. + +--Dcrivez-nous donc sa personne. + +--Cela me serait difficile. Oakley le pourrait mieux que moi, lui qui +l'a rencontr frquemment. + +--Oh! oh! je ne l'ai pas seulement regard une demi-douzaine de fois. +J'ai pris son signalement au vol, comme je le ferais pour un coq de +bruyre qui passe. + +--Dites toujours ce que vous savez. + +--Il est grand et mince, mais lastique comme un roseau. Il porte la +chevelure longue, la manire du pre John; mais elle est noire..., +noire, sir, comme la poitrine du corbeau, et ondoyante comme l'eau. + +--C'est donc un jeune homme? demanda Marshall. + +--Je pense qu'il a environ trente ans. Mais ce qu'il y a de plus +remarquable en lui, ce sont ses yeux. Ah! sir, les Sauvages en ont peur, +bien plus que de sa carabine. + +--Qu'ont-ils donc de particulier? + +--Ce qu'ils ont de particulier! C'est du feu, sir! deux jets de flamme! +Je veux tre pendu, si, dans la nuit dont je viens de parler, ils +n'clairaient pas les tnbres! mes regards ont rencontr les siens: ah! +seigneur! j'ai cru voir une promenade d'clairs autour de moi. Eh bien! +ses yeux ne sont ainsi que lorsqu'il est au milieu du combat; car au +moment o il a pris et embrass la petite Molly en nous regardant, ma +femme et moi, des larmes tremblaient au bord de ses paupires; plus +d'clairs, plus de flammes; c'tait le regard humide et doux d'une jeune +mre. + +--Connaissez-vous quelque chose de son histoire? + +--Absolument rien; si ce n'est qu'il frquente la plaine. + +--O demeure-t-il? + +--Ceci est encore un secret; nul ne le sait. Quelque part dans la +montagne; au fond d'une caverne, probablement. Et encore, je ne serais +pas tonn qu'il fit comme les oiseaux en se gtant, droite, gauche, +l o il est surpris par la nuit. + +--Tout cela est singulier et trs-intressant, je l'avoue, observa +Marshall; mais il est temps de faire nos prparatifs pour la nuit. +Toutes les fois que je campe, la nuit, surtout en pays dangereux comme +celui-ci, j'ai l'habitude de placer des factionnaires en vedette. Nous +sommes si peu nombreux, qu'une pareille mesure sera difficile prendre: +croyez-vous utile que nous fassions chacun notre tour de garde, en nous +relevant successivement, tout le long de la nuit? demanda-t-il au vieux +John. + +--Il est certain que ce sera une excellente chose de faire activement le +guet, rpondit le vieillard; si nous ne sommes point inquits, tant +mieux; mais si l'ennemi nous surprenait hors de garde nous serions +perdus: mieux vaut donc veiller. + +A ce moment le cheval du lieutenant dressa les oreilles, renifla l'air +bruyamment et s'agita d'une faon extraordinaire. + +En mille occasions il a t constat que l'instinct de ces gnreux +animaux gale l'intelligence subtile du chien, lorsqu'ils ont t +habitus la vie des camps ou de la guerre sauvage. On ne saurait +croire l'impassibilit courageuse avec laquelle bien des chevaux se +comportent au milieu des batailles. On en a vu brouter l'herbe +tranquillement pendant les plus longues et chaudes canonnades sans avoir +l'air seulement de prendre garde aux boulets ou aux voles de mitraille +qui passaient en sifflant autour d'eux. Il est mme arriv que des +chevaux aient t blesss sans qu'aucun mouvement dnont leur +souffrance; le cavalier ne s'en apercevait que lorsque la pauvre bte +tombait morte. + +Un fait de ce genre s'est pass, dans la dernire guerre, Gettysburs: +le cheval d'une batterie fut atteint l'paule par une balle Mini; le +projectile lui laboura le flanc sur une longueur d'au moins soixante +centimtres, et y resta profondment enterr. Pendant tout le temps que +cette batterie fut engage, le brave cheval se tint immobile; pas un +frisson, pas un mouvement ne vint trahir l'atroce douleur qu'il devait +prouver. Ce ne fut qu'aprs la bataille, et lorsque la batterie fut +hors d'engagement, que l'on s'aperut de sa blessure et que l'on songea + faire un pansage dont le pauvre animal se montra fort reconnaissant. +Depuis lors il garda un souvenir intelligent des batailles, et toujours +on le vit dresser les oreilles et renifler d'une faon inquite +l'approche d'un corps d'arme ennemi; et cela longtemps avant tout +engagement. + +Cet instinct extraordinaire est dvelopp d'une faon surprenante chez +les chevaux levs dans le dsert et accoutums la vie sauvage. + +Lorsque Marshall remarqua l'inquitude de son brave Dahlgren, il donna +l'alarme. + +--Quelqu'un s'approche de nous; dit-il. + +--Les Sauvages? croyez-vous? rpondit le vieux John. + +--Je ne saurais dire si ce sont des amis ou des ennemis, mais je suis +certain que quelqu'un se trouve dans notre voisinage. + +Cependant le cheval parut se tranquilliser et mme au bout de quelques +instants il se coucha sur le sol gazonn. + +Oakley persista se dclarer fort peu rassur. Il fit tout autour du +campement une petite exploration; mais ses regards inquiets ne +parvinrent pas sonder l'obscurit. + +Le vieillard et Marshall s'envelopprent de leurs couvertures, et, +s'tendant par terre sans faon, ils parurent disposs dormir. Ils +avaient pris soin de choisir chacun un abri qui pt les mettre +couvert contre une attaque soudaine. + +Mais le sommeil vint-il visiter leurs paupires....? Tous deux avaient +le coeur gonfl d'motions diverses bien capables d'loigner le repos: +Marshall tait agit de projets ardents, de vives craintes pour sa femme +et son enfant: le vieux John entendait gronder au fond de son me les +orages de la vie qui avaient creus des sillons sur ses joues et blanchi +sa longue chevelure. + +Oakley tait de faction. Il s'tait abrit sous un gros arbre et prtait +au moindre bruit une attention silencieuse. Une fois ou deux il crut +entendre un froissement dans les feuilles, un craquement parmi les +rameaux desschs. Toutes ces rumeurs furtives du dsert, +inintelligibles et inobserves pour le voyageur novice, sont un langage +bien compris par le chasseur expriment. + +Minuit approchait. Marshall avait dj deux fois invit Oakley lui +cder son poste: mais celui-ci avait toujours obstinment refus. Le +vieillard semblait profondment endormi, quoiqu'il serrt dans une +vigoureuse treinte le canon de son long fusil. + +Tout coup le cheval bondit sur lui-mme, coucha ses oreilles en +arrire, s'lana en avant, les narines dilates, et chargea +furieusement un tre cach dans un buisson voisin. L'aboiement d'un +chien se fit entendre, en rponse; mais en mme temps cet ennemi +invisible prit la fuite. + +Le cheval revint tranquillement sa place. + +Marshall et le vieux John s'taient dresss avec la rapidit de +l'clair. + +--Qu'est-ce que cela signifie? dit le vieillard. + +--Qu'en sais-je? rpondit Oakley; par le diable, mes penses ne peuvent +trouver le droit chemin. + +--Mais enfin! que supposez-vous? demanda Marshall. + +--Ma foi! Capitaine, je ne puis rien dire, si ce n'est que votre cheval +vient de mettre en fuite un chien au lieu d'un Indien. Mais je flaire +quelque chose... taisez-vous! terre! couchez vous! + +Et au mme instant Oakley se jeta sur le sol. + +Bien en arriva ses deux compagnons d'avoir suivi son exemple; car un +sillon de feu claira l'espace, et la dtonation d'une carabine cingla +l'air, peu de distance. + +Marshall fit un mouvement pour s'lancer dans la direction du coup de +feu; John le retint en murmurant son oreille. + +--N'ayez pas peur; ils ne veulent pas blesser Dahlgren, car ils +ambitionnent de s'en rendre matres pour leur propre usage. Silence! ne +bougeons pas! et attendons les vnements. Les Sauvages qui nous +entourent sont nombreux, sans quoi ils ne se seraient pas hasards +brler de la poudre. C'est une ruse de leur part pour connatre nos +forces. En attendant le jour, tout ce que nous pourrons faire de mieux +c'est de nous tenir cachs et immobiles le plus longtemps que nous +pourrons. + +Le jeune officier, qui n'coutait en ce moment qu'une imprudente +bravoure, et bien de la peine suivre cet avis; pourtant il se rsigna +de son mieux et attendit sans faire un mouvement. + +La nuit s'coula avec lenteur. Durant cet intervalle deux ou trois +tentatives furent faites pour s'emparer du cheval: mais le noble animal +se dfendit victorieusement. On entendit aussi, plusieurs reprises, +des chuchotements, des frlements dans les buissons, des respirations +comprimes. Tout cela ne fit pas sortir les voyageurs de leurs +cachettes: le conseil du vieux John tait excellent; Marshall ne pt +s'empcher de le reconnatre intrieurement. + +Enfin les premires lueurs de l'aurore se montrrent; mais on n'aperut +pas une crature humaine. + +--Partons, dit Marshall, et continuons notre route. + +--Pas maintenant! rpliqua le vieillard; nous avons encore une rude +besogne faire. Les Sauvages sont cachs tout autour de nous derrire +ces rochers; ils n'attendent que notre apparition pour nous cribler de +balles. + +--Que faire, alors? demanda le jeune officier. + +--Il faut tre plus russ qu'eux. Vous allez rester ici en embuscade +avec Oakley, pendant que j'irai faire une ronde dans les environs pour +tcher de dcouvrir quelque chose.--Oh! ne me regardez pas avec tant de +surprise! Je ne suis pas si vieux et si cass que je ne puisse encore +escalader assez lestement les rochers et pratiquer les souplesses de la +guerre indienne. + +A ces mots, le vieillard prit sa carabine et se perdit dans les dfils +de la montagne. Une heure se passa ainsi dans la plus fivreuse attente; + la fin, des mouvements furtifs se firent entendre dans les ravins +environnants, et successivement plusieurs ttes empanaches de sauvages +se montrrent par dessus les buissons. Enfin l'un d'eux se hasarda en +pleine clairire. Marshall, tout bouillant d'ardeur, fit feu de son +revolver. + +Ce fut l une grande imprudence, car l'oreille exerce des Peaux-Rouges +reconnut immdiatement la nature de l'arme, et en conclut que la petite +caravane tait de force minime. Aussitt les Pawnies firent irruption +avec d'affreux hurlements. Le lieutenant dchargea successivement les +cinq coups de son arme impuissante; il ne russit qu' blesser trois +Indiens. Quatre autres, sans blessures, s'lancrent sur lui: ils +savaient bien que ce n'tait pas une fusillade de chasseurs, et +mprisaient profondment les soldats rguliers. + +Oakley paula sa bonne carabine, l'Indien le plus proche tomba avec un +hurlement de rage. Mais les trois survivants restaient intacts, leurs +armes charges: la partie tait encore ingale et la position +trangement dangereuse. La grande difficult tait d'chapper leur feu +et de transformer la bataille en lutte corps corps. + +Au moment o Oakley se concertait ce sujet avec Marshall, une clameur +effrayante se fit entendre derrire les Sauvages; elle fut suivi d'un +coup de feu. L'un des Pawnies tomba raide mort. + +Les deux autres se retournrent pour faire face au nouvel ennemi qui les +prenait ainsi l'improviste; mais, au mme instant, la lourde crosse +d'une carabine s'abattait avec une violence irrsistible sur la tte de +l'un d'eux, et l'tendait par terre comme un boeuf assomm. Puis, avec +la rapidit d'un Tigre, le nouveau venu enlaa dans ces bras le dernier +sauvage, l'enleva comme un enfant et le brisa contre les rochers, sans +qu'il et pu pousser un cri. + +--QUINDARO!! s'cria Oakley en reconnaissant le fantastique auxiliaire +qui tait survenu si propos. + +--Quindaro, votre service. + +Et sans dire un seul mot de plus, cet homme trange se mit remonter la +montagne avec une agilit inoue. + +--Arrtez-vous un moment! Quindaro! un seul instant! crirent ensemble +Oakley et Marshall. + +--Non! j'ai autre chose faire encore, rpondit-il en disparaissant: +nous nous rencontrerons plus tard. + +Au bout d'une seconde le bruit de ses pas s'tait vanoui. + +Bientt reparut le vieil Ermite, et la route se continua sans autre +incident. Arrives la rivire Laramie, les trois voyageurs se +procurrent aisment un bateau, et, comme il s'agissait simplement de +suivre le fil de l'eau, Marshall et le vieux John arrivrent au Fort, ou +plutt ses ruines, avant la tombe de la nuit. Oakley tait rest en +arrire pour conduire Dahlgren en ctoyant le fleuve: nanmoins il +arriva avant que l'obscurit ft complte. + +Les Sauvages avaient quitt les environs du fort; quelques soldats +s'taient groups dans ce dernier refuge. Marshall obtint d'eux un rcit +confus de ce qui s'tait pass; mais aucun dtail ne pt lui tre donn +sur le sort de sa femme et de son enfant: on ne savait rien leur +gard. + +Pour le pre, pour l'poux, ce fut une vraie agonie de dsespoir. +L'incertitude, plus cruelle que la ralit, le mordait au coeur avec +ses terribles apprhensions; l'image implacable du vindicatif Pawnie +surgissait comme un fantme menaant, au milieu de ce tourbillon de +penses amres. Le malheureux lieutenant se laissa tomber sur le sol et +y resta immobile dans un transport de douleur. + +La main amie du vieux John le tira doucement de sa mortelle atonie: + +--Du courage! dit-il; ne vous abandonnez pas cet abattement strile, +indigne d'un homme de coeur! Il faut agir, maintenant, et non pleurer. +Qui vous dit qu'elle n'est pas vivante et implorant votre secours. Voici +l'heure de montrer du courage et de faire voir que vous savez vous +dvouer pour elle. + +A cet instant arriva un soldat qui pt fournir quelques dtails sur ce +qui s'tait pass; il indiqua la route prise par Wontum lorsqu'il avait +enlev l'enfant, route suivie par la mre. + +Marshall se disposait se mettre aussitt en chasse; mais le +dtachement de soldats lancs la poursuite du ravisseur tant revenu +aprs d'infructueuses recherches, le jeune lieutenant renvoya le dpart +au lendemain pour leur laisser le temps de prendre un peu de repos. + +Oakley et le vieillard partirent sans attendre les soldats, aimant mieux +agir seuls qu'avec des auxiliaires qu'ils considraient comme nuisibles, +ou au moins profondment inutiles. + + + + +CHAPITRE V + +POURSUITE.--FUITE DU TIGRE. + + +Wontum ne s'tait point attendu tre poursuivi de si prs par la mre. +Il avait suppos qu'un grand nombre de soldats quitteraient le Fort pour +le rechercher, et qu'alors un assaut pourrait tre donn avec toutes les +chances possibles de succs. + +Cependant il avait song aussi attirer dans les bois la mre dsole, +et s'tait rserv l'espoir de s'en emparer aisment. + +Ses esprances taient dpasses. Le Fort allait tomber sous une nue +d'assaillants: l'heure du triomphe et de la vengeance tait arrive. + +Un rayon de joie cruelle illumina son farouche visage lorsqu'il aperut +Manonie s'lanant des remparts et traversant la valle avec la +rapidit d'un oiseau. Sa proie courait vers lui! + +Ce fut avec une orgueilleuse inquitude--aussitt dissipe--qu'il +constata l'agilit de la jeune femme. Les trois annes de civilisation +qui venaient de s'couler n'avaient point ananti ses facults sauvages: +il retrouvait _Coeur-de-Panthre_, l'indomptable fille des bois que +n'arrtaient ni la montagne, ni le fleuve, ni la fort. + +Wontum s'arrta, moiti pour l'attendre, moiti pour contempler la chute +du Fort. Bientt la mle se ralentit, l'incendie s'alluma, les soldats +se dispersrent, fuyant perdus dans toutes les directions. + +Laramie avait vcu!... Et Manonie approchait! + +Le coeur du chef Pawnie se gonflait d'une joie farouche; ses yeux +voyaient flotter dans l'air le spectre de la vengeance, ses oreilles +entendaient les cris des victimes!... + +Manonie arriva comme une flche: le petit Harry tait assis par terre +ct de l'Indien, pleurant et se dsolant: lorsqu'il aperut sa mre, il +vola dans ses bras et se suspendit son cou. Elle fit aussitt +volte-face et reprit le chemin du Fort, mais Wontum l'arrta en lui +disant: + +--Que _Coeur-de-Panthre_ prenne du repos. + +--Pas auprs de vous, monstre infernal que vous tes! s'cria-t-elle. + +--Wontum n'est pas un monstre. Il est un grand guerrier; il tue ses +ennemis. + +--Et il drobe les enfants! Wontum n'est qu'un voleur ignoble! + +--Ugh! + +--Pourquoi avez-vous enlev mon fils? N'est-ce pas l un misrable +exploit, indigne d'un grand guerrier? + +--_Coeur-de-Panthre_ veut-elle ravoir son enfant? + +--Oh! oui! rendez-le moi et je vous serai reconnaissante toute ma vie! + +--Qu'elle devienne la femme de Wontum. + +--Comment le pourrais-je? je suis marie dj. + +--Ugh! _Coeur-de-Panthre_ va venir avec le chef. + +--En quel lieu? + +--Aux wigwams du pays des Pawnies. _Coeur-de-Panthre_ deviendra la +squaw de Wontum, sinon l'enfant sera tu. Allons. + +Le Sauvage saisit de nouveau le petit Harry et se dirigea +brusquement-vers le Fort qui venait d'tre pris par les Indiens. Pour +traverser la rivire Laramie, il prit un petit canot amarr sur la rive +et se dirigea vers le thtre du carnage. + +Manonie, la pauvre mre, s'tait attache ses pas. + +La destruction de la forteresse marchait rapidement: tout ne fut bientt +plus que cendres et ruines: alors les Sauvages s'arrtrent satisfaits, +et, au commandement de Wontum ils commencrent effectuer leur +retraite. + +Dans le butin se trouvaient plusieurs superbes chevaux d'officiers: +Manonie fut place sur l'un d'eux, Wontum monta sur un autre, portant +l'enfant dans ses bras. Il partit sur le champ au grand galop entranant +aprs lui la malheureuse femme qui, pour ne pas perdre son fils de vue, +l'aurait suivi jusque dans les plus affreux prcipices. + +Le chef Pawnie avait russi souhait dans tous ses projets: son plus +grand triomphe tait d'avoir pu s'emparer de la mre et de l'enfant. Peu +lui importait le dsespoir du pre, car il tait peut-tre mort ou +prisonnier cette heure, si l'embuscade de la montagne avait russi. +Wontum, en habile stratgiste, n'avait rien oubli. Inform qu'un +dtachement de soldats avait fait une sortie dans la valle, et +prsumant que ce petit corps d'arme reviendrait par les bords de la +rivire Platte, Wontum avait dpch une horde de Pawnies pour +intercepter la route, la hauteur du pic Laramie. + +Au point o en taient les choses, le chef Indien n'avait plus aucun +dsir de livrer bataille; son unique but tait de regagner _Devil's +Gate_, parce que dans ces dfils inaccessibles il n'avait plus +craindre l'artillerie des blancs. Les deux trs-petites pices de +campagne que possdait la garnison de Laramie taient l'pouvantail des +Sauvages depuis la svre leon qu'ils avaient reue _South-Pass_. + +Manonie marchait dans un morne silence, sachant bien que toute parole +serait inutile au milieu de cette troupe ennemie. videmment elle tait +prisonnire; entirement la merci de son ravisseur, elle et son petit +Harry: quel sort affreux lui rservait l'avenir?... Ce qui augmentait +encore l'amertume de ses angoisses, c'tait la disparition inexplicable +de son mari, et la pense cruelle que, jamais peut-tre, elle ne le +reverrait. + +Lorsqu'on eut atteint les premires collines du pic Laramie, Wontum fit +halte subitement et donna ordre ses guerriers de l'imiter. Puis il se +jeta dans un petit chemin creux, profondment encaiss dans les rochers, +et servant de lit un ruisseau. Dans un pareil dfil, les Sauvages +taient certains de ne laisser aucune trace de leur passage. + +A peine y taient-ils entrs que Manonie entendit peu de distance des +pitinements de chevaux qui lui donnrent penser qu'un corps de +cavalerie tait proche. Peut-tre taient-ce des amis, des sauveurs que +le ciel lui envoyait! Peut-tre son mari tait-il dans les rangs de +cette troupe expditionnaire! + +Les Sauvages, pour viter d'tre aperus se jetrent par terre, et +gardrent la plus silencieuse immobilit. + +Une pense illumina _Coeur-de-Panthre_... si elle appelait au +secours? En mme temps elle songea que, dans la bataille qui allait +infailliblement s'engager, son fils et elle courraient les plus grands +dangers. + +Nanmoins elle se disposait crier: mais, au moment o la troupe +rgulire fut tout fait proche, Wontum appuya la pointe de son couteau +sur la poitrine du petit garon, en disant voix basse: + +--Si _Coeur-de-Panthre_ fait du bruit, je tue l'enfant. + +Manonie frissonna et se renferma dans un douloureux silence. Le +pitinement des chevaux, le cliquetis des sabres, les cris et les clats +de rire des cavaliers, venaient frapper ses oreilles!... et elle ne +pouvait donner un signal! Des amis taient l, en force imposante, +apportant avec eux le salut.--S'ils eussent souponn sa misrable +position!--Et elle ne pouvait pas pousser un cri, faire un signe, sans +tuer son enfant!... + +Les soldats s'loignrent lentement, sans rien voir, sans rien deviner. +Le coeur de Manonie se glaa et perdit tout espoir; l'heure de la +dlivrance n'avait pas sonn. + +Au mme instant se produisit un incident imprvu: le cheval mont par +Wontum se mit fouiller la terre du pied: puis, il poussa un +hennissement auquel rpondit celui de Manonie. Le corps de cavalerie fit +halte sur le champ, et la mme seconde un norme chien, aprs avoir +fouill les buissons, s'enfuit en hurlant vers ses matres. + +--Ugh! mauvais! trs-mauvais! grommela Wontum. + +Aussitt il jeta un regard rapide tout autour de lui, et sans dire une +parole il s'lana sur le revers de la montagne avec la vlocit d'un +cerf, tenant toujours l'enfant entre ses bras: la mre courut sur ses +traces, dcide mourir plutt que de perdre de vue son innocent +trsor. + +Il tait temps de fuir! La dtonation d'une pice d'artillerie fit +gronder les chos: une vole de mitraille faucha les buissons en +rebondissant sur les rochers avec mille sifflements. Le cheval que +Manonie venait de quitter fit quelques bonds convulsifs, poussa un cri +lamentable et roula mort dans les rochers. + +Les Sauvages bondirent hors de leur retraite avec d'atroces hurlements, +et engagrent le combat: mais un feu de file foudroyant les accueillit +d'une faon si terrible, qu'un tiers des Indiens tomba pour ne plus se +relever. + +Ils avaient affaire environ cent dragons des tats-Unis, bien monts, +bien arms, munis chacun d'une carabine et d'une paire de pistolets. + +En entendant le hennissement du cheval ils se doutrent qu'il y avait +l, prs d'eux, quelque chose de suspect. Sans perdre une minute ils se +formrent en ligne, mirent en batterie deux pices de six qui formaient +leur artillerie de campagne, et firent feu, au jug, dans les buissons +pour en faire sortir les tigres face humaine qui s'y cachaient. + +Le chien que les dragons avaient envoy en claireur tait dress ce +service: ce n'tait pas la premire fois que le fidle et intelligent +animal se signalait ainsi. + +En se voyant assaillis par une nue de Sauvages, les braves cavaliers +furent surpris dsagrablement; nanmoins ils ne se dconcertrent pas +et soutinrent intrpidement leur choc. Un second, puis un troisime feu +de peloton fut tir sans produire autant de ravages que le premier; +cette fois c'tait le tour des pistolets, beaucoup moins meurtriers que +les carabines. + +Heureusement le canon fonctionna de nouveau et dcima les Sauvages. Pour +eux, ces formidables dtonations taient la voix terrible d'un tonnerre +auquel rien ne pouvait chapper. + +Bientt on en vint une lutte corps corps. Les Indiens combattirent +avec une rage dsespre; mais ils ne purent tenir longtemps contre les +flamboyants revers des grands sabres. D'ailleurs ils se sentaient tous +dcourags, n'ayant plus de chef: la voix de Wontum leur manquait, elle +qui les avait si souvent excits au combat. Personne ne l'avait vu fuir, +on le croyait mort dans la mle. + +L'engagement ne fut pas long; en une demi-heure, cent cinquante Sauvages +sur deux cents taient tus ou grivement blesss: le reste, pouvant, +prenait la fuite et disparaissait au travers des prcipices. + +Wontum n'avait pas t aperu par les dragons: l'paisseur du fourr +avait dissimul sa fuite. Il s'arrta donc bonne distance, et attendit +tranquillement l'issue de la bataille. Sa fureur, lorsqu'il vit la +droute des siens, serait impossible dcrire: il s'adressa +intrieurement les plus amers reproches d'avoir quitt furtivement le +thtre de la lutte; ses regrets taient d'autant plus vifs que cette +espce de dsertion n'avait point eu la crainte pour motif; la haine du +chef Pawnie contre les blancs exaltait son courage jusqu' la tmrit. +Mais sa passion de vengeance personnelle l'avait entran trop loin: +pour s'assurer de Manonie et de son enfant il s'tait sauv comme un +lche!... + +Ces rflexions orageuses faillirent devenir funestes au petit Harry; la +main du Sauvage se leva pour le briser contre les rochers, et si la +mre, prompte comme l'clair, ne se fut interpose, le pauvre innocent +tait mort. + +Il tait impossible la cavalerie de poursuivre les fuyards travers +les rochers, les Dragons se replirent donc en ordre de bataille, et +s'occuprent de leurs morts et de leurs blesss: ces derniers taient au +nombre de cinquante environ: il n'y avait que quatre tus, les Indiens +ayant fait usage seulement du tomahawk et du couteau. + +Manonie, le coeur bris, avait vu s'loigner sans retour ces amis +nombreux dont un seul aurait pu la sauver, et qu'elle n'avait pu avertir +ni par un cri, ni mme par un geste. + +Vainement elle essaya de sonder Wontum sur ses intentions, mais il +opposa toutes ses questions un ddaigneux silence. Quand elle se +hasarda demander des nouvelles de son mari, il lui rpondit par un +sourire de tigre. + +Le voyage recommena; chacun tait puis de fatigue; plusieurs Sauvages +taient sans chevaux. Au lieu de descendre dans la valle, on suivit le +flanc escarp de la montagne, et on arriva, le soir, sur le bord d'une +belle petite rivire qui serpentait au pied des collines. + +Les dbris de la troupe sauvage s'taient rallis autour de Wontum et +commenaient reprendre courage: on fit halte, et les prparatifs d'un +campement pour la nuit furent commencs. + +Le site tait compltement solitaire et dsert, sans la moindre +apparence de route ou mme d'une simple piste; Manonie ne pt s'y +reconnatre, elle qui, pourtant, tous les sentiers de la plaine +avaient t familiers. Nanmoins elle reconnut avec satisfaction que le +cours d'eau tait un des affluents de la Platte... Son active et +courageuse imagination se mettait dj en travail pour prparer une +vasion. + +Le camp tabli, la jeune femme fut place au centre d'un cercle form +par la troupe sauvage. On lui laissa le petit Harry pour qu'il put +reposer ct d'elle: + +Avant de se livrer au sommeil, Wontum fit avec l'corce de quelques +jeunes arbrisseaux une longue et forte corde avec un bout de laquelle il +lia un bras de sa captive; l'autre bout resta roul autour de sa +ceinture. Cette prcaution diabolique devait tre d'une funeste +efficacit contre toute tentative de fuite. + +Ensuite, la bande entire se coucha pour dormir. + +Les instants s'coulrent, lents comme des sicles, pour Manonie +inquite, avant que la respiration gale et bruyante des dormeurs +indiqut que leurs yeux taient ferms par un vrai sommeil. La pauvre +femme avait, plus que personne, ressenti les fatigues de cette triste +journe: son enfant s'tait immdiatement assoupi d'un profond sommeil +entre ses bras: elle se sentait chanceler sous l'invincible treinte +d'un engourdissement gnral; ses paupires s'abaissaient comme si elles +eussent t de plomb. Il lui fallut toute l'nergie du dsespoir pour +lutter contre ce nouvel ennemi... le sommeil! + +Enfin tout devint immobile autour d'elle; Wontum lui-mme dormait. Le +premier soin de Manonie ft de travailler dnouer la corde qui la +retenait: elle y parvint en employant ses dents. Cette premire tche +accomplie elle essaya de quitter doucement sa place. Mais au premier +mouvement qu'elle fit, Wontum la saisit par le coude avec une telle +force, et la serra si brutalement qu'elle ne put retenir une exclamation +de douleur. Cependant le Sauvage ne parut point s'veiller, et, aprs +quelques secondes d'une immobilit pleine d'angoisses, Manonie resta +convaincue que le geste du Pawnie avait t simplement fortuit et +excut en plein sommeil. + +Probablement un instinct de bte fauve continuait veiller en lui, et +les nerfs surexcits se crispaient machinalement sur la malheureuse +captive au moindre mouvement tent par elle. + +Nanmoins elle n'osa plus bouger et attendit immobile. La respiration du +Sauvage devenait bruyante et agite; ses lvres frmissantes laissaient +chapper des imprcations sourdes, entremles de mots inintelligibles. +C'tait encore de la fureur, jusques dans les rves! + +Manonie promena ses regards autour d'elle; son oreille attentive sonda +les profondeurs du silence. Tout dormait... le moment d'agir tait +venu. + +Un flot de sang bouillonna aux tempes de la pauvre dsespre lorsque +ses yeux s'arrtrent sur le couteau du chef: demi sorti de sa +ceinture, il brillait d'un reflet sinistre. D'une main ferme et souple +elle retira l'arme de son fourreau, puis elle regarda sa pointe aigu, +rouge encore du sang de ce pauvre Blair! un frisson glacial la pntra +jusqu' la moelle des os: elle se sentait au milieu d'une atmosphre de +mort. Aussitt elle enveloppa son petit Harry d'un tendre regard: +l'enfant dormait paisiblement, illumin par la clart douce des toiles. + +Tout tait calme dans la nature; le ruisseau murmurait, les feuillages +babillaient, les insectes nocturnes bourdonnaient et l; dans le +lointain dsert, profond, incommensurable, s'levaient, s'teignaient +des rumeurs confuses: toutes ces voix de la solitude et de la nuit +parlaient de libert la triste prisonnire. + +Puis ses yeux retombrent sur le monstre endormi prs d'elle, sur +l'ennemi implacable qui l'avait faite malheureuse. Le couteau sembla +s'agiter dans la main de la jeune femme... N'avait-elle pas le droit +d'en faire usage?... Un seul coup, et la terre tait dbarrasse!... +Mais sa main, sa faible main de femme serait-elle assez ferme pour +porter un coup mortel?... Enfin, le ciel approuverait-il un pareil +acte?... + +L'infortune leva les yeux au ciel et lui adressa avec ferveur une +courte prire. + +--Oh! Grand Esprit! murmura-t-elle, inspirez-moi, fortifiez-moi! + +Ensuite, se sentant raffermie par le mme courage qui jadis anima +Judith, elle leva l'arme meurtrire pour l'enfoncer dans la poitrine du +Sauvage. A cet instant suprme, un simple mouvement de Wontum changea la +face des choses: il lcha le bras de Manonie qu'il tenait serr depuis +quelques instants. La captive devenait libre de ses mouvements; elle +chappait l'horrible ncessit de faire couler le sang: le couteau +s'abaissa sans frapper. + +Craignant de perdre une seconde, Manonie se leva doucement et prit son +fils entre ses bras. Ses regards se portrent anxieusement autour +d'elle, pour chercher la route suivre: tout tait tranquille et muet. +Elle se mit en marche, posant lgrement ses pieds entre les dormeurs. +Pendant cette prilleuse et critique entreprise, son coeur battait si +fort, que ses pulsations lui semblaient capables d'veiller les +Sauvages qui l'entouraient. + +Enfin elle atteignit le bord de la rivire: elle tait libre!... +Malheureusement le petit Harry se rveilla effray et se mit crier. Il +n'en fallait pas tant pour rveiller Wontum: d'un bond il fut auprs de +la fugitive. + +La pauvre mre l'avait bien vu au moment mme o il se levait; mais il +n'tait plus temps de fuir; alors, avec une tonnante prsence d'esprit, +elle se mit parler l'enfant d'une voix assez leve pour tre +entendue du Sauvage. + +--Mon petit Harry demande boire? Il va avoir ce qu'il dsire: Manonie +va lui donner de l'eau. + +En mme temps elle se pencha vers la rivire, remplit une petite tasse +et la prsenta son fils, qui but avec avidit. + +--Et maintenant, ajouta-t-elle, Harry va dormir encore, s'il est un +gentil petit garon. + +--O est papa? demanda l'innocente crature. + +--Cette question tait un coup de poignard dans le coeur de Manonie, +mais elle rpliqua d'une voix calme: + +--N'aie pas peur, mon mignon, nous verrons bientt papa. + +--Demain matin?... + +--Demain matin, peut-tre. + +--O est ce mchant homme qui m'a emport de la maison? + +--Chut! + +--Ici! gronda le Sauvage en s'approchant; ici, le mchant homme. + +Alors Wontum ramena sa prisonnire au centre du camp. Tout espoir +d'vasion tait perdu; Manonie se rsigna prendre du repos. + +Mais avant que le sommeil eut appesanti ses paupires, les chos +profonds de la valle envoyrent ses oreilles une sorte de rumeur +plaintive et menaante qui peu peu devint une voix... Des paroles +tranges planaient dans l'atmosphre sombre: + +--_Pourquoi le sang du mchant n'a-t-il pas coul?... Pourquoi la mort +n'est-elle pas descendue sur lui?_ + +Ainsi parlait la voix mystrieuse dont la brise nocturne emporta +rapidement les derniers murmures. + +Wontum l'entendit et se dressa en sursaut pour mieux couter; mais tout +tait rentr dans le silence, le sauvage pt croire qu'il avait t le +jouet d'une illusion. + +Manonie, au contraire, crt reconnatre dans ces sons fugitifs l'accent +d'une voix amie descendant du ciel pour la consoler. Elle ne se sentit +plus aussi abandonne, l'espoir revint dans son me: un sommeil +rconfortant vint clore ses paupires, et la nuit grena une une ses +lentes heures sans qu'aucun incident nouveau se produisit. + + + + +CHAPITRE VI + +AMIS + + +Le vieux John et Oakley, aprs avoir quitt le Fort, ou plutt ses +ruines, s'arrtrent pendant quelques instants, sur les bords du +Laramie, pour se consulter au sujet de la direction prendre, et des +rsolutions former pour mener bonne fin leur poursuite. + +Oakley avait souvent rencontr Manonie pendant qu'elle demeurait au +milieu des Sauvages, il lui avait conserv une paternelle affection. + +Le vieux John, non-seulement ne l'avait jamais vue, mais encore, chose +singulire, n'avait jamais entendu parler d'elle jusqu'au moment o le +lieutenant Marshall tait venu implorer son aide et ses bons conseils. +Cependant jusqu' l'poque de son mariage, Manonie avait vcu dans le +voisinage du vieillard. + +Dcidment le vieux John tait plus _ermite_ encore qu'on ne pouvait le +croire. + +Les trois amis dcidrent que le meilleur parti prendre serait de +suivre la piste des Sauvages, et que, lorsque Wontum aurait t +dcouvert, l'un des poursuivants resterait pour pier secrtement sa +marche ainsi que la manire dont il traiterait sa captive, pendant que +les deux autres courraient avertir les troupes rgulires. + +Oakley tait fort adroit suivre une piste; aprs un examen approfondi +il jugea que le ravisseur ne marchait point spar de sa bande, car +aucun vestige isol ne se montrait dans les bois. + +Leur dpart du Fort avait t si promptement effectu qu'ils n'avaient +rien pu savoir de la rencontre entre les dragons et les Sauvages. Leur +surprise fut donc grande lorsqu'ils aperurent les pitinements de la +cavalerie qui effaaient entirement les traces des Indiens. Sur le +premier moment ils pensrent que la bande Pawnie s'tait dtourne +l'approche des soldats pour ne pas tre aperue par eux, et pour viter +un engagement. + +Aprs avoir rapidement march pendant quelques heures, ils se trouvrent +inopinment sur le thtre du combat. Ce fut pour Oakley un trait de +lumire; d'autant mieux qu'en rdant au travers des broussailles, il +dcouvrit, soigneusement cach sous les branches, le cadavre du cheval +que les Indiens avaient emmen du Fort, et qu'une dcharge de mitraille +avait tu. + +Ds ce moment Oakley pt retracer avec une exactitude merveilleuse +toutes les pripties du sort de Manonie. A un chasseur de profession +devenu aussi habile qu'un Indien suivre une piste, il suffit d'un rien +pour se maintenir dans la bonne voie: une branche rompue, une feuille +dplace, un brin de mousse froiss sont pour lui des indices clairs et +infaillibles. + +Ce fut ainsi que Oakley suivit pas pas Wontum et Manonie, soit sur les +rochers, soit sur le gazon, soit sur le sol humide des bois. + +--Oh! s'criait-il de temps en temps, voyez-moi donc les larges +empreintes du gros vilain pied de ce Pawnie... Et ces petits mocassins +de Manonie! de vraies pattes de biche! lgre et forte, malgr son +chagrin... courageuse enfant! elle suivait son fils. Ah! je connais +quelque part une carabine qui parle bien, trs-bien mme, et qui +voudrait dire un seul mot ce Peau-Rouge maudit. Allons, mes amis, +courage! a va bien. + +Lorsqu'ils arrivrent au campement nocturne des Indiens, toute +incertitude se dissipa; la bande des ravisseurs, sans chercher +aucunement cacher sa piste, avait pris la route qui conduisait +directement aux Collines-Noires en suivant le Ruisseau du Daim. + +Les choses tant ainsi claircies, on fit halte et la question fut +agite pour savoir qui retournerait en arrire afin d'avertir la +garnison. + +Il y eut discussion d'abord; car ni Oakley ni le vieux John ne voulaient +reculer devant les dangers de la poursuite; chacun d'eux tait emport +en avant par la mme ardeur. + +--Maintenant, ami John, dit Oakley, il s'agit de bien se comprendre et +de ne pas se tromper. Que le bon Dieu vous bnisse! mais, je crois que +vous vous connaissez en diableries indiennes, peu prs autant qu'un +baby de deux mois. Vous tes si _mystique_ et si tranquille dans votre +petit coin que vous avez sans doute oubli par quel bout on prend un +mousquet; ma foi! je ne comprendrais pas, qu' votre ge, vous fussiez +tent de courir aux mchantes aventures. + +Le vieux John se mit rire avec une bonhomie pleine de malice. + +--Je ne suis peut-tre pas aussi ignorant que vous le croyez de ce qui +concerne les ruses sauvages. Il me semble que je saurais encore +passablement suivre une piste et mme jeter par terre un Peau-Rouge, +s'il le fallait pour une juste cause. + +--Bah! vraiment? Trs-bien! je suppose que vous en seriez capable. Mais +comment connatriez-vous leurs malices, vous qui, toujours enferm dans +votre cabane des montagnes, ne faites pas autre chose que lire dans vos +livres? C'est comme je vous le dis, John; vos moyens de science vont +aussi loin qu'une ducation par les livres peut mener, mais, mon avis, +le meilleur livre ne dit pas grand chose sur les Indiens. Vous avez +peut-tre trop peu tudi dans le _grand livre_ qui se dveloppe autour +de nous. + +A ces mots, Oakley montra d'un geste l'imposant paysage de la valle; +John inclina respectueusement sa tte vnrable. + +Au bout de quelques moments il rpondit: + +--Enfin, Oakley, changeons un peu notre opinion respective sur les +projets du ravisseur Pawnie, et sur les motifs qui l'ont pouss +enlever l'enfant. + +--Parfaitement! allez, donnez vos ides; nous verrons si vous avez jug +droit relativement cette affaire de la vie des bois. + +--Eh bien! il va suivre les Collines Noires jusqu' ce qu'il ait atteint +le Deer Creek. + +--Par les cornes d'un moose! c'est mon avis aussi. Allons, parlez +encore. + +--Ensuite il traversera la valle, en droite ligne pour gagner les +Eaux-Douces. + +--Prcisment! je pense comme vous. Aprs!... + +--Aprs...? il ne s'arrtera pas qu'il n'ait atteint _Devil's Gate_. + +--Nous sommes du mme avis, mon vieil ami. Continuez votre explication. + +--L, il se considrera comme sauv, et il le sera en effet, jusqu' un +certain point; car il est impossible de traner de l'artillerie dans ces +territoires inaccessibles. Les Peaux-Rouges, une fois retranchs dans +leurs cavernes, ne fussent-ils qu'une centaine d'hommes, pourraient +tenir tte une arme. + +--Vous parlez droit, sir; je vous coute toujours. Maintenant je me +demande s'il y aurait quelque autre chemin pour arriver jusqu' eux. + +--Je vous comprends. Il faudrait pouvoir les surprendre et les craser +l'improviste. Ce sera le seul moyen de russir, s'ils parviennent +atteindre leur refuge. + +--S'ils y parviennent?... et comment, tonnerre! calculez-vous qu'on +pourrait les en empcher; dmontrez-moi , je vous prie! + +--Bien, je vais l'expliquer. De quel nombre pensez-vous que leur bande +soit compose? + +--Hum! on ne pourrait pas dire cela au juste. Cependant, comme ils ne +s'attendaient pas tre suivis, ils n'ont pas pris soin de marcher la +file indienne, chacun dans les traces de celui qui le prcdait: nous +allons donc peut-tre voir quelque chose. + +Oakley examina les alentours pendant quelques minutes. + +--J'estime qu'ils sont environ une soixantaine. Maintenant, voyons votre +plan. + +--Il est bien simple: il consiste intercepter la marche des Indiens +avant qu'ils soient parvenus Sweet-Water. + +--Certes! mais comment russir les intercepter? que pourrons-nous +faire contre soixante hommes. + +--Vous ne me comprenez pas. Tout ce que vous pourrez faire, ce sera de +retourner au Fort en toute hte, avertir les militaires, et les amener +sur les lieux. Ils ont de la cavalerie, les Indiens n'en ont pas; on +pourra atteindre la rivire avant eux. + +--Oui; c'est clair comme bonjour. Mais pourquoi dites-vous que je vais +retourner au Fort? + +--Aimeriez-vous mieux que ce ft moi? + +--Oui, oui, pre John. Je ne disconviens pas que vous soyez un aussi bon +claireur que moi; nonobstant, je suppose que vous tes trop vieux pour +courir dans les bois la poursuite des Indiens. Si vous allez au Fort, +vous aurez la chance d'avoir une monture. + +--Ah! ! mais, Oakley, vous tes pour le moins aussi g que moi. + +--C'est ce qui reste savoir: Enfin, je vous le dis, j'ai un tel +exercice des courses, des chasses, des batailles, que je suis devenu +fort comme un chne... deux fois plus fort que vous, quoique vous soyez +plus gros que moi. + +--Vous croyez ? + +--Un peu, s'il vous plat; si vous voulez essayer _une passe_ avec le +vieux Jack Oakley, venez un peu voir. Vous trouverez votre pareil. + +Le vieillard sourit, s'approcha d'Oakley et le saisit vigoureusement. +Jack fit trois ou quatre efforts dsesprs pour branler son adversaire +et lui faire perdre pied, mais tout fut inutile; John resta immobile +avec la tranquillit d'un rocher, serrant toujours son homme avec des +mains qui semblaient des tenailles d'acier. + +Tout--coup il le prit aux hanches, le souleva d'un puissant effort, et +le fit passer par-dessus sa tte. Oakley alla tomber quelques pas, +lourdement comme une bche. Il se releva agilement avec une exclamation +et saisit l'ermite pleins bras. Mais celui-ci, avec la promptitude de +l'clair, souleva de nouveau Jack en l'air et l'envoya mesurer le sol +avec un bruit effrayant. + +Cette fois, matre Oakley se releva lentement sur ses pieds, en se +frottant les bras, le cou et la tte; en mme temps il lana un regard +empreint d'admiration au vieillard qui tait rest debout et souriant. + +--Jrusha! s'cria-t-il enfin; vous tes un _rude_! touchez-l, mon +homme. + +--Eh bien! croyez-vous que je pourrais me tirer d'affaire avec un +Indien? demanda paisiblement le vieux John. + +--Copieusement! je vous le dis. Oh! oui, copieusement! Certes, comme +vous y allez! Mais n'est-ce pas une honte vous de rester enferm comme +vous l'tes dans votre cabane, alors que vous devriez courir la +montagne, tuant chaque jour votre demi douzaine de Peaux-Rouges! + +--Je ne me permettrai jamais de prendre la vie d'un Sauvage sans y tre +contraint par la ncessit de ma dfense personnelle, ou pour le salut +d'autrui. + +--Mais, puisque nous sommes en guerre, chaque Peau-Rouge est un ennemi. + +--J'aurai l'oeil sur quiconque se prsentera moi; la moindre +dmonstration hostile, j'agirai en consquence. Maintenant, dites-mot +quel est celui de nous deux qui va retourner au Fort. + +--Eh bien! calculez que ce sera moi. Il n'y a pas un instant perdre, +donc, je pars. Hurrah! pour le pre John, jadis appel l'ermite, +aujourd'hui la terreur des Indiens et le vainqueur de Jack Oakley. Oui, +sir, vous l'avez mani comme une vieille femme manie un balai. + +A ces mots il s'loigna grands pas dans la direction du Fort. + +Il et bientt atteint la pente des dernires collines, et se mit +traverser agilement la valle. + +--Par le grand diable rouge! murmurait-il en se frottant les paules; ce +vieux garon est nerveux comme un jeune if et fort comme un chne. Je ne +comprends pas qu'il soit si adroit. + +--De qui parlez-vous donc? demanda une voix tout proche de lui. + +Oakley se dtourna en sursaut, et aperut deux pas de lui un homme +debout sur le bord d'un petit ruisseau. + +--Quindaro! s'cria-t-il. + +--Oui, lui-mme. Que faites-vous par ici, Oakley? + +--Ma vieille langue va tout vous dire, rpondit celui-ci. + +En mme temps il se mit lui raconter toutes les aventures prcdemment +survenues. + +--Et o se trouve Mary? demanda Quindaro. + +--Quelle Mary? + +--Votre fille. + +--Ah! oui; Molly. C'est comme a que je l'appelle, cette petite fille; +cependant c'est malgr la vieille femme qui me rpte toujours qu'il +faut dire Mary. + +--O est-elle? + +--En lieu sr, allez! dans la cabane de l'ermite, avec sa vieille mre. + +--La croyez-vous rellement en sret? + +--Certes! Dieu vous bnisse! Il n'y a pas de ce ct-ci de la +Californie, un Peau-Rouge qui ose toucher au vieux John. Mais venez donc +par ici, je vais vous dire un secret que vous garderez pour vous seul. + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Ce vieux bonhomme l est plus fort qu'un ours brun. Je l'ai prouv il +y a peu d'instants! + +Parlant ainsi, l'honnte Jack se frotta vigoureusement les paules. + +--Ah! o est-il donc le vieux? demanda Quindaro avec un intrt soudain. + +--Il tait par l haut, il y a une demi-heure tout au plus; maintenant, +il est parti sur une piste et je ne serais point tonn de lui voir +faire quelque rude besogne. Je vais vous dire un autre secret; le vieil +ermite est avec nous sur le sentier de guerre contre les Rouges. a +c'est vrai comme parole d'vangile; car il l'a dit, et je le sais homme + ne pas mentir. Mais pourquoi n'tes-vous pas venu voir Molly depuis si +longtemps? Je crois qu'elle prend a coeur; elle est devenue ple et +srieuse, elle ne rit plus; elle n'est plus joyeuse fille comme +l'poque de notre arrive au Settlement. + +--Hlas! monsieur Oakley, les troubles de ces contres suffiraient pour +enlever son sourire la nature elle-mme, et pour mettre en deuil +l'azur du firmament. Pourquoi ne vous ai-je pas visit depuis +longtemps?... parce que j'ai trop d'ouvrage accomplir ici; parce que, +jusqu' la fin de cette guerre, je me suis vou une seule et unique +tche. Il est vrai, entirement vrai, que je porte toujours dans mon +coeur l'image de votre fille; mais mon coeur saigne d'une blessure +toujours ouverte; le sang en sort avec une telle abondance qu'il +obscurcit ma vue pour tout autre objet. Quand ma vengeance sera +accomplie, grandement, compltement, alors j'irai vous voir. Mais non +auparavant... non, pas avant cette heure. + +Quindaro parlait avec une vive motion. + +--Vous m'excuserez, monsieur Quindaro, mais je vois que vous tes un +homme d'ducation et j'ai peur que ma pauvre Molly ne soit pas un parti +pour vous. Mais vous ne voudriez pas...--Oh! je confesse que je suis un +vieux fou, et je mriterais qu'on me trpignt sur le nez pour cette +question...--Voyez-vous, j'aime ma fille tel point, que mon vieux +coeur se briserait, s'il arrivait quelque chose mon enfant. + +--Bien: que vouliez-vous me demander? + +--Vous ne voudriez pas jouer avec l'amour de ma petite Molly;... +l'abandonner au dsespoir et la mort?... + +Quindaro bondit sur ses pieds et regarda fixement Oakley sans prononcer +une parole. + +--Oh! vous n'avez pas besoin de rpondre, continua le brave Jack d'une +voix mue, je lis votre pense dans vos yeux. Souffletez-moi pour ma +sotte question! C'est une ide qui m'a travers la tte. Je vous ai +toujours considr comme un coeur loyal, un homme droit et honorable; +ma pense sur vous n'a pas chang. Vous m'excuseriez si vous saviez ce +que c'est que d'tre pre,.... et pre d'une fille tendre et dvoue. + +L'nergique visage de Quindaro fut agit d'une motion terrible: il se +couvrit la face des deux mains et resta longtemps sans pouvoir parler. + +--Non, M. Oakley, dit-il; non, je ne sais pas ce que c'est que d'tre +pre. Je connais peine le bonheur d'tre fils et frre... Je connais +l'angoisse... le deuil... la mort... Oh! nuit horrible! continua-t-il +comme rpondant ses propres penses: nuit de terreurs! Flots de sang! +clameurs mourantes des agonisants! Flammes dvorantes! cratures chres +que j'aimais! je vous ai venges dj; mais elle n'est pas pleine +encore, la coupe de la vengeance! + +En parlant, cette homme si fort et nergique sentait son coeur se +gonfler comme l'Ocan par une furieuse tempte; le sang brlant +bouillonnait ses tempes; une flamme sinistre s'allumait dans ses yeux. + +Oakley le regarda avec une motion mle de surprise. Il supposait bien +que les Sauvages n'taient pas trangers au dsastre dont il venait de +parler; mais c'tait la premire fois que Quindaro laissait chapper une +parole de nature jeter quelque lumire sur son existence trange et +mystrieuse. + +--Ce sont les Indiens qui vous ont fait tout cela? demanda Oakley aprs +quelques instants de silence: ils sont capables de tout. + +--Oui; ce sont ces Pawnies maudits. + +--Ils ont massacr vos parents? + +--Oui; pre, mre, frres, soeurs;--tous sont morts, except moi. + +--tes-vous sr que personne n'ait chapp au carnage? + +--Oh oui! j'en suis sr. J'ai vu les corps sanglants, tendus sous mes +yeux. + +--Avez-vous pu les ensevelir, dcemment, comme il convient de le faire? + +--Hlas non! peine ai-je pu m'chapper vivant. Mais quelques jours +aprs, lorsque je suis revenu sur le lieu du dsastre, j'ai vu cinq +tombes frachement dcouvertes... + +--Alors, vous avez suivi les Pawnies? + +--Oui: j'ai constamment rd autour d'eux pendant qu'ils frquentaient +les environs du Lac Willow; depuis qu'ils sont dans les montagnes, je me +suis attach leurs pas. Je leur ai dj arrach vie pour vie, depuis +longtemps; mais je ne regarderai ma vengeance comme accomplie et mon +oeuvre comme termine, que lorsque cette race infernale aura disparu +de dessus terre. Mon nom excite leur terreur, mais ce sera bien pire +encore, plus tard, si mes projets d'extermination russissent. + +--O est votre habitation, Quindaro? + +--Au milieu des rocs de la montagne, dans la valle, sur la rivire, +partout o ma tche m'appelle. Quindaro est comme l'oiseau sauvage, +libre de tous ses mouvements. + +--Avez-vous quelquefois rencontr le vieux Pre John? + +--Je l'ai aperu; mais nous ne nous sommes jamais abords face face. + +--Quindaro, promettez-moi une chose. + +--Laquelle? + +--C'est de rendre visite l'Ermite lorsque vous en aurez l'occasion. + +--Pourquoi cela? + +--Je vous le dirai plus tard. Promettez-moi. + +--Bien! ce sera fait suivant votre dsir. Pour le moment il faut que je +vous quitte; je vais me mettre sur la piste de cette bande: peut-tre +pourrai-je tre utile la jeune femme et l'enfant dont vous m'avez +parl. En mme temps je ferai mon possible pour rencontrer le vieil +Ermite s'il se trouve dans ces parages. + +A ces mots Quindaro tendit la main, saisit celle d'Oakley, la secoua +cordialement, et s'loigna d'un pas agile dans la direction des collines +noires. + +Oakley resta immobile le regarder jusqu' ce qu'il l'et perdu de vue: +puis il se mit en route de son ct en grommelant: + +--Je parierais ma vieille chevelure contre un cuir de Peau-Rouge, que le +pre John et ce jeune gaillard pourraient se convenir beaucoup. Ils ont +tous deux une histoire funeste et mystrieuse se raconter: ils gardent +tous deux une vieille rancune contre les Indiens.--Dcidment ils seront +trs-bien ensemble.--Mais, que fais-je ici?... courons vite je n'ai pas +une minute perdre. + +Sur ce propos, matre Jack se remit vivement en route et continua sa +marche avec une telle activit qu'il arriva sain et sauf, au Fort, avant +la nuit. + +Il fut chaudement accueilli par cette vaillante petite arme, toujours +indomptable malgr ses revers. Chaque soldat tait dvou de coeur et +d'me l'_Hrone du fort Laramie_; chacun se sentait atteint par le +terrible vnement qui la frappait; chacun voulut devenir son vengeur. + +Par une heureuse concidence, un renfort de troupes tait arriv +Laramie; il se composait de deux cents hommes bien monts, bien arms, +venus du Fort Jefferson. Dans de pareilles conditions, il devenait +possible de lancer en expdition un dtachement considrable sans avoir + craindre de dgarnir les dbris de la citadelle. + +Les prparatifs de campagne furent bientt faits. Le lendemain, bien +longtemps avant les premires lueurs de l'aurore, deux cent cinquante +cavaliers parfaitement quips, munis de deux pices d'artillerie, se +mirent allgrement en route pour cette expdition mmorable. Une +gnreuse ardeur faisait battre toutes ces vaillantes poitrines; on se +htait pour atteindre au plus tt le territoire des Eaux-Douces, de +faon devancer les Sauvages. + +Oakley marchait devant en guide et en claireur, ne laissant pas un +buisson sans le fouiller d'outre en outre, pas un dfil sans le sonder +du regard. + + + + +CHAPITRE VII + +UN MESSAGE + + +Le soleil se leva, brillant, gai, superbe: aux feux de ses rayons +naissants les petits ruisseaux faisaient miroiter leurs ondes +capricieuses tout en gayant les cteaux de leurs murmures joyeux. Tout +respirait la paix, le bonheur, la tranquillit profonde que la bonne +mre nature dispense en prodigue ses enfants du dsert. + +Mais toujours grondait un noir orage au coeur de Wontum: cet tre +farouche et vicieux n'avait jamais compris un sentiment doux ou +paisible. + +Il restait debout sur cette rive enchante du _Deer Creek_, l'oeil +menaant, le front sombre, dardant sur sa victime des regards de +serpent. + +A chaque coup d'oeil la malheureuse mre frissonnait: puis elle +serrait contre son sein le petit Harry, ce frle objet de tant de joies, +de tant d'angoisses, de tant de souffrances! + +Sans cesse retentissait son oreille le cri de cette voix mystrieuse +et secourable: _Pourquoi le sang du mchant n'a-t-il pas coul? +Pourquoi la mort n'est-elle pas descendue sur lui?_ + +Wontum y pensait aussi avec une mfiance inquite, et ne laissait pas +s'couler une seconde sans promener sur les alentours un regard +inquisiteur: on et dit qu'il souponnait la prsence secrte d'un +ennemi. Son hsitation tait visible; il redoutait de continuer sa +marche; son instinct sauvage lui faisait pressentir une poursuite ou des +embches caches. + +Manonie et un mouvement de joie en contemplant la belle valle qui se +droulait devant elle: aprs un court examen, elle s'tait reconnue; ce +territoire, qu'elle avait souvent parcouru dans sa jeunesse, s'tendait, +avec la _Rivire-Douce_, sur un espace de cinquante milles, et offrait +l'oeil le plus admirable paysage qu'il soit donn l'homme de voir. +La jeune femme avait l'esprance et le dsir de voir Wontum continuer sa +course au travers de cette valle, car dans ce parcours elle avait +beaucoup de chances d'tre secourue par les nombreux Settlers dissmins +dans cette riante contre. Dans tous les cas, si les Blancs, trop +infrieurs en forces, ne pouvaient la dlivrer, elle avait au moins +l'espoir que son mari serait averti par eux et recevrait les +renseignements suffisants pour venir son aide. + +Toute agite par mille penses fivreuses, elle se leva et se mit se +promener lentement sur le bord de la rivire. Le petit Harry avait voulu +la suivre, mais Wontum le retint. Alors l'enfant se retourna irrit et +lana dans la figure du Sauvage un coup de toutes les forces de son +petit poing. Au lieu de s'irriter, le Pawnie eut un demi-sourire et +murmura avec une sorte de satisfaction. + +--Ugh! bon! Il fera un brave Indien! + +Et il passa une main caressante sur la tte du petit garon. Mais +celui-ci, fidle instinctivement la cause maternelle, se gardait bien +de fraterniser avec le ravisseur; il secoua nergiquement sa brune +chevelure et se raidit dans les bras du chef. + +Manonie s'avana insensiblement jusqu' ce qu'elle ft arrive une +trentaine de pas loin de Sauvages. Wontum, quoique acharn comme un +oiseau de proie surveiller tous ses mouvements, ne prit pas garde ce +qu'elle faisait; sa petite querelle avec Harry l'avait distrait pour +quelques instants. + +La jeune femme cherchait curieusement dans les environs, esprant +dcouvrir l'auteur mystrieux de l'avis qu'elle avait reu dans le cours +de la nuit prcdente. Tout coup elle tressaillit; quelque chose +venait de tomber ses pieds: c'tait un petit cailloux roul dans un +bout de papier. Elle le saisit avec l'avidit d'un naufrag qui se +cramponne une corde de salut; en mme temps elle jeta un regard +oblique du ct de Wontum pour savoir s'il s'tait aperu de quelque +chose; ce dernier continuait s'occuper du petit Harry; depuis quelques +instants il ne prenait pas garde ce que faisait Manonie. + +Elle dplia le papier qui portait quelques lignes d'criture, et lut +avidement: + +--Esprez! cette nuit vous serez libre. Votre mari est inform de votre +situation, il fait tous ses efforts pour courir votre aide. Je suis +votre ami, je resterai auprs de vous. + +Manonie leva les yeux; en face d'elle, une trentaine de pas, elle +distingua, dans l'ombre d'un arbre creux une paire d'yeux tincelants +qui la regardaient d'une faon trange. Au bout d'une seconde, un jeune +homme de haute taille, sortant de sa cachette, se laissa voir un +instant, appuya un doigt sur ses lvres pour recommander le silence, et +disparut comme un mtore. + +Manonie eut peine retenir un cri de bonheur qui gonflait sa poitrine: +son premier mouvement fut de s'lancer vers l'inconnu. Un instant de +rflexion la calma: elle comprima son motion, et revint l'endroit o +Wontum tait assis avec le petit Harry. Toute tremblante, elle serra +avec une sorte d'emportement maternel son cher enfant sur son sein, +comme si elle et voulu le disputer l'univers entier. Wontum ne fit +pas attention cette exaltation fbrile qu'il considrait comme une +infirmit fminine. + +Le mystrieux alli qui venait de se rvler lui tait compltement +tranger; elle ne se souvenait point de l'avoir jamais vu. Pourtant elle +se sentait agite d'une motion inconcevable... chose facile +comprendre: son coeur battait se rompre lorsqu'elle songeait que le +bonheur, la libert, la vie taient proches et que quelques heures +seulement la sparaient de la dlivrance! + +Au milieu de ces penses tumultueuses vint se mler tout coup un +sentiment de crainte: sans doute il y aurait quelque nouvelle bataille, +o son mari courrait risque d'tre tu. En effet, ses ravisseurs +formaient une bande d'au moins quatre-vingt guerriers valides et +courageux; comment viendrait-on bout de cette horde froce alors qu'un +_seul_ alli s'tait prsent pour la pauvre captive?... + +Sans souponner les temptes de crainte, d'espoir, de dcouragement qui +se disputaient l'esprit de leur prisonnire, les Sauvages levrent leur +camp et se prparrent continuer leur route. Au grand chagrin de +Manonie, ils se disposrent quitter la valle et s'enfoncrent dans la +montagne: bientt leur caravane fut perdue au milieu d'un ocan de +valles, du fond desquelles on distinguait difficilement la plaine par +quelques chappes lointaines. + +Cette journe fut rude pour Manonie: puise par les fatigues des +courses prcdentes, elle fut force de se reposer frquemment. La +marche des Sauvages en fut considrablement retarde; ils perdirent +ainsi leur avance, ce qui les contraria d'une manire sensible. Bientt +leur mcontentement se trahit par des coups-d'oeil irrits et des +propos menaants: Manonie les comprenait parfaitement, car elle n'avait +point oubli l'idime Pawnie qui lui avait t familier durant sa +jeunesse. + +Une querelle ouverte ne tarda point s'engager. Un des Sauvages +reprocha avec aigreur Wontum d'avoir engag cette expdition dans un +intrt tout personnel, uniquement pour s'emparer de la squaw Face-Ple, +et de les avoir pousss une bataille qui leur cotait plus de cent +hommes. + +Le mme orateur, s'adressant ses autres compagnons, leur proposa de +mettre mort la femme blanche, pour terminer toute discussion son +sujet.--Mieux vaut, dit-il, emporter son scalp que de laisser nos +chevelures sur un nouveau champ de combat; elle ne sera jamais des +ntres, elle sera toujours une source de discorde. + +On agita ensuite la question relative au sort de l'enfant. + +--Qu'il vive, continua l'orateur; il est si jeune qu'il oubliera sans +doute ses parents, et pourra devenir un guerrier utile la tribu. +Quoique dans un ge tendre, il a fait preuve de courage; il sera +peut-tre un jour fameux sur le sentier de guerre. + +La pauvre Manonie suivait cette discussion avec un intrt anxieux qu'il +est facile d'imaginer. A tout instant ses regards inquiets sondaient +furtivement les environs pour tcher de dcouvrir son mystrieux +protecteur; mais il restait invisible comme s'il eut fait partie du +monde des esprits. + +Aprs avoir longuement discut, les Sauvages prirent une rsolution, +qui, en lui laissant quelque rpit, permettait Manonie d'esprer +encore. Ils dcidrent que, malgr son mariage avec un blanc, ils +n'avaient pas le droit de la mettre mort sans avoir consult le grand +chef de la tribu laquelle la jeune femme avait appartenu, et sans +avoir obtenu son assentiment. On la conduisait donc devant Nemona pour +qu'il fut le juge suprme de son sort. + +Le soleil allait disparatre de l'horizon lorsque Wontum donna le signal +de faire halte pour procder aux prparatifs de campement. La troupe +sauvage s'installa en un grand cercle comme la nuit prcdente. Au +centre, on brancha deux jeunes sapins proches l'un de l'autre, on les +lia par leurs cmes de faon ce qu'ils formssent la charpente d'un +wigwam; ensuite ils furent couverts de branches, de feuilles, de +fougres et de mousses; ainsi arrange cette tente offrait Manonie un +abri chaud et confortable. + +Ce ne fut pas sans une curiosit inquite que la jeune femme suivit de +l'oeil tous ces prparatifs. Mais elle ne s'en approcha pas; assise +sur une roche leve d'o sa vue pouvait dominer la plaine, elle +regardait avec tristesse ce dsert dont les limites allaient se +confondre avec l'horizon, et qui dormait du sommeil profond de la +solitude. A tout instant elle esprait voir surgir de quelque ravin une +troupe arme; elle tendait l'oreille au moindre bruit, pensant que le +pas des chevaux se ferait entendre sur les cailloux roulants de la +montagne..... + +Vain espoir! efforts inutiles! Les torrents lointains faisaient seuls +entendre leurs sourds grondements: les cmes d'arbustes seules, ondoyant +au vent, apparaissaient seules entre les interstices des rochers noirs; +et si quelque pas furtif troublait le morne silence, c'tait celui du +loup des prairies en route pour chercher pture. + +Au moment o elle s'y attendait le moins, Wontum vint la trouver et +s'assit ct d'elle sur le gazon. Il la regarda longtemps avec une +fixit trange; son visage avait une expression indfinissable dont +Manonie ne put s'expliquer la signification. + +Enfin il lui adressa la parole en langage Pawnie entrecoup de mauvais +anglais: + +--_Coeur-de-Panthre_ a voulu me tuer cette nuit! + +Manonie tressaillit: elle tait bien loin de se douter que le Sauvage +souponnt seulement ses penses de la nuit prcdente. Il ne l'avait +assurment pas vue levant le couteau sur lui, le tenant suspendu sur sa +poitrine, le replaant ensuite sa ceinture sans avoir frapp. Wontum +dormait, rvait mme cet instant; comment donc avait-il pu surprendre +le secret que Manonie et l'_ombre_ seules connaissaient? + +Une vive rougeur monta aux joues de la jeune femme cette question +inattendue: c'tait pour l'Indien une rponse suffisante. + +--Pourquoi voulez-vous tuer Wontum? demanda-t-il. + +Manonie comprit qu'une dngation serait inutile. + +--Je n'aurais voulu vous tuer que si cela et t ncessaire pour +assurer ma libert. + +--Vous avez donc eu l'intention de me faire mourir? + +--Oui. + +--Pourquoi n'avez-vous pas excut votre projet? + +--Parce que, au moment o j'allais frapper, vous avez lch ma main que +vous reteniez pendant votre sommeil; ce moment j'esprais pouvoir fuir +sans tre force de commettre un meurtre. Mais comment avez-vous su tout +cela? + +Wontum lui montra son couteau: + +Vous avez tir ceci, dit-il, mais vous n'avez pas pris garde, en le +remettant dans ma ceinture, que vous le placiez dans mon sac balles. +Pourquoi vouliez-vous fuir loin de moi? + +--Pour revenir auprs de mon mari; vous ne pouvez en douter. + +--Trs-bien! mais Wontum ne remettra jamais l'enfant en libert. + +Manonie et un grondement de douleur maternelle: le Sauvage continua: + +--Et de plus, je ferai votre mari prisonnier; je le brlerai. Consentez + devenir ma squaw, et je ne le brlerai pas. Wontum veut +_Coeur-de-Panthre_ pour squaw; il l'aura, ou malheur au mari. + +--Mon mari mourra alors, rpondit Manonie avec fermet, car je ne serai +jamais votre squaw. Mais il n'est pas en votre pouvoir, mon bien-aim +Henry; il ne succombera pas sous vos coups. Prenez garde vous-mme; et, +si vous voulez avoir la vie sauve vous ferez bien de me rendre la +libert, car la vengeance de mon mari sera sre et terrible. + +--Ugh! Wontum n'a pas peur d'un soldat Face-Ple! Ces hommes-l sont de +pauvres guerriers. Qu'il vienne, l'officier! je serai content de +l'emmener avec moi _Devil's Gate_. + +A ce moment l'oeil toujours vigilant de Manonie crut apercevoir +derrire les rochers quelque chose comme l'ombre d'un homme: Elle ne fit +qu'entrevoir cette apparition qui s'vanouit sur le champ, comme une +vision fugitive. Malgr sa vive motion, elle eut la prsence d'esprit +de dtourner les yeux afin de ne pas attirer sur ce point l'attention du +Sauvage: Nanmoins un sourire d'espoir erra sur ses lvres et fut +remarqu par Wontum. + +--Coeur-de-Panthre pense quelque chose d'agrable? demanda-t-il. + +--Je songeais mes amis et la terrible revanche qu'ils vont prendre +sur vous. + +--Ugh! _Coeur-de-Panthre_ les attend cette nuit? + +Un sourire significatif resta empreint sur la face ruse du Pawnie; +Manonie trembla un instant qu'il n'et dml le secret du mystrieux +tranger: mais quelques secondes de rflexion la rassurrent, elle +rpondit courageusement: + +--Oui! je suis certaine de revoir bientt mes amis. Je m'chapperai la +premire occasion; soyez en sr! + +--Wontum sait quoi s'en tenir l-dessus; mais il prend soin de ses +prisonniers. Demain, dans la soire, nous serons au village des Pawnies. +Alors Coeur-de-Panthre sera la femme ou l'esclave du chef: elle +choisira! + +--Vous n'irez pas si loin sans tre attaqu. + +--Je ne crains rien. Sans quitter les montagnes, je regagnerai nos +cavernes par les dfils d'Indpendance-Rock. Vos soldats sont tous +cheval; ils ne pourront nous atteindre tant que nous serons dans les +rochers. S'ils entreprennent de traverser Devil's Gate, ils sont perdus. +Vous le voyez, il n'y a pour vous aucune esprance d'vasion: le parti +le plus sage sera donc de vous rsigner votre sort. + +Wontum lui montra ensuite la tente improvise, et continua en idime +Pawnie. + +--Vous allez reposer l-dedans cette nuit. Mais pour vous empcher de +faire quelque sottise, je vais vous lier les mains et les pieds. + +Manonie ne rpondit rien, et la conversation en resta l. Lorsque la +soire fut plus avance, Wontum attacha les deux poignets de Manonie +avec une corde solide: + +--La nuit dernire, dit-il, vous avez fait usage de vos dents; je vais +prendre mes prcautions ce sujet. + +En mme temps il fit asseoir sa victime par terre, le dos appuy contre +une grosse pierre, lui passa sous le cou une branche longue et flexible +qu'il enroula des deux bouts sur l'un des sapins soutenant le wigwam, et +lui rendit ainsi impossible tout mouvement de la tte. Une autre corde +lui serrait les pieds et revenait se nouer aux poignets qu'elle +maintenait arrts contre le corps. + +A moins d'tre dlivre par une main secourable, la pauvre captive +devait passer les longues heures de la nuit dans une cruelle immobilit. +Elle ne dit pas un mot, ne profra pas une plainte. En apportant auprs +d'elle le petit Harry, Wontum ne pt s'empcher de lui accorder un +regard d'admiration. + +Tous ces prparatifs accomplis, le Pawnie se coucha sur le sol, +directement en face de l'entre, et resta longtemps immobile mais +veill, comme une bte fauve l'afft. + +Cependant, lorsqu'arrivrent les premires heures matinales aprs +minuit, sa tte s'inclina sur le gazon, ses poings ferms +s'entr'ouvrirent; il s'endormit d'un sommeil d'autant plus profond qu'il +avait lutt davantage. + +Il tait impossible Manonie de faire un mouvement. Elle aurait bien +voulu carter un peu les branches de sa tente pour apercevoir ce qui se +passait dans la campagne. S'apercevant que son petit garon tait +veill, elle l'appela avec un sourire, et lui demanda, bien bas, de +pratiquer une ouverture dans les feuillages. + +L'enfant obit avec une adresse et une prcaution au-dessus de son ge. +Alors Manonie pt voir au dehors par cette claircie: sa vue, il est +vrai, ne pouvait se porter que dans une seule direction, mais c'tait +dj quelque chose. + +La nuit tait splendide: les clarts d'une lune resplendissante taient +adoucies plutt qu'obscurcies par les flocons lgers de blancs nuages +qui erraient lentement dans l'azur. Les gigantesques silhouettes de ces +voyageurs ariens revtaient tour tour les formes les plus +fantastiques; ici c'tait un chne au feuillage touffu, l, un palais, +plus loin un volcan au cratre de feu; puis c'tait un gant arm, un +dragon fantastique, un lion couch, une panthre bondissante: et toutes +ces images mouvantes, confuses, entrelaces, changeant de forme chaque +seconde, se balanaient au clair de lune comme un essaim capricieux de +puissances surnaturelles mises en gat par cette belle nuit. + +Au milieu de ces fantmes insaisissables, l'oeil fascin de la captive +croyait parfois dmler la haute stature de son ami inconnu surgissant +du fond de quelque ravin... mais un rayon glac immobilisait soudain la +forme entrevue et la changeait en roc, en sapin, en bosquet, en tronc +d'arbre; et, avec l'illusion s'vanouissait l'esprance. + +Ah! ciel! qu'est-ce que cela? Les prunelles noires de la jeune femme +sondent ardemment l'espace! Est-ce une erreur, un rve, encore? L, tout +prs, un corps sombre se dtache d'un noir rocher;... une tte +intelligente pie la hte les alentours;... on s'avance,... on +rampe,... on s'approche! + +Manonie et un affreux battement de coeur; l'esprance rentrait si +violemment dans sa pauvre me qu'elle en tait dchire comme par une +blessure. Il arrivait enfin, cet ami! L'heure de la dlivrance allait +sonner! + +Effectivement c'tait un homme: il s'avana avec une merveilleuse +souplesse prs des avant-gardes des Sauvages. Manonie le vit s'incliner +sur le corps sombre de l'un des dormeurs; elle crut qu'une lutte allait +s'engager. Mais non; un point lumineux parut et disparut sur la poitrine +de l'Indien; celui-ci leva convulsivement les bras; ils retombrent +inertes et morts; l'agonie avait t foudroyante et muette. + +Alors le vainqueur prit dans ses mains robustes le cadavre du Pawnie et +disparut en l'emportant derrire un rocher. + +Le regard inquiet de Manonie ne le perdit pas longtemps de vue: bientt +il reparut en pleine lumire; ce moment il s'tait transform en +Indien. Il se remit ramper silencieusement. + +La jeune femme le vit se glisser, avec la souplesse d'un serpent, au +milieu des Sauvages qui entravaient sa route; il approchait lentement, +mais srement du wigwam. Quand il fut tout proche, le corps de Wontum +l'obligea se dtourner; pendant quelques secondes, longues comme des +sicles, Manonie ne vit et n'entendit rien. + +Tout--coup, derrire elle, le feuillage murmura imperceptiblement. + +L'homme tait arriv. + +Il se glissa par l'ouverture qu'il venait de pratiquer, posa sa main sur +l'paule de la captive et l'attira lui. Les liens la retenaient: il +s'en aperut bien vite, les trancha silencieusement, puis, d'une voix +plus basse qu'un souffle, il lui dit: + +--Donnez-moi l'enfant! + +--Qui tes-vous? demanda Manonie. + +--Un ami. Donnez l'enfant et suivez-moi. + +A l'instant mme o elle soulevait le petit Harry de sa couche de +feuilles, Wontum se souleva sur son coude et fit osciller sur ses +paules sa tte alourdie par le sommeil. + +Manonie resta sans respiration, les bras tendus, le sang lui battant les +tempes... Wontum retomba sur le gazon en murmurant quelques paroles +inintelligibles et redevint immobile. + +Aprs quelques minutes d'une mortelle attente Manonie souleva l'enfant +et le remit l'tranger, puis elle le suivit en rampant comme lui au +milieu des Sauvages, menaants jusque dans leur sommeil. + +Dire les transes cruelles de la fugitive pendant ce prilleux trajet +serait impossible; la vie tait suspendue en elle la pense qu' +chaque seconde le vol d'un moucheron, le froissement d'un brin d'herbe, +le reflet d'un rayon de lune pouvaient veiller l'ennemi et la perdre +ainsi que son enfant et son gnreux sauveur. + +Enfin la redoutable enceinte fut franchie; aussitt l'homme se redressa +et se mit marcher rapidement: Manonie le suivit pas prcipits. On +marcha ainsi pendant une heure, dans le plus profond silence. Bientt il +devint vident que leur fuite n'tait pas dcouverte et qu'ils n'taient +pas poursuivis. Alors Manonie se hasarda parler: + +--Comment pourrai-je jamais reconnatre votre gnreux dvouement pour +moi? dit-elle son sauveur, d'une voix tremblante de reconnaissance et +d'motion. + +--J'ai fait peu de chose, rpondit l'inconnu simplement mais avec bont. + +--Ah! sir! vous auriez t impitoyablement massacr par les Sauvages +s'ils vous avaient aperu! + +--C'est possible. Mais j'ai souvent dj couru les mmes risques pour de +moins bonnes causes. Au fait, qu'est ce que la vie pour moi?... et que +puis-je craindre en la risquant? + +--La vie est une douce chose pour moi, sir; elle m'est prcieuse et +chre. Je voudrais que pour tous elle fut aussi heureuse que pour moi! + +--Madame, je suis bien aise d'avoir pu vous rendre ce service, et de +pouvoir ramener votre mari vous et votre enfant. + +--Pourrais-je savoir qui est celui qui je dois tant de reconnaissance? + +--Pardonnez-moi de vous rpondre brivement cet gard. Nous ne nous +sommes jamais rencontrs jusqu' ce jour. Je ne suis qu'un simple +chasseur; le hasard m'ayant appris que ces coquins vous avaient faite +captive, je me suis dtermin vous suivre pour vous secourir s'il +tait possible. Maintenant nous sommes sauvs, je pense. + +--Mais, si je ne me trompe, au lieu de nous diriger vers le Fort, nous +lui tournons le dos? + +--Oui. + +--Vous avez certainement de bonnes raisons pour prendre cette direction; +puis-je vous demander quelle est votre pense. + +--Oui sans doute. Les Sauvages dcouvriront notre fuite +trs-promptement, au plus tard, demain matin. Naturellement ils +supposeront que nous avons pris la route de la valle pour nous rendre +au Fort. Mais, ne vous y trompez pas, ils auront bientt dml nos +traces et ne tarderont point reconnatre leur vraie direction. Ils +s'apercevront aussi que vous avez t aide par quelqu'un. + +--Comment croyez-vous qu'ils sauront cela? + +--D'abord ils n'ignorent pas qu'il vous tait impossible de vous dlier +seule. En second lieu, ils dcouvriront bientt le corps de l'Indien que +j'ai laiss derrire un rocher. + +--En effet, j'ai vu comme un fantme sortir de l'ombre; puis un Sauvage +s'est dbattu convulsivement. + +--C'tait moi que vous avez aperu: c'tait moi aussi qui vous ai lanc +un billet, hier matin, pour vous avertir que j'tais proche. + +--Je l'ai suppos. Mais vous n'tes donc pas un Indien, quoique vous en +portiez le costume? + +--Non. Prvoyant le cas o un Sauvage viendrait se rveiller sur mon +passage, j'avais song me procurer un de leurs costumes; car j'tais +sr de cheminer ainsi au milieu d'eux sans tre remarqu: j'eusse mme +t avec vous, qu'ils n'auraient fait aucune attention, me prenant pour +Wontum. Pour me procurer le vtement ncessaire, je ne pouvais le +prendre que sur le dos d'un Indien: le moyen tait facile; je me suis +approch sans bruit du coquin le plus proche et tout en lui serrant +convulsivement la gorge, je lui ai plant mon couteau dans le coeur. +Vous avez vu;... ce n'a pas t long. Tout allait pour le mieux; +aussitt mon homme mort je l'ai port derrire un rocher; l, j'ai +chang de toilette avec lui. + +--tait-ce votre voix qui a prononc mystrieusement ces paroles: +Pourquoi le sang n'a-t-il pas coul?... + +--Oui. + +--O allons-nous maintenant? + +--Je vous conduis la cabane du vieux John qu'on appelle l'Ermite. + +--En quel lieu? + +--Au confluent des rivires Swet-Water et Platte. + +--Pensez-vous que, l, je serai en sret jusqu' ce que mon mari ait +t averti et vienne me rejoindre? + +--Peut-tre y sera-t-il arriv avant nous. Son intention tait de se +mettre en campagne avec un fort dtachement sur les rives de Swet-Water, +afin d'intercepter le passage la bande qui vous avait capture. + +--Ainsi donc mon mari sait maintenant quel a t mon sort? + +--Oui; il se hte de toutes ses forces pour vous venger et chtier +svrement toute cette canaille sanguinaire qui vous a si fort +maltraite.--N'auriez-vous pas besoin de vous reposer un instant? + +--Oh non! la perspective de revoir mon bien aim Henry loigne de moi +toute lassitude. Htons le pas, au contraire; je crains que ces +horribles perscuteurs viennent retrouver notre trace et se mettent +notre poursuite. Ce serait la mort s'ils nous rejoignaient dans cette +solitude! + +Les deux fugitifs continurent en silence leur course rapide; l'inconnu +portant toujours avec tendresse l'enfant dans ses bras. Le soleil +apparaissait l'horizon lorsqu'ils arrivrent aux dernires dclivits +de la montagne: peu de distance ils rencontrrent une petite cabane. + +--C'est l que demeure l'Ermite, dit l'inconnu; ici vous serez en +sret; vous pouvez entrer avant moi. + +Manonie pntra dans l'humble chaumire, tenant le petit Harry par la +main: peine la porte fut-elle ouverte, que la jeune femme se trouva en +pays de connaissance. Mary Oakley et sa mre la reurent avec les +dmonstrations du plus vif intrt et la comblrent de caresses. + +A l'apparition de son guide elles prouvrent un tressaillement de +terreur, caus par son apparence Indienne. + +Mais la crainte dura peu; un clair de joie tincela dans les yeux de +Mary: elle s'lana vers le nouveau venu et prit ses mains avec un +transport de joie. + +--Quindaro! bien cher! Est-ce vous? oh! que je suis heureuse! +s'cria-t-elle d'une voix tremblante. + +En effet, c'tait cet homme trange qui avait arrach Manonie un sort +affreux. + + + + +CHAPITRE VIII + +PARADIS PERDU + + +Mary Oakley et son ami Quindaro ne s'taient pas rencontrs depuis +plusieurs mois; ils avaient donc beaucoup de choses se dire--beaucoup +de ces importantes futilits qui encombrent le rpertoire des amoureux. + +On aurait eu peine croire que cet homme au caractre de bronze, +l'me pleine de sombres penses, toujours rvant la vengeance, toujours +familier avec le sang et les combats, pt s'amollir le coeur parler +de douces choses, si toutefois il avait un coeur capable d'aimer. + +On se serait tromp: Quindaro devenait bon, doux, simple comme un +enfant, lorsqu'un reflet de l'heureuse vie de la famille venait +illuminer la nuit de ses souvenirs. + +Ce fut donc avec une juvnile allgresse qu'il retint dans ses mains les +petits doigts de Mary, et qu'il engagea avec elle un joyeux babil. + +Pour arriver la bienheureuse cabane o elle esprait retrouver son +mari, la pauvre Manonie avait puis ses forces. Une fois en sret, +elle se sentit anantie et retomba presque sans connaissance. On se hta +de lui prparer un bon lit de bruyres et de mousse, dans lequel elle +s'endormit aussitt d'un profond sommeil, ayant ses cts le petit +Harry. + +Quindaro et Mary s'taient assis au pied d'un grand chne, sur le vert +gazon, au bord de la rivire murmurante. Le jeune homme venait de +raconter les pripties au milieu desquelles s'tait accomplie la +dlivrance de Manonie; puis, il avait narr ses propres aventures depuis +plusieurs mois. + +--Cher Walter!--j'aime mieux vous appeler ainsi, ce nom est plus doux +mes lvres, plus harmonieux mes oreilles; murmurait la jeune fille en +ouvrant tout grand ses yeux bleus, pleins d'une tendre admiration. + +--Appelez moi Walter, ma bien-aime, si cela vous fait plaisir. Je n'ai +jamais entendu rsonner ce nom de Quindaro qu'au milieu du carnage et +des combats, il est un signal de mort. Moi aussi j'aime couter +l'autre nom, le nom de ma jeune enfance. Il n'y a plus une crature +vivante qui me l'ait rpt depuis que ma famille a t anantie: aussi, +lorsque votre voix si douce le murmure mon oreille, un frisson de +bonheur me rafrachit l'me, en me ramenant aux beaux jours vanouis. +Oh, Mary! que je voudrais voir ma mission accomplie, mes vengeances +satisfaites, ma tche termine! Ce serait une nouvelle vie pour moi de +fuir ces terribles scnes d'extermination o mon sang bouillonne, o mes +forces s'usent, et de trouver dans quelque solitude paisible, une +existence bnie, adore, auprs de vous. + +--Ne pouvez-vous donc satisfaire immdiatement ce dsir, cher Walter? +Laissez, laissez d'autres mains cet horrible labeur, vous qui tiez n +pour le repos et la paix! + +--Je ne le puis encore. Il y en a _un_ encore qui doit disparatre de la +terre des vivants; ensuite je quitterai cette vie cruelle et impie +laquelle m'a condamn jusqu' ce jour mon misrable sort. + +--Quelle est cette dernire victime? + +--Wontum. Depuis deux jours j'ai eu cent occasions de le tuer, ce +monstre! mais la pauvre femme et son enfant l'ont sauv. + +--Comment cela? + +--Elle tait sa prisonnire: je voulais la dlivrer. Si j'avais fait feu +sur ce chien sauvage, toute sa bande se serait aperue de ma prsence; +je n'aurai plus rien pu faire pour elle; on l'aurait hache sur place +coups de tomahawk. J'ai donc mis de ct ma vengeance, pour sauver la +captive.--Oh! la nuit dernire, quand j'ai pntr dans le wigwam o +elle tait charge de liens, je me suis pench sur le Pawnie, mon +couteau est sorti tout seul de son fourreau, le coeur de l'ennemi +l'attirait! Mais je me suis retenu; il fallait dlivrer la mre et +l'enfant. Un geste, un souffle, pouvaient donner l'alarme, la bande se +levait comme un tourbillon, tout tait perdu. J'en aurais tu beaucoup +aprs lui, cela est certain; mais le nombre aurait fini par triompher. +Pour le salut de Manonie, pour celui de son pauvre petit enfant, pour le +bonheur de l'poux et du pre qui aime si tendrement ces deux chres +cratures, j'ai consenti pargner cette bte fauve. D'ailleurs, je ne +veux pas le tuer endormi, ce Wontum: je veux, qu'avant sa mort, mon +regard le glace d'effroi, je veux qu'il sache quel est CELUI qui a si +longtemps poursuivi lui et sa tribu, semant parmi eux la terreur! + +--Mais qui donc tes-vous? Dites-le moi, Walter, je vous en prie. +Expliquez-moi pourquoi vous avez si souvent lev sur les Pawnies des +mains ensanglantes. Sans doute, vous exerciez une juste vengeance, je +le crois; cependant j'ose vous demander le motif... le secret redoutable +que vous gardez au fond du coeur... le moment n'est-il pas venu, ami +bien cher, de vous confier moi? + +--Bientt, oui bientt; avant notre mariage, vous saurez tout. Pour le +moment, je vous en conjure, contentez-vous de ce qu'il m'est permis de +vous dire; et fiez-vous ma loyaut et mon amour pour vous, chre +Mary. + +Ils demeurrent tous deux, pendant quelques instants, plongs dans leurs +rflexions silencieuses. Mary poussa un profond soupir, aprs avoir +promen un long regard sur l'admirable paysage qui les entourait; puis +elle dit d'un ton mlancolique: + +--Walter, il me semble que je n'aimerais point demeurer dans ce qu'on +appelle le _monde civilis_. + +--Vous prfreriez donc rester expose aux dangers que nous courons sans +cesse dans ces rgions inhospitalires? + +--Mon ami, je ne suis pas assez aveugle pour ignorer que vous tes bien +suprieur moi. Quelquefois il me vient en pense que si vous aviez +quelque autre personne aimer, votre affection ne serait point arrte +sur moi. Il me vient aussi en pense que si nous allions vivre dans ce +_Grand Monde_ que vous m'avez si souvent dpeint, vous y deviendriez +l'idole de tous, et alors vous oublieriez la pauvre Mary Oakley, la +pauvre fille sans ducation... Oui, je voudrais vivre et mourir dans +cette solitude ignore, car ici vous m'appartiendrez tout entier, vous +qui serez ma seule joie;... et au milieu de la foule civilise, il n'en +serait pas ainsi, car de nombreux amis se disputeraient votre attention. +Je suis sotte et folle de parler ainsi, mais un seul de vos regards +dtourn de moi me ferait au coeur une blessure que rien ne pourrait +gurir. + +Walter regarda un moment la jeune fille avec une tendresse grave et +mlancolique: + +--Mary, bonne et chre crature, dit-il enfin, est-ce que l'esprit de la +jalousie vous aurait effleur de son aile? + +--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami; est-ce que mes penses +sont rprhensibles? + +--Savez-vous ce que signifie ce mot, _jalousie_? + +--Pas trs-bien. + +--_Jalousie_, sous-entend _suspicion_; or, souponner quelqu'un, c'est +admettre qu'il cache quelque sentiment blmable. Me croiriez-vous donc +capable d'une action ou d'une pense mauvaise?... + +--Non! rpliqua vivement la jeune fille; Dieu me garde de douter de +votre loyaut! Si ce que je viens de vous dire ressemble la +_jalousie_, je voudrais n'avoir jamais parl ainsi. + +Walter runit dans les siennes les deux mains mignonnes de la jeune +fille et les serra affectueusement, en silence. + +--Mary! lui dit-il tout--coup; regardez donc dans la valle! + +Elle tourna aussitt les yeux dans la direction indique. + +--Voyez, continua Walter, prcisment derrire cette grande roche noire, +sur la rive de Sweet-water. + +--J'aperois... Oui, ce sont des cavaliers qui s'avancent. + +--En effet: c'est le mari de Manonie avec les militaires du Fort. +Vraiment, je suis heureux de songer que cette pauvre mre et son enfant +sont ici et vont lui tre rendus. Chose inexplicable, mais que +j'attribue une sympathie bien naturelle, chaque fois que j'ai entendu +la voix de cette jeune femme, il m'a sembl qu'un cho s'veillait dans +mon coeur, qu'un souvenir vanoui se retrouvait au plus profond de mon +me... Oh! mais, voyez; les cavaliers descendent au galop une pente +rapide: sans doute Marshall s'attend trouver ici les objets de son +affection. Qu'il arrive vite! le bonheur l'attend ici. + +--veillerai-je Manonie? + +--Ce sera le meilleur. Ma premire pense avait t de respecter son +sommeil, et de mnager son mari la joie de la surprendre ainsi par sa +prsence: Mais je craindrais les effets d'une joie trop soudaine et +violente. veillez-la; qu'elle puisse voir arriver ses amis! + +Mary fit un mouvement pour s'loigner; Walter la rappela: + +--Chre! dit-il, votre pre est avec eux: ne serez-vous pas bien +joyeuse de le revoir? + +--Ah oui! comme je vais l'embrasser! + +--Ils seront tous ici dans une demi-heure. + +A cet instant Manonie appart sur la porte de la cabane. + +--Voyez! l-bas dans la valle! s'cria-t-elle avec une exaltation +joyeuse; voil nos amis qui arrivent! voil le bonheur! + +Elle n'avait pas achev ces paroles qu'un tourbillon de Sauvages +s'lana de derrire les rochers environnants. Quindaro cras par vingt +guerriers, se vit renvers et maintenu sur le sol, pieds et poings lis, +en dpit d'une rsistance dsespre et de ses efforts surhumains. + +La malheureuse Manonie tait de nouveau prisonnire, et avec elle +l'homme dvou qui avait brav tant de prils pour la dlivrer. Mary +Oakley fut galement garotte. Sa mre et un meilleur sort: elle fut +renverse d'un coup de tomahawk; son me innocente et pieuse, devenue +libre jamais, pt prendre son vol vers le sjour des anges. + +Wontum s'tait aperu de la fuite de Manonie peu d'heures aprs son +vasion: avec son infernale perspicacit qu'aiguisait la rage, il +parvint dcouvrir la fuite des fugitifs et se lana leur poursuite. + +Accompagn de sa terrible bande, il tait arriv la cabane de l'Ermite +peu d'instants aprs ses victimes: mais la crainte superstitieuse que +les Pawnies avaient du vieillard, les empcha de violer l'asile choisi +par Manonie: ils attendirent qu'elle en ft sortie. + +Pendant que Walter et Mary causaient paisiblement, insoucieux du pril +ignor, les yeux de Wontum, fascinateurs et funestes comme ceux du +serpent sonnettes, couvaient cette double proie, objet d'une haine +mortelle. Il reconnaissait le librateur de Manonie; il reconnaissait la +meurtrier de l'Indien trouv gisant au pied du rocher; il reconnaissait +l'homme dtest et redout qui, depuis si longtemps, semait la mort et +l'effroi parmi les tribus Sauvages. + +Du mme coup d'oeil, Wontum voyait arriver les troupes dans la valle +lointaine. L'heure tait propice pour la vengeance et le triomphe. + +En effet Wontum, avait gagn une effrayante revanche! + +Il s'assit sur le gazon ct de ses victimes en les narguant du +regard, avec un mauvais sourire. + +--Ugh! dit-il au bout de quelques instants en montrant du doigt les +troupes qui s'approchaient dans le lointain; Chiens Blancs, voyez-vous +arriver vos amis; sans doute vous prfreriez partir avec eux?... + +Quindaro ne rpondit rien. Il comprenait parfaitement que le Sauvage +pensait mal, et ne cherchait qu'un prtexte, un mot, un signe pour +rendre plus cruelle encore la misrable position de ses prisonniers. +S'il n'et t retenu par la crainte d'attirer sur ses malheureuses +compagnes d'atroces reprsailles, il aurait essay de recommencer la +lutte, car sa fureur tait comparable celle du tigre pris au pige. + +Il regarda Manonie, galement charge de liens comme lui. L'infortune +avait les yeux noys de larmes; tout en tenant son petit garon +convulsivement serr contre sa poitrine, elle jetait d'avides regards +sur ces amis qui arrivaient, hlas! trop tard, des confins de la vaste +plaine. videmment il n'y avait aucun espoir de ce ct, car le Pawnie +les avait aperus et n'aurait pas l'imprudence de les attendre. + +Mary Oakley se roulait sur le sol, auprs du cadavre de sa mre, dans +les transports d'une douleur frntique. Ses cris dchirants auraient +touch une bte froce, mais Wontum, inaccessible tout sentiment +humain, prtait l'oreille ce concert de douleurs, comme un dilettante +savoure un beau passage de musique. + +Aprs s'tre rassasi de vengeance il donna l'ordre du dpart. La horde +Sauvage se forma en demi-cercle, poussant devant elle, comme un troupeau +d'animaux captifs, Quindaro, Manonie, Mary Oakley et le petit Harry tous +cruellement garotts. + +Wontum entranait vers les solitudes inaccessibles de Devil's Gate, ses +tristes victimes, dont le coeur saignait en pensant aux amis, aux +sauveurs qui, au bout de quelques minutes allaient arriver, mais trop +tard. + + + + +CHAPITRE IX + +TROP TARD! + + +Le coeur du lieutenant Marshall bondissait de joie, d'orgueil, +d'esprance, en contemplant la vaillante phalange qui le suivait avec +ardeur. Tout son sang bouillonnait d'impatience lorsqu'il songeait au +but de son expdition. + +Sa femme! son enfant! tout ce qu'il aimait au monde attendaient son +arrive!... + +Jamais pareille angoisse n'avait atteint son me: jusqu'alors sa vie +avait coul douce et calme, pleine de jours heureux; son ciel avait +toujours t sans nuages. Le bonheur avait suivi son mariage, et l'ide +mme d'un dsastre n'avait jamais effleur l'esprit du jeune officier. + +Manonie, sa bien-aime Manonie, enleve au milieu du Fort!... c'tait l +un rude coup, sous lequel il fut sur le point de faillir. Mais +l'adversit trempe les mes fermes; Marshall se sentit devenir d'acier +et de bronze; quelques secondes avaient suffi pour le transformer. + +Tous ses soldats, impatients comme lui, couraient aux dangers de cette +campagne aventureuse comme une fte. Le galop rapide des chevaux +ferraillait avec les cailloux aigus; c'tait une sorte de prlude au +cliquetis de la bataille qui allait s'engager. + +Deux fois leur guide, le brave Oakley, prtendit avoir aperu des +Sauvages sur les _Collines Noires_; chaque fois on avait fait halte et +on avait minutieusement fouill tous les alentours. Ces recherches +avaient t infructueuses, et ce n'aurait t que demi-mal, si elles +n'avaient pas apport dans la marche un ralentissement qui devait avoir +le funeste rsultat qu'on vient de voir. Effectivement, si le +dtachement avait couru sans s'arrter jusqu' _Sweet-Water_, la partie +tait gagne pour Marshall. + +--Je n'aperois aucune trace des Sauvages, dit tout coup ce dernier; +et pourtant nous approchons de Sweet-Water. Mille tonnerres! si nous ne +parvenons pas leur couper les devants, qu'en rsultera-t-il? + +--Ma foi! capitaine, rpondit Oakley, je pense qu'il faudra se battre, +et rudement. + +--Nous serons peut-tre forcs de les attaquer dans les dfils de +_Devil's Gate_, je suppose. + +--Prcisment! + +--Ah! je crains bien que, dans ces parages, la victoire soit difficile, +incertaine mme. + +--Je croyais que les soldats n'avaient pas peur! rpliqua +ddaigneusement Oakley en regardant Marshall entre les deux yeux. + +--_Je crois_, moi aussi, que vous faites fausse route, mon camarade, +riposta Marshall d'un ton sec; peu m'importe de servir de boulet un +canon pourvu que j'arrive au milieu de ces damns Sauvages. Mais je ne +veux pas mener tous ces braves gens une boucherie pour satisfaire un +intrt de vengeance personnelle. Certes! tant d'existences sont trop +prcieuses pour en faire si bon march! Si les choses se prsentent mal; +s'il faut tenter quelqu'entreprise dsespre, eh bien! je la tenterai +seul. + +--Non! oh! mais non! de par tous les diables! + +--Vraiment! Et alors, quelle est votre ide, M. Oakley? + +--Jack Oakley, sir, s'il vous plat; la voici, mon ide: si vous allez +parmi les Indiens, vous n'irez pas seul, je vous l'affirme. + +--Et qui m'en empchera? + +--Un homme de ma taille, tout juste; ni plus petit ni plus grand. + +--Vous?... vous m'en empcherez? + +--Moi-mme, Votre Honneur, sans mentir. + +--Je vous comprends, brave Jack! murmura Marshall plus mu qu'il ne +voulait le paratre; vous voulez partager le danger avec moi. Mais, +souvenez-vous, Oakley, que vous avez une femme et une fille; vous devez +vous conserver pour elles. + +--Eh! je ne fais pas autre chose qu'y penser tout le temps; c'est +prcisment le motif qui me fera marcher avec vous. Cependant elles sont +en sret chez le Pre John. Seigneur! si elles n'y taient plus... je +ne sais ce que je deviendrais!... Oui, je deviendrais enrag s'il +arrivait malheur la vieille femme et Molly! + +--N'avez-vous aucune crainte pour leur sret pendant votre absence? + +--Oh! Dieu vous bnisse! non assurment; pas un seul rouge ne voudrait +s'approcher de ce qui appartient au vieux John. + +--Pour quelle raison? + +--Ils lui attribuent des pouvoirs surnaturels; car il est toujours en +mditations et en prires, les yeux tourns vers le ciel, comme s'il +faisait la conversation avec quelqu'un l-haut: les Indiens le redoutent +et le considrent comme un sorcier. n'empche pas le vieux bonhomme +d'tre rude, aprs tout! Seigneur! j'ai cru l'autre jour qu'il m'avait +bris les os la douzaine. + +--Vous avez eu une querelle avec lui? + +--Oh! c'tait un badinage. J'tais d'avis qu'il ne pourrait pas me +_bousculer_; alors, nous avons essay nos forces, vous savez.--Mille +carabines! il m'a lanc plus de quarante pieds en l'air... J'ai cru +que je ne retomberais jamais! Ensuite, lorsque j'ai touch terre, j'ai +fait un tel _pouf_ que mon corps a failli clater en deux morceaux. +C'est tout de mme drle que nous n'ayons reu aucune nouvelle. Vous +pouvez tre certain qu'il est aux trousses de Wontum, et rudement j'ose +le dire. + +--Ne m'avez-vous pas dit que Quindaro tait aussi sur la piste des +Sauvages? + +--Oui; s'ils viennent se rencontrer avec le vieux, j'ai ide qu'il en +rsultera quelque chose de bon. + +Le pauvre Oakley ne se doutait gure qu'au moment mme o il parlait, sa +femme tait couche, quelques pas de lui, ensanglante, morte sur le +thtre du massacre; que sa fille tait emmene prisonnire; que Wontum +venait de remporter un clatant triomphe! + +--S'ils sont ici, il est trange qu'ils ne nous aient pas vus encore, +dit Marshall; car, de la cabane, ils dcouvrent parfaitement toute la +valle. + +--C'est trange, en effet, rpta l'honnte Jack comme un cho: + +Et son visage se couvrit d'une pleur inquite. + +Ils arrivaient la dernire colline, but de leur voyage: Oakley +descendit de cheval afin de la gravir pied. Bientt ils atteignirent +le petit plateau sur lequel tait situ la hutte de l'ermite. + +L, Oakley se trouva vis--vis du corps inanim de sa femme. Cette vue +produisit sur lui l'effet d'un coup de foudre: il demeura pendant +quelques instants en contemplation devant le cadavre, les yeux secs et +hagards, les lvres ples et frissonnantes, en homme qui va mourir: puis +il poussa un cri rauque et se jeta sur cette dpouille froide et +sanglante pour l'embrasser convulsivement. + +Marshall s'approcha de lui et chercha le relever: le malheureux +retomba inerte sur le sol; on eut pu le croire mort. Des secours +empresss le ranimrent; mais il ne revint lui que pour se tordre dans +les transports d'une douleur frntique. Un moment, Marshall craignit de +le voir devenir fou. + +--Les Sauvages viennent seulement de s'loigner, dit le jeune officier +lorsqu'il le vit un peu plus calme: ce meurtre a t commis il y a peu +d'instants, car le corps de la pauvre victime est encore chaud. Allons! +Oakley, mon ami, du courage. C'est le moment d'tre fort! voici +seulement que notre tche commence. + +Oakley se redressa lentement, sans dire un mot, et promena autour de lui +des yeux gars: puis il appela plusieurs fois sa fille d'une voix +stridente. N'ayant reu aucune rponse, il se mit fouiller les +alentours. Enfin il renona cette recherche inutile, et dit +Marshall: + +--Les Sauvages taient au nombre de plus de soixante: Wontum tait parmi +eux; je reconnais les empreintes de son pied. Quindaro ou l'Ermite se +trouvaient l galement; les traces sont apparentes et indubitables. + +--Cela parat vident, rpondit Marshall. Mais, pouvez-vous reconnatre +s'il y a des vestiges de femmes? + +--Trs-distinctement. Voici les pas de mon enfant, de ma petite Molly. +Voici d'autres empreintes encore plus petites et dlicates. + +--N'y en a-t-il pas l qui ressemblent celles d'un enfant? + +--Oui: les mmes se retrouvent la porte de la cabane. + +--Ah! mon Dieu! s'cria Marshall en serrant les poings, ce sont les +pieds de mon petit Harry. Maldiction! quelle route ont prise les +Sauvages; dites-moi Oakley...? + +--Par-dessus les montagnes, du ct de _Devil's Gate_. + +--Nous ne pourrons leur couper les devants, car ils ont peut-tre une +heure d'avance sur nous; d'ailleurs, nos chevaux sont incapables de +franchir ces rocailles aigus. Repassons par la valle et courons aux +cavernes o se rendent les Pawnies: c'est notre seule ressource. + +--Elle est cruellement dangereuse, mais n'importe, allons! + +Oakley et Marshall transportrent pieusement dans la cabane le corps de +la vieille femme; ensuite ils revinrent vers le dtachement qui les +attendait au pied de la colline. + +En apprenant le nouveau dsastre qui venait d'tre constat, les soldats +firent entendre de terribles imprcations; chacun jura d'infliger une +punition exemplaire ces hordes altres de sang, et l'ardeur pour +marcher en avant devint telle que Marshall ft oblig de les retenir. + +On partit en grande hte; on traversa la Platte et l'on remonta la +valle de Sweet-Water. Chevaux et hommes firent une telle diligence, +qu'avant le soir le corps expditionnaire fut arriv aux dfils +rocheux o tait le quartier gnral des Sauvages. + +Mais, comme leur situation tait tellement forte qu'une attaque devenait +extrmement prilleuse, on fit halte pour tenir conseil. + + + + +CHAPITRE X + +LE LOUP DANS SON ANTRE + + +La pauvre Manonie tait incapable de marcher: les fatigues de la nuit +prcdente l'avaient brise. Si elle les avait courageusement +supportes, c'tait l'esprance qui l'avait soutenue, la joyeuse +esprance de revoir son mari. + +Mais maintenant, combien tout tait chang! + +Cependant tout espoir ne l'avait pas encore abandonne; Mary Oakley la +soutenait par de courageuses paroles. Cette jeune fille montrait une +nergie surprenante; on aurait pu la croire inaccessible la peur: elle +se montrait la digne enfant de l'intrpide Jack, la digne fiance de +l'invincible Quindaro. + +On fit une litire en forme de brancard rustique, on y coucha Manonie, +et la retraite continua avec la plus grande promptitude. + +Pendant la route, la jeune femme demanda Wontum en langue Indienne: + +--Quelles sont vos intentions l'gard de vos prisonniers? + +--Vous faire ma femme! rpliqua le Sauvage; puis, il ajouta en lanant +Quindaro un affreux regard:--Me venger de cet ennemi de ma race. + +--Et Mary Oakley? + +--La donner notre chef. + +--Et Quindaro...? + +--Le brler! le torturer! + +--Vous n'oseriez pas commettre une action pareille! cette basse frocit +serait punie par la complte extermination des Pawnies. + +--Je le ferai, oui! aussitt que nous aurons regagn les cavernes, je +vous donnerai cet agrable spectacle. Il sera rti vivant, alors mme +que Nemona voudrait l'empcher. + +--Monstre abominable! s'cria Manonie en se soulevant sur la litire +pour changer un regard avec Quindaro. + +Ce dernier restait impassible comme si rien n'et t dit: + +--N'ayez aucune inquitude pour moi, dit-il, je trouverai bien encore +quelque moyen de confondre ce sclrat. + +--Avez-vous entendu ce qu'il vient de dire? + +--Oui: l'idime Pawnie m'est familier. + +--Mais, je crains qu'il ne mette immdiatement ses mchancets +excution. Pensez-vous que les troupes rgulires pourront donner +utilement assaut aux cavernes? + +--On ne peut savoir: pour moi j'ai toute esprance. + +--Quelles menaces fait Wontum? demanda Mary. + +--Il a le projet de... + +--Arrtez! pas un mot de plus! interrompit Quindaro. + +--Oh! n'ayez pas peur de parler, insista Mary; dites tout. + +--Moi, dire, gronda Wontum, que le vaurien Blanc sera brl! Il sera +rti. Ugh! + +Mary lana au Sauvage un tel regard qu'il en recula: + +--Si vous faites cela, lui dit-elle d'une voix surnaturelle, il vaudrait +mieux pour vous n'tre jamais n! + +En parlant ainsi, son visage avait une expression effrayante; dans ses +yeux bleus ordinairement si doux s'allumait une flamme vengeresse. + +Wontum sentit un mouvement d'inquitude lui traverser l'me: + +--Ugh! que fera la squaw la face-ple? Elle n'est qu'une femme, une +femme, une vile squaw! + +--Je vous tuerai, horrible cannibale! Je jetterai votre me en pture au +mchant esprit, afin qu'il la tourmente ternellement! + +L'Indien grimaa un sourire moqueur. Mais il ne pt dissimuler le +malaise qui s'tait empar de lui, et durant tout le reste du voyage il +vita de se tenir prs de la jeune fille. A dfaut d'armes apparentes, +il la croyait en possession de pouvoirs surnaturels et invisibles. + +Il tait presque nuit lorsqu'ils arrivrent Devil's Gate. Toute la +population Indienne y tait en grande agitation: les guerriers se +tenaient prts une bataille; les uns, cachs derrire les arbres et +les rochers; les autres, dans les cavernes qui bordaient l'troit +dfil. + +Les troupes, dj arrives, avaient engag l'action par une chaude +fusillade; mais elle avait produit un mdiocre effet. + +L'arrive de Wontum fit reprendre courage aux Pawnies; ils taient en +fort petit nombre attendu qu'une guerre venait d'clater entre eux et +les Sioux leurs ennemis naturels: cette circonstance avait conduit hors +de la montagne une grande quantit de combattants. + +Leur chef, Nemona, retenu par ses infirmits, n'avait pu prendre part +l'expdition. Il dsirait avec anxit ngocier la paix avec les Blancs, +afin de pouvoir tourner toutes ses forces contre les Sioux; mais +plusieurs notables de la tribu, instruits du carnage de leurs frres au +Pic Laramie, lui faisaient une rude opposition. + +Wontum, en se prsentant, ne fit que confirmer tous ces sentiments +hostiles. Il avait quitt le Fort avec deux cents guerriers; il en +ramenait peine soixante. A la vrit, il avait fait quatre +prisonniers; mais on ne rapportait pas une chevelure: quelques Blancs +avaient t scalps l'affaire de Laramie; ces trophes enlevs aux +morts avaient t perdus dans la suite du combat. + +Lorsque la nuit fut entirement tombe, les prisonniers furent enferms +dans une caverne troite, et soigneusement gards vue. Le bruit +s'tait rpandu dans la peuplade entire que Quindaro--le _Dmon de la +Montagne_ comme ils l'appelaient--tait au nombre des captifs. Cette +nouvelle avait enivr de joie les Pawnies: on dansa, on chanta, on hurla + faire crouler les rochers. Toute la nuit il y et l'entre de sa +prison des groupes de curieux, avides de voir l'homme qui avait t si +longtemps leur terreur, et qui, jusque-l, avait su leur chapper. + +Un grand conseil fut tenu. Manonie qui avait entendu la plupart des +discours se tourna vers Quindaro et lui dit: + +--Je crois qu'il n'y a plus gure d'espoir conserver pour vous, notre +excellent ami. + +--J'entends leur conversation, Manonie, rpondit-il tranquillement, mais +je ne perds pas esprance. J'ai ide que je leur chapperai encore. + +--Que disent-ils, Walter? demanda Mary Oakley. + +--Vous le saurez toujours trop tt:... cependant peut-tre vaut-il mieux +que je vous le dise. + +--Oh! oui; parlez, cher Walter; dites-moi tout. Je suis prpare; si +vous _partez_, je vous _suivrai_ de prs. + +--Ils ont rsolu de me brler vif. + +--Que le ciel nous soit en aide! murmura la malheureuse enfant en se +rapprochant de son ami; peut-tre les troupes donneront l'assaut avant +le jour, il nous reste encore une lueur d'esprance. + +--Les Sauvages ne reculeront pas l'excution jusqu'au matin; ils +prparent les matriaux du bcher. Mary, pourriez-vous rompre les liens +qui me retiennent les mains? + +Elle essaya de toutes ses forces sans russir. + +A ce moment, Wontum entra dans la grotte avec une douzaine de Sauvages +taills en hercules. Il darda sur Quindaro ses yeux de reptile et lui +dit: + +--Ugh! vous avez tu trop d'Indiens. Il faut mourir comme un chien; +mourir brl. + +--J'entends! + +--Brler! + +--Oui. J'ai parfaitement saisi votre intressante conversation mon +gard. S'il ne s'agissait que de moi, je tiendrais peu la vie.--Oui, +Mary bien-aime, poursuivit Quindaro en rponse au regard d'agonie que +la jeune fille fixait sur lui, croyez bien que _je veux_ vivre pour +vous, pour nous deux. Nous verrons encore des jours de bonheur, de +libert, je vous le dis! + +Wontum montra du doigt un feu brillant qui resplendissait l'entre de +la grotte: ct tait un norme amas de broussailles. + +--Rtir l! dit-il. + +Quindaro comprit le projet des Sauvages. Ils se proposaient de clore la +grotte par une barrire de flammes, et d'y faire consumer le prisonnier +comme dans un four. L, il serait rellement rti vif: c'tait une +atroce perspective. + +Une pense de rsignation amre traversa l'esprit du condamn...: si ces +roches profondes devaient lui servir de tombeau, ne serait-ce pas, pour +sa dpouille, aprs les dernires angoisses de l'agonie, un lieu de +repos aussi tranquille qu'un autre. Personne ne viendrait y troubler ses +cendres solitaires... peut-tre serait-il permis Mary de lui apporter +un tribut de larmes,... si toutefois!...--Mais, quel serait le sort de +la jeune fille?... Celui de Manonie et de son enfant?... La mort, la +mort la plus cruelle, ne serait-elle pas prfrable l'existence que +l'avenir leur rservait?... + +Toutes ces ides dchirantes se succdrent comme un tourbillon sombre +dans l'esprit de Quindaro. Un frisson d'angoisse inexprimable agita tout +son tre en songeant ces frles cratures, si chres, si dignes de +toute son affection, et qui allaient rester seules, victimes sacrifies +d'avance, sans protecteur, sans ami, sans espoir!... + +Si, au moins, il y avait eu quelque chance de gagner du temps, d'appeler +par un signal quelconque les amis veillant au-dehors! Mais non! partout, +autour des captifs, la vote noire et impntrable du souterrain, tombe +anticipe, mort prmature, ensevelissement htif des cratures +vivantes. + +Et pas une arme!... pas mme les mains libres!... Se sentir fort, +nergique;... avoir un coeur de lion et des forces de gant,... et se +voir plus impuissant qu'un petit enfant!... se voir ananti sous les +liens!... mourir, non pas de la mort du brave, dans une lutte +dsespre, mais de la mort d'un vil animal!... C'en tait trop!... + +Une pense nouvelle sembla surgir dans son esprit. + +--Qu'allez-vous faire de Manonie? demanda-t-il Wontum. + +--La squaw de Wontum! rpondit le Sauvage avec emphase. + +--Et l'enfant? + +--Lui, courageux. Il fera un bon guerrier: il vivra avec les Indiens +jusqu' ce qu'il soit grand. + +--Que ferez-vous de l'autre fille ple? + +--La donner au chef. + +--O est-il, votre chef? + +--L-haut! rpliqua le Pawnie en indiquant une caverne situe aux tages +suprieurs. + +--Dites au chef que le prisonnier veut lui parler. + +--Ugh! non! Il vous faut mourir maintenant. + +--Wontum n'est qu'un lche reptile. Il n'ose pas montrer Quindaro au +chef. + +Le Sauvage bondit, tira son couteau, et le leva sur le prisonnier, mais +il ne frappa point; son adversaire n'avait pas mme baiss les +paupires. Son intrpide regard, lanant des flammes, alla brler les +yeux de son ennemi; et certainement le Pawnie ne se serait gure souci +de le rencontrer seul seul au coin d'un bois solitaire. + +Aprs qu'ils se furent mesurs de l'oeil pendant quelques instants, +Quindaro reprit: + +--Un lche seul oserait frapper un prisonnier dsarm et enchan: si +vous tes brave, dliez-moi les mains. + +--Wontum est un brave! Wontum n'est pas un lche! + +--Alors dliez-moi. + +--Ugh! non! + +--Vous avez peur de moi! vous tremblez de me voir libre un instant, mme +alors que vos guerriers vous entourent. Certainement votre chef vous +mpriserait, s'il savait votre conduite. + +Wontum, sans rpondre, donna quelques ordres ses hommes; aussitt +quatre robustes Sauvages entrrent dans la grotte et emmenrent les +femmes ainsi que l'enfant. En mme temps, d'autres Pawnies se mirent +amonceler des broussailles contre le feu. + +Mary Oakley se rpandit en cris dsesprs et en convulsions +lamentables, se dbattant de toutes ses forces pour n'tre point spare +de Quindaro. Les bourreaux qui l'entranaient n'y firent aucune +attention. + +Quant Manonie, elle tait plus calme, mais mourante: ce dernier +dsespoir la tuait. + +A ce moment le vieux chef Nemona arriva accompagn de sa femme. Il jeta +sur Mary Oakley un regard de compassion et lana ensuite des regards +courroucs sur Wontum. + +Sa femme, nomme Topeka (c'est--dire _Ile-d'Amour_ ou _Belle-Perle_), +s'approcha de la pauvre Mary et chercha la calmer, mais sans pouvoir y +russir. Au contraire, la jeune fille continua se dbattre et +pousser des sanglots dchirants. + +Le chef ignorait, d'abord, de quoi il s'agissait; mais un coup-d'oeil +lui fit reconnatre Quindaro et les prparatifs commencs pour son +supplice. + +Nemona tait loin d'avoir des habitudes de cruaut: il tait mme d'une +gnrosit chevaleresque et extraordinaire pour un Sauvage. Mais il +connaissait malheureusement trop Quindaro, pour ne pas voir en lui un +des plus dangereux ennemis de sa tribu. En effet, ce hros blanc de la +montagne avait sem autour de lui une terreur inoue; chez la plupart +des Pawnies elle allait jusqu' la superstition, car ses exploits, son +audace, son heureuse chance faisaient croire des pouvoirs surhumains. +Nanmoins, il faut le dire, cette crainte fantastique venait de perdre +beaucoup de son empire depuis que cet ennemi jusque-l invincible tait +prisonnier, enchan, vaincu en un mot. + +--Brler? demanda Wontum en montrant du doigt Quindaro. + +--Oui! rpondit Nemona d'un ton bref et triste. + +A ce mot surgit parmi les Sauvages un concert atroce de hurlements, +d'imprcations, de menaces, tout cela entreml de danses et de +contorsions frntiques. Leur triomphe allait jusqu'au dlire. + +Lorsqu'une apparence de calme fut rtablie, Quindaro s'adressa Nemona: + +--Nemona, dit-il, est un grand chef? + +--Ugh! Nemona est Pawnie! le premier de son peuple! + +--Il ne connat pas la peur, comme une femme? + +--Non! Nemona ne craint rien! + +--Votre prisonnier est enchan. Il dsire embrasser ses soeurs avant +de mourir. Le chef lui fera dlier les mains. + +--Ugh! + +--Vous voyez que le prisonnier n'a pas d'armes. + +--Ugh! + +--Une norme bche de chne fut apporte dans la grotte: on fora +Quindaro de s'asseoir dessus. Wontum, par un raffinement de barbare +vengeance, se complt bander les yeux de sa victime. Ensuite on trana +les deux femmes et le petit Harry quelque distance. + +--Le chef est-il encore l? demanda Quindaro. + +--Oui. + +--Entendez-vous les cris des femmes! dit le condamn d'une voix +vibrante. + +--Ugh! + +--Si vous ne voulez pas que je vous considre comme une lche et +pusillanime squaw, s'cria Quindaro, vous ferez relcher mes liens pour +que je puisse dire adieu ces infortunes. Mais, sans doute, vous +tremblez, vous et vos guerriers, devant votre captif, mme lorsqu'il est +enchan! + +--Non! + +--Alors si vous n'tes pas des coeurs tremblants, laissez mes mains +libres! + +Cet appel l'orgueil guerrier des Pawnies ne fut pas sans effet sur +l'esprit du chef. Topeka saisit un moment favorable, et soit par une +secrte sympathie pour cet intrpide jeune homme, soit pour dmontrer la +bravoure de son mari, elle tira de son sein un petit poignard en +s'criant: + +--Le chef ne connat pas la peur! Il veut dlier Quindaro pour qu'il +puisse embrasser ses amis avant de mourir. + +A ces mots elle se pencha sur le captif et coupa ses liens. En mme +temps, elle lui dit d'une voix basse et prcipite: + +--Vous tes bon. Les Faces-Ples vous ont en haute estime: J'aime mon +mari, ne dirigez pas vos coups sur lui. + +Quindaro ne saisit pas tout d'abord le sens de ces paroles, tant une +pareille intervention tait inattendue. Mais, ce qu'il vit bien +clairement, c'tait qu'aprs avoir coup les cordes Topeka, par un +mouvement inaperu, avait laiss tomber le couteau sous les pieds du +prisonnier! + +Le jeune Blanc tait stupfi: jamais semblable aventure ne serait +entre dans ses prvisions. Au premier moment il fut mme contrari +d'une pareille assistance qui l'embarrassait en un certain sens. +Effectivement, le vieux chef, debout devant lui, tait prcisment le +premier adversaire qu'il lui aurait fallu frapper. Or, la loyaut, la +reconnaissance, lui dfendaient toute agression contre ce vieillard: +Topeka n'avait point voulu fournir le poignard contre lui. + +Quindaro resta donc assis avec une apparente indiffrence. Nemona imita +son impassibilit et se dtourna. + +Au mme instant Topeka revint, amenant Mary et Manonie. Toutes deux +tombrent genoux prs de lui en pleurant et poussant des sanglots +fendre l'me. + +--Chut! murmura Quindaro, coutez-moi vite! Manonie rangez-vous sur le +ct; je vais tenter une vasion. + +La jeune femme se releva lentement, sans rien dire, et alla s'appuyer +contre les parois de la grotte, derrire Nemona. + +Mary avait moiti entendu, moiti devin les paroles de Quindaro, elle +s'approcha de lui et dit d'une voix basse comme un souffle: + +--Courage ami! Je vous prdis le succs! + +La pauvre enfant ne savait en aucune manire comment Walter essayerait +cette entreprise dsespre; mais elle avait confiance... et l'espoir +renat si vite avec la confiance! + +--Armez-vous d'nergie pour tout supporter jusqu' mon retour avec les +soldats, reprit Walter. + +--Soyez sans crainte, nous serons courageuses, d'ailleurs ils ne nous +tueront pas; et jusqu' la mort j'esprerai, moi. + +--Eh bien! donc! reculez-vous un peu, je vais voir.... + +A ces mots Quindaro bondit: + +Manonie le guettait, piant le moment favorable pour l'aider. Ds +qu'elle vit le jeune homme debout, elle jeta ses bras autour au cou de +Nemona en s'criant: + +--Oh! pre! bon pre Indien! grce pour Quindaro! grce! + +En mme temps elle se cramponna au vieillard avec une vigueur et une +tnacit incroyables, tellement que, malgr ses efforts, il ne parvint +pas se dbarrasser d'elle en temps utile. + +Quindaro s'tait lanc comme un lion et avait renvers Wontum; mais +l'agile et mfiant Sauvage avait esquiv le coup mortel, il ne reut +qu'une blessure assez srieuse. + +Les mouvements du fugitif furent si prompts qu'il tait hors de la +caverne avant que les Sauvages s'en fssent aperus, et sans qu'ils +eussent fait un geste pour le retenir. + +Mais, pour cela, il n'tait pas encore sauv. Il se trouvait sur le +sommet le plus relev de _Devil's Gate_, et pour descendre de ces +hauteurs, il lui fallait se heurter, sur tous les points, aux Indiens +effars. + +Sans perdre une seconde, il se lana avec la rapidit d'une flche au +travers des rocs et des prcipices, cherchant toujours gagner les +pentes infrieures. + +Par un effort dsespr, il russit gagner quelque avance sur ses +poursuivants, dont il entendait la respiration haletante et furieuse +derrire ses paules. Sur sa route, il courait l'immense danger de +rencontrer des Pawnies dissmins dans la montagne et de se trouver +ainsi brusquement arrt. Cependant, une circonstance heureuse lui fut +d'un grand secours: il tait encore revtu du costume Indien; sa peau +basane, sa dmarche agile, tout, en lui, compltait la ressemblance +parfaite avec un guerrier du dsert; plusieurs Pawnies qui stationnaient + quelque distance le prirent pour un des leurs et le laissrent +passer. + +Wontum serrait de prs Quindaro avec une agilit effrayante et un +acharnement froce. Tous deux dvoraient l'espace, l'un courant pour sa +vie, l'autre pour sa vengeance. Le Pawnie avait essay un coup de fusil +sur le fugitif, mais il l'avait manqu. Renonant alors se servir +inutilement de son arme, il se remit le poursuivre en poussant des +cris d'alarme qui ameutrent contre Quindaro tous les Pawnies des +environs. + +Le jeune Blanc avait russi prendre un peu d'avance; mais bientt il +se vit sur un terrain excessivement prilleux. Derrire lui la meute +hurlante et forcene; devant, une range menaante de carabines; +droite, un prcipice dont les parois perpendiculaires plongeaient dans +une sombre profondeur; gauche, les artes rocheuses de la montagne, +hrisses d'inextricables broussailles. + +Dans cette dernire direction se trouvait son unique chance de salut; il +s'y lana dsesprment. Une douzaine de coups de feu lui fut envoye +sans le blesser srieusement, grce la prcaution par lui prise de +courir en zig-zag. + +Cependant tous ces dtours l'avaient un peu ralenti, et ses ennemis ne +se trouvaient qu' dix pas en arrire lorsqu'il commena gravir la +montagne. + +Ce trajet tait rude, autant pour les poursuivants que pour le +poursuivi. Quindaro le franchit avec une agilit surhumaine qui le porta +en peu d'instants bien loin des Sauvages. Peu peu le bruit de leurs +pas s'amoindrit, s'teignit; puis leurs clameurs devinrent confuses, +enfin elles s'teignirent leur tour; et le silence de la nuit rgna de +nouveau sur la solitude. + +A ce moment, Quindaro pt se croire sauv. Il s'arrta, pour reprendre +haleine, au bas d'une profonde ravine dont les dtours allaient jusqu'au +bas des collines rejoindre Sweet-Water, en avant de _Devil's Gate_. + +Aprs avoir prt, pendant quelques minutes, une oreille attentive aux +moindres bruits de la fort, le jeune homme remonta sur un ct du ravin +et parcourut des yeux la pente qui s'tendait vers la plaine. La clart +de la lune lui fit apercevoir le dtachement de cavalerie dans la +valle; il n'tait pas plus de cinq cents pas de distance, et +paraissait se mouvoir lentement vers la montagne. Un peu en avant se +dessinait comme un ruban noir une division d'infanterie, ou, pour mieux +dire, de cavaliers qui avaient mis pied terre. + +Dans ce poste d'observation Quindaro tait passablement en vue; trop +mme pour sa sret, car il entendit tout coup peu de distance le +craquement d'une batterie de fusil. Prompt comme la pense, le jeune +homme plongea dans l'obscurit du ravin et se coucha par terre au moment +o le coup partait sans l'atteindre. + +Il se releva sans bruit; mais, son premier mouvement, une forme sombre +se dressa ct de lui et un tomahawk siffla sur sa tte; un plongeon +rapide le lui fit esquiver. + +Heureusement pour lui, le rifle de son invisible adversaire n'tait pas +recharg, car au lieu de recevoir une balle, comme il s'y attendait, le +fugitif n'entendit que des pas prcipits qui se mettaient sa +poursuite. + +Au bout de quelques pas, Quindaro trbucha et tomba. Il avait donn dans +une embuscade: un rapide coup-d'oeil lui fit apercevoir des fantmes +tapis ras de terre au milieu des buissons. A peine s'tait-il relev, +agile comme une jeune panthre, que vingt mains vigoureuses le saisirent + l'improviste. + +Sur le premier moment il lui fut impossible de reconnatre ceux au +pouvoir desquels il venait de tomber. taient-ce des claireurs +militaires, ou des Indiens? l'ombre tait devenue si paisse que tout +tait confusion et incertitude. + +Quindaro avait toujours son costume Indien; par prudence il ne dit rien +et vita soigneusement tout ce qui aurait pu le faire reconnatre; car +si, par malheur, il tait aux mains des Pawnies, son apparence indienne +lui prparait une vasion plus facile. + +Les hurlements diaboliques dont il fut salu le fixrent bientt sur la +nationalit de ses ennemis: cependant les allures du jeune Blanc, son +costume, sa prodigieuse agilit les drouta au premier abord; ils le +prirent pour un espion Sioux. Wontum, accompagn de quelques Pawnies +tant survenu, fut reu coups de fusils et de tomahawks. Cependant les +deux dtachements ne tardrent pas se reconnatre, on cessa une lutte +fratricide, et l'on s'occupa de Quindaro. + +Mais, grce au tumulte, il avait dfinitivement disparu; toutes les +recherches furent inutiles: la partie tait gagne encore une fois par +le _Dmon de la Montagne_. + +Wontum faillit en devenir fou de rage; il aurait volontiers massacr +tous ceux qui l'entouraient. + +Une diversion passablement dsagrable vint le tirer de ses fureurs +intrieures. Tout ce tumulte et la fusillade qui s'en tait suivie +avaient attir l'attention des troupes en mouvement sur le bord de la +rivire. Guids par le bruit, l'clair et la fume des carabines, les +artilleurs envoyrent des voles de mitraille qui criblrent les +buissons o se tenait Wontum. Bientt la place ne fut plus tenable pour +les Peaux-Rouges; aprs avoir eu plusieurs hommes blesss, ils se +dcidrent la retraite, la rage dans le coeur, et revinrent annoncer + Nemona que l'vasion du prisonnier tait un fait consomm. + +En mme temps ils lui firent connatre la prsence et la force imposante +des troupes rgulires. + +Le vieux chef se montra fort irrit, et insista plus que jamais pour +ngocier la paix avec les Blancs. Mais ses ouvertures dans ce sens +pacifique furent mal accueillies; l'orgueil froiss des Pawnies, excit +par le vindicatif Wontum, faisait taire en eux tout esprit de prudence; +une revanche sanglante leur paraissait le seul parti dsirable. + + + + +CHAPITRE XI + +LUEURS D'ESPOIR + + +Peu d'instants aprs l'arrive de Wontum, ses discussions avec le chef +avaient dgnr en dispute, et l'on tait sur le point d'en venir aux +coups, lorsque plusieurs Sauvages arrivrent avec grand bruit, amenant +un prisonnier. + +Wontum poussa un rugissement de triomphe et bondit vers l'entre de la +caverne, esprant apercevoir Quindaro. Mais son enthousiasme tomba vite; +les nouveaux-venus n'amenaient qu'un vieillard. + +En le voyant approcher, Mary Oakley s'lana au-devant de lui, en +s'criant: + +--Oh! pre John! tes-vous donc aussi prisonnier? + +Effectivement, c'tait le vnrable ermite; il rpondit d'une voix +calme: + +--Non, mon enfant, non, pas prisonnier! + +--Comment donc vous trouvez-vous ici? + +--Je viens pour faire mettre en libert trois personnes: vous, Manonie +et son enfant. + +--Vraiment! Quel bonheur! s'crirent les deux captives, en prenant avec +effusion les mains de ce sauveur inattendu. + +--Relcher ELLE? fit ddaigneusement Wontum en montrant Manonie. + +--Je ne m'adresse pas vous, rpondit l'ermite d'une voix glace; +lorsque j'aurai consol ces malheureuses cratures, je veux confrer +avec le chef Nemona. + +Cette rplique n'tait pas faite pour satisfaire le farouche Pawnie; +nanmoins il resta immobile sans rpondre un seul mot. + +--Avez-vous vu Quindaro? demanda Mary en touffant ses sanglots. + +--Oui, il est sauv. + +--Et mon mari? s'cria imptueusement Manonie. + +--A la tte des troupes, dans la valle; il sera bientt ici. + +--C'est un espion! hurla Wontum. + +--Un espion?... rpta Nemona. + +--Non, non, je ne suis ni guerrier, ni espion; ma voix n'est pas pour le +sang, mais pour la paix. + +--O avez-vous t pris? + +--Vos guerriers m'ont saisi dans le ravin, tout prs de la rivire: + +--Que faisiez-vous l...? + +--J'tais en route pour venir vous proposer la paix. + +Le visage du vieux chef s'illumina d'une satisfaction subite: celui de +Wontum devint plus sombre que la nuit. + +--Quelles conditions proposez-vous? demanda Nemona. + +--Vous cesserez vos hostilits, vous relcherez les prisonnires, vous +livrerez Wontum au supplice, car c'est lui qui est le principal +coupable. + +--Oh! vous n'avez pas me regarder si cruellement, vous! continua-t-il +en s'adressant ce dernier; je transmets mon message, le chef rpondra +ce qu'il voudra, je rapporterai fidlement ses paroles.--Je pense +maintenant, oui, je pense que trop de sang dj a coul; il en faut +tarir la source. Vous me connaissez pour un homme de paix, Nemona, vous +savez que si je vous donne un conseil, c'est pour votre bien. +Croyez-moi, toute lutte avec les Blancs est impossible; ils sont plus +nombreux que vous, ils ont de _gros rifles_ qui sment au loin la mort. +Remettez-moi les captives; je m'en irai avec elles annoncer que le grand +chef est un sage, un ami de la paix. + +Topeka survint ce moment: aprs avoir regard fixment le vieillard, +elle le prit par la main en disant: + +--tes-vous le Pre John, l'Ermite? + +--On m'appelle ainsi, Topeka. + +--Le bon vieillard dont le wigwam est sur la montagne du Medicine +Bow?... + +--L est ma cabane. + +--Vous y vivez seul?... Vous tes _solitaire_, sans personne pour +soigner votre demeure, personne pour vous aimer?... + +--Je ne suis pas tout--fait sans amis. J'espre bien n'avoir pas +d'ennemis. + +--Oh non! personne ne peut tre votre ennemi; chacun vous aime, parce +que vous parlez du Grand-Esprit. Si tous vous coutaient, je crois bien +que nous n'aurions pas de guerres. Voulez-vous me dire quelques paroles +de Celui qui gouverne les cieux? + +--Volontiers, Topeka. Il nous enseigne que nous ne devons pas tuer. +Pourtant quelqu'un de votre tribu est venu hier ma cabane, il a tu +une pauvre femme, la mre de cette pauvre enfant. + +Les yeux de la vieille Indienne se portrent sur Mary Oakley. + +--Sa mre? demanda-t-elle avec motion. + +--Oui, rpondit la voix grave et triste de John. + +--Et... a-t-elle encore quelqu'un pour l'aimer? + +--Son pre vit encore. + +--Personne autre? + +--Oh! si! s'cria navement Mary; voici d'abord le bon pre John; +ensuite il y a celui qui... + +--Chut! fit l'ermite. + +--Ah! oui, je me souviens. Le prisonnier qui tait l tout--l'heure. +Et, vous l'aimez?... + +--Oui! oh oui! + +--Autant que j'aime mon mari, Nemona?... + +--Bien davantage! je pense, rpondit la jeune fille rouge et confuse. + +--Alors, il faut que vous soyez libre de le rejoindre. Quel est celui +qui a tu votre mre? + +--C'est Wontum, dit l'Ermite. + +--Vous tes un mchant homme! fit Topeka d'un ton svre, en se tournant +vers le Pawnie; vous serez puni pour ce crime. + +Alors, s'adressant Manonie: + +--Vous n'aimez pas vivre dans nos wigwams?... + +--Non! rpondit la jeune femme; je ne suis pas ne dans les bois; ma +patrie c'est la maison des Blancs; le sang Indien n'est pas le mien; +pourquoi serais-je infidle ma race? + +--Bien! reprit la vnrable Pawnie, vous tes Face-Ple, vivez avec les +vtres. Vous n'aimez pas Wontum? + +--Certes, non! je prfrerais les loups de la prairie! + +--Je ne vous blme pas. C'est un mchant homme. Quelqu'un vous aime +l-bas? continua-t-elle en montrant les troupes dans la valle. + +--Oh oui! mon mari m'attend, il attend son enfant! + +--Bien! vous irez le rejoindre. + +--Elle n'ira pas! hurla Wontum avec un emportement froce. + +Et il tira son couteau comme pour joindre le geste sa protestation. + +--Arrire! Wontum! cria le chef d'une voix tonnante; c'est moi qui +commande ici! + +Le Sauvage recula, n'osant dsobir; mais au fond du coeur il +nourrissait l'espoir de semer la division dans la tribu et de l'emporter +par la violence et le nombre de ses adhrents. Il se mit sur le champ +comploter dans les groupes, exploitant avec une habilet infernale les +passions sanguinaires de ceux qui l'entouraient. + +Pendant ce temps, Topeka restait les yeux fixs sur Mary Oakley. Enfin, +elle lui dit d'une voix tremblante: + +--Ainsi donc, c'est ce mchant homme qui a tu votre pauvre mre? + +--Oui, rpondit la jeune fille en sanglotant. + +--Hier? + +--Oui, hier. + +--Hier!... rpta la vieille Indienne en rflchissant; il y a dix... +quinze... dix-huit ans que ce mchant homme a tu... + +--Tu qui? demanda l'Ermite avec motion. + +--La mre de Manonie. + +La jeune femme poussa un cri de douleur: l'Ermite devint ple et demanda +avec une sorte d'emportement douloureux: + +--Quel tait son nom? o demeurait-elle?... + +--Je l'ai oubli, rpondit lentement Topeka, aprs avoir consult ses +souvenirs; mais mon mari vous le dira peut-tre. + +--tait-il prsent? + +--O? + +--Au lieu o le meurtre ft commis? + +--Non, rpliqua Nemona; j'tais au lac Willow et je n'ai connu cette +affaire qu'au retour de Wontum, lorsqu'il ramena Manonie avec lui. Elle +tait alors un petit enfant d'environ trois ans. + +--Le nom... quel tait-il? + +--Je ne l'ai jamais su. + +--Le lieu...? En quel lieu a t commis le meurtre? + +--Ce fut dans l'Iowa, prs... + +Le vieillard ne put achever sa phrase; un coup de feu cingla l'air, en +mme temps le chef tressaillit en portant sa main la tte comme s'il y +et prouv une vive douleur: un filet rouge ruissela entre ses doigts, +il chancela et tomba la renverse. + +Topeka se prcipita sur le corps de son mari, cherchant le relever, +l'appelant des noms les plus tendres. Mais le vieillard resta muet et +inanim: alors elle se rpandit en sanglots dchirants. Aprs avoir +ainsi donn cours sa douleur, elle se releva comme une tigresse, +cherchant le meurtrier. + +Wontum et tous les Indiens runis regardaient leur chef avec une anxit +silencieuse. Topeka courut Wontum, le couteau lev: + +--Vous! c'est vous! cria-t-elle, exaspre. + +--Ugh! moi! non! rpliqua le Pawnie tout dcontenanc par cette +accusation. + +--Ah! c'est lui! c'est lui! poursuivit-elle en se tournant vers +l'Ermite. + +--Non, Topeka: je ne pense pas, dit le vieux John. Comme vous le voyez, +le jour est venu, quelque soldat a pu s'approcher porte de carabine +et a tir ce coup malheureux. Mais, laissez-moi voir si Nemona est mort +ou seulement bless. + +Tout en parlant, l'Ermite s'tait pench sur le chef: au bout d'un +examen de quelques instants, il se releva en disant: + +--Rassurez-vous, Topeka, sa blessure n'est nullement grave. La balle lui +a effleur la tempe, et a trac sur la peau un lger sillon, sans +atteindre le crne. Il n'est qu'tourdi par le coup; dans peu d'instants +il reprendra connaissance. + +Sous la direction de Topeka, les Sauvages emportrent leur chef dans une +grotte recule o il tait l'abri de la fusillade qui commenait +envoyer parmi les Pawnies une grle de balles. + +L'occasion tait triomphante pour Wontum: il tait dbarrass du chef, +et, sr de n'tre point contredit, il pouvait mener au combat ses +fidles qui partageaient ses passions belliqueuses. Il tait d'ailleurs +convaincu de pouvoir rsister pendant plusieurs heures, mme aux plus +rudes assauts. Il prit donc le commandement, plaa ses hommes aux postes +les plus avantageux, et bientt le ptillement de la fusillade, le +grondement du canon, les sifflements de la mitraille ou des balles +annoncrent au loin que la bataille tait chaudement engage. + +Des clameurs, tantt inquites, tantt victorieuses, indiquaient par +instants les vicissitudes variables du combat. Peu peu, les Sauvages +se concentrrent au point o taient runies les prisonnires et leur +vieil ami; elles furent obliges de rentrer plus avant dans l'intrieur +des grottes pour n'tre pas atteintes par les balles. + +Le vieil Ermite s'aperut alors qu'il lui serait plus prilleux de +retourner parmi les Blancs que de rester avec les Indiens; en effet, +s'il chappait la mousqueterie des troupes rgulires, il pouvait +craindre coup sr d'tre fusill par les Indiens furieux de le voir +fuir. Il resta donc auprs de ses protges. L, au moins, il pouvait +surveiller Wontum. + +Il les conduisit dans la grotte o reposait Nemona. C'tait leur plus +sr asile, moins que Wontum, furieux d'une dfaite, ne revint les +massacrer tous pour assouvir ses dernires vengeances. + +Mary Oakley et Manonie taient dans un tat d'angoisse terrible. Elles +taient la fois si prs et si loin de la libert ou de la mort! Leur +anxit devenait si cruelle qu'elles se surprenaient ne dsirer qu'une +chose... mourir avec leurs amis. + +Topeka tait plus calme. Elle donnait toute son attention son mari +qui avait recouvr ses sens et ne se ressentait presque plus de sa +blessure. + +Tout coup la vieille Indienne s'adressa fivreusement au pre John: + +--Vite! vite! lui dit-elle; cachez-vous derrire moi. + +--Wontum vient donc? + +--Oui! + +--Je lui rsisterai. + +--Insens! Il est accompagn de plusieurs robustes Peaux-Rouges; tous +sont arms, et vous tes sans dfense. Vous seriez tu avant d'avoir pu +dire seulement deux mots. + +--C'est Manonie que ce sclrat vient chercher? + +--Oui. + +--Et je ne la dfendrais pas jusqu' mon dernier souffle! oh! que si! + +--Dans ce cas, vous pouvez dsesprer de son sort pour le prsent et +pour l'avenir! Venez donc! + +Et la vieille Indienne, tirant de force l'Ermite en arrire, le cacha +dans l'ombre. + +A cet instant Wontum arrivait avec plusieurs guerriers, hurlant et +vocifrant d'une manire furieuse. La malheureuse Manonie comprit +aussitt que c'tait elle qu'ils en voulaient; elle se blottit dans un +recoin obscur. Mais ses efforts furent inutiles, on l'arracha violemment +de sa retraite et on la trana jusqu'au dehors, malgr ses cris et les +appels dsesprs qu'elle adressait son mari. + +Hlas! ce dernier combattait vaillamment pour lui apporter secours, mais +il tait trop loin encore pour lui venir en aide. + +Elle crut bien entendre une fois sa voix vibrante, au milieu du tumulte; +ce ne fut qu'un clair, une sorte de vision fivreuse qui disparut +aussitt. + +--Mon enfant! mon enfant! rendez-moi mon petit Harry! criait-elle d'une +voix navrante. + +Mais le monstre cruel l'entranait sans l'couter. + +--Oh! c'en est trop! oui, c'est trop de lche cruaut! s'cria l'Ermite +ne pouvant plus tenir ce spectacle atroce. + +Et il s'lana vers le ravisseur: il l'atteignit au moment o il venait +de jeter sa victime en travers sur un cheval. Un coup terrible ft +assen sur la tte du vieillard qui tomba la renverse, inanim, sur le +sol. + +--Je prvoyais bien ce qui devait arriver, cria Topeka en courant son +secours. Insens vieillard! que pouvait-il faire contre la force? + +Mary Oakley arriva en mme temps. Le visage de l'Ermite tait couvert de +sang; elle se mit le laver doucement, cherchant sa blessure. + +--Bonne Topeka, dit la jeune fille, je vais faire tout ce que je pourrai +auprs du pauvre Pre John, je crains bien que mes soins soient +inutiles. Restez auprs de votre mari dont l'tat exige encore votre +assistance. + +--Nous allons, ou plutt vous allez avoir assistance dans quelques +moments. Voil la fusillade des Blancs qui se rapproche, les rifles +Indiens se taisent. Justement! voil les soldats qui sont au pied de la +colline: ne vont-ils pas tuer mon mari? ajouta la vieille femme avec une +tendre inquitude. + +--Non! non! n'ayez pas peur. Vous avez sauv Quindaro, vous avez fait en +notre faveur tout ce qui vous tait possible. Nous saurons vous prouver +notre reconnaissance. + +Les deux femmes attendirent en silence l'issue des vnements: on +n'entendait dans la grotte que le bruit de leur respiration oppresse et +les sanglots du petit Harry oubli par Wontum dans la prcipitation de +sa fuite. + + + + +CHAPITRE XII + +DNOUEMENT + + +Le corps expditionnaire command par Marshall et guid par Oakley avait +dvor l'espace avec une ardeur incroyable, si bien qu'il tait arriv +_Devil's Gate_ avant la petite troupe de Wontum. + +On savait dj par des rapports d'claireurs que les deux tiers, au +moins, de la tribu Pawnie taient partis en campagne contre les Sioux, +dont le quartier-gnral tait au confluent de _Pole-Creek_ et de la +rivire Platte. Tout portait donc prsumer que les Indiens restants +n'oseraient accepter le combat, et feraient la paix ou prendraient la +fuite. + +--Oakley! demanda Marshall, lorsqu'ils arrivrent en vue des cavernes, +ne pensez-vous pas que Nemona cherchera viter la bataille lorsqu'il +aura vu quelle est l'importance de nos forces? + +--C'est tout juste mon opinion; et mme cette guerre n'aurait pas eu +lieu sans la maudite influence de cet excrable Wontum. Je vous le dis, +cap'taine, cet tre-l est le type de ce qu'il y a de pire entre toutes +les tribus de la Nbraska. C'est lui assurment qui a allum la guerre +avec les Sioux; il ne serait pas assez puni s'il pouvait tre tu +chaque combat engag par sa mchancet. + +--Croyez-vous que ce soit Wontum qui ait tu votre pauvre femme? + +--Certainement! Quel tre sur terre aurait pu vouloir du mal et en faire + la bonne crature? Ah! cap'taine, c'tait la meilleure et la plus +douce des femmes. Une excellente et pieuse femme, toujours prte me +consoler. Je vous le dis; sa perte fait dans mon coeur un vide, un +gouffre norme, que rien ne pourra combler. + +--Je comprends votre douleur, mon brave Oakley, rpondit tristement +Marshall. + +--Vous me comprenez, _vous_! c'est possible, car vous avez du coeur, +et vous connaissez l'adversit maintenant. Hlas! je ne pourrai jamais +dire l'impression mortelle que j'ai prouve en voyant, inanime sur le +sol, la froide dpouille de celle qui pendant vingt annes avait t ma +fidle et bien-aime compagne. Seigneur! j'ai cru que mon coeur allait +s'lancer hors de ma poitrine et mon sang faire clater mes veines! +Mais, ce mcrant! qu'aura-t-il fait de ma pauvre Molly? + +--N'ont-ils pas pour habitude d'emmener en captivit les prisonniers qui +ne sont pas tus? + +--Pas toujours. Lorsqu'ils sont en pays ennemi, c'est leur coutume; mais +je ne leur connais aucune raison pour agir ainsi. Tout le voisinage de +_Medicine Bow_ a vcu dans une paix profonde pendant plusieurs annes; +jamais nous n'avons offens les Pawnies en aucune manire. + +--Wontum s'est probablement dout que vous seriez avec moi. + +--C'est fort possible. En tout cas, je ne me repens pas de ce que j'ai +fait; j'ai agi suivant mon devoir, et je l'accomplirai jusqu'au bout, +tant que j'aurai des jambes capables de me porter. Au fait, il me reste +une tche remplir: il faut que je tue ce Wontum! + +--Vous n'tes pas le seul qui ayiez droit la vie de ce sclrat. + +--tes-vous sr d'tre au mme rang que moi pour cela, cap'taine? Pensez +donc qu'il n'a tu ni votre femme, ni votre enfant. + +--Je l'espre ainsi, murmura Marshall avec un profond soupir. + +--Et moi, j'en suis sr: ce n'tait pas dans ses ides. + +--Je pense bien aussi qu'il pargnera la vie de sa prisonnire et de +l'enfant aussi longtemps que possible. Mais supposez que nous donnions +l'assaut, et que la victoire se dclare en notre faveur, n'est-il pas +craindre que Wontum la tue plutt que de la voir remise entre mes mains? + +--Je ne crois pas. Il cherchera surtout assurer son salut par la +fuite. + +--C'est gal, il peut fort bien massacrer ses victimes avant de fuir. + +--Non. S'il ne leur fait aucun mal, il sera tu, tout simplement. S'il +les tue, il sera tortur! Il sait bien le sort qui l'attend; il sait +bien qu'on le poursuivra sur toute la surface de la terre. + +--N'est-il pas trange que nous n'ayons pas revu Quindaro? + +--Oui, c'est extraordinaire. J'ai grandement peur qu'il ait t fait +prisonnier au moment o ma malheureuse femme a t tue. S'il en est +ainsi, Wontum ne l'aura pas laiss vivre deux heures seulement; la +pauvre petite Molly en aura eu le coeur bris. Quel est votre plan +d'attaque cap'taine? + +--Je ne puis dire grand'chose jusqu' ce que j'aie pris connaissance de +la position des Indiens. Toutefois, je projette de tourner _Independence +Rock_ avec une partie de nos forces pendant que l'artillerie attaquera +de front. Je placerai, en outre, des hommes sur les flancs pour arrter +les Indiens dans leur fuite. Enfin, vous le concevez, tout dpendra des +circonstances, des manoeuvres et du nombre des ennemis. + +--Fort bien. Nous sommes arrivs aux cavernes. Attention! va +commencer. + +Oakley parlait encore lorsque la dtonation d'une carabine retentit; un +soldat fut bless: tout indiquait que les ennemis se tenaient sur leurs +gardes. + +Les pices d'artillerie furent aussitt mises en batterie et la +canonnade commena. + +L'obscurit du soir commenant arriver, le feu se ralentit +sensiblement et ne continua qu' rares intervalles. C'tait, du reste, +plutt une ruse pour occuper l'attention des Indiens qu'une attaque +srieuse; en effet, ds que le crpuscule fut sombre et avant le lever +de la lune, cinquante hommes, sous le commandement d'un lieutenant, +commencrent tourner la montagne en se dirigeant vers les sommets du +dfil. Comme cette ascension devait avoir lieu par un sentier rude et +escarp, il avait t calcul qu'elle ne pourrait tre accomplie que +bien avant dans la nuit. Oakley fut joint comme guide ce dtachement. + +L'artillerie tait reste dans le bas, avec le nombre d'hommes +strictement ncessaires pour le service des pices. Les Indiens avaient +une telle frayeur de ces gros rifles, que jamais ils ne se hasardaient + les approcher: un renfort pour les protger devenait donc inutile. + +Une autre portion des troupes mit pied terre et laissa ses chevaux +derrire un banc de rochers, sous la garde d'un piquet de cavaliers. +Cinquante hommes se portrent sur le flanc gauche: Marshall, avec cent +hommes d'lite, gagna le flanc droit pour revenir au centre des +cavernes. + +Il tait convenu que toutes les attaques commenceraient au point du +jour. + +Pendant la nuit on aperut le bcher allum pour brler Quindaro. Deux +ou trois fois Marshall, guid par cette lueur sinistre, fut sur le point +de faire lancer dans cette direction des voles de mitraille; mais il +n'en fit rien tant il craignait d'atteindre les prisonnires. + +L'aurore parut enfin: les hommes de Marshall se tenaient prts agir +cachs derrire les rochers. A ce moment un d'entre eux eut la +malheureuse ide de tirer le coup de feu qui blessa le vieux chef +Nemona. Sans cette fatale imprudence, le combat n'aurait peut-tre pas +eu lieu, et beaucoup de sang aurait t pargn. + +Enfin l'assaut commena avec furie. Un instant, Marshall aperut +l'entre des cavernes sa femme et son petit Harry. A cette vue son +coeur bondit comme s'il et cherch s'lancer hors de sa poitrine. +Il reconnut successivement Mary Oakley, le Vieil Ermite. Tous ces +malheureux taient en position trs-prilleuse, grandement exposs au +feu des assaillants. + +Marshall se sentit soulag d'un poids norme lorsqu'il vit le pre John +faire rentrer les captives sous la grotte; il commanda le feu avec une +nouvelle nergie. + +Les soldats avaient aussi reconnu l'Hrone du fort Laramie; un lan +furieux s'empara d'eux cette vue, ils se rurent en avant avec des +clameurs formidables qui firent frissonner les plus profonds chos de +cette solitude inhospitalire. + +--En avant! amis! en avant! + +Les balles sifflent, les rocs sont branls, le torrent humain s'lve, +se prcipite, inonde les rampes escarpes. Des corps d'Indiens tombent +du haut des roches sanglantes; des braves tombent aussi dans les rangs +de la troupe assigeante. Mais rien n'arrte ceux qui survivent; +l'artillerie tonne, les coups de feu clatent, le sang ruisselle! + +--En avant! soldats! en avant! + +Tout coup Marshall domine d'une voix perdue le fracas de la bataille: + +--Cessez le feu! + +Le motif de cet ordre est facile comprendre: cet instant +apparaissent Wontum et Manonie sur le seuil de la caverne. Chaque balle +lance pouvait atteindre la jeune femme. Il y eut un moment d'affreux +silence; on s'attendait la voir massacrer sur place. + +Marshall bondit en voyant Wontum la placer sur un cheval et s'enfuir du +ct de la valle. + +--Vite! s'cria-t-il, le chemin est rocailleux, nous le devancerons sans +peine. Pas de fusillade; chargez, le sabre la main! + +Comme une meute ardente les soldats volrent sur les pas du Pawnie. Ce +dernier, gouvernant habilement son agile monture, lui faisait franchir +tous les obstacles comme si elle et eu des ailes. Il descendit ainsi le +ravin au grand galop et arriva dans la valle. + +Mais, prcisment en face, se trouvait un dtachement de cavalerie qui +lui barrait le passage: la fuite devenait impossible de ce ct. Comme +un sanglier accul, il regarda derrire lui; Marshall arrivait comme un +tourbillon avec ses fidles. + +Le flanc abrupt du ravin lui offrait une voie impraticable pour tout +autre qu'un Sauvage: il y lana perdument son cheval. Mais le noble +animal venait de fournir une terrible carrire; le double fardeau qu'il +portait tait trop pesant pour lui; deux fois ses jambes fines et +nerveuses se cramponnrent au sol mouvant; deux fois, coursier et +cavalier glissrent jusqu'au fond du prcipice. + +Les soldats approchaient: la mort devenait certaine, la fuite +impossible! Le sombre visage de l'Indien s'illumina d'une flamme +sanglante. Il sauta par terre, tirant aprs lui Manonie. + +Marshall n'tait plus qu' trois longueurs d'pe. + +--Vengeance! toujours! hurla Wontum. + +Et son couteau acr se leva sur la jeune femme tendue ses pieds... + +--Feu! avait cri Marshall. + +Les balles sifflrent. Mais avant qu'elles fussent arrives au but, une +forme sombre s'abattait du haut d'un roc sur le meurtrier et le +renversait par un coup terrible qui faisait jaillir au loin les morceaux +de son crne. + +Manonie tait sauve... sauve par le brave Oakley! + +Hlas! cette victoire devait coter un sang prcieux: le vaillant +chasseur tait retomb sans mouvement auprs du cadavre de Wontum: les +balles destines ce dernier l'avaient atteint. + +--Notre ami! notre sauveur! portons lui secours! s'cria Marshall aprs +avoir tendrement serr sa femme dans ses bras. + +--Oakley! continua-t-il en l'embrassant et le soulevant avec prcaution; +tes-vous grivement bless? + +--Oh!... peut-tre... pas trop... rpondit le pauvre Jack d'une voix +teinte; cependant, je ne sais pas... si je... m'en tirerai. + +--Hlas! nos balles vous ont atteint? + +--Oui... on ne m'avait pas vu... c'est gal, il est heureux pour +Manonie... que je... me sois trouv l... ma petite Molly?... + +--Sauve! dans les grottes, dit Marshall. + +--Je voudrais... la voir avant de mourir... avant... de rejoindre ma... +pauvre bonne femme... + +--Esprons mieux! vous n'tes pas bless mort. + +--Je le souhaite pour... Molly; mais je suis... perdu. Je sens au poids +qu'il y a plus de dix balles... dans mon corps.--Ah! capitaine! mes yeux +ont-ils t atteints? + +--Non. Je ne remarque aucune trace. Pourquoi? + +--C'est que la nuit... se rpand sur moi, la nuit... sombre. + +--Voulez-vous qu'on vous transporte la grotte? + +--O est ma petite... Molly...? + +--Oui. + +--Volontiers... mais... htez-vous. + +On forma sur le champ une litire avec les mousquets et on emporta le +bless. + +Mais lorsqu'il arriva auprs de sa fille, il avait perdu connaissance, +la malheureuse enfant n'embrassa qu'un corps inanim. + + + + +PILOGUE + + +Les lendemains de batailles sont tristes mme pour les vainqueurs. Il +faut ensevelir les morts, panser les blesss: on se compte, et on trouve +des vides dans les rangs. + +Aprs les premires joies d'une runion presque miraculeuse, Marshall et +le vieil Ermite avaient d s'occuper de tous ces pnibles dtails. +Ensuite, le repos, ncessaire tous aprs tant d'angoisses et de +fatigues, le repos tait devenu un imprieux besoin. Chacun s'tait fait +un lit rustique, et on s'tait endormi, les uns sur leurs joies, les +autres sur leurs douleurs. + +Cependant la nouvelle aurore qui succda ces journes sombres tait si +belle que la joie, le bonheur et la paix semblaient tre son cortge. + +Mary Oakley tait encore dans la rgion des songes, ses yeux doux et +tristes n'avaient pas entirement sch leurs larmes, lorsque des voix +amies l'invitrent au rveil. + +Elle se leva vivement: Topeka tait ct d'elle; plus loin taient +Manonie, Marshall et leur petit Harry. Tous ces visages rayonnaient +d'allgresse; Mary leur sourit d'abord, puis son coeur se serra en +pensant que chacun autour d'elle avait retrouv ceux qu'il aimait, et +qu'elle seule, pauvre orpheline, n'avait plus de famille, plus d'ami +dvou... Son pre gisait sanglant dans l'ombre d'un rocher; Quindaro +n'avait pas reparu. + +--La jeune Fce-Ple tait donc bien loin dans le pays des songes? dit +Topeka employant l'harmonieux langage de la posie indienne; si loin! +qu'elle n'entendait plus... Qu'elle ouvre l'oreille pour y laisser +entrer une voix chre. + +La jeune fille fixa sur la vieille femme ses grands yeux tonns: + +--Oui; reprit celle-ci, que ma fille coute... elle entendra... + +Mary prta l'oreille, docilement, mais sans savoir pourquoi. + +--Ma petite Molly..., balbutia prs d'elle une voix faible et +tremblante; tu ne sais donc pas? Je suis ressuscit. + +--Mon pre! mon doux pre!! s'cria la pauvre enfant qui croyait rver. + +Elle bondit comme une gazelle; puis, s'agenouilla, pleurant, riant, +perdue, auprs d'un lit de fougres qu'elle aperut quelques pas. + +--Doucement! Molly! rpondit le brave Jack ses baisers exalts, +doucement! ma bonne fille, je suis plus dlicat cette heure que le +premier oeuf d'un oiseau-mouche; remercie un peu le bon Ermite qui m'a +remis neuf, qui m'a soign, qui m'a presque guri, tout bless qu'il +est. + +En effet le vieux John se tenait debout, prs du lit, et son visage +tait encore inond du sang rpandu par sa blessure de la veille. + +Au moment o Mary se disposait lui adresser la parole, Nemona, par une +exclamation stridente attira tous les yeux sur lui. + +Il apparut, le visage dcompos par la frayeur, et considrant avec +stupfaction un objet trange qu'il tenait la main. + +--Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda Marshall. + +--Le scalp du vieil Ermite! bgaya le chef en montrant une chevelure +blanche. + +Marshall regarda John avec tonnement. + +--De l'eau, demanda-t-il, donnez-moi de l'eau pour que je lave ce sang. + +L'opration tait peine commence que les sourcils grisonnants, les +rides, la barbe argente tombrent comme par magie, dcouvrant un jeune +et mle visage que chacun reconnut aussitt. + +--Quindaro! Quindaro! s'cria-t-on de toutes parts. + +Il y eut un moment de joyeux tumulte impossible dcrire. + +--Oui, mes amis, dit-il enfin, le vieux John, l'Ermite, Quindaro, +Walter! je suis, ou plutt j'tais tout cela; mais aujourd'hui je ne +veux garder que le dernier nom, car c'est le seul qui me rappelle le +bonheur, ajouta-t-il en regardant tendrement Mary. + +--Cher Walter! murmurait celle-ci, rouge de bonheur; mon Dieu! merci! + +--Aujourd'hui est finie ma tche vengeresse; si j'en crois mon coeur, +une nouvelle joie nous attend. Nemona, en quelle rgion Wontum a-t-il +enlev Manonie aprs avoir massacr sa famille? + +--Dans l'Iowa, prs du fort des Moines, sur la rivire Racoon. + +--Manonie! poursuivit Walter, n'avez-vous aucun souvenir de votre +enfance, du toit paternel? + +--J'en ai peu... bien peu... ils sont confus..., Des amis..., mon pre, +ma mre et de petits frres avec lesquels je jouais... + +--Sur les bords d'un cours d'eau? + +--Oui, oui! s'cria la jeune femme. + +--Sur une belle colline? + +--Oui! je me souviens. + +--Et votre nom... vous le rappelez-vous? + +--Laissez-moi rflchir. + +Et Manonie se prit la tte dans les mains. + +--Voyons, que je vous aide:... tait-ce Flor...? + +--Flora! oui! continua la jeune femme avec motion. + +--Flora Mil...? + +--Milburn! oui, Flora Milburn; c'est cela. Mais alors, vous tes....? + +--Je suis Walter Milburn, ton frre! s'cria le jeune homme en pleurant +de joie; ton frre!... et je ne suis plus l'orphelin solitaire. + +Si quelque voyageur, traversant les plaines de la Nbraska, s'arrte sur +les bords enchants de la rivire calme et majestueuse avant qu'elle ait +atteint le territoire de Laramie, il aperoit sur une colline verdoyante +deux beaux chteaux qu'entourent une multitude de cabanes rustiques. + +C'est le plus beau settlement du _Far-West_; son riant paysage est anim +par de nombreux troupeaux; le calme et la paix rgnent dans la frache +valle; bien loin, bien loin ont fui les Peaux-Rouges hostiles; la race +Blanche seule rgne sur ce territoire splendide qu'elle a fertilis. + +Que le voyageur demande quelque ptre cavalier, le nom des heureux et +riches Settlers qui ont cr ce superbe domaine, le ptre rpondra: + +--Vous venez donc de bien loin! vous ne connaissez pas +_Coeur-de-Panthre_ et _Quindaro_? + +Si le voyageur fait de nouvelles questions, en dbouchant cordialement +un flacon de whisky, le ptre boit sa sant et lui raconte la lgende: +quand elle est termine, il dpose respectueusement terre son grand +sombrero, et, tte nue, boit la sant du jeune Harry, l'unique +hritier des Milburn. + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIRES + + +Chapitres. Pages. + +I.--Une Hrone du dsert 5 + +II.--Old John. 25 + +III.--L'embuscade du tigre rouge 40 + +IV.--Aventures de montagnes.--Quindaro. 62 + +V.--Poursuite.--Fuite du tigre. 83 + +VI.--Amis 102 + +VII.--Un message 121 + +VIII.--Paradis perdu 141 + +IX.--Trop tard!. 158 + +X.--Le loup dans son antre. 168 + +XI.--Lueurs d'espoir. 192 + +XII.--Dnouement 207 + +PILOGUE. 219 + +FIN DE LA TABLE + +F. Aureau.--Imprimerie de Lagny + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cur de panthre, by +Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CUR-DE-PANTHRE *** + +***** This file should be named 36460-8.txt or 36460-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/4/6/36460/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/36460-8.zip b/36460-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..93c9d96 --- /dev/null +++ b/36460-8.zip diff --git a/36460-h.zip b/36460-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..50710cc --- /dev/null +++ b/36460-h.zip diff --git a/36460-h/36460-h.htm b/36460-h/36460-h.htm new file mode 100644 index 0000000..995fe18 --- /dev/null +++ b/36460-h/36460-h.htm @@ -0,0 +1,5589 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of +Coeur de panthre, par Gustave Aimard et Jules D'auriac. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:2%;} + +.c {text-align:center;text-indent:0%;} + +.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + +.cbu {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;text-decoration:underline;margin-bottom:8%;} + + h1,h3 {margin-top:15%;text-align:center;clear:both;} + + hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} + + hr.full {width:100%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} + + table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;} + + body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +.un {text-decoration:underline;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + +.smcap {font-variant:small-caps;font-size:95%;} + + img {border:none;} + +.bboxx {border:solid 3px black;max-width:60%;margin:auto;font-size:85%;} + + sup {font-size:75%;} + +.figcenter {margin:auto;text-align:center;} +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Cur de panthre, by +Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cur de panthre + +Author: Gustave Aimard + Jules Berlioz d'Auriac + +Release Date: June 18, 2011 [EBook #36460] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CUR-DE-PANTHRE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<p class="cbu"> 1 fr. 25 c. le volume. </p> + +<p class="cb"><big>G<small>USTAVE</small> AIMARD & J.-B. D'AURIAC</big></p> + +<p class="cb">===============</p> + +<h1>COEUR DE PANTHRE</h1> + +<div class="figcenter" style="width: 391px;"> +<img src="images/front.png" width="391" height="441" alt="" title="" /> +</div> + +<p class="cb">===============</p> + +<p class="cb">PARIS<br /> +<span class="un"> A. DEGORCE-CADOT, diteur, 9, rue de Verneuil </span></p> + +<p class="cb"><small><i>Proprit exclusive de l'diteur</i></small></p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<div class="bboxx "> + +<p class="cb"><span style="font-family:sans-serif;">COLLECTION</span></p> + +<p class="cb"><small>DES</small></p> + +<p class="cb"><big>JOYEUX ROMANS ILLUSTRS</big></p> + +<p class="cb">A 2 francs le volume</p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> + +<tr><td>PIGAULT-LEBRUN.</td><td>Monsieur Sans-Souci,</td><td>dessins de Hadol,</td><td>1 v. 2 fr.</td></tr> + +<tr><td rowspan="6" valign="middle" align="center" +style="border-right:1px solid black;"><i>Nouvellement<br /> +parus</i></td><td>L'Heureux Jrme</td><td align="center">—</td><td>1 v. 2 </td></tr> +<tr><td>Monsieur Botte </td><td align="center">—</td><td>1 v. 2 </td></tr> +<tr><td>Les Barons de Felsheim</td><td align="center">—</td><td>1 v. 2 </td></tr> +<tr><td>La Folie espagnole.</td><td align="center">—</td><td>1 v. 2 </td></tr> +<tr><td>Le Coureur d'aventures</td><td align="center">—</td><td>1 v. 2 </td></tr> +<tr><td>Le Mouchard</td><td align="center">—</td><td>1 v. 2 </td></tr> +</table> + +<p class="c"><i>Sous presse les autres romans de</i> <b>Pigault-Lebrun</b></p> + +<p class="c">Autres Romans illustrs 2 fr. le vol.</p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="8" summary=""> + +<tr><td rowspan="2" style="border-right:1px solid black;" +valign="middle">A. HUMBERT</td><td>Les Gens de Villeguindry, avec 36 gravures</td><td>1 v. 2 </td></tr> +<tr><td>Tailleboudin</td><td>1 v. 2 </td></tr> + +<tr><td rowspan="1" style="border-right:1px solid black;" +valign="middle">ELIE BERTHET</td><td>L'Homme des Bois, trs fort volume, 15 gravures</td><td>1 v. 2 </td></tr> +</table> + +<p class="c">Nouveauts 3 fr. illustres</p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="8" summary=""> + +<tr><td rowspan="1" style="border-right:1px solid black;" +valign="middle">PAUL DE KOCK</td><td>Les Treize Nuits de Jane,</td><td>6 gravures +hors texte 1 v. 3 </td></tr> + +<tr><td rowspan="2" style="border-right:1px solid black;" +valign="middle">SŒUR X</td><td align="center">Mmoires<br /> +d'une Religieuse</td><td>Le Couvent, 12 grav. 1 v. 3 <br /> +La Dfroque, 12 g. 1 v. 3 </td></tr> +</table> + +<p class="c">Collection des œuvres de Paul de Kock 2 fr. le volume en vente et +sous presse.</p> +</div> + +<p class="c">Paris.—Typ. Collombon et Brl, rue de l'Abbaye, 22.<a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h1>CŒUR-DE-PANTHRE</h1> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p><a name="page_002" id="page_002"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="" +style="font-size:85%;"> + +<tr><td colspan="2" align="center">ŒUVRES DE GUSTAVE AIMARD</td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><b>A 3 fr. le volume</b></td></tr> + +<tr><td align="left">LES CHASSEURS MEXICAINS, avec gravure</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">DONA FLOR</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LES FILS DE LA TORTUE, 2<sup>e</sup>dition, avec gravure</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">L'ARAUCAN, 2<sup>e</sup>dition, avec gravure</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center">————</td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center"><b>A 2 fr. le volume</b></td></tr> + +<tr><td align="left">UNE VENDETTA MEXICAINE, avec gravure</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center">————</td></tr> + +<tr><td> </td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">OUVRAGES GRAND IN-4 ILLUSTRS<br /> +(<small>VOIR LE CATALOGUE GNRAL</small>)</td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">————</td></tr> +<tr><td> </td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">GUSTAVE AIMARD ET JULES D'AURIAC</td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><b>A 1 fr. 25 le volume</b></td></tr> + +<tr><td align="left">L'AIGLE-NOIR DES DACOTAHS</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LES PIEDS-FOURCHUS</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LE MANGEUR DE POUDRE</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">L'ESPRIT BLANC</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LE SCALPEUR DES OTTAWAS</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LES FORESTIERS DU MICHIGAN</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">ŒIL-DE-FEU</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">CŒUR-DE-PANTHRE</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LES TERRES D'OR</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">JIM L'INDIEN</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">RAYON-DE-SOLEIL</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +</table> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c"><small>F. AUREAU.—IMPRIMERIE DE LAGNY</small></p> + +<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC</p> + +<h1>CŒUR-DE-PANTHRE</h1> + +<div class="figcenter" style="width: 77px;"> +<img src="images/colophon.png" width="77" height="75" alt="colophon" title="" /> +</div> + +<p class="cb">PARIS<br /> +A. DEGORCE-CADOT, DITEUR<br /> +9, RUE DE VERNEUIL, 9<br /> +—<br /> +<small>Tous droits de proprit expressment rservs</small></p> + +<p><a name="page_004" id="page_004"></a></p> + +<p><a name="page_005" id="page_005"></a></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<table border="3" cellpadding="8" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIRES</b></a></td></tr> +</table> +<h1>CŒUR-DE-PANTHRE</h1> + +<hr /> + +<h3><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER<br /><br /> +UNE HRONE DU DSERT</h3> + +<p>Il n'y a pas, sous le soleil, de paysage plus splendide et plus riche en +beauts sauvages que le territoire l'ouest de la Nbraska, sur lequel +ce droulent les plaines de Laramie.</p> + +<p>Pour le voyageur qui visite ces admirables contres, ce nom de <i>Plaines</i> +semble inexact au premier abord; car, avant d'y parvenir, il a d gravir +les plus hauts plateaux des Montagnes Rocheuses.</p> + +<p>Cependant le mot est vrai, c'est bien une <i>plaine</i> dont il s'agit.<a name="page_006" id="page_006"></a></p> + +<p>Le Fort Laramie, qui occupe un des points extrmes, est situ au +confluent nord de la Nbraska ou Platte, avec un autre cours d'eau +qu'elle absorbe.</p> + +<p>Des sources de la Platte ce confluent la rivire dcrit un cercle +immense d'environ quatre-cents milles, embrassant dans son cours +plusieurs chanes de montagnes gales en hauteur.</p> + +<p>D'un autre ct, la rivire Laramie dont la naissance est proche de la +Nbraska, entoure le reste du territoire, sur un diamtre de +soixante-et-quinze milles, et complte ainsi la circonfrence.</p> + +<p>Cette enclave constitue les fameuses <i>plaines de Laramie</i>.</p> + +<p>Cette rgion n'est pas seulement une prairie monotone et strile; on y +voit des valles fertiles, riantes, couvertes de forts et de rcoltes; +des cteaux admirables et verdoyants; de gras pturages; des cours d'eau +rayonnant dans toutes les directions.</p> + +<p>Au milieu des pres Montagnes Rocheuses, c'est un oasis, un den +inattendu.</p> + +<p>Tout autour, le colossal amphithtre des hautes cmes s'lve dans sa +grandeur solitaire et forme<a name="page_007" id="page_007"></a> un saisissant contraste avec les beauts +plus douces, plus harmonieuses des valles; on dirait les sourcils +froncs de spectateurs gants jetant un regard svre sur les +foltreries gracieuses de la nature.</p> + +<p>Le pic Laramie, point culminant de cette chane, s'lve environ +trente milles du fort qui a emprunt son nom: c'est le centre d'un +paysage incomparable par sa splendeur et son immensit; la vue, que rien +ne limite, plane au-dessus des prairies incommensurables, jusqu'au +lointain Missouri.—C'est le point de vue des Basses-Terres, en +regardant l'Orient.—Au couchant c'est tout un autre aspect; perte de +vue surgissent des troupeaux de montagnes dont les croupes luisantes ou +sombres, nues ou boises, rocailleuses ou verdoyantes, ondulent en tout +sens.—Tout un panorama de collines!</p> + +<p>Deux de ces cmes mritent une mention particulire: ce sont, le <i>Roc +Indpendance</i> et la <i>Porte-du-Diable</i>. Ce dernier pic est un grand +rocher, sur lequel n'apparat pas la moindre trace de vgtation, et qui +s'lve, solitaire, une hauteur de quatre mille pieds. Sur son extrme +pointe est une espce de portique, œuvre bizarre de la nature, et qui +a donn son nom toute la montagne.<a name="page_008" id="page_008"></a> L s'arrte une chane immense qui +forme la principale ossature des Montagnes Rocheuses. Des +<i>Portes-du-Diable</i> jaillit la rivire <i>Sweet-water</i> (Eaux-Douces); le +bruit infernal de ses cascades, les bonds effrayants de ses flots +travers les roches aigus, le grondement continu des chos, tout motive +le nom sinistre qui s'applique ces mornes et imposantes solitudes.</p> + +<p>Nous sommes en 1857-58. A cette poque, le fort Kearney, situ environ +deux cents milles du Missouri, tait le <i>settlement</i> (tablissement) le +plus loign du lointain Ouest. Il est vrai que plus d'un aventurier, +plus d'un hardi pionnier de la civilisation, avait pouss plus loin ses +excursions dans le dsert; il y avait des huttes de chasseurs, de +<i>squatters</i> (dfricheurs, colons), jusque sur les bords de la Platte, +jusqu'au pied des Montagnes Rocheuses; mais ces habitations clairsemes +dans ces immenses solitudes ne mritaient pas le nom de settlements; la +contre ne pouvait pas tre considre comme peuple.</p> + +<p>Le mot de <i>squatter</i> implique ordinairement l'ide d'un forestier +grossier et illettr. Effectivement c'est le cas le plus ordinaire: +mais, comme il n'y a pas de rgle sans exception, on pouvait<a name="page_009" id="page_009"></a> trouver, +dans les plaines de la Nbraska quelques familles ayant appartenu aux +classes distingues de la socit civilise. C'taient, pour la plupart, +des gens qui avaient prouv des revers de fortune ou des dchirements +de cœur ingurissables, et qui, fuyant le monde des villes, taient +venus se retremper aux virginales magnificences de la solitude.</p> + +<p>L, au moins, ils vivaient tranquilles, ces exils, ces convalescents de +la civilisation; mieux valait pour eux la rencontre fortuite du Buffalo +ou de l'Indien que le contact quotidien de la population des villes.</p> + +<p>Le fort Laramie tait, cette poque, un poste important pour la traite +des marchandises; c'tait le rendez-vous des Indiens chasseurs et +trafiquants, des trappeurs (chasseurs) de toutes les nations, des +aventureux ngociants Amricains. Il y avait, en tout temps, une +garnison d'environ trois cents hommes.</p> + +<p>C'tait l que s'organisaient les caravanes pour le <i>Golden State</i> +(Rgion d'Or), qui passaient par la valle de la Platte, le Sweet-water, +South-Pass et Fort-Hall.</p> + +<p>Au seuil des contres montagneuses se trouvaient,<a name="page_010" id="page_010"></a> par groupes de dix ou +douze, des habitations chelonnes et l dans les plaines de Laramie, +sur une tendue d'environ trente quarante milles.</p> + +<p>Nous attirerons l'attention du lecteur sur un de ces charmants +ermitages. Son apparence extrieure tait modeste, mais rvlait des +habitants honorables. Il tait situ prs des confluents de la <i>Platte</i> +et de <i>Medicine-Bow River</i>, cinq milles de Sweet-water, quinze +milles des Portes-du-Diable.</p> + +<p>Au lieu d'tre installe dans la valle—une des plus belles de la +contre,—cette habitation tait perche comme un nid d'aigle sur la +cime d'un cteau, et disparaissait au milieu des feuillages touffus. La +pente, pour y arriver, tait hrisse de rocs menaants, disposs en +forme de labyrinthe, et qui en rendaient l'accs difficile tout autre +qu'un familier de l'endroit.</p> + +<p>Lorsque le voyageur, quittant les rgions civilises, pntre dans les +dserts de l'Ouest, il est saisi par la nouveaut sauvage et grandiose +de cette nature admirable: ce ne sont plus les paysages aligns par le +crayon plus ou moins maladroit des architectes, les points de vue +calculs<a name="page_011" id="page_011"></a> par la vieille routine, le clinquant champtre au milieu +duquel se pavanent autour de leurs matres des animaux dgnrs, +atrophis par la domestication. Ce n'est plus le vieux monde dfigur +par l'homme; c'est la terre dans sa beaut native et fire, telle +qu'elle est sortie des mains du Crateur.</p> + +<p>La grande prairie se droule, mouchete de vertes forts, de troupeaux +de buffles, de hordes de chevaux sauvages, de loups, de daims +bondissants; et au milieu de cette immensit silencieuse, passe +l'Indien, rapide, agile, infatigable, sans laisser derrire lui la trace +de ses pas, sans faire le moindre bruit, sans faire ployer le brin +d'herbe sur lequel son pied se pose.</p> + +<p>Le voyageur n'avance qu'avec une motion respectueuse qui ressemble de +la crainte, mais dont le charme est inexprimable.</p> + +<p>Et pourtant, si grande est la force des vieilles habitudes qu'il se +trouve heureux de dcouvrir le Fort Laramie aprs avoir travers les +quatre cents milles du dsert de la Nbraska: le moindre chantillon de +la vie civilis est le bien-venu.</p> + +<p>Du reste, il faut en convenir, l'aspect de cette petite colonie +militaire n'tait pas sans offrir un<a name="page_012" id="page_012"></a> certain attrait; on trouvait l +une physionomie particulire aux gens, aux btes, aux choses mme; il y +avait comme un reflet du dsert.</p> + +<p>Il y avait mme une Hrone demi-sauvage, demi-civilise, dont +l'histoire tait une lgende de la Prairie.</p> + +<p>Manonie ou <i>Cœur-de-Panthre</i>, comme l'appelaient les Sauvages, tait +une Face-Ple. Personne ne connaissait sa famille, si ce n'tait un +chef Pawnie, Nemona, autrement nomm <i>Les Eaux Grondantes</i>. Le pre de +Nemona l'avait enleve sa famille, dans l'tat central d'Iowa; elle +n'tait alors ge que de trois ans. Le sort de ses parents resta un +sombre mystre; la jeune fille elle-mme avait ignor que le sang de la +race blanche coulait dans ses veines, jusqu'au moment o les officiers +du Fort Laramie le lui avaient appris, avec force compliments. Un de ces +Messieurs avait mme eu la patience persvrante de se faire raconter +par les Indiens quelques bribes de son histoire, et s'tait ensuite +empress de lui faire connatre tout ce qu'il avait p recueillir. Elle +avait, du reste, t honorablement et affectueusement traite par ses +amis blancs; le commandant du Fort l'avait presque adopte et la<a name="page_013" id="page_013"></a> +considrait comme sa fille: aussi avait elle pour toute la population +Face-Ple une affection profonde qui avait exclu de son esprit tout +souvenir Indien.</p> + +<p>Un notable guerrier des Pawnies, nomm Wontum, c'est dire le +<i>Chat-Sauvage</i>, avait demand en mariage <i>Cœur-de-Panthre</i>; mais la +jeune fille avait repouss avec empressement ses prtentions amoureuses. +Un noble et orgueilleux sentiment de sa supriorit native s'tait lev +en elle et l'avait porte accueillir cet aspirant sauvage avec un +ddain tel que l'infortun Wontum dt se retirer honteux et confus.</p> + +<p>Nemona (le chef Pawnie dont nous ayons dj parl) avait, contrairement + la coutume Indienne, une seule et unique femme qu'il affectionnait et +traitait avec tous les gards possibles. Il entreprit, avec elle, +d'intercder pour Wontum auprs de la jolie transfuge; mais celle-ci +n'avait plus dans le cœur un seul atome de l'esprit Indien; toutes +les instances furent repousses avec perte. Il en rsulta une certaine +froideur entre eux; puis survinrent des propos piquants, enfin une +rupture complte la suite de laquelle Cœur-de-Panthre fut invite +par Nemona chercher asile hors de<a name="page_014" id="page_014"></a> chez lui. Ce fut dater de cette +poque que la jeune fille abandonna les villages Indiens.</p> + +<p>Alors Wontum perdit toute esprance, pour le moment; mais il garda au +fond de son cœur un sentiment indfinissable qui tenait de l'amour et +de la haine, et qui n'tait ni l'un ni l'autre. Les ddains de la jeune +fille parurent inexplicables dans les tribus Indiennes; et ce ft, mme, + cette occasion qu'elle ret le nom de <i>Cœur-de-Panthre</i>: +l'oreille des sauvages il dpeignait parfaitement l'intraitable humeur +dont Manonie avait fait preuve envers un de leurs plus braves et plus +sduisants guerriers.</p> + +<p>Elle avait alors seize ans: ses instincts l'attiraient vers la race +blanche, elle finit par se fixer compltement parmi les Europens.</p> + +<p>L, au bout de peu de temps; elle fut rencontre par un jeune lieutenant +qui avait un peu entendu raconter son histoire par les Settlers des +frontires ou les Indiens claireurs dans l'arme. D'abord il lui +accorda de la curiosit, puis de l'intrt; enfin, un beau jour, il +s'aperut qu'il en tait devenu profondment amoureux. En effet, les +grces natives, la rserve modeste, la candeur ingnue de Manonie +taient de nature faire<a name="page_015" id="page_015"></a> impression sur l'homme le moins sensible. +Bientt on pt se convaincre d'une chose surprenante, savoir qu'Henri +Marshall, lieutenant de premire classe dans les armes unies, fils de +fire et riche famille, tait le prtendant avou et agr d'une petite +fille sauvage jusqu'alors ddaigneuse des meilleurs partis.—Car, il +faut le dire, l'affection sincre et noble du jeune officier avait +touch le cœur de Manonie; elle n'avait pu le lui dissimuler.</p> + +<p>Les fianailles eurent lieu avec un immense retentissement parmi les +tribus indiennes. Cette nouvelle excita plus d'une secrte et amre +jalousie. Nemona y fit peu d'attention, car aucun lien de famille ne +l'attachait Manonie; mais Wontum en ft outr, et se promit d'exercer +la plus terrible vengeance.</p> + +<p>Comme il avait une influence considrable dans sa peuplade, il ne lui +fut pas difficile de trouver des adhrents tout prts l'aider dans ses +projets. Ainsi second il entreprit de la faire prisonnire dans le +village Indien; mais elle et l'adresse de s'chapper et parvint +gagner heureusement le Fort.</p> + +<p>Furieux de cette dsertion, Wontum rsolut<a name="page_016" id="page_016"></a> de reprendre la fugitive; +cet effet, il combina un plan qui semblait immanquable.</p> + +<p>Il se posta, avec ses guerriers, sur le passage d'une caravane, +l'attaqua dans la valle <i>South Pass</i> (Dfil du sud), et fit +prisonniers les voyageurs qui la composaient. Au lieu de les massacrer +inhumainement, suivant l'usage Indien, il se contenta de les faire +garrotter avec soin; de plus, il eut la prcaution de laisser chapper +un des captifs: en agissant ainsi, il poursuivait le cours de ses +combinaisons diaboliques.</p> + +<p>Son but tait, d'abord, de faire connatre par l'entremise du fugitif +l'vnement fcheux survenu la caravane. En effet, le malheureux +migrant, tout effarouch, ne manqua pas de courir au Fort Laramie, d'y +raconter le dsastre et de demander la garnison une sortie dans le but +de dlivrer les prisonniers.</p> + +<p>A cette nouvelle, tout ce que le rus sauvage avait prvu ne devait pas +manquer d'arriver; les soldats s'empressrent de se proposer pour +l'expdition, on n'et qu' refuser les volontaires qui se prsentaient +en foule: il fut question d'une prise d'armes srieuse.</p> + +<p>C'tait l prcisment ce que voulait Wontum;<a name="page_017" id="page_017"></a> trouver le Fort dgarni +de la majeure partie de ses dfenseurs, le surprendre, y pntrer, +enlever Manonie, l'entraner au fond des bois aprs avoir massacr tous +les Europens s'il tait possible.</p> + +<p>Bien entendu, le lieutenant Marshall, ce rival dtest, avait la +premire place dans les froces prfrences de Wontum.</p> + +<p>En attendant le rsultat de sa stratgie, le chef Indien conduisit ses +prisonniers et son butin au sommet de <i>Table-Hill</i> qui est voisin de +<i>South Pass</i>.</p> + +<p>Ce pic, un des plus formidables de cette chane, s'lve sept mille +quatre cent quatre-vingt huit pieds dans les profondeurs du ciel, au +milieu d'un chaos titanique de roches anguleuses, aigus, hrisses, +menaantes: sur ses flancs de granit sombre rgnent l'horreur et la +solitude; ses sommits sont d'affreux dserts perdus dans le dsert du +vide.</p> + +<p>Wontum ne pouvait choisir une retraite plus sauvage et plus +inaccessible: aussi en avait-il fait son quartier gnral. Cependant il +n'y concentra pas, pour le moment, toutes ses forces qui s'levaient +environ deux cents hommes: il laissa<a name="page_018" id="page_018"></a> <i>Table-Hill</i> une trentaine de +guerriers, et avec le reste de sa troupe s'en alla rder autour du Fort +Laramie, piant une occasion favorable pour y porter le carnage, +l'incendie et le rapt.</p> + +<p>La distance entre <i>South-Pass</i> et Laramie est d'environ deux cents +milles: la bande sauvage n'avait pas fait la moiti du chemin qu'elle +aperut les troupes venant du Fort. Les Indiens se cachrent aussitt, +et, lorsque tout danger d'tre aperus fut pass, ils se portrent +rapidement en avant: tout paraissait tourner au gr de leurs dsirs; le +plan de Wontum allait triompher.</p> + +<p>Il n'tait rest au Fort Laramie qu'une quarantaine d'hommes, sous le +commandement du lieutenant Henry Marshall. Son mariage avec la jeune fe +des forts n'avait pas encore t clbr: cependant Manonie habitait le +Fort depuis plusieurs mois, logeant avec la femme d'un officier.</p> + +<p>L'agression commise contre les migrants mit en veil tous les instincts +sauvages de la jeune fille; elle resta convaincue que Wontum tait sur +le sentier de guerre; ds ce moment, ses jours et ses nuits se passrent +dans une dfiance incessante.<a name="page_019" id="page_019"></a></p> + +<p>Rien n'gale la finesse idale, la perspicacit inimaginable que +l'ducation des bois donne aux sens; rien n'gale l'tonnante prescience +avec laquelle hommes, femmes, enfants devinent ce qu'ils ont peine vu +ou entendu: l'Europen, berc dans les langes troits de la +civilisation, ne peut que s'incliner devant cette supriorit physique, +et s'avouer infrieur, insuffisant, chtif.</p> + +<p>Manonie avait le pressentiment des entreprises tentes par Wontum: elle +<i>savait</i> qu'il ourdissait dans l'ombre quelque trame infernale, qu'il +marchait contre le Fort; la jeune fille en tait certaine; il ne lui +manquait qu'un indice furtif, le vol d'un oiseau, un cri dans la fort +pour dire Les voil!</p> + +<p>Toujours inquite pour le Fort et sa faible garnison, la jeune fille +passait ses nuits silencieuse sur les fortifications, piant tous les +murmures de l'air, les sons furtifs de la valle, les chos lointains de +la montagne.</p> + +<p>Pendant les journes elle disparaissait; tout son temps tait employ +parcourir les environs du Fort, invisible et rapide comme un oiseau; +voyant tout, entendant tout; devinant ce qu'elle n'avait p voir ou +entendre.<a name="page_020" id="page_020"></a></p> + +<p>Ces longues et dangereuses prgrinations plongeaient Marshall dans une +mortelle inquitude; lorsque, le soir, il la voyait arriver, lasse, +puise par ses longues courses, il lui adressait de tendres reproches +auxquels elle ne rpondait que par un fier sourire et un mutin mouvement +de tte: le lendemain elle recommenait.</p> + +<p>Par une aprs-midi brumeuse, Manonie revint plus tt que d'habitude, +annonant l'approche des Indiens. Aussitt la petite garnison fit ses +prparatifs de dfense, et s'organisa pour opposer une rsistance +dsespre.</p> + +<p>Le commencement de la nuit se passa dans une attente muette et morne, +pendant laquelle on aurait p entendre bondir dans leurs poitrines les +cœurs des braves dfenseurs du Fort. A une heure du matin les +Sauvages donnrent l'assaut avec leur concert accoutum de hurlements +horribles: mais la rception fut si chaude et si inattendue qu'ils +furent obligs de battre en retraite, aprs avoir essuy des pertes +considrables.</p> + +<p>Alors commena un sige en rgle, dans lequel Wontum dploya toute +l'habilet, tout l'acharnement qui taient en son pouvoir.</p> + +<p>Trois jours se passrent ainsi en combats<a name="page_021" id="page_021"></a> effrayants. Le lieutenant +Marshall avait t bless; ses hommes, harasss par la lutte, et privs +du concours de leur commandant, commenaient se ralentir dans leur +rsistance.</p> + +<p>Au milieu de la troisime nuit, les Indiens firent une charge +dsespre: les assigs se dfendirent avec moins de vigueur. Encourag +par cette marque vidente de faiblesse, Wontum poussa si bien ses +guerriers qu'ils pntrrent dans la premire enceinte.</p> + +<p>A ce moment, Manonie veillait auprs du lit de son cher bless; en +s'apercevant de la position critique o se trouvait la garnison, elle +sauta sur une hache, courut aux retranchements avec la furie du +dsespoir, appelant les soldats elle, et se jeta au plus fort de la +mle.</p> + +<p>Cet acte de bravoure sauva le Fort: toute la garnison reprit courage +sous l'influence de ce noble exemple; il y eut une mle atroce, la +fin de laquelle les Sauvages furent repousss.</p> + +<p>Wontum fit des efforts inous pour s'emparer de la jeune fille; puis, +lorsqu'il se fut convaincu que c'tait chose impossible, il ne songea +qu' gorger Marshall: cet acte de frocit aurait t pour lui une +demi-vengeance.<a name="page_022" id="page_022"></a></p> + +<p>Son couteau, rouge de sang, tait lev sur la tte du bless +lorsqu'arriva Manonie: prompte comme la foudre, la courageuse enfant se +jeta sur le meurtrier, son tomahawk tincela et s'abattit en sifflant. +Elle avait vis la tte; mais son lan fut si dsespr que l'arme passa + ct du but et s'enfona profondment dans l'paule.</p> + +<p>Wontum, hors de combat, prit la fuite; ses hommes l'imitrent; ds cet +instant le sige fut lev, la garnison resta victorieuse. Les Indiens +faillirent tre pris entre deux feux, car les troupes revenant de leur +expdition arrivrent le lendemain dans la matine.</p> + +<p><i>Cœur-de-Panthre</i> devint donc l'hrone du Fort Laramie: sa renomme +bien mrite s'tendit au loin dans la prairie et se rpandit sur toute +la frontire. Aussi le premier mot de chaque voyageur tait de +s'informer d'elle, en arrivant au Fort, afin de lui adresser les loges +et les hommages qu'elle avait si bien mrits.</p> + +<p>Son mariage avec Henry Marshall fut clbr sans retard. Deux annes +s'coulrent, douces et rapides comme un beau songe pour les heureux +poux. Manonie devint mre; un petit Harry Marshall commena bientt +trottiner dans le Fort.<a name="page_023" id="page_023"></a></p> + +<p>Pendant longtemps la jeune femme, aide de son mari, fit d'actives +recherches pour tcher de dcouvrir sa famille; mais ses dmarches +furent infructueuses. Plus d'un pre, plus d'une mre auxquels avaient +t ravis leurs pauvres petits enfants, se prsentrent pour +reconnatre, s'il tait possible, dans la charmante et vertueuse +<i>hrone</i>, celle qu'ils pleuraient depuis tant d'annes: rien ne +facilita une reconnaissance; aucun fait, aucun souvenir, aucun indice ne +vint fournir une lumire utile: le mystre resta toujours aussi profond.</p> + +<p>Pourtant, dans le recueillement de ses souvenirs, la jeune femme +entrevoyait, comme des lueurs fugitives, les premires scnes de son +enfance: il lui semblait apercevoir son petit berceau, sa mre penche +sur elle; entendre la voix mle de son pre s'adoucissant pour lui +parler au travers d'un sourire. A l'amour qu'elle prouvait pour son +enfant, elle jugeait de celui qui avait d veiller autour de ses +premires annes: elle se disait qu'ils avaient bien souffert—comme +elle souffrirait, elle, en pareil cas,—ceux qui l'avaient perdue: elle +se disait qu'elle la reconnatrait srement cette pauvre mre, aime +quoique inconnue,<a name="page_024" id="page_024"></a> si la Providence la lui faisait rencontrer: elle +dsirait ce grand bonheur de la famille qui lui manquait pour former le +complment bni de son existence: elle priait, du fond de son cœur, +pour ces chers inconnus, qui, sans doute, priaient aussi pour elle, sur +la terre ou dans le ciel.</p> + +<p>Trois ans aprs leur mariage, le lieutenant Marshall et sa femme taient +sur le point de quitter le Fort Laramie pour se rendre Leavenworth: le +petit Harry, leur unique enfant, idole de ses parents et de toute la +garnison, avait deux ans. Des vnements inattendus vinrent jeter dans +leur paisible existence une perturbation profonde.<a name="page_025" id="page_025"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II<br /><br /> +OLD JOHN</h3> + +<p>Si le lecteur le trouve agrable, nous lui rappellerons cette cabane +installe au confluent des rivires <i>Platte</i> et <i>Medicine-Bow</i>, sur le +flanc d'une colline: nous le conduirons auprs de cette habitation +rustique, si bien cache, comme un nid d'aigle au sein de la fort, +qu'elle avait chapp aux yeux perants des rdeurs Indiens.</p> + +<p>Nous sommes au 20 septembre 1857; les premiers rayons de l'aube matinale +commencent peine rpandre sur la terre quelques lueurs indcises.</p> + +<p>Un jeune homme, mont sur un <i>pur-sang</i> de toute beaut, s'approche +lentement de la colline. Ses regards observateurs ont dcouvert une<a name="page_026" id="page_026"></a> +guirlande de fume qui monte au-dessus des arbres; attir par ce signe +indicateur de la civilisation, il marche dans sa direction. Bientt le +chemin devenant impraticable pour sa monture, il est oblig de mettre +pied terre et de cheminer tant bien que mal, trbuchant, maugrant, +soufflant, pendant que son cheval souffle et trbuche aussi, mais sans +maugrer.</p> + +<p>—Dcidment, dit haute voix notre voyageur; dcidment, il a le got +du romantique, cet ermite enrag! Sans quoi, jamais il n'aurait choisi +pour habitation un pareil site. C'est gal, son nom ne rpond pas la +qualit de son logis. <i>Old John!</i>.... est-ce un nom assez vulgaire!.... +Quoiqu'il en soit, c'est un homme trange, et sur lequel les Settlers de +la plaine n'ont pu me fournir aucun renseignement.</p> + +<p>Ces dernires paroles du monologue furent adresses au cheval, qui, n'y +comprenant pas grand'chose, n'y rpondit rien, comme son matre pouvait +bien s'y attendre.</p> + +<p>A ce moment, l'homme et son coursier atteignirent la petite clairire o +tait btie la cabane:</p> + +<p>—Que voudriez-vous donc savoir sur son compte? demanda soudainement une +voix trs-proche <a name="page_027" id="page_027"></a>et qui semblait sortir d'un gros arbre.</p> + +<p>En effet un vieillard appart, soulevant un grand lambeau d'corce qui +cachait la cavit du tronc vermoulu.</p> + +<p>Le jeune voyageur surpris, tressaillit et fixa des regards curieux sur +son interlocuteur. C'tait un homme de haute et puissante stature; aux +yeux noirs voils par d'pais sourcils grisonnants; la longue +chevelure blanche tombant en dsordre sur ses paules; la barbe +paisse, rude, pendante sur sa poitrine, digne en tous points du reste +de sa personne.</p> + +<p>Sa voix tait basse, un peu voile par une expression mlancolique, mais +ferme et vibrante comme celle d'un homme accoutum au commandement.</p> + +<p>Sans bien se rendre compte des sentiments qui l'agitaient, le jeune +homme resta quelques instants sans rpondre.</p> + +<p>Le vieillard remarquant son hsitation lui dit:</p> + +<p>—Vous avez amen par ici un trop bel animal: c'est dommage de sacrifier +une aussi superbe bte aux griffes des <i>Legyos</i>.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas.<a name="page_028" id="page_028"></a></p> + +<p>—Ah! <i>Legyos</i>; ce mot vous est inconnu?</p> + +<p>—Entirement: c'est la premire fois que je l'entends prononcer, et +j'avoue que j'en ignore parfaitement la signification. Dans tous les +cas, je serais dsol qu'il arrivt malheur Dahlgren.</p> + +<p>—Bien! bien! je comprends: c'est le nom que vous donnez votre cheval. +Alors, si vous vous intressez lui, empchez-le de s'loigner.</p> + +<p>Le jeune homme se retourna vivement; Dahlgren, qu'il avait ngligemment +attach une branche d'arbre, s'tait rendu libre et se dirigeait vers +la lisire du bois.</p> + +<p>Aprs l'avoir ramen, le voyageur passa la bride autour de son bras pour +ne plus le perdre de vue, et reprit la conversation:</p> + +<p>—Je crois bien qu'il n'y avait pas grand risque laisser la pauvre +bte se rafrachir un peu, avec l'herbe tendre, de sa course matinale; +nanmoins je prfre l'avoir sous la main.</p> + +<p>—Vous faites prudemment, car au bout de cinq minutes il aurait disparu; +et pour le retrouver il aurait fallu l'aller demander aux <i>Legyos</i>.</p> + +<p>—Encore les <i>Legyos</i>!</p> + +<p>—Mais oui: vous ne savez donc pas que c'est<a name="page_029" id="page_029"></a> le nom indien des +assassins, des brigands nocturnes?</p> + +<p>—Ainsi, vous croyez qu'ils auraient mis la main sur mon cheval?</p> + +<p>—Sans doute: vous ne vous y attendiez gure, il me semble?</p> + +<p>—Ma foi! non, je considre mme vos apprhensions comme mal fondes: +dans mon opinion, les Sauvages ne se sont pas aperus de mon passage +dans la valle.</p> + +<p>—Excusez-moi, jeune homme; vous tes fou.</p> + +<p>—Excusez-moi, vous mme, sir: je ne suis pas accoutum m'entendre +qualifier ainsi, je ne puis permettre cette licence personne.</p> + +<p>—Vous prfrez agir votre guise, je suppose?</p> + +<p>—Non, sir! Lorsque je serai certain que nous sommes amis, je profiterai +de vos avis. Mais je persiste repousser la qualification dont vous +venez de me gratifier.</p> + +<p>—Eh bien! je vous demande pardon. Vous savez que la vieillesse a des +privilges.</p> + +<p>—Vous parlez courtoisement, sir; je vous octroie un plein et entier +pardon.</p> + +<p>—Pourquoi tes-vous venu seul? demanda le<a name="page_030" id="page_030"></a> vieillard en interrogeant +son visiteur du regard; il n'est sain pour personne de traverser cette +valle sans escorte, encore moins pour un cavalier bien mont et qui +porte l'uniforme de l'arme des tats-Unis.</p> + +<p>—Je n'ai pas eu le choix de faire autrement. Permettez-moi une +question, sir. N'est-ce pas vous qui tes connu sous le nom de John +l'ermite?</p> + +<p>Le vieillard baissa la tte et demeura quelque temps silencieux. Pendant +cet intervalle un frisson parut le faire tressaillir, sa poitrine +comprima un soupir demi-touff.</p> + +<p>Le jeune voyageur le regardait avec un intrt sympathique, tout en se +demandant quel terrible vnement avait pu pousser cet homme vivre +dans cette obscure et triste solitude. Un moment il regretta ses +dernires paroles, craignant qu'elles n'eussent ouvert involontairement +quelque plaie mal cicatrise dans l'me du pauvre ermite.</p> + +<p>Il avait beaucoup entendu parler de ce <i>Vieux John</i>: on le dpeignait +comme un homme trange, mais bon et pacifique. Les Sauvages en avaient +une crainte superstitieuse: ils lui attribuaient une puissance +surnaturelle, et n'approchaient jamais<a name="page_031" id="page_031"></a> de sa cabane; ils n'osaient mme +s'aventurer sur la colline o elle tait btie.</p> + +<p>Les causes de son existence isole et triste taient ignores; tait-ce +le remords, tait-ce le chagrin?... Personne n'avait jamais pntr ce +mystre. De l'avis des Settlers qui avaient fait au Solitaire quelques +rares visites, ce devait tre un homme pieux, car ils l'avaient trouv +en prires. Tout ce qu'on avait pu deviner c'tait que sa mlancolie se +reportait des scnes lointaines dans son existence, et qu'il s'tait +exil dans cette solitude pour fuir des lieux tmoins d'un bonheur +perdu.</p> + +<p>Aprs un long silence, le vieillard releva la tte, et rpondit la +question du jeune homme:</p> + +<p>—Oui... je suis le <i>viel ermite</i> pour tous ceux qui me connaissent un +peu. Cependant je ne suis pas un anachorte, un reclus, comme vous +paraissez le croire.</p> + +<p>Le jeune homme promena ses regards autour de lui, comme pour chercher +les compagnons qui partageaient la solitude du vieillard.</p> + +<p>Ce dernier l'observait en souriant:</p> + +<p>—Non, poursuivit-il, vous ne verrez ici ni femme, ni enfants, ni +famille; et pourtant je ne<a name="page_032" id="page_032"></a> suis pas seul: regardez bien autour de vous; +qu'aperoit-on?</p> + +<p>—Pas grand'chose, si ce n'est le dsert sombre;... la valle;... la +montagne: toute cette nature est belle et grandiose, mais monotone. L +bas, la rivire tincelle au soleil; la longue, ces reflets fatiguent, +ce sont toujours les mmes.</p> + +<p>—Oui! oui! enfant! Cette rgion ressemble son Crateur,—elle ne +change jamais.—C'est bon, bien bon! ce qui ne change pas.—Vous aimez +la nouveaut, jeune homme? regardez-moi: j'ai t jeune comme vous,... +mais <i>j'ai chang</i>. Ma vie a chang encore plus que ma personne.—Vous +tes heureux maintenant; eh quoi! voudriez-vous <i>changer</i>?... pour avoir +quoi?... du malheur?... Gardez-vous de devenir indiffrent aux bienfaits +dont vous a combl la Providence: faites comme les oiseaux de ces +forts; ils sont toujours contents et ne <i>changent</i> jamais. Voyez ce +miroir argent de la rivire; toujours le mme lit paisible, les mmes +ondes murmurantes, la mme fracheur enchante. Depuis bien des annes +je la contemple, je l'aime, je rve au bruit de sa voix immense; elle +n'a pas <i>chang</i>: la trouvez-vous<a name="page_033" id="page_033"></a> moins belle pour cela? Jeune homme! +Dieu vous garde d'avoir regretter <i>ce qui tait</i>, mais qui n'est plus!</p> + +<p>—Votre langage, sir, conviendrait peindre une existence pleine +d'clat, de jeunesse, de flicit: mais il y a des cas, o je suppose +que le changement serait bon et dsirable. Prenons votre position +elle-mme pour exemple: croyez-vous que rien ne pourrait la rendre plus +heureuse?</p> + +<p>—C'est mon opinion. Connaissez-vous les remarquables paroles prononces +par le baron de Humboldt au moment de sa mort?</p> + +<p>—Je ne pourrais vous dire.</p> + +<p>—Les voici: le vnrable savant voyait arriver le terme de son +existence si belle et si bien remplie. Un jour, par une fente de ses +volets passa un rayon de soleil qui vint se jouer sur son lit. Il +contempla pendant quelques instants cette gerbe lumineuse, puis il +murmura avec une expression de joie: Oh! que c'est beau! Dieu! que +c'est beau!—Il avait vu pareille chose dix mille fois en sa vie, mais +jamais son admiration pieuse ne s'tait lasse.—Excusez-moi, jeune +homme, je me livre des penses rustiques et trop naves<a name="page_034" id="page_034"></a> pour un homme +civilis comme vous; et j'oublie de vous demander quel est le but de +votre visite: car vous venez du Fort, je suppose?</p> + +<p>—Je suis le lieutenant Henry Marshall.</p> + +<p>—Ah oui! je me souviens de vous avoir vu passer dans la valle, il y a +une dizaine de jours; mais vous tiez si loin, qu'aujourd'hui je +n'aurais pu vous reconnatre. O sont vos hommes?</p> + +<p>—Ils sont tous morts.</p> + +<p>—Que me dites-vous l?</p> + +<p>—Oui; nous avons t surpris par une troupe de Sauvages dans la <i>Passe +du Sud</i>; moi seul ai pu m'chapper pour aller porter cette triste +nouvelle au Fort. Une triste nouvelle, sir; en vrit, une triste +nouvelle!</p> + +<p>Et le jeune officier poussa un soupir en songeant ses malheureux +compagnons d'armes.</p> + +<p>—A quelle tribu appartenaient les assaillants?</p> + +<p>—Je ne sais pas; il me semble que c'taient des Pawnies. Wontum, un de +leurs chefs, a jur de me tuer, et d'enlever ma femme avec mon enfant; +pourtant je ne l'ai pas aperu parmi les Indiens; mais je suis convaincu +qu'ils agissaient d'aprs ses ordres.<a name="page_035" id="page_035"></a></p> + +<p>—Non, il a travers la Valle derrire Laramie, il y a trois jours.</p> + +<p>—Est-il possible...? Et,... tait-il seul? demanda Marshall avec +animation.</p> + +<p>—Non: ses guerriers taient avec lui,—tous peints en guerre, prts +<i>pour le sang</i>.</p> + +<p>—Ils taient nombreux?</p> + +<p>—Au moins trois cents.</p> + +<p>—Et peints en guerre...? murmura Marshall. tes-vous certain que Wontum +les conduisit en personne?</p> + +<p>—Je ne pourrais en rpondre positivement, car ils taient grande +distance. Mais, soit parce qu'ils taient peints en guerre, soit pour +plusieurs autres raisons, je suis convaincu que c'tait la bande de +Wontum.</p> + +<p>Henry Marshall poussa un profond soupir et devint trs-ple; au bout +d'un instant le sang monta son visage, il pressa son front entre ses +deux mains. Le vieillard qui l'observait lui dit:</p> + +<p>—Pensez-vous que, rellement, ils aient l'intention d'attaquer le Fort?</p> + +<p>—Oui, et je tremble pour les suites; car la garnison est si faible!</p> + +<p>—Oh! elle se dfendra bien un peu, dans tous<a name="page_036" id="page_036"></a> les cas; si je ne me +trompe, vous craignez bien davantage pour les <i>Settlers</i> que pour les +soldats?</p> + +<p>—Je ne pourrais dire si j'ai plus de sollicitude pour les uns que pour +les autres, mais, ce moment, j'ai un poids norme sur la poitrine; mon +absence est peut tre un acte de lchet qui livre ma femme et mon +enfant aux chances des plus terribles dangers.</p> + +<p>—Ne sont-ils pas en sret dans le Fort?</p> + +<p>—Oui; du moins, je le suppose. Je n'ai aucune raison pour les croire en +danger, et pourtant je suis oppress par un pressentiment sombre: s'il +leur arrivait malheur, je n'y survivrais pas.</p> + +<p>—Gardez-les bien, jeune homme, ces trsors... une fois perdus on ne les +retrouve plus! rpondit le vieillard d'un ton pntr, pendant qu'une +larme tremblait au bord de sa paupire.</p> + +<p>—Certainement, je voudrais les sauvegarder; c'est le but unique de mon +existence; mais il faut que je sois partout la fois. Si je me suis +arrt ici jusqu' prsent, c'tait pour procurer mon pauvre cheval +quelques moments de repos: je ne l'ignore pas, les moments sont +prcieux.</p> + +<p>—Il y a de grands dangers courir d'ici au Fort.<a name="page_037" id="page_037"></a> La valle est pleine +de coquins altrs de sang.</p> + +<p>—Il faut que je marche, quand mme: les sentiers fussent-ils hrisss +de serpents sonnettes, il faut que je leur passe sur le corps.</p> + +<p>—C'est noblement parler, mon jeune ami, je vous flicite de votre +courage: mais vous ne partirez pas seul; c'est impossible.</p> + +<p>—Qui voudrait venir avec moi? qui voudrait partager de tels prils?</p> + +<p>—Moi.</p> + +<p>—Eh quoi! vous laisseriez pour moi, votre solitude si paisible, si +sre?</p> + +<p>—Je ne suis pas aussi solitaire que vous le croyez; je consacre une +bonne portion de mon temps secourir les malheureux voyageurs.—Encore +une fois, vous ne pouvez pas traverser la valle; je serai votre guide +dans la montagne, la seule voie qui reste praticable.</p> + +<p>—Et je vous tiendrai compagnie, aussi sr que mon nom est Jack Oakley; +dit d'une voix hardie un nouvel arrivant.</p> + +<p>Le vieil ermite lui tendit la main en signe de bienvenue, et lui +demanda:</p> + +<p>—Nous apportez-vous quelque nouvelle d'importance?<a name="page_038" id="page_038"></a></p> + +<p>—Oui, quelque chose d'important pour moi surtout.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—Oh! toujours la bonne chance l'envers. J'ai amen ici Molly, le +<i>baby</i> et la vieille femme. me ferait bien plaisir de pouvoir les +laisser ici.</p> + +<p>—Il faut que les choses aillent bien mal pour que vous soyez oblig de +chercher ici un refuge pour votre famille. En tout cas, elle est la +bienvenue comme toujours.</p> + +<p>—Merci! je savais bien que nous trouverions bon accueil. Les pauvres +enfants seront en sret ici; au moins les <i>Legyos</i> n'oseront pas venir +les relancer ici, jusque dans la maison du Vieux Nick.</p> + +<p>Sur un signal d'Oakley deux femmes et un bb firent leur apparition +dans la cabane et furent paternellement reus par le vieillard.</p> + +<p>—Enfin; quelles nouvelles? demanda de nouveau ce dernier.</p> + +<p>—Rien; rpondit Oakley, si ce n'est qu'environ deux cents canailles +rouges ont descendu la Platte et rdent par l bas dans tous les +environs. Je pense donc que notre meilleure route sera de<a name="page_039" id="page_039"></a> filer dans +les montagnes en suivant le cours du Laramie; ce sera le plus sr, et si +nous faisons quelque rencontre sur les collines, ce ne seront que des +coquins isols.</p> + +<p>Les prparatifs furent bientt faits; la petite caravane se mit en route +dans la direction du Fort.<a name="page_040" id="page_040"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III<br /><br /> +L'EMBUSCADE DU TIGRE ROUGE</h3> + +<p>Les Sauvages avaient reu un chtiment svre sous les murs du Fort. +Mais peu peu l'impression s'en tait efface, et trois annes +s'taient peine coules depuis le mariage de Marshall avec Manonie +que les Pawnies avaient recommenc leurs dprdations.</p> + +<p>Le plus souvent, leurs mchancets taient l'œuvre indirecte de +Wontum, qui, sa haine invtre contre les Blancs joignait une +excration toute particulire contre l'homme qui lui avait ravi les +bonnes grces de <i>Cœur-de-Panthre</i>.</p> + +<p>Dans le but de se venger, il avait concentr toute son intelligence +mditer des plans diaboliques et on pouvait dire coup sr qu'il ne +faisait pas<a name="page_041" id="page_041"></a> un mouvement, ne se livrait pas une pense qui n'et pour +but quelque atrocit contre son ennemi.</p> + +<p>L'Indien, revenu son caractre natif, est ainsi: fidle l'amiti, +plus fidle encore la haine; persvrant jusqu' la mort dans ses +farouches projets de vengeance; indomptable, impitoyable; plus +sanguinaire que le Loup, plus froce que le Tigre; se faisant une +gloire, un triomphe suprme d'arriver ses fins, dt-il payer le +triomphe de sa vie.</p> + +<p>Les difficults que Wontum avait rencontres dans l'accomplissement de +ses fureurs, au lieu de le dcourager, avaient augment son exaltation; +il avait tourn tous ses efforts vers une entreprise dsespre, et qui, + son avis, devait frapper Marshall au cœur: il s'agissait de lui +enlever son jeune enfant.</p> + +<p>Pour mieux prparer les vnements au gr de ses dsirs, Wontum se mit +semer entre les Blancs et les Indiens les germes d'une haine nouvelle, +gonfle de tout l'ancien levain de leurs vieilles discordes: il et mme +l'infernale prcaution d'irriter entre elles les tribus Peaux-Rouges. +Par ces moyens perfides il organisa les lments d'une guerre gnrale.<a name="page_042" id="page_042"></a></p> + +<p>Tous les jours se commettaient des meurtres, des vols, des atrocits de +toute espce dont il tait le tnbreux auteur. Ensuite il prorait +contre les Visages-Ples qu'il accusait de ces mfaits. Et cet tat de +choses devenait d'autant plus irritant que les victimes taient toujours +choisies parmi les Pawnies, ou dans quelque tribu amie du voisinage.</p> + +<p>A la fin, le chef suprme, Nemona, pouss par tous ses guerriers +exasprs, dcida qu'on commencerait les hostilits. Ce jour-l Wontum +faillit mourir de joie: il dploya, lui seul, plus d'ardeur que tous +ses compagnons ensemble, et mrita de recevoir une part importante du +commandement suprieur.</p> + +<p>Les Sauvages prirent possession de <i>Devil's Gate</i>, s'y fortifirent avec +un art infini, et se lancrent en expdition.</p> + +<p>Leur premire attaque tomba justement sur une caravane escorte par +Henry Marshall: voyageurs et soldats furent massacrs; le lieutenant +seul chappa d'une faon presque miraculeuse ce dsastre sanglant; +nous l'avons vu arriver seul et dsol chez le vieil ermite.</p> + +<p>Aprs ce premier succs, sans perdre un seul<a name="page_043" id="page_043"></a> instant, Wontum descendit +la rivire Platte par un mouvement rapide, et arriva sous les murs du +Fort, bien longtemps avant que l'on y connt la fatale destine de la +caravane.</p> + +<p>Le vindicatif Indien touchait son but; il ne s'agissait plus que de +tenter propos quelque ruse audacieuse: en un tour de main +Cœur-de-Panthre et son petit enfant pouvaient tre enlevs.</p> + +<p>Par une sombre nuit d'orage, il conduisit ses guerriers tout prs des +fortifications et les embusqua dans un petit bois extrmement fourr. +Puis il s'avana en claireur, seul, sans peinture ni vtement de +guerre.</p> + +<p>On tait loin de s'attendre un pril semblable dans le Fort; plus loin +encore de prvoir un assaut aussi proche. La vigilance des sentinelles +s'tait considrablement relche; on ne se croyait plus en danger.</p> + +<p>Wontum n'et aucune difficult se glisser jusqu' l'intrieur des +ouvrages avancs qui entouraient les fortifications: mais pour pntrer +plus avant dans la place se prsentait un obstacle plus grave.</p> + +<p>La prsence d'un Indien pareille heure (il tait minuit pass), devait +ncessairement ex<a name="page_044" id="page_044"></a>citer des soupons, s'il venait tre aperu: le +risque tait d'autant plus grand, qu'avec les bruits de guerre sauvage +qui commenaient circuler, Wontum avait toute chance d'tre pris et +pass par les armes dans la mme minute, titre d'espion ou de +maraudeur nocturne.</p> + +<p>Cependant le rus coquin arriva sans msaventure jusqu' la porte du +Fort. Elle tait ferme et sa massive membrure de chne opposait une +barrire infranchissable. Devant tait un factionnaire languissamment +appuy contre la muraille, son fusil ct de lui.</p> + +<p>—Voil un homme qui serait bien facile gorger, sans bruit et sans +peine, pensa Wontum.</p> + +<p>Tout en songeant ainsi, et cherchant le parti qu'il allait prendre, il +caressait son couteau de la main; l'instinct farouche du meurtre lui +montait au cœur, la sentinelle courait sans s'en douter un danger +mortel.</p> + +<p>Tout coup la porte s'ouvrit avec un bruit sourd, un peloton de soldats +appart; on venait relever le factionnaire. Ce dernier, rveill en +sursaut, sauta sur son fusil et prsenta les armes; puis, tous les +militaires se grouprent pour changer la consigne et le mot d'ordre.<a name="page_045" id="page_045"></a></p> + +<p>Le Pawnie profita de ce moment pour se glisser comme un serpent au +travers du guichet bant devant lui. Un sentiment d'orgueil gonfla sa +poitrine; il tait au cœur de la place.</p> + +<p>Mais l il se trouvait en pays inconnu, au milieu des plus paisses +tnbres. Il tait entr dans la citadelle une seule fois peut-tre, et +alors il n'avait pas song en connatre la topographie intrieure, +jusque-l sans intrt pour lui.</p> + +<p>Or, ce n'tait pas chose facile de cheminer dans ce ddale tout hriss +de prils et dans lequel il ne savait pas comment faire le premier pas.</p> + +<p>Son ardeur de vengeance tait telle qu'il s'arrta peine rflchir, +et qu'il entendit d'une oreille impassible la porte norme retomber dans +son cadre de granit, fermant ainsi toute issue pour la retraite. Pendant +quelques secondes le pas cadenc des soldats rsonna dans l'esplanade, +puis tout retomba dans un lugubre silence.</p> + +<p>Wontum ignorait les usages des camps civiliss; mais son instinct +naturel lui rvlait que, comme dans un village Indien, les logements +les plus beaux devaient tre rservs aux chefs:<a name="page_046" id="page_046"></a> cette premire donne +lui suffit pour s'orienter.</p> + +<p>Devant lui s'tendait une double range de tentes ou de baraques, dont +les formes basses et blanchtres se profilaient sur les noires +profondeurs de l'horizon. A sa droite s'levaient des maisons dont les +apparences taient plus confortables: il en augura que ce devait tre l +son but.</p> + +<p>Pour s'en approcher l'Indien tait oblig de traverser un espace +dcouvert: mais l'obscurit tait si paisse, qu'en usant de +prcautions, il ne risquait nullement d'tre aperu.</p> + +<p>L'audacieux espion s'avana donc hardiment, rampant la manire +Indienne, invisible, silencieux, rapide comme un dmon de la nuit.</p> + +<p>Partout la nuit noire! Au travers d'un volet mal joint, au +rez-de-chausse, s'chappait un mince filet de lumire: deux ou trois +clarts tremblotantes se montraient vaguement aux fentres de l'tage +suprieur. Pas une voix, pas un son ne troublait le morne silence, si ce +n'taient les pleurs lamentables de la pluie ruisselante et le rlement +obstin du vent.</p> + +<p>Tous dormaient d'un sommeil de plomb, except ceux dont le devoir tait +de veiller ou ceux<a name="page_047" id="page_047"></a> qui entretenaient les lumires brillant leurs +fentres:.... Et si des yeux taient veills, si un cœur tait +inquiet, pourquoi ne serait-ce pas ceux de Manonie, de +<i>Cœur-de-Panthre</i>!</p> + +<p>A ce nom, les muscles de l'Indien se crisprent dans ses mains +brlantes; l'heure de la vengeance arrivait enfin!!</p> + +<p>Il avanait sans relche, glissant sur le sol avec lequel se +confondaient les teintes brunes de son corps, s'arrtant souvent pour +sonder l'ombre dans une muette immobilit. Bientt il ft tout prs de +la fentre claire au rez-de-chausse: il se redressa, tout palpitant +d'une curiosit farouche. D'pais rideaux interceptaient compltement la +vue de l'intrieur; l'Indien ne pt rien apercevoir. Alors il appliqua +son oreille contre les vitres et couta: aucun son ne se fit entendre.</p> + +<p>Aprs un instant d'observation infructueuse l'audacieux bandit frappa un +lger coup sur un carreau: nul mouvement ne rpondit.</p> + +<p>—Dors! dors! grommela-t-il; c'tait ici la chambre du capitaine, +lorsqu'il ft bless, il y a longtemps: il faut savoir si c'est encore +la sienne.</p> + +<p>Et il frappa de nouveau contre les vitres, mais<a name="page_048" id="page_048"></a> plus fort, cette fois. +Aussitt il se fit du bruit dans l'intrieur. Prompt comme l'clair, le +sauvage recula et se coucha par terre.</p> + +<p>Quoiqu'on ft au mois de septembre et que les journes fussent encore +chaudes, les nuits commenaient tre fraches, surtout celle qu'avait +choisie Wontum, cause de la tempte. Les volets taient donc ferms; +mais celui prs duquel s'tait arrt Wontum, s'ouvrit en dedans de la +croise, et une forme humaine se montra derrire les vitres dans une +espce d'aurole lumineuse. Il tait impossible de distinguer si c'tait +un homme ou une femme.</p> + +<p>Au mme instant, une fentre situe directement au-dessus s'ouvrit, la +tte d'une femme apparut, et une voix fminine s'cria:</p> + +<p>—N'avez-vous pas entendu un bruit inusit, lieutenant Blair?</p> + +<p>—Oui, Manonie. Avez-vous remarqu quelque chose de suspect?</p> + +<p>—Certainement! je ne dormais pas et j'coutais avec attention pour +savoir si je n'entendais pas arriver mon mari que j'attends cette nuit. +Eh bien! je jure qu'un individu ou un objet quelconque a frapp votre +volet.<a name="page_049" id="page_049"></a></p> + +<p>—Moi, au contraire, j'estime que nous nous sommes tromps tous deux. Ce +sera le clapotement de la pluie ou le grincement des volets qui nous +aura inquits.</p> + +<p>—Non! non! mon oreille a t attentive aux moindres bruits depuis la +chte du jour, elle n'avait rien entendu de semblable jusqu' ce moment. +Je ne serais pas du tout surprise que les Indiens fussent en train de +rder par ici.</p> + +<p>—Vous me paraissez dans l'erreur, Manonie. Vous tes dans une agitation +nerveuse occasionne par l'absence de votre mari. Il serait impossible +un Sauvage d'entrer ici sans tre aperu. Je vous conseille de vous +reposer; cet tat d'attente et de vigilance force vous fait mal.</p> + +<p>—Il me serait impossible de prendre du repos, alors mme que je le +voudrais. D'ailleurs, mon petit Harry a eu la fivre et a pass une +partie de la nuit dans l'insomnie. Il dort cette heure.</p> + +<p>—Sans doute vos inquitudes l'ont agit. Croyez-moi, remettez-vous au +lit, sans vous tourmenter davantage de tout cela. Si, par hasard, le +bruit se renouvelait, je sortirais aussitt pour faire une ronde svre, +et vrifier ce qui se passe.<a name="page_050" id="page_050"></a></p> + +<p>—Vous n'avez rien entendu dire sur le sort de mon mari et de nos amis, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Pas encore; mais je n'ai aucune crainte leur sujet.</p> + +<p>—Je n'en puis dire autant: tout ce que je vois depuis quelques jours me +donne penser que les Sauvages prparent quelque mchancet. J'en ai +aperu bon nombre errant dans les environs, et leur apparition en ces +lieux ne prsage rien de bon. Je suis tourmente de l'ide que mon mari +n'tait pas escort de forces suffisantes.</p> + +<p>—Oh! nous lui avons encore envoy cent hommes de renfort. Demain, sans +doute, nous les verrons arriver sains et saufs.</p> + +<p>—Dieu le veuille! bonsoir, lieutenant Blair.</p> + +<p>Sur ce propos Manonie ferma ses contrevents.</p> + +<p>Le jeune officier resta encore un moment occup sonder les obscurits +de la nuit, puis il referma sa fentre et alla se coucher.</p> + +<p>Wontum se releva d'un seul bond.</p> + +<p>Si quelque spectateur invisible avait pu apercevoir le visage de +l'Indien, il aurait t pouvant de l'infernale et triomphante +expression qui se peignait sur ses traits de bronze. Le dmon rouge +savait maintenant tout ce qu'il voulait:<a name="page_051" id="page_051"></a> Manonie tait enfin trouve; +sa chambre tait connue; l'absence de son mari, l'absence des meilleurs +soldats du Fort, la faiblesse numrique de la garnison, tout venait +d'tre rvl l'audacieux espion.</p> + +<p>Il et peine retenir le cri de joie qui gonflait sa poitrine.</p> + +<p>Son premier mouvement ft de rejoindre ses guerriers et de donner +immdiatement l'assaut; une rflexion l'arrta: le jour allait se lever +dans peu d'heures, trop tt peut-tre pour que les Indiens eussent le +temps d'tre prts l'attaque. Or il ne fallait pas se risquer un +combat douteux qui pt aboutir une dfaite.</p> + +<p>D'autre part l'orgueilleux dsir de mener tout seul fin cette sinistre +aventure le possdait. En un instant il eut combin son plan, bas sur +ce que le lieutenant Blair venait de dire; savoir, qu'il sortirait pour +faire une ronde s'il entendait le moindre bruit.</p> + +<p>Il se rapprocha donc du volet et le cogna doucement, de faon ce que +Manonie ne pt l'entendre, puis il s'tendit par terre vivement. La +fentre de Blair s'ouvrit brusquement et cet officier demanda qui va +l?.<a name="page_052" id="page_052"></a></p> + +<p>Bien entendu il ne reut pas de rponse.</p> + +<p>Alors le lieutenant sortit de sa chambre et ouvrit la grande porte +d'entre: le Sauvage, aussitt qu'il entendit ses pas craquer sur le +gravier des alles, s'lana, prompt comme la pense, dans la chambre +vacante et se blottit sous le lit.</p> + +<p>Un sourire diabolique contracta ses traits, lorsque son oreille +attentive saisit les ordres de recherche donns par Blair haute voix.</p> + +<p>—Personne n'aura l'ide de regarder par ici, pensa-t-il; Wontum est +plus rus que le serpent, plus subtil que l'oiseau de la nuit: il se rit +des Faces-Ples.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes l'officier rentra dans sa chambre, s'assit +devant sa table et se mit feuilleter des papiers en attendant le +rsultat des perquisitions. Au bout d'une heure, un caporal se prsenta +et informa son chef que tout avait t visit dans le fort sans aucun +rsultat. Alors le lieutenant ferma ses volets, puis se coucha.</p> + +<p>Une heure aprs, la respiration gale et retentissante du jeune homme +annona son dangereux hte qu'il tait profondment endormi. Wontum +rampa hors de sa cachette avec des pr<a name="page_053" id="page_053"></a>cautions infinies, s'assit sur le +bord du lit, et se mit contempler le lieutenant, qui, certes, ne +souponnait point le terrible pril auquel il tait expos.</p> + +<p>Le Sauvage tira de sa ceinture un couteau long et acr; il en essaya la +pointe sur le bout de son doigt, et prouva un mouvement de satisfaction +intime en se voyant matre de la situation, en voyant un de ses ennemis +mortels compltement sa discrtion.</p> + +<p>Il se redressa de toute la hauteur de sa grande faille et se pencha sur +le dormeur en levant son couteau qui jeta, dans l'ombre, un clair +sinistre.</p> + +<p>Puis, sa main s'abaissa sans frapper... Le jeune lieutenant souriait au +milieu d'un rve... peut-tre son me, libre pendant quelques instants +des liens terrestres, s'tait envole aux rgions heureuses o tout est +joie, bonheur et amour.</p> + +<p>Presque en mme temps, troubl par les effluves magntiques rayonnant +autour de l'Indien, son sommeil fut interrompu soudain; Blair ouvrit les +yeux.</p> + +<p>En apercevant prs de lui cette forme sombre et menaante, le jeune +officier chercha se<a name="page_054" id="page_054"></a> lever; sa poitrine rencontra la pointe du +poignard.</p> + +<p>—Silence! gronda le Sauvage.</p> + +<p>—Que voulez-vous?</p> + +<p>—Vous tuer—de suite—voil!</p> + +<p>Le malheureux lieutenant ferma ses paupires, poussa un soupir; la lame +s'tait enfonce toute entire dans sa gorge.</p> + +<p>Le bandit regarda froidement le cadavre et resta quelques moments +immobile. Tournant ensuite sur ses talons, il marcha vers la porte, +l'ouvrit et fit quelques pas dans le vestibule: la mche fumeuse et +carbonise d'un quinquet jetait dans l'ombre quelques lueurs mourantes, +un profond silence rgnait partout. Wontum s'enfona dans le corridor +d'un pas de fantme, cherchant l'escalier qui menait aux tages +suprieurs.</p> + +<p>L'ayant trouv aisment, il en gravit lgrement les degrs, s'orienta +habilement, et finit par dcouvrir la porte de la chambre o reposait +Manonie.</p> + +<p>L, il s'arrta pour couter; point de bruit... la mre et l'enfant +dormaient. Au travers d'une crevasse l'Indien reconnut que la veilleuse +clairait encore. Il mit la main sur le loquet pour ouvrir; la serrure +tait ferme clef.<a name="page_055" id="page_055"></a></p> + +<p>Cet obstacle imprvu faillit dconcerter le Sauvage: attendre, c'tait +perdre un temps prcieux, et, aux premiers rayons du jour, courir risque +d'une mort certaine; enfoncer la porte, c'tait jeter sur lui toute la +garnison que Manonie, rveille, appellerait grands cris...</p> + +<p>Que faire donc?... Wontum sentait chanceler son audace.</p> + +<p>Mais, lorsqu'un de ses favoris accomplit l'œuvre du mal, Satan leur +procure parfois une chance toute spciale: ainsi arriva-t-il en cette +occasion.</p> + +<p>La dmarche lourde et cadence d'une ronde de nuit se fit soudain +entendre, tirant de leur silence les chos endormis sous les votes +sombres. Un mouvement se fit entendre dans la chambre de Manonie. Wontum +prta l'oreille avec avidit, puis il fit un bond en arrire, et et +peine le temps de se cacher dans l'embrasure d'une autre porte. Manonie +sortait, un bougeoir la main, et se dirigeait vers l'escalier.</p> + +<p>Tout en descendant lgrement les marches elle murmurait quelques mots, +comme si elle et rpondu ses propres penses.</p> + +<p>—Le voil peut-tre arriv! dit-elle avec joie.<a name="page_056" id="page_056"></a></p> + +<p>Et elle courut vers la porte, croyant aller au-devant de son mari.</p> + +<p>Pendant qu'elle s'loignait, le Sauvage se glissa pas de loup dans la +chambre, se cacha derrire les doubles rideaux de la fentre et attendit +les vnements.</p> + +<p>Il et le temps de faire l'examen de la pice: elle tait meuble sans +luxe, mais nanmoins elle renfermait tout ce qui constitue une +simplicit confortable. Prs du lit de sa mre, le petit Harry reposait +dans un joli berceau.</p> + +<p>Le petit Harry... le fils de celle qu'il avait aime avec tant +d'emportement, tant de fureur!... L'innocente crature allait servir +d'instrument aux angoisses de son pre et de sa mre!...</p> + +<p>Un infernal sourire crispa les lvres du Sauvage; il lui fallut un +effort suprme pour retenir un cri de triomphe, le redoutable cri de +guerre du Pawnie.</p> + +<p>Son attente ne fut pas longue; Manonie reparut bientt. C'tait la +premire fois que Wontum la revoyait depuis trois ans. Une motion +profonde et trange le saisit son aspect; son visage s'assombrit en la +contemplant; il caressa de la main son couteau avec une amre volupt.<a name="page_057" id="page_057"></a></p> + +<p>La jeune femme s'approcha du berceau et se pencha sur son premier-n. Il +dormait d'un paisible et profond sommeil.</p> + +<p>—Mon Dieu! merci! murmura-t-elle en joignant ses mains sur cette petite +tte chrie, mes craintes taient vaines; il repose sans souffrance, mon +mignon baby, et ses jolies lvres roses ont un sourire.—Oh! Seigneur! +si j'allais le perdre! Mais non, je suis folle; le lieutenant Blair a +raison de me dire que je dois prendre soin de moi pour me conserver +mon fils. Oui, allons dormir, il le faut, je me sens bien lasse. Chose +trange! lorsque je vivais dans les bois de la montagne je n'tais +jamais fatigue; porter des fardeaux, suivre une piste, pagayer un +canot, tout cela n'tait qu'un jeu pour moi. Et maintenant que je vis au +milieu du luxe, dans le bien-tre, je suis harasse pour peu de +chose.—Ah! c'est qu'alors mon esprit et mon cœur taient +insouciants: aujourd'hui, quand mon cher Henry est absent seulement une +heure, je n'ai devant les yeux que des visions de mort,... j'ai peur, +toujours peur quand mon enfant est souffrant, je le crois perdu!...—Et +pourtant, je ne voudrais pas changer d'existence, redevenir ce que +j'tais..., seule... isole...<a name="page_058" id="page_058"></a> sans famille...! Oh! non! ce serait +terrible, de perdre tout ce bonheur inquiet mais prcieux, que le ciel +m'a donn.—Je ne sais si mes parents m'aimaient comme j'aime mon fils. +Ils doivent tre morts, car je sens bien que je ne survivrais pas une +telle perte... Allons nous coucher.</p> + +<p>A ces mots, la jeune mre s'agenouilla auprs du berceau, leva ses mains +vers le ciel, et fut absorbe pendant quelques instants dans une +fervente prire. Elle se releva ensuite doucement, pressa contre ses +lvres une petite main rose que l'enfant avait arrondie sur son front; +puis elle se glissa doucement vers son lit, marchant sur la pointe des +pieds, pour ne point troubler le sommeil du cher petit innocent.</p> + +<p>Fatigue de ses veilles et de ses inquitudes, Manonie s'endormit +profondment.</p> + +<p>Le monstre figure humaine qui veillait, cach dans un recoin obscur, +quitta sang bruit sa sombre retraite et s'approcha lentement du lit, le +couteau tir en cas de besoin. Il prit l'enfant dans ses bras avec une +prcaution telle que ni lui ni sa mre ne furent veills: il ouvrit +silencieusement la porte, traversa le vestibule, descendit<a name="page_059" id="page_059"></a> l'escalier +comme un fantme et arriva dans la chambre du lieutenant qu'il avait +tu. En ouvrant les volets il s'aperut avec un sentiment de malaise +qu'il faisait presque grand jour. Les fils de Satan craignent la +lumire; leur lment c'est la nuit.</p> + +<p>Mais, au mouvement qu'il fit pour bondir par la fentre, l'enfant +s'veilla; peine ses yeux se furent-ils ouverts sur l'horrible visage +courb vers lui qu'il se mit pousser des cris lamentables de terreur.</p> + +<p>Sur le champ, la mre, se levant en sursaut, rpondit par d'effrayantes +clameurs qui allrent troubler la garnison jusque dans les derniers +recoins du Fort. L'tincelle lectrique est moins rapide que la +vigilance maternelle.</p> + +<p>Wontum en entendant ce tumulte soudain, comprit qu'il n'avait pas une +seconde perdre, et s'lana comme une flche dans la direction des +remparts. Son apparition tait si inattendue et les sentinelles si peu +sur leurs gardes, qu'avant le commencement des poursuites, l'Indien +tait dj sur les parapets. Vingt carabines se levrent dans sa +direction; mais personne ne fit feu: on craignait pour l'enfant.<a name="page_060" id="page_060"></a></p> + +<p>Le dmon rouge franchit les murailles, courut comme un daim jusqu' la +rivire Laramie, s'y jeta corps perdu, la traversa la nage avec une +rapidit surprenante, puis s'enfona dans les bois qui garnissaient la +rive oppose.</p> + +<p>La malheureuse mre avait eu peine le temps d'ouvrir sa fentre et de +voir disparatre l'enfant aux bras de son ravisseur.</p> + +<p>Un premier mouvement d'angoisse et de dsespoir paralysa ses forces, +elle retomba inanime. Mais, dans la mme seconde, elle se releva +imptueuse, invincible, capable de tout; la force maternelle, infinie, +irrsistible, venait de la transformer.</p> + +<p>Plus de cris, plus de gmissements; la flamme dans les yeux, elle se +dressa comme un ressort d'acier et bondit au travers de la fentre; +soutenue dans sa chte par des ailes invisibles, elle effleura peine +le sol et reprit son essor, les cheveux au vent, les bras tendus, +courant dans la direction du Pawnie, plus rapide, plus intrpide que +lui.</p> + +<p>Elle traversa l'Esplanade comme une apparition vengeresse, franchit les +remparts, les fosss, la rivire. Bientt on pt voir une ombre +s'en<a name="page_061" id="page_061"></a>fonant dans les bois: c'tait la mre ardente, hors d'elle-mme, +en pleine chasse pour son enfant.</p> + +<p>Quand elle et disparu, les soldats de la garnison se portrent +tumultueusement la chambre o le lieutenant Blair gisait dans son +sang. L'examen du corps donna lieu mille conjectures qui, toutes, +vinrent se confondre en une incertitude profonde: la mort de l'infortun +officier resta pour le moment un mystre inexpliqu.</p> + +<p>Dans la pense que les Indiens du voisinage taient coup sr les +auteurs ou les complices de ce double crime, la majeure partie de la +garnison se mit en campagne pour les poursuivre chaudement.</p> + +<p>Cette imprudente expdition devint la perte du Fort: les Sauvages le +sachant dgarni de la presque totalit de ses forces, lui donnrent un +assaut terrible auquel rien ne pt rsister. Aprs avoir ananti cette +poigne de braves qui leur avaient oppos une dfense hroque, les +Indiens firent de la forteresse un monceau de ruines et de cendres. +Quelques malheureux soldats chapps par miracle purent seuls raconter +les pripties de ce dsastre: le Fort Laramie et ses dfenseurs avaient +vcu.<a name="page_062" id="page_062"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV<br /><br /> +AVENTURES DE MONTAGNES.—QUINDARO.</h3> + +<p>Ce n'tait pas une petite besogne pour le lieutenant Marshall et ses +nouveaux amis que de se frayer une route au travers des roches, des +arbres, des inextricables buissons qui hrissaient les flancs de la +montagne. Le jeune officier se sentait dvor d'impatience, et si ce +n'et t la crainte de dsobliger ses amis, il aurait pass par la +valle sans se proccuper des dangers mortels qu'il y aurait +infailliblement rencontrs.</p> + +<p>La nuit venue, les voyageurs firent halte pour prendre le repos dont ils +avaient grand besoin car la journe avait t rude.</p> + +<p>Aprs avoir promptement expdi un frugal<a name="page_063" id="page_063"></a> repas, on se mit causer, et +on calcula les ravages que pourraient faire les Indiens avant que des +forces militaires, suffisantes pour rprimer leurs expditions, fssent +arrives sur les lieux.</p> + +<p>Oakley se plaisait supposer que le soulvement Indien s'vanouirait en +fume; mais l'Ermite secouait la tte d'une faon significative.</p> + +<p>—Si seulement, disait Oakley, nous pouvions mettre la main sur ce <i>Chat +des Montagnes</i>, comme leur coquin de chef s'intitule lui-mme, on lui +signerait une feuille de route pour le grand voyage et tout serait dit.</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par ces mots? lui demanda Marshall.</p> + +<p>—Quels mots...? le grand voyage...?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ah! ah! la question est bonne! deux onces de plomb dans le crne, et +six pieds d'eau tout autour de lui: voil ce qu'il lui faudrait, jeune +homme: avec , en suivant le cours du Laramie, il irait loin! Je crois +qu'on peut appeler une semblable promenade un grand voyage.</p> + +<p>—C'est vrai..: mais qui appliquez-vous ce titre de Chat des +Montagnes?<a name="page_064" id="page_064"></a></p> + +<p>—Eh donc! je suppose que c'est Nemona le chef Pawnie.</p> + +<p>—Mon avis, interrompit l'Ermite, est que Wontum a plus d'influence dans +sa tribu que le chef lui-mme. Nemona est un peu trop civilis, cela +choque ses guerriers: mais l'autre leur convient beaucoup mieux, car +c'est une bte fauve altre de sang.</p> + +<p>—Ce que vous dites l, mon ancien, est juste comme la parole d'un +prdicant en chaire. Et moi je puis ajouter que si ces vermines rouges +n'taient pas tenues en respect par certain gaillard de ma connaissance, +nous en verrions de cruelles. Wontum en a une peur pouvantable; il le +craint plus que tous les serpents de Rattlesnake-Ridge.</p> + +<p>—De qui voulez-vous parler? demanda Marshall.</p> + +<p>—Ah! par exemple, capitaine, voil une question facile, mais la rponse +ne l'est pas autant. Dans tous les environs il n'y a que ma fille Molly +qui sache quelque chose sur cet tre mystrieux: mais elle reste bouche +close sur ce chapitre. Oh! c'est une trange fille que Molly, je vous +l'affirme.<a name="page_065" id="page_065"></a></p> + +<p>—Enfin! savez-vous au moins son nom? reprit Marshall dont la curiosit +tait visiblement excite.</p> + +<p>—Misricorde! c'est un nom de l'autre monde, qui me dchire le gosier +chaque fois que je le prononce. Molly l'appelle Quindaro.</p> + +<p>—Comment se fait-il, demanda le vieux John, que ce soit votre fille qui +sache quelque chose sur cet tranger, et que vous n'en sachiez rien?</p> + +<p>—Oh! voyez-vous, John, je n'aime pas trop me fourrer dans les +affaires de femmes; d'ailleurs je n'y entends rien: Molly est une fille +prudente, je n'ai nul besoin de me mler de ce qu'elle fait. Je me suis +dit: Jack! voil deux amoureux; ne les trouble pas! Lorsque ta vieille +femme et toi vous tiez jeunes et amoureux, tu n'aurais pas souffert +qu'on vnt vous inquiter. Donc je considre que je ne dois pas +m'immiscer dans leurs combinaisons.</p> + +<p>—Savez-vous si elles sont honorables pour votre enfant, les prtentions +de cet homme trange?</p> + +<p>—Pre John!! s'cria Oakley en bondissant sur ses pieds; je suis +incomparablement surpris de vous entendre me faire une telle question!<a name="page_066" id="page_066"></a> +Comment je sais si cet homme a de bonnes intentions l'gard de ma +fille?.... En deux ou trois mots je vais vous l'apprendre: Vous +souvenez-vous d'une sombre nuit, il y a environ six ans,—Molly n'tait +qu'une petite fille, alors;—les Peaux-Rouges arrivrent sur nous comme +une meute enrage et se mirent nous saccager... Moi, je me jetai tte +baisse dans la mle; je faisais mon possible, lorsqu'un grand diable +de Sauvage se mit en devoir de m'embrocher avec son long couteau. Ah! ma +foi! je croyais sincrement que tout tait fini pour le vieux Jack +Oakley: ce moment l'<i>Homme</i> arriva comme la foudre, prit l'Indien par +le cou, le cloua contre un volet!....—C'tait plaisir voir pareil +ouvrage! Oui, sir, ce fut vite et proprement excut! Je ne me considre +ni comme un fainant ni comme un maladroit, et pourtant je serais fort +embarrass d'en faire autant... Seigneur! ce n'tait pas un homme, +c'tait un clair! Quand il et termin cette premire besogne, il +traversa la mle comme un boulet, prit la petite Molly dans ses bras, +l'embrassa tendrement en l'appelant sa mignonne, puis il la dposa en +sret, acheva de culbuter les Sauvages et dis<a name="page_067" id="page_067"></a>parut comme une ombre, +sans me dire ni qui il tait, ni d'o il venait, ni o il allait; sans +seulement me laisser le temps d'ouvrir la bouche pour le remercier.</p> + +<p>—Oui, je me souviens que vous m'aviez dj racont cette histoire, dit +le vieux John.</p> + +<p>—C'est vrai; et ce n'est pas la premire ni la dernire fois qu'il a +tir d'affaire les Settlers de la plaine: Ah oui! il leur a rendu de +fameux services: partout o il y a du danger on est sr de le voir +apparatre.</p> + +<p>—J'ai entendu parler de ce Quindaro, dit Marshall; et ce que je connais +de son caractre me donne penser qu'il ne serait pas homme tromper +une innocente fille.</p> + +<p>—Non! de par tous les diables! je suis de votre avis, capitaine; j'ai +confiance, moi, dans la petite Molly; elle est dans le droit chemin, je +vous le dis. Oui, sir, je vivrais jusqu'au jugement dernier, que je ne +changerais pas de sentiment l-dessus: ma vieille femme pense comme moi. +Or, je prsuppose que les femmes en savent plus long sur cet article que +les hommes; donc je me suis dit: Jack! halte-l! ceci n'est pas de ta +comptence, mon vieux papa. Et je me<a name="page_068" id="page_068"></a> suis tenu l'esprit tranquille. La +mre a surveill son enfant, elle a eu l'œil sur elle comme un chat +sur une souris. Elle m'a dit que Molly tait une brave et bonne fille, +suivant toujours le droit chemin comme une flche bien lance. Que +faut-il de plus? S'ils s'aiment, on les mariera, et tout sera dit. Oui, +oui, sir, je rponds de Molly et de Quindaro. Si elle ne m'en a pas dit +davantage, c'est parce qu'elle n'en sait pas plus. Ou si elle connat +quelque autre dtail, elle respecte le secret de cet homme; elle fait +bien.</p> + +<p>—Vous avez raison, Mister Oakley, rpliqua Marshall, votre jugement +vous fait honneur.</p> + +<p>—Appelez-moi Jack tout court, s'il vous plat. Personne, dans tous les +environs, ne connat <i>Mister Oakley</i>, pas mme ma vieille femme.</p> + +<p>—Fort bien, Jack, vous suivez le droit chemin. Je suppose que Quindaro +a ses raisons pour rester ainsi mystrieux, je n'y vois rien de suspect. +Seulement j'ai cru voir qu'il nourrissait une haine profonde contre les +Sauvages.</p> + +<p>—Et cependant, dans plusieurs occasions il n'a montr aucun acharnement +contre les Indiens. Ainsi, jamais on ne l'a vu maltraiter un Peau-Rouge +qui ne commettait aucun acte d'hostilit:<a name="page_069" id="page_069"></a> seulement, si un de ces +vauriens fait la moindre mchancet il le corrige cruellement.</p> + +<p>—L'avez-vous vu quelquefois? demanda Marshall au vieux John.</p> + +<p>—Oui, en une seule occasion: rpliqua l'ermite.</p> + +<p>—Dcrivez-nous donc sa personne.</p> + +<p>—Cela me serait difficile. Oakley le pourrait mieux que moi, lui qui +l'a rencontr frquemment.</p> + +<p>—Oh! oh! je ne l'ai pas seulement regard une demi-douzaine de fois. +J'ai pris son signalement au vol, comme je le ferais pour un coq de +bruyre qui passe.</p> + +<p>—Dites toujours ce que vous savez.</p> + +<p>—Il est grand et mince, mais lastique comme un roseau. Il porte la +chevelure longue, la manire du pre John; mais elle est noire..., +noire, sir, comme la poitrine du corbeau, et ondoyante comme l'eau.</p> + +<p>—C'est donc un jeune homme? demanda Marshall.</p> + +<p>—Je pense qu'il a environ trente ans. Mais ce qu'il y a de plus +remarquable en lui, ce sont ses yeux. Ah! sir, les Sauvages en ont peur, +bien plus que de sa carabine.<a name="page_070" id="page_070"></a></p> + +<p>—Qu'ont-ils donc de particulier?</p> + +<p>—Ce qu'ils ont de particulier! C'est du feu, sir! deux jets de flamme! +Je veux tre pendu, si, dans la nuit dont je viens de parler, ils +n'clairaient pas les tnbres! mes regards ont rencontr les siens: ah! +seigneur! j'ai cru voir une promenade d'clairs autour de moi. Eh bien! +ses yeux ne sont ainsi que lorsqu'il est au milieu du combat; car au +moment o il a pris et embrass la petite Molly en nous regardant, ma +femme et moi, des larmes tremblaient au bord de ses paupires; plus +d'clairs, plus de flammes; c'tait le regard humide et doux d'une jeune +mre.</p> + +<p>—Connaissez-vous quelque chose de son histoire?</p> + +<p>—Absolument rien; si ce n'est qu'il frquente la plaine.</p> + +<p>—O demeure-t-il?</p> + +<p>—Ceci est encore un secret; nul ne le sait. Quelque part dans la +montagne; au fond d'une caverne, probablement. Et encore, je ne serais +pas tonn qu'il fit comme les oiseaux en se gtant, droite, gauche, +l o il est surpris par la nuit.<a name="page_071" id="page_071"></a></p> + +<p>—Tout cela est singulier et trs-intressant, je l'avoue, observa +Marshall; mais il est temps de faire nos prparatifs pour la nuit. +Toutes les fois que je campe, la nuit, surtout en pays dangereux comme +celui-ci, j'ai l'habitude de placer des factionnaires en vedette. Nous +sommes si peu nombreux, qu'une pareille mesure sera difficile prendre: +croyez-vous utile que nous fassions chacun notre tour de garde, en nous +relevant successivement, tout le long de la nuit? demanda-t-il au vieux +John.</p> + +<p>—Il est certain que ce sera une excellente chose de faire activement le +guet, rpondit le vieillard; si nous ne sommes point inquits, tant +mieux; mais si l'ennemi nous surprenait hors de garde nous serions +perdus: mieux vaut donc veiller.</p> + +<p>A ce moment le cheval du lieutenant dressa les oreilles, renifla l'air +bruyamment et s'agita d'une faon extraordinaire.</p> + +<p>En mille occasions il a t constat que l'instinct de ces gnreux +animaux gale l'intelligence subtile du chien, lorsqu'ils ont t +habitus la vie des camps ou de la guerre sauvage. On ne saurait +croire l'impassibilit courageuse avec la<a name="page_072" id="page_072"></a>quelle bien des chevaux se +comportent au milieu des batailles. On en a vu brouter l'herbe +tranquillement pendant les plus longues et chaudes canonnades sans avoir +l'air seulement de prendre garde aux boulets ou aux voles de mitraille +qui passaient en sifflant autour d'eux. Il est mme arriv que des +chevaux aient t blesss sans qu'aucun mouvement dnont leur +souffrance; le cavalier ne s'en apercevait que lorsque la pauvre bte +tombait morte.</p> + +<p>Un fait de ce genre s'est pass, dans la dernire guerre, Gettysburs: +le cheval d'une batterie fut atteint l'paule par une balle Mini; le +projectile lui laboura le flanc sur une longueur d'au moins soixante +centimtres, et y resta profondment enterr. Pendant tout le temps que +cette batterie fut engage, le brave cheval se tint immobile; pas un +frisson, pas un mouvement ne vint trahir l'atroce douleur qu'il devait +prouver. Ce ne fut qu'aprs la bataille, et lorsque la batterie fut +hors d'engagement, que l'on s'aperut de sa blessure et que l'on songea + faire un pansage dont le pauvre animal se montra fort reconnaissant. +Depuis lors il garda un souvenir intelligent des batailles, et toujours +on le vit<a name="page_073" id="page_073"></a> dresser les oreilles et renifler d'une faon inquite +l'approche d'un corps d'arme ennemi; et cela longtemps avant tout +engagement.</p> + +<p>Cet instinct extraordinaire est dvelopp d'une faon surprenante chez +les chevaux levs dans le dsert et accoutums la vie sauvage.</p> + +<p>Lorsque Marshall remarqua l'inquitude de son brave Dahlgren, il donna +l'alarme.</p> + +<p>—Quelqu'un s'approche de nous; dit-il.</p> + +<p>—Les Sauvages? croyez-vous? rpondit le vieux John.</p> + +<p>—Je ne saurais dire si ce sont des amis ou des ennemis, mais je suis +certain que quelqu'un se trouve dans notre voisinage.</p> + +<p>Cependant le cheval parut se tranquilliser et mme au bout de quelques +instants il se coucha sur le sol gazonn.</p> + +<p>Oakley persista se dclarer fort peu rassur. Il fit tout autour du +campement une petite exploration; mais ses regards inquiets ne +parvinrent pas sonder l'obscurit.</p> + +<p>Le vieillard et Marshall s'envelopprent de leurs couvertures, et, +s'tendant par terre sans faon, ils parurent disposs dormir. Ils +avaient pris soin de choisir chacun un abri qui pt les<a name="page_074" id="page_074"></a> mettre +couvert contre une attaque soudaine.</p> + +<p>Mais le sommeil vint-il visiter leurs paupires....? Tous deux avaient +le cœur gonfl d'motions diverses bien capables d'loigner le repos: +Marshall tait agit de projets ardents, de vives craintes pour sa femme +et son enfant: le vieux John entendait gronder au fond de son me les +orages de la vie qui avaient creus des sillons sur ses joues et blanchi +sa longue chevelure.</p> + +<p>Oakley tait de faction. Il s'tait abrit sous un gros arbre et prtait +au moindre bruit une attention silencieuse. Une fois ou deux il crut +entendre un froissement dans les feuilles, un craquement parmi les +rameaux desschs. Toutes ces rumeurs furtives du dsert, +inintelligibles et inobserves pour le voyageur novice, sont un langage +bien compris par le chasseur expriment.</p> + +<p>Minuit approchait. Marshall avait dj deux fois invit Oakley lui +cder son poste: mais celui-ci avait toujours obstinment refus. Le +vieillard semblait profondment endormi, quoiqu'il serrt dans une +vigoureuse treinte le canon de son long fusil.<a name="page_075" id="page_075"></a></p> + +<p>Tout coup le cheval bondit sur lui-mme, coucha ses oreilles en +arrire, s'lana en avant, les narines dilates, et chargea +furieusement un tre cach dans un buisson voisin. L'aboiement d'un +chien se fit entendre, en rponse; mais en mme temps cet ennemi +invisible prit la fuite.</p> + +<p>Le cheval revint tranquillement sa place.</p> + +<p>Marshall et le vieux John s'taient dresss avec la rapidit de +l'clair.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie? dit le vieillard.</p> + +<p>—Qu'en sais-je? rpondit Oakley; par le diable, mes penses ne peuvent +trouver le droit chemin.</p> + +<p>—Mais enfin! que supposez-vous? demanda Marshall.</p> + +<p>—Ma foi! Capitaine, je ne puis rien dire, si ce n'est que votre cheval +vient de mettre en fuite un chien au lieu d'un Indien. Mais je flaire +quelque chose... taisez-vous! terre! couchez vous!</p> + +<p>Et au mme instant Oakley se jeta sur le sol.</p> + +<p>Bien en arriva ses deux compagnons d'avoir suivi son exemple; car un +sillon de feu claira l'espace, et la dtonation d'une carabine cingla +l'air, peu de distance.<a name="page_076" id="page_076"></a></p> + +<p>Marshall fit un mouvement pour s'lancer dans la direction du coup de +feu; John le retint en murmurant son oreille.</p> + +<p>—N'ayez pas peur; ils ne veulent pas blesser Dahlgren, car ils +ambitionnent de s'en rendre matres pour leur propre usage. Silence! ne +bougeons pas! et attendons les vnements. Les Sauvages qui nous +entourent sont nombreux, sans quoi ils ne se seraient pas hasards +brler de la poudre. C'est une ruse de leur part pour connatre nos +forces. En attendant le jour, tout ce que nous pourrons faire de mieux +c'est de nous tenir cachs et immobiles le plus longtemps que nous +pourrons.</p> + +<p>Le jeune officier, qui n'coutait en ce moment qu'une imprudente +bravoure, et bien de la peine suivre cet avis; pourtant il se rsigna +de son mieux et attendit sans faire un mouvement.</p> + +<p>La nuit s'coula avec lenteur. Durant cet intervalle deux ou trois +tentatives furent faites pour s'emparer du cheval: mais le noble animal +se dfendit victorieusement. On entendit aussi, plusieurs reprises, +des chuchotements, des frlements dans les buissons, des respirations +comprimes. Tout cela ne fit pas sortir les voya<a name="page_077" id="page_077"></a>geurs de leurs +cachettes: le conseil du vieux John tait excellent; Marshall ne pt +s'empcher de le reconnatre intrieurement.</p> + +<p>Enfin les premires lueurs de l'aurore se montrrent; mais on n'aperut +pas une crature humaine.</p> + +<p>—Partons, dit Marshall, et continuons notre route.</p> + +<p>—Pas maintenant! rpliqua le vieillard; nous avons encore une rude +besogne faire. Les Sauvages sont cachs tout autour de nous derrire +ces rochers; ils n'attendent que notre apparition pour nous cribler de +balles.</p> + +<p>—Que faire, alors? demanda le jeune officier.</p> + +<p>—Il faut tre plus russ qu'eux. Vous allez rester ici en embuscade +avec Oakley, pendant que j'irai faire une ronde dans les environs pour +tcher de dcouvrir quelque chose.—Oh! ne me regardez pas avec tant de +surprise! Je ne suis pas si vieux et si cass que je ne puisse encore +escalader assez lestement les rochers et pratiquer les souplesses de la +guerre indienne.</p> + +<p>A ces mots, le vieillard prit sa carabine et se perdit dans les dfils +de la montagne. Une heure se passa ainsi dans la plus fivreuse attente; +<a name="page_078" id="page_078"></a> la fin, des mouvements furtifs se firent entendre dans les ravins +environnants, et successivement plusieurs ttes empanaches de sauvages +se montrrent par dessus les buissons. Enfin l'un d'eux se hasarda en +pleine clairire. Marshall, tout bouillant d'ardeur, fit feu de son +revolver.</p> + +<p>Ce fut l une grande imprudence, car l'oreille exerce des Peaux-Rouges +reconnut immdiatement la nature de l'arme, et en conclut que la petite +caravane tait de force minime. Aussitt les Pawnies firent irruption +avec d'affreux hurlements. Le lieutenant dchargea successivement les +cinq coups de son arme impuissante; il ne russit qu' blesser trois +Indiens. Quatre autres, sans blessures, s'lancrent sur lui: ils +savaient bien que ce n'tait pas une fusillade de chasseurs, et +mprisaient profondment les soldats rguliers.</p> + +<p>Oakley paula sa bonne carabine, l'Indien le plus proche tomba avec un +hurlement de rage. Mais les trois survivants restaient intacts, leurs +armes charges: la partie tait encore ingale et la position +trangement dangereuse. La grande difficult tait d'chapper leur feu +et de transformer la bataille en lutte corps corps.<a name="page_079" id="page_079"></a></p> + +<p>Au moment o Oakley se concertait ce sujet avec Marshall, une clameur +effrayante se fit entendre derrire les Sauvages; elle fut suivi d'un +coup de feu. L'un des Pawnies tomba raide mort.</p> + +<p>Les deux autres se retournrent pour faire face au nouvel ennemi qui les +prenait ainsi l'improviste; mais, au mme instant, la lourde crosse +d'une carabine s'abattait avec une violence irrsistible sur la tte de +l'un d'eux, et l'tendait par terre comme un bœuf assomm. Puis, avec +la rapidit d'un Tigre, le nouveau venu enlaa dans ces bras le dernier +sauvage, l'enleva comme un enfant et le brisa contre les rochers, sans +qu'il et pu pousser un cri.</p> + +<p>—Q<small>UINDARO!!</small> s'cria Oakley en reconnaissant le fantastique auxiliaire +qui tait survenu si propos.</p> + +<p>—Quindaro, votre service.</p> + +<p>Et sans dire un seul mot de plus, cet homme trange se mit remonter la +montagne avec une agilit inoue.</p> + +<p>—Arrtez-vous un moment! Quindaro! un seul instant! crirent ensemble +Oakley et Marshall.<a name="page_080" id="page_080"></a></p> + +<p>—Non! j'ai autre chose faire encore, rpondit-il en disparaissant: +nous nous rencontrerons plus tard.</p> + +<p>Au bout d'une seconde le bruit de ses pas s'tait vanoui.</p> + +<p>Bientt reparut le vieil Ermite, et la route se continua sans autre +incident. Arrives la rivire Laramie, les trois voyageurs se +procurrent aisment un bateau, et, comme il s'agissait simplement de +suivre le fil de l'eau, Marshall et le vieux John arrivrent au Fort, ou +plutt ses ruines, avant la tombe de la nuit. Oakley tait rest en +arrire pour conduire Dahlgren en ctoyant le fleuve: nanmoins il +arriva avant que l'obscurit ft complte.</p> + +<p>Les Sauvages avaient quitt les environs du fort; quelques soldats +s'taient groups dans ce dernier refuge. Marshall obtint d'eux un rcit +confus de ce qui s'tait pass; mais aucun dtail ne pt lui tre donn +sur le sort de sa femme et de son enfant: on ne savait rien leur +gard.</p> + +<p>Pour le pre, pour l'poux, ce fut une vraie agonie de dsespoir. +L'incertitude, plus cruelle que la ralit, le mordait au cœur avec +ses ter<a name="page_081" id="page_081"></a>ribles apprhensions; l'image implacable du vindicatif Pawnie +surgissait comme un fantme menaant, au milieu de ce tourbillon de +penses amres. Le malheureux lieutenant se laissa tomber sur le sol et +y resta immobile dans un transport de douleur.</p> + +<p>La main amie du vieux John le tira doucement de sa mortelle atonie:</p> + +<p>—Du courage! dit-il; ne vous abandonnez pas cet abattement strile, +indigne d'un homme de cœur! Il faut agir, maintenant, et non pleurer. +Qui vous dit qu'elle n'est pas vivante et implorant votre secours. Voici +l'heure de montrer du courage et de faire voir que vous savez vous +dvouer pour elle.</p> + +<p>A cet instant arriva un soldat qui pt fournir quelques dtails sur ce +qui s'tait pass; il indiqua la route prise par Wontum lorsqu'il avait +enlev l'enfant, route suivie par la mre.</p> + +<p>Marshall se disposait se mettre aussitt en chasse; mais le +dtachement de soldats lancs la poursuite du ravisseur tant revenu +aprs d'infructueuses recherches, le jeune lieutenant renvoya le dpart +au lendemain pour leur laisser le temps de prendre un peu de repos.<a name="page_082" id="page_082"></a></p> + +<p>Oakley et le vieillard partirent sans attendre les soldats, aimant mieux +agir seuls qu'avec des auxiliaires qu'ils considraient comme nuisibles, +ou au moins profondment inutiles.<a name="page_083" id="page_083"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V<br /><br /> +POURSUITE.—FUITE DU TIGRE.</h3> + +<p>Wontum ne s'tait point attendu tre poursuivi de si prs par la mre. +Il avait suppos qu'un grand nombre de soldats quitteraient le Fort pour +le rechercher, et qu'alors un assaut pourrait tre donn avec toutes les +chances possibles de succs.</p> + +<p>Cependant il avait song aussi attirer dans les bois la mre dsole, +et s'tait rserv l'espoir de s'en emparer aisment.</p> + +<p>Ses esprances taient dpasses. Le Fort allait tomber sous une nue +d'assaillants: l'heure du triomphe et de la vengeance tait arrive.</p> + +<p>Un rayon de joie cruelle illumina son farouche visage lorsqu'il aperut +Manonie s'lanant des<a name="page_084" id="page_084"></a> remparts et traversant la valle avec la +rapidit d'un oiseau. Sa proie courait vers lui!</p> + +<p>Ce fut avec une orgueilleuse inquitude—aussitt dissipe—qu'il +constata l'agilit de la jeune femme. Les trois annes de civilisation +qui venaient de s'couler n'avaient point ananti ses facults sauvages: +il retrouvait <i>Cœur-de-Panthre</i>, l'indomptable fille des bois que +n'arrtaient ni la montagne, ni le fleuve, ni la fort.</p> + +<p>Wontum s'arrta, moiti pour l'attendre, moiti pour contempler la chute +du Fort. Bientt la mle se ralentit, l'incendie s'alluma, les soldats +se dispersrent, fuyant perdus dans toutes les directions.</p> + +<p>Laramie avait vcu!... Et Manonie approchait!</p> + +<p>Le cœur du chef Pawnie se gonflait d'une joie farouche; ses yeux +voyaient flotter dans l'air le spectre de la vengeance, ses oreilles +entendaient les cris des victimes!...</p> + +<p>Manonie arriva comme une flche: le petit Harry tait assis par terre +ct de l'Indien, pleurant et se dsolant: lorsqu'il aperut sa mre, il +vola dans ses bras et se suspendit son cou. Elle fit aussitt +volte-face et reprit le chemin<a name="page_085" id="page_085"></a> du Fort, mais Wontum l'arrta en lui +disant:</p> + +<p>—Que <i>Cœur-de-Panthre</i> prenne du repos.</p> + +<p>—Pas auprs de vous, monstre infernal que vous tes! s'cria-t-elle.</p> + +<p>—Wontum n'est pas un monstre. Il est un grand guerrier; il tue ses +ennemis.</p> + +<p>—Et il drobe les enfants! Wontum n'est qu'un voleur ignoble!</p> + +<p>—Ugh!</p> + +<p>—Pourquoi avez-vous enlev mon fils? N'est-ce pas l un misrable +exploit, indigne d'un grand guerrier?</p> + +<p>—<i>Cœur-de-Panthre</i> veut-elle ravoir son enfant?</p> + +<p>—Oh! oui! rendez-le moi et je vous serai reconnaissante toute ma vie!</p> + +<p>—Qu'elle devienne la femme de Wontum.</p> + +<p>—Comment le pourrais-je? je suis marie dj.</p> + +<p>—Ugh! <i>Cœur-de-Panthre</i> va venir avec le chef.</p> + +<p>—En quel lieu?</p> + +<p>—Aux wigwams du pays des Pawnies. <i>Cœur-de-Panthre</i> deviendra la +squaw de Wontum, sinon l'enfant sera tu. Allons.<a name="page_086" id="page_086"></a></p> + +<p>Le Sauvage saisit de nouveau le petit Harry et se dirigea +brusquement-vers le Fort qui venait d'tre pris par les Indiens. Pour +traverser la rivire Laramie, il prit un petit canot amarr sur la rive +et se dirigea vers le thtre du carnage.</p> + +<p>Manonie, la pauvre mre, s'tait attache ses pas.</p> + +<p>La destruction de la forteresse marchait rapidement: tout ne fut bientt +plus que cendres et ruines: alors les Sauvages s'arrtrent satisfaits, +et, au commandement de Wontum ils commencrent effectuer leur +retraite.</p> + +<p>Dans le butin se trouvaient plusieurs superbes chevaux d'officiers: +Manonie fut place sur l'un d'eux, Wontum monta sur un autre, portant +l'enfant dans ses bras. Il partit sur le champ au grand galop entranant +aprs lui la malheureuse femme qui, pour ne pas perdre son fils de vue, +l'aurait suivi jusque dans les plus affreux prcipices.</p> + +<p>Le chef Pawnie avait russi souhait dans tous ses projets: son plus +grand triomphe tait d'avoir pu s'emparer de la mre et de l'enfant. Peu +lui importait le dsespoir du pre, car il<a name="page_087" id="page_087"></a> tait peut-tre mort ou +prisonnier cette heure, si l'embuscade de la montagne avait russi. +Wontum, en habile stratgiste, n'avait rien oubli. Inform qu'un +dtachement de soldats avait fait une sortie dans la valle, et +prsumant que ce petit corps d'arme reviendrait par les bords de la +rivire Platte, Wontum avait dpch une horde de Pawnies pour +intercepter la route, la hauteur du pic Laramie.</p> + +<p>Au point o en taient les choses, le chef Indien n'avait plus aucun +dsir de livrer bataille; son unique but tait de regagner <i>Devil's +Gate</i>, parce que dans ces dfils inaccessibles il n'avait plus +craindre l'artillerie des blancs. Les deux trs-petites pices de +campagne que possdait la garnison de Laramie taient l'pouvantail des +Sauvages depuis la svre leon qu'ils avaient reue <i>South-Pass</i>.</p> + +<p>Manonie marchait dans un morne silence, sachant bien que toute parole +serait inutile au milieu de cette troupe ennemie. videmment elle tait +prisonnire; entirement la merci de son ravisseur, elle et son petit +Harry: quel sort affreux lui rservait l'avenir?... Ce qui augmentait +encore l'amertume de ses angoisses, c'tait la<a name="page_088" id="page_088"></a> disparition inexplicable +de son mari, et la pense cruelle que, jamais peut-tre, elle ne le +reverrait.</p> + +<p>Lorsqu'on eut atteint les premires collines du pic Laramie, Wontum fit +halte subitement et donna ordre ses guerriers de l'imiter. Puis il se +jeta dans un petit chemin creux, profondment encaiss dans les rochers, +et servant de lit un ruisseau. Dans un pareil dfil, les Sauvages +taient certains de ne laisser aucune trace de leur passage.</p> + +<p>A peine y taient-ils entrs que Manonie entendit peu de distance des +pitinements de chevaux qui lui donnrent penser qu'un corps de +cavalerie tait proche. Peut-tre taient-ce des amis, des sauveurs que +le ciel lui envoyait! Peut-tre son mari tait-il dans les rangs de +cette troupe expditionnaire!</p> + +<p>Les Sauvages, pour viter d'tre aperus se jetrent par terre, et +gardrent la plus silencieuse immobilit.</p> + +<p>Une pense illumina <i>Cœur-de-Panthre</i>... si elle appelait au +secours? En mme temps elle songea que, dans la bataille qui allait +infailliblement s'engager, son fils et elle courraient les plus grands +dangers.<a name="page_089" id="page_089"></a></p> + +<p>Nanmoins elle se disposait crier: mais, au moment o la troupe +rgulire fut tout fait proche, Wontum appuya la pointe de son couteau +sur la poitrine du petit garon, en disant voix basse:</p> + +<p>—Si <i>Cœur-de-Panthre</i> fait du bruit, je tue l'enfant.</p> + +<p>Manonie frissonna et se renferma dans un douloureux silence. Le +pitinement des chevaux, le cliquetis des sabres, les cris et les clats +de rire des cavaliers, venaient frapper ses oreilles!... et elle ne +pouvait donner un signal! Des amis taient l, en force imposante, +apportant avec eux le salut.—S'ils eussent souponn sa misrable +position!—Et elle ne pouvait pas pousser un cri, faire un signe, sans +tuer son enfant!...</p> + +<p>Les soldats s'loignrent lentement, sans rien voir, sans rien deviner. +Le cœur de Manonie se glaa et perdit tout espoir; l'heure de la +dlivrance n'avait pas sonn.</p> + +<p>Au mme instant se produisit un incident imprvu: le cheval mont par +Wontum se mit fouiller la terre du pied: puis, il poussa un +hennissement auquel rpondit celui de Manonie. Le corps de cavalerie fit +halte sur le champ, et <a name="page_090" id="page_090"></a> la mme seconde un norme chien, aprs avoir +fouill les buissons, s'enfuit en hurlant vers ses matres.</p> + +<p>—Ugh! mauvais! trs-mauvais! grommela Wontum.</p> + +<p>Aussitt il jeta un regard rapide tout autour de lui, et sans dire une +parole il s'lana sur le revers de la montagne avec la vlocit d'un +cerf, tenant toujours l'enfant entre ses bras: la mre courut sur ses +traces, dcide mourir plutt que de perdre de vue son innocent +trsor.</p> + +<p>Il tait temps de fuir! La dtonation d'une pice d'artillerie fit +gronder les chos: une vole de mitraille faucha les buissons en +rebondissant sur les rochers avec mille sifflements. Le cheval que +Manonie venait de quitter fit quelques bonds convulsifs, poussa un cri +lamentable et roula mort dans les rochers.</p> + +<p>Les Sauvages bondirent hors de leur retraite avec d'atroces hurlements, +et engagrent le combat: mais un feu de file foudroyant les accueillit +d'une faon si terrible, qu'un tiers des Indiens tomba pour ne plus se +relever.</p> + +<p>Ils avaient affaire environ cent dragons des tats-Unis, bien monts, +bien arms, munis<a name="page_091" id="page_091"></a> chacun d'une carabine et d'une paire de pistolets.</p> + +<p>En entendant le hennissement du cheval ils se doutrent qu'il y avait +l, prs d'eux, quelque chose de suspect. Sans perdre une minute ils se +formrent en ligne, mirent en batterie deux pices de six qui formaient +leur artillerie de campagne, et firent feu, au jug, dans les buissons +pour en faire sortir les tigres face humaine qui s'y cachaient.</p> + +<p>Le chien que les dragons avaient envoy en claireur tait dress ce +service: ce n'tait pas la premire fois que le fidle et intelligent +animal se signalait ainsi.</p> + +<p>En se voyant assaillis par une nue de Sauvages, les braves cavaliers +furent surpris dsagrablement; nanmoins ils ne se dconcertrent pas +et soutinrent intrpidement leur choc. Un second, puis un troisime feu +de peloton fut tir sans produire autant de ravages que le premier; +cette fois c'tait le tour des pistolets, beaucoup moins meurtriers que +les carabines.</p> + +<p>Heureusement le canon fonctionna de nouveau et dcima les Sauvages. Pour +eux, ces formidables dtonations taient la voix terrible<a name="page_092" id="page_092"></a> d'un tonnerre +auquel rien ne pouvait chapper.</p> + +<p>Bientt on en vint une lutte corps corps. Les Indiens combattirent +avec une rage dsespre; mais ils ne purent tenir longtemps contre les +flamboyants revers des grands sabres. D'ailleurs ils se sentaient tous +dcourags, n'ayant plus de chef: la voix de Wontum leur manquait, elle +qui les avait si souvent excits au combat. Personne ne l'avait vu fuir, +on le croyait mort dans la mle.</p> + +<p>L'engagement ne fut pas long; en une demi-heure, cent cinquante Sauvages +sur deux cents taient tus ou grivement blesss: le reste, pouvant, +prenait la fuite et disparaissait au travers des prcipices.</p> + +<p>Wontum n'avait pas t aperu par les dragons: l'paisseur du fourr +avait dissimul sa fuite. Il s'arrta donc bonne distance, et attendit +tranquillement l'issue de la bataille. Sa fureur, lorsqu'il vit la +droute des siens, serait impossible dcrire: il s'adressa +intrieurement les plus amers reproches d'avoir quitt furtivement le +thtre de la lutte; ses regrets taient d'autant plus vifs que cette +espce de dsertion n'avait point eu la crainte pour motif; la haine du +chef Pawnie<a name="page_093" id="page_093"></a> contre les blancs exaltait son courage jusqu' la tmrit. +Mais sa passion de vengeance personnelle l'avait entran trop loin: +pour s'assurer de Manonie et de son enfant il s'tait sauv comme un +lche!...</p> + +<p>Ces rflexions orageuses faillirent devenir funestes au petit Harry; la +main du Sauvage se leva pour le briser contre les rochers, et si la +mre, prompte comme l'clair, ne se fut interpose, le pauvre innocent +tait mort.</p> + +<p>Il tait impossible la cavalerie de poursuivre les fuyards travers +les rochers, les Dragons se replirent donc en ordre de bataille, et +s'occuprent de leurs morts et de leurs blesss: ces derniers taient au +nombre de cinquante environ: il n'y avait que quatre tus, les Indiens +ayant fait usage seulement du tomahawk et du couteau.</p> + +<p>Manonie, le cœur bris, avait vu s'loigner sans retour ces amis +nombreux dont un seul aurait pu la sauver, et qu'elle n'avait pu avertir +ni par un cri, ni mme par un geste.</p> + +<p>Vainement elle essaya de sonder Wontum sur ses intentions, mais il +opposa toutes ses questions un ddaigneux silence. Quand elle se<a name="page_094" id="page_094"></a> +hasarda demander des nouvelles de son mari, il lui rpondit par un +sourire de tigre.</p> + +<p>Le voyage recommena; chacun tait puis de fatigue; plusieurs Sauvages +taient sans chevaux. Au lieu de descendre dans la valle, on suivit le +flanc escarp de la montagne, et on arriva, le soir, sur le bord d'une +belle petite rivire qui serpentait au pied des collines.</p> + +<p>Les dbris de la troupe sauvage s'taient rallis autour de Wontum et +commenaient reprendre courage: on fit halte, et les prparatifs d'un +campement pour la nuit furent commencs.</p> + +<p>Le site tait compltement solitaire et dsert, sans la moindre +apparence de route ou mme d'une simple piste; Manonie ne pt s'y +reconnatre, elle qui, pourtant, tous les sentiers de la plaine +avaient t familiers. Nanmoins elle reconnut avec satisfaction que le +cours d'eau tait un des affluents de la Platte... Son active et +courageuse imagination se mettait dj en travail pour prparer une +vasion.</p> + +<p>Le camp tabli, la jeune femme fut place au centre d'un cercle form +par la troupe sauvage. On lui laissa le petit Harry pour qu'il put +reposer ct d'elle:<a name="page_095" id="page_095"></a></p> + +<p>Avant de se livrer au sommeil, Wontum fit avec l'corce de quelques +jeunes arbrisseaux une longue et forte corde avec un bout de laquelle il +lia un bras de sa captive; l'autre bout resta roul autour de sa +ceinture. Cette prcaution diabolique devait tre d'une funeste +efficacit contre toute tentative de fuite.</p> + +<p>Ensuite, la bande entire se coucha pour dormir.</p> + +<p>Les instants s'coulrent, lents comme des sicles, pour Manonie +inquite, avant que la respiration gale et bruyante des dormeurs +indiqut que leurs yeux taient ferms par un vrai sommeil. La pauvre +femme avait, plus que personne, ressenti les fatigues de cette triste +journe: son enfant s'tait immdiatement assoupi d'un profond sommeil +entre ses bras: elle se sentait chanceler sous l'invincible treinte +d'un engourdissement gnral; ses paupires s'abaissaient comme si elles +eussent t de plomb. Il lui fallut toute l'nergie du dsespoir pour +lutter contre ce nouvel ennemi... le sommeil!</p> + +<p>Enfin tout devint immobile autour d'elle; Wontum lui-mme dormait. Le +premier soin de Manonie ft de travailler dnouer la corde qui<a name="page_096" id="page_096"></a> la +retenait: elle y parvint en employant ses dents. Cette premire tche +accomplie elle essaya de quitter doucement sa place. Mais au premier +mouvement qu'elle fit, Wontum la saisit par le coude avec une telle +force, et la serra si brutalement qu'elle ne put retenir une exclamation +de douleur. Cependant le Sauvage ne parut point s'veiller, et, aprs +quelques secondes d'une immobilit pleine d'angoisses, Manonie resta +convaincue que le geste du Pawnie avait t simplement fortuit et +excut en plein sommeil.</p> + +<p>Probablement un instinct de bte fauve continuait veiller en lui, et +les nerfs surexcits se crispaient machinalement sur la malheureuse +captive au moindre mouvement tent par elle.</p> + +<p>Nanmoins elle n'osa plus bouger et attendit immobile. La respiration du +Sauvage devenait bruyante et agite; ses lvres frmissantes laissaient +chapper des imprcations sourdes, entremles de mots inintelligibles. +C'tait encore de la fureur, jusques dans les rves!</p> + +<p>Manonie promena ses regards autour d'elle; son oreille attentive sonda +les profondeurs du silence. Tout dormait... le moment d'agir tait +venu.<a name="page_097" id="page_097"></a></p> + +<p>Un flot de sang bouillonna aux tempes de la pauvre dsespre lorsque +ses yeux s'arrtrent sur le couteau du chef: demi sorti de sa +ceinture, il brillait d'un reflet sinistre. D'une main ferme et souple +elle retira l'arme de son fourreau, puis elle regarda sa pointe aigu, +rouge encore du sang de ce pauvre Blair! un frisson glacial la pntra +jusqu' la moelle des os: elle se sentait au milieu d'une atmosphre de +mort. Aussitt elle enveloppa son petit Harry d'un tendre regard: +l'enfant dormait paisiblement, illumin par la clart douce des toiles.</p> + +<p>Tout tait calme dans la nature; le ruisseau murmurait, les feuillages +babillaient, les insectes nocturnes bourdonnaient et l; dans le +lointain dsert, profond, incommensurable, s'levaient, s'teignaient +des rumeurs confuses: toutes ces voix de la solitude et de la nuit +parlaient de libert la triste prisonnire.</p> + +<p>Puis ses yeux retombrent sur le monstre endormi prs d'elle, sur +l'ennemi implacable qui l'avait faite malheureuse. Le couteau sembla +s'agiter dans la main de la jeune femme... N'avait-elle pas le droit +d'en faire usage?... Un seul coup, et la terre tait dbarrasse!... +Mais sa main,<a name="page_098" id="page_098"></a> sa faible main de femme serait-elle assez ferme pour +porter un coup mortel?... Enfin, le ciel approuverait-il un pareil +acte?...</p> + +<p>L'infortune leva les yeux au ciel et lui adressa avec ferveur une +courte prire.</p> + +<p>—Oh! Grand Esprit! murmura-t-elle, inspirez-moi, fortifiez-moi!</p> + +<p>Ensuite, se sentant raffermie par le mme courage qui jadis anima +Judith, elle leva l'arme meurtrire pour l'enfoncer dans la poitrine du +Sauvage. A cet instant suprme, un simple mouvement de Wontum changea la +face des choses: il lcha le bras de Manonie qu'il tenait serr depuis +quelques instants. La captive devenait libre de ses mouvements; elle +chappait l'horrible ncessit de faire couler le sang: le couteau +s'abaissa sans frapper.</p> + +<p>Craignant de perdre une seconde, Manonie se leva doucement et prit son +fils entre ses bras. Ses regards se portrent anxieusement autour +d'elle, pour chercher la route suivre: tout tait tranquille et muet. +Elle se mit en marche, posant lgrement ses pieds entre les dormeurs. +Pendant cette prilleuse et critique entreprise, son cœur battait si +fort, que ses pulsations lui semblaient<a name="page_099" id="page_099"></a> capables d'veiller les +Sauvages qui l'entouraient.</p> + +<p>Enfin elle atteignit le bord de la rivire: elle tait libre!... +Malheureusement le petit Harry se rveilla effray et se mit crier. Il +n'en fallait pas tant pour rveiller Wontum: d'un bond il fut auprs de +la fugitive.</p> + +<p>La pauvre mre l'avait bien vu au moment mme o il se levait; mais il +n'tait plus temps de fuir; alors, avec une tonnante prsence d'esprit, +elle se mit parler l'enfant d'une voix assez leve pour tre +entendue du Sauvage.</p> + +<p>—Mon petit Harry demande boire? Il va avoir ce qu'il dsire: Manonie +va lui donner de l'eau.</p> + +<p>En mme temps elle se pencha vers la rivire, remplit une petite tasse +et la prsenta son fils, qui but avec avidit.</p> + +<p>—Et maintenant, ajouta-t-elle, Harry va dormir encore, s'il est un +gentil petit garon.</p> + +<p>—O est papa? demanda l'innocente crature.</p> + +<p>—Cette question tait un coup de poignard dans le cœur de Manonie, +mais elle rpliqua d'une voix calme:<a name="page_100" id="page_100"></a></p> + +<p>—N'aie pas peur, mon mignon, nous verrons bientt papa.</p> + +<p>—Demain matin?...</p> + +<p>—Demain matin, peut-tre.</p> + +<p>—O est ce mchant homme qui m'a emport de la maison?</p> + +<p>—Chut!</p> + +<p>—Ici! gronda le Sauvage en s'approchant; ici, le mchant homme.</p> + +<p>Alors Wontum ramena sa prisonnire au centre du camp. Tout espoir +d'vasion tait perdu; Manonie se rsigna prendre du repos.</p> + +<p>Mais avant que le sommeil eut appesanti ses paupires, les chos +profonds de la valle envoyrent ses oreilles une sorte de rumeur +plaintive et menaante qui peu peu devint une voix... Des paroles +tranges planaient dans l'atmosphre sombre:</p> + +<p>—<i>Pourquoi le sang du mchant n'a-t-il pas coul?... Pourquoi la mort +n'est-elle pas descendue sur lui?</i></p> + +<p>Ainsi parlait la voix mystrieuse dont la brise nocturne emporta +rapidement les derniers murmures.</p> + +<p>Wontum l'entendit et se dressa en sursaut<a name="page_101" id="page_101"></a> pour mieux couter; mais tout +tait rentr dans le silence, le sauvage pt croire qu'il avait t le +jouet d'une illusion.</p> + +<p>Manonie, au contraire, crt reconnatre dans ces sons fugitifs l'accent +d'une voix amie descendant du ciel pour la consoler. Elle ne se sentit +plus aussi abandonne, l'espoir revint dans son me: un sommeil +rconfortant vint clore ses paupires, et la nuit grena une une ses +lentes heures sans qu'aucun incident nouveau se produisit.<a name="page_102" id="page_102"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI<br /><br /> +AMIS</h3> + +<p>Le vieux John et Oakley, aprs avoir quitt le Fort, ou plutt ses +ruines, s'arrtrent pendant quelques instants, sur les bords du +Laramie, pour se consulter au sujet de la direction prendre, et des +rsolutions former pour mener bonne fin leur poursuite.</p> + +<p>Oakley avait souvent rencontr Manonie pendant qu'elle demeurait au +milieu des Sauvages, il lui avait conserv une paternelle affection.</p> + +<p>Le vieux John, non-seulement ne l'avait jamais vue, mais encore, chose +singulire, n'avait jamais entendu parler d'elle jusqu'au moment o le +lieutenant Marshall tait venu implorer son aide et ses bons conseils. +Cependant jusqu'<a name="page_103" id="page_103"></a> l'poque de son mariage, Manonie avait vcu dans le +voisinage du vieillard.</p> + +<p>Dcidment le vieux John tait plus <i>ermite</i> encore qu'on ne pouvait le +croire.</p> + +<p>Les trois amis dcidrent que le meilleur parti prendre serait de +suivre la piste des Sauvages, et que, lorsque Wontum aurait t +dcouvert, l'un des poursuivants resterait pour pier secrtement sa +marche ainsi que la manire dont il traiterait sa captive, pendant que +les deux autres courraient avertir les troupes rgulires.</p> + +<p>Oakley tait fort adroit suivre une piste; aprs un examen approfondi +il jugea que le ravisseur ne marchait point spar de sa bande, car +aucun vestige isol ne se montrait dans les bois.</p> + +<p>Leur dpart du Fort avait t si promptement effectu qu'ils n'avaient +rien pu savoir de la rencontre entre les dragons et les Sauvages. Leur +surprise fut donc grande lorsqu'ils aperurent les pitinements de la +cavalerie qui effaaient entirement les traces des Indiens. Sur le +premier moment ils pensrent que la bande Pawnie s'tait dtourne +l'approche des soldats pour ne pas tre aperue par eux, et pour viter +un engagement.<a name="page_104" id="page_104"></a></p> + +<p>Aprs avoir rapidement march pendant quelques heures, ils se trouvrent +inopinment sur le thtre du combat. Ce fut pour Oakley un trait de +lumire; d'autant mieux qu'en rdant au travers des broussailles, il +dcouvrit, soigneusement cach sous les branches, le cadavre du cheval +que les Indiens avaient emmen du Fort, et qu'une dcharge de mitraille +avait tu.</p> + +<p>Ds ce moment Oakley pt retracer avec une exactitude merveilleuse +toutes les pripties du sort de Manonie. A un chasseur de profession +devenu aussi habile qu'un Indien suivre une piste, il suffit d'un rien +pour se maintenir dans la bonne voie: une branche rompue, une feuille +dplace, un brin de mousse froiss sont pour lui des indices clairs et +infaillibles.</p> + +<p>Ce fut ainsi que Oakley suivit pas pas Wontum et Manonie, soit sur les +rochers, soit sur le gazon, soit sur le sol humide des bois.</p> + +<p>—Oh! s'criait-il de temps en temps, voyez-moi donc les larges +empreintes du gros vilain pied de ce Pawnie... Et ces petits mocassins +de Manonie! de vraies pattes de biche! lgre et forte, malgr son +chagrin... courageuse enfant! elle<a name="page_105" id="page_105"></a> suivait son fils. Ah! je connais +quelque part une carabine qui parle bien, trs-bien mme, et qui +voudrait dire un seul mot ce Peau-Rouge maudit. Allons, mes amis, +courage! a va bien.</p> + +<p>Lorsqu'ils arrivrent au campement nocturne des Indiens, toute +incertitude se dissipa; la bande des ravisseurs, sans chercher +aucunement cacher sa piste, avait pris la route qui conduisait +directement aux Collines-Noires en suivant le Ruisseau du Daim.</p> + +<p>Les choses tant ainsi claircies, on fit halte et la question fut +agite pour savoir qui retournerait en arrire afin d'avertir la +garnison.</p> + +<p>Il y eut discussion d'abord; car ni Oakley ni le vieux John ne voulaient +reculer devant les dangers de la poursuite; chacun d'eux tait emport +en avant par la mme ardeur.</p> + +<p>—Maintenant, ami John, dit Oakley, il s'agit de bien se comprendre et +de ne pas se tromper. Que le bon Dieu vous bnisse! mais, je crois que +vous vous connaissez en diableries indiennes, peu prs autant qu'un +baby de deux mois. Vous tes si <i>mystique</i> et si tranquille dans votre +petit coin que vous avez sans doute oubli par quel bout on prend un +mousquet; ma foi! je ne comprendrais pas,<a name="page_106" id="page_106"></a> qu' votre ge, vous fussiez +tent de courir aux mchantes aventures.</p> + +<p>Le vieux John se mit rire avec une bonhomie pleine de malice.</p> + +<p>—Je ne suis peut-tre pas aussi ignorant que vous le croyez de ce qui +concerne les ruses sauvages. Il me semble que je saurais encore +passablement suivre une piste et mme jeter par terre un Peau-Rouge, +s'il le fallait pour une juste cause.</p> + +<p>—Bah! vraiment? Trs-bien! je suppose que vous en seriez capable. Mais +comment connatriez-vous leurs malices, vous qui, toujours enferm dans +votre cabane des montagnes, ne faites pas autre chose que lire dans vos +livres? C'est comme je vous le dis, John; vos moyens de science vont +aussi loin qu'une ducation par les livres peut mener, mais, mon avis, +le meilleur livre ne dit pas grand chose sur les Indiens. Vous avez +peut-tre trop peu tudi dans le <i>grand livre</i> qui se dveloppe autour +de nous.</p> + +<p>A ces mots, Oakley montra d'un geste l'imposant paysage de la valle; +John inclina respectueusement sa tte vnrable.</p> + +<p>Au bout de quelques moments il rpondit:<a name="page_107" id="page_107"></a></p> + +<p>—Enfin, Oakley, changeons un peu notre opinion respective sur les +projets du ravisseur Pawnie, et sur les motifs qui l'ont pouss +enlever l'enfant.</p> + +<p>—Parfaitement! allez, donnez vos ides; nous verrons si vous avez jug +droit relativement cette affaire de la vie des bois.</p> + +<p>—Eh bien! il va suivre les Collines Noires jusqu' ce qu'il ait atteint +le Deer Creek.</p> + +<p>—Par les cornes d'un moose! c'est mon avis aussi. Allons, parlez +encore.</p> + +<p>—Ensuite il traversera la valle, en droite ligne pour gagner les +Eaux-Douces.</p> + +<p>—Prcisment! je pense comme vous. Aprs!...</p> + +<p>—Aprs...? il ne s'arrtera pas qu'il n'ait atteint <i>Devil's Gate</i>.</p> + +<p>—Nous sommes du mme avis, mon vieil ami. Continuez votre explication.</p> + +<p>—L, il se considrera comme sauv, et il le sera en effet, jusqu' un +certain point; car il est impossible de traner de l'artillerie dans ces +territoires inaccessibles. Les Peaux-Rouges, une fois retranchs dans +leurs cavernes, ne fussent-ils qu'une centaine d'hommes, pourraient +tenir tte une arme.<a name="page_108" id="page_108"></a></p> + +<p>—Vous parlez droit, sir; je vous coute toujours. Maintenant je me +demande s'il y aurait quelque autre chemin pour arriver jusqu' eux.</p> + +<p>—Je vous comprends. Il faudrait pouvoir les surprendre et les craser +l'improviste. Ce sera le seul moyen de russir, s'ils parviennent +atteindre leur refuge.</p> + +<p>—S'ils y parviennent?... et comment, tonnerre! calculez-vous qu'on +pourrait les en empcher; dmontrez-moi , je vous prie!</p> + +<p>—Bien, je vais l'expliquer. De quel nombre pensez-vous que leur bande +soit compose?</p> + +<p>—Hum! on ne pourrait pas dire cela au juste. Cependant, comme ils ne +s'attendaient pas tre suivis, ils n'ont pas pris soin de marcher la +file indienne, chacun dans les traces de celui qui le prcdait: nous +allons donc peut-tre voir quelque chose.</p> + +<p>Oakley examina les alentours pendant quelques minutes.</p> + +<p>—J'estime qu'ils sont environ une soixantaine. Maintenant, voyons votre +plan.</p> + +<p>—Il est bien simple: il consiste intercepter la marche des Indiens +avant qu'ils soient parvenus Sweet-Water.<a name="page_109" id="page_109"></a></p> + +<p>—Certes! mais comment russir les intercepter? que pourrons-nous +faire contre soixante hommes.</p> + +<p>—Vous ne me comprenez pas. Tout ce que vous pourrez faire, ce sera de +retourner au Fort en toute hte, avertir les militaires, et les amener +sur les lieux. Ils ont de la cavalerie, les Indiens n'en ont pas; on +pourra atteindre la rivire avant eux.</p> + +<p>—Oui; c'est clair comme bonjour. Mais pourquoi dites-vous que je vais +retourner au Fort?</p> + +<p>—Aimeriez-vous mieux que ce ft moi?</p> + +<p>—Oui, oui, pre John. Je ne disconviens pas que vous soyez un aussi bon +claireur que moi; nonobstant, je suppose que vous tes trop vieux pour +courir dans les bois la poursuite des Indiens. Si vous allez au Fort, +vous aurez la chance d'avoir une monture.</p> + +<p>—Ah! ! mais, Oakley, vous tes pour le moins aussi g que moi.</p> + +<p>—C'est ce qui reste savoir: Enfin, je vous le dis, j'ai un tel +exercice des courses, des chasses, des batailles, que je suis devenu +fort comme un chne... deux fois plus fort que vous, quoique vous soyez +plus gros que moi.<a name="page_110" id="page_110"></a></p> + +<p>—Vous croyez ?</p> + +<p>—Un peu, s'il vous plat; si vous voulez essayer <i>une passe</i> avec le +vieux Jack Oakley, venez un peu voir. Vous trouverez votre pareil.</p> + +<p>Le vieillard sourit, s'approcha d'Oakley et le saisit vigoureusement. +Jack fit trois ou quatre efforts dsesprs pour branler son adversaire +et lui faire perdre pied, mais tout fut inutile; John resta immobile +avec la tranquillit d'un rocher, serrant toujours son homme avec des +mains qui semblaient des tenailles d'acier.</p> + +<p>Tout--coup il le prit aux hanches, le souleva d'un puissant effort, et +le fit passer par-dessus sa tte. Oakley alla tomber quelques pas, +lourdement comme une bche. Il se releva agilement avec une exclamation +et saisit l'ermite pleins bras. Mais celui-ci, avec la promptitude de +l'clair, souleva de nouveau Jack en l'air et l'envoya mesurer le sol +avec un bruit effrayant.</p> + +<p>Cette fois, matre Oakley se releva lentement sur ses pieds, en se +frottant les bras, le cou et la tte; en mme temps il lana un regard +empreint d'admiration au vieillard qui tait rest debout et souriant.<a name="page_111" id="page_111"></a></p> + +<p>—Jrusha! s'cria-t-il enfin; vous tes un <i>rude</i>! touchez-l, mon +homme.</p> + +<p>—Eh bien! croyez-vous que je pourrais me tirer d'affaire avec un +Indien? demanda paisiblement le vieux John.</p> + +<p>—Copieusement! je vous le dis. Oh! oui, copieusement! Certes, comme +vous y allez! Mais n'est-ce pas une honte vous de rester enferm comme +vous l'tes dans votre cabane, alors que vous devriez courir la +montagne, tuant chaque jour votre demi douzaine de Peaux-Rouges!</p> + +<p>—Je ne me permettrai jamais de prendre la vie d'un Sauvage sans y tre +contraint par la ncessit de ma dfense personnelle, ou pour le salut +d'autrui.</p> + +<p>—Mais, puisque nous sommes en guerre, chaque Peau-Rouge est un ennemi.</p> + +<p>—J'aurai l'œil sur quiconque se prsentera moi; la moindre +dmonstration hostile, j'agirai en consquence. Maintenant, dites-mot +quel est celui de nous deux qui va retourner au Fort.</p> + +<p>—Eh bien! calculez que ce sera moi. Il n'y a pas un instant perdre, +donc, je pars. Hurrah! pour le pre John, jadis appel l'ermite, +aujourd'hui la terreur des Indiens et le vainqueur de<a name="page_112" id="page_112"></a> Jack Oakley. Oui, +sir, vous l'avez mani comme une vieille femme manie un balai.</p> + +<p>A ces mots il s'loigna grands pas dans la direction du Fort.</p> + +<p>Il et bientt atteint la pente des dernires collines, et se mit +traverser agilement la valle.</p> + +<p>—Par le grand diable rouge! murmurait-il en se frottant les paules; ce +vieux garon est nerveux comme un jeune if et fort comme un chne. Je ne +comprends pas qu'il soit si adroit.</p> + +<p>—De qui parlez-vous donc? demanda une voix tout proche de lui.</p> + +<p>Oakley se dtourna en sursaut, et aperut deux pas de lui un homme +debout sur le bord d'un petit ruisseau.</p> + +<p>—Quindaro! s'cria-t-il.</p> + +<p>—Oui, lui-mme. Que faites-vous par ici, Oakley?</p> + +<p>—Ma vieille langue va tout vous dire, rpondit celui-ci.</p> + +<p>En mme temps il se mit lui raconter toutes les aventures prcdemment +survenues.</p> + +<p>—Et o se trouve Mary? demanda Quindaro.</p> + +<p>—Quelle Mary?</p> + +<p>—Votre fille.<a name="page_113" id="page_113"></a></p> + +<p>—Ah! oui; Molly. C'est comme a que je l'appelle, cette petite fille; +cependant c'est malgr la vieille femme qui me rpte toujours qu'il +faut dire Mary.</p> + +<p>—O est-elle?</p> + +<p>—En lieu sr, allez! dans la cabane de l'ermite, avec sa vieille mre.</p> + +<p>—La croyez-vous rellement en sret?</p> + +<p>—Certes! Dieu vous bnisse! Il n'y a pas de ce ct-ci de la +Californie, un Peau-Rouge qui ose toucher au vieux John. Mais venez donc +par ici, je vais vous dire un secret que vous garderez pour vous seul.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—Ce vieux bonhomme l est plus fort qu'un ours brun. Je l'ai prouv il +y a peu d'instants!</p> + +<p>Parlant ainsi, l'honnte Jack se frotta vigoureusement les paules.</p> + +<p>—Ah! o est-il donc le vieux? demanda Quindaro avec un intrt soudain.</p> + +<p>—Il tait par l haut, il y a une demi-heure tout au plus; maintenant, +il est parti sur une piste et je ne serais point tonn de lui voir +faire quelque rude besogne. Je vais vous dire un autre secret; le vieil +ermite est avec nous sur le sen<a name="page_114" id="page_114"></a>tier de guerre contre les Rouges. a +c'est vrai comme parole d'vangile; car il l'a dit, et je le sais homme + ne pas mentir. Mais pourquoi n'tes-vous pas venu voir Molly depuis si +longtemps? Je crois qu'elle prend a cœur; elle est devenue ple et +srieuse, elle ne rit plus; elle n'est plus joyeuse fille comme +l'poque de notre arrive au Settlement.</p> + +<p>—Hlas! monsieur Oakley, les troubles de ces contres suffiraient pour +enlever son sourire la nature elle-mme, et pour mettre en deuil +l'azur du firmament. Pourquoi ne vous ai-je pas visit depuis +longtemps?... parce que j'ai trop d'ouvrage accomplir ici; parce que, +jusqu' la fin de cette guerre, je me suis vou une seule et unique +tche. Il est vrai, entirement vrai, que je porte toujours dans mon +cœur l'image de votre fille; mais mon cœur saigne d'une blessure +toujours ouverte; le sang en sort avec une telle abondance qu'il +obscurcit ma vue pour tout autre objet. Quand ma vengeance sera +accomplie, grandement, compltement, alors j'irai vous voir. Mais non +auparavant... non, pas avant cette heure.</p> + +<p>Quindaro parlait avec une vive motion.<a name="page_115" id="page_115"></a></p> + +<p>—Vous m'excuserez, monsieur Quindaro, mais je vois que vous tes un +homme d'ducation et j'ai peur que ma pauvre Molly ne soit pas un parti +pour vous. Mais vous ne voudriez pas...—Oh! je confesse que je suis un +vieux fou, et je mriterais qu'on me trpignt sur le nez pour cette +question...—Voyez-vous, j'aime ma fille tel point, que mon vieux +cœur se briserait, s'il arrivait quelque chose mon enfant.</p> + +<p>—Bien: que vouliez-vous me demander?</p> + +<p>—Vous ne voudriez pas jouer avec l'amour de ma petite Molly;... +l'abandonner au dsespoir et la mort?...</p> + +<p>Quindaro bondit sur ses pieds et regarda fixement Oakley sans prononcer +une parole.</p> + +<p>—Oh! vous n'avez pas besoin de rpondre, continua le brave Jack d'une +voix mue, je lis votre pense dans vos yeux. Souffletez-moi pour ma +sotte question! C'est une ide qui m'a travers la tte. Je vous ai +toujours considr comme un cœur loyal, un homme droit et honorable; +ma pense sur vous n'a pas chang. Vous m'excuseriez si vous saviez ce +que c'est que d'tre pre,.... et pre d'une fille tendre et dvoue.</p> + +<p>L'nergique visage de Quindaro fut agit<a name="page_116" id="page_116"></a> d'une motion terrible: il se +couvrit la face des deux mains et resta longtemps sans pouvoir parler.</p> + +<p>—Non, M. Oakley, dit-il; non, je ne sais pas ce que c'est que d'tre +pre. Je connais peine le bonheur d'tre fils et frre... Je connais +l'angoisse... le deuil... la mort... Oh! nuit horrible! continua-t-il +comme rpondant ses propres penses: nuit de terreurs! Flots de sang! +clameurs mourantes des agonisants! Flammes dvorantes! cratures chres +que j'aimais! je vous ai venges dj; mais elle n'est pas pleine +encore, la coupe de la vengeance!</p> + +<p>En parlant, cette homme si fort et nergique sentait son cœur se +gonfler comme l'Ocan par une furieuse tempte; le sang brlant +bouillonnait ses tempes; une flamme sinistre s'allumait dans ses yeux.</p> + +<p>Oakley le regarda avec une motion mle de surprise. Il supposait bien +que les Sauvages n'taient pas trangers au dsastre dont il venait de +parler; mais c'tait la premire fois que Quindaro laissait chapper une +parole de nature jeter quelque lumire sur son existence trange et +mystrieuse.<a name="page_117" id="page_117"></a></p> + +<p>—Ce sont les Indiens qui vous ont fait tout cela? demanda Oakley aprs +quelques instants de silence: ils sont capables de tout.</p> + +<p>—Oui; ce sont ces Pawnies maudits.</p> + +<p>—Ils ont massacr vos parents?</p> + +<p>—Oui; pre, mre, frres, sœurs;—tous sont morts, except moi.</p> + +<p>—tes-vous sr que personne n'ait chapp au carnage?</p> + +<p>—Oh oui! j'en suis sr. J'ai vu les corps sanglants, tendus sous mes +yeux.</p> + +<p>—Avez-vous pu les ensevelir, dcemment, comme il convient de le faire?</p> + +<p>—Hlas non! peine ai-je pu m'chapper vivant. Mais quelques jours +aprs, lorsque je suis revenu sur le lieu du dsastre, j'ai vu cinq +tombes frachement dcouvertes...</p> + +<p>—Alors, vous avez suivi les Pawnies?</p> + +<p>—Oui: j'ai constamment rd autour d'eux pendant qu'ils frquentaient +les environs du Lac Willow; depuis qu'ils sont dans les montagnes, je me +suis attach leurs pas. Je leur ai dj arrach vie pour vie, depuis +longtemps; mais je ne regarderai ma vengeance comme accomplie et mon +œuvre comme termine, que lorsque cette<a name="page_118" id="page_118"></a> race infernale aura disparu +de dessus terre. Mon nom excite leur terreur, mais ce sera bien pire +encore, plus tard, si mes projets d'extermination russissent.</p> + +<p>—O est votre habitation, Quindaro?</p> + +<p>—Au milieu des rocs de la montagne, dans la valle, sur la rivire, +partout o ma tche m'appelle. Quindaro est comme l'oiseau sauvage, +libre de tous ses mouvements.</p> + +<p>—Avez-vous quelquefois rencontr le vieux Pre John?</p> + +<p>—Je l'ai aperu; mais nous ne nous sommes jamais abords face face.</p> + +<p>—Quindaro, promettez-moi une chose.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est de rendre visite l'Ermite lorsque vous en aurez l'occasion.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Je vous le dirai plus tard. Promettez-moi.</p> + +<p>—Bien! ce sera fait suivant votre dsir. Pour le moment il faut que je +vous quitte; je vais me mettre sur la piste de cette bande: peut-tre +pourrai-je tre utile la jeune femme et l'enfant dont vous m'avez +parl. En mme temps je<a name="page_119" id="page_119"></a> ferai mon possible pour rencontrer le vieil +Ermite s'il se trouve dans ces parages.</p> + +<p>A ces mots Quindaro tendit la main, saisit celle d'Oakley, la secoua +cordialement, et s'loigna d'un pas agile dans la direction des collines +noires.</p> + +<p>Oakley resta immobile le regarder jusqu' ce qu'il l'et perdu de vue: +puis il se mit en route de son ct en grommelant:</p> + +<p>—Je parierais ma vieille chevelure contre un cuir de Peau-Rouge, que le +pre John et ce jeune gaillard pourraient se convenir beaucoup. Ils ont +tous deux une histoire funeste et mystrieuse se raconter: ils gardent +tous deux une vieille rancune contre les Indiens.—Dcidment ils seront +trs-bien ensemble.—Mais, que fais-je ici?... courons vite je n'ai pas +une minute perdre.</p> + +<p>Sur ce propos, matre Jack se remit vivement en route et continua sa +marche avec une telle activit qu'il arriva sain et sauf, au Fort, avant +la nuit.</p> + +<p>Il fut chaudement accueilli par cette vaillante petite arme, toujours +indomptable malgr ses revers. Chaque soldat tait dvou de cœur et<a name="page_120" id="page_120"></a> +d'me l'<i>Hrone du fort Laramie</i>; chacun se sentait atteint par le +terrible vnement qui la frappait; chacun voulut devenir son vengeur.</p> + +<p>Par une heureuse concidence, un renfort de troupes tait arriv +Laramie; il se composait de deux cents hommes bien monts, bien arms, +venus du Fort Jefferson. Dans de pareilles conditions, il devenait +possible de lancer en expdition un dtachement considrable sans avoir + craindre de dgarnir les dbris de la citadelle.</p> + +<p>Les prparatifs de campagne furent bientt faits. Le lendemain, bien +longtemps avant les premires lueurs de l'aurore, deux cent cinquante +cavaliers parfaitement quips, munis de deux pices d'artillerie, se +mirent allgrement en route pour cette expdition mmorable. Une +gnreuse ardeur faisait battre toutes ces vaillantes poitrines; on se +htait pour atteindre au plus tt le territoire des Eaux-Douces, de +faon devancer les Sauvages.</p> + +<p>Oakley marchait devant en guide et en claireur, ne laissant pas un +buisson sans le fouiller d'outre en outre, pas un dfil sans le sonder +du regard.<a name="page_121" id="page_121"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII<br /><br /> +UN MESSAGE</h3> + +<p>Le soleil se leva, brillant, gai, superbe: aux feux de ses rayons +naissants les petits ruisseaux faisaient miroiter leurs ondes +capricieuses tout en gayant les cteaux de leurs murmures joyeux. Tout +respirait la paix, le bonheur, la tranquillit profonde que la bonne +mre nature dispense en prodigue ses enfants du dsert.</p> + +<p>Mais toujours grondait un noir orage au cœur de Wontum: cet tre +farouche et vicieux n'avait jamais compris un sentiment doux ou +paisible.</p> + +<p>Il restait debout sur cette rive enchante du <i>Deer Creek</i>, l'œil +menaant, le front sombre, dardant sur sa victime des regards de +serpent.</p> + +<p>A chaque coup d'œil la malheureuse mre frissonnait:<a name="page_122" id="page_122"></a> puis elle +serrait contre son sein le petit Harry, ce frle objet de tant de joies, +de tant d'angoisses, de tant de souffrances!</p> + +<p>Sans cesse retentissait son oreille le cri de cette voix mystrieuse +et secourable: <i>Pourquoi le sang du mchant n'a-t-il pas coul? +Pourquoi la mort n'est-elle pas descendue sur lui?</i></p> + +<p>Wontum y pensait aussi avec une mfiance inquite, et ne laissait pas +s'couler une seconde sans promener sur les alentours un regard +inquisiteur: on et dit qu'il souponnait la prsence secrte d'un +ennemi. Son hsitation tait visible; il redoutait de continuer sa +marche; son instinct sauvage lui faisait pressentir une poursuite ou des +embches caches.</p> + +<p>Manonie et un mouvement de joie en contemplant la belle valle qui se +droulait devant elle: aprs un court examen, elle s'tait reconnue; ce +territoire, qu'elle avait souvent parcouru dans sa jeunesse, s'tendait, +avec la <i>Rivire-Douce</i>, sur un espace de cinquante milles, et offrait +l'œil le plus admirable paysage qu'il soit donn l'homme de voir. +La jeune femme avait l'esprance et le dsir de voir Wontum continuer sa +course au travers de cette valle, car dans ce parcours elle<a name="page_123" id="page_123"></a> avait +beaucoup de chances d'tre secourue par les nombreux Settlers dissmins +dans cette riante contre. Dans tous les cas, si les Blancs, trop +infrieurs en forces, ne pouvaient la dlivrer, elle avait au moins +l'espoir que son mari serait averti par eux et recevrait les +renseignements suffisants pour venir son aide.</p> + +<p>Toute agite par mille penses fivreuses, elle se leva et se mit se +promener lentement sur le bord de la rivire. Le petit Harry avait voulu +la suivre, mais Wontum le retint. Alors l'enfant se retourna irrit et +lana dans la figure du Sauvage un coup de toutes les forces de son +petit poing. Au lieu de s'irriter, le Pawnie eut un demi-sourire et +murmura avec une sorte de satisfaction.</p> + +<p>—Ugh! bon! Il fera un brave Indien!</p> + +<p>Et il passa une main caressante sur la tte du petit garon. Mais +celui-ci, fidle instinctivement la cause maternelle, se gardait bien +de fraterniser avec le ravisseur; il secoua nergiquement sa brune +chevelure et se raidit dans les bras du chef.</p> + +<p>Manonie s'avana insensiblement jusqu' ce qu'elle ft arrive une +trentaine de pas loin de<a name="page_124" id="page_124"></a> Sauvages. Wontum, quoique acharn comme un +oiseau de proie surveiller tous ses mouvements, ne prit pas garde ce +qu'elle faisait; sa petite querelle avec Harry l'avait distrait pour +quelques instants.</p> + +<p>La jeune femme cherchait curieusement dans les environs, esprant +dcouvrir l'auteur mystrieux de l'avis qu'elle avait reu dans le cours +de la nuit prcdente. Tout coup elle tressaillit; quelque chose +venait de tomber ses pieds: c'tait un petit cailloux roul dans un +bout de papier. Elle le saisit avec l'avidit d'un naufrag qui se +cramponne une corde de salut; en mme temps elle jeta un regard +oblique du ct de Wontum pour savoir s'il s'tait aperu de quelque +chose; ce dernier continuait s'occuper du petit Harry; depuis quelques +instants il ne prenait pas garde ce que faisait Manonie.</p> + +<p>Elle dplia le papier qui portait quelques lignes d'criture, et lut +avidement:</p> + +<p>—Esprez! cette nuit vous serez libre. Votre mari est inform de votre +situation, il fait tous ses efforts pour courir votre aide. Je suis +votre ami, je resterai auprs de vous.</p> + +<p>Manonie leva les yeux; en face d'elle, une<a name="page_125" id="page_125"></a> trentaine de pas, elle +distingua, dans l'ombre d'un arbre creux une paire d'yeux tincelants +qui la regardaient d'une faon trange. Au bout d'une seconde, un jeune +homme de haute taille, sortant de sa cachette, se laissa voir un +instant, appuya un doigt sur ses lvres pour recommander le silence, et +disparut comme un mtore.</p> + +<p>Manonie eut peine retenir un cri de bonheur qui gonflait sa poitrine: +son premier mouvement fut de s'lancer vers l'inconnu. Un instant de +rflexion la calma: elle comprima son motion, et revint l'endroit o +Wontum tait assis avec le petit Harry. Toute tremblante, elle serra +avec une sorte d'emportement maternel son cher enfant sur son sein, +comme si elle et voulu le disputer l'univers entier. Wontum ne fit +pas attention cette exaltation fbrile qu'il considrait comme une +infirmit fminine.</p> + +<p>Le mystrieux alli qui venait de se rvler lui tait compltement +tranger; elle ne se souvenait point de l'avoir jamais vu. Pourtant elle +se sentait agite d'une motion inconcevable... chose facile +comprendre: son cœur battait se rompre lorsqu'elle songeait que le +bonheur, la libert, la vie taient proches et que quelques<a name="page_126" id="page_126"></a> heures +seulement la sparaient de la dlivrance!</p> + +<p>Au milieu de ces penses tumultueuses vint se mler tout coup un +sentiment de crainte: sans doute il y aurait quelque nouvelle bataille, +o son mari courrait risque d'tre tu. En effet, ses ravisseurs +formaient une bande d'au moins quatre-vingt guerriers valides et +courageux; comment viendrait-on bout de cette horde froce alors qu'un +<i>seul</i> alli s'tait prsent pour la pauvre captive?...</p> + +<p>Sans souponner les temptes de crainte, d'espoir, de dcouragement qui +se disputaient l'esprit de leur prisonnire, les Sauvages levrent leur +camp et se prparrent continuer leur route. Au grand chagrin de +Manonie, ils se disposrent quitter la valle et s'enfoncrent dans la +montagne: bientt leur caravane fut perdue au milieu d'un ocan de +valles, du fond desquelles on distinguait difficilement la plaine par +quelques chappes lointaines.</p> + +<p>Cette journe fut rude pour Manonie: puise par les fatigues des +courses prcdentes, elle fut force de se reposer frquemment. La +marche des Sauvages en fut considrablement retarde; ils perdirent +ainsi leur avance, ce qui les con<a name="page_127" id="page_127"></a>traria d'une manire sensible. Bientt +leur mcontentement se trahit par des coups-d'œil irrits et des +propos menaants: Manonie les comprenait parfaitement, car elle n'avait +point oubli l'idime Pawnie qui lui avait t familier durant sa +jeunesse.</p> + +<p>Une querelle ouverte ne tarda point s'engager. Un des Sauvages +reprocha avec aigreur Wontum d'avoir engag cette expdition dans un +intrt tout personnel, uniquement pour s'emparer de la squaw Face-Ple, +et de les avoir pousss une bataille qui leur cotait plus de cent +hommes.</p> + +<p>Le mme orateur, s'adressant ses autres compagnons, leur proposa de +mettre mort la femme blanche, pour terminer toute discussion son +sujet.—Mieux vaut, dit-il, emporter son scalp que de laisser nos +chevelures sur un nouveau champ de combat; elle ne sera jamais des +ntres, elle sera toujours une source de discorde.</p> + +<p>On agita ensuite la question relative au sort de l'enfant.</p> + +<p>—Qu'il vive, continua l'orateur; il est si jeune qu'il oubliera sans +doute ses parents, et pourra<a name="page_128" id="page_128"></a> devenir un guerrier utile la tribu. +Quoique dans un ge tendre, il a fait preuve de courage; il sera +peut-tre un jour fameux sur le sentier de guerre.</p> + +<p>La pauvre Manonie suivait cette discussion avec un intrt anxieux qu'il +est facile d'imaginer. A tout instant ses regards inquiets sondaient +furtivement les environs pour tcher de dcouvrir son mystrieux +protecteur; mais il restait invisible comme s'il eut fait partie du +monde des esprits.</p> + +<p>Aprs avoir longuement discut, les Sauvages prirent une rsolution, +qui, en lui laissant quelque rpit, permettait Manonie d'esprer +encore. Ils dcidrent que, malgr son mariage avec un blanc, ils +n'avaient pas le droit de la mettre mort sans avoir consult le grand +chef de la tribu laquelle la jeune femme avait appartenu, et sans +avoir obtenu son assentiment. On la conduisait donc devant Nemona pour +qu'il fut le juge suprme de son sort.</p> + +<p>Le soleil allait disparatre de l'horizon lorsque Wontum donna le signal +de faire halte pour procder aux prparatifs de campement. La troupe +sauvage s'installa en un grand cercle comme la<a name="page_129" id="page_129"></a> nuit prcdente. Au +centre, on brancha deux jeunes sapins proches l'un de l'autre, on les +lia par leurs cmes de faon ce qu'ils formssent la charpente d'un +wigwam; ensuite ils furent couverts de branches, de feuilles, de +fougres et de mousses; ainsi arrange cette tente offrait Manonie un +abri chaud et confortable.</p> + +<p>Ce ne fut pas sans une curiosit inquite que la jeune femme suivit de +l'œil tous ces prparatifs. Mais elle ne s'en approcha pas; assise +sur une roche leve d'o sa vue pouvait dominer la plaine, elle +regardait avec tristesse ce dsert dont les limites allaient se +confondre avec l'horizon, et qui dormait du sommeil profond de la +solitude. A tout instant elle esprait voir surgir de quelque ravin une +troupe arme; elle tendait l'oreille au moindre bruit, pensant que le +pas des chevaux se ferait entendre sur les cailloux roulants de la +montagne.....</p> + +<p>Vain espoir! efforts inutiles! Les torrents lointains faisaient seuls +entendre leurs sourds grondements: les cmes d'arbustes seules, ondoyant +au vent, apparaissaient seules entre les interstices des rochers noirs; +et si quelque pas furtif troublait le morne silence, c'tait celui du +loup<a name="page_130" id="page_130"></a> des prairies en route pour chercher pture.</p> + +<p>Au moment o elle s'y attendait le moins, Wontum vint la trouver et +s'assit ct d'elle sur le gazon. Il la regarda longtemps avec une +fixit trange; son visage avait une expression indfinissable dont +Manonie ne put s'expliquer la signification.</p> + +<p>Enfin il lui adressa la parole en langage Pawnie entrecoup de mauvais +anglais:</p> + +<p>—<i>Cœur-de-Panthre</i> a voulu me tuer cette nuit!</p> + +<p>Manonie tressaillit: elle tait bien loin de se douter que le Sauvage +souponnt seulement ses penses de la nuit prcdente. Il ne l'avait +assurment pas vue levant le couteau sur lui, le tenant suspendu sur sa +poitrine, le replaant ensuite sa ceinture sans avoir frapp. Wontum +dormait, rvait mme cet instant; comment donc avait-il pu surprendre +le secret que Manonie et l'<i>ombre</i> seules connaissaient?</p> + +<p>Une vive rougeur monta aux joues de la jeune femme cette question +inattendue: c'tait pour l'Indien une rponse suffisante.</p> + +<p>—Pourquoi voulez-vous tuer Wontum? demanda-t-il.<a name="page_131" id="page_131"></a></p> + +<p>Manonie comprit qu'une dngation serait inutile.</p> + +<p>—Je n'aurais voulu vous tuer que si cela et t ncessaire pour +assurer ma libert.</p> + +<p>—Vous avez donc eu l'intention de me faire mourir?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pourquoi n'avez-vous pas excut votre projet?</p> + +<p>—Parce que, au moment o j'allais frapper, vous avez lch ma main que +vous reteniez pendant votre sommeil; ce moment j'esprais pouvoir fuir +sans tre force de commettre un meurtre. Mais comment avez-vous su tout +cela?</p> + +<p>Wontum lui montra son couteau:</p> + +<p>Vous avez tir ceci, dit-il, mais vous n'avez pas pris garde, en le +remettant dans ma ceinture, que vous le placiez dans mon sac balles. +Pourquoi vouliez-vous fuir loin de moi?</p> + +<p>—Pour revenir auprs de mon mari; vous ne pouvez en douter.</p> + +<p>—Trs-bien! mais Wontum ne remettra jamais l'enfant en libert.</p> + +<p>Manonie et un grondement de douleur maternelle: le Sauvage continua:<a name="page_132" id="page_132"></a></p> + +<p>—Et de plus, je ferai votre mari prisonnier; je le brlerai. Consentez + devenir ma squaw, et je ne le brlerai pas. Wontum veut +<i>Cœur-de-Panthre</i> pour squaw; il l'aura, ou malheur au mari.</p> + +<p>—Mon mari mourra alors, rpondit Manonie avec fermet, car je ne serai +jamais votre squaw. Mais il n'est pas en votre pouvoir, mon bien-aim +Henry; il ne succombera pas sous vos coups. Prenez garde vous-mme; et, +si vous voulez avoir la vie sauve vous ferez bien de me rendre la +libert, car la vengeance de mon mari sera sre et terrible.</p> + +<p>—Ugh! Wontum n'a pas peur d'un soldat Face-Ple! Ces hommes-l sont de +pauvres guerriers. Qu'il vienne, l'officier! je serai content de +l'emmener avec moi <i>Devil's Gate</i>.</p> + +<p>A ce moment l'œil toujours vigilant de Manonie crut apercevoir +derrire les rochers quelque chose comme l'ombre d'un homme: Elle ne fit +qu'entrevoir cette apparition qui s'vanouit sur le champ, comme une +vision fugitive. Malgr sa vive motion, elle eut la prsence d'esprit +de dtourner les yeux afin de ne pas attirer sur ce point l'attention du +Sauvage: Nanmoins un<a name="page_133" id="page_133"></a> sourire d'espoir erra sur ses lvres et fut +remarqu par Wontum.</p> + +<p>—Cœur-de-Panthre pense quelque chose d'agrable? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je songeais mes amis et la terrible revanche qu'ils vont prendre +sur vous.</p> + +<p>—Ugh! <i>Cœur-de-Panthre</i> les attend cette nuit?</p> + +<p>Un sourire significatif resta empreint sur la face ruse du Pawnie; +Manonie trembla un instant qu'il n'et dml le secret du mystrieux +tranger: mais quelques secondes de rflexion la rassurrent, elle +rpondit courageusement:</p> + +<p>—Oui! je suis certaine de revoir bientt mes amis. Je m'chapperai la +premire occasion; soyez en sr!</p> + +<p>—Wontum sait quoi s'en tenir l-dessus; mais il prend soin de ses +prisonniers. Demain, dans la soire, nous serons au village des Pawnies. +Alors Cœur-de-Panthre sera la femme ou l'esclave du chef: elle +choisira!</p> + +<p>—Vous n'irez pas si loin sans tre attaqu.</p> + +<p>—Je ne crains rien. Sans quitter les montagnes, je regagnerai nos +cavernes par les dfils d'Indpendance-Rock. Vos soldats sont tous <a name="page_134" id="page_134"></a> +cheval; ils ne pourront nous atteindre tant que nous serons dans les +rochers. S'ils entreprennent de traverser Devil's Gate, ils sont perdus. +Vous le voyez, il n'y a pour vous aucune esprance d'vasion: le parti +le plus sage sera donc de vous rsigner votre sort.</p> + +<p>Wontum lui montra ensuite la tente improvise, et continua en idime +Pawnie.</p> + +<p>—Vous allez reposer l-dedans cette nuit. Mais pour vous empcher de +faire quelque sottise, je vais vous lier les mains et les pieds.</p> + +<p>Manonie ne rpondit rien, et la conversation en resta l. Lorsque la +soire fut plus avance, Wontum attacha les deux poignets de Manonie +avec une corde solide:</p> + +<p>—La nuit dernire, dit-il, vous avez fait usage de vos dents; je vais +prendre mes prcautions ce sujet.</p> + +<p>En mme temps il fit asseoir sa victime par terre, le dos appuy contre +une grosse pierre, lui passa sous le cou une branche longue et flexible +qu'il enroula des deux bouts sur l'un des sapins soutenant le wigwam, et +lui rendit ainsi impossible tout mouvement de la tte. Une autre corde +lui serrait les pieds et revenait se nouer aux<a name="page_135" id="page_135"></a> poignets qu'elle +maintenait arrts contre le corps.</p> + +<p>A moins d'tre dlivre par une main secourable, la pauvre captive +devait passer les longues heures de la nuit dans une cruelle immobilit. +Elle ne dit pas un mot, ne profra pas une plainte. En apportant auprs +d'elle le petit Harry, Wontum ne pt s'empcher de lui accorder un +regard d'admiration.</p> + +<p>Tous ces prparatifs accomplis, le Pawnie se coucha sur le sol, +directement en face de l'entre, et resta longtemps immobile mais +veill, comme une bte fauve l'afft.</p> + +<p>Cependant, lorsqu'arrivrent les premires heures matinales aprs +minuit, sa tte s'inclina sur le gazon, ses poings ferms +s'entr'ouvrirent; il s'endormit d'un sommeil d'autant plus profond qu'il +avait lutt davantage.</p> + +<p>Il tait impossible Manonie de faire un mouvement. Elle aurait bien +voulu carter un peu les branches de sa tente pour apercevoir ce qui se +passait dans la campagne. S'apercevant que son petit garon tait +veill, elle l'appela avec un sourire, et lui demanda, bien bas, de +pratiquer une ouverture dans les feuillages.<a name="page_136" id="page_136"></a></p> + +<p>L'enfant obit avec une adresse et une prcaution au-dessus de son ge. +Alors Manonie pt voir au dehors par cette claircie: sa vue, il est +vrai, ne pouvait se porter que dans une seule direction, mais c'tait +dj quelque chose.</p> + +<p>La nuit tait splendide: les clarts d'une lune resplendissante taient +adoucies plutt qu'obscurcies par les flocons lgers de blancs nuages +qui erraient lentement dans l'azur. Les gigantesques silhouettes de ces +voyageurs ariens revtaient tour tour les formes les plus +fantastiques; ici c'tait un chne au feuillage touffu, l, un palais, +plus loin un volcan au cratre de feu; puis c'tait un gant arm, un +dragon fantastique, un lion couch, une panthre bondissante: et toutes +ces images mouvantes, confuses, entrelaces, changeant de forme chaque +seconde, se balanaient au clair de lune comme un essaim capricieux de +puissances surnaturelles mises en gat par cette belle nuit.</p> + +<p>Au milieu de ces fantmes insaisissables, l'œil fascin de la captive +croyait parfois dmler la haute stature de son ami inconnu surgissant +du fond de quelque ravin... mais un rayon glac immobilisait soudain la +forme entrevue et la<a name="page_137" id="page_137"></a> changeait en roc, en sapin, en bosquet, en tronc +d'arbre; et, avec l'illusion s'vanouissait l'esprance.</p> + +<p>Ah! ciel! qu'est-ce que cela? Les prunelles noires de la jeune femme +sondent ardemment l'espace! Est-ce une erreur, un rve, encore? L, tout +prs, un corps sombre se dtache d'un noir rocher;... une tte +intelligente pie la hte les alentours;... on s'avance,... on +rampe,... on s'approche!</p> + +<p>Manonie et un affreux battement de cœur; l'esprance rentrait si +violemment dans sa pauvre me qu'elle en tait dchire comme par une +blessure. Il arrivait enfin, cet ami! L'heure de la dlivrance allait +sonner!</p> + +<p>Effectivement c'tait un homme: il s'avana avec une merveilleuse +souplesse prs des avant-gardes des Sauvages. Manonie le vit s'incliner +sur le corps sombre de l'un des dormeurs; elle crut qu'une lutte allait +s'engager. Mais non; un point lumineux parut et disparut sur la poitrine +de l'Indien; celui-ci leva convulsivement les bras; ils retombrent +inertes et morts; l'agonie avait t foudroyante et muette.</p> + +<p>Alors le vainqueur prit dans ses mains robustes<a name="page_138" id="page_138"></a> le cadavre du Pawnie et +disparut en l'emportant derrire un rocher.</p> + +<p>Le regard inquiet de Manonie ne le perdit pas longtemps de vue: bientt +il reparut en pleine lumire; ce moment il s'tait transform en +Indien. Il se remit ramper silencieusement.</p> + +<p>La jeune femme le vit se glisser, avec la souplesse d'un serpent, au +milieu des Sauvages qui entravaient sa route; il approchait lentement, +mais srement du wigwam. Quand il fut tout proche, le corps de Wontum +l'obligea se dtourner; pendant quelques secondes, longues comme des +sicles, Manonie ne vit et n'entendit rien.</p> + +<p>Tout--coup, derrire elle, le feuillage murmura imperceptiblement.</p> + +<p>L'homme tait arriv.</p> + +<p>Il se glissa par l'ouverture qu'il venait de pratiquer, posa sa main sur +l'paule de la captive et l'attira lui. Les liens la retenaient: il +s'en aperut bien vite, les trancha silencieusement, puis, d'une voix +plus basse qu'un souffle, il lui dit:</p> + +<p>—Donnez-moi l'enfant!</p> + +<p>—Qui tes-vous? demanda Manonie.</p> + +<p>—Un ami. Donnez l'enfant et suivez-moi.</p> + +<p>A l'instant mme o elle soulevait le petit<a name="page_139" id="page_139"></a> Harry de sa couche de +feuilles, Wontum se souleva sur son coude et fit osciller sur ses +paules sa tte alourdie par le sommeil.</p> + +<p>Manonie resta sans respiration, les bras tendus, le sang lui battant les +tempes... Wontum retomba sur le gazon en murmurant quelques paroles +inintelligibles et redevint immobile.</p> + +<p>Aprs quelques minutes d'une mortelle attente Manonie souleva l'enfant +et le remit l'tranger, puis elle le suivit en rampant comme lui au +milieu des Sauvages, menaants jusque dans leur sommeil.</p> + +<p>Dire les transes cruelles de la fugitive pendant ce prilleux trajet +serait impossible; la vie tait suspendue en elle la pense qu' +chaque seconde le vol d'un moucheron, le froissement d'un brin d'herbe, +le reflet d'un rayon de lune pouvaient veiller l'ennemi et la perdre +ainsi que son enfant et son gnreux sauveur.</p> + +<p>Enfin la redoutable enceinte fut franchie; aussitt l'homme se redressa +et se mit marcher rapidement: Manonie le suivit pas prcipits. On +marcha ainsi pendant une heure, dans le plus profond silence. Bientt il +devint vident que leur fuite n'tait pas dcouverte et qu'ils n'taient +pas<a name="page_140" id="page_140"></a> poursuivis. Alors Manonie se hasarda parler:</p> + +<p>—Comment pourrai-je jamais reconnatre votre gnreux dvouement pour +moi? dit-elle son sauveur, d'une voix tremblante de reconnaissance et +d'motion.</p> + +<p>—J'ai fait peu de chose, rpondit l'inconnu simplement mais avec bont.</p> + +<p>—Ah! sir! vous auriez t impitoyablement massacr par les Sauvages +s'ils vous avaient aperu!</p> + +<p>—C'est possible. Mais j'ai souvent dj couru les mmes risques pour de +moins bonnes causes. Au fait, qu'est ce que la vie pour moi?... et que +puis-je craindre en la risquant?</p> + +<p>—La vie est une douce chose pour moi, sir; elle m'est prcieuse et +chre. Je voudrais que pour tous elle fut aussi heureuse que pour moi!</p> + +<p>—Madame, je suis bien aise d'avoir pu vous rendre ce service, et de +pouvoir ramener votre mari vous et votre enfant.</p> + +<p>—Pourrais-je savoir qui est celui qui je dois tant de reconnaissance?</p> + +<p>—Pardonnez-moi de vous rpondre brivement cet gard. Nous ne nous +sommes jamais rencontrs jusqu' ce jour. Je ne suis qu'un<a name="page_141" id="page_141"></a> simple +chasseur; le hasard m'ayant appris que ces coquins vous avaient faite +captive, je me suis dtermin vous suivre pour vous secourir s'il +tait possible. Maintenant nous sommes sauvs, je pense.</p> + +<p>—Mais, si je ne me trompe, au lieu de nous diriger vers le Fort, nous +lui tournons le dos?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous avez certainement de bonnes raisons pour prendre cette direction; +puis-je vous demander quelle est votre pense.</p> + +<p>—Oui sans doute. Les Sauvages dcouvriront notre fuite +trs-promptement, au plus tard, demain matin. Naturellement ils +supposeront que nous avons pris la route de la valle pour nous rendre +au Fort. Mais, ne vous y trompez pas, ils auront bientt dml nos +traces et ne tarderont point reconnatre leur vraie direction. Ils +s'apercevront aussi que vous avez t aide par quelqu'un.</p> + +<p>—Comment croyez-vous qu'ils sauront cela?</p> + +<p>—D'abord ils n'ignorent pas qu'il vous tait impossible de vous dlier +seule. En second lieu, ils dcouvriront bientt le corps de l'Indien que +j'ai laiss derrire un rocher.<a name="page_142" id="page_142"></a></p> + +<p>—En effet, j'ai vu comme un fantme sortir de l'ombre; puis un Sauvage +s'est dbattu convulsivement.</p> + +<p>—C'tait moi que vous avez aperu: c'tait moi aussi qui vous ai lanc +un billet, hier matin, pour vous avertir que j'tais proche.</p> + +<p>—Je l'ai suppos. Mais vous n'tes donc pas un Indien, quoique vous en +portiez le costume?</p> + +<p>—Non. Prvoyant le cas o un Sauvage viendrait se rveiller sur mon +passage, j'avais song me procurer un de leurs costumes; car j'tais +sr de cheminer ainsi au milieu d'eux sans tre remarqu: j'eusse mme +t avec vous, qu'ils n'auraient fait aucune attention, me prenant pour +Wontum. Pour me procurer le vtement ncessaire, je ne pouvais le +prendre que sur le dos d'un Indien: le moyen tait facile; je me suis +approch sans bruit du coquin le plus proche et tout en lui serrant +convulsivement la gorge, je lui ai plant mon couteau dans le cœur. +Vous avez vu;... ce n'a pas t long. Tout allait pour le mieux; +aussitt mon homme mort je l'ai port derrire un rocher; l, j'ai +chang de toilette avec lui.</p> + +<p>—tait-ce votre voix qui a prononc myst<a name="page_143" id="page_143"></a>rieusement ces paroles: +Pourquoi le sang n'a-t-il pas coul?...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—O allons-nous maintenant?</p> + +<p>—Je vous conduis la cabane du vieux John qu'on appelle l'Ermite.</p> + +<p>—En quel lieu?</p> + +<p>—Au confluent des rivires Swet-Water et Platte.</p> + +<p>—Pensez-vous que, l, je serai en sret jusqu' ce que mon mari ait +t averti et vienne me rejoindre?</p> + +<p>—Peut-tre y sera-t-il arriv avant nous. Son intention tait de se +mettre en campagne avec un fort dtachement sur les rives de Swet-Water, +afin d'intercepter le passage la bande qui vous avait capture.</p> + +<p>—Ainsi donc mon mari sait maintenant quel a t mon sort?</p> + +<p>—Oui; il se hte de toutes ses forces pour vous venger et chtier +svrement toute cette canaille sanguinaire qui vous a si fort +maltraite.—N'auriez-vous pas besoin de vous reposer un instant?</p> + +<p>—Oh non! la perspective de revoir mon bien aim Henry loigne de moi +toute lassitude. H<a name="page_144" id="page_144"></a>tons le pas, au contraire; je crains que ces +horribles perscuteurs viennent retrouver notre trace et se mettent +notre poursuite. Ce serait la mort s'ils nous rejoignaient dans cette +solitude!</p> + +<p>Les deux fugitifs continurent en silence leur course rapide; l'inconnu +portant toujours avec tendresse l'enfant dans ses bras. Le soleil +apparaissait l'horizon lorsqu'ils arrivrent aux dernires dclivits +de la montagne: peu de distance ils rencontrrent une petite cabane.</p> + +<p>—C'est l que demeure l'Ermite, dit l'inconnu; ici vous serez en +sret; vous pouvez entrer avant moi.</p> + +<p>Manonie pntra dans l'humble chaumire, tenant le petit Harry par la +main: peine la porte fut-elle ouverte, que la jeune femme se trouva en +pays de connaissance. Mary Oakley et sa mre la reurent avec les +dmonstrations du plus vif intrt et la comblrent de caresses.</p> + +<p>A l'apparition de son guide elles prouvrent un tressaillement de +terreur, caus par son apparence Indienne.</p> + +<p>Mais la crainte dura peu; un clair de joie tincela dans les yeux de +Mary: elle s'lana vers le<a name="page_145" id="page_145"></a> nouveau venu et prit ses mains avec un +transport de joie.</p> + +<p>—Quindaro! bien cher! Est-ce vous? oh! que je suis heureuse! +s'cria-t-elle d'une voix tremblante.</p> + +<p>En effet, c'tait cet homme trange qui avait arrach Manonie un sort +affreux.<a name="page_146" id="page_146"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII<br /><br /> +PARADIS PERDU</h3> + +<p>Mary Oakley et son ami Quindaro ne s'taient pas rencontrs depuis +plusieurs mois; ils avaient donc beaucoup de choses se dire—beaucoup +de ces importantes futilits qui encombrent le rpertoire des amoureux.</p> + +<p>On aurait eu peine croire que cet homme au caractre de bronze, +l'me pleine de sombres penses, toujours rvant la vengeance, toujours +familier avec le sang et les combats, pt s'amollir le cœur parler +de douces choses, si toutefois il avait un cœur capable d'aimer.</p> + +<p>On se serait tromp: Quindaro devenait bon, doux, simple comme un +enfant, lorsqu'un reflet de l'heureuse vie de la famille venait +illuminer la nuit de ses souvenirs.<a name="page_147" id="page_147"></a></p> + +<p>Ce fut donc avec une juvnile allgresse qu'il retint dans ses mains les +petits doigts de Mary, et qu'il engagea avec elle un joyeux babil.</p> + +<p>Pour arriver la bienheureuse cabane o elle esprait retrouver son +mari, la pauvre Manonie avait puis ses forces. Une fois en sret, +elle se sentit anantie et retomba presque sans connaissance. On se hta +de lui prparer un bon lit de bruyres et de mousse, dans lequel elle +s'endormit aussitt d'un profond sommeil, ayant ses cts le petit +Harry.</p> + +<p>Quindaro et Mary s'taient assis au pied d'un grand chne, sur le vert +gazon, au bord de la rivire murmurante. Le jeune homme venait de +raconter les pripties au milieu desquelles s'tait accomplie la +dlivrance de Manonie; puis, il avait narr ses propres aventures depuis +plusieurs mois.</p> + +<p>—Cher Walter!—j'aime mieux vous appeler ainsi, ce nom est plus doux +mes lvres, plus harmonieux mes oreilles; murmurait la jeune fille en +ouvrant tout grand ses yeux bleus, pleins d'une tendre admiration.</p> + +<p>—Appelez moi Walter, ma bien-aime, si cela vous fait plaisir. Je n'ai +jamais entendu rsonner<a name="page_148" id="page_148"></a> ce nom de Quindaro qu'au milieu du carnage et +des combats, il est un signal de mort. Moi aussi j'aime couter +l'autre nom, le nom de ma jeune enfance. Il n'y a plus une crature +vivante qui me l'ait rpt depuis que ma famille a t anantie: aussi, +lorsque votre voix si douce le murmure mon oreille, un frisson de +bonheur me rafrachit l'me, en me ramenant aux beaux jours vanouis. +Oh, Mary! que je voudrais voir ma mission accomplie, mes vengeances +satisfaites, ma tche termine! Ce serait une nouvelle vie pour moi de +fuir ces terribles scnes d'extermination o mon sang bouillonne, o mes +forces s'usent, et de trouver dans quelque solitude paisible, une +existence bnie, adore, auprs de vous.</p> + +<p>—Ne pouvez-vous donc satisfaire immdiatement ce dsir, cher Walter? +Laissez, laissez d'autres mains cet horrible labeur, vous qui tiez n +pour le repos et la paix!</p> + +<p>—Je ne le puis encore. Il y en a <i>un</i> encore qui doit disparatre de la +terre des vivants; ensuite je quitterai cette vie cruelle et impie +laquelle m'a condamn jusqu' ce jour mon misrable sort.<a name="page_149" id="page_149"></a></p> + +<p>—Quelle est cette dernire victime?</p> + +<p>—Wontum. Depuis deux jours j'ai eu cent occasions de le tuer, ce +monstre! mais la pauvre femme et son enfant l'ont sauv.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Elle tait sa prisonnire: je voulais la dlivrer. Si j'avais fait feu +sur ce chien sauvage, toute sa bande se serait aperue de ma prsence; +je n'aurai plus rien pu faire pour elle; on l'aurait hache sur place +coups de tomahawk. J'ai donc mis de ct ma vengeance, pour sauver la +captive.—Oh! la nuit dernire, quand j'ai pntr dans le wigwam o +elle tait charge de liens, je me suis pench sur le Pawnie, mon +couteau est sorti tout seul de son fourreau, le cœur de l'ennemi +l'attirait! Mais je me suis retenu; il fallait dlivrer la mre et +l'enfant. Un geste, un souffle, pouvaient donner l'alarme, la bande se +levait comme un tourbillon, tout tait perdu. J'en aurais tu beaucoup +aprs lui, cela est certain; mais le nombre aurait fini par triompher. +Pour le salut de Manonie, pour celui de son pauvre petit enfant, pour le +bonheur de l'poux et du pre qui aime si tendrement ces deux chres +cratures, j'ai consenti pargner<a name="page_150" id="page_150"></a> cette bte fauve. D'ailleurs, je ne +veux pas le tuer endormi, ce Wontum: je veux, qu'avant sa mort, mon +regard le glace d'effroi, je veux qu'il sache quel est <small>CELUI</small> qui a si +longtemps poursuivi lui et sa tribu, semant parmi eux la terreur!</p> + +<p>—Mais qui donc tes-vous? Dites-le moi, Walter, je vous en prie. +Expliquez-moi pourquoi vous avez si souvent lev sur les Pawnies des +mains ensanglantes. Sans doute, vous exerciez une juste vengeance, je +le crois; cependant j'ose vous demander le motif... le secret redoutable +que vous gardez au fond du cœur... le moment n'est-il pas venu, ami +bien cher, de vous confier moi?</p> + +<p>—Bientt, oui bientt; avant notre mariage, vous saurez tout. Pour le +moment, je vous en conjure, contentez-vous de ce qu'il m'est permis de +vous dire; et fiez-vous ma loyaut et mon amour pour vous, chre +Mary.</p> + +<p>Ils demeurrent tous deux, pendant quelques instants, plongs dans leurs +rflexions silencieuses. Mary poussa un profond soupir, aprs avoir +promen un long regard sur l'admirable paysage qui les entourait; puis +elle dit d'un ton mlancolique:<a name="page_151" id="page_151"></a></p> + +<p>—Walter, il me semble que je n'aimerais point demeurer dans ce qu'on +appelle le <i>monde civilis</i>.</p> + +<p>—Vous prfreriez donc rester expose aux dangers que nous courons sans +cesse dans ces rgions inhospitalires?</p> + +<p>—Mon ami, je ne suis pas assez aveugle pour ignorer que vous tes bien +suprieur moi. Quelquefois il me vient en pense que si vous aviez +quelque autre personne aimer, votre affection ne serait point arrte +sur moi. Il me vient aussi en pense que si nous allions vivre dans ce +<i>Grand Monde</i> que vous m'avez si souvent dpeint, vous y deviendriez +l'idole de tous, et alors vous oublieriez la pauvre Mary Oakley, la +pauvre fille sans ducation... Oui, je voudrais vivre et mourir dans +cette solitude ignore, car ici vous m'appartiendrez tout entier, vous +qui serez ma seule joie;... et au milieu de la foule civilise, il n'en +serait pas ainsi, car de nombreux amis se disputeraient votre attention. +Je suis sotte et folle de parler ainsi, mais un seul de vos regards +dtourn de moi me ferait au cœur une blessure que rien ne pourrait +gurir.</p> + +<p>Walter regarda un moment la jeune fille avec une tendresse grave et +mlancolique:<a name="page_152" id="page_152"></a></p> + +<p>—Mary, bonne et chre crature, dit-il enfin, est-ce que l'esprit de la +jalousie vous aurait effleur de son aile?</p> + +<p>—Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami; est-ce que mes penses +sont rprhensibles?</p> + +<p>—Savez-vous ce que signifie ce mot, <i>jalousie</i>?</p> + +<p>—Pas trs-bien.</p> + +<p>—<i>Jalousie</i>, sous-entend <i>suspicion</i>; or, souponner quelqu'un, c'est +admettre qu'il cache quelque sentiment blmable. Me croiriez-vous donc +capable d'une action ou d'une pense mauvaise?...</p> + +<p>—Non! rpliqua vivement la jeune fille; Dieu me garde de douter de +votre loyaut! Si ce que je viens de vous dire ressemble la +<i>jalousie</i>, je voudrais n'avoir jamais parl ainsi.</p> + +<p>Walter runit dans les siennes les deux mains mignonnes de la jeune +fille et les serra affectueusement, en silence.</p> + +<p>—Mary! lui dit-il tout--coup; regardez donc dans la valle!</p> + +<p>Elle tourna aussitt les yeux dans la direction indique.</p> + +<p>—Voyez, continua Walter, prcisment derrire cette grande roche noire, +sur la rive de Sweet-water.<a name="page_153" id="page_153"></a></p> + +<p>—J'aperois... Oui, ce sont des cavaliers qui s'avancent.</p> + +<p>—En effet: c'est le mari de Manonie avec les militaires du Fort. +Vraiment, je suis heureux de songer que cette pauvre mre et son enfant +sont ici et vont lui tre rendus. Chose inexplicable, mais que +j'attribue une sympathie bien naturelle, chaque fois que j'ai entendu +la voix de cette jeune femme, il m'a sembl qu'un cho s'veillait dans +mon cœur, qu'un souvenir vanoui se retrouvait au plus profond de mon +me... Oh! mais, voyez; les cavaliers descendent au galop une pente +rapide: sans doute Marshall s'attend trouver ici les objets de son +affection. Qu'il arrive vite! le bonheur l'attend ici.</p> + +<p>—veillerai-je Manonie?</p> + +<p>—Ce sera le meilleur. Ma premire pense avait t de respecter son +sommeil, et de mnager son mari la joie de la surprendre ainsi par sa +prsence: Mais je craindrais les effets d'une joie trop soudaine et +violente. veillez-la; qu'elle puisse voir arriver ses amis!</p> + +<p>Mary fit un mouvement pour s'loigner; Walter la rappela:</p> + +<p>—Chre! dit-il, votre pre est avec eux:<a name="page_154" id="page_154"></a> ne serez-vous pas bien +joyeuse de le revoir?</p> + +<p>—Ah oui! comme je vais l'embrasser!</p> + +<p>—Ils seront tous ici dans une demi-heure.</p> + +<p>A cet instant Manonie appart sur la porte de la cabane.</p> + +<p>—Voyez! l-bas dans la valle! s'cria-t-elle avec une exaltation +joyeuse; voil nos amis qui arrivent! voil le bonheur!</p> + +<p>Elle n'avait pas achev ces paroles qu'un tourbillon de Sauvages +s'lana de derrire les rochers environnants. Quindaro cras par vingt +guerriers, se vit renvers et maintenu sur le sol, pieds et poings lis, +en dpit d'une rsistance dsespre et de ses efforts surhumains.</p> + +<p>La malheureuse Manonie tait de nouveau prisonnire, et avec elle +l'homme dvou qui avait brav tant de prils pour la dlivrer. Mary +Oakley fut galement garotte. Sa mre et un meilleur sort: elle fut +renverse d'un coup de tomahawk; son me innocente et pieuse, devenue +libre jamais, pt prendre son vol vers le sjour des anges.</p> + +<p>Wontum s'tait aperu de la fuite de Manonie peu d'heures aprs son +vasion: avec son infernale perspicacit qu'aiguisait la rage, il +parvint d<a name="page_155" id="page_155"></a>couvrir la fuite des fugitifs et se lana leur poursuite.</p> + +<p>Accompagn de sa terrible bande, il tait arriv la cabane de l'Ermite +peu d'instants aprs ses victimes: mais la crainte superstitieuse que +les Pawnies avaient du vieillard, les empcha de violer l'asile choisi +par Manonie: ils attendirent qu'elle en ft sortie.</p> + +<p>Pendant que Walter et Mary causaient paisiblement, insoucieux du pril +ignor, les yeux de Wontum, fascinateurs et funestes comme ceux du +serpent sonnettes, couvaient cette double proie, objet d'une haine +mortelle. Il reconnaissait le librateur de Manonie; il reconnaissait la +meurtrier de l'Indien trouv gisant au pied du rocher; il reconnaissait +l'homme dtest et redout qui, depuis si longtemps, semait la mort et +l'effroi parmi les tribus Sauvages.</p> + +<p>Du mme coup d'œil, Wontum voyait arriver les troupes dans la valle +lointaine. L'heure tait propice pour la vengeance et le triomphe.</p> + +<p>En effet Wontum, avait gagn une effrayante revanche!</p> + +<p>Il s'assit sur le gazon ct de ses victimes en les narguant du +regard, avec un mauvais sourire.<a name="page_156" id="page_156"></a></p> + +<p>—Ugh! dit-il au bout de quelques instants en montrant du doigt les +troupes qui s'approchaient dans le lointain; Chiens Blancs, voyez-vous +arriver vos amis; sans doute vous prfreriez partir avec eux?...</p> + +<p>Quindaro ne rpondit rien. Il comprenait parfaitement que le Sauvage +pensait mal, et ne cherchait qu'un prtexte, un mot, un signe pour +rendre plus cruelle encore la misrable position de ses prisonniers. +S'il n'et t retenu par la crainte d'attirer sur ses malheureuses +compagnes d'atroces reprsailles, il aurait essay de recommencer la +lutte, car sa fureur tait comparable celle du tigre pris au pige.</p> + +<p>Il regarda Manonie, galement charge de liens comme lui. L'infortune +avait les yeux noys de larmes; tout en tenant son petit garon +convulsivement serr contre sa poitrine, elle jetait d'avides regards +sur ces amis qui arrivaient, hlas! trop tard, des confins de la vaste +plaine. videmment il n'y avait aucun espoir de ce ct, car le Pawnie +les avait aperus et n'aurait pas l'imprudence de les attendre.</p> + +<p>Mary Oakley se roulait sur le sol, auprs du cadavre de sa mre, dans +les transports d'une<a name="page_157" id="page_157"></a> douleur frntique. Ses cris dchirants auraient +touch une bte froce, mais Wontum, inaccessible tout sentiment +humain, prtait l'oreille ce concert de douleurs, comme un dilettante +savoure un beau passage de musique.</p> + +<p>Aprs s'tre rassasi de vengeance il donna l'ordre du dpart. La horde +Sauvage se forma en demi-cercle, poussant devant elle, comme un troupeau +d'animaux captifs, Quindaro, Manonie, Mary Oakley et le petit Harry tous +cruellement garotts.</p> + +<p>Wontum entranait vers les solitudes inaccessibles de Devil's Gate, ses +tristes victimes, dont le cœur saignait en pensant aux amis, aux +sauveurs qui, au bout de quelques minutes allaient arriver, mais trop +tard.<a name="page_158" id="page_158"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX<br /><br /> +TROP TARD!</h3> + +<p>Le cœur du lieutenant Marshall bondissait de joie, d'orgueil, +d'esprance, en contemplant la vaillante phalange qui le suivait avec +ardeur. Tout son sang bouillonnait d'impatience lorsqu'il songeait au +but de son expdition.</p> + +<p>Sa femme! son enfant! tout ce qu'il aimait au monde attendaient son +arrive!...</p> + +<p>Jamais pareille angoisse n'avait atteint son me: jusqu'alors sa vie +avait coul douce et calme, pleine de jours heureux; son ciel avait +toujours t sans nuages. Le bonheur avait suivi son mariage, et l'ide +mme d'un dsastre n'avait jamais effleur l'esprit du jeune officier.<a name="page_159" id="page_159"></a></p> + +<p>Manonie, sa bien-aime Manonie, enleve au milieu du Fort!... c'tait l +un rude coup, sous lequel il fut sur le point de faillir. Mais +l'adversit trempe les mes fermes; Marshall se sentit devenir d'acier +et de bronze; quelques secondes avaient suffi pour le transformer.</p> + +<p>Tous ses soldats, impatients comme lui, couraient aux dangers de cette +campagne aventureuse comme une fte. Le galop rapide des chevaux +ferraillait avec les cailloux aigus; c'tait une sorte de prlude au +cliquetis de la bataille qui allait s'engager.</p> + +<p>Deux fois leur guide, le brave Oakley, prtendit avoir aperu des +Sauvages sur les <i>Collines Noires</i>; chaque fois on avait fait halte et +on avait minutieusement fouill tous les alentours. Ces recherches +avaient t infructueuses, et ce n'aurait t que demi-mal, si elles +n'avaient pas apport dans la marche un ralentissement qui devait avoir +le funeste rsultat qu'on vient de voir. Effectivement, si le +dtachement avait couru sans s'arrter jusqu' <i>Sweet-Water</i>, la partie +tait gagne pour Marshall.</p> + +<p>—Je n'aperois aucune trace des Sauvages, dit tout coup ce dernier; +et pourtant nous appro<a name="page_160" id="page_160"></a>chons de Sweet-Water. Mille tonnerres! si nous ne +parvenons pas leur couper les devants, qu'en rsultera-t-il?</p> + +<p>—Ma foi! capitaine, rpondit Oakley, je pense qu'il faudra se battre, +et rudement.</p> + +<p>—Nous serons peut-tre forcs de les attaquer dans les dfils de +<i>Devil's Gate</i>, je suppose.</p> + +<p>—Prcisment!</p> + +<p>—Ah! je crains bien que, dans ces parages, la victoire soit difficile, +incertaine mme.</p> + +<p>—Je croyais que les soldats n'avaient pas peur! rpliqua +ddaigneusement Oakley en regardant Marshall entre les deux yeux.</p> + +<p>—<i>Je crois</i>, moi aussi, que vous faites fausse route, mon camarade, +riposta Marshall d'un ton sec; peu m'importe de servir de boulet un +canon pourvu que j'arrive au milieu de ces damns Sauvages. Mais je ne +veux pas mener tous ces braves gens une boucherie pour satisfaire un +intrt de vengeance personnelle. Certes! tant d'existences sont trop +prcieuses pour en faire si bon march! Si les choses se prsentent mal; +s'il faut tenter quelqu'entreprise dsespre, eh bien! je la tenterai +seul.<a name="page_161" id="page_161"></a></p> + +<p>—Non! oh! mais non! de par tous les diables!</p> + +<p>—Vraiment! Et alors, quelle est votre ide, M. Oakley?</p> + +<p>—Jack Oakley, sir, s'il vous plat; la voici, mon ide: si vous allez +parmi les Indiens, vous n'irez pas seul, je vous l'affirme.</p> + +<p>—Et qui m'en empchera?</p> + +<p>—Un homme de ma taille, tout juste; ni plus petit ni plus grand.</p> + +<p>—Vous?... vous m'en empcherez?</p> + +<p>—Moi-mme, Votre Honneur, sans mentir.</p> + +<p>—Je vous comprends, brave Jack! murmura Marshall plus mu qu'il ne +voulait le paratre; vous voulez partager le danger avec moi. Mais, +souvenez-vous, Oakley, que vous avez une femme et une fille; vous devez +vous conserver pour elles.</p> + +<p>—Eh! je ne fais pas autre chose qu'y penser tout le temps; c'est +prcisment le motif qui me fera marcher avec vous. Cependant elles sont +en sret chez le Pre John. Seigneur! si elles n'y taient plus... je +ne sais ce que je deviendrais!... Oui, je deviendrais enrag<a name="page_162" id="page_162"></a> s'il +arrivait malheur la vieille femme et Molly!</p> + +<p>—N'avez-vous aucune crainte pour leur sret pendant votre absence?</p> + +<p>—Oh! Dieu vous bnisse! non assurment; pas un seul rouge ne voudrait +s'approcher de ce qui appartient au vieux John.</p> + +<p>—Pour quelle raison?</p> + +<p>—Ils lui attribuent des pouvoirs surnaturels; car il est toujours en +mditations et en prires, les yeux tourns vers le ciel, comme s'il +faisait la conversation avec quelqu'un l-haut: les Indiens le redoutent +et le considrent comme un sorcier. n'empche pas le vieux bonhomme +d'tre rude, aprs tout! Seigneur! j'ai cru l'autre jour qu'il m'avait +bris les os la douzaine.</p> + +<p>—Vous avez eu une querelle avec lui?</p> + +<p>—Oh! c'tait un badinage. J'tais d'avis qu'il ne pourrait pas me +<i>bousculer</i>; alors, nous avons essay nos forces, vous savez.—Mille +carabines! il m'a lanc plus de quarante pieds en l'air... J'ai cru +que je ne retomberais jamais! Ensuite, lorsque j'ai touch terre, j'ai +fait un tel <i>pouf</i> que mon corps a failli clater en deux morceaux. +C'est<a name="page_163" id="page_163"></a> tout de mme drle que nous n'ayons reu aucune nouvelle. Vous +pouvez tre certain qu'il est aux trousses de Wontum, et rudement j'ose +le dire.</p> + +<p>—Ne m'avez-vous pas dit que Quindaro tait aussi sur la piste des +Sauvages?</p> + +<p>—Oui; s'ils viennent se rencontrer avec le vieux, j'ai ide qu'il en +rsultera quelque chose de bon.</p> + +<p>Le pauvre Oakley ne se doutait gure qu'au moment mme o il parlait, sa +femme tait couche, quelques pas de lui, ensanglante, morte sur le +thtre du massacre; que sa fille tait emmene prisonnire; que Wontum +venait de remporter un clatant triomphe!</p> + +<p>—S'ils sont ici, il est trange qu'ils ne nous aient pas vus encore, +dit Marshall; car, de la cabane, ils dcouvrent parfaitement toute la +valle.</p> + +<p>—C'est trange, en effet, rpta l'honnte Jack comme un cho:</p> + +<p>Et son visage se couvrit d'une pleur inquite.</p> + +<p>Ils arrivaient la dernire colline, but de leur voyage: Oakley +descendit de cheval afin de la<a name="page_164" id="page_164"></a> gravir pied. Bientt ils atteignirent +le petit plateau sur lequel tait situ la hutte de l'ermite.</p> + +<p>L, Oakley se trouva vis--vis du corps inanim de sa femme. Cette vue +produisit sur lui l'effet d'un coup de foudre: il demeura pendant +quelques instants en contemplation devant le cadavre, les yeux secs et +hagards, les lvres ples et frissonnantes, en homme qui va mourir: puis +il poussa un cri rauque et se jeta sur cette dpouille froide et +sanglante pour l'embrasser convulsivement.</p> + +<p>Marshall s'approcha de lui et chercha le relever: le malheureux +retomba inerte sur le sol; on eut pu le croire mort. Des secours +empresss le ranimrent; mais il ne revint lui que pour se tordre dans +les transports d'une douleur frntique. Un moment, Marshall craignit de +le voir devenir fou.</p> + +<p>—Les Sauvages viennent seulement de s'loigner, dit le jeune officier +lorsqu'il le vit un peu plus calme: ce meurtre a t commis il y a peu +d'instants, car le corps de la pauvre victime est encore chaud. Allons! +Oakley, mon ami, du courage. C'est le moment d'tre fort! voici +seulement que notre tche commence.<a name="page_165" id="page_165"></a></p> + +<p>Oakley se redressa lentement, sans dire un mot, et promena autour de lui +des yeux gars: puis il appela plusieurs fois sa fille d'une voix +stridente. N'ayant reu aucune rponse, il se mit fouiller les +alentours. Enfin il renona cette recherche inutile, et dit +Marshall:</p> + +<p>—Les Sauvages taient au nombre de plus de soixante: Wontum tait parmi +eux; je reconnais les empreintes de son pied. Quindaro ou l'Ermite se +trouvaient l galement; les traces sont apparentes et indubitables.</p> + +<p>—Cela parat vident, rpondit Marshall. Mais, pouvez-vous reconnatre +s'il y a des vestiges de femmes?</p> + +<p>—Trs-distinctement. Voici les pas de mon enfant, de ma petite Molly. +Voici d'autres empreintes encore plus petites et dlicates.</p> + +<p>—N'y en a-t-il pas l qui ressemblent celles d'un enfant?</p> + +<p>—Oui: les mmes se retrouvent la porte de la cabane.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'cria Marshall en serrant les poings, ce sont les +pieds de mon petit Harry. Maldiction! quelle route ont prise les +Sauvages; dites-moi Oakley...?<a name="page_166" id="page_166"></a></p> + +<p>—Par-dessus les montagnes, du ct de <i>Devil's Gate</i>.</p> + +<p>—Nous ne pourrons leur couper les devants, car ils ont peut-tre une +heure d'avance sur nous; d'ailleurs, nos chevaux sont incapables de +franchir ces rocailles aigus. Repassons par la valle et courons aux +cavernes o se rendent les Pawnies: c'est notre seule ressource.</p> + +<p>—Elle est cruellement dangereuse, mais n'importe, allons!</p> + +<p>Oakley et Marshall transportrent pieusement dans la cabane le corps de +la vieille femme; ensuite ils revinrent vers le dtachement qui les +attendait au pied de la colline.</p> + +<p>En apprenant le nouveau dsastre qui venait d'tre constat, les soldats +firent entendre de terribles imprcations; chacun jura d'infliger une +punition exemplaire ces hordes altres de sang, et l'ardeur pour +marcher en avant devint telle que Marshall ft oblig de les retenir.</p> + +<p>On partit en grande hte; on traversa la Platte et l'on remonta la +valle de Sweet-Water. Chevaux et hommes firent une telle diligence, +qu'avant le soir le corps expditionnaire fut arriv<a name="page_167" id="page_167"></a> aux dfils +rocheux o tait le quartier gnral des Sauvages.</p> + +<p>Mais, comme leur situation tait tellement forte qu'une attaque devenait +extrmement prilleuse, on fit halte pour tenir conseil.<a name="page_168" id="page_168"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X<br /><br /> +LE LOUP DANS SON ANTRE</h3> + +<p>La pauvre Manonie tait incapable de marcher: les fatigues de la nuit +prcdente l'avaient brise. Si elle les avait courageusement +supportes, c'tait l'esprance qui l'avait soutenue, la joyeuse +esprance de revoir son mari.</p> + +<p>Mais maintenant, combien tout tait chang!</p> + +<p>Cependant tout espoir ne l'avait pas encore abandonne; Mary Oakley la +soutenait par de courageuses paroles. Cette jeune fille montrait une +nergie surprenante; on aurait pu la croire inaccessible la peur: elle +se montrait la digne enfant de l'intrpide Jack, la digne fiance de +l'invincible Quindaro.</p> + +<p>On fit une litire en forme de brancard rustique,<a name="page_169" id="page_169"></a> on y coucha Manonie, +et la retraite continua avec la plus grande promptitude.</p> + +<p>Pendant la route, la jeune femme demanda Wontum en langue Indienne:</p> + +<p>—Quelles sont vos intentions l'gard de vos prisonniers?</p> + +<p>—Vous faire ma femme! rpliqua le Sauvage; puis, il ajouta en lanant +Quindaro un affreux regard:—Me venger de cet ennemi de ma race.</p> + +<p>—Et Mary Oakley?</p> + +<p>—La donner notre chef.</p> + +<p>—Et Quindaro...?</p> + +<p>—Le brler! le torturer!</p> + +<p>—Vous n'oseriez pas commettre une action pareille! cette basse frocit +serait punie par la complte extermination des Pawnies.</p> + +<p>—Je le ferai, oui! aussitt que nous aurons regagn les cavernes, je +vous donnerai cet agrable spectacle. Il sera rti vivant, alors mme +que Nemona voudrait l'empcher.</p> + +<p>—Monstre abominable! s'cria Manonie en se soulevant sur la litire +pour changer un regard avec Quindaro.</p> + +<p>Ce dernier restait impassible comme si rien n'et t dit:<a name="page_170" id="page_170"></a></p> + +<p>—N'ayez aucune inquitude pour moi, dit-il, je trouverai bien encore +quelque moyen de confondre ce sclrat.</p> + +<p>—Avez-vous entendu ce qu'il vient de dire?</p> + +<p>—Oui: l'idime Pawnie m'est familier.</p> + +<p>—Mais, je crains qu'il ne mette immdiatement ses mchancets +excution. Pensez-vous que les troupes rgulires pourront donner +utilement assaut aux cavernes?</p> + +<p>—On ne peut savoir: pour moi j'ai toute esprance.</p> + +<p>—Quelles menaces fait Wontum? demanda Mary.</p> + +<p>—Il a le projet de...</p> + +<p>—Arrtez! pas un mot de plus! interrompit Quindaro.</p> + +<p>—Oh! n'ayez pas peur de parler, insista Mary; dites tout.</p> + +<p>—Moi, dire, gronda Wontum, que le vaurien Blanc sera brl! Il sera +rti. Ugh!</p> + +<p>Mary lana au Sauvage un tel regard qu'il en recula:</p> + +<p>—Si vous faites cela, lui dit-elle d'une voix surnaturelle, il vaudrait +mieux pour vous n'tre jamais n!<a name="page_171" id="page_171"></a></p> + +<p>En parlant ainsi, son visage avait une expression effrayante; dans ses +yeux bleus ordinairement si doux s'allumait une flamme vengeresse.</p> + +<p>Wontum sentit un mouvement d'inquitude lui traverser l'me:</p> + +<p>—Ugh! que fera la squaw la face-ple? Elle n'est qu'une femme, une +femme, une vile squaw!</p> + +<p>—Je vous tuerai, horrible cannibale! Je jetterai votre me en pture au +mchant esprit, afin qu'il la tourmente ternellement!</p> + +<p>L'Indien grimaa un sourire moqueur. Mais il ne pt dissimuler le +malaise qui s'tait empar de lui, et durant tout le reste du voyage il +vita de se tenir prs de la jeune fille. A dfaut d'armes apparentes, +il la croyait en possession de pouvoirs surnaturels et invisibles.</p> + +<p>Il tait presque nuit lorsqu'ils arrivrent Devil's Gate. Toute la +population Indienne y tait en grande agitation: les guerriers se +tenaient prts une bataille; les uns, cachs derrire les arbres et +les rochers; les autres, dans les cavernes qui bordaient l'troit +dfil.</p> + +<p>Les troupes, dj arrives, avaient engag l'ac<a name="page_172" id="page_172"></a>tion par une chaude +fusillade; mais elle avait produit un mdiocre effet.</p> + +<p>L'arrive de Wontum fit reprendre courage aux Pawnies; ils taient en +fort petit nombre attendu qu'une guerre venait d'clater entre eux et +les Sioux leurs ennemis naturels: cette circonstance avait conduit hors +de la montagne une grande quantit de combattants.</p> + +<p>Leur chef, Nemona, retenu par ses infirmits, n'avait pu prendre part +l'expdition. Il dsirait avec anxit ngocier la paix avec les Blancs, +afin de pouvoir tourner toutes ses forces contre les Sioux; mais +plusieurs notables de la tribu, instruits du carnage de leurs frres au +Pic Laramie, lui faisaient une rude opposition.</p> + +<p>Wontum, en se prsentant, ne fit que confirmer tous ces sentiments +hostiles. Il avait quitt le Fort avec deux cents guerriers; il en +ramenait peine soixante. A la vrit, il avait fait quatre +prisonniers; mais on ne rapportait pas une chevelure: quelques Blancs +avaient t scalps l'affaire de Laramie; ces trophes enlevs aux +morts avaient t perdus dans la suite du combat.</p> + +<p>Lorsque la nuit fut entirement tombe, les pri<a name="page_173" id="page_173"></a>sonniers furent enferms +dans une caverne troite, et soigneusement gards vue. Le bruit +s'tait rpandu dans la peuplade entire que Quindaro—le <i>Dmon de la +Montagne</i> comme ils l'appelaient—tait au nombre des captifs. Cette +nouvelle avait enivr de joie les Pawnies: on dansa, on chanta, on hurla + faire crouler les rochers. Toute la nuit il y et l'entre de sa +prison des groupes de curieux, avides de voir l'homme qui avait t si +longtemps leur terreur, et qui, jusque-l, avait su leur chapper.</p> + +<p>Un grand conseil fut tenu. Manonie qui avait entendu la plupart des +discours se tourna vers Quindaro et lui dit:</p> + +<p>—Je crois qu'il n'y a plus gure d'espoir conserver pour vous, notre +excellent ami.</p> + +<p>—J'entends leur conversation, Manonie, rpondit-il tranquillement, mais +je ne perds pas esprance. J'ai ide que je leur chapperai encore.</p> + +<p>—Que disent-ils, Walter? demanda Mary Oakley.</p> + +<p>—Vous le saurez toujours trop tt:... cependant peut-tre vaut-il mieux +que je vous le dise.</p> + +<p>—Oh! oui; parlez, cher Walter; dites-moi tout.<a name="page_174" id="page_174"></a> Je suis prpare; si +vous <i>partez</i>, je vous <i>suivrai</i> de prs.</p> + +<p>—Ils ont rsolu de me brler vif.</p> + +<p>—Que le ciel nous soit en aide! murmura la malheureuse enfant en se +rapprochant de son ami; peut-tre les troupes donneront l'assaut avant +le jour, il nous reste encore une lueur d'esprance.</p> + +<p>—Les Sauvages ne reculeront pas l'excution jusqu'au matin; ils +prparent les matriaux du bcher. Mary, pourriez-vous rompre les liens +qui me retiennent les mains?</p> + +<p>Elle essaya de toutes ses forces sans russir.</p> + +<p>A ce moment, Wontum entra dans la grotte avec une douzaine de Sauvages +taills en hercules. Il darda sur Quindaro ses yeux de reptile et lui +dit:</p> + +<p>—Ugh! vous avez tu trop d'Indiens. Il faut mourir comme un chien; +mourir brl.</p> + +<p>—J'entends!</p> + +<p>—Brler!</p> + +<p>—Oui. J'ai parfaitement saisi votre intressante conversation mon +gard. S'il ne s'agissait que de moi, je tiendrais peu la vie.—Oui,<a name="page_175" id="page_175"></a> +Mary bien-aime, poursuivit Quindaro en rponse au regard d'agonie que +la jeune fille fixait sur lui, croyez bien que <i>je veux</i> vivre pour +vous, pour nous deux. Nous verrons encore des jours de bonheur, de +libert, je vous le dis!</p> + +<p>Wontum montra du doigt un feu brillant qui resplendissait l'entre de +la grotte: ct tait un norme amas de broussailles.</p> + +<p>—Rtir l! dit-il.</p> + +<p>Quindaro comprit le projet des Sauvages. Ils se proposaient de clore la +grotte par une barrire de flammes, et d'y faire consumer le prisonnier +comme dans un four. L, il serait rellement rti vif: c'tait une +atroce perspective.</p> + +<p>Une pense de rsignation amre traversa l'esprit du condamn...: si ces +roches profondes devaient lui servir de tombeau, ne serait-ce pas, pour +sa dpouille, aprs les dernires angoisses de l'agonie, un lieu de +repos aussi tranquille qu'un autre. Personne ne viendrait y troubler ses +cendres solitaires... peut-tre serait-il permis Mary de lui apporter +un tribut de larmes,... si toutefois!...—Mais, quel serait le sort de +la jeune fille?... Celui de Manonie et de son enfant?... La mort, la +mort la plus cruelle, ne serait-elle<a name="page_176" id="page_176"></a> pas prfrable l'existence que +l'avenir leur rservait?...</p> + +<p>Toutes ces ides dchirantes se succdrent comme un tourbillon sombre +dans l'esprit de Quindaro. Un frisson d'angoisse inexprimable agita tout +son tre en songeant ces frles cratures, si chres, si dignes de +toute son affection, et qui allaient rester seules, victimes sacrifies +d'avance, sans protecteur, sans ami, sans espoir!...</p> + +<p>Si, au moins, il y avait eu quelque chance de gagner du temps, d'appeler +par un signal quelconque les amis veillant au-dehors! Mais non! partout, +autour des captifs, la vote noire et impntrable du souterrain, tombe +anticipe, mort prmature, ensevelissement htif des cratures +vivantes.</p> + +<p>Et pas une arme!... pas mme les mains libres!... Se sentir fort, +nergique;... avoir un cœur de lion et des forces de gant,... et se +voir plus impuissant qu'un petit enfant!... se voir ananti sous les +liens!... mourir, non pas de la mort du brave, dans une lutte +dsespre, mais de la mort d'un vil animal!... C'en tait trop!...</p> + +<p>Une pense nouvelle sembla surgir dans son esprit.<a name="page_177" id="page_177"></a></p> + +<p>—Qu'allez-vous faire de Manonie? demanda-t-il Wontum.</p> + +<p>—La squaw de Wontum! rpondit le Sauvage avec emphase.</p> + +<p>—Et l'enfant?</p> + +<p>—Lui, courageux. Il fera un bon guerrier: il vivra avec les Indiens +jusqu' ce qu'il soit grand.</p> + +<p>—Que ferez-vous de l'autre fille ple?</p> + +<p>—La donner au chef.</p> + +<p>—O est-il, votre chef?</p> + +<p>—L-haut! rpliqua le Pawnie en indiquant une caverne situe aux tages +suprieurs.</p> + +<p>—Dites au chef que le prisonnier veut lui parler.</p> + +<p>—Ugh! non! Il vous faut mourir maintenant.</p> + +<p>—Wontum n'est qu'un lche reptile. Il n'ose pas montrer Quindaro au +chef.</p> + +<p>Le Sauvage bondit, tira son couteau, et le leva sur le prisonnier, mais +il ne frappa point; son adversaire n'avait pas mme baiss les +paupires. Son intrpide regard, lanant des flammes, alla brler les +yeux de son ennemi; et certainement le Pawnie ne se serait gure souci +de le ren<a name="page_178" id="page_178"></a>contrer seul seul au coin d'un bois solitaire.</p> + +<p>Aprs qu'ils se furent mesurs de l'œil pendant quelques instants, +Quindaro reprit:</p> + +<p>—Un lche seul oserait frapper un prisonnier dsarm et enchan: si +vous tes brave, dliez-moi les mains.</p> + +<p>—Wontum est un brave! Wontum n'est pas un lche!</p> + +<p>—Alors dliez-moi.</p> + +<p>—Ugh! non!</p> + +<p>—Vous avez peur de moi! vous tremblez de me voir libre un instant, mme +alors que vos guerriers vous entourent. Certainement votre chef vous +mpriserait, s'il savait votre conduite.</p> + +<p>Wontum, sans rpondre, donna quelques ordres ses hommes; aussitt +quatre robustes Sauvages entrrent dans la grotte et emmenrent les +femmes ainsi que l'enfant. En mme temps, d'autres Pawnies se mirent +amonceler des broussailles contre le feu.</p> + +<p>Mary Oakley se rpandit en cris dsesprs et en convulsions +lamentables, se dbattant de toutes ses forces pour n'tre point spare +de Quindaro. Les bourreaux qui l'entranaient n'y firent aucune +attention.<a name="page_179" id="page_179"></a></p> + +<p>Quant Manonie, elle tait plus calme, mais mourante: ce dernier +dsespoir la tuait.</p> + +<p>A ce moment le vieux chef Nemona arriva accompagn de sa femme. Il jeta +sur Mary Oakley un regard de compassion et lana ensuite des regards +courroucs sur Wontum.</p> + +<p>Sa femme, nomme Topeka (c'est--dire <i>Ile-d'Amour</i> ou <i>Belle-Perle</i>), +s'approcha de la pauvre Mary et chercha la calmer, mais sans pouvoir y +russir. Au contraire, la jeune fille continua se dbattre et +pousser des sanglots dchirants.</p> + +<p>Le chef ignorait, d'abord, de quoi il s'agissait; mais un coup-d'œil +lui fit reconnatre Quindaro et les prparatifs commencs pour son +supplice.</p> + +<p>Nemona tait loin d'avoir des habitudes de cruaut: il tait mme d'une +gnrosit chevaleresque et extraordinaire pour un Sauvage. Mais il +connaissait malheureusement trop Quindaro, pour ne pas voir en lui un +des plus dangereux ennemis de sa tribu. En effet, ce hros blanc de la +montagne avait sem autour de lui une terreur inoue; chez la plupart +des Pawnies elle allait jusqu' la superstition, car ses exploits, son +audace, son heureuse chance faisaient croire des pouvoirs surhumains. +Nanmoins, il faut le dire,<a name="page_180" id="page_180"></a> cette crainte fantastique venait de perdre +beaucoup de son empire depuis que cet ennemi jusque-l invincible tait +prisonnier, enchan, vaincu en un mot.</p> + +<p>—Brler? demanda Wontum en montrant du doigt Quindaro.</p> + +<p>—Oui! rpondit Nemona d'un ton bref et triste.</p> + +<p>A ce mot surgit parmi les Sauvages un concert atroce de hurlements, +d'imprcations, de menaces, tout cela entreml de danses et de +contorsions frntiques. Leur triomphe allait jusqu'au dlire.</p> + +<p>Lorsqu'une apparence de calme fut rtablie, Quindaro s'adressa Nemona:</p> + +<p>—Nemona, dit-il, est un grand chef?</p> + +<p>—Ugh! Nemona est Pawnie! le premier de son peuple!</p> + +<p>—Il ne connat pas la peur, comme une femme?</p> + +<p>—Non! Nemona ne craint rien!</p> + +<p>—Votre prisonnier est enchan. Il dsire embrasser ses sœurs avant +de mourir. Le chef lui fera dlier les mains.</p> + +<p>—Ugh!<a name="page_181" id="page_181"></a></p> + +<p>—Vous voyez que le prisonnier n'a pas d'armes.</p> + +<p>—Ugh!</p> + +<p>—Une norme bche de chne fut apporte dans la grotte: on fora +Quindaro de s'asseoir dessus. Wontum, par un raffinement de barbare +vengeance, se complt bander les yeux de sa victime. Ensuite on trana +les deux femmes et le petit Harry quelque distance.</p> + +<p>—Le chef est-il encore l? demanda Quindaro.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Entendez-vous les cris des femmes! dit le condamn d'une voix +vibrante.</p> + +<p>—Ugh!</p> + +<p>—Si vous ne voulez pas que je vous considre comme une lche et +pusillanime squaw, s'cria Quindaro, vous ferez relcher mes liens pour +que je puisse dire adieu ces infortunes. Mais, sans doute, vous +tremblez, vous et vos guerriers, devant votre captif, mme lorsqu'il est +enchan!</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Alors si vous n'tes pas des cœurs tremblants, laissez mes mains +libres!</p> + +<p>Cet appel l'orgueil guerrier des Pawnies ne<a name="page_182" id="page_182"></a> fut pas sans effet sur +l'esprit du chef. Topeka saisit un moment favorable, et soit par une +secrte sympathie pour cet intrpide jeune homme, soit pour dmontrer la +bravoure de son mari, elle tira de son sein un petit poignard en +s'criant:</p> + +<p>—Le chef ne connat pas la peur! Il veut dlier Quindaro pour qu'il +puisse embrasser ses amis avant de mourir.</p> + +<p>A ces mots elle se pencha sur le captif et coupa ses liens. En mme +temps, elle lui dit d'une voix basse et prcipite:</p> + +<p>—Vous tes bon. Les Faces-Ples vous ont en haute estime: J'aime mon +mari, ne dirigez pas vos coups sur lui.</p> + +<p>Quindaro ne saisit pas tout d'abord le sens de ces paroles, tant une +pareille intervention tait inattendue. Mais, ce qu'il vit bien +clairement, c'tait qu'aprs avoir coup les cordes Topeka, par un +mouvement inaperu, avait laiss tomber le couteau sous les pieds du +prisonnier!</p> + +<p>Le jeune Blanc tait stupfi: jamais semblable aventure ne serait +entre dans ses prvisions. Au premier moment il fut mme contrari +d'une pareille assistance qui l'embarrassait en un cer<a name="page_183" id="page_183"></a>tain sens. +Effectivement, le vieux chef, debout devant lui, tait prcisment le +premier adversaire qu'il lui aurait fallu frapper. Or, la loyaut, la +reconnaissance, lui dfendaient toute agression contre ce vieillard: +Topeka n'avait point voulu fournir le poignard contre lui.</p> + +<p>Quindaro resta donc assis avec une apparente indiffrence. Nemona imita +son impassibilit et se dtourna.</p> + +<p>Au mme instant Topeka revint, amenant Mary et Manonie. Toutes deux +tombrent genoux prs de lui en pleurant et poussant des sanglots +fendre l'me.</p> + +<p>—Chut! murmura Quindaro, coutez-moi vite! Manonie rangez-vous sur le +ct; je vais tenter une vasion.</p> + +<p>La jeune femme se releva lentement, sans rien dire, et alla s'appuyer +contre les parois de la grotte, derrire Nemona.</p> + +<p>Mary avait moiti entendu, moiti devin les paroles de Quindaro, elle +s'approcha de lui et dit d'une voix basse comme un souffle:</p> + +<p>—Courage ami! Je vous prdis le succs!</p> + +<p>La pauvre enfant ne savait en aucune manire comment Walter essayerait +cette entreprise dsespre;<a name="page_184" id="page_184"></a> mais elle avait confiance... et l'espoir +renat si vite avec la confiance!</p> + +<p>—Armez-vous d'nergie pour tout supporter jusqu' mon retour avec les +soldats, reprit Walter.</p> + +<p>—Soyez sans crainte, nous serons courageuses, d'ailleurs ils ne nous +tueront pas; et jusqu' la mort j'esprerai, moi.</p> + +<p>—Eh bien! donc! reculez-vous un peu, je vais voir....</p> + +<p>A ces mots Quindaro bondit:</p> + +<p>Manonie le guettait, piant le moment favorable pour l'aider. Ds +qu'elle vit le jeune homme debout, elle jeta ses bras autour au cou de +Nemona en s'criant:</p> + +<p>—Oh! pre! bon pre Indien! grce pour Quindaro! grce!</p> + +<p>En mme temps elle se cramponna au vieillard avec une vigueur et une +tnacit incroyables, tellement que, malgr ses efforts, il ne parvint +pas se dbarrasser d'elle en temps utile.</p> + +<p>Quindaro s'tait lanc comme un lion et avait renvers Wontum; mais +l'agile et mfiant Sauvage avait esquiv le coup mortel, il ne reut +qu'une blessure assez srieuse.<a name="page_185" id="page_185"></a></p> + +<p>Les mouvements du fugitif furent si prompts qu'il tait hors de la +caverne avant que les Sauvages s'en fssent aperus, et sans qu'ils +eussent fait un geste pour le retenir.</p> + +<p>Mais, pour cela, il n'tait pas encore sauv. Il se trouvait sur le +sommet le plus relev de <i>Devil's Gate</i>, et pour descendre de ces +hauteurs, il lui fallait se heurter, sur tous les points, aux Indiens +effars.</p> + +<p>Sans perdre une seconde, il se lana avec la rapidit d'une flche au +travers des rocs et des prcipices, cherchant toujours gagner les +pentes infrieures.</p> + +<p>Par un effort dsespr, il russit gagner quelque avance sur ses +poursuivants, dont il entendait la respiration haletante et furieuse +derrire ses paules. Sur sa route, il courait l'immense danger de +rencontrer des Pawnies dissmins dans la montagne et de se trouver +ainsi brusquement arrt. Cependant, une circonstance heureuse lui fut +d'un grand secours: il tait encore revtu du costume Indien; sa peau +basane, sa dmarche agile, tout, en lui, compltait la ressemblance +parfaite avec un guerrier du dsert; plusieurs Pawnies qui stationnaient +<a name="page_186" id="page_186"></a> quelque distance le prirent pour un des leurs et le laissrent +passer.</p> + +<p>Wontum serrait de prs Quindaro avec une agilit effrayante et un +acharnement froce. Tous deux dvoraient l'espace, l'un courant pour sa +vie, l'autre pour sa vengeance. Le Pawnie avait essay un coup de fusil +sur le fugitif, mais il l'avait manqu. Renonant alors se servir +inutilement de son arme, il se remit le poursuivre en poussant des +cris d'alarme qui ameutrent contre Quindaro tous les Pawnies des +environs.</p> + +<p>Le jeune Blanc avait russi prendre un peu d'avance; mais bientt il +se vit sur un terrain excessivement prilleux. Derrire lui la meute +hurlante et forcene; devant, une range menaante de carabines; +droite, un prcipice dont les parois perpendiculaires plongeaient dans +une sombre profondeur; gauche, les artes rocheuses de la montagne, +hrisses d'inextricables broussailles.</p> + +<p>Dans cette dernire direction se trouvait son unique chance de salut; il +s'y lana dsesprment. Une douzaine de coups de feu lui fut envoye +sans le blesser srieusement, grce la prcaution par lui prise de +courir en zig-zag.<a name="page_187" id="page_187"></a></p> + +<p>Cependant tous ces dtours l'avaient un peu ralenti, et ses ennemis ne +se trouvaient qu' dix pas en arrire lorsqu'il commena gravir la +montagne.</p> + +<p>Ce trajet tait rude, autant pour les poursuivants que pour le +poursuivi. Quindaro le franchit avec une agilit surhumaine qui le porta +en peu d'instants bien loin des Sauvages. Peu peu le bruit de leurs +pas s'amoindrit, s'teignit; puis leurs clameurs devinrent confuses, +enfin elles s'teignirent leur tour; et le silence de la nuit rgna de +nouveau sur la solitude.</p> + +<p>A ce moment, Quindaro pt se croire sauv. Il s'arrta, pour reprendre +haleine, au bas d'une profonde ravine dont les dtours allaient jusqu'au +bas des collines rejoindre Sweet-Water, en avant de <i>Devil's Gate</i>.</p> + +<p>Aprs avoir prt, pendant quelques minutes, une oreille attentive aux +moindres bruits de la fort, le jeune homme remonta sur un ct du ravin +et parcourut des yeux la pente qui s'tendait vers la plaine. La clart +de la lune lui fit apercevoir le dtachement de cavalerie dans la +valle; il n'tait pas plus de cinq cents pas de distance, et +paraissait se mouvoir lente<a name="page_188" id="page_188"></a>ment vers la montagne. Un peu en avant se +dessinait comme un ruban noir une division d'infanterie, ou, pour mieux +dire, de cavaliers qui avaient mis pied terre.</p> + +<p>Dans ce poste d'observation Quindaro tait passablement en vue; trop +mme pour sa sret, car il entendit tout coup peu de distance le +craquement d'une batterie de fusil. Prompt comme la pense, le jeune +homme plongea dans l'obscurit du ravin et se coucha par terre au moment +o le coup partait sans l'atteindre.</p> + +<p>Il se releva sans bruit; mais, son premier mouvement, une forme sombre +se dressa ct de lui et un tomahawk siffla sur sa tte; un plongeon +rapide le lui fit esquiver.</p> + +<p>Heureusement pour lui, le rifle de son invisible adversaire n'tait pas +recharg, car au lieu de recevoir une balle, comme il s'y attendait, le +fugitif n'entendit que des pas prcipits qui se mettaient sa +poursuite.</p> + +<p>Au bout de quelques pas, Quindaro trbucha et tomba. Il avait donn dans +une embuscade: un rapide coup-d'œil lui fit apercevoir des fantmes +tapis ras de terre au milieu des buissons.<a name="page_189" id="page_189"></a> A peine s'tait-il relev, +agile comme une jeune panthre, que vingt mains vigoureuses le saisirent + l'improviste.</p> + +<p>Sur le premier moment il lui fut impossible de reconnatre ceux au +pouvoir desquels il venait de tomber. taient-ce des claireurs +militaires, ou des Indiens? l'ombre tait devenue si paisse que tout +tait confusion et incertitude.</p> + +<p>Quindaro avait toujours son costume Indien; par prudence il ne dit rien +et vita soigneusement tout ce qui aurait pu le faire reconnatre; car +si, par malheur, il tait aux mains des Pawnies, son apparence indienne +lui prparait une vasion plus facile.</p> + +<p>Les hurlements diaboliques dont il fut salu le fixrent bientt sur la +nationalit de ses ennemis: cependant les allures du jeune Blanc, son +costume, sa prodigieuse agilit les drouta au premier abord; ils le +prirent pour un espion Sioux. Wontum, accompagn de quelques Pawnies +tant survenu, fut reu coups de fusils et de tomahawks. Cependant les +deux dtachements ne tardrent pas se reconnatre, on cessa une lutte +fratricide, et l'on s'occupa de Quindaro.</p> + +<p>Mais, grce au tumulte, il avait dfinitivement<a name="page_190" id="page_190"></a> disparu; toutes les +recherches furent inutiles: la partie tait gagne encore une fois par +le <i>Dmon de la Montagne</i>.</p> + +<p>Wontum faillit en devenir fou de rage; il aurait volontiers massacr +tous ceux qui l'entouraient.</p> + +<p>Une diversion passablement dsagrable vint le tirer de ses fureurs +intrieures. Tout ce tumulte et la fusillade qui s'en tait suivie +avaient attir l'attention des troupes en mouvement sur le bord de la +rivire. Guids par le bruit, l'clair et la fume des carabines, les +artilleurs envoyrent des voles de mitraille qui criblrent les +buissons o se tenait Wontum. Bientt la place ne fut plus tenable pour +les Peaux-Rouges; aprs avoir eu plusieurs hommes blesss, ils se +dcidrent la retraite, la rage dans le cœur, et revinrent annoncer + Nemona que l'vasion du prisonnier tait un fait consomm.</p> + +<p>En mme temps ils lui firent connatre la prsence et la force imposante +des troupes rgulires.</p> + +<p>Le vieux chef se montra fort irrit, et insista plus que jamais pour +ngocier la paix avec les Blancs. Mais ses ouvertures dans ce sens +paci<a name="page_191" id="page_191"></a>fique furent mal accueillies; l'orgueil froiss des Pawnies, excit +par le vindicatif Wontum, faisait taire en eux tout esprit de prudence; +une revanche sanglante leur paraissait le seul parti dsirable.<a name="page_192" id="page_192"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI<br /><br /> +LUEURS D'ESPOIR</h3> + +<p>Peu d'instants aprs l'arrive de Wontum, ses discussions avec le chef +avaient dgnr en dispute, et l'on tait sur le point d'en venir aux +coups, lorsque plusieurs Sauvages arrivrent avec grand bruit, amenant +un prisonnier.</p> + +<p>Wontum poussa un rugissement de triomphe et bondit vers l'entre de la +caverne, esprant apercevoir Quindaro. Mais son enthousiasme tomba vite; +les nouveaux-venus n'amenaient qu'un vieillard.</p> + +<p>En le voyant approcher, Mary Oakley s'lana au-devant de lui, en +s'criant:</p> + +<p>—Oh! pre John! tes-vous donc aussi prisonnier?<a name="page_193" id="page_193"></a></p> + +<p>Effectivement, c'tait le vnrable ermite; il rpondit d'une voix +calme:</p> + +<p>—Non, mon enfant, non, pas prisonnier!</p> + +<p>—Comment donc vous trouvez-vous ici?</p> + +<p>—Je viens pour faire mettre en libert trois personnes: vous, Manonie +et son enfant.</p> + +<p>—Vraiment! Quel bonheur! s'crirent les deux captives, en prenant avec +effusion les mains de ce sauveur inattendu.</p> + +<p>—Relcher E<small>LLE</small>? fit ddaigneusement Wontum en montrant Manonie.</p> + +<p>—Je ne m'adresse pas vous, rpondit l'ermite d'une voix glace; +lorsque j'aurai consol ces malheureuses cratures, je veux confrer +avec le chef Nemona.</p> + +<p>Cette rplique n'tait pas faite pour satisfaire le farouche Pawnie; +nanmoins il resta immobile sans rpondre un seul mot.</p> + +<p>—Avez-vous vu Quindaro? demanda Mary en touffant ses sanglots.</p> + +<p>—Oui, il est sauv.</p> + +<p>—Et mon mari? s'cria imptueusement Manonie.</p> + +<p>—A la tte des troupes, dans la valle; il sera bientt ici.<a name="page_194" id="page_194"></a></p> + +<p>—C'est un espion! hurla Wontum.</p> + +<p>—Un espion?... rpta Nemona.</p> + +<p>—Non, non, je ne suis ni guerrier, ni espion; ma voix n'est pas pour le +sang, mais pour la paix.</p> + +<p>—O avez-vous t pris?</p> + +<p>—Vos guerriers m'ont saisi dans le ravin, tout prs de la rivire:</p> + +<p>—Que faisiez-vous l...?</p> + +<p>—J'tais en route pour venir vous proposer la paix.</p> + +<p>Le visage du vieux chef s'illumina d'une satisfaction subite: celui de +Wontum devint plus sombre que la nuit.</p> + +<p>—Quelles conditions proposez-vous? demanda Nemona.</p> + +<p>—Vous cesserez vos hostilits, vous relcherez les prisonnires, vous +livrerez Wontum au supplice, car c'est lui qui est le principal +coupable.</p> + +<p>—Oh! vous n'avez pas me regarder si cruellement, vous! continua-t-il +en s'adressant ce dernier; je transmets mon message, le chef rpondra +ce qu'il voudra, je rapporterai fidlement ses paroles.—Je pense +maintenant, oui, je pense que trop de sang dj a coul; il en faut +tarir la<a name="page_195" id="page_195"></a> source. Vous me connaissez pour un homme de paix, Nemona, vous +savez que si je vous donne un conseil, c'est pour votre bien. +Croyez-moi, toute lutte avec les Blancs est impossible; ils sont plus +nombreux que vous, ils ont de <i>gros rifles</i> qui sment au loin la mort. +Remettez-moi les captives; je m'en irai avec elles annoncer que le grand +chef est un sage, un ami de la paix.</p> + +<p>Topeka survint ce moment: aprs avoir regard fixment le vieillard, +elle le prit par la main en disant:</p> + +<p>—tes-vous le Pre John, l'Ermite?</p> + +<p>—On m'appelle ainsi, Topeka.</p> + +<p>—Le bon vieillard dont le wigwam est sur la montagne du Medicine +Bow?...</p> + +<p>—L est ma cabane.</p> + +<p>—Vous y vivez seul?... Vous tes <i>solitaire</i>, sans personne pour +soigner votre demeure, personne pour vous aimer?...</p> + +<p>—Je ne suis pas tout--fait sans amis. J'espre bien n'avoir pas +d'ennemis.</p> + +<p>—Oh non! personne ne peut tre votre ennemi; chacun vous aime, parce +que vous parlez du Grand-Esprit. Si tous vous coutaient, je crois bien +que nous n'aurions pas de guerres. Voulez-vous<a name="page_196" id="page_196"></a> me dire quelques paroles +de Celui qui gouverne les cieux?</p> + +<p>—Volontiers, Topeka. Il nous enseigne que nous ne devons pas tuer. +Pourtant quelqu'un de votre tribu est venu hier ma cabane, il a tu +une pauvre femme, la mre de cette pauvre enfant.</p> + +<p>Les yeux de la vieille Indienne se portrent sur Mary Oakley.</p> + +<p>—Sa mre? demanda-t-elle avec motion.</p> + +<p>—Oui, rpondit la voix grave et triste de John.</p> + +<p>—Et... a-t-elle encore quelqu'un pour l'aimer?</p> + +<p>—Son pre vit encore.</p> + +<p>—Personne autre?</p> + +<p>—Oh! si! s'cria navement Mary; voici d'abord le bon pre John; +ensuite il y a celui qui...</p> + +<p>—Chut! fit l'ermite.</p> + +<p>—Ah! oui, je me souviens. Le prisonnier qui tait l tout--l'heure. +Et, vous l'aimez?...</p> + +<p>—Oui! oh oui!</p> + +<p>—Autant que j'aime mon mari, Nemona?...</p> + +<p>—Bien davantage! je pense, rpondit la jeune fille rouge et confuse.<a name="page_197" id="page_197"></a></p> + +<p>—Alors, il faut que vous soyez libre de le rejoindre. Quel est celui +qui a tu votre mre?</p> + +<p>—C'est Wontum, dit l'Ermite.</p> + +<p>—Vous tes un mchant homme! fit Topeka d'un ton svre, en se tournant +vers le Pawnie; vous serez puni pour ce crime.</p> + +<p>Alors, s'adressant Manonie:</p> + +<p>—Vous n'aimez pas vivre dans nos wigwams?...</p> + +<p>—Non! rpondit la jeune femme; je ne suis pas ne dans les bois; ma +patrie c'est la maison des Blancs; le sang Indien n'est pas le mien; +pourquoi serais-je infidle ma race?</p> + +<p>—Bien! reprit la vnrable Pawnie, vous tes Face-Ple, vivez avec les +vtres. Vous n'aimez pas Wontum?</p> + +<p>—Certes, non! je prfrerais les loups de la prairie!</p> + +<p>—Je ne vous blme pas. C'est un mchant homme. Quelqu'un vous aime +l-bas? continua-t-elle en montrant les troupes dans la valle.</p> + +<p>—Oh oui! mon mari m'attend, il attend son enfant!</p> + +<p>—Bien! vous irez le rejoindre.<a name="page_198" id="page_198"></a></p> + +<p>—Elle n'ira pas! hurla Wontum avec un emportement froce.</p> + +<p>Et il tira son couteau comme pour joindre le geste sa protestation.</p> + +<p>—Arrire! Wontum! cria le chef d'une voix tonnante; c'est moi qui +commande ici!</p> + +<p>Le Sauvage recula, n'osant dsobir; mais au fond du cœur il +nourrissait l'espoir de semer la division dans la tribu et de l'emporter +par la violence et le nombre de ses adhrents. Il se mit sur le champ +comploter dans les groupes, exploitant avec une habilet infernale les +passions sanguinaires de ceux qui l'entouraient.</p> + +<p>Pendant ce temps, Topeka restait les yeux fixs sur Mary Oakley. Enfin, +elle lui dit d'une voix tremblante:</p> + +<p>—Ainsi donc, c'est ce mchant homme qui a tu votre pauvre mre?</p> + +<p>—Oui, rpondit la jeune fille en sanglotant.</p> + +<p>—Hier?</p> + +<p>—Oui, hier.</p> + +<p>—Hier!... rpta la vieille Indienne en rflchissant; il y a dix... +quinze... dix-huit ans que ce mchant homme a tu...</p> + +<p>—Tu qui? demanda l'Ermite avec motion.<a name="page_199" id="page_199"></a></p> + +<p>—La mre de Manonie.</p> + +<p>La jeune femme poussa un cri de douleur: l'Ermite devint ple et demanda +avec une sorte d'emportement douloureux:</p> + +<p>—Quel tait son nom? o demeurait-elle?...</p> + +<p>—Je l'ai oubli, rpondit lentement Topeka, aprs avoir consult ses +souvenirs; mais mon mari vous le dira peut-tre.</p> + +<p>—tait-il prsent?</p> + +<p>—O?</p> + +<p>—Au lieu o le meurtre ft commis?</p> + +<p>—Non, rpliqua Nemona; j'tais au lac Willow et je n'ai connu cette +affaire qu'au retour de Wontum, lorsqu'il ramena Manonie avec lui. Elle +tait alors un petit enfant d'environ trois ans.</p> + +<p>—Le nom... quel tait-il?</p> + +<p>—Je ne l'ai jamais su.</p> + +<p>—Le lieu...? En quel lieu a t commis le meurtre?</p> + +<p>—Ce fut dans l'Iowa, prs...</p> + +<p>Le vieillard ne put achever sa phrase; un coup de feu cingla l'air, en +mme temps le chef tressaillit en portant sa main la tte comme s'il y +et prouv une vive douleur: un filet rouge<a name="page_200" id="page_200"></a> ruissela entre ses doigts, +il chancela et tomba la renverse.</p> + +<p>Topeka se prcipita sur le corps de son mari, cherchant le relever, +l'appelant des noms les plus tendres. Mais le vieillard resta muet et +inanim: alors elle se rpandit en sanglots dchirants. Aprs avoir +ainsi donn cours sa douleur, elle se releva comme une tigresse, +cherchant le meurtrier.</p> + +<p>Wontum et tous les Indiens runis regardaient leur chef avec une anxit +silencieuse. Topeka courut Wontum, le couteau lev:</p> + +<p>—Vous! c'est vous! cria-t-elle, exaspre.</p> + +<p>—Ugh! moi! non! rpliqua le Pawnie tout dcontenanc par cette +accusation.</p> + +<p>—Ah! c'est lui! c'est lui! poursuivit-elle en se tournant vers +l'Ermite.</p> + +<p>—Non, Topeka: je ne pense pas, dit le vieux John. Comme vous le voyez, +le jour est venu, quelque soldat a pu s'approcher porte de carabine +et a tir ce coup malheureux. Mais, laissez-moi voir si Nemona est mort +ou seulement bless.</p> + +<p>Tout en parlant, l'Ermite s'tait pench sur le<a name="page_201" id="page_201"></a> chef: au bout d'un +examen de quelques instants, il se releva en disant:</p> + +<p>—Rassurez-vous, Topeka, sa blessure n'est nullement grave. La balle lui +a effleur la tempe, et a trac sur la peau un lger sillon, sans +atteindre le crne. Il n'est qu'tourdi par le coup; dans peu d'instants +il reprendra connaissance.</p> + +<p>Sous la direction de Topeka, les Sauvages emportrent leur chef dans une +grotte recule o il tait l'abri de la fusillade qui commenait +envoyer parmi les Pawnies une grle de balles.</p> + +<p>L'occasion tait triomphante pour Wontum: il tait dbarrass du chef, +et, sr de n'tre point contredit, il pouvait mener au combat ses +fidles qui partageaient ses passions belliqueuses. Il tait d'ailleurs +convaincu de pouvoir rsister pendant plusieurs heures, mme aux plus +rudes assauts. Il prit donc le commandement, plaa ses hommes aux postes +les plus avantageux, et bientt le ptillement de la fusillade, le +grondement du canon, les sifflements de la mitraille ou des balles +annoncrent au loin que la bataille tait chaudement engage.</p> + +<p>Des clameurs, tantt inquites, tantt victorieuses, indiquaient par +instants les vicissitudes<a name="page_202" id="page_202"></a> variables du combat. Peu peu, les Sauvages +se concentrrent au point o taient runies les prisonnires et leur +vieil ami; elles furent obliges de rentrer plus avant dans l'intrieur +des grottes pour n'tre pas atteintes par les balles.</p> + +<p>Le vieil Ermite s'aperut alors qu'il lui serait plus prilleux de +retourner parmi les Blancs que de rester avec les Indiens; en effet, +s'il chappait la mousqueterie des troupes rgulires, il pouvait +craindre coup sr d'tre fusill par les Indiens furieux de le voir +fuir. Il resta donc auprs de ses protges. L, au moins, il pouvait +surveiller Wontum.</p> + +<p>Il les conduisit dans la grotte o reposait Nemona. C'tait leur plus +sr asile, moins que Wontum, furieux d'une dfaite, ne revint les +massacrer tous pour assouvir ses dernires vengeances.</p> + +<p>Mary Oakley et Manonie taient dans un tat d'angoisse terrible. Elles +taient la fois si prs et si loin de la libert ou de la mort! Leur +anxit devenait si cruelle qu'elles se surprenaient ne dsirer qu'une +chose... mourir avec leurs amis.</p> + +<p>Topeka tait plus calme. Elle donnait toute son<a name="page_203" id="page_203"></a> attention son mari +qui avait recouvr ses sens et ne se ressentait presque plus de sa +blessure.</p> + +<p>Tout coup la vieille Indienne s'adressa fivreusement au pre John:</p> + +<p>—Vite! vite! lui dit-elle; cachez-vous derrire moi.</p> + +<p>—Wontum vient donc?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Je lui rsisterai.</p> + +<p>—Insens! Il est accompagn de plusieurs robustes Peaux-Rouges; tous +sont arms, et vous tes sans dfense. Vous seriez tu avant d'avoir pu +dire seulement deux mots.</p> + +<p>—C'est Manonie que ce sclrat vient chercher?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et je ne la dfendrais pas jusqu' mon dernier souffle! oh! que si!</p> + +<p>—Dans ce cas, vous pouvez dsesprer de son sort pour le prsent et +pour l'avenir! Venez donc!</p> + +<p>Et la vieille Indienne, tirant de force l'Ermite en arrire, le cacha +dans l'ombre.</p> + +<p>A cet instant Wontum arrivait avec plusieurs guerriers, hurlant et +vocifrant d'une manire<a name="page_204" id="page_204"></a> furieuse. La malheureuse Manonie comprit +aussitt que c'tait elle qu'ils en voulaient; elle se blottit dans un +recoin obscur. Mais ses efforts furent inutiles, on l'arracha violemment +de sa retraite et on la trana jusqu'au dehors, malgr ses cris et les +appels dsesprs qu'elle adressait son mari.</p> + +<p>Hlas! ce dernier combattait vaillamment pour lui apporter secours, mais +il tait trop loin encore pour lui venir en aide.</p> + +<p>Elle crut bien entendre une fois sa voix vibrante, au milieu du tumulte; +ce ne fut qu'un clair, une sorte de vision fivreuse qui disparut +aussitt.</p> + +<p>—Mon enfant! mon enfant! rendez-moi mon petit Harry! criait-elle d'une +voix navrante.</p> + +<p>Mais le monstre cruel l'entranait sans l'couter.</p> + +<p>—Oh! c'en est trop! oui, c'est trop de lche cruaut! s'cria l'Ermite +ne pouvant plus tenir ce spectacle atroce.</p> + +<p>Et il s'lana vers le ravisseur: il l'atteignit au moment o il venait +de jeter sa victime en travers sur un cheval. Un coup terrible ft +assen sur la tte du vieillard qui tomba la renverse, inanim, sur le +sol.<a name="page_205" id="page_205"></a></p> + +<p>—Je prvoyais bien ce qui devait arriver, cria Topeka en courant son +secours. Insens vieillard! que pouvait-il faire contre la force?</p> + +<p>Mary Oakley arriva en mme temps. Le visage de l'Ermite tait couvert de +sang; elle se mit le laver doucement, cherchant sa blessure.</p> + +<p>—Bonne Topeka, dit la jeune fille, je vais faire tout ce que je pourrai +auprs du pauvre Pre John, je crains bien que mes soins soient +inutiles. Restez auprs de votre mari dont l'tat exige encore votre +assistance.</p> + +<p>—Nous allons, ou plutt vous allez avoir assistance dans quelques +moments. Voil la fusillade des Blancs qui se rapproche, les rifles +Indiens se taisent. Justement! voil les soldats qui sont au pied de la +colline: ne vont-ils pas tuer mon mari? ajouta la vieille femme avec une +tendre inquitude.</p> + +<p>—Non! non! n'ayez pas peur. Vous avez sauv Quindaro, vous avez fait en +notre faveur tout ce qui vous tait possible. Nous saurons vous prouver +notre reconnaissance.</p> + +<p>Les deux femmes attendirent en silence l'issue<a name="page_206" id="page_206"></a> des vnements: on +n'entendait dans la grotte que le bruit de leur respiration oppresse et +les sanglots du petit Harry oubli par Wontum dans la prcipitation de +sa fuite.<a name="page_207" id="page_207"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII<br /><br /> +DNOUEMENT</h3> + +<p>Le corps expditionnaire command par Marshall et guid par Oakley avait +dvor l'espace avec une ardeur incroyable, si bien qu'il tait arriv +<i>Devil's Gate</i> avant la petite troupe de Wontum.</p> + +<p>On savait dj par des rapports d'claireurs que les deux tiers, au +moins, de la tribu Pawnie taient partis en campagne contre les Sioux, +dont le quartier-gnral tait au confluent de <i>Pole-Creek</i> et de la +rivire Platte. Tout portait donc prsumer que les Indiens restants +n'oseraient accepter le combat, et feraient la paix ou prendraient la +fuite.</p> + +<p>—Oakley! demanda Marshall, lorsqu'ils arri<a name="page_208" id="page_208"></a>vrent en vue des cavernes, +ne pensez-vous pas que Nemona cherchera viter la bataille lorsqu'il +aura vu quelle est l'importance de nos forces?</p> + +<p>—C'est tout juste mon opinion; et mme cette guerre n'aurait pas eu +lieu sans la maudite influence de cet excrable Wontum. Je vous le dis, +cap'taine, cet tre-l est le type de ce qu'il y a de pire entre toutes +les tribus de la Nbraska. C'est lui assurment qui a allum la guerre +avec les Sioux; il ne serait pas assez puni s'il pouvait tre tu +chaque combat engag par sa mchancet.</p> + +<p>—Croyez-vous que ce soit Wontum qui ait tu votre pauvre femme?</p> + +<p>—Certainement! Quel tre sur terre aurait pu vouloir du mal et en faire + la bonne crature? Ah! cap'taine, c'tait la meilleure et la plus +douce des femmes. Une excellente et pieuse femme, toujours prte me +consoler. Je vous le dis; sa perte fait dans mon cœur un vide, un +gouffre norme, que rien ne pourra combler.</p> + +<p>—Je comprends votre douleur, mon brave Oakley, rpondit tristement +Marshall.</p> + +<p>—Vous me comprenez, <i>vous</i>! c'est possible,<a name="page_209" id="page_209"></a> car vous avez du cœur, +et vous connaissez l'adversit maintenant. Hlas! je ne pourrai jamais +dire l'impression mortelle que j'ai prouve en voyant, inanime sur le +sol, la froide dpouille de celle qui pendant vingt annes avait t ma +fidle et bien-aime compagne. Seigneur! j'ai cru que mon cœur allait +s'lancer hors de ma poitrine et mon sang faire clater mes veines! +Mais, ce mcrant! qu'aura-t-il fait de ma pauvre Molly?</p> + +<p>—N'ont-ils pas pour habitude d'emmener en captivit les prisonniers qui +ne sont pas tus?</p> + +<p>—Pas toujours. Lorsqu'ils sont en pays ennemi, c'est leur coutume; mais +je ne leur connais aucune raison pour agir ainsi. Tout le voisinage de +<i>Medicine Bow</i> a vcu dans une paix profonde pendant plusieurs annes; +jamais nous n'avons offens les Pawnies en aucune manire.</p> + +<p>—Wontum s'est probablement dout que vous seriez avec moi.</p> + +<p>—C'est fort possible. En tout cas, je ne me repens pas de ce que j'ai +fait; j'ai agi suivant mon devoir, et je l'accomplirai jusqu'au bout, +tant que j'aurai des jambes capables de me porter.<a name="page_210" id="page_210"></a> Au fait, il me reste +une tche remplir: il faut que je tue ce Wontum!</p> + +<p>—Vous n'tes pas le seul qui ayiez droit la vie de ce sclrat.</p> + +<p>—tes-vous sr d'tre au mme rang que moi pour cela, cap'taine? Pensez +donc qu'il n'a tu ni votre femme, ni votre enfant.</p> + +<p>—Je l'espre ainsi, murmura Marshall avec un profond soupir.</p> + +<p>—Et moi, j'en suis sr: ce n'tait pas dans ses ides.</p> + +<p>—Je pense bien aussi qu'il pargnera la vie de sa prisonnire et de +l'enfant aussi longtemps que possible. Mais supposez que nous donnions +l'assaut, et que la victoire se dclare en notre faveur, n'est-il pas +craindre que Wontum la tue plutt que de la voir remise entre mes mains?</p> + +<p>—Je ne crois pas. Il cherchera surtout assurer son salut par la +fuite.</p> + +<p>—C'est gal, il peut fort bien massacrer ses victimes avant de fuir.</p> + +<p>—Non. S'il ne leur fait aucun mal, il sera tu, tout simplement. S'il +les tue, il sera tortur! Il sait bien le sort qui l'attend; il sait +bien qu'on le poursuivra sur toute la surface de la terre.<a name="page_211" id="page_211"></a></p> + +<p>—N'est-il pas trange que nous n'ayons pas revu Quindaro?</p> + +<p>—Oui, c'est extraordinaire. J'ai grandement peur qu'il ait t fait +prisonnier au moment o ma malheureuse femme a t tue. S'il en est +ainsi, Wontum ne l'aura pas laiss vivre deux heures seulement; la +pauvre petite Molly en aura eu le cœur bris. Quel est votre plan +d'attaque cap'taine?</p> + +<p>—Je ne puis dire grand'chose jusqu' ce que j'aie pris connaissance de +la position des Indiens. Toutefois, je projette de tourner <i>Independence +Rock</i> avec une partie de nos forces pendant que l'artillerie attaquera +de front. Je placerai, en outre, des hommes sur les flancs pour arrter +les Indiens dans leur fuite. Enfin, vous le concevez, tout dpendra des +circonstances, des manœuvres et du nombre des ennemis.</p> + +<p>—Fort bien. Nous sommes arrivs aux cavernes. Attention! va +commencer.</p> + +<p>Oakley parlait encore lorsque la dtonation d'une carabine retentit; un +soldat fut bless: tout indiquait que les ennemis se tenaient sur leurs +gardes.</p> + +<p>Les pices d'artillerie furent aussitt mises en batterie et la +canonnade commena.<a name="page_212" id="page_212"></a></p> + +<p>L'obscurit du soir commenant arriver, le feu se ralentit +sensiblement et ne continua qu' rares intervalles. C'tait, du reste, +plutt une ruse pour occuper l'attention des Indiens qu'une attaque +srieuse; en effet, ds que le crpuscule fut sombre et avant le lever +de la lune, cinquante hommes, sous le commandement d'un lieutenant, +commencrent tourner la montagne en se dirigeant vers les sommets du +dfil. Comme cette ascension devait avoir lieu par un sentier rude et +escarp, il avait t calcul qu'elle ne pourrait tre accomplie que +bien avant dans la nuit. Oakley fut joint comme guide ce dtachement.</p> + +<p>L'artillerie tait reste dans le bas, avec le nombre d'hommes +strictement ncessaires pour le service des pices. Les Indiens avaient +une telle frayeur de ces gros rifles, que jamais ils ne se hasardaient + les approcher: un renfort pour les protger devenait donc inutile.</p> + +<p>Une autre portion des troupes mit pied terre et laissa ses chevaux +derrire un banc de rochers, sous la garde d'un piquet de cavaliers. +Cinquante hommes se portrent sur le flanc gauche: Marshall, avec cent +hommes d'lite, gagna le flanc droit pour revenir au centre des +cavernes.<a name="page_213" id="page_213"></a></p> + +<p>Il tait convenu que toutes les attaques commenceraient au point du +jour.</p> + +<p>Pendant la nuit on aperut le bcher allum pour brler Quindaro. Deux +ou trois fois Marshall, guid par cette lueur sinistre, fut sur le point +de faire lancer dans cette direction des voles de mitraille; mais il +n'en fit rien tant il craignait d'atteindre les prisonnires.</p> + +<p>L'aurore parut enfin: les hommes de Marshall se tenaient prts agir +cachs derrire les rochers. A ce moment un d'entre eux eut la +malheureuse ide de tirer le coup de feu qui blessa le vieux chef +Nemona. Sans cette fatale imprudence, le combat n'aurait peut-tre pas +eu lieu, et beaucoup de sang aurait t pargn.</p> + +<p>Enfin l'assaut commena avec furie. Un instant, Marshall aperut +l'entre des cavernes sa femme et son petit Harry. A cette vue son +cœur bondit comme s'il et cherch s'lancer hors de sa poitrine. +Il reconnut successivement Mary Oakley, le Vieil Ermite. Tous ces +malheureux taient en position trs-prilleuse, grandement exposs au +feu des assaillants.</p> + +<p>Marshall se sentit soulag d'un poids norme lorsqu'il vit le pre John +faire rentrer les captives<a name="page_214" id="page_214"></a> sous la grotte; il commanda le feu avec une +nouvelle nergie.</p> + +<p>Les soldats avaient aussi reconnu l'Hrone du fort Laramie; un lan +furieux s'empara d'eux cette vue, ils se rurent en avant avec des +clameurs formidables qui firent frissonner les plus profonds chos de +cette solitude inhospitalire.</p> + +<p>—En avant! amis! en avant!</p> + +<p>Les balles sifflent, les rocs sont branls, le torrent humain s'lve, +se prcipite, inonde les rampes escarpes. Des corps d'Indiens tombent +du haut des roches sanglantes; des braves tombent aussi dans les rangs +de la troupe assigeante. Mais rien n'arrte ceux qui survivent; +l'artillerie tonne, les coups de feu clatent, le sang ruisselle!</p> + +<p>—En avant! soldats! en avant!</p> + +<p>Tout coup Marshall domine d'une voix perdue le fracas de la bataille:</p> + +<p>—Cessez le feu!</p> + +<p>Le motif de cet ordre est facile comprendre: cet instant +apparaissent Wontum et Manonie sur le seuil de la caverne. Chaque balle +lance pouvait atteindre la jeune femme. Il y eut un<a name="page_215" id="page_215"></a> moment d'affreux +silence; on s'attendait la voir massacrer sur place.</p> + +<p>Marshall bondit en voyant Wontum la placer sur un cheval et s'enfuir du +ct de la valle.</p> + +<p>—Vite! s'cria-t-il, le chemin est rocailleux, nous le devancerons sans +peine. Pas de fusillade; chargez, le sabre la main!</p> + +<p>Comme une meute ardente les soldats volrent sur les pas du Pawnie. Ce +dernier, gouvernant habilement son agile monture, lui faisait franchir +tous les obstacles comme si elle et eu des ailes. Il descendit ainsi le +ravin au grand galop et arriva dans la valle.</p> + +<p>Mais, prcisment en face, se trouvait un dtachement de cavalerie qui +lui barrait le passage: la fuite devenait impossible de ce ct. Comme +un sanglier accul, il regarda derrire lui; Marshall arrivait comme un +tourbillon avec ses fidles.</p> + +<p>Le flanc abrupt du ravin lui offrait une voie impraticable pour tout +autre qu'un Sauvage: il y lana perdument son cheval. Mais le noble +animal venait de fournir une terrible carrire; le double fardeau qu'il +portait tait trop pesant pour lui; deux fois ses jambes fines et +nerveuses<a name="page_216" id="page_216"></a> se cramponnrent au sol mouvant; deux fois, coursier et +cavalier glissrent jusqu'au fond du prcipice.</p> + +<p>Les soldats approchaient: la mort devenait certaine, la fuite +impossible! Le sombre visage de l'Indien s'illumina d'une flamme +sanglante. Il sauta par terre, tirant aprs lui Manonie.</p> + +<p>Marshall n'tait plus qu' trois longueurs d'pe.</p> + +<p>—Vengeance! toujours! hurla Wontum.</p> + +<p>Et son couteau acr se leva sur la jeune femme tendue ses pieds...</p> + +<p>—Feu! avait cri Marshall.</p> + +<p>Les balles sifflrent. Mais avant qu'elles fussent arrives au but, une +forme sombre s'abattait du haut d'un roc sur le meurtrier et le +renversait par un coup terrible qui faisait jaillir au loin les morceaux +de son crne.</p> + +<p>Manonie tait sauve... sauve par le brave Oakley!</p> + +<p>Hlas! cette victoire devait coter un sang prcieux: le vaillant +chasseur tait retomb sans mouvement auprs du cadavre de Wontum: les +balles destines ce dernier l'avaient atteint.</p> + +<p>—Notre ami! notre sauveur! portons lui secours!<a name="page_217" id="page_217"></a> s'cria Marshall aprs +avoir tendrement serr sa femme dans ses bras.</p> + +<p>—Oakley! continua-t-il en l'embrassant et le soulevant avec prcaution; +tes-vous grivement bless?</p> + +<p>—Oh!... peut-tre... pas trop... rpondit le pauvre Jack d'une voix +teinte; cependant, je ne sais pas... si je... m'en tirerai.</p> + +<p>—Hlas! nos balles vous ont atteint?</p> + +<p>—Oui... on ne m'avait pas vu... c'est gal, il est heureux pour +Manonie... que je... me sois trouv l... ma petite Molly?...</p> + +<p>—Sauve! dans les grottes, dit Marshall.</p> + +<p>—Je voudrais... la voir avant de mourir... avant... de rejoindre ma... +pauvre bonne femme...</p> + +<p>—Esprons mieux! vous n'tes pas bless mort.</p> + +<p>—Je le souhaite pour... Molly; mais je suis... perdu. Je sens au poids +qu'il y a plus de dix balles... dans mon corps.—Ah! capitaine! mes yeux +ont-ils t atteints?</p> + +<p>—Non. Je ne remarque aucune trace. Pourquoi?</p> + +<p>—C'est que la nuit... se rpand sur moi, la nuit... sombre.<a name="page_218" id="page_218"></a></p> + +<p>—Voulez-vous qu'on vous transporte la grotte?</p> + +<p>—O est ma petite... Molly...?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Volontiers... mais... htez-vous.</p> + +<p>On forma sur le champ une litire avec les mousquets et on emporta le +bless.</p> + +<p>Mais lorsqu'il arriva auprs de sa fille, il avait perdu connaissance, +la malheureuse enfant n'embrassa qu'un corps inanim.<a name="page_219" id="page_219"></a></p> + +<h3><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE"></a>PILOGUE</h3> + +<p>Les lendemains de batailles sont tristes mme pour les vainqueurs. Il +faut ensevelir les morts, panser les blesss: on se compte, et on trouve +des vides dans les rangs.</p> + +<p>Aprs les premires joies d'une runion presque miraculeuse, Marshall et +le vieil Ermite avaient d s'occuper de tous ces pnibles dtails. +Ensuite, le repos, ncessaire tous aprs tant d'angoisses et de +fatigues, le repos tait devenu un imprieux besoin. Chacun s'tait fait +un lit rustique, et on s'tait endormi, les uns sur leurs joies, les +autres sur leurs douleurs.</p> + +<p>Cependant la nouvelle aurore qui succda ces journes sombres tait si +belle que la joie, le bon<a name="page_220" id="page_220"></a>heur et la paix semblaient tre son cortge.</p> + +<p>Mary Oakley tait encore dans la rgion des songes, ses yeux doux et +tristes n'avaient pas entirement sch leurs larmes, lorsque des voix +amies l'invitrent au rveil.</p> + +<p>Elle se leva vivement: Topeka tait ct d'elle; plus loin taient +Manonie, Marshall et leur petit Harry. Tous ces visages rayonnaient +d'allgresse; Mary leur sourit d'abord, puis son cœur se serra en +pensant que chacun autour d'elle avait retrouv ceux qu'il aimait, et +qu'elle seule, pauvre orpheline, n'avait plus de famille, plus d'ami +dvou... Son pre gisait sanglant dans l'ombre d'un rocher; Quindaro +n'avait pas reparu.</p> + +<p>—La jeune Fce-Ple tait donc bien loin dans le pays des songes? dit +Topeka employant l'harmonieux langage de la posie indienne; si loin! +qu'elle n'entendait plus... Qu'elle ouvre l'oreille pour y laisser +entrer une voix chre.</p> + +<p>La jeune fille fixa sur la vieille femme ses grands yeux tonns:</p> + +<p>—Oui; reprit celle-ci, que ma fille coute... elle entendra...</p> + +<p>Mary prta l'oreille, docilement, mais sans savoir pourquoi.<a name="page_221" id="page_221"></a></p> + +<p>—Ma petite Molly..., balbutia prs d'elle une voix faible et +tremblante; tu ne sais donc pas? Je suis ressuscit.</p> + +<p>—Mon pre! mon doux pre!! s'cria la pauvre enfant qui croyait rver.</p> + +<p>Elle bondit comme une gazelle; puis, s'agenouilla, pleurant, riant, +perdue, auprs d'un lit de fougres qu'elle aperut quelques pas.</p> + +<p>—Doucement! Molly! rpondit le brave Jack ses baisers exalts, +doucement! ma bonne fille, je suis plus dlicat cette heure que le +premier œuf d'un oiseau-mouche; remercie un peu le bon Ermite qui m'a +remis neuf, qui m'a soign, qui m'a presque guri, tout bless qu'il +est.</p> + +<p>En effet le vieux John se tenait debout, prs du lit, et son visage +tait encore inond du sang rpandu par sa blessure de la veille.</p> + +<p>Au moment o Mary se disposait lui adresser la parole, Nemona, par une +exclamation stridente attira tous les yeux sur lui.</p> + +<p>Il apparut, le visage dcompos par la frayeur, et considrant avec +stupfaction un objet trange qu'il tenait la main.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda Marshall.<a name="page_222" id="page_222"></a></p> + +<p>—Le scalp du vieil Ermite! bgaya le chef en montrant une chevelure +blanche.</p> + +<p>Marshall regarda John avec tonnement.</p> + +<p>—De l'eau, demanda-t-il, donnez-moi de l'eau pour que je lave ce sang.</p> + +<p>L'opration tait peine commence que les sourcils grisonnants, les +rides, la barbe argente tombrent comme par magie, dcouvrant un jeune +et mle visage que chacun reconnut aussitt.</p> + +<p>—Quindaro! Quindaro! s'cria-t-on de toutes parts.</p> + +<p>Il y eut un moment de joyeux tumulte impossible dcrire.</p> + +<p>—Oui, mes amis, dit-il enfin, le vieux John, l'Ermite, Quindaro, +Walter! je suis, ou plutt j'tais tout cela; mais aujourd'hui je ne +veux garder que le dernier nom, car c'est le seul qui me rappelle le +bonheur, ajouta-t-il en regardant tendrement Mary.</p> + +<p>—Cher Walter! murmurait celle-ci, rouge de bonheur; mon Dieu! merci!</p> + +<p>—Aujourd'hui est finie ma tche vengeresse; si j'en crois mon cœur, +une nouvelle joie nous attend. Nemona, en quelle rgion Wontum a-t-il +enlev Manonie aprs avoir massacr sa famille?<a name="page_223" id="page_223"></a></p> + +<p>—Dans l'Iowa, prs du fort des Moines, sur la rivire Racoon.</p> + +<p>—Manonie! poursuivit Walter, n'avez-vous aucun souvenir de votre +enfance, du toit paternel?</p> + +<p>—J'en ai peu... bien peu... ils sont confus..., Des amis..., mon pre, +ma mre et de petits frres avec lesquels je jouais...</p> + +<p>—Sur les bords d'un cours d'eau?</p> + +<p>—Oui, oui! s'cria la jeune femme.</p> + +<p>—Sur une belle colline?</p> + +<p>—Oui! je me souviens.</p> + +<p>—Et votre nom... vous le rappelez-vous?</p> + +<p>—Laissez-moi rflchir.</p> + +<p>Et Manonie se prit la tte dans les mains.</p> + +<p>—Voyons, que je vous aide:... tait-ce Flor...?</p> + +<p>—Flora! oui! continua la jeune femme avec motion.</p> + +<p>—Flora Mil...?</p> + +<p>—Milburn! oui, Flora Milburn; c'est cela. Mais alors, vous tes....?</p> + +<p>—Je suis Walter Milburn, ton frre! s'cria le jeune homme en pleurant +de joie; ton frre!... et je ne suis plus l'orphelin solitaire.<a name="page_224" id="page_224"></a></p> + +<p>Si quelque voyageur, traversant les plaines de la Nbraska, s'arrte sur +les bords enchants de la rivire calme et majestueuse avant qu'elle ait +atteint le territoire de Laramie, il aperoit sur une colline verdoyante +deux beaux chteaux qu'entourent une multitude de cabanes rustiques.</p> + +<p>C'est le plus beau settlement du <i>Far-West</i>; son riant paysage est anim +par de nombreux troupeaux; le calme et la paix rgnent dans la frache +valle; bien loin, bien loin ont fui les Peaux-Rouges hostiles; la race +Blanche seule rgne sur ce territoire splendide qu'elle a fertilis.</p> + +<p>Que le voyageur demande quelque ptre cavalier, le nom des heureux et +riches Settlers qui ont cr ce superbe domaine, le ptre rpondra:</p> + +<p>—Vous venez donc de bien loin! vous ne connaissez pas +<i>Cœur-de-Panthre</i> et <i>Quindaro</i>?</p> + +<p>Si le voyageur fait de nouvelles questions, en dbouchant cordialement +un flacon de whisky, le ptre boit sa sant et lui raconte la lgende: +quand elle est termine, il dpose respectueusement terre son grand +sombrero, et, tte nue, boit la sant du jeune Harry, l'unique +hritier des Milburn.</p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="c">FIN<a name="page_225" id="page_225"></a></p> + +<h3><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIRES</h3> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="right"><small>Chapitres.</small></td><td align="left"> </td><td align="right"><small>Pages.</small></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_PREMIER">I</a></td><td align="left">—Une Hrone du dsert.</td><td align="right"><a href="#page_005">5</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_II">II</a></td><td align="left">—Old John.</td><td align="right"><a href="#page_025">25</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_III">III</a></td><td align="left">—L'embuscade du tigre rouge.</td><td align="right"><a href="#page_040">40</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IV">IV</a></td><td align="left">—Aventures de montagnes.—Quindaro.</td><td align="right"><a href="#page_062">62</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_V">V</a></td><td align="left">—Poursuite.—Fuite du tigre.</td><td align="right"><a href="#page_083">83</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VI">VI</a></td><td align="left">—Amis.</td><td align="right"><a href="#page_102">102</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VII">VII</a></td><td align="left">—Un message</td><td align="right"><a href="#page_121">121</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII</a></td><td align="left">—Paradis perdu</td><td align="right"><a href="#page_141">141</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IX">IX</a></td><td align="left">—Trop tard!.</td><td align="right"><a href="#page_158">158</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_X">X</a></td><td align="left">—Le loup dans son antre.</td><td align="right"><a href="#page_168">168</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XI">XI</a></td><td align="left">—Lueurs d'espoir.</td><td align="right"><a href="#page_192">192</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XII">XII</a></td><td align="left">—Dnouement.</td><td align="right"><a href="#page_207">207</a></td></tr> +<tr><td align="left" colspan="2"><a href="#EPILOGUE"><small>PILOGUE.</small></a></td><td align="right"><a href="#page_219">219</a></td></tr> +</table> + +<p class="c"><small>FIN DE LA TABLE</small></p> + +<hr /> + +<p class="c"><small>F. Aureau.—Imprimerie de Lagny</small></p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cur de panthre, by +Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CUR-DE-PANTHRE *** + +***** This file should be named 36460-h.htm or 36460-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/4/6/36460/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/36460-h/images/colophon.png b/36460-h/images/colophon.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5981a33 --- /dev/null +++ b/36460-h/images/colophon.png diff --git a/36460-h/images/front.png b/36460-h/images/front.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c277970 --- /dev/null +++ b/36460-h/images/front.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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