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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3694, 13 Décembre 1913, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 3694, 13 Décembre 1913
+
+Author: Various
+
+Release Date: June 17, 2011 [EBook #36454]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 3694, 13 DÉCEMBRE 1913 ***
+
+
+
+
+Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 3694, 13 Décembre 1913
+
+AVEC CE NUMÉRO _"La Petite Illustration"_ CONTENANT _JEAN et LOUISE_ par
+ANTONIN DUSSERRE _TROISIÈME ET DERNIÈRE PARTIE_
+
+
+[Illustration: LA REVUE COMIQUE, par Henriot.]
+
+
+[Illustration: Ce numéro contient:
+
+1° LA PETITE ILLUSTRATION. Série-Roman n° 20: JEAN ET LOUISE, par M.
+Antonin Dusserre;
+
+2° Un SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.
+
+
+L'ILLUSTRATION _Prix du Numéro: Un Franc._ SAMEDI 13 DÉCEMBRE 1913 _71e
+Année.--Nº 3694._]
+
+[Illustration: M. JOSEPH CAILLAUX. RUE DE VALOIS, PENDANT LA CRISE _Voir
+l'article, page 482._]
+
+L'échéance de la fin de décembre étant une des plus importantes de
+l'année, nous demandons à ceux de nos lecteurs dont l'abonnement expire
+à cette date de vouloir bien ne pas attendre pour le renouveler les
+derniers jours du mois. En nous adressant le plus tôt possible leur
+renouvellement (France et colonies: 40 francs; Étranger; 52 francs), ils
+épargneront un surmenage excessif à nos employés au moment des fêtes de
+Noël et du Jour de l'An, et ils éviteront en même temps tout retard dans
+la réception des premiers numéros de 1914.
+
+
+
+NOS SUPPLÉMENTS
+
+THÉÂTRE
+
+_Le numéro de_ La Petite Illustration _du 20 décembre contiendra:_
+
+_Le Phalène, par_ HENRY BATAILLE. _Dans les numéros suivants
+paraîtront:_
+
+_L'Occident, par_ HENRY KISTEMAECKERS;
+
+_Le Veau d'or, par_ LUCIEN GLEIZE;
+
+_Le Procureur Hallers, adapté du texte allemand de_ _Paul Lindau_ _par_
+HENRY DE GORSSE ET LOUIS FOREST;
+
+_L'Institut de Beauté, par_ ALFRED CAPUS;
+
+_Rachel, par_ GUSTAVE GRILLET;
+
+_Les Deux Canards, par_ TRISTAN BERNARD ET ALFRED ATHIS;
+
+Etc., etc.
+
+ROMANS
+
+_Après cette série de publications théâtrales, nous ferons paraître un
+très important roman:_ Le Démon de midi, par PAUL BOURGET.
+
+_Nous publierons ensuite:_
+
+_La Petite Fille de Jérusalem, par_ MYRIAM HARRY; _Le Sol natal, par_
+VICTOR MARGUERITTE; _Valentine Pacquault, par_ GASTON CHÉRAU; _La Hâte,
+par_ F. VANDÉREM; _Le Remous (nouvelle), par_ MICHEL CORDAY;
+_L'Andalousie (notes de voyage), par_ CLAUDE FERVAL; Etc., etc.
+
+
+
+COURRIER DE PARIS
+
+J'AI PARLÉ AU BOUQUINISTE
+
+Le père Mammès est un bouquiniste de mes amis.
+
+Quai Voltaire, il occupe, depuis des années, comme s'il l'avait conquise
+par la force, la même place. Il a là un bastion d'une trentaine de
+boîtes, alignées sur le parapet, et fermées chacune par un couvercle
+recouvert de zinc comme un petit toit.
+
+Quand je l'abordai, il était, selon son habitude, assis contre son
+platane, sur la même chaise à mi-dossier que je lui connais et qui n'est
+jamais d'aplomb parce que les deux pieds de devant posent sur le bord de
+la cuvette de terre qui entoure l'arbre à sa base, tandis que les deux
+pieds de derrière touchent le fond de la cavité. Il avait enfin le même
+pardessus noir et olive qui le fait de loin ressembler, lui aussi, à un
+tronc d'arbre, et le même cache-nez de laine toujours humide et pendant,
+un peu défrisé, ainsi qu'une oreille de caniche, et le même teint
+coloré de peintre paysagiste, et les mêmes lunettes rondes, rouillées,
+aux verres épais comme des glaces d'aquarium.
+
+--Eh bien, père Mammès, lui dis-je en l'abordant, je vois que l'on fait
+des misères à votre corporation?
+
+Il se leva de sa chaise de bois qui se balança un instant toute seule
+quand il l'eut quittée, et mettant aussitôt, pour parler, sa main devant
+sa bouche, contre ses vieilles moustaches jaunes--sans doute pour se
+garantir la gorge des brouillards--il me dit:
+
+--Oui, monsieur, on nous tourmente. On prétend...
+
+--Qui cela?
+
+--Je ne sais pas... _On_, c'est-à-dire des gens, des personnes du
+quartier ou d'ailleurs... des mauvais voisins... Ceux qu'on appelle on
+enfin, eh bien, _on_ prétend que nos couverques levés bouchent la vue...
+je vous demande un peu!... la vue de quoi?
+
+--Mais de la Seine, mon ami, du Louvre, du merveilleux décor...
+
+--Excusez-moi, monsieur, d'être grossier et de vous interrompre, dit-il
+en retirant ses doigts de ses moustaches pour les poser sur ma manche où
+il les laissa, les trouvant bien là... mais la Seine! vous me parlez de
+la Seine!... Comme c'est surfait! Vous trouvez ça joli? et sympathique?
+là, franchement? il n'y a que nous deux... et personne ne nous écoute.
+C'est très laid, monsieur, la Seine, vous le savez bien? c'est de l'eau,
+et de l'eau corrompue encore!... Qui est-ce qui s'en occupe? Non! Dire
+que nous empêchons de regarder la Seine, c'est un pamphlet, monsieur,
+parce qu'en dehors des bateliers qui l'habitent, qui en vivent, qui ont
+leurs boîtes dessus, comme nous sur le quai, et en dehors aussi des
+pêcheurs qu'attire le poisson pourri, personne, je vous le répète, ne
+fait attention à la Seine. Et puis, si on veut absolument la voir... eh
+bien, il y a les ponts, qui sont faits pour cela. C'est une chose bien
+connue d'ailleurs, quand on a de l'instruction, que la vue d'un fleuve n
+'est supportable que des ponts, et jamais du bord. Le bord c'est pour
+les livres. Observez, monsieur, les endroits des quais où il n'y a pas
+de boîtes, pas de bouquinistes, rien... la solitude, le vide, la
+détresse... voyez-vous un peuple accoudé à contempler l'eau? Non... Et
+cependant ils l'auraient belle, là! Ils ne peuvent pas dire qu'il y a
+des couverques? Et où remarquez-vous au contraire les foules massées,
+attentives, courbées sur le fleuve? Aux endroits où on ne le voit pas,
+où on ne peut pas le voir, là où sont les livres dans les boîtes,... et
+plus grande qu'est la boîte, monsieur, plus haut que monte le couverque,
+plus que l'amateur est aise, parce qu'il jouit de baigner dans le livre,
+d'y être enfoui, de ne pas apercevoir autre chose... Vous me citiez tout
+à l'heure, le Louvre. Je ne dis pas que ça ne soit pas coquet? Surtout
+dedans, où il y a, paraît-il, des pièces fort curieuses. Quoique ça ne
+vaille pas encore la Bibliothèque! Mais justement, voilà, ça gêne le
+chercheur de bouquins... ça le dissipe. Quand il lève le nez et qu'il
+voit la colonnade, il pense à trop d'histoires qui sont arrivées, c'est
+pourquoi il préfère, quand il est concentré, n'avoir devant lui et
+autour de lui que de la planche... Ça lui fait cabine, sentez-vous?...
+cabinet de lecture... Ceux qui élèvent la voix contre nous ne sont pas
+des amis du livre... Leur mauvaise humeur cache une jalousie secrète...
+Ce sont des boutiquiers envieux qui s'imaginent que nous détournons leur
+clientèle. A force de remarquer, en face, des gens bien mis qui, pendant
+des heures, restent inclinés sur nos boîtes, pris, possédés, charmés...
+tandis que les personnes qui s'arrêtent à la devanture de leurs
+somptueux magasins n'y jettent qu'un coup d'oeil et passent rapides, ils
+finissent par croire que c'est notre faute et que nous rabattons le
+monde à leur détriment. Enfin, monsieur, il n'y a pas de paysage et de
+décor, si malins soient-ils, si bien lancés, qui vaillent les images
+innombrables que fournit à l'esprit et aux yeux de l'homme la lecture,
+et surtout la lecture debout, en plein air, la seule digne d'un peuple
+libre. Voilà un fait remarquable et que j'ai entendu confirmer par un
+très grand médecin de mes amis qui me donne parfois une petite
+consultation de passage, les mardis, quand il va à l'Académie rue des
+Saints-Pères... c'est que jamais le passionné de livres, et de livres
+anciens, qui lit dehors et stationne devant nos boîtes... n'amasse de
+mal. Quelque temps qu'il fasse, jamais il ne s'enrhume et ne prend
+froid. Le vieux bouquin couvre, et tient chaud. Pourquoi? Comment? On
+n'a jamais pu l'expliquer, monsieur. C'est un fait. La science se heurte
+à un fait. Moi j'amasse du mal, au pied de mon arbre, et les douleurs me
+visitent. Mais c'est parce que je ne lis pas, ou plutôt que je ne lis
+plus. Car j'ai lu... J'ai trop lu!... Et puis j'ai cessé. Pourquoi? J'y
+mettais trop de feu, et je courais ainsi à ma perte. En effet... quand
+une lecture m'attachait... me tenait haletant, que ce fût _l'Espion
+chinois..._ ou la _Bretagne de Pitre-Chevalier_, ou la _Guerre
+Séraphique_, ou la _Jeune Pestiférée de Saint-Domingue_, par le
+capitaine Wilson... eh bien, il arrivait que je n'avais plus la mémoire
+de mon humble condition, j'oubliais que j'étais marchand... et, quand un
+client me faisait retomber sur terre en me demandant un prix, je ne lui
+répondais pas ou je l'éconduisais, brutalement: «Laissez-moi, plus tard!
+Vous me dérangez. Vous voyez bien que je lis!» Vous êtes trop
+intelligent pour ne pas saisir tout de suite comme cette manière d'agir
+était nuisible à mes intérêts? Le lecteur tuait en moi, anéantissait le
+commerçant. C'est pourquoi j'ai dû fermer le livre, à tout jamais, du
+moins dehors, et vivre ici de moi-même, penser sur mon propre fonds, les
+yeux fixés uniquement sur les clients qui me font l'honneur de mettre en
+désordre mes casiers... Je les connais tous, mais rien que de dos... A
+les voir par derrière, à la configuration de leurs épaules, de leur
+nuque, au relief de leurs omoplates, à leur échine... à l'enfoncement et
+au port de leur chapeau, je sais quels gens c'est, et ce qu'ils
+lisent... Dès qu'ils se retournent, ils m'intimident et je les confonds.
+Leur visage ne me dit rien. Je n'ai pas eu le temps de m'en rendre
+compte. Eh bien, toutes ces personnes, et qui sont pourtant des esprits
+distingués, vous pouvez me croire, parmi lesquels il y a des
+professeurs, des savants, des chercheurs de première édition, des
+ecclésiastiques, et des jeunes filles studieuses, toutes ces personnes
+n'ont cure de la Seine, je vous l'affirme, pas plus que du palais de nos
+rois... Si on vous le soutient, on vous trompe! Le livre!... monsieur...
+ne cherchez pas ailleurs! Le vieux livre remplace tout... Le fleuve?
+Mais c'est dans mes boîtes qu'il passe! c'est là que coule, pour de
+bon... le flot d'idées, d'erreurs, de doutes, d'inquiétudes, de
+tourments et d'espoirs... sur lequel navigue l'humanité. La fin de cette
+phrase si belle, à partir de: le flot, n'est pas de moi. Elle est dans
+les _Pâquerettes polonaises_, d'un anonyme... en 1756. Il y a aussi
+autre chose... Ce fleuve, cette fameuse Seine que l'on va chercher pour
+nous tourner le sang... vous pensez bien qu'avant d'en parler avec cette
+sévérité qui vous étonne et que vous ne vous expliquez pas encore, j'ai
+dû réfléchir et y regarder à plusieurs fois...? Je la connais, moi, la
+Seine. Depuis vingt-sept ans que je suis au bord, que je la surveille,
+que je la vois faire du matin au soir, j'ai eu tout le loisir de
+l'examiner, de la surprendre et de me composer une opinion... Aussi n'y
+a-t-il pas de phraseur du vieux Paris ni de journaliste capable de m'en
+remontrer sur elle... avec qui je vis contigu, comme en ménage... sauf
+cette différence qu'elle je la quitte pour aller me coucher, tandis
+que... oui... eh bien, mon résumé, c'est qu'elle ne vaut pas cher,
+monsieur, et qu'elle est pernicieuse. D'une façon générale, la vue de
+l'eau n'est point bonne, elle pousse au spleen, aux pâles couleurs, à la
+mélancolie, au suicide... Tous les gens qui regardent l'eau trop
+longtemps, et puis qui s'assoient, qui lui parlent, qui lui lancent des
+pierres, qui la tutoyent, qui lui font des vers, qui lui prêtent des
+sentiments... tous ils finissent mal... et souvent avec elle, ils se
+jettent dedans!... L'eau, voyez-vous... ces grandes étendues noires qui
+marchent... qui viennent on ne sait d'où, qui ont l'air de vouloir vous
+emporter... ça ne devrait être permis qu'à la campagne, à distance, loin
+des villes... C'est pas franc, pas loyal... ça monte, ça descend... on
+n'y comprend rien... Qu'on nous laisse donc tranquilles. Si nos
+couverques la dérobent un peu... y a pas de quoi crier... ni se déchirer
+la poitrine. Au lieu de s'affliger pour ça, on ferait joliment mieux de
+réclamer contre les trams et le trolley qui nous déshonorent. Mais il
+n'y a pas de danger!... On s'en prend à nous, les petits... parce qu'on
+sait que nous sommes pauvres et pleins d'humilité... Et cependant,
+monsieur... que les pouvoirs publics y pensent!... le jour où on nous
+aurait réduits et où il n'y aurait plus de bouquinistes et de vieux
+livres sur les quais... ça serait la fin de Paris... On n'y viendrait
+plus... J'espère bien ne pas vivre assez pour... _Il s'interrompit_.
+Pardon. La _Femme jugée par les grands écrivains des deux sexes?..._
+Deux vingt-cinq, madame. Deux francs, là? Pas la peine d'envelopper?
+
+HENRI LAVEDAN.
+
+_(Reproduction et traduction réservées.)_
+
+
+
+LES VOYAGES
+
+ Voulez-vous remarquer, s'il vous plaît, mon amour,
+ Que, pour serrer nos coeurs l'un contre l'autre, pour
+ Tracer avec mystère autour de nos deux âmes
+ Le petit cercle bleu de lumière et de flamme
+ Dans lequel on veut vivre et mourir en s'aimant,
+ Il nous manquait tous ces décors dont les amants
+ Universellement rajeunissent leurs rêves?
+ Intraduisibles ciels, inoubliables grèves,
+ Magiques horizons, prodigieux lointains,
+ Bordighera des soirs et Naples des matins,
+ Grottes servant d'abris, et, temples, de refuges,
+ Musiques de Murcie et silences de Bruges,
+ Glaciers bleus d'Engadine et bois noirs du Tyrol,
+ Provence où le vent chaud se lamente en bémol,
+ Vérone qui n'est qu'un concert de mandolines
+ Et Rome qui n'est qu'un collier de sept collines,
+ Séville qui s'éveille et Sienne qui s'endort,
+ Tous ces légers, tous ces profonds, ces chers décors
+ Que l'amour, de tout temps, autour de l'amour dresse,
+ Nous ne les avons pas! Ces ombres de tendresse,
+ Ces soleils de Bosphore aux reflets éperdus,
+ Nos destins enlacés ne les auront pas eus!
+ Il faut que vous sachiez, hélas! la différence,
+ Et que, si j'avais pu vous sourire à Florence,
+ Mon sourire aurait eu ce charme spécial
+ Qui descend dans un coeur amoureux, lui fait mal,
+ Mais qui prend, pour durer, la forme la meilleure.
+ Ah, Dieu! si nous avions, une fois, vers cinq heures,
+ Pu passer seulement--car un instant suffit--
+ Sous cette pergola fameuse d'Amalfi!
+ Si j'avais, quand ce sont des fleurs que je te donne,
+ Pu te tendre un oeillet rose de Barcelone,
+ Ou, quand c'est du beau temps que je voudrais t'offrir
+ Un matin de juillet sur le Guadalquivir!
+ Si, quand nous nous sentons tous deux d'humeur errante,
+ Nous n'avions qu'à sortir pour entrer dans Sorrente,
+ Si, prenant ton poignet d'un geste familier
+ Et faisant de ton bras la moitié d'un collier,
+ Je t'emmenais chercher la fin d'un jour sans terme
+ Dans la poussière d'or d'un faubourg de Palerme;
+ Si la porte, là-bas, par où l'on sort du parc,
+ Donnait directement sur la place Saint-Marc,
+ Et si, dans l'ombre claire au pied du Campanile,
+ Devant le grand lion et le grand crocodile,
+ Je n'avais qu'à te dire: «Asseyons-nous, songeons! »
+ Pour voir autour de nous quatre mille pigeons;
+ Si, quelquefois, cessant de dire des paroles
+ Et ne sachant plus rien que monter en gondole,
+ Nous voguions doucement, les doigts par les doigts pris,
+ Vers l'île de Ceylan ou celle de Capri;
+ Si, d'autres fois, poussés par de plus folles brises,
+ Nous nous aventurions, la main dans la main prise,
+ Vers l'antique Liban aux cèdres fabuleux;
+ Enfin, si, nous tenant seulement par les yeux,
+ Nous partions, sur la foi d'un seul regard qui dure,
+ Vers ces climats lointains où l'on ne s'aventure
+ Qu'investi d'un amour qui vous semble plus fort
+ Que la glace, le feu, le désert et la mort!
+ Ah! si tous ces grands ciels pouvaient m'être visibles!
+ S'ils aidaient mon amour! Ah! s'il m'était possible
+ D'arracher des conseils à des beautés qu'on voit!
+ Si, pour savoir comment une épaule, à la fois,
+ Peut être langoureuse en demeurant hautaine,
+ Je pouvais consulter l'acropole d'Athènes!
+ Si, pour savoir comment un front doit se pencher,
+ J'interrogeais la tour de Pise et son clocher!
+ Si j'avais, pour garnir mes chapeaux de septembre,
+ Tout le marché aux fleurs du village de Cambre,
+ Et, pour qu'un bout de voile au bord du ciel flottât,
+ Si j'avais le vent bleu du pont de Galata!
+ Comprends donc à quel point ce serait plus facile
+ D'environner ton coeur si j'avais la Sicile
+ Pour chanter avec moi, et la Hollande pour
+ Me tendre une tulipe à chaque pleur d'amour!
+ Ah! que j'aurais voulu, dans l'odeur des pastilles.
+ Faire dégringoler des étoffes qui brillent
+ Chez un vieux marchand noir des Mille et une Nuits!
+ Ah! que j'aurais voulu m'ajouter des pays
+ Comme des ornements pour plaire à ta tendresse,
+ Porter comme un bandeau la pâleur de la Grèce,
+ Et, bijou le plus sûr que mon goût rencontrât,
+ Comme un saphir le soir foncé de Sumatra!
+ Ah! que j'aurais voulu me sentir soutenue
+ Par la diversité du ciel et de la nue,
+ Trouver chaque matin dans d'autres horizons
+ De plus roses raisons de me donner raison,
+ Et successivement posant sur mon visage
+ Ces masques éperdus que les beaux paysages
+ Donnent au front qui les regarde en s'y perdant.
+ Partir! nous en aller! huit jours! deux mois! trois ans!
+ Oh! quitter des limons pour trouver des grenades!
+ Voir des oiseaux de feu joncher des promenades;
+ Savoir que «lendemain» veut toujours dire «ailleurs»;
+ Faire presque semblant, à Rome, d'avoir peur
+ Dans un défilé noir où l'on perdit les guides;
+ Courir sur une plage où le sable a des rides,
+ Et s'enfuir en laissant à la vague un soulier;
+ Acheter des bouquets et puis les oublier;
+ Prendre un sentier marqué par du bleu sur des roches;
+ Compter des escaliers qui montent vers des cloches;
+ Imaginer le ciel d'après un vieux couvent;
+ Croire, au Japon, qu'on est dans un grand paravent;
+ Etre à Naples, marcher doucement sur la route,
+ Et recevoir au coeur ces refrains où, sans doute,
+ Pour sembler plus mortel l'amour s'appelle _amor_;
+ Etre à Madrid, revoir au fond d'un cadre d'or
+ La lèvre souriante et peut-être profonde,
+ Et rien qu'en la voyant crier: «C'est la Joconde!»
+ Voir glisser tout le temps des arbres! Voyager!
+ Changer de rive! et puis de rêve! et puis changer!
+ Suivre des grands chemins! Voir des petits villages
+ Où tremblent, au-dessus des balcons d'un autre âge,
+ Des haillons cramoisis sur de noires maisons!
+ Aller si loin qu'on croit s'échapper des saisons!
+ Ne quitter les ibis, graves sur un pied rose,
+ Que pour le Sphynx d'Égypte avec lequel on cause!
+ Enfin, trouvant au bord d'un ciel ou d'un octroi
+ Le moyen de cesser une heure d'être soi,
+ Entendre le prénom dont on est appelée,
+ Et qui vous suit toujours comme une ombre parlée,
+ Devenir un son neuf chaque fois que, traduit,
+ Il serait celui-là dans un autre pays!
+
+ Il faut de tout cela, mon amour, qu'on se passe.
+ Nous n'avons que les grands genêts, la forêt basse
+ (Car ses arbres coupés n'ont presque plus de bras);
+ Nous n'avons que la Nive bleue, et, tout là-bas,
+ Quelques petits points d'or, le soir, qui sont Bayonne.
+ Sous un soleil, toujours le même, qui rayonne,
+ Et dont nous connaissons les soirs et les matins,
+ Nous n'avons, par-dessus le vallon, pour lointain,
+ Qu'un tout petit village, et dont nous voyons toutes
+ Les mêmes bonnes gens suivre les mêmes routes;
+ Et ce village, encore, avec son fin clocher,
+ Les jours de vent du sud semble se rapprocher,
+ Tellement il a peur de garder son mystère!
+ Mais tout ça ne fait rien; et le ciel et la terre
+ Peuvent se contenter de tendre à notre amour
+ Les plus simples des fleurs, les plus simples des jours,
+ Notre amour n'en a pas demandé davantage!
+ Il nous suffit de rencontrer près du village,
+ Couple sombre avançant sur l'horizon vermeil,
+ Les deux vieux douaniers qui portent leur sommeil;
+ Il nous suffit de voir, collier de fruits qui bouge,
+ Aux balcons de bois peint pendre les piments rouges,
+ Et, chapelet de fleurs qu'on veut bien répéter,
+ Les roses de l'hiver après celles d'été.
+ Notre amour ne veut pas sur la terre autre chose
+ Que ce ciel, ce clocher, ces piments et ces roses,
+ Car, entre ces lointains dont nul n'est inconnu,
+ Notre amour est un beau petit enfant tout nu
+ Qui ne s'ajoute rien d'étrange ou de superbe,
+ Qui vit de l'air du temps, s'habille avec de l'herbe,
+ Réfléchit dans les foins, cause avec les ânons;
+ Qui se coiffe de fleurs dont chacun sait les noms;
+ Qui n'a, s'il veut cueillir des fleurs surnaturelles,
+ Qu'à se pencher sur l'eau de ses propres prunelles;
+ Qui ne demande rien que d'être encore un feu
+ Parmi les autres feux de montagne; qui peut,
+ Avec sa lèvre rouge et sa tempe pâlie,
+ Etre fou sans Espagne et beau sans Italie;
+ Qui, sans avoir besoin d'un lac près d'Annecy,
+ Construit ses souvenirs sur l'eau qui tremble ici;
+ Qui, sans avoir besoin des citronniers de Parme,
+ Sur un simple baiser fait tomber quatre larmes;
+ Qui monte jusqu'au ciel avec un peuplier;
+ Qui, pour un toit portant des piments en collier,
+ S'imagine avoir vu les tours de Pampelune,
+ Et trouve le moyen, même sans clair de lune,
+ De marquer de deux noms l'écorce d'un tilleul...
+ Notre amour est un beau petit enfant tout seul.
+
+ROSEMONDE GÉRARD.
+
+
+
+LONGWOOD NE SERA PAS ABANDONNÉ
+
+L'émotion qu'a provoquée dans le public et dans la presse la vision des
+premières ruines de Longwood, la pauvre maison où mourut l'Empereur
+captif à Sainte-Hélène (voir notre numéro du 15 novembre), vient d'avoir
+son écho utile dans les milieux parlementaires. A la date du 6 décembre,
+en effet, M. Fernand Engerand, député du Calvados, nous a adressé la
+lettre suivante que nous sommes heureux de publier:
+
+Paris, le 6 décembre 1913.
+
+«Monsieur le Directeur,
+
+» _L'Illustration_ a signalé, avec une patriotique indignation, l'état
+déplorable où l'incurie de l'administration avait mis, à Sainte-Hélène,
+la maison et le tombeau de Napoléon. Dès que j'eus pris connaissance du
+pathétique article de M. Albéric Cahuet, je me suis rendu aux Affaires
+étrangères où les faits signalés me furent confirmés, et le 10 novembre
+je présentai un amendement portant ouverture d'un crédit de 20.000
+francs «pour assurer, en l'île Sainte-Hélène, l'entretien du domaine de
+Longwood, où mourut Napoléon Ier».
+
+» J'ai été assez heureux pour pouvoir obtenir l'adhésion de députés
+appartenant à tous les groupes politiques: MM. Maurice Barrés, Benazet,
+amiral Bienaimé, Jules Delafosse, commandant Driant, Lannes de
+Montebello, Millerand, Henry Pâté, Paul Boncoeur, général Pédoya,
+Dominique Pugliesi, Conti, Raiberti, Joseph Reinach, Marcel Sembat, de
+Villebois-Mareuil.
+
+» Cette réunion d'hommes si divers au point de vue politique nous permet
+d'espérer que la cause nationale, que vous avez si noblement défendue,
+obtiendra l'assentiment de la Chambre.
+
+» Veuillez agréer...
+
+» FERNAND ENGERAND. »
+
+Le rapporteur de la commission du budget, M. Louis Marin, député de
+Nancy, est tout acquis à l'amendement Engerand, dont les signataires,
+nous le savons, espèrent obtenir l'adhésion quasi unanime de la Chambre.
+Ainsi s'affirmera qu'il s'agit bien là d'une oeuvre nationale et non
+point d'une oeuvre de parti.
+
+Le sacrifice demandé est faible. Il est urgent. Les 20.000 francs
+ajoutés au crédit de 358.000 francs du chapitre 20 du budget des
+Affaires étrangères (Entretien des immeubles français à l'étranger),
+pourront sauver Longwood d'une ruine immédiate. Il est donc inopportun
+de songer, dès maintenant, pour relever les ruines de Sainte-Hélène,
+soit à une souscription publique qui, évidemment, donnerait dix fois les
+sommes nécessaires, soit--comme le proposait un de nos lecteurs bien
+inspiré--à une collecte entre tous les membres de la Légion d'honneur.
+Que l'État s'acquitte lui-même des devoirs de l'État. Ce sera mieux,-et
+plus digne.
+
+
+
+L'INAUGURATION DU MUSÉE ANDRÉ
+
+Le magnifique musée du boulevard Haussmann, contenant les inestimables
+collections léguées à l'Institut par Mme Edouard André, et dont notre
+numéro de Noël a révélé au grand public de _L'Illustration_ les
+sensationnelles merveilles, est maintenant officiellement ouvert: lundi
+matin, le président de la République l'inaugurait par une visite.
+
+Guidé par M. Émile Bertaux, conservateur, il s'y attarda longtemps,
+goûtant en connaisseur éclairé, en érudit, en artiste, le charme et la
+beauté de tant de chefs-d'oeuvre rassemblés.
+
+Dans la grande salle de la Renaissance, on présenta à la signature du
+chef de l'État un registre, posé sur une vénérable table du seizième
+siècle. Il y apposa sa signature, suivie de la mention «de l'Académie
+française».
+
+[Illustration: M. Poincaré au musée André, devant la fresque de Tiepolo.
+Derrière le Président, M. Émile Bertaux et M. Léon Bérard.]
+
+
+
+UN NOUVEAU GOUVERNEMENT
+
+La semaine dernière, tandis que, tout aux soins de l'envoi et de la
+distribution de notre numéro de Noël, nous oubliions, pour des
+préoccupations d'art et de beauté, l'actualité souvent assez maussade,
+survenait, en politique, un événement qui produisit sur l'opinion une
+impression pénible: mardi, le 2 décembre, un vote de la Chambre
+renversait le ministère Barthou, qui avait tant mérité du pays en lui
+redonnant l'armée forte indispensable à sa sécurité.
+
+On discutait, depuis le vendredi précédent, l'emprunt d'un milliard 300
+millions jugé nécessaire par le gouvernement. Au cours de ces séances,
+les rudes alertes n'avaient pas manqué au ministère, de la part des
+radicaux et des socialistes. M. Joseph Caillaux, notamment, lui avait
+été un adversaire obstiné. Pourtant, la veille encore de ce scrutin qui
+l'obligea à démissionner, M. Barthou avait remporté, à force d'énergie,
+un premier succès, en faisant accepter le principe de son projet. Cette
+victoire allait avoir un lendemain funeste: mardi, la Chambre, par 290
+voix contre 265, refusait d'accepter que les titres à émettre portassent
+une mention garantissant contre tout impôt l'immunité de la rente.
+
+Le ministère quittait aussitôt la salle des séances, salué d'un cri: «A
+bas les trois ans!» C'était M. Vaillant qui trahissait ainsi l'une des
+raisons de l'animosité de l'extrême-gauche contre le gouvernement
+qu'elle venait d'abattre. M. Louis Barthou, qui allait franchir le
+seuil, se retourna et dit simplement: «Vive la France!» Deux politiques,
+nettement, s'étaient soudain dressées l'une en face de l'autre.
+
+Les deux triomphateurs de cette journée--«l'une des plus déplorables et
+des plus néfastes que nous ayons connues», a écrit le _Temps_--étaient
+M. Caillaux et M. Jaurès, incarnations des radicaux et des socialistes.
+Le président de la République, dont le devoir était, en cette
+circonstance, particulièrement difficile et lourd de responsabilités,
+eut pourtant, après les habituelles consultations, la pensée qu'on
+pourrait former un cabinet de conciliation, de «concentration
+républicaine». M. Alexandre Ribot, à la suite d'une conversation avec M.
+Caillaux, dut décliner la mission que désirait lui confier M. Raymond
+Poincaré d'assumer cette tâche. M. Jean Dupuy, à son défaut, l'accepta.
+Mais les pourparlers qu'il engagea ne purent aboutir: sa courageuse
+bonne volonté se heurta à des oppositions, à des embûches que le public
+entrevit, devina sans les bien discerner, et dont il n'allait pas tarder
+à connaître l'origine.
+
+[Illustration: La salle des réunions du bureau du Comité exécutif du
+parti radical et radical-socialiste.]
+
+Pour la première fois dans notre histoire politique, apparaît nettement,
+au début de cette crise, l'action d'une organisation dont l'existence
+était connue, mais dont le rôle était jusqu'à présent demeuré sinon
+occulte, du moins d'arrière-plan et de demi-lumière. Les journaux, les
+hommes politiques, la désignent couramment sous le nom de «Comité de la
+rue de Valois». Son titre exact est «Comité exécutif du parti radical et
+radical-socialiste». C'est lui qui, tous ces derniers jours, a dicté ses
+volontés, donné l'investiture aux futurs ministres, ou, tout comme en un
+conclave de Rome, prononcé contre eux «l'exclusive». C'est de lui
+qu'émane le cabinet Doumergue, appelé à recueillir la succession du
+cabinet Barthou. Le président en est M. Joseph Caillaux lui-même,
+récemment élu contre M. Camille Pelletan, et devenu, dans la nouvelle
+combinaison, ministre des Finances.
+
+[Illustration: M. Doumergue à son téléphone pendant les négociations
+pour la formation du ministère.]
+
+Son autorité s'étend sur 800 membres environ, sénateurs, députés, ou
+candidats éventuels, presque toujours, à l'une ou l'autre Chambre. Les
+parlementaires sont membres de droit; il leur suffit d'adhérer au
+programme du parti, qui vient d'être refondu au Congrès de Pau, en
+octobre dernier, et, plus tard, de verser une cotisation annuelle de 200
+francs. Les autres membres sont élus, en assemblée, sur présentation de
+listes établies par les comités adhérents de province, à raison de deux
+pour 250.000 habitants.
+
+Ponde en 1901, le Comité exécutif a pour mission de diriger la politique
+et l'organisation du parti radical et radical-socialiste; d'exécuter les
+décisions prises par le parti en ses congrès annuels; de veiller enfin à
+la discipline.
+
+[Illustration: Rue de Valois: l'antichambre du Comité.]
+
+Il est administré par un bureau composé de 34 membres pris moitié parmi
+les parlementaires, moitié parmi les sociétaires libres. Au nombre des
+personnalités notables du bureau actuel figurent MM. les sénateurs
+Trouillot, Perchot, Bepmale; MM. les députés Bouffandeau,
+Franklin-Bouillon, Ceccaldi, Peytral, Malvy, désormais ministre du
+Commerce dans le cabinet Doumergue.
+
+Le temple où s'élaborent les bulles, les monitoires, les encycliques du
+parti, d'où partent ses anathèmes et ses excommunications, n'est guère
+imposant. C'est, au nº 9 de la rue de Valois, au-dessus d'un restaurant,
+un modeste appartement au troisième étage du vieux Palais Royal,--Palais
+Egalité! Dans l'antichambre, où s'accroche le téléphone, trône, sur la
+cheminée, une République fleurie, étoilée, le col ceint de perles, la
+gorge aimablement dévoilée,--point trop farouche, enfin. La salle du
+Conseil ouvre par des fenêtres carrées--c'est l'étage en _mezzanine_ du
+Palais--sur le jardin. Nul apparat dans cette pièce qui voit, une fois
+par semaine, le jeudi, se réunir les Trente-Quatre: quelques
+portemanteaux aux murs, quelques chaises cannées autour d'une table
+recouverte d'un tapis de style vaguement Empire, et sur cette table deux
+sonnettes, comme si le président avait parfois à faire tête à des
+tumultes qu'un seul tintement ne saurait dominer.
+
+Cette salle est demeurée déserte jeudi dernier; la séance hebdomadaire
+avait été décommandée: le nouveau ministère, en effet, se présentait
+devant les Chambres. C'était, rue de Valois, fête chômée.
+
+[Illustration: S. Jacquier. M. Maginot. I. Malvy. M. Monis. M. R.
+Renoult. M. Viviani. M. F. David. M. A. Lebrun. R. Péret. H. G.
+Doumergue. M. Bienvenu-Martin. H. Caillaux. M. Métin. M. Noulens. Le
+nouveau Cabinet.--Manquent dans ce groupe MM. Raynaud et Ajam.]
+
+
+
+UN «CENTRE MONDIAL»
+
+Le séjour à Rome est particulièrement prenant: la grandeur des souvenirs
+qu'évoque chaque ruine exalte les imaginations les plus pondérées;
+nombre d'artistes, de poètes, de soldats, en contemplant l'étroit espace
+du forum, durent rêver pour leur patrie cette puissance mondiale que,
+seule, posséda la ville des Césars. Un jeune sculpteur américain fixé à
+Rome, M. Hendrik Christian Andersen, a fait un rêve moins grandiose,
+plus facile à réaliser, croit-il, et auquel il a su donner une forme
+concrète au prix d'un labeur digne d'admiration.
+
+M. Andersen improvise une ville internationale, sorte de capitale de
+l'humanité, où seraient centralisés les efforts destinés à assurer tous
+les progrès. Non content de nous en vanter la nécessité, il nous la
+présente dans une publication de grand luxe, magnifiquement illustrée,
+«qui ne saurait être achetée, et qui n'est envoyée qu'à un groupe limité
+d'hommes dignes et capables de s'intéresser à un projet de ce
+caractère». Cette oeuvre gigantesque occupa pendant dix ans trente et un
+architectes, sous la direction de M. Ernest Hébrard, grand prix de Rome,
+aidé par son frère Jean Hébrard. Trois peintres et un ingénieur
+complétaient une pléiade qui nous offre aujourd'hui les plans
+rigoureusement étudiés des monuments nombreux et gigantesques devant
+former le noyau de la cité future.
+
+M. Andersen s'est réservé la partie sculpturale. Pour cette oeuvre
+ultra-moderne, il a voulu, comme les architectes, adopter les formules
+de l'art antique le plus pur; il nous propose une vingtaine de groupes
+ou d'allégories où s'affirme, avec la foi exubérante de la jeunesse, un
+talent digne de respect.
+
+Le Centre d'art comprendrait un Temple de l'Art, une École d'art, des
+musées, un conservatoire de musique et de tragédie, etc.. «Le musicien
+présenterait ses symphonies et ses opéras, certain d'être entendu et
+impartialement jugé; le dramaturge apporterait ses oeuvres, avec
+l'assurance d'être dignement monté et joué, une fois accepté par un jury
+international.»
+
+Dans le Temple de l'Art, on aménagerait une salle d'auditions
+«constituant en elle-même un colossal instrument de musique», deux
+galeries permanentes de sculpture, deux galeries permanentes de
+peinture, et de vastes galeries pour les expositions temporaires. Ce
+temple couvrirait un quadrilatère de plus de 250 mètres de côté, soit
+une superficie de 60.000 mètres carrés. Bien petite chose encore à côté
+de notre Louvre qui occupe près de 200.000 mètres!
+
+Dans le Centre olympique, ouvert aux athlètes de toutes les nations, on
+verrait un stade de 800 mètres de côté, et un natatorium où «des statues
+de 80 mètres, représentant l'homme et la femme dans toutes les
+splendeurs de leur développement physique, formeraient une porte de
+leurs bras étendus et de leurs mains jointes».
+
+Au milieu du Centre scientifique s'élèverait la Tour du Progrès, en
+acier revêtu de marbre, entourée de quatre palais immenses destinés aux
+congrès internationaux.
+
+Cette Tour, qui doit être le chef-d'oeuvre de l'art de l'ingénieur,
+repose sur une base circulaire au centre du square des Congrès
+scientifiques. Elle s'élève à une hauteur de 320 mètres sur environ 100
+mètres de largeur à la base. Les eaux de la «Fontaine de Vie», qui
+coulent d'une extrémité à l'autre de l'avenue des Nations, baignent ses
+abords. On l'atteint en franchissant quatre ponts monumentaux qui
+accèdent à une terrasse formant le rez-de-chaussée et où se développe
+une salle circulaire dont le plafond en coupole a 40 mètres de hauteur.
+
+De ce rez-de-chaussée, vingt-quatre ascenseurs conduisent à une seconde
+terrasse sur laquelle s'ouvre une salle plus petite. Puis la Tour
+s'élance d'un seul jet, offrant une quarantaine d'étages desservis par
+seize ascenseurs, et qui pourraient être affectés à des ensembles
+complets de bureaux.
+
+Le soubassement de la Tour communique directement avec deux
+embranchements du chemin de fer souterrain, dont trois stations
+s'ouvrent sur le square des Congrès. Un de ces embranchements relie tous
+les édifices importants de l'ensemble du Centre Mondial; l'autre, à un
+niveau inférieur, conduit à tous les quartiers de la ville et aboutit à
+la Grande Gare.
+
+Enfin, le sous-sol, de proportions colossales, serait consacré à
+l'installation de machines typographiques assez puissantes pour exécuter
+la tâche d'une Presse mondiale publiant des journaux, sans arrêt et dans
+des langues diverses. Des ascenseurs relient cette imprimerie à quatre
+pavillons d'angle, hauts chacun de sept étages, qui servent de
+contreforts à la masse de la Tour et qui offriraient des bureaux
+particuliers aux délégués de la presse de tous les pays.
+
+Un groupe accessoire constituerait le Centre civique: six quartiers
+bourgeois, construits en échiquier, «comme en Amérique», et pouvant
+contenir chacun de 100.000 à 120.000 âmes, rayonneraient autour de la
+zone administrative et commerciale, cette dernière «un peu resserrée,
+pour la commodité des échanges».
+
+Le Centre Mondial serait placé sous un climat tempéré, de préférence au
+bord de la mer, pour faciliter des randonnées vers tous les points du
+globe.
+
+Au dire de l'auteur, des sites propices abondent sur la côte de
+l'Atlantique, entre Panama et la Nouvelle-Angleterre, nom sous lequel on
+désignait jadis la région où prospèrent aujourd'hui New-York et Boston.
+Les rives de la Méditerranée offrent également des points favorables: en
+France, près de Fréjus; en Italie, à l'embouchure du Tibre; en Espagne,
+en Tunisie, en Tripolitaine. Si l'on préfère l'intérieur du continent,
+on pourra choisir la Belgique, la Hollande, la Suisse; en France, M.
+d'Estournelles de Constant préconise les environs de Pontoise.
+
+Devant un tel projet, dont nous n'avons fait que résumer les grandes
+lignes, on ne sait s'il faut admirer davantage la foi généreuse de
+l'auteur ou le talent dépensé par lui et par ses collaborateurs pour une
+oeuvre qui ne nous paraît guère susceptible de voir le jour dans un
+avenir rapproché.
+
+Ce n'est pas à notre époque de concurrence intensive que les
+gouvernements consentiront à aliéner les bénéfices de leur activité
+propre, dans une branche quelconque, au profit d'une cité cosmopolite
+créée hors de leurs frontières. D'ailleurs, si une telle centralisation
+paraît difficile à réaliser, ses avantages restent fort discutables. Au
+point de vue commercial et économique, par exemple, on ne saurait, par
+une simple organisation administrative, fût-elle internationale,
+modifier les courants créés au cours des siècles à la faveur des
+situations géographiques, de la répartition des matières premières et du
+développement industriel des divers pays. Quant à la centralisation
+artistique mondiale, elle aurait pour conséquence d'engendrer une
+formule banale faisant rapidement disparaître le génie de chaque race.
+
+D'ailleurs, à quoi bon cette création: Paris n'est-il pas, ne sera-t-il
+pas encore longtemps, et toujours, espérons-le, comme centre
+scientifique et centre d'art, dès lors, comme centre mondial, _the beast
+in the world?_
+
+F. HONORÉ.
+
+[Illustration: Une tour de 320 mètres, en acier revêtu de marbre,
+projetée pour une ville hypothétique, la cité du «Centre Mondial»]
+
+
+
+[Le lieutenant Schadt, qui fit arrêter les magistrats de Saverne.]
+
+LES EXPLOITS DE LA PETITE GARNISON
+
+Les Allemands, sans doute, ont été les premiers surpris du
+retentissement si grave que viennent d'avoir, au Reichstag et dans toute
+l'Allemagne, les incidents de Saverne. Il y a, semble-t-il, quelque
+chose de changé dans la manière allemande de concevoir le respect de la
+dignité individuelle et de la fierté d'une race. Les exploits de la
+petite garnison d'Alsace ont porté un coup imprévu et peut-être décisif
+à la toute-puissance du colosse militaire. Le régime de la botte
+allemande a été blâmé par le peuple allemand lui-même. Le pouvoir
+personnel, le cabinet impérial, a été atteint par le vote qui a frappé
+le chancelier, et des voix, de grandes voix qui ont été entendues par
+toute l'Europe, ont déclaré, au Reichstag, que le régime d'arbitraire et
+de vexation n'avait pas l'approbation du pays et que nulle part, en
+aucune circonstance, l'armée n'était au-dessus de la loi.
+
+Il faut bien reconnaître aussi que rarement le bon sens d'un peuple eut
+lieu d'être exaspéré par autant de gestes odieux et de maladresses
+accumulées. Nous pouvions croire, lorsque, dans notre numéro du 22
+novembre, nous reproduisions les portraits, désormais historiques, du
+lieutenant von Forstner et du colonel von Reutter, que les incidents,
+alors connus--l'injure aux Alsaciens, traités de _wackes_ ou voyous,
+l'insulte au drapeau français et à la légion étrangère, les mesures
+inadmissibles prises par le colonel von Reutter contre la population
+civile de Saverne--n'auraient d'autres suites que de promptes sanctions,
+opportunément venues d'en haut, de Strasbourg ou de Berlin. Mais, à la
+stupeur générale, en deçà comme au delà du Rhin, les choses se passèrent
+tout autrement. La «petite garnison» poursuivit ses exploits et le
+lieutenant von Forstner, ni découragé, ni blâmé, continua, avec
+l'approbation de son colonel et vraisemblablement du chef du 19e corps
+d'armée, le général von Deimling, d'exaspérer, par son attitude, par ses
+gestes, par sa seule présence, une population réputée depuis des siècles
+pour son très paisible caractère.
+
+[Illustration: L'adjudant Baillet, contraint de quitter l'armée après
+quatorze ans de service.]
+
+[Illustration: Le général von Deimling, commandant du XVe corps à
+Strasbourg.]
+
+[Illustration: Mme Lévy (76 ans), qui fut brutalisée chez elle par les
+soldats.]
+
+[Illustration: Charles Blank, l'infirme frappé d'un coup de sabre par le
+lieutenant von Forstner.]
+
+LES ÉVÉNEMENTS DE SAVERNE
+
+[Illustration: Le sergent Hôflich, qui offrit trois marks pour «la peau
+d'un Alsacien».]
+
+Et d'abord on avait, à Saverne, la certitude que les paroles
+outrageantes reprochées au lieutenant von Forstner avaient bien été
+prononcées par lui. Douze recrues en avaient témoigné, à la grande
+fureur de l'autorité militaire qui avait vu, dans cette «indiscrétion»,
+une manière de complot de caserne et qui, en attendant d'autres
+sanctions plus dures, avait changé de garnison les soldats alsaciens et
+mis d'office à la retraite l'adjudant Baillet, malgré ses quatorze ans
+de bons et loyaux services. Ces mesures, naturellement, n'avaient pu
+qu'augmenter l'irritation locale. Sans doute, le lieutenant von Forstner
+eût-il été sage en évitant, en ces circonstances, de paraître dans les
+rues de Saverne. Il s'y montra néanmoins, mais avec une escorte, quelque
+peu ridicule, de quatre hommes armés, qui l'accompagnèrent partout, au
+restaurant, au bureau de tabac, et chez le marchand de chocolat. Des
+gamins--comme en tous pays--ne manquèrent point de suivre les soldats et
+se réjouirent, sans discrétion, de voir un herr lieutenant aussi bien
+protégé. Leur rire, ce rire d'Alsace qui déplaît si fort aux immigrés,
+exaspéra M. von Forstner et ses camarades. Une première fois, le 26
+novembre au soir, un lieutenant du 99e, nommé Schadt, en revenant d'un
+banquet d'officiers, avec l'inévitable von Forstner, avait fait sortir
+la garde de la caserne pour arrêter les gens qui riaient sur le passage
+des officiers: d'où l'arrestation d'un apprenti boulanger et d'un
+paisible agent de banque, M. Lucien Kahn, que le sous-préfet fit
+remettre en liberté dans la soirée. Mais cette sorte d'agression
+préludait à des événements plus graves. Le lendemain, en effet, vers les
+7 heures du soir, le lieutenant von Forstner, quittant la caserne avec
+son escorte de soldats, retrouva du même coup son cortège de gamins,
+qui, de plus en plus fort, criaient à la chien-lit. Le lieutenant Schadt
+fit aussitôt sortir du corps de garde 80 soldats en armes, et le colonel
+von Reutter, accouru, ordonna lui-même aux tambours de battre la charge.
+Il n'y avait cependant, hors les enfants, que de rares curieux, quatre
+ou cinq paisibles badauds sur lesquels se ruèrent les soldats. Huit
+hommes envahirent même, on ne sait trop pourquoi, une maison voisine,
+firent irruption dans l'appartement occupé par un menuisier nommé Lévy
+qu'ils arrêtèrent après avoir brutalisé de la façon la plus odieuse sa
+mère, une octogénaire infirme qui, peut-être, «avait ri». Mais cet
+exploit ne devait être ni le dernier ni le plus fort. A ce moment en
+effet, les juges de Saverne et le procureur impérial sortaient du palais
+de justice, après une audience prolongée. Le lieutenant Schadt, qui
+avait organisé la chasse à l'homme, fit arrêter le procureur impérial
+lui-même et l'un des juges, malgré leurs véhémentes protestations. Ces
+prisonniers, comme l'on pense, ne furent pas longtemps retenus, mais ce
+fait, inouï, donne la mesure du sang-froid des troupes de Saverne. De
+paisibles citoyens, cette nuit-là, des enfants, couchèrent dans les
+locaux disciplinaires, tandis que se préparaient les protestations
+indignées que, dès le lendemain, le président du tribunal et le corps
+municipal télégraphiaient, le premier au ministre de la Justice, et le
+second au Reichstag.
+
+[Illustration: M. Lucien Kahn, arrêté pour avoir ri.]
+
+[Illustration: Le lieutenant von Forstner sortant du bureau de tabac
+devant lequel l'attendait son escorte.--_Instantané R. Weil, pris à 4
+heures du soir._]
+
+[Illustration: Une patrouille sortant de la caserne, ancien château de
+Rohan. _Phot. A. Merckling._]
+
+[Illustration: Le conseiller de justice Kalisch, qui fut arrêté, le
+conseiller Beemelmans et un de leurs amis.]
+
+La dépêche de la municipalité de Saverne réclamant la protection des
+lois pour la population civile contre les excès des militaires fut lue
+au Reichstag, le 1er décembre, par le président Kaempf au milieu d'une
+émotion profonde. Le groupe des députés alsaciens-lorrains prit texte de
+cette protestation pour interpeller le chancelier, qui se contenta, ce
+jour-là, de répondre qu'une enquête étant ouverte il fallait en attendre
+le résultat. Or, voici que, le lendemain même de cette prise de contact,
+une singulière nouvelle vint mettre le comble à l'exaspération des
+députés. On apprenait, en effet, que M. von Forstner--cet «énergumène»,
+comme on l'appelle couramment au Reichstag--avait, dans la matinée, au
+cours d'une promenade militaire avec sa compagnie, blessé à la tête à
+coups de sabre un jeune cordonnier infirme, du nom de Charles Blank. Le
+rapport officiel disait que des gamins avaient entouré les soldats dans
+la traversée de Dettwiller, à l'ouest de Saverne, et que le lieutenant
+avait dû leur faire donner la chasse par trente de ses hommes. Les
+enfants, plus agiles, avaient échappé aisément, gaiement. Et, sans doute
+pour ne point revenir les mains vides, les soldats--avec ce même
+discernement qui leur avait fait arrêter un procureur impérial--étaient
+tombés sur un passant peu valide, puisqu'il avait un pied bot, mais qui,
+néanmoins, se débattit comme un diable. Eut-il un geste menaçant? On ne
+sait trop ce qu'il faut croire de la version officielle. Ce qu'il y a de
+certain, c'est que le terrible lieutenant n'hésita pas à se servir de
+ses armes contre cet homme désarmé, et le malheureux infirme fut
+conduit, la tête en sang, chez le bourgmestre de Dettwiller qui le prit
+aussitôt sous sa protection.
+
+[Illustration: LES JOURNÉES TROUBLÉES DE SAVERNE.--Lecture publique de
+la proclamation de la municipalité, recommandant aux habitants de
+s'abstenir de toute manifestation et de rester chez eux le soir
+venu.--_Phot. A. Dahlet._]
+
+[Illustration: Le lieut. von Forstner. Une promenade du lieutenant von
+Forstner dans les rues de Saverne.]
+
+Le lendemain 3 décembre, au Reichstag, en d'éloquentes protestations, M.
+Fehrenbach, député du centre, après avoir parlé du préjudice moral
+énorme causé par ces incidents à l'empire, affirma que «si jamais
+L'autorité militaire devait l'emporter sur l'autorité civile, c'en
+serait fini de l'Allemagne»; et M. von Calker, député national-libéral
+et professeur à l'université de Strasbourg, déclara que tous les
+résultats obtenus par la politique de réconciliation en Alsace-Lorraine
+étaient désormais «fichus». La réponse embarrassée du chancelier,
+l'attitude dédaigneuse du ministre de la Guerre, accrurent l'irritation
+très générale de l'assemblée, et, le 4 décembre, dans ce pays au régime
+presque absolu, et dont le peuple est le plus militariste du monde, on
+vit les nationalistes et les centristes s'allier aux radicaux et aux
+socialistes pour exprimer à une immense majorité (293 voix contre 54), à
+propos des incidents militaires de Saverne, leur méfiance envers le
+chancelier de l'empire.
+
+[Illustration: LA SANCTION DES INCIDENTS DE SAVERNE.--Le départ du 99e
+d'infanterie pour les camps de Bitche et de Haguenau. Le régiment se
+dirige vers les quais d'embarquement ou l'attendent deux trains
+spéciaux.--_Phot. A. Merckling._]
+
+
+
+[Illustration: L'empereur et le chancelier.]
+
+[Illustration: Le comte de Wedel et M. de Bethmann-Hollweg.]
+
+[Illustration: Les généraux von Deimling et von Linker.]
+
+A DONAUESCHINGEN: LES TÊTE-A-TÊTE DANS LE PARC
+
+Il a été dit, et par les personnages les plus autorisés, que le
+chancelier avait reçu des dépêches de l'empereur ordonnant d'accorder
+certaines satisfactions à la population de Saverne et que, las ou
+malade, il avait négligé de communiquer ces documents au Reichstag. Mais
+il apparaît surtout que le chancelier, qui eût pu refuser de répondre
+aux interpellateurs sur des actes qu'il ne contresignait pas: les ordres
+du cabinet militaire, accepta de défendre la mauvaise cause et laissa
+les coups s'abattre sur lui pour ne point découvrir son souverain. Le
+chancelier perdit la bataille. Mais l'empereur, demeuré théoriquement en
+dehors de la querelle, pouvait esquisser, dès lors, le geste
+d'apaisement et, de fait, au château de Donaueschingen--où il
+villégiaturait, comme en 1908, chez son ami, le prince de
+Fürstenberg--après avoir eu une conversation, dont le détail serait bien
+intéressant pour l'histoire, avec M. de Bethmann-Hollweg, le comte de
+Wedel, statthalter d'Alsace-Lorraine, et le général von Deimling,
+Guillaume II décida que «la garnison de Saverne serait transférée
+jusqu'à nouvel ordre aux champs de manoeuvres de Bitche et de Haguenau».
+
+[Illustration: Le colonel du 99e et Mme von Reutter attendent le rapide
+de Strasbourg.]
+
+L'ordre de départ, parvenu dans la journée du 5 au colonel von Reutter,
+fut tenu secret hors de la caserne, mais on devina, à l'émotion des
+femmes d'officiers et de sous-officiers, les préparatifs du grand
+déplacement. Le chef de gare fut avisé d'avoir à former d'urgence deux
+trains spéciaux.
+
+Et le samedi C décembre, à deux heures de relevée, par un temps gris et
+glacial, les bataillons du 99e évacuèrent Saverne, tristement, malgré la
+musique, qui jouait des airs appropriés: «Je suis Prussien»,
+«L'Allemagne avant tout», etc. Le colonel, escorté de quatre gendarmes,
+avait précédé ses hommes à la gare. Le lieutenant von Forstner ne parut
+point dans le défilé du départ. Et, dans les avenues ruisselantes, à
+peine quelques «Wackes», corrects et silencieux, regardaient la «petite
+garnison» qui, dans la boue froide et sous la neige fondue, s'en
+allait...
+
+ALBÉRIC CAHUET.
+
+[Illustration: LES CONFÉRENCES DE DONAUESCHINGEN ET LEUR RÉSULTAT.--Le
+99e régiment quitte Saverne, musique en tête.--_Phot. A. Merckling._]
+
+
+
+[Illustration: Carpentier (culotte blanche); Wells (culotte noire).]
+
+[Illustration: Carpentier place un terrible doublé à l'estomac.]
+
+[Illustration: Wells plié en deux après le coup.]
+
+[Illustration: Carpentier regarde Wells étendu pendant les dix secondes
+qui décident sa mise hors de combat.]
+
+[Illustration: Après le _knock out_ prononcé par l'arbitre, Carpentier
+se penche le premier pour secourir son adversaire abattu.]
+
+[Illustration: Carpentier veut serrer la main de son adversaire, qui
+n'est pas encore revenu à lui.]
+
+[Illustration: Carpentier porté en triomphe par ses seconds et Wells
+soutenu par les siens.]
+
+SEPT ÉPISODES D'UNE GRANDE VICTOIRE FRANÇAISE EN BOXE ANGLAISE
+
+LE MATCH CARPENTIER-WELLS
+
+Si le match sensationnel qui, cette semaine, a mis aux prises, à
+Londres, Georges Carpentier et Bombardier Wells, a suscité en France
+l'intérêt toujours accordé aux rencontres de cet ordre, il n'est pas
+exagéré de dire qu'il a eu, pour nos voisins, l'importance d'un
+événement national, où la réputation britannique, en matière de boxe,
+était engagée. Il offrait au champion anglais, battu à Gand, en juin
+dernier, par Carpentier, qui, précédemment, avait triomphé tour à tour
+de Young Josephs, de Jim Sullivan et de Bandsmann Rice, l'occasion d'une
+revanche solennelle; et il a, au rebours des espérances ardemment
+manifestées de l'autre côté du détroit, consacré la science
+pugilistique, le sang-froid, l'audace du Français.
+
+Le combat a eu lieu, lundi dernier, sur le ring du National Sporting
+Club, devant une assistance fort élégante et choisie; il suffit
+d'indiquer que le prix des places allait de 75 à 250 francs. Nos
+photographies évoquent les péripéties de la lutte, qui fut
+singulièrement rapide. Carpentier, plus brillant que jamais, impatient
+de vaincre, la conduisit avec prestesse, prenant immédiatement
+l'offensive, harcelant son adversaire dans un incessant corps à corps.
+Un «doublé» à l'estomac ébranlait bientôt Bombardier Wells, qui,
+durement atteint, se repliait sur lui-même; Carpentier, après s'être un
+peu reculé, le frappait au menton, et l'abattait d'un dernier coup à
+l'estomac. En 73 secondes, le champion d'Angleterre, plus âgé de cinq
+ans que le nôtre, et plus lourd de 10 kilos, avait été mis _knock out_.
+
+Après un moment d'étonnement, de consternation légitime, les
+spectateurs, sportsmen avant tout, acclamèrent le vainqueur, qui dut
+apparaître au balcon du club, salué par une foule enthousiaste.
+
+
+
+[Illustration: A Ada-Bazar: la foule autour de l'appareil.]
+
+[Illustration: A Konia: Daucourt s'entretenant avec le grand chef des
+derviches tourneurs.]
+
+[Illustration: A Konia: les élèves des écoles françaises, avec leur
+drapeau et leur fanfare; près de l'aéroplane, le père Gaudens.
+_Photographies H. Roux._]
+
+PARIS-LE CAIRE EN AÉROPLANE
+
+Pauvre Daucourt! Après des prodiges de courage et d'endurance, ayant dû
+braver trop souvent des conditions atmosphériques qui lui faisaient
+courir les plus grands dangers, il avait presque franchi le massif du
+Taurus. Malgré le bris de son appareil, il pouvait espérer qu'aucun
+autre Français volant dans son sillage--pas plus Bonnier que
+Védrines--ne planerait avant lui au-dessus des Pyramides. Mais les
+gardiens de son monoplan, qu'il aurait été facile de réparer, l'ont
+laissé brûler; et, malgré son désir ardent de ne pas arrêter un si bel
+effort, la Ligue nationale aérienne, dont les ressources sont limitées,
+renonce à l'envoi d'un nouvel appareil. Le transport en grande vitesse,
+par chemin de fer, de Paris à Eregli, coûterait près de 20.000 francs!
+
+Nous avons reçu de M. Roux, compagnon de voyage de Daucourt, de
+nouvelles notes accompagnées de photographies, les dernières sans doute.
+Nous reprenons ce journal de route à Podima, dernière escale des
+voyageurs avant Constantinople. (Nous renonçons à publier les vues
+prises au-dessus de la Corne d'Or et du Bosphore; embrumées, elles
+donnent une idée trop vague de ce panorama merveilleux.)
+
+Le 8 novembre, après déjeuner, escortés par tous les habitants de
+Podima, nos compatriotes descendent vers la plage, et bientôt le
+monoplan s'envole. Le vent arrière est assez fort; pendant une centaine
+de mètres, il rabat l'appareil à 10 mètres à peine au-dessus de l'eau.
+On monte ensuite, assez rapidement, le long de la côte, et, au bout de
+dix minutes, on vogue à 1.000 mètres au-dessus du lac Derkos.
+
+«... La nature du terrain reste la même; collines recouvertes par
+endroits de petits bois ou de broussailles fort peu propices à un
+atterrissage.
+
+» A 3 h. 1/2 nous allons droit sur Hademkeuiet nous distinguons
+parfaitement la mer de Marmara. A notre gauche émerge peu à peu de la
+brume, sur une étendue telle que nous doutons d'abord, la ville si
+impatiemment désirée et qui termine la première partie de ce long
+voyage.
+
+» Stamboul, Péra, Scutari, ne forment à nos yeux qu'une immense
+agglomération très blanche et très confuse de palais et de mosquées aux
+minarets élancés. Nous dominons à la fois la mer Noire, le Bosphore et
+la Marmara. Par-dessus tout cela un soleil clair, mais dont l'automne
+adoucit l'éclat. Nous oublions toutes les difficultés vaincues par la
+ténacité de Daucourt, et nous jouissons d'un spectacle merveilleux que
+n'ont jamais contemplé les empereurs de Byzance.
+
+» Un grand hangar se détache nettement sur le sol, au milieu du champ
+d'aviation de San Stefano. Daucourt arrête le moteur et, sans bruit,
+nous descendons en une glissade folle vers le point désigné qui marquera
+notre dernier atterrissage sur la terre d'Europe. Alors c'est
+l'enthousiasme de plusieurs centaines de compatriotes et d'amis ottomans
+qui crient «Vive la France», comme si tout le génie de notre race était
+représenté par l'arrivée de ces quelques morceaux de bois et de toile
+auxquels nos ingénieurs ont donné les ailes et le coeur d'acier qui les
+animent. On acclame notre pays: c'est la seule récompense que nous
+avions désirée.
+
+» Mme Bompard, qui était venue trois jours de suite nous attendre à San
+Stefano, est la première à nous accueillir. Elle s'ingénie à rendre des
+plus agréables notre court séjour à Constantinople; c'est sous sa
+conduite que nous visitâmes Stamboul et ses merveilles.»
+
+Mais que de tristesses en ce beau pays:
+
+«... Toute la campagne environnant Constantinople est encore encombrée
+de camps où couchent sous la tente, malgré la saison avancée, des
+milliers de réservistes non libérés ou même des malades en observation.
+Le spectacle le plus désolant est, sans contredit, le défilé
+interminable des voitures sur la route d'Andrinople. Les pauvres gens
+qui avaient fui en Asie à l'approche des Bulgares repassent maintenant
+le Bosphore et reviennent chez eux sans espoir de trouver leur foyer
+encore debout. Car la Thrace est si dévastée que dans nombre de villages
+les neuf dixièmes des maisons sont complètement détruites.»
+
+[Illustration: Le départ de Konia: le pilote Daucourt étant déjà à son
+poste, le passager, M. Roux, met l'hélice en mouvement, puis se hâte de
+monter sur l'appareil qui commence à rouler pour prendre son
+vol.--_Instantanés de m. du Jeu._]
+
+M. Roux s'étend longuement sur l'influence que nous possédons à
+Constantinople, sur la diffusion de notre langue dans toutes les classes
+de la société, sur l'estime et l'amitié que les Turcs manifestent pour
+la France.
+
+On en jugera, d'ailleurs, par la lettre suivante que lui remit Djemal
+bey, au moment du départ:
+
+«Le soussigné, gouverneur militaire de Constantinople et commandant par
+intérim le premier corps d'armée, colonel Djemal bey, présente M.
+Daucourt et son compagnon, M. Roux, qui ont entrepris le raid
+Paris-Constantinople-Le Caire, à tous les fonctionnaires civils et
+militaires et à tous les officiers chargés du maintien de l'ordre. Ce
+sont deux héros qui se sacrifient pour la science, et ces deux courageux
+et intrépides Français sont des amis sincères des Ottomans. Sur quelque
+point de l'empire qu'ils se trouvent, qu'on leur donne toutes facilités,
+et qu'on leur complète tout ce qui leur manque. J'ordonne donc à tous
+les agents 'de la force publique qu'on leur accorde aide et protection
+avec les égards dignes d'eux.»
+
+[Illustration: Les monts Hadji Dagh, à l'ouest de la ville de Karaman.]
+
+Nos voyageurs quittent San Stefano le 15 novembre à 3 heures du soir,
+escortés jusqu'à Scutari par deux aviateurs ottomans:
+
+«... Cette fois nous passons à faible hauteur et sur Stamboul même. Les
+ruines des anciens murs de Byzance se détachent nettement, et, si le
+spectacle est moins grandiose que celui qui s'offrit à notre arrivée,
+par contre nous distinguons la ville dans ses moindres détails. Pendant
+que nous approchons de la côte d'Asie, je me retourne souvent pour voir
+encore Constantinople qui fuit dans la brume. Voici les îles des
+Princes, puis le golfe d'Ismid; de chaque côté se dressent les premières
+montagnes d'Anatolie, fort irrégulières, au milieu d'une campagne très
+cultivée, du moins près de la mer.
+
+» A 3 h. 15 nous passons encore au-dessus d'un camp d'un millier de
+tentes; un peu plus tard, nous laissons sur notre gauche Ismid,
+l'antique Nicomédie, et nous apercevons dans le port trois vieilles
+frégates datant au moins d'un demi-siècle. Nous devons éviter que la
+nuit nous surprenne dans les défilés de Biledjik, et, à 1 heures, nous
+atterrissons à Ada-Bazar, dans un mauvais champ labouré. C'est la cohue
+habituelle jusqu'à ce que le gouverneur Haliss bey nous emmène dans sa
+voiture à l'hôtel. Nous trouvons ici comme partout le même accueil
+charmant et l'hospitalité turque légendaire.
+
+» Haliss bey a mis un landau à notre disposition, et nous ne sortons que
+suivis par deux officiers qui assistent à tous les dîners où nous sommes
+conviés. Nous préférerions flâner à pied, mais le temps épouvantable qui
+nous retient ici nous oblige à prendre la voiture, et les rues sont si
+mal pavées que nous devons nous cramponner aux portières pour ne pas
+tomber les uns sur les autres.»
+
+[Illustration: Le mont Kara Dagh, au nord de la ville de Karaman.]
+
+Nos compatriotes prennent contact avec la population arménienne au cours
+d'un dîner que leur offre Aram Nigorossian, directeur de l'École
+centrale, sous la présidence de l'archevêque d'Ismid, Mgr Stepannos. Et,
+durant leur séjour forcé à Ada-Bazar, on rivalise de zèle pour leur
+faire comprendre la question arménienne.
+
+L'arrivée de l'aéroplane a, d'ailleurs, produit une grande sensation
+dans toute la province.
+
+«...Des paysans viennent de très loin pour voir notre Borel qui fait
+triste figure sous la pluie au milieu de la boue dont il aura
+grand'peine à sortir. Nous avons recouvert le moteur, l'hélice et le
+fuselage avec de grandes bâches, mais les ailes sont submergées d'eau
+depuis trois jours. A quelques pas, sous une petite tente, s'abritent,
+faisant un peu de feu pour se réchauffer, les trois soldats qui gardent
+notre appareil.
+
+» Nous ne voyons toujours pas les sommets des montagnes que nous devons
+survoler, tant les nuages sont bas. Impossible de partir dans de telles
+conditions. Le vent n'est rien en aviation à côté du brouillard, surtout
+en pays de montagnes, car nous pouvons nous trouver subitement dans la
+brume et perdre la direction. A la vitesse de 100 kilomètres à l'heure,
+il sera impossible au pilote d'éviter à temps le premier obstacle,
+montagne ou forêt, qui se dressera tout à coup devant nous.»
+
+Enfin, le 24 novembre, le temps se lève; le monoplan s'envole vers Konia
+où il est attendu depuis trois jours.
+
+[Illustration: Eregli et la chaîne du Taurus couverte de neige, vus du
+monoplan de Daucourt et Roux à 1.800 mètres de hauteur.--_Photographies
+H. Roux._]
+
+[Illustration: L'appareil de Daucourt après l'accident d'atterrissage.]
+
+[Illustration: Le lendemain matin après l'incendie.]
+
+LE RAID PARIS-LE CAIRE DE DAUCOURT ET ROUX INTERROMPU A BOZANTI PAR LA
+DESTRUCTION DE LEUR APPAREIL.
+
+«... Le Père Gaudens, supérieur des Assomptionniste est à la tête de sa
+fanfare et de ses trois cents élèves, les écoles turques forment
+elles-mêmes un cortège pittoresque. Les banques, les boutiques, toutes
+les maisons sont fermées. Le grand _Tcherili_, descendant des sultans
+heldjacides, chef religieux des derviches tourneurs, et qui a conservé
+la prérogative de ceindre le sabre du sultan le jour du couronnement,
+est venu au-devant de nous avec une délégation de derviches tourneurs et
+de hodjas. Nous sommes reçus par M. de Tcherkavsky, consul de Russie,
+qui remplit les fonctions de consul de France et de six autres nations.
+Ici, encore, tout le monde parle français.»
+
+Le lendemain, à dix heures, départ aux accents de la _Marseillaise_ et
+de l'hymne russe joués par les élèves du père Gaudens. Les voyageurs
+aperçoivent bientôt à l'horizon la ligne neigeuse qui dessine les hauts
+sommets du Taurus. Laissant à gauche le mont Kara Dagh, isolé sur le
+plateau, ils passent au-dessus de la ville de Karaman, et, à midi, ils
+descendent à Eregli.
+
+«... On nous raconte des choses bien amusantes. En nous apercevant au
+loin, des femmes arméniennes se mettent à genoux et chantent des
+cantiques en se frappant la poitrine. Un vieux prêtre turc fend la foule
+en s'écriant: «Je veux voir les hommes qui descendent du ciel.» Un
+fonctionnaire morigène le populo qui l'entoure: «Voilà comment sont les
+Français; ils travaillent, ils aiment la science et ils aiment à voler
+comme les oiseaux. Vous, vous êtes paresseux et c'est pourquoi vous ne
+savez encore que marcher comme les animaux.»
+
+M. Roux quitte alors son compagnon pour gagner Adana en chemin de fer et
+en voiture. Daucourt veut monter à 3.000 mètres pour franchir le Taurus;
+comme il est déjà chargé de 160 litres d'essence, il lui est impossible
+de garder son passager.
+
+A la station de Kiilek, M. Roux apprend la chute de l'aviateur. Ce
+dernier le rejoint le lendemain à Adana, ayant fait la route, partie à
+cheval, partie sur une autodraisienne mise à sa disposition par un
+Allemand aimable, M. Hausba, ingénieur en chef de la ligne de chemin de
+fer.
+
+Daucourt raconte ainsi son accident:
+
+Le ciel étant brumeux autour d'Eregli, il demanda télégraphiquement à
+plusieurs stations des renseignements sur l'état atmosphérique. Les uns
+lui signalèrent le vent du sud, d'autres celui du Nord. Le temps
+devenant plus clair vers midi, il partit et s'éleva graduellement à
+2.500 mètres. En approchant de Bozanti, les nuages enveloppaient les
+sommets autour de lui et il dut songer à descendre. Le vent soufflait en
+sens contraire de deux vallées se coupant à angle droit; pris dans une
+véritable tornade, obligé d'atterrir sur un petit espace encombré
+d'arbres, il arriva au sol avec une vitesse telle que son aile gauche
+coupa le sommet d'un arbre, et l'entraîna avec l'appareil qui s'arrêta
+une vingtaine de mètres plus loin, assez endommagé.
+
+Mieux qu'aucune description, les photographies montrent les difficultés
+de l'atterrissage sur cet étroit espace de terre semé de cailloux,
+piqueté d'arbres, encerclé de tous côtés par les montagnes. On ne peut
+cependant qu'admirer la chance ou l'habileté de Daucourt pour avoir
+trouvé un sol relativement si favorable dans la région
+extraordinairement abrupte des _Portes de Cilicie_. Ces défilés sauvages
+ne se trouvent point au coeur du Taurus; ils sont situés sur le versant
+sud, dans les derniers contreforts du massif, sur la route de Bozanti à
+Adana, dont M. Roux fit une partie en voiture.
+
+Comme nous le disions en commençant ce compte rendu, et comme
+l'indiquent nos photographies, le monoplan était fort réparable,--en
+trois jours, nous écrit M. Roux. Mais les gendarmes chargés de le garder
+pendant la nuit se firent remplacer par un paysan qui, probablement,
+alluma du feu pour se réchauffer et s'endormit. Car ce pauvre homme fut
+lui-même surpris et fort maltraité par l'incendie. Et, vers 8 heures du
+matin, on vint annoncer au malheureux pilote que son appareil achevait
+de brûler. Il fut d'autant plus navré qu'il avait cédé, en quelque sorte
+malgré lui, à l'insistance des gendarmes, auxquels il eût préféré un
+homme de confiance payé par lui-même.
+
+ *
+ * *
+
+Quels que soient les regrets, fort compréhensibles, des deux intrépides
+voyageurs qu'une vulgaire question matérielle empêche d'achever leur
+raid magnifique, ils pourront se vanter, l'un et l'autre, d'avoir fait
+preuve d'une valeur et d'une habileté exceptionnelles; et, s'ils doivent
+renoncer à la joie de se voir acclamer à Jérusalem et au pied des
+Pyramides, ils garderont un doux et glorieux souvenir de leur randonnée
+sur cette terre d'Asie Mineure où, les premiers, ils ont fait descendre
+du ciel les couleurs françaises.
+
+Nous avons dit à plusieurs reprises à quel point Daucourt et son
+compagnon étaient frappés du degré que, du Bosphore au Taurus, atteint
+la culture française» La petite pièce de vers que nous recevons d'Adana
+en est la preuve la plus éloquente, la plus agréable à accueillir, que
+nous puissions souhaiter. L'auteur, M. Hrand Sarian, fut boursier du
+gouvernement ottoman à Paris. On n'en est pas moins délicieusement
+surpris de voir un habitant de la lointaine Adana exprimer dans le plus
+pur français et avec toute la chaleur communicative de l'âme orientale
+ses sentiments pour la France:
+
+
+ A DAUCOURT
+
+ Nous sommes les gradins de l'antique Orient,
+ Que gravit chaque jour le beau soleil levant;
+ De la Turquie il porte un salut à la France,
+ Qui laisse en notre coeur si douce souvenance!
+
+ Nous sommes les enfants de ce vieux Paradis
+ Dont les livres anciens ont savamment décrit
+ Les vastes horizons et l'opulente flore,
+ Où les yeux pleins de rêve ont besoin de se clore...
+
+ C'est là que, tout léger, Daucourt descend des cieux
+ Après avoir frôlé la demeure des dieux!
+ Soyez le bienvenu, héros qui portez l'âme
+
+ De cette Nation que la pensée enflamme
+ De se lancer toujours, ivre de liberté,
+ Vers le Progrès sans fin, but de l'Humanité.
+
+ HRAND SARIAN.
+ _Adana, 26 novembre 1913._
+
+
+ *
+ * *
+
+Tandis que Daucourt était en panne à Bozanti, ses deux émules, Védrines
+et Bonnier, partis de Paris après lui, et plus favorisés par le temps,
+semble-t-il, parvenaient sans incident à Constantinople, ayant suivi une
+voie un peu différente.
+
+Védrines arrivait à Sofia le 3 décembre à 8 heures du soir, ayant
+couvert en trois heures l'étape Belgrade-Sofia (380 kilomètres). Le
+lendemain, au champ d'aviation militaire, il recevait la visite du roi
+Ferdinand qui s'entretint longtemps avec lui.
+
+Vingt-quatre heures plus tard Védrines rejoignait Bonnier à
+Constantinople. Les deux aviateurs se préparent à partir ensemble pour
+le Caire, «non comme des rivaux, mais unis dans l'amour de la France».
+Du Caire, Védrines, qui voyage seul, se propose d'atteindre l'Australie
+par Bombay et Singapore.
+
+Bonnier emmène à bord son mécanicien; nous espérons recevoir de lui des
+clichés faisant suite à ceux de M. Roux.
+
+[Illustration: A Sofia: le tsar des Bulgares interrogeant Védrines sur
+ses projets de raid vers le Caire.--_Phot. Thévenet._]
+
+
+
+[Illustration: SCÈNES DE LA RUE PARISIENNE.--Une mode turque.]
+
+A côté des grandes transformations qu'elle impose dans le costume
+féminin, des révolutions de l'élégance qu'elle édicté, la Mode se plaît
+parfois à de menus changements, qu'il convient de considérer sans
+gravité; et ses légers caprices introduisent, de temps en temps, une
+nouveauté imprévue dans ce qu'on pourrait appeler les accessoires de la
+toilette, le manchon, le sac, l'épingle à chapeau, voire le lacet du
+soulier et la couleur du bas de soie. Aujourd'hui, ils s'en prennent à
+la voilette. On ne faisait guère attention à elle, tant elle se portait
+généralement discrète et fine, à moins qu'elle ne se portât point du
+tout. Et voilà qu'elle prétend cacher une partie du visage, le menton,
+la bouche et le nez, pour laisser seulement apparaître les yeux, à la
+manière turque... Il y a quelque deux ans, _L'Illustration_ a montré,
+par un dessin, que les jeunes femmes de Constantinople tentaient, à la
+faveur d'idées plus libres, d'abandonner le traditionnel _yachmah_. Les
+Parisiennes vont-elles adopter le voile auquel avaient voulu renoncer
+les «désenchantées» de là-bas? La scène qu'a croquée notre collaborateur
+L. Sabattier à la sortie de la Madeleine, un dimanche matin--car celles
+qui suivent cette mode musulmane n'en sont pas moins bonnes
+chrétiennes--indique que, si l'essai en a été fait, il est encore
+timide, et suscite quelques étonnements. La voilette nouvelle a contre
+elle d'être funeste aux sourires qu'elle dissimule. Et c'est là, sans
+doute, pour les Parisiennes, un défaut d'importance.
+
+
+
+CE QU'IL FAUT VOIR
+
+PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS
+
+Je suis retourné au Salon d'automne pour y visiter cette Exposition
+_d'Ensembles décoratifs _dont on a beaucoup parlé, et je voudrais
+d'abord vous signaler une opinion bien intéressante que j'ai recueillie
+en en revenant. Cela se passait à table, chez des amis, qui avaient
+parcouru, eux aussi, dans la journée, les «ensembles décoratifs» de
+l'avenue d'Antin. Soudain un des convives, architecte de talent,
+s'écria:
+
+--Tout de même, ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose de changé
+dans les moeurs de ce temps-ci? Nous sommes plus artistes, cela est
+incontestable. Nous décorons notre logis autrement que ne faisaient nos
+pères; avec plus de fantaisie, avec plus d'audace, avec plus d'amour.
+Dans le choix des bibelots, des meubles, des étoffes, dans l'arrangement
+surtout de ce décor domestique, nous osons des choses que pas un
+Français, il y a vingt ans, n'eût osées. Et qu'est-ce que prouve ce
+souci d'introduire dans la décoration de nos «intérieurs» plus de
+pittoresque et d'imprévu qu'autrefois, si ce n'est que nous aimons notre
+foyer, qu'il nous plaît d'y vivre davantage...
+
+--Ou d'y vivre moins, fit une dame âgée en souriant.
+
+--Je ne vous comprends pas, madame, dit l'architecte.
+
+La dame âgée répondit:
+
+--Monsieur, savez-vous rien de plus lassant pour les yeux que le
+spectacle de la _fantaisie_, en ameublement aussi bien qu'en toilette?
+Et ne conviendrez-vous pas qu'une robe, intéressante par certaines
+audaces de coupe, de couleur et d'arrangement, cesse vite de l'être si,
+au bout d'un temps très court, une autre robe ne l'a point remplacée?
+Une femme élégante--j'entends une femme dont l'élégance est faite de
+_fantaisie_--est condamnée à ne jamais porter la même toilette trois
+fois de suite... Et, de même, je pense que l'excentricité d'un
+ameublement n'est supportable qu'à condition qu'on ne s'en donne ni trop
+souvent ni trop longtemps de suite le spectacle à soi-même. Or, on ne
+peut changer de mobilier comme on change de robe. On cherche donc
+d'autres décors quand on a «assez vu» celui-là. Et c'est pourquoi,
+monsieur, j'ai la conviction que les amateurs qui ont commandé tels de
+ces «intérieurs» un peu... hardis que nous avons vus tout à l'heure au
+Salon d'automne sont, au total, des raffinés qui restent chez eux le
+moins possible.
+
+Ainsi parla la dame âgée. Elle eût pu se montrer plus sévère encore, à
+mon avis: déplorer, par exemple, que l'architecture décorative s'arroge
+le droit de «renouveler» à ce point la forme de certains sièges qu'il
+devienne impossible à d'honnêtes gens d'y demeurer assis cinq minutes
+sans danger de crampe. Elle eût pu demander s'il n'y a pas quelque
+imprudence aussi à introduire trop de joie dans le décor d'un logis qui
+tôt ou tard, ainsi que tous les logis humains, devra bien encadrer de la
+tristesse. Et comme alors les murs auront l'air ridicule!
+
+N'importe. Allez vous promener aux «ensembles décoratifs» de l'avenue
+d'Antin. Qu'on adore ou qu'on déteste cet art-là, c'est un spectacle à
+voir. Et c'est au moins matière à philosopher...
+
+ *
+ * *
+
+Ne pas oublier non plus, ce mois-ci, les grands magasins. Le mois des
+Etrennes est pour eux un mois de triomphe, et ils viennent d'en
+commencer l'Exposition.
+
+J'entends par étrennes les plus belles de toutes, les seules qui
+comptent aux yeux du parrain et de la marraine dignes de ce nom: les
+étrennes des enfants; les Jouets! Je ne dis pas que les plus beaux
+soient les plus amusants. Je crois même le contraire, et que l'âme de
+l'enfant réclame des jeux simples. Un jouet luxueux et savant
+l'émerveille; mais il en est un peu de ces chefs-d'oeuvre comme des
+boudoirs et des salles à manger dont je parlais tout à l'heure: on
+admire... et puis, quand on a bien admiré, on cherche à reposer ses yeux
+et son esprit sur quelque chose de simple, de «pas fort»... Le joujou
+_savant_ (et follement cher, bien entendu) semble avoir été inventé pour
+augmenter l'attachement de nos fils aux jeux de la balle, des quilles et
+de saute-mouton!
+
+Mais il reste nous. Il reste les grandes personnes, dont les Expositions
+de jouets vont délicieusement amuser, pendant un mois, les badauderies.
+Mais n'attendez pas que ces collections précieuses soient
+«désassorties»; n'attendez pas surtout les cohues d'après-midi, qui vont
+commencer. Le matin, jusqu'au quinze ou vingt décembre; voilà le moment
+propice, et l'heure exquise...
+
+ *
+ * *
+
+Un étranger m'écrit: «Je connais de Paris ses monuments, ses théâtres,
+et, assez bien aussi, ses boulevards. C'est _la Rue_, maintenant, que je
+voudrais mieux connaître; je veux dire ces coins de Paris dont ne
+parlent point les guides, mais qui ont leur originalité, leur
+pittoresque à eux, et qui nous instruisent à leur manière.»
+
+Rien de plus juste. Et c'est pourquoi la Fête foraine ne doit jamais
+être considérée par l'étranger comme un spectacle négligeable. Elle a
+une valeur de renseignement; elle est une des écoles où l'on «apprend»
+Paris.
+
+Les marchés aussi peuvent être comptés au nombre des meilleures de ces
+écoles-là. Marchés aux fleurs, aux chevaux, à la ferraille; marchés de
+comestibles,--quotidiens ou hebdomadaires; marchés annuels, qui sont des
+foires (pains d'épice ou jambons); marchés couverts; marchés en plein
+vent. Il y en a qu'il faut voir au printemps; d'autres que la saison
+présente encadre d'une tristesse si opportune, si harmonieuse,
+pourrait-on dire, que le spectacle en devient beau! J'en ai eu
+l'impression, dimanche dernier, en allant flâner vers onze heures du
+matin, dans la brume, autour de la «barrière d'Italie». C'est la porte
+de Paris par où l'on passe pour aller à Fontainebleau, et c'est par là
+que Napoléon, en 1815, rentra dans Paris. Mais les gens qu'on rencontre
+là le dimanche matin ne semblent point impressionnés par la majesté d'un
+tel souvenir. A côté de la grille d'octroi, contre la pierre même des
+fortifications, s'aligne l'étalage hebdomadaire des parapluies à trois
+francs, deux francs, trente sous... des parapluies «non réclamés» que
+revend à bas prix la préfecture de police et dont quelques-uns semblent,
+ma foi, les «occasions» les plus avantageuses du monde! Au delà s'étend
+la longue route boueuse et plate qui mène à Ivry, et sur un côté de
+laquelle s'élèvent les pauvres échoppes du marché de dimanche.
+Boniments, cris des marchands, mélopée d'une négresse en prière qui dit
+la bonne aventure, romances sur la guitare, roulements de tambour du
+montreur de «rats géants»; et puis, à droite, la rue Blanqui,--un chemin
+tracé dans la boue de la zone militaire, et que bordent des taudis en
+planches. C'est la «foire aux puces», quelque chose d'innommable: un
+marché où s'étalent--par terre--des déchets, des débris de tout: de la
+ferraille, des papiers, des loques, que vendent des pauvres, et
+qu'achètent d'autres pauvres. Une foule joyeuse grouille autour de tout
+cela; et sur ces musiques, sur ces cris, sur ces odeurs, sur ces loques,
+décembre étend un ciel sale et froid,--le ciel _qu'il faut_! non,
+vraiment, ce n'est pas laid. Et c'est presque effrayant.
+
+UN PARISIEN.
+
+
+
+AGENDA (13-20 décembre 1913)
+
+EXPOSITIONS.--Grand Palais: Salon d'automne.--Galerie Georges Petit (8,
+rue de Sèze): la «Société internationale»; la «Comédie
+humaine».--Galerie Devambez (43, boulevard Malesherbes): exposition de
+la Société des peintres graveurs français.--Galerie des Artistes
+modernes (19, rue Caumartin): exposition des objets d'art appliqué de la
+Société 1'«Éclectique».--Galerie Brunner (11, rue Royale), les Peintres
+et les Graveurs de Paris.
+
+CONFÉRENCES.--Société des Conférences (184, boulevard Saint-Germain), le
+_17 décembre_, à 2 h. 1/2: _la Littérature française aux États-Unis_,
+par M. J.-H. Hyde; le _19 décembre_, à la même heure: _Madame de Staël à
+Berlin_, par M. le comte d'Haussonville.--Conférences
+alsaciennes-lorraines (184, boulevard Saint-Germain), le _17 décembre_,
+à 8 h. 1/2 du soir: _la Terre exquise de Lorraine et d'Alsace_, par M.
+Émile Hinzelin.--7, rue Chateaubriand (conférences Chateaubriand), le
+_20 décembre_, à 3 heures: _les Primitifs italiens, Giotto_, par M.
+André Michel.--Université des _Annales_ (51, rue Saint-Georges), à 5
+heures: le _15 décembre, Leurs enfants_, par M. André Lichtenberger; le
+_16, la Première du Cid_, par M. Gaston Rageot; le _17, Un poème en
+prose_, par M. Jean Richepin; le _18, Au pays de la fantaisie_, par Mme
+Rosemonde Gérard.
+
+FÊTE DE BIENFAISANCE.--LE 20 _DÉCEMBRE_, AU CHÂTELET, MATINÉE DE
+BIENFAISANCE donnée par la Société de secours mutuels «les Prévoyants du
+théâtre».
+
+L'EXPOSITION DE L'AÉRONAUTIQUE.--Au Grand Palais, jusqu'au _25
+décembre_, exposition internationale de l'Aéronautique.
+
+SPORTS.--_Courses de chevaux: le 14 décembre_, Auteuil; le 15,
+Saint-Ouen; le 16, le 18 et le 21, Vincennes (trot).--_Boxe: le 20
+décembre_, à Luna-Park, match Sam Langfort-Joe Jeannette.
+
+
+
+LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
+
+LES PRIX LITTÉRAIRES
+
+Deux grands favoris, à peu près sur la même ligne, se disputaient, cette
+année, le prix Goncourt. On donnait à égalité M. Alain Fournier,
+l'auteur du _Grand Meaulnes_[1], et M. Léon Werth, Fauteur de la _Maison
+Hanche_[2]. Or, le jour du vote, le 3 décembre, il advint qu'un
+outsider, M. Marc Elder, qui avait obtenu une seule et intermittente
+voix pendant les dix premiers tours, réussit à réunir six suffrages au
+onzième tour. Ce fut, assure-t-on, un vote de conciliation. Le livre
+couronné s'intitule: le _Peuple de la mer_[3]. Il nous conte, en un
+tryptique au rude et impressionnant relief, la vie des pêcheurs de
+Noirmoutier.
+
+Au lendemain de la réunion des académiciens Goncourt, le jury féminin du
+_Prix Vie Heureuse_ a désigné son lauréat pour 1913: Mme Camille Marbo,
+l'auteur de la _Statue voilée_[4].
+
+LES BEAUX LIVRES
+
+Le mois de décembre est le mois des beaux livres. Il y a, dans les
+vitrines de Noël, une floraison d'hiver étincelante, une véritable
+joaillerie de couleurs niellées et marquetées d'argent et d'or. Nous
+aimerons toujours le faste du livre et, devant les étalages flamboyants,
+nous nous arrêtons, malgré l'hiver, pour la joie de nos yeux, comme
+jadis au temps du collège, après la journée de classe. Les volumes d'art
+pour les étrennes des grandes personnes, et les romans d'aventures et
+les albums pour les étrennes des enfants, mêlent dans les expositions
+des libraires les séductions de leur présentation riche. Nous mettrons
+un peu d'ordre dans la confusion jolie de l'étalage, et, tandis que nous
+parlerons ici des livres de nouvel an pour lecteurs de tous âges à
+partir de l'adolescence, nous signalerons dans _La Petite Illustration_
+accompagnant ce numéro les nouveautés de la librairie enfantine.
+
+Présenté sous une délicate couverture blanc et or, fastueuse comme une
+chape pontificale, un important ouvrage de cet érudit des choses
+italiennes, M. Emmanuel Rodocanachi, nous convie à suivre, depuis
+l'antiquité jusqu'à nos jours, l'histoire, minutieusement documentée et
+pompeusement illustrée, des _Monuments de Rome_[5]. C'est une savante
+reconstitution de la vie grandiose et tragique de la pierre romaine qui
+connut le triomphe des merveilleuses cérémonies impériales et l'outrage
+des invasions barbares avant que de subir les destructions du moyen âge
+lorsqu'on employa les colonnes des anciens temples dans la construction
+des églises et les assises des monuments antiques dans celle des
+forteresses. D'excellents chapitres nous disent les travaux projetés et
+réalisés par le grand pape Sixte-Quint, et les vicissitudes auxquelles
+furent soumis les grands vestiges au dix-septième siècle. Et de très
+complètes monographies sont consacrées aux Obélisques, au Mausolée
+d'Auguste, au Panthéon, aux Thermes de Dioclétien, aux Arcs de triomphe,
+au Palatin et au Colisée.
+
+La librairie Hachette, à qui l'on doit l'édition de cet ouvrage, publie
+encore, à l'occasion des etrennes, d'autres très beaux livres, richement
+illustrés. Dans l'un d'eux, M. Seymour de Ricci réunit en album sur le
+_Style Louis XVI: Mobilier et Décoration_, plus de 450 modèles[6].
+L'ensemble des modèles ainsi présentés constitue un enseignement de
+premier ordre et il n'est plus absolument besoin de visiter les trésors
+du Louvre, de Versailles, de Windsor et de la Wallace Collection, pour
+acquérir la connaissance complète de ce qu'est l'art admirable du style
+Louis XVI. C'est, en quelque sorte, la généalogie même du style Louis
+XVI qui se trouve décrite ici.
+
+ Note 1: Edit. Émile-Paul, 3 fr. 50.--
+ Note 2: Edit. Fasquelle, 3 fr. 50.--
+ Note 3: Edit. Oudin, 3 fr. 50.--
+ Note 4: Edit. Fayard, 3 fr. 50.--
+ Note 5: Hachette, 20 fr., rel., 25 fr.--
+ Note 6: Même librairie, 25 fr.
+
+Mais voici, traduit et adapté par M. Gaston Migeon, conservateur au
+musée du Louvre, _l'Art en Chine et au Japon_, d'Ernest Fenellosa [7].
+M. Fenellosa fut l'Occidental qui, le premier, a passionnément interrogé
+les arts anciens de la Chine et du Japon et en a compris le haut
+idéalisme, le sens intime, les prodiges d'exécution. Son ouvrage, qui
+paraît après sa mort, peut être considéré comme un testament
+intellectuel. Les sujets d'illustrations, par leur variété, constituent
+l'une des plus belles et des plus riches collections l'art chinois et
+japonais qui aient été publiées jusqu'ici.
+
+_Whistler, sa vie, son oeuvre et son temps, traduit et adapté de
+l'ouvrage original de E. et J. Pennel,_ avec 2 planches en couleurs, 12
+planches en héliogravure et 64 planches en noir hors texte[8]; _l'Oeuvre
+de Murillo_, ce sont encore de nouvelles très agréables éditions de la
+maison Hachette qui ajoute aussi à sa délicieuse série _Ars Una_[9] un
+opportun volume de M. Max Rooses, conservateur du musée Plantin
+d'Anvers, sur les _Flandres_.
+
+Un délicieux volume: la _Route des Dolomites_[10], prend place parmi les
+belles éditions J. Rey, la grande maison dauphinoise du livre. Nous
+l'avons dit, et nous devons le répéter: parmi tous les efforts tentés
+par le régionalisme, la décentralisation de l'édition (le livre
+provincial fait en province) est l'un des plus intéressants, car il
+dirige une industrie nationale dans des voies nouvelles et fertiles en
+heureuses surprises pour le public. Le public, d'ailleurs n'est pas
+ingrat et il a récompensé par la faveur de son accueil les initiatives
+et les sacrifices que la maison J. Rey n'a pas hésité à faire en
+employant de véritables missions photographiques à réunir les éléments
+d'illustration de ces riches et intelligents volumes: _Au pays de Jeanne
+d'Arc, Aux pays de Napoléon, Aux lacs italiens, Au pays de saint
+François d'Assise, la Route des Alpes, la Route des Pyrénées_.
+
+C'est M. Gabriel Paure, le plus charmant et le mieux averti des
+cicérones sur les routes italiennes, qui nous conduit aujourd'hui sur la
+_Routedes Dolomites_, d'Innsbruck à Vérone, de Bosen à Cortena
+d'Ampezzo, au lac de Misurina, et à Cadore, dans le pays du Titien.
+L'itinéraire est d'une rare séduction, et ses beautés en sont rendues
+sensibles à nos yeux par les panoramas, les scènes, groupes et types qui
+ajoutent leur vérité documentaire à la chanson harmonieuse du texte.
+
+Deux très belles publications qui nous arrivent en même temps et qui se
+complètent l'une l'autre seront accueillies avec faveur car elles
+s'offrent à documenter le goût, très vif, en ce moment, que l'on
+manifeste pour les jardins et pour les villas. Nous faisons tous plus ou
+moins les rêves de l'amateur de jardins. L'un des souhaits les plus
+constants de notre vie tourmentée par l'agitation moderne est de prendre
+quelque repos en un morceau de paradis terrestre, un paradis de verdure,
+de fleurs et d'eau, créé souvent par les fantaisies de notre
+imagination, et selon la mesure si variable de nos moyens. Un livre qui
+s'intitule: _Des divers styles de jardins, modèles de grandes et petites
+résidences; l'art décoratif des jardins; jardins européens et
+orientaux_[11], nous charme avant même que de s'ouvrir. Cet ouvrage, paru
+sous les deux signatures de MM Marcel Pouquier et A. Duchêne, nous donne
+avec ses 16 hors texte et ses 300 illustrations, si heureusement
+choisies, une histoire enchantée des jardins, depuis le moyen âge
+jusqu'à nos jours et nous livre une série de précieux modèles dans le
+style des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, français,
+anglais, italiens, orientaux, arabes, chinois, hindous, japonais,
+persans, avec les divers motifs de décoration pouvant s'adapter aux
+résidences actuelles.
+
+ Note 7: Hachette, 35 fr.--
+ Note 8: Même librairie, 25 fr.--
+ Note 9: Même librairie, le vol. 7 fr. 50.--
+ Note 10: Edit. J. Rey, de Grenoble, broché, 25 fr., relié, 38 fr.--
+ Note 11: Émile. Paul, éditeur, 40 fr.
+
+L'autre album, consacré aux villas, et si moderne en son aspect et en
+son enseignement, est édité avec le grand luxe de ses 54 planches avec
+plans, coupes, etc., par l'éditeur Charles Massin[1]. Cet ouvrage traite
+plus spécialement, comme l'indique son titre, des _Villas normandes et
+anglaises_. Nous avons pu constater, pour la joie de nos yeux, combien,
+des deux côtés de la Manche, les constructions anglaises et normandes
+rivalisent de pittoresque récent et confortable. On trouvera dans le
+recueil paru d'hier des reproductions à grande échelle des types les
+plus caractéristiques des deux pays. C'est un trésor de matériaux pour
+l'organisation de la vie heureuse, une source riche «d'idées» à suivre,
+à réunir, à combiner, pour édifier le palais familial de nos rêves
+d'été.
+
+ Note 12: Librairie générale de l'Architecture et des Arts
+ décoratifs, prix: 55 fr.
+
+
+
+DOCUMENTS et INFORMATIONS
+
+L'INVENTEUR DE LA SIMILIGRAVURE.
+
+C'est une erreur fort répandue que la photogravure typographique ou
+similigravure, souvent appelée «simili américaine», a débuté aux
+États-Unis. L'invention est française, et la chambre noire qui servit en
+1885 à M. Edouard Cannevel pour obtenir le premier cliché photographique
+à points inégaux permettant de réaliser la photogravure typographique
+vient d'entrer au Conservatoire des arts et métiers.
+
+Le principe de l'appareil réside dans l'interposition d'une trame
+quadrillée transparente entre l'objectif et la plaque sensible. Il est
+aujourd'hui le seul appliqué dans le monde entier, et son oeuvre
+vulgarisatrice est immense.
+
+M. Edouard Cannevel disposait de faibles ressources; il fit ses
+recherches avec un appareil de fortune, et il fabriquait lui-même ses
+trames en photographiant des rayures imprimées sur indienne. Les
+résultats furent excellents. Mais l'invention venait trop tôt. Il n'y
+avait alors ni papier, ni encre, ni machines pour imprimer des reliefs
+si peu appréciables. Le papier couché n'était pas né, et nos papiers à
+journaux actuels sont des papiers de luxe à côté de ceux de l'époque.
+
+D'autre part, personne en France ne réussit à graver une trame sur
+verre. Plus tard seulement un Américain trouva le moyen d'exécuter ces
+trames de façon merveilleuse, d'où le nom de similigravure américaine
+donné à un procédé essentiellement français dont les progrès de
+l'imprimerie et de l'industrie du papier allaient bientôt assurer la
+vulgarisation. Le conseil général de la Seine-Inférieure et diverses
+sociétés savantes votèrent de petites subventions à l'inventeur. Mais M.
+Cannevel dut abandonner la lutte; et il assiste aujourd'hui au triomphe
+colossal d'une invention qui est sienne, qui enrichit ou fait vivre des
+milliers de personnes, et qui ne lui rapporta aucun profit.
+
+
+DE QUAND DATE LE PAIN.
+
+Le pain est un mets de très grande antiquité: mais l'homme ne l'a pas
+toujours connu. Il serait sans doute difficile sinon impossible de dire
+quand et où se fit le premier pain: mais on sait de source certaine que
+le pain était déjà connu de l'homme néolithique, et que les habitants
+des palafittes en particulier en faisaient usage.
+
+Ces populations, occupant des habitations bâties sur pilotis, dont les
+vestiges sont abondants sur le rivage de plusieurs lacs suisses, étaient
+agricoles et sédentaires. Elles possédaient déjà des animaux domestiques
+et des plantes alimentaires, et probablement cultivées, dont certaines
+pouvaient avoir une origine fort lointaine et être venues de contrées
+très distantes.
+
+Parmi les plantes, il y avait le blé, qui était déjà connu et apprécié
+au début de la période néolithique; il y avait même plusieurs blés. L'un
+d'eux est encore cultivé dans la Gruyère: c'est le _blé mottu_ qui croît
+aussi spontanément dans le Caucase. En vient-il? Un autre est le froment
+égyptien, encore cultivé en Suisse sous le nom de _nouette de Lausanne_.
+Et il faudrait citer encore l'orge, l'amidonier, le petit épeautre,
+l'épeautre, le seigle, le millet, etc.
+
+De ces grains, que nous utilisons encore pour faire du pain et des
+produits similaires, les habitants des palafittes faisaient du pain. On
+a retrouvé, à de nombreux exemplaires, des meules à broyer le grain, en
+pierre, en grès, en granit, accompagnées de leurs broyeurs. Ces outils
+devaient servir à broyer les grains en farine, et la farine à faire du
+pain. On n'en peut douter: le pain des palafittes est bien connu et
+authentique.
+
+Ce n'était pas le pain actuel... La farine servait à faire des galettes
+arrondies, cuites sur des pierres ou de l'argile, et ce pain rustique,
+dont on a retrouvé plusieurs morceaux, était emmagasiné dans des vases.
+Les probabilités sont qu'on le consommait après humectation, pour le
+ramollir un peu. On remarquera qu'à l'époque de la découverte les
+indigènes des Canaries opéraient de façon sensiblement pareille.
+
+
+INCUBATION NATURELLE ET INCUBATION ARTIFICIELLE.
+
+Les agriculteurs ou les éleveurs de volailles ne sont point toujours
+d'accord sur la valeur respective de l'incubation naturelle et de
+l'incubation artificielle. Les expériences de M. Brechemin, sans
+résoudre définitivement la question, y apportent du moins une
+contribution intéressante.
+
+Trois dindes et trois poules furent mises en concurrence pendant les
+mois de mars, avril et mai, avec une couveuse artificielle. Les 242
+oeufs fécondés soumis à l'incubation naturelle donnèrent 158 poussins;
+les 243 oeufs fécondés confiés à la couveuse en donnèrent 209.
+
+On continua l'expérience en appliquant à chaque groupe un système
+d'élevage différent, la nourriture étant identique. Les poussins confiés
+aux poules et aux dindes furent parqués à l'air libre sur une surface de
+4.000 mètres carrés. Trois mois après l'éclosion, il n'en restait plus
+que 75, soit une perte de plus de 50%.
+
+Les poussins de l'éleveuse artificielle n'avaient à leur disposition que
+600 mètres de terrain dans un local en partie vitré. Au bout de trois
+mois, il en restait encore 194 sur 209. La mortalité n'avait pas dépassé
+10%.
+
+M. Brechemin conclut que si l'incubation et l'élevage naturels
+conviennent pour les petits élevages et donnent des sujets plus
+vigoureux, le système artificiel doit être préféré pour les élevages
+d'une certaine importance.
+
+
+LES PÂTÉS APPROXIMATIVEMENT TRUFFÉS.
+
+Pour si rigoureusement minutieux qu'ils soient, les textes légaux en
+vigueur au sujet des falsifications alimentaires ont oublié de préciser
+les conditions auxquelles doivent satisfaire les pâtés et les
+préparations culinaires pour avoir droit à la dénomination de «produits
+truffés». Aussi certains industriels ont fini par vendre à des prix
+invraisemblables de bon marché des produits étiquetés «produits truffés»
+dont le truffage n'a été effectué qu'à des doses vraiment
+homéopathiques.
+
+Ces pratiques déshonnêtes ne vont pas tarder à prendre fin. Tout
+récemment, le service de la répression des fraudes a saisi chez un
+commerçant parisien des échantillons de «mousse de foie gras truffé»
+dans lesquels le laboratoire de l'État n'a pas trouvé de truffes. Deux
+chimistes experts commis par le juge d'instruction ont été plus heureux.
+En versant sur une plaque de verre tout le contenu d'une des boîtes
+prélevées (125 gr. environ) puis en l'étalant au moyen d'une spatule, de
+façon à le disposer en une couche très mince, ils ont fini par découvrir
+à grand'peine des fragments noirs, minuscules; le poids de ces fragments
+était de l'ordre des milligrammes, mais le microscope a fait apercevoir
+en eux les spores caractéristique de la truffe. L'inculpé triomphait
+déjà quand les experts ont eu l'idée d'examiner au même point de vue des
+produits similaires fabriqués par des maisons réputées; ils ont trouvé
+dans leur masse des fragments de truffe très apparents et dont le poids
+d'ensemble atteignait toujours 2, 2,50 et même 2,75% du poids total de
+la préparation. Ils se sont alors demandé si un pâté ou une mousse de
+foie gras contenant au grand maximum 0,06% de truffes a bien droit à la
+dénomination commerciale de produit truffé. Consulté par eux, le
+président de la Chambre syndicale des fabricants de conserves de foie
+gras truffé a répondu avec une précision regrettable pour les fraudeurs.
+Un truffage inférieur à 1,75 ou 2%, a-t-il dit, doit être tenu pour
+incapable de communiquer à un pâté ou à une mousse de foie gras l'arôme
+spécial et le goût de la truffe; dès lors, au-dessous de cette
+proportion, un pâté ou une mousse de foie gras ne doit pas être
+considéré comme réellement truffé.
+
+Voilà une déclaration dont la netteté est suffisante pour fixer
+l'opinion des juges et, par un heureux ricochet, pour supprimer la
+fabrication des mousses de foie gras truffées à des doses
+infinitésimales.
+
+
+LES COQUILLES D'HUÎTRES DANS LA CONSTRUCTION.
+
+Sous ce titre, nous avons signalé, dans notre numéro du 22 novembre
+dernier, l'intéressante tentative d'un architecte de Galveston qui, pour
+la fabrication du béton nécessaire à la construction d'une maison, avait
+utilisé des coquilles d'huîtres. Un de nos lecteurs, officier de l'armée
+coloniale, nous rapporte que le procédé n'est pas nouveau et qu'il a été
+employé avec succès en Afrique occidentale, notamment à Kayes et à
+Bamako. «Moi-même, ajoute notre correspondant, sur les indications de
+mes chefs et de mes prédécesseurs, ai fait à Bobo Dioulasso, centre de
+la boucle du Niger, de la chaux avec les huîtres de la Volta Noire.»
+Dans un pays presque privé de calcaires, mais où la plupart des rivières
+abondent en huîtres énormes et non comestibles, l'idée était heureuse de
+se servir de leurs écailles pour la préparation de la chaux. C'est à
+l'ingéniosité de nos officiers coloniaux, à leur esprit de ressource,
+qu'est due cette intelligente initiative.
+
+
+SUPPLÉMENT D'INFORMATIONS.
+
+Dans notre numéro du 22 novembre, nous avons montré, par une
+photographie, la pose de la première pierre du lycée français
+d'Alexandrie; à l'article que nous avons consacré à ce sujet, il
+convient d'ajouter que l'architecte du nouvel édifice est M. V.
+Erlanger, diplômé par le gouvernement français, et que M. Alfred Lang a
+été chargé de l'exécution des travaux.
+
+Mlle Emmy Destinn, la célèbre cantatrice que, dans le même numéro, nous
+avons représentée chantant devant un lion, n'est pas Allemande, comme
+nous l'avions indiqué. Un de nos lecteurs de Prague nous écrit qu'elle
+est originaire de cette ville, et «qu'elle est toujours restée fidèle à
+sa nationalité.»
+
+
+
+LES THEATRES
+
+Sur la scène où triompha le _Petit Café_, au Palais-Royal, MM. Tristan
+Bernard et Alfred Athis viennent de faire jouer, avec le plus brillant
+succès, une pièce en trois actes, les _Deux Canards_, qui, tout ensemble
+comédie psychologique et joyeux vaudeville, participe aux deux genres
+pour le plus grand contentement des spectateurs. Les «deux canards», ce
+sont deux petits journaux de province, défendant des opinions
+contraires, mais également violentes, qui ont le même rédacteur, sous
+des noms différents. Sur ce sujet, abondant en situations comiques, où
+les jeux de la politique se mêlent, comme il convient aux jeux de
+l'amour, MM. Tristan Bernard et Alfred Athis ont exercé leur verve tour
+à tour spirituelle et bouffonne. Ils ont trouvé dans la troupe du
+Palais-Royal, avec M. Germain, M. Le Gallo et Mlle Cassive, une
+interprétation que l'on peut dire parfaite.
+
+Du très beau roman de M. Gustave Guiches, _Céleste Prudhomat_, M. Émile
+Trépard, librettiste et compositeur, a tiré un drame lyrique en quatre
+actes, _Céleste_, que vient de représenter l'Opéra-Comique.
+
+Donner un commentaire musical à un sujet d'un très moderne réalisme,
+c'était assurément une singulière difficulté: M. Émile Trépard l'a
+résolue de façon originale, et sa partition atteste un effort
+intéressant, souvent heureux. Elle est remarquablement chantée par Mlle
+Brunlet, sortie cette année du Conservatoire, qui, dans le rôle de
+Céleste, a brillamment débuté, par Mme Nelly Martyl, MM. Rousselière et
+Delvoye.
+
+_Cocorico_: ce titre sonore et bien français est celui d'une
+divertissante opérette qu'affiche en ce moment le théâtre Apollo. Sur un
+livret de MM. Georges Duval, Maurice Soulié et de Jailly, construit
+suivant les meilleures traditions du genre, M. Louis Ganne, l'auteur de
+tant d'oeuvres qui connurent le grand succès, a écrit une musique claire
+et nerveuse, expressive, bien chantante. On a fort applaudi ses
+interprètes, MM. Defreyn, Lamy et Erey, Mmes Brigitte Régent et Marise
+Eairy.
+
+Un des chefs-d'oeuvre balzaciens, _Eugénie Grandet_, vient d'être porté
+à la scène, très habilement, par M. Albert Arrault, dont l'intéressante
+adaptation, en quatre actes, est donnée par le théâtre des Arts, avec
+une pièce biblique de M. Alexandre Meunier, _l'Enfant prodigue_.
+L'oeuvre de M. Albert Arrault traduit fidèlement, sous la forme
+dramatique, les épisodes du roman: la tâche pouvait sembler difficile,
+et son exécution est fort adroite.
+
+Une société d'amateurs, «le Masque», a fait représenter, la semaine
+dernière, sur la scène du théâtre Mors, devant un public choisi, une
+pièce en vers de M. Gabriel Mourey, _Psyché_; l'auteur, artiste et poète
+délicat, a paré l'antique légende des grâces de son souple lyrisme. Ce
+fut une soirée fort littéraire.
+
+
+
+LE PEINTRE CASTELLANI
+
+Un peintre de valeur, un «panoramiste», comme il s'intitulait lui-même
+volontiers, dont plusieurs oeuvres connurent le succès, et qui, il y a
+quelque quinze ans, apporta à _L'Illustration_ une collaboration
+précieuse, Charles Castellani, vient de mourir, dans la retraite qu'il
+s'était choisie, à Bois-le-Roi.
+
+Elève d'Yvon et de Delaunay, le jeune artiste s'était signalé par
+quelques tableaux militaires lorsque éclata la guerre de 1870-71. Après
+s'être battu vaillamment, avoir été blessé et fait prisonnier, il reprit
+les pinceaux, la paix signée, et donna une série de toiles où revivaient
+dramatiquement ses souvenirs de l'année terrible: les _Turcos à
+Wissembourg, la Charge des zouaves pontificaux et des francs-tireurs à
+Loigny, les Marins du Bourget_. Plusieurs de ses panoramas, celui de
+Waterloo, celui du Siège de Belfort, de la Création avant le Déluge, lui
+valurent la notoriété. On conte qu'ayant reçu d'Allemagne des
+propositions fort avantageuses pour exécuter une grande composition sur
+la bataille de Sedan, il les déclina--d'un mot--en demandant, fièrement,
+cinq milliards.
+
+[Illustration: Le peintre Castellani.--_Phot. Nicodeau._]
+
+Patriote ardent, Charles Castellani était également un colonial, un
+explorateur passionné, que tentaient les expéditions lointaines. En
+1898, il accompagna la mission Marchand au Congo et donna à
+_L'Illustration_, avec des dessins, un récit pittoresque et coloré de
+son voyage.
+
+Jusqu'à la fin il avait conservé une grande jeunesse de caractère, un
+entrain de vieux soldat que les années n'avaient pas affaibli. Notre
+photographie, prise récemment, le montre, une mandoline--son violon
+d'Ingres--à la main, dans l'intimité de son atelier, décoré des
+multiples objets qu'il avait rapportés de ses campagnes.
+
+
+
+L'ESCADRE FRANÇAISE EN GRÈCE
+
+L'escale qu'au cours de sa croisière en Méditerranée devait faire à
+Athènes l'escadre de l'amiral Boué de Lapeyrère était la plus importante
+de toutes celles que prévoyait le programme. Dans les eaux grecques, en
+effet, nos marins allaient rencontrer une escadre anglaise, Les deux
+flottes amies arrivèrent et mouillèrent, en trois groupes, à Phalère, à
+Salamine, au Pirée, le 28 novembre, à quelques heures d'intervalle.
+
+Le grand jour de fête pour l'escadre française fut celui où le roi et la
+reine voulurent bien accepter de déjeuner à bord du _Voltaire_, bateau
+amiral, accompagnés de la princesse Hélène, des princes Georges et
+Alexandre, de MM. Venizelos, premier ministre, Demerdjis, ministre de la
+Marine, etc. L'amiral de Lapeyrère attendait à la jetée de Phalère ses
+hôtes royaux. Sur la vedette royale, le roi Constantin et la reine
+passèrent en revue l'escadre, avant d'aborder le _Voltaire_.
+
+Il n'y eut pas de toasts échangés. Mais les officiers français furent
+ravis de la bonne grâce exquise, de l'évident désir de les séduire que
+leur montrèrent les souverains. Quand le roi et la reine manifestèrent
+le voeu de se retirer, l'amiral de Lapeyrère les reconduisit à terre, au
+grondement des canons du _Voltaire_, auquel faisaient écho les pièces du
+cuirassé grec _Spetzaï_. Une foule immense, accourue d'Athènes et de la
+contrée avoisinante, entassée sur la plage et sur la colline voisine de
+Castella, mêlait ses acclamations à ces salves. Jamais on ne vit, en
+Grèce, manifestations de sympathies plus chaleureuses.
+
+
+
+M. DÉROULÈDE A CHAMPIGNY
+
+[Illustration: M. Paul Déroulède à Champigny.]
+
+C'était, dimanche dernier, la cérémonie commémorative de la bataille de
+Champigny. Chaque année, M. Paul Déroulède a coutume de conduire, au
+pied du monument élevé à la mémoire des combattants qui luttèrent là
+pour l'honneur du drapeau, ses amis, ses fidèles, les membres de la
+vieille Ligue des Patriotes, son oeuvre chère entre toutes. On craignait
+qu'il ne pût, cette année, accomplir son pieux devoir. Il était, depuis
+quelques jours très fatigué, consigné par les médecins à la chambre,
+dans un état qui inquiéta un moment son entourage. Mais il allait
+montrer une fois de plus à quel point «une grande âme est toujours
+maîtresse du corps qu'elle anime». Malgré l'avis des médecins, il voulut
+accompagner son ami et lieutenant, M. Marcel Habert, le compagnon,
+naguère, de son exil.
+
+Une automobile les emmena tous deux, avec un docteur, vers Champigny et,
+quand M. Marcel Habert eut prononcé le discours qu'il avait préparé, M.
+Paul Déroulède, faisant rabattre la capote de l'auto, se leva, dans un
+effort de suprême volonté, et à l'assistance, silencieuse comme au
+prône, adressa une allocution où il salua tour à tour les recrues et les
+citoyens de Saverne, hier si indignement insultés, et «notre jeunesse
+qui, de ce côté-ci des Vosges, a si ardemment accepté la loi de trois
+ans, est venue se ranger si vaillamment sous les drapeaux de la France»,
+affirmant pour les uns comme pour les autres son admiration et sa
+gratitude.
+
+
+
+LES MANNESMANN ET L'ESPAGNE
+
+[Illustration: La reine. Le prince héritier. Le ministre de France. Le
+roi. L'amiral Boué de Lapeyrère. Le chef de l'escadre française saluant,
+sur la jetée de Phalère, les souverains grecs.--_Phot. Soutsos._]
+
+Les journaux madrilènes--la _Epoca_ entre autres--à propos d'un incident
+qui vient de causer quelque émotion en Espagne, remettent au jour un
+article paru dans _L'Illustration_ du 15 juillet 1911, dont l'importance
+les avait frappés. Cet article révélait, précisait le rôle qu'avaient
+joué, dans «le coup d'Agadir», les frères Mannesmann, ces agents zélés,
+au Maroc, de l'impérialisme germanique.
+
+Car, après avoir si bien réussi à nous créer les ennuis graves qu'on n'a
+pas oubliés, les Mannesmann viennent de transporter sur d'autres champs
+leur dévorante activité. Le Souss ayant échappé, en partie, du moins,
+espérons-le, à leurs âpres convoitises, ils se sont tournés vers
+l'Espagne et la zone qui lui est dévolue, présidios, Gharb et Rif
+surtout. Leurs premiers travaux d'approche remontent à quelque temps
+déjà; mais la présence de l'un d'eux, M. Reinhardt Mannessmann, à
+Madrid, où son escorte marocaine, véritable garde du corps en turban et
+_selham_, fait sensation; des démarches qu'il a tentées auprès du
+gouvernement, certaines campagnes de presse, ont inquiété l'amour-propre
+espagnol et excité ses légitimes susceptibilités.
+
+Le projet des frères Mannessmann, tel qu'il ressort des détails publiés
+par _l'Imparcial_ et plusieurs autres organes, ne tendrait à rien moins
+qu'à la création d'une sorte de compagnie à charte, analogue à celle qui
+valut à l'Angleterre la possession du Transvaal, chargée uniquement de
+pacifier et d'organiser la zone espagnole du Maroc. Dans ce but, les
+Mannessmann se sont assuré le concours du chérif Raïssouli, l'ancien
+gouverneur du Gharb, l'ancien ami des Espagnols, qui aurait le
+commandement d'une véritable armée indigène. En fait, ce projet
+aboutirait à la mainmise des entreprenants spéculateurs allemands sur le
+Gharb et le Rif, d'où les troupes espagnoles seraient retirées.
+
+Il serait trop long, si intéressant que soit le sujet, d'entrer dans le
+détail de cette combinaison, et des expédients employés par MM.
+Mannessmann frères pour la faire aboutir. On comprend, de reste, à quel
+point cette audacieuse tentative a blessé l'orgueil espagnol, si
+chatouilleux. C'est un projet qu'aucun gouvernement, à Madrid, ne
+saurait même discuter sans se perdre à tout jamais dans l'opinion.
+
+[Illustration: M. Reinhardt Mannessmann et son escorte marocaine en
+excursion près de Madrid.--_Phot. du_ Nuevo Mundo.]
+
+
+
+[Illustration: LA FEMME QUI ASSASSINA, par Henriot.]
+
+
+ Note du transcripteur: les suppléments mentionnés
+ en titre ne nous ont pas été fournis.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3694, 13 Décembre
+1913, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 3694, 13 DÉCEMBRE 1913 ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3694, 13 Décembre 1913, by Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'Illustration, No. 3694, 13 Décembre 1913
+
+Author: Various
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+Release Date: June 17, 2011 [EBook #36454]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3694, 13 DɂCEMBRE 1913 ***
+
+
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+Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
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+
+
+
+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
+
+
+
+
+<p>L'Illustration, No. 3694, 13 Décembre 1913</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/000small.png"><br><a href="images/000large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<div class="sml">
+
+<p>Ce numéro contient:</p>
+
+<p>1° LA PETITE ILLUSTRATION. Série-Roman n° 20: <span class="sc">Jean et Louise</span>, par M.
+Antonin Dusserre;</p>
+
+<p>2° Un <span class="sc">Supplément économique et financier</span> de deux pages.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br>
+
+<img alt="" src="images/001a.png"><br><span class="sc"><b>M. Joseph Caillaux.</b></span> <b>RUE DE VALOIS, PENDANT LA CRISE</b> <i>Voir
+l'article, page 482.</i></p>
+
+<p>L'échéance de la fin de décembre étant une des plus importantes de
+l'année, nous demandons à ceux de nos lecteurs dont l'abonnement expire
+à cette date de vouloir bien ne pas attendre pour le renouveler les
+derniers jours du mois. En nous adressant le plus tôt possible leur
+renouvellement (France et colonies: 40 francs; Étranger; 52 francs), ils
+épargneront un surmenage excessif à nos employés au moment des fêtes de
+Noël et du Jour de l'An, et ils éviteront en même temps tout retard dans
+la réception des premiers numéros de 1914.</p>
+
+<h3>NOS SUPPLÉMENTS</h3>
+
+<h4>THÉÂTRE</h4>
+
+<p><i>Le numéro de</i> La Petite Illustration <i>du 20 décembre contiendra:</i></p>
+
+<p><i>Le Phalène, par</i> <span class="sc">Henry Bataille.</span> <i>Dans les numéros suivants
+paraîtront:</i><br>
+
+<i>L'Occident, par</i> <span class="sc">Henry Kistemaeckers;</span><br>
+
+<i>Le Veau d'or, par</i> <span class="sc">Lucien Gleize;</span><br>
+
+<i>Le Procureur Hallers, adapté du texte allemand de</i> <i>Paul Lindau</i> <i>par</i>
+<span class="sc">Henry de Gorsse et Louis Forest;</span><br>
+
+<i>L'Institut de Beauté, par</i> <span class="sc">Alfred Capus;</span><br>
+
+<i>Rachel, par</i> <span class="sc">Gustave Grillet;</span><br>
+
+<i>Les Deux Canards, par</i> <span class="sc">Tristan Bernard et Alfred Athis;</span><br>
+
+Etc., etc.</p>
+
+<h4>ROMANS</h4>
+
+<p><i>Après cette série de publications théâtrales, nous ferons paraître un
+très important roman:</i> Le Démon de midi, par <span class="sc">Paul Bourget.</span></p>
+
+<p><i>Nous publierons ensuite:</i></p>
+
+<p><i>La Petite Fille de Jérusalem, par</i> <span class="sc">Myriam Harry;</span> <i>Le Sol natal, par</i>
+<span class="sc">Victor Margueritte;</span> <i>Valentine Pacquault, par</i> <span class="sc">Gaston Chérau;</span> <i>La Hâte,
+par</i> <span class="sc">F. Vandérem;</span> <i>Le Remous (nouvelle), par</i> <span class="sc">Michel Corday;</span>
+<i>L'Andalousie (notes de voyage), par</i> <span class="sc">Claude Ferval;</span> etc., etc.</p><br><br>
+
+<h3>COURRIER DE PARIS</h3>
+
+<h4>J'AI PARLÉ AU BOUQUINISTE</h4>
+
+<p>Le père Mammès est un bouquiniste de mes amis.</p>
+
+<p>Quai Voltaire, il occupe, depuis des années, comme s'il l'avait conquise
+par la force, la même place. Il a là un bastion d'une trentaine de
+boîtes, alignées sur le parapet, et fermées chacune par un couvercle
+recouvert de zinc comme un petit toit.</p>
+
+<p>Quand je l'abordai, il était, selon son habitude, assis contre son
+platane, sur la même chaise à mi-dossier que je lui connais et qui n'est
+jamais d'aplomb parce que les deux pieds de devant posent sur le bord de
+la cuvette de terre qui entoure l'arbre à sa base, tandis que les deux
+pieds de derrière touchent le fond de la cavité. Il avait enfin le même
+pardessus noir et olive qui le fait de loin ressembler, lui aussi, à un
+tronc d'arbre, et le même cache-nez de laine toujours humide et pendant,
+un peu défrisé, ainsi qu'une oreille de caniche, et le même teint
+coloré de peintre paysagiste, et les mêmes lunettes rondes, rouillées,
+aux verres épais comme des glaces d'aquarium.</p>
+
+<p>--Eh bien, père Mammès, lui dis-je en l'abordant, je vois que l'on fait
+des misères à votre corporation?</p>
+
+<p>Il se leva de sa chaise de bois qui se balança un instant toute seule
+quand il l'eut quittée, et mettant aussitôt, pour parler, sa main devant
+sa bouche, contre ses vieilles moustaches jaunes --sans doute pour se
+garantir la gorge des brouillards--il me dit:</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, on nous tourmente. On prétend...</p>
+
+<p>--Qui cela?</p>
+
+<p>--Je ne sais pas... <i>On</i>, c'est-à-dire des gens, des personnes du
+quartier ou d'ailleurs... des mauvais voisins... Ceux qu'on appelle on
+enfin, eh bien, <i>on</i> prétend que nos couverques levés bouchent la vue...
+je vous demande un peu!... la vue de quoi?</p>
+
+<p>--Mais de la Seine, mon ami, du Louvre, du merveilleux décor...</p>
+
+<p>--Excusez-moi, monsieur, d'être grossier et de vous interrompre, dit-il
+en retirant ses doigts de ses moustaches pour les poser sur ma manche où
+il les laissa, les trouvant bien là... mais la Seine! vous me parlez de
+la Seine!... Comme c'est surfait! Vous trouvez ça joli? et sympathique?
+là, franchement? il n'y a que nous deux... et personne ne nous écoute.
+C'est très laid, monsieur, la Seine, vous le savez bien? c'est de l'eau,
+et de l'eau corrompue encore!... Qui est-ce qui s'en occupe? Non! Dire
+que nous empêchons de regarder la Seine, c'est un pamphlet, monsieur,
+parce qu'en dehors des bateliers qui l'habitent, qui en vivent, qui ont
+leurs boîtes dessus, comme nous sur le quai, et en dehors aussi des
+pêcheurs qu'attire le poisson pourri, personne, je vous le répète, ne
+fait attention à la Seine. Et puis, si on veut absolument la voir... eh
+bien, il y a les ponts, qui sont faits pour cela. C'est une chose bien
+connue d'ailleurs, quand on a de l'instruction, que la vue d'un fleuve n
+'est supportable que des ponts, et jamais du bord. Le bord c'est pour
+les livres. Observez, monsieur, les endroits des quais où il n'y a pas
+de boîtes, pas de bouquinistes, rien... la solitude, le vide, la
+détresse... voyez-vous un peuple accoudé à contempler l'eau? Non... Et
+cependant ils l'auraient belle, là! Ils ne peuvent pas dire qu'il y a
+des couverques? Et où remarquez-vous au contraire les foules massées,
+attentives, courbées sur le fleuve? Aux endroits où on ne le voit pas,
+où on ne peut pas le voir, là où sont les livres dans les boîtes,... et
+plus grande qu'est la boîte, monsieur, plus haut que monte le couverque,
+plus que l'amateur est aise, parce qu'il jouit de baigner dans le livre,
+d'y être enfoui, de ne pas apercevoir autre chose... Vous me citiez tout
+à l'heure, le Louvre. Je ne dis pas que ça ne soit pas coquet? Surtout
+dedans, où il y a, paraît-il, des pièces fort curieuses. Quoique ça ne
+vaille pas encore la Bibliothèque! Mais justement, voilà, ça gêne le
+chercheur de bouquins... ça le dissipe. Quand il lève le nez et qu'il
+voit la colonnade, il pense à trop d'histoires qui sont arrivées, c'est
+pourquoi il préfère, quand il est concentré, n'avoir devant lui et
+autour de lui que de la planche... Ça lui fait cabine, sentez-vous?...
+cabinet de lecture... Ceux qui élèvent la voix contre nous ne sont pas
+des amis du livre... Leur mauvaise humeur cache une jalousie secrète...
+Ce sont des boutiquiers envieux qui s'imaginent que nous détournons leur
+clientèle. A force de remarquer, en face, des gens bien mis qui, pendant
+des heures, restent inclinés sur nos boîtes, pris, possédés, charmés...
+tandis que les personnes qui s'arrêtent à la devanture de leurs
+somptueux magasins n'y jettent qu'un coup d'oeil et passent rapides, ils
+finissent par croire que c'est notre faute et que nous rabattons le
+monde à leur détriment. Enfin, monsieur, il n'y a pas de paysage et de
+décor, si malins soient-ils, si bien lancés, qui vaillent les images
+innombrables que fournit à l'esprit et aux yeux de l'homme la lecture,
+et surtout la lecture debout, en plein air, la seule digne d'un peuple
+libre. Voilà un fait remarquable et que j'ai entendu confirmer par un
+très grand médecin de mes amis qui me donne parfois une petite
+consultation de passage, les mardis, quand il va à l'Académie rue des
+Saints-Pères... c'est que jamais le passionné de livres, et de livres
+anciens, qui lit dehors et stationne devant nos boîtes... n'amasse de
+mal. Quelque temps qu'il fasse, jamais il ne s'enrhume et ne prend
+froid. Le vieux bouquin couvre, et tient chaud. Pourquoi? Comment? On
+n'a jamais pu l'expliquer, monsieur. C'est un fait. La science se heurte
+à un fait. Moi j'amasse du mal, au pied de mon arbre, et les douleurs me
+visitent. Mais c'est parce que je ne lis pas, ou plutôt que je ne lis
+plus. Car j'ai lu... J'ai trop lu!... Et puis j'ai cessé. Pourquoi? J'y
+mettais trop de feu, et je courais ainsi à ma perte. En effet... quand
+une lecture m'attachait... me tenait haletant, que ce fût <i>l'Espion
+chinois...</i> ou la <i>Bretagne de Pitre-Chevalier</i>, ou la <i>Guerre
+Séraphique</i>, ou la <i>Jeune Pestiférée de Saint-Domingue</i>, par le
+capitaine Wilson... eh bien, il arrivait que je n'avais plus la mémoire
+de mon humble condition, j'oubliais que j'étais marchand... et, quand un
+client me faisait retomber sur terre en me demandant un prix, je ne lui
+répondais pas ou je l'éconduisais, brutalement: «Laissez-moi, plus tard!
+Vous me dérangez. Vous voyez bien que je lis!» Vous êtes trop
+intelligent pour ne pas saisir tout de suite comme cette manière d'agir
+était nuisible à mes intérêts? Le lecteur tuait en moi, anéantissait le
+commerçant. C'est pourquoi j'ai dû fermer le livre, à tout jamais, du
+moins dehors, et vivre ici de moi-même, penser sur mon propre fonds, les
+yeux fixés uniquement sur les clients qui me font l'honneur de mettre en
+désordre mes casiers... Je les connais tous, mais rien que de dos... A
+les voir par derrière, à la configuration de leurs épaules, de leur
+nuque, au relief de leurs omoplates, à leur échine... à l'enfoncement et
+au port de leur chapeau, je sais quels gens c'est, et ce qu'ils
+lisent... Dès qu'ils se retournent, ils m'intimident et je les confonds.
+Leur visage ne me dit rien. Je n'ai pas eu le temps de m'en rendre
+compte. Eh bien, toutes ces personnes, et qui sont pourtant des esprits
+distingués, vous pouvez me croire, parmi lesquels il y a des
+professeurs, des savants, des chercheurs de première édition, des
+ecclésiastiques, et des jeunes filles studieuses, toutes ces personnes
+n'ont cure de la Seine, je vous l'affirme, pas plus que du palais de nos
+rois... Si on vous le soutient, on vous trompe! Le livre!... monsieur...
+ne cherchez pas ailleurs! Le vieux livre remplace tout... Le fleuve?
+Mais c'est dans mes boîtes qu'il passe! c'est là que coule, pour de
+bon... le flot d'idées, d'erreurs, de doutes, d'inquiétudes, de
+tourments et d'espoirs... sur lequel navigue l'humanité. La fin de cette
+phrase si belle, à partir de: le flot, n'est pas de moi. Elle est dans
+les <i>Pâquerettes polonaises</i>, d'un anonyme... en 1756. Il y a aussi
+autre chose... Ce fleuve, cette fameuse Seine que l'on va chercher pour
+nous tourner le sang... vous pensez bien qu'avant d'en parler avec cette
+sévérité qui vous étonne et que vous ne vous expliquez pas encore, j'ai
+dû réfléchir et y regarder à plusieurs fois...? Je la connais, moi, la
+Seine. Depuis vingt-sept ans que je suis au bord, que je la surveille,
+que je la vois faire du matin au soir, j'ai eu tout le loisir de
+l'examiner, de la surprendre et de me composer une opinion... Aussi n'y
+a-t-il pas de phraseur du vieux Paris ni de journaliste capable de m'en
+remontrer sur elle... avec qui je vis contigu, comme en ménage... sauf
+cette différence qu'elle je la quitte pour aller me coucher, tandis
+que... oui... eh bien, mon résumé, c'est qu'elle ne vaut pas cher,
+monsieur, et qu'elle est pernicieuse. D'une façon générale, la vue de
+l'eau n'est point bonne, elle pousse au spleen, aux pâles couleurs, à la
+mélancolie, au suicide... Tous les gens qui regardent l'eau trop
+longtemps, et puis qui s'assoient, qui lui parlent, qui lui lancent des
+pierres, qui la tutoyent, qui lui font des vers, qui lui prêtent des
+sentiments... tous ils finissent mal... et souvent avec elle, ils se
+jettent dedans!... L'eau, voyez-vous... ces grandes étendues noires qui
+marchent... qui viennent on ne sait d'où, qui ont l'air de vouloir vous
+emporter... ça ne devrait être permis qu'à la campagne, à distance, loin
+des villes... C'est pas franc, pas loyal... ça monte, ça descend... on
+n'y comprend rien... Qu'on nous laisse donc tranquilles. Si nos
+couverques la dérobent un peu... y a pas de quoi crier... ni se déchirer
+la poitrine. Au lieu de s'affliger pour ça, on ferait joliment mieux de
+réclamer contre les trams et le trolley qui nous déshonorent. Mais il
+n'y a pas de danger!... On s'en prend à nous, les petits... parce qu'on
+sait que nous sommes pauvres et pleins d'humilité... Et cependant,
+monsieur... que les pouvoirs publics y pensent!... le jour où on nous
+aurait réduits et où il n'y aurait plus de bouquinistes et de vieux
+livres sur les quais... ça serait la fin de Paris... On n'y viendrait
+plus... J'espère bien ne pas vivre assez pour... <i>Il s'interrompit</i>.
+Pardon. La <i>Femme jugée par les grands écrivains des deux sexes?...</i>
+Deux vingt-cinq, madame. Deux francs, là? Pas la peine d'envelopper?<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Henri Lavedan.</span></span></p>
+
+<p><i>(Reproduction et traduction réservées.)</i></p><br><br>
+
+<h3>LES VOYAGES</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Voulez-vous remarquer, s'il vous plaît, mon amour,</p>
+<p class="i14"> Que, pour serrer nos coeurs l'un contre l'autre, pour</p>
+<p class="i14"> Tracer avec mystère autour de nos deux âmes</p>
+<p class="i14"> Le petit cercle bleu de lumière et de flamme</p>
+<p class="i14"> Dans lequel on veut vivre et mourir en s'aimant,</p>
+<p class="i14"> Il nous manquait tous ces décors dont les amants</p>
+<p class="i14"> Universellement rajeunissent leurs rêves?</p>
+<p class="i14"> Intraduisibles ciels, inoubliables grèves,</p>
+<p class="i14"> Magiques horizons, prodigieux lointains,</p>
+<p class="i14"> Bordighera des soirs et Naples des matins,</p>
+<p class="i14"> Grottes servant d'abris, et, temples, de refuges,</p>
+<p class="i14"> Musiques de Murcie et silences de Bruges,</p>
+<p class="i14"> Glaciers bleus d'Engadine et bois noirs du Tyrol,</p>
+<p class="i14"> Provence où le vent chaud se lamente en bémol,</p>
+<p class="i14"> Vérone qui n'est qu'un concert de mandolines</p>
+<p class="i14"> Et Rome qui n'est qu'un collier de sept collines,</p>
+<p class="i14"> Séville qui s'éveille et Sienne qui s'endort,</p>
+<p class="i14"> Tous ces légers, tous ces profonds, ces chers décors</p>
+<p class="i14"> Que l'amour, de tout temps, autour de l'amour dresse,</p>
+<p class="i14"> Nous ne les avons pas! Ces ombres de tendresse,</p>
+<p class="i14"> Ces soleils de Bosphore aux reflets éperdus,</p>
+<p class="i14"> Nos destins enlacés ne les auront pas eus!</p>
+<p class="i14"> Il faut que vous sachiez, hélas! la différence,</p>
+<p class="i14"> Et que, si j'avais pu vous sourire à Florence,</p>
+<p class="i14"> Mon sourire aurait eu ce charme spécial</p>
+<p class="i14"> Qui descend dans un coeur amoureux, lui fait mal,</p>
+<p class="i14"> Mais qui prend, pour durer, la forme la meilleure.</p>
+<p class="i14"> Ah, Dieu! si nous avions, une fois, vers cinq heures,</p>
+<p class="i14"> Pu passer seulement--car un instant suffit--</p>
+<p class="i14"> Sous cette pergola fameuse d'Amalfi!</p>
+<p class="i14"> Si j'avais, quand ce sont des fleurs que je te donne,</p>
+<p class="i14"> Pu te tendre un oeillet rose de Barcelone,</p>
+<p class="i14"> Ou, quand c'est du beau temps que je voudrais t'offrir</p>
+<p class="i14"> Un matin de juillet sur le Guadalquivir!</p>
+<p class="i14"> Si, quand nous nous sentons tous deux d'humeur errante,</p>
+<p class="i14"> Nous n'avions qu'à sortir pour entrer dans Sorrente,</p>
+<p class="i14"> Si, prenant ton poignet d'un geste familier</p>
+<p class="i14"> Et faisant de ton bras la moitié d'un collier,</p>
+<p class="i14"> Je t'emmenais chercher la fin d'un jour sans terme</p>
+<p class="i14"> Dans la poussière d'or d'un faubourg de Palerme;</p>
+<p class="i14"> Si la porte, là-bas, par où l'on sort du parc,</p>
+<p class="i14"> Donnait directement sur la place Saint-Marc,</p>
+<p class="i14"> Et si, dans l'ombre claire au pied du Campanile,</p>
+<p class="i14"> Devant le grand lion et le grand crocodile,</p>
+<p class="i14"> Je n'avais qu'à te dire: «Asseyons-nous, songeons!»</p>
+<p class="i14"> Pour voir autour de nous quatre mille pigeons;</p>
+<p class="i14"> Si, quelquefois, cessant de dire des paroles</p>
+<p class="i14"> Et ne sachant plus rien que monter en gondole,</p>
+<p class="i14"> Nous voguions doucement, les doigts par les doigts pris,</p>
+<p class="i14"> Vers l'île de Ceylan ou celle de Capri;</p>
+<p class="i14"> Si, d'autres fois, poussés par de plus folles brises,</p>
+<p class="i14"> Nous nous aventurions, la main dans la main prise,</p>
+<p class="i14"> Vers l'antique Liban aux cèdres fabuleux;</p>
+<p class="i14"> Enfin, si, nous tenant seulement par les yeux,</p>
+<p class="i14"> Nous partions, sur la foi d'un seul regard qui dure,</p>
+<p class="i14"> Vers ces climats lointains où l'on ne s'aventure</p>
+<p class="i14"> Qu'investi d'un amour qui vous semble plus fort</p>
+<p class="i14"> Que la glace, le feu, le désert et la mort!</p>
+<p class="i14"> Ah! si tous ces grands ciels pouvaient m'être visibles!</p>
+<p class="i14"> S'ils aidaient mon amour! Ah! s'il m'était possible</p>
+<p class="i14"> D'arracher des conseils à des beautés qu'on voit!</p>
+<p class="i14"> Si, pour savoir comment une épaule, à la fois,</p>
+<p class="i14"> Peut être langoureuse en demeurant hautaine,</p>
+<p class="i14"> Je pouvais consulter l'acropole d'Athènes!</p>
+<p class="i14"> Si, pour savoir comment un front doit se pencher,</p>
+<p class="i14"> J'interrogeais la tour de Pise et son clocher!</p>
+<p class="i14"> Si j'avais, pour garnir mes chapeaux de septembre,</p>
+<p class="i14"> Tout le marché aux fleurs du village de Cambre,</p>
+<p class="i14"> Et, pour qu'un bout de voile au bord du ciel flottât,</p>
+<p class="i14"> Si j'avais le vent bleu du pont de Galata!</p>
+<p class="i14"> Comprends donc à quel point ce serait plus facile</p>
+<p class="i14"> D'environner ton coeur si j'avais la Sicile</p>
+<p class="i14"> Pour chanter avec moi, et la Hollande pour</p>
+<p class="i14"> Me tendre une tulipe à chaque pleur d'amour!</p>
+<p class="i14"> Ah! que j'aurais voulu, dans l'odeur des pastilles.</p>
+<p class="i14"> Faire dégringoler des étoffes qui brillent</p>
+<p class="i14"> Chez un vieux marchand noir des Mille et une Nuits!</p>
+<p class="i14"> Ah! que j'aurais voulu m'ajouter des pays</p>
+<p class="i14"> Comme des ornements pour plaire à ta tendresse,</p>
+<p class="i14"> Porter comme un bandeau la pâleur de la Grèce,</p>
+<p class="i14"> Et, bijou le plus sûr que mon goût rencontrât,</p>
+<p class="i14"> Comme un saphir le soir foncé de Sumatra!</p>
+<p class="i14"> Ah! que j'aurais voulu me sentir soutenue</p>
+<p class="i14"> Par la diversité du ciel et de la nue,</p>
+<p class="i14"> Trouver chaque matin dans d'autres horizons</p>
+<p class="i14"> De plus roses raisons de me donner raison,</p>
+<p class="i14"> Et successivement posant sur mon visage</p>
+<p class="i14"> Ces masques éperdus que les beaux paysages</p>
+<p class="i14"> Donnent au front qui les regarde en s'y perdant.</p>
+<p class="i14"> Partir! nous en aller! huit jours! deux mois! trois ans!</p>
+<p class="i14"> Oh! quitter des limons pour trouver des grenades!</p>
+<p class="i14"> Voir des oiseaux de feu joncher des promenades;</p>
+<p class="i14"> Savoir que «lendemain» veut toujours dire «ailleurs»;</p>
+<p class="i14"> Faire presque semblant, à Rome, d'avoir peur</p>
+<p class="i14"> Dans un défilé noir où l'on perdit les guides;</p>
+<p class="i14"> Courir sur une plage où le sable a des rides,</p>
+<p class="i14"> Et s'enfuir en laissant à la vague un soulier;</p>
+<p class="i14"> Acheter des bouquets et puis les oublier;</p>
+<p class="i14"> Prendre un sentier marqué par du bleu sur des roches;</p>
+<p class="i14"> Compter des escaliers qui montent vers des cloches;</p>
+<p class="i14"> Imaginer le ciel d'après un vieux couvent;</p>
+<p class="i14"> Croire, au Japon, qu'on est dans un grand paravent;</p>
+<p class="i14"> Etre à Naples, marcher doucement sur la route,</p>
+<p class="i14"> Et recevoir au coeur ces refrains où, sans doute,</p>
+<p class="i14"> Pour sembler plus mortel l'amour s'appelle <i>amor</i>;</p>
+<p class="i14"> Etre à Madrid, revoir au fond d'un cadre d'or</p>
+<p class="i14"> La lèvre souriante et peut-être profonde,</p>
+<p class="i14"> Et rien qu'en la voyant crier: «C'est la Joconde!»</p>
+<p class="i14"> Voir glisser tout le temps des arbres! Voyager!</p>
+<p class="i14"> Changer de rive! et puis de rêve! et puis changer!</p>
+<p class="i14"> Suivre des grands chemins! Voir des petits villages</p>
+<p class="i14"> Où tremblent, au-dessus des balcons d'un autre âge,</p>
+<p class="i14"> Des haillons cramoisis sur de noires maisons!</p>
+<p class="i14"> Aller si loin qu'on croit s'échapper des saisons!</p>
+<p class="i14"> Ne quitter les ibis, graves sur un pied rose,</p>
+<p class="i14"> Que pour le Sphynx d'Égypte avec lequel on cause!</p>
+<p class="i14"> Enfin, trouvant au bord d'un ciel ou d'un octroi</p>
+<p class="i14"> Le moyen de cesser une heure d'être soi,</p>
+<p class="i14"> Entendre le prénom dont on est appelée,</p>
+<p class="i14"> Et qui vous suit toujours comme une ombre parlée,</p>
+<p class="i14"> Devenir un son neuf chaque fois que, traduit,</p>
+<p class="i14"> Il serait celui-là dans un autre pays!</p>
+<br>
+<p class="i14"> Il faut de tout cela, mon amour, qu'on se passe.</p>
+<p class="i14"> Nous n'avons que les grands genêts, la forêt basse</p>
+<p class="i14"> (Car ses arbres coupés n'ont presque plus de bras);</p>
+<p class="i14"> Nous n'avons que la Nive bleue, et, tout là-bas,</p>
+<p class="i14"> Quelques petits points d'or, le soir, qui sont Bayonne.</p>
+<p class="i14"> Sous un soleil, toujours le même, qui rayonne,</p>
+<p class="i14"> Et dont nous connaissons les soirs et les matins,</p>
+<p class="i14"> Nous n'avons, par-dessus le vallon, pour lointain,</p>
+<p class="i14"> Qu'un tout petit village, et dont nous voyons toutes</p>
+<p class="i14"> Les mêmes bonnes gens suivre les mêmes routes;</p>
+<p class="i14"> Et ce village, encore, avec son fin clocher,</p>
+<p class="i14"> Les jours de vent du sud semble se rapprocher,</p>
+<p class="i14"> Tellement il a peur de garder son mystère!</p>
+<p class="i14"> Mais tout ça ne fait rien; et le ciel et la terre</p>
+<p class="i14"> Peuvent se contenter de tendre à notre amour</p>
+<p class="i14"> Les plus simples des fleurs, les plus simples des jours,</p>
+<p class="i14"> Notre amour n'en a pas demandé davantage!</p>
+<p class="i14"> Il nous suffit de rencontrer près du village,</p>
+<p class="i14"> Couple sombre avançant sur l'horizon vermeil,</p>
+<p class="i14"> Les deux vieux douaniers qui portent leur sommeil;</p>
+<p class="i14"> Il nous suffit de voir, collier de fruits qui bouge,</p>
+<p class="i14"> Aux balcons de bois peint pendre les piments rouges,</p>
+<p class="i14"> Et, chapelet de fleurs qu'on veut bien répéter,</p>
+<p class="i14"> Les roses de l'hiver après celles d'été.</p>
+<p class="i14"> Notre amour ne veut pas sur la terre autre chose</p>
+<p class="i14"> Que ce ciel, ce clocher, ces piments et ces roses,</p>
+<p class="i14"> Car, entre ces lointains dont nul n'est inconnu,</p>
+<p class="i14"> Notre amour est un beau petit enfant tout nu</p>
+<p class="i14"> Qui ne s'ajoute rien d'étrange ou de superbe,</p>
+<p class="i14"> Qui vit de l'air du temps, s'habille avec de l'herbe,</p>
+<p class="i14"> Réfléchit dans les foins, cause avec les ânons;</p>
+<p class="i14"> Qui se coiffe de fleurs dont chacun sait les noms;</p>
+<p class="i14"> Qui n'a, s'il veut cueillir des fleurs surnaturelles,</p>
+<p class="i14"> Qu'à se pencher sur l'eau de ses propres prunelles;</p>
+<p class="i14"> Qui ne demande rien que d'être encore un feu</p>
+<p class="i14"> Parmi les autres feux de montagne; qui peut,</p>
+<p class="i14"> Avec sa lèvre rouge et sa tempe pâlie,</p>
+<p class="i14"> Etre fou sans Espagne et beau sans Italie;</p>
+<p class="i14"> Qui, sans avoir besoin d'un lac près d'Annecy,</p>
+<p class="i14"> Construit ses souvenirs sur l'eau qui tremble ici;</p>
+<p class="i14"> Qui, sans avoir besoin des citronniers de Parme,</p>
+<p class="i14"> Sur un simple baiser fait tomber quatre larmes;</p>
+<p class="i14"> Qui monte jusqu'au ciel avec un peuplier;</p>
+<p class="i14"> Qui, pour un toit portant des piments en collier,
+<p class="i14"> S'imagine avoir vu les tours de Pampelune,</p>
+<p class="i14"> Et trouve le moyen, même sans clair de lune,</p>
+<p class="i14"> De marquer de deux noms l'écorce d'un tilleul...</p>
+<p class="i14"> Notre amour est un beau petit enfant tout seul.</p>
+</div></div>
+
+<p class="rig"><span class="sc">Rosemonde Gérard.</span></p><br><br>
+
+<h3>LONGWOOD NE SERA PAS ABANDONNÉ</h3>
+
+<p>L'émotion qu'a provoquée dans le public et dans la presse la vision des
+premières ruines de Longwood, la pauvre maison où mourut l'Empereur
+captif à Sainte-Hélène (voir notre numéro du 15 novembre), vient d'avoir
+son écho utile dans les milieux parlementaires. A la date du 6 décembre,
+en effet, M. Fernand Engerand, député du Calvados, nous a adressé la
+lettre suivante que nous sommes heureux de publier:</p>
+
+<p>Paris, le 6 décembre 1913.</p>
+
+<p>«Monsieur le Directeur,</p>
+
+<p>» <i>L'Illustration</i> a signalé, avec une patriotique indignation, l'état
+déplorable où l'incurie de l'administration avait mis, à Sainte-Hélène,
+la maison et le tombeau de Napoléon. Dès que j'eus pris connaissance du
+pathétique article de M. Albéric Cahuet, je me suis rendu aux Affaires
+étrangères où les faits signalés me furent confirmés, et le 10 novembre
+je présentai un amendement portant ouverture d'un crédit de 20.000
+francs «pour assurer, en l'île Sainte-Hélène, l'entretien du domaine de
+Longwood, où mourut Napoléon Ier».</p>
+
+<p>» J'ai été assez heureux pour pouvoir obtenir l'adhésion de députés
+appartenant à tous les groupes politiques: MM. Maurice Barrés, Benazet,
+amiral Bienaimé, Jules Delafosse, commandant Driant, Lannes de
+Montebello, Millerand, Henry Pâté, Paul Boncoeur, général Pédoya,
+Dominique Pugliesi, Conti, Raiberti, Joseph Reinach, Marcel Sembat, de
+Villebois-Mareuil.</p>
+
+<p>» Cette réunion d'hommes si divers au point de vue politique nous permet
+d'espérer que la cause nationale, que vous avez si noblement défendue,
+obtiendra l'assentiment de la Chambre.</p>
+
+<p>» Veuillez agréer...<br>
+
+<p>» <span class="sc">Fernand Engerand. </span>»</p>
+
+<p>Le rapporteur de la commission du budget, M. Louis Marin, député de
+Nancy, est tout acquis à l'amendement Engerand, dont les signataires,
+nous le savons, espèrent obtenir l'adhésion quasi unanime de la Chambre.
+Ainsi s'affirmera qu'il s'agit bien là d'une oeuvre nationale et non
+point d'une oeuvre de parti.</p>
+
+<p>Le sacrifice demandé est faible. Il est urgent. Les 20.000 francs
+ajoutés au crédit de 358.000 francs du chapitre 20 du budget des
+Affaires étrangères (Entretien des immeubles français à l'étranger),
+pourront sauver Longwood d'une ruine immédiate. Il est donc inopportun
+de songer, dès maintenant, pour relever les ruines de Sainte-Hélène,
+soit à une souscription publique qui, évidemment, donnerait dix fois les
+sommes nécessaires, soit--comme le proposait un de nos lecteurs bien
+inspiré--à une collecte entre tous les membres de la Légion d'honneur.
+Que l'État s'acquitte lui-même des devoirs de l'État. Ce sera mieux,-et
+plus digne.</p><br><br>
+
+<h3>L'INAUGURATION DU MUSÉE ANDRÉ</h3>
+
+<p>Le magnifique musée du boulevard Haussmann, contenant les inestimables
+collections léguées à l'Institut par Mme Edouard André, et dont notre
+numéro de Noël a révélé au grand public de <i>L'Illustration</i> les
+sensationnelles merveilles, est maintenant officiellement ouvert: lundi
+matin, le président de la République l'inaugurait par une visite.</p>
+
+<p>Guidé par M. Émile Bertaux, conservateur, il s'y attarda longtemps,
+goûtant en connaisseur éclairé, en érudit, en artiste, le charme et la
+beauté de tant de chefs-d'oeuvre rassemblés.</p>
+
+<p>Dans la grande salle de la Renaissance, on présenta à la signature du
+chef de l'État un registre, posé sur une vénérable table du seizième
+siècle. Il y apposa sa signature, suivie de la mention «de l'Académie
+française».</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br>
+<b> M. Poincaré au musée André, devant la fresque de Tiepolo.<br>
+Derrière le Président, M. Émile Bertaux et M. Léon Bérard.</b></p><br><br>
+
+<h3>UN NOUVEAU GOUVERNEMENT</h3>
+
+<p>La semaine dernière, tandis que, tout aux soins de l'envoi et de la
+distribution de notre numéro de Noël, nous oubliions, pour des
+préoccupations d'art et de beauté, l'actualité souvent assez maussade,
+survenait, en politique, un événement qui produisit sur l'opinion une
+impression pénible: mardi, le 2 décembre, un vote de la Chambre
+renversait le ministère Barthou, qui avait tant mérité du pays en lui
+redonnant l'armée forte indispensable à sa sécurité.</p>
+
+<p>On discutait, depuis le vendredi précédent, l'emprunt d'un milliard 300
+millions jugé nécessaire par le gouvernement. Au cours de ces séances,
+les rudes alertes n'avaient pas manqué au ministère, de la part des
+radicaux et des socialistes. M. Joseph Caillaux, notamment, lui avait
+été un adversaire obstiné. Pourtant, la veille encore de ce scrutin qui
+l'obligea à démissionner, M. Barthou avait remporté, à force d'énergie,
+un premier succès, en faisant accepter le principe de son projet. Cette
+victoire allait avoir un lendemain funeste: mardi, la Chambre, par 290
+voix contre 265, refusait d'accepter que les titres à émettre portassent
+une mention garantissant contre tout impôt l'immunité de la rente.</p>
+
+<p>Le ministère quittait aussitôt la salle des séances, salué d'un cri: «A
+bas les trois ans!» C'était M. Vaillant qui trahissait ainsi l'une des
+raisons de l'animosité de l'extrême-gauche contre le gouvernement
+qu'elle venait d'abattre. M. Louis Barthou, qui allait franchir le
+seuil, se retourna et dit simplement: «Vive la France!» Deux politiques,
+nettement, s'étaient soudain dressées l'une en face de l'autre.</p>
+
+<p>Les deux triomphateurs de cette journée--«l'une des plus déplorables et
+des plus néfastes que nous ayons connues», a écrit le <i>Temps</i>--étaient
+M. Caillaux et M. Jaurès, incarnations des radicaux et des socialistes.
+Le président de la République, dont le devoir était, en cette
+circonstance, particulièrement difficile et lourd de responsabilités,
+eut pourtant, après les habituelles consultations, la pensée qu'on
+pourrait former un cabinet de conciliation, de «concentration
+républicaine». M. Alexandre Ribot, à la suite d'une conversation avec M.
+Caillaux, dut décliner la mission que désirait lui confier M. Raymond
+Poincaré d'assumer cette tâche. M. Jean Dupuy, à son défaut, l'accepta.
+Mais les pourparlers qu'il engagea ne purent aboutir: sa courageuse
+bonne volonté se heurta à des oppositions, à des embûches que le public
+entrevit, devina sans les bien discerner, et dont il n'allait pas tarder
+à connaître l'origine.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br>
+<b>La salle des réunions du bureau du Comité exécutif du<br>
+parti radical et radical-socialiste.</b></p>
+
+<p>Pour la première fois dans notre histoire politique, apparaît nettement,
+au début de cette crise, l'action d'une organisation dont l'existence
+était connue, mais dont le rôle était jusqu'à présent demeuré sinon
+occulte, du moins d'arrière-plan et de demi-lumière. Les journaux, les
+hommes politiques, la désignent couramment sous le nom de «Comité de la
+rue de Valois». Son titre exact est «Comité exécutif du parti radical et
+radical-socialiste». C'est lui qui, tous ces derniers jours, a dicté ses
+volontés, donné l'investiture aux futurs ministres, ou, tout comme en un
+conclave de Rome, prononcé contre eux «l'exclusive». C'est de lui
+qu'émane le cabinet Doumergue, appelé à recueillir la succession du
+cabinet Barthou. Le président en est M. Joseph Caillaux lui-même,
+récemment élu contre M. Camille Pelletan, et devenu, dans la nouvelle
+combinaison, ministre des Finances.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>
+M. Doumergue à son téléphone pendant<br>
+&nbsp;&nbsp;les négociations pour la formation du<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;ministère.</b></p>
+
+<p>Son autorité s'étend sur 800 membres environ, sénateurs, députés, ou
+candidats éventuels, presque toujours, à l'une ou l'autre Chambre. Les
+parlementaires sont membres de droit; il leur suffit d'adhérer au
+programme du parti, qui vient d'être refondu au Congrès de Pau, en
+octobre dernier, et, plus tard, de verser une cotisation annuelle de 200
+francs. Les autres membres sont élus, en assemblée, sur présentation de
+listes établies par les comités adhérents de province, à raison de deux
+pour 250.000 habitants.</p>
+
+<p>Ponde en 1901, le Comité exécutif a pour mission de diriger la politique
+et l'organisation du parti radical et radical-socialiste; d'exécuter les
+décisions prises par le parti en ses congrès annuels; de veiller enfin à
+la discipline.</p>
+
+<p>Il est administré par un bureau composé de 34 membres pris moitié parmi
+les parlementaires, moitié parmi les sociétaires libres. Au nombre des
+personnalités notables du bureau actuel figurent MM. les sénateurs
+Trouillot, Perchot, Bepmale; MM. les députés Bouffandeau,
+Franklin-Bouillon, Ceccaldi, Peytral, Malvy, désormais ministre du
+Commerce dans le cabinet Doumergue.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/003c.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Rue de Valois: l'antichambre du Comité.</b></p>
+<br>
+<p>Le temple où s'élaborent les bulles, les monitoires, les encycliques du
+parti, d'où partent ses anathèmes et ses excommunications, n'est guère
+imposant. C'est, au nº 9 de la rue de Valois, au-dessus d'un restaurant,
+un modeste appartement au troisième étage du vieux Palais Royal,--Palais
+Egalité! Dans l'antichambre, où s'accroche le téléphone, trône, sur la
+cheminée, une République fleurie, étoilée, le col ceint de perles, la
+gorge aimablement dévoilée,--point trop farouche, enfin. La salle du
+Conseil ouvre par des fenêtres carrées--c'est l'étage en <i>mezzanine</i> du
+Palais--sur le jardin. Nul apparat dans cette pièce qui voit, une fois
+par semaine, le jeudi, se réunir les Trente-Quatre: quelques
+portemanteaux aux murs, quelques chaises cannées autour d'une table
+recouverte d'un tapis de style vaguement Empire, et sur cette table deux
+sonnettes, comme si le président avait parfois à faire tête à des
+tumultes qu'un seul tintement ne saurait dominer.</p>
+
+<p>Cette salle est demeurée déserte jeudi dernier; la séance hebdomadaire
+avait été décommandée: le nouveau ministère, en effet, se présentait
+devant les Chambres. C'était, rue de Valois, fête chômée.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sml">S. Jacquier. M. Maginot. I. Malvy. M. Monis. M. R.
+Renoult. M. Viviani.<br>
+<img alt="" src="images/003d.png"><br>
+M. F. David. M. A. Lebrun. R. Péret. H. G.
+Doumergue. M. Bienvenu-Martin. H. Caillaux. M. Métin. M. Noulens.</span><br>
+
+ <b>Lenouveau Cabinet.--Manquent dans ce groupe MM. Raynaud et Ajam.</b></p>
+
+ <br><br>
+<h3>UN «CENTRE MONDIAL»</h3>
+
+<p>Le séjour à Rome est particulièrement prenant: la grandeur des souvenirs
+qu'évoque chaque ruine exalte les imaginations les plus pondérées;
+nombre d'artistes, de poètes, de soldats, en contemplant l'étroit espace
+du forum, durent rêver pour leur patrie cette puissance mondiale que,
+seule, posséda la ville des Césars. Un jeune sculpteur américain fixé à
+Rome, M. Hendrik Christian Andersen, a fait un rêve moins grandiose,
+plus facile à réaliser, croit-il, et auquel il a su donner une forme
+concrète au prix d'un labeur digne d'admiration.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/004.png"><br>
+<b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Une tour de 320 mètres, en acier revêtu de marbre,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;projetée pour une ville hypothétique, la cité du «Centre<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mondial»</b></p>
+
+<p>M. Andersen improvise une ville internationale, sorte de capitale de
+l'humanité, où seraient centralisés les efforts destinés à assurer tous
+les progrès. Non content de nous en vanter la nécessité, il nous la
+présente dans une publication de grand luxe, magnifiquement illustrée,
+«qui ne saurait être achetée, et qui n'est envoyée qu'à un groupe limité
+d'hommes dignes et capables de s'intéresser à un projet de ce
+caractère». Cette oeuvre gigantesque occupa pendant dix ans trente et un
+architectes, sous la direction de M. Ernest Hébrard, grand prix de Rome,
+aidé par son frère Jean Hébrard. Trois peintres et un ingénieur
+complétaient une pléiade qui nous offre aujourd'hui les plans
+rigoureusement étudiés des monuments nombreux et gigantesques devant
+former le noyau de la cité future.</p>
+
+<p>M. Andersen s'est réservé la partie sculpturale. Pour cette oeuvre
+ultra-moderne, il a voulu, comme les architectes, adopter les formules
+de l'art antique le plus pur; il nous propose une vingtaine de groupes
+ou d'allégories où s'affirme, avec la foi exubérante de la jeunesse, un
+talent digne de respect.</p>
+
+<p>Le Centre d'art comprendrait un Temple de l'Art, une École d'art, des
+musées, un conservatoire de musique et de tragédie, etc.. «Le musicien
+présenterait ses symphonies et ses opéras, certain d'être entendu et
+impartialement jugé; le dramaturge apporterait ses oeuvres, avec
+l'assurance d'être dignement monté et joué, une fois accepté par un jury
+international.»</p>
+
+<p>Dans le Temple de l'Art, on aménagerait une salle d'auditions
+«constituant en elle-même un colossal instrument de musique», deux
+galeries permanentes de sculpture, deux galeries permanentes de
+peinture, et de vastes galeries pour les expositions temporaires. Ce
+temple couvrirait un quadrilatère de plus de 250 mètres de côté, soit
+une superficie de 60.000 mètres carrés. Bien petite chose encore à côté
+de notre Louvre qui occupe près de 200.000 mètres!</p>
+
+<p>Dans le Centre olympique, ouvert aux athlètes de toutes les nations, on
+verrait un stade de 800 mètres de côté, et un natatorium où «des statues
+de 80 mètres, représentant l'homme et la femme dans toutes les
+splendeurs de leur développement physique, formeraient une porte de
+leurs bras étendus et de leurs mains jointes».</p>
+
+<p>Au milieu du Centre scientifique s'élèverait la Tour du Progrès, en
+acier revêtu de marbre, entourée de quatre palais immenses destinés aux
+congrès internationaux.</p>
+
+<p>Cette Tour, qui doit être le chef-d'oeuvre de l'art de l'ingénieur,
+repose sur une base circulaire au centre du square des Congrès
+scientifiques. Elle s'élève à une hauteur de 320 mètres sur environ 100
+mètres de largeur à la base. Les eaux de la «Fontaine de Vie», qui
+coulent d'une extrémité à l'autre de l'avenue des Nations, baignent ses
+abords. On l'atteint en franchissant quatre ponts monumentaux qui
+accèdent à une terrasse formant le rez-de-chaussée et où se développe
+une salle circulaire dont le plafond en coupole a 40 mètres de hauteur.</p>
+
+<p>De ce rez-de-chaussée, vingt-quatre ascenseurs conduisent à une seconde
+terrasse sur laquelle s'ouvre une salle plus petite. Puis la Tour
+s'élance d'un seul jet, offrant une quarantaine d'étages desservis par
+seize ascenseurs, et qui pourraient être affectés à des ensembles
+complets de bureaux.</p>
+
+<p>Le soubassement de la Tour communique directement avec deux
+embranchements du chemin de fer souterrain, dont trois stations
+s'ouvrent sur le square des Congrès. Un de ces embranchements relie tous
+les édifices importants de l'ensemble du Centre Mondial; l'autre, à un
+niveau inférieur, conduit à tous les quartiers de la ville et aboutit à
+la Grande Gare.</p>
+
+<p>Enfin, le sous-sol, de proportions colossales, serait consacré à
+l'installation de machines typographiques assez puissantes pour exécuter
+la tâche d'une Presse mondiale publiant des journaux, sans arrêt et dans
+des langues diverses. Des ascenseurs relient cette imprimerie à quatre
+pavillons d'angle, hauts chacun de sept étages, qui servent de
+contreforts à la masse de la Tour et qui offriraient des bureaux
+particuliers aux délégués de la presse de tous les pays.</p>
+
+<p>Un groupe accessoire constituerait le Centre civique: six quartiers
+bourgeois, construits en échiquier, «comme en Amérique», et pouvant
+contenir chacun de 100.000 à 120.000 âmes, rayonneraient autour de la
+zone administrative et commerciale, cette dernière «un peu resserrée,
+pour la commodité des échanges».</p>
+
+<p>Le Centre Mondial serait placé sous un climat tempéré, de préférence au
+bord de la mer, pour faciliter des randonnées vers tous les points du
+globe.</p>
+
+<p>Au dire de l'auteur, des sites propices abondent sur la côte de
+l'Atlantique, entre Panama et la Nouvelle-Angleterre, nom sous lequel on
+désignait jadis la région où prospèrent aujourd'hui New-York et Boston.
+Les rives de la Méditerranée offrent également des points favorables: en
+France, près de Fréjus; en Italie, à l'embouchure du Tibre; en Espagne,
+en Tunisie, en Tripolitaine. Si l'on préfère l'intérieur du continent,
+on pourra choisir la Belgique, la Hollande, la Suisse; en France, M.
+d'Estournelles de Constant préconise les environs de Pontoise.</p>
+
+<p>Devant un tel projet, dont nous n'avons fait que résumer les grandes
+lignes, on ne sait s'il faut admirer davantage la foi généreuse de
+l'auteur ou le talent dépensé par lui et par ses collaborateurs pour une
+oeuvre qui ne nous paraît guère susceptible de voir le jour dans un
+avenir rapproché.</p>
+
+<p>Ce n'est pas à notre époque de concurrence intensive que les
+gouvernements consentiront à aliéner les bénéfices de leur activité
+propre, dans une branche quelconque, au profit d'une cité cosmopolite
+créée hors de leurs frontières. D'ailleurs, si une telle centralisation
+paraît difficile à réaliser, ses avantages restent fort discutables. Au
+point de vue commercial et économique, par exemple, on ne saurait, par
+une simple organisation administrative, fût-elle internationale,
+modifier les courants créés au cours des siècles à la faveur des
+situations géographiques, de la répartition des matières premières et du
+développement industriel des divers pays. Quant à la centralisation
+artistique mondiale, elle aurait pour conséquence d'engendrer une
+formule banale faisant rapidement disparaître le génie de chaque race.</p>
+
+<p>D'ailleurs, à quoi bon cette création: Paris n'est-il pas, ne sera-t-il
+pas encore longtemps, et toujours, espérons-le, comme centre
+scientifique et centre d'art, dès lors, comme centre mondial, <i>the beast
+in the world?</i><br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">F. Honoré.</span></span></p><br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>LES EXPLOITS DE LA PETITE GARNISON</h3>
+
+<p>Les Allemands, sans doute, ont été les premiers surpris du
+retentissement si grave que viennent d'avoir, au Reichstag et dans toute
+l'Allemagne, les incidents de Saverne. Il y a, semble-t-il, quelque
+chose de changé dans la manière allemande de concevoir le respect de la
+dignité individuelle et de la fierté d'une race. Les exploits de la
+petite garnison d'Alsace ont porté un coup imprévu et peut-être décisif
+à la toute-puissance du colosse militaire. Le régime de la botte
+allemande a été blâmé par le peuple allemand lui-même. Le pouvoir
+personnel, le cabinet impérial, a été atteint par le vote qui a frappé
+le chancelier, et des voix, de grandes voix qui ont été entendues par
+toute l'Europe, ont déclaré, au Reichstag, que le régime d'arbitraire et
+de vexation n'avait pas l'approbation du pays et que nulle part, en
+aucune circonstance, l'armée n'était au-dessus de la loi.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le lieutenant Schadt, qui fit arrêter<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;les magistrats de Saverne.</b></p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'adjudant Baillet, contraint de quitter<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;l'armée après
+quatorze ans de service.</b></p>
+
+<p>Il faut bien reconnaître aussi que rarement le bon sens d'un peuple eut
+lieu d'être exaspéré par autant de gestes odieux et de maladresses
+accumulées. Nous pouvions croire, lorsque, dans notre numéro du 22
+novembre, nous reproduisions les portraits, désormais historiques, du
+lieutenant von Forstner et du colonel von Reutter, que les incidents,
+alors connus--l'injure aux Alsaciens, traités de <i>wackes</i> ou voyous,
+l'insulte au drapeau français et à la légion étrangère, les mesures
+inadmissibles prises par le colonel von Reutter contre la population
+civile de Saverne--n'auraient d'autres suites que de promptes sanctions,
+opportunément venues d'en haut, de Strasbourg ou de Berlin. Mais, à la
+stupeur générale, en deçà comme au delà du Rhin, les choses se passèrent
+tout autrement. La «petite garnison» poursuivit ses exploits et le
+lieutenant von Forstner, ni découragé, ni blâmé, continua, avec
+l'approbation de son colonel et vraisemblablement du chef du 19e corps
+d'armée, le général von Deimling, d'exaspérer, par son attitude, par ses
+gestes, par sa seule présence, une population réputée depuis des siècles
+pour son très paisible caractère.</p>
+
+
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/005c.png"><br>
+<b>Le général von Deimling, commandant du XVe<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;corps à Strasbourg.</b></p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/005d.png"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>
+Mme Lévy (76 ans), qui fut brutalisée chez<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;elle par les soldats.</b></p>
+
+<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/005e.png"><br>
+<b>Charles Blank, l'infirme frappé d'un coup de<br>
+sabre par le lieutenant von Forstner.</b></p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/005f.png"><br><b>
+Le sergent Hôflich, qui offrit trois marks<br>pour
+«la peau d'un Alsacien».</b></p>
+
+<h4>LES ÉVÉNEMENTS DE SAVERNE</h4>
+
+<p>Et d'abord on avait, à Saverne, la certitude que les paroles
+outrageantes reprochées au lieutenant von Forstner avaient bien été
+prononcées par lui. Douze recrues en avaient témoigné, à la grande
+fureur de l'autorité militaire qui avait vu, dans cette «indiscrétion»,
+une manière de complot de caserne et qui, en attendant d'autres
+sanctions plus dures, avait changé de garnison les soldats alsaciens et
+mis d'office à la retraite l'adjudant Baillet, malgré ses quatorze ans
+de bons et loyaux services. Ces mesures, naturellement, n'avaient pu
+<span class="rig"><img alt="" src="images/005g.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>M. Lucien Kahn, arrêté pour avoir ri.</b></span>
+qu'augmenter l'irritation locale. Sans doute, le lieutenant von Forstner
+eût-il été sage en évitant, en ces circonstances, de paraître dans les
+rues de Saverne. Il s'y montra néanmoins, mais avec une escorte, quelque
+peu ridicule, de quatre hommes armés, qui l'accompagnèrent partout, au
+restaurant, au bureau de tabac, et chez le marchand de chocolat. Des
+gamins--comme en tous pays--ne manquèrent point de suivre les soldats et
+se réjouirent, sans discrétion, de voir un herr lieutenant aussi bien
+protégé. Leur rire, ce rire d'Alsace qui déplaît si fort aux immigrés,
+exaspéra M. von Forstner et ses camarades. Une première fois, le 26
+novembre au soir, un lieutenant du 99e, nommé Schadt, en revenant d'un
+banquet d'officiers, avec l'inévitable von Forstner, avait fait sortir
+la garde de la caserne pour arrêter les gens qui riaient sur le passage
+des officiers: d'où l'arrestation d'un apprenti boulanger et d'un
+paisible agent de banque, M. Lucien Kahn, que le sous-préfet fit
+remettre en liberté dans la soirée. Mais cette sorte d'agression
+préludait à des événements plus graves. Le lendemain, en effet, vers les
+7 heures du soir, le lieutenant von Forstner, quittant la caserne avec
+son escorte de soldats, retrouva du même coup son cortège de gamins,
+qui, de plus en plus fort, criaient à la chien-lit. Le lieutenant Schadt
+fit aussitôt sortir du corps de garde 80 soldats en armes, et le colonel
+von Reutter, accouru, ordonna lui-même aux tambours de battre la charge.
+Il n'y avait cependant, hors les enfants, que de rares curieux, quatre
+ou cinq paisibles badauds sur lesquels se ruèrent les soldats. Huit
+hommes envahirent même, on ne sait trop pourquoi, une maison voisine,
+firent irruption dans l'appartement occupé par un menuisier nommé Lévy
+qu'ils arrêtèrent après avoir brutalisé de la façon la plus odieuse sa
+mère, une octogénaire infirme qui, peut-être, «avait ri». Mais cet
+exploit ne devait être ni le dernier ni le plus fort. A ce moment en
+effet, les juges de Saverne et le procureur impérial sortaient du palais
+de justice, après une audience prolongée. Le lieutenant Schadt, qui
+avait organisé la chasse à l'homme, fit arrêter le procureur impérial
+lui-même et l'un des juges, malgré leurs véhémentes protestations. Ces
+prisonniers, comme l'on pense, ne furent pas longtemps retenus, mais ce
+fait, inouï, donne la mesure du sang-froid des troupes de Saverne. De
+paisibles citoyens, cette nuit-là, des enfants, couchèrent dans les
+locaux disciplinaires, tandis que se préparaient les protestations
+indignées que, dès le lendemain, le président du tribunal et le corps
+municipal télégraphiaient, le premier au ministre de la Justice, et le
+second au Reichstag.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Saverne">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Le lieutenant von Forstner sortant du bureau de tabac
+devant lequel l'attendait son escorte.</b><br>--<i>Instantané R. Weil, pris à 4
+heures du soir.</i>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Une patrouille sortant de la caserne, ancien château de
+Rohan.</b> <i>Phot. A. Merckling.</i>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le conseiller de justice<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Kalisch, qui fut arrêté,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;le conseiller Beemelmans<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;et un de leurs amis.</b></p>
+
+<p>La dépêche de la municipalité de Saverne réclamant la protection des
+lois pour la population civile contre les excès des militaires fut lue
+au Reichstag, le 1er décembre, par le président Kaempf au milieu d'une
+émotion profonde. Le groupe des députés alsaciens-lorrains prit texte de
+cette protestation pour interpeller le chancelier, qui se contenta, ce
+jour-là, de répondre qu'une enquête étant ouverte il fallait en attendre
+le résultat. Or, voici que, le lendemain même de cette prise de contact,
+une singulière nouvelle vint mettre le comble à l'exaspération des
+députés. On apprenait, en effet, que M. von Forstner--cet «énergumène»,
+comme on l'appelle couramment au Reichstag--avait, dans la matinée, au
+cours d'une promenade militaire avec sa compagnie, blessé à la tête à
+coups de sabre un jeune cordonnier infirme, du nom de Charles Blank. Le
+rapport officiel disait que des gamins avaient entouré les soldats dans
+la traversée de Dettwiller, à l'ouest de Saverne, et que le lieutenant
+avait dû leur faire donner la chasse par trente de ses hommes. Les
+enfants, plus agiles, avaient échappé aisément, gaiement. Et, sans doute
+pour ne point revenir les mains vides, les soldats--avec ce même
+discernement qui leur avait fait arrêter un procureur impérial--étaient
+tombés sur un passant peu valide, puisqu'il avait un pied bot, mais qui,
+néanmoins, se débattit comme un diable. Eut-il un geste menaçant? On ne
+sait trop ce qu'il faut croire de la version officielle. Ce qu'il y a de
+certain, c'est que le terrible lieutenant n'hésita pas à se servir de
+ses armes contre cet homme désarmé, et le malheureux infirme fut
+conduit, la tête en sang, chez le bourgmestre de Dettwiller qui le prit
+aussitôt sous sa protection.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006c.png"><br><b>LES JOURNÉES TROUBLÉES DE SAVERNE.<br>--Lecture publique de
+la proclamation de la municipalité, recommandant aux habitants de
+s'abstenir de toute manifestation et de rester chez eux le soir
+venu.--</b><br><i>Phot. A. Dahlet.</i>]</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>Le lieut. von Forstner. Une promenade du lieutenant von
+Forstner dans les rues de Saverne.</b></p>
+
+<p>Le lendemain 3 décembre, au Reichstag, en d'éloquentes protestations, M.
+Fehrenbach, député du centre, après avoir parlé du préjudice moral
+énorme causé par ces incidents à l'empire, affirma que «si jamais
+L'autorité militaire devait l'emporter sur l'autorité civile, c'en
+serait fini de l'Allemagne»; et M. von Calker, député national-libéral
+et professeur à l'université de Strasbourg, déclara que tous les
+résultats obtenus par la politique de réconciliation en Alsace-Lorraine
+étaient désormais «fichus». La réponse embarrassée du chancelier,
+l'attitude dédaigneuse du ministre de la Guerre, accrurent l'irritation
+très générale de l'assemblée, et, le 4 décembre, dans ce pays au régime
+presque absolu, et dont le peuple est le plus militariste du monde, on
+vit les nationalistes et les centristes s'allier aux radicaux et aux
+socialistes pour exprimer à une immense majorité (293 voix contre 54), à
+propos des incidents militaires de Saverne, leur méfiance envers le
+chancelier de l'empire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"><br><b>LA SANCTION DES INCIDENTS DE SAVERNE.--Le départ du 99e
+d'infanterie pour les camps de Bitche et de Haguenau. Le régiment se
+dirige vers les quais d'embarquement ou l'attendent deux trains
+spéciaux.--</b><i>Phot. A. Merckling.</i></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Saverne">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;">
+<b>L'empereur et le chancelier.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 34%; text-align: center;">
+<b>Le comte de Wedel et M. de Bethmann-Hollweg.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;">
+<b>Les généraux von Deimling et von Linker.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<h3>A DONAUESCHINGEN: LES TÊTE-A-TÊTE DANS LE PARC</h3>
+
+<p>Il a été dit, et par les personnages les plus autorisés, que le
+chancelier avait reçu des dépêches de l'empereur ordonnant d'accorder
+certaines satisfactions à la population de Saverne et que, las ou
+malade, il avait négligé de communiquer ces documents au Reichstag. Mais
+il apparaît surtout que le chancelier, qui eût pu refuser de répondre
+aux interpellateurs sur des actes qu'il ne contresignait pas: les ordres
+du cabinet militaire, accepta de défendre la mauvaise cause et laissa
+les coups s'abattre sur lui pour ne point découvrir son souverain. Le
+chancelier perdit la bataille. Mais l'empereur, demeuré théoriquement en
+dehors de la querelle, pouvait esquisser, dès lors, le geste
+d'apaisement et, de fait, au château de Donaueschingen--où il
+villégiaturait, comme en 1908, chez son ami, le prince de
+Fürstenberg--après avoir eu une conversation, dont le détail serait bien
+intéressant pour l'histoire, avec M. de Bethmann-Hollweg, le comte de
+Wedel, statthalter d'Alsace-Lorraine, et le général von Deimling,
+Guillaume II décida que «la garnison de Saverne serait transférée
+jusqu'à nouvel ordre aux champs de manoeuvres de Bitche et de Haguenau».</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/009b.png"><br><b>
+Le colonel du 99e et Mme von Reutter<br>attendent le rapide
+de Strasbourg.</b></p>
+
+<p>L'ordre de départ, parvenu dans la journée du 5 au colonel von Reutter,
+fut tenu secret hors de la caserne, mais on devina, à l'émotion des
+femmes d'officiers et de sous-officiers, les préparatifs du grand
+déplacement. Le chef de gare fut avisé d'avoir à former d'urgence deux
+trains spéciaux.</p>
+
+<p>Et le samedi C décembre, à deux heures de relevée, par un temps gris et
+glacial, les bataillons du 99e évacuèrent Saverne, tristement, malgré la
+musique, qui jouait des airs appropriés: «Je suis Prussien»,
+«L'Allemagne avant tout», etc. Le colonel, escorté de quatre gendarmes,
+avait précédé ses hommes à la gare. Le lieutenant von Forstner ne parut
+point dans le défilé du départ. Et, dans les avenues ruisselantes, à
+peine quelques «Wackes», corrects et silencieux, regardaient la «petite
+garnison» qui, dans la boue froide et sous la neige fondue, s'en
+allait...<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Albéric Cahuet.</span></span></p><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009c.png"><br><b>LES CONFÉRENCES DE DONAUESCHINGEN ET LEUR RÉSULTAT.<br>--Le
+99e régiment quitte Saverne, musique en tête.</b>--<i>Phot. A. Merckling.</i></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Saverne">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;">
+<b>Carpentier (culotte blanche); Wells (culotte noire).</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 34%; text-align: center;">
+<b>Carpentier place un terrible doublé à l'estomac.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;">
+<b>Carpentier place un terrible doublé à l'estomac.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Saverne">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Carpentier regarde Wells étendu pendant les dix secondes
+qui décident sa mise hors de combat.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Après le <i>knock out</i> prononcé par l'arbitre, Carpentier
+se penche le premier pour secourir son adversaire abattu.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010c.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Saverne">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Carpentier veut serrer la main de son adversaire, qui
+n'est pas encore revenu à lui.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Carpentier porté en triomphe par ses seconds et Wells
+soutenu par les siens.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<h3>SEPT ÉPISODES D'UNE GRANDE VICTOIRE FRANÇAISE EN BOXE ANGLAISE</h3>
+
+<h4>LE MATCH CARPENTIER-WELLS</h4>
+
+<p>Si le match sensationnel qui, cette semaine, a mis aux prises, à
+Londres, Georges Carpentier et Bombardier Wells, a suscité en France
+l'intérêt toujours accordé aux rencontres de cet ordre, il n'est pas
+exagéré de dire qu'il a eu, pour nos voisins, l'importance d'un
+événement national, où la réputation britannique, en matière de boxe,
+était engagée. Il offrait au champion anglais, battu à Gand, en juin
+dernier, par Carpentier, qui, précédemment, avait triomphé tour à tour
+de Young Josephs, de Jim Sullivan et de Bandsmann Rice, l'occasion d'une
+revanche solennelle; et il a, au rebours des espérances ardemment
+manifestées de l'autre côté du détroit, consacré la science
+pugilistique, le sang-froid, l'audace du Français.</p>
+
+<p>Le combat a eu lieu, lundi dernier, sur le ring du National Sporting
+Club, devant une assistance fort élégante et choisie; il suffit
+d'indiquer que le prix des places allait de 75 à 250 francs. Nos
+photographies évoquent les péripéties de la lutte, qui fut
+singulièrement rapide. Carpentier, plus brillant que jamais, impatient
+de vaincre, la conduisit avec prestesse, prenant immédiatement
+l'offensive, harcelant son adversaire dans un incessant corps à corps.
+Un «doublé» à l'estomac ébranlait bientôt Bombardier Wells, qui,
+durement atteint, se repliait sur lui-même; Carpentier, après s'être un
+peu reculé, le frappait au menton, et l'abattait d'un dernier coup à
+l'estomac. En 73 secondes, le champion d'Angleterre, plus âgé de cinq
+ans que le nôtre, et plus lourd de 10 kilos, avait été mis <i>knock out</i>.</p>
+
+<p>Après un moment d'étonnement, de consternation légitime, les
+spectateurs, sportsmen avant tout, acclamèrent le vainqueur, qui dut
+apparaître au balcon du club, salué par une foule enthousiaste.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011a.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Saverne">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>A Ada-Bazar: la foule autour de l'appareil.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>A Konia: Daucourt s'entretenant avec le grand chef des
+derviches tourneurs.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011b.png"><br><b>A Konia: les élèves des écoles françaises, avec leur<br>
+drapeau et leur fanfare; près de l'aéroplane, le père Gaudens.</b>
+<i>Photographies H. Roux.</i></p>
+
+<h3>PARIS-LE CAIRE EN AÉROPLANE</h3>
+
+<p>Pauvre Daucourt! Après des prodiges de courage et d'endurance, ayant dû
+braver trop souvent des conditions atmosphériques qui lui faisaient
+courir les plus grands dangers, il avait presque franchi le massif du
+Taurus. Malgré le bris de son appareil, il pouvait espérer qu'aucun
+autre Français volant dans son sillage--pas plus Bonnier que
+Védrines--ne planerait avant lui au-dessus des Pyramides. Mais les
+gardiens de son monoplan, qu'il aurait été facile de réparer, l'ont
+laissé brûler; et, malgré son désir ardent de ne pas arrêter un si bel
+effort, la Ligue nationale aérienne, dont les ressources sont limitées,
+renonce à l'envoi d'un nouvel appareil. Le transport en grande vitesse,
+par chemin de fer, de Paris à Eregli, coûterait près de 20.000 francs!</p>
+
+<p>Nous avons reçu de M. Roux, compagnon de voyage de Daucourt, de
+nouvelles notes accompagnées de photographies, les dernières sans doute.
+Nous reprenons ce journal de route à Podima, dernière escale des
+voyageurs avant Constantinople. (Nous renonçons à publier les vues
+prises au-dessus de la Corne d'Or et du Bosphore; embrumées, elles
+donnent une idée trop vague de ce panorama merveilleux.)</p>
+
+<p>Le 8 novembre, après déjeuner, escortés par tous les habitants de
+Podima, nos compatriotes descendent vers la plage, et bientôt le
+monoplan s'envole. Le vent arrière est assez fort; pendant une centaine
+de mètres, il rabat l'appareil à 10 mètres à peine au-dessus de l'eau.
+On monte ensuite, assez rapidement, le long de la côte, et, au bout de
+dix minutes, on vogue à 1.000 mètres au-dessus du lac Derkos.</p>
+
+<p>«... La nature du terrain reste la même; collines recouvertes par
+endroits de petits bois ou de broussailles fort peu propices à un
+atterrissage.</p>
+
+<p>» A 3 h. 1/2 nous allons droit sur Hademkeuiet nous distinguons
+parfaitement la mer de Marmara. A notre gauche émerge peu à peu de la
+brume, sur une étendue telle que nous doutons d'abord, la ville si
+impatiemment désirée et qui termine la première partie de ce long
+voyage.</p>
+
+<p>» Stamboul, Péra, Scutari, ne forment à nos yeux qu'une immense
+agglomération très blanche et très confuse de palais et de mosquées aux
+minarets élancés. Nous dominons à la fois la mer Noire, le Bosphore et
+la Marmara. Par-dessus tout cela un soleil clair, mais dont l'automne
+adoucit l'éclat. Nous oublions toutes les difficultés vaincues par la
+ténacité de Daucourt, et nous jouissons d'un spectacle merveilleux que
+n'ont jamais contemplé les empereurs de Byzance.</p>
+
+<p>» Un grand hangar se détache nettement sur le sol, au milieu du champ
+d'aviation de San Stefano. Daucourt arrête le moteur et, sans bruit,
+nous descendons en une glissade folle vers le point désigné qui marquera
+notre dernier atterrissage sur la terre d'Europe. Alors c'est
+l'enthousiasme de plusieurs centaines de compatriotes et d'amis ottomans
+qui crient «Vive la France», comme si tout le génie de notre race était
+représenté par l'arrivée de ces quelques morceaux de bois et de toile
+auxquels nos ingénieurs ont donné les ailes et le coeur d'acier qui les
+animent. On acclame notre pays: c'est la seule récompense que nous
+avions désirée.</p>
+
+<p>» Mme Bompard, qui était venue trois jours de suite nous attendre à San
+Stefano, est la première à nous accueillir. Elle s'ingénie à rendre des
+plus agréables notre court séjour à Constantinople; c'est sous sa
+conduite que nous visitâmes Stamboul et ses merveilles.»</p>
+
+<p>Mais que de tristesses en ce beau pays:</p>
+
+<p>«... Toute la campagne environnant Constantinople est encore encombrée
+de camps où couchent sous la tente, malgré la saison avancée, des
+milliers de réservistes non libérés ou même des malades en observation.
+Le spectacle le plus désolant est, sans contredit, le défilé
+interminable des voitures sur la route d'Andrinople. Les pauvres gens
+qui avaient fui en Asie à l'approche des Bulgares repassent maintenant
+le Bosphore et reviennent chez eux sans espoir de trouver leur foyer
+encore debout. Car la Thrace est si dévastée que dans nombre de villages
+les neuf dixièmes des maisons sont complètement détruites.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011c.png"><br><b>Le départ de Konia: le pilote Daucourt étant déjà à son
+poste, le passager, M. Roux, met l'hélice en mouvement, puis se hâte de
+monter sur l'appareil qui commence à rouler pour prendre son
+vol.</b>--<i>Instantanés de M. du Jeu.</i></p>
+
+<p>M. Roux s'étend longuement sur l'influence que nous possédons à
+Constantinople, sur la diffusion de notre langue dans toutes les classes
+de la société, sur l'estime et l'amitié que les Turcs manifestent pour
+la France.</p>
+
+<p>On en jugera, d'ailleurs, par la lettre suivante que lui remit Djemal
+bey, au moment du départ:</p>
+
+<p>«Le soussigné, gouverneur militaire de Constantinople et commandant par
+intérim le premier corps d'armée, colonel Djemal bey, présente M.
+Daucourt et son compagnon, M. Roux, qui ont entrepris le raid
+Paris-Constantinople-Le Caire, à tous les fonctionnaires civils et
+militaires et à tous les officiers chargés du maintien de l'ordre. Ce
+sont deux héros qui se sacrifient pour la science, et ces deux courageux
+et intrépides Français sont des amis sincères des Ottomans. Sur quelque
+point de l'empire qu'ils se trouvent, qu'on leur donne toutes facilités,
+et qu'on leur complète tout ce qui leur manque. J'ordonne donc à tous
+les agents 'de la force publique qu'on leur accorde aide et protection
+avec les égards dignes d'eux.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"><br><b>Les monts Hadji Dagh, à l'ouest de la ville de Karaman.</b></p>
+
+<p>Nos voyageurs quittent San Stefano le 15 novembre à 3 heures du soir,
+escortés jusqu'à Scutari par deux aviateurs ottomans:</p>
+
+<p>«... Cette fois nous passons à faible hauteur et sur Stamboul même. Les
+ruines des anciens murs de Byzance se détachent nettement, et, si le
+spectacle est moins grandiose que celui qui s'offrit à notre arrivée,
+par contre nous distinguons la ville dans ses moindres détails. Pendant
+que nous approchons de la côte d'Asie, je me retourne souvent pour voir
+encore Constantinople qui fuit dans la brume. Voici les îles des
+Princes, puis le golfe d'Ismid; de chaque côté se dressent les premières
+montagnes d'Anatolie, fort irrégulières, au milieu d'une campagne très
+cultivée, du moins près de la mer.</p>
+
+<p>» A 3 h. 15 nous passons encore au-dessus d'un camp d'un millier de
+tentes; un peu plus tard, nous laissons sur notre gauche Ismid,
+l'antique Nicomédie, et nous apercevons dans le port trois vieilles
+frégates datant au moins d'un demi-siècle. Nous devons éviter que la
+nuit nous surprenne dans les défilés de Biledjik, et, à 1 heures, nous
+atterrissons à Ada-Bazar, dans un mauvais champ labouré. C'est la cohue
+habituelle jusqu'à ce que le gouverneur Haliss bey nous emmène dans sa
+voiture à l'hôtel. Nous trouvons ici comme partout le même accueil
+charmant et l'hospitalité turque légendaire.</p>
+
+<p>» Haliss bey a mis un landau à notre disposition, et nous ne sortons que
+suivis par deux officiers qui assistent à tous les dîners où nous sommes
+conviés. Nous préférerions flâner à pied, mais le temps épouvantable qui
+nous retient ici nous oblige à prendre la voiture, et les rues sont si
+mal pavées que nous devons nous cramponner aux portières pour ne pas
+tomber les uns sur les autres.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012b.png"><br><b> Le mont Kara Dagh, au nord de la ville de Karaman.</b></p>
+
+<p>Nos compatriotes prennent contact avec la population arménienne au cours
+d'un dîner que leur offre Aram Nigorossian, directeur de l'École
+centrale, sous la présidence de l'archevêque d'Ismid, Mgr Stepannos. Et,
+durant leur séjour forcé à Ada-Bazar, on rivalise de zèle pour leur
+faire comprendre la question arménienne.</p>
+
+<p>L'arrivée de l'aéroplane a, d'ailleurs, produit une grande sensation
+dans toute la province.</p>
+
+<p>«...Des paysans viennent de très loin pour voir notre Borel qui fait
+triste figure sous la pluie au milieu de la boue dont il aura
+grand'peine à sortir. Nous avons recouvert le moteur, l'hélice et le
+fuselage avec de grandes bâches, mais les ailes sont submergées d'eau
+depuis trois jours. A quelques pas, sous une petite tente, s'abritent,
+faisant un peu de feu pour se réchauffer, les trois soldats qui gardent
+notre appareil.</p>
+
+<p>» Nous ne voyons toujours pas les sommets des montagnes que nous devons
+survoler, tant les nuages sont bas. Impossible de partir dans de telles
+conditions. Le vent n'est rien en aviation à côté du brouillard, surtout
+en pays de montagnes, car nous pouvons nous trouver subitement dans la
+brume et perdre la direction. A la vitesse de 100 kilomètres à l'heure,
+il sera impossible au pilote d'éviter à temps le premier obstacle,
+montagne ou forêt, qui se dressera tout à coup devant nous.»</p>
+
+<p>Enfin, le 24 novembre, le temps se lève; le monoplan s'envole vers Konia
+où il est attendu depuis trois jours.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012c.png"><br><b>Eregli et la chaîne du Taurus couverte de neige, vus du
+monoplan de Daucourt et Roux à 1.800 mètres de hauteur.</b>--<i>Photographies
+H. Roux.</i></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013a.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Saverne">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b> L'appareil de Daucourt après l'accident d'atterrissage.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b> Le lendemain matin après l'incendie.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<h4>LE RAID PARIS-LE CAIRE DE DAUCOURT ET ROUX INTERROMPU A BOZANTI PAR LA
+DESTRUCTION DE LEUR APPAREIL.</h4>
+
+<p>«... Le Père Gaudens, supérieur des Assomptionniste est à la tête de sa
+fanfare et de ses trois cents élèves, les écoles turques forment
+elles-mêmes un cortège pittoresque. Les banques, les boutiques, toutes
+les maisons sont fermées. Le grand <i>Tcherili</i>, descendant des sultans
+heldjacides, chef religieux des derviches tourneurs, et qui a conservé
+la prérogative de ceindre le sabre du sultan le jour du couronnement,
+est venu au-devant de nous avec une délégation de derviches tourneurs et
+de hodjas. Nous sommes reçus par M. de Tcherkavsky, consul de Russie,
+qui remplit les fonctions de consul de France et de six autres nations.
+Ici, encore, tout le monde parle français.»</p>
+
+<p>Le lendemain, à dix heures, départ aux accents de la <i>Marseillaise</i> et
+de l'hymne russe joués par les élèves du père Gaudens. Les voyageurs
+aperçoivent bientôt à l'horizon la ligne neigeuse qui dessine les hauts
+sommets du Taurus. Laissant à gauche le mont Kara Dagh, isolé sur le
+plateau, ils passent au-dessus de la ville de Karaman, et, à midi, ils
+descendent à Eregli.</p>
+
+<p>«... On nous raconte des choses bien amusantes. En nous apercevant au
+loin, des femmes arméniennes se mettent à genoux et chantent des
+cantiques en se frappant la poitrine. Un vieux prêtre turc fend la foule
+en s'écriant: «Je veux voir les hommes qui descendent du ciel.» Un
+fonctionnaire morigène le populo qui l'entoure: «Voilà comment sont les
+Français; ils travaillent, ils aiment la science et ils aiment à voler
+comme les oiseaux. Vous, vous êtes paresseux et c'est pourquoi vous ne
+savez encore que marcher comme les animaux.»</p>
+
+<p>M. Roux quitte alors son compagnon pour gagner Adana en chemin de fer et
+en voiture. Daucourt veut monter à 3.000 mètres pour franchir le Taurus;
+comme il est déjà chargé de 160 litres d'essence, il lui est impossible
+de garder son passager.</p>
+
+<p>A la station de Kiilek, M. Roux apprend la chute de l'aviateur. Ce
+dernier le rejoint le lendemain à Adana, ayant fait la route, partie à
+cheval, partie sur une autodraisienne mise à sa disposition par un
+Allemand aimable, M. Hausba, ingénieur en chef de la ligne de chemin de
+fer.</p>
+
+<p>Daucourt raconte ainsi son accident:</p>
+
+<p>Le ciel étant brumeux autour d'Eregli, il demanda télégraphiquement à
+plusieurs stations des renseignements sur l'état atmosphérique. Les uns
+lui signalèrent le vent du sud, d'autres celui du Nord. Le temps
+devenant plus clair vers midi, il partit et s'éleva graduellement à
+2.500 mètres. En approchant de Bozanti, les nuages enveloppaient les
+sommets autour de lui et il dut songer à descendre. Le vent soufflait en
+sens contraire de deux vallées se coupant à angle droit; pris dans une
+véritable tornade, obligé d'atterrir sur un petit espace encombré
+d'arbres, il arriva au sol avec une vitesse telle que son aile gauche
+coupa le sommet d'un arbre, et l'entraîna avec l'appareil qui s'arrêta
+une vingtaine de mètres plus loin, assez endommagé.</p>
+
+<p>Mieux qu'aucune description, les photographies montrent les difficultés
+de l'atterrissage sur cet étroit espace de terre semé de cailloux,
+piqueté d'arbres, encerclé de tous côtés par les montagnes. On ne peut
+cependant qu'admirer la chance ou l'habileté de Daucourt pour avoir
+trouvé un sol relativement si favorable dans la région
+extraordinairement abrupte des <i>Portes de Cilicie</i>. Ces défilés sauvages
+ne se trouvent point au coeur du Taurus; ils sont situés sur le versant
+sud, dans les derniers contreforts du massif, sur la route de Bozanti à
+Adana, dont M. Roux fit une partie en voiture.</p>
+
+<p>Comme nous le disions en commençant ce compte rendu, et comme
+l'indiquent nos photographies, le monoplan était fort réparable,--en
+trois jours, nous écrit M. Roux. Mais les gendarmes chargés de le garder
+pendant la nuit se firent remplacer par un paysan qui, probablement,
+alluma du feu pour se réchauffer et s'endormit. Car ce pauvre homme fut
+lui-même surpris et fort maltraité par l'incendie. Et, vers 8 heures du
+matin, on vint annoncer au malheureux pilote que son appareil achevait
+de brûler. Il fut d'autant plus navré qu'il avait cédé, en quelque sorte
+malgré lui, à l'insistance des gendarmes, auxquels il eût préféré un
+homme de confiance payé par lui-même.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>Quels que soient les regrets, fort compréhensibles, des deux intrépides
+voyageurs qu'une vulgaire question matérielle empêche d'achever leur
+raid magnifique, ils pourront se vanter, l'un et l'autre, d'avoir fait
+preuve d'une valeur et d'une habileté exceptionnelles; et, s'ils doivent
+renoncer à la joie de se voir acclamer à Jérusalem et au pied des
+Pyramides, ils garderont un doux et glorieux souvenir de leur randonnée
+sur cette terre d'Asie Mineure où, les premiers, ils ont fait descendre
+du ciel les couleurs françaises.</p>
+
+<p>Nous avons dit à plusieurs reprises à quel point Daucourt et son
+compagnon étaient frappés du degré que, du Bosphore au Taurus, atteint
+la culture française» La petite pièce de vers que nous recevons d'Adana
+en est la preuve la plus éloquente, la plus agréable à accueillir, que
+nous puissions souhaiter. L'auteur, M. Hrand Sarian, fut boursier du
+gouvernement ottoman à Paris. On n'en est pas moins délicieusement
+surpris de voir un habitant de la lointaine Adana exprimer dans le plus
+pur français et avec toute la chaleur communicative de l'âme orientale
+ses sentiments pour la France:</p>
+
+<p class="mid">A DAUCOURT</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Nous sommes les gradins de l'antique Orient,</p>
+<p class="i14"> Que gravit chaque jour le beau soleil levant;</p>
+<p class="i14"> De la Turquie il porte un salut à la France,</p>
+<p class="i14"> Qui laisse en notre coeur si douce souvenance!</p>
+<br>
+<p class="i14"> Nous sommes les enfants de ce vieux Paradis</p>
+<p class="i14"> Dont les livres anciens ont savamment décrit</p>
+<p class="i14"> Les vastes horizons et l'opulente flore,</p>
+<p class="i14"> Où les yeux pleins de rêve ont besoin de se clore...</p>
+<br>
+<p class="i14"> C'est là que, tout léger, Daucourt descend des cieux</p>
+<p class="i14"> Après avoir frôlé la demeure des dieux!</p>
+<p class="i14"> Soyez le bienvenu, héros qui portez l'âme</p>
+<br>
+<p class="i14"> De cette Nation que la pensée enflamme</p>
+<p class="i14"> De se lancer toujours, ivre de liberté,</p>
+<p class="i14"> Vers le Progrès sans fin, but de l'Humanité.</p>
+<p class="i30"> <span class="sc">Hrand Sarian.</span></p>
+<br>
+<p class="i14"> <i>Adana, 26 novembre 1913.</i></p>
+</div></div>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>Tandis que Daucourt était en panne à Bozanti, ses deux émules, Védrines
+et Bonnier, partis de Paris après lui, et plus favorisés par le temps,
+semble-t-il, parvenaient sans incident à Constantinople, ayant suivi une
+voie un peu différente.</p>
+
+<p>Védrines arrivait à Sofia le 3 décembre à 8 heures du soir, ayant
+couvert en trois heures l'étape Belgrade-Sofia (380 kilomètres). Le
+lendemain, au champ d'aviation militaire, il recevait la visite du roi
+Ferdinand qui s'entretint longtemps avec lui.</p>
+
+<p>Vingt-quatre heures plus tard Védrines rejoignait Bonnier à
+Constantinople. Les deux aviateurs se préparent à partir ensemble pour
+le Caire, «non comme des rivaux, mais unis dans l'amour de la France».
+Du Caire, Védrines, qui voyage seul, se propose d'atteindre l'Australie
+par Bombay et Singapore.</p>
+
+<p>Bonnier emmène à bord son mécanicien; nous espérons recevoir de lui des
+clichés faisant suite à ceux de M. Roux.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013b.png"><br><b>A Sofia: le tsar des Bulgares interrogeant Védrines sur<br>
+ses projets de raid vers le Caire.</b>--<i>Phot. Thévenet.</i></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"><br><b>SCÈNES DE LA RUE PARISIENNE.--Une mode turque.</b></p>
+
+<p>A côté des grandes transformations qu'elle impose dans le costume
+féminin, des révolutions de l'élégance qu'elle édicté, la Mode se plaît
+parfois à de menus changements, qu'il convient de considérer sans
+gravité; et ses légers caprices introduisent, de temps en temps, une
+nouveauté imprévue dans ce qu'on pourrait appeler les accessoires de la
+toilette, le manchon, le sac, l'épingle à chapeau, voire le lacet du
+soulier et la couleur du bas de soie. Aujourd'hui, ils s'en prennent à
+la voilette. On ne faisait guère attention à elle, tant elle se portait
+généralement discrète et fine, à moins qu'elle ne se portât point du
+tout. Et voilà qu'elle prétend cacher une partie du visage, le menton,
+la bouche et le nez, pour laisser seulement apparaître les yeux, à la
+manière turque... Il y a quelque deux ans, <i>L'Illustration</i> a montré,
+par un dessin, que les jeunes femmes de Constantinople tentaient, à la
+faveur d'idées plus libres, d'abandonner le traditionnel <i>yachmah</i>. Les
+Parisiennes vont-elles adopter le voile auquel avaient voulu renoncer
+les «désenchantées» de là-bas? La scène qu'a croquée notre collaborateur
+L. Sabattier à la sortie de la Madeleine, un dimanche matin--car celles
+qui suivent cette mode musulmane n'en sont pas moins bonnes
+chrétiennes--indique que, si l'essai en a été fait, il est encore
+timide, et suscite quelques étonnements. La voilette nouvelle a contre
+elle d'être funeste aux sourires qu'elle dissimule. Et c'est là, sans
+doute, pour les Parisiennes, un défaut d'importance.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CE QU'IL FAUT VOIR</h3>
+
+<h4>PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS</h4>
+
+<p>Je suis retourné au Salon d'automne pour y visiter cette Exposition
+<i>d'Ensembles décoratifs</i> dont on a beaucoup parlé, et je voudrais
+d'abord vous signaler une opinion bien intéressante que j'ai recueillie
+en en revenant. Cela se passait à table, chez des amis, qui avaient
+parcouru, eux aussi, dans la journée, les «ensembles décoratifs» de
+l'avenue d'Antin. Soudain un des convives, architecte de talent,
+s'écria:</p>
+
+<p>--Tout de même, ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose de changé
+dans les moeurs de ce temps-ci? Nous sommes plus artistes, cela est
+incontestable. Nous décorons notre logis autrement que ne faisaient nos
+pères; avec plus de fantaisie, avec plus d'audace, avec plus d'amour.
+Dans le choix des bibelots, des meubles, des étoffes, dans l'arrangement
+surtout de ce décor domestique, nous osons des choses que pas un
+Français, il y a vingt ans, n'eût osées. Et qu'est-ce que prouve ce
+souci d'introduire dans la décoration de nos «intérieurs» plus de
+pittoresque et d'imprévu qu'autrefois, si ce n'est que nous aimons notre
+foyer, qu'il nous plaît d'y vivre davantage...</p>
+
+<p>--Ou d'y vivre moins, fit une dame âgée en souriant.</p>
+
+<p>--Je ne vous comprends pas, madame, dit l'architecte.</p>
+
+<p>La dame âgée répondit:</p>
+
+<p>--Monsieur, savez-vous rien de plus lassant pour les yeux que le
+spectacle de la <i>fantaisie</i>, en ameublement aussi bien qu'en toilette?
+Et ne conviendrez-vous pas qu'une robe, intéressante par certaines
+audaces de coupe, de couleur et d'arrangement, cesse vite de l'être si,
+au bout d'un temps très court, une autre robe ne l'a point remplacée?
+Une femme élégante--j'entends une femme dont l'élégance est faite de
+<i>fantaisie</i>--est condamnée à ne jamais porter la même toilette trois
+fois de suite... Et, de même, je pense que l'excentricité d'un
+ameublement n'est supportable qu'à condition qu'on ne s'en donne ni trop
+souvent ni trop longtemps de suite le spectacle à soi-même. Or, on ne
+peut changer de mobilier comme on change de robe. On cherche donc
+d'autres décors quand on a «assez vu» celui-là. Et c'est pourquoi,
+monsieur, j'ai la conviction que les amateurs qui ont commandé tels de
+ces «intérieurs» un peu... hardis que nous avons vus tout à l'heure au
+Salon d'automne sont, au total, des raffinés qui restent chez eux le
+moins possible.</p>
+
+<p>Ainsi parla la dame âgée. Elle eût pu se montrer plus sévère encore, à
+mon avis: déplorer, par exemple, que l'architecture décorative s'arroge
+le droit de «renouveler» à ce point la forme de certains sièges qu'il
+devienne impossible à d'honnêtes gens d'y demeurer assis cinq minutes
+sans danger de crampe. Elle eût pu demander s'il n'y a pas quelque
+imprudence aussi à introduire trop de joie dans le décor d'un logis qui
+tôt ou tard, ainsi que tous les logis humains, devra bien encadrer de la
+tristesse. Et comme alors les murs auront l'air ridicule!</p>
+
+<p>N'importe. Allez vous promener aux «ensembles décoratifs» de l'avenue
+d'Antin. Qu'on adore ou qu'on déteste cet art-là, c'est un spectacle à
+voir. Et c'est au moins matière à philosopher...</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>Ne pas oublier non plus, ce mois-ci, les grands magasins. Le mois des
+Etrennes est pour eux un mois de triomphe, et ils viennent d'en
+commencer l'Exposition.</p>
+
+<p>J'entends par étrennes les plus belles de toutes, les seules qui
+comptent aux yeux du parrain et de la marraine dignes de ce nom: les
+étrennes des enfants; les Jouets! Je ne dis pas que les plus beaux
+soient les plus amusants. Je crois même le contraire, et que l'âme de
+l'enfant réclame des jeux simples. Un jouet luxueux et savant
+l'émerveille; mais il en est un peu de ces chefs-d'oeuvre comme des
+boudoirs et des salles à manger dont je parlais tout à l'heure: on
+admire... et puis, quand on a bien admiré, on cherche à reposer ses yeux
+et son esprit sur quelque chose de simple, de «pas fort»... Le joujou
+<i>savant</i> (et follement cher, bien entendu) semble avoir été inventé pour
+augmenter l'attachement de nos fils aux jeux de la balle, des quilles et
+de saute-mouton!</p>
+
+<p>Mais il reste nous. Il reste les grandes personnes, dont les Expositions
+de jouets vont délicieusement amuser, pendant un mois, les badauderies.
+Mais n'attendez pas que ces collections précieuses soient
+«désassorties»; n'attendez pas surtout les cohues d'après-midi, qui vont
+commencer. Le matin, jusqu'au quinze ou vingt décembre; voilà le moment
+propice, et l'heure exquise...</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>Un étranger m'écrit: «Je connais de Paris ses monuments, ses théâtres,
+et, assez bien aussi, ses boulevards. C'est <i>la Rue</i>, maintenant, que je
+voudrais mieux connaître; je veux dire ces coins de Paris dont ne
+parlent point les guides, mais qui ont leur originalité, leur
+pittoresque à eux, et qui nous instruisent à leur manière.»</p>
+
+<p>Rien de plus juste. Et c'est pourquoi la Fête foraine ne doit jamais
+être considérée par l'étranger comme un spectacle négligeable. Elle a
+une valeur de renseignement; elle est une des écoles où l'on «apprend»
+Paris.</p>
+
+<p>Les marchés aussi peuvent être comptés au nombre des meilleures de ces
+écoles-là. Marchés aux fleurs, aux chevaux, à la ferraille; marchés de
+comestibles,--quotidiens ou hebdomadaires; marchés annuels, qui sont des
+foires (pains d'épice ou jambons); marchés couverts; marchés en plein
+vent. Il y en a qu'il faut voir au printemps; d'autres que la saison
+présente encadre d'une tristesse si opportune, si harmonieuse,
+pourrait-on dire, que le spectacle en devient beau! J'en ai eu
+l'impression, dimanche dernier, en allant flâner vers onze heures du
+matin, dans la brume, autour de la «barrière d'Italie». C'est la porte
+de Paris par où l'on passe pour aller à Fontainebleau, et c'est par là
+que Napoléon, en 1815, rentra dans Paris. Mais les gens qu'on rencontre
+là le dimanche matin ne semblent point impressionnés par la majesté d'un
+tel souvenir. A côté de la grille d'octroi, contre la pierre même des
+fortifications, s'aligne l'étalage hebdomadaire des parapluies à trois
+francs, deux francs, trente sous... des parapluies «non réclamés» que
+revend à bas prix la préfecture de police et dont quelques-uns semblent,
+ma foi, les «occasions» les plus avantageuses du monde! Au delà s'étend
+la longue route boueuse et plate qui mène à Ivry, et sur un côté de
+laquelle s'élèvent les pauvres échoppes du marché de dimanche.
+Boniments, cris des marchands, mélopée d'une négresse en prière qui dit
+la bonne aventure, romances sur la guitare, roulements de tambour du
+montreur de «rats géants»; et puis, à droite, la rue Blanqui,--un chemin
+tracé dans la boue de la zone militaire, et que bordent des taudis en
+planches. C'est la «foire aux puces», quelque chose d'innommable: un
+marché où s'étalent--par terre--des déchets, des débris de tout: de la
+ferraille, des papiers, des loques, que vendent des pauvres, et
+qu'achètent d'autres pauvres. Une foule joyeuse grouille autour de tout
+cela; et sur ces musiques, sur ces cris, sur ces odeurs, sur ces loques,
+décembre étend un ciel sale et froid,--le ciel <i>qu'il faut</i>! non,
+vraiment, ce n'est pas laid. Et c'est presque effrayant.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Un Parisien.</span></span></p><br><br>
+
+<h3>AGENDA (13-20 décembre 1913)</h3>
+
+<p><span class="sc">Expositions</span>.--Grand Palais: Salon d'automne.--Galerie Georges Petit (8,
+rue de Sèze): la «Société internationale»; la «Comédie
+humaine».--Galerie Devambez (43, boulevard Malesherbes): exposition de
+la Société des peintres graveurs français.--Galerie des Artistes
+modernes (19, rue Caumartin): exposition des objets d'art appliqué de la
+Société 1'«Éclectique».--Galerie Brunner (11, rue Royale), les Peintres
+et les Graveurs de Paris.</p>
+
+<p><span class="sc">Conférences</span>.--Société des Conférences (184, boulevard Saint-Germain), le
+<i>17 décembre</i>, à 2 h. 1/2: <i>la Littérature française aux États-Unis</i>,
+par M. J.-H. Hyde; le <i>19 décembre</i>, à la même heure: <i>Madame de Staël à
+Berlin</i>, par M. le comte d'Haussonville.--Conférences
+alsaciennes-lorraines (184, boulevard Saint-Germain), le <i>17 décembre</i>,
+à 8 h. 1/2 du soir: <i>la Terre exquise de Lorraine et d'Alsace</i>, par M.
+Émile Hinzelin.--7, rue Chateaubriand (conférences Chateaubriand), le
+<i>20 décembre</i>, à 3 heures: <i>les Primitifs italiens, Giotto</i>, par M.
+André Michel.--Université des <i>Annales</i> (51, rue Saint-Georges), à 5
+heures: le <i>15 décembre, Leurs enfants</i>, par M. André Lichtenberger; le
+<i>16, la Première du Cid</i>, par M. Gaston Rageot; le <i>17, Un poème en
+prose</i>, par M. Jean Richepin; le <i>18, Au pays de la fantaisie</i>, par Mme
+Rosemonde Gérard.</p>
+
+<p><span class="sc">Fête de bienfaisance</span>.--Le 20 <i>décembre</i>, au Châtelet, matinée de
+bienfaisance donnée par la Société de secours mutuels «les Prévoyants du
+théâtre».</p>
+
+<p><span class="sc">L'Exposition de l'Aéronautique</span>.--Au Grand Palais, jusqu'au <i>25
+décembre</i>, exposition internationale de l'Aéronautique.</p>
+
+<p><span class="sc">Sports</span>.--<i>Courses de chevaux: le 14 décembre</i>, Auteuil; le 15,
+Saint-Ouen; le 16, le 18 et le 21, Vincennes (trot).--<i>Boxe: le 20
+décembre</i>, à Luna-Park, match Sam Langfort-Joe Jeannette.</p>
+<br><br>
+
+<h3>LES LIVRES &amp; LES ÉCRIVAINS</h3>
+
+<h4>LES PRIX LITTÉRAIRES</h4>
+
+<p>Deux grands favoris, à peu près sur la même ligne, se disputaient, cette
+année, le prix Goncourt. On donnait à égalité M. Alain Fournier,
+l'auteur du <i>Grand Meaulnes</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, et M. Léon Werth, Fauteur de la <i>Maison
+Hanche</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. Or, le jour du vote, le 3 décembre, il advint qu'un
+outsider, M. Marc Elder, qui avait obtenu une seule et intermittente
+voix pendant les dix premiers tours, réussit à réunir six suffrages au
+onzième tour. Ce fut, assure-t-on, un vote de conciliation. Le livre
+couronné s'intitule: le <i>Peuple de la mer</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. Il nous conte, en un
+tryptique au rude et impressionnant relief, la vie des pêcheurs de
+Noirmoutier.</p>
+
+<p>Au lendemain de la réunion des académiciens Goncourt, le jury féminin du
+<i>Prix Vie Heureuse</i> a désigné son lauréat pour 1913: Mme Camille Marbo,
+l'auteur de la <i>Statue voilée</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">(retour) </a> Edit. Émile-Paul, 3 fr. 50.</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">(retour) </a> Edit. Fasquelle, 3 fr. 50.</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">(retour) </a> Edit. Oudin, 3 fr. 50.</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">(retour) </a> Edit. Fayard, 3 fr. 50.</blockquote>
+
+<br><br>
+
+<h3>LES BEAUX LIVRES</h3>
+
+<p>Le mois de décembre est le mois des beaux livres. Il y a, dans les
+vitrines de Noël, une floraison d'hiver étincelante, une véritable
+joaillerie de couleurs niellées et marquetées d'argent et d'or. Nous
+aimerons toujours le faste du livre et, devant les étalages flamboyants,
+nous nous arrêtons, malgré l'hiver, pour la joie de nos yeux, comme
+jadis au temps du collège, après la journée de classe. Les volumes d'art
+pour les étrennes des grandes personnes, et les romans d'aventures et
+les albums pour les étrennes des enfants, mêlent dans les expositions
+des libraires les séductions de leur présentation riche. Nous mettrons
+un peu d'ordre dans la confusion jolie de l'étalage, et, tandis que nous
+parlerons ici des livres de nouvel an pour lecteurs de tous âges à
+partir de l'adolescence, nous signalerons dans <i>La Petite Illustration</i>
+accompagnant ce numéro les nouveautés de la librairie enfantine.</p>
+
+<p>Présenté sous une délicate couverture blanc et or, fastueuse comme une
+chape pontificale, un important ouvrage de cet érudit des choses
+italiennes, M. Emmanuel Rodocanachi, nous convie à suivre, depuis
+l'antiquité jusqu'à nos jours, l'histoire, minutieusement documentée et
+pompeusement illustrée, des <i>Monuments de Rome</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>. C'est une savante
+reconstitution de la vie grandiose et tragique de la pierre romaine qui
+connut le triomphe des merveilleuses cérémonies impériales et l'outrage
+des invasions barbares avant que de subir les destructions du moyen âge
+lorsqu'on employa les colonnes des anciens temples dans la construction
+des églises et les assises des monuments antiques dans celle des
+forteresses. D'excellents chapitres nous disent les travaux projetés et
+réalisés par le grand pape Sixte-Quint, et les vicissitudes auxquelles
+furent soumis les grands vestiges au dix-septième siècle. Et de très
+complètes monographies sont consacrées aux Obélisques, au Mausolée
+d'Auguste, au Panthéon, aux Thermes de Dioclétien, aux Arcs de triomphe,
+au Palatin et au Colisée.</p>
+
+<p>La librairie Hachette, à qui l'on doit l'édition de cet ouvrage, publie
+encore, à l'occasion des etrennes, d'autres très beaux livres, richement
+illustrés. Dans l'un d'eux, M. Seymour de Ricci réunit en album sur le
+<i>Style Louis XVI: Mobilier et Décoration</i>, plus de 450 modèles<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.
+L'ensemble des modèles ainsi présentés constitue un enseignement de
+premier ordre et il n'est plus absolument besoin de visiter les trésors
+du Louvre, de Versailles, de Windsor et de la Wallace Collection, pour
+acquérir la connaissance complète de ce qu'est l'art admirable du style
+Louis XVI. C'est, en quelque sorte, la généalogie même du style Louis
+XVI qui se trouve décrite ici.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">(retour) </a> Hachette, 20 fr., rel., 25 fr.</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">(retour) </a> Même librairie, 25 fr.</blockquote>
+
+<p>Mais voici, traduit et adapté par M. Gaston Migeon, conservateur au
+musée du Louvre, <i>l'Art en Chine et au Japon</i>, d'Ernest Fenellosa<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.
+M. Fenellosa fut l'Occidental qui, le premier, a passionnément interrogé
+les arts anciens de la Chine et du Japon et en a compris le haut
+idéalisme, le sens intime, les prodiges d'exécution. Son ouvrage, qui
+paraît après sa mort, peut être considéré comme un testament
+intellectuel. Les sujets d'illustrations, par leur variété, constituent
+l'une des plus belles et des plus riches collections l'art chinois et
+japonais qui aient été publiées jusqu'ici.</p>
+
+<p><i>Whistler, sa vie, son oeuvre et son temps, traduit et adapté de
+l'ouvrage original de E. et J. Pennel,</i> avec 2 planches en couleurs, 12
+planches en héliogravure et 64 planches en noir hors texte<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>; <i>l'Oeuvre
+de Murillo</i>, ce sont encore de nouvelles très agréables éditions de la
+maison Hachette qui ajoute aussi à sa délicieuse série <i>Ars Una</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> un
+opportun volume de M. Max Rooses, conservateur du musée Plantin
+d'Anvers, sur les <i>Flandres</i>.</p>
+
+<p>Un délicieux volume: la <i>Route des Dolomites</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, prend place parmi les
+belles éditions J. Rey, la grande maison dauphinoise du livre. Nous
+l'avons dit, et nous devons le répéter: parmi tous les efforts tentés
+par le régionalisme, la décentralisation de l'édition (le livre
+provincial fait en province) est l'un des plus intéressants, car il
+dirige une industrie nationale dans des voies nouvelles et fertiles en
+heureuses surprises pour le public. Le public, d'ailleurs n'est pas
+ingrat et il a récompensé par la faveur de son accueil les initiatives
+et les sacrifices que la maison J. Rey n'a pas hésité à faire en
+employant de véritables missions photographiques à réunir les éléments
+d'illustration de ces riches et intelligents volumes: <i>Au pays de Jeanne
+d'Arc, Aux pays de Napoléon, Aux lacs italiens, Au pays de saint
+François d'Assise, la Route des Alpes, la Route des Pyrénées</i>.</p>
+
+<p>C'est M. Gabriel Paure, le plus charmant et le mieux averti des
+cicérones sur les routes italiennes, qui nous conduit aujourd'hui sur la
+<i>Routedes Dolomites</i>, d'Innsbruck à Vérone, de Bosen à Cortena
+d'Ampezzo, au lac de Misurina, et à Cadore, dans le pays du Titien.
+L'itinéraire est d'une rare séduction, et ses beautés en sont rendues
+sensibles à nos yeux par les panoramas, les scènes, groupes et types qui
+ajoutent leur vérité documentaire à la chanson harmonieuse du texte.</p>
+
+<p>Deux très belles publications qui nous arrivent en même temps et qui se
+complètent l'une l'autre seront accueillies avec faveur car elles
+s'offrent à documenter le goût, très vif, en ce moment, que l'on
+manifeste pour les jardins et pour les villas. Nous faisons tous plus ou
+moins les rêves de l'amateur de jardins. L'un des souhaits les plus
+constants de notre vie tourmentée par l'agitation moderne est de prendre
+quelque repos en un morceau de paradis terrestre, un paradis de verdure,
+de fleurs et d'eau, créé souvent par les fantaisies de notre
+imagination, et selon la mesure si variable de nos moyens. Un livre qui
+s'intitule: <i>Des divers styles de jardins, modèles de grandes et petites
+résidences; l'art décoratif des jardins; jardins européens et
+orientaux</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>, nous charme avant même que de s'ouvrir. Cet ouvrage, paru
+sous les deux signatures de MM Marcel Pouquier et A. Duchêne, nous donne
+avec ses 16 hors texte et ses 300 illustrations, si heureusement
+choisies, une histoire enchantée des jardins, depuis le moyen âge
+jusqu'à nos jours et nous livre une série de précieux modèles dans le
+style des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, français,
+anglais, italiens, orientaux, arabes, chinois, hindous, japonais,
+persans, avec les divers motifs de décoration pouvant s'adapter aux
+résidences actuelles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">(retour) </a> Hachette, 35 fr.</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">(retour) </a> Même librairie, 25 fr.</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">(retour) </a> Même librairie, le vol. 7 fr. 50.</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">(retour) </a> Edit. J. Rey, de Grenoble, broché, 25 fr., relié, 38 fr.</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">(retour) </a> Émile. Paul, éditeur, 40 fr.</blockquote>
+
+
+<p>L'autre album, consacré aux villas, et si moderne en son aspect et en
+son enseignement, est édité avec le grand luxe de ses 54 planches avec
+plans, coupes, etc., par l'éditeur Charles Massin<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>
+. Cet ouvrage traite
+plus spécialement, comme l'indique son titre, des <i>Villas normandes et
+anglaises</i>. Nous avons pu constater, pour la joie de nos yeux, combien,
+des deux côtés de la Manche, les constructions anglaises et normandes
+rivalisent de pittoresque récent et confortable. On trouvera dans le
+recueil paru d'hier des reproductions à grande échelle des types les
+plus caractéristiques des deux pays. C'est un trésor de matériaux pour
+l'organisation de la vie heureuse, une source riche «d'idées» à suivre,
+à réunir, à combiner, pour édifier le palais familial de nos rêves
+d'été.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">(retour) </a> Librairie générale de l'Architecture et des Arts décoratifs,
+prix: 55 fr.</blockquote>
+
+<br><br>
+
+<h3>DOCUMENTS et INFORMATIONS</h3>
+
+<h4><span class="sc">L'inventeur de la similigravure.</span></h4>
+
+<p>C'est une erreur fort répandue que la photogravure typographique ou
+similigravure, souvent appelée «simili américaine», a débuté aux
+États-Unis. L'invention est française, et la chambre noire qui servit en
+1885 à M. Edouard Cannevel pour obtenir le premier cliché photographique
+à points inégaux permettant de réaliser la photogravure typographique
+vient d'entrer au Conservatoire des arts et métiers.</p>
+
+<p>Le principe de l'appareil réside dans l'interposition d'une trame
+quadrillée transparente entre l'objectif et la plaque sensible. Il est
+aujourd'hui le seul appliqué dans le monde entier, et son oeuvre
+vulgarisatrice est immense.</p>
+
+<p>M. Edouard Cannevel disposait de faibles ressources; il fit ses
+recherches avec un appareil de fortune, et il fabriquait lui-même ses
+trames en photographiant des rayures imprimées sur indienne. Les
+résultats furent excellents. Mais l'invention venait trop tôt. Il n'y
+avait alors ni papier, ni encre, ni machines pour imprimer des reliefs
+si peu appréciables. Le papier couché n'était pas né, et nos papiers à
+journaux actuels sont des papiers de luxe à côté de ceux de l'époque.</p>
+
+<p>D'autre part, personne en France ne réussit à graver une trame sur
+verre. Plus tard seulement un Américain trouva le moyen d'exécuter ces
+trames de façon merveilleuse, d'où le nom de similigravure américaine
+donné à un procédé essentiellement français dont les progrès de
+l'imprimerie et de l'industrie du papier allaient bientôt assurer la
+vulgarisation. Le conseil général de la Seine-Inférieure et diverses
+sociétés savantes votèrent de petites subventions à l'inventeur. Mais M.
+Cannevel dut abandonner la lutte; et il assiste aujourd'hui au triomphe
+colossal d'une invention qui est sienne, qui enrichit ou fait vivre des
+milliers de personnes, et qui ne lui rapporta aucun profit.</p>
+
+<h4><span class="sc">De quand date le pain.</span></h4>
+
+<p>Le pain est un mets de très grande antiquité: mais l'homme ne l'a pas
+toujours connu. Il serait sans doute difficile sinon impossible de dire
+quand et où se fit le premier pain: mais on sait de source certaine que
+le pain était déjà connu de l'homme néolithique, et que les habitants
+des palafittes en particulier en faisaient usage.</p>
+
+<p>Ces populations, occupant des habitations bâties sur pilotis, dont les
+vestiges sont abondants sur le rivage de plusieurs lacs suisses, étaient
+agricoles et sédentaires. Elles possédaient déjà des animaux domestiques
+et des plantes alimentaires, et probablement cultivées, dont certaines
+pouvaient avoir une origine fort lointaine et être venues de contrées
+très distantes.</p>
+
+<p>Parmi les plantes, il y avait le blé, qui était déjà connu et apprécié
+au début de la période néolithique; il y avait même plusieurs blés. L'un
+d'eux est encore cultivé dans la Gruyère: c'est le <i>blé mottu</i> qui croît
+aussi spontanément dans le Caucase. En vient-il? Un autre est le froment
+égyptien, encore cultivé en Suisse sous le nom de <i>nouette de Lausanne</i>.
+Et il faudrait citer encore l'orge, l'amidonier, le petit épeautre,
+l'épeautre, le seigle, le millet, etc.</p>
+
+<p>De ces grains, que nous utilisons encore pour faire du pain et des
+produits similaires, les habitants des palafittes faisaient du pain. On
+a retrouvé, à de nombreux exemplaires, des meules à broyer le grain, en
+pierre, en grès, en granit, accompagnées de leurs broyeurs. Ces outils
+devaient servir à broyer les grains en farine, et la farine à faire du
+pain. On n'en peut douter: le pain des palafittes est bien connu et
+authentique.</p>
+
+<p>Ce n'était pas le pain actuel... La farine servait à faire des galettes
+arrondies, cuites sur des pierres ou de l'argile, et ce pain rustique,
+dont on a retrouvé plusieurs morceaux, était emmagasiné dans des vases.
+Les probabilités sont qu'on le consommait après humectation, pour le
+ramollir un peu. On remarquera qu'à l'époque de la découverte les
+indigènes des Canaries opéraient de façon sensiblement pareille.</p>
+
+<h4><span class="sc">Incubation naturelle et incubation artificielle.</span></h4>
+
+<p>Les agriculteurs ou les éleveurs de volailles ne sont point toujours
+d'accord sur la valeur respective de l'incubation naturelle et de
+l'incubation artificielle. Les expériences de M. Brechemin, sans
+résoudre définitivement la question, y apportent du moins une
+contribution intéressante.</p>
+
+<p>Trois dindes et trois poules furent mises en concurrence pendant les
+mois de mars, avril et mai, avec une couveuse artificielle. Les 242
+oeufs fécondés soumis à l'incubation naturelle donnèrent 158 poussins;
+les 243 oeufs fécondés confiés à la couveuse en donnèrent 209.</p>
+
+<p>On continua l'expérience en appliquant à chaque groupe un système
+d'élevage différent, la nourriture étant identique. Les poussins confiés
+aux poules et aux dindes furent parqués à l'air libre sur une surface de
+4.000 mètres carrés. Trois mois après l'éclosion, il n'en restait plus
+que 75, soit une perte de plus de 50%.</p>
+
+<p>Les poussins de l'éleveuse artificielle n'avaient à leur disposition que
+600 mètres de terrain dans un local en partie vitré. Au bout de trois
+mois, il en restait encore 194 sur 209. La mortalité n'avait pas dépassé
+10%.</p>
+
+<p>M. Brechemin conclut que si l'incubation et l'élevage naturels
+conviennent pour les petits élevages et donnent des sujets plus
+vigoureux, le système artificiel doit être préféré pour les élevages
+d'une certaine importance.</p>
+
+<h4><span class="sc">Les pâtés approximativement truffés.</span></h4>
+
+<p>Pour si rigoureusement minutieux qu'ils soient, les textes légaux en
+vigueur au sujet des falsifications alimentaires ont oublié de préciser
+les conditions auxquelles doivent satisfaire les pâtés et les
+préparations culinaires pour avoir droit à la dénomination de «produits
+truffés». Aussi certains industriels ont fini par vendre à des prix
+invraisemblables de bon marché des produits étiquetés «produits truffés»
+dont le truffage n'a été effectué qu'à des doses vraiment
+homéopathiques.</p>
+
+<p>Ces pratiques déshonnêtes ne vont pas tarder à prendre fin. Tout
+récemment, le service de la répression des fraudes a saisi chez un
+commerçant parisien des échantillons de «mousse de foie gras truffé»
+dans lesquels le laboratoire de l'État n'a pas trouvé de truffes. Deux
+chimistes experts commis par le juge d'instruction ont été plus heureux.
+En versant sur une plaque de verre tout le contenu d'une des boîtes
+prélevées (125 gr. environ) puis en l'étalant au moyen d'une spatule, de
+façon à le disposer en une couche très mince, ils ont fini par découvrir
+à grand'peine des fragments noirs, minuscules; le poids de ces fragments
+était de l'ordre des milligrammes, mais le microscope a fait apercevoir
+en eux les spores caractéristique de la truffe. L'inculpé triomphait
+déjà quand les experts ont eu l'idée d'examiner au même point de vue des
+produits similaires fabriqués par des maisons réputées; ils ont trouvé
+dans leur masse des fragments de truffe très apparents et dont le poids
+d'ensemble atteignait toujours 2, 2,50 et même 2,75% du poids total de
+la préparation. Ils se sont alors demandé si un pâté ou une mousse de
+foie gras contenant au grand maximum 0,06% de truffes a bien droit à la
+dénomination commerciale de produit truffé. Consulté par eux, le
+président de la Chambre syndicale des fabricants de conserves de foie
+gras truffé a répondu avec une précision regrettable pour les fraudeurs.
+Un truffage inférieur à 1,75 ou 2%, a-t-il dit, doit être tenu pour
+incapable de communiquer à un pâté ou à une mousse de foie gras l'arôme
+spécial et le goût de la truffe; dès lors, au-dessous de cette
+proportion, un pâté ou une mousse de foie gras ne doit pas être
+considéré comme réellement truffé.</p>
+
+<p>Voilà une déclaration dont la netteté est suffisante pour fixer
+l'opinion des juges et, par un heureux ricochet, pour supprimer la
+fabrication des mousses de foie gras truffées à des doses
+infinitésimales.</p>
+
+<h4><span class="sc">Les coquilles d'huîtres dans la construction.</span></h4>
+
+<p>Sous ce titre, nous avons signalé, dans notre numéro du 22 novembre
+dernier, l'intéressante tentative d'un architecte de Galveston qui, pour
+la fabrication du béton nécessaire à la construction d'une maison, avait
+utilisé des coquilles d'huîtres. Un de nos lecteurs, officier de l'armée
+coloniale, nous rapporte que le procédé n'est pas nouveau et qu'il a été
+employé avec succès en Afrique occidentale, notamment à Kayes et à
+Bamako. «Moi-même, ajoute notre correspondant, sur les indications de
+mes chefs et de mes prédécesseurs, ai fait à Bobo Dioulasso, centre de
+la boucle du Niger, de la chaux avec les huîtres de la Volta Noire.»
+Dans un pays presque privé de calcaires, mais où la plupart des rivières
+abondent en huîtres énormes et non comestibles, l'idée était heureuse de
+se servir de leurs écailles pour la préparation de la chaux. C'est à
+l'ingéniosité de nos officiers coloniaux, à leur esprit de ressource,
+qu'est due cette intelligente initiative.</p>
+
+<h4><span class="sc">Supplément d'informations.</span></h4>
+
+<p>Dans notre numéro du 22 novembre, nous avons montré, par une
+photographie, la pose de la première pierre du lycée français
+d'Alexandrie; à l'article que nous avons consacré à ce sujet, il
+convient d'ajouter que l'architecte du nouvel édifice est M. V.
+Erlanger, diplômé par le gouvernement français, et que M. Alfred Lang a
+été chargé de l'exécution des travaux.</p>
+
+<p>Mlle Emmy Destinn, la célèbre cantatrice que, dans le même numéro, nous
+avons représentée chantant devant un lion, n'est pas Allemande, comme
+nous l'avions indiqué. Un de nos lecteurs de Prague nous écrit qu'elle
+est originaire de cette ville, et «qu'elle est toujours restée fidèle à
+sa nationalité.»</p><br><br>
+
+<h3>LES THÉÂTRES</h3>
+
+<p>Sur la scène où triompha le <i>Petit Café</i>, au Palais-Royal, MM. Tristan
+Bernard et Alfred Athis viennent de faire jouer, avec le plus brillant
+succès, une pièce en trois actes, les <i>Deux Canards</i>, qui, tout ensemble
+comédie psychologique et joyeux vaudeville, participe aux deux genres
+pour le plus grand contentement des spectateurs. Les «deux canards», ce
+sont deux petits journaux de province, défendant des opinions
+contraires, mais également violentes, qui ont le même rédacteur, sous
+des noms différents. Sur ce sujet, abondant en situations comiques, où
+les jeux de la politique se mêlent, comme il convient aux jeux de
+l'amour, MM. Tristan Bernard et Alfred Athis ont exercé leur verve tour
+à tour spirituelle et bouffonne. Ils ont trouvé dans la troupe du
+Palais-Royal, avec M. Germain, M. Le Gallo et Mlle Cassive, une
+interprétation que l'on peut dire parfaite.</p>
+
+<p>Du très beau roman de M. Gustave Guiches, <i>Céleste Prudhomat</i>, M. Émile
+Trépard, librettiste et compositeur, a tiré un drame lyrique en quatre
+actes, <i>Céleste</i>, que vient de représenter l'Opéra-Comique.</p>
+
+<p>Donner un commentaire musical à un sujet d'un très moderne réalisme,
+c'était assurément une singulière difficulté: M. Émile Trépard l'a
+résolue de façon originale, et sa partition atteste un effort
+intéressant, souvent heureux. Elle est remarquablement chantée par Mlle
+Brunlet, sortie cette année du Conservatoire, qui, dans le rôle de
+Céleste, a brillamment débuté, par Mme Nelly Martyl, MM. Rousselière et
+Delvoye.</p>
+
+<p><i>Cocorico</i>: ce titre sonore et bien français est celui d'une
+divertissante opérette qu'affiche en ce moment le théâtre Apollo. Sur un
+livret de MM. Georges Duval, Maurice Soulié et de Jailly, construit
+suivant les meilleures traditions du genre, M. Louis Ganne, l'auteur de
+tant d'oeuvres qui connurent le grand succès, a écrit une musique claire
+et nerveuse, expressive, bien chantante. On a fort applaudi ses
+interprètes, MM. Defreyn, Lamy et Erey, Mmes Brigitte Régent et Marise
+Eairy.</p>
+
+<p>Un des chefs-d'oeuvre balzaciens, <i>Eugénie Grandet</i>, vient d'être porté
+à la scène, très habilement, par M. Albert Arrault, dont l'intéressante
+adaptation, en quatre actes, est donnée par le théâtre des Arts, avec
+une pièce biblique de M. Alexandre Meunier, <i>l'Enfant prodigue</i>.
+L'oeuvre de M. Albert Arrault traduit fidèlement, sous la forme
+dramatique, les épisodes du roman: la tâche pouvait sembler difficile,
+et son exécution est fort adroite.</p>
+
+<p>Une société d'amateurs, «le Masque», a fait représenter, la semaine
+dernière, sur la scène du théâtre Mors, devant un public choisi, une
+pièce en vers de M. Gabriel Mourey, <i>Psyché</i>; l'auteur, artiste et poète
+délicat, a paré l'antique légende des grâces de son souple lyrisme. Ce
+fut une soirée fort littéraire.</p><br><br>
+
+<h3>LE PEINTRE CASTELLANI</h3>
+
+<p>Un peintre de valeur, un «panoramiste», comme il s'intitulait lui-même
+volontiers, dont plusieurs oeuvres connurent le succès, et qui, il y a
+quelque quinze ans, apporta à <i>L'Illustration</i> une collaboration
+précieuse, Charles Castellani, vient de mourir, dans la retraite qu'il
+s'était choisie, à Bois-le-Roi.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/015.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Le peintre Castellani.</b><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;--<i>Phot. Nicodeau.</i></p>
+
+<p>Elève d'Yvon et de Delaunay, le jeune artiste s'était signalé par
+quelques tableaux militaires lorsque éclata la guerre de 1870-71. Après
+s'être battu vaillamment, avoir été blessé et fait prisonnier, il reprit
+les pinceaux, la paix signée, et donna une série de toiles où revivaient
+dramatiquement ses souvenirs de l'année terrible: les <i>Turcos à
+Wissembourg, la Charge des zouaves pontificaux et des francs-tireurs à
+Loigny, les Marins du Bourget</i>. Plusieurs de ses panoramas, celui de
+Waterloo, celui du Siège de Belfort, de la Création avant le Déluge, lui
+valurent la notoriété. On conte qu'ayant reçu d'Allemagne des
+propositions fort avantageuses pour exécuter une grande composition sur
+la bataille de Sedan, il les déclina--d'un mot--en demandant, fièrement,
+cinq milliards.</p>
+
+
+
+<p>Patriote ardent, Charles Castellani était également un colonial, un
+explorateur passionné, que tentaient les expéditions lointaines. En
+1898, il accompagna la mission Marchand au Congo et donna à
+<i>L'Illustration</i>, avec des dessins, un récit pittoresque et coloré de
+son voyage.</p>
+
+<p>Jusqu'à la fin il avait conservé une grande jeunesse de caractère, un
+entrain de vieux soldat que les années n'avaient pas affaibli. Notre
+photographie, prise récemment, le montre, une mandoline--son violon
+d'Ingres--à la main, dans l'intimité de son atelier, décoré des
+multiples objets qu'il avait rapportés de ses campagnes.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016a.png"><br> La reine. <span class="sml">Le prince héritier. Le ministre de France. Le
+roi. L'amiral Boué de Lapeyrère.</span><br><b>Le chef de l'escadre française saluant,
+sur la jetée de Phalère, les souverains grecs.</b><br>--<i>Phot. Soutsos.</i>]</p>
+
+<h3>L'ESCADRE FRANÇAISE EN GRÈCE</h3>
+
+<p>L'escale qu'au cours de sa croisière en Méditerranée devait faire à
+Athènes l'escadre de l'amiral Boué de Lapeyrère était la plus importante
+de toutes celles que prévoyait le programme. Dans les eaux grecques, en
+effet, nos marins allaient rencontrer une escadre anglaise, Les deux
+flottes amies arrivèrent et mouillèrent, en trois groupes, à Phalère, à
+Salamine, au Pirée, le 28 novembre, à quelques heures d'intervalle.</p>
+
+<p>Le grand jour de fête pour l'escadre française fut celui où le roi et la
+reine voulurent bien accepter de déjeuner à bord du <i>Voltaire</i>, bateau
+amiral, accompagnés de la princesse Hélène, des princes Georges et
+Alexandre, de MM. Venizelos, premier ministre, Demerdjis, ministre de la
+Marine, etc. L'amiral de Lapeyrère attendait à la jetée de Phalère ses
+hôtes royaux. Sur la vedette royale, le roi Constantin et la reine
+passèrent en revue l'escadre, avant d'aborder le <i>Voltaire</i>.</p>
+
+<p>Il n'y eut pas de toasts échangés. Mais les officiers français furent
+ravis de la bonne grâce exquise, de l'évident désir de les séduire que
+leur montrèrent les souverains. Quand le roi et la reine manifestèrent
+le voeu de se retirer, l'amiral de Lapeyrère les reconduisit à terre, au
+grondement des canons du <i>Voltaire</i>, auquel faisaient écho les pièces du
+cuirassé grec <i>Spetzaï</i>. Une foule immense, accourue d'Athènes et de la
+contrée avoisinante, entassée sur la plage et sur la colline voisine de
+Castella, mêlait ses acclamations à ces salves. Jamais on ne vit, en
+Grèce, manifestations de sympathies plus chaleureuses.</p>
+<br><br>
+
+<h3>M. DÉROULÈDE A CHAMPIGNY</h3>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/016b.png"><br><b>M. Paul Déroulède à Champigny.</b></p>
+
+<p>C'était, dimanche dernier, la cérémonie commémorative de la bataille de
+Champigny. Chaque année, M. Paul Déroulède a coutume de conduire, au
+pied du monument élevé à la mémoire des combattants qui luttèrent là
+pour l'honneur du drapeau, ses amis, ses fidèles, les membres de la
+vieille Ligue des Patriotes, son oeuvre chère entre toutes. On craignait
+qu'il ne pût, cette année, accomplir son pieux devoir. Il était, depuis
+quelques jours très fatigué, consigné par les médecins à la chambre,
+dans un état qui inquiéta un moment son entourage. Mais il allait
+montrer une fois de plus à quel point «une grande âme est toujours
+maîtresse du corps qu'elle anime». Malgré l'avis des médecins, il voulut
+accompagner son ami et lieutenant, M. Marcel Habert, le compagnon,
+naguère, de son exil.</p>
+
+<p>Une automobile les emmena tous deux, avec un docteur, vers Champigny et,
+quand M. Marcel Habert eut prononcé le discours qu'il avait préparé, M.
+Paul Déroulède, faisant rabattre la capote de l'auto, se leva, dans un
+effort de suprême volonté, et à l'assistance, silencieuse comme au
+prône, adressa une allocution où il salua tour à tour les recrues et les
+citoyens de Saverne, hier si indignement insultés, et «notre jeunesse
+qui, de ce côté-ci des Vosges, a si ardemment accepté la loi de trois
+ans, est venue se ranger si vaillamment sous les drapeaux de la France»,
+affirmant pour les uns comme pour les autres son admiration et sa
+gratitude.</p><br><br>
+
+<h3>LES MANNESMANN ET L'ESPAGNE</h3>
+
+
+
+<p>Les journaux madrilènes--la <i>Epoca</i> entre autres--à propos d'un incident
+qui vient de causer quelque émotion en Espagne, remettent au jour un
+article paru dans <i>L'Illustration</i> du 15 juillet 1911, dont l'importance
+les avait frappés. Cet article révélait, précisait le rôle qu'avaient
+joué, dans «le coup d'Agadir», les frères Mannesmann, ces agents zélés,
+au Maroc, de l'impérialisme germanique.</p>
+
+<p>Car, après avoir si bien réussi à nous créer les ennuis graves qu'on n'a
+pas oubliés, les Mannesmann viennent de transporter sur d'autres champs
+leur dévorante activité. Le Souss ayant échappé, en partie, du moins,
+espérons-le, à leurs âpres convoitises, ils se sont tournés vers
+l'Espagne et la zone qui lui est dévolue, présidios, Gharb et Rif
+surtout. Leurs premiers travaux d'approche remontent à quelque temps
+déjà; mais la présence de l'un d'eux, M. Reinhardt Mannessmann, à
+Madrid, où son escorte marocaine, véritable garde du corps en turban et
+<i>selham</i>, fait sensation; des démarches qu'il a tentées auprès du
+gouvernement, certaines campagnes de presse, ont inquiété l'amour-propre
+espagnol et excité ses légitimes susceptibilités.</p>
+
+<p>Le projet des frères Mannessmann, tel qu'il ressort des détails publiés
+par <i>l'Imparcial</i> et plusieurs autres organes, ne tendrait à rien moins
+qu'à la création d'une sorte de compagnie à charte, analogue à celle qui
+valut à l'Angleterre la possession du Transvaal, chargée uniquement de
+pacifier et d'organiser la zone espagnole du Maroc. Dans ce but, les
+Mannessmann se sont assuré le concours du chérif Raïssouli, l'ancien
+gouverneur du Gharb, l'ancien ami des Espagnols, qui aurait le
+commandement d'une véritable armée indigène. En fait, ce projet
+aboutirait à la mainmise des entreprenants spéculateurs allemands sur le
+Gharb et le Rif, d'où les troupes espagnoles seraient retirées.</p>
+
+<p>Il serait trop long, si intéressant que soit le sujet, d'entrer dans le
+détail de cette combinaison, et des expédients employés par MM.
+Mannessmann frères pour la faire aboutir. On comprend, de reste, à quel
+point cette audacieuse tentative a blessé l'orgueil espagnol, si
+chatouilleux. C'est un projet qu'aucun gouvernement, à Madrid, ne
+saurait même discuter sans se perdre à tout jamais dans l'opinion.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016c.png"><br><b>M. Reinhardt Mannessmann et son escorte marocaine en<br>
+excursion près de Madrid.</b>--<i>Phot. du</i> Nuevo Mundo.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/017small.png"><br><a href="images/017large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/supp1.png"><br>
+Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés en titre ne nous ont pas été fournis.
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3694, 13 Décembre
+1913, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3694, 13 D‚ÉCEMBRE 1913 ***
+
+***** This file should be named 36454-h.htm or 36454-h.zip *****
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+ http://www.gutenberg.org/3/6/4/5/36454/
+
+Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
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+
+
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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