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+The Project Gutenberg EBook of L'Etourdi, by Moliere
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Etourdi
+
+Author: Moliere
+
+Posting Date: April 18, 2013 [EBook #3645]
+Release Date: January, 2003
+First Posted: July 2, 2001
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ETOURDI ***
+
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+
+Produced by Laurent Le Guillou
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+Source:
+
+Jean-Baptiste Poquelin (1620-1673), alias Molière,
+"Oeuvres de Molière, avec des notes de tous les commentateurs",
+Tome Premier,
+Paris, Librarie de Firmin-Didot et Cie,
+Imprimeurs de l'Institut, rue Jacob, 56,
+1890.
+
+[Spelling of the 1890 edition. Footnotes have been retained because
+they provide the meanings of old French words or expressions.
+Footnote are indicated by numbers in brackets, and are grouped
+at the end of the Etext.
+Downcase accents have been kept, but not upcase accents (not
+well supported by all software). Text encoding is iso-8859-1.]
+
+
+
+
+
+L'ETOURDI
+
+ou
+
+LES CONTRE-TEMPS
+
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+
+
+Comédie (1653-1658)
+
+
+
+PERSONNAGES ACTEURS
+
+Lélie, fils de Pandolfe. La Grange.
+Célie, esclave de Trufaldin. Mlle de Brie.
+Mascarille, valet de Lélie. Molière.
+Hippolyte, fille d'Anselme. Mme Duparc.
+Anselme, père d'Hippolyte. Louis Béjart.
+Trufaldin, vieillard.
+Pandolfe, père de Lélie. Béjart aîné.
+Léandre, fils de famille.
+Andrès, cru égyptien.
+Ergaste, ami de Mascarille.
+Un courrier.
+Deux troupes de masques.
+
+
+
+La scène est à Messine.
+
+
+ACTE PREMIER.
+-------------
+
+Scène première. - Lélie.
+
+
+- Lélie -
+
+Eh bien ! Léandre, eh bien ! il faudra contester ;
+Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter ;
+Qui, dans nos soins communs pour ce jeune miracle,
+Aux voeux de son rival portera plus d'obstacle :
+Préparez vos efforts, et vous défendez bien,
+Sûr que de mon côté je n'épargnerai rien.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène II. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Lélie -
+
+Ah ! Mascarille !
+
+- Mascarille -
+
+ Quoi ?
+
+- Lélie -
+
+ Voici bien des affaires ;
+J'ai dans ma passion toutes choses contraires :
+Léandre aime Célie, et, par un trait fatal,
+Malgré mon changement, est encor mon rival.
+
+- Mascarille -
+
+Léandre aime Célie !
+
+- Lélie -
+
+ Il l'adore, te dis-je.
+
+- Mascarille -
+
+Tant pis.
+
+- Lélie -
+
+ Eh, oui, tant pis ; c'est ce qui m'afflige.
+Toutefois j'aurais tort de me désespérer :
+Puisque j'ai ton secours, je puis me rassurer ;
+Je sais que ton esprit, en intrigues fertile,
+N'a jamais rien trouvé qui lui fût difficile ;
+Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs ;
+Et qu'en toute la terre...
+
+- Mascarille -
+
+ Eh ! trêve de douceurs,
+Quand nous faisons besoin, nous autres misérables,
+Nous sommes les chéris et les incomparables ;
+Et dans un autre temps, dès le moindre courroux,
+Nous sommes les coquins qu'il faut rouer de coups.
+
+- Lélie -
+
+Ma foi, tu me fais tort avec cette invective.
+Mais enfin discourons un peu de ma captive :
+Dis si les plus cruels et plus durs sentiments
+Ont rien d'impénétrable à des traits si charmants.
+Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage
+Je vois pour sa naissance un noble témoignage ;
+Et je crois que le ciel dedans un rang si bas
+Cache son origine, et ne l'en tire pas.
+
+- Mascarille -
+
+Vous êtes romanesque avecque vos chimères ;
+Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires ?
+C'est, Monsieur, votre père, au moins à ce qu'il dit :
+Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit ;
+Qu'il peste contre vous d'une belle manière,
+Quand vos déportements lui blessent la visière.
+Il est avec Anselme en parole pour vous
+Que de son Hippolyte on vous fera l'époux,
+S'imaginant que c'est dans le seul mariage
+Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage
+Et s'il vient à savoir que, rebutant son choix,
+D'un objet inconnu vous recevez les lois,
+Que de ce fol amour la fatale puissance
+Vous soustrait au devoir de votre obéissance,
+Dieu sait quelle tempête alors éclatera,
+Et de quels beaux sermons on vous régalera.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! trêve, je vous prie, à votre rhétorique !
+
+- Mascarille -
+
+Mais vous, trêve plutôt à votre politique !
+Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tâcher...
+
+- Lélie -
+
+Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon à me fâcher,
+Que chez moi les avis ont de tristes salaires,
+Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires ?
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+Il se met en courroux.
+
+ (haut.)
+
+ Tout ce que j'en ai dit
+N'était rien que pour rire et vous sonder l'esprit.
+D'un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure ?
+Et Mascarille est-il ennemi de nature ?
+Vous savez le contraire, et qu'il est très certain
+Qu'on ne peut me taxer que d'être trop humain.
+Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de père :
+poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire.
+Ma foi, j'en suis d'avis, que ces pénards chagrins
+Nous viennent étourdir de leurs contes badins,
+Et, vertueux par force, espèrent par envie
+Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie.
+Vous savez mon talent, je m'offre à vous servir.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! c'est par ces discours que tu peux me ravir.
+Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paraître,
+N'a point été mal vu des yeux qui l'ont fait naître.
+Mais Léandre, à l'instant, vient de me déclarer
+Qu'à me ravir Célie il va se préparer :
+C'est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête
+Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquête.
+Trouve ruses, détours, fourbes, inventions,
+Pour frustrer un rival de ses prétentions.
+
+- Mascarille -
+
+Laissez-moi quelque temps rêver à cette affaire.
+
+ (à part.)
+
+Que pourrais-je inventer pour ce coup nécessaire ?
+
+- Lélie -
+
+Eh bien ! le stratagème ?
+
+- Mascarille -
+
+ Ah ! comme vous courez !
+Ma cervelle toujours marche à pas mesurés.
+J'ai trouvé votre fait : il faut... Non, je m'abuse.
+Mais si vous alliez...
+
+- Lélie -
+
+ Où ?
+
+- Mascarille -
+
+ C'est une faible ruse.
+J'en songeais une...
+
+- Lélie -
+
+ Et quelle ?
+
+- Mascarille -
+
+ Elle n'irait pas bien.
+Mais ne pourriez-vous pas...?
+
+- Lélie -
+
+ Quoi ?
+
+- Mascarille -
+
+ Vous ne pourriez rien.
+Parler avec Anselme.
+
+- Lélie -
+
+ Et que lui puis-je dire ?
+
+- Mascarille -
+
+Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire.
+Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Trufaldin.
+
+- Lélie -
+
+Que faire ?
+
+- Mascarille -
+
+ Je ne sais.
+
+- Lélie -
+
+ C'en est trop, à la fin,
+Et tu me mets à bout par ces contes frivoles.
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, si vous aviez en main force pistoles,
+Nous n'aurions pas besoin maintenant de rêver
+A chercher les biais que nous devons trouver,
+Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave,
+Empêcher qu'un rival vous prévienne et vous brave.
+De ces Egyptiens qui la mirent ici,
+Trufaldin, qui la garde, est en quelque souci ;
+Et trouvant son argent, qu'ils lui font trop attendre,
+Je sais bien qu'il serait très ravi de la vendre :
+Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu ;
+Il se ferait fesser pour moins d'un quart d'écu ;
+Et l'argent est le dieu que surtout il révère :
+Mais le mal, c'est...
+
+- Lélie -
+
+ Quoi ? c'est...
+
+- Mascarille -
+
+ Que monsieur votre père
+Est un autre vilain qui ne vous laisse pas,
+comme vous voudriez bien, manier ses ducats ;
+Qu'il n'est point de ressort qui, pour votre ressource,
+Pût faire maintenant ouvrir la moindre bourse.
+Mais tâchons de parler à Célie un moment,
+Pour savoir là-dessus quel est son sentiment.
+La fenêtre est ici.
+
+- Lélie -
+
+ Mais Trufaldin, pour elle,
+Fait de nuit et de jour exacte sentinelle.
+Prend garde.
+
+- Mascarille -
+
+ Dans ce coin demeurons en repos.
+O bonheur ! la voilà qui sort tout à propos.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène III. - Célie, Lélie, Mascarille.
+
+
+- Lélie -
+
+Ah ! que le ciel m'oblige en offrant à ma vue
+Les célestes attraits dont vous êtes pourvue !
+Et, quelque mal cuisant que m'aient causé vos yeux,
+Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux !
+
+- Célie -
+
+Mon coeur, qu'avec raison votre discours étonne,
+N'entend pas que mes yeux fassent mal à personne ;
+Et si dans quelque chose ils vous ont outragé,
+Je puis vous assurer que c'est sans mon congé.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure !
+Je mets toute ma gloire à chérir leur blessure,
+Et...
+
+- Mascarille -
+
+ Vous le prenez là d'un ton un peu trop haut ;
+Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut.
+Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle
+Ce que...
+
+- Trufaldin -
+
+ (dans sa maison.)
+
+ Célie !
+
+- Mascarille -
+
+ (à Lélie.)
+
+ Eh bien !
+
+- Lélie -
+
+ O rencontre cruelle !
+Ce malheureux vieillard devait-il nous troubler ?
+
+- Mascarille -
+
+Allez, retirez-vous ; je saurai lui parler.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène IV. - Trufaldin, Célie,
+Lélie (retiré, dans un coin), Mascarille.
+
+
+- Trufaldin -
+
+ (à Célie.)
+
+Que faites-vous dehors ? et quel soin vous talonne,
+Vous à qui je défends de parler à personne ?
+
+- Célie -
+
+Autrefois j'ai connu cet honnête garçon ;
+Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupçon.
+
+- Mascarille -
+
+Est-ce là le seigneur Trufaldin ?
+
+- Célie -
+
+ Oui, lui-même.
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est extrême
+De pouvoir saluer en toute humilité
+Un homme dont le nom est partout si vanté.
+
+- Trufaldin -
+
+Très humble serviteur.
+
+- Mascarille -
+
+ J'incommode peut-être ;
+Mais je l'ai vue ailleurs, où, m'ayant fait connaître
+Les grands talents qu'elle à pour savoir l'avenir,
+Je voulais sur un point un peu l'entretenir.
+
+- Trufaldin -
+
+Quoi ! te mêlerais-tu d'un peu de diablerie ?
+
+- Célie -
+
+Non, tout ce que je sais n'est que blanche magie.
+
+- Mascarille -
+
+Voici donc ce que c'est. Le maître que je sers
+Languit pour un objet qui le tient dans ses fers ;
+Il aurait bien voulu du feu qui le dévore
+Pouvoir entretenir la beauté qu'il adore :
+Mais un dragon, veillant sur ce rare trésor,
+N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor ;
+Et ce qui plus le gêne et le rend misérable,
+Il vient de découvrir un rival redoutable :
+Si bien que, pour savoir si ses soins amoureux
+Ont sujet d'espérer quelque succès heureux,
+Je viens vous consulter, sûr que de votre bouche
+Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.
+
+- Célie -
+
+Sous quel astre ton maître a-t-il reçu le jour ?
+
+- Mascarille -
+
+Sous un astre à jamais ne changer son amour.
+
+- Célie -
+
+Sans me nommer l'objet pour qui son coeur soupire,
+La science que j'ai m'en peut assez instruire.
+Cette fille a du coeur, et, dans l'adversité,
+Elle sait conserver une noble fierté ;
+Elle n'est pas d'humeur à trop faire connaître
+Les secrets sentiments qu'en son coeur on fait naître.
+Mais je les sais comme elle, et, d'un esprit plus doux,
+Je vais en peu de mots te les découvrir tous.
+
+- Mascarille -
+
+O merveilleux pouvoir de la vertu magique !
+
+- Célie -
+
+Si ton maître en ce point de constance se pique,
+Et que la vertu seule anime son dessein,
+Qu'il n'appréhende plus de soupirer en vain ;
+Il a lieu d'espérer, et le fort qu'il veut prendre
+N'est pas sourd aux traités, et voudra bien se rendre.
+
+- Mascarille -
+
+C'est beaucoup ; mais ce fort dépend d'un gouverneur
+Difficile à gagner.
+
+- Célie -
+
+ C'est là tout le le malheur.
+
+- Mascarille -
+
+ (à part, regardant Lélie.)
+
+Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire !
+
+- Célie -
+
+Je vais vous enseigner ce que vous devez faire.
+
+- Lélie -
+
+ (les joignant.)
+
+Cessez, ô Trufaldin, de vous inquiéter !
+C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter,
+Et je vous l'envoyais, ce serviteur fidèle,
+Vous offrir mon service, et vous parler pour elle,
+Dont je vous veux dans peu payer la liberté,
+Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrêté.
+
+- Mascarille -
+
+La peste soit la bête !
+
+- Trufaldin -
+
+ Ho ! ho ! qui des deux croire ?
+Ce discours au premier est fort contradictoire.
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, ce galant homme a le cerveau blessé ;
+Ne le savez-vous pas ?
+
+- Trufaldin -
+
+ Je sais ce que je sai.
+J'ai crainte ici dessous de quelque manigance.
+
+ (à Célie.)
+
+Rentrez, et ne prenez jamais cette licence.
+Et vous, filous fieffés, ou je me trompe fort,
+Mettez, pour me jouer, vos flûtes mieux d'accord.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène V. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+C'est bien fait. Je voudrais qu'encor, sans flatterie,
+Il nous eût d'un bâton chargés de compagnie.
+A quoi bon se montrer, et, comme un étourdi,
+Me venir démentir de tout ce que je di ?
+
+- Lélie -
+
+Je pensais faire bien.
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, c'était fort l'entendre.
+Mais quoi ! cette action ne me doit point surprendre :
+Vous êtes si fertile en pareils contre-temps,
+Que vos écarts d'esprit n'étonnent plus les gens.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! mon Dieu ! pour un rien me voilà bien coupable !
+Le mal est-il si grand qu'il soit irréparable ?
+Enfin, si tu ne mets Célie entre mes mains,
+Songe au moins de Léandre à rompre les desseins ;
+Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle.
+De peur que ma présence encor soit criminelle,
+Je te laisse.
+
+- Mascarille -
+
+ Fort bien. A dire vrai, l'argent
+Serait dans notre affaire un sûr et fort agent ;
+Mais ce ressort manquant, il faut user d'un autre.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène VI. - Anselme, Mascarille.
+
+
+- Anselme -
+
+Par mon chef ! C'est un siècle étrange que le nôtre !
+J'en suis confus. Jamais tant d'amour pour le bien,
+Et jamais tant de peine à retirer le sien !
+Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie,
+Sont comme les enfants, que l'on conçoit en joie,
+Et dont avecque peine on fait l'accouchement.
+L'argent dans une bourse entre agréablement ;
+Mais, le terme venu que nous devons le rendre,
+C'est lors que les douleurs commencent à nous prendre.
+Baste ! ce n'est pas peu que deux mille francs, dus
+Depuis deux ans entiers, me soient enfin rendus ;
+Encore est-ce un bonheur.
+
+- Mascarille -
+
+ (à part les quatre premiers vers.)
+
+ O Dieu ! la belle proie
+A tirer en volant ! Chut, il faut que je voie
+Si je pourrais un peu de près le caresser.
+Je sais bien les discours dont il faut le bercer...
+Je viens de voir, Anselme...
+
+- Anselme -
+
+ Et qui ?
+
+- Mascarille -
+
+ Votre Nérine.
+
+- Anselme -
+
+Que dit-elle de moi, cette gente assasine (1) ?
+
+- Mascarille -
+
+Pour vous elle est de flamme.
+
+- Anselme -
+
+ Elle ?
+
+- Mascarille -
+
+ Et vous aime tant,
+Que c'est grande pitié.
+
+- Anselme -
+
+ Que tu me rends content !
+
+- Mascarille -
+
+Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure.
+Anselme, mon mignon, crie-t-elle à toute heure,
+Quand est-ce que l'hymen unira nos deux coeurs,
+Et que tu daigneras éteindre mes ardeurs ?
+
+- Anselme -
+
+Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celées ?
+Les filles, par ma foi, sont bien dissimulées !
+Mascarille, en effet, qu'en dis-tu ? quoique vieux,
+J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.
+
+- Mascarille -
+
+Oui, vraiment, ce visage est encor fort mettable ;
+S'il n'est pas des plus beaux, il est des agréable.
+
+- Anselme -
+
+Si bien donc...?
+
+- Mascarille -
+
+ (veut prendre la bourse.)
+
+ Si bien donc qu'elle est sotte de vous,
+Ne vous regarde plus...
+
+- Anselme -
+
+ Quoi ?
+
+- Mascarille -
+
+ Que comme un époux,
+Et vous veut...?
+
+- Anselme -
+
+ Et me veut...?
+
+- Mascarille -
+
+ Et vous veut, quoi qu'il tienne,
+Prendre la bourse...
+
+- Anselme -
+
+ La ?
+
+- Mascarille -
+
+ (prend la bourse, et la laisse tomber.)
+
+ La bouche avec la sienne.
+
+- Anselme -
+
+Ah ! je t'entends. Viens cà : lorsque tu la verras,
+Vante-lui mon mérite autant que tu pourras.
+
+- Mascarille -
+
+Laissez-moi faire.
+
+- Anselme -
+
+ Adieu.
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+ Que le ciel vous conduise !
+
+- Anselme -
+
+ (revenant.)
+
+Ah ! vraiment, je faisais une étrange sottise,
+Et tu pouvais pour toi m'accuser de froideur.
+Je t'engage à servir mon amoureuse ardeur,
+Je reçois par ta bouche une bonne nouvelle,
+Sans du moindre présent récompenser ton zèle !
+Tiens, tu te souviendras...
+
+- Mascarille -
+
+ Ah ! non pas, s'il vous plaît.
+
+- Anselme -
+
+Laisse-moi...
+
+- Mascarille -
+
+ Point du tout. J'agis sans intérêt.
+
+- Anselme -
+
+Je le sais ; mais pourtant...
+
+- Mascarille -
+
+ Non, Anselme, vous dis-je ;
+Je suis homme d'honneur, cela me désoblige.
+
+- Anselme -
+
+Adieu donc, Mascarille.
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+ O longs discours !
+
+- Anselme -
+
+ (revenant.)
+
+ Je veux
+Régaler par tes mains cet objet de mes voeux ;
+Et je vais te donner de quoi faire pour elle
+L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle
+Que tu trouveras bon.
+
+- Mascarille -
+
+ Non, laissez votre argent :
+Sans vous mettre en souci, je ferai le présent ;
+Et l'on m'a mis en main une bague à la mode,
+Qu'après vous payerez, si cela l'accommode.
+
+- Anselme -
+
+Soit ; donne-la pour moi : mais surtout fais si bien
+Qu'elle garde toujours l'ardeur de me voir sien.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène VII. - Lélie, Anselme, Mascarille.
+
+
+- Lélie -
+
+ (ramassant la bourse.)
+
+A qui la bourse ?
+
+- Anselme -
+
+ Ah ! dieux ! elle m'était tombée !
+Et j'aurais après cru qu'on me l'eût dérobée !
+Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant,
+Qui m'épargne un grand trouble et me rend mon argent.
+Je vais m'en décharger au logis tout à l'heure.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène VIII. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+C'est être officieux, et très fort, ou je meure.
+
+- Lélie -
+
+Ma foi ! sans moi, l'argent était perdu pour lui.
+
+- Mascarille -
+
+Certes, vous faites rage, et payez aujourd'hui
+D'un jugement très rare et d'un bonheur extrême ;
+Nous avancerons fort, continuez de même.
+
+- Lélie -
+
+Qu'est-ce donc ? Qu'ai-je fait ?
+
+- Mascarille -
+
+ Le sot, en bon françois,
+Puisque je puis le dire, et qu'enfin je le dois.
+Il sait bien l'impuissance où son père le laisse,
+Qu'un rival qu'il doit craindre, étrangement nous presse :
+Cependant, quand je tente un coup pour l'obliger
+Dont je cours moi tout seul la honte et le danger...
+
+- Lélie -
+
+Quoi ? c'était...?
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, bourreau, c'était pour la captive
+Que j'attrapais l'argent dont votre soin nous prive.
+
+- Lélie -
+
+S'il est ainsi, j'ai tort ; mais qui l'eût deviné ?
+
+- Mascarille -
+
+Il fallait, en effet, être bien raffiné !
+
+- Lélie -
+
+Tu me devais par signe avertir de l'affaire.
+
+- Mascarille -
+
+Oui, je devais au dos avoir mon luminaire.
+Au nom de Jupiter, laissez nous en repos,
+Et ne nous chantez plus d'impertinents propos !
+Un autre, après cela, quitterait tout peut-être ;
+Mais j'avais médité tantôt un coup de maître,
+Dont tout présentement je veux voir les effets ;
+A la charge que si...
+
+- Lélie -
+
+ Non, je te le promets,
+De ne me mêler plus de rien dire ou rien faire.
+
+- Mascarille -
+
+Allez donc ; votre vue excite ma colère.
+
+- Lélie -
+
+Mais surtout hâte-toi, de peur qu'en ce dessein...
+
+- Mascarille -
+
+Allez, encore un coup ; j'y vais mettre la main.
+
+ (Lélie sort.)
+
+Menons bien ce projet ; la fourbe sera fine,
+S'il faut qu'elle succède ainsi que j'imagine.
+Allons voir... Bon, voici mon homme justement.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène IX. - Pandolfe, Mascarille.
+
+
+- Pandolfe -
+
+Mascarille !
+
+- Mascarille -
+
+ Monsieur.
+
+- Pandolfe -
+
+ A parler franchement,
+Je suis mal satisfait de mon fils.
+
+- Mascarille -
+
+ De mon maître ?
+Vous n'êtes pas le seul qui se plaigne de l'être :
+Sa mauvaise conduite, insupportable en tout,
+Met à chaque moment ma patience à bout.
+
+- Pandolfe -
+
+Je vous croyais pourtant assez d'intelligence
+Ensemble.
+
+- Mascarille -
+
+ Moi ? Monsieur, perdez cette croyance ;
+Toujours de son devoir je tâche à l'avertir,
+Et l'on nous voit sans cesse avoir maille à partir (2).
+A l'heure même encor nous avons eu querelle
+Sur l'hymen d'Hippolyte, où je le vois rebelle,
+Où, par l'indignité d'un refus criminel,
+Je le vois offenser le respect paternel.
+
+- Pandolfe -
+
+Querelle ?
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, querelle, et bien avant poussée.
+
+- Pandolfe -
+
+Je me trompais donc bien ; car j'avais la pensée
+Qu'à tout ce qu'il faisait tu donnais de l'appui.
+
+- Mascarille -
+
+Moi ! Voyez ce que c'est que du monde aujourd'hui,
+Et comme l'innocence est toujours opprimée ?
+Si mon intégrité vous était confirmée,
+Je suis auprès de lui gagé pour serviteur,
+Vous me voudriez encor payer pour précepteur :
+Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage
+Que ce que je lui dis pour le faire être sage.
+Monsieur, au nom de Dieu, lui fais-je assez souvent,
+Cessez de vous laisser conduire au premier vent ;
+Réglez-vous ; regardez l'honnête homme de père
+Que vous avez du ciel, comme on le considère ;
+Cessez de lui vouloir donner la mort au coeur,
+Et, comme lui, vivez en personne d'honneur.
+
+- Pandolfe -
+
+C'est parler comme il faut. Et que peut-il répondre ?
+
+- Mascarille -
+
+Répondre ? Des chansons dont il me vient confondre.
+Ce n'est pas qu'en effet, dans le fond de son coeur,
+Il ne tienne de vous des semences d'honneur ;
+Mais sa raison n'est pas maintenant la maîtresse.
+Si je pouvais parler avecque hardiesse,
+Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort.
+
+- Pandolfe -
+
+Parle.
+
+- Mascarille -
+
+ C'est un secret qui m'importerait fort
+S'il était découvert ; mais à votre prudence
+Je le puis confier avec toute assurance.
+
+- Pandolfe -
+
+Tu dis bien.
+
+- Mascarille -
+
+ Sachez donc que vos voeux sont trahis
+Par l'amour qu'une esclave imprime à votre fils.
+
+- Pandolfe -
+
+On m'en avait parlé ; mais l'action me touche
+De voir que je l'apprenne encore par ta bouche.
+
+- Mascarille -
+
+Vous voyez si je suis le secret confident...
+
+- Pandolfe -
+
+Vraiment je suis ravi de cela.
+
+- Mascarille -
+
+ Cependant
+A son devoir, sans bruit, désirez vous le rendre ?
+Il faut... J'ai toujours peur qu'on nous vienne surprendre :
+Ce serait fait de moi, s'il savait ce discours.
+Il faut, dis-je, pour rompre à toute chose cours,
+Acheter sourdement l'esclave idolâtrée,
+Et la faire passer en une autre contrée.
+Anselme a grand succès auprès de Trufaldin ;
+Qu'il aille l'acheter pour vous dès ce matin :
+Après, si vous voulez en mes mains la remettre,
+Je connais des marchands, et puis bien vous promettre
+D'en retirer l'argent qu'elle pourra coûter,
+Et malgré votre fils, de la faire écarter ;
+Car enfin, si l'on veut qu'à l'hymen il se range,
+A cet amour naissant il faut donner le change ;
+Et de plus, quand bien même il serait résolu,
+Qu'il aurait pris le joug que vous avez voulu,
+Cet autre objet, pouvant réveiller son caprice,
+Au mariage encor peut porter préjudice.
+
+- Pandolfe -
+
+C'est très bien raisonner ; ce conseil me plaît fort...
+Je vois Anselme ; va, je m'en vais faire effort
+Pour avoir promptement cette esclave funeste,
+Et la mettre en tes mains pour achever le reste.
+
+- Mascarille -
+
+ (seul.)
+
+Bon ; allons avertir mon maître de ceci.
+Vive la fourberie, et les fourbes aussi.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène X. - Hippolyte, Mascarille.
+
+
+- Hippolyte -
+
+Oui, traître, c'est ainsi que tu me rends service !
+Je viens de tout entendre, et voir ton artifice :
+A moins que de cela, l'eussé-je soupçonné ?
+Tu couches d'imposture (3), et tu m'en as donné.
+Tu m'avais promis, lâche, et j'avais lieu d'attendre
+Qu'on te verrait servir mes ardeurs pour Léandre ;
+Que du choix de Lélie, où l'on veut m'obliger,
+Ton adresse et tes soins sauraient me dégager ;
+Que tu m'affranchirais du projet de mon père :
+Et cependant ici tu fais tout le contraire !
+Mais tu t'abuseras ; je sais un sûr moyen
+Pour rompre cet achat où tu pousses si bien ;
+Et je vais de ce pas...
+
+- Mascarille -
+
+ Ah ! que vous êtes prompte !
+La mouche tout d'un coup à la tête vous monte (4),
+Et, sans considérer s'il a raison ou non,
+Votre esprit contre moi fait le petit démon.
+J'ai tort, et je devrais, sans finir mon ouvrage,
+Vous faire dire vrai, puisque ainsi l'on m'outrage.
+
+- Hippolyte -
+
+Par quelle illusion penses-tu m'éblouir ?
+Traître, peux-tu nier ce que je viens d'ouïr ?
+
+- Mascarille -
+
+Non. Mais il faut savoir que tout cet artifice
+Ne va directement qu'à vous rendre service ;
+Que ce conseil adroit, qui semble être sans fard,
+Jette dans le panneau l'un et l'autre vieillard (5) ;
+Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Célie,
+Qu'à dessein de la mettre au pouvoir de Lélie ;
+Et faire que, l'effet de cette invention
+Dans le dernier excès portant sa passion,
+Anselme, rebuté de son prétendu gendre,
+Puisse tourner son choix du côté de Léandre.
+
+- Hippolyte -
+
+Quoi ! tout ce grand projet, qui m'a mise en courroux,
+Tu l'as formé pour moi, Mascarille ?
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, pour vous.
+Mais puisqu'on reconnaît si mal mes bons offices,
+Qu'il me faut de la sorte essuyer vos caprices,
+Et que, pour récompense, on s'en vient, de hauteur,
+Me traiter de faquin, de lâche, d'imposteur,
+Je m'en vais réparer l'erreur que j'ai commise,
+Et dès ce même pas rompre mon entreprise.
+
+- Hippolyte -
+
+ (l'arrêtant.)
+
+Eh ! ne me traite pas si rigoureusement,
+Et pardonne aux transports d'un premier mouvement.
+
+- Mascarille -
+
+Non, non, laissez-moi faire ; il est en ma puissance
+De détourner le coup qui si fort vous offense.
+Vous ne vous plaindrez point de mes soins désormais ;
+Oui, vous aurez mon maître, et je vous le promets.
+
+- Hippolyte -
+
+Eh ! mon pauvre garçon, que ta colère cesse !
+J'ai mal jugé de toi, j'ai tort, je le confesse.
+
+ (Tirant sa bourse.)
+
+Mais je veux réparer ma faute avec ceci.
+Pourrais-tu te résoudre à me quitter ainsi ?
+
+- Mascarille -
+
+Non, je ne le saurais, quelque effort que je fasse ;
+Mais votre promptitude est de mauvaise grâce.
+Apprenez qu'il n'est rien qui blesse un noble coeur
+Comme quand il peut voir qu'on le touche en l'honneur.
+
+- Hippolyte -
+
+Il est vrai, je t'ai dit de trop grosses injures :
+Mais que ces deux louis guérissent tes blessures.
+
+- Mascarille -
+
+Eh ! tout cela n'est rien ; je suis tendre à ces coups.
+Mais déjà je commence à perdre mon courroux ;
+Il faut de ses amis endurer quelque chose.
+
+- Hippolyte -
+
+Pourras-tu mettre à fin ce que je me propose
+Et crois-tu que l'effet de tes desseins hardis
+Produise à mon amour le succès que tu dis ?
+
+- Mascarille -
+
+N'ayez point pour ce fait l'esprit sur des épines.
+J'ai des ressorts tout prêts pour diverses machines ;
+Et quand ce stratagème à nos voeux manquerait,
+Ce qu'il ne ferait pas, un autre le ferait.
+
+- Hippolyte -
+
+Crois qu'Hippolyte au moins ne sera pas ingrate.
+
+- Mascarille -
+
+L'espérance du gain n'est pas ce qui me flatte.
+
+- Hippolyte -
+
+Ton maître te fait signe, et veut parler à toi :
+Je te quitte ; mais songe à bien agir pour moi.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène XI. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Lélie -
+
+Que diable fais-tu là ? Tu me promets merveille ;
+Mais ta lenteur d'agir est pour moi sans pareille.
+Sans que mon bon génie au-devant m'a poussé,
+Déjà tout mon bonheur eût été renversé.
+C'était fait de mon bien, c'était fait de ma joie,
+D'un regret éternel je devenais la proie ;
+Bref, si je ne me fusse en ces lieux rencontré,
+Anselme avait l'esclave, et j'en étais frustré ;
+Il l'emmenait chez lui : mais j'ai paré l'atteinte,
+J'ai détourné le coup, et tant fait que, par crainte,
+Le pauvre Trufaldin l'a retenue.
+
+- Mascarille -
+
+ Et trois ;
+Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.
+C'était par mon adresse, ô cervelle incurable,
+Qu'Anselme entreprenait cet achat favorable ;
+Entre mes propres mains on devait la livrer ;
+Et vos soins endiablés nous en viennent sevrer.
+Et puis pour votre amour je m'emploierais encore !
+J'aimerais mieux cent fois être grosse pécore,
+Devenir cruche, chou, lanterne, loup-garou,
+Et que monsieur Satan vous vînt tordre le cou.
+
+
+- Lélie -
+
+ (seul.)
+
+Il nous le faut mener en quelque hôtellerie,
+Et faire sur les pots décharger sa furie.
+
+
+
+ACTE II.
+--------
+
+Scène première. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+A vos désirs enfin il a fallu se rendre :
+Malgré tous mes serments, je n'ai pu m'en défendre,
+Et pour vos intérêts, que je voulais laisser,
+En de nouveaux périls viens de m'embarrasser.
+Je suis ainsi facile ; et si de Mascarille
+Madame la nature avait fait une fille,
+Je vous laisse à penser ce que ç'aurait été.
+Toutefois n'allez pas, sur cette sûreté,
+Donner de vos revers au projet que je tente,
+Me faire une bévue, et rompre mon attente.
+Auprès d'Anselme encor nous vous excuserons,
+Pour en pouvoir tirer ce que nous désirons ;
+Mais si dorénavant votre imprudence éclate,
+Adieu, vous dis, mes soins pour l'objet qui vous flatte.
+
+- Lélie -
+
+Non, je serai prudent, te dis-je, ne crains rien :
+Tu verras seulement...
+
+- Mascarille -
+
+ Souvenez-vous-en bien ;
+J'ai commencé pour vous un hardi stratagème.
+Votre père fait voir une paresse extrême
+A rendre par sa mort tous vos désirs contents
+Je viens de le tuer (de parole, j'entends) :
+Je fais courir le bruit que d'une apoplexie
+Le bonhomme surpris a quitté cette vie.
+Mais avant, pour pouvoir mieux feindre ce trépas,
+J'ai fait que vers sa grange il a porté ses pas ;
+On est venu lui dire, et par mon artifice,
+Que les ouvriers qui sont après son édifice,
+Parmi les fondements qu'ils en jettent encor,
+Avaient fait par hasard rencontre d'un trésor.
+Il a volé d'abord ; et comme à la campagne
+Tout son monde à présent, hors nous deux, l'accompagne,
+Dans l'esprit d'un chacun je le tue aujourd'hui,
+Et produis un fantôme enseveli pour lui.
+Jouez bien votre rôle ; et pour mon personnage,
+Si vous apercevez que j'y manque d'un mot,
+Dites absolument que je ne suis qu'un sot.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène II. - Lélie.
+
+
+- Lélie -
+
+Son esprit, il est vrai, trouve une étrange voie
+Pour adresser mes voeux au comble de leur joie ;
+Mais quand d'un bel objet on est bien amoureux,
+Que ne ferait-on pas pour devenir heureux ?
+Si l'amour est au crime une assez belle excuse,
+Il en peut bien servir à la petite ruse
+Que sa flamme aujourd'hui me force d'approuver,
+Par la douceur du bien qui m'en doit arriver.
+Juste ciel ! qu'ils sont prompts ! Je les vois en parole (6).
+Allons nous préparer à jouer notre rôle.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène III. - Anselme, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+La nouvelle a sujet de vous surprendre fort.
+
+- Anselme -
+
+Etre mort de la sorte !
+
+- Mascarille -
+
+ Il a certes, grand tort :
+Je lui sais mauvais gré d'une telle incartade.
+
+- Anselme -
+
+N'avoir pas seulement le temps d'être malade !
+
+- Mascarille -
+
+Non, jamais homme n'eut si hâte de mourir.
+
+- Anselme -
+
+Et Lélie ?
+
+- Mascarille -
+
+ Il se bat, et ne peut rien souffrir :
+Il s'est fait en maints lieux contusion et bosse,
+Et veut accompagner son papa dans la fosse :
+Enfin, pour achever, l'excès de son transport
+M'a fait en grande hâte ensevelir le mort,
+De peur que cet objet, qui le rend hypocondre,
+A faire un vilain coup ne me l'allât semondre (7).
+
+- Anselme -
+
+N'importe, tu devais attendre jusqu'au soir ;
+Outre qu'encore un coup j'aurais voulu le voir,
+Qui tôt ensevelit, bien souvent assassine ;
+Et tel est cru défunt, qui n'en a que la mine.
+
+- Mascarille -
+
+Je vous le garantis trépassé comme il faut.
+Au reste, pour venir au discours de tantôt,
+Lélie (et l'action lui sera salutaire)
+D'un bel enterrement veut régaler son père,
+Et consoler un peu ce défunt de son sort,
+Par le plaisir de voir faire honneur à sa mort.
+Il hérite beaucoup ; mais comme en ses affaires
+Il se trouve assez neuf et ne voit encor guères,
+Que son bien la plupart n'est point en ces quartiers,
+Ou que ce qu'il y tient consiste en des papiers,
+Il voudrait vous prier, ensuite de l'instance
+D'excuser de tantôt son trop de violence,
+De lui prêter au moins pour ce dernier devoir...
+
+- Anselme -
+
+Tu me l'as déjà dit, et je m'en vais le voir.
+
+- Mascarille -
+
+ (seul.)
+
+Jusques ici du moins tout va le mieux du monde.
+Tâchons à ce progrès que le reste réponde ;
+Et, de peur de trouver dans le port un écueil,
+conduisons le vaisseau de la main et de l'oeil.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène IV. - Anselme, Lélie, Mascarille.
+
+
+- Anselme -
+
+Sortons ; je ne saurais qu'avec douleur très forte
+Le voir empaqueté de cette étrange sorte.
+Las ! en si peu de temps ! Il vivait ce matin !
+
+- Mascarille -
+
+En peu de temps parfois on fait bien du chemin.
+
+- Lélie -
+
+ (pleurant.)
+
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ Mais quoi, cher Lélie ! enfin il était homme.
+On n'a point pour la mort de dispense de Rome.
+
+- Lélie -
+
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ Sans leur dire gare, elle abat les humains,
+Et contre eux de tout temps a de mauvais desseins.
+
+- Lélie -
+
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ Ce fier animal, pour toutes les prières,
+Ne perdrait pas un coup de ses dents meurtrières ;
+Tout le monde y passe.
+
+- Lélie -
+
+ Ah !
+
+- Mascarille -
+
+ Vous avez beau prêcher,
+Ce deuil enraciné ne se peut arracher.
+
+- Anselme -
+
+Si malgré ces raisons, votre ennui persévère,
+Mon cher Lélie, au moins faites qu'il se modère.
+
+- Lélie -
+
+Ah !
+
+- Mascarille -
+
+ Il n'en fera rien, je connais son humeur.
+
+- Anselme -
+
+Au reste, sur l'avis de votre serviteur,
+J'apporte ici l'argent qui vous est nécessaire
+Pour faire célébrer les obsèques d'un père.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! ah !
+
+- Mascarille -
+
+ Comme à ce mot s'augmente sa douleur !
+Il ne peut, sans mourir, songer à ce malheur.
+
+- Anselme -
+
+Je sais que vous verrez aux papiers du bonhomme
+Que je suis débiteur d'une plus grande somme :
+Mais quand par ces raisons je ne vous devrais rien,
+Vous pourriez librement disposer de mon bien.
+Tenez, je suis tout vôtre, et le ferai paraître.
+
+- Lélie -
+
+ (s'en allant.)
+
+Ah !
+
+- Mascarille -
+
+ Le grand déplaisir que sent monsieur mon maître !
+
+- Anselme -
+
+Mascarille, je crois qu'il serait à propos
+Qu'il me fît de sa main un reçu de deux mots.
+
+- Mascarille -
+
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ Des événements l'incertitude est grande.
+
+- Mascarille -
+
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ Faisons-lui signer le mot que je demande.
+
+- Mascarille -
+
+Las ! en l'état qu'il est, comment vous contenter ?
+Donnez-lui le loisir de se désattrister ;
+Et quand ses déplaisirs prendront quelque allégeance,
+J'aurai soin d'en tirer d'abord votre assurance.
+Adieu. Je sens mon coeur qui se gonfle d'ennui,
+Et m'en vais tout mon soûl pleurer avecque lui.
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ (seul.)
+
+ Le monde est rempli de beaucoup de traverses ;
+Chaque homme tous les jours en ressent de diverses ;
+Et jamais ici-bas...
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène V. - Pandolfe, Anselme.
+
+
+- Anselme -
+
+ Ah ! bon Dieu ! je frémi !
+Pandolfe qui revient ! Fût-il bien endormi (8) !
+Comme depuis sa mort sa face est amaigrie !
+Las ! ne m'approchez pas de plus près, je vous prie !
+J'ai trop de répugnance à coudoyer un mort.
+
+- Pandolfe -
+
+D'où peut donc provenir ce bizarre transport ?
+
+- Anselme -
+
+Dites-moi de bien loin quel sujet vous amène.
+Si pour me dire adieu vous prenez tant de peine,
+C'est trop de courtoisie, et véritablement
+Je me serais passé de votre compliment.
+Si votre âme est en peine, et cherche des prières,
+Las ! je vous en promets ; et ne m'effrayez guères !
+Foi d'homme épouvanté, je vais faire à l'instant
+Prier tant Dieu pour vous que vous serez content.
+ Disparaissez donc, je vous prie,
+ Et que le ciel, par sa bonté,
+ Comble de joie et de santé
+ Votre défunte seigneurie !
+
+- Pandolfe -
+
+ (riant.)
+
+Malgré tout mon dépit, il m'y faut prendre part.
+
+- Anselme -
+
+Las ! pour un trépassé vous êtes bien gaillard.
+
+- Pandolfe -
+
+Est-ce jeu, dites-nous, ou bien si c'est folie,
+Qui traite de défunt une personne en vie ?
+
+- Anselme -
+
+Hélas ! vous êtes mort, et je viens de vous voir.
+
+- Pandolfe -
+
+Quoi ! j'aurais trépassé sans m'en apercevoir ?
+
+- Anselme -
+
+Sitôt que Mascarille en a dit la nouvelle,
+J'en ai senti dans l'âme une douleur mortelle.
+
+- Pandolfe -
+
+Mais, enfin, dormez-vous ? êtes-vous éveillé ?
+Me connaissez-vous pas ?
+
+- Anselme -
+
+ Vous êtes habillé
+D'un corps aérien qui contrefait le vôtre,
+Mais qui dans un moment peut devenir tout autre.
+Je crains fort de vous voir comme un géant grandir,
+Et tout votre visage affreusement laidir.
+Pour Dieu ! ne prenez point de vilaine figure ;
+J'ai prou (9) de ma frayeur en cette conjoncture.
+
+- Pandolfe -
+
+En une autre saison, cette naïveté
+Dont vous accompagnez votre crédulité,
+Anselme, me serait un charmant badinage,
+Et j'en prolongerais le plaisir davantage :
+Mais, avec cette mort, un trésor supposé,
+Dont parmi les chemins on m'a désabusé,
+Fomente dans mon âme un soupçon légitime.
+Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime,
+Sur qui ne peuvent rien la crainte et le remords,
+Et qui pour ses desseins a d'étranges ressorts.
+
+- Anselme -
+
+M'aurait-on joué pièce et fait supercherie ?
+Ah ! vraiment, ma raison, vous seriez fort jolie !
+Touchons un peu pour voir : en effet, c'est bien lui.
+Malepeste du sot que je suis aujourd'hui !
+De grâce, n'allez pas divulguer un tel conte ;
+On en ferait jouer quelque farce à ma honte :
+Mais, Pandolfe, aidez-moi vous-même à retirer
+L'argent que j'ai donné pour vous faire enterrer.
+
+- Pandolfe -
+
+De l'argent, dites-vous ? Ah ! voilà l'encolure !
+Voilà le noeud secret de toute l'aventure !
+A votre dam. Pour moi, sans m'en mettre en souci,
+Je vais faire informer de cette affaire ici
+Contre ce Mascarille ; et si l'on peut le prendre,
+Quoi qu'il puisse coûter, je le veux faire pendre.
+
+- Anselme -
+
+ (seul.)
+
+Et moi, la bonne dupe à trop croire un vaurien,
+Il faut donc qu'aujourd'hui je perde et sens et bien.
+Il me sied bien, ma foi, de porter tête grise,
+Et d'être encor si prompt à faire une sottise ;
+D'examiner si peu sur un premier rapport...
+Mais je vois...
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène VI. - Lélie, Anselme.
+
+
+- Lélie -
+
+ (sans voir Anselme.)
+
+ Maintenant, avec ce passe-port,
+Je puis à Trufaldin rendre aisément visite.
+
+- Anselme -
+
+A ce que je puis voir, votre douleur vous quitte ?
+
+- Lélie -
+
+Que dites-vous ? Jamais elle ne quittera
+Un coeur qui chèrement toujours la gardera.
+
+- Anselme -
+
+Je reviens sur mes pas vous dire avec franchise
+Que tantôt avec vous j'ai fait une méprise ;
+Que parmi ces louis, quoiqu'ils semblent très beaux,
+J'en ai, sans y penser, mêlé que je tiens faux ;
+Et j'apporte sur moi de quoi mettre en leur place.
+De nos faux monnayeurs l'insupportable audace
+Pullule en cet Etat d'une telle façon,
+Qu'on ne reçoit plus rien qui soit hors de soupçon.
+Mon Dieu ! qu'on ferait bien de les faire tous pendre !
+
+- Lélie -
+
+Vous me faites plaisir de les vouloir reprendre ;
+Mais je n'en ai point vu de faux, comme je croi.
+
+- Anselme -
+
+Je les connaîtrai bien : montrez, montrez-les moi.
+Est-ce tout ?
+
+- Lélie -
+
+ Oui.
+
+- Anselme -
+
+ Tant mieux. Enfin je vous raccroche,
+Mon argent bien-aimé ; rentrez dedans ma poche ;
+Et vous, mon brave escroc, vous ne tenez plus rien.
+Vous tuez donc des gens qui se portent fort bien ?
+Et qu'auriez-vous donc fait sur moi, chétif beau-père ?
+Ma foi, je m'engendrais d'une belle manière,
+Et j'allais prendre en vous un beau-fils fort discret !
+Allez, allez mourir de honte et de regret.
+
+- Lélie -
+
+ (seul.)
+
+Il faut dire : J'en tiens. Quelle surprise extrême !
+D'où peut-il avoir su sitôt le stratagème ?
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène VII. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ! vous étiez sorti ? Je vous cherchais partout.
+Eh bien ! en sommes-nous enfin venus à bout ?
+Je le donne en six coups au fourbe le plus brave.
+Cà, donnez-moi que j'aille acheter notre esclave :
+Votre rival après sera bien étonné.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! mon pauvre garçon, la chance a bien tourné !
+Pourrais-tu de mon sort deviner l'injustice ?
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ! que serait-ce ?
+
+- Lélie -
+
+ Anselme, instruit de l'artifice,
+M'a repris maintenant tout ce qu'il nous prêtait,
+Sous couleur de changer de l'or que l'on doutait.
+
+- Mascarille -
+
+Vous vous moquez peut-être ?
+
+- Lélie -
+
+ Il est trop véritable.
+
+- Mascarille -
+
+Tout de bon ?
+
+- Lélie -
+
+ Tout de bon : j'en suis inconsolable.
+Tu te vas emporter d'un courroux sans égal.
+
+- Mascarille -
+
+Moi, Monsieur ! Quelque sot (10) : la colère fait mal,
+Et je veux me choyer, quoi qu'enfin il arrive.
+Que Célie, après tout, soit ou libre ou captive,
+Que Léandre l'achète, ou qu'elle reste là,
+Pour moi, je m'en soucie autant que de cela.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! n'aye point pour moi si grande indifférence,
+Et sois plus indulgent à ce peu d'imprudence !
+Sans ce dernier malheur, ne m'avoueras-tu pas
+Que j'avais fait merveille, et qu'en ce feint trépas
+J'éludais un chacun d'un deuil si vraisemblable,
+Que les plus clairvoyants l'auraient cru véritable ?
+
+- Mascarille -
+
+Vous avez en effet sujet de vous louer.
+
+- Lélie -
+
+Et bien ! je suis coupable, et je veux l'avouer.
+Mais si jamais mon bien te fut considérable (11),
+Répare ce malheur, et me sois secourable.
+
+- Mascarille -
+
+Je vous baise les mains ; je n'ai pas le loisir.
+
+- Lélie -
+
+Mascarille ! mon fils !
+
+- Mascarille -
+
+ Point.
+
+- Lélie -
+
+ Fais-moi ce plaisir.
+
+- Mascarille -
+
+Non, je n'en ferai rien.
+
+- Lélie -
+
+ Si tu m'es inflexible,
+Je m'en vais me tuer.
+
+- Mascarille -
+
+ Soit ; il vous est loisible.
+
+- Lélie -
+
+Je ne te puis fléchir ?
+
+- Mascarille -
+
+ Non.
+
+- Lélie -
+
+ Vois-tu le fer prêt ?
+
+- Mascarille -
+
+Oui.
+
+- Lélie -
+
+ Je vais le pousser.
+
+- Mascarille -
+
+ Faites ce qu'il vous plaît.
+
+- Lélie -
+
+Tu n'auras pas regret de m'arracher la vie ?
+
+- Mascarille -
+
+Non.
+
+- Lélie -
+
+ Adieu Mascarille.
+
+- Mascarille -
+
+ Adieu Monsieur Lélie.
+
+- Lélie -
+
+Quoi !...
+
+- Mascarille -
+
+ Tuez-vous donc vite. Ah ! que de longs devis (12).
+
+- Lélie -
+
+Tu voudrais bien, ma foi, pour avoir mes habits,
+Que je fisse le sot, et que je me tuasse.
+
+- Mascarille -
+
+Savais-je pas qu'enfin ce n'était que grimace ;
+Et, quoi que ces esprits jurent d'effectuer,
+Qu'on n'est point aujourd'hui si prompt à se tuer ?
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène VIII. - Trufaldin, Léandre, Lélie, Mascarille.
+(Trufaldin parle bas à Léandre dans le fond du théâtre.)
+
+
+- Lélie -
+
+Que vois-je ? mon rival et Trufaldin ensemble !
+Il achète Célie ; ah ! de frayeur je tremble.
+
+- Mascarille -
+
+Il ne faut point douter qu'il fera ce qu'il peut,
+Et s'il a de l'argent, qu'il pourra ce qu'il veut.
+Pour moi, j'en suis ravi. Voilà la récompense
+De vos brusques erreurs, de votre impatience.
+
+- Lélie -
+
+Que dois-je faire ? dis ; veuille me conseiller.
+
+- Mascarille -
+
+Je ne sais.
+
+- Lélie -
+
+ Laisse-moi, je vais le quereller.
+
+- Mascarille -
+
+Qu'en arrivera-t-il ?
+
+- Lélie -
+
+ Que veux-tu que je fasse
+Pour empêcher ce coup ?
+
+- Mascarille -
+
+ Allez, je vous fais grâce ;
+Je jette encore un oeil pitoyable sur vous.
+Laissez-moi l'observer ; par des moyens plus doux
+Je vais, comme je le crois, savoir ce qu'il projette.
+
+ (Lélie sort.)
+
+- Trufaldin -
+
+ (à Léandre.)
+
+Quand on viendra tantôt, c'est une affaire faite.
+
+ (Trufaldin sort.)
+
+- Mascarille -
+
+ (à part, en s'en allant.)
+
+Il faut que je l'attrape, et que de ses desseins
+Je sois le confident, pour mieux les rendre vains.
+
+- Léandre -
+
+ (seul.)
+
+Grâces au ciel, voilà mon bonheur hors d'atteinte ;
+J'ai su me l'assurer, et je n'ai plus de crainte.
+Quoi que désormais puisse entreprendre un rival,
+Il n'est plus en pouvoir de me faire du mal.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène IX. - Léandre, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+ (dit ces deux vers dans la maison, et entre
+ sur le théâtre.)
+
+Ahi ! à l'aide ! au meurtre ! au secours ! on m'assomme !
+Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! O traître ! ô bourreau d'homme !
+
+- Léandre -
+
+D'où procède cela ? Qu'est-ce ? que te fait-on ?
+
+- Mascarille -
+
+On vient de me donner deux cents coups de bâton.
+
+- Léandre -
+
+Qui ?
+
+- Mascarille -
+
+ Lélie.
+
+- Léandre -
+
+ Et pourquoi ?
+
+- Mascarille -
+
+ Pour une bagatelle
+Il me chasse, et me bat d'une façon cruelle.
+
+- Léandre -
+
+Ah ! vraiment il a tort.
+
+- Mascarille -
+
+ Mais, ou je ne pourrai,
+Ou je jure bien fort que je m'en vengerai.
+Oui, je te ferai voir, batteur que Dieu confonde,
+Que ce n'est pas pour rien qu'il faut rouer le monde ;
+Que je suis un valet, mais fort homme d'honneur,
+Et qu'après m'avoir eu quatre ans pour serviteur,
+Il ne me fallait pas payer en coups de gaules,
+Et me faire un affront si sensible aux épaules.
+Je te le dis encor, je saurai m'en venger :
+Une esclave te plaît, tu voulais m'engager
+A la mettre en tes mains, et je veux faire en sorte
+Qu'un autre te l'enlève, ou le diable m'emporte.
+
+- Léandre -
+
+Ecoute, Mascarille, et quitte ce transport.
+Tu m'as plu de tout temps, et je souhaitais fort
+Qu'un garçon comme toi, plein d'esprit et fidèle,
+A mon service un jour pût attacher son zèle :
+Enfin, si le parti te semble bon pour toi,
+Si tu veux me servir, je t'arrête avec moi.
+
+- Mascarille -
+
+Oui, Monsieur, d'autant mieux que le destin propice
+M'offre à me bien venger, en vous rendant service ;
+Et que, dans mes efforts pour vos contentements,
+Je puis à mon brutal trouver des châtiments :
+De Célie, en un mot, par mon adresse extrême...
+
+- Léandre -
+
+Mon amour s'est rendu cet office lui-même.
+Enflammé d'un objet qui n'a point de défaut,
+Je viens de l'acheter moins encor qu'il ne vaut.
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ! Célie est à vous.
+
+- Léandre -
+
+ Tu la verrais paraître,
+Si de mes actions j'étais tout à fait maître :
+Mais quoi ! mon père l'est : comme il a volonté,
+Ainsi que je l'apprends d'un paquet apporté,
+De me déterminer à l'hymen d'Hippolyte,
+J'empêche qu'un rapport de tout ceci l'irrite.
+Donc avec Trufaldin (car je sors de chez lui)
+J'ai voulu tout exprès agir au nom d'autrui ;
+Et l'achat fait, ma bague est la marque choisie
+Sur laquelle au premier il doit livrer Célie.
+Je songe auparavant à chercher les moyens
+D'ôter aux yeux de tous ce qui charme les miens ;
+A trouver promptement un endroit favorable
+Où puisse être en secret cette captive aimable.
+
+- Mascarille -
+
+Hors de la ville un peu, je puis avec raison
+D'un vieux parent que j'ai vous offrir la maison ;
+Là vous pourrez la mettre avec toute assurance,
+Et de cette action nul n'aura connaissance.
+
+- Léandre -
+
+Oui, ma foi, tu me fais un plaisir souhaité.
+Tiens donc, et va pour moi prendre cette beauté.
+Dès que par Trufaldin ma bague sera vue,
+Aussitôt en tes mains elle sera rendue,
+Et dans cette maison tu me la conduiras,
+Quand... Mais chut, Hippolyte est ici sur nos pas.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène X. - Hippolyte, Léandre, Mascarille.
+
+
+- Hippolyte -
+
+Je dois vous annoncer, Léandre, une nouvelle ;
+Mais la trouverez-vous agréable ou cruelle ?
+
+- Léandre -
+
+Pour en pouvoir juger et répondre soudain,
+Il faudrait la savoir.
+
+- Hippolyte -
+
+ Donnez-moi donc la main
+Jusqu'au temple ; en marchant je pourrai vous l'apprendre.
+
+- Léandre -
+
+ (à Mascarille.)
+
+Va, va-t'en me servir sans davantage attendre.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène XI. - Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Oui, je vais te servir d'un plat de ma façon.
+Fut-il jamais au monde un plus heureux garçon ?
+Oh ! que dans un moment Lélie aura de joie !
+Sa maîtresse en nos mains tomber par cette voie !
+Recevoir tout son bien d'où l'on attend son mal !
+Et devenir heureux par la main d'un rival !
+Après ce rare exploit, je veux que l'on s'apprête
+A me peindre en héros, un laurier sur la tête,
+Et qu'au bas du portrait on mette en lettres d'or :
+"Vivat Mascarillus, fourbum imperator" !
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène XII. - Trufaldin, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Holà !
+
+- Trufaldin -
+
+ Que voulez-vous ?
+
+- Mascarille -
+
+ Cette bague connue
+Vous dira le sujet qui cause ma venue.
+
+- Trufaldin -
+
+Oui, je reconnais bien la bague que voilà.
+Je vais quérir l'esclave ; arrêtez un peu là.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène XIII. - Trufaldin, Un Courrier, Mascarille.
+
+
+- Le Courrier -
+
+ (à Trufaldin.)
+
+Seigneur, obligez-moi de m'enseigner un homme...
+
+- Trufaldin -
+
+Et qui ?
+
+- Le Courrier -
+
+ Je crois que c'est Trufaldin qu'il se nomme.
+
+- Trufaldin -
+
+Et que lui voulez-vous ? Vous le voyez ici.
+
+- Le Courrier -
+
+Lui rendre seulement la lettre que voici.
+
+- Trufaldin -
+
+ (lit.)
+
+" Le ciel, dont la bonté prend souci de ma vie, "
+" Vient de me faire ouïr, par un bruit assez doux, "
+" Que ma fille, à quatre ans par des voleurs ravie, "
+" Sous le nom de Célie est esclave chez vous. "
+" Si vous sûtes jamais ce que c'est qu'être père, "
+" Et vous trouvez sensible aux tendresses du sang, "
+" Conservez-moi chez vous cette fille si chère, "
+" Comme si de la vôtre elle tenait le rang. "
+" Pour l'aller retirer je pars d'ici moi-même, "
+" Et vous vais de vos soins récompenser si bien, "
+" Que par votre bonheur, que je veux rendre extrême, "
+" Vous bénirez le jour où vous causez le mien. "
+ " De Madrid. "
+ " Don Pedro De Gusman, "
+ " Marquis de Montalcane. "
+
+ (il continue.)
+
+Quoiqu'à leur nation bien peu de foi soit due,
+Ils me l'avaient bien dit, ceux qui me l'ont vendue,
+Que je verrais dans peu quelqu'un la retirer,
+Et que je n'aurais pas sujet d'en murmurer ;
+Et cependant j'allais, par mon impatience,
+Perdre aujourd'hui les fruits d'une haute espérance.
+
+ (au courrier.)
+
+Un seul moment plus tard, tous vos pas étaient vains,
+J'allais mettre à l'instant cette fille en ses mains.
+Mais suffit ; j'en aurai tout le soin qu'on désire.
+
+ (Le courrier sort.)
+
+ (à Mascarille.)
+
+Vous-même vous voyez ce que je viens de lire.
+Vous direz à celui qui vous a fait venir
+Que je ne lui saurais ma parole tenir ;
+Qu'il vienne retirer son argent.
+
+- Mascarille -
+
+ Mais l'outrage
+Que vous lui faites...
+
+- Trufaldin -
+
+ Va, sans causer davantage.
+
+- Mascarille -
+
+ (seul.)
+
+Ah ! le fâcheux paquet que nous venons d'avoir !
+Le sort a bien donné la baie (13) à mon espoir ;
+Et bien à la malheure (14) est-il venu d'Espagne,
+Ce courrier que la foudre ou la grêle accompagne.
+Jamais, certes, jamais plus beau commencement
+N'eut en si peu de temps plus triste événement.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène XIV. - Lélie, riant ; Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Quel beau transport de joie à présent vous inspire ?
+
+- Lélie -
+
+Laisse-m'en rire encore avant que te le dire.
+
+- Mascarille -
+
+Cà, rions donc bien fort, nous en avons sujet.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! je ne serai plus de tes plaintes l'objet.
+Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries,
+Que je gâte en brouillon toutes tes fourberies :
+J'ai bien joué moi-même un tour des plus adroits.
+Il est vrai, je suis prompt, et m'emporte parfois ;
+Mais pourtant, quand je veux, j'ai l'imaginative
+Aussi bonne, en effet, que personne qui vive ;
+Et toi-même avoueras que ce que j'ai fait, part
+D'une pointe d'esprit où peu de monde a part.
+
+- Mascarille -
+
+Sachons donc ce qu'a fait cette imaginative.
+
+- Lélie -
+
+Tantôt, l'esprit ému d'une frayeur bien vive,
+D'avoir vu Trufaldin avecque mon rival,
+Je songeais à trouver un remède à ce mal,
+Lorsque, me ramassant tout entier en moi-même,
+J'ai conçu, digéré, produit un stratagème
+Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas,
+Doivent, sans contredit, mettre pavillon bas.
+
+- Mascarille -
+
+Mais qu'est-ce ?
+
+- Lélie -
+
+ Ah ! s'il te plaît, donne-toi patience.
+J'ai donc feint une lettre avecque diligence,
+Comme d'un grand seigneur écrite à Trufaldin,
+Qui mande qu'ayant su, par un heureux destin,
+Qu'une esclave qu'il tient sous le nom de Célie
+Est sa fille, autrefois par des voleurs ravie,
+Il veut la venir prendre, et le conjure au moins
+De la garder toujours, de lui rendre ses soins ;
+Qu'à ce sujet il part d'Espagne, et doit pour elle
+Par de si grands présents reconnaître son zèle,
+Qu'il n'aura point regret de causer son bonheur.
+
+- Mascarille -
+
+Fort bien.
+
+- Lélie -
+
+ Ecoute donc, voici le meilleur.
+La lettre que je dis a donc été remise ;
+Mais sais-tu bien comment ? En saison si bien prise,
+Que le porteur m'a dit que, sans ce trait falot,
+Un homme l'emmenait, qui s'est trouvé fort sot.
+
+- Mascarille -
+
+Vous avez fait ce coup sans vous donner au diable ?
+
+- Lélie -
+
+Oui. D'un tour si subtil m'aurais-tu cru capable ?
+Loue au moins mon adresse, et la dextérité
+Dont je romps d'un rival le dessein concerté.
+
+- Mascarille -
+
+A vous pouvoir louer selon votre mérite,
+Je manque d'éloquence, et ma force est petite.
+Oui, pour bien étaler set effort relevé,
+Ce bel exploit de guerre à nos yeux achevé,
+Ce grand et rare effet d'une imaginative
+Qui ne cède en vigueur à personne qui vive,
+ma langue est impuissante, et je voudrais avoir
+Celles de tous les gens du plus exquis savoir,
+Pour vous dire en beaux vers, ou bien en docte prose,
+Que vous serez toujours, quoi que l'on se propose,
+Tout ce que vous avez été durant vos jours ;
+C'est-à-dire, un esprit chaussé tout à rebours,
+Une raison malade et toujours en débauche,
+Un envers du bon sens, un jugement à gauche,
+Un brouillon, une bête, un brusque, un étourdi,
+Que sais-je ? un... cent fois plus encor que je ne di.
+C'est faire en abrégé votre panégyrique.
+
+- Lélie -
+
+Apprends-moi le sujet qui contre moi te pique ;
+Ai-je fait quelque chose ? Eclaircis-moi ce point.
+
+- Mascarille -
+
+Non, vous n'avez rien fait ; mais ne me suivez point.
+
+- Lélie -
+
+Je te suivrai partout pour savoir ce mystère.
+
+- Mascarille -
+
+Oui ? Sus donc, préparez vos jambes à bien faire,
+Car je vais vous fournir de quoi les exercer.
+
+- Lélie -
+
+ (seul.)
+
+Il m'échappe. O malheur qui ne se peut forcer !
+Aux discours qu'il m'a faits que saurais-je comprendre ?
+Et quel mauvais office aurais-je pu me rendre ?
+
+
+
+ACTE III.
+---------
+
+Scène première. - Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Taisez-vous, ma bonté, cessez votre entretien ;
+Vous êtes une sotte, et je n'en ferai rien.
+Oui, vous avez raison, mon courroux, je l'avoue ;
+Relier tant de fois ce qu'un brouillon dénoue,
+C'est trop de patience ; et je dois en sortir,
+Après de si beaux coups qu'il a su divertir.
+Mais aussi raisonnons un peu sans violence.
+Si je suis maintenant ma juste impatience,
+On dira que je cède à la difficulté ;
+Que je me trouve à bout de ma subtilité :
+Et que deviendra lors cette publique estime
+Qui te vante partout pour un fourbe sublime,
+Et que tu t'es acquise en tant d'occasions,
+A ne t'être jamais vu court d'inventions ?
+L'honneur, ô Mascarille, est une belle chose !
+A tes nobles travaux ne fait aucune pause ;
+Et quoi qu'un maître ait fait pour te faire enrager,
+Achève pour ta gloire, et non pour l'obliger.
+Mais quoi ! Que ferais-tu, que de l'eau toute claire ?
+Traversé sans repos par ce démon contraire,
+Tu vois qu'à chaque instant il te fait déchanter,
+Et que c'est battre l'eau de prétendre arrêter
+Ce torrent effréné, qui de tes artifices
+Renverse en un moment les plus beaux édifices.
+Eh bien ! pour toute grâce, encore un coup du moins,
+Au hasard du succès sacrifions des soins ;
+Et s'il poursuit encore à rompre notre chance,
+J'y consens, ôtons-lui toute notre assistance.
+Cependant notre affaire encor n'irait pas mal,
+Si par là nous pouvions perdre notre rival,
+Et que Léandre enfin, lassé de sa poursuite,
+Nous laissât jour entier pour ce que je médite.
+Oui, je roule en ma tête un trait ingénieux,
+Dont je promettrais bien un succès glorieux,
+Si je puis n'avoir plus cet obstacle à combattre.
+Bon, voyons si son feu se rend opiniâtre.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène II. - Léandre, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, j'ai perdu temps, votre homme se dédit.
+
+- Léandre -
+
+De la chose lui-même il m'a fait un récit ;
+Mais c'est bien plus : j'ai su que tout ce beau mystère
+D'un rapt d'Egyptiens, d'un grand seigneur pour père,
+Qui doit partir d'Espagne et venir en ces lieux,
+N'est qu'un pur stratagème, un trait facétieux,
+Une histoire à plaisir, un conte dont Lélie
+A voulu détourner notre achat de Célie.
+
+- Mascarille -
+
+Voyez un peu la fourbe !
+
+- Léandre -
+
+ Et pourtant Trufaldin
+Est si bien imprimé de ce conte badin,
+Mord si bien à l'appât de cette faible ruse,
+Qu'il ne veut point souffrir que l'on le désabuse.
+
+- Mascarille -
+
+C'est pourquoi désormais il la gardera bien,
+Et je ne vois pas lieu d'y prétendre plus rien.
+
+- Léandre -
+
+Si d'abord à mes yeux elle parut aimable,
+Je viens de la trouver tout à fait adorable ;
+Et je suis en suspens si, pour me l'acquérir,
+Aux extrêmes moyens je ne dois point courir,
+Par le don de ma foi rompre sa destinée,
+Et changer ses liens en ceux de l'hyménée.
+
+- Mascarille -
+
+Vous pourriez l'épouser ?
+
+- Léandre -
+
+ Je ne sais ; mais enfin,
+Si quelque obscurité se trouve en son destin,
+Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces
+Qui, pour tirer les coeurs, ont d'incroyables forces.
+
+- Mascarille -
+
+Sa vertu, dites-vous ?
+
+- Léandre -
+
+ Quoi ? que murmures-tu ?
+Achève, explique-toi sur ce mot de vertu.
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, votre visage en un moment s'altère,
+Et je ferai bien mieux peut-être de me taire.
+
+- Léandre -
+
+Non, non, parle.
+
+- Mascarille -
+
+ Eh bien donc, très charitablement,
+Je veux vous retirer de votre aveuglement.
+Cette fille...
+
+- Léandre -
+
+ Poursuis.
+
+- Mascarille -
+
+ N'est rien moins qu'inhumaine :
+Dans le particulier elle oblige sans peine,
+Et son coeur, croyez-moi, n'est point roche, après tout,
+A quiconque la sait prendre par le bon bout ;
+Elle fait la sucrée, et veut passer pour prude ;
+Mais je puis en parler avecque certitude.
+Vous savez que je suis quelque peu d'un métier
+A me devoir connaître en un pareil gibier.
+
+- Léandre -
+
+Célie...
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, sa pudeur n'est que franche grimace,
+Qu'une ombre de vertu qui garde mal sa place,
+Et qui s'évanouit, comme l'on peut savoir,
+Aux rayons du soleil qu'une bourse fait voir (15).
+
+- Léandre -
+
+Las ! que dis-tu ? Croirai-je un discours de la sorte ?
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, les volontés sont libres : que m'importe ?
+Non, ne me croyez pas, suivez votre dessein,
+Prenez cette matoise, et lui donnez la main ;
+Toute la ville en corps reconnaîtra ce zèle,
+Et vous épouserez le bien public en elle.
+
+- Léandre -
+
+Quelle surprise étrange !
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+ Il a pris l'hameçon,
+Courage ! s'il s'y peut enferrer tout de bon,
+Nous nous ôtons du pied une fâcheuse épine.
+
+- Léandre -
+
+Oui, d'un coup étonnant ce discours m'assassine.
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ! vous pourriez...
+
+- Léandre -
+
+ Va-t-en jusqu'à la poste, et voi ;
+Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi.
+
+ (seul, après avoir rêvé.)
+
+Qui ne s'y fût trompé ! Jamais l'air d'un visage,
+Si ce qu'il dit est vrai, n'imposa davantage.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène III. - Lélie, Léandre.
+
+
+- Lélie -
+
+Du chagrin qui vous tient quel peut être l'objet ?
+
+- Léandre -
+
+Moi ?
+
+- Lélie -
+
+ Vous-même.
+
+- Léandre -
+
+ Pourtant je n'en ai point sujet.
+
+- Lélie -
+
+Je vois bien ce que c'est, Célie en est la cause.
+
+- Léandre -
+
+Mon esprit ne court pas après si peu de chose.
+
+- Lélie -
+
+Pour elle vous aviez pourtant de grands desseins :
+Mais il faut dire ainsi, lorsqu'ils se trouvent vains.
+
+- Léandre -
+
+Si j'étais assez sot pour chérir ses caresses,
+Je me moquerais bien de toutes vos finesses.
+
+- Lélie -
+
+Quelles finesses donc ?
+
+- Léandre -
+
+ Mon Dieu ! nous savons tout.
+
+- Lélie -
+
+Quoi ?
+
+- Léandre -
+
+ Votre procédé de l'un à l'autre bout.
+
+- Lélie -
+
+C'est de l'hébreu pour moi, je n'y puis rien comprendre.
+
+- Léandre -
+
+Feignez, si vous voulez, de ne me pas entendre ;
+Mais, croyez-moi, cessez de craindre pour un bien
+Où je serais fâché de vous disputer rien.
+J'aime fort la beauté qui n'est point profanée,
+Et je ne veux point brûler pour une abandonnée.
+
+- Lélie -
+
+Tout beau, tout beau, Léandre !
+
+- Léandre -
+
+ Ah ! que vous êtes bon !
+Allez, vous dis-je encor, servez-la sans soupçon ;
+Vous pourrez vous nommer homme à bonnes fortunes.
+Il est vrai, sa beauté n'est pas des plus communes ;
+Mais, en revanche aussi, le reste est fort commun.
+
+- Lélie -
+
+Léandre, arrêtons là ce discours importun.
+Contre moi tant d'efforts qu'il vous plaira pour elle ;
+Mais, surtout, retenez cette atteinte mortelle.
+Sachez que je m'impute à trop de lâcheté
+D'entendre mal parler de ma divinité ;
+Et que j'aurai toujours bien moins de répugnance
+A souffrir votre amour, qu'un discours qui l'offense.
+
+- Léandre -
+
+Ce que j'avance ici me vient de bonne part.
+
+- Lélie -
+
+Quiconque vous l'a dit est un lâche, un pendard.
+On ne peut imposer de tache à cette fille,
+Je connais bien son coeur.
+
+- Léandre -
+
+ Mais, enfin, Mascarille
+D'un semblable procès est juge compétent :
+C'est lui qui la condamne.
+
+- Lélie -
+
+ Oui !
+
+- Léandre -
+
+ Lui-même.
+
+- Lélie -
+
+ Il prétend
+D'une fille d'honneur insolemment médire,
+Et que peut-être encor je n'en ferai que rire !
+Gage qu'il se dédit.
+
+- Léandre -
+
+ Et moi gage que non.
+
+- Lélie -
+
+Parbleu ! je le ferais mourir sous le bâton,
+S'il m'avait soutenu des faussetés pareilles.
+
+- Léandre -
+
+Moi je lui couperais sur-le-champ les oreilles,
+S'il n'était pas garant de tout ce qu'il m'a dit.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène IV. - Lélie, Léandre, Mascarille.
+
+
+- Lélie -
+
+Ah ! bon, bon, le voilà. Venez çà, chien maudit.
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ?
+
+- Lélie -
+
+ Langue de serpent, fertile en impostures,
+Vous osez sur Célie attacher vos morsures,
+Et lui calomnier la plus rare vertu
+Qui puisse faire éclat sous son sort abattu ?
+
+- Mascarille -
+
+ (bas, à Lélie.)
+
+Doucement, ce discours est de mon industrie.
+
+- Lélie -
+
+Non, non, point de clin d'oeil et point de raillerie ;
+Je suis aveugle à tout, sourd à quoi que ce soit ;
+Fût-ce mon propre frère, il me la payeroit.
+Et sur ce que j'adore oser porter le blâme,
+C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme.
+Tous ces signes sont vains. Quels discours as-tu faits ?
+
+- Mascarille -
+
+Mon Dieu ! ne cherchons point querelle, ou je m'en vais.
+
+- Lélie -
+
+Tu n'échapperas pas.
+
+- Mascarille -
+
+ Ahi !
+
+- Lélie -
+
+ Parle donc, confesse.
+
+- Mascarille -
+
+ (bas, à Lélie.)
+
+Laissez-moi, je vous dis que c'est un tour d'adresse.
+
+- Lélie -
+
+Dépêche, qu'as-tu dit ? Vide entre nous ce point.
+
+- Mascarille -
+
+ (bas, à Lélie.)
+
+J'ai dit ce que j'ai dit : ne vous emportez point.
+
+- Lélie -
+
+ (mettant l'épée à la main.)
+
+Ah ! je vous ferai bien parler d'une autre sorte !
+
+- Léandre -
+
+ (l'arrêtant.)
+
+Halte un peu ! retenez l'ardeur qui vous emporte.
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+Fut-il jamais au monde un esprit moins sensé ?
+
+- Léandre -
+
+C'est trop que de vouloir le battre en ma présence.
+
+- Lélie -
+
+Quoi ! châtier mes gens n'est pas en ma puissance ?
+
+- Léandre -
+
+Comment, vos gens ?
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+ Encore ! Il va tout découvrir.
+
+- Lélie -
+
+Quand j'aurais volonté de le battre à mourir,
+Eh bien ! c'est mon valet.
+
+- Léandre -
+
+ C'est maintenant le nôtre.
+
+- Lélie -
+
+Le trait est admirable ! Et comment donc le vôtre ?
+
+- Léandre -
+
+Sans doute...
+
+- Mascarille -
+
+ (bas, à Lélie.)
+
+ Doucement.
+
+- Lélie -
+
+ Hem ! Que veux-tu conter ?
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+Ah ! le double bourreau, qui me va tout gâter,
+Et qui ne comprend rien, quelque signe qu'on donne !
+
+- Lélie -
+
+Vous rêvez bien, Léandre, et me la baillez bonne.
+Il n'est pas mon valet ?
+
+- Léandre -
+
+ Pour quelque mal commis,
+Hors de votre service il n'a pas été mis ?
+
+- Lélie -
+
+Je ne sais ce que c'est.
+
+- Léandre -
+
+ Et, plein de violence,
+Vous n'avez pas chargé son dos avec outrance ?
+
+- Lélie -
+
+Point du tout. Moi, l'avoir chassé, roué de coups ?
+Vous vous moquez de moi, Léandre, ou lui de vous.
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+Pousse, pousse, bourreau ; tu fais bien tes affaires.
+
+- Léandre -
+
+ (à Mascarille.)
+
+Donc les coups de bâton ne sont qu'imaginaires ?
+
+- Mascarille -
+
+Il ne sait ce qu'il dit ; sa mémoire...
+
+- Léandre -
+
+ Non, non,
+Tous ces signes pour toi ne disent rien de bon.
+Oui, d'un tour délicat mon esprit te soupçonne.
+Mais pour l'invention, va, je te le pardonne.
+C'est bien assez pour moi qu'il m'ait désabusé,
+De voir par quels motifs tu m'avais imposé,
+Et que m'étant commis à ton zèle hypocrite,
+A si bon compte encor je m'en sois trouvé quitte.
+Ceci doit s'appeler "un avis au lecteur".
+Adieu, Lélie, adieu, très humble serviteur.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène V. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Courage, mon garçon, tout heur nous accompagne ;
+Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne ;
+Faisons l'"Olibrius", l'"occiseur d'innocents" (16).
+
+- Lélie -
+
+Il t'avait accusé de discours médisants
+Contre...
+
+- Mascarille -
+
+ Et vous ne pouviez souffrir mon artifice,
+Lui laisser son erreur, qui vous rendait service,
+Et par qui son amour s'en était presque allé ?
+Non, il a l'esprit franc, et point dissimulé.
+Enfin chez son rival je m'ancre avec adresse,
+Cette fourbe en mes mains va mettre sa maîtresse,
+Il me la fait manquer avec de faux rapports.
+Je veux de son rival alentir les transports,
+Mon brave incontinent vient qui le désabuse ;
+J'ai beau lui faire signe, et montrer que c'est ruse ;
+Point d'affaire : il poursuit sa pointe jusqu'au bout,
+Et n'est point satisfait qu'il n'ait découvert tout.
+Grand et sublime effort d'une imaginative
+Qui ne le cède point à personne qui vive !
+C'est une rare pièce, et digne, sur ma foi,
+Qu'on en fasse présent au cabinet du roi.
+
+- Lélie -
+
+Je ne m'étonne pas si je romps tes attentes ;
+A moins d'être informé des choses que tu tentes,
+J'en ferai encor cent de la sorte.
+
+- Mascarille -
+
+ Tant pis.
+
+- Lélie -
+
+Au moins, pour t'emporter à de justes dépits,
+Fais-moi dans tes desseins entrer de quelque chose ;
+Mais que de leurs ressorts la porte me soit close,
+C'est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert (17).
+
+- Mascarille -
+
+Je crois que vous seriez un maître d'arme expert
+Vous savez à merveille, en toutes aventures,
+Prendre les contre-temps et rompre les mesures.
+
+- Lélie -
+
+Puisque la chose est faite, il n'y faut plus penser.
+Mon rival, en tout cas, ne peut me traverser ;
+Et pourvu que tes soins en qui je me repose...
+
+- Mascarille -
+
+Laissons là ce discours, et parlons d'autre chose.
+Je ne m'apaise pas, non, si facilement ;
+Je suis trop en colère. Il faut premièrement
+Me rendre un bon office, et nous verrons ensuite
+Si je dois de vos feux reprendre la conduite.
+
+- Lélie -
+
+S'il ne tient qu'à cela, je n'y résiste pas.
+As-tu besoin, dis-moi, de mon sang, de mon bras ?
+
+- Mascarille -
+
+De quelle vision sa cervelle est frappée !
+Vous êtes de l'humeur de ces amis d'épée (18)
+Que l'on trouve toujours plus prompts à dégaîner
+Qu'à tirer un teston, s'il fallait le donner (19).
+
+- Lélie -
+
+Que puis-je donc pour toi !
+
+- Mascarille -
+
+ C'est que de votre père
+Il faut absolument apaiser la colère.
+
+- Lélie -
+
+Nous avons fait la paix.
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, mais non pas pour nous.
+Je l'ai fait, ce matin, mort pour l'amour de vous ;
+La vision le choque, et de pareilles feintes
+Aux vieillards comme lui sont de dures atteintes,
+Qui, sur l'état prochain de leur condition,
+Leur font faire à regret triste réflexion.
+Le bonhomme, tout vieux, chérit fort la lumière,
+Et ne veut point de jeu dessus cette matière ;
+Il craint le pronostic, et contre moi fâché,
+On m'a dit qu'en justice il m'avait recherché.
+J'ai peur, si le logis du roi fait ma demeure,
+De m'y trouver si bien dès le premier quart d'heure,
+Que j'aye peine aussi d'en sortir par après
+Contre moi dès longtemps l'on a force décrets ;
+Car enfin la vertu n'est jamais sans envie,
+Et dans ce maudit siècle est toujours poursuivie.
+Allez donc le fléchir.
+
+- Lélie -
+
+ Oui, nous le fléchirons :
+Mais aussi tu promets...
+
+- Mascarille -
+
+ Ah ! Mon Dieu ! nous verrons.
+
+ (Lélie sort.)
+
+Ma foi, prenons haleine après tant de fatigues.
+Cessons pour quelques temps le cours de nos intrigues,
+Et de nous tourmenter de même qu'un lutin.
+Léandre, pour nous nuire, est hors de garde enfin,
+Et Célie arrêtée avecque l'artifice...
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène VI. - Ergaste, Mascarille.
+
+
+- Ergaste -
+
+Je te cherchais partout pour te rendre un service,
+Pour te donner avis d'un secret important.
+
+- Mascarille -
+
+Quoi donc ?
+
+- Ergaste -
+
+ N'avons-nous point ici quelque écoutant ?
+
+- Mascarille -
+
+Non.
+
+- Ergaste -
+
+ Nous sommes amis autant qu'on le peut être.
+Je sais bien tes desseins et l'amour de ton maître ;
+Songez à vous tantôt. Léandre fait parti
+Pour enlever Célie ; et j'en suis averti
+Qu'il a mis ordre à tout, et qu'il se persuade
+D'entrer chez Trufaldin par une mascarade,
+Ayant su qu'en ce temps, assez souvent, le soir,
+Des femmes du quartier en masque l'allaient voir.
+
+- Mascarille -
+
+Oui ? Suffit ; il n'est pas au comble de sa joie ;
+Je pourrai bien tantôt lui souffler cette proie ;
+Et contre cet assaut je sais un coup fourré
+Par qui je veux qu'il soit de lui-même enferré.
+Il ne sait pas les dons dont mon âme est pourvue.
+Adieu, nous boirons pinte à la première vue.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène VII. - Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Il faut, il faut tirer à nous ce que d'heureux
+Pourrait avoir en soit ce projet amoureux,
+Et, par une surprise adroite et non commune,
+Sans courir le danger, en tenter la fortune.
+Si je vais me masquer pour devancer ses pas,
+Léandre assurément ne nous bravera pas.
+Et là, premier que lui, si nous faisons la prise,
+Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise ;
+Puisque, par son dessein déjà presque éventé,
+Le soupçon tombera toujours de son côté,
+Et que nous, à couvert de toutes ses poursuites,
+De ce coup hasardeux ne craindrons point de suites.
+C'est ne se point commettre à faire de l'éclat,
+Et tirer les marrons de la patte du chat.
+Allons donc nous masquer avec quelques bons frères ;
+Pour prévenir nos gens, il ne faut tarder guères.
+Je sais où gît le lièvre, et me puis, sans travail,
+Fournir en un moment d'hommes et d'attirail.
+Croyez que je mets bien mon adresse en usage :
+Si j'ai reçu du ciel les fourbes en partage,
+Je ne suis point au rang de ces esprits mal nés
+Qui cachent les talents que Dieu leur a donnés.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène VIII. - Lélie, Ergaste.
+
+
+- Lélie -
+
+Il prétend l'enlever avec sa mascarade ?
+
+- Ergaste -
+
+Il n'est rien de plus certain. Quelqu'un de sa brigade
+M'ayant de ce dessein instruit, sans m'arrêter,
+A Mascarille lors j'ai couru tout conter,
+Qui s'en va, m'a-t-il dit, rompre cette partie
+Par une invention dessus le champ bâtie ;
+Et, comme je vous ai rencontré par hasard,
+J'ai cru que je devais de tout vous faire part.
+
+- Lélie -
+
+Tu m'obliges par trop avec cette nouvelle :
+Va, je reconnaîtrai ce service fidèle.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène IX. - Lélie.
+
+
+- Lélie -
+
+Mon drôle assurément leur jouera quelque trait ;
+Mais je veux de ma part seconder son projet.
+Il ne sera pas dit qu'en un fait qui me touche
+Je ne me sois non plus remué qu'une souche.
+Voici l'heure, ils seront surpris à mon aspect.
+Foin ! Que n'ai-je avec moi pris mon porte-respect ?
+Mais vienne qui voudra contre notre personne,
+J'ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne.
+Holà ! quelqu'un, un mot.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène X. - Trufaldin, à sa fenêtre ; Lélie.
+
+
+- Trufaldin -
+
+ Qu'est-ce ? qui me vient ?
+
+- Lélie -
+
+Fermez soigneusement votre porte ce soir.
+
+- Trufaldin -
+
+Pourquoi ?
+
+- Lélie -
+
+ Certaines gens font une mascarade
+Pour vous venir donner une fâcheuse aubade ;
+Ils veulent enlever votre Célie.
+
+- Trufaldin -
+
+ O dieux !
+
+- Lélie -
+
+Et sans doute bientôt ils viennent en ces lieux.
+Demeurez ; vous pourrez voir tout de la fenêtre.
+Eh bien ! qu'avais-je dit ? Les voyez-vous paraître ?
+Chut, je veux à vos yeux leur en faire l'affront.
+Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène XI. - Lélie, Trufaldin, Mascarille et sa suite, masqués.
+
+
+- Trufaldin -
+
+Oh ! les plaisants robins (20), qui pensent me surprendre !
+
+- Lélie -
+
+Masques, où courez-vous ? le pourrait-on apprendre ?
+Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon (21).
+
+ (à Mascarille, déguisé en femme.)
+
+Bon Dieu, qu'elle est jolie, et qu'elle a l'air mignon !
+Eh quoi ! vous murmurez ? Mais, sans vous faire outrage
+Peut-on lever le masque, et voir votre visage ?
+
+- Trufaldin -
+
+Allez, fourbes méchants, retirez-vous d'ici,
+Canaille ; et vous, seigneur, bonsoir et grand merci.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène XII. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Lélie -
+
+ (après avoir démasqué Mascarille.)
+
+Mascarille, est-ce toi ?
+
+- Mascarille -
+
+ Nenni-da, c'est quelqu'un d'autre.
+
+- Lélie -
+
+Hélas, quelle surprise ! et quel sort est le nôtre !
+L'aurais-je deviné, n'étant point averti
+Des secrètes raisons qui t'avaient travesti ?
+Malheureux que je suis, d'avoir dessous ce masque
+Eté, sans y penser, te faire cette frasque !
+Il me prendrait envie, en mon juste courroux,
+De me battre moi-même, et de me donner cent coups.
+
+- Mascarille -
+
+Adieu, sublime esprit, rare imaginative.
+
+- Lélie -
+
+Las ! si de ton secours ta colère me prive,
+A quel saint me vouerai-je ?
+
+- Mascarille -
+
+ Au grand diable d'enfer !
+
+- Lélie -
+
+Ah ! si ton coeur pour moi n'est de bronze ou de fer,
+Qu'encore un coup du moins mon imprudence ait grâce !
+S'il faut pour l'obtenir que tes genoux j'embrasse,
+Vois-moi...
+
+- Mascarille -
+
+ Tarare (22) ! allons, camarades, allons :
+J'entends venir des gens qui sont sur nos talons.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène XIII. - Léandre et sa suite, masqués ; Trufaldin, à sa fenêtre.
+
+[ Note: there was a mispelling in the original copy: "Scène VIII"
+ instead of "Scène XIII". ]
+
+
+- Léandre -
+
+Sans bruit ; ne faisons rien que de la bonne sorte.
+
+- Trufaldin -
+
+Quoi ! masques toute nuit assiègeront ma porte ?
+Messieurs, ne gagnez point de rhumes à plaisir ;
+Tout cerveau qui le fait est certes de loisir.
+Il est un peu trop tard pour enlever Célie ;
+Dispensez-l'en ce soir, elle vous en supplie ;
+La belle est dans le lit, et ne peut vous parler ;
+J'en suis fâché pour vous. Mais pour vous régaler
+Du souci qui pour elle ici vous inquiète,
+Elle vous fait présent de cette cassolette.
+
+- Léandre -
+
+Fi ! cela sent mauvais, et je suis tout gâté.
+Nous sommes découverts, tirons de ce côté.
+
+
+
+ACTE IV.
+--------
+
+Scène première. - Lélie, déguisé en Arménien ; Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Vous voilà fagoté d'une plaisante sorte.
+
+- Lélie -
+
+Tu ranimes par là mon espérance morte.
+
+- Mascarille -
+
+Toujours de ma colère on me voit revenir ;
+J'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir.
+
+- Lélie -
+
+Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance,
+Que tu seras content de ma reconnaissance,
+Et que quand je n'aurais qu'un seul morceau de pain...
+
+- Mascarille -
+
+Baste ! songez à vous dans ce nouveau dessein.
+Au moins, si l'on vous voit commettre une sottise,
+Vous n'imputerez plus l'erreur à la surprise ;
+Votre rôle en ce jeu par coeur doit être su.
+
+- Lélie -
+
+Mais comment Trufaldin chez lui t'a-t-il reçu ?
+
+- Mascarille -
+
+D'un zèle simulé j'ai bridé le bon sire (23) ;
+Avec empressement je suis venu lui dire,
+S'il ne songeait à lui, que l'on le surprendroit ;
+Que l'on couchait en joue, et de plus d'un endroit,
+Celle dont il a vu qu'une lettre en avance
+Avait si faussement divulgué la naissance ;
+Qu'on avait bien voulu m'y mêler quelque peu ;
+Mais que j'avais tiré mon épingle du jeu,
+Et que, touché d'ardeur pour ce qui le regarde,
+Je venais l'avertir de se donner de garde.
+De là, moralisant, j'ai fait de grands discours
+Sur les fourbes qu'on voit ici-bas tous les jours ;
+Que pour moi, las du monde et de sa vie infâme,
+Je voulais travailler au salut de mon âme,
+A m'éloigner du trouble, et pouvoir longuement
+Près de quelque honnête homme être paisiblement ;
+Que, s'il le trouvait bon, je n'aurais d'autre envie
+Que de passer chez lui le reste de ma vie ;
+Et que même à tel point il m'avait su ravir,
+Que, sans lui demander gages pour le servir,
+Je mettrais en ses mains, que je tenais certaines,
+Quelque bien de mon père, et le fruit de mes peines,
+Dont, avenant que Dieu de ce monde m'ôtat,
+J'entendais tout de bon que lui seul héritât.
+C'était le vrai moyen d'acquérir sa tendresse.
+Et comme, pour résoudre avec votre maîtresse
+Des biais qu'on doit prendre à terminer vos voeux,
+Je voulais en secret vous aboucher tous deux,
+Lui-même a su m'ouvrir une voie assez belle,
+De pouvoir hautement vous loger avec elle,
+Venant m'entretenir d'un fils privé du jour,
+Dont cette nuit en songe il a vu le retour.
+A ce propos, voici l'histoire qu'il m'a dite,
+Et sur quoi j'ai tantôt notre fourbe construite.
+
+- Lélie -
+
+C'est assez, je sais tout : tu me l'as dit deux fois.
+
+- Mascarille -
+
+Oui, oui ; mais quand j'aurais passé jusques à trois,
+Peut-être encor qu'avec toute sa suffisance,
+Votre esprit manquera dans quelque circonstance.
+
+- Lélie -
+
+Mais à tant différer je me fais de l'effort.
+
+- Mascarille -
+
+Ah ! de peur de tomber, ne courons pas si fort !
+Voyez-vous ? vous avez la caboche un peu dure ;
+Rendez-vous affermi dessus cette aventure.
+Autrefois Trufaldin de Naples est sorti,
+Et s'appelait alors Zanobio Ruberti ;
+Un parti qui causa quelque émeute civile,
+Dont il fut seulement soupçonné dans sa ville
+(De fait il n'est pas homme à troubler un Etat),
+L'obligea d'en sortir une nuit sans éclat.
+Une fille fort jeune, et sa femme, laissées,
+A quelque temps de là se trouvant trépassées,
+Il en eut la nouvelle ; et dans ce grand ennui,
+Voulant dans quelque ville emmener avec lui,
+Outre ses biens, l'espoir qui restait de sa race,
+Un sien fils, écolier, qui se nommait Horace,
+Il écrit à Bologne, où, pour mieux être instruit,
+Un certain maître Albert, jeune, l'avait conduit ;
+Mais, pour se joindre tous, le rendez-vous qu'il donne
+Durant deux ans entiers ne lui fit voir personne :
+Si bien que, les jugeant morts après ce temps-là,
+Il vint en cette ville, et prit le nom qu'il a,
+Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace,
+Douze ans aient découvert jamais la moindre trace.
+Voilà l'histoire en gros, redite seulement
+Afin de vous servir ici de fondement.
+Maintenant vous serez un marchand d'Arménie,
+Qui les aurez vus sains l'un et l'autre en Turquie.
+Si j'ai, plutôt qu'aucun, un tel moyen trouvé,
+Pour les ressusciter sur ce qu'il a rêvé,
+C'est qu'en fait d'aventure il est très ordinaire
+De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire,
+Puis être à leur famille à point nommé rendus,
+Après quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus.
+Pour moi, j'ai vu déjà cent contes de la sorte.
+Sans nous alambiquer, servons-nous-en ; qu'importe ?
+Vous leur aurez ouï leur disgrâce conter,
+Et leur aurez fourni de quoi se racheter ;
+Mais que, parti plus tôt pour chose nécessaire,
+Horace vous chargea de voir ici son père,
+Dont il a su le sort, et chez qui vous devez
+Attendre quelques jours qu'ils y soient arrivés.
+Je vous ai fait tantôt des leçons étendues.
+
+- Lélie -
+
+Ces répétitions ne sont que superflues ;
+Dès l'abord mon esprit a compris tout le fait.
+
+- Mascarille -
+
+Je m'en vais là dedans donner le premier trait.
+
+- Lélie -
+
+Ecoute, Mascarille, un seul point me chagrine.
+S'il allait de son fils me demander la mine ?
+
+- Mascarille -
+
+Belle difficulté ! Devez-vous pas savoir
+Qu'il était fort petit alors qu'il l'a pu voir ?
+Et puis, outre cela, le temps et l'esclavage
+Pourraient-ils pas avoir changé tout son visage ?
+
+- Lélie -
+
+Il est vrai. Mais dis-moi, s'il connaît qu'il m'a vu,
+Que faire ?
+
+- Mascarille -
+
+ De mémoire êtes-vous dépourvu ?
+Nous avons dit tantôt qu'outre que votre image
+N'avait dans son esprit pu faire qu'un passage,
+Pour ne vous avoir vu que durant un moment,
+Et le poil et l'habit déguisaient grandement.
+
+- Lélie -
+
+Fort bien. Mais à propos, cet endroit de Turquie...
+
+- Mascarille -
+
+Tout, vous dis-je, est égal, Turquie ou Barbarie.
+
+- Lélie -
+
+Mais le nom de la ville où j'aurai pu les voir ?
+
+- Mascarille -
+
+Tunis. Il me tiendra, je crois, jusques au soir.
+La répétition, dit-il, est inutile,
+Et j'ai déjà nommé douze fois cette ville.
+
+- Lélie -
+
+Va, va-t'en commencer, il ne me faut plus rien.
+
+- Mascarille -
+
+Au moins soyez prudent, et vous conduisez bien ;
+Ne donnez point ici de l'imaginative.
+
+- Lélie -
+
+Laisse-moi gouverner. Que ton âme est craintive !
+
+- Mascarille -
+
+Horace dans Bologne écolier ; Trufaldin,
+Zanobio Ruberti, dans Naples citadin ;
+Le précepteur Albert...
+
+- Lélie -
+
+ Ah ! C'est me faire honte
+Que de me tant prêcher ! Suis-je un sot à ton compte ?
+
+- Mascarille -
+
+Non pas du tout ; mais bien quelque chose approchant.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène II. - Lélie.
+
+
+- Lélie -
+
+Quand il m'est inutile, il fait le chien couchant ;
+Mais parce qu'il sent bien le secours qu'il me donne,
+Sa familiarité jusque-là s'abandonne.
+Je vais être de près éclairé des beaux yeux
+Dont la force m'impose un joug si précieux ;
+Je n'en vais sans obstacle, avec des traits de flamme,
+Peindre à cette beauté les tourments de mon âme ;
+Je saurai quel arrêt je dois... mais les voici.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène III. - Trufaldin, Lélie, Mascarille.
+
+
+- Trufaldin -
+
+Sois béni, juste ciel, de mon sort adouci !
+
+- Mascarille -
+
+C'est à vous de rêver et de faire des songes,
+Puisqu'en vous il est faux que songes sont mensonges.
+
+- Trufaldin -
+
+ (à Lélie.)
+
+Quelle grâce, quels biens vous rendrai-je, Seigneur,
+Vous que je dois nommer l'ange de mon bonheur ?
+
+- Lélie -
+
+Ce sont soins superflus, et je vous en dispense.
+
+- Trufaldin -
+
+ (à Mascarille.)
+
+J'ai, je ne sais pas où, vu quelque ressemblance
+De cet Arménien.
+
+- Mascarille -
+
+ C'est ce que je disois ;
+Mais on voit des rapports admirables parfois.
+
+- Trufaldin -
+
+Vous avez vu ce fils où mon espoir se fonde ?
+
+- Lélie -
+
+Oui, seigneur Trufaldin, le plus gaillard du monde.
+
+- Trufaldin -
+
+Il vous a dit sa vie, et parlé fort de moi ?
+
+- Lélie -
+
+Plus de dix mille fois.
+
+- Mascarille -
+
+ Quelque peu moins, je croi.
+
+- Lélie -
+
+Il vous a dépeint tel que je vous vois paraître,
+Le visage, le port...
+
+- Trufaldin -
+
+ Cela pourrait-il être,
+Si lorsqu'il m'a pu voir, il n'avait que sept ans,
+Et si son précepteur même, depuis ce temps,
+Aurait peine à pouvoir connaître mon visage ?
+
+- Mascarille -
+
+Le sang bien autrement conserve cette image ;
+Par des traits si profonds ce portrait est tracé,
+Que mon père...
+
+- Trufaldin -
+
+ Suffit. Où l'avez-vous laissé ?
+
+- Lélie -
+
+En Turquie, à Turin.
+
+- Trufaldin -
+
+ Turin ? Mais cette ville
+Est, je pense, en Piémont.
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+ O cerveau malhabile !
+ (à Trufaldin.)
+
+Vous ne l'entendez pas, il veut dire Tunis,
+Et c'est en effet là qu'il laissa votre fils ;
+Mais les Arméniens ont tous, par habitude,
+Certain vice de langue à nous autres fort rude :
+C'est que dans tous les mots ils changent "nis" en "rin".
+Et pour dire Tunis, ils prononcent Turin.
+
+- Trufaldin -
+
+Il fallait, pour l'entendre, avoir cette lumière.
+Quel moyen vous dit-il de rencontrer son père ?
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+Voyez s'il répondra.
+
+ (A Trufaldin, après s'être escrimé.)
+
+ Je repassais un peu
+Quelque leçon d'escrime ; autrefois en ce jeu
+Il n'était point d'adresse à mon adresse égale,
+Et j'ai battu le fer en mainte et mainte salle.
+
+- Trufaldin -
+
+ (à Mascarille.)
+
+Ce n'est pas maintenant ce que je veux savoir.
+
+ (à Lélie.)
+
+Quel autre nom, dit-il, que je devais avoir ?
+
+- Mascarille -
+
+Ah ! Seigneur Zanobio Ruberti, quelle joie
+Est celle maintenant que le ciel vous envoie !
+
+- Lélie -
+
+C'est là votre vrai nom, et l'autre est emprunté.
+
+- Trufaldin -
+
+Mais où vous a-t-il dit qu'il reçut la clarté ?
+
+- Mascarille -
+
+Naples est un séjour qui paraît agréable ;
+Mais pour vous ce doit être un lieu fort haïssable.
+
+- Trufaldin -
+
+Ne peux-tu, sans parler, souffrir notre discours ?
+
+- Lélie -
+
+Dans Naples son destin a commencé son cours.
+
+- Trufaldin -
+
+Où l'envoyai-je jeune, et sous quelle conduite ?
+
+- Mascarille -
+
+Ce pauvre maître Albert a beaucoup de mérite
+D'avoir depuis Bologne accompagné ce fils,
+Qu'à sa discrétion vos soins avaient commis.
+
+- Trufaldin -
+
+Ah !
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+ Nous sommes perdus si cet entretien dure.
+
+- Trufaldin -
+
+Je voudrais bien savoir de vous leur aventure,
+Sur quel vaisseau le sort qui m'a su travailler...
+
+- Mascarille -
+
+Je ne sais ce que c'est, je ne fais que bâiller.
+Mais, seigneur Trufaldin, songez-vous que peut-être
+Ce monsieur l'étranger a besoin de repaître,
+Et qu'il est tard aussi ?
+
+- Lélie -
+
+ Pour moi, point de repas.
+
+- Mascarille -
+
+Ah ! vous avez plus faim que vous ne pensez pas.
+
+- Trufaldin -
+
+Entrez donc.
+
+- Lélie -
+
+ Après vous.
+
+- Mascarille -
+
+ (à Trufaldin.)
+
+ Monsieur, en Arménie
+Les maîtres du logis sont sans cérémonie.
+
+ (A Lélie, après que Trufaldin est entré dans sa maison.)
+
+Pauvre esprit ! Pas deux mots !
+
+- Lélie -
+
+ D'abord il m'a surpris ;
+Mais n'appréhende plus, je reprends mes esprits,
+Et m'en vais débiter avecque hardiesse...
+
+- Mascarille -
+
+Voici notre rival, qui ne sait pas la pièce.
+
+ (Ils entrent dans la maison de Trufaldin.)
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène IV. - Anselme, Léandre.
+
+
+- Anselme -
+
+Arrêtez-vous, Léandre, et souffrez un discours
+Qui cherche le repos et l'honneur de vos jours.
+Je ne vous parle point en père de ma fille,
+En homme intéressé pour ma propre famille,
+Mais comme votre père, ému pour votre bien,
+Sans vouloir vous flatter et vous déguiser rien ;
+Bref, comme je voudrais, d'une âme franche et pure,
+Que l'on fît à mon sang en pareille aventure.
+Savez-vous de quel oeil chacun voit cet amour,
+Qui dedans une nuit vient d'éclater au jour ?
+A combien de discours et de traits de risée
+Votre entreprise d'hier est partout exposée ?
+Quel jugement on fait du choix capricieux
+Qui pour femme, dit-on, vous désigne en ces lieux
+Un rebut de l'Egypte, une fille coureuse,
+De qui le noble emploi n'est qu'un métier de gueuse ?
+J'en ai rougi pour vous encor plus que pour moi,
+Qui me trouve compris dans l'éclat que je voi :
+Moi, dis-je, dont la fille, à vos ardeurs promise,
+Ne peut, sans quelque affront, souffrir qu'on la méprise.
+Ah ! Léandre, sortez de cet abaissement !
+Ouvrez un peu les yeux sur votre aveuglement.
+Si notre esprit n'est pas sage à toutes les heures,
+Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures.
+Quand on ne prend en dot que la seule beauté,
+Le remords est bien près de la solennité ;
+Et la plus belle femme a très peu de défense
+Contre cette tiédeur qui suit la jouissance.
+Je vous le dis encor, ces bouillants mouvements,
+Ces ardeurs de jeunesse et ces emportements,
+Nous font trouver d'abord quelques nuits agréables ;
+Mais ces félicités ne sont guères durables,
+Et, notre passion alentissant son cours,
+Après ces bonnes nuits donnent de mauvais jours ;
+De là viennent les soins, les soucis, les misères,
+Les fils déshérités par le courroux des pères.
+
+- Léandre -
+
+Dans tout votre discours je n'ai rien écouté
+Que mon esprit déjà ne m'ait représenté.
+Je sais combien je dois à cet honneur insigne
+Que vous me voulez faire, et dont je suis indigne ;
+Et vois, malgré l'effort dont je suis combattu,
+Ce que vaut votre fille, et quelle est sa vertu :
+Aussi veux-je tâcher...
+
+- Anselme -
+
+ On ouvre cette porte :
+Retirons-nous plus loin, de crainte qu'il n'en sorte
+Quelque secret poison dont vous seriez surpris.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène V. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Bientôt de notre fourbe on verra le débris,
+Si vous continuez des sottises si grandes.
+
+- Lélie -
+
+Dois-je éternellement ouïr tes réprimandes ?
+De quoi te peux-tu plaindre ? Ai-je pas réussi
+En tout ce que j'ai dit depuis ?
+
+- Mascarille -
+
+ Couci-couci.
+Témoin les Turcs par vous appelés hérétiques,
+Et que vous assurez, par serments authentiques,
+Adorer pour leurs dieux la lune et le soleil.
+Passe. Ce qui me donne un dépit nonpareil,
+C'est qu'ici votre amour étrangement s'oublie ;
+Près de Célie, il est ainsi que la bouillie,
+Qui par un trop grand feu s'enfle, croît jusqu'aux bords,
+Et de tous les côtés se répand au dehors.
+
+- Lélie -
+
+Pourrait-on se forcer à plus de retenue ?
+Je ne l'ai presque point encore entretenue.
+
+- Mascarille -
+
+Oui, mais ce n'est pas tout que de ne parler pas ;
+Par vos gestes, durant un moment de repas,
+Vous avez aux soupçons donné plus de matière
+Que d'autres ne feraient dans une année entière.
+
+- Lélie -
+
+Et comment donc ?
+
+- Mascarille -
+
+ Comment ? Chacun a pu le voir.
+A table, où Trufaldin l'oblige de se seoir,
+Vous n'avez toujours fait qu'avoir les yeux sur elle.
+Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle,
+Sans prendre jamais garde à ce qu'on vous servait,
+Vous n'aviez point de soif qu'alors qu'elle buvait ;
+Et dans ses propres mains vous saisissant du verre,
+Sans le vouloir rincer, sans rien jeter à terre,
+Vous buviez sur son reste, et montriez d'affecter
+Le côté qu'à sa bouche elle avait su porter.
+Sur les morceaux touchés de sa main délicate,
+Ou mordus de ses dents, vous étendiez la patte
+Plus brusquement qu'un chat dessus une souris,
+Et les avaliez tous ainsi que des pois gris (24).
+Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table
+Un bruit, un triquetrac de pieds insupportable,
+Dont Trufaldin, heurté de deux coups trop pressants,
+A puni par deux fois deux chiens très innocents,
+Qui, s'ils eussent osé, vous eussent fait querelle.
+Et puis après cela votre conduite est belle ?
+Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps.
+Malgré le froid, je sue encor de mes efforts.
+Attaché dessus vous comme un joueur de boule
+Après le mouvement de la sienne qui roule,
+Je pensais retenir toutes vos actions,
+En faisant de mon corps mille contorsions.
+
+- Lélie -
+
+Mon Dieu ! qu'il t'est aisé de condamner des choses
+Dont tu ne ressens point les agréables causes !
+Je veux bien néanmoins, pour te plaire une fois,
+Faire force à l'amour qui m'impose des lois.
+Désormais...
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène VI. - Trufaldin, Lélie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+ Nous parlions des fortunes d'Horace.
+
+- Trufaldin -
+
+ (à Lélie.)
+
+C'est bien fait. Cependant me ferez-vous la grâce
+Que je puisse lui dire un seul mot en secret ?
+
+- Lélie -
+
+Il faudrait autrement être fort indiscret.
+
+ (Lélie entre dans la maison de Trufaldin.)
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène VII. - Trufaldin, Mascarille.
+
+
+- Trufaldin -
+
+Ecoute : sais-tu bien ce que je viens de faire ?
+
+- Mascarille -
+
+Non ; mais si vous voulez, je ne tarderai guère,
+Sans doute, à le savoir.
+
+- Trufaldin -
+
+ D'un chêne grand et fort,
+Dont près de deux cents ans ont fait déjà le sort,
+Je viens de détacher une branche admirable,
+Choisie expressément de grosseur raisonnable,
+Dont j'ai fait sur-le-champ, avec beaucoup d'ardeur
+
+ (Il montre son bras.)
+
+Un bâton à peu près... oui, de cette grandeur,
+Moins gros par l'un des bouts, mais, plus que trente gaules
+Propre, comme je pense, à rosser les épaules ;
+Car il est bien en main, vert, noueux et massif.
+
+- Mascarille -
+
+Mais pour qui, je vous prie, un tel préparatif ?
+
+- Trufaldin -
+
+Pour toi premièrement ; puis pour ce bon apôtre
+Qui veut m'en donner d'une et m'en jouer d'une autre ;
+Pour cet Arménien, ce marchand déguisé,
+Introduit sous l'appât d'un conte supposé.
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ! vous ne croyez pas... ?
+
+- Trufaldin -
+
+ Ne cherche point d'excuse :
+Lui-même heureusement a découvert sa ruse ;
+En disant à Célie, en lui serrant la main,
+Que pour elle il venait sous ce prétexte vain,
+Il n'a pas aperçu Jeannette, ma fillole (25),
+Laquelle a tout ouï, parole pour parole ;
+Et je ne doute point, quoiqu'il n'en ait rien dit,
+Que tu ne sois de tout le complice maudit.
+
+- Mascarille -
+
+Ah ! vous me faites tort. S'il faut qu'on vous affronte,
+Croyez qu'il m'a trompé le premier à ce conte.
+
+- Trufaldin -
+
+Veux-tu me faire voir que tu dis vérité ?
+Qu'à le chasser mon bras soit du tien assisté ;
+Donnons-en à ce fourbe et du long et du large,
+Et de tout crime après mon esprit te décharge.
+
+- Mascarille -
+
+Oui-da, très volontiers, je l'épousterai bien,
+Et par là vous verrez que je n'y trempe en rien.
+
+ (A part.)
+
+Ah ! vous serez rossé, monsieur de l'Arménie,
+Qui toujours gâtez tout !
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène VIII. - Lélie, Trufaldin, Mascarille.
+
+
+- Trufaldin -
+
+ (A Lélie, après avoir heurté à sa porte.)
+
+ Un mot, je vous supplie.
+Donc, Monsieur l'imposteur, vous osez aujourd'hui
+Duper un honnête homme, et vous jouer de lui ?
+
+- Mascarille -
+
+Feindre avoir vu son fils en une autre contrée,
+Pour vous donner chez lui plus aisément entrée !
+
+- Trufaldin -
+
+ (bat Lélie.)
+
+Vidons, vidons sur l'heure.
+
+- Lélie -
+
+ (à Mascarille, qui le bat aussi.)
+
+ Ah ! coquin !
+
+- Mascarille -
+
+ C'est ainsi
+que les fourbes...
+
+- Lélie -
+
+ Bourreau !
+
+- Mascarille -
+
+ Sont ajustés ici.
+Gardez-moi bien cela.
+
+- Lélie -
+
+ Quoi donc ! je serais homme... ?
+
+- Mascarille -
+
+ (le battant toujours en le chassant.)
+
+Tirez, tirez (26), vous dis-je, ou bien je vous assomme.
+
+- Trufaldin -
+
+Voilà qui me plaît fort ; rentre, je suis content.
+
+ (Mascarille suit Trufaldin, qui rentre dans sa maison.)
+
+- Lélie -
+
+ (revenant.)
+
+A moi, par un valet, cet affront éclatant !
+L'aurait-on pu prévoir l'action de ce traître,
+Qui vient insolemment de maltraiter son maître ?
+
+- Mascarille -
+
+ (à la fenêtre de Trufaldin.)
+
+Peut-on vous demander comment va votre dos ?
+
+- Lélie -
+
+Quoi ! tu m'oses encor tenir un tel propos ?
+
+- Mascarille -
+
+Voilà, voilà que c'est de ne pas voir Jeannette,
+Et d'avoir en tout temps une langue indiscrète.
+Mais, pour cette fois-ci, je n'ai point de courroux :
+Je cesse d'éclater, de pester contre vous,
+Quoique de l'action l'imprudence soit haute,
+Ma main sur votre échine a lavé votre faute.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! je me vengerai de ce trait déloyal !
+
+- Mascarille -
+
+Vous vous êtes causé vous-même tout le mal.
+
+- Lélie -
+
+Moi ?
+
+- Mascarille -
+
+ Si vous n'étiez pas une cervelle folle,
+Quand vous avez parlé naguère à votre idole,
+Vous auriez aperçu Jeannette sur vos pas,
+Dont l'oreille subtile a découvert le cas.
+
+- Lélie -
+
+On aurait pu surprendre un mot dit à Célie ?
+
+- Mascarille -
+
+Et d'où doncques viendrait cette prompte sortie ?
+Oui, vous n'êtes dehors que par votre caquet.
+Je ne sais si souvent vous jouez au piquet :
+Mais au moins faites-vous des écarts admirables.
+
+- Lélie -
+
+O le plus malheureux de tous les misérables !
+Mais encore, pourquoi me voir chassé par toi ?
+
+- Mascarille -
+
+Je ne fis jamais mieux que d'en prendre l'emploi ;
+par là, j'empêche au moins que de cet artifice
+Je ne sois soupçonné d'être auteur ou complice.
+
+- Lélie -
+
+Tu devais donc, pour toi, frapper plus doucement.
+
+- Mascarille -
+
+Quelque sot. Trufaldin lorgnait exactement :
+Et puis, je vous dirai, sous ce prétexte utile,
+Je n'étais point fâché d'évaporer ma bile.
+Enfin la chose est faite ; et si j'ai votre foi
+Qu'on ne vous verra point vouloir venger sur moi,
+Soit ou directement, ou par quelque autre voie,
+Les coups sur votre râble assenés avec joie,
+Je vous promets, aidé par le poste où je suis,
+De contenter vos voeux avant qu'il soit deux nuits.
+
+- Lélie -
+
+Quoique ton traitement ait eu trop de rudesse,
+Qu'est-ce que dessus moi ne peut cette promesse ?
+
+- Mascarille -
+
+Vous le promettez donc ?
+
+- Lélie -
+
+ Oui, je te le promets.
+
+- Mascarille -
+
+Ce n'est pas encor tout. Promettez que jamais
+Vous ne vous mêlerez dans quoi que j'entreprenne.
+
+- Lélie -
+
+Soit.
+
+- Mascarille -
+
+ Si vous y manquez, votre fièvre quartaine !
+
+- Lélie -
+
+Mais tiens-moi donc parole, et songe à mon repos.
+
+- Mascarille -
+
+Allez quitter l'habit, et graisser votre dos.
+
+- Lélie -
+
+ (seul.)
+
+Faut-il que le malheur, qui me suit à la trace,
+Me fasse voir toujours disgrâce sur disgrâce !
+
+- Mascarille -
+
+ (sortant de chez Trufaldin.)
+
+Quoi ! vous n'êtes pas loin ? Sortez vite d'ici ;
+Mais surtout gardez-vous de prendre aucun souci,
+Puisque je fais pour vous, que cela vous suffise ;
+N'aidez point mon projet de la moindre entreprise,
+Demeurez en repos.
+
+- Lélie -
+
+ (en sortant.)
+
+ Oui, va, je m'y tiendrai.
+
+- Mascarille -
+
+ (seul.)
+
+Il faut voir maintenant quel biais je prendrai.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène IX. - Ergaste, Mascarille.
+
+
+- Ergaste -
+
+Mascarille, je viens te dire une nouvelle
+Qui donne à tes desseins une atteinte cruelle.
+A l'heure que je parle, un jeune Egyptien,
+Qui n'est pas noir pourtant, et sent assez son bien,
+Arrive, accompagné d'une vieille fort hâve,
+Et vient chez Trufaldin racheter cette esclave
+Que vous vouliez : pour elle il paraît fort zélé.
+
+- Mascarille -
+
+Sans doute c'est l'amant dont Célie a parlé.
+Fut-il jamais destin plus brouillé que le nôtre !
+Sortant d'un embarras, nous entrons dans un autre.
+En vain nous apprenons que Léandre est au point
+De quitter la partie, et ne nous troubler point ;
+Que son père, arrivé contre toute espérance,
+Du côté d'Hippolyte emporte la balance,
+Qu'il a tout fait changer par son autorité,
+Et va dès aujourd'hui conclure le traité ;
+Lorsqu'un rival s'éloigne, un autre plus funeste
+S'en vient nous enlever tout l'espoir qui nous reste.
+Toutefois, par un trait merveilleux de mon art,
+Je crois que je pourrai retarder leur départ,
+Et me donner le temps qui sera nécessaire
+Pour tâcher de finir cette fameuse affaire.
+Il s'est fait un grand vol ; par qui ? l'on n'en sait rien :
+Eux autres rarement passent pour gens de bien ;
+Je veux adroitement, sur un soupçon frivole,
+Faire pour quelques jours emprisonner ce drôle.
+Je sais des officiers, de justice altérés,
+Qui sont pour de tels coups de vrais délibérés ;
+Dessus l'avide espoir de quelque paraguante (27),
+Il n'est rien que leur art aveuglément ne tente ;
+Et du plus innocent, toujours à leur profit
+La bourse est criminelle, et paye son délit.
+
+
+
+ACTE V.
+-------
+
+Scène première. - Mascarille, Ergaste.
+
+
+- Mascarille -
+
+Ah ! chien ! ah ! double chien ! mâtine de cervelle !
+Ta persécution sera-t-elle éternelle ?
+
+- Ergaste -
+
+Par les soins vigilants de l'exempt Balafré,
+Ton affaire allait bien, le drôle était coffré,
+Si ton maître au moment ne fût venu lui-même,
+En vrai désespéré, rompre ton stratagème :
+Je ne saurais souffrir, a-t-il dit hautement,
+Qu'un honnête homme soit traîné honteusement ;
+J'en réponds sur sa mine, et je le cautionne :
+Et, comme on résistait à lâcher sa personne,
+D'abord il a chargé si bien sur les recors,
+Qui sont gens d'ordinaire à craindre pour leur corps,
+Qu'à l'heure que je parle ils sont encore en fuite,
+Et pensent tous avoir un Lélie à leur suite.
+
+- Mascarille -
+
+Le traître ne sait pas que cet Egyptien
+Est déjà là-dedans pour lui ravir son bien.
+
+- Ergaste -
+
+Adieu. Certaine affaire à te quitter m'oblige.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène II. - Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Oui, je suis stupéfait de ce dernier prodige.
+On dirait (et pour moi j'en suis persuadé)
+Que ce démon brouillon dont il est possédé
+Se plaise à me braver, et me l'aille conduire
+Partout où sa présence est capable de nuire.
+Pourtant je veux poursuivre, et, malgré tous ces coups,
+Voir qui l'emportera de ce diable ou de nous.
+Célie est quelque peu de notre intelligence,
+Et ne voit son départ qu'avecque répugnance.
+Je tâche à profiter de cette occasion.
+Mais ils viennent ; songeons à l'exécution.
+Cette maison meublée est en ma bienséance,
+Je puis en disposer avec grande licence ;
+Si le sort nous en dit, tout sera bien réglé ;
+Nul que moi ne s'y tient, et j'en garde la clé.
+O Dieu ! qu'en peu de temps on a vu d'aventures,
+Et qu'un fourbe est contraint de prendre de figures !
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène III. - Célie, Andrès.
+
+
+- Andrès -
+
+Vous le savez, Célie, il n'est rien que mon coeur
+N'ait fait pour vous prouver l'excès de son ardeur.
+Chez les Vénitiens, dès un assez jeune âge,
+La guerre en quelque estime avait mis mon courage,
+Et j'y pouvais un jour, sans trop croire de moi,
+Prétendre, en les servant, un honorable emploi ;
+Lorsqu'on me vit pour vous oublier toute chose,
+Et que le prompt effet d'une métamorphose,
+Qui suivit de mon coeur le soudain changement,
+Parmi vos compagnons sut ranger votre amant,
+Sans que mille accidents, ni votre indifférence,
+Aient pu me détacher de ma persévérance.
+Depuis, par un hasard, d'avec vous séparé
+Pour beaucoup plus de temps que je n'eusse auguré,
+Je n'ai, pour vous rejoindre, épargné temps ni peine ;
+Enfin, ayant trouvé la vieille Egyptienne,
+Et plein d'impatience, apprenant votre sort,
+Que pour certain argent qui leur importait fort,
+Et qui de tous vos gens détourne le naufrage,
+Vous aviez en ces lieux été mise en otage,
+J'accours vite y briser ces chaînes d'intérêt,
+Et recevoir de vous les ordres qu'il vous plaît :
+Cependant on vous voit une morne tristesse,
+Alors que dans vos yeux doit briller l'allégresse.
+Si pour vous la retraite avait quelques appas,
+Venise, du butin fait parmi les combats,
+Me garde pour tous deux de quoi pouvoir y vivre ;
+Que si, comme devant, il vous faut encor suivre,
+J'y consens, et mon coeur n'ambitionnera
+Que d'être auprès de vous tout ce qu'il vous plaira.
+
+- Célie -
+
+Votre zèle pour moi visiblement éclate :
+Pour en paraître triste, il faudrait être ingrate,
+et mon visage aussi, par son émotion,
+N'explique point mon coeur en cette occasion.
+Une douleur de tête y peint sa violence ;
+Et si j'avais sur vous quelque peu de puissance,
+Notre voyage, au moins pour trois ou quatre jours,
+Attendrait que ce mal eût pris un autre cours.
+
+- Andrès -
+
+Autant que vous voudrez, faites qu'il se diffère.
+Toutes mes volontés ne butent qu'à vous plaire.
+Cherchons une maison à vous mettre en repos.
+L'écriteau que voici s'offre tout à propos.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène IV. - Célie, Andrès, Mascarille, déguisé en Suisse.
+
+
+- Andrès -
+
+Seigneur Suisse, êtes-vous de ce logis le maître ?
+
+- Mascarille -
+
+Moi pour serfir à fous.
+
+- Andrès -
+
+ Pourrons-nous y bien être !
+
+- Mascarille -
+
+Oui ; moi pour détrancher chafons champre carni.
+Mais che non point locher te chans te méchant vi.
+
+- Andrès -
+
+Je crois votre maison franche de tout ombrage.
+
+- Mascarille -
+
+Fous noufeau dans sti fil, moi foir à la fissage.
+
+- Andrès -
+
+Oui.
+
+- Mascarille -
+
+ La matame est-il mariage al monsieur ?
+
+- Andrès -
+
+Quoi ?
+
+- Mascarille -
+
+ S'il être son fame, ou s'il être son soeur ?
+
+- Andrès -
+
+Non.
+
+- Mascarille -
+
+ Mon foi, pien choli ; fenir pour marchantisse,
+Ou pien pour temanter à la palais choustice ?
+La procès il faut rien, il coûter tant t'archant !
+La procurair larron, l'afocat pien méchant.
+
+- Andrès -
+
+Ce n'est pas pour cela.
+
+- Mascarille -
+
+ Fous tonc mener sti file
+Pour fenir pourmener et recarter la file ?
+
+- Andrès -
+
+ (A Célie.)
+
+Il n'importe. Je suis à vous dans un moment.
+Je vais faire venir la vieille promptement,
+Contremander aussi notre voiture prête.
+
+- Mascarille -
+
+Li ne porte pas pien.
+
+- Andrès -
+
+ Elle a mal à la tête.
+
+- Mascarille -
+
+Moi chafoir te pon fin, et te fromage pon.
+Entre fous, entre fous tans mon petit maisson.
+
+ (Célie, Andrès et Mascarille entrent dans la maison.)
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène V. - Lélie.
+
+
+- Lélie -
+
+Quel que soit le transport d'une âme impatiente,
+La parole m'engage à rester en attente,
+A laisser faire un autre, et voir sans rien oser,
+Comme de mes destins le ciel veut disposer.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène VI. - Andrès, Lélie.
+
+
+- Lélie -
+
+ (A Andrès, qui sort de la maison.)
+
+Demandiez-vous quelqu'un dedans cette demeure ?
+
+- Andrès -
+
+C'est un logis garni que j'ai pris tout à l'heure.
+
+- Lélie -
+
+A mon père pourtant la maison appartient,
+Et mon valet, la nuit pour la garder s'y tient.
+
+- Andrès -
+
+Je ne sais ; l'écriteau marque au moins qu'on la loue ;
+Lisez.
+
+- Lélie -
+
+ Certes, ceci me surprend, je l'avoue.
+Qui diantre l'aurait mis ? et par quel intérêt... ?
+Ah ! ma foi, je devine à peu près ce que c'est !
+Cela ne peut venir que de ce que j'augure.
+
+- Andrès -
+
+Peut-on vous demander quelle est cette aventure ?
+
+- Lélie -
+
+Je voudrais à tout autre en faire un grand secret ;
+Mais pour vous il n'importe, et vous serez discret.
+Sans doute l'écriteau que vous voyez paraître,
+Comme je conjecture, au moins, ne saurait être
+Que quelque invention du valet que je di,
+Que quelque noeud subtil qu'il doit avoir ourdi
+Pour mettre en mon pouvoir certaine Egyptienne
+Dont j'ai l'âme piquée, et qu'il faut que j'obtienne.
+Je l'ai déjà manquée, et même plusieurs coups.
+
+- Andrès -
+
+Vous l'appelez ?
+
+- Lélie -
+
+ Célie.
+
+- Andrès -
+
+ Eh ! que ne disiez-vous ?
+Vous n'avez qu'à parler, je vous aurais sans doute
+Epargné tous les soins que ce projet vous coûte.
+
+- Lélie -
+
+Quoi ? vous la connaissez ?
+
+- Andrès -
+
+ C'est moi qui maintenant
+Viens de la racheter.
+
+- Lélie -
+
+ O discours surprenant !
+
+- Andrès -
+
+Sa santé de partir ne nous pouvant permettre,
+Au logis que voilà je venais de la mettre ;
+Et je suis très ravi, dans cette occasion,
+Que vous m'ayez instruit de votre invention.
+
+- Lélie -
+
+Quoi ? j'obtiendrais de vous le bonheur que j'espère ?
+Vous pourriez... ?
+
+- Andrès -
+
+ (allant frapper à la porte.)
+
+ Tout à l'heure on va vous satisfaire.
+
+- Lélie -
+
+Que pourrai-je vous dire ? Et quel remerciement... ?
+
+- Andrès -
+
+Non, ne m'en faites point, je n'en veux nullement.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène VII. - Lélie, Andrès, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+Eh bien ! Ne voilà pas mon enragé de maître !
+Il nous va faire encor quelque nouveau bissêtre (28).
+
+- Lélie -
+
+Sous ce grotesque habit qui l'aurait reconnu ?
+Approche, Mascarille, et sois le bienvenu.
+
+- Mascarille -
+
+Moi souis ein chant t'honneur, moi non point Maquerille.
+Chai point fentre chamais le fame ni le fille.
+
+- Lélie -
+
+Le plaisant baragouin ! il est bon, sur ma foi !
+
+- Mascarille -
+
+Alez fous pourmener, sans toi rire te moi.
+
+- Lélie -
+
+Va, va, lève le masque, et reconnais ton maître.
+
+- Mascarille -
+
+Partié ! tiable, mon foi chamais toi chai connaître.
+
+- Lélie -
+
+Tout est accommodé, ne te déguise point.
+
+- Mascarille -
+
+Si toi point t'en aller, che paille ein coup te poing.
+
+- Lélie -
+
+Ton jargon allemant est superflu, te dis-je ;
+Car nous sommes d'accord ; et sa bonté m'oblige.
+J'ai tout ce que mes voeux lui pouvaient demander,
+Et tu n'as pas sujet de rien appréhender.
+
+- Mascarille -
+
+Si vous êtes d'accord par un bonheur extrême,
+Je me dessuisse donc, et redeviens moi-même.
+
+- Andrès -
+
+Ce valet vous servait avec beaucoup de feu.
+Mais je reviens à vous, demeurez quelque peu.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène VIII. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Lélie -
+
+Eh bien ! que diras-tu ?
+
+- Mascarille -
+
+ Que j'ai l'âme ravie
+De voir d'un beau succès notre peine suivie.
+
+- Lélie -
+
+Tu feignais à sortir de ton déguisement,
+Et ne pouvais me croire en cet événement.
+
+- Mascarille -
+
+Comme je vous connais, j'étais dans l'épouvante,
+Et trouve l'aventure aussi fort surprenante.
+
+- Lélie -
+
+Mais confesse qu'enfin c'est avoir fait beaucoup.
+Au moins j'ai réparé mes fautes à ce coup,
+Et j'aurai cet honneur d'avoir fini l'ouvrage.
+
+- Mascarille -
+
+Soit ; vous aurez été bien plus heureux que sage.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène IX. - Célie, Andrès, Lélie, Mascarille.
+
+
+- Andrès -
+
+N'est-ce pas là l'objet dont vous m'avez parlé ?
+
+- Lélie -
+
+Ah ! quel bonheur au mien pourrait être égalé !
+
+- Andrès -
+
+Il est vrai, d'un bienfait je vous suis redevable.
+Si je ne l'avouais, je serais condamnable :
+Mais enfin ce bienfait aurait trop de rigueur,
+S'il fallait le payer aux dépens de mon coeur.
+Jugez, dans le transport où sa beauté me jette,
+Si je dois à ce prix vous acquitter ma dette !
+Vous êtes généreux, vous ne le voudriez pas :
+Adieu. Pour quelques jours retournons sur nos pas.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène X. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+ (après avoir chanté.)
+
+Je ris, et toutefois je n'en ai guère envie ;
+Vous voilà bien d'accord, il vous donne Célie ;
+Hem ! vous m'entendez bien.
+
+- Lélie -
+
+ C'est trop ; je ne veux plus
+Te demander pour moi de secours superflus.
+Je suis un chien, un traître, un bourreau détestable,
+Indigne d'aucun soin, de rien faire incapable.
+Va, cesse tes efforts pour un malencontreux,
+Qui ne saurait souffrir qu'on le rende heureux.
+Après tant de malheurs, après mon imprudence,
+Le trépas me doit seul prêter son assistance.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène XI. - Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Voilà le vrai moyen d'achever son destin ;
+Il ne lui manque plus que de mourir enfin,
+Pour le couronnement de toutes ses sottises.
+Mais en vain son dépit pour ses fautes commises
+Lui fait licencier mes soins et mon appui,
+Je veux, quoi qu'il en soit, le servir malgré lui,
+Et dessus son lutin obtenir la victoire.
+Plus l'obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire ;
+Et les difficultés dont on est combattu
+Sont les dames d'atours qui parent la vertu.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène XII. - Célie, Mascarille.
+
+
+- Célie -
+
+ (A Mascarille, qui lui a parlé bas.)
+
+Quoi que tu veuilles dire, et que l'on se propose,
+De ce retardement j'attends fort peu de chose.
+Ce qu'on voit de succès peut bien persuader
+Qu'ils ne sont pas encor fort près de s'accorder :
+Et je t'ai déjà dit qu'un coeur comme le nôtre
+Ne voudrait pas pour l'un faire injustice à l'autre,
+Et que très fortement, par de différents noeuds,
+Je me trouve attachée au parti de tous deux.
+Si Lélie a pour lui l'amour et sa puissance,
+Andrès pour son partage a la reconnaissance,
+Qui ne souffrira point que mes pensers secrets
+Consultent jamais rien contre ses intérêts.
+Oui, s'il ne peut avoir plus de place en mon âme,
+Si le don de mon coeur ne couronne sa flamme,
+Au moins dois-je ce prix à ce qu'il fait pour moi
+De n'en choisir point d'autre, au mépris de sa foi,
+Et de faire à mes voeux autant de violence
+Que j'en fais aux désirs qu'il met en évidence.
+Sur ces difficultés qu'oppose mon devoir,
+Juge ce que tu peux te permettre d'espoir.
+
+- Mascarille -
+
+Ce sont, à dire vrai, de très fâcheux obstacles,
+Et je ne sais point l'art de faire des miracles ;
+Mais je vais employer mes efforts plus puissants,
+Remuer terre et ciel, m'y prendre de tous sens
+Pour tâcher de trouver un biais salutaire,
+Et vous dirai bientôt ce qui se pourra faire.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène XIII. - Hippolyte, Célie.
+
+
+- Hippolyte -
+
+Depuis votre séjour, les dames de ces lieux
+Se plaignent justement des larcins de vos yeux,
+Si vous leur dérobez leurs conquêtes plus belles
+Et de tous leurs amants faites des infidèles :
+il n'est guère de coeurs qui puissent échapper
+Aux traits dont à l'abord vous savez les frapper ;
+Et mille libertés, à vos chaînes offertes,
+Semblent vous enrichir chaque jour de nos pertes.
+Quant à moi, toutefois, je ne me plaindrais pas
+Du pouvoir absolu de vos rares appas,
+Si, lorsque mes amants sont devenus les vôtres,
+Un seul m'eût consolé de la perte des autres :
+Mais qu'inhumainement vous me les ôtiez tous,
+C'est un dur procédé dont je me plains à vous.
+
+- Célie -
+
+Voilà d'un air galant faire une raillerie ;
+Mais épargnez un peu celle qui vous en prie.
+Vos yeux, vos propres yeux se connaissent trop bien,
+Pour pouvoir de ma part redouter jamais rien ;
+Ils sont fort assurés du pouvoir de leurs charmes,
+Et ne prendront jamais de pareilles alarmes.
+
+- Hippolyte -
+
+Pourtant en ce discours je n'ai rien avancé
+Qui dans tous les esprits ne soit déjà passé ;
+Et sans parler du reste, on sait bien que Célie
+A causé des désirs à Léandre et Lélie.
+
+- Célie -
+
+Je crois qu'étant tombés dans cet aveuglement,
+Vous vous consoleriez de leur perte aisément,
+Et trouveriez pour vous l'amant peu souhaitable
+Qui d'un si mauvais choix se trouverait capable.
+
+- Hippolyte -
+
+Au contraire, j'agis d'un air différent,
+Et trouve en vos beautés un mérite si grand ;
+J'y vois tant de raisons capables de défendre
+L'inconstance de ceux qui s'en laissent surprendre,
+Que je ne puis blâmer la nouveauté des feux
+Dont envers moi Léandre a parjuré ses voeux,
+Et le vais voir tantôt, sans haine et sans colère,
+Ramené sous mes lois par le pouvoir d'un père.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène XIV. - Célie, Hippolyte, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Grande, grande nouvelle, et succès surprenant,
+Que ma bouche vous vient annoncer maintenant !
+
+- Célie -
+
+Qu'est-ce donc ?
+
+- Mascarille -
+
+ Ecoutez ; voici sans flatterie...
+
+- Célie -
+
+Quoi ?
+
+- Mascarille -
+
+ La fin d'une vraie et pure comédie
+La vieille Egyptienne à l'heure même...
+
+- Célie -
+
+ Eh bien ?
+
+
+- Mascarille -
+
+Passait dedans la place, et ne songeait à rien,
+Alors qu'une autre vieille assez défigurée
+L'ayant de près au nez longtemps considérée,
+Par un bruit enroué de mots injurieux,
+A donné le signal d'un combat furieux,
+Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues ou flèches,
+Ne faisait voir en l'air que quatres griffes sèches,
+Dont ces deux combattants s'efforçaient d'arracher
+Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair.
+On n'entend que ces mots, chienne, louve, bagasse.
+D'abord leurs escoffions (29) ont volé par la place,
+Et laissant voir à nu deux têtes sans cheveux,
+Ont rendu le combat risiblement affreux.
+Andrès et Trufaldin, à l'éclat du murmure,
+Ainsi que force monde, accourus d'aventure,
+Ont à les décharpir (30) eu de la peine assez,
+Tant leurs esprits étaient par la fureur poussés.
+Cependant que chacune, après cette tempête,
+Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête,
+Et que l'on veut savoir qui causait cette humeur,
+Celle qui la première avait fait la rumeur,
+Malgré la passion dont elle était émue,
+Ayant sur Trufaldin tenu longtemps la vue :
+C'est vous, si quelque erreur n'abuse ici mes yeux,
+Qu'on m'a dit qui viviez inconnu dans ces lieux,
+A-t-elle dit tout haut ; ô rencontre opportune !
+Oui, seigneur Zanobio Ruberti, la fortune
+Me fait vous reconnaître, et dans le même instant
+Que pour votre intérêt je me tourmentais tant.
+Lorsque Naples vous vit quitter votre famille,
+J'avais, vous le savez, en mes mains votre fille,
+Dont j'élevais l'enfance, et qui, par mille traits,
+Faisait voir, dès quatre ans, sa grâce et ses attraits.
+Celle que vous voyez, cette infâme sorcière,
+Dedans notre maison se rendant familière,
+Me vola ce trésor. Hélas ! de ce malheur
+Votre femme, je crois, conçut tant de douleur,
+Que cela servit fort pour avancer sa vie :
+Si bien qu'entre mes mains cette fille ravie
+Me faisant redouter un reproche fâcheux,
+Je vous fis annoncer la mort de toutes deux.
+Mais il faut maintenant, puisque je l'ai connue,
+Qu'elle fasse savoir ce qu'elle est devenue.
+Au nom de Zanobio Ruberti, que sa voix,
+Pendant tout ce récit, répétait plusieurs fois,
+Andrès, ayant changé quelque temps de visage,
+A Trufaldin surpris a tenu ce langage :
+Quoi donc ! le ciel me fait trouver heureusement
+Celui que jusqu'ici j'ai cherché vainement,
+Et que j'avais pu voir, sans pourtant reconnaître
+La source de mon sang et l'auteur de mon être !
+Oui, mon père, je suis Horace votre fils.
+D'Albert, qui me gardait, les jours étant finis,
+Me sentant naître au coeur d'autres inquiétudes,
+Je sortis de Bologne, et, quittant mes études,
+Portai durant six ans mes pas en divers lieux,
+Selon que me poussait un désir curieux :
+Pourtant, après ce temps, une secrète envie
+Me pressa de revoir les miens et ma patrie ;
+Mais dans Naples, hélas ! je ne vous trouvai plus,
+Et n'y sus votre sort que par des bruits confus :
+Si bien qu'à votre quête ayant perdu mes peines,
+Venise pour un temps borna mes courses vaines ;
+Et j'ai vécu depuis, sans que de ma maison
+J'eusse d'autres clartés que d'en savoir le nom.
+Je vous laisse à juger si, pendant ces affaires,
+Trufaldin ressentait des transports ordinaires.
+Enfin, pour retrancher ce que plus à loisir
+Vous aurez le moyen de vous faire éclaircir
+Par la confession de votre Egyptienne,
+Trufaldin maintenant vous reconnaît pour sienne ;
+Andrès est votre frère ; et comme de sa soeur
+Il ne peut plus songer à se voir possesseur,
+Une obligation qu'il prétend reconnaître
+A fait qu'il vous obtient pour épouse à mon maître
+Dont le père, témoin de tout l'événement,
+Donne à cet hyménée un plein consentement,
+Et, pour mettre une joie entière en sa famille,
+Pour le nouvel Horace a proposé sa fille.
+Voyez que d'incidents à la fois enfantés !
+
+- Célie -
+
+Je demeure immobile à tant de nouveautés.
+
+- Mascarille -
+
+Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes,
+Qui du combat encor remettent leurs personnes.
+Léandre est de la troupe, et votre père aussi.
+Moi je vais avertir mon maître de ceci,
+Et que lorsqu'à ses voeux on croit le plus d'obstacle,
+Le ciel en sa faveur produit comme un miracle.
+
+ (Mascarille sort.)
+
+- Hippolyte -
+
+Un tel ravissement rend mes esprits confus,
+Que pour mon propre sort je n'en aurais pas plus.
+Mais les voici venir.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène XV. - Trufaldin, Anselme, Pandolfe, Célie, Hippolyte,
+ Léandre, Andrès.
+
+
+- Trufaldin -
+
+ Ah ! ma fille !
+
+- Célie -
+
+ Ah ! mon père !
+
+- Trufaldin -
+
+Sais-tu déjà comment le ciel nous est prospère ?
+
+- Célie -
+
+Je viens d'entendre ici ce succès merveilleux.
+
+- Hippolyte -
+
+ (A Léandre.)
+
+En vain vous parleriez pour excuser vos feux,
+Si j'ai devant les yeux ce que vous pouvez dire.
+
+- Léandre -
+
+Un généreux pardon est ce que je désire :
+Mais j'atteste les cieux qu'en ce retour soudain
+Mon père fait bien moins que mon propre dessein.
+
+- Andrès -
+
+ (A Célie.)
+
+Qui l'aurait jamais cru que cette ardeur si pure
+Pût être condamnée un jour par la nature !
+Toutefois tant d'honneur la sut toujours régir,
+Qu'en y changeant fort peu je puis la retenir.
+
+- Célie -
+
+Pour moi, je me blâmais, et croyais faire faute,
+Quand je n'avais pour vous qu'une estime très haute.
+Je ne pouvais savoir quel obstacle puissant
+M'arrêtait sur un pas si doux et si glissant,
+Et détournait mon coeur de l'aveu d'une flamme
+Que mes sens s'efforçaient d'introduire en mon âme.
+
+- Trufaldin -
+
+ (A Célie.)
+
+Mais en te recouvrant, que diras-tu de moi,
+Si je songe aussitôt à me priver de toi,
+Et t'engage à son fils sous les lois d'hyménée ?
+
+- Célie -
+
+Que de vous maintenant dépend ma destinée.
+
+
+
+-----------
+
+
+Scène XVI. - Trufaldin, Anselme, Pandolfe, Célie, Hippolyte,
+ Lélie, Léandre, Andrès, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+ (A Lélie.)
+
+Voyons si votre diable aura bien le pouvoir
+De détruire à ce coup un si solide espoir ;
+Et si, contre l'excès du bien qui nous arrive,
+Vous armerez encor votre imaginative.
+Par un coup imprévu des destins les plus doux,
+Vos voeux sont couronnés, et Célie est à vous.
+
+- Lélie -
+
+Croirai-je que du ciel la puissance absolue...
+
+- Trufaldin -
+
+Oui, mon gendre, il est vrai.
+
+- Pandolfe -
+
+ La chose est résolue.
+
+- Andrès -
+
+ (A Lélie.)
+
+Je m'acquitte par là de ce que je vous dois.
+
+- Lélie -
+
+ (A Mascarille.)
+
+Il faut que je t'embrasse et mille et mille fois.
+Dans cette joie...
+
+- Mascarille -
+
+ Ahi ! ahi ! doucement, je vous prie.
+Il m'a presque étouffé. Je crains fort pour Célie,
+Si vous la caressez avec tant de transport :
+De vos embrassements on se passerait fort.
+
+- Trufaldin -
+
+ (A Lélie.)
+
+Vous savez le bonheur que le ciel me renvoie ;
+Mais puisqu'un même jour nous met tous dans la joie,
+Ne nous séparons point qu'il ne soit terminé,
+Et que son père aussi nous soit vite amené.
+
+- Mascarille -
+
+Vous voilà tous pourvus. N'est-il point quelque fille
+Qui pût accommoder le pauvre Mascarille ?
+A voir chacun se joindre à sa chacune ici,
+J'ai des démangeaisons de mariage aussi.
+
+- Anselme -
+
+J'ai ton fait.
+
+- Mascarille -
+
+ Allons donc, et que les cieux prospères
+Nous donnent des enfants dont nous soyons les pères.
+
+
+
+
+
+
+FIN DE L'ETOURDI.
+
+
+-------------------------------------------------------------------------
+
+Notes [from 1890 edition]
+
+
+-----------
+
+(1) "Gent", "gente" ne veut pas dire "gentille".
+Ce mot exprime à la fois la légèreté dans la taille, la propreté
+et l'élégance dans les vêtements. (Voyez Nicot et Le Duchat.)
+
+-----------
+
+(2) "Avoir maille à partir", c'est-à-dire à se partager,
+du latin "partiri". La maille était une petite monnaie
+de si peu de valeur qu'elle ne pouvait être divisée. De là le
+proverbe "avoir maille à partir", se disputer sur un
+partage impossible, et, par extension, avoir une dispute
+interminable. Ménage dit que cette monnaie était ainsi appelée
+du vieux mot français "maille", qui signifie "figure carrée",
+parce que la maille avait cette forme. N'avoir ni "denier"
+ni "maille" signifiait autrefois n'avoir aucune sorte de
+monnaie, ni "ronde" ni "carrée".
+
+-----------
+
+(3) "Coucher d'imposture", pour "payer de ruses, de mensonges".
+Cette manière de s'exprimer, dit Voltaire, n'est plus admise : elle vient
+du jeu. On disait : "Couché de vingt pistoles", "de trente pistoles",
+"couché belle".
+
+-----------
+
+(4) Imitation du proverbe italien : "Salir le mosche al naso".
+On dit proverbialement en français, qu'"un homme est tendre aux
+mouches", qu'"il prend la mouche", que "la mouche le pique",
+pour exprimer qu'il est trop susceptible, qu'il se fâche mal à propos. (B.)
+
+-----------
+
+(5) On appelle "panneau" un filet à prendre des lièvres,
+des lapins, etc. De là les expressions proverbiales "donner",
+"se jeter", et "jeter quelqu'un dans le panneau". (A.)
+
+-----------
+
+(6) "Etre en paroles", pour "converser", "s"entretenir". On dit encore
+aujourd'hui, "ils sont en paroles de mariage", "en paroles d'affaires".
+Ces phrases toutes faites dérivent peut-être de la phrase dont Molière
+se sert ici, et qui n'est plus d'usage.
+
+-----------
+
+(7) "Semondre", de "submonere", inviter, convier. Il est bon de
+remarquer que ce mot était hors d'usage longtemps avant Molière.
+
+-----------
+
+(8) Ce demi-vers est obscur. Anselme veut dire sans doute : Plût à Dieu
+qu'il dormît en paix ! que rien ne troublât le repos de son âme, car
+il ne doute pas un seul instant que son ami ne soit mort, comme
+le prouve le vers suivant.
+
+-----------
+
+(9) "Prou", vieux mot qui signifie "assez", "beaucoup". Il n'est plus
+d'usage que dans ces phrases familières : "peu ou prou", "ni peu ni prou".
+(B.)
+
+-----------
+
+(10) Il faut suppléer "le ferait ; mais je ne le ferai pas". Cette
+locution elliptique, très commune dans nos anciennes comédies, est
+encore d'usage dans la conversation. (A.)
+
+-----------
+
+(11) "Si jamais mon bien te fut considérable", c'est-à-dire, si jamais
+mon bien te fut cher, fut de quelque prix à tes yeux. Autrefois
+"considérable" s'employait avec un régime.
+
+-----------
+
+(12) "Devis", propos familiers, propos qui font passer le temps.
+
+-----------
+
+(13) Ce mot "baie" vient de l'italien "baia". Les Italiens disent
+comme nous, "dar la baia", pour "se moquer". (Ménage.)
+
+-----------
+
+(14) "Male", de "malus", mauvais. Ce mot est très ancien dans
+notre langue. On disait dans le douxième siècle, male-femme,
+male-loi, pour mauvaise femme, mauvaise loi.
+
+-----------
+
+(15) Ce vers fait allusion au soleil représenté sur les louis d'or
+du temps de Louis XIV. Charles IX est le premier de nos rois qui ait
+fait frapper des monnaies d'or avec l'effigie du soleil ; Louis XIV
+est le dernier.
+
+-----------
+
+(16) Suivant une vieille légende, Olibrius, gouverneur des Gaules,
+ne pouvant toucher le coeur de sainte Reine, la fit mourir. Le
+martyre de cette sainte fut plus tard le sujet d'un grand nombre
+de "mystères" qui plaisaient beaucoup au peuple. Olibrius y était
+représenté comme un fanfaron ; un glorieux, "un occiseur d'innocents" ;
+de là l'expression proverbiale : "faire l'Olibrius", pour "faire
+le faux brave", "persécuter ceux qui sont sans défense", etc. (Voyez
+le "Dictionnaire des proverbes", par la M...)
+
+-----------
+
+(17) Cette expression tire son origine d'un jeu fort en usage sous
+le règne de Louis XIV, mais beaucoup plus ancien. Au premier jour
+de mai, chacun devait se trouver muni d'une branche de verdure.
+On se visitait, on tâchait de se surprendre en faute ; ces mots :
+"Je vous prends sans vert", retentissaient de tous côtés, et la moindre
+négligence était punie d'une amende dont le produit était destiné
+à une fête champêtre où l'on célébrait le printemps.
+
+-----------
+
+(18) Par "amis d'épée", Molière n'entend pas "compagnons d'armes",
+mais seulement "compagnons de duel".
+
+-----------
+
+(19) Le "teston" valait dix sous tournois, le marc d'argent étant
+à douze livres dix sous ; il était appelé "teston" à cause de la tête
+de Louis XII qui y était représentée. Cette monnaie, fabriquée en
+1513, subsista jusqu'à Henri III. (B.)
+
+-----------
+
+(20) Le mot "robin" signifiait autrefois un "bouffon", un "sot",
+un "facétieux". (B.) - On avait donné le nom de "robin" au mouton,
+à cause de sa robe de laine. Or le mouton étant, au dire d'Aristote,
+cité par Rabelais, le plus sot des animaux, le nom de "robin" est
+devenu par extension celui des hommes sans esprit. (Le Duchat.)
+
+-----------
+
+(21) "Momon", somme d'argent que des masques jouaient aux dés. (B.) -
+On donnait aussi ce nom aux personnes masquées qui s'introduisaient
+dans les maisons pour jouer ou pour danser. Suivant Ménage, ce mot
+vient de "Momus", dieu de la folie.
+
+-----------
+
+(22) "Tarare", expression burlesque, imaginée, suivant Richelet,
+pour imiter le son de la trompette, et dont on se sert pour exprimer
+qu'on ne veut rien entendre, qu'on n'ajoute aucune foi à la chose
+qu'on nous dit.
+
+-----------
+
+(23) On dit proverbialement, "brider l'oison", "brider la bécasse",
+pour "tromper quelqu'un", "le conduire à sa guise". Molière a fait
+passer dans son vers toute l'énergie de ce proverbe.
+
+-----------
+
+(24) On disait autrefois, pour exprimer la voracité d'un homme :
+"C'est un avaleur de pois gris". Il est probable que le proverbe
+tire son origine des charlatans qui étaient dans l'usage d'avaler,
+avec dextérité, devant le public, une grande quantité de ces pois.
+On trouve un exemple de ce proverbe dans la "Prison" d'Assoucy,
+page 45.
+
+-----------
+
+(25) On prononce "fillol" à la ville, dit Vaugelas, et "filleul"
+à la cour ; et il ajoute : L'usage de la cour doit prévaloir sur
+l'usage de la ville, sans y chercher d'autre raison. Cette décision
+de Vaugelas s'est accomplie malgré l'autorité de Molière.
+
+-----------
+
+(26) "Tirez, tirez", est ici pour "fuyez, éloignez-vous". On dit
+proverbialement, "il a tiré au large", pour "il s'est enfui".
+
+-----------
+
+(27) Les Espagnols disent encore : "Dar para guantes" : c'est-à-dire,
+"donner pour les gants", dont nous avons fait le mot "paraguante".
+(Ménage.) - On donne ce nom au présent qu'on fait à une personne
+dont on a reçu quelques bons offices.
+
+-----------
+
+(28) Vieux mot qui signifiait "malheur", par corruption du mot
+"bissexte", parce que anciennement l'année bissextile était réputée
+malheureuse. (Lav.)
+
+-----------
+
+(29) "Escoffions", nom ancien d'une coiffe de femme. On disait
+également "escoffions" ou "scoffions".
+
+-----------
+
+(30) "Décharpir", expression basse et populaire, mais énergique,
+et qui ne se trouve pas dans le "Dictionnaire de l'Académie" : elle
+signifie séparer avec effort des personnes acharnées l'une contre
+l'autre.
+
+-----------
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Etourdi, by Moliere
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ETOURDI ***
+
+***** This file should be named 3645-8.txt or 3645-8.zip *****
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+Produced by Laurent Le Guillou
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+redistribution.
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+electronic works
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #3645 (https://www.gutenberg.org/ebooks/3645)
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index 0000000..d0188b9
--- /dev/null
+++ b/old/7trdi10.txt
@@ -0,0 +1,5583 @@
+Project Gutenberg's L'Etourdi, par Moliere [Jean-Baptiste Poquelin]
+#4 in our series by Moliere [Jean-Baptiste Poquelin]
+
+Copyright laws are changing all over the world, be sure to check
+the laws for your country before redistributing these files!!!
+
+Please take a look at the important information in this header.
+We encourage you to keep this file on your own disk, keeping an
+electronic path open for the next readers.
+
+Please do not remove this.
+
+This should be the first thing seen when anyone opens the book.
+Do not change or edit it without written permission. The words
+are carefully chosen to provide users with the information they
+need about what they can legally do with the texts.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**Etexts Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These Etexts Are Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+Information on contacting Project Gutenberg to get Etexts, and
+further information is included below, including for donations.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a 501(c)(3)
+organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541
+
+
+
+Title: L'Etourdi
+
+Author: Moliere [Pseudonym of Jean-Baptiste Poquelin]
+
+Release Date: January, 2003 [Etext #3645]
+[Yes, we are about one year ahead of schedule]
+[The actual date this file first posted = 07/02/01]
+
+Edition: 10
+
+Language: French [This is the 7-bit unaccented version]
+
+Project Gutenberg's L'Etourdi, par Moliere [Jean-Baptiste Poquelin]
+********This file should be named 7trdi10.txt or 7trdi10.zip*******
+
+Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, 7trdi11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7trdi10a.txt
+
+This etext was produced by Laurent Le Guillou
+
+Project Gutenberg Etexts are usually created from multiple editions,
+all of which are in the Public Domain in the United States, unless a
+copyright notice is included. Therefore, we usually do NOT keep any
+of these books in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our books one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to send us error messages even years after
+the official publication date.
+
+Please note: neither this list nor its contents are final till
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg Etexts is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our sites at:
+http://gutenberg.net
+http://promo.net/pg
+
+
+Those of you who want to download any Etext before announcement
+can surf to them as follows, and just download by date; this is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03
+or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any etext selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. This
+projected audience is one hundred million readers. If our value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour this year as we release fifty new Etext
+files per month, or 500 more Etexts in 2000 for a total of 3000+
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+should reach over 300 billion Etexts given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away One Trillion Etext
+Files by December 31, 2001. [10,000 x 100,000,000 = 1 Trillion]
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+At our revised rates of production, we will reach only one-third
+of that goal by the end of 2001, or about 3,333 Etexts unless we
+manage to get some real funding.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of June 16, 2001 contributions are only being solicited from people in:
+Arkansas, Colorado, Connecticut, Delaware, Hawaii, Idaho, Indiana,
+Iowa, Kansas, Louisiana, Maine, Massachusetts, Minnesota, Missouri,
+Montana, Nebraska, Nevada, New Jersey, New York, Ohio, Oklahoma,
+Oregon, Rhode Island, South Carolina, South Dakota, Tennessee,
+Texas, Vermont, Virginia, Washington, West Virginia, and Wyoming.
+
+We have filed in nearly all states now, and these are the ones
+that have responded as of the date above.
+
+As the requirements for other states are met,
+additions to this list will be made and fund raising
+will begin in the additional states. Please feel
+free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork
+to legally request donations in all 50 states. If
+your state is not listed and you would like to know
+if we have added it since the list you have, just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in
+states where we are not yet registered, we know
+of no prohibition against accepting donations
+from donors in these states who approach us with
+an offer to donate.
+
+
+International donations are accepted,
+but we don't know ANYTHING about how
+to make them tax-deductible, or
+even if they CAN be made deductible,
+and don't have the staff to handle it
+even if there are ways.
+
+All donations should be made to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a 501(c)(3)
+organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541,
+and has been approved as a 501(c)(3) organization by the US Internal
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+
+
+
+
+
+This etext was produced by Laurent Le Guillou
+
+
+
+
+
+Source:
+
+Jean-Baptiste Poquelin (1620-1673), alias Moliere,
+"Oeuvres de Moliere, avec des notes de tous les commentateurs",
+Tome Premier,
+Paris, Librarie de Firmin-Didot et Cie,
+Imprimeurs de l'Institut, rue Jacob, 56,
+1890.
+
+
+[Spelling of the 1890 edition. Footnotes have been retained because
+they provide the meanings of old French words or expressions.
+Footnote are indicated by numbers in brackets, and are grouped
+at the end of the Etext. Non us-ascii characters (e acute, c cedil,
+and so on) have been replaced by us-ascii ones.]
+
+
+
+
+
+L'ETOURDI
+
+ou
+
+LES CONTRE-TEMPS
+
+
+Comedie (1653-1658)
+
+
+
+PERSONNAGES ACTEURS
+
+Lelie, fils de Pandolfe. La Grange.
+Celie, esclave de Trufaldin. Mlle de Brie.
+Mascarille, valet de Lelie. Moliere.
+Hippolyte, fille d'Anselme. Mme Duparc.
+Anselme, pere d'Hippolyte. Louis Bejart.
+Trufaldin, vieillard.
+Pandolfe, pere de Lelie. Bejart aine.
+Leandre, fils de famille.
+Andres, cru egyptien.
+Ergaste, ami de Mascarille.
+Un courrier.
+Deux troupes de masques.
+
+
+
+La scene est a Messine.
+
+
+ACTE PREMIER.
+-------------
+
+Scene premiere. - Lelie.
+
+
+- Lelie -
+
+Eh bien ! Leandre, eh bien ! il faudra contester ;
+Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter ;
+Qui, dans nos soins communs pour ce jeune miracle,
+Aux voeux de son rival portera plus d'obstacle :
+Preparez vos efforts, et vous defendez bien,
+Sur que de mon cote je n'epargnerai rien.
+
+
+-----------
+
+Scene II. - Lelie, Mascarille.
+
+
+- Lelie -
+
+Ah ! Mascarille !
+
+- Mascarille -
+
+ Quoi ?
+
+- Lelie -
+
+ Voici bien des affaires ;
+J'ai dans ma passion toutes choses contraires :
+Leandre aime Celie, et, par un trait fatal,
+Malgre mon changement, est encor mon rival.
+
+- Mascarille -
+
+Leandre aime Celie !
+
+- Lelie -
+
+ Il l'adore, te dis-je.
+
+- Mascarille -
+
+Tant pis.
+
+- Lelie -
+
+ Eh, oui, tant pis ; c'est ce qui m'afflige.
+Toutefois j'aurais tort de me desesperer :
+Puisque j'ai ton secours, je puis me rassurer ;
+Je sais que ton esprit, en intrigues fertile,
+N'a jamais rien trouve qui lui fut difficile ;
+Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs ;
+Et qu'en toute la terre...
+
+- Mascarille -
+
+ Eh ! treve de douceurs,
+Quand nous faisons besoin, nous autres miserables,
+Nous sommes les cheris et les incomparables ;
+Et dans un autre temps, des le moindre courroux,
+Nous sommes les coquins qu'il faut rouer de coups.
+
+- Lelie -
+
+Ma foi, tu me fais tort avec cette invective.
+Mais enfin discourons un peu de ma captive :
+Dis si les plus cruels et plus durs sentiments
+Ont rien d'impenetrable a des traits si charmants.
+Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage
+Je vois pour sa naissance un noble temoignage ;
+Et je crois que le ciel dedans un rang si bas
+Cache son origine, et ne l'en tire pas.
+
+- Mascarille -
+
+Vous etes romanesque avecque vos chimeres ;
+Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires ?
+C'est, Monsieur, votre pere, au moins a ce qu'il dit :
+Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit ;
+Qu'il peste contre vous d'une belle maniere,
+Quand vos deportements lui blessent la visiere.
+Il est avec Anselme en parole pour vous
+Que de son Hippolyte on vous fera l'epoux,
+S'imaginant que c'est dans le seul mariage
+Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage
+Et s'il vient a savoir que, rebutant son choix,
+D'un objet inconnu vous recevez les lois,
+Que de ce fol amour la fatale puissance
+Vous soustrait au devoir de votre obeissance,
+Dieu sait quelle tempete alors eclatera,
+Et de quels beaux sermons on vous regalera.
+
+- Lelie -
+
+Ah ! treve, je vous prie, a votre rhetorique !
+
+- Mascarille -
+
+Mais vous, treve plutot a votre politique !
+Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tacher...
+
+- Lelie -
+
+Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon a me facher,
+Que chez moi les avis ont de tristes salaires,
+Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires ?
+
+- Mascarille -
+
+ (a part.)
+
+Il se met en courroux.
+
+ (haut.)
+
+ Tout ce que j'en ai dit
+N'etait rien que pour rire et vous sonder l'esprit.
+D'un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure ?
+Et Mascarille est-il ennemi de nature ?
+Vous savez le contraire, et qu'il est tres certain
+Qu'on ne peut me taxer que d'etre trop humain.
+Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de pere :
+poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire.
+Ma foi, j'en suis d'avis, que ces penards chagrins
+Nous viennent etourdir de leurs contes badins,
+Et, vertueux par force, esperent par envie
+Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie.
+Vous savez mon talent, je m'offre a vous servir.
+
+- Lelie -
+
+Ah ! c'est par ces discours que tu peux me ravir.
+Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paraitre,
+N'a point ete mal vu des yeux qui l'ont fait naitre.
+Mais Leandre, a l'instant, vient de me declarer
+Qu'a me ravir Celie il va se preparer :
+C'est pourquoi depechons, et cherche dans ta tete
+Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquete.
+Trouve ruses, detours, fourbes, inventions,
+Pour frustrer un rival de ses pretentions.
+
+- Mascarille -
+
+Laissez-moi quelque temps rever a cette affaire.
+
+ (a part.)
+
+Que pourrais-je inventer pour ce coup necessaire ?
+
+- Lelie -
+
+Eh bien ! le stratageme ?
+
+- Mascarille -
+
+ Ah ! comme vous courez !
+Ma cervelle toujours marche a pas mesures.
+J'ai trouve votre fait : il faut... Non, je m'abuse.
+Mais si vous alliez...
+
+- Lelie -
+
+ Ou ?
+
+- Mascarille -
+
+ C'est une faible ruse.
+J'en songeais une...
+
+- Lelie -
+
+ Et quelle ?
+
+- Mascarille -
+
+ Elle n'irait pas bien.
+Mais ne pourriez-vous pas...?
+
+- Lelie -
+
+ Quoi ?
+
+- Mascarille -
+
+ Vous ne pourriez rien.
+Parler avec Anselme.
+
+- Lelie -
+
+ Et que lui puis-je dire ?
+
+- Mascarille -
+
+Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire.
+Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Trufaldin.
+
+- Lelie -
+
+Que faire ?
+
+- Mascarille -
+
+ Je ne sais.
+
+- Lelie -
+
+ C'en est trop, a la fin,
+Et tu me mets a bout par ces contes frivoles.
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, si vous aviez en main force pistoles,
+Nous n'aurions pas besoin maintenant de rever
+A chercher les biais que nous devons trouver,
+Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave,
+Empecher qu'un rival vous previenne et vous brave.
+De ces Egyptiens qui la mirent ici,
+Trufaldin, qui la garde, est en quelque souci ;
+Et trouvant son argent, qu'ils lui font trop attendre,
+Je sais bien qu'il serait tres ravi de la vendre :
+Car enfin en vrai ladre il a toujours vecu ;
+Il se ferait fesser pour moins d'un quart d'ecu ;
+Et l'argent est le dieu que surtout il revere :
+Mais le mal, c'est...
+
+- Lelie -
+
+ Quoi ? c'est...
+
+- Mascarille -
+
+ Que monsieur votre pere
+Est un autre vilain qui ne vous laisse pas,
+comme vous voudriez bien, manier ses ducats ;
+Qu'il n'est point de ressort qui, pour votre ressource,
+Put faire maintenant ouvrir la moindre bourse.
+Mais tachons de parler a Celie un moment,
+Pour savoir la-dessus quel est son sentiment.
+La fenetre est ici.
+
+- Lelie -
+
+ Mais Trufaldin, pour elle,
+Fait de nuit et de jour exacte sentinelle.
+Prend garde.
+
+- Mascarille -
+
+ Dans ce coin demeurons en repos.
+O bonheur ! la voila qui sort tout a propos.
+
+
+-----------
+
+Scene III. - Celie, Lelie, Mascarille.
+
+
+- Lelie -
+
+Ah ! que le ciel m'oblige en offrant a ma vue
+Les celestes attraits dont vous etes pourvue !
+Et, quelque mal cuisant que m'aient cause vos yeux,
+Que je prends de plaisir a les voir en ces lieux !
+
+- Celie -
+
+Mon coeur, qu'avec raison votre discours etonne,
+N'entend pas que mes yeux fassent mal a personne ;
+Et si dans quelque chose ils vous ont outrage,
+Je puis vous assurer que c'est sans mon conge.
+
+- Lelie -
+
+Ah ! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure !
+Je mets toute ma gloire a cherir leur blessure,
+Et...
+
+- Mascarille -
+
+ Vous le prenez la d'un ton un peu trop haut ;
+Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut.
+Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle
+Ce que...
+
+- Trufaldin -
+
+ (dans sa maison.)
+
+ Celie !
+
+- Mascarille -
+
+ (a Lelie.)
+
+ Eh bien !
+
+- Lelie -
+
+ O rencontre cruelle !
+Ce malheureux vieillard devait-il nous troubler ?
+
+- Mascarille -
+
+Allez, retirez-vous ; je saurai lui parler.
+
+
+-----------
+
+Scene IV. - Trufaldin, Celie,
+Lelie (retire, dans un coin), Mascarille.
+
+
+- Trufaldin -
+
+ (a Celie.)
+
+Que faites-vous dehors ? et quel soin vous talonne,
+Vous a qui je defends de parler a personne ?
+
+- Celie -
+
+Autrefois j'ai connu cet honnete garcon ;
+Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupcon.
+
+- Mascarille -
+
+Est-ce la le seigneur Trufaldin ?
+
+- Celie -
+
+ Oui, lui-meme.
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, je suis tout votre, et ma joie est extreme
+De pouvoir saluer en toute humilite
+Un homme dont le nom est partout si vante.
+
+- Trufaldin -
+
+Tres humble serviteur.
+
+- Mascarille -
+
+ J'incommode peut-etre ;
+Mais je l'ai vue ailleurs, ou, m'ayant fait connaitre
+Les grands talents qu'elle a pour savoir l'avenir,
+Je voulais sur un point un peu l'entretenir.
+
+- Trufaldin -
+
+Quoi ! te melerais-tu d'un peu de diablerie ?
+
+- Celie -
+
+Non, tout ce que je sais n'est que blanche magie.
+
+- Mascarille -
+
+Voici donc ce que c'est. Le maitre que je sers
+Languit pour un objet qui le tient dans ses fers ;
+Il aurait bien voulu du feu qui le devore
+Pouvoir entretenir la beaute qu'il adore :
+Mais un dragon, veillant sur ce rare tresor,
+N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor ;
+Et ce qui plus le gene et le rend miserable,
+Il vient de decouvrir un rival redoutable :
+Si bien que, pour savoir si ses soins amoureux
+Ont sujet d'esperer quelque succes heureux,
+Je viens vous consulter, sur que de votre bouche
+Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.
+
+- Celie -
+
+Sous quel astre ton maitre a-t-il recu le jour ?
+
+- Mascarille -
+
+Sous un astre a jamais ne changer son amour.
+
+- Celie -
+
+Sans me nommer l'objet pour qui son coeur soupire,
+La science que j'ai m'en peut assez instruire.
+Cette fille a du coeur, et, dans l'adversite,
+Elle sait conserver une noble fierte ;
+Elle n'est pas d'humeur a trop faire connaitre
+Les secrets sentiments qu'en son coeur on fait naitre.
+Mais je les sais comme elle, et, d'un esprit plus doux,
+Je vais en peu de mots te les decouvrir tous.
+
+- Mascarille -
+
+O merveilleux pouvoir de la vertu magique !
+
+- Celie -
+
+Si ton maitre en ce point de constance se pique,
+Et que la vertu seule anime son dessein,
+Qu'il n'apprehende plus de soupirer en vain ;
+Il a lieu d'esperer, et le fort qu'il veut prendre
+N'est pas sourd aux traites, et voudra bien se rendre.
+
+- Mascarille -
+
+C'est beaucoup ; mais ce fort depend d'un gouverneur
+Difficile a gagner.
+
+- Celie -
+
+ C'est la tout le le malheur.
+
+- Mascarille -
+
+ (a part, regardant Lelie.)
+
+Au diable le facheux qui toujours nous eclaire !
+
+- Celie -
+
+Je vais vous enseigner ce que vous devez faire.
+
+- Lelie -
+
+ (les joignant.)
+
+Cessez, o Trufaldin, de vous inquieter !
+C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter,
+Et je vous l'envoyais, ce serviteur fidele,
+Vous offrir mon service, et vous parler pour elle,
+Dont je vous veux dans peu payer la liberte,
+Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrete.
+
+- Mascarille -
+
+La peste soit la bete !
+
+- Trufaldin -
+
+ Ho ! ho ! qui des deux croire ?
+Ce discours au premier est fort contradictoire.
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, ce galant homme a le cerveau blesse ;
+Ne le savez-vous pas ?
+
+- Trufaldin -
+
+ Je sais ce que je sai.
+J'ai crainte ici dessous de quelque manigance.
+
+ (a Celie.)
+
+Rentrez, et ne prenez jamais cette licence.
+Et vous, filous fieffes, ou je me trompe fort,
+Mettez, pour me jouer, vos flutes mieux d'accord.
+
+
+-----------
+
+Scene V. - Lelie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+C'est bien fait. Je voudrais qu'encor, sans flatterie,
+Il nous eut d'un baton charges de compagnie.
+A quoi bon se montrer, et, comme un etourdi,
+Me venir dementir de tout ce que je di ?
+
+- Lelie -
+
+Je pensais faire bien.
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, c'etait fort l'entendre.
+Mais quoi ! cette action ne me doit point surprendre :
+Vous etes si fertile en pareils contre-temps,
+Que vos ecarts d'esprit n'etonnent plus les gens.
+
+- Lelie -
+
+Ah ! mon Dieu ! pour un rien me voila bien coupable !
+Le mal est-il si grand qu'il soit irreparable ?
+Enfin, si tu ne mets Celie entre mes mains,
+Songe au moins de Leandre a rompre les desseins ;
+Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle.
+De peur que ma presence encor soit criminelle,
+Je te laisse.
+
+- Mascarille -
+
+ Fort bien. A dire vrai, l'argent
+Serait dans notre affaire un sur et fort agent ;
+Mais ce ressort manquant, il faut user d'un autre.
+
+
+-----------
+
+Scene VI. - Anselme, Mascarille.
+
+
+- Anselme -
+
+Par mon chef ! C'est un siecle etrange que le notre !
+J'en suis confus. Jamais tant d'amour pour le bien,
+Et jamais tant de peine a retirer le sien !
+Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie,
+Sont comme les enfants, que l'on concoit en joie,
+Et dont avecque peine on fait l'accouchement.
+L'argent dans une bourse entre agreablement ;
+Mais, le terme venu que nous devons le rendre,
+C'est lors que les douleurs commencent a nous prendre.
+Baste ! ce n'est pas peu que deux mille francs, dus
+Depuis deux ans entiers, me soient enfin rendus ;
+Encore est-ce un bonheur.
+
+- Mascarille -
+
+ (a part les quatre premiers vers.)
+
+ O Dieu ! la belle proie
+A tirer en volant ! Chut, il faut que je voie
+Si je pourrais un peu de pres le caresser.
+Je sais bien les discours dont il faut le bercer...
+Je viens de voir, Anselme...
+
+- Anselme -
+
+ Et qui ?
+
+- Mascarille -
+
+ Votre Nerine.
+
+- Anselme -
+
+Que dit-elle de moi, cette gente assasine (1) ?
+
+- Mascarille -
+
+Pour vous elle est de flamme.
+
+- Anselme -
+
+ Elle ?
+
+- Mascarille -
+
+ Et vous aime tant,
+Que c'est grande pitie.
+
+- Anselme -
+
+ Que tu me rends content !
+
+- Mascarille -
+
+Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure.
+Anselme, mon mignon, crie-t-elle a toute heure,
+Quand est-ce que l'hymen unira nos deux coeurs,
+Et que tu daigneras eteindre mes ardeurs ?
+
+- Anselme -
+
+Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celees ?
+Les filles, par ma foi, sont bien dissimulees !
+Mascarille, en effet, qu'en dis-tu ? quoique vieux,
+J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.
+
+- Mascarille -
+
+Oui, vraiment, ce visage est encor fort mettable ;
+S'il n'est pas des plus beaux, il est des agreable.
+
+- Anselme -
+
+Si bien donc...?
+
+- Mascarille -
+
+ (veut prendre la bourse.)
+
+ Si bien donc qu'elle est sotte de vous,
+Ne vous regarde plus...
+
+- Anselme -
+
+ Quoi ?
+
+- Mascarille -
+
+ Que comme un epoux,
+Et vous veut...?
+
+- Anselme -
+
+ Et me veut...?
+
+- Mascarille -
+
+ Et vous veut, quoi qu'il tienne,
+Prendre la bourse...
+
+- Anselme -
+
+ La ?
+
+- Mascarille -
+
+ (prend la bourse, et la laisse tomber.)
+
+ La bouche avec la sienne.
+
+- Anselme -
+
+Ah ! je t'entends. Viens ca : lorsque tu la verras,
+Vante-lui mon merite autant que tu pourras.
+
+- Mascarille -
+
+Laissez-moi faire.
+
+- Anselme -
+
+ Adieu.
+
+- Mascarille -
+
+ (a part.)
+
+ Que le ciel vous conduise !
+
+- Anselme -
+
+ (revenant.)
+
+Ah ! vraiment, je faisais une etrange sottise,
+Et tu pouvais pour toi m'accuser de froideur.
+Je t'engage a servir mon amoureuse ardeur,
+Je recois par ta bouche une bonne nouvelle,
+Sans du moindre present recompenser ton zele !
+Tiens, tu te souviendras...
+
+- Mascarille -
+
+ Ah ! non pas, s'il vous plait.
+
+- Anselme -
+
+Laisse-moi...
+
+- Mascarille -
+
+ Point du tout. J'agis sans interet.
+
+- Anselme -
+
+Je le sais ; mais pourtant...
+
+- Mascarille -
+
+ Non, Anselme, vous dis-je ;
+Je suis homme d'honneur, cela me desoblige.
+
+- Anselme -
+
+Adieu donc, Mascarille.
+
+- Mascarille -
+
+ (a part.)
+
+ O longs discours !
+
+- Anselme -
+
+ (revenant.)
+
+ Je veux
+Regaler par tes mains cet objet de mes voeux ;
+Et je vais te donner de quoi faire pour elle
+L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle
+Que tu trouveras bon.
+
+- Mascarille -
+
+ Non, laissez votre argent :
+Sans vous mettre en souci, je ferai le present ;
+Et l'on m'a mis en main une bague a la mode,
+Qu'apres vous payerez, si cela l'accommode.
+
+- Anselme -
+
+Soit ; donne-la pour moi : mais surtout fais si bien
+Qu'elle garde toujours l'ardeur de me voir sien.
+
+
+-----------
+
+Scene VII. - Lelie, Anselme, Mascarille.
+
+
+- Lelie -
+
+ (ramassant la bourse.)
+
+A qui la bourse ?
+
+- Anselme -
+
+ Ah ! dieux ! elle m'etait tombee !
+Et j'aurais apres cru qu'on me l'eut derobee !
+Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant,
+Qui m'epargne un grand trouble et me rend mon argent.
+Je vais m'en decharger au logis tout a l'heure.
+
+
+-----------
+
+Scene VIII. - Lelie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+C'est etre officieux, et tres fort, ou je meure.
+
+- Lelie -
+
+Ma foi ! sans moi, l'argent etait perdu pour lui.
+
+- Mascarille -
+
+Certes, vous faites rage, et payez aujourd'hui
+D'un jugement tres rare et d'un bonheur extreme ;
+Nous avancerons fort, continuez de meme.
+
+- Lelie -
+
+Qu'est-ce donc ? Qu'ai-je fait ?
+
+- Mascarille -
+
+ Le sot, en bon francois,
+Puisque je puis le dire, et qu'enfin je le dois.
+Il sait bien l'impuissance ou son pere le laisse,
+Qu'un rival qu'il doit craindre, etrangement nous presse :
+Cependant, quand je tente un coup pour l'obliger
+Dont je cours moi tout seul la honte et le danger...
+
+- Lelie -
+
+Quoi ? c'etait...?
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, bourreau, c'etait pour la captive
+Que j'attrapais l'argent dont votre soin nous prive.
+
+- Lelie -
+
+S'il est ainsi, j'ai tort ; mais qui l'eut devine ?
+
+- Mascarille -
+
+Il fallait, en effet, etre bien raffine !
+
+- Lelie -
+
+Tu me devais par signe avertir de l'affaire.
+
+- Mascarille -
+
+Oui, je devais au dos avoir mon luminaire.
+Au nom de Jupiter, laissez nous en repos,
+Et ne nous chantez plus d'impertinents propos !
+Un autre, apres cela, quitterait tout peut-etre ;
+Mais j'avais medite tantot un coup de maitre,
+Dont tout presentement je veux voir les effets ;
+A la charge que si...
+
+- Lelie -
+
+ Non, je te le promets,
+De ne me meler plus de rien dire ou rien faire.
+
+- Mascarille -
+
+Allez donc ; votre vue excite ma colere.
+
+- Lelie -
+
+Mais surtout hate-toi, de peur qu'en ce dessein...
+
+- Mascarille -
+
+Allez, encore un coup ; j'y vais mettre la main.
+
+ (Lelie sort.)
+
+Menons bien ce projet ; la fourbe sera fine,
+S'il faut qu'elle succede ainsi que j'imagine.
+Allons voir... Bon, voici mon homme justement.
+
+
+-----------
+
+Scene IX. - Pandolfe, Mascarille.
+
+
+- Pandolfe -
+
+Mascarille !
+
+- Mascarille -
+
+ Monsieur.
+
+- Pandolfe -
+
+ A parler franchement,
+Je suis mal satisfait de mon fils.
+
+- Mascarille -
+
+ De mon maitre ?
+Vous n'etes pas le seul qui se plaigne de l'etre :
+Sa mauvaise conduite, insupportable en tout,
+Met a chaque moment ma patience a bout.
+
+- Pandolfe -
+
+Je vous croyais pourtant assez d'intelligence
+Ensemble.
+
+- Mascarille -
+
+ Moi ? Monsieur, perdez cette croyance ;
+Toujours de son devoir je tache a l'avertir,
+Et l'on nous voit sans cesse avoir maille a partir (2).
+A l'heure meme encor nous avons eu querelle
+Sur l'hymen d'Hippolyte, ou je le vois rebelle,
+Ou, par l'indignite d'un refus criminel,
+Je le vois offenser le respect paternel.
+
+- Pandolfe -
+
+Querelle ?
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, querelle, et bien avant poussee.
+
+- Pandolfe -
+
+Je me trompais donc bien ; car j'avais la pensee
+Qu'a tout ce qu'il faisait tu donnais de l'appui.
+
+- Mascarille -
+
+Moi ! Voyez ce que c'est que du monde aujourd'hui,
+Et comme l'innocence est toujours opprimee ?
+Si mon integrite vous etait confirmee,
+Je suis aupres de lui gage pour serviteur,
+Vous me voudriez encor payer pour precepteur :
+Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage
+Que ce que je lui dis pour le faire etre sage.
+Monsieur, au nom de Dieu, lui fais-je assez souvent,
+Cessez de vous laisser conduire au premier vent ;
+Reglez-vous ; regardez l'honnete homme de pere
+Que vous avez du ciel, comme on le considere ;
+Cessez de lui vouloir donner la mort au coeur,
+Et, comme lui, vivez en personne d'honneur.
+
+- Pandolfe -
+
+C'est parler comme il faut. Et que peut-il repondre ?
+
+- Mascarille -
+
+Repondre ? Des chansons dont il me vient confondre.
+Ce n'est pas qu'en effet, dans le fond de son coeur,
+Il ne tienne de vous des semences d'honneur ;
+Mais sa raison n'est pas maintenant la maitresse.
+Si je pouvais parler avecque hardiesse,
+Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort.
+
+- Pandolfe -
+
+Parle.
+
+- Mascarille -
+
+ C'est un secret qui m'importerait fort
+S'il etait decouvert ; mais a votre prudence
+Je le puis confier avec toute assurance.
+
+- Pandolfe -
+
+Tu dis bien.
+
+- Mascarille -
+
+ Sachez donc que vos voeux sont trahis
+Par l'amour qu'une esclave imprime a votre fils.
+
+- Pandolfe -
+
+On m'en avait parle ; mais l'action me touche
+De voir que je l'apprenne encore par ta bouche.
+
+- Mascarille -
+
+Vous voyez si je suis le secret confident...
+
+- Pandolfe -
+
+Vraiment je suis ravi de cela.
+
+- Mascarille -
+
+ Cependant
+A son devoir, sans bruit, desirez vous le rendre ?
+Il faut... J'ai toujours peur qu'on nous vienne surprendre :
+Ce serait fait de moi, s'il savait ce discours.
+Il faut, dis-je, pour rompre a toute chose cours,
+Acheter sourdement l'esclave idolatree,
+Et la faire passer en une autre contree.
+Anselme a grand succes aupres de Trufaldin ;
+Qu'il aille l'acheter pour vous des ce matin :
+Apres, si vous voulez en mes mains la remettre,
+Je connais des marchands, et puis bien vous promettre
+D'en retirer l'argent qu'elle pourra couter,
+Et malgre votre fils, de la faire ecarter ;
+Car enfin, si l'on veut qu'a l'hymen il se range,
+A cet amour naissant il faut donner le change ;
+Et de plus, quand bien meme il serait resolu,
+Qu'il aurait pris le joug que vous avez voulu,
+Cet autre objet, pouvant reveiller son caprice,
+Au mariage encor peut porter prejudice.
+
+- Pandolfe -
+
+C'est tres bien raisonner ; ce conseil me plait fort...
+Je vois Anselme ; va, je m'en vais faire effort
+Pour avoir promptement cette esclave funeste,
+Et la mettre en tes mains pour achever le reste.
+
+- Mascarille -
+
+ (seul.)
+
+Bon ; allons avertir mon maitre de ceci.
+Vive la fourberie, et les fourbes aussi.
+
+
+-----------
+
+Scene X. - Hippolyte, Mascarille.
+
+
+- Hippolyte -
+
+Oui, traitre, c'est ainsi que tu me rends service !
+Je viens de tout entendre, et voir ton artifice :
+A moins que de cela, l'eusse-je soupconne ?
+Tu couches d'imposture (3), et tu m'en as donne.
+Tu m'avais promis, lache, et j'avais lieu d'attendre
+Qu'on te verrait servir mes ardeurs pour Leandre ;
+Que du choix de Lelie, ou l'on veut m'obliger,
+Ton adresse et tes soins sauraient me degager ;
+Que tu m'affranchirais du projet de mon pere :
+Et cependant ici tu fais tout le contraire !
+Mais tu t'abuseras ; je sais un sur moyen
+Pour rompre cet achat ou tu pousses si bien ;
+Et je vais de ce pas...
+
+- Mascarille -
+
+ Ah ! que vous etes prompte !
+La mouche tout d'un coup a la tete vous monte (4),
+Et, sans considerer s'il a raison ou non,
+Votre esprit contre moi fait le petit demon.
+J'ai tort, et je devrais, sans finir mon ouvrage,
+Vous faire dire vrai, puisque ainsi l'on m'outrage.
+
+- Hippolyte -
+
+Par quelle illusion penses-tu m'eblouir ?
+Traitre, peux-tu nier ce que je viens d'ouir ?
+
+- Mascarille -
+
+Non. Mais il faut savoir que tout cet artifice
+Ne va directement qu'a vous rendre service ;
+Que ce conseil adroit, qui semble etre sans fard,
+Jette dans le panneau l'un et l'autre vieillard (5) ;
+Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Celie,
+Qu'a dessein de la mettre au pouvoir de Lelie ;
+Et faire que, l'effet de cette invention
+Dans le dernier exces portant sa passion,
+Anselme, rebute de son pretendu gendre,
+Puisse tourner son choix du cote de Leandre.
+
+- Hippolyte -
+
+Quoi ! tout ce grand projet, qui m'a mise en courroux,
+Tu l'as forme pour moi, Mascarille ?
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, pour vous.
+Mais puisqu'on reconnait si mal mes bons offices,
+Qu'il me faut de la sorte essuyer vos caprices,
+Et que, pour recompense, on s'en vient, de hauteur,
+Me traiter de faquin, de lache, d'imposteur,
+Je m'en vais reparer l'erreur que j'ai commise,
+Et des ce meme pas rompre mon entreprise.
+
+- Hippolyte -
+
+ (l'arretant.)
+
+Eh ! ne me traite pas si rigoureusement,
+Et pardonne aux transports d'un premier mouvement.
+
+- Mascarille -
+
+Non, non, laissez-moi faire ; il est en ma puissance
+De detourner le coup qui si fort vous offense.
+Vous ne vous plaindrez point de mes soins desormais ;
+Oui, vous aurez mon maitre, et je vous le promets.
+
+- Hippolyte -
+
+Eh ! mon pauvre garcon, que ta colere cesse !
+J'ai mal juge de toi, j'ai tort, je le confesse.
+
+ (Tirant sa bourse.)
+
+Mais je veux reparer ma faute avec ceci.
+Pourrais-tu te resoudre a me quitter ainsi ?
+
+- Mascarille -
+
+Non, je ne le saurais, quelque effort que je fasse ;
+Mais votre promptitude est de mauvaise grace.
+Apprenez qu'il n'est rien qui blesse un noble coeur
+Comme quand il peut voir qu'on le touche en l'honneur.
+
+- Hippolyte -
+
+Il est vrai, je t'ai dit de trop grosses injures :
+Mais que ces deux louis guerissent tes blessures.
+
+- Mascarille -
+
+Eh ! tout cela n'est rien ; je suis tendre a ces coups.
+Mais deja je commence a perdre mon courroux ;
+Il faut de ses amis endurer quelque chose.
+
+- Hippolyte -
+
+Pourras-tu mettre a fin ce que je me propose
+Et crois-tu que l'effet de tes desseins hardis
+Produise a mon amour le succes que tu dis ?
+
+- Mascarille -
+
+N'ayez point pour ce fait l'esprit sur des epines.
+J'ai des ressorts tout prets pour diverses machines ;
+Et quand ce stratageme a nos voeux manquerait,
+Ce qu'il ne ferait pas, un autre le ferait.
+
+- Hippolyte -
+
+Crois qu'Hippolyte au moins ne sera pas ingrate.
+
+- Mascarille -
+
+L'esperance du gain n'est pas ce qui me flatte.
+
+- Hippolyte -
+
+Ton maitre te fait signe, et veut parler a toi :
+Je te quitte ; mais songe a bien agir pour moi.
+
+
+-----------
+
+Scene XI. - Lelie, Mascarille.
+
+
+- Lelie -
+
+Que diable fais-tu la ? Tu me promets merveille ;
+Mais ta lenteur d'agir est pour moi sans pareille.
+Sans que mon bon genie au-devant m'a pousse,
+Deja tout mon bonheur eut ete renverse.
+C'etait fait de mon bien, c'etait fait de ma joie,
+D'un regret eternel je devenais la proie ;
+Bref, si je ne me fusse en ces lieux rencontre,
+Anselme avait l'esclave, et j'en etais frustre ;
+Il l'emmenait chez lui : mais j'ai pare l'atteinte,
+J'ai detourne le coup, et tant fait que, par crainte,
+Le pauvre Trufaldin l'a retenue.
+
+- Mascarille -
+
+ Et trois ;
+Quand nous serons a dix, nous ferons une croix.
+C'etait par mon adresse, o cervelle incurable,
+Qu'Anselme entreprenait cet achat favorable ;
+Entre mes propres mains on devait la livrer ;
+Et vos soins endiables nous en viennent sevrer.
+Et puis pour votre amour je m'emploierais encore !
+J'aimerais mieux cent fois etre grosse pecore,
+Devenir cruche, chou, lanterne, loup-garou,
+Et que monsieur Satan vous vint tordre le cou.
+
+
+- Lelie -
+
+ (seul.)
+
+Il nous le faut mener en quelque hotellerie,
+Et faire sur les pots decharger sa furie.
+
+
+
+ACTE II.
+--------
+
+Scene premiere. - Lelie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+A vos desirs enfin il a fallu se rendre :
+Malgre tous mes serments, je n'ai pu m'en defendre,
+Et pour vos interets, que je voulais laisser,
+En de nouveaux perils viens de m'embarrasser.
+Je suis ainsi facile ; et si de Mascarille
+Madame la nature avait fait une fille,
+Je vous laisse a penser ce que c'aurait ete.
+Toutefois n'allez pas, sur cette surete,
+Donner de vos revers au projet que je tente,
+Me faire une bevue, et rompre mon attente.
+Aupres d'Anselme encor nous vous excuserons,
+Pour en pouvoir tirer ce que nous desirons ;
+Mais si dorenavant votre imprudence eclate,
+Adieu, vous dis, mes soins pour l'objet qui vous flatte.
+
+- Lelie -
+
+Non, je serai prudent, te dis-je, ne crains rien :
+Tu verras seulement...
+
+- Mascarille -
+
+ Souvenez-vous-en bien ;
+J'ai commence pour vous un hardi stratageme.
+Votre pere fait voir une paresse extreme
+A rendre par sa mort tous vos desirs contents
+Je viens de le tuer (de parole, j'entends) :
+Je fais courir le bruit que d'une apoplexie
+Le bonhomme surpris a quitte cette vie.
+Mais avant, pour pouvoir mieux feindre ce trepas,
+J'ai fait que vers sa grange il a porte ses pas ;
+On est venu lui dire, et par mon artifice,
+Que les ouvriers qui sont apres son edifice,
+Parmi les fondements qu'ils en jettent encor,
+Avaient fait par hasard rencontre d'un tresor.
+Il a vole d'abord ; et comme a la campagne
+Tout son monde a present, hors nous deux, l'accompagne,
+Dans l'esprit d'un chacun je le tue aujourd'hui,
+Et produis un fantome enseveli pour lui.
+Jouez bien votre role ; et pour mon personnage,
+Si vous apercevez que j'y manque d'un mot,
+Dites absolument que je ne suis qu'un sot.
+
+
+-----------
+
+Scene II. - Lelie.
+
+
+- Lelie -
+
+Son esprit, il est vrai, trouve une etrange voie
+Pour adresser mes voeux au comble de leur joie ;
+Mais quand d'un bel objet on est bien amoureux,
+Que ne ferait-on pas pour devenir heureux ?
+Si l'amour est au crime une assez belle excuse,
+Il en peut bien servir a la petite ruse
+Que sa flamme aujourd'hui me force d'approuver,
+Par la douceur du bien qui m'en doit arriver.
+Juste ciel ! qu'ils sont prompts ! Je les vois en parole (6).
+Allons nous preparer a jouer notre role.
+
+
+-----------
+
+Scene III. - Anselme, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+La nouvelle a sujet de vous surprendre fort.
+
+- Anselme -
+
+Etre mort de la sorte !
+
+- Mascarille -
+
+ Il a certes, grand tort :
+Je lui sais mauvais gre d'une telle incartade.
+
+- Anselme -
+
+N'avoir pas seulement le temps d'etre malade !
+
+- Mascarille -
+
+Non, jamais homme n'eut si hate de mourir.
+
+- Anselme -
+
+Et Lelie ?
+
+- Mascarille -
+
+ Il se bat, et ne peut rien souffrir :
+Il s'est fait en maints lieux contusion et bosse,
+Et veut accompagner son papa dans la fosse :
+Enfin, pour achever, l'exces de son transport
+M'a fait en grande hate ensevelir le mort,
+De peur que cet objet, qui le rend hypocondre,
+A faire un vilain coup ne me l'allat semondre (7).
+
+- Anselme -
+
+N'importe, tu devais attendre jusqu'au soir ;
+Outre qu'encore un coup j'aurais voulu le voir,
+Qui tot ensevelit, bien souvent assassine ;
+Et tel est cru defunt, qui n'en a que la mine.
+
+- Mascarille -
+
+Je vous le garantis trepasse comme il faut.
+Au reste, pour venir au discours de tantot,
+Lelie (et l'action lui sera salutaire)
+D'un bel enterrement veut regaler son pere,
+Et consoler un peu ce defunt de son sort,
+Par le plaisir de voir faire honneur a sa mort.
+Il herite beaucoup ; mais comme en ses affaires
+Il se trouve assez neuf et ne voit encor gueres,
+Que son bien la plupart n'est point en ces quartiers,
+Ou que ce qu'il y tient consiste en des papiers,
+Il voudrait vous prier, ensuite de l'instance
+D'excuser de tantot son trop de violence,
+De lui preter au moins pour ce dernier devoir...
+
+- Anselme -
+
+Tu me l'as deja dit, et je m'en vais le voir.
+
+- Mascarille -
+
+ (seul.)
+
+Jusques ici du moins tout va le mieux du monde.
+Tachons a ce progres que le reste reponde ;
+Et, de peur de trouver dans le port un ecueil,
+conduisons le vaisseau de la main et de l'oeil.
+
+
+-----------
+
+Scene IV. - Anselme, Lelie, Mascarille.
+
+
+- Anselme -
+
+Sortons ; je ne saurais qu'avec douleur tres forte
+Le voir empaquete de cette etrange sorte.
+Las ! en si peu de temps ! Il vivait ce matin !
+
+- Mascarille -
+
+En peu de temps parfois on fait bien du chemin.
+
+- Lelie -
+
+ (pleurant.)
+
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ Mais quoi, cher Lelie ! enfin il etait homme.
+On n'a point pour la mort de dispense de Rome.
+
+- Lelie -
+
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ Sans leur dire gare, elle abat les humains,
+Et contre eux de tout temps a de mauvais desseins.
+
+- Lelie -
+
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ Ce fier animal, pour toutes les prieres,
+Ne perdrait pas un coup de ses dents meurtrieres ;
+Tout le monde y passe.
+
+- Lelie -
+
+ Ah !
+
+- Mascarille -
+
+ Vous avez beau precher,
+Ce deuil enracine ne se peut arracher.
+
+- Anselme -
+
+Si malgre ces raisons, votre ennui persevere,
+Mon cher Lelie, au moins faites qu'il se modere.
+
+- Lelie -
+
+Ah !
+
+- Mascarille -
+
+ Il n'en fera rien, je connais son humeur.
+
+- Anselme -
+
+Au reste, sur l'avis de votre serviteur,
+J'apporte ici l'argent qui vous est necessaire
+Pour faire celebrer les obseques d'un pere.
+
+- Lelie -
+
+Ah ! ah !
+
+- Mascarille -
+
+ Comme a ce mot s'augmente sa douleur !
+Il ne peut, sans mourir, songer a ce malheur.
+
+- Anselme -
+
+Je sais que vous verrez aux papiers du bonhomme
+Que je suis debiteur d'une plus grande somme :
+Mais quand par ces raisons je ne vous devrais rien,
+Vous pourriez librement disposer de mon bien.
+Tenez, je suis tout votre, et le ferai paraitre.
+
+- Lelie -
+
+ (s'en allant.)
+
+Ah !
+
+- Mascarille -
+
+ Le grand deplaisir que sent monsieur mon maitre !
+
+- Anselme -
+
+Mascarille, je crois qu'il serait a propos
+Qu'il me fit de sa main un recu de deux mots.
+
+- Mascarille -
+
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ Des evenements l'incertitude est grande.
+
+- Mascarille -
+
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ Faisons-lui signer le mot que je demande.
+
+- Mascarille -
+
+Las ! en l'etat qu'il est, comment vous contenter ?
+Donnez-lui le loisir de se desattrister ;
+Et quand ses deplaisirs prendront quelque allegeance,
+J'aurai soin d'en tirer d'abord votre assurance.
+Adieu. Je sens mon coeur qui se gonfle d'ennui,
+Et m'en vais tout mon soul pleurer avecque lui.
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ (seul.)
+
+ Le monde est rempli de beaucoup de traverses ;
+Chaque homme tous les jours en ressent de diverses ;
+Et jamais ici-bas...
+
+
+-----------
+
+Scene V. - Pandolfe, Anselme.
+
+
+- Anselme -
+
+ Ah ! bon Dieu ! je fremi !
+Pandolfe qui revient ! Fut-il bien endormi (8) !
+Comme depuis sa mort sa face est amaigrie !
+Las ! ne m'approchez pas de plus pres, je vous prie !
+J'ai trop de repugnance a coudoyer un mort.
+
+- Pandolfe -
+
+D'ou peut donc provenir ce bizarre transport ?
+
+- Anselme -
+
+Dites-moi de bien loin quel sujet vous amene.
+Si pour me dire adieu vous prenez tant de peine,
+C'est trop de courtoisie, et veritablement
+Je me serais passe de votre compliment.
+Si votre ame est en peine, et cherche des prieres,
+Las ! je vous en promets ; et ne m'effrayez gueres !
+Foi d'homme epouvante, je vais faire a l'instant
+Prier tant Dieu pour vous que vous serez content.
+ Disparaissez donc, je vous prie,
+ Et que le ciel, par sa bonte,
+ Comble de joie et de sante
+ Votre defunte seigneurie !
+
+- Pandolfe -
+
+ (riant.)
+
+Malgre tout mon depit, il m'y faut prendre part.
+
+- Anselme -
+
+Las ! pour un trepasse vous etes bien gaillard.
+
+- Pandolfe -
+
+Est-ce jeu, dites-nous, ou bien si c'est folie,
+Qui traite de defunt une personne en vie ?
+
+- Anselme -
+
+Helas ! vous etes mort, et je viens de vous voir.
+
+- Pandolfe -
+
+Quoi ! j'aurais trepasse sans m'en apercevoir ?
+
+- Anselme -
+
+Sitot que Mascarille en a dit la nouvelle,
+J'en ai senti dans l'ame une douleur mortelle.
+
+- Pandolfe -
+
+Mais, enfin, dormez-vous ? etes-vous eveille ?
+Me connaissez-vous pas ?
+
+- Anselme -
+
+ Vous etes habille
+D'un corps aerien qui contrefait le votre,
+Mais qui dans un moment peut devenir tout autre.
+Je crains fort de vous voir comme un geant grandir,
+Et tout votre visage affreusement laidir.
+Pour Dieu ! ne prenez point de vilaine figure ;
+J'ai prou (9) de ma frayeur en cette conjoncture.
+
+- Pandolfe -
+
+En une autre saison, cette naivete
+Dont vous accompagnez votre credulite,
+Anselme, me serait un charmant badinage,
+Et j'en prolongerais le plaisir davantage :
+Mais, avec cette mort, un tresor suppose,
+Dont parmi les chemins on m'a desabuse,
+Fomente dans mon ame un soupcon legitime.
+Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime,
+Sur qui ne peuvent rien la crainte et le remords,
+Et qui pour ses desseins a d'etranges ressorts.
+
+- Anselme -
+
+M'aurait-on joue piece et fait supercherie ?
+Ah ! vraiment, ma raison, vous seriez fort jolie !
+Touchons un peu pour voir : en effet, c'est bien lui.
+Malepeste du sot que je suis aujourd'hui !
+De grace, n'allez pas divulguer un tel conte ;
+On en ferait jouer quelque farce a ma honte :
+Mais, Pandolfe, aidez-moi vous-meme a retirer
+L'argent que j'ai donne pour vous faire enterrer.
+
+- Pandolfe -
+
+De l'argent, dites-vous ? Ah ! voila l'encolure !
+Voila le noeud secret de toute l'aventure !
+A votre dam. Pour moi, sans m'en mettre en souci,
+Je vais faire informer de cette affaire ici
+Contre ce Mascarille ; et si l'on peut le prendre,
+Quoi qu'il puisse couter, je le veux faire pendre.
+
+- Anselme -
+
+ (seul.)
+
+Et moi, la bonne dupe a trop croire un vaurien,
+Il faut donc qu'aujourd'hui je perde et sens et bien.
+Il me sied bien, ma foi, de porter tete grise,
+Et d'etre encor si prompt a faire une sottise ;
+D'examiner si peu sur un premier rapport...
+Mais je vois...
+
+
+-----------
+
+Scene VI. - Lelie, Anselme.
+
+
+- Lelie -
+
+ (sans voir Anselme.)
+
+ Maintenant, avec ce passe-port,
+Je puis a Trufaldin rendre aisement visite.
+
+- Anselme -
+
+A ce que je puis voir, votre douleur vous quitte ?
+
+- Lelie -
+
+Que dites-vous ? Jamais elle ne quittera
+Un coeur qui cherement toujours la gardera.
+
+- Anselme -
+
+Je reviens sur mes pas vous dire avec franchise
+Que tantot avec vous j'ai fait une meprise ;
+Que parmi ces louis, quoiqu'ils semblent tres beaux,
+J'en ai, sans y penser, mele que je tiens faux ;
+Et j'apporte sur moi de quoi mettre en leur place.
+De nos faux monnayeurs l'insupportable audace
+Pullule en cet Etat d'une telle facon,
+Qu'on ne recoit plus rien qui soit hors de soupcon.
+Mon Dieu ! qu'on ferait bien de les faire tous pendre !
+
+- Lelie -
+
+Vous me faites plaisir de les vouloir reprendre ;
+Mais je n'en ai point vu de faux, comme je croi.
+
+- Anselme -
+
+Je les connaitrai bien : montrez, montrez-les moi.
+Est-ce tout ?
+
+- Lelie -
+
+ Oui.
+
+- Anselme -
+
+ Tant mieux. Enfin je vous raccroche,
+Mon argent bien-aime ; rentrez dedans ma poche ;
+Et vous, mon brave escroc, vous ne tenez plus rien.
+Vous tuez donc des gens qui se portent fort bien ?
+Et qu'auriez-vous donc fait sur moi, chetif beau-pere ?
+Ma foi, je m'engendrais d'une belle maniere,
+Et j'allais prendre en vous un beau-fils fort discret !
+Allez, allez mourir de honte et de regret.
+
+- Lelie -
+
+ (seul.)
+
+Il faut dire : J'en tiens. Quelle surprise extreme !
+D'ou peut-il avoir su sitot le stratageme ?
+
+
+-----------
+
+Scene VII. - Lelie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ! vous etiez sorti ? Je vous cherchais partout.
+Eh bien ! en sommes-nous enfin venus a bout ?
+Je le donne en six coups au fourbe le plus brave.
+Ca, donnez-moi que j'aille acheter notre esclave :
+Votre rival apres sera bien etonne.
+
+- Lelie -
+
+Ah ! mon pauvre garcon, la chance a bien tourne !
+Pourrais-tu de mon sort deviner l'injustice ?
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ! que serait-ce ?
+
+- Lelie -
+
+ Anselme, instruit de l'artifice,
+M'a repris maintenant tout ce qu'il nous pretait,
+Sous couleur de changer de l'or que l'on doutait.
+
+- Mascarille -
+
+Vous vous moquez peut-etre ?
+
+- Lelie -
+
+ Il est trop veritable.
+
+- Mascarille -
+
+Tout de bon ?
+
+- Lelie -
+
+ Tout de bon : j'en suis inconsolable.
+Tu te vas emporter d'un courroux sans egal.
+
+- Mascarille -
+
+Moi, Monsieur ! Quelque sot (10) : la colere fait mal,
+Et je veux me choyer, quoi qu'enfin il arrive.
+Que Celie, apres tout, soit ou libre ou captive,
+Que Leandre l'achete, ou qu'elle reste la,
+Pour moi, je m'en soucie autant que de cela.
+
+- Lelie -
+
+Ah ! n'aye point pour moi si grande indifference,
+Et sois plus indulgent a ce peu d'imprudence !
+Sans ce dernier malheur, ne m'avoueras-tu pas
+Que j'avais fait merveille, et qu'en ce feint trepas
+J'eludais un chacun d'un deuil si vraisemblable,
+Que les plus clairvoyants l'auraient cru veritable ?
+
+- Mascarille -
+
+Vous avez en effet sujet de vous louer.
+
+- Lelie -
+
+Et bien ! je suis coupable, et je veux l'avouer.
+Mais si jamais mon bien te fut considerable (11),
+Repare ce malheur, et me sois secourable.
+
+- Mascarille -
+
+Je vous baise les mains ; je n'ai pas le loisir.
+
+- Lelie -
+
+Mascarille ! mon fils !
+
+- Mascarille -
+
+ Point.
+
+- Lelie -
+
+ Fais-moi ce plaisir.
+
+- Mascarille -
+
+Non, je n'en ferai rien.
+
+- Lelie -
+
+ Si tu m'es inflexible,
+Je m'en vais me tuer.
+
+- Mascarille -
+
+ Soit ; il vous est loisible.
+
+- Lelie -
+
+Je ne te puis flechir ?
+
+- Mascarille -
+
+ Non.
+
+- Lelie -
+
+ Vois-tu le fer pret ?
+
+- Mascarille -
+
+Oui.
+
+- Lelie -
+
+ Je vais le pousser.
+
+- Mascarille -
+
+ Faites ce qu'il vous plait.
+
+- Lelie -
+
+Tu n'auras pas regret de m'arracher la vie ?
+
+- Mascarille -
+
+Non.
+
+- Lelie -
+
+ Adieu Mascarille.
+
+- Mascarille -
+
+ Adieu Monsieur Lelie.
+
+- Lelie -
+
+Quoi !...
+
+- Mascarille -
+
+ Tuez-vous donc vite. Ah ! que de longs devis (12).
+
+- Lelie -
+
+Tu voudrais bien, ma foi, pour avoir mes habits,
+Que je fisse le sot, et que je me tuasse.
+
+- Mascarille -
+
+Savais-je pas qu'enfin ce n'etait que grimace ;
+Et, quoi que ces esprits jurent d'effectuer,
+Qu'on n'est point aujourd'hui si prompt a se tuer ?
+
+
+-----------
+
+Scene VIII. - Trufaldin, Leandre, Lelie, Mascarille.
+(Trufaldin parle bas a Leandre dans le fond du theatre.)
+
+
+- Lelie -
+
+Que vois-je ? mon rival et Trufaldin ensemble !
+Il achete Celie ; ah ! de frayeur je tremble.
+
+- Mascarille -
+
+Il ne faut point douter qu'il fera ce qu'il peut,
+Et s'il a de l'argent, qu'il pourra ce qu'il veut.
+Pour moi, j'en suis ravi. Voila la recompense
+De vos brusques erreurs, de votre impatience.
+
+- Lelie -
+
+Que dois-je faire ? dis ; veuille me conseiller.
+
+- Mascarille -
+
+Je ne sais.
+
+- Lelie -
+
+ Laisse-moi, je vais le quereller.
+
+- Mascarille -
+
+Qu'en arrivera-t-il ?
+
+- Lelie -
+
+ Que veux-tu que je fasse
+Pour empecher ce coup ?
+
+- Mascarille -
+
+ Allez, je vous fais grace ;
+Je jette encore un oeil pitoyable sur vous.
+Laissez-moi l'observer ; par des moyens plus doux
+Je vais, comme je le crois, savoir ce qu'il projette.
+
+ (Lelie sort.)
+
+- Trufaldin -
+
+ (a Leandre.)
+
+Quand on viendra tantot, c'est une affaire faite.
+
+ (Trufaldin sort.)
+
+- Mascarille -
+
+ (a part, en s'en allant.)
+
+Il faut que je l'attrape, et que de ses desseins
+Je sois le confident, pour mieux les rendre vains.
+
+- Leandre -
+
+ (seul.)
+
+Graces au ciel, voila mon bonheur hors d'atteinte ;
+J'ai su me l'assurer, et je n'ai plus de crainte.
+Quoi que desormais puisse entreprendre un rival,
+Il n'est plus en pouvoir de me faire du mal.
+
+
+-----------
+
+Scene IX. - Leandre, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+ (dit ces deux vers dans la maison, et entre
+ sur le theatre.)
+
+Ahi ! a l'aide ! au meurtre ! au secours ! on m'assomme !
+Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! O traitre ! o bourreau d'homme !
+
+- Leandre -
+
+D'ou procede cela ? Qu'est-ce ? que te fait-on ?
+
+- Mascarille -
+
+On vient de me donner deux cents coups de baton.
+
+- Leandre -
+
+Qui ?
+
+- Mascarille -
+
+ Lelie.
+
+- Leandre -
+
+ Et pourquoi ?
+
+- Mascarille -
+
+ Pour une bagatelle
+Il me chasse, et me bat d'une facon cruelle.
+
+- Leandre -
+
+Ah ! vraiment il a tort.
+
+- Mascarille -
+
+ Mais, ou je ne pourrai,
+Ou je jure bien fort que je m'en vengerai.
+Oui, je te ferai voir, batteur que Dieu confonde,
+Que ce n'est pas pour rien qu'il faut rouer le monde ;
+Que je suis un valet, mais fort homme d'honneur,
+Et qu'apres m'avoir eu quatre ans pour serviteur,
+Il ne me fallait pas payer en coups de gaules,
+Et me faire un affront si sensible aux epaules.
+Je te le dis encor, je saurai m'en venger :
+Une esclave te plait, tu voulais m'engager
+A la mettre en tes mains, et je veux faire en sorte
+Qu'un autre te l'enleve, ou le diable m'emporte.
+
+- Leandre -
+
+Ecoute, Mascarille, et quitte ce transport.
+Tu m'as plu de tout temps, et je souhaitais fort
+Qu'un garcon comme toi, plein d'esprit et fidele,
+A mon service un jour put attacher son zele :
+Enfin, si le parti te semble bon pour toi,
+Si tu veux me servir, je t'arrete avec moi.
+
+- Mascarille -
+
+Oui, Monsieur, d'autant mieux que le destin propice
+M'offre a me bien venger, en vous rendant service ;
+Et que, dans mes efforts pour vos contentements,
+Je puis a mon brutal trouver des chatiments :
+De Celie, en un mot, par mon adresse extreme...
+
+- Leandre -
+
+Mon amour s'est rendu cet office lui-meme.
+Enflamme d'un objet qui n'a point de defaut,
+Je viens de l'acheter moins encor qu'il ne vaut.
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ! Celie est a vous.
+
+- Leandre -
+
+ Tu la verrais paraitre,
+Si de mes actions j'etais tout a fait maitre :
+Mais quoi ! mon pere l'est : comme il a volonte,
+Ainsi que je l'apprends d'un paquet apporte,
+De me determiner a l'hymen d'Hippolyte,
+J'empeche qu'un rapport de tout ceci l'irrite.
+Donc avec Trufaldin (car je sors de chez lui)
+J'ai voulu tout expres agir au nom d'autrui ;
+Et l'achat fait, ma bague est la marque choisie
+Sur laquelle au premier il doit livrer Celie.
+Je songe auparavant a chercher les moyens
+D'oter aux yeux de tous ce qui charme les miens ;
+A trouver promptement un endroit favorable
+Ou puisse etre en secret cette captive aimable.
+
+- Mascarille -
+
+Hors de la ville un peu, je puis avec raison
+D'un vieux parent que j'ai vous offrir la maison ;
+La vous pourrez la mettre avec toute assurance,
+Et de cette action nul n'aura connaissance.
+
+- Leandre -
+
+Oui, ma foi, tu me fais un plaisir souhaite.
+Tiens donc, et va pour moi prendre cette beaute.
+Des que par Trufaldin ma bague sera vue,
+Aussitot en tes mains elle sera rendue,
+Et dans cette maison tu me la conduiras,
+Quand... Mais chut, Hippolyte est ici sur nos pas.
+
+
+-----------
+
+Scene X. - Hippolyte, Leandre, Mascarille.
+
+
+- Hippolyte -
+
+Je dois vous annoncer, Leandre, une nouvelle ;
+Mais la trouverez-vous agreable ou cruelle ?
+
+- Leandre -
+
+Pour en pouvoir juger et repondre soudain,
+Il faudrait la savoir.
+
+- Hippolyte -
+
+ Donnez-moi donc la main
+Jusqu'au temple ; en marchant je pourrai vous l'apprendre.
+
+- Leandre -
+
+ (a Mascarille.)
+
+Va, va-t'en me servir sans davantage attendre.
+
+
+-----------
+
+Scene XI. - Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Oui, je vais te servir d'un plat de ma facon.
+Fut-il jamais au monde un plus heureux garcon ?
+Oh ! que dans un moment Lelie aura de joie !
+Sa maitresse en nos mains tomber par cette voie !
+Recevoir tout son bien d'ou l'on attend son mal !
+Et devenir heureux par la main d'un rival !
+Apres ce rare exploit, je veux que l'on s'apprete
+A me peindre en heros, un laurier sur la tete,
+Et qu'au bas du portrait on mette en lettres d'or :
+"Vivat Mascarillus, fourbum imperator" !
+
+
+-----------
+
+Scene XII. - Trufaldin, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Hola !
+
+- Trufaldin -
+
+ Que voulez-vous ?
+
+- Mascarille -
+
+ Cette bague connue
+Vous dira le sujet qui cause ma venue.
+
+- Trufaldin -
+
+Oui, je reconnais bien la bague que voila.
+Je vais querir l'esclave ; arretez un peu la.
+
+
+-----------
+
+Scene XIII. - Trufaldin, Un Courrier, Mascarille.
+
+
+- Le Courrier -
+
+ (a Trufaldin.)
+
+Seigneur, obligez-moi de m'enseigner un homme...
+
+- Trufaldin -
+
+Et qui ?
+
+- Le Courrier -
+
+ Je crois que c'est Trufaldin qu'il se nomme.
+
+- Trufaldin -
+
+Et que lui voulez-vous ? Vous le voyez ici.
+
+- Le Courrier -
+
+Lui rendre seulement la lettre que voici.
+
+- Trufaldin -
+
+ (lit.)
+
+" Le ciel, dont la bonte prend souci de ma vie, "
+" Vient de me faire ouir, par un bruit assez doux, "
+" Que ma fille, a quatre ans par des voleurs ravie, "
+" Sous le nom de Celie est esclave chez vous. "
+" Si vous sutes jamais ce que c'est qu'etre pere, "
+" Et vous trouvez sensible aux tendresses du sang, "
+" Conservez-moi chez vous cette fille si chere, "
+" Comme si de la votre elle tenait le rang. "
+" Pour l'aller retirer je pars d'ici moi-meme, "
+" Et vous vais de vos soins recompenser si bien, "
+" Que par votre bonheur, que je veux rendre extreme, "
+" Vous benirez le jour ou vous causez le mien. "
+ " De Madrid. "
+ " Don Pedro De Gusman, "
+ " Marquis de Montalcane. "
+
+ (il continue.)
+
+Quoiqu'a leur nation bien peu de foi soit due,
+Ils me l'avaient bien dit, ceux qui me l'ont vendue,
+Que je verrais dans peu quelqu'un la retirer,
+Et que je n'aurais pas sujet d'en murmurer ;
+Et cependant j'allais, par mon impatience,
+Perdre aujourd'hui les fruits d'une haute esperance.
+
+ (au courrier.)
+
+Un seul moment plus tard, tous vos pas etaient vains,
+J'allais mettre a l'instant cette fille en ses mains.
+Mais suffit ; j'en aurai tout le soin qu'on desire.
+
+ (Le courrier sort.)
+
+ (a Mascarille.)
+
+Vous-meme vous voyez ce que je viens de lire.
+Vous direz a celui qui vous a fait venir
+Que je ne lui saurais ma parole tenir ;
+Qu'il vienne retirer son argent.
+
+- Mascarille -
+
+ Mais l'outrage
+Que vous lui faites...
+
+- Trufaldin -
+
+ Va, sans causer davantage.
+
+- Mascarille -
+
+ (seul.)
+
+Ah ! le facheux paquet que nous venons d'avoir !
+Le sort a bien donne la baie (13) a mon espoir ;
+Et bien a la malheure (14) est-il venu d'Espagne,
+Ce courrier que la foudre ou la grele accompagne.
+Jamais, certes, jamais plus beau commencement
+N'eut en si peu de temps plus triste evenement.
+
+
+-----------
+
+Scene XIV. - Lelie, riant ; Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Quel beau transport de joie a present vous inspire ?
+
+- Lelie -
+
+Laisse-m'en rire encore avant que te le dire.
+
+- Mascarille -
+
+Ca, rions donc bien fort, nous en avons sujet.
+
+- Lelie -
+
+Ah ! je ne serai plus de tes plaintes l'objet.
+Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries,
+Que je gate en brouillon toutes tes fourberies :
+J'ai bien joue moi-meme un tour des plus adroits.
+Il est vrai, je suis prompt, et m'emporte parfois ;
+Mais pourtant, quand je veux, j'ai l'imaginative
+Aussi bonne, en effet, que personne qui vive ;
+Et toi-meme avoueras que ce que j'ai fait, part
+D'une pointe d'esprit ou peu de monde a part.
+
+- Mascarille -
+
+Sachons donc ce qu'a fait cette imaginative.
+
+- Lelie -
+
+Tantot, l'esprit emu d'une frayeur bien vive,
+D'avoir vu Trufaldin avecque mon rival,
+Je songeais a trouver un remede a ce mal,
+Lorsque, me ramassant tout entier en moi-meme,
+J'ai concu, digere, produit un stratageme
+Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas,
+Doivent, sans contredit, mettre pavillon bas.
+
+- Mascarille -
+
+Mais qu'est-ce ?
+
+- Lelie -
+
+ Ah ! s'il te plait, donne-toi patience.
+J'ai donc feint une lettre avecque diligence,
+Comme d'un grand seigneur ecrite a Trufaldin,
+Qui mande qu'ayant su, par un heureux destin,
+Qu'une esclave qu'il tient sous le nom de Celie
+Est sa fille, autrefois par des voleurs ravie,
+Il veut la venir prendre, et le conjure au moins
+De la garder toujours, de lui rendre ses soins ;
+Qu'a ce sujet il part d'Espagne, et doit pour elle
+Par de si grands presents reconnaitre son zele,
+Qu'il n'aura point regret de causer son bonheur.
+
+- Mascarille -
+
+Fort bien.
+
+- Lelie -
+
+ Ecoute donc, voici le meilleur.
+La lettre que je dis a donc ete remise ;
+Mais sais-tu bien comment ? En saison si bien prise,
+Que le porteur m'a dit que, sans ce trait falot,
+Un homme l'emmenait, qui s'est trouve fort sot.
+
+- Mascarille -
+
+Vous avez fait ce coup sans vous donner au diable ?
+
+- Lelie -
+
+Oui. D'un tour si subtil m'aurais-tu cru capable ?
+Loue au moins mon adresse, et la dexterite
+Dont je romps d'un rival le dessein concerte.
+
+- Mascarille -
+
+A vous pouvoir louer selon votre merite,
+Je manque d'eloquence, et ma force est petite.
+Oui, pour bien etaler set effort releve,
+Ce bel exploit de guerre a nos yeux acheve,
+Ce grand et rare effet d'une imaginative
+Qui ne cede en vigueur a personne qui vive,
+ma langue est impuissante, et je voudrais avoir
+Celles de tous les gens du plus exquis savoir,
+Pour vous dire en beaux vers, ou bien en docte prose,
+Que vous serez toujours, quoi que l'on se propose,
+Tout ce que vous avez ete durant vos jours ;
+C'est-a-dire, un esprit chausse tout a rebours,
+Une raison malade et toujours en debauche,
+Un envers du bon sens, un jugement a gauche,
+Un brouillon, une bete, un brusque, un etourdi,
+Que sais-je ? un... cent fois plus encor que je ne di.
+C'est faire en abrege votre panegyrique.
+
+- Lelie -
+
+Apprends-moi le sujet qui contre moi te pique ;
+Ai-je fait quelque chose ? Eclaircis-moi ce point.
+
+- Mascarille -
+
+Non, vous n'avez rien fait ; mais ne me suivez point.
+
+- Lelie -
+
+Je te suivrai partout pour savoir ce mystere.
+
+- Mascarille -
+
+Oui ? Sus donc, preparez vos jambes a bien faire,
+Car je vais vous fournir de quoi les exercer.
+
+- Lelie -
+
+ (seul.)
+
+Il m'echappe. O malheur qui ne se peut forcer !
+Aux discours qu'il m'a faits que saurais-je comprendre ?
+Et quel mauvais office aurais-je pu me rendre ?
+
+
+
+ACTE III.
+---------
+
+Scene premiere. - Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Taisez-vous, ma bonte, cessez votre entretien ;
+Vous etes une sotte, et je n'en ferai rien.
+Oui, vous avez raison, mon courroux, je l'avoue ;
+Relier tant de fois ce qu'un brouillon denoue,
+C'est trop de patience ; et je dois en sortir,
+Apres de si beaux coups qu'il a su divertir.
+Mais aussi raisonnons un peu sans violence.
+Si je suis maintenant ma juste impatience,
+On dira que je cede a la difficulte ;
+Que je me trouve a bout de ma subtilite :
+Et que deviendra lors cette publique estime
+Qui te vante partout pour un fourbe sublime,
+Et que tu t'es acquise en tant d'occasions,
+A ne t'etre jamais vu court d'inventions ?
+L'honneur, o Mascarille, est une belle chose !
+A tes nobles travaux ne fait aucune pause ;
+Et quoi qu'un maitre ait fait pour te faire enrager,
+Acheve pour ta gloire, et non pour l'obliger.
+Mais quoi ! Que ferais-tu, que de l'eau toute claire ?
+Traverse sans repos par ce demon contraire,
+Tu vois qu'a chaque instant il te fait dechanter,
+Et que c'est battre l'eau de pretendre arreter
+Ce torrent effrene, qui de tes artifices
+Renverse en un moment les plus beaux edifices.
+Eh bien ! pour toute grace, encore un coup du moins,
+Au hasard du succes sacrifions des soins ;
+Et s'il poursuit encore a rompre notre chance,
+J'y consens, otons-lui toute notre assistance.
+Cependant notre affaire encor n'irait pas mal,
+Si par la nous pouvions perdre notre rival,
+Et que Leandre enfin, lasse de sa poursuite,
+Nous laissat jour entier pour ce que je medite.
+Oui, je roule en ma tete un trait ingenieux,
+Dont je promettrais bien un succes glorieux,
+Si je puis n'avoir plus cet obstacle a combattre.
+Bon, voyons si son feu se rend opiniatre.
+
+
+-----------
+
+Scene II. - Leandre, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, j'ai perdu temps, votre homme se dedit.
+
+- Leandre -
+
+De la chose lui-meme il m'a fait un recit ;
+Mais c'est bien plus : j'ai su que tout ce beau mystere
+D'un rapt d'Egyptiens, d'un grand seigneur pour pere,
+Qui doit partir d'Espagne et venir en ces lieux,
+N'est qu'un pur stratageme, un trait facetieux,
+Une histoire a plaisir, un conte dont Lelie
+A voulu detourner notre achat de Celie.
+
+- Mascarille -
+
+Voyez un peu la fourbe !
+
+- Leandre -
+
+ Et pourtant Trufaldin
+Est si bien imprime de ce conte badin,
+Mord si bien a l'appat de cette faible ruse,
+Qu'il ne veut point souffrir que l'on le desabuse.
+
+- Mascarille -
+
+C'est pourquoi desormais il la gardera bien,
+Et je ne vois pas lieu d'y pretendre plus rien.
+
+- Leandre -
+
+Si d'abord a mes yeux elle parut aimable,
+Je viens de la trouver tout a fait adorable ;
+Et je suis en suspens si, pour me l'acquerir,
+Aux extremes moyens je ne dois point courir,
+Par le don de ma foi rompre sa destinee,
+Et changer ses liens en ceux de l'hymenee.
+
+- Mascarille -
+
+Vous pourriez l'epouser ?
+
+- Leandre -
+
+ Je ne sais ; mais enfin,
+Si quelque obscurite se trouve en son destin,
+Sa grace et sa vertu sont de douces amorces
+Qui, pour tirer les coeurs, ont d'incroyables forces.
+
+- Mascarille -
+
+Sa vertu, dites-vous ?
+
+- Leandre -
+
+ Quoi ? que murmures-tu ?
+Acheve, explique-toi sur ce mot de vertu.
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, votre visage en un moment s'altere,
+Et je ferai bien mieux peut-etre de me taire.
+
+- Leandre -
+
+Non, non, parle.
+
+- Mascarille -
+
+ Eh bien donc, tres charitablement,
+Je veux vous retirer de votre aveuglement.
+Cette fille...
+
+- Leandre -
+
+ Poursuis.
+
+- Mascarille -
+
+ N'est rien moins qu'inhumaine :
+Dans le particulier elle oblige sans peine,
+Et son coeur, croyez-moi, n'est point roche, apres tout,
+A quiconque la sait prendre par le bon bout ;
+Elle fait la sucree, et veut passer pour prude ;
+Mais je puis en parler avecque certitude.
+Vous savez que je suis quelque peu d'un metier
+A me devoir connaitre en un pareil gibier.
+
+- Leandre -
+
+Celie...
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, sa pudeur n'est que franche grimace,
+Qu'une ombre de vertu qui garde mal sa place,
+Et qui s'evanouit, comme l'on peut savoir,
+Aux rayons du soleil qu'une bourse fait voir (15).
+
+- Leandre -
+
+Las ! que dis-tu ? Croirai-je un discours de la sorte ?
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, les volontes sont libres : que m'importe ?
+Non, ne me croyez pas, suivez votre dessein,
+Prenez cette matoise, et lui donnez la main ;
+Toute la ville en corps reconnaitra ce zele,
+Et vous epouserez le bien public en elle.
+
+- Leandre -
+
+Quelle surprise etrange !
+
+- Mascarille -
+
+ (a part.)
+
+ Il a pris l'hamecon,
+Courage ! s'il s'y peut enferrer tout de bon,
+Nous nous otons du pied une facheuse epine.
+
+- Leandre -
+
+Oui, d'un coup etonnant ce discours m'assassine.
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ! vous pourriez...
+
+- Leandre -
+
+ Va-t-en jusqu'a la poste, et voi ;
+Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi.
+
+ (seul, apres avoir reve.)
+
+Qui ne s'y fut trompe ! Jamais l'air d'un visage,
+Si ce qu'il dit est vrai, n'imposa davantage.
+
+
+-----------
+
+Scene III. - Lelie, Leandre.
+
+
+- Lelie -
+
+Du chagrin qui vous tient quel peut etre l'objet ?
+
+- Leandre -
+
+Moi ?
+
+- Lelie -
+
+ Vous-meme.
+
+- Leandre -
+
+ Pourtant je n'en ai point sujet.
+
+- Lelie -
+
+Je vois bien ce que c'est, Celie en est la cause.
+
+- Leandre -
+
+Mon esprit ne court pas apres si peu de chose.
+
+- Lelie -
+
+Pour elle vous aviez pourtant de grands desseins :
+Mais il faut dire ainsi, lorsqu'ils se trouvent vains.
+
+- Leandre -
+
+Si j'etais assez sot pour cherir ses caresses,
+Je me moquerais bien de toutes vos finesses.
+
+- Lelie -
+
+Quelles finesses donc ?
+
+- Leandre -
+
+ Mon Dieu ! nous savons tout.
+
+- Lelie -
+
+Quoi ?
+
+- Leandre -
+
+ Votre procede de l'un a l'autre bout.
+
+- Lelie -
+
+C'est de l'hebreu pour moi, je n'y puis rien comprendre.
+
+- Leandre -
+
+Feignez, si vous voulez, de ne me pas entendre ;
+Mais, croyez-moi, cessez de craindre pour un bien
+Ou je serais fache de vous disputer rien.
+J'aime fort la beaute qui n'est point profanee,
+Et je ne veux point bruler pour une abandonnee.
+
+- Lelie -
+
+Tout beau, tout beau, Leandre !
+
+- Leandre -
+
+ Ah ! que vous etes bon !
+Allez, vous dis-je encor, servez-la sans soupcon ;
+Vous pourrez vous nommer homme a bonnes fortunes.
+Il est vrai, sa beaute n'est pas des plus communes ;
+Mais, en revanche aussi, le reste est fort commun.
+
+- Lelie -
+
+Leandre, arretons la ce discours importun.
+Contre moi tant d'efforts qu'il vous plaira pour elle ;
+Mais, surtout, retenez cette atteinte mortelle.
+Sachez que je m'impute a trop de lachete
+D'entendre mal parler de ma divinite ;
+Et que j'aurai toujours bien moins de repugnance
+A souffrir votre amour, qu'un discours qui l'offense.
+
+- Leandre -
+
+Ce que j'avance ici me vient de bonne part.
+
+- Lelie -
+
+Quiconque vous l'a dit est un lache, un pendard.
+On ne peut imposer de tache a cette fille,
+Je connais bien son coeur.
+
+- Leandre -
+
+ Mais, enfin, Mascarille
+D'un semblable proces est juge competent :
+C'est lui qui la condamne.
+
+- Lelie -
+
+ Oui !
+
+- Leandre -
+
+ Lui-meme.
+
+- Lelie -
+
+ Il pretend
+D'une fille d'honneur insolemment medire,
+Et que peut-etre encor je n'en ferai que rire !
+Gage qu'il se dedit.
+
+- Leandre -
+
+ Et moi gage que non.
+
+- Lelie -
+
+Parbleu ! je le ferais mourir sous le baton,
+S'il m'avait soutenu des faussetes pareilles.
+
+- Leandre -
+
+Moi je lui couperais sur-le-champ les oreilles,
+S'il n'etait pas garant de tout ce qu'il m'a dit.
+
+
+-----------
+
+Scene IV. - Lelie, Leandre, Mascarille.
+
+
+- Lelie -
+
+Ah ! bon, bon, le voila. Venez ca, chien maudit.
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ?
+
+- Lelie -
+
+ Langue de serpent, fertile en impostures,
+Vous osez sur Celie attacher vos morsures,
+Et lui calomnier la plus rare vertu
+Qui puisse faire eclat sous son sort abattu ?
+
+- Mascarille -
+
+ (bas, a Lelie.)
+
+Doucement, ce discours est de mon industrie.
+
+- Lelie -
+
+Non, non, point de clin d'oeil et point de raillerie ;
+Je suis aveugle a tout, sourd a quoi que ce soit ;
+Fut-ce mon propre frere, il me la payeroit.
+Et sur ce que j'adore oser porter le blame,
+C'est me faire une plaie au plus tendre de l'ame.
+Tous ces signes sont vains. Quels discours as-tu faits ?
+
+- Mascarille -
+
+Mon Dieu ! ne cherchons point querelle, ou je m'en vais.
+
+- Lelie -
+
+Tu n'echapperas pas.
+
+- Mascarille -
+
+ Ahi !
+
+- Lelie -
+
+ Parle donc, confesse.
+
+- Mascarille -
+
+ (bas, a Lelie.)
+
+Laissez-moi, je vous dis que c'est un tour d'adresse.
+
+- Lelie -
+
+Depeche, qu'as-tu dit ? Vide entre nous ce point.
+
+- Mascarille -
+
+ (bas, a Lelie.)
+
+J'ai dit ce que j'ai dit : ne vous emportez point.
+
+- Lelie -
+
+ (mettant l'epee a la main.)
+
+Ah ! je vous ferai bien parler d'une autre sorte !
+
+- Leandre -
+
+ (l'arretant.)
+
+Halte un peu ! retenez l'ardeur qui vous emporte.
+
+- Mascarille -
+
+ (a part.)
+
+Fut-il jamais au monde un esprit moins sense ?
+
+- Leandre -
+
+C'est trop que de vouloir le battre en ma presence.
+
+- Lelie -
+
+Quoi ! chatier mes gens n'est pas en ma puissance ?
+
+- Leandre -
+
+Comment, vos gens ?
+
+- Mascarille -
+
+ (a part.)
+
+ Encore ! Il va tout decouvrir.
+
+- Lelie -
+
+Quand j'aurais volonte de le battre a mourir,
+Eh bien ! c'est mon valet.
+
+- Leandre -
+
+ C'est maintenant le notre.
+
+- Lelie -
+
+Le trait est admirable ! Et comment donc le votre ?
+
+- Leandre -
+
+Sans doute...
+
+- Mascarille -
+
+ (bas, a Lelie.)
+
+ Doucement.
+
+- Lelie -
+
+ Hem ! Que veux-tu conter ?
+
+- Mascarille -
+
+ (a part.)
+
+Ah ! le double bourreau, qui me va tout gater,
+Et qui ne comprend rien, quelque signe qu'on donne !
+
+- Lelie -
+
+Vous revez bien, Leandre, et me la baillez bonne.
+Il n'est pas mon valet ?
+
+- Leandre -
+
+ Pour quelque mal commis,
+Hors de votre service il n'a pas ete mis ?
+
+- Lelie -
+
+Je ne sais ce que c'est.
+
+- Leandre -
+
+ Et, plein de violence,
+Vous n'avez pas charge son dos avec outrance ?
+
+- Lelie -
+
+Point du tout. Moi, l'avoir chasse, roue de coups ?
+Vous vous moquez de moi, Leandre, ou lui de vous.
+
+- Mascarille -
+
+ (a part.)
+
+Pousse, pousse, bourreau ; tu fais bien tes affaires.
+
+- Leandre -
+
+ (a Mascarille.)
+
+Donc les coups de baton ne sont qu'imaginaires ?
+
+- Mascarille -
+
+Il ne sait ce qu'il dit ; sa memoire...
+
+- Leandre -
+
+ Non, non,
+Tous ces signes pour toi ne disent rien de bon.
+Oui, d'un tour delicat mon esprit te soupconne.
+Mais pour l'invention, va, je te le pardonne.
+C'est bien assez pour moi qu'il m'ait desabuse,
+De voir par quels motifs tu m'avais impose,
+Et que m'etant commis a ton zele hypocrite,
+A si bon compte encor je m'en sois trouve quitte.
+Ceci doit s'appeler "un avis au lecteur".
+Adieu, Lelie, adieu, tres humble serviteur.
+
+
+-----------
+
+Scene V. - Lelie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Courage, mon garcon, tout heur nous accompagne ;
+Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne ;
+Faisons l'"Olibrius", l'"occiseur d'innocents" (16).
+
+- Lelie -
+
+Il t'avait accuse de discours medisants
+Contre...
+
+- Mascarille -
+
+ Et vous ne pouviez souffrir mon artifice,
+Lui laisser son erreur, qui vous rendait service,
+Et par qui son amour s'en etait presque alle ?
+Non, il a l'esprit franc, et point dissimule.
+Enfin chez son rival je m'ancre avec adresse,
+Cette fourbe en mes mains va mettre sa maitresse,
+Il me la fait manquer avec de faux rapports.
+Je veux de son rival alentir les transports,
+Mon brave incontinent vient qui le desabuse ;
+J'ai beau lui faire signe, et montrer que c'est ruse ;
+Point d'affaire : il poursuit sa pointe jusqu'au bout,
+Et n'est point satisfait qu'il n'ait decouvert tout.
+Grand et sublime effort d'une imaginative
+Qui ne le cede point a personne qui vive !
+C'est une rare piece, et digne, sur ma foi,
+Qu'on en fasse present au cabinet du roi.
+
+- Lelie -
+
+Je ne m'etonne pas si je romps tes attentes ;
+A moins d'etre informe des choses que tu tentes,
+J'en ferai encor cent de la sorte.
+
+- Mascarille -
+
+ Tant pis.
+
+- Lelie -
+
+Au moins, pour t'emporter a de justes depits,
+Fais-moi dans tes desseins entrer de quelque chose ;
+Mais que de leurs ressorts la porte me soit close,
+C'est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert (17).
+
+- Mascarille -
+
+Je crois que vous seriez un maitre d'arme expert
+Vous savez a merveille, en toutes aventures,
+Prendre les contre-temps et rompre les mesures.
+
+- Lelie -
+
+Puisque la chose est faite, il n'y faut plus penser.
+Mon rival, en tout cas, ne peut me traverser ;
+Et pourvu que tes soins en qui je me repose...
+
+- Mascarille -
+
+Laissons la ce discours, et parlons d'autre chose.
+Je ne m'apaise pas, non, si facilement ;
+Je suis trop en colere. Il faut premierement
+Me rendre un bon office, et nous verrons ensuite
+Si je dois de vos feux reprendre la conduite.
+
+- Lelie -
+
+S'il ne tient qu'a cela, je n'y resiste pas.
+As-tu besoin, dis-moi, de mon sang, de mon bras ?
+
+- Mascarille -
+
+De quelle vision sa cervelle est frappee !
+Vous etes de l'humeur de ces amis d'epee (18)
+Que l'on trouve toujours plus prompts a degainer
+Qu'a tirer un teston, s'il fallait le donner (19).
+
+- Lelie -
+
+Que puis-je donc pour toi !
+
+- Mascarille -
+
+ C'est que de votre pere
+Il faut absolument apaiser la colere.
+
+- Lelie -
+
+Nous avons fait la paix.
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, mais non pas pour nous.
+Je l'ai fait, ce matin, mort pour l'amour de vous ;
+La vision le choque, et de pareilles feintes
+Aux vieillards comme lui sont de dures atteintes,
+Qui, sur l'etat prochain de leur condition,
+Leur font faire a regret triste reflexion.
+Le bonhomme, tout vieux, cherit fort la lumiere,
+Et ne veut point de jeu dessus cette matiere ;
+Il craint le pronostic, et contre moi fache,
+On m'a dit qu'en justice il m'avait recherche.
+J'ai peur, si le logis du roi fait ma demeure,
+De m'y trouver si bien des le premier quart d'heure,
+Que j'aye peine aussi d'en sortir par apres
+Contre moi des longtemps l'on a force decrets ;
+Car enfin la vertu n'est jamais sans envie,
+Et dans ce maudit siecle est toujours poursuivie.
+Allez donc le flechir.
+
+- Lelie -
+
+ Oui, nous le flechirons :
+Mais aussi tu promets...
+
+- Mascarille -
+
+ Ah ! Mon Dieu ! nous verrons.
+
+ (Lelie sort.)
+
+Ma foi, prenons haleine apres tant de fatigues.
+Cessons pour quelques temps le cours de nos intrigues,
+Et de nous tourmenter de meme qu'un lutin.
+Leandre, pour nous nuire, est hors de garde enfin,
+Et Celie arretee avecque l'artifice...
+
+
+-----------
+
+Scene VI. - Ergaste, Mascarille.
+
+
+- Ergaste -
+
+Je te cherchais partout pour te rendre un service,
+Pour te donner avis d'un secret important.
+
+- Mascarille -
+
+Quoi donc ?
+
+- Ergaste -
+
+ N'avons-nous point ici quelque ecoutant ?
+
+- Mascarille -
+
+Non.
+
+- Ergaste -
+
+ Nous sommes amis autant qu'on le peut etre.
+Je sais bien tes desseins et l'amour de ton maitre ;
+Songez a vous tantot. Leandre fait parti
+Pour enlever Celie ; et j'en suis averti
+Qu'il a mis ordre a tout, et qu'il se persuade
+D'entrer chez Trufaldin par une mascarade,
+Ayant su qu'en ce temps, assez souvent, le soir,
+Des femmes du quartier en masque l'allaient voir.
+
+- Mascarille -
+
+Oui ? Suffit ; il n'est pas au comble de sa joie ;
+Je pourrai bien tantot lui souffler cette proie ;
+Et contre cet assaut je sais un coup fourre
+Par qui je veux qu'il soit de lui-meme enferre.
+Il ne sait pas les dons dont mon ame est pourvue.
+Adieu, nous boirons pinte a la premiere vue.
+
+
+-----------
+
+Scene VII. - Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Il faut, il faut tirer a nous ce que d'heureux
+Pourrait avoir en soit ce projet amoureux,
+Et, par une surprise adroite et non commune,
+Sans courir le danger, en tenter la fortune.
+Si je vais me masquer pour devancer ses pas,
+Leandre assurement ne nous bravera pas.
+Et la, premier que lui, si nous faisons la prise,
+Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise ;
+Puisque, par son dessein deja presque evente,
+Le soupcon tombera toujours de son cote,
+Et que nous, a couvert de toutes ses poursuites,
+De ce coup hasardeux ne craindrons point de suites.
+C'est ne se point commettre a faire de l'eclat,
+Et tirer les marrons de la patte du chat.
+Allons donc nous masquer avec quelques bons freres ;
+Pour prevenir nos gens, il ne faut tarder gueres.
+Je sais ou git le lievre, et me puis, sans travail,
+Fournir en un moment d'hommes et d'attirail.
+Croyez que je mets bien mon adresse en usage :
+Si j'ai recu du ciel les fourbes en partage,
+Je ne suis point au rang de ces esprits mal nes
+Qui cachent les talents que Dieu leur a donnes.
+
+
+-----------
+
+Scene VIII. - Lelie, Ergaste.
+
+
+- Lelie -
+
+Il pretend l'enlever avec sa mascarade ?
+
+- Ergaste -
+
+Il n'est rien de plus certain. Quelqu'un de sa brigade
+M'ayant de ce dessein instruit, sans m'arreter,
+A Mascarille lors j'ai couru tout conter,
+Qui s'en va, m'a-t-il dit, rompre cette partie
+Par une invention dessus le champ batie ;
+Et, comme je vous ai rencontre par hasard,
+J'ai cru que je devais de tout vous faire part.
+
+- Lelie -
+
+Tu m'obliges par trop avec cette nouvelle :
+Va, je reconnaitrai ce service fidele.
+
+
+-----------
+
+Scene IX. - Lelie.
+
+
+- Lelie -
+
+Mon drole assurement leur jouera quelque trait ;
+Mais je veux de ma part seconder son projet.
+Il ne sera pas dit qu'en un fait qui me touche
+Je ne me sois non plus remue qu'une souche.
+Voici l'heure, ils seront surpris a mon aspect.
+Foin ! Que n'ai-je avec moi pris mon porte-respect ?
+Mais vienne qui voudra contre notre personne,
+J'ai deux bons pistolets, et mon epee est bonne.
+Hola ! quelqu'un, un mot.
+
+
+-----------
+
+Scene X. - Trufaldin, a sa fenetre ; Lelie.
+
+
+- Trufaldin -
+
+ Qu'est-ce ? qui me vient ?
+
+- Lelie -
+
+Fermez soigneusement votre porte ce soir.
+
+- Trufaldin -
+
+Pourquoi ?
+
+- Lelie -
+
+ Certaines gens font une mascarade
+Pour vous venir donner une facheuse aubade ;
+Ils veulent enlever votre Celie.
+
+- Trufaldin -
+
+ O dieux !
+
+- Lelie -
+
+Et sans doute bientot ils viennent en ces lieux.
+Demeurez ; vous pourrez voir tout de la fenetre.
+Eh bien ! qu'avais-je dit ? Les voyez-vous paraitre ?
+Chut, je veux a vos yeux leur en faire l'affront.
+Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt.
+
+
+-----------
+
+Scene XI. - Lelie, Trufaldin, Mascarille et sa suite, masques.
+
+
+- Trufaldin -
+
+Oh ! les plaisants robins (20), qui pensent me surprendre !
+
+- Lelie -
+
+Masques, ou courez-vous ? le pourrait-on apprendre ?
+Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon (21).
+
+ (a Mascarille, deguise en femme.)
+
+Bon Dieu, qu'elle est jolie, et qu'elle a l'air mignon !
+Eh quoi ! vous murmurez ? Mais, sans vous faire outrage
+Peut-on lever le masque, et voir votre visage ?
+
+- Trufaldin -
+
+Allez, fourbes mechants, retirez-vous d'ici,
+Canaille ; et vous, seigneur, bonsoir et grand merci.
+
+
+-----------
+
+Scene XII. - Lelie, Mascarille.
+
+
+- Lelie -
+
+ (apres avoir demasque Mascarille.)
+
+Mascarille, est-ce toi ?
+
+- Mascarille -
+
+ Nenni-da, c'est quelqu'un d'autre.
+
+- Lelie -
+
+Helas, quelle surprise ! et quel sort est le notre !
+L'aurais-je devine, n'etant point averti
+Des secretes raisons qui t'avaient travesti ?
+Malheureux que je suis, d'avoir dessous ce masque
+Ete, sans y penser, te faire cette frasque !
+Il me prendrait envie, en mon juste courroux,
+De me battre moi-meme, et de me donner cent coups.
+
+- Mascarille -
+
+Adieu, sublime esprit, rare imaginative.
+
+- Lelie -
+
+Las ! si de ton secours ta colere me prive,
+A quel saint me vouerai-je ?
+
+- Mascarille -
+
+ Au grand diable d'enfer !
+
+- Lelie -
+
+Ah ! si ton coeur pour moi n'est de bronze ou de fer,
+Qu'encore un coup du moins mon imprudence ait grace !
+S'il faut pour l'obtenir que tes genoux j'embrasse,
+Vois-moi...
+
+- Mascarille -
+
+ Tarare (22) ! allons, camarades, allons :
+J'entends venir des gens qui sont sur nos talons.
+
+
+-----------
+
+Scene XIII. - Leandre et sa suite, masques ; Trufaldin, a sa fenetre.
+
+[ Note: there was a mispelling in the original copy: "Scene VIII"
+ instead of "Scene XIII". ]
+
+
+- Leandre -
+
+Sans bruit ; ne faisons rien que de la bonne sorte.
+
+- Trufaldin -
+
+Quoi ! masques toute nuit assiegeront ma porte ?
+Messieurs, ne gagnez point de rhumes a plaisir ;
+Tout cerveau qui le fait est certes de loisir.
+Il est un peu trop tard pour enlever Celie ;
+Dispensez-l'en ce soir, elle vous en supplie ;
+La belle est dans le lit, et ne peut vous parler ;
+J'en suis fache pour vous. Mais pour vous regaler
+Du souci qui pour elle ici vous inquiete,
+Elle vous fait present de cette cassolette.
+
+- Leandre -
+
+Fi ! cela sent mauvais, et je suis tout gate.
+Nous sommes decouverts, tirons de ce cote.
+
+
+
+ACTE IV.
+--------
+
+Scene premiere. - Lelie, deguise en Armenien ; Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Vous voila fagote d'une plaisante sorte.
+
+- Lelie -
+
+Tu ranimes par la mon esperance morte.
+
+- Mascarille -
+
+Toujours de ma colere on me voit revenir ;
+J'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir.
+
+- Lelie -
+
+Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance,
+Que tu seras content de ma reconnaissance,
+Et que quand je n'aurais qu'un seul morceau de pain...
+
+- Mascarille -
+
+Baste ! songez a vous dans ce nouveau dessein.
+Au moins, si l'on vous voit commettre une sottise,
+Vous n'imputerez plus l'erreur a la surprise ;
+Votre role en ce jeu par coeur doit etre su.
+
+- Lelie -
+
+Mais comment Trufaldin chez lui t'a-t-il recu ?
+
+- Mascarille -
+
+D'un zele simule j'ai bride le bon sire (23) ;
+Avec empressement je suis venu lui dire,
+S'il ne songeait a lui, que l'on le surprendroit ;
+Que l'on couchait en joue, et de plus d'un endroit,
+Celle dont il a vu qu'une lettre en avance
+Avait si faussement divulgue la naissance ;
+Qu'on avait bien voulu m'y meler quelque peu ;
+Mais que j'avais tire mon epingle du jeu,
+Et que, touche d'ardeur pour ce qui le regarde,
+Je venais l'avertir de se donner de garde.
+De la, moralisant, j'ai fait de grands discours
+Sur les fourbes qu'on voit ici-bas tous les jours ;
+Que pour moi, las du monde et de sa vie infame,
+Je voulais travailler au salut de mon ame,
+A m'eloigner du trouble, et pouvoir longuement
+Pres de quelque honnete homme etre paisiblement ;
+Que, s'il le trouvait bon, je n'aurais d'autre envie
+Que de passer chez lui le reste de ma vie ;
+Et que meme a tel point il m'avait su ravir,
+Que, sans lui demander gages pour le servir,
+Je mettrais en ses mains, que je tenais certaines,
+Quelque bien de mon pere, et le fruit de mes peines,
+Dont, avenant que Dieu de ce monde m'otat,
+J'entendais tout de bon que lui seul heritat.
+C'etait le vrai moyen d'acquerir sa tendresse.
+Et comme, pour resoudre avec votre maitresse
+Des biais qu'on doit prendre a terminer vos voeux,
+Je voulais en secret vous aboucher tous deux,
+Lui-meme a su m'ouvrir une voie assez belle,
+De pouvoir hautement vous loger avec elle,
+Venant m'entretenir d'un fils prive du jour,
+Dont cette nuit en songe il a vu le retour.
+A ce propos, voici l'histoire qu'il m'a dite,
+Et sur quoi j'ai tantot notre fourbe construite.
+
+- Lelie -
+
+C'est assez, je sais tout : tu me l'as dit deux fois.
+
+- Mascarille -
+
+Oui, oui ; mais quand j'aurais passe jusques a trois,
+Peut-etre encor qu'avec toute sa suffisance,
+Votre esprit manquera dans quelque circonstance.
+
+- Lelie -
+
+Mais a tant differer je me fais de l'effort.
+
+- Mascarille -
+
+Ah ! de peur de tomber, ne courons pas si fort !
+Voyez-vous ? vous avez la caboche un peu dure ;
+Rendez-vous affermi dessus cette aventure.
+Autrefois Trufaldin de Naples est sorti,
+Et s'appelait alors Zanobio Ruberti ;
+Un parti qui causa quelque emeute civile,
+Dont il fut seulement soupconne dans sa ville
+(De fait il n'est pas homme a troubler un Etat),
+L'obligea d'en sortir une nuit sans eclat.
+Une fille fort jeune, et sa femme, laissees,
+A quelque temps de la se trouvant trepassees,
+Il en eut la nouvelle ; et dans ce grand ennui,
+Voulant dans quelque ville emmener avec lui,
+Outre ses biens, l'espoir qui restait de sa race,
+Un sien fils, ecolier, qui se nommait Horace,
+Il ecrit a Bologne, ou, pour mieux etre instruit,
+Un certain maitre Albert, jeune, l'avait conduit ;
+Mais, pour se joindre tous, le rendez-vous qu'il donne
+Durant deux ans entiers ne lui fit voir personne :
+Si bien que, les jugeant morts apres ce temps-la,
+Il vint en cette ville, et prit le nom qu'il a,
+Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace,
+Douze ans aient decouvert jamais la moindre trace.
+Voila l'histoire en gros, redite seulement
+Afin de vous servir ici de fondement.
+Maintenant vous serez un marchand d'Armenie,
+Qui les aurez vus sains l'un et l'autre en Turquie.
+Si j'ai, plutot qu'aucun, un tel moyen trouve,
+Pour les ressusciter sur ce qu'il a reve,
+C'est qu'en fait d'aventure il est tres ordinaire
+De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire,
+Puis etre a leur famille a point nomme rendus,
+Apres quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus.
+Pour moi, j'ai vu deja cent contes de la sorte.
+Sans nous alambiquer, servons-nous-en ; qu'importe ?
+Vous leur aurez oui leur disgrace conter,
+Et leur aurez fourni de quoi se racheter ;
+Mais que, parti plus tot pour chose necessaire,
+Horace vous chargea de voir ici son pere,
+Dont il a su le sort, et chez qui vous devez
+Attendre quelques jours qu'ils y soient arrives.
+Je vous ai fait tantot des lecons etendues.
+
+- Lelie -
+
+Ces repetitions ne sont que superflues ;
+Des l'abord mon esprit a compris tout le fait.
+
+- Mascarille -
+
+Je m'en vais la dedans donner le premier trait.
+
+- Lelie -
+
+Ecoute, Mascarille, un seul point me chagrine.
+S'il allait de son fils me demander la mine ?
+
+- Mascarille -
+
+Belle difficulte ! Devez-vous pas savoir
+Qu'il etait fort petit alors qu'il l'a pu voir ?
+Et puis, outre cela, le temps et l'esclavage
+Pourraient-ils pas avoir change tout son visage ?
+
+- Lelie -
+
+Il est vrai. Mais dis-moi, s'il connait qu'il m'a vu,
+Que faire ?
+
+- Mascarille -
+
+ De memoire etes-vous depourvu ?
+Nous avons dit tantot qu'outre que votre image
+N'avait dans son esprit pu faire qu'un passage,
+Pour ne vous avoir vu que durant un moment,
+Et le poil et l'habit deguisaient grandement.
+
+- Lelie -
+
+Fort bien. Mais a propos, cet endroit de Turquie...
+
+- Mascarille -
+
+Tout, vous dis-je, est egal, Turquie ou Barbarie.
+
+- Lelie -
+
+Mais le nom de la ville ou j'aurai pu les voir ?
+
+- Mascarille -
+
+Tunis. Il me tiendra, je crois, jusques au soir.
+La repetition, dit-il, est inutile,
+Et j'ai deja nomme douze fois cette ville.
+
+- Lelie -
+
+Va, va-t'en commencer, il ne me faut plus rien.
+
+- Mascarille -
+
+Au moins soyez prudent, et vous conduisez bien ;
+Ne donnez point ici de l'imaginative.
+
+- Lelie -
+
+Laisse-moi gouverner. Que ton ame est craintive !
+
+- Mascarille -
+
+Horace dans Bologne ecolier ; Trufaldin,
+Zanobio Ruberti, dans Naples citadin ;
+Le precepteur Albert...
+
+- Lelie -
+
+ Ah ! C'est me faire honte
+Que de me tant precher ! Suis-je un sot a ton compte ?
+
+- Mascarille -
+
+Non pas du tout ; mais bien quelque chose approchant.
+
+
+-----------
+
+Scene II. - Lelie.
+
+
+- Lelie -
+
+Quand il m'est inutile, il fait le chien couchant ;
+Mais parce qu'il sent bien le secours qu'il me donne,
+Sa familiarite jusque-la s'abandonne.
+Je vais etre de pres eclaire des beaux yeux
+Dont la force m'impose un joug si precieux ;
+Je n'en vais sans obstacle, avec des traits de flamme,
+Peindre a cette beaute les tourments de mon ame ;
+Je saurai quel arret je dois... mais les voici.
+
+
+-----------
+
+Scene III. - Trufaldin, Lelie, Mascarille.
+
+
+- Trufaldin -
+
+Sois beni, juste ciel, de mon sort adouci !
+
+- Mascarille -
+
+C'est a vous de rever et de faire des songes,
+Puisqu'en vous il est faux que songes sont mensonges.
+
+- Trufaldin -
+
+ (a Lelie.)
+
+Quelle grace, quels biens vous rendrai-je, Seigneur,
+Vous que je dois nommer l'ange de mon bonheur ?
+
+- Lelie -
+
+Ce sont soins superflus, et je vous en dispense.
+
+- Trufaldin -
+
+ (a Mascarille.)
+
+J'ai, je ne sais pas ou, vu quelque ressemblance
+De cet Armenien.
+
+- Mascarille -
+
+ C'est ce que je disois ;
+Mais on voit des rapports admirables parfois.
+
+- Trufaldin -
+
+Vous avez vu ce fils ou mon espoir se fonde ?
+
+- Lelie -
+
+Oui, seigneur Trufaldin, le plus gaillard du monde.
+
+- Trufaldin -
+
+Il vous a dit sa vie, et parle fort de moi ?
+
+- Lelie -
+
+Plus de dix mille fois.
+
+- Mascarille -
+
+ Quelque peu moins, je croi.
+
+- Lelie -
+
+Il vous a depeint tel que je vous vois paraitre,
+Le visage, le port...
+
+- Trufaldin -
+
+ Cela pourrait-il etre,
+Si lorsqu'il m'a pu voir, il n'avait que sept ans,
+Et si son precepteur meme, depuis ce temps,
+Aurait peine a pouvoir connaitre mon visage ?
+
+- Mascarille -
+
+Le sang bien autrement conserve cette image ;
+Par des traits si profonds ce portrait est trace,
+Que mon pere...
+
+- Trufaldin -
+
+ Suffit. Ou l'avez-vous laisse ?
+
+- Lelie -
+
+En Turquie, a Turin.
+
+- Trufaldin -
+
+ Turin ? Mais cette ville
+Est, je pense, en Piemont.
+
+- Mascarille -
+
+ (a part.)
+
+ O cerveau malhabile !
+ (a Trufaldin.)
+
+Vous ne l'entendez pas, il veut dire Tunis,
+Et c'est en effet la qu'il laissa votre fils ;
+Mais les Armeniens ont tous, par habitude,
+Certain vice de langue a nous autres fort rude :
+C'est que dans tous les mots ils changent "nis" en "rin".
+Et pour dire Tunis, ils prononcent Turin.
+
+- Trufaldin -
+
+Il fallait, pour l'entendre, avoir cette lumiere.
+Quel moyen vous dit-il de rencontrer son pere ?
+
+- Mascarille -
+
+ (a part.)
+
+Voyez s'il repondra.
+
+ (A Trufaldin, apres s'etre escrime.)
+
+ Je repassais un peu
+Quelque lecon d'escrime ; autrefois en ce jeu
+Il n'etait point d'adresse a mon adresse egale,
+Et j'ai battu le fer en mainte et mainte salle.
+
+- Trufaldin -
+
+ (a Mascarille.)
+
+Ce n'est pas maintenant ce que je veux savoir.
+
+ (a Lelie.)
+
+Quel autre nom, dit-il, que je devais avoir ?
+
+- Mascarille -
+
+Ah ! Seigneur Zanobio Ruberti, quelle joie
+Est celle maintenant que le ciel vous envoie !
+
+- Lelie -
+
+C'est la votre vrai nom, et l'autre est emprunte.
+
+- Trufaldin -
+
+Mais ou vous a-t-il dit qu'il recut la clarte ?
+
+- Mascarille -
+
+Naples est un sejour qui parait agreable ;
+Mais pour vous ce doit etre un lieu fort haissable.
+
+- Trufaldin -
+
+Ne peux-tu, sans parler, souffrir notre discours ?
+
+- Lelie -
+
+Dans Naples son destin a commence son cours.
+
+- Trufaldin -
+
+Ou l'envoyai-je jeune, et sous quelle conduite ?
+
+- Mascarille -
+
+Ce pauvre maitre Albert a beaucoup de merite
+D'avoir depuis Bologne accompagne ce fils,
+Qu'a sa discretion vos soins avaient commis.
+
+- Trufaldin -
+
+Ah !
+
+- Mascarille -
+
+ (a part.)
+
+ Nous sommes perdus si cet entretien dure.
+
+- Trufaldin -
+
+Je voudrais bien savoir de vous leur aventure,
+Sur quel vaisseau le sort qui m'a su travailler...
+
+- Mascarille -
+
+Je ne sais ce que c'est, je ne fais que bailler.
+Mais, seigneur Trufaldin, songez-vous que peut-etre
+Ce monsieur l'etranger a besoin de repaitre,
+Et qu'il est tard aussi ?
+
+- Lelie -
+
+ Pour moi, point de repas.
+
+- Mascarille -
+
+Ah ! vous avez plus faim que vous ne pensez pas.
+
+- Trufaldin -
+
+Entrez donc.
+
+- Lelie -
+
+ Apres vous.
+
+- Mascarille -
+
+ (a Trufaldin.)
+
+ Monsieur, en Armenie
+Les maitres du logis sont sans ceremonie.
+
+ (A Lelie, apres que Trufaldin est entre dans sa maison.)
+
+Pauvre esprit ! Pas deux mots !
+
+- Lelie -
+
+ D'abord il m'a surpris ;
+Mais n'apprehende plus, je reprends mes esprits,
+Et m'en vais debiter avecque hardiesse...
+
+- Mascarille -
+
+Voici notre rival, qui ne sait pas la piece.
+
+ (Ils entrent dans la maison de Trufaldin.)
+
+
+-----------
+
+Scene IV. - Anselme, Leandre.
+
+
+- Anselme -
+
+Arretez-vous, Leandre, et souffrez un discours
+Qui cherche le repos et l'honneur de vos jours.
+Je ne vous parle point en pere de ma fille,
+En homme interesse pour ma propre famille,
+Mais comme votre pere, emu pour votre bien,
+Sans vouloir vous flatter et vous deguiser rien ;
+Bref, comme je voudrais, d'une ame franche et pure,
+Que l'on fit a mon sang en pareille aventure.
+Savez-vous de quel oeil chacun voit cet amour,
+Qui dedans une nuit vient d'eclater au jour ?
+A combien de discours et de traits de risee
+Votre entreprise d'hier est partout exposee ?
+Quel jugement on fait du choix capricieux
+Qui pour femme, dit-on, vous designe en ces lieux
+Un rebut de l'Egypte, une fille coureuse,
+De qui le noble emploi n'est qu'un metier de gueuse ?
+J'en ai rougi pour vous encor plus que pour moi,
+Qui me trouve compris dans l'eclat que je voi :
+Moi, dis-je, dont la fille, a vos ardeurs promise,
+Ne peut, sans quelque affront, souffrir qu'on la meprise.
+Ah ! Leandre, sortez de cet abaissement !
+Ouvrez un peu les yeux sur votre aveuglement.
+Si notre esprit n'est pas sage a toutes les heures,
+Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures.
+Quand on ne prend en dot que la seule beaute,
+Le remords est bien pres de la solennite ;
+Et la plus belle femme a tres peu de defense
+Contre cette tiedeur qui suit la jouissance.
+Je vous le dis encor, ces bouillants mouvements,
+Ces ardeurs de jeunesse et ces emportements,
+Nous font trouver d'abord quelques nuits agreables ;
+Mais ces felicites ne sont gueres durables,
+Et, notre passion alentissant son cours,
+Apres ces bonnes nuits donnent de mauvais jours ;
+De la viennent les soins, les soucis, les miseres,
+Les fils desherites par le courroux des peres.
+
+- Leandre -
+
+Dans tout votre discours je n'ai rien ecoute
+Que mon esprit deja ne m'ait represente.
+Je sais combien je dois a cet honneur insigne
+Que vous me voulez faire, et dont je suis indigne ;
+Et vois, malgre l'effort dont je suis combattu,
+Ce que vaut votre fille, et quelle est sa vertu :
+Aussi veux-je tacher...
+
+- Anselme -
+
+ On ouvre cette porte :
+Retirons-nous plus loin, de crainte qu'il n'en sorte
+Quelque secret poison dont vous seriez surpris.
+
+
+-----------
+
+Scene V. - Lelie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Bientot de notre fourbe on verra le debris,
+Si vous continuez des sottises si grandes.
+
+- Lelie -
+
+Dois-je eternellement ouir tes reprimandes ?
+De quoi te peux-tu plaindre ? Ai-je pas reussi
+En tout ce que j'ai dit depuis ?
+
+- Mascarille -
+
+ Couci-couci.
+Temoin les Turcs par vous appeles heretiques,
+Et que vous assurez, par serments authentiques,
+Adorer pour leurs dieux la lune et le soleil.
+Passe. Ce qui me donne un depit nonpareil,
+C'est qu'ici votre amour etrangement s'oublie ;
+Pres de Celie, il est ainsi que la bouillie,
+Qui par un trop grand feu s'enfle, croit jusqu'aux bords,
+Et de tous les cotes se repand au dehors.
+
+- Lelie -
+
+Pourrait-on se forcer a plus de retenue ?
+Je ne l'ai presque point encore entretenue.
+
+- Mascarille -
+
+Oui, mais ce n'est pas tout que de ne parler pas ;
+Par vos gestes, durant un moment de repas,
+Vous avez aux soupcons donne plus de matiere
+Que d'autres ne feraient dans une annee entiere.
+
+- Lelie -
+
+Et comment donc ?
+
+- Mascarille -
+
+ Comment ? Chacun a pu le voir.
+A table, ou Trufaldin l'oblige de se seoir,
+Vous n'avez toujours fait qu'avoir les yeux sur elle.
+Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle,
+Sans prendre jamais garde a ce qu'on vous servait,
+Vous n'aviez point de soif qu'alors qu'elle buvait ;
+Et dans ses propres mains vous saisissant du verre,
+Sans le vouloir rincer, sans rien jeter a terre,
+Vous buviez sur son reste, et montriez d'affecter
+Le cote qu'a sa bouche elle avait su porter.
+Sur les morceaux touches de sa main delicate,
+Ou mordus de ses dents, vous etendiez la patte
+Plus brusquement qu'un chat dessus une souris,
+Et les avaliez tous ainsi que des pois gris (24).
+Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table
+Un bruit, un triquetrac de pieds insupportable,
+Dont Trufaldin, heurte de deux coups trop pressants,
+A puni par deux fois deux chiens tres innocents,
+Qui, s'ils eussent ose, vous eussent fait querelle.
+Et puis apres cela votre conduite est belle ?
+Pour moi, j'en ai souffert la gene sur mon corps.
+Malgre le froid, je sue encor de mes efforts.
+Attache dessus vous comme un joueur de boule
+Apres le mouvement de la sienne qui roule,
+Je pensais retenir toutes vos actions,
+En faisant de mon corps mille contorsions.
+
+- Lelie -
+
+Mon Dieu ! qu'il t'est aise de condamner des choses
+Dont tu ne ressens point les agreables causes !
+Je veux bien neanmoins, pour te plaire une fois,
+Faire force a l'amour qui m'impose des lois.
+Desormais...
+
+
+-----------
+
+Scene VI. - Trufaldin, Lelie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+ Nous parlions des fortunes d'Horace.
+
+- Trufaldin -
+
+ (a Lelie.)
+
+C'est bien fait. Cependant me ferez-vous la grace
+Que je puisse lui dire un seul mot en secret ?
+
+- Lelie -
+
+Il faudrait autrement etre fort indiscret.
+
+ (Lelie entre dans la maison de Trufaldin.)
+
+
+-----------
+
+Scene VII. - Trufaldin, Mascarille.
+
+
+- Trufaldin -
+
+Ecoute : sais-tu bien ce que je viens de faire ?
+
+- Mascarille -
+
+Non ; mais si vous voulez, je ne tarderai guere,
+Sans doute, a le savoir.
+
+- Trufaldin -
+
+ D'un chene grand et fort,
+Dont pres de deux cents ans ont fait deja le sort,
+Je viens de detacher une branche admirable,
+Choisie expressement de grosseur raisonnable,
+Dont j'ai fait sur-le-champ, avec beaucoup d'ardeur
+
+ (Il montre son bras.)
+
+Un baton a peu pres... oui, de cette grandeur,
+Moins gros par l'un des bouts, mais, plus que trente gaules
+Propre, comme je pense, a rosser les epaules ;
+Car il est bien en main, vert, noueux et massif.
+
+- Mascarille -
+
+Mais pour qui, je vous prie, un tel preparatif ?
+
+- Trufaldin -
+
+Pour toi premierement ; puis pour ce bon apotre
+Qui veut m'en donner d'une et m'en jouer d'une autre ;
+Pour cet Armenien, ce marchand deguise,
+Introduit sous l'appat d'un conte suppose.
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ! vous ne croyez pas... ?
+
+- Trufaldin -
+
+ Ne cherche point d'excuse :
+Lui-meme heureusement a decouvert sa ruse ;
+En disant a Celie, en lui serrant la main,
+Que pour elle il venait sous ce pretexte vain,
+Il n'a pas apercu Jeannette, ma fillole (25),
+Laquelle a tout oui, parole pour parole ;
+Et je ne doute point, quoiqu'il n'en ait rien dit,
+Que tu ne sois de tout le complice maudit.
+
+- Mascarille -
+
+Ah ! vous me faites tort. S'il faut qu'on vous affronte,
+Croyez qu'il m'a trompe le premier a ce conte.
+
+- Trufaldin -
+
+Veux-tu me faire voir que tu dis verite ?
+Qu'a le chasser mon bras soit du tien assiste ;
+Donnons-en a ce fourbe et du long et du large,
+Et de tout crime apres mon esprit te decharge.
+
+- Mascarille -
+
+Oui-da, tres volontiers, je l'epousterai bien,
+Et par la vous verrez que je n'y trempe en rien.
+
+ (A part.)
+
+Ah ! vous serez rosse, monsieur de l'Armenie,
+Qui toujours gatez tout !
+
+
+-----------
+
+Scene VIII. - Lelie, Trufaldin, Mascarille.
+
+
+- Trufaldin -
+
+ (A Lelie, apres avoir heurte a sa porte.)
+
+ Un mot, je vous supplie.
+Donc, Monsieur l'imposteur, vous osez aujourd'hui
+Duper un honnete homme, et vous jouer de lui ?
+
+- Mascarille -
+
+Feindre avoir vu son fils en une autre contree,
+Pour vous donner chez lui plus aisement entree !
+
+- Trufaldin -
+
+ (bat Lelie.)
+
+Vidons, vidons sur l'heure.
+
+- Lelie -
+
+ (a Mascarille, qui le bat aussi.)
+
+ Ah ! coquin !
+
+- Mascarille -
+
+ C'est ainsi
+que les fourbes...
+
+- Lelie -
+
+ Bourreau !
+
+- Mascarille -
+
+ Sont ajustes ici.
+Gardez-moi bien cela.
+
+- Lelie -
+
+ Quoi donc ! je serais homme... ?
+
+- Mascarille -
+
+ (le battant toujours en le chassant.)
+
+Tirez, tirez (26), vous dis-je, ou bien je vous assomme.
+
+- Trufaldin -
+
+Voila qui me plait fort ; rentre, je suis content.
+
+ (Mascarille suit Trufaldin, qui rentre dans sa maison.)
+
+- Lelie -
+
+ (revenant.)
+
+A moi, par un valet, cet affront eclatant !
+L'aurait-on pu prevoir l'action de ce traitre,
+Qui vient insolemment de maltraiter son maitre ?
+
+- Mascarille -
+
+ (a la fenetre de Trufaldin.)
+
+Peut-on vous demander comment va votre dos ?
+
+- Lelie -
+
+Quoi ! tu m'oses encor tenir un tel propos ?
+
+- Mascarille -
+
+Voila, voila que c'est de ne pas voir Jeannette,
+Et d'avoir en tout temps une langue indiscrete.
+Mais, pour cette fois-ci, je n'ai point de courroux :
+Je cesse d'eclater, de pester contre vous,
+Quoique de l'action l'imprudence soit haute,
+Ma main sur votre echine a lave votre faute.
+
+- Lelie -
+
+Ah ! je me vengerai de ce trait deloyal !
+
+- Mascarille -
+
+Vous vous etes cause vous-meme tout le mal.
+
+- Lelie -
+
+Moi ?
+
+- Mascarille -
+
+ Si vous n'etiez pas une cervelle folle,
+Quand vous avez parle naguere a votre idole,
+Vous auriez apercu Jeannette sur vos pas,
+Dont l'oreille subtile a decouvert le cas.
+
+- Lelie -
+
+On aurait pu surprendre un mot dit a Celie ?
+
+- Mascarille -
+
+Et d'ou doncques viendrait cette prompte sortie ?
+Oui, vous n'etes dehors que par votre caquet.
+Je ne sais si souvent vous jouez au piquet :
+Mais au moins faites-vous des ecarts admirables.
+
+- Lelie -
+
+O le plus malheureux de tous les miserables !
+Mais encore, pourquoi me voir chasse par toi ?
+
+- Mascarille -
+
+Je ne fis jamais mieux que d'en prendre l'emploi ;
+par la, j'empeche au moins que de cet artifice
+Je ne sois soupconne d'etre auteur ou complice.
+
+- Lelie -
+
+Tu devais donc, pour toi, frapper plus doucement.
+
+- Mascarille -
+
+Quelque sot. Trufaldin lorgnait exactement :
+Et puis, je vous dirai, sous ce pretexte utile,
+Je n'etais point fache d'evaporer ma bile.
+Enfin la chose est faite ; et si j'ai votre foi
+Qu'on ne vous verra point vouloir venger sur moi,
+Soit ou directement, ou par quelque autre voie,
+Les coups sur votre rable assenes avec joie,
+Je vous promets, aide par le poste ou je suis,
+De contenter vos voeux avant qu'il soit deux nuits.
+
+- Lelie -
+
+Quoique ton traitement ait eu trop de rudesse,
+Qu'est-ce que dessus moi ne peut cette promesse ?
+
+- Mascarille -
+
+Vous le promettez donc ?
+
+- Lelie -
+
+ Oui, je te le promets.
+
+- Mascarille -
+
+Ce n'est pas encor tout. Promettez que jamais
+Vous ne vous melerez dans quoi que j'entreprenne.
+
+- Lelie -
+
+Soit.
+
+- Mascarille -
+
+ Si vous y manquez, votre fievre quartaine !
+
+- Lelie -
+
+Mais tiens-moi donc parole, et songe a mon repos.
+
+- Mascarille -
+
+Allez quitter l'habit, et graisser votre dos.
+
+- Lelie -
+
+ (seul.)
+
+Faut-il que le malheur, qui me suit a la trace,
+Me fasse voir toujours disgrace sur disgrace !
+
+- Mascarille -
+
+ (sortant de chez Trufaldin.)
+
+Quoi ! vous n'etes pas loin ? Sortez vite d'ici ;
+Mais surtout gardez-vous de prendre aucun souci,
+Puisque je fais pour vous, que cela vous suffise ;
+N'aidez point mon projet de la moindre entreprise,
+Demeurez en repos.
+
+- Lelie -
+
+ (en sortant.)
+
+ Oui, va, je m'y tiendrai.
+
+- Mascarille -
+
+ (seul.)
+
+Il faut voir maintenant quel biais je prendrai.
+
+
+-----------
+
+Scene IX. - Ergaste, Mascarille.
+
+
+- Ergaste -
+
+Mascarille, je viens te dire une nouvelle
+Qui donne a tes desseins une atteinte cruelle.
+A l'heure que je parle, un jeune Egyptien,
+Qui n'est pas noir pourtant, et sent assez son bien,
+Arrive, accompagne d'une vieille fort have,
+Et vient chez Trufaldin racheter cette esclave
+Que vous vouliez : pour elle il parait fort zele.
+
+- Mascarille -
+
+Sans doute c'est l'amant dont Celie a parle.
+Fut-il jamais destin plus brouille que le notre !
+Sortant d'un embarras, nous entrons dans un autre.
+En vain nous apprenons que Leandre est au point
+De quitter la partie, et ne nous troubler point ;
+Que son pere, arrive contre toute esperance,
+Du cote d'Hippolyte emporte la balance,
+Qu'il a tout fait changer par son autorite,
+Et va des aujourd'hui conclure le traite ;
+Lorsqu'un rival s'eloigne, un autre plus funeste
+S'en vient nous enlever tout l'espoir qui nous reste.
+Toutefois, par un trait merveilleux de mon art,
+Je crois que je pourrai retarder leur depart,
+Et me donner le temps qui sera necessaire
+Pour tacher de finir cette fameuse affaire.
+Il s'est fait un grand vol ; par qui ? l'on n'en sait rien :
+Eux autres rarement passent pour gens de bien ;
+Je veux adroitement, sur un soupcon frivole,
+Faire pour quelques jours emprisonner ce drole.
+Je sais des officiers, de justice alteres,
+Qui sont pour de tels coups de vrais deliberes ;
+Dessus l'avide espoir de quelque paraguante (27),
+Il n'est rien que leur art aveuglement ne tente ;
+Et du plus innocent, toujours a leur profit
+La bourse est criminelle, et paye son delit.
+
+
+
+ACTE V.
+-------
+
+Scene premiere. - Mascarille, Ergaste.
+
+
+- Mascarille -
+
+Ah ! chien ! ah ! double chien ! matine de cervelle !
+Ta persecution sera-t-elle eternelle ?
+
+- Ergaste -
+
+Par les soins vigilants de l'exempt Balafre,
+Ton affaire allait bien, le drole etait coffre,
+Si ton maitre au moment ne fut venu lui-meme,
+En vrai desespere, rompre ton stratageme :
+Je ne saurais souffrir, a-t-il dit hautement,
+Qu'un honnete homme soit traine honteusement ;
+J'en reponds sur sa mine, et je le cautionne :
+Et, comme on resistait a lacher sa personne,
+D'abord il a charge si bien sur les recors,
+Qui sont gens d'ordinaire a craindre pour leur corps,
+Qu'a l'heure que je parle ils sont encore en fuite,
+Et pensent tous avoir un Lelie a leur suite.
+
+- Mascarille -
+
+Le traitre ne sait pas que cet Egyptien
+Est deja la-dedans pour lui ravir son bien.
+
+- Ergaste -
+
+Adieu. Certaine affaire a te quitter m'oblige.
+
+
+-----------
+
+Scene II. - Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Oui, je suis stupefait de ce dernier prodige.
+On dirait (et pour moi j'en suis persuade)
+Que ce demon brouillon dont il est possede
+Se plaise a me braver, et me l'aille conduire
+Partout ou sa presence est capable de nuire.
+Pourtant je veux poursuivre, et, malgre tous ces coups,
+Voir qui l'emportera de ce diable ou de nous.
+Celie est quelque peu de notre intelligence,
+Et ne voit son depart qu'avecque repugnance.
+Je tache a profiter de cette occasion.
+Mais ils viennent ; songeons a l'execution.
+Cette maison meublee est en ma bienseance,
+Je puis en disposer avec grande licence ;
+Si le sort nous en dit, tout sera bien regle ;
+Nul que moi ne s'y tient, et j'en garde la cle.
+O Dieu ! qu'en peu de temps on a vu d'aventures,
+Et qu'un fourbe est contraint de prendre de figures !
+
+
+-----------
+
+Scene III. - Celie, Andres.
+
+
+- Andres -
+
+Vous le savez, Celie, il n'est rien que mon coeur
+N'ait fait pour vous prouver l'exces de son ardeur.
+Chez les Venitiens, des un assez jeune age,
+La guerre en quelque estime avait mis mon courage,
+Et j'y pouvais un jour, sans trop croire de moi,
+Pretendre, en les servant, un honorable emploi ;
+Lorsqu'on me vit pour vous oublier toute chose,
+Et que le prompt effet d'une metamorphose,
+Qui suivit de mon coeur le soudain changement,
+Parmi vos compagnons sut ranger votre amant,
+Sans que mille accidents, ni votre indifference,
+Aient pu me detacher de ma perseverance.
+Depuis, par un hasard, d'avec vous separe
+Pour beaucoup plus de temps que je n'eusse augure,
+Je n'ai, pour vous rejoindre, epargne temps ni peine ;
+Enfin, ayant trouve la vieille Egyptienne,
+Et plein d'impatience, apprenant votre sort,
+Que pour certain argent qui leur importait fort,
+Et qui de tous vos gens detourne le naufrage,
+Vous aviez en ces lieux ete mise en otage,
+J'accours vite y briser ces chaines d'interet,
+Et recevoir de vous les ordres qu'il vous plait :
+Cependant on vous voit une morne tristesse,
+Alors que dans vos yeux doit briller l'allegresse.
+Si pour vous la retraite avait quelques appas,
+Venise, du butin fait parmi les combats,
+Me garde pour tous deux de quoi pouvoir y vivre ;
+Que si, comme devant, il vous faut encor suivre,
+J'y consens, et mon coeur n'ambitionnera
+Que d'etre aupres de vous tout ce qu'il vous plaira.
+
+- Celie -
+
+Votre zele pour moi visiblement eclate :
+Pour en paraitre triste, il faudrait etre ingrate,
+et mon visage aussi, par son emotion,
+N'explique point mon coeur en cette occasion.
+Une douleur de tete y peint sa violence ;
+Et si j'avais sur vous quelque peu de puissance,
+Notre voyage, au moins pour trois ou quatre jours,
+Attendrait que ce mal eut pris un autre cours.
+
+- Andres -
+
+Autant que vous voudrez, faites qu'il se differe.
+Toutes mes volontes ne butent qu'a vous plaire.
+Cherchons une maison a vous mettre en repos.
+L'ecriteau que voici s'offre tout a propos.
+
+
+-----------
+
+Scene IV. - Celie, Andres, Mascarille, deguise en Suisse.
+
+
+- Andres -
+
+Seigneur Suisse, etes-vous de ce logis le maitre ?
+
+- Mascarille -
+
+Moi pour serfir a fous.
+
+- Andres -
+
+ Pourrons-nous y bien etre !
+
+- Mascarille -
+
+Oui ; moi pour detrancher chafons champre carni.
+Mais che non point locher te chans te mechant vi.
+
+- Andres -
+
+Je crois votre maison franche de tout ombrage.
+
+- Mascarille -
+
+Fous noufeau dans sti fil, moi foir a la fissage.
+
+- Andres -
+
+Oui.
+
+- Mascarille -
+
+ La matame est-il mariage al monsieur ?
+
+- Andres -
+
+Quoi ?
+
+- Mascarille -
+
+ S'il etre son fame, ou s'il etre son soeur ?
+
+- Andres -
+
+Non.
+
+- Mascarille -
+
+ Mon foi, pien choli ; fenir pour marchantisse,
+Ou pien pour temanter a la palais choustice ?
+La proces il faut rien, il couter tant t'archant !
+La procurair larron, l'afocat pien mechant.
+
+- Andres -
+
+Ce n'est pas pour cela.
+
+- Mascarille -
+
+ Fous tonc mener sti file
+Pour fenir pourmener et recarter la file ?
+
+- Andres -
+
+ (A Celie.)
+
+Il n'importe. Je suis a vous dans un moment.
+Je vais faire venir la vieille promptement,
+Contremander aussi notre voiture prete.
+
+- Mascarille -
+
+Li ne porte pas pien.
+
+- Andres -
+
+ Elle a mal a la tete.
+
+- Mascarille -
+
+Moi chafoir te pon fin, et te fromage pon.
+Entre fous, entre fous tans mon petit maisson.
+
+ (Celie, Andres et Mascarille entrent dans la maison.)
+
+
+-----------
+
+Scene V. - Lelie.
+
+
+- Lelie -
+
+Quel que soit le transport d'une ame impatiente,
+La parole m'engage a rester en attente,
+A laisser faire un autre, et voir sans rien oser,
+Comme de mes destins le ciel veut disposer.
+
+
+-----------
+
+Scene VI. - Andres, Lelie.
+
+
+- Lelie -
+
+ (A Andres, qui sort de la maison.)
+
+Demandiez-vous quelqu'un dedans cette demeure ?
+
+- Andres -
+
+C'est un logis garni que j'ai pris tout a l'heure.
+
+- Lelie -
+
+A mon pere pourtant la maison appartient,
+Et mon valet, la nuit pour la garder s'y tient.
+
+- Andres -
+
+Je ne sais ; l'ecriteau marque au moins qu'on la loue ;
+Lisez.
+
+- Lelie -
+
+ Certes, ceci me surprend, je l'avoue.
+Qui diantre l'aurait mis ? et par quel interet... ?
+Ah ! ma foi, je devine a peu pres ce que c'est !
+Cela ne peut venir que de ce que j'augure.
+
+- Andres -
+
+Peut-on vous demander quelle est cette aventure ?
+
+- Lelie -
+
+Je voudrais a tout autre en faire un grand secret ;
+Mais pour vous il n'importe, et vous serez discret.
+Sans doute l'ecriteau que vous voyez paraitre,
+Comme je conjecture, au moins, ne saurait etre
+Que quelque invention du valet que je di,
+Que quelque noeud subtil qu'il doit avoir ourdi
+Pour mettre en mon pouvoir certaine Egyptienne
+Dont j'ai l'ame piquee, et qu'il faut que j'obtienne.
+Je l'ai deja manquee, et meme plusieurs coups.
+
+- Andres -
+
+Vous l'appelez ?
+
+- Lelie -
+
+ Celie.
+
+- Andres -
+
+ Eh ! que ne disiez-vous ?
+Vous n'avez qu'a parler, je vous aurais sans doute
+Epargne tous les soins que ce projet vous coute.
+
+- Lelie -
+
+Quoi ? vous la connaissez ?
+
+- Andres -
+
+ C'est moi qui maintenant
+Viens de la racheter.
+
+- Lelie -
+
+ O discours surprenant !
+
+- Andres -
+
+Sa sante de partir ne nous pouvant permettre,
+Au logis que voila je venais de la mettre ;
+Et je suis tres ravi, dans cette occasion,
+Que vous m'ayez instruit de votre invention.
+
+- Lelie -
+
+Quoi ? j'obtiendrais de vous le bonheur que j'espere ?
+Vous pourriez... ?
+
+- Andres -
+
+ (allant frapper a la porte.)
+
+ Tout a l'heure on va vous satisfaire.
+
+- Lelie -
+
+Que pourrai-je vous dire ? Et quel remerciement... ?
+
+- Andres -
+
+Non, ne m'en faites point, je n'en veux nullement.
+
+
+-----------
+
+Scene VII. - Lelie, Andres, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+ (a part.)
+
+Eh bien ! Ne voila pas mon enrage de maitre !
+Il nous va faire encor quelque nouveau bissetre (28).
+
+- Lelie -
+
+Sous ce grotesque habit qui l'aurait reconnu ?
+Approche, Mascarille, et sois le bienvenu.
+
+- Mascarille -
+
+Moi souis ein chant t'honneur, moi non point Maquerille.
+Chai point fentre chamais le fame ni le fille.
+
+- Lelie -
+
+Le plaisant baragouin ! il est bon, sur ma foi !
+
+- Mascarille -
+
+Alez fous pourmener, sans toi rire te moi.
+
+- Lelie -
+
+Va, va, leve le masque, et reconnais ton maitre.
+
+- Mascarille -
+
+Partie ! tiable, mon foi chamais toi chai connaitre.
+
+- Lelie -
+
+Tout est accommode, ne te deguise point.
+
+- Mascarille -
+
+Si toi point t'en aller, che paille ein coup te poing.
+
+- Lelie -
+
+Ton jargon allemant est superflu, te dis-je ;
+Car nous sommes d'accord ; et sa bonte m'oblige.
+J'ai tout ce que mes voeux lui pouvaient demander,
+Et tu n'as pas sujet de rien apprehender.
+
+- Mascarille -
+
+Si vous etes d'accord par un bonheur extreme,
+Je me dessuisse donc, et redeviens moi-meme.
+
+- Andres -
+
+Ce valet vous servait avec beaucoup de feu.
+Mais je reviens a vous, demeurez quelque peu.
+
+
+-----------
+
+Scene VIII. - Lelie, Mascarille.
+
+
+- Lelie -
+
+Eh bien ! que diras-tu ?
+
+- Mascarille -
+
+ Que j'ai l'ame ravie
+De voir d'un beau succes notre peine suivie.
+
+- Lelie -
+
+Tu feignais a sortir de ton deguisement,
+Et ne pouvais me croire en cet evenement.
+
+- Mascarille -
+
+Comme je vous connais, j'etais dans l'epouvante,
+Et trouve l'aventure aussi fort surprenante.
+
+- Lelie -
+
+Mais confesse qu'enfin c'est avoir fait beaucoup.
+Au moins j'ai repare mes fautes a ce coup,
+Et j'aurai cet honneur d'avoir fini l'ouvrage.
+
+- Mascarille -
+
+Soit ; vous aurez ete bien plus heureux que sage.
+
+
+-----------
+
+Scene IX. - Celie, Andres, Lelie, Mascarille.
+
+
+- Andres -
+
+N'est-ce pas la l'objet dont vous m'avez parle ?
+
+- Lelie -
+
+Ah ! quel bonheur au mien pourrait etre egale !
+
+- Andres -
+
+Il est vrai, d'un bienfait je vous suis redevable.
+Si je ne l'avouais, je serais condamnable :
+Mais enfin ce bienfait aurait trop de rigueur,
+S'il fallait le payer aux depens de mon coeur.
+Jugez, dans le transport ou sa beaute me jette,
+Si je dois a ce prix vous acquitter ma dette !
+Vous etes genereux, vous ne le voudriez pas :
+Adieu. Pour quelques jours retournons sur nos pas.
+
+
+-----------
+
+Scene X. - Lelie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+ (apres avoir chante.)
+
+Je ris, et toutefois je n'en ai guere envie ;
+Vous voila bien d'accord, il vous donne Celie ;
+Hem ! vous m'entendez bien.
+
+- Lelie -
+
+ C'est trop ; je ne veux plus
+Te demander pour moi de secours superflus.
+Je suis un chien, un traitre, un bourreau detestable,
+Indigne d'aucun soin, de rien faire incapable.
+Va, cesse tes efforts pour un malencontreux,
+Qui ne saurait souffrir qu'on le rende heureux.
+Apres tant de malheurs, apres mon imprudence,
+Le trepas me doit seul preter son assistance.
+
+
+-----------
+
+Scene XI. - Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Voila le vrai moyen d'achever son destin ;
+Il ne lui manque plus que de mourir enfin,
+Pour le couronnement de toutes ses sottises.
+Mais en vain son depit pour ses fautes commises
+Lui fait licencier mes soins et mon appui,
+Je veux, quoi qu'il en soit, le servir malgre lui,
+Et dessus son lutin obtenir la victoire.
+Plus l'obstacle est puissant, plus on recoit de gloire ;
+Et les difficultes dont on est combattu
+Sont les dames d'atours qui parent la vertu.
+
+
+-----------
+
+Scene XII. - Celie, Mascarille.
+
+
+- Celie -
+
+ (A Mascarille, qui lui a parle bas.)
+
+Quoi que tu veuilles dire, et que l'on se propose,
+De ce retardement j'attends fort peu de chose.
+Ce qu'on voit de succes peut bien persuader
+Qu'ils ne sont pas encor fort pres de s'accorder :
+Et je t'ai deja dit qu'un coeur comme le notre
+Ne voudrait pas pour l'un faire injustice a l'autre,
+Et que tres fortement, par de differents noeuds,
+Je me trouve attachee au parti de tous deux.
+Si Lelie a pour lui l'amour et sa puissance,
+Andres pour son partage a la reconnaissance,
+Qui ne souffrira point que mes pensers secrets
+Consultent jamais rien contre ses interets.
+Oui, s'il ne peut avoir plus de place en mon ame,
+Si le don de mon coeur ne couronne sa flamme,
+Au moins dois-je ce prix a ce qu'il fait pour moi
+De n'en choisir point d'autre, au mepris de sa foi,
+Et de faire a mes voeux autant de violence
+Que j'en fais aux desirs qu'il met en evidence.
+Sur ces difficultes qu'oppose mon devoir,
+Juge ce que tu peux te permettre d'espoir.
+
+- Mascarille -
+
+Ce sont, a dire vrai, de tres facheux obstacles,
+Et je ne sais point l'art de faire des miracles ;
+Mais je vais employer mes efforts plus puissants,
+Remuer terre et ciel, m'y prendre de tous sens
+Pour tacher de trouver un biais salutaire,
+Et vous dirai bientot ce qui se pourra faire.
+
+
+-----------
+
+Scene XIII. - Hippolyte, Celie.
+
+
+- Hippolyte -
+
+Depuis votre sejour, les dames de ces lieux
+Se plaignent justement des larcins de vos yeux,
+Si vous leur derobez leurs conquetes plus belles
+Et de tous leurs amants faites des infideles :
+il n'est guere de coeurs qui puissent echapper
+Aux traits dont a l'abord vous savez les frapper ;
+Et mille libertes, a vos chaines offertes,
+Semblent vous enrichir chaque jour de nos pertes.
+Quant a moi, toutefois, je ne me plaindrais pas
+Du pouvoir absolu de vos rares appas,
+Si, lorsque mes amants sont devenus les votres,
+Un seul m'eut console de la perte des autres :
+Mais qu'inhumainement vous me les otiez tous,
+C'est un dur procede dont je me plains a vous.
+
+- Celie -
+
+Voila d'un air galant faire une raillerie ;
+Mais epargnez un peu celle qui vous en prie.
+Vos yeux, vos propres yeux se connaissent trop bien,
+Pour pouvoir de ma part redouter jamais rien ;
+Ils sont fort assures du pouvoir de leurs charmes,
+Et ne prendront jamais de pareilles alarmes.
+
+- Hippolyte -
+
+Pourtant en ce discours je n'ai rien avance
+Qui dans tous les esprits ne soit deja passe ;
+Et sans parler du reste, on sait bien que Celie
+A cause des desirs a Leandre et Lelie.
+
+- Celie -
+
+Je crois qu'etant tombes dans cet aveuglement,
+Vous vous consoleriez de leur perte aisement,
+Et trouveriez pour vous l'amant peu souhaitable
+Qui d'un si mauvais choix se trouverait capable.
+
+- Hippolyte -
+
+Au contraire, j'agis d'un air different,
+Et trouve en vos beautes un merite si grand ;
+J'y vois tant de raisons capables de defendre
+L'inconstance de ceux qui s'en laissent surprendre,
+Que je ne puis blamer la nouveaute des feux
+Dont envers moi Leandre a parjure ses voeux,
+Et le vais voir tantot, sans haine et sans colere,
+Ramene sous mes lois par le pouvoir d'un pere.
+
+
+-----------
+
+Scene XIV. - Celie, Hippolyte, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Grande, grande nouvelle, et succes surprenant,
+Que ma bouche vous vient annoncer maintenant !
+
+- Celie -
+
+Qu'est-ce donc ?
+
+- Mascarille -
+
+ Ecoutez ; voici sans flatterie...
+
+- Celie -
+
+Quoi ?
+
+- Mascarille -
+
+ La fin d'une vraie et pure comedie
+La vieille Egyptienne a l'heure meme...
+
+- Celie -
+
+ Eh bien ?
+
+
+- Mascarille -
+
+Passait dedans la place, et ne songeait a rien,
+Alors qu'une autre vieille assez defiguree
+L'ayant de pres au nez longtemps consideree,
+Par un bruit enroue de mots injurieux,
+A donne le signal d'un combat furieux,
+Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues ou fleches,
+Ne faisait voir en l'air que quatres griffes seches,
+Dont ces deux combattants s'efforcaient d'arracher
+Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair.
+On n'entend que ces mots, chienne, louve, bagasse.
+D'abord leurs escoffions (29) ont vole par la place,
+Et laissant voir a nu deux tetes sans cheveux,
+Ont rendu le combat risiblement affreux.
+Andres et Trufaldin, a l'eclat du murmure,
+Ainsi que force monde, accourus d'aventure,
+Ont a les decharpir (30) eu de la peine assez,
+Tant leurs esprits etaient par la fureur pousses.
+Cependant que chacune, apres cette tempete,
+Songe a cacher aux yeux la honte de sa tete,
+Et que l'on veut savoir qui causait cette humeur,
+Celle qui la premiere avait fait la rumeur,
+Malgre la passion dont elle etait emue,
+Ayant sur Trufaldin tenu longtemps la vue :
+C'est vous, si quelque erreur n'abuse ici mes yeux,
+Qu'on m'a dit qui viviez inconnu dans ces lieux,
+A-t-elle dit tout haut ; o rencontre opportune !
+Oui, seigneur Zanobio Ruberti, la fortune
+Me fait vous reconnaitre, et dans le meme instant
+Que pour votre interet je me tourmentais tant.
+Lorsque Naples vous vit quitter votre famille,
+J'avais, vous le savez, en mes mains votre fille,
+Dont j'elevais l'enfance, et qui, par mille traits,
+Faisait voir, des quatre ans, sa grace et ses attraits.
+Celle que vous voyez, cette infame sorciere,
+Dedans notre maison se rendant familiere,
+Me vola ce tresor. Helas ! de ce malheur
+Votre femme, je crois, concut tant de douleur,
+Que cela servit fort pour avancer sa vie :
+Si bien qu'entre mes mains cette fille ravie
+Me faisant redouter un reproche facheux,
+Je vous fis annoncer la mort de toutes deux.
+Mais il faut maintenant, puisque je l'ai connue,
+Qu'elle fasse savoir ce qu'elle est devenue.
+Au nom de Zanobio Ruberti, que sa voix,
+Pendant tout ce recit, repetait plusieurs fois,
+Andres, ayant change quelque temps de visage,
+A Trufaldin surpris a tenu ce langage :
+Quoi donc ! le ciel me fait trouver heureusement
+Celui que jusqu'ici j'ai cherche vainement,
+Et que j'avais pu voir, sans pourtant reconnaitre
+La source de mon sang et l'auteur de mon etre !
+Oui, mon pere, je suis Horace votre fils.
+D'Albert, qui me gardait, les jours etant finis,
+Me sentant naitre au coeur d'autres inquietudes,
+Je sortis de Bologne, et, quittant mes etudes,
+Portai durant six ans mes pas en divers lieux,
+Selon que me poussait un desir curieux :
+Pourtant, apres ce temps, une secrete envie
+Me pressa de revoir les miens et ma patrie ;
+Mais dans Naples, helas ! je ne vous trouvai plus,
+Et n'y sus votre sort que par des bruits confus :
+Si bien qu'a votre quete ayant perdu mes peines,
+Venise pour un temps borna mes courses vaines ;
+Et j'ai vecu depuis, sans que de ma maison
+J'eusse d'autres clartes que d'en savoir le nom.
+Je vous laisse a juger si, pendant ces affaires,
+Trufaldin ressentait des transports ordinaires.
+Enfin, pour retrancher ce que plus a loisir
+Vous aurez le moyen de vous faire eclaircir
+Par la confession de votre Egyptienne,
+Trufaldin maintenant vous reconnait pour sienne ;
+Andres est votre frere ; et comme de sa soeur
+Il ne peut plus songer a se voir possesseur,
+Une obligation qu'il pretend reconnaitre
+A fait qu'il vous obtient pour epouse a mon maitre
+Dont le pere, temoin de tout l'evenement,
+Donne a cet hymenee un plein consentement,
+Et, pour mettre une joie entiere en sa famille,
+Pour le nouvel Horace a propose sa fille.
+Voyez que d'incidents a la fois enfantes !
+
+- Celie -
+
+Je demeure immobile a tant de nouveautes.
+
+- Mascarille -
+
+Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes,
+Qui du combat encor remettent leurs personnes.
+Leandre est de la troupe, et votre pere aussi.
+Moi je vais avertir mon maitre de ceci,
+Et que lorsqu'a ses voeux on croit le plus d'obstacle,
+Le ciel en sa faveur produit comme un miracle.
+
+ (Mascarille sort.)
+
+- Hippolyte -
+
+Un tel ravissement rend mes esprits confus,
+Que pour mon propre sort je n'en aurais pas plus.
+Mais les voici venir.
+
+
+-----------
+
+Scene XV. - Trufaldin, Anselme, Pandolfe, Celie, Hippolyte,
+ Leandre, Andres.
+
+
+- Trufaldin -
+
+ Ah ! ma fille !
+
+- Celie -
+
+ Ah ! mon pere !
+
+- Trufaldin -
+
+Sais-tu deja comment le ciel nous est prospere ?
+
+- Celie -
+
+Je viens d'entendre ici ce succes merveilleux.
+
+- Hippolyte -
+
+ (A Leandre.)
+
+En vain vous parleriez pour excuser vos feux,
+Si j'ai devant les yeux ce que vous pouvez dire.
+
+- Leandre -
+
+Un genereux pardon est ce que je desire :
+Mais j'atteste les cieux qu'en ce retour soudain
+Mon pere fait bien moins que mon propre dessein.
+
+- Andres -
+
+ (A Celie.)
+
+Qui l'aurait jamais cru que cette ardeur si pure
+Put etre condamnee un jour par la nature !
+Toutefois tant d'honneur la sut toujours regir,
+Qu'en y changeant fort peu je puis la retenir.
+
+- Celie -
+
+Pour moi, je me blamais, et croyais faire faute,
+Quand je n'avais pour vous qu'une estime tres haute.
+Je ne pouvais savoir quel obstacle puissant
+M'arretait sur un pas si doux et si glissant,
+Et detournait mon coeur de l'aveu d'une flamme
+Que mes sens s'efforcaient d'introduire en mon ame.
+
+- Trufaldin -
+
+ (A Celie.)
+
+Mais en te recouvrant, que diras-tu de moi,
+Si je songe aussitot a me priver de toi,
+Et t'engage a son fils sous les lois d'hymenee ?
+
+- Celie -
+
+Que de vous maintenant depend ma destinee.
+
+
+-----------
+
+Scene XVI. - Trufaldin, Anselme, Pandolfe, Celie, Hippolyte,
+ Lelie, Leandre, Andres, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+ (A Lelie.)
+
+Voyons si votre diable aura bien le pouvoir
+De detruire a ce coup un si solide espoir ;
+Et si, contre l'exces du bien qui nous arrive,
+Vous armerez encor votre imaginative.
+Par un coup imprevu des destins les plus doux,
+Vos voeux sont couronnes, et Celie est a vous.
+
+- Lelie -
+
+Croirai-je que du ciel la puissance absolue...
+
+- Trufaldin -
+
+Oui, mon gendre, il est vrai.
+
+- Pandolfe -
+
+ La chose est resolue.
+
+- Andres -
+
+ (A Lelie.)
+
+Je m'acquitte par la de ce que je vous dois.
+
+- Lelie -
+
+ (A Mascarille.)
+
+Il faut que je t'embrasse et mille et mille fois.
+Dans cette joie...
+
+- Mascarille -
+
+ Ahi ! ahi ! doucement, je vous prie.
+Il m'a presque etouffe. Je crains fort pour Celie,
+Si vous la caressez avec tant de transport :
+De vos embrassements on se passerait fort.
+
+- Trufaldin -
+
+ (A Lelie.)
+
+Vous savez le bonheur que le ciel me renvoie ;
+Mais puisqu'un meme jour nous met tous dans la joie,
+Ne nous separons point qu'il ne soit termine,
+Et que son pere aussi nous soit vite amene.
+
+- Mascarille -
+
+Vous voila tous pourvus. N'est-il point quelque fille
+Qui put accommoder le pauvre Mascarille ?
+A voir chacun se joindre a sa chacune ici,
+J'ai des demangeaisons de mariage aussi.
+
+- Anselme -
+
+J'ai ton fait.
+
+- Mascarille -
+
+ Allons donc, et que les cieux prosperes
+Nous donnent des enfants dont nous soyons les peres.
+
+
+
+
+
+
+FIN DE L'ETOURDI.
+
+
+-------------------------------------------------------------------------
+
+Notes [from 1890 edition]
+
+-----------
+(1) "Gent", "gente" ne veut pas dire "gentille".
+Ce mot exprime a la fois la legerete dans la taille, la proprete
+et l'elegance dans les vetements. (Voyez Nicot et Le Duchat.)
+-----------
+(2) "Avoir maille a partir", c'est-a-dire a se partager,
+du latin "partiri". La maille etait une petite monnaie
+de si peu de valeur qu'elle ne pouvait etre divisee. De la le
+proverbe "avoir maille a partir", se disputer sur un
+partage impossible, et, par extension, avoir une dispute
+interminable. Menage dit que cette monnaie etait ainsi appelee
+du vieux mot francais "maille", qui signifie "figure carree",
+parce que la maille avait cette forme. N'avoir ni "denier"
+ni "maille" signifiait autrefois n'avoir aucune sorte de
+monnaie, ni "ronde" ni "carree".
+-----------
+(3) "Coucher d'imposture", pour "payer de ruses, de mensonges".
+Cette maniere de s'exprimer, dit Voltaire, n'est plus admise : elle vient
+du jeu. On disait : "Couche de vingt pistoles", "de trente pistoles",
+"couche belle".
+-----------
+(4) Imitation du proverbe italien : "Salir le mosche al naso".
+On dit proverbialement en francais, qu'"un homme est tendre aux
+mouches", qu'"il prend la mouche", que "la mouche le pique",
+pour exprimer qu'il est trop susceptible, qu'il se fache mal a propos. (B.)
+-----------
+(5) On appelle "panneau" un filet a prendre des lievres,
+des lapins, etc. De la les expressions proverbiales "donner",
+"se jeter", et "jeter quelqu'un dans le panneau". (A.)
+-----------
+(6) "Etre en paroles", pour "converser", "s"entretenir". On dit encore
+aujourd'hui, "ils sont en paroles de mariage", "en paroles d'affaires".
+Ces phrases toutes faites derivent peut-etre de la phrase dont Moliere
+se sert ici, et qui n'est plus d'usage.
+-----------
+(7) "Semondre", de "submonere", inviter, convier. Il est bon de
+remarquer que ce mot etait hors d'usage longtemps avant Moliere.
+-----------
+(8) Ce demi-vers est obscur. Anselme veut dire sans doute : Plut a Dieu
+qu'il dormit en paix ! que rien ne troublat le repos de son ame, car
+il ne doute pas un seul instant que son ami ne soit mort, comme
+le prouve le vers suivant.
+-----------
+(9) "Prou", vieux mot qui signifie "assez", "beaucoup". Il n'est plus
+d'usage que dans ces phrases familieres : "peu ou prou", "ni peu ni prou".
+(B.)
+-----------
+(10) Il faut suppleer "le ferait ; mais je ne le ferai pas". Cette
+locution elliptique, tres commune dans nos anciennes comedies, est
+encore d'usage dans la conversation. (A.)
+-----------
+(11) "Si jamais mon bien te fut considerable", c'est-a-dire, si jamais
+mon bien te fut cher, fut de quelque prix a tes yeux. Autrefois
+"considerable" s'employait avec un regime.
+-----------
+(12) "Devis", propos familiers, propos qui font passer le temps.
+-----------
+(13) Ce mot "baie" vient de l'italien "baia". Les Italiens disent
+comme nous, "dar la baia", pour "se moquer". (Menage.)
+-----------
+(14) "Male", de "malus", mauvais. Ce mot est tres ancien dans
+notre langue. On disait dans le douxieme siecle, male-femme,
+male-loi, pour mauvaise femme, mauvaise loi.
+-----------
+(15) Ce vers fait allusion au soleil represente sur les louis d'or
+du temps de Louis XIV. Charles IX est le premier de nos rois qui ait
+fait frapper des monnaies d'or avec l'effigie du soleil ; Louis XIV
+est le dernier.
+-----------
+(16) Suivant une vieille legende, Olibrius, gouverneur des Gaules,
+ne pouvant toucher le coeur de sainte Reine, la fit mourir. Le
+martyre de cette sainte fut plus tard le sujet d'un grand nombre
+de "mysteres" qui plaisaient beaucoup au peuple. Olibrius y etait
+represente comme un fanfaron ; un glorieux, "un occiseur d'innocents" ;
+de la l'expression proverbiale : "faire l'Olibrius", pour "faire
+le faux brave", "persecuter ceux qui sont sans defense", etc. (Voyez
+le "Dictionnaire des proverbes", par la M...)
+-----------
+(17) Cette expression tire son origine d'un jeu fort en usage sous
+le regne de Louis XIV, mais beaucoup plus ancien. Au premier jour
+de mai, chacun devait se trouver muni d'une branche de verdure.
+On se visitait, on tachait de se surprendre en faute ; ces mots :
+"Je vous prends sans vert", retentissaient de tous cotes, et la moindre
+negligence etait punie d'une amende dont le produit etait destine
+a une fete champetre ou l'on celebrait le printemps.
+-----------
+(18) Par "amis d'epee", Moliere n'entend pas "compagnons d'armes",
+mais seulement "compagnons de duel".
+-----------
+(19) Le "teston" valait dix sous tournois, le marc d'argent etant
+a douze livres dix sous ; il etait appele "teston" a cause de la tete
+de Louis XII qui y etait representee. Cette monnaie, fabriquee en
+1513, subsista jusqu'a Henri III. (B.)
+-----------
+(20) Le mot "robin" signifiait autrefois un "bouffon", un "sot",
+un "facetieux". (B.) - On avait donne le nom de "robin" au mouton,
+a cause de sa robe de laine. Or le mouton etant, au dire d'Aristote,
+cite par Rabelais, le plus sot des animaux, le nom de "robin" est
+devenu par extension celui des hommes sans esprit. (Le Duchat.)
+-----------
+(21) "Momon", somme d'argent que des masques jouaient aux des. (B.) -
+On donnait aussi ce nom aux personnes masquees qui s'introduisaient
+dans les maisons pour jouer ou pour danser. Suivant Menage, ce mot
+vient de "Momus", dieu de la folie.
+-----------
+(22) "Tarare", expression burlesque, imaginee, suivant Richelet,
+pour imiter le son de la trompette, et dont on se sert pour exprimer
+qu'on ne veut rien entendre, qu'on n'ajoute aucune foi a la chose
+qu'on nous dit.
+-----------
+(23) On dit proverbialement, "brider l'oison", "brider la becasse",
+pour "tromper quelqu'un", "le conduire a sa guise". Moliere a fait
+passer dans son vers toute l'energie de ce proverbe.
+-----------
+(24) On disait autrefois, pour exprimer la voracite d'un homme :
+"C'est un avaleur de pois gris". Il est probable que le proverbe
+tire son origine des charlatans qui etaient dans l'usage d'avaler,
+avec dexterite, devant le public, une grande quantite de ces pois.
+On trouve un exemple de ce proverbe dans la "Prison" d'Assoucy,
+page 45.
+-----------
+(25) On prononce "fillol" a la ville, dit Vaugelas, et "filleul"
+a la cour ; et il ajoute : L'usage de la cour doit prevaloir sur
+l'usage de la ville, sans y chercher d'autre raison. Cette decision
+de Vaugelas s'est accomplie malgre l'autorite de Moliere.
+-----------
+(26) "Tirez, tirez", est ici pour "fuyez, eloignez-vous". On dit
+proverbialement, "il a tire au large", pour "il s'est enfui".
+-----------
+(27) Les Espagnols disent encore : "Dar para guantes" : c'est-a-dire,
+"donner pour les gants", dont nous avons fait le mot "paraguante".
+(Menage.) - On donne ce nom au present qu'on fait a une personne
+dont on a recu quelques bons offices.
+-----------
+(28) Vieux mot qui signifiait "malheur", par corruption du mot
+"bissexte", parce que anciennement l'annee bissextile etait reputee
+malheureuse. (Lav.)
+-----------
+(29) "Escoffions", nom ancien d'une coiffe de femme. On disait
+egalement "escoffions" ou "scoffions".
+-----------
+(30) "Decharpir", expression basse et populaire, mais energique,
+et qui ne se trouve pas dans le "Dictionnaire de l'Academie" : elle
+signifie separer avec effort des personnes acharnees l'une contre
+l'autre.
+-----------
+
+
+
+
+
+Fin de Project Gutenberg Etext L'Etourdi, Voltaire[Jean-Baptiste Poquelin]
+
diff --git a/old/7trdi10.zip b/old/7trdi10.zip
new file mode 100644
index 0000000..82273cd
--- /dev/null
+++ b/old/7trdi10.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8trdi10.txt b/old/8trdi10.txt
new file mode 100644
index 0000000..6b37734
--- /dev/null
+++ b/old/8trdi10.txt
@@ -0,0 +1,5586 @@
+Project Gutenberg's L'Etourdi, par Moliere [Jean-Baptiste Poquelin]
+#4 in our series by Moliere [Jean-Baptiste Poquelin]
+
+Copyright laws are changing all over the world, be sure to check
+the laws for your country before redistributing these files!!!
+
+Please take a look at the important information in this header.
+We encourage you to keep this file on your own disk, keeping an
+electronic path open for the next readers.
+
+Please do not remove this.
+
+This should be the first thing seen when anyone opens the book.
+Do not change or edit it without written permission. The words
+are carefully chosen to provide users with the information they
+need about what they can legally do with the texts.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**Etexts Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These Etexts Are Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+Information on contacting Project Gutenberg to get Etexts, and
+further information is included below, including for donations.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a 501(c)(3)
+organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541
+
+
+
+Title: L'Etourdi
+
+Author: Moliere [Pseudonym of Jean-Baptiste Poquelin]
+
+Release Date: January, 2003 [Etext #3645]
+[Yes, we are about one year ahead of schedule]
+[The actual date this file first posted = 07/02/01]
+
+Edition: 10
+
+Language: French [This is the 8-bit unaccented version]
+
+Project Gutenberg's L'Etourdi, par Moliere [Jean-Baptiste Poquelin]
+********This file should be named 8trdi10.txt or 8trdi10.zip*******
+
+Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, 8trdi11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8trdi10a.txt
+
+This etext was produced by Laurent Le Guillou
+
+Project Gutenberg Etexts are usually created from multiple editions,
+all of which are in the Public Domain in the United States, unless a
+copyright notice is included. Therefore, we usually do NOT keep any
+of these books in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our books one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to send us error messages even years after
+the official publication date.
+
+Please note: neither this list nor its contents are final till
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg Etexts is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our sites at:
+http://gutenberg.net
+http://promo.net/pg
+
+
+Those of you who want to download any Etext before announcement
+can surf to them as follows, and just download by date; this is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03
+or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
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+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any etext selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. This
+projected audience is one hundred million readers. If our value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour this year as we release fifty new Etext
+files per month, or 500 more Etexts in 2000 for a total of 3000+
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+should reach over 300 billion Etexts given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away One Trillion Etext
+Files by December 31, 2001. [10,000 x 100,000,000 = 1 Trillion]
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+At our revised rates of production, we will reach only one-third
+of that goal by the end of 2001, or about 3,333 Etexts unless we
+manage to get some real funding.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
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+We need your donations more than ever!
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+Oregon, Rhode Island, South Carolina, South Dakota, Tennessee,
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+that have responded as of the date above.
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+additions to this list will be made and fund raising
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+free to ask to check the status of your state.
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+We are constantly working on finishing the paperwork
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+your state is not listed and you would like to know
+if we have added it since the list you have, just ask.
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+states where we are not yet registered, we know
+of no prohibition against accepting donations
+from donors in these states who approach us with
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+International donations are accepted,
+but we don't know ANYTHING about how
+to make them tax-deductible, or
+even if they CAN be made deductible,
+and don't have the staff to handle it
+even if there are ways.
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+PMB 113
+1739 University Ave.
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+organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541,
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+
+
+
+
+
+
+This etext was produced by Laurent Le Guillou
+
+
+
+
+
+Source:
+
+Jean-Baptiste Poquelin (1620-1673), alias Molière,
+"Oeuvres de Molière, avec des notes de tous les commentateurs",
+Tome Premier,
+Paris, Librarie de Firmin-Didot et Cie,
+Imprimeurs de l'Institut, rue Jacob, 56,
+1890.
+
+[Spelling of the 1890 edition. Footnotes have been retained because
+they provide the meanings of old French words or expressions.
+Footnote are indicated by numbers in brackets, and are grouped
+at the end of the Etext.
+Downcase accents have been kept, but not upcase accents (not
+well supported by all software). Text encoding is iso-8859-1.]
+
+
+
+
+
+L'ETOURDI
+
+ou
+
+LES CONTRE-TEMPS
+
+
+
+
+Comédie (1653-1658)
+
+
+
+PERSONNAGES ACTEURS
+
+Lélie, fils de Pandolfe. La Grange.
+Célie, esclave de Trufaldin. Mlle de Brie.
+Mascarille, valet de Lélie. Molière.
+Hippolyte, fille d'Anselme. Mme Duparc.
+Anselme, père d'Hippolyte. Louis Béjart.
+Trufaldin, vieillard.
+Pandolfe, père de Lélie. Béjart aîné.
+Léandre, fils de famille.
+Andrès, cru égyptien.
+Ergaste, ami de Mascarille.
+Un courrier.
+Deux troupes de masques.
+
+
+
+La scène est à Messine.
+
+
+ACTE PREMIER.
+-------------
+
+Scène première. - Lélie.
+
+
+- Lélie -
+
+Eh bien ! Léandre, eh bien ! il faudra contester ;
+Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter ;
+Qui, dans nos soins communs pour ce jeune miracle,
+Aux voeux de son rival portera plus d'obstacle :
+Préparez vos efforts, et vous défendez bien,
+Sûr que de mon côté je n'épargnerai rien.
+
+
+-----------
+
+Scène II. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Lélie -
+
+Ah ! Mascarille !
+
+- Mascarille -
+
+ Quoi ?
+
+- Lélie -
+
+ Voici bien des affaires ;
+J'ai dans ma passion toutes choses contraires :
+Léandre aime Célie, et, par un trait fatal,
+Malgré mon changement, est encor mon rival.
+
+- Mascarille -
+
+Léandre aime Célie !
+
+- Lélie -
+
+ Il l'adore, te dis-je.
+
+- Mascarille -
+
+Tant pis.
+
+- Lélie -
+
+ Eh, oui, tant pis ; c'est ce qui m'afflige.
+Toutefois j'aurais tort de me désespérer :
+Puisque j'ai ton secours, je puis me rassurer ;
+Je sais que ton esprit, en intrigues fertile,
+N'a jamais rien trouvé qui lui fût difficile ;
+Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs ;
+Et qu'en toute la terre...
+
+- Mascarille -
+
+ Eh ! trêve de douceurs,
+Quand nous faisons besoin, nous autres misérables,
+Nous sommes les chéris et les incomparables ;
+Et dans un autre temps, dès le moindre courroux,
+Nous sommes les coquins qu'il faut rouer de coups.
+
+- Lélie -
+
+Ma foi, tu me fais tort avec cette invective.
+Mais enfin discourons un peu de ma captive :
+Dis si les plus cruels et plus durs sentiments
+Ont rien d'impénétrable à des traits si charmants.
+Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage
+Je vois pour sa naissance un noble témoignage ;
+Et je crois que le ciel dedans un rang si bas
+Cache son origine, et ne l'en tire pas.
+
+- Mascarille -
+
+Vous êtes romanesque avecque vos chimères ;
+Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires ?
+C'est, Monsieur, votre père, au moins à ce qu'il dit :
+Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit ;
+Qu'il peste contre vous d'une belle manière,
+Quand vos déportements lui blessent la visière.
+Il est avec Anselme en parole pour vous
+Que de son Hippolyte on vous fera l'époux,
+S'imaginant que c'est dans le seul mariage
+Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage
+Et s'il vient à savoir que, rebutant son choix,
+D'un objet inconnu vous recevez les lois,
+Que de ce fol amour la fatale puissance
+Vous soustrait au devoir de votre obéissance,
+Dieu sait quelle tempête alors éclatera,
+Et de quels beaux sermons on vous régalera.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! trêve, je vous prie, à votre rhétorique !
+
+- Mascarille -
+
+Mais vous, trêve plutôt à votre politique !
+Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tâcher...
+
+- Lélie -
+
+Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon à me fâcher,
+Que chez moi les avis ont de tristes salaires,
+Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires ?
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+Il se met en courroux.
+
+ (haut.)
+
+ Tout ce que j'en ai dit
+N'était rien que pour rire et vous sonder l'esprit.
+D'un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure ?
+Et Mascarille est-il ennemi de nature ?
+Vous savez le contraire, et qu'il est très certain
+Qu'on ne peut me taxer que d'être trop humain.
+Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de père :
+poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire.
+Ma foi, j'en suis d'avis, que ces pénards chagrins
+Nous viennent étourdir de leurs contes badins,
+Et, vertueux par force, espèrent par envie
+Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie.
+Vous savez mon talent, je m'offre à vous servir.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! c'est par ces discours que tu peux me ravir.
+Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paraître,
+N'a point été mal vu des yeux qui l'ont fait naître.
+Mais Léandre, à l'instant, vient de me déclarer
+Qu'à me ravir Célie il va se préparer :
+C'est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête
+Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquête.
+Trouve ruses, détours, fourbes, inventions,
+Pour frustrer un rival de ses prétentions.
+
+- Mascarille -
+
+Laissez-moi quelque temps rêver à cette affaire.
+
+ (à part.)
+
+Que pourrais-je inventer pour ce coup nécessaire ?
+
+- Lélie -
+
+Eh bien ! le stratagème ?
+
+- Mascarille -
+
+ Ah ! comme vous courez !
+Ma cervelle toujours marche à pas mesurés.
+J'ai trouvé votre fait : il faut... Non, je m'abuse.
+Mais si vous alliez...
+
+- Lélie -
+
+ Où ?
+
+- Mascarille -
+
+ C'est une faible ruse.
+J'en songeais une...
+
+- Lélie -
+
+ Et quelle ?
+
+- Mascarille -
+
+ Elle n'irait pas bien.
+Mais ne pourriez-vous pas...?
+
+- Lélie -
+
+ Quoi ?
+
+- Mascarille -
+
+ Vous ne pourriez rien.
+Parler avec Anselme.
+
+- Lélie -
+
+ Et que lui puis-je dire ?
+
+- Mascarille -
+
+Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire.
+Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Trufaldin.
+
+- Lélie -
+
+Que faire ?
+
+- Mascarille -
+
+ Je ne sais.
+
+- Lélie -
+
+ C'en est trop, à la fin,
+Et tu me mets à bout par ces contes frivoles.
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, si vous aviez en main force pistoles,
+Nous n'aurions pas besoin maintenant de rêver
+A chercher les biais que nous devons trouver,
+Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave,
+Empêcher qu'un rival vous prévienne et vous brave.
+De ces Egyptiens qui la mirent ici,
+Trufaldin, qui la garde, est en quelque souci ;
+Et trouvant son argent, qu'ils lui font trop attendre,
+Je sais bien qu'il serait très ravi de la vendre :
+Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu ;
+Il se ferait fesser pour moins d'un quart d'écu ;
+Et l'argent est le dieu que surtout il révère :
+Mais le mal, c'est...
+
+- Lélie -
+
+ Quoi ? c'est...
+
+- Mascarille -
+
+ Que monsieur votre père
+Est un autre vilain qui ne vous laisse pas,
+comme vous voudriez bien, manier ses ducats ;
+Qu'il n'est point de ressort qui, pour votre ressource,
+Pût faire maintenant ouvrir la moindre bourse.
+Mais tâchons de parler à Célie un moment,
+Pour savoir là-dessus quel est son sentiment.
+La fenêtre est ici.
+
+- Lélie -
+
+ Mais Trufaldin, pour elle,
+Fait de nuit et de jour exacte sentinelle.
+Prend garde.
+
+- Mascarille -
+
+ Dans ce coin demeurons en repos.
+O bonheur ! la voilà qui sort tout à propos.
+
+
+-----------
+
+Scène III. - Célie, Lélie, Mascarille.
+
+
+- Lélie -
+
+Ah ! que le ciel m'oblige en offrant à ma vue
+Les célestes attraits dont vous êtes pourvue !
+Et, quelque mal cuisant que m'aient causé vos yeux,
+Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux !
+
+- Célie -
+
+Mon coeur, qu'avec raison votre discours étonne,
+N'entend pas que mes yeux fassent mal à personne ;
+Et si dans quelque chose ils vous ont outragé,
+Je puis vous assurer que c'est sans mon congé.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure !
+Je mets toute ma gloire à chérir leur blessure,
+Et...
+
+- Mascarille -
+
+ Vous le prenez là d'un ton un peu trop haut ;
+Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut.
+Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle
+Ce que...
+
+- Trufaldin -
+
+ (dans sa maison.)
+
+ Célie !
+
+- Mascarille -
+
+ (à Lélie.)
+
+ Eh bien !
+
+- Lélie -
+
+ O rencontre cruelle !
+Ce malheureux vieillard devait-il nous troubler ?
+
+- Mascarille -
+
+Allez, retirez-vous ; je saurai lui parler.
+
+
+-----------
+
+Scène IV. - Trufaldin, Célie,
+Lélie (retiré, dans un coin), Mascarille.
+
+
+- Trufaldin -
+
+ (à Célie.)
+
+Que faites-vous dehors ? et quel soin vous talonne,
+Vous à qui je défends de parler à personne ?
+
+- Célie -
+
+Autrefois j'ai connu cet honnête garçon ;
+Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupçon.
+
+- Mascarille -
+
+Est-ce là le seigneur Trufaldin ?
+
+- Célie -
+
+ Oui, lui-même.
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est extrême
+De pouvoir saluer en toute humilité
+Un homme dont le nom est partout si vanté.
+
+- Trufaldin -
+
+Très humble serviteur.
+
+- Mascarille -
+
+ J'incommode peut-être ;
+Mais je l'ai vue ailleurs, où, m'ayant fait connaître
+Les grands talents qu'elle à pour savoir l'avenir,
+Je voulais sur un point un peu l'entretenir.
+
+- Trufaldin -
+
+Quoi ! te mêlerais-tu d'un peu de diablerie ?
+
+- Célie -
+
+Non, tout ce que je sais n'est que blanche magie.
+
+- Mascarille -
+
+Voici donc ce que c'est. Le maître que je sers
+Languit pour un objet qui le tient dans ses fers ;
+Il aurait bien voulu du feu qui le dévore
+Pouvoir entretenir la beauté qu'il adore :
+Mais un dragon, veillant sur ce rare trésor,
+N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor ;
+Et ce qui plus le gêne et le rend misérable,
+Il vient de découvrir un rival redoutable :
+Si bien que, pour savoir si ses soins amoureux
+Ont sujet d'espérer quelque succès heureux,
+Je viens vous consulter, sûr que de votre bouche
+Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.
+
+- Célie -
+
+Sous quel astre ton maître a-t-il reçu le jour ?
+
+- Mascarille -
+
+Sous un astre à jamais ne changer son amour.
+
+- Célie -
+
+Sans me nommer l'objet pour qui son coeur soupire,
+La science que j'ai m'en peut assez instruire.
+Cette fille a du coeur, et, dans l'adversité,
+Elle sait conserver une noble fierté ;
+Elle n'est pas d'humeur à trop faire connaître
+Les secrets sentiments qu'en son coeur on fait naître.
+Mais je les sais comme elle, et, d'un esprit plus doux,
+Je vais en peu de mots te les découvrir tous.
+
+- Mascarille -
+
+O merveilleux pouvoir de la vertu magique !
+
+- Célie -
+
+Si ton maître en ce point de constance se pique,
+Et que la vertu seule anime son dessein,
+Qu'il n'appréhende plus de soupirer en vain ;
+Il a lieu d'espérer, et le fort qu'il veut prendre
+N'est pas sourd aux traités, et voudra bien se rendre.
+
+- Mascarille -
+
+C'est beaucoup ; mais ce fort dépend d'un gouverneur
+Difficile à gagner.
+
+- Célie -
+
+ C'est là tout le le malheur.
+
+- Mascarille -
+
+ (à part, regardant Lélie.)
+
+Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire !
+
+- Célie -
+
+Je vais vous enseigner ce que vous devez faire.
+
+- Lélie -
+
+ (les joignant.)
+
+Cessez, ô Trufaldin, de vous inquiéter !
+C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter,
+Et je vous l'envoyais, ce serviteur fidèle,
+Vous offrir mon service, et vous parler pour elle,
+Dont je vous veux dans peu payer la liberté,
+Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrêté.
+
+- Mascarille -
+
+La peste soit la bête !
+
+- Trufaldin -
+
+ Ho ! ho ! qui des deux croire ?
+Ce discours au premier est fort contradictoire.
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, ce galant homme a le cerveau blessé ;
+Ne le savez-vous pas ?
+
+- Trufaldin -
+
+ Je sais ce que je sai.
+J'ai crainte ici dessous de quelque manigance.
+
+ (à Célie.)
+
+Rentrez, et ne prenez jamais cette licence.
+Et vous, filous fieffés, ou je me trompe fort,
+Mettez, pour me jouer, vos flûtes mieux d'accord.
+
+
+-----------
+
+Scène V. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+C'est bien fait. Je voudrais qu'encor, sans flatterie,
+Il nous eût d'un bâton chargés de compagnie.
+A quoi bon se montrer, et, comme un étourdi,
+Me venir démentir de tout ce que je di ?
+
+- Lélie -
+
+Je pensais faire bien.
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, c'était fort l'entendre.
+Mais quoi ! cette action ne me doit point surprendre :
+Vous êtes si fertile en pareils contre-temps,
+Que vos écarts d'esprit n'étonnent plus les gens.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! mon Dieu ! pour un rien me voilà bien coupable !
+Le mal est-il si grand qu'il soit irréparable ?
+Enfin, si tu ne mets Célie entre mes mains,
+Songe au moins de Léandre à rompre les desseins ;
+Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle.
+De peur que ma présence encor soit criminelle,
+Je te laisse.
+
+- Mascarille -
+
+ Fort bien. A dire vrai, l'argent
+Serait dans notre affaire un sûr et fort agent ;
+Mais ce ressort manquant, il faut user d'un autre.
+
+
+-----------
+
+Scène VI. - Anselme, Mascarille.
+
+
+- Anselme -
+
+Par mon chef ! C'est un siècle étrange que le nôtre !
+J'en suis confus. Jamais tant d'amour pour le bien,
+Et jamais tant de peine à retirer le sien !
+Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie,
+Sont comme les enfants, que l'on conçoit en joie,
+Et dont avecque peine on fait l'accouchement.
+L'argent dans une bourse entre agréablement ;
+Mais, le terme venu que nous devons le rendre,
+C'est lors que les douleurs commencent à nous prendre.
+Baste ! ce n'est pas peu que deux mille francs, dus
+Depuis deux ans entiers, me soient enfin rendus ;
+Encore est-ce un bonheur.
+
+- Mascarille -
+
+ (à part les quatre premiers vers.)
+
+ O Dieu ! la belle proie
+A tirer en volant ! Chut, il faut que je voie
+Si je pourrais un peu de près le caresser.
+Je sais bien les discours dont il faut le bercer...
+Je viens de voir, Anselme...
+
+- Anselme -
+
+ Et qui ?
+
+- Mascarille -
+
+ Votre Nérine.
+
+- Anselme -
+
+Que dit-elle de moi, cette gente assasine (1) ?
+
+- Mascarille -
+
+Pour vous elle est de flamme.
+
+- Anselme -
+
+ Elle ?
+
+- Mascarille -
+
+ Et vous aime tant,
+Que c'est grande pitié.
+
+- Anselme -
+
+ Que tu me rends content !
+
+- Mascarille -
+
+Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure.
+Anselme, mon mignon, crie-t-elle à toute heure,
+Quand est-ce que l'hymen unira nos deux coeurs,
+Et que tu daigneras éteindre mes ardeurs ?
+
+- Anselme -
+
+Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celées ?
+Les filles, par ma foi, sont bien dissimulées !
+Mascarille, en effet, qu'en dis-tu ? quoique vieux,
+J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.
+
+- Mascarille -
+
+Oui, vraiment, ce visage est encor fort mettable ;
+S'il n'est pas des plus beaux, il est des agréable.
+
+- Anselme -
+
+Si bien donc...?
+
+- Mascarille -
+
+ (veut prendre la bourse.)
+
+ Si bien donc qu'elle est sotte de vous,
+Ne vous regarde plus...
+
+- Anselme -
+
+ Quoi ?
+
+- Mascarille -
+
+ Que comme un époux,
+Et vous veut...?
+
+- Anselme -
+
+ Et me veut...?
+
+- Mascarille -
+
+ Et vous veut, quoi qu'il tienne,
+Prendre la bourse...
+
+- Anselme -
+
+ La ?
+
+- Mascarille -
+
+ (prend la bourse, et la laisse tomber.)
+
+ La bouche avec la sienne.
+
+- Anselme -
+
+Ah ! je t'entends. Viens cà : lorsque tu la verras,
+Vante-lui mon mérite autant que tu pourras.
+
+- Mascarille -
+
+Laissez-moi faire.
+
+- Anselme -
+
+ Adieu.
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+ Que le ciel vous conduise !
+
+- Anselme -
+
+ (revenant.)
+
+Ah ! vraiment, je faisais une étrange sottise,
+Et tu pouvais pour toi m'accuser de froideur.
+Je t'engage à servir mon amoureuse ardeur,
+Je reçois par ta bouche une bonne nouvelle,
+Sans du moindre présent récompenser ton zèle !
+Tiens, tu te souviendras...
+
+- Mascarille -
+
+ Ah ! non pas, s'il vous plaît.
+
+- Anselme -
+
+Laisse-moi...
+
+- Mascarille -
+
+ Point du tout. J'agis sans intérêt.
+
+- Anselme -
+
+Je le sais ; mais pourtant...
+
+- Mascarille -
+
+ Non, Anselme, vous dis-je ;
+Je suis homme d'honneur, cela me désoblige.
+
+- Anselme -
+
+Adieu donc, Mascarille.
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+ O longs discours !
+
+- Anselme -
+
+ (revenant.)
+
+ Je veux
+Régaler par tes mains cet objet de mes voeux ;
+Et je vais te donner de quoi faire pour elle
+L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle
+Que tu trouveras bon.
+
+- Mascarille -
+
+ Non, laissez votre argent :
+Sans vous mettre en souci, je ferai le présent ;
+Et l'on m'a mis en main une bague à la mode,
+Qu'après vous payerez, si cela l'accommode.
+
+- Anselme -
+
+Soit ; donne-la pour moi : mais surtout fais si bien
+Qu'elle garde toujours l'ardeur de me voir sien.
+
+
+-----------
+
+Scène VII. - Lélie, Anselme, Mascarille.
+
+
+- Lélie -
+
+ (ramassant la bourse.)
+
+A qui la bourse ?
+
+- Anselme -
+
+ Ah ! dieux ! elle m'était tombée !
+Et j'aurais après cru qu'on me l'eût dérobée !
+Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant,
+Qui m'épargne un grand trouble et me rend mon argent.
+Je vais m'en décharger au logis tout à l'heure.
+
+
+-----------
+
+Scène VIII. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+C'est être officieux, et très fort, ou je meure.
+
+- Lélie -
+
+Ma foi ! sans moi, l'argent était perdu pour lui.
+
+- Mascarille -
+
+Certes, vous faites rage, et payez aujourd'hui
+D'un jugement très rare et d'un bonheur extrême ;
+Nous avancerons fort, continuez de même.
+
+- Lélie -
+
+Qu'est-ce donc ? Qu'ai-je fait ?
+
+- Mascarille -
+
+ Le sot, en bon françois,
+Puisque je puis le dire, et qu'enfin je le dois.
+Il sait bien l'impuissance où son père le laisse,
+Qu'un rival qu'il doit craindre, étrangement nous presse :
+Cependant, quand je tente un coup pour l'obliger
+Dont je cours moi tout seul la honte et le danger...
+
+- Lélie -
+
+Quoi ? c'était...?
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, bourreau, c'était pour la captive
+Que j'attrapais l'argent dont votre soin nous prive.
+
+- Lélie -
+
+S'il est ainsi, j'ai tort ; mais qui l'eût deviné ?
+
+- Mascarille -
+
+Il fallait, en effet, être bien raffiné !
+
+- Lélie -
+
+Tu me devais par signe avertir de l'affaire.
+
+- Mascarille -
+
+Oui, je devais au dos avoir mon luminaire.
+Au nom de Jupiter, laissez nous en repos,
+Et ne nous chantez plus d'impertinents propos !
+Un autre, après cela, quitterait tout peut-être ;
+Mais j'avais médité tantôt un coup de maître,
+Dont tout présentement je veux voir les effets ;
+A la charge que si...
+
+- Lélie -
+
+ Non, je te le promets,
+De ne me mêler plus de rien dire ou rien faire.
+
+- Mascarille -
+
+Allez donc ; votre vue excite ma colère.
+
+- Lélie -
+
+Mais surtout hâte-toi, de peur qu'en ce dessein...
+
+- Mascarille -
+
+Allez, encore un coup ; j'y vais mettre la main.
+
+ (Lélie sort.)
+
+Menons bien ce projet ; la fourbe sera fine,
+S'il faut qu'elle succède ainsi que j'imagine.
+Allons voir... Bon, voici mon homme justement.
+
+
+-----------
+
+Scène IX. - Pandolfe, Mascarille.
+
+
+- Pandolfe -
+
+Mascarille !
+
+- Mascarille -
+
+ Monsieur.
+
+- Pandolfe -
+
+ A parler franchement,
+Je suis mal satisfait de mon fils.
+
+- Mascarille -
+
+ De mon maître ?
+Vous n'êtes pas le seul qui se plaigne de l'être :
+Sa mauvaise conduite, insupportable en tout,
+Met à chaque moment ma patience à bout.
+
+- Pandolfe -
+
+Je vous croyais pourtant assez d'intelligence
+Ensemble.
+
+- Mascarille -
+
+ Moi ? Monsieur, perdez cette croyance ;
+Toujours de son devoir je tâche à l'avertir,
+Et l'on nous voit sans cesse avoir maille à partir (2).
+A l'heure même encor nous avons eu querelle
+Sur l'hymen d'Hippolyte, où je le vois rebelle,
+Où, par l'indignité d'un refus criminel,
+Je le vois offenser le respect paternel.
+
+- Pandolfe -
+
+Querelle ?
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, querelle, et bien avant poussée.
+
+- Pandolfe -
+
+Je me trompais donc bien ; car j'avais la pensée
+Qu'à tout ce qu'il faisait tu donnais de l'appui.
+
+- Mascarille -
+
+Moi ! Voyez ce que c'est que du monde aujourd'hui,
+Et comme l'innocence est toujours opprimée ?
+Si mon intégrité vous était confirmée,
+Je suis auprès de lui gagé pour serviteur,
+Vous me voudriez encor payer pour précepteur :
+Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage
+Que ce que je lui dis pour le faire être sage.
+Monsieur, au nom de Dieu, lui fais-je assez souvent,
+Cessez de vous laisser conduire au premier vent ;
+Réglez-vous ; regardez l'honnête homme de père
+Que vous avez du ciel, comme on le considère ;
+Cessez de lui vouloir donner la mort au coeur,
+Et, comme lui, vivez en personne d'honneur.
+
+- Pandolfe -
+
+C'est parler comme il faut. Et que peut-il répondre ?
+
+- Mascarille -
+
+Répondre ? Des chansons dont il me vient confondre.
+Ce n'est pas qu'en effet, dans le fond de son coeur,
+Il ne tienne de vous des semences d'honneur ;
+Mais sa raison n'est pas maintenant la maîtresse.
+Si je pouvais parler avecque hardiesse,
+Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort.
+
+- Pandolfe -
+
+Parle.
+
+- Mascarille -
+
+ C'est un secret qui m'importerait fort
+S'il était découvert ; mais à votre prudence
+Je le puis confier avec toute assurance.
+
+- Pandolfe -
+
+Tu dis bien.
+
+- Mascarille -
+
+ Sachez donc que vos voeux sont trahis
+Par l'amour qu'une esclave imprime à votre fils.
+
+- Pandolfe -
+
+On m'en avait parlé ; mais l'action me touche
+De voir que je l'apprenne encore par ta bouche.
+
+- Mascarille -
+
+Vous voyez si je suis le secret confident...
+
+- Pandolfe -
+
+Vraiment je suis ravi de cela.
+
+- Mascarille -
+
+ Cependant
+A son devoir, sans bruit, désirez vous le rendre ?
+Il faut... J'ai toujours peur qu'on nous vienne surprendre :
+Ce serait fait de moi, s'il savait ce discours.
+Il faut, dis-je, pour rompre à toute chose cours,
+Acheter sourdement l'esclave idolâtrée,
+Et la faire passer en une autre contrée.
+Anselme a grand succès auprès de Trufaldin ;
+Qu'il aille l'acheter pour vous dès ce matin :
+Après, si vous voulez en mes mains la remettre,
+Je connais des marchands, et puis bien vous promettre
+D'en retirer l'argent qu'elle pourra coûter,
+Et malgré votre fils, de la faire écarter ;
+Car enfin, si l'on veut qu'à l'hymen il se range,
+A cet amour naissant il faut donner le change ;
+Et de plus, quand bien même il serait résolu,
+Qu'il aurait pris le joug que vous avez voulu,
+Cet autre objet, pouvant réveiller son caprice,
+Au mariage encor peut porter préjudice.
+
+- Pandolfe -
+
+C'est très bien raisonner ; ce conseil me plaît fort...
+Je vois Anselme ; va, je m'en vais faire effort
+Pour avoir promptement cette esclave funeste,
+Et la mettre en tes mains pour achever le reste.
+
+- Mascarille -
+
+ (seul.)
+
+Bon ; allons avertir mon maître de ceci.
+Vive la fourberie, et les fourbes aussi.
+
+
+-----------
+
+Scène X. - Hippolyte, Mascarille.
+
+
+- Hippolyte -
+
+Oui, traître, c'est ainsi que tu me rends service !
+Je viens de tout entendre, et voir ton artifice :
+A moins que de cela, l'eussé-je soupçonné ?
+Tu couches d'imposture (3), et tu m'en as donné.
+Tu m'avais promis, lâche, et j'avais lieu d'attendre
+Qu'on te verrait servir mes ardeurs pour Léandre ;
+Que du choix de Lélie, où l'on veut m'obliger,
+Ton adresse et tes soins sauraient me dégager ;
+Que tu m'affranchirais du projet de mon père :
+Et cependant ici tu fais tout le contraire !
+Mais tu t'abuseras ; je sais un sûr moyen
+Pour rompre cet achat où tu pousses si bien ;
+Et je vais de ce pas...
+
+- Mascarille -
+
+ Ah ! que vous êtes prompte !
+La mouche tout d'un coup à la tête vous monte (4),
+Et, sans considérer s'il a raison ou non,
+Votre esprit contre moi fait le petit démon.
+J'ai tort, et je devrais, sans finir mon ouvrage,
+Vous faire dire vrai, puisque ainsi l'on m'outrage.
+
+- Hippolyte -
+
+Par quelle illusion penses-tu m'éblouir ?
+Traître, peux-tu nier ce que je viens d'ouïr ?
+
+- Mascarille -
+
+Non. Mais il faut savoir que tout cet artifice
+Ne va directement qu'à vous rendre service ;
+Que ce conseil adroit, qui semble être sans fard,
+Jette dans le panneau l'un et l'autre vieillard (5) ;
+Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Célie,
+Qu'à dessein de la mettre au pouvoir de Lélie ;
+Et faire que, l'effet de cette invention
+Dans le dernier excès portant sa passion,
+Anselme, rebuté de son prétendu gendre,
+Puisse tourner son choix du côté de Léandre.
+
+- Hippolyte -
+
+Quoi ! tout ce grand projet, qui m'a mise en courroux,
+Tu l'as formé pour moi, Mascarille ?
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, pour vous.
+Mais puisqu'on reconnaît si mal mes bons offices,
+Qu'il me faut de la sorte essuyer vos caprices,
+Et que, pour récompense, on s'en vient, de hauteur,
+Me traiter de faquin, de lâche, d'imposteur,
+Je m'en vais réparer l'erreur que j'ai commise,
+Et dès ce même pas rompre mon entreprise.
+
+- Hippolyte -
+
+ (l'arrêtant.)
+
+Eh ! ne me traite pas si rigoureusement,
+Et pardonne aux transports d'un premier mouvement.
+
+- Mascarille -
+
+Non, non, laissez-moi faire ; il est en ma puissance
+De détourner le coup qui si fort vous offense.
+Vous ne vous plaindrez point de mes soins désormais ;
+Oui, vous aurez mon maître, et je vous le promets.
+
+- Hippolyte -
+
+Eh ! mon pauvre garçon, que ta colère cesse !
+J'ai mal jugé de toi, j'ai tort, je le confesse.
+
+ (Tirant sa bourse.)
+
+Mais je veux réparer ma faute avec ceci.
+Pourrais-tu te résoudre à me quitter ainsi ?
+
+- Mascarille -
+
+Non, je ne le saurais, quelque effort que je fasse ;
+Mais votre promptitude est de mauvaise grâce.
+Apprenez qu'il n'est rien qui blesse un noble coeur
+Comme quand il peut voir qu'on le touche en l'honneur.
+
+- Hippolyte -
+
+Il est vrai, je t'ai dit de trop grosses injures :
+Mais que ces deux louis guérissent tes blessures.
+
+- Mascarille -
+
+Eh ! tout cela n'est rien ; je suis tendre à ces coups.
+Mais déjà je commence à perdre mon courroux ;
+Il faut de ses amis endurer quelque chose.
+
+- Hippolyte -
+
+Pourras-tu mettre à fin ce que je me propose
+Et crois-tu que l'effet de tes desseins hardis
+Produise à mon amour le succès que tu dis ?
+
+- Mascarille -
+
+N'ayez point pour ce fait l'esprit sur des épines.
+J'ai des ressorts tout prêts pour diverses machines ;
+Et quand ce stratagème à nos voeux manquerait,
+Ce qu'il ne ferait pas, un autre le ferait.
+
+- Hippolyte -
+
+Crois qu'Hippolyte au moins ne sera pas ingrate.
+
+- Mascarille -
+
+L'espérance du gain n'est pas ce qui me flatte.
+
+- Hippolyte -
+
+Ton maître te fait signe, et veut parler à toi :
+Je te quitte ; mais songe à bien agir pour moi.
+
+
+-----------
+
+Scène XI. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Lélie -
+
+Que diable fais-tu là ? Tu me promets merveille ;
+Mais ta lenteur d'agir est pour moi sans pareille.
+Sans que mon bon génie au-devant m'a poussé,
+Déjà tout mon bonheur eût été renversé.
+C'était fait de mon bien, c'était fait de ma joie,
+D'un regret éternel je devenais la proie ;
+Bref, si je ne me fusse en ces lieux rencontré,
+Anselme avait l'esclave, et j'en étais frustré ;
+Il l'emmenait chez lui : mais j'ai paré l'atteinte,
+J'ai détourné le coup, et tant fait que, par crainte,
+Le pauvre Trufaldin l'a retenue.
+
+- Mascarille -
+
+ Et trois ;
+Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.
+C'était par mon adresse, ô cervelle incurable,
+Qu'Anselme entreprenait cet achat favorable ;
+Entre mes propres mains on devait la livrer ;
+Et vos soins endiablés nous en viennent sevrer.
+Et puis pour votre amour je m'emploierais encore !
+J'aimerais mieux cent fois être grosse pécore,
+Devenir cruche, chou, lanterne, loup-garou,
+Et que monsieur Satan vous vînt tordre le cou.
+
+
+- Lélie -
+
+ (seul.)
+
+Il nous le faut mener en quelque hôtellerie,
+Et faire sur les pots décharger sa furie.
+
+
+
+ACTE II.
+--------
+
+Scène première. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+A vos désirs enfin il a fallu se rendre :
+Malgré tous mes serments, je n'ai pu m'en défendre,
+Et pour vos intérêts, que je voulais laisser,
+En de nouveaux périls viens de m'embarrasser.
+Je suis ainsi facile ; et si de Mascarille
+Madame la nature avait fait une fille,
+Je vous laisse à penser ce que ç'aurait été.
+Toutefois n'allez pas, sur cette sûreté,
+Donner de vos revers au projet que je tente,
+Me faire une bévue, et rompre mon attente.
+Auprès d'Anselme encor nous vous excuserons,
+Pour en pouvoir tirer ce que nous désirons ;
+Mais si dorénavant votre imprudence éclate,
+Adieu, vous dis, mes soins pour l'objet qui vous flatte.
+
+- Lélie -
+
+Non, je serai prudent, te dis-je, ne crains rien :
+Tu verras seulement...
+
+- Mascarille -
+
+ Souvenez-vous-en bien ;
+J'ai commencé pour vous un hardi stratagème.
+Votre père fait voir une paresse extrême
+A rendre par sa mort tous vos désirs contents
+Je viens de le tuer (de parole, j'entends) :
+Je fais courir le bruit que d'une apoplexie
+Le bonhomme surpris a quitté cette vie.
+Mais avant, pour pouvoir mieux feindre ce trépas,
+J'ai fait que vers sa grange il a porté ses pas ;
+On est venu lui dire, et par mon artifice,
+Que les ouvriers qui sont après son édifice,
+Parmi les fondements qu'ils en jettent encor,
+Avaient fait par hasard rencontre d'un trésor.
+Il a volé d'abord ; et comme à la campagne
+Tout son monde à présent, hors nous deux, l'accompagne,
+Dans l'esprit d'un chacun je le tue aujourd'hui,
+Et produis un fantôme enseveli pour lui.
+Jouez bien votre rôle ; et pour mon personnage,
+Si vous apercevez que j'y manque d'un mot,
+Dites absolument que je ne suis qu'un sot.
+
+
+-----------
+
+Scène II. - Lélie.
+
+
+- Lélie -
+
+Son esprit, il est vrai, trouve une étrange voie
+Pour adresser mes voeux au comble de leur joie ;
+Mais quand d'un bel objet on est bien amoureux,
+Que ne ferait-on pas pour devenir heureux ?
+Si l'amour est au crime une assez belle excuse,
+Il en peut bien servir à la petite ruse
+Que sa flamme aujourd'hui me force d'approuver,
+Par la douceur du bien qui m'en doit arriver.
+Juste ciel ! qu'ils sont prompts ! Je les vois en parole (6).
+Allons nous préparer à jouer notre rôle.
+
+
+-----------
+
+Scène III. - Anselme, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+La nouvelle a sujet de vous surprendre fort.
+
+- Anselme -
+
+Etre mort de la sorte !
+
+- Mascarille -
+
+ Il a certes, grand tort :
+Je lui sais mauvais gré d'une telle incartade.
+
+- Anselme -
+
+N'avoir pas seulement le temps d'être malade !
+
+- Mascarille -
+
+Non, jamais homme n'eut si hâte de mourir.
+
+- Anselme -
+
+Et Lélie ?
+
+- Mascarille -
+
+ Il se bat, et ne peut rien souffrir :
+Il s'est fait en maints lieux contusion et bosse,
+Et veut accompagner son papa dans la fosse :
+Enfin, pour achever, l'excès de son transport
+M'a fait en grande hâte ensevelir le mort,
+De peur que cet objet, qui le rend hypocondre,
+A faire un vilain coup ne me l'allât semondre (7).
+
+- Anselme -
+
+N'importe, tu devais attendre jusqu'au soir ;
+Outre qu'encore un coup j'aurais voulu le voir,
+Qui tôt ensevelit, bien souvent assassine ;
+Et tel est cru défunt, qui n'en a que la mine.
+
+- Mascarille -
+
+Je vous le garantis trépassé comme il faut.
+Au reste, pour venir au discours de tantôt,
+Lélie (et l'action lui sera salutaire)
+D'un bel enterrement veut régaler son père,
+Et consoler un peu ce défunt de son sort,
+Par le plaisir de voir faire honneur à sa mort.
+Il hérite beaucoup ; mais comme en ses affaires
+Il se trouve assez neuf et ne voit encor guères,
+Que son bien la plupart n'est point en ces quartiers,
+Ou que ce qu'il y tient consiste en des papiers,
+Il voudrait vous prier, ensuite de l'instance
+D'excuser de tantôt son trop de violence,
+De lui prêter au moins pour ce dernier devoir...
+
+- Anselme -
+
+Tu me l'as déjà dit, et je m'en vais le voir.
+
+- Mascarille -
+
+ (seul.)
+
+Jusques ici du moins tout va le mieux du monde.
+Tâchons à ce progrès que le reste réponde ;
+Et, de peur de trouver dans le port un écueil,
+conduisons le vaisseau de la main et de l'oeil.
+
+
+-----------
+
+Scène IV. - Anselme, Lélie, Mascarille.
+
+
+- Anselme -
+
+Sortons ; je ne saurais qu'avec douleur très forte
+Le voir empaqueté de cette étrange sorte.
+Las ! en si peu de temps ! Il vivait ce matin !
+
+- Mascarille -
+
+En peu de temps parfois on fait bien du chemin.
+
+- Lélie -
+
+ (pleurant.)
+
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ Mais quoi, cher Lélie ! enfin il était homme.
+On n'a point pour la mort de dispense de Rome.
+
+- Lélie -
+
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ Sans leur dire gare, elle abat les humains,
+Et contre eux de tout temps a de mauvais desseins.
+
+- Lélie -
+
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ Ce fier animal, pour toutes les prières,
+Ne perdrait pas un coup de ses dents meurtrières ;
+Tout le monde y passe.
+
+- Lélie -
+
+ Ah !
+
+- Mascarille -
+
+ Vous avez beau prêcher,
+Ce deuil enraciné ne se peut arracher.
+
+- Anselme -
+
+Si malgré ces raisons, votre ennui persévère,
+Mon cher Lélie, au moins faites qu'il se modère.
+
+- Lélie -
+
+Ah !
+
+- Mascarille -
+
+ Il n'en fera rien, je connais son humeur.
+
+- Anselme -
+
+Au reste, sur l'avis de votre serviteur,
+J'apporte ici l'argent qui vous est nécessaire
+Pour faire célébrer les obsèques d'un père.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! ah !
+
+- Mascarille -
+
+ Comme à ce mot s'augmente sa douleur !
+Il ne peut, sans mourir, songer à ce malheur.
+
+- Anselme -
+
+Je sais que vous verrez aux papiers du bonhomme
+Que je suis débiteur d'une plus grande somme :
+Mais quand par ces raisons je ne vous devrais rien,
+Vous pourriez librement disposer de mon bien.
+Tenez, je suis tout vôtre, et le ferai paraître.
+
+- Lélie -
+
+ (s'en allant.)
+
+Ah !
+
+- Mascarille -
+
+ Le grand déplaisir que sent monsieur mon maître !
+
+- Anselme -
+
+Mascarille, je crois qu'il serait à propos
+Qu'il me fît de sa main un reçu de deux mots.
+
+- Mascarille -
+
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ Des événements l'incertitude est grande.
+
+- Mascarille -
+
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ Faisons-lui signer le mot que je demande.
+
+- Mascarille -
+
+Las ! en l'état qu'il est, comment vous contenter ?
+Donnez-lui le loisir de se désattrister ;
+Et quand ses déplaisirs prendront quelque allégeance,
+J'aurai soin d'en tirer d'abord votre assurance.
+Adieu. Je sens mon coeur qui se gonfle d'ennui,
+Et m'en vais tout mon soûl pleurer avecque lui.
+Ah !
+
+- Anselme -
+
+ (seul.)
+
+ Le monde est rempli de beaucoup de traverses ;
+Chaque homme tous les jours en ressent de diverses ;
+Et jamais ici-bas...
+
+
+-----------
+
+Scène V. - Pandolfe, Anselme.
+
+
+- Anselme -
+
+ Ah ! bon Dieu ! je frémi !
+Pandolfe qui revient ! Fût-il bien endormi (8) !
+Comme depuis sa mort sa face est amaigrie !
+Las ! ne m'approchez pas de plus près, je vous prie !
+J'ai trop de répugnance à coudoyer un mort.
+
+- Pandolfe -
+
+D'où peut donc provenir ce bizarre transport ?
+
+- Anselme -
+
+Dites-moi de bien loin quel sujet vous amène.
+Si pour me dire adieu vous prenez tant de peine,
+C'est trop de courtoisie, et véritablement
+Je me serais passé de votre compliment.
+Si votre âme est en peine, et cherche des prières,
+Las ! je vous en promets ; et ne m'effrayez guères !
+Foi d'homme épouvanté, je vais faire à l'instant
+Prier tant Dieu pour vous que vous serez content.
+ Disparaissez donc, je vous prie,
+ Et que le ciel, par sa bonté,
+ Comble de joie et de santé
+ Votre défunte seigneurie !
+
+- Pandolfe -
+
+ (riant.)
+
+Malgré tout mon dépit, il m'y faut prendre part.
+
+- Anselme -
+
+Las ! pour un trépassé vous êtes bien gaillard.
+
+- Pandolfe -
+
+Est-ce jeu, dites-nous, ou bien si c'est folie,
+Qui traite de défunt une personne en vie ?
+
+- Anselme -
+
+Hélas ! vous êtes mort, et je viens de vous voir.
+
+- Pandolfe -
+
+Quoi ! j'aurais trépassé sans m'en apercevoir ?
+
+- Anselme -
+
+Sitôt que Mascarille en a dit la nouvelle,
+J'en ai senti dans l'âme une douleur mortelle.
+
+- Pandolfe -
+
+Mais, enfin, dormez-vous ? êtes-vous éveillé ?
+Me connaissez-vous pas ?
+
+- Anselme -
+
+ Vous êtes habillé
+D'un corps aérien qui contrefait le vôtre,
+Mais qui dans un moment peut devenir tout autre.
+Je crains fort de vous voir comme un géant grandir,
+Et tout votre visage affreusement laidir.
+Pour Dieu ! ne prenez point de vilaine figure ;
+J'ai prou (9) de ma frayeur en cette conjoncture.
+
+- Pandolfe -
+
+En une autre saison, cette naïveté
+Dont vous accompagnez votre crédulité,
+Anselme, me serait un charmant badinage,
+Et j'en prolongerais le plaisir davantage :
+Mais, avec cette mort, un trésor supposé,
+Dont parmi les chemins on m'a désabusé,
+Fomente dans mon âme un soupçon légitime.
+Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime,
+Sur qui ne peuvent rien la crainte et le remords,
+Et qui pour ses desseins a d'étranges ressorts.
+
+- Anselme -
+
+M'aurait-on joué pièce et fait supercherie ?
+Ah ! vraiment, ma raison, vous seriez fort jolie !
+Touchons un peu pour voir : en effet, c'est bien lui.
+Malepeste du sot que je suis aujourd'hui !
+De grâce, n'allez pas divulguer un tel conte ;
+On en ferait jouer quelque farce à ma honte :
+Mais, Pandolfe, aidez-moi vous-même à retirer
+L'argent que j'ai donné pour vous faire enterrer.
+
+- Pandolfe -
+
+De l'argent, dites-vous ? Ah ! voilà l'encolure !
+Voilà le noeud secret de toute l'aventure !
+A votre dam. Pour moi, sans m'en mettre en souci,
+Je vais faire informer de cette affaire ici
+Contre ce Mascarille ; et si l'on peut le prendre,
+Quoi qu'il puisse coûter, je le veux faire pendre.
+
+- Anselme -
+
+ (seul.)
+
+Et moi, la bonne dupe à trop croire un vaurien,
+Il faut donc qu'aujourd'hui je perde et sens et bien.
+Il me sied bien, ma foi, de porter tête grise,
+Et d'être encor si prompt à faire une sottise ;
+D'examiner si peu sur un premier rapport...
+Mais je vois...
+
+
+-----------
+
+Scène VI. - Lélie, Anselme.
+
+
+- Lélie -
+
+ (sans voir Anselme.)
+
+ Maintenant, avec ce passe-port,
+Je puis à Trufaldin rendre aisément visite.
+
+- Anselme -
+
+A ce que je puis voir, votre douleur vous quitte ?
+
+- Lélie -
+
+Que dites-vous ? Jamais elle ne quittera
+Un coeur qui chèrement toujours la gardera.
+
+- Anselme -
+
+Je reviens sur mes pas vous dire avec franchise
+Que tantôt avec vous j'ai fait une méprise ;
+Que parmi ces louis, quoiqu'ils semblent très beaux,
+J'en ai, sans y penser, mêlé que je tiens faux ;
+Et j'apporte sur moi de quoi mettre en leur place.
+De nos faux monnayeurs l'insupportable audace
+Pullule en cet Etat d'une telle façon,
+Qu'on ne reçoit plus rien qui soit hors de soupçon.
+Mon Dieu ! qu'on ferait bien de les faire tous pendre !
+
+- Lélie -
+
+Vous me faites plaisir de les vouloir reprendre ;
+Mais je n'en ai point vu de faux, comme je croi.
+
+- Anselme -
+
+Je les connaîtrai bien : montrez, montrez-les moi.
+Est-ce tout ?
+
+- Lélie -
+
+ Oui.
+
+- Anselme -
+
+ Tant mieux. Enfin je vous raccroche,
+Mon argent bien-aimé ; rentrez dedans ma poche ;
+Et vous, mon brave escroc, vous ne tenez plus rien.
+Vous tuez donc des gens qui se portent fort bien ?
+Et qu'auriez-vous donc fait sur moi, chétif beau-père ?
+Ma foi, je m'engendrais d'une belle manière,
+Et j'allais prendre en vous un beau-fils fort discret !
+Allez, allez mourir de honte et de regret.
+
+- Lélie -
+
+ (seul.)
+
+Il faut dire : J'en tiens. Quelle surprise extrême !
+D'où peut-il avoir su sitôt le stratagème ?
+
+
+-----------
+
+Scène VII. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ! vous étiez sorti ? Je vous cherchais partout.
+Eh bien ! en sommes-nous enfin venus à bout ?
+Je le donne en six coups au fourbe le plus brave.
+Cà, donnez-moi que j'aille acheter notre esclave :
+Votre rival après sera bien étonné.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! mon pauvre garçon, la chance a bien tourné !
+Pourrais-tu de mon sort deviner l'injustice ?
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ! que serait-ce ?
+
+- Lélie -
+
+ Anselme, instruit de l'artifice,
+M'a repris maintenant tout ce qu'il nous prêtait,
+Sous couleur de changer de l'or que l'on doutait.
+
+- Mascarille -
+
+Vous vous moquez peut-être ?
+
+- Lélie -
+
+ Il est trop véritable.
+
+- Mascarille -
+
+Tout de bon ?
+
+- Lélie -
+
+ Tout de bon : j'en suis inconsolable.
+Tu te vas emporter d'un courroux sans égal.
+
+- Mascarille -
+
+Moi, Monsieur ! Quelque sot (10) : la colère fait mal,
+Et je veux me choyer, quoi qu'enfin il arrive.
+Que Célie, après tout, soit ou libre ou captive,
+Que Léandre l'achète, ou qu'elle reste là,
+Pour moi, je m'en soucie autant que de cela.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! n'aye point pour moi si grande indifférence,
+Et sois plus indulgent à ce peu d'imprudence !
+Sans ce dernier malheur, ne m'avoueras-tu pas
+Que j'avais fait merveille, et qu'en ce feint trépas
+J'éludais un chacun d'un deuil si vraisemblable,
+Que les plus clairvoyants l'auraient cru véritable ?
+
+- Mascarille -
+
+Vous avez en effet sujet de vous louer.
+
+- Lélie -
+
+Et bien ! je suis coupable, et je veux l'avouer.
+Mais si jamais mon bien te fut considérable (11),
+Répare ce malheur, et me sois secourable.
+
+- Mascarille -
+
+Je vous baise les mains ; je n'ai pas le loisir.
+
+- Lélie -
+
+Mascarille ! mon fils !
+
+- Mascarille -
+
+ Point.
+
+- Lélie -
+
+ Fais-moi ce plaisir.
+
+- Mascarille -
+
+Non, je n'en ferai rien.
+
+- Lélie -
+
+ Si tu m'es inflexible,
+Je m'en vais me tuer.
+
+- Mascarille -
+
+ Soit ; il vous est loisible.
+
+- Lélie -
+
+Je ne te puis fléchir ?
+
+- Mascarille -
+
+ Non.
+
+- Lélie -
+
+ Vois-tu le fer prêt ?
+
+- Mascarille -
+
+Oui.
+
+- Lélie -
+
+ Je vais le pousser.
+
+- Mascarille -
+
+ Faites ce qu'il vous plaît.
+
+- Lélie -
+
+Tu n'auras pas regret de m'arracher la vie ?
+
+- Mascarille -
+
+Non.
+
+- Lélie -
+
+ Adieu Mascarille.
+
+- Mascarille -
+
+ Adieu Monsieur Lélie.
+
+- Lélie -
+
+Quoi !...
+
+- Mascarille -
+
+ Tuez-vous donc vite. Ah ! que de longs devis (12).
+
+- Lélie -
+
+Tu voudrais bien, ma foi, pour avoir mes habits,
+Que je fisse le sot, et que je me tuasse.
+
+- Mascarille -
+
+Savais-je pas qu'enfin ce n'était que grimace ;
+Et, quoi que ces esprits jurent d'effectuer,
+Qu'on n'est point aujourd'hui si prompt à se tuer ?
+
+
+-----------
+
+Scène VIII. - Trufaldin, Léandre, Lélie, Mascarille.
+(Trufaldin parle bas à Léandre dans le fond du théâtre.)
+
+
+- Lélie -
+
+Que vois-je ? mon rival et Trufaldin ensemble !
+Il achète Célie ; ah ! de frayeur je tremble.
+
+- Mascarille -
+
+Il ne faut point douter qu'il fera ce qu'il peut,
+Et s'il a de l'argent, qu'il pourra ce qu'il veut.
+Pour moi, j'en suis ravi. Voilà la récompense
+De vos brusques erreurs, de votre impatience.
+
+- Lélie -
+
+Que dois-je faire ? dis ; veuille me conseiller.
+
+- Mascarille -
+
+Je ne sais.
+
+- Lélie -
+
+ Laisse-moi, je vais le quereller.
+
+- Mascarille -
+
+Qu'en arrivera-t-il ?
+
+- Lélie -
+
+ Que veux-tu que je fasse
+Pour empêcher ce coup ?
+
+- Mascarille -
+
+ Allez, je vous fais grâce ;
+Je jette encore un oeil pitoyable sur vous.
+Laissez-moi l'observer ; par des moyens plus doux
+Je vais, comme je le crois, savoir ce qu'il projette.
+
+ (Lélie sort.)
+
+- Trufaldin -
+
+ (à Léandre.)
+
+Quand on viendra tantôt, c'est une affaire faite.
+
+ (Trufaldin sort.)
+
+- Mascarille -
+
+ (à part, en s'en allant.)
+
+Il faut que je l'attrape, et que de ses desseins
+Je sois le confident, pour mieux les rendre vains.
+
+- Léandre -
+
+ (seul.)
+
+Grâces au ciel, voilà mon bonheur hors d'atteinte ;
+J'ai su me l'assurer, et je n'ai plus de crainte.
+Quoi que désormais puisse entreprendre un rival,
+Il n'est plus en pouvoir de me faire du mal.
+
+
+-----------
+
+Scène IX. - Léandre, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+ (dit ces deux vers dans la maison, et entre
+ sur le théâtre.)
+
+Ahi ! à l'aide ! au meurtre ! au secours ! on m'assomme !
+Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! O traître ! ô bourreau d'homme !
+
+- Léandre -
+
+D'où procède cela ? Qu'est-ce ? que te fait-on ?
+
+- Mascarille -
+
+On vient de me donner deux cents coups de bâton.
+
+- Léandre -
+
+Qui ?
+
+- Mascarille -
+
+ Lélie.
+
+- Léandre -
+
+ Et pourquoi ?
+
+- Mascarille -
+
+ Pour une bagatelle
+Il me chasse, et me bat d'une façon cruelle.
+
+- Léandre -
+
+Ah ! vraiment il a tort.
+
+- Mascarille -
+
+ Mais, ou je ne pourrai,
+Ou je jure bien fort que je m'en vengerai.
+Oui, je te ferai voir, batteur que Dieu confonde,
+Que ce n'est pas pour rien qu'il faut rouer le monde ;
+Que je suis un valet, mais fort homme d'honneur,
+Et qu'après m'avoir eu quatre ans pour serviteur,
+Il ne me fallait pas payer en coups de gaules,
+Et me faire un affront si sensible aux épaules.
+Je te le dis encor, je saurai m'en venger :
+Une esclave te plaît, tu voulais m'engager
+A la mettre en tes mains, et je veux faire en sorte
+Qu'un autre te l'enlève, ou le diable m'emporte.
+
+- Léandre -
+
+Ecoute, Mascarille, et quitte ce transport.
+Tu m'as plu de tout temps, et je souhaitais fort
+Qu'un garçon comme toi, plein d'esprit et fidèle,
+A mon service un jour pût attacher son zèle :
+Enfin, si le parti te semble bon pour toi,
+Si tu veux me servir, je t'arrête avec moi.
+
+- Mascarille -
+
+Oui, Monsieur, d'autant mieux que le destin propice
+M'offre à me bien venger, en vous rendant service ;
+Et que, dans mes efforts pour vos contentements,
+Je puis à mon brutal trouver des châtiments :
+De Célie, en un mot, par mon adresse extrême...
+
+- Léandre -
+
+Mon amour s'est rendu cet office lui-même.
+Enflammé d'un objet qui n'a point de défaut,
+Je viens de l'acheter moins encor qu'il ne vaut.
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ! Célie est à vous.
+
+- Léandre -
+
+ Tu la verrais paraître,
+Si de mes actions j'étais tout à fait maître :
+Mais quoi ! mon père l'est : comme il a volonté,
+Ainsi que je l'apprends d'un paquet apporté,
+De me déterminer à l'hymen d'Hippolyte,
+J'empêche qu'un rapport de tout ceci l'irrite.
+Donc avec Trufaldin (car je sors de chez lui)
+J'ai voulu tout exprès agir au nom d'autrui ;
+Et l'achat fait, ma bague est la marque choisie
+Sur laquelle au premier il doit livrer Célie.
+Je songe auparavant à chercher les moyens
+D'ôter aux yeux de tous ce qui charme les miens ;
+A trouver promptement un endroit favorable
+Où puisse être en secret cette captive aimable.
+
+- Mascarille -
+
+Hors de la ville un peu, je puis avec raison
+D'un vieux parent que j'ai vous offrir la maison ;
+Là vous pourrez la mettre avec toute assurance,
+Et de cette action nul n'aura connaissance.
+
+- Léandre -
+
+Oui, ma foi, tu me fais un plaisir souhaité.
+Tiens donc, et va pour moi prendre cette beauté.
+Dès que par Trufaldin ma bague sera vue,
+Aussitôt en tes mains elle sera rendue,
+Et dans cette maison tu me la conduiras,
+Quand... Mais chut, Hippolyte est ici sur nos pas.
+
+
+-----------
+
+Scène X. - Hippolyte, Léandre, Mascarille.
+
+
+- Hippolyte -
+
+Je dois vous annoncer, Léandre, une nouvelle ;
+Mais la trouverez-vous agréable ou cruelle ?
+
+- Léandre -
+
+Pour en pouvoir juger et répondre soudain,
+Il faudrait la savoir.
+
+- Hippolyte -
+
+ Donnez-moi donc la main
+Jusqu'au temple ; en marchant je pourrai vous l'apprendre.
+
+- Léandre -
+
+ (à Mascarille.)
+
+Va, va-t'en me servir sans davantage attendre.
+
+
+-----------
+
+Scène XI. - Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Oui, je vais te servir d'un plat de ma façon.
+Fut-il jamais au monde un plus heureux garçon ?
+Oh ! que dans un moment Lélie aura de joie !
+Sa maîtresse en nos mains tomber par cette voie !
+Recevoir tout son bien d'où l'on attend son mal !
+Et devenir heureux par la main d'un rival !
+Après ce rare exploit, je veux que l'on s'apprête
+A me peindre en héros, un laurier sur la tête,
+Et qu'au bas du portrait on mette en lettres d'or :
+"Vivat Mascarillus, fourbum imperator" !
+
+
+-----------
+
+Scène XII. - Trufaldin, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Holà !
+
+- Trufaldin -
+
+ Que voulez-vous ?
+
+- Mascarille -
+
+ Cette bague connue
+Vous dira le sujet qui cause ma venue.
+
+- Trufaldin -
+
+Oui, je reconnais bien la bague que voilà.
+Je vais quérir l'esclave ; arrêtez un peu là.
+
+
+-----------
+
+Scène XIII. - Trufaldin, Un Courrier, Mascarille.
+
+
+- Le Courrier -
+
+ (à Trufaldin.)
+
+Seigneur, obligez-moi de m'enseigner un homme...
+
+- Trufaldin -
+
+Et qui ?
+
+- Le Courrier -
+
+ Je crois que c'est Trufaldin qu'il se nomme.
+
+- Trufaldin -
+
+Et que lui voulez-vous ? Vous le voyez ici.
+
+- Le Courrier -
+
+Lui rendre seulement la lettre que voici.
+
+- Trufaldin -
+
+ (lit.)
+
+" Le ciel, dont la bonté prend souci de ma vie, "
+" Vient de me faire ouïr, par un bruit assez doux, "
+" Que ma fille, à quatre ans par des voleurs ravie, "
+" Sous le nom de Célie est esclave chez vous. "
+" Si vous sûtes jamais ce que c'est qu'être père, "
+" Et vous trouvez sensible aux tendresses du sang, "
+" Conservez-moi chez vous cette fille si chère, "
+" Comme si de la vôtre elle tenait le rang. "
+" Pour l'aller retirer je pars d'ici moi-même, "
+" Et vous vais de vos soins récompenser si bien, "
+" Que par votre bonheur, que je veux rendre extrême, "
+" Vous bénirez le jour où vous causez le mien. "
+ " De Madrid. "
+ " Don Pedro De Gusman, "
+ " Marquis de Montalcane. "
+
+ (il continue.)
+
+Quoiqu'à leur nation bien peu de foi soit due,
+Ils me l'avaient bien dit, ceux qui me l'ont vendue,
+Que je verrais dans peu quelqu'un la retirer,
+Et que je n'aurais pas sujet d'en murmurer ;
+Et cependant j'allais, par mon impatience,
+Perdre aujourd'hui les fruits d'une haute espérance.
+
+ (au courrier.)
+
+Un seul moment plus tard, tous vos pas étaient vains,
+J'allais mettre à l'instant cette fille en ses mains.
+Mais suffit ; j'en aurai tout le soin qu'on désire.
+
+ (Le courrier sort.)
+
+ (à Mascarille.)
+
+Vous-même vous voyez ce que je viens de lire.
+Vous direz à celui qui vous a fait venir
+Que je ne lui saurais ma parole tenir ;
+Qu'il vienne retirer son argent.
+
+- Mascarille -
+
+ Mais l'outrage
+Que vous lui faites...
+
+- Trufaldin -
+
+ Va, sans causer davantage.
+
+- Mascarille -
+
+ (seul.)
+
+Ah ! le fâcheux paquet que nous venons d'avoir !
+Le sort a bien donné la baie (13) à mon espoir ;
+Et bien à la malheure (14) est-il venu d'Espagne,
+Ce courrier que la foudre ou la grêle accompagne.
+Jamais, certes, jamais plus beau commencement
+N'eut en si peu de temps plus triste événement.
+
+
+-----------
+
+Scène XIV. - Lélie, riant ; Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Quel beau transport de joie à présent vous inspire ?
+
+- Lélie -
+
+Laisse-m'en rire encore avant que te le dire.
+
+- Mascarille -
+
+Cà, rions donc bien fort, nous en avons sujet.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! je ne serai plus de tes plaintes l'objet.
+Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries,
+Que je gâte en brouillon toutes tes fourberies :
+J'ai bien joué moi-même un tour des plus adroits.
+Il est vrai, je suis prompt, et m'emporte parfois ;
+Mais pourtant, quand je veux, j'ai l'imaginative
+Aussi bonne, en effet, que personne qui vive ;
+Et toi-même avoueras que ce que j'ai fait, part
+D'une pointe d'esprit où peu de monde a part.
+
+- Mascarille -
+
+Sachons donc ce qu'a fait cette imaginative.
+
+- Lélie -
+
+Tantôt, l'esprit ému d'une frayeur bien vive,
+D'avoir vu Trufaldin avecque mon rival,
+Je songeais à trouver un remède à ce mal,
+Lorsque, me ramassant tout entier en moi-même,
+J'ai conçu, digéré, produit un stratagème
+Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas,
+Doivent, sans contredit, mettre pavillon bas.
+
+- Mascarille -
+
+Mais qu'est-ce ?
+
+- Lélie -
+
+ Ah ! s'il te plaît, donne-toi patience.
+J'ai donc feint une lettre avecque diligence,
+Comme d'un grand seigneur écrite à Trufaldin,
+Qui mande qu'ayant su, par un heureux destin,
+Qu'une esclave qu'il tient sous le nom de Célie
+Est sa fille, autrefois par des voleurs ravie,
+Il veut la venir prendre, et le conjure au moins
+De la garder toujours, de lui rendre ses soins ;
+Qu'à ce sujet il part d'Espagne, et doit pour elle
+Par de si grands présents reconnaître son zèle,
+Qu'il n'aura point regret de causer son bonheur.
+
+- Mascarille -
+
+Fort bien.
+
+- Lélie -
+
+ Ecoute donc, voici le meilleur.
+La lettre que je dis a donc été remise ;
+Mais sais-tu bien comment ? En saison si bien prise,
+Que le porteur m'a dit que, sans ce trait falot,
+Un homme l'emmenait, qui s'est trouvé fort sot.
+
+- Mascarille -
+
+Vous avez fait ce coup sans vous donner au diable ?
+
+- Lélie -
+
+Oui. D'un tour si subtil m'aurais-tu cru capable ?
+Loue au moins mon adresse, et la dextérité
+Dont je romps d'un rival le dessein concerté.
+
+- Mascarille -
+
+A vous pouvoir louer selon votre mérite,
+Je manque d'éloquence, et ma force est petite.
+Oui, pour bien étaler set effort relevé,
+Ce bel exploit de guerre à nos yeux achevé,
+Ce grand et rare effet d'une imaginative
+Qui ne cède en vigueur à personne qui vive,
+ma langue est impuissante, et je voudrais avoir
+Celles de tous les gens du plus exquis savoir,
+Pour vous dire en beaux vers, ou bien en docte prose,
+Que vous serez toujours, quoi que l'on se propose,
+Tout ce que vous avez été durant vos jours ;
+C'est-à-dire, un esprit chaussé tout à rebours,
+Une raison malade et toujours en débauche,
+Un envers du bon sens, un jugement à gauche,
+Un brouillon, une bête, un brusque, un étourdi,
+Que sais-je ? un... cent fois plus encor que je ne di.
+C'est faire en abrégé votre panégyrique.
+
+- Lélie -
+
+Apprends-moi le sujet qui contre moi te pique ;
+Ai-je fait quelque chose ? Eclaircis-moi ce point.
+
+- Mascarille -
+
+Non, vous n'avez rien fait ; mais ne me suivez point.
+
+- Lélie -
+
+Je te suivrai partout pour savoir ce mystère.
+
+- Mascarille -
+
+Oui ? Sus donc, préparez vos jambes à bien faire,
+Car je vais vous fournir de quoi les exercer.
+
+- Lélie -
+
+ (seul.)
+
+Il m'échappe. O malheur qui ne se peut forcer !
+Aux discours qu'il m'a faits que saurais-je comprendre ?
+Et quel mauvais office aurais-je pu me rendre ?
+
+
+
+ACTE III.
+---------
+
+Scène première. - Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Taisez-vous, ma bonté, cessez votre entretien ;
+Vous êtes une sotte, et je n'en ferai rien.
+Oui, vous avez raison, mon courroux, je l'avoue ;
+Relier tant de fois ce qu'un brouillon dénoue,
+C'est trop de patience ; et je dois en sortir,
+Après de si beaux coups qu'il a su divertir.
+Mais aussi raisonnons un peu sans violence.
+Si je suis maintenant ma juste impatience,
+On dira que je cède à la difficulté ;
+Que je me trouve à bout de ma subtilité :
+Et que deviendra lors cette publique estime
+Qui te vante partout pour un fourbe sublime,
+Et que tu t'es acquise en tant d'occasions,
+A ne t'être jamais vu court d'inventions ?
+L'honneur, ô Mascarille, est une belle chose !
+A tes nobles travaux ne fait aucune pause ;
+Et quoi qu'un maître ait fait pour te faire enrager,
+Achève pour ta gloire, et non pour l'obliger.
+Mais quoi ! Que ferais-tu, que de l'eau toute claire ?
+Traversé sans repos par ce démon contraire,
+Tu vois qu'à chaque instant il te fait déchanter,
+Et que c'est battre l'eau de prétendre arrêter
+Ce torrent effréné, qui de tes artifices
+Renverse en un moment les plus beaux édifices.
+Eh bien ! pour toute grâce, encore un coup du moins,
+Au hasard du succès sacrifions des soins ;
+Et s'il poursuit encore à rompre notre chance,
+J'y consens, ôtons-lui toute notre assistance.
+Cependant notre affaire encor n'irait pas mal,
+Si par là nous pouvions perdre notre rival,
+Et que Léandre enfin, lassé de sa poursuite,
+Nous laissât jour entier pour ce que je médite.
+Oui, je roule en ma tête un trait ingénieux,
+Dont je promettrais bien un succès glorieux,
+Si je puis n'avoir plus cet obstacle à combattre.
+Bon, voyons si son feu se rend opiniâtre.
+
+
+-----------
+
+Scène II. - Léandre, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, j'ai perdu temps, votre homme se dédit.
+
+- Léandre -
+
+De la chose lui-même il m'a fait un récit ;
+Mais c'est bien plus : j'ai su que tout ce beau mystère
+D'un rapt d'Egyptiens, d'un grand seigneur pour père,
+Qui doit partir d'Espagne et venir en ces lieux,
+N'est qu'un pur stratagème, un trait facétieux,
+Une histoire à plaisir, un conte dont Lélie
+A voulu détourner notre achat de Célie.
+
+- Mascarille -
+
+Voyez un peu la fourbe !
+
+- Léandre -
+
+ Et pourtant Trufaldin
+Est si bien imprimé de ce conte badin,
+Mord si bien à l'appât de cette faible ruse,
+Qu'il ne veut point souffrir que l'on le désabuse.
+
+- Mascarille -
+
+C'est pourquoi désormais il la gardera bien,
+Et je ne vois pas lieu d'y prétendre plus rien.
+
+- Léandre -
+
+Si d'abord à mes yeux elle parut aimable,
+Je viens de la trouver tout à fait adorable ;
+Et je suis en suspens si, pour me l'acquérir,
+Aux extrêmes moyens je ne dois point courir,
+Par le don de ma foi rompre sa destinée,
+Et changer ses liens en ceux de l'hyménée.
+
+- Mascarille -
+
+Vous pourriez l'épouser ?
+
+- Léandre -
+
+ Je ne sais ; mais enfin,
+Si quelque obscurité se trouve en son destin,
+Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces
+Qui, pour tirer les coeurs, ont d'incroyables forces.
+
+- Mascarille -
+
+Sa vertu, dites-vous ?
+
+- Léandre -
+
+ Quoi ? que murmures-tu ?
+Achève, explique-toi sur ce mot de vertu.
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, votre visage en un moment s'altère,
+Et je ferai bien mieux peut-être de me taire.
+
+- Léandre -
+
+Non, non, parle.
+
+- Mascarille -
+
+ Eh bien donc, très charitablement,
+Je veux vous retirer de votre aveuglement.
+Cette fille...
+
+- Léandre -
+
+ Poursuis.
+
+- Mascarille -
+
+ N'est rien moins qu'inhumaine :
+Dans le particulier elle oblige sans peine,
+Et son coeur, croyez-moi, n'est point roche, après tout,
+A quiconque la sait prendre par le bon bout ;
+Elle fait la sucrée, et veut passer pour prude ;
+Mais je puis en parler avecque certitude.
+Vous savez que je suis quelque peu d'un métier
+A me devoir connaître en un pareil gibier.
+
+- Léandre -
+
+Célie...
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, sa pudeur n'est que franche grimace,
+Qu'une ombre de vertu qui garde mal sa place,
+Et qui s'évanouit, comme l'on peut savoir,
+Aux rayons du soleil qu'une bourse fait voir (15).
+
+- Léandre -
+
+Las ! que dis-tu ? Croirai-je un discours de la sorte ?
+
+- Mascarille -
+
+Monsieur, les volontés sont libres : que m'importe ?
+Non, ne me croyez pas, suivez votre dessein,
+Prenez cette matoise, et lui donnez la main ;
+Toute la ville en corps reconnaîtra ce zèle,
+Et vous épouserez le bien public en elle.
+
+- Léandre -
+
+Quelle surprise étrange !
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+ Il a pris l'hameçon,
+Courage ! s'il s'y peut enferrer tout de bon,
+Nous nous ôtons du pied une fâcheuse épine.
+
+- Léandre -
+
+Oui, d'un coup étonnant ce discours m'assassine.
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ! vous pourriez...
+
+- Léandre -
+
+ Va-t-en jusqu'à la poste, et voi ;
+Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi.
+
+ (seul, après avoir rêvé.)
+
+Qui ne s'y fût trompé ! Jamais l'air d'un visage,
+Si ce qu'il dit est vrai, n'imposa davantage.
+
+
+-----------
+
+Scène III. - Lélie, Léandre.
+
+
+- Lélie -
+
+Du chagrin qui vous tient quel peut être l'objet ?
+
+- Léandre -
+
+Moi ?
+
+- Lélie -
+
+ Vous-même.
+
+- Léandre -
+
+ Pourtant je n'en ai point sujet.
+
+- Lélie -
+
+Je vois bien ce que c'est, Célie en est la cause.
+
+- Léandre -
+
+Mon esprit ne court pas après si peu de chose.
+
+- Lélie -
+
+Pour elle vous aviez pourtant de grands desseins :
+Mais il faut dire ainsi, lorsqu'ils se trouvent vains.
+
+- Léandre -
+
+Si j'étais assez sot pour chérir ses caresses,
+Je me moquerais bien de toutes vos finesses.
+
+- Lélie -
+
+Quelles finesses donc ?
+
+- Léandre -
+
+ Mon Dieu ! nous savons tout.
+
+- Lélie -
+
+Quoi ?
+
+- Léandre -
+
+ Votre procédé de l'un à l'autre bout.
+
+- Lélie -
+
+C'est de l'hébreu pour moi, je n'y puis rien comprendre.
+
+- Léandre -
+
+Feignez, si vous voulez, de ne me pas entendre ;
+Mais, croyez-moi, cessez de craindre pour un bien
+Où je serais fâché de vous disputer rien.
+J'aime fort la beauté qui n'est point profanée,
+Et je ne veux point brûler pour une abandonnée.
+
+- Lélie -
+
+Tout beau, tout beau, Léandre !
+
+- Léandre -
+
+ Ah ! que vous êtes bon !
+Allez, vous dis-je encor, servez-la sans soupçon ;
+Vous pourrez vous nommer homme à bonnes fortunes.
+Il est vrai, sa beauté n'est pas des plus communes ;
+Mais, en revanche aussi, le reste est fort commun.
+
+- Lélie -
+
+Léandre, arrêtons là ce discours importun.
+Contre moi tant d'efforts qu'il vous plaira pour elle ;
+Mais, surtout, retenez cette atteinte mortelle.
+Sachez que je m'impute à trop de lâcheté
+D'entendre mal parler de ma divinité ;
+Et que j'aurai toujours bien moins de répugnance
+A souffrir votre amour, qu'un discours qui l'offense.
+
+- Léandre -
+
+Ce que j'avance ici me vient de bonne part.
+
+- Lélie -
+
+Quiconque vous l'a dit est un lâche, un pendard.
+On ne peut imposer de tache à cette fille,
+Je connais bien son coeur.
+
+- Léandre -
+
+ Mais, enfin, Mascarille
+D'un semblable procès est juge compétent :
+C'est lui qui la condamne.
+
+- Lélie -
+
+ Oui !
+
+- Léandre -
+
+ Lui-même.
+
+- Lélie -
+
+ Il prétend
+D'une fille d'honneur insolemment médire,
+Et que peut-être encor je n'en ferai que rire !
+Gage qu'il se dédit.
+
+- Léandre -
+
+ Et moi gage que non.
+
+- Lélie -
+
+Parbleu ! je le ferais mourir sous le bâton,
+S'il m'avait soutenu des faussetés pareilles.
+
+- Léandre -
+
+Moi je lui couperais sur-le-champ les oreilles,
+S'il n'était pas garant de tout ce qu'il m'a dit.
+
+
+-----------
+
+Scène IV. - Lélie, Léandre, Mascarille.
+
+
+- Lélie -
+
+Ah ! bon, bon, le voilà. Venez çà, chien maudit.
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ?
+
+- Lélie -
+
+ Langue de serpent, fertile en impostures,
+Vous osez sur Célie attacher vos morsures,
+Et lui calomnier la plus rare vertu
+Qui puisse faire éclat sous son sort abattu ?
+
+- Mascarille -
+
+ (bas, à Lélie.)
+
+Doucement, ce discours est de mon industrie.
+
+- Lélie -
+
+Non, non, point de clin d'oeil et point de raillerie ;
+Je suis aveugle à tout, sourd à quoi que ce soit ;
+Fût-ce mon propre frère, il me la payeroit.
+Et sur ce que j'adore oser porter le blâme,
+C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme.
+Tous ces signes sont vains. Quels discours as-tu faits ?
+
+- Mascarille -
+
+Mon Dieu ! ne cherchons point querelle, ou je m'en vais.
+
+- Lélie -
+
+Tu n'échapperas pas.
+
+- Mascarille -
+
+ Ahi !
+
+- Lélie -
+
+ Parle donc, confesse.
+
+- Mascarille -
+
+ (bas, à Lélie.)
+
+Laissez-moi, je vous dis que c'est un tour d'adresse.
+
+- Lélie -
+
+Dépêche, qu'as-tu dit ? Vide entre nous ce point.
+
+- Mascarille -
+
+ (bas, à Lélie.)
+
+J'ai dit ce que j'ai dit : ne vous emportez point.
+
+- Lélie -
+
+ (mettant l'épée à la main.)
+
+Ah ! je vous ferai bien parler d'une autre sorte !
+
+- Léandre -
+
+ (l'arrêtant.)
+
+Halte un peu ! retenez l'ardeur qui vous emporte.
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+Fut-il jamais au monde un esprit moins sensé ?
+
+- Léandre -
+
+C'est trop que de vouloir le battre en ma présence.
+
+- Lélie -
+
+Quoi ! châtier mes gens n'est pas en ma puissance ?
+
+- Léandre -
+
+Comment, vos gens ?
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+ Encore ! Il va tout découvrir.
+
+- Lélie -
+
+Quand j'aurais volonté de le battre à mourir,
+Eh bien ! c'est mon valet.
+
+- Léandre -
+
+ C'est maintenant le nôtre.
+
+- Lélie -
+
+Le trait est admirable ! Et comment donc le vôtre ?
+
+- Léandre -
+
+Sans doute...
+
+- Mascarille -
+
+ (bas, à Lélie.)
+
+ Doucement.
+
+- Lélie -
+
+ Hem ! Que veux-tu conter ?
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+Ah ! le double bourreau, qui me va tout gâter,
+Et qui ne comprend rien, quelque signe qu'on donne !
+
+- Lélie -
+
+Vous rêvez bien, Léandre, et me la baillez bonne.
+Il n'est pas mon valet ?
+
+- Léandre -
+
+ Pour quelque mal commis,
+Hors de votre service il n'a pas été mis ?
+
+- Lélie -
+
+Je ne sais ce que c'est.
+
+- Léandre -
+
+ Et, plein de violence,
+Vous n'avez pas chargé son dos avec outrance ?
+
+- Lélie -
+
+Point du tout. Moi, l'avoir chassé, roué de coups ?
+Vous vous moquez de moi, Léandre, ou lui de vous.
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+Pousse, pousse, bourreau ; tu fais bien tes affaires.
+
+- Léandre -
+
+ (à Mascarille.)
+
+Donc les coups de bâton ne sont qu'imaginaires ?
+
+- Mascarille -
+
+Il ne sait ce qu'il dit ; sa mémoire...
+
+- Léandre -
+
+ Non, non,
+Tous ces signes pour toi ne disent rien de bon.
+Oui, d'un tour délicat mon esprit te soupçonne.
+Mais pour l'invention, va, je te le pardonne.
+C'est bien assez pour moi qu'il m'ait désabusé,
+De voir par quels motifs tu m'avais imposé,
+Et que m'étant commis à ton zèle hypocrite,
+A si bon compte encor je m'en sois trouvé quitte.
+Ceci doit s'appeler "un avis au lecteur".
+Adieu, Lélie, adieu, très humble serviteur.
+
+
+-----------
+
+Scène V. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Courage, mon garçon, tout heur nous accompagne ;
+Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne ;
+Faisons l'"Olibrius", l'"occiseur d'innocents" (16).
+
+- Lélie -
+
+Il t'avait accusé de discours médisants
+Contre...
+
+- Mascarille -
+
+ Et vous ne pouviez souffrir mon artifice,
+Lui laisser son erreur, qui vous rendait service,
+Et par qui son amour s'en était presque allé ?
+Non, il a l'esprit franc, et point dissimulé.
+Enfin chez son rival je m'ancre avec adresse,
+Cette fourbe en mes mains va mettre sa maîtresse,
+Il me la fait manquer avec de faux rapports.
+Je veux de son rival alentir les transports,
+Mon brave incontinent vient qui le désabuse ;
+J'ai beau lui faire signe, et montrer que c'est ruse ;
+Point d'affaire : il poursuit sa pointe jusqu'au bout,
+Et n'est point satisfait qu'il n'ait découvert tout.
+Grand et sublime effort d'une imaginative
+Qui ne le cède point à personne qui vive !
+C'est une rare pièce, et digne, sur ma foi,
+Qu'on en fasse présent au cabinet du roi.
+
+- Lélie -
+
+Je ne m'étonne pas si je romps tes attentes ;
+A moins d'être informé des choses que tu tentes,
+J'en ferai encor cent de la sorte.
+
+- Mascarille -
+
+ Tant pis.
+
+- Lélie -
+
+Au moins, pour t'emporter à de justes dépits,
+Fais-moi dans tes desseins entrer de quelque chose ;
+Mais que de leurs ressorts la porte me soit close,
+C'est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert (17).
+
+- Mascarille -
+
+Je crois que vous seriez un maître d'arme expert
+Vous savez à merveille, en toutes aventures,
+Prendre les contre-temps et rompre les mesures.
+
+- Lélie -
+
+Puisque la chose est faite, il n'y faut plus penser.
+Mon rival, en tout cas, ne peut me traverser ;
+Et pourvu que tes soins en qui je me repose...
+
+- Mascarille -
+
+Laissons là ce discours, et parlons d'autre chose.
+Je ne m'apaise pas, non, si facilement ;
+Je suis trop en colère. Il faut premièrement
+Me rendre un bon office, et nous verrons ensuite
+Si je dois de vos feux reprendre la conduite.
+
+- Lélie -
+
+S'il ne tient qu'à cela, je n'y résiste pas.
+As-tu besoin, dis-moi, de mon sang, de mon bras ?
+
+- Mascarille -
+
+De quelle vision sa cervelle est frappée !
+Vous êtes de l'humeur de ces amis d'épée (18)
+Que l'on trouve toujours plus prompts à dégaîner
+Qu'à tirer un teston, s'il fallait le donner (19).
+
+- Lélie -
+
+Que puis-je donc pour toi !
+
+- Mascarille -
+
+ C'est que de votre père
+Il faut absolument apaiser la colère.
+
+- Lélie -
+
+Nous avons fait la paix.
+
+- Mascarille -
+
+ Oui, mais non pas pour nous.
+Je l'ai fait, ce matin, mort pour l'amour de vous ;
+La vision le choque, et de pareilles feintes
+Aux vieillards comme lui sont de dures atteintes,
+Qui, sur l'état prochain de leur condition,
+Leur font faire à regret triste réflexion.
+Le bonhomme, tout vieux, chérit fort la lumière,
+Et ne veut point de jeu dessus cette matière ;
+Il craint le pronostic, et contre moi fâché,
+On m'a dit qu'en justice il m'avait recherché.
+J'ai peur, si le logis du roi fait ma demeure,
+De m'y trouver si bien dès le premier quart d'heure,
+Que j'aye peine aussi d'en sortir par après
+Contre moi dès longtemps l'on a force décrets ;
+Car enfin la vertu n'est jamais sans envie,
+Et dans ce maudit siècle est toujours poursuivie.
+Allez donc le fléchir.
+
+- Lélie -
+
+ Oui, nous le fléchirons :
+Mais aussi tu promets...
+
+- Mascarille -
+
+ Ah ! Mon Dieu ! nous verrons.
+
+ (Lélie sort.)
+
+Ma foi, prenons haleine après tant de fatigues.
+Cessons pour quelques temps le cours de nos intrigues,
+Et de nous tourmenter de même qu'un lutin.
+Léandre, pour nous nuire, est hors de garde enfin,
+Et Célie arrêtée avecque l'artifice...
+
+
+-----------
+
+Scène VI. - Ergaste, Mascarille.
+
+
+- Ergaste -
+
+Je te cherchais partout pour te rendre un service,
+Pour te donner avis d'un secret important.
+
+- Mascarille -
+
+Quoi donc ?
+
+- Ergaste -
+
+ N'avons-nous point ici quelque écoutant ?
+
+- Mascarille -
+
+Non.
+
+- Ergaste -
+
+ Nous sommes amis autant qu'on le peut être.
+Je sais bien tes desseins et l'amour de ton maître ;
+Songez à vous tantôt. Léandre fait parti
+Pour enlever Célie ; et j'en suis averti
+Qu'il a mis ordre à tout, et qu'il se persuade
+D'entrer chez Trufaldin par une mascarade,
+Ayant su qu'en ce temps, assez souvent, le soir,
+Des femmes du quartier en masque l'allaient voir.
+
+- Mascarille -
+
+Oui ? Suffit ; il n'est pas au comble de sa joie ;
+Je pourrai bien tantôt lui souffler cette proie ;
+Et contre cet assaut je sais un coup fourré
+Par qui je veux qu'il soit de lui-même enferré.
+Il ne sait pas les dons dont mon âme est pourvue.
+Adieu, nous boirons pinte à la première vue.
+
+
+-----------
+
+Scène VII. - Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Il faut, il faut tirer à nous ce que d'heureux
+Pourrait avoir en soit ce projet amoureux,
+Et, par une surprise adroite et non commune,
+Sans courir le danger, en tenter la fortune.
+Si je vais me masquer pour devancer ses pas,
+Léandre assurément ne nous bravera pas.
+Et là, premier que lui, si nous faisons la prise,
+Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise ;
+Puisque, par son dessein déjà presque éventé,
+Le soupçon tombera toujours de son côté,
+Et que nous, à couvert de toutes ses poursuites,
+De ce coup hasardeux ne craindrons point de suites.
+C'est ne se point commettre à faire de l'éclat,
+Et tirer les marrons de la patte du chat.
+Allons donc nous masquer avec quelques bons frères ;
+Pour prévenir nos gens, il ne faut tarder guères.
+Je sais où gît le lièvre, et me puis, sans travail,
+Fournir en un moment d'hommes et d'attirail.
+Croyez que je mets bien mon adresse en usage :
+Si j'ai reçu du ciel les fourbes en partage,
+Je ne suis point au rang de ces esprits mal nés
+Qui cachent les talents que Dieu leur a donnés.
+
+
+-----------
+
+Scène VIII. - Lélie, Ergaste.
+
+
+- Lélie -
+
+Il prétend l'enlever avec sa mascarade ?
+
+- Ergaste -
+
+Il n'est rien de plus certain. Quelqu'un de sa brigade
+M'ayant de ce dessein instruit, sans m'arrêter,
+A Mascarille lors j'ai couru tout conter,
+Qui s'en va, m'a-t-il dit, rompre cette partie
+Par une invention dessus le champ bâtie ;
+Et, comme je vous ai rencontré par hasard,
+J'ai cru que je devais de tout vous faire part.
+
+- Lélie -
+
+Tu m'obliges par trop avec cette nouvelle :
+Va, je reconnaîtrai ce service fidèle.
+
+
+-----------
+
+Scène IX. - Lélie.
+
+
+- Lélie -
+
+Mon drôle assurément leur jouera quelque trait ;
+Mais je veux de ma part seconder son projet.
+Il ne sera pas dit qu'en un fait qui me touche
+Je ne me sois non plus remué qu'une souche.
+Voici l'heure, ils seront surpris à mon aspect.
+Foin ! Que n'ai-je avec moi pris mon porte-respect ?
+Mais vienne qui voudra contre notre personne,
+J'ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne.
+Holà ! quelqu'un, un mot.
+
+
+-----------
+
+Scène X. - Trufaldin, à sa fenêtre ; Lélie.
+
+
+- Trufaldin -
+
+ Qu'est-ce ? qui me vient ?
+
+- Lélie -
+
+Fermez soigneusement votre porte ce soir.
+
+- Trufaldin -
+
+Pourquoi ?
+
+- Lélie -
+
+ Certaines gens font une mascarade
+Pour vous venir donner une fâcheuse aubade ;
+Ils veulent enlever votre Célie.
+
+- Trufaldin -
+
+ O dieux !
+
+- Lélie -
+
+Et sans doute bientôt ils viennent en ces lieux.
+Demeurez ; vous pourrez voir tout de la fenêtre.
+Eh bien ! qu'avais-je dit ? Les voyez-vous paraître ?
+Chut, je veux à vos yeux leur en faire l'affront.
+Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt.
+
+
+-----------
+
+Scène XI. - Lélie, Trufaldin, Mascarille et sa suite, masqués.
+
+
+- Trufaldin -
+
+Oh ! les plaisants robins (20), qui pensent me surprendre !
+
+- Lélie -
+
+Masques, où courez-vous ? le pourrait-on apprendre ?
+Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon (21).
+
+ (à Mascarille, déguisé en femme.)
+
+Bon Dieu, qu'elle est jolie, et qu'elle a l'air mignon !
+Eh quoi ! vous murmurez ? Mais, sans vous faire outrage
+Peut-on lever le masque, et voir votre visage ?
+
+- Trufaldin -
+
+Allez, fourbes méchants, retirez-vous d'ici,
+Canaille ; et vous, seigneur, bonsoir et grand merci.
+
+
+-----------
+
+Scène XII. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Lélie -
+
+ (après avoir démasqué Mascarille.)
+
+Mascarille, est-ce toi ?
+
+- Mascarille -
+
+ Nenni-da, c'est quelqu'un d'autre.
+
+- Lélie -
+
+Hélas, quelle surprise ! et quel sort est le nôtre !
+L'aurais-je deviné, n'étant point averti
+Des secrètes raisons qui t'avaient travesti ?
+Malheureux que je suis, d'avoir dessous ce masque
+Eté, sans y penser, te faire cette frasque !
+Il me prendrait envie, en mon juste courroux,
+De me battre moi-même, et de me donner cent coups.
+
+- Mascarille -
+
+Adieu, sublime esprit, rare imaginative.
+
+- Lélie -
+
+Las ! si de ton secours ta colère me prive,
+A quel saint me vouerai-je ?
+
+- Mascarille -
+
+ Au grand diable d'enfer !
+
+- Lélie -
+
+Ah ! si ton coeur pour moi n'est de bronze ou de fer,
+Qu'encore un coup du moins mon imprudence ait grâce !
+S'il faut pour l'obtenir que tes genoux j'embrasse,
+Vois-moi...
+
+- Mascarille -
+
+ Tarare (22) ! allons, camarades, allons :
+J'entends venir des gens qui sont sur nos talons.
+
+
+-----------
+
+Scène XIII. - Léandre et sa suite, masqués ; Trufaldin, à sa fenêtre.
+
+[ Note: there was a mispelling in the original copy: "Scène VIII"
+ instead of "Scène XIII". ]
+
+
+- Léandre -
+
+Sans bruit ; ne faisons rien que de la bonne sorte.
+
+- Trufaldin -
+
+Quoi ! masques toute nuit assiègeront ma porte ?
+Messieurs, ne gagnez point de rhumes à plaisir ;
+Tout cerveau qui le fait est certes de loisir.
+Il est un peu trop tard pour enlever Célie ;
+Dispensez-l'en ce soir, elle vous en supplie ;
+La belle est dans le lit, et ne peut vous parler ;
+J'en suis fâché pour vous. Mais pour vous régaler
+Du souci qui pour elle ici vous inquiète,
+Elle vous fait présent de cette cassolette.
+
+- Léandre -
+
+Fi ! cela sent mauvais, et je suis tout gâté.
+Nous sommes découverts, tirons de ce côté.
+
+
+
+ACTE IV.
+--------
+
+Scène première. - Lélie, déguisé en Arménien ; Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Vous voilà fagoté d'une plaisante sorte.
+
+- Lélie -
+
+Tu ranimes par là mon espérance morte.
+
+- Mascarille -
+
+Toujours de ma colère on me voit revenir ;
+J'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir.
+
+- Lélie -
+
+Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance,
+Que tu seras content de ma reconnaissance,
+Et que quand je n'aurais qu'un seul morceau de pain...
+
+- Mascarille -
+
+Baste ! songez à vous dans ce nouveau dessein.
+Au moins, si l'on vous voit commettre une sottise,
+Vous n'imputerez plus l'erreur à la surprise ;
+Votre rôle en ce jeu par coeur doit être su.
+
+- Lélie -
+
+Mais comment Trufaldin chez lui t'a-t-il reçu ?
+
+- Mascarille -
+
+D'un zèle simulé j'ai bridé le bon sire (23) ;
+Avec empressement je suis venu lui dire,
+S'il ne songeait à lui, que l'on le surprendroit ;
+Que l'on couchait en joue, et de plus d'un endroit,
+Celle dont il a vu qu'une lettre en avance
+Avait si faussement divulgué la naissance ;
+Qu'on avait bien voulu m'y mêler quelque peu ;
+Mais que j'avais tiré mon épingle du jeu,
+Et que, touché d'ardeur pour ce qui le regarde,
+Je venais l'avertir de se donner de garde.
+De là, moralisant, j'ai fait de grands discours
+Sur les fourbes qu'on voit ici-bas tous les jours ;
+Que pour moi, las du monde et de sa vie infâme,
+Je voulais travailler au salut de mon âme,
+A m'éloigner du trouble, et pouvoir longuement
+Près de quelque honnête homme être paisiblement ;
+Que, s'il le trouvait bon, je n'aurais d'autre envie
+Que de passer chez lui le reste de ma vie ;
+Et que même à tel point il m'avait su ravir,
+Que, sans lui demander gages pour le servir,
+Je mettrais en ses mains, que je tenais certaines,
+Quelque bien de mon père, et le fruit de mes peines,
+Dont, avenant que Dieu de ce monde m'ôtat,
+J'entendais tout de bon que lui seul héritât.
+C'était le vrai moyen d'acquérir sa tendresse.
+Et comme, pour résoudre avec votre maîtresse
+Des biais qu'on doit prendre à terminer vos voeux,
+Je voulais en secret vous aboucher tous deux,
+Lui-même a su m'ouvrir une voie assez belle,
+De pouvoir hautement vous loger avec elle,
+Venant m'entretenir d'un fils privé du jour,
+Dont cette nuit en songe il a vu le retour.
+A ce propos, voici l'histoire qu'il m'a dite,
+Et sur quoi j'ai tantôt notre fourbe construite.
+
+- Lélie -
+
+C'est assez, je sais tout : tu me l'as dit deux fois.
+
+- Mascarille -
+
+Oui, oui ; mais quand j'aurais passé jusques à trois,
+Peut-être encor qu'avec toute sa suffisance,
+Votre esprit manquera dans quelque circonstance.
+
+- Lélie -
+
+Mais à tant différer je me fais de l'effort.
+
+- Mascarille -
+
+Ah ! de peur de tomber, ne courons pas si fort !
+Voyez-vous ? vous avez la caboche un peu dure ;
+Rendez-vous affermi dessus cette aventure.
+Autrefois Trufaldin de Naples est sorti,
+Et s'appelait alors Zanobio Ruberti ;
+Un parti qui causa quelque émeute civile,
+Dont il fut seulement soupçonné dans sa ville
+(De fait il n'est pas homme à troubler un Etat),
+L'obligea d'en sortir une nuit sans éclat.
+Une fille fort jeune, et sa femme, laissées,
+A quelque temps de là se trouvant trépassées,
+Il en eut la nouvelle ; et dans ce grand ennui,
+Voulant dans quelque ville emmener avec lui,
+Outre ses biens, l'espoir qui restait de sa race,
+Un sien fils, écolier, qui se nommait Horace,
+Il écrit à Bologne, où, pour mieux être instruit,
+Un certain maître Albert, jeune, l'avait conduit ;
+Mais, pour se joindre tous, le rendez-vous qu'il donne
+Durant deux ans entiers ne lui fit voir personne :
+Si bien que, les jugeant morts après ce temps-là,
+Il vint en cette ville, et prit le nom qu'il a,
+Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace,
+Douze ans aient découvert jamais la moindre trace.
+Voilà l'histoire en gros, redite seulement
+Afin de vous servir ici de fondement.
+Maintenant vous serez un marchand d'Arménie,
+Qui les aurez vus sains l'un et l'autre en Turquie.
+Si j'ai, plutôt qu'aucun, un tel moyen trouvé,
+Pour les ressusciter sur ce qu'il a rêvé,
+C'est qu'en fait d'aventure il est très ordinaire
+De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire,
+Puis être à leur famille à point nommé rendus,
+Après quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus.
+Pour moi, j'ai vu déjà cent contes de la sorte.
+Sans nous alambiquer, servons-nous-en ; qu'importe ?
+Vous leur aurez ouï leur disgrâce conter,
+Et leur aurez fourni de quoi se racheter ;
+Mais que, parti plus tôt pour chose nécessaire,
+Horace vous chargea de voir ici son père,
+Dont il a su le sort, et chez qui vous devez
+Attendre quelques jours qu'ils y soient arrivés.
+Je vous ai fait tantôt des leçons étendues.
+
+- Lélie -
+
+Ces répétitions ne sont que superflues ;
+Dès l'abord mon esprit a compris tout le fait.
+
+- Mascarille -
+
+Je m'en vais là dedans donner le premier trait.
+
+- Lélie -
+
+Ecoute, Mascarille, un seul point me chagrine.
+S'il allait de son fils me demander la mine ?
+
+- Mascarille -
+
+Belle difficulté ! Devez-vous pas savoir
+Qu'il était fort petit alors qu'il l'a pu voir ?
+Et puis, outre cela, le temps et l'esclavage
+Pourraient-ils pas avoir changé tout son visage ?
+
+- Lélie -
+
+Il est vrai. Mais dis-moi, s'il connaît qu'il m'a vu,
+Que faire ?
+
+- Mascarille -
+
+ De mémoire êtes-vous dépourvu ?
+Nous avons dit tantôt qu'outre que votre image
+N'avait dans son esprit pu faire qu'un passage,
+Pour ne vous avoir vu que durant un moment,
+Et le poil et l'habit déguisaient grandement.
+
+- Lélie -
+
+Fort bien. Mais à propos, cet endroit de Turquie...
+
+- Mascarille -
+
+Tout, vous dis-je, est égal, Turquie ou Barbarie.
+
+- Lélie -
+
+Mais le nom de la ville où j'aurai pu les voir ?
+
+- Mascarille -
+
+Tunis. Il me tiendra, je crois, jusques au soir.
+La répétition, dit-il, est inutile,
+Et j'ai déjà nommé douze fois cette ville.
+
+- Lélie -
+
+Va, va-t'en commencer, il ne me faut plus rien.
+
+- Mascarille -
+
+Au moins soyez prudent, et vous conduisez bien ;
+Ne donnez point ici de l'imaginative.
+
+- Lélie -
+
+Laisse-moi gouverner. Que ton âme est craintive !
+
+- Mascarille -
+
+Horace dans Bologne écolier ; Trufaldin,
+Zanobio Ruberti, dans Naples citadin ;
+Le précepteur Albert...
+
+- Lélie -
+
+ Ah ! C'est me faire honte
+Que de me tant prêcher ! Suis-je un sot à ton compte ?
+
+- Mascarille -
+
+Non pas du tout ; mais bien quelque chose approchant.
+
+
+-----------
+
+Scène II. - Lélie.
+
+
+- Lélie -
+
+Quand il m'est inutile, il fait le chien couchant ;
+Mais parce qu'il sent bien le secours qu'il me donne,
+Sa familiarité jusque-là s'abandonne.
+Je vais être de près éclairé des beaux yeux
+Dont la force m'impose un joug si précieux ;
+Je n'en vais sans obstacle, avec des traits de flamme,
+Peindre à cette beauté les tourments de mon âme ;
+Je saurai quel arrêt je dois... mais les voici.
+
+
+-----------
+
+Scène III. - Trufaldin, Lélie, Mascarille.
+
+
+- Trufaldin -
+
+Sois béni, juste ciel, de mon sort adouci !
+
+- Mascarille -
+
+C'est à vous de rêver et de faire des songes,
+Puisqu'en vous il est faux que songes sont mensonges.
+
+- Trufaldin -
+
+ (à Lélie.)
+
+Quelle grâce, quels biens vous rendrai-je, Seigneur,
+Vous que je dois nommer l'ange de mon bonheur ?
+
+- Lélie -
+
+Ce sont soins superflus, et je vous en dispense.
+
+- Trufaldin -
+
+ (à Mascarille.)
+
+J'ai, je ne sais pas où, vu quelque ressemblance
+De cet Arménien.
+
+- Mascarille -
+
+ C'est ce que je disois ;
+Mais on voit des rapports admirables parfois.
+
+- Trufaldin -
+
+Vous avez vu ce fils où mon espoir se fonde ?
+
+- Lélie -
+
+Oui, seigneur Trufaldin, le plus gaillard du monde.
+
+- Trufaldin -
+
+Il vous a dit sa vie, et parlé fort de moi ?
+
+- Lélie -
+
+Plus de dix mille fois.
+
+- Mascarille -
+
+ Quelque peu moins, je croi.
+
+- Lélie -
+
+Il vous a dépeint tel que je vous vois paraître,
+Le visage, le port...
+
+- Trufaldin -
+
+ Cela pourrait-il être,
+Si lorsqu'il m'a pu voir, il n'avait que sept ans,
+Et si son précepteur même, depuis ce temps,
+Aurait peine à pouvoir connaître mon visage ?
+
+- Mascarille -
+
+Le sang bien autrement conserve cette image ;
+Par des traits si profonds ce portrait est tracé,
+Que mon père...
+
+- Trufaldin -
+
+ Suffit. Où l'avez-vous laissé ?
+
+- Lélie -
+
+En Turquie, à Turin.
+
+- Trufaldin -
+
+ Turin ? Mais cette ville
+Est, je pense, en Piémont.
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+ O cerveau malhabile !
+ (à Trufaldin.)
+
+Vous ne l'entendez pas, il veut dire Tunis,
+Et c'est en effet là qu'il laissa votre fils ;
+Mais les Arméniens ont tous, par habitude,
+Certain vice de langue à nous autres fort rude :
+C'est que dans tous les mots ils changent "nis" en "rin".
+Et pour dire Tunis, ils prononcent Turin.
+
+- Trufaldin -
+
+Il fallait, pour l'entendre, avoir cette lumière.
+Quel moyen vous dit-il de rencontrer son père ?
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+Voyez s'il répondra.
+
+ (A Trufaldin, après s'être escrimé.)
+
+ Je repassais un peu
+Quelque leçon d'escrime ; autrefois en ce jeu
+Il n'était point d'adresse à mon adresse égale,
+Et j'ai battu le fer en mainte et mainte salle.
+
+- Trufaldin -
+
+ (à Mascarille.)
+
+Ce n'est pas maintenant ce que je veux savoir.
+
+ (à Lélie.)
+
+Quel autre nom, dit-il, que je devais avoir ?
+
+- Mascarille -
+
+Ah ! Seigneur Zanobio Ruberti, quelle joie
+Est celle maintenant que le ciel vous envoie !
+
+- Lélie -
+
+C'est là votre vrai nom, et l'autre est emprunté.
+
+- Trufaldin -
+
+Mais où vous a-t-il dit qu'il reçut la clarté ?
+
+- Mascarille -
+
+Naples est un séjour qui paraît agréable ;
+Mais pour vous ce doit être un lieu fort haïssable.
+
+- Trufaldin -
+
+Ne peux-tu, sans parler, souffrir notre discours ?
+
+- Lélie -
+
+Dans Naples son destin a commencé son cours.
+
+- Trufaldin -
+
+Où l'envoyai-je jeune, et sous quelle conduite ?
+
+- Mascarille -
+
+Ce pauvre maître Albert a beaucoup de mérite
+D'avoir depuis Bologne accompagné ce fils,
+Qu'à sa discrétion vos soins avaient commis.
+
+- Trufaldin -
+
+Ah !
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+ Nous sommes perdus si cet entretien dure.
+
+- Trufaldin -
+
+Je voudrais bien savoir de vous leur aventure,
+Sur quel vaisseau le sort qui m'a su travailler...
+
+- Mascarille -
+
+Je ne sais ce que c'est, je ne fais que bâiller.
+Mais, seigneur Trufaldin, songez-vous que peut-être
+Ce monsieur l'étranger a besoin de repaître,
+Et qu'il est tard aussi ?
+
+- Lélie -
+
+ Pour moi, point de repas.
+
+- Mascarille -
+
+Ah ! vous avez plus faim que vous ne pensez pas.
+
+- Trufaldin -
+
+Entrez donc.
+
+- Lélie -
+
+ Après vous.
+
+- Mascarille -
+
+ (à Trufaldin.)
+
+ Monsieur, en Arménie
+Les maîtres du logis sont sans cérémonie.
+
+ (A Lélie, après que Trufaldin est entré dans sa maison.)
+
+Pauvre esprit ! Pas deux mots !
+
+- Lélie -
+
+ D'abord il m'a surpris ;
+Mais n'appréhende plus, je reprends mes esprits,
+Et m'en vais débiter avecque hardiesse...
+
+- Mascarille -
+
+Voici notre rival, qui ne sait pas la pièce.
+
+ (Ils entrent dans la maison de Trufaldin.)
+
+
+-----------
+
+Scène IV. - Anselme, Léandre.
+
+
+- Anselme -
+
+Arrêtez-vous, Léandre, et souffrez un discours
+Qui cherche le repos et l'honneur de vos jours.
+Je ne vous parle point en père de ma fille,
+En homme intéressé pour ma propre famille,
+Mais comme votre père, ému pour votre bien,
+Sans vouloir vous flatter et vous déguiser rien ;
+Bref, comme je voudrais, d'une âme franche et pure,
+Que l'on fît à mon sang en pareille aventure.
+Savez-vous de quel oeil chacun voit cet amour,
+Qui dedans une nuit vient d'éclater au jour ?
+A combien de discours et de traits de risée
+Votre entreprise d'hier est partout exposée ?
+Quel jugement on fait du choix capricieux
+Qui pour femme, dit-on, vous désigne en ces lieux
+Un rebut de l'Egypte, une fille coureuse,
+De qui le noble emploi n'est qu'un métier de gueuse ?
+J'en ai rougi pour vous encor plus que pour moi,
+Qui me trouve compris dans l'éclat que je voi :
+Moi, dis-je, dont la fille, à vos ardeurs promise,
+Ne peut, sans quelque affront, souffrir qu'on la méprise.
+Ah ! Léandre, sortez de cet abaissement !
+Ouvrez un peu les yeux sur votre aveuglement.
+Si notre esprit n'est pas sage à toutes les heures,
+Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures.
+Quand on ne prend en dot que la seule beauté,
+Le remords est bien près de la solennité ;
+Et la plus belle femme a très peu de défense
+Contre cette tiédeur qui suit la jouissance.
+Je vous le dis encor, ces bouillants mouvements,
+Ces ardeurs de jeunesse et ces emportements,
+Nous font trouver d'abord quelques nuits agréables ;
+Mais ces félicités ne sont guères durables,
+Et, notre passion alentissant son cours,
+Après ces bonnes nuits donnent de mauvais jours ;
+De là viennent les soins, les soucis, les misères,
+Les fils déshérités par le courroux des pères.
+
+- Léandre -
+
+Dans tout votre discours je n'ai rien écouté
+Que mon esprit déjà ne m'ait représenté.
+Je sais combien je dois à cet honneur insigne
+Que vous me voulez faire, et dont je suis indigne ;
+Et vois, malgré l'effort dont je suis combattu,
+Ce que vaut votre fille, et quelle est sa vertu :
+Aussi veux-je tâcher...
+
+- Anselme -
+
+ On ouvre cette porte :
+Retirons-nous plus loin, de crainte qu'il n'en sorte
+Quelque secret poison dont vous seriez surpris.
+
+
+-----------
+
+Scène V. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Bientôt de notre fourbe on verra le débris,
+Si vous continuez des sottises si grandes.
+
+- Lélie -
+
+Dois-je éternellement ouïr tes réprimandes ?
+De quoi te peux-tu plaindre ? Ai-je pas réussi
+En tout ce que j'ai dit depuis ?
+
+- Mascarille -
+
+ Couci-couci.
+Témoin les Turcs par vous appelés hérétiques,
+Et que vous assurez, par serments authentiques,
+Adorer pour leurs dieux la lune et le soleil.
+Passe. Ce qui me donne un dépit nonpareil,
+C'est qu'ici votre amour étrangement s'oublie ;
+Près de Célie, il est ainsi que la bouillie,
+Qui par un trop grand feu s'enfle, croît jusqu'aux bords,
+Et de tous les côtés se répand au dehors.
+
+- Lélie -
+
+Pourrait-on se forcer à plus de retenue ?
+Je ne l'ai presque point encore entretenue.
+
+- Mascarille -
+
+Oui, mais ce n'est pas tout que de ne parler pas ;
+Par vos gestes, durant un moment de repas,
+Vous avez aux soupçons donné plus de matière
+Que d'autres ne feraient dans une année entière.
+
+- Lélie -
+
+Et comment donc ?
+
+- Mascarille -
+
+ Comment ? Chacun a pu le voir.
+A table, où Trufaldin l'oblige de se seoir,
+Vous n'avez toujours fait qu'avoir les yeux sur elle.
+Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle,
+Sans prendre jamais garde à ce qu'on vous servait,
+Vous n'aviez point de soif qu'alors qu'elle buvait ;
+Et dans ses propres mains vous saisissant du verre,
+Sans le vouloir rincer, sans rien jeter à terre,
+Vous buviez sur son reste, et montriez d'affecter
+Le côté qu'à sa bouche elle avait su porter.
+Sur les morceaux touchés de sa main délicate,
+Ou mordus de ses dents, vous étendiez la patte
+Plus brusquement qu'un chat dessus une souris,
+Et les avaliez tous ainsi que des pois gris (24).
+Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table
+Un bruit, un triquetrac de pieds insupportable,
+Dont Trufaldin, heurté de deux coups trop pressants,
+A puni par deux fois deux chiens très innocents,
+Qui, s'ils eussent osé, vous eussent fait querelle.
+Et puis après cela votre conduite est belle ?
+Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps.
+Malgré le froid, je sue encor de mes efforts.
+Attaché dessus vous comme un joueur de boule
+Après le mouvement de la sienne qui roule,
+Je pensais retenir toutes vos actions,
+En faisant de mon corps mille contorsions.
+
+- Lélie -
+
+Mon Dieu ! qu'il t'est aisé de condamner des choses
+Dont tu ne ressens point les agréables causes !
+Je veux bien néanmoins, pour te plaire une fois,
+Faire force à l'amour qui m'impose des lois.
+Désormais...
+
+
+-----------
+
+Scène VI. - Trufaldin, Lélie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+ Nous parlions des fortunes d'Horace.
+
+- Trufaldin -
+
+ (à Lélie.)
+
+C'est bien fait. Cependant me ferez-vous la grâce
+Que je puisse lui dire un seul mot en secret ?
+
+- Lélie -
+
+Il faudrait autrement être fort indiscret.
+
+ (Lélie entre dans la maison de Trufaldin.)
+
+
+-----------
+
+Scène VII. - Trufaldin, Mascarille.
+
+
+- Trufaldin -
+
+Ecoute : sais-tu bien ce que je viens de faire ?
+
+- Mascarille -
+
+Non ; mais si vous voulez, je ne tarderai guère,
+Sans doute, à le savoir.
+
+- Trufaldin -
+
+ D'un chêne grand et fort,
+Dont près de deux cents ans ont fait déjà le sort,
+Je viens de détacher une branche admirable,
+Choisie expressément de grosseur raisonnable,
+Dont j'ai fait sur-le-champ, avec beaucoup d'ardeur
+
+ (Il montre son bras.)
+
+Un bâton à peu près... oui, de cette grandeur,
+Moins gros par l'un des bouts, mais, plus que trente gaules
+Propre, comme je pense, à rosser les épaules ;
+Car il est bien en main, vert, noueux et massif.
+
+- Mascarille -
+
+Mais pour qui, je vous prie, un tel préparatif ?
+
+- Trufaldin -
+
+Pour toi premièrement ; puis pour ce bon apôtre
+Qui veut m'en donner d'une et m'en jouer d'une autre ;
+Pour cet Arménien, ce marchand déguisé,
+Introduit sous l'appât d'un conte supposé.
+
+- Mascarille -
+
+Quoi ! vous ne croyez pas... ?
+
+- Trufaldin -
+
+ Ne cherche point d'excuse :
+Lui-même heureusement a découvert sa ruse ;
+En disant à Célie, en lui serrant la main,
+Que pour elle il venait sous ce prétexte vain,
+Il n'a pas aperçu Jeannette, ma fillole (25),
+Laquelle a tout ouï, parole pour parole ;
+Et je ne doute point, quoiqu'il n'en ait rien dit,
+Que tu ne sois de tout le complice maudit.
+
+- Mascarille -
+
+Ah ! vous me faites tort. S'il faut qu'on vous affronte,
+Croyez qu'il m'a trompé le premier à ce conte.
+
+- Trufaldin -
+
+Veux-tu me faire voir que tu dis vérité ?
+Qu'à le chasser mon bras soit du tien assisté ;
+Donnons-en à ce fourbe et du long et du large,
+Et de tout crime après mon esprit te décharge.
+
+- Mascarille -
+
+Oui-da, très volontiers, je l'épousterai bien,
+Et par là vous verrez que je n'y trempe en rien.
+
+ (A part.)
+
+Ah ! vous serez rossé, monsieur de l'Arménie,
+Qui toujours gâtez tout !
+
+
+-----------
+
+Scène VIII. - Lélie, Trufaldin, Mascarille.
+
+
+- Trufaldin -
+
+ (A Lélie, après avoir heurté à sa porte.)
+
+ Un mot, je vous supplie.
+Donc, Monsieur l'imposteur, vous osez aujourd'hui
+Duper un honnête homme, et vous jouer de lui ?
+
+- Mascarille -
+
+Feindre avoir vu son fils en une autre contrée,
+Pour vous donner chez lui plus aisément entrée !
+
+- Trufaldin -
+
+ (bat Lélie.)
+
+Vidons, vidons sur l'heure.
+
+- Lélie -
+
+ (à Mascarille, qui le bat aussi.)
+
+ Ah ! coquin !
+
+- Mascarille -
+
+ C'est ainsi
+que les fourbes...
+
+- Lélie -
+
+ Bourreau !
+
+- Mascarille -
+
+ Sont ajustés ici.
+Gardez-moi bien cela.
+
+- Lélie -
+
+ Quoi donc ! je serais homme... ?
+
+- Mascarille -
+
+ (le battant toujours en le chassant.)
+
+Tirez, tirez (26), vous dis-je, ou bien je vous assomme.
+
+- Trufaldin -
+
+Voilà qui me plaît fort ; rentre, je suis content.
+
+ (Mascarille suit Trufaldin, qui rentre dans sa maison.)
+
+- Lélie -
+
+ (revenant.)
+
+A moi, par un valet, cet affront éclatant !
+L'aurait-on pu prévoir l'action de ce traître,
+Qui vient insolemment de maltraiter son maître ?
+
+- Mascarille -
+
+ (à la fenêtre de Trufaldin.)
+
+Peut-on vous demander comment va votre dos ?
+
+- Lélie -
+
+Quoi ! tu m'oses encor tenir un tel propos ?
+
+- Mascarille -
+
+Voilà, voilà que c'est de ne pas voir Jeannette,
+Et d'avoir en tout temps une langue indiscrète.
+Mais, pour cette fois-ci, je n'ai point de courroux :
+Je cesse d'éclater, de pester contre vous,
+Quoique de l'action l'imprudence soit haute,
+Ma main sur votre échine a lavé votre faute.
+
+- Lélie -
+
+Ah ! je me vengerai de ce trait déloyal !
+
+- Mascarille -
+
+Vous vous êtes causé vous-même tout le mal.
+
+- Lélie -
+
+Moi ?
+
+- Mascarille -
+
+ Si vous n'étiez pas une cervelle folle,
+Quand vous avez parlé naguère à votre idole,
+Vous auriez aperçu Jeannette sur vos pas,
+Dont l'oreille subtile a découvert le cas.
+
+- Lélie -
+
+On aurait pu surprendre un mot dit à Célie ?
+
+- Mascarille -
+
+Et d'où doncques viendrait cette prompte sortie ?
+Oui, vous n'êtes dehors que par votre caquet.
+Je ne sais si souvent vous jouez au piquet :
+Mais au moins faites-vous des écarts admirables.
+
+- Lélie -
+
+O le plus malheureux de tous les misérables !
+Mais encore, pourquoi me voir chassé par toi ?
+
+- Mascarille -
+
+Je ne fis jamais mieux que d'en prendre l'emploi ;
+par là, j'empêche au moins que de cet artifice
+Je ne sois soupçonné d'être auteur ou complice.
+
+- Lélie -
+
+Tu devais donc, pour toi, frapper plus doucement.
+
+- Mascarille -
+
+Quelque sot. Trufaldin lorgnait exactement :
+Et puis, je vous dirai, sous ce prétexte utile,
+Je n'étais point fâché d'évaporer ma bile.
+Enfin la chose est faite ; et si j'ai votre foi
+Qu'on ne vous verra point vouloir venger sur moi,
+Soit ou directement, ou par quelque autre voie,
+Les coups sur votre râble assenés avec joie,
+Je vous promets, aidé par le poste où je suis,
+De contenter vos voeux avant qu'il soit deux nuits.
+
+- Lélie -
+
+Quoique ton traitement ait eu trop de rudesse,
+Qu'est-ce que dessus moi ne peut cette promesse ?
+
+- Mascarille -
+
+Vous le promettez donc ?
+
+- Lélie -
+
+ Oui, je te le promets.
+
+- Mascarille -
+
+Ce n'est pas encor tout. Promettez que jamais
+Vous ne vous mêlerez dans quoi que j'entreprenne.
+
+- Lélie -
+
+Soit.
+
+- Mascarille -
+
+ Si vous y manquez, votre fièvre quartaine !
+
+- Lélie -
+
+Mais tiens-moi donc parole, et songe à mon repos.
+
+- Mascarille -
+
+Allez quitter l'habit, et graisser votre dos.
+
+- Lélie -
+
+ (seul.)
+
+Faut-il que le malheur, qui me suit à la trace,
+Me fasse voir toujours disgrâce sur disgrâce !
+
+- Mascarille -
+
+ (sortant de chez Trufaldin.)
+
+Quoi ! vous n'êtes pas loin ? Sortez vite d'ici ;
+Mais surtout gardez-vous de prendre aucun souci,
+Puisque je fais pour vous, que cela vous suffise ;
+N'aidez point mon projet de la moindre entreprise,
+Demeurez en repos.
+
+- Lélie -
+
+ (en sortant.)
+
+ Oui, va, je m'y tiendrai.
+
+- Mascarille -
+
+ (seul.)
+
+Il faut voir maintenant quel biais je prendrai.
+
+
+-----------
+
+Scène IX. - Ergaste, Mascarille.
+
+
+- Ergaste -
+
+Mascarille, je viens te dire une nouvelle
+Qui donne à tes desseins une atteinte cruelle.
+A l'heure que je parle, un jeune Egyptien,
+Qui n'est pas noir pourtant, et sent assez son bien,
+Arrive, accompagné d'une vieille fort hâve,
+Et vient chez Trufaldin racheter cette esclave
+Que vous vouliez : pour elle il paraît fort zélé.
+
+- Mascarille -
+
+Sans doute c'est l'amant dont Célie a parlé.
+Fut-il jamais destin plus brouillé que le nôtre !
+Sortant d'un embarras, nous entrons dans un autre.
+En vain nous apprenons que Léandre est au point
+De quitter la partie, et ne nous troubler point ;
+Que son père, arrivé contre toute espérance,
+Du côté d'Hippolyte emporte la balance,
+Qu'il a tout fait changer par son autorité,
+Et va dès aujourd'hui conclure le traité ;
+Lorsqu'un rival s'éloigne, un autre plus funeste
+S'en vient nous enlever tout l'espoir qui nous reste.
+Toutefois, par un trait merveilleux de mon art,
+Je crois que je pourrai retarder leur départ,
+Et me donner le temps qui sera nécessaire
+Pour tâcher de finir cette fameuse affaire.
+Il s'est fait un grand vol ; par qui ? l'on n'en sait rien :
+Eux autres rarement passent pour gens de bien ;
+Je veux adroitement, sur un soupçon frivole,
+Faire pour quelques jours emprisonner ce drôle.
+Je sais des officiers, de justice altérés,
+Qui sont pour de tels coups de vrais délibérés ;
+Dessus l'avide espoir de quelque paraguante (27),
+Il n'est rien que leur art aveuglément ne tente ;
+Et du plus innocent, toujours à leur profit
+La bourse est criminelle, et paye son délit.
+
+
+
+ACTE V.
+-------
+
+Scène première. - Mascarille, Ergaste.
+
+
+- Mascarille -
+
+Ah ! chien ! ah ! double chien ! mâtine de cervelle !
+Ta persécution sera-t-elle éternelle ?
+
+- Ergaste -
+
+Par les soins vigilants de l'exempt Balafré,
+Ton affaire allait bien, le drôle était coffré,
+Si ton maître au moment ne fût venu lui-même,
+En vrai désespéré, rompre ton stratagème :
+Je ne saurais souffrir, a-t-il dit hautement,
+Qu'un honnête homme soit traîné honteusement ;
+J'en réponds sur sa mine, et je le cautionne :
+Et, comme on résistait à lâcher sa personne,
+D'abord il a chargé si bien sur les recors,
+Qui sont gens d'ordinaire à craindre pour leur corps,
+Qu'à l'heure que je parle ils sont encore en fuite,
+Et pensent tous avoir un Lélie à leur suite.
+
+- Mascarille -
+
+Le traître ne sait pas que cet Egyptien
+Est déjà là-dedans pour lui ravir son bien.
+
+- Ergaste -
+
+Adieu. Certaine affaire à te quitter m'oblige.
+
+
+-----------
+
+Scène II. - Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Oui, je suis stupéfait de ce dernier prodige.
+On dirait (et pour moi j'en suis persuadé)
+Que ce démon brouillon dont il est possédé
+Se plaise à me braver, et me l'aille conduire
+Partout où sa présence est capable de nuire.
+Pourtant je veux poursuivre, et, malgré tous ces coups,
+Voir qui l'emportera de ce diable ou de nous.
+Célie est quelque peu de notre intelligence,
+Et ne voit son départ qu'avecque répugnance.
+Je tâche à profiter de cette occasion.
+Mais ils viennent ; songeons à l'exécution.
+Cette maison meublée est en ma bienséance,
+Je puis en disposer avec grande licence ;
+Si le sort nous en dit, tout sera bien réglé ;
+Nul que moi ne s'y tient, et j'en garde la clé.
+O Dieu ! qu'en peu de temps on a vu d'aventures,
+Et qu'un fourbe est contraint de prendre de figures !
+
+
+-----------
+
+Scène III. - Célie, Andrès.
+
+
+- Andrès -
+
+Vous le savez, Célie, il n'est rien que mon coeur
+N'ait fait pour vous prouver l'excès de son ardeur.
+Chez les Vénitiens, dès un assez jeune âge,
+La guerre en quelque estime avait mis mon courage,
+Et j'y pouvais un jour, sans trop croire de moi,
+Prétendre, en les servant, un honorable emploi ;
+Lorsqu'on me vit pour vous oublier toute chose,
+Et que le prompt effet d'une métamorphose,
+Qui suivit de mon coeur le soudain changement,
+Parmi vos compagnons sut ranger votre amant,
+Sans que mille accidents, ni votre indifférence,
+Aient pu me détacher de ma persévérance.
+Depuis, par un hasard, d'avec vous séparé
+Pour beaucoup plus de temps que je n'eusse auguré,
+Je n'ai, pour vous rejoindre, épargné temps ni peine ;
+Enfin, ayant trouvé la vieille Egyptienne,
+Et plein d'impatience, apprenant votre sort,
+Que pour certain argent qui leur importait fort,
+Et qui de tous vos gens détourne le naufrage,
+Vous aviez en ces lieux été mise en otage,
+J'accours vite y briser ces chaînes d'intérêt,
+Et recevoir de vous les ordres qu'il vous plaît :
+Cependant on vous voit une morne tristesse,
+Alors que dans vos yeux doit briller l'allégresse.
+Si pour vous la retraite avait quelques appas,
+Venise, du butin fait parmi les combats,
+Me garde pour tous deux de quoi pouvoir y vivre ;
+Que si, comme devant, il vous faut encor suivre,
+J'y consens, et mon coeur n'ambitionnera
+Que d'être auprès de vous tout ce qu'il vous plaira.
+
+- Célie -
+
+Votre zèle pour moi visiblement éclate :
+Pour en paraître triste, il faudrait être ingrate,
+et mon visage aussi, par son émotion,
+N'explique point mon coeur en cette occasion.
+Une douleur de tête y peint sa violence ;
+Et si j'avais sur vous quelque peu de puissance,
+Notre voyage, au moins pour trois ou quatre jours,
+Attendrait que ce mal eût pris un autre cours.
+
+- Andrès -
+
+Autant que vous voudrez, faites qu'il se diffère.
+Toutes mes volontés ne butent qu'à vous plaire.
+Cherchons une maison à vous mettre en repos.
+L'écriteau que voici s'offre tout à propos.
+
+
+-----------
+
+Scène IV. - Célie, Andrès, Mascarille, déguisé en Suisse.
+
+
+- Andrès -
+
+Seigneur Suisse, êtes-vous de ce logis le maître ?
+
+- Mascarille -
+
+Moi pour serfir à fous.
+
+- Andrès -
+
+ Pourrons-nous y bien être !
+
+- Mascarille -
+
+Oui ; moi pour détrancher chafons champre carni.
+Mais che non point locher te chans te méchant vi.
+
+- Andrès -
+
+Je crois votre maison franche de tout ombrage.
+
+- Mascarille -
+
+Fous noufeau dans sti fil, moi foir à la fissage.
+
+- Andrès -
+
+Oui.
+
+- Mascarille -
+
+ La matame est-il mariage al monsieur ?
+
+- Andrès -
+
+Quoi ?
+
+- Mascarille -
+
+ S'il être son fame, ou s'il être son soeur ?
+
+- Andrès -
+
+Non.
+
+- Mascarille -
+
+ Mon foi, pien choli ; fenir pour marchantisse,
+Ou pien pour temanter à la palais choustice ?
+La procès il faut rien, il coûter tant t'archant !
+La procurair larron, l'afocat pien méchant.
+
+- Andrès -
+
+Ce n'est pas pour cela.
+
+- Mascarille -
+
+ Fous tonc mener sti file
+Pour fenir pourmener et recarter la file ?
+
+- Andrès -
+
+ (A Célie.)
+
+Il n'importe. Je suis à vous dans un moment.
+Je vais faire venir la vieille promptement,
+Contremander aussi notre voiture prête.
+
+- Mascarille -
+
+Li ne porte pas pien.
+
+- Andrès -
+
+ Elle a mal à la tête.
+
+- Mascarille -
+
+Moi chafoir te pon fin, et te fromage pon.
+Entre fous, entre fous tans mon petit maisson.
+
+ (Célie, Andrès et Mascarille entrent dans la maison.)
+
+
+-----------
+
+Scène V. - Lélie.
+
+
+- Lélie -
+
+Quel que soit le transport d'une âme impatiente,
+La parole m'engage à rester en attente,
+A laisser faire un autre, et voir sans rien oser,
+Comme de mes destins le ciel veut disposer.
+
+
+-----------
+
+Scène VI. - Andrès, Lélie.
+
+
+- Lélie -
+
+ (A Andrès, qui sort de la maison.)
+
+Demandiez-vous quelqu'un dedans cette demeure ?
+
+- Andrès -
+
+C'est un logis garni que j'ai pris tout à l'heure.
+
+- Lélie -
+
+A mon père pourtant la maison appartient,
+Et mon valet, la nuit pour la garder s'y tient.
+
+- Andrès -
+
+Je ne sais ; l'écriteau marque au moins qu'on la loue ;
+Lisez.
+
+- Lélie -
+
+ Certes, ceci me surprend, je l'avoue.
+Qui diantre l'aurait mis ? et par quel intérêt... ?
+Ah ! ma foi, je devine à peu près ce que c'est !
+Cela ne peut venir que de ce que j'augure.
+
+- Andrès -
+
+Peut-on vous demander quelle est cette aventure ?
+
+- Lélie -
+
+Je voudrais à tout autre en faire un grand secret ;
+Mais pour vous il n'importe, et vous serez discret.
+Sans doute l'écriteau que vous voyez paraître,
+Comme je conjecture, au moins, ne saurait être
+Que quelque invention du valet que je di,
+Que quelque noeud subtil qu'il doit avoir ourdi
+Pour mettre en mon pouvoir certaine Egyptienne
+Dont j'ai l'âme piquée, et qu'il faut que j'obtienne.
+Je l'ai déjà manquée, et même plusieurs coups.
+
+- Andrès -
+
+Vous l'appelez ?
+
+- Lélie -
+
+ Célie.
+
+- Andrès -
+
+ Eh ! que ne disiez-vous ?
+Vous n'avez qu'à parler, je vous aurais sans doute
+Epargné tous les soins que ce projet vous coûte.
+
+- Lélie -
+
+Quoi ? vous la connaissez ?
+
+- Andrès -
+
+ C'est moi qui maintenant
+Viens de la racheter.
+
+- Lélie -
+
+ O discours surprenant !
+
+- Andrès -
+
+Sa santé de partir ne nous pouvant permettre,
+Au logis que voilà je venais de la mettre ;
+Et je suis très ravi, dans cette occasion,
+Que vous m'ayez instruit de votre invention.
+
+- Lélie -
+
+Quoi ? j'obtiendrais de vous le bonheur que j'espère ?
+Vous pourriez... ?
+
+- Andrès -
+
+ (allant frapper à la porte.)
+
+ Tout à l'heure on va vous satisfaire.
+
+- Lélie -
+
+Que pourrai-je vous dire ? Et quel remerciement... ?
+
+- Andrès -
+
+Non, ne m'en faites point, je n'en veux nullement.
+
+
+-----------
+
+Scène VII. - Lélie, Andrès, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+ (à part.)
+
+Eh bien ! Ne voilà pas mon enragé de maître !
+Il nous va faire encor quelque nouveau bissêtre (28).
+
+- Lélie -
+
+Sous ce grotesque habit qui l'aurait reconnu ?
+Approche, Mascarille, et sois le bienvenu.
+
+- Mascarille -
+
+Moi souis ein chant t'honneur, moi non point Maquerille.
+Chai point fentre chamais le fame ni le fille.
+
+- Lélie -
+
+Le plaisant baragouin ! il est bon, sur ma foi !
+
+- Mascarille -
+
+Alez fous pourmener, sans toi rire te moi.
+
+- Lélie -
+
+Va, va, lève le masque, et reconnais ton maître.
+
+- Mascarille -
+
+Partié ! tiable, mon foi chamais toi chai connaître.
+
+- Lélie -
+
+Tout est accommodé, ne te déguise point.
+
+- Mascarille -
+
+Si toi point t'en aller, che paille ein coup te poing.
+
+- Lélie -
+
+Ton jargon allemant est superflu, te dis-je ;
+Car nous sommes d'accord ; et sa bonté m'oblige.
+J'ai tout ce que mes voeux lui pouvaient demander,
+Et tu n'as pas sujet de rien appréhender.
+
+- Mascarille -
+
+Si vous êtes d'accord par un bonheur extrême,
+Je me dessuisse donc, et redeviens moi-même.
+
+- Andrès -
+
+Ce valet vous servait avec beaucoup de feu.
+Mais je reviens à vous, demeurez quelque peu.
+
+
+-----------
+
+Scène VIII. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Lélie -
+
+Eh bien ! que diras-tu ?
+
+- Mascarille -
+
+ Que j'ai l'âme ravie
+De voir d'un beau succès notre peine suivie.
+
+- Lélie -
+
+Tu feignais à sortir de ton déguisement,
+Et ne pouvais me croire en cet événement.
+
+- Mascarille -
+
+Comme je vous connais, j'étais dans l'épouvante,
+Et trouve l'aventure aussi fort surprenante.
+
+- Lélie -
+
+Mais confesse qu'enfin c'est avoir fait beaucoup.
+Au moins j'ai réparé mes fautes à ce coup,
+Et j'aurai cet honneur d'avoir fini l'ouvrage.
+
+- Mascarille -
+
+Soit ; vous aurez été bien plus heureux que sage.
+
+
+-----------
+
+Scène IX. - Célie, Andrès, Lélie, Mascarille.
+
+
+- Andrès -
+
+N'est-ce pas là l'objet dont vous m'avez parlé ?
+
+- Lélie -
+
+Ah ! quel bonheur au mien pourrait être égalé !
+
+- Andrès -
+
+Il est vrai, d'un bienfait je vous suis redevable.
+Si je ne l'avouais, je serais condamnable :
+Mais enfin ce bienfait aurait trop de rigueur,
+S'il fallait le payer aux dépens de mon coeur.
+Jugez, dans le transport où sa beauté me jette,
+Si je dois à ce prix vous acquitter ma dette !
+Vous êtes généreux, vous ne le voudriez pas :
+Adieu. Pour quelques jours retournons sur nos pas.
+
+
+-----------
+
+Scène X. - Lélie, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+ (après avoir chanté.)
+
+Je ris, et toutefois je n'en ai guère envie ;
+Vous voilà bien d'accord, il vous donne Célie ;
+Hem ! vous m'entendez bien.
+
+- Lélie -
+
+ C'est trop ; je ne veux plus
+Te demander pour moi de secours superflus.
+Je suis un chien, un traître, un bourreau détestable,
+Indigne d'aucun soin, de rien faire incapable.
+Va, cesse tes efforts pour un malencontreux,
+Qui ne saurait souffrir qu'on le rende heureux.
+Après tant de malheurs, après mon imprudence,
+Le trépas me doit seul prêter son assistance.
+
+
+-----------
+
+Scène XI. - Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Voilà le vrai moyen d'achever son destin ;
+Il ne lui manque plus que de mourir enfin,
+Pour le couronnement de toutes ses sottises.
+Mais en vain son dépit pour ses fautes commises
+Lui fait licencier mes soins et mon appui,
+Je veux, quoi qu'il en soit, le servir malgré lui,
+Et dessus son lutin obtenir la victoire.
+Plus l'obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire ;
+Et les difficultés dont on est combattu
+Sont les dames d'atours qui parent la vertu.
+
+
+-----------
+
+Scène XII. - Célie, Mascarille.
+
+
+- Célie -
+
+ (A Mascarille, qui lui a parlé bas.)
+
+Quoi que tu veuilles dire, et que l'on se propose,
+De ce retardement j'attends fort peu de chose.
+Ce qu'on voit de succès peut bien persuader
+Qu'ils ne sont pas encor fort près de s'accorder :
+Et je t'ai déjà dit qu'un coeur comme le nôtre
+Ne voudrait pas pour l'un faire injustice à l'autre,
+Et que très fortement, par de différents noeuds,
+Je me trouve attachée au parti de tous deux.
+Si Lélie a pour lui l'amour et sa puissance,
+Andrès pour son partage a la reconnaissance,
+Qui ne souffrira point que mes pensers secrets
+Consultent jamais rien contre ses intérêts.
+Oui, s'il ne peut avoir plus de place en mon âme,
+Si le don de mon coeur ne couronne sa flamme,
+Au moins dois-je ce prix à ce qu'il fait pour moi
+De n'en choisir point d'autre, au mépris de sa foi,
+Et de faire à mes voeux autant de violence
+Que j'en fais aux désirs qu'il met en évidence.
+Sur ces difficultés qu'oppose mon devoir,
+Juge ce que tu peux te permettre d'espoir.
+
+- Mascarille -
+
+Ce sont, à dire vrai, de très fâcheux obstacles,
+Et je ne sais point l'art de faire des miracles ;
+Mais je vais employer mes efforts plus puissants,
+Remuer terre et ciel, m'y prendre de tous sens
+Pour tâcher de trouver un biais salutaire,
+Et vous dirai bientôt ce qui se pourra faire.
+
+
+-----------
+
+Scène XIII. - Hippolyte, Célie.
+
+
+- Hippolyte -
+
+Depuis votre séjour, les dames de ces lieux
+Se plaignent justement des larcins de vos yeux,
+Si vous leur dérobez leurs conquêtes plus belles
+Et de tous leurs amants faites des infidèles :
+il n'est guère de coeurs qui puissent échapper
+Aux traits dont à l'abord vous savez les frapper ;
+Et mille libertés, à vos chaînes offertes,
+Semblent vous enrichir chaque jour de nos pertes.
+Quant à moi, toutefois, je ne me plaindrais pas
+Du pouvoir absolu de vos rares appas,
+Si, lorsque mes amants sont devenus les vôtres,
+Un seul m'eût consolé de la perte des autres :
+Mais qu'inhumainement vous me les ôtiez tous,
+C'est un dur procédé dont je me plains à vous.
+
+- Célie -
+
+Voilà d'un air galant faire une raillerie ;
+Mais épargnez un peu celle qui vous en prie.
+Vos yeux, vos propres yeux se connaissent trop bien,
+Pour pouvoir de ma part redouter jamais rien ;
+Ils sont fort assurés du pouvoir de leurs charmes,
+Et ne prendront jamais de pareilles alarmes.
+
+- Hippolyte -
+
+Pourtant en ce discours je n'ai rien avancé
+Qui dans tous les esprits ne soit déjà passé ;
+Et sans parler du reste, on sait bien que Célie
+A causé des désirs à Léandre et Lélie.
+
+- Célie -
+
+Je crois qu'étant tombés dans cet aveuglement,
+Vous vous consoleriez de leur perte aisément,
+Et trouveriez pour vous l'amant peu souhaitable
+Qui d'un si mauvais choix se trouverait capable.
+
+- Hippolyte -
+
+Au contraire, j'agis d'un air différent,
+Et trouve en vos beautés un mérite si grand ;
+J'y vois tant de raisons capables de défendre
+L'inconstance de ceux qui s'en laissent surprendre,
+Que je ne puis blâmer la nouveauté des feux
+Dont envers moi Léandre a parjuré ses voeux,
+Et le vais voir tantôt, sans haine et sans colère,
+Ramené sous mes lois par le pouvoir d'un père.
+
+
+-----------
+
+Scène XIV. - Célie, Hippolyte, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+Grande, grande nouvelle, et succès surprenant,
+Que ma bouche vous vient annoncer maintenant !
+
+- Célie -
+
+Qu'est-ce donc ?
+
+- Mascarille -
+
+ Ecoutez ; voici sans flatterie...
+
+- Célie -
+
+Quoi ?
+
+- Mascarille -
+
+ La fin d'une vraie et pure comédie
+La vieille Egyptienne à l'heure même...
+
+- Célie -
+
+ Eh bien ?
+
+
+- Mascarille -
+
+Passait dedans la place, et ne songeait à rien,
+Alors qu'une autre vieille assez défigurée
+L'ayant de près au nez longtemps considérée,
+Par un bruit enroué de mots injurieux,
+A donné le signal d'un combat furieux,
+Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues ou flèches,
+Ne faisait voir en l'air que quatres griffes sèches,
+Dont ces deux combattants s'efforçaient d'arracher
+Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair.
+On n'entend que ces mots, chienne, louve, bagasse.
+D'abord leurs escoffions (29) ont volé par la place,
+Et laissant voir à nu deux têtes sans cheveux,
+Ont rendu le combat risiblement affreux.
+Andrès et Trufaldin, à l'éclat du murmure,
+Ainsi que force monde, accourus d'aventure,
+Ont à les décharpir (30) eu de la peine assez,
+Tant leurs esprits étaient par la fureur poussés.
+Cependant que chacune, après cette tempête,
+Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête,
+Et que l'on veut savoir qui causait cette humeur,
+Celle qui la première avait fait la rumeur,
+Malgré la passion dont elle était émue,
+Ayant sur Trufaldin tenu longtemps la vue :
+C'est vous, si quelque erreur n'abuse ici mes yeux,
+Qu'on m'a dit qui viviez inconnu dans ces lieux,
+A-t-elle dit tout haut ; ô rencontre opportune !
+Oui, seigneur Zanobio Ruberti, la fortune
+Me fait vous reconnaître, et dans le même instant
+Que pour votre intérêt je me tourmentais tant.
+Lorsque Naples vous vit quitter votre famille,
+J'avais, vous le savez, en mes mains votre fille,
+Dont j'élevais l'enfance, et qui, par mille traits,
+Faisait voir, dès quatre ans, sa grâce et ses attraits.
+Celle que vous voyez, cette infâme sorcière,
+Dedans notre maison se rendant familière,
+Me vola ce trésor. Hélas ! de ce malheur
+Votre femme, je crois, conçut tant de douleur,
+Que cela servit fort pour avancer sa vie :
+Si bien qu'entre mes mains cette fille ravie
+Me faisant redouter un reproche fâcheux,
+Je vous fis annoncer la mort de toutes deux.
+Mais il faut maintenant, puisque je l'ai connue,
+Qu'elle fasse savoir ce qu'elle est devenue.
+Au nom de Zanobio Ruberti, que sa voix,
+Pendant tout ce récit, répétait plusieurs fois,
+Andrès, ayant changé quelque temps de visage,
+A Trufaldin surpris a tenu ce langage :
+Quoi donc ! le ciel me fait trouver heureusement
+Celui que jusqu'ici j'ai cherché vainement,
+Et que j'avais pu voir, sans pourtant reconnaître
+La source de mon sang et l'auteur de mon être !
+Oui, mon père, je suis Horace votre fils.
+D'Albert, qui me gardait, les jours étant finis,
+Me sentant naître au coeur d'autres inquiétudes,
+Je sortis de Bologne, et, quittant mes études,
+Portai durant six ans mes pas en divers lieux,
+Selon que me poussait un désir curieux :
+Pourtant, après ce temps, une secrète envie
+Me pressa de revoir les miens et ma patrie ;
+Mais dans Naples, hélas ! je ne vous trouvai plus,
+Et n'y sus votre sort que par des bruits confus :
+Si bien qu'à votre quête ayant perdu mes peines,
+Venise pour un temps borna mes courses vaines ;
+Et j'ai vécu depuis, sans que de ma maison
+J'eusse d'autres clartés que d'en savoir le nom.
+Je vous laisse à juger si, pendant ces affaires,
+Trufaldin ressentait des transports ordinaires.
+Enfin, pour retrancher ce que plus à loisir
+Vous aurez le moyen de vous faire éclaircir
+Par la confession de votre Egyptienne,
+Trufaldin maintenant vous reconnaît pour sienne ;
+Andrès est votre frère ; et comme de sa soeur
+Il ne peut plus songer à se voir possesseur,
+Une obligation qu'il prétend reconnaître
+A fait qu'il vous obtient pour épouse à mon maître
+Dont le père, témoin de tout l'événement,
+Donne à cet hyménée un plein consentement,
+Et, pour mettre une joie entière en sa famille,
+Pour le nouvel Horace a proposé sa fille.
+Voyez que d'incidents à la fois enfantés !
+
+- Célie -
+
+Je demeure immobile à tant de nouveautés.
+
+- Mascarille -
+
+Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes,
+Qui du combat encor remettent leurs personnes.
+Léandre est de la troupe, et votre père aussi.
+Moi je vais avertir mon maître de ceci,
+Et que lorsqu'à ses voeux on croit le plus d'obstacle,
+Le ciel en sa faveur produit comme un miracle.
+
+ (Mascarille sort.)
+
+- Hippolyte -
+
+Un tel ravissement rend mes esprits confus,
+Que pour mon propre sort je n'en aurais pas plus.
+Mais les voici venir.
+
+
+-----------
+
+Scène XV. - Trufaldin, Anselme, Pandolfe, Célie, Hippolyte,
+ Léandre, Andrès.
+
+
+- Trufaldin -
+
+ Ah ! ma fille !
+
+- Célie -
+
+ Ah ! mon père !
+
+- Trufaldin -
+
+Sais-tu déjà comment le ciel nous est prospère ?
+
+- Célie -
+
+Je viens d'entendre ici ce succès merveilleux.
+
+- Hippolyte -
+
+ (A Léandre.)
+
+En vain vous parleriez pour excuser vos feux,
+Si j'ai devant les yeux ce que vous pouvez dire.
+
+- Léandre -
+
+Un généreux pardon est ce que je désire :
+Mais j'atteste les cieux qu'en ce retour soudain
+Mon père fait bien moins que mon propre dessein.
+
+- Andrès -
+
+ (A Célie.)
+
+Qui l'aurait jamais cru que cette ardeur si pure
+Pût être condamnée un jour par la nature !
+Toutefois tant d'honneur la sut toujours régir,
+Qu'en y changeant fort peu je puis la retenir.
+
+- Célie -
+
+Pour moi, je me blâmais, et croyais faire faute,
+Quand je n'avais pour vous qu'une estime très haute.
+Je ne pouvais savoir quel obstacle puissant
+M'arrêtait sur un pas si doux et si glissant,
+Et détournait mon coeur de l'aveu d'une flamme
+Que mes sens s'efforçaient d'introduire en mon âme.
+
+- Trufaldin -
+
+ (A Célie.)
+
+Mais en te recouvrant, que diras-tu de moi,
+Si je songe aussitôt à me priver de toi,
+Et t'engage à son fils sous les lois d'hyménée ?
+
+- Célie -
+
+Que de vous maintenant dépend ma destinée.
+
+
+-----------
+
+Scène XVI. - Trufaldin, Anselme, Pandolfe, Célie, Hippolyte,
+ Lélie, Léandre, Andrès, Mascarille.
+
+
+- Mascarille -
+
+ (A Lélie.)
+
+Voyons si votre diable aura bien le pouvoir
+De détruire à ce coup un si solide espoir ;
+Et si, contre l'excès du bien qui nous arrive,
+Vous armerez encor votre imaginative.
+Par un coup imprévu des destins les plus doux,
+Vos voeux sont couronnés, et Célie est à vous.
+
+- Lélie -
+
+Croirai-je que du ciel la puissance absolue...
+
+- Trufaldin -
+
+Oui, mon gendre, il est vrai.
+
+- Pandolfe -
+
+ La chose est résolue.
+
+- Andrès -
+
+ (A Lélie.)
+
+Je m'acquitte par là de ce que je vous dois.
+
+- Lélie -
+
+ (A Mascarille.)
+
+Il faut que je t'embrasse et mille et mille fois.
+Dans cette joie...
+
+- Mascarille -
+
+ Ahi ! ahi ! doucement, je vous prie.
+Il m'a presque étouffé. Je crains fort pour Célie,
+Si vous la caressez avec tant de transport :
+De vos embrassements on se passerait fort.
+
+- Trufaldin -
+
+ (A Lélie.)
+
+Vous savez le bonheur que le ciel me renvoie ;
+Mais puisqu'un même jour nous met tous dans la joie,
+Ne nous séparons point qu'il ne soit terminé,
+Et que son père aussi nous soit vite amené.
+
+- Mascarille -
+
+Vous voilà tous pourvus. N'est-il point quelque fille
+Qui pût accommoder le pauvre Mascarille ?
+A voir chacun se joindre à sa chacune ici,
+J'ai des démangeaisons de mariage aussi.
+
+- Anselme -
+
+J'ai ton fait.
+
+- Mascarille -
+
+ Allons donc, et que les cieux prospères
+Nous donnent des enfants dont nous soyons les pères.
+
+
+
+
+
+
+FIN DE L'ETOURDI.
+
+
+-------------------------------------------------------------------------
+
+Notes [from 1890 edition]
+
+-----------
+(1) "Gent", "gente" ne veut pas dire "gentille".
+Ce mot exprime à la fois la légèreté dans la taille, la propreté
+et l'élégance dans les vêtements. (Voyez Nicot et Le Duchat.)
+-----------
+(2) "Avoir maille à partir", c'est-à-dire à se partager,
+du latin "partiri". La maille était une petite monnaie
+de si peu de valeur qu'elle ne pouvait être divisée. De là le
+proverbe "avoir maille à partir", se disputer sur un
+partage impossible, et, par extension, avoir une dispute
+interminable. Ménage dit que cette monnaie était ainsi appelée
+du vieux mot français "maille", qui signifie "figure carrée",
+parce que la maille avait cette forme. N'avoir ni "denier"
+ni "maille" signifiait autrefois n'avoir aucune sorte de
+monnaie, ni "ronde" ni "carrée".
+-----------
+(3) "Coucher d'imposture", pour "payer de ruses, de mensonges".
+Cette manière de s'exprimer, dit Voltaire, n'est plus admise : elle vient
+du jeu. On disait : "Couché de vingt pistoles", "de trente pistoles",
+"couché belle".
+-----------
+(4) Imitation du proverbe italien : "Salir le mosche al naso".
+On dit proverbialement en français, qu'"un homme est tendre aux
+mouches", qu'"il prend la mouche", que "la mouche le pique",
+pour exprimer qu'il est trop susceptible, qu'il se fâche mal à propos. (B.)
+-----------
+(5) On appelle "panneau" un filet à prendre des lièvres,
+des lapins, etc. De là les expressions proverbiales "donner",
+"se jeter", et "jeter quelqu'un dans le panneau". (A.)
+-----------
+(6) "Etre en paroles", pour "converser", "s"entretenir". On dit encore
+aujourd'hui, "ils sont en paroles de mariage", "en paroles d'affaires".
+Ces phrases toutes faites dérivent peut-être de la phrase dont Molière
+se sert ici, et qui n'est plus d'usage.
+-----------
+(7) "Semondre", de "submonere", inviter, convier. Il est bon de
+remarquer que ce mot était hors d'usage longtemps avant Molière.
+-----------
+(8) Ce demi-vers est obscur. Anselme veut dire sans doute : Plût à Dieu
+qu'il dormît en paix ! que rien ne troublât le repos de son âme, car
+il ne doute pas un seul instant que son ami ne soit mort, comme
+le prouve le vers suivant.
+-----------
+(9) "Prou", vieux mot qui signifie "assez", "beaucoup". Il n'est plus
+d'usage que dans ces phrases familières : "peu ou prou", "ni peu ni prou".
+(B.)
+-----------
+(10) Il faut suppléer "le ferait ; mais je ne le ferai pas". Cette
+locution elliptique, très commune dans nos anciennes comédies, est
+encore d'usage dans la conversation. (A.)
+-----------
+(11) "Si jamais mon bien te fut considérable", c'est-à-dire, si jamais
+mon bien te fut cher, fut de quelque prix à tes yeux. Autrefois
+"considérable" s'employait avec un régime.
+-----------
+(12) "Devis", propos familiers, propos qui font passer le temps.
+-----------
+(13) Ce mot "baie" vient de l'italien "baia". Les Italiens disent
+comme nous, "dar la baia", pour "se moquer". (Ménage.)
+-----------
+(14) "Male", de "malus", mauvais. Ce mot est très ancien dans
+notre langue. On disait dans le douxième siècle, male-femme,
+male-loi, pour mauvaise femme, mauvaise loi.
+-----------
+(15) Ce vers fait allusion au soleil représenté sur les louis d'or
+du temps de Louis XIV. Charles IX est le premier de nos rois qui ait
+fait frapper des monnaies d'or avec l'effigie du soleil ; Louis XIV
+est le dernier.
+-----------
+(16) Suivant une vieille légende, Olibrius, gouverneur des Gaules,
+ne pouvant toucher le coeur de sainte Reine, la fit mourir. Le
+martyre de cette sainte fut plus tard le sujet d'un grand nombre
+de "mystères" qui plaisaient beaucoup au peuple. Olibrius y était
+représenté comme un fanfaron ; un glorieux, "un occiseur d'innocents" ;
+de là l'expression proverbiale : "faire l'Olibrius", pour "faire
+le faux brave", "persécuter ceux qui sont sans défense", etc. (Voyez
+le "Dictionnaire des proverbes", par la M...)
+-----------
+(17) Cette expression tire son origine d'un jeu fort en usage sous
+le règne de Louis XIV, mais beaucoup plus ancien. Au premier jour
+de mai, chacun devait se trouver muni d'une branche de verdure.
+On se visitait, on tâchait de se surprendre en faute ; ces mots :
+"Je vous prends sans vert", retentissaient de tous côtés, et la moindre
+négligence était punie d'une amende dont le produit était destiné
+à une fête champêtre où l'on célébrait le printemps.
+-----------
+(18) Par "amis d'épée", Molière n'entend pas "compagnons d'armes",
+mais seulement "compagnons de duel".
+-----------
+(19) Le "teston" valait dix sous tournois, le marc d'argent étant
+à douze livres dix sous ; il était appelé "teston" à cause de la tête
+de Louis XII qui y était représentée. Cette monnaie, fabriquée en
+1513, subsista jusqu'à Henri III. (B.)
+-----------
+(20) Le mot "robin" signifiait autrefois un "bouffon", un "sot",
+un "facétieux". (B.) - On avait donné le nom de "robin" au mouton,
+à cause de sa robe de laine. Or le mouton étant, au dire d'Aristote,
+cité par Rabelais, le plus sot des animaux, le nom de "robin" est
+devenu par extension celui des hommes sans esprit. (Le Duchat.)
+-----------
+(21) "Momon", somme d'argent que des masques jouaient aux dés. (B.) -
+On donnait aussi ce nom aux personnes masquées qui s'introduisaient
+dans les maisons pour jouer ou pour danser. Suivant Ménage, ce mot
+vient de "Momus", dieu de la folie.
+-----------
+(22) "Tarare", expression burlesque, imaginée, suivant Richelet,
+pour imiter le son de la trompette, et dont on se sert pour exprimer
+qu'on ne veut rien entendre, qu'on n'ajoute aucune foi à la chose
+qu'on nous dit.
+-----------
+(23) On dit proverbialement, "brider l'oison", "brider la bécasse",
+pour "tromper quelqu'un", "le conduire à sa guise". Molière a fait
+passer dans son vers toute l'énergie de ce proverbe.
+-----------
+(24) On disait autrefois, pour exprimer la voracité d'un homme :
+"C'est un avaleur de pois gris". Il est probable que le proverbe
+tire son origine des charlatans qui étaient dans l'usage d'avaler,
+avec dextérité, devant le public, une grande quantité de ces pois.
+On trouve un exemple de ce proverbe dans la "Prison" d'Assoucy,
+page 45.
+-----------
+(25) On prononce "fillol" à la ville, dit Vaugelas, et "filleul"
+à la cour ; et il ajoute : L'usage de la cour doit prévaloir sur
+l'usage de la ville, sans y chercher d'autre raison. Cette décision
+de Vaugelas s'est accomplie malgré l'autorité de Molière.
+-----------
+(26) "Tirez, tirez", est ici pour "fuyez, éloignez-vous". On dit
+proverbialement, "il a tiré au large", pour "il s'est enfui".
+-----------
+(27) Les Espagnols disent encore : "Dar para guantes" : c'est-à-dire,
+"donner pour les gants", dont nous avons fait le mot "paraguante".
+(Ménage.) - On donne ce nom au présent qu'on fait à une personne
+dont on a reçu quelques bons offices.
+-----------
+(28) Vieux mot qui signifiait "malheur", par corruption du mot
+"bissexte", parce que anciennement l'année bissextile était réputée
+malheureuse. (Lav.)
+-----------
+(29) "Escoffions", nom ancien d'une coiffe de femme. On disait
+également "escoffions" ou "scoffions".
+-----------
+(30) "Décharpir", expression basse et populaire, mais énergique,
+et qui ne se trouve pas dans le "Dictionnaire de l'Académie" : elle
+signifie séparer avec effort des personnes acharnées l'une contre
+l'autre.
+-----------
+
+
+
+
+
+Fin de Project Gutenberg Etext L'Etourdi, Voltaire[Jean-Baptiste Poquelin]
+
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