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+Project Gutenberg's La Femme Auteur, T. 2/2, by Adélaïde-Gillette Dufrénoy
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Femme Auteur, T. 2/2
+ Les Inconvéniens de la célébrité
+
+Author: Adélaïde-Gillette Dufrénoy
+
+Release Date: June 24, 2011 [EBook #36447]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, T. 2/2 ***
+
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+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+ Note sur la transcription:
+ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+ corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
+ harmonisée.
+
+ La page annonçant d'autres publications du même éditeur a été
+ déplacée à la fin de cette version électronique.
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+
+
+ LA FEMME AUTEUR.
+
+ TOME II.
+
+
+
+
+ LA
+
+ FEMME AUTEUR,
+
+ OU
+
+ LES INCONVÉNIENS
+
+ DE LA CÉLÉBRITÉ,
+
+ PAR MME. DUFRENOY.
+
+ TOME II.
+
+ IMPRIMERIE DE POULET.
+
+ A PARIS,
+
+ Chez BECHET, Libraire, quai des Augustins,
+ No. 63.
+
+ 1812.
+
+
+
+
+ LA FEMME AUTEUR,
+
+ ou
+
+ LES INCONVÉNIENS
+
+ DE LA CÉLÉBRITÉ.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+La _vie ressemble à une coupe d'eau limpide, qui se trouble à mesure
+qu'on la boit_. Anaïs n'avait encore éprouvé aucun de ces chagrins qui
+amènent à leur suite la défiance. La mort de ses parens avait brisé
+son coeur sans le flétrir. Un homme sensible et respectable était
+devenu son consolateur et son appui. Les premiers pas qu'elle avait
+faits dans la carrière des arts, avaient été marqués par des succès.
+Elle n'avait souffert ni de l'injustice ni de l'ingratitude de
+personne. A peine venait-elle de faire le sacrifice généreux de sa
+fortune à la mémoire de son époux, qu'elle en avait retrouvé une dans
+celle de son ami. Rien n'avait terni pour elle la fraîcheur des
+illusions de la jeunesse. Elle s'était abandonnée avec délices à
+celles de l'amour; mais l'amour allait lui ravir cette douce confiance
+qui prête tant de charmes à tous les sentimens. La nature ne lui
+présentera plus un aussi riant aspect. Les rêves de la gloire, les
+plaisirs de l'amitié ne lui suffiront plus. Elle avait entrevu une
+félicité plus vive, plus entière; et sans en avoir joui un instant,
+elle allait la regretter sans cesse.
+
+La marquise avait senti se réveiller, sur la tombe de son père, ce
+juste sentiment d'orgueil qui parle si fortement à l'ame des personnes
+d'un esprit supérieur, lorsqu'elles se croient offensées. Ce sentiment
+lui donna le courage momentané de renoncer à un amour sans espérance,
+et le désir d'imprimer plus d'éclat à son nom. Ce désir, qui n'était
+que l'effet d'un noble dépit, trompa madame de Simiane; elle crut ne
+plus aimer, et quand elle vint retrouver Mr. D., ses traits offraient
+l'empreinte d'une dignité calme, qui le surprit et le charma.
+
+Vous avez dû être étonné, lui dit-elle, de l'impression que j'ai reçue
+de la lettre qui vous est arrivée ce matin. Je vais vous révéler ce
+que je vous ai tu long-temps, ce que long-temps je me tus à moi-même.
+J'aimais monsieur de Lamerville; mon souhait le plus ardent était de
+lui plaire, de lui appartenir. La gloire dont il s'est couvert, les
+éloges que son oncle m'a faits de lui, l'admiration générale qu'il
+inspire, et peut-être aussi le besoin de ce rare bonheur dont l'image
+frappa mes yeux dans mon enfance, bonheur que je n'aurais jamais cru
+payer trop cher, tout a conspiré à livrer mon coeur à M. de
+Lamerville. J'aurais tout sacrifié pour obtenir le sien; oui, tout,
+excepté mon attachement pour vous. (Mr. D. la remercia par un regard).
+Elle continua: Depuis quelque temps il était le mobile secret qui
+dirigeait mes actions; le souvenir de mon père ne se mêlait plus que
+légèrement à mes travaux. C'était surtout pour cet étranger que je
+voulais embellir mon front du laurier des Muses. La disposition que le
+duc avait faite en ma faveur, accrut le penchant que je nourrissais
+pour son neveu. J'étais loin d'imaginer qu'il pût refuser ma main: en
+l'aimant je crus aimer mon époux. Oh! quel avenir enchanteur se
+découvrait à moi! Je voyais l'amitié, la gloire, l'amour m'enchaîner
+de leurs triples liens de fleurs; mais le ciel n'a point voulu que
+tant de biens fussent à la fois le partage d'une simple mortelle: je
+dois me soumettre à ses lois. Voici le portrait qui me fut donné par
+le duc, à l'instant de sa mort: veuillez le faire rendre, le plus tôt
+possible, à M. de Lamerville, avec les tableaux de famille qu'il
+réclame. Quant à ce funeste héritage qu'on m'abandonne si facilement,
+ne m'approuverez-vous pas de le remettre à celui qui avait plus de
+droit que moi d'en jouir.--Gardez-vous bien de cet acte public de
+désintéressement, on pourrait soupçonner qu'il a pour objet d'engager
+le général à céder aux désirs de feu son oncle. Croyez-moi, mon
+Anaïs, prenez sur-le-champ possession de la fortune qui vous est
+léguée, sauf à ne la regarder que comme un dépôt dont vous vous
+dessaisirez avec honneur quand vous aurez fait un nouveau choix.--Je
+renonce à l'amour, dit madame de Simiane; mais M. de Lamerville,
+ajouta-t-elle en soupirant, n'a sans doute pas renoncé au mariage,
+ainsi je lui garderai les biens de son oncle, pour présent de noces;
+j'en accumulerai scrupuleusement tous les revenus, et je les lui
+rendrai aussi à cette époque.
+
+Mr. D. s'entretint avec Anaïs, des affaires de la succession de M. de
+Lamerville: les soins de sa liquidation l'obligeaient de passer
+quelques mois à Paris. Madame de Simiane consentit d'autant plus
+volontiers à l'y suivre, qu'on allait entrer dans l'hiver. Comme elle
+ne voulait pas habiter l'hôtel qui avait appartenu au feu duc, elle
+envoya Félix louer une maison petite, mais commode, dans le faubourg
+Saint-Germain, et fut s'y établir avec son ami.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+Dans le court intervalle qui s'était écoulé entre le moment qui avait
+renversé les espérances de madame de Simiane, et son départ de
+Villemonble, Mr. D. s'était aperçu avec chagrin qu'elle était loin
+d'avoir recouvré sa tranquillité; il espéra que le séjour de Paris lui
+procurerait quelques distractions, et se proposa de l'entourer d'une
+société d'artistes, se flattant d'opposer avec succès, à l'amour, le
+pouvoir des talens.
+
+Anaïs ne parut pas insensible à des plaisirs dont elle avait été
+long-temps privée; l'entretien fréquent de plusieurs hommes célèbres,
+qui montraient pour elle une haute estime, lui fit goûter de nouveau
+les jouissances de l'imagination. Elle publia son poëme de _l'Amour
+Paternel_; l'accueil distingué qu'il obtint du public, lui valut une
+foule d'éloges et l'hommage d'un prince Allemand, qui sollicita sa
+main. Mr. D. appuya en vain les voeux de cet amant. Madame de Simiane
+lui répondit: «Le refus d'Amador me condamne au veuvage.»
+
+On venait de rétablir le bal de l'Opéra, qui avait été suspendu
+pendant quelques années. Quoique ce genre d'amusement ne plût pas
+beaucoup à la marquise, elle consentit à le partager avec une jeune
+dame qu'elle voyait souvent: elles se placèrent dans une loge qui
+donnait sur le théâtre. La jeune dame demanda bientôt à sa compagne la
+permission de la quitter, pour aller intriguer une personne de sa
+connaissance qu'elle venait d'apercevoir à l'autre bout de la salle.
+Madame de Simiane, restée seule, regardait avec assez d'indifférence
+le spectacle à la fois bruyant et bisarre qu'offrait un grand concours
+de masques, en se demandant à elle-même comment un plaisir aussi
+insipide pouvait attirer tant de monde, quand un cavalier, d'une
+tournure élégante et noble, vint s'asseoir à ses côtés. Elle leva les
+yeux, et reconnut en lui le modèle du portrait qu'elle avait contemplé
+tant de fois avec ravissement. Son émotion fut si forte, qu'elle ne
+put la cacher tout-à-fait. Peut-être, lui demanda le cavalier (d'une
+voix dont la mélodie frappa délicieusement son oreille), peut-être ma
+présence ici est importune? Si j'ai commis une indiscrétion, dites un
+mot, beau masque, et je me retire en enviant le sort du fortuné mortel
+que vous daignez attendre. Madame de Simiane, qui cherchait à
+s'assurer si elle ne s'était pas trompé dans sa conjecture, répondit:
+La dame à qui j'ai donné rendez-vous ne craint point de se rencontrer
+avec un homme aimable, M. de Lamerville peut rester.--Le général
+(c'était lui-même), surpris de s'entendre nommer par une femme dont la
+voix (qu'elle ne déguisait pas) lui était étrangère, dit: Je ne
+croyais pas avoir l'honneur d'être connu de vous, beau masque.--Les
+héros ne sont-ils pas connus de tout le monde.--Si ce titre en est un
+à vous plaire, je voudrais l'avoir mérité.--Soit intention ou hasard,
+Anaïs avait ôté son gant; les regards du général s'étaient arrêtés sur
+une main aussi parfaite par sa forme, qu'éclatante par sa blancheur.
+Il profita de la liberté que permet le bal, s'empara de cette main: Si
+les traits, lui dit-il, que cachent ce masque jaloux, sont aussi beaux
+que ce que j'ai dans cet instant le bonheur d'admirer, sans doute
+vous faites des esclaves de tous ceux qui vous voyent.--Ce n'est pas
+sans raison que vous passez pour être aussi galant que brave.--Ce
+n'est pas la réputation de galanterie que je voudrais avoir auprès de
+vous.--Madame de Simiane avait retiré sa main de celle d'Amador; il
+n'osait la reprendre, mais il la regardait toujours. Anaïs remit sont
+gant; il se plaignit avec esprit de cette cruauté. L'entretien prenait
+un tour assez vif, lorsque plusieurs masques se précipitèrent dans la
+loge, en faisant de grands éclats de rire.--Viens donc, général, dit
+l'un d'eux à M. de Lamerville, viens jouir de la mascarade la plus
+plaisante qu'on puisse imaginer.--Je me trouve trop bien dans ce lieu
+pour en sortir.--Oh! vous le quitterez pourtant, reprit d'une voix
+clapissante une femme déguisée en sybille; vous le quitterez, ou il
+vous arrivera malheur, je vous le prédis.--Enlevons, cria un autre
+masque, enlevons ce nouveau Renaud à cette nouvelle Armide.--M. de
+Lamerville ne pouvant venir à bout de renvoyer les importuns qui
+l'assiégeaient, et voyant que son intéressante inconnue était étourdie
+de leur babil insignifiant, sortit avec eux, dans le projet de leur
+échapper, pour revenir bientôt renouer une conversation qui commençait
+à l'intéresser beaucoup. Madame de Simiane, craignant que le retour
+de sa compagne ne découvrît son nom au général, ne fut pas fâché de le
+voir s'éloigner. Il était à peine hors de la loge, que la jeune femme
+arriva avec deux de ses parens. Anaïs lui dit qu'elle avait, à son
+tour, quelqu'un à tourmenter, et qu'elle allait changer de domino,
+après être convenu de l'endroit où on se retrouverait, et du mot de
+ralliement. Madame de Simiane fut se préparer à goûter un plaisir qui
+la réconciliait avec le bal de l'Opéra.
+
+Quand elle eut revêtu son nouveau déguisement, elle chercha M. de
+Lamerville, et le vit qui prenait le chemin de la loge où il l'avait
+laissée. Où courez-vous, beau masque, lui dit-elle, ne peut-on vous
+arrêter un instant?--Cette voix m'enchaînera toujours, répondit-il;
+mais pourquoi paraître sous une nouvelle forme? M'auriez-vous fait
+l'injure de penser que je me méprendrais à votre accent? Croyez-moi,
+désormais son charme me suivra partout, il me fera partout vous
+reconnaître. Amador prononça ces paroles d'une manière si tendre,
+qu'Anaïs se sentit émue jusqu'au fond de l'ame. Prenez garde,
+dit-elle, en se remettant un peu, ne m'adressez pas des choses aussi
+flatteuses, quelques oreilles jalouses pourraient les entendre; je ne
+veux m'attirer la haine de personne.--Personne n'a le droit de me
+demander compte de mes discours ni de mes sentimens.--Bon! vous me
+direz que votre coeur est libre.--Il l'était il y a quelques
+heures.--Défiez-vous de Lamerville, dit en passant un arlequin à
+madame de Simiane; défiez-vous-en, il est aussi infidèle à l'amour,
+que fidèle à la gloire.--Ce masque dit-il vrai? demanda la
+marquise.--Discours de bal, répondit Amador.--Le bal découvre
+quelquefois plus d'un secret.--Je serais heureux qu'il vous apprît le
+mien.--Préparez-vous à soutenir un terrible assaut, dit au général la
+même sybille qui était venue l'entraîner de la loge, la comtesse de
+Rimaldy n'est pas loin.--Elle serait ici! s'écria d'une voix indignée
+monsieur de Lamerville.--Oui, cette amazone qui s'approche, c'est
+Florestine, je vous en avertis.--Le général cherchait à éviter la
+comtesse, mais elle le saisit par le bras, et lui dit, en
+contrefaisant sa voix: Eh bien! volage et charmant Amador, tu vas donc
+à ton tour sacrifier à l'hymen; tu vas te marier.--Me marier! je n'y
+songe pas.--On assure pourtant que tu vas épouser la veuve du marquis
+de Simiane, cette femme auteur, dont l'éloge remplit, depuis un mois,
+tous les Journaux.--On est fort mal instruit.--On affirme que
+l'héritage de ton oncle est à ce prix; on ajoute que la savante veuve
+t'aime déjà autant qu'elle aime Apollon.--(Anaïs se sentit extrêmement
+troublée). Quel conte! je suis l'homme du monde le plus indifférent à
+madame de Simiane; elle ne m'a jamais vu.--Comment! ce n'est pas pour
+lui faire la cour que tu es à Paris? Ce n'est pas avec elle que tu te
+promènes chaque soir dans le bois de Boulogne?--Quel tissu
+d'absurdités!--Mais si tout cela est faux, pourquoi n'habites-tu pas
+l'hôtel de Lamerville?--Oh! tes questions me fatiguent, beau masque,
+je ne prétends plus y répondre; laisse-moi, je te prie.--Te laisser,
+aimable ingrat; oh! non, j'ai résolu de te consacrer toute cette nuit,
+et j'exécuterai mon projet, n'en déplaise à cette chère personne qui
+te tient serré si étroitement, fût-elle madame de Simiane
+elle-même?--Madame de Simiane serait-elle ici, demanda vivement un
+jeune homme qui s'était approché de l'amazone? Ah! s'il est vrai,
+daignez me la montrer, je brûle du désir de voir cette Muse charmante;
+sa figure doit avoir quelque chose d'aérien.--Je ne vous le dirai pas,
+répondit l'amazone, je ne connais d'elle que son dernier poëme.--Ce
+poëme fait mes délices, répliqua le jeune homme; je le sais par coeur,
+et je le relis chaque jour. Quels sentimens divins y sont exprimés! Si
+cette femme aime jamais d'amour, ajouta-t-il avec feu, elle deviendra
+une Sapho.--Vous ne voudriez sûrement pas qu'elle trouvât un
+phaon?--Mais... cela serait peut-être à souhaiter pour le bien de
+l'art.--C'est un fou, s'écria l'amazone.--C'est un poète, dit le
+général.--Croyez-vous ces deux mots synonymes? demanda tout bas Anaïs
+à ce dernier.--Oui, à-peu-près.--Pendant ce dialogue, l'amazone avait
+fait signe à plusieurs masques de s'avancer; ils entourèrent M. de
+Lamerville, et le séparèrent de sa compagne. Celle-ci se déroba avec
+peine à leur poursuite importune, et retourna chez elle, le coeur tout
+rempli d'Amador.
+
+Elle passa le reste de la nuit à se répéter cent fois chacun des mots
+agréables qu'il lui avait adressés. Tantôt elle croyait y découvrir
+l'heureux effet d'une douce sympathie, tantôt elle n'y voyait que le
+résultat d'une exquise politesse. Dès que le jour parut, elle prit
+ses pinceaux, et parvint, sans beaucoup d'efforts, à reproduire de
+mémoire les traits de son amant. Oh! pourra-t-elle se décider à ne pas
+vivre pour lui, maintenant qu'elle a connu la tendre expression de son
+regard, la grâce de son sourire, le charme de sa voix.
+
+M. de Lamerville avait été plus que contrarié de la malice de
+Florestine; dans l'humeur qu'il en avait conçue, il lui avait dit
+quelques vérités dures, mais elle tint bon, et ne cessa de l'obséder
+que quand elle fut certaine que la femme qu'il désirait de retrouver
+était partie du bal.
+
+Jamais Amador n'avait reçu une impression aussi vive que celle que
+lui avait fait éprouver son aimable inconnue; il s'était flatté
+qu'elle ne se refuserait pas à l'instruire de son nom; dans le cas
+contraire, il avait l'intention de la faire suivre adroitement, de
+savoir en dépit d'elle qui elle était, et de chercher le moyen de lui
+être présenté. Trompé dans son espoir, il pensa qu'il pourrait la
+retrouver dans l'un des bals suivans, et se promit d'aller exactement
+à tous. Il s'endormit en songeant à cette belle main qu'il serait si
+doux de presser dans la sienne, à cet accent céleste par qui le mot
+j'aime doublerait d'harmonie; mais le lendemain, à son réveil, il
+reçut l'ordre de rejoindre l'armée; il courut où l'appelait
+l'honneur, et les soins importans qui l'occupèrent lui firent bientôt
+oublier celle qui ne l'oubliera jamais.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+Après avoir long-temps réfléchi à l'entrevue que le hasard lui avait
+procuré avec le général, madame de Simiane se dit que si elle lui
+avait fait quelque impression, il retournerait la chercher au bal.
+Dans cette idée elle fit emplette du costume le plus élégant, et
+surtout le plus propre à relever les grâces de sa taille. Le jour même
+qu'elle comptait s'en servir, elle apprit, par les papiers publics, la
+nouvelle du départ de M. de Lamerville; elle n'alla point au bal, eut
+un accès de fièvre, maudit la gloire, l'amour, et jusqu'à cette
+fortuite rencontre qui avait augmenté, dans son coeur, le pouvoir d'un
+sentiment que la raison lui faisait une loi de combattre.
+
+Les rêveries continuelles de madame de Simiane, ses soupirs fréquens,
+le rire étudié sous lequel elle essayait de cacher sa tristesse,
+l'insouciance qu'elle montrait à cueillir de nouvelles palmes
+littéraires, l'empressement qu'elle apportait à s'informer de ce qui
+se passait à l'armée, tout apprit à Mr. D. qu'elle n'avait pas
+triomphé de son inclination pour M. de Lamerville. Un autre que lui
+aurait traité cette inclination de folie; mais Mr. D. savait que les
+personnes de l'un et de l'autre sexe, qui sont nées pour se placer
+au-dessus du vulgaire, ont toutes un foyer d'amour dans l'ame, et une
+exaltation dans l'esprit, qui sont causes qu'elles voient et sentent
+autrement que les autres. Que de là naît, chez les hommes, cette soif
+ardente de renommée qui excite l'un à vaincre les obstacles pour
+s'élever à de hautes conceptions, pousse l'autre à ces dévouemens
+sublimes qui lui font compter pour rien la mort la plus cruelle, ou le
+sacrifice de ses plus chères affections; que de là aussi naît chez les
+femmes, auxquelles la nature refusa les qualités éclatantes qui sont
+l'attribut de la force, ce penchant à embrasser avec enthousiasme, à
+nourrir avec constance des illusions que le commun des hommes traite
+chez elles de disposition romanesque, et que peut-être on pourrait
+appeler le beau idéal du sentiment.
+
+Mr. D. ne blâmait pas son amie, il la plaignait, et cherchait à guérir
+son coeur en parlant sans cesse à son imagination. Il la pressa de
+remettre une de ses pièces au théâtre, et de donner une seconde
+édition de son poëme. Elle se rendit à ses désirs. Sa pièce eut encore
+plus de succès que dans la nouveauté, et la seconde édition de son
+poëme fut épuisée dans le cours d'une semaine. Anaïs ne se présentait
+plus dans aucun lieu public, sans voir tous les regards se tourner
+avec intérêt sur elle, sans entendre retentir de plusieurs côtés:
+C'est madame de Simiane. Un mélange touchant d'orgueil et de modestie
+colorait alors ses joues. Un éclair de plaisir brillait sur son front.
+O mon père! pensait-elle, tes voeux sont exaucés; mais bientôt le
+souvenir d'Amador venait troubler sa jouissance. Eh! comment
+s'applaudir long-temps d'une célébrité qu'il condamnait, et qui
+élevait une barrière insurmontable entre elle et lui!
+
+Un matin que madame de Simiane était occupée à choisir quelques
+bagatelles dans la petite boutique d'un tabletier en face
+Saint-Eustache, elle vit sortir de cette église un convoi dont la
+seule pompe consistait en cinquante jeunes filles vêtues de blanc,
+qui marchaient tristement, deux à deux, derrière le corps porté à sa
+dernière demeure. Ce spectacle attendrit Anaïs, en même temps qu'il
+excita sa curiosité; elle demanda à la marchande quelles dépouilles on
+allait rendre à la terre.--Celles d'une fille de vingt-deux ans.--De
+quoi a-t-elle péri?--D'amour.--Grands dieux! l'infortunée!--Oh! ce
+n'est pas elle qu'il faut plaindre; elle a tant souffert, le
+Tout-Puissant la recevra dans sa miséricorde: _Il doit être beaucoup
+pardonné à qui a beaucoup aimé._ Mais sa soeur, cette pauvre Amélie,
+si jeune, si sage, que va-t-elle devenir?--Elle laisse une
+soeur?--Oui, Madame, une soeur de seize ans.--A-t-elle quelques
+moyens d'existence?--Non, Madame, elle manque absolument de tout.
+Depuis trois mois elles subsistaient des secours qu'elles recevaient
+des personnes du voisinage; mais rien ne se lasse si vîte que la
+charité; les longues infortunes et les longues maladies vous enlèvent
+vos amis et vos protecteurs. Clémence est morte à temps, son sort
+commençait à ne plus toucher que moi. Et que pouvais-je pour elle! je
+ne gagne qu'avec peine de quoi soutenir ma nombreuse famille, le
+commerce va si mal! Le peu que j'ai donné à Clémence m'a épuisée sans
+lui être d'une grande ressource, et je me vois, avec le plus vif
+chagrin, dans l'impossibilité de pouvoir procurer le moindre
+soulagement à sa soeur.--Où loge-t-elle?--A deux pas.--Voudriez-vous
+m'y conduire?--Très-volontiers.--Madame de Simiane monta quelques
+étages d'un escalier aussi obscur qu'étroit, et fut saisie de pitié en
+entrant dans la chambre, ou plutôt dans le grenier d'Amélie. Cette
+jeune fille était étendue sur un méchant grabat, et pleurait
+amèrement.--Calmez votre douleur, mon enfant, lui dit la marquise, en
+s'approchant d'elle avec bonté.--Oh! comment le pourrai-je?--Comment
+me consoler de la mort de ma soeur! de ma soeur! ma dernière parente!
+mon unique amie! Hélas! tant qu'elle a vécu, je supportai avec
+courage la fatigue, les privations et le mépris que la misère entraîne
+à sa suite; mais pourrai-je supporter tout cela, maintenant que je
+n'ai plus de but dans la vie, maintenant que je suis seule au monde!
+Ne pouvez-vous trouver une ressource dans le travail?--J'ai reçu une
+éducation meilleure que ma fortune; je n'ai appris aucun métier, je
+n'étais pas née pour avoir besoin d'en savoir un.--Quelle circonstance
+vous a jetée dans la situation où je vous trouve?--Oh! c'est une
+histoire déplorable que la nôtre.--Confiez-la-moi, mon enfant,
+confiez-la-moi, vous ne vous en repentirez pas. Amélie leva ses beaux
+yeux remplis de larmes, sur madame de Simiane, et lui fit ce récit,
+souvent interrompu par ses sanglots.
+
+
+_Histoire de Mademoiselle de Waldemar._
+
+Ma mère eut deux enfans, Clémence et moi: elle perdit la vie en me
+donnant le jour. Mon père, Théodore de Waldemar, était capitaine de
+vaisseau: il partit pour les Indes-Orientales, et nous remit, ma soeur
+et moi, sous la protection d'un oncle de ma mère, appelé Blondel. Ce
+parent eut les plus grands soins de nous. Mon père mourut d'une fièvre
+épidémique: sa fortune consistait en une somme de trois cent mille
+livres, placée chez un banquier de Bordeaux, qui jouissait du plus
+grand crédit. Notre parent fut nommé notre tuteur. Clémence était dans
+un excellent pensionnat, où elle avait des maîtres de toute espèce; on
+me réunit à elle avant que j'eusse cinq ans accomplis. M. Blondel
+payait pour nous une grosse pension; il faisait des cadeaux à madame
+de Rosanne, notre institutrice, à nos maîtres, aux domestiques de la
+maison. Chacun s'empressait de nous être utile et agréable. Nous
+étions aussi heureuses que des orphelines peuvent l'être, quand le
+banquier chez lequel étaient nos fonds fit banqueroute. M. Blondel,
+malgré ses démarches et son intelligence, ne put rien sauver du
+naufrage. Le chagrin qu'il en conçut le conduisit promptement au
+tombeau. A cette époque Clémence avait dix-sept ans. L'homme de loi
+qui était chargé des affaires de la succession de notre bon parent,
+avertit durement ma soeur que ses héritiers s'étaient mis en règle
+relativement à nous, et que nous n'avions pas la plus légère somme à
+réclamer d'eux.
+
+Madame de Rosanne était une femme très-obligeante; elle ne vit pas
+d'un oeil sec le chagrin de Clémence. Tranquillisez-vous, lui
+dit-elle, une de mes amies, madame d'Aiglemont, cherche une demoiselle
+de compagnie, je lui demanderai cette place pour vous. Je
+l'obtiendrai; vous aurez de bons appointemens. Quant à votre soeur,
+elle restera chez moi à quart de pension, jusqu'à ce qu'elle ait
+atteint l'âge où l'on pourra disposer d'elle avantageusement.
+
+Les offres de notre généreuse institutrice furent acceptées avec
+reconnaissance, par ma soeur. Elle entra chez madame d'Aiglemont.
+Cette dame jouissait d'une fortune considérable: son cercle, dont
+Clémence faisait les honneurs, se composait en partie d'étrangers de
+distinction. Parmi eux on comptait Adrien de Rinaldy, comte
+Napolitain. Ma soeur était très-belle. Le comte en devint amoureux, et
+par malheur réussit à lui plaire.
+
+Madame d'Aiglemont passait régulièrement les lundis et les vendredis
+chez une dame où elle n'emmenait pas Clémence. Les jours que cette
+dernière avait l'habitude de me consacrer, le furent bientôt à
+recevoir le comte: il lui jurait amour, respect, fidélité. Aimer et
+croire est, dit-on, la même chose; ma pauvre soeur crut M. de Rinaldy.
+Funeste aveuglement! ajouta Amélie en baissant les yeux, il devait lui
+coûter la réputation et la vie.
+
+Le comte offrit des présens d'un grand prix à Clémence; il voulait la
+retirer de la dépendance où elle vivait, lui monter une maison: elle
+n'accepta jamais de lui que son fatal amour.
+
+La tendresse de M. de Rinaldy pour ma soeur ne dura que peu de mois.
+Il devint ensuite amoureux d'une Espagnole, veuve du vicomte de
+Rostange, et l'épousa.
+
+Cet événement réduisit Clémence au désespoir. Le secret de son amour
+vint à la connaissance de madame d'Aiglemont; cette dame, qui avait
+des principes sévères, congédia Clémence. Madame de Rosanne ne voulut
+plus me garder.
+
+Ma soeur loua un petit logement près du Jardin des Plantes, où elle
+fût se réfugier avec moi. Nous y vécûmes plusieurs mois du fruit de
+ses économies, en attendant qu'elle eût trouvé une nouvelle place;
+mais son aventure était connue; on y avait mêlé des circonstances
+agravantes: aucune dame ne voulut s'attacher Clémence. Elle savait
+très-bien broder; elle alla demander de l'ouvrage à des lingères, en
+obtint, et se vit même bientôt assez en vogue pour occuper jusqu'à
+huit personnes. Le produit de son travail était plus que suffisant à
+nos besoins. Elle me donna un maître pour me perfectionner dans
+l'écriture et dans l'étude de ma langue. Son projet était de
+rassembler quelques fonds pour entreprendre un petit commerce auquel
+je serais associée. Depuis quelques temps elle paraissait s'être
+résignée à son sort; elle ne prononçait plus le nom du comte. Je la
+voyais calme, excepté les lundis et les vendredis; ces jours-là elle
+pleurait beaucoup, et répétait: Il n'y a plus de jours, d'heures pour
+moi, tout est pour elle.
+
+Un soir qu'elle était allée chercher de l'argent qui lui était dû,
+elle revint plongée dans une si profonde tristesse que je lui demandai
+en tremblant si elle avait appris quelque mauvaise nouvelle.--La plus
+horrible, M. de Rinaldy est fou.--Êtes-vous certaine que cela
+soit?--Hélas! oui. On l'a fait interdire, et on l'a conduit avant-hier
+dans une maison de santé.--Qui vous a instruite de cet événement?--On
+vient de le raconter en ma présence à la dame de chez laquelle je
+sors.--Sait-on d'où provient la folie du comte?--De l'inconduite de sa
+femme.--Le ciel vous a vengée.--Dites bien plutôt qu'il me punit. Mes
+douleurs passées n'étaient rien en comparaison de celle que j'éprouve
+maintenant. O ma soeur! combien il est à plaindre! Il n'est entouré,
+soigné que par des étrangers. Quel doit être son supplice, lorsque,
+dans ses momens lucides, il cherche, sans le rencontrer, le regard
+d'un ami! Pauvre Adrien! tous ceux que tu aimas t'abandonnent; mais
+Clémence te reste, elle ira te consoler, te servir; ta tête reposera
+sur mon sein.--Vous iriez voir le comte?--Dès demain. Ah! si je puis
+adoucir ses souffrances, je bénirai encore ma destinée.--Oubliez-vous
+les maux qu'il vous a faits?--Je ne me souviens que de son amour.--Il
+vous a trahie.--Il est malheureux!
+
+Ma soeur persista dans sa résolution avec un courage digne à la fois
+d'éloge et de pitié! Rien ne l'empêcha de passer la moitié de ses
+jours, et souvent la moitié de ses nuits, auprès du comte. Elle lui
+apprêtait ses tisanes, les lui faisait boire; elle opposait une
+patience admirable à ses accès de fureur. Le désir de le soulager lui
+faisait remplir avec joie les soins les plus rebutans. Quand il
+l'avait nommée, qu'il lui avait adressé un mot de reconnaissance ou
+d'amitié, elle se livrait à l'espoir chimérique de lui voir recouvrer
+sa raison. Elle ne sentait plus la fatigue, ne connaissait plus le
+chagrin. Daigne, ô mon Dieu! s'écriait-elle souvent avec ferveur,
+daigne accorder à Adrien le retour du premier de tes bienfaits!
+Permets-moi de vivre jusque-là pour lui, je ne vivrai plus ensuite que
+pour toi.
+
+Dix-huit mois s'écoulèrent sans apporter aucun changement à la
+situation de M. de Rinaldy. Au bout de ce temps, il fut attaqué d'une
+fièvre inflammatoire qui mit fin à ses misérables jours. Clémence
+reçut son dernier soupir.
+
+Les veilles fréquentes de ma soeur, ses inquiétudes continuelles
+avaient épuisé ses forces. Elle ne résista point à ce dernier choc.
+Elle tomba dans une maladie de langueur; elle ne conserva aucune de
+ses pratiques. Nous n'avions que bien peu d'argent. Elle désirait
+changer de quartier. Nous nous défîmes de nos meilleurs meubles, pour
+venir demeurer ici. Il est impossible de peindre tout ce que j'y ai
+souffert. Là, j'ai vu ma pauvre soeur succomber sous le poids des
+regrets, de l'extrême indigence et de l'humiliation. Là, je l'ai tenue
+dix fois par jour défaillante dans mes bras; là, je l'ai vue mourir.
+
+Amélie cessa de parler. Vous ne resterez pas davantage dans ce lieu,
+dit la marquise, en lui tendant la main. Je vais vous conduire chez
+moi; vous y aurez un asile jusqu'à ce que j'aye examiné ce qu'on peut
+faire pour vous. Ma voiture m'attend, venez.--O Madame! que vous êtes
+bonne! mais, hélas! je ne puis vous suivre.--Pourquoi donc, mon
+enfant?--Je dois six mois de loyer au principal locataire, il ne
+voudra point me laisser sortir.--Loge-t-il dans cette maison?--Oui,
+Madame, au premier étage.--Eh bien, descendons, je vais lui parler.
+Madame de Simiane répondit de la dette d'Amélie, et l'emmena.
+
+L'intéressante orpheline fut présentée à Mr. D...., qui approuva
+l'action généreuse d'Anaïs. On fit un trousseau honnête à mademoiselle
+de Waldemar, qui resta chez sa protectrice sur le pied d'une
+demoiselle de compagnie. Madame de Simiane ne recommanda point à ses
+domestiques d'avoir des égards pour Amélie; mais elle lui en témoigna
+tant elle-même, qu'aucun d'eux ne s'avisa de lui en manquer.
+
+L'histoire de mademoiselle de Waldemar avait fait une vive impression
+sur Anaïs. Elle y réfléchissait sans cesse. Que ne doit-on pas
+redouter, se disait-elle, d'une passion qui produit de si cruels
+effets? L'amour a coûté l'honneur et la vie à Clémence; il a jeté M.
+de Saint-Elme dans une apathie plus à craindre que la mort.
+Deviendrai-je aussi sa victime? Ah! du moins Clémence et Saint-Elme
+avaient une excuse à donner de leur délire, ils ont cru être aimés,
+mais le mien est inconcevable; rien ne le justifie. Dois-je m'obstiner
+à chérir un homme qui me dédaigne, que je n'ai vu qu'un instant, qu'il
+est vraisemblable que je ne reverrai plus. Son départ, si prochain de
+notre rencontre, n'est-il pas un avertissement que nous ne sommes pas
+destinés l'un à l'autre. Cessons de prétendre renverser des obstacles
+invincibles.
+
+L'amour est un mal dont la violence s'accroît en proportion des
+efforts qu'on emploie à le guérir. En se répétant qu'elle ne devait
+plus penser à M. de Lamerville, madame de Simiane y pensait
+continuellement. S'il est difficile, d'ailleurs, de vaincre un
+sentiment qui n'est pas partagé quand l'objet qui l'inspire est un
+homme ordinaire, ne doit-il pas devenir impossible de bannir de son
+coeur celui dont les cent voix de la Renommée se plaisent à redire les
+vertus, les exploits ou le génie? Le nom de M. de Lamerville était
+consigné dans tous les journaux, cité sur tous les théâtres. Il
+n'était pas jusqu'aux chanteurs, jusqu'aux crieurs publics eux-mêmes,
+dont la voix rauque et discordante ne portât à chaque heure ce nom
+jusqu'à l'oreille de madame de Simiane. Paris entier lui sembla s'être
+ligué contre son repos. Le printemps était de retour; elle partit pour
+Villemonble avec monsieur D. et mademoiselle de Waldemar. Elle y sera
+plus solitaire, y sera-t-elle plus tranquille?
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+Le premier mois que madame de Simiane passa dans son château, s'écoula
+assez paisiblement. Le calme de la campagne paraissait avoir rendu le
+calme à son ame. Elle consacrait une partie de ses loisirs à donner
+des leçons de littérature, de dessein et de musique à mademoiselle de
+Waldemar. Cette jeune personne montrait la plus tendre reconnaissance
+pour sa bienfaitrice; elle faisait sa principale étude de lui plaire,
+écrivait sous sa dictée, la suivait dans ses promenades, et lui
+tenait fidèle compagnie, sans toutefois gêner sa liberté. Les
+personnes sensibles s'attachent facilement à ceux qui leur doivent
+tout. L'intérêt qu'Anaïs portait à la douce orpheline devint bientôt
+de l'amitié. Le plaisir qu'elle trouvait à la rendre heureuse lui
+faisait quelquefois croire qu'elle l'était elle-même. Cependant, une
+pensée triste demeurait au fond de son coeur; et cette pensée, qu'on
+devine, corrompait ses plus pures joies.
+
+Un matin qu'elle était à corriger un dessein d'Amélie, on vint lui
+annoncer que l'invalide et sa petite-fille demandaient la permission
+de la voir. Elle ordonna de les introduire.
+
+Georgette entra tenant entre ses bras un joli enfant. L'invalide
+s'approcha avec respect, et lui dit: Vous voyez, Madame, que Dieu nous
+a bénis; ma petite-fille est devenue mère d'un gros garçon. Il
+me tardait de vous le présenter. Grâces à vous, Ambroise voit
+sa quatrième génération. Oh! Madame, combien nous avons fait
+de voeux pour vous le jour du baptême!--Grand-merci, digne
+homme! Votre arrière-petit-fils promet de devenir charmant. Il
+s'appelle?...--Amador. Je l'ai appelé ainsi, afin de perpétuer dans ma
+famille le souvenir de mon général et le vôtre. C'est à vos doubles
+bienfaits que nous devons notre aisance; vos deux noms seront sans
+cesse unis dans nos prières.--Vos affaires vont donc bien, Georgette?
+demanda la marquise.--A merveille, Madame; tout nous réussit: Henry
+n'a pas encore manqué d'ouvrage; nous avons un septier de farine à la
+maison et un septier de blé au moulin. La satisfaction semble avoir
+rajeuni notre mère; le vieux père va quelquefois le dimanche,
+clopin-clopant, jusqu'à la place de la danse. Mon Henry est
+toujours frais et dispos.--Votre tendresse pour lui n'est pas
+diminuée?--Diminuée! tout au contraire, nous nous aimons chaque jour
+davantage; nous travaillons, nous chantons, nous rions ensemble. Mon
+Henry est si fier d'avoir un garçon, qu'il le caresse à chaque
+instant; ça fait plaisir à voir. Tenez, Madame, il n'y a de bonheur
+que dans le mariage.--Vous croyez, Georgette?--J'en suis certaine:
+aussi je donnerais tout au monde pour voir Madame devenir l'épouse
+d'un beau Monsieur qui l'aimerait comme mon Henry m'aime, et qui la
+rendrait mère d'une belle petite fille, qui serait aussi bienfaisante
+qu'elle. Comme je me réjouirais de cet événement! surtout si je
+pouvais avoir l'honneur d'être la nourrice choisie par Madame. La
+naïve Georgette déchirait innocemment le coeur de madame de Simiane.
+Elle fit servir le déjeûner à la paysanne et au vieil Ambroise; mais
+elle ne put prendre sur elle d'y assister: elle laissa à mademoiselle
+de Waldemar le soin de la remplacer, et se retira dans son cabinet
+d'études. Sa harpe s'offrit à ses regards, elle l'accorda sans trop
+savoir ce qu'elle voulait faire, et, le sein oppressé de désirs et de
+regrets, laissa avec ses pleurs échapper ces accens.
+
+ Amour, hymen, présens des cieux,
+ Divins trésors du plus bel âge,
+ Vous qui nous rendez précieux
+ Jusqu'aux maux qui sont votre ouvrage,
+ Amour, hymen, vos noms si doux,
+ De mes yeux font couler des larmes.
+ Hélas! mon coeur, créé pour vous,
+ Ne goûtera jamais vos charmes.
+
+ Eh quoi! sous ces bosquets naissans,
+ Retraite heureuse du mystère,
+ On me verra, chaque printemps,
+ Revenir triste et solitaire.
+
+ De l'amour et de ses plaisirs,
+ Tout m'y retracera l'image,
+ Et je n'aurai que des soupirs
+ A faire entendre à leur ombrage.
+
+ Cruel destin! l'époux, hélas!
+ Qui seul eût fait mon bien suprême,
+ Là, ne suivra jamais mes pas:
+ Jamais ne me dira je t'aime.
+ Sans avoir connu le bonheur,
+ Dans la tombe je dois descendre,
+ Et les regrets d'un tendre coeur
+ Ne consoleront point ma cendre.
+
+
+Le trouble douloureux que madame de Simiane avait ressenti du discours
+de Georgette, fut aperçu par Amélie. Cet ange n'est donc pas exempt de
+chagrin, pensa-t-elle? Ah! s'il est ainsi, qui osera se plaindre d'en
+avoir?
+
+L'absence d'Anaïs ne permit à personne de trouver du plaisir au
+déjeûner. Il s'en fallait bien qu'il ressemblât au premier qu'Ambroise
+avait pris dans ce château; il en remarqua la différence, but peu, ne
+parla point, et s'en alla moins content qu'il n'était venu. Il avait
+vu rouler des larmes dans les yeux de la marquise, et n'avait pu
+porter un toast à son général.
+
+Dès qu'Amélie fut libre, elle épia l'instant où madame de Simiane
+sortait de son appartement, dans l'idée qu'elle pourrait souhaiter de
+l'entretenir: elle se trompait; Anaïs passa près d'elle sans la voir,
+et prit, toute pensive, le chemin du mausolée de M. de Crécy.
+L'orpheline, n'osant suivre sa protectrice dans cette auguste
+retraite, se tint à quelque distance, mais non assez loin pour ne pas
+être à portée de veiller sur elle.
+
+Mme. de Simiane s'agenouilla auprès du monument, y resta environ une
+demi-heure, comme ensevelie dans une profonde méditation, puis fit
+entendre ces paroles: «Ombre du meilleur des pères, toi que je
+n'invoquai jamais en vain, toi qui m'as long-temps sauvée du danger de
+brûler d'une autre flamme que de celle de la gloire; ombre sacrée,
+sors du tombeau; reviens, comme autrefois, errer à mes côtés.
+Relève-moi du découragement où je tombe sans cesse. Prête-moi la force
+de sortir victorieuse des combats auxquels me livre un inconcevable
+amour. Dis-moi que ce bien après lequel je soupire, hélas! sans le
+connaître, devient toujours fatal à celui qui le goûte. Dis-moi que
+ses jouissances passagères ne sont pas comparables à celles que tu
+m'instruisis à chérir. Rends-moi cette ardeur qui animait ma jeunesse,
+cette noble ardeur, la compagne inséparable du talent, le gage certain
+de ses succès. Mon père, fais que je sois encore digne de toi. Oui, je
+le serai; oui, mon dévouement à ta mémoire, ma tendresse pour l'ami
+qui partagea, qui adoucit mes peines, m'occuperont désormais toute
+entière. J'adopterai l'orpheline que le ciel a conduite sur mon
+passage; elle deviendra épouse, mère; elle laissera des enfans qui
+béniront mon souvenir, comme je bénis le tien; et moi!... moi!... je
+laisserai un nom illustre».
+
+Un long soupir suivit ce mot. Madame de Simiane sortit ensuite du
+mausolée, avec un air serein, et s'enfonça dans le bois, où Amélie
+s'était vîte réfugiée: elle l'aperçut, s'avança vers elle, la serra
+dans ses bras, et lui dit: Je viens de songer aux moyens de vous
+assurer un sort indépendant.--Je souhaite dépendre éternellement de
+vous.--Nous irons passer l'hiver à la ville, je vous chercherai un
+aimable et bon mari. Vous ne serez plus seule au monde.--Je serais
+bien ingrate, si je m'y trouvais seule maintenant. Madame, croyez-moi,
+je ne désire rien tant que de ne pas vous quitter; ma soeur elle-même
+ne me fut pas plus chère que vous ne me l'êtes.
+
+Madame de Simiane retourna au château, où elle trouva quelques
+personnes qui venaient lui demander à dîner; elle les reçut avec une
+grâce parfaite, les entretint avec éloquence et gaîté, sur différens
+sujets, et parut, toute cette journée, d'une humeur charmante. Quant à
+l'orpheline, la scène dont elle s'était trouvée le témoin secret, lui
+était trop présente pour qu'elle pût se réjouir de l'enjouement de la
+marquise; il ne lui paraissait que de l'agitation. L'exemple de
+Clémence lui avait appris à se défier des resolutions prises contre un
+amant. Elle comparait en elle-même Anaïs à un malade à l'agonie,
+auquel un cordial rend une force factice: l'effet avantageux que ce
+cordial semble produire sur lui, ne sert qu'à retarder de quelques
+momens l'époque de sa mort.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+Le lendemain de la visite de Georgette, le comte de Saint-Elme arriva
+l'après-dînée à Villemonble. Vous m'avez permis, dit-il à la marquise,
+de venir passer quelques jours dans votre retraite; j'accours jouir
+avec transport de cette permission dont je suis digne maintenant. Mon
+coeur, libre enfin d'amour et de regrets, ne calomnie plus la nature
+et les arts; je sentirai encore mieux leurs charmes auprès de vous:
+voulez-vous me recevoir? La marquise répondit à M. de Saint-Elme par
+un compliment flatteur, et lui demanda s'il avait encore entendu
+parler de Mme. de Rostange.--Oublions cette femme méprisable, dit-il;
+je me félicite du caprice qui l'a livrée à M. de Lamerville: il m'a
+évité les douleurs et la honte dont elle a couvert son second époux,
+le comte de Rinaldy. Ce seigneur trompé, comme je le fus, par les
+larmes feintes et la feinte douceur de Florestine, lui a donné son nom
+et sa fortune. Elle a déshonoré l'un, dissipé l'autre. M. de Rinaldy
+est mort fou; son indigne veuve, jetée en prison pour dettes, eut
+recours à un lord qui avait été son premier amant, et qui se trouvait
+à Paris. Ce lord ayant acquis la certitude qu'elle lui était de
+nouveau infidèle, l'a poignardée dans un accès de fureur, et s'est
+ensuite tué lui-même d'un coup de pistolet.
+
+La marquise présenta le comte à Mr. D...., et le conduisit se promener
+dans son parc, dont il lui tardait de parcourir les charmans détours.
+Il s'extasiait sur les beautés nouvelles qu'il y découvrait. Comme il
+s'approchait d'une grotte bâtie en granit, du haut de laquelle tombait
+une cascade d'eaux vives, il s'écria: Oui, telle était jadis
+l'habitation des Nymphes! Au même instant, il vit sortir de cette
+grotte une jeune personne vêtue d'une robe de mousseline; ses cheveux
+noirs étaient entourés d'une guirlande d'oeillets blancs; elle portait
+à sa main une corbeille de fleurs. Elle jeta un regard furtif sur
+madame de Simiane, vit qu'elle n'était pas seule, et s'enfuit d'un pas
+rapide et léger à travers les bosquets.--Est-ce Flore qui vient de
+m'apparaître? demanda M. de St.-Elme.--La marquise lui raconta
+l'histoire de mademoiselle de Waldemar. Le mépris que Saint-Elme avait
+pour Florestine s'en accrut; il parut touché de pitié pour Clémence,
+d'intérêt pour sa soeur. Je vous envie, dit-il à la marquise, le
+bonheur que vous avez eu de sauver de l'abandon cette jeune personne.
+Ils s'entretinrent long-temps d'Amélie, et revinrent au château.
+L'orpheline était dans le sallon, occupée à lire un passage de la
+Bible: elle se leva, quitta son livre, et essuya quelques pleurs qui
+coulaient sur ses joues.--Que lisiez-vous donc ma chère, qui vous a si
+fortement attendrie? demanda la marquise.--L'histoire de Ruth.--Et
+cela vous émeut à ce point? dit le comte.--Objet de la bienfaisance,
+répondit Amélie, tout ce qui m'en parle s'adresse directement à mon
+coeur.--Touchante sensibilité! prononça le comte.
+
+Il était tard; on servit le souper. M. de St.-Elme, placé entre madame
+de Simiane et Amélie, avait, sans s'en apercevoir, plus de petits
+soins pour cette dernière que pour l'autre; et quand l'heure de se
+retirer fut venue, il adressa à l'orpheline un regard qui lui disait:
+«Vous avez acquis en moi plus qu'un ami.»
+
+Il y eut un orage violent cette nuit. La pluie tomba toute la journée
+le lendemain: il fut impossible de songer à la promenade. On se
+rassembla le soir pour faire une lecture en commun. Connaissez-vous
+la comédie de Nanine? demanda Saint-Elme à mademoiselle de
+Waldemar.--Non, Monsieur.--Si la marquise y consent, je la lirai.--Je
+ne demande pas mieux, répondit madame de Simiane.
+
+Le comte avait un organe agréable et flexible; il lut cette pièce avec
+art, et mit beaucoup de chaleur dans le rôle d'Olban, qu'il voulait
+faire ressortir. L'orpheline quittait quelquefois sa broderie pour
+prêter plus d'attention au lecteur. Quand la lecture fut achevée,
+Saint-Elme questionna Amélie sur le personnage de la pièce qui lui
+plaisait le plus. Celui de la marquise, répondit Amélie; sa tendresse
+pour Nanine est constante et désintéressée.--N'aimez-vous pas
+d'Olban?--Il a banni Nanine sur un simple soupçon.--Il était amoureux,
+jaloux, voilà son excuse.--Elle était pauvre, dépendante, il devait
+craindre d'être injuste envers elle.--Ainsi, à la place de Nanine,
+vous n'auriez pas eu pour le comte l'aimable indulgence qu'elle
+montra.--Oh! je la trouve naturelle, il était le fils de sa
+bienfaitrice.--Que ne suis-je votre frère! dit Saint-Elme à madame de
+Simiane.
+
+Mr. D. arriva. L'entretien changea de sujet. Cependant, Saint-Elme
+trouva le moyen de placer quelques mots à double entente, dont le
+véritable sens ne fut pas perdu pour Amélie.
+
+Le comte ne devait rester qu'une semaine à Villemonble: il y était
+depuis un mois et ne songeait pas à le quitter. S'il avait adoré
+Florestine, il idolâtrait Amélie. Il ne s'était pas permis de lui
+parler de son amour; mais il le lui avait déclaré de cent manières.
+Elle trouvait chaque matin dans son appartement les fleurs qu'elle
+aimait. Les arbres de la forêt étaient couverts de son chiffre uni à
+celui du comte. Il faisait quelquefois dans la conversation le
+portrait de la femme dont il souhaiterait d'être l'époux, et ce
+portrait était toujours celui de l'orpheline. Cependant elle n'avait
+laissé apercevoir aucune préférence pour Saint-Elme: l'image de
+l'infortunée Clémence la tenait en garde contre un amour séducteur. Un
+accident qui n'eut aucune suite fâcheuse mit en défaut sa prudence. Le
+comte fit une chute; on le rapporta au château avec le pied démis. Les
+alarmes de mademoiselle de Waldemar dévoilèrent le secret qu'elle
+renfermait dans son coeur. L'heureux Saint-Elme partit confier son
+amour et ses projets à sa mère. Elle revint avec lui à Villemonble.
+Amélie lui plut, elle la donna pour épouse à son fils.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+Les noces du comte ajoutèrent au chagrin que la marquise nourrissait
+depuis l'époque de sa rencontre avec M. de Lamerville. L'aspect de
+l'amour des jeunes époux répandait, malgré elle, un trouble douloureux
+dans son ame: elle comparait, avec amertume, sa situation à la leur.
+En vain allait-elle chercher des forces sur la tombe de son père,
+contre le sentiment qui la dominait, elle y était sans cesse
+poursuivie par l'image des trois couples fortunés qui l'entouraient.
+Non, disait-elle; non, mille ans de gloire ne valent pas un jour de
+leur pure félicité.
+
+Amélie voyait, avec une vive inquiétude, la tristesse toujours
+croissante de la marquise: elle avait découvert que cette tristesse
+était l'effet de l'amour, mais elle ignorait les particularités de cet
+amour, et n'osait interroger sa bienfaitrice. Une circonstance
+imprévue lui valut une confidence qu'elle désirait et craignait à la
+fois d'obtenir.
+
+On envoyait de Paris, à M. de Saint-Elme, tous les ouvrages nouveaux:
+il les lisait le soir aux dames, tandis qu'elles travaillaient à des
+ouvrages de leur sexe. Parmi les brochures qui venaient de paraître,
+se trouvait une épître à l'obscurité. Le comte commença la lecture de
+cette épître: on y remarquait ces vers:
+
+ Que je vous plains, ô vous dont les noms trop célèbres
+ Ont, immortalisés par d'éclatans revers,
+ D'une misère illustre effrayé l'univers!
+ Le mépris inhumain, prêt à compter vos larmes,
+ De la plainte à vos coeurs a défendu les charmes.
+ Condamnés à l'éclat, il faut avec grandeur
+ Porter seuls, et debout, le fardeau du malheur.
+
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Ah! de l'orgueil séduit, redoutez le délire.
+ Vous qui voulez aimer, tremblez qu'on vous admire.
+
+ Mlle. GUICHELIN.
+
+
+Madame de Simiane se leva en faisant une exclamation de douleur, et
+sortit. La jeune comtesse se précipita sur ses pas. La marquise,
+touchée des discours, des caresses de son amie, ne lui déguisa rien.
+Je respire, dit la comtesse, M. de Lamerville est libre; l'unique
+obstacle qui vous sépare tient à un injuste préjugé; il faut
+travailler à le vaincre.--Eh! comment y parvenir?--Je ne le sais pas
+encore, mais enfin cela ne doit pas être impossible.
+
+La marquise, un peu soulagée par l'entretien qu'elle venait d'avoir
+avec la comtesse, revint plus calme dans le sallon où Mr. D. venait
+d'entrer. Cette soirée était celle des incidens. Mr. D. ouvrit le
+journal; il contenait le récit d'une bataille dans laquelle M. de
+Lamerville avait eu deux chevaux tués sous lui, et reçu une blessure.
+On disait que le général était parti pour prendre les eaux de Baden.
+
+Cette nouvelle fit naître à la jeune comtesse l'idée d'un projet
+qu'elle voulait confier à Mr. D., sachant bien qu'Anaïs ne se
+prêterait point à son exécution, si son respectable ami ne
+l'approuvait.
+
+Amélie se rendit, le lendemain de bon matin, dans l'appartement de Mr.
+D.; ils s'entretinrent, en détail, de tout ce qui regardait madame de
+Simiane. L'état de langueur où elle paraissait sur le point de tomber,
+leur causait les mêmes sollicitudes. Aucun d'eux n'espérait la guérir
+d'un amour qu'elle avait nourri si long-temps dans le silence. Tous
+deux pensèrent que le seul moyen d'empêcher qu'il ne lui devînt
+funeste, était de la mettre en relation avec M. de Lamerville.
+L'imagination, observa la jeune Saint-Elme, est une enchanteresse qui
+prête souvent, à un homme célèbre, les vertus, les qualités qu'il n'a
+pas. Qui sait si le général, vu de près, ne perdra point une partie de
+l'éclat que lui donne sa haute réputation? Dans ce cas, notre amie ne
+jugera le refus qu'il a fait de sa main, que comme une singularité
+ridicule, et son amour pour lui cessera avec l'admiration qu'il lui
+inspire. Si le général, au contraire, est un homme aussi accompli
+qu'on le prétend, que risquons-nous d'engager madame de Simiane
+d'essayer de lui plaire, sous un nom supposé? Si elle échoue, sa
+démarche ne sera point connue; si elle réussit, elle n'aura pas à
+rougir, devant son époux, de ce qu'elle aura fait pour son amant.
+
+Le plan de la jeune comtesse approuvé, elle le communiqua à madame de
+Simiane, qui en parut enchantée. On pensa que Mr. D. ne pouvait
+accompagner Anaïs, sans risquer de la faire reconnaître. On convint
+donc qu'elle n'emmènerait à Baden qu'Amélie et Rosine. La discrétion
+et la fidélité de cette dernière étaient à l'épreuve. La jeune
+comtesse promit d'obtenir le consentement de Saint-Elme pour ce
+voyage, sans qu'il pût soupçonner le véritable motif qui le faisait
+entreprendre. Ces mesures prises, madame de Simiane, qui était
+réellement très-changée depuis quelques mois, vint à Paris, où son
+médecin déclara qu'elle avait besoin de prendre les eaux. Amélie pria
+le comte de la laisser suivre son amie, qui ne pouvait se décider à se
+séparer d'elle. Saint-Elme ne s'opposa point aux désirs de son épouse,
+quoiqu'il fût fâché de la voir s'éloigner de lui. Madame de
+Saint-Elme, le comte et Mr. D., tinrent maison commune en l'absence
+des deux personnes qui leur étaient si chères.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+Les deux amies se hâtèrent de disposer leur départ. La marquise prit
+le nom de Senneterre; madame de Saint-Elme garda le sien. C'était sous
+le couvert de celle-ci que les lettres pour madame de Simiane devaient
+être adressées. Il ne leur arriva rien de remarquable en route. On
+s'imagine bien que leur conversation roula continuellement sur le même
+sujet, et qu'elles parvinrent à leur destination sans avoir fait une
+remarque sur les endroits qu'elles avaient parcourus; à peine
+s'étaient-elles informé de leur nom. Quand l'ame est fortement
+préoccupée, le voyage le plus intéressant ne devient qu'un simple
+changement de lieu.
+
+Lorsqu'elles s'approchèrent de Baden, elles recommandèrent au
+postillon de les mener au meilleur hôtel garni: il les y conduisit.
+
+La maîtresse de l'hôtel se décida, avec quelque peine, à leur louer un
+logement agréable. Leur suite modeste ne lui donnait pas une grande
+opinion de leur fortune. Elle tripla le prix du local qu'elles avaient
+choisi, dans l'intention de leur ôter l'envie de s'établir chez elle,
+où elle n'aimait à recevoir que les personnes très-riches. Mais
+Rosine ayant su, dès en arrivant à l'hôtel, que le général y
+demeurait, la marquise resta, malgré la mauvaise humeur de l'hôtesse
+et le prix exorbitant de son appartement.
+
+Il y avait dans cet hôtel un vaste sallon, où plusieurs tables de jeu
+étaient toujours dressées. On y trouvait une bibliothèque composée de
+tous les ouvrages nouveaux et de tous les papiers publics. Ce sallon
+était occupé depuis le matin jusqu'au soir, tant par les locataires de
+l'hôtel, que par les personnes qui venaient les visiter. M. de
+Lamerville y passait une grande partie de ses journées, et sa
+présence en avait fait le lieu du rendez-vous de la bonne compagnie.
+
+Anaïs était arrivée depuis huit jours, et n'avait pas encore paru au
+sallon. Madame de Saint-Elme la pressait en vain d'y descendre; elle
+craignait de rencontrer quelqu'un de sa connaissance, ou plutôt elle
+craignait de voir s'anéantir l'espoir flatteur qui l'avait conduite
+aux eaux. Elle sentait que sa première entrevue avec M. de Lamerville
+devait être décisive, et, par cette raison, elle en retardait sans
+cesse le dangereux moment. Si l'incertitude est plus cruelle à
+supporter que le malheur, ce n'est pas en amour: le propre de ce
+sentiment est de se plaire à s'abuser soi-même. Après le bonheur
+d'être aimé, une des premières jouissances des amans est peut-être
+l'incertitude. La marquise chérissait la sienne. Respirer le même air,
+habiter le même toit que M. de Lamerville, le voir passer sous ses
+fenêtres, rêver aux moyens d'attirer ses regards sans paraître les
+chercher, étaient des plaisirs qu'elle redoutait de perdre. Elle
+n'écrivait pas, ne lisait pas, ne voyait personne, et pourtant
+n'éprouvait aucun instant de vide. Cette situation nouvelle et douce
+semblait lui avoir fait oublier le but de son voyage; si elle s'en
+était remise au hasard du soin de la servir, elle n'eut pas tort de
+compter sur lui.
+
+Un matin qu'elle sortait avec la comtesse, elle rencontra dans
+l'escalier Monsieur de Lamerville. Il se rangea pour la laisser
+passer, et lui fit un salut profond. Comme elle s'apprêtait à
+lui rendre sa politesse, le pied lui glissa, et elle serait
+infailliblement tombée si le général ne se fût empressé de prévenir sa
+chûte.--Ne vous êtes-vous pas blessée, Madame? demanda-t-il.--Non,
+Monsieur, grâces à votre secours.--Permettez que je vous accompagne
+jusqu'en bas.
+
+La marquise accepta la main qu'on lui offrait, non sans éprouver une
+vive émotion. Le général s'aperçut qu'elle tremblait, et se méprit sur
+le motif qui en était la cause. Vous avez eu peur, observa-t-il; si
+vous m'en croyez, vous vous arrêterez quelques instans au sallon pour
+respirer des sels; j'en ai d'excellens à vous offrir.--Je vous
+remercie, Monsieur; l'air me sera plus salutaire. Oui, dans ce cas
+l'air est ce qui vaut le mieux, dit madame de Saint-Elme, et les amies
+continuèrent leur chemin.
+
+Un grand chapeau de paille recouvert d'un voile, cachait entièrement
+la figure d'Anaïs. Le général n'avait donc pu la voir, mais il avait
+été frappé de la grâce de sa taille, et le son de sa voix lui avait
+rappelé cet organe enchanteur qu'il avait eu tant de plaisir à
+entendre au bal de l'Opéra. Il pensa qu'il serait fort singulier que
+cette femme fût la même que la séduisante inconnue dont il avait été
+à regret séparé la dernière nuit de son séjour à Paris, et désira
+d'avoir quelques détails sur son compte. Dans cette idée, il entra
+chez son hôtesse, sous le prétexte de la charger de quelques
+emplettes, et lui demanda si elle logeait dans son hôtel d'autres
+dames que celles qu'il avait vues au sallon.--Non, général, si ce
+n'est les deux nouvelles locataires qui occupent le petit
+corps-de-logis au fond de la cour.--Depuis combien de temps sont-elles
+chez vous?--Depuis une semaine.--Sont-ce des personnes de
+distinction?--Je ne sais trop que vous en dire; elles n'ont pour toute
+suite qu'une femme-de-chambre, font assez maigre chère, et n'ont pas
+encore reçu une seule visite.--Sont-elles ici pour leur santé?--Je le
+présume.--Comment s'appellent-elles?--Le nom de l'une est Senneterre;
+celui de l'autre Saint-Elme.--Sont-elles jolies?--Assez bien.--Quel
+est leur âge?--La première doit avoir de vingt-cinq à vingt-sept ans;
+l'autre de dix-sept à dix-huit.--Personne n'est venu les
+voir?--Personne.--Sortent-elles souvent?--Tous les matins.--En
+voiture?--A pied.--Il est extraordinaire qu'elles ne descendent pas au
+sallon.--Il paraît qu'elles sont sauvages.--Que peuvent être ces
+femmes?--Oh! ce ne sont pas des savantes, elles n'ont encore demandé
+ni un roman ni un journal.
+
+M. de Lamerville rit de la judicieuse remarque de son hôtesse, et
+voyant qu'elle ne pouvait satisfaire sa curiosité, il la quitta.
+
+De retour dans son appartement, il interrogea aussi son
+valet-de-chambre. Celui-ci ne lui apprit rien, sinon que les
+étrangères étaient l'objet de beaucoup de conjectures pour les
+habitans de l'hôtel. Quant à moi, général, ajouta-t-il, je parierais
+qu'elles ont quelques raisons politiques de se cacher. Cela seul
+explique comment deux femmes de leur âge ont pu se condamner à passer
+huit jours ici, dans une solitude absolue.
+
+Amador pensa que si son valet-de-chambre devinait juste, les dames
+qu'il avait envie de connaître ne seraient peut-être pas fâchées de
+former une liaison avec lui. Il crut qu'il pouvait profiter du léger
+accident dont il avait été témoin, pour solliciter l'honneur d'être
+admis à leur faire sa cour. Le résultat le plus fâcheux de cette
+démarche étant d'essuyer un refus honnête, il ne balança point à s'y
+exposer; il réclama, dans un billet, la faveur de se présenter chez
+mesdames de Senneterre et de Saint-Elme. On lui fit répondre de vive
+voix que ces dames le recevraient à sept heures du soir.
+
+La marquise employa beaucoup d'art et de temps à faire une toilette
+qui parut simple. La question me trouvez-vous bien? fut répétée cent
+fois à madame de Saint-Elme, dont les éloges ne rassuraient pas Anaïs.
+Une femme sensible devient à la fois modeste et coquette, quand elle
+désire de plaire.
+
+L'heure du rendez-vous sonna. La marquise sentit la nécessité de
+cacher son trouble sous un air d'occupation. Elle se mit à son métier
+de broderie. Rosine annonça M. le général de Lamerville.
+
+Je serai toute ma vie reconnaissant, mesdames, dit le général, de la
+faveur que vous m'accordez. Je craignais que l'espèce de frayeur que
+vous avez eue ce matin ne vous devînt nuisible.--Cet intérêt est
+très-flatteur, balbutia la marquise.--Je ne me suis pas trompé, il n'y
+a qu'une voix comme celle-là dans le monde, s'écria le général. Anaïs
+feignit de ne pas entendre, et continua de broder. Cette seconde
+rencontre, ajouta-t-il, est plus heureuse que la première; une foule
+importune ne viendra point la troubler; un masque envieux ne me dérobe
+pas ces traits charmans. (Regardant Amélie). Je ne vois ici que
+des objets aimables; mais je ne me dissimule pas que je suis
+environné de dangers.--Un homme comme vous ne doit en redouter
+aucun, répondit Amélie.--Je ne suis pas invulnérable.--Comptez-vous
+rester long-temps aux eaux, Monsieur, demanda la marquise.--Je
+voudrais ne plus les quitter.--Elles vous font du bien?--Je commence
+à croire qu'elles sont merveilleuses.--Mon médecin me les a beaucoup
+vantées.--Est-ce pour une affection nerveuse que vous êtes venue les
+prendre?--Précisément.--Dans ce cas, les promenades à cheval sont
+utiles: si vous vouliez en essayer, j'ai une jument très-docile dont
+je vous prierais de disposer.--Mille grâces, le cheval me fait peur;
+je ne suis pas une Amazone.--Si vous aimez mieux courir en wiski, j'en
+ai un à vos ordres.--Je préfère me promener à pied.
+
+Je ne suis pas heureux dans mes offres, je n'essuie que des refus.--On
+dit qu'il y eut hier un concert chez une des personnes distinguées
+de cette ville, y fûtes-vous, Monsieur, demanda madame de
+Saint-Elme?--Oui, Madame.--Etait-il beau?--Assez brillant.--Les
+femmes, demanda la marquise, étaient jolies, sans doute?--Beaucoup
+moins que celles que je vois, répondit le général.--Vous aimez la
+musique, Monsieur, demanda madame de Saint-Elme?--A la folie.--Ai-je
+l'avantage de partager ce goût avec vous, Mesdames? Mon amie, répondit
+madame de Saint-Elme, a un si beau talent sur la harpe, qu'elle m'a
+rendue mélomane.--Je conçois facilement, dit le général, qu'il naisse
+des accords célestes sous une main divine.--C'est trop de flatteries.
+Songez, Monsieur, observa la marquise, que nous ne sommes pas au bal
+de l'Opéra.--Je le sais, Madame, et je m'en félicite; mais le dois-je?
+N'avais-je pas raison de présumer que celui qui voulait conserver sa
+liberté, ne devait pas vous voir.--Vous vous êtes bientôt remis de
+votre blessure, Monsieur, dit la marquise.--Celle-là n'était pas
+profonde, répondit le général: il en est, ajouta-t-il en jetant un
+regard significatif sur Anaïs, il en est dont on ne doit pas guérir,
+et qu'on se plaît pourtant à recevoir. On prétend que la société de
+cette maison est agréable, dit madame de Saint-Elme.--Elle est fort
+bien choisie, et ne laisserait rien à désirer si vous veniez
+l'embellir, répondit M. de Lamerville; mais je n'ose vous en presser,
+on a quelquefois des motifs de rester dans la solitude.
+
+On vint avertir le général qu'il était attendu par une estafette du
+Ministre de la guerre. Il témoigna aux deux amies le regret qu'il
+avait d'être contraint de les quitter, et obtint la permission de
+renouveler sa visite.
+
+Eh bien! dit madame de Saint-Elme quand il fut parti, n'ai-je pas eu
+raison de penser que M. de Lamerville n'avait besoin que de vous voir
+pour se sentir entraîné vers vous par le plus doux penchant.--Ne nous
+flattons pas encore; son ton était celui de la galanterie: il tient
+peut-être le même langage à toutes les femmes.--Croyez-vous aussi
+qu'il leur adresse les mêmes regards.--Oh! ses regards étaient
+charmans; mais ne peuvent-ils pas être trompeurs?
+
+La marquise et la comtesse passèrent le reste de la soirée à
+s'entretenir de M. de Lamerville. L'hôtesse, qui avait appris que le
+général avait fait une attention particulière aux dames qu'elle avait
+assez mal accueillies, se repentit de sa conduite, et vint les prier,
+dans les termes les plus humbles, de disposer de tout ce qui était
+dans son hôtel: elle leur vanta la réunion qui se tenait dans la salle
+de compagnie, et les pria de l'honorer de leur présence. Le soupçon
+qu'Amador montrait sur leur retraite, les avait déjà décidées à en
+sortir. Elles reçurent, avec noblesse et bonté, la proposition et les
+excuses de leur hôtesse, et lui laissèrent espérer qu'elles se
+joindraient dorénavant à la société du soir.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+Le lendemain matin le général envoya savoir des nouvelles des dames,
+et leur fit demander à quelle heure elles seraient visibles. Elles
+répondirent qu'elles ne pourraient le recevoir de la journée, mais
+qu'elles le verraient au sallon. Amador avait passé une partie de la
+nuit à rêver à la marquise. Aucune femme ne lui avait encore semblé
+réunir tant de charmes. Quelques mots sortis de sa bouche avaient
+suffi pour le convaincre qu'elle avait infiniment d'esprit. Le
+mystère dont elle s'entourait excitait sa curiosité, sans lui faire
+naître le plus léger doute sur sa vertu: tout dans elle annonçait une
+naissance distinguée, et la montrait, sous tous les rapports, digne de
+lui plaire; mais était-elle libre? C'est ce dont il comptait
+s'informer adroitement dans le premier entretien qu'il pourrait
+obtenir. Il fut chagrin du retard apporté à ses voeux, et chaque heure
+qui s'écoula jusqu'au soir, lui parut d'une lenteur insupportable.
+
+Anaïs trouva le temps moins long. L'amour n'a pas le même caractère
+chez les deux sexes. L'homme veut surtout jouir, la femme veut surtout
+espérer: l'un ne contient qu'avec effort l'aveu de sa flamme, l'autre
+ne le laisse échapper que malgré soi; l'un s'abandonne avec ivresse à
+ses transports: il croit ne pouvoir jamais les faire assez éclater; ce
+n'est qu'en tremblant que l'autre découvre une partie des siens à
+celui qui les fait naître: il se mêle pour la femme, au bonheur
+d'aimer, une sorte de confusion qui l'empêche de le goûter dans toute
+sa plénitude, en présence de son amant; aussi arrive-t-il qu'elle
+retarde quelquefois le moment de le voir, ou avance celui de le
+quitter, pour être davantage à lui. Seule, elle se répète mille fois,
+avec délices, ce qu'elle oserait à peine entendre, ce qu'elle oserait
+encore moins dire. L'homme qui règne sur le coeur d'une femme
+délicate, ne sait jamais jusqu'à quel point il est aimé.
+
+Le général était depuis long-temps dans le lieu du rendez-vous
+commun, où il ne prenait, contre son ordinaire, que peu de part à la
+conversation, quand la marquise et la comtesse entrèrent.
+
+Amélie avait plus de jeunesse et d'éclat qu'Anaïs; mais cette dernière
+possédait, au suprême degré, ce je ne sais quoi, aimant des ames, que
+personne n'a su définir, mais qui nous attire d'abord. Tous les yeux
+se dirigèrent au même instant sur elle; toutes les bouches s'ouvrirent
+pour prononcer la même exclamation. Amador courut vers elle, et la
+conduisit s'asseoir, en se plaignant avec grâce de ce que sa porte
+lui avait été défendue. J'espère, dit un peintre aux hommes qui
+étaient venus faire cercle autour de la marquise, j'espère que vous
+serez maintenant de mon avis sur les traits dont se compose la beauté
+la plus touchante. Un oui unanime se fit entendre. J'avais tort, dit
+le général à voix basse à la marquise, de désirer de vous rencontrer
+ici. Je ne devais gagner à cela que des rivaux.
+
+Quand on eut cédé au premier élan d'admiration que l'aspect de la
+marquise avait causé, il s'entama une discussion littéraire. Anaïs,
+qui craignait, en s'y mêlant, de se décéler, accepta une carte de
+whist. M. de Lamerville s'arrangea pour être son partenaire. Plus
+occupé de la marquise que de son jeu, il fit beaucoup de fautes; mais
+Anaïs ne lui en reprocha aucune.
+
+Il chercha inutilement, après la partie, le moyen d'avoir un instant
+de conversation particulière avec la marquise. Le peintre s'était
+rapproché d'elle, et ne la quitta plus: lorsqu'elle se retira, il lui
+offrit sa main pour la reconduire jusqu'à la porte de son appartement.
+Amador présenta la sienne à madame de Saint-Elme, en adressant un
+regard chagrin à la marquise: elle comprit tout ce que ce regard
+signifiait, et sut bon gré au peintre d'avoir été importun.
+
+Quand le général fut retiré chez lui, il demanda à son
+valet-de-chambre s'il avait appris quelque chose de relatif à ses
+voisines. Oui, Monsieur: la plus jeune est mariée à un homme de
+condition; l'autre est veuve.--De qui?--Je n'ai pu le savoir;
+mademoiselle Rosine ne parle pas plus qu'une muraille: tout ce que
+j'ai tiré d'elle, c'est ce que je viens de vous apprendre; mais ce
+qui, je crois, vous fera plaisir, c'est qu'à force d'adresse je suis
+parvenu à m'assurer de l'endroit où ces dames vont se promener chaque
+fois qu'elles sortent. M. de Lamerville, satisfait de cette dernière
+découverte, se proposa de la mettre à profit dès qu'il en trouverait
+l'occasion. Elle se présenta le lendemain.
+
+Anaïs s'était levée avec une gaîté charmante; les souvenirs de la
+veille lui faisaient trouver le jour plus beau que de coutume. Elle se
+sentit le besoin d'en aller jouir au-dehors, prit à la hâte un léger
+déjeûner, et sortit, accompagnée de la comtesse.
+
+M. de Lamerville le sut, et se rendit au lieu indiqué par son
+valet-de-chambre. Il aborda les dames au moment où elles causaient de
+lui avec chaleur. La marquise jeta un cri. Il s'excusa de l'avoir
+surprise, et l'invita, ainsi que sa compagne, à venir visiter un petit
+bois qui n'était pas éloigné. Elles y consentirent. Elles s'y
+promenaient depuis environ une heure, et se préparaient à le quitter,
+quand elles entendirent une flûte et une clarinette qui exécutaient
+le duo de Roland. Cette galanterie du général flatta infiniment les
+dames; elles regardèrent de tous côtés, sans apercevoir personne.
+Anaïs, ravie, ne savait si elle devait en croire son oreille. Ce bois
+est-il enchanté, demanda la comtesse?--Oui, depuis quelques momens,
+répondit le général.
+
+La musique cessa, l'entretien le plus intéressant la suivit. La
+marquise, appuyée sur le bras de son amant, s'étonnait des charmes
+nouveaux qu'elle trouvait à la nature. Un frémissement délicieux
+agitait en secret tout son être. Le battement précipité de son coeur
+la forçait quelquefois à ralentir son pas. Si le bonheur dont je
+jouis n'est qu'un rêve, pensa-t-elle, puissai-je mourir avant que de
+me réveiller!
+
+Cette douce matinée fut suivie d'une douce soirée. Anaïs descendit au
+sallon, belle d'amour et d'espérance. Son arrivée produisit une
+sensation plus vive encore que la veille. Amador, cette fois, se
+sentit plus orgueilleux que jaloux des hommages qu'elle recevait: il
+avait deviné que le sien pourrait lui plaire. Il s'assit auprès
+d'elle, et lui dit: Je n'oublierai de long-temps la promenade du
+matin.--Ni moi non plus, répondit-elle. Ces mots ne lui furent pas
+plutôt échappés, qu'elle en sentit toute la force. Elle crut en
+affaiblir l'effet, en ajoutant: Ce que j'aime le plus au monde, c'est
+la campagne. L'altération de sa voix, la rougeur subite dont ses joues
+se couvrirent, prouvèrent à M. de Lamerville que cette dernière phrase
+était une ruse de la pudeur: il s'applaudit en lui-même de son
+triomphe. Pour l'assurer davantage, il eut l'air de l'ignorer, et
+reprit: Puisque vous aimez la campagne, accordez-moi la faveur de vous
+conduire demain dans un ermitage qui réunit tous les agrémens. Les
+propriétaires sont absens, le concierge a beaucoup de complaisance
+pour moi; il nous recevra à merveille: nous pourrions y passer la
+journée, et nous procurer le plaisir de faire venir l'élite des
+musiciens de cette ville.--Je me fais une fête de cette partie, dit
+madame de Saint-Elme; certainement, marquise, vous ne la refuserez
+pas. Anaïs ne répondit rien. Amador prit son silence pour un
+consentement. Il l'en remercia d'une manière si aimable, qu'elle ne se
+trouva point le courage de ne pas mériter sa reconnaissance.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+Le lendemain, de bonne heure, M. de Lamerville vint chercher les dames
+dans un élégant wiski. Quoique la marquise craignît cette voiture,
+elle y monta sans inquiétude. Pouvait-elle redouter quelqu'accident,
+lorsqu'Amador était son conducteur? Après avoir fait environ trois
+lieues, on arriva dans une vallée, dont l'aspect admirable rappelait à
+la marquise les séduisantes descriptions que les poëtes ont faites de
+celle de Tempé. Elle montra l'envie de traverser à pied ces beaux
+lieux. Amador et madame de Saint-Elme se prêtèrent à son désir: tous
+trois gagnèrent, à pas lents, l'ermitage, où un excellent déjeûner les
+attendait.
+
+Il est peu de plaisirs qui surpassent celui qu'on goûte dans le
+premier voyage ou dans le premier repas qu'on fait à côté de l'objet
+qu'on aime; il semble qu'on en prenne possession. M. de Lamerville et
+la marquise étaient dans le ravissement. Tout devenait pour eux un
+sujet d'éloge. Ces fruits ont un goût exquis, disait l'un; le parfum
+de ces fleurs est divin, disait l'autre: cependant ces fruits, ces
+fleurs n'avaient rien d'extraordinaire; mais ils les respiraient, les
+savouraient ensemble, et l'Amour est un enchanteur, qui sait donner le
+plus grand prix aux moindres choses.
+
+Après le déjeûner, M. de Lamerville conduisit les dames dans une
+longue allée de lilas, de chèvrefeuille, de jasmin et d'épine-rose.
+Cette allée était bordée par un bras de rivière qui portait bateau;
+au-delà s'étendaient, d'un côté, des prairies artificielles; de
+l'autre, une grande route qui, aboutissant à plusieurs campagnes
+superbes, se trouvait si continuellement garnie de voitures, qu'elle
+ressemblait à un boulevart. Tandis que madame de Saint-Elme s'arrêta
+pour considérer ce rare point de vue, les amans s'avancèrent sous un
+bosquet qui était taillé de manière qu'on jouissait à la fois de
+l'ombrage et de la perspective la plus étendue et la plus pittoresque.
+Cette retraite est un véritable Eden, s'écria la marquise. J'ai
+quelquefois songé qu'il y manquait une Eve, répondit Amador,
+aujourd'hui je n'y désire rien.--Vous visitez souvent ce lieu, à ce
+qu'il paraît?--Très-souvent: il m'est cher à plus d'un titre; j'y ai
+passé les plus belles années de ma jeunesse.--Auprès d'une amie,
+peut-être.--De l'amie la plus tendre.--Une palpitation violente
+souleva le sein d'Anaïs; Amador ajouta: Hélène (c'est le nom de cette
+amie) me fut destinée pour épouse: son grand-père était lié, depuis
+l'enfance, avec mon oncle chéri, le duc de Lamerville. Ces deux
+respectables vieillards se flattaient de resserrer encore leurs noeuds
+par notre hymen. Hélène était jolie, spirituelle; j'avais vingt ans
+quand je la connus: à cet âge on ne voit guère aucune femme avec
+indifférence; on s'abuse sur le trouble que sa présence fait naître,
+on le prend pour de l'amour; je crus en avoir pour Hélène, et je me
+disposais à former une union imprudente, quand celle qui devait en
+être la victime eut assez de confiance en moi pour m'avouer que son
+coeur était engagé sans retour. Elle cachait avec soin sa passion à
+son aïeul, dont elle redoutait la colère. Je ne craignais pas celle
+de mon oncle, il me portait trop d'affection pour ne pas sacrifier,
+sans balancer, ses désirs aux miens. J'eus l'air de refuser la main
+d'Hélène, elle épousa son amant. Peu de temps après, elle acheta cette
+habitation, où elle restait une partie de l'année; je l'y suivis trois
+printemps de suite. Cette femme charmante était devenue une soeur pour
+moi; la plus étroite intimité existait entre nous; il n'était pas un
+secret qui ne nous fût commun. Combien de fois ce bosquet n'a-t-il pas
+été le témoin de nos mutuelles confidences! Combien de fois ne lui
+ai-je pas juré qu'elle serait la première personne aux regards de
+laquelle j'offrirais la femme dont je souhaiterais de faire ma
+compagne. Le sort a détruit mes projets; tu ne la verras point, bonne
+Hélène, celle qui fixera mes voeux, mais ton asyle favori recevra du
+moins ses pas. Auriez-vous eu le malheur d'avoir à pleurer la mort de
+cette dame, demanda Anaïs? Heureusement non; mais elle n'en est pas
+moins perdue pour moi; elle est établie pour toujours à Londres.
+
+Quel dommage que Léon ne soit pas ici! s'écria madame de Saint-Elme en
+s'approchant, il nous déclamerait le magnifique épisode des
+Géorgiques. Combien ne serait-il pas agréable d'entendre un bel
+ouvrage dans ce beau lieu! J'ai, dans ma poche, un volume de la
+meilleure traduction du _Paradis perdu_, dit le général; voulez-vous
+que je vous en lise quelques passages? La proposition fut accueillie,
+un siége de verdure reçut les dames. M. de Lamerville s'assit à leurs
+pieds, et leur lut le chant des Amours. La comtesse l'interrompait par
+de fréquens applaudissemens; il dirigeait alors ses regards sur Anaïs,
+et répétait, d'une voix émue, la phrase qui répondait le mieux à sa
+pensée. Quant à la marquise, elle restait comme anéantie sous le poids
+des plus enivrantes sensations. Au moment du cantique nuptial, ses
+yeux se mouillèrent de douces larmes. Cette lecture aurait-elle
+réveillé en vous des souvenirs trop tendres, lui demanda M. de
+Lamerville avec inquiétude?--Non, répliqua-t-elle, mon émotion ne naît
+que du charme de cet instant. Il est céleste, prononça M. de
+Lamerville, d'une voix passionnée; les délices décrites par Milton
+n'approchaient pas des pures voluptés qui pénètrent mon ame. Vraiment,
+dit la comtesse en riant, je ne suis pas étonnée que les poëtes
+cherchent l'ombrage, il est favorable à l'enthousiasme.
+
+Le concierge vint avertir que le dîner était prêt. On se mit en chemin
+pour rejoindre la maison. M. de Lamerville osa presser plus d'une
+fois le joli bras qu'il tenait sous le sien; mais Anaïs, craignant
+d'avoir trop laissé paraître sa tendresse, ne put cacher son trouble.
+
+M. de Lamerville parvint à rendre le calme à la marquise, par le soin
+délicat qu'il prit d'entamer, à table, un entretien qui fit diversion.
+Il préférait déjà Anaïs à lui: sa retenue le prouva mieux que
+n'auraient fait ses transports.
+
+On alla le soir se promener sur l'eau; une sérénade charmante se fit
+entendre du bosquet voisin. Anaïs, que la conduite de son amant avait
+réconciliée avec elle-même, se livra sans crainte à ce nouveau
+plaisir. On retourna fort tard à la ville, et l'on se sépara sans se
+quitter. On n'est jamais absent de ce qu'on aime.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+La confiance s'établit vîte en amour. M. de Lamerville et la marquise
+furent bientôt très-liés. Amador jouait bien de la flûte; il venait
+faire, tous les matins, de la musique avec Anaïs, et souvent le
+prétexte d'une lecture le ramenait, le soir: il ne paraissait plus
+dans la salle de compagnie, qu'aux heures où les dames y descendaient.
+Il s'applaudissait, chaque jour, du refus qu'il avait fait de madame
+de Simiane. Quelle différence! disait-il, entre cette femme douce,
+simple, modeste, qui conserve les goûts de son sexe, à la femme qui a
+la folle vanité de rivaliser avec la nôtre. Quel charme ne trouvai-je
+pas à faire sentir les beautés de nos grands écrivains, à madame de
+Senneterre, comme je jouis de son étonnement, lorsque je lui découvre
+toutes les richesses de cette mine féconde, où l'on peut fouiller sans
+cesse sans jamais l'épuiser. L'admiration que madame de Senneterre
+éprouve pour nos illustres auteurs, est mon ouvrage. Est-ce madame de
+Simiane qui daignerait former son opinion sur la mienne? Est-ce elle
+qui n'aurait pas encore aimé? Est-ce elle, enfin, qui se contenterait
+de l'hommage d'un seul homme? Non, certainement. Ainsi les
+préventions de M. de Lamerville contre la marquise, s'accroissaient
+encore de l'amour qu'elle lui avait inspiré.
+
+Amador se répétait continuellement qu'Anaïs était la seule femme qui
+pût le rendre heureux; mais il voulait, avant de lui déclarer ses
+vues, percer le mystère qui l'entourait; il pensa que la marche la
+plus sûre et la plus franche était de s'ouvrir de ses desseins à
+madame de Saint-Elme, et se résolut de le faire.
+
+Un soir, qu'il s'était rendu au sallon, et cherchait l'occasion de
+causer à part avec Amélie, l'hôtesse introduisit dans le cercle la
+veuve d'un président. Cette dame, qui comptait au moins cinquante ans,
+ne paraissait pas avoir été dépourvue de beauté; mais elle l'était
+totalement de grâces. Elle fit un léger salut aux dames, s'approcha
+d'un groupe d'hommes qui dissertait sur la politique, et interrompit
+leur conversation pour leur demander s'ils avaient lu l'impertinente
+brochure qui venait de paraître? De quoi traite-t-elle, Madame? dit
+l'un d'eux.--C'est une diatribe contre les femmes.--L'auteur n'est
+sûrement pas Français, observa M. de Lamerville.--A son style, qui
+pèche la plupart du temps contre les règles que prescrit la grammaire,
+et surtout au ton insultant qu'il prend envers nous, j'aurais cru
+qu'il était pour le moins un Hottentot, s'il ne nous apprenait dans sa
+Préface qu'il est né à Paris.--Ce ridicule écrivain vous
+défendrait-il, par hasard, l'amour? demanda un jeune homme.--Non,
+Monsieur; il nous fait la grâce de nous le permettre, dit la
+Présidente en minaudant; mais il nous défend la gloire; il veut que
+nous demeurions étrangères à la culture des beaux-arts; il nous refuse
+tous les talens, même celui d'écrire.--Et Madame est auteur?--Pas
+encore; mais je travaille à me rendre digne de ce titre. Je possède
+maintenant le latin à un degré si supérieur, que je suis en état de
+tenir tête dans cette langue au plus savant professeur de rhétorique.
+Je sais mon Juvénal en entier, et mon premier ouvrage sera une longue
+et sanglante satire contre nos détracteurs. Votre sexe est plutôt fait
+pour le madrigal, observa M. de Lamerville. Monsieur, à ce que je
+vois, est de la secte de ceux qui ne veulent pas que nous ayions du
+génie, et qui nous condamnent à plaire éternellement.--Serait-ce un si
+mauvais partage?--Plaire est agréable, sans doute; mais plaire ne
+suffit pas; d'ailleurs, quoique vous en puissiez dire, on n'aime que
+rarement une femme qui n'a aucun savoir. Que voulez-vous faire, je
+vous prie, d'une jolie poupée qui ne vous entretiendra que de bals, de
+pompons, ou d'une insipide ménagère qui vous fatiguera de détails
+domestiques.--Je ne voudrais pour ma compagne ni de ces femmes, ni
+d'une femme bel-esprit.--Et laquelle choisirez-vous?--Celle qui aura
+plus de grâces encore que de beauté, quelque peu de coquetterie et
+beaucoup de candeur; celle qui possédera assez d'esprit naturel et
+assez d'instruction pour me charmer et me comprendre; celle dont les
+vertus modestes et la bonté constante seront les premiers apanages. Ce
+portrait est séduisant, observa un prétendu philosophe; mais où
+rencontrer le modèle? On le cherche long-temps; mais on le trouve
+enfin, répondit Amador en jetant un regard expressif sur la marquise.
+Elle baissa les yeux, étouffa un soupir, et songea à sa mère.
+Croyez-vous, Monsieur, dit la Présidente à M. de Lamerville, qu'il
+soit impossible qu'une femme de lettres possède les qualités que vous
+venez de peindre? Je fais plus que de le croire, j'en suis certain.
+Celle qui a l'ambition de devenir célèbre, a plus d'orgueil que de
+sensibilité.--Ainsi, vous proscrivez les Sapho, les Corinne, les
+Deshoulières, les Lafayette, les Riccoboni?--Je ne les proscris point,
+je leur offre le tribut qu'elles ont souhaité; je les admire; mais je
+ne serais jamais l'amant, encore moins l'époux de celle qui marcherait
+sur leurs traces.--Je donnerais cent louis, s'écria la Présidente,
+pour que vous portassiez les fers de quelque Muse! Cela serait
+plaisant, dit le peintre. On a vu des choses aussi extraordinaires,
+observa le jeune homme. Celle-là ne se verra point, répliqua M. de
+Lamerville. Anaïs sentit son sang se glacer dans ses veines. Ne
+pourrait-il pas arriver, reprit la Présidente, que vous devinssiez
+amoureux, malgré vous, d'une femme qui serait chargée du crime affreux
+d'enchanter l'univers par ses écrits?--Je ne le crains pas, mon coeur
+ne m'appartient plus; mais si au lieu d'avoir fait le choix dont je
+m'applaudis, j'avais eu le malheur de prendre, sans le vouloir, de
+l'amour pour une de ces femmes avides de renommée, je fuirais jusqu'au
+bout du monde plutôt que de céder à mon penchant.--Cela est trop fort,
+prononça Anaïs. Beaucoup trop fort, dit le peintre: je ne vois rien
+de fâcheux à s'abandonner au sentiment que vous inspire une femme
+célèbre. De bonne foi, général, ajouta-t-il en désignant la marquise,
+croyez-vous qu'une auréole de gloire gâterait ce joli front?--Son
+éclat serait moins touchant, répondit M. de Lamerville. Injuste
+prévention! s'écria madame de Saint-Elme. Très-injuste, dit le jeune
+homme. Quant à moi, je suis fou des talens. Si je les aime dans mon
+sexe, je les idolâtre dans l'autre; ils sont à mes yeux le plus
+puissant et le plus solide des attraits. Les productions littéraires
+des femmes ont une grâce, une délicatesse que nous tenterions en vain
+d'imiter; elles font le charme de mes loisirs, et j'avoue que je
+serais homme à devenir éperduement amoureux d'une femme, seulement
+parce qu'elle serait auteur. Vous voyez, Monsieur, dit la Présidente à
+M. de Lamerville, en rajustant le noeud de son fichu, vous voyez que
+tout le monde n'est pas de votre opinion.--La mienne est du moins
+celle du plus grand nombre.--Oh! cela est loin d'être prouvé; mille
+exemples attestent le contraire. De tous temps les femmes à réputation
+ont enchaîné sous leurs lois une foule d'amans.--Dites d'adorateurs,
+Madame. Il est, je le sais, des hommes vains et nuls, qui, brûlant de
+faire parler d'eux à quelque titre que ce soit, se proclament les
+esclaves de ces femmes présomptueuses. C'est un culte que l'orgueil
+rend à la vanité, et l'on ose traiter cela de sentiment! l'on profane
+ainsi ce mot sacré! Mais dans ce siècle on veut voir partout de
+l'amour; il n'est presque nulle part. Vraiment, reprit la Présidente,
+d'un ton ironique, Monsieur emploie tant d'art et d'éloquence à
+soutenir son systême, que je tremble qu'on ne l'adopte. En effet, il
+est simple de croire que l'esprit est sottise, et que le sacrifice
+qu'on veut faire à une femme de son rang, de ses richesses, du séjour
+de sa patrie, n'est point une marque d'amour.--Je n'ai point tenu ce
+langage.--N'avez-vous pas nié que l'on pût ressentir une grande
+passion pour une femme supérieure?--Je nie que ce que vous appelez
+une femme supérieure soit faite pour inspirer une tendresse
+véritable.--Voilà, Monsieur, ce qui s'appelle s'abuser étrangement. Un
+grand nombre de faits dément votre assertion.--Bon, ce sont de vrais
+contes!--Des contes! tout le monde sait qu'il y a peu de mois encore,
+un prince allemand, dont cent aïeux illustres et une fortune immense
+sont le moindre des titres, brigua la main de madame de Simiane.--Une
+ivresse passagère l'aveuglait; je le répète, ces femmes-là ne peuvent
+ni donner ni recevoir le bonheur: elles subjuguent quelquefois, jamais
+elles n'attachent, et dans le dévouement extrême qu'on se plaît à
+faire éclater pour elle, la tête est tout, le coeur n'est rien; mais
+elles n'y regardent pas de si près: l'article important pour elles est
+de faire du bruit. Général, dit d'un ton grave un vieillard qui ne
+s'était pas encore mêlé à la conversation, madame de Simiane honore
+autant son sexe par ses moeurs, qu'elle honore les lettres par ses
+ouvrages; et son nom, permettez-moi de vous le faire observer, ne doit
+se prononcer qu'avec respect. Je ne prétends pas attaquer le caractère
+de madame de Simiane, répondit M. de Lamerville; mais en dédaignant
+l'estimable obscurité qui doit être le partage de son sexe, elle m'a
+donné le droit de la juger sévèrement.--Eh! que savez-vous, reprit
+le vieillard avec feu, que savez-vous si ce noble tort que vous
+lui reprochez ne l'a point préservée de torts plus condamnables?
+Que savez-vous s'il n'est pas le principe de ses éminentes
+vertus?--Connaîtriez-vous madame de Simiane, demanda madame de
+Saint-Elme avec vivacité, au vieillard.--Je n'ai point cet honneur,
+mais je sais des traits d'elle qui me la font chérir. Son ame,
+d'ailleurs, se révèle dans ses écrits. C'est risquer beaucoup que de
+juger quelqu'un sur ses écrits, observa un partisan de Lavater; quant
+à moi, je n'en crois que la figure. On assure que celle de madame de
+Simiane est des plus séduisantes, dit le jeune homme. On me l'a
+extrêmement vantée, dit le peintre; je n'ai pu, malgré tous mes
+désirs, en juger par moi-même. On m'a montré une fois la marquise au
+spectacle: je cherchai à m'approcher d'elle au moment où elle en
+sortait. Je ne pus y réussir, une foule curieuse assiégeait ses pas.
+Elle ne paraît dans aucun lieu sans être soudain entourée d'un essaim
+d'admirateurs.--Heureuse! heureuse femme! s'écria la Présidente, sa
+marche est toujours un triomphe. Ce triomphe est peu digne d'envie,
+répondit d'un ton dédaigneux M. de Lamerville; la femme la plus
+estimable est celle dont on parle le moins. N'êtes-vous pas de mon
+avis, Madame, demanda-t-il à la marquise?
+
+L'amour avait eu assez d'empire sur Anaïs pour qu'elle eût souffert
+jusque-là en silence des discours qui la blessaient; mais ces
+dernières paroles du général ne laissèrent de place dans son ame qu'au
+ressentiment; il lui sembla qu'elle ne pouvait les pardonner, sans
+faire un outrage à la mémoire de M. de Crécy; et d'un ton à la fois
+sensible et ferme, elle répliqua: Oui, madame de Simiane mérite le
+blâme, elle le mérite pour s'être écartée de la route qui lui fut
+tracée par un cher et respectable guide. Elle le mérite pour avoir
+embrassé, nourri la plus funeste illusion. Sa faute fut affreuse, sa
+punition sera plus affreuse encore.--De quoi voulez-vous, je vous
+prie, qu'on la punisse, demanda la Présidente? De sa gloire,
+apparemment, répondit le vieillard avec véhémence?--Sa gloire! sa
+gloire! elle est obscurcie, s'écria la marquise.--Obscurcie? reprit la
+Présidente, en voici bien d'un autre! Elle s'accroît chaque jour: la
+jalousie seule, l'odieuse jalousie pourrait le contester. Madame ne
+saurait être jalouse de personne, répondit le général d'un ton
+imposant. Le vieillard, en colère, proféra entre ses dents quelques
+mots qui ne furent pas entendus. Eh! mon dieu, dit Amélie avec
+impatience, laissons cet entretien. Oui, laissons-le, répondit la
+marquise; mais ne l'oublions pas.
+
+La comtesse avait tremblé que le transport imprudent de la marquise ne
+l'eût trahie; mais M. de Lamerville n'en tira aucune autre
+conséquence, sinon qu'elle connaissait quelques particularités qui
+n'étaient pas avantageuses à madame de Simiane. Ces femmes à talent,
+dit-il tout bas à la marquise, deviennent tôt ou tard les héroïnes de
+quelques aventures plus ou moins répréhensibles, et je gagerais, en
+dépit du pompeux éloge qu'on vient de nous faire de madame de Simiane,
+que sa conduite n'est pas entièrement irréprochable. L'indignation se
+peignit dans les traits d'Anaïs; un éclat allait la compromettre; la
+comtesse s'en aperçut: sortons, lui dit-elle, mon amie, sortons, je me
+sens très-indisposée.
+
+M. de Lamerville voulait accompagner les dames jusque chez elles; la
+comtesse le pria de les laisser, sous le prétexte d'avoir besoin de
+repos.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+
+Dès que les amies furent seules, madame de Simiane s'écria: Je veux
+partir demain avant le point du jour.--Partir? y songez-vous?--Je veux
+partir; je ne veux plus le voir.--Vous l'aimez, il vous adore; la
+perspective la plus heureuse s'offre à vous. Encore quelques momens,
+et vous devenez l'arbitre du destin d'Amador. Il me fait un crime de
+mes succès, ajouta-t-elle avec un sourire amer.
+
+Le préjugé a ravi sa foi à madame de Simiane, mais l'amour la lui
+assure. L'amour, l'invincible amour triomphe de tout. N'en doutez pas,
+mon amie, vous verrez M. de Lamerville abjurer son erreur à vos
+pieds.--M. de Lamerville aux pieds de madame de Simiane! Lui? Ah! ma
+chère! que vous jugez mal de ce caractère impérieux, inflexible; mon
+seul nom suffira pour changer sa tendresse en haine; vous le verrez
+attribuer à l'artifice ce qui fut le résultat d'un amour pur et vrai;
+et s'il était possible qu'il m'aimât encore après la fâcheuse
+découverte qui ne peut manquer d'avoir lieu; si, malgré ses efforts,
+il ne pouvait parvenir à vaincre sa passion pour moi, je n'ai que trop
+lu dans l'ame de cet homme si fier: inébranlable dans ses
+préventions, qu'il croit être des principes, il ne me confierait pas
+pour cela le soin de son bonheur. Oui, j'en suis certaine, il
+préférerait mourir plutôt que de me donner le titre de son épouse. Eh
+bien! moi aussi, je suis fière, je dois l'être, je dois aussi savoir
+mourir, et je pars.--Ce départ, semblable à une fuite, pourrait faire
+prendre une opinion défavorable de vous à M. de Lamerville;
+calmez-vous, ne précipitez rien, je vous en conjure au nom du ciel, au
+nom de votre père.--Mon père (répliqua madame de Simiane dans le plus
+grand désordre)! mon père! c'est lui, lui surtout, qui m'ordonne de ne
+pas rester ici un instant de plus. Ne voyez-vous pas son ombre
+irritée qui me poursuit? ne l'entendez-vous pas m'accuser du peu de
+soin que j'ai pris de ma gloire? Quel fruit ai-je retiré des
+préceptes, des exemples de ce bon père? Pourquoi ai-je quitté le
+paisible séjour où reposent ses cendres? Ah! je ne devais pas
+m'éloigner de sa tombe, mon unique refuge. Je devais la tenir
+embrassée jour et nuit; là, je devais braver les feux d'un trop fatal
+amour! Là je devais périr avant que de m'être abaissée à venir mendier
+l'hommage d'un coeur dédaigneux.
+
+Rosine entra pour remettre une lettre à la comtesse; cette lettre
+était de M. de Saint-Elme: il instruisait sa femme qu'il profitait de
+son absence pour accompagner sa mère chez une de ses parentes, qui
+demeurait à Sens, et que Mr. D.... était parti pour la Touraine, où il
+avait à renouveler les baux des fermiers de feu M. de Lamerville.
+
+Cette lettre fortifia Anaïs dans sa résolution. Si vous pouviez vous
+décider, dit-elle à la comtesse, à vivre tête-à-tête avec moi,
+jusqu'au retour du comte, nous n'irions ni à Paris ni à Villemonble.
+J'ai besoin d'habiter quelque temps un lieu qui ne me rappelle aucun
+souvenir: il faut que je m'arrache à moi-même. La solitude où j'ai
+rencontré M. de Saint-Elme, convient à la situation de mon esprit. Je
+suis inconnue aux domestiques qu'il y a laissés; je m'y rendrais avec
+vous et Rosine, je garderais le nom de Senneterre; je ne veux
+reprendre le mien que lorsque je me sentirai la force de lui rendre
+son ancien lustre. J'attendrai ce moment dans la retraite où
+Saint-Elme a recouvré sa raison. Si je n'y retrouve pas bientôt la
+paix, j'y trouverai bientôt la mort.
+
+La comtesse ayant fait en vain de nouvelles tentatives pour dissuader
+Anaïs de son projet, cessa de s'y opposer. Elle régla ses comptes avec
+l'hôtesse; Rosine emballa les effets des dames, et elles avaient fait
+six lieues de poste avant qu'aucun locataire de l'hôtel ne fût levé.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+
+A son réveil, M. de Lamerville dit à son valet-de-chambre d'aller
+s'informer si madame de Saint-Elme était remise de son indisposition.
+Il paraît qu'elle n'était pas grave, répondit le valet-de-chambre;
+madame la Comtesse ne s'est pas couchée, et le jour n'avait point
+encore paru qu'elle était partie. Partie! par où? comment?--Elle est
+partie en poste.--Où est-elle allée? C'est un mystère.--Et la marquise
+l'a-t-elle suivie?--Oui, Monsieur.--Elles n'ont pas laissé un mot
+pour moi?--Pas un mot.--C'est inconcevable!--Très-inconcevable.--Eh!
+sait-on les motifs de ce brusque départ?--On ne sait rien, si ce n'est
+que madame la Comtesse a reçu hier au soir une lettre de Paris.--Des
+affaires pressantes les auront rappelées; mais ne pas écrire un mot de
+politesse!--En vérité, Monsieur, je crains que ces Dames ne soient pas
+ce que vous avez cru.--Que veux-tu dire?--Elles n'étaient recommandées
+à personne; leur manière de vivre paraissait singulière; ne
+pourraient-elles pas être quelque peu intrigantes?--Tu n'es qu'un sot,
+dit le général en colère, laisse-moi. Le valet-de-chambre sortit,
+sans se permettre la moindre réplique.
+
+Monsieur de Lamerville était si loin d'imaginer la vérité, qu'il ne
+songea pas même à ce qui s'était passé la veille. Plus il
+réfléchissait à la conduite de la marquise, moins elle lui paraissait
+naturelle. Le propos de son valet-de-chambre lui avait fait quelque
+impression. Que devait être cette femme qui avait reçu ses soins,
+cette femme dont les prévenances, le trouble, les regards lui avaient
+dit tant de fois je vous aime, et qui s'éloignait de lui d'une façon
+si étrange? Serait-ce, en effet, une intrigante qui aurait formé des
+desseins sur lui? Mais alors elle ne s'en serait pas ainsi séparé.
+Serait-ce une coquette qui s'était fait un malicieux plaisir de se
+jouer de sa tendresse? Cela n'était pas possible. Anaïs paraissait si
+franche! si tendre! si modeste! tout parlait en sa faveur. Il se
+perdait dans ses conjectures, quand son hôtesse entra chez lui.
+
+Pardonnez-moi, général, dit-elle, si je vous interromps; mais en
+visitant l'appartement de mesdames de Senneterre et de Saint-Elme,
+j'ai trouvé un carton de dessins qu'elles y ont oublié. Comme j'ignore
+l'adresse où je pourrais le leur faire passer, et que je vous crois
+mieux instruit que moi, je viens vous le remettre. C'est bon, je m'en
+charge, dit monsieur de Lamerville.
+
+L'hôtesse sortit; il ouvrit le carton, et ne fut pas moins surpris que
+charmé, d'y voir un portrait fait au crayon, qui avait avec lui une
+ressemblance parfaite. Ce témoignage irrécusable de l'amour d'Anaïs
+fit, sur-le-champ, évanouir tous ses doutes. Il se rappela le premier
+soupçon que la vie solitaire qu'elle menait lui avait fait concevoir,
+et se persuada qu'il était fondé. Quelque grand danger la menace,
+pensa-t-il; elle a fui pour l'éviter. Ah! pourquoi ne s'est-elle pas
+confiée à moi? Il sonna son valet-de-chambre, lui ordonna de courir à
+flanc-étrier sur les traces des dames, et de s'arranger pour les
+atteindre, sans pourtant compromettre leur sûreté: il lui enjoignit,
+en outre, de l'instruire chaque jour de ce qu'il aurait appris.
+
+La cruelle agitation d'ame à laquelle madame de Simiane était livrée,
+ne lui permettait pas de songer à prendre le moindre repos; elle
+brûlait d'ailleurs de s'éloigner, le plus promptement possible, de
+l'homme que désormais elle voulait haïr, se figurant qu'à mesure
+qu'elle mettrait plus de distance entre elle et lui, son coeur
+sentirait s'affaiblir cet amour dont elle s'indignait de ne s'être pas
+encore affranchie. Dans cette idée, elle courut jour et nuit la poste,
+ce qui fut cause que le valet-de-chambre de M. de Lamerville ne put
+la joindre qu'à un quart de lieue de Vernon.
+
+Elle descendit de sa voiture dans cet endroit, laissa Rosine continuer
+sa route jusqu'à la ville, et, suivie de la comtesse, s'enfonça vîte
+dans un sentier qui conduisait à la solitude de M. de Saint-Elme.
+
+La marquise n'avait pas voulu se faire conduire à Vernon, où elle
+était connue. Le valet-de-chambre attribua cette précaution à une
+autre cause, et pour prouver son zèle au général, il repartit pour
+Baden, aussitôt qu'il eut pris connaissance de la retraite des dames.
+
+Les détails que M. de Lamerville reçut de la bouche de son fidèle
+serviteur, le confirmèrent dans l'opinion que la marquise avait de
+puissans motifs de se cacher. La persécution dont il la crut victime
+augmenta son amour. Le silence qu'elle avait gardé lui parut une
+preuve de délicatesse; il sentit une joie généreuse de pouvoir lui
+offrir la paix, la fortune, le bonheur, et partit en secret pour la
+retrouver.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+
+Les personnes exaltées sont capables de prendre des résolutions
+extrêmes dans un moment d'enthousiasme ou de courroux, et de les
+maintenir, quelque douleur qui leur en coûte, quand elles y croient
+leur honneur attaché. Madame de Simiane pensait que le sien exigeait
+qu'elle ne revît pas M. de Lamerville, et se félicitait d'une démarche
+qui ne lui laissait aucun moyen de retour vers lui. Elle était
+soutenue dans son pénible sacrifice par l'idée qu'il était un hommage
+à la mémoire de son père, et aussi par l'espoir qu'elle n'en
+souffrirait pas seule. Anaïs est aimée d'Amador, disait-elle; s'il me
+coûte des pleurs, je lui coûte des regrets. Quand on ne peut jouir de
+la félicité avec celui qu'on aime, c'est quelque chose d'imaginer
+qu'on a des peines qui lui sont communes.
+
+La retraite profonde où vivait la marquise, ne lui procurait cependant
+pas les avantages qu'elle s'était promis. L'image de son amant la
+poursuivait sans relâche; le bosquet d'Hélène se présentait sans cesse
+à sa mémoire. Un jour de bonheur que l'on dut à l'amour, suffit pour
+faire le tourment du reste de la vie; rien n'égale la puissance de ses
+souvenirs. Anaïs avait contre eux moins de force que de courage;
+toutefois elle demeurait ferme dans le parti qu'elle avait adopté. Qui
+ne craint pas la mort, est capable de tout; et quand on languit sous
+le poids d'un amour malheureux, loin de la craindre, on la désire. La
+marquise se faisait une idée presque agréable de la sienne. A mon
+heure dernière, se disait-elle avec une joie douloureuse, je pourrai
+révéler mon histoire à l'injuste Amador; il saura jusqu'à quel point
+il m'a méconnue, offensée; il se reprochera mon trépas; peut-être
+viendra-t-il quelquefois gémir sur mon tombeau; et moi, tranquille,
+fortunée sous l'oeil de mon Dieu et de mon père, je m'applaudirai de
+voir mon amant m'apporter le tribut de ses remords et de ses pleurs.
+
+Le pavillon où madame de Simiane avait autrefois entendu s'exhaler la
+plainte de Saint-Elme, était l'endroit qu'elle occupait de préférence
+à tout autre. Un jour qu'elle s'y abandonnait à ses rêveries
+mélancoliques, elle fut distraite par le bruit d'une marche
+précipitée: elle entr'ouvrit sa fenêtre, regarda dans le bois, et
+aperçut un homme qui le traversait. La faible clarté que jetait le
+crépuscule ne lui permit pas de distinguer sa figure; elle ne douta
+point que ce ne fût Saint-Elme, qui ne pouvant plus supporter les
+ennuis de l'absence, venait rejoindre sa femme. Heureuse Amélie,
+pensa-t-elle, puisses-tu goûter long-temps les faveurs d'un amour
+légitime! Quant à moi, celui que j'aime ne viendra jamais me causer
+ainsi une douce surprise. Au même instant, Rosine entre, et s'écrie:
+Madame, Madame, M. de Lamerville! Elle avait à peine prononcé ce nom,
+que le général parut.
+
+Les divers sentimens que son aspect inattendu produisit dans l'ame
+d'Anaïs, lui ravirent soudain l'usage de ses sens. Tandis que madame
+de Saint-Elme et Rosine s'empressaient de la secourir, Amador, à
+genoux devant elle, lui adressait les discours les plus tendres. Quand
+elle reprit connaissance, elle ne vit pas sans une émotion profonde,
+l'air inquiet et passionné de son amant, et le premier regard qu'elle
+dirigea sur lui ne fut pas un regard de courroux; mais elle se rappela
+bientôt le motif qu'elle avait eu de le fuir, et, d'un ton qu'elle
+s'efforça de rendre sévère, lui demanda de quel droit il était venu la
+chercher dans l'asile où elle voulait vivre ignorée. De quel droit?
+répondit-il avec feu, du droit que me donne l'amour le plus vrai, le
+plus pur, le plus fidèle. Dès long-temps mes soins ont dû vous
+expliquer mes voeux; j'ai dû penser que vous ne les rejetteriez pas.
+Et comment, le coeur rempli de cet espoir, aurais-je consenti à vous
+perdre? Ah! si je n'ai pas couru plutôt sur vos traces, je n'ai été
+retenu que par la prudence. Mais vous, femme adorée, vous qui seule
+m'avez fait connaître tous les délices du sentiment; souveraine de mes
+pensées, vous dont la voix, le regard, le silence même me commande,
+comment avez-vous pu manquer de confiance en moi? comment avez-vous pu
+m'abandonner ainsi? Chère et défiante Anaïs! croyez-moi, bannissez la
+feinte, elle est désormais inutile, vous essayeriez en vain de me
+cacher qui vous êtes, j'ai tout deviné; je puis tout réparer: daignez,
+dès ce moment, voir en moi votre époux.--O ciel! serait-il vrai!....
+vous feriez le sacrifice? Quoi!.... Mme. de Simiane....--Ce nom
+viendra-t-il sans cesse me troubler? répondit M. de Lamerville d'un
+ton chagrin. Vous êtes instruite, je le vois, de mes rapports avec
+madame de Simiane; mais vous ignorez où ils se sont bornés. Il raconta
+à la marquise ce qu'elle ne savait que trop bien; puis ajouta: J'ai
+satisfait, autant que je l'ai pu, aux dernières volontés de mon oncle,
+en ne balançant point d'assurer son héritage à celle qui était devenue
+ma rivale dans son coeur. Jugez combien je me félicite de m'être
+affranchi d'un lien qui, d'après mes principes, n'aurait jamais pu me
+rendre heureux, aujourd'hui que j'entrevois l'espoir de jouir de la
+plus haute félicité à laquelle un homme puisse atteindre. Ne trompez
+pas cet espoir, consentez à partager mon sort.
+
+La situation de la marquise était horrible; elle cacha sa tête dans
+ses mains, et balbutia d'une voix entrecoupée par des sanglots: Mon
+destin ne peut être uni au vôtre...... ne me parlez plus de votre
+amour.... par pitié, laissez-moi.--Qu'ai-je entendu! votre foi
+serait-elle engagée?--La marquise fit un signe négatif.--Serais-je haï
+de vous?--Moi, vous haïr! hélas!--Eh bien, si vous êtes libre, si je
+suis aimé, qui pourrait s'opposer à notre union? Avez-vous perdu votre
+fortune? la mienne nous suffit. Votre liberté est-elle menacée? mon
+hymen la garantit. De grâce, expliquez-vous, ne dissimulez rien à
+l'amant qui ne respire que pour vous. Votre nom, je le présume, n'est
+pas celui de Senneterre; mais quel que soit celui que vous portez, il
+ne saurait rendre notre alliance impossible. Parlez, ne me laissez pas
+davantage en proie à une accablante incertitude. Amador, répondit la
+marquise d'un ton sensible et noble, la preuve de tendresse que vous
+n'hésitez pas à me donner dans des circonstances où vous paraissez
+fondé à ne pas m'accorder toute l'estime que je mérite, touche mon
+coeur au dernier point. Ce coeur, je me plais à l'avouer, n'a jamais
+palpité que pour vous; mon amour a précédé le vôtre, il ne s'éteindra
+qu'au tombeau; mais cet amour, qui m'est plus précieux que la vie, me
+contraint lui-même à vous taire quel est l'obstacle qui nous sépare.
+N'ajoutez pas à mes douleurs, en me demandant encore une révélation
+que je ne puis vous faire. Plaignez-moi, respectez mes secrets; adieu.
+
+La marquise se leva pour sortir. M. de Lamerville la retint: Non, lui
+dit-il, non, je ne reçois pas cet adieu. Vous m'aimez: ce regard, cet
+accent me l'assurent; ils ne sauraient être perfides; vous m'aimez, je
+vous adore; nous serons unis. Il n'est point d'obstacles qui ne cèdent
+à la force de ma passion; quelque puissans qu'ils soient, je saurai
+les aplanir: parlez, je vous en conjure, parlez.--Il veut que je
+parle, s'écria la marquise d'un ton qui décelait la plus terrible
+angoisse; il veut que je parle, le cruel! il ne sait pas ce qu'il
+exige. Il veut que je me condamne à ne plus être aimée de lui. Moi,
+ne plus t'aimer! s'écria vivement M. de Lamerville; femme trop
+injuste, le crois-tu possible? Ne sais-tu pas que mon amour est ma
+vie? Va, quel que soit le mystère qu'il m'importe d'éclaircir, il ne
+saurait altérer mes sentimens. Idole de mon ame, ne crains rien; je ne
+puis, ne veux être, et ne serai qu'à toi; j'en atteste l'honneur. Je
+ne résiste pas à cet accent, dit la Marquise; il me persuade: oui,
+dussai-je en mourir, il faut te satisfaire. Écoute, Amador,
+ajouta-t-elle dans un transport qui tenait de l'égarement, écoute
+cette femme qui veilla sur les derniers jours de ton oncle, qui reçut
+ses derniers soupirs; cette femme qu'il a si tendrement chérie, qu'il
+t'avait destinée pour épouse, qui t'aimait avant que de te connaître,
+qui t'idolâtre maintenant; cette femme dont tu as refusé la main, que
+tu as fuie, dédaignée, calomniée; cette madame de Simiane, eh bien!...
+c'est Anaïs.... c'est moi.--Grands dieux! se peut-il?... Je le savais,
+observa-t-elle avec un sourire déchirant, je le savais que ce nom
+éteindrait tout-à-coup son amour; mon arrêt est déjà prononcé dans son
+coeur: ne pourrai-je expirer avant que de l'entendre? Que dis-tu?
+s'écria M. de Lamerville; garde-toi d'attribuer à une injurieuse
+hésitation, un moment de silence, effet de la surprise. Abjurer les
+torts dont je fus coupable envers toi, ce n'est point abjurer mes
+principes. Tu n'es pas une femme ordinaire, tu n'es pas ce qu'on
+appelle une femme supérieure, tu ne peux être rangée dans aucune
+classe, tu es une femme à part, et je m'enorgueillis de l'amour que tu
+m'as inspiré; il est unique comme toi.
+
+M. de Lamerville était aux pieds de madame de Simiane, mais il lui
+renouvelait en vain le serment de l'aimer toujours. Elle ne
+l'entendait pas, et ne lui répondait que par des mots sans suite, qui
+peignaient sa terreur. La contrainte qu'elle s'était imposée dans le
+commencement de son entretien avec son amant, l'effort inoui qu'elle
+s'était fait pour lui déclarer son nom, l'avait jetée dans un accès de
+délire qui devint bientôt effrayant. Madame de Saint-Elme la fit
+porter dans son lit. Amador, au desespoir, courut sur-le-champ à
+Vernon, et ramena avec lui un médecin; celui-ci déclara que la maladie
+d'Anaïs était une fièvre miliaire de la plus fâcheuse espèce.
+
+Le général supplia madame de Saint-Elme de lui permettre de rester
+auprès de madame de Simiane: elle n'osa lui refuser cette faveur. Un
+exprès fut dépêché à Mr. D., pour l'instruire de ce qui se passait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+
+La Marquise resta privée de l'usage de la vue et de celui de la
+parole, pendant trois jours. Sur le matin du quatrième, elle rouvrit
+les yeux, et demanda où était la Comtesse. La voici auprès de vous,
+ainsi que votre Amador, répondit M. de Lamerville. Amador! dit-elle;
+croyez-vous qu'il soit encore mon Amador?--N'en doutez pas.--Il ignore
+qui je suis, il faut bien se garder de le lui apprendre. Tout serait
+perdu, ajouta-t-elle d'un air de confidence.--Bannissez cette idée,
+il brûle de s'unir à madame de Simiane.--Chut; ne prononcez jamais ce
+nom; il est proscrit, entendez-vous; Amador le déteste: un soir on
+l'articula devant lui, si vous aviez vu sa colère! j'en tremble
+encore. Elle fut prise d'un violent frisson: il lui dura deux heures,
+au bout desquelles elle s'endormit.
+
+Son premier mot, à son réveil, fut: est-il venu?--Il est là, répondit
+la Comtesse.--Il ne faut pas le laisser approcher de moi pendant mon
+sommeil.--Pourquoi donc?--Je pourrais me trahir, me nommer; il me
+fuirait, et je deviendrais folle.--Elle se mit à jeter de grands
+éclats de rire. Amélie ne put retenir ses pleurs.--Savez-vous, reprit
+Anaïs, en portant un oeil fixe sur M. de Lamerville, savez-vous ce que
+c'est que la folie? C'est une chose terrible; elle effraie tout le
+monde; on s'éloigne de ceux qui en sont atteints; personne ne leur
+reste attaché, personne; les Clémences sont rares! Je ne veux pas
+devenir folle, je ne le veux pas, ajouta-t-elle d'une voix très-forte.
+Si vous aviez ce malheur, dit M. de Lamerville, au comble de
+l'attendrissement, votre Amador ne vous quitterait plus. Il colla,
+avec ardeur, sa bouche sur la main de la marquise: elle le regarda
+d'un air étonné, et dit: Voilà comme il faisait souvent, lui, avant ce
+triste soir! Elle jeta un soupir profond, enfonça sa tête dans son
+lit, et ne parla plus de la journée.
+
+Une semaine entière se passa sans qu'il y eût aucun intervalle au
+délire d'Anaïs. Quelquefois pourtant il semblait qu'elle reconnaissait
+M. de Lamerville: elle lui faisait signe de s'asseoir auprès d'elle,
+et ne voulait rien prendre que de sa main. D'autres fois elle montrait
+de la frayeur à son approche, et lui enjoignait de s'éloigner. Un
+matin elle se fit apporter ses manuscrits, et commanda qu'on les
+brûlât; mais elle révoqua aussitôt cet ordre, et s'écria: Pardon, mon
+père, pardon!--A travers ces discours incohérens, il était facile de
+démêler qu'elle était intérieurement combattue entre deux sentimens
+égaux en force, et leur violence ne permettait pas d'assigner un terme
+prochain à sa guérison.
+
+Amador et la Comtesse se désespéraient de ne voir aucun adoucissement
+à son état. Depuis que le premier avait su d'Amélie l'histoire
+d'Anaïs, son amour devint un véritable culte. La posséder ou mourir,
+était le voeu de son coeur.
+
+Dans la nuit du dixième jour, la fièvre d'Anaïs baissa; son cerveau
+parut se dégager: elle reconnut Amélie et Rosine, et leur adressa
+quelques mots agréables: ensuite elle se leva sur son séant, et
+regarda tout autour de sa chambre, comme si elle y cherchait
+quelqu'un; puis dit en soupirant: C'est un rêve, hélas! ce ne pouvait
+être qu'un rêve! M. de Lamerville, qui était sorti un instant, revint.
+Elle l'aperçoit, jette un cri, sa tête s'égare de nouveau.
+
+Amélie ne voulait pas que M. de Lamerville restât davantage dans
+l'appartement de la malade. Le docteur fut d'un avis contraire, et
+l'emporta. Amador se tint, deux jours et deux nuits, auprès de la
+marquise, attentif à veiller le retour d'un moment lucide, dans
+l'espoir d'en profiter pour avoir une explication. Vain espoir! un
+morne silence avait succédé au délire d'Anaïs. L'oeil constamment
+attaché sur Amador, elle suivait chacun de ses mouvemens, en
+témoignant par ses gestes, ou du chagrin ou du plaisir, selon qu'il
+s'éloignait ou se rapprochait; mais elle ne prononçait aucune parole,
+et donnait des signes d'effroi dès qu'elle s'apercevait qu'on voulait
+lui parler. Cette situation singulière et terrible, durait encore
+quand Mr. D. arriva.
+
+Cet ami respectable était parti de Touraine, le coeur dévoré
+d'inquiétudes: il connaissait la profonde sensibilité de sa fille
+adoptive, il en avait toujours redouté les effets. La nouvelle de sa
+maladie lui avait causé des alarmes qui s'augmentaient à mesure qu'il
+s'en approchait. Quand il fut au coin du petit bois qui bordait
+l'habitation de M. de Saint-Elme, il ne se sentit plus le courage de
+poursuivre son chemin, et donna l'ordre à Félix, qui le suivait,
+d'aller savoir ce qu'il devait craindre ou espérer. Quoique ce fidèle
+serviteur ne s'arrêta que peu de temps dans la maison, ce court délai
+parut un siècle à Mr. D.; il en conçut un augure défavorable, et
+s'avançait, d'un pas tremblant, vers la solitude, lorsqu'il en vit
+sortir un homme âgé, dont le costume désignait un médecin: il le
+joignit, et d'une voix qui décelait la plus cruelle agitation, lui
+demanda: La perdrons-nous? Elle est hors de danger, répondit le
+docteur, mais on aura peut-être de la peine à lui rendre l'usage de
+la raison. J'ai essayé, sans succès, de tous les remèdes connus, et je
+n'espère rien maintenant, que d'une crise que mon art ne peut
+provoquer. Mr. D. témoigna la douleur la plus vive. Attendez, dit le
+docteur, il me vient une idée; votre présence inattendue peut nous
+servir. La malade repose; suivez-moi, je vais faire sortir tout le
+monde de sa chambre, et vous placer à ses cotés. A son réveil, ses
+yeux chercheront ceux qu'elle a coutume de voir; si elle les demande,
+si elle vous reconnaît, je réponds de tout.
+
+Le projet du docteur fut mis sur-le-champ à exécution. Amador refusait
+de céder le fauteuil qu'il occupait auprès du chevet du lit de la
+marquise; mais il ne put résister à l'autorité réunie du médecin et de
+M. D. Toutefois il ne céda que sous la condition qu'on lui permettrait
+de demeurer dans la chambre. Il se plaça au pied du lit d'Anaïs, se
+cacha sous ses rideaux, et promit de ne se montrer que lorsqu'il
+pourrait le faire sans qu'il en résultât aucun inconvénient. Le
+docteur resta dans le sallon voisin avec Amélie et Rosine.
+
+Après une heure d'un sommeil assez calme, madame de Simiane ouvrit les
+yeux et les porta d'abord, ainsi que le docteur l'avait prévu, du côté
+où se tenait M. de Lamerville; elle tressaillit; quelques pleurs
+mouillèrent ses joues; puis elle se souleva comme pour mieux voir, et
+s'écria: Est-ce encore une illusion? ou mon second père est auprès de
+moi? Vous ne vous abusez pas, chère et tendre Anaïs, c'est votre
+meilleur ami; celui qui, depuis si long-temps, n'a vécu que pour vous.
+Elle lui tendit la main, et dit: J'ai été mal, bien mal.--Je le sais;
+mais, Dieu merci, vous voilà mieux.--Ah! pourquoi me suis-je séparée
+de mon guide! Fatale absence! elle me coûtera mon repos
+éternel.--Calmez-vous, guérissez-vous, et vous serez plus heureuse que
+vous ne le fûtes jamais.--Heureuse! moi, heureuse! Ah, mon ami,
+détrompez-vous; je l'aime pour toujours.--Eh bien, son amour est le
+prix du vôtre.--Il m'aime, je le crois; mais il me rejette; sa
+funeste prévention nous sépare.--Il n'en a plus, s'écria sans se
+montrer M. de Lamerville.--Oh! mon dieu, mon dieu, dit madame de
+Simiane, quel accent! il a retenti jusqu'au fond de mon coeur. Mon
+ami, ajouta-t-elle plus bas à Mr. D., tel est l'empire de cette
+passion, que j'ai tant de fois, sans succès, essayé de combattre, qu'à
+chaque instant je crois entendre, je crois voir Amador. Figurez-vous
+qu'au milieu de mes souffrances, de ma faiblesse extrême, il me
+semblait qu'il était là, devant mes yeux. Depuis que je fus livrée à
+cette douce erreur, j'ai tellement craint de la perdre, que je
+n'interrogeai personne; je ne permis à personne de me parler: je ne
+voulais pas être éclaircie. Hélas! que ne puis-je me tromper
+encore!--Il n'en est pas besoin, dit Amador avec feu en se précipitant
+à genoux auprès du lit de la marquise. Femme adorée! consens à mon
+bonheur; il dépend en entier de toi, de madame de Simiane! Anaïs fit
+un geste de surprise et de doute.--Bannis un soupçon qui nous offense
+tous deux, continua le général. C'est devant ce respectable ami,
+devant ton second père, que je réclame ta main: mon amour, mon
+repentir m'en rendent digne. Exauce les derniers voeux de mon oncle,
+sois à moi pour la vie.
+
+Anaïs doutait encore; la comtesse entra, et fit le récit exact de ce
+qui s'était passé depuis le moment où la marquise était tombée
+malade. Celle-ci montra de la joie, de l'attendrissement; mais elle ne
+voulut rien promettre. Le médecin, la voyant très-fatiguée, recommanda
+qu'on la laissât seule avec sa garde. On obéit, et chacun fut prendre
+un repos dont il avait autant de besoin qu'Anaïs.
+
+Madame de Simiane se rétablit promptement. Dès qu'elle fut en
+convalescence, Amador la sollicita de consentir à leur union. Cette
+prière, qu'elle eût été affligée de ne pas recevoir, la plongea dans
+la mélancolie. Depuis que la certitude d'être aimée autant qu'elle
+aimait elle-même, avait rendu quelque calme à son coeur, elle s'était
+aperçu que l'amour n'avait fait qu'imposer silence au préjugé de M. de
+Lamerville, mais qu'il n'en avait pas triomphé. Elle sentait qu'elle
+serait la plus infortunée des femmes, si son amant, devenu son époux,
+ne paraissait pas jouir d'une félicité parfaite. Ses réflexions
+l'avaient convaincue qu'elle ne pouvait s'assurer des jours
+tranquilles qu'en faisant un pénible sacrifice; elle voulait le
+méditer dans la retraite, et surtout s'appuyer des conseils de Mr.
+D.... Elle partit pour Villemonble avec lui, sous le prétexte de
+quelques arrangemens à prendre, et défendit à M. de Lamerville et à la
+comtesse de venir la trouver avant trois jours. Elle promit qu'à
+cette époque elle déciderait sans retour du sort de son amant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+
+Mr. de Lamerville n'avait pas été sans s'apercevoir de l'air triste et
+préoccupé que madame de Simiane avait depuis que sa santé était
+revenue; il n'y concevait rien, non plus qu'aux réponses évasives
+qu'elle faisait sans cesse à ses tendres instances. Pour ne pas s'en
+offenser, il avait besoin de se rappeler combien elle lui avait montré
+d'amour. Pourquoi, se disait-il, tant d'abandon est-il suivi de tant
+de retenue? Anaïs redouterait-elle de perdre son indépendance? Lui
+serait-elle déjà plus chère que ma tendresse? Son imagination
+l'aurait-elle abusée? Ces questions, qu'il se faisait à lui-même,
+étaient suivies du retour de cette idée cruelle, qu'une femme qui aime
+la célébrité, ne donne qu'à moitié son coeur à son époux.
+
+Quand une femme est contrariée dans ses désirs, elle montre plus de
+chagrin que d'humeur; l'homme au contraire montre plus d'humeur que de
+chagrin. L'une se plaint, verse des larmes, accuse le sort, et quelque
+coupable que puisse paraître son amant, elle est persuadée de son
+innocence au premier mot qu'il dit pour se justifier. L'autre accuse
+d'abord sa maîtresse, la rend responsable des événemens dont elle
+gémit elle-même; et quand il paraît en croire ses discours, ses
+regards, ses pleurs, il est plus souvent subjugué que convaincu.
+
+Tandis que l'absence et les délais de madame de Simiane, qui tenaient
+au sentiment le plus délicat, lui donnaient l'apparence d'un tort aux
+yeux de M. de Lamerville, elle, non moins passionnée que son amant,
+mais plus tendre et plus juste, tremblait qu'il ne l'accusât de
+caprice, et s'occupait des moyens de se dévouer exclusivement à lui.
+Le respect qu'elle conservait à la mémoire de son père, avait suspendu
+quelque temps l'effet d'une résolution que l'amour et la raison
+approuvaient également. Elle fit part de son projet et de ses
+scrupules à M. D.... Il appuya l'un, et parvint à lever les autres.
+
+Le jour où M. de Lamerville devait venir à Villemonble, madame de
+Simiane alla l'attendre dans le monument funèbre de M. de Crécy. M.
+D.... s'y rendit à son tour avec Amador. Anaïs se leva à leur
+approche, et, d'un ton calme et solennel, dit: «J'ai juré sur cette
+tombe de vivre pour la gloire; ce serment me fut dicté par la
+tendresse filiale; je ne pourrais le rompre sans être criminelle.» (M.
+de Lamerville montra de la surprise et de l'inquiétude.) Anaïs
+continua: «Éclairée par l'amour, je sais enfin qu'il est pour une
+femme une gloire plus vraie, plus belle que celle que j'avais
+poursuivie; je renonce à mes travaux brillans pour me livrer sans
+distraction à l'exercice de modestes vertus. Si tu vivais, ô mon père!
+tu applaudirais à ma conduite: la vénération que tu avais pour ta
+Virginie m'en assure. Chercher à me rendre aussi parfaite qu'elle le
+fut, n'est-ce pas t'honorer davantage que je ne l'ai fait encore? Et
+que sont d'ailleurs les palmes que je pouvais cueillir, auprès des
+lauriers qui parent le noble front de celui que je vais prendre pour
+époux. Ces lauriers seront désormais les miens; vois ta fille s'en
+embellir. Mon père, permets-moi d'être heureuse; daigne, du haut des
+cieux, bénir tes deux enfans.--Oui, mon père, bénis-nous, s'écria M.
+de Lamerville, et reçois le serment que je fais d'être pour mon Anaïs
+ce que tu fus pour Virginie.»
+
+Les amans sortirent du mausolée pleins de confiance dans leur avenir.
+Un acte religieux venait de consacrer leurs sentimens; ils allèrent
+ensuite rendre hommage à la tombe du feu duc. Ils y renouvelèrent la
+promesse qu'ils avaient faite sur celle de M. de Crécy. Mr. D. les
+suivait les yeux remplis des larmes de la joie. Il ne craignait plus
+de mourir, son Anaïs avait un protecteur; il la regardait marcher avec
+orgueil à côté de l'époux de son choix, et se répétait tout bas: «Le
+véritable bonheur est dans un amour légitime.»
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+Le mariage de madame de Simiane avec M. de Lamerville fut célébré au
+même autel où le feu duc avait servi de père à Félix, quand ce dernier
+épousa Rosine. Un grand concours de monde s'y rendit; une fête eut
+lieu le soir dans les jardins. L'invalide et sa famille firent les
+honneurs de la table dressée pour les habitans du village. Le général
+distribua 12,000 francs aux douze paroisses voisines; il assura au
+brave Ambroise la propriété d'une petite ferme. Rosine, Félix et le
+valet-de-chambre de M. de Lamerville reçurent chacun un contrat de 400
+francs de rente, et restèrent au service des nouveaux époux.
+
+Mr. D... continua de demeurer avec son Anaïs, qui le traite toujours
+en père. Madame de Lamerville a déjà été deux fois mère et nourrice.
+Son amour pour son mari, celui qu'elle porte à ses enfans, les soins
+qu'exige sa famille, celui de sa maison, occupent et charment ses
+jours; elle n'a point le loisir de rêver à la gloire; elle jouit du
+bonheur.
+
+Le général est le plus tendre des époux. Son amour pour Anaïs semble
+s'accroître à chaque instant. Il est maintenant assuré que l'on peut
+unir la constance du coeur à la mobilité de l'imagination; il est
+revenu de son préjugé contre les femmes qui cultivent les lettres,
+mais s'applaudit que la sienne ait cessé d'être auteur.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
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+
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+ Salignac-Fénélon, 2 vol. in-12, fig. 3 fr.
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+ Grammaire française, par M. Roy, ancien maître de pension et
+ instituteur, 2e. édition, revue, corrigée et augmentée, suivie
+ de notes de M. Toulotte, chef de la division de l'instruction
+ publique, à la préfecture du Nord. 1 vol. in-12 de 435 pag., 2
+ fr. 50 c.
+
+ Leçons de statique, à l'usage des aspirans à l'école impériale
+ polytechnique, par J.-G. Garnier, ancien professeur à l'école
+ polytechnique, docteur ès-sciences, et instituteur à Paris. 1
+ vol. in-8º., avec 12 planches, 5 fr.
+
+ Leçons de calcul différentiel, par le même, 3e. édition. 1 vol.
+ in-8º de 500 pag., avec 4 pl. 7 f.
+
+ Cours complet de mathématiques pures, par Francoeur. 2 vol.
+ in-8º., 15 fr.
+
+
+
+
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
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+Project Gutenberg's La Femme Auteur, T. 2/2, by Adélaïde-Gillette Dufrénoy
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La Femme Auteur, T. 2/2
+ Les Inconvéniens de la célébrité
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+Author: Adélaïde-Gillette Dufrénoy
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+Release Date: June 24, 2011 [EBook #36447]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, T. 2/2 ***
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+
+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p>
+<p>La page annonçant d'autres publications du même éditeur a été
+déplacée à la fin de cette version électronique.</p></div>
+
+<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p>
+
+<h1>LA FEMME AUTEUR.</h1>
+
+<p class="center p2"><b>TOME II.</b></p>
+
+<p><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p>
+
+<p class="center"><small><b>LA</b></small></p>
+<h2>FEMME AUTEUR,</h2>
+
+<p class="center p2"><small><b>OU</b></small></p>
+
+<p class="center p2"><b>LES INCONVÉNIENS</b></p>
+
+<p class="center p2"><big><b>DE LA CÉLÉBRITÉ,</b></big></p>
+
+<p class="center p4"><span class="smcap"><b>Par M<sup>ME.</sup> DUFRENOY.</b></span></p>
+
+<p class="font95 center p2"><b>TOME II.</b></p>
+
+<p class="p4 center"><small><b>IMPRIMERIE DE POULET.</b></small></p>
+
+<p class="center"><b>A PARIS,</b></p>
+
+<p class="p2 center"><small><b>Chez <span class="smcap">Bechet</span>, Libraire, quai des Augustins,
+N<sup>o</sup>. 63.</b></small></p>
+
+<p class="center p4"><b>1812.</b></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p>
+
+<h2>LA FEMME AUTEUR,</h2>
+
+<p class="center"><small><b>ou</b></small></p>
+
+<p class="center font95"><b>LES INCONVÉNIENS</b></p>
+
+<p class="center"><big><b>DE LA CÉLÉBRITÉ.</b></big></p>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<p class="p2">La <i>vie ressemble à une coupe d'eau limpide, qui se trouble à mesure
+qu'on la boit</i>. Anaïs n'avait encore éprouvé aucun de ces chagrins qui
+amènent à leur suite la défiance. La mort de ses parens avait brisé
+son c&oelig;ur sans le flétrir. Un homme sensible et respectable était
+devenu son consolateur <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> et son appui. Les premiers pas qu'elle avait
+faits dans la carrière des arts, avaient été marqués par des succès.
+Elle n'avait souffert ni de l'injustice ni de l'ingratitude de
+personne. A peine venait-elle de faire le sacrifice généreux de sa
+fortune à la mémoire de son époux, qu'elle en avait retrouvé une dans
+celle de son ami. Rien n'avait terni pour elle la fraîcheur des
+illusions de la jeunesse. Elle s'était abandonnée avec délices à
+celles de l'amour; mais l'amour allait lui ravir cette douce confiance
+qui prête tant de charmes à tous les sentimens. La nature ne lui
+présentera plus un aussi riant aspect. Les rêves de la gloire, les
+plaisirs de l'amitié ne lui suffiront <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> plus. Elle avait entrevu une
+félicité plus vive, plus entière; et sans en avoir joui un instant,
+elle allait la regretter sans cesse.</p>
+
+<p>La marquise avait senti se réveiller, sur la tombe de son père, ce
+juste sentiment d'orgueil qui parle si fortement à l'ame des personnes
+d'un esprit supérieur, lorsqu'elles se croient offensées. Ce sentiment
+lui donna le courage momentané de renoncer à un amour sans espérance,
+et le désir d'imprimer plus d'éclat à son nom. Ce désir, qui n'était
+que l'effet d'un noble dépit, trompa madame de Simiane; elle crut ne
+plus aimer, et quand elle vint retrouver M<sup>r</sup>. D., ses traits offraient
+l'empreinte d'une <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> dignité calme, qui le surprit et le charma.</p>
+
+<p>Vous avez dû être étonné, lui dit-elle, de l'impression que j'ai reçue
+de la lettre qui vous est arrivée ce matin. Je vais vous révéler ce
+que je vous ai tu long-temps, ce que long-temps je me tus à moi-même.
+J'aimais monsieur de Lamerville; mon souhait le plus ardent était de
+lui plaire, de lui appartenir. La gloire dont il s'est couvert, les
+éloges que son oncle m'a faits de lui, l'admiration générale qu'il
+inspire, et peut-être aussi le besoin de ce rare bonheur dont l'image
+frappa mes yeux dans mon enfance, bonheur que je n'aurais jamais cru
+payer trop cher, tout a <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> conspiré à livrer mon c&oelig;ur à M. de
+Lamerville. J'aurais tout sacrifié pour obtenir le sien; oui, tout,
+excepté mon attachement pour vous. (M<sup>r</sup>. D. la remercia par un
+regard). Elle continua: Depuis quelque temps il était le mobile secret
+qui dirigeait mes actions; le souvenir de mon père ne se mêlait plus
+que légèrement à mes travaux. C'était surtout pour cet étranger que je
+voulais embellir mon front du laurier des Muses. La disposition que le
+duc avait faite en ma faveur, accrut le penchant que je nourrissais
+pour son neveu. J'étais loin d'imaginer qu'il pût refuser ma main: en
+l'aimant je crus aimer mon époux. Oh! quel avenir enchanteur se
+découvrait à <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> moi! Je voyais l'amitié, la gloire, l'amour
+m'enchaîner de leurs triples liens de fleurs; mais le ciel n'a point
+voulu que tant de biens fussent à la fois le partage d'une simple
+mortelle: je dois me soumettre à ses lois. Voici le portrait qui me
+fut donné par le duc, à l'instant de sa mort: veuillez le faire
+rendre, le plus tôt possible, à M. de Lamerville, avec les tableaux de
+famille qu'il réclame. Quant à ce funeste héritage qu'on m'abandonne
+si facilement, ne m'approuverez-vous pas de le remettre à celui qui
+avait plus de droit que moi d'en jouir.&mdash;Gardez-vous bien de cet acte
+public de désintéressement, on pourrait soupçonner qu'il a pour objet
+d'engager le général à céder aux <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> désirs de feu son oncle.
+Croyez-moi, mon Anaïs, prenez sur-le-champ possession de la fortune
+qui vous est léguée, sauf à ne la regarder que comme un dépôt dont
+vous vous dessaisirez avec honneur quand vous aurez fait un nouveau
+choix.&mdash;Je renonce à l'amour, dit madame de Simiane; mais M. de
+Lamerville, ajouta-t-elle en soupirant, n'a sans doute pas renoncé au
+mariage, ainsi je lui garderai les biens de son oncle, pour présent de
+noces; j'en accumulerai scrupuleusement tous les revenus, et je les
+lui rendrai aussi à cette époque.</p>
+
+<p>M<sup>r</sup>. D. s'entretint avec Anaïs, des affaires de la succession de M. de
+Lamerville: les soins de <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> sa liquidation l'obligeaient de passer
+quelques mois à Paris. Madame de Simiane consentit d'autant plus
+volontiers à l'y suivre, qu'on allait entrer dans l'hiver. Comme elle
+ne voulait pas habiter l'hôtel qui avait appartenu au feu duc, elle
+envoya Félix louer une maison petite, mais commode, dans le faubourg
+Saint-Germain, et fut s'y établir avec son ami.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE II.</h2>
+
+<p class="p2">Dans le court intervalle qui s'était écoulé entre le moment qui avait
+renversé les espérances de madame de Simiane, et son départ de
+Villemonble, M<sup>r</sup>. D. s'était aperçu avec chagrin qu'elle était loin
+d'avoir recouvré sa tranquillité; il espéra que le séjour de Paris lui
+procurerait quelques distractions, et se proposa de l'entourer d'une
+société d'artistes, se flattant d'opposer avec succès, à l'amour, le
+pouvoir des talens.</p>
+
+<p>Anaïs ne parut pas insensible <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> à des plaisirs dont elle avait été
+long-temps privée; l'entretien fréquent de plusieurs hommes célèbres,
+qui montraient pour elle une haute estime, lui fit goûter de nouveau
+les jouissances de l'imagination. Elle publia son poëme de <i>l'Amour
+Paternel</i>; l'accueil distingué qu'il obtint du public, lui valut une
+foule d'éloges et l'hommage d'un prince Allemand, qui sollicita sa
+main. M<sup>r</sup>. D. appuya en vain les v&oelig;ux de cet amant. Madame de
+Simiane lui répondit: «Le refus d'Amador me condamne au veuvage.»</p>
+
+<p>On venait de rétablir le bal de l'Opéra, qui avait été suspendu
+pendant quelques années. Quoique ce genre d'amusement ne <span class="pagenum"><a
+name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> plût pas beaucoup à la marquise, elle
+consentit à le partager avec une jeune dame qu'elle voyait souvent:
+elles se placèrent dans une loge qui donnait sur le théâtre. La jeune
+dame demanda bientôt à sa compagne la permission de la quitter, pour
+aller intriguer une personne de sa connaissance qu'elle venait
+d'apercevoir à l'autre bout de la salle. Madame de Simiane, restée
+seule, regardait avec assez d'indifférence le spectacle à la fois
+bruyant et bisarre qu'offrait un grand concours de masques, en se
+demandant à elle-même comment un plaisir aussi insipide pouvait
+attirer tant de monde, quand un cavalier, d'une tournure élégante et
+noble, vint s'asseoir à ses côtés. <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> Elle leva les yeux, et reconnut
+en lui le modèle du portrait qu'elle avait contemplé tant de fois avec
+ravissement. Son émotion fut si forte, qu'elle ne put la cacher
+tout-à-fait. Peut-être, lui demanda le cavalier (d'une voix dont la
+mélodie frappa délicieusement son oreille), peut-être ma présence ici
+est importune? Si j'ai commis une indiscrétion, dites un mot, beau
+masque, et je me retire en enviant le sort du fortuné mortel que vous
+daignez attendre. Madame de Simiane, qui cherchait à s'assurer si elle
+ne s'était pas trompé dans sa conjecture, répondit: La dame à qui j'ai
+donné rendez-vous ne craint point de se rencontrer avec un homme
+aimable, <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> M. de Lamerville peut rester.&mdash;Le général (c'était
+lui-même), surpris de s'entendre nommer par une femme dont la voix
+(qu'elle ne déguisait pas) lui était étrangère, dit: Je ne croyais pas
+avoir l'honneur d'être connu de vous, beau masque.&mdash;Les héros ne
+sont-ils pas connus de tout le monde.&mdash;Si ce titre en est un à vous
+plaire, je voudrais l'avoir mérité.&mdash;Soit intention ou hasard, Anaïs
+avait ôté son gant; les regards du général s'étaient arrêtés sur une
+main aussi parfaite par sa forme, qu'éclatante par sa blancheur. Il
+profita de la liberté que permet le bal, s'empara de cette main: Si
+les traits, lui dit-il, que cachent ce masque jaloux, sont aussi beaux
+que ce <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> que j'ai dans cet instant le bonheur d'admirer, sans doute
+vous faites des esclaves de tous ceux qui vous voyent.&mdash;Ce n'est pas
+sans raison que vous passez pour être aussi galant que brave.&mdash;Ce
+n'est pas la réputation de galanterie que je voudrais avoir auprès de
+vous.&mdash;Madame de Simiane avait retiré sa main de celle d'Amador; il
+n'osait la reprendre, mais il la regardait toujours. Anaïs remit sont
+gant; il se plaignit avec esprit de cette cruauté. L'entretien prenait
+un tour assez vif, lorsque plusieurs masques se précipitèrent dans la
+loge, en faisant de grands éclats de rire.&mdash;Viens donc, général, dit
+l'un d'eux à M. de Lamerville, viens jouir de la mascarade la <span class="pagenum"><a
+name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> plus plaisante qu'on puisse
+imaginer.&mdash;Je me trouve trop bien dans ce lieu pour en sortir.&mdash;Oh!
+vous le quitterez pourtant, reprit d'une voix clapissante une femme
+déguisée en sybille; vous le quitterez, ou il vous arrivera malheur,
+je vous le prédis.&mdash;Enlevons, cria un autre masque, enlevons ce
+nouveau Renaud à cette nouvelle Armide.&mdash;M. de Lamerville ne pouvant
+venir à bout de renvoyer les importuns qui l'assiégeaient, et voyant
+que son intéressante inconnue était étourdie de leur babil
+insignifiant, sortit avec eux, dans le projet de leur échapper, pour
+revenir bientôt renouer une conversation qui commençait à l'intéresser
+beaucoup. Madame de <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> Simiane, craignant que le retour de sa
+compagne ne découvrît son nom au général, ne fut pas fâché de le voir
+s'éloigner. Il était à peine hors de la loge, que la jeune femme
+arriva avec deux de ses parens. Anaïs lui dit qu'elle avait, à son
+tour, quelqu'un à tourmenter, et qu'elle allait changer de domino,
+après être convenu de l'endroit où on se retrouverait, et du mot de
+ralliement. Madame de Simiane fut se préparer à goûter un plaisir qui
+la réconciliait avec le bal de l'Opéra.</p>
+
+<p>Quand elle eut revêtu son nouveau déguisement, elle chercha M. de
+Lamerville, et le vit qui prenait le chemin de la loge où il l'avait
+laissée. Où courez-vous, beau masque, lui dit-elle, ne <span class="pagenum"><a
+name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> peut-on vous arrêter un instant?&mdash;Cette
+voix m'enchaînera toujours, répondit-il; mais pourquoi paraître sous
+une nouvelle forme? M'auriez-vous fait l'injure de penser que je me
+méprendrais à votre accent? Croyez-moi, désormais son charme me suivra
+partout, il me fera partout vous reconnaître. Amador prononça ces
+paroles d'une manière si tendre, qu'Anaïs se sentit émue jusqu'au fond
+de l'ame. Prenez garde, dit-elle, en se remettant un peu, ne
+m'adressez pas des choses aussi flatteuses, quelques oreilles jalouses
+pourraient les entendre; je ne veux m'attirer la haine de
+personne.&mdash;Personne n'a le droit de me demander compte de mes discours
+ni de mes sentimens.&mdash;Bon! <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> vous me direz que votre c&oelig;ur est
+libre.&mdash;Il l'était il y a quelques heures.&mdash;Défiez-vous de Lamerville,
+dit en passant un arlequin à madame de Simiane; défiez-vous-en, il est
+aussi infidèle à l'amour, que fidèle à la gloire.&mdash;Ce masque dit-il
+vrai? demanda la marquise.&mdash;Discours de bal, répondit Amador.&mdash;Le bal
+découvre quelquefois plus d'un secret.&mdash;Je serais heureux qu'il vous
+apprît le mien.&mdash;Préparez-vous à soutenir un terrible assaut, dit au
+général la même sybille qui était venue l'entraîner de la loge, la
+comtesse de Rimaldy n'est pas loin.&mdash;Elle serait ici! s'écria d'une
+voix indignée monsieur de Lamerville.&mdash;Oui, cette amazone qui
+s'approche, c'est <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> Florestine, je vous en avertis.&mdash;Le général
+cherchait à éviter la comtesse, mais elle le saisit par le bras, et
+lui dit, en contrefaisant sa voix: Eh bien! volage et charmant Amador,
+tu vas donc à ton tour sacrifier à l'hymen; tu vas te marier.&mdash;Me
+marier! je n'y songe pas.&mdash;On assure pourtant que tu vas épouser la
+veuve du marquis de Simiane, cette femme auteur, dont l'éloge remplit,
+depuis un mois, tous les Journaux.&mdash;On est fort mal instruit.&mdash;On
+affirme que l'héritage de ton oncle est à ce prix; on ajoute que la
+savante veuve t'aime déjà autant qu'elle aime Apollon.&mdash;(Anaïs se
+sentit extrêmement troublée). Quel conte! je suis l'homme du monde le
+plus indifférent <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> à madame de Simiane; elle ne m'a jamais
+vu.&mdash;Comment! ce n'est pas pour lui faire la cour que tu es à Paris?
+Ce n'est pas avec elle que tu te promènes chaque soir dans le bois de
+Boulogne?&mdash;Quel tissu d'absurdités!&mdash;Mais si tout cela est faux,
+pourquoi n'habites-tu pas l'hôtel de Lamerville?&mdash;Oh! tes questions me
+fatiguent, beau masque, je ne prétends plus y répondre; laisse-moi, je
+te prie.&mdash;Te laisser, aimable ingrat; oh! non, j'ai résolu de te
+consacrer toute cette nuit, et j'exécuterai mon projet, n'en déplaise
+à cette chère personne qui te tient serré si étroitement, fût-elle
+madame de Simiane elle-même?&mdash;Madame de Simiane serait-elle ici,
+demanda <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> vivement un jeune homme qui s'était approché de l'amazone?
+Ah! s'il est vrai, daignez me la montrer, je brûle du désir de voir
+cette Muse charmante; sa figure doit avoir quelque chose d'aérien.&mdash;Je
+ne vous le dirai pas, répondit l'amazone, je ne connais d'elle que son
+dernier poëme.&mdash;Ce poëme fait mes délices, répliqua le jeune homme; je
+le sais par c&oelig;ur, et je le relis chaque jour. Quels sentimens
+divins y sont exprimés! Si cette femme aime jamais d'amour,
+ajouta-t-il avec feu, elle deviendra une Sapho.&mdash;Vous ne voudriez
+sûrement pas qu'elle trouvât un phaon?&mdash;Mais... cela serait peut-être
+à souhaiter pour le bien de l'art.&mdash;C'est <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> un fou, s'écria
+l'amazone.&mdash;C'est un poète, dit le général.&mdash;Croyez-vous ces deux mots
+synonymes? demanda tout bas Anaïs à ce dernier.&mdash;Oui,
+à-peu-près.&mdash;Pendant ce dialogue, l'amazone avait fait signe à
+plusieurs masques de s'avancer; ils entourèrent M. de Lamerville, et
+le séparèrent de sa compagne. Celle-ci se déroba avec peine à leur
+poursuite importune, et retourna chez elle, le c&oelig;ur tout rempli
+d'Amador.</p>
+
+<p>Elle passa le reste de la nuit à se répéter cent fois chacun des mots
+agréables qu'il lui avait adressés. Tantôt elle croyait y découvrir
+l'heureux effet d'une douce sympathie, tantôt elle n'y voyait que le
+résultat d'une exquise <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> politesse. Dès que le jour parut, elle prit
+ses pinceaux, et parvint, sans beaucoup d'efforts, à reproduire de
+mémoire les traits de son amant. Oh! pourra-t-elle se décider à ne pas
+vivre pour lui, maintenant qu'elle a connu la tendre expression de son
+regard, la grâce de son sourire, le charme de sa voix.</p>
+
+<p>M. de Lamerville avait été plus que contrarié de la malice de
+Florestine; dans l'humeur qu'il en avait conçue, il lui avait dit
+quelques vérités dures, mais elle tint bon, et ne cessa de l'obséder
+que quand elle fut certaine que la femme qu'il désirait de retrouver
+était partie du bal.</p>
+
+<p>Jamais Amador n'avait reçu <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> une impression aussi vive que celle que
+lui avait fait éprouver son aimable inconnue; il s'était flatté
+qu'elle ne se refuserait pas à l'instruire de son nom; dans le cas
+contraire, il avait l'intention de la faire suivre adroitement, de
+savoir en dépit d'elle qui elle était, et de chercher le moyen de lui
+être présenté. Trompé dans son espoir, il pensa qu'il pourrait la
+retrouver dans l'un des bals suivans, et se promit d'aller exactement
+à tous. Il s'endormit en songeant à cette belle main qu'il serait si
+doux de presser dans la sienne, à cet accent céleste par qui le mot
+j'aime doublerait d'harmonie; mais le lendemain, à son réveil, il
+reçut l'ordre de rejoindre l'armée; <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> il courut où l'appelait
+l'honneur, et les soins importans qui l'occupèrent lui firent bientôt
+oublier celle qui ne l'oubliera jamais.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE III.</h2>
+
+<p class="p2">Après avoir long-temps réfléchi à l'entrevue que le hasard lui avait
+procuré avec le général, madame de Simiane se dit que si elle lui
+avait fait quelque impression, il retournerait la chercher au bal.
+Dans cette idée elle fit emplette du costume le plus élégant, et
+surtout le plus propre à relever les grâces de sa taille. Le jour même
+qu'elle comptait s'en servir, elle apprit, par les papiers publics, la
+nouvelle du départ de M. de Lamerville; elle <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> n'alla point au bal,
+eut un accès de fièvre, maudit la gloire, l'amour, et jusqu'à cette
+fortuite rencontre qui avait augmenté, dans son c&oelig;ur, le pouvoir
+d'un sentiment que la raison lui faisait une loi de combattre.
+</p>
+
+<p>Les rêveries continuelles de madame de Simiane, ses soupirs fréquens,
+le rire étudié sous lequel elle essayait de cacher sa tristesse,
+l'insouciance qu'elle montrait à cueillir de nouvelles palmes
+littéraires, l'empressement qu'elle apportait à s'informer de ce qui
+se passait à l'armée, tout apprit à M<sup>r</sup>. D. qu'elle n'avait pas
+triomphé de son inclination pour M. de Lamerville. Un autre que lui
+aurait traité cette inclination de folie; mais <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> M<sup>r</sup>. D. savait que
+les personnes de l'un et de l'autre sexe, qui sont nées pour se placer
+au-dessus du vulgaire, ont toutes un foyer d'amour dans l'ame, et une
+exaltation dans l'esprit, qui sont causes qu'elles voient et sentent
+autrement que les autres. Que de là naît, chez les hommes, cette soif
+ardente de renommée qui excite l'un à vaincre les obstacles pour
+s'élever à de hautes conceptions, pousse l'autre à ces dévouemens
+sublimes qui lui font compter pour rien la mort la plus cruelle, ou le
+sacrifice de ses plus chères affections; que de là aussi naît chez les
+femmes, auxquelles la nature refusa les qualités éclatantes qui sont
+l'attribut de la force, ce penchant à embrasser <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> avec enthousiasme,
+à nourrir avec constance des illusions que le commun des hommes traite
+chez elles de disposition romanesque, et que peut-être on pourrait
+appeler le beau idéal du sentiment.</p>
+
+<p>M<sup>r</sup>. D. ne blâmait pas son amie, il la plaignait, et cherchait à
+guérir son c&oelig;ur en parlant sans cesse à son imagination. Il la
+pressa de remettre une de ses pièces au théâtre, et de donner une
+seconde édition de son poëme. Elle se rendit à ses désirs. Sa pièce
+eut encore plus de succès que dans la nouveauté, et la seconde édition
+de son poëme fut épuisée dans le cours d'une semaine. Anaïs ne se
+présentait plus dans aucun lieu public, sans voir tous les regards se
+tourner <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> avec intérêt sur elle, sans entendre retentir de plusieurs
+côtés: C'est madame de Simiane. Un mélange touchant d'orgueil et de
+modestie colorait alors ses joues. Un éclair de plaisir brillait sur
+son front. O mon père! pensait-elle, tes v&oelig;ux sont exaucés; mais
+bientôt le souvenir d'Amador venait troubler sa jouissance. Eh!
+comment s'applaudir long-temps d'une célébrité qu'il condamnait, et
+qui élevait une barrière insurmontable entre elle et lui!</p>
+
+<p>Un matin que madame de Simiane était occupée à choisir quelques
+bagatelles dans la petite boutique d'un tabletier en face
+Saint-Eustache, elle vit sortir de cette église un convoi dont la
+seule pompe consistait en cinquante <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> jeunes filles vêtues de blanc,
+qui marchaient tristement, deux à deux, derrière le corps porté à sa
+dernière demeure. Ce spectacle attendrit Anaïs, en même temps qu'il
+excita sa curiosité; elle demanda à la marchande quelles dépouilles on
+allait rendre à la terre.&mdash;Celles d'une fille de vingt-deux ans.&mdash;De
+quoi a-t-elle péri?&mdash;D'amour.&mdash;Grands dieux! l'infortunée!&mdash;Oh! ce
+n'est pas elle qu'il faut plaindre; elle a tant souffert, le
+Tout-Puissant la recevra dans sa miséricorde: <i>Il doit être beaucoup
+pardonné à qui a beaucoup aimé.</i> Mais sa s&oelig;ur, cette pauvre Amélie,
+si jeune, si sage, que va-t-elle devenir?&mdash;Elle laisse une
+s&oelig;ur?&mdash;Oui, <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> Madame, une s&oelig;ur de seize ans.&mdash;A-t-elle
+quelques moyens d'existence?&mdash;Non, Madame, elle manque absolument de
+tout. Depuis trois mois elles subsistaient des secours qu'elles
+recevaient des personnes du voisinage; mais rien ne se lasse si vîte
+que la charité; les longues infortunes et les longues maladies vous
+enlèvent vos amis et vos protecteurs. Clémence est morte à temps, son
+sort commençait à ne plus toucher que moi. Et que pouvais-je pour
+elle! je ne gagne qu'avec peine de quoi soutenir ma nombreuse famille,
+le commerce va si mal! Le peu que j'ai donné à Clémence m'a épuisée
+sans lui être d'une grande ressource, et je me vois, avec le <span class="pagenum"><a
+name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> plus vif chagrin, dans l'impossibilité
+de pouvoir procurer le moindre soulagement à sa s&oelig;ur.&mdash;Où
+loge-t-elle?&mdash;A deux pas.&mdash;Voudriez-vous m'y
+conduire?&mdash;Très-volontiers.&mdash;Madame de Simiane monta quelques étages
+d'un escalier aussi obscur qu'étroit, et fut saisie de pitié en
+entrant dans la chambre, ou plutôt dans le grenier d'Amélie. Cette
+jeune fille était étendue sur un méchant grabat, et pleurait
+amèrement.&mdash;Calmez votre douleur, mon enfant, lui dit la marquise, en
+s'approchant d'elle avec bonté.&mdash;Oh! comment le pourrai-je?&mdash;Comment
+me consoler de la mort de ma s&oelig;ur! de ma s&oelig;ur! ma dernière
+parente! mon unique amie! Hélas! tant qu'elle <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> a vécu, je supportai
+avec courage la fatigue, les privations et le mépris que la misère
+entraîne à sa suite; mais pourrai-je supporter tout cela, maintenant
+que je n'ai plus de but dans la vie, maintenant que je suis seule au
+monde! Ne pouvez-vous trouver une ressource dans le travail?&mdash;J'ai
+reçu une éducation meilleure que ma fortune; je n'ai appris aucun
+métier, je n'étais pas née pour avoir besoin d'en savoir un.&mdash;Quelle
+circonstance vous a jetée dans la situation où je vous trouve?&mdash;Oh!
+c'est une histoire déplorable que la nôtre.&mdash;Confiez-la-moi, mon
+enfant, confiez-la-moi, vous ne vous en repentirez pas. Amélie leva
+ses beaux yeux remplis de larmes, <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> sur madame de Simiane, et lui
+fit ce récit, souvent interrompu par ses sanglots.</p>
+
+<p class="center p2"><i>Histoire de Mademoiselle de Waldemar.</i></p>
+
+<p>Ma mère eut deux enfans, Clémence et moi: elle perdit la vie en me
+donnant le jour. Mon père, Théodore de Waldemar, était capitaine de
+vaisseau: il partit pour les Indes-Orientales, et nous remit, ma
+s&oelig;ur et moi, sous la protection d'un oncle de ma mère, appelé
+Blondel. Ce parent eut les plus grands soins de nous. Mon père mourut
+d'une fièvre épidémique: sa fortune consistait en une somme de trois
+cent mille livres, placée chez un <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> banquier de Bordeaux, qui
+jouissait du plus grand crédit. Notre parent fut nommé notre tuteur.
+Clémence était dans un excellent pensionnat, où elle avait des maîtres
+de toute espèce; on me réunit à elle avant que j'eusse cinq ans
+accomplis. M. Blondel payait pour nous une grosse pension; il faisait
+des cadeaux à madame de Rosanne, notre institutrice, à nos maîtres,
+aux domestiques de la maison. Chacun s'empressait de nous être utile
+et agréable. Nous étions aussi heureuses que des orphelines peuvent
+l'être, quand le banquier chez lequel étaient nos fonds fit
+banqueroute. M. Blondel, malgré ses démarches et son intelligence, ne
+put rien sauver du naufrage. Le chagrin <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> qu'il en conçut le
+conduisit promptement au tombeau. A cette époque Clémence avait
+dix-sept ans. L'homme de loi qui était chargé des affaires de la
+succession de notre bon parent, avertit durement ma s&oelig;ur que ses
+héritiers s'étaient mis en règle relativement à nous, et que nous
+n'avions pas la plus légère somme à réclamer d'eux.</p>
+
+<p>Madame de Rosanne était une femme très-obligeante; elle ne vit pas
+d'un &oelig;il sec le chagrin de Clémence. Tranquillisez-vous, lui
+dit-elle, une de mes amies, madame d'Aiglemont, cherche une demoiselle
+de compagnie, je lui demanderai cette place pour vous. Je
+l'obtiendrai; vous aurez de bons appointemens. Quant <span class="pagenum"><a
+name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> à votre s&oelig;ur, elle restera chez moi
+à quart de pension, jusqu'à ce qu'elle ait atteint l'âge où l'on
+pourra disposer d'elle avantageusement.</p>
+
+<p>Les offres de notre généreuse institutrice furent acceptées avec
+reconnaissance, par ma s&oelig;ur. Elle entra chez madame d'Aiglemont.
+Cette dame jouissait d'une fortune considérable: son cercle, dont
+Clémence faisait les honneurs, se composait en partie d'étrangers de
+distinction. Parmi eux on comptait Adrien de Rinaldy, comte
+Napolitain. Ma s&oelig;ur était très-belle. Le comte en devint amoureux,
+et par malheur réussit à lui plaire.</p>
+
+<p>Madame d'Aiglemont passait régulièrement les lundis et les <span class="pagenum"><a
+name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> vendredis chez une dame où elle
+n'emmenait pas Clémence. Les jours que cette dernière avait l'habitude
+de me consacrer, le furent bientôt à recevoir le comte: il lui jurait
+amour, respect, fidélité. Aimer et croire est, dit-on, la même chose;
+ma pauvre s&oelig;ur crut M. de Rinaldy. Funeste aveuglement! ajouta
+Amélie en baissant les yeux, il devait lui coûter la réputation et la
+vie.</p>
+
+<p>Le comte offrit des présens d'un grand prix à Clémence; il voulait la
+retirer de la dépendance où elle vivait, lui monter une maison: elle
+n'accepta jamais de lui que son fatal amour.</p>
+
+<p>La tendresse de M. de Rinaldy pour ma s&oelig;ur ne dura que peu <span class="pagenum"><a
+name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> de mois. Il devint ensuite amoureux
+d'une Espagnole, veuve du vicomte de Rostange, et l'épousa.</p>
+
+<p>Cet événement réduisit Clémence au désespoir. Le secret de son amour
+vint à la connaissance de madame d'Aiglemont; cette dame, qui avait
+des principes sévères, congédia Clémence. Madame de Rosanne ne voulut
+plus me garder.</p>
+
+<p>Ma s&oelig;ur loua un petit logement près du Jardin des Plantes, où elle
+fût se réfugier avec moi. Nous y vécûmes plusieurs mois du fruit de
+ses économies, en attendant qu'elle eût trouvé une nouvelle place;
+mais son aventure était connue; on y avait mêlé des circonstances
+agravantes: aucune dame ne voulut s'attacher Clémence. <span class="pagenum"><a
+name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> Elle savait très-bien broder; elle alla
+demander de l'ouvrage à des lingères, en obtint, et se vit même
+bientôt assez en vogue pour occuper jusqu'à huit personnes. Le produit
+de son travail était plus que suffisant à nos besoins. Elle me donna
+un maître pour me perfectionner dans l'écriture et dans l'étude de ma
+langue. Son projet était de rassembler quelques fonds pour
+entreprendre un petit commerce auquel je serais associée. Depuis
+quelques temps elle paraissait s'être résignée à son sort; elle ne
+prononçait plus le nom du comte. Je la voyais calme, excepté les
+lundis et les vendredis; ces jours-là elle pleurait beaucoup, et
+répétait: <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> Il n'y a plus de jours, d'heures pour moi, tout est pour
+elle.</p>
+
+<p>Un soir qu'elle était allée chercher de l'argent qui lui était dû,
+elle revint plongée dans une si profonde tristesse que je lui demandai
+en tremblant si elle avait appris quelque mauvaise nouvelle.&mdash;La plus
+horrible, M. de Rinaldy est fou.&mdash;Êtes-vous certaine que cela
+soit?&mdash;Hélas! oui. On l'a fait interdire, et on l'a conduit avant-hier
+dans une maison de santé.&mdash;Qui vous a instruite de cet événement?&mdash;On
+vient de le raconter en ma présence à la dame de chez laquelle je
+sors.&mdash;Sait-on d'où provient la folie du comte?&mdash;De l'inconduite de sa
+femme.&mdash;Le ciel vous a vengée.&mdash;Dites bien <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> plutôt qu'il me punit.
+Mes douleurs passées n'étaient rien en comparaison de celle que
+j'éprouve maintenant. O ma s&oelig;ur! combien il est à plaindre! Il
+n'est entouré, soigné que par des étrangers. Quel doit être son
+supplice, lorsque, dans ses momens lucides, il cherche, sans le
+rencontrer, le regard d'un ami! Pauvre Adrien! tous ceux que tu aimas
+t'abandonnent; mais Clémence te reste, elle ira te consoler, te
+servir; ta tête reposera sur mon sein.&mdash;Vous iriez voir le comte?&mdash;Dès
+demain. Ah! si je puis adoucir ses souffrances, je bénirai encore ma
+destinée.&mdash;Oubliez-vous les maux qu'il vous a faits?&mdash;Je ne me
+souviens que de son amour.&mdash;Il vous a trahie.&mdash;Il est malheureux!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> Ma s&oelig;ur persista dans sa résolution avec un courage digne à la
+fois d'éloge et de pitié! Rien ne l'empêcha de passer la moitié de ses
+jours, et souvent la moitié de ses nuits, auprès du comte. Elle lui
+apprêtait ses tisanes, les lui faisait boire; elle opposait une
+patience admirable à ses accès de fureur. Le désir de le soulager lui
+faisait remplir avec joie les soins les plus rebutans. Quand il
+l'avait nommée, qu'il lui avait adressé un mot de reconnaissance ou
+d'amitié, elle se livrait à l'espoir chimérique de lui voir recouvrer
+sa raison. Elle ne sentait plus la fatigue, ne connaissait plus le
+chagrin. Daigne, ô mon Dieu! s'écriait-elle souvent avec ferveur,
+daigne accorder à <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> Adrien le retour du premier de tes bienfaits!
+Permets-moi de vivre jusque-là pour lui, je ne vivrai plus ensuite que
+pour toi.</p>
+
+<p>Dix-huit mois s'écoulèrent sans apporter aucun changement à la
+situation de M. de Rinaldy. Au bout de ce temps, il fut attaqué d'une
+fièvre inflammatoire qui mit fin à ses misérables jours. Clémence
+reçut son dernier soupir.</p>
+
+<p>Les veilles fréquentes de ma s&oelig;ur, ses inquiétudes continuelles
+avaient épuisé ses forces. Elle ne résista point à ce dernier choc.
+Elle tomba dans une maladie de langueur; elle ne conserva aucune de
+ses pratiques. Nous n'avions que bien peu d'argent. Elle désirait
+changer de quartier. Nous nous défîmes de nos meilleurs <span class="pagenum"><a
+name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> meubles, pour venir demeurer ici. Il
+est impossible de peindre tout ce que j'y ai souffert. Là, j'ai vu ma
+pauvre s&oelig;ur succomber sous le poids des regrets, de l'extrême
+indigence et de l'humiliation. Là, je l'ai tenue dix fois par jour
+défaillante dans mes bras; là, je l'ai vue mourir.</p>
+
+<p>Amélie cessa de parler. Vous ne resterez pas davantage dans ce lieu,
+dit la marquise, en lui tendant la main. Je vais vous conduire chez
+moi; vous y aurez un asile jusqu'à ce que j'aye examiné ce qu'on peut
+faire pour vous. Ma voiture m'attend, venez.&mdash;O Madame! que vous êtes
+bonne! mais, hélas! je ne puis vous suivre.&mdash;Pourquoi donc, mon
+enfant?&mdash;Je dois six mois <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> de loyer au principal locataire, il ne
+voudra point me laisser sortir.&mdash;Loge-t-il dans cette maison?&mdash;Oui,
+Madame, au premier étage.&mdash;Eh bien, descendons, je vais lui parler.
+Madame de Simiane répondit de la dette d'Amélie, et l'emmena.</p>
+
+<p>L'intéressante orpheline fut présentée à M<sup>r</sup>. D...., qui approuva
+l'action généreuse d'Anaïs. On fit un trousseau honnête à mademoiselle
+de Waldemar, qui resta chez sa protectrice sur le pied d'une
+demoiselle de compagnie. Madame de Simiane ne recommanda point à ses
+domestiques d'avoir des égards pour Amélie; mais elle lui en témoigna
+tant elle-même, qu'aucun d'eux ne s'avisa de lui en manquer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> L'histoire de mademoiselle de Waldemar avait fait une vive
+impression sur Anaïs. Elle y réfléchissait sans cesse. Que ne doit-on
+pas redouter, se disait-elle, d'une passion qui produit de si cruels
+effets? L'amour a coûté l'honneur et la vie à Clémence; il a jeté M.
+de Saint-Elme dans une apathie plus à craindre que la mort.
+Deviendrai-je aussi sa victime? Ah! du moins Clémence et Saint-Elme
+avaient une excuse à donner de leur délire, ils ont cru être aimés,
+mais le mien est inconcevable; rien ne le justifie. Dois-je m'obstiner
+à chérir un homme qui me dédaigne, que je n'ai vu qu'un instant, qu'il
+est vraisemblable que je ne reverrai plus. Son départ, si prochain de
+<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> notre rencontre, n'est-il pas un avertissement que nous ne sommes
+pas destinés l'un à l'autre. Cessons de prétendre renverser des
+obstacles invincibles.</p>
+
+<p>L'amour est un mal dont la violence
+s'accroît en proportion des efforts qu'on emploie à le guérir. En se
+répétant qu'elle ne devait plus penser à M. de Lamerville, madame de
+Simiane y pensait continuellement. S'il est difficile, d'ailleurs, de
+vaincre un sentiment qui n'est pas partagé quand l'objet qui l'inspire
+est un homme ordinaire, ne doit-il pas devenir impossible de bannir de
+son c&oelig;ur celui dont les cent voix de la Renommée se plaisent à
+redire les vertus, les exploits ou le génie? Le nom de M. de
+Lamerville était <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> consigné dans tous les journaux, cité sur tous
+les théâtres. Il n'était pas jusqu'aux chanteurs, jusqu'aux crieurs
+publics eux-mêmes, dont la voix rauque et discordante ne portât à
+chaque heure ce nom jusqu'à l'oreille de madame de Simiane. Paris
+entier lui sembla s'être ligué contre son repos. Le printemps était de
+retour; elle partit pour Villemonble avec monsieur D. et mademoiselle
+de Waldemar. Elle y sera plus solitaire, y sera-t-elle plus
+tranquille?</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<p class="p2">Le premier mois que madame de Simiane passa dans son château, s'écoula
+assez paisiblement. Le calme de la campagne paraissait avoir rendu le
+calme à son ame. Elle consacrait une partie de ses loisirs à donner
+des leçons de littérature, de dessein et de musique à mademoiselle de
+Waldemar. Cette jeune personne montrait la plus tendre reconnaissance
+pour sa bienfaitrice; elle faisait sa principale étude de lui plaire,
+écrivait sous sa dictée, la suivait dans ses promenades, <span class="pagenum"><a
+name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> et lui tenait fidèle compagnie, sans
+toutefois gêner sa liberté. Les personnes sensibles s'attachent
+facilement à ceux qui leur doivent tout. L'intérêt qu'Anaïs portait à
+la douce orpheline devint bientôt de l'amitié. Le plaisir qu'elle
+trouvait à la rendre heureuse lui faisait quelquefois croire qu'elle
+l'était elle-même. Cependant, une pensée triste demeurait au fond de
+son c&oelig;ur; et cette pensée, qu'on devine, corrompait ses plus pures
+joies.</p>
+
+<p>Un matin qu'elle était à corriger un dessein d'Amélie, on vint lui
+annoncer que l'invalide et sa petite-fille demandaient la permission
+de la voir. Elle ordonna de les introduire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> Georgette entra tenant entre ses bras un joli enfant. L'invalide
+s'approcha avec respect, et lui dit: Vous voyez, Madame, que Dieu nous
+a bénis; ma petite-fille est devenue mère d'un gros garçon. Il me
+tardait de vous le présenter. Grâces à vous, Ambroise voit sa
+quatrième génération. Oh! Madame, combien nous avons fait de v&oelig;ux
+pour vous le jour du baptême!&mdash;Grand-merci, digne homme! Votre
+arrière-petit-fils promet de devenir charmant. Il
+s'appelle?...&mdash;Amador. Je l'ai appelé ainsi, afin de perpétuer dans ma
+famille le souvenir de mon général et le vôtre. C'est à vos doubles
+bienfaits que nous devons notre aisance; vos deux noms seront sans
+cesse unis dans <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> nos prières.&mdash;Vos affaires vont donc bien,
+Georgette? demanda la marquise.&mdash;A merveille, Madame; tout nous
+réussit: Henry n'a pas encore manqué d'ouvrage; nous avons un septier
+de farine à la maison et un septier de blé au moulin. La satisfaction
+semble avoir rajeuni notre mère; le vieux père va quelquefois le
+dimanche, clopin-clopant, jusqu'à la place de la danse. Mon Henry est
+toujours frais et dispos.&mdash;Votre tendresse pour lui n'est pas
+diminuée?&mdash;Diminuée! tout au contraire, nous nous aimons chaque jour
+davantage; nous travaillons, nous chantons, nous rions ensemble. Mon
+Henry est si fier d'avoir un garçon, qu'il le caresse à chaque
+instant; ça fait plaisir à voir. Tenez, <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> Madame, il n'y a de
+bonheur que dans le mariage.&mdash;Vous croyez, Georgette?&mdash;J'en suis
+certaine: aussi je donnerais tout au monde pour voir Madame devenir
+l'épouse d'un beau Monsieur qui l'aimerait comme mon Henry m'aime, et
+qui la rendrait mère d'une belle petite fille, qui serait aussi
+bienfaisante qu'elle. Comme je me réjouirais de cet événement! surtout
+si je pouvais avoir l'honneur d'être la nourrice choisie par Madame.
+La naïve Georgette déchirait innocemment le c&oelig;ur de madame de
+Simiane. Elle fit servir le déjeûner à la paysanne et au vieil
+Ambroise; mais elle ne put prendre sur elle d'y assister: elle laissa
+à mademoiselle de Waldemar le soin de <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> la remplacer, et se retira
+dans son cabinet d'études. Sa harpe s'offrit à ses regards, elle
+l'accorda sans trop savoir ce qu'elle voulait faire, et, le sein
+oppressé de désirs et de regrets, laissa avec ses pleurs échapper ces
+accens.</p>
+
+<div class="p2 left30">
+<p>Amour, hymen, présens des cieux,<br />
+Divins trésors du plus bel âge,<br />
+Vous qui nous rendez précieux<br />
+Jusqu'aux maux qui sont votre ouvrage,<br />
+Amour, hymen, vos noms si doux,<br />
+De mes yeux font couler des larmes.<br />
+Hélas! mon c&oelig;ur, créé pour vous,<br />
+Ne goûtera jamais vos charmes.</p>
+
+<p>Eh quoi! sous ces bosquets naissans,<br />
+Retraite heureuse du mystère,<br />
+On me verra, chaque printemps,<br />
+Revenir triste et solitaire.<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
+De l'amour et de ses plaisirs,<br />
+Tout m'y retracera l'image,<br />
+Et je n'aurai que des soupirs<br />
+A faire entendre à leur ombrage.</p>
+
+<p>Cruel destin! l'époux, hélas!<br />
+Qui seul eût fait mon bien suprême,<br />
+Là, ne suivra jamais mes pas:<br />
+Jamais ne me dira je t'aime.<br />
+Sans avoir connu le bonheur,<br />
+Dans la tombe je dois descendre,<br />
+Et les regrets d'un tendre c&oelig;ur<br />
+Ne consoleront point ma cendre.</p></div>
+
+<p class="p2">Le trouble douloureux que madame de Simiane avait ressenti du discours
+de Georgette, fut aperçu par Amélie. Cet ange n'est donc pas exempt de
+chagrin, pensa-t-elle? Ah! s'il est ainsi, qui osera se plaindre d'en
+avoir?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> L'absence d'Anaïs ne permit à personne de trouver du plaisir au
+déjeûner. Il s'en fallait bien qu'il ressemblât au premier qu'Ambroise
+avait pris dans ce château; il en remarqua la différence, but peu, ne
+parla point, et s'en alla moins content qu'il n'était venu. Il avait
+vu rouler des larmes dans les yeux de la marquise, et n'avait pu
+porter un toast à son général.</p>
+
+<p>Dès qu'Amélie fut libre, elle épia l'instant où madame de Simiane
+sortait de son appartement, dans l'idée qu'elle pourrait souhaiter de
+l'entretenir: elle se trompait; Anaïs passa près d'elle sans la voir,
+et prit, toute pensive, le chemin du mausolée de M. de Crécy.
+L'orpheline, <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> n'osant suivre sa protectrice dans cette auguste
+retraite, se tint à quelque distance, mais non assez loin pour ne pas
+être à portée de veiller sur elle.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup>. de Simiane s'agenouilla auprès du monument, y resta environ
+une demi-heure, comme ensevelie dans une profonde méditation, puis fit
+entendre ces paroles: «Ombre du meilleur des pères, toi que je
+n'invoquai jamais en vain, toi qui m'as long-temps sauvée du danger de
+brûler d'une autre flamme que de celle de la gloire; ombre sacrée,
+sors du tombeau; reviens, comme autrefois, errer à mes côtés.
+Relève-moi du découragement où je tombe sans cesse. Prête-moi la force
+de <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> sortir victorieuse des combats auxquels me livre un
+inconcevable amour. Dis-moi que ce bien après lequel je soupire,
+hélas! sans le connaître, devient toujours fatal à celui qui le goûte.
+Dis-moi que ses jouissances passagères ne sont pas comparables à
+celles que tu m'instruisis à chérir. Rends-moi cette ardeur qui
+animait ma jeunesse, cette noble ardeur, la compagne inséparable du
+talent, le gage certain de ses succès. Mon père, fais que je sois
+encore digne de toi. Oui, je le serai; oui, mon dévouement à ta
+mémoire, ma tendresse pour l'ami qui partagea, qui adoucit mes peines,
+m'occuperont désormais toute <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> entière. J'adopterai l'orpheline que
+le ciel a conduite sur mon passage; elle deviendra épouse, mère; elle
+laissera des enfans qui béniront mon souvenir, comme je bénis le tien;
+et moi!... moi!... je laisserai un nom illustre».</p>
+
+<p>Un long soupir suivit ce mot. Madame de Simiane sortit ensuite du
+mausolée, avec un air serein, et s'enfonça dans le bois, où Amélie
+s'était vîte réfugiée: elle l'aperçut, s'avança vers elle, la serra
+dans ses bras, et lui dit: Je viens de songer aux moyens de vous
+assurer un sort indépendant.&mdash;Je souhaite dépendre éternellement de
+vous.&mdash;Nous irons passer l'hiver à la ville, je vous chercherai un
+aimable et <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> bon mari. Vous ne serez plus seule au monde.&mdash;Je serais
+bien ingrate, si je m'y trouvais seule maintenant. Madame, croyez-moi,
+je ne désire rien tant que de ne pas vous quitter; ma s&oelig;ur
+elle-même ne me fut pas plus chère que vous ne me l'êtes.</p>
+
+<p>Madame de Simiane retourna au château, où elle trouva quelques
+personnes qui venaient lui demander à dîner; elle les reçut avec une
+grâce parfaite, les entretint avec éloquence et gaîté, sur différens
+sujets, et parut, toute cette journée, d'une humeur charmante. Quant à
+l'orpheline, la scène dont elle s'était trouvée le témoin secret, lui
+était trop présente pour qu'elle pût se réjouir de l'enjouement de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> marquise; il ne lui paraissait que de l'agitation. L'exemple de
+Clémence lui avait appris à se défier des resolutions prises contre un
+amant. Elle comparait en elle-même Anaïs à un malade à l'agonie,
+auquel un cordial rend une force factice: l'effet avantageux que ce
+cordial semble produire sur lui, ne sert qu'à retarder de quelques
+momens l'époque de sa mort.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE V.</h2>
+
+<p class="p2">Le lendemain de la visite de Georgette, le comte de Saint-Elme arriva
+l'après-dînée à Villemonble. Vous m'avez permis, dit-il à la marquise,
+de venir passer quelques jours dans votre retraite; j'accours jouir
+avec transport de cette permission dont je suis digne maintenant. Mon
+c&oelig;ur, libre enfin d'amour et de regrets, ne calomnie plus la nature
+et les arts; je sentirai encore mieux leurs charmes auprès de vous:
+voulez-vous me recevoir? La marquise <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> répondit à M. de Saint-Elme
+par un compliment flatteur, et lui demanda s'il avait encore entendu
+parler de M<sup>me</sup>. de Rostange.&mdash;Oublions cette femme méprisable,
+dit-il; je me félicite du caprice qui l'a livrée à M. de Lamerville:
+il m'a évité les douleurs et la honte dont elle a couvert son second
+époux, le comte de Rinaldy. Ce seigneur trompé, comme je le fus, par
+les larmes feintes et la feinte douceur de Florestine, lui a donné son
+nom et sa fortune. Elle a déshonoré l'un, dissipé l'autre. M. de
+Rinaldy est mort fou; son indigne veuve, jetée en prison pour dettes,
+eut recours à un lord qui avait été son premier amant, et qui se
+trouvait à Paris. Ce lord ayant acquis la certitude qu'elle <span class="pagenum"><a
+name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> lui était de nouveau infidèle, l'a
+poignardée dans un accès de fureur, et s'est ensuite tué lui-même d'un
+coup de pistolet.
+</p>
+
+<p>La marquise présenta le comte à M<sup>r</sup>. D...., et le conduisit se
+promener dans son parc, dont il lui tardait de parcourir les charmans
+détours. Il s'extasiait sur les beautés nouvelles qu'il y découvrait.
+Comme il s'approchait d'une grotte bâtie en granit, du haut de
+laquelle tombait une cascade d'eaux vives, il s'écria: Oui, telle
+était jadis l'habitation des Nymphes! Au même instant, il vit sortir
+de cette grotte une jeune personne vêtue d'une robe de mousseline; ses
+cheveux noirs étaient entourés d'une guirlande d'&oelig;illets blancs;
+elle portait à sa <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> main une corbeille de fleurs. Elle jeta un
+regard furtif sur madame de Simiane, vit qu'elle n'était pas seule, et
+s'enfuit d'un pas rapide et léger à travers les bosquets.&mdash;Est-ce
+Flore qui vient de m'apparaître? demanda M. de St.-Elme.&mdash;La marquise
+lui raconta l'histoire de mademoiselle de Waldemar. Le mépris que
+Saint-Elme avait pour Florestine s'en accrut; il parut touché de pitié
+pour Clémence, d'intérêt pour sa s&oelig;ur. Je vous envie, dit-il à la
+marquise, le bonheur que vous avez eu de sauver de l'abandon cette
+jeune personne. Ils s'entretinrent long-temps d'Amélie, et revinrent
+au château. L'orpheline était dans le sallon, occupée à lire un
+passage <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> de la Bible: elle se leva, quitta son livre, et essuya
+quelques pleurs qui coulaient sur ses joues.&mdash;Que lisiez-vous donc ma
+chère, qui vous a si fortement attendrie? demanda la
+marquise.&mdash;L'histoire de Ruth.&mdash;Et cela vous émeut à ce point? dit le
+comte.&mdash;Objet de la bienfaisance, répondit Amélie, tout ce qui m'en
+parle s'adresse directement à mon c&oelig;ur.&mdash;Touchante sensibilité!
+prononça le comte.</p>
+
+<p>Il était tard; on servit le souper. M. de St.-Elme, placé entre madame
+de Simiane et Amélie, avait, sans s'en apercevoir, plus de petits
+soins pour cette dernière que pour l'autre; et quand l'heure de se
+retirer fut venue, il <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> adressa à l'orpheline un regard qui lui
+disait: «Vous avez acquis en moi plus qu'un ami.»</p>
+
+<p>Il y eut un orage violent cette nuit. La pluie tomba toute la journée
+le lendemain: il fut impossible de songer à la promenade. On se
+rassembla le soir pour faire une lecture en commun. Connaissez-vous la
+comédie de Nanine? demanda Saint-Elme à mademoiselle de
+Waldemar.&mdash;Non, Monsieur.&mdash;Si la marquise y consent, je la lirai.&mdash;Je
+ne demande pas mieux, répondit madame de Simiane.</p>
+
+<p>Le comte avait un organe agréable et flexible; il lut cette pièce avec
+art, et mit beaucoup de chaleur dans le rôle d'Olban, qu'il <span class="pagenum"><a
+name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> voulait faire ressortir. L'orpheline
+quittait quelquefois sa broderie pour prêter plus d'attention au
+lecteur. Quand la lecture fut achevée, Saint-Elme questionna Amélie
+sur le personnage de la pièce qui lui plaisait le plus. Celui de la
+marquise, répondit Amélie; sa tendresse pour Nanine est constante et
+désintéressée.&mdash;N'aimez-vous pas d'Olban?&mdash;Il a banni Nanine sur un
+simple soupçon.&mdash;Il était amoureux, jaloux, voilà son excuse.&mdash;Elle
+était pauvre, dépendante, il devait craindre d'être injuste envers
+elle.&mdash;Ainsi, à la place de Nanine, vous n'auriez pas eu pour le comte
+l'aimable indulgence qu'elle montra.&mdash;Oh! je la trouve <span class="pagenum"><a
+name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> naturelle, il était le fils de sa
+bienfaitrice.&mdash;Que ne suis-je votre frère! dit Saint-Elme à madame de
+Simiane.</p>
+
+<p>M<sup>r</sup>. D. arriva. L'entretien changea de sujet. Cependant, Saint-Elme
+trouva le moyen de placer quelques mots à double entente, dont le
+véritable sens ne fut pas perdu pour Amélie.</p>
+
+<p>Le comte ne devait rester qu'une semaine à Villemonble: il y était
+depuis un mois et ne songeait pas à le quitter. S'il avait adoré
+Florestine, il idolâtrait Amélie. Il ne s'était pas permis de lui
+parler de son amour; mais il le lui avait déclaré de cent manières.
+Elle trouvait chaque matin dans son appartement les fleurs qu'elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> aimait. Les arbres de la forêt étaient couverts de son chiffre uni
+à celui du comte. Il faisait quelquefois dans la conversation le
+portrait de la femme dont il souhaiterait d'être l'époux, et ce
+portrait était toujours celui de l'orpheline. Cependant elle n'avait
+laissé apercevoir aucune préférence pour Saint-Elme: l'image de
+l'infortunée Clémence la tenait en garde contre un amour séducteur. Un
+accident qui n'eut aucune suite fâcheuse mit en défaut sa prudence. Le
+comte fit une chute; on le rapporta au château avec le pied démis. Les
+alarmes de mademoiselle de Waldemar dévoilèrent le secret qu'elle
+renfermait dans son c&oelig;ur. L'heureux <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> Saint-Elme partit confier
+son amour et ses projets à sa mère. Elle revint avec lui à
+Villemonble. Amélie lui plut, elle la donna pour épouse à son fils.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<p class="p2">Les noces du comte ajoutèrent au chagrin que la marquise nourrissait
+depuis l'époque de sa rencontre avec M. de Lamerville. L'aspect de
+l'amour des jeunes époux répandait, malgré elle, un trouble douloureux
+dans son ame: elle comparait, avec amertume, sa situation à la leur.
+En vain allait-elle chercher des forces sur la tombe de son père,
+contre le sentiment qui la dominait, elle y était sans cesse
+poursuivie par l'image des trois couples fortunés qui l'entouraient.
+<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> Non, disait-elle; non, mille ans de gloire ne valent pas un jour
+de leur pure félicité.</p>
+
+<p>Amélie voyait, avec une vive inquiétude, la tristesse toujours
+croissante de la marquise: elle avait découvert que cette tristesse
+était l'effet de l'amour, mais elle ignorait les particularités de cet
+amour, et n'osait interroger sa bienfaitrice. Une circonstance
+imprévue lui valut une confidence qu'elle désirait et craignait à la
+fois d'obtenir.</p>
+
+<p>On envoyait de Paris, à M. de Saint-Elme, tous les ouvrages nouveaux:
+il les lisait le soir aux dames, tandis qu'elles travaillaient à des
+ouvrages de leur sexe. Parmi les brochures qui venaient de paraître,
+se trouvait une épître <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> à l'obscurité. Le comte commença la lecture
+de cette épître: on y remarquait ces vers:</p>
+
+<div class="left30">
+<p>Que je vous plains, ô vous dont les noms trop célèbres<br />
+Ont, immortalisés par d'éclatans revers,<br />
+D'une misère illustre effrayé l'univers!<br />
+Le mépris inhumain, prêt à compter vos larmes,<br />
+De la plainte à vos c&oelig;urs a défendu les charmes.<br />
+Condamnés à l'éclat, il faut avec grandeur<br />
+Porter seuls, et debout, le fardeau du malheur.<br />
+. . . . . . . . . . . . . .<br />
+. . . . . . . . . . . . . .<br />
+. . . . . . . . . . . . . .<br />
+Ah! de l'orgueil séduit, redoutez le délire.<br />
+Vous qui voulez aimer, tremblez qu'on vous admire.</p>
+
+<p class="i12">M<sup>lle</sup>. <span class="smcap">Guichelin</span>.</p></div>
+
+<p class="p2">Madame de Simiane se leva en
+faisant une exclamation de douleur,
+<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+et sortit. La jeune comtesse
+se précipita sur ses pas. La marquise,
+touchée des discours, des
+caresses de son amie, ne lui déguisa
+rien. Je respire, dit la comtesse,
+M. de Lamerville est libre;
+l'unique obstacle qui vous sépare
+tient à un injuste préjugé; il faut
+travailler à le vaincre.&mdash;Eh!
+comment y parvenir?&mdash;Je ne le
+sais pas encore, mais enfin cela
+ne doit pas être impossible.</p>
+
+<p>La marquise, un peu soulagée par l'entretien qu'elle venait d'avoir
+avec la comtesse, revint plus calme dans le sallon où M<sup>r</sup>. D. venait
+d'entrer. Cette soirée était celle des incidens. Mr<sup>.</sup> D. ouvrit le
+journal; il contenait le récit d'une bataille dans laquelle M. de
+Lamerville avait eu deux chevaux <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> tués sous lui, et reçu une
+blessure. On disait que le général était parti pour prendre les eaux
+de Baden.</p>
+
+<p>Cette nouvelle fit naître à la jeune comtesse l'idée d'un projet
+qu'elle voulait confier à M<sup>r</sup>. D., sachant bien qu'Anaïs ne se
+prêterait point à son exécution, si son respectable ami ne
+l'approuvait.</p>
+
+<p>Amélie se rendit, le lendemain de bon matin, dans l'appartement de
+M<sup>r</sup>. D.; ils s'entretinrent, en détail, de tout ce qui regardait
+madame de Simiane. L'état de langueur où elle paraissait sur le point
+de tomber, leur causait les mêmes sollicitudes. Aucun d'eux n'espérait
+la guérir d'un amour qu'elle avait nourri <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> si long-temps dans le
+silence. Tous deux pensèrent que le seul moyen d'empêcher qu'il ne lui
+devînt funeste, était de la mettre en relation avec M. de Lamerville.
+L'imagination, observa la jeune Saint-Elme, est une enchanteresse qui
+prête souvent, à un homme célèbre, les vertus, les qualités qu'il n'a
+pas. Qui sait si le général, vu de près, ne perdra point une partie de
+l'éclat que lui donne sa haute réputation? Dans ce cas, notre amie ne
+jugera le refus qu'il a fait de sa main, que comme une singularité
+ridicule, et son amour pour lui cessera avec l'admiration qu'il lui
+inspire. Si le général, au contraire, est un homme aussi accompli
+qu'on le prétend, que risquons-nous <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> d'engager madame de Simiane
+d'essayer de lui plaire, sous un nom supposé? Si elle échoue, sa
+démarche ne sera point connue; si elle réussit, elle n'aura pas à
+rougir, devant son époux, de ce qu'elle aura fait pour son amant.</p>
+
+<p>Le plan de la jeune comtesse approuvé, elle le communiqua à madame de
+Simiane, qui en parut enchantée. On pensa que M<sup>r</sup>. D. ne pouvait
+accompagner Anaïs, sans risquer de la faire reconnaître. On convint
+donc qu'elle n'emmènerait à Baden qu'Amélie et Rosine. La discrétion
+et la fidélité de cette dernière étaient à l'épreuve. La jeune
+comtesse promit d'obtenir le consentement de Saint-Elme pour ce <span class="pagenum"><a
+name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> voyage, sans qu'il pût soupçonner le
+véritable motif qui le faisait entreprendre. Ces mesures prises,
+madame de Simiane, qui était réellement très-changée depuis quelques
+mois, vint à Paris, où son médecin déclara qu'elle avait besoin de
+prendre les eaux. Amélie pria le comte de la laisser suivre son amie,
+qui ne pouvait se décider à se séparer d'elle. Saint-Elme ne s'opposa
+point aux désirs de son épouse, quoiqu'il fût fâché de la voir
+s'éloigner de lui. Madame de Saint-Elme, le comte et M<sup>r</sup>. D., tinrent
+maison commune en l'absence des deux personnes qui leur étaient si
+chères.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE VII.</h2>
+
+<p class="p2">Les deux amies se hâtèrent de disposer leur départ. La marquise prit
+le nom de Senneterre; madame de Saint-Elme garda le sien. C'était sous
+le couvert de celle-ci que les lettres pour madame de Simiane devaient
+être adressées. Il ne leur arriva rien de remarquable en route. On
+s'imagine bien que leur conversation roula continuellement sur le même
+sujet, et qu'elles parvinrent à leur destination sans avoir fait une
+remarque sur les endroits <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> qu'elles avaient parcourus; à peine
+s'étaient-elles informé de leur nom. Quand l'ame est fortement
+préoccupée, le voyage le plus intéressant ne devient qu'un simple
+changement de lieu.</p>
+
+<p>Lorsqu'elles s'approchèrent de Baden, elles recommandèrent au
+postillon de les mener au meilleur hôtel garni: il les y conduisit.</p>
+
+<p>La maîtresse de l'hôtel se décida, avec quelque peine, à leur louer un
+logement agréable. Leur suite modeste ne lui donnait pas une grande
+opinion de leur fortune. Elle tripla le prix du local qu'elles avaient
+choisi, dans l'intention de leur ôter l'envie de s'établir chez elle,
+où elle n'aimait <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> à recevoir que les personnes très-riches. Mais
+Rosine ayant su, dès en arrivant à l'hôtel, que le général y
+demeurait, la marquise resta, malgré la mauvaise humeur de l'hôtesse
+et le prix exorbitant de son appartement.</p>
+
+<p>Il y avait dans cet hôtel un vaste sallon, où plusieurs tables de jeu
+étaient toujours dressées. On y trouvait une bibliothèque composée de
+tous les ouvrages nouveaux et de tous les papiers publics. Ce sallon
+était occupé depuis le matin jusqu'au soir, tant par les locataires de
+l'hôtel, que par les personnes qui venaient les visiter. M. de
+Lamerville y passait une grande partie de ses journées, <span class="pagenum"><a
+name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> et sa présence en avait fait le lieu du
+rendez-vous de la bonne compagnie.</p>
+
+<p>Anaïs était arrivée depuis huit jours, et n'avait pas encore paru au
+sallon. Madame de Saint-Elme la pressait en vain d'y descendre; elle
+craignait de rencontrer quelqu'un de sa connaissance, ou plutôt elle
+craignait de voir s'anéantir l'espoir flatteur qui l'avait conduite
+aux eaux. Elle sentait que sa première entrevue avec M. de Lamerville
+devait être décisive, et, par cette raison, elle en retardait sans
+cesse le dangereux moment. Si l'incertitude est plus cruelle à
+supporter que le malheur, ce n'est pas en amour: le propre de ce
+sentiment est de se plaire à s'abuser soi-même. Après <span class="pagenum"><a
+name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> le bonheur d'être aimé, une des
+premières jouissances des amans est peut-être l'incertitude. La
+marquise chérissait la sienne. Respirer le même air, habiter le même
+toit que M. de Lamerville, le voir passer sous ses fenêtres, rêver aux
+moyens d'attirer ses regards sans paraître les chercher, étaient des
+plaisirs qu'elle redoutait de perdre. Elle n'écrivait pas, ne lisait
+pas, ne voyait personne, et pourtant n'éprouvait aucun instant de
+vide. Cette situation nouvelle et douce semblait lui avoir fait
+oublier le but de son voyage; si elle s'en était remise au hasard du
+soin de la servir, elle n'eut pas tort de compter sur lui.</p>
+
+<p>Un matin qu'elle sortait avec <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> la comtesse, elle rencontra dans
+l'escalier Monsieur de Lamerville. Il se rangea pour la laisser
+passer, et lui fit un salut profond. Comme elle s'apprêtait à lui
+rendre sa politesse, le pied lui glissa, et elle serait
+infailliblement tombée si le général ne se fût empressé de prévenir sa
+chûte.&mdash;Ne vous êtes-vous pas blessée, Madame? demanda-t-il.&mdash;Non,
+Monsieur, grâces à votre secours.&mdash;Permettez que je vous accompagne
+jusqu'en bas.</p>
+
+<p>La marquise accepta la main qu'on lui offrait, non sans éprouver une
+vive émotion. Le général s'aperçut qu'elle tremblait, et se méprit sur
+le motif qui en était la cause. Vous avez eu peur, observa-t-il; si
+vous m'en croyez, vous vous <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> arrêterez quelques instans au sallon
+pour respirer des sels; j'en ai d'excellens à vous offrir.&mdash;Je vous
+remercie, Monsieur; l'air me sera plus salutaire. Oui, dans ce cas
+l'air est ce qui vaut le mieux, dit madame de Saint-Elme, et les amies
+continuèrent leur chemin.</p>
+
+<p>Un grand chapeau de paille recouvert d'un voile, cachait entièrement
+la figure d'Anaïs. Le général n'avait donc pu la voir, mais il avait
+été frappé de la grâce de sa taille, et le son de sa voix lui avait
+rappelé cet organe enchanteur qu'il avait eu tant de plaisir à
+entendre au bal de l'Opéra. Il pensa qu'il serait fort singulier que
+cette femme fût la même que la séduisante inconnue dont il <span class="pagenum"><a
+name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> avait été à regret séparé la dernière
+nuit de son séjour à Paris, et désira d'avoir quelques détails sur son
+compte. Dans cette idée, il entra chez son hôtesse, sous le prétexte
+de la charger de quelques emplettes, et lui demanda si elle logeait
+dans son hôtel d'autres dames que celles qu'il avait vues au
+sallon.&mdash;Non, général, si ce n'est les deux nouvelles locataires qui
+occupent le petit corps-de-logis au fond de la cour.&mdash;Depuis combien
+de temps sont-elles chez vous?&mdash;Depuis une semaine.&mdash;Sont-ce des
+personnes de distinction?&mdash;Je ne sais trop que vous en dire; elles
+n'ont pour toute suite qu'une femme-de-chambre, font assez maigre
+chère, et n'ont pas encore reçu <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> une seule visite.&mdash;Sont-elles ici
+pour leur santé?&mdash;Je le présume.&mdash;Comment s'appellent-elles?&mdash;Le nom
+de l'une est Senneterre; celui de l'autre Saint-Elme.&mdash;Sont-elles
+jolies?&mdash;Assez bien.&mdash;Quel est leur âge?&mdash;La première doit avoir de
+vingt-cinq à vingt-sept ans; l'autre de dix-sept à dix-huit.&mdash;Personne
+n'est venu les voir?&mdash;Personne.&mdash;Sortent-elles souvent?&mdash;Tous les
+matins.&mdash;En voiture?&mdash;A pied.&mdash;Il est extraordinaire qu'elles ne
+descendent pas au sallon.&mdash;Il paraît qu'elles sont sauvages.&mdash;Que
+peuvent être ces femmes?&mdash;Oh! ce ne sont pas des savantes, elles n'ont
+encore demandé ni un roman ni un journal.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> M. de Lamerville rit de la judicieuse remarque de son hôtesse, et
+voyant qu'elle ne pouvait satisfaire sa curiosité, il la quitta.</p>
+
+<p>De retour dans son appartement, il interrogea aussi son
+valet-de-chambre. Celui-ci ne lui apprit rien, sinon que les
+étrangères étaient l'objet de beaucoup de conjectures pour les
+habitans de l'hôtel. Quant à moi, général, ajouta-t-il, je parierais
+qu'elles ont quelques raisons politiques de se cacher. Cela seul
+explique comment deux femmes de leur âge ont pu se condamner à passer
+huit jours ici, dans une solitude absolue.</p>
+
+<p>Amador pensa que si son valet-de-chambre devinait juste, les <span class="pagenum"><a
+name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> dames qu'il avait envie de connaître ne
+seraient peut-être pas fâchées de former une liaison avec lui. Il crut
+qu'il pouvait profiter du léger accident dont il avait été témoin,
+pour solliciter l'honneur d'être admis à leur faire sa cour. Le
+résultat le plus fâcheux de cette démarche étant d'essuyer un refus
+honnête, il ne balança point à s'y exposer; il réclama, dans un
+billet, la faveur de se présenter chez mesdames de Senneterre et de
+Saint-Elme. On lui fit répondre de vive voix que ces dames le
+recevraient à sept heures du soir.</p>
+
+<p>La marquise employa beaucoup d'art et de temps à faire une toilette
+qui parut simple. La question <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> me trouvez-vous bien? fut répétée
+cent fois à madame de Saint-Elme, dont les éloges ne rassuraient pas
+Anaïs. Une femme sensible devient à la fois modeste et coquette, quand
+elle désire de plaire.</p>
+
+<p>L'heure du rendez-vous sonna. La marquise sentit la nécessité de
+cacher son trouble sous un air d'occupation. Elle se mit à son métier
+de broderie. Rosine annonça M. le général de Lamerville.</p>
+
+<p>Je serai toute ma vie reconnaissant, mesdames, dit le général, de la
+faveur que vous m'accordez. Je craignais que l'espèce de frayeur que
+vous avez eue ce matin ne vous devînt nuisible.&mdash;Cet intérêt <span class="pagenum"><a
+name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> est très-flatteur, balbutia la
+marquise.&mdash;Je ne me suis pas trompé, il n'y a qu'une voix comme
+celle-là dans le monde, s'écria le général. Anaïs feignit de ne pas
+entendre, et continua de broder. Cette seconde rencontre, ajouta-t-il,
+est plus heureuse que la première; une foule importune ne viendra
+point la troubler; un masque envieux ne me dérobe pas ces traits
+charmans. (Regardant Amélie). Je ne vois ici que des objets aimables;
+mais je ne me dissimule pas que je suis environné de dangers.&mdash;Un
+homme comme vous ne doit en redouter aucun, répondit Amélie.&mdash;Je ne
+suis pas invulnérable.&mdash;Comptez-vous rester long-temps aux eaux,
+Monsieur, <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> demanda la marquise.&mdash;Je voudrais ne plus les
+quitter.&mdash;Elles vous font du bien?&mdash;Je commence à croire qu'elles sont
+merveilleuses.&mdash;Mon médecin me les a beaucoup vantées.&mdash;Est-ce pour
+une affection nerveuse que vous êtes venue les
+prendre?&mdash;Précisément.&mdash;Dans ce cas, les promenades à cheval sont
+utiles: si vous vouliez en essayer, j'ai une jument très-docile dont
+je vous prierais de disposer.&mdash;Mille grâces, le cheval me fait peur;
+je ne suis pas une Amazone.&mdash;Si vous aimez mieux courir en wiski, j'en
+ai un à vos ordres.&mdash;Je préfère me promener à pied.</p>
+
+<p>Je ne suis pas heureux dans mes offres, je n'essuie que des refus.&mdash;On
+dit qu'il y eut hier <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> un concert chez une des personnes distinguées
+de cette ville, y fûtes-vous, Monsieur, demanda madame de
+Saint-Elme?&mdash;Oui, Madame.&mdash;Etait-il beau?&mdash;Assez brillant.&mdash;Les
+femmes, demanda la marquise, étaient jolies, sans doute?&mdash;Beaucoup
+moins que celles que je vois, répondit le général.&mdash;Vous aimez la
+musique, Monsieur, demanda madame de Saint-Elme?&mdash;A la folie.&mdash;Ai-je
+l'avantage de partager ce goût avec vous, Mesdames? Mon amie, répondit
+madame de Saint-Elme, a un si beau talent sur la harpe, qu'elle m'a
+rendue mélomane.&mdash;Je conçois facilement, dit le général, qu'il naisse
+des accords célestes sous une <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> main divine.&mdash;C'est trop de
+flatteries. Songez, Monsieur, observa la marquise, que nous ne sommes
+pas au bal de l'Opéra.&mdash;Je le sais, Madame, et je m'en félicite; mais
+le dois-je? N'avais-je pas raison de présumer que celui qui voulait
+conserver sa liberté, ne devait pas vous voir.&mdash;Vous vous êtes bientôt
+remis de votre blessure, Monsieur, dit la marquise.&mdash;Celle-là n'était
+pas profonde, répondit le général: il en est, ajouta-t-il en jetant un
+regard significatif sur Anaïs, il en est dont on ne doit pas guérir,
+et qu'on se plaît pourtant à recevoir. On prétend que la société de
+cette maison est agréable, dit madame de Saint-Elme.&mdash;Elle est fort
+bien choisie, et ne laisserait <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> rien à désirer si vous veniez
+l'embellir, répondit M. de Lamerville; mais je n'ose vous en presser,
+on a quelquefois des motifs de rester dans la solitude.</p>
+
+<p>On vint avertir le général qu'il était attendu par une estafette du
+Ministre de la guerre. Il témoigna aux deux amies le regret qu'il
+avait d'être contraint de les quitter, et obtint la permission de
+renouveler sa visite.</p>
+
+<p>Eh bien! dit madame de Saint-Elme quand il fut parti, n'ai-je pas eu
+raison de penser que M. de Lamerville n'avait besoin que de vous voir
+pour se sentir entraîné vers vous par le plus doux penchant.&mdash;Ne nous
+flattons pas encore; son ton était celui de la galanterie: il tient
+<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> peut-être le même langage à toutes les femmes.&mdash;Croyez-vous aussi
+qu'il leur adresse les mêmes regards.&mdash;Oh! ses regards étaient
+charmans; mais ne peuvent-ils pas être trompeurs?</p>
+
+<p>La marquise et la comtesse passèrent le reste de la soirée à
+s'entretenir de M. de Lamerville. L'hôtesse, qui avait appris que le
+général avait fait une attention particulière aux dames qu'elle avait
+assez mal accueillies, se repentit de sa conduite, et vint les prier,
+dans les termes les plus humbles, de disposer de tout ce qui était
+dans son hôtel: elle leur vanta la réunion qui se tenait dans la salle
+de compagnie, et les pria de l'honorer de leur présence. Le soupçon
+qu'Amador <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> montrait sur leur retraite, les avait déjà décidées à
+en sortir. Elles reçurent, avec noblesse et bonté, la proposition et
+les excuses de leur hôtesse, et lui laissèrent espérer qu'elles se
+joindraient dorénavant à la société du soir.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE VIII.</h2>
+
+<p class="p2">Le lendemain matin le général envoya savoir des nouvelles des dames,
+et leur fit demander à quelle heure elles seraient visibles. Elles
+répondirent qu'elles ne pourraient le recevoir de la journée, mais
+qu'elles le verraient au sallon. Amador avait passé une partie de la
+nuit à rêver à la marquise. Aucune femme ne lui avait encore semblé
+réunir tant de charmes. Quelques mots sortis de sa bouche avaient
+suffi pour le convaincre qu'elle avait <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> infiniment d'esprit. Le
+mystère dont elle s'entourait excitait sa curiosité, sans lui faire
+naître le plus léger doute sur sa vertu: tout dans elle annonçait une
+naissance distinguée, et la montrait, sous tous les rapports, digne de
+lui plaire; mais était-elle libre? C'est ce dont il comptait
+s'informer adroitement dans le premier entretien qu'il pourrait
+obtenir. Il fut chagrin du retard apporté à ses v&oelig;ux, et chaque
+heure qui s'écoula jusqu'au soir, lui parut d'une lenteur
+insupportable.</p>
+
+<p>Anaïs trouva le temps moins long. L'amour n'a pas le même caractère
+chez les deux sexes. L'homme veut surtout jouir, la femme veut surtout
+espérer: l'un <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> ne contient qu'avec effort l'aveu de sa flamme,
+l'autre ne le laisse échapper que malgré soi; l'un s'abandonne avec
+ivresse à ses transports: il croit ne pouvoir jamais les faire assez
+éclater; ce n'est qu'en tremblant que l'autre découvre une partie des
+siens à celui qui les fait naître: il se mêle pour la femme, au
+bonheur d'aimer, une sorte de confusion qui l'empêche de le goûter
+dans toute sa plénitude, en présence de son amant; aussi arrive-t-il
+qu'elle retarde quelquefois le moment de le voir, ou avance celui de
+le quitter, pour être davantage à lui. Seule, elle se répète mille
+fois, avec délices, ce qu'elle oserait à peine entendre, ce qu'elle
+oserait encore moins dire. L'homme <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> qui règne sur le c&oelig;ur d'une
+femme délicate, ne sait jamais jusqu'à quel point il est aimé.</p>
+
+<p>Le général était depuis long-temps dans le lieu du rendez-vous commun,
+où il ne prenait, contre son ordinaire, que peu de part à la
+conversation, quand la marquise et la comtesse entrèrent.</p>
+
+<p>Amélie avait plus de jeunesse et d'éclat qu'Anaïs; mais cette dernière
+possédait, au suprême degré, ce je ne sais quoi, aimant des ames, que
+personne n'a su définir, mais qui nous attire d'abord. Tous les yeux
+se dirigèrent au même instant sur elle; toutes les bouches s'ouvrirent
+pour prononcer la même exclamation. Amador courut vers elle, et la
+conduisit s'asseoir, en se plaignant <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> avec grâce de ce que sa
+porte lui avait été défendue. J'espère, dit un peintre aux hommes qui
+étaient venus faire cercle autour de la marquise, j'espère que vous
+serez maintenant de mon avis sur les traits dont se compose la beauté
+la plus touchante. Un oui unanime se fit entendre. J'avais tort, dit
+le général à voix basse à la marquise, de désirer de vous rencontrer
+ici. Je ne devais gagner à cela que des rivaux.</p>
+
+<p>Quand on eut cédé au premier élan d'admiration que l'aspect de la
+marquise avait causé, il s'entama une discussion littéraire. Anaïs,
+qui craignait, en s'y mêlant, de se décéler, accepta une carte de
+whist. M. de Lamerville <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> s'arrangea pour être son partenaire. Plus
+occupé de la marquise que de son jeu, il fit beaucoup de fautes; mais
+Anaïs ne lui en reprocha aucune.</p>
+
+<p>Il chercha inutilement, après la partie, le moyen d'avoir un instant
+de conversation particulière avec la marquise. Le peintre s'était
+rapproché d'elle, et ne la quitta plus: lorsqu'elle se retira, il lui
+offrit sa main pour la reconduire jusqu'à la porte de son appartement.
+Amador présenta la sienne à madame de Saint-Elme, en adressant un
+regard chagrin à la marquise: elle comprit tout ce que ce regard
+signifiait, et sut bon gré au peintre d'avoir été importun.</p>
+
+<p>Quand le général fut retiré chez <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> lui, il demanda à son
+valet-de-chambre s'il avait appris quelque chose de relatif à ses
+voisines. Oui, Monsieur: la plus jeune est mariée à un homme de
+condition; l'autre est veuve.&mdash;De qui?&mdash;Je n'ai pu le savoir;
+mademoiselle Rosine ne parle pas plus qu'une muraille: tout ce que
+j'ai tiré d'elle, c'est ce que je viens de vous apprendre; mais ce
+qui, je crois, vous fera plaisir, c'est qu'à force d'adresse je suis
+parvenu à m'assurer de l'endroit où ces dames vont se promener chaque
+fois qu'elles sortent. M. de Lamerville, satisfait de cette dernière
+découverte, se proposa de la mettre à profit dès qu'il en trouverait
+l'occasion. Elle se présenta le lendemain.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> Anaïs s'était levée avec une gaîté charmante; les souvenirs de la
+veille lui faisaient trouver le jour plus beau que de coutume. Elle se
+sentit le besoin d'en aller jouir au-dehors, prit à la hâte un léger
+déjeûner, et sortit, accompagnée de la comtesse.</p>
+
+<p>M. de Lamerville le sut, et se rendit au lieu indiqué par son
+valet-de-chambre. Il aborda les dames au moment où elles causaient de
+lui avec chaleur. La marquise jeta un cri. Il s'excusa de l'avoir
+surprise, et l'invita, ainsi que sa compagne, à venir visiter un petit
+bois qui n'était pas éloigné. Elles y consentirent. Elles s'y
+promenaient depuis environ une heure, et se préparaient à le quitter,
+quand <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> elles entendirent une flûte et une clarinette qui
+exécutaient le duo de Roland. Cette galanterie du général flatta
+infiniment les dames; elles regardèrent de tous côtés, sans apercevoir
+personne. Anaïs, ravie, ne savait si elle devait en croire son
+oreille. Ce bois est-il enchanté, demanda la comtesse?&mdash;Oui, depuis
+quelques momens, répondit le général.</p>
+
+<p>La musique cessa, l'entretien le plus intéressant la suivit. La
+marquise, appuyée sur le bras de son amant, s'étonnait des charmes
+nouveaux qu'elle trouvait à la nature. Un frémissement délicieux
+agitait en secret tout son être. Le battement précipité de son c&oelig;ur
+la forçait quelquefois à <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> ralentir son pas. Si le bonheur dont je
+jouis n'est qu'un rêve, pensa-t-elle, puissai-je mourir avant que de
+me réveiller!</p>
+
+<p>Cette douce matinée fut suivie d'une douce soirée. Anaïs descendit au
+sallon, belle d'amour et d'espérance. Son arrivée produisit une
+sensation plus vive encore que la veille. Amador, cette fois, se
+sentit plus orgueilleux que jaloux des hommages qu'elle recevait: il
+avait deviné que le sien pourrait lui plaire. Il s'assit auprès
+d'elle, et lui dit: Je n'oublierai de long-temps la promenade du
+matin.&mdash;Ni moi non plus, répondit-elle. Ces mots ne lui furent pas
+plutôt échappés, qu'elle en sentit toute la force. Elle crut en
+affaiblir <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> l'effet, en ajoutant: Ce que j'aime le plus au monde,
+c'est la campagne. L'altération de sa voix, la rougeur subite dont ses
+joues se couvrirent, prouvèrent à M. de Lamerville que cette dernière
+phrase était une ruse de la pudeur: il s'applaudit en lui-même de son
+triomphe. Pour l'assurer davantage, il eut l'air de l'ignorer, et
+reprit: Puisque vous aimez la campagne, accordez-moi la faveur de vous
+conduire demain dans un ermitage qui réunit tous les agrémens. Les
+propriétaires sont absens, le concierge a beaucoup de complaisance
+pour moi; il nous recevra à merveille: nous pourrions y passer la
+journée, et nous procurer le plaisir de faire venir <span class="pagenum"><a
+name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> l'élite des musiciens de cette
+ville.&mdash;Je me fais une fête de cette partie, dit madame de Saint-Elme;
+certainement, marquise, vous ne la refuserez pas. Anaïs ne répondit
+rien. Amador prit son silence pour un consentement. Il l'en remercia
+d'une manière si aimable, qu'elle ne se trouva point le courage de ne
+pas mériter sa reconnaissance.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE IX.</h2>
+
+<p class="p2">Le lendemain, de bonne heure, M. de Lamerville vint chercher les dames
+dans un élégant wiski. Quoique la marquise craignît cette voiture,
+elle y monta sans inquiétude. Pouvait-elle redouter quelqu'accident,
+lorsqu'Amador était son conducteur? Après avoir fait environ trois
+lieues, on arriva dans une vallée, dont l'aspect admirable rappelait à
+la marquise les séduisantes descriptions que les poëtes ont faites de
+celle de Tempé. Elle montra l'envie <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> de traverser à pied ces beaux
+lieux. Amador et madame de Saint-Elme se prêtèrent à son désir: tous
+trois gagnèrent, à pas lents, l'ermitage, où un excellent déjeûner les
+attendait.</p>
+
+<p>Il est peu de plaisirs qui surpassent celui qu'on goûte dans le
+premier voyage ou dans le premier repas qu'on fait à côté de l'objet
+qu'on aime; il semble qu'on en prenne possession. M. de Lamerville et
+la marquise étaient dans le ravissement. Tout devenait pour eux un
+sujet d'éloge. Ces fruits ont un goût exquis, disait l'un; le parfum
+de ces fleurs est divin, disait l'autre: cependant ces fruits, ces
+fleurs n'avaient rien d'extraordinaire; mais ils les respiraient,
+<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> les savouraient ensemble, et l'Amour est un enchanteur, qui sait
+donner le plus grand prix aux moindres choses.</p>
+
+<p>Après le déjeûner, M. de Lamerville conduisit les dames dans une
+longue allée de lilas, de chèvrefeuille, de jasmin et d'épine-rose.
+Cette allée était bordée par un bras de rivière qui portait bateau;
+au-delà s'étendaient, d'un côté, des prairies artificielles; de
+l'autre, une grande route qui, aboutissant à plusieurs campagnes
+superbes, se trouvait si continuellement garnie de voitures, qu'elle
+ressemblait à un boulevart. Tandis que madame de Saint-Elme s'arrêta
+pour considérer ce rare point de vue, les amans s'avancèrent sous un
+<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> bosquet qui était taillé de manière qu'on jouissait à la fois de
+l'ombrage et de la perspective la plus étendue et la plus pittoresque.
+Cette retraite est un véritable Eden, s'écria la marquise. J'ai
+quelquefois songé qu'il y manquait une Eve, répondit Amador,
+aujourd'hui je n'y désire rien.&mdash;Vous visitez souvent ce lieu, à ce
+qu'il paraît?&mdash;Très-souvent: il m'est cher à plus d'un titre; j'y ai
+passé les plus belles années de ma jeunesse.&mdash;Auprès d'une amie,
+peut-être.&mdash;De l'amie la plus tendre.&mdash;Une palpitation violente
+souleva le sein d'Anaïs; Amador ajouta: Hélène (c'est le nom de cette
+amie) me fut destinée pour épouse: son grand-père était lié, depuis
+<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> l'enfance, avec mon oncle chéri, le duc de Lamerville. Ces deux
+respectables vieillards se flattaient de resserrer encore leurs
+n&oelig;uds par notre hymen. Hélène était jolie, spirituelle; j'avais
+vingt ans quand je la connus: à cet âge on ne voit guère aucune femme
+avec indifférence; on s'abuse sur le trouble que sa présence fait
+naître, on le prend pour de l'amour; je crus en avoir pour Hélène, et
+je me disposais à former une union imprudente, quand celle qui devait
+en être la victime eut assez de confiance en moi pour m'avouer que son
+c&oelig;ur était engagé sans retour. Elle cachait avec soin sa passion à
+son aïeul, dont elle redoutait <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> la colère. Je ne craignais pas
+celle de mon oncle, il me portait trop d'affection pour ne pas
+sacrifier, sans balancer, ses désirs aux miens. J'eus l'air de refuser
+la main d'Hélène, elle épousa son amant. Peu de temps après, elle
+acheta cette habitation, où elle restait une partie de l'année; je l'y
+suivis trois printemps de suite. Cette femme charmante était devenue
+une s&oelig;ur pour moi; la plus étroite intimité existait entre nous; il
+n'était pas un secret qui ne nous fût commun. Combien de fois ce
+bosquet n'a-t-il pas été le témoin de nos mutuelles confidences!
+Combien de fois ne lui ai-je pas juré qu'elle serait la première
+<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> personne aux regards de laquelle j'offrirais la femme dont je
+souhaiterais de faire ma compagne. Le sort a détruit mes projets; tu
+ne la verras point, bonne Hélène, celle qui fixera mes v&oelig;ux, mais
+ton asyle favori recevra du moins ses pas. Auriez-vous eu le malheur
+d'avoir à pleurer la mort de cette dame, demanda Anaïs? Heureusement
+non; mais elle n'en est pas moins perdue pour moi; elle est établie
+pour toujours à Londres.</p>
+
+<p>Quel dommage que Léon ne soit pas ici! s'écria madame de Saint-Elme en
+s'approchant, il nous déclamerait le magnifique épisode des
+Géorgiques. Combien ne serait-il pas agréable <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> d'entendre un bel
+ouvrage dans ce beau lieu! J'ai, dans ma poche, un volume de la
+meilleure traduction du <i>Paradis perdu</i>, dit le général; voulez-vous
+que je vous en lise quelques passages? La proposition fut accueillie,
+un siége de verdure reçut les dames. M. de Lamerville s'assit à leurs
+pieds, et leur lut le chant des Amours. La comtesse l'interrompait par
+de fréquens applaudissemens; il dirigeait alors ses regards sur Anaïs,
+et répétait, d'une voix émue, la phrase qui répondait le mieux à sa
+pensée. Quant à la marquise, elle restait comme anéantie sous le poids
+des plus enivrantes sensations. Au moment du cantique nuptial, ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> yeux se mouillèrent de douces larmes. Cette lecture aurait-elle
+réveillé en vous des souvenirs trop tendres, lui demanda M. de
+Lamerville avec inquiétude?&mdash;Non, répliqua-t-elle, mon émotion ne naît
+que du charme de cet instant. Il est céleste, prononça M. de
+Lamerville, d'une voix passionnée; les délices décrites par Milton
+n'approchaient pas des pures voluptés qui pénètrent mon ame. Vraiment,
+dit la comtesse en riant, je ne suis pas étonnée que les poëtes
+cherchent l'ombrage, il est favorable à l'enthousiasme.</p>
+
+<p>Le concierge vint avertir que le dîner était prêt. On se mit en chemin
+pour rejoindre la maison. <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> M. de Lamerville osa presser plus d'une
+fois le joli bras qu'il tenait sous le sien; mais Anaïs, craignant
+d'avoir trop laissé paraître sa tendresse, ne put cacher son trouble.</p>
+
+<p>M. de Lamerville parvint à rendre le calme à la marquise, par le soin
+délicat qu'il prit d'entamer, à table, un entretien qui fit diversion.
+Il préférait déjà Anaïs à lui: sa retenue le prouva mieux que
+n'auraient fait ses transports.</p>
+
+<p>On alla le soir se promener sur l'eau; une sérénade charmante se fit
+entendre du bosquet voisin. Anaïs, que la conduite de son amant avait
+réconciliée avec elle-même, se livra sans crainte <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> à ce nouveau
+plaisir. On retourna fort tard à la ville, et l'on se sépara sans se
+quitter. On n'est jamais absent de ce qu'on aime.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE X.</h2>
+
+<p class="p2">La confiance s'établit vîte en amour. M. de Lamerville et la marquise
+furent bientôt très-liés. Amador jouait bien de la flûte; il venait
+faire, tous les matins, de la musique avec Anaïs, et souvent le
+prétexte d'une lecture le ramenait, le soir: il ne paraissait plus
+dans la salle de compagnie, qu'aux heures où les dames y descendaient.
+Il s'applaudissait, chaque jour, du refus qu'il avait fait de madame
+de Simiane. Quelle différence! disait-il, entre cette femme douce,
+<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> simple, modeste, qui conserve les goûts de son sexe, à la femme
+qui a la folle vanité de rivaliser avec la nôtre. Quel charme ne
+trouvai-je pas à faire sentir les beautés de nos grands écrivains, à
+madame de Senneterre, comme je jouis de son étonnement, lorsque je lui
+découvre toutes les richesses de cette mine féconde, où l'on peut
+fouiller sans cesse sans jamais l'épuiser. L'admiration que madame de
+Senneterre éprouve pour nos illustres auteurs, est mon ouvrage. Est-ce
+madame de Simiane qui daignerait former son opinion sur la mienne?
+Est-ce elle qui n'aurait pas encore aimé? Est-ce elle, enfin, qui se
+contenterait de <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> l'hommage d'un seul homme? Non, certainement.
+Ainsi les préventions de M. de Lamerville contre la marquise,
+s'accroissaient encore de l'amour qu'elle lui avait inspiré.</p>
+
+<p>Amador se répétait continuellement qu'Anaïs était la seule femme qui
+pût le rendre heureux; mais il voulait, avant de lui déclarer ses
+vues, percer le mystère qui l'entourait; il pensa que la marche la
+plus sûre et la plus franche était de s'ouvrir de ses desseins à
+madame de Saint-Elme, et se résolut de le faire.</p>
+
+<p>Un soir, qu'il s'était rendu au sallon, et cherchait l'occasion de
+causer à part avec Amélie, l'hôtesse introduisit dans le cercle <span class="pagenum"><a
+name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> la veuve d'un président. Cette dame,
+qui comptait au moins cinquante ans, ne paraissait pas avoir été
+dépourvue de beauté; mais elle l'était totalement de grâces. Elle fit
+un léger salut aux dames, s'approcha d'un groupe d'hommes qui
+dissertait sur la politique, et interrompit leur conversation pour
+leur demander s'ils avaient lu l'impertinente brochure qui venait de
+paraître? De quoi traite-t-elle, Madame? dit l'un d'eux.&mdash;C'est une
+diatribe contre les femmes.&mdash;L'auteur n'est sûrement pas Français,
+observa M. de Lamerville.&mdash;A son style, qui pèche la plupart du temps
+contre les règles que prescrit la grammaire, et surtout au ton
+insultant qu'il prend envers nous, <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> j'aurais cru qu'il était pour
+le moins un Hottentot, s'il ne nous apprenait dans sa Préface qu'il
+est né à Paris.&mdash;Ce ridicule écrivain vous défendrait-il, par hasard,
+l'amour? demanda un jeune homme.&mdash;Non, Monsieur; il nous fait la grâce
+de nous le permettre, dit la Présidente en minaudant; mais il nous
+défend la gloire; il veut que nous demeurions étrangères à la culture
+des beaux-arts; il nous refuse tous les talens, même celui
+d'écrire.&mdash;Et Madame est auteur?&mdash;Pas encore; mais je travaille à me
+rendre digne de ce titre. Je possède maintenant le latin à un degré si
+supérieur, que je suis en état de tenir tête dans cette langue au plus
+savant professeur de rhétorique. Je sais mon <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> Juvénal en entier,
+et mon premier ouvrage sera une longue et sanglante satire contre nos
+détracteurs. Votre sexe est plutôt fait pour le madrigal, observa M.
+de Lamerville. Monsieur, à ce que je vois, est de la secte de ceux qui
+ne veulent pas que nous ayions du génie, et qui nous condamnent à
+plaire éternellement.&mdash;Serait-ce un si mauvais partage?&mdash;Plaire est
+agréable, sans doute; mais plaire ne suffit pas; d'ailleurs, quoique
+vous en puissiez dire, on n'aime que rarement une femme qui n'a aucun
+savoir. Que voulez-vous faire, je vous prie, d'une jolie poupée qui ne
+vous entretiendra que de bals, de pompons, ou d'une insipide ménagère
+qui vous fatiguera de détails domestiques.&mdash;Je <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> ne voudrais pour
+ma compagne ni de ces femmes, ni d'une femme bel-esprit.&mdash;Et laquelle
+choisirez-vous?&mdash;Celle qui aura plus de grâces encore que de beauté,
+quelque peu de coquetterie et beaucoup de candeur; celle qui possédera
+assez d'esprit naturel et assez d'instruction pour me charmer et me
+comprendre; celle dont les vertus modestes et la bonté constante
+seront les premiers apanages. Ce portrait est séduisant, observa un
+prétendu philosophe; mais où rencontrer le modèle? On le cherche
+long-temps; mais on le trouve enfin, répondit Amador en jetant un
+regard expressif sur la marquise. Elle baissa les yeux, étouffa un
+soupir, et songea à sa mère. <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> Croyez-vous, Monsieur, dit la
+Présidente à M. de Lamerville, qu'il soit impossible qu'une femme de
+lettres possède les qualités que vous venez de peindre? Je fais plus
+que de le croire, j'en suis certain. Celle qui a l'ambition de devenir
+célèbre, a plus d'orgueil que de sensibilité.&mdash;Ainsi, vous proscrivez
+les Sapho, les Corinne, les Deshoulières, les Lafayette, les
+Riccoboni?&mdash;Je ne les proscris point, je leur offre le tribut qu'elles
+ont souhaité; je les admire; mais je ne serais jamais l'amant, encore
+moins l'époux de celle qui marcherait sur leurs traces.&mdash;Je donnerais
+cent louis, s'écria la Présidente, pour que vous portassiez les fers
+de quelque Muse! Cela serait plaisant, dit <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> le peintre. On a vu
+des choses aussi extraordinaires, observa le jeune homme. Celle-là ne
+se verra point, répliqua M. de Lamerville. Anaïs sentit son sang se
+glacer dans ses veines. Ne pourrait-il pas arriver, reprit la
+Présidente, que vous devinssiez amoureux, malgré vous, d'une femme qui
+serait chargée du crime affreux d'enchanter l'univers par ses
+écrits?&mdash;Je ne le crains pas, mon c&oelig;ur ne m'appartient plus; mais
+si au lieu d'avoir fait le choix dont je m'applaudis, j'avais eu le
+malheur de prendre, sans le vouloir, de l'amour pour une de ces femmes
+avides de renommée, je fuirais jusqu'au bout du monde plutôt que de
+céder à mon penchant.&mdash;Cela est trop fort, prononça Anaïs. <span class="pagenum"><a
+name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> Beaucoup trop fort, dit le peintre:
+je ne vois rien de fâcheux à s'abandonner au sentiment que vous
+inspire une femme célèbre. De bonne foi, général, ajouta-t-il en
+désignant la marquise, croyez-vous qu'une auréole de gloire gâterait
+ce joli front?&mdash;Son éclat serait moins touchant, répondit M. de
+Lamerville. Injuste prévention! s'écria madame de Saint-Elme.
+Très-injuste, dit le jeune homme. Quant à moi, je suis fou des talens.
+Si je les aime dans mon sexe, je les idolâtre dans l'autre; ils sont à
+mes yeux le plus puissant et le plus solide des attraits. Les
+productions littéraires des femmes ont une grâce, une délicatesse que
+nous tenterions en vain d'imiter; elles font le charme de mes loisirs,
+<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> et j'avoue que je serais homme à devenir éperduement amoureux
+d'une femme, seulement parce qu'elle serait auteur. Vous voyez,
+Monsieur, dit la Présidente à M. de Lamerville, en rajustant le
+n&oelig;ud de son fichu, vous voyez que tout le monde n'est pas de votre
+opinion.&mdash;La mienne est du moins celle du plus grand nombre.&mdash;Oh! cela
+est loin d'être prouvé; mille exemples attestent le contraire. De tous
+temps les femmes à réputation ont enchaîné sous leurs lois une foule
+d'amans.&mdash;Dites d'adorateurs, Madame. Il est, je le sais, des hommes
+vains et nuls, qui, brûlant de faire parler d'eux à quelque titre que
+ce soit, se proclament les esclaves <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> de ces femmes présomptueuses.
+C'est un culte que l'orgueil rend à la vanité, et l'on ose traiter
+cela de sentiment! l'on profane ainsi ce mot sacré! Mais dans ce
+siècle on veut voir partout de l'amour; il n'est presque nulle part.
+Vraiment, reprit la Présidente, d'un ton ironique, Monsieur emploie
+tant d'art et d'éloquence à soutenir son systême, que je tremble qu'on
+ne l'adopte. En effet, il est simple de croire que l'esprit est
+sottise, et que le sacrifice qu'on veut faire à une femme de son rang,
+de ses richesses, du séjour de sa patrie, n'est point une marque
+d'amour.&mdash;Je n'ai point tenu ce langage.&mdash;N'avez-vous pas nié que l'on
+pût ressentir une grande passion pour une <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> femme supérieure?&mdash;Je
+nie que ce que vous appelez une femme supérieure soit faite pour
+inspirer une tendresse véritable.&mdash;Voilà, Monsieur, ce qui s'appelle
+s'abuser étrangement. Un grand nombre de faits dément votre
+assertion.&mdash;Bon, ce sont de vrais contes!&mdash;Des contes! tout le monde
+sait qu'il y a peu de mois encore, un prince allemand, dont cent aïeux
+illustres et une fortune immense sont le moindre des titres, brigua la
+main de madame de Simiane.&mdash;Une ivresse passagère l'aveuglait; je le
+répète, ces femmes-là ne peuvent ni donner ni recevoir le bonheur:
+elles subjuguent quelquefois, jamais elles n'attachent, et dans le
+dévouement <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> extrême qu'on se plaît à faire éclater pour elle, la
+tête est tout, le c&oelig;ur n'est rien; mais elles n'y regardent pas de
+si près: l'article important pour elles est de faire du bruit.
+Général, dit d'un ton grave un vieillard qui ne s'était pas encore
+mêlé à la conversation, madame de Simiane honore autant son sexe par
+ses m&oelig;urs, qu'elle honore les lettres par ses ouvrages; et son nom,
+permettez-moi de vous le faire observer, ne doit se prononcer qu'avec
+respect. Je ne prétends pas attaquer le caractère de madame de
+Simiane, répondit M. de Lamerville; mais en dédaignant l'estimable
+obscurité qui doit être le partage de son sexe, elle m'a donné le
+droit de la juger sévèrement.&mdash;Eh! <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> que savez-vous, reprit le
+vieillard avec feu, que savez-vous si ce noble tort que vous lui
+reprochez ne l'a point préservée de torts plus condamnables? Que
+savez-vous s'il n'est pas le principe de ses éminentes
+vertus?&mdash;Connaîtriez-vous madame de Simiane, demanda madame de
+Saint-Elme avec vivacité, au vieillard.&mdash;Je n'ai point cet honneur,
+mais je sais des traits d'elle qui me la font chérir. Son ame,
+d'ailleurs, se révèle dans ses écrits. C'est risquer beaucoup que de
+juger quelqu'un sur ses écrits, observa un partisan de Lavater; quant
+à moi, je n'en crois que la figure. On assure que celle de madame de
+Simiane est des plus séduisantes, dit le jeune <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> homme. On me l'a
+extrêmement vantée, dit le peintre; je n'ai pu, malgré tous mes
+désirs, en juger par moi-même. On m'a montré une fois la marquise au
+spectacle: je cherchai à m'approcher d'elle au moment où elle en
+sortait. Je ne pus y réussir, une foule curieuse assiégeait ses pas.
+Elle ne paraît dans aucun lieu sans être soudain entourée d'un essaim
+d'admirateurs.&mdash;Heureuse! heureuse femme! s'écria la Présidente, sa
+marche est toujours un triomphe. Ce triomphe est peu digne d'envie,
+répondit d'un ton dédaigneux M. de Lamerville; la femme la plus
+estimable est celle dont on parle le moins. N'êtes-vous pas de mon
+<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> avis, Madame, demanda-t-il à la marquise?</p>
+
+<p>L'amour avait eu assez d'empire sur Anaïs pour qu'elle eût souffert
+jusque-là en silence des discours qui la blessaient; mais ces
+dernières paroles du général ne laissèrent de place dans son ame qu'au
+ressentiment; il lui sembla qu'elle ne pouvait les pardonner, sans
+faire un outrage à la mémoire de M. de Crécy; et d'un ton à la fois
+sensible et ferme, elle répliqua: Oui, madame de Simiane mérite le
+blâme, elle le mérite pour s'être écartée de la route qui lui fut
+tracée par un cher et respectable guide. Elle le mérite pour avoir
+embrassé, nourri la plus funeste illusion. Sa faute <span class="pagenum"><a
+name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> fut affreuse, sa punition sera plus
+affreuse encore.&mdash;De quoi voulez-vous, je vous prie, qu'on la punisse,
+demanda la Présidente? De sa gloire, apparemment, répondit le
+vieillard avec véhémence?&mdash;Sa gloire! sa gloire! elle est obscurcie,
+s'écria la marquise.&mdash;Obscurcie? reprit la Présidente, en voici bien
+d'un autre! Elle s'accroît chaque jour: la jalousie seule, l'odieuse
+jalousie pourrait le contester. Madame ne saurait être jalouse de
+personne, répondit le général d'un ton imposant. Le vieillard, en
+colère, proféra entre ses dents quelques mots qui ne furent pas
+entendus. Eh! mon dieu, dit Amélie avec impatience, laissons cet
+entretien. Oui, laissons-le, <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> répondit la marquise; mais ne
+l'oublions pas.</p>
+
+<p>La comtesse avait tremblé que le transport imprudent de la marquise ne
+l'eût trahie; mais M. de Lamerville n'en tira aucune autre
+conséquence, sinon qu'elle connaissait quelques particularités qui
+n'étaient pas avantageuses à madame de Simiane. Ces femmes à talent,
+dit-il tout bas à la marquise, deviennent tôt ou tard les héroïnes de
+quelques aventures plus ou moins répréhensibles, et je gagerais, en
+dépit du pompeux éloge qu'on vient de nous faire de madame de Simiane,
+que sa conduite n'est pas entièrement irréprochable. L'indignation se
+peignit dans les traits d'Anaïs; un <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> éclat allait la compromettre;
+la comtesse s'en aperçut: sortons, lui dit-elle, mon amie, sortons, je
+me sens très-indisposée.</p>
+
+<p>M. de Lamerville voulait accompagner les dames jusque chez elles; la
+comtesse le pria de les laisser, sous le prétexte d'avoir besoin de
+repos.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XI.</h2>
+
+<p class="p2">Dès que les amies furent seules, madame de Simiane s'écria: Je veux
+partir demain avant le point du jour.&mdash;Partir? y songez-vous?&mdash;Je veux
+partir; je ne veux plus le voir.&mdash;Vous l'aimez, il vous adore; la
+perspective la plus heureuse s'offre à vous. Encore quelques momens,
+et vous devenez l'arbitre du destin d'Amador. Il me fait un crime de
+mes succès, ajouta-t-elle avec un sourire amer.</p>
+
+<p>Le préjugé a ravi sa foi à madame de Simiane, mais l'amour la <span class="pagenum"><a
+name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> lui assure. L'amour, l'invincible
+amour triomphe de tout. N'en doutez pas, mon amie, vous verrez M. de
+Lamerville abjurer son erreur à vos pieds.&mdash;M. de Lamerville aux pieds
+de madame de Simiane! Lui? Ah! ma chère! que vous jugez mal de ce
+caractère impérieux, inflexible; mon seul nom suffira pour changer sa
+tendresse en haine; vous le verrez attribuer à l'artifice ce qui fut
+le résultat d'un amour pur et vrai; et s'il était possible qu'il
+m'aimât encore après la fâcheuse découverte qui ne peut manquer
+d'avoir lieu; si, malgré ses efforts, il ne pouvait parvenir à vaincre
+sa passion pour moi, je n'ai que trop lu dans l'ame de cet homme si
+fier: inébranlable dans ses préventions, <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> qu'il croit être des
+principes, il ne me confierait pas pour cela le soin de son bonheur.
+Oui, j'en suis certaine, il préférerait mourir plutôt que de me donner
+le titre de son épouse. Eh bien! moi aussi, je suis fière, je dois
+l'être, je dois aussi savoir mourir, et je pars.&mdash;Ce départ, semblable
+à une fuite, pourrait faire prendre une opinion défavorable de vous à
+M. de Lamerville; calmez-vous, ne précipitez rien, je vous en conjure
+au nom du ciel, au nom de votre père.&mdash;Mon père (répliqua madame de
+Simiane dans le plus grand désordre)! mon père! c'est lui, lui
+surtout, qui m'ordonne de ne pas rester ici un instant de plus. Ne
+voyez-vous <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> pas son ombre irritée qui me poursuit? ne
+l'entendez-vous pas m'accuser du peu de soin que j'ai pris de ma
+gloire? Quel fruit ai-je retiré des préceptes, des exemples de ce bon
+père? Pourquoi ai-je quitté le paisible séjour où reposent ses
+cendres? Ah! je ne devais pas m'éloigner de sa tombe, mon unique
+refuge. Je devais la tenir embrassée jour et nuit; là, je devais
+braver les feux d'un trop fatal amour! Là je devais périr avant que de
+m'être abaissée à venir mendier l'hommage d'un c&oelig;ur dédaigneux.</p>
+
+<p>Rosine entra pour remettre une lettre à la comtesse; cette lettre
+était de M. de Saint-Elme: il instruisait sa femme qu'il profitait de
+son absence pour accompagner <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> sa mère chez une de ses parentes,
+qui demeurait à Sens, et que M<sup>r</sup>. D.... était parti pour la Touraine,
+où il avait à renouveler les baux des fermiers de feu M. de
+Lamerville.</p>
+
+<p>Cette lettre fortifia Anaïs dans sa résolution. Si vous pouviez vous
+décider, dit-elle à la comtesse, à vivre tête-à-tête avec moi,
+jusqu'au retour du comte, nous n'irions ni à Paris ni à Villemonble.
+J'ai besoin d'habiter quelque temps un lieu qui ne me rappelle aucun
+souvenir: il faut que je m'arrache à moi-même. La solitude où j'ai
+rencontré M. de Saint-Elme, convient à la situation de mon esprit. Je
+suis inconnue aux domestiques qu'il y a laissés; je m'y rendrais avec
+<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> vous et Rosine, je garderais le nom de Senneterre; je ne veux
+reprendre le mien que lorsque je me sentirai la force de lui rendre
+son ancien lustre. J'attendrai ce moment dans la retraite où
+Saint-Elme a recouvré sa raison. Si je n'y retrouve pas bientôt la
+paix, j'y trouverai bientôt la mort.</p>
+
+<p>La comtesse ayant fait en vain de nouvelles tentatives pour dissuader
+Anaïs de son projet, cessa de s'y opposer. Elle régla ses comptes avec
+l'hôtesse; Rosine emballa les effets des dames, et elles avaient fait
+six lieues de poste avant qu'aucun locataire de l'hôtel ne fût levé.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XII.</h2>
+
+<p class="p2">A son réveil, M. de Lamerville dit à son valet-de-chambre d'aller
+s'informer si madame de Saint-Elme était remise de son indisposition.
+Il paraît qu'elle n'était pas grave, répondit le valet-de-chambre;
+madame la Comtesse ne s'est pas couchée, et le jour n'avait point
+encore paru qu'elle était partie. Partie! par où? comment?&mdash;Elle est
+partie en poste.&mdash;Où est-elle allée? C'est un mystère.&mdash;Et la marquise
+l'a-t-elle suivie?&mdash;Oui, Monsieur.&mdash;Elles n'ont pas laissé <span class="pagenum"><a
+name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> un mot pour moi?&mdash;Pas un mot.&mdash;C'est
+inconcevable!&mdash;Très-inconcevable.&mdash;Eh! sait-on les motifs de ce
+brusque départ?&mdash;On ne sait rien, si ce n'est que madame la Comtesse a
+reçu hier au soir une lettre de Paris.&mdash;Des affaires pressantes les
+auront rappelées; mais ne pas écrire un mot de politesse!&mdash;En vérité,
+Monsieur, je crains que ces Dames ne soient pas ce que vous avez
+cru.&mdash;Que veux-tu dire?&mdash;Elles n'étaient recommandées à personne; leur
+manière de vivre paraissait singulière; ne pourraient-elles pas être
+quelque peu intrigantes?&mdash;Tu n'es qu'un sot, dit le général en colère,
+laisse-moi. Le valet-de-chambre <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> sortit, sans se permettre la
+moindre réplique.</p>
+
+<p>Monsieur de Lamerville était si loin d'imaginer la vérité, qu'il ne
+songea pas même à ce qui s'était passé la veille. Plus il
+réfléchissait à la conduite de la marquise, moins elle lui paraissait
+naturelle. Le propos de son valet-de-chambre lui avait fait quelque
+impression. Que devait être cette femme qui avait reçu ses soins,
+cette femme dont les prévenances, le trouble, les regards lui avaient
+dit tant de fois je vous aime, et qui s'éloignait de lui d'une façon
+si étrange? Serait-ce, en effet, une intrigante qui aurait formé des
+desseins sur lui? Mais alors elle ne <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> s'en serait pas ainsi
+séparé. Serait-ce une coquette qui s'était fait un malicieux plaisir
+de se jouer de sa tendresse? Cela n'était pas possible. Anaïs
+paraissait si franche! si tendre! si modeste! tout parlait en sa
+faveur. Il se perdait dans ses conjectures, quand son hôtesse entra
+chez lui.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, général, dit-elle, si je vous interromps; mais en
+visitant l'appartement de mesdames de Senneterre et de Saint-Elme,
+j'ai trouvé un carton de dessins qu'elles y ont oublié. Comme j'ignore
+l'adresse où je pourrais le leur faire passer, et que je vous crois
+mieux instruit que moi, je viens vous le remettre. C'est bon, je m'en
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> charge, dit monsieur de Lamerville.</p>
+
+<p>L'hôtesse sortit; il ouvrit le carton, et ne fut pas moins surpris que
+charmé, d'y voir un portrait fait au crayon, qui avait avec lui une
+ressemblance parfaite. Ce témoignage irrécusable de l'amour d'Anaïs
+fit, sur-le-champ, évanouir tous ses doutes. Il se rappela le premier
+soupçon que la vie solitaire qu'elle menait lui avait fait concevoir,
+et se persuada qu'il était fondé. Quelque grand danger la menace,
+pensa-t-il; elle a fui pour l'éviter. Ah! pourquoi ne s'est-elle pas
+confiée à moi? Il sonna son valet-de-chambre, lui ordonna de courir à
+flanc-étrier sur les traces des dames, et de s'arranger pour <span class="pagenum"><a
+name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> les atteindre, sans pourtant
+compromettre leur sûreté: il lui enjoignit, en outre, de l'instruire
+chaque jour de ce qu'il aurait appris.</p>
+
+<p>La cruelle agitation d'ame à laquelle madame de Simiane était livrée,
+ne lui permettait pas de songer à prendre le moindre repos; elle
+brûlait d'ailleurs de s'éloigner, le plus promptement possible, de
+l'homme que désormais elle voulait haïr, se figurant qu'à mesure
+qu'elle mettrait plus de distance entre elle et lui, son c&oelig;ur
+sentirait s'affaiblir cet amour dont elle s'indignait de ne s'être pas
+encore affranchie. Dans cette idée, elle courut jour et nuit la poste,
+ce qui fut cause que le valet-de-chambre de M. de Lamerville <span class="pagenum"><a
+name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> ne put la joindre qu'à un quart de
+lieue de Vernon.</p>
+
+<p>Elle descendit de sa voiture dans cet endroit, laissa Rosine continuer
+sa route jusqu'à la ville, et, suivie de la comtesse, s'enfonça vîte
+dans un sentier qui conduisait à la solitude de M. de Saint-Elme.</p>
+
+<p>La marquise n'avait pas voulu se faire conduire à Vernon, où elle
+était connue. Le valet-de-chambre attribua cette précaution à une
+autre cause, et pour prouver son zèle au général, il repartit pour
+Baden, aussitôt qu'il eut pris connaissance de la retraite des dames.</p>
+
+<p>Les détails que M. de Lamerville reçut de la bouche de son fidèle
+serviteur, le confirmèrent <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> dans l'opinion que la marquise avait
+de puissans motifs de se cacher. La persécution dont il la crut
+victime augmenta son amour. Le silence qu'elle avait gardé lui parut
+une preuve de délicatesse; il sentit une joie généreuse de pouvoir lui
+offrir la paix, la fortune, le bonheur, et partit en secret pour la
+retrouver.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XIII.</h2>
+
+<p class="p2">Les personnes exaltées sont capables de prendre des résolutions
+extrêmes dans un moment d'enthousiasme ou de courroux, et de les
+maintenir, quelque douleur qui leur en coûte, quand elles y croient
+leur honneur attaché. Madame de Simiane pensait que le sien exigeait
+qu'elle ne revît pas M. de Lamerville, et se félicitait d'une démarche
+qui ne lui laissait aucun moyen de retour vers lui. Elle était
+soutenue dans son pénible sacrifice par l'idée qu'il était un hommage
+à la mémoire de son <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> père, et aussi par l'espoir qu'elle n'en
+souffrirait pas seule. Anaïs est aimée d'Amador, disait-elle; s'il me
+coûte des pleurs, je lui coûte des regrets. Quand on ne peut jouir de
+la félicité avec celui qu'on aime, c'est quelque chose d'imaginer
+qu'on a des peines qui lui sont communes.</p>
+
+<p>La retraite profonde où vivait la marquise, ne lui procurait cependant
+pas les avantages qu'elle s'était promis. L'image de son amant la
+poursuivait sans relâche; le bosquet d'Hélène se présentait sans cesse
+à sa mémoire. Un jour de bonheur que l'on dut à l'amour, suffit pour
+faire le tourment du reste de la vie; rien n'égale la puissance de ses
+souvenirs. Anaïs avait <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> contre eux moins de force que de courage;
+toutefois elle demeurait ferme dans le parti qu'elle avait adopté. Qui
+ne craint pas la mort, est capable de tout; et quand on languit sous
+le poids d'un amour malheureux, loin de la craindre, on la désire. La
+marquise se faisait une idée presque agréable de la sienne. A mon
+heure dernière, se disait-elle avec une joie douloureuse, je pourrai
+révéler mon histoire à l'injuste Amador; il saura jusqu'à quel point
+il m'a méconnue, offensée; il se reprochera mon trépas; peut-être
+viendra-t-il quelquefois gémir sur mon tombeau; et moi, tranquille,
+fortunée sous l'&oelig;il de mon Dieu et de mon père, je m'applaudirai de
+voir mon amant m'apporter le <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> tribut de ses remords et de ses
+pleurs.</p>
+
+<p>Le pavillon où madame de Simiane avait autrefois entendu s'exhaler la
+plainte de Saint-Elme, était l'endroit qu'elle occupait de préférence
+à tout autre. Un jour qu'elle s'y abandonnait à ses rêveries
+mélancoliques, elle fut distraite par le bruit d'une marche
+précipitée: elle entr'ouvrit sa fenêtre, regarda dans le bois, et
+aperçut un homme qui le traversait. La faible clarté que jetait le
+crépuscule ne lui permit pas de distinguer sa figure; elle ne douta
+point que ce ne fût Saint-Elme, qui ne pouvant plus supporter les
+ennuis de l'absence, venait rejoindre sa femme. Heureuse Amélie,
+pensa-t-elle, puisses-tu goûter <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> long-temps les faveurs d'un amour
+légitime! Quant à moi, celui que j'aime ne viendra jamais me causer
+ainsi une douce surprise. Au même instant, Rosine entre, et s'écrie:
+Madame, Madame, M. de Lamerville! Elle avait à peine prononcé ce nom,
+que le général parut.</p>
+
+<p>Les divers sentimens que son aspect inattendu produisit dans l'ame
+d'Anaïs, lui ravirent soudain l'usage de ses sens. Tandis que madame
+de Saint-Elme et Rosine s'empressaient de la secourir, Amador, à
+genoux devant elle, lui adressait les discours les plus tendres. Quand
+elle reprit connaissance, elle ne vit pas sans une émotion profonde,
+l'air inquiet et passionné de son amant, et le <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> premier regard
+qu'elle dirigea sur lui ne fut pas un regard de courroux; mais elle se
+rappela bientôt le motif qu'elle avait eu de le fuir, et, d'un ton
+qu'elle s'efforça de rendre sévère, lui demanda de quel droit il était
+venu la chercher dans l'asile où elle voulait vivre ignorée. De quel
+droit? répondit-il avec feu, du droit que me donne l'amour le plus
+vrai, le plus pur, le plus fidèle. Dès long-temps mes soins ont dû
+vous expliquer mes v&oelig;ux; j'ai dû penser que vous ne les rejetteriez
+pas. Et comment, le c&oelig;ur rempli de cet espoir, aurais-je consenti à
+vous perdre? Ah! si je n'ai pas couru plutôt sur vos traces, je n'ai
+été retenu que par la prudence. Mais vous, femme adorée, <span class="pagenum"><a
+name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> vous qui seule m'avez fait connaître
+tous les délices du sentiment; souveraine de mes pensées, vous dont la
+voix, le regard, le silence même me commande, comment avez-vous pu
+manquer de confiance en moi? comment avez-vous pu m'abandonner ainsi?
+Chère et défiante Anaïs! croyez-moi, bannissez la feinte, elle est
+désormais inutile, vous essayeriez en vain de me cacher qui vous êtes,
+j'ai tout deviné; je puis tout réparer: daignez, dès ce moment, voir
+en moi votre époux.&mdash;O ciel! serait-il vrai!.... vous feriez le
+sacrifice? Quoi!.... M<sup>me</sup>. de Simiane....&mdash;Ce nom viendra-t-il sans
+cesse me troubler? répondit M. de Lamerville d'un ton chagrin. Vous
+êtes instruite, je le vois, de mes <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> rapports avec madame de
+Simiane; mais vous ignorez où ils se sont bornés. Il raconta à la
+marquise ce qu'elle ne savait que trop bien; puis ajouta: J'ai
+satisfait, autant que je l'ai pu, aux dernières volontés de mon oncle,
+en ne balançant point d'assurer son héritage à celle qui était devenue
+ma rivale dans son c&oelig;ur. Jugez combien je me félicite de m'être
+affranchi d'un lien qui, d'après mes principes, n'aurait jamais pu me
+rendre heureux, aujourd'hui que j'entrevois l'espoir de jouir de la
+plus haute félicité à laquelle un homme puisse atteindre. Ne trompez
+pas cet espoir, consentez à partager mon sort.</p>
+
+<p>La situation de la marquise était horrible; elle cacha sa tête dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> ses mains, et balbutia d'une voix entrecoupée par des sanglots:
+Mon destin ne peut être uni au vôtre...... ne me parlez plus de votre
+amour.... par pitié, laissez-moi.&mdash;Qu'ai-je entendu! votre foi
+serait-elle engagée?&mdash;La marquise fit un signe négatif.&mdash;Serais-je haï
+de vous?&mdash;Moi, vous haïr! hélas!&mdash;Eh bien, si vous êtes libre, si je
+suis aimé, qui pourrait s'opposer à notre union? Avez-vous perdu votre
+fortune? la mienne nous suffit. Votre liberté est-elle menacée? mon
+hymen la garantit. De grâce, expliquez-vous, ne dissimulez rien à
+l'amant qui ne respire que pour vous. Votre nom, je le présume, n'est
+pas celui de Senneterre; mais quel que soit celui que vous <span class="pagenum"><a
+name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> portez, il ne saurait rendre notre
+alliance impossible. Parlez, ne me laissez pas davantage en proie à
+une accablante incertitude. Amador, répondit la marquise d'un ton
+sensible et noble, la preuve de tendresse que vous n'hésitez pas à me
+donner dans des circonstances où vous paraissez fondé à ne pas
+m'accorder toute l'estime que je mérite, touche mon c&oelig;ur au dernier
+point. Ce c&oelig;ur, je me plais à l'avouer, n'a jamais palpité que pour
+vous; mon amour a précédé le vôtre, il ne s'éteindra qu'au tombeau;
+mais cet amour, qui m'est plus précieux que la vie, me contraint
+lui-même à vous taire quel est l'obstacle qui nous sépare. N'ajoutez
+pas à mes douleurs, en me demandant <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> encore une révélation que je
+ne puis vous faire. Plaignez-moi, respectez mes secrets; adieu.</p>
+
+<p>La marquise se leva pour sortir. M. de Lamerville la retint: Non, lui
+dit-il, non, je ne reçois pas cet adieu. Vous m'aimez: ce regard, cet
+accent me l'assurent; ils ne sauraient être perfides; vous m'aimez, je
+vous adore; nous serons unis. Il n'est point d'obstacles qui ne cèdent
+à la force de ma passion; quelque puissans qu'ils soient, je saurai
+les aplanir: parlez, je vous en conjure, parlez.&mdash;Il veut que je
+parle, s'écria la marquise d'un ton qui décelait la plus terrible
+angoisse; il veut que je parle, le cruel! il ne sait pas ce qu'il
+exige. Il veut que je me condamne à ne plus <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> être aimée de lui.
+Moi, ne plus t'aimer! s'écria vivement M. de Lamerville; femme trop
+injuste, le crois-tu possible? Ne sais-tu pas que mon amour est ma
+vie? Va, quel que soit le mystère qu'il m'importe d'éclaircir, il ne
+saurait altérer mes sentimens. Idole de mon ame, ne crains rien; je ne
+puis, ne veux être, et ne serai qu'à toi; j'en atteste l'honneur. Je
+ne résiste pas à cet accent, dit la Marquise; il me persuade: oui,
+dussai-je en mourir, il faut te satisfaire. Écoute, Amador,
+ajouta-t-elle dans un transport qui tenait de l'égarement, écoute
+cette femme qui veilla sur les derniers jours de ton oncle, qui reçut
+ses derniers soupirs; cette femme qu'il a si tendrement chérie, qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> t'avait destinée pour épouse, qui t'aimait avant que de te
+connaître, qui t'idolâtre maintenant; cette femme dont tu as refusé la
+main, que tu as fuie, dédaignée, calomniée; cette madame de Simiane,
+eh bien!... c'est Anaïs.... c'est moi.&mdash;Grands dieux! se peut-il?...
+Je le savais, observa-t-elle avec un sourire déchirant, je le savais
+que ce nom éteindrait tout-à-coup son amour; mon arrêt est déjà
+prononcé dans son c&oelig;ur: ne pourrai-je expirer avant que de
+l'entendre? Que dis-tu? s'écria M. de Lamerville; garde-toi
+d'attribuer à une injurieuse hésitation, un moment de silence, effet
+de la surprise. Abjurer les torts dont je fus coupable envers toi, ce
+n'est point abjurer mes <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> principes. Tu n'es pas une femme
+ordinaire, tu n'es pas ce qu'on appelle une femme supérieure, tu ne
+peux être rangée dans aucune classe, tu es une femme à part, et je
+m'enorgueillis de l'amour que tu m'as inspiré; il est unique comme
+toi.</p>
+
+<p>M. de Lamerville était aux pieds de madame de Simiane, mais il lui
+renouvelait en vain le serment de l'aimer toujours. Elle ne
+l'entendait pas, et ne lui répondait que par des mots sans suite, qui
+peignaient sa terreur. La contrainte qu'elle s'était imposée dans le
+commencement de son entretien avec son amant, l'effort inoui qu'elle
+s'était fait pour lui déclarer son nom, l'avait jetée dans un accès de
+délire <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> qui devint bientôt effrayant. Madame de Saint-Elme la fit
+porter dans son lit. Amador, au desespoir, courut sur-le-champ à
+Vernon, et ramena avec lui un médecin; celui-ci déclara que la maladie
+d'Anaïs était une fièvre miliaire de la plus fâcheuse espèce.</p>
+
+<p>Le général supplia madame de Saint-Elme de lui permettre de rester
+auprès de madame de Simiane: elle n'osa lui refuser cette faveur. Un
+exprès fut dépêché à M<sup>r</sup>. D., pour l'instruire de ce qui se passait.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XIV.</h2>
+
+<p class="p2">La Marquise resta privée de l'usage de la vue et de celui de la
+parole, pendant trois jours. Sur le matin du quatrième, elle rouvrit
+les yeux, et demanda où était la Comtesse. La voici auprès de vous,
+ainsi que votre Amador, répondit M. de Lamerville. Amador! dit-elle;
+croyez-vous qu'il soit encore mon Amador?&mdash;N'en doutez pas.&mdash;Il ignore
+qui je suis, il faut bien se garder de le lui apprendre. Tout serait
+perdu, ajouta-t-elle d'un air de confidence.&mdash;Bannissez <span class="pagenum"><a
+name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> cette idée, il brûle de s'unir à
+madame de Simiane.&mdash;Chut; ne prononcez jamais ce nom; il est proscrit,
+entendez-vous; Amador le déteste: un soir on l'articula devant lui, si
+vous aviez vu sa colère! j'en tremble encore. Elle fut prise d'un
+violent frisson: il lui dura deux heures, au bout desquelles elle
+s'endormit.
+</p>
+
+<p>Son premier mot, à son réveil, fut: est-il venu?&mdash;Il est là, répondit
+la Comtesse.&mdash;Il ne faut pas le laisser approcher de moi pendant mon
+sommeil.&mdash;Pourquoi donc?&mdash;Je pourrais me trahir, me nommer; il me
+fuirait, et je deviendrais folle.&mdash;Elle se mit à jeter de grands
+éclats de rire. Amélie ne put retenir <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> ses pleurs.&mdash;Savez-vous,
+reprit Anaïs, en portant un &oelig;il fixe sur M. de Lamerville,
+savez-vous ce que c'est que la folie? C'est une chose terrible; elle
+effraie tout le monde; on s'éloigne de ceux qui en sont atteints;
+personne ne leur reste attaché, personne; les Clémences sont rares! Je
+ne veux pas devenir folle, je ne le veux pas, ajouta-t-elle d'une voix
+très-forte. Si vous aviez ce malheur, dit M. de Lamerville, au comble
+de l'attendrissement, votre Amador ne vous quitterait plus. Il colla,
+avec ardeur, sa bouche sur la main de la marquise: elle le regarda
+d'un air étonné, et dit: Voilà comme il faisait souvent, lui, avant ce
+triste soir! Elle jeta un soupir <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> profond, enfonça sa tête dans
+son lit, et ne parla plus de la journée.</p>
+
+<p>Une semaine entière se passa sans qu'il y eût aucun intervalle au
+délire d'Anaïs. Quelquefois pourtant il semblait qu'elle reconnaissait
+M. de Lamerville: elle lui faisait signe de s'asseoir auprès d'elle,
+et ne voulait rien prendre que de sa main. D'autres fois elle montrait
+de la frayeur à son approche, et lui enjoignait de s'éloigner. Un
+matin elle se fit apporter ses manuscrits, et commanda qu'on les
+brûlât; mais elle révoqua aussitôt cet ordre, et s'écria: Pardon, mon
+père, pardon!&mdash;A travers ces discours incohérens, il était facile de
+démêler qu'elle était intérieurement <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> combattue entre deux
+sentimens égaux en force, et leur violence ne permettait pas
+d'assigner un terme prochain à sa guérison.</p>
+
+<p>Amador et la Comtesse se désespéraient de ne voir aucun adoucissement
+à son état. Depuis que le premier avait su d'Amélie l'histoire
+d'Anaïs, son amour devint un véritable culte. La posséder ou mourir,
+était le v&oelig;u de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Dans la nuit du dixième jour, la fièvre d'Anaïs baissa; son cerveau
+parut se dégager: elle reconnut Amélie et Rosine, et leur adressa
+quelques mots agréables: ensuite elle se leva sur son séant, et
+regarda tout autour de sa chambre, comme si elle y cherchait <span class="pagenum"><a
+name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> quelqu'un; puis dit en soupirant:
+C'est un rêve, hélas! ce ne pouvait être qu'un rêve! M. de Lamerville,
+qui était sorti un instant, revint. Elle l'aperçoit, jette un cri, sa
+tête s'égare de nouveau.</p>
+
+<p>Amélie ne voulait pas que M. de Lamerville restât davantage dans
+l'appartement de la malade. Le docteur fut d'un avis contraire, et
+l'emporta. Amador se tint, deux jours et deux nuits, auprès de la
+marquise, attentif à veiller le retour d'un moment lucide, dans
+l'espoir d'en profiter pour avoir une explication. Vain espoir! un
+morne silence avait succédé au délire d'Anaïs. L'&oelig;il constamment
+attaché sur Amador, elle suivait chacun de ses <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> mouvemens, en
+témoignant par ses gestes, ou du chagrin ou du plaisir, selon qu'il
+s'éloignait ou se rapprochait; mais elle ne prononçait aucune parole,
+et donnait des signes d'effroi dès qu'elle s'apercevait qu'on voulait
+lui parler. Cette situation singulière et terrible, durait encore
+quand M<sup>r</sup>. D. arriva.</p>
+
+<p>Cet ami respectable était parti de Touraine, le c&oelig;ur dévoré
+d'inquiétudes: il connaissait la profonde sensibilité de sa fille
+adoptive, il en avait toujours redouté les effets. La nouvelle de sa
+maladie lui avait causé des alarmes qui s'augmentaient à mesure qu'il
+s'en approchait. Quand il fut au coin du petit bois qui bordait <span class="pagenum"><a
+name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> l'habitation de M. de Saint-Elme, il
+ne se sentit plus le courage de poursuivre son chemin, et donna
+l'ordre à Félix, qui le suivait, d'aller savoir ce qu'il devait
+craindre ou espérer. Quoique ce fidèle serviteur ne s'arrêta que peu
+de temps dans la maison, ce court délai parut un siècle à M<sup>r</sup>. D.; il
+en conçut un augure défavorable, et s'avançait, d'un pas tremblant,
+vers la solitude, lorsqu'il en vit sortir un homme âgé, dont le
+costume désignait un médecin: il le joignit, et d'une voix qui
+décelait la plus cruelle agitation, lui demanda: La perdrons-nous?
+Elle est hors de danger, répondit le docteur, mais on aura peut-être
+de la peine à lui <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> rendre l'usage de la raison. J'ai essayé, sans
+succès, de tous les remèdes connus, et je n'espère rien maintenant,
+que d'une crise que mon art ne peut provoquer. M<sup>r</sup>. D. témoigna la
+douleur la plus vive. Attendez, dit le docteur, il me vient une idée;
+votre présence inattendue peut nous servir. La malade repose;
+suivez-moi, je vais faire sortir tout le monde de sa chambre, et vous
+placer à ses cotés. A son réveil, ses yeux chercheront ceux qu'elle a
+coutume de voir; si elle les demande, si elle vous reconnaît, je
+réponds de tout.</p>
+
+<p>Le projet du docteur fut mis sur-le-champ à exécution. Amador refusait
+de céder le fauteuil qu'il occupait auprès du chevet <span class="pagenum"><a
+name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> du lit de la marquise; mais il ne
+put résister à l'autorité réunie du médecin et de M. D. Toutefois il
+ne céda que sous la condition qu'on lui permettrait de demeurer dans
+la chambre. Il se plaça au pied du lit d'Anaïs, se cacha sous ses
+rideaux, et promit de ne se montrer que lorsqu'il pourrait le faire
+sans qu'il en résultât aucun inconvénient. Le docteur resta dans le
+sallon voisin avec Amélie et Rosine.</p>
+
+<p>Après une heure d'un sommeil assez calme, madame de Simiane ouvrit les
+yeux et les porta d'abord, ainsi que le docteur l'avait prévu, du côté
+où se tenait M. de Lamerville; elle tressaillit; quelques pleurs
+mouillèrent ses joues; puis elle se souleva comme pour <span class="pagenum"><a
+name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> mieux voir, et s'écria: Est-ce
+encore une illusion? ou mon second père est auprès de moi? Vous ne
+vous abusez pas, chère et tendre Anaïs, c'est votre meilleur ami;
+celui qui, depuis si long-temps, n'a vécu que pour vous. Elle lui
+tendit la main, et dit: J'ai été mal, bien mal.&mdash;Je le sais; mais,
+Dieu merci, vous voilà mieux.&mdash;Ah! pourquoi me suis-je séparée de mon
+guide! Fatale absence! elle me coûtera mon repos
+éternel.&mdash;Calmez-vous, guérissez-vous, et vous serez plus heureuse que
+vous ne le fûtes jamais.&mdash;Heureuse! moi, heureuse! Ah, mon ami,
+détrompez-vous; je l'aime pour toujours.&mdash;Eh bien, son amour est le
+prix du vôtre.&mdash;Il m'aime, je le crois; mais il me <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> rejette; sa
+funeste prévention nous sépare.&mdash;Il n'en a plus, s'écria sans se
+montrer M. de Lamerville.&mdash;Oh! mon dieu, mon dieu, dit madame de
+Simiane, quel accent! il a retenti jusqu'au fond de mon c&oelig;ur. Mon
+ami, ajouta-t-elle plus bas à M<sup>r</sup>. D., tel est l'empire de cette
+passion, que j'ai tant de fois, sans succès, essayé de combattre, qu'à
+chaque instant je crois entendre, je crois voir Amador. Figurez-vous
+qu'au milieu de mes souffrances, de ma faiblesse extrême, il me
+semblait qu'il était là, devant mes yeux. Depuis que je fus livrée à
+cette douce erreur, j'ai tellement craint de la perdre, que je
+n'interrogeai personne; je ne permis à personne de me parler: je ne
+voulais pas être éclaircie. <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> Hélas! que ne puis-je me tromper
+encore!&mdash;Il n'en est pas besoin, dit Amador avec feu en se précipitant
+à genoux auprès du lit de la marquise. Femme adorée! consens à mon
+bonheur; il dépend en entier de toi, de madame de Simiane! Anaïs fit
+un geste de surprise et de doute.&mdash;Bannis un soupçon qui nous offense
+tous deux, continua le général. C'est devant ce respectable ami,
+devant ton second père, que je réclame ta main: mon amour, mon
+repentir m'en rendent digne. Exauce les derniers v&oelig;ux de mon oncle,
+sois à moi pour la vie.</p>
+
+<p>Anaïs doutait encore; la comtesse entra, et fit le récit exact de ce
+qui s'était passé depuis le moment <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> où la marquise était tombée
+malade. Celle-ci montra de la joie, de l'attendrissement; mais elle ne
+voulut rien promettre. Le médecin, la voyant très-fatiguée, recommanda
+qu'on la laissât seule avec sa garde. On obéit, et chacun fut prendre
+un repos dont il avait autant de besoin qu'Anaïs.</p>
+
+<p>Madame de Simiane se rétablit promptement. Dès qu'elle fut en
+convalescence, Amador la sollicita de consentir à leur union. Cette
+prière, qu'elle eût été affligée de ne pas recevoir, la plongea dans
+la mélancolie. Depuis que la certitude d'être aimée autant qu'elle
+aimait elle-même, avait rendu quelque calme à son <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> c&oelig;ur, elle
+s'était aperçu que l'amour n'avait fait qu'imposer silence au préjugé
+de M. de Lamerville, mais qu'il n'en avait pas triomphé. Elle sentait
+qu'elle serait la plus infortunée des femmes, si son amant, devenu son
+époux, ne paraissait pas jouir d'une félicité parfaite. Ses réflexions
+l'avaient convaincue qu'elle ne pouvait s'assurer des jours
+tranquilles qu'en faisant un pénible sacrifice; elle voulait le
+méditer dans la retraite, et surtout s'appuyer des conseils de M<sup>r</sup>.
+D.... Elle partit pour Villemonble avec lui, sous le prétexte de
+quelques arrangemens à prendre, et défendit à M. de Lamerville et à la
+comtesse de venir <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> la trouver avant trois jours. Elle promit qu'à
+cette époque elle déciderait sans retour du sort de son amant.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XV.</h2>
+
+<p class="p2">M<sup>r</sup>. de Lamerville n'avait pas été sans s'apercevoir de l'air triste
+et préoccupé que madame de Simiane avait depuis que sa santé était
+revenue; il n'y concevait rien, non plus qu'aux réponses évasives
+qu'elle faisait sans cesse à ses tendres instances. Pour ne pas s'en
+offenser, il avait besoin de se rappeler combien elle lui avait montré
+d'amour. Pourquoi, se disait-il, tant d'abandon est-il suivi de tant
+de retenue? Anaïs redouterait-elle de perdre son indépendance? Lui
+serait-elle déjà <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> plus chère que ma tendresse? Son imagination
+l'aurait-elle abusée? Ces questions, qu'il se faisait à lui-même,
+étaient suivies du retour de cette idée cruelle, qu'une femme qui aime
+la célébrité, ne donne qu'à moitié son c&oelig;ur à son époux.</p>
+
+<p>Quand une femme est contrariée dans ses désirs, elle montre plus de
+chagrin que d'humeur; l'homme au contraire montre plus d'humeur que de
+chagrin. L'une se plaint, verse des larmes, accuse le sort, et quelque
+coupable que puisse paraître son amant, elle est persuadée de son
+innocence au premier mot qu'il dit pour se justifier. L'autre accuse
+d'abord sa maîtresse, la rend responsable des événemens dont <span class="pagenum"><a
+name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> elle gémit elle-même; et quand il
+paraît en croire ses discours, ses regards, ses pleurs, il est plus
+souvent subjugué que convaincu.</p>
+
+<p>Tandis que l'absence et les délais de madame de Simiane, qui tenaient
+au sentiment le plus délicat, lui donnaient l'apparence d'un tort aux
+yeux de M. de Lamerville, elle, non moins passionnée que son amant,
+mais plus tendre et plus juste, tremblait qu'il ne l'accusât de
+caprice, et s'occupait des moyens de se dévouer exclusivement à lui.
+Le respect qu'elle conservait à la mémoire de son père, avait suspendu
+quelque temps l'effet d'une résolution que l'amour et la raison
+approuvaient également. Elle fit part de son projet et de ses
+scrupules <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> à M. D.... Il appuya l'un, et parvint à lever les
+autres.</p>
+
+<p>Le jour où M. de Lamerville devait venir à Villemonble, madame de
+Simiane alla l'attendre dans le monument funèbre de M. de Crécy. M.
+D.... s'y rendit à son tour avec Amador. Anaïs se leva à leur
+approche, et, d'un ton calme et solennel, dit: «J'ai juré sur cette
+tombe de vivre pour la gloire; ce serment me fut dicté par la
+tendresse filiale; je ne pourrais le rompre sans être criminelle.» (M.
+de Lamerville montra de la surprise et de l'inquiétude.) Anaïs
+continua: «Éclairée par l'amour, je sais enfin qu'il est pour une
+femme une gloire plus vraie, plus belle que celle que j'avais
+poursuivie; je renonce à mes <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> travaux brillans pour me livrer sans
+distraction à l'exercice de modestes vertus. Si tu vivais, ô mon père!
+tu applaudirais à ma conduite: la vénération que tu avais pour ta
+Virginie m'en assure. Chercher à me rendre aussi parfaite qu'elle le
+fut, n'est-ce pas t'honorer davantage que je ne l'ai fait encore? Et
+que sont d'ailleurs les palmes que je pouvais cueillir, auprès des
+lauriers qui parent le noble front de celui que je vais prendre pour
+époux. Ces lauriers seront désormais les miens; vois ta fille s'en
+embellir. Mon père, permets-moi d'être heureuse; daigne, du haut des
+cieux, bénir tes deux enfans.&mdash;Oui, mon père, bénis-nous, <span class="pagenum"><a
+name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> s'écria M. de Lamerville, et reçois
+le serment que je fais d'être pour mon Anaïs ce que tu fus pour
+Virginie.»</p>
+
+<p>Les amans sortirent du mausolée pleins de confiance dans leur avenir.
+Un acte religieux venait de consacrer leurs sentimens; ils allèrent
+ensuite rendre hommage à la tombe du feu duc. Ils y renouvelèrent la
+promesse qu'ils avaient faite sur celle de M. de Crécy. M<sup>r</sup>. D. les
+suivait les yeux remplis des larmes de la joie. Il ne craignait plus
+de mourir, son Anaïs avait un protecteur; il la regardait marcher avec
+orgueil à côté de l'époux de son choix, et se répétait tout bas: «Le
+véritable bonheur est dans un amour légitime.»</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span></p>
+
+<h2>CONCLUSION.</h2>
+
+<p class="p2">Le mariage de madame de Simiane avec M. de Lamerville fut célébré au
+même autel où le feu duc avait servi de père à Félix, quand ce dernier
+épousa Rosine. Un grand concours de monde s'y rendit; une fête eut
+lieu le soir dans les jardins. L'invalide et sa famille firent les
+honneurs de la table dressée pour les habitans du village. Le général
+distribua 12,000 francs aux douze paroisses voisines; il assura au
+brave Ambroise la propriété d'une petite ferme. Rosine, Félix et le
+valet-de-chambre de M. de Lamerville reçurent chacun un contrat de 400
+francs de rente, et restèrent au service des nouveaux époux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> M<sup>r</sup>. D... continua de demeurer avec son Anaïs, qui le traite
+toujours en père. Madame de Lamerville a déjà été deux fois mère et
+nourrice. Son amour pour son mari, celui qu'elle porte à ses enfans,
+les soins qu'exige sa famille, celui de sa maison, occupent et
+charment ses jours; elle n'a point le loisir de rêver à la gloire;
+elle jouit du bonheur.</p>
+
+<p>Le général est le plus tendre des époux. Son amour pour Anaïs semble
+s'accroître à chaque instant. Il est maintenant assuré que l'on peut
+unir la constance du c&oelig;ur à la mobilité de l'imagination; il est
+revenu de son préjugé contre les femmes qui cultivent les lettres,
+mais s'applaudit que la sienne ait cessé d'être auteur.</p>
+
+<p class="center p4"><small><b>FIN.</b></small></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p4 center"><i>On trouve chez le même libraire:</i></p>
+
+<div class="ni2 blockquote">
+<p>Le Fantôme blanc, ou le protecteur mystérieux,
+par l'auteur d'Armand et d'Angella. 3 vol.
+in-12, 5 fr.</p>
+
+<p>Hélène de Glenross, trad. de l'anglais. 3 vol.
+in-12, 6 fr.</p>
+
+<p>Almanach de Bacchus, ou élite de chansons et
+rondes bachiques. 1 vol. in-12, 2 fr.</p>
+
+<p>Antologie lyrique, 2<sup>e</sup>. édition, de Momus en délire,
+ou les chansons les plus gaies (bachiques
+et folâtres), par ordre chronologique, tant des
+chansonniers que des autres poètes français,
+depuis Villon (le premier dont le talent soit
+estimé) jusqu'à nos jours; avec notice biographique
+relative aux anciens poètes. 1 vol.
+in-12 de 450 pages, 3 fr.</p>
+
+<p>Le supplément, pour completter la 1<sup>re</sup>. édition,
+se vend séparément 1 fr. 25 c.</p>
+
+<p>Bedzor, ou Voyage de l'orphelin sans l'être,
+par Etienne-Claude Salignac-Fénélon, 2 vol.
+in-12, fig. 3 fr.</p>
+
+<p>Grammaire française, par M. Roy, ancien maître
+de pension et instituteur, 2<sup>e</sup>. édition, revue,
+corrigée et augmentée, suivie de notes de
+M. Toulotte, chef de la division de l'instruction
+publique, à la préfecture du Nord. 1 vol.
+in-12 de 435 pag., 2 fr. 50 c.</p>
+
+<p>Leçons de statique, à l'usage des aspirans à
+l'école impériale polytechnique, par J.-G.
+Garnier, ancien professeur à l'école polytechnique,
+docteur ès-sciences, et instituteur à
+Paris. 1 vol. in-8<sup>o</sup>., avec 12 planches, 5 fr.</p>
+
+<p>Leçons de calcul différentiel, par le même, 3<sup>e</sup>.
+édition. 1 vol. in-8<sup>o</sup>. de 500 pag., avec 4 pl. 7 f.</p>
+
+<p>Cours complet de mathématiques pures, par
+Franc&oelig;ur. 2 vol. in-8<sup>o</sup>., 15 fr.</p>
+</div>
+
+<hr class="c5" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Femme Auteur, T. 2/2, by
+Adélaïde-Gillette Dufrénoy
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, T. 2/2 ***
+
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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