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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/36447-8.txt b/36447-8.txt new file mode 100644 index 0000000..df55ddc --- /dev/null +++ b/36447-8.txt @@ -0,0 +1,2602 @@ +Project Gutenberg's La Femme Auteur, T. 2/2, by Adélaïde-Gillette Dufrénoy + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Femme Auteur, T. 2/2 + Les Inconvéniens de la célébrité + +Author: Adélaïde-Gillette Dufrénoy + +Release Date: June 24, 2011 [EBook #36447] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, T. 2/2 *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + Note sur la transcription: + Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été + corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été + harmonisée. + + La page annonçant d'autres publications du même éditeur a été + déplacée à la fin de cette version électronique. + + + + + LA FEMME AUTEUR. + + TOME II. + + + + + LA + + FEMME AUTEUR, + + OU + + LES INCONVÉNIENS + + DE LA CÉLÉBRITÉ, + + PAR MME. DUFRENOY. + + TOME II. + + IMPRIMERIE DE POULET. + + A PARIS, + + Chez BECHET, Libraire, quai des Augustins, + No. 63. + + 1812. + + + + + LA FEMME AUTEUR, + + ou + + LES INCONVÉNIENS + + DE LA CÉLÉBRITÉ. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +La _vie ressemble à une coupe d'eau limpide, qui se trouble à mesure +qu'on la boit_. Anaïs n'avait encore éprouvé aucun de ces chagrins qui +amènent à leur suite la défiance. La mort de ses parens avait brisé +son coeur sans le flétrir. Un homme sensible et respectable était +devenu son consolateur et son appui. Les premiers pas qu'elle avait +faits dans la carrière des arts, avaient été marqués par des succès. +Elle n'avait souffert ni de l'injustice ni de l'ingratitude de +personne. A peine venait-elle de faire le sacrifice généreux de sa +fortune à la mémoire de son époux, qu'elle en avait retrouvé une dans +celle de son ami. Rien n'avait terni pour elle la fraîcheur des +illusions de la jeunesse. Elle s'était abandonnée avec délices à +celles de l'amour; mais l'amour allait lui ravir cette douce confiance +qui prête tant de charmes à tous les sentimens. La nature ne lui +présentera plus un aussi riant aspect. Les rêves de la gloire, les +plaisirs de l'amitié ne lui suffiront plus. Elle avait entrevu une +félicité plus vive, plus entière; et sans en avoir joui un instant, +elle allait la regretter sans cesse. + +La marquise avait senti se réveiller, sur la tombe de son père, ce +juste sentiment d'orgueil qui parle si fortement à l'ame des personnes +d'un esprit supérieur, lorsqu'elles se croient offensées. Ce sentiment +lui donna le courage momentané de renoncer à un amour sans espérance, +et le désir d'imprimer plus d'éclat à son nom. Ce désir, qui n'était +que l'effet d'un noble dépit, trompa madame de Simiane; elle crut ne +plus aimer, et quand elle vint retrouver Mr. D., ses traits offraient +l'empreinte d'une dignité calme, qui le surprit et le charma. + +Vous avez dû être étonné, lui dit-elle, de l'impression que j'ai reçue +de la lettre qui vous est arrivée ce matin. Je vais vous révéler ce +que je vous ai tu long-temps, ce que long-temps je me tus à moi-même. +J'aimais monsieur de Lamerville; mon souhait le plus ardent était de +lui plaire, de lui appartenir. La gloire dont il s'est couvert, les +éloges que son oncle m'a faits de lui, l'admiration générale qu'il +inspire, et peut-être aussi le besoin de ce rare bonheur dont l'image +frappa mes yeux dans mon enfance, bonheur que je n'aurais jamais cru +payer trop cher, tout a conspiré à livrer mon coeur à M. de +Lamerville. J'aurais tout sacrifié pour obtenir le sien; oui, tout, +excepté mon attachement pour vous. (Mr. D. la remercia par un regard). +Elle continua: Depuis quelque temps il était le mobile secret qui +dirigeait mes actions; le souvenir de mon père ne se mêlait plus que +légèrement à mes travaux. C'était surtout pour cet étranger que je +voulais embellir mon front du laurier des Muses. La disposition que le +duc avait faite en ma faveur, accrut le penchant que je nourrissais +pour son neveu. J'étais loin d'imaginer qu'il pût refuser ma main: en +l'aimant je crus aimer mon époux. Oh! quel avenir enchanteur se +découvrait à moi! Je voyais l'amitié, la gloire, l'amour m'enchaîner +de leurs triples liens de fleurs; mais le ciel n'a point voulu que +tant de biens fussent à la fois le partage d'une simple mortelle: je +dois me soumettre à ses lois. Voici le portrait qui me fut donné par +le duc, à l'instant de sa mort: veuillez le faire rendre, le plus tôt +possible, à M. de Lamerville, avec les tableaux de famille qu'il +réclame. Quant à ce funeste héritage qu'on m'abandonne si facilement, +ne m'approuverez-vous pas de le remettre à celui qui avait plus de +droit que moi d'en jouir.--Gardez-vous bien de cet acte public de +désintéressement, on pourrait soupçonner qu'il a pour objet d'engager +le général à céder aux désirs de feu son oncle. Croyez-moi, mon +Anaïs, prenez sur-le-champ possession de la fortune qui vous est +léguée, sauf à ne la regarder que comme un dépôt dont vous vous +dessaisirez avec honneur quand vous aurez fait un nouveau choix.--Je +renonce à l'amour, dit madame de Simiane; mais M. de Lamerville, +ajouta-t-elle en soupirant, n'a sans doute pas renoncé au mariage, +ainsi je lui garderai les biens de son oncle, pour présent de noces; +j'en accumulerai scrupuleusement tous les revenus, et je les lui +rendrai aussi à cette époque. + +Mr. D. s'entretint avec Anaïs, des affaires de la succession de M. de +Lamerville: les soins de sa liquidation l'obligeaient de passer +quelques mois à Paris. Madame de Simiane consentit d'autant plus +volontiers à l'y suivre, qu'on allait entrer dans l'hiver. Comme elle +ne voulait pas habiter l'hôtel qui avait appartenu au feu duc, elle +envoya Félix louer une maison petite, mais commode, dans le faubourg +Saint-Germain, et fut s'y établir avec son ami. + + + + +CHAPITRE II. + + +Dans le court intervalle qui s'était écoulé entre le moment qui avait +renversé les espérances de madame de Simiane, et son départ de +Villemonble, Mr. D. s'était aperçu avec chagrin qu'elle était loin +d'avoir recouvré sa tranquillité; il espéra que le séjour de Paris lui +procurerait quelques distractions, et se proposa de l'entourer d'une +société d'artistes, se flattant d'opposer avec succès, à l'amour, le +pouvoir des talens. + +Anaïs ne parut pas insensible à des plaisirs dont elle avait été +long-temps privée; l'entretien fréquent de plusieurs hommes célèbres, +qui montraient pour elle une haute estime, lui fit goûter de nouveau +les jouissances de l'imagination. Elle publia son poëme de _l'Amour +Paternel_; l'accueil distingué qu'il obtint du public, lui valut une +foule d'éloges et l'hommage d'un prince Allemand, qui sollicita sa +main. Mr. D. appuya en vain les voeux de cet amant. Madame de Simiane +lui répondit: «Le refus d'Amador me condamne au veuvage.» + +On venait de rétablir le bal de l'Opéra, qui avait été suspendu +pendant quelques années. Quoique ce genre d'amusement ne plût pas +beaucoup à la marquise, elle consentit à le partager avec une jeune +dame qu'elle voyait souvent: elles se placèrent dans une loge qui +donnait sur le théâtre. La jeune dame demanda bientôt à sa compagne la +permission de la quitter, pour aller intriguer une personne de sa +connaissance qu'elle venait d'apercevoir à l'autre bout de la salle. +Madame de Simiane, restée seule, regardait avec assez d'indifférence +le spectacle à la fois bruyant et bisarre qu'offrait un grand concours +de masques, en se demandant à elle-même comment un plaisir aussi +insipide pouvait attirer tant de monde, quand un cavalier, d'une +tournure élégante et noble, vint s'asseoir à ses côtés. Elle leva les +yeux, et reconnut en lui le modèle du portrait qu'elle avait contemplé +tant de fois avec ravissement. Son émotion fut si forte, qu'elle ne +put la cacher tout-à-fait. Peut-être, lui demanda le cavalier (d'une +voix dont la mélodie frappa délicieusement son oreille), peut-être ma +présence ici est importune? Si j'ai commis une indiscrétion, dites un +mot, beau masque, et je me retire en enviant le sort du fortuné mortel +que vous daignez attendre. Madame de Simiane, qui cherchait à +s'assurer si elle ne s'était pas trompé dans sa conjecture, répondit: +La dame à qui j'ai donné rendez-vous ne craint point de se rencontrer +avec un homme aimable, M. de Lamerville peut rester.--Le général +(c'était lui-même), surpris de s'entendre nommer par une femme dont la +voix (qu'elle ne déguisait pas) lui était étrangère, dit: Je ne +croyais pas avoir l'honneur d'être connu de vous, beau masque.--Les +héros ne sont-ils pas connus de tout le monde.--Si ce titre en est un +à vous plaire, je voudrais l'avoir mérité.--Soit intention ou hasard, +Anaïs avait ôté son gant; les regards du général s'étaient arrêtés sur +une main aussi parfaite par sa forme, qu'éclatante par sa blancheur. +Il profita de la liberté que permet le bal, s'empara de cette main: Si +les traits, lui dit-il, que cachent ce masque jaloux, sont aussi beaux +que ce que j'ai dans cet instant le bonheur d'admirer, sans doute +vous faites des esclaves de tous ceux qui vous voyent.--Ce n'est pas +sans raison que vous passez pour être aussi galant que brave.--Ce +n'est pas la réputation de galanterie que je voudrais avoir auprès de +vous.--Madame de Simiane avait retiré sa main de celle d'Amador; il +n'osait la reprendre, mais il la regardait toujours. Anaïs remit sont +gant; il se plaignit avec esprit de cette cruauté. L'entretien prenait +un tour assez vif, lorsque plusieurs masques se précipitèrent dans la +loge, en faisant de grands éclats de rire.--Viens donc, général, dit +l'un d'eux à M. de Lamerville, viens jouir de la mascarade la plus +plaisante qu'on puisse imaginer.--Je me trouve trop bien dans ce lieu +pour en sortir.--Oh! vous le quitterez pourtant, reprit d'une voix +clapissante une femme déguisée en sybille; vous le quitterez, ou il +vous arrivera malheur, je vous le prédis.--Enlevons, cria un autre +masque, enlevons ce nouveau Renaud à cette nouvelle Armide.--M. de +Lamerville ne pouvant venir à bout de renvoyer les importuns qui +l'assiégeaient, et voyant que son intéressante inconnue était étourdie +de leur babil insignifiant, sortit avec eux, dans le projet de leur +échapper, pour revenir bientôt renouer une conversation qui commençait +à l'intéresser beaucoup. Madame de Simiane, craignant que le retour +de sa compagne ne découvrît son nom au général, ne fut pas fâché de le +voir s'éloigner. Il était à peine hors de la loge, que la jeune femme +arriva avec deux de ses parens. Anaïs lui dit qu'elle avait, à son +tour, quelqu'un à tourmenter, et qu'elle allait changer de domino, +après être convenu de l'endroit où on se retrouverait, et du mot de +ralliement. Madame de Simiane fut se préparer à goûter un plaisir qui +la réconciliait avec le bal de l'Opéra. + +Quand elle eut revêtu son nouveau déguisement, elle chercha M. de +Lamerville, et le vit qui prenait le chemin de la loge où il l'avait +laissée. Où courez-vous, beau masque, lui dit-elle, ne peut-on vous +arrêter un instant?--Cette voix m'enchaînera toujours, répondit-il; +mais pourquoi paraître sous une nouvelle forme? M'auriez-vous fait +l'injure de penser que je me méprendrais à votre accent? Croyez-moi, +désormais son charme me suivra partout, il me fera partout vous +reconnaître. Amador prononça ces paroles d'une manière si tendre, +qu'Anaïs se sentit émue jusqu'au fond de l'ame. Prenez garde, +dit-elle, en se remettant un peu, ne m'adressez pas des choses aussi +flatteuses, quelques oreilles jalouses pourraient les entendre; je ne +veux m'attirer la haine de personne.--Personne n'a le droit de me +demander compte de mes discours ni de mes sentimens.--Bon! vous me +direz que votre coeur est libre.--Il l'était il y a quelques +heures.--Défiez-vous de Lamerville, dit en passant un arlequin à +madame de Simiane; défiez-vous-en, il est aussi infidèle à l'amour, +que fidèle à la gloire.--Ce masque dit-il vrai? demanda la +marquise.--Discours de bal, répondit Amador.--Le bal découvre +quelquefois plus d'un secret.--Je serais heureux qu'il vous apprît le +mien.--Préparez-vous à soutenir un terrible assaut, dit au général la +même sybille qui était venue l'entraîner de la loge, la comtesse de +Rimaldy n'est pas loin.--Elle serait ici! s'écria d'une voix indignée +monsieur de Lamerville.--Oui, cette amazone qui s'approche, c'est +Florestine, je vous en avertis.--Le général cherchait à éviter la +comtesse, mais elle le saisit par le bras, et lui dit, en +contrefaisant sa voix: Eh bien! volage et charmant Amador, tu vas donc +à ton tour sacrifier à l'hymen; tu vas te marier.--Me marier! je n'y +songe pas.--On assure pourtant que tu vas épouser la veuve du marquis +de Simiane, cette femme auteur, dont l'éloge remplit, depuis un mois, +tous les Journaux.--On est fort mal instruit.--On affirme que +l'héritage de ton oncle est à ce prix; on ajoute que la savante veuve +t'aime déjà autant qu'elle aime Apollon.--(Anaïs se sentit extrêmement +troublée). Quel conte! je suis l'homme du monde le plus indifférent à +madame de Simiane; elle ne m'a jamais vu.--Comment! ce n'est pas pour +lui faire la cour que tu es à Paris? Ce n'est pas avec elle que tu te +promènes chaque soir dans le bois de Boulogne?--Quel tissu +d'absurdités!--Mais si tout cela est faux, pourquoi n'habites-tu pas +l'hôtel de Lamerville?--Oh! tes questions me fatiguent, beau masque, +je ne prétends plus y répondre; laisse-moi, je te prie.--Te laisser, +aimable ingrat; oh! non, j'ai résolu de te consacrer toute cette nuit, +et j'exécuterai mon projet, n'en déplaise à cette chère personne qui +te tient serré si étroitement, fût-elle madame de Simiane +elle-même?--Madame de Simiane serait-elle ici, demanda vivement un +jeune homme qui s'était approché de l'amazone? Ah! s'il est vrai, +daignez me la montrer, je brûle du désir de voir cette Muse charmante; +sa figure doit avoir quelque chose d'aérien.--Je ne vous le dirai pas, +répondit l'amazone, je ne connais d'elle que son dernier poëme.--Ce +poëme fait mes délices, répliqua le jeune homme; je le sais par coeur, +et je le relis chaque jour. Quels sentimens divins y sont exprimés! Si +cette femme aime jamais d'amour, ajouta-t-il avec feu, elle deviendra +une Sapho.--Vous ne voudriez sûrement pas qu'elle trouvât un +phaon?--Mais... cela serait peut-être à souhaiter pour le bien de +l'art.--C'est un fou, s'écria l'amazone.--C'est un poète, dit le +général.--Croyez-vous ces deux mots synonymes? demanda tout bas Anaïs +à ce dernier.--Oui, à-peu-près.--Pendant ce dialogue, l'amazone avait +fait signe à plusieurs masques de s'avancer; ils entourèrent M. de +Lamerville, et le séparèrent de sa compagne. Celle-ci se déroba avec +peine à leur poursuite importune, et retourna chez elle, le coeur tout +rempli d'Amador. + +Elle passa le reste de la nuit à se répéter cent fois chacun des mots +agréables qu'il lui avait adressés. Tantôt elle croyait y découvrir +l'heureux effet d'une douce sympathie, tantôt elle n'y voyait que le +résultat d'une exquise politesse. Dès que le jour parut, elle prit +ses pinceaux, et parvint, sans beaucoup d'efforts, à reproduire de +mémoire les traits de son amant. Oh! pourra-t-elle se décider à ne pas +vivre pour lui, maintenant qu'elle a connu la tendre expression de son +regard, la grâce de son sourire, le charme de sa voix. + +M. de Lamerville avait été plus que contrarié de la malice de +Florestine; dans l'humeur qu'il en avait conçue, il lui avait dit +quelques vérités dures, mais elle tint bon, et ne cessa de l'obséder +que quand elle fut certaine que la femme qu'il désirait de retrouver +était partie du bal. + +Jamais Amador n'avait reçu une impression aussi vive que celle que +lui avait fait éprouver son aimable inconnue; il s'était flatté +qu'elle ne se refuserait pas à l'instruire de son nom; dans le cas +contraire, il avait l'intention de la faire suivre adroitement, de +savoir en dépit d'elle qui elle était, et de chercher le moyen de lui +être présenté. Trompé dans son espoir, il pensa qu'il pourrait la +retrouver dans l'un des bals suivans, et se promit d'aller exactement +à tous. Il s'endormit en songeant à cette belle main qu'il serait si +doux de presser dans la sienne, à cet accent céleste par qui le mot +j'aime doublerait d'harmonie; mais le lendemain, à son réveil, il +reçut l'ordre de rejoindre l'armée; il courut où l'appelait +l'honneur, et les soins importans qui l'occupèrent lui firent bientôt +oublier celle qui ne l'oubliera jamais. + + + + +CHAPITRE III. + + +Après avoir long-temps réfléchi à l'entrevue que le hasard lui avait +procuré avec le général, madame de Simiane se dit que si elle lui +avait fait quelque impression, il retournerait la chercher au bal. +Dans cette idée elle fit emplette du costume le plus élégant, et +surtout le plus propre à relever les grâces de sa taille. Le jour même +qu'elle comptait s'en servir, elle apprit, par les papiers publics, la +nouvelle du départ de M. de Lamerville; elle n'alla point au bal, eut +un accès de fièvre, maudit la gloire, l'amour, et jusqu'à cette +fortuite rencontre qui avait augmenté, dans son coeur, le pouvoir d'un +sentiment que la raison lui faisait une loi de combattre. + +Les rêveries continuelles de madame de Simiane, ses soupirs fréquens, +le rire étudié sous lequel elle essayait de cacher sa tristesse, +l'insouciance qu'elle montrait à cueillir de nouvelles palmes +littéraires, l'empressement qu'elle apportait à s'informer de ce qui +se passait à l'armée, tout apprit à Mr. D. qu'elle n'avait pas +triomphé de son inclination pour M. de Lamerville. Un autre que lui +aurait traité cette inclination de folie; mais Mr. D. savait que les +personnes de l'un et de l'autre sexe, qui sont nées pour se placer +au-dessus du vulgaire, ont toutes un foyer d'amour dans l'ame, et une +exaltation dans l'esprit, qui sont causes qu'elles voient et sentent +autrement que les autres. Que de là naît, chez les hommes, cette soif +ardente de renommée qui excite l'un à vaincre les obstacles pour +s'élever à de hautes conceptions, pousse l'autre à ces dévouemens +sublimes qui lui font compter pour rien la mort la plus cruelle, ou le +sacrifice de ses plus chères affections; que de là aussi naît chez les +femmes, auxquelles la nature refusa les qualités éclatantes qui sont +l'attribut de la force, ce penchant à embrasser avec enthousiasme, à +nourrir avec constance des illusions que le commun des hommes traite +chez elles de disposition romanesque, et que peut-être on pourrait +appeler le beau idéal du sentiment. + +Mr. D. ne blâmait pas son amie, il la plaignait, et cherchait à guérir +son coeur en parlant sans cesse à son imagination. Il la pressa de +remettre une de ses pièces au théâtre, et de donner une seconde +édition de son poëme. Elle se rendit à ses désirs. Sa pièce eut encore +plus de succès que dans la nouveauté, et la seconde édition de son +poëme fut épuisée dans le cours d'une semaine. Anaïs ne se présentait +plus dans aucun lieu public, sans voir tous les regards se tourner +avec intérêt sur elle, sans entendre retentir de plusieurs côtés: +C'est madame de Simiane. Un mélange touchant d'orgueil et de modestie +colorait alors ses joues. Un éclair de plaisir brillait sur son front. +O mon père! pensait-elle, tes voeux sont exaucés; mais bientôt le +souvenir d'Amador venait troubler sa jouissance. Eh! comment +s'applaudir long-temps d'une célébrité qu'il condamnait, et qui +élevait une barrière insurmontable entre elle et lui! + +Un matin que madame de Simiane était occupée à choisir quelques +bagatelles dans la petite boutique d'un tabletier en face +Saint-Eustache, elle vit sortir de cette église un convoi dont la +seule pompe consistait en cinquante jeunes filles vêtues de blanc, +qui marchaient tristement, deux à deux, derrière le corps porté à sa +dernière demeure. Ce spectacle attendrit Anaïs, en même temps qu'il +excita sa curiosité; elle demanda à la marchande quelles dépouilles on +allait rendre à la terre.--Celles d'une fille de vingt-deux ans.--De +quoi a-t-elle péri?--D'amour.--Grands dieux! l'infortunée!--Oh! ce +n'est pas elle qu'il faut plaindre; elle a tant souffert, le +Tout-Puissant la recevra dans sa miséricorde: _Il doit être beaucoup +pardonné à qui a beaucoup aimé._ Mais sa soeur, cette pauvre Amélie, +si jeune, si sage, que va-t-elle devenir?--Elle laisse une +soeur?--Oui, Madame, une soeur de seize ans.--A-t-elle quelques +moyens d'existence?--Non, Madame, elle manque absolument de tout. +Depuis trois mois elles subsistaient des secours qu'elles recevaient +des personnes du voisinage; mais rien ne se lasse si vîte que la +charité; les longues infortunes et les longues maladies vous enlèvent +vos amis et vos protecteurs. Clémence est morte à temps, son sort +commençait à ne plus toucher que moi. Et que pouvais-je pour elle! je +ne gagne qu'avec peine de quoi soutenir ma nombreuse famille, le +commerce va si mal! Le peu que j'ai donné à Clémence m'a épuisée sans +lui être d'une grande ressource, et je me vois, avec le plus vif +chagrin, dans l'impossibilité de pouvoir procurer le moindre +soulagement à sa soeur.--Où loge-t-elle?--A deux pas.--Voudriez-vous +m'y conduire?--Très-volontiers.--Madame de Simiane monta quelques +étages d'un escalier aussi obscur qu'étroit, et fut saisie de pitié en +entrant dans la chambre, ou plutôt dans le grenier d'Amélie. Cette +jeune fille était étendue sur un méchant grabat, et pleurait +amèrement.--Calmez votre douleur, mon enfant, lui dit la marquise, en +s'approchant d'elle avec bonté.--Oh! comment le pourrai-je?--Comment +me consoler de la mort de ma soeur! de ma soeur! ma dernière parente! +mon unique amie! Hélas! tant qu'elle a vécu, je supportai avec +courage la fatigue, les privations et le mépris que la misère entraîne +à sa suite; mais pourrai-je supporter tout cela, maintenant que je +n'ai plus de but dans la vie, maintenant que je suis seule au monde! +Ne pouvez-vous trouver une ressource dans le travail?--J'ai reçu une +éducation meilleure que ma fortune; je n'ai appris aucun métier, je +n'étais pas née pour avoir besoin d'en savoir un.--Quelle circonstance +vous a jetée dans la situation où je vous trouve?--Oh! c'est une +histoire déplorable que la nôtre.--Confiez-la-moi, mon enfant, +confiez-la-moi, vous ne vous en repentirez pas. Amélie leva ses beaux +yeux remplis de larmes, sur madame de Simiane, et lui fit ce récit, +souvent interrompu par ses sanglots. + + +_Histoire de Mademoiselle de Waldemar._ + +Ma mère eut deux enfans, Clémence et moi: elle perdit la vie en me +donnant le jour. Mon père, Théodore de Waldemar, était capitaine de +vaisseau: il partit pour les Indes-Orientales, et nous remit, ma soeur +et moi, sous la protection d'un oncle de ma mère, appelé Blondel. Ce +parent eut les plus grands soins de nous. Mon père mourut d'une fièvre +épidémique: sa fortune consistait en une somme de trois cent mille +livres, placée chez un banquier de Bordeaux, qui jouissait du plus +grand crédit. Notre parent fut nommé notre tuteur. Clémence était dans +un excellent pensionnat, où elle avait des maîtres de toute espèce; on +me réunit à elle avant que j'eusse cinq ans accomplis. M. Blondel +payait pour nous une grosse pension; il faisait des cadeaux à madame +de Rosanne, notre institutrice, à nos maîtres, aux domestiques de la +maison. Chacun s'empressait de nous être utile et agréable. Nous +étions aussi heureuses que des orphelines peuvent l'être, quand le +banquier chez lequel étaient nos fonds fit banqueroute. M. Blondel, +malgré ses démarches et son intelligence, ne put rien sauver du +naufrage. Le chagrin qu'il en conçut le conduisit promptement au +tombeau. A cette époque Clémence avait dix-sept ans. L'homme de loi +qui était chargé des affaires de la succession de notre bon parent, +avertit durement ma soeur que ses héritiers s'étaient mis en règle +relativement à nous, et que nous n'avions pas la plus légère somme à +réclamer d'eux. + +Madame de Rosanne était une femme très-obligeante; elle ne vit pas +d'un oeil sec le chagrin de Clémence. Tranquillisez-vous, lui +dit-elle, une de mes amies, madame d'Aiglemont, cherche une demoiselle +de compagnie, je lui demanderai cette place pour vous. Je +l'obtiendrai; vous aurez de bons appointemens. Quant à votre soeur, +elle restera chez moi à quart de pension, jusqu'à ce qu'elle ait +atteint l'âge où l'on pourra disposer d'elle avantageusement. + +Les offres de notre généreuse institutrice furent acceptées avec +reconnaissance, par ma soeur. Elle entra chez madame d'Aiglemont. +Cette dame jouissait d'une fortune considérable: son cercle, dont +Clémence faisait les honneurs, se composait en partie d'étrangers de +distinction. Parmi eux on comptait Adrien de Rinaldy, comte +Napolitain. Ma soeur était très-belle. Le comte en devint amoureux, et +par malheur réussit à lui plaire. + +Madame d'Aiglemont passait régulièrement les lundis et les vendredis +chez une dame où elle n'emmenait pas Clémence. Les jours que cette +dernière avait l'habitude de me consacrer, le furent bientôt à +recevoir le comte: il lui jurait amour, respect, fidélité. Aimer et +croire est, dit-on, la même chose; ma pauvre soeur crut M. de Rinaldy. +Funeste aveuglement! ajouta Amélie en baissant les yeux, il devait lui +coûter la réputation et la vie. + +Le comte offrit des présens d'un grand prix à Clémence; il voulait la +retirer de la dépendance où elle vivait, lui monter une maison: elle +n'accepta jamais de lui que son fatal amour. + +La tendresse de M. de Rinaldy pour ma soeur ne dura que peu de mois. +Il devint ensuite amoureux d'une Espagnole, veuve du vicomte de +Rostange, et l'épousa. + +Cet événement réduisit Clémence au désespoir. Le secret de son amour +vint à la connaissance de madame d'Aiglemont; cette dame, qui avait +des principes sévères, congédia Clémence. Madame de Rosanne ne voulut +plus me garder. + +Ma soeur loua un petit logement près du Jardin des Plantes, où elle +fût se réfugier avec moi. Nous y vécûmes plusieurs mois du fruit de +ses économies, en attendant qu'elle eût trouvé une nouvelle place; +mais son aventure était connue; on y avait mêlé des circonstances +agravantes: aucune dame ne voulut s'attacher Clémence. Elle savait +très-bien broder; elle alla demander de l'ouvrage à des lingères, en +obtint, et se vit même bientôt assez en vogue pour occuper jusqu'à +huit personnes. Le produit de son travail était plus que suffisant à +nos besoins. Elle me donna un maître pour me perfectionner dans +l'écriture et dans l'étude de ma langue. Son projet était de +rassembler quelques fonds pour entreprendre un petit commerce auquel +je serais associée. Depuis quelques temps elle paraissait s'être +résignée à son sort; elle ne prononçait plus le nom du comte. Je la +voyais calme, excepté les lundis et les vendredis; ces jours-là elle +pleurait beaucoup, et répétait: Il n'y a plus de jours, d'heures pour +moi, tout est pour elle. + +Un soir qu'elle était allée chercher de l'argent qui lui était dû, +elle revint plongée dans une si profonde tristesse que je lui demandai +en tremblant si elle avait appris quelque mauvaise nouvelle.--La plus +horrible, M. de Rinaldy est fou.--Êtes-vous certaine que cela +soit?--Hélas! oui. On l'a fait interdire, et on l'a conduit avant-hier +dans une maison de santé.--Qui vous a instruite de cet événement?--On +vient de le raconter en ma présence à la dame de chez laquelle je +sors.--Sait-on d'où provient la folie du comte?--De l'inconduite de sa +femme.--Le ciel vous a vengée.--Dites bien plutôt qu'il me punit. Mes +douleurs passées n'étaient rien en comparaison de celle que j'éprouve +maintenant. O ma soeur! combien il est à plaindre! Il n'est entouré, +soigné que par des étrangers. Quel doit être son supplice, lorsque, +dans ses momens lucides, il cherche, sans le rencontrer, le regard +d'un ami! Pauvre Adrien! tous ceux que tu aimas t'abandonnent; mais +Clémence te reste, elle ira te consoler, te servir; ta tête reposera +sur mon sein.--Vous iriez voir le comte?--Dès demain. Ah! si je puis +adoucir ses souffrances, je bénirai encore ma destinée.--Oubliez-vous +les maux qu'il vous a faits?--Je ne me souviens que de son amour.--Il +vous a trahie.--Il est malheureux! + +Ma soeur persista dans sa résolution avec un courage digne à la fois +d'éloge et de pitié! Rien ne l'empêcha de passer la moitié de ses +jours, et souvent la moitié de ses nuits, auprès du comte. Elle lui +apprêtait ses tisanes, les lui faisait boire; elle opposait une +patience admirable à ses accès de fureur. Le désir de le soulager lui +faisait remplir avec joie les soins les plus rebutans. Quand il +l'avait nommée, qu'il lui avait adressé un mot de reconnaissance ou +d'amitié, elle se livrait à l'espoir chimérique de lui voir recouvrer +sa raison. Elle ne sentait plus la fatigue, ne connaissait plus le +chagrin. Daigne, ô mon Dieu! s'écriait-elle souvent avec ferveur, +daigne accorder à Adrien le retour du premier de tes bienfaits! +Permets-moi de vivre jusque-là pour lui, je ne vivrai plus ensuite que +pour toi. + +Dix-huit mois s'écoulèrent sans apporter aucun changement à la +situation de M. de Rinaldy. Au bout de ce temps, il fut attaqué d'une +fièvre inflammatoire qui mit fin à ses misérables jours. Clémence +reçut son dernier soupir. + +Les veilles fréquentes de ma soeur, ses inquiétudes continuelles +avaient épuisé ses forces. Elle ne résista point à ce dernier choc. +Elle tomba dans une maladie de langueur; elle ne conserva aucune de +ses pratiques. Nous n'avions que bien peu d'argent. Elle désirait +changer de quartier. Nous nous défîmes de nos meilleurs meubles, pour +venir demeurer ici. Il est impossible de peindre tout ce que j'y ai +souffert. Là, j'ai vu ma pauvre soeur succomber sous le poids des +regrets, de l'extrême indigence et de l'humiliation. Là, je l'ai tenue +dix fois par jour défaillante dans mes bras; là, je l'ai vue mourir. + +Amélie cessa de parler. Vous ne resterez pas davantage dans ce lieu, +dit la marquise, en lui tendant la main. Je vais vous conduire chez +moi; vous y aurez un asile jusqu'à ce que j'aye examiné ce qu'on peut +faire pour vous. Ma voiture m'attend, venez.--O Madame! que vous êtes +bonne! mais, hélas! je ne puis vous suivre.--Pourquoi donc, mon +enfant?--Je dois six mois de loyer au principal locataire, il ne +voudra point me laisser sortir.--Loge-t-il dans cette maison?--Oui, +Madame, au premier étage.--Eh bien, descendons, je vais lui parler. +Madame de Simiane répondit de la dette d'Amélie, et l'emmena. + +L'intéressante orpheline fut présentée à Mr. D...., qui approuva +l'action généreuse d'Anaïs. On fit un trousseau honnête à mademoiselle +de Waldemar, qui resta chez sa protectrice sur le pied d'une +demoiselle de compagnie. Madame de Simiane ne recommanda point à ses +domestiques d'avoir des égards pour Amélie; mais elle lui en témoigna +tant elle-même, qu'aucun d'eux ne s'avisa de lui en manquer. + +L'histoire de mademoiselle de Waldemar avait fait une vive impression +sur Anaïs. Elle y réfléchissait sans cesse. Que ne doit-on pas +redouter, se disait-elle, d'une passion qui produit de si cruels +effets? L'amour a coûté l'honneur et la vie à Clémence; il a jeté M. +de Saint-Elme dans une apathie plus à craindre que la mort. +Deviendrai-je aussi sa victime? Ah! du moins Clémence et Saint-Elme +avaient une excuse à donner de leur délire, ils ont cru être aimés, +mais le mien est inconcevable; rien ne le justifie. Dois-je m'obstiner +à chérir un homme qui me dédaigne, que je n'ai vu qu'un instant, qu'il +est vraisemblable que je ne reverrai plus. Son départ, si prochain de +notre rencontre, n'est-il pas un avertissement que nous ne sommes pas +destinés l'un à l'autre. Cessons de prétendre renverser des obstacles +invincibles. + +L'amour est un mal dont la violence s'accroît en proportion des +efforts qu'on emploie à le guérir. En se répétant qu'elle ne devait +plus penser à M. de Lamerville, madame de Simiane y pensait +continuellement. S'il est difficile, d'ailleurs, de vaincre un +sentiment qui n'est pas partagé quand l'objet qui l'inspire est un +homme ordinaire, ne doit-il pas devenir impossible de bannir de son +coeur celui dont les cent voix de la Renommée se plaisent à redire les +vertus, les exploits ou le génie? Le nom de M. de Lamerville était +consigné dans tous les journaux, cité sur tous les théâtres. Il +n'était pas jusqu'aux chanteurs, jusqu'aux crieurs publics eux-mêmes, +dont la voix rauque et discordante ne portât à chaque heure ce nom +jusqu'à l'oreille de madame de Simiane. Paris entier lui sembla s'être +ligué contre son repos. Le printemps était de retour; elle partit pour +Villemonble avec monsieur D. et mademoiselle de Waldemar. Elle y sera +plus solitaire, y sera-t-elle plus tranquille? + + + + +CHAPITRE IV. + + +Le premier mois que madame de Simiane passa dans son château, s'écoula +assez paisiblement. Le calme de la campagne paraissait avoir rendu le +calme à son ame. Elle consacrait une partie de ses loisirs à donner +des leçons de littérature, de dessein et de musique à mademoiselle de +Waldemar. Cette jeune personne montrait la plus tendre reconnaissance +pour sa bienfaitrice; elle faisait sa principale étude de lui plaire, +écrivait sous sa dictée, la suivait dans ses promenades, et lui +tenait fidèle compagnie, sans toutefois gêner sa liberté. Les +personnes sensibles s'attachent facilement à ceux qui leur doivent +tout. L'intérêt qu'Anaïs portait à la douce orpheline devint bientôt +de l'amitié. Le plaisir qu'elle trouvait à la rendre heureuse lui +faisait quelquefois croire qu'elle l'était elle-même. Cependant, une +pensée triste demeurait au fond de son coeur; et cette pensée, qu'on +devine, corrompait ses plus pures joies. + +Un matin qu'elle était à corriger un dessein d'Amélie, on vint lui +annoncer que l'invalide et sa petite-fille demandaient la permission +de la voir. Elle ordonna de les introduire. + +Georgette entra tenant entre ses bras un joli enfant. L'invalide +s'approcha avec respect, et lui dit: Vous voyez, Madame, que Dieu nous +a bénis; ma petite-fille est devenue mère d'un gros garçon. Il +me tardait de vous le présenter. Grâces à vous, Ambroise voit +sa quatrième génération. Oh! Madame, combien nous avons fait +de voeux pour vous le jour du baptême!--Grand-merci, digne +homme! Votre arrière-petit-fils promet de devenir charmant. Il +s'appelle?...--Amador. Je l'ai appelé ainsi, afin de perpétuer dans ma +famille le souvenir de mon général et le vôtre. C'est à vos doubles +bienfaits que nous devons notre aisance; vos deux noms seront sans +cesse unis dans nos prières.--Vos affaires vont donc bien, Georgette? +demanda la marquise.--A merveille, Madame; tout nous réussit: Henry +n'a pas encore manqué d'ouvrage; nous avons un septier de farine à la +maison et un septier de blé au moulin. La satisfaction semble avoir +rajeuni notre mère; le vieux père va quelquefois le dimanche, +clopin-clopant, jusqu'à la place de la danse. Mon Henry est +toujours frais et dispos.--Votre tendresse pour lui n'est pas +diminuée?--Diminuée! tout au contraire, nous nous aimons chaque jour +davantage; nous travaillons, nous chantons, nous rions ensemble. Mon +Henry est si fier d'avoir un garçon, qu'il le caresse à chaque +instant; ça fait plaisir à voir. Tenez, Madame, il n'y a de bonheur +que dans le mariage.--Vous croyez, Georgette?--J'en suis certaine: +aussi je donnerais tout au monde pour voir Madame devenir l'épouse +d'un beau Monsieur qui l'aimerait comme mon Henry m'aime, et qui la +rendrait mère d'une belle petite fille, qui serait aussi bienfaisante +qu'elle. Comme je me réjouirais de cet événement! surtout si je +pouvais avoir l'honneur d'être la nourrice choisie par Madame. La +naïve Georgette déchirait innocemment le coeur de madame de Simiane. +Elle fit servir le déjeûner à la paysanne et au vieil Ambroise; mais +elle ne put prendre sur elle d'y assister: elle laissa à mademoiselle +de Waldemar le soin de la remplacer, et se retira dans son cabinet +d'études. Sa harpe s'offrit à ses regards, elle l'accorda sans trop +savoir ce qu'elle voulait faire, et, le sein oppressé de désirs et de +regrets, laissa avec ses pleurs échapper ces accens. + + Amour, hymen, présens des cieux, + Divins trésors du plus bel âge, + Vous qui nous rendez précieux + Jusqu'aux maux qui sont votre ouvrage, + Amour, hymen, vos noms si doux, + De mes yeux font couler des larmes. + Hélas! mon coeur, créé pour vous, + Ne goûtera jamais vos charmes. + + Eh quoi! sous ces bosquets naissans, + Retraite heureuse du mystère, + On me verra, chaque printemps, + Revenir triste et solitaire. + + De l'amour et de ses plaisirs, + Tout m'y retracera l'image, + Et je n'aurai que des soupirs + A faire entendre à leur ombrage. + + Cruel destin! l'époux, hélas! + Qui seul eût fait mon bien suprême, + Là, ne suivra jamais mes pas: + Jamais ne me dira je t'aime. + Sans avoir connu le bonheur, + Dans la tombe je dois descendre, + Et les regrets d'un tendre coeur + Ne consoleront point ma cendre. + + +Le trouble douloureux que madame de Simiane avait ressenti du discours +de Georgette, fut aperçu par Amélie. Cet ange n'est donc pas exempt de +chagrin, pensa-t-elle? Ah! s'il est ainsi, qui osera se plaindre d'en +avoir? + +L'absence d'Anaïs ne permit à personne de trouver du plaisir au +déjeûner. Il s'en fallait bien qu'il ressemblât au premier qu'Ambroise +avait pris dans ce château; il en remarqua la différence, but peu, ne +parla point, et s'en alla moins content qu'il n'était venu. Il avait +vu rouler des larmes dans les yeux de la marquise, et n'avait pu +porter un toast à son général. + +Dès qu'Amélie fut libre, elle épia l'instant où madame de Simiane +sortait de son appartement, dans l'idée qu'elle pourrait souhaiter de +l'entretenir: elle se trompait; Anaïs passa près d'elle sans la voir, +et prit, toute pensive, le chemin du mausolée de M. de Crécy. +L'orpheline, n'osant suivre sa protectrice dans cette auguste +retraite, se tint à quelque distance, mais non assez loin pour ne pas +être à portée de veiller sur elle. + +Mme. de Simiane s'agenouilla auprès du monument, y resta environ une +demi-heure, comme ensevelie dans une profonde méditation, puis fit +entendre ces paroles: «Ombre du meilleur des pères, toi que je +n'invoquai jamais en vain, toi qui m'as long-temps sauvée du danger de +brûler d'une autre flamme que de celle de la gloire; ombre sacrée, +sors du tombeau; reviens, comme autrefois, errer à mes côtés. +Relève-moi du découragement où je tombe sans cesse. Prête-moi la force +de sortir victorieuse des combats auxquels me livre un inconcevable +amour. Dis-moi que ce bien après lequel je soupire, hélas! sans le +connaître, devient toujours fatal à celui qui le goûte. Dis-moi que +ses jouissances passagères ne sont pas comparables à celles que tu +m'instruisis à chérir. Rends-moi cette ardeur qui animait ma jeunesse, +cette noble ardeur, la compagne inséparable du talent, le gage certain +de ses succès. Mon père, fais que je sois encore digne de toi. Oui, je +le serai; oui, mon dévouement à ta mémoire, ma tendresse pour l'ami +qui partagea, qui adoucit mes peines, m'occuperont désormais toute +entière. J'adopterai l'orpheline que le ciel a conduite sur mon +passage; elle deviendra épouse, mère; elle laissera des enfans qui +béniront mon souvenir, comme je bénis le tien; et moi!... moi!... je +laisserai un nom illustre». + +Un long soupir suivit ce mot. Madame de Simiane sortit ensuite du +mausolée, avec un air serein, et s'enfonça dans le bois, où Amélie +s'était vîte réfugiée: elle l'aperçut, s'avança vers elle, la serra +dans ses bras, et lui dit: Je viens de songer aux moyens de vous +assurer un sort indépendant.--Je souhaite dépendre éternellement de +vous.--Nous irons passer l'hiver à la ville, je vous chercherai un +aimable et bon mari. Vous ne serez plus seule au monde.--Je serais +bien ingrate, si je m'y trouvais seule maintenant. Madame, croyez-moi, +je ne désire rien tant que de ne pas vous quitter; ma soeur elle-même +ne me fut pas plus chère que vous ne me l'êtes. + +Madame de Simiane retourna au château, où elle trouva quelques +personnes qui venaient lui demander à dîner; elle les reçut avec une +grâce parfaite, les entretint avec éloquence et gaîté, sur différens +sujets, et parut, toute cette journée, d'une humeur charmante. Quant à +l'orpheline, la scène dont elle s'était trouvée le témoin secret, lui +était trop présente pour qu'elle pût se réjouir de l'enjouement de la +marquise; il ne lui paraissait que de l'agitation. L'exemple de +Clémence lui avait appris à se défier des resolutions prises contre un +amant. Elle comparait en elle-même Anaïs à un malade à l'agonie, +auquel un cordial rend une force factice: l'effet avantageux que ce +cordial semble produire sur lui, ne sert qu'à retarder de quelques +momens l'époque de sa mort. + + + + +CHAPITRE V. + + +Le lendemain de la visite de Georgette, le comte de Saint-Elme arriva +l'après-dînée à Villemonble. Vous m'avez permis, dit-il à la marquise, +de venir passer quelques jours dans votre retraite; j'accours jouir +avec transport de cette permission dont je suis digne maintenant. Mon +coeur, libre enfin d'amour et de regrets, ne calomnie plus la nature +et les arts; je sentirai encore mieux leurs charmes auprès de vous: +voulez-vous me recevoir? La marquise répondit à M. de Saint-Elme par +un compliment flatteur, et lui demanda s'il avait encore entendu +parler de Mme. de Rostange.--Oublions cette femme méprisable, dit-il; +je me félicite du caprice qui l'a livrée à M. de Lamerville: il m'a +évité les douleurs et la honte dont elle a couvert son second époux, +le comte de Rinaldy. Ce seigneur trompé, comme je le fus, par les +larmes feintes et la feinte douceur de Florestine, lui a donné son nom +et sa fortune. Elle a déshonoré l'un, dissipé l'autre. M. de Rinaldy +est mort fou; son indigne veuve, jetée en prison pour dettes, eut +recours à un lord qui avait été son premier amant, et qui se trouvait +à Paris. Ce lord ayant acquis la certitude qu'elle lui était de +nouveau infidèle, l'a poignardée dans un accès de fureur, et s'est +ensuite tué lui-même d'un coup de pistolet. + +La marquise présenta le comte à Mr. D...., et le conduisit se promener +dans son parc, dont il lui tardait de parcourir les charmans détours. +Il s'extasiait sur les beautés nouvelles qu'il y découvrait. Comme il +s'approchait d'une grotte bâtie en granit, du haut de laquelle tombait +une cascade d'eaux vives, il s'écria: Oui, telle était jadis +l'habitation des Nymphes! Au même instant, il vit sortir de cette +grotte une jeune personne vêtue d'une robe de mousseline; ses cheveux +noirs étaient entourés d'une guirlande d'oeillets blancs; elle portait +à sa main une corbeille de fleurs. Elle jeta un regard furtif sur +madame de Simiane, vit qu'elle n'était pas seule, et s'enfuit d'un pas +rapide et léger à travers les bosquets.--Est-ce Flore qui vient de +m'apparaître? demanda M. de St.-Elme.--La marquise lui raconta +l'histoire de mademoiselle de Waldemar. Le mépris que Saint-Elme avait +pour Florestine s'en accrut; il parut touché de pitié pour Clémence, +d'intérêt pour sa soeur. Je vous envie, dit-il à la marquise, le +bonheur que vous avez eu de sauver de l'abandon cette jeune personne. +Ils s'entretinrent long-temps d'Amélie, et revinrent au château. +L'orpheline était dans le sallon, occupée à lire un passage de la +Bible: elle se leva, quitta son livre, et essuya quelques pleurs qui +coulaient sur ses joues.--Que lisiez-vous donc ma chère, qui vous a si +fortement attendrie? demanda la marquise.--L'histoire de Ruth.--Et +cela vous émeut à ce point? dit le comte.--Objet de la bienfaisance, +répondit Amélie, tout ce qui m'en parle s'adresse directement à mon +coeur.--Touchante sensibilité! prononça le comte. + +Il était tard; on servit le souper. M. de St.-Elme, placé entre madame +de Simiane et Amélie, avait, sans s'en apercevoir, plus de petits +soins pour cette dernière que pour l'autre; et quand l'heure de se +retirer fut venue, il adressa à l'orpheline un regard qui lui disait: +«Vous avez acquis en moi plus qu'un ami.» + +Il y eut un orage violent cette nuit. La pluie tomba toute la journée +le lendemain: il fut impossible de songer à la promenade. On se +rassembla le soir pour faire une lecture en commun. Connaissez-vous +la comédie de Nanine? demanda Saint-Elme à mademoiselle de +Waldemar.--Non, Monsieur.--Si la marquise y consent, je la lirai.--Je +ne demande pas mieux, répondit madame de Simiane. + +Le comte avait un organe agréable et flexible; il lut cette pièce avec +art, et mit beaucoup de chaleur dans le rôle d'Olban, qu'il voulait +faire ressortir. L'orpheline quittait quelquefois sa broderie pour +prêter plus d'attention au lecteur. Quand la lecture fut achevée, +Saint-Elme questionna Amélie sur le personnage de la pièce qui lui +plaisait le plus. Celui de la marquise, répondit Amélie; sa tendresse +pour Nanine est constante et désintéressée.--N'aimez-vous pas +d'Olban?--Il a banni Nanine sur un simple soupçon.--Il était amoureux, +jaloux, voilà son excuse.--Elle était pauvre, dépendante, il devait +craindre d'être injuste envers elle.--Ainsi, à la place de Nanine, +vous n'auriez pas eu pour le comte l'aimable indulgence qu'elle +montra.--Oh! je la trouve naturelle, il était le fils de sa +bienfaitrice.--Que ne suis-je votre frère! dit Saint-Elme à madame de +Simiane. + +Mr. D. arriva. L'entretien changea de sujet. Cependant, Saint-Elme +trouva le moyen de placer quelques mots à double entente, dont le +véritable sens ne fut pas perdu pour Amélie. + +Le comte ne devait rester qu'une semaine à Villemonble: il y était +depuis un mois et ne songeait pas à le quitter. S'il avait adoré +Florestine, il idolâtrait Amélie. Il ne s'était pas permis de lui +parler de son amour; mais il le lui avait déclaré de cent manières. +Elle trouvait chaque matin dans son appartement les fleurs qu'elle +aimait. Les arbres de la forêt étaient couverts de son chiffre uni à +celui du comte. Il faisait quelquefois dans la conversation le +portrait de la femme dont il souhaiterait d'être l'époux, et ce +portrait était toujours celui de l'orpheline. Cependant elle n'avait +laissé apercevoir aucune préférence pour Saint-Elme: l'image de +l'infortunée Clémence la tenait en garde contre un amour séducteur. Un +accident qui n'eut aucune suite fâcheuse mit en défaut sa prudence. Le +comte fit une chute; on le rapporta au château avec le pied démis. Les +alarmes de mademoiselle de Waldemar dévoilèrent le secret qu'elle +renfermait dans son coeur. L'heureux Saint-Elme partit confier son +amour et ses projets à sa mère. Elle revint avec lui à Villemonble. +Amélie lui plut, elle la donna pour épouse à son fils. + + + + +CHAPITRE VI. + + +Les noces du comte ajoutèrent au chagrin que la marquise nourrissait +depuis l'époque de sa rencontre avec M. de Lamerville. L'aspect de +l'amour des jeunes époux répandait, malgré elle, un trouble douloureux +dans son ame: elle comparait, avec amertume, sa situation à la leur. +En vain allait-elle chercher des forces sur la tombe de son père, +contre le sentiment qui la dominait, elle y était sans cesse +poursuivie par l'image des trois couples fortunés qui l'entouraient. +Non, disait-elle; non, mille ans de gloire ne valent pas un jour de +leur pure félicité. + +Amélie voyait, avec une vive inquiétude, la tristesse toujours +croissante de la marquise: elle avait découvert que cette tristesse +était l'effet de l'amour, mais elle ignorait les particularités de cet +amour, et n'osait interroger sa bienfaitrice. Une circonstance +imprévue lui valut une confidence qu'elle désirait et craignait à la +fois d'obtenir. + +On envoyait de Paris, à M. de Saint-Elme, tous les ouvrages nouveaux: +il les lisait le soir aux dames, tandis qu'elles travaillaient à des +ouvrages de leur sexe. Parmi les brochures qui venaient de paraître, +se trouvait une épître à l'obscurité. Le comte commença la lecture de +cette épître: on y remarquait ces vers: + + Que je vous plains, ô vous dont les noms trop célèbres + Ont, immortalisés par d'éclatans revers, + D'une misère illustre effrayé l'univers! + Le mépris inhumain, prêt à compter vos larmes, + De la plainte à vos coeurs a défendu les charmes. + Condamnés à l'éclat, il faut avec grandeur + Porter seuls, et debout, le fardeau du malheur. + + . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . + + Ah! de l'orgueil séduit, redoutez le délire. + Vous qui voulez aimer, tremblez qu'on vous admire. + + Mlle. GUICHELIN. + + +Madame de Simiane se leva en faisant une exclamation de douleur, et +sortit. La jeune comtesse se précipita sur ses pas. La marquise, +touchée des discours, des caresses de son amie, ne lui déguisa rien. +Je respire, dit la comtesse, M. de Lamerville est libre; l'unique +obstacle qui vous sépare tient à un injuste préjugé; il faut +travailler à le vaincre.--Eh! comment y parvenir?--Je ne le sais pas +encore, mais enfin cela ne doit pas être impossible. + +La marquise, un peu soulagée par l'entretien qu'elle venait d'avoir +avec la comtesse, revint plus calme dans le sallon où Mr. D. venait +d'entrer. Cette soirée était celle des incidens. Mr. D. ouvrit le +journal; il contenait le récit d'une bataille dans laquelle M. de +Lamerville avait eu deux chevaux tués sous lui, et reçu une blessure. +On disait que le général était parti pour prendre les eaux de Baden. + +Cette nouvelle fit naître à la jeune comtesse l'idée d'un projet +qu'elle voulait confier à Mr. D., sachant bien qu'Anaïs ne se +prêterait point à son exécution, si son respectable ami ne +l'approuvait. + +Amélie se rendit, le lendemain de bon matin, dans l'appartement de Mr. +D.; ils s'entretinrent, en détail, de tout ce qui regardait madame de +Simiane. L'état de langueur où elle paraissait sur le point de tomber, +leur causait les mêmes sollicitudes. Aucun d'eux n'espérait la guérir +d'un amour qu'elle avait nourri si long-temps dans le silence. Tous +deux pensèrent que le seul moyen d'empêcher qu'il ne lui devînt +funeste, était de la mettre en relation avec M. de Lamerville. +L'imagination, observa la jeune Saint-Elme, est une enchanteresse qui +prête souvent, à un homme célèbre, les vertus, les qualités qu'il n'a +pas. Qui sait si le général, vu de près, ne perdra point une partie de +l'éclat que lui donne sa haute réputation? Dans ce cas, notre amie ne +jugera le refus qu'il a fait de sa main, que comme une singularité +ridicule, et son amour pour lui cessera avec l'admiration qu'il lui +inspire. Si le général, au contraire, est un homme aussi accompli +qu'on le prétend, que risquons-nous d'engager madame de Simiane +d'essayer de lui plaire, sous un nom supposé? Si elle échoue, sa +démarche ne sera point connue; si elle réussit, elle n'aura pas à +rougir, devant son époux, de ce qu'elle aura fait pour son amant. + +Le plan de la jeune comtesse approuvé, elle le communiqua à madame de +Simiane, qui en parut enchantée. On pensa que Mr. D. ne pouvait +accompagner Anaïs, sans risquer de la faire reconnaître. On convint +donc qu'elle n'emmènerait à Baden qu'Amélie et Rosine. La discrétion +et la fidélité de cette dernière étaient à l'épreuve. La jeune +comtesse promit d'obtenir le consentement de Saint-Elme pour ce +voyage, sans qu'il pût soupçonner le véritable motif qui le faisait +entreprendre. Ces mesures prises, madame de Simiane, qui était +réellement très-changée depuis quelques mois, vint à Paris, où son +médecin déclara qu'elle avait besoin de prendre les eaux. Amélie pria +le comte de la laisser suivre son amie, qui ne pouvait se décider à se +séparer d'elle. Saint-Elme ne s'opposa point aux désirs de son épouse, +quoiqu'il fût fâché de la voir s'éloigner de lui. Madame de +Saint-Elme, le comte et Mr. D., tinrent maison commune en l'absence +des deux personnes qui leur étaient si chères. + + + + +CHAPITRE VII. + + +Les deux amies se hâtèrent de disposer leur départ. La marquise prit +le nom de Senneterre; madame de Saint-Elme garda le sien. C'était sous +le couvert de celle-ci que les lettres pour madame de Simiane devaient +être adressées. Il ne leur arriva rien de remarquable en route. On +s'imagine bien que leur conversation roula continuellement sur le même +sujet, et qu'elles parvinrent à leur destination sans avoir fait une +remarque sur les endroits qu'elles avaient parcourus; à peine +s'étaient-elles informé de leur nom. Quand l'ame est fortement +préoccupée, le voyage le plus intéressant ne devient qu'un simple +changement de lieu. + +Lorsqu'elles s'approchèrent de Baden, elles recommandèrent au +postillon de les mener au meilleur hôtel garni: il les y conduisit. + +La maîtresse de l'hôtel se décida, avec quelque peine, à leur louer un +logement agréable. Leur suite modeste ne lui donnait pas une grande +opinion de leur fortune. Elle tripla le prix du local qu'elles avaient +choisi, dans l'intention de leur ôter l'envie de s'établir chez elle, +où elle n'aimait à recevoir que les personnes très-riches. Mais +Rosine ayant su, dès en arrivant à l'hôtel, que le général y +demeurait, la marquise resta, malgré la mauvaise humeur de l'hôtesse +et le prix exorbitant de son appartement. + +Il y avait dans cet hôtel un vaste sallon, où plusieurs tables de jeu +étaient toujours dressées. On y trouvait une bibliothèque composée de +tous les ouvrages nouveaux et de tous les papiers publics. Ce sallon +était occupé depuis le matin jusqu'au soir, tant par les locataires de +l'hôtel, que par les personnes qui venaient les visiter. M. de +Lamerville y passait une grande partie de ses journées, et sa +présence en avait fait le lieu du rendez-vous de la bonne compagnie. + +Anaïs était arrivée depuis huit jours, et n'avait pas encore paru au +sallon. Madame de Saint-Elme la pressait en vain d'y descendre; elle +craignait de rencontrer quelqu'un de sa connaissance, ou plutôt elle +craignait de voir s'anéantir l'espoir flatteur qui l'avait conduite +aux eaux. Elle sentait que sa première entrevue avec M. de Lamerville +devait être décisive, et, par cette raison, elle en retardait sans +cesse le dangereux moment. Si l'incertitude est plus cruelle à +supporter que le malheur, ce n'est pas en amour: le propre de ce +sentiment est de se plaire à s'abuser soi-même. Après le bonheur +d'être aimé, une des premières jouissances des amans est peut-être +l'incertitude. La marquise chérissait la sienne. Respirer le même air, +habiter le même toit que M. de Lamerville, le voir passer sous ses +fenêtres, rêver aux moyens d'attirer ses regards sans paraître les +chercher, étaient des plaisirs qu'elle redoutait de perdre. Elle +n'écrivait pas, ne lisait pas, ne voyait personne, et pourtant +n'éprouvait aucun instant de vide. Cette situation nouvelle et douce +semblait lui avoir fait oublier le but de son voyage; si elle s'en +était remise au hasard du soin de la servir, elle n'eut pas tort de +compter sur lui. + +Un matin qu'elle sortait avec la comtesse, elle rencontra dans +l'escalier Monsieur de Lamerville. Il se rangea pour la laisser +passer, et lui fit un salut profond. Comme elle s'apprêtait à +lui rendre sa politesse, le pied lui glissa, et elle serait +infailliblement tombée si le général ne se fût empressé de prévenir sa +chûte.--Ne vous êtes-vous pas blessée, Madame? demanda-t-il.--Non, +Monsieur, grâces à votre secours.--Permettez que je vous accompagne +jusqu'en bas. + +La marquise accepta la main qu'on lui offrait, non sans éprouver une +vive émotion. Le général s'aperçut qu'elle tremblait, et se méprit sur +le motif qui en était la cause. Vous avez eu peur, observa-t-il; si +vous m'en croyez, vous vous arrêterez quelques instans au sallon pour +respirer des sels; j'en ai d'excellens à vous offrir.--Je vous +remercie, Monsieur; l'air me sera plus salutaire. Oui, dans ce cas +l'air est ce qui vaut le mieux, dit madame de Saint-Elme, et les amies +continuèrent leur chemin. + +Un grand chapeau de paille recouvert d'un voile, cachait entièrement +la figure d'Anaïs. Le général n'avait donc pu la voir, mais il avait +été frappé de la grâce de sa taille, et le son de sa voix lui avait +rappelé cet organe enchanteur qu'il avait eu tant de plaisir à +entendre au bal de l'Opéra. Il pensa qu'il serait fort singulier que +cette femme fût la même que la séduisante inconnue dont il avait été +à regret séparé la dernière nuit de son séjour à Paris, et désira +d'avoir quelques détails sur son compte. Dans cette idée, il entra +chez son hôtesse, sous le prétexte de la charger de quelques +emplettes, et lui demanda si elle logeait dans son hôtel d'autres +dames que celles qu'il avait vues au sallon.--Non, général, si ce +n'est les deux nouvelles locataires qui occupent le petit +corps-de-logis au fond de la cour.--Depuis combien de temps sont-elles +chez vous?--Depuis une semaine.--Sont-ce des personnes de +distinction?--Je ne sais trop que vous en dire; elles n'ont pour toute +suite qu'une femme-de-chambre, font assez maigre chère, et n'ont pas +encore reçu une seule visite.--Sont-elles ici pour leur santé?--Je le +présume.--Comment s'appellent-elles?--Le nom de l'une est Senneterre; +celui de l'autre Saint-Elme.--Sont-elles jolies?--Assez bien.--Quel +est leur âge?--La première doit avoir de vingt-cinq à vingt-sept ans; +l'autre de dix-sept à dix-huit.--Personne n'est venu les +voir?--Personne.--Sortent-elles souvent?--Tous les matins.--En +voiture?--A pied.--Il est extraordinaire qu'elles ne descendent pas au +sallon.--Il paraît qu'elles sont sauvages.--Que peuvent être ces +femmes?--Oh! ce ne sont pas des savantes, elles n'ont encore demandé +ni un roman ni un journal. + +M. de Lamerville rit de la judicieuse remarque de son hôtesse, et +voyant qu'elle ne pouvait satisfaire sa curiosité, il la quitta. + +De retour dans son appartement, il interrogea aussi son +valet-de-chambre. Celui-ci ne lui apprit rien, sinon que les +étrangères étaient l'objet de beaucoup de conjectures pour les +habitans de l'hôtel. Quant à moi, général, ajouta-t-il, je parierais +qu'elles ont quelques raisons politiques de se cacher. Cela seul +explique comment deux femmes de leur âge ont pu se condamner à passer +huit jours ici, dans une solitude absolue. + +Amador pensa que si son valet-de-chambre devinait juste, les dames +qu'il avait envie de connaître ne seraient peut-être pas fâchées de +former une liaison avec lui. Il crut qu'il pouvait profiter du léger +accident dont il avait été témoin, pour solliciter l'honneur d'être +admis à leur faire sa cour. Le résultat le plus fâcheux de cette +démarche étant d'essuyer un refus honnête, il ne balança point à s'y +exposer; il réclama, dans un billet, la faveur de se présenter chez +mesdames de Senneterre et de Saint-Elme. On lui fit répondre de vive +voix que ces dames le recevraient à sept heures du soir. + +La marquise employa beaucoup d'art et de temps à faire une toilette +qui parut simple. La question me trouvez-vous bien? fut répétée cent +fois à madame de Saint-Elme, dont les éloges ne rassuraient pas Anaïs. +Une femme sensible devient à la fois modeste et coquette, quand elle +désire de plaire. + +L'heure du rendez-vous sonna. La marquise sentit la nécessité de +cacher son trouble sous un air d'occupation. Elle se mit à son métier +de broderie. Rosine annonça M. le général de Lamerville. + +Je serai toute ma vie reconnaissant, mesdames, dit le général, de la +faveur que vous m'accordez. Je craignais que l'espèce de frayeur que +vous avez eue ce matin ne vous devînt nuisible.--Cet intérêt est +très-flatteur, balbutia la marquise.--Je ne me suis pas trompé, il n'y +a qu'une voix comme celle-là dans le monde, s'écria le général. Anaïs +feignit de ne pas entendre, et continua de broder. Cette seconde +rencontre, ajouta-t-il, est plus heureuse que la première; une foule +importune ne viendra point la troubler; un masque envieux ne me dérobe +pas ces traits charmans. (Regardant Amélie). Je ne vois ici que +des objets aimables; mais je ne me dissimule pas que je suis +environné de dangers.--Un homme comme vous ne doit en redouter +aucun, répondit Amélie.--Je ne suis pas invulnérable.--Comptez-vous +rester long-temps aux eaux, Monsieur, demanda la marquise.--Je +voudrais ne plus les quitter.--Elles vous font du bien?--Je commence +à croire qu'elles sont merveilleuses.--Mon médecin me les a beaucoup +vantées.--Est-ce pour une affection nerveuse que vous êtes venue les +prendre?--Précisément.--Dans ce cas, les promenades à cheval sont +utiles: si vous vouliez en essayer, j'ai une jument très-docile dont +je vous prierais de disposer.--Mille grâces, le cheval me fait peur; +je ne suis pas une Amazone.--Si vous aimez mieux courir en wiski, j'en +ai un à vos ordres.--Je préfère me promener à pied. + +Je ne suis pas heureux dans mes offres, je n'essuie que des refus.--On +dit qu'il y eut hier un concert chez une des personnes distinguées +de cette ville, y fûtes-vous, Monsieur, demanda madame de +Saint-Elme?--Oui, Madame.--Etait-il beau?--Assez brillant.--Les +femmes, demanda la marquise, étaient jolies, sans doute?--Beaucoup +moins que celles que je vois, répondit le général.--Vous aimez la +musique, Monsieur, demanda madame de Saint-Elme?--A la folie.--Ai-je +l'avantage de partager ce goût avec vous, Mesdames? Mon amie, répondit +madame de Saint-Elme, a un si beau talent sur la harpe, qu'elle m'a +rendue mélomane.--Je conçois facilement, dit le général, qu'il naisse +des accords célestes sous une main divine.--C'est trop de flatteries. +Songez, Monsieur, observa la marquise, que nous ne sommes pas au bal +de l'Opéra.--Je le sais, Madame, et je m'en félicite; mais le dois-je? +N'avais-je pas raison de présumer que celui qui voulait conserver sa +liberté, ne devait pas vous voir.--Vous vous êtes bientôt remis de +votre blessure, Monsieur, dit la marquise.--Celle-là n'était pas +profonde, répondit le général: il en est, ajouta-t-il en jetant un +regard significatif sur Anaïs, il en est dont on ne doit pas guérir, +et qu'on se plaît pourtant à recevoir. On prétend que la société de +cette maison est agréable, dit madame de Saint-Elme.--Elle est fort +bien choisie, et ne laisserait rien à désirer si vous veniez +l'embellir, répondit M. de Lamerville; mais je n'ose vous en presser, +on a quelquefois des motifs de rester dans la solitude. + +On vint avertir le général qu'il était attendu par une estafette du +Ministre de la guerre. Il témoigna aux deux amies le regret qu'il +avait d'être contraint de les quitter, et obtint la permission de +renouveler sa visite. + +Eh bien! dit madame de Saint-Elme quand il fut parti, n'ai-je pas eu +raison de penser que M. de Lamerville n'avait besoin que de vous voir +pour se sentir entraîné vers vous par le plus doux penchant.--Ne nous +flattons pas encore; son ton était celui de la galanterie: il tient +peut-être le même langage à toutes les femmes.--Croyez-vous aussi +qu'il leur adresse les mêmes regards.--Oh! ses regards étaient +charmans; mais ne peuvent-ils pas être trompeurs? + +La marquise et la comtesse passèrent le reste de la soirée à +s'entretenir de M. de Lamerville. L'hôtesse, qui avait appris que le +général avait fait une attention particulière aux dames qu'elle avait +assez mal accueillies, se repentit de sa conduite, et vint les prier, +dans les termes les plus humbles, de disposer de tout ce qui était +dans son hôtel: elle leur vanta la réunion qui se tenait dans la salle +de compagnie, et les pria de l'honorer de leur présence. Le soupçon +qu'Amador montrait sur leur retraite, les avait déjà décidées à en +sortir. Elles reçurent, avec noblesse et bonté, la proposition et les +excuses de leur hôtesse, et lui laissèrent espérer qu'elles se +joindraient dorénavant à la société du soir. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +Le lendemain matin le général envoya savoir des nouvelles des dames, +et leur fit demander à quelle heure elles seraient visibles. Elles +répondirent qu'elles ne pourraient le recevoir de la journée, mais +qu'elles le verraient au sallon. Amador avait passé une partie de la +nuit à rêver à la marquise. Aucune femme ne lui avait encore semblé +réunir tant de charmes. Quelques mots sortis de sa bouche avaient +suffi pour le convaincre qu'elle avait infiniment d'esprit. Le +mystère dont elle s'entourait excitait sa curiosité, sans lui faire +naître le plus léger doute sur sa vertu: tout dans elle annonçait une +naissance distinguée, et la montrait, sous tous les rapports, digne de +lui plaire; mais était-elle libre? C'est ce dont il comptait +s'informer adroitement dans le premier entretien qu'il pourrait +obtenir. Il fut chagrin du retard apporté à ses voeux, et chaque heure +qui s'écoula jusqu'au soir, lui parut d'une lenteur insupportable. + +Anaïs trouva le temps moins long. L'amour n'a pas le même caractère +chez les deux sexes. L'homme veut surtout jouir, la femme veut surtout +espérer: l'un ne contient qu'avec effort l'aveu de sa flamme, l'autre +ne le laisse échapper que malgré soi; l'un s'abandonne avec ivresse à +ses transports: il croit ne pouvoir jamais les faire assez éclater; ce +n'est qu'en tremblant que l'autre découvre une partie des siens à +celui qui les fait naître: il se mêle pour la femme, au bonheur +d'aimer, une sorte de confusion qui l'empêche de le goûter dans toute +sa plénitude, en présence de son amant; aussi arrive-t-il qu'elle +retarde quelquefois le moment de le voir, ou avance celui de le +quitter, pour être davantage à lui. Seule, elle se répète mille fois, +avec délices, ce qu'elle oserait à peine entendre, ce qu'elle oserait +encore moins dire. L'homme qui règne sur le coeur d'une femme +délicate, ne sait jamais jusqu'à quel point il est aimé. + +Le général était depuis long-temps dans le lieu du rendez-vous +commun, où il ne prenait, contre son ordinaire, que peu de part à la +conversation, quand la marquise et la comtesse entrèrent. + +Amélie avait plus de jeunesse et d'éclat qu'Anaïs; mais cette dernière +possédait, au suprême degré, ce je ne sais quoi, aimant des ames, que +personne n'a su définir, mais qui nous attire d'abord. Tous les yeux +se dirigèrent au même instant sur elle; toutes les bouches s'ouvrirent +pour prononcer la même exclamation. Amador courut vers elle, et la +conduisit s'asseoir, en se plaignant avec grâce de ce que sa porte +lui avait été défendue. J'espère, dit un peintre aux hommes qui +étaient venus faire cercle autour de la marquise, j'espère que vous +serez maintenant de mon avis sur les traits dont se compose la beauté +la plus touchante. Un oui unanime se fit entendre. J'avais tort, dit +le général à voix basse à la marquise, de désirer de vous rencontrer +ici. Je ne devais gagner à cela que des rivaux. + +Quand on eut cédé au premier élan d'admiration que l'aspect de la +marquise avait causé, il s'entama une discussion littéraire. Anaïs, +qui craignait, en s'y mêlant, de se décéler, accepta une carte de +whist. M. de Lamerville s'arrangea pour être son partenaire. Plus +occupé de la marquise que de son jeu, il fit beaucoup de fautes; mais +Anaïs ne lui en reprocha aucune. + +Il chercha inutilement, après la partie, le moyen d'avoir un instant +de conversation particulière avec la marquise. Le peintre s'était +rapproché d'elle, et ne la quitta plus: lorsqu'elle se retira, il lui +offrit sa main pour la reconduire jusqu'à la porte de son appartement. +Amador présenta la sienne à madame de Saint-Elme, en adressant un +regard chagrin à la marquise: elle comprit tout ce que ce regard +signifiait, et sut bon gré au peintre d'avoir été importun. + +Quand le général fut retiré chez lui, il demanda à son +valet-de-chambre s'il avait appris quelque chose de relatif à ses +voisines. Oui, Monsieur: la plus jeune est mariée à un homme de +condition; l'autre est veuve.--De qui?--Je n'ai pu le savoir; +mademoiselle Rosine ne parle pas plus qu'une muraille: tout ce que +j'ai tiré d'elle, c'est ce que je viens de vous apprendre; mais ce +qui, je crois, vous fera plaisir, c'est qu'à force d'adresse je suis +parvenu à m'assurer de l'endroit où ces dames vont se promener chaque +fois qu'elles sortent. M. de Lamerville, satisfait de cette dernière +découverte, se proposa de la mettre à profit dès qu'il en trouverait +l'occasion. Elle se présenta le lendemain. + +Anaïs s'était levée avec une gaîté charmante; les souvenirs de la +veille lui faisaient trouver le jour plus beau que de coutume. Elle se +sentit le besoin d'en aller jouir au-dehors, prit à la hâte un léger +déjeûner, et sortit, accompagnée de la comtesse. + +M. de Lamerville le sut, et se rendit au lieu indiqué par son +valet-de-chambre. Il aborda les dames au moment où elles causaient de +lui avec chaleur. La marquise jeta un cri. Il s'excusa de l'avoir +surprise, et l'invita, ainsi que sa compagne, à venir visiter un petit +bois qui n'était pas éloigné. Elles y consentirent. Elles s'y +promenaient depuis environ une heure, et se préparaient à le quitter, +quand elles entendirent une flûte et une clarinette qui exécutaient +le duo de Roland. Cette galanterie du général flatta infiniment les +dames; elles regardèrent de tous côtés, sans apercevoir personne. +Anaïs, ravie, ne savait si elle devait en croire son oreille. Ce bois +est-il enchanté, demanda la comtesse?--Oui, depuis quelques momens, +répondit le général. + +La musique cessa, l'entretien le plus intéressant la suivit. La +marquise, appuyée sur le bras de son amant, s'étonnait des charmes +nouveaux qu'elle trouvait à la nature. Un frémissement délicieux +agitait en secret tout son être. Le battement précipité de son coeur +la forçait quelquefois à ralentir son pas. Si le bonheur dont je +jouis n'est qu'un rêve, pensa-t-elle, puissai-je mourir avant que de +me réveiller! + +Cette douce matinée fut suivie d'une douce soirée. Anaïs descendit au +sallon, belle d'amour et d'espérance. Son arrivée produisit une +sensation plus vive encore que la veille. Amador, cette fois, se +sentit plus orgueilleux que jaloux des hommages qu'elle recevait: il +avait deviné que le sien pourrait lui plaire. Il s'assit auprès +d'elle, et lui dit: Je n'oublierai de long-temps la promenade du +matin.--Ni moi non plus, répondit-elle. Ces mots ne lui furent pas +plutôt échappés, qu'elle en sentit toute la force. Elle crut en +affaiblir l'effet, en ajoutant: Ce que j'aime le plus au monde, c'est +la campagne. L'altération de sa voix, la rougeur subite dont ses joues +se couvrirent, prouvèrent à M. de Lamerville que cette dernière phrase +était une ruse de la pudeur: il s'applaudit en lui-même de son +triomphe. Pour l'assurer davantage, il eut l'air de l'ignorer, et +reprit: Puisque vous aimez la campagne, accordez-moi la faveur de vous +conduire demain dans un ermitage qui réunit tous les agrémens. Les +propriétaires sont absens, le concierge a beaucoup de complaisance +pour moi; il nous recevra à merveille: nous pourrions y passer la +journée, et nous procurer le plaisir de faire venir l'élite des +musiciens de cette ville.--Je me fais une fête de cette partie, dit +madame de Saint-Elme; certainement, marquise, vous ne la refuserez +pas. Anaïs ne répondit rien. Amador prit son silence pour un +consentement. Il l'en remercia d'une manière si aimable, qu'elle ne se +trouva point le courage de ne pas mériter sa reconnaissance. + + + + +CHAPITRE IX. + + +Le lendemain, de bonne heure, M. de Lamerville vint chercher les dames +dans un élégant wiski. Quoique la marquise craignît cette voiture, +elle y monta sans inquiétude. Pouvait-elle redouter quelqu'accident, +lorsqu'Amador était son conducteur? Après avoir fait environ trois +lieues, on arriva dans une vallée, dont l'aspect admirable rappelait à +la marquise les séduisantes descriptions que les poëtes ont faites de +celle de Tempé. Elle montra l'envie de traverser à pied ces beaux +lieux. Amador et madame de Saint-Elme se prêtèrent à son désir: tous +trois gagnèrent, à pas lents, l'ermitage, où un excellent déjeûner les +attendait. + +Il est peu de plaisirs qui surpassent celui qu'on goûte dans le +premier voyage ou dans le premier repas qu'on fait à côté de l'objet +qu'on aime; il semble qu'on en prenne possession. M. de Lamerville et +la marquise étaient dans le ravissement. Tout devenait pour eux un +sujet d'éloge. Ces fruits ont un goût exquis, disait l'un; le parfum +de ces fleurs est divin, disait l'autre: cependant ces fruits, ces +fleurs n'avaient rien d'extraordinaire; mais ils les respiraient, les +savouraient ensemble, et l'Amour est un enchanteur, qui sait donner le +plus grand prix aux moindres choses. + +Après le déjeûner, M. de Lamerville conduisit les dames dans une +longue allée de lilas, de chèvrefeuille, de jasmin et d'épine-rose. +Cette allée était bordée par un bras de rivière qui portait bateau; +au-delà s'étendaient, d'un côté, des prairies artificielles; de +l'autre, une grande route qui, aboutissant à plusieurs campagnes +superbes, se trouvait si continuellement garnie de voitures, qu'elle +ressemblait à un boulevart. Tandis que madame de Saint-Elme s'arrêta +pour considérer ce rare point de vue, les amans s'avancèrent sous un +bosquet qui était taillé de manière qu'on jouissait à la fois de +l'ombrage et de la perspective la plus étendue et la plus pittoresque. +Cette retraite est un véritable Eden, s'écria la marquise. J'ai +quelquefois songé qu'il y manquait une Eve, répondit Amador, +aujourd'hui je n'y désire rien.--Vous visitez souvent ce lieu, à ce +qu'il paraît?--Très-souvent: il m'est cher à plus d'un titre; j'y ai +passé les plus belles années de ma jeunesse.--Auprès d'une amie, +peut-être.--De l'amie la plus tendre.--Une palpitation violente +souleva le sein d'Anaïs; Amador ajouta: Hélène (c'est le nom de cette +amie) me fut destinée pour épouse: son grand-père était lié, depuis +l'enfance, avec mon oncle chéri, le duc de Lamerville. Ces deux +respectables vieillards se flattaient de resserrer encore leurs noeuds +par notre hymen. Hélène était jolie, spirituelle; j'avais vingt ans +quand je la connus: à cet âge on ne voit guère aucune femme avec +indifférence; on s'abuse sur le trouble que sa présence fait naître, +on le prend pour de l'amour; je crus en avoir pour Hélène, et je me +disposais à former une union imprudente, quand celle qui devait en +être la victime eut assez de confiance en moi pour m'avouer que son +coeur était engagé sans retour. Elle cachait avec soin sa passion à +son aïeul, dont elle redoutait la colère. Je ne craignais pas celle +de mon oncle, il me portait trop d'affection pour ne pas sacrifier, +sans balancer, ses désirs aux miens. J'eus l'air de refuser la main +d'Hélène, elle épousa son amant. Peu de temps après, elle acheta cette +habitation, où elle restait une partie de l'année; je l'y suivis trois +printemps de suite. Cette femme charmante était devenue une soeur pour +moi; la plus étroite intimité existait entre nous; il n'était pas un +secret qui ne nous fût commun. Combien de fois ce bosquet n'a-t-il pas +été le témoin de nos mutuelles confidences! Combien de fois ne lui +ai-je pas juré qu'elle serait la première personne aux regards de +laquelle j'offrirais la femme dont je souhaiterais de faire ma +compagne. Le sort a détruit mes projets; tu ne la verras point, bonne +Hélène, celle qui fixera mes voeux, mais ton asyle favori recevra du +moins ses pas. Auriez-vous eu le malheur d'avoir à pleurer la mort de +cette dame, demanda Anaïs? Heureusement non; mais elle n'en est pas +moins perdue pour moi; elle est établie pour toujours à Londres. + +Quel dommage que Léon ne soit pas ici! s'écria madame de Saint-Elme en +s'approchant, il nous déclamerait le magnifique épisode des +Géorgiques. Combien ne serait-il pas agréable d'entendre un bel +ouvrage dans ce beau lieu! J'ai, dans ma poche, un volume de la +meilleure traduction du _Paradis perdu_, dit le général; voulez-vous +que je vous en lise quelques passages? La proposition fut accueillie, +un siége de verdure reçut les dames. M. de Lamerville s'assit à leurs +pieds, et leur lut le chant des Amours. La comtesse l'interrompait par +de fréquens applaudissemens; il dirigeait alors ses regards sur Anaïs, +et répétait, d'une voix émue, la phrase qui répondait le mieux à sa +pensée. Quant à la marquise, elle restait comme anéantie sous le poids +des plus enivrantes sensations. Au moment du cantique nuptial, ses +yeux se mouillèrent de douces larmes. Cette lecture aurait-elle +réveillé en vous des souvenirs trop tendres, lui demanda M. de +Lamerville avec inquiétude?--Non, répliqua-t-elle, mon émotion ne naît +que du charme de cet instant. Il est céleste, prononça M. de +Lamerville, d'une voix passionnée; les délices décrites par Milton +n'approchaient pas des pures voluptés qui pénètrent mon ame. Vraiment, +dit la comtesse en riant, je ne suis pas étonnée que les poëtes +cherchent l'ombrage, il est favorable à l'enthousiasme. + +Le concierge vint avertir que le dîner était prêt. On se mit en chemin +pour rejoindre la maison. M. de Lamerville osa presser plus d'une +fois le joli bras qu'il tenait sous le sien; mais Anaïs, craignant +d'avoir trop laissé paraître sa tendresse, ne put cacher son trouble. + +M. de Lamerville parvint à rendre le calme à la marquise, par le soin +délicat qu'il prit d'entamer, à table, un entretien qui fit diversion. +Il préférait déjà Anaïs à lui: sa retenue le prouva mieux que +n'auraient fait ses transports. + +On alla le soir se promener sur l'eau; une sérénade charmante se fit +entendre du bosquet voisin. Anaïs, que la conduite de son amant avait +réconciliée avec elle-même, se livra sans crainte à ce nouveau +plaisir. On retourna fort tard à la ville, et l'on se sépara sans se +quitter. On n'est jamais absent de ce qu'on aime. + + + + +CHAPITRE X. + + +La confiance s'établit vîte en amour. M. de Lamerville et la marquise +furent bientôt très-liés. Amador jouait bien de la flûte; il venait +faire, tous les matins, de la musique avec Anaïs, et souvent le +prétexte d'une lecture le ramenait, le soir: il ne paraissait plus +dans la salle de compagnie, qu'aux heures où les dames y descendaient. +Il s'applaudissait, chaque jour, du refus qu'il avait fait de madame +de Simiane. Quelle différence! disait-il, entre cette femme douce, +simple, modeste, qui conserve les goûts de son sexe, à la femme qui a +la folle vanité de rivaliser avec la nôtre. Quel charme ne trouvai-je +pas à faire sentir les beautés de nos grands écrivains, à madame de +Senneterre, comme je jouis de son étonnement, lorsque je lui découvre +toutes les richesses de cette mine féconde, où l'on peut fouiller sans +cesse sans jamais l'épuiser. L'admiration que madame de Senneterre +éprouve pour nos illustres auteurs, est mon ouvrage. Est-ce madame de +Simiane qui daignerait former son opinion sur la mienne? Est-ce elle +qui n'aurait pas encore aimé? Est-ce elle, enfin, qui se contenterait +de l'hommage d'un seul homme? Non, certainement. Ainsi les +préventions de M. de Lamerville contre la marquise, s'accroissaient +encore de l'amour qu'elle lui avait inspiré. + +Amador se répétait continuellement qu'Anaïs était la seule femme qui +pût le rendre heureux; mais il voulait, avant de lui déclarer ses +vues, percer le mystère qui l'entourait; il pensa que la marche la +plus sûre et la plus franche était de s'ouvrir de ses desseins à +madame de Saint-Elme, et se résolut de le faire. + +Un soir, qu'il s'était rendu au sallon, et cherchait l'occasion de +causer à part avec Amélie, l'hôtesse introduisit dans le cercle la +veuve d'un président. Cette dame, qui comptait au moins cinquante ans, +ne paraissait pas avoir été dépourvue de beauté; mais elle l'était +totalement de grâces. Elle fit un léger salut aux dames, s'approcha +d'un groupe d'hommes qui dissertait sur la politique, et interrompit +leur conversation pour leur demander s'ils avaient lu l'impertinente +brochure qui venait de paraître? De quoi traite-t-elle, Madame? dit +l'un d'eux.--C'est une diatribe contre les femmes.--L'auteur n'est +sûrement pas Français, observa M. de Lamerville.--A son style, qui +pèche la plupart du temps contre les règles que prescrit la grammaire, +et surtout au ton insultant qu'il prend envers nous, j'aurais cru +qu'il était pour le moins un Hottentot, s'il ne nous apprenait dans sa +Préface qu'il est né à Paris.--Ce ridicule écrivain vous +défendrait-il, par hasard, l'amour? demanda un jeune homme.--Non, +Monsieur; il nous fait la grâce de nous le permettre, dit la +Présidente en minaudant; mais il nous défend la gloire; il veut que +nous demeurions étrangères à la culture des beaux-arts; il nous refuse +tous les talens, même celui d'écrire.--Et Madame est auteur?--Pas +encore; mais je travaille à me rendre digne de ce titre. Je possède +maintenant le latin à un degré si supérieur, que je suis en état de +tenir tête dans cette langue au plus savant professeur de rhétorique. +Je sais mon Juvénal en entier, et mon premier ouvrage sera une longue +et sanglante satire contre nos détracteurs. Votre sexe est plutôt fait +pour le madrigal, observa M. de Lamerville. Monsieur, à ce que je +vois, est de la secte de ceux qui ne veulent pas que nous ayions du +génie, et qui nous condamnent à plaire éternellement.--Serait-ce un si +mauvais partage?--Plaire est agréable, sans doute; mais plaire ne +suffit pas; d'ailleurs, quoique vous en puissiez dire, on n'aime que +rarement une femme qui n'a aucun savoir. Que voulez-vous faire, je +vous prie, d'une jolie poupée qui ne vous entretiendra que de bals, de +pompons, ou d'une insipide ménagère qui vous fatiguera de détails +domestiques.--Je ne voudrais pour ma compagne ni de ces femmes, ni +d'une femme bel-esprit.--Et laquelle choisirez-vous?--Celle qui aura +plus de grâces encore que de beauté, quelque peu de coquetterie et +beaucoup de candeur; celle qui possédera assez d'esprit naturel et +assez d'instruction pour me charmer et me comprendre; celle dont les +vertus modestes et la bonté constante seront les premiers apanages. Ce +portrait est séduisant, observa un prétendu philosophe; mais où +rencontrer le modèle? On le cherche long-temps; mais on le trouve +enfin, répondit Amador en jetant un regard expressif sur la marquise. +Elle baissa les yeux, étouffa un soupir, et songea à sa mère. +Croyez-vous, Monsieur, dit la Présidente à M. de Lamerville, qu'il +soit impossible qu'une femme de lettres possède les qualités que vous +venez de peindre? Je fais plus que de le croire, j'en suis certain. +Celle qui a l'ambition de devenir célèbre, a plus d'orgueil que de +sensibilité.--Ainsi, vous proscrivez les Sapho, les Corinne, les +Deshoulières, les Lafayette, les Riccoboni?--Je ne les proscris point, +je leur offre le tribut qu'elles ont souhaité; je les admire; mais je +ne serais jamais l'amant, encore moins l'époux de celle qui marcherait +sur leurs traces.--Je donnerais cent louis, s'écria la Présidente, +pour que vous portassiez les fers de quelque Muse! Cela serait +plaisant, dit le peintre. On a vu des choses aussi extraordinaires, +observa le jeune homme. Celle-là ne se verra point, répliqua M. de +Lamerville. Anaïs sentit son sang se glacer dans ses veines. Ne +pourrait-il pas arriver, reprit la Présidente, que vous devinssiez +amoureux, malgré vous, d'une femme qui serait chargée du crime affreux +d'enchanter l'univers par ses écrits?--Je ne le crains pas, mon coeur +ne m'appartient plus; mais si au lieu d'avoir fait le choix dont je +m'applaudis, j'avais eu le malheur de prendre, sans le vouloir, de +l'amour pour une de ces femmes avides de renommée, je fuirais jusqu'au +bout du monde plutôt que de céder à mon penchant.--Cela est trop fort, +prononça Anaïs. Beaucoup trop fort, dit le peintre: je ne vois rien +de fâcheux à s'abandonner au sentiment que vous inspire une femme +célèbre. De bonne foi, général, ajouta-t-il en désignant la marquise, +croyez-vous qu'une auréole de gloire gâterait ce joli front?--Son +éclat serait moins touchant, répondit M. de Lamerville. Injuste +prévention! s'écria madame de Saint-Elme. Très-injuste, dit le jeune +homme. Quant à moi, je suis fou des talens. Si je les aime dans mon +sexe, je les idolâtre dans l'autre; ils sont à mes yeux le plus +puissant et le plus solide des attraits. Les productions littéraires +des femmes ont une grâce, une délicatesse que nous tenterions en vain +d'imiter; elles font le charme de mes loisirs, et j'avoue que je +serais homme à devenir éperduement amoureux d'une femme, seulement +parce qu'elle serait auteur. Vous voyez, Monsieur, dit la Présidente à +M. de Lamerville, en rajustant le noeud de son fichu, vous voyez que +tout le monde n'est pas de votre opinion.--La mienne est du moins +celle du plus grand nombre.--Oh! cela est loin d'être prouvé; mille +exemples attestent le contraire. De tous temps les femmes à réputation +ont enchaîné sous leurs lois une foule d'amans.--Dites d'adorateurs, +Madame. Il est, je le sais, des hommes vains et nuls, qui, brûlant de +faire parler d'eux à quelque titre que ce soit, se proclament les +esclaves de ces femmes présomptueuses. C'est un culte que l'orgueil +rend à la vanité, et l'on ose traiter cela de sentiment! l'on profane +ainsi ce mot sacré! Mais dans ce siècle on veut voir partout de +l'amour; il n'est presque nulle part. Vraiment, reprit la Présidente, +d'un ton ironique, Monsieur emploie tant d'art et d'éloquence à +soutenir son systême, que je tremble qu'on ne l'adopte. En effet, il +est simple de croire que l'esprit est sottise, et que le sacrifice +qu'on veut faire à une femme de son rang, de ses richesses, du séjour +de sa patrie, n'est point une marque d'amour.--Je n'ai point tenu ce +langage.--N'avez-vous pas nié que l'on pût ressentir une grande +passion pour une femme supérieure?--Je nie que ce que vous appelez +une femme supérieure soit faite pour inspirer une tendresse +véritable.--Voilà, Monsieur, ce qui s'appelle s'abuser étrangement. Un +grand nombre de faits dément votre assertion.--Bon, ce sont de vrais +contes!--Des contes! tout le monde sait qu'il y a peu de mois encore, +un prince allemand, dont cent aïeux illustres et une fortune immense +sont le moindre des titres, brigua la main de madame de Simiane.--Une +ivresse passagère l'aveuglait; je le répète, ces femmes-là ne peuvent +ni donner ni recevoir le bonheur: elles subjuguent quelquefois, jamais +elles n'attachent, et dans le dévouement extrême qu'on se plaît à +faire éclater pour elle, la tête est tout, le coeur n'est rien; mais +elles n'y regardent pas de si près: l'article important pour elles est +de faire du bruit. Général, dit d'un ton grave un vieillard qui ne +s'était pas encore mêlé à la conversation, madame de Simiane honore +autant son sexe par ses moeurs, qu'elle honore les lettres par ses +ouvrages; et son nom, permettez-moi de vous le faire observer, ne doit +se prononcer qu'avec respect. Je ne prétends pas attaquer le caractère +de madame de Simiane, répondit M. de Lamerville; mais en dédaignant +l'estimable obscurité qui doit être le partage de son sexe, elle m'a +donné le droit de la juger sévèrement.--Eh! que savez-vous, reprit +le vieillard avec feu, que savez-vous si ce noble tort que vous +lui reprochez ne l'a point préservée de torts plus condamnables? +Que savez-vous s'il n'est pas le principe de ses éminentes +vertus?--Connaîtriez-vous madame de Simiane, demanda madame de +Saint-Elme avec vivacité, au vieillard.--Je n'ai point cet honneur, +mais je sais des traits d'elle qui me la font chérir. Son ame, +d'ailleurs, se révèle dans ses écrits. C'est risquer beaucoup que de +juger quelqu'un sur ses écrits, observa un partisan de Lavater; quant +à moi, je n'en crois que la figure. On assure que celle de madame de +Simiane est des plus séduisantes, dit le jeune homme. On me l'a +extrêmement vantée, dit le peintre; je n'ai pu, malgré tous mes +désirs, en juger par moi-même. On m'a montré une fois la marquise au +spectacle: je cherchai à m'approcher d'elle au moment où elle en +sortait. Je ne pus y réussir, une foule curieuse assiégeait ses pas. +Elle ne paraît dans aucun lieu sans être soudain entourée d'un essaim +d'admirateurs.--Heureuse! heureuse femme! s'écria la Présidente, sa +marche est toujours un triomphe. Ce triomphe est peu digne d'envie, +répondit d'un ton dédaigneux M. de Lamerville; la femme la plus +estimable est celle dont on parle le moins. N'êtes-vous pas de mon +avis, Madame, demanda-t-il à la marquise? + +L'amour avait eu assez d'empire sur Anaïs pour qu'elle eût souffert +jusque-là en silence des discours qui la blessaient; mais ces +dernières paroles du général ne laissèrent de place dans son ame qu'au +ressentiment; il lui sembla qu'elle ne pouvait les pardonner, sans +faire un outrage à la mémoire de M. de Crécy; et d'un ton à la fois +sensible et ferme, elle répliqua: Oui, madame de Simiane mérite le +blâme, elle le mérite pour s'être écartée de la route qui lui fut +tracée par un cher et respectable guide. Elle le mérite pour avoir +embrassé, nourri la plus funeste illusion. Sa faute fut affreuse, sa +punition sera plus affreuse encore.--De quoi voulez-vous, je vous +prie, qu'on la punisse, demanda la Présidente? De sa gloire, +apparemment, répondit le vieillard avec véhémence?--Sa gloire! sa +gloire! elle est obscurcie, s'écria la marquise.--Obscurcie? reprit la +Présidente, en voici bien d'un autre! Elle s'accroît chaque jour: la +jalousie seule, l'odieuse jalousie pourrait le contester. Madame ne +saurait être jalouse de personne, répondit le général d'un ton +imposant. Le vieillard, en colère, proféra entre ses dents quelques +mots qui ne furent pas entendus. Eh! mon dieu, dit Amélie avec +impatience, laissons cet entretien. Oui, laissons-le, répondit la +marquise; mais ne l'oublions pas. + +La comtesse avait tremblé que le transport imprudent de la marquise ne +l'eût trahie; mais M. de Lamerville n'en tira aucune autre +conséquence, sinon qu'elle connaissait quelques particularités qui +n'étaient pas avantageuses à madame de Simiane. Ces femmes à talent, +dit-il tout bas à la marquise, deviennent tôt ou tard les héroïnes de +quelques aventures plus ou moins répréhensibles, et je gagerais, en +dépit du pompeux éloge qu'on vient de nous faire de madame de Simiane, +que sa conduite n'est pas entièrement irréprochable. L'indignation se +peignit dans les traits d'Anaïs; un éclat allait la compromettre; la +comtesse s'en aperçut: sortons, lui dit-elle, mon amie, sortons, je me +sens très-indisposée. + +M. de Lamerville voulait accompagner les dames jusque chez elles; la +comtesse le pria de les laisser, sous le prétexte d'avoir besoin de +repos. + + + + +CHAPITRE XI. + + +Dès que les amies furent seules, madame de Simiane s'écria: Je veux +partir demain avant le point du jour.--Partir? y songez-vous?--Je veux +partir; je ne veux plus le voir.--Vous l'aimez, il vous adore; la +perspective la plus heureuse s'offre à vous. Encore quelques momens, +et vous devenez l'arbitre du destin d'Amador. Il me fait un crime de +mes succès, ajouta-t-elle avec un sourire amer. + +Le préjugé a ravi sa foi à madame de Simiane, mais l'amour la lui +assure. L'amour, l'invincible amour triomphe de tout. N'en doutez pas, +mon amie, vous verrez M. de Lamerville abjurer son erreur à vos +pieds.--M. de Lamerville aux pieds de madame de Simiane! Lui? Ah! ma +chère! que vous jugez mal de ce caractère impérieux, inflexible; mon +seul nom suffira pour changer sa tendresse en haine; vous le verrez +attribuer à l'artifice ce qui fut le résultat d'un amour pur et vrai; +et s'il était possible qu'il m'aimât encore après la fâcheuse +découverte qui ne peut manquer d'avoir lieu; si, malgré ses efforts, +il ne pouvait parvenir à vaincre sa passion pour moi, je n'ai que trop +lu dans l'ame de cet homme si fier: inébranlable dans ses +préventions, qu'il croit être des principes, il ne me confierait pas +pour cela le soin de son bonheur. Oui, j'en suis certaine, il +préférerait mourir plutôt que de me donner le titre de son épouse. Eh +bien! moi aussi, je suis fière, je dois l'être, je dois aussi savoir +mourir, et je pars.--Ce départ, semblable à une fuite, pourrait faire +prendre une opinion défavorable de vous à M. de Lamerville; +calmez-vous, ne précipitez rien, je vous en conjure au nom du ciel, au +nom de votre père.--Mon père (répliqua madame de Simiane dans le plus +grand désordre)! mon père! c'est lui, lui surtout, qui m'ordonne de ne +pas rester ici un instant de plus. Ne voyez-vous pas son ombre +irritée qui me poursuit? ne l'entendez-vous pas m'accuser du peu de +soin que j'ai pris de ma gloire? Quel fruit ai-je retiré des +préceptes, des exemples de ce bon père? Pourquoi ai-je quitté le +paisible séjour où reposent ses cendres? Ah! je ne devais pas +m'éloigner de sa tombe, mon unique refuge. Je devais la tenir +embrassée jour et nuit; là, je devais braver les feux d'un trop fatal +amour! Là je devais périr avant que de m'être abaissée à venir mendier +l'hommage d'un coeur dédaigneux. + +Rosine entra pour remettre une lettre à la comtesse; cette lettre +était de M. de Saint-Elme: il instruisait sa femme qu'il profitait de +son absence pour accompagner sa mère chez une de ses parentes, qui +demeurait à Sens, et que Mr. D.... était parti pour la Touraine, où il +avait à renouveler les baux des fermiers de feu M. de Lamerville. + +Cette lettre fortifia Anaïs dans sa résolution. Si vous pouviez vous +décider, dit-elle à la comtesse, à vivre tête-à-tête avec moi, +jusqu'au retour du comte, nous n'irions ni à Paris ni à Villemonble. +J'ai besoin d'habiter quelque temps un lieu qui ne me rappelle aucun +souvenir: il faut que je m'arrache à moi-même. La solitude où j'ai +rencontré M. de Saint-Elme, convient à la situation de mon esprit. Je +suis inconnue aux domestiques qu'il y a laissés; je m'y rendrais avec +vous et Rosine, je garderais le nom de Senneterre; je ne veux +reprendre le mien que lorsque je me sentirai la force de lui rendre +son ancien lustre. J'attendrai ce moment dans la retraite où +Saint-Elme a recouvré sa raison. Si je n'y retrouve pas bientôt la +paix, j'y trouverai bientôt la mort. + +La comtesse ayant fait en vain de nouvelles tentatives pour dissuader +Anaïs de son projet, cessa de s'y opposer. Elle régla ses comptes avec +l'hôtesse; Rosine emballa les effets des dames, et elles avaient fait +six lieues de poste avant qu'aucun locataire de l'hôtel ne fût levé. + + + + +CHAPITRE XII. + + +A son réveil, M. de Lamerville dit à son valet-de-chambre d'aller +s'informer si madame de Saint-Elme était remise de son indisposition. +Il paraît qu'elle n'était pas grave, répondit le valet-de-chambre; +madame la Comtesse ne s'est pas couchée, et le jour n'avait point +encore paru qu'elle était partie. Partie! par où? comment?--Elle est +partie en poste.--Où est-elle allée? C'est un mystère.--Et la marquise +l'a-t-elle suivie?--Oui, Monsieur.--Elles n'ont pas laissé un mot +pour moi?--Pas un mot.--C'est inconcevable!--Très-inconcevable.--Eh! +sait-on les motifs de ce brusque départ?--On ne sait rien, si ce n'est +que madame la Comtesse a reçu hier au soir une lettre de Paris.--Des +affaires pressantes les auront rappelées; mais ne pas écrire un mot de +politesse!--En vérité, Monsieur, je crains que ces Dames ne soient pas +ce que vous avez cru.--Que veux-tu dire?--Elles n'étaient recommandées +à personne; leur manière de vivre paraissait singulière; ne +pourraient-elles pas être quelque peu intrigantes?--Tu n'es qu'un sot, +dit le général en colère, laisse-moi. Le valet-de-chambre sortit, +sans se permettre la moindre réplique. + +Monsieur de Lamerville était si loin d'imaginer la vérité, qu'il ne +songea pas même à ce qui s'était passé la veille. Plus il +réfléchissait à la conduite de la marquise, moins elle lui paraissait +naturelle. Le propos de son valet-de-chambre lui avait fait quelque +impression. Que devait être cette femme qui avait reçu ses soins, +cette femme dont les prévenances, le trouble, les regards lui avaient +dit tant de fois je vous aime, et qui s'éloignait de lui d'une façon +si étrange? Serait-ce, en effet, une intrigante qui aurait formé des +desseins sur lui? Mais alors elle ne s'en serait pas ainsi séparé. +Serait-ce une coquette qui s'était fait un malicieux plaisir de se +jouer de sa tendresse? Cela n'était pas possible. Anaïs paraissait si +franche! si tendre! si modeste! tout parlait en sa faveur. Il se +perdait dans ses conjectures, quand son hôtesse entra chez lui. + +Pardonnez-moi, général, dit-elle, si je vous interromps; mais en +visitant l'appartement de mesdames de Senneterre et de Saint-Elme, +j'ai trouvé un carton de dessins qu'elles y ont oublié. Comme j'ignore +l'adresse où je pourrais le leur faire passer, et que je vous crois +mieux instruit que moi, je viens vous le remettre. C'est bon, je m'en +charge, dit monsieur de Lamerville. + +L'hôtesse sortit; il ouvrit le carton, et ne fut pas moins surpris que +charmé, d'y voir un portrait fait au crayon, qui avait avec lui une +ressemblance parfaite. Ce témoignage irrécusable de l'amour d'Anaïs +fit, sur-le-champ, évanouir tous ses doutes. Il se rappela le premier +soupçon que la vie solitaire qu'elle menait lui avait fait concevoir, +et se persuada qu'il était fondé. Quelque grand danger la menace, +pensa-t-il; elle a fui pour l'éviter. Ah! pourquoi ne s'est-elle pas +confiée à moi? Il sonna son valet-de-chambre, lui ordonna de courir à +flanc-étrier sur les traces des dames, et de s'arranger pour les +atteindre, sans pourtant compromettre leur sûreté: il lui enjoignit, +en outre, de l'instruire chaque jour de ce qu'il aurait appris. + +La cruelle agitation d'ame à laquelle madame de Simiane était livrée, +ne lui permettait pas de songer à prendre le moindre repos; elle +brûlait d'ailleurs de s'éloigner, le plus promptement possible, de +l'homme que désormais elle voulait haïr, se figurant qu'à mesure +qu'elle mettrait plus de distance entre elle et lui, son coeur +sentirait s'affaiblir cet amour dont elle s'indignait de ne s'être pas +encore affranchie. Dans cette idée, elle courut jour et nuit la poste, +ce qui fut cause que le valet-de-chambre de M. de Lamerville ne put +la joindre qu'à un quart de lieue de Vernon. + +Elle descendit de sa voiture dans cet endroit, laissa Rosine continuer +sa route jusqu'à la ville, et, suivie de la comtesse, s'enfonça vîte +dans un sentier qui conduisait à la solitude de M. de Saint-Elme. + +La marquise n'avait pas voulu se faire conduire à Vernon, où elle +était connue. Le valet-de-chambre attribua cette précaution à une +autre cause, et pour prouver son zèle au général, il repartit pour +Baden, aussitôt qu'il eut pris connaissance de la retraite des dames. + +Les détails que M. de Lamerville reçut de la bouche de son fidèle +serviteur, le confirmèrent dans l'opinion que la marquise avait de +puissans motifs de se cacher. La persécution dont il la crut victime +augmenta son amour. Le silence qu'elle avait gardé lui parut une +preuve de délicatesse; il sentit une joie généreuse de pouvoir lui +offrir la paix, la fortune, le bonheur, et partit en secret pour la +retrouver. + + + + +CHAPITRE XIII. + + +Les personnes exaltées sont capables de prendre des résolutions +extrêmes dans un moment d'enthousiasme ou de courroux, et de les +maintenir, quelque douleur qui leur en coûte, quand elles y croient +leur honneur attaché. Madame de Simiane pensait que le sien exigeait +qu'elle ne revît pas M. de Lamerville, et se félicitait d'une démarche +qui ne lui laissait aucun moyen de retour vers lui. Elle était +soutenue dans son pénible sacrifice par l'idée qu'il était un hommage +à la mémoire de son père, et aussi par l'espoir qu'elle n'en +souffrirait pas seule. Anaïs est aimée d'Amador, disait-elle; s'il me +coûte des pleurs, je lui coûte des regrets. Quand on ne peut jouir de +la félicité avec celui qu'on aime, c'est quelque chose d'imaginer +qu'on a des peines qui lui sont communes. + +La retraite profonde où vivait la marquise, ne lui procurait cependant +pas les avantages qu'elle s'était promis. L'image de son amant la +poursuivait sans relâche; le bosquet d'Hélène se présentait sans cesse +à sa mémoire. Un jour de bonheur que l'on dut à l'amour, suffit pour +faire le tourment du reste de la vie; rien n'égale la puissance de ses +souvenirs. Anaïs avait contre eux moins de force que de courage; +toutefois elle demeurait ferme dans le parti qu'elle avait adopté. Qui +ne craint pas la mort, est capable de tout; et quand on languit sous +le poids d'un amour malheureux, loin de la craindre, on la désire. La +marquise se faisait une idée presque agréable de la sienne. A mon +heure dernière, se disait-elle avec une joie douloureuse, je pourrai +révéler mon histoire à l'injuste Amador; il saura jusqu'à quel point +il m'a méconnue, offensée; il se reprochera mon trépas; peut-être +viendra-t-il quelquefois gémir sur mon tombeau; et moi, tranquille, +fortunée sous l'oeil de mon Dieu et de mon père, je m'applaudirai de +voir mon amant m'apporter le tribut de ses remords et de ses pleurs. + +Le pavillon où madame de Simiane avait autrefois entendu s'exhaler la +plainte de Saint-Elme, était l'endroit qu'elle occupait de préférence +à tout autre. Un jour qu'elle s'y abandonnait à ses rêveries +mélancoliques, elle fut distraite par le bruit d'une marche +précipitée: elle entr'ouvrit sa fenêtre, regarda dans le bois, et +aperçut un homme qui le traversait. La faible clarté que jetait le +crépuscule ne lui permit pas de distinguer sa figure; elle ne douta +point que ce ne fût Saint-Elme, qui ne pouvant plus supporter les +ennuis de l'absence, venait rejoindre sa femme. Heureuse Amélie, +pensa-t-elle, puisses-tu goûter long-temps les faveurs d'un amour +légitime! Quant à moi, celui que j'aime ne viendra jamais me causer +ainsi une douce surprise. Au même instant, Rosine entre, et s'écrie: +Madame, Madame, M. de Lamerville! Elle avait à peine prononcé ce nom, +que le général parut. + +Les divers sentimens que son aspect inattendu produisit dans l'ame +d'Anaïs, lui ravirent soudain l'usage de ses sens. Tandis que madame +de Saint-Elme et Rosine s'empressaient de la secourir, Amador, à +genoux devant elle, lui adressait les discours les plus tendres. Quand +elle reprit connaissance, elle ne vit pas sans une émotion profonde, +l'air inquiet et passionné de son amant, et le premier regard qu'elle +dirigea sur lui ne fut pas un regard de courroux; mais elle se rappela +bientôt le motif qu'elle avait eu de le fuir, et, d'un ton qu'elle +s'efforça de rendre sévère, lui demanda de quel droit il était venu la +chercher dans l'asile où elle voulait vivre ignorée. De quel droit? +répondit-il avec feu, du droit que me donne l'amour le plus vrai, le +plus pur, le plus fidèle. Dès long-temps mes soins ont dû vous +expliquer mes voeux; j'ai dû penser que vous ne les rejetteriez pas. +Et comment, le coeur rempli de cet espoir, aurais-je consenti à vous +perdre? Ah! si je n'ai pas couru plutôt sur vos traces, je n'ai été +retenu que par la prudence. Mais vous, femme adorée, vous qui seule +m'avez fait connaître tous les délices du sentiment; souveraine de mes +pensées, vous dont la voix, le regard, le silence même me commande, +comment avez-vous pu manquer de confiance en moi? comment avez-vous pu +m'abandonner ainsi? Chère et défiante Anaïs! croyez-moi, bannissez la +feinte, elle est désormais inutile, vous essayeriez en vain de me +cacher qui vous êtes, j'ai tout deviné; je puis tout réparer: daignez, +dès ce moment, voir en moi votre époux.--O ciel! serait-il vrai!.... +vous feriez le sacrifice? Quoi!.... Mme. de Simiane....--Ce nom +viendra-t-il sans cesse me troubler? répondit M. de Lamerville d'un +ton chagrin. Vous êtes instruite, je le vois, de mes rapports avec +madame de Simiane; mais vous ignorez où ils se sont bornés. Il raconta +à la marquise ce qu'elle ne savait que trop bien; puis ajouta: J'ai +satisfait, autant que je l'ai pu, aux dernières volontés de mon oncle, +en ne balançant point d'assurer son héritage à celle qui était devenue +ma rivale dans son coeur. Jugez combien je me félicite de m'être +affranchi d'un lien qui, d'après mes principes, n'aurait jamais pu me +rendre heureux, aujourd'hui que j'entrevois l'espoir de jouir de la +plus haute félicité à laquelle un homme puisse atteindre. Ne trompez +pas cet espoir, consentez à partager mon sort. + +La situation de la marquise était horrible; elle cacha sa tête dans +ses mains, et balbutia d'une voix entrecoupée par des sanglots: Mon +destin ne peut être uni au vôtre...... ne me parlez plus de votre +amour.... par pitié, laissez-moi.--Qu'ai-je entendu! votre foi +serait-elle engagée?--La marquise fit un signe négatif.--Serais-je haï +de vous?--Moi, vous haïr! hélas!--Eh bien, si vous êtes libre, si je +suis aimé, qui pourrait s'opposer à notre union? Avez-vous perdu votre +fortune? la mienne nous suffit. Votre liberté est-elle menacée? mon +hymen la garantit. De grâce, expliquez-vous, ne dissimulez rien à +l'amant qui ne respire que pour vous. Votre nom, je le présume, n'est +pas celui de Senneterre; mais quel que soit celui que vous portez, il +ne saurait rendre notre alliance impossible. Parlez, ne me laissez pas +davantage en proie à une accablante incertitude. Amador, répondit la +marquise d'un ton sensible et noble, la preuve de tendresse que vous +n'hésitez pas à me donner dans des circonstances où vous paraissez +fondé à ne pas m'accorder toute l'estime que je mérite, touche mon +coeur au dernier point. Ce coeur, je me plais à l'avouer, n'a jamais +palpité que pour vous; mon amour a précédé le vôtre, il ne s'éteindra +qu'au tombeau; mais cet amour, qui m'est plus précieux que la vie, me +contraint lui-même à vous taire quel est l'obstacle qui nous sépare. +N'ajoutez pas à mes douleurs, en me demandant encore une révélation +que je ne puis vous faire. Plaignez-moi, respectez mes secrets; adieu. + +La marquise se leva pour sortir. M. de Lamerville la retint: Non, lui +dit-il, non, je ne reçois pas cet adieu. Vous m'aimez: ce regard, cet +accent me l'assurent; ils ne sauraient être perfides; vous m'aimez, je +vous adore; nous serons unis. Il n'est point d'obstacles qui ne cèdent +à la force de ma passion; quelque puissans qu'ils soient, je saurai +les aplanir: parlez, je vous en conjure, parlez.--Il veut que je +parle, s'écria la marquise d'un ton qui décelait la plus terrible +angoisse; il veut que je parle, le cruel! il ne sait pas ce qu'il +exige. Il veut que je me condamne à ne plus être aimée de lui. Moi, +ne plus t'aimer! s'écria vivement M. de Lamerville; femme trop +injuste, le crois-tu possible? Ne sais-tu pas que mon amour est ma +vie? Va, quel que soit le mystère qu'il m'importe d'éclaircir, il ne +saurait altérer mes sentimens. Idole de mon ame, ne crains rien; je ne +puis, ne veux être, et ne serai qu'à toi; j'en atteste l'honneur. Je +ne résiste pas à cet accent, dit la Marquise; il me persuade: oui, +dussai-je en mourir, il faut te satisfaire. Écoute, Amador, +ajouta-t-elle dans un transport qui tenait de l'égarement, écoute +cette femme qui veilla sur les derniers jours de ton oncle, qui reçut +ses derniers soupirs; cette femme qu'il a si tendrement chérie, qu'il +t'avait destinée pour épouse, qui t'aimait avant que de te connaître, +qui t'idolâtre maintenant; cette femme dont tu as refusé la main, que +tu as fuie, dédaignée, calomniée; cette madame de Simiane, eh bien!... +c'est Anaïs.... c'est moi.--Grands dieux! se peut-il?... Je le savais, +observa-t-elle avec un sourire déchirant, je le savais que ce nom +éteindrait tout-à-coup son amour; mon arrêt est déjà prononcé dans son +coeur: ne pourrai-je expirer avant que de l'entendre? Que dis-tu? +s'écria M. de Lamerville; garde-toi d'attribuer à une injurieuse +hésitation, un moment de silence, effet de la surprise. Abjurer les +torts dont je fus coupable envers toi, ce n'est point abjurer mes +principes. Tu n'es pas une femme ordinaire, tu n'es pas ce qu'on +appelle une femme supérieure, tu ne peux être rangée dans aucune +classe, tu es une femme à part, et je m'enorgueillis de l'amour que tu +m'as inspiré; il est unique comme toi. + +M. de Lamerville était aux pieds de madame de Simiane, mais il lui +renouvelait en vain le serment de l'aimer toujours. Elle ne +l'entendait pas, et ne lui répondait que par des mots sans suite, qui +peignaient sa terreur. La contrainte qu'elle s'était imposée dans le +commencement de son entretien avec son amant, l'effort inoui qu'elle +s'était fait pour lui déclarer son nom, l'avait jetée dans un accès de +délire qui devint bientôt effrayant. Madame de Saint-Elme la fit +porter dans son lit. Amador, au desespoir, courut sur-le-champ à +Vernon, et ramena avec lui un médecin; celui-ci déclara que la maladie +d'Anaïs était une fièvre miliaire de la plus fâcheuse espèce. + +Le général supplia madame de Saint-Elme de lui permettre de rester +auprès de madame de Simiane: elle n'osa lui refuser cette faveur. Un +exprès fut dépêché à Mr. D., pour l'instruire de ce qui se passait. + + + + +CHAPITRE XIV. + + +La Marquise resta privée de l'usage de la vue et de celui de la +parole, pendant trois jours. Sur le matin du quatrième, elle rouvrit +les yeux, et demanda où était la Comtesse. La voici auprès de vous, +ainsi que votre Amador, répondit M. de Lamerville. Amador! dit-elle; +croyez-vous qu'il soit encore mon Amador?--N'en doutez pas.--Il ignore +qui je suis, il faut bien se garder de le lui apprendre. Tout serait +perdu, ajouta-t-elle d'un air de confidence.--Bannissez cette idée, +il brûle de s'unir à madame de Simiane.--Chut; ne prononcez jamais ce +nom; il est proscrit, entendez-vous; Amador le déteste: un soir on +l'articula devant lui, si vous aviez vu sa colère! j'en tremble +encore. Elle fut prise d'un violent frisson: il lui dura deux heures, +au bout desquelles elle s'endormit. + +Son premier mot, à son réveil, fut: est-il venu?--Il est là, répondit +la Comtesse.--Il ne faut pas le laisser approcher de moi pendant mon +sommeil.--Pourquoi donc?--Je pourrais me trahir, me nommer; il me +fuirait, et je deviendrais folle.--Elle se mit à jeter de grands +éclats de rire. Amélie ne put retenir ses pleurs.--Savez-vous, reprit +Anaïs, en portant un oeil fixe sur M. de Lamerville, savez-vous ce que +c'est que la folie? C'est une chose terrible; elle effraie tout le +monde; on s'éloigne de ceux qui en sont atteints; personne ne leur +reste attaché, personne; les Clémences sont rares! Je ne veux pas +devenir folle, je ne le veux pas, ajouta-t-elle d'une voix très-forte. +Si vous aviez ce malheur, dit M. de Lamerville, au comble de +l'attendrissement, votre Amador ne vous quitterait plus. Il colla, +avec ardeur, sa bouche sur la main de la marquise: elle le regarda +d'un air étonné, et dit: Voilà comme il faisait souvent, lui, avant ce +triste soir! Elle jeta un soupir profond, enfonça sa tête dans son +lit, et ne parla plus de la journée. + +Une semaine entière se passa sans qu'il y eût aucun intervalle au +délire d'Anaïs. Quelquefois pourtant il semblait qu'elle reconnaissait +M. de Lamerville: elle lui faisait signe de s'asseoir auprès d'elle, +et ne voulait rien prendre que de sa main. D'autres fois elle montrait +de la frayeur à son approche, et lui enjoignait de s'éloigner. Un +matin elle se fit apporter ses manuscrits, et commanda qu'on les +brûlât; mais elle révoqua aussitôt cet ordre, et s'écria: Pardon, mon +père, pardon!--A travers ces discours incohérens, il était facile de +démêler qu'elle était intérieurement combattue entre deux sentimens +égaux en force, et leur violence ne permettait pas d'assigner un terme +prochain à sa guérison. + +Amador et la Comtesse se désespéraient de ne voir aucun adoucissement +à son état. Depuis que le premier avait su d'Amélie l'histoire +d'Anaïs, son amour devint un véritable culte. La posséder ou mourir, +était le voeu de son coeur. + +Dans la nuit du dixième jour, la fièvre d'Anaïs baissa; son cerveau +parut se dégager: elle reconnut Amélie et Rosine, et leur adressa +quelques mots agréables: ensuite elle se leva sur son séant, et +regarda tout autour de sa chambre, comme si elle y cherchait +quelqu'un; puis dit en soupirant: C'est un rêve, hélas! ce ne pouvait +être qu'un rêve! M. de Lamerville, qui était sorti un instant, revint. +Elle l'aperçoit, jette un cri, sa tête s'égare de nouveau. + +Amélie ne voulait pas que M. de Lamerville restât davantage dans +l'appartement de la malade. Le docteur fut d'un avis contraire, et +l'emporta. Amador se tint, deux jours et deux nuits, auprès de la +marquise, attentif à veiller le retour d'un moment lucide, dans +l'espoir d'en profiter pour avoir une explication. Vain espoir! un +morne silence avait succédé au délire d'Anaïs. L'oeil constamment +attaché sur Amador, elle suivait chacun de ses mouvemens, en +témoignant par ses gestes, ou du chagrin ou du plaisir, selon qu'il +s'éloignait ou se rapprochait; mais elle ne prononçait aucune parole, +et donnait des signes d'effroi dès qu'elle s'apercevait qu'on voulait +lui parler. Cette situation singulière et terrible, durait encore +quand Mr. D. arriva. + +Cet ami respectable était parti de Touraine, le coeur dévoré +d'inquiétudes: il connaissait la profonde sensibilité de sa fille +adoptive, il en avait toujours redouté les effets. La nouvelle de sa +maladie lui avait causé des alarmes qui s'augmentaient à mesure qu'il +s'en approchait. Quand il fut au coin du petit bois qui bordait +l'habitation de M. de Saint-Elme, il ne se sentit plus le courage de +poursuivre son chemin, et donna l'ordre à Félix, qui le suivait, +d'aller savoir ce qu'il devait craindre ou espérer. Quoique ce fidèle +serviteur ne s'arrêta que peu de temps dans la maison, ce court délai +parut un siècle à Mr. D.; il en conçut un augure défavorable, et +s'avançait, d'un pas tremblant, vers la solitude, lorsqu'il en vit +sortir un homme âgé, dont le costume désignait un médecin: il le +joignit, et d'une voix qui décelait la plus cruelle agitation, lui +demanda: La perdrons-nous? Elle est hors de danger, répondit le +docteur, mais on aura peut-être de la peine à lui rendre l'usage de +la raison. J'ai essayé, sans succès, de tous les remèdes connus, et je +n'espère rien maintenant, que d'une crise que mon art ne peut +provoquer. Mr. D. témoigna la douleur la plus vive. Attendez, dit le +docteur, il me vient une idée; votre présence inattendue peut nous +servir. La malade repose; suivez-moi, je vais faire sortir tout le +monde de sa chambre, et vous placer à ses cotés. A son réveil, ses +yeux chercheront ceux qu'elle a coutume de voir; si elle les demande, +si elle vous reconnaît, je réponds de tout. + +Le projet du docteur fut mis sur-le-champ à exécution. Amador refusait +de céder le fauteuil qu'il occupait auprès du chevet du lit de la +marquise; mais il ne put résister à l'autorité réunie du médecin et de +M. D. Toutefois il ne céda que sous la condition qu'on lui permettrait +de demeurer dans la chambre. Il se plaça au pied du lit d'Anaïs, se +cacha sous ses rideaux, et promit de ne se montrer que lorsqu'il +pourrait le faire sans qu'il en résultât aucun inconvénient. Le +docteur resta dans le sallon voisin avec Amélie et Rosine. + +Après une heure d'un sommeil assez calme, madame de Simiane ouvrit les +yeux et les porta d'abord, ainsi que le docteur l'avait prévu, du côté +où se tenait M. de Lamerville; elle tressaillit; quelques pleurs +mouillèrent ses joues; puis elle se souleva comme pour mieux voir, et +s'écria: Est-ce encore une illusion? ou mon second père est auprès de +moi? Vous ne vous abusez pas, chère et tendre Anaïs, c'est votre +meilleur ami; celui qui, depuis si long-temps, n'a vécu que pour vous. +Elle lui tendit la main, et dit: J'ai été mal, bien mal.--Je le sais; +mais, Dieu merci, vous voilà mieux.--Ah! pourquoi me suis-je séparée +de mon guide! Fatale absence! elle me coûtera mon repos +éternel.--Calmez-vous, guérissez-vous, et vous serez plus heureuse que +vous ne le fûtes jamais.--Heureuse! moi, heureuse! Ah, mon ami, +détrompez-vous; je l'aime pour toujours.--Eh bien, son amour est le +prix du vôtre.--Il m'aime, je le crois; mais il me rejette; sa +funeste prévention nous sépare.--Il n'en a plus, s'écria sans se +montrer M. de Lamerville.--Oh! mon dieu, mon dieu, dit madame de +Simiane, quel accent! il a retenti jusqu'au fond de mon coeur. Mon +ami, ajouta-t-elle plus bas à Mr. D., tel est l'empire de cette +passion, que j'ai tant de fois, sans succès, essayé de combattre, qu'à +chaque instant je crois entendre, je crois voir Amador. Figurez-vous +qu'au milieu de mes souffrances, de ma faiblesse extrême, il me +semblait qu'il était là, devant mes yeux. Depuis que je fus livrée à +cette douce erreur, j'ai tellement craint de la perdre, que je +n'interrogeai personne; je ne permis à personne de me parler: je ne +voulais pas être éclaircie. Hélas! que ne puis-je me tromper +encore!--Il n'en est pas besoin, dit Amador avec feu en se précipitant +à genoux auprès du lit de la marquise. Femme adorée! consens à mon +bonheur; il dépend en entier de toi, de madame de Simiane! Anaïs fit +un geste de surprise et de doute.--Bannis un soupçon qui nous offense +tous deux, continua le général. C'est devant ce respectable ami, +devant ton second père, que je réclame ta main: mon amour, mon +repentir m'en rendent digne. Exauce les derniers voeux de mon oncle, +sois à moi pour la vie. + +Anaïs doutait encore; la comtesse entra, et fit le récit exact de ce +qui s'était passé depuis le moment où la marquise était tombée +malade. Celle-ci montra de la joie, de l'attendrissement; mais elle ne +voulut rien promettre. Le médecin, la voyant très-fatiguée, recommanda +qu'on la laissât seule avec sa garde. On obéit, et chacun fut prendre +un repos dont il avait autant de besoin qu'Anaïs. + +Madame de Simiane se rétablit promptement. Dès qu'elle fut en +convalescence, Amador la sollicita de consentir à leur union. Cette +prière, qu'elle eût été affligée de ne pas recevoir, la plongea dans +la mélancolie. Depuis que la certitude d'être aimée autant qu'elle +aimait elle-même, avait rendu quelque calme à son coeur, elle s'était +aperçu que l'amour n'avait fait qu'imposer silence au préjugé de M. de +Lamerville, mais qu'il n'en avait pas triomphé. Elle sentait qu'elle +serait la plus infortunée des femmes, si son amant, devenu son époux, +ne paraissait pas jouir d'une félicité parfaite. Ses réflexions +l'avaient convaincue qu'elle ne pouvait s'assurer des jours +tranquilles qu'en faisant un pénible sacrifice; elle voulait le +méditer dans la retraite, et surtout s'appuyer des conseils de Mr. +D.... Elle partit pour Villemonble avec lui, sous le prétexte de +quelques arrangemens à prendre, et défendit à M. de Lamerville et à la +comtesse de venir la trouver avant trois jours. Elle promit qu'à +cette époque elle déciderait sans retour du sort de son amant. + + + + +CHAPITRE XV. + + +Mr. de Lamerville n'avait pas été sans s'apercevoir de l'air triste et +préoccupé que madame de Simiane avait depuis que sa santé était +revenue; il n'y concevait rien, non plus qu'aux réponses évasives +qu'elle faisait sans cesse à ses tendres instances. Pour ne pas s'en +offenser, il avait besoin de se rappeler combien elle lui avait montré +d'amour. Pourquoi, se disait-il, tant d'abandon est-il suivi de tant +de retenue? Anaïs redouterait-elle de perdre son indépendance? Lui +serait-elle déjà plus chère que ma tendresse? Son imagination +l'aurait-elle abusée? Ces questions, qu'il se faisait à lui-même, +étaient suivies du retour de cette idée cruelle, qu'une femme qui aime +la célébrité, ne donne qu'à moitié son coeur à son époux. + +Quand une femme est contrariée dans ses désirs, elle montre plus de +chagrin que d'humeur; l'homme au contraire montre plus d'humeur que de +chagrin. L'une se plaint, verse des larmes, accuse le sort, et quelque +coupable que puisse paraître son amant, elle est persuadée de son +innocence au premier mot qu'il dit pour se justifier. L'autre accuse +d'abord sa maîtresse, la rend responsable des événemens dont elle +gémit elle-même; et quand il paraît en croire ses discours, ses +regards, ses pleurs, il est plus souvent subjugué que convaincu. + +Tandis que l'absence et les délais de madame de Simiane, qui tenaient +au sentiment le plus délicat, lui donnaient l'apparence d'un tort aux +yeux de M. de Lamerville, elle, non moins passionnée que son amant, +mais plus tendre et plus juste, tremblait qu'il ne l'accusât de +caprice, et s'occupait des moyens de se dévouer exclusivement à lui. +Le respect qu'elle conservait à la mémoire de son père, avait suspendu +quelque temps l'effet d'une résolution que l'amour et la raison +approuvaient également. Elle fit part de son projet et de ses +scrupules à M. D.... Il appuya l'un, et parvint à lever les autres. + +Le jour où M. de Lamerville devait venir à Villemonble, madame de +Simiane alla l'attendre dans le monument funèbre de M. de Crécy. M. +D.... s'y rendit à son tour avec Amador. Anaïs se leva à leur +approche, et, d'un ton calme et solennel, dit: «J'ai juré sur cette +tombe de vivre pour la gloire; ce serment me fut dicté par la +tendresse filiale; je ne pourrais le rompre sans être criminelle.» (M. +de Lamerville montra de la surprise et de l'inquiétude.) Anaïs +continua: «Éclairée par l'amour, je sais enfin qu'il est pour une +femme une gloire plus vraie, plus belle que celle que j'avais +poursuivie; je renonce à mes travaux brillans pour me livrer sans +distraction à l'exercice de modestes vertus. Si tu vivais, ô mon père! +tu applaudirais à ma conduite: la vénération que tu avais pour ta +Virginie m'en assure. Chercher à me rendre aussi parfaite qu'elle le +fut, n'est-ce pas t'honorer davantage que je ne l'ai fait encore? Et +que sont d'ailleurs les palmes que je pouvais cueillir, auprès des +lauriers qui parent le noble front de celui que je vais prendre pour +époux. Ces lauriers seront désormais les miens; vois ta fille s'en +embellir. Mon père, permets-moi d'être heureuse; daigne, du haut des +cieux, bénir tes deux enfans.--Oui, mon père, bénis-nous, s'écria M. +de Lamerville, et reçois le serment que je fais d'être pour mon Anaïs +ce que tu fus pour Virginie.» + +Les amans sortirent du mausolée pleins de confiance dans leur avenir. +Un acte religieux venait de consacrer leurs sentimens; ils allèrent +ensuite rendre hommage à la tombe du feu duc. Ils y renouvelèrent la +promesse qu'ils avaient faite sur celle de M. de Crécy. Mr. D. les +suivait les yeux remplis des larmes de la joie. Il ne craignait plus +de mourir, son Anaïs avait un protecteur; il la regardait marcher avec +orgueil à côté de l'époux de son choix, et se répétait tout bas: «Le +véritable bonheur est dans un amour légitime.» + + + + +CONCLUSION. + + +Le mariage de madame de Simiane avec M. de Lamerville fut célébré au +même autel où le feu duc avait servi de père à Félix, quand ce dernier +épousa Rosine. Un grand concours de monde s'y rendit; une fête eut +lieu le soir dans les jardins. L'invalide et sa famille firent les +honneurs de la table dressée pour les habitans du village. Le général +distribua 12,000 francs aux douze paroisses voisines; il assura au +brave Ambroise la propriété d'une petite ferme. Rosine, Félix et le +valet-de-chambre de M. de Lamerville reçurent chacun un contrat de 400 +francs de rente, et restèrent au service des nouveaux époux. + +Mr. D... continua de demeurer avec son Anaïs, qui le traite toujours +en père. Madame de Lamerville a déjà été deux fois mère et nourrice. +Son amour pour son mari, celui qu'elle porte à ses enfans, les soins +qu'exige sa famille, celui de sa maison, occupent et charment ses +jours; elle n'a point le loisir de rêver à la gloire; elle jouit du +bonheur. + +Le général est le plus tendre des époux. Son amour pour Anaïs semble +s'accroître à chaque instant. Il est maintenant assuré que l'on peut +unir la constance du coeur à la mobilité de l'imagination; il est +revenu de son préjugé contre les femmes qui cultivent les lettres, +mais s'applaudit que la sienne ait cessé d'être auteur. + + +FIN. + + + + +_On trouve chez le même libraire:_ + + Le Fantôme blanc, ou le protecteur mystérieux, par l'auteur + d'Armand et d'Angella. 3 vol. in-12, 5 fr. + + Hélène de Glenross, trad. de l'anglais. 3 vol. in-12, 6 fr. + + Almanach de Bacchus, ou élite de chansons et rondes bachiques. 1 + vol. in-12, 2 fr. + + Antologie lyrique, 2e. édition, de Momus en délire, ou les + chansons les plus gaies (bachiques et folâtres), par ordre + chronologique, tant des chansonniers que des autres poètes + français, depuis Villon (le premier dont le talent soit estimé) + jusqu'à nos jours; avec notice biographique relative aux anciens + poètes. 1 vol. in-12 de 450 pages, 3 fr. + + Le supplément, pour completter la 1re. édition, se vend séparément + 1 fr. 25 c. + + Bedzor, ou Voyage de l'orphelin sans l'être, par Etienne-Claude + Salignac-Fénélon, 2 vol. in-12, fig. 3 fr. + + Grammaire française, par M. Roy, ancien maître de pension et + instituteur, 2e. édition, revue, corrigée et augmentée, suivie + de notes de M. Toulotte, chef de la division de l'instruction + publique, à la préfecture du Nord. 1 vol. in-12 de 435 pag., 2 + fr. 50 c. + + Leçons de statique, à l'usage des aspirans à l'école impériale + polytechnique, par J.-G. Garnier, ancien professeur à l'école + polytechnique, docteur ès-sciences, et instituteur à Paris. 1 + vol. in-8º., avec 12 planches, 5 fr. + + Leçons de calcul différentiel, par le même, 3e. édition. 1 vol. + in-8º de 500 pag., avec 4 pl. 7 f. + + Cours complet de mathématiques pures, par Francoeur. 2 vol. + in-8º., 15 fr. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Femme Auteur, T. 2/2, by +Adélaïde-Gillette Dufrénoy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, T. 2/2 *** + +***** This file should be named 36447-8.txt or 36447-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/4/4/36447/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Femme Auteur, T. 2/2 + Les Inconvéniens de la célébrité + +Author: Adélaïde-Gillette Dufrénoy + +Release Date: June 24, 2011 [EBook #36447] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, T. 2/2 *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p> +<p>La page annonçant d'autres publications du même éditeur a été +déplacée à la fin de cette version électronique.</p></div> + +<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p> + +<h1>LA FEMME AUTEUR.</h1> + +<p class="center p2"><b>TOME II.</b></p> + +<p><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p> + +<p class="p4"><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p> + +<p class="center"><small><b>LA</b></small></p> +<h2>FEMME AUTEUR,</h2> + +<p class="center p2"><small><b>OU</b></small></p> + +<p class="center p2"><b>LES INCONVÉNIENS</b></p> + +<p class="center p2"><big><b>DE LA CÉLÉBRITÉ,</b></big></p> + +<p class="center p4"><span class="smcap"><b>Par M<sup>ME.</sup> DUFRENOY.</b></span></p> + +<p class="font95 center p2"><b>TOME II.</b></p> + +<p class="p4 center"><small><b>IMPRIMERIE DE POULET.</b></small></p> + +<p class="center"><b>A PARIS,</b></p> + +<p class="p2 center"><small><b>Chez <span class="smcap">Bechet</span>, Libraire, quai des Augustins, +N<sup>o</sup>. 63.</b></small></p> + +<p class="center p4"><b>1812.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p> + +<h2>LA FEMME AUTEUR,</h2> + +<p class="center"><small><b>ou</b></small></p> + +<p class="center font95"><b>LES INCONVÉNIENS</b></p> + +<p class="center"><big><b>DE LA CÉLÉBRITÉ.</b></big></p> + +<h2 class="p4">CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<p class="p2">La <i>vie ressemble à une coupe d'eau limpide, qui se trouble à mesure +qu'on la boit</i>. Anaïs n'avait encore éprouvé aucun de ces chagrins qui +amènent à leur suite la défiance. La mort de ses parens avait brisé +son cœur sans le flétrir. Un homme sensible et respectable était +devenu son consolateur <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> et son appui. Les premiers pas qu'elle avait +faits dans la carrière des arts, avaient été marqués par des succès. +Elle n'avait souffert ni de l'injustice ni de l'ingratitude de +personne. A peine venait-elle de faire le sacrifice généreux de sa +fortune à la mémoire de son époux, qu'elle en avait retrouvé une dans +celle de son ami. Rien n'avait terni pour elle la fraîcheur des +illusions de la jeunesse. Elle s'était abandonnée avec délices à +celles de l'amour; mais l'amour allait lui ravir cette douce confiance +qui prête tant de charmes à tous les sentimens. La nature ne lui +présentera plus un aussi riant aspect. Les rêves de la gloire, les +plaisirs de l'amitié ne lui suffiront <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> plus. Elle avait entrevu une +félicité plus vive, plus entière; et sans en avoir joui un instant, +elle allait la regretter sans cesse.</p> + +<p>La marquise avait senti se réveiller, sur la tombe de son père, ce +juste sentiment d'orgueil qui parle si fortement à l'ame des personnes +d'un esprit supérieur, lorsqu'elles se croient offensées. Ce sentiment +lui donna le courage momentané de renoncer à un amour sans espérance, +et le désir d'imprimer plus d'éclat à son nom. Ce désir, qui n'était +que l'effet d'un noble dépit, trompa madame de Simiane; elle crut ne +plus aimer, et quand elle vint retrouver M<sup>r</sup>. D., ses traits offraient +l'empreinte d'une <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> dignité calme, qui le surprit et le charma.</p> + +<p>Vous avez dû être étonné, lui dit-elle, de l'impression que j'ai reçue +de la lettre qui vous est arrivée ce matin. Je vais vous révéler ce +que je vous ai tu long-temps, ce que long-temps je me tus à moi-même. +J'aimais monsieur de Lamerville; mon souhait le plus ardent était de +lui plaire, de lui appartenir. La gloire dont il s'est couvert, les +éloges que son oncle m'a faits de lui, l'admiration générale qu'il +inspire, et peut-être aussi le besoin de ce rare bonheur dont l'image +frappa mes yeux dans mon enfance, bonheur que je n'aurais jamais cru +payer trop cher, tout a <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> conspiré à livrer mon cœur à M. de +Lamerville. J'aurais tout sacrifié pour obtenir le sien; oui, tout, +excepté mon attachement pour vous. (M<sup>r</sup>. D. la remercia par un +regard). Elle continua: Depuis quelque temps il était le mobile secret +qui dirigeait mes actions; le souvenir de mon père ne se mêlait plus +que légèrement à mes travaux. C'était surtout pour cet étranger que je +voulais embellir mon front du laurier des Muses. La disposition que le +duc avait faite en ma faveur, accrut le penchant que je nourrissais +pour son neveu. J'étais loin d'imaginer qu'il pût refuser ma main: en +l'aimant je crus aimer mon époux. Oh! quel avenir enchanteur se +découvrait à <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> moi! Je voyais l'amitié, la gloire, l'amour +m'enchaîner de leurs triples liens de fleurs; mais le ciel n'a point +voulu que tant de biens fussent à la fois le partage d'une simple +mortelle: je dois me soumettre à ses lois. Voici le portrait qui me +fut donné par le duc, à l'instant de sa mort: veuillez le faire +rendre, le plus tôt possible, à M. de Lamerville, avec les tableaux de +famille qu'il réclame. Quant à ce funeste héritage qu'on m'abandonne +si facilement, ne m'approuverez-vous pas de le remettre à celui qui +avait plus de droit que moi d'en jouir.—Gardez-vous bien de cet acte +public de désintéressement, on pourrait soupçonner qu'il a pour objet +d'engager le général à céder aux <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> désirs de feu son oncle. +Croyez-moi, mon Anaïs, prenez sur-le-champ possession de la fortune +qui vous est léguée, sauf à ne la regarder que comme un dépôt dont +vous vous dessaisirez avec honneur quand vous aurez fait un nouveau +choix.—Je renonce à l'amour, dit madame de Simiane; mais M. de +Lamerville, ajouta-t-elle en soupirant, n'a sans doute pas renoncé au +mariage, ainsi je lui garderai les biens de son oncle, pour présent de +noces; j'en accumulerai scrupuleusement tous les revenus, et je les +lui rendrai aussi à cette époque.</p> + +<p>M<sup>r</sup>. D. s'entretint avec Anaïs, des affaires de la succession de M. de +Lamerville: les soins de <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> sa liquidation l'obligeaient de passer +quelques mois à Paris. Madame de Simiane consentit d'autant plus +volontiers à l'y suivre, qu'on allait entrer dans l'hiver. Comme elle +ne voulait pas habiter l'hôtel qui avait appartenu au feu duc, elle +envoya Félix louer une maison petite, mais commode, dans le faubourg +Saint-Germain, et fut s'y établir avec son ami.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE II.</h2> + +<p class="p2">Dans le court intervalle qui s'était écoulé entre le moment qui avait +renversé les espérances de madame de Simiane, et son départ de +Villemonble, M<sup>r</sup>. D. s'était aperçu avec chagrin qu'elle était loin +d'avoir recouvré sa tranquillité; il espéra que le séjour de Paris lui +procurerait quelques distractions, et se proposa de l'entourer d'une +société d'artistes, se flattant d'opposer avec succès, à l'amour, le +pouvoir des talens.</p> + +<p>Anaïs ne parut pas insensible <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> à des plaisirs dont elle avait été +long-temps privée; l'entretien fréquent de plusieurs hommes célèbres, +qui montraient pour elle une haute estime, lui fit goûter de nouveau +les jouissances de l'imagination. Elle publia son poëme de <i>l'Amour +Paternel</i>; l'accueil distingué qu'il obtint du public, lui valut une +foule d'éloges et l'hommage d'un prince Allemand, qui sollicita sa +main. M<sup>r</sup>. D. appuya en vain les vœux de cet amant. Madame de +Simiane lui répondit: «Le refus d'Amador me condamne au veuvage.»</p> + +<p>On venait de rétablir le bal de l'Opéra, qui avait été suspendu +pendant quelques années. Quoique ce genre d'amusement ne <span class="pagenum"><a +name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> plût pas beaucoup à la marquise, elle +consentit à le partager avec une jeune dame qu'elle voyait souvent: +elles se placèrent dans une loge qui donnait sur le théâtre. La jeune +dame demanda bientôt à sa compagne la permission de la quitter, pour +aller intriguer une personne de sa connaissance qu'elle venait +d'apercevoir à l'autre bout de la salle. Madame de Simiane, restée +seule, regardait avec assez d'indifférence le spectacle à la fois +bruyant et bisarre qu'offrait un grand concours de masques, en se +demandant à elle-même comment un plaisir aussi insipide pouvait +attirer tant de monde, quand un cavalier, d'une tournure élégante et +noble, vint s'asseoir à ses côtés. <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> Elle leva les yeux, et reconnut +en lui le modèle du portrait qu'elle avait contemplé tant de fois avec +ravissement. Son émotion fut si forte, qu'elle ne put la cacher +tout-à-fait. Peut-être, lui demanda le cavalier (d'une voix dont la +mélodie frappa délicieusement son oreille), peut-être ma présence ici +est importune? Si j'ai commis une indiscrétion, dites un mot, beau +masque, et je me retire en enviant le sort du fortuné mortel que vous +daignez attendre. Madame de Simiane, qui cherchait à s'assurer si elle +ne s'était pas trompé dans sa conjecture, répondit: La dame à qui j'ai +donné rendez-vous ne craint point de se rencontrer avec un homme +aimable, <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> M. de Lamerville peut rester.—Le général (c'était +lui-même), surpris de s'entendre nommer par une femme dont la voix +(qu'elle ne déguisait pas) lui était étrangère, dit: Je ne croyais pas +avoir l'honneur d'être connu de vous, beau masque.—Les héros ne +sont-ils pas connus de tout le monde.—Si ce titre en est un à vous +plaire, je voudrais l'avoir mérité.—Soit intention ou hasard, Anaïs +avait ôté son gant; les regards du général s'étaient arrêtés sur une +main aussi parfaite par sa forme, qu'éclatante par sa blancheur. Il +profita de la liberté que permet le bal, s'empara de cette main: Si +les traits, lui dit-il, que cachent ce masque jaloux, sont aussi beaux +que ce <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> que j'ai dans cet instant le bonheur d'admirer, sans doute +vous faites des esclaves de tous ceux qui vous voyent.—Ce n'est pas +sans raison que vous passez pour être aussi galant que brave.—Ce +n'est pas la réputation de galanterie que je voudrais avoir auprès de +vous.—Madame de Simiane avait retiré sa main de celle d'Amador; il +n'osait la reprendre, mais il la regardait toujours. Anaïs remit sont +gant; il se plaignit avec esprit de cette cruauté. L'entretien prenait +un tour assez vif, lorsque plusieurs masques se précipitèrent dans la +loge, en faisant de grands éclats de rire.—Viens donc, général, dit +l'un d'eux à M. de Lamerville, viens jouir de la mascarade la <span class="pagenum"><a +name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> plus plaisante qu'on puisse +imaginer.—Je me trouve trop bien dans ce lieu pour en sortir.—Oh! +vous le quitterez pourtant, reprit d'une voix clapissante une femme +déguisée en sybille; vous le quitterez, ou il vous arrivera malheur, +je vous le prédis.—Enlevons, cria un autre masque, enlevons ce +nouveau Renaud à cette nouvelle Armide.—M. de Lamerville ne pouvant +venir à bout de renvoyer les importuns qui l'assiégeaient, et voyant +que son intéressante inconnue était étourdie de leur babil +insignifiant, sortit avec eux, dans le projet de leur échapper, pour +revenir bientôt renouer une conversation qui commençait à l'intéresser +beaucoup. Madame de <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> Simiane, craignant que le retour de sa +compagne ne découvrît son nom au général, ne fut pas fâché de le voir +s'éloigner. Il était à peine hors de la loge, que la jeune femme +arriva avec deux de ses parens. Anaïs lui dit qu'elle avait, à son +tour, quelqu'un à tourmenter, et qu'elle allait changer de domino, +après être convenu de l'endroit où on se retrouverait, et du mot de +ralliement. Madame de Simiane fut se préparer à goûter un plaisir qui +la réconciliait avec le bal de l'Opéra.</p> + +<p>Quand elle eut revêtu son nouveau déguisement, elle chercha M. de +Lamerville, et le vit qui prenait le chemin de la loge où il l'avait +laissée. Où courez-vous, beau masque, lui dit-elle, ne <span class="pagenum"><a +name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> peut-on vous arrêter un instant?—Cette +voix m'enchaînera toujours, répondit-il; mais pourquoi paraître sous +une nouvelle forme? M'auriez-vous fait l'injure de penser que je me +méprendrais à votre accent? Croyez-moi, désormais son charme me suivra +partout, il me fera partout vous reconnaître. Amador prononça ces +paroles d'une manière si tendre, qu'Anaïs se sentit émue jusqu'au fond +de l'ame. Prenez garde, dit-elle, en se remettant un peu, ne +m'adressez pas des choses aussi flatteuses, quelques oreilles jalouses +pourraient les entendre; je ne veux m'attirer la haine de +personne.—Personne n'a le droit de me demander compte de mes discours +ni de mes sentimens.—Bon! <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> vous me direz que votre cœur est +libre.—Il l'était il y a quelques heures.—Défiez-vous de Lamerville, +dit en passant un arlequin à madame de Simiane; défiez-vous-en, il est +aussi infidèle à l'amour, que fidèle à la gloire.—Ce masque dit-il +vrai? demanda la marquise.—Discours de bal, répondit Amador.—Le bal +découvre quelquefois plus d'un secret.—Je serais heureux qu'il vous +apprît le mien.—Préparez-vous à soutenir un terrible assaut, dit au +général la même sybille qui était venue l'entraîner de la loge, la +comtesse de Rimaldy n'est pas loin.—Elle serait ici! s'écria d'une +voix indignée monsieur de Lamerville.—Oui, cette amazone qui +s'approche, c'est <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> Florestine, je vous en avertis.—Le général +cherchait à éviter la comtesse, mais elle le saisit par le bras, et +lui dit, en contrefaisant sa voix: Eh bien! volage et charmant Amador, +tu vas donc à ton tour sacrifier à l'hymen; tu vas te marier.—Me +marier! je n'y songe pas.—On assure pourtant que tu vas épouser la +veuve du marquis de Simiane, cette femme auteur, dont l'éloge remplit, +depuis un mois, tous les Journaux.—On est fort mal instruit.—On +affirme que l'héritage de ton oncle est à ce prix; on ajoute que la +savante veuve t'aime déjà autant qu'elle aime Apollon.—(Anaïs se +sentit extrêmement troublée). Quel conte! je suis l'homme du monde le +plus indifférent <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> à madame de Simiane; elle ne m'a jamais +vu.—Comment! ce n'est pas pour lui faire la cour que tu es à Paris? +Ce n'est pas avec elle que tu te promènes chaque soir dans le bois de +Boulogne?—Quel tissu d'absurdités!—Mais si tout cela est faux, +pourquoi n'habites-tu pas l'hôtel de Lamerville?—Oh! tes questions me +fatiguent, beau masque, je ne prétends plus y répondre; laisse-moi, je +te prie.—Te laisser, aimable ingrat; oh! non, j'ai résolu de te +consacrer toute cette nuit, et j'exécuterai mon projet, n'en déplaise +à cette chère personne qui te tient serré si étroitement, fût-elle +madame de Simiane elle-même?—Madame de Simiane serait-elle ici, +demanda <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> vivement un jeune homme qui s'était approché de l'amazone? +Ah! s'il est vrai, daignez me la montrer, je brûle du désir de voir +cette Muse charmante; sa figure doit avoir quelque chose d'aérien.—Je +ne vous le dirai pas, répondit l'amazone, je ne connais d'elle que son +dernier poëme.—Ce poëme fait mes délices, répliqua le jeune homme; je +le sais par cœur, et je le relis chaque jour. Quels sentimens +divins y sont exprimés! Si cette femme aime jamais d'amour, +ajouta-t-il avec feu, elle deviendra une Sapho.—Vous ne voudriez +sûrement pas qu'elle trouvât un phaon?—Mais... cela serait peut-être +à souhaiter pour le bien de l'art.—C'est <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> un fou, s'écria +l'amazone.—C'est un poète, dit le général.—Croyez-vous ces deux mots +synonymes? demanda tout bas Anaïs à ce dernier.—Oui, +à-peu-près.—Pendant ce dialogue, l'amazone avait fait signe à +plusieurs masques de s'avancer; ils entourèrent M. de Lamerville, et +le séparèrent de sa compagne. Celle-ci se déroba avec peine à leur +poursuite importune, et retourna chez elle, le cœur tout rempli +d'Amador.</p> + +<p>Elle passa le reste de la nuit à se répéter cent fois chacun des mots +agréables qu'il lui avait adressés. Tantôt elle croyait y découvrir +l'heureux effet d'une douce sympathie, tantôt elle n'y voyait que le +résultat d'une exquise <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> politesse. Dès que le jour parut, elle prit +ses pinceaux, et parvint, sans beaucoup d'efforts, à reproduire de +mémoire les traits de son amant. Oh! pourra-t-elle se décider à ne pas +vivre pour lui, maintenant qu'elle a connu la tendre expression de son +regard, la grâce de son sourire, le charme de sa voix.</p> + +<p>M. de Lamerville avait été plus que contrarié de la malice de +Florestine; dans l'humeur qu'il en avait conçue, il lui avait dit +quelques vérités dures, mais elle tint bon, et ne cessa de l'obséder +que quand elle fut certaine que la femme qu'il désirait de retrouver +était partie du bal.</p> + +<p>Jamais Amador n'avait reçu <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> une impression aussi vive que celle que +lui avait fait éprouver son aimable inconnue; il s'était flatté +qu'elle ne se refuserait pas à l'instruire de son nom; dans le cas +contraire, il avait l'intention de la faire suivre adroitement, de +savoir en dépit d'elle qui elle était, et de chercher le moyen de lui +être présenté. Trompé dans son espoir, il pensa qu'il pourrait la +retrouver dans l'un des bals suivans, et se promit d'aller exactement +à tous. Il s'endormit en songeant à cette belle main qu'il serait si +doux de presser dans la sienne, à cet accent céleste par qui le mot +j'aime doublerait d'harmonie; mais le lendemain, à son réveil, il +reçut l'ordre de rejoindre l'armée; <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> il courut où l'appelait +l'honneur, et les soins importans qui l'occupèrent lui firent bientôt +oublier celle qui ne l'oubliera jamais.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE III.</h2> + +<p class="p2">Après avoir long-temps réfléchi à l'entrevue que le hasard lui avait +procuré avec le général, madame de Simiane se dit que si elle lui +avait fait quelque impression, il retournerait la chercher au bal. +Dans cette idée elle fit emplette du costume le plus élégant, et +surtout le plus propre à relever les grâces de sa taille. Le jour même +qu'elle comptait s'en servir, elle apprit, par les papiers publics, la +nouvelle du départ de M. de Lamerville; elle <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> n'alla point au bal, +eut un accès de fièvre, maudit la gloire, l'amour, et jusqu'à cette +fortuite rencontre qui avait augmenté, dans son cœur, le pouvoir +d'un sentiment que la raison lui faisait une loi de combattre. +</p> + +<p>Les rêveries continuelles de madame de Simiane, ses soupirs fréquens, +le rire étudié sous lequel elle essayait de cacher sa tristesse, +l'insouciance qu'elle montrait à cueillir de nouvelles palmes +littéraires, l'empressement qu'elle apportait à s'informer de ce qui +se passait à l'armée, tout apprit à M<sup>r</sup>. D. qu'elle n'avait pas +triomphé de son inclination pour M. de Lamerville. Un autre que lui +aurait traité cette inclination de folie; mais <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> M<sup>r</sup>. D. savait que +les personnes de l'un et de l'autre sexe, qui sont nées pour se placer +au-dessus du vulgaire, ont toutes un foyer d'amour dans l'ame, et une +exaltation dans l'esprit, qui sont causes qu'elles voient et sentent +autrement que les autres. Que de là naît, chez les hommes, cette soif +ardente de renommée qui excite l'un à vaincre les obstacles pour +s'élever à de hautes conceptions, pousse l'autre à ces dévouemens +sublimes qui lui font compter pour rien la mort la plus cruelle, ou le +sacrifice de ses plus chères affections; que de là aussi naît chez les +femmes, auxquelles la nature refusa les qualités éclatantes qui sont +l'attribut de la force, ce penchant à embrasser <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> avec enthousiasme, +à nourrir avec constance des illusions que le commun des hommes traite +chez elles de disposition romanesque, et que peut-être on pourrait +appeler le beau idéal du sentiment.</p> + +<p>M<sup>r</sup>. D. ne blâmait pas son amie, il la plaignait, et cherchait à +guérir son cœur en parlant sans cesse à son imagination. Il la +pressa de remettre une de ses pièces au théâtre, et de donner une +seconde édition de son poëme. Elle se rendit à ses désirs. Sa pièce +eut encore plus de succès que dans la nouveauté, et la seconde édition +de son poëme fut épuisée dans le cours d'une semaine. Anaïs ne se +présentait plus dans aucun lieu public, sans voir tous les regards se +tourner <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> avec intérêt sur elle, sans entendre retentir de plusieurs +côtés: C'est madame de Simiane. Un mélange touchant d'orgueil et de +modestie colorait alors ses joues. Un éclair de plaisir brillait sur +son front. O mon père! pensait-elle, tes vœux sont exaucés; mais +bientôt le souvenir d'Amador venait troubler sa jouissance. Eh! +comment s'applaudir long-temps d'une célébrité qu'il condamnait, et +qui élevait une barrière insurmontable entre elle et lui!</p> + +<p>Un matin que madame de Simiane était occupée à choisir quelques +bagatelles dans la petite boutique d'un tabletier en face +Saint-Eustache, elle vit sortir de cette église un convoi dont la +seule pompe consistait en cinquante <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> jeunes filles vêtues de blanc, +qui marchaient tristement, deux à deux, derrière le corps porté à sa +dernière demeure. Ce spectacle attendrit Anaïs, en même temps qu'il +excita sa curiosité; elle demanda à la marchande quelles dépouilles on +allait rendre à la terre.—Celles d'une fille de vingt-deux ans.—De +quoi a-t-elle péri?—D'amour.—Grands dieux! l'infortunée!—Oh! ce +n'est pas elle qu'il faut plaindre; elle a tant souffert, le +Tout-Puissant la recevra dans sa miséricorde: <i>Il doit être beaucoup +pardonné à qui a beaucoup aimé.</i> Mais sa sœur, cette pauvre Amélie, +si jeune, si sage, que va-t-elle devenir?—Elle laisse une +sœur?—Oui, <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> Madame, une sœur de seize ans.—A-t-elle +quelques moyens d'existence?—Non, Madame, elle manque absolument de +tout. Depuis trois mois elles subsistaient des secours qu'elles +recevaient des personnes du voisinage; mais rien ne se lasse si vîte +que la charité; les longues infortunes et les longues maladies vous +enlèvent vos amis et vos protecteurs. Clémence est morte à temps, son +sort commençait à ne plus toucher que moi. Et que pouvais-je pour +elle! je ne gagne qu'avec peine de quoi soutenir ma nombreuse famille, +le commerce va si mal! Le peu que j'ai donné à Clémence m'a épuisée +sans lui être d'une grande ressource, et je me vois, avec le <span class="pagenum"><a +name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> plus vif chagrin, dans l'impossibilité +de pouvoir procurer le moindre soulagement à sa sœur.—Où +loge-t-elle?—A deux pas.—Voudriez-vous m'y +conduire?—Très-volontiers.—Madame de Simiane monta quelques étages +d'un escalier aussi obscur qu'étroit, et fut saisie de pitié en +entrant dans la chambre, ou plutôt dans le grenier d'Amélie. Cette +jeune fille était étendue sur un méchant grabat, et pleurait +amèrement.—Calmez votre douleur, mon enfant, lui dit la marquise, en +s'approchant d'elle avec bonté.—Oh! comment le pourrai-je?—Comment +me consoler de la mort de ma sœur! de ma sœur! ma dernière +parente! mon unique amie! Hélas! tant qu'elle <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> a vécu, je supportai +avec courage la fatigue, les privations et le mépris que la misère +entraîne à sa suite; mais pourrai-je supporter tout cela, maintenant +que je n'ai plus de but dans la vie, maintenant que je suis seule au +monde! Ne pouvez-vous trouver une ressource dans le travail?—J'ai +reçu une éducation meilleure que ma fortune; je n'ai appris aucun +métier, je n'étais pas née pour avoir besoin d'en savoir un.—Quelle +circonstance vous a jetée dans la situation où je vous trouve?—Oh! +c'est une histoire déplorable que la nôtre.—Confiez-la-moi, mon +enfant, confiez-la-moi, vous ne vous en repentirez pas. Amélie leva +ses beaux yeux remplis de larmes, <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> sur madame de Simiane, et lui +fit ce récit, souvent interrompu par ses sanglots.</p> + +<p class="center p2"><i>Histoire de Mademoiselle de Waldemar.</i></p> + +<p>Ma mère eut deux enfans, Clémence et moi: elle perdit la vie en me +donnant le jour. Mon père, Théodore de Waldemar, était capitaine de +vaisseau: il partit pour les Indes-Orientales, et nous remit, ma +sœur et moi, sous la protection d'un oncle de ma mère, appelé +Blondel. Ce parent eut les plus grands soins de nous. Mon père mourut +d'une fièvre épidémique: sa fortune consistait en une somme de trois +cent mille livres, placée chez un <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> banquier de Bordeaux, qui +jouissait du plus grand crédit. Notre parent fut nommé notre tuteur. +Clémence était dans un excellent pensionnat, où elle avait des maîtres +de toute espèce; on me réunit à elle avant que j'eusse cinq ans +accomplis. M. Blondel payait pour nous une grosse pension; il faisait +des cadeaux à madame de Rosanne, notre institutrice, à nos maîtres, +aux domestiques de la maison. Chacun s'empressait de nous être utile +et agréable. Nous étions aussi heureuses que des orphelines peuvent +l'être, quand le banquier chez lequel étaient nos fonds fit +banqueroute. M. Blondel, malgré ses démarches et son intelligence, ne +put rien sauver du naufrage. Le chagrin <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> qu'il en conçut le +conduisit promptement au tombeau. A cette époque Clémence avait +dix-sept ans. L'homme de loi qui était chargé des affaires de la +succession de notre bon parent, avertit durement ma sœur que ses +héritiers s'étaient mis en règle relativement à nous, et que nous +n'avions pas la plus légère somme à réclamer d'eux.</p> + +<p>Madame de Rosanne était une femme très-obligeante; elle ne vit pas +d'un œil sec le chagrin de Clémence. Tranquillisez-vous, lui +dit-elle, une de mes amies, madame d'Aiglemont, cherche une demoiselle +de compagnie, je lui demanderai cette place pour vous. Je +l'obtiendrai; vous aurez de bons appointemens. Quant <span class="pagenum"><a +name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> à votre sœur, elle restera chez moi +à quart de pension, jusqu'à ce qu'elle ait atteint l'âge où l'on +pourra disposer d'elle avantageusement.</p> + +<p>Les offres de notre généreuse institutrice furent acceptées avec +reconnaissance, par ma sœur. Elle entra chez madame d'Aiglemont. +Cette dame jouissait d'une fortune considérable: son cercle, dont +Clémence faisait les honneurs, se composait en partie d'étrangers de +distinction. Parmi eux on comptait Adrien de Rinaldy, comte +Napolitain. Ma sœur était très-belle. Le comte en devint amoureux, +et par malheur réussit à lui plaire.</p> + +<p>Madame d'Aiglemont passait régulièrement les lundis et les <span class="pagenum"><a +name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> vendredis chez une dame où elle +n'emmenait pas Clémence. Les jours que cette dernière avait l'habitude +de me consacrer, le furent bientôt à recevoir le comte: il lui jurait +amour, respect, fidélité. Aimer et croire est, dit-on, la même chose; +ma pauvre sœur crut M. de Rinaldy. Funeste aveuglement! ajouta +Amélie en baissant les yeux, il devait lui coûter la réputation et la +vie.</p> + +<p>Le comte offrit des présens d'un grand prix à Clémence; il voulait la +retirer de la dépendance où elle vivait, lui monter une maison: elle +n'accepta jamais de lui que son fatal amour.</p> + +<p>La tendresse de M. de Rinaldy pour ma sœur ne dura que peu <span class="pagenum"><a +name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> de mois. Il devint ensuite amoureux +d'une Espagnole, veuve du vicomte de Rostange, et l'épousa.</p> + +<p>Cet événement réduisit Clémence au désespoir. Le secret de son amour +vint à la connaissance de madame d'Aiglemont; cette dame, qui avait +des principes sévères, congédia Clémence. Madame de Rosanne ne voulut +plus me garder.</p> + +<p>Ma sœur loua un petit logement près du Jardin des Plantes, où elle +fût se réfugier avec moi. Nous y vécûmes plusieurs mois du fruit de +ses économies, en attendant qu'elle eût trouvé une nouvelle place; +mais son aventure était connue; on y avait mêlé des circonstances +agravantes: aucune dame ne voulut s'attacher Clémence. <span class="pagenum"><a +name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> Elle savait très-bien broder; elle alla +demander de l'ouvrage à des lingères, en obtint, et se vit même +bientôt assez en vogue pour occuper jusqu'à huit personnes. Le produit +de son travail était plus que suffisant à nos besoins. Elle me donna +un maître pour me perfectionner dans l'écriture et dans l'étude de ma +langue. Son projet était de rassembler quelques fonds pour +entreprendre un petit commerce auquel je serais associée. Depuis +quelques temps elle paraissait s'être résignée à son sort; elle ne +prononçait plus le nom du comte. Je la voyais calme, excepté les +lundis et les vendredis; ces jours-là elle pleurait beaucoup, et +répétait: <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> Il n'y a plus de jours, d'heures pour moi, tout est pour +elle.</p> + +<p>Un soir qu'elle était allée chercher de l'argent qui lui était dû, +elle revint plongée dans une si profonde tristesse que je lui demandai +en tremblant si elle avait appris quelque mauvaise nouvelle.—La plus +horrible, M. de Rinaldy est fou.—Êtes-vous certaine que cela +soit?—Hélas! oui. On l'a fait interdire, et on l'a conduit avant-hier +dans une maison de santé.—Qui vous a instruite de cet événement?—On +vient de le raconter en ma présence à la dame de chez laquelle je +sors.—Sait-on d'où provient la folie du comte?—De l'inconduite de sa +femme.—Le ciel vous a vengée.—Dites bien <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> plutôt qu'il me punit. +Mes douleurs passées n'étaient rien en comparaison de celle que +j'éprouve maintenant. O ma sœur! combien il est à plaindre! Il +n'est entouré, soigné que par des étrangers. Quel doit être son +supplice, lorsque, dans ses momens lucides, il cherche, sans le +rencontrer, le regard d'un ami! Pauvre Adrien! tous ceux que tu aimas +t'abandonnent; mais Clémence te reste, elle ira te consoler, te +servir; ta tête reposera sur mon sein.—Vous iriez voir le comte?—Dès +demain. Ah! si je puis adoucir ses souffrances, je bénirai encore ma +destinée.—Oubliez-vous les maux qu'il vous a faits?—Je ne me +souviens que de son amour.—Il vous a trahie.—Il est malheureux!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> Ma sœur persista dans sa résolution avec un courage digne à la +fois d'éloge et de pitié! Rien ne l'empêcha de passer la moitié de ses +jours, et souvent la moitié de ses nuits, auprès du comte. Elle lui +apprêtait ses tisanes, les lui faisait boire; elle opposait une +patience admirable à ses accès de fureur. Le désir de le soulager lui +faisait remplir avec joie les soins les plus rebutans. Quand il +l'avait nommée, qu'il lui avait adressé un mot de reconnaissance ou +d'amitié, elle se livrait à l'espoir chimérique de lui voir recouvrer +sa raison. Elle ne sentait plus la fatigue, ne connaissait plus le +chagrin. Daigne, ô mon Dieu! s'écriait-elle souvent avec ferveur, +daigne accorder à <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> Adrien le retour du premier de tes bienfaits! +Permets-moi de vivre jusque-là pour lui, je ne vivrai plus ensuite que +pour toi.</p> + +<p>Dix-huit mois s'écoulèrent sans apporter aucun changement à la +situation de M. de Rinaldy. Au bout de ce temps, il fut attaqué d'une +fièvre inflammatoire qui mit fin à ses misérables jours. Clémence +reçut son dernier soupir.</p> + +<p>Les veilles fréquentes de ma sœur, ses inquiétudes continuelles +avaient épuisé ses forces. Elle ne résista point à ce dernier choc. +Elle tomba dans une maladie de langueur; elle ne conserva aucune de +ses pratiques. Nous n'avions que bien peu d'argent. Elle désirait +changer de quartier. Nous nous défîmes de nos meilleurs <span class="pagenum"><a +name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> meubles, pour venir demeurer ici. Il +est impossible de peindre tout ce que j'y ai souffert. Là, j'ai vu ma +pauvre sœur succomber sous le poids des regrets, de l'extrême +indigence et de l'humiliation. Là, je l'ai tenue dix fois par jour +défaillante dans mes bras; là, je l'ai vue mourir.</p> + +<p>Amélie cessa de parler. Vous ne resterez pas davantage dans ce lieu, +dit la marquise, en lui tendant la main. Je vais vous conduire chez +moi; vous y aurez un asile jusqu'à ce que j'aye examiné ce qu'on peut +faire pour vous. Ma voiture m'attend, venez.—O Madame! que vous êtes +bonne! mais, hélas! je ne puis vous suivre.—Pourquoi donc, mon +enfant?—Je dois six mois <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> de loyer au principal locataire, il ne +voudra point me laisser sortir.—Loge-t-il dans cette maison?—Oui, +Madame, au premier étage.—Eh bien, descendons, je vais lui parler. +Madame de Simiane répondit de la dette d'Amélie, et l'emmena.</p> + +<p>L'intéressante orpheline fut présentée à M<sup>r</sup>. D...., qui approuva +l'action généreuse d'Anaïs. On fit un trousseau honnête à mademoiselle +de Waldemar, qui resta chez sa protectrice sur le pied d'une +demoiselle de compagnie. Madame de Simiane ne recommanda point à ses +domestiques d'avoir des égards pour Amélie; mais elle lui en témoigna +tant elle-même, qu'aucun d'eux ne s'avisa de lui en manquer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> L'histoire de mademoiselle de Waldemar avait fait une vive +impression sur Anaïs. Elle y réfléchissait sans cesse. Que ne doit-on +pas redouter, se disait-elle, d'une passion qui produit de si cruels +effets? L'amour a coûté l'honneur et la vie à Clémence; il a jeté M. +de Saint-Elme dans une apathie plus à craindre que la mort. +Deviendrai-je aussi sa victime? Ah! du moins Clémence et Saint-Elme +avaient une excuse à donner de leur délire, ils ont cru être aimés, +mais le mien est inconcevable; rien ne le justifie. Dois-je m'obstiner +à chérir un homme qui me dédaigne, que je n'ai vu qu'un instant, qu'il +est vraisemblable que je ne reverrai plus. Son départ, si prochain de +<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> notre rencontre, n'est-il pas un avertissement que nous ne sommes +pas destinés l'un à l'autre. Cessons de prétendre renverser des +obstacles invincibles.</p> + +<p>L'amour est un mal dont la violence +s'accroît en proportion des efforts qu'on emploie à le guérir. En se +répétant qu'elle ne devait plus penser à M. de Lamerville, madame de +Simiane y pensait continuellement. S'il est difficile, d'ailleurs, de +vaincre un sentiment qui n'est pas partagé quand l'objet qui l'inspire +est un homme ordinaire, ne doit-il pas devenir impossible de bannir de +son cœur celui dont les cent voix de la Renommée se plaisent à +redire les vertus, les exploits ou le génie? Le nom de M. de +Lamerville était <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> consigné dans tous les journaux, cité sur tous +les théâtres. Il n'était pas jusqu'aux chanteurs, jusqu'aux crieurs +publics eux-mêmes, dont la voix rauque et discordante ne portât à +chaque heure ce nom jusqu'à l'oreille de madame de Simiane. Paris +entier lui sembla s'être ligué contre son repos. Le printemps était de +retour; elle partit pour Villemonble avec monsieur D. et mademoiselle +de Waldemar. Elle y sera plus solitaire, y sera-t-elle plus +tranquille?</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE IV.</h2> + +<p class="p2">Le premier mois que madame de Simiane passa dans son château, s'écoula +assez paisiblement. Le calme de la campagne paraissait avoir rendu le +calme à son ame. Elle consacrait une partie de ses loisirs à donner +des leçons de littérature, de dessein et de musique à mademoiselle de +Waldemar. Cette jeune personne montrait la plus tendre reconnaissance +pour sa bienfaitrice; elle faisait sa principale étude de lui plaire, +écrivait sous sa dictée, la suivait dans ses promenades, <span class="pagenum"><a +name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> et lui tenait fidèle compagnie, sans +toutefois gêner sa liberté. Les personnes sensibles s'attachent +facilement à ceux qui leur doivent tout. L'intérêt qu'Anaïs portait à +la douce orpheline devint bientôt de l'amitié. Le plaisir qu'elle +trouvait à la rendre heureuse lui faisait quelquefois croire qu'elle +l'était elle-même. Cependant, une pensée triste demeurait au fond de +son cœur; et cette pensée, qu'on devine, corrompait ses plus pures +joies.</p> + +<p>Un matin qu'elle était à corriger un dessein d'Amélie, on vint lui +annoncer que l'invalide et sa petite-fille demandaient la permission +de la voir. Elle ordonna de les introduire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> Georgette entra tenant entre ses bras un joli enfant. L'invalide +s'approcha avec respect, et lui dit: Vous voyez, Madame, que Dieu nous +a bénis; ma petite-fille est devenue mère d'un gros garçon. Il me +tardait de vous le présenter. Grâces à vous, Ambroise voit sa +quatrième génération. Oh! Madame, combien nous avons fait de vœux +pour vous le jour du baptême!—Grand-merci, digne homme! Votre +arrière-petit-fils promet de devenir charmant. Il +s'appelle?...—Amador. Je l'ai appelé ainsi, afin de perpétuer dans ma +famille le souvenir de mon général et le vôtre. C'est à vos doubles +bienfaits que nous devons notre aisance; vos deux noms seront sans +cesse unis dans <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> nos prières.—Vos affaires vont donc bien, +Georgette? demanda la marquise.—A merveille, Madame; tout nous +réussit: Henry n'a pas encore manqué d'ouvrage; nous avons un septier +de farine à la maison et un septier de blé au moulin. La satisfaction +semble avoir rajeuni notre mère; le vieux père va quelquefois le +dimanche, clopin-clopant, jusqu'à la place de la danse. Mon Henry est +toujours frais et dispos.—Votre tendresse pour lui n'est pas +diminuée?—Diminuée! tout au contraire, nous nous aimons chaque jour +davantage; nous travaillons, nous chantons, nous rions ensemble. Mon +Henry est si fier d'avoir un garçon, qu'il le caresse à chaque +instant; ça fait plaisir à voir. Tenez, <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> Madame, il n'y a de +bonheur que dans le mariage.—Vous croyez, Georgette?—J'en suis +certaine: aussi je donnerais tout au monde pour voir Madame devenir +l'épouse d'un beau Monsieur qui l'aimerait comme mon Henry m'aime, et +qui la rendrait mère d'une belle petite fille, qui serait aussi +bienfaisante qu'elle. Comme je me réjouirais de cet événement! surtout +si je pouvais avoir l'honneur d'être la nourrice choisie par Madame. +La naïve Georgette déchirait innocemment le cœur de madame de +Simiane. Elle fit servir le déjeûner à la paysanne et au vieil +Ambroise; mais elle ne put prendre sur elle d'y assister: elle laissa +à mademoiselle de Waldemar le soin de <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> la remplacer, et se retira +dans son cabinet d'études. Sa harpe s'offrit à ses regards, elle +l'accorda sans trop savoir ce qu'elle voulait faire, et, le sein +oppressé de désirs et de regrets, laissa avec ses pleurs échapper ces +accens.</p> + +<div class="p2 left30"> +<p>Amour, hymen, présens des cieux,<br /> +Divins trésors du plus bel âge,<br /> +Vous qui nous rendez précieux<br /> +Jusqu'aux maux qui sont votre ouvrage,<br /> +Amour, hymen, vos noms si doux,<br /> +De mes yeux font couler des larmes.<br /> +Hélas! mon cœur, créé pour vous,<br /> +Ne goûtera jamais vos charmes.</p> + +<p>Eh quoi! sous ces bosquets naissans,<br /> +Retraite heureuse du mystère,<br /> +On me verra, chaque printemps,<br /> +Revenir triste et solitaire.<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> +De l'amour et de ses plaisirs,<br /> +Tout m'y retracera l'image,<br /> +Et je n'aurai que des soupirs<br /> +A faire entendre à leur ombrage.</p> + +<p>Cruel destin! l'époux, hélas!<br /> +Qui seul eût fait mon bien suprême,<br /> +Là, ne suivra jamais mes pas:<br /> +Jamais ne me dira je t'aime.<br /> +Sans avoir connu le bonheur,<br /> +Dans la tombe je dois descendre,<br /> +Et les regrets d'un tendre cœur<br /> +Ne consoleront point ma cendre.</p></div> + +<p class="p2">Le trouble douloureux que madame de Simiane avait ressenti du discours +de Georgette, fut aperçu par Amélie. Cet ange n'est donc pas exempt de +chagrin, pensa-t-elle? Ah! s'il est ainsi, qui osera se plaindre d'en +avoir?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> L'absence d'Anaïs ne permit à personne de trouver du plaisir au +déjeûner. Il s'en fallait bien qu'il ressemblât au premier qu'Ambroise +avait pris dans ce château; il en remarqua la différence, but peu, ne +parla point, et s'en alla moins content qu'il n'était venu. Il avait +vu rouler des larmes dans les yeux de la marquise, et n'avait pu +porter un toast à son général.</p> + +<p>Dès qu'Amélie fut libre, elle épia l'instant où madame de Simiane +sortait de son appartement, dans l'idée qu'elle pourrait souhaiter de +l'entretenir: elle se trompait; Anaïs passa près d'elle sans la voir, +et prit, toute pensive, le chemin du mausolée de M. de Crécy. +L'orpheline, <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> n'osant suivre sa protectrice dans cette auguste +retraite, se tint à quelque distance, mais non assez loin pour ne pas +être à portée de veiller sur elle.</p> + +<p>M<sup>me</sup>. de Simiane s'agenouilla auprès du monument, y resta environ +une demi-heure, comme ensevelie dans une profonde méditation, puis fit +entendre ces paroles: «Ombre du meilleur des pères, toi que je +n'invoquai jamais en vain, toi qui m'as long-temps sauvée du danger de +brûler d'une autre flamme que de celle de la gloire; ombre sacrée, +sors du tombeau; reviens, comme autrefois, errer à mes côtés. +Relève-moi du découragement où je tombe sans cesse. Prête-moi la force +de <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> sortir victorieuse des combats auxquels me livre un +inconcevable amour. Dis-moi que ce bien après lequel je soupire, +hélas! sans le connaître, devient toujours fatal à celui qui le goûte. +Dis-moi que ses jouissances passagères ne sont pas comparables à +celles que tu m'instruisis à chérir. Rends-moi cette ardeur qui +animait ma jeunesse, cette noble ardeur, la compagne inséparable du +talent, le gage certain de ses succès. Mon père, fais que je sois +encore digne de toi. Oui, je le serai; oui, mon dévouement à ta +mémoire, ma tendresse pour l'ami qui partagea, qui adoucit mes peines, +m'occuperont désormais toute <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> entière. J'adopterai l'orpheline que +le ciel a conduite sur mon passage; elle deviendra épouse, mère; elle +laissera des enfans qui béniront mon souvenir, comme je bénis le tien; +et moi!... moi!... je laisserai un nom illustre».</p> + +<p>Un long soupir suivit ce mot. Madame de Simiane sortit ensuite du +mausolée, avec un air serein, et s'enfonça dans le bois, où Amélie +s'était vîte réfugiée: elle l'aperçut, s'avança vers elle, la serra +dans ses bras, et lui dit: Je viens de songer aux moyens de vous +assurer un sort indépendant.—Je souhaite dépendre éternellement de +vous.—Nous irons passer l'hiver à la ville, je vous chercherai un +aimable et <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> bon mari. Vous ne serez plus seule au monde.—Je serais +bien ingrate, si je m'y trouvais seule maintenant. Madame, croyez-moi, +je ne désire rien tant que de ne pas vous quitter; ma sœur +elle-même ne me fut pas plus chère que vous ne me l'êtes.</p> + +<p>Madame de Simiane retourna au château, où elle trouva quelques +personnes qui venaient lui demander à dîner; elle les reçut avec une +grâce parfaite, les entretint avec éloquence et gaîté, sur différens +sujets, et parut, toute cette journée, d'une humeur charmante. Quant à +l'orpheline, la scène dont elle s'était trouvée le témoin secret, lui +était trop présente pour qu'elle pût se réjouir de l'enjouement de la +<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> marquise; il ne lui paraissait que de l'agitation. L'exemple de +Clémence lui avait appris à se défier des resolutions prises contre un +amant. Elle comparait en elle-même Anaïs à un malade à l'agonie, +auquel un cordial rend une force factice: l'effet avantageux que ce +cordial semble produire sur lui, ne sert qu'à retarder de quelques +momens l'époque de sa mort.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE V.</h2> + +<p class="p2">Le lendemain de la visite de Georgette, le comte de Saint-Elme arriva +l'après-dînée à Villemonble. Vous m'avez permis, dit-il à la marquise, +de venir passer quelques jours dans votre retraite; j'accours jouir +avec transport de cette permission dont je suis digne maintenant. Mon +cœur, libre enfin d'amour et de regrets, ne calomnie plus la nature +et les arts; je sentirai encore mieux leurs charmes auprès de vous: +voulez-vous me recevoir? La marquise <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> répondit à M. de Saint-Elme +par un compliment flatteur, et lui demanda s'il avait encore entendu +parler de M<sup>me</sup>. de Rostange.—Oublions cette femme méprisable, +dit-il; je me félicite du caprice qui l'a livrée à M. de Lamerville: +il m'a évité les douleurs et la honte dont elle a couvert son second +époux, le comte de Rinaldy. Ce seigneur trompé, comme je le fus, par +les larmes feintes et la feinte douceur de Florestine, lui a donné son +nom et sa fortune. Elle a déshonoré l'un, dissipé l'autre. M. de +Rinaldy est mort fou; son indigne veuve, jetée en prison pour dettes, +eut recours à un lord qui avait été son premier amant, et qui se +trouvait à Paris. Ce lord ayant acquis la certitude qu'elle <span class="pagenum"><a +name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> lui était de nouveau infidèle, l'a +poignardée dans un accès de fureur, et s'est ensuite tué lui-même d'un +coup de pistolet. +</p> + +<p>La marquise présenta le comte à M<sup>r</sup>. D...., et le conduisit se +promener dans son parc, dont il lui tardait de parcourir les charmans +détours. Il s'extasiait sur les beautés nouvelles qu'il y découvrait. +Comme il s'approchait d'une grotte bâtie en granit, du haut de +laquelle tombait une cascade d'eaux vives, il s'écria: Oui, telle +était jadis l'habitation des Nymphes! Au même instant, il vit sortir +de cette grotte une jeune personne vêtue d'une robe de mousseline; ses +cheveux noirs étaient entourés d'une guirlande d'œillets blancs; +elle portait à sa <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> main une corbeille de fleurs. Elle jeta un +regard furtif sur madame de Simiane, vit qu'elle n'était pas seule, et +s'enfuit d'un pas rapide et léger à travers les bosquets.—Est-ce +Flore qui vient de m'apparaître? demanda M. de St.-Elme.—La marquise +lui raconta l'histoire de mademoiselle de Waldemar. Le mépris que +Saint-Elme avait pour Florestine s'en accrut; il parut touché de pitié +pour Clémence, d'intérêt pour sa sœur. Je vous envie, dit-il à la +marquise, le bonheur que vous avez eu de sauver de l'abandon cette +jeune personne. Ils s'entretinrent long-temps d'Amélie, et revinrent +au château. L'orpheline était dans le sallon, occupée à lire un +passage <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> de la Bible: elle se leva, quitta son livre, et essuya +quelques pleurs qui coulaient sur ses joues.—Que lisiez-vous donc ma +chère, qui vous a si fortement attendrie? demanda la +marquise.—L'histoire de Ruth.—Et cela vous émeut à ce point? dit le +comte.—Objet de la bienfaisance, répondit Amélie, tout ce qui m'en +parle s'adresse directement à mon cœur.—Touchante sensibilité! +prononça le comte.</p> + +<p>Il était tard; on servit le souper. M. de St.-Elme, placé entre madame +de Simiane et Amélie, avait, sans s'en apercevoir, plus de petits +soins pour cette dernière que pour l'autre; et quand l'heure de se +retirer fut venue, il <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> adressa à l'orpheline un regard qui lui +disait: «Vous avez acquis en moi plus qu'un ami.»</p> + +<p>Il y eut un orage violent cette nuit. La pluie tomba toute la journée +le lendemain: il fut impossible de songer à la promenade. On se +rassembla le soir pour faire une lecture en commun. Connaissez-vous la +comédie de Nanine? demanda Saint-Elme à mademoiselle de +Waldemar.—Non, Monsieur.—Si la marquise y consent, je la lirai.—Je +ne demande pas mieux, répondit madame de Simiane.</p> + +<p>Le comte avait un organe agréable et flexible; il lut cette pièce avec +art, et mit beaucoup de chaleur dans le rôle d'Olban, qu'il <span class="pagenum"><a +name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> voulait faire ressortir. L'orpheline +quittait quelquefois sa broderie pour prêter plus d'attention au +lecteur. Quand la lecture fut achevée, Saint-Elme questionna Amélie +sur le personnage de la pièce qui lui plaisait le plus. Celui de la +marquise, répondit Amélie; sa tendresse pour Nanine est constante et +désintéressée.—N'aimez-vous pas d'Olban?—Il a banni Nanine sur un +simple soupçon.—Il était amoureux, jaloux, voilà son excuse.—Elle +était pauvre, dépendante, il devait craindre d'être injuste envers +elle.—Ainsi, à la place de Nanine, vous n'auriez pas eu pour le comte +l'aimable indulgence qu'elle montra.—Oh! je la trouve <span class="pagenum"><a +name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> naturelle, il était le fils de sa +bienfaitrice.—Que ne suis-je votre frère! dit Saint-Elme à madame de +Simiane.</p> + +<p>M<sup>r</sup>. D. arriva. L'entretien changea de sujet. Cependant, Saint-Elme +trouva le moyen de placer quelques mots à double entente, dont le +véritable sens ne fut pas perdu pour Amélie.</p> + +<p>Le comte ne devait rester qu'une semaine à Villemonble: il y était +depuis un mois et ne songeait pas à le quitter. S'il avait adoré +Florestine, il idolâtrait Amélie. Il ne s'était pas permis de lui +parler de son amour; mais il le lui avait déclaré de cent manières. +Elle trouvait chaque matin dans son appartement les fleurs qu'elle +<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> aimait. Les arbres de la forêt étaient couverts de son chiffre uni +à celui du comte. Il faisait quelquefois dans la conversation le +portrait de la femme dont il souhaiterait d'être l'époux, et ce +portrait était toujours celui de l'orpheline. Cependant elle n'avait +laissé apercevoir aucune préférence pour Saint-Elme: l'image de +l'infortunée Clémence la tenait en garde contre un amour séducteur. Un +accident qui n'eut aucune suite fâcheuse mit en défaut sa prudence. Le +comte fit une chute; on le rapporta au château avec le pied démis. Les +alarmes de mademoiselle de Waldemar dévoilèrent le secret qu'elle +renfermait dans son cœur. L'heureux <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> Saint-Elme partit confier +son amour et ses projets à sa mère. Elle revint avec lui à +Villemonble. Amélie lui plut, elle la donna pour épouse à son fils.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE VI.</h2> + +<p class="p2">Les noces du comte ajoutèrent au chagrin que la marquise nourrissait +depuis l'époque de sa rencontre avec M. de Lamerville. L'aspect de +l'amour des jeunes époux répandait, malgré elle, un trouble douloureux +dans son ame: elle comparait, avec amertume, sa situation à la leur. +En vain allait-elle chercher des forces sur la tombe de son père, +contre le sentiment qui la dominait, elle y était sans cesse +poursuivie par l'image des trois couples fortunés qui l'entouraient. +<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> Non, disait-elle; non, mille ans de gloire ne valent pas un jour +de leur pure félicité.</p> + +<p>Amélie voyait, avec une vive inquiétude, la tristesse toujours +croissante de la marquise: elle avait découvert que cette tristesse +était l'effet de l'amour, mais elle ignorait les particularités de cet +amour, et n'osait interroger sa bienfaitrice. Une circonstance +imprévue lui valut une confidence qu'elle désirait et craignait à la +fois d'obtenir.</p> + +<p>On envoyait de Paris, à M. de Saint-Elme, tous les ouvrages nouveaux: +il les lisait le soir aux dames, tandis qu'elles travaillaient à des +ouvrages de leur sexe. Parmi les brochures qui venaient de paraître, +se trouvait une épître <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> à l'obscurité. Le comte commença la lecture +de cette épître: on y remarquait ces vers:</p> + +<div class="left30"> +<p>Que je vous plains, ô vous dont les noms trop célèbres<br /> +Ont, immortalisés par d'éclatans revers,<br /> +D'une misère illustre effrayé l'univers!<br /> +Le mépris inhumain, prêt à compter vos larmes,<br /> +De la plainte à vos cœurs a défendu les charmes.<br /> +Condamnés à l'éclat, il faut avec grandeur<br /> +Porter seuls, et debout, le fardeau du malheur.<br /> +. . . . . . . . . . . . . .<br /> +. . . . . . . . . . . . . .<br /> +. . . . . . . . . . . . . .<br /> +Ah! de l'orgueil séduit, redoutez le délire.<br /> +Vous qui voulez aimer, tremblez qu'on vous admire.</p> + +<p class="i12">M<sup>lle</sup>. <span class="smcap">Guichelin</span>.</p></div> + +<p class="p2">Madame de Simiane se leva en +faisant une exclamation de douleur, +<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +et sortit. La jeune comtesse +se précipita sur ses pas. La marquise, +touchée des discours, des +caresses de son amie, ne lui déguisa +rien. Je respire, dit la comtesse, +M. de Lamerville est libre; +l'unique obstacle qui vous sépare +tient à un injuste préjugé; il faut +travailler à le vaincre.—Eh! +comment y parvenir?—Je ne le +sais pas encore, mais enfin cela +ne doit pas être impossible.</p> + +<p>La marquise, un peu soulagée par l'entretien qu'elle venait d'avoir +avec la comtesse, revint plus calme dans le sallon où M<sup>r</sup>. D. venait +d'entrer. Cette soirée était celle des incidens. Mr<sup>.</sup> D. ouvrit le +journal; il contenait le récit d'une bataille dans laquelle M. de +Lamerville avait eu deux chevaux <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> tués sous lui, et reçu une +blessure. On disait que le général était parti pour prendre les eaux +de Baden.</p> + +<p>Cette nouvelle fit naître à la jeune comtesse l'idée d'un projet +qu'elle voulait confier à M<sup>r</sup>. D., sachant bien qu'Anaïs ne se +prêterait point à son exécution, si son respectable ami ne +l'approuvait.</p> + +<p>Amélie se rendit, le lendemain de bon matin, dans l'appartement de +M<sup>r</sup>. D.; ils s'entretinrent, en détail, de tout ce qui regardait +madame de Simiane. L'état de langueur où elle paraissait sur le point +de tomber, leur causait les mêmes sollicitudes. Aucun d'eux n'espérait +la guérir d'un amour qu'elle avait nourri <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> si long-temps dans le +silence. Tous deux pensèrent que le seul moyen d'empêcher qu'il ne lui +devînt funeste, était de la mettre en relation avec M. de Lamerville. +L'imagination, observa la jeune Saint-Elme, est une enchanteresse qui +prête souvent, à un homme célèbre, les vertus, les qualités qu'il n'a +pas. Qui sait si le général, vu de près, ne perdra point une partie de +l'éclat que lui donne sa haute réputation? Dans ce cas, notre amie ne +jugera le refus qu'il a fait de sa main, que comme une singularité +ridicule, et son amour pour lui cessera avec l'admiration qu'il lui +inspire. Si le général, au contraire, est un homme aussi accompli +qu'on le prétend, que risquons-nous <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> d'engager madame de Simiane +d'essayer de lui plaire, sous un nom supposé? Si elle échoue, sa +démarche ne sera point connue; si elle réussit, elle n'aura pas à +rougir, devant son époux, de ce qu'elle aura fait pour son amant.</p> + +<p>Le plan de la jeune comtesse approuvé, elle le communiqua à madame de +Simiane, qui en parut enchantée. On pensa que M<sup>r</sup>. D. ne pouvait +accompagner Anaïs, sans risquer de la faire reconnaître. On convint +donc qu'elle n'emmènerait à Baden qu'Amélie et Rosine. La discrétion +et la fidélité de cette dernière étaient à l'épreuve. La jeune +comtesse promit d'obtenir le consentement de Saint-Elme pour ce <span class="pagenum"><a +name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> voyage, sans qu'il pût soupçonner le +véritable motif qui le faisait entreprendre. Ces mesures prises, +madame de Simiane, qui était réellement très-changée depuis quelques +mois, vint à Paris, où son médecin déclara qu'elle avait besoin de +prendre les eaux. Amélie pria le comte de la laisser suivre son amie, +qui ne pouvait se décider à se séparer d'elle. Saint-Elme ne s'opposa +point aux désirs de son épouse, quoiqu'il fût fâché de la voir +s'éloigner de lui. Madame de Saint-Elme, le comte et M<sup>r</sup>. D., tinrent +maison commune en l'absence des deux personnes qui leur étaient si +chères.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE VII.</h2> + +<p class="p2">Les deux amies se hâtèrent de disposer leur départ. La marquise prit +le nom de Senneterre; madame de Saint-Elme garda le sien. C'était sous +le couvert de celle-ci que les lettres pour madame de Simiane devaient +être adressées. Il ne leur arriva rien de remarquable en route. On +s'imagine bien que leur conversation roula continuellement sur le même +sujet, et qu'elles parvinrent à leur destination sans avoir fait une +remarque sur les endroits <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> qu'elles avaient parcourus; à peine +s'étaient-elles informé de leur nom. Quand l'ame est fortement +préoccupée, le voyage le plus intéressant ne devient qu'un simple +changement de lieu.</p> + +<p>Lorsqu'elles s'approchèrent de Baden, elles recommandèrent au +postillon de les mener au meilleur hôtel garni: il les y conduisit.</p> + +<p>La maîtresse de l'hôtel se décida, avec quelque peine, à leur louer un +logement agréable. Leur suite modeste ne lui donnait pas une grande +opinion de leur fortune. Elle tripla le prix du local qu'elles avaient +choisi, dans l'intention de leur ôter l'envie de s'établir chez elle, +où elle n'aimait <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> à recevoir que les personnes très-riches. Mais +Rosine ayant su, dès en arrivant à l'hôtel, que le général y +demeurait, la marquise resta, malgré la mauvaise humeur de l'hôtesse +et le prix exorbitant de son appartement.</p> + +<p>Il y avait dans cet hôtel un vaste sallon, où plusieurs tables de jeu +étaient toujours dressées. On y trouvait une bibliothèque composée de +tous les ouvrages nouveaux et de tous les papiers publics. Ce sallon +était occupé depuis le matin jusqu'au soir, tant par les locataires de +l'hôtel, que par les personnes qui venaient les visiter. M. de +Lamerville y passait une grande partie de ses journées, <span class="pagenum"><a +name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> et sa présence en avait fait le lieu du +rendez-vous de la bonne compagnie.</p> + +<p>Anaïs était arrivée depuis huit jours, et n'avait pas encore paru au +sallon. Madame de Saint-Elme la pressait en vain d'y descendre; elle +craignait de rencontrer quelqu'un de sa connaissance, ou plutôt elle +craignait de voir s'anéantir l'espoir flatteur qui l'avait conduite +aux eaux. Elle sentait que sa première entrevue avec M. de Lamerville +devait être décisive, et, par cette raison, elle en retardait sans +cesse le dangereux moment. Si l'incertitude est plus cruelle à +supporter que le malheur, ce n'est pas en amour: le propre de ce +sentiment est de se plaire à s'abuser soi-même. Après <span class="pagenum"><a +name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> le bonheur d'être aimé, une des +premières jouissances des amans est peut-être l'incertitude. La +marquise chérissait la sienne. Respirer le même air, habiter le même +toit que M. de Lamerville, le voir passer sous ses fenêtres, rêver aux +moyens d'attirer ses regards sans paraître les chercher, étaient des +plaisirs qu'elle redoutait de perdre. Elle n'écrivait pas, ne lisait +pas, ne voyait personne, et pourtant n'éprouvait aucun instant de +vide. Cette situation nouvelle et douce semblait lui avoir fait +oublier le but de son voyage; si elle s'en était remise au hasard du +soin de la servir, elle n'eut pas tort de compter sur lui.</p> + +<p>Un matin qu'elle sortait avec <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> la comtesse, elle rencontra dans +l'escalier Monsieur de Lamerville. Il se rangea pour la laisser +passer, et lui fit un salut profond. Comme elle s'apprêtait à lui +rendre sa politesse, le pied lui glissa, et elle serait +infailliblement tombée si le général ne se fût empressé de prévenir sa +chûte.—Ne vous êtes-vous pas blessée, Madame? demanda-t-il.—Non, +Monsieur, grâces à votre secours.—Permettez que je vous accompagne +jusqu'en bas.</p> + +<p>La marquise accepta la main qu'on lui offrait, non sans éprouver une +vive émotion. Le général s'aperçut qu'elle tremblait, et se méprit sur +le motif qui en était la cause. Vous avez eu peur, observa-t-il; si +vous m'en croyez, vous vous <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> arrêterez quelques instans au sallon +pour respirer des sels; j'en ai d'excellens à vous offrir.—Je vous +remercie, Monsieur; l'air me sera plus salutaire. Oui, dans ce cas +l'air est ce qui vaut le mieux, dit madame de Saint-Elme, et les amies +continuèrent leur chemin.</p> + +<p>Un grand chapeau de paille recouvert d'un voile, cachait entièrement +la figure d'Anaïs. Le général n'avait donc pu la voir, mais il avait +été frappé de la grâce de sa taille, et le son de sa voix lui avait +rappelé cet organe enchanteur qu'il avait eu tant de plaisir à +entendre au bal de l'Opéra. Il pensa qu'il serait fort singulier que +cette femme fût la même que la séduisante inconnue dont il <span class="pagenum"><a +name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> avait été à regret séparé la dernière +nuit de son séjour à Paris, et désira d'avoir quelques détails sur son +compte. Dans cette idée, il entra chez son hôtesse, sous le prétexte +de la charger de quelques emplettes, et lui demanda si elle logeait +dans son hôtel d'autres dames que celles qu'il avait vues au +sallon.—Non, général, si ce n'est les deux nouvelles locataires qui +occupent le petit corps-de-logis au fond de la cour.—Depuis combien +de temps sont-elles chez vous?—Depuis une semaine.—Sont-ce des +personnes de distinction?—Je ne sais trop que vous en dire; elles +n'ont pour toute suite qu'une femme-de-chambre, font assez maigre +chère, et n'ont pas encore reçu <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> une seule visite.—Sont-elles ici +pour leur santé?—Je le présume.—Comment s'appellent-elles?—Le nom +de l'une est Senneterre; celui de l'autre Saint-Elme.—Sont-elles +jolies?—Assez bien.—Quel est leur âge?—La première doit avoir de +vingt-cinq à vingt-sept ans; l'autre de dix-sept à dix-huit.—Personne +n'est venu les voir?—Personne.—Sortent-elles souvent?—Tous les +matins.—En voiture?—A pied.—Il est extraordinaire qu'elles ne +descendent pas au sallon.—Il paraît qu'elles sont sauvages.—Que +peuvent être ces femmes?—Oh! ce ne sont pas des savantes, elles n'ont +encore demandé ni un roman ni un journal.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> M. de Lamerville rit de la judicieuse remarque de son hôtesse, et +voyant qu'elle ne pouvait satisfaire sa curiosité, il la quitta.</p> + +<p>De retour dans son appartement, il interrogea aussi son +valet-de-chambre. Celui-ci ne lui apprit rien, sinon que les +étrangères étaient l'objet de beaucoup de conjectures pour les +habitans de l'hôtel. Quant à moi, général, ajouta-t-il, je parierais +qu'elles ont quelques raisons politiques de se cacher. Cela seul +explique comment deux femmes de leur âge ont pu se condamner à passer +huit jours ici, dans une solitude absolue.</p> + +<p>Amador pensa que si son valet-de-chambre devinait juste, les <span class="pagenum"><a +name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> dames qu'il avait envie de connaître ne +seraient peut-être pas fâchées de former une liaison avec lui. Il crut +qu'il pouvait profiter du léger accident dont il avait été témoin, +pour solliciter l'honneur d'être admis à leur faire sa cour. Le +résultat le plus fâcheux de cette démarche étant d'essuyer un refus +honnête, il ne balança point à s'y exposer; il réclama, dans un +billet, la faveur de se présenter chez mesdames de Senneterre et de +Saint-Elme. On lui fit répondre de vive voix que ces dames le +recevraient à sept heures du soir.</p> + +<p>La marquise employa beaucoup d'art et de temps à faire une toilette +qui parut simple. La question <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> me trouvez-vous bien? fut répétée +cent fois à madame de Saint-Elme, dont les éloges ne rassuraient pas +Anaïs. Une femme sensible devient à la fois modeste et coquette, quand +elle désire de plaire.</p> + +<p>L'heure du rendez-vous sonna. La marquise sentit la nécessité de +cacher son trouble sous un air d'occupation. Elle se mit à son métier +de broderie. Rosine annonça M. le général de Lamerville.</p> + +<p>Je serai toute ma vie reconnaissant, mesdames, dit le général, de la +faveur que vous m'accordez. Je craignais que l'espèce de frayeur que +vous avez eue ce matin ne vous devînt nuisible.—Cet intérêt <span class="pagenum"><a +name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> est très-flatteur, balbutia la +marquise.—Je ne me suis pas trompé, il n'y a qu'une voix comme +celle-là dans le monde, s'écria le général. Anaïs feignit de ne pas +entendre, et continua de broder. Cette seconde rencontre, ajouta-t-il, +est plus heureuse que la première; une foule importune ne viendra +point la troubler; un masque envieux ne me dérobe pas ces traits +charmans. (Regardant Amélie). Je ne vois ici que des objets aimables; +mais je ne me dissimule pas que je suis environné de dangers.—Un +homme comme vous ne doit en redouter aucun, répondit Amélie.—Je ne +suis pas invulnérable.—Comptez-vous rester long-temps aux eaux, +Monsieur, <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> demanda la marquise.—Je voudrais ne plus les +quitter.—Elles vous font du bien?—Je commence à croire qu'elles sont +merveilleuses.—Mon médecin me les a beaucoup vantées.—Est-ce pour +une affection nerveuse que vous êtes venue les +prendre?—Précisément.—Dans ce cas, les promenades à cheval sont +utiles: si vous vouliez en essayer, j'ai une jument très-docile dont +je vous prierais de disposer.—Mille grâces, le cheval me fait peur; +je ne suis pas une Amazone.—Si vous aimez mieux courir en wiski, j'en +ai un à vos ordres.—Je préfère me promener à pied.</p> + +<p>Je ne suis pas heureux dans mes offres, je n'essuie que des refus.—On +dit qu'il y eut hier <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> un concert chez une des personnes distinguées +de cette ville, y fûtes-vous, Monsieur, demanda madame de +Saint-Elme?—Oui, Madame.—Etait-il beau?—Assez brillant.—Les +femmes, demanda la marquise, étaient jolies, sans doute?—Beaucoup +moins que celles que je vois, répondit le général.—Vous aimez la +musique, Monsieur, demanda madame de Saint-Elme?—A la folie.—Ai-je +l'avantage de partager ce goût avec vous, Mesdames? Mon amie, répondit +madame de Saint-Elme, a un si beau talent sur la harpe, qu'elle m'a +rendue mélomane.—Je conçois facilement, dit le général, qu'il naisse +des accords célestes sous une <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> main divine.—C'est trop de +flatteries. Songez, Monsieur, observa la marquise, que nous ne sommes +pas au bal de l'Opéra.—Je le sais, Madame, et je m'en félicite; mais +le dois-je? N'avais-je pas raison de présumer que celui qui voulait +conserver sa liberté, ne devait pas vous voir.—Vous vous êtes bientôt +remis de votre blessure, Monsieur, dit la marquise.—Celle-là n'était +pas profonde, répondit le général: il en est, ajouta-t-il en jetant un +regard significatif sur Anaïs, il en est dont on ne doit pas guérir, +et qu'on se plaît pourtant à recevoir. On prétend que la société de +cette maison est agréable, dit madame de Saint-Elme.—Elle est fort +bien choisie, et ne laisserait <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> rien à désirer si vous veniez +l'embellir, répondit M. de Lamerville; mais je n'ose vous en presser, +on a quelquefois des motifs de rester dans la solitude.</p> + +<p>On vint avertir le général qu'il était attendu par une estafette du +Ministre de la guerre. Il témoigna aux deux amies le regret qu'il +avait d'être contraint de les quitter, et obtint la permission de +renouveler sa visite.</p> + +<p>Eh bien! dit madame de Saint-Elme quand il fut parti, n'ai-je pas eu +raison de penser que M. de Lamerville n'avait besoin que de vous voir +pour se sentir entraîné vers vous par le plus doux penchant.—Ne nous +flattons pas encore; son ton était celui de la galanterie: il tient +<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> peut-être le même langage à toutes les femmes.—Croyez-vous aussi +qu'il leur adresse les mêmes regards.—Oh! ses regards étaient +charmans; mais ne peuvent-ils pas être trompeurs?</p> + +<p>La marquise et la comtesse passèrent le reste de la soirée à +s'entretenir de M. de Lamerville. L'hôtesse, qui avait appris que le +général avait fait une attention particulière aux dames qu'elle avait +assez mal accueillies, se repentit de sa conduite, et vint les prier, +dans les termes les plus humbles, de disposer de tout ce qui était +dans son hôtel: elle leur vanta la réunion qui se tenait dans la salle +de compagnie, et les pria de l'honorer de leur présence. Le soupçon +qu'Amador <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> montrait sur leur retraite, les avait déjà décidées à +en sortir. Elles reçurent, avec noblesse et bonté, la proposition et +les excuses de leur hôtesse, et lui laissèrent espérer qu'elles se +joindraient dorénavant à la société du soir.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE VIII.</h2> + +<p class="p2">Le lendemain matin le général envoya savoir des nouvelles des dames, +et leur fit demander à quelle heure elles seraient visibles. Elles +répondirent qu'elles ne pourraient le recevoir de la journée, mais +qu'elles le verraient au sallon. Amador avait passé une partie de la +nuit à rêver à la marquise. Aucune femme ne lui avait encore semblé +réunir tant de charmes. Quelques mots sortis de sa bouche avaient +suffi pour le convaincre qu'elle avait <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> infiniment d'esprit. Le +mystère dont elle s'entourait excitait sa curiosité, sans lui faire +naître le plus léger doute sur sa vertu: tout dans elle annonçait une +naissance distinguée, et la montrait, sous tous les rapports, digne de +lui plaire; mais était-elle libre? C'est ce dont il comptait +s'informer adroitement dans le premier entretien qu'il pourrait +obtenir. Il fut chagrin du retard apporté à ses vœux, et chaque +heure qui s'écoula jusqu'au soir, lui parut d'une lenteur +insupportable.</p> + +<p>Anaïs trouva le temps moins long. L'amour n'a pas le même caractère +chez les deux sexes. L'homme veut surtout jouir, la femme veut surtout +espérer: l'un <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> ne contient qu'avec effort l'aveu de sa flamme, +l'autre ne le laisse échapper que malgré soi; l'un s'abandonne avec +ivresse à ses transports: il croit ne pouvoir jamais les faire assez +éclater; ce n'est qu'en tremblant que l'autre découvre une partie des +siens à celui qui les fait naître: il se mêle pour la femme, au +bonheur d'aimer, une sorte de confusion qui l'empêche de le goûter +dans toute sa plénitude, en présence de son amant; aussi arrive-t-il +qu'elle retarde quelquefois le moment de le voir, ou avance celui de +le quitter, pour être davantage à lui. Seule, elle se répète mille +fois, avec délices, ce qu'elle oserait à peine entendre, ce qu'elle +oserait encore moins dire. L'homme <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> qui règne sur le cœur d'une +femme délicate, ne sait jamais jusqu'à quel point il est aimé.</p> + +<p>Le général était depuis long-temps dans le lieu du rendez-vous commun, +où il ne prenait, contre son ordinaire, que peu de part à la +conversation, quand la marquise et la comtesse entrèrent.</p> + +<p>Amélie avait plus de jeunesse et d'éclat qu'Anaïs; mais cette dernière +possédait, au suprême degré, ce je ne sais quoi, aimant des ames, que +personne n'a su définir, mais qui nous attire d'abord. Tous les yeux +se dirigèrent au même instant sur elle; toutes les bouches s'ouvrirent +pour prononcer la même exclamation. Amador courut vers elle, et la +conduisit s'asseoir, en se plaignant <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> avec grâce de ce que sa +porte lui avait été défendue. J'espère, dit un peintre aux hommes qui +étaient venus faire cercle autour de la marquise, j'espère que vous +serez maintenant de mon avis sur les traits dont se compose la beauté +la plus touchante. Un oui unanime se fit entendre. J'avais tort, dit +le général à voix basse à la marquise, de désirer de vous rencontrer +ici. Je ne devais gagner à cela que des rivaux.</p> + +<p>Quand on eut cédé au premier élan d'admiration que l'aspect de la +marquise avait causé, il s'entama une discussion littéraire. Anaïs, +qui craignait, en s'y mêlant, de se décéler, accepta une carte de +whist. M. de Lamerville <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> s'arrangea pour être son partenaire. Plus +occupé de la marquise que de son jeu, il fit beaucoup de fautes; mais +Anaïs ne lui en reprocha aucune.</p> + +<p>Il chercha inutilement, après la partie, le moyen d'avoir un instant +de conversation particulière avec la marquise. Le peintre s'était +rapproché d'elle, et ne la quitta plus: lorsqu'elle se retira, il lui +offrit sa main pour la reconduire jusqu'à la porte de son appartement. +Amador présenta la sienne à madame de Saint-Elme, en adressant un +regard chagrin à la marquise: elle comprit tout ce que ce regard +signifiait, et sut bon gré au peintre d'avoir été importun.</p> + +<p>Quand le général fut retiré chez <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> lui, il demanda à son +valet-de-chambre s'il avait appris quelque chose de relatif à ses +voisines. Oui, Monsieur: la plus jeune est mariée à un homme de +condition; l'autre est veuve.—De qui?—Je n'ai pu le savoir; +mademoiselle Rosine ne parle pas plus qu'une muraille: tout ce que +j'ai tiré d'elle, c'est ce que je viens de vous apprendre; mais ce +qui, je crois, vous fera plaisir, c'est qu'à force d'adresse je suis +parvenu à m'assurer de l'endroit où ces dames vont se promener chaque +fois qu'elles sortent. M. de Lamerville, satisfait de cette dernière +découverte, se proposa de la mettre à profit dès qu'il en trouverait +l'occasion. Elle se présenta le lendemain.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> Anaïs s'était levée avec une gaîté charmante; les souvenirs de la +veille lui faisaient trouver le jour plus beau que de coutume. Elle se +sentit le besoin d'en aller jouir au-dehors, prit à la hâte un léger +déjeûner, et sortit, accompagnée de la comtesse.</p> + +<p>M. de Lamerville le sut, et se rendit au lieu indiqué par son +valet-de-chambre. Il aborda les dames au moment où elles causaient de +lui avec chaleur. La marquise jeta un cri. Il s'excusa de l'avoir +surprise, et l'invita, ainsi que sa compagne, à venir visiter un petit +bois qui n'était pas éloigné. Elles y consentirent. Elles s'y +promenaient depuis environ une heure, et se préparaient à le quitter, +quand <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> elles entendirent une flûte et une clarinette qui +exécutaient le duo de Roland. Cette galanterie du général flatta +infiniment les dames; elles regardèrent de tous côtés, sans apercevoir +personne. Anaïs, ravie, ne savait si elle devait en croire son +oreille. Ce bois est-il enchanté, demanda la comtesse?—Oui, depuis +quelques momens, répondit le général.</p> + +<p>La musique cessa, l'entretien le plus intéressant la suivit. La +marquise, appuyée sur le bras de son amant, s'étonnait des charmes +nouveaux qu'elle trouvait à la nature. Un frémissement délicieux +agitait en secret tout son être. Le battement précipité de son cœur +la forçait quelquefois à <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> ralentir son pas. Si le bonheur dont je +jouis n'est qu'un rêve, pensa-t-elle, puissai-je mourir avant que de +me réveiller!</p> + +<p>Cette douce matinée fut suivie d'une douce soirée. Anaïs descendit au +sallon, belle d'amour et d'espérance. Son arrivée produisit une +sensation plus vive encore que la veille. Amador, cette fois, se +sentit plus orgueilleux que jaloux des hommages qu'elle recevait: il +avait deviné que le sien pourrait lui plaire. Il s'assit auprès +d'elle, et lui dit: Je n'oublierai de long-temps la promenade du +matin.—Ni moi non plus, répondit-elle. Ces mots ne lui furent pas +plutôt échappés, qu'elle en sentit toute la force. Elle crut en +affaiblir <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> l'effet, en ajoutant: Ce que j'aime le plus au monde, +c'est la campagne. L'altération de sa voix, la rougeur subite dont ses +joues se couvrirent, prouvèrent à M. de Lamerville que cette dernière +phrase était une ruse de la pudeur: il s'applaudit en lui-même de son +triomphe. Pour l'assurer davantage, il eut l'air de l'ignorer, et +reprit: Puisque vous aimez la campagne, accordez-moi la faveur de vous +conduire demain dans un ermitage qui réunit tous les agrémens. Les +propriétaires sont absens, le concierge a beaucoup de complaisance +pour moi; il nous recevra à merveille: nous pourrions y passer la +journée, et nous procurer le plaisir de faire venir <span class="pagenum"><a +name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> l'élite des musiciens de cette +ville.—Je me fais une fête de cette partie, dit madame de Saint-Elme; +certainement, marquise, vous ne la refuserez pas. Anaïs ne répondit +rien. Amador prit son silence pour un consentement. Il l'en remercia +d'une manière si aimable, qu'elle ne se trouva point le courage de ne +pas mériter sa reconnaissance.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE IX.</h2> + +<p class="p2">Le lendemain, de bonne heure, M. de Lamerville vint chercher les dames +dans un élégant wiski. Quoique la marquise craignît cette voiture, +elle y monta sans inquiétude. Pouvait-elle redouter quelqu'accident, +lorsqu'Amador était son conducteur? Après avoir fait environ trois +lieues, on arriva dans une vallée, dont l'aspect admirable rappelait à +la marquise les séduisantes descriptions que les poëtes ont faites de +celle de Tempé. Elle montra l'envie <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> de traverser à pied ces beaux +lieux. Amador et madame de Saint-Elme se prêtèrent à son désir: tous +trois gagnèrent, à pas lents, l'ermitage, où un excellent déjeûner les +attendait.</p> + +<p>Il est peu de plaisirs qui surpassent celui qu'on goûte dans le +premier voyage ou dans le premier repas qu'on fait à côté de l'objet +qu'on aime; il semble qu'on en prenne possession. M. de Lamerville et +la marquise étaient dans le ravissement. Tout devenait pour eux un +sujet d'éloge. Ces fruits ont un goût exquis, disait l'un; le parfum +de ces fleurs est divin, disait l'autre: cependant ces fruits, ces +fleurs n'avaient rien d'extraordinaire; mais ils les respiraient, +<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> les savouraient ensemble, et l'Amour est un enchanteur, qui sait +donner le plus grand prix aux moindres choses.</p> + +<p>Après le déjeûner, M. de Lamerville conduisit les dames dans une +longue allée de lilas, de chèvrefeuille, de jasmin et d'épine-rose. +Cette allée était bordée par un bras de rivière qui portait bateau; +au-delà s'étendaient, d'un côté, des prairies artificielles; de +l'autre, une grande route qui, aboutissant à plusieurs campagnes +superbes, se trouvait si continuellement garnie de voitures, qu'elle +ressemblait à un boulevart. Tandis que madame de Saint-Elme s'arrêta +pour considérer ce rare point de vue, les amans s'avancèrent sous un +<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> bosquet qui était taillé de manière qu'on jouissait à la fois de +l'ombrage et de la perspective la plus étendue et la plus pittoresque. +Cette retraite est un véritable Eden, s'écria la marquise. J'ai +quelquefois songé qu'il y manquait une Eve, répondit Amador, +aujourd'hui je n'y désire rien.—Vous visitez souvent ce lieu, à ce +qu'il paraît?—Très-souvent: il m'est cher à plus d'un titre; j'y ai +passé les plus belles années de ma jeunesse.—Auprès d'une amie, +peut-être.—De l'amie la plus tendre.—Une palpitation violente +souleva le sein d'Anaïs; Amador ajouta: Hélène (c'est le nom de cette +amie) me fut destinée pour épouse: son grand-père était lié, depuis +<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> l'enfance, avec mon oncle chéri, le duc de Lamerville. Ces deux +respectables vieillards se flattaient de resserrer encore leurs +nœuds par notre hymen. Hélène était jolie, spirituelle; j'avais +vingt ans quand je la connus: à cet âge on ne voit guère aucune femme +avec indifférence; on s'abuse sur le trouble que sa présence fait +naître, on le prend pour de l'amour; je crus en avoir pour Hélène, et +je me disposais à former une union imprudente, quand celle qui devait +en être la victime eut assez de confiance en moi pour m'avouer que son +cœur était engagé sans retour. Elle cachait avec soin sa passion à +son aïeul, dont elle redoutait <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> la colère. Je ne craignais pas +celle de mon oncle, il me portait trop d'affection pour ne pas +sacrifier, sans balancer, ses désirs aux miens. J'eus l'air de refuser +la main d'Hélène, elle épousa son amant. Peu de temps après, elle +acheta cette habitation, où elle restait une partie de l'année; je l'y +suivis trois printemps de suite. Cette femme charmante était devenue +une sœur pour moi; la plus étroite intimité existait entre nous; il +n'était pas un secret qui ne nous fût commun. Combien de fois ce +bosquet n'a-t-il pas été le témoin de nos mutuelles confidences! +Combien de fois ne lui ai-je pas juré qu'elle serait la première +<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> personne aux regards de laquelle j'offrirais la femme dont je +souhaiterais de faire ma compagne. Le sort a détruit mes projets; tu +ne la verras point, bonne Hélène, celle qui fixera mes vœux, mais +ton asyle favori recevra du moins ses pas. Auriez-vous eu le malheur +d'avoir à pleurer la mort de cette dame, demanda Anaïs? Heureusement +non; mais elle n'en est pas moins perdue pour moi; elle est établie +pour toujours à Londres.</p> + +<p>Quel dommage que Léon ne soit pas ici! s'écria madame de Saint-Elme en +s'approchant, il nous déclamerait le magnifique épisode des +Géorgiques. Combien ne serait-il pas agréable <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> d'entendre un bel +ouvrage dans ce beau lieu! J'ai, dans ma poche, un volume de la +meilleure traduction du <i>Paradis perdu</i>, dit le général; voulez-vous +que je vous en lise quelques passages? La proposition fut accueillie, +un siége de verdure reçut les dames. M. de Lamerville s'assit à leurs +pieds, et leur lut le chant des Amours. La comtesse l'interrompait par +de fréquens applaudissemens; il dirigeait alors ses regards sur Anaïs, +et répétait, d'une voix émue, la phrase qui répondait le mieux à sa +pensée. Quant à la marquise, elle restait comme anéantie sous le poids +des plus enivrantes sensations. Au moment du cantique nuptial, ses +<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> yeux se mouillèrent de douces larmes. Cette lecture aurait-elle +réveillé en vous des souvenirs trop tendres, lui demanda M. de +Lamerville avec inquiétude?—Non, répliqua-t-elle, mon émotion ne naît +que du charme de cet instant. Il est céleste, prononça M. de +Lamerville, d'une voix passionnée; les délices décrites par Milton +n'approchaient pas des pures voluptés qui pénètrent mon ame. Vraiment, +dit la comtesse en riant, je ne suis pas étonnée que les poëtes +cherchent l'ombrage, il est favorable à l'enthousiasme.</p> + +<p>Le concierge vint avertir que le dîner était prêt. On se mit en chemin +pour rejoindre la maison. <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> M. de Lamerville osa presser plus d'une +fois le joli bras qu'il tenait sous le sien; mais Anaïs, craignant +d'avoir trop laissé paraître sa tendresse, ne put cacher son trouble.</p> + +<p>M. de Lamerville parvint à rendre le calme à la marquise, par le soin +délicat qu'il prit d'entamer, à table, un entretien qui fit diversion. +Il préférait déjà Anaïs à lui: sa retenue le prouva mieux que +n'auraient fait ses transports.</p> + +<p>On alla le soir se promener sur l'eau; une sérénade charmante se fit +entendre du bosquet voisin. Anaïs, que la conduite de son amant avait +réconciliée avec elle-même, se livra sans crainte <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> à ce nouveau +plaisir. On retourna fort tard à la ville, et l'on se sépara sans se +quitter. On n'est jamais absent de ce qu'on aime.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE X.</h2> + +<p class="p2">La confiance s'établit vîte en amour. M. de Lamerville et la marquise +furent bientôt très-liés. Amador jouait bien de la flûte; il venait +faire, tous les matins, de la musique avec Anaïs, et souvent le +prétexte d'une lecture le ramenait, le soir: il ne paraissait plus +dans la salle de compagnie, qu'aux heures où les dames y descendaient. +Il s'applaudissait, chaque jour, du refus qu'il avait fait de madame +de Simiane. Quelle différence! disait-il, entre cette femme douce, +<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> simple, modeste, qui conserve les goûts de son sexe, à la femme +qui a la folle vanité de rivaliser avec la nôtre. Quel charme ne +trouvai-je pas à faire sentir les beautés de nos grands écrivains, à +madame de Senneterre, comme je jouis de son étonnement, lorsque je lui +découvre toutes les richesses de cette mine féconde, où l'on peut +fouiller sans cesse sans jamais l'épuiser. L'admiration que madame de +Senneterre éprouve pour nos illustres auteurs, est mon ouvrage. Est-ce +madame de Simiane qui daignerait former son opinion sur la mienne? +Est-ce elle qui n'aurait pas encore aimé? Est-ce elle, enfin, qui se +contenterait de <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> l'hommage d'un seul homme? Non, certainement. +Ainsi les préventions de M. de Lamerville contre la marquise, +s'accroissaient encore de l'amour qu'elle lui avait inspiré.</p> + +<p>Amador se répétait continuellement qu'Anaïs était la seule femme qui +pût le rendre heureux; mais il voulait, avant de lui déclarer ses +vues, percer le mystère qui l'entourait; il pensa que la marche la +plus sûre et la plus franche était de s'ouvrir de ses desseins à +madame de Saint-Elme, et se résolut de le faire.</p> + +<p>Un soir, qu'il s'était rendu au sallon, et cherchait l'occasion de +causer à part avec Amélie, l'hôtesse introduisit dans le cercle <span class="pagenum"><a +name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> la veuve d'un président. Cette dame, +qui comptait au moins cinquante ans, ne paraissait pas avoir été +dépourvue de beauté; mais elle l'était totalement de grâces. Elle fit +un léger salut aux dames, s'approcha d'un groupe d'hommes qui +dissertait sur la politique, et interrompit leur conversation pour +leur demander s'ils avaient lu l'impertinente brochure qui venait de +paraître? De quoi traite-t-elle, Madame? dit l'un d'eux.—C'est une +diatribe contre les femmes.—L'auteur n'est sûrement pas Français, +observa M. de Lamerville.—A son style, qui pèche la plupart du temps +contre les règles que prescrit la grammaire, et surtout au ton +insultant qu'il prend envers nous, <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> j'aurais cru qu'il était pour +le moins un Hottentot, s'il ne nous apprenait dans sa Préface qu'il +est né à Paris.—Ce ridicule écrivain vous défendrait-il, par hasard, +l'amour? demanda un jeune homme.—Non, Monsieur; il nous fait la grâce +de nous le permettre, dit la Présidente en minaudant; mais il nous +défend la gloire; il veut que nous demeurions étrangères à la culture +des beaux-arts; il nous refuse tous les talens, même celui +d'écrire.—Et Madame est auteur?—Pas encore; mais je travaille à me +rendre digne de ce titre. Je possède maintenant le latin à un degré si +supérieur, que je suis en état de tenir tête dans cette langue au plus +savant professeur de rhétorique. Je sais mon <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> Juvénal en entier, +et mon premier ouvrage sera une longue et sanglante satire contre nos +détracteurs. Votre sexe est plutôt fait pour le madrigal, observa M. +de Lamerville. Monsieur, à ce que je vois, est de la secte de ceux qui +ne veulent pas que nous ayions du génie, et qui nous condamnent à +plaire éternellement.—Serait-ce un si mauvais partage?—Plaire est +agréable, sans doute; mais plaire ne suffit pas; d'ailleurs, quoique +vous en puissiez dire, on n'aime que rarement une femme qui n'a aucun +savoir. Que voulez-vous faire, je vous prie, d'une jolie poupée qui ne +vous entretiendra que de bals, de pompons, ou d'une insipide ménagère +qui vous fatiguera de détails domestiques.—Je <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> ne voudrais pour +ma compagne ni de ces femmes, ni d'une femme bel-esprit.—Et laquelle +choisirez-vous?—Celle qui aura plus de grâces encore que de beauté, +quelque peu de coquetterie et beaucoup de candeur; celle qui possédera +assez d'esprit naturel et assez d'instruction pour me charmer et me +comprendre; celle dont les vertus modestes et la bonté constante +seront les premiers apanages. Ce portrait est séduisant, observa un +prétendu philosophe; mais où rencontrer le modèle? On le cherche +long-temps; mais on le trouve enfin, répondit Amador en jetant un +regard expressif sur la marquise. Elle baissa les yeux, étouffa un +soupir, et songea à sa mère. <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> Croyez-vous, Monsieur, dit la +Présidente à M. de Lamerville, qu'il soit impossible qu'une femme de +lettres possède les qualités que vous venez de peindre? Je fais plus +que de le croire, j'en suis certain. Celle qui a l'ambition de devenir +célèbre, a plus d'orgueil que de sensibilité.—Ainsi, vous proscrivez +les Sapho, les Corinne, les Deshoulières, les Lafayette, les +Riccoboni?—Je ne les proscris point, je leur offre le tribut qu'elles +ont souhaité; je les admire; mais je ne serais jamais l'amant, encore +moins l'époux de celle qui marcherait sur leurs traces.—Je donnerais +cent louis, s'écria la Présidente, pour que vous portassiez les fers +de quelque Muse! Cela serait plaisant, dit <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> le peintre. On a vu +des choses aussi extraordinaires, observa le jeune homme. Celle-là ne +se verra point, répliqua M. de Lamerville. Anaïs sentit son sang se +glacer dans ses veines. Ne pourrait-il pas arriver, reprit la +Présidente, que vous devinssiez amoureux, malgré vous, d'une femme qui +serait chargée du crime affreux d'enchanter l'univers par ses +écrits?—Je ne le crains pas, mon cœur ne m'appartient plus; mais +si au lieu d'avoir fait le choix dont je m'applaudis, j'avais eu le +malheur de prendre, sans le vouloir, de l'amour pour une de ces femmes +avides de renommée, je fuirais jusqu'au bout du monde plutôt que de +céder à mon penchant.—Cela est trop fort, prononça Anaïs. <span class="pagenum"><a +name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> Beaucoup trop fort, dit le peintre: +je ne vois rien de fâcheux à s'abandonner au sentiment que vous +inspire une femme célèbre. De bonne foi, général, ajouta-t-il en +désignant la marquise, croyez-vous qu'une auréole de gloire gâterait +ce joli front?—Son éclat serait moins touchant, répondit M. de +Lamerville. Injuste prévention! s'écria madame de Saint-Elme. +Très-injuste, dit le jeune homme. Quant à moi, je suis fou des talens. +Si je les aime dans mon sexe, je les idolâtre dans l'autre; ils sont à +mes yeux le plus puissant et le plus solide des attraits. Les +productions littéraires des femmes ont une grâce, une délicatesse que +nous tenterions en vain d'imiter; elles font le charme de mes loisirs, +<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> et j'avoue que je serais homme à devenir éperduement amoureux +d'une femme, seulement parce qu'elle serait auteur. Vous voyez, +Monsieur, dit la Présidente à M. de Lamerville, en rajustant le +nœud de son fichu, vous voyez que tout le monde n'est pas de votre +opinion.—La mienne est du moins celle du plus grand nombre.—Oh! cela +est loin d'être prouvé; mille exemples attestent le contraire. De tous +temps les femmes à réputation ont enchaîné sous leurs lois une foule +d'amans.—Dites d'adorateurs, Madame. Il est, je le sais, des hommes +vains et nuls, qui, brûlant de faire parler d'eux à quelque titre que +ce soit, se proclament les esclaves <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> de ces femmes présomptueuses. +C'est un culte que l'orgueil rend à la vanité, et l'on ose traiter +cela de sentiment! l'on profane ainsi ce mot sacré! Mais dans ce +siècle on veut voir partout de l'amour; il n'est presque nulle part. +Vraiment, reprit la Présidente, d'un ton ironique, Monsieur emploie +tant d'art et d'éloquence à soutenir son systême, que je tremble qu'on +ne l'adopte. En effet, il est simple de croire que l'esprit est +sottise, et que le sacrifice qu'on veut faire à une femme de son rang, +de ses richesses, du séjour de sa patrie, n'est point une marque +d'amour.—Je n'ai point tenu ce langage.—N'avez-vous pas nié que l'on +pût ressentir une grande passion pour une <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> femme supérieure?—Je +nie que ce que vous appelez une femme supérieure soit faite pour +inspirer une tendresse véritable.—Voilà, Monsieur, ce qui s'appelle +s'abuser étrangement. Un grand nombre de faits dément votre +assertion.—Bon, ce sont de vrais contes!—Des contes! tout le monde +sait qu'il y a peu de mois encore, un prince allemand, dont cent aïeux +illustres et une fortune immense sont le moindre des titres, brigua la +main de madame de Simiane.—Une ivresse passagère l'aveuglait; je le +répète, ces femmes-là ne peuvent ni donner ni recevoir le bonheur: +elles subjuguent quelquefois, jamais elles n'attachent, et dans le +dévouement <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> extrême qu'on se plaît à faire éclater pour elle, la +tête est tout, le cœur n'est rien; mais elles n'y regardent pas de +si près: l'article important pour elles est de faire du bruit. +Général, dit d'un ton grave un vieillard qui ne s'était pas encore +mêlé à la conversation, madame de Simiane honore autant son sexe par +ses mœurs, qu'elle honore les lettres par ses ouvrages; et son nom, +permettez-moi de vous le faire observer, ne doit se prononcer qu'avec +respect. Je ne prétends pas attaquer le caractère de madame de +Simiane, répondit M. de Lamerville; mais en dédaignant l'estimable +obscurité qui doit être le partage de son sexe, elle m'a donné le +droit de la juger sévèrement.—Eh! <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> que savez-vous, reprit le +vieillard avec feu, que savez-vous si ce noble tort que vous lui +reprochez ne l'a point préservée de torts plus condamnables? Que +savez-vous s'il n'est pas le principe de ses éminentes +vertus?—Connaîtriez-vous madame de Simiane, demanda madame de +Saint-Elme avec vivacité, au vieillard.—Je n'ai point cet honneur, +mais je sais des traits d'elle qui me la font chérir. Son ame, +d'ailleurs, se révèle dans ses écrits. C'est risquer beaucoup que de +juger quelqu'un sur ses écrits, observa un partisan de Lavater; quant +à moi, je n'en crois que la figure. On assure que celle de madame de +Simiane est des plus séduisantes, dit le jeune <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> homme. On me l'a +extrêmement vantée, dit le peintre; je n'ai pu, malgré tous mes +désirs, en juger par moi-même. On m'a montré une fois la marquise au +spectacle: je cherchai à m'approcher d'elle au moment où elle en +sortait. Je ne pus y réussir, une foule curieuse assiégeait ses pas. +Elle ne paraît dans aucun lieu sans être soudain entourée d'un essaim +d'admirateurs.—Heureuse! heureuse femme! s'écria la Présidente, sa +marche est toujours un triomphe. Ce triomphe est peu digne d'envie, +répondit d'un ton dédaigneux M. de Lamerville; la femme la plus +estimable est celle dont on parle le moins. N'êtes-vous pas de mon +<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> avis, Madame, demanda-t-il à la marquise?</p> + +<p>L'amour avait eu assez d'empire sur Anaïs pour qu'elle eût souffert +jusque-là en silence des discours qui la blessaient; mais ces +dernières paroles du général ne laissèrent de place dans son ame qu'au +ressentiment; il lui sembla qu'elle ne pouvait les pardonner, sans +faire un outrage à la mémoire de M. de Crécy; et d'un ton à la fois +sensible et ferme, elle répliqua: Oui, madame de Simiane mérite le +blâme, elle le mérite pour s'être écartée de la route qui lui fut +tracée par un cher et respectable guide. Elle le mérite pour avoir +embrassé, nourri la plus funeste illusion. Sa faute <span class="pagenum"><a +name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> fut affreuse, sa punition sera plus +affreuse encore.—De quoi voulez-vous, je vous prie, qu'on la punisse, +demanda la Présidente? De sa gloire, apparemment, répondit le +vieillard avec véhémence?—Sa gloire! sa gloire! elle est obscurcie, +s'écria la marquise.—Obscurcie? reprit la Présidente, en voici bien +d'un autre! Elle s'accroît chaque jour: la jalousie seule, l'odieuse +jalousie pourrait le contester. Madame ne saurait être jalouse de +personne, répondit le général d'un ton imposant. Le vieillard, en +colère, proféra entre ses dents quelques mots qui ne furent pas +entendus. Eh! mon dieu, dit Amélie avec impatience, laissons cet +entretien. Oui, laissons-le, <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> répondit la marquise; mais ne +l'oublions pas.</p> + +<p>La comtesse avait tremblé que le transport imprudent de la marquise ne +l'eût trahie; mais M. de Lamerville n'en tira aucune autre +conséquence, sinon qu'elle connaissait quelques particularités qui +n'étaient pas avantageuses à madame de Simiane. Ces femmes à talent, +dit-il tout bas à la marquise, deviennent tôt ou tard les héroïnes de +quelques aventures plus ou moins répréhensibles, et je gagerais, en +dépit du pompeux éloge qu'on vient de nous faire de madame de Simiane, +que sa conduite n'est pas entièrement irréprochable. L'indignation se +peignit dans les traits d'Anaïs; un <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> éclat allait la compromettre; +la comtesse s'en aperçut: sortons, lui dit-elle, mon amie, sortons, je +me sens très-indisposée.</p> + +<p>M. de Lamerville voulait accompagner les dames jusque chez elles; la +comtesse le pria de les laisser, sous le prétexte d'avoir besoin de +repos.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XI.</h2> + +<p class="p2">Dès que les amies furent seules, madame de Simiane s'écria: Je veux +partir demain avant le point du jour.—Partir? y songez-vous?—Je veux +partir; je ne veux plus le voir.—Vous l'aimez, il vous adore; la +perspective la plus heureuse s'offre à vous. Encore quelques momens, +et vous devenez l'arbitre du destin d'Amador. Il me fait un crime de +mes succès, ajouta-t-elle avec un sourire amer.</p> + +<p>Le préjugé a ravi sa foi à madame de Simiane, mais l'amour la <span class="pagenum"><a +name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> lui assure. L'amour, l'invincible +amour triomphe de tout. N'en doutez pas, mon amie, vous verrez M. de +Lamerville abjurer son erreur à vos pieds.—M. de Lamerville aux pieds +de madame de Simiane! Lui? Ah! ma chère! que vous jugez mal de ce +caractère impérieux, inflexible; mon seul nom suffira pour changer sa +tendresse en haine; vous le verrez attribuer à l'artifice ce qui fut +le résultat d'un amour pur et vrai; et s'il était possible qu'il +m'aimât encore après la fâcheuse découverte qui ne peut manquer +d'avoir lieu; si, malgré ses efforts, il ne pouvait parvenir à vaincre +sa passion pour moi, je n'ai que trop lu dans l'ame de cet homme si +fier: inébranlable dans ses préventions, <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> qu'il croit être des +principes, il ne me confierait pas pour cela le soin de son bonheur. +Oui, j'en suis certaine, il préférerait mourir plutôt que de me donner +le titre de son épouse. Eh bien! moi aussi, je suis fière, je dois +l'être, je dois aussi savoir mourir, et je pars.—Ce départ, semblable +à une fuite, pourrait faire prendre une opinion défavorable de vous à +M. de Lamerville; calmez-vous, ne précipitez rien, je vous en conjure +au nom du ciel, au nom de votre père.—Mon père (répliqua madame de +Simiane dans le plus grand désordre)! mon père! c'est lui, lui +surtout, qui m'ordonne de ne pas rester ici un instant de plus. Ne +voyez-vous <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> pas son ombre irritée qui me poursuit? ne +l'entendez-vous pas m'accuser du peu de soin que j'ai pris de ma +gloire? Quel fruit ai-je retiré des préceptes, des exemples de ce bon +père? Pourquoi ai-je quitté le paisible séjour où reposent ses +cendres? Ah! je ne devais pas m'éloigner de sa tombe, mon unique +refuge. Je devais la tenir embrassée jour et nuit; là, je devais +braver les feux d'un trop fatal amour! Là je devais périr avant que de +m'être abaissée à venir mendier l'hommage d'un cœur dédaigneux.</p> + +<p>Rosine entra pour remettre une lettre à la comtesse; cette lettre +était de M. de Saint-Elme: il instruisait sa femme qu'il profitait de +son absence pour accompagner <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> sa mère chez une de ses parentes, +qui demeurait à Sens, et que M<sup>r</sup>. D.... était parti pour la Touraine, +où il avait à renouveler les baux des fermiers de feu M. de +Lamerville.</p> + +<p>Cette lettre fortifia Anaïs dans sa résolution. Si vous pouviez vous +décider, dit-elle à la comtesse, à vivre tête-à-tête avec moi, +jusqu'au retour du comte, nous n'irions ni à Paris ni à Villemonble. +J'ai besoin d'habiter quelque temps un lieu qui ne me rappelle aucun +souvenir: il faut que je m'arrache à moi-même. La solitude où j'ai +rencontré M. de Saint-Elme, convient à la situation de mon esprit. Je +suis inconnue aux domestiques qu'il y a laissés; je m'y rendrais avec +<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> vous et Rosine, je garderais le nom de Senneterre; je ne veux +reprendre le mien que lorsque je me sentirai la force de lui rendre +son ancien lustre. J'attendrai ce moment dans la retraite où +Saint-Elme a recouvré sa raison. Si je n'y retrouve pas bientôt la +paix, j'y trouverai bientôt la mort.</p> + +<p>La comtesse ayant fait en vain de nouvelles tentatives pour dissuader +Anaïs de son projet, cessa de s'y opposer. Elle régla ses comptes avec +l'hôtesse; Rosine emballa les effets des dames, et elles avaient fait +six lieues de poste avant qu'aucun locataire de l'hôtel ne fût levé.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XII.</h2> + +<p class="p2">A son réveil, M. de Lamerville dit à son valet-de-chambre d'aller +s'informer si madame de Saint-Elme était remise de son indisposition. +Il paraît qu'elle n'était pas grave, répondit le valet-de-chambre; +madame la Comtesse ne s'est pas couchée, et le jour n'avait point +encore paru qu'elle était partie. Partie! par où? comment?—Elle est +partie en poste.—Où est-elle allée? C'est un mystère.—Et la marquise +l'a-t-elle suivie?—Oui, Monsieur.—Elles n'ont pas laissé <span class="pagenum"><a +name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> un mot pour moi?—Pas un mot.—C'est +inconcevable!—Très-inconcevable.—Eh! sait-on les motifs de ce +brusque départ?—On ne sait rien, si ce n'est que madame la Comtesse a +reçu hier au soir une lettre de Paris.—Des affaires pressantes les +auront rappelées; mais ne pas écrire un mot de politesse!—En vérité, +Monsieur, je crains que ces Dames ne soient pas ce que vous avez +cru.—Que veux-tu dire?—Elles n'étaient recommandées à personne; leur +manière de vivre paraissait singulière; ne pourraient-elles pas être +quelque peu intrigantes?—Tu n'es qu'un sot, dit le général en colère, +laisse-moi. Le valet-de-chambre <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> sortit, sans se permettre la +moindre réplique.</p> + +<p>Monsieur de Lamerville était si loin d'imaginer la vérité, qu'il ne +songea pas même à ce qui s'était passé la veille. Plus il +réfléchissait à la conduite de la marquise, moins elle lui paraissait +naturelle. Le propos de son valet-de-chambre lui avait fait quelque +impression. Que devait être cette femme qui avait reçu ses soins, +cette femme dont les prévenances, le trouble, les regards lui avaient +dit tant de fois je vous aime, et qui s'éloignait de lui d'une façon +si étrange? Serait-ce, en effet, une intrigante qui aurait formé des +desseins sur lui? Mais alors elle ne <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> s'en serait pas ainsi +séparé. Serait-ce une coquette qui s'était fait un malicieux plaisir +de se jouer de sa tendresse? Cela n'était pas possible. Anaïs +paraissait si franche! si tendre! si modeste! tout parlait en sa +faveur. Il se perdait dans ses conjectures, quand son hôtesse entra +chez lui.</p> + +<p>Pardonnez-moi, général, dit-elle, si je vous interromps; mais en +visitant l'appartement de mesdames de Senneterre et de Saint-Elme, +j'ai trouvé un carton de dessins qu'elles y ont oublié. Comme j'ignore +l'adresse où je pourrais le leur faire passer, et que je vous crois +mieux instruit que moi, je viens vous le remettre. C'est bon, je m'en +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> charge, dit monsieur de Lamerville.</p> + +<p>L'hôtesse sortit; il ouvrit le carton, et ne fut pas moins surpris que +charmé, d'y voir un portrait fait au crayon, qui avait avec lui une +ressemblance parfaite. Ce témoignage irrécusable de l'amour d'Anaïs +fit, sur-le-champ, évanouir tous ses doutes. Il se rappela le premier +soupçon que la vie solitaire qu'elle menait lui avait fait concevoir, +et se persuada qu'il était fondé. Quelque grand danger la menace, +pensa-t-il; elle a fui pour l'éviter. Ah! pourquoi ne s'est-elle pas +confiée à moi? Il sonna son valet-de-chambre, lui ordonna de courir à +flanc-étrier sur les traces des dames, et de s'arranger pour <span class="pagenum"><a +name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> les atteindre, sans pourtant +compromettre leur sûreté: il lui enjoignit, en outre, de l'instruire +chaque jour de ce qu'il aurait appris.</p> + +<p>La cruelle agitation d'ame à laquelle madame de Simiane était livrée, +ne lui permettait pas de songer à prendre le moindre repos; elle +brûlait d'ailleurs de s'éloigner, le plus promptement possible, de +l'homme que désormais elle voulait haïr, se figurant qu'à mesure +qu'elle mettrait plus de distance entre elle et lui, son cœur +sentirait s'affaiblir cet amour dont elle s'indignait de ne s'être pas +encore affranchie. Dans cette idée, elle courut jour et nuit la poste, +ce qui fut cause que le valet-de-chambre de M. de Lamerville <span class="pagenum"><a +name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> ne put la joindre qu'à un quart de +lieue de Vernon.</p> + +<p>Elle descendit de sa voiture dans cet endroit, laissa Rosine continuer +sa route jusqu'à la ville, et, suivie de la comtesse, s'enfonça vîte +dans un sentier qui conduisait à la solitude de M. de Saint-Elme.</p> + +<p>La marquise n'avait pas voulu se faire conduire à Vernon, où elle +était connue. Le valet-de-chambre attribua cette précaution à une +autre cause, et pour prouver son zèle au général, il repartit pour +Baden, aussitôt qu'il eut pris connaissance de la retraite des dames.</p> + +<p>Les détails que M. de Lamerville reçut de la bouche de son fidèle +serviteur, le confirmèrent <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> dans l'opinion que la marquise avait +de puissans motifs de se cacher. La persécution dont il la crut +victime augmenta son amour. Le silence qu'elle avait gardé lui parut +une preuve de délicatesse; il sentit une joie généreuse de pouvoir lui +offrir la paix, la fortune, le bonheur, et partit en secret pour la +retrouver.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XIII.</h2> + +<p class="p2">Les personnes exaltées sont capables de prendre des résolutions +extrêmes dans un moment d'enthousiasme ou de courroux, et de les +maintenir, quelque douleur qui leur en coûte, quand elles y croient +leur honneur attaché. Madame de Simiane pensait que le sien exigeait +qu'elle ne revît pas M. de Lamerville, et se félicitait d'une démarche +qui ne lui laissait aucun moyen de retour vers lui. Elle était +soutenue dans son pénible sacrifice par l'idée qu'il était un hommage +à la mémoire de son <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> père, et aussi par l'espoir qu'elle n'en +souffrirait pas seule. Anaïs est aimée d'Amador, disait-elle; s'il me +coûte des pleurs, je lui coûte des regrets. Quand on ne peut jouir de +la félicité avec celui qu'on aime, c'est quelque chose d'imaginer +qu'on a des peines qui lui sont communes.</p> + +<p>La retraite profonde où vivait la marquise, ne lui procurait cependant +pas les avantages qu'elle s'était promis. L'image de son amant la +poursuivait sans relâche; le bosquet d'Hélène se présentait sans cesse +à sa mémoire. Un jour de bonheur que l'on dut à l'amour, suffit pour +faire le tourment du reste de la vie; rien n'égale la puissance de ses +souvenirs. Anaïs avait <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> contre eux moins de force que de courage; +toutefois elle demeurait ferme dans le parti qu'elle avait adopté. Qui +ne craint pas la mort, est capable de tout; et quand on languit sous +le poids d'un amour malheureux, loin de la craindre, on la désire. La +marquise se faisait une idée presque agréable de la sienne. A mon +heure dernière, se disait-elle avec une joie douloureuse, je pourrai +révéler mon histoire à l'injuste Amador; il saura jusqu'à quel point +il m'a méconnue, offensée; il se reprochera mon trépas; peut-être +viendra-t-il quelquefois gémir sur mon tombeau; et moi, tranquille, +fortunée sous l'œil de mon Dieu et de mon père, je m'applaudirai de +voir mon amant m'apporter le <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> tribut de ses remords et de ses +pleurs.</p> + +<p>Le pavillon où madame de Simiane avait autrefois entendu s'exhaler la +plainte de Saint-Elme, était l'endroit qu'elle occupait de préférence +à tout autre. Un jour qu'elle s'y abandonnait à ses rêveries +mélancoliques, elle fut distraite par le bruit d'une marche +précipitée: elle entr'ouvrit sa fenêtre, regarda dans le bois, et +aperçut un homme qui le traversait. La faible clarté que jetait le +crépuscule ne lui permit pas de distinguer sa figure; elle ne douta +point que ce ne fût Saint-Elme, qui ne pouvant plus supporter les +ennuis de l'absence, venait rejoindre sa femme. Heureuse Amélie, +pensa-t-elle, puisses-tu goûter <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> long-temps les faveurs d'un amour +légitime! Quant à moi, celui que j'aime ne viendra jamais me causer +ainsi une douce surprise. Au même instant, Rosine entre, et s'écrie: +Madame, Madame, M. de Lamerville! Elle avait à peine prononcé ce nom, +que le général parut.</p> + +<p>Les divers sentimens que son aspect inattendu produisit dans l'ame +d'Anaïs, lui ravirent soudain l'usage de ses sens. Tandis que madame +de Saint-Elme et Rosine s'empressaient de la secourir, Amador, à +genoux devant elle, lui adressait les discours les plus tendres. Quand +elle reprit connaissance, elle ne vit pas sans une émotion profonde, +l'air inquiet et passionné de son amant, et le <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> premier regard +qu'elle dirigea sur lui ne fut pas un regard de courroux; mais elle se +rappela bientôt le motif qu'elle avait eu de le fuir, et, d'un ton +qu'elle s'efforça de rendre sévère, lui demanda de quel droit il était +venu la chercher dans l'asile où elle voulait vivre ignorée. De quel +droit? répondit-il avec feu, du droit que me donne l'amour le plus +vrai, le plus pur, le plus fidèle. Dès long-temps mes soins ont dû +vous expliquer mes vœux; j'ai dû penser que vous ne les rejetteriez +pas. Et comment, le cœur rempli de cet espoir, aurais-je consenti à +vous perdre? Ah! si je n'ai pas couru plutôt sur vos traces, je n'ai +été retenu que par la prudence. Mais vous, femme adorée, <span class="pagenum"><a +name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> vous qui seule m'avez fait connaître +tous les délices du sentiment; souveraine de mes pensées, vous dont la +voix, le regard, le silence même me commande, comment avez-vous pu +manquer de confiance en moi? comment avez-vous pu m'abandonner ainsi? +Chère et défiante Anaïs! croyez-moi, bannissez la feinte, elle est +désormais inutile, vous essayeriez en vain de me cacher qui vous êtes, +j'ai tout deviné; je puis tout réparer: daignez, dès ce moment, voir +en moi votre époux.—O ciel! serait-il vrai!.... vous feriez le +sacrifice? Quoi!.... M<sup>me</sup>. de Simiane....—Ce nom viendra-t-il sans +cesse me troubler? répondit M. de Lamerville d'un ton chagrin. Vous +êtes instruite, je le vois, de mes <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> rapports avec madame de +Simiane; mais vous ignorez où ils se sont bornés. Il raconta à la +marquise ce qu'elle ne savait que trop bien; puis ajouta: J'ai +satisfait, autant que je l'ai pu, aux dernières volontés de mon oncle, +en ne balançant point d'assurer son héritage à celle qui était devenue +ma rivale dans son cœur. Jugez combien je me félicite de m'être +affranchi d'un lien qui, d'après mes principes, n'aurait jamais pu me +rendre heureux, aujourd'hui que j'entrevois l'espoir de jouir de la +plus haute félicité à laquelle un homme puisse atteindre. Ne trompez +pas cet espoir, consentez à partager mon sort.</p> + +<p>La situation de la marquise était horrible; elle cacha sa tête dans +<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> ses mains, et balbutia d'une voix entrecoupée par des sanglots: +Mon destin ne peut être uni au vôtre...... ne me parlez plus de votre +amour.... par pitié, laissez-moi.—Qu'ai-je entendu! votre foi +serait-elle engagée?—La marquise fit un signe négatif.—Serais-je haï +de vous?—Moi, vous haïr! hélas!—Eh bien, si vous êtes libre, si je +suis aimé, qui pourrait s'opposer à notre union? Avez-vous perdu votre +fortune? la mienne nous suffit. Votre liberté est-elle menacée? mon +hymen la garantit. De grâce, expliquez-vous, ne dissimulez rien à +l'amant qui ne respire que pour vous. Votre nom, je le présume, n'est +pas celui de Senneterre; mais quel que soit celui que vous <span class="pagenum"><a +name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> portez, il ne saurait rendre notre +alliance impossible. Parlez, ne me laissez pas davantage en proie à +une accablante incertitude. Amador, répondit la marquise d'un ton +sensible et noble, la preuve de tendresse que vous n'hésitez pas à me +donner dans des circonstances où vous paraissez fondé à ne pas +m'accorder toute l'estime que je mérite, touche mon cœur au dernier +point. Ce cœur, je me plais à l'avouer, n'a jamais palpité que pour +vous; mon amour a précédé le vôtre, il ne s'éteindra qu'au tombeau; +mais cet amour, qui m'est plus précieux que la vie, me contraint +lui-même à vous taire quel est l'obstacle qui nous sépare. N'ajoutez +pas à mes douleurs, en me demandant <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> encore une révélation que je +ne puis vous faire. Plaignez-moi, respectez mes secrets; adieu.</p> + +<p>La marquise se leva pour sortir. M. de Lamerville la retint: Non, lui +dit-il, non, je ne reçois pas cet adieu. Vous m'aimez: ce regard, cet +accent me l'assurent; ils ne sauraient être perfides; vous m'aimez, je +vous adore; nous serons unis. Il n'est point d'obstacles qui ne cèdent +à la force de ma passion; quelque puissans qu'ils soient, je saurai +les aplanir: parlez, je vous en conjure, parlez.—Il veut que je +parle, s'écria la marquise d'un ton qui décelait la plus terrible +angoisse; il veut que je parle, le cruel! il ne sait pas ce qu'il +exige. Il veut que je me condamne à ne plus <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> être aimée de lui. +Moi, ne plus t'aimer! s'écria vivement M. de Lamerville; femme trop +injuste, le crois-tu possible? Ne sais-tu pas que mon amour est ma +vie? Va, quel que soit le mystère qu'il m'importe d'éclaircir, il ne +saurait altérer mes sentimens. Idole de mon ame, ne crains rien; je ne +puis, ne veux être, et ne serai qu'à toi; j'en atteste l'honneur. Je +ne résiste pas à cet accent, dit la Marquise; il me persuade: oui, +dussai-je en mourir, il faut te satisfaire. Écoute, Amador, +ajouta-t-elle dans un transport qui tenait de l'égarement, écoute +cette femme qui veilla sur les derniers jours de ton oncle, qui reçut +ses derniers soupirs; cette femme qu'il a si tendrement chérie, qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> t'avait destinée pour épouse, qui t'aimait avant que de te +connaître, qui t'idolâtre maintenant; cette femme dont tu as refusé la +main, que tu as fuie, dédaignée, calomniée; cette madame de Simiane, +eh bien!... c'est Anaïs.... c'est moi.—Grands dieux! se peut-il?... +Je le savais, observa-t-elle avec un sourire déchirant, je le savais +que ce nom éteindrait tout-à-coup son amour; mon arrêt est déjà +prononcé dans son cœur: ne pourrai-je expirer avant que de +l'entendre? Que dis-tu? s'écria M. de Lamerville; garde-toi +d'attribuer à une injurieuse hésitation, un moment de silence, effet +de la surprise. Abjurer les torts dont je fus coupable envers toi, ce +n'est point abjurer mes <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> principes. Tu n'es pas une femme +ordinaire, tu n'es pas ce qu'on appelle une femme supérieure, tu ne +peux être rangée dans aucune classe, tu es une femme à part, et je +m'enorgueillis de l'amour que tu m'as inspiré; il est unique comme +toi.</p> + +<p>M. de Lamerville était aux pieds de madame de Simiane, mais il lui +renouvelait en vain le serment de l'aimer toujours. Elle ne +l'entendait pas, et ne lui répondait que par des mots sans suite, qui +peignaient sa terreur. La contrainte qu'elle s'était imposée dans le +commencement de son entretien avec son amant, l'effort inoui qu'elle +s'était fait pour lui déclarer son nom, l'avait jetée dans un accès de +délire <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> qui devint bientôt effrayant. Madame de Saint-Elme la fit +porter dans son lit. Amador, au desespoir, courut sur-le-champ à +Vernon, et ramena avec lui un médecin; celui-ci déclara que la maladie +d'Anaïs était une fièvre miliaire de la plus fâcheuse espèce.</p> + +<p>Le général supplia madame de Saint-Elme de lui permettre de rester +auprès de madame de Simiane: elle n'osa lui refuser cette faveur. Un +exprès fut dépêché à M<sup>r</sup>. D., pour l'instruire de ce qui se passait.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XIV.</h2> + +<p class="p2">La Marquise resta privée de l'usage de la vue et de celui de la +parole, pendant trois jours. Sur le matin du quatrième, elle rouvrit +les yeux, et demanda où était la Comtesse. La voici auprès de vous, +ainsi que votre Amador, répondit M. de Lamerville. Amador! dit-elle; +croyez-vous qu'il soit encore mon Amador?—N'en doutez pas.—Il ignore +qui je suis, il faut bien se garder de le lui apprendre. Tout serait +perdu, ajouta-t-elle d'un air de confidence.—Bannissez <span class="pagenum"><a +name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> cette idée, il brûle de s'unir à +madame de Simiane.—Chut; ne prononcez jamais ce nom; il est proscrit, +entendez-vous; Amador le déteste: un soir on l'articula devant lui, si +vous aviez vu sa colère! j'en tremble encore. Elle fut prise d'un +violent frisson: il lui dura deux heures, au bout desquelles elle +s'endormit. +</p> + +<p>Son premier mot, à son réveil, fut: est-il venu?—Il est là, répondit +la Comtesse.—Il ne faut pas le laisser approcher de moi pendant mon +sommeil.—Pourquoi donc?—Je pourrais me trahir, me nommer; il me +fuirait, et je deviendrais folle.—Elle se mit à jeter de grands +éclats de rire. Amélie ne put retenir <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> ses pleurs.—Savez-vous, +reprit Anaïs, en portant un œil fixe sur M. de Lamerville, +savez-vous ce que c'est que la folie? C'est une chose terrible; elle +effraie tout le monde; on s'éloigne de ceux qui en sont atteints; +personne ne leur reste attaché, personne; les Clémences sont rares! Je +ne veux pas devenir folle, je ne le veux pas, ajouta-t-elle d'une voix +très-forte. Si vous aviez ce malheur, dit M. de Lamerville, au comble +de l'attendrissement, votre Amador ne vous quitterait plus. Il colla, +avec ardeur, sa bouche sur la main de la marquise: elle le regarda +d'un air étonné, et dit: Voilà comme il faisait souvent, lui, avant ce +triste soir! Elle jeta un soupir <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> profond, enfonça sa tête dans +son lit, et ne parla plus de la journée.</p> + +<p>Une semaine entière se passa sans qu'il y eût aucun intervalle au +délire d'Anaïs. Quelquefois pourtant il semblait qu'elle reconnaissait +M. de Lamerville: elle lui faisait signe de s'asseoir auprès d'elle, +et ne voulait rien prendre que de sa main. D'autres fois elle montrait +de la frayeur à son approche, et lui enjoignait de s'éloigner. Un +matin elle se fit apporter ses manuscrits, et commanda qu'on les +brûlât; mais elle révoqua aussitôt cet ordre, et s'écria: Pardon, mon +père, pardon!—A travers ces discours incohérens, il était facile de +démêler qu'elle était intérieurement <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> combattue entre deux +sentimens égaux en force, et leur violence ne permettait pas +d'assigner un terme prochain à sa guérison.</p> + +<p>Amador et la Comtesse se désespéraient de ne voir aucun adoucissement +à son état. Depuis que le premier avait su d'Amélie l'histoire +d'Anaïs, son amour devint un véritable culte. La posséder ou mourir, +était le vœu de son cœur.</p> + +<p>Dans la nuit du dixième jour, la fièvre d'Anaïs baissa; son cerveau +parut se dégager: elle reconnut Amélie et Rosine, et leur adressa +quelques mots agréables: ensuite elle se leva sur son séant, et +regarda tout autour de sa chambre, comme si elle y cherchait <span class="pagenum"><a +name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> quelqu'un; puis dit en soupirant: +C'est un rêve, hélas! ce ne pouvait être qu'un rêve! M. de Lamerville, +qui était sorti un instant, revint. Elle l'aperçoit, jette un cri, sa +tête s'égare de nouveau.</p> + +<p>Amélie ne voulait pas que M. de Lamerville restât davantage dans +l'appartement de la malade. Le docteur fut d'un avis contraire, et +l'emporta. Amador se tint, deux jours et deux nuits, auprès de la +marquise, attentif à veiller le retour d'un moment lucide, dans +l'espoir d'en profiter pour avoir une explication. Vain espoir! un +morne silence avait succédé au délire d'Anaïs. L'œil constamment +attaché sur Amador, elle suivait chacun de ses <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> mouvemens, en +témoignant par ses gestes, ou du chagrin ou du plaisir, selon qu'il +s'éloignait ou se rapprochait; mais elle ne prononçait aucune parole, +et donnait des signes d'effroi dès qu'elle s'apercevait qu'on voulait +lui parler. Cette situation singulière et terrible, durait encore +quand M<sup>r</sup>. D. arriva.</p> + +<p>Cet ami respectable était parti de Touraine, le cœur dévoré +d'inquiétudes: il connaissait la profonde sensibilité de sa fille +adoptive, il en avait toujours redouté les effets. La nouvelle de sa +maladie lui avait causé des alarmes qui s'augmentaient à mesure qu'il +s'en approchait. Quand il fut au coin du petit bois qui bordait <span class="pagenum"><a +name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> l'habitation de M. de Saint-Elme, il +ne se sentit plus le courage de poursuivre son chemin, et donna +l'ordre à Félix, qui le suivait, d'aller savoir ce qu'il devait +craindre ou espérer. Quoique ce fidèle serviteur ne s'arrêta que peu +de temps dans la maison, ce court délai parut un siècle à M<sup>r</sup>. D.; il +en conçut un augure défavorable, et s'avançait, d'un pas tremblant, +vers la solitude, lorsqu'il en vit sortir un homme âgé, dont le +costume désignait un médecin: il le joignit, et d'une voix qui +décelait la plus cruelle agitation, lui demanda: La perdrons-nous? +Elle est hors de danger, répondit le docteur, mais on aura peut-être +de la peine à lui <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> rendre l'usage de la raison. J'ai essayé, sans +succès, de tous les remèdes connus, et je n'espère rien maintenant, +que d'une crise que mon art ne peut provoquer. M<sup>r</sup>. D. témoigna la +douleur la plus vive. Attendez, dit le docteur, il me vient une idée; +votre présence inattendue peut nous servir. La malade repose; +suivez-moi, je vais faire sortir tout le monde de sa chambre, et vous +placer à ses cotés. A son réveil, ses yeux chercheront ceux qu'elle a +coutume de voir; si elle les demande, si elle vous reconnaît, je +réponds de tout.</p> + +<p>Le projet du docteur fut mis sur-le-champ à exécution. Amador refusait +de céder le fauteuil qu'il occupait auprès du chevet <span class="pagenum"><a +name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> du lit de la marquise; mais il ne +put résister à l'autorité réunie du médecin et de M. D. Toutefois il +ne céda que sous la condition qu'on lui permettrait de demeurer dans +la chambre. Il se plaça au pied du lit d'Anaïs, se cacha sous ses +rideaux, et promit de ne se montrer que lorsqu'il pourrait le faire +sans qu'il en résultât aucun inconvénient. Le docteur resta dans le +sallon voisin avec Amélie et Rosine.</p> + +<p>Après une heure d'un sommeil assez calme, madame de Simiane ouvrit les +yeux et les porta d'abord, ainsi que le docteur l'avait prévu, du côté +où se tenait M. de Lamerville; elle tressaillit; quelques pleurs +mouillèrent ses joues; puis elle se souleva comme pour <span class="pagenum"><a +name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> mieux voir, et s'écria: Est-ce +encore une illusion? ou mon second père est auprès de moi? Vous ne +vous abusez pas, chère et tendre Anaïs, c'est votre meilleur ami; +celui qui, depuis si long-temps, n'a vécu que pour vous. Elle lui +tendit la main, et dit: J'ai été mal, bien mal.—Je le sais; mais, +Dieu merci, vous voilà mieux.—Ah! pourquoi me suis-je séparée de mon +guide! Fatale absence! elle me coûtera mon repos +éternel.—Calmez-vous, guérissez-vous, et vous serez plus heureuse que +vous ne le fûtes jamais.—Heureuse! moi, heureuse! Ah, mon ami, +détrompez-vous; je l'aime pour toujours.—Eh bien, son amour est le +prix du vôtre.—Il m'aime, je le crois; mais il me <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> rejette; sa +funeste prévention nous sépare.—Il n'en a plus, s'écria sans se +montrer M. de Lamerville.—Oh! mon dieu, mon dieu, dit madame de +Simiane, quel accent! il a retenti jusqu'au fond de mon cœur. Mon +ami, ajouta-t-elle plus bas à M<sup>r</sup>. D., tel est l'empire de cette +passion, que j'ai tant de fois, sans succès, essayé de combattre, qu'à +chaque instant je crois entendre, je crois voir Amador. Figurez-vous +qu'au milieu de mes souffrances, de ma faiblesse extrême, il me +semblait qu'il était là, devant mes yeux. Depuis que je fus livrée à +cette douce erreur, j'ai tellement craint de la perdre, que je +n'interrogeai personne; je ne permis à personne de me parler: je ne +voulais pas être éclaircie. <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> Hélas! que ne puis-je me tromper +encore!—Il n'en est pas besoin, dit Amador avec feu en se précipitant +à genoux auprès du lit de la marquise. Femme adorée! consens à mon +bonheur; il dépend en entier de toi, de madame de Simiane! Anaïs fit +un geste de surprise et de doute.—Bannis un soupçon qui nous offense +tous deux, continua le général. C'est devant ce respectable ami, +devant ton second père, que je réclame ta main: mon amour, mon +repentir m'en rendent digne. Exauce les derniers vœux de mon oncle, +sois à moi pour la vie.</p> + +<p>Anaïs doutait encore; la comtesse entra, et fit le récit exact de ce +qui s'était passé depuis le moment <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> où la marquise était tombée +malade. Celle-ci montra de la joie, de l'attendrissement; mais elle ne +voulut rien promettre. Le médecin, la voyant très-fatiguée, recommanda +qu'on la laissât seule avec sa garde. On obéit, et chacun fut prendre +un repos dont il avait autant de besoin qu'Anaïs.</p> + +<p>Madame de Simiane se rétablit promptement. Dès qu'elle fut en +convalescence, Amador la sollicita de consentir à leur union. Cette +prière, qu'elle eût été affligée de ne pas recevoir, la plongea dans +la mélancolie. Depuis que la certitude d'être aimée autant qu'elle +aimait elle-même, avait rendu quelque calme à son <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> cœur, elle +s'était aperçu que l'amour n'avait fait qu'imposer silence au préjugé +de M. de Lamerville, mais qu'il n'en avait pas triomphé. Elle sentait +qu'elle serait la plus infortunée des femmes, si son amant, devenu son +époux, ne paraissait pas jouir d'une félicité parfaite. Ses réflexions +l'avaient convaincue qu'elle ne pouvait s'assurer des jours +tranquilles qu'en faisant un pénible sacrifice; elle voulait le +méditer dans la retraite, et surtout s'appuyer des conseils de M<sup>r</sup>. +D.... Elle partit pour Villemonble avec lui, sous le prétexte de +quelques arrangemens à prendre, et défendit à M. de Lamerville et à la +comtesse de venir <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> la trouver avant trois jours. Elle promit qu'à +cette époque elle déciderait sans retour du sort de son amant.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XV.</h2> + +<p class="p2">M<sup>r</sup>. de Lamerville n'avait pas été sans s'apercevoir de l'air triste +et préoccupé que madame de Simiane avait depuis que sa santé était +revenue; il n'y concevait rien, non plus qu'aux réponses évasives +qu'elle faisait sans cesse à ses tendres instances. Pour ne pas s'en +offenser, il avait besoin de se rappeler combien elle lui avait montré +d'amour. Pourquoi, se disait-il, tant d'abandon est-il suivi de tant +de retenue? Anaïs redouterait-elle de perdre son indépendance? Lui +serait-elle déjà <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> plus chère que ma tendresse? Son imagination +l'aurait-elle abusée? Ces questions, qu'il se faisait à lui-même, +étaient suivies du retour de cette idée cruelle, qu'une femme qui aime +la célébrité, ne donne qu'à moitié son cœur à son époux.</p> + +<p>Quand une femme est contrariée dans ses désirs, elle montre plus de +chagrin que d'humeur; l'homme au contraire montre plus d'humeur que de +chagrin. L'une se plaint, verse des larmes, accuse le sort, et quelque +coupable que puisse paraître son amant, elle est persuadée de son +innocence au premier mot qu'il dit pour se justifier. L'autre accuse +d'abord sa maîtresse, la rend responsable des événemens dont <span class="pagenum"><a +name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> elle gémit elle-même; et quand il +paraît en croire ses discours, ses regards, ses pleurs, il est plus +souvent subjugué que convaincu.</p> + +<p>Tandis que l'absence et les délais de madame de Simiane, qui tenaient +au sentiment le plus délicat, lui donnaient l'apparence d'un tort aux +yeux de M. de Lamerville, elle, non moins passionnée que son amant, +mais plus tendre et plus juste, tremblait qu'il ne l'accusât de +caprice, et s'occupait des moyens de se dévouer exclusivement à lui. +Le respect qu'elle conservait à la mémoire de son père, avait suspendu +quelque temps l'effet d'une résolution que l'amour et la raison +approuvaient également. Elle fit part de son projet et de ses +scrupules <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> à M. D.... Il appuya l'un, et parvint à lever les +autres.</p> + +<p>Le jour où M. de Lamerville devait venir à Villemonble, madame de +Simiane alla l'attendre dans le monument funèbre de M. de Crécy. M. +D.... s'y rendit à son tour avec Amador. Anaïs se leva à leur +approche, et, d'un ton calme et solennel, dit: «J'ai juré sur cette +tombe de vivre pour la gloire; ce serment me fut dicté par la +tendresse filiale; je ne pourrais le rompre sans être criminelle.» (M. +de Lamerville montra de la surprise et de l'inquiétude.) Anaïs +continua: «Éclairée par l'amour, je sais enfin qu'il est pour une +femme une gloire plus vraie, plus belle que celle que j'avais +poursuivie; je renonce à mes <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> travaux brillans pour me livrer sans +distraction à l'exercice de modestes vertus. Si tu vivais, ô mon père! +tu applaudirais à ma conduite: la vénération que tu avais pour ta +Virginie m'en assure. Chercher à me rendre aussi parfaite qu'elle le +fut, n'est-ce pas t'honorer davantage que je ne l'ai fait encore? Et +que sont d'ailleurs les palmes que je pouvais cueillir, auprès des +lauriers qui parent le noble front de celui que je vais prendre pour +époux. Ces lauriers seront désormais les miens; vois ta fille s'en +embellir. Mon père, permets-moi d'être heureuse; daigne, du haut des +cieux, bénir tes deux enfans.—Oui, mon père, bénis-nous, <span class="pagenum"><a +name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> s'écria M. de Lamerville, et reçois +le serment que je fais d'être pour mon Anaïs ce que tu fus pour +Virginie.»</p> + +<p>Les amans sortirent du mausolée pleins de confiance dans leur avenir. +Un acte religieux venait de consacrer leurs sentimens; ils allèrent +ensuite rendre hommage à la tombe du feu duc. Ils y renouvelèrent la +promesse qu'ils avaient faite sur celle de M. de Crécy. M<sup>r</sup>. D. les +suivait les yeux remplis des larmes de la joie. Il ne craignait plus +de mourir, son Anaïs avait un protecteur; il la regardait marcher avec +orgueil à côté de l'époux de son choix, et se répétait tout bas: «Le +véritable bonheur est dans un amour légitime.»</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span></p> + +<h2>CONCLUSION.</h2> + +<p class="p2">Le mariage de madame de Simiane avec M. de Lamerville fut célébré au +même autel où le feu duc avait servi de père à Félix, quand ce dernier +épousa Rosine. Un grand concours de monde s'y rendit; une fête eut +lieu le soir dans les jardins. L'invalide et sa famille firent les +honneurs de la table dressée pour les habitans du village. Le général +distribua 12,000 francs aux douze paroisses voisines; il assura au +brave Ambroise la propriété d'une petite ferme. Rosine, Félix et le +valet-de-chambre de M. de Lamerville reçurent chacun un contrat de 400 +francs de rente, et restèrent au service des nouveaux époux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> M<sup>r</sup>. D... continua de demeurer avec son Anaïs, qui le traite +toujours en père. Madame de Lamerville a déjà été deux fois mère et +nourrice. Son amour pour son mari, celui qu'elle porte à ses enfans, +les soins qu'exige sa famille, celui de sa maison, occupent et +charment ses jours; elle n'a point le loisir de rêver à la gloire; +elle jouit du bonheur.</p> + +<p>Le général est le plus tendre des époux. Son amour pour Anaïs semble +s'accroître à chaque instant. Il est maintenant assuré que l'on peut +unir la constance du cœur à la mobilité de l'imagination; il est +revenu de son préjugé contre les femmes qui cultivent les lettres, +mais s'applaudit que la sienne ait cessé d'être auteur.</p> + +<p class="center p4"><small><b>FIN.</b></small></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="p4 center"><i>On trouve chez le même libraire:</i></p> + +<div class="ni2 blockquote"> +<p>Le Fantôme blanc, ou le protecteur mystérieux, +par l'auteur d'Armand et d'Angella. 3 vol. +in-12, 5 fr.</p> + +<p>Hélène de Glenross, trad. de l'anglais. 3 vol. +in-12, 6 fr.</p> + +<p>Almanach de Bacchus, ou élite de chansons et +rondes bachiques. 1 vol. in-12, 2 fr.</p> + +<p>Antologie lyrique, 2<sup>e</sup>. édition, de Momus en délire, +ou les chansons les plus gaies (bachiques +et folâtres), par ordre chronologique, tant des +chansonniers que des autres poètes français, +depuis Villon (le premier dont le talent soit +estimé) jusqu'à nos jours; avec notice biographique +relative aux anciens poètes. 1 vol. +in-12 de 450 pages, 3 fr.</p> + +<p>Le supplément, pour completter la 1<sup>re</sup>. édition, +se vend séparément 1 fr. 25 c.</p> + +<p>Bedzor, ou Voyage de l'orphelin sans l'être, +par Etienne-Claude Salignac-Fénélon, 2 vol. +in-12, fig. 3 fr.</p> + +<p>Grammaire française, par M. Roy, ancien maître +de pension et instituteur, 2<sup>e</sup>. édition, revue, +corrigée et augmentée, suivie de notes de +M. Toulotte, chef de la division de l'instruction +publique, à la préfecture du Nord. 1 vol. +in-12 de 435 pag., 2 fr. 50 c.</p> + +<p>Leçons de statique, à l'usage des aspirans à +l'école impériale polytechnique, par J.-G. +Garnier, ancien professeur à l'école polytechnique, +docteur ès-sciences, et instituteur à +Paris. 1 vol. in-8<sup>o</sup>., avec 12 planches, 5 fr.</p> + +<p>Leçons de calcul différentiel, par le même, 3<sup>e</sup>. +édition. 1 vol. in-8<sup>o</sup>. de 500 pag., avec 4 pl. 7 f.</p> + +<p>Cours complet de mathématiques pures, par +Francœur. 2 vol. in-8<sup>o</sup>., 15 fr.</p> +</div> + +<hr class="c5" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Femme Auteur, T. 2/2, by +Adélaïde-Gillette Dufrénoy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, T. 2/2 *** + +***** This file should be named 36447-h.htm or 36447-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/4/4/36447/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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