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From scans provided by Al Haines. + + + + + + + +Heath's Modern Language Series. + +LE MARI DE + +MADAME DE SOLANGE + +Par ÉMILE SOUVESTRE. + +_EDITED, WITH ENGLISH NOTES_ + +BY + +O. B. SUPER, PH.D. + +_Professor of Modern Languages in Dickinson College_ + +BOSTON, U. S. A. + +D. C. HEATH & CO., PUBLISHERS + +1892 + +_Copyright, 1889,_ + +BY O. B. SUPER. + +PRINTED MY C. H. HEINTZEMANN, BOSTON, MASS., U. S. A. + + + + +BIOGRAPHICAL SKETCH. + + +EMILE SOUVESTRE was born at Morlaix in Brittany, April 15, 1806. His +father was a civil engineer, and he intended following the same +profession. After his father's death he changed his mind and began to +study law, but being ambitious to shine as a writer he soon abandoned +the law also. + +His first literary work was a drama entitled "The Siege of Missolonghi," +but this, like many other works of its class, was never produced on the +stage. The misfortunes of his family soon compelled him to devote +himself to making money, and in 1828 he became a book-keeper in Nantes. +He did not, however, entirely renounce literature, but published +numerous articles in various periodicals, the most noted of which was a +series entitled "Les Derniers Bretons," which appeared in "La Revue des +Deux Mondes." These established his reputation as a writer of taste, and +during the next twenty years he wrote a large number of stories and +tales, most of which were originally published in newspapers and +reviews. His constant aim was not only to please the reading public, but +also to inculcate the principles of sound morality. + +His next venture was the co-principalship of a private school at Nantes, +but he soon resigned his position and became the editor of a paper at +Brest. This he was soon compelled to give up for political reasons, and +he then accepted a professorship of rhetoric in the same place, and +afterwards in Mühlhausen. + +The professor's chair, however, does not seem to have been congenial to +his tastes, for in 1836 he removed to Paris, determined to devote +himself exclusively to literature. He took up his abode in the fourth +story of a house in a retired part of the city, and of his life there he +gives us charming glimpses in his "Philosophe sous les Toits." His +thoroughly human and sympathetic nature made him a favorite with all who +knew him, especially with the laboring classes, with whom he loved to +associate. It is to this circumstance that we owe "Les Confessions d'un +Ouvrier." + +The State in 1848 founded an "École d'Administration," in order to train +young men for the civil service, and he was made one of the professors. +Here he delivered four lectures to workingmen, which were very popular; +but when Louis Napoleon overthrew the republic he regarded Souvestre's +lectures as dangerous to his pretensions, and they were suppressed. + +In 1851 the French Academy awarded him a prize for his work "Un +Philosophe sous les Toits." In 1853 he was invited by Vinet to visit +Switzerland in order to deliver a series of popular lectures on +literature, which were received with great favor. Soon after his return +to Paris he died, July 5, 1854. + + + + +LE MARI DE MADAME DE SOLANGE. + + + + +I. + + +ON se trouvait aux derniers mois de l'année 1775. Deux hommes étaient +assis l'un vis-à -vis de l'autre auprès d'un bureau chargé d'_in-folios_ +ouverts, de parchemins timbrés et de sacs à procès.[1] + +Le costume du premier annonçait l'un des plus brillants gentilhommes de +la cour de Louis XVI, tandis que le second portait l'habit de drap noir +et le jabot en organdi, qui désignait alors l'homme de loi d'une manière +presque certaine. + +--Ainsi, maître Durocher, reprit le jeune seigneur comme s'il eût voulu +résumer les renseignements que le notaire venait de lui fournir, vous +m'assurez que la fortune de madame de Solange ne monte pas à moins de +cent mille livres[2] de revenu; qu'elle est liquide de toute dette et +susceptible d'augmentations. + +--Je puis vous l'affirmer, répondit le notaire. + +--Fort bien; mais vous n'êtes point seulement un habile praticien, +maître; tout ce que vous m'avez appris jusqu'à ce jour des personnes que +je voulais connaître, l'expérience l'a justifié; voulez-vous me donner +une nouvelle preuve de vos lumières? + +--Monsieur de Lanoy peut compter en toute occasion sur mon dévouement, +répondit le notaire sérieusement. + +--Eh bien! dites-moi ce que vous savez de madame de Solange et ce que +vous en pensez. + +Durocher sourit. + +--Je pense, monsieur le comte, dit-il, que c'est le plus grand homme +d'État de l'époque et que tous les autres ne sont auprès d'elle, que des +femmes de ménage. + +Le comte regarda Durocher avec étonnement. + +--Mon Dieu! qu'a-t-elle donc fait de si miraculeux? demanda-t-il. + +--Elle donne des bals où vous dansez, et elle est reçue chez M. de +Choiseul![3] répondit le notaire; cela peut vous paraître peu de chose, +M. le comte; mais, pour arriver là , il lui a fallu plus de volonté et de +suite[4] qu'à nos ministres pour faire la guerre d'Amérique.[5] + +--Ah! je comprends; on m'a dit, en effet, que son père n'était point +noble. + +--Son père était porte-balle, M. le comte, puis prêteur sur gages.[6] Il +mourut en laissant deux millions. Une bourgeoise ordinaire se fût +contentée d'en jouir; mais madame de Solange voulait être de la cour. +Concevez vous? être de la cour quand votre père a vendu des chaussettes +de laine! Il fallait d'abord un mariage qui fît oublier son origine. +Elle eût pu trouver un duc ou un marquis ruiné par le jeu; il y en a +toujours quelques-uns dont la noblesse est en vente pour les filles +d'enrichis; mais, en épousant, il eût fallu payer des dettes, subir des +insolences, et la fille du porte-balle voulait avant tout un mari +docile. + +--Et elle le trouva? + +--Elle découvrit un pauvre gentilhomme qui consentit à lui donner son +nom sans stipuler aucun avantage au contrat: c'était M. le marquis de +Solange. Le malheureux l'épousa seulement pour avoir un habit de noces. +Elle avait eu raison de penser qu'un tel mari la laisserait maîtresse de +tout; mais elle s'était trompée en espérant l'utiliser. M. de Solange +avait pris une femme comme la plupart des gentilshommes prennent un +emploi: pour ne rien faire. Nature timide, il n'avait jamais recùlé son +horizon au-delà d'un bonheur vulgaire; c'était un de ces hommes qui +vivent pour ainsi dire au clair de lune de toutes les pensées et de +toutes les passions.[7] Aussi, une fois assuré de ses quatre repas, se +croisa-t-il philosophiquement les bras. Madame de Solange tenta en vain +d'exciter son ambition, de le pousser, de le produire; elle avait beau +souffler son âme dans ce corps endormi, y faire entrer sa volonté, +penser, parler, marcher pour lui, rien ne pouvait réveiller sa +paresseuse nature. Pendant dix ans, elle a continué cette rude tâche; +elle a porté M. de Solange dans ses bras, comme un enfant, sur toutes +les routes du crédit, elle l'a conduit à toutes les portes du pouvoir, +et toujours le corps sans âme est retombé de son haut: c'était la roche +de Sisyphe.[8] + +--Elle a enfin renoncé pourtant?... + +--Oui, mais alors elle s'est vue forcée de défaire tout ce qu'elle avait +fait. Pour pousser le marquis, elle lui avait créé une importance +artificielle; elle s'était étudiée à lui donner l'air du chef de la +famille et n'avait agi, pour ainsi dire, que sous son enveloppe. Une +fois son impuissance reconnue, il fallait lui retirer, une à une, toutes +les forces qu'elle lui avait prêtées; il s'agissait enfin, après avoir +passé dix ans à faire prendre un fantôme pour un homme, de rejeter ce +fantôme dans le néant et de se mettre à sa place sans avoir l'air de +rien déranger. + +--Et madame de Solange a réussi? + +--Elle a réussi. Son mari est rentré insensiblement dans l'ombre. Les +habitudes indépendantes qu'elle lui avait données pour le faire valoir, +elle les lui a reprises jour par jour. On a vu cette individualité +s'éteindre comme on l'avait vue se former. Elle a réaccoutumé le monde à +ne voir qu'elle, à ne connaître qu'elle. Elle seule est riche, elle +seule est influente, elle seule existe. Le nom de son mari même lui +appartient; c'est elle qui le porte; lui, on l'appelle _le mari de +madame de Solange_. + +--Et il a consenti à cette annulation? + +--Non pas sans lutte. Comme on touchait à ses habitudes, il a d'abord +résisté; mais que pouvait une aussi frêle intelligence contre la +terrible volonté de cette femme? Aujourd'hui le mari de madame de +Solange est un vieillard presque en enfance, que l'on soigne à part dans +un appartement retiré et que la voix de sa femme fait trembler. Nul ne +lui obéit, et les étrangers mêmes n'y prennent point garde. Il est chez +la marquise comme un portrait de famille accroché au mur. Il ne parle à +personne et personne ne lui parle. Sa fille seule, sortie du couvent +depuis quelques mois, lui témoigne une affection dont il semble heureux; +mais cette consolation lui sera bientôt enlevée, car madame de Solange +n'a point renoncé à ses projets ambitieux et sait par expérience que les +efforts d'une femme seule ne peuvent conduire bien loin. Aussi ne +tardera-t-elle pas à marier demoiselle Jeanne, et ce qu'elle n'a pu +faire par son mari, elle l'essayera par son gendre. + +--Et j'espère qu'elle y réussira, maître Durocher, dit le gentilhomme, +car ce gendre est trouvé. + +--Je m'en doutais,[9] dit tranquillement le notaire. + +--Et vous le connaissez? + +Durocher leva la tête avec une sorte d'étonnement. + +--Monseiur le comte a bien mauvaise opinion de mon intelligence +aujourd'hui, dit-il en souriant. + +De Lanoy lui frappa sur l'épaule. + +--Eh bien! oui, Durocher, dit-il, on m'avait proposé ce mariage, et tout +ce que je viens d'apprendre me décide. Vous savez dans quel état le +désordre et les procès de ma mère m'ont laissé; il faut qu'une riche +alliance rétablisse ma fortune et me permette de prendre une maison +digne de mon rang. Quant à la naissance de madame de Solange, ce sont de +ces choses au-dessus desquelles doit se mettre un esprit éclairé. Que la +noblesse ait ses privilèges, c'est de droit, et personne, je pense, n'y +peut trouver à redire; mais je partage, du reste, l'avis de notre grand +poète:[10] + + "Les mortels sont égaux," etc. + +Dans notre siècle, il faut de la philosophie, mon cher Durocher. La dot +de la petite me servira d'ailleurs à acheter une charge importante; avec +mon nom je puis arriver à tout. + +--Ainsi, monsieur le comte ne s'effraie point de l'ambition de madame de +Solange? + +--Loin de là , mon cher, je m'en réjouis! Ne pouvant arriver que par moi, +elle n'épargnera rien pour me pousser en avant. Sa fortune, ses +relations, son adresse, tout sera employé à mon profit. En galanterie +comme en politique, nul ne peut remplacer une vieille femme. Elle +hasarde mille démarches que l'on ne pourrait faire soi-même, rend mille +services qu'une plus jeune refuserait par inexpérience ou par scrupule. +N'appartenant plus à aucun sexe, elle peut être la confidente de tous +deux. Elle remarque ce qui vous échappe, intrigue, rampe et ment pour +vous! + +--Monsieur le comte peut avoir raison, dit le notaire; avoir une vieille +dans ses intérêts, c'est prendre le diable à son service; on peut s'en +trouver bien tant[11] qu'on ne lui vend point son âme. + +--C'est à quoi je prendrai garde, Durocher, dit le comte; je veux bien +que madame de Solange me mène, mais comme la poudre mène le boulet, +c'est-à -dire, à condition que je serai en avant; c'est, du reste, chose +facile et que je crois entendre. + +--En effet, dit l'homme de loi avec un sourire où perçait l'ironie, j'ai +toujours vu monsieur le comte habile à se faire des serviteurs, sans +s'astreindre à leur payer de gages; aussi lui seul me semble-t-il +capable de lutter contre madame de Solange; peut-être même n'aura-t-il +point à s'en plaindre; quand les forces sont égales, on est juste par +nécessité. + +--Je l'entends ainsi, dit le gentilhomme en se levant; préparez, mon +cher Durocher, un projet de contrat qui puisse être avantageux aux deux +parties. J'apporte, de mon côté un nom, une position à la cour; j'ai +droit à des compensations; vous y songerez. Cette note que je vous +laisse vous fera connaître, à peu près, ce que je désire. Arrangez cela +en termes de basoche[12] et de manière à ne point effaroucher madame de +Solange. Votre projet de contrat rédigé, le duc de Lussac, qui s'est +entremis dans cette affaire, le lui portera, et si les clauses lui +conviennent, je me ferai présenter à la petite, que l'on dit fort +passable. + +--Vous ne l'avez point encore vue? + +--Non, je veux savoir avant tout si nous pouvons nous entendre; un +mariage est chose grave, et l'on ne doit point s'engager à la légère. +Tout votre avenir peut dépendre d'un bon ou d'un mauvais contrat; quant +à la femme, on a toujours le temps de la connaître. Voyez donc, +Durocher, à prendre mes intérêts et à les bien assurer. + +--J'y mettrai mes soins. + +--Tâchez que tout soit prêt pour demain. + +--Je doute que je le puisse, monsieur le comte: il y aura des recherches +à faire, des titres à consulter... + +--N'avez-vous point l'aide de Jérôme Bouvart, votre clerc, que vous +dites aussi habile que vous? + +--C'était la vérité, monsieur le comte, mais depuis quelques mois Jérôme +n'est plus le même. + +--Comment! Se dérangerait-t-il?[13] + +--Je ne sais; il est devenu pâle et muet comme un trappiste,[14] et son +esprit semble toujours en voyage. + +--Le drôle est amoureux, dit M. de Lanoy en essuyant sa poudre devant un +petit miroir accroché au mur. + +--Je l'ai pensé tant que j'ai vu ses fréquentes visites à sa cousine +chez les dames de la Visitation;[15] mais depuis deux mois il y retourne +à peine. + +--N'importe, Durocher, reprit le comte; il faut que vous fassiez +diligence; je veux finir cette affaire, maître; je n'ai pas besoin de +vous recommander la discrétion. + +--Monsieur le comte ne soupçonne point mon intelligence et il connaît +mon zèle. + +--Fort bien. Vous serez content de moi. + +A ces mots, M. de Lanoy salua de la main avec cette familiarité +impertinente qui constituait, à cette époque, les bonnes manières, +s'avança vers la porte, que le notaire lui ouvrit respectueusement, et +disparut, en fredonnant, dans l'escalier tortueux. + + + + +II. + + +Le siècle de Louis XIV apparaît seul, au premier abord, dans Versailles: +palais, jardins, places, rues, boulevards, tout semble marqué du même +cachet de despotique splendeur. Partout éclate cette volonté inflexible +du grand roi ramenant toute chose à la ligne droite et soumettant la +création à la même étiquette que sa cour. Pour trouver la France des +siècles suivants, il faut chercher dans les lieux écartes où se cachent +les hôtels à frontons sculptés en guirlande; les petites maisons à +portes dérobées, au-dessus desquelles s'entrelacent des amours;[16] les +jardins à longues tonnelles et à charmilles obscures que garde une +statue de femme. C'est là que la société de Louis XV, fatiguée de +l'éclat symétrique du règne précédent, vint cacher ses vices entre cour +et jardin, non par pudeur, mais par sensualité, car le xviiie siècle +fut, avant tout, une époque de jouissance, n'appuyant sur rien, se +jouant de tout et préparant sa propre ruine avec la voluptueuse +frivolité de Sardanapale[17] arrangeant son bûcher. + +Or, c'est dans un de ces hôtels de l'_ère Pompadour_[18] que je dois +maintenant vous transporter. Bâtie quelque soixante ans auparavant au +fond de la ruelle Montbauron, le pavillon de madame de Solange avait +toute la richesse mesquine et toute les grâces affectées de l'époque. On +y arrivait par une cour étroite suc laquelle s'ouvrait une porte +latérale servant d'entrée. La façade, que l'on ne pouvait apercevoir du +dehors, donnait sur une terrasse bordée de caisses d'orangers,[19] et +sur un parterre presque uniquement garni de tulipes et d'hyacithes. Le +reste du jardin était divisé en étroites plates bandes, encadrées de +sauge, de lavande ou de romarin. Au milieu s'élevait un cadran solaire +de marbre blanc, et, çà et là , quelques statues montraient leurs têtes +par-dessus les buissons taillés en gobelets. Deux allées de tilleuls, +placées aux deux pignons, conduisaient à un vaste berceau de vigne et de +chèvrefeuille sous lequel, en été, madame de Solange recevait +quelquefois ses visites. + +Au moment oh commence notre histoire, un vieillard et une jeune fille +s'y trouvaient seuls assis. Le vieillard portait un costume de ville +d'une élégance presque coquette. Ses cheveux, soigneusement crêpés,[20] +étaient recouverts d'un léger nuage de poudre; une tabatière d'émail +sortait à demi d'une des poches de sa veste brodée; ses bas de soie bien +tirés[21] étaient retenus par une boucle d'or ciselé, et deux roses[22] +d'un grand prix étincelaient à chacune de ses mains. + +Mais ce luxe ne servait qu'à rendre sa décrépitude plus visible. Son +visage avait, non point cette teinte chaude et tannée, dernière +fraîcheur du vieillard, mais une pâleur blafarde qui ôtait à ses rides +leurs ombres et leur donnait un aspect maladif; ses lèvres, toujours +entr'ouvertes, étaient agitées d'un tremblement nerveux, et ses yeux, +d'un bleu tendre, avaient quelque chose de timide et de vague. + +Quant à la jeune fille, elle semblait dans toute la splendeur d'une +première jeunesse. L'air modeste et provoquant à la fois, elle eût pu +servir de modèle à une vierge peinte par Watteau.[23] Son costume +participait de cette double expression; on y sentait un reste +d'habitudes du couvent déjà mêlé d'une demi-science mondaine.[24] + +Elle tenait à la main une tragédie de Voltaire,[25] et la lisait à haute +voix. Tout à coup elle s'interrompit, le vieillard venait de s'assoupir. +La jeune fille posa le livre sur sa chaise et s'approcha doucement; mais +ce mouvement lui fit rouvrir les yeux. + +--Ah! je vous ai réveillé, mon père! s'écria-t-elle avec regret. + +--Reste, dit-il d'une voix frêle; assieds-toi là Jeanne... plus près, +plus près encore. + +Elle s'accroupit aux pieds du vieillard dans l'attitude gracieuse d'une +enfant qui demande des caresses. + +Il posa une main sur son épaule, releva de l'autre son front et la +regarda longtemps avec une sorte d'enchantement naïf. + +La jeune fille sourit d'abord sous ce regard; mais je ne sais quel +souvenir traversa subitement sa pensée, ses yeux se mouillèrent et elle +baissa la tête. + +--Qu'y a-t-il, Jeanne? demanda le vieillard, à qui ce mouvement n'avait +point échappé. + +--Rien, rien, mon père, répondit-elle rapidement. + +--Tu me trompes. Hier encore j'ai vu que tu avais pleuré; je voulais +t'en demander la cause, et ce matin j'ai oublié... Oh! ma tête! ma +tête!... + +--Il porta ses deux mains à son front avec l'expression plaintive d'un +enfant. Jeanne voulut l'entourer de ses bras; mais il se dégagea +doucement, jeta autour de lui un regard précautionneux, et baissant la +voix: + +--Madame de Solange te rend malheureuse, peut-être? dit-il avec une +sorte d'effroi. + +--Qui vous fait penser cela? interrompit la jeune fille. Il lui imposa +silence de la main. + +--Bien, bien, je sais que tu ne me l'avoueras point. A quoi bon! je ne +pourrais te protéger, moi; mais prends garde, Jeanne; ne résiste pas à +ta mère. Tout ce qui résiste, vois-tu, elle le brise! + +--Je le sais, murmura Jeanne, dont les yeux se détournèrent vers son +père. + +Celui-ci l'attira plus près de lui. + +--T'a-t-elle refusé quelque plaisir? demanda-t-il. + +--Nullement, mon père. + +--Tu désires peut-être quelque parure? + +--Aucune. + +--Pourquoi le cacher? on pourrait te l'acheter. Ta pension[26] est +faible et ne doit point te suffire.[27] + +--Je ne la voudrais plus forte que lorsque je vois de pauvres familles. + +--Et tu en connais maintenant que tu aimerais à secourir? + +--Hélas! mon père, ceux qui souffrent ne manquent jamais. + +M. de Solange regarda autour de lui, et, tirant de la poche de sa veste +une petite bourse de cuir de daim: + +--Tiens, dit-il. + +--De l'or! s'écria Jeanne étonnée. + +--Oui, mais cache-le de peur que ta mère ne le voie! + +--Pourquoi cela? Ne le tenez-vous point d'elle? + +--Non. + +--De qui donc, alors? + +--Tout est pour toi, dit le vieillard en rougissant. + +--Mais vous ne me répondez point, mon père, reprit Jeanne vivement. +Cette bourse... + +Et comme si un souvenir l'illuminait subitement: + +--Cette bourse a été dérobée à ma mère il y a quelques jours! +s'écria-t-elle. + +--Tais-toi, dit le vieillard épouvanté. + +--Quoi! ce serait...[28] + +--Tais-toi! + +Elle regarda son père stupéfaite. Celui-ci jeta un coup d'Å“il autour +de lui pour s'assurer qu'ils étaient seuls. + +--Tout lui appartient, reprit-il à voix basse; je suis chez elle comme à +l'hospice; je n'ai rien à moi.... Quand j'ai vu cet or, j'ai pensé qu'il +pourrait te rendre heureuse. + +--Oh! mon père, mon père! s'écria Jeanne émue à la fois de honte, de +pitié' et d'attendrissement. + +--Dis que tu es heureuse, Jeanne! reprit celui-ci en l'attirant à lui. +Pauvre fille! J'aurais voulu pouvoir dérober pour toi le trésor du roi +de France! Si j'avais le paradis, vois-tu, Jeanne, je le donnerais tout +entier sans y garder même une place... Mais embrasse donc ton père! +remercie-le donc! C'est la première fois que je puis te faire un +présent. + +Il y avait dans les paroles du vieillard une tendresse à demi égarée qui +émut Jeanne jusqu'au fond du cÅ“ur. Dépouillée de sa volonté par une +longue oppression, cette pauvre âme en était revenue à tous les +instincts de l'enfance. + +Jeanne jeta ses bras autour du cou de son père et baisa ses cheveux +blancs. + +--Cache, cache la bourse, reprit le vieillard joyeusement. Ah! ils me +croient la tête faible!... Mais je vois tout, je comprends tout. Aussi, +sois tranquille, ma Jeanneton, je sais comment faire, maintenant. Oh ne +te défie point de moi; tes pauvres ne manqueront plus de rien. Mais +cache la bourse, surtout, cache-la bien. + +--Elle ne nous appartient pas, fit observer la jeune fille doucement, et +il faudra la rendre. + +--La rendre! à qui? + +--A ma mère. + +--Que dis-tu? s'écria le marquis épouvanté; tu lui diras donc que je +l'ai prise? + +--Non, mon père. + +--Elle le devinera, on te forcera à l'avouer; tu me dénonceras, +malheureuse! + +--Mon père! + +--Oh! ne fais pas cela, Jeanne, je t'en conjure; ta mère se vengerait +sur moi. Tu ne voudrais point me rendre malheureux. Tu es la seule qui +m'aime ici. Oh! ne rends pas la bourse; je l'ai prise pour toi, Jeanne. +Par miséricorde, ne dis rien à ta mère. + +Il avait les mains jointes et pleurait. La jeune fille éperdue se jeta +dans ses bras en s'efforçant de le rassurer par ses promesses et ses +baisers, mais il semblait toujours inquiet. + +--Tu ne sauras point cacher cet or, reprit-il, et tout se découvrira. +Rends-le-moi, c'est le plus sûr; rends-le moi; je le garderai. + +Jeanne lui remit la bourse, qu'il ramassa vivement. + +--Surtout, pas un mot à ta mère, reprit-il, en posant un doigt sur ses +lèvres. Si elle t'interroge, aime-moi assez pour mentir; ton confesseur +te le pardonnera, et, s'il le faut, je prendrai sur moi le péché. + +Dans ce moment un domestique en livrée parut au bout de l'allée. Il +venait annoncer à M. de Solange que le souper était servi. + +Celui-ci se leva, fit un signe à Jeanne pour lui recommander la +discrétion, et, s'appuyant sur le bras du valet, il regagna d'un pas +chancelant l'appartement qu'il occupait dans l'hôtel. + +La jeune fille le suivit des yeux avec une expression de pitié +caressante, jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les tilleuls. Alors +ses idées parurent prendre un autre cours, et elle tomba dans une +profonde rêverie. + +Le jour, qui commençait à baisser, ne jetait sur la tonnelle que des +lueurs incertaines; la cloche du souper avait sonné, et, suivant l'usage +établi dans la plupart des maisons nobles, Jeanne n'y devait point +paraître. Certaine ainsi que son absence ne pouvait être remarquée par +sa mère, ni par les gens de service occupés ailleurs, la jeune fille +chercha le coin le plus reculé de la tonnelle, s'y assit et tira de son +sein une lettre qu'elle y tenait cachée. + +Là seule vue de ce papier sembla réveiller en elle une subite émotion, +car la rougeur couvrit ses joues, et elle promena autour d'elle un +regard inquiet; mais, sûre de ne pouvoir être aperçue, elle l'ouvrit +lentement et se mit li le relire tout bas. + +Cette lecture avait sans doute pour elle un vif intérêt, car elle ne +tarda point à l'absorber tout entière. Une lueur d'indicible joie +illuminait ses traits par instants, puis s'éteignait tout à coup sous un +nuage de doute et de crainte. Deux ou trois fois elle s'interrompit, +demeurant immobile, les yeux fixes et comme écrasée bous un sentiment de +désespoir. + +Enfin, elle avait achevé sa lecture et se préparait à la recommencer +lorsqu'un bruit de pas se fit entendre: elle cacha vivement dans son +sein la lettre qu'elle tenait, et presque au même instant madame de +Solange parut à l'entrée de la tonnelle. + +Madame de Solange était une femme de haute taille, richement vêtue, à la +démarche lente, mais ferme. Rien chez elle ne rappelait son origine. Ses +traits avaient une régularité pour ainsi dire hautaine, et leurs rides +se cachaient sous une sorte de _blondeur_[29] aristocratique. Ce qui +manquait dans tout son être, ce n'était point la distinction: c'était la +vie. La robe de velours ne pouvait déguiser sa maigreur, et la lividité +de son visage perçait le fard dont elle l'avait couvert. C'était +seulement dans le regard que l'on retrouvait l'indice d'une énergie +éprouvée; toute la vitalité s'y était réfugiée, et son Å“il gris +brillait d'un éclat que l'on avait peine à supporter. + +Jeanne, qui avait failli être surprise, resta tremblante et la tête +baissée à son aspect; madame de Solange ne parut point y prendre garde. + +Je vous cherchais, dit-elle à la jeune fille d'une voix dont l'harmonie +avait quelque chose de métallique. Êtes-vous seule? + +--Seule, madame, répondit Jeanne. + +Madame de Solange s'assit sur le banc que sa fille venait de quitter et +lui fit signe de prendre un des sièges rustiques qui se trouvaient sous +la tonnelle. + +--J'ai à vous parler, Jeanne, reprit-elle d'un ton plus confidentiel que +de coutume. Approchez-vous et écoutez-moi avec attention. + +La jeune fille obéit. + +--Depuis bientôt trois mois que vous avez quitté le couvent, reprit +madame de Solange, j'ai évité de vous présenter à la société qui +fréquente l'hôtel. Vous avez vécu dans la retraite comme il convient à +une fille de votre condition, qui ne doit paraître dans le monde qu'en +se mariant; mais ce moment est enfin venu. + +--Que dites-vous, madame? s'écria Jeanne qui leva brusquement la tête en +tressaillant. + +--Je dis que je viens d'arranger un mariage tel que je pouvais le +désirer. + +--Pour moi? interrompit la jeune fille. + +--Pour vous, reprit madame de Solange. Qu'y a-t-il dans cette nouvelle +qui puisse vous étonner? N'avez-vous jamais pensé qu'il en devrait être, +ainsi tôt ou tard? + +--Madame..., balbutia Jeanne éperdue. + +--Allons, remettez-vous, dit froidement madame de Solange; il s'agit +ici, non point de s'émouvoir, mais de causer. Le mariage aura lieu dans +un mois, et dès demain je vous emmènerai pour choisir le trousseau. + +Cette nouvelle était si inattendue que Jeanne resta un instant comme +foudroyée. Elle regarda sa mère, pâle, les mains jointes et sans pouvoir +parler. + +--C'est impossible, dit-elle enfin d'une voix entrecoupée; dans un mois, +madame, c'est impossible. + +--Pourquoi donc? demanda la marquise. + +--Je ne savais point... Je n'étais point préparée. Oh! je vous en +conjure... + +--Enfin?... interrompit madame de Solange avec impatience. + +--Je ne veux pas me marier, ma mère! s'écria la jeune fille qui se +laissa glisser à genoux. + +La marquise recula vivement. + +--Relevez-vous, dit-elle. Pourquoi cet effroi, ces larmes; et que +dois-je conclure de pareilles folies? Les dames de la Visitation +auraient-elles abusé de leur influence pour vous inspirer un fanatique +désir de fuir le monde? + +--Non, madame. + +--Qu'est-ce donc alors? Eprouvez-vous quelque répugnance pour le +mariage? + +--Je ne dis point cela, madame. + +--C'est donc seulement pour le mari que je vous propose; mais je ne vous +l'ai point nommé, vous ne l'avez jamais vu. S'il est jeune: spirituel, +galant et de grande naissance, le refuserez-vous également? + +--Ah! quel qu'il soit![30] s'écria Jeanne, emportée par son émotion. + +Madame de Solange leva brusquement la tête. + +--Alors, vous en aimez un autre? dit-elle. + +Jeanne se couvrit le visage. Il y eut une pause. + +--Ainsi, vous l'avouez, reprit la marquise d'une voix dont le +tremblement annonçait une colère retenue; eh bien, mademoiselle, voyons +votre choix! Pour être préférable au comte de Lanoy, il faut que l'homme +distingué par vous réunisse à un haut degré les avantages de la beauté, +de l'intelligence et de la fortune. Nommez-le! nommez-le sur-le-champ! +Mais pourquoi ce silence? Hésiter, c'est me faire croire à quelque +préférence indigne. Ce nom est-il si honteux, que vous n'osiez le +prononcer? Parlez, mademoiselle! mais parlez donc! + +--Ne m'interrogez point, madame, balbutia Jeanne, étouffée de sanglots. + +La marquise fit un brusque mouvement. + +--C'est-à -dire que vous rougissez d'avouer votre choix, reprit-elle. +Vous-même, alors, en faîtes justice![31] Qu'il n'en soit plus question; +vous épouserez M. de Lanoy. + +--Ma mère! par pitié! s'écria Jeanne. + +Mais madame de Solange lui saisit brusquement le bras, et avec un +emportement qu'elle avait jusqu'alors difficilement contenu: + +--Assez! dit-elle, vous obéirez!... Point de prières, point de larmes! +Je le veux! Je ne vous demande plus la confidence de vos folles +préférences. Gardez vos rêves, vous le pouvez; mais ce mariage réalise +un espoir que je poursuis depuis vingt années; il vous assure le crédit +et le rang que nous avons le droit d'ambitionner; il se fera,[32] +mademoiselle. Fusse-je[33] à mon heure d'agonie,[34] je remettrais à +recevoir l'absolution de mes péchés pour signer votre contrat. + +L'énergie avec laquelle ces mots étaient prononcés saisit la jeune +fille; elle leva vers sa mère des yeux noyés de larmes; mais le regard +fixe de celle-ci s'appuyait sur elle avec une volonté si implacable, +qu'elle fut comme écrasée et qu'elle se laissa retomber sur le siège +qu'elle avait quitté. + +Madame de Solange s'aperçut de ce subit abattement; elle avait déjà +repris possession d'elle-même. + +--Vous réfléchirez, dit-elle d'un ton de froideur imposante. On a dû +vous apprendre au couvent qu'à nous appartenait le droit de disposer de +votre sort, à vous le devoir de vous soumettre; mais il ne suffit point +d'obéir, il faut que vous le fassiez avec la bonne grâce qui convient à +votre éducation et à votre rang. J'ose espérer que vous ne l'oublierez +point. Allez! + +Jeanne se leva tremblante, salua et quitta la tonnelle. + +Madame de Solange demeura longtemps à la même place, les yeux immobiles, +le front soucieux. L'entretien qu'elle venait d'avoir avec Jeanne était +loin de l'avoir laissée sans inquiétude. Il était évident que la jeune +fille ressentait un amour, impossible à approuver sans doute, +puisqu'elle n'avait osé en avouer l'objet, mais dont les suites +pouvaient être dangereuses. + +Bien qu'elle n'eût étudié sa fille que depuis quelques mois, la marquise +avait vu clair dans le fond de cette âme, qui s'ignorait encore +elle-même. Jeanne avait cette docilité de l'enfant qui a grandi sans +s'en apercevoir; mais le péril de ses affections pouvait lui révéler le +secret de sa force, et alors la révolte était à craindre, car il y avait +dans la fille quelque chose de l'énergie de la mère. Les grâces de la +jeunesse et les timidités de l'ignorance cachaient en vain cette +énergie: madame de Solange l'avait devinée sous son enveloppe, comme +l'Å“il d'un soldat devine le glaive dans son fourreau de satin. Aussi +comprit-elle sur-le-champ que le seul moyen d'éviter la résistance était +de tout brusquer; elle espérait qu'ainsi surprise, la jeune fille +n'essayerait point des forces qu'elle ignorait, et que, convaincue de +son impuissance, elle se jetterait dans la résignation. + +C'était par suite de cette pensée que la marquise avait renoncé à +pousser plus loin sa découverte et brusquement interrompu l'explication +commencée. Elle savait qu'occuper un cÅ“ur de son affection, même +pour la combattre, c'est l'y engager plus avant; qu'en arrachant à +Jeanne une confidence, elle s'associait pour ainsi dire à sa passion, et +qu'une fois cette dernière avouée, la jeune fille s'y abandonnerait avec +plus de liberté. Elle résolut donc de ne lui faire aucune question, mais +de tout découvrir, s'il était possible, décidée à ne rien négliger pour +rompre une inclination qui mettait ses espérances en péril. + + + + +III. + + +Six heures venaient de sonner et tout semblait encore dormir dans +l'hôtel de Solange. Une porte vitrée du rez-de-chaussée était seule +ouverte, et les premiers rayons de l'aube l'illuminaient d'une molle +lueur. + +Le marquis était assis près du seuil, respirant cette brise piquante +d'octobre que tempérait la première chaleur du soleil levant. Son +sommeil était court, comme celui de tous les vieillards, et il se levait +avant l'aurore pour jouir de cette heure de solitude. Soumis tout le +jour au règlement établi par madame de Solange, ne pouvant lire, se +promener, prendre ses repas qu'aux moments indiqués, toujours suivi d'un +valet qui semblait un gardien plutôt qu'un serviteur, il se trouvait +alors délivré de ces liens dégradants dans lesquels on avait étouffé sa +pauvre âme. Le génie tyrannique qui réglait ses destinées dormait +encore, et, débarassé de l'oppression qui tenait habituellement sa +pensée captive, il pouvait reprendre possession de l'espace et du jour, +retrouver en lui-même la force de désirer, de penser, car Dieu n'avait +point refusé toute lumière à cette intelligence. Doucement ménagée, elle +eût pu briller comme ces étoiles qui, sans faire remarquer leurs rayons, +aident pourtant à la clarté du ciel; mais on lui avait demandé plus +qu'il ne lui était permis de donner. Il n'eût fallu à ces facultés +modestes que le labeur de chaque jour; attelage vulgaire, c'était assez +pour elles de traîner le soc dans le sillon commun; madame de Solange +avait voulu les transformer en coursiers de guerre; elle les avait +lancées dans la mêlée, poursuivant leur lenteur d'un impitoyable +aiguillon, jusqu'à ce qu'elles eussent succombé, brisées par +d'impuissants efforts. Alors, dépouillé de son autorité et rappelé à +toutes les soumissions de l'enfance, le vieillard avait cédé, après une +courte lutte, et les dernières lueurs de son esprit s'étaient éteintes +dans les humiliations. + +Il y avait déjà quelque temps qu'il était assis à la même place, fixant +sur le jardin un vague regard, lorsqu'une porte s'ouvrit doucement à +l'autre extrémité de l'hôtel. + +Jeanne y parut, la tête couverte d'une coiffe du matin et enveloppée +dans une pelisse. Elle promena les yeux de tout côté, fit quelques pas, +puis s'arrêta; elle semblait tremblante. Cependant, après s'être assurée +que le jardin était désert, elle se glissa légèrement derrière une +touffe de lilas et gagna la tonnelle. + +Arrivée là , elle s'assura de nouveau qu'elle était seule, et s'avança +vers la grille qui interrompait le mur à cet endroit et permettait +d'apercevoir la campagne. Une vieille statue y était adossée, et les +lignes tracées sur le marbre par les passants prouvaient suffisamment +qu'on pouvait l'atteindre du dehors. + +La jeune fille en fit le tour,[35] glissa la main sous le socle à une +place qui semblait lui être connue, et en retira une lettre. Au même +instant, une exclamation retentit à quelques pas; elle détourna la tête; +madame de Solange était debout à l'entrée de l'allée de tilleuls. + +La jeune fille n'eut que le temps de s'élancer vers l'autre allée et de +courir à la porte du jardin; mais on l'avait refermée. Éperdue, elle +cherchait autour d'elle, lorsque son nom prononcé par une voix connue +lui fit lever les yeux; elle aperçut son père, poussa un cri de joie et +se précipita dans son appartement. + +Tout cela s'était passé si rapidement que la marquise, qui revenait sur +ses pas, ne trouva plus la jeune fille en arrivant devant l'hôtel; mais +un regard jeté sur la porte vitrée du marquis lui fit tout comprendre. +Elle s'arrêta indécise. + +Depuis plusieurs années que M. de Solange vivait relégué dans cette +partie de l'hôtel, elle en avait à peine deux ou trois fois franchi le +seuil. L'aspect de ce vieillard en enfance lui rappelait trop +d'espérances avortées et aussi peut-être trop d'inexorables torts pour +qu'elle ne cherchât point à l'éviter. L'appartement qu'il occupait était +pour elle comme ces prisons domestiques dans lesquelles on nourrit un +monstre ou un fou, et dont on n'approche que lorsque la mort les a +rendues vides. + +Cependant l'occasion de tout découvrir était trop favorable pour la +laisser échapper. Après un moment d'hésitation, elle surmonta sa +répugnance, s'avança vers la porte et l'ouvrit résolument. + +Le marquis était assis au fond de la chambre, serrant une des mains de +Jeanne, pâle et haletante. Tous deux tressaillirent à l'aspect de madame +de Solange, et le vieillard cacha vivement un papier qu'il tenait; mais +la marquise avait remarqué son mouvement; elle s'avança vers Jeanne, qui +avait baissé les yeux, et de cette voix dont la douceur avait je ne sais +quelle inflexibilité sonore: + +--Votre gouvernante vous cherche, dit-elle. + +La jeune fille, étonnée, leva les yeux. + +--Allez, reprit la marquise. + +Jeanne regarda son père avec inquiétude. Elle parut balancer un instant; +sa main serra celle du marquis, comme pour lui demander l'ordre de +rester; mais celui-ci, qui avait rencontré l'Å“il de la marquise, +détourna la tête. Obéissant enfin à un geste impérieux de sa mère, la +jeune fille sortit lentement. + +Madame de Solange reconduisit sa fille jusqu'à la porte, qu'elle referma +derrière elle; puis, laissant tomber les rideaux qui avaient été relevés +et permettaient de tout voir du dehors, elle revint vivement vers le +vieillard: + +--Jeanne vous a remis une lettre! dit-elle brusquement. + +--Un siège! un siège pour madame! balbutia le marquis, qui promena les +yeux autour de lui comme s'il eût cherché un valet. + +--Veuillez m'écouter, monsieur, interrompit madame de Solange avec +impatience. + +--Une belle étoffe! reprit le vieillard en ayant l'air d'admirer la robe +de la marquise. + +Celle-ci fit un pas en arrière et le regarda fixement. + +--Ah! j'entends! dit-elle après un court silence, monsieur le marquis +espère échapper à mes questions en feignant de ne les point saisir; +c'est un moyen dont il a toujours eu l'habitude; mais il prend une peine +inutile, je sais tout. + +Le vieillard tressaillit sans paraître comprendre. + +--L'hiver vient, madame, continua-t-il; il n'y a plus d'oiseaux dans les +tilleuls, plus de violettes... + +--Assez, s'écria la marquise; regardez-moi, monsieur, et veuillez +m'écouter! Je sais tout, vous dis-je! Jeanne est entrée ici tout à +l'heure avec une lettre; je l'ai vue! Sûre que je l'exigerais, elle vous +l'a remise pour me la dérober, et vous la tenez encore. + +Le marquis cacha vivement ses deux mains dans les larges poches de son +habit brodé. + +--Je veux cette lettre, reprit madame de Solange avec autorité; il me la +faut sur-le-champ! + +--Plus de violettes, madame! plus de violettes! murmura le vieillard +d'un accent à demi égaré. + +La marquise fit un brusque mouvement, mais elle le réprima aussitôt, et, +s'approchant d'un air presque riant: + +--Allons, dit-elle en changeant subitement de ton, pourquoi refuser de +me répondre, monsieur? Je ne suis point venue seulement pour cette +lettre, et j'ai besoin de causer avec vous. + +Le vieillard jeta à la marquise un regard craintif. + +--Je venais vous parler de Jeanne, reprit madame de Solange; la voilà +grande et le temps me semble venu de songer à son établissement. + +Le marquis garda le silence. + +--J'ai cherché longtemps, continua la marquise, mais je crois enfin +avoir trouvé le mari qui lui convient. + +--Un mari pour Jeanne? répéta M. de Solange en relevant la tête. + +--Jeune, aimable, et tenant un des premiers rangs à la cour, ajouta la +marquise; M. le comte de Lanoy. + +--Le fils de l'ancien gouverneur du Périgord?[36] + +--Lui-même, monsieur. Auriez-vous connu son père? + +--Si je l'ai connu! s'écria le vieillard; un ancien compagnon d'enfance! +Grande noblesse, madame! Les de Lanoy comptent autant de quartiers[37] +que les Montmorency.[38] Il faut que Jeanne épouse le comte! + +--A la bonne heure! dit la marquise; je vois avec plaisir, monsieur, que +nous commençons à nous comprendre. Mais, en échange de la bonne nouvelle +que je vous apporte, vous ne refuserez point, je pense, de me donner ce +papier... + +Le marquis tressaillit et fit rentrer dans sa poche la main qu'il en +avait laissée sortir à demi; ses regards, dans lesquels s'était allumé +un éclair d'intelligence, semblèrent s'éteindre. + +--Un beau jour, madame, un beau jour, dit-il d'une voix enfantine en +montrant le soleil qui étincelait à travers les rideaux. + +--Il est vrai, répondit tranquillement la marquise, et vous devriez en +profiter pour une promenade. + +--Moi! s'écria le vieillard étonné. + +--Je puis mettre le carrosse à votre disposition. + +--Une promenade en carrosse! répéta M. de Solange avec émerveillement. + +--Dans la forêt, si vous le voulez, il y a chasse aujourd'hui. + +--Et je pourrai la voir! voir les chiens, les piqueurs, les +gentilshommes![39] + +--Pourquoi non? + +--Ah! je le veux, je le veux, madame, tout de suite! + +--Aussitôt que vous m'aurez remis la lettre. + +--Ah! la lettre? répéta le vieillard d'un ton chagrin et comme si ce mot +fût venu couper court à sa joie. + +--N'avez-vous point aussi exprimé à Baptiste le désir d'assister aux +messes du roi?[40] demanda la marquise; il vous y conduira, monsieur... +dimanche prochain; la cour y sera tout entière. + +--J'y verrai Marie-Antoinette?[41] + +--Et vous entendrez un office en musique.[42] + +--Avec un sermon, madame; il y aura sans doute un sermon? On en prêchait +de si beaux autrefois en Lorraine, quand j'étais jeune. Il y avait +surtout un capucin dont j'ai oublié le nom... Croyez-vous que l'aumônier +du roi prêche aussi bien que lui, madame? + +--Mieux encore, monsieur, dit madame de Solange qui se prêtait à +l'expansion pleine d'enfantillage du marquis. Mais, complaisance pour +complaisance; vous me donnerez le papier que Jeanne vous a remis. + +Le vieillard retourna la lettre dans sa poche. + +--Je ne peux pas, murmura-t-il; elle me l'a donnée à garder; si elle +savait que je ne l'ai plus.... + +--Je ne lui en parlerai point. + +--Mais elle me la redemandera! + +--Je vous la rendrai. + +--Bien sûr? demanda le vieillard qui jeta à madame de Solange un regard +incertain. + +--Je vous le promets, marquis, dit celle-ci en souriant. Mais vite, si +vous tenez à votre promenade dans la forêt. La chasse ne tardera point à +rentrer. + +Le marquis resta un instant indécis. Le désir de recouvrer quelques +heures d'une liberté perdue depuis dix années et de quitter sa prison +pour respirer l'air libre des bois luttait en lui contre la parole +donnée. On eût dit d'un enfant tenté,[43] dont la passion combattait un +reste de volonté. Sa main, qui n'avait point cessé de tenir le papier +remis par Jeanne, se montrait, puis se cachait de nouveau. Enfin elle se +tendit à moitié vers la marquise, qui saisit vivement la lettre, brisa +le cachet, et lut rapidement ce qui suit: + +"C'est dans quelques jours que le contrat qui vous lie au comte de Lanoy +doit être signé! Vous le savez, car je vous en ai avertie. Vous savez +aussi que je tiens prêts les moyens de fuite. Vous pourrez donc, +jusqu'au dernier instant, choisir entre moi et celui que votre mère vous +destine; mais, le choix fait en faveur de celui-ci, ne songez plus à +celui qui vous écrit; tout sera fini pour lui. + +"Ne vous faites point de reproches, Jeanne, cela devait être ainsi; ce +n'est point votre faute si je vous ai aimée, moi qui n'avais le droit +que de vous adorer de loin comme les saintes du ciel. Plus sage, je +serais aujourd'hui moins malheureux! Mais, tant que j'ai pu vous voir, +je n'ai pensé à nulle autre chose. Près de vous, je sentais mon âme +refleurir comme la campagne au printemps; un tourbillon de joie semblait +vous environner! + +"Quoi qu'il arrive, soyez bénie pour le bonheur que vous m'avez donné. +Que[44] vous m'oubliiez pour le monde ou que vous oubliiez le monde pour +moi, je vous aimerai uniquement et partout. + +"Adieu donc, Jeanne! adieu, pour quelques heures ou pour toujours." + +Lorsque madame de Solange eut achevé cette lecture, elle se tourna +brusquement vers le marquis, qui avait suivi tous ses mouvements avec +inquiétude. + +--Qui a écrit cette lettre, monsieur? demanda-t-elle, pâle et les lèvres +serrées. + +--Je l'ignore, répondit le vieillard. + +--Je le saurai, moi, murmura-t-elle en faisant un pas pour sortir. + +Le marquis se leva. + +--La lettre, madame! s'écria-t-il. + +--Je la garde, monsieur. + +--Que dites-vous?... + +--Je la garde, vous dis-je! + +--C'est impossible! s'écria le vieillard éperdu; Jeanne va revenir et me +la redemander. Vous avez promis de me la rendre, madame; il me la faut! +je la veux! + +Il s'était mis devant la porte. + +--Place, monsieur, cria madame de Solange les yeux enflammés. + +--La lettre! la lettre! répéta le vieillard. + +--Place! vous dis-je. + +--Non, non! la lettre! + +Il s'efforçait de retenir madame de Solange; mais celle-ci l'écarta d'un +geste violent, ut s'élança hors de l'appartement. + +Le billet qu'elle venait de lire, en confirmant l'amour caché de Jeanne, +la laissait dans la même ignorance relativement à l'objet de cet amour, +car il ne renfermait aucune indication, aucun détail qui pût en faire +connaître l'auteur. D'un autre côté, les raisons qui avaient autrefois +détourné la marquise d'interroger la jeune fille existaient plus +puissantes que jamais. Une explication ne pouvait qu'exalter le +désespoir de celle-ci, et la pousser à quelque résolution extrême. +Madame de Solange trembla à la pensée de voir le caprice romanesque +d'une enfant compromettre des projets si longtemps poursuivis. + +Le temps, loin d'avoir assoupi sa fièvre d'ambition, l'avait redoublée; +c'était désormais une préoccupation unique, dans laquelle allaient se +fondre toutes ses volontés. Elle avait vu disparaître, l'un après +l'autre, les horizons de la vie, pour tenir les yeux fixés sur ce seul +point toujours fuyant; et plus elle avait épuisé d'efforts pour y +atteindre, plus le désir avait grandi en elle. + +Elle avait été d'ailleurs témoin des subites élévations du règne +précédent, et tant de fortunes inattendues avaient entretenu son espoir. +Impérissable domination d'une passion inassouvie! Quand les jours qui +lui restaient à vivre pouvaient être comptés, elle ne songeait encore +qu'à acquérir le rang qu'elle avait rêvé quarante ans plus tôt! Fortune, +santé, famille, espoir d'un monde meilleur, elle eût encore tout donné +pour être de la cour et mourir sur le tabouret,[45] comme Louis XI[46] +sur son trône, le front famé et dans toute l'étiquette d'une réception +royale! + +Or, ce triomphe d'orgueil, le mariage de Jeanne avec le comte pouvait le +lui donner. De Jeanne allait dépendre la réalisation de toutes ses +chimères on leur anéantissement. + +Cette pensée donnait à la marquise une sorte de rage désespérée. Elle +eût voulu tenir dans ses mains le cÅ“ur de la jeune fille pour le +maîtriser et le soumettre, fallût-il[47] pour cela le briser! + +Elle hésitait encore sur ce qu'elle devait faire lorsqu'on vint lui +annoncer que M. de Lanoy attendait au salon. + +Le comte était accompagné du duc de Lussac qui avait été, comme vous +l'avons déjà vu, son présentateur[48] chez madame de Solange, et s'était +entremis pour le mariage projeté. Il venait aider _son protégé_ à +discuter les conditions du contrat. + +Le duc était alors dans tout l'éclat de son succès à la cour et au plus +haut degré de la puissance que lui donnait sa parenté avec la princesse +de Lamballe.[49] Nul ne possédait autant que lui cette légèreté +moqueuse, alors à la mode chez la reine, et on le citait comme le +gentilhomme de France le plus spirituel et le plus brave. Serviable, du +reste, il distribuait à tout venant, sur la recommandation de son valet +de chambre, les brevets[50] et les pensions qu'il arrachait au ministre. + +Au moment où madame de Solange entra au salon, il était assis sur une +bergère dans tout le débraillé[51] d'un gentilhomme qui se sent chez des +inférieurs. A la vue de la marquise, il se leva avec effort. + +Eh! la voilà ! s'écria-t-il. Complimentons-nous donc de notre exactitude, +chère marquise. Pour vous, j'ai manqué trois rendez-vous. Il y a +manÅ“uvres de cavalerie ce matin au Grand-Camp, et je voulais vous y +mener. + +--Mille grâces, dit madame de Solange, je ne sais si je pourrai. + +--Pourquoi donc? Il le faut! Voyons, marquise, nous allons terminer +l'affaire du contrat en un instant. + +--J'attends maître Durocher. + +--Voici un clerc que j'ai pris en passant et qui vous apporte le projet +d'acte.[52] + + +Madame de Solange aperçut alors debout près de la porte, un jeune homme +dont les traits ne lui semblèrent point inconnus. Il était vêtu de noir +comme ceux de sa profession, mais elle fut frappée de sa tournure hardie +et de l'espèce de triste fierté qui se révélait dans tout son air. Il se +tenait immobile à quelques pas du seuil, une main cachée dans sa +poitrine. Au mouvement que fit la marquise il salua. + +--Vous apportez le modèle du contrat? demanda madame de Solange. + +Le jeune homme présenta, sans répondre, les papiers qu'il tenait à la +main. L'expression de tous ses traits était si profondément douloureuse, +que la marquise fut un instant sans pouvoir en détacher ses regards. + +Cependant le comte et M. de Lussac s'étaient retirés à quelques pas dans +l'embrasure d'une croisée. Elle prit les papiers que lui présentait le +jeune homme et les déroula pour les parcourir; mais à peine y eut-elle +porté les yeux qu'elle tressaillit. Le clerc releva la tête. + +--Cet acte n'est point de maître Durocher, dit-elle vivement. + +--Je l'ai écrit sous sa dictée, répondit le clerc. + +--Vous? + +--Moi, Madame. + +--Qu'y a-t-il, marquise? demanda le duc en se rapprochant. + +--Rien..., rien, monsieur le duc, balbutia madame de Solange d'un accent +altéré. + +Le duc reprit sa conversation interrompue et madame de Solange s'assit. +Elle venait de reconnaître dans l'écriture du clerc celle du billet +adressé à Jeanne. + +Elle resta un moment comme anéantie de stupeur; elle doutait encore, +mais un nouvel examen ne lui laissa aucune incertitude. + +Elle leva alors les yeux de nouveau sur le jeune homme et chercha ou +elle l'avait déjà rencontré. + +Le couvent des dames de la Visitation lui revint tout à coup en +souvenir; c'était là qu'elle l'avait vu. Elle comprit à l'instant +comment il avait pu connaître Jeanne et s'en[53] faire aimer, car sa +lettre ne laissait aucune incertitude à ce sujet. Elle ne se demanda +point quel hasard avait ainsi comblé la distance qui les séparait, ni +par quelle fatalité un pauvre clerc avait pu plaire à sa fille; +renvoyant à éclaircir plus tard tous ces détails et laissant une vaine +indignation, elle se mit à rechercher, avec la promptitude des +intelligences ambitieuses, le moyen de conjurer le péril. A tout prix il +fallait écarter ce jeune homme, dont la passion hardie pouvait entraîner +Jeanne à quelque résolution extrême. + +Mais comment y réussir? + +Les yeux fixés sur l'acte qu'elle feignait de lire, madame de Solange se +perdait en réflexions, formant mille projets aussitôt rejetés. Pendant +ce temps, Jérôme s'était approché d'une fenêtre donnant sur le parterre, +et, appuyé sur l'espagnolette,[54] plongeait jusqu'au fond des +charmilles un regard avide, tandis que le duc et M. de Lanoy, assis à +quelques pas, continuaient de causer en élevant de plus en plus la voix, +sans s'en apercevoir. + +Un brayant éclat de rire du comte interrompit tout à coup l'anxieuse +préoccupation de la marquise et la força, pour ainsi dire, à entendre. + +--De sorte, reprenait M. de Lanoy, que le colonel n'a rien su? + +--Il n'est sorti de la Bastille[55] qu'après plusieurs mois, et lui et +sa femme vivent ensemble comme Philemon et Baucis.[56] Du reste, c'est +toujours le moyen le plus sûr, mon cher comte. Qu'un mari y regarde de +trop près, qu'un creancier menace de poursuivre quelque homme bien né, +vite une lettre de cachet,[57] cela coupe court à tout. L'Évangile +devait avoir en vue les lettres de cachet, lorsqu'il recommanda d'éviter +le scandale. C'est l'institution la plus chrétienne de la monarchie; +aussi, j'en use pour moi et pour mes amis. J'ai toujours dans une poche, +avec ma tabatière, une douzaine de blancs seings, au moyen desquels on +peut envoyer le premier fâcheux vivre dans la retraite aux frais de Sa +Majesté; et si jamais vous en désirez deux ou trois, ne fût-ce que[58] +par précaution... + +--Un seul, monsieur le duc, dit madame de Solange en s'avançant +vivement. + +--Quoi! marquise, vous aussi? + +--Uni blanc seing, et je vous en aurai une éternelle reconnaissance. + +--Pour si peu?... j'en fais cas comme d'une prise de tabac![59] Voyez! +ajouta-t-il en cherchant dans sa poche un petit portefeuille en moire +brodée, duquel il retira plusieurs papiers. Prenez, marquise, et à +discrétion. + +Madame de Solange en prit un, remercia et sortit. + +Peu après un domestique vint avertir Jérôme Bouvart que madame le +demandait. Il la trouva dans sa bibliothèque, une lettre à la main. + +--Vous avez la confiance de maître Durocher, dit-elle; je puis vous +accorder la mienne en toute sûreté. + +Le clerc s'inclina. + +--Il faut que vous partiez sur-le-champ pour Paris. Jérôme parut +surpris. + +--Je ferai avertir votre patron, reprit madame de Solange; portez cette +lettre et attendez la réponse; elle peut empêcher la signature du +contrat. + +--J'irai, madame, dit vivement le clerc. + +--Surtout, pas un mot de la mission que je vous confie. + +--Je vous le jure. + +--Et point de retard. + +--Je pars à l'instant. + +--Allez; je vous attendrai. + +Le jeune homme salua et sortit. + +Madame de Solange courut à la fenêtre pour s'assurer de la route qu'il +suivait, et le vit prendre l'avenue de Paris. Un éclair de joie illumina +tous ses traits. + +--Va, murmura-t-elle; maintenant je ne te crains plus! Et redescendant +au salon où MM. de Lanoy et de Lussac l'attendaient toujours: + +--Tout est bien, dit-elle en présentant le contrat à ce dernier, je le +ferai signer aujourd'hui même par M. le marquis. + + + + +IV. + + +Mais pendant que tout conspirait ainsi contre l'amour de Jeanne, son +malheur même lui acquérait un secours inattendu. + +La crainte de rencontrer madame de Solange l'avait empêchée quelque +temps de retourner vers son père; son inquiétude l'emporta enfin sur +tout le reste, elle se glissa jusqu'à la porte du marquis, et, après +s'être assurée qu'elle était seule, entra furtivement. + +Celui-ci parcourait la chambre avec agitation en prononçant des mots +sans suite. A la vue de Jeanne, il s'arrêta court et lui tendit les +bras. + +--La lettre! la lettre! balbutia-t-il. + +--Ma mère l'a lue? demanda Jeanne tremblante. + +--Et emportée! + +La jeune fille poussa un cri. + +--Ce n'est point ma faute, Jeanne, reprit le vieillard en étendant les +mains; elle m'a parlé de la messe du roi..., de promenade dans la +forêt... Puis elle avait promis de la rendre: tu ne devais pas le +savoir.[60] Oh! Jeanne! Jeanne! tu ne m'en veux pas?[61] + +Celle-ci s'était laissée tomber sur un fauteuil en se couvrant le +visage. + +--Au nom du ciel, ne pleure pas! dit le vieillard près de pleurer +lui-même. + +--Ah! mon père, vous m'avez perdue! s'écria la jeune fille suffoquée de +sanglots. + +--Perdue! répéta M. de Solange. Que contenait donc cette lettre? Jeanne +ne t'effraie pas ainsi, je t'en conjure; mon Dieu! pourquoi aussi me la +donner à garder? Je suis sans force, sans volonté, moi. Tu n'as jamais +remarqué son regard immobile et perçant! Quand il se fixe sur mois, +vois-tu, je sens ma tête qui tourne, mes membres qui tremblent: j'ai +peur! + +Ces mots étaient prononcés d'une voix si profondément altérée, qu'au +milieu même de sa désolation Jeanne en fut touchée. Elle saisit les +mains de son père avec une pitié douloureuse et les baisa tendrement. +Cette caresse toucha le vieillard; son front s'éclaircit. + +--Tu me pardonnes, Jeanne, n'est-ce pas? dit-il, en appuyant ses lèvres +tremblantes sur la joue de sa fille. Oh! sois tranquille! tout cela +finira bientôt; bientôt, tu ne seras plus son esclave et tu pourras +faire ce qui te plaît. + +--Moi, mon père! + +--Ne vas-tu pas épouser le comte de Lanoy? + +--Ah! jamais! s'écria la jeune fille avec désespoir. Le marquis releva +la tête. + +--Jamais! répéta-t-il étonné; que veux-tu dire, Jeanne? + +--Oh! mon père! je suis bien malheureuse! sanglota celle-ci en se jetant +dans ses bras. + +--Toi, malheureuse, Jeanne? Au nom du ciel, qu'y a-t-il donc? +Regarde-moi. Pourquoi pleurer? + +Et, comme si un trait de lumière l'éclairait tout à coup: + +--Oh! s'écria-t-il, ce n'est pas le comte que tu aimes! + +La jeune fille se cacha, honteuse et éplorée, dans le sein du vieillard. + +--Oui, je comprends, reprit-il. Il y en a un autre!... que ta mère +repousse, n'est-ce pas?... Ta mère ne songe qu'à t'élever pour monter +après toi! pauvre enfant!... Et tu l'aimes donc bien? + +--Ah! mon père, murmura Jeanne, en se pressant sur son cÅ“ur. + +Il soupira. + +--Hélas! hélas! que faire? dit-il d'un ton abattu. Elle a choisi le +comte, Jeanne; elle veut que tu l'épouses; et on ne peut lui résister, à +elle. + +--Oh! je le sais! reprit la jeune fille avec des sanglots; mais plutôt +que d'épouser le comte, mon père, je mourrai! + +--Toi! + +--Oui, reprit-elle avec une énergie désolée, car tout me sera plus +facile que de supporter une pareille union. Songez, mon père: promettre +à Dieu de vivre pour quelqu'un, alors que toute votre âme est ailleurs! +se condamner à mentir jusqu'à la mort? c'est impossible! Et lui, que +deviendra-t-il si je l'abandonne! Vous ne savez pas combien il est bon! +Nous parlions de vous si souvent, et il vous aimait seulement parce que +je vous aimais! Oh! j'aurais pu être si heureuse avec lui, mon père! + +La jeune fille parlait d'une voix entrecoupée, et sa douloureuse +exaltation avait gagné le vieillard. + +--Eh bien! s'écria-t-il tout à coup, partons ensemble! + +--Partir? + +--Oui, Jeanne; c'est le seul moyen d'échapper à sa tyrannie. On veut te +faire souffrir comme moi; fuyons. + +--Y pensez-vous? + +--Qui nous en empêche? Ne suis-je pas ton père? Avec moi, tu peux aller +partout sans honte. Je vous suivrai, Jeanne; nous irons vivre bien loin, +dans quelque coin de campagne où je serai libre de me promener sous les +arbres sans un gardien. Si nous sommes pauvres, je travaillerai. + +--Vous, mon père? + +--Oui, oui; mes forces reviendront, enfant. Ici, sa présence +m'empoisonne l'air; je sens autour de moi sa volonté comme un réseau de +fer qui m'oppresse... Voilà pourquoi je suis faible, vieux et sans +raison. Mais la liberté me rajeunira... Avertis-le, Jeanne; dis-lui +qu'il prépare tout et nous fuirons avant que ta mère se doute de rien. + +--Hélas! il est trop tard, murmura la jeune fille; la lettre lui aura +tout appris. + +--La lettre? reprit le marquis en changeant de visage. Oh! oui, tu as +raison... La lettre!... Et c'est moi qui l'ai livrée! C'était un dépôt; +je l'ai vendu pour de vaines promesses. + +--Mon père! + +--Vendu, Jeanne! Oh! je suis un lâche! + +Le vieillard heurtait son front contre le fauteuil; Jeanne l'entoura de +ses bras. + +--Ne dites point cela, mon père! s'écria-t-elle; ne vous accusez pas; +n'ayez point de douleur pour moi! Dieu a tout fait, et il n'a point +voulu me donner la joie que je lui demandais. Lui seul est le maître et +règle l'avenir! Puisqu'il m'est refusé de vivre pour Jérôme dans ce +monde, eh bien! j'irai prier pour lui dans un couvent. Embrassez-moi, +embrassez-moi, mon père, car bientôt vous ne me verrez plus! + +--Non, Jeanne, s'écria le marquis, en la serrant contre sa poitrine, +cela ne sera point! Toi dans un cloître, ma belle, ma douce Jeanne! Et +que ferais-tu, sous le voile, de tes chères bouffées de joie? qui +rendrais-tu heureux de ton affection? Ah! tu ne sais point tout ce que +l'on peut souffrir au fond d'un couvent! + +--Non, mais je sais, mon père, tout ce que l'on souffre dans certaines +unions.... + +--Comme dans la mienne, n'est-ce pas? dit le vieillard en pâlissant. Tu +as raison; je n'y avais pas songé. Si tu allais souffrir autant que moi! + +Et cette pensée le fit frissonner. + +--Jeanne! tu ne te marieras point contre ton gré, s'écriat-il avec +force. Toutes les unions sans amour doivent se ressembler. Tu ne te +marieras point; je m'y opposerai, je suis ton père; ce titre-là , du +moins, ils n'ont pu me l'ôter. Ils ne peuvent disposer de ta main malgré +moi. Tu n'épouseras point le comte. + +--Je venais pourtant présenter le contrat à votre signature, dit une +voix calme et sonore. + +Madame de Solange venait d'entrer et se tenait à quelques pas, des +papiers à la main. + +La jeune fille se serra contre son père avec effroi. Celui-ci +tressaillit, mais sans baisser les yeux. La marquise s'approcha. + +--Je crois inutile de rappeler tous les avantages de l'alliance +convenue, dit-elle froidement. Les paroles sont données, les conventions +écrites, et rien au monde ne pourrait me faire revenir sur ma décision. +J'ai donc lieu de croire que M. le marquis ne s'opposera point à +l'exécution d'un projet qu'il avait approuvé lui-même. + +--Mon consentement suivra celui de Jeanne, répondit M. de Solange d'un +ton d'hésitation. + +--Votre consentement suivra le mien, monsieur, reprit la marquise avec +impatience. Ma volonté n'est point de celles qui cèdent aux caprices ou +aux larmes; je ne discute pas, je veux! Signez! + +Sa voix avait une domination inflexible et menaçante dont Jeanne fut +saisie; mais le vieillard resta impassible. Il était arrivé à une de ces +heures où l'âme la plus timide, poussée à bout, a besoin de la révolte +pour se soulager d'une trop longue oppression. Sans répondre à l'ordre +de la marquise, il prit vivement le contrat qu'elle tendait, le froissa +avec mépris et le jeta à terre. + +--Vous voyez bien que je ne signerai pas, madame! dit-il d'un ton +résolu. + +La marquise pâlit. Elle regarda le vieillard, puis l'acte qu'il avait +repoussé d'un air dédaigneux. + +--Prenez garde à ce que vous faites, monsieur, dit-elle d'une voix +tremblante; votre état a des privilèges, et j'aime à croire que vous +n'avez point conscience[62] de votre action; mais veuillez[63] +réfléchir. + +--J'ai réfléchi, dit le marquis, et je refuse. Tant qu'il n'a été +question que de mon bonheur, j'ai pu céder; mais Jeanne, madame, est +plus que moi-même, c'est la seule part de ma vie que vous n'ayez point +flétrie. Ce mariage ne se fera point contre sa volonté. + +--Je ferai ce mariage malgré vous! + +--Je vous en défie, madame. Mon titre de père me donne une autorité que +je maintiendrai. Rien ici ne peut avoir lieu sans mon consentement; je +suis le maître, le maître, entendez-vous? Ah! parce que ma tête s'est +affaiblie dans l'isolement que vous m'avez fait, parce que je vous ai +laissée longtemps me fouler aux pieds, vous croyez peut-être que j'ai +oublié mes droits? mais pour me garder soumis il ne fallait pas toucher +à cette enfant. Elle est venue pleurer dans mes bras en parlant de mort, +de couvent, et ses pleurs m'ont rendu la force! Jusqu'ici j'ai souffert +à l'écart, en silence; j'ai mieux aimé la douleur que le combat; mais le +courage que je n'ai pas eu pour moi, je l'aurai pour elle. Sur le salut +de votre âme, ne touchez point à Jeanne, car je suis son soutien, son +tuteur, et je saurai la défendre! + +En parlant ainsi, il serrait la jeune fille contre sa poitrine, tout +tremblant d'émotion. Ses cheveux blancs semblaient s'agiter sur son +front élargi. Sa taille s'était redressée; on eût dit qu'une force +surhumaine était descendue dans ce corps brisé et qu'une âme longtemps +cachée venait d'y faire une subite explosion. + +Madame de Solange resta immobile. Cette révolte d'un homme si longtemps +soumis à ses volontés était un prodige dont elle fut un instant comme +intimidée; mais elle revint vite de sa stupeur. + +--A la bonne heure! dit-elle d'un accent implacable et les yeux +étincelants; c'est une lutte entre nous que vous appelez?[64] Je +l'accepte! Jusqu'à présent j'avais cru pouvoir ménager un vieillard en +enfance; j'avais laissé, par bonté, à un fantôme l'apparence du chef de +la famille; mais il devient rebelle et dangereux: je saurai lui arracher +cette apparence de droit dont il veut abuser! Vous vous dites le tuteur +de cette enfant, monsieur? Dans quelques jours, vous en aurez un +vous-même! + +--Ah! madame! s'écria Jeanne en s'élançant les mains jointes vers la +marquise. + +Celle-ci la repoussa. + +--Laissez-moi, dit-elle, vous avez voulu combattre, nous combattrons! +Que cet esprit si prompt à proclamer vos droits tâche de les défendre. +Nous verrons comment il soutiendra l'humiliant examen de ses juges. Je +ne vous demande plus votre signature, monsieur, je n'en aurai bientôt +plus besoin; un contrat se passe de la signature d'un interdit.[65] + +A mesure que madame de Solange parlait, l'exaltation du vieillard +semblait s'évanouir; le feu de ses regards s'était éteint, son front +avait pâli, ses bras étaient retombés immobiles; on eût dit que cette +âme, poussée un instant hors d'elle-même, reconnaissait la voix de son +maître et rentrait insensiblement dans sa craintive obéissance. Mais, au +dernier mot prononcé par la marquise, il poussa une exclamation +d'épouvante. + +--Interdit! balbutia-t-il, moi! Je ne veux pas de juges! Moi, répondre +comme un criminel! Non, non! Je ne me défendrai pas! Vous ne ferez pas +cela... par honneur... par pitié... Interdit! J'aime mieux mourir, +madame, laissez-moi mourir! + +Des larmes étouffèrent sa voix; il chercha son fauteuil à tâtons et s'y +laissa tomber en chancelant. + +--Mon père! ô mon père! s'écria Jeanne en le recevant à demi dans ses +bras. + +--Pas interdit! pas de juges! balbutia le vieillard. Et il s'évanouit. + + + + +V. + + +Huit jours s'étaient écoulés et tout semblait rentré dans le calme à +l'hôtel de Solange; seulement ce calme avait quelque chose de lugubre. +Depuis la scène que nous venons de rapporter, le bruit de la folie du +marquis s'était sourdement répandu, sans qu'on pût la vérifier, car tous +les services qui eussent conduit les valets près de son appartement +avaient été interrompus par ordre de la marquise, et toutes les rumeurs +susceptibles d'y parvenir sévèrement défendues. La vie semblait s'être +brusquement retirée de cette partie de l'hôtel, et, à voir ces portes +closes, ces contrevents soigneusement fermés, à travers lesquels +glissait la lueur d'une lampe, on eût dit une de ces chambres consacrées +au cercueil d'un mort. + +Les défenses de la marquise s'étaient étendues jusqu'à Jeanne; toutes +les prières de celle-ci pour qu'on lui permît de voir son père avaient +été inutiles. + +Ainsi privée du seul appui et de la seule consolation qu'elle pût +invoquer, la jeune fille avait passé ces huit journées dans les larmes. +A la douleur que lui causait la séquestration du vieillard, dont elle +s'accusait d'être cause, venaient se joindre toutes les angoisses d'un +amour sans espoir. Où était Jérôme, et que contenait sa lettre tombée au +pouvoir de la marquise? Avait-elle pu le faire connaître? Ne +l'exposait-elle point à quelque odieuse persécution? Que pensait-il du +silence de Jeanne? Il l'accusait peut-être d'ingratitude ou d'oubli; il +prenait quelque résolution fatale! Et nul moyen de l'avertir! La jeune +fille appelait en vain à son secours toutes les imaginations de la +douleur et de l'amour: la surveillance muette de sa mère l'entourait +comme un réseau. Son esprit allait se heurter de tous côtés à +l'impossible. + +Alors venaient des désespoirs sans fin. Vaincue par la souffrance, elle +allait jusqu'à regretter cet amour qui avait été si longtemps pour elle +comme un soleil intérieur; elle demandait à Dieu cette nuit des +cÅ“urs froids et des méchants, puisque ceux-là seuls n'étaient point +brisés. + +Puis succédaient de profonds abattements! Cessant de se débattre, elle +se laissait aller jusqu'au fond de l'abîme, et ne demandait à Dieu que +de pouvoir mourir. + +Madame de Solange avait suivi toutes les agitations de cette âme +bourrelée d'un Å“il curieux, comme le médecin qui étudie la crise +dont il veut profiter. L'exécution de la menace qu'elle avait faite au +marquis entraînait avec elle trop de scandale et de danger pour qu'elle +s'y arrêtât. Appeler des tiers à son aide, c'était s'exposer à les avoir +pour maîtres ou pour ennemis. Elle préféra tout faire sans bruit, briser +la résistance du père et de la fille en s'armant contre chacun d'eux de +leur commune affection, obtenir enfin que Jeanne renonçât au bonheur, +sans violence, et pour ainsi dire par compromis. + +Mais elle comprit que pour l'amener là , il fallait d'abord la +désintéresser de la vie en lui ôtant toute espérance, afin de profiter +de l'espèce d'abandon de soi-même qui accompagne les grandes +souffrances. Elle savait, en effet, combien l'abnégation est facile au +désespoir, et avec quelle promptitude le premier élan de la douleur nous +jette dans le dévouement. + +Les circonstances la servirent à souhait pour l'exécution de ses +projets. + +Un matin l'on vint avertir Jeanne que sa mère la demandait. La marquise, +qui se trouvait dans sa bibliothèque avec maître Durocher, fit signe à +la jeune fille de passer dans sa chambre et de l'attendre. Celle-ci +obéit; mais la vue du notaire l'avait saisie; elle pensa qu'il avait été +appelé pour son mariage, dont madame de Solange ne lui disait rien +depuis huit jours, et que son sort se décidait peut-être dans cet +entretien. Poussée par une inquiétude curieuse, elle s'approcha +doucement de la portière de tapisserie qui séparait la chambre de la +bibliothèque, et prêta l'oreille. + +Elle ne put d'abord saisir que quelques paroles confuses, et elle allait +se retirer lorsqu'elle s'aperçut que maître Durocher s'était levé; la +marquise le reconduisait,[66] et tous deux se rapprochèrent. + +--Il est donc bien entendu, disait madame de Solange, que vous allez +presser la rentrée des cinquante mille livres destinées à M. de Lanoy. + +--Je ferai mes efforts, répondit maître Durocher. + +--Et vous m'avertirez du résultat de vos démarches? + +--Je vous le promets. + +Tous deux étaient arrivés près de la portière; la marquise s'arrêta. + +--A propos, dit-elle en souriant, et cet amas de vieux titres qui m'ont +été envoyés dernièrement de province? + +--Il faudrait les examiner, répondit le notaire; mais le temps me +manque. + +--Que ne confiez-vous cette besogne à vos clercs? vous en avez +d'habiles. + +--J'en avais un, répondit Durocher en secouant la tête; je vous l'ai +même envoyé plusieurs fois. + +--Envoyez-le-moi de nouveau. + +--Plût à Dieu[67] que je le pusse, madame la marquise! mais Jérôme +Bouvart n'est plus chez moi. + +--Comment cela? + +--Je l'ai perdu par suite d'un fol amour. + +--Dont vous connaissez l'objet? interrompit vivement madame de Solange. + +--Non, madame la marquise, mais dont j'ai constaté les tristes +résultats. Depuis près de deux mois Jérôme était chaque jour plus sombre +et il lui échappait parfois des paroles lugubres... + +--Enfin? + +--Enfin, il y a huit jours qu'il a subitement disparu. + +--Et vous ignorez ce qu'il est devenu? + +--J'ai peur de le savoir, au contraire. Soupçonnant quelque, acte de +désespoir, j'ai pris des informations, et j'ai appris des bateliers +qu'un garçon de l'âge et de la tournure de Jérôme avait été aperçu le +soir sur le pont de la Tournelle.[68] + +--Se peut-il?[69] + +--Ils l'ont vu se promener près du parapet, d'un air égaré, jusqu'à la +nuit. + +--Et alors? + +--Alors, madame la marquise, ils croient avoir entendu la chute d'un +corps dans la rivière. + +Un cri déchirant et étouffé interrompit maître Durocher; il se détourna +étonné et regarda madame de Solange; mais celle-ci avait feint de ne +rien entendre: elle ouvrit la porte de la bibliothèque. + +--J'attendrai que vous ayez remplacé ce jeune homme, dit-elle avec un +calme souriant. Au revoir, maître, et portez-vous bien. + +Le notaire sortit. + +A peine eut-il tourné le corridor, que madame de Solange courut à sa +chambre, et soulevant la portière, elle aperçut Jeanne étendue sans +mouvement sur le parquet. + +La douleur qui saisit la jeune fille au sortir de son évanouissement +amena une fièvre délirante dont la marquise elle-même fut effrayée. +Cette âme, fermée à toutes les affections, n'avait pu soupçonner la +force du coup qu'elle portait à Jeanne; elle en demeura saisie, non de +remords, mais d'épouvante. Avec Jeanne périssaient les dernières +espérances d'élévation qui frappaient son orgueil. La vie de Jeanne lui +devint plus précieuse que la sienne même, et cette vanité à l'agonie +montra toutes les angoisses de la tendresse. L'ambitieuse pleura des +larmes de mère. + +Assise au chevet de sa fille, elle épiait ses mouvements, écoutait son +souffle, interrogeait les teintes les plus fugitives de son front +brûlant. Tous les secours de l'art furent appelés, tous les soins +prodigués. Enfin la nature vainquit la douleur même: Jeanne se rétablit. + +Pendant que l'état de la jeune fille avait inspiré quelque inquiétude, +madame de Solange avait soigneusement évité tout ce qui eût pu lui +rappeler le mariage projeté; mais dès que ses craintes furent dissipées, +elle songea à presser, l'accomplissement de son projet. + +Semblable à un accusé que l'on arrache à la mort pour le conserver aux +tortures du bourreau, Jeanne ne revenait à la santé que pour subir de +nouvelles persécutions. Le retour du comte de Lanoy, que ses affaires +avaient appelé en Bourgogne, était prochain et devait la trouver prête à +obéir. Madame de Solange eut recours à toute l'énergie de sa volonté +pour soumettre cette âme affaiblie. + +Hélas! la maladie et le désespoir y avaient laissé peu d'éléments de +résistance, et désormais, sans intérêt au monde, elle ressemblait à une +barque qui a perdu son point d'attache et flotte impuissante à toutes +les vagues. + +Cependant, bien qu'elle partageât l'erreur de M. Durocher, et qu'elle +crût à la mort de Jérôme, dont la disparition était l'ouvrage de sa +mère, son souvenir lui restait, et elle voulait demeurer fidèle à ce +doux fantôme. Mais la marquise savait le moyen de vaincre ses derniers +scrupules; elle avait déjà réussi à lui ôter la force en lui ôtant +l'espoir; il ne restait plus qu'à lui présenter la soumission comme un +sacrifice nécessaire. + +Depuis sa convalescence, la jeune fille avait plusieurs fois demandé à +voir son père. Cette faveur lui fut enfin accordée. + +Ce fut Baptiste qui introduisit Jeanne chez le marquis. Les volets y +étaient soigneusement fermés et une lampe de nuit y répandait seule sa +douteuse clarté. Mais lorsque les yeux de la jeune fille se furent +accoutumés à la demi-obscurité qui y régnait, elle ne put retenir un cri +de surprise à l'aspect sombre et dévasté de l'appartement. + +Les rideaux, les meubles et les tableaux avaient été enlevés. Une +tapisserie, dont les personnages livides semblaient vaciller à la vague +lueur de la lampe, garnissait seule la muraille et leur donnait un +aspect encore plus sombre. Le bruit des pas de la jeune fille, amorti +par un double tapis, n'avait point sans doute été entendu du vieillard, +car il resta immobile. Jeanne s'approcha de son lit sans rideaux et put +le contempler avec un douloureux saisissement. + +Il était étendu, la tête nue, les yeux fermés et les mains jointes; ses +cheveux sans poudre tombaient épars sur ses joues creuses, de longues +veines bleuâtres traversaient son front pâle, et ses lèvres desséchées +laissaient échapper un souffle entrecoupé. + +La jeune fille joignit les mains et se glissa à genoux près du lit. Ce +mouvement parut tirer le marquis de sa torpeur. Il rouvrit les yeux, +souleva la tête et aperçut Jeanne. + +Celle-ci saisit une de ses mains, qu'elle couvrit de pleurs et de +baisers. + +--C'est moi, mon père, dit-elle; ne me reconnaissez-vous point? + +Le vieillard la regarda fixement; puis, dégageant la main qu'elle +tenait: + +--Interdit! murmura-t-il. Plus de soleil... plus de bruit... plus +rien!... + +--Mon père! s'écria Jeanne épouvantée en se redressant. + +Il y avait dans ce cri un effroi si tendre qu'il pénétra jusqu'au cÅ“ur +du marquis. Il regarda fixement la jeune fille, et un éclair traversa +ses yeux. + +--Jeanne, dit-il en tendant les bras... + +--Oui, mon père, oui, votre Jeanne bien-aimée, reprit la jeune fille; +regardez-moi. Oh! que vous êtes pâle, mon Dieu! + +--Ils m'ont interdit, répéta le vieillard. + +--Ne le croyez pas, mon père. + +--Regarde plutôt, murmura-t-il en promenant les yeux autour de lui... +Ils m'ont tout ôté, jusqu'à la chambre où je vivais depuis dix années. + +--Cette chambre, vous y êtes! mon père. + +--J'y suis, dis-tu, folle! Où sont alors mon grand fauteuil; ma +bibliothèque, les portraits de ma famille, la pendule d'écaille[70 que +j'aimais à entendre sonner la nuit! Non! non! Ils ont mis cette grande +tapisserie pour me tromper; mais ceci est une tombe, vois-tu. Fais +attention en sortant, et tu liras mon nom au-dessus. Ils m'ont descendu +au cercueil tout vivant, Jeanne, parce que j'étais interdit. + +--Oh! mon père, mon père! revenez à vous! + +--Regarde plutôt, ajouta le marquis en montrant avec une honte presque +féminine ses cheveux défaits et son linge souillé, ils m'ont refusé +jusqu'aux soins de chaque jour; je ne suis plus pour eux qu'un cadavre. + +Et comme si une pensée d'orgueil traversait son affliction: + +--Mais il n'importe, continua-t-il d'un ton de triomphe, j'ai refusé de +signer, Jeanne. Ah! ah! ah! elle croyait me faire céder comme autrefois, +mais pour toi j'aurais résisté à Dieu. Ne crains pas, va, Jeanneton; +qu'elle vienne encore, eût-elle la mort avec elle, je répondrai comme +avant: Je refuse! je refuse! je refuse! + +--Mon père, s'écria Jeanne éperdue, oh! mon père, c'est moi qui suis +cause de tout! Si j'avais obéi, vous seriez encore libre et heureux. +Mais vous ne pouvez rester ici, mon père; il faut que vous quittiez ce +cachot; vous en avez le droit. Venez! + +-Tais-toi, dit le vieillard, dont la préoccupation n'était déjà plus la +même; tais-toi; c'est l'heure où il va paraître. + +--Qui cela mon père? + +--Plus bas! plus bas! Il y a un Dieu même pour les interdits, vois-tu. +Ils ont cru m'ôter la vue du soleil; mais il me visite malgré eux chaque +jour. + +--Que dites-vous? + +--Regarde de ce côté, sous cette croisée: un rayon s'y glissera +bientôt... Il ne brille qu'un instant, mais il revient tous les jours et +je compte les heures en l'attendant. Grâce à lui je sais qu'il y a +encore un soleil sur la terre. Mais surtout n'en dis rien à ta mère, +Jeanne, n'en parle à personne; ils m'ôteraient mon rayon. + +--O mon père! dit la jeune fille attendrie, vous souffrez donc bien de +votre captivité! + +--Si je souffre! ah! tu ne sais pas ce que c'est que cette nuit et ce +silence éternels! Il y a des instants où je doute de ma vie et où ce lit +me paraît un cercueil. Oter ses habitudes à un vieillard, vois-tu, c'est +comme si l'on voulait changer son cÅ“ur de place. Je me cherche moi-même +au milieu de cette dévastation. Ils m'ont enlevé tout ce que mon Å“il +connaissait, tout ce qui me rappelait quelque chose. En vidant cette +chambre, ils ont vidé ma mémoire; je ne me souviens plus, je ne désire +plus, je cherche le monde autour de moi sans le trouver. + +--Se peut-il, ô mon Dieu! + +--Oh! si je pouvais sortir, reprit le vieillard d'un ton plaintif; une +heure... une minute!... Jeanne, ne peux-tu me délivrer sans qu'ils le +sachent? Le temps seulement de voir le ciel, d'entendre les oiseaux, de +sentir un peu d'air dans mes cheveux. Jeanne, faudra-t-il donc mourir au +fond de ce sépulcre? + +Il avait les mains jointes et sanglotait comme un enfant. La jeune fille +éperdue se jeta dans ses bras. + +--Non, mon père! s'écria-t-elle suffoquée de larmes, on vous rendra la +liberté, vous verrez le jour. + +--Quand cela? + +--Sur-le-champ, mon père! + +Elle s'était élancée vers la sonnette, dont elle tira vivement le +cordon. La porte s'ouvrit, et madame de Solange parut. + +--Que mon père soit libre, madame, s'écria la jeune fille en courant +vers elle, je consens à épouser M. de Lanoy. + + * * * * * + +Huit jours après, les cloches de Saint-Louis[71] sonnaient à pleines +volées et une longue file de carrosses assiégait la porte de l'église. +On y célébrait le mariage du comte avec mademoiselle de Solange. + +Près de l'autel se tenait le marquis, en habits de fête, regardant la +foule parée, respirant l'odeur de l'encens et écoutant le chant des +orgues d'un air ravi. + +L'union prononcée, au moment où le prêtre se retirait, Jeanne se leva +chancelante et comme égarée; mais ses yeux, en se promenant autour +d'elle, rencontrèrent le vieillard; elle s'élança vers lui par un +mouvement pour ainsi dire désespéré, et, se jetant dans ses bras: + +--Réjouissez-vous, mon père, s'écria-t-elle; désormais vous serez +heureux. + +De retour à l'hôtel, les nouveaux époux trouvèrent le notaire qui +apportait à signer des quittances et actes additionnels. A cette vue les +deux familles se séparèrent, par l'instinct de leurs intérêts opposés; +les politesses réciproques cessèrent pour faire place à une gravité +contrainte, et l'on s'assit, comme des ennemis en présence qui vont +discuter les conditions d'un traité. + +Maître Durocher commença à lire les différentes pièces de ce ton +endormeur dont sa longue expérience lui avait donné l'habitude. Il +savait que peu de patiences pouvaient tenir à la monotonie d'une +pareille lecture, et que l'ennui, en rendant les auditeurs moins +attentifs, épargnait de dangereux débats. Mais, ni la fatigante lenteur +du débit ni l'obscurité de la rédaction ne purent lasser la marquise: +elle fit éclaircir plusieurs passages et exigea le retranchement de +quelques articles dont elle parut craindre les conséquences. Le comte +consentit à tout avec cette nonchalance impertinente qui semble mépriser +les détails. Quant à Jeanne, muette, insensible et une main dans celle +de son père, elle avait écouté sans entendre et approuva sans avoir +compris. + +La lecture venait de finir, et le jeune homme dont maître Durocher +s'était fait accompagner recueillait les signatures des deux familles; +le notaire se trouva près de madame de Solange. + +--Vous avez enfin un nouveau clerc? demanda celle-ci, sans songer à ce +qu'elle disait et seulement pour échapper à l'embarras du silence. + +--Oui, madame, répondit Durocher; mais je ne désespère point de +retrouver l'ancien. + +--Comment? dit la marquise en tressaillant. + +--Le cadavre du jeune homme que les bateliers ont entendu tomber dans la +Seine a été retrouvé. + +--Eh bien? + +--Ce n'était pas celui de Jérôme. + +Jeanne, qui écoutait palpitante, se leva en poussant un cri. + +--Tout le monde a signé, maître Durocher, dit la marquise vivement. + +Et pendant que le notaire réunissait les actes elle saisit la main de +Jeanne, et, la forçant à s'asseoir: + +Remettez-vous, madame de Lanoy, dit-elle, votre mari vous regarde! + + * * * * * + +Le marquis de Solange mourut peu après, et avec lui eût disparu le +dernier intérêt que Jeanne conservait dans le monde, si elle ne fût +devenue mère. La marquise et le comte, qui poursuivaient de concert +leurs plans ambitieux troublaient rarement sa solitude; la jeune femme +chercha dans ses nouveaux devoirs et dans la piété des consolations +qu'elle eût en vain demandées ailleurs. + +Cependant les événements ne tardèrent pas à déjouer tous les projets de +madame de Solange. Il ne fut bientôt plus question pour la noblesse de +conquérir une plus haute position, mais de conserver celle qu'elle +occupait; la révolution commençait! + +Le comte, qui avait renoncé aux idées philosophiques dès qu'il avait +craint de les voir appliquer, fut un des premiers à invoquer l'appui de +l'étranger pour arrêter le mouvement. Chargé par les princes d'une +mission secrète, il partit pour l'Allemagne, laissant Jeanne avec la +marquise que les déceptions avaient enfin vaincue, et dont les facultés +affaiblies s'éteignaient chaque jour. + +La jeune femme, au contraire, ne reçut aucune atteinte de ces agitations +publiques auxquelles elle demeurait étrangère. Telle on l'avait vue +quitter l'autel, après son mariage, belle, dévouée, douloureuse, telle +on pouvait la voir encore. L'éternelle jeunesse de son âme avait passé +sur ses traits: on eût dit[72] une fleur cueillie dans sa prémière +fraîcheur et conservée, par quelque magique puissance, aussi suave et +aussi pure. + +Elle revenait un jour du quartier Saint-Marceau,[73] où l'avait appelée +une de ces bonnes Å“uvres qu'elle accomplissait avec toutes les grâces du +cÅ“ur; son carrosse allait traverser la place de l'Hôtel-de-Ville,[74] +lorsqu'il fut subitement arrêté par une foule immense qui s'avançait en +poussant des cris de triomphe; madame de Lanoy se pencha vers la glace +et demanda au cocher ce qu'il y avait. + +--C'est le peuple qui vient de prendre la Bastille,[75] madame, répondit +le laquais tremblant. + +Dans ce moment une troupe d'ouvriers s'approcha du carrosse, et l'un +d'eux ouvrit brusquement la portière. A l'aspect de Jeanne si belle et +si triste, il recula involontairement et se découvrit. + +--Que voulez-vous? demanda la comtesse, d'une voix douce. + +--Pardon, madame, balbutia l'ouvrier, mais un des prisonniers que nous +avons délivrés vient de s'évanouir. + +--Qu'il vienne! s'écria vivement Jeanne; il y a place ici pour lui. + +Ceux qui portaient le mourant s'approchèrent alors et le déposèrent dans +le carrosse. + +La comtesse avait rejeté l'écharpe de soie dont elle était entourée, et +aida elle-même à le placer à ses côtés, mais, dans ce mouvement, le +tapis qui enveloppait le prisonnier s'entr'ouvrit et permit de le voir. +Jeanne ne put retenir un gémissement à l'aspect de ce visage qui n'avait +conservé rien d'humain. + +Le mourant parut l'entendre, car ses paupières se soulevèrent, ses yeux +se rouvrirent lentement et restèrent fixés sur madame de Lanoy. + +--Vous souffrez bien? demanda celle-ci d'une voix que les larmes +rendaient tremblante. + +Les traits du prisonnier s'animèrent; il agita ses lèvres, et, faisant +un effort: + +--Jeanne! murmura-t-il d'un accent confus. + +-Vous savez mon nom, dit madame de Lanoy surprise. + +--Jeanne! répéta le prisonnier en étendant les mains vers la comtesse. + +--Qui êtes-vous? s'écria celle-ci éperdue et les regards fixés sur le +prisonnier dans une angoisse de doute impossible à exprimer. + +--Jérôme! balbutia le mourant. + +Madame de Lanoy poussa un cri horrible et tomba à genoux devant le +prisonnier. Celui-ci se redressa sur son séant,[76] et, laissant aller +ses deux bras sur les épaules de la comtesse. + +--Jeanne! reprit-il, je t'ai revue! Dieu est bon! + +A ces mots il retomba en arrière. La comtesse se pencha sur lui, +éperdue; mais, épuisé par de trop longues souffrances, il n'avait pu +résister à cette dernière émotion... La joie l'avait tué. + +Ce coup inattendu abattit le courage de madame de Lanoy, et la jeta dans +une sorte de morne désespoir dont l'amour maternel lui-même ne put la +tirer. Lorsque la tourmente révolutionnaire grandit, elle refusa de +quitter Paris, où son nom devait d'autant plus sûrement la compromettre, +que l'on savait le comte en Vendée[77] et les armes à la main; aussi +fut-elle arrêtée avec la marquise, alors tombée en enfance. Traduites +toutes deux devant le tribunal révolutionnaire, elles furent condamnées +à mort et exécutées le neuf thermidor.[78] + + + + +NOTES. + + +I. + +--1. =Sac à procès=, lawyer's bag or satchel. + +--2. The =livre= was the standard of value in France until 1795, when it +was replaced by the =franc= of nearly equal value. + +--3. =The Duke of Choiseul= (1719-1785), a celebrated French statesman, +was prime minister under Louis XV. + +--4. =suite=, _perseverance_. + +--5. =la guerre d'Amérique=. The war between the English and French for +the possession of North America (1752-1760) is referred to. + +--6. =prêteur sur gages=, pawn-broker. + +--7. His thoughts and passions were mild like the light of the moon. + +--8. =Sisyphe=, _Sisyphus_, a well-known character in mythology. + +--9. =Je m'en doutais=, _I suspected it._ + +--10. Voltaire in "Discours en vers sur l'homme." + +--11. =on peut s'en trouver bien tant que=, _one may fare well enough as +long as, etc._ + +--12. =termes de basoche=, legal phraseology. _La basoche_ was, an +association of lawyers' clerks. + +--13. =Se dérangerait-il=, _Could he be behaving badly?_ + +--14. The "Trappists" were a religious order whose rules prescribed +perpetual silence except in case of necessity. + +--15 =la Visitation=, a celebrated convent in the southern part of +Paris. + + +II + +--16. =Amours=, _Cupids_. + +--17. =Sardanapalus=, king of Assyria, noted for his voluptuousness and +effeminacy. + +--18. =Madame de Pompadour=, a favorite of, Louis XV. From 1745 to her +death in 1764, her influence over the king was unbounded. + +--19. =caisses d'orangers=, boxes in which orange-trees were planted. + +--20. =crêpés=, _frizzled_. + +--21. =tirés=, _drawn up_. + +--22. =roses=, rose-diamonds. + +--23. =Watteau=, a celebrated French painter (1684-1721). + +--24. =demi-science mondaine=, _partial knowledge of the world_. + +--25. =Voltaire=, one of the most celebrated French writers (1694-1778). + +--26. =pension=, _allowance_. + +--27. =ne doit point te suffire=, can't be sufficient for you. + +--28. =ce serait= (=vous=), _could it be you (that has taken it)?_ + +--29. =blondeur=, _paleness_. + +--30. =quel qu'il soit=, _whoever he maybe_. + +--31. =en faites justice=, _condemn it_. + +--32. =il se fera == il sera fait=. + +--33. =fusse-je == si j'étais.= + +--34. =agonie == mort.= + + +III. + +--35. =en fit le tour=, _went around it_. + +--36. =Périgord=, a province in the South of France, corresponding to +the present Department of the Dordogne. + +--37. "Having as many quarters" (in the shield) is equivalent to saying +that they had as long a line of ancestors. + +--38. The Montmorencys were already celebrated in French history in the +middle of the tenth century. + +--39. =gentilshommes=, pronounced _jantizome_. + +--40. =messe du roi= was a mass in which the king took part. + +--41. =Marie Antoinette=, wife of Louis XVI., beheaded in 1793. + +--42. =office en musique=, a mass in which the _Kyrie_, the _Gloria_, +the _Credo_, the _Sanctus_ and the _Agnus Dei_ were sung wholly or in +part. + +--43. =on eût dit d'un enfant tenté == on aurait dit que c'était=, etc. + +--44. =que=, _whether_. + +--45. =le tabouret= was a stool on which duchesses were permitted to sit +in the presence of the king. + +--46. =Louis XI.=, king of France, reigned from 1461 to 1483. + +--47. =fallût-il=, _even if it were necessary_. + +--48. =présentateur=, _introducer_. + +--49. The =Princess of Lamballe= was a friend of queen Marie Antoinette. +She was killed in the massacres of September, 1792. + +--50. =brevet=, _patent of nobility_. + +--51. =débraillé=, _indifference_. + +--52. =projet d'acte=, _rough draft of the contract_. + +--53. =en=, _by her_. This pronoun usually refers to things, not to +persons. + +--54. =espagnolette=, _window-fastening_. + +--55. =Bastille=, a celebrated castle or fortress at Paris, built in the +latter part of the XIV. century; long used for the confinement of +prisoners of state; destroyed by the Revolutionists, July 14, 1789. + +--56. =Philemon and Baucis=, in Greek mythology, a husband and wife +noted for their mutual affection. + +--57. =lettres de cachet= (_sealed letters_), warrants for imprisonment +given out by kings of France before the Revolution. The favorites of the +king often obtained them signed in blank, and could then insert the name +of anyone whom they disliked or wished to put out of the way. + +--58. =ne fût-ce que=, _were it only_. + +--59. =j'en fais cas comme d'une prise de tabac=, _I don't consider them +of more consequence than a pinch of snuff_. + + +IV. + +--60. =tu ne devais pas le savoir=, _you were not to know it_. + +--61. =tu ne m'en veux pas=, _youi are not angry with me, are you?_ + +--62. =vous n'avez pas conscience=, you are not conscious. + +--63. veuillez, _please_. + +--64. =appelez=, _are calling up_. + +--65. =un contrat se passe de la singature d'un interdit=, _a contract +is valid without the signature of an idiot_. An "_interdit_" is one who +is prohibited by law from having charge of his own property. + + +V. + +--66. =le reconduisait=, _was seeing him out_. + +--67. =Plût à Dieu=, _would God_. + +--68. =Le pont de la Tournelle= connects the isle of St. Louis with the +mainland on the south. + +--69. =se peut-il=, _can it be_? + +--70. =pendule d'écaillé=, _tortoise-shell clock_. + +--71. =Saint Louis=, the church of St. L. is on the island of the same +name in the river Seine. + +--72. =on eût dit=, see note 43. + +--73. The =Quartier Marceau= (or Marcel) is south of the Seine, near the +"Jardin des Plantes." + +--74. =Hôtel de Ville=, _City Hall_. This magnificent structure, begun +in 1533, was blown up and burned by the Communists, May 24, 1871. Many +valuable works of art were thereby destroyed, as well as the library +containing almost 100,000 volumes and many precious public documents, +thus causing an irreparable loss. + +--75. =Bastille=; see note 55. + +--76. =se redressa sur son séant=, _sat upright_. + +--77. =La Vendée= is a Department of France, south of the mouth of the +Loire. The war of the Vendée, here referred to, was an insurrection of +the Royalists of the West of France against the Republic. It was put +down by General Hoche in 1796 after a bloody struggle of three years. + +--78. The =ninth Thermidor= (July 27, 1794) was the day of Robespierre's +fall, thus ending the " Reign of Terror." + + +=GERMAN TEXTS.= + +_Joynes-Meissner Grammar._ + +_Joynes' Shorter Grammar. (Part I. of the above.)_ + +_Harris's German Lessons._ + +_Harris's German Composition._ + +_Sheldon's Short Grammar._ + +_Babbitt's German at Sight._ + +_Faulhaber's One Year Course._ + +_Meissner's German Conversation._ + +_Heath's German Dictionary._ + +_Heath's Ger.--Eng. Dictionary. (Part I. of the above.)_ + +_Joynes' German Reader._ + +_Deutsch's Colloquial Reader._ + +_Boiscn's Prose Reader._ + +_Grimm's Märchen and Schiller's Der Taucher._ + +_Leander's Trâumereien._ + +_Storm's Immensee._ + +_Andersen's Bilderbuch ohne Bilder._ + +_Andersen's Märchen._ + +_Heyse's L'Arrabbiata._ + +_Von Hillern's Hoher als die Kirche._ + +_Hauff's Der Zwerg Nase._ + +_Ali Baba._ + +_Onkel und Nichte._ + +_Hauff's Das kalte Herz._ + +_Novelletten-Bibliothek. Vol. I. and Vol. II._ + +_Hoffmann's Historische Erzahlungen._ + +_Stifter's Das Haidedorf._ + +_Meyer's Guslav Adolph's Page._ + +_Chamisso's Peter Schemihl._ + +_Jensen's Die braune Erica._ + +_Riehl's Der Flucli der Schonheit._ + +_François' Phosphorus Hollander._ + +_Freytag's Die Journalisten._ + +_Freytag's Aus dem Staat Friedrichs des Grossen._ + +_Holberg's Niels Klinim._ + +_Eichendorff's Taugenichts._ + +_Lessing's Minna von Barnhelm._ + +_Schiller's Der Taucher._ + +_Schiller's Neffe als Onkel._ + +_Schiller's Jungfrau von Orleans._ + +_Schiller's Der Geisterseher, Part I._ + +_Schiller's Ballads._ + +_Goethe's Dichtung und Wahrheit. Books I.-IV._ + +_Goethe's Sesenheim._ + +_Goethe's Meisterwerke._ + +_Goethe's Hermann und Dorothea._ + +_Goethe's Torquato Tasso._ + +_Goethe's Faust, Part I._ + +_Heine's Die Harzreise._ + +_Heine's Poems._ + +_Gore's German Science Reader._ + +_Hodges' Scientific German._ + +_Wenckebach's Deutsche Literaturgeschichte. Vol. I., with Musterstucke._ + +_Wenckebach's Deutsche Literatur eschichte. Vol. II._ + +_Wenckebach's Meisterwerke des Mittelalters._ + +_Many other texts in preparation._ + +=D. C. HEATH & CO., Publishers=, + +BOSTON, NEW YORK, AND CHICAGO. + + +=FRENCH TEXTS.= + +_Edgren's French Grammar._ + +_Edgren's Grammar, Part I._ + +_Grandgent's Materials for French Composition. Five graded pamphlets._ + +_Kimball's Materials for French Composition._ + +_Storr's Hints on French Syntax, with exercises._ + +_Houghton's French by Reading._ + +_Heath's French Dictionary._ + +_Heath's Fr.-Eng. Dictionary. (Part I. of the above.)_ + +_Super's French Reader._ + +_French Fairy Tales._ + +_France's Abeille._ + +_De Mussefs Pierre et Camille._ + +_Lamartine's Jeanne d'Arc._ + +_Souvestre's Le Mari de Mme. de Solange._ + +_Souvestre's Un Philosophe sous les Toits._ + +_Souvestre's Les Confessions d'un Ouvrier._ + +_Historiettes Modernes. Vol. I. and Vol. II._ + +_Sandeau's Mlle. de la Seiglièr._ + +_Mérimée's Colomba._ + +_De Vigny's Le Cachet Rouge._ + +_De Vigny's La Canne de Jonc._ + +_De Vigny's Cinq Mars._ + +_Victor Hugo's La Chute._ + +_Victor Hugo's Bug Jargal._ + +_Victor Hugo's Hernani._ + +_Trois Contes Choisis par Daudet._ + +_Daudet's La Belle-Nivernaise._ + +_Choix d'Extraits de Daudet._ + +_Sept Grands Auteurs de XIXe Siècle._ + +_Racine's Esther._ + +_French Lyrics._ + +_Corneille's Polyeucte._ + +_Molière's Le Tartuffe._ + +_Molière's Le Médecin Malgré Lui._ + +_Molière's Le Bourgeois Gentilhomme._ + +_Lamartine's Méditations._ + +_Piron's La Métromanie._ + +_Warren's Pri mer of French Literature._ + +_Histoire de la Littérature Française._ + +_Erckmann-Chatrian's Waterloo._ + +_Sand's La Mare au Diable._ + +_Beaumarchais's Barbier de Seville._ + +_Histoire de la Littérature Française._ + + +=SPANISH.= + +_Edgren's Spanish Grammar._ + +_Ybarra's Practical Method._ + +_Cervantes' Don Quixote._ + + +=ITALIAN.= + +_Grandgent's Italian Grammar._ + +_Grandgent's Italian Composition._ + +_Testa's L'Oro e l'Orpello._ + +Very many other texts are in preparation. + +=D. C. HEATH & CO., Publishers=, + +BOSTON, NEW YORK AND CHICAGO. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le mari de madame de Solange, by Émile Souvestre + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARI DE MADAME DE SOLANGE *** + +***** This file should be named 36437-0.txt or 36437-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/4/3/36437/ + +Produced by Chuck Greif. From scans provided by Al Haines. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le mari de madame de Solange + +Author: Émile Souvestre + +Editor: O.B. Super + +Release Date: June 15, 2011 [EBook #36437] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARI DE MADAME DE SOLANGE *** + + + + +Produced by Chuck Greif. From scans provided by Al Haines. + + + + + + + +Heath's Modern Language Series. + +LE MARI DE + +MADAME DE SOLANGE + +Par ÉMILE SOUVESTRE. + +_EDITED, WITH ENGLISH NOTES_ + +BY + +O. B. SUPER, PH.D. + +_Professor of Modern Languages in Dickinson College_ + +BOSTON, U. S. A. + +D. C. HEATH & CO., PUBLISHERS + +1892 + +_Copyright, 1889,_ + +BY O. B. SUPER. + +PRINTED MY C. H. HEINTZEMANN, BOSTON, MASS., U. S. A. + + + + +BIOGRAPHICAL SKETCH. + + +EMILE SOUVESTRE was born at Morlaix in Brittany, April 15, 1806. His +father was a civil engineer, and he intended following the same +profession. After his father's death he changed his mind and began to +study law, but being ambitious to shine as a writer he soon abandoned +the law also. + +His first literary work was a drama entitled "The Siege of Missolonghi," +but this, like many other works of its class, was never produced on the +stage. The misfortunes of his family soon compelled him to devote +himself to making money, and in 1828 he became a book-keeper in Nantes. +He did not, however, entirely renounce literature, but published +numerous articles in various periodicals, the most noted of which was a +series entitled "Les Derniers Bretons," which appeared in "La Revue des +Deux Mondes." These established his reputation as a writer of taste, and +during the next twenty years he wrote a large number of stories and +tales, most of which were originally published in newspapers and +reviews. His constant aim was not only to please the reading public, but +also to inculcate the principles of sound morality. + +His next venture was the co-principalship of a private school at Nantes, +but he soon resigned his position and became the editor of a paper at +Brest. This he was soon compelled to give up for political reasons, and +he then accepted a professorship of rhetoric in the same place, and +afterwards in Mühlhausen. + +The professor's chair, however, does not seem to have been congenial to +his tastes, for in 1836 he removed to Paris, determined to devote +himself exclusively to literature. He took up his abode in the fourth +story of a house in a retired part of the city, and of his life there he +gives us charming glimpses in his "Philosophe sous les Toits." His +thoroughly human and sympathetic nature made him a favorite with all who +knew him, especially with the laboring classes, with whom he loved to +associate. It is to this circumstance that we owe "Les Confessions d'un +Ouvrier." + +The State in 1848 founded an "École d'Administration," in order to train +young men for the civil service, and he was made one of the professors. +Here he delivered four lectures to workingmen, which were very popular; +but when Louis Napoleon overthrew the republic he regarded Souvestre's +lectures as dangerous to his pretensions, and they were suppressed. + +In 1851 the French Academy awarded him a prize for his work "Un +Philosophe sous les Toits." In 1853 he was invited by Vinet to visit +Switzerland in order to deliver a series of popular lectures on +literature, which were received with great favor. Soon after his return +to Paris he died, July 5, 1854. + + + + +LE MARI DE MADAME DE SOLANGE. + + + + +I. + + +ON se trouvait aux derniers mois de l'année 1775. Deux hommes étaient +assis l'un vis-à-vis de l'autre auprès d'un bureau chargé d'_in-folios_ +ouverts, de parchemins timbrés et de sacs à procès.[1] + +Le costume du premier annonçait l'un des plus brillants gentilhommes de +la cour de Louis XVI, tandis que le second portait l'habit de drap noir +et le jabot en organdi, qui désignait alors l'homme de loi d'une manière +presque certaine. + +--Ainsi, maître Durocher, reprit le jeune seigneur comme s'il eût voulu +résumer les renseignements que le notaire venait de lui fournir, vous +m'assurez que la fortune de madame de Solange ne monte pas à moins de +cent mille livres[2] de revenu; qu'elle est liquide de toute dette et +susceptible d'augmentations. + +--Je puis vous l'affirmer, répondit le notaire. + +--Fort bien; mais vous n'êtes point seulement un habile praticien, +maître; tout ce que vous m'avez appris jusqu'à ce jour des personnes que +je voulais connaître, l'expérience l'a justifié; voulez-vous me donner +une nouvelle preuve de vos lumières? + +--Monsieur de Lanoy peut compter en toute occasion sur mon dévouement, +répondit le notaire sérieusement. + +--Eh bien! dites-moi ce que vous savez de madame de Solange et ce que +vous en pensez. + +Durocher sourit. + +--Je pense, monsieur le comte, dit-il, que c'est le plus grand homme +d'État de l'époque et que tous les autres ne sont auprès d'elle, que des +femmes de ménage. + +Le comte regarda Durocher avec étonnement. + +--Mon Dieu! qu'a-t-elle donc fait de si miraculeux? demanda-t-il. + +--Elle donne des bals où vous dansez, et elle est reçue chez M. de +Choiseul![3] répondit le notaire; cela peut vous paraître peu de chose, +M. le comte; mais, pour arriver là, il lui a fallu plus de volonté et de +suite[4] qu'à nos ministres pour faire la guerre d'Amérique.[5] + +--Ah! je comprends; on m'a dit, en effet, que son père n'était point +noble. + +--Son père était porte-balle, M. le comte, puis prêteur sur gages.[6] Il +mourut en laissant deux millions. Une bourgeoise ordinaire se fût +contentée d'en jouir; mais madame de Solange voulait être de la cour. +Concevez vous? être de la cour quand votre père a vendu des chaussettes +de laine! Il fallait d'abord un mariage qui fît oublier son origine. +Elle eût pu trouver un duc ou un marquis ruiné par le jeu; il y en a +toujours quelques-uns dont la noblesse est en vente pour les filles +d'enrichis; mais, en épousant, il eût fallu payer des dettes, subir des +insolences, et la fille du porte-balle voulait avant tout un mari +docile. + +--Et elle le trouva? + +--Elle découvrit un pauvre gentilhomme qui consentit à lui donner son +nom sans stipuler aucun avantage au contrat: c'était M. le marquis de +Solange. Le malheureux l'épousa seulement pour avoir un habit de noces. +Elle avait eu raison de penser qu'un tel mari la laisserait maîtresse de +tout; mais elle s'était trompée en espérant l'utiliser. M. de Solange +avait pris une femme comme la plupart des gentilshommes prennent un +emploi: pour ne rien faire. Nature timide, il n'avait jamais recùlé son +horizon au-delà d'un bonheur vulgaire; c'était un de ces hommes qui +vivent pour ainsi dire au clair de lune de toutes les pensées et de +toutes les passions.[7] Aussi, une fois assuré de ses quatre repas, se +croisa-t-il philosophiquement les bras. Madame de Solange tenta en vain +d'exciter son ambition, de le pousser, de le produire; elle avait beau +souffler son âme dans ce corps endormi, y faire entrer sa volonté, +penser, parler, marcher pour lui, rien ne pouvait réveiller sa +paresseuse nature. Pendant dix ans, elle a continué cette rude tâche; +elle a porté M. de Solange dans ses bras, comme un enfant, sur toutes +les routes du crédit, elle l'a conduit à toutes les portes du pouvoir, +et toujours le corps sans âme est retombé de son haut: c'était la roche +de Sisyphe.[8] + +--Elle a enfin renoncé pourtant?... + +--Oui, mais alors elle s'est vue forcée de défaire tout ce qu'elle avait +fait. Pour pousser le marquis, elle lui avait créé une importance +artificielle; elle s'était étudiée à lui donner l'air du chef de la +famille et n'avait agi, pour ainsi dire, que sous son enveloppe. Une +fois son impuissance reconnue, il fallait lui retirer, une à une, toutes +les forces qu'elle lui avait prêtées; il s'agissait enfin, après avoir +passé dix ans à faire prendre un fantôme pour un homme, de rejeter ce +fantôme dans le néant et de se mettre à sa place sans avoir l'air de +rien déranger. + +--Et madame de Solange a réussi? + +--Elle a réussi. Son mari est rentré insensiblement dans l'ombre. Les +habitudes indépendantes qu'elle lui avait données pour le faire valoir, +elle les lui a reprises jour par jour. On a vu cette individualité +s'éteindre comme on l'avait vue se former. Elle a réaccoutumé le monde à +ne voir qu'elle, à ne connaître qu'elle. Elle seule est riche, elle +seule est influente, elle seule existe. Le nom de son mari même lui +appartient; c'est elle qui le porte; lui, on l'appelle _le mari de +madame de Solange_. + +--Et il a consenti à cette annulation? + +--Non pas sans lutte. Comme on touchait à ses habitudes, il a d'abord +résisté; mais que pouvait une aussi frêle intelligence contre la +terrible volonté de cette femme? Aujourd'hui le mari de madame de +Solange est un vieillard presque en enfance, que l'on soigne à part dans +un appartement retiré et que la voix de sa femme fait trembler. Nul ne +lui obéit, et les étrangers mêmes n'y prennent point garde. Il est chez +la marquise comme un portrait de famille accroché au mur. Il ne parle à +personne et personne ne lui parle. Sa fille seule, sortie du couvent +depuis quelques mois, lui témoigne une affection dont il semble heureux; +mais cette consolation lui sera bientôt enlevée, car madame de Solange +n'a point renoncé à ses projets ambitieux et sait par expérience que les +efforts d'une femme seule ne peuvent conduire bien loin. Aussi ne +tardera-t-elle pas à marier demoiselle Jeanne, et ce qu'elle n'a pu +faire par son mari, elle l'essayera par son gendre. + +--Et j'espère qu'elle y réussira, maître Durocher, dit le gentilhomme, +car ce gendre est trouvé. + +--Je m'en doutais,[9] dit tranquillement le notaire. + +--Et vous le connaissez? + +Durocher leva la tête avec une sorte d'étonnement. + +--Monseiur le comte a bien mauvaise opinion de mon intelligence +aujourd'hui, dit-il en souriant. + +De Lanoy lui frappa sur l'épaule. + +--Eh bien! oui, Durocher, dit-il, on m'avait proposé ce mariage, et tout +ce que je viens d'apprendre me décide. Vous savez dans quel état le +désordre et les procès de ma mère m'ont laissé; il faut qu'une riche +alliance rétablisse ma fortune et me permette de prendre une maison +digne de mon rang. Quant à la naissance de madame de Solange, ce sont de +ces choses au-dessus desquelles doit se mettre un esprit éclairé. Que la +noblesse ait ses privilèges, c'est de droit, et personne, je pense, n'y +peut trouver à redire; mais je partage, du reste, l'avis de notre grand +poète:[10] + + "Les mortels sont égaux," etc. + +Dans notre siècle, il faut de la philosophie, mon cher Durocher. La dot +de la petite me servira d'ailleurs à acheter une charge importante; avec +mon nom je puis arriver à tout. + +--Ainsi, monsieur le comte ne s'effraie point de l'ambition de madame de +Solange? + +--Loin de là, mon cher, je m'en réjouis! Ne pouvant arriver que par moi, +elle n'épargnera rien pour me pousser en avant. Sa fortune, ses +relations, son adresse, tout sera employé à mon profit. En galanterie +comme en politique, nul ne peut remplacer une vieille femme. Elle +hasarde mille démarches que l'on ne pourrait faire soi-même, rend mille +services qu'une plus jeune refuserait par inexpérience ou par scrupule. +N'appartenant plus à aucun sexe, elle peut être la confidente de tous +deux. Elle remarque ce qui vous échappe, intrigue, rampe et ment pour +vous! + +--Monsieur le comte peut avoir raison, dit le notaire; avoir une vieille +dans ses intérêts, c'est prendre le diable à son service; on peut s'en +trouver bien tant[11] qu'on ne lui vend point son âme. + +--C'est à quoi je prendrai garde, Durocher, dit le comte; je veux bien +que madame de Solange me mène, mais comme la poudre mène le boulet, +c'est-à-dire, à condition que je serai en avant; c'est, du reste, chose +facile et que je crois entendre. + +--En effet, dit l'homme de loi avec un sourire où perçait l'ironie, j'ai +toujours vu monsieur le comte habile à se faire des serviteurs, sans +s'astreindre à leur payer de gages; aussi lui seul me semble-t-il +capable de lutter contre madame de Solange; peut-être même n'aura-t-il +point à s'en plaindre; quand les forces sont égales, on est juste par +nécessité. + +--Je l'entends ainsi, dit le gentilhomme en se levant; préparez, mon +cher Durocher, un projet de contrat qui puisse être avantageux aux deux +parties. J'apporte, de mon côté un nom, une position à la cour; j'ai +droit à des compensations; vous y songerez. Cette note que je vous +laisse vous fera connaître, à peu près, ce que je désire. Arrangez cela +en termes de basoche[12] et de manière à ne point effaroucher madame de +Solange. Votre projet de contrat rédigé, le duc de Lussac, qui s'est +entremis dans cette affaire, le lui portera, et si les clauses lui +conviennent, je me ferai présenter à la petite, que l'on dit fort +passable. + +--Vous ne l'avez point encore vue? + +--Non, je veux savoir avant tout si nous pouvons nous entendre; un +mariage est chose grave, et l'on ne doit point s'engager à la légère. +Tout votre avenir peut dépendre d'un bon ou d'un mauvais contrat; quant +à la femme, on a toujours le temps de la connaître. Voyez donc, +Durocher, à prendre mes intérêts et à les bien assurer. + +--J'y mettrai mes soins. + +--Tâchez que tout soit prêt pour demain. + +--Je doute que je le puisse, monsieur le comte: il y aura des recherches +à faire, des titres à consulter... + +--N'avez-vous point l'aide de Jérôme Bouvart, votre clerc, que vous +dites aussi habile que vous? + +--C'était la vérité, monsieur le comte, mais depuis quelques mois Jérôme +n'est plus le même. + +--Comment! Se dérangerait-t-il?[13] + +--Je ne sais; il est devenu pâle et muet comme un trappiste,[14] et son +esprit semble toujours en voyage. + +--Le drôle est amoureux, dit M. de Lanoy en essuyant sa poudre devant un +petit miroir accroché au mur. + +--Je l'ai pensé tant que j'ai vu ses fréquentes visites à sa cousine +chez les dames de la Visitation;[15] mais depuis deux mois il y retourne +à peine. + +--N'importe, Durocher, reprit le comte; il faut que vous fassiez +diligence; je veux finir cette affaire, maître; je n'ai pas besoin de +vous recommander la discrétion. + +--Monsieur le comte ne soupçonne point mon intelligence et il connaît +mon zèle. + +--Fort bien. Vous serez content de moi. + +A ces mots, M. de Lanoy salua de la main avec cette familiarité +impertinente qui constituait, à cette époque, les bonnes manières, +s'avança vers la porte, que le notaire lui ouvrit respectueusement, et +disparut, en fredonnant, dans l'escalier tortueux. + + + + +II. + + +Le siècle de Louis XIV apparaît seul, au premier abord, dans Versailles: +palais, jardins, places, rues, boulevards, tout semble marqué du même +cachet de despotique splendeur. Partout éclate cette volonté inflexible +du grand roi ramenant toute chose à la ligne droite et soumettant la +création à la même étiquette que sa cour. Pour trouver la France des +siècles suivants, il faut chercher dans les lieux écartes où se cachent +les hôtels à frontons sculptés en guirlande; les petites maisons à +portes dérobées, au-dessus desquelles s'entrelacent des amours;[16] les +jardins à longues tonnelles et à charmilles obscures que garde une +statue de femme. C'est là que la société de Louis XV, fatiguée de +l'éclat symétrique du règne précédent, vint cacher ses vices entre cour +et jardin, non par pudeur, mais par sensualité, car le xviiie siècle +fut, avant tout, une époque de jouissance, n'appuyant sur rien, se +jouant de tout et préparant sa propre ruine avec la voluptueuse +frivolité de Sardanapale[17] arrangeant son bûcher. + +Or, c'est dans un de ces hôtels de l'_ère Pompadour_[18] que je dois +maintenant vous transporter. Bâtie quelque soixante ans auparavant au +fond de la ruelle Montbauron, le pavillon de madame de Solange avait +toute la richesse mesquine et toute les grâces affectées de l'époque. On +y arrivait par une cour étroite suc laquelle s'ouvrait une porte +latérale servant d'entrée. La façade, que l'on ne pouvait apercevoir du +dehors, donnait sur une terrasse bordée de caisses d'orangers,[19] et +sur un parterre presque uniquement garni de tulipes et d'hyacithes. Le +reste du jardin était divisé en étroites plates bandes, encadrées de +sauge, de lavande ou de romarin. Au milieu s'élevait un cadran solaire +de marbre blanc, et, çà et là, quelques statues montraient leurs têtes +par-dessus les buissons taillés en gobelets. Deux allées de tilleuls, +placées aux deux pignons, conduisaient à un vaste berceau de vigne et de +chèvrefeuille sous lequel, en été, madame de Solange recevait +quelquefois ses visites. + +Au moment oh commence notre histoire, un vieillard et une jeune fille +s'y trouvaient seuls assis. Le vieillard portait un costume de ville +d'une élégance presque coquette. Ses cheveux, soigneusement crêpés,[20] +étaient recouverts d'un léger nuage de poudre; une tabatière d'émail +sortait à demi d'une des poches de sa veste brodée; ses bas de soie bien +tirés[21] étaient retenus par une boucle d'or ciselé, et deux roses[22] +d'un grand prix étincelaient à chacune de ses mains. + +Mais ce luxe ne servait qu'à rendre sa décrépitude plus visible. Son +visage avait, non point cette teinte chaude et tannée, dernière +fraîcheur du vieillard, mais une pâleur blafarde qui ôtait à ses rides +leurs ombres et leur donnait un aspect maladif; ses lèvres, toujours +entr'ouvertes, étaient agitées d'un tremblement nerveux, et ses yeux, +d'un bleu tendre, avaient quelque chose de timide et de vague. + +Quant à la jeune fille, elle semblait dans toute la splendeur d'une +première jeunesse. L'air modeste et provoquant à la fois, elle eût pu +servir de modèle à une vierge peinte par Watteau.[23] Son costume +participait de cette double expression; on y sentait un reste +d'habitudes du couvent déjà mêlé d'une demi-science mondaine.[24] + +Elle tenait à la main une tragédie de Voltaire,[25] et la lisait à haute +voix. Tout à coup elle s'interrompit, le vieillard venait de s'assoupir. +La jeune fille posa le livre sur sa chaise et s'approcha doucement; mais +ce mouvement lui fit rouvrir les yeux. + +--Ah! je vous ai réveillé, mon père! s'écria-t-elle avec regret. + +--Reste, dit-il d'une voix frêle; assieds-toi là Jeanne... plus près, +plus près encore. + +Elle s'accroupit aux pieds du vieillard dans l'attitude gracieuse d'une +enfant qui demande des caresses. + +Il posa une main sur son épaule, releva de l'autre son front et la +regarda longtemps avec une sorte d'enchantement naïf. + +La jeune fille sourit d'abord sous ce regard; mais je ne sais quel +souvenir traversa subitement sa pensée, ses yeux se mouillèrent et elle +baissa la tête. + +--Qu'y a-t-il, Jeanne? demanda le vieillard, à qui ce mouvement n'avait +point échappé. + +--Rien, rien, mon père, répondit-elle rapidement. + +--Tu me trompes. Hier encore j'ai vu que tu avais pleuré; je voulais +t'en demander la cause, et ce matin j'ai oublié... Oh! ma tête! ma +tête!... + +--Il porta ses deux mains à son front avec l'expression plaintive d'un +enfant. Jeanne voulut l'entourer de ses bras; mais il se dégagea +doucement, jeta autour de lui un regard précautionneux, et baissant la +voix: + +--Madame de Solange te rend malheureuse, peut-être? dit-il avec une +sorte d'effroi. + +--Qui vous fait penser cela? interrompit la jeune fille. Il lui imposa +silence de la main. + +--Bien, bien, je sais que tu ne me l'avoueras point. A quoi bon! je ne +pourrais te protéger, moi; mais prends garde, Jeanne; ne résiste pas à +ta mère. Tout ce qui résiste, vois-tu, elle le brise! + +--Je le sais, murmura Jeanne, dont les yeux se détournèrent vers son +père. + +Celui-ci l'attira plus près de lui. + +--T'a-t-elle refusé quelque plaisir? demanda-t-il. + +--Nullement, mon père. + +--Tu désires peut-être quelque parure? + +--Aucune. + +--Pourquoi le cacher? on pourrait te l'acheter. Ta pension[26] est +faible et ne doit point te suffire.[27] + +--Je ne la voudrais plus forte que lorsque je vois de pauvres familles. + +--Et tu en connais maintenant que tu aimerais à secourir? + +--Hélas! mon père, ceux qui souffrent ne manquent jamais. + +M. de Solange regarda autour de lui, et, tirant de la poche de sa veste +une petite bourse de cuir de daim: + +--Tiens, dit-il. + +--De l'or! s'écria Jeanne étonnée. + +--Oui, mais cache-le de peur que ta mère ne le voie! + +--Pourquoi cela? Ne le tenez-vous point d'elle? + +--Non. + +--De qui donc, alors? + +--Tout est pour toi, dit le vieillard en rougissant. + +--Mais vous ne me répondez point, mon père, reprit Jeanne vivement. +Cette bourse... + +Et comme si un souvenir l'illuminait subitement: + +--Cette bourse a été dérobée à ma mère il y a quelques jours! +s'écria-t-elle. + +--Tais-toi, dit le vieillard épouvanté. + +--Quoi! ce serait...[28] + +--Tais-toi! + +Elle regarda son père stupéfaite. Celui-ci jeta un coup d'oeil autour +de lui pour s'assurer qu'ils étaient seuls. + +--Tout lui appartient, reprit-il à voix basse; je suis chez elle comme à +l'hospice; je n'ai rien à moi.... Quand j'ai vu cet or, j'ai pensé qu'il +pourrait te rendre heureuse. + +--Oh! mon père, mon père! s'écria Jeanne émue à la fois de honte, de +pitié' et d'attendrissement. + +--Dis que tu es heureuse, Jeanne! reprit celui-ci en l'attirant à lui. +Pauvre fille! J'aurais voulu pouvoir dérober pour toi le trésor du roi +de France! Si j'avais le paradis, vois-tu, Jeanne, je le donnerais tout +entier sans y garder même une place... Mais embrasse donc ton père! +remercie-le donc! C'est la première fois que je puis te faire un +présent. + +Il y avait dans les paroles du vieillard une tendresse à demi égarée qui +émut Jeanne jusqu'au fond du coeur. Dépouillée de sa volonté par une +longue oppression, cette pauvre âme en était revenue à tous les +instincts de l'enfance. + +Jeanne jeta ses bras autour du cou de son père et baisa ses cheveux +blancs. + +--Cache, cache la bourse, reprit le vieillard joyeusement. Ah! ils me +croient la tête faible!... Mais je vois tout, je comprends tout. Aussi, +sois tranquille, ma Jeanneton, je sais comment faire, maintenant. Oh ne +te défie point de moi; tes pauvres ne manqueront plus de rien. Mais +cache la bourse, surtout, cache-la bien. + +--Elle ne nous appartient pas, fit observer la jeune fille doucement, et +il faudra la rendre. + +--La rendre! à qui? + +--A ma mère. + +--Que dis-tu? s'écria le marquis épouvanté; tu lui diras donc que je +l'ai prise? + +--Non, mon père. + +--Elle le devinera, on te forcera à l'avouer; tu me dénonceras, +malheureuse! + +--Mon père! + +--Oh! ne fais pas cela, Jeanne, je t'en conjure; ta mère se vengerait +sur moi. Tu ne voudrais point me rendre malheureux. Tu es la seule qui +m'aime ici. Oh! ne rends pas la bourse; je l'ai prise pour toi, Jeanne. +Par miséricorde, ne dis rien à ta mère. + +Il avait les mains jointes et pleurait. La jeune fille éperdue se jeta +dans ses bras en s'efforçant de le rassurer par ses promesses et ses +baisers, mais il semblait toujours inquiet. + +--Tu ne sauras point cacher cet or, reprit-il, et tout se découvrira. +Rends-le-moi, c'est le plus sûr; rends-le moi; je le garderai. + +Jeanne lui remit la bourse, qu'il ramassa vivement. + +--Surtout, pas un mot à ta mère, reprit-il, en posant un doigt sur ses +lèvres. Si elle t'interroge, aime-moi assez pour mentir; ton confesseur +te le pardonnera, et, s'il le faut, je prendrai sur moi le péché. + +Dans ce moment un domestique en livrée parut au bout de l'allée. Il +venait annoncer à M. de Solange que le souper était servi. + +Celui-ci se leva, fit un signe à Jeanne pour lui recommander la +discrétion, et, s'appuyant sur le bras du valet, il regagna d'un pas +chancelant l'appartement qu'il occupait dans l'hôtel. + +La jeune fille le suivit des yeux avec une expression de pitié +caressante, jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les tilleuls. Alors +ses idées parurent prendre un autre cours, et elle tomba dans une +profonde rêverie. + +Le jour, qui commençait à baisser, ne jetait sur la tonnelle que des +lueurs incertaines; la cloche du souper avait sonné, et, suivant l'usage +établi dans la plupart des maisons nobles, Jeanne n'y devait point +paraître. Certaine ainsi que son absence ne pouvait être remarquée par +sa mère, ni par les gens de service occupés ailleurs, la jeune fille +chercha le coin le plus reculé de la tonnelle, s'y assit et tira de son +sein une lettre qu'elle y tenait cachée. + +Là seule vue de ce papier sembla réveiller en elle une subite émotion, +car la rougeur couvrit ses joues, et elle promena autour d'elle un +regard inquiet; mais, sûre de ne pouvoir être aperçue, elle l'ouvrit +lentement et se mit li le relire tout bas. + +Cette lecture avait sans doute pour elle un vif intérêt, car elle ne +tarda point à l'absorber tout entière. Une lueur d'indicible joie +illuminait ses traits par instants, puis s'éteignait tout à coup sous un +nuage de doute et de crainte. Deux ou trois fois elle s'interrompit, +demeurant immobile, les yeux fixes et comme écrasée bous un sentiment de +désespoir. + +Enfin, elle avait achevé sa lecture et se préparait à la recommencer +lorsqu'un bruit de pas se fit entendre: elle cacha vivement dans son +sein la lettre qu'elle tenait, et presque au même instant madame de +Solange parut à l'entrée de la tonnelle. + +Madame de Solange était une femme de haute taille, richement vêtue, à la +démarche lente, mais ferme. Rien chez elle ne rappelait son origine. Ses +traits avaient une régularité pour ainsi dire hautaine, et leurs rides +se cachaient sous une sorte de _blondeur_[29] aristocratique. Ce qui +manquait dans tout son être, ce n'était point la distinction: c'était la +vie. La robe de velours ne pouvait déguiser sa maigreur, et la lividité +de son visage perçait le fard dont elle l'avait couvert. C'était +seulement dans le regard que l'on retrouvait l'indice d'une énergie +éprouvée; toute la vitalité s'y était réfugiée, et son oeil gris +brillait d'un éclat que l'on avait peine à supporter. + +Jeanne, qui avait failli être surprise, resta tremblante et la tête +baissée à son aspect; madame de Solange ne parut point y prendre garde. + +Je vous cherchais, dit-elle à la jeune fille d'une voix dont l'harmonie +avait quelque chose de métallique. Êtes-vous seule? + +--Seule, madame, répondit Jeanne. + +Madame de Solange s'assit sur le banc que sa fille venait de quitter et +lui fit signe de prendre un des sièges rustiques qui se trouvaient sous +la tonnelle. + +--J'ai à vous parler, Jeanne, reprit-elle d'un ton plus confidentiel que +de coutume. Approchez-vous et écoutez-moi avec attention. + +La jeune fille obéit. + +--Depuis bientôt trois mois que vous avez quitté le couvent, reprit +madame de Solange, j'ai évité de vous présenter à la société qui +fréquente l'hôtel. Vous avez vécu dans la retraite comme il convient à +une fille de votre condition, qui ne doit paraître dans le monde qu'en +se mariant; mais ce moment est enfin venu. + +--Que dites-vous, madame? s'écria Jeanne qui leva brusquement la tête en +tressaillant. + +--Je dis que je viens d'arranger un mariage tel que je pouvais le +désirer. + +--Pour moi? interrompit la jeune fille. + +--Pour vous, reprit madame de Solange. Qu'y a-t-il dans cette nouvelle +qui puisse vous étonner? N'avez-vous jamais pensé qu'il en devrait être, +ainsi tôt ou tard? + +--Madame..., balbutia Jeanne éperdue. + +--Allons, remettez-vous, dit froidement madame de Solange; il s'agit +ici, non point de s'émouvoir, mais de causer. Le mariage aura lieu dans +un mois, et dès demain je vous emmènerai pour choisir le trousseau. + +Cette nouvelle était si inattendue que Jeanne resta un instant comme +foudroyée. Elle regarda sa mère, pâle, les mains jointes et sans pouvoir +parler. + +--C'est impossible, dit-elle enfin d'une voix entrecoupée; dans un mois, +madame, c'est impossible. + +--Pourquoi donc? demanda la marquise. + +--Je ne savais point... Je n'étais point préparée. Oh! je vous en +conjure... + +--Enfin?... interrompit madame de Solange avec impatience. + +--Je ne veux pas me marier, ma mère! s'écria la jeune fille qui se +laissa glisser à genoux. + +La marquise recula vivement. + +--Relevez-vous, dit-elle. Pourquoi cet effroi, ces larmes; et que +dois-je conclure de pareilles folies? Les dames de la Visitation +auraient-elles abusé de leur influence pour vous inspirer un fanatique +désir de fuir le monde? + +--Non, madame. + +--Qu'est-ce donc alors? Eprouvez-vous quelque répugnance pour le +mariage? + +--Je ne dis point cela, madame. + +--C'est donc seulement pour le mari que je vous propose; mais je ne vous +l'ai point nommé, vous ne l'avez jamais vu. S'il est jeune: spirituel, +galant et de grande naissance, le refuserez-vous également? + +--Ah! quel qu'il soit![30] s'écria Jeanne, emportée par son émotion. + +Madame de Solange leva brusquement la tête. + +--Alors, vous en aimez un autre? dit-elle. + +Jeanne se couvrit le visage. Il y eut une pause. + +--Ainsi, vous l'avouez, reprit la marquise d'une voix dont le +tremblement annonçait une colère retenue; eh bien, mademoiselle, voyons +votre choix! Pour être préférable au comte de Lanoy, il faut que l'homme +distingué par vous réunisse à un haut degré les avantages de la beauté, +de l'intelligence et de la fortune. Nommez-le! nommez-le sur-le-champ! +Mais pourquoi ce silence? Hésiter, c'est me faire croire à quelque +préférence indigne. Ce nom est-il si honteux, que vous n'osiez le +prononcer? Parlez, mademoiselle! mais parlez donc! + +--Ne m'interrogez point, madame, balbutia Jeanne, étouffée de sanglots. + +La marquise fit un brusque mouvement. + +--C'est-à-dire que vous rougissez d'avouer votre choix, reprit-elle. +Vous-même, alors, en faîtes justice![31] Qu'il n'en soit plus question; +vous épouserez M. de Lanoy. + +--Ma mère! par pitié! s'écria Jeanne. + +Mais madame de Solange lui saisit brusquement le bras, et avec un +emportement qu'elle avait jusqu'alors difficilement contenu: + +--Assez! dit-elle, vous obéirez!... Point de prières, point de larmes! +Je le veux! Je ne vous demande plus la confidence de vos folles +préférences. Gardez vos rêves, vous le pouvez; mais ce mariage réalise +un espoir que je poursuis depuis vingt années; il vous assure le crédit +et le rang que nous avons le droit d'ambitionner; il se fera,[32] +mademoiselle. Fusse-je[33] à mon heure d'agonie,[34] je remettrais à +recevoir l'absolution de mes péchés pour signer votre contrat. + +L'énergie avec laquelle ces mots étaient prononcés saisit la jeune +fille; elle leva vers sa mère des yeux noyés de larmes; mais le regard +fixe de celle-ci s'appuyait sur elle avec une volonté si implacable, +qu'elle fut comme écrasée et qu'elle se laissa retomber sur le siège +qu'elle avait quitté. + +Madame de Solange s'aperçut de ce subit abattement; elle avait déjà +repris possession d'elle-même. + +--Vous réfléchirez, dit-elle d'un ton de froideur imposante. On a dû +vous apprendre au couvent qu'à nous appartenait le droit de disposer de +votre sort, à vous le devoir de vous soumettre; mais il ne suffit point +d'obéir, il faut que vous le fassiez avec la bonne grâce qui convient à +votre éducation et à votre rang. J'ose espérer que vous ne l'oublierez +point. Allez! + +Jeanne se leva tremblante, salua et quitta la tonnelle. + +Madame de Solange demeura longtemps à la même place, les yeux immobiles, +le front soucieux. L'entretien qu'elle venait d'avoir avec Jeanne était +loin de l'avoir laissée sans inquiétude. Il était évident que la jeune +fille ressentait un amour, impossible à approuver sans doute, +puisqu'elle n'avait osé en avouer l'objet, mais dont les suites +pouvaient être dangereuses. + +Bien qu'elle n'eût étudié sa fille que depuis quelques mois, la marquise +avait vu clair dans le fond de cette âme, qui s'ignorait encore +elle-même. Jeanne avait cette docilité de l'enfant qui a grandi sans +s'en apercevoir; mais le péril de ses affections pouvait lui révéler le +secret de sa force, et alors la révolte était à craindre, car il y avait +dans la fille quelque chose de l'énergie de la mère. Les grâces de la +jeunesse et les timidités de l'ignorance cachaient en vain cette +énergie: madame de Solange l'avait devinée sous son enveloppe, comme +l'oeil d'un soldat devine le glaive dans son fourreau de satin. Aussi +comprit-elle sur-le-champ que le seul moyen d'éviter la résistance était +de tout brusquer; elle espérait qu'ainsi surprise, la jeune fille +n'essayerait point des forces qu'elle ignorait, et que, convaincue de +son impuissance, elle se jetterait dans la résignation. + +C'était par suite de cette pensée que la marquise avait renoncé à +pousser plus loin sa découverte et brusquement interrompu l'explication +commencée. Elle savait qu'occuper un coeur de son affection, même +pour la combattre, c'est l'y engager plus avant; qu'en arrachant à +Jeanne une confidence, elle s'associait pour ainsi dire à sa passion, et +qu'une fois cette dernière avouée, la jeune fille s'y abandonnerait avec +plus de liberté. Elle résolut donc de ne lui faire aucune question, mais +de tout découvrir, s'il était possible, décidée à ne rien négliger pour +rompre une inclination qui mettait ses espérances en péril. + + + + +III. + + +Six heures venaient de sonner et tout semblait encore dormir dans +l'hôtel de Solange. Une porte vitrée du rez-de-chaussée était seule +ouverte, et les premiers rayons de l'aube l'illuminaient d'une molle +lueur. + +Le marquis était assis près du seuil, respirant cette brise piquante +d'octobre que tempérait la première chaleur du soleil levant. Son +sommeil était court, comme celui de tous les vieillards, et il se levait +avant l'aurore pour jouir de cette heure de solitude. Soumis tout le +jour au règlement établi par madame de Solange, ne pouvant lire, se +promener, prendre ses repas qu'aux moments indiqués, toujours suivi d'un +valet qui semblait un gardien plutôt qu'un serviteur, il se trouvait +alors délivré de ces liens dégradants dans lesquels on avait étouffé sa +pauvre âme. Le génie tyrannique qui réglait ses destinées dormait +encore, et, débarassé de l'oppression qui tenait habituellement sa +pensée captive, il pouvait reprendre possession de l'espace et du jour, +retrouver en lui-même la force de désirer, de penser, car Dieu n'avait +point refusé toute lumière à cette intelligence. Doucement ménagée, elle +eût pu briller comme ces étoiles qui, sans faire remarquer leurs rayons, +aident pourtant à la clarté du ciel; mais on lui avait demandé plus +qu'il ne lui était permis de donner. Il n'eût fallu à ces facultés +modestes que le labeur de chaque jour; attelage vulgaire, c'était assez +pour elles de traîner le soc dans le sillon commun; madame de Solange +avait voulu les transformer en coursiers de guerre; elle les avait +lancées dans la mêlée, poursuivant leur lenteur d'un impitoyable +aiguillon, jusqu'à ce qu'elles eussent succombé, brisées par +d'impuissants efforts. Alors, dépouillé de son autorité et rappelé à +toutes les soumissions de l'enfance, le vieillard avait cédé, après une +courte lutte, et les dernières lueurs de son esprit s'étaient éteintes +dans les humiliations. + +Il y avait déjà quelque temps qu'il était assis à la même place, fixant +sur le jardin un vague regard, lorsqu'une porte s'ouvrit doucement à +l'autre extrémité de l'hôtel. + +Jeanne y parut, la tête couverte d'une coiffe du matin et enveloppée +dans une pelisse. Elle promena les yeux de tout côté, fit quelques pas, +puis s'arrêta; elle semblait tremblante. Cependant, après s'être assurée +que le jardin était désert, elle se glissa légèrement derrière une +touffe de lilas et gagna la tonnelle. + +Arrivée là, elle s'assura de nouveau qu'elle était seule, et s'avança +vers la grille qui interrompait le mur à cet endroit et permettait +d'apercevoir la campagne. Une vieille statue y était adossée, et les +lignes tracées sur le marbre par les passants prouvaient suffisamment +qu'on pouvait l'atteindre du dehors. + +La jeune fille en fit le tour,[35] glissa la main sous le socle à une +place qui semblait lui être connue, et en retira une lettre. Au même +instant, une exclamation retentit à quelques pas; elle détourna la tête; +madame de Solange était debout à l'entrée de l'allée de tilleuls. + +La jeune fille n'eut que le temps de s'élancer vers l'autre allée et de +courir à la porte du jardin; mais on l'avait refermée. Éperdue, elle +cherchait autour d'elle, lorsque son nom prononcé par une voix connue +lui fit lever les yeux; elle aperçut son père, poussa un cri de joie et +se précipita dans son appartement. + +Tout cela s'était passé si rapidement que la marquise, qui revenait sur +ses pas, ne trouva plus la jeune fille en arrivant devant l'hôtel; mais +un regard jeté sur la porte vitrée du marquis lui fit tout comprendre. +Elle s'arrêta indécise. + +Depuis plusieurs années que M. de Solange vivait relégué dans cette +partie de l'hôtel, elle en avait à peine deux ou trois fois franchi le +seuil. L'aspect de ce vieillard en enfance lui rappelait trop +d'espérances avortées et aussi peut-être trop d'inexorables torts pour +qu'elle ne cherchât point à l'éviter. L'appartement qu'il occupait était +pour elle comme ces prisons domestiques dans lesquelles on nourrit un +monstre ou un fou, et dont on n'approche que lorsque la mort les a +rendues vides. + +Cependant l'occasion de tout découvrir était trop favorable pour la +laisser échapper. Après un moment d'hésitation, elle surmonta sa +répugnance, s'avança vers la porte et l'ouvrit résolument. + +Le marquis était assis au fond de la chambre, serrant une des mains de +Jeanne, pâle et haletante. Tous deux tressaillirent à l'aspect de madame +de Solange, et le vieillard cacha vivement un papier qu'il tenait; mais +la marquise avait remarqué son mouvement; elle s'avança vers Jeanne, qui +avait baissé les yeux, et de cette voix dont la douceur avait je ne sais +quelle inflexibilité sonore: + +--Votre gouvernante vous cherche, dit-elle. + +La jeune fille, étonnée, leva les yeux. + +--Allez, reprit la marquise. + +Jeanne regarda son père avec inquiétude. Elle parut balancer un instant; +sa main serra celle du marquis, comme pour lui demander l'ordre de +rester; mais celui-ci, qui avait rencontré l'oeil de la marquise, +détourna la tête. Obéissant enfin à un geste impérieux de sa mère, la +jeune fille sortit lentement. + +Madame de Solange reconduisit sa fille jusqu'à la porte, qu'elle referma +derrière elle; puis, laissant tomber les rideaux qui avaient été relevés +et permettaient de tout voir du dehors, elle revint vivement vers le +vieillard: + +--Jeanne vous a remis une lettre! dit-elle brusquement. + +--Un siège! un siège pour madame! balbutia le marquis, qui promena les +yeux autour de lui comme s'il eût cherché un valet. + +--Veuillez m'écouter, monsieur, interrompit madame de Solange avec +impatience. + +--Une belle étoffe! reprit le vieillard en ayant l'air d'admirer la robe +de la marquise. + +Celle-ci fit un pas en arrière et le regarda fixement. + +--Ah! j'entends! dit-elle après un court silence, monsieur le marquis +espère échapper à mes questions en feignant de ne les point saisir; +c'est un moyen dont il a toujours eu l'habitude; mais il prend une peine +inutile, je sais tout. + +Le vieillard tressaillit sans paraître comprendre. + +--L'hiver vient, madame, continua-t-il; il n'y a plus d'oiseaux dans les +tilleuls, plus de violettes... + +--Assez, s'écria la marquise; regardez-moi, monsieur, et veuillez +m'écouter! Je sais tout, vous dis-je! Jeanne est entrée ici tout à +l'heure avec une lettre; je l'ai vue! Sûre que je l'exigerais, elle vous +l'a remise pour me la dérober, et vous la tenez encore. + +Le marquis cacha vivement ses deux mains dans les larges poches de son +habit brodé. + +--Je veux cette lettre, reprit madame de Solange avec autorité; il me la +faut sur-le-champ! + +--Plus de violettes, madame! plus de violettes! murmura le vieillard +d'un accent à demi égaré. + +La marquise fit un brusque mouvement, mais elle le réprima aussitôt, et, +s'approchant d'un air presque riant: + +--Allons, dit-elle en changeant subitement de ton, pourquoi refuser de +me répondre, monsieur? Je ne suis point venue seulement pour cette +lettre, et j'ai besoin de causer avec vous. + +Le vieillard jeta à la marquise un regard craintif. + +--Je venais vous parler de Jeanne, reprit madame de Solange; la voilà +grande et le temps me semble venu de songer à son établissement. + +Le marquis garda le silence. + +--J'ai cherché longtemps, continua la marquise, mais je crois enfin +avoir trouvé le mari qui lui convient. + +--Un mari pour Jeanne? répéta M. de Solange en relevant la tête. + +--Jeune, aimable, et tenant un des premiers rangs à la cour, ajouta la +marquise; M. le comte de Lanoy. + +--Le fils de l'ancien gouverneur du Périgord?[36] + +--Lui-même, monsieur. Auriez-vous connu son père? + +--Si je l'ai connu! s'écria le vieillard; un ancien compagnon d'enfance! +Grande noblesse, madame! Les de Lanoy comptent autant de quartiers[37] +que les Montmorency.[38] Il faut que Jeanne épouse le comte! + +--A la bonne heure! dit la marquise; je vois avec plaisir, monsieur, que +nous commençons à nous comprendre. Mais, en échange de la bonne nouvelle +que je vous apporte, vous ne refuserez point, je pense, de me donner ce +papier... + +Le marquis tressaillit et fit rentrer dans sa poche la main qu'il en +avait laissée sortir à demi; ses regards, dans lesquels s'était allumé +un éclair d'intelligence, semblèrent s'éteindre. + +--Un beau jour, madame, un beau jour, dit-il d'une voix enfantine en +montrant le soleil qui étincelait à travers les rideaux. + +--Il est vrai, répondit tranquillement la marquise, et vous devriez en +profiter pour une promenade. + +--Moi! s'écria le vieillard étonné. + +--Je puis mettre le carrosse à votre disposition. + +--Une promenade en carrosse! répéta M. de Solange avec émerveillement. + +--Dans la forêt, si vous le voulez, il y a chasse aujourd'hui. + +--Et je pourrai la voir! voir les chiens, les piqueurs, les +gentilshommes![39] + +--Pourquoi non? + +--Ah! je le veux, je le veux, madame, tout de suite! + +--Aussitôt que vous m'aurez remis la lettre. + +--Ah! la lettre? répéta le vieillard d'un ton chagrin et comme si ce mot +fût venu couper court à sa joie. + +--N'avez-vous point aussi exprimé à Baptiste le désir d'assister aux +messes du roi?[40] demanda la marquise; il vous y conduira, monsieur... +dimanche prochain; la cour y sera tout entière. + +--J'y verrai Marie-Antoinette?[41] + +--Et vous entendrez un office en musique.[42] + +--Avec un sermon, madame; il y aura sans doute un sermon? On en prêchait +de si beaux autrefois en Lorraine, quand j'étais jeune. Il y avait +surtout un capucin dont j'ai oublié le nom... Croyez-vous que l'aumônier +du roi prêche aussi bien que lui, madame? + +--Mieux encore, monsieur, dit madame de Solange qui se prêtait à +l'expansion pleine d'enfantillage du marquis. Mais, complaisance pour +complaisance; vous me donnerez le papier que Jeanne vous a remis. + +Le vieillard retourna la lettre dans sa poche. + +--Je ne peux pas, murmura-t-il; elle me l'a donnée à garder; si elle +savait que je ne l'ai plus.... + +--Je ne lui en parlerai point. + +--Mais elle me la redemandera! + +--Je vous la rendrai. + +--Bien sûr? demanda le vieillard qui jeta à madame de Solange un regard +incertain. + +--Je vous le promets, marquis, dit celle-ci en souriant. Mais vite, si +vous tenez à votre promenade dans la forêt. La chasse ne tardera point à +rentrer. + +Le marquis resta un instant indécis. Le désir de recouvrer quelques +heures d'une liberté perdue depuis dix années et de quitter sa prison +pour respirer l'air libre des bois luttait en lui contre la parole +donnée. On eût dit d'un enfant tenté,[43] dont la passion combattait un +reste de volonté. Sa main, qui n'avait point cessé de tenir le papier +remis par Jeanne, se montrait, puis se cachait de nouveau. Enfin elle se +tendit à moitié vers la marquise, qui saisit vivement la lettre, brisa +le cachet, et lut rapidement ce qui suit: + +"C'est dans quelques jours que le contrat qui vous lie au comte de Lanoy +doit être signé! Vous le savez, car je vous en ai avertie. Vous savez +aussi que je tiens prêts les moyens de fuite. Vous pourrez donc, +jusqu'au dernier instant, choisir entre moi et celui que votre mère vous +destine; mais, le choix fait en faveur de celui-ci, ne songez plus à +celui qui vous écrit; tout sera fini pour lui. + +"Ne vous faites point de reproches, Jeanne, cela devait être ainsi; ce +n'est point votre faute si je vous ai aimée, moi qui n'avais le droit +que de vous adorer de loin comme les saintes du ciel. Plus sage, je +serais aujourd'hui moins malheureux! Mais, tant que j'ai pu vous voir, +je n'ai pensé à nulle autre chose. Près de vous, je sentais mon âme +refleurir comme la campagne au printemps; un tourbillon de joie semblait +vous environner! + +"Quoi qu'il arrive, soyez bénie pour le bonheur que vous m'avez donné. +Que[44] vous m'oubliiez pour le monde ou que vous oubliiez le monde pour +moi, je vous aimerai uniquement et partout. + +"Adieu donc, Jeanne! adieu, pour quelques heures ou pour toujours." + +Lorsque madame de Solange eut achevé cette lecture, elle se tourna +brusquement vers le marquis, qui avait suivi tous ses mouvements avec +inquiétude. + +--Qui a écrit cette lettre, monsieur? demanda-t-elle, pâle et les lèvres +serrées. + +--Je l'ignore, répondit le vieillard. + +--Je le saurai, moi, murmura-t-elle en faisant un pas pour sortir. + +Le marquis se leva. + +--La lettre, madame! s'écria-t-il. + +--Je la garde, monsieur. + +--Que dites-vous?... + +--Je la garde, vous dis-je! + +--C'est impossible! s'écria le vieillard éperdu; Jeanne va revenir et me +la redemander. Vous avez promis de me la rendre, madame; il me la faut! +je la veux! + +Il s'était mis devant la porte. + +--Place, monsieur, cria madame de Solange les yeux enflammés. + +--La lettre! la lettre! répéta le vieillard. + +--Place! vous dis-je. + +--Non, non! la lettre! + +Il s'efforçait de retenir madame de Solange; mais celle-ci l'écarta d'un +geste violent, ut s'élança hors de l'appartement. + +Le billet qu'elle venait de lire, en confirmant l'amour caché de Jeanne, +la laissait dans la même ignorance relativement à l'objet de cet amour, +car il ne renfermait aucune indication, aucun détail qui pût en faire +connaître l'auteur. D'un autre côté, les raisons qui avaient autrefois +détourné la marquise d'interroger la jeune fille existaient plus +puissantes que jamais. Une explication ne pouvait qu'exalter le +désespoir de celle-ci, et la pousser à quelque résolution extrême. +Madame de Solange trembla à la pensée de voir le caprice romanesque +d'une enfant compromettre des projets si longtemps poursuivis. + +Le temps, loin d'avoir assoupi sa fièvre d'ambition, l'avait redoublée; +c'était désormais une préoccupation unique, dans laquelle allaient se +fondre toutes ses volontés. Elle avait vu disparaître, l'un après +l'autre, les horizons de la vie, pour tenir les yeux fixés sur ce seul +point toujours fuyant; et plus elle avait épuisé d'efforts pour y +atteindre, plus le désir avait grandi en elle. + +Elle avait été d'ailleurs témoin des subites élévations du règne +précédent, et tant de fortunes inattendues avaient entretenu son espoir. +Impérissable domination d'une passion inassouvie! Quand les jours qui +lui restaient à vivre pouvaient être comptés, elle ne songeait encore +qu'à acquérir le rang qu'elle avait rêvé quarante ans plus tôt! Fortune, +santé, famille, espoir d'un monde meilleur, elle eût encore tout donné +pour être de la cour et mourir sur le tabouret,[45] comme Louis XI[46] +sur son trône, le front famé et dans toute l'étiquette d'une réception +royale! + +Or, ce triomphe d'orgueil, le mariage de Jeanne avec le comte pouvait le +lui donner. De Jeanne allait dépendre la réalisation de toutes ses +chimères on leur anéantissement. + +Cette pensée donnait à la marquise une sorte de rage désespérée. Elle +eût voulu tenir dans ses mains le coeur de la jeune fille pour le +maîtriser et le soumettre, fallût-il[47] pour cela le briser! + +Elle hésitait encore sur ce qu'elle devait faire lorsqu'on vint lui +annoncer que M. de Lanoy attendait au salon. + +Le comte était accompagné du duc de Lussac qui avait été, comme vous +l'avons déjà vu, son présentateur[48] chez madame de Solange, et s'était +entremis pour le mariage projeté. Il venait aider _son protégé_ à +discuter les conditions du contrat. + +Le duc était alors dans tout l'éclat de son succès à la cour et au plus +haut degré de la puissance que lui donnait sa parenté avec la princesse +de Lamballe.[49] Nul ne possédait autant que lui cette légèreté +moqueuse, alors à la mode chez la reine, et on le citait comme le +gentilhomme de France le plus spirituel et le plus brave. Serviable, du +reste, il distribuait à tout venant, sur la recommandation de son valet +de chambre, les brevets[50] et les pensions qu'il arrachait au ministre. + +Au moment où madame de Solange entra au salon, il était assis sur une +bergère dans tout le débraillé[51] d'un gentilhomme qui se sent chez des +inférieurs. A la vue de la marquise, il se leva avec effort. + +Eh! la voilà! s'écria-t-il. Complimentons-nous donc de notre exactitude, +chère marquise. Pour vous, j'ai manqué trois rendez-vous. Il y a +manoeuvres de cavalerie ce matin au Grand-Camp, et je voulais vous y +mener. + +--Mille grâces, dit madame de Solange, je ne sais si je pourrai. + +--Pourquoi donc? Il le faut! Voyons, marquise, nous allons terminer +l'affaire du contrat en un instant. + +--J'attends maître Durocher. + +--Voici un clerc que j'ai pris en passant et qui vous apporte le projet +d'acte.[52] + + +Madame de Solange aperçut alors debout près de la porte, un jeune homme +dont les traits ne lui semblèrent point inconnus. Il était vêtu de noir +comme ceux de sa profession, mais elle fut frappée de sa tournure hardie +et de l'espèce de triste fierté qui se révélait dans tout son air. Il se +tenait immobile à quelques pas du seuil, une main cachée dans sa +poitrine. Au mouvement que fit la marquise il salua. + +--Vous apportez le modèle du contrat? demanda madame de Solange. + +Le jeune homme présenta, sans répondre, les papiers qu'il tenait à la +main. L'expression de tous ses traits était si profondément douloureuse, +que la marquise fut un instant sans pouvoir en détacher ses regards. + +Cependant le comte et M. de Lussac s'étaient retirés à quelques pas dans +l'embrasure d'une croisée. Elle prit les papiers que lui présentait le +jeune homme et les déroula pour les parcourir; mais à peine y eut-elle +porté les yeux qu'elle tressaillit. Le clerc releva la tête. + +--Cet acte n'est point de maître Durocher, dit-elle vivement. + +--Je l'ai écrit sous sa dictée, répondit le clerc. + +--Vous? + +--Moi, Madame. + +--Qu'y a-t-il, marquise? demanda le duc en se rapprochant. + +--Rien..., rien, monsieur le duc, balbutia madame de Solange d'un accent +altéré. + +Le duc reprit sa conversation interrompue et madame de Solange s'assit. +Elle venait de reconnaître dans l'écriture du clerc celle du billet +adressé à Jeanne. + +Elle resta un moment comme anéantie de stupeur; elle doutait encore, +mais un nouvel examen ne lui laissa aucune incertitude. + +Elle leva alors les yeux de nouveau sur le jeune homme et chercha ou +elle l'avait déjà rencontré. + +Le couvent des dames de la Visitation lui revint tout à coup en +souvenir; c'était là qu'elle l'avait vu. Elle comprit à l'instant +comment il avait pu connaître Jeanne et s'en[53] faire aimer, car sa +lettre ne laissait aucune incertitude à ce sujet. Elle ne se demanda +point quel hasard avait ainsi comblé la distance qui les séparait, ni +par quelle fatalité un pauvre clerc avait pu plaire à sa fille; +renvoyant à éclaircir plus tard tous ces détails et laissant une vaine +indignation, elle se mit à rechercher, avec la promptitude des +intelligences ambitieuses, le moyen de conjurer le péril. A tout prix il +fallait écarter ce jeune homme, dont la passion hardie pouvait entraîner +Jeanne à quelque résolution extrême. + +Mais comment y réussir? + +Les yeux fixés sur l'acte qu'elle feignait de lire, madame de Solange se +perdait en réflexions, formant mille projets aussitôt rejetés. Pendant +ce temps, Jérôme s'était approché d'une fenêtre donnant sur le parterre, +et, appuyé sur l'espagnolette,[54] plongeait jusqu'au fond des +charmilles un regard avide, tandis que le duc et M. de Lanoy, assis à +quelques pas, continuaient de causer en élevant de plus en plus la voix, +sans s'en apercevoir. + +Un brayant éclat de rire du comte interrompit tout à coup l'anxieuse +préoccupation de la marquise et la força, pour ainsi dire, à entendre. + +--De sorte, reprenait M. de Lanoy, que le colonel n'a rien su? + +--Il n'est sorti de la Bastille[55] qu'après plusieurs mois, et lui et +sa femme vivent ensemble comme Philemon et Baucis.[56] Du reste, c'est +toujours le moyen le plus sûr, mon cher comte. Qu'un mari y regarde de +trop près, qu'un creancier menace de poursuivre quelque homme bien né, +vite une lettre de cachet,[57] cela coupe court à tout. L'Évangile +devait avoir en vue les lettres de cachet, lorsqu'il recommanda d'éviter +le scandale. C'est l'institution la plus chrétienne de la monarchie; +aussi, j'en use pour moi et pour mes amis. J'ai toujours dans une poche, +avec ma tabatière, une douzaine de blancs seings, au moyen desquels on +peut envoyer le premier fâcheux vivre dans la retraite aux frais de Sa +Majesté; et si jamais vous en désirez deux ou trois, ne fût-ce que[58] +par précaution... + +--Un seul, monsieur le duc, dit madame de Solange en s'avançant +vivement. + +--Quoi! marquise, vous aussi? + +--Uni blanc seing, et je vous en aurai une éternelle reconnaissance. + +--Pour si peu?... j'en fais cas comme d'une prise de tabac![59] Voyez! +ajouta-t-il en cherchant dans sa poche un petit portefeuille en moire +brodée, duquel il retira plusieurs papiers. Prenez, marquise, et à +discrétion. + +Madame de Solange en prit un, remercia et sortit. + +Peu après un domestique vint avertir Jérôme Bouvart que madame le +demandait. Il la trouva dans sa bibliothèque, une lettre à la main. + +--Vous avez la confiance de maître Durocher, dit-elle; je puis vous +accorder la mienne en toute sûreté. + +Le clerc s'inclina. + +--Il faut que vous partiez sur-le-champ pour Paris. Jérôme parut +surpris. + +--Je ferai avertir votre patron, reprit madame de Solange; portez cette +lettre et attendez la réponse; elle peut empêcher la signature du +contrat. + +--J'irai, madame, dit vivement le clerc. + +--Surtout, pas un mot de la mission que je vous confie. + +--Je vous le jure. + +--Et point de retard. + +--Je pars à l'instant. + +--Allez; je vous attendrai. + +Le jeune homme salua et sortit. + +Madame de Solange courut à la fenêtre pour s'assurer de la route qu'il +suivait, et le vit prendre l'avenue de Paris. Un éclair de joie illumina +tous ses traits. + +--Va, murmura-t-elle; maintenant je ne te crains plus! Et redescendant +au salon où MM. de Lanoy et de Lussac l'attendaient toujours: + +--Tout est bien, dit-elle en présentant le contrat à ce dernier, je le +ferai signer aujourd'hui même par M. le marquis. + + + + +IV. + + +Mais pendant que tout conspirait ainsi contre l'amour de Jeanne, son +malheur même lui acquérait un secours inattendu. + +La crainte de rencontrer madame de Solange l'avait empêchée quelque +temps de retourner vers son père; son inquiétude l'emporta enfin sur +tout le reste, elle se glissa jusqu'à la porte du marquis, et, après +s'être assurée qu'elle était seule, entra furtivement. + +Celui-ci parcourait la chambre avec agitation en prononçant des mots +sans suite. A la vue de Jeanne, il s'arrêta court et lui tendit les +bras. + +--La lettre! la lettre! balbutia-t-il. + +--Ma mère l'a lue? demanda Jeanne tremblante. + +--Et emportée! + +La jeune fille poussa un cri. + +--Ce n'est point ma faute, Jeanne, reprit le vieillard en étendant les +mains; elle m'a parlé de la messe du roi..., de promenade dans la +forêt... Puis elle avait promis de la rendre: tu ne devais pas le +savoir.[60] Oh! Jeanne! Jeanne! tu ne m'en veux pas?[61] + +Celle-ci s'était laissée tomber sur un fauteuil en se couvrant le +visage. + +--Au nom du ciel, ne pleure pas! dit le vieillard près de pleurer +lui-même. + +--Ah! mon père, vous m'avez perdue! s'écria la jeune fille suffoquée de +sanglots. + +--Perdue! répéta M. de Solange. Que contenait donc cette lettre? Jeanne +ne t'effraie pas ainsi, je t'en conjure; mon Dieu! pourquoi aussi me la +donner à garder? Je suis sans force, sans volonté, moi. Tu n'as jamais +remarqué son regard immobile et perçant! Quand il se fixe sur mois, +vois-tu, je sens ma tête qui tourne, mes membres qui tremblent: j'ai +peur! + +Ces mots étaient prononcés d'une voix si profondément altérée, qu'au +milieu même de sa désolation Jeanne en fut touchée. Elle saisit les +mains de son père avec une pitié douloureuse et les baisa tendrement. +Cette caresse toucha le vieillard; son front s'éclaircit. + +--Tu me pardonnes, Jeanne, n'est-ce pas? dit-il, en appuyant ses lèvres +tremblantes sur la joue de sa fille. Oh! sois tranquille! tout cela +finira bientôt; bientôt, tu ne seras plus son esclave et tu pourras +faire ce qui te plaît. + +--Moi, mon père! + +--Ne vas-tu pas épouser le comte de Lanoy? + +--Ah! jamais! s'écria la jeune fille avec désespoir. Le marquis releva +la tête. + +--Jamais! répéta-t-il étonné; que veux-tu dire, Jeanne? + +--Oh! mon père! je suis bien malheureuse! sanglota celle-ci en se jetant +dans ses bras. + +--Toi, malheureuse, Jeanne? Au nom du ciel, qu'y a-t-il donc? +Regarde-moi. Pourquoi pleurer? + +Et, comme si un trait de lumière l'éclairait tout à coup: + +--Oh! s'écria-t-il, ce n'est pas le comte que tu aimes! + +La jeune fille se cacha, honteuse et éplorée, dans le sein du vieillard. + +--Oui, je comprends, reprit-il. Il y en a un autre!... que ta mère +repousse, n'est-ce pas?... Ta mère ne songe qu'à t'élever pour monter +après toi! pauvre enfant!... Et tu l'aimes donc bien? + +--Ah! mon père, murmura Jeanne, en se pressant sur son coeur. + +Il soupira. + +--Hélas! hélas! que faire? dit-il d'un ton abattu. Elle a choisi le +comte, Jeanne; elle veut que tu l'épouses; et on ne peut lui résister, à +elle. + +--Oh! je le sais! reprit la jeune fille avec des sanglots; mais plutôt +que d'épouser le comte, mon père, je mourrai! + +--Toi! + +--Oui, reprit-elle avec une énergie désolée, car tout me sera plus +facile que de supporter une pareille union. Songez, mon père: promettre +à Dieu de vivre pour quelqu'un, alors que toute votre âme est ailleurs! +se condamner à mentir jusqu'à la mort? c'est impossible! Et lui, que +deviendra-t-il si je l'abandonne! Vous ne savez pas combien il est bon! +Nous parlions de vous si souvent, et il vous aimait seulement parce que +je vous aimais! Oh! j'aurais pu être si heureuse avec lui, mon père! + +La jeune fille parlait d'une voix entrecoupée, et sa douloureuse +exaltation avait gagné le vieillard. + +--Eh bien! s'écria-t-il tout à coup, partons ensemble! + +--Partir? + +--Oui, Jeanne; c'est le seul moyen d'échapper à sa tyrannie. On veut te +faire souffrir comme moi; fuyons. + +--Y pensez-vous? + +--Qui nous en empêche? Ne suis-je pas ton père? Avec moi, tu peux aller +partout sans honte. Je vous suivrai, Jeanne; nous irons vivre bien loin, +dans quelque coin de campagne où je serai libre de me promener sous les +arbres sans un gardien. Si nous sommes pauvres, je travaillerai. + +--Vous, mon père? + +--Oui, oui; mes forces reviendront, enfant. Ici, sa présence +m'empoisonne l'air; je sens autour de moi sa volonté comme un réseau de +fer qui m'oppresse... Voilà pourquoi je suis faible, vieux et sans +raison. Mais la liberté me rajeunira... Avertis-le, Jeanne; dis-lui +qu'il prépare tout et nous fuirons avant que ta mère se doute de rien. + +--Hélas! il est trop tard, murmura la jeune fille; la lettre lui aura +tout appris. + +--La lettre? reprit le marquis en changeant de visage. Oh! oui, tu as +raison... La lettre!... Et c'est moi qui l'ai livrée! C'était un dépôt; +je l'ai vendu pour de vaines promesses. + +--Mon père! + +--Vendu, Jeanne! Oh! je suis un lâche! + +Le vieillard heurtait son front contre le fauteuil; Jeanne l'entoura de +ses bras. + +--Ne dites point cela, mon père! s'écria-t-elle; ne vous accusez pas; +n'ayez point de douleur pour moi! Dieu a tout fait, et il n'a point +voulu me donner la joie que je lui demandais. Lui seul est le maître et +règle l'avenir! Puisqu'il m'est refusé de vivre pour Jérôme dans ce +monde, eh bien! j'irai prier pour lui dans un couvent. Embrassez-moi, +embrassez-moi, mon père, car bientôt vous ne me verrez plus! + +--Non, Jeanne, s'écria le marquis, en la serrant contre sa poitrine, +cela ne sera point! Toi dans un cloître, ma belle, ma douce Jeanne! Et +que ferais-tu, sous le voile, de tes chères bouffées de joie? qui +rendrais-tu heureux de ton affection? Ah! tu ne sais point tout ce que +l'on peut souffrir au fond d'un couvent! + +--Non, mais je sais, mon père, tout ce que l'on souffre dans certaines +unions.... + +--Comme dans la mienne, n'est-ce pas? dit le vieillard en pâlissant. Tu +as raison; je n'y avais pas songé. Si tu allais souffrir autant que moi! + +Et cette pensée le fit frissonner. + +--Jeanne! tu ne te marieras point contre ton gré, s'écriat-il avec +force. Toutes les unions sans amour doivent se ressembler. Tu ne te +marieras point; je m'y opposerai, je suis ton père; ce titre-là, du +moins, ils n'ont pu me l'ôter. Ils ne peuvent disposer de ta main malgré +moi. Tu n'épouseras point le comte. + +--Je venais pourtant présenter le contrat à votre signature, dit une +voix calme et sonore. + +Madame de Solange venait d'entrer et se tenait à quelques pas, des +papiers à la main. + +La jeune fille se serra contre son père avec effroi. Celui-ci +tressaillit, mais sans baisser les yeux. La marquise s'approcha. + +--Je crois inutile de rappeler tous les avantages de l'alliance +convenue, dit-elle froidement. Les paroles sont données, les conventions +écrites, et rien au monde ne pourrait me faire revenir sur ma décision. +J'ai donc lieu de croire que M. le marquis ne s'opposera point à +l'exécution d'un projet qu'il avait approuvé lui-même. + +--Mon consentement suivra celui de Jeanne, répondit M. de Solange d'un +ton d'hésitation. + +--Votre consentement suivra le mien, monsieur, reprit la marquise avec +impatience. Ma volonté n'est point de celles qui cèdent aux caprices ou +aux larmes; je ne discute pas, je veux! Signez! + +Sa voix avait une domination inflexible et menaçante dont Jeanne fut +saisie; mais le vieillard resta impassible. Il était arrivé à une de ces +heures où l'âme la plus timide, poussée à bout, a besoin de la révolte +pour se soulager d'une trop longue oppression. Sans répondre à l'ordre +de la marquise, il prit vivement le contrat qu'elle tendait, le froissa +avec mépris et le jeta à terre. + +--Vous voyez bien que je ne signerai pas, madame! dit-il d'un ton +résolu. + +La marquise pâlit. Elle regarda le vieillard, puis l'acte qu'il avait +repoussé d'un air dédaigneux. + +--Prenez garde à ce que vous faites, monsieur, dit-elle d'une voix +tremblante; votre état a des privilèges, et j'aime à croire que vous +n'avez point conscience[62] de votre action; mais veuillez[63] +réfléchir. + +--J'ai réfléchi, dit le marquis, et je refuse. Tant qu'il n'a été +question que de mon bonheur, j'ai pu céder; mais Jeanne, madame, est +plus que moi-même, c'est la seule part de ma vie que vous n'ayez point +flétrie. Ce mariage ne se fera point contre sa volonté. + +--Je ferai ce mariage malgré vous! + +--Je vous en défie, madame. Mon titre de père me donne une autorité que +je maintiendrai. Rien ici ne peut avoir lieu sans mon consentement; je +suis le maître, le maître, entendez-vous? Ah! parce que ma tête s'est +affaiblie dans l'isolement que vous m'avez fait, parce que je vous ai +laissée longtemps me fouler aux pieds, vous croyez peut-être que j'ai +oublié mes droits? mais pour me garder soumis il ne fallait pas toucher +à cette enfant. Elle est venue pleurer dans mes bras en parlant de mort, +de couvent, et ses pleurs m'ont rendu la force! Jusqu'ici j'ai souffert +à l'écart, en silence; j'ai mieux aimé la douleur que le combat; mais le +courage que je n'ai pas eu pour moi, je l'aurai pour elle. Sur le salut +de votre âme, ne touchez point à Jeanne, car je suis son soutien, son +tuteur, et je saurai la défendre! + +En parlant ainsi, il serrait la jeune fille contre sa poitrine, tout +tremblant d'émotion. Ses cheveux blancs semblaient s'agiter sur son +front élargi. Sa taille s'était redressée; on eût dit qu'une force +surhumaine était descendue dans ce corps brisé et qu'une âme longtemps +cachée venait d'y faire une subite explosion. + +Madame de Solange resta immobile. Cette révolte d'un homme si longtemps +soumis à ses volontés était un prodige dont elle fut un instant comme +intimidée; mais elle revint vite de sa stupeur. + +--A la bonne heure! dit-elle d'un accent implacable et les yeux +étincelants; c'est une lutte entre nous que vous appelez?[64] Je +l'accepte! Jusqu'à présent j'avais cru pouvoir ménager un vieillard en +enfance; j'avais laissé, par bonté, à un fantôme l'apparence du chef de +la famille; mais il devient rebelle et dangereux: je saurai lui arracher +cette apparence de droit dont il veut abuser! Vous vous dites le tuteur +de cette enfant, monsieur? Dans quelques jours, vous en aurez un +vous-même! + +--Ah! madame! s'écria Jeanne en s'élançant les mains jointes vers la +marquise. + +Celle-ci la repoussa. + +--Laissez-moi, dit-elle, vous avez voulu combattre, nous combattrons! +Que cet esprit si prompt à proclamer vos droits tâche de les défendre. +Nous verrons comment il soutiendra l'humiliant examen de ses juges. Je +ne vous demande plus votre signature, monsieur, je n'en aurai bientôt +plus besoin; un contrat se passe de la signature d'un interdit.[65] + +A mesure que madame de Solange parlait, l'exaltation du vieillard +semblait s'évanouir; le feu de ses regards s'était éteint, son front +avait pâli, ses bras étaient retombés immobiles; on eût dit que cette +âme, poussée un instant hors d'elle-même, reconnaissait la voix de son +maître et rentrait insensiblement dans sa craintive obéissance. Mais, au +dernier mot prononcé par la marquise, il poussa une exclamation +d'épouvante. + +--Interdit! balbutia-t-il, moi! Je ne veux pas de juges! Moi, répondre +comme un criminel! Non, non! Je ne me défendrai pas! Vous ne ferez pas +cela... par honneur... par pitié... Interdit! J'aime mieux mourir, +madame, laissez-moi mourir! + +Des larmes étouffèrent sa voix; il chercha son fauteuil à tâtons et s'y +laissa tomber en chancelant. + +--Mon père! ô mon père! s'écria Jeanne en le recevant à demi dans ses +bras. + +--Pas interdit! pas de juges! balbutia le vieillard. Et il s'évanouit. + + + + +V. + + +Huit jours s'étaient écoulés et tout semblait rentré dans le calme à +l'hôtel de Solange; seulement ce calme avait quelque chose de lugubre. +Depuis la scène que nous venons de rapporter, le bruit de la folie du +marquis s'était sourdement répandu, sans qu'on pût la vérifier, car tous +les services qui eussent conduit les valets près de son appartement +avaient été interrompus par ordre de la marquise, et toutes les rumeurs +susceptibles d'y parvenir sévèrement défendues. La vie semblait s'être +brusquement retirée de cette partie de l'hôtel, et, à voir ces portes +closes, ces contrevents soigneusement fermés, à travers lesquels +glissait la lueur d'une lampe, on eût dit une de ces chambres consacrées +au cercueil d'un mort. + +Les défenses de la marquise s'étaient étendues jusqu'à Jeanne; toutes +les prières de celle-ci pour qu'on lui permît de voir son père avaient +été inutiles. + +Ainsi privée du seul appui et de la seule consolation qu'elle pût +invoquer, la jeune fille avait passé ces huit journées dans les larmes. +A la douleur que lui causait la séquestration du vieillard, dont elle +s'accusait d'être cause, venaient se joindre toutes les angoisses d'un +amour sans espoir. Où était Jérôme, et que contenait sa lettre tombée au +pouvoir de la marquise? Avait-elle pu le faire connaître? Ne +l'exposait-elle point à quelque odieuse persécution? Que pensait-il du +silence de Jeanne? Il l'accusait peut-être d'ingratitude ou d'oubli; il +prenait quelque résolution fatale! Et nul moyen de l'avertir! La jeune +fille appelait en vain à son secours toutes les imaginations de la +douleur et de l'amour: la surveillance muette de sa mère l'entourait +comme un réseau. Son esprit allait se heurter de tous côtés à +l'impossible. + +Alors venaient des désespoirs sans fin. Vaincue par la souffrance, elle +allait jusqu'à regretter cet amour qui avait été si longtemps pour elle +comme un soleil intérieur; elle demandait à Dieu cette nuit des +coeurs froids et des méchants, puisque ceux-là seuls n'étaient point +brisés. + +Puis succédaient de profonds abattements! Cessant de se débattre, elle +se laissait aller jusqu'au fond de l'abîme, et ne demandait à Dieu que +de pouvoir mourir. + +Madame de Solange avait suivi toutes les agitations de cette âme +bourrelée d'un oeil curieux, comme le médecin qui étudie la crise +dont il veut profiter. L'exécution de la menace qu'elle avait faite au +marquis entraînait avec elle trop de scandale et de danger pour qu'elle +s'y arrêtât. Appeler des tiers à son aide, c'était s'exposer à les avoir +pour maîtres ou pour ennemis. Elle préféra tout faire sans bruit, briser +la résistance du père et de la fille en s'armant contre chacun d'eux de +leur commune affection, obtenir enfin que Jeanne renonçât au bonheur, +sans violence, et pour ainsi dire par compromis. + +Mais elle comprit que pour l'amener là, il fallait d'abord la +désintéresser de la vie en lui ôtant toute espérance, afin de profiter +de l'espèce d'abandon de soi-même qui accompagne les grandes +souffrances. Elle savait, en effet, combien l'abnégation est facile au +désespoir, et avec quelle promptitude le premier élan de la douleur nous +jette dans le dévouement. + +Les circonstances la servirent à souhait pour l'exécution de ses +projets. + +Un matin l'on vint avertir Jeanne que sa mère la demandait. La marquise, +qui se trouvait dans sa bibliothèque avec maître Durocher, fit signe à +la jeune fille de passer dans sa chambre et de l'attendre. Celle-ci +obéit; mais la vue du notaire l'avait saisie; elle pensa qu'il avait été +appelé pour son mariage, dont madame de Solange ne lui disait rien +depuis huit jours, et que son sort se décidait peut-être dans cet +entretien. Poussée par une inquiétude curieuse, elle s'approcha +doucement de la portière de tapisserie qui séparait la chambre de la +bibliothèque, et prêta l'oreille. + +Elle ne put d'abord saisir que quelques paroles confuses, et elle allait +se retirer lorsqu'elle s'aperçut que maître Durocher s'était levé; la +marquise le reconduisait,[66] et tous deux se rapprochèrent. + +--Il est donc bien entendu, disait madame de Solange, que vous allez +presser la rentrée des cinquante mille livres destinées à M. de Lanoy. + +--Je ferai mes efforts, répondit maître Durocher. + +--Et vous m'avertirez du résultat de vos démarches? + +--Je vous le promets. + +Tous deux étaient arrivés près de la portière; la marquise s'arrêta. + +--A propos, dit-elle en souriant, et cet amas de vieux titres qui m'ont +été envoyés dernièrement de province? + +--Il faudrait les examiner, répondit le notaire; mais le temps me +manque. + +--Que ne confiez-vous cette besogne à vos clercs? vous en avez +d'habiles. + +--J'en avais un, répondit Durocher en secouant la tête; je vous l'ai +même envoyé plusieurs fois. + +--Envoyez-le-moi de nouveau. + +--Plût à Dieu[67] que je le pusse, madame la marquise! mais Jérôme +Bouvart n'est plus chez moi. + +--Comment cela? + +--Je l'ai perdu par suite d'un fol amour. + +--Dont vous connaissez l'objet? interrompit vivement madame de Solange. + +--Non, madame la marquise, mais dont j'ai constaté les tristes +résultats. Depuis près de deux mois Jérôme était chaque jour plus sombre +et il lui échappait parfois des paroles lugubres... + +--Enfin? + +--Enfin, il y a huit jours qu'il a subitement disparu. + +--Et vous ignorez ce qu'il est devenu? + +--J'ai peur de le savoir, au contraire. Soupçonnant quelque, acte de +désespoir, j'ai pris des informations, et j'ai appris des bateliers +qu'un garçon de l'âge et de la tournure de Jérôme avait été aperçu le +soir sur le pont de la Tournelle.[68] + +--Se peut-il?[69] + +--Ils l'ont vu se promener près du parapet, d'un air égaré, jusqu'à la +nuit. + +--Et alors? + +--Alors, madame la marquise, ils croient avoir entendu la chute d'un +corps dans la rivière. + +Un cri déchirant et étouffé interrompit maître Durocher; il se détourna +étonné et regarda madame de Solange; mais celle-ci avait feint de ne +rien entendre: elle ouvrit la porte de la bibliothèque. + +--J'attendrai que vous ayez remplacé ce jeune homme, dit-elle avec un +calme souriant. Au revoir, maître, et portez-vous bien. + +Le notaire sortit. + +A peine eut-il tourné le corridor, que madame de Solange courut à sa +chambre, et soulevant la portière, elle aperçut Jeanne étendue sans +mouvement sur le parquet. + +La douleur qui saisit la jeune fille au sortir de son évanouissement +amena une fièvre délirante dont la marquise elle-même fut effrayée. +Cette âme, fermée à toutes les affections, n'avait pu soupçonner la +force du coup qu'elle portait à Jeanne; elle en demeura saisie, non de +remords, mais d'épouvante. Avec Jeanne périssaient les dernières +espérances d'élévation qui frappaient son orgueil. La vie de Jeanne lui +devint plus précieuse que la sienne même, et cette vanité à l'agonie +montra toutes les angoisses de la tendresse. L'ambitieuse pleura des +larmes de mère. + +Assise au chevet de sa fille, elle épiait ses mouvements, écoutait son +souffle, interrogeait les teintes les plus fugitives de son front +brûlant. Tous les secours de l'art furent appelés, tous les soins +prodigués. Enfin la nature vainquit la douleur même: Jeanne se rétablit. + +Pendant que l'état de la jeune fille avait inspiré quelque inquiétude, +madame de Solange avait soigneusement évité tout ce qui eût pu lui +rappeler le mariage projeté; mais dès que ses craintes furent dissipées, +elle songea à presser, l'accomplissement de son projet. + +Semblable à un accusé que l'on arrache à la mort pour le conserver aux +tortures du bourreau, Jeanne ne revenait à la santé que pour subir de +nouvelles persécutions. Le retour du comte de Lanoy, que ses affaires +avaient appelé en Bourgogne, était prochain et devait la trouver prête à +obéir. Madame de Solange eut recours à toute l'énergie de sa volonté +pour soumettre cette âme affaiblie. + +Hélas! la maladie et le désespoir y avaient laissé peu d'éléments de +résistance, et désormais, sans intérêt au monde, elle ressemblait à une +barque qui a perdu son point d'attache et flotte impuissante à toutes +les vagues. + +Cependant, bien qu'elle partageât l'erreur de M. Durocher, et qu'elle +crût à la mort de Jérôme, dont la disparition était l'ouvrage de sa +mère, son souvenir lui restait, et elle voulait demeurer fidèle à ce +doux fantôme. Mais la marquise savait le moyen de vaincre ses derniers +scrupules; elle avait déjà réussi à lui ôter la force en lui ôtant +l'espoir; il ne restait plus qu'à lui présenter la soumission comme un +sacrifice nécessaire. + +Depuis sa convalescence, la jeune fille avait plusieurs fois demandé à +voir son père. Cette faveur lui fut enfin accordée. + +Ce fut Baptiste qui introduisit Jeanne chez le marquis. Les volets y +étaient soigneusement fermés et une lampe de nuit y répandait seule sa +douteuse clarté. Mais lorsque les yeux de la jeune fille se furent +accoutumés à la demi-obscurité qui y régnait, elle ne put retenir un cri +de surprise à l'aspect sombre et dévasté de l'appartement. + +Les rideaux, les meubles et les tableaux avaient été enlevés. Une +tapisserie, dont les personnages livides semblaient vaciller à la vague +lueur de la lampe, garnissait seule la muraille et leur donnait un +aspect encore plus sombre. Le bruit des pas de la jeune fille, amorti +par un double tapis, n'avait point sans doute été entendu du vieillard, +car il resta immobile. Jeanne s'approcha de son lit sans rideaux et put +le contempler avec un douloureux saisissement. + +Il était étendu, la tête nue, les yeux fermés et les mains jointes; ses +cheveux sans poudre tombaient épars sur ses joues creuses, de longues +veines bleuâtres traversaient son front pâle, et ses lèvres desséchées +laissaient échapper un souffle entrecoupé. + +La jeune fille joignit les mains et se glissa à genoux près du lit. Ce +mouvement parut tirer le marquis de sa torpeur. Il rouvrit les yeux, +souleva la tête et aperçut Jeanne. + +Celle-ci saisit une de ses mains, qu'elle couvrit de pleurs et de +baisers. + +--C'est moi, mon père, dit-elle; ne me reconnaissez-vous point? + +Le vieillard la regarda fixement; puis, dégageant la main qu'elle +tenait: + +--Interdit! murmura-t-il. Plus de soleil... plus de bruit... plus +rien!... + +--Mon père! s'écria Jeanne épouvantée en se redressant. + +Il y avait dans ce cri un effroi si tendre qu'il pénétra jusqu'au coeur +du marquis. Il regarda fixement la jeune fille, et un éclair traversa +ses yeux. + +--Jeanne, dit-il en tendant les bras... + +--Oui, mon père, oui, votre Jeanne bien-aimée, reprit la jeune fille; +regardez-moi. Oh! que vous êtes pâle, mon Dieu! + +--Ils m'ont interdit, répéta le vieillard. + +--Ne le croyez pas, mon père. + +--Regarde plutôt, murmura-t-il en promenant les yeux autour de lui... +Ils m'ont tout ôté, jusqu'à la chambre où je vivais depuis dix années. + +--Cette chambre, vous y êtes! mon père. + +--J'y suis, dis-tu, folle! Où sont alors mon grand fauteuil; ma +bibliothèque, les portraits de ma famille, la pendule d'écaille[70 que +j'aimais à entendre sonner la nuit! Non! non! Ils ont mis cette grande +tapisserie pour me tromper; mais ceci est une tombe, vois-tu. Fais +attention en sortant, et tu liras mon nom au-dessus. Ils m'ont descendu +au cercueil tout vivant, Jeanne, parce que j'étais interdit. + +--Oh! mon père, mon père! revenez à vous! + +--Regarde plutôt, ajouta le marquis en montrant avec une honte presque +féminine ses cheveux défaits et son linge souillé, ils m'ont refusé +jusqu'aux soins de chaque jour; je ne suis plus pour eux qu'un cadavre. + +Et comme si une pensée d'orgueil traversait son affliction: + +--Mais il n'importe, continua-t-il d'un ton de triomphe, j'ai refusé de +signer, Jeanne. Ah! ah! ah! elle croyait me faire céder comme autrefois, +mais pour toi j'aurais résisté à Dieu. Ne crains pas, va, Jeanneton; +qu'elle vienne encore, eût-elle la mort avec elle, je répondrai comme +avant: Je refuse! je refuse! je refuse! + +--Mon père, s'écria Jeanne éperdue, oh! mon père, c'est moi qui suis +cause de tout! Si j'avais obéi, vous seriez encore libre et heureux. +Mais vous ne pouvez rester ici, mon père; il faut que vous quittiez ce +cachot; vous en avez le droit. Venez! + +-Tais-toi, dit le vieillard, dont la préoccupation n'était déjà plus la +même; tais-toi; c'est l'heure où il va paraître. + +--Qui cela mon père? + +--Plus bas! plus bas! Il y a un Dieu même pour les interdits, vois-tu. +Ils ont cru m'ôter la vue du soleil; mais il me visite malgré eux chaque +jour. + +--Que dites-vous? + +--Regarde de ce côté, sous cette croisée: un rayon s'y glissera +bientôt... Il ne brille qu'un instant, mais il revient tous les jours et +je compte les heures en l'attendant. Grâce à lui je sais qu'il y a +encore un soleil sur la terre. Mais surtout n'en dis rien à ta mère, +Jeanne, n'en parle à personne; ils m'ôteraient mon rayon. + +--O mon père! dit la jeune fille attendrie, vous souffrez donc bien de +votre captivité! + +--Si je souffre! ah! tu ne sais pas ce que c'est que cette nuit et ce +silence éternels! Il y a des instants où je doute de ma vie et où ce lit +me paraît un cercueil. Oter ses habitudes à un vieillard, vois-tu, c'est +comme si l'on voulait changer son coeur de place. Je me cherche moi-même +au milieu de cette dévastation. Ils m'ont enlevé tout ce que mon oeil +connaissait, tout ce qui me rappelait quelque chose. En vidant cette +chambre, ils ont vidé ma mémoire; je ne me souviens plus, je ne désire +plus, je cherche le monde autour de moi sans le trouver. + +--Se peut-il, ô mon Dieu! + +--Oh! si je pouvais sortir, reprit le vieillard d'un ton plaintif; une +heure... une minute!... Jeanne, ne peux-tu me délivrer sans qu'ils le +sachent? Le temps seulement de voir le ciel, d'entendre les oiseaux, de +sentir un peu d'air dans mes cheveux. Jeanne, faudra-t-il donc mourir au +fond de ce sépulcre? + +Il avait les mains jointes et sanglotait comme un enfant. La jeune fille +éperdue se jeta dans ses bras. + +--Non, mon père! s'écria-t-elle suffoquée de larmes, on vous rendra la +liberté, vous verrez le jour. + +--Quand cela? + +--Sur-le-champ, mon père! + +Elle s'était élancée vers la sonnette, dont elle tira vivement le +cordon. La porte s'ouvrit, et madame de Solange parut. + +--Que mon père soit libre, madame, s'écria la jeune fille en courant +vers elle, je consens à épouser M. de Lanoy. + + * * * * * + +Huit jours après, les cloches de Saint-Louis[71] sonnaient à pleines +volées et une longue file de carrosses assiégait la porte de l'église. +On y célébrait le mariage du comte avec mademoiselle de Solange. + +Près de l'autel se tenait le marquis, en habits de fête, regardant la +foule parée, respirant l'odeur de l'encens et écoutant le chant des +orgues d'un air ravi. + +L'union prononcée, au moment où le prêtre se retirait, Jeanne se leva +chancelante et comme égarée; mais ses yeux, en se promenant autour +d'elle, rencontrèrent le vieillard; elle s'élança vers lui par un +mouvement pour ainsi dire désespéré, et, se jetant dans ses bras: + +--Réjouissez-vous, mon père, s'écria-t-elle; désormais vous serez +heureux. + +De retour à l'hôtel, les nouveaux époux trouvèrent le notaire qui +apportait à signer des quittances et actes additionnels. A cette vue les +deux familles se séparèrent, par l'instinct de leurs intérêts opposés; +les politesses réciproques cessèrent pour faire place à une gravité +contrainte, et l'on s'assit, comme des ennemis en présence qui vont +discuter les conditions d'un traité. + +Maître Durocher commença à lire les différentes pièces de ce ton +endormeur dont sa longue expérience lui avait donné l'habitude. Il +savait que peu de patiences pouvaient tenir à la monotonie d'une +pareille lecture, et que l'ennui, en rendant les auditeurs moins +attentifs, épargnait de dangereux débats. Mais, ni la fatigante lenteur +du débit ni l'obscurité de la rédaction ne purent lasser la marquise: +elle fit éclaircir plusieurs passages et exigea le retranchement de +quelques articles dont elle parut craindre les conséquences. Le comte +consentit à tout avec cette nonchalance impertinente qui semble mépriser +les détails. Quant à Jeanne, muette, insensible et une main dans celle +de son père, elle avait écouté sans entendre et approuva sans avoir +compris. + +La lecture venait de finir, et le jeune homme dont maître Durocher +s'était fait accompagner recueillait les signatures des deux familles; +le notaire se trouva près de madame de Solange. + +--Vous avez enfin un nouveau clerc? demanda celle-ci, sans songer à ce +qu'elle disait et seulement pour échapper à l'embarras du silence. + +--Oui, madame, répondit Durocher; mais je ne désespère point de +retrouver l'ancien. + +--Comment? dit la marquise en tressaillant. + +--Le cadavre du jeune homme que les bateliers ont entendu tomber dans la +Seine a été retrouvé. + +--Eh bien? + +--Ce n'était pas celui de Jérôme. + +Jeanne, qui écoutait palpitante, se leva en poussant un cri. + +--Tout le monde a signé, maître Durocher, dit la marquise vivement. + +Et pendant que le notaire réunissait les actes elle saisit la main de +Jeanne, et, la forçant à s'asseoir: + +Remettez-vous, madame de Lanoy, dit-elle, votre mari vous regarde! + + * * * * * + +Le marquis de Solange mourut peu après, et avec lui eût disparu le +dernier intérêt que Jeanne conservait dans le monde, si elle ne fût +devenue mère. La marquise et le comte, qui poursuivaient de concert +leurs plans ambitieux troublaient rarement sa solitude; la jeune femme +chercha dans ses nouveaux devoirs et dans la piété des consolations +qu'elle eût en vain demandées ailleurs. + +Cependant les événements ne tardèrent pas à déjouer tous les projets de +madame de Solange. Il ne fut bientôt plus question pour la noblesse de +conquérir une plus haute position, mais de conserver celle qu'elle +occupait; la révolution commençait! + +Le comte, qui avait renoncé aux idées philosophiques dès qu'il avait +craint de les voir appliquer, fut un des premiers à invoquer l'appui de +l'étranger pour arrêter le mouvement. Chargé par les princes d'une +mission secrète, il partit pour l'Allemagne, laissant Jeanne avec la +marquise que les déceptions avaient enfin vaincue, et dont les facultés +affaiblies s'éteignaient chaque jour. + +La jeune femme, au contraire, ne reçut aucune atteinte de ces agitations +publiques auxquelles elle demeurait étrangère. Telle on l'avait vue +quitter l'autel, après son mariage, belle, dévouée, douloureuse, telle +on pouvait la voir encore. L'éternelle jeunesse de son âme avait passé +sur ses traits: on eût dit[72] une fleur cueillie dans sa prémière +fraîcheur et conservée, par quelque magique puissance, aussi suave et +aussi pure. + +Elle revenait un jour du quartier Saint-Marceau,[73] où l'avait appelée +une de ces bonnes oeuvres qu'elle accomplissait avec toutes les grâces du +coeur; son carrosse allait traverser la place de l'Hôtel-de-Ville,[74] +lorsqu'il fut subitement arrêté par une foule immense qui s'avançait en +poussant des cris de triomphe; madame de Lanoy se pencha vers la glace +et demanda au cocher ce qu'il y avait. + +--C'est le peuple qui vient de prendre la Bastille,[75] madame, répondit +le laquais tremblant. + +Dans ce moment une troupe d'ouvriers s'approcha du carrosse, et l'un +d'eux ouvrit brusquement la portière. A l'aspect de Jeanne si belle et +si triste, il recula involontairement et se découvrit. + +--Que voulez-vous? demanda la comtesse, d'une voix douce. + +--Pardon, madame, balbutia l'ouvrier, mais un des prisonniers que nous +avons délivrés vient de s'évanouir. + +--Qu'il vienne! s'écria vivement Jeanne; il y a place ici pour lui. + +Ceux qui portaient le mourant s'approchèrent alors et le déposèrent dans +le carrosse. + +La comtesse avait rejeté l'écharpe de soie dont elle était entourée, et +aida elle-même à le placer à ses côtés, mais, dans ce mouvement, le +tapis qui enveloppait le prisonnier s'entr'ouvrit et permit de le voir. +Jeanne ne put retenir un gémissement à l'aspect de ce visage qui n'avait +conservé rien d'humain. + +Le mourant parut l'entendre, car ses paupières se soulevèrent, ses yeux +se rouvrirent lentement et restèrent fixés sur madame de Lanoy. + +--Vous souffrez bien? demanda celle-ci d'une voix que les larmes +rendaient tremblante. + +Les traits du prisonnier s'animèrent; il agita ses lèvres, et, faisant +un effort: + +--Jeanne! murmura-t-il d'un accent confus. + +-Vous savez mon nom, dit madame de Lanoy surprise. + +--Jeanne! répéta le prisonnier en étendant les mains vers la comtesse. + +--Qui êtes-vous? s'écria celle-ci éperdue et les regards fixés sur le +prisonnier dans une angoisse de doute impossible à exprimer. + +--Jérôme! balbutia le mourant. + +Madame de Lanoy poussa un cri horrible et tomba à genoux devant le +prisonnier. Celui-ci se redressa sur son séant,[76] et, laissant aller +ses deux bras sur les épaules de la comtesse. + +--Jeanne! reprit-il, je t'ai revue! Dieu est bon! + +A ces mots il retomba en arrière. La comtesse se pencha sur lui, +éperdue; mais, épuisé par de trop longues souffrances, il n'avait pu +résister à cette dernière émotion... La joie l'avait tué. + +Ce coup inattendu abattit le courage de madame de Lanoy, et la jeta dans +une sorte de morne désespoir dont l'amour maternel lui-même ne put la +tirer. Lorsque la tourmente révolutionnaire grandit, elle refusa de +quitter Paris, où son nom devait d'autant plus sûrement la compromettre, +que l'on savait le comte en Vendée[77] et les armes à la main; aussi +fut-elle arrêtée avec la marquise, alors tombée en enfance. Traduites +toutes deux devant le tribunal révolutionnaire, elles furent condamnées +à mort et exécutées le neuf thermidor.[78] + + + + +NOTES. + + +I. + +--1. =Sac à procès=, lawyer's bag or satchel. + +--2. The =livre= was the standard of value in France until 1795, when it +was replaced by the =franc= of nearly equal value. + +--3. =The Duke of Choiseul= (1719-1785), a celebrated French statesman, +was prime minister under Louis XV. + +--4. =suite=, _perseverance_. + +--5. =la guerre d'Amérique=. The war between the English and French for +the possession of North America (1752-1760) is referred to. + +--6. =prêteur sur gages=, pawn-broker. + +--7. His thoughts and passions were mild like the light of the moon. + +--8. =Sisyphe=, _Sisyphus_, a well-known character in mythology. + +--9. =Je m'en doutais=, _I suspected it._ + +--10. Voltaire in "Discours en vers sur l'homme." + +--11. =on peut s'en trouver bien tant que=, _one may fare well enough as +long as, etc._ + +--12. =termes de basoche=, legal phraseology. _La basoche_ was, an +association of lawyers' clerks. + +--13. =Se dérangerait-il=, _Could he be behaving badly?_ + +--14. The "Trappists" were a religious order whose rules prescribed +perpetual silence except in case of necessity. + +--15 =la Visitation=, a celebrated convent in the southern part of +Paris. + + +II + +--16. =Amours=, _Cupids_. + +--17. =Sardanapalus=, king of Assyria, noted for his voluptuousness and +effeminacy. + +--18. =Madame de Pompadour=, a favorite of, Louis XV. From 1745 to her +death in 1764, her influence over the king was unbounded. + +--19. =caisses d'orangers=, boxes in which orange-trees were planted. + +--20. =crêpés=, _frizzled_. + +--21. =tirés=, _drawn up_. + +--22. =roses=, rose-diamonds. + +--23. =Watteau=, a celebrated French painter (1684-1721). + +--24. =demi-science mondaine=, _partial knowledge of the world_. + +--25. =Voltaire=, one of the most celebrated French writers (1694-1778). + +--26. =pension=, _allowance_. + +--27. =ne doit point te suffire=, can't be sufficient for you. + +--28. =ce serait= (=vous=), _could it be you (that has taken it)?_ + +--29. =blondeur=, _paleness_. + +--30. =quel qu'il soit=, _whoever he maybe_. + +--31. =en faites justice=, _condemn it_. + +--32. =il se fera == il sera fait=. + +--33. =fusse-je == si j'étais.= + +--34. =agonie == mort.= + + +III. + +--35. =en fit le tour=, _went around it_. + +--36. =Périgord=, a province in the South of France, corresponding to +the present Department of the Dordogne. + +--37. "Having as many quarters" (in the shield) is equivalent to saying +that they had as long a line of ancestors. + +--38. The Montmorencys were already celebrated in French history in the +middle of the tenth century. + +--39. =gentilshommes=, pronounced _jantizome_. + +--40. =messe du roi= was a mass in which the king took part. + +--41. =Marie Antoinette=, wife of Louis XVI., beheaded in 1793. + +--42. =office en musique=, a mass in which the _Kyrie_, the _Gloria_, +the _Credo_, the _Sanctus_ and the _Agnus Dei_ were sung wholly or in +part. + +--43. =on eût dit d'un enfant tenté == on aurait dit que c'était=, etc. + +--44. =que=, _whether_. + +--45. =le tabouret= was a stool on which duchesses were permitted to sit +in the presence of the king. + +--46. =Louis XI.=, king of France, reigned from 1461 to 1483. + +--47. =fallût-il=, _even if it were necessary_. + +--48. =présentateur=, _introducer_. + +--49. The =Princess of Lamballe= was a friend of queen Marie Antoinette. +She was killed in the massacres of September, 1792. + +--50. =brevet=, _patent of nobility_. + +--51. =débraillé=, _indifference_. + +--52. =projet d'acte=, _rough draft of the contract_. + +--53. =en=, _by her_. This pronoun usually refers to things, not to +persons. + +--54. =espagnolette=, _window-fastening_. + +--55. =Bastille=, a celebrated castle or fortress at Paris, built in the +latter part of the XIV. century; long used for the confinement of +prisoners of state; destroyed by the Revolutionists, July 14, 1789. + +--56. =Philemon and Baucis=, in Greek mythology, a husband and wife +noted for their mutual affection. + +--57. =lettres de cachet= (_sealed letters_), warrants for imprisonment +given out by kings of France before the Revolution. The favorites of the +king often obtained them signed in blank, and could then insert the name +of anyone whom they disliked or wished to put out of the way. + +--58. =ne fût-ce que=, _were it only_. + +--59. =j'en fais cas comme d'une prise de tabac=, _I don't consider them +of more consequence than a pinch of snuff_. + + +IV. + +--60. =tu ne devais pas le savoir=, _you were not to know it_. + +--61. =tu ne m'en veux pas=, _youi are not angry with me, are you?_ + +--62. =vous n'avez pas conscience=, you are not conscious. + +--63. veuillez, _please_. + +--64. =appelez=, _are calling up_. + +--65. =un contrat se passe de la singature d'un interdit=, _a contract +is valid without the signature of an idiot_. An "_interdit_" is one who +is prohibited by law from having charge of his own property. + + +V. + +--66. =le reconduisait=, _was seeing him out_. + +--67. =Plût à Dieu=, _would God_. + +--68. =Le pont de la Tournelle= connects the isle of St. Louis with the +mainland on the south. + +--69. =se peut-il=, _can it be_? + +--70. =pendule d'écaillé=, _tortoise-shell clock_. + +--71. =Saint Louis=, the church of St. L. is on the island of the same +name in the river Seine. + +--72. =on eût dit=, see note 43. + +--73. The =Quartier Marceau= (or Marcel) is south of the Seine, near the +"Jardin des Plantes." + +--74. =Hôtel de Ville=, _City Hall_. This magnificent structure, begun +in 1533, was blown up and burned by the Communists, May 24, 1871. Many +valuable works of art were thereby destroyed, as well as the library +containing almost 100,000 volumes and many precious public documents, +thus causing an irreparable loss. + +--75. =Bastille=; see note 55. + +--76. =se redressa sur son séant=, _sat upright_. + +--77. =La Vendée= is a Department of France, south of the mouth of the +Loire. The war of the Vendée, here referred to, was an insurrection of +the Royalists of the West of France against the Republic. It was put +down by General Hoche in 1796 after a bloody struggle of three years. + +--78. The =ninth Thermidor= (July 27, 1794) was the day of Robespierre's +fall, thus ending the " Reign of Terror." + + +=GERMAN TEXTS.= + +_Joynes-Meissner Grammar._ + +_Joynes' Shorter Grammar. (Part I. of the above.)_ + +_Harris's German Lessons._ + +_Harris's German Composition._ + +_Sheldon's Short Grammar._ + +_Babbitt's German at Sight._ + +_Faulhaber's One Year Course._ + +_Meissner's German Conversation._ + +_Heath's German Dictionary._ + +_Heath's Ger.--Eng. Dictionary. (Part I. of the above.)_ + +_Joynes' German Reader._ + +_Deutsch's Colloquial Reader._ + +_Boiscn's Prose Reader._ + +_Grimm's Märchen and Schiller's Der Taucher._ + +_Leander's Trâumereien._ + +_Storm's Immensee._ + +_Andersen's Bilderbuch ohne Bilder._ + +_Andersen's Märchen._ + +_Heyse's L'Arrabbiata._ + +_Von Hillern's Hoher als die Kirche._ + +_Hauff's Der Zwerg Nase._ + +_Ali Baba._ + +_Onkel und Nichte._ + +_Hauff's Das kalte Herz._ + +_Novelletten-Bibliothek. Vol. I. and Vol. II._ + +_Hoffmann's Historische Erzahlungen._ + +_Stifter's Das Haidedorf._ + +_Meyer's Guslav Adolph's Page._ + +_Chamisso's Peter Schemihl._ + +_Jensen's Die braune Erica._ + +_Riehl's Der Flucli der Schonheit._ + +_François' Phosphorus Hollander._ + +_Freytag's Die Journalisten._ + +_Freytag's Aus dem Staat Friedrichs des Grossen._ + +_Holberg's Niels Klinim._ + +_Eichendorff's Taugenichts._ + +_Lessing's Minna von Barnhelm._ + +_Schiller's Der Taucher._ + +_Schiller's Neffe als Onkel._ + +_Schiller's Jungfrau von Orleans._ + +_Schiller's Der Geisterseher, Part I._ + +_Schiller's Ballads._ + +_Goethe's Dichtung und Wahrheit. Books I.-IV._ + +_Goethe's Sesenheim._ + +_Goethe's Meisterwerke._ + +_Goethe's Hermann und Dorothea._ + +_Goethe's Torquato Tasso._ + +_Goethe's Faust, Part I._ + +_Heine's Die Harzreise._ + +_Heine's Poems._ + +_Gore's German Science Reader._ + +_Hodges' Scientific German._ + +_Wenckebach's Deutsche Literaturgeschichte. Vol. I., with Musterstucke._ + +_Wenckebach's Deutsche Literatur eschichte. Vol. II._ + +_Wenckebach's Meisterwerke des Mittelalters._ + +_Many other texts in preparation._ + +=D. C. HEATH & CO., Publishers=, + +BOSTON, NEW YORK, AND CHICAGO. + + +=FRENCH TEXTS.= + +_Edgren's French Grammar._ + +_Edgren's Grammar, Part I._ + +_Grandgent's Materials for French Composition. Five graded pamphlets._ + +_Kimball's Materials for French Composition._ + +_Storr's Hints on French Syntax, with exercises._ + +_Houghton's French by Reading._ + +_Heath's French Dictionary._ + +_Heath's Fr.-Eng. Dictionary. (Part I. of the above.)_ + +_Super's French Reader._ + +_French Fairy Tales._ + +_France's Abeille._ + +_De Mussefs Pierre et Camille._ + +_Lamartine's Jeanne d'Arc._ + +_Souvestre's Le Mari de Mme. de Solange._ + +_Souvestre's Un Philosophe sous les Toits._ + +_Souvestre's Les Confessions d'un Ouvrier._ + +_Historiettes Modernes. Vol. I. and Vol. II._ + +_Sandeau's Mlle. de la Seiglièr._ + +_Mérimée's Colomba._ + +_De Vigny's Le Cachet Rouge._ + +_De Vigny's La Canne de Jonc._ + +_De Vigny's Cinq Mars._ + +_Victor Hugo's La Chute._ + +_Victor Hugo's Bug Jargal._ + +_Victor Hugo's Hernani._ + +_Trois Contes Choisis par Daudet._ + +_Daudet's La Belle-Nivernaise._ + +_Choix d'Extraits de Daudet._ + +_Sept Grands Auteurs de XIXe Siècle._ + +_Racine's Esther._ + +_French Lyrics._ + +_Corneille's Polyeucte._ + +_Molière's Le Tartuffe._ + +_Molière's Le Médecin Malgré Lui._ + +_Molière's Le Bourgeois Gentilhomme._ + +_Lamartine's Méditations._ + +_Piron's La Métromanie._ + +_Warren's Pri mer of French Literature._ + +_Histoire de la Littérature Française._ + +_Erckmann-Chatrian's Waterloo._ + +_Sand's La Mare au Diable._ + +_Beaumarchais's Barbier de Seville._ + +_Histoire de la Littérature Française._ + + +=SPANISH.= + +_Edgren's Spanish Grammar._ + +_Ybarra's Practical Method._ + +_Cervantes' Don Quixote._ + + +=ITALIAN.= + +_Grandgent's Italian Grammar._ + +_Grandgent's Italian Composition._ + +_Testa's L'Oro e l'Orpello._ + +Very many other texts are in preparation. + +=D. C. HEATH & CO., Publishers=, + +BOSTON, NEW YORK AND CHICAGO. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le mari de madame de Solange, by Émile Souvestre + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARI DE MADAME DE SOLANGE *** + +***** This file should be named 36437-8.txt or 36437-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/4/3/36437/ + +Produced by Chuck Greif. From scans provided by Al Haines. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/36437-8.zip b/36437-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4188f86 --- /dev/null +++ b/36437-8.zip diff --git a/36437-h.zip b/36437-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..85d7c9d --- /dev/null +++ b/36437-h.zip diff --git a/36437-h/36437-h.htm b/36437-h/36437-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d42c3c6 --- /dev/null +++ b/36437-h/36437-h.htm @@ -0,0 +1,3111 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Heath's Modern Language Series; +Le mari de madame de Solange, edited by O. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le mari de madame de Solange + +Author: Émile Souvestre + +Editor: O.B. Super + +Release Date: June 15, 2011 [EBook #36437] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARI DE MADAME DE SOLANGE *** + + + + +Produced by Chuck Greif. From scans provided by Al Haines. + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<p class="cbu"> Heath's Modern Language Series. </p> + +<h1><small><small>LE MARI DE</small></small><br /> +M <small>A D A M E D E</small> S <small>O L A N G E</small></h1> + +<p class="cb">Par ÉMILE SOUVESTRE.</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb"><i>EDITED, WITH ENGLISH NOTES</i></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="cb">BY<br /><br /> +O. B. SUPER, PH.D.<br /><br /> +<i>Professor of Modern Languages in Dickinson College</i></p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="c">BOSTON, U. S. A.<br /> +D. C. HEATH & CO., PUBLISHERS<br /> +1892</p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="c"><small><i>Copyright, 1889</i>,<br /> +BY O. B. S<small>UPER.</small></small></p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="c"><small>PR<span style="text-decoration:overline;">INTED MY C. H. HEINTZEMANN, BOSTON, MASS., U. S</span>. A.</small></p> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="" +style="border:3px double gray;margin:8% auto auto auto;"> +<tr><td> +<a href="#BIOGRAPHICAL_SKETCH"><b>Biographical Sketch.</b></a><br /> +<a href="#LE_MARI_DE_MADAME_DE_SOLANGE"><b>Le mari de madame de Solange:</b></a> +<a href="#I"><b>I.</b></a> +<a href="#II"><b>II.</b></a> +<a href="#III"><b>III.</b></a> +<a href="#IV"><b>IV.</b></a> +<a href="#V"><b>V.</b></a><br /> +<a href="#NOTES"><b>Notes.</b></a> +</td></tr> +</table> + +<h3><a name="BIOGRAPHICAL_SKETCH" id="BIOGRAPHICAL_SKETCH"></a>BIOGRAPHICAL SKETCH.</h3> + +<p class="cb">———</p> + +<p>E<small>MILE</small> S<small>OUVESTRE</small> was born at Morlaix in Brittany, +April 15, 1806. His father was a civil engineer, and he intended +following the same profession. After his father's +death he changed his mind and began to study law, but +being ambitious to shine as a writer he soon abandoned +the law also.</p> + +<p>His first literary work was a drama entitled "The Siege +of Missolonghi," but this, like many other works of its +class, was never produced on the stage. The misfortunes +of his family soon compelled him to devote himself to +making money, and in 1828 he became a book-keeper in +Nantes. He did not, however, entirely renounce literature, +but published numerous articles in various periodicals, the +most noted of which was a series entitled "Les Derniers +Bretons," which appeared in "La Revue des Deux Mondes." +These established his reputation as a writer of taste, and +during the next twenty years he wrote a large number of +stories and tales, most of which were originally published +in newspapers and reviews. His constant aim was not +only to please the reading public, but also to inculcate the +principles of sound morality.</p> + +<p>His next venture was the co-principalship of a private +school at Nantes, but he soon resigned his position and +became the editor of a paper at Brest. This he was soon +compelled to give up for political reasons, and he then +accepted a professorship of rhetoric in the same place, and +afterwards in Mühlhausen.</p> + +<p>The professor's chair, however, does not seem to have +been congenial to his tastes, for in 1836 he removed to +Paris, determined to devote himself exclusively to literature. +He took up his abode in the fourth story of a house in a +retired part of the city, and of his life there he gives us +charming glimpses in his "Philosophe sous les Toits." +His thoroughly human and sympathetic nature made him +a favorite with all who knew him, especially with the laboring +classes, with whom he loved to associate. It is to this +circumstance that we owe "Les Confessions d'un Ouvrier."</p> + +<p>The State in 1848 founded an "École d'Administration," +in order to train young men for the civil service, and +he was made one of the professors. Here he delivered +four lectures to workingmen, which were very popular; but +when Louis Napoleon overthrew the republic he regarded +Souvestre's lectures as dangerous to his pretensions, and +they were suppressed.</p> + +<p>In 1851 the French Academy awarded him a prize for +his work "Un Philosophe sous les Toits." In 1853 he +was invited by Vinet to visit Switzerland in order to deliver +a series of popular lectures on literature, which were +received with great favor. Soon after his return to Paris +he died, July 5, 1854.</p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p><a name="page_1" id="page_1"></a></p> + +<h1><a name="LE_MARI_DE_MADAME_DE_SOLANGE" id="LE_MARI_DE_MADAME_DE_SOLANGE"></a>LE MARI DE MADAME DE SOLANGE.</h1> + +<p class="cb">———</p> + +<h3><a name="I" id="I"></a>I.</h3> + +<p>O<small>N</small> se trouvait aux derniers mois de l'année 1775. Deux +hommes étaient assis l'un vis-à-vis de l'autre auprès d'un +bureau chargé d'<i>in-folios</i> ouverts, de parchemins timbrés +et de sacs à procès.<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p>Le costume du premier annonçait l'un des plus brillants +gentilhommes de la cour de Louis XVI, tandis que le +second portait l'habit de drap noir et le jabot en organdi, +qui désignait alors l'homme de loi d'une manière presque +certaine.</p> + +<p>—Ainsi, maître Durocher, reprit le jeune seigneur +comme s'il eût voulu résumer les renseignements que le +notaire venait de lui fournir, vous m'assurez que la fortune +de madame de Solange ne monte pas à moins de cent mille +livres<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> de revenu; qu'elle est liquide de toute dette et +susceptible +d'augmentations.</p> + +<p>—Je puis vous l'affirmer, répondit le notaire.</p> + +<p>—Fort bien; mais vous n'êtes point seulement un habile +praticien, maître; tout ce que vous m'avez appris jusqu'à +ce jour des personnes que je voulais connaître, l'expérience +l'a justifié; voulez-vous me donner une nouvelle +preuve de vos lumières?</p> + +<p>—Monsieur de Lanoy peut compter en toute occasion +sur mon dévouement, répondit le notaire sérieusement.<a name="page_2" id="page_2"></a></p> + +<p>—Eh bien! dites-moi ce que vous savez de madame de +Solange et ce que vous en pensez.</p> + +<p>Durocher sourit.</p> + +<p>—Je pense, monsieur le comte, dit-il, que c'est le plus +grand homme d'État de l'époque et que tous les autres ne +sont auprès d'elle, que des femmes de ménage.</p> + +<p>Le comte regarda Durocher avec étonnement.</p> + +<p>—Mon Dieu! qu'a-t-elle donc fait de si miraculeux? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Elle donne des bals où vous dansez, et elle est reçue +chez M. de Choiseul!<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> répondit le notaire; cela peut vous +paraître peu de chose, M. le comte; mais, pour arriver là, +il lui a fallu plus de volonté et de suite<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> qu'à nos ministres +pour faire la guerre d'Amérique.<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></p> + +<p>—Ah! je comprends; on m'a dit, en effet, que son père +n'était point noble.</p> + +<p>—Son père était porte-balle, M. le comte, puis prêteur +sur gages.<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> Il mourut en laissant deux millions. Une +bourgeoise ordinaire se fût contentée d'en jouir; mais +madame de Solange voulait être de la cour. Concevez +vous? être de la cour quand votre père a vendu des chaussettes +de laine! Il fallait d'abord un mariage qui fît oublier +son origine. Elle eût pu trouver un duc ou un marquis +ruiné par le jeu; il y en a toujours quelques-uns dont la +noblesse est en vente pour les filles d'enrichis; mais, en +épousant, il eût fallu payer des dettes, subir des insolences, +et la fille du porte-balle voulait avant tout un mari docile.</p> + +<p>—Et elle le trouva?</p> + +<p>—Elle découvrit un pauvre gentilhomme qui consentit +à lui donner son nom sans stipuler aucun avantage au contrat: +c'était M. le marquis de Solange. Le malheureux +l'épousa seulement pour avoir un habit de noces. Elle<a name="page_3" id="page_3"></a> +avait eu raison de penser qu'un tel mari la laisserait maîtresse +de tout; mais elle s'était trompée en espérant l'utiliser. +M. de Solange avait pris une femme comme la +plupart des gentilshommes prennent un emploi: pour ne +rien faire. Nature timide, il n'avait jamais recùlé son horizon +au-delà d'un bonheur vulgaire; c'était un de ces +hommes qui vivent pour ainsi dire au clair de lune de toutes +les pensées et de toutes les passions.<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> Aussi, une fois +assuré de ses quatre repas, se croisa-t-il philosophiquement +les bras. Madame de Solange tenta en vain d'exciter son +ambition, de le pousser, de le produire; elle avait beau +souffler son âme dans ce corps endormi, y faire entrer sa +volonté, penser, parler, marcher pour lui, rien ne pouvait +réveiller sa paresseuse nature. Pendant dix ans, elle a +continué cette rude tâche; elle a porté M. de Solange dans +ses bras, comme un enfant, sur toutes les routes du crédit, +elle l'a conduit à toutes les portes du pouvoir, et toujours +le corps sans âme est retombé de son haut: c'était la roche +de Sisyphe.<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a></p> + +<p>—Elle a enfin renoncé pourtant?...</p> + +<p>—Oui, mais alors elle s'est vue forcée de défaire tout ce +qu'elle avait fait. Pour pousser le marquis, elle lui avait +créé une importance artificielle; elle s'était étudiée à lui +donner l'air du chef de la famille et n'avait agi, pour ainsi +dire, que sous son enveloppe. Une fois son impuissance +reconnue, il fallait lui retirer, une à une, toutes les forces +qu'elle lui avait prêtées; il s'agissait enfin, après avoir passé +dix ans à faire prendre un fantôme pour un homme, de rejeter +ce fantôme dans le néant et de se mettre à sa place +sans avoir l'air de rien déranger.</p> + +<p>—Et madame de Solange a réussi?</p> + +<p>—Elle a réussi. Son mari est rentré insensiblement<a name="page_4" id="page_4"></a> +dans l'ombre. Les habitudes indépendantes qu'elle lui +avait données pour le faire valoir, elle les lui a reprises jour +par jour. On a vu cette individualité s'éteindre comme on +l'avait vue se former. Elle a réaccoutumé le monde à ne +voir qu'elle, à ne connaître qu'elle. Elle seule est riche, +elle seule est influente, elle seule existe. Le nom de son +mari même lui appartient; c'est elle qui le porte; lui, on +l'appelle <i>le mari de madame de Solange</i>.</p> + +<p>—Et il a consenti à cette annulation?</p> + +<p>—Non pas sans lutte. Comme on touchait à ses habitudes, +il a d'abord résisté; mais que pouvait une aussi frêle +intelligence contre la terrible volonté de cette femme? +Aujourd'hui le mari de madame de Solange est un vieillard +presque en enfance, que l'on soigne à part dans un appartement +retiré et que la voix de sa femme fait trembler. Nul +ne lui obéit, et les étrangers mêmes n'y prennent point +garde. Il est chez la marquise comme un portrait de famille +accroché au mur. Il ne parle à personne et personne +ne lui parle. Sa fille seule, sortie du couvent depuis quelques +mois, lui témoigne une affection dont il semble +heureux; mais cette consolation lui sera bientôt enlevée, car +madame de Solange n'a point renoncé à ses projets ambitieux +et sait par expérience que les efforts d'une femme +seule ne peuvent conduire bien loin. Aussi ne tardera-t-elle +pas à marier demoiselle Jeanne, et ce qu'elle n'a pu +faire par son mari, elle l'essayera par son gendre.</p> + +<p>—Et j'espère qu'elle y réussira, maître Durocher, dit le +gentilhomme, car ce gendre est trouvé.</p> + +<p>—Je m'en doutais,<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> dit tranquillement le notaire.</p> + +<p>—Et vous le connaissez?</p> + +<p>Durocher leva la tête avec une sorte d'étonnement.</p> + +<p>—Monseiur le comte a bien mauvaise opinion de mon +intelligence aujourd'hui, dit-il en souriant.<a name="page_5" id="page_5"></a></p> + +<p>De Lanoy lui frappa sur l'épaule.</p> + +<p>—Eh bien! oui, Durocher, dit-il, on m'avait proposé ce +mariage, et tout ce que je viens d'apprendre me décide. +Vous savez dans quel état le désordre et les procès de ma +mère m'ont laissé; il faut qu'une riche alliance rétablisse +ma fortune et me permette de prendre une maison digne +de mon rang. Quant à la naissance de madame de Solange, +ce sont de ces choses au-dessus desquelles doit se mettre +un esprit éclairé. Que la noblesse ait ses privilèges, c'est +de droit, et personne, je pense, n'y peut trouver à redire; +mais je partage, du reste, l'avis de notre grand poète:<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a></p> + +<p class="c">"Les mortels sont égaux," etc.</p> + +<p>Dans notre siècle, il faut de la philosophie, mon cher +Durocher. La dot de la petite me servira d'ailleurs à +acheter une charge importante; avec mon nom je puis +arriver à tout.</p> + +<p>—Ainsi, monsieur le comte ne s'effraie point de l'ambition +de madame de Solange?</p> + +<p>—Loin de là, mon cher, je m'en réjouis! Ne pouvant +arriver que par moi, elle n'épargnera rien pour me pousser +en avant. Sa fortune, ses relations, son adresse, tout sera +employé à mon profit. En galanterie comme en politique, +nul ne peut remplacer une vieille femme. Elle hasarde +mille démarches que l'on ne pourrait faire soi-même, rend +mille services qu'une plus jeune refuserait par inexpérience +ou par scrupule. N'appartenant plus à aucun sexe, elle +peut être la confidente de tous deux. Elle remarque ce +qui vous échappe, intrigue, rampe et ment pour vous!</p> + +<p>—Monsieur le comte peut avoir raison, dit le notaire; +avoir une vieille dans ses intérêts, c'est prendre le diable à +son service; on peut s'en trouver bien tant<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> qu'on ne lui +vend point son âme.<a name="page_6" id="page_6"></a></p> + +<p>—C'est à quoi je prendrai garde, Durocher, dit le comte; +je veux bien que madame de Solange me mène, mais +comme la poudre mène le boulet, c'est-à-dire, à condition +que je serai en avant; c'est, du reste, chose facile et que +je crois entendre.</p> + +<p>—En effet, dit l'homme de loi avec un sourire où perçait +l'ironie, j'ai toujours vu monsieur le comte habile à se +faire des serviteurs, sans s'astreindre à leur payer de gages; +aussi lui seul me semble-t-il capable de lutter contre +madame de Solange; peut-être même n'aura-t-il point à +s'en plaindre; quand les forces sont égales, on est juste +par nécessité.</p> + +<p>—Je l'entends ainsi, dit le gentilhomme en se levant; +préparez, mon cher Durocher, un projet de contrat qui +puisse être avantageux aux deux parties. J'apporte, de mon +côté un nom, une position à la cour; j'ai droit à des compensations; +vous y songerez. Cette note que je vous +laisse vous fera connaître, à peu près, ce que je désire. +Arrangez cela en termes de basoche<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12"></a><a href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> et de manière à ne +point effaroucher madame de Solange. Votre projet de +contrat rédigé, le duc de Lussac, qui s'est entremis dans +cette affaire, le lui portera, et si les clauses lui conviennent, +je me ferai présenter à la petite, que l'on dit fort passable.</p> + +<p>—Vous ne l'avez point encore vue?</p> + +<p>—Non, je veux savoir avant tout si nous pouvons nous +entendre; un mariage est chose grave, et l'on ne doit point +s'engager à la légère. Tout votre avenir peut dépendre +d'un bon ou d'un mauvais contrat; quant à la femme, on +a toujours le temps de la connaître. Voyez donc, Durocher, +à prendre mes intérêts et à les bien assurer.</p> + +<p>—J'y mettrai mes soins.</p> + +<p>—Tâchez que tout soit prêt pour demain.<a name="page_7" id="page_7"></a></p> + +<p>—Je doute que je le puisse, monsieur le comte: il y +aura des recherches à faire, des titres à consulter...</p> + +<p>—N'avez-vous point l'aide de Jérôme Bouvart, votre +clerc, que vous dites aussi habile que vous?</p> + +<p>—C'était la vérité, monsieur le comte, mais depuis +quelques mois Jérôme n'est plus le même.</p> + +<p>—Comment! Se dérangerait-t-il?<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a></p> + +<p>—Je ne sais; il est devenu pâle et muet comme un +trappiste,<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> et son esprit semble toujours en voyage.</p> + +<p>—Le drôle est amoureux, dit M. de Lanoy en essuyant +sa poudre devant un petit miroir accroché au mur.</p> + +<p>—Je l'ai pensé tant que j'ai vu ses fréquentes visites à +sa cousine chez les dames de la Visitation;<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> mais depuis +deux mois il y retourne à peine.</p> + +<p>—N'importe, Durocher, reprit le comte; il faut que +vous fassiez diligence; je veux finir cette affaire, maître; +je n'ai pas besoin de vous recommander la discrétion.</p> + +<p>—Monsieur le comte ne soupçonne point mon intelligence +et il connaît mon zèle.</p> + +<p>—Fort bien. Vous serez content de moi.</p> + +<p>A ces mots, M. de Lanoy salua de la main avec cette +familiarité impertinente qui constituait, à cette époque, les +bonnes manières, s'avança vers la porte, que le notaire lui +ouvrit respectueusement, et disparut, en fredonnant, dans +l'escalier tortueux.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<h3><a name="II" id="II"></a>II.</h3> + +<p>Le siècle de Louis XIV apparaît seul, au premier abord, +dans Versailles: palais, jardins, places, rues, boulevards, +tout semble marqué du même cachet de despotique splendeur. +Partout éclate cette volonté inflexible du grand<a name="page_8" id="page_8"></a> +roi ramenant toute chose à la ligne droite et soumettant +la création à la même étiquette que sa cour. Pour trouver +la France des siècles suivants, il faut chercher dans les +lieux écartes où se cachent les hôtels à frontons sculptés +en guirlande; les petites maisons à portes dérobées, au-dessus +desquelles s'entrelacent des amours;<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16"></a><a href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> les jardins à +longues tonnelles et à charmilles obscures que garde une +statue de femme. C'est là que la société de Louis XV, +fatiguée de l'éclat symétrique du règne précédent, vint +cacher ses vices entre cour et jardin, non par pudeur, mais +par sensualité, car le <small>xviii</small><sup>e</sup> siècle fut, avant tout, une +époque de jouissance, n'appuyant sur rien, se jouant de +tout et préparant sa propre ruine avec la voluptueuse frivolité +de Sardanapale<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17"></a><a href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> arrangeant son bûcher.</p> + +<p>Or, c'est dans un de ces hôtels de l'<i>ère Pompadour</i><a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18"></a><a href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> que +je dois maintenant vous transporter. Bâtie quelque soixante +ans auparavant au fond de la ruelle Montbauron, le +pavillon de madame de Solange avait toute la richesse +mesquine et toute les grâces affectées de l'époque. On y +arrivait par une cour étroite suc laquelle s'ouvrait une porte +latérale servant d'entrée. La façade, que l'on ne pouvait +apercevoir du dehors, donnait sur une terrasse bordée de +caisses d'orangers,<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19"></a><a href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> et sur un parterre presque uniquement +garni de tulipes et d'hyacithes. Le reste du jardin était +divisé en étroites plates bandes, encadrées de sauge, de +lavande ou de romarin. Au milieu s'élevait un cadran +solaire de marbre blanc, et, çà et là, quelques statues montraient +leurs têtes par-dessus les buissons taillés en gobelets. +Deux allées de tilleuls, placées aux deux pignons, +conduisaient à un vaste berceau de vigne et de chèvrefeuille +sous lequel, en été, madame de Solange recevait +quelquefois ses visites.<a name="page_9" id="page_9"></a></p> + +<p>Au moment oh commence notre histoire, un vieillard et +une jeune fille s'y trouvaient seuls assis. Le vieillard portait +un costume de ville d'une élégance presque coquette. +Ses cheveux, soigneusement crêpés,<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20"></a><a href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> étaient recouverts d'un +léger nuage de poudre; une tabatière d'émail sortait à +demi d'une des poches de sa veste brodée; ses bas de soie +bien tirés<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21"></a><a href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> étaient retenus par une boucle d'or ciselé, et +deux roses<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22"></a><a href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> d'un grand prix étincelaient à chacune de ses +mains.</p> + +<p>Mais ce luxe ne servait qu'à rendre sa décrépitude plus +visible. Son visage avait, non point cette teinte chaude et +tannée, dernière fraîcheur du vieillard, mais une pâleur +blafarde qui ôtait à ses rides leurs ombres et leur donnait +un aspect maladif; ses lèvres, toujours entr'ouvertes, +étaient agitées d'un tremblement nerveux, et ses yeux, +d'un bleu tendre, avaient quelque chose de timide et de +vague.</p> + +<p>Quant à la jeune fille, elle semblait dans toute la splendeur +d'une première jeunesse. L'air modeste et provoquant +à la fois, elle eût pu servir de modèle à une vierge +peinte par Watteau.<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23"></a><a href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> Son costume participait de cette +double expression; on y sentait un reste d'habitudes du +couvent déjà mêlé d'une demi-science mondaine.<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24"></a><a href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a></p> + +<p>Elle tenait à la main une tragédie de Voltaire,<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25"></a><a href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> et la lisait +à haute voix. Tout à coup elle s'interrompit, le vieillard +venait de s'assoupir. La jeune fille posa le livre sur sa +chaise et s'approcha doucement; mais ce mouvement lui +fit rouvrir les yeux.</p> + +<p>—Ah! je vous ai réveillé, mon père! s'écria-t-elle avec +regret.</p> + +<p>—Reste, dit-il d'une voix frêle; assieds-toi là Jeanne... +plus près, plus près encore.<a name="page_10" id="page_10"></a></p> + +<p>Elle s'accroupit aux pieds du vieillard dans l'attitude +gracieuse d'une enfant qui demande des caresses.</p> + +<p>Il posa une main sur son épaule, releva de l'autre son +front et la regarda longtemps avec une sorte d'enchantement +naïf.</p> + +<p>La jeune fille sourit d'abord sous ce regard; mais je ne +sais quel souvenir traversa subitement sa pensée, ses +yeux se mouillèrent et elle baissa la tête.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il, Jeanne? demanda le vieillard, à qui ce +mouvement n'avait point échappé.</p> + +<p>—Rien, rien, mon père, répondit-elle rapidement.</p> + +<p>—Tu me trompes. Hier encore j'ai vu que tu avais +pleuré; je voulais t'en demander la cause, et ce matin j'ai +oublié... Oh! ma tête! ma tête!...</p> + +<p>—Il porta ses deux mains à son front avec l'expression +plaintive d'un enfant. Jeanne voulut l'entourer de ses +bras; mais il se dégagea doucement, jeta autour de lui un +regard précautionneux, et baissant la voix:</p> + +<p>—Madame de Solange te rend malheureuse, peut-être? +dit-il avec une sorte d'effroi.</p> + +<p>—Qui vous fait penser cela? interrompit la jeune fille. +Il lui imposa silence de la main.</p> + +<p>—Bien, bien, je sais que tu ne me l'avoueras point. A +quoi bon! je ne pourrais te protéger, moi; mais prends +garde, Jeanne; ne résiste pas à ta mère. Tout ce qui résiste, +vois-tu, elle le brise!</p> + +<p>—Je le sais, murmura Jeanne, dont les yeux se détournèrent +vers son père.</p> + +<p>Celui-ci l'attira plus près de lui.</p> + +<p>—T'a-t-elle refusé quelque plaisir? demanda-t-il.</p> + +<p>—Nullement, mon père.</p> + +<p>—Tu désires peut-être quelque parure?<a name="page_11" id="page_11"></a></p> + +<p>—Aucune.</p> + +<p>—Pourquoi le cacher? on pourrait te l'acheter. Ta pension<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26"></a><a href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> +est faible et ne doit point te suffire.<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27"></a><a href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a></p> + +<p>—Je ne la voudrais plus forte que lorsque je vois de +pauvres familles.</p> + +<p>—Et tu en connais maintenant que tu aimerais à secourir?</p> + +<p>—Hélas! mon père, ceux qui souffrent ne manquent +jamais.</p> + +<p>M. de Solange regarda autour de lui, et, tirant de la poche +de sa veste une petite bourse de cuir de daim:</p> + +<p>—Tiens, dit-il.</p> + +<p>—De l'or! s'écria Jeanne étonnée.</p> + +<p>—Oui, mais cache-le de peur que ta mère ne le voie!</p> + +<p>—Pourquoi cela? Ne le tenez-vous point d'elle?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—De qui donc, alors?</p> + +<p>—Tout est pour toi, dit le vieillard en rougissant.</p> + +<p>—Mais vous ne me répondez point, mon père, reprit +Jeanne vivement. Cette bourse...</p> + +<p>Et comme si un souvenir l'illuminait subitement:</p> + +<p>—Cette bourse a été dérobée à ma mère il y a quelques +jours! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Tais-toi, dit le vieillard épouvanté.</p> + +<p>—Quoi! ce serait...<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28"></a><a href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a></p> + +<p>—Tais-toi!</p> + +<p>Elle regarda son père stupéfaite. Celui-ci jeta un coup +d'œil autour de lui pour s'assurer qu'ils étaient seuls.</p> + +<p>—Tout lui appartient, reprit-il à voix basse; je suis +chez elle comme à l'hospice; je n'ai rien à moi.... +Quand j'ai vu cet or, j'ai pensé qu'il pourrait te rendre +heureuse.<a name="page_12" id="page_12"></a></p> + +<p>—Oh! mon père, mon père! s'écria Jeanne émue à la +fois de honte, de pitié' et d'attendrissement.</p> + +<p>—Dis que tu es heureuse, Jeanne! reprit celui-ci en +l'attirant à lui. Pauvre fille! J'aurais voulu pouvoir dérober +pour toi le trésor du roi de France! Si j'avais le paradis, +vois-tu, Jeanne, je le donnerais tout entier sans y garder +même une place... Mais embrasse donc ton père! remercie-le +donc! C'est la première fois que je puis te faire un +présent.</p> + +<p>Il y avait dans les paroles du vieillard une tendresse à +demi égarée qui émut Jeanne jusqu'au fond du cœur. +Dépouillée de sa volonté par une longue oppression, cette +pauvre âme en était revenue à tous les instincts de l'enfance.</p> + +<p>Jeanne jeta ses bras autour du cou de son père et baisa +ses cheveux blancs.</p> + +<p>—Cache, cache la bourse, reprit le vieillard joyeusement. +Ah! ils me croient la tête faible!... Mais je vois tout, je +comprends tout. Aussi, sois tranquille, ma Jeanneton, je +sais comment faire, maintenant. Oh ne te défie point de +moi; tes pauvres ne manqueront plus de rien. Mais cache +la bourse, surtout, cache-la bien.</p> + +<p>—Elle ne nous appartient pas, fit observer la jeune fille +doucement, et il faudra la rendre.</p> + +<p>—La rendre! à qui?</p> + +<p>—A ma mère.</p> + +<p>—Que dis-tu? s'écria le marquis épouvanté; tu lui diras +donc que je l'ai prise?</p> + +<p>—Non, mon père.</p> + +<p>—Elle le devinera, on te forcera à l'avouer; tu me dénonceras, +malheureuse!</p> + +<p>—Mon père!<a name="page_13" id="page_13"></a></p> + +<p>—Oh! ne fais pas cela, Jeanne, je t'en conjure; ta mère +se vengerait sur moi. Tu ne voudrais point me rendre +malheureux. Tu es la seule qui m'aime ici. Oh! ne rends +pas la bourse; je l'ai prise pour toi, Jeanne. Par miséricorde, +ne dis rien à ta mère.</p> + +<p>Il avait les mains jointes et pleurait. La jeune fille +éperdue se jeta dans ses bras en s'efforçant de le rassurer +par ses promesses et ses baisers, mais il semblait toujours +inquiet.</p> + +<p>—Tu ne sauras point cacher cet or, reprit-il, et tout se +découvrira. Rends-le-moi, c'est le plus sûr; rends-le moi; +je le garderai.</p> + +<p>Jeanne lui remit la bourse, qu'il ramassa vivement.</p> + +<p>—Surtout, pas un mot à ta mère, reprit-il, en posant un +doigt sur ses lèvres. Si elle t'interroge, aime-moi assez pour +mentir; ton confesseur te le pardonnera, et, s'il le faut, je +prendrai sur moi le péché.</p> + +<p>Dans ce moment un domestique en livrée parut au bout +de l'allée. Il venait annoncer à M. de Solange que le +souper était servi.</p> + +<p>Celui-ci se leva, fit un signe à Jeanne pour lui recommander +la discrétion, et, s'appuyant sur le bras du valet, il +regagna d'un pas chancelant l'appartement qu'il occupait +dans l'hôtel.</p> + +<p>La jeune fille le suivit des yeux avec une expression de +pitié caressante, jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les +tilleuls. Alors ses idées parurent prendre un autre cours, +et elle tomba dans une profonde rêverie.</p> + +<p>Le jour, qui commençait à baisser, ne jetait sur la tonnelle +que des lueurs incertaines; la cloche du souper avait +sonné, et, suivant l'usage établi dans la plupart des maisons +nobles, Jeanne n'y devait point paraître. Certaine ainsi<a name="page_14" id="page_14"></a> +que son absence ne pouvait être remarquée par sa mère, ni +par les gens de service occupés ailleurs, la jeune fille chercha +le coin le plus reculé de la tonnelle, s'y assit et tira de +son sein une lettre qu'elle y tenait cachée.</p> + +<p>Là seule vue de ce papier sembla réveiller en elle une +subite émotion, car la rougeur couvrit ses joues, et elle +promena autour d'elle un regard inquiet; mais, sûre de ne +pouvoir être aperçue, elle l'ouvrit lentement et se mit li le +relire tout bas.</p> + +<p>Cette lecture avait sans doute pour elle un vif intérêt, +car elle ne tarda point à l'absorber tout entière. Une lueur +d'indicible joie illuminait ses traits par instants, puis s'éteignait +tout à coup sous un nuage de doute et de crainte. +Deux ou trois fois elle s'interrompit, demeurant immobile, +les yeux fixes et comme écrasée bous un sentiment de désespoir.</p> + +<p>Enfin, elle avait achevé sa lecture et se préparait à la +recommencer lorsqu'un bruit de pas se fit entendre: elle +cacha vivement dans son sein la lettre qu'elle tenait, et +presque au même instant madame de Solange parut à +l'entrée de la tonnelle.</p> + +<p>Madame de Solange était une femme de haute taille, +richement vêtue, à la démarche lente, mais ferme. Rien +chez elle ne rappelait son origine. Ses traits avaient une +régularité pour ainsi dire hautaine, et leurs rides se cachaient +sous une sorte de <i>blondeur</i><a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29"></a><a href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a> aristocratique. Ce qui +manquait dans tout son être, ce n'était point la distinction: +c'était la vie. La robe de velours ne pouvait déguiser sa +maigreur, et la lividité de son visage perçait le fard dont +elle l'avait couvert. C'était seulement dans le regard que +l'on retrouvait l'indice d'une énergie éprouvée; toute la +vitalité s'y était réfugiée, et son œil gris brillait d'un éclat +que l'on avait peine à supporter.<a name="page_15" id="page_15"></a></p> + +<p>Jeanne, qui avait failli être surprise, resta tremblante et +la tête baissée à son aspect; madame de Solange ne parut +point y prendre garde.</p> + +<p>Je vous cherchais, dit-elle à la jeune fille d'une voix dont +l'harmonie avait quelque chose de métallique. Êtes-vous +seule?</p> + +<p>—Seule, madame, répondit Jeanne.</p> + +<p>Madame de Solange s'assit sur le banc que sa fille venait +de quitter et lui fit signe de prendre un des sièges rustiques +qui se trouvaient sous la tonnelle.</p> + +<p>—J'ai à vous parler, Jeanne, reprit-elle d'un ton plus +confidentiel que de coutume. Approchez-vous et écoutez-moi +avec attention.</p> + +<p>La jeune fille obéit.</p> + +<p>—Depuis bientôt trois mois que vous avez quitté le +couvent, reprit madame de Solange, j'ai évité de vous présenter +à la société qui fréquente l'hôtel. Vous avez vécu +dans la retraite comme il convient à une fille de votre condition, +qui ne doit paraître dans le monde qu'en se mariant; +mais ce moment est enfin venu.</p> + +<p>—Que dites-vous, madame? s'écria Jeanne qui leva +brusquement la tête en tressaillant.</p> + +<p>—Je dis que je viens d'arranger un mariage tel que je +pouvais le désirer.</p> + +<p>—Pour moi? interrompit la jeune fille.</p> + +<p>—Pour vous, reprit madame de Solange. Qu'y a-t-il +dans cette nouvelle qui puisse vous étonner? N'avez-vous +jamais pensé qu'il en devrait être, ainsi tôt ou tard?</p> + +<p>—Madame..., balbutia Jeanne éperdue.</p> + +<p>—Allons, remettez-vous, dit froidement madame de +Solange; il s'agit ici, non point de s'émouvoir, mais de +causer. Le mariage aura lieu dans un mois, et dès demain +je vous emmènerai pour choisir le trousseau.<a name="page_16" id="page_16"></a></p> + +<p>Cette nouvelle était si inattendue que Jeanne resta un +instant comme foudroyée. Elle regarda sa mère, pâle, les +mains jointes et sans pouvoir parler.</p> + +<p>—C'est impossible, dit-elle enfin d'une voix entrecoupée; +dans un mois, madame, c'est impossible.</p> + +<p>—Pourquoi donc? demanda la marquise.</p> + +<p>—Je ne savais point... Je n'étais point préparée. Oh! +je vous en conjure...</p> + +<p>—Enfin?... interrompit madame de Solange avec impatience.</p> + +<p>—Je ne veux pas me marier, ma mère! s'écria la jeune +fille qui se laissa glisser à genoux.</p> + +<p>La marquise recula vivement.</p> + +<p>—Relevez-vous, dit-elle. Pourquoi cet effroi, ces +larmes; et que dois-je conclure de pareilles folies? Les +dames de la Visitation auraient-elles abusé de leur influence +pour vous inspirer un fanatique désir de fuir le monde?</p> + +<p>—Non, madame.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc alors? Eprouvez-vous quelque répugnance +pour le mariage?</p> + +<p>—Je ne dis point cela, madame.</p> + +<p>—C'est donc seulement pour le mari que je vous propose; +mais je ne vous l'ai point nommé, vous ne l'avez +jamais vu. S'il est jeune: spirituel, galant et de grande +naissance, le refuserez-vous également?</p> + +<p>—Ah! quel qu'il soit!<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30"></a><a href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> s'écria Jeanne, emportée par son +émotion.</p> + +<p>Madame de Solange leva brusquement la tête.</p> + +<p>—Alors, vous en aimez un autre? dit-elle.</p> + +<p>Jeanne se couvrit le visage. Il y eut une pause.</p> + +<p>—Ainsi, vous l'avouez, reprit la marquise d'une voix +dont le tremblement annonçait une colère retenue; eh<a name="page_17" id="page_17"></a> +bien, mademoiselle, voyons votre choix! Pour être préférable +au comte de Lanoy, il faut que l'homme distingué +par vous réunisse à un haut degré les avantages de la +beauté, de l'intelligence et de la fortune. Nommez-le! +nommez-le sur-le-champ! Mais pourquoi ce silence? +Hésiter, c'est me faire croire à quelque préférence indigne. +Ce nom est-il si honteux, que vous n'osiez le prononcer? +Parlez, mademoiselle! mais parlez donc!</p> + +<p>—Ne m'interrogez point, madame, balbutia Jeanne, +étouffée de sanglots.</p> + +<p>La marquise fit un brusque mouvement.</p> + +<p>—C'est-à-dire que vous rougissez d'avouer votre choix, +reprit-elle. Vous-même, alors, en faîtes justice!<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31"></a><a href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> Qu'il +n'en soit plus question; vous épouserez M. de Lanoy.</p> + +<p>—Ma mère! par pitié! s'écria Jeanne.</p> + +<p>Mais madame de Solange lui saisit brusquement le bras, +et avec un emportement qu'elle avait jusqu'alors difficilement +contenu:</p> + +<p>—Assez! dit-elle, vous obéirez!... Point de prières, +point de larmes! Je le veux! Je ne vous demande plus +la confidence de vos folles préférences. Gardez vos rêves, +vous le pouvez; mais ce mariage réalise un espoir que je +poursuis depuis vingt années; il vous assure le crédit et le +rang que nous avons le droit d'ambitionner; il se fera,<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32"></a><a href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> +mademoiselle. Fusse-je<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33"></a><a href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a> à mon heure d'agonie,<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34"></a><a href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> je remettrais +à recevoir l'absolution de mes péchés pour signer +votre contrat.</p> + +<p>L'énergie avec laquelle ces mots étaient prononcés saisit +la jeune fille; elle leva vers sa mère des yeux noyés de +larmes; mais le regard fixe de celle-ci s'appuyait sur elle +avec une volonté si implacable, qu'elle fut comme écrasée +et qu'elle se laissa retomber sur le siège qu'elle avait +quitté.<a name="page_18" id="page_18"></a></p> + +<p>Madame de Solange s'aperçut de ce subit abattement; +elle avait déjà repris possession d'elle-même.</p> + +<p>—Vous réfléchirez, dit-elle d'un ton de froideur imposante. +On a dû vous apprendre au couvent qu'à nous appartenait +le droit de disposer de votre sort, à vous le devoir +de vous soumettre; mais il ne suffit point d'obéir, il faut +que vous le fassiez avec la bonne grâce qui convient à +votre éducation et à votre rang. J'ose espérer que vous ne +l'oublierez point. Allez!</p> + +<p>Jeanne se leva tremblante, salua et quitta la tonnelle.</p> + +<p>Madame de Solange demeura longtemps à la même +place, les yeux immobiles, le front soucieux. L'entretien +qu'elle venait d'avoir avec Jeanne était loin de l'avoir +laissée sans inquiétude. Il était évident que la jeune fille +ressentait un amour, impossible à approuver sans doute, +puisqu'elle n'avait osé en avouer l'objet, mais dont les +suites pouvaient être dangereuses.</p> + +<p>Bien qu'elle n'eût étudié sa fille que depuis quelques mois, +la marquise avait vu clair dans le fond de cette âme, qui +s'ignorait encore elle-même. Jeanne avait cette docilité +de l'enfant qui a grandi sans s'en apercevoir; mais le péril +de ses affections pouvait lui révéler le secret de sa force, +et alors la révolte était à craindre, car il y avait dans la +fille quelque chose de l'énergie de la mère. Les grâces +de la jeunesse et les timidités de l'ignorance cachaient en +vain cette énergie: madame de Solange l'avait devinée +sous son enveloppe, comme l'œil d'un soldat devine le +glaive dans son fourreau de satin. Aussi comprit-elle sur-le-champ +que le seul moyen d'éviter la résistance était de +tout brusquer; elle espérait qu'ainsi surprise, la jeune fille +n'essayerait point des forces qu'elle ignorait, et que, convaincue +de son impuissance, elle se jetterait dans la +résignation.<a name="page_19" id="page_19"></a></p> + +<p>C'était par suite de cette pensée que la marquise avait +renoncé à pousser plus loin sa découverte et brusquement +interrompu l'explication commencée. Elle savait qu'occuper +un cœur de son affection, même pour la combattre, +c'est l'y engager plus avant; qu'en arrachant à Jeanne une +confidence, elle s'associait pour ainsi dire à sa passion, et +qu'une fois cette dernière avouée, la jeune fille s'y abandonnerait +avec plus de liberté. Elle résolut donc de ne +lui faire aucune question, mais de tout découvrir, s'il était +possible, décidée à ne rien négliger pour rompre une inclination +qui mettait ses espérances en péril.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<h3><a name="III" id="III"></a>III.</h3> + +<p>Six heures venaient de sonner et tout semblait encore +dormir dans l'hôtel de Solange. Une porte vitrée du rez-de-chaussée +était seule ouverte, et les premiers rayons de +l'aube l'illuminaient d'une molle lueur.</p> + +<p>Le marquis était assis près du seuil, respirant cette brise +piquante d'octobre que tempérait la première chaleur du +soleil levant. Son sommeil était court, comme celui de tous +les vieillards, et il se levait avant l'aurore pour jouir de +cette heure de solitude. Soumis tout le jour au règlement +établi par madame de Solange, ne pouvant lire, se promener, +prendre ses repas qu'aux moments indiqués, toujours +suivi d'un valet qui semblait un gardien plutôt qu'un serviteur, +il se trouvait alors délivré de ces liens dégradants +dans lesquels on avait étouffé sa pauvre âme. Le génie +tyrannique qui réglait ses destinées dormait encore, et, +débarassé de l'oppression qui tenait habituellement sa +pensée captive, il pouvait reprendre possession de l'espace<a name="page_20" id="page_20"></a> +et du jour, retrouver en lui-même la force de désirer, de +penser, car Dieu n'avait point refusé toute lumière à cette +intelligence. Doucement ménagée, elle eût pu briller +comme ces étoiles qui, sans faire remarquer leurs rayons, +aident pourtant à la clarté du ciel; mais on lui avait demandé +plus qu'il ne lui était permis de donner. Il n'eût +fallu à ces facultés modestes que le labeur de chaque jour; +attelage vulgaire, c'était assez pour elles de traîner le soc +dans le sillon commun; madame de Solange avait voulu les +transformer en coursiers de guerre; elle les avait lancées +dans la mêlée, poursuivant leur lenteur d'un impitoyable +aiguillon, jusqu'à ce qu'elles eussent succombé, brisées par +d'impuissants efforts. Alors, dépouillé de son autorité et +rappelé à toutes les soumissions de l'enfance, le vieillard +avait cédé, après une courte lutte, et les dernières lueurs de +son esprit s'étaient éteintes dans les humiliations.</p> + +<p>Il y avait déjà quelque temps qu'il était assis à la même +place, fixant sur le jardin un vague regard, lorsqu'une porte +s'ouvrit doucement à l'autre extrémité de l'hôtel.</p> + +<p>Jeanne y parut, la tête couverte d'une coiffe du matin et +enveloppée dans une pelisse. Elle promena les yeux de +tout côté, fit quelques pas, puis s'arrêta; elle semblait +tremblante. Cependant, après s'être assurée que le jardin +était désert, elle se glissa légèrement derrière une touffe +de lilas et gagna la tonnelle.</p> + +<p>Arrivée là, elle s'assura de nouveau qu'elle était seule, et +s'avança vers la grille qui interrompait le mur à cet endroit +et permettait d'apercevoir la campagne. Une vieille statue +y était adossée, et les lignes tracées sur le marbre par les +passants prouvaient suffisamment qu'on pouvait l'atteindre +du dehors.</p> + +<p>La jeune fille en fit le tour,<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35"></a><a href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a> glissa la main sous le socle<a name="page_21" id="page_21"></a> +à une place qui semblait lui être connue, et en retira une +lettre. Au même instant, une exclamation retentit à +quelques pas; elle détourna la tête; madame de Solange +était debout à l'entrée de l'allée de tilleuls.</p> + +<p>La jeune fille n'eut que le temps de s'élancer vers l'autre +allée et de courir à la porte du jardin; mais on l'avait +refermée. Éperdue, elle cherchait autour d'elle, lorsque +son nom prononcé par une voix connue lui fit lever les yeux; +elle aperçut son père, poussa un cri de joie et se précipita +dans son appartement.</p> + +<p>Tout cela s'était passé si rapidement que la marquise, +qui revenait sur ses pas, ne trouva plus la jeune fille en +arrivant devant l'hôtel; mais un regard jeté sur la porte +vitrée du marquis lui fit tout comprendre. Elle s'arrêta +indécise.</p> + +<p>Depuis plusieurs années que M. de Solange vivait relégué +dans cette partie de l'hôtel, elle en avait à peine deux ou +trois fois franchi le seuil. L'aspect de ce vieillard en enfance +lui rappelait trop d'espérances avortées et aussi peut-être +trop d'inexorables torts pour qu'elle ne cherchât point +à l'éviter. L'appartement qu'il occupait était pour elle +comme ces prisons domestiques dans lesquelles on nourrit +un monstre ou un fou, et dont on n'approche que lorsque +la mort les a rendues vides.</p> + +<p>Cependant l'occasion de tout découvrir était trop favorable +pour la laisser échapper. Après un moment d'hésitation, +elle surmonta sa répugnance, s'avança vers la porte +et l'ouvrit résolument.</p> + +<p>Le marquis était assis au fond de la chambre, serrant +une des mains de Jeanne, pâle et haletante. Tous deux +tressaillirent à l'aspect de madame de Solange, et le vieillard +cacha vivement un papier qu'il tenait; mais la marquise<a name="page_22" id="page_22"></a> +avait remarqué son mouvement; elle s'avança vers +Jeanne, qui avait baissé les yeux, et de cette voix dont la +douceur avait je ne sais quelle inflexibilité sonore:</p> + +<p>—Votre gouvernante vous cherche, dit-elle.</p> + +<p>La jeune fille, étonnée, leva les yeux.</p> + +<p>—Allez, reprit la marquise.</p> + +<p>Jeanne regarda son père avec inquiétude. Elle parut +balancer un instant; sa main serra celle du marquis, +comme pour lui demander l'ordre de rester; mais celui-ci, +qui avait rencontré l'œil de la marquise, détourna la tête. +Obéissant enfin à un geste impérieux de sa mère, la jeune +fille sortit lentement.</p> + +<p>Madame de Solange reconduisit sa fille jusqu'à la porte, +qu'elle referma derrière elle; puis, laissant tomber les rideaux +qui avaient été relevés et permettaient de tout voir +du dehors, elle revint vivement vers le vieillard:</p> + +<p>—Jeanne vous a remis une lettre! dit-elle brusquement.</p> + +<p>—Un siège! un siège pour madame! balbutia le marquis, +qui promena les yeux autour de lui comme s'il eût +cherché un valet.</p> + +<p>—Veuillez m'écouter, monsieur, interrompit madame de +Solange avec impatience.</p> + +<p>—Une belle étoffe! reprit le vieillard en ayant l'air +d'admirer la robe de la marquise.</p> + +<p>Celle-ci fit un pas en arrière et le regarda fixement.</p> + +<p>—Ah! j'entends! dit-elle après un court silence, monsieur +le marquis espère échapper à mes questions en +feignant de ne les point saisir; c'est un moyen dont il a +toujours eu l'habitude; mais il prend une peine inutile, je +sais tout.</p> + +<p>Le vieillard tressaillit sans paraître comprendre.</p> + +<p>—L'hiver vient, madame, continua-t-il; il n'y a plus +d'oiseaux dans les tilleuls, plus de violettes...<a name="page_23" id="page_23"></a></p> + +<p>—Assez, s'écria la marquise; regardez-moi, monsieur, +et veuillez m'écouter! Je sais tout, vous dis-je! Jeanne +est entrée ici tout à l'heure avec une lettre; je l'ai vue! +Sûre que je l'exigerais, elle vous l'a remise pour me la dérober, +et vous la tenez encore.</p> + +<p>Le marquis cacha vivement ses deux mains dans les +larges poches de son habit brodé.</p> + +<p>—Je veux cette lettre, reprit madame de Solange avec +autorité; il me la faut sur-le-champ!</p> + +<p>—Plus de violettes, madame! plus de violettes! murmura +le vieillard d'un accent à demi égaré.</p> + +<p>La marquise fit un brusque mouvement, mais elle le +réprima aussitôt, et, s'approchant d'un air presque riant:</p> + +<p>—Allons, dit-elle en changeant subitement de ton, pourquoi +refuser de me répondre, monsieur? Je ne suis point +venue seulement pour cette lettre, et j'ai besoin de causer +avec vous.</p> + +<p>Le vieillard jeta à la marquise un regard craintif.</p> + +<p>—Je venais vous parler de Jeanne, reprit madame de +Solange; la voilà grande et le temps me semble venu de +songer à son établissement.</p> + +<p>Le marquis garda le silence.</p> + +<p>—J'ai cherché longtemps, continua la marquise, mais je +crois enfin avoir trouvé le mari qui lui convient.</p> + +<p>—Un mari pour Jeanne? répéta M. de Solange en relevant +la tête.</p> + +<p>—Jeune, aimable, et tenant un des premiers rangs à la +cour, ajouta la marquise; M. le comte de Lanoy.</p> + +<p>—Le fils de l'ancien gouverneur du Périgord?<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36"></a><a href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a></p> + +<p>—Lui-même, monsieur. Auriez-vous connu son père?</p> + +<p>—Si je l'ai connu! s'écria le vieillard; un ancien compagnon +d'enfance! Grande noblesse, madame! Les de<a name="page_24" id="page_24"></a> +Lanoy comptent autant de quartiers<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37"></a><a href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> que les Montmorency.<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38"></a><a href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> +Il faut que Jeanne épouse le comte!</p> + +<p>—A la bonne heure! dit la marquise; je vois avec +plaisir, monsieur, que nous commençons à nous comprendre. +Mais, en échange de la bonne nouvelle que je +vous apporte, vous ne refuserez point, je pense, de me +donner ce papier...</p> + +<p>Le marquis tressaillit et fit rentrer dans sa poche la main +qu'il en avait laissée sortir à demi; ses regards, dans +lesquels s'était allumé un éclair d'intelligence, semblèrent +s'éteindre.</p> + +<p>—Un beau jour, madame, un beau jour, dit-il d'une voix +enfantine en montrant le soleil qui étincelait à travers les +rideaux.</p> + +<p>—Il est vrai, répondit tranquillement la marquise, et +vous devriez en profiter pour une promenade.</p> + +<p>—Moi! s'écria le vieillard étonné.</p> + +<p>—Je puis mettre le carrosse à votre disposition.</p> + +<p>—Une promenade en carrosse! répéta M. de Solange +avec émerveillement.</p> + +<p>—Dans la forêt, si vous le voulez, il y a chasse aujourd'hui.</p> + +<p>—Et je pourrai la voir! voir les chiens, les piqueurs, les +gentilshommes!<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39"></a><a href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a></p> + +<p>—Pourquoi non?</p> + +<p>—Ah! je le veux, je le veux, madame, tout de suite!</p> + +<p>—Aussitôt que vous m'aurez remis la lettre.</p> + +<p>—Ah! la lettre? répéta le vieillard d'un ton chagrin et +comme si ce mot fût venu couper court à sa joie.</p> + +<p>—N'avez-vous point aussi exprimé à Baptiste le désir +d'assister aux messes du roi?<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40"></a><a href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> demanda la marquise; il +vous y conduira, monsieur... dimanche prochain; la cour +y sera tout entière.<a name="page_25" id="page_25"></a></p> + +<p>—J'y verrai Marie-Antoinette?<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41"></a><a href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a></p> + +<p>—Et vous entendrez un office en musique.<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42"></a><a href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a></p> + +<p>—Avec un sermon, madame; il y aura sans doute un +sermon? On en prêchait de si beaux autrefois en Lorraine, +quand j'étais jeune. Il y avait surtout un capucin dont +j'ai oublié le nom... Croyez-vous que l'aumônier du roi +prêche aussi bien que lui, madame?</p> + +<p>—Mieux encore, monsieur, dit madame de Solange qui +se prêtait à l'expansion pleine d'enfantillage du marquis. +Mais, complaisance pour complaisance; vous me donnerez +le papier que Jeanne vous a remis.</p> + +<p>Le vieillard retourna la lettre dans sa poche.</p> + +<p>—Je ne peux pas, murmura-t-il; elle me l'a donnée à +garder; si elle savait que je ne l'ai plus....</p> + +<p>—Je ne lui en parlerai point.</p> + +<p>—Mais elle me la redemandera!</p> + +<p>—Je vous la rendrai.</p> + +<p>—Bien sûr? demanda le vieillard qui jeta à madame de +Solange un regard incertain.</p> + +<p>—Je vous le promets, marquis, dit celle-ci en souriant. +Mais vite, si vous tenez à votre promenade dans la forêt. +La chasse ne tardera point à rentrer.</p> + +<p>Le marquis resta un instant indécis. Le désir de recouvrer +quelques heures d'une liberté perdue depuis dix années +et de quitter sa prison pour respirer l'air libre des bois +luttait en lui contre la parole donnée. On eût dit d'un enfant +tenté,<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43"></a><a href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> dont la passion combattait un reste de volonté. +Sa main, qui n'avait point cessé de tenir le papier remis par +Jeanne, se montrait, puis se cachait de nouveau. Enfin elle +se tendit à moitié vers la marquise, qui saisit vivement la +lettre, brisa le cachet, et lut rapidement ce qui suit:</p> + +<p>"C'est dans quelques jours que le contrat qui vous lie au<a name="page_26" id="page_26"></a> +comte de Lanoy doit être signé! Vous le savez, car je +vous en ai avertie. Vous savez aussi que je tiens prêts +les moyens de fuite. Vous pourrez donc, jusqu'au dernier +instant, choisir entre moi et celui que votre mère +vous destine; mais, le choix fait en faveur de celui-ci, ne +songez plus à celui qui vous écrit; tout sera fini pour lui.</p> + +<p>"Ne vous faites point de reproches, Jeanne, cela devait +être ainsi; ce n'est point votre faute si je vous ai aimée, +moi qui n'avais le droit que de vous adorer de loin comme +les saintes du ciel. Plus sage, je serais aujourd'hui moins +malheureux! Mais, tant que j'ai pu vous voir, je n'ai +pensé à nulle autre chose. Près de vous, je sentais mon +âme refleurir comme la campagne au printemps; un tourbillon +de joie semblait vous environner!</p> + +<p>"Quoi qu'il arrive, soyez bénie pour le bonheur que vous +m'avez donné. Que<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44"></a><a href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a> vous m'oubliiez pour le monde ou +que vous oubliiez le monde pour moi, je vous aimerai +uniquement et partout.</p> + +<p>"Adieu donc, Jeanne! adieu, pour quelques heures ou +pour toujours."</p> + +<p>Lorsque madame de Solange eut achevé cette lecture, +elle se tourna brusquement vers le marquis, qui avait suivi +tous ses mouvements avec inquiétude.</p> + +<p>—Qui a écrit cette lettre, monsieur? demanda-t-elle, +pâle et les lèvres serrées.</p> + +<p>—Je l'ignore, répondit le vieillard.</p> + +<p>—Je le saurai, moi, murmura-t-elle en faisant un pas +pour sortir.</p> + +<p>Le marquis se leva.</p> + +<p>—La lettre, madame! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Je la garde, monsieur.</p> + +<p>—Que dites-vous?...<a name="page_27" id="page_27"></a></p> + +<p>—Je la garde, vous dis-je!</p> + +<p>—C'est impossible! s'écria le vieillard éperdu; Jeanne +va revenir et me la redemander. Vous avez promis de me +la rendre, madame; il me la faut! je la veux!</p> + +<p>Il s'était mis devant la porte.</p> + +<p>—Place, monsieur, cria madame de Solange les yeux enflammés.</p> + +<p>—La lettre! la lettre! répéta le vieillard.</p> + +<p>—Place! vous dis-je.</p> + +<p>—Non, non! la lettre!</p> + +<p>Il s'efforçait de retenir madame de Solange; mais celle-ci +l'écarta d'un geste violent, ut s'élança hors de l'appartement.</p> + +<p>Le billet qu'elle venait de lire, en confirmant l'amour +caché de Jeanne, la laissait dans la même ignorance relativement +à l'objet de cet amour, car il ne renfermait +aucune indication, aucun détail qui pût en faire connaître +l'auteur. D'un autre côté, les raisons qui avaient autrefois +détourné la marquise d'interroger la jeune fille existaient +plus puissantes que jamais. Une explication ne pouvait +qu'exalter le désespoir de celle-ci, et la pousser à quelque +résolution extrême. Madame de Solange trembla à la pensée +de voir le caprice romanesque d'une enfant compromettre +des projets si longtemps poursuivis.</p> + +<p>Le temps, loin d'avoir assoupi sa fièvre d'ambition, l'avait +redoublée; c'était désormais une préoccupation unique, +dans laquelle allaient se fondre toutes ses volontés. Elle +avait vu disparaître, l'un après l'autre, les horizons de la +vie, pour tenir les yeux fixés sur ce seul point toujours +fuyant; et plus elle avait épuisé d'efforts pour y atteindre, +plus le désir avait grandi en elle.</p> + +<p>Elle avait été d'ailleurs témoin des subites élévations du<a name="page_28" id="page_28"></a> +règne précédent, et tant de fortunes inattendues avaient +entretenu son espoir. Impérissable domination d'une passion +inassouvie! Quand les jours qui lui restaient à vivre +pouvaient être comptés, elle ne songeait encore qu'à acquérir +le rang qu'elle avait rêvé quarante ans plus tôt! +Fortune, santé, famille, espoir d'un monde meilleur, elle eût +encore tout donné pour être de la cour et mourir sur le +tabouret,<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45"></a><a href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> comme Louis XI<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46"></a><a href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a> sur son trône, le front famé +et dans toute l'étiquette d'une réception royale!</p> + +<p>Or, ce triomphe d'orgueil, le mariage de Jeanne avec le +comte pouvait le lui donner. De Jeanne allait dépendre +la réalisation de toutes ses chimères on leur anéantissement.</p> + +<p>Cette pensée donnait à la marquise une sorte de rage +désespérée. Elle eût voulu tenir dans ses mains le cœur de +la jeune fille pour le maîtriser et le soumettre, fallût-il<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47"></a><a href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> +pour cela le briser!</p> + +<p>Elle hésitait encore sur ce qu'elle devait faire lorsqu'on +vint lui annoncer que M. de Lanoy attendait au salon.</p> + +<p>Le comte était accompagné du duc de Lussac qui avait +été, comme vous l'avons déjà vu, son présentateur<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48"></a><a href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> chez +madame de Solange, et s'était entremis pour le mariage +projeté. Il venait aider <i>son protégé</i> à discuter les conditions +du contrat.</p> + +<p>Le duc était alors dans tout l'éclat de son succès à la +cour et au plus haut degré de la puissance que lui donnait +sa parenté avec la princesse de Lamballe.<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49"></a><a href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> Nul ne possédait +autant que lui cette légèreté moqueuse, alors à la mode +chez la reine, et on le citait comme le gentilhomme de +France le plus spirituel et le plus brave. Serviable, du reste, +il distribuait à tout venant, sur la recommandation de son +valet de chambre, les brevets<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50"></a><a href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> et les pensions qu'il arrachait +au ministre.<a name="page_29" id="page_29"></a></p> + +<p>Au moment où madame de Solange entra au salon, il était +assis sur une bergère dans tout le débraillé<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51"></a><a href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> d'un gentilhomme +qui se sent chez des inférieurs. A la vue de la +marquise, il se leva avec effort.</p> + +<p>Eh! la voilà! s'écria-t-il. Complimentons-nous donc +de notre exactitude, chère marquise. Pour vous, j'ai +manqué trois rendez-vous. Il y a manœuvres de cavalerie +ce matin au Grand-Camp, et je voulais vous y mener.</p> + +<p>—Mille grâces, dit madame de Solange, je ne sais si je +pourrai.</p> + +<p>—Pourquoi donc? Il le faut! Voyons, marquise, nous +allons terminer l'affaire du contrat en un instant.</p> + +<p>—J'attends maître Durocher.</p> + +<p>—Voici un clerc que j'ai pris en passant et qui vous +apporte le projet d'acte.<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52"></a><a href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a></p> + +<p>Madame de Solange aperçut alors debout près de la +porte, un jeune homme dont les traits ne lui semblèrent +point inconnus. Il était vêtu de noir comme ceux de sa +profession, mais elle fut frappée de sa tournure hardie et +de l'espèce de triste fierté qui se révélait dans tout son air. +Il se tenait immobile à quelques pas du seuil, une main +cachée dans sa poitrine. Au mouvement que fit la marquise +il salua.</p> + +<p>—Vous apportez le modèle du contrat? demanda madame +de Solange.</p> + +<p>Le jeune homme présenta, sans répondre, les papiers +qu'il tenait à la main. L'expression de tous ses traits était +si profondément douloureuse, que la marquise fut un instant +sans pouvoir en détacher ses regards.</p> + +<p>Cependant le comte et M. de Lussac s'étaient retirés à +quelques pas dans l'embrasure d'une croisée. Elle prit +les papiers que lui présentait le jeune homme et les déroula<a name="page_30" id="page_30"></a> +pour les parcourir; mais à peine y eut-elle porté les +yeux qu'elle tressaillit. Le clerc releva la tête.</p> + +<p>—Cet acte n'est point de maître Durocher, dit-elle vivement.</p> + +<p>—Je l'ai écrit sous sa dictée, répondit le clerc.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Moi, Madame.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il, marquise? demanda le duc en se rapprochant.</p> + +<p>—Rien..., rien, monsieur le duc, balbutia madame de +Solange d'un accent altéré.</p> + +<p>Le duc reprit sa conversation interrompue et madame de +Solange s'assit. Elle venait de reconnaître dans l'écriture +du clerc celle du billet adressé à Jeanne.</p> + +<p>Elle resta un moment comme anéantie de stupeur; elle +doutait encore, mais un nouvel examen ne lui laissa aucune +incertitude.</p> + +<p>Elle leva alors les yeux de nouveau sur le jeune homme +et chercha ou elle l'avait déjà rencontré.</p> + +<p>Le couvent des dames de la Visitation lui revint tout à +coup en souvenir; c'était là qu'elle l'avait vu. Elle comprit +à l'instant comment il avait pu connaître Jeanne et s'en<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53"></a><a href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> +faire aimer, car sa lettre ne laissait aucune incertitude à ce +sujet. Elle ne se demanda point quel hasard avait ainsi +comblé la distance qui les séparait, ni par quelle fatalité un +pauvre clerc avait pu plaire à sa fille; renvoyant à éclaircir +plus tard tous ces détails et laissant une vaine indignation, +elle se mit à rechercher, avec la promptitude des intelligences +ambitieuses, le moyen de conjurer le péril. A tout +prix il fallait écarter ce jeune homme, dont la passion +hardie pouvait entraîner Jeanne à quelque résolution extrême.<a name="page_31" id="page_31"></a></p> + +<p>Mais comment y réussir?</p> + +<p>Les yeux fixés sur l'acte qu'elle feignait de lire, madame +de Solange se perdait en réflexions, formant mille projets +aussitôt rejetés. Pendant ce temps, Jérôme s'était approché +d'une fenêtre donnant sur le parterre, et, appuyé sur +l'espagnolette,<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54"></a><a href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> plongeait jusqu'au fond des charmilles un +regard avide, tandis que le duc et M. de Lanoy, assis à +quelques pas, continuaient de causer en élevant de plus en +plus la voix, sans s'en apercevoir.</p> + +<p>Un brayant éclat de rire du comte interrompit tout à +coup l'anxieuse préoccupation de la marquise et la força, +pour ainsi dire, à entendre.</p> + +<p>—De sorte, reprenait M. de Lanoy, que le colonel n'a +rien su?</p> + +<p>—Il n'est sorti de la Bastille<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55"></a><a href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> qu'après plusieurs mois, +et lui et sa femme vivent ensemble comme Philemon et +Baucis.<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56"></a><a href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> Du reste, c'est toujours le moyen le plus sûr, +mon cher comte. Qu'un mari y regarde de trop près, +qu'un creancier menace de poursuivre quelque homme +bien né, vite une lettre de cachet,<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57"></a><a href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a> cela coupe court à tout. +L'Évangile devait avoir en vue les lettres de cachet, lorsqu'il +recommanda d'éviter le scandale. C'est l'institution +la plus chrétienne de la monarchie; aussi, j'en use pour +moi et pour mes amis. J'ai toujours dans une poche, avec +ma tabatière, une douzaine de blancs seings, au moyen +desquels on peut envoyer le premier fâcheux vivre dans la +retraite aux frais de Sa Majesté; et si jamais vous en désirez +deux ou trois, ne fût-ce que<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58"></a><a href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a> par précaution...</p> + +<p>—Un seul, monsieur le duc, dit madame de Solange en +s'avançant vivement.</p> + +<p>—Quoi! marquise, vous aussi?</p> + +<p>—Uni blanc seing, et je vous en aurai une éternelle reconnaissance.<a name="page_32" id="page_32"></a></p> + +<p>—Pour si peu?... j'en fais cas comme d'une prise de +tabac!<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59"></a><a href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a> Voyez! ajouta-t-il en cherchant dans sa poche +un petit portefeuille en moire brodée, duquel il retira plusieurs +papiers. Prenez, marquise, et à discrétion.</p> + +<p>Madame de Solange en prit un, remercia et sortit.</p> + +<p>Peu après un domestique vint avertir Jérôme Bouvart +que madame le demandait. Il la trouva dans sa bibliothèque, +une lettre à la main.</p> + +<p>—Vous avez la confiance de maître Durocher, dit-elle; +je puis vous accorder la mienne en toute sûreté.</p> + +<p>Le clerc s'inclina.</p> + +<p>—Il faut que vous partiez sur-le-champ pour Paris. +Jérôme parut surpris.</p> + +<p>—Je ferai avertir votre patron, reprit madame de Solange; +portez cette lettre et attendez la réponse; elle +peut empêcher la signature du contrat.</p> + +<p>—J'irai, madame, dit vivement le clerc.</p> + +<p>—Surtout, pas un mot de la mission que je vous confie.</p> + +<p>—Je vous le jure.</p> + +<p>—Et point de retard.</p> + +<p>—Je pars à l'instant.</p> + +<p>—Allez; je vous attendrai.</p> + +<p>Le jeune homme salua et sortit.</p> + +<p>Madame de Solange courut à la fenêtre pour s'assurer +de la route qu'il suivait, et le vit prendre l'avenue de +Paris. Un éclair de joie illumina tous ses traits.</p> + +<p>—Va, murmura-t-elle; maintenant je ne te crains plus! +Et redescendant au salon où MM. de Lanoy et de Lussac +l'attendaient toujours:</p> + +<p>—Tout est bien, dit-elle en présentant le contrat à ce +dernier, je le ferai signer aujourd'hui même par M. le +marquis.<a name="page_33" id="page_33"></a></p> + +<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV.</h3> + +<p>Mais pendant que tout conspirait ainsi contre l'amour +de Jeanne, son malheur même lui acquérait un secours inattendu.</p> + +<p>La crainte de rencontrer madame de Solange l'avait +empêchée quelque temps de retourner vers son père; son +inquiétude l'emporta enfin sur tout le reste, elle se glissa +jusqu'à la porte du marquis, et, après s'être assurée qu'elle +était seule, entra furtivement.</p> + +<p>Celui-ci parcourait la chambre avec agitation en prononçant +des mots sans suite. A la vue de Jeanne, il s'arrêta +court et lui tendit les bras.</p> + +<p>—La lettre! la lettre! balbutia-t-il.</p> + +<p>—Ma mère l'a lue? demanda Jeanne tremblante.</p> + +<p>—Et emportée!</p> + +<p>La jeune fille poussa un cri.</p> + +<p>—Ce n'est point ma faute, Jeanne, reprit le vieillard en +étendant les mains; elle m'a parlé de la messe du roi..., +de promenade dans la forêt... Puis elle avait promis de +la rendre: tu ne devais pas le savoir.<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60"></a><a href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a> Oh! Jeanne! +Jeanne! tu ne m'en veux pas?<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61"></a><a href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a></p> + +<p>Celle-ci s'était laissée tomber sur un fauteuil en se couvrant +le visage.</p> + +<p>—Au nom du ciel, ne pleure pas! dit le vieillard près +de pleurer lui-même.</p> + +<p>—Ah! mon père, vous m'avez perdue! s'écria la jeune +fille suffoquée de sanglots.</p> + +<p>—Perdue! répéta M. de Solange. Que contenait donc +cette lettre? Jeanne ne t'effraie pas ainsi, je t'en conjure; +mon Dieu! pourquoi aussi me la donner à garder? Je +suis sans force, sans volonté, moi. Tu n'as jamais remarqué<a name="page_34" id="page_34"></a> +son regard immobile et perçant! Quand il se fixe +sur mois, vois-tu, je sens ma tête qui tourne, mes membres +qui tremblent: j'ai peur!</p> + +<p>Ces mots étaient prononcés d'une voix si profondément +altérée, qu'au milieu même de sa désolation Jeanne en fut +touchée. Elle saisit les mains de son père avec une pitié +douloureuse et les baisa tendrement. Cette caresse toucha +le vieillard; son front s'éclaircit.</p> + +<p>—Tu me pardonnes, Jeanne, n'est-ce pas? dit-il, en appuyant +ses lèvres tremblantes sur la joue de sa fille. Oh! +sois tranquille! tout cela finira bientôt; bientôt, tu ne +seras plus son esclave et tu pourras faire ce qui te plaît.</p> + +<p>—Moi, mon père!</p> + +<p>—Ne vas-tu pas épouser le comte de Lanoy?</p> + +<p>—Ah! jamais! s'écria la jeune fille avec désespoir. +Le marquis releva la tête.</p> + +<p>—Jamais! répéta-t-il étonné; que veux-tu dire, Jeanne?</p> + +<p>—Oh! mon père! je suis bien malheureuse! sanglota +celle-ci en se jetant dans ses bras.</p> + +<p>—Toi, malheureuse, Jeanne? Au nom du ciel, qu'y a-t-il +donc? Regarde-moi. Pourquoi pleurer?</p> + +<p>Et, comme si un trait de lumière l'éclairait tout à coup:</p> + +<p>—Oh! s'écria-t-il, ce n'est pas le comte que tu aimes!</p> + +<p>La jeune fille se cacha, honteuse et éplorée, dans le sein +du vieillard.</p> + +<p>—Oui, je comprends, reprit-il. Il y en a un autre!... +que ta mère repousse, n'est-ce pas?... Ta mère ne songe +qu'à t'élever pour monter après toi! pauvre enfant!... +Et tu l'aimes donc bien?</p> + +<p>—Ah! mon père, murmura Jeanne, en se pressant sur +son cœur.</p> + +<p>Il soupira.<a name="page_35" id="page_35"></a></p> + +<p>—Hélas! hélas! que faire? dit-il d'un ton abattu. Elle +a choisi le comte, Jeanne; elle veut que tu l'épouses; et on +ne peut lui résister, à elle.</p> + +<p>—Oh! je le sais! reprit la jeune fille avec des sanglots; +mais plutôt que d'épouser le comte, mon père, je mourrai!</p> + +<p>—Toi!</p> + +<p>—Oui, reprit-elle avec une énergie désolée, car tout me +sera plus facile que de supporter une pareille union. Songez, +mon père: promettre à Dieu de vivre pour quelqu'un, alors +que toute votre âme est ailleurs! se condamner à mentir +jusqu'à la mort? c'est impossible! Et lui, que deviendra-t-il +si je l'abandonne! Vous ne savez pas combien il est +bon! Nous parlions de vous si souvent, et il vous aimait +seulement parce que je vous aimais! Oh! j'aurais pu être +si heureuse avec lui, mon père!</p> + +<p>La jeune fille parlait d'une voix entrecoupée, et sa douloureuse +exaltation avait gagné le vieillard.</p> + +<p>—Eh bien! s'écria-t-il tout à coup, partons ensemble!</p> + +<p>—Partir?</p> + +<p>—Oui, Jeanne; c'est le seul moyen d'échapper à sa +tyrannie. On veut te faire souffrir comme moi; fuyons.</p> + +<p>—Y pensez-vous?</p> + +<p>—Qui nous en empêche? Ne suis-je pas ton père? +Avec moi, tu peux aller partout sans honte. Je vous suivrai, +Jeanne; nous irons vivre bien loin, dans quelque coin +de campagne où je serai libre de me promener sous les +arbres sans un gardien. Si nous sommes pauvres, je +travaillerai.</p> + +<p>—Vous, mon père?</p> + +<p>—Oui, oui; mes forces reviendront, enfant. Ici, sa +présence m'empoisonne l'air; je sens autour de moi sa +volonté comme un réseau de fer qui m'oppresse... Voilà<a name="page_36" id="page_36"></a> +pourquoi je suis faible, vieux et sans raison. Mais la liberté +me rajeunira... Avertis-le, Jeanne; dis-lui qu'il +prépare tout et nous fuirons avant que ta mère se doute de +rien.</p> + +<p>—Hélas! il est trop tard, murmura la jeune fille; la +lettre lui aura tout appris.</p> + +<p>—La lettre? reprit le marquis en changeant de visage. +Oh! oui, tu as raison... La lettre!... Et c'est moi qui +l'ai livrée! C'était un dépôt; je l'ai vendu pour de vaines +promesses.</p> + +<p>—Mon père!</p> + +<p>—Vendu, Jeanne! Oh! je suis un lâche!</p> + +<p>Le vieillard heurtait son front contre le fauteuil; Jeanne +l'entoura de ses bras.</p> + +<p>—Ne dites point cela, mon père! s'écria-t-elle; ne vous +accusez pas; n'ayez point de douleur pour moi! Dieu a +tout fait, et il n'a point voulu me donner la joie que je lui +demandais. Lui seul est le maître et règle l'avenir! Puisqu'il +m'est refusé de vivre pour Jérôme dans ce monde, eh +bien! j'irai prier pour lui dans un couvent. Embrassez-moi, +embrassez-moi, mon père, car bientôt vous ne me +verrez plus!</p> + +<p>—Non, Jeanne, s'écria le marquis, en la serrant contre +sa poitrine, cela ne sera point! Toi dans un cloître, ma +belle, ma douce Jeanne! Et que ferais-tu, sous le voile, de +tes chères bouffées de joie? qui rendrais-tu heureux de ton +affection? Ah! tu ne sais point tout ce que l'on peut +souffrir au fond d'un couvent!</p> + +<p>—Non, mais je sais, mon père, tout ce que l'on souffre +dans certaines unions....</p> + +<p>—Comme dans la mienne, n'est-ce pas? dit le vieillard +en pâlissant. Tu as raison; je n'y avais pas songé. Si tu +allais souffrir autant que moi!<a name="page_37" id="page_37"></a></p> + +<p>Et cette pensée le fit frissonner.</p> + +<p>—Jeanne! tu ne te marieras point contre ton gré, s'écriat-il +avec force. Toutes les unions sans amour doivent se +ressembler. Tu ne te marieras point; je m'y opposerai, +je suis ton père; ce titre-là, du moins, ils n'ont pu me +l'ôter. Ils ne peuvent disposer de ta main malgré moi. +Tu n'épouseras point le comte.</p> + +<p>—Je venais pourtant présenter le contrat à votre signature, +dit une voix calme et sonore.</p> + +<p>Madame de Solange venait d'entrer et se tenait à quelques +pas, des papiers à la main.</p> + +<p>La jeune fille se serra contre son père avec effroi. Celui-ci +tressaillit, mais sans baisser les yeux. La marquise s'approcha.</p> + +<p>—Je crois inutile de rappeler tous les avantages de l'alliance +convenue, dit-elle froidement. Les paroles sont +données, les conventions écrites, et rien au monde ne pourrait +me faire revenir sur ma décision. J'ai donc lieu de +croire que M. le marquis ne s'opposera point à l'exécution +d'un projet qu'il avait approuvé lui-même.</p> + +<p>—Mon consentement suivra celui de Jeanne, répondit +M. de Solange d'un ton d'hésitation.</p> + +<p>—Votre consentement suivra le mien, monsieur, reprit +la marquise avec impatience. Ma volonté n'est point de +celles qui cèdent aux caprices ou aux larmes; je ne discute +pas, je veux! Signez!</p> + +<p>Sa voix avait une domination inflexible et menaçante dont +Jeanne fut saisie; mais le vieillard resta impassible. Il +était arrivé à une de ces heures où l'âme la plus timide, +poussée à bout, a besoin de la révolte pour se soulager d'une +trop longue oppression. Sans répondre à l'ordre de la +marquise, il prit vivement le contrat qu'elle tendait, le +froissa avec mépris et le jeta à terre.<a name="page_38" id="page_38"></a></p> + +<p>—Vous voyez bien que je ne signerai pas, madame! dit-il +d'un ton résolu.</p> + +<p>La marquise pâlit. Elle regarda le vieillard, puis l'acte +qu'il avait repoussé d'un air dédaigneux.</p> + +<p>—Prenez garde à ce que vous faites, monsieur, dit-elle +d'une voix tremblante; votre état a des privilèges, et j'aime +à croire que vous n'avez point conscience<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62"></a><a href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a> de votre action; +mais veuillez<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63"></a><a href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a> réfléchir.</p> + +<p>—J'ai réfléchi, dit le marquis, et je refuse. Tant qu'il +n'a été question que de mon bonheur, j'ai pu céder; mais +Jeanne, madame, est plus que moi-même, c'est la seule part +de ma vie que vous n'ayez point flétrie. Ce mariage ne se +fera point contre sa volonté.</p> + +<p>—Je ferai ce mariage malgré vous!</p> + +<p>—Je vous en défie, madame. Mon titre de père me +donne une autorité que je maintiendrai. Rien ici ne peut +avoir lieu sans mon consentement; je suis le maître, le +maître, entendez-vous? Ah! parce que ma tête s'est affaiblie +dans l'isolement que vous m'avez fait, parce que je +vous ai laissée longtemps me fouler aux pieds, vous croyez +peut-être que j'ai oublié mes droits? mais pour me garder +soumis il ne fallait pas toucher à cette enfant. Elle est +venue pleurer dans mes bras en parlant de mort, de couvent, +et ses pleurs m'ont rendu la force! Jusqu'ici j'ai souffert +à l'écart, en silence; j'ai mieux aimé la douleur que le combat; +mais le courage que je n'ai pas eu pour moi, je l'aurai +pour elle. Sur le salut de votre âme, ne touchez point à +Jeanne, car je suis son soutien, son tuteur, et je saurai la +défendre!</p> + +<p>En parlant ainsi, il serrait la jeune fille contre sa poitrine, +tout tremblant d'émotion. Ses cheveux blancs semblaient +s'agiter sur son front élargi. Sa taille s'était redressée; on<a name="page_39" id="page_39"></a> +eût dit qu'une force surhumaine était descendue dans ce +corps brisé et qu'une âme longtemps cachée venait d'y faire +une subite explosion.</p> + +<p>Madame de Solange resta immobile. Cette révolte d'un +homme si longtemps soumis à ses volontés était un prodige +dont elle fut un instant comme intimidée; mais elle revint +vite de sa stupeur.</p> + +<p>—A la bonne heure! dit-elle d'un accent implacable et +les yeux étincelants; c'est une lutte entre nous que vous +appelez?<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64"></a><a href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> Je l'accepte! Jusqu'à présent j'avais cru pouvoir +ménager un vieillard en enfance; j'avais laissé, par bonté, +à un fantôme l'apparence du chef de la famille; mais il +devient rebelle et dangereux: je saurai lui arracher cette +apparence de droit dont il veut abuser! Vous vous dites +le tuteur de cette enfant, monsieur? Dans quelques jours, +vous en aurez un vous-même!</p> + +<p>—Ah! madame! s'écria Jeanne en s'élançant les mains +jointes vers la marquise.</p> + +<p>Celle-ci la repoussa.</p> + +<p>—Laissez-moi, dit-elle, vous avez voulu combattre, nous +combattrons! Que cet esprit si prompt à proclamer +vos droits tâche de les défendre. Nous verrons comment +il soutiendra l'humiliant examen de ses juges. Je ne vous +demande plus votre signature, monsieur, je n'en aurai +bientôt plus besoin; un contrat se passe de la signature +d'un interdit.<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65"></a><a href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a></p> + +<p>A mesure que madame de Solange parlait, l'exaltation +du vieillard semblait s'évanouir; le feu de ses regards +s'était éteint, son front avait pâli, ses bras étaient retombés +immobiles; on eût dit que cette âme, poussée un instant +hors d'elle-même, reconnaissait la voix de son maître et +rentrait insensiblement dans sa craintive obéissance. Mais,<a name="page_40" id="page_40"></a> +au dernier mot prononcé par la marquise, il poussa une +exclamation d'épouvante.</p> + +<p>—Interdit! balbutia-t-il, moi! Je ne veux pas de juges! +Moi, répondre comme un criminel! Non, non! Je ne +me défendrai pas! Vous ne ferez pas cela... par honneur... +par pitié... Interdit! J'aime mieux mourir, +madame, laissez-moi mourir!</p> + +<p>Des larmes étouffèrent sa voix; il chercha son fauteuil à +tâtons et s'y laissa tomber en chancelant.</p> + +<p>—Mon père! ô mon père! s'écria Jeanne en le recevant +à demi dans ses bras.</p> + +<p>—Pas interdit! pas de juges! balbutia le vieillard. Et +il s'évanouit.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<h3><a name="V" id="V"></a>V.</h3> + +<p>Huit jours s'étaient écoulés et tout semblait rentré dans +le calme à l'hôtel de Solange; seulement ce calme avait +quelque chose de lugubre. Depuis la scène que nous +venons de rapporter, le bruit de la folie du marquis s'était +sourdement répandu, sans qu'on pût la vérifier, car tous les +services qui eussent conduit les valets près de son appartement +avaient été interrompus par ordre de la marquise, et +toutes les rumeurs susceptibles d'y parvenir sévèrement +défendues. La vie semblait s'être brusquement retirée de +cette partie de l'hôtel, et, à voir ces portes closes, ces +contrevents soigneusement fermés, à travers lesquels glissait +la lueur d'une lampe, on eût dit une de ces chambres +consacrées au cercueil d'un mort.</p> + +<p>Les défenses de la marquise s'étaient étendues jusqu'à +Jeanne; toutes les prières de celle-ci pour qu'on lui permît +de voir son père avaient été inutiles.<a name="page_41" id="page_41"></a></p> + +<p>Ainsi privée du seul appui et de la seule consolation +qu'elle pût invoquer, la jeune fille avait passé ces huit journées +dans les larmes. A la douleur que lui causait la séquestration +du vieillard, dont elle s'accusait d'être cause, +venaient se joindre toutes les angoisses d'un amour sans +espoir. Où était Jérôme, et que contenait sa lettre tombée +au pouvoir de la marquise? Avait-elle pu le faire connaître? +Ne l'exposait-elle point à quelque odieuse persécution? +Que pensait-il du silence de Jeanne? Il l'accusait peut-être +d'ingratitude ou d'oubli; il prenait quelque résolution +fatale! Et nul moyen de l'avertir! La jeune fille appelait +en vain à son secours toutes les imaginations de la douleur +et de l'amour: la surveillance muette de sa mère l'entourait +comme un réseau. Son esprit allait se heurter de tous +côtés à l'impossible.</p> + +<p>Alors venaient des désespoirs sans fin. Vaincue par la +souffrance, elle allait jusqu'à regretter cet amour qui avait +été si longtemps pour elle comme un soleil intérieur; elle +demandait à Dieu cette nuit des cœurs froids et des méchants, +puisque ceux-là seuls n'étaient point brisés.</p> + +<p>Puis succédaient de profonds abattements! Cessant de +se débattre, elle se laissait aller jusqu'au fond de l'abîme, +et ne demandait à Dieu que de pouvoir mourir.</p> + +<p>Madame de Solange avait suivi toutes les agitations de +cette âme bourrelée d'un œil curieux, comme le médecin +qui étudie la crise dont il veut profiter. L'exécution de la +menace qu'elle avait faite au marquis entraînait avec elle +trop de scandale et de danger pour qu'elle s'y arrêtât. +Appeler des tiers à son aide, c'était s'exposer à les avoir +pour maîtres ou pour ennemis. Elle préféra tout faire +sans bruit, briser la résistance du père et de la fille en s'armant +contre chacun d'eux de leur commune affection,<a name="page_42" id="page_42"></a> +obtenir enfin que Jeanne renonçât au bonheur, sans violence, +et pour ainsi dire par compromis.</p> + +<p>Mais elle comprit que pour l'amener là, il fallait d'abord +la désintéresser de la vie en lui ôtant toute espérance, afin +de profiter de l'espèce d'abandon de soi-même qui accompagne +les grandes souffrances. Elle savait, en effet, combien +l'abnégation est facile au désespoir, et avec quelle +promptitude le premier élan de la douleur nous jette dans +le dévouement.</p> + +<p>Les circonstances la servirent à souhait pour l'exécution +de ses projets.</p> + +<p>Un matin l'on vint avertir Jeanne que sa mère la demandait. +La marquise, qui se trouvait dans sa bibliothèque +avec maître Durocher, fit signe à la jeune fille de passer +dans sa chambre et de l'attendre. Celle-ci obéit; mais la +vue du notaire l'avait saisie; elle pensa qu'il avait été +appelé pour son mariage, dont madame de Solange ne lui +disait rien depuis huit jours, et que son sort se décidait +peut-être dans cet entretien. Poussée par une inquiétude +curieuse, elle s'approcha doucement de la portière de tapisserie +qui séparait la chambre de la bibliothèque, et prêta +l'oreille.</p> + +<p>Elle ne put d'abord saisir que quelques paroles confuses, +et elle allait se retirer lorsqu'elle s'aperçut que maître Durocher +s'était levé; la marquise le reconduisait,<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66"></a><a href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a> et tous +deux se rapprochèrent.</p> + +<p>—Il est donc bien entendu, disait madame de Solange, +que vous allez presser la rentrée des cinquante mille livres +destinées à M. de Lanoy.</p> + +<p>—Je ferai mes efforts, répondit maître Durocher.</p> + +<p>—Et vous m'avertirez du résultat de vos démarches?</p> + +<p>—Je vous le promets.<a name="page_43" id="page_43"></a></p> + +<p>Tous deux étaient arrivés près de la portière; la marquise +s'arrêta.</p> + +<p>—A propos, dit-elle en souriant, et cet amas de vieux +titres qui m'ont été envoyés dernièrement de province?</p> + +<p>—Il faudrait les examiner, répondit le notaire; mais le +temps me manque.</p> + +<p>—Que ne confiez-vous cette besogne à vos clercs? vous +en avez d'habiles.</p> + +<p>—J'en avais un, répondit Durocher en secouant la tête; +je vous l'ai même envoyé plusieurs fois.</p> + +<p>—Envoyez-le-moi de nouveau.</p> + +<p>—Plût à Dieu<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67"></a><a href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> que je le pusse, madame la marquise! +mais Jérôme Bouvart n'est plus chez moi.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Je l'ai perdu par suite d'un fol amour.</p> + +<p>—Dont vous connaissez l'objet? interrompit vivement +madame de Solange.</p> + +<p>—Non, madame la marquise, mais dont j'ai constaté les +tristes résultats. Depuis près de deux mois Jérôme était +chaque jour plus sombre et il lui échappait parfois des +paroles lugubres...</p> + +<p>—Enfin?</p> + +<p>—Enfin, il y a huit jours qu'il a subitement disparu.</p> + +<p>—Et vous ignorez ce qu'il est devenu?</p> + +<p>—J'ai peur de le savoir, au contraire. Soupçonnant +quelque, acte de désespoir, j'ai pris des informations, et j'ai +appris des bateliers qu'un garçon de l'âge et de la tournure +de Jérôme avait été aperçu le soir sur le pont de la Tournelle.<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68"></a><a href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a></p> + +<p>—Se peut-il?<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69"></a><a href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a></p> + +<p>—Ils l'ont vu se promener près du parapet, d'un air +égaré, jusqu'à la nuit.<a name="page_44" id="page_44"></a></p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—Alors, madame la marquise, ils croient avoir entendu +la chute d'un corps dans la rivière.</p> + +<p>Un cri déchirant et étouffé interrompit maître Durocher; +il se détourna étonné et regarda madame de Solange; mais +celle-ci avait feint de ne rien entendre: elle ouvrit la porte +de la bibliothèque.</p> + +<p>—J'attendrai que vous ayez remplacé ce jeune homme, +dit-elle avec un calme souriant. Au revoir, maître, et +portez-vous bien.</p> + +<p>Le notaire sortit.</p> + +<p>A peine eut-il tourné le corridor, que madame de Solange +courut à sa chambre, et soulevant la portière, elle +aperçut Jeanne étendue sans mouvement sur le parquet.</p> + +<p>La douleur qui saisit la jeune fille au sortir de son évanouissement +amena une fièvre délirante dont la marquise +elle-même fut effrayée. Cette âme, fermée à toutes les +affections, n'avait pu soupçonner la force du coup qu'elle +portait à Jeanne; elle en demeura saisie, non de remords, +mais d'épouvante. Avec Jeanne périssaient les dernières +espérances d'élévation qui frappaient son orgueil. La vie +de Jeanne lui devint plus précieuse que la sienne même, +et cette vanité à l'agonie montra toutes les angoisses +de la tendresse. L'ambitieuse pleura des larmes de mère.</p> + +<p>Assise au chevet de sa fille, elle épiait ses mouvements, +écoutait son souffle, interrogeait les teintes les plus fugitives +de son front brûlant. Tous les secours de l'art furent +appelés, tous les soins prodigués. Enfin la nature vainquit +la douleur même: Jeanne se rétablit.</p> + +<p>Pendant que l'état de la jeune fille avait inspiré quelque +inquiétude, madame de Solange avait soigneusement évité +tout ce qui eût pu lui rappeler le mariage projeté; mais<a name="page_45" id="page_45"></a> +dès que ses craintes furent dissipées, elle songea à presser, +l'accomplissement de son projet.</p> + +<p>Semblable à un accusé que l'on arrache à la mort pour +le conserver aux tortures du bourreau, Jeanne ne revenait +à la santé que pour subir de nouvelles persécutions. Le +retour du comte de Lanoy, que ses affaires avaient appelé +en Bourgogne, était prochain et devait la trouver prête à +obéir. Madame de Solange eut recours à toute l'énergie +de sa volonté pour soumettre cette âme affaiblie.</p> + +<p>Hélas! la maladie et le désespoir y avaient laissé peu +d'éléments de résistance, et désormais, sans intérêt au +monde, elle ressemblait à une barque qui a perdu son +point d'attache et flotte impuissante à toutes les vagues.</p> + +<p>Cependant, bien qu'elle partageât l'erreur de M. Durocher, +et qu'elle crût à la mort de Jérôme, dont la disparition +était l'ouvrage de sa mère, son souvenir lui restait, et +elle voulait demeurer fidèle à ce doux fantôme. Mais la +marquise savait le moyen de vaincre ses derniers scrupules; +elle avait déjà réussi à lui ôter la force en lui ôtant l'espoir; +il ne restait plus qu'à lui présenter la soumission +comme un sacrifice nécessaire.</p> + +<p>Depuis sa convalescence, la jeune fille avait plusieurs +fois demandé à voir son père. Cette faveur lui fut enfin +accordée.</p> + +<p>Ce fut Baptiste qui introduisit Jeanne chez le marquis. +Les volets y étaient soigneusement fermés et une lampe +de nuit y répandait seule sa douteuse clarté. Mais lorsque +les yeux de la jeune fille se furent accoutumés à la demi-obscurité +qui y régnait, elle ne put retenir un cri de surprise +à l'aspect sombre et dévasté de l'appartement.</p> + +<p>Les rideaux, les meubles et les tableaux avaient été enlevés. +Une tapisserie, dont les personnages livides semblaient<a name="page_46" id="page_46"></a> +vaciller à la vague lueur de la lampe, garnissait +seule la muraille et leur donnait un aspect encore plus +sombre. Le bruit des pas de la jeune fille, amorti par un +double tapis, n'avait point sans doute été entendu du +vieillard, car il resta immobile. Jeanne s'approcha de son +lit sans rideaux et put le contempler avec un douloureux +saisissement.</p> + +<p>Il était étendu, la tête nue, les yeux fermés et les mains +jointes; ses cheveux sans poudre tombaient épars sur ses +joues creuses, de longues veines bleuâtres traversaient son +front pâle, et ses lèvres desséchées laissaient échapper un +souffle entrecoupé.</p> + +<p>La jeune fille joignit les mains et se glissa à genoux +près du lit. Ce mouvement parut tirer le marquis de sa +torpeur. Il rouvrit les yeux, souleva la tête et aperçut +Jeanne.</p> + +<p>Celle-ci saisit une de ses mains, qu'elle couvrit de pleurs +et de baisers.</p> + +<p>—C'est moi, mon père, dit-elle; ne me reconnaissez-vous +point?</p> + +<p>Le vieillard la regarda fixement; puis, dégageant la +main qu'elle tenait:</p> + +<p>—Interdit! murmura-t-il. Plus de soleil... plus de +bruit... plus rien!...</p> + +<p>—Mon père! s'écria Jeanne épouvantée en se redressant.</p> + +<p>Il y avait dans ce cri un effroi si tendre qu'il pénétra +jusqu'au cœur du marquis. Il regarda fixement la jeune +fille, et un éclair traversa ses yeux.</p> + +<p>—Jeanne, dit-il en tendant les bras...</p> + +<p>—Oui, mon père, oui, votre Jeanne bien-aimée, reprit la +jeune fille; regardez-moi. Oh! que vous êtes pâle, mon +Dieu!<a name="page_47" id="page_47"></a></p> + +<p>—Ils m'ont interdit, répéta le vieillard.</p> + +<p>—Ne le croyez pas, mon père.</p> + +<p>—Regarde plutôt, murmura-t-il en promenant les yeux +autour de lui... Ils m'ont tout ôté, jusqu'à la chambre où +je vivais depuis dix années.</p> + +<p>—Cette chambre, vous y êtes! mon père.</p> + +<p>—J'y suis, dis-tu, folle! Où sont alors mon grand fauteuil; +ma bibliothèque, les portraits de ma famille, la pendule +d'écaille<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70"></a><a href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a> que j'aimais à entendre sonner la nuit! Non! non! +Ils ont mis cette grande tapisserie pour me tromper; mais +ceci est une tombe, vois-tu. Fais attention en sortant, et +tu liras mon nom au-dessus. Ils m'ont descendu au cercueil +tout vivant, Jeanne, parce que j'étais interdit.</p> + +<p>—Oh! mon père, mon père! revenez à vous!</p> + +<p>—Regarde plutôt, ajouta le marquis en montrant avec +une honte presque féminine ses cheveux défaits et son +linge souillé, ils m'ont refusé jusqu'aux soins de chaque +jour; je ne suis plus pour eux qu'un cadavre.</p> + +<p>Et comme si une pensée d'orgueil traversait son affliction:</p> + +<p>—Mais il n'importe, continua-t-il d'un ton de triomphe, +j'ai refusé de signer, Jeanne. Ah! ah! ah! elle croyait +me faire céder comme autrefois, mais pour toi j'aurais résisté +à Dieu. Ne crains pas, va, Jeanneton; qu'elle vienne +encore, eût-elle la mort avec elle, je répondrai comme +avant: Je refuse! je refuse! je refuse!</p> + +<p>—Mon père, s'écria Jeanne éperdue, oh! mon père, +c'est moi qui suis cause de tout! Si j'avais obéi, vous +seriez encore libre et heureux. Mais vous ne pouvez +rester ici, mon père; il faut que vous quittiez ce cachot; +vous en avez le droit. Venez!</p> + +<p>-Tais-toi, dit le vieillard, dont la préoccupation n'était<a name="page_48" id="page_48"></a> +déjà plus la même; tais-toi; c'est l'heure où il va paraître.</p> + +<p>—Qui cela mon père?</p> + +<p>—Plus bas! plus bas! Il y a un Dieu même pour les +interdits, vois-tu. Ils ont cru m'ôter la vue du soleil; +mais il me visite malgré eux chaque jour.</p> + +<p>—Que dites-vous?</p> + +<p>—Regarde de ce côté, sous cette croisée: un rayon s'y +glissera bientôt... Il ne brille qu'un instant, mais il revient +tous les jours et je compte les heures en l'attendant. +Grâce à lui je sais qu'il y a encore un soleil sur la terre. +Mais surtout n'en dis rien à ta mère, Jeanne, n'en parle à +personne; ils m'ôteraient mon rayon.</p> + +<p>—O mon père! dit la jeune fille attendrie, vous souffrez +donc bien de votre captivité!</p> + +<p>—Si je souffre! ah! tu ne sais pas ce que c'est que +cette nuit et ce silence éternels! Il y a des instants où je +doute de ma vie et où ce lit me paraît un cercueil. Oter +ses habitudes à un vieillard, vois-tu, c'est comme si l'on +voulait changer son cœur de place. Je me cherche moi-même +au milieu de cette dévastation. Ils m'ont enlevé +tout ce que mon œil connaissait, tout ce qui me rappelait +quelque chose. En vidant cette chambre, ils ont vidé ma +mémoire; je ne me souviens plus, je ne désire plus, je +cherche le monde autour de moi sans le trouver.</p> + +<p>—Se peut-il, ô mon Dieu!</p> + +<p>—Oh! si je pouvais sortir, reprit le vieillard d'un ton +plaintif; une heure... une minute!... Jeanne, ne peux-tu +me délivrer sans qu'ils le sachent? Le temps seulement de +voir le ciel, d'entendre les oiseaux, de sentir un peu d'air +dans mes cheveux. Jeanne, faudra-t-il donc mourir au +fond de ce sépulcre?<a name="page_49" id="page_49"></a></p> + +<p>Il avait les mains jointes et sanglotait comme un enfant. +La jeune fille éperdue se jeta dans ses bras.</p> + +<p>—Non, mon père! s'écria-t-elle suffoquée de larmes, on +vous rendra la liberté, vous verrez le jour.</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—Sur-le-champ, mon père!</p> + +<p>Elle s'était élancée vers la sonnette, dont elle tira vivement +le cordon. La porte s'ouvrit, et madame de Solange +parut.</p> + +<p>—Que mon père soit libre, madame, s'écria la jeune +fille en courant vers elle, je consens à épouser M. de +Lanoy.</p> + +<p class="c">. . . . . . + . . . . . . +</p> + +<p>Huit jours après, les cloches de Saint-Louis<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71"></a><a href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a> sonnaient +à pleines volées et une longue file de carrosses assiégait la +porte de l'église. On y célébrait le mariage du comte +avec mademoiselle de Solange.</p> + +<p>Près de l'autel se tenait le marquis, en habits de fête, +regardant la foule parée, respirant l'odeur de l'encens et +écoutant le chant des orgues d'un air ravi.</p> + +<p>L'union prononcée, au moment où le prêtre se retirait, +Jeanne se leva chancelante et comme égarée; mais ses +yeux, en se promenant autour d'elle, rencontrèrent le +vieillard; elle s'élança vers lui par un mouvement pour +ainsi dire désespéré, et, se jetant dans ses bras:</p> + +<p>—Réjouissez-vous, mon père, s'écria-t-elle; désormais +vous serez heureux.</p> + +<p>De retour à l'hôtel, les nouveaux époux trouvèrent le +notaire qui apportait à signer des quittances et actes additionnels. +A cette vue les deux familles se séparèrent, +par l'instinct de leurs intérêts opposés; les politesses réciproques +cessèrent pour faire place à une gravité contrainte,<a name="page_50" id="page_50"></a> +et l'on s'assit, comme des ennemis en présence qui +vont discuter les conditions d'un traité.</p> + +<p>Maître Durocher commença à lire les différentes pièces +de ce ton endormeur dont sa longue expérience lui avait +donné l'habitude. Il savait que peu de patiences pouvaient +tenir à la monotonie d'une pareille lecture, et que l'ennui, +en rendant les auditeurs moins attentifs, épargnait de dangereux +débats. Mais, ni la fatigante lenteur du débit ni +l'obscurité de la rédaction ne purent lasser la marquise: +elle fit éclaircir plusieurs passages et exigea le retranchement +de quelques articles dont elle parut craindre les conséquences. +Le comte consentit à tout avec cette nonchalance +impertinente qui semble mépriser les détails. Quant +à Jeanne, muette, insensible et une main dans celle de son +père, elle avait écouté sans entendre et approuva sans +avoir compris.</p> + +<p>La lecture venait de finir, et le jeune homme dont maître +Durocher s'était fait accompagner recueillait les signatures +des deux familles; le notaire se trouva près de madame +de Solange.</p> + +<p>—Vous avez enfin un nouveau clerc? demanda celle-ci, +sans songer à ce qu'elle disait et seulement pour échapper +à l'embarras du silence.</p> + +<p>—Oui, madame, répondit Durocher; mais je ne désespère +point de retrouver l'ancien.</p> + +<p>—Comment? dit la marquise en tressaillant.</p> + +<p>—Le cadavre du jeune homme que les bateliers ont +entendu tomber dans la Seine a été retrouvé.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Ce n'était pas celui de Jérôme.</p> + +<p>Jeanne, qui écoutait palpitante, se leva en poussant un +cri.<a name="page_51" id="page_51"></a></p> + +<p>—Tout le monde a signé, maître Durocher, dit la marquise +vivement.</p> + +<p>Et pendant que le notaire réunissait les actes elle saisit +la main de Jeanne, et, la forçant à s'asseoir:</p> + +<p>Remettez-vous, madame de Lanoy, dit-elle, votre mari +vous regarde!</p> + +<p class="c">. . . . . . + . . . . . . +</p> + +<p>Le marquis de Solange mourut peu après, et avec lui +eût disparu le dernier intérêt que Jeanne conservait dans +le monde, si elle ne fût devenue mère. La marquise et le +comte, qui poursuivaient de concert leurs plans ambitieux +troublaient rarement sa solitude; la jeune femme chercha +dans ses nouveaux devoirs et dans la piété des consolations +qu'elle eût en vain demandées ailleurs.</p> + +<p>Cependant les événements ne tardèrent pas à déjouer +tous les projets de madame de Solange. Il ne fut bientôt +plus question pour la noblesse de conquérir une plus +haute position, mais de conserver celle qu'elle occupait; +la révolution commençait!</p> + +<p>Le comte, qui avait renoncé aux idées philosophiques +dès qu'il avait craint de les voir appliquer, fut un des +premiers à invoquer l'appui de l'étranger pour arrêter +le mouvement. Chargé par les princes d'une mission +secrète, il partit pour l'Allemagne, laissant Jeanne avec +la marquise que les déceptions avaient enfin vaincue, et +dont les facultés affaiblies s'éteignaient chaque jour.</p> + +<p>La jeune femme, au contraire, ne reçut aucune atteinte +de ces agitations publiques auxquelles elle demeurait +étrangère. Telle on l'avait vue quitter l'autel, après son +mariage, belle, dévouée, douloureuse, telle on pouvait la +voir encore. L'éternelle jeunesse de son âme avait passé +sur ses traits: on eût dit<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72"></a><a href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a> une fleur cueillie dans sa prémière<a name="page_52" id="page_52"></a> +fraîcheur et conservée, par quelque magique puissance, +aussi suave et aussi pure.</p> + +<p>Elle revenait un jour du quartier Saint-Marceau,<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73"></a><a href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a> où +l'avait appelée une de ces bonnes œuvres qu'elle accomplissait +avec toutes les grâces du cœur; son carrosse allait +traverser la place de l'Hôtel-de-Ville,<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74"></a><a href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> lorsqu'il fut subitement +arrêté par une foule immense qui s'avançait en poussant +des cris de triomphe; madame de Lanoy se pencha +vers la glace et demanda au cocher ce qu'il y avait.</p> + +<p>—C'est le peuple qui vient de prendre la Bastille,<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75"></a><a href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a> +madame, répondit le laquais tremblant.</p> + +<p>Dans ce moment une troupe d'ouvriers s'approcha du +carrosse, et l'un d'eux ouvrit brusquement la portière. +A l'aspect de Jeanne si belle et si triste, il recula +involontairement et se découvrit.</p> + +<p>—Que voulez-vous? demanda la comtesse, d'une voix +douce.</p> + +<p>—Pardon, madame, balbutia l'ouvrier, mais un des prisonniers +que nous avons délivrés vient de s'évanouir.</p> + +<p>—Qu'il vienne! s'écria vivement Jeanne; il y a place +ici pour lui.</p> + +<p>Ceux qui portaient le mourant s'approchèrent alors et +le déposèrent dans le carrosse.</p> + +<p>La comtesse avait rejeté l'écharpe de soie dont elle était +entourée, et aida elle-même à le placer à ses côtés, mais, +dans ce mouvement, le tapis qui enveloppait le prisonnier +s'entr'ouvrit et permit de le voir. Jeanne ne put retenir +un gémissement à l'aspect de ce visage qui n'avait conservé +rien d'humain.</p> + +<p>Le mourant parut l'entendre, car ses paupières se soulevèrent, +ses yeux se rouvrirent lentement et restèrent fixés +sur madame de Lanoy.<a name="page_53" id="page_53"></a></p> + +<p>—Vous souffrez bien? demanda celle-ci d'une voix que +les larmes rendaient tremblante.</p> + +<p>Les traits du prisonnier s'animèrent; il agita ses lèvres, +et, faisant un effort:</p> + +<p>—Jeanne! murmura-t-il d'un accent confus.</p> + +<p>-Vous savez mon nom, dit madame de Lanoy surprise.</p> + +<p>—Jeanne! répéta le prisonnier en étendant les mains +vers la comtesse.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? s'écria celle-ci éperdue et les regards +fixés sur le prisonnier dans une angoisse de doute impossible +à exprimer.</p> + +<p>—Jérôme! balbutia le mourant.</p> + +<p>Madame de Lanoy poussa un cri horrible et tomba à +genoux devant le prisonnier. Celui-ci se redressa sur son +séant,<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76"></a><a href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a> et, laissant aller ses deux bras sur les épaules de la +comtesse.</p> + +<p>—Jeanne! reprit-il, je t'ai revue! Dieu est bon!</p> + +<p>A ces mots il retomba en arrière. La comtesse se pencha +sur lui, éperdue; mais, épuisé par de trop longues souffrances, +il n'avait pu résister à cette dernière émotion... La +joie l'avait tué.</p> + +<p>Ce coup inattendu abattit le courage de madame de +Lanoy, et la jeta dans une sorte de morne désespoir dont +l'amour maternel lui-même ne put la tirer. Lorsque la +tourmente révolutionnaire grandit, elle refusa de quitter +Paris, où son nom devait d'autant plus sûrement la compromettre, +que l'on savait le comte en Vendée<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77"></a><a href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> et les +armes à la main; aussi fut-elle arrêtée avec la marquise, +alors tombée en enfance. Traduites toutes deux devant le +tribunal révolutionnaire, elles furent condamnées à mort +et exécutées le neuf thermidor.<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78"></a><a href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a><a name="page_54" id="page_54"></a></p> + +<h3><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES.</h3> + +<p class="cb">———</p> + +<p class="cb">I.</p> + +<p>—<a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">1</span></a>. <b>Sac à procès</b>, lawyer's bag or satchel.</p> + +<p>—<a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class="label">2</span></a>. The <b>livre</b> was the standard of value in France until 1795, when it +was replaced by the <b>franc</b> of nearly equal value.</p> + +<p>—<a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class="label">3</span></a>. <b>The Duke of Choiseul</b> (1719-1785), a celebrated French statesman, +was prime minister under Louis XV.</p> + +<p>—<a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class="label">4</span></a>. <b>suite</b>, <i>perseverance</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class="label">5</span></a>. <b>la guerre d'Amérique</b>. The war between the English and French for +the possession of North America (1752-1760) is referred to.</p> + +<p>—<a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class="label">6</span></a>. <b>prêteur sur gages</b>, pawn-broker.</p> + +<p>—<a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class="label">7</span></a>. His thoughts and passions were mild like the light of the moon.</p> + +<p>—<a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class="label">8</span></a>. <b>Sisyphe</b>, <i>Sisyphus</i>, a well-known character in mythology.</p> + +<p>—<a name="Footnote_9" id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class="label">9</span></a>. <b>Je m'en doutais</b>, <i>I suspected it.</i></p> + +<p>—<a name="Footnote_10" id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class="label">10</span></a>. Voltaire in "Discours en vers sur l'homme."</p> + +<p>—<a name="Footnote_11" id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class="label">11</span></a>. <b>on peut s'en trouver bien tant que</b>, <i>one may fare well enough as +long as, etc.</i></p> + +<p>—<a name="Footnote_12" id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class="label">12</span></a>. <b>termes de basoche</b>, legal phraseology. <i>La basoche</i> was, an +association of lawyers' clerks.</p> + +<p>—<a name="Footnote_13" id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class="label">13</span></a>. <b>Se dérangerait-il</b>, <i>Could he be behaving badly?</i></p> + +<p>—<a name="Footnote_14" id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class="label">14</span></a>. The "Trappists" were a religious order whose rules prescribed +perpetual silence except in case of necessity.</p> + +<p>—<a name="Footnote_15" id="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor_15"><span class="label">15</span></a>. <b>la Visitation</b>, a celebrated convent in the southern part of Paris.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="cb">II</p> + +<p>—<a name="Footnote_16" id="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor_16"><span class="label">16</span></a>. <b>Amours</b>, <i>Cupids</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_17" id="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor_17"><span class="label">17</span></a>. <b>Sardanapalus</b>, king of Assyria, noted for his voluptuousness and +effeminacy.</p> + +<p>—<a name="Footnote_18" id="Footnote_18"></a><a href="#FNanchor_18"><span class="label">18</span></a>. <b>Madame de Pompadour</b>, a favorite of, Louis XV. From 1745 to her +death in 1764, her influence over the king was unbounded.</p> + +<p>—<a name="Footnote_19" id="Footnote_19"></a><a href="#FNanchor_19"><span class="label">19</span></a>. <b>caisses d'orangers</b>, boxes in which orange-trees were planted.</p> + +<p>—<a name="Footnote_20" id="Footnote_20"></a><a href="#FNanchor_20"><span class="label">20</span></a>. <b>crêpés</b>, <i>frizzled</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_21" id="Footnote_21"></a><a href="#FNanchor_21"><span class="label">21</span></a>. <b>tirés</b>, <i>drawn up</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_22" id="Footnote_22"></a><a href="#FNanchor_22"><span class="label">22</span></a>. <b>roses</b>, rose-diamonds.</p> + +<p>—<a name="Footnote_23" id="Footnote_23"></a><a href="#FNanchor_23"><span class="label">23</span></a>. <b>Watteau</b>, a celebrated French painter (1684-1721).</p> + +<p>—<a name="Footnote_24" id="Footnote_24"></a><a href="#FNanchor_24"><span class="label">24</span></a>. <b>demi-science mondaine</b>, <i>partial knowledge of the world</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_25" id="Footnote_25"></a><a href="#FNanchor_25"><span class="label">25</span></a>. <b>Voltaire</b>, one of the most celebrated French writers (1694-1778).</p> + +<p>—<a name="Footnote_26" id="Footnote_26"></a><a href="#FNanchor_26"><span class="label">26</span></a>. <b>pension</b>, <i>allowance</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_27" id="Footnote_27"></a><a href="#FNanchor_27"><span class="label">27</span></a>. <b>ne doit point te suffire</b>, can't be sufficient for you.</p> + +<p>—<a name="Footnote_28" id="Footnote_28"></a><a href="#FNanchor_28"><span class="label">28</span></a>. <b>ce serait</b> (<b>vous</b>), <i>could it be you (that has taken it)?</i></p> + +<p>—<a name="Footnote_29" id="Footnote_29"></a><a href="#FNanchor_29"><span class="label">29</span></a>. <b>blondeur</b>, <i>paleness</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_30" id="Footnote_30"></a><a href="#FNanchor_30"><span class="label">30</span></a>. <b>quel qu'il soit</b>, <i>whoever he maybe</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_31" id="Footnote_31"></a><a href="#FNanchor_31"><span class="label">31</span></a>. <b>en faites justice</b>, <i>condemn it</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_32" id="Footnote_32"></a><a href="#FNanchor_32"><span class="label">32</span></a>. <b>il se fera == il sera fait</b>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_33" id="Footnote_33"></a><a href="#FNanchor_33"><span class="label">33</span></a>. <b>fusse-je == si j'étais.</b></p> + +<p>—<a name="Footnote_34" id="Footnote_34"></a><a href="#FNanchor_34"><span class="label">34</span></a>. <b>agonie == mort.</b></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="cb">III.</p> + +<p>—<a name="Footnote_35" id="Footnote_35"></a><a href="#FNanchor_35"><span class="label">35</span></a>. <b>en fit le tour</b>, <i>went around it</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_36" id="Footnote_36"></a><a href="#FNanchor_36"><span class="label">36</span></a>. <b>Périgord</b>, a province in the South of France, corresponding to the +present Department of the Dordogne.</p> + +<p>—<a name="Footnote_37" id="Footnote_37"></a><a href="#FNanchor_37"><span class="label">37</span></a>. "Having as many quarters" (in the shield) is equivalent to saying +that they had as long a line of ancestors.</p> + +<p>—<a name="Footnote_38" id="Footnote_38"></a><a href="#FNanchor_38"><span class="label">38</span></a>. The Montmorencys were already celebrated in French history in the +middle of the tenth century.</p> + +<p>—<a name="Footnote_39" id="Footnote_39"></a><a href="#FNanchor_39"><span class="label">39</span></a>. <b>gentilshommes</b>, pronounced <i>jantizome</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_40" id="Footnote_40"></a><a href="#FNanchor_40"><span class="label">40</span></a>. <b>messe du roi</b> was a mass in which the king took part.</p> + +<p>—<a name="Footnote_41" id="Footnote_41"></a><a href="#FNanchor_41"><span class="label">41</span></a>. <b>Marie Antoinette</b>, wife of Louis XVI., beheaded in 1793.</p> + +<p>—<a name="Footnote_42" id="Footnote_42"></a><a href="#FNanchor_42"><span class="label">42</span></a>. <b>office en musique</b>, a mass in which the <i>Kyrie</i>, the <i>Gloria</i>, the +<i>Credo</i>, the <i>Sanctus</i> and the <i>Agnus Dei</i> were sung wholly or in part.</p> + +<p>—<a name="Footnote_43" id="Footnote_43"></a><a href="#FNanchor_43"><span class="label">43</span></a>. <b>on eût dit d'un enfant tenté == on aurait dit que c'était</b>, etc.</p> + +<p>—<a name="Footnote_44" id="Footnote_44"></a><a href="#FNanchor_44"><span class="label">44</span></a>. <b>que</b>, <i>whether</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_45" id="Footnote_45"></a><a href="#FNanchor_45"><span class="label">45</span></a>. <b>le tabouret</b> was a stool on which duchesses were permitted to sit +in the presence of the king.</p> + +<p>—<a name="Footnote_46" id="Footnote_46"></a><a href="#FNanchor_46"><span class="label">46</span></a>. <b>Louis XI.</b>, king of France, reigned from 1461 to 1483.</p> + +<p>—<a name="Footnote_47" id="Footnote_47"></a><a href="#FNanchor_47"><span class="label">47</span></a>. <b>fallût-il</b>, <i>even if it were necessary</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_48" id="Footnote_48"></a><a href="#FNanchor_48"><span class="label">48</span></a>. <b>présentateur</b>, <i>introducer</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_49" id="Footnote_49"></a><a href="#FNanchor_49"><span class="label">49</span></a>. The <b>Princess of Lamballe</b> was a friend of queen Marie Antoinette. +She was killed in the massacres of September, 1792.</p> + +<p>—<a name="Footnote_50" id="Footnote_50"></a><a href="#FNanchor_50"><span class="label">50</span></a>. <b>brevet</b>, <i>patent of nobility</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_51" id="Footnote_51"></a><a href="#FNanchor_51"><span class="label">51</span></a>. <b>débraillé</b>, <i>indifference</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_52" id="Footnote_52"></a><a href="#FNanchor_52"><span class="label">52</span></a>. <b>projet d'acte</b>, <i>rough draft of the contract</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_53" id="Footnote_53"></a><a href="#FNanchor_53"><span class="label">53</span></a>. <b>en</b>, <i>by her</i>. This pronoun usually refers to things, not to +persons.</p> + +<p>—<a name="Footnote_54" id="Footnote_54"></a><a href="#FNanchor_54"><span class="label">54</span></a>. <b>espagnolette</b>, <i>window-fastening</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_55" id="Footnote_55"></a><a href="#FNanchor_55"><span class="label">55</span></a>. <b>Bastille</b>, a celebrated castle or fortress at Paris, built in the +latter part of the XIV. century; long used for the confinement of +prisoners of state; destroyed by the Revolutionists, July 14, 1789.</p> + +<p>—<a name="Footnote_56" id="Footnote_56"></a><a href="#FNanchor_56"><span class="label">56</span></a>. <b>Philemon and Baucis</b>, in Greek mythology, a husband and wife noted +for their mutual affection.</p> + +<p>—<a name="Footnote_57" id="Footnote_57"></a><a href="#FNanchor_57"><span class="label">57</span></a>. <b>lettres de cachet</b> (<i>sealed letters</i>), warrants for imprisonment +given out by kings of France before the Revolution. The favorites of the +king often obtained them signed in blank, and could then insert the name +of anyone whom they disliked or wished to put out of the way.</p> + +<p>—<a name="Footnote_58" id="Footnote_58"></a><a href="#FNanchor_58"><span class="label">58</span></a>. <b>ne fût-ce que</b>, <i>were it only</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_59" id="Footnote_59"></a><a href="#FNanchor_59"><span class="label">59</span></a>. <b>j'en fais cas comme d'une prise de tabac</b>, <i>I don't consider them +of more consequence than a pinch of snuff</i>.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="cb">IV.</p> + +<p>—<a name="Footnote_60" id="Footnote_60"></a><a href="#FNanchor_60"><span class="label">60</span></a>. <b>tu ne devais pas le savoir</b>, <i>you were not to know it</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_61" id="Footnote_61"></a><a href="#FNanchor_61"><span class="label">61</span></a>. <b>tu ne m'en veux pas</b>, <i>youi are not angry with me, are you?</i></p> + +<p>—<a name="Footnote_62" id="Footnote_62"></a><a href="#FNanchor_62"><span class="label">62</span></a>. <b>vous n'avez pas conscience</b>, you are not conscious.</p> + +<p>—<a name="Footnote_63" id="Footnote_63"></a><a href="#FNanchor_63"><span class="label">63</span></a>. veuillez, <i>please</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_64" id="Footnote_64"></a><a href="#FNanchor_64"><span class="label">64</span></a>. <b>appelez</b>, <i>are calling up</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_65" id="Footnote_65"></a><a href="#FNanchor_65"><span class="label">65</span></a>. <b>un contrat se passe de la singature d'un interdit</b>, <i>a contract is +valid without the signature of an idiot</i>. An "<i>interdit</i>" is one who is +prohibited by law from having charge of his own property.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="cb">V.</p> + +<p>—<a name="Footnote_66" id="Footnote_66"></a><a href="#FNanchor_66"><span class="label">66</span></a>. <b>le reconduisait</b>, <i>was seeing him out</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_67" id="Footnote_67"></a><a href="#FNanchor_67"><span class="label">67</span></a>. <b>Plût à Dieu</b>, <i>would God</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_68" id="Footnote_68"></a><a href="#FNanchor_68"><span class="label">68</span></a>. <b>Le pont de la Tournelle</b> connects the isle of St. Louis with the +mainland on the south.</p> + +<p>—<a name="Footnote_69" id="Footnote_69"></a><a href="#FNanchor_69"><span class="label">69</span></a>. <b>se peut-il</b>, <i>can it be</i>?</p> + +<p>—<a name="Footnote_70" id="Footnote_70"></a><a href="#FNanchor_70"><span class="label">70</span></a>. <b>pendule d'écaillé</b>, <i>tortoise-shell clock</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_71" id="Footnote_71"></a><a href="#FNanchor_71"><span class="label">71</span></a>. <b>Saint Louis</b>, the church of St. L. is on the island of the same name +in the river Seine.</p> + +<p>—<a name="Footnote_72" id="Footnote_72"></a><a href="#FNanchor_72"><span class="label">72</span></a>. <b>on eût dit</b>, see note <a href="#Footnote_43">43</a>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_73" id="Footnote_73"></a><a href="#FNanchor_73"><span class="label">73</span></a>. The <b>Quartier Marceau</b> (or Marcel) is south of the Seine, near the +"Jardin des Plantes."</p> + +<p>—<a name="Footnote_74" id="Footnote_74"></a><a href="#FNanchor_74"><span class="label">74</span></a>. <b>Hôtel de Ville</b>, <i>City Hall</i>. This magnificent structure, begun in +1533, was blown up and burned by the Communists, May 24, 1871. Many +valuable works of art were thereby destroyed, as well as the library +containing almost 100,000 volumes and many precious public documents, +thus causing an irreparable loss.</p> + +<p>—<a name="Footnote_75" id="Footnote_75"></a><a href="#FNanchor_75"><span class="label">75</span></a>. <b>Bastille</b>; see note <a href="#Footnote_55">55</a>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_76" id="Footnote_76"></a><a href="#FNanchor_76"><span class="label">76</span></a>. <b>se redressa sur son séant</b>, <i>sat upright</i>.</p> + +<p>—<a name="Footnote_77" id="Footnote_77"></a><a href="#FNanchor_77"><span class="label">77</span></a>. <b>La Vendée</b> is a Department of France, south of the mouth of the +Loire. The war of the Vendée, here referred to, was an insurrection of +the Royalists of the West of France against the Republic. It was put +down by General Hoche in 1796 after a bloody struggle of three years.</p> + +<p>—<a name="Footnote_78" id="Footnote_78"></a><a href="#FNanchor_78"><span class="label">78</span></a>. The <b>ninth Thermidor</b> (July 27, 1794) was the day of Robespierre's +fall, thus ending the " Reign of Terror."</p> + +<hr /> + +<p class="cb"><big><big>G<small>ERMAN</small> T<small>EXTS.</small></big></big></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Joynes-Meissner Grammar.</i></td><td><i> Chamisso's Peter Schemihl.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Joynes' Shorter Grammar. (Part I. of the above.)</i> </td><td><i> Jensen's Die braune Erica.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Harris's German Lessons.</i></td><td><i> Riehl's Der Fluch der Schonheit.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Harris's German Composition.</i></td><td><i> François' Phosphorus Hollander.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Sheldon's Short Grammar.</i></td><td><i> Freytag's Die Journalisten.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Babbitt's German at Sight.</i></td><td><i> Freytag's Aus dem Staat Friedrichs des Grossen.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Faulhaber's One Year Course.</i></td><td><i> Holberg's Niels Klinim.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Meissner's German Conversation.</i></td><td><i> Eichendorff's Taugenichts.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Heath's German Dictionary.</i></td><td><i> Lessing's Minna von Barnhelm.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Heath's Ger.—Eng. Dictionary. (Part I. of the above.)</i> </td><td><i> Schiller's Der Taucher.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Joynes' German Reader.</i></td><td><i> Schiller's Neffe als Onkel.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Deutsch's Colloquial Reader.</i></td><td><i> Schiller's Jungfrau von Orleans.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Boiscn's Prose Reader.</i></td><td><i> Schiller's Der Geisterseher, Part I.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Grimm's Märchen and Schiller's Der Taucher.</i></td><td><i> Schiller's Ballads.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Leander's Trâumereien.</i></td><td><i> Goethe's Dichtung und Wahrheit. Books I.-IV.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Storm's Immensee.</i></td><td><i> Goethe's Sesenheim.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Andersen's Bilderbuch ohne Bilder.</i></td><td><i> Goethe's Meisterwerke.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Andersen's Märchen.</i></td><td><i> Goethe's Hermann und Dorothea.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Heyse's L'Arrabbiata.</i></td><td><i> Goethe's Torquato Tasso.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Von Hillern's Hoher als die Kirche.</i></td><td><i> Goethe's Faust, Part I.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Hauff's Der Zwerg Nase.</i></td><td><i> Heine's Die Harzreise.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Ali Baba.</i></td><td><i> Heine's Poems.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Onkel und Nichte.</i></td><td><i> Gore's German Science Reader.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Hauff's Das kalte Herz.</i></td><td><i> Hodges' Scientific German.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Novelletten-Bibliothek. Vol. I. and Vol. II.</i></td><td><i> Wenckebach's Deutsche Literaturgeschichte. Vol. I.,<br /> + with Musterstucke.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Hoffmann's Historische Erzahlungen.</i></td><td><i> Wenckebach's Deutsche Literatur eschichte. Vol. II.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Stifter's Das Haidedorf.</i></td><td><i> Wenckebach's Meisterwerke des Mittelalters.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Meyer's Guslav Adolph's Page.</i></td><td> </td></tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> +<tr valign="top"><td align="center" colspan="2">Many other texts in preparation.</td></tr> +<tr valign="top"><td align="center" colspan="2">——————</td></tr> +<tr valign="top"><td align="center" colspan="2"><b>D. C. HEATH & CO., Publishers</b>,</td></tr> +<tr valign="top"><td align="center" colspan="2">BOSTON, NEW YORK, AND CHICAGO.</td></tr> +</table> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb"><big><big>F<small>RENCH</small> T<small>EXTS.</small></big></big></p> + +<p class="cb">——————</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Edgren's French Grammar.</i></td><td><i> Sandeau's Mlle. de la Seiglièr.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Edgren's Grammar, Part I.</i></td><td><i> Mérimée's Colomba.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Grandgent's Materials for French Composition.<br /> + Five graded pamphlets.</i></td><td><i> De Vigny's Le Cachet Rouge.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Kimball's Materials for French Composition.</i></td><td><i> De Vigny's La Canne de Jonc.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Storr's Hints on French Syntax, with exercises.</i></td><td><i> De Vigny's Cinq Mars.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Houghton's French by Reading.</i></td><td><i> Victor Hugo's La Chute.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Heath's French Dictionary.</i></td><td><i> Victor Hugo's Bug Jargal.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Heath's Fr.-Eng. Dictionary. (Part I. of the above.)</i> </td><td><i> Victor Hugo's Hernani.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Super's French Reader.</i></td><td><i> Trois Contes Choisis par Daudet.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>French Fairy Tales.</i></td><td><i> Daudet's La Belle-Nivernaise.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>France's Abeille.</i></td><td><i> Choix d'Extraits de Daudet.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>De Mussefs Pierre et Camille.</i></td><td><i> Sept Grands Auteurs de XIX<sup>e</sup> Siècle.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Lamartine's Jeanne d'Arc.</i></td><td><i> Racine's Esther.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Souvestre's Le Mari de Mme. de Solange.</i></td><td><i> French Lyrics.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Souvestre's Un Philosophe sous les Toits.</i></td><td><i> Corneille's Polyeucte.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Souvestre's Les Confessions d'un Ouvrier.</i></td><td><i> Molière's Le Tartuffe.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Historiettes Modernes. Vol. I. and Vol. II.</i></td><td><i> Molière's Le Médecin Malgré Lui.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"> </td><td><i> Molière's Le Bourgeois Gentilhomme.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"> </td><td><i> Lamartine's Méditations.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"> </td><td><i> Piron's La Métromanie.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"> </td><td><i> Warren's Pri mer of French Literature.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"> </td><td><i> Histoire de la Littérature Française.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"> </td><td><i> Erckmann-Chatrian's Waterloo.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"> </td><td><i> Sand's La Mare au Diable.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"> </td><td><i> Beaumarchais's Barbier de Seville.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"> </td><td><i> Histoire de la Littérature Française.</i></td></tr> +</table> + +<p class="cb">——————</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> + +<tr valign="top"><td align="center"><big><b>SPANISH.</b></big></td><td align="center"><big><b>ITALIAN.</b></big></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Edgren's Spanish Grammar.</i></td><td><i> Grandgent's Italian Grammar.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Ybarra's Practical Method.</i></td><td><i> Grandgent's Italian Composition.</i></td></tr> +<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Cervantes' Don Quixote.</i></td><td><i> Testa's L'Oro e l'Orpello.</i></td></tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> +<tr valign="top"><td align="center" colspan="2">Very many other texts are in preparation.</td></tr> +<tr valign="top"><td align="center" colspan="2">——————</td></tr> + +<tr valign="top"><td align="center" colspan="2"><b>D. C. HEATH & CO., Publishers</b>,</td></tr> +<tr valign="top"><td align="center" colspan="2">BOSTON, NEW YORK AND CHICAGO.</td></tr> +</table> + + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le mari de Madame de Solange, by Émile Souvestre + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARI DE MADAME DE SOLANGE *** + +***** This file should be named 36437-h.htm or 36437-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/4/3/36437/ + +Produced by Chuck Greif. From scans provided by Al Haines. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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