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+Project Gutenberg's Le mari de madame de Solange, by Émile Souvestre
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le mari de madame de Solange
+
+Author: Émile Souvestre
+
+Editor: O.B. Super
+
+Release Date: June 15, 2011 [EBook #36437]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARI DE MADAME DE SOLANGE ***
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+
+Produced by Chuck Greif. From scans provided by Al Haines.
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+Heath's Modern Language Series.
+
+LE MARI DE
+
+MADAME DE SOLANGE
+
+Par ÉMILE SOUVESTRE.
+
+_EDITED, WITH ENGLISH NOTES_
+
+BY
+
+O. B. SUPER, PH.D.
+
+_Professor of Modern Languages in Dickinson College_
+
+BOSTON, U. S. A.
+
+D. C. HEATH & CO., PUBLISHERS
+
+1892
+
+_Copyright, 1889,_
+
+BY O. B. SUPER.
+
+PRINTED MY C. H. HEINTZEMANN, BOSTON, MASS., U. S. A.
+
+
+
+
+BIOGRAPHICAL SKETCH.
+
+
+EMILE SOUVESTRE was born at Morlaix in Brittany, April 15, 1806. His
+father was a civil engineer, and he intended following the same
+profession. After his father's death he changed his mind and began to
+study law, but being ambitious to shine as a writer he soon abandoned
+the law also.
+
+His first literary work was a drama entitled "The Siege of Missolonghi,"
+but this, like many other works of its class, was never produced on the
+stage. The misfortunes of his family soon compelled him to devote
+himself to making money, and in 1828 he became a book-keeper in Nantes.
+He did not, however, entirely renounce literature, but published
+numerous articles in various periodicals, the most noted of which was a
+series entitled "Les Derniers Bretons," which appeared in "La Revue des
+Deux Mondes." These established his reputation as a writer of taste, and
+during the next twenty years he wrote a large number of stories and
+tales, most of which were originally published in newspapers and
+reviews. His constant aim was not only to please the reading public, but
+also to inculcate the principles of sound morality.
+
+His next venture was the co-principalship of a private school at Nantes,
+but he soon resigned his position and became the editor of a paper at
+Brest. This he was soon compelled to give up for political reasons, and
+he then accepted a professorship of rhetoric in the same place, and
+afterwards in Mühlhausen.
+
+The professor's chair, however, does not seem to have been congenial to
+his tastes, for in 1836 he removed to Paris, determined to devote
+himself exclusively to literature. He took up his abode in the fourth
+story of a house in a retired part of the city, and of his life there he
+gives us charming glimpses in his "Philosophe sous les Toits." His
+thoroughly human and sympathetic nature made him a favorite with all who
+knew him, especially with the laboring classes, with whom he loved to
+associate. It is to this circumstance that we owe "Les Confessions d'un
+Ouvrier."
+
+The State in 1848 founded an "École d'Administration," in order to train
+young men for the civil service, and he was made one of the professors.
+Here he delivered four lectures to workingmen, which were very popular;
+but when Louis Napoleon overthrew the republic he regarded Souvestre's
+lectures as dangerous to his pretensions, and they were suppressed.
+
+In 1851 the French Academy awarded him a prize for his work "Un
+Philosophe sous les Toits." In 1853 he was invited by Vinet to visit
+Switzerland in order to deliver a series of popular lectures on
+literature, which were received with great favor. Soon after his return
+to Paris he died, July 5, 1854.
+
+
+
+
+LE MARI DE MADAME DE SOLANGE.
+
+
+
+
+I.
+
+
+ON se trouvait aux derniers mois de l'année 1775. Deux hommes étaient
+assis l'un vis-à-vis de l'autre auprès d'un bureau chargé d'_in-folios_
+ouverts, de parchemins timbrés et de sacs à procès.[1]
+
+Le costume du premier annonçait l'un des plus brillants gentilhommes de
+la cour de Louis XVI, tandis que le second portait l'habit de drap noir
+et le jabot en organdi, qui désignait alors l'homme de loi d'une manière
+presque certaine.
+
+--Ainsi, maître Durocher, reprit le jeune seigneur comme s'il eût voulu
+résumer les renseignements que le notaire venait de lui fournir, vous
+m'assurez que la fortune de madame de Solange ne monte pas à moins de
+cent mille livres[2] de revenu; qu'elle est liquide de toute dette et
+susceptible d'augmentations.
+
+--Je puis vous l'affirmer, répondit le notaire.
+
+--Fort bien; mais vous n'êtes point seulement un habile praticien,
+maître; tout ce que vous m'avez appris jusqu'à ce jour des personnes que
+je voulais connaître, l'expérience l'a justifié; voulez-vous me donner
+une nouvelle preuve de vos lumières?
+
+--Monsieur de Lanoy peut compter en toute occasion sur mon dévouement,
+répondit le notaire sérieusement.
+
+--Eh bien! dites-moi ce que vous savez de madame de Solange et ce que
+vous en pensez.
+
+Durocher sourit.
+
+--Je pense, monsieur le comte, dit-il, que c'est le plus grand homme
+d'État de l'époque et que tous les autres ne sont auprès d'elle, que des
+femmes de ménage.
+
+Le comte regarda Durocher avec étonnement.
+
+--Mon Dieu! qu'a-t-elle donc fait de si miraculeux? demanda-t-il.
+
+--Elle donne des bals où vous dansez, et elle est reçue chez M. de
+Choiseul![3] répondit le notaire; cela peut vous paraître peu de chose,
+M. le comte; mais, pour arriver là, il lui a fallu plus de volonté et de
+suite[4] qu'à nos ministres pour faire la guerre d'Amérique.[5]
+
+--Ah! je comprends; on m'a dit, en effet, que son père n'était point
+noble.
+
+--Son père était porte-balle, M. le comte, puis prêteur sur gages.[6] Il
+mourut en laissant deux millions. Une bourgeoise ordinaire se fût
+contentée d'en jouir; mais madame de Solange voulait être de la cour.
+Concevez vous? être de la cour quand votre père a vendu des chaussettes
+de laine! Il fallait d'abord un mariage qui fît oublier son origine.
+Elle eût pu trouver un duc ou un marquis ruiné par le jeu; il y en a
+toujours quelques-uns dont la noblesse est en vente pour les filles
+d'enrichis; mais, en épousant, il eût fallu payer des dettes, subir des
+insolences, et la fille du porte-balle voulait avant tout un mari
+docile.
+
+--Et elle le trouva?
+
+--Elle découvrit un pauvre gentilhomme qui consentit à lui donner son
+nom sans stipuler aucun avantage au contrat: c'était M. le marquis de
+Solange. Le malheureux l'épousa seulement pour avoir un habit de noces.
+Elle avait eu raison de penser qu'un tel mari la laisserait maîtresse de
+tout; mais elle s'était trompée en espérant l'utiliser. M. de Solange
+avait pris une femme comme la plupart des gentilshommes prennent un
+emploi: pour ne rien faire. Nature timide, il n'avait jamais recùlé son
+horizon au-delà d'un bonheur vulgaire; c'était un de ces hommes qui
+vivent pour ainsi dire au clair de lune de toutes les pensées et de
+toutes les passions.[7] Aussi, une fois assuré de ses quatre repas, se
+croisa-t-il philosophiquement les bras. Madame de Solange tenta en vain
+d'exciter son ambition, de le pousser, de le produire; elle avait beau
+souffler son âme dans ce corps endormi, y faire entrer sa volonté,
+penser, parler, marcher pour lui, rien ne pouvait réveiller sa
+paresseuse nature. Pendant dix ans, elle a continué cette rude tâche;
+elle a porté M. de Solange dans ses bras, comme un enfant, sur toutes
+les routes du crédit, elle l'a conduit à toutes les portes du pouvoir,
+et toujours le corps sans âme est retombé de son haut: c'était la roche
+de Sisyphe.[8]
+
+--Elle a enfin renoncé pourtant?...
+
+--Oui, mais alors elle s'est vue forcée de défaire tout ce qu'elle avait
+fait. Pour pousser le marquis, elle lui avait créé une importance
+artificielle; elle s'était étudiée à lui donner l'air du chef de la
+famille et n'avait agi, pour ainsi dire, que sous son enveloppe. Une
+fois son impuissance reconnue, il fallait lui retirer, une à une, toutes
+les forces qu'elle lui avait prêtées; il s'agissait enfin, après avoir
+passé dix ans à faire prendre un fantôme pour un homme, de rejeter ce
+fantôme dans le néant et de se mettre à sa place sans avoir l'air de
+rien déranger.
+
+--Et madame de Solange a réussi?
+
+--Elle a réussi. Son mari est rentré insensiblement dans l'ombre. Les
+habitudes indépendantes qu'elle lui avait données pour le faire valoir,
+elle les lui a reprises jour par jour. On a vu cette individualité
+s'éteindre comme on l'avait vue se former. Elle a réaccoutumé le monde à
+ne voir qu'elle, à ne connaître qu'elle. Elle seule est riche, elle
+seule est influente, elle seule existe. Le nom de son mari même lui
+appartient; c'est elle qui le porte; lui, on l'appelle _le mari de
+madame de Solange_.
+
+--Et il a consenti à cette annulation?
+
+--Non pas sans lutte. Comme on touchait à ses habitudes, il a d'abord
+résisté; mais que pouvait une aussi frêle intelligence contre la
+terrible volonté de cette femme? Aujourd'hui le mari de madame de
+Solange est un vieillard presque en enfance, que l'on soigne à part dans
+un appartement retiré et que la voix de sa femme fait trembler. Nul ne
+lui obéit, et les étrangers mêmes n'y prennent point garde. Il est chez
+la marquise comme un portrait de famille accroché au mur. Il ne parle à
+personne et personne ne lui parle. Sa fille seule, sortie du couvent
+depuis quelques mois, lui témoigne une affection dont il semble heureux;
+mais cette consolation lui sera bientôt enlevée, car madame de Solange
+n'a point renoncé à ses projets ambitieux et sait par expérience que les
+efforts d'une femme seule ne peuvent conduire bien loin. Aussi ne
+tardera-t-elle pas à marier demoiselle Jeanne, et ce qu'elle n'a pu
+faire par son mari, elle l'essayera par son gendre.
+
+--Et j'espère qu'elle y réussira, maître Durocher, dit le gentilhomme,
+car ce gendre est trouvé.
+
+--Je m'en doutais,[9] dit tranquillement le notaire.
+
+--Et vous le connaissez?
+
+Durocher leva la tête avec une sorte d'étonnement.
+
+--Monseiur le comte a bien mauvaise opinion de mon intelligence
+aujourd'hui, dit-il en souriant.
+
+De Lanoy lui frappa sur l'épaule.
+
+--Eh bien! oui, Durocher, dit-il, on m'avait proposé ce mariage, et tout
+ce que je viens d'apprendre me décide. Vous savez dans quel état le
+désordre et les procès de ma mère m'ont laissé; il faut qu'une riche
+alliance rétablisse ma fortune et me permette de prendre une maison
+digne de mon rang. Quant à la naissance de madame de Solange, ce sont de
+ces choses au-dessus desquelles doit se mettre un esprit éclairé. Que la
+noblesse ait ses privilèges, c'est de droit, et personne, je pense, n'y
+peut trouver à redire; mais je partage, du reste, l'avis de notre grand
+poète:[10]
+
+ "Les mortels sont égaux," etc.
+
+Dans notre siècle, il faut de la philosophie, mon cher Durocher. La dot
+de la petite me servira d'ailleurs à acheter une charge importante; avec
+mon nom je puis arriver à tout.
+
+--Ainsi, monsieur le comte ne s'effraie point de l'ambition de madame de
+Solange?
+
+--Loin de là, mon cher, je m'en réjouis! Ne pouvant arriver que par moi,
+elle n'épargnera rien pour me pousser en avant. Sa fortune, ses
+relations, son adresse, tout sera employé à mon profit. En galanterie
+comme en politique, nul ne peut remplacer une vieille femme. Elle
+hasarde mille démarches que l'on ne pourrait faire soi-même, rend mille
+services qu'une plus jeune refuserait par inexpérience ou par scrupule.
+N'appartenant plus à aucun sexe, elle peut être la confidente de tous
+deux. Elle remarque ce qui vous échappe, intrigue, rampe et ment pour
+vous!
+
+--Monsieur le comte peut avoir raison, dit le notaire; avoir une vieille
+dans ses intérêts, c'est prendre le diable à son service; on peut s'en
+trouver bien tant[11] qu'on ne lui vend point son âme.
+
+--C'est à quoi je prendrai garde, Durocher, dit le comte; je veux bien
+que madame de Solange me mène, mais comme la poudre mène le boulet,
+c'est-à-dire, à condition que je serai en avant; c'est, du reste, chose
+facile et que je crois entendre.
+
+--En effet, dit l'homme de loi avec un sourire où perçait l'ironie, j'ai
+toujours vu monsieur le comte habile à se faire des serviteurs, sans
+s'astreindre à leur payer de gages; aussi lui seul me semble-t-il
+capable de lutter contre madame de Solange; peut-être même n'aura-t-il
+point à s'en plaindre; quand les forces sont égales, on est juste par
+nécessité.
+
+--Je l'entends ainsi, dit le gentilhomme en se levant; préparez, mon
+cher Durocher, un projet de contrat qui puisse être avantageux aux deux
+parties. J'apporte, de mon côté un nom, une position à la cour; j'ai
+droit à des compensations; vous y songerez. Cette note que je vous
+laisse vous fera connaître, à peu près, ce que je désire. Arrangez cela
+en termes de basoche[12] et de manière à ne point effaroucher madame de
+Solange. Votre projet de contrat rédigé, le duc de Lussac, qui s'est
+entremis dans cette affaire, le lui portera, et si les clauses lui
+conviennent, je me ferai présenter à la petite, que l'on dit fort
+passable.
+
+--Vous ne l'avez point encore vue?
+
+--Non, je veux savoir avant tout si nous pouvons nous entendre; un
+mariage est chose grave, et l'on ne doit point s'engager à la légère.
+Tout votre avenir peut dépendre d'un bon ou d'un mauvais contrat; quant
+à la femme, on a toujours le temps de la connaître. Voyez donc,
+Durocher, à prendre mes intérêts et à les bien assurer.
+
+--J'y mettrai mes soins.
+
+--Tâchez que tout soit prêt pour demain.
+
+--Je doute que je le puisse, monsieur le comte: il y aura des recherches
+à faire, des titres à consulter...
+
+--N'avez-vous point l'aide de Jérôme Bouvart, votre clerc, que vous
+dites aussi habile que vous?
+
+--C'était la vérité, monsieur le comte, mais depuis quelques mois Jérôme
+n'est plus le même.
+
+--Comment! Se dérangerait-t-il?[13]
+
+--Je ne sais; il est devenu pâle et muet comme un trappiste,[14] et son
+esprit semble toujours en voyage.
+
+--Le drôle est amoureux, dit M. de Lanoy en essuyant sa poudre devant un
+petit miroir accroché au mur.
+
+--Je l'ai pensé tant que j'ai vu ses fréquentes visites à sa cousine
+chez les dames de la Visitation;[15] mais depuis deux mois il y retourne
+à peine.
+
+--N'importe, Durocher, reprit le comte; il faut que vous fassiez
+diligence; je veux finir cette affaire, maître; je n'ai pas besoin de
+vous recommander la discrétion.
+
+--Monsieur le comte ne soupçonne point mon intelligence et il connaît
+mon zèle.
+
+--Fort bien. Vous serez content de moi.
+
+A ces mots, M. de Lanoy salua de la main avec cette familiarité
+impertinente qui constituait, à cette époque, les bonnes manières,
+s'avança vers la porte, que le notaire lui ouvrit respectueusement, et
+disparut, en fredonnant, dans l'escalier tortueux.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Le siècle de Louis XIV apparaît seul, au premier abord, dans Versailles:
+palais, jardins, places, rues, boulevards, tout semble marqué du même
+cachet de despotique splendeur. Partout éclate cette volonté inflexible
+du grand roi ramenant toute chose à la ligne droite et soumettant la
+création à la même étiquette que sa cour. Pour trouver la France des
+siècles suivants, il faut chercher dans les lieux écartes où se cachent
+les hôtels à frontons sculptés en guirlande; les petites maisons à
+portes dérobées, au-dessus desquelles s'entrelacent des amours;[16] les
+jardins à longues tonnelles et à charmilles obscures que garde une
+statue de femme. C'est là que la société de Louis XV, fatiguée de
+l'éclat symétrique du règne précédent, vint cacher ses vices entre cour
+et jardin, non par pudeur, mais par sensualité, car le xviiie siècle
+fut, avant tout, une époque de jouissance, n'appuyant sur rien, se
+jouant de tout et préparant sa propre ruine avec la voluptueuse
+frivolité de Sardanapale[17] arrangeant son bûcher.
+
+Or, c'est dans un de ces hôtels de l'_ère Pompadour_[18] que je dois
+maintenant vous transporter. Bâtie quelque soixante ans auparavant au
+fond de la ruelle Montbauron, le pavillon de madame de Solange avait
+toute la richesse mesquine et toute les grâces affectées de l'époque. On
+y arrivait par une cour étroite suc laquelle s'ouvrait une porte
+latérale servant d'entrée. La façade, que l'on ne pouvait apercevoir du
+dehors, donnait sur une terrasse bordée de caisses d'orangers,[19] et
+sur un parterre presque uniquement garni de tulipes et d'hyacithes. Le
+reste du jardin était divisé en étroites plates bandes, encadrées de
+sauge, de lavande ou de romarin. Au milieu s'élevait un cadran solaire
+de marbre blanc, et, çà et là, quelques statues montraient leurs têtes
+par-dessus les buissons taillés en gobelets. Deux allées de tilleuls,
+placées aux deux pignons, conduisaient à un vaste berceau de vigne et de
+chèvrefeuille sous lequel, en été, madame de Solange recevait
+quelquefois ses visites.
+
+Au moment oh commence notre histoire, un vieillard et une jeune fille
+s'y trouvaient seuls assis. Le vieillard portait un costume de ville
+d'une élégance presque coquette. Ses cheveux, soigneusement crêpés,[20]
+étaient recouverts d'un léger nuage de poudre; une tabatière d'émail
+sortait à demi d'une des poches de sa veste brodée; ses bas de soie bien
+tirés[21] étaient retenus par une boucle d'or ciselé, et deux roses[22]
+d'un grand prix étincelaient à chacune de ses mains.
+
+Mais ce luxe ne servait qu'à rendre sa décrépitude plus visible. Son
+visage avait, non point cette teinte chaude et tannée, dernière
+fraîcheur du vieillard, mais une pâleur blafarde qui ôtait à ses rides
+leurs ombres et leur donnait un aspect maladif; ses lèvres, toujours
+entr'ouvertes, étaient agitées d'un tremblement nerveux, et ses yeux,
+d'un bleu tendre, avaient quelque chose de timide et de vague.
+
+Quant à la jeune fille, elle semblait dans toute la splendeur d'une
+première jeunesse. L'air modeste et provoquant à la fois, elle eût pu
+servir de modèle à une vierge peinte par Watteau.[23] Son costume
+participait de cette double expression; on y sentait un reste
+d'habitudes du couvent déjà mêlé d'une demi-science mondaine.[24]
+
+Elle tenait à la main une tragédie de Voltaire,[25] et la lisait à haute
+voix. Tout à coup elle s'interrompit, le vieillard venait de s'assoupir.
+La jeune fille posa le livre sur sa chaise et s'approcha doucement; mais
+ce mouvement lui fit rouvrir les yeux.
+
+--Ah! je vous ai réveillé, mon père! s'écria-t-elle avec regret.
+
+--Reste, dit-il d'une voix frêle; assieds-toi là Jeanne... plus près,
+plus près encore.
+
+Elle s'accroupit aux pieds du vieillard dans l'attitude gracieuse d'une
+enfant qui demande des caresses.
+
+Il posa une main sur son épaule, releva de l'autre son front et la
+regarda longtemps avec une sorte d'enchantement naïf.
+
+La jeune fille sourit d'abord sous ce regard; mais je ne sais quel
+souvenir traversa subitement sa pensée, ses yeux se mouillèrent et elle
+baissa la tête.
+
+--Qu'y a-t-il, Jeanne? demanda le vieillard, à qui ce mouvement n'avait
+point échappé.
+
+--Rien, rien, mon père, répondit-elle rapidement.
+
+--Tu me trompes. Hier encore j'ai vu que tu avais pleuré; je voulais
+t'en demander la cause, et ce matin j'ai oublié... Oh! ma tête! ma
+tête!...
+
+--Il porta ses deux mains à son front avec l'expression plaintive d'un
+enfant. Jeanne voulut l'entourer de ses bras; mais il se dégagea
+doucement, jeta autour de lui un regard précautionneux, et baissant la
+voix:
+
+--Madame de Solange te rend malheureuse, peut-être? dit-il avec une
+sorte d'effroi.
+
+--Qui vous fait penser cela? interrompit la jeune fille. Il lui imposa
+silence de la main.
+
+--Bien, bien, je sais que tu ne me l'avoueras point. A quoi bon! je ne
+pourrais te protéger, moi; mais prends garde, Jeanne; ne résiste pas à
+ta mère. Tout ce qui résiste, vois-tu, elle le brise!
+
+--Je le sais, murmura Jeanne, dont les yeux se détournèrent vers son
+père.
+
+Celui-ci l'attira plus près de lui.
+
+--T'a-t-elle refusé quelque plaisir? demanda-t-il.
+
+--Nullement, mon père.
+
+--Tu désires peut-être quelque parure?
+
+--Aucune.
+
+--Pourquoi le cacher? on pourrait te l'acheter. Ta pension[26] est
+faible et ne doit point te suffire.[27]
+
+--Je ne la voudrais plus forte que lorsque je vois de pauvres familles.
+
+--Et tu en connais maintenant que tu aimerais à secourir?
+
+--Hélas! mon père, ceux qui souffrent ne manquent jamais.
+
+M. de Solange regarda autour de lui, et, tirant de la poche de sa veste
+une petite bourse de cuir de daim:
+
+--Tiens, dit-il.
+
+--De l'or! s'écria Jeanne étonnée.
+
+--Oui, mais cache-le de peur que ta mère ne le voie!
+
+--Pourquoi cela? Ne le tenez-vous point d'elle?
+
+--Non.
+
+--De qui donc, alors?
+
+--Tout est pour toi, dit le vieillard en rougissant.
+
+--Mais vous ne me répondez point, mon père, reprit Jeanne vivement.
+Cette bourse...
+
+Et comme si un souvenir l'illuminait subitement:
+
+--Cette bourse a été dérobée à ma mère il y a quelques jours!
+s'écria-t-elle.
+
+--Tais-toi, dit le vieillard épouvanté.
+
+--Quoi! ce serait...[28]
+
+--Tais-toi!
+
+Elle regarda son père stupéfaite. Celui-ci jeta un coup d'œil autour
+de lui pour s'assurer qu'ils étaient seuls.
+
+--Tout lui appartient, reprit-il à voix basse; je suis chez elle comme à
+l'hospice; je n'ai rien à moi.... Quand j'ai vu cet or, j'ai pensé qu'il
+pourrait te rendre heureuse.
+
+--Oh! mon père, mon père! s'écria Jeanne émue à la fois de honte, de
+pitié' et d'attendrissement.
+
+--Dis que tu es heureuse, Jeanne! reprit celui-ci en l'attirant à lui.
+Pauvre fille! J'aurais voulu pouvoir dérober pour toi le trésor du roi
+de France! Si j'avais le paradis, vois-tu, Jeanne, je le donnerais tout
+entier sans y garder même une place... Mais embrasse donc ton père!
+remercie-le donc! C'est la première fois que je puis te faire un
+présent.
+
+Il y avait dans les paroles du vieillard une tendresse à demi égarée qui
+émut Jeanne jusqu'au fond du cœur. Dépouillée de sa volonté par une
+longue oppression, cette pauvre âme en était revenue à tous les
+instincts de l'enfance.
+
+Jeanne jeta ses bras autour du cou de son père et baisa ses cheveux
+blancs.
+
+--Cache, cache la bourse, reprit le vieillard joyeusement. Ah! ils me
+croient la tête faible!... Mais je vois tout, je comprends tout. Aussi,
+sois tranquille, ma Jeanneton, je sais comment faire, maintenant. Oh ne
+te défie point de moi; tes pauvres ne manqueront plus de rien. Mais
+cache la bourse, surtout, cache-la bien.
+
+--Elle ne nous appartient pas, fit observer la jeune fille doucement, et
+il faudra la rendre.
+
+--La rendre! à qui?
+
+--A ma mère.
+
+--Que dis-tu? s'écria le marquis épouvanté; tu lui diras donc que je
+l'ai prise?
+
+--Non, mon père.
+
+--Elle le devinera, on te forcera à l'avouer; tu me dénonceras,
+malheureuse!
+
+--Mon père!
+
+--Oh! ne fais pas cela, Jeanne, je t'en conjure; ta mère se vengerait
+sur moi. Tu ne voudrais point me rendre malheureux. Tu es la seule qui
+m'aime ici. Oh! ne rends pas la bourse; je l'ai prise pour toi, Jeanne.
+Par miséricorde, ne dis rien à ta mère.
+
+Il avait les mains jointes et pleurait. La jeune fille éperdue se jeta
+dans ses bras en s'efforçant de le rassurer par ses promesses et ses
+baisers, mais il semblait toujours inquiet.
+
+--Tu ne sauras point cacher cet or, reprit-il, et tout se découvrira.
+Rends-le-moi, c'est le plus sûr; rends-le moi; je le garderai.
+
+Jeanne lui remit la bourse, qu'il ramassa vivement.
+
+--Surtout, pas un mot à ta mère, reprit-il, en posant un doigt sur ses
+lèvres. Si elle t'interroge, aime-moi assez pour mentir; ton confesseur
+te le pardonnera, et, s'il le faut, je prendrai sur moi le péché.
+
+Dans ce moment un domestique en livrée parut au bout de l'allée. Il
+venait annoncer à M. de Solange que le souper était servi.
+
+Celui-ci se leva, fit un signe à Jeanne pour lui recommander la
+discrétion, et, s'appuyant sur le bras du valet, il regagna d'un pas
+chancelant l'appartement qu'il occupait dans l'hôtel.
+
+La jeune fille le suivit des yeux avec une expression de pitié
+caressante, jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les tilleuls. Alors
+ses idées parurent prendre un autre cours, et elle tomba dans une
+profonde rêverie.
+
+Le jour, qui commençait à baisser, ne jetait sur la tonnelle que des
+lueurs incertaines; la cloche du souper avait sonné, et, suivant l'usage
+établi dans la plupart des maisons nobles, Jeanne n'y devait point
+paraître. Certaine ainsi que son absence ne pouvait être remarquée par
+sa mère, ni par les gens de service occupés ailleurs, la jeune fille
+chercha le coin le plus reculé de la tonnelle, s'y assit et tira de son
+sein une lettre qu'elle y tenait cachée.
+
+Là seule vue de ce papier sembla réveiller en elle une subite émotion,
+car la rougeur couvrit ses joues, et elle promena autour d'elle un
+regard inquiet; mais, sûre de ne pouvoir être aperçue, elle l'ouvrit
+lentement et se mit li le relire tout bas.
+
+Cette lecture avait sans doute pour elle un vif intérêt, car elle ne
+tarda point à l'absorber tout entière. Une lueur d'indicible joie
+illuminait ses traits par instants, puis s'éteignait tout à coup sous un
+nuage de doute et de crainte. Deux ou trois fois elle s'interrompit,
+demeurant immobile, les yeux fixes et comme écrasée bous un sentiment de
+désespoir.
+
+Enfin, elle avait achevé sa lecture et se préparait à la recommencer
+lorsqu'un bruit de pas se fit entendre: elle cacha vivement dans son
+sein la lettre qu'elle tenait, et presque au même instant madame de
+Solange parut à l'entrée de la tonnelle.
+
+Madame de Solange était une femme de haute taille, richement vêtue, à la
+démarche lente, mais ferme. Rien chez elle ne rappelait son origine. Ses
+traits avaient une régularité pour ainsi dire hautaine, et leurs rides
+se cachaient sous une sorte de _blondeur_[29] aristocratique. Ce qui
+manquait dans tout son être, ce n'était point la distinction: c'était la
+vie. La robe de velours ne pouvait déguiser sa maigreur, et la lividité
+de son visage perçait le fard dont elle l'avait couvert. C'était
+seulement dans le regard que l'on retrouvait l'indice d'une énergie
+éprouvée; toute la vitalité s'y était réfugiée, et son œil gris
+brillait d'un éclat que l'on avait peine à supporter.
+
+Jeanne, qui avait failli être surprise, resta tremblante et la tête
+baissée à son aspect; madame de Solange ne parut point y prendre garde.
+
+Je vous cherchais, dit-elle à la jeune fille d'une voix dont l'harmonie
+avait quelque chose de métallique. Êtes-vous seule?
+
+--Seule, madame, répondit Jeanne.
+
+Madame de Solange s'assit sur le banc que sa fille venait de quitter et
+lui fit signe de prendre un des sièges rustiques qui se trouvaient sous
+la tonnelle.
+
+--J'ai à vous parler, Jeanne, reprit-elle d'un ton plus confidentiel que
+de coutume. Approchez-vous et écoutez-moi avec attention.
+
+La jeune fille obéit.
+
+--Depuis bientôt trois mois que vous avez quitté le couvent, reprit
+madame de Solange, j'ai évité de vous présenter à la société qui
+fréquente l'hôtel. Vous avez vécu dans la retraite comme il convient à
+une fille de votre condition, qui ne doit paraître dans le monde qu'en
+se mariant; mais ce moment est enfin venu.
+
+--Que dites-vous, madame? s'écria Jeanne qui leva brusquement la tête en
+tressaillant.
+
+--Je dis que je viens d'arranger un mariage tel que je pouvais le
+désirer.
+
+--Pour moi? interrompit la jeune fille.
+
+--Pour vous, reprit madame de Solange. Qu'y a-t-il dans cette nouvelle
+qui puisse vous étonner? N'avez-vous jamais pensé qu'il en devrait être,
+ainsi tôt ou tard?
+
+--Madame..., balbutia Jeanne éperdue.
+
+--Allons, remettez-vous, dit froidement madame de Solange; il s'agit
+ici, non point de s'émouvoir, mais de causer. Le mariage aura lieu dans
+un mois, et dès demain je vous emmènerai pour choisir le trousseau.
+
+Cette nouvelle était si inattendue que Jeanne resta un instant comme
+foudroyée. Elle regarda sa mère, pâle, les mains jointes et sans pouvoir
+parler.
+
+--C'est impossible, dit-elle enfin d'une voix entrecoupée; dans un mois,
+madame, c'est impossible.
+
+--Pourquoi donc? demanda la marquise.
+
+--Je ne savais point... Je n'étais point préparée. Oh! je vous en
+conjure...
+
+--Enfin?... interrompit madame de Solange avec impatience.
+
+--Je ne veux pas me marier, ma mère! s'écria la jeune fille qui se
+laissa glisser à genoux.
+
+La marquise recula vivement.
+
+--Relevez-vous, dit-elle. Pourquoi cet effroi, ces larmes; et que
+dois-je conclure de pareilles folies? Les dames de la Visitation
+auraient-elles abusé de leur influence pour vous inspirer un fanatique
+désir de fuir le monde?
+
+--Non, madame.
+
+--Qu'est-ce donc alors? Eprouvez-vous quelque répugnance pour le
+mariage?
+
+--Je ne dis point cela, madame.
+
+--C'est donc seulement pour le mari que je vous propose; mais je ne vous
+l'ai point nommé, vous ne l'avez jamais vu. S'il est jeune: spirituel,
+galant et de grande naissance, le refuserez-vous également?
+
+--Ah! quel qu'il soit![30] s'écria Jeanne, emportée par son émotion.
+
+Madame de Solange leva brusquement la tête.
+
+--Alors, vous en aimez un autre? dit-elle.
+
+Jeanne se couvrit le visage. Il y eut une pause.
+
+--Ainsi, vous l'avouez, reprit la marquise d'une voix dont le
+tremblement annonçait une colère retenue; eh bien, mademoiselle, voyons
+votre choix! Pour être préférable au comte de Lanoy, il faut que l'homme
+distingué par vous réunisse à un haut degré les avantages de la beauté,
+de l'intelligence et de la fortune. Nommez-le! nommez-le sur-le-champ!
+Mais pourquoi ce silence? Hésiter, c'est me faire croire à quelque
+préférence indigne. Ce nom est-il si honteux, que vous n'osiez le
+prononcer? Parlez, mademoiselle! mais parlez donc!
+
+--Ne m'interrogez point, madame, balbutia Jeanne, étouffée de sanglots.
+
+La marquise fit un brusque mouvement.
+
+--C'est-à-dire que vous rougissez d'avouer votre choix, reprit-elle.
+Vous-même, alors, en faîtes justice![31] Qu'il n'en soit plus question;
+vous épouserez M. de Lanoy.
+
+--Ma mère! par pitié! s'écria Jeanne.
+
+Mais madame de Solange lui saisit brusquement le bras, et avec un
+emportement qu'elle avait jusqu'alors difficilement contenu:
+
+--Assez! dit-elle, vous obéirez!... Point de prières, point de larmes!
+Je le veux! Je ne vous demande plus la confidence de vos folles
+préférences. Gardez vos rêves, vous le pouvez; mais ce mariage réalise
+un espoir que je poursuis depuis vingt années; il vous assure le crédit
+et le rang que nous avons le droit d'ambitionner; il se fera,[32]
+mademoiselle. Fusse-je[33] à mon heure d'agonie,[34] je remettrais à
+recevoir l'absolution de mes péchés pour signer votre contrat.
+
+L'énergie avec laquelle ces mots étaient prononcés saisit la jeune
+fille; elle leva vers sa mère des yeux noyés de larmes; mais le regard
+fixe de celle-ci s'appuyait sur elle avec une volonté si implacable,
+qu'elle fut comme écrasée et qu'elle se laissa retomber sur le siège
+qu'elle avait quitté.
+
+Madame de Solange s'aperçut de ce subit abattement; elle avait déjà
+repris possession d'elle-même.
+
+--Vous réfléchirez, dit-elle d'un ton de froideur imposante. On a dû
+vous apprendre au couvent qu'à nous appartenait le droit de disposer de
+votre sort, à vous le devoir de vous soumettre; mais il ne suffit point
+d'obéir, il faut que vous le fassiez avec la bonne grâce qui convient à
+votre éducation et à votre rang. J'ose espérer que vous ne l'oublierez
+point. Allez!
+
+Jeanne se leva tremblante, salua et quitta la tonnelle.
+
+Madame de Solange demeura longtemps à la même place, les yeux immobiles,
+le front soucieux. L'entretien qu'elle venait d'avoir avec Jeanne était
+loin de l'avoir laissée sans inquiétude. Il était évident que la jeune
+fille ressentait un amour, impossible à approuver sans doute,
+puisqu'elle n'avait osé en avouer l'objet, mais dont les suites
+pouvaient être dangereuses.
+
+Bien qu'elle n'eût étudié sa fille que depuis quelques mois, la marquise
+avait vu clair dans le fond de cette âme, qui s'ignorait encore
+elle-même. Jeanne avait cette docilité de l'enfant qui a grandi sans
+s'en apercevoir; mais le péril de ses affections pouvait lui révéler le
+secret de sa force, et alors la révolte était à craindre, car il y avait
+dans la fille quelque chose de l'énergie de la mère. Les grâces de la
+jeunesse et les timidités de l'ignorance cachaient en vain cette
+énergie: madame de Solange l'avait devinée sous son enveloppe, comme
+l'œil d'un soldat devine le glaive dans son fourreau de satin. Aussi
+comprit-elle sur-le-champ que le seul moyen d'éviter la résistance était
+de tout brusquer; elle espérait qu'ainsi surprise, la jeune fille
+n'essayerait point des forces qu'elle ignorait, et que, convaincue de
+son impuissance, elle se jetterait dans la résignation.
+
+C'était par suite de cette pensée que la marquise avait renoncé à
+pousser plus loin sa découverte et brusquement interrompu l'explication
+commencée. Elle savait qu'occuper un cœur de son affection, même
+pour la combattre, c'est l'y engager plus avant; qu'en arrachant à
+Jeanne une confidence, elle s'associait pour ainsi dire à sa passion, et
+qu'une fois cette dernière avouée, la jeune fille s'y abandonnerait avec
+plus de liberté. Elle résolut donc de ne lui faire aucune question, mais
+de tout découvrir, s'il était possible, décidée à ne rien négliger pour
+rompre une inclination qui mettait ses espérances en péril.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Six heures venaient de sonner et tout semblait encore dormir dans
+l'hôtel de Solange. Une porte vitrée du rez-de-chaussée était seule
+ouverte, et les premiers rayons de l'aube l'illuminaient d'une molle
+lueur.
+
+Le marquis était assis près du seuil, respirant cette brise piquante
+d'octobre que tempérait la première chaleur du soleil levant. Son
+sommeil était court, comme celui de tous les vieillards, et il se levait
+avant l'aurore pour jouir de cette heure de solitude. Soumis tout le
+jour au règlement établi par madame de Solange, ne pouvant lire, se
+promener, prendre ses repas qu'aux moments indiqués, toujours suivi d'un
+valet qui semblait un gardien plutôt qu'un serviteur, il se trouvait
+alors délivré de ces liens dégradants dans lesquels on avait étouffé sa
+pauvre âme. Le génie tyrannique qui réglait ses destinées dormait
+encore, et, débarassé de l'oppression qui tenait habituellement sa
+pensée captive, il pouvait reprendre possession de l'espace et du jour,
+retrouver en lui-même la force de désirer, de penser, car Dieu n'avait
+point refusé toute lumière à cette intelligence. Doucement ménagée, elle
+eût pu briller comme ces étoiles qui, sans faire remarquer leurs rayons,
+aident pourtant à la clarté du ciel; mais on lui avait demandé plus
+qu'il ne lui était permis de donner. Il n'eût fallu à ces facultés
+modestes que le labeur de chaque jour; attelage vulgaire, c'était assez
+pour elles de traîner le soc dans le sillon commun; madame de Solange
+avait voulu les transformer en coursiers de guerre; elle les avait
+lancées dans la mêlée, poursuivant leur lenteur d'un impitoyable
+aiguillon, jusqu'à ce qu'elles eussent succombé, brisées par
+d'impuissants efforts. Alors, dépouillé de son autorité et rappelé à
+toutes les soumissions de l'enfance, le vieillard avait cédé, après une
+courte lutte, et les dernières lueurs de son esprit s'étaient éteintes
+dans les humiliations.
+
+Il y avait déjà quelque temps qu'il était assis à la même place, fixant
+sur le jardin un vague regard, lorsqu'une porte s'ouvrit doucement à
+l'autre extrémité de l'hôtel.
+
+Jeanne y parut, la tête couverte d'une coiffe du matin et enveloppée
+dans une pelisse. Elle promena les yeux de tout côté, fit quelques pas,
+puis s'arrêta; elle semblait tremblante. Cependant, après s'être assurée
+que le jardin était désert, elle se glissa légèrement derrière une
+touffe de lilas et gagna la tonnelle.
+
+Arrivée là, elle s'assura de nouveau qu'elle était seule, et s'avança
+vers la grille qui interrompait le mur à cet endroit et permettait
+d'apercevoir la campagne. Une vieille statue y était adossée, et les
+lignes tracées sur le marbre par les passants prouvaient suffisamment
+qu'on pouvait l'atteindre du dehors.
+
+La jeune fille en fit le tour,[35] glissa la main sous le socle à une
+place qui semblait lui être connue, et en retira une lettre. Au même
+instant, une exclamation retentit à quelques pas; elle détourna la tête;
+madame de Solange était debout à l'entrée de l'allée de tilleuls.
+
+La jeune fille n'eut que le temps de s'élancer vers l'autre allée et de
+courir à la porte du jardin; mais on l'avait refermée. Éperdue, elle
+cherchait autour d'elle, lorsque son nom prononcé par une voix connue
+lui fit lever les yeux; elle aperçut son père, poussa un cri de joie et
+se précipita dans son appartement.
+
+Tout cela s'était passé si rapidement que la marquise, qui revenait sur
+ses pas, ne trouva plus la jeune fille en arrivant devant l'hôtel; mais
+un regard jeté sur la porte vitrée du marquis lui fit tout comprendre.
+Elle s'arrêta indécise.
+
+Depuis plusieurs années que M. de Solange vivait relégué dans cette
+partie de l'hôtel, elle en avait à peine deux ou trois fois franchi le
+seuil. L'aspect de ce vieillard en enfance lui rappelait trop
+d'espérances avortées et aussi peut-être trop d'inexorables torts pour
+qu'elle ne cherchât point à l'éviter. L'appartement qu'il occupait était
+pour elle comme ces prisons domestiques dans lesquelles on nourrit un
+monstre ou un fou, et dont on n'approche que lorsque la mort les a
+rendues vides.
+
+Cependant l'occasion de tout découvrir était trop favorable pour la
+laisser échapper. Après un moment d'hésitation, elle surmonta sa
+répugnance, s'avança vers la porte et l'ouvrit résolument.
+
+Le marquis était assis au fond de la chambre, serrant une des mains de
+Jeanne, pâle et haletante. Tous deux tressaillirent à l'aspect de madame
+de Solange, et le vieillard cacha vivement un papier qu'il tenait; mais
+la marquise avait remarqué son mouvement; elle s'avança vers Jeanne, qui
+avait baissé les yeux, et de cette voix dont la douceur avait je ne sais
+quelle inflexibilité sonore:
+
+--Votre gouvernante vous cherche, dit-elle.
+
+La jeune fille, étonnée, leva les yeux.
+
+--Allez, reprit la marquise.
+
+Jeanne regarda son père avec inquiétude. Elle parut balancer un instant;
+sa main serra celle du marquis, comme pour lui demander l'ordre de
+rester; mais celui-ci, qui avait rencontré l'œil de la marquise,
+détourna la tête. Obéissant enfin à un geste impérieux de sa mère, la
+jeune fille sortit lentement.
+
+Madame de Solange reconduisit sa fille jusqu'à la porte, qu'elle referma
+derrière elle; puis, laissant tomber les rideaux qui avaient été relevés
+et permettaient de tout voir du dehors, elle revint vivement vers le
+vieillard:
+
+--Jeanne vous a remis une lettre! dit-elle brusquement.
+
+--Un siège! un siège pour madame! balbutia le marquis, qui promena les
+yeux autour de lui comme s'il eût cherché un valet.
+
+--Veuillez m'écouter, monsieur, interrompit madame de Solange avec
+impatience.
+
+--Une belle étoffe! reprit le vieillard en ayant l'air d'admirer la robe
+de la marquise.
+
+Celle-ci fit un pas en arrière et le regarda fixement.
+
+--Ah! j'entends! dit-elle après un court silence, monsieur le marquis
+espère échapper à mes questions en feignant de ne les point saisir;
+c'est un moyen dont il a toujours eu l'habitude; mais il prend une peine
+inutile, je sais tout.
+
+Le vieillard tressaillit sans paraître comprendre.
+
+--L'hiver vient, madame, continua-t-il; il n'y a plus d'oiseaux dans les
+tilleuls, plus de violettes...
+
+--Assez, s'écria la marquise; regardez-moi, monsieur, et veuillez
+m'écouter! Je sais tout, vous dis-je! Jeanne est entrée ici tout à
+l'heure avec une lettre; je l'ai vue! Sûre que je l'exigerais, elle vous
+l'a remise pour me la dérober, et vous la tenez encore.
+
+Le marquis cacha vivement ses deux mains dans les larges poches de son
+habit brodé.
+
+--Je veux cette lettre, reprit madame de Solange avec autorité; il me la
+faut sur-le-champ!
+
+--Plus de violettes, madame! plus de violettes! murmura le vieillard
+d'un accent à demi égaré.
+
+La marquise fit un brusque mouvement, mais elle le réprima aussitôt, et,
+s'approchant d'un air presque riant:
+
+--Allons, dit-elle en changeant subitement de ton, pourquoi refuser de
+me répondre, monsieur? Je ne suis point venue seulement pour cette
+lettre, et j'ai besoin de causer avec vous.
+
+Le vieillard jeta à la marquise un regard craintif.
+
+--Je venais vous parler de Jeanne, reprit madame de Solange; la voilà
+grande et le temps me semble venu de songer à son établissement.
+
+Le marquis garda le silence.
+
+--J'ai cherché longtemps, continua la marquise, mais je crois enfin
+avoir trouvé le mari qui lui convient.
+
+--Un mari pour Jeanne? répéta M. de Solange en relevant la tête.
+
+--Jeune, aimable, et tenant un des premiers rangs à la cour, ajouta la
+marquise; M. le comte de Lanoy.
+
+--Le fils de l'ancien gouverneur du Périgord?[36]
+
+--Lui-même, monsieur. Auriez-vous connu son père?
+
+--Si je l'ai connu! s'écria le vieillard; un ancien compagnon d'enfance!
+Grande noblesse, madame! Les de Lanoy comptent autant de quartiers[37]
+que les Montmorency.[38] Il faut que Jeanne épouse le comte!
+
+--A la bonne heure! dit la marquise; je vois avec plaisir, monsieur, que
+nous commençons à nous comprendre. Mais, en échange de la bonne nouvelle
+que je vous apporte, vous ne refuserez point, je pense, de me donner ce
+papier...
+
+Le marquis tressaillit et fit rentrer dans sa poche la main qu'il en
+avait laissée sortir à demi; ses regards, dans lesquels s'était allumé
+un éclair d'intelligence, semblèrent s'éteindre.
+
+--Un beau jour, madame, un beau jour, dit-il d'une voix enfantine en
+montrant le soleil qui étincelait à travers les rideaux.
+
+--Il est vrai, répondit tranquillement la marquise, et vous devriez en
+profiter pour une promenade.
+
+--Moi! s'écria le vieillard étonné.
+
+--Je puis mettre le carrosse à votre disposition.
+
+--Une promenade en carrosse! répéta M. de Solange avec émerveillement.
+
+--Dans la forêt, si vous le voulez, il y a chasse aujourd'hui.
+
+--Et je pourrai la voir! voir les chiens, les piqueurs, les
+gentilshommes![39]
+
+--Pourquoi non?
+
+--Ah! je le veux, je le veux, madame, tout de suite!
+
+--Aussitôt que vous m'aurez remis la lettre.
+
+--Ah! la lettre? répéta le vieillard d'un ton chagrin et comme si ce mot
+fût venu couper court à sa joie.
+
+--N'avez-vous point aussi exprimé à Baptiste le désir d'assister aux
+messes du roi?[40] demanda la marquise; il vous y conduira, monsieur...
+dimanche prochain; la cour y sera tout entière.
+
+--J'y verrai Marie-Antoinette?[41]
+
+--Et vous entendrez un office en musique.[42]
+
+--Avec un sermon, madame; il y aura sans doute un sermon? On en prêchait
+de si beaux autrefois en Lorraine, quand j'étais jeune. Il y avait
+surtout un capucin dont j'ai oublié le nom... Croyez-vous que l'aumônier
+du roi prêche aussi bien que lui, madame?
+
+--Mieux encore, monsieur, dit madame de Solange qui se prêtait à
+l'expansion pleine d'enfantillage du marquis. Mais, complaisance pour
+complaisance; vous me donnerez le papier que Jeanne vous a remis.
+
+Le vieillard retourna la lettre dans sa poche.
+
+--Je ne peux pas, murmura-t-il; elle me l'a donnée à garder; si elle
+savait que je ne l'ai plus....
+
+--Je ne lui en parlerai point.
+
+--Mais elle me la redemandera!
+
+--Je vous la rendrai.
+
+--Bien sûr? demanda le vieillard qui jeta à madame de Solange un regard
+incertain.
+
+--Je vous le promets, marquis, dit celle-ci en souriant. Mais vite, si
+vous tenez à votre promenade dans la forêt. La chasse ne tardera point à
+rentrer.
+
+Le marquis resta un instant indécis. Le désir de recouvrer quelques
+heures d'une liberté perdue depuis dix années et de quitter sa prison
+pour respirer l'air libre des bois luttait en lui contre la parole
+donnée. On eût dit d'un enfant tenté,[43] dont la passion combattait un
+reste de volonté. Sa main, qui n'avait point cessé de tenir le papier
+remis par Jeanne, se montrait, puis se cachait de nouveau. Enfin elle se
+tendit à moitié vers la marquise, qui saisit vivement la lettre, brisa
+le cachet, et lut rapidement ce qui suit:
+
+"C'est dans quelques jours que le contrat qui vous lie au comte de Lanoy
+doit être signé! Vous le savez, car je vous en ai avertie. Vous savez
+aussi que je tiens prêts les moyens de fuite. Vous pourrez donc,
+jusqu'au dernier instant, choisir entre moi et celui que votre mère vous
+destine; mais, le choix fait en faveur de celui-ci, ne songez plus à
+celui qui vous écrit; tout sera fini pour lui.
+
+"Ne vous faites point de reproches, Jeanne, cela devait être ainsi; ce
+n'est point votre faute si je vous ai aimée, moi qui n'avais le droit
+que de vous adorer de loin comme les saintes du ciel. Plus sage, je
+serais aujourd'hui moins malheureux! Mais, tant que j'ai pu vous voir,
+je n'ai pensé à nulle autre chose. Près de vous, je sentais mon âme
+refleurir comme la campagne au printemps; un tourbillon de joie semblait
+vous environner!
+
+"Quoi qu'il arrive, soyez bénie pour le bonheur que vous m'avez donné.
+Que[44] vous m'oubliiez pour le monde ou que vous oubliiez le monde pour
+moi, je vous aimerai uniquement et partout.
+
+"Adieu donc, Jeanne! adieu, pour quelques heures ou pour toujours."
+
+Lorsque madame de Solange eut achevé cette lecture, elle se tourna
+brusquement vers le marquis, qui avait suivi tous ses mouvements avec
+inquiétude.
+
+--Qui a écrit cette lettre, monsieur? demanda-t-elle, pâle et les lèvres
+serrées.
+
+--Je l'ignore, répondit le vieillard.
+
+--Je le saurai, moi, murmura-t-elle en faisant un pas pour sortir.
+
+Le marquis se leva.
+
+--La lettre, madame! s'écria-t-il.
+
+--Je la garde, monsieur.
+
+--Que dites-vous?...
+
+--Je la garde, vous dis-je!
+
+--C'est impossible! s'écria le vieillard éperdu; Jeanne va revenir et me
+la redemander. Vous avez promis de me la rendre, madame; il me la faut!
+je la veux!
+
+Il s'était mis devant la porte.
+
+--Place, monsieur, cria madame de Solange les yeux enflammés.
+
+--La lettre! la lettre! répéta le vieillard.
+
+--Place! vous dis-je.
+
+--Non, non! la lettre!
+
+Il s'efforçait de retenir madame de Solange; mais celle-ci l'écarta d'un
+geste violent, ut s'élança hors de l'appartement.
+
+Le billet qu'elle venait de lire, en confirmant l'amour caché de Jeanne,
+la laissait dans la même ignorance relativement à l'objet de cet amour,
+car il ne renfermait aucune indication, aucun détail qui pût en faire
+connaître l'auteur. D'un autre côté, les raisons qui avaient autrefois
+détourné la marquise d'interroger la jeune fille existaient plus
+puissantes que jamais. Une explication ne pouvait qu'exalter le
+désespoir de celle-ci, et la pousser à quelque résolution extrême.
+Madame de Solange trembla à la pensée de voir le caprice romanesque
+d'une enfant compromettre des projets si longtemps poursuivis.
+
+Le temps, loin d'avoir assoupi sa fièvre d'ambition, l'avait redoublée;
+c'était désormais une préoccupation unique, dans laquelle allaient se
+fondre toutes ses volontés. Elle avait vu disparaître, l'un après
+l'autre, les horizons de la vie, pour tenir les yeux fixés sur ce seul
+point toujours fuyant; et plus elle avait épuisé d'efforts pour y
+atteindre, plus le désir avait grandi en elle.
+
+Elle avait été d'ailleurs témoin des subites élévations du règne
+précédent, et tant de fortunes inattendues avaient entretenu son espoir.
+Impérissable domination d'une passion inassouvie! Quand les jours qui
+lui restaient à vivre pouvaient être comptés, elle ne songeait encore
+qu'à acquérir le rang qu'elle avait rêvé quarante ans plus tôt! Fortune,
+santé, famille, espoir d'un monde meilleur, elle eût encore tout donné
+pour être de la cour et mourir sur le tabouret,[45] comme Louis XI[46]
+sur son trône, le front famé et dans toute l'étiquette d'une réception
+royale!
+
+Or, ce triomphe d'orgueil, le mariage de Jeanne avec le comte pouvait le
+lui donner. De Jeanne allait dépendre la réalisation de toutes ses
+chimères on leur anéantissement.
+
+Cette pensée donnait à la marquise une sorte de rage désespérée. Elle
+eût voulu tenir dans ses mains le cœur de la jeune fille pour le
+maîtriser et le soumettre, fallût-il[47] pour cela le briser!
+
+Elle hésitait encore sur ce qu'elle devait faire lorsqu'on vint lui
+annoncer que M. de Lanoy attendait au salon.
+
+Le comte était accompagné du duc de Lussac qui avait été, comme vous
+l'avons déjà vu, son présentateur[48] chez madame de Solange, et s'était
+entremis pour le mariage projeté. Il venait aider _son protégé_ à
+discuter les conditions du contrat.
+
+Le duc était alors dans tout l'éclat de son succès à la cour et au plus
+haut degré de la puissance que lui donnait sa parenté avec la princesse
+de Lamballe.[49] Nul ne possédait autant que lui cette légèreté
+moqueuse, alors à la mode chez la reine, et on le citait comme le
+gentilhomme de France le plus spirituel et le plus brave. Serviable, du
+reste, il distribuait à tout venant, sur la recommandation de son valet
+de chambre, les brevets[50] et les pensions qu'il arrachait au ministre.
+
+Au moment où madame de Solange entra au salon, il était assis sur une
+bergère dans tout le débraillé[51] d'un gentilhomme qui se sent chez des
+inférieurs. A la vue de la marquise, il se leva avec effort.
+
+Eh! la voilà! s'écria-t-il. Complimentons-nous donc de notre exactitude,
+chère marquise. Pour vous, j'ai manqué trois rendez-vous. Il y a
+manœuvres de cavalerie ce matin au Grand-Camp, et je voulais vous y
+mener.
+
+--Mille grâces, dit madame de Solange, je ne sais si je pourrai.
+
+--Pourquoi donc? Il le faut! Voyons, marquise, nous allons terminer
+l'affaire du contrat en un instant.
+
+--J'attends maître Durocher.
+
+--Voici un clerc que j'ai pris en passant et qui vous apporte le projet
+d'acte.[52]
+
+
+Madame de Solange aperçut alors debout près de la porte, un jeune homme
+dont les traits ne lui semblèrent point inconnus. Il était vêtu de noir
+comme ceux de sa profession, mais elle fut frappée de sa tournure hardie
+et de l'espèce de triste fierté qui se révélait dans tout son air. Il se
+tenait immobile à quelques pas du seuil, une main cachée dans sa
+poitrine. Au mouvement que fit la marquise il salua.
+
+--Vous apportez le modèle du contrat? demanda madame de Solange.
+
+Le jeune homme présenta, sans répondre, les papiers qu'il tenait à la
+main. L'expression de tous ses traits était si profondément douloureuse,
+que la marquise fut un instant sans pouvoir en détacher ses regards.
+
+Cependant le comte et M. de Lussac s'étaient retirés à quelques pas dans
+l'embrasure d'une croisée. Elle prit les papiers que lui présentait le
+jeune homme et les déroula pour les parcourir; mais à peine y eut-elle
+porté les yeux qu'elle tressaillit. Le clerc releva la tête.
+
+--Cet acte n'est point de maître Durocher, dit-elle vivement.
+
+--Je l'ai écrit sous sa dictée, répondit le clerc.
+
+--Vous?
+
+--Moi, Madame.
+
+--Qu'y a-t-il, marquise? demanda le duc en se rapprochant.
+
+--Rien..., rien, monsieur le duc, balbutia madame de Solange d'un accent
+altéré.
+
+Le duc reprit sa conversation interrompue et madame de Solange s'assit.
+Elle venait de reconnaître dans l'écriture du clerc celle du billet
+adressé à Jeanne.
+
+Elle resta un moment comme anéantie de stupeur; elle doutait encore,
+mais un nouvel examen ne lui laissa aucune incertitude.
+
+Elle leva alors les yeux de nouveau sur le jeune homme et chercha ou
+elle l'avait déjà rencontré.
+
+Le couvent des dames de la Visitation lui revint tout à coup en
+souvenir; c'était là qu'elle l'avait vu. Elle comprit à l'instant
+comment il avait pu connaître Jeanne et s'en[53] faire aimer, car sa
+lettre ne laissait aucune incertitude à ce sujet. Elle ne se demanda
+point quel hasard avait ainsi comblé la distance qui les séparait, ni
+par quelle fatalité un pauvre clerc avait pu plaire à sa fille;
+renvoyant à éclaircir plus tard tous ces détails et laissant une vaine
+indignation, elle se mit à rechercher, avec la promptitude des
+intelligences ambitieuses, le moyen de conjurer le péril. A tout prix il
+fallait écarter ce jeune homme, dont la passion hardie pouvait entraîner
+Jeanne à quelque résolution extrême.
+
+Mais comment y réussir?
+
+Les yeux fixés sur l'acte qu'elle feignait de lire, madame de Solange se
+perdait en réflexions, formant mille projets aussitôt rejetés. Pendant
+ce temps, Jérôme s'était approché d'une fenêtre donnant sur le parterre,
+et, appuyé sur l'espagnolette,[54] plongeait jusqu'au fond des
+charmilles un regard avide, tandis que le duc et M. de Lanoy, assis à
+quelques pas, continuaient de causer en élevant de plus en plus la voix,
+sans s'en apercevoir.
+
+Un brayant éclat de rire du comte interrompit tout à coup l'anxieuse
+préoccupation de la marquise et la força, pour ainsi dire, à entendre.
+
+--De sorte, reprenait M. de Lanoy, que le colonel n'a rien su?
+
+--Il n'est sorti de la Bastille[55] qu'après plusieurs mois, et lui et
+sa femme vivent ensemble comme Philemon et Baucis.[56] Du reste, c'est
+toujours le moyen le plus sûr, mon cher comte. Qu'un mari y regarde de
+trop près, qu'un creancier menace de poursuivre quelque homme bien né,
+vite une lettre de cachet,[57] cela coupe court à tout. L'Évangile
+devait avoir en vue les lettres de cachet, lorsqu'il recommanda d'éviter
+le scandale. C'est l'institution la plus chrétienne de la monarchie;
+aussi, j'en use pour moi et pour mes amis. J'ai toujours dans une poche,
+avec ma tabatière, une douzaine de blancs seings, au moyen desquels on
+peut envoyer le premier fâcheux vivre dans la retraite aux frais de Sa
+Majesté; et si jamais vous en désirez deux ou trois, ne fût-ce que[58]
+par précaution...
+
+--Un seul, monsieur le duc, dit madame de Solange en s'avançant
+vivement.
+
+--Quoi! marquise, vous aussi?
+
+--Uni blanc seing, et je vous en aurai une éternelle reconnaissance.
+
+--Pour si peu?... j'en fais cas comme d'une prise de tabac![59] Voyez!
+ajouta-t-il en cherchant dans sa poche un petit portefeuille en moire
+brodée, duquel il retira plusieurs papiers. Prenez, marquise, et à
+discrétion.
+
+Madame de Solange en prit un, remercia et sortit.
+
+Peu après un domestique vint avertir Jérôme Bouvart que madame le
+demandait. Il la trouva dans sa bibliothèque, une lettre à la main.
+
+--Vous avez la confiance de maître Durocher, dit-elle; je puis vous
+accorder la mienne en toute sûreté.
+
+Le clerc s'inclina.
+
+--Il faut que vous partiez sur-le-champ pour Paris. Jérôme parut
+surpris.
+
+--Je ferai avertir votre patron, reprit madame de Solange; portez cette
+lettre et attendez la réponse; elle peut empêcher la signature du
+contrat.
+
+--J'irai, madame, dit vivement le clerc.
+
+--Surtout, pas un mot de la mission que je vous confie.
+
+--Je vous le jure.
+
+--Et point de retard.
+
+--Je pars à l'instant.
+
+--Allez; je vous attendrai.
+
+Le jeune homme salua et sortit.
+
+Madame de Solange courut à la fenêtre pour s'assurer de la route qu'il
+suivait, et le vit prendre l'avenue de Paris. Un éclair de joie illumina
+tous ses traits.
+
+--Va, murmura-t-elle; maintenant je ne te crains plus! Et redescendant
+au salon où MM. de Lanoy et de Lussac l'attendaient toujours:
+
+--Tout est bien, dit-elle en présentant le contrat à ce dernier, je le
+ferai signer aujourd'hui même par M. le marquis.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+Mais pendant que tout conspirait ainsi contre l'amour de Jeanne, son
+malheur même lui acquérait un secours inattendu.
+
+La crainte de rencontrer madame de Solange l'avait empêchée quelque
+temps de retourner vers son père; son inquiétude l'emporta enfin sur
+tout le reste, elle se glissa jusqu'à la porte du marquis, et, après
+s'être assurée qu'elle était seule, entra furtivement.
+
+Celui-ci parcourait la chambre avec agitation en prononçant des mots
+sans suite. A la vue de Jeanne, il s'arrêta court et lui tendit les
+bras.
+
+--La lettre! la lettre! balbutia-t-il.
+
+--Ma mère l'a lue? demanda Jeanne tremblante.
+
+--Et emportée!
+
+La jeune fille poussa un cri.
+
+--Ce n'est point ma faute, Jeanne, reprit le vieillard en étendant les
+mains; elle m'a parlé de la messe du roi..., de promenade dans la
+forêt... Puis elle avait promis de la rendre: tu ne devais pas le
+savoir.[60] Oh! Jeanne! Jeanne! tu ne m'en veux pas?[61]
+
+Celle-ci s'était laissée tomber sur un fauteuil en se couvrant le
+visage.
+
+--Au nom du ciel, ne pleure pas! dit le vieillard près de pleurer
+lui-même.
+
+--Ah! mon père, vous m'avez perdue! s'écria la jeune fille suffoquée de
+sanglots.
+
+--Perdue! répéta M. de Solange. Que contenait donc cette lettre? Jeanne
+ne t'effraie pas ainsi, je t'en conjure; mon Dieu! pourquoi aussi me la
+donner à garder? Je suis sans force, sans volonté, moi. Tu n'as jamais
+remarqué son regard immobile et perçant! Quand il se fixe sur mois,
+vois-tu, je sens ma tête qui tourne, mes membres qui tremblent: j'ai
+peur!
+
+Ces mots étaient prononcés d'une voix si profondément altérée, qu'au
+milieu même de sa désolation Jeanne en fut touchée. Elle saisit les
+mains de son père avec une pitié douloureuse et les baisa tendrement.
+Cette caresse toucha le vieillard; son front s'éclaircit.
+
+--Tu me pardonnes, Jeanne, n'est-ce pas? dit-il, en appuyant ses lèvres
+tremblantes sur la joue de sa fille. Oh! sois tranquille! tout cela
+finira bientôt; bientôt, tu ne seras plus son esclave et tu pourras
+faire ce qui te plaît.
+
+--Moi, mon père!
+
+--Ne vas-tu pas épouser le comte de Lanoy?
+
+--Ah! jamais! s'écria la jeune fille avec désespoir. Le marquis releva
+la tête.
+
+--Jamais! répéta-t-il étonné; que veux-tu dire, Jeanne?
+
+--Oh! mon père! je suis bien malheureuse! sanglota celle-ci en se jetant
+dans ses bras.
+
+--Toi, malheureuse, Jeanne? Au nom du ciel, qu'y a-t-il donc?
+Regarde-moi. Pourquoi pleurer?
+
+Et, comme si un trait de lumière l'éclairait tout à coup:
+
+--Oh! s'écria-t-il, ce n'est pas le comte que tu aimes!
+
+La jeune fille se cacha, honteuse et éplorée, dans le sein du vieillard.
+
+--Oui, je comprends, reprit-il. Il y en a un autre!... que ta mère
+repousse, n'est-ce pas?... Ta mère ne songe qu'à t'élever pour monter
+après toi! pauvre enfant!... Et tu l'aimes donc bien?
+
+--Ah! mon père, murmura Jeanne, en se pressant sur son cœur.
+
+Il soupira.
+
+--Hélas! hélas! que faire? dit-il d'un ton abattu. Elle a choisi le
+comte, Jeanne; elle veut que tu l'épouses; et on ne peut lui résister, à
+elle.
+
+--Oh! je le sais! reprit la jeune fille avec des sanglots; mais plutôt
+que d'épouser le comte, mon père, je mourrai!
+
+--Toi!
+
+--Oui, reprit-elle avec une énergie désolée, car tout me sera plus
+facile que de supporter une pareille union. Songez, mon père: promettre
+à Dieu de vivre pour quelqu'un, alors que toute votre âme est ailleurs!
+se condamner à mentir jusqu'à la mort? c'est impossible! Et lui, que
+deviendra-t-il si je l'abandonne! Vous ne savez pas combien il est bon!
+Nous parlions de vous si souvent, et il vous aimait seulement parce que
+je vous aimais! Oh! j'aurais pu être si heureuse avec lui, mon père!
+
+La jeune fille parlait d'une voix entrecoupée, et sa douloureuse
+exaltation avait gagné le vieillard.
+
+--Eh bien! s'écria-t-il tout à coup, partons ensemble!
+
+--Partir?
+
+--Oui, Jeanne; c'est le seul moyen d'échapper à sa tyrannie. On veut te
+faire souffrir comme moi; fuyons.
+
+--Y pensez-vous?
+
+--Qui nous en empêche? Ne suis-je pas ton père? Avec moi, tu peux aller
+partout sans honte. Je vous suivrai, Jeanne; nous irons vivre bien loin,
+dans quelque coin de campagne où je serai libre de me promener sous les
+arbres sans un gardien. Si nous sommes pauvres, je travaillerai.
+
+--Vous, mon père?
+
+--Oui, oui; mes forces reviendront, enfant. Ici, sa présence
+m'empoisonne l'air; je sens autour de moi sa volonté comme un réseau de
+fer qui m'oppresse... Voilà pourquoi je suis faible, vieux et sans
+raison. Mais la liberté me rajeunira... Avertis-le, Jeanne; dis-lui
+qu'il prépare tout et nous fuirons avant que ta mère se doute de rien.
+
+--Hélas! il est trop tard, murmura la jeune fille; la lettre lui aura
+tout appris.
+
+--La lettre? reprit le marquis en changeant de visage. Oh! oui, tu as
+raison... La lettre!... Et c'est moi qui l'ai livrée! C'était un dépôt;
+je l'ai vendu pour de vaines promesses.
+
+--Mon père!
+
+--Vendu, Jeanne! Oh! je suis un lâche!
+
+Le vieillard heurtait son front contre le fauteuil; Jeanne l'entoura de
+ses bras.
+
+--Ne dites point cela, mon père! s'écria-t-elle; ne vous accusez pas;
+n'ayez point de douleur pour moi! Dieu a tout fait, et il n'a point
+voulu me donner la joie que je lui demandais. Lui seul est le maître et
+règle l'avenir! Puisqu'il m'est refusé de vivre pour Jérôme dans ce
+monde, eh bien! j'irai prier pour lui dans un couvent. Embrassez-moi,
+embrassez-moi, mon père, car bientôt vous ne me verrez plus!
+
+--Non, Jeanne, s'écria le marquis, en la serrant contre sa poitrine,
+cela ne sera point! Toi dans un cloître, ma belle, ma douce Jeanne! Et
+que ferais-tu, sous le voile, de tes chères bouffées de joie? qui
+rendrais-tu heureux de ton affection? Ah! tu ne sais point tout ce que
+l'on peut souffrir au fond d'un couvent!
+
+--Non, mais je sais, mon père, tout ce que l'on souffre dans certaines
+unions....
+
+--Comme dans la mienne, n'est-ce pas? dit le vieillard en pâlissant. Tu
+as raison; je n'y avais pas songé. Si tu allais souffrir autant que moi!
+
+Et cette pensée le fit frissonner.
+
+--Jeanne! tu ne te marieras point contre ton gré, s'écriat-il avec
+force. Toutes les unions sans amour doivent se ressembler. Tu ne te
+marieras point; je m'y opposerai, je suis ton père; ce titre-là, du
+moins, ils n'ont pu me l'ôter. Ils ne peuvent disposer de ta main malgré
+moi. Tu n'épouseras point le comte.
+
+--Je venais pourtant présenter le contrat à votre signature, dit une
+voix calme et sonore.
+
+Madame de Solange venait d'entrer et se tenait à quelques pas, des
+papiers à la main.
+
+La jeune fille se serra contre son père avec effroi. Celui-ci
+tressaillit, mais sans baisser les yeux. La marquise s'approcha.
+
+--Je crois inutile de rappeler tous les avantages de l'alliance
+convenue, dit-elle froidement. Les paroles sont données, les conventions
+écrites, et rien au monde ne pourrait me faire revenir sur ma décision.
+J'ai donc lieu de croire que M. le marquis ne s'opposera point à
+l'exécution d'un projet qu'il avait approuvé lui-même.
+
+--Mon consentement suivra celui de Jeanne, répondit M. de Solange d'un
+ton d'hésitation.
+
+--Votre consentement suivra le mien, monsieur, reprit la marquise avec
+impatience. Ma volonté n'est point de celles qui cèdent aux caprices ou
+aux larmes; je ne discute pas, je veux! Signez!
+
+Sa voix avait une domination inflexible et menaçante dont Jeanne fut
+saisie; mais le vieillard resta impassible. Il était arrivé à une de ces
+heures où l'âme la plus timide, poussée à bout, a besoin de la révolte
+pour se soulager d'une trop longue oppression. Sans répondre à l'ordre
+de la marquise, il prit vivement le contrat qu'elle tendait, le froissa
+avec mépris et le jeta à terre.
+
+--Vous voyez bien que je ne signerai pas, madame! dit-il d'un ton
+résolu.
+
+La marquise pâlit. Elle regarda le vieillard, puis l'acte qu'il avait
+repoussé d'un air dédaigneux.
+
+--Prenez garde à ce que vous faites, monsieur, dit-elle d'une voix
+tremblante; votre état a des privilèges, et j'aime à croire que vous
+n'avez point conscience[62] de votre action; mais veuillez[63]
+réfléchir.
+
+--J'ai réfléchi, dit le marquis, et je refuse. Tant qu'il n'a été
+question que de mon bonheur, j'ai pu céder; mais Jeanne, madame, est
+plus que moi-même, c'est la seule part de ma vie que vous n'ayez point
+flétrie. Ce mariage ne se fera point contre sa volonté.
+
+--Je ferai ce mariage malgré vous!
+
+--Je vous en défie, madame. Mon titre de père me donne une autorité que
+je maintiendrai. Rien ici ne peut avoir lieu sans mon consentement; je
+suis le maître, le maître, entendez-vous? Ah! parce que ma tête s'est
+affaiblie dans l'isolement que vous m'avez fait, parce que je vous ai
+laissée longtemps me fouler aux pieds, vous croyez peut-être que j'ai
+oublié mes droits? mais pour me garder soumis il ne fallait pas toucher
+à cette enfant. Elle est venue pleurer dans mes bras en parlant de mort,
+de couvent, et ses pleurs m'ont rendu la force! Jusqu'ici j'ai souffert
+à l'écart, en silence; j'ai mieux aimé la douleur que le combat; mais le
+courage que je n'ai pas eu pour moi, je l'aurai pour elle. Sur le salut
+de votre âme, ne touchez point à Jeanne, car je suis son soutien, son
+tuteur, et je saurai la défendre!
+
+En parlant ainsi, il serrait la jeune fille contre sa poitrine, tout
+tremblant d'émotion. Ses cheveux blancs semblaient s'agiter sur son
+front élargi. Sa taille s'était redressée; on eût dit qu'une force
+surhumaine était descendue dans ce corps brisé et qu'une âme longtemps
+cachée venait d'y faire une subite explosion.
+
+Madame de Solange resta immobile. Cette révolte d'un homme si longtemps
+soumis à ses volontés était un prodige dont elle fut un instant comme
+intimidée; mais elle revint vite de sa stupeur.
+
+--A la bonne heure! dit-elle d'un accent implacable et les yeux
+étincelants; c'est une lutte entre nous que vous appelez?[64] Je
+l'accepte! Jusqu'à présent j'avais cru pouvoir ménager un vieillard en
+enfance; j'avais laissé, par bonté, à un fantôme l'apparence du chef de
+la famille; mais il devient rebelle et dangereux: je saurai lui arracher
+cette apparence de droit dont il veut abuser! Vous vous dites le tuteur
+de cette enfant, monsieur? Dans quelques jours, vous en aurez un
+vous-même!
+
+--Ah! madame! s'écria Jeanne en s'élançant les mains jointes vers la
+marquise.
+
+Celle-ci la repoussa.
+
+--Laissez-moi, dit-elle, vous avez voulu combattre, nous combattrons!
+Que cet esprit si prompt à proclamer vos droits tâche de les défendre.
+Nous verrons comment il soutiendra l'humiliant examen de ses juges. Je
+ne vous demande plus votre signature, monsieur, je n'en aurai bientôt
+plus besoin; un contrat se passe de la signature d'un interdit.[65]
+
+A mesure que madame de Solange parlait, l'exaltation du vieillard
+semblait s'évanouir; le feu de ses regards s'était éteint, son front
+avait pâli, ses bras étaient retombés immobiles; on eût dit que cette
+âme, poussée un instant hors d'elle-même, reconnaissait la voix de son
+maître et rentrait insensiblement dans sa craintive obéissance. Mais, au
+dernier mot prononcé par la marquise, il poussa une exclamation
+d'épouvante.
+
+--Interdit! balbutia-t-il, moi! Je ne veux pas de juges! Moi, répondre
+comme un criminel! Non, non! Je ne me défendrai pas! Vous ne ferez pas
+cela... par honneur... par pitié... Interdit! J'aime mieux mourir,
+madame, laissez-moi mourir!
+
+Des larmes étouffèrent sa voix; il chercha son fauteuil à tâtons et s'y
+laissa tomber en chancelant.
+
+--Mon père! ô mon père! s'écria Jeanne en le recevant à demi dans ses
+bras.
+
+--Pas interdit! pas de juges! balbutia le vieillard. Et il s'évanouit.
+
+
+
+
+V.
+
+
+Huit jours s'étaient écoulés et tout semblait rentré dans le calme à
+l'hôtel de Solange; seulement ce calme avait quelque chose de lugubre.
+Depuis la scène que nous venons de rapporter, le bruit de la folie du
+marquis s'était sourdement répandu, sans qu'on pût la vérifier, car tous
+les services qui eussent conduit les valets près de son appartement
+avaient été interrompus par ordre de la marquise, et toutes les rumeurs
+susceptibles d'y parvenir sévèrement défendues. La vie semblait s'être
+brusquement retirée de cette partie de l'hôtel, et, à voir ces portes
+closes, ces contrevents soigneusement fermés, à travers lesquels
+glissait la lueur d'une lampe, on eût dit une de ces chambres consacrées
+au cercueil d'un mort.
+
+Les défenses de la marquise s'étaient étendues jusqu'à Jeanne; toutes
+les prières de celle-ci pour qu'on lui permît de voir son père avaient
+été inutiles.
+
+Ainsi privée du seul appui et de la seule consolation qu'elle pût
+invoquer, la jeune fille avait passé ces huit journées dans les larmes.
+A la douleur que lui causait la séquestration du vieillard, dont elle
+s'accusait d'être cause, venaient se joindre toutes les angoisses d'un
+amour sans espoir. Où était Jérôme, et que contenait sa lettre tombée au
+pouvoir de la marquise? Avait-elle pu le faire connaître? Ne
+l'exposait-elle point à quelque odieuse persécution? Que pensait-il du
+silence de Jeanne? Il l'accusait peut-être d'ingratitude ou d'oubli; il
+prenait quelque résolution fatale! Et nul moyen de l'avertir! La jeune
+fille appelait en vain à son secours toutes les imaginations de la
+douleur et de l'amour: la surveillance muette de sa mère l'entourait
+comme un réseau. Son esprit allait se heurter de tous côtés à
+l'impossible.
+
+Alors venaient des désespoirs sans fin. Vaincue par la souffrance, elle
+allait jusqu'à regretter cet amour qui avait été si longtemps pour elle
+comme un soleil intérieur; elle demandait à Dieu cette nuit des
+cœurs froids et des méchants, puisque ceux-là seuls n'étaient point
+brisés.
+
+Puis succédaient de profonds abattements! Cessant de se débattre, elle
+se laissait aller jusqu'au fond de l'abîme, et ne demandait à Dieu que
+de pouvoir mourir.
+
+Madame de Solange avait suivi toutes les agitations de cette âme
+bourrelée d'un œil curieux, comme le médecin qui étudie la crise
+dont il veut profiter. L'exécution de la menace qu'elle avait faite au
+marquis entraînait avec elle trop de scandale et de danger pour qu'elle
+s'y arrêtât. Appeler des tiers à son aide, c'était s'exposer à les avoir
+pour maîtres ou pour ennemis. Elle préféra tout faire sans bruit, briser
+la résistance du père et de la fille en s'armant contre chacun d'eux de
+leur commune affection, obtenir enfin que Jeanne renonçât au bonheur,
+sans violence, et pour ainsi dire par compromis.
+
+Mais elle comprit que pour l'amener là, il fallait d'abord la
+désintéresser de la vie en lui ôtant toute espérance, afin de profiter
+de l'espèce d'abandon de soi-même qui accompagne les grandes
+souffrances. Elle savait, en effet, combien l'abnégation est facile au
+désespoir, et avec quelle promptitude le premier élan de la douleur nous
+jette dans le dévouement.
+
+Les circonstances la servirent à souhait pour l'exécution de ses
+projets.
+
+Un matin l'on vint avertir Jeanne que sa mère la demandait. La marquise,
+qui se trouvait dans sa bibliothèque avec maître Durocher, fit signe à
+la jeune fille de passer dans sa chambre et de l'attendre. Celle-ci
+obéit; mais la vue du notaire l'avait saisie; elle pensa qu'il avait été
+appelé pour son mariage, dont madame de Solange ne lui disait rien
+depuis huit jours, et que son sort se décidait peut-être dans cet
+entretien. Poussée par une inquiétude curieuse, elle s'approcha
+doucement de la portière de tapisserie qui séparait la chambre de la
+bibliothèque, et prêta l'oreille.
+
+Elle ne put d'abord saisir que quelques paroles confuses, et elle allait
+se retirer lorsqu'elle s'aperçut que maître Durocher s'était levé; la
+marquise le reconduisait,[66] et tous deux se rapprochèrent.
+
+--Il est donc bien entendu, disait madame de Solange, que vous allez
+presser la rentrée des cinquante mille livres destinées à M. de Lanoy.
+
+--Je ferai mes efforts, répondit maître Durocher.
+
+--Et vous m'avertirez du résultat de vos démarches?
+
+--Je vous le promets.
+
+Tous deux étaient arrivés près de la portière; la marquise s'arrêta.
+
+--A propos, dit-elle en souriant, et cet amas de vieux titres qui m'ont
+été envoyés dernièrement de province?
+
+--Il faudrait les examiner, répondit le notaire; mais le temps me
+manque.
+
+--Que ne confiez-vous cette besogne à vos clercs? vous en avez
+d'habiles.
+
+--J'en avais un, répondit Durocher en secouant la tête; je vous l'ai
+même envoyé plusieurs fois.
+
+--Envoyez-le-moi de nouveau.
+
+--Plût à Dieu[67] que je le pusse, madame la marquise! mais Jérôme
+Bouvart n'est plus chez moi.
+
+--Comment cela?
+
+--Je l'ai perdu par suite d'un fol amour.
+
+--Dont vous connaissez l'objet? interrompit vivement madame de Solange.
+
+--Non, madame la marquise, mais dont j'ai constaté les tristes
+résultats. Depuis près de deux mois Jérôme était chaque jour plus sombre
+et il lui échappait parfois des paroles lugubres...
+
+--Enfin?
+
+--Enfin, il y a huit jours qu'il a subitement disparu.
+
+--Et vous ignorez ce qu'il est devenu?
+
+--J'ai peur de le savoir, au contraire. Soupçonnant quelque, acte de
+désespoir, j'ai pris des informations, et j'ai appris des bateliers
+qu'un garçon de l'âge et de la tournure de Jérôme avait été aperçu le
+soir sur le pont de la Tournelle.[68]
+
+--Se peut-il?[69]
+
+--Ils l'ont vu se promener près du parapet, d'un air égaré, jusqu'à la
+nuit.
+
+--Et alors?
+
+--Alors, madame la marquise, ils croient avoir entendu la chute d'un
+corps dans la rivière.
+
+Un cri déchirant et étouffé interrompit maître Durocher; il se détourna
+étonné et regarda madame de Solange; mais celle-ci avait feint de ne
+rien entendre: elle ouvrit la porte de la bibliothèque.
+
+--J'attendrai que vous ayez remplacé ce jeune homme, dit-elle avec un
+calme souriant. Au revoir, maître, et portez-vous bien.
+
+Le notaire sortit.
+
+A peine eut-il tourné le corridor, que madame de Solange courut à sa
+chambre, et soulevant la portière, elle aperçut Jeanne étendue sans
+mouvement sur le parquet.
+
+La douleur qui saisit la jeune fille au sortir de son évanouissement
+amena une fièvre délirante dont la marquise elle-même fut effrayée.
+Cette âme, fermée à toutes les affections, n'avait pu soupçonner la
+force du coup qu'elle portait à Jeanne; elle en demeura saisie, non de
+remords, mais d'épouvante. Avec Jeanne périssaient les dernières
+espérances d'élévation qui frappaient son orgueil. La vie de Jeanne lui
+devint plus précieuse que la sienne même, et cette vanité à l'agonie
+montra toutes les angoisses de la tendresse. L'ambitieuse pleura des
+larmes de mère.
+
+Assise au chevet de sa fille, elle épiait ses mouvements, écoutait son
+souffle, interrogeait les teintes les plus fugitives de son front
+brûlant. Tous les secours de l'art furent appelés, tous les soins
+prodigués. Enfin la nature vainquit la douleur même: Jeanne se rétablit.
+
+Pendant que l'état de la jeune fille avait inspiré quelque inquiétude,
+madame de Solange avait soigneusement évité tout ce qui eût pu lui
+rappeler le mariage projeté; mais dès que ses craintes furent dissipées,
+elle songea à presser, l'accomplissement de son projet.
+
+Semblable à un accusé que l'on arrache à la mort pour le conserver aux
+tortures du bourreau, Jeanne ne revenait à la santé que pour subir de
+nouvelles persécutions. Le retour du comte de Lanoy, que ses affaires
+avaient appelé en Bourgogne, était prochain et devait la trouver prête à
+obéir. Madame de Solange eut recours à toute l'énergie de sa volonté
+pour soumettre cette âme affaiblie.
+
+Hélas! la maladie et le désespoir y avaient laissé peu d'éléments de
+résistance, et désormais, sans intérêt au monde, elle ressemblait à une
+barque qui a perdu son point d'attache et flotte impuissante à toutes
+les vagues.
+
+Cependant, bien qu'elle partageât l'erreur de M. Durocher, et qu'elle
+crût à la mort de Jérôme, dont la disparition était l'ouvrage de sa
+mère, son souvenir lui restait, et elle voulait demeurer fidèle à ce
+doux fantôme. Mais la marquise savait le moyen de vaincre ses derniers
+scrupules; elle avait déjà réussi à lui ôter la force en lui ôtant
+l'espoir; il ne restait plus qu'à lui présenter la soumission comme un
+sacrifice nécessaire.
+
+Depuis sa convalescence, la jeune fille avait plusieurs fois demandé à
+voir son père. Cette faveur lui fut enfin accordée.
+
+Ce fut Baptiste qui introduisit Jeanne chez le marquis. Les volets y
+étaient soigneusement fermés et une lampe de nuit y répandait seule sa
+douteuse clarté. Mais lorsque les yeux de la jeune fille se furent
+accoutumés à la demi-obscurité qui y régnait, elle ne put retenir un cri
+de surprise à l'aspect sombre et dévasté de l'appartement.
+
+Les rideaux, les meubles et les tableaux avaient été enlevés. Une
+tapisserie, dont les personnages livides semblaient vaciller à la vague
+lueur de la lampe, garnissait seule la muraille et leur donnait un
+aspect encore plus sombre. Le bruit des pas de la jeune fille, amorti
+par un double tapis, n'avait point sans doute été entendu du vieillard,
+car il resta immobile. Jeanne s'approcha de son lit sans rideaux et put
+le contempler avec un douloureux saisissement.
+
+Il était étendu, la tête nue, les yeux fermés et les mains jointes; ses
+cheveux sans poudre tombaient épars sur ses joues creuses, de longues
+veines bleuâtres traversaient son front pâle, et ses lèvres desséchées
+laissaient échapper un souffle entrecoupé.
+
+La jeune fille joignit les mains et se glissa à genoux près du lit. Ce
+mouvement parut tirer le marquis de sa torpeur. Il rouvrit les yeux,
+souleva la tête et aperçut Jeanne.
+
+Celle-ci saisit une de ses mains, qu'elle couvrit de pleurs et de
+baisers.
+
+--C'est moi, mon père, dit-elle; ne me reconnaissez-vous point?
+
+Le vieillard la regarda fixement; puis, dégageant la main qu'elle
+tenait:
+
+--Interdit! murmura-t-il. Plus de soleil... plus de bruit... plus
+rien!...
+
+--Mon père! s'écria Jeanne épouvantée en se redressant.
+
+Il y avait dans ce cri un effroi si tendre qu'il pénétra jusqu'au cœur
+du marquis. Il regarda fixement la jeune fille, et un éclair traversa
+ses yeux.
+
+--Jeanne, dit-il en tendant les bras...
+
+--Oui, mon père, oui, votre Jeanne bien-aimée, reprit la jeune fille;
+regardez-moi. Oh! que vous êtes pâle, mon Dieu!
+
+--Ils m'ont interdit, répéta le vieillard.
+
+--Ne le croyez pas, mon père.
+
+--Regarde plutôt, murmura-t-il en promenant les yeux autour de lui...
+Ils m'ont tout ôté, jusqu'à la chambre où je vivais depuis dix années.
+
+--Cette chambre, vous y êtes! mon père.
+
+--J'y suis, dis-tu, folle! Où sont alors mon grand fauteuil; ma
+bibliothèque, les portraits de ma famille, la pendule d'écaille[70 que
+j'aimais à entendre sonner la nuit! Non! non! Ils ont mis cette grande
+tapisserie pour me tromper; mais ceci est une tombe, vois-tu. Fais
+attention en sortant, et tu liras mon nom au-dessus. Ils m'ont descendu
+au cercueil tout vivant, Jeanne, parce que j'étais interdit.
+
+--Oh! mon père, mon père! revenez à vous!
+
+--Regarde plutôt, ajouta le marquis en montrant avec une honte presque
+féminine ses cheveux défaits et son linge souillé, ils m'ont refusé
+jusqu'aux soins de chaque jour; je ne suis plus pour eux qu'un cadavre.
+
+Et comme si une pensée d'orgueil traversait son affliction:
+
+--Mais il n'importe, continua-t-il d'un ton de triomphe, j'ai refusé de
+signer, Jeanne. Ah! ah! ah! elle croyait me faire céder comme autrefois,
+mais pour toi j'aurais résisté à Dieu. Ne crains pas, va, Jeanneton;
+qu'elle vienne encore, eût-elle la mort avec elle, je répondrai comme
+avant: Je refuse! je refuse! je refuse!
+
+--Mon père, s'écria Jeanne éperdue, oh! mon père, c'est moi qui suis
+cause de tout! Si j'avais obéi, vous seriez encore libre et heureux.
+Mais vous ne pouvez rester ici, mon père; il faut que vous quittiez ce
+cachot; vous en avez le droit. Venez!
+
+-Tais-toi, dit le vieillard, dont la préoccupation n'était déjà plus la
+même; tais-toi; c'est l'heure où il va paraître.
+
+--Qui cela mon père?
+
+--Plus bas! plus bas! Il y a un Dieu même pour les interdits, vois-tu.
+Ils ont cru m'ôter la vue du soleil; mais il me visite malgré eux chaque
+jour.
+
+--Que dites-vous?
+
+--Regarde de ce côté, sous cette croisée: un rayon s'y glissera
+bientôt... Il ne brille qu'un instant, mais il revient tous les jours et
+je compte les heures en l'attendant. Grâce à lui je sais qu'il y a
+encore un soleil sur la terre. Mais surtout n'en dis rien à ta mère,
+Jeanne, n'en parle à personne; ils m'ôteraient mon rayon.
+
+--O mon père! dit la jeune fille attendrie, vous souffrez donc bien de
+votre captivité!
+
+--Si je souffre! ah! tu ne sais pas ce que c'est que cette nuit et ce
+silence éternels! Il y a des instants où je doute de ma vie et où ce lit
+me paraît un cercueil. Oter ses habitudes à un vieillard, vois-tu, c'est
+comme si l'on voulait changer son cœur de place. Je me cherche moi-même
+au milieu de cette dévastation. Ils m'ont enlevé tout ce que mon œil
+connaissait, tout ce qui me rappelait quelque chose. En vidant cette
+chambre, ils ont vidé ma mémoire; je ne me souviens plus, je ne désire
+plus, je cherche le monde autour de moi sans le trouver.
+
+--Se peut-il, ô mon Dieu!
+
+--Oh! si je pouvais sortir, reprit le vieillard d'un ton plaintif; une
+heure... une minute!... Jeanne, ne peux-tu me délivrer sans qu'ils le
+sachent? Le temps seulement de voir le ciel, d'entendre les oiseaux, de
+sentir un peu d'air dans mes cheveux. Jeanne, faudra-t-il donc mourir au
+fond de ce sépulcre?
+
+Il avait les mains jointes et sanglotait comme un enfant. La jeune fille
+éperdue se jeta dans ses bras.
+
+--Non, mon père! s'écria-t-elle suffoquée de larmes, on vous rendra la
+liberté, vous verrez le jour.
+
+--Quand cela?
+
+--Sur-le-champ, mon père!
+
+Elle s'était élancée vers la sonnette, dont elle tira vivement le
+cordon. La porte s'ouvrit, et madame de Solange parut.
+
+--Que mon père soit libre, madame, s'écria la jeune fille en courant
+vers elle, je consens à épouser M. de Lanoy.
+
+ * * * * *
+
+Huit jours après, les cloches de Saint-Louis[71] sonnaient à pleines
+volées et une longue file de carrosses assiégait la porte de l'église.
+On y célébrait le mariage du comte avec mademoiselle de Solange.
+
+Près de l'autel se tenait le marquis, en habits de fête, regardant la
+foule parée, respirant l'odeur de l'encens et écoutant le chant des
+orgues d'un air ravi.
+
+L'union prononcée, au moment où le prêtre se retirait, Jeanne se leva
+chancelante et comme égarée; mais ses yeux, en se promenant autour
+d'elle, rencontrèrent le vieillard; elle s'élança vers lui par un
+mouvement pour ainsi dire désespéré, et, se jetant dans ses bras:
+
+--Réjouissez-vous, mon père, s'écria-t-elle; désormais vous serez
+heureux.
+
+De retour à l'hôtel, les nouveaux époux trouvèrent le notaire qui
+apportait à signer des quittances et actes additionnels. A cette vue les
+deux familles se séparèrent, par l'instinct de leurs intérêts opposés;
+les politesses réciproques cessèrent pour faire place à une gravité
+contrainte, et l'on s'assit, comme des ennemis en présence qui vont
+discuter les conditions d'un traité.
+
+Maître Durocher commença à lire les différentes pièces de ce ton
+endormeur dont sa longue expérience lui avait donné l'habitude. Il
+savait que peu de patiences pouvaient tenir à la monotonie d'une
+pareille lecture, et que l'ennui, en rendant les auditeurs moins
+attentifs, épargnait de dangereux débats. Mais, ni la fatigante lenteur
+du débit ni l'obscurité de la rédaction ne purent lasser la marquise:
+elle fit éclaircir plusieurs passages et exigea le retranchement de
+quelques articles dont elle parut craindre les conséquences. Le comte
+consentit à tout avec cette nonchalance impertinente qui semble mépriser
+les détails. Quant à Jeanne, muette, insensible et une main dans celle
+de son père, elle avait écouté sans entendre et approuva sans avoir
+compris.
+
+La lecture venait de finir, et le jeune homme dont maître Durocher
+s'était fait accompagner recueillait les signatures des deux familles;
+le notaire se trouva près de madame de Solange.
+
+--Vous avez enfin un nouveau clerc? demanda celle-ci, sans songer à ce
+qu'elle disait et seulement pour échapper à l'embarras du silence.
+
+--Oui, madame, répondit Durocher; mais je ne désespère point de
+retrouver l'ancien.
+
+--Comment? dit la marquise en tressaillant.
+
+--Le cadavre du jeune homme que les bateliers ont entendu tomber dans la
+Seine a été retrouvé.
+
+--Eh bien?
+
+--Ce n'était pas celui de Jérôme.
+
+Jeanne, qui écoutait palpitante, se leva en poussant un cri.
+
+--Tout le monde a signé, maître Durocher, dit la marquise vivement.
+
+Et pendant que le notaire réunissait les actes elle saisit la main de
+Jeanne, et, la forçant à s'asseoir:
+
+Remettez-vous, madame de Lanoy, dit-elle, votre mari vous regarde!
+
+ * * * * *
+
+Le marquis de Solange mourut peu après, et avec lui eût disparu le
+dernier intérêt que Jeanne conservait dans le monde, si elle ne fût
+devenue mère. La marquise et le comte, qui poursuivaient de concert
+leurs plans ambitieux troublaient rarement sa solitude; la jeune femme
+chercha dans ses nouveaux devoirs et dans la piété des consolations
+qu'elle eût en vain demandées ailleurs.
+
+Cependant les événements ne tardèrent pas à déjouer tous les projets de
+madame de Solange. Il ne fut bientôt plus question pour la noblesse de
+conquérir une plus haute position, mais de conserver celle qu'elle
+occupait; la révolution commençait!
+
+Le comte, qui avait renoncé aux idées philosophiques dès qu'il avait
+craint de les voir appliquer, fut un des premiers à invoquer l'appui de
+l'étranger pour arrêter le mouvement. Chargé par les princes d'une
+mission secrète, il partit pour l'Allemagne, laissant Jeanne avec la
+marquise que les déceptions avaient enfin vaincue, et dont les facultés
+affaiblies s'éteignaient chaque jour.
+
+La jeune femme, au contraire, ne reçut aucune atteinte de ces agitations
+publiques auxquelles elle demeurait étrangère. Telle on l'avait vue
+quitter l'autel, après son mariage, belle, dévouée, douloureuse, telle
+on pouvait la voir encore. L'éternelle jeunesse de son âme avait passé
+sur ses traits: on eût dit[72] une fleur cueillie dans sa prémière
+fraîcheur et conservée, par quelque magique puissance, aussi suave et
+aussi pure.
+
+Elle revenait un jour du quartier Saint-Marceau,[73] où l'avait appelée
+une de ces bonnes œuvres qu'elle accomplissait avec toutes les grâces du
+cœur; son carrosse allait traverser la place de l'Hôtel-de-Ville,[74]
+lorsqu'il fut subitement arrêté par une foule immense qui s'avançait en
+poussant des cris de triomphe; madame de Lanoy se pencha vers la glace
+et demanda au cocher ce qu'il y avait.
+
+--C'est le peuple qui vient de prendre la Bastille,[75] madame, répondit
+le laquais tremblant.
+
+Dans ce moment une troupe d'ouvriers s'approcha du carrosse, et l'un
+d'eux ouvrit brusquement la portière. A l'aspect de Jeanne si belle et
+si triste, il recula involontairement et se découvrit.
+
+--Que voulez-vous? demanda la comtesse, d'une voix douce.
+
+--Pardon, madame, balbutia l'ouvrier, mais un des prisonniers que nous
+avons délivrés vient de s'évanouir.
+
+--Qu'il vienne! s'écria vivement Jeanne; il y a place ici pour lui.
+
+Ceux qui portaient le mourant s'approchèrent alors et le déposèrent dans
+le carrosse.
+
+La comtesse avait rejeté l'écharpe de soie dont elle était entourée, et
+aida elle-même à le placer à ses côtés, mais, dans ce mouvement, le
+tapis qui enveloppait le prisonnier s'entr'ouvrit et permit de le voir.
+Jeanne ne put retenir un gémissement à l'aspect de ce visage qui n'avait
+conservé rien d'humain.
+
+Le mourant parut l'entendre, car ses paupières se soulevèrent, ses yeux
+se rouvrirent lentement et restèrent fixés sur madame de Lanoy.
+
+--Vous souffrez bien? demanda celle-ci d'une voix que les larmes
+rendaient tremblante.
+
+Les traits du prisonnier s'animèrent; il agita ses lèvres, et, faisant
+un effort:
+
+--Jeanne! murmura-t-il d'un accent confus.
+
+-Vous savez mon nom, dit madame de Lanoy surprise.
+
+--Jeanne! répéta le prisonnier en étendant les mains vers la comtesse.
+
+--Qui êtes-vous? s'écria celle-ci éperdue et les regards fixés sur le
+prisonnier dans une angoisse de doute impossible à exprimer.
+
+--Jérôme! balbutia le mourant.
+
+Madame de Lanoy poussa un cri horrible et tomba à genoux devant le
+prisonnier. Celui-ci se redressa sur son séant,[76] et, laissant aller
+ses deux bras sur les épaules de la comtesse.
+
+--Jeanne! reprit-il, je t'ai revue! Dieu est bon!
+
+A ces mots il retomba en arrière. La comtesse se pencha sur lui,
+éperdue; mais, épuisé par de trop longues souffrances, il n'avait pu
+résister à cette dernière émotion... La joie l'avait tué.
+
+Ce coup inattendu abattit le courage de madame de Lanoy, et la jeta dans
+une sorte de morne désespoir dont l'amour maternel lui-même ne put la
+tirer. Lorsque la tourmente révolutionnaire grandit, elle refusa de
+quitter Paris, où son nom devait d'autant plus sûrement la compromettre,
+que l'on savait le comte en Vendée[77] et les armes à la main; aussi
+fut-elle arrêtée avec la marquise, alors tombée en enfance. Traduites
+toutes deux devant le tribunal révolutionnaire, elles furent condamnées
+à mort et exécutées le neuf thermidor.[78]
+
+
+
+
+NOTES.
+
+
+I.
+
+--1. =Sac à procès=, lawyer's bag or satchel.
+
+--2. The =livre= was the standard of value in France until 1795, when it
+was replaced by the =franc= of nearly equal value.
+
+--3. =The Duke of Choiseul= (1719-1785), a celebrated French statesman,
+was prime minister under Louis XV.
+
+--4. =suite=, _perseverance_.
+
+--5. =la guerre d'Amérique=. The war between the English and French for
+the possession of North America (1752-1760) is referred to.
+
+--6. =prêteur sur gages=, pawn-broker.
+
+--7. His thoughts and passions were mild like the light of the moon.
+
+--8. =Sisyphe=, _Sisyphus_, a well-known character in mythology.
+
+--9. =Je m'en doutais=, _I suspected it._
+
+--10. Voltaire in "Discours en vers sur l'homme."
+
+--11. =on peut s'en trouver bien tant que=, _one may fare well enough as
+long as, etc._
+
+--12. =termes de basoche=, legal phraseology. _La basoche_ was, an
+association of lawyers' clerks.
+
+--13. =Se dérangerait-il=, _Could he be behaving badly?_
+
+--14. The "Trappists" were a religious order whose rules prescribed
+perpetual silence except in case of necessity.
+
+--15 =la Visitation=, a celebrated convent in the southern part of
+Paris.
+
+
+II
+
+--16. =Amours=, _Cupids_.
+
+--17. =Sardanapalus=, king of Assyria, noted for his voluptuousness and
+effeminacy.
+
+--18. =Madame de Pompadour=, a favorite of, Louis XV. From 1745 to her
+death in 1764, her influence over the king was unbounded.
+
+--19. =caisses d'orangers=, boxes in which orange-trees were planted.
+
+--20. =crêpés=, _frizzled_.
+
+--21. =tirés=, _drawn up_.
+
+--22. =roses=, rose-diamonds.
+
+--23. =Watteau=, a celebrated French painter (1684-1721).
+
+--24. =demi-science mondaine=, _partial knowledge of the world_.
+
+--25. =Voltaire=, one of the most celebrated French writers (1694-1778).
+
+--26. =pension=, _allowance_.
+
+--27. =ne doit point te suffire=, can't be sufficient for you.
+
+--28. =ce serait= (=vous=), _could it be you (that has taken it)?_
+
+--29. =blondeur=, _paleness_.
+
+--30. =quel qu'il soit=, _whoever he maybe_.
+
+--31. =en faites justice=, _condemn it_.
+
+--32. =il se fera == il sera fait=.
+
+--33. =fusse-je == si j'étais.=
+
+--34. =agonie == mort.=
+
+
+III.
+
+--35. =en fit le tour=, _went around it_.
+
+--36. =Périgord=, a province in the South of France, corresponding to
+the present Department of the Dordogne.
+
+--37. "Having as many quarters" (in the shield) is equivalent to saying
+that they had as long a line of ancestors.
+
+--38. The Montmorencys were already celebrated in French history in the
+middle of the tenth century.
+
+--39. =gentilshommes=, pronounced _jantizome_.
+
+--40. =messe du roi= was a mass in which the king took part.
+
+--41. =Marie Antoinette=, wife of Louis XVI., beheaded in 1793.
+
+--42. =office en musique=, a mass in which the _Kyrie_, the _Gloria_,
+the _Credo_, the _Sanctus_ and the _Agnus Dei_ were sung wholly or in
+part.
+
+--43. =on eût dit d'un enfant tenté == on aurait dit que c'était=, etc.
+
+--44. =que=, _whether_.
+
+--45. =le tabouret= was a stool on which duchesses were permitted to sit
+in the presence of the king.
+
+--46. =Louis XI.=, king of France, reigned from 1461 to 1483.
+
+--47. =fallût-il=, _even if it were necessary_.
+
+--48. =présentateur=, _introducer_.
+
+--49. The =Princess of Lamballe= was a friend of queen Marie Antoinette.
+She was killed in the massacres of September, 1792.
+
+--50. =brevet=, _patent of nobility_.
+
+--51. =débraillé=, _indifference_.
+
+--52. =projet d'acte=, _rough draft of the contract_.
+
+--53. =en=, _by her_. This pronoun usually refers to things, not to
+persons.
+
+--54. =espagnolette=, _window-fastening_.
+
+--55. =Bastille=, a celebrated castle or fortress at Paris, built in the
+latter part of the XIV. century; long used for the confinement of
+prisoners of state; destroyed by the Revolutionists, July 14, 1789.
+
+--56. =Philemon and Baucis=, in Greek mythology, a husband and wife
+noted for their mutual affection.
+
+--57. =lettres de cachet= (_sealed letters_), warrants for imprisonment
+given out by kings of France before the Revolution. The favorites of the
+king often obtained them signed in blank, and could then insert the name
+of anyone whom they disliked or wished to put out of the way.
+
+--58. =ne fût-ce que=, _were it only_.
+
+--59. =j'en fais cas comme d'une prise de tabac=, _I don't consider them
+of more consequence than a pinch of snuff_.
+
+
+IV.
+
+--60. =tu ne devais pas le savoir=, _you were not to know it_.
+
+--61. =tu ne m'en veux pas=, _youi are not angry with me, are you?_
+
+--62. =vous n'avez pas conscience=, you are not conscious.
+
+--63. veuillez, _please_.
+
+--64. =appelez=, _are calling up_.
+
+--65. =un contrat se passe de la singature d'un interdit=, _a contract
+is valid without the signature of an idiot_. An "_interdit_" is one who
+is prohibited by law from having charge of his own property.
+
+
+V.
+
+--66. =le reconduisait=, _was seeing him out_.
+
+--67. =Plût à Dieu=, _would God_.
+
+--68. =Le pont de la Tournelle= connects the isle of St. Louis with the
+mainland on the south.
+
+--69. =se peut-il=, _can it be_?
+
+--70. =pendule d'écaillé=, _tortoise-shell clock_.
+
+--71. =Saint Louis=, the church of St. L. is on the island of the same
+name in the river Seine.
+
+--72. =on eût dit=, see note 43.
+
+--73. The =Quartier Marceau= (or Marcel) is south of the Seine, near the
+"Jardin des Plantes."
+
+--74. =Hôtel de Ville=, _City Hall_. This magnificent structure, begun
+in 1533, was blown up and burned by the Communists, May 24, 1871. Many
+valuable works of art were thereby destroyed, as well as the library
+containing almost 100,000 volumes and many precious public documents,
+thus causing an irreparable loss.
+
+--75. =Bastille=; see note 55.
+
+--76. =se redressa sur son séant=, _sat upright_.
+
+--77. =La Vendée= is a Department of France, south of the mouth of the
+Loire. The war of the Vendée, here referred to, was an insurrection of
+the Royalists of the West of France against the Republic. It was put
+down by General Hoche in 1796 after a bloody struggle of three years.
+
+--78. The =ninth Thermidor= (July 27, 1794) was the day of Robespierre's
+fall, thus ending the " Reign of Terror."
+
+
+=GERMAN TEXTS.=
+
+_Joynes-Meissner Grammar._
+
+_Joynes' Shorter Grammar. (Part I. of the above.)_
+
+_Harris's German Lessons._
+
+_Harris's German Composition._
+
+_Sheldon's Short Grammar._
+
+_Babbitt's German at Sight._
+
+_Faulhaber's One Year Course._
+
+_Meissner's German Conversation._
+
+_Heath's German Dictionary._
+
+_Heath's Ger.--Eng. Dictionary. (Part I. of the above.)_
+
+_Joynes' German Reader._
+
+_Deutsch's Colloquial Reader._
+
+_Boiscn's Prose Reader._
+
+_Grimm's Märchen and Schiller's Der Taucher._
+
+_Leander's Trâumereien._
+
+_Storm's Immensee._
+
+_Andersen's Bilderbuch ohne Bilder._
+
+_Andersen's Märchen._
+
+_Heyse's L'Arrabbiata._
+
+_Von Hillern's Hoher als die Kirche._
+
+_Hauff's Der Zwerg Nase._
+
+_Ali Baba._
+
+_Onkel und Nichte._
+
+_Hauff's Das kalte Herz._
+
+_Novelletten-Bibliothek. Vol. I. and Vol. II._
+
+_Hoffmann's Historische Erzahlungen._
+
+_Stifter's Das Haidedorf._
+
+_Meyer's Guslav Adolph's Page._
+
+_Chamisso's Peter Schemihl._
+
+_Jensen's Die braune Erica._
+
+_Riehl's Der Flucli der Schonheit._
+
+_François' Phosphorus Hollander._
+
+_Freytag's Die Journalisten._
+
+_Freytag's Aus dem Staat Friedrichs des Grossen._
+
+_Holberg's Niels Klinim._
+
+_Eichendorff's Taugenichts._
+
+_Lessing's Minna von Barnhelm._
+
+_Schiller's Der Taucher._
+
+_Schiller's Neffe als Onkel._
+
+_Schiller's Jungfrau von Orleans._
+
+_Schiller's Der Geisterseher, Part I._
+
+_Schiller's Ballads._
+
+_Goethe's Dichtung und Wahrheit. Books I.-IV._
+
+_Goethe's Sesenheim._
+
+_Goethe's Meisterwerke._
+
+_Goethe's Hermann und Dorothea._
+
+_Goethe's Torquato Tasso._
+
+_Goethe's Faust, Part I._
+
+_Heine's Die Harzreise._
+
+_Heine's Poems._
+
+_Gore's German Science Reader._
+
+_Hodges' Scientific German._
+
+_Wenckebach's Deutsche Literaturgeschichte. Vol. I., with Musterstucke._
+
+_Wenckebach's Deutsche Literatur eschichte. Vol. II._
+
+_Wenckebach's Meisterwerke des Mittelalters._
+
+_Many other texts in preparation._
+
+=D. C. HEATH & CO., Publishers=,
+
+BOSTON, NEW YORK, AND CHICAGO.
+
+
+=FRENCH TEXTS.=
+
+_Edgren's French Grammar._
+
+_Edgren's Grammar, Part I._
+
+_Grandgent's Materials for French Composition. Five graded pamphlets._
+
+_Kimball's Materials for French Composition._
+
+_Storr's Hints on French Syntax, with exercises._
+
+_Houghton's French by Reading._
+
+_Heath's French Dictionary._
+
+_Heath's Fr.-Eng. Dictionary. (Part I. of the above.)_
+
+_Super's French Reader._
+
+_French Fairy Tales._
+
+_France's Abeille._
+
+_De Mussefs Pierre et Camille._
+
+_Lamartine's Jeanne d'Arc._
+
+_Souvestre's Le Mari de Mme. de Solange._
+
+_Souvestre's Un Philosophe sous les Toits._
+
+_Souvestre's Les Confessions d'un Ouvrier._
+
+_Historiettes Modernes. Vol. I. and Vol. II._
+
+_Sandeau's Mlle. de la Seiglièr._
+
+_Mérimée's Colomba._
+
+_De Vigny's Le Cachet Rouge._
+
+_De Vigny's La Canne de Jonc._
+
+_De Vigny's Cinq Mars._
+
+_Victor Hugo's La Chute._
+
+_Victor Hugo's Bug Jargal._
+
+_Victor Hugo's Hernani._
+
+_Trois Contes Choisis par Daudet._
+
+_Daudet's La Belle-Nivernaise._
+
+_Choix d'Extraits de Daudet._
+
+_Sept Grands Auteurs de XIXe Siècle._
+
+_Racine's Esther._
+
+_French Lyrics._
+
+_Corneille's Polyeucte._
+
+_Molière's Le Tartuffe._
+
+_Molière's Le Médecin Malgré Lui._
+
+_Molière's Le Bourgeois Gentilhomme._
+
+_Lamartine's Méditations._
+
+_Piron's La Métromanie._
+
+_Warren's Pri mer of French Literature._
+
+_Histoire de la Littérature Française._
+
+_Erckmann-Chatrian's Waterloo._
+
+_Sand's La Mare au Diable._
+
+_Beaumarchais's Barbier de Seville._
+
+_Histoire de la Littérature Française._
+
+
+=SPANISH.=
+
+_Edgren's Spanish Grammar._
+
+_Ybarra's Practical Method._
+
+_Cervantes' Don Quixote._
+
+
+=ITALIAN.=
+
+_Grandgent's Italian Grammar._
+
+_Grandgent's Italian Composition._
+
+_Testa's L'Oro e l'Orpello._
+
+Very many other texts are in preparation.
+
+=D. C. HEATH & CO., Publishers=,
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+BOSTON, NEW YORK AND CHICAGO.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+Project Gutenberg's Le mari de madame de Solange, by Émile Souvestre
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le mari de madame de Solange
+
+Author: Émile Souvestre
+
+Editor: O.B. Super
+
+Release Date: June 15, 2011 [EBook #36437]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARI DE MADAME DE SOLANGE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif. From scans provided by Al Haines.
+
+
+
+
+
+
+
+Heath's Modern Language Series.
+
+LE MARI DE
+
+MADAME DE SOLANGE
+
+Par ÉMILE SOUVESTRE.
+
+_EDITED, WITH ENGLISH NOTES_
+
+BY
+
+O. B. SUPER, PH.D.
+
+_Professor of Modern Languages in Dickinson College_
+
+BOSTON, U. S. A.
+
+D. C. HEATH & CO., PUBLISHERS
+
+1892
+
+_Copyright, 1889,_
+
+BY O. B. SUPER.
+
+PRINTED MY C. H. HEINTZEMANN, BOSTON, MASS., U. S. A.
+
+
+
+
+BIOGRAPHICAL SKETCH.
+
+
+EMILE SOUVESTRE was born at Morlaix in Brittany, April 15, 1806. His
+father was a civil engineer, and he intended following the same
+profession. After his father's death he changed his mind and began to
+study law, but being ambitious to shine as a writer he soon abandoned
+the law also.
+
+His first literary work was a drama entitled "The Siege of Missolonghi,"
+but this, like many other works of its class, was never produced on the
+stage. The misfortunes of his family soon compelled him to devote
+himself to making money, and in 1828 he became a book-keeper in Nantes.
+He did not, however, entirely renounce literature, but published
+numerous articles in various periodicals, the most noted of which was a
+series entitled "Les Derniers Bretons," which appeared in "La Revue des
+Deux Mondes." These established his reputation as a writer of taste, and
+during the next twenty years he wrote a large number of stories and
+tales, most of which were originally published in newspapers and
+reviews. His constant aim was not only to please the reading public, but
+also to inculcate the principles of sound morality.
+
+His next venture was the co-principalship of a private school at Nantes,
+but he soon resigned his position and became the editor of a paper at
+Brest. This he was soon compelled to give up for political reasons, and
+he then accepted a professorship of rhetoric in the same place, and
+afterwards in Mühlhausen.
+
+The professor's chair, however, does not seem to have been congenial to
+his tastes, for in 1836 he removed to Paris, determined to devote
+himself exclusively to literature. He took up his abode in the fourth
+story of a house in a retired part of the city, and of his life there he
+gives us charming glimpses in his "Philosophe sous les Toits." His
+thoroughly human and sympathetic nature made him a favorite with all who
+knew him, especially with the laboring classes, with whom he loved to
+associate. It is to this circumstance that we owe "Les Confessions d'un
+Ouvrier."
+
+The State in 1848 founded an "École d'Administration," in order to train
+young men for the civil service, and he was made one of the professors.
+Here he delivered four lectures to workingmen, which were very popular;
+but when Louis Napoleon overthrew the republic he regarded Souvestre's
+lectures as dangerous to his pretensions, and they were suppressed.
+
+In 1851 the French Academy awarded him a prize for his work "Un
+Philosophe sous les Toits." In 1853 he was invited by Vinet to visit
+Switzerland in order to deliver a series of popular lectures on
+literature, which were received with great favor. Soon after his return
+to Paris he died, July 5, 1854.
+
+
+
+
+LE MARI DE MADAME DE SOLANGE.
+
+
+
+
+I.
+
+
+ON se trouvait aux derniers mois de l'année 1775. Deux hommes étaient
+assis l'un vis-à-vis de l'autre auprès d'un bureau chargé d'_in-folios_
+ouverts, de parchemins timbrés et de sacs à procès.[1]
+
+Le costume du premier annonçait l'un des plus brillants gentilhommes de
+la cour de Louis XVI, tandis que le second portait l'habit de drap noir
+et le jabot en organdi, qui désignait alors l'homme de loi d'une manière
+presque certaine.
+
+--Ainsi, maître Durocher, reprit le jeune seigneur comme s'il eût voulu
+résumer les renseignements que le notaire venait de lui fournir, vous
+m'assurez que la fortune de madame de Solange ne monte pas à moins de
+cent mille livres[2] de revenu; qu'elle est liquide de toute dette et
+susceptible d'augmentations.
+
+--Je puis vous l'affirmer, répondit le notaire.
+
+--Fort bien; mais vous n'êtes point seulement un habile praticien,
+maître; tout ce que vous m'avez appris jusqu'à ce jour des personnes que
+je voulais connaître, l'expérience l'a justifié; voulez-vous me donner
+une nouvelle preuve de vos lumières?
+
+--Monsieur de Lanoy peut compter en toute occasion sur mon dévouement,
+répondit le notaire sérieusement.
+
+--Eh bien! dites-moi ce que vous savez de madame de Solange et ce que
+vous en pensez.
+
+Durocher sourit.
+
+--Je pense, monsieur le comte, dit-il, que c'est le plus grand homme
+d'État de l'époque et que tous les autres ne sont auprès d'elle, que des
+femmes de ménage.
+
+Le comte regarda Durocher avec étonnement.
+
+--Mon Dieu! qu'a-t-elle donc fait de si miraculeux? demanda-t-il.
+
+--Elle donne des bals où vous dansez, et elle est reçue chez M. de
+Choiseul![3] répondit le notaire; cela peut vous paraître peu de chose,
+M. le comte; mais, pour arriver là, il lui a fallu plus de volonté et de
+suite[4] qu'à nos ministres pour faire la guerre d'Amérique.[5]
+
+--Ah! je comprends; on m'a dit, en effet, que son père n'était point
+noble.
+
+--Son père était porte-balle, M. le comte, puis prêteur sur gages.[6] Il
+mourut en laissant deux millions. Une bourgeoise ordinaire se fût
+contentée d'en jouir; mais madame de Solange voulait être de la cour.
+Concevez vous? être de la cour quand votre père a vendu des chaussettes
+de laine! Il fallait d'abord un mariage qui fît oublier son origine.
+Elle eût pu trouver un duc ou un marquis ruiné par le jeu; il y en a
+toujours quelques-uns dont la noblesse est en vente pour les filles
+d'enrichis; mais, en épousant, il eût fallu payer des dettes, subir des
+insolences, et la fille du porte-balle voulait avant tout un mari
+docile.
+
+--Et elle le trouva?
+
+--Elle découvrit un pauvre gentilhomme qui consentit à lui donner son
+nom sans stipuler aucun avantage au contrat: c'était M. le marquis de
+Solange. Le malheureux l'épousa seulement pour avoir un habit de noces.
+Elle avait eu raison de penser qu'un tel mari la laisserait maîtresse de
+tout; mais elle s'était trompée en espérant l'utiliser. M. de Solange
+avait pris une femme comme la plupart des gentilshommes prennent un
+emploi: pour ne rien faire. Nature timide, il n'avait jamais recùlé son
+horizon au-delà d'un bonheur vulgaire; c'était un de ces hommes qui
+vivent pour ainsi dire au clair de lune de toutes les pensées et de
+toutes les passions.[7] Aussi, une fois assuré de ses quatre repas, se
+croisa-t-il philosophiquement les bras. Madame de Solange tenta en vain
+d'exciter son ambition, de le pousser, de le produire; elle avait beau
+souffler son âme dans ce corps endormi, y faire entrer sa volonté,
+penser, parler, marcher pour lui, rien ne pouvait réveiller sa
+paresseuse nature. Pendant dix ans, elle a continué cette rude tâche;
+elle a porté M. de Solange dans ses bras, comme un enfant, sur toutes
+les routes du crédit, elle l'a conduit à toutes les portes du pouvoir,
+et toujours le corps sans âme est retombé de son haut: c'était la roche
+de Sisyphe.[8]
+
+--Elle a enfin renoncé pourtant?...
+
+--Oui, mais alors elle s'est vue forcée de défaire tout ce qu'elle avait
+fait. Pour pousser le marquis, elle lui avait créé une importance
+artificielle; elle s'était étudiée à lui donner l'air du chef de la
+famille et n'avait agi, pour ainsi dire, que sous son enveloppe. Une
+fois son impuissance reconnue, il fallait lui retirer, une à une, toutes
+les forces qu'elle lui avait prêtées; il s'agissait enfin, après avoir
+passé dix ans à faire prendre un fantôme pour un homme, de rejeter ce
+fantôme dans le néant et de se mettre à sa place sans avoir l'air de
+rien déranger.
+
+--Et madame de Solange a réussi?
+
+--Elle a réussi. Son mari est rentré insensiblement dans l'ombre. Les
+habitudes indépendantes qu'elle lui avait données pour le faire valoir,
+elle les lui a reprises jour par jour. On a vu cette individualité
+s'éteindre comme on l'avait vue se former. Elle a réaccoutumé le monde à
+ne voir qu'elle, à ne connaître qu'elle. Elle seule est riche, elle
+seule est influente, elle seule existe. Le nom de son mari même lui
+appartient; c'est elle qui le porte; lui, on l'appelle _le mari de
+madame de Solange_.
+
+--Et il a consenti à cette annulation?
+
+--Non pas sans lutte. Comme on touchait à ses habitudes, il a d'abord
+résisté; mais que pouvait une aussi frêle intelligence contre la
+terrible volonté de cette femme? Aujourd'hui le mari de madame de
+Solange est un vieillard presque en enfance, que l'on soigne à part dans
+un appartement retiré et que la voix de sa femme fait trembler. Nul ne
+lui obéit, et les étrangers mêmes n'y prennent point garde. Il est chez
+la marquise comme un portrait de famille accroché au mur. Il ne parle à
+personne et personne ne lui parle. Sa fille seule, sortie du couvent
+depuis quelques mois, lui témoigne une affection dont il semble heureux;
+mais cette consolation lui sera bientôt enlevée, car madame de Solange
+n'a point renoncé à ses projets ambitieux et sait par expérience que les
+efforts d'une femme seule ne peuvent conduire bien loin. Aussi ne
+tardera-t-elle pas à marier demoiselle Jeanne, et ce qu'elle n'a pu
+faire par son mari, elle l'essayera par son gendre.
+
+--Et j'espère qu'elle y réussira, maître Durocher, dit le gentilhomme,
+car ce gendre est trouvé.
+
+--Je m'en doutais,[9] dit tranquillement le notaire.
+
+--Et vous le connaissez?
+
+Durocher leva la tête avec une sorte d'étonnement.
+
+--Monseiur le comte a bien mauvaise opinion de mon intelligence
+aujourd'hui, dit-il en souriant.
+
+De Lanoy lui frappa sur l'épaule.
+
+--Eh bien! oui, Durocher, dit-il, on m'avait proposé ce mariage, et tout
+ce que je viens d'apprendre me décide. Vous savez dans quel état le
+désordre et les procès de ma mère m'ont laissé; il faut qu'une riche
+alliance rétablisse ma fortune et me permette de prendre une maison
+digne de mon rang. Quant à la naissance de madame de Solange, ce sont de
+ces choses au-dessus desquelles doit se mettre un esprit éclairé. Que la
+noblesse ait ses privilèges, c'est de droit, et personne, je pense, n'y
+peut trouver à redire; mais je partage, du reste, l'avis de notre grand
+poète:[10]
+
+ "Les mortels sont égaux," etc.
+
+Dans notre siècle, il faut de la philosophie, mon cher Durocher. La dot
+de la petite me servira d'ailleurs à acheter une charge importante; avec
+mon nom je puis arriver à tout.
+
+--Ainsi, monsieur le comte ne s'effraie point de l'ambition de madame de
+Solange?
+
+--Loin de là, mon cher, je m'en réjouis! Ne pouvant arriver que par moi,
+elle n'épargnera rien pour me pousser en avant. Sa fortune, ses
+relations, son adresse, tout sera employé à mon profit. En galanterie
+comme en politique, nul ne peut remplacer une vieille femme. Elle
+hasarde mille démarches que l'on ne pourrait faire soi-même, rend mille
+services qu'une plus jeune refuserait par inexpérience ou par scrupule.
+N'appartenant plus à aucun sexe, elle peut être la confidente de tous
+deux. Elle remarque ce qui vous échappe, intrigue, rampe et ment pour
+vous!
+
+--Monsieur le comte peut avoir raison, dit le notaire; avoir une vieille
+dans ses intérêts, c'est prendre le diable à son service; on peut s'en
+trouver bien tant[11] qu'on ne lui vend point son âme.
+
+--C'est à quoi je prendrai garde, Durocher, dit le comte; je veux bien
+que madame de Solange me mène, mais comme la poudre mène le boulet,
+c'est-à-dire, à condition que je serai en avant; c'est, du reste, chose
+facile et que je crois entendre.
+
+--En effet, dit l'homme de loi avec un sourire où perçait l'ironie, j'ai
+toujours vu monsieur le comte habile à se faire des serviteurs, sans
+s'astreindre à leur payer de gages; aussi lui seul me semble-t-il
+capable de lutter contre madame de Solange; peut-être même n'aura-t-il
+point à s'en plaindre; quand les forces sont égales, on est juste par
+nécessité.
+
+--Je l'entends ainsi, dit le gentilhomme en se levant; préparez, mon
+cher Durocher, un projet de contrat qui puisse être avantageux aux deux
+parties. J'apporte, de mon côté un nom, une position à la cour; j'ai
+droit à des compensations; vous y songerez. Cette note que je vous
+laisse vous fera connaître, à peu près, ce que je désire. Arrangez cela
+en termes de basoche[12] et de manière à ne point effaroucher madame de
+Solange. Votre projet de contrat rédigé, le duc de Lussac, qui s'est
+entremis dans cette affaire, le lui portera, et si les clauses lui
+conviennent, je me ferai présenter à la petite, que l'on dit fort
+passable.
+
+--Vous ne l'avez point encore vue?
+
+--Non, je veux savoir avant tout si nous pouvons nous entendre; un
+mariage est chose grave, et l'on ne doit point s'engager à la légère.
+Tout votre avenir peut dépendre d'un bon ou d'un mauvais contrat; quant
+à la femme, on a toujours le temps de la connaître. Voyez donc,
+Durocher, à prendre mes intérêts et à les bien assurer.
+
+--J'y mettrai mes soins.
+
+--Tâchez que tout soit prêt pour demain.
+
+--Je doute que je le puisse, monsieur le comte: il y aura des recherches
+à faire, des titres à consulter...
+
+--N'avez-vous point l'aide de Jérôme Bouvart, votre clerc, que vous
+dites aussi habile que vous?
+
+--C'était la vérité, monsieur le comte, mais depuis quelques mois Jérôme
+n'est plus le même.
+
+--Comment! Se dérangerait-t-il?[13]
+
+--Je ne sais; il est devenu pâle et muet comme un trappiste,[14] et son
+esprit semble toujours en voyage.
+
+--Le drôle est amoureux, dit M. de Lanoy en essuyant sa poudre devant un
+petit miroir accroché au mur.
+
+--Je l'ai pensé tant que j'ai vu ses fréquentes visites à sa cousine
+chez les dames de la Visitation;[15] mais depuis deux mois il y retourne
+à peine.
+
+--N'importe, Durocher, reprit le comte; il faut que vous fassiez
+diligence; je veux finir cette affaire, maître; je n'ai pas besoin de
+vous recommander la discrétion.
+
+--Monsieur le comte ne soupçonne point mon intelligence et il connaît
+mon zèle.
+
+--Fort bien. Vous serez content de moi.
+
+A ces mots, M. de Lanoy salua de la main avec cette familiarité
+impertinente qui constituait, à cette époque, les bonnes manières,
+s'avança vers la porte, que le notaire lui ouvrit respectueusement, et
+disparut, en fredonnant, dans l'escalier tortueux.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Le siècle de Louis XIV apparaît seul, au premier abord, dans Versailles:
+palais, jardins, places, rues, boulevards, tout semble marqué du même
+cachet de despotique splendeur. Partout éclate cette volonté inflexible
+du grand roi ramenant toute chose à la ligne droite et soumettant la
+création à la même étiquette que sa cour. Pour trouver la France des
+siècles suivants, il faut chercher dans les lieux écartes où se cachent
+les hôtels à frontons sculptés en guirlande; les petites maisons à
+portes dérobées, au-dessus desquelles s'entrelacent des amours;[16] les
+jardins à longues tonnelles et à charmilles obscures que garde une
+statue de femme. C'est là que la société de Louis XV, fatiguée de
+l'éclat symétrique du règne précédent, vint cacher ses vices entre cour
+et jardin, non par pudeur, mais par sensualité, car le xviiie siècle
+fut, avant tout, une époque de jouissance, n'appuyant sur rien, se
+jouant de tout et préparant sa propre ruine avec la voluptueuse
+frivolité de Sardanapale[17] arrangeant son bûcher.
+
+Or, c'est dans un de ces hôtels de l'_ère Pompadour_[18] que je dois
+maintenant vous transporter. Bâtie quelque soixante ans auparavant au
+fond de la ruelle Montbauron, le pavillon de madame de Solange avait
+toute la richesse mesquine et toute les grâces affectées de l'époque. On
+y arrivait par une cour étroite suc laquelle s'ouvrait une porte
+latérale servant d'entrée. La façade, que l'on ne pouvait apercevoir du
+dehors, donnait sur une terrasse bordée de caisses d'orangers,[19] et
+sur un parterre presque uniquement garni de tulipes et d'hyacithes. Le
+reste du jardin était divisé en étroites plates bandes, encadrées de
+sauge, de lavande ou de romarin. Au milieu s'élevait un cadran solaire
+de marbre blanc, et, çà et là, quelques statues montraient leurs têtes
+par-dessus les buissons taillés en gobelets. Deux allées de tilleuls,
+placées aux deux pignons, conduisaient à un vaste berceau de vigne et de
+chèvrefeuille sous lequel, en été, madame de Solange recevait
+quelquefois ses visites.
+
+Au moment oh commence notre histoire, un vieillard et une jeune fille
+s'y trouvaient seuls assis. Le vieillard portait un costume de ville
+d'une élégance presque coquette. Ses cheveux, soigneusement crêpés,[20]
+étaient recouverts d'un léger nuage de poudre; une tabatière d'émail
+sortait à demi d'une des poches de sa veste brodée; ses bas de soie bien
+tirés[21] étaient retenus par une boucle d'or ciselé, et deux roses[22]
+d'un grand prix étincelaient à chacune de ses mains.
+
+Mais ce luxe ne servait qu'à rendre sa décrépitude plus visible. Son
+visage avait, non point cette teinte chaude et tannée, dernière
+fraîcheur du vieillard, mais une pâleur blafarde qui ôtait à ses rides
+leurs ombres et leur donnait un aspect maladif; ses lèvres, toujours
+entr'ouvertes, étaient agitées d'un tremblement nerveux, et ses yeux,
+d'un bleu tendre, avaient quelque chose de timide et de vague.
+
+Quant à la jeune fille, elle semblait dans toute la splendeur d'une
+première jeunesse. L'air modeste et provoquant à la fois, elle eût pu
+servir de modèle à une vierge peinte par Watteau.[23] Son costume
+participait de cette double expression; on y sentait un reste
+d'habitudes du couvent déjà mêlé d'une demi-science mondaine.[24]
+
+Elle tenait à la main une tragédie de Voltaire,[25] et la lisait à haute
+voix. Tout à coup elle s'interrompit, le vieillard venait de s'assoupir.
+La jeune fille posa le livre sur sa chaise et s'approcha doucement; mais
+ce mouvement lui fit rouvrir les yeux.
+
+--Ah! je vous ai réveillé, mon père! s'écria-t-elle avec regret.
+
+--Reste, dit-il d'une voix frêle; assieds-toi là Jeanne... plus près,
+plus près encore.
+
+Elle s'accroupit aux pieds du vieillard dans l'attitude gracieuse d'une
+enfant qui demande des caresses.
+
+Il posa une main sur son épaule, releva de l'autre son front et la
+regarda longtemps avec une sorte d'enchantement naïf.
+
+La jeune fille sourit d'abord sous ce regard; mais je ne sais quel
+souvenir traversa subitement sa pensée, ses yeux se mouillèrent et elle
+baissa la tête.
+
+--Qu'y a-t-il, Jeanne? demanda le vieillard, à qui ce mouvement n'avait
+point échappé.
+
+--Rien, rien, mon père, répondit-elle rapidement.
+
+--Tu me trompes. Hier encore j'ai vu que tu avais pleuré; je voulais
+t'en demander la cause, et ce matin j'ai oublié... Oh! ma tête! ma
+tête!...
+
+--Il porta ses deux mains à son front avec l'expression plaintive d'un
+enfant. Jeanne voulut l'entourer de ses bras; mais il se dégagea
+doucement, jeta autour de lui un regard précautionneux, et baissant la
+voix:
+
+--Madame de Solange te rend malheureuse, peut-être? dit-il avec une
+sorte d'effroi.
+
+--Qui vous fait penser cela? interrompit la jeune fille. Il lui imposa
+silence de la main.
+
+--Bien, bien, je sais que tu ne me l'avoueras point. A quoi bon! je ne
+pourrais te protéger, moi; mais prends garde, Jeanne; ne résiste pas à
+ta mère. Tout ce qui résiste, vois-tu, elle le brise!
+
+--Je le sais, murmura Jeanne, dont les yeux se détournèrent vers son
+père.
+
+Celui-ci l'attira plus près de lui.
+
+--T'a-t-elle refusé quelque plaisir? demanda-t-il.
+
+--Nullement, mon père.
+
+--Tu désires peut-être quelque parure?
+
+--Aucune.
+
+--Pourquoi le cacher? on pourrait te l'acheter. Ta pension[26] est
+faible et ne doit point te suffire.[27]
+
+--Je ne la voudrais plus forte que lorsque je vois de pauvres familles.
+
+--Et tu en connais maintenant que tu aimerais à secourir?
+
+--Hélas! mon père, ceux qui souffrent ne manquent jamais.
+
+M. de Solange regarda autour de lui, et, tirant de la poche de sa veste
+une petite bourse de cuir de daim:
+
+--Tiens, dit-il.
+
+--De l'or! s'écria Jeanne étonnée.
+
+--Oui, mais cache-le de peur que ta mère ne le voie!
+
+--Pourquoi cela? Ne le tenez-vous point d'elle?
+
+--Non.
+
+--De qui donc, alors?
+
+--Tout est pour toi, dit le vieillard en rougissant.
+
+--Mais vous ne me répondez point, mon père, reprit Jeanne vivement.
+Cette bourse...
+
+Et comme si un souvenir l'illuminait subitement:
+
+--Cette bourse a été dérobée à ma mère il y a quelques jours!
+s'écria-t-elle.
+
+--Tais-toi, dit le vieillard épouvanté.
+
+--Quoi! ce serait...[28]
+
+--Tais-toi!
+
+Elle regarda son père stupéfaite. Celui-ci jeta un coup d'oeil autour
+de lui pour s'assurer qu'ils étaient seuls.
+
+--Tout lui appartient, reprit-il à voix basse; je suis chez elle comme à
+l'hospice; je n'ai rien à moi.... Quand j'ai vu cet or, j'ai pensé qu'il
+pourrait te rendre heureuse.
+
+--Oh! mon père, mon père! s'écria Jeanne émue à la fois de honte, de
+pitié' et d'attendrissement.
+
+--Dis que tu es heureuse, Jeanne! reprit celui-ci en l'attirant à lui.
+Pauvre fille! J'aurais voulu pouvoir dérober pour toi le trésor du roi
+de France! Si j'avais le paradis, vois-tu, Jeanne, je le donnerais tout
+entier sans y garder même une place... Mais embrasse donc ton père!
+remercie-le donc! C'est la première fois que je puis te faire un
+présent.
+
+Il y avait dans les paroles du vieillard une tendresse à demi égarée qui
+émut Jeanne jusqu'au fond du coeur. Dépouillée de sa volonté par une
+longue oppression, cette pauvre âme en était revenue à tous les
+instincts de l'enfance.
+
+Jeanne jeta ses bras autour du cou de son père et baisa ses cheveux
+blancs.
+
+--Cache, cache la bourse, reprit le vieillard joyeusement. Ah! ils me
+croient la tête faible!... Mais je vois tout, je comprends tout. Aussi,
+sois tranquille, ma Jeanneton, je sais comment faire, maintenant. Oh ne
+te défie point de moi; tes pauvres ne manqueront plus de rien. Mais
+cache la bourse, surtout, cache-la bien.
+
+--Elle ne nous appartient pas, fit observer la jeune fille doucement, et
+il faudra la rendre.
+
+--La rendre! à qui?
+
+--A ma mère.
+
+--Que dis-tu? s'écria le marquis épouvanté; tu lui diras donc que je
+l'ai prise?
+
+--Non, mon père.
+
+--Elle le devinera, on te forcera à l'avouer; tu me dénonceras,
+malheureuse!
+
+--Mon père!
+
+--Oh! ne fais pas cela, Jeanne, je t'en conjure; ta mère se vengerait
+sur moi. Tu ne voudrais point me rendre malheureux. Tu es la seule qui
+m'aime ici. Oh! ne rends pas la bourse; je l'ai prise pour toi, Jeanne.
+Par miséricorde, ne dis rien à ta mère.
+
+Il avait les mains jointes et pleurait. La jeune fille éperdue se jeta
+dans ses bras en s'efforçant de le rassurer par ses promesses et ses
+baisers, mais il semblait toujours inquiet.
+
+--Tu ne sauras point cacher cet or, reprit-il, et tout se découvrira.
+Rends-le-moi, c'est le plus sûr; rends-le moi; je le garderai.
+
+Jeanne lui remit la bourse, qu'il ramassa vivement.
+
+--Surtout, pas un mot à ta mère, reprit-il, en posant un doigt sur ses
+lèvres. Si elle t'interroge, aime-moi assez pour mentir; ton confesseur
+te le pardonnera, et, s'il le faut, je prendrai sur moi le péché.
+
+Dans ce moment un domestique en livrée parut au bout de l'allée. Il
+venait annoncer à M. de Solange que le souper était servi.
+
+Celui-ci se leva, fit un signe à Jeanne pour lui recommander la
+discrétion, et, s'appuyant sur le bras du valet, il regagna d'un pas
+chancelant l'appartement qu'il occupait dans l'hôtel.
+
+La jeune fille le suivit des yeux avec une expression de pitié
+caressante, jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les tilleuls. Alors
+ses idées parurent prendre un autre cours, et elle tomba dans une
+profonde rêverie.
+
+Le jour, qui commençait à baisser, ne jetait sur la tonnelle que des
+lueurs incertaines; la cloche du souper avait sonné, et, suivant l'usage
+établi dans la plupart des maisons nobles, Jeanne n'y devait point
+paraître. Certaine ainsi que son absence ne pouvait être remarquée par
+sa mère, ni par les gens de service occupés ailleurs, la jeune fille
+chercha le coin le plus reculé de la tonnelle, s'y assit et tira de son
+sein une lettre qu'elle y tenait cachée.
+
+Là seule vue de ce papier sembla réveiller en elle une subite émotion,
+car la rougeur couvrit ses joues, et elle promena autour d'elle un
+regard inquiet; mais, sûre de ne pouvoir être aperçue, elle l'ouvrit
+lentement et se mit li le relire tout bas.
+
+Cette lecture avait sans doute pour elle un vif intérêt, car elle ne
+tarda point à l'absorber tout entière. Une lueur d'indicible joie
+illuminait ses traits par instants, puis s'éteignait tout à coup sous un
+nuage de doute et de crainte. Deux ou trois fois elle s'interrompit,
+demeurant immobile, les yeux fixes et comme écrasée bous un sentiment de
+désespoir.
+
+Enfin, elle avait achevé sa lecture et se préparait à la recommencer
+lorsqu'un bruit de pas se fit entendre: elle cacha vivement dans son
+sein la lettre qu'elle tenait, et presque au même instant madame de
+Solange parut à l'entrée de la tonnelle.
+
+Madame de Solange était une femme de haute taille, richement vêtue, à la
+démarche lente, mais ferme. Rien chez elle ne rappelait son origine. Ses
+traits avaient une régularité pour ainsi dire hautaine, et leurs rides
+se cachaient sous une sorte de _blondeur_[29] aristocratique. Ce qui
+manquait dans tout son être, ce n'était point la distinction: c'était la
+vie. La robe de velours ne pouvait déguiser sa maigreur, et la lividité
+de son visage perçait le fard dont elle l'avait couvert. C'était
+seulement dans le regard que l'on retrouvait l'indice d'une énergie
+éprouvée; toute la vitalité s'y était réfugiée, et son oeil gris
+brillait d'un éclat que l'on avait peine à supporter.
+
+Jeanne, qui avait failli être surprise, resta tremblante et la tête
+baissée à son aspect; madame de Solange ne parut point y prendre garde.
+
+Je vous cherchais, dit-elle à la jeune fille d'une voix dont l'harmonie
+avait quelque chose de métallique. Êtes-vous seule?
+
+--Seule, madame, répondit Jeanne.
+
+Madame de Solange s'assit sur le banc que sa fille venait de quitter et
+lui fit signe de prendre un des sièges rustiques qui se trouvaient sous
+la tonnelle.
+
+--J'ai à vous parler, Jeanne, reprit-elle d'un ton plus confidentiel que
+de coutume. Approchez-vous et écoutez-moi avec attention.
+
+La jeune fille obéit.
+
+--Depuis bientôt trois mois que vous avez quitté le couvent, reprit
+madame de Solange, j'ai évité de vous présenter à la société qui
+fréquente l'hôtel. Vous avez vécu dans la retraite comme il convient à
+une fille de votre condition, qui ne doit paraître dans le monde qu'en
+se mariant; mais ce moment est enfin venu.
+
+--Que dites-vous, madame? s'écria Jeanne qui leva brusquement la tête en
+tressaillant.
+
+--Je dis que je viens d'arranger un mariage tel que je pouvais le
+désirer.
+
+--Pour moi? interrompit la jeune fille.
+
+--Pour vous, reprit madame de Solange. Qu'y a-t-il dans cette nouvelle
+qui puisse vous étonner? N'avez-vous jamais pensé qu'il en devrait être,
+ainsi tôt ou tard?
+
+--Madame..., balbutia Jeanne éperdue.
+
+--Allons, remettez-vous, dit froidement madame de Solange; il s'agit
+ici, non point de s'émouvoir, mais de causer. Le mariage aura lieu dans
+un mois, et dès demain je vous emmènerai pour choisir le trousseau.
+
+Cette nouvelle était si inattendue que Jeanne resta un instant comme
+foudroyée. Elle regarda sa mère, pâle, les mains jointes et sans pouvoir
+parler.
+
+--C'est impossible, dit-elle enfin d'une voix entrecoupée; dans un mois,
+madame, c'est impossible.
+
+--Pourquoi donc? demanda la marquise.
+
+--Je ne savais point... Je n'étais point préparée. Oh! je vous en
+conjure...
+
+--Enfin?... interrompit madame de Solange avec impatience.
+
+--Je ne veux pas me marier, ma mère! s'écria la jeune fille qui se
+laissa glisser à genoux.
+
+La marquise recula vivement.
+
+--Relevez-vous, dit-elle. Pourquoi cet effroi, ces larmes; et que
+dois-je conclure de pareilles folies? Les dames de la Visitation
+auraient-elles abusé de leur influence pour vous inspirer un fanatique
+désir de fuir le monde?
+
+--Non, madame.
+
+--Qu'est-ce donc alors? Eprouvez-vous quelque répugnance pour le
+mariage?
+
+--Je ne dis point cela, madame.
+
+--C'est donc seulement pour le mari que je vous propose; mais je ne vous
+l'ai point nommé, vous ne l'avez jamais vu. S'il est jeune: spirituel,
+galant et de grande naissance, le refuserez-vous également?
+
+--Ah! quel qu'il soit![30] s'écria Jeanne, emportée par son émotion.
+
+Madame de Solange leva brusquement la tête.
+
+--Alors, vous en aimez un autre? dit-elle.
+
+Jeanne se couvrit le visage. Il y eut une pause.
+
+--Ainsi, vous l'avouez, reprit la marquise d'une voix dont le
+tremblement annonçait une colère retenue; eh bien, mademoiselle, voyons
+votre choix! Pour être préférable au comte de Lanoy, il faut que l'homme
+distingué par vous réunisse à un haut degré les avantages de la beauté,
+de l'intelligence et de la fortune. Nommez-le! nommez-le sur-le-champ!
+Mais pourquoi ce silence? Hésiter, c'est me faire croire à quelque
+préférence indigne. Ce nom est-il si honteux, que vous n'osiez le
+prononcer? Parlez, mademoiselle! mais parlez donc!
+
+--Ne m'interrogez point, madame, balbutia Jeanne, étouffée de sanglots.
+
+La marquise fit un brusque mouvement.
+
+--C'est-à-dire que vous rougissez d'avouer votre choix, reprit-elle.
+Vous-même, alors, en faîtes justice![31] Qu'il n'en soit plus question;
+vous épouserez M. de Lanoy.
+
+--Ma mère! par pitié! s'écria Jeanne.
+
+Mais madame de Solange lui saisit brusquement le bras, et avec un
+emportement qu'elle avait jusqu'alors difficilement contenu:
+
+--Assez! dit-elle, vous obéirez!... Point de prières, point de larmes!
+Je le veux! Je ne vous demande plus la confidence de vos folles
+préférences. Gardez vos rêves, vous le pouvez; mais ce mariage réalise
+un espoir que je poursuis depuis vingt années; il vous assure le crédit
+et le rang que nous avons le droit d'ambitionner; il se fera,[32]
+mademoiselle. Fusse-je[33] à mon heure d'agonie,[34] je remettrais à
+recevoir l'absolution de mes péchés pour signer votre contrat.
+
+L'énergie avec laquelle ces mots étaient prononcés saisit la jeune
+fille; elle leva vers sa mère des yeux noyés de larmes; mais le regard
+fixe de celle-ci s'appuyait sur elle avec une volonté si implacable,
+qu'elle fut comme écrasée et qu'elle se laissa retomber sur le siège
+qu'elle avait quitté.
+
+Madame de Solange s'aperçut de ce subit abattement; elle avait déjà
+repris possession d'elle-même.
+
+--Vous réfléchirez, dit-elle d'un ton de froideur imposante. On a dû
+vous apprendre au couvent qu'à nous appartenait le droit de disposer de
+votre sort, à vous le devoir de vous soumettre; mais il ne suffit point
+d'obéir, il faut que vous le fassiez avec la bonne grâce qui convient à
+votre éducation et à votre rang. J'ose espérer que vous ne l'oublierez
+point. Allez!
+
+Jeanne se leva tremblante, salua et quitta la tonnelle.
+
+Madame de Solange demeura longtemps à la même place, les yeux immobiles,
+le front soucieux. L'entretien qu'elle venait d'avoir avec Jeanne était
+loin de l'avoir laissée sans inquiétude. Il était évident que la jeune
+fille ressentait un amour, impossible à approuver sans doute,
+puisqu'elle n'avait osé en avouer l'objet, mais dont les suites
+pouvaient être dangereuses.
+
+Bien qu'elle n'eût étudié sa fille que depuis quelques mois, la marquise
+avait vu clair dans le fond de cette âme, qui s'ignorait encore
+elle-même. Jeanne avait cette docilité de l'enfant qui a grandi sans
+s'en apercevoir; mais le péril de ses affections pouvait lui révéler le
+secret de sa force, et alors la révolte était à craindre, car il y avait
+dans la fille quelque chose de l'énergie de la mère. Les grâces de la
+jeunesse et les timidités de l'ignorance cachaient en vain cette
+énergie: madame de Solange l'avait devinée sous son enveloppe, comme
+l'oeil d'un soldat devine le glaive dans son fourreau de satin. Aussi
+comprit-elle sur-le-champ que le seul moyen d'éviter la résistance était
+de tout brusquer; elle espérait qu'ainsi surprise, la jeune fille
+n'essayerait point des forces qu'elle ignorait, et que, convaincue de
+son impuissance, elle se jetterait dans la résignation.
+
+C'était par suite de cette pensée que la marquise avait renoncé à
+pousser plus loin sa découverte et brusquement interrompu l'explication
+commencée. Elle savait qu'occuper un coeur de son affection, même
+pour la combattre, c'est l'y engager plus avant; qu'en arrachant à
+Jeanne une confidence, elle s'associait pour ainsi dire à sa passion, et
+qu'une fois cette dernière avouée, la jeune fille s'y abandonnerait avec
+plus de liberté. Elle résolut donc de ne lui faire aucune question, mais
+de tout découvrir, s'il était possible, décidée à ne rien négliger pour
+rompre une inclination qui mettait ses espérances en péril.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Six heures venaient de sonner et tout semblait encore dormir dans
+l'hôtel de Solange. Une porte vitrée du rez-de-chaussée était seule
+ouverte, et les premiers rayons de l'aube l'illuminaient d'une molle
+lueur.
+
+Le marquis était assis près du seuil, respirant cette brise piquante
+d'octobre que tempérait la première chaleur du soleil levant. Son
+sommeil était court, comme celui de tous les vieillards, et il se levait
+avant l'aurore pour jouir de cette heure de solitude. Soumis tout le
+jour au règlement établi par madame de Solange, ne pouvant lire, se
+promener, prendre ses repas qu'aux moments indiqués, toujours suivi d'un
+valet qui semblait un gardien plutôt qu'un serviteur, il se trouvait
+alors délivré de ces liens dégradants dans lesquels on avait étouffé sa
+pauvre âme. Le génie tyrannique qui réglait ses destinées dormait
+encore, et, débarassé de l'oppression qui tenait habituellement sa
+pensée captive, il pouvait reprendre possession de l'espace et du jour,
+retrouver en lui-même la force de désirer, de penser, car Dieu n'avait
+point refusé toute lumière à cette intelligence. Doucement ménagée, elle
+eût pu briller comme ces étoiles qui, sans faire remarquer leurs rayons,
+aident pourtant à la clarté du ciel; mais on lui avait demandé plus
+qu'il ne lui était permis de donner. Il n'eût fallu à ces facultés
+modestes que le labeur de chaque jour; attelage vulgaire, c'était assez
+pour elles de traîner le soc dans le sillon commun; madame de Solange
+avait voulu les transformer en coursiers de guerre; elle les avait
+lancées dans la mêlée, poursuivant leur lenteur d'un impitoyable
+aiguillon, jusqu'à ce qu'elles eussent succombé, brisées par
+d'impuissants efforts. Alors, dépouillé de son autorité et rappelé à
+toutes les soumissions de l'enfance, le vieillard avait cédé, après une
+courte lutte, et les dernières lueurs de son esprit s'étaient éteintes
+dans les humiliations.
+
+Il y avait déjà quelque temps qu'il était assis à la même place, fixant
+sur le jardin un vague regard, lorsqu'une porte s'ouvrit doucement à
+l'autre extrémité de l'hôtel.
+
+Jeanne y parut, la tête couverte d'une coiffe du matin et enveloppée
+dans une pelisse. Elle promena les yeux de tout côté, fit quelques pas,
+puis s'arrêta; elle semblait tremblante. Cependant, après s'être assurée
+que le jardin était désert, elle se glissa légèrement derrière une
+touffe de lilas et gagna la tonnelle.
+
+Arrivée là, elle s'assura de nouveau qu'elle était seule, et s'avança
+vers la grille qui interrompait le mur à cet endroit et permettait
+d'apercevoir la campagne. Une vieille statue y était adossée, et les
+lignes tracées sur le marbre par les passants prouvaient suffisamment
+qu'on pouvait l'atteindre du dehors.
+
+La jeune fille en fit le tour,[35] glissa la main sous le socle à une
+place qui semblait lui être connue, et en retira une lettre. Au même
+instant, une exclamation retentit à quelques pas; elle détourna la tête;
+madame de Solange était debout à l'entrée de l'allée de tilleuls.
+
+La jeune fille n'eut que le temps de s'élancer vers l'autre allée et de
+courir à la porte du jardin; mais on l'avait refermée. Éperdue, elle
+cherchait autour d'elle, lorsque son nom prononcé par une voix connue
+lui fit lever les yeux; elle aperçut son père, poussa un cri de joie et
+se précipita dans son appartement.
+
+Tout cela s'était passé si rapidement que la marquise, qui revenait sur
+ses pas, ne trouva plus la jeune fille en arrivant devant l'hôtel; mais
+un regard jeté sur la porte vitrée du marquis lui fit tout comprendre.
+Elle s'arrêta indécise.
+
+Depuis plusieurs années que M. de Solange vivait relégué dans cette
+partie de l'hôtel, elle en avait à peine deux ou trois fois franchi le
+seuil. L'aspect de ce vieillard en enfance lui rappelait trop
+d'espérances avortées et aussi peut-être trop d'inexorables torts pour
+qu'elle ne cherchât point à l'éviter. L'appartement qu'il occupait était
+pour elle comme ces prisons domestiques dans lesquelles on nourrit un
+monstre ou un fou, et dont on n'approche que lorsque la mort les a
+rendues vides.
+
+Cependant l'occasion de tout découvrir était trop favorable pour la
+laisser échapper. Après un moment d'hésitation, elle surmonta sa
+répugnance, s'avança vers la porte et l'ouvrit résolument.
+
+Le marquis était assis au fond de la chambre, serrant une des mains de
+Jeanne, pâle et haletante. Tous deux tressaillirent à l'aspect de madame
+de Solange, et le vieillard cacha vivement un papier qu'il tenait; mais
+la marquise avait remarqué son mouvement; elle s'avança vers Jeanne, qui
+avait baissé les yeux, et de cette voix dont la douceur avait je ne sais
+quelle inflexibilité sonore:
+
+--Votre gouvernante vous cherche, dit-elle.
+
+La jeune fille, étonnée, leva les yeux.
+
+--Allez, reprit la marquise.
+
+Jeanne regarda son père avec inquiétude. Elle parut balancer un instant;
+sa main serra celle du marquis, comme pour lui demander l'ordre de
+rester; mais celui-ci, qui avait rencontré l'oeil de la marquise,
+détourna la tête. Obéissant enfin à un geste impérieux de sa mère, la
+jeune fille sortit lentement.
+
+Madame de Solange reconduisit sa fille jusqu'à la porte, qu'elle referma
+derrière elle; puis, laissant tomber les rideaux qui avaient été relevés
+et permettaient de tout voir du dehors, elle revint vivement vers le
+vieillard:
+
+--Jeanne vous a remis une lettre! dit-elle brusquement.
+
+--Un siège! un siège pour madame! balbutia le marquis, qui promena les
+yeux autour de lui comme s'il eût cherché un valet.
+
+--Veuillez m'écouter, monsieur, interrompit madame de Solange avec
+impatience.
+
+--Une belle étoffe! reprit le vieillard en ayant l'air d'admirer la robe
+de la marquise.
+
+Celle-ci fit un pas en arrière et le regarda fixement.
+
+--Ah! j'entends! dit-elle après un court silence, monsieur le marquis
+espère échapper à mes questions en feignant de ne les point saisir;
+c'est un moyen dont il a toujours eu l'habitude; mais il prend une peine
+inutile, je sais tout.
+
+Le vieillard tressaillit sans paraître comprendre.
+
+--L'hiver vient, madame, continua-t-il; il n'y a plus d'oiseaux dans les
+tilleuls, plus de violettes...
+
+--Assez, s'écria la marquise; regardez-moi, monsieur, et veuillez
+m'écouter! Je sais tout, vous dis-je! Jeanne est entrée ici tout à
+l'heure avec une lettre; je l'ai vue! Sûre que je l'exigerais, elle vous
+l'a remise pour me la dérober, et vous la tenez encore.
+
+Le marquis cacha vivement ses deux mains dans les larges poches de son
+habit brodé.
+
+--Je veux cette lettre, reprit madame de Solange avec autorité; il me la
+faut sur-le-champ!
+
+--Plus de violettes, madame! plus de violettes! murmura le vieillard
+d'un accent à demi égaré.
+
+La marquise fit un brusque mouvement, mais elle le réprima aussitôt, et,
+s'approchant d'un air presque riant:
+
+--Allons, dit-elle en changeant subitement de ton, pourquoi refuser de
+me répondre, monsieur? Je ne suis point venue seulement pour cette
+lettre, et j'ai besoin de causer avec vous.
+
+Le vieillard jeta à la marquise un regard craintif.
+
+--Je venais vous parler de Jeanne, reprit madame de Solange; la voilà
+grande et le temps me semble venu de songer à son établissement.
+
+Le marquis garda le silence.
+
+--J'ai cherché longtemps, continua la marquise, mais je crois enfin
+avoir trouvé le mari qui lui convient.
+
+--Un mari pour Jeanne? répéta M. de Solange en relevant la tête.
+
+--Jeune, aimable, et tenant un des premiers rangs à la cour, ajouta la
+marquise; M. le comte de Lanoy.
+
+--Le fils de l'ancien gouverneur du Périgord?[36]
+
+--Lui-même, monsieur. Auriez-vous connu son père?
+
+--Si je l'ai connu! s'écria le vieillard; un ancien compagnon d'enfance!
+Grande noblesse, madame! Les de Lanoy comptent autant de quartiers[37]
+que les Montmorency.[38] Il faut que Jeanne épouse le comte!
+
+--A la bonne heure! dit la marquise; je vois avec plaisir, monsieur, que
+nous commençons à nous comprendre. Mais, en échange de la bonne nouvelle
+que je vous apporte, vous ne refuserez point, je pense, de me donner ce
+papier...
+
+Le marquis tressaillit et fit rentrer dans sa poche la main qu'il en
+avait laissée sortir à demi; ses regards, dans lesquels s'était allumé
+un éclair d'intelligence, semblèrent s'éteindre.
+
+--Un beau jour, madame, un beau jour, dit-il d'une voix enfantine en
+montrant le soleil qui étincelait à travers les rideaux.
+
+--Il est vrai, répondit tranquillement la marquise, et vous devriez en
+profiter pour une promenade.
+
+--Moi! s'écria le vieillard étonné.
+
+--Je puis mettre le carrosse à votre disposition.
+
+--Une promenade en carrosse! répéta M. de Solange avec émerveillement.
+
+--Dans la forêt, si vous le voulez, il y a chasse aujourd'hui.
+
+--Et je pourrai la voir! voir les chiens, les piqueurs, les
+gentilshommes![39]
+
+--Pourquoi non?
+
+--Ah! je le veux, je le veux, madame, tout de suite!
+
+--Aussitôt que vous m'aurez remis la lettre.
+
+--Ah! la lettre? répéta le vieillard d'un ton chagrin et comme si ce mot
+fût venu couper court à sa joie.
+
+--N'avez-vous point aussi exprimé à Baptiste le désir d'assister aux
+messes du roi?[40] demanda la marquise; il vous y conduira, monsieur...
+dimanche prochain; la cour y sera tout entière.
+
+--J'y verrai Marie-Antoinette?[41]
+
+--Et vous entendrez un office en musique.[42]
+
+--Avec un sermon, madame; il y aura sans doute un sermon? On en prêchait
+de si beaux autrefois en Lorraine, quand j'étais jeune. Il y avait
+surtout un capucin dont j'ai oublié le nom... Croyez-vous que l'aumônier
+du roi prêche aussi bien que lui, madame?
+
+--Mieux encore, monsieur, dit madame de Solange qui se prêtait à
+l'expansion pleine d'enfantillage du marquis. Mais, complaisance pour
+complaisance; vous me donnerez le papier que Jeanne vous a remis.
+
+Le vieillard retourna la lettre dans sa poche.
+
+--Je ne peux pas, murmura-t-il; elle me l'a donnée à garder; si elle
+savait que je ne l'ai plus....
+
+--Je ne lui en parlerai point.
+
+--Mais elle me la redemandera!
+
+--Je vous la rendrai.
+
+--Bien sûr? demanda le vieillard qui jeta à madame de Solange un regard
+incertain.
+
+--Je vous le promets, marquis, dit celle-ci en souriant. Mais vite, si
+vous tenez à votre promenade dans la forêt. La chasse ne tardera point à
+rentrer.
+
+Le marquis resta un instant indécis. Le désir de recouvrer quelques
+heures d'une liberté perdue depuis dix années et de quitter sa prison
+pour respirer l'air libre des bois luttait en lui contre la parole
+donnée. On eût dit d'un enfant tenté,[43] dont la passion combattait un
+reste de volonté. Sa main, qui n'avait point cessé de tenir le papier
+remis par Jeanne, se montrait, puis se cachait de nouveau. Enfin elle se
+tendit à moitié vers la marquise, qui saisit vivement la lettre, brisa
+le cachet, et lut rapidement ce qui suit:
+
+"C'est dans quelques jours que le contrat qui vous lie au comte de Lanoy
+doit être signé! Vous le savez, car je vous en ai avertie. Vous savez
+aussi que je tiens prêts les moyens de fuite. Vous pourrez donc,
+jusqu'au dernier instant, choisir entre moi et celui que votre mère vous
+destine; mais, le choix fait en faveur de celui-ci, ne songez plus à
+celui qui vous écrit; tout sera fini pour lui.
+
+"Ne vous faites point de reproches, Jeanne, cela devait être ainsi; ce
+n'est point votre faute si je vous ai aimée, moi qui n'avais le droit
+que de vous adorer de loin comme les saintes du ciel. Plus sage, je
+serais aujourd'hui moins malheureux! Mais, tant que j'ai pu vous voir,
+je n'ai pensé à nulle autre chose. Près de vous, je sentais mon âme
+refleurir comme la campagne au printemps; un tourbillon de joie semblait
+vous environner!
+
+"Quoi qu'il arrive, soyez bénie pour le bonheur que vous m'avez donné.
+Que[44] vous m'oubliiez pour le monde ou que vous oubliiez le monde pour
+moi, je vous aimerai uniquement et partout.
+
+"Adieu donc, Jeanne! adieu, pour quelques heures ou pour toujours."
+
+Lorsque madame de Solange eut achevé cette lecture, elle se tourna
+brusquement vers le marquis, qui avait suivi tous ses mouvements avec
+inquiétude.
+
+--Qui a écrit cette lettre, monsieur? demanda-t-elle, pâle et les lèvres
+serrées.
+
+--Je l'ignore, répondit le vieillard.
+
+--Je le saurai, moi, murmura-t-elle en faisant un pas pour sortir.
+
+Le marquis se leva.
+
+--La lettre, madame! s'écria-t-il.
+
+--Je la garde, monsieur.
+
+--Que dites-vous?...
+
+--Je la garde, vous dis-je!
+
+--C'est impossible! s'écria le vieillard éperdu; Jeanne va revenir et me
+la redemander. Vous avez promis de me la rendre, madame; il me la faut!
+je la veux!
+
+Il s'était mis devant la porte.
+
+--Place, monsieur, cria madame de Solange les yeux enflammés.
+
+--La lettre! la lettre! répéta le vieillard.
+
+--Place! vous dis-je.
+
+--Non, non! la lettre!
+
+Il s'efforçait de retenir madame de Solange; mais celle-ci l'écarta d'un
+geste violent, ut s'élança hors de l'appartement.
+
+Le billet qu'elle venait de lire, en confirmant l'amour caché de Jeanne,
+la laissait dans la même ignorance relativement à l'objet de cet amour,
+car il ne renfermait aucune indication, aucun détail qui pût en faire
+connaître l'auteur. D'un autre côté, les raisons qui avaient autrefois
+détourné la marquise d'interroger la jeune fille existaient plus
+puissantes que jamais. Une explication ne pouvait qu'exalter le
+désespoir de celle-ci, et la pousser à quelque résolution extrême.
+Madame de Solange trembla à la pensée de voir le caprice romanesque
+d'une enfant compromettre des projets si longtemps poursuivis.
+
+Le temps, loin d'avoir assoupi sa fièvre d'ambition, l'avait redoublée;
+c'était désormais une préoccupation unique, dans laquelle allaient se
+fondre toutes ses volontés. Elle avait vu disparaître, l'un après
+l'autre, les horizons de la vie, pour tenir les yeux fixés sur ce seul
+point toujours fuyant; et plus elle avait épuisé d'efforts pour y
+atteindre, plus le désir avait grandi en elle.
+
+Elle avait été d'ailleurs témoin des subites élévations du règne
+précédent, et tant de fortunes inattendues avaient entretenu son espoir.
+Impérissable domination d'une passion inassouvie! Quand les jours qui
+lui restaient à vivre pouvaient être comptés, elle ne songeait encore
+qu'à acquérir le rang qu'elle avait rêvé quarante ans plus tôt! Fortune,
+santé, famille, espoir d'un monde meilleur, elle eût encore tout donné
+pour être de la cour et mourir sur le tabouret,[45] comme Louis XI[46]
+sur son trône, le front famé et dans toute l'étiquette d'une réception
+royale!
+
+Or, ce triomphe d'orgueil, le mariage de Jeanne avec le comte pouvait le
+lui donner. De Jeanne allait dépendre la réalisation de toutes ses
+chimères on leur anéantissement.
+
+Cette pensée donnait à la marquise une sorte de rage désespérée. Elle
+eût voulu tenir dans ses mains le coeur de la jeune fille pour le
+maîtriser et le soumettre, fallût-il[47] pour cela le briser!
+
+Elle hésitait encore sur ce qu'elle devait faire lorsqu'on vint lui
+annoncer que M. de Lanoy attendait au salon.
+
+Le comte était accompagné du duc de Lussac qui avait été, comme vous
+l'avons déjà vu, son présentateur[48] chez madame de Solange, et s'était
+entremis pour le mariage projeté. Il venait aider _son protégé_ à
+discuter les conditions du contrat.
+
+Le duc était alors dans tout l'éclat de son succès à la cour et au plus
+haut degré de la puissance que lui donnait sa parenté avec la princesse
+de Lamballe.[49] Nul ne possédait autant que lui cette légèreté
+moqueuse, alors à la mode chez la reine, et on le citait comme le
+gentilhomme de France le plus spirituel et le plus brave. Serviable, du
+reste, il distribuait à tout venant, sur la recommandation de son valet
+de chambre, les brevets[50] et les pensions qu'il arrachait au ministre.
+
+Au moment où madame de Solange entra au salon, il était assis sur une
+bergère dans tout le débraillé[51] d'un gentilhomme qui se sent chez des
+inférieurs. A la vue de la marquise, il se leva avec effort.
+
+Eh! la voilà! s'écria-t-il. Complimentons-nous donc de notre exactitude,
+chère marquise. Pour vous, j'ai manqué trois rendez-vous. Il y a
+manoeuvres de cavalerie ce matin au Grand-Camp, et je voulais vous y
+mener.
+
+--Mille grâces, dit madame de Solange, je ne sais si je pourrai.
+
+--Pourquoi donc? Il le faut! Voyons, marquise, nous allons terminer
+l'affaire du contrat en un instant.
+
+--J'attends maître Durocher.
+
+--Voici un clerc que j'ai pris en passant et qui vous apporte le projet
+d'acte.[52]
+
+
+Madame de Solange aperçut alors debout près de la porte, un jeune homme
+dont les traits ne lui semblèrent point inconnus. Il était vêtu de noir
+comme ceux de sa profession, mais elle fut frappée de sa tournure hardie
+et de l'espèce de triste fierté qui se révélait dans tout son air. Il se
+tenait immobile à quelques pas du seuil, une main cachée dans sa
+poitrine. Au mouvement que fit la marquise il salua.
+
+--Vous apportez le modèle du contrat? demanda madame de Solange.
+
+Le jeune homme présenta, sans répondre, les papiers qu'il tenait à la
+main. L'expression de tous ses traits était si profondément douloureuse,
+que la marquise fut un instant sans pouvoir en détacher ses regards.
+
+Cependant le comte et M. de Lussac s'étaient retirés à quelques pas dans
+l'embrasure d'une croisée. Elle prit les papiers que lui présentait le
+jeune homme et les déroula pour les parcourir; mais à peine y eut-elle
+porté les yeux qu'elle tressaillit. Le clerc releva la tête.
+
+--Cet acte n'est point de maître Durocher, dit-elle vivement.
+
+--Je l'ai écrit sous sa dictée, répondit le clerc.
+
+--Vous?
+
+--Moi, Madame.
+
+--Qu'y a-t-il, marquise? demanda le duc en se rapprochant.
+
+--Rien..., rien, monsieur le duc, balbutia madame de Solange d'un accent
+altéré.
+
+Le duc reprit sa conversation interrompue et madame de Solange s'assit.
+Elle venait de reconnaître dans l'écriture du clerc celle du billet
+adressé à Jeanne.
+
+Elle resta un moment comme anéantie de stupeur; elle doutait encore,
+mais un nouvel examen ne lui laissa aucune incertitude.
+
+Elle leva alors les yeux de nouveau sur le jeune homme et chercha ou
+elle l'avait déjà rencontré.
+
+Le couvent des dames de la Visitation lui revint tout à coup en
+souvenir; c'était là qu'elle l'avait vu. Elle comprit à l'instant
+comment il avait pu connaître Jeanne et s'en[53] faire aimer, car sa
+lettre ne laissait aucune incertitude à ce sujet. Elle ne se demanda
+point quel hasard avait ainsi comblé la distance qui les séparait, ni
+par quelle fatalité un pauvre clerc avait pu plaire à sa fille;
+renvoyant à éclaircir plus tard tous ces détails et laissant une vaine
+indignation, elle se mit à rechercher, avec la promptitude des
+intelligences ambitieuses, le moyen de conjurer le péril. A tout prix il
+fallait écarter ce jeune homme, dont la passion hardie pouvait entraîner
+Jeanne à quelque résolution extrême.
+
+Mais comment y réussir?
+
+Les yeux fixés sur l'acte qu'elle feignait de lire, madame de Solange se
+perdait en réflexions, formant mille projets aussitôt rejetés. Pendant
+ce temps, Jérôme s'était approché d'une fenêtre donnant sur le parterre,
+et, appuyé sur l'espagnolette,[54] plongeait jusqu'au fond des
+charmilles un regard avide, tandis que le duc et M. de Lanoy, assis à
+quelques pas, continuaient de causer en élevant de plus en plus la voix,
+sans s'en apercevoir.
+
+Un brayant éclat de rire du comte interrompit tout à coup l'anxieuse
+préoccupation de la marquise et la força, pour ainsi dire, à entendre.
+
+--De sorte, reprenait M. de Lanoy, que le colonel n'a rien su?
+
+--Il n'est sorti de la Bastille[55] qu'après plusieurs mois, et lui et
+sa femme vivent ensemble comme Philemon et Baucis.[56] Du reste, c'est
+toujours le moyen le plus sûr, mon cher comte. Qu'un mari y regarde de
+trop près, qu'un creancier menace de poursuivre quelque homme bien né,
+vite une lettre de cachet,[57] cela coupe court à tout. L'Évangile
+devait avoir en vue les lettres de cachet, lorsqu'il recommanda d'éviter
+le scandale. C'est l'institution la plus chrétienne de la monarchie;
+aussi, j'en use pour moi et pour mes amis. J'ai toujours dans une poche,
+avec ma tabatière, une douzaine de blancs seings, au moyen desquels on
+peut envoyer le premier fâcheux vivre dans la retraite aux frais de Sa
+Majesté; et si jamais vous en désirez deux ou trois, ne fût-ce que[58]
+par précaution...
+
+--Un seul, monsieur le duc, dit madame de Solange en s'avançant
+vivement.
+
+--Quoi! marquise, vous aussi?
+
+--Uni blanc seing, et je vous en aurai une éternelle reconnaissance.
+
+--Pour si peu?... j'en fais cas comme d'une prise de tabac![59] Voyez!
+ajouta-t-il en cherchant dans sa poche un petit portefeuille en moire
+brodée, duquel il retira plusieurs papiers. Prenez, marquise, et à
+discrétion.
+
+Madame de Solange en prit un, remercia et sortit.
+
+Peu après un domestique vint avertir Jérôme Bouvart que madame le
+demandait. Il la trouva dans sa bibliothèque, une lettre à la main.
+
+--Vous avez la confiance de maître Durocher, dit-elle; je puis vous
+accorder la mienne en toute sûreté.
+
+Le clerc s'inclina.
+
+--Il faut que vous partiez sur-le-champ pour Paris. Jérôme parut
+surpris.
+
+--Je ferai avertir votre patron, reprit madame de Solange; portez cette
+lettre et attendez la réponse; elle peut empêcher la signature du
+contrat.
+
+--J'irai, madame, dit vivement le clerc.
+
+--Surtout, pas un mot de la mission que je vous confie.
+
+--Je vous le jure.
+
+--Et point de retard.
+
+--Je pars à l'instant.
+
+--Allez; je vous attendrai.
+
+Le jeune homme salua et sortit.
+
+Madame de Solange courut à la fenêtre pour s'assurer de la route qu'il
+suivait, et le vit prendre l'avenue de Paris. Un éclair de joie illumina
+tous ses traits.
+
+--Va, murmura-t-elle; maintenant je ne te crains plus! Et redescendant
+au salon où MM. de Lanoy et de Lussac l'attendaient toujours:
+
+--Tout est bien, dit-elle en présentant le contrat à ce dernier, je le
+ferai signer aujourd'hui même par M. le marquis.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+Mais pendant que tout conspirait ainsi contre l'amour de Jeanne, son
+malheur même lui acquérait un secours inattendu.
+
+La crainte de rencontrer madame de Solange l'avait empêchée quelque
+temps de retourner vers son père; son inquiétude l'emporta enfin sur
+tout le reste, elle se glissa jusqu'à la porte du marquis, et, après
+s'être assurée qu'elle était seule, entra furtivement.
+
+Celui-ci parcourait la chambre avec agitation en prononçant des mots
+sans suite. A la vue de Jeanne, il s'arrêta court et lui tendit les
+bras.
+
+--La lettre! la lettre! balbutia-t-il.
+
+--Ma mère l'a lue? demanda Jeanne tremblante.
+
+--Et emportée!
+
+La jeune fille poussa un cri.
+
+--Ce n'est point ma faute, Jeanne, reprit le vieillard en étendant les
+mains; elle m'a parlé de la messe du roi..., de promenade dans la
+forêt... Puis elle avait promis de la rendre: tu ne devais pas le
+savoir.[60] Oh! Jeanne! Jeanne! tu ne m'en veux pas?[61]
+
+Celle-ci s'était laissée tomber sur un fauteuil en se couvrant le
+visage.
+
+--Au nom du ciel, ne pleure pas! dit le vieillard près de pleurer
+lui-même.
+
+--Ah! mon père, vous m'avez perdue! s'écria la jeune fille suffoquée de
+sanglots.
+
+--Perdue! répéta M. de Solange. Que contenait donc cette lettre? Jeanne
+ne t'effraie pas ainsi, je t'en conjure; mon Dieu! pourquoi aussi me la
+donner à garder? Je suis sans force, sans volonté, moi. Tu n'as jamais
+remarqué son regard immobile et perçant! Quand il se fixe sur mois,
+vois-tu, je sens ma tête qui tourne, mes membres qui tremblent: j'ai
+peur!
+
+Ces mots étaient prononcés d'une voix si profondément altérée, qu'au
+milieu même de sa désolation Jeanne en fut touchée. Elle saisit les
+mains de son père avec une pitié douloureuse et les baisa tendrement.
+Cette caresse toucha le vieillard; son front s'éclaircit.
+
+--Tu me pardonnes, Jeanne, n'est-ce pas? dit-il, en appuyant ses lèvres
+tremblantes sur la joue de sa fille. Oh! sois tranquille! tout cela
+finira bientôt; bientôt, tu ne seras plus son esclave et tu pourras
+faire ce qui te plaît.
+
+--Moi, mon père!
+
+--Ne vas-tu pas épouser le comte de Lanoy?
+
+--Ah! jamais! s'écria la jeune fille avec désespoir. Le marquis releva
+la tête.
+
+--Jamais! répéta-t-il étonné; que veux-tu dire, Jeanne?
+
+--Oh! mon père! je suis bien malheureuse! sanglota celle-ci en se jetant
+dans ses bras.
+
+--Toi, malheureuse, Jeanne? Au nom du ciel, qu'y a-t-il donc?
+Regarde-moi. Pourquoi pleurer?
+
+Et, comme si un trait de lumière l'éclairait tout à coup:
+
+--Oh! s'écria-t-il, ce n'est pas le comte que tu aimes!
+
+La jeune fille se cacha, honteuse et éplorée, dans le sein du vieillard.
+
+--Oui, je comprends, reprit-il. Il y en a un autre!... que ta mère
+repousse, n'est-ce pas?... Ta mère ne songe qu'à t'élever pour monter
+après toi! pauvre enfant!... Et tu l'aimes donc bien?
+
+--Ah! mon père, murmura Jeanne, en se pressant sur son coeur.
+
+Il soupira.
+
+--Hélas! hélas! que faire? dit-il d'un ton abattu. Elle a choisi le
+comte, Jeanne; elle veut que tu l'épouses; et on ne peut lui résister, à
+elle.
+
+--Oh! je le sais! reprit la jeune fille avec des sanglots; mais plutôt
+que d'épouser le comte, mon père, je mourrai!
+
+--Toi!
+
+--Oui, reprit-elle avec une énergie désolée, car tout me sera plus
+facile que de supporter une pareille union. Songez, mon père: promettre
+à Dieu de vivre pour quelqu'un, alors que toute votre âme est ailleurs!
+se condamner à mentir jusqu'à la mort? c'est impossible! Et lui, que
+deviendra-t-il si je l'abandonne! Vous ne savez pas combien il est bon!
+Nous parlions de vous si souvent, et il vous aimait seulement parce que
+je vous aimais! Oh! j'aurais pu être si heureuse avec lui, mon père!
+
+La jeune fille parlait d'une voix entrecoupée, et sa douloureuse
+exaltation avait gagné le vieillard.
+
+--Eh bien! s'écria-t-il tout à coup, partons ensemble!
+
+--Partir?
+
+--Oui, Jeanne; c'est le seul moyen d'échapper à sa tyrannie. On veut te
+faire souffrir comme moi; fuyons.
+
+--Y pensez-vous?
+
+--Qui nous en empêche? Ne suis-je pas ton père? Avec moi, tu peux aller
+partout sans honte. Je vous suivrai, Jeanne; nous irons vivre bien loin,
+dans quelque coin de campagne où je serai libre de me promener sous les
+arbres sans un gardien. Si nous sommes pauvres, je travaillerai.
+
+--Vous, mon père?
+
+--Oui, oui; mes forces reviendront, enfant. Ici, sa présence
+m'empoisonne l'air; je sens autour de moi sa volonté comme un réseau de
+fer qui m'oppresse... Voilà pourquoi je suis faible, vieux et sans
+raison. Mais la liberté me rajeunira... Avertis-le, Jeanne; dis-lui
+qu'il prépare tout et nous fuirons avant que ta mère se doute de rien.
+
+--Hélas! il est trop tard, murmura la jeune fille; la lettre lui aura
+tout appris.
+
+--La lettre? reprit le marquis en changeant de visage. Oh! oui, tu as
+raison... La lettre!... Et c'est moi qui l'ai livrée! C'était un dépôt;
+je l'ai vendu pour de vaines promesses.
+
+--Mon père!
+
+--Vendu, Jeanne! Oh! je suis un lâche!
+
+Le vieillard heurtait son front contre le fauteuil; Jeanne l'entoura de
+ses bras.
+
+--Ne dites point cela, mon père! s'écria-t-elle; ne vous accusez pas;
+n'ayez point de douleur pour moi! Dieu a tout fait, et il n'a point
+voulu me donner la joie que je lui demandais. Lui seul est le maître et
+règle l'avenir! Puisqu'il m'est refusé de vivre pour Jérôme dans ce
+monde, eh bien! j'irai prier pour lui dans un couvent. Embrassez-moi,
+embrassez-moi, mon père, car bientôt vous ne me verrez plus!
+
+--Non, Jeanne, s'écria le marquis, en la serrant contre sa poitrine,
+cela ne sera point! Toi dans un cloître, ma belle, ma douce Jeanne! Et
+que ferais-tu, sous le voile, de tes chères bouffées de joie? qui
+rendrais-tu heureux de ton affection? Ah! tu ne sais point tout ce que
+l'on peut souffrir au fond d'un couvent!
+
+--Non, mais je sais, mon père, tout ce que l'on souffre dans certaines
+unions....
+
+--Comme dans la mienne, n'est-ce pas? dit le vieillard en pâlissant. Tu
+as raison; je n'y avais pas songé. Si tu allais souffrir autant que moi!
+
+Et cette pensée le fit frissonner.
+
+--Jeanne! tu ne te marieras point contre ton gré, s'écriat-il avec
+force. Toutes les unions sans amour doivent se ressembler. Tu ne te
+marieras point; je m'y opposerai, je suis ton père; ce titre-là, du
+moins, ils n'ont pu me l'ôter. Ils ne peuvent disposer de ta main malgré
+moi. Tu n'épouseras point le comte.
+
+--Je venais pourtant présenter le contrat à votre signature, dit une
+voix calme et sonore.
+
+Madame de Solange venait d'entrer et se tenait à quelques pas, des
+papiers à la main.
+
+La jeune fille se serra contre son père avec effroi. Celui-ci
+tressaillit, mais sans baisser les yeux. La marquise s'approcha.
+
+--Je crois inutile de rappeler tous les avantages de l'alliance
+convenue, dit-elle froidement. Les paroles sont données, les conventions
+écrites, et rien au monde ne pourrait me faire revenir sur ma décision.
+J'ai donc lieu de croire que M. le marquis ne s'opposera point à
+l'exécution d'un projet qu'il avait approuvé lui-même.
+
+--Mon consentement suivra celui de Jeanne, répondit M. de Solange d'un
+ton d'hésitation.
+
+--Votre consentement suivra le mien, monsieur, reprit la marquise avec
+impatience. Ma volonté n'est point de celles qui cèdent aux caprices ou
+aux larmes; je ne discute pas, je veux! Signez!
+
+Sa voix avait une domination inflexible et menaçante dont Jeanne fut
+saisie; mais le vieillard resta impassible. Il était arrivé à une de ces
+heures où l'âme la plus timide, poussée à bout, a besoin de la révolte
+pour se soulager d'une trop longue oppression. Sans répondre à l'ordre
+de la marquise, il prit vivement le contrat qu'elle tendait, le froissa
+avec mépris et le jeta à terre.
+
+--Vous voyez bien que je ne signerai pas, madame! dit-il d'un ton
+résolu.
+
+La marquise pâlit. Elle regarda le vieillard, puis l'acte qu'il avait
+repoussé d'un air dédaigneux.
+
+--Prenez garde à ce que vous faites, monsieur, dit-elle d'une voix
+tremblante; votre état a des privilèges, et j'aime à croire que vous
+n'avez point conscience[62] de votre action; mais veuillez[63]
+réfléchir.
+
+--J'ai réfléchi, dit le marquis, et je refuse. Tant qu'il n'a été
+question que de mon bonheur, j'ai pu céder; mais Jeanne, madame, est
+plus que moi-même, c'est la seule part de ma vie que vous n'ayez point
+flétrie. Ce mariage ne se fera point contre sa volonté.
+
+--Je ferai ce mariage malgré vous!
+
+--Je vous en défie, madame. Mon titre de père me donne une autorité que
+je maintiendrai. Rien ici ne peut avoir lieu sans mon consentement; je
+suis le maître, le maître, entendez-vous? Ah! parce que ma tête s'est
+affaiblie dans l'isolement que vous m'avez fait, parce que je vous ai
+laissée longtemps me fouler aux pieds, vous croyez peut-être que j'ai
+oublié mes droits? mais pour me garder soumis il ne fallait pas toucher
+à cette enfant. Elle est venue pleurer dans mes bras en parlant de mort,
+de couvent, et ses pleurs m'ont rendu la force! Jusqu'ici j'ai souffert
+à l'écart, en silence; j'ai mieux aimé la douleur que le combat; mais le
+courage que je n'ai pas eu pour moi, je l'aurai pour elle. Sur le salut
+de votre âme, ne touchez point à Jeanne, car je suis son soutien, son
+tuteur, et je saurai la défendre!
+
+En parlant ainsi, il serrait la jeune fille contre sa poitrine, tout
+tremblant d'émotion. Ses cheveux blancs semblaient s'agiter sur son
+front élargi. Sa taille s'était redressée; on eût dit qu'une force
+surhumaine était descendue dans ce corps brisé et qu'une âme longtemps
+cachée venait d'y faire une subite explosion.
+
+Madame de Solange resta immobile. Cette révolte d'un homme si longtemps
+soumis à ses volontés était un prodige dont elle fut un instant comme
+intimidée; mais elle revint vite de sa stupeur.
+
+--A la bonne heure! dit-elle d'un accent implacable et les yeux
+étincelants; c'est une lutte entre nous que vous appelez?[64] Je
+l'accepte! Jusqu'à présent j'avais cru pouvoir ménager un vieillard en
+enfance; j'avais laissé, par bonté, à un fantôme l'apparence du chef de
+la famille; mais il devient rebelle et dangereux: je saurai lui arracher
+cette apparence de droit dont il veut abuser! Vous vous dites le tuteur
+de cette enfant, monsieur? Dans quelques jours, vous en aurez un
+vous-même!
+
+--Ah! madame! s'écria Jeanne en s'élançant les mains jointes vers la
+marquise.
+
+Celle-ci la repoussa.
+
+--Laissez-moi, dit-elle, vous avez voulu combattre, nous combattrons!
+Que cet esprit si prompt à proclamer vos droits tâche de les défendre.
+Nous verrons comment il soutiendra l'humiliant examen de ses juges. Je
+ne vous demande plus votre signature, monsieur, je n'en aurai bientôt
+plus besoin; un contrat se passe de la signature d'un interdit.[65]
+
+A mesure que madame de Solange parlait, l'exaltation du vieillard
+semblait s'évanouir; le feu de ses regards s'était éteint, son front
+avait pâli, ses bras étaient retombés immobiles; on eût dit que cette
+âme, poussée un instant hors d'elle-même, reconnaissait la voix de son
+maître et rentrait insensiblement dans sa craintive obéissance. Mais, au
+dernier mot prononcé par la marquise, il poussa une exclamation
+d'épouvante.
+
+--Interdit! balbutia-t-il, moi! Je ne veux pas de juges! Moi, répondre
+comme un criminel! Non, non! Je ne me défendrai pas! Vous ne ferez pas
+cela... par honneur... par pitié... Interdit! J'aime mieux mourir,
+madame, laissez-moi mourir!
+
+Des larmes étouffèrent sa voix; il chercha son fauteuil à tâtons et s'y
+laissa tomber en chancelant.
+
+--Mon père! ô mon père! s'écria Jeanne en le recevant à demi dans ses
+bras.
+
+--Pas interdit! pas de juges! balbutia le vieillard. Et il s'évanouit.
+
+
+
+
+V.
+
+
+Huit jours s'étaient écoulés et tout semblait rentré dans le calme à
+l'hôtel de Solange; seulement ce calme avait quelque chose de lugubre.
+Depuis la scène que nous venons de rapporter, le bruit de la folie du
+marquis s'était sourdement répandu, sans qu'on pût la vérifier, car tous
+les services qui eussent conduit les valets près de son appartement
+avaient été interrompus par ordre de la marquise, et toutes les rumeurs
+susceptibles d'y parvenir sévèrement défendues. La vie semblait s'être
+brusquement retirée de cette partie de l'hôtel, et, à voir ces portes
+closes, ces contrevents soigneusement fermés, à travers lesquels
+glissait la lueur d'une lampe, on eût dit une de ces chambres consacrées
+au cercueil d'un mort.
+
+Les défenses de la marquise s'étaient étendues jusqu'à Jeanne; toutes
+les prières de celle-ci pour qu'on lui permît de voir son père avaient
+été inutiles.
+
+Ainsi privée du seul appui et de la seule consolation qu'elle pût
+invoquer, la jeune fille avait passé ces huit journées dans les larmes.
+A la douleur que lui causait la séquestration du vieillard, dont elle
+s'accusait d'être cause, venaient se joindre toutes les angoisses d'un
+amour sans espoir. Où était Jérôme, et que contenait sa lettre tombée au
+pouvoir de la marquise? Avait-elle pu le faire connaître? Ne
+l'exposait-elle point à quelque odieuse persécution? Que pensait-il du
+silence de Jeanne? Il l'accusait peut-être d'ingratitude ou d'oubli; il
+prenait quelque résolution fatale! Et nul moyen de l'avertir! La jeune
+fille appelait en vain à son secours toutes les imaginations de la
+douleur et de l'amour: la surveillance muette de sa mère l'entourait
+comme un réseau. Son esprit allait se heurter de tous côtés à
+l'impossible.
+
+Alors venaient des désespoirs sans fin. Vaincue par la souffrance, elle
+allait jusqu'à regretter cet amour qui avait été si longtemps pour elle
+comme un soleil intérieur; elle demandait à Dieu cette nuit des
+coeurs froids et des méchants, puisque ceux-là seuls n'étaient point
+brisés.
+
+Puis succédaient de profonds abattements! Cessant de se débattre, elle
+se laissait aller jusqu'au fond de l'abîme, et ne demandait à Dieu que
+de pouvoir mourir.
+
+Madame de Solange avait suivi toutes les agitations de cette âme
+bourrelée d'un oeil curieux, comme le médecin qui étudie la crise
+dont il veut profiter. L'exécution de la menace qu'elle avait faite au
+marquis entraînait avec elle trop de scandale et de danger pour qu'elle
+s'y arrêtât. Appeler des tiers à son aide, c'était s'exposer à les avoir
+pour maîtres ou pour ennemis. Elle préféra tout faire sans bruit, briser
+la résistance du père et de la fille en s'armant contre chacun d'eux de
+leur commune affection, obtenir enfin que Jeanne renonçât au bonheur,
+sans violence, et pour ainsi dire par compromis.
+
+Mais elle comprit que pour l'amener là, il fallait d'abord la
+désintéresser de la vie en lui ôtant toute espérance, afin de profiter
+de l'espèce d'abandon de soi-même qui accompagne les grandes
+souffrances. Elle savait, en effet, combien l'abnégation est facile au
+désespoir, et avec quelle promptitude le premier élan de la douleur nous
+jette dans le dévouement.
+
+Les circonstances la servirent à souhait pour l'exécution de ses
+projets.
+
+Un matin l'on vint avertir Jeanne que sa mère la demandait. La marquise,
+qui se trouvait dans sa bibliothèque avec maître Durocher, fit signe à
+la jeune fille de passer dans sa chambre et de l'attendre. Celle-ci
+obéit; mais la vue du notaire l'avait saisie; elle pensa qu'il avait été
+appelé pour son mariage, dont madame de Solange ne lui disait rien
+depuis huit jours, et que son sort se décidait peut-être dans cet
+entretien. Poussée par une inquiétude curieuse, elle s'approcha
+doucement de la portière de tapisserie qui séparait la chambre de la
+bibliothèque, et prêta l'oreille.
+
+Elle ne put d'abord saisir que quelques paroles confuses, et elle allait
+se retirer lorsqu'elle s'aperçut que maître Durocher s'était levé; la
+marquise le reconduisait,[66] et tous deux se rapprochèrent.
+
+--Il est donc bien entendu, disait madame de Solange, que vous allez
+presser la rentrée des cinquante mille livres destinées à M. de Lanoy.
+
+--Je ferai mes efforts, répondit maître Durocher.
+
+--Et vous m'avertirez du résultat de vos démarches?
+
+--Je vous le promets.
+
+Tous deux étaient arrivés près de la portière; la marquise s'arrêta.
+
+--A propos, dit-elle en souriant, et cet amas de vieux titres qui m'ont
+été envoyés dernièrement de province?
+
+--Il faudrait les examiner, répondit le notaire; mais le temps me
+manque.
+
+--Que ne confiez-vous cette besogne à vos clercs? vous en avez
+d'habiles.
+
+--J'en avais un, répondit Durocher en secouant la tête; je vous l'ai
+même envoyé plusieurs fois.
+
+--Envoyez-le-moi de nouveau.
+
+--Plût à Dieu[67] que je le pusse, madame la marquise! mais Jérôme
+Bouvart n'est plus chez moi.
+
+--Comment cela?
+
+--Je l'ai perdu par suite d'un fol amour.
+
+--Dont vous connaissez l'objet? interrompit vivement madame de Solange.
+
+--Non, madame la marquise, mais dont j'ai constaté les tristes
+résultats. Depuis près de deux mois Jérôme était chaque jour plus sombre
+et il lui échappait parfois des paroles lugubres...
+
+--Enfin?
+
+--Enfin, il y a huit jours qu'il a subitement disparu.
+
+--Et vous ignorez ce qu'il est devenu?
+
+--J'ai peur de le savoir, au contraire. Soupçonnant quelque, acte de
+désespoir, j'ai pris des informations, et j'ai appris des bateliers
+qu'un garçon de l'âge et de la tournure de Jérôme avait été aperçu le
+soir sur le pont de la Tournelle.[68]
+
+--Se peut-il?[69]
+
+--Ils l'ont vu se promener près du parapet, d'un air égaré, jusqu'à la
+nuit.
+
+--Et alors?
+
+--Alors, madame la marquise, ils croient avoir entendu la chute d'un
+corps dans la rivière.
+
+Un cri déchirant et étouffé interrompit maître Durocher; il se détourna
+étonné et regarda madame de Solange; mais celle-ci avait feint de ne
+rien entendre: elle ouvrit la porte de la bibliothèque.
+
+--J'attendrai que vous ayez remplacé ce jeune homme, dit-elle avec un
+calme souriant. Au revoir, maître, et portez-vous bien.
+
+Le notaire sortit.
+
+A peine eut-il tourné le corridor, que madame de Solange courut à sa
+chambre, et soulevant la portière, elle aperçut Jeanne étendue sans
+mouvement sur le parquet.
+
+La douleur qui saisit la jeune fille au sortir de son évanouissement
+amena une fièvre délirante dont la marquise elle-même fut effrayée.
+Cette âme, fermée à toutes les affections, n'avait pu soupçonner la
+force du coup qu'elle portait à Jeanne; elle en demeura saisie, non de
+remords, mais d'épouvante. Avec Jeanne périssaient les dernières
+espérances d'élévation qui frappaient son orgueil. La vie de Jeanne lui
+devint plus précieuse que la sienne même, et cette vanité à l'agonie
+montra toutes les angoisses de la tendresse. L'ambitieuse pleura des
+larmes de mère.
+
+Assise au chevet de sa fille, elle épiait ses mouvements, écoutait son
+souffle, interrogeait les teintes les plus fugitives de son front
+brûlant. Tous les secours de l'art furent appelés, tous les soins
+prodigués. Enfin la nature vainquit la douleur même: Jeanne se rétablit.
+
+Pendant que l'état de la jeune fille avait inspiré quelque inquiétude,
+madame de Solange avait soigneusement évité tout ce qui eût pu lui
+rappeler le mariage projeté; mais dès que ses craintes furent dissipées,
+elle songea à presser, l'accomplissement de son projet.
+
+Semblable à un accusé que l'on arrache à la mort pour le conserver aux
+tortures du bourreau, Jeanne ne revenait à la santé que pour subir de
+nouvelles persécutions. Le retour du comte de Lanoy, que ses affaires
+avaient appelé en Bourgogne, était prochain et devait la trouver prête à
+obéir. Madame de Solange eut recours à toute l'énergie de sa volonté
+pour soumettre cette âme affaiblie.
+
+Hélas! la maladie et le désespoir y avaient laissé peu d'éléments de
+résistance, et désormais, sans intérêt au monde, elle ressemblait à une
+barque qui a perdu son point d'attache et flotte impuissante à toutes
+les vagues.
+
+Cependant, bien qu'elle partageât l'erreur de M. Durocher, et qu'elle
+crût à la mort de Jérôme, dont la disparition était l'ouvrage de sa
+mère, son souvenir lui restait, et elle voulait demeurer fidèle à ce
+doux fantôme. Mais la marquise savait le moyen de vaincre ses derniers
+scrupules; elle avait déjà réussi à lui ôter la force en lui ôtant
+l'espoir; il ne restait plus qu'à lui présenter la soumission comme un
+sacrifice nécessaire.
+
+Depuis sa convalescence, la jeune fille avait plusieurs fois demandé à
+voir son père. Cette faveur lui fut enfin accordée.
+
+Ce fut Baptiste qui introduisit Jeanne chez le marquis. Les volets y
+étaient soigneusement fermés et une lampe de nuit y répandait seule sa
+douteuse clarté. Mais lorsque les yeux de la jeune fille se furent
+accoutumés à la demi-obscurité qui y régnait, elle ne put retenir un cri
+de surprise à l'aspect sombre et dévasté de l'appartement.
+
+Les rideaux, les meubles et les tableaux avaient été enlevés. Une
+tapisserie, dont les personnages livides semblaient vaciller à la vague
+lueur de la lampe, garnissait seule la muraille et leur donnait un
+aspect encore plus sombre. Le bruit des pas de la jeune fille, amorti
+par un double tapis, n'avait point sans doute été entendu du vieillard,
+car il resta immobile. Jeanne s'approcha de son lit sans rideaux et put
+le contempler avec un douloureux saisissement.
+
+Il était étendu, la tête nue, les yeux fermés et les mains jointes; ses
+cheveux sans poudre tombaient épars sur ses joues creuses, de longues
+veines bleuâtres traversaient son front pâle, et ses lèvres desséchées
+laissaient échapper un souffle entrecoupé.
+
+La jeune fille joignit les mains et se glissa à genoux près du lit. Ce
+mouvement parut tirer le marquis de sa torpeur. Il rouvrit les yeux,
+souleva la tête et aperçut Jeanne.
+
+Celle-ci saisit une de ses mains, qu'elle couvrit de pleurs et de
+baisers.
+
+--C'est moi, mon père, dit-elle; ne me reconnaissez-vous point?
+
+Le vieillard la regarda fixement; puis, dégageant la main qu'elle
+tenait:
+
+--Interdit! murmura-t-il. Plus de soleil... plus de bruit... plus
+rien!...
+
+--Mon père! s'écria Jeanne épouvantée en se redressant.
+
+Il y avait dans ce cri un effroi si tendre qu'il pénétra jusqu'au coeur
+du marquis. Il regarda fixement la jeune fille, et un éclair traversa
+ses yeux.
+
+--Jeanne, dit-il en tendant les bras...
+
+--Oui, mon père, oui, votre Jeanne bien-aimée, reprit la jeune fille;
+regardez-moi. Oh! que vous êtes pâle, mon Dieu!
+
+--Ils m'ont interdit, répéta le vieillard.
+
+--Ne le croyez pas, mon père.
+
+--Regarde plutôt, murmura-t-il en promenant les yeux autour de lui...
+Ils m'ont tout ôté, jusqu'à la chambre où je vivais depuis dix années.
+
+--Cette chambre, vous y êtes! mon père.
+
+--J'y suis, dis-tu, folle! Où sont alors mon grand fauteuil; ma
+bibliothèque, les portraits de ma famille, la pendule d'écaille[70 que
+j'aimais à entendre sonner la nuit! Non! non! Ils ont mis cette grande
+tapisserie pour me tromper; mais ceci est une tombe, vois-tu. Fais
+attention en sortant, et tu liras mon nom au-dessus. Ils m'ont descendu
+au cercueil tout vivant, Jeanne, parce que j'étais interdit.
+
+--Oh! mon père, mon père! revenez à vous!
+
+--Regarde plutôt, ajouta le marquis en montrant avec une honte presque
+féminine ses cheveux défaits et son linge souillé, ils m'ont refusé
+jusqu'aux soins de chaque jour; je ne suis plus pour eux qu'un cadavre.
+
+Et comme si une pensée d'orgueil traversait son affliction:
+
+--Mais il n'importe, continua-t-il d'un ton de triomphe, j'ai refusé de
+signer, Jeanne. Ah! ah! ah! elle croyait me faire céder comme autrefois,
+mais pour toi j'aurais résisté à Dieu. Ne crains pas, va, Jeanneton;
+qu'elle vienne encore, eût-elle la mort avec elle, je répondrai comme
+avant: Je refuse! je refuse! je refuse!
+
+--Mon père, s'écria Jeanne éperdue, oh! mon père, c'est moi qui suis
+cause de tout! Si j'avais obéi, vous seriez encore libre et heureux.
+Mais vous ne pouvez rester ici, mon père; il faut que vous quittiez ce
+cachot; vous en avez le droit. Venez!
+
+-Tais-toi, dit le vieillard, dont la préoccupation n'était déjà plus la
+même; tais-toi; c'est l'heure où il va paraître.
+
+--Qui cela mon père?
+
+--Plus bas! plus bas! Il y a un Dieu même pour les interdits, vois-tu.
+Ils ont cru m'ôter la vue du soleil; mais il me visite malgré eux chaque
+jour.
+
+--Que dites-vous?
+
+--Regarde de ce côté, sous cette croisée: un rayon s'y glissera
+bientôt... Il ne brille qu'un instant, mais il revient tous les jours et
+je compte les heures en l'attendant. Grâce à lui je sais qu'il y a
+encore un soleil sur la terre. Mais surtout n'en dis rien à ta mère,
+Jeanne, n'en parle à personne; ils m'ôteraient mon rayon.
+
+--O mon père! dit la jeune fille attendrie, vous souffrez donc bien de
+votre captivité!
+
+--Si je souffre! ah! tu ne sais pas ce que c'est que cette nuit et ce
+silence éternels! Il y a des instants où je doute de ma vie et où ce lit
+me paraît un cercueil. Oter ses habitudes à un vieillard, vois-tu, c'est
+comme si l'on voulait changer son coeur de place. Je me cherche moi-même
+au milieu de cette dévastation. Ils m'ont enlevé tout ce que mon oeil
+connaissait, tout ce qui me rappelait quelque chose. En vidant cette
+chambre, ils ont vidé ma mémoire; je ne me souviens plus, je ne désire
+plus, je cherche le monde autour de moi sans le trouver.
+
+--Se peut-il, ô mon Dieu!
+
+--Oh! si je pouvais sortir, reprit le vieillard d'un ton plaintif; une
+heure... une minute!... Jeanne, ne peux-tu me délivrer sans qu'ils le
+sachent? Le temps seulement de voir le ciel, d'entendre les oiseaux, de
+sentir un peu d'air dans mes cheveux. Jeanne, faudra-t-il donc mourir au
+fond de ce sépulcre?
+
+Il avait les mains jointes et sanglotait comme un enfant. La jeune fille
+éperdue se jeta dans ses bras.
+
+--Non, mon père! s'écria-t-elle suffoquée de larmes, on vous rendra la
+liberté, vous verrez le jour.
+
+--Quand cela?
+
+--Sur-le-champ, mon père!
+
+Elle s'était élancée vers la sonnette, dont elle tira vivement le
+cordon. La porte s'ouvrit, et madame de Solange parut.
+
+--Que mon père soit libre, madame, s'écria la jeune fille en courant
+vers elle, je consens à épouser M. de Lanoy.
+
+ * * * * *
+
+Huit jours après, les cloches de Saint-Louis[71] sonnaient à pleines
+volées et une longue file de carrosses assiégait la porte de l'église.
+On y célébrait le mariage du comte avec mademoiselle de Solange.
+
+Près de l'autel se tenait le marquis, en habits de fête, regardant la
+foule parée, respirant l'odeur de l'encens et écoutant le chant des
+orgues d'un air ravi.
+
+L'union prononcée, au moment où le prêtre se retirait, Jeanne se leva
+chancelante et comme égarée; mais ses yeux, en se promenant autour
+d'elle, rencontrèrent le vieillard; elle s'élança vers lui par un
+mouvement pour ainsi dire désespéré, et, se jetant dans ses bras:
+
+--Réjouissez-vous, mon père, s'écria-t-elle; désormais vous serez
+heureux.
+
+De retour à l'hôtel, les nouveaux époux trouvèrent le notaire qui
+apportait à signer des quittances et actes additionnels. A cette vue les
+deux familles se séparèrent, par l'instinct de leurs intérêts opposés;
+les politesses réciproques cessèrent pour faire place à une gravité
+contrainte, et l'on s'assit, comme des ennemis en présence qui vont
+discuter les conditions d'un traité.
+
+Maître Durocher commença à lire les différentes pièces de ce ton
+endormeur dont sa longue expérience lui avait donné l'habitude. Il
+savait que peu de patiences pouvaient tenir à la monotonie d'une
+pareille lecture, et que l'ennui, en rendant les auditeurs moins
+attentifs, épargnait de dangereux débats. Mais, ni la fatigante lenteur
+du débit ni l'obscurité de la rédaction ne purent lasser la marquise:
+elle fit éclaircir plusieurs passages et exigea le retranchement de
+quelques articles dont elle parut craindre les conséquences. Le comte
+consentit à tout avec cette nonchalance impertinente qui semble mépriser
+les détails. Quant à Jeanne, muette, insensible et une main dans celle
+de son père, elle avait écouté sans entendre et approuva sans avoir
+compris.
+
+La lecture venait de finir, et le jeune homme dont maître Durocher
+s'était fait accompagner recueillait les signatures des deux familles;
+le notaire se trouva près de madame de Solange.
+
+--Vous avez enfin un nouveau clerc? demanda celle-ci, sans songer à ce
+qu'elle disait et seulement pour échapper à l'embarras du silence.
+
+--Oui, madame, répondit Durocher; mais je ne désespère point de
+retrouver l'ancien.
+
+--Comment? dit la marquise en tressaillant.
+
+--Le cadavre du jeune homme que les bateliers ont entendu tomber dans la
+Seine a été retrouvé.
+
+--Eh bien?
+
+--Ce n'était pas celui de Jérôme.
+
+Jeanne, qui écoutait palpitante, se leva en poussant un cri.
+
+--Tout le monde a signé, maître Durocher, dit la marquise vivement.
+
+Et pendant que le notaire réunissait les actes elle saisit la main de
+Jeanne, et, la forçant à s'asseoir:
+
+Remettez-vous, madame de Lanoy, dit-elle, votre mari vous regarde!
+
+ * * * * *
+
+Le marquis de Solange mourut peu après, et avec lui eût disparu le
+dernier intérêt que Jeanne conservait dans le monde, si elle ne fût
+devenue mère. La marquise et le comte, qui poursuivaient de concert
+leurs plans ambitieux troublaient rarement sa solitude; la jeune femme
+chercha dans ses nouveaux devoirs et dans la piété des consolations
+qu'elle eût en vain demandées ailleurs.
+
+Cependant les événements ne tardèrent pas à déjouer tous les projets de
+madame de Solange. Il ne fut bientôt plus question pour la noblesse de
+conquérir une plus haute position, mais de conserver celle qu'elle
+occupait; la révolution commençait!
+
+Le comte, qui avait renoncé aux idées philosophiques dès qu'il avait
+craint de les voir appliquer, fut un des premiers à invoquer l'appui de
+l'étranger pour arrêter le mouvement. Chargé par les princes d'une
+mission secrète, il partit pour l'Allemagne, laissant Jeanne avec la
+marquise que les déceptions avaient enfin vaincue, et dont les facultés
+affaiblies s'éteignaient chaque jour.
+
+La jeune femme, au contraire, ne reçut aucune atteinte de ces agitations
+publiques auxquelles elle demeurait étrangère. Telle on l'avait vue
+quitter l'autel, après son mariage, belle, dévouée, douloureuse, telle
+on pouvait la voir encore. L'éternelle jeunesse de son âme avait passé
+sur ses traits: on eût dit[72] une fleur cueillie dans sa prémière
+fraîcheur et conservée, par quelque magique puissance, aussi suave et
+aussi pure.
+
+Elle revenait un jour du quartier Saint-Marceau,[73] où l'avait appelée
+une de ces bonnes oeuvres qu'elle accomplissait avec toutes les grâces du
+coeur; son carrosse allait traverser la place de l'Hôtel-de-Ville,[74]
+lorsqu'il fut subitement arrêté par une foule immense qui s'avançait en
+poussant des cris de triomphe; madame de Lanoy se pencha vers la glace
+et demanda au cocher ce qu'il y avait.
+
+--C'est le peuple qui vient de prendre la Bastille,[75] madame, répondit
+le laquais tremblant.
+
+Dans ce moment une troupe d'ouvriers s'approcha du carrosse, et l'un
+d'eux ouvrit brusquement la portière. A l'aspect de Jeanne si belle et
+si triste, il recula involontairement et se découvrit.
+
+--Que voulez-vous? demanda la comtesse, d'une voix douce.
+
+--Pardon, madame, balbutia l'ouvrier, mais un des prisonniers que nous
+avons délivrés vient de s'évanouir.
+
+--Qu'il vienne! s'écria vivement Jeanne; il y a place ici pour lui.
+
+Ceux qui portaient le mourant s'approchèrent alors et le déposèrent dans
+le carrosse.
+
+La comtesse avait rejeté l'écharpe de soie dont elle était entourée, et
+aida elle-même à le placer à ses côtés, mais, dans ce mouvement, le
+tapis qui enveloppait le prisonnier s'entr'ouvrit et permit de le voir.
+Jeanne ne put retenir un gémissement à l'aspect de ce visage qui n'avait
+conservé rien d'humain.
+
+Le mourant parut l'entendre, car ses paupières se soulevèrent, ses yeux
+se rouvrirent lentement et restèrent fixés sur madame de Lanoy.
+
+--Vous souffrez bien? demanda celle-ci d'une voix que les larmes
+rendaient tremblante.
+
+Les traits du prisonnier s'animèrent; il agita ses lèvres, et, faisant
+un effort:
+
+--Jeanne! murmura-t-il d'un accent confus.
+
+-Vous savez mon nom, dit madame de Lanoy surprise.
+
+--Jeanne! répéta le prisonnier en étendant les mains vers la comtesse.
+
+--Qui êtes-vous? s'écria celle-ci éperdue et les regards fixés sur le
+prisonnier dans une angoisse de doute impossible à exprimer.
+
+--Jérôme! balbutia le mourant.
+
+Madame de Lanoy poussa un cri horrible et tomba à genoux devant le
+prisonnier. Celui-ci se redressa sur son séant,[76] et, laissant aller
+ses deux bras sur les épaules de la comtesse.
+
+--Jeanne! reprit-il, je t'ai revue! Dieu est bon!
+
+A ces mots il retomba en arrière. La comtesse se pencha sur lui,
+éperdue; mais, épuisé par de trop longues souffrances, il n'avait pu
+résister à cette dernière émotion... La joie l'avait tué.
+
+Ce coup inattendu abattit le courage de madame de Lanoy, et la jeta dans
+une sorte de morne désespoir dont l'amour maternel lui-même ne put la
+tirer. Lorsque la tourmente révolutionnaire grandit, elle refusa de
+quitter Paris, où son nom devait d'autant plus sûrement la compromettre,
+que l'on savait le comte en Vendée[77] et les armes à la main; aussi
+fut-elle arrêtée avec la marquise, alors tombée en enfance. Traduites
+toutes deux devant le tribunal révolutionnaire, elles furent condamnées
+à mort et exécutées le neuf thermidor.[78]
+
+
+
+
+NOTES.
+
+
+I.
+
+--1. =Sac à procès=, lawyer's bag or satchel.
+
+--2. The =livre= was the standard of value in France until 1795, when it
+was replaced by the =franc= of nearly equal value.
+
+--3. =The Duke of Choiseul= (1719-1785), a celebrated French statesman,
+was prime minister under Louis XV.
+
+--4. =suite=, _perseverance_.
+
+--5. =la guerre d'Amérique=. The war between the English and French for
+the possession of North America (1752-1760) is referred to.
+
+--6. =prêteur sur gages=, pawn-broker.
+
+--7. His thoughts and passions were mild like the light of the moon.
+
+--8. =Sisyphe=, _Sisyphus_, a well-known character in mythology.
+
+--9. =Je m'en doutais=, _I suspected it._
+
+--10. Voltaire in "Discours en vers sur l'homme."
+
+--11. =on peut s'en trouver bien tant que=, _one may fare well enough as
+long as, etc._
+
+--12. =termes de basoche=, legal phraseology. _La basoche_ was, an
+association of lawyers' clerks.
+
+--13. =Se dérangerait-il=, _Could he be behaving badly?_
+
+--14. The "Trappists" were a religious order whose rules prescribed
+perpetual silence except in case of necessity.
+
+--15 =la Visitation=, a celebrated convent in the southern part of
+Paris.
+
+
+II
+
+--16. =Amours=, _Cupids_.
+
+--17. =Sardanapalus=, king of Assyria, noted for his voluptuousness and
+effeminacy.
+
+--18. =Madame de Pompadour=, a favorite of, Louis XV. From 1745 to her
+death in 1764, her influence over the king was unbounded.
+
+--19. =caisses d'orangers=, boxes in which orange-trees were planted.
+
+--20. =crêpés=, _frizzled_.
+
+--21. =tirés=, _drawn up_.
+
+--22. =roses=, rose-diamonds.
+
+--23. =Watteau=, a celebrated French painter (1684-1721).
+
+--24. =demi-science mondaine=, _partial knowledge of the world_.
+
+--25. =Voltaire=, one of the most celebrated French writers (1694-1778).
+
+--26. =pension=, _allowance_.
+
+--27. =ne doit point te suffire=, can't be sufficient for you.
+
+--28. =ce serait= (=vous=), _could it be you (that has taken it)?_
+
+--29. =blondeur=, _paleness_.
+
+--30. =quel qu'il soit=, _whoever he maybe_.
+
+--31. =en faites justice=, _condemn it_.
+
+--32. =il se fera == il sera fait=.
+
+--33. =fusse-je == si j'étais.=
+
+--34. =agonie == mort.=
+
+
+III.
+
+--35. =en fit le tour=, _went around it_.
+
+--36. =Périgord=, a province in the South of France, corresponding to
+the present Department of the Dordogne.
+
+--37. "Having as many quarters" (in the shield) is equivalent to saying
+that they had as long a line of ancestors.
+
+--38. The Montmorencys were already celebrated in French history in the
+middle of the tenth century.
+
+--39. =gentilshommes=, pronounced _jantizome_.
+
+--40. =messe du roi= was a mass in which the king took part.
+
+--41. =Marie Antoinette=, wife of Louis XVI., beheaded in 1793.
+
+--42. =office en musique=, a mass in which the _Kyrie_, the _Gloria_,
+the _Credo_, the _Sanctus_ and the _Agnus Dei_ were sung wholly or in
+part.
+
+--43. =on eût dit d'un enfant tenté == on aurait dit que c'était=, etc.
+
+--44. =que=, _whether_.
+
+--45. =le tabouret= was a stool on which duchesses were permitted to sit
+in the presence of the king.
+
+--46. =Louis XI.=, king of France, reigned from 1461 to 1483.
+
+--47. =fallût-il=, _even if it were necessary_.
+
+--48. =présentateur=, _introducer_.
+
+--49. The =Princess of Lamballe= was a friend of queen Marie Antoinette.
+She was killed in the massacres of September, 1792.
+
+--50. =brevet=, _patent of nobility_.
+
+--51. =débraillé=, _indifference_.
+
+--52. =projet d'acte=, _rough draft of the contract_.
+
+--53. =en=, _by her_. This pronoun usually refers to things, not to
+persons.
+
+--54. =espagnolette=, _window-fastening_.
+
+--55. =Bastille=, a celebrated castle or fortress at Paris, built in the
+latter part of the XIV. century; long used for the confinement of
+prisoners of state; destroyed by the Revolutionists, July 14, 1789.
+
+--56. =Philemon and Baucis=, in Greek mythology, a husband and wife
+noted for their mutual affection.
+
+--57. =lettres de cachet= (_sealed letters_), warrants for imprisonment
+given out by kings of France before the Revolution. The favorites of the
+king often obtained them signed in blank, and could then insert the name
+of anyone whom they disliked or wished to put out of the way.
+
+--58. =ne fût-ce que=, _were it only_.
+
+--59. =j'en fais cas comme d'une prise de tabac=, _I don't consider them
+of more consequence than a pinch of snuff_.
+
+
+IV.
+
+--60. =tu ne devais pas le savoir=, _you were not to know it_.
+
+--61. =tu ne m'en veux pas=, _youi are not angry with me, are you?_
+
+--62. =vous n'avez pas conscience=, you are not conscious.
+
+--63. veuillez, _please_.
+
+--64. =appelez=, _are calling up_.
+
+--65. =un contrat se passe de la singature d'un interdit=, _a contract
+is valid without the signature of an idiot_. An "_interdit_" is one who
+is prohibited by law from having charge of his own property.
+
+
+V.
+
+--66. =le reconduisait=, _was seeing him out_.
+
+--67. =Plût à Dieu=, _would God_.
+
+--68. =Le pont de la Tournelle= connects the isle of St. Louis with the
+mainland on the south.
+
+--69. =se peut-il=, _can it be_?
+
+--70. =pendule d'écaillé=, _tortoise-shell clock_.
+
+--71. =Saint Louis=, the church of St. L. is on the island of the same
+name in the river Seine.
+
+--72. =on eût dit=, see note 43.
+
+--73. The =Quartier Marceau= (or Marcel) is south of the Seine, near the
+"Jardin des Plantes."
+
+--74. =Hôtel de Ville=, _City Hall_. This magnificent structure, begun
+in 1533, was blown up and burned by the Communists, May 24, 1871. Many
+valuable works of art were thereby destroyed, as well as the library
+containing almost 100,000 volumes and many precious public documents,
+thus causing an irreparable loss.
+
+--75. =Bastille=; see note 55.
+
+--76. =se redressa sur son séant=, _sat upright_.
+
+--77. =La Vendée= is a Department of France, south of the mouth of the
+Loire. The war of the Vendée, here referred to, was an insurrection of
+the Royalists of the West of France against the Republic. It was put
+down by General Hoche in 1796 after a bloody struggle of three years.
+
+--78. The =ninth Thermidor= (July 27, 1794) was the day of Robespierre's
+fall, thus ending the " Reign of Terror."
+
+
+=GERMAN TEXTS.=
+
+_Joynes-Meissner Grammar._
+
+_Joynes' Shorter Grammar. (Part I. of the above.)_
+
+_Harris's German Lessons._
+
+_Harris's German Composition._
+
+_Sheldon's Short Grammar._
+
+_Babbitt's German at Sight._
+
+_Faulhaber's One Year Course._
+
+_Meissner's German Conversation._
+
+_Heath's German Dictionary._
+
+_Heath's Ger.--Eng. Dictionary. (Part I. of the above.)_
+
+_Joynes' German Reader._
+
+_Deutsch's Colloquial Reader._
+
+_Boiscn's Prose Reader._
+
+_Grimm's Märchen and Schiller's Der Taucher._
+
+_Leander's Trâumereien._
+
+_Storm's Immensee._
+
+_Andersen's Bilderbuch ohne Bilder._
+
+_Andersen's Märchen._
+
+_Heyse's L'Arrabbiata._
+
+_Von Hillern's Hoher als die Kirche._
+
+_Hauff's Der Zwerg Nase._
+
+_Ali Baba._
+
+_Onkel und Nichte._
+
+_Hauff's Das kalte Herz._
+
+_Novelletten-Bibliothek. Vol. I. and Vol. II._
+
+_Hoffmann's Historische Erzahlungen._
+
+_Stifter's Das Haidedorf._
+
+_Meyer's Guslav Adolph's Page._
+
+_Chamisso's Peter Schemihl._
+
+_Jensen's Die braune Erica._
+
+_Riehl's Der Flucli der Schonheit._
+
+_François' Phosphorus Hollander._
+
+_Freytag's Die Journalisten._
+
+_Freytag's Aus dem Staat Friedrichs des Grossen._
+
+_Holberg's Niels Klinim._
+
+_Eichendorff's Taugenichts._
+
+_Lessing's Minna von Barnhelm._
+
+_Schiller's Der Taucher._
+
+_Schiller's Neffe als Onkel._
+
+_Schiller's Jungfrau von Orleans._
+
+_Schiller's Der Geisterseher, Part I._
+
+_Schiller's Ballads._
+
+_Goethe's Dichtung und Wahrheit. Books I.-IV._
+
+_Goethe's Sesenheim._
+
+_Goethe's Meisterwerke._
+
+_Goethe's Hermann und Dorothea._
+
+_Goethe's Torquato Tasso._
+
+_Goethe's Faust, Part I._
+
+_Heine's Die Harzreise._
+
+_Heine's Poems._
+
+_Gore's German Science Reader._
+
+_Hodges' Scientific German._
+
+_Wenckebach's Deutsche Literaturgeschichte. Vol. I., with Musterstucke._
+
+_Wenckebach's Deutsche Literatur eschichte. Vol. II._
+
+_Wenckebach's Meisterwerke des Mittelalters._
+
+_Many other texts in preparation._
+
+=D. C. HEATH & CO., Publishers=,
+
+BOSTON, NEW YORK, AND CHICAGO.
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+
+=FRENCH TEXTS.=
+
+_Edgren's French Grammar._
+
+_Edgren's Grammar, Part I._
+
+_Grandgent's Materials for French Composition. Five graded pamphlets._
+
+_Kimball's Materials for French Composition._
+
+_Storr's Hints on French Syntax, with exercises._
+
+_Houghton's French by Reading._
+
+_Heath's French Dictionary._
+
+_Heath's Fr.-Eng. Dictionary. (Part I. of the above.)_
+
+_Super's French Reader._
+
+_French Fairy Tales._
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+_France's Abeille._
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+_De Mussefs Pierre et Camille._
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+_Lamartine's Jeanne d'Arc._
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+_Souvestre's Le Mari de Mme. de Solange._
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+_Beaumarchais's Barbier de Seville._
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+_Histoire de la Littérature Française._
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+_Edgren's Spanish Grammar._
+
+_Ybarra's Practical Method._
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+_Cervantes' Don Quixote._
+
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+=ITALIAN.=
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+_Grandgent's Italian Grammar._
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+_Grandgent's Italian Composition._
+
+_Testa's L'Oro e l'Orpello._
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,3111 @@
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+ The Project Gutenberg eBook of Heath's Modern Language Series;
+Le mari de madame de Solange, edited by O. B. Super, Ph.D.
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+Project Gutenberg's Le mari de madame de Solange, by Émile Souvestre
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le mari de madame de Solange
+
+Author: Émile Souvestre
+
+Editor: O.B. Super
+
+Release Date: June 15, 2011 [EBook #36437]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARI DE MADAME DE SOLANGE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif. From scans provided by Al Haines.
+
+
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+
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+<hr class="full" />
+
+<p class="cbu">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Heath's Modern Language Series.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+
+<h1><small><small>LE &nbsp;MARI &nbsp;DE</small></small><br />
+M <small>A D A M E &nbsp; D E</small> &nbsp; S <small>O L A N G E</small></h1>
+
+<p class="cb">Par ÉMILE SOUVESTRE.</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb"><i>EDITED, WITH ENGLISH NOTES</i></p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">BY<br /><br />
+O. B. SUPER, PH.D.<br /><br />
+<i>Professor of Modern Languages in Dickinson College</i></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">BOSTON, U. S. A.<br />
+D. C. HEATH &amp; CO., PUBLISHERS<br />
+1892</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small><i>Copyright, 1889</i>,<br />
+BY O. B. S<small>UPER.</small></small></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small>PR<span style="text-decoration:overline;">INTED MY C. H. HEINTZEMANN, BOSTON, MASS., U. S</span>. A.</small></p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="0" summary=""
+style="border:3px double gray;margin:8% auto auto auto;">
+<tr><td>
+<a href="#BIOGRAPHICAL_SKETCH"><b>Biographical Sketch.</b></a><br />
+<a href="#LE_MARI_DE_MADAME_DE_SOLANGE"><b>Le mari de madame de Solange:</b></a>
+<a href="#I"><b>I.</b></a>
+<a href="#II"><b>II.</b></a>
+<a href="#III"><b>III.</b></a>
+<a href="#IV"><b>IV.</b></a>
+<a href="#V"><b>V.</b></a><br />
+<a href="#NOTES"><b>Notes.</b></a>
+</td></tr>
+</table>
+
+<h3><a name="BIOGRAPHICAL_SKETCH" id="BIOGRAPHICAL_SKETCH"></a>BIOGRAPHICAL SKETCH.</h3>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>E<small>MILE</small> S<small>OUVESTRE</small> was born at Morlaix in Brittany,
+April 15, 1806. His father was a civil engineer, and he intended
+following the same profession. After his father's
+death he changed his mind and began to study law, but
+being ambitious to shine as a writer he soon abandoned
+the law also.</p>
+
+<p>His first literary work was a drama entitled "The Siege
+of Missolonghi," but this, like many other works of its
+class, was never produced on the stage. The misfortunes
+of his family soon compelled him to devote himself to
+making money, and in 1828 he became a book-keeper in
+Nantes. He did not, however, entirely renounce literature,
+but published numerous articles in various periodicals, the
+most noted of which was a series entitled "Les Derniers
+Bretons," which appeared in "La Revue des Deux Mondes."
+These established his reputation as a writer of taste, and
+during the next twenty years he wrote a large number of
+stories and tales, most of which were originally published
+in newspapers and reviews. His constant aim was not
+only to please the reading public, but also to inculcate the
+principles of sound morality.</p>
+
+<p>His next venture was the co-principalship of a private
+school at Nantes, but he soon resigned his position and
+became the editor of a paper at Brest. This he was soon
+compelled to give up for political reasons, and he then
+accepted a professorship of rhetoric in the same place, and
+afterwards in Mühlhausen.</p>
+
+<p>The professor's chair, however, does not seem to have
+been congenial to his tastes, for in 1836 he removed to
+Paris, determined to devote himself exclusively to literature.
+He took up his abode in the fourth story of a house in a
+retired part of the city, and of his life there he gives us
+charming glimpses in his "Philosophe sous les Toits."
+His thoroughly human and sympathetic nature made him
+a favorite with all who knew him, especially with the laboring
+classes, with whom he loved to associate. It is to this
+circumstance that we owe "Les Confessions d'un Ouvrier."</p>
+
+<p>The State in 1848 founded an "École d'Administration,"
+in order to train young men for the civil service, and
+he was made one of the professors. Here he delivered
+four lectures to workingmen, which were very popular; but
+when Louis Napoleon overthrew the republic he regarded
+Souvestre's lectures as dangerous to his pretensions, and
+they were suppressed.</p>
+
+<p>In 1851 the French Academy awarded him a prize for
+his work "Un Philosophe sous les Toits." In 1853 he
+was invited by Vinet to visit Switzerland in order to deliver
+a series of popular lectures on literature, which were
+received with great favor. Soon after his return to Paris
+he died, July 5, 1854.</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_1" id="page_1"></a></p>
+
+<h1><a name="LE_MARI_DE_MADAME_DE_SOLANGE" id="LE_MARI_DE_MADAME_DE_SOLANGE"></a>LE MARI DE MADAME DE SOLANGE.</h1>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>I.</h3>
+
+<p>O<small>N</small> se trouvait aux derniers mois de l'année 1775. Deux
+hommes étaient assis l'un vis-à-vis de l'autre auprès d'un
+bureau chargé d'<i>in-folios</i> ouverts, de parchemins timbrés
+et de sacs à procès.<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p>Le costume du premier annonçait l'un des plus brillants
+gentilhommes de la cour de Louis XVI, tandis que le
+second portait l'habit de drap noir et le jabot en organdi,
+qui désignait alors l'homme de loi d'une manière presque
+certaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, maître Durocher, reprit le jeune seigneur
+comme s'il eût voulu résumer les renseignements que le
+notaire venait de lui fournir, vous m'assurez que la fortune
+de madame de Solange ne monte pas à moins de cent mille
+livres<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> de revenu; qu'elle est liquide de toute dette et
+susceptible
+d'augmentations.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis vous l'affirmer, répondit le notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien; mais vous n'êtes point seulement un habile
+praticien, maître; tout ce que vous m'avez appris jusqu'à
+ce jour des personnes que je voulais connaître, l'expérience
+l'a justifié; voulez-vous me donner une nouvelle
+preuve de vos lumières?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Lanoy peut compter en toute occasion
+sur mon dévouement, répondit le notaire sérieusement.<a name="page_2" id="page_2"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dites-moi ce que vous savez de madame de
+Solange et ce que vous en pensez.</p>
+
+<p>Durocher sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, monsieur le comte, dit-il, que c'est le plus
+grand homme d'État de l'époque et que tous les autres ne
+sont auprès d'elle, que des femmes de ménage.</p>
+
+<p>Le comte regarda Durocher avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! qu'a-t-elle donc fait de si miraculeux?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Elle donne des bals où vous dansez, et elle est reçue
+chez M. de Choiseul!<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> répondit le notaire; cela peut vous
+paraître peu de chose, M. le comte; mais, pour arriver là,
+il lui a fallu plus de volonté et de suite<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> qu'à nos ministres
+pour faire la guerre d'Amérique.<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends; on m'a dit, en effet, que son père
+n'était point noble.</p>
+
+<p>&mdash;Son père était porte-balle, M. le comte, puis prêteur
+sur gages.<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> Il mourut en laissant deux millions. Une
+bourgeoise ordinaire se fût contentée d'en jouir; mais
+madame de Solange voulait être de la cour. Concevez
+vous? être de la cour quand votre père a vendu des chaussettes
+de laine! Il fallait d'abord un mariage qui fît oublier
+son origine. Elle eût pu trouver un duc ou un marquis
+ruiné par le jeu; il y en a toujours quelques-uns dont la
+noblesse est en vente pour les filles d'enrichis; mais, en
+épousant, il eût fallu payer des dettes, subir des insolences,
+et la fille du porte-balle voulait avant tout un mari docile.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle le trouva?</p>
+
+<p>&mdash;Elle découvrit un pauvre gentilhomme qui consentit
+à lui donner son nom sans stipuler aucun avantage au contrat:
+c'était M. le marquis de Solange. Le malheureux
+l'épousa seulement pour avoir un habit de noces. Elle<a name="page_3" id="page_3"></a>
+avait eu raison de penser qu'un tel mari la laisserait maîtresse
+de tout; mais elle s'était trompée en espérant l'utiliser.
+M. de Solange avait pris une femme comme la
+plupart des gentilshommes prennent un emploi: pour ne
+rien faire. Nature timide, il n'avait jamais recùlé son horizon
+au-delà d'un bonheur vulgaire; c'était un de ces
+hommes qui vivent pour ainsi dire au clair de lune de toutes
+les pensées et de toutes les passions.<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> Aussi, une fois
+assuré de ses quatre repas, se croisa-t-il philosophiquement
+les bras. Madame de Solange tenta en vain d'exciter son
+ambition, de le pousser, de le produire; elle avait beau
+souffler son âme dans ce corps endormi, y faire entrer sa
+volonté, penser, parler, marcher pour lui, rien ne pouvait
+réveiller sa paresseuse nature. Pendant dix ans, elle a
+continué cette rude tâche; elle a porté M. de Solange dans
+ses bras, comme un enfant, sur toutes les routes du crédit,
+elle l'a conduit à toutes les portes du pouvoir, et toujours
+le corps sans âme est retombé de son haut: c'était la roche
+de Sisyphe.<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a></p>
+
+<p>&mdash;Elle a enfin renoncé pourtant?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais alors elle s'est vue forcée de défaire tout ce
+qu'elle avait fait. Pour pousser le marquis, elle lui avait
+créé une importance artificielle; elle s'était étudiée à lui
+donner l'air du chef de la famille et n'avait agi, pour ainsi
+dire, que sous son enveloppe. Une fois son impuissance
+reconnue, il fallait lui retirer, une à une, toutes les forces
+qu'elle lui avait prêtées; il s'agissait enfin, après avoir passé
+dix ans à faire prendre un fantôme pour un homme, de rejeter
+ce fantôme dans le néant et de se mettre à sa place
+sans avoir l'air de rien déranger.</p>
+
+<p>&mdash;Et madame de Solange a réussi?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a réussi. Son mari est rentré insensiblement<a name="page_4" id="page_4"></a>
+dans l'ombre. Les habitudes indépendantes qu'elle lui
+avait données pour le faire valoir, elle les lui a reprises jour
+par jour. On a vu cette individualité s'éteindre comme on
+l'avait vue se former. Elle a réaccoutumé le monde à ne
+voir qu'elle, à ne connaître qu'elle. Elle seule est riche,
+elle seule est influente, elle seule existe. Le nom de son
+mari même lui appartient; c'est elle qui le porte; lui, on
+l'appelle <i>le mari de madame de Solange</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a consenti à cette annulation?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas sans lutte. Comme on touchait à ses habitudes,
+il a d'abord résisté; mais que pouvait une aussi frêle
+intelligence contre la terrible volonté de cette femme?
+Aujourd'hui le mari de madame de Solange est un vieillard
+presque en enfance, que l'on soigne à part dans un appartement
+retiré et que la voix de sa femme fait trembler. Nul
+ne lui obéit, et les étrangers mêmes n'y prennent point
+garde. Il est chez la marquise comme un portrait de famille
+accroché au mur. Il ne parle à personne et personne
+ne lui parle. Sa fille seule, sortie du couvent depuis quelques
+mois, lui témoigne une affection dont il semble
+heureux; mais cette consolation lui sera bientôt enlevée, car
+madame de Solange n'a point renoncé à ses projets ambitieux
+et sait par expérience que les efforts d'une femme
+seule ne peuvent conduire bien loin. Aussi ne tardera-t-elle
+pas à marier demoiselle Jeanne, et ce qu'elle n'a pu
+faire par son mari, elle l'essayera par son gendre.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'espère qu'elle y réussira, maître Durocher, dit le
+gentilhomme, car ce gendre est trouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais,<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> dit tranquillement le notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le connaissez?</p>
+
+<p>Durocher leva la tête avec une sorte d'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Monseiur le comte a bien mauvaise opinion de mon
+intelligence aujourd'hui, dit-il en souriant.<a name="page_5" id="page_5"></a></p>
+
+<p>De Lanoy lui frappa sur l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, Durocher, dit-il, on m'avait proposé ce
+mariage, et tout ce que je viens d'apprendre me décide.
+Vous savez dans quel état le désordre et les procès de ma
+mère m'ont laissé; il faut qu'une riche alliance rétablisse
+ma fortune et me permette de prendre une maison digne
+de mon rang. Quant à la naissance de madame de Solange,
+ce sont de ces choses au-dessus desquelles doit se mettre
+un esprit éclairé. Que la noblesse ait ses privilèges, c'est
+de droit, et personne, je pense, n'y peut trouver à redire;
+mais je partage, du reste, l'avis de notre grand poète:<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a></p>
+
+<p class="c">"Les mortels sont égaux," etc.</p>
+
+<p>Dans notre siècle, il faut de la philosophie, mon cher
+Durocher. La dot de la petite me servira d'ailleurs à
+acheter une charge importante; avec mon nom je puis
+arriver à tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monsieur le comte ne s'effraie point de l'ambition
+de madame de Solange?</p>
+
+<p>&mdash;Loin de là, mon cher, je m'en réjouis! Ne pouvant
+arriver que par moi, elle n'épargnera rien pour me pousser
+en avant. Sa fortune, ses relations, son adresse, tout sera
+employé à mon profit. En galanterie comme en politique,
+nul ne peut remplacer une vieille femme. Elle hasarde
+mille démarches que l'on ne pourrait faire soi-même, rend
+mille services qu'une plus jeune refuserait par inexpérience
+ou par scrupule. N'appartenant plus à aucun sexe, elle
+peut être la confidente de tous deux. Elle remarque ce
+qui vous échappe, intrigue, rampe et ment pour vous!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte peut avoir raison, dit le notaire;
+avoir une vieille dans ses intérêts, c'est prendre le diable à
+son service; on peut s'en trouver bien tant<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> qu'on ne lui
+vend point son âme.<a name="page_6" id="page_6"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est à quoi je prendrai garde, Durocher, dit le comte;
+je veux bien que madame de Solange me mène, mais
+comme la poudre mène le boulet, c'est-à-dire, à condition
+que je serai en avant; c'est, du reste, chose facile et que
+je crois entendre.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit l'homme de loi avec un sourire où perçait
+l'ironie, j'ai toujours vu monsieur le comte habile à se
+faire des serviteurs, sans s'astreindre à leur payer de gages;
+aussi lui seul me semble-t-il capable de lutter contre
+madame de Solange; peut-être même n'aura-t-il point à
+s'en plaindre; quand les forces sont égales, on est juste
+par nécessité.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'entends ainsi, dit le gentilhomme en se levant;
+préparez, mon cher Durocher, un projet de contrat qui
+puisse être avantageux aux deux parties. J'apporte, de mon
+côté un nom, une position à la cour; j'ai droit à des compensations;
+vous y songerez. Cette note que je vous
+laisse vous fera connaître, à peu près, ce que je désire.
+Arrangez cela en termes de basoche<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12"></a><a href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> et de manière à ne
+point effaroucher madame de Solange. Votre projet de
+contrat rédigé, le duc de Lussac, qui s'est entremis dans
+cette affaire, le lui portera, et si les clauses lui conviennent,
+je me ferai présenter à la petite, que l'on dit fort passable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'avez point encore vue?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je veux savoir avant tout si nous pouvons nous
+entendre; un mariage est chose grave, et l'on ne doit point
+s'engager à la légère. Tout votre avenir peut dépendre
+d'un bon ou d'un mauvais contrat; quant à la femme, on
+a toujours le temps de la connaître. Voyez donc, Durocher,
+à prendre mes intérêts et à les bien assurer.</p>
+
+<p>&mdash;J'y mettrai mes soins.</p>
+
+<p>&mdash;Tâchez que tout soit prêt pour demain.<a name="page_7" id="page_7"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je doute que je le puisse, monsieur le comte: il y
+aura des recherches à faire, des titres à consulter...</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous point l'aide de Jérôme Bouvart, votre
+clerc, que vous dites aussi habile que vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'était la vérité, monsieur le comte, mais depuis
+quelques mois Jérôme n'est plus le même.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Se dérangerait-t-il?<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a></p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais; il est devenu pâle et muet comme un
+trappiste,<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> et son esprit semble toujours en voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Le drôle est amoureux, dit M. de Lanoy en essuyant
+sa poudre devant un petit miroir accroché au mur.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai pensé tant que j'ai vu ses fréquentes visites à
+sa cousine chez les dames de la Visitation;<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> mais depuis
+deux mois il y retourne à peine.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, Durocher, reprit le comte; il faut que
+vous fassiez diligence; je veux finir cette affaire, maître;
+je n'ai pas besoin de vous recommander la discrétion.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte ne soupçonne point mon intelligence
+et il connaît mon zèle.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien. Vous serez content de moi.</p>
+
+<p>A ces mots, M. de Lanoy salua de la main avec cette
+familiarité impertinente qui constituait, à cette époque, les
+bonnes manières, s'avança vers la porte, que le notaire lui
+ouvrit respectueusement, et disparut, en fredonnant, dans
+l'escalier tortueux.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<h3><a name="II" id="II"></a>II.</h3>
+
+<p>Le siècle de Louis XIV apparaît seul, au premier abord,
+dans Versailles: palais, jardins, places, rues, boulevards,
+tout semble marqué du même cachet de despotique splendeur.
+Partout éclate cette volonté inflexible du grand<a name="page_8" id="page_8"></a>
+roi ramenant toute chose à la ligne droite et soumettant
+la création à la même étiquette que sa cour. Pour trouver
+la France des siècles suivants, il faut chercher dans les
+lieux écartes où se cachent les hôtels à frontons sculptés
+en guirlande; les petites maisons à portes dérobées, au-dessus
+desquelles s'entrelacent des amours;<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16"></a><a href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> les jardins à
+longues tonnelles et à charmilles obscures que garde une
+statue de femme. C'est là que la société de Louis XV,
+fatiguée de l'éclat symétrique du règne précédent, vint
+cacher ses vices entre cour et jardin, non par pudeur, mais
+par sensualité, car le <small>xviii</small><sup>e</sup> siècle fut, avant tout, une
+époque de jouissance, n'appuyant sur rien, se jouant de
+tout et préparant sa propre ruine avec la voluptueuse frivolité
+de Sardanapale<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17"></a><a href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> arrangeant son bûcher.</p>
+
+<p>Or, c'est dans un de ces hôtels de l'<i>ère Pompadour</i><a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18"></a><a href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> que
+je dois maintenant vous transporter. Bâtie quelque soixante
+ans auparavant au fond de la ruelle Montbauron, le
+pavillon de madame de Solange avait toute la richesse
+mesquine et toute les grâces affectées de l'époque. On y
+arrivait par une cour étroite suc laquelle s'ouvrait une porte
+latérale servant d'entrée. La façade, que l'on ne pouvait
+apercevoir du dehors, donnait sur une terrasse bordée de
+caisses d'orangers,<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19"></a><a href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> et sur un parterre presque uniquement
+garni de tulipes et d'hyacithes. Le reste du jardin était
+divisé en étroites plates bandes, encadrées de sauge, de
+lavande ou de romarin. Au milieu s'élevait un cadran
+solaire de marbre blanc, et, çà et là, quelques statues montraient
+leurs têtes par-dessus les buissons taillés en gobelets.
+Deux allées de tilleuls, placées aux deux pignons,
+conduisaient à un vaste berceau de vigne et de chèvrefeuille
+sous lequel, en été, madame de Solange recevait
+quelquefois ses visites.<a name="page_9" id="page_9"></a></p>
+
+<p>Au moment oh commence notre histoire, un vieillard et
+une jeune fille s'y trouvaient seuls assis. Le vieillard portait
+un costume de ville d'une élégance presque coquette.
+Ses cheveux, soigneusement crêpés,<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20"></a><a href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> étaient recouverts d'un
+léger nuage de poudre; une tabatière d'émail sortait à
+demi d'une des poches de sa veste brodée; ses bas de soie
+bien tirés<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21"></a><a href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> étaient retenus par une boucle d'or ciselé, et
+deux roses<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22"></a><a href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> d'un grand prix étincelaient à chacune de ses
+mains.</p>
+
+<p>Mais ce luxe ne servait qu'à rendre sa décrépitude plus
+visible. Son visage avait, non point cette teinte chaude et
+tannée, dernière fraîcheur du vieillard, mais une pâleur
+blafarde qui ôtait à ses rides leurs ombres et leur donnait
+un aspect maladif; ses lèvres, toujours entr'ouvertes,
+étaient agitées d'un tremblement nerveux, et ses yeux,
+d'un bleu tendre, avaient quelque chose de timide et de
+vague.</p>
+
+<p>Quant à la jeune fille, elle semblait dans toute la splendeur
+d'une première jeunesse. L'air modeste et provoquant
+à la fois, elle eût pu servir de modèle à une vierge
+peinte par Watteau.<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23"></a><a href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> Son costume participait de cette
+double expression; on y sentait un reste d'habitudes du
+couvent déjà mêlé d'une demi-science mondaine.<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24"></a><a href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a></p>
+
+<p>Elle tenait à la main une tragédie de Voltaire,<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25"></a><a href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> et la lisait
+à haute voix. Tout à coup elle s'interrompit, le vieillard
+venait de s'assoupir. La jeune fille posa le livre sur sa
+chaise et s'approcha doucement; mais ce mouvement lui
+fit rouvrir les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous ai réveillé, mon père! s'écria-t-elle avec
+regret.</p>
+
+<p>&mdash;Reste, dit-il d'une voix frêle; assieds-toi là Jeanne...
+plus près, plus près encore.<a name="page_10" id="page_10"></a></p>
+
+<p>Elle s'accroupit aux pieds du vieillard dans l'attitude
+gracieuse d'une enfant qui demande des caresses.</p>
+
+<p>Il posa une main sur son épaule, releva de l'autre son
+front et la regarda longtemps avec une sorte d'enchantement
+naïf.</p>
+
+<p>La jeune fille sourit d'abord sous ce regard; mais je ne
+sais quel souvenir traversa subitement sa pensée, ses
+yeux se mouillèrent et elle baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il, Jeanne? demanda le vieillard, à qui ce
+mouvement n'avait point échappé.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien, mon père, répondit-elle rapidement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me trompes. Hier encore j'ai vu que tu avais
+pleuré; je voulais t'en demander la cause, et ce matin j'ai
+oublié... Oh! ma tête! ma tête!...</p>
+
+<p>&mdash;Il porta ses deux mains à son front avec l'expression
+plaintive d'un enfant. Jeanne voulut l'entourer de ses
+bras; mais il se dégagea doucement, jeta autour de lui un
+regard précautionneux, et baissant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Solange te rend malheureuse, peut-être?
+dit-il avec une sorte d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous fait penser cela? interrompit la jeune fille.
+Il lui imposa silence de la main.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, je sais que tu ne me l'avoueras point. A
+quoi bon! je ne pourrais te protéger, moi; mais prends
+garde, Jeanne; ne résiste pas à ta mère. Tout ce qui résiste,
+vois-tu, elle le brise!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, murmura Jeanne, dont les yeux se détournèrent
+vers son père.</p>
+
+<p>Celui-ci l'attira plus près de lui.</p>
+
+<p>&mdash;T'a-t-elle refusé quelque plaisir? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu désires peut-être quelque parure?<a name="page_11" id="page_11"></a></p>
+
+<p>&mdash;Aucune.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi le cacher? on pourrait te l'acheter. Ta pension<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26"></a><a href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>
+est faible et ne doit point te suffire.<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27"></a><a href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a></p>
+
+<p>&mdash;Je ne la voudrais plus forte que lorsque je vois de
+pauvres familles.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu en connais maintenant que tu aimerais à secourir?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mon père, ceux qui souffrent ne manquent
+jamais.</p>
+
+<p>M. de Solange regarda autour de lui, et, tirant de la poche
+de sa veste une petite bourse de cuir de daim:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;De l'or! s'écria Jeanne étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais cache-le de peur que ta mère ne le voie!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? Ne le tenez-vous point d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;De qui donc, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Tout est pour toi, dit le vieillard en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne me répondez point, mon père, reprit
+Jeanne vivement. Cette bourse...</p>
+
+<p>Et comme si un souvenir l'illuminait subitement:</p>
+
+<p>&mdash;Cette bourse a été dérobée à ma mère il y a quelques
+jours! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, dit le vieillard épouvanté.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! ce serait...<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28"></a><a href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a></p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi!</p>
+
+<p>Elle regarda son père stupéfaite. Celui-ci jeta un coup
+d'&oelig;il autour de lui pour s'assurer qu'ils étaient seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Tout lui appartient, reprit-il à voix basse; je suis
+chez elle comme à l'hospice; je n'ai rien à moi....
+Quand j'ai vu cet or, j'ai pensé qu'il pourrait te rendre
+heureuse.<a name="page_12" id="page_12"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon père, mon père! s'écria Jeanne émue à la
+fois de honte, de pitié' et d'attendrissement.</p>
+
+<p>&mdash;Dis que tu es heureuse, Jeanne! reprit celui-ci en
+l'attirant à lui. Pauvre fille! J'aurais voulu pouvoir dérober
+pour toi le trésor du roi de France! Si j'avais le paradis,
+vois-tu, Jeanne, je le donnerais tout entier sans y garder
+même une place... Mais embrasse donc ton père! remercie-le
+donc! C'est la première fois que je puis te faire un
+présent.</p>
+
+<p>Il y avait dans les paroles du vieillard une tendresse à
+demi égarée qui émut Jeanne jusqu'au fond du c&oelig;ur.
+Dépouillée de sa volonté par une longue oppression, cette
+pauvre âme en était revenue à tous les instincts de l'enfance.</p>
+
+<p>Jeanne jeta ses bras autour du cou de son père et baisa
+ses cheveux blancs.</p>
+
+<p>&mdash;Cache, cache la bourse, reprit le vieillard joyeusement.
+Ah! ils me croient la tête faible!... Mais je vois tout, je
+comprends tout. Aussi, sois tranquille, ma Jeanneton, je
+sais comment faire, maintenant. Oh ne te défie point de
+moi; tes pauvres ne manqueront plus de rien. Mais cache
+la bourse, surtout, cache-la bien.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne nous appartient pas, fit observer la jeune fille
+doucement, et il faudra la rendre.</p>
+
+<p>&mdash;La rendre! à qui?</p>
+
+<p>&mdash;A ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu? s'écria le marquis épouvanté; tu lui diras
+donc que je l'ai prise?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Elle le devinera, on te forcera à l'avouer; tu me dénonceras,
+malheureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Mon père!<a name="page_13" id="page_13"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne fais pas cela, Jeanne, je t'en conjure; ta mère
+se vengerait sur moi. Tu ne voudrais point me rendre
+malheureux. Tu es la seule qui m'aime ici. Oh! ne rends
+pas la bourse; je l'ai prise pour toi, Jeanne. Par miséricorde,
+ne dis rien à ta mère.</p>
+
+<p>Il avait les mains jointes et pleurait. La jeune fille
+éperdue se jeta dans ses bras en s'efforçant de le rassurer
+par ses promesses et ses baisers, mais il semblait toujours
+inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sauras point cacher cet or, reprit-il, et tout se
+découvrira. Rends-le-moi, c'est le plus sûr; rends-le moi;
+je le garderai.</p>
+
+<p>Jeanne lui remit la bourse, qu'il ramassa vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, pas un mot à ta mère, reprit-il, en posant un
+doigt sur ses lèvres. Si elle t'interroge, aime-moi assez pour
+mentir; ton confesseur te le pardonnera, et, s'il le faut, je
+prendrai sur moi le péché.</p>
+
+<p>Dans ce moment un domestique en livrée parut au bout
+de l'allée. Il venait annoncer à M. de Solange que le
+souper était servi.</p>
+
+<p>Celui-ci se leva, fit un signe à Jeanne pour lui recommander
+la discrétion, et, s'appuyant sur le bras du valet, il
+regagna d'un pas chancelant l'appartement qu'il occupait
+dans l'hôtel.</p>
+
+<p>La jeune fille le suivit des yeux avec une expression de
+pitié caressante, jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les
+tilleuls. Alors ses idées parurent prendre un autre cours,
+et elle tomba dans une profonde rêverie.</p>
+
+<p>Le jour, qui commençait à baisser, ne jetait sur la tonnelle
+que des lueurs incertaines; la cloche du souper avait
+sonné, et, suivant l'usage établi dans la plupart des maisons
+nobles, Jeanne n'y devait point paraître. Certaine ainsi<a name="page_14" id="page_14"></a>
+que son absence ne pouvait être remarquée par sa mère, ni
+par les gens de service occupés ailleurs, la jeune fille chercha
+le coin le plus reculé de la tonnelle, s'y assit et tira de
+son sein une lettre qu'elle y tenait cachée.</p>
+
+<p>Là seule vue de ce papier sembla réveiller en elle une
+subite émotion, car la rougeur couvrit ses joues, et elle
+promena autour d'elle un regard inquiet; mais, sûre de ne
+pouvoir être aperçue, elle l'ouvrit lentement et se mit li le
+relire tout bas.</p>
+
+<p>Cette lecture avait sans doute pour elle un vif intérêt,
+car elle ne tarda point à l'absorber tout entière. Une lueur
+d'indicible joie illuminait ses traits par instants, puis s'éteignait
+tout à coup sous un nuage de doute et de crainte.
+Deux ou trois fois elle s'interrompit, demeurant immobile,
+les yeux fixes et comme écrasée bous un sentiment de désespoir.</p>
+
+<p>Enfin, elle avait achevé sa lecture et se préparait à la
+recommencer lorsqu'un bruit de pas se fit entendre: elle
+cacha vivement dans son sein la lettre qu'elle tenait, et
+presque au même instant madame de Solange parut à
+l'entrée de la tonnelle.</p>
+
+<p>Madame de Solange était une femme de haute taille,
+richement vêtue, à la démarche lente, mais ferme. Rien
+chez elle ne rappelait son origine. Ses traits avaient une
+régularité pour ainsi dire hautaine, et leurs rides se cachaient
+sous une sorte de <i>blondeur</i><a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29"></a><a href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a> aristocratique. Ce qui
+manquait dans tout son être, ce n'était point la distinction:
+c'était la vie. La robe de velours ne pouvait déguiser sa
+maigreur, et la lividité de son visage perçait le fard dont
+elle l'avait couvert. C'était seulement dans le regard que
+l'on retrouvait l'indice d'une énergie éprouvée; toute la
+vitalité s'y était réfugiée, et son &oelig;il gris brillait d'un éclat
+que l'on avait peine à supporter.<a name="page_15" id="page_15"></a></p>
+
+<p>Jeanne, qui avait failli être surprise, resta tremblante et
+la tête baissée à son aspect; madame de Solange ne parut
+point y prendre garde.</p>
+
+<p>Je vous cherchais, dit-elle à la jeune fille d'une voix dont
+l'harmonie avait quelque chose de métallique. Êtes-vous
+seule?</p>
+
+<p>&mdash;Seule, madame, répondit Jeanne.</p>
+
+<p>Madame de Solange s'assit sur le banc que sa fille venait
+de quitter et lui fit signe de prendre un des sièges rustiques
+qui se trouvaient sous la tonnelle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à vous parler, Jeanne, reprit-elle d'un ton plus
+confidentiel que de coutume. Approchez-vous et écoutez-moi
+avec attention.</p>
+
+<p>La jeune fille obéit.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis bientôt trois mois que vous avez quitté le
+couvent, reprit madame de Solange, j'ai évité de vous présenter
+à la société qui fréquente l'hôtel. Vous avez vécu
+dans la retraite comme il convient à une fille de votre condition,
+qui ne doit paraître dans le monde qu'en se mariant;
+mais ce moment est enfin venu.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, madame? s'écria Jeanne qui leva
+brusquement la tête en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que je viens d'arranger un mariage tel que je
+pouvais le désirer.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi? interrompit la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous, reprit madame de Solange. Qu'y a-t-il
+dans cette nouvelle qui puisse vous étonner? N'avez-vous
+jamais pensé qu'il en devrait être, ainsi tôt ou tard?</p>
+
+<p>&mdash;Madame..., balbutia Jeanne éperdue.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, remettez-vous, dit froidement madame de
+Solange; il s'agit ici, non point de s'émouvoir, mais de
+causer. Le mariage aura lieu dans un mois, et dès demain
+je vous emmènerai pour choisir le trousseau.<a name="page_16" id="page_16"></a></p>
+
+<p>Cette nouvelle était si inattendue que Jeanne resta un
+instant comme foudroyée. Elle regarda sa mère, pâle, les
+mains jointes et sans pouvoir parler.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, dit-elle enfin d'une voix entrecoupée;
+dans un mois, madame, c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? demanda la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais point... Je n'étais point préparée. Oh!
+je vous en conjure...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin?... interrompit madame de Solange avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas me marier, ma mère! s'écria la jeune
+fille qui se laissa glisser à genoux.</p>
+
+<p>La marquise recula vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Relevez-vous, dit-elle. Pourquoi cet effroi, ces
+larmes; et que dois-je conclure de pareilles folies? Les
+dames de la Visitation auraient-elles abusé de leur influence
+pour vous inspirer un fanatique désir de fuir le monde?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc alors? Eprouvez-vous quelque répugnance
+pour le mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis point cela, madame.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc seulement pour le mari que je vous propose;
+mais je ne vous l'ai point nommé, vous ne l'avez
+jamais vu. S'il est jeune: spirituel, galant et de grande
+naissance, le refuserez-vous également?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel qu'il soit!<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30"></a><a href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> s'écria Jeanne, emportée par son
+émotion.</p>
+
+<p>Madame de Solange leva brusquement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous en aimez un autre? dit-elle.</p>
+
+<p>Jeanne se couvrit le visage. Il y eut une pause.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous l'avouez, reprit la marquise d'une voix
+dont le tremblement annonçait une colère retenue; eh<a name="page_17" id="page_17"></a>
+bien, mademoiselle, voyons votre choix! Pour être préférable
+au comte de Lanoy, il faut que l'homme distingué
+par vous réunisse à un haut degré les avantages de la
+beauté, de l'intelligence et de la fortune. Nommez-le!
+nommez-le sur-le-champ! Mais pourquoi ce silence?
+Hésiter, c'est me faire croire à quelque préférence indigne.
+Ce nom est-il si honteux, que vous n'osiez le prononcer?
+Parlez, mademoiselle! mais parlez donc!</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'interrogez point, madame, balbutia Jeanne,
+étouffée de sanglots.</p>
+
+<p>La marquise fit un brusque mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que vous rougissez d'avouer votre choix,
+reprit-elle. Vous-même, alors, en faîtes justice!<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31"></a><a href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> Qu'il
+n'en soit plus question; vous épouserez M. de Lanoy.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère! par pitié! s'écria Jeanne.</p>
+
+<p>Mais madame de Solange lui saisit brusquement le bras,
+et avec un emportement qu'elle avait jusqu'alors difficilement
+contenu:</p>
+
+<p>&mdash;Assez! dit-elle, vous obéirez!... Point de prières,
+point de larmes! Je le veux! Je ne vous demande plus
+la confidence de vos folles préférences. Gardez vos rêves,
+vous le pouvez; mais ce mariage réalise un espoir que je
+poursuis depuis vingt années; il vous assure le crédit et le
+rang que nous avons le droit d'ambitionner; il se fera,<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32"></a><a href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>
+mademoiselle. Fusse-je<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33"></a><a href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a> à mon heure d'agonie,<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34"></a><a href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> je remettrais
+à recevoir l'absolution de mes péchés pour signer
+votre contrat.</p>
+
+<p>L'énergie avec laquelle ces mots étaient prononcés saisit
+la jeune fille; elle leva vers sa mère des yeux noyés de
+larmes; mais le regard fixe de celle-ci s'appuyait sur elle
+avec une volonté si implacable, qu'elle fut comme écrasée
+et qu'elle se laissa retomber sur le siège qu'elle avait
+quitté.<a name="page_18" id="page_18"></a></p>
+
+<p>Madame de Solange s'aperçut de ce subit abattement;
+elle avait déjà repris possession d'elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Vous réfléchirez, dit-elle d'un ton de froideur imposante.
+On a dû vous apprendre au couvent qu'à nous appartenait
+le droit de disposer de votre sort, à vous le devoir
+de vous soumettre; mais il ne suffit point d'obéir, il faut
+que vous le fassiez avec la bonne grâce qui convient à
+votre éducation et à votre rang. J'ose espérer que vous ne
+l'oublierez point. Allez!</p>
+
+<p>Jeanne se leva tremblante, salua et quitta la tonnelle.</p>
+
+<p>Madame de Solange demeura longtemps à la même
+place, les yeux immobiles, le front soucieux. L'entretien
+qu'elle venait d'avoir avec Jeanne était loin de l'avoir
+laissée sans inquiétude. Il était évident que la jeune fille
+ressentait un amour, impossible à approuver sans doute,
+puisqu'elle n'avait osé en avouer l'objet, mais dont les
+suites pouvaient être dangereuses.</p>
+
+<p>Bien qu'elle n'eût étudié sa fille que depuis quelques mois,
+la marquise avait vu clair dans le fond de cette âme, qui
+s'ignorait encore elle-même. Jeanne avait cette docilité
+de l'enfant qui a grandi sans s'en apercevoir; mais le péril
+de ses affections pouvait lui révéler le secret de sa force,
+et alors la révolte était à craindre, car il y avait dans la
+fille quelque chose de l'énergie de la mère. Les grâces
+de la jeunesse et les timidités de l'ignorance cachaient en
+vain cette énergie: madame de Solange l'avait devinée
+sous son enveloppe, comme l'&oelig;il d'un soldat devine le
+glaive dans son fourreau de satin. Aussi comprit-elle sur-le-champ
+que le seul moyen d'éviter la résistance était de
+tout brusquer; elle espérait qu'ainsi surprise, la jeune fille
+n'essayerait point des forces qu'elle ignorait, et que, convaincue
+de son impuissance, elle se jetterait dans la
+résignation.<a name="page_19" id="page_19"></a></p>
+
+<p>C'était par suite de cette pensée que la marquise avait
+renoncé à pousser plus loin sa découverte et brusquement
+interrompu l'explication commencée. Elle savait qu'occuper
+un c&oelig;ur de son affection, même pour la combattre,
+c'est l'y engager plus avant; qu'en arrachant à Jeanne une
+confidence, elle s'associait pour ainsi dire à sa passion, et
+qu'une fois cette dernière avouée, la jeune fille s'y abandonnerait
+avec plus de liberté. Elle résolut donc de ne
+lui faire aucune question, mais de tout découvrir, s'il était
+possible, décidée à ne rien négliger pour rompre une inclination
+qui mettait ses espérances en péril.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<h3><a name="III" id="III"></a>III.</h3>
+
+<p>Six heures venaient de sonner et tout semblait encore
+dormir dans l'hôtel de Solange. Une porte vitrée du rez-de-chaussée
+était seule ouverte, et les premiers rayons de
+l'aube l'illuminaient d'une molle lueur.</p>
+
+<p>Le marquis était assis près du seuil, respirant cette brise
+piquante d'octobre que tempérait la première chaleur du
+soleil levant. Son sommeil était court, comme celui de tous
+les vieillards, et il se levait avant l'aurore pour jouir de
+cette heure de solitude. Soumis tout le jour au règlement
+établi par madame de Solange, ne pouvant lire, se promener,
+prendre ses repas qu'aux moments indiqués, toujours
+suivi d'un valet qui semblait un gardien plutôt qu'un serviteur,
+il se trouvait alors délivré de ces liens dégradants
+dans lesquels on avait étouffé sa pauvre âme. Le génie
+tyrannique qui réglait ses destinées dormait encore, et,
+débarassé de l'oppression qui tenait habituellement sa
+pensée captive, il pouvait reprendre possession de l'espace<a name="page_20" id="page_20"></a>
+et du jour, retrouver en lui-même la force de désirer, de
+penser, car Dieu n'avait point refusé toute lumière à cette
+intelligence. Doucement ménagée, elle eût pu briller
+comme ces étoiles qui, sans faire remarquer leurs rayons,
+aident pourtant à la clarté du ciel; mais on lui avait demandé
+plus qu'il ne lui était permis de donner. Il n'eût
+fallu à ces facultés modestes que le labeur de chaque jour;
+attelage vulgaire, c'était assez pour elles de traîner le soc
+dans le sillon commun; madame de Solange avait voulu les
+transformer en coursiers de guerre; elle les avait lancées
+dans la mêlée, poursuivant leur lenteur d'un impitoyable
+aiguillon, jusqu'à ce qu'elles eussent succombé, brisées par
+d'impuissants efforts. Alors, dépouillé de son autorité et
+rappelé à toutes les soumissions de l'enfance, le vieillard
+avait cédé, après une courte lutte, et les dernières lueurs de
+son esprit s'étaient éteintes dans les humiliations.</p>
+
+<p>Il y avait déjà quelque temps qu'il était assis à la même
+place, fixant sur le jardin un vague regard, lorsqu'une porte
+s'ouvrit doucement à l'autre extrémité de l'hôtel.</p>
+
+<p>Jeanne y parut, la tête couverte d'une coiffe du matin et
+enveloppée dans une pelisse. Elle promena les yeux de
+tout côté, fit quelques pas, puis s'arrêta; elle semblait
+tremblante. Cependant, après s'être assurée que le jardin
+était désert, elle se glissa légèrement derrière une touffe
+de lilas et gagna la tonnelle.</p>
+
+<p>Arrivée là, elle s'assura de nouveau qu'elle était seule, et
+s'avança vers la grille qui interrompait le mur à cet endroit
+et permettait d'apercevoir la campagne. Une vieille statue
+y était adossée, et les lignes tracées sur le marbre par les
+passants prouvaient suffisamment qu'on pouvait l'atteindre
+du dehors.</p>
+
+<p>La jeune fille en fit le tour,<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35"></a><a href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a> glissa la main sous le socle<a name="page_21" id="page_21"></a>
+à une place qui semblait lui être connue, et en retira une
+lettre. Au même instant, une exclamation retentit à
+quelques pas; elle détourna la tête; madame de Solange
+était debout à l'entrée de l'allée de tilleuls.</p>
+
+<p>La jeune fille n'eut que le temps de s'élancer vers l'autre
+allée et de courir à la porte du jardin; mais on l'avait
+refermée. Éperdue, elle cherchait autour d'elle, lorsque
+son nom prononcé par une voix connue lui fit lever les yeux;
+elle aperçut son père, poussa un cri de joie et se précipita
+dans son appartement.</p>
+
+<p>Tout cela s'était passé si rapidement que la marquise,
+qui revenait sur ses pas, ne trouva plus la jeune fille en
+arrivant devant l'hôtel; mais un regard jeté sur la porte
+vitrée du marquis lui fit tout comprendre. Elle s'arrêta
+indécise.</p>
+
+<p>Depuis plusieurs années que M. de Solange vivait relégué
+dans cette partie de l'hôtel, elle en avait à peine deux ou
+trois fois franchi le seuil. L'aspect de ce vieillard en enfance
+lui rappelait trop d'espérances avortées et aussi peut-être
+trop d'inexorables torts pour qu'elle ne cherchât point
+à l'éviter. L'appartement qu'il occupait était pour elle
+comme ces prisons domestiques dans lesquelles on nourrit
+un monstre ou un fou, et dont on n'approche que lorsque
+la mort les a rendues vides.</p>
+
+<p>Cependant l'occasion de tout découvrir était trop favorable
+pour la laisser échapper. Après un moment d'hésitation,
+elle surmonta sa répugnance, s'avança vers la porte
+et l'ouvrit résolument.</p>
+
+<p>Le marquis était assis au fond de la chambre, serrant
+une des mains de Jeanne, pâle et haletante. Tous deux
+tressaillirent à l'aspect de madame de Solange, et le vieillard
+cacha vivement un papier qu'il tenait; mais la marquise<a name="page_22" id="page_22"></a>
+avait remarqué son mouvement; elle s'avança vers
+Jeanne, qui avait baissé les yeux, et de cette voix dont la
+douceur avait je ne sais quelle inflexibilité sonore:</p>
+
+<p>&mdash;Votre gouvernante vous cherche, dit-elle.</p>
+
+<p>La jeune fille, étonnée, leva les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, reprit la marquise.</p>
+
+<p>Jeanne regarda son père avec inquiétude. Elle parut
+balancer un instant; sa main serra celle du marquis,
+comme pour lui demander l'ordre de rester; mais celui-ci,
+qui avait rencontré l'&oelig;il de la marquise, détourna la tête.
+Obéissant enfin à un geste impérieux de sa mère, la jeune
+fille sortit lentement.</p>
+
+<p>Madame de Solange reconduisit sa fille jusqu'à la porte,
+qu'elle referma derrière elle; puis, laissant tomber les rideaux
+qui avaient été relevés et permettaient de tout voir
+du dehors, elle revint vivement vers le vieillard:</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne vous a remis une lettre! dit-elle brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Un siège! un siège pour madame! balbutia le marquis,
+qui promena les yeux autour de lui comme s'il eût
+cherché un valet.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez m'écouter, monsieur, interrompit madame de
+Solange avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Une belle étoffe! reprit le vieillard en ayant l'air
+d'admirer la robe de la marquise.</p>
+
+<p>Celle-ci fit un pas en arrière et le regarda fixement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'entends! dit-elle après un court silence, monsieur
+le marquis espère échapper à mes questions en
+feignant de ne les point saisir; c'est un moyen dont il a
+toujours eu l'habitude; mais il prend une peine inutile, je
+sais tout.</p>
+
+<p>Le vieillard tressaillit sans paraître comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;L'hiver vient, madame, continua-t-il; il n'y a plus
+d'oiseaux dans les tilleuls, plus de violettes...<a name="page_23" id="page_23"></a></p>
+
+<p>&mdash;Assez, s'écria la marquise; regardez-moi, monsieur,
+et veuillez m'écouter! Je sais tout, vous dis-je! Jeanne
+est entrée ici tout à l'heure avec une lettre; je l'ai vue!
+Sûre que je l'exigerais, elle vous l'a remise pour me la dérober,
+et vous la tenez encore.</p>
+
+<p>Le marquis cacha vivement ses deux mains dans les
+larges poches de son habit brodé.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux cette lettre, reprit madame de Solange avec
+autorité; il me la faut sur-le-champ!</p>
+
+<p>&mdash;Plus de violettes, madame! plus de violettes! murmura
+le vieillard d'un accent à demi égaré.</p>
+
+<p>La marquise fit un brusque mouvement, mais elle le
+réprima aussitôt, et, s'approchant d'un air presque riant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-elle en changeant subitement de ton, pourquoi
+refuser de me répondre, monsieur? Je ne suis point
+venue seulement pour cette lettre, et j'ai besoin de causer
+avec vous.</p>
+
+<p>Le vieillard jeta à la marquise un regard craintif.</p>
+
+<p>&mdash;Je venais vous parler de Jeanne, reprit madame de
+Solange; la voilà grande et le temps me semble venu de
+songer à son établissement.</p>
+
+<p>Le marquis garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cherché longtemps, continua la marquise, mais je
+crois enfin avoir trouvé le mari qui lui convient.</p>
+
+<p>&mdash;Un mari pour Jeanne? répéta M. de Solange en relevant
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune, aimable, et tenant un des premiers rangs à la
+cour, ajouta la marquise; M. le comte de Lanoy.</p>
+
+<p>&mdash;Le fils de l'ancien gouverneur du Périgord?<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36"></a><a href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a></p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, monsieur. Auriez-vous connu son père?</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'ai connu! s'écria le vieillard; un ancien compagnon
+d'enfance! Grande noblesse, madame! Les de<a name="page_24" id="page_24"></a>
+Lanoy comptent autant de quartiers<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37"></a><a href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> que les Montmorency.<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38"></a><a href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>
+Il faut que Jeanne épouse le comte!</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! dit la marquise; je vois avec
+plaisir, monsieur, que nous commençons à nous comprendre.
+Mais, en échange de la bonne nouvelle que je
+vous apporte, vous ne refuserez point, je pense, de me
+donner ce papier...</p>
+
+<p>Le marquis tressaillit et fit rentrer dans sa poche la main
+qu'il en avait laissée sortir à demi; ses regards, dans
+lesquels s'était allumé un éclair d'intelligence, semblèrent
+s'éteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Un beau jour, madame, un beau jour, dit-il d'une voix
+enfantine en montrant le soleil qui étincelait à travers les
+rideaux.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, répondit tranquillement la marquise, et
+vous devriez en profiter pour une promenade.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! s'écria le vieillard étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis mettre le carrosse à votre disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Une promenade en carrosse! répéta M. de Solange
+avec émerveillement.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la forêt, si vous le voulez, il y a chasse aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Et je pourrai la voir! voir les chiens, les piqueurs, les
+gentilshommes!<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39"></a><a href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a></p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je le veux, je le veux, madame, tout de suite!</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt que vous m'aurez remis la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la lettre? répéta le vieillard d'un ton chagrin et
+comme si ce mot fût venu couper court à sa joie.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous point aussi exprimé à Baptiste le désir
+d'assister aux messes du roi?<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40"></a><a href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> demanda la marquise; il
+vous y conduira, monsieur... dimanche prochain; la cour
+y sera tout entière.<a name="page_25" id="page_25"></a></p>
+
+<p>&mdash;J'y verrai Marie-Antoinette?<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41"></a><a href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a></p>
+
+<p>&mdash;Et vous entendrez un office en musique.<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42"></a><a href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a></p>
+
+<p>&mdash;Avec un sermon, madame; il y aura sans doute un
+sermon? On en prêchait de si beaux autrefois en Lorraine,
+quand j'étais jeune. Il y avait surtout un capucin dont
+j'ai oublié le nom... Croyez-vous que l'aumônier du roi
+prêche aussi bien que lui, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux encore, monsieur, dit madame de Solange qui
+se prêtait à l'expansion pleine d'enfantillage du marquis.
+Mais, complaisance pour complaisance; vous me donnerez
+le papier que Jeanne vous a remis.</p>
+
+<p>Le vieillard retourna la lettre dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas, murmura-t-il; elle me l'a donnée à
+garder; si elle savait que je ne l'ai plus....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lui en parlerai point.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle me la redemandera!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous la rendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr? demanda le vieillard qui jeta à madame de
+Solange un regard incertain.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets, marquis, dit celle-ci en souriant.
+Mais vite, si vous tenez à votre promenade dans la forêt.
+La chasse ne tardera point à rentrer.</p>
+
+<p>Le marquis resta un instant indécis. Le désir de recouvrer
+quelques heures d'une liberté perdue depuis dix années
+et de quitter sa prison pour respirer l'air libre des bois
+luttait en lui contre la parole donnée. On eût dit d'un enfant
+tenté,<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43"></a><a href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> dont la passion combattait un reste de volonté.
+Sa main, qui n'avait point cessé de tenir le papier remis par
+Jeanne, se montrait, puis se cachait de nouveau. Enfin elle
+se tendit à moitié vers la marquise, qui saisit vivement la
+lettre, brisa le cachet, et lut rapidement ce qui suit:</p>
+
+<p>"C'est dans quelques jours que le contrat qui vous lie au<a name="page_26" id="page_26"></a>
+comte de Lanoy doit être signé! Vous le savez, car je
+vous en ai avertie. Vous savez aussi que je tiens prêts
+les moyens de fuite. Vous pourrez donc, jusqu'au dernier
+instant, choisir entre moi et celui que votre mère
+vous destine; mais, le choix fait en faveur de celui-ci, ne
+songez plus à celui qui vous écrit; tout sera fini pour lui.</p>
+
+<p>"Ne vous faites point de reproches, Jeanne, cela devait
+être ainsi; ce n'est point votre faute si je vous ai aimée,
+moi qui n'avais le droit que de vous adorer de loin comme
+les saintes du ciel. Plus sage, je serais aujourd'hui moins
+malheureux! Mais, tant que j'ai pu vous voir, je n'ai
+pensé à nulle autre chose. Près de vous, je sentais mon
+âme refleurir comme la campagne au printemps; un tourbillon
+de joie semblait vous environner!</p>
+
+<p>"Quoi qu'il arrive, soyez bénie pour le bonheur que vous
+m'avez donné. Que<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44"></a><a href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a> vous m'oubliiez pour le monde ou
+que vous oubliiez le monde pour moi, je vous aimerai
+uniquement et partout.</p>
+
+<p>"Adieu donc, Jeanne! adieu, pour quelques heures ou
+pour toujours."</p>
+
+<p>Lorsque madame de Solange eut achevé cette lecture,
+elle se tourna brusquement vers le marquis, qui avait suivi
+tous ses mouvements avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a écrit cette lettre, monsieur? demanda-t-elle,
+pâle et les lèvres serrées.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, répondit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Je le saurai, moi, murmura-t-elle en faisant un pas
+pour sortir.</p>
+
+<p>Le marquis se leva.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre, madame! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je la garde, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?...<a name="page_27" id="page_27"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je la garde, vous dis-je!</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! s'écria le vieillard éperdu; Jeanne
+va revenir et me la redemander. Vous avez promis de me
+la rendre, madame; il me la faut! je la veux!</p>
+
+<p>Il s'était mis devant la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Place, monsieur, cria madame de Solange les yeux enflammés.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre! la lettre! répéta le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Place! vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! la lettre!</p>
+
+<p>Il s'efforçait de retenir madame de Solange; mais celle-ci
+l'écarta d'un geste violent, ut s'élança hors de l'appartement.</p>
+
+<p>Le billet qu'elle venait de lire, en confirmant l'amour
+caché de Jeanne, la laissait dans la même ignorance relativement
+à l'objet de cet amour, car il ne renfermait
+aucune indication, aucun détail qui pût en faire connaître
+l'auteur. D'un autre côté, les raisons qui avaient autrefois
+détourné la marquise d'interroger la jeune fille existaient
+plus puissantes que jamais. Une explication ne pouvait
+qu'exalter le désespoir de celle-ci, et la pousser à quelque
+résolution extrême. Madame de Solange trembla à la pensée
+de voir le caprice romanesque d'une enfant compromettre
+des projets si longtemps poursuivis.</p>
+
+<p>Le temps, loin d'avoir assoupi sa fièvre d'ambition, l'avait
+redoublée; c'était désormais une préoccupation unique,
+dans laquelle allaient se fondre toutes ses volontés. Elle
+avait vu disparaître, l'un après l'autre, les horizons de la
+vie, pour tenir les yeux fixés sur ce seul point toujours
+fuyant; et plus elle avait épuisé d'efforts pour y atteindre,
+plus le désir avait grandi en elle.</p>
+
+<p>Elle avait été d'ailleurs témoin des subites élévations du<a name="page_28" id="page_28"></a>
+règne précédent, et tant de fortunes inattendues avaient
+entretenu son espoir. Impérissable domination d'une passion
+inassouvie! Quand les jours qui lui restaient à vivre
+pouvaient être comptés, elle ne songeait encore qu'à acquérir
+le rang qu'elle avait rêvé quarante ans plus tôt!
+Fortune, santé, famille, espoir d'un monde meilleur, elle eût
+encore tout donné pour être de la cour et mourir sur le
+tabouret,<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45"></a><a href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> comme Louis XI<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46"></a><a href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a> sur son trône, le front famé
+et dans toute l'étiquette d'une réception royale!</p>
+
+<p>Or, ce triomphe d'orgueil, le mariage de Jeanne avec le
+comte pouvait le lui donner. De Jeanne allait dépendre
+la réalisation de toutes ses chimères on leur anéantissement.</p>
+
+<p>Cette pensée donnait à la marquise une sorte de rage
+désespérée. Elle eût voulu tenir dans ses mains le c&oelig;ur de
+la jeune fille pour le maîtriser et le soumettre, fallût-il<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47"></a><a href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>
+pour cela le briser!</p>
+
+<p>Elle hésitait encore sur ce qu'elle devait faire lorsqu'on
+vint lui annoncer que M. de Lanoy attendait au salon.</p>
+
+<p>Le comte était accompagné du duc de Lussac qui avait
+été, comme vous l'avons déjà vu, son présentateur<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48"></a><a href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> chez
+madame de Solange, et s'était entremis pour le mariage
+projeté. Il venait aider <i>son protégé</i> à discuter les conditions
+du contrat.</p>
+
+<p>Le duc était alors dans tout l'éclat de son succès à la
+cour et au plus haut degré de la puissance que lui donnait
+sa parenté avec la princesse de Lamballe.<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49"></a><a href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> Nul ne possédait
+autant que lui cette légèreté moqueuse, alors à la mode
+chez la reine, et on le citait comme le gentilhomme de
+France le plus spirituel et le plus brave. Serviable, du reste,
+il distribuait à tout venant, sur la recommandation de son
+valet de chambre, les brevets<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50"></a><a href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> et les pensions qu'il arrachait
+au ministre.<a name="page_29" id="page_29"></a></p>
+
+<p>Au moment où madame de Solange entra au salon, il était
+assis sur une bergère dans tout le débraillé<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51"></a><a href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> d'un gentilhomme
+qui se sent chez des inférieurs. A la vue de la
+marquise, il se leva avec effort.</p>
+
+<p>Eh! la voilà! s'écria-t-il. Complimentons-nous donc
+de notre exactitude, chère marquise. Pour vous, j'ai
+manqué trois rendez-vous. Il y a man&oelig;uvres de cavalerie
+ce matin au Grand-Camp, et je voulais vous y mener.</p>
+
+<p>&mdash;Mille grâces, dit madame de Solange, je ne sais si je
+pourrai.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? Il le faut! Voyons, marquise, nous
+allons terminer l'affaire du contrat en un instant.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends maître Durocher.</p>
+
+<p>&mdash;Voici un clerc que j'ai pris en passant et qui vous
+apporte le projet d'acte.<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52"></a><a href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a></p>
+
+<p>Madame de Solange aperçut alors debout près de la
+porte, un jeune homme dont les traits ne lui semblèrent
+point inconnus. Il était vêtu de noir comme ceux de sa
+profession, mais elle fut frappée de sa tournure hardie et
+de l'espèce de triste fierté qui se révélait dans tout son air.
+Il se tenait immobile à quelques pas du seuil, une main
+cachée dans sa poitrine. Au mouvement que fit la marquise
+il salua.</p>
+
+<p>&mdash;Vous apportez le modèle du contrat? demanda madame
+de Solange.</p>
+
+<p>Le jeune homme présenta, sans répondre, les papiers
+qu'il tenait à la main. L'expression de tous ses traits était
+si profondément douloureuse, que la marquise fut un instant
+sans pouvoir en détacher ses regards.</p>
+
+<p>Cependant le comte et M. de Lussac s'étaient retirés à
+quelques pas dans l'embrasure d'une croisée. Elle prit
+les papiers que lui présentait le jeune homme et les déroula<a name="page_30" id="page_30"></a>
+pour les parcourir; mais à peine y eut-elle porté les
+yeux qu'elle tressaillit. Le clerc releva la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Cet acte n'est point de maître Durocher, dit-elle vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai écrit sous sa dictée, répondit le clerc.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il, marquise? demanda le duc en se rapprochant.</p>
+
+<p>&mdash;Rien..., rien, monsieur le duc, balbutia madame de
+Solange d'un accent altéré.</p>
+
+<p>Le duc reprit sa conversation interrompue et madame de
+Solange s'assit. Elle venait de reconnaître dans l'écriture
+du clerc celle du billet adressé à Jeanne.</p>
+
+<p>Elle resta un moment comme anéantie de stupeur; elle
+doutait encore, mais un nouvel examen ne lui laissa aucune
+incertitude.</p>
+
+<p>Elle leva alors les yeux de nouveau sur le jeune homme
+et chercha ou elle l'avait déjà rencontré.</p>
+
+<p>Le couvent des dames de la Visitation lui revint tout à
+coup en souvenir; c'était là qu'elle l'avait vu. Elle comprit
+à l'instant comment il avait pu connaître Jeanne et s'en<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53"></a><a href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>
+faire aimer, car sa lettre ne laissait aucune incertitude à ce
+sujet. Elle ne se demanda point quel hasard avait ainsi
+comblé la distance qui les séparait, ni par quelle fatalité un
+pauvre clerc avait pu plaire à sa fille; renvoyant à éclaircir
+plus tard tous ces détails et laissant une vaine indignation,
+elle se mit à rechercher, avec la promptitude des intelligences
+ambitieuses, le moyen de conjurer le péril. A tout
+prix il fallait écarter ce jeune homme, dont la passion
+hardie pouvait entraîner Jeanne à quelque résolution extrême.<a name="page_31" id="page_31"></a></p>
+
+<p>Mais comment y réussir?</p>
+
+<p>Les yeux fixés sur l'acte qu'elle feignait de lire, madame
+de Solange se perdait en réflexions, formant mille projets
+aussitôt rejetés. Pendant ce temps, Jérôme s'était approché
+d'une fenêtre donnant sur le parterre, et, appuyé sur
+l'espagnolette,<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54"></a><a href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> plongeait jusqu'au fond des charmilles un
+regard avide, tandis que le duc et M. de Lanoy, assis à
+quelques pas, continuaient de causer en élevant de plus en
+plus la voix, sans s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Un brayant éclat de rire du comte interrompit tout à
+coup l'anxieuse préoccupation de la marquise et la força,
+pour ainsi dire, à entendre.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte, reprenait M. de Lanoy, que le colonel n'a
+rien su?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est sorti de la Bastille<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55"></a><a href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> qu'après plusieurs mois,
+et lui et sa femme vivent ensemble comme Philemon et
+Baucis.<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56"></a><a href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> Du reste, c'est toujours le moyen le plus sûr,
+mon cher comte. Qu'un mari y regarde de trop près,
+qu'un creancier menace de poursuivre quelque homme
+bien né, vite une lettre de cachet,<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57"></a><a href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a> cela coupe court à tout.
+L'Évangile devait avoir en vue les lettres de cachet, lorsqu'il
+recommanda d'éviter le scandale. C'est l'institution
+la plus chrétienne de la monarchie; aussi, j'en use pour
+moi et pour mes amis. J'ai toujours dans une poche, avec
+ma tabatière, une douzaine de blancs seings, au moyen
+desquels on peut envoyer le premier fâcheux vivre dans la
+retraite aux frais de Sa Majesté; et si jamais vous en désirez
+deux ou trois, ne fût-ce que<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58"></a><a href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a> par précaution...</p>
+
+<p>&mdash;Un seul, monsieur le duc, dit madame de Solange en
+s'avançant vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! marquise, vous aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Uni blanc seing, et je vous en aurai une éternelle reconnaissance.<a name="page_32" id="page_32"></a></p>
+
+<p>&mdash;Pour si peu?... j'en fais cas comme d'une prise de
+tabac!<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59"></a><a href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a> Voyez! ajouta-t-il en cherchant dans sa poche
+un petit portefeuille en moire brodée, duquel il retira plusieurs
+papiers. Prenez, marquise, et à discrétion.</p>
+
+<p>Madame de Solange en prit un, remercia et sortit.</p>
+
+<p>Peu après un domestique vint avertir Jérôme Bouvart
+que madame le demandait. Il la trouva dans sa bibliothèque,
+une lettre à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez la confiance de maître Durocher, dit-elle;
+je puis vous accorder la mienne en toute sûreté.</p>
+
+<p>Le clerc s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous partiez sur-le-champ pour Paris.
+Jérôme parut surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai avertir votre patron, reprit madame de Solange;
+portez cette lettre et attendez la réponse; elle
+peut empêcher la signature du contrat.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai, madame, dit vivement le clerc.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, pas un mot de la mission que je vous confie.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Et point de retard.</p>
+
+<p>&mdash;Je pars à l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Allez; je vous attendrai.</p>
+
+<p>Le jeune homme salua et sortit.</p>
+
+<p>Madame de Solange courut à la fenêtre pour s'assurer
+de la route qu'il suivait, et le vit prendre l'avenue de
+Paris. Un éclair de joie illumina tous ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;Va, murmura-t-elle; maintenant je ne te crains plus!
+Et redescendant au salon où MM. de Lanoy et de Lussac
+l'attendaient toujours:</p>
+
+<p>&mdash;Tout est bien, dit-elle en présentant le contrat à ce
+dernier, je le ferai signer aujourd'hui même par M. le
+marquis.<a name="page_33" id="page_33"></a></p>
+
+<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV.</h3>
+
+<p>Mais pendant que tout conspirait ainsi contre l'amour
+de Jeanne, son malheur même lui acquérait un secours inattendu.</p>
+
+<p>La crainte de rencontrer madame de Solange l'avait
+empêchée quelque temps de retourner vers son père; son
+inquiétude l'emporta enfin sur tout le reste, elle se glissa
+jusqu'à la porte du marquis, et, après s'être assurée qu'elle
+était seule, entra furtivement.</p>
+
+<p>Celui-ci parcourait la chambre avec agitation en prononçant
+des mots sans suite. A la vue de Jeanne, il s'arrêta
+court et lui tendit les bras.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre! la lettre! balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère l'a lue? demanda Jeanne tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Et emportée!</p>
+
+<p>La jeune fille poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point ma faute, Jeanne, reprit le vieillard en
+étendant les mains; elle m'a parlé de la messe du roi...,
+de promenade dans la forêt... Puis elle avait promis de
+la rendre: tu ne devais pas le savoir.<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60"></a><a href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a> Oh! Jeanne!
+Jeanne! tu ne m'en veux pas?<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61"></a><a href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a></p>
+
+<p>Celle-ci s'était laissée tomber sur un fauteuil en se couvrant
+le visage.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel, ne pleure pas! dit le vieillard près
+de pleurer lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon père, vous m'avez perdue! s'écria la jeune
+fille suffoquée de sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Perdue! répéta M. de Solange. Que contenait donc
+cette lettre? Jeanne ne t'effraie pas ainsi, je t'en conjure;
+mon Dieu! pourquoi aussi me la donner à garder? Je
+suis sans force, sans volonté, moi. Tu n'as jamais remarqué<a name="page_34" id="page_34"></a>
+son regard immobile et perçant! Quand il se fixe
+sur mois, vois-tu, je sens ma tête qui tourne, mes membres
+qui tremblent: j'ai peur!</p>
+
+<p>Ces mots étaient prononcés d'une voix si profondément
+altérée, qu'au milieu même de sa désolation Jeanne en fut
+touchée. Elle saisit les mains de son père avec une pitié
+douloureuse et les baisa tendrement. Cette caresse toucha
+le vieillard; son front s'éclaircit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me pardonnes, Jeanne, n'est-ce pas? dit-il, en appuyant
+ses lèvres tremblantes sur la joue de sa fille. Oh!
+sois tranquille! tout cela finira bientôt; bientôt, tu ne
+seras plus son esclave et tu pourras faire ce qui te plaît.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mon père!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vas-tu pas épouser le comte de Lanoy?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! jamais! s'écria la jeune fille avec désespoir.
+Le marquis releva la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! répéta-t-il étonné; que veux-tu dire, Jeanne?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon père! je suis bien malheureuse! sanglota
+celle-ci en se jetant dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, malheureuse, Jeanne? Au nom du ciel, qu'y a-t-il
+donc? Regarde-moi. Pourquoi pleurer?</p>
+
+<p>Et, comme si un trait de lumière l'éclairait tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria-t-il, ce n'est pas le comte que tu aimes!</p>
+
+<p>La jeune fille se cacha, honteuse et éplorée, dans le sein
+du vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends, reprit-il. Il y en a un autre!...
+que ta mère repousse, n'est-ce pas?... Ta mère ne songe
+qu'à t'élever pour monter après toi! pauvre enfant!...
+Et tu l'aimes donc bien?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon père, murmura Jeanne, en se pressant sur
+son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il soupira.<a name="page_35" id="page_35"></a></p>
+
+<p>&mdash;Hélas! hélas! que faire? dit-il d'un ton abattu. Elle
+a choisi le comte, Jeanne; elle veut que tu l'épouses; et on
+ne peut lui résister, à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le sais! reprit la jeune fille avec des sanglots;
+mais plutôt que d'épouser le comte, mon père, je mourrai!</p>
+
+<p>&mdash;Toi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit-elle avec une énergie désolée, car tout me
+sera plus facile que de supporter une pareille union. Songez,
+mon père: promettre à Dieu de vivre pour quelqu'un, alors
+que toute votre âme est ailleurs! se condamner à mentir
+jusqu'à la mort? c'est impossible! Et lui, que deviendra-t-il
+si je l'abandonne! Vous ne savez pas combien il est
+bon! Nous parlions de vous si souvent, et il vous aimait
+seulement parce que je vous aimais! Oh! j'aurais pu être
+si heureuse avec lui, mon père!</p>
+
+<p>La jeune fille parlait d'une voix entrecoupée, et sa douloureuse
+exaltation avait gagné le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'écria-t-il tout à coup, partons ensemble!</p>
+
+<p>&mdash;Partir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Jeanne; c'est le seul moyen d'échapper à sa
+tyrannie. On veut te faire souffrir comme moi; fuyons.</p>
+
+<p>&mdash;Y pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Qui nous en empêche? Ne suis-je pas ton père?
+Avec moi, tu peux aller partout sans honte. Je vous suivrai,
+Jeanne; nous irons vivre bien loin, dans quelque coin
+de campagne où je serai libre de me promener sous les
+arbres sans un gardien. Si nous sommes pauvres, je
+travaillerai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui; mes forces reviendront, enfant. Ici, sa
+présence m'empoisonne l'air; je sens autour de moi sa
+volonté comme un réseau de fer qui m'oppresse... Voilà<a name="page_36" id="page_36"></a>
+pourquoi je suis faible, vieux et sans raison. Mais la liberté
+me rajeunira... Avertis-le, Jeanne; dis-lui qu'il
+prépare tout et nous fuirons avant que ta mère se doute de
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! il est trop tard, murmura la jeune fille; la
+lettre lui aura tout appris.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre? reprit le marquis en changeant de visage.
+Oh! oui, tu as raison... La lettre!... Et c'est moi qui
+l'ai livrée! C'était un dépôt; je l'ai vendu pour de vaines
+promesses.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père!</p>
+
+<p>&mdash;Vendu, Jeanne! Oh! je suis un lâche!</p>
+
+<p>Le vieillard heurtait son front contre le fauteuil; Jeanne
+l'entoura de ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites point cela, mon père! s'écria-t-elle; ne vous
+accusez pas; n'ayez point de douleur pour moi! Dieu a
+tout fait, et il n'a point voulu me donner la joie que je lui
+demandais. Lui seul est le maître et règle l'avenir! Puisqu'il
+m'est refusé de vivre pour Jérôme dans ce monde, eh
+bien! j'irai prier pour lui dans un couvent. Embrassez-moi,
+embrassez-moi, mon père, car bientôt vous ne me
+verrez plus!</p>
+
+<p>&mdash;Non, Jeanne, s'écria le marquis, en la serrant contre
+sa poitrine, cela ne sera point! Toi dans un cloître, ma
+belle, ma douce Jeanne! Et que ferais-tu, sous le voile, de
+tes chères bouffées de joie? qui rendrais-tu heureux de ton
+affection? Ah! tu ne sais point tout ce que l'on peut
+souffrir au fond d'un couvent!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je sais, mon père, tout ce que l'on souffre
+dans certaines unions....</p>
+
+<p>&mdash;Comme dans la mienne, n'est-ce pas? dit le vieillard
+en pâlissant. Tu as raison; je n'y avais pas songé. Si tu
+allais souffrir autant que moi!<a name="page_37" id="page_37"></a></p>
+
+<p>Et cette pensée le fit frissonner.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne! tu ne te marieras point contre ton gré, s'écriat-il
+avec force. Toutes les unions sans amour doivent se
+ressembler. Tu ne te marieras point; je m'y opposerai,
+je suis ton père; ce titre-là, du moins, ils n'ont pu me
+l'ôter. Ils ne peuvent disposer de ta main malgré moi.
+Tu n'épouseras point le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je venais pourtant présenter le contrat à votre signature,
+dit une voix calme et sonore.</p>
+
+<p>Madame de Solange venait d'entrer et se tenait à quelques
+pas, des papiers à la main.</p>
+
+<p>La jeune fille se serra contre son père avec effroi. Celui-ci
+tressaillit, mais sans baisser les yeux. La marquise s'approcha.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois inutile de rappeler tous les avantages de l'alliance
+convenue, dit-elle froidement. Les paroles sont
+données, les conventions écrites, et rien au monde ne pourrait
+me faire revenir sur ma décision. J'ai donc lieu de
+croire que M. le marquis ne s'opposera point à l'exécution
+d'un projet qu'il avait approuvé lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Mon consentement suivra celui de Jeanne, répondit
+M. de Solange d'un ton d'hésitation.</p>
+
+<p>&mdash;Votre consentement suivra le mien, monsieur, reprit
+la marquise avec impatience. Ma volonté n'est point de
+celles qui cèdent aux caprices ou aux larmes; je ne discute
+pas, je veux! Signez!</p>
+
+<p>Sa voix avait une domination inflexible et menaçante dont
+Jeanne fut saisie; mais le vieillard resta impassible. Il
+était arrivé à une de ces heures où l'âme la plus timide,
+poussée à bout, a besoin de la révolte pour se soulager d'une
+trop longue oppression. Sans répondre à l'ordre de la
+marquise, il prit vivement le contrat qu'elle tendait, le
+froissa avec mépris et le jeta à terre.<a name="page_38" id="page_38"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que je ne signerai pas, madame! dit-il
+d'un ton résolu.</p>
+
+<p>La marquise pâlit. Elle regarda le vieillard, puis l'acte
+qu'il avait repoussé d'un air dédaigneux.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde à ce que vous faites, monsieur, dit-elle
+d'une voix tremblante; votre état a des privilèges, et j'aime
+à croire que vous n'avez point conscience<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62"></a><a href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a> de votre action;
+mais veuillez<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63"></a><a href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a> réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai réfléchi, dit le marquis, et je refuse. Tant qu'il
+n'a été question que de mon bonheur, j'ai pu céder; mais
+Jeanne, madame, est plus que moi-même, c'est la seule part
+de ma vie que vous n'ayez point flétrie. Ce mariage ne se
+fera point contre sa volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce mariage malgré vous!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en défie, madame. Mon titre de père me
+donne une autorité que je maintiendrai. Rien ici ne peut
+avoir lieu sans mon consentement; je suis le maître, le
+maître, entendez-vous? Ah! parce que ma tête s'est affaiblie
+dans l'isolement que vous m'avez fait, parce que je
+vous ai laissée longtemps me fouler aux pieds, vous croyez
+peut-être que j'ai oublié mes droits? mais pour me garder
+soumis il ne fallait pas toucher à cette enfant. Elle est
+venue pleurer dans mes bras en parlant de mort, de couvent,
+et ses pleurs m'ont rendu la force! Jusqu'ici j'ai souffert
+à l'écart, en silence; j'ai mieux aimé la douleur que le combat;
+mais le courage que je n'ai pas eu pour moi, je l'aurai
+pour elle. Sur le salut de votre âme, ne touchez point à
+Jeanne, car je suis son soutien, son tuteur, et je saurai la
+défendre!</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il serrait la jeune fille contre sa poitrine,
+tout tremblant d'émotion. Ses cheveux blancs semblaient
+s'agiter sur son front élargi. Sa taille s'était redressée; on<a name="page_39" id="page_39"></a>
+eût dit qu'une force surhumaine était descendue dans ce
+corps brisé et qu'une âme longtemps cachée venait d'y faire
+une subite explosion.</p>
+
+<p>Madame de Solange resta immobile. Cette révolte d'un
+homme si longtemps soumis à ses volontés était un prodige
+dont elle fut un instant comme intimidée; mais elle revint
+vite de sa stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! dit-elle d'un accent implacable et
+les yeux étincelants; c'est une lutte entre nous que vous
+appelez?<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64"></a><a href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> Je l'accepte! Jusqu'à présent j'avais cru pouvoir
+ménager un vieillard en enfance; j'avais laissé, par bonté,
+à un fantôme l'apparence du chef de la famille; mais il
+devient rebelle et dangereux: je saurai lui arracher cette
+apparence de droit dont il veut abuser! Vous vous dites
+le tuteur de cette enfant, monsieur? Dans quelques jours,
+vous en aurez un vous-même!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame! s'écria Jeanne en s'élançant les mains
+jointes vers la marquise.</p>
+
+<p>Celle-ci la repoussa.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, dit-elle, vous avez voulu combattre, nous
+combattrons! Que cet esprit si prompt à proclamer
+vos droits tâche de les défendre. Nous verrons comment
+il soutiendra l'humiliant examen de ses juges. Je ne vous
+demande plus votre signature, monsieur, je n'en aurai
+bientôt plus besoin; un contrat se passe de la signature
+d'un interdit.<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65"></a><a href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a></p>
+
+<p>A mesure que madame de Solange parlait, l'exaltation
+du vieillard semblait s'évanouir; le feu de ses regards
+s'était éteint, son front avait pâli, ses bras étaient retombés
+immobiles; on eût dit que cette âme, poussée un instant
+hors d'elle-même, reconnaissait la voix de son maître et
+rentrait insensiblement dans sa craintive obéissance. Mais,<a name="page_40" id="page_40"></a>
+au dernier mot prononcé par la marquise, il poussa une
+exclamation d'épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Interdit! balbutia-t-il, moi! Je ne veux pas de juges!
+Moi, répondre comme un criminel! Non, non! Je ne
+me défendrai pas! Vous ne ferez pas cela... par honneur...
+par pitié... Interdit! J'aime mieux mourir,
+madame, laissez-moi mourir!</p>
+
+<p>Des larmes étouffèrent sa voix; il chercha son fauteuil à
+tâtons et s'y laissa tomber en chancelant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! ô mon père! s'écria Jeanne en le recevant
+à demi dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Pas interdit! pas de juges! balbutia le vieillard. Et
+il s'évanouit.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<h3><a name="V" id="V"></a>V.</h3>
+
+<p>Huit jours s'étaient écoulés et tout semblait rentré dans
+le calme à l'hôtel de Solange; seulement ce calme avait
+quelque chose de lugubre. Depuis la scène que nous
+venons de rapporter, le bruit de la folie du marquis s'était
+sourdement répandu, sans qu'on pût la vérifier, car tous les
+services qui eussent conduit les valets près de son appartement
+avaient été interrompus par ordre de la marquise, et
+toutes les rumeurs susceptibles d'y parvenir sévèrement
+défendues. La vie semblait s'être brusquement retirée de
+cette partie de l'hôtel, et, à voir ces portes closes, ces
+contrevents soigneusement fermés, à travers lesquels glissait
+la lueur d'une lampe, on eût dit une de ces chambres
+consacrées au cercueil d'un mort.</p>
+
+<p>Les défenses de la marquise s'étaient étendues jusqu'à
+Jeanne; toutes les prières de celle-ci pour qu'on lui permît
+de voir son père avaient été inutiles.<a name="page_41" id="page_41"></a></p>
+
+<p>Ainsi privée du seul appui et de la seule consolation
+qu'elle pût invoquer, la jeune fille avait passé ces huit journées
+dans les larmes. A la douleur que lui causait la séquestration
+du vieillard, dont elle s'accusait d'être cause,
+venaient se joindre toutes les angoisses d'un amour sans
+espoir. Où était Jérôme, et que contenait sa lettre tombée
+au pouvoir de la marquise? Avait-elle pu le faire connaître?
+Ne l'exposait-elle point à quelque odieuse persécution?
+Que pensait-il du silence de Jeanne? Il l'accusait peut-être
+d'ingratitude ou d'oubli; il prenait quelque résolution
+fatale! Et nul moyen de l'avertir! La jeune fille appelait
+en vain à son secours toutes les imaginations de la douleur
+et de l'amour: la surveillance muette de sa mère l'entourait
+comme un réseau. Son esprit allait se heurter de tous
+côtés à l'impossible.</p>
+
+<p>Alors venaient des désespoirs sans fin. Vaincue par la
+souffrance, elle allait jusqu'à regretter cet amour qui avait
+été si longtemps pour elle comme un soleil intérieur; elle
+demandait à Dieu cette nuit des c&oelig;urs froids et des méchants,
+puisque ceux-là seuls n'étaient point brisés.</p>
+
+<p>Puis succédaient de profonds abattements! Cessant de
+se débattre, elle se laissait aller jusqu'au fond de l'abîme,
+et ne demandait à Dieu que de pouvoir mourir.</p>
+
+<p>Madame de Solange avait suivi toutes les agitations de
+cette âme bourrelée d'un &oelig;il curieux, comme le médecin
+qui étudie la crise dont il veut profiter. L'exécution de la
+menace qu'elle avait faite au marquis entraînait avec elle
+trop de scandale et de danger pour qu'elle s'y arrêtât.
+Appeler des tiers à son aide, c'était s'exposer à les avoir
+pour maîtres ou pour ennemis. Elle préféra tout faire
+sans bruit, briser la résistance du père et de la fille en s'armant
+contre chacun d'eux de leur commune affection,<a name="page_42" id="page_42"></a>
+obtenir enfin que Jeanne renonçât au bonheur, sans violence,
+et pour ainsi dire par compromis.</p>
+
+<p>Mais elle comprit que pour l'amener là, il fallait d'abord
+la désintéresser de la vie en lui ôtant toute espérance, afin
+de profiter de l'espèce d'abandon de soi-même qui accompagne
+les grandes souffrances. Elle savait, en effet, combien
+l'abnégation est facile au désespoir, et avec quelle
+promptitude le premier élan de la douleur nous jette dans
+le dévouement.</p>
+
+<p>Les circonstances la servirent à souhait pour l'exécution
+de ses projets.</p>
+
+<p>Un matin l'on vint avertir Jeanne que sa mère la demandait.
+La marquise, qui se trouvait dans sa bibliothèque
+avec maître Durocher, fit signe à la jeune fille de passer
+dans sa chambre et de l'attendre. Celle-ci obéit; mais la
+vue du notaire l'avait saisie; elle pensa qu'il avait été
+appelé pour son mariage, dont madame de Solange ne lui
+disait rien depuis huit jours, et que son sort se décidait
+peut-être dans cet entretien. Poussée par une inquiétude
+curieuse, elle s'approcha doucement de la portière de tapisserie
+qui séparait la chambre de la bibliothèque, et prêta
+l'oreille.</p>
+
+<p>Elle ne put d'abord saisir que quelques paroles confuses,
+et elle allait se retirer lorsqu'elle s'aperçut que maître Durocher
+s'était levé; la marquise le reconduisait,<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66"></a><a href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a> et tous
+deux se rapprochèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc bien entendu, disait madame de Solange,
+que vous allez presser la rentrée des cinquante mille livres
+destinées à M. de Lanoy.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai mes efforts, répondit maître Durocher.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous m'avertirez du résultat de vos démarches?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets.<a name="page_43" id="page_43"></a></p>
+
+<p>Tous deux étaient arrivés près de la portière; la marquise
+s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit-elle en souriant, et cet amas de vieux
+titres qui m'ont été envoyés dernièrement de province?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait les examiner, répondit le notaire; mais le
+temps me manque.</p>
+
+<p>&mdash;Que ne confiez-vous cette besogne à vos clercs? vous
+en avez d'habiles.</p>
+
+<p>&mdash;J'en avais un, répondit Durocher en secouant la tête;
+je vous l'ai même envoyé plusieurs fois.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez-le-moi de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Plût à Dieu<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67"></a><a href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> que je le pusse, madame la marquise!
+mais Jérôme Bouvart n'est plus chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai perdu par suite d'un fol amour.</p>
+
+<p>&mdash;Dont vous connaissez l'objet? interrompit vivement
+madame de Solange.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame la marquise, mais dont j'ai constaté les
+tristes résultats. Depuis près de deux mois Jérôme était
+chaque jour plus sombre et il lui échappait parfois des
+paroles lugubres...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, il y a huit jours qu'il a subitement disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ignorez ce qu'il est devenu?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur de le savoir, au contraire. Soupçonnant
+quelque, acte de désespoir, j'ai pris des informations, et j'ai
+appris des bateliers qu'un garçon de l'âge et de la tournure
+de Jérôme avait été aperçu le soir sur le pont de la Tournelle.<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68"></a><a href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a></p>
+
+<p>&mdash;Se peut-il?<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69"></a><a href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a></p>
+
+<p>&mdash;Ils l'ont vu se promener près du parapet, d'un air
+égaré, jusqu'à la nuit.<a name="page_44" id="page_44"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, madame la marquise, ils croient avoir entendu
+la chute d'un corps dans la rivière.</p>
+
+<p>Un cri déchirant et étouffé interrompit maître Durocher;
+il se détourna étonné et regarda madame de Solange; mais
+celle-ci avait feint de ne rien entendre: elle ouvrit la porte
+de la bibliothèque.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai que vous ayez remplacé ce jeune homme,
+dit-elle avec un calme souriant. Au revoir, maître, et
+portez-vous bien.</p>
+
+<p>Le notaire sortit.</p>
+
+<p>A peine eut-il tourné le corridor, que madame de Solange
+courut à sa chambre, et soulevant la portière, elle
+aperçut Jeanne étendue sans mouvement sur le parquet.</p>
+
+<p>La douleur qui saisit la jeune fille au sortir de son évanouissement
+amena une fièvre délirante dont la marquise
+elle-même fut effrayée. Cette âme, fermée à toutes les
+affections, n'avait pu soupçonner la force du coup qu'elle
+portait à Jeanne; elle en demeura saisie, non de remords,
+mais d'épouvante. Avec Jeanne périssaient les dernières
+espérances d'élévation qui frappaient son orgueil. La vie
+de Jeanne lui devint plus précieuse que la sienne même,
+et cette vanité à l'agonie montra toutes les angoisses
+de la tendresse. L'ambitieuse pleura des larmes de mère.</p>
+
+<p>Assise au chevet de sa fille, elle épiait ses mouvements,
+écoutait son souffle, interrogeait les teintes les plus fugitives
+de son front brûlant. Tous les secours de l'art furent
+appelés, tous les soins prodigués. Enfin la nature vainquit
+la douleur même: Jeanne se rétablit.</p>
+
+<p>Pendant que l'état de la jeune fille avait inspiré quelque
+inquiétude, madame de Solange avait soigneusement évité
+tout ce qui eût pu lui rappeler le mariage projeté; mais<a name="page_45" id="page_45"></a>
+dès que ses craintes furent dissipées, elle songea à presser,
+l'accomplissement de son projet.</p>
+
+<p>Semblable à un accusé que l'on arrache à la mort pour
+le conserver aux tortures du bourreau, Jeanne ne revenait
+à la santé que pour subir de nouvelles persécutions. Le
+retour du comte de Lanoy, que ses affaires avaient appelé
+en Bourgogne, était prochain et devait la trouver prête à
+obéir. Madame de Solange eut recours à toute l'énergie
+de sa volonté pour soumettre cette âme affaiblie.</p>
+
+<p>Hélas! la maladie et le désespoir y avaient laissé peu
+d'éléments de résistance, et désormais, sans intérêt au
+monde, elle ressemblait à une barque qui a perdu son
+point d'attache et flotte impuissante à toutes les vagues.</p>
+
+<p>Cependant, bien qu'elle partageât l'erreur de M. Durocher,
+et qu'elle crût à la mort de Jérôme, dont la disparition
+était l'ouvrage de sa mère, son souvenir lui restait, et
+elle voulait demeurer fidèle à ce doux fantôme. Mais la
+marquise savait le moyen de vaincre ses derniers scrupules;
+elle avait déjà réussi à lui ôter la force en lui ôtant l'espoir;
+il ne restait plus qu'à lui présenter la soumission
+comme un sacrifice nécessaire.</p>
+
+<p>Depuis sa convalescence, la jeune fille avait plusieurs
+fois demandé à voir son père. Cette faveur lui fut enfin
+accordée.</p>
+
+<p>Ce fut Baptiste qui introduisit Jeanne chez le marquis.
+Les volets y étaient soigneusement fermés et une lampe
+de nuit y répandait seule sa douteuse clarté. Mais lorsque
+les yeux de la jeune fille se furent accoutumés à la demi-obscurité
+qui y régnait, elle ne put retenir un cri de surprise
+à l'aspect sombre et dévasté de l'appartement.</p>
+
+<p>Les rideaux, les meubles et les tableaux avaient été enlevés.
+Une tapisserie, dont les personnages livides semblaient<a name="page_46" id="page_46"></a>
+vaciller à la vague lueur de la lampe, garnissait
+seule la muraille et leur donnait un aspect encore plus
+sombre. Le bruit des pas de la jeune fille, amorti par un
+double tapis, n'avait point sans doute été entendu du
+vieillard, car il resta immobile. Jeanne s'approcha de son
+lit sans rideaux et put le contempler avec un douloureux
+saisissement.</p>
+
+<p>Il était étendu, la tête nue, les yeux fermés et les mains
+jointes; ses cheveux sans poudre tombaient épars sur ses
+joues creuses, de longues veines bleuâtres traversaient son
+front pâle, et ses lèvres desséchées laissaient échapper un
+souffle entrecoupé.</p>
+
+<p>La jeune fille joignit les mains et se glissa à genoux
+près du lit. Ce mouvement parut tirer le marquis de sa
+torpeur. Il rouvrit les yeux, souleva la tête et aperçut
+Jeanne.</p>
+
+<p>Celle-ci saisit une de ses mains, qu'elle couvrit de pleurs
+et de baisers.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, mon père, dit-elle; ne me reconnaissez-vous
+point?</p>
+
+<p>Le vieillard la regarda fixement; puis, dégageant la
+main qu'elle tenait:</p>
+
+<p>&mdash;Interdit! murmura-t-il. Plus de soleil... plus de
+bruit... plus rien!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! s'écria Jeanne épouvantée en se redressant.</p>
+
+<p>Il y avait dans ce cri un effroi si tendre qu'il pénétra
+jusqu'au c&oelig;ur du marquis. Il regarda fixement la jeune
+fille, et un éclair traversa ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne, dit-il en tendant les bras...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père, oui, votre Jeanne bien-aimée, reprit la
+jeune fille; regardez-moi. Oh! que vous êtes pâle, mon
+Dieu!<a name="page_47" id="page_47"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ils m'ont interdit, répéta le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Ne le croyez pas, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde plutôt, murmura-t-il en promenant les yeux
+autour de lui... Ils m'ont tout ôté, jusqu'à la chambre où
+je vivais depuis dix années.</p>
+
+<p>&mdash;Cette chambre, vous y êtes! mon père.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis, dis-tu, folle! Où sont alors mon grand fauteuil;
+ma bibliothèque, les portraits de ma famille, la pendule
+d'écaille<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70"></a><a href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a> que j'aimais à entendre sonner la nuit! Non! non!
+Ils ont mis cette grande tapisserie pour me tromper; mais
+ceci est une tombe, vois-tu. Fais attention en sortant, et
+tu liras mon nom au-dessus. Ils m'ont descendu au cercueil
+tout vivant, Jeanne, parce que j'étais interdit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon père, mon père! revenez à vous!</p>
+
+<p>&mdash;Regarde plutôt, ajouta le marquis en montrant avec
+une honte presque féminine ses cheveux défaits et son
+linge souillé, ils m'ont refusé jusqu'aux soins de chaque
+jour; je ne suis plus pour eux qu'un cadavre.</p>
+
+<p>Et comme si une pensée d'orgueil traversait son affliction:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'importe, continua-t-il d'un ton de triomphe,
+j'ai refusé de signer, Jeanne. Ah! ah! ah! elle croyait
+me faire céder comme autrefois, mais pour toi j'aurais résisté
+à Dieu. Ne crains pas, va, Jeanneton; qu'elle vienne
+encore, eût-elle la mort avec elle, je répondrai comme
+avant: Je refuse! je refuse! je refuse!</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, s'écria Jeanne éperdue, oh! mon père,
+c'est moi qui suis cause de tout! Si j'avais obéi, vous
+seriez encore libre et heureux. Mais vous ne pouvez
+rester ici, mon père; il faut que vous quittiez ce cachot;
+vous en avez le droit. Venez!</p>
+
+<p>-Tais-toi, dit le vieillard, dont la préoccupation n'était<a name="page_48" id="page_48"></a>
+déjà plus la même; tais-toi; c'est l'heure où il va paraître.</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Plus bas! plus bas! Il y a un Dieu même pour les
+interdits, vois-tu. Ils ont cru m'ôter la vue du soleil;
+mais il me visite malgré eux chaque jour.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Regarde de ce côté, sous cette croisée: un rayon s'y
+glissera bientôt... Il ne brille qu'un instant, mais il revient
+tous les jours et je compte les heures en l'attendant.
+Grâce à lui je sais qu'il y a encore un soleil sur la terre.
+Mais surtout n'en dis rien à ta mère, Jeanne, n'en parle à
+personne; ils m'ôteraient mon rayon.</p>
+
+<p>&mdash;O mon père! dit la jeune fille attendrie, vous souffrez
+donc bien de votre captivité!</p>
+
+<p>&mdash;Si je souffre! ah! tu ne sais pas ce que c'est que
+cette nuit et ce silence éternels! Il y a des instants où je
+doute de ma vie et où ce lit me paraît un cercueil. Oter
+ses habitudes à un vieillard, vois-tu, c'est comme si l'on
+voulait changer son c&oelig;ur de place. Je me cherche moi-même
+au milieu de cette dévastation. Ils m'ont enlevé
+tout ce que mon &oelig;il connaissait, tout ce qui me rappelait
+quelque chose. En vidant cette chambre, ils ont vidé ma
+mémoire; je ne me souviens plus, je ne désire plus, je
+cherche le monde autour de moi sans le trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Se peut-il, ô mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si je pouvais sortir, reprit le vieillard d'un ton
+plaintif; une heure... une minute!... Jeanne, ne peux-tu
+me délivrer sans qu'ils le sachent? Le temps seulement de
+voir le ciel, d'entendre les oiseaux, de sentir un peu d'air
+dans mes cheveux. Jeanne, faudra-t-il donc mourir au
+fond de ce sépulcre?<a name="page_49" id="page_49"></a></p>
+
+<p>Il avait les mains jointes et sanglotait comme un enfant.
+La jeune fille éperdue se jeta dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon père! s'écria-t-elle suffoquée de larmes, on
+vous rendra la liberté, vous verrez le jour.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Sur-le-champ, mon père!</p>
+
+<p>Elle s'était élancée vers la sonnette, dont elle tira vivement
+le cordon. La porte s'ouvrit, et madame de Solange
+parut.</p>
+
+<p>&mdash;Que mon père soit libre, madame, s'écria la jeune
+fille en courant vers elle, je consens à épouser M. de
+Lanoy.</p>
+
+<p class="c">. &nbsp;. &nbsp;. &nbsp;. &nbsp;. &nbsp;.
+&nbsp;. &nbsp;. &nbsp;. &nbsp;. &nbsp;. &nbsp;.
+</p>
+
+<p>Huit jours après, les cloches de Saint-Louis<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71"></a><a href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a> sonnaient
+à pleines volées et une longue file de carrosses assiégait la
+porte de l'église. On y célébrait le mariage du comte
+avec mademoiselle de Solange.</p>
+
+<p>Près de l'autel se tenait le marquis, en habits de fête,
+regardant la foule parée, respirant l'odeur de l'encens et
+écoutant le chant des orgues d'un air ravi.</p>
+
+<p>L'union prononcée, au moment où le prêtre se retirait,
+Jeanne se leva chancelante et comme égarée; mais ses
+yeux, en se promenant autour d'elle, rencontrèrent le
+vieillard; elle s'élança vers lui par un mouvement pour
+ainsi dire désespéré, et, se jetant dans ses bras:</p>
+
+<p>&mdash;Réjouissez-vous, mon père, s'écria-t-elle; désormais
+vous serez heureux.</p>
+
+<p>De retour à l'hôtel, les nouveaux époux trouvèrent le
+notaire qui apportait à signer des quittances et actes additionnels.
+A cette vue les deux familles se séparèrent,
+par l'instinct de leurs intérêts opposés; les politesses réciproques
+cessèrent pour faire place à une gravité contrainte,<a name="page_50" id="page_50"></a>
+et l'on s'assit, comme des ennemis en présence qui
+vont discuter les conditions d'un traité.</p>
+
+<p>Maître Durocher commença à lire les différentes pièces
+de ce ton endormeur dont sa longue expérience lui avait
+donné l'habitude. Il savait que peu de patiences pouvaient
+tenir à la monotonie d'une pareille lecture, et que l'ennui,
+en rendant les auditeurs moins attentifs, épargnait de dangereux
+débats. Mais, ni la fatigante lenteur du débit ni
+l'obscurité de la rédaction ne purent lasser la marquise:
+elle fit éclaircir plusieurs passages et exigea le retranchement
+de quelques articles dont elle parut craindre les conséquences.
+Le comte consentit à tout avec cette nonchalance
+impertinente qui semble mépriser les détails. Quant
+à Jeanne, muette, insensible et une main dans celle de son
+père, elle avait écouté sans entendre et approuva sans
+avoir compris.</p>
+
+<p>La lecture venait de finir, et le jeune homme dont maître
+Durocher s'était fait accompagner recueillait les signatures
+des deux familles; le notaire se trouva près de madame
+de Solange.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez enfin un nouveau clerc? demanda celle-ci,
+sans songer à ce qu'elle disait et seulement pour échapper
+à l'embarras du silence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, répondit Durocher; mais je ne désespère
+point de retrouver l'ancien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? dit la marquise en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Le cadavre du jeune homme que les bateliers ont
+entendu tomber dans la Seine a été retrouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas celui de Jérôme.</p>
+
+<p>Jeanne, qui écoutait palpitante, se leva en poussant un
+cri.<a name="page_51" id="page_51"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde a signé, maître Durocher, dit la marquise
+vivement.</p>
+
+<p>Et pendant que le notaire réunissait les actes elle saisit
+la main de Jeanne, et, la forçant à s'asseoir:</p>
+
+<p>Remettez-vous, madame de Lanoy, dit-elle, votre mari
+vous regarde!</p>
+
+<p class="c">. &nbsp;. &nbsp;. &nbsp;. &nbsp;. &nbsp;.
+&nbsp;. &nbsp;. &nbsp;. &nbsp;. &nbsp;. &nbsp;.
+</p>
+
+<p>Le marquis de Solange mourut peu après, et avec lui
+eût disparu le dernier intérêt que Jeanne conservait dans
+le monde, si elle ne fût devenue mère. La marquise et le
+comte, qui poursuivaient de concert leurs plans ambitieux
+troublaient rarement sa solitude; la jeune femme chercha
+dans ses nouveaux devoirs et dans la piété des consolations
+qu'elle eût en vain demandées ailleurs.</p>
+
+<p>Cependant les événements ne tardèrent pas à déjouer
+tous les projets de madame de Solange. Il ne fut bientôt
+plus question pour la noblesse de conquérir une plus
+haute position, mais de conserver celle qu'elle occupait;
+la révolution commençait!</p>
+
+<p>Le comte, qui avait renoncé aux idées philosophiques
+dès qu'il avait craint de les voir appliquer, fut un des
+premiers à invoquer l'appui de l'étranger pour arrêter
+le mouvement. Chargé par les princes d'une mission
+secrète, il partit pour l'Allemagne, laissant Jeanne avec
+la marquise que les déceptions avaient enfin vaincue, et
+dont les facultés affaiblies s'éteignaient chaque jour.</p>
+
+<p>La jeune femme, au contraire, ne reçut aucune atteinte
+de ces agitations publiques auxquelles elle demeurait
+étrangère. Telle on l'avait vue quitter l'autel, après son
+mariage, belle, dévouée, douloureuse, telle on pouvait la
+voir encore. L'éternelle jeunesse de son âme avait passé
+sur ses traits: on eût dit<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72"></a><a href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a> une fleur cueillie dans sa prémière<a name="page_52" id="page_52"></a>
+fraîcheur et conservée, par quelque magique puissance,
+aussi suave et aussi pure.</p>
+
+<p>Elle revenait un jour du quartier Saint-Marceau,<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73"></a><a href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a> où
+l'avait appelée une de ces bonnes &oelig;uvres qu'elle accomplissait
+avec toutes les grâces du c&oelig;ur; son carrosse allait
+traverser la place de l'Hôtel-de-Ville,<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74"></a><a href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> lorsqu'il fut subitement
+arrêté par une foule immense qui s'avançait en poussant
+des cris de triomphe; madame de Lanoy se pencha
+vers la glace et demanda au cocher ce qu'il y avait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le peuple qui vient de prendre la Bastille,<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75"></a><a href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>
+madame, répondit le laquais tremblant.</p>
+
+<p>Dans ce moment une troupe d'ouvriers s'approcha du
+carrosse, et l'un d'eux ouvrit brusquement la portière.
+A l'aspect de Jeanne si belle et si triste, il recula
+involontairement et se découvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? demanda la comtesse, d'une voix
+douce.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, balbutia l'ouvrier, mais un des prisonniers
+que nous avons délivrés vient de s'évanouir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il vienne! s'écria vivement Jeanne; il y a place
+ici pour lui.</p>
+
+<p>Ceux qui portaient le mourant s'approchèrent alors et
+le déposèrent dans le carrosse.</p>
+
+<p>La comtesse avait rejeté l'écharpe de soie dont elle était
+entourée, et aida elle-même à le placer à ses côtés, mais,
+dans ce mouvement, le tapis qui enveloppait le prisonnier
+s'entr'ouvrit et permit de le voir. Jeanne ne put retenir
+un gémissement à l'aspect de ce visage qui n'avait conservé
+rien d'humain.</p>
+
+<p>Le mourant parut l'entendre, car ses paupières se soulevèrent,
+ses yeux se rouvrirent lentement et restèrent fixés
+sur madame de Lanoy.<a name="page_53" id="page_53"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous souffrez bien? demanda celle-ci d'une voix que
+les larmes rendaient tremblante.</p>
+
+<p>Les traits du prisonnier s'animèrent; il agita ses lèvres,
+et, faisant un effort:</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne! murmura-t-il d'un accent confus.</p>
+
+<p>-Vous savez mon nom, dit madame de Lanoy surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne! répéta le prisonnier en étendant les mains
+vers la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? s'écria celle-ci éperdue et les regards
+fixés sur le prisonnier dans une angoisse de doute impossible
+à exprimer.</p>
+
+<p>&mdash;Jérôme! balbutia le mourant.</p>
+
+<p>Madame de Lanoy poussa un cri horrible et tomba à
+genoux devant le prisonnier. Celui-ci se redressa sur son
+séant,<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76"></a><a href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a> et, laissant aller ses deux bras sur les épaules de la
+comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne! reprit-il, je t'ai revue! Dieu est bon!</p>
+
+<p>A ces mots il retomba en arrière. La comtesse se pencha
+sur lui, éperdue; mais, épuisé par de trop longues souffrances,
+il n'avait pu résister à cette dernière émotion... La
+joie l'avait tué.</p>
+
+<p>Ce coup inattendu abattit le courage de madame de
+Lanoy, et la jeta dans une sorte de morne désespoir dont
+l'amour maternel lui-même ne put la tirer. Lorsque la
+tourmente révolutionnaire grandit, elle refusa de quitter
+Paris, où son nom devait d'autant plus sûrement la compromettre,
+que l'on savait le comte en Vendée<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77"></a><a href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> et les
+armes à la main; aussi fut-elle arrêtée avec la marquise,
+alors tombée en enfance. Traduites toutes deux devant le
+tribunal révolutionnaire, elles furent condamnées à mort
+et exécutées le neuf thermidor.<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78"></a><a href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a><a name="page_54" id="page_54"></a></p>
+
+<h3><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES.</h3>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="cb">I.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">1</span></a>. <b>Sac à procès</b>, lawyer's bag or satchel.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class="label">2</span></a>. The <b>livre</b> was the standard of value in France until 1795, when it
+was replaced by the <b>franc</b> of nearly equal value.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class="label">3</span></a>. <b>The Duke of Choiseul</b> (1719-1785), a celebrated French statesman,
+was prime minister under Louis XV.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class="label">4</span></a>. <b>suite</b>, <i>perseverance</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class="label">5</span></a>. <b>la guerre d'Amérique</b>. The war between the English and French for
+the possession of North America (1752-1760) is referred to.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class="label">6</span></a>. <b>prêteur sur gages</b>, pawn-broker.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class="label">7</span></a>. His thoughts and passions were mild like the light of the moon.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class="label">8</span></a>. <b>Sisyphe</b>, <i>Sisyphus</i>, a well-known character in mythology.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_9" id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class="label">9</span></a>. <b>Je m'en doutais</b>, <i>I suspected it.</i></p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_10" id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class="label">10</span></a>. Voltaire in "Discours en vers sur l'homme."</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_11" id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class="label">11</span></a>. <b>on peut s'en trouver bien tant que</b>, <i>one may fare well enough as
+long as, etc.</i></p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_12" id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class="label">12</span></a>. <b>termes de basoche</b>, legal phraseology. <i>La basoche</i> was, an
+association of lawyers' clerks.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_13" id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class="label">13</span></a>. <b>Se dérangerait-il</b>, <i>Could he be behaving badly?</i></p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_14" id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class="label">14</span></a>. The "Trappists" were a religious order whose rules prescribed
+perpetual silence except in case of necessity.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_15" id="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor_15"><span class="label">15</span></a>. <b>la Visitation</b>, a celebrated convent in the southern part of Paris.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">II</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_16" id="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor_16"><span class="label">16</span></a>. <b>Amours</b>, <i>Cupids</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_17" id="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor_17"><span class="label">17</span></a>. <b>Sardanapalus</b>, king of Assyria, noted for his voluptuousness and
+effeminacy.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_18" id="Footnote_18"></a><a href="#FNanchor_18"><span class="label">18</span></a>. <b>Madame de Pompadour</b>, a favorite of, Louis XV. From 1745 to her
+death in 1764, her influence over the king was unbounded.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_19" id="Footnote_19"></a><a href="#FNanchor_19"><span class="label">19</span></a>. <b>caisses d'orangers</b>, boxes in which orange-trees were planted.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_20" id="Footnote_20"></a><a href="#FNanchor_20"><span class="label">20</span></a>. <b>crêpés</b>, <i>frizzled</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_21" id="Footnote_21"></a><a href="#FNanchor_21"><span class="label">21</span></a>. <b>tirés</b>, <i>drawn up</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_22" id="Footnote_22"></a><a href="#FNanchor_22"><span class="label">22</span></a>. <b>roses</b>, rose-diamonds.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_23" id="Footnote_23"></a><a href="#FNanchor_23"><span class="label">23</span></a>. <b>Watteau</b>, a celebrated French painter (1684-1721).</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_24" id="Footnote_24"></a><a href="#FNanchor_24"><span class="label">24</span></a>. <b>demi-science mondaine</b>, <i>partial knowledge of the world</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_25" id="Footnote_25"></a><a href="#FNanchor_25"><span class="label">25</span></a>. <b>Voltaire</b>, one of the most celebrated French writers (1694-1778).</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_26" id="Footnote_26"></a><a href="#FNanchor_26"><span class="label">26</span></a>. <b>pension</b>, <i>allowance</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_27" id="Footnote_27"></a><a href="#FNanchor_27"><span class="label">27</span></a>. <b>ne doit point te suffire</b>, can't be sufficient for you.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_28" id="Footnote_28"></a><a href="#FNanchor_28"><span class="label">28</span></a>. <b>ce serait</b> (<b>vous</b>), <i>could it be you (that has taken it)?</i></p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_29" id="Footnote_29"></a><a href="#FNanchor_29"><span class="label">29</span></a>. <b>blondeur</b>, <i>paleness</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_30" id="Footnote_30"></a><a href="#FNanchor_30"><span class="label">30</span></a>. <b>quel qu'il soit</b>, <i>whoever he maybe</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_31" id="Footnote_31"></a><a href="#FNanchor_31"><span class="label">31</span></a>. <b>en faites justice</b>, <i>condemn it</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_32" id="Footnote_32"></a><a href="#FNanchor_32"><span class="label">32</span></a>. <b>il se fera == il sera fait</b>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_33" id="Footnote_33"></a><a href="#FNanchor_33"><span class="label">33</span></a>. <b>fusse-je == si j'étais.</b></p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_34" id="Footnote_34"></a><a href="#FNanchor_34"><span class="label">34</span></a>. <b>agonie == mort.</b></p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">III.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_35" id="Footnote_35"></a><a href="#FNanchor_35"><span class="label">35</span></a>. <b>en fit le tour</b>, <i>went around it</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_36" id="Footnote_36"></a><a href="#FNanchor_36"><span class="label">36</span></a>. <b>Périgord</b>, a province in the South of France, corresponding to the
+present Department of the Dordogne.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_37" id="Footnote_37"></a><a href="#FNanchor_37"><span class="label">37</span></a>. "Having as many quarters" (in the shield) is equivalent to saying
+that they had as long a line of ancestors.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_38" id="Footnote_38"></a><a href="#FNanchor_38"><span class="label">38</span></a>. The Montmorencys were already celebrated in French history in the
+middle of the tenth century.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_39" id="Footnote_39"></a><a href="#FNanchor_39"><span class="label">39</span></a>. <b>gentilshommes</b>, pronounced <i>jantizome</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_40" id="Footnote_40"></a><a href="#FNanchor_40"><span class="label">40</span></a>. <b>messe du roi</b> was a mass in which the king took part.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_41" id="Footnote_41"></a><a href="#FNanchor_41"><span class="label">41</span></a>. <b>Marie Antoinette</b>, wife of Louis XVI., beheaded in 1793.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_42" id="Footnote_42"></a><a href="#FNanchor_42"><span class="label">42</span></a>. <b>office en musique</b>, a mass in which the <i>Kyrie</i>, the <i>Gloria</i>, the
+<i>Credo</i>, the <i>Sanctus</i> and the <i>Agnus Dei</i> were sung wholly or in part.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_43" id="Footnote_43"></a><a href="#FNanchor_43"><span class="label">43</span></a>. <b>on eût dit d'un enfant tenté == on aurait dit que c'était</b>, etc.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_44" id="Footnote_44"></a><a href="#FNanchor_44"><span class="label">44</span></a>. <b>que</b>, <i>whether</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_45" id="Footnote_45"></a><a href="#FNanchor_45"><span class="label">45</span></a>. <b>le tabouret</b> was a stool on which duchesses were permitted to sit
+in the presence of the king.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_46" id="Footnote_46"></a><a href="#FNanchor_46"><span class="label">46</span></a>. <b>Louis XI.</b>, king of France, reigned from 1461 to 1483.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_47" id="Footnote_47"></a><a href="#FNanchor_47"><span class="label">47</span></a>. <b>fallût-il</b>, <i>even if it were necessary</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_48" id="Footnote_48"></a><a href="#FNanchor_48"><span class="label">48</span></a>. <b>présentateur</b>, <i>introducer</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_49" id="Footnote_49"></a><a href="#FNanchor_49"><span class="label">49</span></a>. The <b>Princess of Lamballe</b> was a friend of queen Marie Antoinette.
+She was killed in the massacres of September, 1792.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_50" id="Footnote_50"></a><a href="#FNanchor_50"><span class="label">50</span></a>. <b>brevet</b>, <i>patent of nobility</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_51" id="Footnote_51"></a><a href="#FNanchor_51"><span class="label">51</span></a>. <b>débraillé</b>, <i>indifference</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_52" id="Footnote_52"></a><a href="#FNanchor_52"><span class="label">52</span></a>. <b>projet d'acte</b>, <i>rough draft of the contract</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_53" id="Footnote_53"></a><a href="#FNanchor_53"><span class="label">53</span></a>. <b>en</b>, <i>by her</i>. This pronoun usually refers to things, not to
+persons.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_54" id="Footnote_54"></a><a href="#FNanchor_54"><span class="label">54</span></a>. <b>espagnolette</b>, <i>window-fastening</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_55" id="Footnote_55"></a><a href="#FNanchor_55"><span class="label">55</span></a>. <b>Bastille</b>, a celebrated castle or fortress at Paris, built in the
+latter part of the XIV. century; long used for the confinement of
+prisoners of state; destroyed by the Revolutionists, July 14, 1789.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_56" id="Footnote_56"></a><a href="#FNanchor_56"><span class="label">56</span></a>. <b>Philemon and Baucis</b>, in Greek mythology, a husband and wife noted
+for their mutual affection.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_57" id="Footnote_57"></a><a href="#FNanchor_57"><span class="label">57</span></a>. <b>lettres de cachet</b> (<i>sealed letters</i>), warrants for imprisonment
+given out by kings of France before the Revolution. The favorites of the
+king often obtained them signed in blank, and could then insert the name
+of anyone whom they disliked or wished to put out of the way.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_58" id="Footnote_58"></a><a href="#FNanchor_58"><span class="label">58</span></a>. <b>ne fût-ce que</b>, <i>were it only</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_59" id="Footnote_59"></a><a href="#FNanchor_59"><span class="label">59</span></a>. <b>j'en fais cas comme d'une prise de tabac</b>, <i>I don't consider them
+of more consequence than a pinch of snuff</i>.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">IV.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_60" id="Footnote_60"></a><a href="#FNanchor_60"><span class="label">60</span></a>. <b>tu ne devais pas le savoir</b>, <i>you were not to know it</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_61" id="Footnote_61"></a><a href="#FNanchor_61"><span class="label">61</span></a>. <b>tu ne m'en veux pas</b>, <i>youi are not angry with me, are you?</i></p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_62" id="Footnote_62"></a><a href="#FNanchor_62"><span class="label">62</span></a>. <b>vous n'avez pas conscience</b>, you are not conscious.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_63" id="Footnote_63"></a><a href="#FNanchor_63"><span class="label">63</span></a>. veuillez, <i>please</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_64" id="Footnote_64"></a><a href="#FNanchor_64"><span class="label">64</span></a>. <b>appelez</b>, <i>are calling up</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_65" id="Footnote_65"></a><a href="#FNanchor_65"><span class="label">65</span></a>. <b>un contrat se passe de la singature d'un interdit</b>, <i>a contract is
+valid without the signature of an idiot</i>. An "<i>interdit</i>" is one who is
+prohibited by law from having charge of his own property.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">V.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_66" id="Footnote_66"></a><a href="#FNanchor_66"><span class="label">66</span></a>. <b>le reconduisait</b>, <i>was seeing him out</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_67" id="Footnote_67"></a><a href="#FNanchor_67"><span class="label">67</span></a>. <b>Plût à Dieu</b>, <i>would God</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_68" id="Footnote_68"></a><a href="#FNanchor_68"><span class="label">68</span></a>. <b>Le pont de la Tournelle</b> connects the isle of St. Louis with the
+mainland on the south.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_69" id="Footnote_69"></a><a href="#FNanchor_69"><span class="label">69</span></a>. <b>se peut-il</b>, <i>can it be</i>?</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_70" id="Footnote_70"></a><a href="#FNanchor_70"><span class="label">70</span></a>. <b>pendule d'écaillé</b>, <i>tortoise-shell clock</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_71" id="Footnote_71"></a><a href="#FNanchor_71"><span class="label">71</span></a>. <b>Saint Louis</b>, the church of St. L. is on the island of the same name
+in the river Seine.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_72" id="Footnote_72"></a><a href="#FNanchor_72"><span class="label">72</span></a>. <b>on eût dit</b>, see note <a href="#Footnote_43">43</a>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_73" id="Footnote_73"></a><a href="#FNanchor_73"><span class="label">73</span></a>. The <b>Quartier Marceau</b> (or Marcel) is south of the Seine, near the
+"Jardin des Plantes."</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_74" id="Footnote_74"></a><a href="#FNanchor_74"><span class="label">74</span></a>. <b>Hôtel de Ville</b>, <i>City Hall</i>. This magnificent structure, begun in
+1533, was blown up and burned by the Communists, May 24, 1871. Many
+valuable works of art were thereby destroyed, as well as the library
+containing almost 100,000 volumes and many precious public documents,
+thus causing an irreparable loss.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_75" id="Footnote_75"></a><a href="#FNanchor_75"><span class="label">75</span></a>. <b>Bastille</b>; see note <a href="#Footnote_55">55</a>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_76" id="Footnote_76"></a><a href="#FNanchor_76"><span class="label">76</span></a>. <b>se redressa sur son séant</b>, <i>sat upright</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_77" id="Footnote_77"></a><a href="#FNanchor_77"><span class="label">77</span></a>. <b>La Vendée</b> is a Department of France, south of the mouth of the
+Loire. The war of the Vendée, here referred to, was an insurrection of
+the Royalists of the West of France against the Republic. It was put
+down by General Hoche in 1796 after a bloody struggle of three years.</p>
+
+<p>&mdash;<a name="Footnote_78" id="Footnote_78"></a><a href="#FNanchor_78"><span class="label">78</span></a>. The <b>ninth Thermidor</b> (July 27, 1794) was the day of Robespierre's
+fall, thus ending the " Reign of Terror."</p>
+
+<hr />
+
+<p class="cb"><big><big>G<small>ERMAN</small> T<small>EXTS.</small></big></big></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Joynes-Meissner Grammar.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Chamisso's Peter Schemihl.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Joynes' Shorter Grammar. (Part I. of the above.)</i>&nbsp;</td><td><i>&nbsp; &nbsp;Jensen's Die braune Erica.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Harris's German Lessons.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Riehl's Der Fluch der Schonheit.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Harris's German Composition.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;François' Phosphorus Hollander.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Sheldon's Short Grammar.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Freytag's Die Journalisten.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Babbitt's German at Sight.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Freytag's Aus dem Staat Friedrichs des Grossen.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Faulhaber's One Year Course.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Holberg's Niels Klinim.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Meissner's German Conversation.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Eichendorff's Taugenichts.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Heath's German Dictionary.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Lessing's Minna von Barnhelm.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Heath's Ger.&mdash;Eng. Dictionary. (Part I. of the above.)</i>&nbsp;</td><td><i>&nbsp; &nbsp;Schiller's Der Taucher.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Joynes' German Reader.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Schiller's Neffe als Onkel.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Deutsch's Colloquial Reader.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Schiller's Jungfrau von Orleans.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Boiscn's Prose Reader.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Schiller's Der Geisterseher, Part I.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Grimm's Märchen and Schiller's Der Taucher.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Schiller's Ballads.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Leander's Trâumereien.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Goethe's Dichtung und Wahrheit. Books I.-IV.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Storm's Immensee.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Goethe's Sesenheim.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Andersen's Bilderbuch ohne Bilder.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Goethe's Meisterwerke.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Andersen's Märchen.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Goethe's Hermann und Dorothea.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Heyse's L'Arrabbiata.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Goethe's Torquato Tasso.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Von Hillern's Hoher als die Kirche.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Goethe's Faust, Part I.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Hauff's Der Zwerg Nase.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Heine's Die Harzreise.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Ali Baba.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Heine's Poems.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Onkel und Nichte.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Gore's German Science Reader.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Hauff's Das kalte Herz.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Hodges' Scientific German.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Novelletten-Bibliothek. Vol. I. and Vol. II.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Wenckebach's Deutsche Literaturgeschichte. Vol. I.,<br />
+&nbsp; &nbsp; &nbsp; with Musterstucke.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Hoffmann's Historische Erzahlungen.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Wenckebach's Deutsche Literatur eschichte. Vol. II.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Stifter's Das Haidedorf.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Wenckebach's Meisterwerke des Mittelalters.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Meyer's Guslav Adolph's Page.</i></td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center" colspan="2">Many other texts in preparation.</td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center" colspan="2">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center" colspan="2"><b>D. C. HEATH &amp; CO., Publishers</b>,</td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center" colspan="2">BOSTON, NEW YORK, AND CHICAGO.</td></tr>
+</table>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb"><big><big>F<small>RENCH</small> T<small>EXTS.</small></big></big></p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Edgren's French Grammar.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Sandeau's Mlle. de la Seiglièr.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Edgren's Grammar, Part I.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Mérimée's Colomba.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Grandgent's Materials for French Composition.<br />
+ &nbsp; Five graded pamphlets.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;De Vigny's Le Cachet Rouge.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Kimball's Materials for French Composition.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;De Vigny's La Canne de Jonc.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Storr's Hints on French Syntax, with exercises.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;De Vigny's Cinq Mars.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Houghton's French by Reading.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Victor Hugo's La Chute.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Heath's French Dictionary.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Victor Hugo's Bug Jargal.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Heath's Fr.-Eng. Dictionary. (Part I. of the above.)</i>&nbsp;</td><td><i>&nbsp; &nbsp;Victor Hugo's Hernani.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Super's French Reader.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Trois Contes Choisis par Daudet.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>French Fairy Tales.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Daudet's La Belle-Nivernaise.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>France's Abeille.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Choix d'Extraits de Daudet.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>De Mussefs Pierre et Camille.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Sept Grands Auteurs de XIX<sup>e</sup> Siècle.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Lamartine's Jeanne d'Arc.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Racine's Esther.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Souvestre's Le Mari de Mme. de Solange.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;French Lyrics.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Souvestre's Un Philosophe sous les Toits.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Corneille's Polyeucte.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Souvestre's Les Confessions d'un Ouvrier.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Molière's Le Tartuffe.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Historiettes Modernes. Vol. I. and Vol. II.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Molière's Le Médecin Malgré Lui.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;">&nbsp;</td><td><i>&nbsp; &nbsp;Molière's Le Bourgeois Gentilhomme.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;">&nbsp;</td><td><i>&nbsp; &nbsp;Lamartine's Méditations.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;">&nbsp;</td><td><i>&nbsp; &nbsp;Piron's La Métromanie.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;">&nbsp;</td><td><i>&nbsp; &nbsp;Warren's Pri mer of French Literature.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;">&nbsp;</td><td><i>&nbsp; &nbsp;Histoire de la Littérature Française.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;">&nbsp;</td><td><i>&nbsp; &nbsp;Erckmann-Chatrian's Waterloo.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;">&nbsp;</td><td><i>&nbsp; &nbsp;Sand's La Mare au Diable.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;">&nbsp;</td><td><i>&nbsp; &nbsp;Beaumarchais's Barbier de Seville.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;">&nbsp;</td><td><i>&nbsp; &nbsp;Histoire de la Littérature Française.</i></td></tr>
+</table>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+
+<tr valign="top"><td align="center"><big><b>SPANISH.</b></big></td><td align="center"><big><b>ITALIAN.</b></big></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Edgren's Spanish Grammar.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Grandgent's Italian Grammar.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Ybarra's Practical Method.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Grandgent's Italian Composition.</i></td></tr>
+<tr valign="top"><td style="border-right:1px solid black;"><i>Cervantes' Don Quixote.</i></td><td><i>&nbsp; &nbsp;Testa's L'Oro e l'Orpello.</i></td></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center" colspan="2">Very many other texts are in preparation.</td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center" colspan="2">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+
+<tr valign="top"><td align="center" colspan="2"><b>D. C. HEATH &amp; CO., Publishers</b>,</td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center" colspan="2">BOSTON, NEW YORK AND CHICAGO.</td></tr>
+</table>
+
+
+<hr class="full" />
+
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+<pre>
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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