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+The Project Gutenberg EBook of Le Cardinal de Richelieu, by Hyacinthe Corne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le Cardinal de Richelieu
+
+Author: Hyacinthe Corne
+
+Release Date: June 13, 2011 [EBook #36416]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CARDINAL DE RICHELIEU ***
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+LE CARDINAL DE RICHELIEU
+
+PAR H. CORNE
+
+DEUXIÈME ÉDITION
+
+PARIS
+
+1856
+
+LE CARDINAL DE RICHELIEU
+
+
+
+
+TABLE.
+
+I. État de la France avant le XVIIe siècle.
+
+II. Premières années de Richelieu.--Son entrée dans l'épiscopat.
+
+III. États généraux de 1614.
+
+IV. Avénement de Richelieu au ministère.
+
+V. Faveur d'Albert de Luynes.--Assassinat du maréchal d'Ancre.
+
+VI. Procès et supplice de la maréchale d'Ancre.
+
+VII. Exil de Marie de Médicis.
+
+VIII. Disgrâce de Richelieu.
+
+IX. Soupçons et animosité de Louis XIII contre sa mère.
+
+X. Évasion de la reine mère.--Réconciliation.
+
+XI. Siége de Montauban.--Mort du duc de Luynes.
+
+XII. Habile conduite de Richelieu.--Sa rentrée aux affaires.
+
+XIII. Politique nouvelle.--Occupation de la Valteline.
+
+XIV. La reine Anne d'Autriche.
+
+XV. Passion du duc de Buckingham pour Anne d'Autriche.
+
+XVI. Gaston, duc d'Orléans.--Ses menées ambitieuses.
+
+XVII. Conspiration et mort du comte de Chalais.
+
+XVIII. Ligue protestante.--Siége et prise de la Rochelle.
+
+XIX. Rigueurs de Richelieu contre la noblesse.
+
+XX. Expédition contre la Savoie.--Victoire du Pas de Suze.
+
+XXI. Intrigues de cour.
+
+XXII. Nouvelle campagne contre la Savoie.--Victoire de Vegliana.
+
+XXIII. Maladie de Louis XIII à Lyon.--Ligue contre Richelieu.
+
+XXIV. Journée des Dupes.
+
+XXV. Procès et supplice du maréchal de Marillac.
+
+XXVI. Exil de Marie de Médicis.
+
+XXVII. Révolte et mort du maréchal de Montmorency.
+
+XXVIII. Génie politique de Richelieu.
+
+XXIX. Administration intérieure.
+
+XXX. Louis XIII et son ministre.
+
+XXXI. Discrédit des deux reines.
+
+XXXII. Mariage de Gaston cassé par la volonté de Richelieu.
+
+XXXIII. Favoris et confesseurs du roi.
+
+XXXIV. Révolte du comte de Soissons.--Sa victoire et sa mort.
+
+XXXV. Faveur de Cinq-Mars.--Sa conspiration.
+
+XXXVI. Voyage de Narbonne.--Déclin de la faveur de Richelieu.
+
+XXXVII. Découverte de la conspiration.
+
+XXXVIII. Procès et supplice de Cinq-Mars et de de Thou.
+
+XXXIX. Retour triomphal de Richelieu.
+
+XL. Derniers moments de Richelieu.
+
+XLI. Vie privée de Richelieu.
+
+XLII. Contrastes.
+
+XLIII. Fondation de L'Académie française.--Pierre Corneille.
+
+XLIV. Urbain Grandier.
+
+XLV. Le père Joseph.
+
+XLVI. Paroles et traits caractéristiques.
+
+XLVII. Jugements sur Richelieu.
+
+
+
+
+I.
+
+État de la monarchie française avant Richelieu.
+
+
+Aucun homme d'État n'a, d'une main aussi forte que Richelieu, travaillé
+à fonder en France le pouvoir monarchique et l'unité nationale; aucun
+n'a mieux ouvert à notre pays les voies de l'avenir. Voyons, d'un coup
+d'oeil rapide, où en était le royaume de France à l'avénement de ce grand
+homme.
+
+Au XVe siècle, la France, par un effort suprême, après une guerre de
+cent ans, une guerre de vie ou de mort contre l'Anglais, était venue à
+bout de rejeter l'étranger de son territoire; mais elle sortait de cette
+lutte épuisée et dans un état demi-barbare; ses campagnes dévastées
+étaient cultivées à peine par de pauvres paysans asservis au dur régime
+de la féodalité; les villes respiraient plus librement et jouissaient
+de quelques franchises; un commencement d'industrie et de commerce y
+faisait circuler un peu de richesse; le pouvoir royal n'avait lui-même
+qu'une force et qu'une existence contestées; entouré de grands vassaux
+qui ne cherchaient qu'à s'agrandir à ses dépens, il avait sans cesse à
+se défendre contre leurs révoltes à main armée et leurs ligues avec
+l'ennemi du dehors.
+
+Louis XI, de sentiments vulgaires, mais d'un sens droit et pénétrant,
+qui voulait être roi autrement que de nom, avec cela rusé, patient et
+nullement scrupuleux, fit pendant tout son règne bonne guerre à ces
+grands vassaux de la couronne. Il en vint à bout autant par intrigues
+que par force, se défit des uns, ruina les autres, en définitive
+agrandit la royauté de tout ce qu'il leur fit perdre, et posa la
+première pierre de l'unité politique en France. Ses successeurs, Charles
+VIII, Louis XII, assez bien affermis au dedans, mais se fourvoyant sur
+les intérêts de la France au dehors, ne rêvèrent que conquêtes au delà
+des monts, sur le sol de la riche Italie, et ils y entraînèrent
+facilement la chevalerie française. Leurs armes n'y furent pas toujours
+heureuses; mais, en Italie, renaissaient alors avec éclat les lettres et
+les arts, et, comme consolation de leurs défaites, les vaincus en
+rapportaient toujours quelques notions du beau, quelques instincts de
+progrès, en un mot de précieux germes de civilisation.
+
+Le XVIe siècle s'ouvre par le règne de François Ier, roi d'humeur
+chevaleresque, ami passionné de la gloire des armes et de l'éclat que
+les arts et les lettres ajoutent à la puissance souveraine. La nécessité
+d'arrêter les agrandissements démesurés de la maison d'Espagne fournit à
+ce roi d'incessantes occasions de guerroyer. S'il prodigua dans des
+guerres mal conduites et sur un champ de bataille mal choisi les
+ressources et le sang de la France, par son côté brillant et fastueux il
+servit du moins les intérêts de son pays et la cause du progrès. Il ne
+savait se passer d'artistes, de poëtes, de savants; par sa munificence
+il les attirait d'Italie ou les faisait naître sur le sol français. À
+leur contact, sous leur vive inspiration, se forma de proche en proche
+un peuple intelligent, curieux, et dont l'opinion ne tarda pas à être
+d'un grand poids dans les affaires du monde.
+
+Mais voici que cette indépendance et ce mouvement qui sont dans les
+esprits se précipitent sur une pente redoutable. Luther, audacieux
+novateur en matière de foi, a remué l'Allemagne jusque dans ses
+fondements. La France à son tour s'agite; Calvin donne à la réforme
+religieuse l'austérité et l'allure démocratiques. Le catholicisme se
+sent sérieusement menacé. Il y a alors en présence deux religions, deux
+Églises inconciliables, deux peuples animés d'un fanatisme contraire,
+mais également exaspéré et furieux; alors éclate la plus affreuse des
+guerres, tout à la fois guerre civile et religieuse, raffinée en
+perfidies, et souillée par des horreurs inouïes jusque-là. En vain un
+sage ministre et grand citoyen, Michel de Lhôpital, oppose sa raison, sa
+vertu, son courage à ce débordement; il périt à la peine; et pendant
+trente ans la France se débat dans des convulsions sanglantes.
+
+Vient enfin un règne de réparation, celui d'Henri IV. La politique de ce
+roi, heureux mélange d'énergie, de finesse et de bonté, use à la longue
+les factions, les désarme et leur fait aimer le repos auquel elle les a
+réduites. Henri veut que les deux religions sachent vivre en paix sur le
+même territoire, et il est obéi. La France respire; elle retrouve peu à
+peu ses forces. Au dedans, une paternelle administration travaille à
+raviver les vraies sources de la richesse publique; au dehors, une sage
+fermeté prépare les moyens de contenir l'inquiétante prépondérance de la
+maison d'Autriche. Mais le poignard d'un fanatique tranche, avec les
+jours du grand roi, toutes ces espérances d'un meilleur avenir.
+
+Le royaume est replongé dans les faiblesses et les intrigues d'une
+minorité. Les grands seigneurs relèvent la tête; ils agitent l'État, ils
+arment contre le souverain. La royauté, timide et livrée à d'indignes
+favoris, n'échappe aux insolences des grands qu'en leur abandonnant,
+comme rançon, le trésor public qu'ils dilapident. Les guerres
+religieuses se rallument; tout n'est que trouble et oppression au
+dedans; au dehors, affaissement et désertion des intérêts capitaux du
+pays. C'est dans de telles conjonctures que Richelieu paraît sur la
+scène politique.
+
+La question alors se posait ainsi: La France verrait-elle ses libres
+instincts étouffés sous la pression d'une oligarchie qui ne vivait que
+de priviléges, ses forces s'énerver dans le tiraillement des factions et
+son existence nationale en péril chaque jour d'être mise en lambeaux; ou
+bien remettrait-elle son sort aux mains d'un pouvoir monarchique, fort
+de son unité, capable de faire plier toutes les volontés sous les mêmes
+lois, résumant en lui la vitalité et les droits d'un peuple, assez
+puissant pour le sauver, de quelque côté que vînt l'ennemi, et lui
+réservant dans l'avenir la grandeur inconnue de ses destinées? Richelieu
+vint, jugea la situation, se mit à l'oeuvre; et le monde sait laquelle
+des deux solutions la France doit au patriotisme et au génie de cet
+homme d'État.
+
+
+
+
+II.
+
+Premières années de Richelieu, son entrée dans l'épiscopat.
+
+
+François du Plessis, d'une noble famille de la Touraine, seigneur de
+Richelieu, capitaine des gardes d'Henri IV, eut trois fils, dont le
+dernier, Armand-Jean du Plessis, fut depuis l'illustre cardinal de
+Richelieu.
+
+Armand-Jean du Plessis naquit au château de Richelieu, le 5 septembre
+1585. Son frère aîné, appelé à soutenir le nom de la famille, prit la
+carrière des armes; son frère puîné entra dans les ordres; lui-même fut
+élevé pour l'état militaire, et se nomma le marquis de Chillon. Mais une
+circonstance imprévue renversa tous ces projets et changea la destinée
+de Richelieu.
+
+Celui de ses frères qui était entré dans les ordres, et avait été élevé
+à l'évêché de Luçon, renonça tout à coup aux dignités ecclésiastiques
+pour se confiner dans un cloître; il se fit chartreux.
+
+Cependant l'évêché de Luçon était conservé depuis longtemps comme un
+apanage dans la famille du Plessis. Elle ne voulut point qu'il passât
+dans des mains étrangères; et il fut résolu que le jeune marquis de
+Chillon quitterait les armes pour l'épiscopat. Armand du Plessis
+n'opposa point de résistance à ce voeu de sa famille; il écrivait à son
+grand-oncle à cette occasion: «Que la volonté de Dieu soit faite!
+j'accepterai tout pour le bien de l'Église et la gloire de notre nom.»
+
+Son but une fois marqué, il y tendit avec cette force de volonté et
+cette constance qui sont le cachet des grands caractères. Quoique d'une
+complexion frêle et qui demandait de grands ménagements, pendant quatre
+années, il consacra huit heures par jour à l'étude de la théologie, ce
+qui contribua à ruiner sa santé qui ne cessa pas dès lors d'être
+mauvaise. Il fut reçu docteur après des épreuves qui lui valurent
+d'unanimes applaudissements; mais pour être investi de son évêché, une
+bulle du pape lui était nécessaire, et comme il n'avait pas encore
+atteint l'âge de l'épiscopat, il alla solliciter lui-même à Rome son
+institution. Son savoir y fut hautement apprécié. Grégoire XV, après une
+thèse qu'il soutint devant lui avec beaucoup de succès, le sacra évêque
+en 1607. Il avait alors vingt-deux ans.
+
+«On dit même, rapporte l'abbé Siri, historiographe de la reine Anne
+d'Autriche, qu'il trompa Sa Sainteté dans le calcul de ses années, et
+qu'après sa consécration, il lui demanda l'absolution de son mensonge et
+de sa tromperie, ce que ce pontife lui accorda en riant, et en disant à
+ceux qui étaient présents à cette action: _Que ce jeune évêque était
+doué d'un rare génie, mais qu'il l'avait fin et rusé._»
+
+Pendant sept ans on put croire que l'évêque de Luçon était destiné à
+compter parmi les pieux et modestes prélats de l'Église de France. Voué
+à l'étude, aux soins de son diocèse, et zélé pour la conversion des
+hérétiques, aucune autre pensée ne semblait alors l'occuper. Il avait
+seulement acquis une grande réputation comme prédicateur. La
+convocation des états généraux, en 1614, vint ouvrir devant lui la
+carrière politique.
+
+
+
+
+III.
+
+États généraux de 1614.
+
+
+On peut se représenter les états généraux, sous la vieille monarchie,
+comme une image affaiblie de nos assemblées législatives. La nation
+divisée en trois ordres: noblesse, clergé, tiers état, nommait des
+députés chargés de concourir avec la royauté au rétablissement de
+l'ordre dans l'administration et dans les finances publiques et à la
+réforme des lois. Mais la convocation de ces assemblées nationales
+n'avait rien de régulier. Elle était subordonnée à la volonté des rois;
+aussi n'avait-elle lieu que de loin en loin, aux époques de crise,
+lorsque le désordre était à son comble, et le pouvoir royal à bout de
+ressources pour faire face aux dépenses publiques et aux dangers de la
+monarchie. À mesure que les rois devinrent plus absolus, les assemblées
+des états généraux devinrent plus rares. Ceux de 1614 furent les
+derniers. Nous n'en verrons le réveil que deux siècles plus tard, en
+1789, lorsque le vieux régime et la monarchie elle-même seront près de
+s'abîmer dans une immense révolution.
+
+Les états généraux de 1614 furent convoqués dans les malheureux temps de
+la régence de Marie de Médicis. En 1610, la mort d'un grand roi, Henri
+IV, misérablement assassiné par un fanatique, avait laissé le trône à
+son fils, Louis XIII, enfant à peine âgé de neuf ans. La reine mère,
+Marie de Médicis, fut déclarée régente du royaume, pendant la minorité
+de son fils. Cette princesse d'origine italienne, d'un caractère tout à
+la fois absolu et crédule, mélange de fierté et de faiblesse, entourée
+de courtisans intrigants et avides, laissa bientôt déchoir la France du
+degré de puissance et de prospérité où le règne réparateur d'Henri IV
+l'avait élevée. Elle donna toute sa confiance à deux Italiens venus en
+France à sa suite, Concini, jeune Florentin, bien fait et spirituel, et
+Léonore Galigaï, fille de sa nourrice et sa soeur de lait, placée près
+d'elle comme femme de chambre et qui la dominait par son adresse et son
+caractère persévérant. Ces deux étrangers avaient allié par un mariage
+leurs talents pour l'intrigue et leur fortune. Concini trop ardent pour
+la richesse et les honneurs, et qui s'était fait créer marquis d'Ancre
+et maréchal de France, quoiqu'il n'eût jamais porté les armes, s'était
+rendu généralement odieux. Pour apaiser les mécontents, il mit, pour
+ainsi dire, au pillage les trésors amassés par Henri IV et son économe
+ministre, Sully, en vue des grandes entreprises qu'ils méditaient dans
+l'intérêt de la puissance extérieure du pays. Les seigneurs des plus
+hautes familles ne rougirent point de recevoir du favori, à titre de
+dons, de grosses sommes d'argent, et quarante millions, valeur énorme
+pour ce temps, destinés à abaisser la puissante maison d'Autriche furent
+dissipés dans ces honteuses prodigalités. Le fruit en fut d'ailleurs
+absolument perdu. Enhardis par la faiblesse d'un semblable gouvernement,
+les grands seigneurs affectaient des airs mécontents, se retiraient dans
+leurs provinces, rassemblaient leurs hommes d'armes, et semblaient prêts
+à jeter le pays dans de nouvelles guerres civiles. Les plus modérés
+publiaient des manifestes par lesquels ils mettaient à nu les plaies de
+l'État, accusaient la cour et demandaient instamment la convocation des
+états généraux.
+
+La régente, après quelques velléités d'armer pour réduire les mécontents
+par la force, abaissa devant eux l'autorité royale, chercha à ramener
+les plus puissants par de nouvelles largesses dont le trésor public fit
+encore les frais, et convoqua les états généraux. Mais, comme cela
+arrivait d'ordinaire, cette grande assemblée ne remédia à aucun des maux
+du pays. Elle agita beaucoup de questions sans les résoudre; le temps se
+passa en plaintes stériles et en vaines disputes; et la cour, qui voyait
+toujours avec ombrage ce simulacre de la souveraineté nationale, se
+hâta d'en prononcer la clôture. L'antagonisme des trois ordres,
+profondément divisés d'intérêts, et qui délibéraient séparément,
+contribua surtout à produire cette impuissance pour le bien.
+
+
+
+
+IV.
+
+Avénement de Richelieu au ministère.
+
+
+Ce fut là, cependant, que celui qui devait être un grand ministre
+commença à se révéler. L'évêque de Luçon ne resta pas inaperçu aux états
+généraux; l'ordre du clergé le comptait parmi ses membres éminents, et
+le choisit même pour son orateur. Chargé de haranguer le roi à la séance
+solennelle de clôture, il sut mêler à son discours les plus adroites
+flatteries pour Marie de Médicis; et comme il n'avait pas dédaigné
+d'ailleurs de s'insinuer dans les bonnes grâces de Galigaï (la maréchale
+d'Ancre), il ne tarda pas à être appelé à la cour avec le titre
+d'aumônier de la reine mère. Dans cette position, il eut l'art de
+montrer assez de bonne volonté pour être jugé un homme utile, sans
+laisser soupçonner un mérite assez éminent pour inquiéter ses
+protecteurs; aussi, le maréchal d'Ancre n'hésita pas à l'appeler au
+ministère, en 1616, comme secrétaire d'État de la guerre et des affaires
+étrangères. L'évêque de Luçon n'était pas homme à se faire illusion sur
+la mobilité de la faveur qui l'avait élevé au pouvoir, et tandis que le
+maréchal d'Ancre disposait au profit d'une de ses créatures de l'évêché
+du nouveau ministre, celui-ci avait à coeur de conserver une position
+bien plus sûre que son portefeuille, et manoeuvrait pour gagner du temps.
+Sur ces entrefaites, une catastrophe qui vint à éclater amena une
+solution imprévue.
+
+
+
+
+V.
+
+Faveur d'Albert de Luynes.--Assassinat du maréchal d'Ancre.
+
+
+Le maréchal d'Ancre, enivré de sa faveur, se plaisait à laisser le jeune
+roi complétement étranger aux affaires et livré à des amusements
+puérils. Un des rares gentilshommes attachés au service du prince,
+Charles Albert de Luynes, excellait dans les diverses manières de faire
+la chasse aux petits oiseaux; il les enseignait au jeune roi, et par ce
+moyen il était entré fort avant dans sa familiarité. Au fond de sa
+pensée, Albert de Luynes méditait de perdre Concini, de ruiner le crédit
+de la reine mère, et de gouverner à leur place. Il lui fut aisé
+d'irriter l'orgueil du jeune roi. Il lui représenta qu'il avait atteint
+sa majorité, fixée pour les rois de France à l'âge de quatorze ans;
+qu'elle avait été déclarée par le parlement de Paris; que c'était à lui
+de régner; que cependant sa mère et le maréchal le tenaient en tutelle
+et presque en prison dans le Louvre; que, par un coup hardi, il
+ressaisirait en un instant sa liberté et sa dignité de roi. L'assassinat
+du maréchal d'Ancre fut résolu, et pour instrument on fit choix d'un
+gentilhomme, le baron de Vitry, capitaine des gardes, dont le service au
+Louvre allait prochainement commencer. Celui-ci, à qui l'on promit comme
+récompense le bâton de maréchal de France, se montra fort aise qu'on eût
+songé à lui, et déclara se charger de l'affaire. On discuta le lieu et
+le moment. Après une première occasion manquée, l'exécution resta fixée
+au 24 avril (1617).
+
+«Ce matin-là, le roi était de bonne heure levé; il avait annoncé une
+partie de chasse pour laquelle on lui tenait un carrosse et des chevaux
+prêts, au bout de la galerie qui joint le Louvre et les Tuileries. Son
+projet était, dit-on, de s'en servir pour la fuite, si le coup venait à
+manquer. Le baron de Vitry avait placé dans la cour du Louvre, en
+différents postes, les gens de main qu'il avait choisis, non pas gardes
+du corps obéissant régulièrement à un ordre de leur chef, mais bons et
+notables gentilshommes faisant service volontaire, comme il était
+d'usage aux actions d'éclat; de ce nombre étaient son frère et son
+beau-frère. La grande porte du Louvre était fermée; mais l'ordre avait
+été donné de l'ouvrir quand le maréchal paraîtrait, et de la pousser
+aussitôt derrière lui; quelques hommes sûrs devaient renforcer là les
+archers de garde, et l'un d'eux, placé au-dessus du passage, était
+chargé d'annoncer par un signal que la victime entrait dans le piége.
+Vers dix heures, le maréchal d'Ancre sortit de son logis, et vint au
+Louvre, accompagné de cinquante personnes environ qui toutes le
+précédaient. Après avoir passé la porte, il se trouvait sur un pont
+dormant joignant un pont-levis qui menait à la basse-cour; ce fut là que
+le baron de Vitry le rencontra, après avoir traversé sans mot dire
+l'escorte qui marchait devant lui, et lui dit brusquement qu'il avait
+ordre de l'arrêter. Le maréchal n'eut que le temps de faire un mouvement
+de surprise et de s'écrier, dans la langue de son pays: «Moi!» Aussitôt
+cinq coups de pistolet partirent; trois seulement l'avaient atteint, et
+il était tombé sur ses genoux. Les derniers venus le frappèrent à l'envi
+de leurs épées. Le baron de Vitry s'assura de sa mort en l'étendant par
+terre d'un coup de pied: aussitôt on le dépouilla de ses habits; un des
+meurtriers prit son épée, un autre son anneau, celui-ci son écharpe,
+celui-là son manteau, et tous coururent porter au roi ces dépouilles
+dont il leur fit don.
+
+«Le roi était enfermé dans son cabinet des armes, assez inquiet de
+l'événement, lorsque le colonel des Corses, Jean-Baptiste d'Ornano,
+qu'il avait mis du complot et attaché spécialement à la garde de sa
+personne, vint lui en apprendre le succès. Alors il se sentit en
+merveilleuse envie de guerroyer; il demanda sa grosse carabine, prit son
+épée, et entendant les cris de: Vive le roi! qui retentissaient dans la
+cour, il fit ouvrir les fenêtres de la grande salle, s'y montra, soulevé
+par le colonel corse, et criant:--Grand merci à vous, mes amis;
+maintenant je suis roi.--Puis il donna l'ordre qu'on allât lui chercher
+les vieux conseillers de son père. Des gentilshommes partirent à cheval
+pour les avertir, et pour répandre dans la ville la nouvelle que--le roi
+était roi.--Car le mot avait réussi[1].»
+
+
+
+
+VI.
+
+Procès et supplice de la maréchale d'Ancre.
+
+
+Le parlement fit le procès tout à la fois à la mémoire du maréchal et à
+sa malheureuse veuve. Ils furent accusés l'un et l'autre de sacrilége et
+de crimes politiques. La maréchale d'Ancre, femme d'une constitution
+très-frêle, et sujette aux accès d'une maladie nerveuse que la médecine
+ordinaire était impuissante à guérir, avait parfois recherché les
+conseils et les remèdes d'empiriques et de charlatans suspects de
+sorcellerie; elle avouait elle-même à cet égard des faits qui dénotaient
+simplement son vif désir de revenir à la santé et sa crédulité
+superstitieuse. Dans le procès, on fonda l'accusation de sacrilége sur
+ce que le maréchal et sa femme avaient fait venir d'Italie un prétendu
+médecin, lequel «était grand hébreu et vrai juif, ne recevant aucun
+salaire le jour du sabbat;» sur ce qu'on avait trouvé chez eux deux
+livres écrits en langue hébraïque; sur ce que la maréchale, au dire de
+son cocher, aurait été souvent la nuit dans des églises d'où
+s'échappaient de grands hurlements, «annonçant qu'elle y sacrifiait un
+coq, cérémonie judaïque et même païenne;» enfin sur diverses pratiques
+d'astrologie et de sorcellerie pour connaître l'avenir et pour exercer
+du pouvoir sur la volonté des grands. On rapporte à ce sujet qu'un
+conseiller qui faisait subir à la maréchale un interrogatoire, lui
+demanda de quel sortilége elle s'était servie pour charmer et dominer la
+reine mère: «D'aucun autre, répondit-elle avec fermeté, que le pouvoir
+des âmes fortes sur les faibles.»
+
+Dans tout le cours d'une longue instruction, la maréchale se défendit
+avec sang-froid et une grande supériorité de raison; elle expliqua par
+la crédulité et les fantaisies bien excusables d'une femme
+valétudinaire, quelques pratiques d'où on lui avait fait espérer un
+soulagement à ses souffrances; elle déclina la responsabilité des
+crimes politiques qu'on imputait à son mari; elle convainquit de son
+innocence plusieurs de ses juges, à tel point que, prévoyant trop bien
+l'issue du procès, ils refusèrent de prendre part aux délibérations.
+
+Le 8 juillet (1617) l'infortunée maréchale fut amenée dans la chapelle
+de la Conciergerie, où elle entendit à genoux l'arrêt du parlement. Cet
+arrêt déclarait Concini et sa veuve criminels de lèse-majesté divine et
+humaine, condamnait la mémoire du mari à perpétuité, et la veuve «à
+avoir la tête tranchée, son corps et tête brûlés et réduits en cendres.»
+À la lecture de sa sentence, la maréchale ne put retenir un cri de
+surprise et de douleur. Elle pensa d'abord à faire différer son supplice
+en alléguant un état de grossesse supposé; mais elle renonça presque
+aussitôt à ce moyen de sursis, et se livra aux bourreaux avec beaucoup
+de résolution et de courage. Comme elle montait sur la fatale charrette,
+ses yeux se portèrent sur la foule immense qui se pressait pour assister
+à ses derniers moments, et elle dit d'une voix douce: «Que de peuple
+pour voir une pauvre affligée!» Conformément à l'arrêt, sa tête tomba en
+place de Grève, et ses restes furent livrés au bûcher.
+
+Louis XIII a reçu de ses contemporains le surnom de _Juste_, et
+l'histoire le lui a conservé. Ce qui est pénible à dire, c'est que le
+beau nom de _juste_ a été donné à ce souverain pour l'odieux guet-apens
+à l'aide duquel il se débarrassa du maréchal d'Ancre. Les flatteurs du
+pouvoir à cette époque répétant sur tous les tons que le roi avait «fait
+justice,» le peuple s'accoutuma à l'entendre appeler _Louis le Juste_.
+
+
+
+
+VII.
+
+Exil de Marie de Médicis.
+
+
+Cette révolution de palais, commencée dans le sang du malheureux
+Concini, s'acheva par la ruine absolue de la puissance de Marie de
+Médicis. Soutenu par de Luynes, le jeune roi retint d'abord sa mère
+prisonnière au Louvre, dans son appartement. On mura les issues qui
+pouvaient lui permettre de communiquer avec les autres parties du
+palais: on abattit le pont qui conduisait à son jardin. Toutes relations
+lui furent interdites avec ses plus fidèles serviteurs, et même avec les
+princesses ses filles. Aucune avanie ne fut épargnée à cette reine.
+Vitry vint chez elle se livrer aux perquisitions les plus injurieuses,
+au point de regarder jusque sous son lit, et dans ses coffres, s'il n'y
+avait pas quelque baril de poudre, qui aurait pu faire sauter cette aile
+du Louvre où était aussi l'appartement du roi; enfin on lui permit de se
+retirer dans quelque ville de son apanage. Au moment de son départ, son
+fils n'osa lui refuser une dernière entrevue; mais on arrêta par écrit
+les paroles qui devaient être échangées entre la mère et le fils. Marie,
+en présence du jeune roi, laissa voir une vive émotion, mais lui
+n'opposa à ses larmes qu'une contenance froide et des réponses
+embarrassées. La reine mère prit immédiatement le chemin de la ville de
+Blois qu'elle avait choisie pour lieu de sa retraite (3 mai 1617).
+
+
+
+
+VIII.
+
+Disgrâce de Richelieu.
+
+
+Richelieu fut entraîné dans la chute de ses protecteurs, mais non sans
+avoir fait effort pour maintenir sa fortune politique, en reniant leur
+mémoire. Il devait son élévation au maréchal d'Ancre et à sa femme;
+appelé par leur crédit au conseil du roi, comme secrétaire d'État, il
+exprimait alors dans une lettre à Concini, «sa reconnaissance et son
+affection inviolables pour les faveurs qu'il avait reçues de lui et de
+madame la maréchale, lesquelles n'avaient eu d'autre fondement que leur
+bonté.» Cependant peu d'heures après l'assassinat du maréchal, on le vit
+se mêler à la foule des courtisans qui assiégeaient le Louvre pour
+féliciter le roi _d'avoir fait justice_; cette foule était si pressée,
+que pour n'en être pas étouffé, le jeune Louis fut obligé de monter sur
+une table de billard d'où il recevait les compliments. Seul des anciens
+ministres, Richelieu se hasarda à venir aussi faire sa cour; le roi lui
+fit mauvaise mine. Sans se rebuter, il se rendit dans la salle où
+s'assemblait le conseil; mais on refusa de l'y admettre. Dans sa
+disgrâce, toutefois, comme il avait su, par des voies indirectes, se
+ménager la bienveillance de de Luynes, il fut traité avec certains
+égards; ce fut lui qu'on appela à négocier avec la cour sur la substance
+des paroles qui seraient échangées entre la reine mère et son fils dans
+leur dernière entrevue, et il nous apprend lui-même, dans ses Mémoires,
+qu'avant de prendre le parti d'accompagner Marie de Médicis dans sa
+retraite, il en avait sollicité et obtenu du roi la permission.
+
+Louis XIII et son favori, après le premier enivrement du triomphe, ne
+tardèrent pas à être effrayés eux-mêmes de la hardiesse de la position
+prise par eux vis-à-vis de la reine mère. Ils craignaient sans cesse un
+retour de l'opinion publique en sa faveur; ils craignaient les intrigues
+et les menées des mécontents, qui ne manqueraient pas de se rallier
+autour de cette reine en butte à la persécution. Ils prenaient ombrage
+des hommes de valeur qui pouvaient l'éclairer de leurs conseils et la
+diriger. À ce titre, on se défiait de l'évêque de Luçon. Malgré sa
+résignation apparente et les lettres rassurantes qu'il écrivait de Blois
+pour protester que la reine mère vivait paisible dans sa retraite, sans
+garder aucun souvenir fâcheux des choses passées, il reçut l'ordre de
+s'éloigner de Marie de Médicis; et il se retira dans un prieuré qui lui
+appartenait près de Mirebeau, en Poitou, «voulant, disait-il, se
+renfermer avec ses livres, et s'occuper, suivant sa profession, de
+combattre l'hérésie.» Il fit, en effet, bientôt paraître un livre où il
+paraissait tout absorbé dans la controverse théologique. Ce livre, où il
+traitait «de la défense des principaux points de la foi de l'Église
+catholique,» était par lui dédié au roi, fils aîné de l'Église. Il
+édifiait vers le même temps les âmes pieuses, en publiant un ouvrage de
+haute dévotion: _la Perfection du chrétien_.
+
+
+
+
+IX.
+
+Soupçons et animosité de Louis XIII contre sa mère.
+
+
+Une anecdote racontée par Bassompierre, dans ses Mémoires, prouve tout à
+la fois la frivole éducation du jeune roi qui, à seize ans, gouvernait
+la France en maître absolu, et les funestes impressions que son
+entourage lui avait données relativement à sa mère: «Un jour, dit
+Bassompierre, je le louais de ce qu'il était fort propre à tout ce qu'il
+voulait entreprendre, et que n'ayant jamais été montré à battre du
+tambour, il y réussissait mieux que les autres; il me dit: «Il faut que
+je me remette à jouer du cor de chasse, ce que je fais fort bien, et
+veux être tout un jour à sonner.» Et comme Bassompierre l'en dissuadait,
+en lui citant l'exemple de Charles IX, qui, par un semblable exercice,
+avait délabré sa poitrine et hâté sa mort: «Vous vous trompez, répliqua
+le roi, ce n'est pas cela qui le fit mourir; c'est qu'il se mit mal avec
+la reine Catherine, sa mère, et que, l'ayant quittée, il consentit à se
+rapprocher d'elle; s'il ne l'eût pas fait, il ne serait pas mort sitôt.»
+
+Sous l'influence de semblables pensées, la cour multiplia les rigueurs
+contre Marie de Médicis. On jugea que l'évêque de Luçon, à Mirebeau,
+était encore trop à portée de lui donner ses avis; il lui fut enjoint de
+se retirer à Avignon, qui faisait partie des États du pape. Le château
+de Blois qu'habitait la reine mère devint pour elle une véritable
+prison. On éloigna d'elle ses serviteurs dévoués; on l'environna
+d'espions qui livraient au sieur de Luynes le secret de tous ses actes
+et de ses pensées. Quelques-uns de ses amis, enfermés à la Bastille,
+eurent toutes facilités pour lui écrire; mais leurs lettres, ainsi que
+les réponses de la reine où il était question de voeux et d'espoir de
+délivrance, étaient mises sous les yeux du favori, et devinrent le
+fondement d'un procès criminel qui amena la condamnation de quelques
+gentilshommes au bannissement ou à la détention perpétuelle. Impliqués
+dans ce prétendu complot pour des pamphlets en faveur de Marie de
+Médicis, deux malheureux écrivains furent rompus vifs et brûlés en place
+de Grève. En vain la reine mère s'était-elle adressée directement à son
+fils pour l'émouvoir par le tableau des mauvais traitements et des
+avanies auxquels elle était en butte; on exigea d'elle des soumissions
+et des promesses blessantes pour son honneur, qu'elle dut remettre par
+écrit au confesseur du roi; elle n'obtint en retour aucun adoucissement
+à son sort. Les choses furent poussées à ce point, que le prince de
+Piémont ayant demandé la main d'une de ses filles, la princesse
+Christine, le mariage fut résolu, sans que la reine mère eût même été
+consultée.
+
+
+
+
+X.
+
+Évasion de la reine mère.--Réconciliation.
+
+
+Tant d'affronts et de rigueurs essuyés pendant dix-huit mois avaient
+fini par exciter la compassion du peuple en faveur de cette femme si
+malheureuse, et comme reine et comme mère. D'un autre côté, les grands
+seigneurs commençaient à supporter impatiemment la faveur du sieur de
+Luynes, et voyaient avec jalousie les plus hautes charges et les
+honneurs de tout genre accumulés dans cette famille. Le favori
+recherchait alors pour lui-même, et obtint bientôt l'épée de
+connétable, la première de toutes les dignités militaires. Une ligue se
+forma pour renverser de Luynes et rendre à Marie de Médicis sa liberté
+et son ancien pouvoir. Le duc d'Épernon, puissant seigneur, investi des
+plus hauts commandements, qui traitait d'égal à égal avec le roi, et
+qui, par son caractère fier et résolu, entraînait une grande partie de
+la turbulente noblesse de cette époque, se mit à la tête de
+l'entreprise. Elle fut conduite avec beaucoup de prudence et de mystère.
+Dans la soirée du 22 février 1619, des échelles furent dressées contre
+les hautes murailles du château de Blois. La reine se confia à celle
+qui, de sa fenêtre, descendait sur la terrasse du château, mais là, elle
+fut prise d'un vertige, et il fallut, pour lui faire atteindre le bas du
+rempart, l'envelopper dans un manteau et la faire glisser comme un
+paquet. Un carrosse l'attendait dans un faubourg voisin; en quelques
+heures la reine mère fut à Loches, sous la protection du duc d'Épernon
+et de la petite armée qu'il avait rassemblée.
+
+La cour, alarmée de cette évasion, arma et négocia tout à la fois. Elle
+songea à tirer de son exil l'évêque de Luçon, afin que, de retour auprès
+de la reine mère, il opposât du moins sa prudence à la politique
+aventureuse du parti à qui cette reine devait sa délivrance. Il
+travailla en effet avec ardeur à un accommodement entre le fils et la
+mère. L'entrevue préparée par ses soins eut lieu dans un château près
+de Tours. Il y eut de part et d'autre beaucoup d'attendrissement; on
+raconta que la reine mère s'était écriée: «Mon Dieu! mon fils, que je
+vous trouve grandi!» Le roi lui répondit: «Ma mère, j'ai crû pour votre
+service.» Mais ce rapprochement fut de courte durée. Marie de Médicis,
+qui n'avait pas suivi le roi à Paris, et s'était retirée dans son
+gouvernement d'Anjou, eut bientôt à se plaindre de nouvelles rigueurs
+exercées contre ses plus fidèles amis, et d'allusions blessantes, dans
+des déclarations officielles du roi, aux événements passés pour lesquels
+elle avait été traitée en criminelle d'État. D'un autre côté, la cour
+était agitée par mille intrigues; de plus en plus irrités contre le
+favori, les grands seigneurs se retiraient dans leurs terres et
+prenaient une attitude menaçante; le parti protestant armait aussi pour
+se tenir en garde contre une attaque qu'il redoutait de la part du jeune
+roi. Le duc d'Épernon, se déclarant hautement pour Marie de Médicis, et
+secondé par les chefs protestants, les ducs de Rohan et de La
+Trémouille, se mit en pleine révolte; mais le sort des armes ne lui fut
+pas favorable. Louis marcha en personne contre les rebelles, et força
+facilement le passage de la Loire, qu'ils essayèrent de lui disputer au
+pont de Cé. Il ne voulut pas pousser trop loin ses avantages contre sa
+mère; et l'évêque de Luçon, entrant avec habileté dans les dispositions
+conciliantes du roi, contribua puissamment à un accommodement définitif
+qui fut accepté de la reine et de tous ceux de son parti. Le roi, pour
+mieux cimenter cette réconciliation, fit publier une déclaration par
+laquelle il reconnaissait «que tout ce qu'avaient fait sa mère et ceux
+qui s'étaient joints à elle, n'avait eu d'autre but que le bien de son
+État.» Une entrevue eut lieu à Brissac entre la mère et le fils, et tous
+deux s'y donnèrent avec effusion les marques de la plus vive tendresse.
+
+Le duc de Luynes avait conservé toute la faveur du roi: Richelieu, plus
+que jamais, possédait celle de la reine mère; il n'en usait que pour
+diriger cette princesse dans une ligne de conduite d'accord avec la
+politique et les intérêts du souverain. Il avait marié une de ses nièces
+avec un neveu du duc de Luynes; entre ce favori et l'évêque de Luçon le
+rapprochement paraissait intime. Au fond, cependant, de Luynes se
+défiait de cet homme dont le génie était au-dessus de l'ordinaire; il
+eût craint de trop l'élever. Richelieu en eut bien la preuve dans la
+recherche qu'il fit alors du chapeau de cardinal. Il s'appuyait sur ses
+services comme conseiller de la reine mère et négociateur de la paix; il
+avait pour lui les instantes demandes de cette princesse, et l'appui
+même du roi qui avait ostensiblement envoyé des instructions à cet égard
+à son ambassadeur à Rome. Cependant le pape résistait toujours.
+L'ambassadeur eut le mot de l'énigme, lorsque enfin, trop vivement
+pressé, le pape lui montra une lettre de la main même du roi qui mettait
+opposition à ce que l'évêque de Luçon fût nommé cardinal. Celui-ci était
+obligé de dissimuler son ressentiment, «car la puissance du duc de
+Luynes, comme il le dit lui-même, était alors si grande qu'elle ne
+permettait pas une défense ouverte.»
+
+
+
+
+XI.
+
+Siége de Montauban.--Mort du duc de Luynes.
+
+
+Louis XIII, qui avait hérité quelque chose de l'ardeur martiale de son
+père, et le duc de Luynes, impatient de prouver qu'il pouvait porter
+dignement l'épée de connétable, s'empressèrent de saisir l'occasion de
+quelques troubles survenus dans le Midi pour entrer en campagne contre
+les protestants. Cette guerre, signalée d'abord par le succès des armes
+royales et par de cruelles exécutions contre plusieurs villes du
+Languedoc, obligées de se rendre à merci, aboutit, en novembre 1621, à
+un grave échec sous les murs de Montauban. Cette place importante, l'un
+des principaux boulevards de la ligue protestante, se défendit avec
+toute l'énergie du désespoir. L'armée royale, outre les pertes
+sensibles qu'elle faisait chaque jour par le feu de l'ennemi,
+s'affaiblissait encore par les maladies, et il fallut enfin lever le
+siége. Pendant que le connétable cherchait à rétablir sa réputation
+militaire par la prise d'une petite place du voisinage, Monheurt, il fut
+atteint d'une fièvre qui l'emporta en quelques jours. Cette mort fut un
+grand événement. Elle laissait sans direction un roi de vingt ans, né
+pour subir la domination d'un habile favori ou d'un sage conseiller;
+elle ouvrait la lice à quiconque se sentait l'ambition et la force de
+s'imposer au souverain, et de gouverner en son nom l'État.
+
+
+
+
+XII.
+
+Habile conduite de Richelieu.--Sa rentrée aux affaires.
+
+
+Tout se passa d'abord en obscures intrigues, qui firent successivement
+arriver au conseil quelques hommes médiocres, et dont l'histoire nous a
+conservé à peine les noms; ce qu'il y avait de plus saillant dans leur
+politique, c'était l'attention soutenue à écarter autant que possible de
+la direction des affaires la reine mère, et surtout son conseiller,
+l'évêque de Luçon. Marie de Médicis, à cette époque, docile aux avis de
+Richelieu, se conduisait avec une grande prudence, et s'appliquait à
+maintenir entre elle et son fils une harmonie parfaite. Elle se tenait
+habilement en dehors de toutes les cabales et savait éconduire les
+ambitions particulières qui auraient voulu se fortifier de son appui.
+Richelieu, de son côté, dissimulait avec art le plus ardent de ses voeux;
+il ne paraissait pas s'apercevoir des ombrages qu'il donnait, et mettait
+ostensiblement toute son ambition à se pousser par le crédit de la reine
+mère aux dignités ecclésiastiques. Il savait bien qu'à cette époque
+elles aplanissaient singulièrement la route du pouvoir aux esprits d'une
+certaine portée. En 1622, il obtint enfin le chapeau de cardinal. Louis,
+qui l'avait aidé franchement cette fois à devenir prince de l'Église,
+n'avait aucunement le goût de lui ouvrir l'entrée du conseil; il
+manifestait même pour lui un éloignement prononcé. «Cet homme, disait-il
+un jour à la reine mère, je le connais mieux que vous, madame; il est
+d'une ambition démesurée.»
+
+Cependant l'habileté et la patience du cardinal usèrent enfin tous les
+obstacles. Il vint un jour où le surintendant des finances, le marquis
+de La Vieuville, qui jouissait alors de la confiance du roi, après avoir
+renversé plusieurs de ses collègues, et ne se sentant pas de force à
+lutter seul contre les nombreux ennemis qu'il s'était faits, songea à se
+donner l'appui de la reine mère, en offrant à son conseiller intime une
+place de secrétaire d'État.
+
+Après avoir été tenu pendant sept ans éloigné du pouvoir, Richelieu
+allait donc le ressaisir, à l'âge de trente-neuf ans, quand son
+expérience était formée aux difficiles affaires, et son esprit dans
+toute sa force. Mais loin de laisser percer sa joie, il la dissimula
+avec trop d'affectation peut-être; il se plaignait de trouver le marquis
+de La Vieuville bien pressant; il lui objectait son goût pour la
+retraite, pour les études paisibles; il alléguait sa santé qui lui
+rendait nécessaire l'air de la campagne, qui ne saurait s'accommoder de
+la multitude des visites à recevoir, et qui ne lui permettrait pas de se
+tenir longtemps debout, suivant l'étiquette, dans la chambre du roi. Il
+se rendit enfin pourtant, mais comme un homme qui donnait une grande
+marque de renoncement à ses propres intérêts, et se sacrifiait
+véritablement au service du roi (26 avril 1624).
+
+
+
+
+XIII.
+
+Politique nouvelle.--Occupation de la Valteline.
+
+
+Richelieu n'eut d'abord qu'une portion du ministère des affaires
+étrangères, et il soutint encore quelque temps dans le conseil le rôle
+de modestie qu'il s'était imposé; néanmoins sa dignité de prince de
+l'Église dont il ne négligea pas de réclamer les priviléges, et bien
+plus encore sa vaste et forte intelligence en firent bientôt le
+personnage le plus considérable du cabinet. Le marquis de La Vieuville,
+homme sans valeur, d'un caractère violent et tracassier et qui ne
+ménageait pas même le roi dans ses propos inconvenants, ruinait à
+plaisir son crédit. Richelieu n'eut garde de lui venir en aide: au
+contraire, il s'entendit avec le roi pour amener la chute, de ce
+ministre, qui fut immédiatement arrêté et enfermé au château d'Amboise,
+sous le poids d'une accusation vague de malversations (12 août 1624).
+
+Le crédit de Richelieu grandissait chaque jour; les courtisans, ou s'en
+indignaient, ou s'accommodaient de manière à en tirer parti. On raconte
+que le duc d'Épernon, descendant un jour le grand escalier du Louvre,
+rencontra un des seigneurs dévoués à la fortune du cardinal, qui lui
+demanda familièrement s'il ne savait pas quelque nouvelle: «Oui, lui
+répondit d'Épernon: vous montez et je descends.»
+
+Dès qu'il sentit le pouvoir s'affermir dans ses mains, Richelieu porta
+son regard profond sur l'état de l'Europe et sur les périls qui
+pouvaient en sortir pour la France. À cette époque, la puissante maison
+d'Autriche avait par des accroissements successifs rompu l'équilibre
+européen: par l'une de ses branches, elle tenait l'Espagne, le Portugal,
+Naples et le Milanais, les Pays-Bas, l'Amérique enfin qui l'alimentait
+des riches produits de ses mines; par son autre branche elle possédait
+l'Autriche, la Bohême, la Hongrie et l'empire d'Allemagne. Depuis un
+siècle, la France luttait péniblement pour contenir cette puissance
+colossale, et n'en être pas écrasée. Quand Richelieu arriva aux
+affaires, l'empereur d'Allemagne Ferdinand, à la suite d'éclatantes
+victoires remportées sur les princes protestants d'Allemagne ligués
+contre lui, était en mesure de dominer tout le nord de l'Europe. De son
+côté, le roi d'Espagne, Philippe IV, cherchait à donner la main à la
+puissance autrichienne, en s'étendant au pied des Alpes vers le Tyrol;
+pour cela, comme possesseur du Milanais, il élevait des prétentions sur
+la Valteline, grande et riche vallée dépendante des ligues suisses. Ce
+fut la première affaire de haute importance que Richelieu eut à
+résoudre. La cour de Madrid avait suscité dans la Valteline des troubles
+à la suite desquels le parti catholique victorieux avait appelé les
+Espagnols à son aide. La France et la Savoie avaient fait entendre à ce
+sujet de pressantes réclamations. Le pape Urbain VIII s'était porté
+médiateur, mais tenait une conduite ambiguë. En dernier lieu,
+l'ambassadeur de France, dans une longue dépêche, énumérait toutes les
+difficultés de cette affaire. Le cardinal ne lui répondit que ces mots:
+«Le roi a changé de conseil, et le ministère de maxime. On enverra une
+armée dans la Valteline, qui rendra le pape moins incertain, et les
+Espagnols plus traitables.» En effet, une armée, commandée par le
+marquis de Coeuvres, pénètre rapidement dans la Valteline, s'empare en
+quelques jours des forteresses occupées par les troupes du saint-siége,
+et arrête les Espagnols tout étonnés de se heurter contre une politique
+désormais si ferme et si résolue. Richelieu chargea les envoyés de
+France de faire comprendre au pape: «Que tout avait été fait pour le
+bien de la chrétienté et celui du saint-père lui-même.»
+
+L'attention que le ministre donnait d'une façon si remarquable aux
+affaires extérieures était à chaque instant péniblement ramenée vers les
+choses de l'intérieur, où se montraient à découvert deux causes
+profondes de faiblesse et de malheurs publics, les cabales des grands
+seigneurs, et les révoltes incessantes du parti protestant.
+
+À la cour du jeune roi, le trouble et la résistance aux vues de la
+politique procédaient d'une part du défaut d'harmonie dans le ménage
+royal, et de l'autre d'une opposition factieuse qui s'organisait
+visiblement autour du frère même du roi, Gaston, alors duc d'Anjou.
+
+
+
+
+XIV.
+
+La reine Anne d'Autriche.
+
+
+Louis XIII n'avait encore que quatorze ans, lorsqu'il épousa, en 1615,
+l'infante d'Espagne, fille de Philippe III, Anne-Marie d'Autriche.
+Cette princesse, du même âge que Louis, réunissait tous les charmes
+propres à captiver un jeune époux. Mme de Motteville, qui passa toute sa
+vie attachée à la maison et dans l'intimité d'Anne d'Autriche, a tracé
+ainsi le portrait de cette reine, à l'époque de sa maturité:
+
+«Elle est grande et bien faite; elle a une mine douce et majestueuse qui
+ne manque jamais d'inspirer dans l'âme de ceux qui la voient l'amour et
+le respect; elle a été l'une des plus grandes beautés de son siècle, et
+présentement il lui en reste assez pour en effacer des jeunes qui
+prétendent avoir des attraits. Ses yeux sont parfaitement beaux; le doux
+et le grave s'y mêlent agréablement. Sa bouche est petite et vermeille,
+et la nature lui a été libérale de toutes les grâces dont elle avoit
+besoin pour être parfaite... Toute sa peau est d'une égale blancheur et
+d'une délicatesse qui ne se sauroit jamais assez louer; son teint n'est
+pas de même, il n'est pas si beau, et la négligence qu'elle a pour sa
+conservation, ne mettant jamais de masque, ne contribue pas à
+l'embellir. Son nez n'est pas si parfait que les autres traits de son
+visage: il est gros; mais cette grosseur ne sied pas mal avec de grands
+yeux, et il me semble que s'il diminue sa beauté, il contribue du moins
+à lui rendre le visage plus grave. Toute sa personne pouvoit enfin
+mériter de grandes louanges; mais je crains d'offenser sa modestie et
+la mienne, si j'en parlois davantage; c'est pourquoi je n'ose pas
+seulement dire qu'elle a le pied fort beau, petit et fort bien fait.»
+
+Malgré tant d'attraits, il est avéré qu'Anne d'Autriche, dans les
+premières années de son mariage, ne rencontra chez le jeune roi qu'une
+complète indifférence; et quand plus tard l'intimité conjugale se fut
+établie entre eux, elle fut souvent troublée par des querelles
+d'intérieur dont la jalousie de l'époux fut le principal motif.
+
+Négligée par Louis, dès son arrivée à la cour, en butte aux tracasseries
+de l'impérieuse Marie de Médicis, qui redoutait de lui voir prendre de
+l'ascendant sur son fils, Anne d'Autriche avait pour tout dédommagement
+et pour tout plaisir l'amitié et la société habituelle de la duchesse de
+Luynes, qui fut depuis, par un second mariage, la duchesse de Chevreuse.
+Cette jeune femme, belle, vive, amie du plaisir, égayait la reine par
+ses saillies; on la lui avait donnée pour surintendante de sa maison;
+elles passaient ensemble le temps en causeries malicieuses et en toutes
+sortes de jeux. Il arriva même un jour que la jeune reine, en
+poursuivant sa favorite, fit une chute et vit s'évanouir les espérances
+de maternité qu'un commencement de grossesse lui donnait alors. Le roi,
+dans son mécontentement, retira à la duchesse sa charge de
+surintendante, et voulut qu'elle quittât le Louvre. Elle continua
+cependant à fréquenter la cour où des mémoires contemporains prétendent
+qu'elle jouait double jeu, prodiguant, mais en pure perte, ses agaceries
+au jeune roi, et s'efforçant d'inspirer à Anne d'Autriche des désirs de
+liberté et le goût du plaisir.
+
+
+
+
+XV.
+
+Passion du duc de Buckingham pour Anne d'Autriche.
+
+
+Cependant la beauté de la reine lui attirait les hommages, même
+indiscrets, de quelques seigneurs; elle en riait avec sa confidente; le
+roi y trouvait des raisons de mauvaise humeur et de jalousie. Parmi les
+passions qu'Anne d'Autriche inspira, aucune n'eut plus d'éclat que celle
+de George Villiers, duc de Buckingham, favori de Charles Ier, qui était
+venu en France comme ambassadeur, à l'occasion du mariage du jeune roi
+d'Angleterre avec la princesse Henriette, une des filles de Marie de
+Médicis. Buckingham, beau, élégant, magnifique, plein de confiance en
+lui-même et de hardiesse auprès des dames, s'éprit d'Anne d'Autriche à
+la première vue, et étonna la cour de France par les manifestations
+audacieuses de son amour. Dans son pays on l'accusa, non sans raison,
+d'avoir subordonné des questions de paix ou de guerre entre les deux
+peuples aux plus ou moins grandes facilités que l'une ou l'autre lui
+donnerait pour revenir en France comme négociateur, et pour revoir la
+reine, objet de sa passion. Un soir, à la promenade, dans un jardin,
+auprès d'Amiens où la cour avait accompagné la princesse Henriette,
+Buckingham, donnant le bras à la reine, poussa si loin ses témérités,
+que celle-ci fut obligée d'appeler près d'elle son écuyer. Quelques
+jours après, sur le point de s'embarquer, il prétexte des dépêches
+importantes reçues de Londres, revient sur ses pas, fait mine
+d'entretenir quelques instants la reine mère d'intérêts politiques, puis
+pénètre dans la chambre d'Anne d'Autriche qui était couchée,
+s'agenouille au pied de son lit, baise ses draps avec transport, et rend
+la reine tout interdite de l'extravagance de ses démonstrations d'amour.
+«La comtesse de Launoy, alors dame d'honneur de la reine, sage,
+vertueuse et âgée, qui était au chevet de son lit, ne voulant point
+souffrir que ce duc demeurât dans cet état, lui dit avec beaucoup de
+sévérité que ce n'était point la coutume en France, et voulut le faire
+lever; mais lui, sans s'étonner, combattit contre la vieille dame,
+disant qu'il n'était pas Français, et qu'il n'était pas obligé
+d'observer toutes les lois de l'État.»
+
+La jeune reine, flattée au fond d'inspirer de si vifs sentiments à un si
+brillant cavalier, et familiarisée, par son éducation espagnole, avec
+les formes d'une galanterie romanesque, souffrait avec trop
+d'indulgence toutes ces folies du duc de Buckingham. Mais Louis XIII, à
+qui le récit en fut fait avec des commentaires peu favorables à la
+reine, prit fort mal la chose, se plaignit amèrement, et chassa
+quelques-uns des domestiques qui avaient assisté aux scènes rapportées
+plus haut. Le dépit d'Anne d'Autriche, excité par la duchesse de
+Chevreuse, ne s'arrêtait pas au roi son époux; elle avait pris aussi en
+aversion, de même que sa favorite, le cardinal de Richelieu, comme
+créature de la reine mère, et comme fortifiant la résolution du roi dans
+les mesures de rigueur qu'il prenait contre elle; toutes deux mettaient
+leur plaisir à railler le cardinal et à chercher les occasions de
+contrarier ses desseins. Cela allait, de la part de la duchesse de
+Chevreuse, «jusqu'à forcer la reine à penser à Buckingham, lui parlant
+toujours de lui, et lui ôtant le scrupule qu'elle en avait par la raison
+du dépit que cela causait au cardinal de Richelieu.»
+
+Les pamphlets du temps ont beaucoup accusé cet homme d'État d'avoir
+lui-même conçu une audacieuse passion pour la reine, et de l'avoir
+persécutée ensuite pour venger son amour repoussé avec mépris. Mme de
+Motteville, dont on estime la sincérité, se montre peu disposée à croire
+à cet amour manifesté par de la haine. «Mais, ajoute-t-elle, la reine
+m'a conté un jour qu'il lui parla d'un air trop galant pour un ennemi,
+et qu'il lui fit un discours fort passionné; mais qu'ayant voulu lui
+répondre avec colère et mépris, le roi dans ce moment était entré dans
+le cabinet où elle était, qui par sa présence interrompit sa réponse;
+que, depuis cet instant, elle n'avait jamais osé recommencer cette
+harangue, craignant de lui faire trop de grâce, en lui témoignant
+qu'elle s'en souvenait.»
+
+
+
+
+XVI.
+
+Gaston, duc d'Orléans.--Ses menées ambitieuses.
+
+
+Une cause plus sérieuse de soucis pour le cardinal était dans le foyer
+d'intrigues alimenté autour de Gaston par les grands seigneurs jaloux et
+mécontents. Ce jeune prince, malheureusement né, annonçait dès le début
+de sa carrière un esprit vaniteux et brouillon qui se transforma bientôt
+en une ambition opiniâtre, sans courage dans la lutte, sans dignité dans
+la défaite. La petite cour qui l'entourait le flattait de la perspective
+du trône qui depuis sept ans n'avait pas encore d'héritier direct; on
+l'animait contre Richelieu, comme si ce ministre le dépouillait de la
+légitime influence qu'il devait avoir sur la direction des affaires; et
+les hommes qui l'associaient ainsi à leurs intérêts ou à leurs rancunes,
+étaient les plus grands noms de France: le duc de Vendôme et son frère
+le grand prieur, fils naturel d'Henri IV; le comte de Soissons, prince
+du sang; le maréchal duc de Montmorency.
+
+Après eux venaient: d'Ornano, ancien colonel des Corses, alors maréchal
+de France et qui gouvernait Gaston; le jeune comte de Chalais, un des
+grands officiers du palais et fort avant dans les bonnes grâces de Louis
+XIII; enfin une foule de gentilshommes, offusqués de la puissance de
+Richelieu, et qui ne lui pardonnaient pas les réformes qu'il apportait
+dans les finances et la suppression des grosses pensions dont les avait
+gratifiés un gouvernement dilapidateur. Toute cette noblesse était
+encore animée contre Richelieu par la reine et par de hautes et galantes
+dames de la cour, la duchesse de Chevreuse et la princesse de Condé.
+
+Ce ne furent d'abord que des intrigues de ruelle: d'audacieuses
+causeries où, sur un ton frivole, on discutait l'opportunité et les
+chances des plus graves attentats. Il fallait, à tout prix, se défaire
+du ministre qui faisait obstacle à l'ambition et aux convoitises de
+chacun; on essayerait de le renverser, en intimidant le faible Louis
+XIII, et si l'on n'en venait à bout de cette manière, l'on s'en
+débarrasserait par l'assassinat. Dans ces conciliabules, on allait
+jusqu'à mettre en question la couronne et la personne même du roi; on
+parlait de sa déchéance, de sa reclusion dans un couvent, d'un divorce
+entre Anne d'Autriche et lui, parce qu'il semblait impropre à donner au
+trône un héritier; et enfin, du mariage de la reine divorcée avec
+Gaston.
+
+Le fait qui avait fourni à toutes ces haines, à toutes ces velléités de
+troubler la famille royale et l'État l'occasion d'éclater, c'était le
+projet de marier Gaston avec Mlle de Montpensier, princesse immensément
+riche et alliée à la famille des Guise. Ce projet émanait de Marie de
+Médicis; il avait eu l'assentiment du cardinal de Richelieu qui l'avait
+fait approuver du roi. Mais Gaston ne voulait pas donner au roi et à ses
+conseillers cette marque de sa déférence; et d'ailleurs la petite cour
+qui l'entourait, hostile à ce projet qui contrariait à différents points
+de vue les intérêts de plusieurs, ne cessait de l'exciter à la
+résistance et d'irriter son orgueil. Les choses en vinrent à prendre les
+caractères d'une conspiration. On fit des ouvertures, en prévision d'une
+révolte déclarée, aux ambassadeurs étrangers; on songea à s'assurer le
+secours de l'Espagne, de la Savoie, et même à s'appuyer dans le midi sur
+les huguenots, toujours prêts à courir aux armes.
+
+Richelieu voyait se former l'orage; il savait les menées de ses ennemis;
+mais il ne tenait pas encore les fils de la conspiration. Cependant
+d'Ornano lui parut assez dangereux et assez compromis pour frapper sur
+lui le premier coup. D'Ornano devait à Richelieu la dignité de
+maréchal, et il travaillait de toutes ses forces à miner la puissance de
+son protecteur. Personne plus que lui n'avait d'empire sur Gaston, et il
+ne s'en servait que pour exciter son ambition, sa jalousie, que pour le
+porter à réclamer un opulent apanage, une place privilégiée dans le
+conseil, une large part dans le gouvernement. Louis XIII entra
+facilement dans les vues de son ministre à l'égard d'un tel homme; un
+soir, la cour étant à Fontainebleau, le maréchal d'Ornano fut tout à
+coup, au milieu d'un souper, arrêté par ordre du roi et conduit à
+Vincennes.
+
+À cette nouvelle, l'émoi fut grand dans la petite cour de Gaston.
+Lui-même, dans son premier mouvement, qui fut celui d'une violente
+colère, alla droit à Richelieu, et lui dit d'un ton courroucé: «Est-ce
+vous qui avez osé donner cet avis au roi?--C'est moi,» lui répondit
+froidement Richelieu. Le prince alors éclata en injures. Quelques jours
+étaient à peine écoulés qu'il s'inclinait avec une humilité abjecte
+devant le cardinal et souscrivait à tout pour rentrer en grâce auprès de
+lui et auprès du roi. Il jura sur l'Évangile: «D'aimer et affectionner
+ceux qui aimeront le roi et la reine mère... Et de ne point taire au roi
+les moindres discours de ceux qui voudront lui donner des ombrages du
+roi et de ses conseils.» Il approuva l'emprisonnement du malheureux
+d'Ornano qui s'était perdu à son service; mais il dit quelques paroles
+pour le recommander à la clémence du roi.
+
+
+
+
+XVII.
+
+Conspiration et mort du comte de Chalais.
+
+
+Richelieu, nonobstant cette première victoire, n'était pas sans défiance
+sur la solidité de l'appui que Louis lui prêtait, et il voulait de
+nouvelles et plus fortes garanties avant de pousser plus loin ses
+rigueurs. Il se montra auprès du roi et de la reine mère triste et comme
+découragé en présence de tant de haines animées à sa perte. Il manifesta
+un vif désir de rentrer dans la retraite, et supplia qu'on lui permît de
+laisser là les affaires et les grandeurs. Louis, alarmé de ces
+démonstrations, insista vivement pour le retenir; il lui prodigua les
+promesses de veiller à sa sûreté, et de le défendre lui-même contre ses
+ennemis. Il lui écrivit de sa propre main ces mot: «MONSIEUR et beaucoup
+de grands vous en veulent à mon occasion; mais assurez-vous que je vous
+protégerai contre qui que ce soit... Assurez-vous que je ne changerai
+jamais, et que quiconque vous attaquera, vous m'aurez pour second.»
+Richelieu dès lors ne parla plus de retraite, et il eut, par ordre du
+roi, pour la garde de sa personne, une compagnie de mousquetaires.
+
+Fort d'une telle solidarité entre le souverain et lui, Richelieu résolut
+d'aller frapper les conspirateurs si haut qu'ils fussent placés. Les
+frères naturels du roi, le duc de Vendôme et le grand prieur, furent
+attirés à la cour et tout à coup saisis et enfermés au château
+d'Amboise. Plusieurs personnages considérables furent en outre arrêtés
+et jetés en prison, ou contraints de fuir à l'étranger. Après un premier
+moment de terreur, de nouvelles intrigues se nouèrent autour de Gaston;
+le désir de la vengeance ravivait toutes les haines contre le cardinal.
+Une prise d'armes fut résolue, et le comte de Chalais se mit étourdiment
+à la tête du complot. Ce jeune seigneur, d'un esprit léger et remuant,
+compromis une première fois dans des pourparlers qui pouvaient aboutir à
+un attentat contre la vie de Richelieu, était allé, assure-t-on, s'en
+accuser auprès du cardinal lui-même et en avait été pardonné. Son
+nouveau complot fut bientôt révélé à Richelieu qui cette fois ne se
+piqua point de clémence. Le comte de Chalais fut arrêté à Nantes, et une
+commission instituée pour lui faire son procès; l'affaire s'instruisit
+avec une extrême rigueur. Il fut déclaré coupable du crime de
+lèse-majesté et condamné à perdre la tête sur l'échafaud. Son supplice
+fut atroce: par une déplorable fatalité, ses amis avaient, à prix
+d'argent, fait évader les deux bourreaux en titre; il n'en fut pas moins
+livré à un misérable, condamné lui-même à mort, qui, pour se sauver de
+la potence, accepta l'office de bourreau. Cet homme ne porta à la
+victime que des coups, mal assurés avec une mauvaise épée et un couperet
+de tonnelier; ce ne fut qu'au trente-deuxième coup que la tête fut
+séparée du tronc; jusqu'au vingtième, le malheureux patient ne cessa de
+faire entendre ses gémissements (19 août 1626). Ornano, dont le procès
+s'instruisait en même temps, malade au donjon de Vincennes, s'attendait
+à un sort semblable. Quand il apprit le supplice affreux de Chalais,
+l'émotion qu'il en ressentit détermina sa mort.
+
+Pendant que périssaient ainsi deux hommes qui s'était dévoués à sa
+fortune, Gaston qui ne les avait pas épargnés dans ses dépositions
+devant le conseil, épousait la princesse de Montpensier, et recevait de
+la munificence royale les duchés d'Orléans et de Chartres et le comté de
+Blois, en apanage, avec de magnifiques revenus.
+
+Tout pliait devant le redoutable ministre; la reine elle-même fut
+obligée de s'avouer vaincue. Dans les dispositions où elle était
+vis-à-vis du roi et du cardinal, elle avait facilement pris part à cette
+insurrection de palais contre le mariage que la politique imposait au
+jeune frère du roi. Elle avait à empêcher ce mariage un intérêt
+d'amour-propre comme femme et comme reine, intérêt qu'elle dissimulait
+à peine. Elle craignait que la femme de MONSIEUR, venant à être mère, ne
+jouît à la cour de plus de considération et de crédit qu'elle-même;
+cela, joint aux propos audacieux que des courtisans étourdis répétaient
+autour d'elle, accrédita l'opinion qu'elle nourrissait des espérances et
+des desseins odieux. On supposa que se fondant sur le dire de certains
+astrologues qui prédisaient que le roi ne vivrait pas longtemps, elle
+entretenait l'espoir de se remarier avec MONSIEUR, et de conserver ainsi
+sa couronne de reine. Ces imputations étaient appuyées, disait-on, sur
+des révélations de l'infortuné comte de Chalais qui, en effet, pour
+sauver sa tête, avait un instant mêlé le nom de la reine au complot dont
+on l'accusait d'être le principal auteur. Sur l'échafaud, il s'était
+rétracté; il avait chargé son confesseur de rétablir la vérité des faits
+et de déclarer hautement l'innocence de la reine. Cependant les rancunes
+de son ombrageux époux ne l'épargnèrent pas. Son amie, la duchesse de
+Chevreuse, fut décrétée de prise de corps comme impliquée dans l'affaire
+du comte de Chalais dont elle recevait les hommages; elle s'enfuit en
+Lorraine. Anne d'Autriche elle-même fut mandée dans la chambre du roi,
+et là, en présence de la reine mère et du cardinal, Louis l'apostropha
+rudement et lui reprocha, entre autres choses, d'avoir nourri l'espoir
+de le voir bientôt mourir et de devenir par un second mariage l'épouse
+du duc d'Orléans. Anne d'Autriche indignée se redressa de toute sa
+hauteur et répliqua au roi avec dédain: «Que de Louis à Gaston, il y
+avait trop peu à gagner au change.» Il s'ensuivit une scène
+d'explications très-vive; et ordre fut intimé à la reine «de ne recevoir
+désormais chez elle aucun homme qu'en la présence du roi.» Isolée à la
+cour, la malheureuse Anne d'Autriche ne put longtemps soutenir une lutte
+trop inégale, et elle finit par se prêter à un semblant de
+réconciliation avec le roi et son ministre.
+
+Si les courtisans furent terrifiés de la vigueur impitoyable avec
+laquelle Richelieu tranchait le noeud de leurs intrigues, les vrais
+citoyens ne purent qu'applaudir à l'usage qu'il s'empressa de faire de
+sa victoire. Le sol de la France était couvert de petites villes et de
+châteaux fortifiés, qui ne pouvaient rien pour la défense du royaume
+contre les armées étrangères, mais qui servaient incessamment de points
+d'appui à une oligarchie factieuse et de places d'armes à la guerre
+civile. Les États de Bretagne avaient demandé la démolition de toutes
+ces forteresses et de tous ces donjons dans l'étendue de leur province.
+Richelieu saisit l'occasion et fit bien plus; il étendit cette énergique
+mesure à tout le pays. Une ordonnance du 31 juillet 1626 prescrivit que
+les fortifications des villes et châteaux jugés inutiles à la défense
+du royaume fussent rasées. Richelieu, ce grand niveleur, au service de
+l'ordre et de la force monarchiques, abattait ainsi la dernière tête de
+la féodalité politique. Le peuple en cela le comprit, et ce fut une
+grande joie par toute la France que de voir ainsi condamnées à la ruine
+ces citadelles du privilége et de l'oppression. L'exécution de cette
+grande mesure avait été habilement laissée aux provinces et aux
+municipalités. De toutes parts l'élan fut immense; pour faire tomber
+sous le marteau ces remparts détestés les bras arrivaient par milliers,
+et, comme le dit un historien, «les villes coururent aux citadelles, les
+campagnes aux châteaux, chacun à sa haine.»
+
+La constitution de l'unité politique du royaume, cette oeuvre capitale à
+laquelle Richelieu appliquait surtout son génie, rencontrait à chaque
+pas des obstacles; chaque institution, à cette époque, semblait
+organisée en vue du morcellement et de l'énervation de l'autorité
+royale. Les gouverneurs des provinces et même ceux d'un grand nombre de
+villes s'étaient, en quelque façon, substitués aux anciens ducs et
+comtes, et avaient rétabli une sorte de féodalité toujours incommode et
+souvent dangereuse pour le pouvoir central. Investis de la plupart des
+attributs de la souveraineté, ils avaient souvent marchandé aux rois de
+France leur soumission et montré plus d'une fois des arrière-pensées de
+scission et d'indépendance. Le cardinal, pendant toute son
+administration, s'attacha à ramener les gouverneurs des provinces et des
+villes à leur rôle de mandataires directs de la royauté. Le duc de
+Vendôme, lors de son arrestation, avait le gouvernement d'une grande et
+importante province, la Bretagne; Richelieu ne permit pas qu'elle
+rentrât jamais sous son autorité, et il fit donner ce gouvernement à un
+vieux capitaine sur l'obéissance duquel le roi pouvait compter. Le
+gouvernement de Brest, la propriété de Belle-Île furent rachetés aux
+grandes familles qui tenaient ces fortes positions; elles furent dès
+lors confiées à de plus modestes, mais plus fidèles serviteurs.
+
+
+
+
+XVIII.
+
+Ligue protestante.--Siége et prise de la Rochelle.
+
+
+Débarrassé de cette première coalition des grands seigneurs, Richelieu
+fut libre de reporter toute son attention sur d'autres ennemis
+intérieurs dont il était urgent d'arrêter les entreprises. Les
+protestants formaient alors, en France, un grand parti, redoutable à
+plus d'un titre. Persécutés et proscrits odieusement par les rois,
+prédécesseurs d'Henri IV, ils avaient pris plus d'une sanglante revanche
+dans des insurrections et sur les champs de bataille. L'édit de Nantes,
+en garantissant le libre exercice de leur culte et leurs droits comme
+citoyens, avait quelque peu amorti leur fierté ombrageuse et leur
+prosélytisme guerrier; mais à la mort d'Henri IV, ils n'eurent que de
+trop justes raisons de craindre le retour des persécutions; dans
+plusieurs provinces, ils se virent bientôt en butte à des avanies et à
+des violences de la part d'une populace fanatique; ils reprirent à leur
+tour des habitudes d'insoumission et de révolte intolérables pour le
+pouvoir royal, et menaçantes pour l'unité même de la France. Dans
+l'Ouest et dans le Midi, ils avaient à leur tête la plupart des familles
+nobles qui composaient la principale force militaire du pays. Par
+ambition autant que par zèle religieux, de grands seigneurs, tels que
+les Soubise, les La Trémouille, les Rohan donnaient des généraux aux
+soldats de la réforme. Le parti protestant formait au milieu de l'État
+un gouvernement à part qui avait son organisation, ses assemblées, son
+trésor, ses places fortes, et qui ne se faisait faute ni d'accepter les
+subsides de l'Espagne, ni d'appeler à son aide les flottes et les armées
+de l'Angleterre. Richelieu méditait d'en finir avec cette anarchie.
+
+Dans les premiers temps de sa puissance, lorsqu'après avoir infligé un
+grava échec à la politique espagnole en Italie, il préparait une
+expédition qui n'allait à rien moins qu'à délivrer ce malheureux pays
+des étrangers qui le foulaient depuis trop longtemps, il s'était vu tout
+à coup distrait de ses grands desseins, et entravé par une insurrection
+des protestants de France. La Rochelle en était le foyer; cette ville,
+alors très-importante par son port militaire, par son grand commerce et
+ses nombreux vaisseaux, était devenue l'arsenal et la principale
+citadelle des réformés en France. Il en sortit une flotte qui, commandée
+par Soubise, remporta d'abord d'assez grands avantages sur la marine
+royale; mais celle-ci, renforcée par une escadre hollandaise, battit
+l'amiral huguenot, dans les eaux de l'île de Ré, et le contraignit à
+chercher, avec les débris de sa flotte, un refuge sur les côtes
+d'Angleterre.
+
+Cependant, quoique victorieux, Richelieu, sans se laisser arrêter par
+les clameurs des gens de cour et des vieux débris de la ligue
+catholique, prêta facilement l'oreille aux ouvertures de paix qui lui
+vinrent des protestants. Il était bien arrêté dans sa pensée d'homme
+d'État que la Rochelle ne resterait pas debout sur la terre de France,
+comme siége d'une puissance indépendante qui pouvait et osait lancer des
+armées et des flottes contre l'autorité du souverain; mais, ainsi que
+toutes les fortes organisations, Richelieu joignait à l'énergie de la
+volonté la patience, et il savait attendre son jour. En ce moment, les
+embarras se multipliaient autour de lui. La guerre civile, en France,
+l'empêchait d'élargir ses vues et ses entreprises pour l'indépendance du
+nord de l'Italie; destituée d'une marine vraiment digne de ce nom, la
+France ne pouvait encore réduire la Rochelle qu'avec l'appui précaire et
+dangereux de l'Angleterre et de la Hollande; enfin les intrigues des
+grands seigneurs minaient alors le terrain sous ses pieds, et ne lui
+laissaient pas la liberté d'esprit nécessaire pour frapper au coeur la
+ligue protestante; il accorda donc la paix aux Églises réformées, à des
+conditions qui, tout en amoindrissant l'importance militaire de la
+Rochelle, la laissaient subsister formidable encore.
+
+Mais dès qu'il fut quitte un moment de ses ennemis à la cour, par la
+terreur dont il les avait frappés, tous ses soins se portèrent vers le
+préliminaire indispensable de la chute de la Rochelle, la création d'une
+puissante marine. Au reste, le génie de Richelieu n'avait pas besoin de
+cette indication, donnée par les circonstances, pour comprendre les
+intérêts permanents et les destinées de la France du côté de la mer. Il
+voyait de son regard perçant la prépondérance nécessaire de la
+nationalité française sur les affaires du monde attachée à sa grandeur
+maritime, non moins qu'à sa force continentale. L'inévitable antagonisme
+de notre pays, avec un royaume insulaire comme la Grande-Bretagne,
+était une de ses grandes préoccupations. Écoutons ce que pensait
+là-dessus ce grand homme, il y a deux siècles et plus, ce qu'il nous a
+légué comme un monument de sa haute raison et de son patriotisme, dans
+un des chapitres de son testament politique:
+
+«L'Angleterre étant située comme elle est, si la France n'était
+puissante en vaisseaux, pourrait entreprendre à notre préjudice ce que
+bon lui semblerait, sans crainte de retour.
+
+«Elle pourrait empêcher nos pêches, troubler nôtre commerce; et faire,
+en gardant l'embouchure de nos grandes rivières, payer tel droit que bon
+lui semblerait aux marchands. Elle pourrait descendre impunément dans
+nos îles et même sur nos côtes.
+
+«Enfin, la situation du pays natal de cette nation orgueilleuse qui ne
+connaît, en cette matière, d'autre équité que la force, lui ôtant tout
+lieu de craindre les plus grandes puissances de la terre, l'ancienne
+envie qu'elle a contre ce royaume lui donnerait apparemment lieu de tout
+oser, lorsque notre faiblesse nous ôterait tout moyen de rien
+entreprendre à son préjudice.»
+
+Imbu de telles pensées, Richelieu ne devait rien omettre pour donner une
+marine à la France. Quand il prit le pouvoir, il n'avait pas trouvé dans
+nos ports un seul vaisseau de guerre; et quelques années après, lors de
+la première prise d'armes des réformés du Midi et de l'Ouest, la marine
+royale avait, nous l'avons vu, une escadre pour reconquérir l'île de Ré
+et bloquer le port de la Rochelle. L'administration des affaires
+maritimes était déplorable et se ressentait de l'anarchie féodale. Il y
+avait des amirautés particulières et presque indépendantes dans
+plusieurs grandes provinces du littoral; quant à l'amirauté de France,
+elle était en dehors de la hiérarchie ministérielle et, dignité
+inamovible, formait comme l'apanage de quelque grand seigneur. Pour
+concentrer dans sa main toute l'autorité en matière maritime, Richelieu
+acheta la démission du duc de Montmorency, alors grand amiral, et créa,
+en se la réservant, une surintendance de la navigation qui fit
+reconnaître sa suprématie par les amirautés provinciales. Maître enfin
+de réformer les abus, il y porta une main vigoureuse, et donna le
+premier l'exemple du désintéressement en renonçant, au profit du trésor,
+à une somme de 200 000 livres qui lui revenaient, comme _droit de bris_
+sur les épaves d'une flotte portugaise qui, revenant des Indes richement
+chargée, s'était perdue dans le golfe de Gascogne. Il fit beaucoup de
+règlements utiles, institua des écoles de pilotage, d'artillerie de
+marine et publia un code maritime complet. Sous son active impulsion, la
+marine de l'État se releva de l'abaissement profond où elle était
+tombée: elle fut en mesure de protéger le commerce et de réprimer les
+courses des pirates de toutes nations qui désolaient auparavant nos
+rivages de la Provence et du Languedoc. Enfin, régénérateur de la marine
+française, Richelieu donna en quelques années à son pays une flotte
+imposante qui, plusieurs fois, battit les Espagnols dans les eaux de la
+Méditerranée et disputa l'Océan aux escadres de l'Angleterre.
+
+La sagesse des prévisions du cardinal ne tarda pas à éclater. Les
+passions religieuses de l'Angleterre, l'imprudente politique de Charles
+Ier et les rancunes de Buckingham, son favori, contre Richelieu
+rompirent la bonne intelligence entre les deux gouvernements. Charles
+Ier espérait se racheter, par une guerre de religion contre la France,
+des haines profondes qu'il avait suscitées chez les Anglais en brisant
+deux fois le parlement et la loi constitutionnelle du pays. Des
+intrigues furent nouées, par ses ordres, avec les chefs du parti
+protestant de France, et le prétexte de la guerre fut de venir au
+secours de la Rochelle contre laquelle, disait-on, la cour de France
+faisait des préparatifs menaçants.
+
+La rupture, éclate tout à coup (28 avril 1627). Les biens des négociants
+français qui commerçaient en Angleterre sont saisis; Buckingham,
+commandant d'une formidable expédition, met à la voile, et cent
+vaisseaux paraissent devant la Rochelle portant une armée de dix-sept
+mille hommes; les protestants prennent les armes dans tout le Midi. Les
+premiers coups de la flotte anglaise sont dirigés contre l'île de Ré;
+la garnison française oppose en vain une vigoureuse résistance et l'île
+entière, à l'exception d'un petit fort, est au pouvoir des Anglais. En
+France, déjà l'alarme se répand. Richelieu ordonne de cacher au roi, qui
+vient de tomber malade, ces fâcheux événements; lui-même il se charge de
+tout, «au hasard, dit-il, de sa fortune et de sa réputation.» Il
+pourvoit à tous les besoins, donne son argent, engage son crédit, amasse
+des munitions, dirige de toutes parts des troupes sur le littoral
+menacé, réunit avec une surprenante activité tout ce qu'il y a de
+bâtiments disponibles depuis le Havre jusqu'à Bayonne. La face des
+affaires change; l'île de Ré est ravitaillée; les renforts y affluent de
+toutes parts, et dans une série de combats meurtriers les Anglais y sont
+écrasés. Le duc de Buckingham n'a que le temps de regagner ses vaisseaux
+avec les débris de ses troupes, et il fait voile vers l'Angleterre,
+laissant les malheureux habitants de la Rochelle aux prises avec une
+vaillante armée, et en butte au redoutable cardinal (novembre 1627).
+
+Mais leur courage est héroïque; mal pourvus de vivres, sans espoir
+d'être secourus par le chef de leur parti, le duc de Rohan, qui se
+soutient avec peine dans le Languedoc contre les troupes royales, les
+assiégés ne pensent qu'à opposer une résistance désespérée. Animés par
+la religion et l'amour de la liberté, ces deux grands mobiles des
+peuples, ils choisissent pour maire et chef politique le plus déterminé
+d'entre eux, Guiton, qui refuse d'abord, et finit par se rendre à leurs
+instances; il saisit un poignard, et le tenant à la main: «Vous le
+voulez, dit-il; j'accepte: je serai votre maire, mais à une condition,
+c'est que j'enfoncerai ce fer dans le coeur du premier qui parlera de se
+rendre. Qu'on s'en serve contre moi, si jamais je songe à capituler.» Le
+poignard demeura jusqu'à la fin sur la table, dans la salle du conseil,
+à l'hôtel de ville de la Rochelle.
+
+Richelieu, de son côté, pousse activement les travaux du siége. La
+Rochelle ne peut attendre son salut que du côté de la mer. On sait que
+l'Angleterre a promis et prépare de nouveaux armements. Richelieu
+commande de jeter dans la mer une digue de quatre mille sept cents pieds
+de longueur, destinée à fermer le port de la Rochelle, et à isoler cette
+place de l'Océan. Ce travail gigantesque est deux fois renversé par les
+flots et les tempêtes; le cardinal ne se rebute pas; la digue est enfin
+achevée et mise à l'épreuve des coups de mer comme des entreprises de
+l'ennemi.
+
+Cependant l'intrépide Guiton soutient le courage de ses concitoyens. Ils
+éprouvent toutes les horreurs de la famine; on représente au maire que
+des milliers d'habitants sont déjà morts de faim; il répond: «Quand il
+ne restera plus qu'un seul homme, il faudra qu'il ferme les portes.»
+Quelques citoyens, malgré ses terribles menaces, parlent
+d'accommodement; on les jette en prison: trois ou quatre sont exécutés,
+et leurs têtes exposées sur une des portes de la ville annoncent aux
+assiégeants à quels hommes ils ont affaire.
+
+Mais tout conspire contre cette malheureuse ville. Le duc de Buckingham,
+au moment où il presse l'armement d'une flotte redoutable destinée à
+secourir la Rochelle, tombe sous le couteau d'un assassin. Après de
+nouveaux retards, cette flotte met à la voile; elle paraît en vue de la
+Rochelle, mais elle essaye vainement de percer la digue; l'artillerie
+française la force à reprendre le large, et elle se retire emportant la
+dernière espérance des assiégés (mai 1628).
+
+Alors il fallut bien capituler. Les armes tombaient des mains de ces
+hommes qui n'avaient plus à dévorer, pour se soutenir, que des morceaux
+de cuir bouillis avec du suif on de la cassonade. Le siége avait duré un
+an, et les habitants, de trente mille, se trouvaient réduits à cinq
+mille par les combats et, bien plus encore, par la famine.
+
+Le 28 octobre 1628, le roi fit son entrée solennelle dans la ville, et,
+d'après les inspirations de Richelieu, en épargna les tristes restes. Le
+cardinal, sortant de la tranchée où il venait de faire le métier de
+capitaine et d'ingénieur, célébra, dans l'église de Sainte-Marguerite,
+une messe d'actions de grâces.
+
+
+
+
+XIX.
+
+Rigueurs de Richelieu contre la noblesse.
+
+
+Au siége de la Rochelle, un des chefs les plus distingués de la noblesse
+française, le maréchal de Bassompierre, disait: «Nous serons assez fous
+pour prendre la Rochelle.» Il voyait juste. Libre en effet des embarras
+que la ligue des protestants lui donnait, Richelieu ne pensa plus qu'à
+faire plier sous l'autorité royale la noblesse catholique, trop habituée
+elle-même au mépris des lois et à l'esprit de révolte. Quant à
+Bassompierre, l'auteur de cette prédiction, entraîné peu d'années après
+dans la disgrâce de Marie de Médicis, il fut enfermé à la Bastille, et y
+resta jusqu'à la mort du cardinal.
+
+Toute la carrière politique de Richelieu n'est pleine que d'actes
+rigoureux, souvent terribles, pour abattre l'orgueil et déjouer les
+complots des grands seigneurs, de ceux-là même qui entouraient le trône
+de plus près. S'il fut toujours sévère, et parfois implacable, à l'égard
+de cette turbulente noblesse, il faut reconnaître aussi que les
+adversaires qu'il eut à combattre poussaient loin l'audace, soit dans
+leurs entreprises contre le pouvoir royal, soit dans leurs dédains
+affectés pour les mesures les plus nécessaires au maintien de la paix
+publique.
+
+Au temps de Richelieu, la hardiesse des nobles à braver les lois se
+montrait surtout par la fréquence et l'éclat scandaleux des duels. Pour
+les motifs les plus futiles, ils mettaient l'épée à la main et se
+battaient à outrance dans les rues, sur les places publiques, et presque
+sous les yeux du souverain. On avait compté, en l'espace de vingt
+années, plus de huit mille de ces combats singuliers où des
+gentilshommes avaient tué leurs adversaires, et à la suite desquels ils
+avaient obtenu des lettres de grâce. C'était en vain qu'Henri IV, par un
+édit de 1602, avait défendu les duels sous peine de mort; cette fureur
+était arrivée à ses derniers excès et demeurait impunie. Richelieu avait
+vu périr son frère aîné dans un duel; il sentait d'ailleurs profondément
+l'injure faite à l'autorité royale par ces perpétuelles bravades. En
+1626, Louis, à son instigation, renouvela la défense portée sous le
+dernier règne. La peine de mort était prononcée contre quiconque aurait
+été meurtrier dans un duel, ou serait en récidive comme agresseur; et
+cette fois, Richelieu avait résolu que la loi ne fît plus de vaines
+menaces. Sans se soucier de l'édit, le duc de Boutteville, qui avait
+déjà eu vingt et un duels, vint, ayant pour second le comte des
+Chapelles, tirer l'épée en plein jour, sur la place Royale, contre deux
+autres gentilshommes dont l'un fut tué dans le combat. Le duc de
+Boutteville appartenait à la famille des Montmorency; tout ce qu'il y
+avait de plus élevé en France intercéda pour lui. Le cardinal fut sourd
+à toutes les supplications: Boutteville et des Chapelles furent
+condamnés par le parlement à perdre la tête en place de Grève. La grâce
+instamment sollicitée ne vint pas, et l'arrêt reçut son exécution, comme
+s'il se fût agi de coupables d'un rang vulgaire.
+
+
+
+
+XX.
+
+Expédition contre la Savoie.--Victoire du Pas de Suze.--Ruine du parti
+protestant.
+
+
+Pendant qu'il était occupé sous les murs de la Rochelle à humilier
+l'Angleterre et à abattre le parti protestant, Richelieu suivait d'un
+oeil inquiet les mouvements en Italie de deux politiques hostiles à la
+France, celles d'Espagne et de Savoie.
+
+La succession du duc de Mantoue et marquis de Montferrat, qui vint à
+s'ouvrir, fournit aux cabinets de Madrid et de Turin l'occasion qu'ils
+cherchaient de combattre en Italie l'extension de l'influence française.
+Cette succession revenait de droit au duc de Nevers, d'une famille
+appartenant depuis longtemps à la France par la naturalisation, et
+dévouée aux intérêts de cette monarchie. L'Espagne suscita à ce légitime
+héritier un concurrent, et ses troupes du Milanais firent une brusque
+invasion dans le Mantouan et le Montferrat. Richelieu était encore
+retenu devant la Rochelle, et il ne se voyait pas, sans une vive
+anxiété, dans l'impuissance de réprimer cette agression et de porter
+secours à un de nos alliés. Heureusement il entretenait à l'étranger des
+affidés gens d'énergie, et qui entraient pleinement dans ses vues. Un
+d'eux, Guzon, à la nouvelle de l'invasion espagnole, se jeta dans Casal,
+capitale du Montferrat, avec une poignée de volontaires français. La
+défense de ces braves gens fut héroïque, et la place, plusieurs fois
+ravitaillée, tenait encore quand la Rochelle fut enfin abattue.
+
+Mais au moment où Richelieu n'avait qu'une pensée, celle de passer les
+Alpes et de courir au secours de Casal, un nouvel ennemi se déclarait
+contre lui à l'intérieur et venait embarrasser sa marche. Marie de
+Médicis, dans le patronage qu'elle avait d'abord accordé à Richelieu,
+n'apportait que des idées étroites et une vanité ombrageuse. Incapable
+de comprendre les grands desseins du cardinal, elle se persuadait
+aisément qu'ils ne servaient qu'à déguiser des manoeuvres contraires à
+son influence dans le gouvernement et à son crédit auprès du roi. Même
+dans le siége de la Rochelle, dans cette grande entreprise pour étouffer
+en son foyer la guerre civile et religieuse, Marie ne voulait voir qu'un
+expédient imaginé pour retenir son fils loin d'elle, le refroidir à son
+égard et le dominer exclusivement; elle ne parlait plus du cardinal
+qu'avec une aigreur mal contenue. Ses dispositions, toutes favorables à
+la maison de Savoie, dans laquelle une de ses filles était mariée,
+achevaient de la mettre en opposition déclarée avec Richelieu; car la
+Savoie faisait contre la politique de ce ministre cause commune avec
+l'Espagne, et tandis que les troupes espagnoles pressaient le siége de
+Casal, le duc Charles-Emmanuel gardait, du côté de la France, les
+passages des Alpes.
+
+Richelieu, à son retour de la Rochelle et quand il n'avait pas de temps
+à perdre pour sauver l'influence française en Italie, supporta
+impatiemment l'opposition tracassière de Marie de Médicis. Il eut avec
+elle et avec le roi, qui semblait hésiter entre sa mère et son ministre,
+une explication où il ne craignit pas de prendre le ton de la plus
+sévère franchise. À Louis, il reprocha son caractère mobile et
+soupçonneux; à Marie de Médicis, ses vaines irritations et les obstacles
+qu'elle voulait mettre, pour des motifs futiles, à de grands desseins.
+Il lui dit ouvertement: «Qu'elle se blessait pour peu de chose... et que
+les considérations d'État requéraient souvent qu'on passât par-dessus la
+passion des princes.» Il conclut en demandant au roi avec instance de
+lui retirer le fardeau des affaires, devenu désormais trop pesant pour
+lui. C'était pour l'habile ministre le moyen infaillible de triompher
+de ses ennemis et d'affermir son autorité. Louis, effrayé, se garda bien
+de le prendre au mot; Marie de Médicis sortit vaincue de cette lutte, et
+Richelieu, plus puissant que jamais, fut libre de se donner tout entier
+aux préparatifs de l'expédition qu'il allait lancer sur l'Italie.
+
+Là encore il déploie les qualités du général autant au moins que celles
+du grand ministre; il voit tout par lui-même, organise tous les services
+avec une infatigable activité, rassemble et fait marcher avec précision
+de nombreuses troupes, les anime de son ardeur, trace un habile plan de
+campagne, entraîne avec lui le roi et paraît au pied des Alpes. Le duc
+de Savoie avait pris toutes ses mesures pour lui en disputer le passage.
+Une gorge étroite, tortueuse, commandée par d'énormes rochers, et qu'on
+nomme le Pas de Suze, est le défilé où l'armée française doit s'engager.
+En vain le duc de Savoie a-t-il multiplié sur ce point les obstacles les
+plus formidables, des forts sur les hauteurs, d'épaisses barricades au
+fond de la gorge, rien ne résiste à l'impétueuse attaque des Français.
+Après quelques heures de combat ils sont maîtres des hauteurs, ils ont
+emporté les barricades et le défilé est victorieusement franchi (6 mars
+1629). Bientôt la ville de Suze est au pouvoir du roi. Le duc de Savoie,
+dégoûté de l'alliance espagnole, s'en détache; Casal est secourue, et
+l'armée d'Espagne, obligée d'en lever le siége, est refoulée dans le
+Milanais.
+
+À peine libre de l'ennemi extérieur, l'infatigable cardinal profite de
+la belle armée qu'il a dans la main pour écraser sans retour les
+derniers restes du parti protestant. Rohan, qui les commande, tient
+encore dans quelques places du midi, à Nîmes, à Montauban, à Privas.
+Mais il se voit abandonné de l'Angleterre, que Richelieu a su amener à
+demander la paix; il ne craint pas de négocier un traité d'alliance avec
+l'Espagne catholique; elle lui fournit quelque argent; mais avant que
+ses troupes aient franchi les Pyrénées, c'en est fait des églises
+réformées du midi, comme force militaire et puissance indépendante. Le
+fanatisme farouche des protestants ne peut rien contre les troupes
+nombreuses et disciplinées qui les assaillent de toutes parts. Privas,
+emporté d'assaut, est le théâtre d'affreux massacres. Louis refuse aux
+restes de la garnison qui se sont retirés dans un fort la capitulation
+qu'ils demandent. Il écrit à sa mère, «qu'il compte bien les faire tous
+pendre.» Et, en effet, presque tous ces malheureux périssent sous les
+coups des soldats ou par la main du bourreau. Richelieu, malade, ne peut
+empêcher cette tuerie. Il intervient à temps, néanmoins, pour sauver la
+vie au commandant de la place, que Louis envoyait à la potence. Alais
+et Nîmes ouvrent leurs portes; Rohan comprend enfin que sa cause est
+perdue. Il fait des ouvertures de soumission, qui sont favorablement
+écoutées, et, le 28 juin 1629, une amnistie générale éteint ces
+dernières flammes des guerres religieuses. Fidèle à sa pensée politique,
+le cardinal ne veut pas qu'il reste pierre sur pierre des remparts
+derrière lesquels les réformés ont si longtemps bravé l'autorité royale;
+mais il se montre clément envers les vaincus, large dans ses concessions
+à la liberté religieuse, et dans Montauban, où il entre en triomphateur,
+il reçoit avec égards les ministres de la religion réformée, et leur
+déclare que le roi «voit en eux des sujets, et qu'en cette qualité, il
+ne fait pas de distinction entre eux et les catholiques.» Enfin il
+obtient de Louis XIII, sur les ruines mêmes des forteresses du parti
+protestant, une ordonnance qui leur laisse le libre exercice de leur
+religion et qui devient pour eux une solennelle confirmation de redit de
+Nantes (1629).
+
+
+
+
+XXI.
+
+Intrigues de cour.
+
+
+Tandis que, radieux de sa double victoire, Richelieu s'acheminait vers
+Paris, au milieu de l'élan des populations et des démonstrations les
+plus éclatantes de la joie publique, à la cour, de nouveaux orages
+s'amassaient contre lui. Marie de Médicis ne lui pardonnait pas les
+grandes choses qu'il avait faites, en dépit de son mauvais vouloir et de
+sa mesquine opposition; elle s'en prenait à lui du déclin de son crédit,
+et comme elle voulait du pouvoir et non pas seulement des prévenances,
+les formes respectueuses qu'il affectait d'observer vis-à-vis d'elle ne
+la désarmaient pas. Elle ne lui montra, à son arrivée à Fontainebleau,
+qu'un visage irrité; elle obséda le roi, jusqu'à le faire pleurer, en
+vue d'obtenir de lui la disgrâce du cardinal. Louis tint bon néanmoins;
+il finit par forcer lui-même sa mère à une réconciliation apparente avec
+Richelieu. Celui-ci, comme d'habitude, sortit de cette nouvelle épreuve
+plus affermi et plus comblé des faveurs royales que jamais. Et pour
+établir sa suprématie dans le conseil, en droit comme en fait, des
+lettres patentes lui conférèrent le titre de «principal ministre
+d'État.»
+
+Gaston, de son côté, depuis que le cardinal lui avait fait refuser le
+commandement de l'armée chargée de réduire la Rochelle, ne cessait de
+remplir la cour de ses plaintes et de fatiguer le roi de ses exigences;
+puis il avait feint de croire sa liberté menacée, et s'était retiré
+auprès du duc de Lorraine, animant de là les grands seigneurs de son
+parti contre le cardinal. Celui-ci, comprenant le danger de laisser
+subsister ce signal de ralliement pour les mécontents de l'intérieur, et
+ce prétexte d'intervention pour les ennemis du dehors, ne négligea rien
+afin de déterminer Gaston à rentrer en France. Il n'en vint à bout,
+après de longues négociations, qu'en comblant sa vanité et sa convoitise
+de nouveaux titres et de nouvelles dignités auxquels furent attachés de
+gros revenus.
+
+«Triste condition des monarchies, dit à ce sujet un éminent
+historien[2], que le caprice d'un jeune fat y devienne un intérêt
+d'État, et s'y jette à la traverse des plus importantes affaires,
+jusqu'à compromettre les destinées d'un peuple! Que ceux qui plaignent
+l'homme d'État aux prises avec les difficultés des assemblées
+délibérantes, et qui croient la grande administration impossible dans
+les gouvernements libres, lisent le journal où Richelieu a consigné les
+soucis, les tracas, les complots de chaque jour! Ils y verront quel
+était le sort d'un grand ministre sous l'ancien régime; ils verront dans
+quelles misères s'est usée cette glorieuse existence, quels obscurs
+reptiles embarrassèrent incessamment les pas de ce lion, tandis qu'il
+cherchait au loin des adversaires dignes de lui.»
+
+
+
+
+XXII.
+
+Nouvelle campagne contre la Savoie.--Victoire de Vegliana.
+
+
+Cependant Richelieu ne voulait pas laisser perdre les fruits de la
+dernière campagne. La conduite tortueuse du duc de Savoie,
+Charles-Emmanuel, toujours prêt à déserter l'alliance française pour
+celle de l'Espagne, commandait de prendre de nouvelles sûretés contre
+lui ou de le réduire complétement par la force. Il fallut en venir à ce
+parti. Richelieu se met en personne à la tête des troupes; la cuirasse
+sur le dos, l'épée au côté, il partage comme un simple capitaine les
+dangers et les fatigues du soldat, passe à gué des rivières grossies par
+la fonte des neiges, manoeuvre si habilement qu'il paralyse les efforts
+de Charles-Emmanuel, emporte sous ses yeux la forte place de Pignerol,
+et s'empare de Chambéry, la capitale des États de Savoie. De son côté,
+le maréchal de Montmorency remportait sur l'armée des Italiens et des
+Espagnols la victoire de Vegliana, due principalement à sa brillante
+valeur (10 juillet 1630). Charles-Emmanuel succombe au chagrin que lui
+causent tant de revers; son successeur, Victor-Amédée, s'empresse
+d'ouvrir des négociations pour obtenir une paix acceptable.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+Maladie de Louis XIII à Lyon.--Ligue contre Richelieu.
+
+
+La cour de France était alors à Lyon, et s'agitait de toutes manières
+pour entraver la politique du cardinal. Les deux reines avaient fait
+taire leurs antipathies mutuelles et unissaient leurs efforts contre le
+ministre qu'elles détestaient également. La reine mère surtout,
+favorable au duc de Savoie, son gendre, et jalouse des succès d'une
+expédition dont le principal honneur revenait au cardinal, mettait tout
+en oeuvre pour inspirer au roi de l'éloignement pour cette guerre et des
+défiances contre son ministre. Après la prise de Pignerol, Louis avait
+rejoint l'armée; mais bientôt des maladies contagieuses s'y déclarèrent,
+et il en ressentit les premières atteintes. La cour redoubla d'instances
+pour le rappeler à Lyon; il y revint triste et souffrant. Au bout de
+quelques jours, il fut saisi d'une fièvre ardente, accompagnée de
+dyssenterie, qui le mit bientôt à toute extrémité (30 septembre).
+
+Déjà les courtisans voyaient venir un nouveau règne, la couronne de
+France sur la tête de Gaston, Richelieu et son parti abattus. Tout
+n'était dans cette cour que trouble, anxiété, douleurs feintes et
+espérances cachées. On rapporte que non loin du lit où le roi semblait
+prêt à rendre l'âme, les ennemis du cardinal tinrent conseil, et que
+chacun émit son avis sur le traitement qu'on ferait subir au ministre
+déchu. Les uns furent pour l'exil, les autres pour la prison; il y eut
+une voix pour la mort: ce fut, dit-on, celle du maréchal de Marillac. On
+ajoute que Richelieu invisible assista à ce conseil, et qu'il en sortit
+avec le dessein fermement arrêté de faire tomber sur chacun des
+opinants, selon son vote, l'exil, la prison ou la mort. Louis, de son
+côté, prévoyait les terribles représailles auxquelles en mourant il
+laisserait son conseil exposé. On assure qu'il fit appeler près de lui
+le maréchal de Montmorency, dont il connaissait la loyauté
+chevaleresque, et qu'il le chargea de prendre le cardinal sous sa
+protection; Montmorency, dans sa générosité, avait déjà prévenu cette
+démarche, et offert un asile au cardinal dans son gouvernement de
+Languedoc.
+
+Une crise heureuse, inattendue, vint faire évanouir ces projets et ces
+craintes. Un abcès intérieur qui creva sauva les jours du roi; il fut en
+quelques heures hors de danger. Mais, pendant sa maladie, les deux
+reines n'avaient cessé d'être auprès de son lit; Anne d'Autriche, par
+les soins qu'elle lui avait donnés, avait réveillé pour elle son
+affection; il prêta l'oreille à ses plaintes, aux accusations de Marie
+de Médicis contre le cardinal; il se montra disposé à congédier son
+ministre, mais en ajournant cette résolution à l'époque où il serait de
+retour à Paris. Richelieu se sentit sérieusement menacé; il fit, pour
+apaiser la reine mère, les plus humbles avances à elle-même, et aux deux
+Marillac ses favoris. Marie de Médicis, obstinée, implacable, repoussa
+toute parole d'accommodement, et ne cessa de poursuivre le roi de ses
+obsessions dans le but d'assurer sa vengeance.
+
+
+
+
+XXIV.
+
+Journée des Dupes.
+
+
+La reine mère avait obtenu de Louis qu'il vînt la voir secrètement à son
+palais du Luxembourg, et là, dans un dernier entretien, elle employa
+tout, caresses maternelles, supplications, emportements, pour lui
+arracher le renvoi du cardinal, par qui, disait-elle, il était trompé et
+trahi.
+
+«Comme elle était au plus fort de son discours, rapporte Siri, et
+qu'elle pressait vivement son fils de lui accorder ce qu'elle désirait
+de lui avec tant d'instance, le cardinal entra brusquement dans sa
+chambre: il en avait trouvé à la vérité la porte fermée, avec défenses
+très-expresses à l'huissier de l'ouvrir à personne et surtout à lui,
+s'il s'y présentait; mais comme il connaissait toutes les issues de ce
+palais, il s'en fut à la garde-robe de cette princesse, et se fit
+introduire par là dans la chambre, ayant gagné, pour cet effet, une de
+ses femmes nommée Zuccole, qui, étant dans la confidence de sa
+maîtresse, était restée seule de garde en cet endroit-là.
+
+«L'arrivée imprévue du cardinal surprit et rendit la reine tout
+interdite. Toutefois elle reprit bientôt ses esprits, et la présence du
+cardinal ne servit qu'à redoubler sa colère, tant par le souvenir
+qu'elle lui renouvela de toutes les offenses qu'il lui avait faites, que
+parce qu'elle se voyait interrompue dans l'accomplissement de ses
+desseins, de manière que, pleine de furie et de ressentiment, elle
+s'emporta contre lui avec violence, l'appelant devant son fils: _âme
+double, insolent, effronté, traître_, et lui donnant beaucoup d'autres
+injurieuses épithètes auxquelles il ne s'attendait pas. Elle redit au
+roi, en sa présence, tout ce qu'elle lui avait déjà dit sur son
+chapitre, avant qu'il fût arrivé, et n'oublia rien de tout ce qui était
+capable de le noircir davantage dans son esprit.
+
+«Le cardinal, étonné et confus de l'extrême emportement de cette
+princesse, ne répliqua pas un seul mot à toutes les injures qu'elle lui
+dit: il tâcha seulement d'adoucir l'aigreur de son esprit et de modérer
+sa colère. C'est pourquoi, avec une contenance respectueuse et dans les
+termes les plus humbles et les plus soumis qu'il pût trouver,
+accompagnés même de larmes, qu'il avait à son commandement, il lui
+parla de la manière du monde la plus touchante et la plus propre à la
+fléchir... Mais sa haine et sa colère contre lui étaient montées à un si
+haut point, que ses soumissions, ses prières, ni ses larmes ne purent
+jamais l'émouvoir; bien au contraire, elle cria à haute voix: _qu'il
+était un fourbe qui savait bien jouer la comédie, et que tout ce qu'il
+faisait n'était que pure momerie et un vrai manége pour la tromper
+encore une fois_.
+
+«Le cardinal, voyant cela, se tourna du côté du roi, et le supplia de
+vouloir bien lui permettre de se retirer quelque part pour y passer le
+reste de ses jours en repos, n'étant pas juste que Sa Majesté se servît
+de lui, et le continuât dans le ministère contre les volontés de la
+reine. À ces paroles, ce monarque, témoignant avoir envie de déférer aux
+désirs de sa mère, lui accorda sa demande et lui ordonna de sortir.»
+
+Sans perdre de temps, Marie de Médicis voulut constater sa victoire en
+faisant élever aux premières dignités les deux frères de Marillac. Le
+garde des sceaux reçut le titre de premier ministre, et le maréchal eut
+le commandement en chef de l'armée. Puis, les portes du Luxembourg, ce
+palais qu'elle avait bâti avec grande magnificence, s'ouvrirent pour la
+foule empressée des courtisans qui venaient féliciter la reine d'un
+succès dû à son habileté et à son énergie. Les salons étaient
+encombrés; c'était comme une ivresse générale, et Marie de Médicis
+elle-même savourait doucement la joie de son triomphe.
+
+De son côté Richelieu se croyait perdu. Cet homme, d'une rare fermeté en
+face des dangers qui pouvaient menacer sa vie, se troublait profondément
+à la pensée de perdre la faveur du roi et tous les fruits que son
+ambition en retirait. Un de ses conseillers intimes, le cardinal de
+Lavalette, lui vint heureusement en aide dans cette occasion.
+
+Le roi, en quittant le Luxembourg, était allé à son château de
+Versailles; un homme de cour bien avisé conseillait à Marie de Médicis
+de l'y suivre et de mettre la dernière main à son ouvrage. Trop sûre de
+son triomphe, elle négligea cet avis. Richelieu, plus habile, écouta
+Lavalette, qui lui rappelait le vieux proverbe français: «Qui quitte la
+partie la perd,» et le pressait de tenter sa dernière chance de salut.
+Il courut à Versailles, et parvint, à l'aide d'un de ses affidés, à être
+reçu du roi en audience particulière dans son cabinet. Ce qui fut dit
+dans cet entretien, on l'ignore; mais, au moment où le garde des sceaux
+de Marillac arrivait pour prendre possession de sa dignité de premier
+ministre, Louis XIII, recevant dans sa chambre les adieux de Richelieu,
+lui dit devant tout le monde: qu'il lui ordonnait _au contraire_ de
+demeurer et de continuer à le bien servir dans l'exercice de son
+emploi, ajoutant: «qu'il trouverait bien le moyen d'apaiser sa mère, et
+de la faire consentir à ce qu'il faisait, en ôtant d'auprès d'elle les
+personnes qui lui donnaient de pernicieux conseils.» Le garde des sceaux
+de Marillac fut immédiatement arrêté.
+
+La nouvelle de ce brusque retour de fortune tomba comme un coup de
+foudre au milieu de la nouvelle cour qui s'était formée autour de Marie
+de Médicis. En un clin d'oeil le Luxembourg fut désert, et la malheureuse
+reine resta à la discrétion d'un ennemi implacable et qu'elle avait fait
+un instant trembler. Ce jour a conservé dans l'histoire le nom de
+_Journée des Dupes_ (11 novembre 1630).
+
+Le maréchal de Marillac avait reçu de la reine mère un courrier qui lui
+apportait, avec la nouvelle de la disgrâce de Richelieu, le brevet de
+commandant en chef de l'armée. Tout joyeux, il avait envoyé prier à
+dîner ce jour-là ses collègues, les maréchaux de Laforce et de
+Schomberg. Ils se rendirent auprès de lui, mais ce fut pour lui exhiber
+un ordre reçu à l'instant même, ordre signé du roi, afin de l'arrêter et
+le retenir prisonnier.
+
+
+
+
+XXV.
+
+Procès et supplice du maréchal de Marillac.
+
+
+Ce dernier complot n'avait pas seulement mis en péril la fortune
+politique de Richelieu; la haine acharnée de Gaston et de Marie de
+Médicis lui avait donné des ramifications profondes. Déjà l'on avait
+tenté, au nom de Monsieur, la fidélité du maréchal de Montmorency,
+gouverneur du Languedoc; il était mécontent de la cour, et se croyait
+mal récompensé de ses services; il se laissa aller à écouter des
+propositions de révolte à main armée. Marie de Médicis, de son côté,
+négociait avec l'Espagne, et entretenait de coupables intelligences dans
+l'armée et dans la flotte. Sans avoir pénétré toute cette trame,
+Richelieu, qui sortait à peine d'un danger personnel, sentait aussi le
+danger qui menaçait l'État; il fut sans pitié à l'égard de l'ennemi
+qu'il tenait dans ses mains. Les deux frères Marillac avaient depuis
+longtemps largement participé aux intrigues, dont la petite cour de la
+reine mère et de Monsieur était le foyer. Le garde des sceaux fut exilé;
+il n'y avait pas contre lui de motif d'accusation capitale. Le maréchal,
+au contraire, dans un commandement qu'il avait exercé en Champagne, et
+dans la construction de la citadelle de Verdun, passait pour avoir
+commis de grosses exactions. Il fut accusé de péculat, crime qui, aux
+termes des lois, entraînait la peine de mort, mais crime tellement
+commun, aux temps de désordre d'où l'on sortait à peine, qu'il était
+sans exemple de le voir poursuivi avec une pareille rigueur: aussi cet
+homme de guerre, couvert de blessures, et qui comptait quarante années
+de services, au milieu des lenteurs de ce procès qui dura deux ans,
+disait-il: «C'est une chose bien étrange qu'on me poursuive comme on
+fait. Il n'est question dans mon procès que de foin et de paille, de
+bois, de pierre et de chaux. Il n'y a pas de quoi fouetter un laquais.»
+Les commissaires choisis par Richelieu n'en jugèrent pas ainsi; des
+lettres menaçantes que Monsieur et Marie de Médicis écrivirent aux juges
+de Marillac ne firent que rendre plus inévitable sa condamnation. Ce
+vieux général, condamné à mort pour concussion, eut la tête tranchée en
+place de Grève (1632). Son frère, assure-t-on, ne lui survécut pas, et
+mourut de douleur dans la prison où on le détenait encore.
+
+S'il est une chose qui doit peser sur la mémoire de Richelieu, c'est la
+hauteur dictatoriale avec laquelle il brisait à sa fantaisie les formes
+de la justice, cette unique sauve-garde du faible contre le fort qui le
+poursuit. Il enlevait volontiers les accusés à leurs juges naturels pour
+les livrer à des commissions extraordinaires, instituées en vue du
+procès, et composées trop souvent de ces hommes qui ne savent rien
+refuser aux puissants, et servent à tout prix, même leurs plus mauvaises
+passions. Dans le procès de Marillac, ce mépris de la justice régulière
+fut poussé jusqu'à ses dernières limites. La première commission
+instituée parut au cardinal ne pas procéder assez sommairement et
+accorder trop de latitude aux défenses de l'accusé; elle fut dissoute.
+On en institua une autre où de nouveaux juges furent adjoints aux
+anciens. On n'eut aucun égard aux réclamations du maréchal, qui récusait
+la plupart de ses juges comme étant notoirement ses ennemis ou ceux de
+sa famille. Enfin, le procès commencé à Verdun vint s'achever plus près
+du gouvernement, et, chose à peine croyable, à Ruel, dans la propre
+maison du cardinal, transformée en prison et en tribunal pour le
+malheureux accusé.
+
+Richelieu, dans toute sa carrière politique, eut à lutter contre les
+parlements. Ces grands corps judiciaires, gardiens des vieilles
+traditions, attachés à la routine, toujours en éveil pour agrandir leurs
+prérogatives et leur importance, étaient les ennemis nés de ce hardi
+novateur, qui marchait si résolûment dans des voies nouvelles de progrès
+et de régénération. Ils ne lui pardonnaient pas cette énergique
+initiative, qui ramenait toute chose, toute institution à son principe,
+à sa règle, et qui prétendait à bon droit affranchir la royauté de la
+tutelle des parlements, tutelle usurpée dans les mauvais jours sur
+l'autorité monarchique comme sur la souveraineté nationale. De là une
+opposition constante, tantôt sourde, tantôt déclarée, à toute réforme
+qu'il entreprenait d'apporter, soit dans la législation civile, soit
+dans l'organisation administrative et financière. Dans cette guerre de
+formes et de chicanes, Richelieu avait dû céder quelquefois.
+D'ordinaire, il avait marché droit à son but, renversant avec hauteur
+l'opposition routinière et rancunière des parlements. Le mauvais côté de
+ces luttes entre lui et cette haute magistrature, c'est qu'il
+s'habituait à tenir peu de compte du pouvoir judiciaire, même dans
+l'exercice de ses plus pures attributions, même quand il protestait, au
+nom du droit, contre un arbitraire injustifiable: on le vit bien dans le
+procès de l'infortuné Marillac. Deux fois le parlement de Paris,
+déclarant l'illégalité de la commission extraordinaire, lui avait fait
+défense de continuer l'information, et avait rendu l'accusé à ses juges
+naturels; deux fois les arrêts du parlement sur ce point furent cassés
+par le conseil du roi. À la suite de la Journée des Dupes, le parlement
+de Paris, ayant refusé d'enregistrer une déclaration royale qui, sans
+forme de procès, traitait en coupables de lèse-majesté plusieurs ducs
+et pairs du parti de Monsieur, toute la compagnie fut mandée au Louvre
+et reçue avec dureté. L'arrêt fut lacéré en présence des magistrats; et
+le garde des sceaux leur signifia «qu'ils étaient faits pour rendre
+justice aux particuliers, et non pour se mêler des affaires d'État.»
+
+
+
+
+XXVI.
+
+Exil de Marie de Médicis.
+
+
+Gaston n'avait pas tardé à prendre l'alarme, et s'était réfugié de
+nouveau dans le duché de Lorraine. Marie de Médicis, exaspérée, refusait
+de se retirer à Moulins, sorte d'exil qu'on lui destinait. Elle ne
+voulait pas quitter le château de Compiègne, où elle s'était réfugiée,
+et avait déclaré «qu'elle n'irait point à Moulins, à moins qu'on ne l'y
+traînât par les cheveux.» Elle vit ses amis, ses créatures, son médecin
+même jetés à la Bastille. Elle-même se crut bientôt prisonnière dans
+l'asile qu'elle avait choisi; elle en sortit pour se mettre sous la
+protection du gouverneur de la Capelle, avec qui elle avait des
+intelligences; mais Richelieu, au courant de cette intrigue, l'avait
+déjouée. Les portes de la Capelle lui furent fermées, et cette
+malheureuse reine, maudissant son fils et le terrible cardinal qui
+l'emportait sur elle, quitta la France, qu'elle ne devait plus revoir
+(19 juillet 1631). Elle se réfugia d'abord en Belgique.
+
+
+
+
+XXVII.
+
+Révolte et mort du maréchal de Montmorency.
+
+
+La terreur était grande parmi toute la noblesse de France, mais la haine
+aussi; bien des coeurs brûlaient du désir d'abattre enfin ce ministre,
+qui faisait si bon marché du sang des gentilshommes. Le plus illustre
+des généraux de ce temps, le duc de Montmorency, maréchal de France et
+gouverneur du Languedoc, sollicité secrètement par Gaston de se placer à
+la tête des mécontents, et de mettre fin par les armes à la tyrannie du
+cardinal, accepta ce rôle dangereux. Il rassembla à grand'peine une
+petite armée; les secours promis par l'étranger lui manquèrent. Gaston,
+qui traversa le royaume pour le venir joindre, n'excita en sa faveur
+aucune sympathie, et n'amena au maréchal qu'une poignée d'hommes.
+Celui-ci, néanmoins, dominé par le point d'honneur, ne crut pouvoir ni
+déserter la conspiration, ni refuser le combat que l'armée royale lui
+offrit auprès de Castelnaudary; mais plus brave qu'habile dans cette
+journée, il fut battu; et, couvert de blessures, il tomba aux mains du
+cardinal.
+
+Gaston vaincu s'humilia et ne pensa qu'à obtenir sa grâce. Il s'engagea,
+assure-t-on, par une des clauses du traité qui lui accordait amnistie,
+_à aimer tous les ministres du roi, et particulièrement le cardinal de
+Richelieu_. Peu rassuré cependant sur les dispositions amicales de
+Richelieu à son égard, il s'empressa de se mettre hors de sa portée, et
+sortit de nouveau du royaume pour aller à Bruxelles partager l'exil de
+la reine mère.
+
+Quant au malheureux duc de Montmorency, Richelieu le réservait pour un
+terrible exemple. Son procès s'instruisit devant le parlement de
+Toulouse, où le roi et le cardinal s'étaient transportés à cet effet. La
+condamnation était inévitable; le parlement prononça un arrêt de mort
+contre le maréchal.
+
+Les sollicitations les plus pressantes, et partant des plus hauts
+personnages, furent en vain mises en oeuvre auprès du roi; soutenu par le
+génie inflexible de Richelieu, il ne céda point. Le peuple de Toulouse,
+entraîné par un mouvement de compassion, s'était rassemblé sous les
+fenêtres du palais, criant tout d'une voix: «Grâce! grâce!» Ce bruit
+frappa les oreilles du roi; il en demanda la cause: «Sire, lui dit le
+maréchal de Châtillon, si Votre Majesté veut mettre la tête à la
+fenêtre, elle aura compassion de ce pauvre peuple qui implore sa
+clémence en faveur du duc de Montmorency.--Si je suivais les
+inclinations du peuple, répondit-il froidement, je n'agirais pas en
+roi.» Le maréchal porta sa tête sur l'échafaud (30 octobre 1632). On
+rapporte de lui, à ses derniers moments, un trait qui contraste
+singulièrement avec l'esprit de cette époque, et dans lequel il faut
+voir sans doute l'effort de l'héroïsme chrétien. Avant d'aller à la
+mort, le maréchal de Montmorency légua au cardinal de Richelieu un
+célèbre tableau qu'il possédait.
+
+
+
+
+XXVIII.
+
+Génie politique de Richelieu.
+
+
+Mais il est temps de reposer nos yeux de tant de sanglantes exécutions,
+et de suivre Richelieu sur un théâtre où son génie se montre plus dégagé
+de passions personnelles, et voué plus dignement à la grandeur de son
+pays.
+
+Dans la première période de son ministère, Richelieu, comprenant combien
+la France, déchirée par les guerres de religion et affaiblie par les
+incessantes révoltes des grands seigneurs, était mal préparée pour
+entrer en lutte ouverte avec ses deux redoutables rivales, l'Espagne et
+l'Autriche, s'était bien gardé de provoquer un conflit général, qui
+aurait fait descendre à la fois dans la lice ces deux puissances
+coalisées. Il s'attacha seulement à contrarier partout leur politique; à
+les affaiblir l'une et l'autre séparément par des voies indirectes,
+tantôt en fournissant appui et secours à leurs ennemis, tantôt en
+amoindrissant leurs alliés. Ce fut ainsi qu'il soutint contre la maison
+d'Espagne les Provinces-Unies (la Hollande), qu'elle voulait faire
+rentrer sous sa domination, et qui, à leur tour, menaçaient de lui
+enlever les provinces belges. Ce fut la même politique qu'il suivit en
+Italie, en prenant, comme nous l'avons vu, fait et cause pour le duc de
+Mantoue contre l'Espagne, et en écrasant le duc de Savoie, allié de
+cette puissance, et qui tenait dans ses forteresses des Alpes les clefs
+de l'Italie.
+
+L'Allemagne surtout fut le théâtre où se déploya le génie politique de
+Richelieu. Dans cette vaste contrée, divisée à peu près également entre
+les deux religions catholique et protestante, la maison d'Autriche, à la
+tête du parti catholique et maîtresse de l'empire, menaçait sérieusement
+la liberté politique et religieuse d'une foule de petits princes qui
+avaient embrassé la religion réformée. De toutes parts on courut aux
+armes, et on vit alors, au centre de l'Europe, éclater une guerre
+terrible, la guerre de Trente ans.
+
+Au milieu des péripéties de cette guerre, Richelieu, arrivant au suprême
+pouvoir, songea à faire tourner les divisions de l'Allemagne au profit
+de la France; c'était une vieille ennemie qui, se déchirant elle-même,
+permettait à ses voisins de grandir et de se fortifier. Richelieu mit
+en oeuvre toutes les ressources d'une diplomatie active et habile pour
+alimenter et ranimer sans cesse la guerre, inégale d'abord, que les
+princes protestants soutenaient contre l'empereur. Partout on retrouve
+sa main; partout il répand les encouragements, les promesses; il donne
+peu d'argent, mais à propos. Il relève, par ses négociations, par le nom
+de la France sans cesse mis en avant, le moral des princes fatigués de
+la lutte. Quand ils sont près de succomber sous les coups de deux grands
+capitaines, de Tilly et Wallenstein, qui commandent les armées
+impériales, c'est encore Richelieu qui appelle à la tête de la ligue
+protestante le roi de Suède, Gustave-Adolphe, le plus grand homme de
+guerre de cette époque. Gustave ébranle par ses victoires le trône de
+l'empereur Ferdinand II, et tombe sur le champ de bataille de Lutzen, au
+milieu de son triomphe. Mais ce maître dans l'art de vaincre a formé des
+élèves dignes de lui; Richelieu sait les gagner et les faire servir
+d'instrument à ses desseins (1634).
+
+Cependant les forces de la France s'accroissent chaque jour. Richelieu a
+rétabli la discipline dans l'armée, la régularité dans l'administration,
+l'unité dans le pouvoir; il voit au dehors ses alliances avec la
+Hollande, avec la Suède, avec les princes protestants d'Allemagne
+solidement cimentées; il juge que le moment est venu pour la France
+d'entrer elle-même en lice et de frapper les grands coups (1635). La
+fortune déjoue d'abord ses plans et trahit la valeur de nos soldats. Nos
+frontières sont envahies; les impériaux pénètrent en France par la
+Bourgogne; les Espagnols, maîtres des Pays-Bas, par la Picardie. À
+Paris, l'alarme est vive; Richelieu ne se déconcerte pas. Bernard de
+Saxe-Weimar, qu'il soudoie, gagne pour lui des batailles en Allemagne;
+et tandis que l'Espagnol prend Corbie auprès d'Amiens, et se voit à
+trente-cinq lieues de la capitale de la France, Richelieu lui jette sur
+les bras une révolte sérieuse en Catalogne, et en Portugal une
+révolution qui arrache à l'Espagne tout un royaume et y fonde une
+dynastie nouvelle dont Jean de Bragance est le chef (1638). Partout les
+Français reprennent le dessus; ils se battent glorieusement en Flandre,
+en Lorraine, sur le Rhin, aux Pyrénées; l'empire est humilié, la branche
+espagnole décline pour ne plus se relever à son antique grandeur; et
+quand viendront plus tard les glorieux traités de Westphalie et des
+Pyrénées, dont le génie de Richelieu aura préparé les résultats, la
+France pourra dire avec raison qu'elle doit à ce grand homme trois
+provinces, l'Alsace, l'Artois et le Roussillon, et cette prépondérance
+de la politique et des armes que, pendant tout le XVIIe siècle, elle
+fera sentir à l'Europe.
+
+En armant les protestants de Hollande et d'Allemagne contre des
+souverains catholiques, mais ennemis de la France, Richelieu ne faisait
+que suivre la politique de François Ier et celle d'Henri IV; toutefois
+on ne manqua pas de jeter les hauts cris contre ce prince de l'Église
+catholique qui donnait des secours à des hérétiques. L'ambassadeur
+d'Espagne s'emporta jusqu'à lui dire, assure-t-on: «Comme auteur d'une
+guerre détestable, vous laisserez le souvenir d'un cardinal d'enfer.--Je
+suis prêtre, lui répondit Richelieu, cardinal, et bon catholique, né en
+France, royaume qui ne produit pas de mécréants; mais je suis aussi
+ministre du souverain de cet État, et comme tel je ne dois ni ne puis me
+proposer d'autre but que sa grandeur, et non celle du roi d'Espagne,
+dont on connaît les vues pour la domination universelle.»
+
+
+
+
+XXIX.
+
+Administration intérieure.
+
+
+Porté par sa nature aux grandes combinaisons de la politique plutôt
+qu'aux détails des affaires, Richelieu, d'ailleurs, ne fut pas maître
+assez paisible du pouvoir pour être en mesure d'accomplir de profondes
+réformes dans l'administration intérieure du pays. On lui doit néanmoins
+en ce genre d'utiles améliorations dans toutes les branches principales
+des services publics; il créa, au lieu de magistrats élus par des
+corporations privilégiées, ou propriétaires de leurs offices, des
+intendants qui ne relevaient que de l'autorité ministérielle, et qui
+imprimèrent à l'administration une action plus énergique et plus
+prompte. Quant aux finances, toujours aux prises avec les difficultés
+les plus graves, il fut souvent réduit à de fâcheuses extrémités, comme
+d'imaginer de nouveaux impôts, de créer des offices de judicature en vue
+seulement du produit que la vente de ces offices devait rapporter; mais
+on lui doit d'avoir ramené, autant que l'esprit de ce temps le
+permettait, l'égalité en matière d'impôt, en forçant le clergé lui-même,
+exempt des taxes ordinaires, à payer, par des subventions dites
+volontaires, sa part des sacrifices que la guerre imposait au pays. Il
+ne voulut entendre à cet égard à aucune doléance, et répondit avec
+autant de bon sens que de fermeté: «qu'il fallait bien que le clergé
+contribuât à payer les armées du roi, lesquelles avaient arrêté partout
+l'ennemi, qui, s'il avait pénétré dans le royaume, aurait ruiné les
+églises et les ecclésiastiques.»
+
+Nous avons plus haut montré Richelieu appliquant son génie et sa
+puissante volonté à relever la marine française; il ne fit pas moins
+pour l'armée de terre. Là, aussi, une autorité intermédiaire, inamovible
+et presque indépendante, venait se placer entre le souverain et les
+troupes qui doivent si directement recevoir ses ordres. La connétablie
+investissait le chef militaire, revêtu de cette dignité, de priviléges
+exorbitants; et si elle n'effaçait le roi lui-même aux yeux de l'armée,
+elle détruisait du moins en grande partie l'autorité et la
+responsabilité ministérielles dans les choses de la guerre. Richelieu
+abolit à toujours la dignité de connétable, et, en resserrant les liens
+de la hiérarchie militaire, rendit à la royauté le maniement de l'armée
+plus facile et plus sûr. Une des causes principales d'indiscipline et
+d'affaiblissement de la force militaire du pays, c'était le manque
+ordinaire de ressources pour servir régulièrement la solde. Richelieu y
+donna tous ses soins. Comme l'épargne était vide trop souvent, et qu'il
+n'y fallait pas compter, il pourvut à l'entretien des troupes par des
+taxes spéciales qui ne pouvaient être détournées de cet emploi, et dont
+l'application aux besoins de l'armée fut faite par les mains mêmes des
+délégués des provinces; d'une autre part, il avait à coeur de protéger
+les campagnes contre la violence et le pillage, et il institua des
+commissaires spéciaux chargés de faire bonne justice aux habitants qui
+auraient à se plaindre des exactions des gens de guerre. Au siége de la
+Rochelle, et dans la double expédition qu'il dirigea lui-même contre la
+Savoie, il montra dans l'intérêt du soldat la sollicitude et les talents
+d'un administrateur consommé. Sous son oeil vigilant, l'armée ne vit
+plus dévorer sa subsistance et sa solde par les rapines et les
+concussions; et elle jouit d'un bien-être inconnu jusque-là, sans que le
+trésor public en fût moins ménagé.
+
+
+
+
+XXX.
+
+Louis XIII et son ministre.
+
+
+Jamais souverain, plus que Louis XIII, ne subordonna la politique de son
+règne aux vues de son ministre. On se ferait cependant une bien fausse
+idée de ce prince, si on se le représentait comme un monarque indolent,
+incapable de volonté, et abandonnant sans lutte et sans regrets à son
+conseiller les rênes du gouvernement. Louis ne manquait pas d'une
+certaine énergie. Il aimait la guerre; dans son expédition contre la
+ligue protestante, et dans ses campagnes en Savoie, il avait montré de
+l'habileté militaire et une bravoure brillante qui rappelait le grand
+Henri. Son caractère, loin d'être facile, était morose, défiant, et
+très-jaloux de ne paraître déléguer à personne l'autorité royale. Il
+n'aimait pas d'ailleurs Richelieu, et cette absence de sympathie, dans
+les dernières années de sa vie, devint presque de l'aversion. Mais, d'un
+autre côté, une certaine droiture de sens lui faisait apprécier son
+insuffisance pour les grandes affaires, dont l'éloignait encore plus sa
+santé inégale et mauvaise. Il était frappé du génie ferme, vaste, fécond
+en expédients et en ressources, du grand homme d'État que la Providence
+lui avait donné pour ministre. Le cardinal, d'ailleurs, se gardait bien
+de lui montrer les affaires sous un jour facile; on l'accusait même d'en
+multiplier le nombre et les complications de manière à ne pas cesser un
+seul jour de paraître nécessaire à l'esprit timoré d'un souverain qui
+toujours se défiait de lui-même. Enfin il y avait alors à l'intérieur
+tant de résistances à briser; à l'extérieur, des intérêts si gravement
+engagés dans la lutte avec de formidables puissances, que ce n'était pas
+trop, pour maîtriser les événements, de la main vigoureuse et de l'âme
+inflexible de Richelieu. L'exercice du pouvoir était pour lui semé
+d'ennuis et de déboires qui lui venaient de l'humeur variable, chagrine
+et soupçonneuse de Louis. Il les ressentait parfois très-vivement, et ne
+se faisait pas faute alors de récriminations amères. Louis allait
+toujours le premier vers la réconciliation. Richelieu le forçait, en
+définitive, à subir sa supériorité, et à lui laisser conduire les
+destinées du royaume; son but était atteint et sa haute ambition
+satisfaite.
+
+Le cardinal n'aimait pas seulement les réalités du pouvoir; il en aimait
+aussi les signes extérieurs et la pompe. Tandis que Louis XIII se
+faisait servir avec une extrême simplicité, le cardinal-ministre
+s'entourait d'un grand faste; il précédait dans les cérémonies publiques
+même les princes du sang. Après la conspiration du comte de Chalais,
+nous l'ayons vu se faire donner une compagnie des gardes. Après les
+intrigues de cour qui se dénouèrent par la chute des Marillac et la
+fuite de la reine mère, il fit ériger sa terre de Richelieu en
+duché-pairie, et prit le titre étrange et sans précédents de
+cardinal-duc. Il obtint le gouvernement de Bretagne, et eut en outre à
+lui bon nombre de citadelles et de villes fortifiées, ce que l'on
+appelait alors des places de sûreté.
+
+Connaître les hommes, bien juger de leurs mérites divers, s'attacher
+ceux qu'une remarquable spécialité recommande et les faire servir à ses
+desseins, ce fut toujours un des traits caractéristiques du génie
+politique. Richelieu posséda dans un haut degré ces qualités de l'homme
+d'État. Si, dans les mauvais jours, il sortit à son honneur des crises
+les plus redoutables, s'il obtint en tout temps de la fortune tout ce
+qu'elle pouvait lui donner, c'est qu'il fut toujours bien servi. Le
+premier il devina Mazarin, l'habile ministre qui devait gouverner la
+France après lui, dans un jeune Italien, abbé-diplomate au service de la
+cour de Rome. Lors des négociations que le pape ouvrit à plusieurs
+reprises pour se porter médiateur entre la France d'une part, l'Espagne
+et la Savoie de l'autre, Richelieu fut singulièrement frappé de
+l'intelligence pleine de finesse et de pénétration de cet étranger. «Il
+ne connaissait personne, dit-il, qui eût un plus beau génie pour les
+affaires.»
+
+Ce jugement une fois porté, il chercha à s'attacher ce jeune Italien. Il
+l'employa, depuis, maintes fois et avec succès dans des négociations
+difficiles, lui fit obtenir le chapeau de cardinal, et, à son lit de
+mort, le recommanda à Louis XIII, comme l'homme le plus initié à sa
+politique et le plus capable de la continuer.
+
+
+
+
+XXXI.
+
+Discrédit des deux reines.
+
+
+La reine mère était dans l'exil, errant de Bruxelles à Londres, de
+l'Angleterre aux bords du Rhin, partout malheureuse et délaissée. Ses
+biens, et jusqu'à son douaire, avaient été confisqués; elle manquait
+quelquefois même du nécessaire. En vain écrivait-elle au roi son fils:
+«Je ne veux point vous attribuer la saisie de mon bien et l'inventaire
+qui en a été fait, comme si j'étais morte. Il n'est pas croyable que
+vous ôtiez les aliments à celle qui vous a donné la vie.» Ses plaintes,
+souvent réitérées, n'arrivaient pas jusqu'au coeur de son fils; son exil
+ne devait finir qu'avec sa vie; et cette veuve d'Henri IV, cette mère de
+roi, mourut quelque temps avant le cardinal, à Cologne, dans un état
+d'abandon et de misère à exciter la compassion de tous.
+
+Anne d'Autriche, qui, dans l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté,
+n'avait pu obtenir ni empire sur l'esprit du roi, ni crédit à la cour,
+n'avait pas été plus heureuse dans les intrigues auxquelles elle s'était
+associée pour ruiner la puissance du cardinal. Vaincue dans cette lutte
+et délaissée, elle vivait tristement dans la compagnie de quelques
+femmes avec lesquelles elle se vengeait de son redoutable ennemi par des
+moqueries et des sarcasmes. Lui, de son côté, la surveillait et ne
+l'épargnait pas. Anne d'Autriche n'avait pas cessé d'entretenir un
+commerce de lettres avec son amie, la duchesse de Chevreuse, qui,
+obligée de fuir hors de France, cabalait à l'étranger. La politique
+n'était pas étrangère à cette correspondance. La reine, dans sa haine
+contre le cardinal, alla jusqu'à nouer elle-même des relations avec les
+cours rivales de la France, pour entraver les plans de la politique du
+ministre. Des dépêches interceptées livrèrent à Richelieu le secret de
+ces intrigues. L'appartement de la reine au couvent du Val-de-Grâce, où
+elle se retirait volontiers, fut fouillé, ses papiers furent saisis;
+elle subit un interrogatoire devant le chancelier Séguier; on la menaça
+de répudiation, et elle fut obligée de recourir à l'entremise du
+cardinal pour obtenir du roi qu'il l'embrassât en signe de pardon; il
+fallut, en outre, qu'elle promît de ne retourner jamais à de pareilles
+fautes, et qu'elle consentît que le roi fût désormais averti par ses
+femmes de toutes les lettres qu'elle écrirait (août 1637).
+
+Après vingt-deux ans de mariage, Anne d'Autriche devint mère; elle mit
+au monde un fils qui fut depuis Louis XIV (5 septembre 1638). Ce fut une
+grande joie en France, et la mère de cet héritier du trône si longtemps
+désiré, espéra que cet heureux événement, en éveillant de nouvelles
+affections chez le roi, lui donnerait à elle-même plus d'empire sur son
+esprit. Il n'en fut rien. Louis XIII, comme son ministre, s'était
+habitué à ne voir dans la reine qu'une princesse du sang espagnol, tout
+entière par ses sympathies et par ses voeux avec les ennemis du royaume.
+Obsédé d'ailleurs à son égard de soupçons plus injurieux encore, il ne
+cessa de la traiter avec une extrême froideur. Rien n'était plus triste
+que l'existence de cette pauvre reine; elle était de la part du premier
+ministre en butte à des persécutions mesquines, qui portaient jusque sur
+le choix de ses serviteurs et de ses femmes de chambre.
+
+
+
+
+XXXII.
+
+Mariage de Gaston cassé par la volonté de Richelieu.
+
+
+S'il humiliait à ce point la reine, Richelieu n'avait aucune raison pour
+ménager Gaston, le frère du roi, ce fauteur éternel de complots contre
+l'État et contre sa personne. L'échafaud du brave duc de Montmorency
+était à peine refroidi, que Gaston renouait de nouvelles trames; tous
+ses projets avortèrent; mais plusieurs gentilshommes payèrent encore de
+leur tête le malheur d'avoir reçu ses confidences. Le commandeur de
+Jars, impliqué dans cette affaire, n'eut sa grâce que sur l'échafaud.
+Gaston était alors à l'étranger: Richelieu le poursuivit dans la
+personne de tous ceux qui paraissaient entrer dans ses intérêts. Il
+avait épousé secrètement, et sans la volonté du roi, la soeur, du duc de
+Lorraine. Ce mariage blessait les anciens principes de la monarchie. On
+punit le duc de Lorraine, en envoyant contre lui une armée qui s'empara
+de Nancy, sa capitale. Quant au mariage, en vain les théologiens et la
+cour de Rome le regardaient-ils comme régulier, et indissoluble, il fut
+solennellement cassé par un édit du conseil que Richelieu se chargea de
+faire enregistrer au parlement de Paris, et sanctionner par l'assemblée
+générale du clergé de France (1635).
+
+
+
+
+XXXIII.
+
+Favoris et confesseurs du roi.
+
+
+Le cardinal concédait à l'humeur triste et ennuyée du roi des confidents
+ou favoris qui cherchaient à le distraire, et avec qui il épanchait ses
+secrets chagrins. Mais sitôt qu'ils cessaient de marcher selon les vues
+de l'impérieux ministre, ils tombaient bientôt en disgrâce. C'est ainsi
+que le duc de Saint-Simon qui avait possédé à un haut degré la confiance
+de Louis XIII, et celui-là même qui avait sauvé Richelieu, à la fameuse
+journée des Dupes, en l'introduisant à Versailles dans le cabinet du
+roi, fut, au gré du cardinal, éloigné de la cour et relégué dans la
+citadelle de Blayes.
+
+Le roi s'attacha alors à une des filles d'honneur de la reine, Mlle de
+La Fayette. La beauté et l'esprit de cette personne captivaient le roi
+au plus haut point, et cet attachement d'un prince dévot et peu
+voluptueux se continua, même après que Mlle de La Fayette eut été
+chercher dans le couvent de la Visitation un abri contre les dangers de
+sa position à la cour. Richelieu en conçut d'autant plus d'ombrage qu'il
+supposait avec raison que Mlle de La Fayette servait les intérêts d'Anne
+d'Autriche, et travaillait de concert avec elle à ménager le rappel de
+Marie de Médicis; il prit alors le parti d'écrire au roi pour lui
+manifester son vif désir de déposer le fardeau des affaires, et d'aller
+chercher dans la retraite le repos et la santé. Louis XIII, alarmé, le
+pressa de garder le pouvoir, et pour mieux l'y décider, rompit ses
+relations avec la femme qu'il aimait (1637).
+
+Les confesseurs des rois ont souvent exercé une grande influence sur les
+souverains dont ils dirigeaient la conscience. Louis XIII subit aussi
+cet ascendant. Le père Caussin, jésuite, qui devint son confesseur,
+jouit d'abord à la cour d'un assez grand crédit. Bientôt les deux
+reines, qui l'avaient attiré dans leur parti, se servirent de lui pour
+miner la faveur du cardinal de Richelieu, et notamment pour éveiller les
+scrupules du roi à l'égard des subsides que le cardinal-ministre donnait
+aux protestants de Hollande et d'Allemagne. Le père Caussin ne fut pas
+étranger non plus au plan habile qui devait faire servir l'amour du roi
+pour Mlle de La Fayette à obtenir le rappel de l'exil de Marie de
+Médicis, et à la rétablir dans son crédit. Richelieu ne tarda pas à
+saisir les fils de cette intrigue, et le père Caussin, disgracié, reçut
+l'ordre de partir sur-le-champ pour la basse Bretagne, où il demeura
+confiné. On donna pour confesseur au roi le père Sirmond, vieillard de
+quatre-vingt-huit ans, étranger aux intrigues de cour, et tout absorbé
+dans des recherches scientifiques.
+
+
+
+
+XXXIV.
+
+Révolte du comte de Soissons.--Sa victoire et sa mort.
+
+
+Mais si le cardinal était infatigable pour rompre les trames ourdies
+contre l'État ou contre lui-même, ses ennemis ne l'étaient pas moins
+pour se jeter sans cesse dans les hasards de nouvelles entreprises.
+Depuis plusieurs années le duc de Bouillon donnait asile dans sa
+principauté de Sedan à plusieurs seigneurs ennemis du cardinal, et qui
+avaient été forcés, pour se soustraire à ses rigueurs, de quitter la
+cour. À leur tête était un prince du sang, le comte de Soissons, homme
+fier, énergique, constamment préoccupé de saisir l'occasion de
+renverser, même par les armes, l'homme d'État qui le tenait dans
+l'abaissement et dans l'exil. Il se sentait appuyé d'ailleurs par les
+sympathies d'une grande partie de la noblesse, qui ne pardonnait pas au
+terrible cardinal tant de coups qui l'avaient mutilée; enfin les
+intrigues de l'étranger le poussaient à une résolution hardie, et lui
+faisaient espérer les forces nécessaires pour en assurer le succès.
+Richelieu avait l'oeil ouvert sur les conciliabules qui se tenaient à
+Sedan. Au mois de juin 1641, il fit signifier au duc de Bouillon qu'il
+ne donnât pas plus longtemps l'hospitalité au comte de Soissons. Le
+refus était facile à prévoir, et une petite armée, sous les ordres du
+maréchal de Châtillon, se trouva prête à marcher vers la frontière pour
+observer et intimider Sedan.
+
+Cette initiative du cardinal mit fin aux indécisions du comte et des
+autres seigneurs qui partageaient sa fortune. Un jeune abbé, célèbre
+depuis sous le nom de cardinal de Retz, et qui semblait s'essayer à ce
+rôle d'agitateur qui a rempli toute sa vie, vint trouver secrètement les
+princes à Sedan, et en repartit chargé de préparer dans Paris même un
+mouvement qui éclaterait au premier bruit d'un succès remporté par les
+armes des conjurés. L'empire et la cour d'Espagne s'engagèrent à fournir
+de l'argent et des troupes. De tous côtés les princes appelèrent à eux
+les exilés et les aventuriers disposés à se ranger sous leur bannière.
+Quand ils eurent ainsi composé une petite armée d'environ douze mille
+hommes, ils ouvrirent les hostilités par un manifeste où le
+cardinal-ministre et la direction qu'il imprimait à la politique de
+Louis XIII étaient attaqués avec la dernière violence.
+
+Le roi et son ministre donnèrent une sérieuse attention à cette prise
+d'armes, et le maréchal de Châtillon eut ordre de tenir ferme jusqu'à ce
+que Louis XIII en personne fût arrivé avec des renforts qu'on dirigeait
+en toute hâte vers la Champagne; mais le maréchal, ayant appris le
+passage de la Meuse par les coalisés, crut l'occasion favorable pour
+leur livrer bataille, et il les joignit dans une plaine, près du bois de
+la Marfée. Les forces étaient à peu près égales des deux côtés; l'action
+fut d'abord vivement engagée par les troupes royales; mais à l'une des
+ailes la cavalerie fit mal son devoir. Il y avait dans ses rangs
+beaucoup de nobles qui secrètement faisaient des voeux pour le succès des
+rebelles; ils soutinrent à peine le choc de l'ennemi, et se rejetèrent
+en désordre sur l'infanterie. Celle-ci, ébranlée par ce mouvement et se
+sentant privée d'appui, lâcha pied à son tour. Ce fut bientôt une
+déroute générale, dans laquelle le maréchal de Châtillon lui-même se
+trouva entraîné. La victoire des coalisés fut complète, et l'armée
+royale, battue et dispersée, laissa entre leurs mains un grand nombre de
+prisonniers.
+
+Épouvantés de ce désastre, le roi et le cardinal tremblaient de voir
+Paris se soulever, et prenaient les plus grandes précautions pour
+couvrir la Champagne, lorsqu'une nouvelle inattendue leur montra le
+danger bien moindre qu'ils ne l'avaient redouté. Le chef de
+l'entreprise, le seul des coalisés qui fût vraiment à craindre, le comte
+de Soissons, avait péri dans sa victoire. Cette mort, ignorée d'abord
+des deux armées, et qui est restée couverte d'un certain mystère, ne fut
+connue que lorsqu'après l'action on releva les corps de ceux qui
+étaient tombés sur le champ de bataille. Parmi ces cadavres on reconnut
+celui du comte, frappé en plein front d'une balle qui lui avait brisé la
+tête. Avec lui tombait toute la force de la coalition. Elle ne fut pas
+longtemps à se dissoudre; le duc de Bouillon entra en pourparlers avec
+le gouvernement français pour faire séparément sa paix aux meilleures
+conditions; l'étranger rappela ses troupes; et les conjurés les plus
+compromis s'en allèrent en Artois guerroyer avec l'armée espagnole
+contre les troupes royales (août 1641).
+
+
+
+
+XXXV.
+
+Faveur de Cinq-Mars.--Sa conspiration.
+
+
+Dans ce même temps, Richelieu, que rien ne rassurait contre la crainte
+de se voir supplanté dans la confiance du roi, avait pris ombrage de
+l'affection de Louis XIII pour Mme d'Hautefort, une des dames d'atour
+d'Anne d'Autriche; afin de l'en détacher, il entraîna le roi dans un
+voyage sur les frontières, et mit le temps à profit pour placer auprès
+de lui et pousser assez avant dans la faveur royale une de ses
+créatures, le fils du marquis d'Effiat. Cinq-Mars, jeune homme de
+dix-neuf ans, qu'il avait distingué pour son extérieur agréable, son
+humeur enjouée et un grand charme de conversation et de manières. Ce
+jeune courtisan, guidé par les conseils de Richelieu, s'insinua si bien
+dans l'affection du roi, que celui-ci, de retour de son voyage,
+non-seulement ne renoua point avec Mme d'Hautefort, mais même la bannit
+de la cour et de Paris. L'alliance entre le favori et le ministre parut
+quelque temps sincère. Cinq-Mars secondait les vues du cardinal en
+inspirant de plus en plus à Louis XIII de l'éloignement pour la reine;
+il avait soin, selon ses instructions, de lui rapporter chaque jour ce
+que le roi avait pu dire de lui dans ses boutades de mauvaise humeur qui
+n'étaient que trop fréquentes; de son côté Richelieu s'entremit
+plusieurs fois pour faire cesser des brouilleries survenues entre le roi
+et son favori; Louis XIII s'irritait surtout des mauvaises moeurs de
+Cinq-Mars et de ses amours avec une célèbre courtisane, Marion de Lorme.
+Cependant son attachement pour ce jeune homme était si vif, qu'il lui
+pardonnait même d'étranges inconvenances; il ne pouvait se passer de sa
+conversation, l'accablait de ses libéralités, et ne l'appelait plus que
+_cher ami_.
+
+Cinq-Mars, d'un caractère vain et léger, ne fut pas longtemps sans
+croire sa faveur assez affermie pour n'être plus obligé de ménager le
+cardinal. Les ennemis de celui-ci ne manquèrent pas de l'entourer, de
+l'aigrir contre son protecteur, de flatter ses rêves d'ambition, et de
+lui persuader qu'après avoir conquis la faveur, il pouvait atteindre à
+la puissance. Le roi l'avait élevé à la dignité de grand écuyer de
+France; il eut la prétention d'avoir accès au conseil des ministres; il
+aspira à la qualité de duc et pair. Richelieu, offusqué d'une ambition
+si peu justifiée, montra clairement au favori, par ses paroles et par
+ses actes, qu'il était décidé à lui barrer le chemin. Dès ce moment, il
+y eut entre eux une haine irréconciliable; Cinq-Mars, avec l'emportement
+irréfléchi de son naturel, vint bientôt se livrer à son terrible ennemi:
+il conspira.
+
+On assure que ce qui enhardit le plus ce favori à se mettre à la tête
+d'un complot contre Richelieu, ce fut l'humeur chagrine avec laquelle le
+roi, dont la santé était profondément altérée, semblait depuis quelque
+temps supporter le joug de son premier ministre. Dans des conversations
+intimes avec son confident, il se plaignait d'un ton plein d'aigreur de
+la hauteur et du faste du cardinal, à tel point que le jeune courtisan
+fut amené plus d'une fois à parler des moyens de l'en débarrasser. Le
+roi laissa tomber ces propos; mais Cinq-Mars, plein d'espoir d'être
+amnistié de ce côté, s'il venait à réussir, et excité par les ennemis du
+cardinal, se résolut enfin à avoir des conférences secrètes avec les
+chefs du parti qui ne cessait de comploter la perte de Richelieu.
+
+Il vit le duc de Bouillon, avec qui la cour avait composé depuis la
+bataille de la Marfée et la mort du comte de Soissons, et qui, sous les
+apparences d'une réconciliation, nourrissait contre le cardinal une
+haine profonde. Ensemble, ils n'eurent pas de peine à décider Gaston,
+duc d'Orléans, à se joindre à eux pour se venger enfin de son ennemi,
+jusque-là toujours victorieux. Le plan de la conspiration fut dressé. La
+mort de Richelieu en était le but principal; un traité secret fut
+négocié avec l'Espagne au nom du duc d'Orléans. Cette puissance
+s'engageait à fournir aux conjurés une armée et des subsides. Un
+conseiller d'État, de Thou, fils de l'illustre magistrat et historien de
+ce nom, eut le malheur d'apprendre, par une indiscrétion, l'existence du
+traité et la conspiration. On assure qu'ami de plusieurs des conjurés,
+et particulièrement de Cinq-Mars, il ne leur épargna pas les
+observations sur la voie pleine de périls où ils s'engageaient; mais il
+était au nombre des ennemis les plus ardents du cardinal, et il laissa
+trop voir que c'était moins le but du complot que l'incertitude de la
+réussite qui causait son déplaisir.
+
+
+
+
+XXXVI.
+
+Voyage de Narbonne.--Déclin de la faveur de Richelieu.
+
+
+Cependant Richelieu soupçonnait, à de certains indices, qu'un complot
+s'ourdissait contre lui; mais il n'en pouvait saisir les fils, et ne
+savait le moment où il était menacé de le voir éclater. Il était inquiet
+et dans des dispositions d'esprit d'autant plus tristes, qu'il était
+visible pour tous que la confiance et l'amitié du roi se retiraient de
+lui. Louis XIII partait alors pour Narbonne, d'où il comptait diriger
+l'expédition contre le Roussillon, sur la frontière d'Espagne. Le
+cardinal, malgré le délabrement de sa santé, ne voulut pas le quitter
+dans de pareilles conjonctures.
+
+«Il résolut, dit l'abbé Siri, de ne point perdre de vue ce monarque
+pendant tout le voyage, et de loger toujours avec lui dans les mêmes
+lieux où il s'arrêterait le long de la route, quoiqu'il pût en être
+incommodé, et que ce fût contre sa coutume ordinaire et l'usage qu'il
+avait pratiqué jusque-là; il se fit même un plan de le voir
+régulièrement deux fois par jour, le soir et le matin, afin d'être à
+portée de détruire les mauvaises impressions qu'on pouvait lui donner à
+tous moments de sa conduite, et les cabales qui se faisaient contre sa
+personne...
+
+«Tombé grièvement malade à Narbonne, le cardinal n'avait pu suivre le
+roi, qui était allé mettre le siége devant Perpignan. Outre l'affliction
+du corps que sa maladie lui causait, son âme s'abandonnait encore à de
+tristes réflexions qui le plongeaient dans un noir chagrin; il
+craignait que le jeune Cinq-Mars ne se prévalût de son absence pour
+achever de le ruiner entièrement dans l'esprit de Sa Majesté; c'est
+pourquoi il faisait tout son possible pour engager ce monarque à revenir
+à Narbonne, lui mandant tous les jours qu'il avait des affaires
+très-importantes au bien de son royaume à lui communiquer... Mais ce
+prince, qui ne pouvait plus souffrir la vue de son premier ministre, et
+qui voulait lui seul, et sans son assistance, faire une glorieuse
+conquête, était demeuré sourd à toutes ses instances, et témoignait même
+peu de curiosité de s'informer de l'état de sa santé; ce qui le mit dans
+une telle défiance et appréhension que, se croyant abandonné de son
+souverain et livré à la merci de ses ennemis, il prit le parti de
+s'éloigner d'un lieu où il était environné de périls de tous côtés.»
+
+
+
+
+XXXVII.
+
+Découverte de la conspiration.
+
+
+Richelieu, réfugié à Tarascon, sous prétexte d'user des eaux minérales
+qui sont dans le voisinage, y attendait dans un morne abattement l'issue
+des intrigues et des complots dont il était l'objet. Mais alors la
+situation de celui qui avait juré sa perte n'était pas plus brillante
+que la sienne. Cinq-Mars, ébloui de sa fortune, emporté par ses
+passions, semblait avoir pris à tâche de contrarier toutes les
+inclinations du roi, de ne se gêner en rien pour lui plaire, et de
+s'éloigner d'autant plus que le roi témoignait plus de désir de l'avoir
+auprès de lui. Une conduite aussi extravagante ne tarda pas à porter ses
+fruits; le roi se refroidit visiblement pour Cinq-Mars; il l'admettait
+plus rarement auprès de sa personne, et le favori comprit enfin, mais
+trop tard, que son crédit à la cour ne tenait plus qu'à un fil. Les
+courtisans le voyaient bien; et c'était vainement que Cinq-Mars, pour
+faire croire au maintien de sa faveur, avait recours à de petites ruses.
+On raconte qu'il lui arrivait souvent alors de se cacher dans quelque
+réduit, pendant deux ou trois heures, après que le roi était couché,
+pour laisser supposer ensuite qu'il sortait d'auprès de ce prince, et
+qu'il avait passé tout ce temps-là au chevet de son lit, comme cela lui
+arrivait dans les commencements. La marche de la conspiration n'était
+pas plus heureusement dirigée. Les lenteurs calculées du duc d'Orléans,
+qui tremblait de s'attaquer encore une fois au terrible cardinal, et
+divers autres contre-temps, joints aux indiscrétions de Cinq-Mars,
+mettaient à chaque instant les conjurés en péril d'être découverts avant
+l'exécution de leur dessein. Enfin dans les rangs mêmes de l'armée
+Richelieu avait des amis nombreux et dévoués; on les appelait les
+_cardinalistes_. Les partisans de Cinq-Mars, et tous les ennemis du
+premier ministre, prenaient le nom de _royalistes_. Louis s'adressant un
+jour à un capitaine de ses gardes: «Je sais, lui dit-il, que mon armée
+est partagée en deux factions, les royalistes et les cardinalistes, pour
+qui tenez-vous?--Pour les cardinalistes, sire, répondit fièrement
+l'officier, car le parti du cardinal est le vôtre.» Le roi ne releva pas
+cette réponse hardie. Celui qui la faisait s'appelait Fabert; issu d'une
+famille bourgeoise de Metz, il fut le premier soldat français qui, sans
+être noble, parvint à la dignité de maréchal de France.
+
+Les choses en étaient là, lorsqu'un jour Richelieu reçut à Tarascon un
+paquet cacheté, d'une origine inconnue. Il l'ouvrit, et y trouva la
+copie du traité passé avec l'Espagne au nom du duc d'Orléans, traité qui
+lui livrait tout le secret de la conspiration. Le cardinal fut rayonnant
+de joie, car il avait en main de quoi perdre ses ennemis et ressaisir
+tout son crédit auprès du roi. À l'instant même il envoya un de ses
+affidés à Louis XIII, pour lui mettre sous les yeux la preuve des
+complots et des trahisons dont il était entouré (1642).
+
+Cette découverte jeta le plus grand trouble dans l'esprit du roi.
+Retenu par un reste d'affection, il hésitait à livrer son favori à la
+vengeance de Richelieu et aux sévérités de la justice; pour lever ses
+scrupules, on eut recours au père Sirmond, son confesseur. Celui-ci
+n'eut pas de peine à lui démontrer l'énormité de ce complot qui
+s'appuyait sur l'étranger, et la nécessité de punir les coupables; il
+donna enfin l'ordre d'arrêter Cinq-Mars, qui, ne pouvant sortir de
+Narbonne, se tint d'abord caché chez un marchand de cette ville, dont la
+femme lui avait accordé refuge; mais le mari intimidé le livra aux
+gardes qui le cherchaient. De Thou fut également arrêté à Narbonne, et
+le duc de Bouillon à l'armée d'Italie qu'il commandait. Gaston se tenait
+alors loin de la cour, en Auvergne; on le mit tout d'abord dans
+l'impossibilité de fuir. Dès qu'il connut l'arrestation de Cinq-Mars, il
+s'empressa de jeter au feu l'original du traité avec l'Espagne; puis il
+dépêcha vers le cardinal un de ses affidés chargé de présenter en son
+nom les plus humbles excuses et les plus indignes supplications.
+Richelieu répondit d'un ton froid et sévère à cet envoyé: «Que le duc
+d'Orléans avait mérité la mort; que, si par grâce extrême on lui
+laissait la vie, c'était à condition qu'il fournît au roi les moyens de
+connaître et d'atteindre ses complices, et qu'il livrât le traité avec
+l'Espagne.» Ce malheureux prince ne recula devant rien; il se fit le
+dénonciateur de ses amis; et pour procurer contre eux des preuves, à
+défaut de l'original du traité qu'il avait brûlé, il en livra une copie
+restée entre ses mains.
+
+Dans ces jours de crise, Louis sentait le besoin de s'appuyer de nouveau
+sur Richelieu. Tout malade qu'il était lui-même, il se fit porter à
+Tarascon chez le cardinal. On vit alors un étrange spectacle; un lit fut
+dressé pour le roi à côté de celui de son ministre; et ces deux hommes,
+dont la vie était prête à s'éteindre, s'entretenaient du sort qu'ils
+réservaient à leurs ennemis vaincus et prisonniers. Louis était plein
+d'effusion pour le cardinal et semblait lui demander pardon d'avoir un
+instant méconnu sa fidélité et ses services. Richelieu se montrait
+généreux envers son souverain, implacable envers les malheureux
+compromis dans la conjuration. Après cette entrevue, le roi prit congé
+de Richelieu et regagna tristement Paris; le cardinal partit pour Lyon,
+remontant le Rhône et traînant derrière lui un de ses captifs, de Thou,
+dans un bateau attaché au sien (17 août 1642).
+
+
+
+
+XXXVIII.
+
+Procès et supplice de Cinq-Mars et de de Thou.
+
+
+Cinq-Mars et de Thou furent traduits devant une commission composée de
+magistrats et de conseillers d'État. Au nombre de ces derniers figurait
+un personnage sinistre, Laubardemont, dont le nom demeuré infâme sert
+encore aujourd'hui à caractériser la servilité cruelle qui prend le
+masque de la justice. Dans l'instruction de son procès, Cinq-Mars avait
+laissé entendre que le roi connaissait et ne désavouait pas ses projets
+contre le cardinal, à l'époque de la conjuration. Le faible Louis XIII
+descendit jusqu'à se justifier devant son ombrageux ministre, et à
+charger lui-même son ancien favori. Il écrivit au chancelier Séguier,
+président de la commission, une lettre où il reconnut que Cinq-Mars lui
+avait proposé de se défaire du cardinal; mais il affirmait en même temps
+qu'il avait repoussé avec horreur «cette mauvaise pensée, quoi qu'en pût
+dire ce grand imposteur et calomniateur Cinq-Mars.»
+
+L'accusation d'avoir traité avec les ennemis de l'État était
+parfaitement justifiée vis-à-vis des chefs du complot. De Thou,
+quoiqu'il y eût peut-être pénétré plus avant que son devoir ne le
+permettait, ne pouvait être judiciairement convaincu de complicité; et
+le chancelier Séguier, qui espérait le sauver, insistait sur ce point.
+Mais Laubardemont rapporta une ancienne ordonnance de Louis XI, ignorée
+de tous, qui assimilait les non-révélateurs aux auteurs du crime qu'ils
+n'avaient pas dénoncé. En même temps, par une manoeuvre indigne, il dit à
+l'oreille de Cinq-Mars que de Thou avait tout confessé; celui-ci dès
+lors ne cacha plus rien des circonstances les plus compromettantes pour
+son ami. Tous deux furent condamnés à mort, et conduits au supplice le
+jour même de leur condamnation. Ils montrèrent à leurs derniers moments
+un calme et une résignation religieuse qui achevèrent d'exciter
+profondément en leur faveur la compassion du peuple. Tous deux eurent la
+tête tranchée à Lyon, sur la place des Terreaux (12 septembre 1642). On
+raconte que Louis XIII, instruit du jour et du moment de l'exécution, se
+promenant à Saint-Germain, tira froidement sa montre, et regardant
+l'heure, dit à ceux qui l'entouraient: «Cher ami doit faire à présent
+une laide grimace.»
+
+
+
+
+XXXIX.
+
+Retour triomphal de Richelieu.
+
+
+Richelieu quitta Lyon après que Cinq-Mars et de Thou eurent été
+exécutés. Il s'achemina vers Paris, tantôt sur un bateau qui descendait
+la Loire, tantôt porté par ses gardes dans une magnifique litière où se
+trouvaient, outre son lit, des siéges pour deux personnes qui
+l'accompagnaient dans sa route. Les porteurs ne marchaient que la tête
+découverte; sa litière était si vaste et si haute qu'on abattait devant
+elle des pans de murailles, les portes des villes et des édifices
+s'étant trouvées trop étroites pour lui donner passage; il arriva ainsi
+à Paris le 17 octobre, au milieu de la foule étonnée et terrifiée en
+présence d'un pareil triomphateur.
+
+Plusieurs des complices de Cinq-Mars étaient parvenus à sortir de
+France, ou s'y tenaient cachés. Le duc de Bouillon dut la vie à
+Richelieu qui avait moins de goût à faire tomber sa tête qu'à devenir
+maître de la forte ville de Sedan que le duc possédait. Il lui fit
+comprendre, dans sa prison, à quelle condition il pouvait se sauver de
+l'échafaud; et moyennant la cession de cette place au roi, le duc
+obtint sa grâce entière. Quant au duc d'Orléans, il avait, comme nous
+l'avons vu, acheté la clémence de Richelieu en lui livrant ses amis. Il
+en fut quitte pour être condamné à vivre quelque temps éloigné de la
+cour. Après la mort de Louis XIII, Fontrailles, gentilhomme compromis
+dans la conspiration de Cinq-Mars, celui-là même qui avait négocié, au
+nom du duc d'Orléans, le traité avec l'Espagne, et qui n'avait échappé à
+la mort qu'en fuyant en Angleterre, tira vengeance de cette manière de
+l'égoïsme du prince: Un jour qu'il assistait auprès du duc d'Orléans à
+un spectacle public, une planche de l'amphithéâtre s'étant rompue sous
+lui, le prince lui tendit la main pour l'aider à se retirer du trou où
+il était tombé: «Je suis bien obligé à Votre Altesse, lui dit
+Fontrailles en le saluant profondément, je puis me vanter d'être le
+premier de ses serviteurs qu'elle ait tiré de l'échafaud.»
+
+Vers ce même temps, les armes du roi étaient victorieuses dans le
+Roussillon; mais un grave échec essuyé sur la frontière de Picardie, à
+Honnecourt, jeta pour quelque temps en France une alarme exagérée.
+L'opinion était si bien établie que le calcul dominant du premier
+ministre était de se rendre nécessaire à tout prix, qu'on prétendit
+qu'il avait donné l'ordre au marquis de Guiche, une de ses créatures, de
+se faire battre par les Espagnols dans cette rencontre, afin que le
+roi, alarmé des progrès de l'ennemi au nord de la France, sentît
+vivement le besoin de toute l'habileté de son ministre pour écarter ce
+danger. Est-il besoin de dire que les ambitions de la trempe de celle de
+Richelieu ne s'abaissent pas jusqu'à la trahison?
+
+Le cardinal rentra à Paris plus puissant, plus redouté que jamais, et au
+fond dévoré de soucis. Il trouva tous les coeurs épouvantés des scènes
+sanglantes qui venaient de se passer à Lyon. Pour faire diversion à ces
+lugubres impressions, il eut l'idée de faire représenter, sur le théâtre
+qu'il avait lui-même fait bâtir dans son palais, une comédie nouvelle en
+musique et à machines, ce que nous appelons aujourd'hui _opéra_, montée
+par ses soins. Le public admis à cette représentation eut l'air de se
+récréer beaucoup, et combla le cardinal de louanges. Pour lui, on
+remarqua qu'il était absorbé dans de sombres pensées dont rien ne
+pouvait le distraire. Le souvenir de Cinq-Mars l'obsédait; il voyait
+Louis XIII encore entouré des amis et des créatures du grand écuyer qui
+était surtout aimé de la maison militaire du roi. Cinq-Mars pouvait y
+trouver des vengeurs. Richelieu craignait, s'il allait rejoindre la cour
+à Saint-Germain, quelque attentat sur sa personne: il craignait plus
+encore, s'il restait loin du roi, que la haine de ses ennemis ne parvînt
+à ruiner son crédit et son autorité. Ses exigences comme ses soupçons
+devenaient extrêmes: tantôt il pressait le roi, sous prétexte d'avoir à
+lui communiquer des choses de haute importance, de lui accorder une
+entrevue particulière, en lieu sûr, à Saint-Maur ou au bois de Boulogne;
+tantôt il mettait pour condition de la visite qu'il ferait lui-même à
+son souverain, que ses gardes l'accompagnassent avec leurs armes jusque
+dans l'antichambre royale, et qu'ils fussent en même nombre que ceux du
+roi. Enfin il alla jusqu'à exiger de Louis, qu'il renvoyât d'auprès de
+sa personne ses officiers les plus dévoués et qu'il aimait le plus, et
+cela, en raison de l'attachement qu'ils avaient eu autrefois pour le
+grand écuyer. Sur ce dernier point il lui fallut revenir plusieurs fois
+à la charge, et pour l'emporter il fit mine, prenant prétexte du triste
+état de sa santé, de vouloir absolument passer dans le repos le peu de
+temps qui lui restait à vivre; et il cessa, en effet, un moment de
+s'occuper d'affaires et de donner audience aux ambassadeurs et autres
+envoyés des puissances étrangères. Louis XIII avait reçu d'abord avec
+colère l'audacieuse proposition du cardinal, et chassé de sa présence
+l'affidé que son ministre avait chargé de la lui porter. Mais à la fin,
+la crainte d'être accablé sous le poids des affaires, quand il serait
+privé de l'homme qui les menait depuis si longtemps, prévalut sur toute
+autre considération, et Louis XIII, le coeur ulcéré contre le ministre
+qui l'humiliait à ce point, renvoya bon nombre de ses officiers et
+serviteurs, en les comblant toutefois des marques de son estime et de
+ses regrets (1er décembre 1642).
+
+
+
+
+XL.
+
+Derniers moments de Richelieu.
+
+
+Ce fut la dernière victoire de Richelieu, et il n'en jouit pas. Sa santé
+minée par les travaux, par les soucis du pouvoir, et en dernier lieu par
+le chagrin de ne plus rencontrer chez le roi qu'une secrète aversion,
+finit par succomber. «Son état était si pitoyable, dit un auteur
+contemporain, qu'il faisait pitié à tous ceux qui le voyaient, même
+jusqu'à ses propres ennemis.» Des abcès qu'il avait au bras s'étant
+fermés, le mal se porta sur la poitrine; et bientôt le bruit de sa fin
+prochaine se répandit. Le roi vint lui rendre visite et essaya de lui
+donner quelques consolations. «Sire, lui dit le cardinal, voici le
+dernier adieu. En prenant congé de Votre Majesté, j'ai la consolation de
+laisser son royaume plus puissant qu'il n'a jamais été et vos ennemis
+abattus. Le conseil de Votre Majesté est composé de personnes capables
+de la bien servir; elle fera sagement de les conserver auprès d'elle.»
+Il recommanda ensuite au roi ses neveux et les autres membres de sa
+famille.
+
+Sentant ses forces défaillir de plus en plus, Richelieu demanda à ses
+médecins de s'expliquer, et de lui dire combien de temps il pouvait
+vivre encore. Ceux-ci, s'efforçant de lui déguiser jusqu'au bout la
+vérité, lui répondirent: «Que Dieu qui le voyait si nécessaire au bien
+de la France ferait quelque coup de sa main pour le lui conserver.»
+Richelieu, qui à ce moment suprême ne voulait plus être flatté, secoua
+la tête, et faisant signe à celui des médecins en qui il avait le plus
+de confiance: «Parlez-moi, lui dit-il, à coeur ouvert, non en médecin,
+mais en ami.--Monseigneur, dans vingt-quatre heures, vous serez mort ou
+guéri.--C'est parler, cela, dit Richelieu; je vous entends.» Et il se
+recueillit pour mourir.
+
+Quels qu'eussent été pendant sa vie ses passions et ses écarts,
+Richelieu, prince de l'Église, voulut mourir en chrétien et donner cet
+exemple au monde. Comme son confesseur lui demandait s'il pardonnait à
+ses ennemis: «Je n'en ai jamais eu d'autres, répondit-il, que ceux de
+l'État.» Lorsqu'on lui apporta le viatique et qu'il vit l'hostie
+consacrée s'approcher de son lit, il dit tout haut ces paroles: «Voilà
+mon juge, qui doit bientôt prononcer mon arrêt. Je le supplie de me
+condamner, si, pendant mon ministère, j'ai eu d'autre objet que le bien
+de l'État, le service de mon souverain, la gloire de Dieu et les
+avantages de la religion.»
+
+Ceux qui assistaient à cette scène solennelle contemplaient avec effroi
+ce terrible cardinal prêt à aller rendre compte à Dieu. En entendant ces
+dernières paroles, l'évêque de Lisieux ne put s'empêcher de dire tout
+bas: «Voilà une assurance qui m'épouvante.»
+
+Le prêtre qui l'assistait à son lit de mort songeait à lui épargner
+certaines formalités qui accompagnent le dernier sacrement, disant
+qu'une personne de son rang n'était pas tenue de les observer. Le
+cardinal voulut être traité comme le plus humble mourant et se soumit à
+tout.
+
+«Le 3 décembre, après midi, le roi vint voir le cardinal une dernière
+fois. Les médecins, n'espérant plus rien, avaient abandonné le malade à
+des empiriques qui lui procurèrent un peu de soulagement; mais sa
+faiblesse croissait: dans la matinée du 4, sentant les approches de la
+mort, il fit retirer sa nièce, la duchesse d'Aiguillon, «la personne
+qu'il avait le plus aimée,» selon ses propres paroles: ce fut le seul
+moment, non pas de faiblesse, mais d'attendrissement qu'il eut; son
+inébranlable fermeté ne s'était pas démentie pendant ses longues
+souffrances. Toute l'assistance, ministres, généraux, parents et
+domestiques, fondait en larmes; car cet homme terrible était, de l'aveu
+des contemporains qui lui sont le moins favorables, «le meilleur maître,
+parent et ami qui ait jamais été.» Vers midi, il poussa un profond
+soupir, puis un plus faible, puis son corps s'affaissa et demeura
+immobile, sa grande âme était partie! (4 décembre 1642.)
+
+«Il avait vécu cinquante-sept ans et trois mois.
+
+«Dieu sait le secret de la confiance avec laquelle cet homme qui avait
+été si peu miséricordieux, attendait la miséricorde du souverain juge.
+Les mystères des jugements divins sont insondables, mais les hommes ont
+absous, autant qu'il leur appartient, le ministre des rigueurs
+salutaires, l'héroïque laboureur dont la faux a si bien nettoyé notre
+sol et creusé si profondément les sillons où devait germer une société
+nouvelle. C'est en vain qu'aux époques de désordre et d'abaissement
+national, l'esprit aristocratique et l'esprit anarchique, si souvent
+alliés en France, ont cherché à obscurcir la renommée du plus grand
+ministre qu'ait enfanté l'ancienne monarchie. Tant qu'il y aura une
+France, le souvenir de Richelieu sera glorieux et sacré[3].»
+
+Aux funérailles de ce grand homme, le peuple alluma des feux de joie; la
+cour, quelque temps incertaine de savoir si la politique du cardinal ne
+lui survivrait pas, dissimula ses impressions. Néanmoins les prisons
+d'État s'ouvrirent. Louis XIII respira plus librement, se sentant
+allégé d'un joug bien lourd; mais il retomba bientôt dans ses anxiétés,
+effrayé d'avoir à diriger sans le secours de cette puissante main les
+affaires de son royaume.
+
+
+
+
+XLI.
+
+Vie privée de Richelieu.
+
+
+Pour achever l'esquisse de cette grande figure historique, il nous reste
+à donner quelques détails sur la personne de Richelieu, et à rassembler
+plusieurs traits empruntés surtout à sa vie privée.
+
+Richelieu, malgré sa complexion faible, avait une taille élégante et un
+extérieur imposant. Sa démarche était fière, son oeil pénétrant, ses
+traits sévères et fins tout à la fois. Dans les relations privées il
+savait être, quand il le voulait, simple et affable. Nous avons vu qu'il
+était aimé de tous ses serviteurs. Son instruction était vaste, sa
+conversation spirituelle et semée de vives saillies. Il avait toujours
+auprès de lui quelques familiers, gens d'esprit facétieux, avec lesquels
+il prenait grand plaisir à se délasser de ses travaux d'homme d'État; il
+s'amusait de leurs bons mots et se faisait conter par eux les intrigues
+et les histoires qui occupaient la cour et la ville.
+
+On ne lira pas sans intérêt les détails intimes qu'un biographe
+contemporain[4] nous a laissés sur les habitudes de travail et de
+dévotion du célèbre cardinal:
+
+«Il se couchait ordinairement sur les onze heures, et ne dormait que
+trois ou quatre heures. Son premier somme passé, il se faisait apporter
+de la lumière et son portefeuille, pour écrire lui-même, ou pour dicter
+à une personne qui couchait exprès en sa chambre, puis il se rendormait
+sur les six heures, et ne se levait ainsi qu'entre sept et huit.
+
+«La première chose qu'il faisait, après avoir prié Dieu, était de faire
+entrer ses secrétaires pour leur donner à transcrire les dépêches qu'il
+avait minutées la nuit; et l'on a remarqué que quand c'était quelque
+dépêche considérable, ou quelque autre pièce d'importance, il ne leur
+donnait que le temps juste pour une seule copie, de crainte que la
+curiosité ne les portât à en faire deux, et après avoir en leur présence
+collationné la copie sur la minute, il retenait l'une et l'autre
+par-devers lui.
+
+«Il s'habillait ensuite, et faisait entrer ses ministres, avec lesquels
+il s'enfermait pour travailler jusqu'à dix ou onze heures. Puis, il
+entendait la messe, et faisait, avant le dîner, un tour ou deux de
+jardin, pour donner audience à ceux qui l'attendaient.
+
+«Après le dîner, il se donnait quelques heures d'entretien, avec ses
+familiers ou avec ceux qui avaient dîné à sa table; puis, il employait
+le reste de la journée aux affaires d'État et aux audiences pour les
+ambassadeurs des princes étrangers, et les autres personnes publiques.
+Sur le soir il faisait une seconde promenade, tant pour se délasser
+l'esprit que pour donner audience à ceux qui ne l'auraient pu avoir le
+matin...
+
+«Il ne manquait pas tous les dimanches de se confesser et de communier,
+à moins qu'il ne fût malade; et le faisait avec tant d'humilité, de
+ferveur et de tendresse, qu'on lui voyait pour l'ordinaire les yeux tout
+mouillés de larmes.
+
+«Ses maladies et ses indispositions ordinaires l'empêchant de célébrer
+la messe aussi souvent qu'il l'eût voulu, il ne manquait pas au moins de
+la dire toutes les grandes fêtes, et toutes les fêtes de Notre-Dame, à
+laquelle il était particulièrement dévot, et dont il croyait la
+protection absolument nécessaire pour le gouvernement des États.
+
+«Mais sa piété ayant, sans comparaison, plus de solidité que de montre,
+il faisait ordinairement ses dévotions de très-grand matin, sans autres
+témoins que son confesseur, son maître de chambre, son aumônier,
+quelques officiers de ses gardes et ses valets de chambre; et se levait
+pour cet effet à une heure ou deux après minuit, au réveil de son
+premier somme; puis se recouchait pour se relever et entendre la messe
+aux heures ordinaires.»
+
+
+
+
+XLII.
+
+Contrastes.
+
+
+La nature humaine est composée d'éléments si divers, que dans la vie des
+hommes, même les plus éminents, il faut s'attendre à d'étranges
+contrastes. Ainsi nous avons vu Richelieu au gouvernail de l'État, grand
+et profond politique. Il s'était d'abord montré à nous comme un pieux
+prélat, tout occupé du salut de ses ouailles, de la conversion des
+hérétiques, et composant des livres de dévotion. Au siége de la
+Rochelle, dans la guerre contre la Savoie, l'histoire nous le présente
+sous le harnais militaire, marchant à la tête des troupes, monté sur un
+cheval de bataille, ayant un plumet au chapeau, l'épée au côté, la
+poitrine couverte d'une cuirasse, et précédé de deux pages portant, l'un
+son casque, l'autre son gantelet.
+
+Dans le _Palais-Cardinal_ qu'il avait bâti comme pour un roi, nous le
+voyons s'entourant d'hommes de lettres, et se faisant lui-même auteur de
+comédies et de tragédies. Pour faire représenter les pièces qu'il
+compose en commun avec quelques poëtes à ses gages, il élève à grands
+frais, dans son palais, une salle de spectacle. À l'occasion de sa
+tragédie de _Mirame_, Fontenelle nous le montre avec toutes les vanités
+d'un auteur vulgaire. «J'ai ouï dire, rapporte-t-il, que les
+applaudissements que l'on donnait à cette pièce, ou plutôt à celui que
+l'on savait y prendre beaucoup d'intérêt, transportaient le cardinal
+hors de lui-même; que tantôt il se levait et se tirait à moitié du corps
+hors de sa loge pour se montrer à l'assemblée, tantôt il imposait
+silence pour faire entendre des morceaux encore plus beaux.»
+
+Auprès des dames, Richelieu est raffiné en galanterie; il parle le
+jargon prétentieux des romans de cette époque; il assiste à des thèses
+d'amour, et il passe de la salle du conseil du roi dans la ruelle des
+beautés célèbres de cette époque.
+
+Enfin c'est le même homme qui croit ou feint de croire à la magie, à la
+sorcellerie, et qui, sur de pareilles accusations, envoie au bûcher un
+malheureux prêtre, Grandier, curé de Loudun.
+
+
+
+
+XLIII.
+
+Fondation de l'Académie française.--Pierre Corneille.
+
+
+Richelieu n'aimait pas seulement les lettres pour les plaisirs qu'elles
+donnent à qui les cultive; sa haute raison comprenait l'importance de
+leur rôle comme véhicule des idées et mobile de civilisation. De ce côté
+encore il pressentait les brillantes destinées de la France et il avait
+à coeur de les préparer. Il ne lui avait pas échappé que la langue
+française était appelée plus que toute autre par sa clarté et sa
+précision à vulgariser les créations de l'esprit humain, à servir de
+lien entre les peuples, et à favoriser les progrès de la véritable
+sociabilité. Mais pour atteindre ce but élevé la langue française avait
+besoin d'être contrôlée avec soin, dégagée de beaucoup d'alliage,
+ramenée à des principes fixes et toujours défendue contre des nouveautés
+qui en dénatureraient le génie et en amoindriraient les services.
+Quelques hommes de lettres avaient eu la pensée de s'assembler pour
+exercer, dans leur sphère d'action, cet utile contrôle sur les écrits de
+l'époque et sur la langue en général. Richelieu s'empara de cette idée
+pour l'agrandir, et l'Académie française fut fondée par lettres patentes
+de janvier 1635.
+
+Au nombre des poëtes dont il recherchait le commerce et les suffrages et
+qu'il associait même à la composition de ses oeuvres dramatiques, se
+trouvait un jeune auteur de Rouen, déjà connu par quelques comédies; il
+s'appelait Pierre Corneille. Richelieu prisait son talent et le faisait
+participer à ses largesses; mais il lui trouvait l'humeur trop
+indépendante. Le jeune poëte, de son côté, qui sentait son génie,
+faisait à regret plier sa fierté devant les habitudes impérieuses que le
+cardinal-ministre transportait du terrain des affaires dans le domaine
+des lettres. Leur association dura peu. Quand Corneille peu après se
+révéla tout entier, quand le _Cid_ parut, le premier sentiment de
+Richelieu, il faut bien le dire, ne fut pas de se joindre à l'élan
+d'enthousiasme qui salua ce chef-d'oeuvre, honneur de notre théâtre
+naissant. Oubliant que la politique avait fait assez large sa part
+personnelle de gloire, il eut la faiblesse de jalouser les lauriers de
+Corneille. Il se mêla aux querelles que beaucoup de médiocrités
+envieuses suscitaient au grand poëte, et déféra le _Cid_ à l'Académie
+française, comme à un tribunal, afin que cette oeuvre, tant applaudie du
+public, encourût du moins la critique d'un aréopage littéraire qu'il
+patronait et dominait absolument. L'Académie, de son côté, redoutait
+l'opinion publique; elle parut hésiter à accepter le rôle qu'on lui
+destinait. Le cardinal parla en maître; il dit à un des officiers de sa
+maison: «Faites savoir à ces messieurs que je le désire, et que je les
+aimerai comme ils m'aimeront.» Il fut obéi, et le _Cid_ condamné. Mais
+le juge suprême, le public, en continuant de couvrir de ses
+applaudissements le chef-d'oeuvre qui venait d'éclore, cassa l'arrêt de
+l'Académie et vengea Corneille.
+
+Au reste, malgré ces faiblesses d'un amour-propre jaloux, Richelieu n'en
+demeura pas moins le protecteur du grand poëte; il s'occupait même de
+ses intérêts domestiques, et lui vint puissamment en aide dans une
+circonstance décisive et d'une manière qui mérite d'être rapportée.
+Corneille était devenu passionnément amoureux d'une jeune fille, Mlle de
+Lampérière. Le père de celle-ci, lieutenant général aux Andelys, était
+peu soucieux de donner sa fille à un poëte qui n'avait pour toute
+fortune que son talent. Il visait à un _meilleur parti_, et il
+accueillit mal les premières démarches de Corneille. Fontenelle, neveu
+du grand poëte, et qui nous a conservé cette anecdote, raconte qu'un
+jour, à cette époque de la vie de Corneille, Richelieu, l'observant,
+crut lui voir l'air plus rêveur et plus sombre que de coutume. Il lui
+demanda s'il travaillait à quelque tragédie. Corneille lui avoua «qu'il
+était loin de la tranquillité d'esprit nécessaire pour la composition,
+et qu'il avait la tête renversée par l'amour.» Richelieu se fit
+raconter cette grande passion et congédia Corneille. Mais immédiatement
+le lieutenant général des Andelys reçut un ordre qui lui enjoignait de
+se rendre auprès du redoutable ministre. «Il y arriva, dit Fontenelle,
+tout tremblant d'un ordre si imprévu, et s'en retourna bien content d'en
+être quitte pour avoir donné sa fille à un homme qui avait tant de
+crédit.»
+
+
+
+
+XLIV.
+
+Urbain Grandier.
+
+
+Le procès d'Urbain Grandier, suivi à outrance par les ordres de
+Richelieu, est une triste page d'histoire qu'il est utile de reproduire,
+car elle met en relief la barbarie des moeurs dans ces siècles passés,
+trop souvent et bien injustement vantés, au détriment de notre époque.
+
+Grandier, prêtre d'un esprit hautain, frondeur, de moeurs relâchées,
+avait excité un certain scandale dans le clergé de son diocèse, et
+s'était attiré beaucoup d'ennemis. Il s'était attaqué, dit-on, à
+Richelieu lui-même, alors que celui-ci était évêque de Luçon, et on le
+soupçonnait d'être l'auteur d'un pamphlet satirique dirigé contre le
+cardinal. Un jour le confesseur d'un couvent d'ursulines, à Loudun,
+accuse Grandier d'employer la magie pour inspirer aux religieuses de
+mauvaises pensées, et lui impute d'avoir envoyé des démons dans le corps
+de plusieurs d'entre elles, en se servant, pour ses maléfices, d'une
+branche de rosier fleuri qui avait ensorcelé toutes celles qui en
+avaient respiré l'odeur. Laubardemont, envoyé par hasard à Loudun pour y
+veiller à la démolition d'un château fort, recueille tous les bruits qui
+circulent à ce sujet; il en instruit le cardinal, en ayant soin de
+grossir et d'envenimer l'affaire. Il sollicite la permission d'en faire
+l'objet d'une instruction criminelle qu'il serait chargé de diriger.
+Richelieu lui donne à cet égard les pouvoirs les plus étendus; et alors
+commence un procès où l'horrible se mêle à l'absurde et au burlesque.
+Les démons eux-mêmes sont partie au procès et figurent dans
+l'instruction, parlant par la bouche des ursulines ensorcelées. Grandier
+est soumis à d'affreuses tortures; des chirurgiens commis par les juges
+ont ordre de lui raser les cheveux, de lui arracher les sourcils et même
+les ongles, pour voir s'il n'a pas quelque secrète marque du diable; ils
+lui enfoncent aussi des aiguilles dans les chairs pour chercher sur son
+corps des endroits frappés d'insensibilité, ce qui passait alors pour un
+signe certain d'un pacte avec l'enfer. Les juges, choisis parmi les
+ennemis mêmes du malheureux Grandier, et qui n'avaient rien à refuser à
+Laubardemont, le reconnurent coupable de magie, maléfice et possession,
+et le condamnèrent au bûcher. Son supplice fut horrible: avant de le
+livrer aux flammes, on l'appliqua de nouveau à la torture avec tant de
+violence que ses jambes en furent rompues et que la moelle de ses os en
+sortit à la vue des spectateurs. Il persista néanmoins à protester de
+son innocence, confessant d'ailleurs qu'il avait commis des fautes
+provenant de la fragilité humaine, et dont il se repentait. D'ordinaire
+on autorisait le bourreau à étrangler le patient au moment où il
+l'attachait au poteau placé au sommet du bûcher. Cette triste faveur
+avait été promise au malheureux Grandier; mais, par un raffinement de
+cruauté, il se trouva que la corde avait été nouée à l'avance de telle
+façon qu'il fut impossible, au moment fatal, de la serrer. La victime,
+alors environnée de flammes, s'adressant à son plus fanatique
+persécuteur, lui cria: «Père Lactance, ce n'est pas là ce qu'on m'avait
+promis, mais il y a un Dieu au ciel qui sera le juge de toi et de moi.»
+
+
+
+
+XLV.
+
+Le père Joseph.
+
+
+Plusieurs historiens se plaisent à représenter Richelieu, ce génie
+absolu et dominateur, comme subjugué à son tour par un conseiller intime
+qui aurait eu une grande part dans ses résolutions, et aurait exercé un
+ascendant capital sur la direction de sa politique. La vérité est que
+Richelieu accorda de bonne heure sa confiance à Leclerc du Tremblay,
+plus connu sous le nom de _père Joseph_, qui, après avoir servi comme
+militaire avec distinction, se fit capucin, puis rechercha les occasions
+de se mêler aux affaires des grands et de l'État. Le cardinal reconnut
+en lui un singulier esprit de ruse et de persévérance, et un dévouement
+sans bornes à la main qui l'employait; il se l'attacha, et souvent se
+trouva bien, même dans les affaires les plus difficiles, d'avoir pris
+l'avis du père Joseph. Les courtisans appelaient ce singulier favori
+l'_Éminence grise_, en raison de l'humble habit de religieux qu'il garda
+toujours à la cour même et jusque dans les camps.
+
+
+
+
+XLVI.
+
+Paroles et traits caractéristiques.
+
+
+Quelques mots profonds sortis de la bouche de Richelieu achèvent de le
+faire connaître:
+
+Richelieu partait avec l'armée qui allait en Languedoc pour étouffer la
+rébellion du malheureux duc de Montmorency. La princesse de Guéménée le
+rencontre dans l'appartement du roi. Elle l'implore en faveur du duc
+qui l'avait éperdument aimée. «Monsieur, lui dit-elle tout émue, vous
+allez en Languedoc, souvenez-vous des grandes marques d'affection que le
+duc de Montmorency vous a données il n'y a pas longtemps; vous ne
+sauriez les oublier sans ingratitude.--Madame, lui répondit Richelieu
+d'un air sombre qui fit frémir la princesse, je n'ai pas rompu le
+premier.»
+
+Le cardinal avait attiré Charles Ier, roi d'Angleterre, dans l'alliance
+française; il l'avait marié avec la princesse Henriette, soeur de Louis
+XIII; plus tard, il eut sujet d'être mécontent de ce roi qui ne le
+secondait plus franchement dans ses entreprises contre les possessions
+espagnoles dans les Pays-Bas. Il écrivit alors à l'ambassadeur de France
+à Londres ces mots de sinistre augure: «Le roi d'Angleterre, avant qu'il
+ne soit un an, verra qu'il ne faut pas me mépriser.» Et, en effet, en
+favorisant sous main le fanatisme protestant et l'esprit de révolte en
+Écosse et en Angleterre, il prépara l'échafaud sur lequel tomba la tête
+de Charles Ier.
+
+Enfin les historiens rapportent ces paroles par lesquelles le terrible
+cardinal caractérisait si énergiquement lui-même son génie politique:
+«Je n'entreprends jamais rien sans y avoir bien pensé. Mais quand une
+fois j'ai pris ma résolution, je vais droit à mon but; je renverse tout,
+je fauche tout, et je couvre tout de ma soutane rouge.»
+
+Richelieu a laissé, sous le titre de _Testament politique_, un
+remarquable résumé des grandes pensées qui inspiraient sa politique et
+le dirigeaient dans la conduite des affaires de l'État. Au milieu des
+préoccupations de sa vie publique si tourmentée, il favorisa puissamment
+le progrès des arts. Il les aimait comme toute chose ayant de la
+grandeur. Sous lui, la poésie, la peinture, la sculpture prirent en
+France un essor inconnu jusque-là. Fondateur de l'Académie française, il
+le fut aussi de l'imprimerie nationale. Il construisit le
+Palais-Cardinal dont il fit don en mourant à Louis XIII. Il éleva le
+collége Du Plessis, réédifia sur un plan plus vaste la Sorbonne et en
+bâtit l'église, où l'on voit son mausolée, oeuvre remarquable due au
+ciseau d'un célèbre sculpteur de ce temps, Girardon.
+
+Louis XIII ne survécut pas longtemps à son ministre: retiré au château
+de Saint-Germain, sentant ses forces décliner et la mort venir, par une
+belle journée du mois de mai il se fit ouvrir les croisées de sa
+chambre, d'où l'on découvrait, au fond d'un magnifique paysage, la
+flèche de l'église de Saint-Denis, ce tombeau des rois de France. «Je
+viens contempler, dit-il, ma dernière demeure.» Il lutta quelque temps
+encore contre une pénible agonie, entendant dans son antichambre, et
+jusqu'au pied de son lit, les premiers bruits des cabales qui se
+disputaient déjà le pouvoir prêt à s'échapper de ses mains; tristes
+préludes de l'orageuse minorité de son fils!
+
+Le 14 mai 1643, Louis XIII, à l'âge de 42 ans, rendait l'âme. Il n'avait
+survécu que cinq mois au puissant ministre qui l'avait si longtemps
+maîtrisé, et entraîné à sa suite dans des voies pleines de grandeur.
+
+
+
+
+XLVII.
+
+Jugements sur Richelieu.
+
+
+Richelieu avait d'un trop ferme courage attaqué et comprimé des intérêts
+et des passions hostiles au bien public, humilié et forcé au silence des
+vanités envieuses, pour que, lui mort, il n'y eût pas contre sa mémoire
+une furieuse réaction. Ce fut alors un incroyable débordement de haine
+et d'injures sur un tombeau. Une foule de gens de lettres prodiguèrent
+sous toutes les formes l'insulte à celui qui plus qu'aucun des puissants
+du monde avait compris et rehaussé la valeur de l'homme de lettres, et
+avait comblé les poëtes de ses dons. Plus de deux cents pièces de vers
+nous sont parvenues, où le caractère, les moeurs, la vie privée du
+cardinal étaient voués à l'infamie. L'Académie française cependant lui
+resta fidèle. Quant au peuple, qui méconnaît si facilement ceux qui
+l'ont vraiment servi et honoré, il prit plaisir pendant quelque temps à
+poursuivre de ses clameurs le nom du grand homme. Toutefois Richelieu,
+parmi ses contemporains, trouva des voix impartiales. Nous en laisserons
+ici parler deux qui sont de nature à bien faire apprécier ce que
+pensaient dès lors de cet homme d'État, amis et ennemis, quand ils
+savaient surmonter leurs passions du moment.
+
+«Je considère le cardinal, écrivait Voiture, un des littérateurs les
+plus renommés de cette époque, avec un jugement que la passion ne fait
+pencher ni d'un côté ni d'un autre, et je le vois des mêmes yeux dont la
+postérité le verra. Lorsque, dans deux cents ans, ceux qui viendront
+après nous liront en notre histoire que le cardinal de Richelieu a
+démoli la Rochelle et abattu l'hérésie, et que par un seul traité, comme
+par un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ces villes pour une
+fois; lorsqu'ils apprendront que du temps de son ministère les Anglais
+ont été battus et chassés, Pignerol conquis, Casai secouru, toute la
+Lorraine jointe à cette couronne, la plus grande partie de l'Alsace mise
+sous notre pouvoir, les Espagnols défaits à Veillanne et à Avein, et
+qu'ils verront que tant qu'il a présidé à nos affaires, la France n'a
+pas eu un voisin sur lequel elle n'ait gagné des places ou des
+batailles, s'ils ont quelques gouttes de sang français dans les veines,
+et quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-ils lire ces
+choses sans s'affectionner à lui; et, à votre avis, l'aimeraient-ils ou
+l'estimeraient-ils moins, à cause que de son temps les rentes de l'hôtel
+de ville se sont payées un peu plus tard, ou que l'on aura mis quelques
+nouveaux officiers dans la chambre des comptes?»
+
+Et Mme de Motteville, cette femme d'une haute raison, confidente d'Anne
+d'Autriche, comment juge-t-elle le redoutable cardinal dont sa reine et
+sa protectrice avait été l'irréconciliable ennemie? Voici ses paroles:
+
+«La reine et quelques particuliers qui avaient senti les rudes effets
+des cruelles maximes de ce ministre, avaient sujet d'avoir de la haine
+pour lui. Mais, outre qu'il était aimé de ses amis, parce qu'il les
+considérait beaucoup, l'envie certainement était la seule qui pût avoir
+part à la haine publique, puisque en effet il ne la méritait pas; et
+malgré ses défauts et la raisonnable aversion de la reine, on doit dire
+de lui qu'il a été le premier homme de son temps, et que les siècles
+passés n'ont rien pour le surpasser. Il avait la maxime des illustres
+tyrans, il réglait ses desseins, ses pensées et ses résolutions sur la
+raison d'État et sur le bien public, qu'il ne considérait qu'autant que
+ce même bien public augmentait l'autorité du roi et ses trésors. La vie
+et la mort des hommes ne le touchaient que selon les intérêts de sa
+grandeur et de sa fortune, dont il croyait que celle de l'État dépendait
+entièrement. Sous ce prétexte de conserver l'un par l'autre, il ne
+faisait pas difficulté de sacrifier toutes choses pour sa conservation
+particulière, et quoiqu'il ait écrit la _Vie du Chrétien_, il était
+néanmoins bien éloigné des maximes évangéliques. Ses ennemis se sont mal
+trouvés de ce qu'il ne les a pas suivies, et la France en a beaucoup
+profité, pareille en cela à ces enfants heureux qui jouissent ici-bas
+d'une bonne fortune, où leurs pères ont travaillé, en se procurant
+peut-être à eux-mêmes un malheur éternel. Ce n'est pas que je veuille
+faire un mauvais jugement de ce grand homme; il faut avouer qu'il a
+augmenté les bornes de la France, et, par la paix de la Rochelle,
+diminué les forces de l'hérésie, qui ne laissaient pas d'être encore
+considérables dans toutes les provinces où les restes des guerres
+passées les faisaient subsister. Sa grande attention à découvrir les
+cabales qui se faisaient dans la cour, et sa diligence à les étouffer
+dans le commencement, lui a fait maintenir le royaume. C'est enfin le
+premier favori qui a eu le courage d'abaisser la puissance des princes
+et des grands, si dommageable à celle de nos rois, et qui, peut-être
+dans le désir de gouverner seul, a toujours détruit ce qui pouvait être
+contraire à l'autorité royale, et perdu ceux qui pouvaient l'éloigner de
+la faveur par leurs mauvais offices.»
+
+De nos jours quelques voix chagrines s'élèvent encore, de loin en loin,
+pour protester contre une admiration de deux siècles, et remettre en
+question ce grand nom de Richelieu. «Cet homme, disent-elles, façonna
+son pays au plus dur despotisme, et il masqua du voile de l'intérêt
+public les passions d'une âme vindicative et cruelle.» Faire un crime à
+Richelieu de sa dictature, c'est ne tenir compte ni des temps ni des
+situations. Richelieu n'était pas le citoyen d'une république, mais bien
+le ministre d'une monarchie absolue. En gouvernant d'une main vigoureuse
+et qui brisait toute résistance, il ne faussait pas les lois
+fondamentales du pays; il les raffermissait au contraire. Sans doute
+l'idée ne lui vint pas de donner au peuple la liberté; le peuple n'y
+aspirait pas encore, et il n'en aurait su que faire; mais, plus qu'aucun
+homme d'État avant et depuis son époque, il voulut l'égalité dans
+l'obéissance, l'égalité devant le souverain. À aucun prix, il ne toléra
+qu'au-dessus du niveau commun, il y eût des gentilshommes et des grands
+seigneurs libres d'agiter le pays et de ruiner à leur fantaisie la
+puissance et la fortune publiques. Mettre dans l'État l'unité de pouvoir
+à la place de l'anarchie féodale, et faire passer dans les moeurs, au
+lieu de l'impunité privilégiée de quelques-uns, la soumission de tous à
+la loi, ce n'était pas certes fonder le despotisme; c'était l'oeuvre d'un
+beau génie et d'un grand citoyen, c'était préparer l'avénement du droit
+national dont la liberté est inséparable; c'était, devant une démocratie
+au berceau, déblayer courageusement les voies de l'avenir.
+
+Qu'on aille au fond des choses, et l'on verra que Richelieu ne fut pas
+cruel par instinct, mais inflexible par raison d'État. Ce coeur
+impitoyable qu'on lui reproche ne lui venait pas d'un certain goût du
+sang, mais de sa rigueur inexorable de grand justicier. Sa mémoire n'est
+tachée d'aucuns meurtres commandés par les misères de l'ambition. Même
+dans l'horreur des guerres civiles il se montre, pour les vaincus,
+humain et quelquefois clément. Dans ses plus grandes sévérités que
+voit-on dominer? L'idée d'un devoir public, le besoin d'intimider des
+hommes d'audace et de révolte et d'affermir l'autorité, en un mot, comme
+il le dit lui-même, avec une si noble simplicité, à son lit de mort: «Le
+bien de l'État.» Voilà pour les grands traits de son caractère. On peut
+relever, sans doute, dans cette vie si pleine, si tourmentée, des
+faiblesses, des mouvements de colère et de haine; sans doute il y eut
+parfois de terribles passions mises en jeu chez cet homme, condamné à ne
+poursuivre ses grands desseins qu'à travers les menaces, les outrages,
+les complots. Avons-nous le droit de nous en étonner beaucoup? Il
+appartenait à l'humanité. Mais, malgré cet alliage, Richelieu n'en reste
+pas moins un des types de génie et de vigueur politiques dont
+l'humanité s'honore le plus. Et la France, fière de son unité, de sa
+force compacte, de son esprit national, la France prête pour toutes les
+conquêtes de l'intelligence et de la liberté, n'oubliera jamais que
+Richelieu a été, dans ce gigantesque travail, l'ouvrier de la première
+heure.
+
+
+
+
+NOTES:
+
+[1: A. Bazin, _Histoire de France sous Louis XIII et sous le ministère
+du cardinal Mazarin_.]
+
+[2: Henri Martin, _Histoire de France_.]
+
+[3: Henri Martin, _Histoire de France_.]
+
+[4: Auberi, _Histoire du cardinal duc de Richelieu_, 1660.]
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le Cardinal de Richelieu, by Hyacinthe Corne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CARDINAL DE RICHELIEU ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
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+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+
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+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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