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CORNE + +DEUXIÈME ÉDITION + +PARIS + +1856 + +LE CARDINAL DE RICHELIEU + + + + +TABLE. + +I. État de la France avant le XVIIe siècle. + +II. Premières années de Richelieu.--Son entrée dans l'épiscopat. + +III. États généraux de 1614. + +IV. Avénement de Richelieu au ministère. + +V. Faveur d'Albert de Luynes.--Assassinat du maréchal d'Ancre. + +VI. Procès et supplice de la maréchale d'Ancre. + +VII. Exil de Marie de Médicis. + +VIII. Disgrâce de Richelieu. + +IX. Soupçons et animosité de Louis XIII contre sa mère. + +X. Évasion de la reine mère.--Réconciliation. + +XI. Siége de Montauban.--Mort du duc de Luynes. + +XII. Habile conduite de Richelieu.--Sa rentrée aux affaires. + +XIII. Politique nouvelle.--Occupation de la Valteline. + +XIV. La reine Anne d'Autriche. + +XV. Passion du duc de Buckingham pour Anne d'Autriche. + +XVI. Gaston, duc d'Orléans.--Ses menées ambitieuses. + +XVII. Conspiration et mort du comte de Chalais. + +XVIII. Ligue protestante.--Siége et prise de la Rochelle. + +XIX. Rigueurs de Richelieu contre la noblesse. + +XX. Expédition contre la Savoie.--Victoire du Pas de Suze. + +XXI. Intrigues de cour. + +XXII. Nouvelle campagne contre la Savoie.--Victoire de Vegliana. + +XXIII. Maladie de Louis XIII à Lyon.--Ligue contre Richelieu. + +XXIV. Journée des Dupes. + +XXV. Procès et supplice du maréchal de Marillac. + +XXVI. Exil de Marie de Médicis. + +XXVII. Révolte et mort du maréchal de Montmorency. + +XXVIII. Génie politique de Richelieu. + +XXIX. Administration intérieure. + +XXX. Louis XIII et son ministre. + +XXXI. Discrédit des deux reines. + +XXXII. Mariage de Gaston cassé par la volonté de Richelieu. + +XXXIII. Favoris et confesseurs du roi. + +XXXIV. Révolte du comte de Soissons.--Sa victoire et sa mort. + +XXXV. Faveur de Cinq-Mars.--Sa conspiration. + +XXXVI. Voyage de Narbonne.--Déclin de la faveur de Richelieu. + +XXXVII. Découverte de la conspiration. + +XXXVIII. Procès et supplice de Cinq-Mars et de de Thou. + +XXXIX. Retour triomphal de Richelieu. + +XL. Derniers moments de Richelieu. + +XLI. Vie privée de Richelieu. + +XLII. Contrastes. + +XLIII. Fondation de L'Académie française.--Pierre Corneille. + +XLIV. Urbain Grandier. + +XLV. Le père Joseph. + +XLVI. Paroles et traits caractéristiques. + +XLVII. Jugements sur Richelieu. + + + + +I. + +État de la monarchie française avant Richelieu. + + +Aucun homme d'État n'a, d'une main aussi forte que Richelieu, travaillé +à fonder en France le pouvoir monarchique et l'unité nationale; aucun +n'a mieux ouvert à notre pays les voies de l'avenir. Voyons, d'un coup +d'oeil rapide, où en était le royaume de France à l'avénement de ce grand +homme. + +Au XVe siècle, la France, par un effort suprême, après une guerre de +cent ans, une guerre de vie ou de mort contre l'Anglais, était venue à +bout de rejeter l'étranger de son territoire; mais elle sortait de cette +lutte épuisée et dans un état demi-barbare; ses campagnes dévastées +étaient cultivées à peine par de pauvres paysans asservis au dur régime +de la féodalité; les villes respiraient plus librement et jouissaient +de quelques franchises; un commencement d'industrie et de commerce y +faisait circuler un peu de richesse; le pouvoir royal n'avait lui-même +qu'une force et qu'une existence contestées; entouré de grands vassaux +qui ne cherchaient qu'à s'agrandir à ses dépens, il avait sans cesse à +se défendre contre leurs révoltes à main armée et leurs ligues avec +l'ennemi du dehors. + +Louis XI, de sentiments vulgaires, mais d'un sens droit et pénétrant, +qui voulait être roi autrement que de nom, avec cela rusé, patient et +nullement scrupuleux, fit pendant tout son règne bonne guerre à ces +grands vassaux de la couronne. Il en vint à bout autant par intrigues +que par force, se défit des uns, ruina les autres, en définitive +agrandit la royauté de tout ce qu'il leur fit perdre, et posa la +première pierre de l'unité politique en France. Ses successeurs, Charles +VIII, Louis XII, assez bien affermis au dedans, mais se fourvoyant sur +les intérêts de la France au dehors, ne rêvèrent que conquêtes au delà +des monts, sur le sol de la riche Italie, et ils y entraînèrent +facilement la chevalerie française. Leurs armes n'y furent pas toujours +heureuses; mais, en Italie, renaissaient alors avec éclat les lettres et +les arts, et, comme consolation de leurs défaites, les vaincus en +rapportaient toujours quelques notions du beau, quelques instincts de +progrès, en un mot de précieux germes de civilisation. + +Le XVIe siècle s'ouvre par le règne de François Ier, roi d'humeur +chevaleresque, ami passionné de la gloire des armes et de l'éclat que +les arts et les lettres ajoutent à la puissance souveraine. La nécessité +d'arrêter les agrandissements démesurés de la maison d'Espagne fournit à +ce roi d'incessantes occasions de guerroyer. S'il prodigua dans des +guerres mal conduites et sur un champ de bataille mal choisi les +ressources et le sang de la France, par son côté brillant et fastueux il +servit du moins les intérêts de son pays et la cause du progrès. Il ne +savait se passer d'artistes, de poëtes, de savants; par sa munificence +il les attirait d'Italie ou les faisait naître sur le sol français. À +leur contact, sous leur vive inspiration, se forma de proche en proche +un peuple intelligent, curieux, et dont l'opinion ne tarda pas à être +d'un grand poids dans les affaires du monde. + +Mais voici que cette indépendance et ce mouvement qui sont dans les +esprits se précipitent sur une pente redoutable. Luther, audacieux +novateur en matière de foi, a remué l'Allemagne jusque dans ses +fondements. La France à son tour s'agite; Calvin donne à la réforme +religieuse l'austérité et l'allure démocratiques. Le catholicisme se +sent sérieusement menacé. Il y a alors en présence deux religions, deux +Églises inconciliables, deux peuples animés d'un fanatisme contraire, +mais également exaspéré et furieux; alors éclate la plus affreuse des +guerres, tout à la fois guerre civile et religieuse, raffinée en +perfidies, et souillée par des horreurs inouïes jusque-là. En vain un +sage ministre et grand citoyen, Michel de Lhôpital, oppose sa raison, sa +vertu, son courage à ce débordement; il périt à la peine; et pendant +trente ans la France se débat dans des convulsions sanglantes. + +Vient enfin un règne de réparation, celui d'Henri IV. La politique de ce +roi, heureux mélange d'énergie, de finesse et de bonté, use à la longue +les factions, les désarme et leur fait aimer le repos auquel elle les a +réduites. Henri veut que les deux religions sachent vivre en paix sur le +même territoire, et il est obéi. La France respire; elle retrouve peu à +peu ses forces. Au dedans, une paternelle administration travaille à +raviver les vraies sources de la richesse publique; au dehors, une sage +fermeté prépare les moyens de contenir l'inquiétante prépondérance de la +maison d'Autriche. Mais le poignard d'un fanatique tranche, avec les +jours du grand roi, toutes ces espérances d'un meilleur avenir. + +Le royaume est replongé dans les faiblesses et les intrigues d'une +minorité. Les grands seigneurs relèvent la tête; ils agitent l'État, ils +arment contre le souverain. La royauté, timide et livrée à d'indignes +favoris, n'échappe aux insolences des grands qu'en leur abandonnant, +comme rançon, le trésor public qu'ils dilapident. Les guerres +religieuses se rallument; tout n'est que trouble et oppression au +dedans; au dehors, affaissement et désertion des intérêts capitaux du +pays. C'est dans de telles conjonctures que Richelieu paraît sur la +scène politique. + +La question alors se posait ainsi: La France verrait-elle ses libres +instincts étouffés sous la pression d'une oligarchie qui ne vivait que +de priviléges, ses forces s'énerver dans le tiraillement des factions et +son existence nationale en péril chaque jour d'être mise en lambeaux; ou +bien remettrait-elle son sort aux mains d'un pouvoir monarchique, fort +de son unité, capable de faire plier toutes les volontés sous les mêmes +lois, résumant en lui la vitalité et les droits d'un peuple, assez +puissant pour le sauver, de quelque côté que vînt l'ennemi, et lui +réservant dans l'avenir la grandeur inconnue de ses destinées? Richelieu +vint, jugea la situation, se mit à l'oeuvre; et le monde sait laquelle +des deux solutions la France doit au patriotisme et au génie de cet +homme d'État. + + + + +II. + +Premières années de Richelieu, son entrée dans l'épiscopat. + + +François du Plessis, d'une noble famille de la Touraine, seigneur de +Richelieu, capitaine des gardes d'Henri IV, eut trois fils, dont le +dernier, Armand-Jean du Plessis, fut depuis l'illustre cardinal de +Richelieu. + +Armand-Jean du Plessis naquit au château de Richelieu, le 5 septembre +1585. Son frère aîné, appelé à soutenir le nom de la famille, prit la +carrière des armes; son frère puîné entra dans les ordres; lui-même fut +élevé pour l'état militaire, et se nomma le marquis de Chillon. Mais une +circonstance imprévue renversa tous ces projets et changea la destinée +de Richelieu. + +Celui de ses frères qui était entré dans les ordres, et avait été élevé +à l'évêché de Luçon, renonça tout à coup aux dignités ecclésiastiques +pour se confiner dans un cloître; il se fit chartreux. + +Cependant l'évêché de Luçon était conservé depuis longtemps comme un +apanage dans la famille du Plessis. Elle ne voulut point qu'il passât +dans des mains étrangères; et il fut résolu que le jeune marquis de +Chillon quitterait les armes pour l'épiscopat. Armand du Plessis +n'opposa point de résistance à ce voeu de sa famille; il écrivait à son +grand-oncle à cette occasion: «Que la volonté de Dieu soit faite! +j'accepterai tout pour le bien de l'Église et la gloire de notre nom.» + +Son but une fois marqué, il y tendit avec cette force de volonté et +cette constance qui sont le cachet des grands caractères. Quoique d'une +complexion frêle et qui demandait de grands ménagements, pendant quatre +années, il consacra huit heures par jour à l'étude de la théologie, ce +qui contribua à ruiner sa santé qui ne cessa pas dès lors d'être +mauvaise. Il fut reçu docteur après des épreuves qui lui valurent +d'unanimes applaudissements; mais pour être investi de son évêché, une +bulle du pape lui était nécessaire, et comme il n'avait pas encore +atteint l'âge de l'épiscopat, il alla solliciter lui-même à Rome son +institution. Son savoir y fut hautement apprécié. Grégoire XV, après une +thèse qu'il soutint devant lui avec beaucoup de succès, le sacra évêque +en 1607. Il avait alors vingt-deux ans. + +«On dit même, rapporte l'abbé Siri, historiographe de la reine Anne +d'Autriche, qu'il trompa Sa Sainteté dans le calcul de ses années, et +qu'après sa consécration, il lui demanda l'absolution de son mensonge et +de sa tromperie, ce que ce pontife lui accorda en riant, et en disant à +ceux qui étaient présents à cette action: _Que ce jeune évêque était +doué d'un rare génie, mais qu'il l'avait fin et rusé._» + +Pendant sept ans on put croire que l'évêque de Luçon était destiné à +compter parmi les pieux et modestes prélats de l'Église de France. Voué +à l'étude, aux soins de son diocèse, et zélé pour la conversion des +hérétiques, aucune autre pensée ne semblait alors l'occuper. Il avait +seulement acquis une grande réputation comme prédicateur. La +convocation des états généraux, en 1614, vint ouvrir devant lui la +carrière politique. + + + + +III. + +États généraux de 1614. + + +On peut se représenter les états généraux, sous la vieille monarchie, +comme une image affaiblie de nos assemblées législatives. La nation +divisée en trois ordres: noblesse, clergé, tiers état, nommait des +députés chargés de concourir avec la royauté au rétablissement de +l'ordre dans l'administration et dans les finances publiques et à la +réforme des lois. Mais la convocation de ces assemblées nationales +n'avait rien de régulier. Elle était subordonnée à la volonté des rois; +aussi n'avait-elle lieu que de loin en loin, aux époques de crise, +lorsque le désordre était à son comble, et le pouvoir royal à bout de +ressources pour faire face aux dépenses publiques et aux dangers de la +monarchie. À mesure que les rois devinrent plus absolus, les assemblées +des états généraux devinrent plus rares. Ceux de 1614 furent les +derniers. Nous n'en verrons le réveil que deux siècles plus tard, en +1789, lorsque le vieux régime et la monarchie elle-même seront près de +s'abîmer dans une immense révolution. + +Les états généraux de 1614 furent convoqués dans les malheureux temps de +la régence de Marie de Médicis. En 1610, la mort d'un grand roi, Henri +IV, misérablement assassiné par un fanatique, avait laissé le trône à +son fils, Louis XIII, enfant à peine âgé de neuf ans. La reine mère, +Marie de Médicis, fut déclarée régente du royaume, pendant la minorité +de son fils. Cette princesse d'origine italienne, d'un caractère tout à +la fois absolu et crédule, mélange de fierté et de faiblesse, entourée +de courtisans intrigants et avides, laissa bientôt déchoir la France du +degré de puissance et de prospérité où le règne réparateur d'Henri IV +l'avait élevée. Elle donna toute sa confiance à deux Italiens venus en +France à sa suite, Concini, jeune Florentin, bien fait et spirituel, et +Léonore Galigaï, fille de sa nourrice et sa soeur de lait, placée près +d'elle comme femme de chambre et qui la dominait par son adresse et son +caractère persévérant. Ces deux étrangers avaient allié par un mariage +leurs talents pour l'intrigue et leur fortune. Concini trop ardent pour +la richesse et les honneurs, et qui s'était fait créer marquis d'Ancre +et maréchal de France, quoiqu'il n'eût jamais porté les armes, s'était +rendu généralement odieux. Pour apaiser les mécontents, il mit, pour +ainsi dire, au pillage les trésors amassés par Henri IV et son économe +ministre, Sully, en vue des grandes entreprises qu'ils méditaient dans +l'intérêt de la puissance extérieure du pays. Les seigneurs des plus +hautes familles ne rougirent point de recevoir du favori, à titre de +dons, de grosses sommes d'argent, et quarante millions, valeur énorme +pour ce temps, destinés à abaisser la puissante maison d'Autriche furent +dissipés dans ces honteuses prodigalités. Le fruit en fut d'ailleurs +absolument perdu. Enhardis par la faiblesse d'un semblable gouvernement, +les grands seigneurs affectaient des airs mécontents, se retiraient dans +leurs provinces, rassemblaient leurs hommes d'armes, et semblaient prêts +à jeter le pays dans de nouvelles guerres civiles. Les plus modérés +publiaient des manifestes par lesquels ils mettaient à nu les plaies de +l'État, accusaient la cour et demandaient instamment la convocation des +états généraux. + +La régente, après quelques velléités d'armer pour réduire les mécontents +par la force, abaissa devant eux l'autorité royale, chercha à ramener +les plus puissants par de nouvelles largesses dont le trésor public fit +encore les frais, et convoqua les états généraux. Mais, comme cela +arrivait d'ordinaire, cette grande assemblée ne remédia à aucun des maux +du pays. Elle agita beaucoup de questions sans les résoudre; le temps se +passa en plaintes stériles et en vaines disputes; et la cour, qui voyait +toujours avec ombrage ce simulacre de la souveraineté nationale, se +hâta d'en prononcer la clôture. L'antagonisme des trois ordres, +profondément divisés d'intérêts, et qui délibéraient séparément, +contribua surtout à produire cette impuissance pour le bien. + + + + +IV. + +Avénement de Richelieu au ministère. + + +Ce fut là, cependant, que celui qui devait être un grand ministre +commença à se révéler. L'évêque de Luçon ne resta pas inaperçu aux états +généraux; l'ordre du clergé le comptait parmi ses membres éminents, et +le choisit même pour son orateur. Chargé de haranguer le roi à la séance +solennelle de clôture, il sut mêler à son discours les plus adroites +flatteries pour Marie de Médicis; et comme il n'avait pas dédaigné +d'ailleurs de s'insinuer dans les bonnes grâces de Galigaï (la maréchale +d'Ancre), il ne tarda pas à être appelé à la cour avec le titre +d'aumônier de la reine mère. Dans cette position, il eut l'art de +montrer assez de bonne volonté pour être jugé un homme utile, sans +laisser soupçonner un mérite assez éminent pour inquiéter ses +protecteurs; aussi, le maréchal d'Ancre n'hésita pas à l'appeler au +ministère, en 1616, comme secrétaire d'État de la guerre et des affaires +étrangères. L'évêque de Luçon n'était pas homme à se faire illusion sur +la mobilité de la faveur qui l'avait élevé au pouvoir, et tandis que le +maréchal d'Ancre disposait au profit d'une de ses créatures de l'évêché +du nouveau ministre, celui-ci avait à coeur de conserver une position +bien plus sûre que son portefeuille, et manoeuvrait pour gagner du temps. +Sur ces entrefaites, une catastrophe qui vint à éclater amena une +solution imprévue. + + + + +V. + +Faveur d'Albert de Luynes.--Assassinat du maréchal d'Ancre. + + +Le maréchal d'Ancre, enivré de sa faveur, se plaisait à laisser le jeune +roi complétement étranger aux affaires et livré à des amusements +puérils. Un des rares gentilshommes attachés au service du prince, +Charles Albert de Luynes, excellait dans les diverses manières de faire +la chasse aux petits oiseaux; il les enseignait au jeune roi, et par ce +moyen il était entré fort avant dans sa familiarité. Au fond de sa +pensée, Albert de Luynes méditait de perdre Concini, de ruiner le crédit +de la reine mère, et de gouverner à leur place. Il lui fut aisé +d'irriter l'orgueil du jeune roi. Il lui représenta qu'il avait atteint +sa majorité, fixée pour les rois de France à l'âge de quatorze ans; +qu'elle avait été déclarée par le parlement de Paris; que c'était à lui +de régner; que cependant sa mère et le maréchal le tenaient en tutelle +et presque en prison dans le Louvre; que, par un coup hardi, il +ressaisirait en un instant sa liberté et sa dignité de roi. L'assassinat +du maréchal d'Ancre fut résolu, et pour instrument on fit choix d'un +gentilhomme, le baron de Vitry, capitaine des gardes, dont le service au +Louvre allait prochainement commencer. Celui-ci, à qui l'on promit comme +récompense le bâton de maréchal de France, se montra fort aise qu'on eût +songé à lui, et déclara se charger de l'affaire. On discuta le lieu et +le moment. Après une première occasion manquée, l'exécution resta fixée +au 24 avril (1617). + +«Ce matin-là, le roi était de bonne heure levé; il avait annoncé une +partie de chasse pour laquelle on lui tenait un carrosse et des chevaux +prêts, au bout de la galerie qui joint le Louvre et les Tuileries. Son +projet était, dit-on, de s'en servir pour la fuite, si le coup venait à +manquer. Le baron de Vitry avait placé dans la cour du Louvre, en +différents postes, les gens de main qu'il avait choisis, non pas gardes +du corps obéissant régulièrement à un ordre de leur chef, mais bons et +notables gentilshommes faisant service volontaire, comme il était +d'usage aux actions d'éclat; de ce nombre étaient son frère et son +beau-frère. La grande porte du Louvre était fermée; mais l'ordre avait +été donné de l'ouvrir quand le maréchal paraîtrait, et de la pousser +aussitôt derrière lui; quelques hommes sûrs devaient renforcer là les +archers de garde, et l'un d'eux, placé au-dessus du passage, était +chargé d'annoncer par un signal que la victime entrait dans le piége. +Vers dix heures, le maréchal d'Ancre sortit de son logis, et vint au +Louvre, accompagné de cinquante personnes environ qui toutes le +précédaient. Après avoir passé la porte, il se trouvait sur un pont +dormant joignant un pont-levis qui menait à la basse-cour; ce fut là que +le baron de Vitry le rencontra, après avoir traversé sans mot dire +l'escorte qui marchait devant lui, et lui dit brusquement qu'il avait +ordre de l'arrêter. Le maréchal n'eut que le temps de faire un mouvement +de surprise et de s'écrier, dans la langue de son pays: «Moi!» Aussitôt +cinq coups de pistolet partirent; trois seulement l'avaient atteint, et +il était tombé sur ses genoux. Les derniers venus le frappèrent à l'envi +de leurs épées. Le baron de Vitry s'assura de sa mort en l'étendant par +terre d'un coup de pied: aussitôt on le dépouilla de ses habits; un des +meurtriers prit son épée, un autre son anneau, celui-ci son écharpe, +celui-là son manteau, et tous coururent porter au roi ces dépouilles +dont il leur fit don. + +«Le roi était enfermé dans son cabinet des armes, assez inquiet de +l'événement, lorsque le colonel des Corses, Jean-Baptiste d'Ornano, +qu'il avait mis du complot et attaché spécialement à la garde de sa +personne, vint lui en apprendre le succès. Alors il se sentit en +merveilleuse envie de guerroyer; il demanda sa grosse carabine, prit son +épée, et entendant les cris de: Vive le roi! qui retentissaient dans la +cour, il fit ouvrir les fenêtres de la grande salle, s'y montra, soulevé +par le colonel corse, et criant:--Grand merci à vous, mes amis; +maintenant je suis roi.--Puis il donna l'ordre qu'on allât lui chercher +les vieux conseillers de son père. Des gentilshommes partirent à cheval +pour les avertir, et pour répandre dans la ville la nouvelle que--le roi +était roi.--Car le mot avait réussi[1].» + + + + +VI. + +Procès et supplice de la maréchale d'Ancre. + + +Le parlement fit le procès tout à la fois à la mémoire du maréchal et à +sa malheureuse veuve. Ils furent accusés l'un et l'autre de sacrilége et +de crimes politiques. La maréchale d'Ancre, femme d'une constitution +très-frêle, et sujette aux accès d'une maladie nerveuse que la médecine +ordinaire était impuissante à guérir, avait parfois recherché les +conseils et les remèdes d'empiriques et de charlatans suspects de +sorcellerie; elle avouait elle-même à cet égard des faits qui dénotaient +simplement son vif désir de revenir à la santé et sa crédulité +superstitieuse. Dans le procès, on fonda l'accusation de sacrilége sur +ce que le maréchal et sa femme avaient fait venir d'Italie un prétendu +médecin, lequel «était grand hébreu et vrai juif, ne recevant aucun +salaire le jour du sabbat;» sur ce qu'on avait trouvé chez eux deux +livres écrits en langue hébraïque; sur ce que la maréchale, au dire de +son cocher, aurait été souvent la nuit dans des églises d'où +s'échappaient de grands hurlements, «annonçant qu'elle y sacrifiait un +coq, cérémonie judaïque et même païenne;» enfin sur diverses pratiques +d'astrologie et de sorcellerie pour connaître l'avenir et pour exercer +du pouvoir sur la volonté des grands. On rapporte à ce sujet qu'un +conseiller qui faisait subir à la maréchale un interrogatoire, lui +demanda de quel sortilége elle s'était servie pour charmer et dominer la +reine mère: «D'aucun autre, répondit-elle avec fermeté, que le pouvoir +des âmes fortes sur les faibles.» + +Dans tout le cours d'une longue instruction, la maréchale se défendit +avec sang-froid et une grande supériorité de raison; elle expliqua par +la crédulité et les fantaisies bien excusables d'une femme +valétudinaire, quelques pratiques d'où on lui avait fait espérer un +soulagement à ses souffrances; elle déclina la responsabilité des +crimes politiques qu'on imputait à son mari; elle convainquit de son +innocence plusieurs de ses juges, à tel point que, prévoyant trop bien +l'issue du procès, ils refusèrent de prendre part aux délibérations. + +Le 8 juillet (1617) l'infortunée maréchale fut amenée dans la chapelle +de la Conciergerie, où elle entendit à genoux l'arrêt du parlement. Cet +arrêt déclarait Concini et sa veuve criminels de lèse-majesté divine et +humaine, condamnait la mémoire du mari à perpétuité, et la veuve «à +avoir la tête tranchée, son corps et tête brûlés et réduits en cendres.» +À la lecture de sa sentence, la maréchale ne put retenir un cri de +surprise et de douleur. Elle pensa d'abord à faire différer son supplice +en alléguant un état de grossesse supposé; mais elle renonça presque +aussitôt à ce moyen de sursis, et se livra aux bourreaux avec beaucoup +de résolution et de courage. Comme elle montait sur la fatale charrette, +ses yeux se portèrent sur la foule immense qui se pressait pour assister +à ses derniers moments, et elle dit d'une voix douce: «Que de peuple +pour voir une pauvre affligée!» Conformément à l'arrêt, sa tête tomba en +place de Grève, et ses restes furent livrés au bûcher. + +Louis XIII a reçu de ses contemporains le surnom de _Juste_, et +l'histoire le lui a conservé. Ce qui est pénible à dire, c'est que le +beau nom de _juste_ a été donné à ce souverain pour l'odieux guet-apens +à l'aide duquel il se débarrassa du maréchal d'Ancre. Les flatteurs du +pouvoir à cette époque répétant sur tous les tons que le roi avait «fait +justice,» le peuple s'accoutuma à l'entendre appeler _Louis le Juste_. + + + + +VII. + +Exil de Marie de Médicis. + + +Cette révolution de palais, commencée dans le sang du malheureux +Concini, s'acheva par la ruine absolue de la puissance de Marie de +Médicis. Soutenu par de Luynes, le jeune roi retint d'abord sa mère +prisonnière au Louvre, dans son appartement. On mura les issues qui +pouvaient lui permettre de communiquer avec les autres parties du +palais: on abattit le pont qui conduisait à son jardin. Toutes relations +lui furent interdites avec ses plus fidèles serviteurs, et même avec les +princesses ses filles. Aucune avanie ne fut épargnée à cette reine. +Vitry vint chez elle se livrer aux perquisitions les plus injurieuses, +au point de regarder jusque sous son lit, et dans ses coffres, s'il n'y +avait pas quelque baril de poudre, qui aurait pu faire sauter cette aile +du Louvre où était aussi l'appartement du roi; enfin on lui permit de se +retirer dans quelque ville de son apanage. Au moment de son départ, son +fils n'osa lui refuser une dernière entrevue; mais on arrêta par écrit +les paroles qui devaient être échangées entre la mère et le fils. Marie, +en présence du jeune roi, laissa voir une vive émotion, mais lui +n'opposa à ses larmes qu'une contenance froide et des réponses +embarrassées. La reine mère prit immédiatement le chemin de la ville de +Blois qu'elle avait choisie pour lieu de sa retraite (3 mai 1617). + + + + +VIII. + +Disgrâce de Richelieu. + + +Richelieu fut entraîné dans la chute de ses protecteurs, mais non sans +avoir fait effort pour maintenir sa fortune politique, en reniant leur +mémoire. Il devait son élévation au maréchal d'Ancre et à sa femme; +appelé par leur crédit au conseil du roi, comme secrétaire d'État, il +exprimait alors dans une lettre à Concini, «sa reconnaissance et son +affection inviolables pour les faveurs qu'il avait reçues de lui et de +madame la maréchale, lesquelles n'avaient eu d'autre fondement que leur +bonté.» Cependant peu d'heures après l'assassinat du maréchal, on le vit +se mêler à la foule des courtisans qui assiégeaient le Louvre pour +féliciter le roi _d'avoir fait justice_; cette foule était si pressée, +que pour n'en être pas étouffé, le jeune Louis fut obligé de monter sur +une table de billard d'où il recevait les compliments. Seul des anciens +ministres, Richelieu se hasarda à venir aussi faire sa cour; le roi lui +fit mauvaise mine. Sans se rebuter, il se rendit dans la salle où +s'assemblait le conseil; mais on refusa de l'y admettre. Dans sa +disgrâce, toutefois, comme il avait su, par des voies indirectes, se +ménager la bienveillance de de Luynes, il fut traité avec certains +égards; ce fut lui qu'on appela à négocier avec la cour sur la substance +des paroles qui seraient échangées entre la reine mère et son fils dans +leur dernière entrevue, et il nous apprend lui-même, dans ses Mémoires, +qu'avant de prendre le parti d'accompagner Marie de Médicis dans sa +retraite, il en avait sollicité et obtenu du roi la permission. + +Louis XIII et son favori, après le premier enivrement du triomphe, ne +tardèrent pas à être effrayés eux-mêmes de la hardiesse de la position +prise par eux vis-à-vis de la reine mère. Ils craignaient sans cesse un +retour de l'opinion publique en sa faveur; ils craignaient les intrigues +et les menées des mécontents, qui ne manqueraient pas de se rallier +autour de cette reine en butte à la persécution. Ils prenaient ombrage +des hommes de valeur qui pouvaient l'éclairer de leurs conseils et la +diriger. À ce titre, on se défiait de l'évêque de Luçon. Malgré sa +résignation apparente et les lettres rassurantes qu'il écrivait de Blois +pour protester que la reine mère vivait paisible dans sa retraite, sans +garder aucun souvenir fâcheux des choses passées, il reçut l'ordre de +s'éloigner de Marie de Médicis; et il se retira dans un prieuré qui lui +appartenait près de Mirebeau, en Poitou, «voulant, disait-il, se +renfermer avec ses livres, et s'occuper, suivant sa profession, de +combattre l'hérésie.» Il fit, en effet, bientôt paraître un livre où il +paraissait tout absorbé dans la controverse théologique. Ce livre, où il +traitait «de la défense des principaux points de la foi de l'Église +catholique,» était par lui dédié au roi, fils aîné de l'Église. Il +édifiait vers le même temps les âmes pieuses, en publiant un ouvrage de +haute dévotion: _la Perfection du chrétien_. + + + + +IX. + +Soupçons et animosité de Louis XIII contre sa mère. + + +Une anecdote racontée par Bassompierre, dans ses Mémoires, prouve tout à +la fois la frivole éducation du jeune roi qui, à seize ans, gouvernait +la France en maître absolu, et les funestes impressions que son +entourage lui avait données relativement à sa mère: «Un jour, dit +Bassompierre, je le louais de ce qu'il était fort propre à tout ce qu'il +voulait entreprendre, et que n'ayant jamais été montré à battre du +tambour, il y réussissait mieux que les autres; il me dit: «Il faut que +je me remette à jouer du cor de chasse, ce que je fais fort bien, et +veux être tout un jour à sonner.» Et comme Bassompierre l'en dissuadait, +en lui citant l'exemple de Charles IX, qui, par un semblable exercice, +avait délabré sa poitrine et hâté sa mort: «Vous vous trompez, répliqua +le roi, ce n'est pas cela qui le fit mourir; c'est qu'il se mit mal avec +la reine Catherine, sa mère, et que, l'ayant quittée, il consentit à se +rapprocher d'elle; s'il ne l'eût pas fait, il ne serait pas mort sitôt.» + +Sous l'influence de semblables pensées, la cour multiplia les rigueurs +contre Marie de Médicis. On jugea que l'évêque de Luçon, à Mirebeau, +était encore trop à portée de lui donner ses avis; il lui fut enjoint de +se retirer à Avignon, qui faisait partie des États du pape. Le château +de Blois qu'habitait la reine mère devint pour elle une véritable +prison. On éloigna d'elle ses serviteurs dévoués; on l'environna +d'espions qui livraient au sieur de Luynes le secret de tous ses actes +et de ses pensées. Quelques-uns de ses amis, enfermés à la Bastille, +eurent toutes facilités pour lui écrire; mais leurs lettres, ainsi que +les réponses de la reine où il était question de voeux et d'espoir de +délivrance, étaient mises sous les yeux du favori, et devinrent le +fondement d'un procès criminel qui amena la condamnation de quelques +gentilshommes au bannissement ou à la détention perpétuelle. Impliqués +dans ce prétendu complot pour des pamphlets en faveur de Marie de +Médicis, deux malheureux écrivains furent rompus vifs et brûlés en place +de Grève. En vain la reine mère s'était-elle adressée directement à son +fils pour l'émouvoir par le tableau des mauvais traitements et des +avanies auxquels elle était en butte; on exigea d'elle des soumissions +et des promesses blessantes pour son honneur, qu'elle dut remettre par +écrit au confesseur du roi; elle n'obtint en retour aucun adoucissement +à son sort. Les choses furent poussées à ce point, que le prince de +Piémont ayant demandé la main d'une de ses filles, la princesse +Christine, le mariage fut résolu, sans que la reine mère eût même été +consultée. + + + + +X. + +Évasion de la reine mère.--Réconciliation. + + +Tant d'affronts et de rigueurs essuyés pendant dix-huit mois avaient +fini par exciter la compassion du peuple en faveur de cette femme si +malheureuse, et comme reine et comme mère. D'un autre côté, les grands +seigneurs commençaient à supporter impatiemment la faveur du sieur de +Luynes, et voyaient avec jalousie les plus hautes charges et les +honneurs de tout genre accumulés dans cette famille. Le favori +recherchait alors pour lui-même, et obtint bientôt l'épée de +connétable, la première de toutes les dignités militaires. Une ligue se +forma pour renverser de Luynes et rendre à Marie de Médicis sa liberté +et son ancien pouvoir. Le duc d'Épernon, puissant seigneur, investi des +plus hauts commandements, qui traitait d'égal à égal avec le roi, et +qui, par son caractère fier et résolu, entraînait une grande partie de +la turbulente noblesse de cette époque, se mit à la tête de +l'entreprise. Elle fut conduite avec beaucoup de prudence et de mystère. +Dans la soirée du 22 février 1619, des échelles furent dressées contre +les hautes murailles du château de Blois. La reine se confia à celle +qui, de sa fenêtre, descendait sur la terrasse du château, mais là, elle +fut prise d'un vertige, et il fallut, pour lui faire atteindre le bas du +rempart, l'envelopper dans un manteau et la faire glisser comme un +paquet. Un carrosse l'attendait dans un faubourg voisin; en quelques +heures la reine mère fut à Loches, sous la protection du duc d'Épernon +et de la petite armée qu'il avait rassemblée. + +La cour, alarmée de cette évasion, arma et négocia tout à la fois. Elle +songea à tirer de son exil l'évêque de Luçon, afin que, de retour auprès +de la reine mère, il opposât du moins sa prudence à la politique +aventureuse du parti à qui cette reine devait sa délivrance. Il +travailla en effet avec ardeur à un accommodement entre le fils et la +mère. L'entrevue préparée par ses soins eut lieu dans un château près +de Tours. Il y eut de part et d'autre beaucoup d'attendrissement; on +raconta que la reine mère s'était écriée: «Mon Dieu! mon fils, que je +vous trouve grandi!» Le roi lui répondit: «Ma mère, j'ai crû pour votre +service.» Mais ce rapprochement fut de courte durée. Marie de Médicis, +qui n'avait pas suivi le roi à Paris, et s'était retirée dans son +gouvernement d'Anjou, eut bientôt à se plaindre de nouvelles rigueurs +exercées contre ses plus fidèles amis, et d'allusions blessantes, dans +des déclarations officielles du roi, aux événements passés pour lesquels +elle avait été traitée en criminelle d'État. D'un autre côté, la cour +était agitée par mille intrigues; de plus en plus irrités contre le +favori, les grands seigneurs se retiraient dans leurs terres et +prenaient une attitude menaçante; le parti protestant armait aussi pour +se tenir en garde contre une attaque qu'il redoutait de la part du jeune +roi. Le duc d'Épernon, se déclarant hautement pour Marie de Médicis, et +secondé par les chefs protestants, les ducs de Rohan et de La +Trémouille, se mit en pleine révolte; mais le sort des armes ne lui fut +pas favorable. Louis marcha en personne contre les rebelles, et força +facilement le passage de la Loire, qu'ils essayèrent de lui disputer au +pont de Cé. Il ne voulut pas pousser trop loin ses avantages contre sa +mère; et l'évêque de Luçon, entrant avec habileté dans les dispositions +conciliantes du roi, contribua puissamment à un accommodement définitif +qui fut accepté de la reine et de tous ceux de son parti. Le roi, pour +mieux cimenter cette réconciliation, fit publier une déclaration par +laquelle il reconnaissait «que tout ce qu'avaient fait sa mère et ceux +qui s'étaient joints à elle, n'avait eu d'autre but que le bien de son +État.» Une entrevue eut lieu à Brissac entre la mère et le fils, et tous +deux s'y donnèrent avec effusion les marques de la plus vive tendresse. + +Le duc de Luynes avait conservé toute la faveur du roi: Richelieu, plus +que jamais, possédait celle de la reine mère; il n'en usait que pour +diriger cette princesse dans une ligne de conduite d'accord avec la +politique et les intérêts du souverain. Il avait marié une de ses nièces +avec un neveu du duc de Luynes; entre ce favori et l'évêque de Luçon le +rapprochement paraissait intime. Au fond, cependant, de Luynes se +défiait de cet homme dont le génie était au-dessus de l'ordinaire; il +eût craint de trop l'élever. Richelieu en eut bien la preuve dans la +recherche qu'il fit alors du chapeau de cardinal. Il s'appuyait sur ses +services comme conseiller de la reine mère et négociateur de la paix; il +avait pour lui les instantes demandes de cette princesse, et l'appui +même du roi qui avait ostensiblement envoyé des instructions à cet égard +à son ambassadeur à Rome. Cependant le pape résistait toujours. +L'ambassadeur eut le mot de l'énigme, lorsque enfin, trop vivement +pressé, le pape lui montra une lettre de la main même du roi qui mettait +opposition à ce que l'évêque de Luçon fût nommé cardinal. Celui-ci était +obligé de dissimuler son ressentiment, «car la puissance du duc de +Luynes, comme il le dit lui-même, était alors si grande qu'elle ne +permettait pas une défense ouverte.» + + + + +XI. + +Siége de Montauban.--Mort du duc de Luynes. + + +Louis XIII, qui avait hérité quelque chose de l'ardeur martiale de son +père, et le duc de Luynes, impatient de prouver qu'il pouvait porter +dignement l'épée de connétable, s'empressèrent de saisir l'occasion de +quelques troubles survenus dans le Midi pour entrer en campagne contre +les protestants. Cette guerre, signalée d'abord par le succès des armes +royales et par de cruelles exécutions contre plusieurs villes du +Languedoc, obligées de se rendre à merci, aboutit, en novembre 1621, à +un grave échec sous les murs de Montauban. Cette place importante, l'un +des principaux boulevards de la ligue protestante, se défendit avec +toute l'énergie du désespoir. L'armée royale, outre les pertes +sensibles qu'elle faisait chaque jour par le feu de l'ennemi, +s'affaiblissait encore par les maladies, et il fallut enfin lever le +siége. Pendant que le connétable cherchait à rétablir sa réputation +militaire par la prise d'une petite place du voisinage, Monheurt, il fut +atteint d'une fièvre qui l'emporta en quelques jours. Cette mort fut un +grand événement. Elle laissait sans direction un roi de vingt ans, né +pour subir la domination d'un habile favori ou d'un sage conseiller; +elle ouvrait la lice à quiconque se sentait l'ambition et la force de +s'imposer au souverain, et de gouverner en son nom l'État. + + + + +XII. + +Habile conduite de Richelieu.--Sa rentrée aux affaires. + + +Tout se passa d'abord en obscures intrigues, qui firent successivement +arriver au conseil quelques hommes médiocres, et dont l'histoire nous a +conservé à peine les noms; ce qu'il y avait de plus saillant dans leur +politique, c'était l'attention soutenue à écarter autant que possible de +la direction des affaires la reine mère, et surtout son conseiller, +l'évêque de Luçon. Marie de Médicis, à cette époque, docile aux avis de +Richelieu, se conduisait avec une grande prudence, et s'appliquait à +maintenir entre elle et son fils une harmonie parfaite. Elle se tenait +habilement en dehors de toutes les cabales et savait éconduire les +ambitions particulières qui auraient voulu se fortifier de son appui. +Richelieu, de son côté, dissimulait avec art le plus ardent de ses voeux; +il ne paraissait pas s'apercevoir des ombrages qu'il donnait, et mettait +ostensiblement toute son ambition à se pousser par le crédit de la reine +mère aux dignités ecclésiastiques. Il savait bien qu'à cette époque +elles aplanissaient singulièrement la route du pouvoir aux esprits d'une +certaine portée. En 1622, il obtint enfin le chapeau de cardinal. Louis, +qui l'avait aidé franchement cette fois à devenir prince de l'Église, +n'avait aucunement le goût de lui ouvrir l'entrée du conseil; il +manifestait même pour lui un éloignement prononcé. «Cet homme, disait-il +un jour à la reine mère, je le connais mieux que vous, madame; il est +d'une ambition démesurée.» + +Cependant l'habileté et la patience du cardinal usèrent enfin tous les +obstacles. Il vint un jour où le surintendant des finances, le marquis +de La Vieuville, qui jouissait alors de la confiance du roi, après avoir +renversé plusieurs de ses collègues, et ne se sentant pas de force à +lutter seul contre les nombreux ennemis qu'il s'était faits, songea à se +donner l'appui de la reine mère, en offrant à son conseiller intime une +place de secrétaire d'État. + +Après avoir été tenu pendant sept ans éloigné du pouvoir, Richelieu +allait donc le ressaisir, à l'âge de trente-neuf ans, quand son +expérience était formée aux difficiles affaires, et son esprit dans +toute sa force. Mais loin de laisser percer sa joie, il la dissimula +avec trop d'affectation peut-être; il se plaignait de trouver le marquis +de La Vieuville bien pressant; il lui objectait son goût pour la +retraite, pour les études paisibles; il alléguait sa santé qui lui +rendait nécessaire l'air de la campagne, qui ne saurait s'accommoder de +la multitude des visites à recevoir, et qui ne lui permettrait pas de se +tenir longtemps debout, suivant l'étiquette, dans la chambre du roi. Il +se rendit enfin pourtant, mais comme un homme qui donnait une grande +marque de renoncement à ses propres intérêts, et se sacrifiait +véritablement au service du roi (26 avril 1624). + + + + +XIII. + +Politique nouvelle.--Occupation de la Valteline. + + +Richelieu n'eut d'abord qu'une portion du ministère des affaires +étrangères, et il soutint encore quelque temps dans le conseil le rôle +de modestie qu'il s'était imposé; néanmoins sa dignité de prince de +l'Église dont il ne négligea pas de réclamer les priviléges, et bien +plus encore sa vaste et forte intelligence en firent bientôt le +personnage le plus considérable du cabinet. Le marquis de La Vieuville, +homme sans valeur, d'un caractère violent et tracassier et qui ne +ménageait pas même le roi dans ses propos inconvenants, ruinait à +plaisir son crédit. Richelieu n'eut garde de lui venir en aide: au +contraire, il s'entendit avec le roi pour amener la chute, de ce +ministre, qui fut immédiatement arrêté et enfermé au château d'Amboise, +sous le poids d'une accusation vague de malversations (12 août 1624). + +Le crédit de Richelieu grandissait chaque jour; les courtisans, ou s'en +indignaient, ou s'accommodaient de manière à en tirer parti. On raconte +que le duc d'Épernon, descendant un jour le grand escalier du Louvre, +rencontra un des seigneurs dévoués à la fortune du cardinal, qui lui +demanda familièrement s'il ne savait pas quelque nouvelle: «Oui, lui +répondit d'Épernon: vous montez et je descends.» + +Dès qu'il sentit le pouvoir s'affermir dans ses mains, Richelieu porta +son regard profond sur l'état de l'Europe et sur les périls qui +pouvaient en sortir pour la France. À cette époque, la puissante maison +d'Autriche avait par des accroissements successifs rompu l'équilibre +européen: par l'une de ses branches, elle tenait l'Espagne, le Portugal, +Naples et le Milanais, les Pays-Bas, l'Amérique enfin qui l'alimentait +des riches produits de ses mines; par son autre branche elle possédait +l'Autriche, la Bohême, la Hongrie et l'empire d'Allemagne. Depuis un +siècle, la France luttait péniblement pour contenir cette puissance +colossale, et n'en être pas écrasée. Quand Richelieu arriva aux +affaires, l'empereur d'Allemagne Ferdinand, à la suite d'éclatantes +victoires remportées sur les princes protestants d'Allemagne ligués +contre lui, était en mesure de dominer tout le nord de l'Europe. De son +côté, le roi d'Espagne, Philippe IV, cherchait à donner la main à la +puissance autrichienne, en s'étendant au pied des Alpes vers le Tyrol; +pour cela, comme possesseur du Milanais, il élevait des prétentions sur +la Valteline, grande et riche vallée dépendante des ligues suisses. Ce +fut la première affaire de haute importance que Richelieu eut à +résoudre. La cour de Madrid avait suscité dans la Valteline des troubles +à la suite desquels le parti catholique victorieux avait appelé les +Espagnols à son aide. La France et la Savoie avaient fait entendre à ce +sujet de pressantes réclamations. Le pape Urbain VIII s'était porté +médiateur, mais tenait une conduite ambiguë. En dernier lieu, +l'ambassadeur de France, dans une longue dépêche, énumérait toutes les +difficultés de cette affaire. Le cardinal ne lui répondit que ces mots: +«Le roi a changé de conseil, et le ministère de maxime. On enverra une +armée dans la Valteline, qui rendra le pape moins incertain, et les +Espagnols plus traitables.» En effet, une armée, commandée par le +marquis de Coeuvres, pénètre rapidement dans la Valteline, s'empare en +quelques jours des forteresses occupées par les troupes du saint-siége, +et arrête les Espagnols tout étonnés de se heurter contre une politique +désormais si ferme et si résolue. Richelieu chargea les envoyés de +France de faire comprendre au pape: «Que tout avait été fait pour le +bien de la chrétienté et celui du saint-père lui-même.» + +L'attention que le ministre donnait d'une façon si remarquable aux +affaires extérieures était à chaque instant péniblement ramenée vers les +choses de l'intérieur, où se montraient à découvert deux causes +profondes de faiblesse et de malheurs publics, les cabales des grands +seigneurs, et les révoltes incessantes du parti protestant. + +À la cour du jeune roi, le trouble et la résistance aux vues de la +politique procédaient d'une part du défaut d'harmonie dans le ménage +royal, et de l'autre d'une opposition factieuse qui s'organisait +visiblement autour du frère même du roi, Gaston, alors duc d'Anjou. + + + + +XIV. + +La reine Anne d'Autriche. + + +Louis XIII n'avait encore que quatorze ans, lorsqu'il épousa, en 1615, +l'infante d'Espagne, fille de Philippe III, Anne-Marie d'Autriche. +Cette princesse, du même âge que Louis, réunissait tous les charmes +propres à captiver un jeune époux. Mme de Motteville, qui passa toute sa +vie attachée à la maison et dans l'intimité d'Anne d'Autriche, a tracé +ainsi le portrait de cette reine, à l'époque de sa maturité: + +«Elle est grande et bien faite; elle a une mine douce et majestueuse qui +ne manque jamais d'inspirer dans l'âme de ceux qui la voient l'amour et +le respect; elle a été l'une des plus grandes beautés de son siècle, et +présentement il lui en reste assez pour en effacer des jeunes qui +prétendent avoir des attraits. Ses yeux sont parfaitement beaux; le doux +et le grave s'y mêlent agréablement. Sa bouche est petite et vermeille, +et la nature lui a été libérale de toutes les grâces dont elle avoit +besoin pour être parfaite... Toute sa peau est d'une égale blancheur et +d'une délicatesse qui ne se sauroit jamais assez louer; son teint n'est +pas de même, il n'est pas si beau, et la négligence qu'elle a pour sa +conservation, ne mettant jamais de masque, ne contribue pas à +l'embellir. Son nez n'est pas si parfait que les autres traits de son +visage: il est gros; mais cette grosseur ne sied pas mal avec de grands +yeux, et il me semble que s'il diminue sa beauté, il contribue du moins +à lui rendre le visage plus grave. Toute sa personne pouvoit enfin +mériter de grandes louanges; mais je crains d'offenser sa modestie et +la mienne, si j'en parlois davantage; c'est pourquoi je n'ose pas +seulement dire qu'elle a le pied fort beau, petit et fort bien fait.» + +Malgré tant d'attraits, il est avéré qu'Anne d'Autriche, dans les +premières années de son mariage, ne rencontra chez le jeune roi qu'une +complète indifférence; et quand plus tard l'intimité conjugale se fut +établie entre eux, elle fut souvent troublée par des querelles +d'intérieur dont la jalousie de l'époux fut le principal motif. + +Négligée par Louis, dès son arrivée à la cour, en butte aux tracasseries +de l'impérieuse Marie de Médicis, qui redoutait de lui voir prendre de +l'ascendant sur son fils, Anne d'Autriche avait pour tout dédommagement +et pour tout plaisir l'amitié et la société habituelle de la duchesse de +Luynes, qui fut depuis, par un second mariage, la duchesse de Chevreuse. +Cette jeune femme, belle, vive, amie du plaisir, égayait la reine par +ses saillies; on la lui avait donnée pour surintendante de sa maison; +elles passaient ensemble le temps en causeries malicieuses et en toutes +sortes de jeux. Il arriva même un jour que la jeune reine, en +poursuivant sa favorite, fit une chute et vit s'évanouir les espérances +de maternité qu'un commencement de grossesse lui donnait alors. Le roi, +dans son mécontentement, retira à la duchesse sa charge de +surintendante, et voulut qu'elle quittât le Louvre. Elle continua +cependant à fréquenter la cour où des mémoires contemporains prétendent +qu'elle jouait double jeu, prodiguant, mais en pure perte, ses agaceries +au jeune roi, et s'efforçant d'inspirer à Anne d'Autriche des désirs de +liberté et le goût du plaisir. + + + + +XV. + +Passion du duc de Buckingham pour Anne d'Autriche. + + +Cependant la beauté de la reine lui attirait les hommages, même +indiscrets, de quelques seigneurs; elle en riait avec sa confidente; le +roi y trouvait des raisons de mauvaise humeur et de jalousie. Parmi les +passions qu'Anne d'Autriche inspira, aucune n'eut plus d'éclat que celle +de George Villiers, duc de Buckingham, favori de Charles Ier, qui était +venu en France comme ambassadeur, à l'occasion du mariage du jeune roi +d'Angleterre avec la princesse Henriette, une des filles de Marie de +Médicis. Buckingham, beau, élégant, magnifique, plein de confiance en +lui-même et de hardiesse auprès des dames, s'éprit d'Anne d'Autriche à +la première vue, et étonna la cour de France par les manifestations +audacieuses de son amour. Dans son pays on l'accusa, non sans raison, +d'avoir subordonné des questions de paix ou de guerre entre les deux +peuples aux plus ou moins grandes facilités que l'une ou l'autre lui +donnerait pour revenir en France comme négociateur, et pour revoir la +reine, objet de sa passion. Un soir, à la promenade, dans un jardin, +auprès d'Amiens où la cour avait accompagné la princesse Henriette, +Buckingham, donnant le bras à la reine, poussa si loin ses témérités, +que celle-ci fut obligée d'appeler près d'elle son écuyer. Quelques +jours après, sur le point de s'embarquer, il prétexte des dépêches +importantes reçues de Londres, revient sur ses pas, fait mine +d'entretenir quelques instants la reine mère d'intérêts politiques, puis +pénètre dans la chambre d'Anne d'Autriche qui était couchée, +s'agenouille au pied de son lit, baise ses draps avec transport, et rend +la reine tout interdite de l'extravagance de ses démonstrations d'amour. +«La comtesse de Launoy, alors dame d'honneur de la reine, sage, +vertueuse et âgée, qui était au chevet de son lit, ne voulant point +souffrir que ce duc demeurât dans cet état, lui dit avec beaucoup de +sévérité que ce n'était point la coutume en France, et voulut le faire +lever; mais lui, sans s'étonner, combattit contre la vieille dame, +disant qu'il n'était pas Français, et qu'il n'était pas obligé +d'observer toutes les lois de l'État.» + +La jeune reine, flattée au fond d'inspirer de si vifs sentiments à un si +brillant cavalier, et familiarisée, par son éducation espagnole, avec +les formes d'une galanterie romanesque, souffrait avec trop +d'indulgence toutes ces folies du duc de Buckingham. Mais Louis XIII, à +qui le récit en fut fait avec des commentaires peu favorables à la +reine, prit fort mal la chose, se plaignit amèrement, et chassa +quelques-uns des domestiques qui avaient assisté aux scènes rapportées +plus haut. Le dépit d'Anne d'Autriche, excité par la duchesse de +Chevreuse, ne s'arrêtait pas au roi son époux; elle avait pris aussi en +aversion, de même que sa favorite, le cardinal de Richelieu, comme +créature de la reine mère, et comme fortifiant la résolution du roi dans +les mesures de rigueur qu'il prenait contre elle; toutes deux mettaient +leur plaisir à railler le cardinal et à chercher les occasions de +contrarier ses desseins. Cela allait, de la part de la duchesse de +Chevreuse, «jusqu'à forcer la reine à penser à Buckingham, lui parlant +toujours de lui, et lui ôtant le scrupule qu'elle en avait par la raison +du dépit que cela causait au cardinal de Richelieu.» + +Les pamphlets du temps ont beaucoup accusé cet homme d'État d'avoir +lui-même conçu une audacieuse passion pour la reine, et de l'avoir +persécutée ensuite pour venger son amour repoussé avec mépris. Mme de +Motteville, dont on estime la sincérité, se montre peu disposée à croire +à cet amour manifesté par de la haine. «Mais, ajoute-t-elle, la reine +m'a conté un jour qu'il lui parla d'un air trop galant pour un ennemi, +et qu'il lui fit un discours fort passionné; mais qu'ayant voulu lui +répondre avec colère et mépris, le roi dans ce moment était entré dans +le cabinet où elle était, qui par sa présence interrompit sa réponse; +que, depuis cet instant, elle n'avait jamais osé recommencer cette +harangue, craignant de lui faire trop de grâce, en lui témoignant +qu'elle s'en souvenait.» + + + + +XVI. + +Gaston, duc d'Orléans.--Ses menées ambitieuses. + + +Une cause plus sérieuse de soucis pour le cardinal était dans le foyer +d'intrigues alimenté autour de Gaston par les grands seigneurs jaloux et +mécontents. Ce jeune prince, malheureusement né, annonçait dès le début +de sa carrière un esprit vaniteux et brouillon qui se transforma bientôt +en une ambition opiniâtre, sans courage dans la lutte, sans dignité dans +la défaite. La petite cour qui l'entourait le flattait de la perspective +du trône qui depuis sept ans n'avait pas encore d'héritier direct; on +l'animait contre Richelieu, comme si ce ministre le dépouillait de la +légitime influence qu'il devait avoir sur la direction des affaires; et +les hommes qui l'associaient ainsi à leurs intérêts ou à leurs rancunes, +étaient les plus grands noms de France: le duc de Vendôme et son frère +le grand prieur, fils naturel d'Henri IV; le comte de Soissons, prince +du sang; le maréchal duc de Montmorency. + +Après eux venaient: d'Ornano, ancien colonel des Corses, alors maréchal +de France et qui gouvernait Gaston; le jeune comte de Chalais, un des +grands officiers du palais et fort avant dans les bonnes grâces de Louis +XIII; enfin une foule de gentilshommes, offusqués de la puissance de +Richelieu, et qui ne lui pardonnaient pas les réformes qu'il apportait +dans les finances et la suppression des grosses pensions dont les avait +gratifiés un gouvernement dilapidateur. Toute cette noblesse était +encore animée contre Richelieu par la reine et par de hautes et galantes +dames de la cour, la duchesse de Chevreuse et la princesse de Condé. + +Ce ne furent d'abord que des intrigues de ruelle: d'audacieuses +causeries où, sur un ton frivole, on discutait l'opportunité et les +chances des plus graves attentats. Il fallait, à tout prix, se défaire +du ministre qui faisait obstacle à l'ambition et aux convoitises de +chacun; on essayerait de le renverser, en intimidant le faible Louis +XIII, et si l'on n'en venait à bout de cette manière, l'on s'en +débarrasserait par l'assassinat. Dans ces conciliabules, on allait +jusqu'à mettre en question la couronne et la personne même du roi; on +parlait de sa déchéance, de sa reclusion dans un couvent, d'un divorce +entre Anne d'Autriche et lui, parce qu'il semblait impropre à donner au +trône un héritier; et enfin, du mariage de la reine divorcée avec +Gaston. + +Le fait qui avait fourni à toutes ces haines, à toutes ces velléités de +troubler la famille royale et l'État l'occasion d'éclater, c'était le +projet de marier Gaston avec Mlle de Montpensier, princesse immensément +riche et alliée à la famille des Guise. Ce projet émanait de Marie de +Médicis; il avait eu l'assentiment du cardinal de Richelieu qui l'avait +fait approuver du roi. Mais Gaston ne voulait pas donner au roi et à ses +conseillers cette marque de sa déférence; et d'ailleurs la petite cour +qui l'entourait, hostile à ce projet qui contrariait à différents points +de vue les intérêts de plusieurs, ne cessait de l'exciter à la +résistance et d'irriter son orgueil. Les choses en vinrent à prendre les +caractères d'une conspiration. On fit des ouvertures, en prévision d'une +révolte déclarée, aux ambassadeurs étrangers; on songea à s'assurer le +secours de l'Espagne, de la Savoie, et même à s'appuyer dans le midi sur +les huguenots, toujours prêts à courir aux armes. + +Richelieu voyait se former l'orage; il savait les menées de ses ennemis; +mais il ne tenait pas encore les fils de la conspiration. Cependant +d'Ornano lui parut assez dangereux et assez compromis pour frapper sur +lui le premier coup. D'Ornano devait à Richelieu la dignité de +maréchal, et il travaillait de toutes ses forces à miner la puissance de +son protecteur. Personne plus que lui n'avait d'empire sur Gaston, et il +ne s'en servait que pour exciter son ambition, sa jalousie, que pour le +porter à réclamer un opulent apanage, une place privilégiée dans le +conseil, une large part dans le gouvernement. Louis XIII entra +facilement dans les vues de son ministre à l'égard d'un tel homme; un +soir, la cour étant à Fontainebleau, le maréchal d'Ornano fut tout à +coup, au milieu d'un souper, arrêté par ordre du roi et conduit à +Vincennes. + +À cette nouvelle, l'émoi fut grand dans la petite cour de Gaston. +Lui-même, dans son premier mouvement, qui fut celui d'une violente +colère, alla droit à Richelieu, et lui dit d'un ton courroucé: «Est-ce +vous qui avez osé donner cet avis au roi?--C'est moi,» lui répondit +froidement Richelieu. Le prince alors éclata en injures. Quelques jours +étaient à peine écoulés qu'il s'inclinait avec une humilité abjecte +devant le cardinal et souscrivait à tout pour rentrer en grâce auprès de +lui et auprès du roi. Il jura sur l'Évangile: «D'aimer et affectionner +ceux qui aimeront le roi et la reine mère... Et de ne point taire au roi +les moindres discours de ceux qui voudront lui donner des ombrages du +roi et de ses conseils.» Il approuva l'emprisonnement du malheureux +d'Ornano qui s'était perdu à son service; mais il dit quelques paroles +pour le recommander à la clémence du roi. + + + + +XVII. + +Conspiration et mort du comte de Chalais. + + +Richelieu, nonobstant cette première victoire, n'était pas sans défiance +sur la solidité de l'appui que Louis lui prêtait, et il voulait de +nouvelles et plus fortes garanties avant de pousser plus loin ses +rigueurs. Il se montra auprès du roi et de la reine mère triste et comme +découragé en présence de tant de haines animées à sa perte. Il manifesta +un vif désir de rentrer dans la retraite, et supplia qu'on lui permît de +laisser là les affaires et les grandeurs. Louis, alarmé de ces +démonstrations, insista vivement pour le retenir; il lui prodigua les +promesses de veiller à sa sûreté, et de le défendre lui-même contre ses +ennemis. Il lui écrivit de sa propre main ces mot: «MONSIEUR et beaucoup +de grands vous en veulent à mon occasion; mais assurez-vous que je vous +protégerai contre qui que ce soit... Assurez-vous que je ne changerai +jamais, et que quiconque vous attaquera, vous m'aurez pour second.» +Richelieu dès lors ne parla plus de retraite, et il eut, par ordre du +roi, pour la garde de sa personne, une compagnie de mousquetaires. + +Fort d'une telle solidarité entre le souverain et lui, Richelieu résolut +d'aller frapper les conspirateurs si haut qu'ils fussent placés. Les +frères naturels du roi, le duc de Vendôme et le grand prieur, furent +attirés à la cour et tout à coup saisis et enfermés au château +d'Amboise. Plusieurs personnages considérables furent en outre arrêtés +et jetés en prison, ou contraints de fuir à l'étranger. Après un premier +moment de terreur, de nouvelles intrigues se nouèrent autour de Gaston; +le désir de la vengeance ravivait toutes les haines contre le cardinal. +Une prise d'armes fut résolue, et le comte de Chalais se mit étourdiment +à la tête du complot. Ce jeune seigneur, d'un esprit léger et remuant, +compromis une première fois dans des pourparlers qui pouvaient aboutir à +un attentat contre la vie de Richelieu, était allé, assure-t-on, s'en +accuser auprès du cardinal lui-même et en avait été pardonné. Son +nouveau complot fut bientôt révélé à Richelieu qui cette fois ne se +piqua point de clémence. Le comte de Chalais fut arrêté à Nantes, et une +commission instituée pour lui faire son procès; l'affaire s'instruisit +avec une extrême rigueur. Il fut déclaré coupable du crime de +lèse-majesté et condamné à perdre la tête sur l'échafaud. Son supplice +fut atroce: par une déplorable fatalité, ses amis avaient, à prix +d'argent, fait évader les deux bourreaux en titre; il n'en fut pas moins +livré à un misérable, condamné lui-même à mort, qui, pour se sauver de +la potence, accepta l'office de bourreau. Cet homme ne porta à la +victime que des coups, mal assurés avec une mauvaise épée et un couperet +de tonnelier; ce ne fut qu'au trente-deuxième coup que la tête fut +séparée du tronc; jusqu'au vingtième, le malheureux patient ne cessa de +faire entendre ses gémissements (19 août 1626). Ornano, dont le procès +s'instruisait en même temps, malade au donjon de Vincennes, s'attendait +à un sort semblable. Quand il apprit le supplice affreux de Chalais, +l'émotion qu'il en ressentit détermina sa mort. + +Pendant que périssaient ainsi deux hommes qui s'était dévoués à sa +fortune, Gaston qui ne les avait pas épargnés dans ses dépositions +devant le conseil, épousait la princesse de Montpensier, et recevait de +la munificence royale les duchés d'Orléans et de Chartres et le comté de +Blois, en apanage, avec de magnifiques revenus. + +Tout pliait devant le redoutable ministre; la reine elle-même fut +obligée de s'avouer vaincue. Dans les dispositions où elle était +vis-à-vis du roi et du cardinal, elle avait facilement pris part à cette +insurrection de palais contre le mariage que la politique imposait au +jeune frère du roi. Elle avait à empêcher ce mariage un intérêt +d'amour-propre comme femme et comme reine, intérêt qu'elle dissimulait +à peine. Elle craignait que la femme de MONSIEUR, venant à être mère, ne +jouît à la cour de plus de considération et de crédit qu'elle-même; +cela, joint aux propos audacieux que des courtisans étourdis répétaient +autour d'elle, accrédita l'opinion qu'elle nourrissait des espérances et +des desseins odieux. On supposa que se fondant sur le dire de certains +astrologues qui prédisaient que le roi ne vivrait pas longtemps, elle +entretenait l'espoir de se remarier avec MONSIEUR, et de conserver ainsi +sa couronne de reine. Ces imputations étaient appuyées, disait-on, sur +des révélations de l'infortuné comte de Chalais qui, en effet, pour +sauver sa tête, avait un instant mêlé le nom de la reine au complot dont +on l'accusait d'être le principal auteur. Sur l'échafaud, il s'était +rétracté; il avait chargé son confesseur de rétablir la vérité des faits +et de déclarer hautement l'innocence de la reine. Cependant les rancunes +de son ombrageux époux ne l'épargnèrent pas. Son amie, la duchesse de +Chevreuse, fut décrétée de prise de corps comme impliquée dans l'affaire +du comte de Chalais dont elle recevait les hommages; elle s'enfuit en +Lorraine. Anne d'Autriche elle-même fut mandée dans la chambre du roi, +et là, en présence de la reine mère et du cardinal, Louis l'apostropha +rudement et lui reprocha, entre autres choses, d'avoir nourri l'espoir +de le voir bientôt mourir et de devenir par un second mariage l'épouse +du duc d'Orléans. Anne d'Autriche indignée se redressa de toute sa +hauteur et répliqua au roi avec dédain: «Que de Louis à Gaston, il y +avait trop peu à gagner au change.» Il s'ensuivit une scène +d'explications très-vive; et ordre fut intimé à la reine «de ne recevoir +désormais chez elle aucun homme qu'en la présence du roi.» Isolée à la +cour, la malheureuse Anne d'Autriche ne put longtemps soutenir une lutte +trop inégale, et elle finit par se prêter à un semblant de +réconciliation avec le roi et son ministre. + +Si les courtisans furent terrifiés de la vigueur impitoyable avec +laquelle Richelieu tranchait le noeud de leurs intrigues, les vrais +citoyens ne purent qu'applaudir à l'usage qu'il s'empressa de faire de +sa victoire. Le sol de la France était couvert de petites villes et de +châteaux fortifiés, qui ne pouvaient rien pour la défense du royaume +contre les armées étrangères, mais qui servaient incessamment de points +d'appui à une oligarchie factieuse et de places d'armes à la guerre +civile. Les États de Bretagne avaient demandé la démolition de toutes +ces forteresses et de tous ces donjons dans l'étendue de leur province. +Richelieu saisit l'occasion et fit bien plus; il étendit cette énergique +mesure à tout le pays. Une ordonnance du 31 juillet 1626 prescrivit que +les fortifications des villes et châteaux jugés inutiles à la défense +du royaume fussent rasées. Richelieu, ce grand niveleur, au service de +l'ordre et de la force monarchiques, abattait ainsi la dernière tête de +la féodalité politique. Le peuple en cela le comprit, et ce fut une +grande joie par toute la France que de voir ainsi condamnées à la ruine +ces citadelles du privilége et de l'oppression. L'exécution de cette +grande mesure avait été habilement laissée aux provinces et aux +municipalités. De toutes parts l'élan fut immense; pour faire tomber +sous le marteau ces remparts détestés les bras arrivaient par milliers, +et, comme le dit un historien, «les villes coururent aux citadelles, les +campagnes aux châteaux, chacun à sa haine.» + +La constitution de l'unité politique du royaume, cette oeuvre capitale à +laquelle Richelieu appliquait surtout son génie, rencontrait à chaque +pas des obstacles; chaque institution, à cette époque, semblait +organisée en vue du morcellement et de l'énervation de l'autorité +royale. Les gouverneurs des provinces et même ceux d'un grand nombre de +villes s'étaient, en quelque façon, substitués aux anciens ducs et +comtes, et avaient rétabli une sorte de féodalité toujours incommode et +souvent dangereuse pour le pouvoir central. Investis de la plupart des +attributs de la souveraineté, ils avaient souvent marchandé aux rois de +France leur soumission et montré plus d'une fois des arrière-pensées de +scission et d'indépendance. Le cardinal, pendant toute son +administration, s'attacha à ramener les gouverneurs des provinces et des +villes à leur rôle de mandataires directs de la royauté. Le duc de +Vendôme, lors de son arrestation, avait le gouvernement d'une grande et +importante province, la Bretagne; Richelieu ne permit pas qu'elle +rentrât jamais sous son autorité, et il fit donner ce gouvernement à un +vieux capitaine sur l'obéissance duquel le roi pouvait compter. Le +gouvernement de Brest, la propriété de Belle-Île furent rachetés aux +grandes familles qui tenaient ces fortes positions; elles furent dès +lors confiées à de plus modestes, mais plus fidèles serviteurs. + + + + +XVIII. + +Ligue protestante.--Siége et prise de la Rochelle. + + +Débarrassé de cette première coalition des grands seigneurs, Richelieu +fut libre de reporter toute son attention sur d'autres ennemis +intérieurs dont il était urgent d'arrêter les entreprises. Les +protestants formaient alors, en France, un grand parti, redoutable à +plus d'un titre. Persécutés et proscrits odieusement par les rois, +prédécesseurs d'Henri IV, ils avaient pris plus d'une sanglante revanche +dans des insurrections et sur les champs de bataille. L'édit de Nantes, +en garantissant le libre exercice de leur culte et leurs droits comme +citoyens, avait quelque peu amorti leur fierté ombrageuse et leur +prosélytisme guerrier; mais à la mort d'Henri IV, ils n'eurent que de +trop justes raisons de craindre le retour des persécutions; dans +plusieurs provinces, ils se virent bientôt en butte à des avanies et à +des violences de la part d'une populace fanatique; ils reprirent à leur +tour des habitudes d'insoumission et de révolte intolérables pour le +pouvoir royal, et menaçantes pour l'unité même de la France. Dans +l'Ouest et dans le Midi, ils avaient à leur tête la plupart des familles +nobles qui composaient la principale force militaire du pays. Par +ambition autant que par zèle religieux, de grands seigneurs, tels que +les Soubise, les La Trémouille, les Rohan donnaient des généraux aux +soldats de la réforme. Le parti protestant formait au milieu de l'État +un gouvernement à part qui avait son organisation, ses assemblées, son +trésor, ses places fortes, et qui ne se faisait faute ni d'accepter les +subsides de l'Espagne, ni d'appeler à son aide les flottes et les armées +de l'Angleterre. Richelieu méditait d'en finir avec cette anarchie. + +Dans les premiers temps de sa puissance, lorsqu'après avoir infligé un +grava échec à la politique espagnole en Italie, il préparait une +expédition qui n'allait à rien moins qu'à délivrer ce malheureux pays +des étrangers qui le foulaient depuis trop longtemps, il s'était vu tout +à coup distrait de ses grands desseins, et entravé par une insurrection +des protestants de France. La Rochelle en était le foyer; cette ville, +alors très-importante par son port militaire, par son grand commerce et +ses nombreux vaisseaux, était devenue l'arsenal et la principale +citadelle des réformés en France. Il en sortit une flotte qui, commandée +par Soubise, remporta d'abord d'assez grands avantages sur la marine +royale; mais celle-ci, renforcée par une escadre hollandaise, battit +l'amiral huguenot, dans les eaux de l'île de Ré, et le contraignit à +chercher, avec les débris de sa flotte, un refuge sur les côtes +d'Angleterre. + +Cependant, quoique victorieux, Richelieu, sans se laisser arrêter par +les clameurs des gens de cour et des vieux débris de la ligue +catholique, prêta facilement l'oreille aux ouvertures de paix qui lui +vinrent des protestants. Il était bien arrêté dans sa pensée d'homme +d'État que la Rochelle ne resterait pas debout sur la terre de France, +comme siége d'une puissance indépendante qui pouvait et osait lancer des +armées et des flottes contre l'autorité du souverain; mais, ainsi que +toutes les fortes organisations, Richelieu joignait à l'énergie de la +volonté la patience, et il savait attendre son jour. En ce moment, les +embarras se multipliaient autour de lui. La guerre civile, en France, +l'empêchait d'élargir ses vues et ses entreprises pour l'indépendance du +nord de l'Italie; destituée d'une marine vraiment digne de ce nom, la +France ne pouvait encore réduire la Rochelle qu'avec l'appui précaire et +dangereux de l'Angleterre et de la Hollande; enfin les intrigues des +grands seigneurs minaient alors le terrain sous ses pieds, et ne lui +laissaient pas la liberté d'esprit nécessaire pour frapper au coeur la +ligue protestante; il accorda donc la paix aux Églises réformées, à des +conditions qui, tout en amoindrissant l'importance militaire de la +Rochelle, la laissaient subsister formidable encore. + +Mais dès qu'il fut quitte un moment de ses ennemis à la cour, par la +terreur dont il les avait frappés, tous ses soins se portèrent vers le +préliminaire indispensable de la chute de la Rochelle, la création d'une +puissante marine. Au reste, le génie de Richelieu n'avait pas besoin de +cette indication, donnée par les circonstances, pour comprendre les +intérêts permanents et les destinées de la France du côté de la mer. Il +voyait de son regard perçant la prépondérance nécessaire de la +nationalité française sur les affaires du monde attachée à sa grandeur +maritime, non moins qu'à sa force continentale. L'inévitable antagonisme +de notre pays, avec un royaume insulaire comme la Grande-Bretagne, +était une de ses grandes préoccupations. Écoutons ce que pensait +là-dessus ce grand homme, il y a deux siècles et plus, ce qu'il nous a +légué comme un monument de sa haute raison et de son patriotisme, dans +un des chapitres de son testament politique: + +«L'Angleterre étant située comme elle est, si la France n'était +puissante en vaisseaux, pourrait entreprendre à notre préjudice ce que +bon lui semblerait, sans crainte de retour. + +«Elle pourrait empêcher nos pêches, troubler nôtre commerce; et faire, +en gardant l'embouchure de nos grandes rivières, payer tel droit que bon +lui semblerait aux marchands. Elle pourrait descendre impunément dans +nos îles et même sur nos côtes. + +«Enfin, la situation du pays natal de cette nation orgueilleuse qui ne +connaît, en cette matière, d'autre équité que la force, lui ôtant tout +lieu de craindre les plus grandes puissances de la terre, l'ancienne +envie qu'elle a contre ce royaume lui donnerait apparemment lieu de tout +oser, lorsque notre faiblesse nous ôterait tout moyen de rien +entreprendre à son préjudice.» + +Imbu de telles pensées, Richelieu ne devait rien omettre pour donner une +marine à la France. Quand il prit le pouvoir, il n'avait pas trouvé dans +nos ports un seul vaisseau de guerre; et quelques années après, lors de +la première prise d'armes des réformés du Midi et de l'Ouest, la marine +royale avait, nous l'avons vu, une escadre pour reconquérir l'île de Ré +et bloquer le port de la Rochelle. L'administration des affaires +maritimes était déplorable et se ressentait de l'anarchie féodale. Il y +avait des amirautés particulières et presque indépendantes dans +plusieurs grandes provinces du littoral; quant à l'amirauté de France, +elle était en dehors de la hiérarchie ministérielle et, dignité +inamovible, formait comme l'apanage de quelque grand seigneur. Pour +concentrer dans sa main toute l'autorité en matière maritime, Richelieu +acheta la démission du duc de Montmorency, alors grand amiral, et créa, +en se la réservant, une surintendance de la navigation qui fit +reconnaître sa suprématie par les amirautés provinciales. Maître enfin +de réformer les abus, il y porta une main vigoureuse, et donna le +premier l'exemple du désintéressement en renonçant, au profit du trésor, +à une somme de 200 000 livres qui lui revenaient, comme _droit de bris_ +sur les épaves d'une flotte portugaise qui, revenant des Indes richement +chargée, s'était perdue dans le golfe de Gascogne. Il fit beaucoup de +règlements utiles, institua des écoles de pilotage, d'artillerie de +marine et publia un code maritime complet. Sous son active impulsion, la +marine de l'État se releva de l'abaissement profond où elle était +tombée: elle fut en mesure de protéger le commerce et de réprimer les +courses des pirates de toutes nations qui désolaient auparavant nos +rivages de la Provence et du Languedoc. Enfin, régénérateur de la marine +française, Richelieu donna en quelques années à son pays une flotte +imposante qui, plusieurs fois, battit les Espagnols dans les eaux de la +Méditerranée et disputa l'Océan aux escadres de l'Angleterre. + +La sagesse des prévisions du cardinal ne tarda pas à éclater. Les +passions religieuses de l'Angleterre, l'imprudente politique de Charles +Ier et les rancunes de Buckingham, son favori, contre Richelieu +rompirent la bonne intelligence entre les deux gouvernements. Charles +Ier espérait se racheter, par une guerre de religion contre la France, +des haines profondes qu'il avait suscitées chez les Anglais en brisant +deux fois le parlement et la loi constitutionnelle du pays. Des +intrigues furent nouées, par ses ordres, avec les chefs du parti +protestant de France, et le prétexte de la guerre fut de venir au +secours de la Rochelle contre laquelle, disait-on, la cour de France +faisait des préparatifs menaçants. + +La rupture, éclate tout à coup (28 avril 1627). Les biens des négociants +français qui commerçaient en Angleterre sont saisis; Buckingham, +commandant d'une formidable expédition, met à la voile, et cent +vaisseaux paraissent devant la Rochelle portant une armée de dix-sept +mille hommes; les protestants prennent les armes dans tout le Midi. Les +premiers coups de la flotte anglaise sont dirigés contre l'île de Ré; +la garnison française oppose en vain une vigoureuse résistance et l'île +entière, à l'exception d'un petit fort, est au pouvoir des Anglais. En +France, déjà l'alarme se répand. Richelieu ordonne de cacher au roi, qui +vient de tomber malade, ces fâcheux événements; lui-même il se charge de +tout, «au hasard, dit-il, de sa fortune et de sa réputation.» Il +pourvoit à tous les besoins, donne son argent, engage son crédit, amasse +des munitions, dirige de toutes parts des troupes sur le littoral +menacé, réunit avec une surprenante activité tout ce qu'il y a de +bâtiments disponibles depuis le Havre jusqu'à Bayonne. La face des +affaires change; l'île de Ré est ravitaillée; les renforts y affluent de +toutes parts, et dans une série de combats meurtriers les Anglais y sont +écrasés. Le duc de Buckingham n'a que le temps de regagner ses vaisseaux +avec les débris de ses troupes, et il fait voile vers l'Angleterre, +laissant les malheureux habitants de la Rochelle aux prises avec une +vaillante armée, et en butte au redoutable cardinal (novembre 1627). + +Mais leur courage est héroïque; mal pourvus de vivres, sans espoir +d'être secourus par le chef de leur parti, le duc de Rohan, qui se +soutient avec peine dans le Languedoc contre les troupes royales, les +assiégés ne pensent qu'à opposer une résistance désespérée. Animés par +la religion et l'amour de la liberté, ces deux grands mobiles des +peuples, ils choisissent pour maire et chef politique le plus déterminé +d'entre eux, Guiton, qui refuse d'abord, et finit par se rendre à leurs +instances; il saisit un poignard, et le tenant à la main: «Vous le +voulez, dit-il; j'accepte: je serai votre maire, mais à une condition, +c'est que j'enfoncerai ce fer dans le coeur du premier qui parlera de se +rendre. Qu'on s'en serve contre moi, si jamais je songe à capituler.» Le +poignard demeura jusqu'à la fin sur la table, dans la salle du conseil, +à l'hôtel de ville de la Rochelle. + +Richelieu, de son côté, pousse activement les travaux du siége. La +Rochelle ne peut attendre son salut que du côté de la mer. On sait que +l'Angleterre a promis et prépare de nouveaux armements. Richelieu +commande de jeter dans la mer une digue de quatre mille sept cents pieds +de longueur, destinée à fermer le port de la Rochelle, et à isoler cette +place de l'Océan. Ce travail gigantesque est deux fois renversé par les +flots et les tempêtes; le cardinal ne se rebute pas; la digue est enfin +achevée et mise à l'épreuve des coups de mer comme des entreprises de +l'ennemi. + +Cependant l'intrépide Guiton soutient le courage de ses concitoyens. Ils +éprouvent toutes les horreurs de la famine; on représente au maire que +des milliers d'habitants sont déjà morts de faim; il répond: «Quand il +ne restera plus qu'un seul homme, il faudra qu'il ferme les portes.» +Quelques citoyens, malgré ses terribles menaces, parlent +d'accommodement; on les jette en prison: trois ou quatre sont exécutés, +et leurs têtes exposées sur une des portes de la ville annoncent aux +assiégeants à quels hommes ils ont affaire. + +Mais tout conspire contre cette malheureuse ville. Le duc de Buckingham, +au moment où il presse l'armement d'une flotte redoutable destinée à +secourir la Rochelle, tombe sous le couteau d'un assassin. Après de +nouveaux retards, cette flotte met à la voile; elle paraît en vue de la +Rochelle, mais elle essaye vainement de percer la digue; l'artillerie +française la force à reprendre le large, et elle se retire emportant la +dernière espérance des assiégés (mai 1628). + +Alors il fallut bien capituler. Les armes tombaient des mains de ces +hommes qui n'avaient plus à dévorer, pour se soutenir, que des morceaux +de cuir bouillis avec du suif on de la cassonade. Le siége avait duré un +an, et les habitants, de trente mille, se trouvaient réduits à cinq +mille par les combats et, bien plus encore, par la famine. + +Le 28 octobre 1628, le roi fit son entrée solennelle dans la ville, et, +d'après les inspirations de Richelieu, en épargna les tristes restes. Le +cardinal, sortant de la tranchée où il venait de faire le métier de +capitaine et d'ingénieur, célébra, dans l'église de Sainte-Marguerite, +une messe d'actions de grâces. + + + + +XIX. + +Rigueurs de Richelieu contre la noblesse. + + +Au siége de la Rochelle, un des chefs les plus distingués de la noblesse +française, le maréchal de Bassompierre, disait: «Nous serons assez fous +pour prendre la Rochelle.» Il voyait juste. Libre en effet des embarras +que la ligue des protestants lui donnait, Richelieu ne pensa plus qu'à +faire plier sous l'autorité royale la noblesse catholique, trop habituée +elle-même au mépris des lois et à l'esprit de révolte. Quant à +Bassompierre, l'auteur de cette prédiction, entraîné peu d'années après +dans la disgrâce de Marie de Médicis, il fut enfermé à la Bastille, et y +resta jusqu'à la mort du cardinal. + +Toute la carrière politique de Richelieu n'est pleine que d'actes +rigoureux, souvent terribles, pour abattre l'orgueil et déjouer les +complots des grands seigneurs, de ceux-là même qui entouraient le trône +de plus près. S'il fut toujours sévère, et parfois implacable, à l'égard +de cette turbulente noblesse, il faut reconnaître aussi que les +adversaires qu'il eut à combattre poussaient loin l'audace, soit dans +leurs entreprises contre le pouvoir royal, soit dans leurs dédains +affectés pour les mesures les plus nécessaires au maintien de la paix +publique. + +Au temps de Richelieu, la hardiesse des nobles à braver les lois se +montrait surtout par la fréquence et l'éclat scandaleux des duels. Pour +les motifs les plus futiles, ils mettaient l'épée à la main et se +battaient à outrance dans les rues, sur les places publiques, et presque +sous les yeux du souverain. On avait compté, en l'espace de vingt +années, plus de huit mille de ces combats singuliers où des +gentilshommes avaient tué leurs adversaires, et à la suite desquels ils +avaient obtenu des lettres de grâce. C'était en vain qu'Henri IV, par un +édit de 1602, avait défendu les duels sous peine de mort; cette fureur +était arrivée à ses derniers excès et demeurait impunie. Richelieu avait +vu périr son frère aîné dans un duel; il sentait d'ailleurs profondément +l'injure faite à l'autorité royale par ces perpétuelles bravades. En +1626, Louis, à son instigation, renouvela la défense portée sous le +dernier règne. La peine de mort était prononcée contre quiconque aurait +été meurtrier dans un duel, ou serait en récidive comme agresseur; et +cette fois, Richelieu avait résolu que la loi ne fît plus de vaines +menaces. Sans se soucier de l'édit, le duc de Boutteville, qui avait +déjà eu vingt et un duels, vint, ayant pour second le comte des +Chapelles, tirer l'épée en plein jour, sur la place Royale, contre deux +autres gentilshommes dont l'un fut tué dans le combat. Le duc de +Boutteville appartenait à la famille des Montmorency; tout ce qu'il y +avait de plus élevé en France intercéda pour lui. Le cardinal fut sourd +à toutes les supplications: Boutteville et des Chapelles furent +condamnés par le parlement à perdre la tête en place de Grève. La grâce +instamment sollicitée ne vint pas, et l'arrêt reçut son exécution, comme +s'il se fût agi de coupables d'un rang vulgaire. + + + + +XX. + +Expédition contre la Savoie.--Victoire du Pas de Suze.--Ruine du parti +protestant. + + +Pendant qu'il était occupé sous les murs de la Rochelle à humilier +l'Angleterre et à abattre le parti protestant, Richelieu suivait d'un +oeil inquiet les mouvements en Italie de deux politiques hostiles à la +France, celles d'Espagne et de Savoie. + +La succession du duc de Mantoue et marquis de Montferrat, qui vint à +s'ouvrir, fournit aux cabinets de Madrid et de Turin l'occasion qu'ils +cherchaient de combattre en Italie l'extension de l'influence française. +Cette succession revenait de droit au duc de Nevers, d'une famille +appartenant depuis longtemps à la France par la naturalisation, et +dévouée aux intérêts de cette monarchie. L'Espagne suscita à ce légitime +héritier un concurrent, et ses troupes du Milanais firent une brusque +invasion dans le Mantouan et le Montferrat. Richelieu était encore +retenu devant la Rochelle, et il ne se voyait pas, sans une vive +anxiété, dans l'impuissance de réprimer cette agression et de porter +secours à un de nos alliés. Heureusement il entretenait à l'étranger des +affidés gens d'énergie, et qui entraient pleinement dans ses vues. Un +d'eux, Guzon, à la nouvelle de l'invasion espagnole, se jeta dans Casal, +capitale du Montferrat, avec une poignée de volontaires français. La +défense de ces braves gens fut héroïque, et la place, plusieurs fois +ravitaillée, tenait encore quand la Rochelle fut enfin abattue. + +Mais au moment où Richelieu n'avait qu'une pensée, celle de passer les +Alpes et de courir au secours de Casal, un nouvel ennemi se déclarait +contre lui à l'intérieur et venait embarrasser sa marche. Marie de +Médicis, dans le patronage qu'elle avait d'abord accordé à Richelieu, +n'apportait que des idées étroites et une vanité ombrageuse. Incapable +de comprendre les grands desseins du cardinal, elle se persuadait +aisément qu'ils ne servaient qu'à déguiser des manoeuvres contraires à +son influence dans le gouvernement et à son crédit auprès du roi. Même +dans le siége de la Rochelle, dans cette grande entreprise pour étouffer +en son foyer la guerre civile et religieuse, Marie ne voulait voir qu'un +expédient imaginé pour retenir son fils loin d'elle, le refroidir à son +égard et le dominer exclusivement; elle ne parlait plus du cardinal +qu'avec une aigreur mal contenue. Ses dispositions, toutes favorables à +la maison de Savoie, dans laquelle une de ses filles était mariée, +achevaient de la mettre en opposition déclarée avec Richelieu; car la +Savoie faisait contre la politique de ce ministre cause commune avec +l'Espagne, et tandis que les troupes espagnoles pressaient le siége de +Casal, le duc Charles-Emmanuel gardait, du côté de la France, les +passages des Alpes. + +Richelieu, à son retour de la Rochelle et quand il n'avait pas de temps +à perdre pour sauver l'influence française en Italie, supporta +impatiemment l'opposition tracassière de Marie de Médicis. Il eut avec +elle et avec le roi, qui semblait hésiter entre sa mère et son ministre, +une explication où il ne craignit pas de prendre le ton de la plus +sévère franchise. À Louis, il reprocha son caractère mobile et +soupçonneux; à Marie de Médicis, ses vaines irritations et les obstacles +qu'elle voulait mettre, pour des motifs futiles, à de grands desseins. +Il lui dit ouvertement: «Qu'elle se blessait pour peu de chose... et que +les considérations d'État requéraient souvent qu'on passât par-dessus la +passion des princes.» Il conclut en demandant au roi avec instance de +lui retirer le fardeau des affaires, devenu désormais trop pesant pour +lui. C'était pour l'habile ministre le moyen infaillible de triompher +de ses ennemis et d'affermir son autorité. Louis, effrayé, se garda bien +de le prendre au mot; Marie de Médicis sortit vaincue de cette lutte, et +Richelieu, plus puissant que jamais, fut libre de se donner tout entier +aux préparatifs de l'expédition qu'il allait lancer sur l'Italie. + +Là encore il déploie les qualités du général autant au moins que celles +du grand ministre; il voit tout par lui-même, organise tous les services +avec une infatigable activité, rassemble et fait marcher avec précision +de nombreuses troupes, les anime de son ardeur, trace un habile plan de +campagne, entraîne avec lui le roi et paraît au pied des Alpes. Le duc +de Savoie avait pris toutes ses mesures pour lui en disputer le passage. +Une gorge étroite, tortueuse, commandée par d'énormes rochers, et qu'on +nomme le Pas de Suze, est le défilé où l'armée française doit s'engager. +En vain le duc de Savoie a-t-il multiplié sur ce point les obstacles les +plus formidables, des forts sur les hauteurs, d'épaisses barricades au +fond de la gorge, rien ne résiste à l'impétueuse attaque des Français. +Après quelques heures de combat ils sont maîtres des hauteurs, ils ont +emporté les barricades et le défilé est victorieusement franchi (6 mars +1629). Bientôt la ville de Suze est au pouvoir du roi. Le duc de Savoie, +dégoûté de l'alliance espagnole, s'en détache; Casal est secourue, et +l'armée d'Espagne, obligée d'en lever le siége, est refoulée dans le +Milanais. + +À peine libre de l'ennemi extérieur, l'infatigable cardinal profite de +la belle armée qu'il a dans la main pour écraser sans retour les +derniers restes du parti protestant. Rohan, qui les commande, tient +encore dans quelques places du midi, à Nîmes, à Montauban, à Privas. +Mais il se voit abandonné de l'Angleterre, que Richelieu a su amener à +demander la paix; il ne craint pas de négocier un traité d'alliance avec +l'Espagne catholique; elle lui fournit quelque argent; mais avant que +ses troupes aient franchi les Pyrénées, c'en est fait des églises +réformées du midi, comme force militaire et puissance indépendante. Le +fanatisme farouche des protestants ne peut rien contre les troupes +nombreuses et disciplinées qui les assaillent de toutes parts. Privas, +emporté d'assaut, est le théâtre d'affreux massacres. Louis refuse aux +restes de la garnison qui se sont retirés dans un fort la capitulation +qu'ils demandent. Il écrit à sa mère, «qu'il compte bien les faire tous +pendre.» Et, en effet, presque tous ces malheureux périssent sous les +coups des soldats ou par la main du bourreau. Richelieu, malade, ne peut +empêcher cette tuerie. Il intervient à temps, néanmoins, pour sauver la +vie au commandant de la place, que Louis envoyait à la potence. Alais +et Nîmes ouvrent leurs portes; Rohan comprend enfin que sa cause est +perdue. Il fait des ouvertures de soumission, qui sont favorablement +écoutées, et, le 28 juin 1629, une amnistie générale éteint ces +dernières flammes des guerres religieuses. Fidèle à sa pensée politique, +le cardinal ne veut pas qu'il reste pierre sur pierre des remparts +derrière lesquels les réformés ont si longtemps bravé l'autorité royale; +mais il se montre clément envers les vaincus, large dans ses concessions +à la liberté religieuse, et dans Montauban, où il entre en triomphateur, +il reçoit avec égards les ministres de la religion réformée, et leur +déclare que le roi «voit en eux des sujets, et qu'en cette qualité, il +ne fait pas de distinction entre eux et les catholiques.» Enfin il +obtient de Louis XIII, sur les ruines mêmes des forteresses du parti +protestant, une ordonnance qui leur laisse le libre exercice de leur +religion et qui devient pour eux une solennelle confirmation de redit de +Nantes (1629). + + + + +XXI. + +Intrigues de cour. + + +Tandis que, radieux de sa double victoire, Richelieu s'acheminait vers +Paris, au milieu de l'élan des populations et des démonstrations les +plus éclatantes de la joie publique, à la cour, de nouveaux orages +s'amassaient contre lui. Marie de Médicis ne lui pardonnait pas les +grandes choses qu'il avait faites, en dépit de son mauvais vouloir et de +sa mesquine opposition; elle s'en prenait à lui du déclin de son crédit, +et comme elle voulait du pouvoir et non pas seulement des prévenances, +les formes respectueuses qu'il affectait d'observer vis-à-vis d'elle ne +la désarmaient pas. Elle ne lui montra, à son arrivée à Fontainebleau, +qu'un visage irrité; elle obséda le roi, jusqu'à le faire pleurer, en +vue d'obtenir de lui la disgrâce du cardinal. Louis tint bon néanmoins; +il finit par forcer lui-même sa mère à une réconciliation apparente avec +Richelieu. Celui-ci, comme d'habitude, sortit de cette nouvelle épreuve +plus affermi et plus comblé des faveurs royales que jamais. Et pour +établir sa suprématie dans le conseil, en droit comme en fait, des +lettres patentes lui conférèrent le titre de «principal ministre +d'État.» + +Gaston, de son côté, depuis que le cardinal lui avait fait refuser le +commandement de l'armée chargée de réduire la Rochelle, ne cessait de +remplir la cour de ses plaintes et de fatiguer le roi de ses exigences; +puis il avait feint de croire sa liberté menacée, et s'était retiré +auprès du duc de Lorraine, animant de là les grands seigneurs de son +parti contre le cardinal. Celui-ci, comprenant le danger de laisser +subsister ce signal de ralliement pour les mécontents de l'intérieur, et +ce prétexte d'intervention pour les ennemis du dehors, ne négligea rien +afin de déterminer Gaston à rentrer en France. Il n'en vint à bout, +après de longues négociations, qu'en comblant sa vanité et sa convoitise +de nouveaux titres et de nouvelles dignités auxquels furent attachés de +gros revenus. + +«Triste condition des monarchies, dit à ce sujet un éminent +historien[2], que le caprice d'un jeune fat y devienne un intérêt +d'État, et s'y jette à la traverse des plus importantes affaires, +jusqu'à compromettre les destinées d'un peuple! Que ceux qui plaignent +l'homme d'État aux prises avec les difficultés des assemblées +délibérantes, et qui croient la grande administration impossible dans +les gouvernements libres, lisent le journal où Richelieu a consigné les +soucis, les tracas, les complots de chaque jour! Ils y verront quel +était le sort d'un grand ministre sous l'ancien régime; ils verront dans +quelles misères s'est usée cette glorieuse existence, quels obscurs +reptiles embarrassèrent incessamment les pas de ce lion, tandis qu'il +cherchait au loin des adversaires dignes de lui.» + + + + +XXII. + +Nouvelle campagne contre la Savoie.--Victoire de Vegliana. + + +Cependant Richelieu ne voulait pas laisser perdre les fruits de la +dernière campagne. La conduite tortueuse du duc de Savoie, +Charles-Emmanuel, toujours prêt à déserter l'alliance française pour +celle de l'Espagne, commandait de prendre de nouvelles sûretés contre +lui ou de le réduire complétement par la force. Il fallut en venir à ce +parti. Richelieu se met en personne à la tête des troupes; la cuirasse +sur le dos, l'épée au côté, il partage comme un simple capitaine les +dangers et les fatigues du soldat, passe à gué des rivières grossies par +la fonte des neiges, manoeuvre si habilement qu'il paralyse les efforts +de Charles-Emmanuel, emporte sous ses yeux la forte place de Pignerol, +et s'empare de Chambéry, la capitale des États de Savoie. De son côté, +le maréchal de Montmorency remportait sur l'armée des Italiens et des +Espagnols la victoire de Vegliana, due principalement à sa brillante +valeur (10 juillet 1630). Charles-Emmanuel succombe au chagrin que lui +causent tant de revers; son successeur, Victor-Amédée, s'empresse +d'ouvrir des négociations pour obtenir une paix acceptable. + + + + +XXIII. + +Maladie de Louis XIII à Lyon.--Ligue contre Richelieu. + + +La cour de France était alors à Lyon, et s'agitait de toutes manières +pour entraver la politique du cardinal. Les deux reines avaient fait +taire leurs antipathies mutuelles et unissaient leurs efforts contre le +ministre qu'elles détestaient également. La reine mère surtout, +favorable au duc de Savoie, son gendre, et jalouse des succès d'une +expédition dont le principal honneur revenait au cardinal, mettait tout +en oeuvre pour inspirer au roi de l'éloignement pour cette guerre et des +défiances contre son ministre. Après la prise de Pignerol, Louis avait +rejoint l'armée; mais bientôt des maladies contagieuses s'y déclarèrent, +et il en ressentit les premières atteintes. La cour redoubla d'instances +pour le rappeler à Lyon; il y revint triste et souffrant. Au bout de +quelques jours, il fut saisi d'une fièvre ardente, accompagnée de +dyssenterie, qui le mit bientôt à toute extrémité (30 septembre). + +Déjà les courtisans voyaient venir un nouveau règne, la couronne de +France sur la tête de Gaston, Richelieu et son parti abattus. Tout +n'était dans cette cour que trouble, anxiété, douleurs feintes et +espérances cachées. On rapporte que non loin du lit où le roi semblait +prêt à rendre l'âme, les ennemis du cardinal tinrent conseil, et que +chacun émit son avis sur le traitement qu'on ferait subir au ministre +déchu. Les uns furent pour l'exil, les autres pour la prison; il y eut +une voix pour la mort: ce fut, dit-on, celle du maréchal de Marillac. On +ajoute que Richelieu invisible assista à ce conseil, et qu'il en sortit +avec le dessein fermement arrêté de faire tomber sur chacun des +opinants, selon son vote, l'exil, la prison ou la mort. Louis, de son +côté, prévoyait les terribles représailles auxquelles en mourant il +laisserait son conseil exposé. On assure qu'il fit appeler près de lui +le maréchal de Montmorency, dont il connaissait la loyauté +chevaleresque, et qu'il le chargea de prendre le cardinal sous sa +protection; Montmorency, dans sa générosité, avait déjà prévenu cette +démarche, et offert un asile au cardinal dans son gouvernement de +Languedoc. + +Une crise heureuse, inattendue, vint faire évanouir ces projets et ces +craintes. Un abcès intérieur qui creva sauva les jours du roi; il fut en +quelques heures hors de danger. Mais, pendant sa maladie, les deux +reines n'avaient cessé d'être auprès de son lit; Anne d'Autriche, par +les soins qu'elle lui avait donnés, avait réveillé pour elle son +affection; il prêta l'oreille à ses plaintes, aux accusations de Marie +de Médicis contre le cardinal; il se montra disposé à congédier son +ministre, mais en ajournant cette résolution à l'époque où il serait de +retour à Paris. Richelieu se sentit sérieusement menacé; il fit, pour +apaiser la reine mère, les plus humbles avances à elle-même, et aux deux +Marillac ses favoris. Marie de Médicis, obstinée, implacable, repoussa +toute parole d'accommodement, et ne cessa de poursuivre le roi de ses +obsessions dans le but d'assurer sa vengeance. + + + + +XXIV. + +Journée des Dupes. + + +La reine mère avait obtenu de Louis qu'il vînt la voir secrètement à son +palais du Luxembourg, et là, dans un dernier entretien, elle employa +tout, caresses maternelles, supplications, emportements, pour lui +arracher le renvoi du cardinal, par qui, disait-elle, il était trompé et +trahi. + +«Comme elle était au plus fort de son discours, rapporte Siri, et +qu'elle pressait vivement son fils de lui accorder ce qu'elle désirait +de lui avec tant d'instance, le cardinal entra brusquement dans sa +chambre: il en avait trouvé à la vérité la porte fermée, avec défenses +très-expresses à l'huissier de l'ouvrir à personne et surtout à lui, +s'il s'y présentait; mais comme il connaissait toutes les issues de ce +palais, il s'en fut à la garde-robe de cette princesse, et se fit +introduire par là dans la chambre, ayant gagné, pour cet effet, une de +ses femmes nommée Zuccole, qui, étant dans la confidence de sa +maîtresse, était restée seule de garde en cet endroit-là. + +«L'arrivée imprévue du cardinal surprit et rendit la reine tout +interdite. Toutefois elle reprit bientôt ses esprits, et la présence du +cardinal ne servit qu'à redoubler sa colère, tant par le souvenir +qu'elle lui renouvela de toutes les offenses qu'il lui avait faites, que +parce qu'elle se voyait interrompue dans l'accomplissement de ses +desseins, de manière que, pleine de furie et de ressentiment, elle +s'emporta contre lui avec violence, l'appelant devant son fils: _âme +double, insolent, effronté, traître_, et lui donnant beaucoup d'autres +injurieuses épithètes auxquelles il ne s'attendait pas. Elle redit au +roi, en sa présence, tout ce qu'elle lui avait déjà dit sur son +chapitre, avant qu'il fût arrivé, et n'oublia rien de tout ce qui était +capable de le noircir davantage dans son esprit. + +«Le cardinal, étonné et confus de l'extrême emportement de cette +princesse, ne répliqua pas un seul mot à toutes les injures qu'elle lui +dit: il tâcha seulement d'adoucir l'aigreur de son esprit et de modérer +sa colère. C'est pourquoi, avec une contenance respectueuse et dans les +termes les plus humbles et les plus soumis qu'il pût trouver, +accompagnés même de larmes, qu'il avait à son commandement, il lui +parla de la manière du monde la plus touchante et la plus propre à la +fléchir... Mais sa haine et sa colère contre lui étaient montées à un si +haut point, que ses soumissions, ses prières, ni ses larmes ne purent +jamais l'émouvoir; bien au contraire, elle cria à haute voix: _qu'il +était un fourbe qui savait bien jouer la comédie, et que tout ce qu'il +faisait n'était que pure momerie et un vrai manége pour la tromper +encore une fois_. + +«Le cardinal, voyant cela, se tourna du côté du roi, et le supplia de +vouloir bien lui permettre de se retirer quelque part pour y passer le +reste de ses jours en repos, n'étant pas juste que Sa Majesté se servît +de lui, et le continuât dans le ministère contre les volontés de la +reine. À ces paroles, ce monarque, témoignant avoir envie de déférer aux +désirs de sa mère, lui accorda sa demande et lui ordonna de sortir.» + +Sans perdre de temps, Marie de Médicis voulut constater sa victoire en +faisant élever aux premières dignités les deux frères de Marillac. Le +garde des sceaux reçut le titre de premier ministre, et le maréchal eut +le commandement en chef de l'armée. Puis, les portes du Luxembourg, ce +palais qu'elle avait bâti avec grande magnificence, s'ouvrirent pour la +foule empressée des courtisans qui venaient féliciter la reine d'un +succès dû à son habileté et à son énergie. Les salons étaient +encombrés; c'était comme une ivresse générale, et Marie de Médicis +elle-même savourait doucement la joie de son triomphe. + +De son côté Richelieu se croyait perdu. Cet homme, d'une rare fermeté en +face des dangers qui pouvaient menacer sa vie, se troublait profondément +à la pensée de perdre la faveur du roi et tous les fruits que son +ambition en retirait. Un de ses conseillers intimes, le cardinal de +Lavalette, lui vint heureusement en aide dans cette occasion. + +Le roi, en quittant le Luxembourg, était allé à son château de +Versailles; un homme de cour bien avisé conseillait à Marie de Médicis +de l'y suivre et de mettre la dernière main à son ouvrage. Trop sûre de +son triomphe, elle négligea cet avis. Richelieu, plus habile, écouta +Lavalette, qui lui rappelait le vieux proverbe français: «Qui quitte la +partie la perd,» et le pressait de tenter sa dernière chance de salut. +Il courut à Versailles, et parvint, à l'aide d'un de ses affidés, à être +reçu du roi en audience particulière dans son cabinet. Ce qui fut dit +dans cet entretien, on l'ignore; mais, au moment où le garde des sceaux +de Marillac arrivait pour prendre possession de sa dignité de premier +ministre, Louis XIII, recevant dans sa chambre les adieux de Richelieu, +lui dit devant tout le monde: qu'il lui ordonnait _au contraire_ de +demeurer et de continuer à le bien servir dans l'exercice de son +emploi, ajoutant: «qu'il trouverait bien le moyen d'apaiser sa mère, et +de la faire consentir à ce qu'il faisait, en ôtant d'auprès d'elle les +personnes qui lui donnaient de pernicieux conseils.» Le garde des sceaux +de Marillac fut immédiatement arrêté. + +La nouvelle de ce brusque retour de fortune tomba comme un coup de +foudre au milieu de la nouvelle cour qui s'était formée autour de Marie +de Médicis. En un clin d'oeil le Luxembourg fut désert, et la malheureuse +reine resta à la discrétion d'un ennemi implacable et qu'elle avait fait +un instant trembler. Ce jour a conservé dans l'histoire le nom de +_Journée des Dupes_ (11 novembre 1630). + +Le maréchal de Marillac avait reçu de la reine mère un courrier qui lui +apportait, avec la nouvelle de la disgrâce de Richelieu, le brevet de +commandant en chef de l'armée. Tout joyeux, il avait envoyé prier à +dîner ce jour-là ses collègues, les maréchaux de Laforce et de +Schomberg. Ils se rendirent auprès de lui, mais ce fut pour lui exhiber +un ordre reçu à l'instant même, ordre signé du roi, afin de l'arrêter et +le retenir prisonnier. + + + + +XXV. + +Procès et supplice du maréchal de Marillac. + + +Ce dernier complot n'avait pas seulement mis en péril la fortune +politique de Richelieu; la haine acharnée de Gaston et de Marie de +Médicis lui avait donné des ramifications profondes. Déjà l'on avait +tenté, au nom de Monsieur, la fidélité du maréchal de Montmorency, +gouverneur du Languedoc; il était mécontent de la cour, et se croyait +mal récompensé de ses services; il se laissa aller à écouter des +propositions de révolte à main armée. Marie de Médicis, de son côté, +négociait avec l'Espagne, et entretenait de coupables intelligences dans +l'armée et dans la flotte. Sans avoir pénétré toute cette trame, +Richelieu, qui sortait à peine d'un danger personnel, sentait aussi le +danger qui menaçait l'État; il fut sans pitié à l'égard de l'ennemi +qu'il tenait dans ses mains. Les deux frères Marillac avaient depuis +longtemps largement participé aux intrigues, dont la petite cour de la +reine mère et de Monsieur était le foyer. Le garde des sceaux fut exilé; +il n'y avait pas contre lui de motif d'accusation capitale. Le maréchal, +au contraire, dans un commandement qu'il avait exercé en Champagne, et +dans la construction de la citadelle de Verdun, passait pour avoir +commis de grosses exactions. Il fut accusé de péculat, crime qui, aux +termes des lois, entraînait la peine de mort, mais crime tellement +commun, aux temps de désordre d'où l'on sortait à peine, qu'il était +sans exemple de le voir poursuivi avec une pareille rigueur: aussi cet +homme de guerre, couvert de blessures, et qui comptait quarante années +de services, au milieu des lenteurs de ce procès qui dura deux ans, +disait-il: «C'est une chose bien étrange qu'on me poursuive comme on +fait. Il n'est question dans mon procès que de foin et de paille, de +bois, de pierre et de chaux. Il n'y a pas de quoi fouetter un laquais.» +Les commissaires choisis par Richelieu n'en jugèrent pas ainsi; des +lettres menaçantes que Monsieur et Marie de Médicis écrivirent aux juges +de Marillac ne firent que rendre plus inévitable sa condamnation. Ce +vieux général, condamné à mort pour concussion, eut la tête tranchée en +place de Grève (1632). Son frère, assure-t-on, ne lui survécut pas, et +mourut de douleur dans la prison où on le détenait encore. + +S'il est une chose qui doit peser sur la mémoire de Richelieu, c'est la +hauteur dictatoriale avec laquelle il brisait à sa fantaisie les formes +de la justice, cette unique sauve-garde du faible contre le fort qui le +poursuit. Il enlevait volontiers les accusés à leurs juges naturels pour +les livrer à des commissions extraordinaires, instituées en vue du +procès, et composées trop souvent de ces hommes qui ne savent rien +refuser aux puissants, et servent à tout prix, même leurs plus mauvaises +passions. Dans le procès de Marillac, ce mépris de la justice régulière +fut poussé jusqu'à ses dernières limites. La première commission +instituée parut au cardinal ne pas procéder assez sommairement et +accorder trop de latitude aux défenses de l'accusé; elle fut dissoute. +On en institua une autre où de nouveaux juges furent adjoints aux +anciens. On n'eut aucun égard aux réclamations du maréchal, qui récusait +la plupart de ses juges comme étant notoirement ses ennemis ou ceux de +sa famille. Enfin, le procès commencé à Verdun vint s'achever plus près +du gouvernement, et, chose à peine croyable, à Ruel, dans la propre +maison du cardinal, transformée en prison et en tribunal pour le +malheureux accusé. + +Richelieu, dans toute sa carrière politique, eut à lutter contre les +parlements. Ces grands corps judiciaires, gardiens des vieilles +traditions, attachés à la routine, toujours en éveil pour agrandir leurs +prérogatives et leur importance, étaient les ennemis nés de ce hardi +novateur, qui marchait si résolûment dans des voies nouvelles de progrès +et de régénération. Ils ne lui pardonnaient pas cette énergique +initiative, qui ramenait toute chose, toute institution à son principe, +à sa règle, et qui prétendait à bon droit affranchir la royauté de la +tutelle des parlements, tutelle usurpée dans les mauvais jours sur +l'autorité monarchique comme sur la souveraineté nationale. De là une +opposition constante, tantôt sourde, tantôt déclarée, à toute réforme +qu'il entreprenait d'apporter, soit dans la législation civile, soit +dans l'organisation administrative et financière. Dans cette guerre de +formes et de chicanes, Richelieu avait dû céder quelquefois. +D'ordinaire, il avait marché droit à son but, renversant avec hauteur +l'opposition routinière et rancunière des parlements. Le mauvais côté de +ces luttes entre lui et cette haute magistrature, c'est qu'il +s'habituait à tenir peu de compte du pouvoir judiciaire, même dans +l'exercice de ses plus pures attributions, même quand il protestait, au +nom du droit, contre un arbitraire injustifiable: on le vit bien dans le +procès de l'infortuné Marillac. Deux fois le parlement de Paris, +déclarant l'illégalité de la commission extraordinaire, lui avait fait +défense de continuer l'information, et avait rendu l'accusé à ses juges +naturels; deux fois les arrêts du parlement sur ce point furent cassés +par le conseil du roi. À la suite de la Journée des Dupes, le parlement +de Paris, ayant refusé d'enregistrer une déclaration royale qui, sans +forme de procès, traitait en coupables de lèse-majesté plusieurs ducs +et pairs du parti de Monsieur, toute la compagnie fut mandée au Louvre +et reçue avec dureté. L'arrêt fut lacéré en présence des magistrats; et +le garde des sceaux leur signifia «qu'ils étaient faits pour rendre +justice aux particuliers, et non pour se mêler des affaires d'État.» + + + + +XXVI. + +Exil de Marie de Médicis. + + +Gaston n'avait pas tardé à prendre l'alarme, et s'était réfugié de +nouveau dans le duché de Lorraine. Marie de Médicis, exaspérée, refusait +de se retirer à Moulins, sorte d'exil qu'on lui destinait. Elle ne +voulait pas quitter le château de Compiègne, où elle s'était réfugiée, +et avait déclaré «qu'elle n'irait point à Moulins, à moins qu'on ne l'y +traînât par les cheveux.» Elle vit ses amis, ses créatures, son médecin +même jetés à la Bastille. Elle-même se crut bientôt prisonnière dans +l'asile qu'elle avait choisi; elle en sortit pour se mettre sous la +protection du gouverneur de la Capelle, avec qui elle avait des +intelligences; mais Richelieu, au courant de cette intrigue, l'avait +déjouée. Les portes de la Capelle lui furent fermées, et cette +malheureuse reine, maudissant son fils et le terrible cardinal qui +l'emportait sur elle, quitta la France, qu'elle ne devait plus revoir +(19 juillet 1631). Elle se réfugia d'abord en Belgique. + + + + +XXVII. + +Révolte et mort du maréchal de Montmorency. + + +La terreur était grande parmi toute la noblesse de France, mais la haine +aussi; bien des coeurs brûlaient du désir d'abattre enfin ce ministre, +qui faisait si bon marché du sang des gentilshommes. Le plus illustre +des généraux de ce temps, le duc de Montmorency, maréchal de France et +gouverneur du Languedoc, sollicité secrètement par Gaston de se placer à +la tête des mécontents, et de mettre fin par les armes à la tyrannie du +cardinal, accepta ce rôle dangereux. Il rassembla à grand'peine une +petite armée; les secours promis par l'étranger lui manquèrent. Gaston, +qui traversa le royaume pour le venir joindre, n'excita en sa faveur +aucune sympathie, et n'amena au maréchal qu'une poignée d'hommes. +Celui-ci, néanmoins, dominé par le point d'honneur, ne crut pouvoir ni +déserter la conspiration, ni refuser le combat que l'armée royale lui +offrit auprès de Castelnaudary; mais plus brave qu'habile dans cette +journée, il fut battu; et, couvert de blessures, il tomba aux mains du +cardinal. + +Gaston vaincu s'humilia et ne pensa qu'à obtenir sa grâce. Il s'engagea, +assure-t-on, par une des clauses du traité qui lui accordait amnistie, +_à aimer tous les ministres du roi, et particulièrement le cardinal de +Richelieu_. Peu rassuré cependant sur les dispositions amicales de +Richelieu à son égard, il s'empressa de se mettre hors de sa portée, et +sortit de nouveau du royaume pour aller à Bruxelles partager l'exil de +la reine mère. + +Quant au malheureux duc de Montmorency, Richelieu le réservait pour un +terrible exemple. Son procès s'instruisit devant le parlement de +Toulouse, où le roi et le cardinal s'étaient transportés à cet effet. La +condamnation était inévitable; le parlement prononça un arrêt de mort +contre le maréchal. + +Les sollicitations les plus pressantes, et partant des plus hauts +personnages, furent en vain mises en oeuvre auprès du roi; soutenu par le +génie inflexible de Richelieu, il ne céda point. Le peuple de Toulouse, +entraîné par un mouvement de compassion, s'était rassemblé sous les +fenêtres du palais, criant tout d'une voix: «Grâce! grâce!» Ce bruit +frappa les oreilles du roi; il en demanda la cause: «Sire, lui dit le +maréchal de Châtillon, si Votre Majesté veut mettre la tête à la +fenêtre, elle aura compassion de ce pauvre peuple qui implore sa +clémence en faveur du duc de Montmorency.--Si je suivais les +inclinations du peuple, répondit-il froidement, je n'agirais pas en +roi.» Le maréchal porta sa tête sur l'échafaud (30 octobre 1632). On +rapporte de lui, à ses derniers moments, un trait qui contraste +singulièrement avec l'esprit de cette époque, et dans lequel il faut +voir sans doute l'effort de l'héroïsme chrétien. Avant d'aller à la +mort, le maréchal de Montmorency légua au cardinal de Richelieu un +célèbre tableau qu'il possédait. + + + + +XXVIII. + +Génie politique de Richelieu. + + +Mais il est temps de reposer nos yeux de tant de sanglantes exécutions, +et de suivre Richelieu sur un théâtre où son génie se montre plus dégagé +de passions personnelles, et voué plus dignement à la grandeur de son +pays. + +Dans la première période de son ministère, Richelieu, comprenant combien +la France, déchirée par les guerres de religion et affaiblie par les +incessantes révoltes des grands seigneurs, était mal préparée pour +entrer en lutte ouverte avec ses deux redoutables rivales, l'Espagne et +l'Autriche, s'était bien gardé de provoquer un conflit général, qui +aurait fait descendre à la fois dans la lice ces deux puissances +coalisées. Il s'attacha seulement à contrarier partout leur politique; à +les affaiblir l'une et l'autre séparément par des voies indirectes, +tantôt en fournissant appui et secours à leurs ennemis, tantôt en +amoindrissant leurs alliés. Ce fut ainsi qu'il soutint contre la maison +d'Espagne les Provinces-Unies (la Hollande), qu'elle voulait faire +rentrer sous sa domination, et qui, à leur tour, menaçaient de lui +enlever les provinces belges. Ce fut la même politique qu'il suivit en +Italie, en prenant, comme nous l'avons vu, fait et cause pour le duc de +Mantoue contre l'Espagne, et en écrasant le duc de Savoie, allié de +cette puissance, et qui tenait dans ses forteresses des Alpes les clefs +de l'Italie. + +L'Allemagne surtout fut le théâtre où se déploya le génie politique de +Richelieu. Dans cette vaste contrée, divisée à peu près également entre +les deux religions catholique et protestante, la maison d'Autriche, à la +tête du parti catholique et maîtresse de l'empire, menaçait sérieusement +la liberté politique et religieuse d'une foule de petits princes qui +avaient embrassé la religion réformée. De toutes parts on courut aux +armes, et on vit alors, au centre de l'Europe, éclater une guerre +terrible, la guerre de Trente ans. + +Au milieu des péripéties de cette guerre, Richelieu, arrivant au suprême +pouvoir, songea à faire tourner les divisions de l'Allemagne au profit +de la France; c'était une vieille ennemie qui, se déchirant elle-même, +permettait à ses voisins de grandir et de se fortifier. Richelieu mit +en oeuvre toutes les ressources d'une diplomatie active et habile pour +alimenter et ranimer sans cesse la guerre, inégale d'abord, que les +princes protestants soutenaient contre l'empereur. Partout on retrouve +sa main; partout il répand les encouragements, les promesses; il donne +peu d'argent, mais à propos. Il relève, par ses négociations, par le nom +de la France sans cesse mis en avant, le moral des princes fatigués de +la lutte. Quand ils sont près de succomber sous les coups de deux grands +capitaines, de Tilly et Wallenstein, qui commandent les armées +impériales, c'est encore Richelieu qui appelle à la tête de la ligue +protestante le roi de Suède, Gustave-Adolphe, le plus grand homme de +guerre de cette époque. Gustave ébranle par ses victoires le trône de +l'empereur Ferdinand II, et tombe sur le champ de bataille de Lutzen, au +milieu de son triomphe. Mais ce maître dans l'art de vaincre a formé des +élèves dignes de lui; Richelieu sait les gagner et les faire servir +d'instrument à ses desseins (1634). + +Cependant les forces de la France s'accroissent chaque jour. Richelieu a +rétabli la discipline dans l'armée, la régularité dans l'administration, +l'unité dans le pouvoir; il voit au dehors ses alliances avec la +Hollande, avec la Suède, avec les princes protestants d'Allemagne +solidement cimentées; il juge que le moment est venu pour la France +d'entrer elle-même en lice et de frapper les grands coups (1635). La +fortune déjoue d'abord ses plans et trahit la valeur de nos soldats. Nos +frontières sont envahies; les impériaux pénètrent en France par la +Bourgogne; les Espagnols, maîtres des Pays-Bas, par la Picardie. À +Paris, l'alarme est vive; Richelieu ne se déconcerte pas. Bernard de +Saxe-Weimar, qu'il soudoie, gagne pour lui des batailles en Allemagne; +et tandis que l'Espagnol prend Corbie auprès d'Amiens, et se voit à +trente-cinq lieues de la capitale de la France, Richelieu lui jette sur +les bras une révolte sérieuse en Catalogne, et en Portugal une +révolution qui arrache à l'Espagne tout un royaume et y fonde une +dynastie nouvelle dont Jean de Bragance est le chef (1638). Partout les +Français reprennent le dessus; ils se battent glorieusement en Flandre, +en Lorraine, sur le Rhin, aux Pyrénées; l'empire est humilié, la branche +espagnole décline pour ne plus se relever à son antique grandeur; et +quand viendront plus tard les glorieux traités de Westphalie et des +Pyrénées, dont le génie de Richelieu aura préparé les résultats, la +France pourra dire avec raison qu'elle doit à ce grand homme trois +provinces, l'Alsace, l'Artois et le Roussillon, et cette prépondérance +de la politique et des armes que, pendant tout le XVIIe siècle, elle +fera sentir à l'Europe. + +En armant les protestants de Hollande et d'Allemagne contre des +souverains catholiques, mais ennemis de la France, Richelieu ne faisait +que suivre la politique de François Ier et celle d'Henri IV; toutefois +on ne manqua pas de jeter les hauts cris contre ce prince de l'Église +catholique qui donnait des secours à des hérétiques. L'ambassadeur +d'Espagne s'emporta jusqu'à lui dire, assure-t-on: «Comme auteur d'une +guerre détestable, vous laisserez le souvenir d'un cardinal d'enfer.--Je +suis prêtre, lui répondit Richelieu, cardinal, et bon catholique, né en +France, royaume qui ne produit pas de mécréants; mais je suis aussi +ministre du souverain de cet État, et comme tel je ne dois ni ne puis me +proposer d'autre but que sa grandeur, et non celle du roi d'Espagne, +dont on connaît les vues pour la domination universelle.» + + + + +XXIX. + +Administration intérieure. + + +Porté par sa nature aux grandes combinaisons de la politique plutôt +qu'aux détails des affaires, Richelieu, d'ailleurs, ne fut pas maître +assez paisible du pouvoir pour être en mesure d'accomplir de profondes +réformes dans l'administration intérieure du pays. On lui doit néanmoins +en ce genre d'utiles améliorations dans toutes les branches principales +des services publics; il créa, au lieu de magistrats élus par des +corporations privilégiées, ou propriétaires de leurs offices, des +intendants qui ne relevaient que de l'autorité ministérielle, et qui +imprimèrent à l'administration une action plus énergique et plus +prompte. Quant aux finances, toujours aux prises avec les difficultés +les plus graves, il fut souvent réduit à de fâcheuses extrémités, comme +d'imaginer de nouveaux impôts, de créer des offices de judicature en vue +seulement du produit que la vente de ces offices devait rapporter; mais +on lui doit d'avoir ramené, autant que l'esprit de ce temps le +permettait, l'égalité en matière d'impôt, en forçant le clergé lui-même, +exempt des taxes ordinaires, à payer, par des subventions dites +volontaires, sa part des sacrifices que la guerre imposait au pays. Il +ne voulut entendre à cet égard à aucune doléance, et répondit avec +autant de bon sens que de fermeté: «qu'il fallait bien que le clergé +contribuât à payer les armées du roi, lesquelles avaient arrêté partout +l'ennemi, qui, s'il avait pénétré dans le royaume, aurait ruiné les +églises et les ecclésiastiques.» + +Nous avons plus haut montré Richelieu appliquant son génie et sa +puissante volonté à relever la marine française; il ne fit pas moins +pour l'armée de terre. Là, aussi, une autorité intermédiaire, inamovible +et presque indépendante, venait se placer entre le souverain et les +troupes qui doivent si directement recevoir ses ordres. La connétablie +investissait le chef militaire, revêtu de cette dignité, de priviléges +exorbitants; et si elle n'effaçait le roi lui-même aux yeux de l'armée, +elle détruisait du moins en grande partie l'autorité et la +responsabilité ministérielles dans les choses de la guerre. Richelieu +abolit à toujours la dignité de connétable, et, en resserrant les liens +de la hiérarchie militaire, rendit à la royauté le maniement de l'armée +plus facile et plus sûr. Une des causes principales d'indiscipline et +d'affaiblissement de la force militaire du pays, c'était le manque +ordinaire de ressources pour servir régulièrement la solde. Richelieu y +donna tous ses soins. Comme l'épargne était vide trop souvent, et qu'il +n'y fallait pas compter, il pourvut à l'entretien des troupes par des +taxes spéciales qui ne pouvaient être détournées de cet emploi, et dont +l'application aux besoins de l'armée fut faite par les mains mêmes des +délégués des provinces; d'une autre part, il avait à coeur de protéger +les campagnes contre la violence et le pillage, et il institua des +commissaires spéciaux chargés de faire bonne justice aux habitants qui +auraient à se plaindre des exactions des gens de guerre. Au siége de la +Rochelle, et dans la double expédition qu'il dirigea lui-même contre la +Savoie, il montra dans l'intérêt du soldat la sollicitude et les talents +d'un administrateur consommé. Sous son oeil vigilant, l'armée ne vit +plus dévorer sa subsistance et sa solde par les rapines et les +concussions; et elle jouit d'un bien-être inconnu jusque-là, sans que le +trésor public en fût moins ménagé. + + + + +XXX. + +Louis XIII et son ministre. + + +Jamais souverain, plus que Louis XIII, ne subordonna la politique de son +règne aux vues de son ministre. On se ferait cependant une bien fausse +idée de ce prince, si on se le représentait comme un monarque indolent, +incapable de volonté, et abandonnant sans lutte et sans regrets à son +conseiller les rênes du gouvernement. Louis ne manquait pas d'une +certaine énergie. Il aimait la guerre; dans son expédition contre la +ligue protestante, et dans ses campagnes en Savoie, il avait montré de +l'habileté militaire et une bravoure brillante qui rappelait le grand +Henri. Son caractère, loin d'être facile, était morose, défiant, et +très-jaloux de ne paraître déléguer à personne l'autorité royale. Il +n'aimait pas d'ailleurs Richelieu, et cette absence de sympathie, dans +les dernières années de sa vie, devint presque de l'aversion. Mais, d'un +autre côté, une certaine droiture de sens lui faisait apprécier son +insuffisance pour les grandes affaires, dont l'éloignait encore plus sa +santé inégale et mauvaise. Il était frappé du génie ferme, vaste, fécond +en expédients et en ressources, du grand homme d'État que la Providence +lui avait donné pour ministre. Le cardinal, d'ailleurs, se gardait bien +de lui montrer les affaires sous un jour facile; on l'accusait même d'en +multiplier le nombre et les complications de manière à ne pas cesser un +seul jour de paraître nécessaire à l'esprit timoré d'un souverain qui +toujours se défiait de lui-même. Enfin il y avait alors à l'intérieur +tant de résistances à briser; à l'extérieur, des intérêts si gravement +engagés dans la lutte avec de formidables puissances, que ce n'était pas +trop, pour maîtriser les événements, de la main vigoureuse et de l'âme +inflexible de Richelieu. L'exercice du pouvoir était pour lui semé +d'ennuis et de déboires qui lui venaient de l'humeur variable, chagrine +et soupçonneuse de Louis. Il les ressentait parfois très-vivement, et ne +se faisait pas faute alors de récriminations amères. Louis allait +toujours le premier vers la réconciliation. Richelieu le forçait, en +définitive, à subir sa supériorité, et à lui laisser conduire les +destinées du royaume; son but était atteint et sa haute ambition +satisfaite. + +Le cardinal n'aimait pas seulement les réalités du pouvoir; il en aimait +aussi les signes extérieurs et la pompe. Tandis que Louis XIII se +faisait servir avec une extrême simplicité, le cardinal-ministre +s'entourait d'un grand faste; il précédait dans les cérémonies publiques +même les princes du sang. Après la conspiration du comte de Chalais, +nous l'ayons vu se faire donner une compagnie des gardes. Après les +intrigues de cour qui se dénouèrent par la chute des Marillac et la +fuite de la reine mère, il fit ériger sa terre de Richelieu en +duché-pairie, et prit le titre étrange et sans précédents de +cardinal-duc. Il obtint le gouvernement de Bretagne, et eut en outre à +lui bon nombre de citadelles et de villes fortifiées, ce que l'on +appelait alors des places de sûreté. + +Connaître les hommes, bien juger de leurs mérites divers, s'attacher +ceux qu'une remarquable spécialité recommande et les faire servir à ses +desseins, ce fut toujours un des traits caractéristiques du génie +politique. Richelieu posséda dans un haut degré ces qualités de l'homme +d'État. Si, dans les mauvais jours, il sortit à son honneur des crises +les plus redoutables, s'il obtint en tout temps de la fortune tout ce +qu'elle pouvait lui donner, c'est qu'il fut toujours bien servi. Le +premier il devina Mazarin, l'habile ministre qui devait gouverner la +France après lui, dans un jeune Italien, abbé-diplomate au service de la +cour de Rome. Lors des négociations que le pape ouvrit à plusieurs +reprises pour se porter médiateur entre la France d'une part, l'Espagne +et la Savoie de l'autre, Richelieu fut singulièrement frappé de +l'intelligence pleine de finesse et de pénétration de cet étranger. «Il +ne connaissait personne, dit-il, qui eût un plus beau génie pour les +affaires.» + +Ce jugement une fois porté, il chercha à s'attacher ce jeune Italien. Il +l'employa, depuis, maintes fois et avec succès dans des négociations +difficiles, lui fit obtenir le chapeau de cardinal, et, à son lit de +mort, le recommanda à Louis XIII, comme l'homme le plus initié à sa +politique et le plus capable de la continuer. + + + + +XXXI. + +Discrédit des deux reines. + + +La reine mère était dans l'exil, errant de Bruxelles à Londres, de +l'Angleterre aux bords du Rhin, partout malheureuse et délaissée. Ses +biens, et jusqu'à son douaire, avaient été confisqués; elle manquait +quelquefois même du nécessaire. En vain écrivait-elle au roi son fils: +«Je ne veux point vous attribuer la saisie de mon bien et l'inventaire +qui en a été fait, comme si j'étais morte. Il n'est pas croyable que +vous ôtiez les aliments à celle qui vous a donné la vie.» Ses plaintes, +souvent réitérées, n'arrivaient pas jusqu'au coeur de son fils; son exil +ne devait finir qu'avec sa vie; et cette veuve d'Henri IV, cette mère de +roi, mourut quelque temps avant le cardinal, à Cologne, dans un état +d'abandon et de misère à exciter la compassion de tous. + +Anne d'Autriche, qui, dans l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, +n'avait pu obtenir ni empire sur l'esprit du roi, ni crédit à la cour, +n'avait pas été plus heureuse dans les intrigues auxquelles elle s'était +associée pour ruiner la puissance du cardinal. Vaincue dans cette lutte +et délaissée, elle vivait tristement dans la compagnie de quelques +femmes avec lesquelles elle se vengeait de son redoutable ennemi par des +moqueries et des sarcasmes. Lui, de son côté, la surveillait et ne +l'épargnait pas. Anne d'Autriche n'avait pas cessé d'entretenir un +commerce de lettres avec son amie, la duchesse de Chevreuse, qui, +obligée de fuir hors de France, cabalait à l'étranger. La politique +n'était pas étrangère à cette correspondance. La reine, dans sa haine +contre le cardinal, alla jusqu'à nouer elle-même des relations avec les +cours rivales de la France, pour entraver les plans de la politique du +ministre. Des dépêches interceptées livrèrent à Richelieu le secret de +ces intrigues. L'appartement de la reine au couvent du Val-de-Grâce, où +elle se retirait volontiers, fut fouillé, ses papiers furent saisis; +elle subit un interrogatoire devant le chancelier Séguier; on la menaça +de répudiation, et elle fut obligée de recourir à l'entremise du +cardinal pour obtenir du roi qu'il l'embrassât en signe de pardon; il +fallut, en outre, qu'elle promît de ne retourner jamais à de pareilles +fautes, et qu'elle consentît que le roi fût désormais averti par ses +femmes de toutes les lettres qu'elle écrirait (août 1637). + +Après vingt-deux ans de mariage, Anne d'Autriche devint mère; elle mit +au monde un fils qui fut depuis Louis XIV (5 septembre 1638). Ce fut une +grande joie en France, et la mère de cet héritier du trône si longtemps +désiré, espéra que cet heureux événement, en éveillant de nouvelles +affections chez le roi, lui donnerait à elle-même plus d'empire sur son +esprit. Il n'en fut rien. Louis XIII, comme son ministre, s'était +habitué à ne voir dans la reine qu'une princesse du sang espagnol, tout +entière par ses sympathies et par ses voeux avec les ennemis du royaume. +Obsédé d'ailleurs à son égard de soupçons plus injurieux encore, il ne +cessa de la traiter avec une extrême froideur. Rien n'était plus triste +que l'existence de cette pauvre reine; elle était de la part du premier +ministre en butte à des persécutions mesquines, qui portaient jusque sur +le choix de ses serviteurs et de ses femmes de chambre. + + + + +XXXII. + +Mariage de Gaston cassé par la volonté de Richelieu. + + +S'il humiliait à ce point la reine, Richelieu n'avait aucune raison pour +ménager Gaston, le frère du roi, ce fauteur éternel de complots contre +l'État et contre sa personne. L'échafaud du brave duc de Montmorency +était à peine refroidi, que Gaston renouait de nouvelles trames; tous +ses projets avortèrent; mais plusieurs gentilshommes payèrent encore de +leur tête le malheur d'avoir reçu ses confidences. Le commandeur de +Jars, impliqué dans cette affaire, n'eut sa grâce que sur l'échafaud. +Gaston était alors à l'étranger: Richelieu le poursuivit dans la +personne de tous ceux qui paraissaient entrer dans ses intérêts. Il +avait épousé secrètement, et sans la volonté du roi, la soeur, du duc de +Lorraine. Ce mariage blessait les anciens principes de la monarchie. On +punit le duc de Lorraine, en envoyant contre lui une armée qui s'empara +de Nancy, sa capitale. Quant au mariage, en vain les théologiens et la +cour de Rome le regardaient-ils comme régulier, et indissoluble, il fut +solennellement cassé par un édit du conseil que Richelieu se chargea de +faire enregistrer au parlement de Paris, et sanctionner par l'assemblée +générale du clergé de France (1635). + + + + +XXXIII. + +Favoris et confesseurs du roi. + + +Le cardinal concédait à l'humeur triste et ennuyée du roi des confidents +ou favoris qui cherchaient à le distraire, et avec qui il épanchait ses +secrets chagrins. Mais sitôt qu'ils cessaient de marcher selon les vues +de l'impérieux ministre, ils tombaient bientôt en disgrâce. C'est ainsi +que le duc de Saint-Simon qui avait possédé à un haut degré la confiance +de Louis XIII, et celui-là même qui avait sauvé Richelieu, à la fameuse +journée des Dupes, en l'introduisant à Versailles dans le cabinet du +roi, fut, au gré du cardinal, éloigné de la cour et relégué dans la +citadelle de Blayes. + +Le roi s'attacha alors à une des filles d'honneur de la reine, Mlle de +La Fayette. La beauté et l'esprit de cette personne captivaient le roi +au plus haut point, et cet attachement d'un prince dévot et peu +voluptueux se continua, même après que Mlle de La Fayette eut été +chercher dans le couvent de la Visitation un abri contre les dangers de +sa position à la cour. Richelieu en conçut d'autant plus d'ombrage qu'il +supposait avec raison que Mlle de La Fayette servait les intérêts d'Anne +d'Autriche, et travaillait de concert avec elle à ménager le rappel de +Marie de Médicis; il prit alors le parti d'écrire au roi pour lui +manifester son vif désir de déposer le fardeau des affaires, et d'aller +chercher dans la retraite le repos et la santé. Louis XIII, alarmé, le +pressa de garder le pouvoir, et pour mieux l'y décider, rompit ses +relations avec la femme qu'il aimait (1637). + +Les confesseurs des rois ont souvent exercé une grande influence sur les +souverains dont ils dirigeaient la conscience. Louis XIII subit aussi +cet ascendant. Le père Caussin, jésuite, qui devint son confesseur, +jouit d'abord à la cour d'un assez grand crédit. Bientôt les deux +reines, qui l'avaient attiré dans leur parti, se servirent de lui pour +miner la faveur du cardinal de Richelieu, et notamment pour éveiller les +scrupules du roi à l'égard des subsides que le cardinal-ministre donnait +aux protestants de Hollande et d'Allemagne. Le père Caussin ne fut pas +étranger non plus au plan habile qui devait faire servir l'amour du roi +pour Mlle de La Fayette à obtenir le rappel de l'exil de Marie de +Médicis, et à la rétablir dans son crédit. Richelieu ne tarda pas à +saisir les fils de cette intrigue, et le père Caussin, disgracié, reçut +l'ordre de partir sur-le-champ pour la basse Bretagne, où il demeura +confiné. On donna pour confesseur au roi le père Sirmond, vieillard de +quatre-vingt-huit ans, étranger aux intrigues de cour, et tout absorbé +dans des recherches scientifiques. + + + + +XXXIV. + +Révolte du comte de Soissons.--Sa victoire et sa mort. + + +Mais si le cardinal était infatigable pour rompre les trames ourdies +contre l'État ou contre lui-même, ses ennemis ne l'étaient pas moins +pour se jeter sans cesse dans les hasards de nouvelles entreprises. +Depuis plusieurs années le duc de Bouillon donnait asile dans sa +principauté de Sedan à plusieurs seigneurs ennemis du cardinal, et qui +avaient été forcés, pour se soustraire à ses rigueurs, de quitter la +cour. À leur tête était un prince du sang, le comte de Soissons, homme +fier, énergique, constamment préoccupé de saisir l'occasion de +renverser, même par les armes, l'homme d'État qui le tenait dans +l'abaissement et dans l'exil. Il se sentait appuyé d'ailleurs par les +sympathies d'une grande partie de la noblesse, qui ne pardonnait pas au +terrible cardinal tant de coups qui l'avaient mutilée; enfin les +intrigues de l'étranger le poussaient à une résolution hardie, et lui +faisaient espérer les forces nécessaires pour en assurer le succès. +Richelieu avait l'oeil ouvert sur les conciliabules qui se tenaient à +Sedan. Au mois de juin 1641, il fit signifier au duc de Bouillon qu'il +ne donnât pas plus longtemps l'hospitalité au comte de Soissons. Le +refus était facile à prévoir, et une petite armée, sous les ordres du +maréchal de Châtillon, se trouva prête à marcher vers la frontière pour +observer et intimider Sedan. + +Cette initiative du cardinal mit fin aux indécisions du comte et des +autres seigneurs qui partageaient sa fortune. Un jeune abbé, célèbre +depuis sous le nom de cardinal de Retz, et qui semblait s'essayer à ce +rôle d'agitateur qui a rempli toute sa vie, vint trouver secrètement les +princes à Sedan, et en repartit chargé de préparer dans Paris même un +mouvement qui éclaterait au premier bruit d'un succès remporté par les +armes des conjurés. L'empire et la cour d'Espagne s'engagèrent à fournir +de l'argent et des troupes. De tous côtés les princes appelèrent à eux +les exilés et les aventuriers disposés à se ranger sous leur bannière. +Quand ils eurent ainsi composé une petite armée d'environ douze mille +hommes, ils ouvrirent les hostilités par un manifeste où le +cardinal-ministre et la direction qu'il imprimait à la politique de +Louis XIII étaient attaqués avec la dernière violence. + +Le roi et son ministre donnèrent une sérieuse attention à cette prise +d'armes, et le maréchal de Châtillon eut ordre de tenir ferme jusqu'à ce +que Louis XIII en personne fût arrivé avec des renforts qu'on dirigeait +en toute hâte vers la Champagne; mais le maréchal, ayant appris le +passage de la Meuse par les coalisés, crut l'occasion favorable pour +leur livrer bataille, et il les joignit dans une plaine, près du bois de +la Marfée. Les forces étaient à peu près égales des deux côtés; l'action +fut d'abord vivement engagée par les troupes royales; mais à l'une des +ailes la cavalerie fit mal son devoir. Il y avait dans ses rangs +beaucoup de nobles qui secrètement faisaient des voeux pour le succès des +rebelles; ils soutinrent à peine le choc de l'ennemi, et se rejetèrent +en désordre sur l'infanterie. Celle-ci, ébranlée par ce mouvement et se +sentant privée d'appui, lâcha pied à son tour. Ce fut bientôt une +déroute générale, dans laquelle le maréchal de Châtillon lui-même se +trouva entraîné. La victoire des coalisés fut complète, et l'armée +royale, battue et dispersée, laissa entre leurs mains un grand nombre de +prisonniers. + +Épouvantés de ce désastre, le roi et le cardinal tremblaient de voir +Paris se soulever, et prenaient les plus grandes précautions pour +couvrir la Champagne, lorsqu'une nouvelle inattendue leur montra le +danger bien moindre qu'ils ne l'avaient redouté. Le chef de +l'entreprise, le seul des coalisés qui fût vraiment à craindre, le comte +de Soissons, avait péri dans sa victoire. Cette mort, ignorée d'abord +des deux armées, et qui est restée couverte d'un certain mystère, ne fut +connue que lorsqu'après l'action on releva les corps de ceux qui +étaient tombés sur le champ de bataille. Parmi ces cadavres on reconnut +celui du comte, frappé en plein front d'une balle qui lui avait brisé la +tête. Avec lui tombait toute la force de la coalition. Elle ne fut pas +longtemps à se dissoudre; le duc de Bouillon entra en pourparlers avec +le gouvernement français pour faire séparément sa paix aux meilleures +conditions; l'étranger rappela ses troupes; et les conjurés les plus +compromis s'en allèrent en Artois guerroyer avec l'armée espagnole +contre les troupes royales (août 1641). + + + + +XXXV. + +Faveur de Cinq-Mars.--Sa conspiration. + + +Dans ce même temps, Richelieu, que rien ne rassurait contre la crainte +de se voir supplanté dans la confiance du roi, avait pris ombrage de +l'affection de Louis XIII pour Mme d'Hautefort, une des dames d'atour +d'Anne d'Autriche; afin de l'en détacher, il entraîna le roi dans un +voyage sur les frontières, et mit le temps à profit pour placer auprès +de lui et pousser assez avant dans la faveur royale une de ses +créatures, le fils du marquis d'Effiat. Cinq-Mars, jeune homme de +dix-neuf ans, qu'il avait distingué pour son extérieur agréable, son +humeur enjouée et un grand charme de conversation et de manières. Ce +jeune courtisan, guidé par les conseils de Richelieu, s'insinua si bien +dans l'affection du roi, que celui-ci, de retour de son voyage, +non-seulement ne renoua point avec Mme d'Hautefort, mais même la bannit +de la cour et de Paris. L'alliance entre le favori et le ministre parut +quelque temps sincère. Cinq-Mars secondait les vues du cardinal en +inspirant de plus en plus à Louis XIII de l'éloignement pour la reine; +il avait soin, selon ses instructions, de lui rapporter chaque jour ce +que le roi avait pu dire de lui dans ses boutades de mauvaise humeur qui +n'étaient que trop fréquentes; de son côté Richelieu s'entremit +plusieurs fois pour faire cesser des brouilleries survenues entre le roi +et son favori; Louis XIII s'irritait surtout des mauvaises moeurs de +Cinq-Mars et de ses amours avec une célèbre courtisane, Marion de Lorme. +Cependant son attachement pour ce jeune homme était si vif, qu'il lui +pardonnait même d'étranges inconvenances; il ne pouvait se passer de sa +conversation, l'accablait de ses libéralités, et ne l'appelait plus que +_cher ami_. + +Cinq-Mars, d'un caractère vain et léger, ne fut pas longtemps sans +croire sa faveur assez affermie pour n'être plus obligé de ménager le +cardinal. Les ennemis de celui-ci ne manquèrent pas de l'entourer, de +l'aigrir contre son protecteur, de flatter ses rêves d'ambition, et de +lui persuader qu'après avoir conquis la faveur, il pouvait atteindre à +la puissance. Le roi l'avait élevé à la dignité de grand écuyer de +France; il eut la prétention d'avoir accès au conseil des ministres; il +aspira à la qualité de duc et pair. Richelieu, offusqué d'une ambition +si peu justifiée, montra clairement au favori, par ses paroles et par +ses actes, qu'il était décidé à lui barrer le chemin. Dès ce moment, il +y eut entre eux une haine irréconciliable; Cinq-Mars, avec l'emportement +irréfléchi de son naturel, vint bientôt se livrer à son terrible ennemi: +il conspira. + +On assure que ce qui enhardit le plus ce favori à se mettre à la tête +d'un complot contre Richelieu, ce fut l'humeur chagrine avec laquelle le +roi, dont la santé était profondément altérée, semblait depuis quelque +temps supporter le joug de son premier ministre. Dans des conversations +intimes avec son confident, il se plaignait d'un ton plein d'aigreur de +la hauteur et du faste du cardinal, à tel point que le jeune courtisan +fut amené plus d'une fois à parler des moyens de l'en débarrasser. Le +roi laissa tomber ces propos; mais Cinq-Mars, plein d'espoir d'être +amnistié de ce côté, s'il venait à réussir, et excité par les ennemis du +cardinal, se résolut enfin à avoir des conférences secrètes avec les +chefs du parti qui ne cessait de comploter la perte de Richelieu. + +Il vit le duc de Bouillon, avec qui la cour avait composé depuis la +bataille de la Marfée et la mort du comte de Soissons, et qui, sous les +apparences d'une réconciliation, nourrissait contre le cardinal une +haine profonde. Ensemble, ils n'eurent pas de peine à décider Gaston, +duc d'Orléans, à se joindre à eux pour se venger enfin de son ennemi, +jusque-là toujours victorieux. Le plan de la conspiration fut dressé. La +mort de Richelieu en était le but principal; un traité secret fut +négocié avec l'Espagne au nom du duc d'Orléans. Cette puissance +s'engageait à fournir aux conjurés une armée et des subsides. Un +conseiller d'État, de Thou, fils de l'illustre magistrat et historien de +ce nom, eut le malheur d'apprendre, par une indiscrétion, l'existence du +traité et la conspiration. On assure qu'ami de plusieurs des conjurés, +et particulièrement de Cinq-Mars, il ne leur épargna pas les +observations sur la voie pleine de périls où ils s'engageaient; mais il +était au nombre des ennemis les plus ardents du cardinal, et il laissa +trop voir que c'était moins le but du complot que l'incertitude de la +réussite qui causait son déplaisir. + + + + +XXXVI. + +Voyage de Narbonne.--Déclin de la faveur de Richelieu. + + +Cependant Richelieu soupçonnait, à de certains indices, qu'un complot +s'ourdissait contre lui; mais il n'en pouvait saisir les fils, et ne +savait le moment où il était menacé de le voir éclater. Il était inquiet +et dans des dispositions d'esprit d'autant plus tristes, qu'il était +visible pour tous que la confiance et l'amitié du roi se retiraient de +lui. Louis XIII partait alors pour Narbonne, d'où il comptait diriger +l'expédition contre le Roussillon, sur la frontière d'Espagne. Le +cardinal, malgré le délabrement de sa santé, ne voulut pas le quitter +dans de pareilles conjonctures. + +«Il résolut, dit l'abbé Siri, de ne point perdre de vue ce monarque +pendant tout le voyage, et de loger toujours avec lui dans les mêmes +lieux où il s'arrêterait le long de la route, quoiqu'il pût en être +incommodé, et que ce fût contre sa coutume ordinaire et l'usage qu'il +avait pratiqué jusque-là; il se fit même un plan de le voir +régulièrement deux fois par jour, le soir et le matin, afin d'être à +portée de détruire les mauvaises impressions qu'on pouvait lui donner à +tous moments de sa conduite, et les cabales qui se faisaient contre sa +personne... + +«Tombé grièvement malade à Narbonne, le cardinal n'avait pu suivre le +roi, qui était allé mettre le siége devant Perpignan. Outre l'affliction +du corps que sa maladie lui causait, son âme s'abandonnait encore à de +tristes réflexions qui le plongeaient dans un noir chagrin; il +craignait que le jeune Cinq-Mars ne se prévalût de son absence pour +achever de le ruiner entièrement dans l'esprit de Sa Majesté; c'est +pourquoi il faisait tout son possible pour engager ce monarque à revenir +à Narbonne, lui mandant tous les jours qu'il avait des affaires +très-importantes au bien de son royaume à lui communiquer... Mais ce +prince, qui ne pouvait plus souffrir la vue de son premier ministre, et +qui voulait lui seul, et sans son assistance, faire une glorieuse +conquête, était demeuré sourd à toutes ses instances, et témoignait même +peu de curiosité de s'informer de l'état de sa santé; ce qui le mit dans +une telle défiance et appréhension que, se croyant abandonné de son +souverain et livré à la merci de ses ennemis, il prit le parti de +s'éloigner d'un lieu où il était environné de périls de tous côtés.» + + + + +XXXVII. + +Découverte de la conspiration. + + +Richelieu, réfugié à Tarascon, sous prétexte d'user des eaux minérales +qui sont dans le voisinage, y attendait dans un morne abattement l'issue +des intrigues et des complots dont il était l'objet. Mais alors la +situation de celui qui avait juré sa perte n'était pas plus brillante +que la sienne. Cinq-Mars, ébloui de sa fortune, emporté par ses +passions, semblait avoir pris à tâche de contrarier toutes les +inclinations du roi, de ne se gêner en rien pour lui plaire, et de +s'éloigner d'autant plus que le roi témoignait plus de désir de l'avoir +auprès de lui. Une conduite aussi extravagante ne tarda pas à porter ses +fruits; le roi se refroidit visiblement pour Cinq-Mars; il l'admettait +plus rarement auprès de sa personne, et le favori comprit enfin, mais +trop tard, que son crédit à la cour ne tenait plus qu'à un fil. Les +courtisans le voyaient bien; et c'était vainement que Cinq-Mars, pour +faire croire au maintien de sa faveur, avait recours à de petites ruses. +On raconte qu'il lui arrivait souvent alors de se cacher dans quelque +réduit, pendant deux ou trois heures, après que le roi était couché, +pour laisser supposer ensuite qu'il sortait d'auprès de ce prince, et +qu'il avait passé tout ce temps-là au chevet de son lit, comme cela lui +arrivait dans les commencements. La marche de la conspiration n'était +pas plus heureusement dirigée. Les lenteurs calculées du duc d'Orléans, +qui tremblait de s'attaquer encore une fois au terrible cardinal, et +divers autres contre-temps, joints aux indiscrétions de Cinq-Mars, +mettaient à chaque instant les conjurés en péril d'être découverts avant +l'exécution de leur dessein. Enfin dans les rangs mêmes de l'armée +Richelieu avait des amis nombreux et dévoués; on les appelait les +_cardinalistes_. Les partisans de Cinq-Mars, et tous les ennemis du +premier ministre, prenaient le nom de _royalistes_. Louis s'adressant un +jour à un capitaine de ses gardes: «Je sais, lui dit-il, que mon armée +est partagée en deux factions, les royalistes et les cardinalistes, pour +qui tenez-vous?--Pour les cardinalistes, sire, répondit fièrement +l'officier, car le parti du cardinal est le vôtre.» Le roi ne releva pas +cette réponse hardie. Celui qui la faisait s'appelait Fabert; issu d'une +famille bourgeoise de Metz, il fut le premier soldat français qui, sans +être noble, parvint à la dignité de maréchal de France. + +Les choses en étaient là, lorsqu'un jour Richelieu reçut à Tarascon un +paquet cacheté, d'une origine inconnue. Il l'ouvrit, et y trouva la +copie du traité passé avec l'Espagne au nom du duc d'Orléans, traité qui +lui livrait tout le secret de la conspiration. Le cardinal fut rayonnant +de joie, car il avait en main de quoi perdre ses ennemis et ressaisir +tout son crédit auprès du roi. À l'instant même il envoya un de ses +affidés à Louis XIII, pour lui mettre sous les yeux la preuve des +complots et des trahisons dont il était entouré (1642). + +Cette découverte jeta le plus grand trouble dans l'esprit du roi. +Retenu par un reste d'affection, il hésitait à livrer son favori à la +vengeance de Richelieu et aux sévérités de la justice; pour lever ses +scrupules, on eut recours au père Sirmond, son confesseur. Celui-ci +n'eut pas de peine à lui démontrer l'énormité de ce complot qui +s'appuyait sur l'étranger, et la nécessité de punir les coupables; il +donna enfin l'ordre d'arrêter Cinq-Mars, qui, ne pouvant sortir de +Narbonne, se tint d'abord caché chez un marchand de cette ville, dont la +femme lui avait accordé refuge; mais le mari intimidé le livra aux +gardes qui le cherchaient. De Thou fut également arrêté à Narbonne, et +le duc de Bouillon à l'armée d'Italie qu'il commandait. Gaston se tenait +alors loin de la cour, en Auvergne; on le mit tout d'abord dans +l'impossibilité de fuir. Dès qu'il connut l'arrestation de Cinq-Mars, il +s'empressa de jeter au feu l'original du traité avec l'Espagne; puis il +dépêcha vers le cardinal un de ses affidés chargé de présenter en son +nom les plus humbles excuses et les plus indignes supplications. +Richelieu répondit d'un ton froid et sévère à cet envoyé: «Que le duc +d'Orléans avait mérité la mort; que, si par grâce extrême on lui +laissait la vie, c'était à condition qu'il fournît au roi les moyens de +connaître et d'atteindre ses complices, et qu'il livrât le traité avec +l'Espagne.» Ce malheureux prince ne recula devant rien; il se fit le +dénonciateur de ses amis; et pour procurer contre eux des preuves, à +défaut de l'original du traité qu'il avait brûlé, il en livra une copie +restée entre ses mains. + +Dans ces jours de crise, Louis sentait le besoin de s'appuyer de nouveau +sur Richelieu. Tout malade qu'il était lui-même, il se fit porter à +Tarascon chez le cardinal. On vit alors un étrange spectacle; un lit fut +dressé pour le roi à côté de celui de son ministre; et ces deux hommes, +dont la vie était prête à s'éteindre, s'entretenaient du sort qu'ils +réservaient à leurs ennemis vaincus et prisonniers. Louis était plein +d'effusion pour le cardinal et semblait lui demander pardon d'avoir un +instant méconnu sa fidélité et ses services. Richelieu se montrait +généreux envers son souverain, implacable envers les malheureux +compromis dans la conjuration. Après cette entrevue, le roi prit congé +de Richelieu et regagna tristement Paris; le cardinal partit pour Lyon, +remontant le Rhône et traînant derrière lui un de ses captifs, de Thou, +dans un bateau attaché au sien (17 août 1642). + + + + +XXXVIII. + +Procès et supplice de Cinq-Mars et de de Thou. + + +Cinq-Mars et de Thou furent traduits devant une commission composée de +magistrats et de conseillers d'État. Au nombre de ces derniers figurait +un personnage sinistre, Laubardemont, dont le nom demeuré infâme sert +encore aujourd'hui à caractériser la servilité cruelle qui prend le +masque de la justice. Dans l'instruction de son procès, Cinq-Mars avait +laissé entendre que le roi connaissait et ne désavouait pas ses projets +contre le cardinal, à l'époque de la conjuration. Le faible Louis XIII +descendit jusqu'à se justifier devant son ombrageux ministre, et à +charger lui-même son ancien favori. Il écrivit au chancelier Séguier, +président de la commission, une lettre où il reconnut que Cinq-Mars lui +avait proposé de se défaire du cardinal; mais il affirmait en même temps +qu'il avait repoussé avec horreur «cette mauvaise pensée, quoi qu'en pût +dire ce grand imposteur et calomniateur Cinq-Mars.» + +L'accusation d'avoir traité avec les ennemis de l'État était +parfaitement justifiée vis-à-vis des chefs du complot. De Thou, +quoiqu'il y eût peut-être pénétré plus avant que son devoir ne le +permettait, ne pouvait être judiciairement convaincu de complicité; et +le chancelier Séguier, qui espérait le sauver, insistait sur ce point. +Mais Laubardemont rapporta une ancienne ordonnance de Louis XI, ignorée +de tous, qui assimilait les non-révélateurs aux auteurs du crime qu'ils +n'avaient pas dénoncé. En même temps, par une manoeuvre indigne, il dit à +l'oreille de Cinq-Mars que de Thou avait tout confessé; celui-ci dès +lors ne cacha plus rien des circonstances les plus compromettantes pour +son ami. Tous deux furent condamnés à mort, et conduits au supplice le +jour même de leur condamnation. Ils montrèrent à leurs derniers moments +un calme et une résignation religieuse qui achevèrent d'exciter +profondément en leur faveur la compassion du peuple. Tous deux eurent la +tête tranchée à Lyon, sur la place des Terreaux (12 septembre 1642). On +raconte que Louis XIII, instruit du jour et du moment de l'exécution, se +promenant à Saint-Germain, tira froidement sa montre, et regardant +l'heure, dit à ceux qui l'entouraient: «Cher ami doit faire à présent +une laide grimace.» + + + + +XXXIX. + +Retour triomphal de Richelieu. + + +Richelieu quitta Lyon après que Cinq-Mars et de Thou eurent été +exécutés. Il s'achemina vers Paris, tantôt sur un bateau qui descendait +la Loire, tantôt porté par ses gardes dans une magnifique litière où se +trouvaient, outre son lit, des siéges pour deux personnes qui +l'accompagnaient dans sa route. Les porteurs ne marchaient que la tête +découverte; sa litière était si vaste et si haute qu'on abattait devant +elle des pans de murailles, les portes des villes et des édifices +s'étant trouvées trop étroites pour lui donner passage; il arriva ainsi +à Paris le 17 octobre, au milieu de la foule étonnée et terrifiée en +présence d'un pareil triomphateur. + +Plusieurs des complices de Cinq-Mars étaient parvenus à sortir de +France, ou s'y tenaient cachés. Le duc de Bouillon dut la vie à +Richelieu qui avait moins de goût à faire tomber sa tête qu'à devenir +maître de la forte ville de Sedan que le duc possédait. Il lui fit +comprendre, dans sa prison, à quelle condition il pouvait se sauver de +l'échafaud; et moyennant la cession de cette place au roi, le duc +obtint sa grâce entière. Quant au duc d'Orléans, il avait, comme nous +l'avons vu, acheté la clémence de Richelieu en lui livrant ses amis. Il +en fut quitte pour être condamné à vivre quelque temps éloigné de la +cour. Après la mort de Louis XIII, Fontrailles, gentilhomme compromis +dans la conspiration de Cinq-Mars, celui-là même qui avait négocié, au +nom du duc d'Orléans, le traité avec l'Espagne, et qui n'avait échappé à +la mort qu'en fuyant en Angleterre, tira vengeance de cette manière de +l'égoïsme du prince: Un jour qu'il assistait auprès du duc d'Orléans à +un spectacle public, une planche de l'amphithéâtre s'étant rompue sous +lui, le prince lui tendit la main pour l'aider à se retirer du trou où +il était tombé: «Je suis bien obligé à Votre Altesse, lui dit +Fontrailles en le saluant profondément, je puis me vanter d'être le +premier de ses serviteurs qu'elle ait tiré de l'échafaud.» + +Vers ce même temps, les armes du roi étaient victorieuses dans le +Roussillon; mais un grave échec essuyé sur la frontière de Picardie, à +Honnecourt, jeta pour quelque temps en France une alarme exagérée. +L'opinion était si bien établie que le calcul dominant du premier +ministre était de se rendre nécessaire à tout prix, qu'on prétendit +qu'il avait donné l'ordre au marquis de Guiche, une de ses créatures, de +se faire battre par les Espagnols dans cette rencontre, afin que le +roi, alarmé des progrès de l'ennemi au nord de la France, sentît +vivement le besoin de toute l'habileté de son ministre pour écarter ce +danger. Est-il besoin de dire que les ambitions de la trempe de celle de +Richelieu ne s'abaissent pas jusqu'à la trahison? + +Le cardinal rentra à Paris plus puissant, plus redouté que jamais, et au +fond dévoré de soucis. Il trouva tous les coeurs épouvantés des scènes +sanglantes qui venaient de se passer à Lyon. Pour faire diversion à ces +lugubres impressions, il eut l'idée de faire représenter, sur le théâtre +qu'il avait lui-même fait bâtir dans son palais, une comédie nouvelle en +musique et à machines, ce que nous appelons aujourd'hui _opéra_, montée +par ses soins. Le public admis à cette représentation eut l'air de se +récréer beaucoup, et combla le cardinal de louanges. Pour lui, on +remarqua qu'il était absorbé dans de sombres pensées dont rien ne +pouvait le distraire. Le souvenir de Cinq-Mars l'obsédait; il voyait +Louis XIII encore entouré des amis et des créatures du grand écuyer qui +était surtout aimé de la maison militaire du roi. Cinq-Mars pouvait y +trouver des vengeurs. Richelieu craignait, s'il allait rejoindre la cour +à Saint-Germain, quelque attentat sur sa personne: il craignait plus +encore, s'il restait loin du roi, que la haine de ses ennemis ne parvînt +à ruiner son crédit et son autorité. Ses exigences comme ses soupçons +devenaient extrêmes: tantôt il pressait le roi, sous prétexte d'avoir à +lui communiquer des choses de haute importance, de lui accorder une +entrevue particulière, en lieu sûr, à Saint-Maur ou au bois de Boulogne; +tantôt il mettait pour condition de la visite qu'il ferait lui-même à +son souverain, que ses gardes l'accompagnassent avec leurs armes jusque +dans l'antichambre royale, et qu'ils fussent en même nombre que ceux du +roi. Enfin il alla jusqu'à exiger de Louis, qu'il renvoyât d'auprès de +sa personne ses officiers les plus dévoués et qu'il aimait le plus, et +cela, en raison de l'attachement qu'ils avaient eu autrefois pour le +grand écuyer. Sur ce dernier point il lui fallut revenir plusieurs fois +à la charge, et pour l'emporter il fit mine, prenant prétexte du triste +état de sa santé, de vouloir absolument passer dans le repos le peu de +temps qui lui restait à vivre; et il cessa, en effet, un moment de +s'occuper d'affaires et de donner audience aux ambassadeurs et autres +envoyés des puissances étrangères. Louis XIII avait reçu d'abord avec +colère l'audacieuse proposition du cardinal, et chassé de sa présence +l'affidé que son ministre avait chargé de la lui porter. Mais à la fin, +la crainte d'être accablé sous le poids des affaires, quand il serait +privé de l'homme qui les menait depuis si longtemps, prévalut sur toute +autre considération, et Louis XIII, le coeur ulcéré contre le ministre +qui l'humiliait à ce point, renvoya bon nombre de ses officiers et +serviteurs, en les comblant toutefois des marques de son estime et de +ses regrets (1er décembre 1642). + + + + +XL. + +Derniers moments de Richelieu. + + +Ce fut la dernière victoire de Richelieu, et il n'en jouit pas. Sa santé +minée par les travaux, par les soucis du pouvoir, et en dernier lieu par +le chagrin de ne plus rencontrer chez le roi qu'une secrète aversion, +finit par succomber. «Son état était si pitoyable, dit un auteur +contemporain, qu'il faisait pitié à tous ceux qui le voyaient, même +jusqu'à ses propres ennemis.» Des abcès qu'il avait au bras s'étant +fermés, le mal se porta sur la poitrine; et bientôt le bruit de sa fin +prochaine se répandit. Le roi vint lui rendre visite et essaya de lui +donner quelques consolations. «Sire, lui dit le cardinal, voici le +dernier adieu. En prenant congé de Votre Majesté, j'ai la consolation de +laisser son royaume plus puissant qu'il n'a jamais été et vos ennemis +abattus. Le conseil de Votre Majesté est composé de personnes capables +de la bien servir; elle fera sagement de les conserver auprès d'elle.» +Il recommanda ensuite au roi ses neveux et les autres membres de sa +famille. + +Sentant ses forces défaillir de plus en plus, Richelieu demanda à ses +médecins de s'expliquer, et de lui dire combien de temps il pouvait +vivre encore. Ceux-ci, s'efforçant de lui déguiser jusqu'au bout la +vérité, lui répondirent: «Que Dieu qui le voyait si nécessaire au bien +de la France ferait quelque coup de sa main pour le lui conserver.» +Richelieu, qui à ce moment suprême ne voulait plus être flatté, secoua +la tête, et faisant signe à celui des médecins en qui il avait le plus +de confiance: «Parlez-moi, lui dit-il, à coeur ouvert, non en médecin, +mais en ami.--Monseigneur, dans vingt-quatre heures, vous serez mort ou +guéri.--C'est parler, cela, dit Richelieu; je vous entends.» Et il se +recueillit pour mourir. + +Quels qu'eussent été pendant sa vie ses passions et ses écarts, +Richelieu, prince de l'Église, voulut mourir en chrétien et donner cet +exemple au monde. Comme son confesseur lui demandait s'il pardonnait à +ses ennemis: «Je n'en ai jamais eu d'autres, répondit-il, que ceux de +l'État.» Lorsqu'on lui apporta le viatique et qu'il vit l'hostie +consacrée s'approcher de son lit, il dit tout haut ces paroles: «Voilà +mon juge, qui doit bientôt prononcer mon arrêt. Je le supplie de me +condamner, si, pendant mon ministère, j'ai eu d'autre objet que le bien +de l'État, le service de mon souverain, la gloire de Dieu et les +avantages de la religion.» + +Ceux qui assistaient à cette scène solennelle contemplaient avec effroi +ce terrible cardinal prêt à aller rendre compte à Dieu. En entendant ces +dernières paroles, l'évêque de Lisieux ne put s'empêcher de dire tout +bas: «Voilà une assurance qui m'épouvante.» + +Le prêtre qui l'assistait à son lit de mort songeait à lui épargner +certaines formalités qui accompagnent le dernier sacrement, disant +qu'une personne de son rang n'était pas tenue de les observer. Le +cardinal voulut être traité comme le plus humble mourant et se soumit à +tout. + +«Le 3 décembre, après midi, le roi vint voir le cardinal une dernière +fois. Les médecins, n'espérant plus rien, avaient abandonné le malade à +des empiriques qui lui procurèrent un peu de soulagement; mais sa +faiblesse croissait: dans la matinée du 4, sentant les approches de la +mort, il fit retirer sa nièce, la duchesse d'Aiguillon, «la personne +qu'il avait le plus aimée,» selon ses propres paroles: ce fut le seul +moment, non pas de faiblesse, mais d'attendrissement qu'il eut; son +inébranlable fermeté ne s'était pas démentie pendant ses longues +souffrances. Toute l'assistance, ministres, généraux, parents et +domestiques, fondait en larmes; car cet homme terrible était, de l'aveu +des contemporains qui lui sont le moins favorables, «le meilleur maître, +parent et ami qui ait jamais été.» Vers midi, il poussa un profond +soupir, puis un plus faible, puis son corps s'affaissa et demeura +immobile, sa grande âme était partie! (4 décembre 1642.) + +«Il avait vécu cinquante-sept ans et trois mois. + +«Dieu sait le secret de la confiance avec laquelle cet homme qui avait +été si peu miséricordieux, attendait la miséricorde du souverain juge. +Les mystères des jugements divins sont insondables, mais les hommes ont +absous, autant qu'il leur appartient, le ministre des rigueurs +salutaires, l'héroïque laboureur dont la faux a si bien nettoyé notre +sol et creusé si profondément les sillons où devait germer une société +nouvelle. C'est en vain qu'aux époques de désordre et d'abaissement +national, l'esprit aristocratique et l'esprit anarchique, si souvent +alliés en France, ont cherché à obscurcir la renommée du plus grand +ministre qu'ait enfanté l'ancienne monarchie. Tant qu'il y aura une +France, le souvenir de Richelieu sera glorieux et sacré[3].» + +Aux funérailles de ce grand homme, le peuple alluma des feux de joie; la +cour, quelque temps incertaine de savoir si la politique du cardinal ne +lui survivrait pas, dissimula ses impressions. Néanmoins les prisons +d'État s'ouvrirent. Louis XIII respira plus librement, se sentant +allégé d'un joug bien lourd; mais il retomba bientôt dans ses anxiétés, +effrayé d'avoir à diriger sans le secours de cette puissante main les +affaires de son royaume. + + + + +XLI. + +Vie privée de Richelieu. + + +Pour achever l'esquisse de cette grande figure historique, il nous reste +à donner quelques détails sur la personne de Richelieu, et à rassembler +plusieurs traits empruntés surtout à sa vie privée. + +Richelieu, malgré sa complexion faible, avait une taille élégante et un +extérieur imposant. Sa démarche était fière, son oeil pénétrant, ses +traits sévères et fins tout à la fois. Dans les relations privées il +savait être, quand il le voulait, simple et affable. Nous avons vu qu'il +était aimé de tous ses serviteurs. Son instruction était vaste, sa +conversation spirituelle et semée de vives saillies. Il avait toujours +auprès de lui quelques familiers, gens d'esprit facétieux, avec lesquels +il prenait grand plaisir à se délasser de ses travaux d'homme d'État; il +s'amusait de leurs bons mots et se faisait conter par eux les intrigues +et les histoires qui occupaient la cour et la ville. + +On ne lira pas sans intérêt les détails intimes qu'un biographe +contemporain[4] nous a laissés sur les habitudes de travail et de +dévotion du célèbre cardinal: + +«Il se couchait ordinairement sur les onze heures, et ne dormait que +trois ou quatre heures. Son premier somme passé, il se faisait apporter +de la lumière et son portefeuille, pour écrire lui-même, ou pour dicter +à une personne qui couchait exprès en sa chambre, puis il se rendormait +sur les six heures, et ne se levait ainsi qu'entre sept et huit. + +«La première chose qu'il faisait, après avoir prié Dieu, était de faire +entrer ses secrétaires pour leur donner à transcrire les dépêches qu'il +avait minutées la nuit; et l'on a remarqué que quand c'était quelque +dépêche considérable, ou quelque autre pièce d'importance, il ne leur +donnait que le temps juste pour une seule copie, de crainte que la +curiosité ne les portât à en faire deux, et après avoir en leur présence +collationné la copie sur la minute, il retenait l'une et l'autre +par-devers lui. + +«Il s'habillait ensuite, et faisait entrer ses ministres, avec lesquels +il s'enfermait pour travailler jusqu'à dix ou onze heures. Puis, il +entendait la messe, et faisait, avant le dîner, un tour ou deux de +jardin, pour donner audience à ceux qui l'attendaient. + +«Après le dîner, il se donnait quelques heures d'entretien, avec ses +familiers ou avec ceux qui avaient dîné à sa table; puis, il employait +le reste de la journée aux affaires d'État et aux audiences pour les +ambassadeurs des princes étrangers, et les autres personnes publiques. +Sur le soir il faisait une seconde promenade, tant pour se délasser +l'esprit que pour donner audience à ceux qui ne l'auraient pu avoir le +matin... + +«Il ne manquait pas tous les dimanches de se confesser et de communier, +à moins qu'il ne fût malade; et le faisait avec tant d'humilité, de +ferveur et de tendresse, qu'on lui voyait pour l'ordinaire les yeux tout +mouillés de larmes. + +«Ses maladies et ses indispositions ordinaires l'empêchant de célébrer +la messe aussi souvent qu'il l'eût voulu, il ne manquait pas au moins de +la dire toutes les grandes fêtes, et toutes les fêtes de Notre-Dame, à +laquelle il était particulièrement dévot, et dont il croyait la +protection absolument nécessaire pour le gouvernement des États. + +«Mais sa piété ayant, sans comparaison, plus de solidité que de montre, +il faisait ordinairement ses dévotions de très-grand matin, sans autres +témoins que son confesseur, son maître de chambre, son aumônier, +quelques officiers de ses gardes et ses valets de chambre; et se levait +pour cet effet à une heure ou deux après minuit, au réveil de son +premier somme; puis se recouchait pour se relever et entendre la messe +aux heures ordinaires.» + + + + +XLII. + +Contrastes. + + +La nature humaine est composée d'éléments si divers, que dans la vie des +hommes, même les plus éminents, il faut s'attendre à d'étranges +contrastes. Ainsi nous avons vu Richelieu au gouvernail de l'État, grand +et profond politique. Il s'était d'abord montré à nous comme un pieux +prélat, tout occupé du salut de ses ouailles, de la conversion des +hérétiques, et composant des livres de dévotion. Au siége de la +Rochelle, dans la guerre contre la Savoie, l'histoire nous le présente +sous le harnais militaire, marchant à la tête des troupes, monté sur un +cheval de bataille, ayant un plumet au chapeau, l'épée au côté, la +poitrine couverte d'une cuirasse, et précédé de deux pages portant, l'un +son casque, l'autre son gantelet. + +Dans le _Palais-Cardinal_ qu'il avait bâti comme pour un roi, nous le +voyons s'entourant d'hommes de lettres, et se faisant lui-même auteur de +comédies et de tragédies. Pour faire représenter les pièces qu'il +compose en commun avec quelques poëtes à ses gages, il élève à grands +frais, dans son palais, une salle de spectacle. À l'occasion de sa +tragédie de _Mirame_, Fontenelle nous le montre avec toutes les vanités +d'un auteur vulgaire. «J'ai ouï dire, rapporte-t-il, que les +applaudissements que l'on donnait à cette pièce, ou plutôt à celui que +l'on savait y prendre beaucoup d'intérêt, transportaient le cardinal +hors de lui-même; que tantôt il se levait et se tirait à moitié du corps +hors de sa loge pour se montrer à l'assemblée, tantôt il imposait +silence pour faire entendre des morceaux encore plus beaux.» + +Auprès des dames, Richelieu est raffiné en galanterie; il parle le +jargon prétentieux des romans de cette époque; il assiste à des thèses +d'amour, et il passe de la salle du conseil du roi dans la ruelle des +beautés célèbres de cette époque. + +Enfin c'est le même homme qui croit ou feint de croire à la magie, à la +sorcellerie, et qui, sur de pareilles accusations, envoie au bûcher un +malheureux prêtre, Grandier, curé de Loudun. + + + + +XLIII. + +Fondation de l'Académie française.--Pierre Corneille. + + +Richelieu n'aimait pas seulement les lettres pour les plaisirs qu'elles +donnent à qui les cultive; sa haute raison comprenait l'importance de +leur rôle comme véhicule des idées et mobile de civilisation. De ce côté +encore il pressentait les brillantes destinées de la France et il avait +à coeur de les préparer. Il ne lui avait pas échappé que la langue +française était appelée plus que toute autre par sa clarté et sa +précision à vulgariser les créations de l'esprit humain, à servir de +lien entre les peuples, et à favoriser les progrès de la véritable +sociabilité. Mais pour atteindre ce but élevé la langue française avait +besoin d'être contrôlée avec soin, dégagée de beaucoup d'alliage, +ramenée à des principes fixes et toujours défendue contre des nouveautés +qui en dénatureraient le génie et en amoindriraient les services. +Quelques hommes de lettres avaient eu la pensée de s'assembler pour +exercer, dans leur sphère d'action, cet utile contrôle sur les écrits de +l'époque et sur la langue en général. Richelieu s'empara de cette idée +pour l'agrandir, et l'Académie française fut fondée par lettres patentes +de janvier 1635. + +Au nombre des poëtes dont il recherchait le commerce et les suffrages et +qu'il associait même à la composition de ses oeuvres dramatiques, se +trouvait un jeune auteur de Rouen, déjà connu par quelques comédies; il +s'appelait Pierre Corneille. Richelieu prisait son talent et le faisait +participer à ses largesses; mais il lui trouvait l'humeur trop +indépendante. Le jeune poëte, de son côté, qui sentait son génie, +faisait à regret plier sa fierté devant les habitudes impérieuses que le +cardinal-ministre transportait du terrain des affaires dans le domaine +des lettres. Leur association dura peu. Quand Corneille peu après se +révéla tout entier, quand le _Cid_ parut, le premier sentiment de +Richelieu, il faut bien le dire, ne fut pas de se joindre à l'élan +d'enthousiasme qui salua ce chef-d'oeuvre, honneur de notre théâtre +naissant. Oubliant que la politique avait fait assez large sa part +personnelle de gloire, il eut la faiblesse de jalouser les lauriers de +Corneille. Il se mêla aux querelles que beaucoup de médiocrités +envieuses suscitaient au grand poëte, et déféra le _Cid_ à l'Académie +française, comme à un tribunal, afin que cette oeuvre, tant applaudie du +public, encourût du moins la critique d'un aréopage littéraire qu'il +patronait et dominait absolument. L'Académie, de son côté, redoutait +l'opinion publique; elle parut hésiter à accepter le rôle qu'on lui +destinait. Le cardinal parla en maître; il dit à un des officiers de sa +maison: «Faites savoir à ces messieurs que je le désire, et que je les +aimerai comme ils m'aimeront.» Il fut obéi, et le _Cid_ condamné. Mais +le juge suprême, le public, en continuant de couvrir de ses +applaudissements le chef-d'oeuvre qui venait d'éclore, cassa l'arrêt de +l'Académie et vengea Corneille. + +Au reste, malgré ces faiblesses d'un amour-propre jaloux, Richelieu n'en +demeura pas moins le protecteur du grand poëte; il s'occupait même de +ses intérêts domestiques, et lui vint puissamment en aide dans une +circonstance décisive et d'une manière qui mérite d'être rapportée. +Corneille était devenu passionnément amoureux d'une jeune fille, Mlle de +Lampérière. Le père de celle-ci, lieutenant général aux Andelys, était +peu soucieux de donner sa fille à un poëte qui n'avait pour toute +fortune que son talent. Il visait à un _meilleur parti_, et il +accueillit mal les premières démarches de Corneille. Fontenelle, neveu +du grand poëte, et qui nous a conservé cette anecdote, raconte qu'un +jour, à cette époque de la vie de Corneille, Richelieu, l'observant, +crut lui voir l'air plus rêveur et plus sombre que de coutume. Il lui +demanda s'il travaillait à quelque tragédie. Corneille lui avoua «qu'il +était loin de la tranquillité d'esprit nécessaire pour la composition, +et qu'il avait la tête renversée par l'amour.» Richelieu se fit +raconter cette grande passion et congédia Corneille. Mais immédiatement +le lieutenant général des Andelys reçut un ordre qui lui enjoignait de +se rendre auprès du redoutable ministre. «Il y arriva, dit Fontenelle, +tout tremblant d'un ordre si imprévu, et s'en retourna bien content d'en +être quitte pour avoir donné sa fille à un homme qui avait tant de +crédit.» + + + + +XLIV. + +Urbain Grandier. + + +Le procès d'Urbain Grandier, suivi à outrance par les ordres de +Richelieu, est une triste page d'histoire qu'il est utile de reproduire, +car elle met en relief la barbarie des moeurs dans ces siècles passés, +trop souvent et bien injustement vantés, au détriment de notre époque. + +Grandier, prêtre d'un esprit hautain, frondeur, de moeurs relâchées, +avait excité un certain scandale dans le clergé de son diocèse, et +s'était attiré beaucoup d'ennemis. Il s'était attaqué, dit-on, à +Richelieu lui-même, alors que celui-ci était évêque de Luçon, et on le +soupçonnait d'être l'auteur d'un pamphlet satirique dirigé contre le +cardinal. Un jour le confesseur d'un couvent d'ursulines, à Loudun, +accuse Grandier d'employer la magie pour inspirer aux religieuses de +mauvaises pensées, et lui impute d'avoir envoyé des démons dans le corps +de plusieurs d'entre elles, en se servant, pour ses maléfices, d'une +branche de rosier fleuri qui avait ensorcelé toutes celles qui en +avaient respiré l'odeur. Laubardemont, envoyé par hasard à Loudun pour y +veiller à la démolition d'un château fort, recueille tous les bruits qui +circulent à ce sujet; il en instruit le cardinal, en ayant soin de +grossir et d'envenimer l'affaire. Il sollicite la permission d'en faire +l'objet d'une instruction criminelle qu'il serait chargé de diriger. +Richelieu lui donne à cet égard les pouvoirs les plus étendus; et alors +commence un procès où l'horrible se mêle à l'absurde et au burlesque. +Les démons eux-mêmes sont partie au procès et figurent dans +l'instruction, parlant par la bouche des ursulines ensorcelées. Grandier +est soumis à d'affreuses tortures; des chirurgiens commis par les juges +ont ordre de lui raser les cheveux, de lui arracher les sourcils et même +les ongles, pour voir s'il n'a pas quelque secrète marque du diable; ils +lui enfoncent aussi des aiguilles dans les chairs pour chercher sur son +corps des endroits frappés d'insensibilité, ce qui passait alors pour un +signe certain d'un pacte avec l'enfer. Les juges, choisis parmi les +ennemis mêmes du malheureux Grandier, et qui n'avaient rien à refuser à +Laubardemont, le reconnurent coupable de magie, maléfice et possession, +et le condamnèrent au bûcher. Son supplice fut horrible: avant de le +livrer aux flammes, on l'appliqua de nouveau à la torture avec tant de +violence que ses jambes en furent rompues et que la moelle de ses os en +sortit à la vue des spectateurs. Il persista néanmoins à protester de +son innocence, confessant d'ailleurs qu'il avait commis des fautes +provenant de la fragilité humaine, et dont il se repentait. D'ordinaire +on autorisait le bourreau à étrangler le patient au moment où il +l'attachait au poteau placé au sommet du bûcher. Cette triste faveur +avait été promise au malheureux Grandier; mais, par un raffinement de +cruauté, il se trouva que la corde avait été nouée à l'avance de telle +façon qu'il fut impossible, au moment fatal, de la serrer. La victime, +alors environnée de flammes, s'adressant à son plus fanatique +persécuteur, lui cria: «Père Lactance, ce n'est pas là ce qu'on m'avait +promis, mais il y a un Dieu au ciel qui sera le juge de toi et de moi.» + + + + +XLV. + +Le père Joseph. + + +Plusieurs historiens se plaisent à représenter Richelieu, ce génie +absolu et dominateur, comme subjugué à son tour par un conseiller intime +qui aurait eu une grande part dans ses résolutions, et aurait exercé un +ascendant capital sur la direction de sa politique. La vérité est que +Richelieu accorda de bonne heure sa confiance à Leclerc du Tremblay, +plus connu sous le nom de _père Joseph_, qui, après avoir servi comme +militaire avec distinction, se fit capucin, puis rechercha les occasions +de se mêler aux affaires des grands et de l'État. Le cardinal reconnut +en lui un singulier esprit de ruse et de persévérance, et un dévouement +sans bornes à la main qui l'employait; il se l'attacha, et souvent se +trouva bien, même dans les affaires les plus difficiles, d'avoir pris +l'avis du père Joseph. Les courtisans appelaient ce singulier favori +l'_Éminence grise_, en raison de l'humble habit de religieux qu'il garda +toujours à la cour même et jusque dans les camps. + + + + +XLVI. + +Paroles et traits caractéristiques. + + +Quelques mots profonds sortis de la bouche de Richelieu achèvent de le +faire connaître: + +Richelieu partait avec l'armée qui allait en Languedoc pour étouffer la +rébellion du malheureux duc de Montmorency. La princesse de Guéménée le +rencontre dans l'appartement du roi. Elle l'implore en faveur du duc +qui l'avait éperdument aimée. «Monsieur, lui dit-elle tout émue, vous +allez en Languedoc, souvenez-vous des grandes marques d'affection que le +duc de Montmorency vous a données il n'y a pas longtemps; vous ne +sauriez les oublier sans ingratitude.--Madame, lui répondit Richelieu +d'un air sombre qui fit frémir la princesse, je n'ai pas rompu le +premier.» + +Le cardinal avait attiré Charles Ier, roi d'Angleterre, dans l'alliance +française; il l'avait marié avec la princesse Henriette, soeur de Louis +XIII; plus tard, il eut sujet d'être mécontent de ce roi qui ne le +secondait plus franchement dans ses entreprises contre les possessions +espagnoles dans les Pays-Bas. Il écrivit alors à l'ambassadeur de France +à Londres ces mots de sinistre augure: «Le roi d'Angleterre, avant qu'il +ne soit un an, verra qu'il ne faut pas me mépriser.» Et, en effet, en +favorisant sous main le fanatisme protestant et l'esprit de révolte en +Écosse et en Angleterre, il prépara l'échafaud sur lequel tomba la tête +de Charles Ier. + +Enfin les historiens rapportent ces paroles par lesquelles le terrible +cardinal caractérisait si énergiquement lui-même son génie politique: +«Je n'entreprends jamais rien sans y avoir bien pensé. Mais quand une +fois j'ai pris ma résolution, je vais droit à mon but; je renverse tout, +je fauche tout, et je couvre tout de ma soutane rouge.» + +Richelieu a laissé, sous le titre de _Testament politique_, un +remarquable résumé des grandes pensées qui inspiraient sa politique et +le dirigeaient dans la conduite des affaires de l'État. Au milieu des +préoccupations de sa vie publique si tourmentée, il favorisa puissamment +le progrès des arts. Il les aimait comme toute chose ayant de la +grandeur. Sous lui, la poésie, la peinture, la sculpture prirent en +France un essor inconnu jusque-là. Fondateur de l'Académie française, il +le fut aussi de l'imprimerie nationale. Il construisit le +Palais-Cardinal dont il fit don en mourant à Louis XIII. Il éleva le +collége Du Plessis, réédifia sur un plan plus vaste la Sorbonne et en +bâtit l'église, où l'on voit son mausolée, oeuvre remarquable due au +ciseau d'un célèbre sculpteur de ce temps, Girardon. + +Louis XIII ne survécut pas longtemps à son ministre: retiré au château +de Saint-Germain, sentant ses forces décliner et la mort venir, par une +belle journée du mois de mai il se fit ouvrir les croisées de sa +chambre, d'où l'on découvrait, au fond d'un magnifique paysage, la +flèche de l'église de Saint-Denis, ce tombeau des rois de France. «Je +viens contempler, dit-il, ma dernière demeure.» Il lutta quelque temps +encore contre une pénible agonie, entendant dans son antichambre, et +jusqu'au pied de son lit, les premiers bruits des cabales qui se +disputaient déjà le pouvoir prêt à s'échapper de ses mains; tristes +préludes de l'orageuse minorité de son fils! + +Le 14 mai 1643, Louis XIII, à l'âge de 42 ans, rendait l'âme. Il n'avait +survécu que cinq mois au puissant ministre qui l'avait si longtemps +maîtrisé, et entraîné à sa suite dans des voies pleines de grandeur. + + + + +XLVII. + +Jugements sur Richelieu. + + +Richelieu avait d'un trop ferme courage attaqué et comprimé des intérêts +et des passions hostiles au bien public, humilié et forcé au silence des +vanités envieuses, pour que, lui mort, il n'y eût pas contre sa mémoire +une furieuse réaction. Ce fut alors un incroyable débordement de haine +et d'injures sur un tombeau. Une foule de gens de lettres prodiguèrent +sous toutes les formes l'insulte à celui qui plus qu'aucun des puissants +du monde avait compris et rehaussé la valeur de l'homme de lettres, et +avait comblé les poëtes de ses dons. Plus de deux cents pièces de vers +nous sont parvenues, où le caractère, les moeurs, la vie privée du +cardinal étaient voués à l'infamie. L'Académie française cependant lui +resta fidèle. Quant au peuple, qui méconnaît si facilement ceux qui +l'ont vraiment servi et honoré, il prit plaisir pendant quelque temps à +poursuivre de ses clameurs le nom du grand homme. Toutefois Richelieu, +parmi ses contemporains, trouva des voix impartiales. Nous en laisserons +ici parler deux qui sont de nature à bien faire apprécier ce que +pensaient dès lors de cet homme d'État, amis et ennemis, quand ils +savaient surmonter leurs passions du moment. + +«Je considère le cardinal, écrivait Voiture, un des littérateurs les +plus renommés de cette époque, avec un jugement que la passion ne fait +pencher ni d'un côté ni d'un autre, et je le vois des mêmes yeux dont la +postérité le verra. Lorsque, dans deux cents ans, ceux qui viendront +après nous liront en notre histoire que le cardinal de Richelieu a +démoli la Rochelle et abattu l'hérésie, et que par un seul traité, comme +par un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ces villes pour une +fois; lorsqu'ils apprendront que du temps de son ministère les Anglais +ont été battus et chassés, Pignerol conquis, Casai secouru, toute la +Lorraine jointe à cette couronne, la plus grande partie de l'Alsace mise +sous notre pouvoir, les Espagnols défaits à Veillanne et à Avein, et +qu'ils verront que tant qu'il a présidé à nos affaires, la France n'a +pas eu un voisin sur lequel elle n'ait gagné des places ou des +batailles, s'ils ont quelques gouttes de sang français dans les veines, +et quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-ils lire ces +choses sans s'affectionner à lui; et, à votre avis, l'aimeraient-ils ou +l'estimeraient-ils moins, à cause que de son temps les rentes de l'hôtel +de ville se sont payées un peu plus tard, ou que l'on aura mis quelques +nouveaux officiers dans la chambre des comptes?» + +Et Mme de Motteville, cette femme d'une haute raison, confidente d'Anne +d'Autriche, comment juge-t-elle le redoutable cardinal dont sa reine et +sa protectrice avait été l'irréconciliable ennemie? Voici ses paroles: + +«La reine et quelques particuliers qui avaient senti les rudes effets +des cruelles maximes de ce ministre, avaient sujet d'avoir de la haine +pour lui. Mais, outre qu'il était aimé de ses amis, parce qu'il les +considérait beaucoup, l'envie certainement était la seule qui pût avoir +part à la haine publique, puisque en effet il ne la méritait pas; et +malgré ses défauts et la raisonnable aversion de la reine, on doit dire +de lui qu'il a été le premier homme de son temps, et que les siècles +passés n'ont rien pour le surpasser. Il avait la maxime des illustres +tyrans, il réglait ses desseins, ses pensées et ses résolutions sur la +raison d'État et sur le bien public, qu'il ne considérait qu'autant que +ce même bien public augmentait l'autorité du roi et ses trésors. La vie +et la mort des hommes ne le touchaient que selon les intérêts de sa +grandeur et de sa fortune, dont il croyait que celle de l'État dépendait +entièrement. Sous ce prétexte de conserver l'un par l'autre, il ne +faisait pas difficulté de sacrifier toutes choses pour sa conservation +particulière, et quoiqu'il ait écrit la _Vie du Chrétien_, il était +néanmoins bien éloigné des maximes évangéliques. Ses ennemis se sont mal +trouvés de ce qu'il ne les a pas suivies, et la France en a beaucoup +profité, pareille en cela à ces enfants heureux qui jouissent ici-bas +d'une bonne fortune, où leurs pères ont travaillé, en se procurant +peut-être à eux-mêmes un malheur éternel. Ce n'est pas que je veuille +faire un mauvais jugement de ce grand homme; il faut avouer qu'il a +augmenté les bornes de la France, et, par la paix de la Rochelle, +diminué les forces de l'hérésie, qui ne laissaient pas d'être encore +considérables dans toutes les provinces où les restes des guerres +passées les faisaient subsister. Sa grande attention à découvrir les +cabales qui se faisaient dans la cour, et sa diligence à les étouffer +dans le commencement, lui a fait maintenir le royaume. C'est enfin le +premier favori qui a eu le courage d'abaisser la puissance des princes +et des grands, si dommageable à celle de nos rois, et qui, peut-être +dans le désir de gouverner seul, a toujours détruit ce qui pouvait être +contraire à l'autorité royale, et perdu ceux qui pouvaient l'éloigner de +la faveur par leurs mauvais offices.» + +De nos jours quelques voix chagrines s'élèvent encore, de loin en loin, +pour protester contre une admiration de deux siècles, et remettre en +question ce grand nom de Richelieu. «Cet homme, disent-elles, façonna +son pays au plus dur despotisme, et il masqua du voile de l'intérêt +public les passions d'une âme vindicative et cruelle.» Faire un crime à +Richelieu de sa dictature, c'est ne tenir compte ni des temps ni des +situations. Richelieu n'était pas le citoyen d'une république, mais bien +le ministre d'une monarchie absolue. En gouvernant d'une main vigoureuse +et qui brisait toute résistance, il ne faussait pas les lois +fondamentales du pays; il les raffermissait au contraire. Sans doute +l'idée ne lui vint pas de donner au peuple la liberté; le peuple n'y +aspirait pas encore, et il n'en aurait su que faire; mais, plus qu'aucun +homme d'État avant et depuis son époque, il voulut l'égalité dans +l'obéissance, l'égalité devant le souverain. À aucun prix, il ne toléra +qu'au-dessus du niveau commun, il y eût des gentilshommes et des grands +seigneurs libres d'agiter le pays et de ruiner à leur fantaisie la +puissance et la fortune publiques. Mettre dans l'État l'unité de pouvoir +à la place de l'anarchie féodale, et faire passer dans les moeurs, au +lieu de l'impunité privilégiée de quelques-uns, la soumission de tous à +la loi, ce n'était pas certes fonder le despotisme; c'était l'oeuvre d'un +beau génie et d'un grand citoyen, c'était préparer l'avénement du droit +national dont la liberté est inséparable; c'était, devant une démocratie +au berceau, déblayer courageusement les voies de l'avenir. + +Qu'on aille au fond des choses, et l'on verra que Richelieu ne fut pas +cruel par instinct, mais inflexible par raison d'État. Ce coeur +impitoyable qu'on lui reproche ne lui venait pas d'un certain goût du +sang, mais de sa rigueur inexorable de grand justicier. Sa mémoire n'est +tachée d'aucuns meurtres commandés par les misères de l'ambition. Même +dans l'horreur des guerres civiles il se montre, pour les vaincus, +humain et quelquefois clément. Dans ses plus grandes sévérités que +voit-on dominer? L'idée d'un devoir public, le besoin d'intimider des +hommes d'audace et de révolte et d'affermir l'autorité, en un mot, comme +il le dit lui-même, avec une si noble simplicité, à son lit de mort: «Le +bien de l'État.» Voilà pour les grands traits de son caractère. On peut +relever, sans doute, dans cette vie si pleine, si tourmentée, des +faiblesses, des mouvements de colère et de haine; sans doute il y eut +parfois de terribles passions mises en jeu chez cet homme, condamné à ne +poursuivre ses grands desseins qu'à travers les menaces, les outrages, +les complots. Avons-nous le droit de nous en étonner beaucoup? Il +appartenait à l'humanité. Mais, malgré cet alliage, Richelieu n'en reste +pas moins un des types de génie et de vigueur politiques dont +l'humanité s'honore le plus. Et la France, fière de son unité, de sa +force compacte, de son esprit national, la France prête pour toutes les +conquêtes de l'intelligence et de la liberté, n'oubliera jamais que +Richelieu a été, dans ce gigantesque travail, l'ouvrier de la première +heure. + + + + +NOTES: + +[1: A. Bazin, _Histoire de France sous Louis XIII et sous le ministère +du cardinal Mazarin_.] + +[2: Henri Martin, _Histoire de France_.] + +[3: Henri Martin, _Histoire de France_.] + +[4: Auberi, _Histoire du cardinal duc de Richelieu_, 1660.] + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Cardinal de Richelieu, by Hyacinthe Corne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CARDINAL DE RICHELIEU *** + +***** This file should be named 36416-8.txt or 36416-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/4/1/36416/ + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. 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