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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:05:42 -0700 |
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diff --git a/36394-8.txt b/36394-8.txt new file mode 100644 index 0000000..5891c3a --- /dev/null +++ b/36394-8.txt @@ -0,0 +1,2741 @@ +Project Gutenberg's La femme auteur, tome I, by Adélaïde-Gillette Dufrénoy + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La femme auteur, tome I + ou les inconvéniens de la célébrité + +Author: Adélaïde-Gillette Dufrénoy + +Release Date: June 12, 2011 [EBook #36394] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, TOME I *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + Note sur la transcription: + Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été + corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été + harmonisée. + + + + + LA FEMME AUTEUR. + + TOME I. + + + + +CET OUVRAGE SE TROUVE + +_chez les libraires suivans_: + + + A Paris, chez _Delaunay_, Palais-Royal, galerie de bois. + A Maux, chez _Guedon_. + A Genève, chez _Manget_ et _Cherbuliez_. + A Lille, chez _Toulotte_. + A Marseille, chez _Sube_ et _Laporte_. + A Rennes, chez _de Kerpen_. + A Bruxelles, chez _de Mat_. + A Mons, chez _Leroux_. + A Caen, chez _Auguste Lecresne_. + A Trèves, chez _Lintz_. + A Riom, chez _Thibaud_. + A Clermont, chez _Landriot_. + A Lyon, chez _Regnier_. + A Turin, chez _Gaëtan-Balbino_. + +_Sous presse, pour paraître fin de janvier prochain_: + + L'Incendie du Monastère, _ou_ le Persécuteur inconnu, par + l'auteur d'Armand et d'Angella, etc., 3 vol. in-12. + + + + + LA + FEMME AUTEUR, + + OU + + LES INCONVÉNIENS + + DE LA CÉLÉBRITÉ, + + PAR MME. DUFRENOY. + + TOME I. + + IMPRIMERIE DE POULET. + + A PARIS, + + Chez BECHET, Libraire, quai des Augustins, + No. 63. + + 1812. + + + + +Tous les exemplaires de cet Ouvrage doivent être signés par +l'Auteur. + + + + +LA FEMME AUTEUR, + +ou + +LES INCONVÉNIENS DE LA CÉLÉBRITÉ. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +Auguste, comte de Crécy, jouissait d'une grande fortune. Il avait +une figure agréable, une taille noble, un grand fond d'instruction, +et beaucoup d'agrémens dans l'esprit. Incapable de flatter ceux que +le rang et les richesses plaçaient au-dessus de lui, il montrait de +la condescendance pour ses égaux, et de la bonté pour ses +inférieurs: il s'enflammait au récit d'une belle action, et se +sentait d'abord l'ami de celui qui l'avait faite. L'injustice le +révoltait, surtout quand elle était commise envers l'être faible ou +malheureux. Il regardait comme un devoir d'en signaler l'auteur, et +de le poursuivre, au risque de compromettre sa propre tranquillité. + +Convaincu que la nature a créé les hommes pour commander aux femmes, +il avait toujours un air protecteur avec elles: toutes pouvaient +également prétendre à son appui, aucune ne pouvait prétendre à ses +soins. Il regardait l'amour comme une faiblesse, cependant excusait +ce sentiment dans les femmes; peut-être même son orgueil lui +faisait-il éprouver une prédilection secrète pour celles qui en +avaient été les victimes; mais il trouvait indigne de la majesté +d'un homme de se laisser subjuguer par cette passion; la mort lui +paraissait préférable à la honte de recevoir des lois d'une +maîtresse. + +Ce coeur si fier s'était pourtant rendu aux charmes de Virginie, +fille unique du colonel Surville, mort au champ d'honneur, en +défendant sa patrie et son roi. + +Virginie était un modèle de beauté, de grâces et de vertus: elle +n'avait aucun de ces talens agréables dont on fait tant de cas de +nos jours, talens qui sont peut-être plus nuisibles qu'utiles à +celles qui les possèdent, qui séduisent plus qu'ils n'attachent. Sa +mère, sa seule institutrice, s'était bornée à lui donner une +connaissance parfaite de ses devoirs et de sa religion. Virginie +était douce, économe, laborieuse; aucune femme ne se livrait avec +plus de décence et de dignité, aux soins domestiques. Elle sentit un +véritable amour pour M. de Crécy, et lui donna sa main. Comment se +serait-elle effrayée de l'empire qu'un homme de ce caractère +voudrait exercer sur la compagne de sa vie? Elle partageait les +opinions d'Auguste sur la dépendance des femmes; et, plus tendre que +vaine, ne demandait pas mieux que de se soumettre au juste pouvoir +d'un époux, pourvu qu'elle en fût constamment chérie. + +Dix ans d'hymen n'avaient apporté aucune altération aux sentimens de +ce couple vertueux; une seule chose s'opposait à ce que la félicité +du comte fût parfaite; il avait vainement désiré un fils qui soutînt +l'éclat de son nom, Virginie n'était devenue mère que d'une fille, +appelée _Anaïs_. + +M. de Crécy aimait beaucoup les sciences et les arts, il les +cultivait avec succès: sa maison étoit ouverte à tous ceux des +artistes et des savans qui avaient acquis quelque réputation. Aucun +jour ne se passait sans qu'il n'en réunît plusieurs chez lui. +L'entretien y roulait presque toujours sur des sujets intéressans. +Tandis qu'on les discutait avec plus ou moins de chaleur, Anaïs +apprenait en silence, auprès de sa mère, à broder ou à faire de la +tapisserie. Cette aimable enfant n'était pas tellement captivée par +ce travail, qu'elle ne pût prêter son attention aux discours tenus +autour d'elle; ils se gravaient, en partie, dans sa jeune mémoire; +elle s'instruisait sans étudier, et son esprit et sa raison se +formaient, pour ainsi dire, à son insu. + +Un soir la conversation s'engagea sur les différens genres de +gloire. On n'étoit pas d'accord sur celui qui devait obtenir la +préférence; on passa en revue les grands hommes également illustres +dans diverses carrières. Chacun prenait parti pour celui d'entr'eux +dont le génie s'accordait le plus avec ses goûts. Quant à moi, dit +le comte d'une voix exaltée, je chéris tous les hommes supérieurs +qui se sont acquis une gloire pure; mais celui dont j'aime le plus +la mémoire, celui dont le caractère me paraît commander le plus +l'admiration, celui dont les écrits font les délices de mes loisirs, +cet homme enfin est Racine: oui, je consentirais à éprouver toutes +les infortunes, à souffrir tous les maux, pour avoir donné +l'existence à un fils qui lui ressemblât. Mon dieu! s'écria vivement +Anaïs, en laissant tomber son ouvrage, pourquoi ne puis-je être un +Racine! Cette exclamation d'une enfant qui entrait dans sa neuvième +année, étonna tout le monde, et fit sourire le comte. Anaïs se mit à +fondre en larmes. Son père la prit dans ses bras, et lui donna +plusieurs baisers; mais à chaque caresse, elle répétait: Vous ne +m'aimerez jamais comme Racine! Je suis bien malheureuse! +Consolez-vous, charmante Anaïs, lui dit un savant distingué, que +touchait sa douleur naïve; consolez-vous, votre sexe a plus d'un +titre à la gloire; peut-être êtes-vous appelée à nous rendre un jour +ou Deshoulières ou Sevigné. Anaïs aurait bien voulu connaître +l'histoire de ces femmes célèbres; un regard de Virginie, qui la +rappelait à ses côtés, retint la question qu'elle était près de +faire. La nouvelle idée qui s'était emparée de son imagination, +troubla cette nuit son sommeil. Tendre Anaïs, eh! quoi! déjà tu vas +être enlevée à l'heureuse insouciance de ton âge; déjà les amusemens +de l'enfance vont perdre à tes yeux tous leurs charmes; tu verras, +sans intérêt, tes compagnes se jouer autour de toi; tu ne donneras +plus, à leur joie, qu'un sourire de complaisance. Le germe d'une +passion est déjà dans ton sein: tremble qu'il ne s'y développe. +Anaïs, ton sexe ne peut rien aimer ardemment, même la gloire, sans +qu'il ne lui en coûte le bonheur. + + + + +CHAPITRE II. + + +Le lendemain, à déjeûner, Anaïs parut rêveuse. Es-tu souffrante, lui +demanda le comte?--Non, mon père; mais je réfléchis.--A quoi +donc?--A la conversation d'hier.--Tu y penses encore?--J'y penserai +toute ma vie.--Elle se hasarde alors à l'interroger sur les femmes +illustres dont elle enviait le destin, écoute avec la plus grande +attention, tout ce que lui en raconte M. de Crécy, et quand il a +cessé de parler, se jette à son col, en s'écriant: Mon père, nous +serons heureux, vous m'aimerez autant que vous aimez Racine; je +deviendrai célèbre, soyez-en certain; je le deviendrai. Puis elle +courut chercher une superbe poupée dont on lui avait fait présent il +y avait peu de jours, et qu'elle avait reçue avec transport, +demandant la permission à sa mère de l'envoyer à une de ses amies. +Prends garde de te repentir de ce trait généreux, observa le +comte.--Jamais, mon père: je ne veux conserver aucun objet de +distraction; je ne veux plus songer qu'à devenir savante. Vous me +donnerez beaucoup de livres, et j'étudierai du matin au soir.--Ce +zèle est beau, mais je doute qu'il dure.--Il durera. S'il arrive +que l'étude m'ennuie, je penserai à vous, et je n'y trouverai plus +que du plaisir.--Bonne, chère Anaïs! Ma Virginie, presse avec moi +notre enfant sur ton coeur. La comtesse embrassa sa fille en +soupirant.--Mon projet vous déplairait-il, maman, demanda la petite +avec inquiétude. J'approuve toujours tout ce que ton père approuve, +répondit la comtesse; mais je serais fâchée que de nouvelles +occupations t'éloignassent de celles que tu partageais avec +moi.--Oh! ne craignez rien, maman, je ne veux pas être moins +aimée de vous que de mon père, je trouverai du temps pour tout.--A +la bonne heure.--Me donnerez-vous bientôt des maîtres, mon +père?--Dès demain.--Vous me le promettez.--Je te le promets.--La +femme-de-chambre vint chercher Anaïs, pour faire sa toilette; elle +la suivit, non sans avoir prié plusieurs fois le comte de ne pas +oublier sa parole. + + + + +CHAPITRE III. + + +La comtesse, demeurée seule avec son époux, se hasarda de lui +montrer ses craintes sur les suites de l'engagement qu'il venait de +prendre. Je comptais, lui dit-elle, élever ma fille comme je le fus +moi-même. Je ne vois pas sans peine, je te l'avoue, mon cher +Auguste, que mon projet soit renversé. Peut-être ai-je tort, mais je +suis effrayée du désir que notre Anaïs a de se distinguer: ce désir +me semble incompatible avec la modestie qui convient à notre sexe, +et je me trouverais la plus malheureuse des mères, quand bien même +ma fille deviendrait l'objet de l'admiration générale, si les talens +qui lui procureraient cet orgueilleux avantage devaient lui coûter +une seule vertu.--Rassure-toi, l'envie que notre enfant montre de +s'instruire, ne tient pas à la vanité, mais à un sentiment profond +de l'ame. L'unique motif qui l'anime n'est-il pas celui de me +plaire?--J'en conviens.--Cela doit te rassurer.--Oh! l'extrême +sensibilité de cette enfant m'épouvante: tous mes soins tendaient à +la modérer. Les leçons qu'elle va recevoir, ses lectures produiront +un effet contraire. J'ai souvent entendu dire à ma mère, qui était +une personne d'un grand sens, que la culture des lettres et des arts +est dangereuse pour une femme, et que celle qui s'y livre doit être +nécessairement ou malheureuse ou coupable. M. de Crécy réfuta cette +opinion par plusieurs exemples. Ensuite il ajouta: Es-tu +convaincue?--Je le suis toujours, dès que tu as parlé: toutefois, +loin de porter envie aux femmes qui attirèrent les regards de leur +siècle, qui ont mérité les éloges du nôtre, je préfère ma destinée +obscure à leur brillante destinée; mon bonheur est si parfait, que +je n'en souhaitais pas un autre pour ma fille.--Le comte, fortement +ému, serra en silence la main de sa femme; un moment après il dit: +Je conviens qu'il eût peut-être été préférable qu'Anaïs se fût +montrée la fidelle image de ma Virginie; mais à la touchante douceur +de ton caractère, elle joint l'exaltation du mien: elle est +tour-à-tour modeste, fière, patiente, emportée: à beaucoup de tes +qualités, elle unit quelques-uns de mes défauts. Son imagination +cherche continuellement à s'exercer; son coeur éprouve, en secret, +le besoin impérieux d'aimer encore autre chose que nous: il est donc +de notre prudence de ne pas contrarier le noble penchant qu'un mot a +suffi pour développer en elle. Oui, puisque la nature lui créa une +ame ardente, il lui faut des illusions: que celle des arts la +préserve de toute autre. Je vais m'appliquer à former son esprit; +continue à former ses moeurs; que nos leçons et ton exemple la +rendent un jour digne de prendre rang parmi les femmes illustres, +qui sont ensemble la gloire et le modèle de leur sexe. + +Le comte prononça ces derniers mots avec tant d'enthousiasme, que +Virginie n'osa plus combattre son opinion: elle avait d'ailleurs une +si haute idée des lumières de son époux, et se défiait tellement des +siennes, qu'elle se reprocha presque ses légitimes sollicitudes. + + + + +CHAPITRE IV. + + +Anaïs eut bientôt des maîtres de tout genre: elle s'appliquait +également à la peinture, à la musique, à l'étude des langues, à +celle de l'histoire: c'était par une occupation, qu'elle se +délassait d'une autre; elle ne voulait pas entendre parler de repos; +elle regrettait le temps qu'elle était obligée de donner au sommeil; +et pendant celui qu'elle restait auprès de sa mère à broder, elle +repassait en elle-même les leçons qu'elle avait reçues, et dont elle +craignait de ne jamais assez se pénétrer; ses progrès furent +rapides. A quinze ans elle joignait à la connaissance parfaite de sa +langue, celle de la langue latine; elle pinçait très-bien la harpe, +chantait à merveille, peignait agréablement la miniature, les +fleurs, et dansait avec grace. Ses lectures en poésie se bornaient à +nos Tragédies saintes, au poëme de la Religion, aux odes de J.-B. +Rousseau, à quelques chants de la Henriade, et aux idylles de madame +Deshoulières. M. de Crécy s'étant principalement occupé de parler à +sa raison, elle était devenue très-réfléchie: elle écoutait +beaucoup, parlait peu, répondait avec justesse aux questions qui lui +étaient adressées, mais elle ne laissait échapper aucune de ces +réparties qui donnent un tour orignal et piquant à la conversation. +On la louait sans cesse sur son talent en musique, en peinture; on +ne la louait jamais sur son esprit; on croyait qu'elle n'en avait +point: cette opinion, qu'elle partageait, lui avait donné une +timidité excessive: elle exprimait souvent très-mal ce qu'elle +sentait très-bien; et chagrine du peu de fruit qu'elle pensait avoir +retiré de l'étude, si elle s'y livrait encore avec constance, +c'était uniquement pour satisfaire à son goût, et non plus dans +l'espoir qui l'avait d'abord portée à la chérir. + +Dans le nombre des jeunes gens de qualité qui étaient admis chez M. +de Crécy, on remarquait le marquis de Simiane. Vingt-sept ans, un +grand nom, une belle figure, une taille agréable, étaient ses titres +à la bienveillance; il n'avait que peu d'instruction et d'esprit, +mais il avait ce qui en tient lieu dans le monde, ce qui souvent +même y fait mieux réussir, du tact et de l'adresse. Il croyait +devoir à son rang de se montrer le protecteur des lettres et des +arts; il accueillait avec distinction ceux qui les professaient, +recherchait leur société, prêtait à leur entretien une attention qui +lui faisait supposer des lumières qu'il n'avait pas, et quand il +s'élevait des discussions entr'eux, il avait toujours soin de se +ranger à l'opinion de celui dont le mérite était le plus reconnu. + +Le marquis cherchait à s'allier à une famille noble et riche: Anaïs +lui convenait, il se crut amoureux d'elle, et demanda sa main. Le +comte n'avait aucune objection à faire contre M. de Simiane, il +instruisit sa fille des vues que ce seigneur avait sur elle, en la +laissant maîtresse de les agréer ou de les refuser. + +Anaïs n'avait pas encore éprouvé le désir de changer d'état, mais à +seize ans, malgré beaucoup de raison, on ne voit pas sans plaisir +approcher le moment où l'on comptera dans le monde. Mademoiselle de +Crécy n'avait d'ailleurs aucun motif de redouter l'hymen; il +donnait, depuis tant d'années, de si beaux jours à ses parens! +Etrangère à tout ce qui n'était pas eux, ou ses études, elle +s'imaginait que tous les hommes ressemblaient à son père. M. de +Simiane avait l'air de partager ses goûts; il sollicitait souvent la +faveur de l'entendre pincer la harpe, il admirait ses petits +tableaux, il lui demandait quelquefois son avis sur un trait +d'histoire, ou sur une question de littérature, et y déférait +toujours. Enfin, il était le seul qui eût cherché, jusqu'à cet +instant, à lui plaire; et quelle est la femme dont le coeur n'est +pas encore ouvert à l'amour, qui n'accorde un sentiment de +préférence à l'homme qui, le premier, l'avertit du pouvoir de ses +charmes? Anaïs consentit à devenir marquise de Simiane. + + + + +CHAPITRE V. + + +Les trois premiers mois de son mariage se passèrent dans une +dissipation continuelle; le marquis se plaisait à la conduire dans +les cercles les plus brillans, aux spectacles, aux concerts, aux +bals. Madame de Simiane était très-belle; mais sa timidité lui +donnait une sorte de gaucherie qui la déparait un peu; comme elle +était mal à son aise au milieu du grand monde, elle n'y paraissait +pas à son avantage. On s'y permettait quelquefois des plaisanteries +que sa candeur l'empêchait de comprendre: ses questions naïves la +rendaient alors l'objet d'une attention désobligeante; quelquefois +aussi elle entendait parler en riant de certaines matières que +l'austérité de ses principes ne lui permettait pas de traiter avec +légèreté; tout ce qu'elle voyait lui causait un étonnement mêlé de +tristesse. Elle pria M. de Simiane de la laisser désormais mener une +vie plus retirée. + +Le marquis ne s'opposa point à ses désirs; le peu de succès qu'elle +avait obtenu dans la société était, à ses yeux, un tort qui lui +avait ravi tous ses charmes: l'indifférence succéda au penchant +assez vif qu'il avait senti pour elle; la politesse remplaça les +soins; il ne l'empêchait pas de cultiver ses talens, mais il ne +paraissait plus y attacher de prix; il n'était plus le témoin ni +l'admirateur de ses aimables travaux. + +Ce changement affligea beaucoup madame de Simiane; elle chercha +vainement à regagner la tendresse de son époux. Loin d'être sensible +à ses douces prévenances, il en paraissait fatigué: l'air d'ennui +qu'il apportait dans leur tête-à-tête les lui fit bientôt redouter à +elle-même. Il est cruel pour une femme sensible et délicate, de +n'être jamais comprise par celui avec qui elle se trouve sans cesse +en rapport. Anaïs était dans ce cas; M. de Simiane n'avait que la +surface de l'ame et de l'esprit; il devait être vu en perspective, +et non de près. + +Le marquis avait au moins cela de bon, qu'il laissait une entière +liberté à sa compagne; elle conduisait à son gré sa maison, et +recevait ceux qu'elle voulait; il ne lui demandait aucun compte de +l'emploi de son temps, ni de celui de son revenu. Beaucoup de femmes +à sa place auraient été satisfaites de leur sort; mais elle s'était +fait de l'hymen le tableau le plus séduisant, et n'y trouvant que +l'absence du malheur, elle comparait sa situation à celle de sa +mère, et soupirait en se répétant: _c'est pour toujours_. + +La crainte de troubler la tranquillité de ses parens, lui faisait +renfermer sa douleur dans son sein: leur présence, d'ailleurs, +rendait la sérénité à son front. Elle était si touchée de leur +tendresse, si heureuse de leur bonheur, qu'elle oubliait auprès +d'eux tout ce qui manquait au sien; jamais elle ne leur avait +témoigné autant d'amour: M. de Simiane, en détruisant ses +espérances, avait doublé dans son coeur la force du sentiment de +l'amour filial. Ce sentiment, le seul qui ne trompe jamais, le seul +qui conserve toujours une égale énergie, adoucit les regrets de la +marquise. L'étude embellit de nouveau ses loisirs; son père la guide +encore dans ses travaux; il est maintenant bien plus son ami que son +maître; il ne craint plus de parler trop vivement à son ame par la +magique peinture de la plus séduisante des passions; il croit +qu'elle aime, qu'elle est aimée de son époux: il déploie à ses +regards toutes les richesses de nos poëtes; il applaudit à +l'enthousiasme avec lequel elle déclame les scènes magnifiques de +Racine et de Voltaire, et sourit de l'exaltation qui l'a fait +s'écrier: O fortunée Zaïre, que j'envie ton destin! + +Jusqu'à cette époque, Anaïs avait cultivé tous les arts, sans +montrer une prédilection particulière pour aucun; mais nos poëtes +divins ont fait vibrer une corde nouvelle dans son coeur; elle y +résonne à chaque instant plus fortement. Ce ne sera point en vain +qu'ils lui auront découvert un monde enchanteur; elle essayera de +les y suivre. Sa palette et sa harpe vont désormais être négligées, +elle ne les traitera plus que comme de simples connaissances qu'on +visite de loin en loin, pour ne pas s'en laisser entièrement +oublier. Mais Racine, mais Voltaire, mais tous ceux qui, marchant +sur leurs traces, parlent à l'ame, éclairent l'esprit, fortifient la +raison, ils ne la quitteront plus: voilà ses amis, ses modèles; elle +leur doit une illusion qui pourra charmer sa vie. + + + + +CHAPITRE VI. + + +M. de Simiane devait faire un voyage de trois mois; la marquise lui +demanda et obtint son agrément pour aller passer cet intervalle au +château de M. de Crécy. Ce château, situé dans le joli village de +Villemonble, réunissait l'utile et l'agréable. Un parc superbe, un +riche verger, et des prairies très-étendues bordées par des saules +pleureurs qu'arrosaient des ruisseaux d'eaux vives. On était dans la +plus belle saison de l'année. Madame de Simiane, entourée de ses +bons parens et de quelques-uns de leurs savans amis, absente d'un +époux dont la présence ne lui rappelait que d'importunes chaînes, +s'imaginait quelquefois n'être encore qu'Anaïs. Elle allait dès le +point du jour, un de ses auteurs favoris en main, s'enfoncer dans +les routes solitaires qui environnaient son habitation; elle +choisissait, pour s'y asseoir, l'endroit le plus agreste, et, là, +jouissait avec transport du charme des beaux vers, et de celui d'un +paysage varié. Lorsque la cloche du déjeûner se faisait entendre, +elle s'empressait de cueillir la fleur que sa mère aimait le mieux, +et courait la lui offrir; un tendre baiser était le prix de ce +tendre soin. + +Elle s'entretenait, pendant le repas, de sa promenade, de sa +lecture, de ses sentimens, de ses pensées; elle trouvait toujours +une ame qui répondait à la sienne. Son exaltation n'était point +traitée de folie, sa sensibilité d'exagération, sa délicatesse de +susceptibilité. Aucune des personnes de sa société n'était étrangère +au langage qu'elle parlait; madame de Crécy elle-même paraissait s'y +complaire. Le propre de la véritable bonté est de savoir se prêter +aux goûts de ceux qu'on aime, quoiqu'on ne les partage pas. + +Si les matinées d'Anaïs s'écoulaient au sein de doux plaisirs, ses +soirées lui en apportaient de plus doux encore. C'est surtout au +déclin d'un beau jour, que la campagne brille de son éclat le plus +touchant: le soleil, qui se retire par degrés de l'horizon pour +faire place à la lumière mélancolique de la lune; le bêlement des +troupeaux qui regagnent à pas lents leur étable, le bruit harmonieux +des sources, l'agréable parfum des fleurs, le souffle caressant du +zéphyr, tout vous invite aux rêveries aimables. Le génie des fables +antiques semble alors errer autour de vous; tout est alors, dans la +nature, amour ou poésie; c'est l'heure des divins prestiges, c'est +celle de l'inspiration. Anaïs l'éprouva: son coeur, plein d'un +sentiment délicieux, avait besoin de l'exhaler; l'amour filial lui +dicta ce chant: + + Beaux lieux, séjour de l'innocence, + Où je coule en paix mes loisirs! + Des jours de mon adolescence, + Vous me rendez tous les plaisirs. + Combien votre ombre solitaire + Parle doucement à mon coeur! + Ici je vis près de mon père, + Et je crois encor au bonheur. + + Chaque matin, avant l'aurore, + Je viens rêver sous ce berceau; + Le soir j'y viens rêver encore, + Et j'y goûte un charme nouveau. + Oui, vous me serez toujours chère, + Retraite où, seule avec mon coeur, + Sans trouble je songe à mon père, + Et peux croire encore au bonheur. + + Loin d'un monde vain et frivole, + Je respire ici librement; + La gloire, mon aimable idole, + Parfois m'y caresse un moment; + Parfois sa brillante chimère + Fait doucement battre mon coeur; + Mais c'est surtout près de mon père + Que je crois encore au bonheur. + +Ces vers n'ont d'autre mérite que celui d'être l'expression d'une +pure tendresse, et, pourtant, Anaïs trouva un grand charme à les +composer. Rien ne peut se comparer à l'enchantement que produit une +première création dans les arts, si ce n'est l'enchantement que +produit le premier moment d'un premier amour. Le poëte dont une +longue étude a formé le goût, revoit souvent avec l'oeil du dédain +les faibles essais de sa muse. On ne s'honore pas toujours de +l'objet de son premier choix. Ce n'est ordinairement que dans l'été +de la vie qu'on enfante des ouvrages dignes de la postérité; ce +n'est souvent aussi qu'à cette époque qu'on réunit dans le coeur +tout ce qu'il faut pour bien aimer. Le dernier amour est le plus +vrai et le plus invincible, mais les arts, comme l'amour, ont leur +fleur qu'on ne cueille jamais qu'une fois. Le jeune poëte et le +jeune amant doublent leur félicité présente par les heureux songes +de l'avenir. L'expérience gâte tout, elle apprend à l'un qu'il faut +plus que du talent pour se survivre; à l'autre, que _toujours_ n'est +un mot vrai en amour que pour quelques êtres privilégiés. + + + + +CHAPITRE VII. + + +Les jours de bonheur s'écoulent vîte. Au moment où elle y pensait le +moins, Anaïs reçut une lettre de M. de Simiane, qui lui annonçait +son retour dans la capitale, et lui mandait qu'il serait fort aise +de l'y trouver à son arrivée. Ce ne fut pas sans regret qu'elle +obéit à la voix du devoir, et quand elle reçut le baiser d'adieu de +son père, elle fut saisie tout-à-coup d'un si triste pressentiment, +que des pleurs s'échappèrent en abondance de ses yeux. + +Le comte attendri l'embrassa de nouveau en lui disant: «Ne t'afflige +pas, ma fille, nous nous reverrons bientôt; ta mère et moi, nous +irons te rejoindre dans une semaine.» + +--Ah! mon père, qu'une semaine est longue, écoulée loin de vous! et +pour la première fois Anaïs songea qu'un seul moment suffit pour +amener un grand malheur. + +Son arrivée à Paris précéda d'environ deux heures celle de M. de +Simiane; il la remercia de sa complaisance, et lui fit quelques +excuses de n'être pas allé la chercher chez M. de Crécy, en lui +expliquant les motifs qui l'en avait empêché. Il resta avec elle +tout ce jour, l'entretint avec confiance du désir qu'il avait +d'obtenir du roi que sa terre fût érigée en duché, et la pria +de lui faire, pendant quelques mois, le sacrifice de son goût +pour la solitude. J'ai besoin, ajouta-t-il, d'être fortement +appuyé dans mon projet; je souhaite donner une fête, et j'espère +que vous voudrez bien m'aider à la rendre à la fois agréable +et brillante.--Je ferai mes efforts pour seconder vos desseins.--Je +vous en remercie.--J'aime, il est vrai, la retraite; mais +dès l'instant où vous croyez utile à vos intérêts que j'y +renonce, j'oublierai qu'elle m'est chère.--Cette condescendance +m'enchante.--Elle est juste.--Eh bien, puisque vous y consentez, il +y aura chez vous, jeudi prochain, souper, bal et concert; vous y +rassemblerez les premiers virtuoses.--Je crains que cela ne soit +impossible; nous n'avons, d'ici à jeudi, que sept jours.--L'argent +fait des miracles, et je ne m'oppose point à ce que vous le +prodiguiez.--Le marquis baisa respectueusement la main de madame de +Simiane, et se retira, en lui disant qu'il allait écrire à M. et +madame de Crécy, pour les inviter à vouloir bien venir honorer son +assemblée de leur présence. + +Les soins que les apprêts de la fête exigèrent de la marquise, +adoucirent la tristesse où son départ de la campagne l'avait jetée. +Le désir d'obliger le marquis, lui fit attacher beaucoup +d'importance à une chose qui n'en avait pas par elle-même; elle +s'applaudissait en outre de pouvoir lui prouver que l'espèce +d'éloignement qu'elle avait pour le monde, ne venait pas de son peu +de moyen d'y plaire. M. et madame de Crécy promirent de se rendre à +l'invitation de leur gendre. + +Le jeudi matin, M. de Simiane témoigna sa satisfaction du goût et de +la magnificence qui présidaient aux préparatifs de la fête.--Vous +êtes vraiment une femme admirable, dit-il à la marquise, vous avez +surpassé mon attente; ma fête sera superbe, elle me fera un honneur +infini, il en sera mention partout; je suis le plus heureux des +hommes! Il s'approcha d'elle d'un air caressant, et lui prodigua +mille complimens aimables. Madame de Simiane songea qu'un homme +aussi frivole n'était pas celui de qui elle pouvait attendre sa +félicité: mais cet homme était son époux; elle feignit de sourire, +et cacha soigneusement sa pensée. + +Le marquis dîna tête-à-tête avec elle: il prit le ton empressé, et +l'air de galanterie d'un amant à la mode. Savez-vous, répéta-t-il +plusieurs fois, que vous êtes belle à ravir aujourd'hui, et lui +donnant divers conseils sur sa coiffure, il l'assura que, si elle +voulait, elle éclipserait toutes les femmes, et lui ferait plus d'un +jaloux. Il lui débita ensuite mille folies, et la quitta en lui +recommandant de se préparer à paraître avec éclat. + +La gaîté insignifiante de M. de Simiane avait fait éprouver une +sensation désagréable à la marquise: sa pensée se reporta vers M. de +Crécy; elle s'étonna de n'avoir pas eu de ses nouvelles pendant ce +jour; il avait l'habitude de venir la voir en arrivant de la +campagne. Une vague inquiétude s'empara de son coeur, mais elle +réfléchit que son père pouvait n'être parti que tard de son château, +et devint plus tranquille, en songeant qu'elle n'avait plus que peu +d'heures à souffrir de son absence. + +La manière affectueuse et noble avec laquelle elle fit les honneurs +de son cercle aux premières personnes qui s'y rendirent, enchanta +M. de Simiane; les éloges qu'il entendit prodiguer à la marquise le +rendirent de nouveau orgueilleux de son choix. + +Il était près de neuf heures, une grande partie de la société était +déjà réunie, le comte et la comtesse n'arrivaient pas: chaque +voiture qui entrait dans la cour de l'hôtel, donnait à la marquise +un léger mouvement de joie, que suivait bientôt un profond sentiment +de tristesse. Ses regards, sans cesse attachés sur la porte du +sallon, offraient un mélange touchant d'espoir et d'inquiétude. Sa +situation devenant trop pénible, elle ordonna à un de ses gens de +courir à l'hôtel de sa mère, pour s'informer des motifs du retard +qui lui causait tant d'alarmes. Elle aurait désiré différer +l'ouverture du bal jusqu'au retour de son messager; mais M. de +Simiane témoigna une si grande impatience de le voir enfin +commencer, que cédant, quoiqu'avec répugnance, à ses voeux, elle +présenta sa main à l'homme le plus important de l'assemblée, pour +danser avec lui le menuet de la Cour. + +Les graces décentes qu'elle déploya d'abord, surprirent tout le +monde: on se demandait l'un à l'autre si c'était bien là cette même +personne qui paraissait naguère si empesée et si gauche. Vous +verrez, observa à demi-voix un jeune fat qui se croyait malin, vous +verrez qu'un beau jour elle nous confondra aussi, tout-à-coup, par +son esprit.--Le trait serait unique, répondit une vieille coquette, +en riant aux éclats. + +Madame de Simiane était à la fin de son menuet, quand le claquement +d'un fouet de poste retentit à son oreille: ce bruit lui causa une +agitation affreuse; elle sentit ses genoux fléchir, se hâta, en +tremblant, d'achever sa danse, et, saisie d'effroi, suivit M. de +Simiane, qu'elle venait de voir s'échapper du sallon. + +Elle le rejoignit au moment où il faisait entrer dans son cabinet un +domestique de confiance de M. de Crécy, dont tous les traits +offraient l'empreinte de la plus profonde douleur. O mon dieu! mon +dieu! s'écria-t-elle, il est arrivé quelque funeste événement. Où +est mon père, poursuivit-elle d'une voix étouffée et sombre? ne me +trompez pas: dites, où est mon père?--Il n'a pu venir, il s'est +trouvé mal, très-mal.--Ciel! l'aurais-je perdu!--Le domestique +frémit, et se tait. Madame de Simiane s'évanouit. + +On s'empresse de la porter sur un ottomane. Rosine, sa +femme-de-chambre favorite, accourt: elle frotte d'alcali les tempes +de sa maîtresse, lui glisse quelques gouttes d'éther dans la bouche. +Inutiles secours! madame de Simiane ne reprend point l'usage de ses +sens. + +Le médecin est appelé; il déclare qu'elle est dans un danger +imminent, ordonne qu'on lui saigne sur-le-champ au pied, et qu'on +s'abstienne surtout de faire le moindre bruit autour d'elle. + + * * * * * + +L'assemblée se retire, consternée de ce terrible événement. M. de +Simiane prie le docteur de veiller cette nuit la marquise; il y +consent: à cinq heures du matin une crise favorable s'opère, Anaïs +est sauvée. + + * * * * * + +Son premier soin, en reprenant connaissance, fut de prier le marquis +d'aller rejoindre sa mère. Je vous en conjure, dit-elle, partez de +suite; s'il en est temps encore, sauvez-la du désespoir, +l'infortunée! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais tout ce +qu'elle a perdu. + +M. de Simiane se rendit en diligence au château de la comtesse, pour +y remplir l'office douloureux qui lui était confié. Anaïs défendit +l'entrée de sa chambre à tout le monde; la seule Rosine obtint la +permission de lui prodiguer des secours. Cette bonne fille devinait +les besoins de sa maîtresse; elle apportait, à la servir, un zèle +infatigable, et n'interrompait le lugubre silence qui régnait autour +d'elle, que par ses sanglots. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +M. de Simiane ramena madame de Crécy chez sa fille. On essayerait en +vain de vouloir donner une idée de la scène déchirante qui se passa +dans cette première entrevue: il est des douleurs qui ne peuvent se +peindre. + +Tandis que le chagrin de madame de Simiane paraissait s'accroître +tous les jours, celui de madame de Crécy paraissait, au contraire, +s'adoucir. Cette femme, le modèle des épouses et des mères, n'avait +pas vu la mort arracher subitement de ses bras l'homme à qui elle +avait dû vingt ans de bonheur, le seul homme sur qui elle eût jamais +arrêté tendrement ses regards, sans que le coup qui le frappa n'eût +détruit en elle les principes de la vie. Le moment où elle s'aperçut +qu'elle le suivrait au tombeau, rendit à ses traits leur expression +bienveillante; un sourire angélique les anima de nouveau: elle +paraissait calme, elle n'était que résignée. Son sort ne l'alarmait +plus, elle ne plaignait que celui de sa fille, et demandait sans +cesse avec ferveur au ciel, qu'il lui donnât le courage de supporter +le malheur qui devait, sous peu de temps, l'atteindre encore. + +Le monde, qui juge sur les seules apparences, croyait que M. de +Crécy avait été beaucoup moins aimé de sa veuve que de sa fille; il +se trompait. Le deuil de ces deux personnes avait d'abord été le +même, mais l'une prévoyait qu'elle avait de longs jours à parcourir, +privée de la tendresse et de l'appui de son père; l'autre se +complaisait à sentir qu'elle était près de rejoindre son époux. + +Une fièvre lente dévorait intérieurement la comtesse. Certaine que +tout l'art des médecins ne pourrait la guérir, elle n'en appela +point à son secours, et se prépara secrètement à se rendre digne de +paraître devant le Dieu de bonté, dont elle était le plus parfait +ouvrage. Ce devoir rempli, elle ne s'appliqua plus qu'à dérober la +connaissance de son état à sa fille: elle songeait que l'heure de +l'affliction n'arriverait que trop tôt; elle voulait au moins la +retarder, et parvint à dissimuler ses souffrances jusqu'à son +dernier moment: il fut paisible, elle s'endormit plutôt qu'elle ne +mourut. + +On trouva, dans un des tiroirs de son secrétaire, un testament qui +contenait beaucoup de legs pieux. A ce testament était jointe une +lettre adressée à sa fille. En voici le contenu: + +«Je meurs, mon Anaïs, ou plutôt j'échappe doucement à ce monde, et +je vais dans un meilleur, me réunir pour toujours à ton père. Je +n'emporte, dans la tombe, aucun regret que celui de la douleur que +je vais te causer: modère-la, ma fille; Dieu n'approuve point les +afflictions extrêmes. Soumets-toi, sans murmure, aux pénibles +épreuves qu'il t'envoie. Songe qu'il m'a fait une grace singulière, +en me rappelant vers lui. Ma vie fut courte, mais tranquille et +fortunée; ma mort ne l'est pas moins. Adieu; notre séparation ne +sera pas éternelle, nous nous rejoindrons un jour, pour ne plus nous +quitter. Je vais, avec ton père, veiller du haut des cieux sur toi. +Je te bénis. Adieu». + +Cet écrit révéla à madame de Simiane, toute la délicatesse de l'ame +de sa mère. Je ne me consolerai jamais, répétait-elle à chaque +instant, je ne me consolerai jamais de m'être abusée à ce point sur +ses sentimens: j'osais l'accuser en moi-même de froideur, tandis que +son air serein était un voile généreux, sous lequel elle cachait ses +souffrances, pour ne pas m'en accabler; et moi, je n'ai pas su les +pressentir; j'ai méconnu la tendre énergie de cette femme céleste. +Que d'efforts sublimes elle a faits, pour m'éviter l'angoisse de ses +derniers soupirs! Ah! j'aurais dû les recevoir, ils n'auraient dû +que précéder ceux de sa fille! O ma mère! ange du ciel! pourquoi, +toute à mes regrets, ai-je calomnié ton coeur? Sans ma funeste +erreur, mes soins peut-être auraient pu te conserver: je te verrais +encore à mes côtés, ta main essuyerait encore mes larmes; je ne +t'aurais pas perdue, ou si j étais réservée à subir cet affreux +malheur, je n'y joindrais pas du moins le tourment du remords. + +Pendant les premiers jours qui suivirent la mort de madame de Crécy, +M. de Simiane sembla partager les regrets de la marquise; il était +assidu auprès d'elle; et lui montrait des attentions particulières; +mais il se relâcha bientôt de ses soins; son coeur, incapable d'un +sentiment profond, ne pouvait compatir long-temps à la même douleur. +A quoi sert, disait-il à la marquise, à quoi sert de s'affliger sans +cesse d'un malheur sans remède. Vos pleurs vous rendront-ils ceux +que vous avez perdus? Cette légèreté cruelle avec laquelle la +plupart des gens du monde cherchent à consoler une personne +sensible, d'un malheur irréparable, est un nouveau trait enfoncé +dans ses blessures. M. de Simiane ajoutait innocemment au chagrin +d'Anaïs; elle se trouva moins à plaindre quand l'ennui l'éloigna de +sa présence: elle put du moins gémir en liberté. + + + + +CHAPITRE IX. + + +Six mois s'étaient écoulés sans avoir apporté aucun adoucissement au +chagrin de madame de Simiane; le marquis la pressait vainement de +reparaître dans le monde, elle ne pouvait s'y décider. La solitude +la plus entière était devenue le besoin dominant de son ame: elle +goûtait un charme douloureux à se livrer à de sombres méditations, +et le seul aspect d'une personne qui venait les troubler, lui +causait une sorte d'effroi. Ses jours se passaient à contempler +l'image de ceux qu'elle avait aimés si chèrement; ses nuits, à +rêver à eux; quelquefois un doux mensonge lui rendait leur présence. +O! combien alors son réveil était cruel! + +Sa santé déclinait visiblement; M. de Simiane ne s'en apercevait +pas, ou s'en inquiétait peu. L'ambition et l'amour du plaisir le +retenaient toujours hors de chez lui; il n'était occupé que du soin +de faire sa cour à son roi, et à une grande dame dont il se croyait +le seul amant favorisé, et pour laquelle il dépensait en fêtes, +au-delà de ses revenus. + +La fidelle Rosine, alarmée de la situation de sa maîtresse, la +conjura, mais sans succès, de songer à sa conservation. On ne prend +que bien peu d'intérêt à sa vie, quand on ne vit plus que pour soi. + +Madame de Simiane était tombée dans un état de langueur dont les +suites pouvaient devenir funestes, quand Mr. D., ce même savant qui +lui avait appris le premier que la gloire peut être aussi l'apanage +des femmes, revint d'un voyage de long cours. Il se présenta à sa +porte; on lui dit qu'elle ne recevait personne: il demanda à voir sa +femme-de-chambre; il parut si touché des pertes que la marquise +avait faites, et supplia avec tant d'instances Rosine de lui +procurer la faveur d'un moment d'entretien avec sa maîtresse, +qu'elle se risqua d'enfreindre les ordres sévères qu'elle en avait +reçus. + +Mr. D., qui connaissait mieux le coeur humain que ceux qui avaient +cherché jusqu'à ce moment à distraire Anaïs, ne s'occupa, dans cette +entrevue, que de sa légitime douleur; il ne paraissait pas se lasser +d'entendre les détails du funeste événement qui causait son +désespoir; il les lui faisait répéter, répondait à ses plaintes par +des plaintes, à ses larmes par des larmes. Il obtint la permission +de venir partager quelquefois sa retraite; l'espoir de lui être +utile l'y ramena bientôt. + +Les poésies d'Ossian venaient de paraître; cet ouvrage, dont on a +peut-être également exagéré les beautés et les défauts, produisait +alors une sorte de révolution dans les lettres. L'ame sensible, +livrée à de profonds regrets, trouve, dans la lecture, un charme +monotone qui plaît à sa tristesse. Il ne fut pas difficile à Mr. D. +d'amener adroitement la conversation sur Ossian. Il récita à madame +de Simiane plusieurs strophes des chants de Selma, et ce passage du +poëme de Fingal: _«O mon père! je n'entends plus le son de ta voix. +Mes yeux ne peuvent plus te voir. Souvent, dans ma mélancolie +solitaire et sombre, je vais m'asseoir auprès de ta tombe, et je me +console en la touchant de mes mains tremblantes. Quelquefois je +crois encore entendre ta voix; ce n'est que le murmure des vents du +désert. Il y a déjà_ _long-temps que tu es endormi pour toujours»._ + +Anaïs pria Mr. D. de lui procurer Ossian; il le lui apporta dès le +lendemain. Les regrets touchans de ce poëte firent un peu diversion +à l'amertume des siens. Elle se pénétra tellement des ingénieuses +fictions du célèbre Barde, qu'elles eurent pour elle tout +l'entraînement de la vérité. Bientôt elle souhaita de visiter les +lieux qui renfermaient les cendres de son père, et partit pour le +château où elle avait passé auprès de lui quelques derniers jours de +bonheur. + +M. de Simiane, qui ne pouvait se plaire à la campagne que lorsqu'il +s'y trouvait en nombreuse société, n'y accompagna point sa femme. +Elle put s'abandonner, sans contrainte, à sa mélancolie. + +Elle fit élever au milieu de son parc un mausolée à la mémoire de +ses parens. Elle passait une partie de ses journées dans ce lieu; +là, son imagination remplie des rêves poétiques d'Ossian, elle +voyait sans cesse errer autour d'elle l'ombre de son père et de sa +mère; entendait leurs voix dans le souffle du vent qui agitait le +feuillage, et ne se croyait plus entièrement seule au monde. Un soir +que, toute entière à l'exaltation de ses pensées, elle s'était +endormie assise sur une des marches du lugubre monument, M. de Crécy +lui apparut en songe; elle s'imagina l'entendre lui adresser ce +discours: «Cesse, ma fille de te livrer à d'impuissans regrets; ce +ne sont pas tes pleurs qui me prouveront ta tendresse, mais le soin +constant que tu prendras de réaliser le plus cher de mes voeux. Ma +fille serait-elle devenue tout-à-coup insensible à la gloire? son +coeur, que je formai, ne bat-il plus pour elle? tromperas-tu mon +espérance? Non, tu sortiras d'un long abattement! tu conserveras tes +vertus! tu immortaliseras les pleurs que te coûte mon trépas, et, de +ma demeure céleste, j'applaudirai à tes travaux, je jouirai de tes +succès.» + +La marquise se réveilla dans une agitation inexprimable. Mon père! +s'écria-t-elle avec le plus vif enthousiasme, mon père! tu seras +satisfait; un vain orgueil ne m'égare point. Tu me l'as dit cent +fois, la véritable source du génie est dans l'ame, et je sens que la +mienne renferme tout ce qu'il faut pour égaler, pour surpasser +peut-être les femmes célèbres dont tu m'appris à révérer le nom! + +En achevant ces paroles, Anaïs se relève dans une sorte d'ivresse, +et reprend la route du château. L'extrême vivacité de sa démarche, +l'éclat extraordinaire que jetait son regard, peu d'heures avant si +languissant encore, apprirent à Rosine qu'il venait de s'opérer une +grande révolution dans les idées de sa maîtresse; elle l'examinait +avec curiosité, et n'osait l'interroger. Anaïs était dans un de ces +momens où l'ame ne peut contenir en soi ses transports; elle les +laissa éclater devant Rosine, lui raconta la vision qu'elle avait +eue, les nouveaux projets dont elle était animée, et lui peignit +avec feu la noble joie qu'elle éprouverait le jour où elle pourrait +déposer sur le tombeau de son père la palme des arts. + +Rosine, qui ne comprenait rien à ce langage, craignit d'abord que la +tête de sa maîtresse ne fût égarée; mais quand elle la vit reprendre +ses anciennes occupations, visiter ses vassaux, les combler de +bienfaits, et sourire avec bonté à l'expression de leur +reconnaissance, elle devint tranquille et satisfaite; seulement, +elle se répétait quelquefois à elle-même: Il est bien singulier que +ce changement favorable soit l'effet d'un simple songe. Elle +ignorait que l'infortune ou la félicité, la mort ou la vie d'une +personne douée d'un coeur sensible et d'une imagination ardente, +repose souvent en entier sur la perte ou le retour d'une seule +illusion. + + + + +CHAPITRE X. + + +Pendant les deux mois que madame de Simiane resta seule à la +campagne, elle composa un petit poëme, intitulé: _La Mort du Père de +Famille_. Ce morceau, dont la couleur avait quelque chose de la +noblesse et de la simplicité antique, était rempli de sentiment, de +mélancolie et de grâces. Revenue à Paris, elle le montra à Mr. D., +qui lui demanda la permission d'en prendre une copie. Quel fut son +étonnement, lorsque, quelque temps après, il lui apporta la nouvelle +qu'elle avait remporté le prix des jeux floraux. + +Cette première faveur des arts causa un doux ravissement à la +marquise; cependant il ne fut pas sans mélange de tristesse. O mon +père! s'écria-t-elle, pourquoi n'as-tu pas vécu assez long-temps +pour être témoin de mon succès? Tu me presserais plus tendrement sur +ton sein; je verrais des larmes de plaisir humecter tes paupières; +ton regard se fixerait sur ta fille, avec autant d'orgueil que +d'amour. Mais, hélas! le ciel m'a refusé cette joie; je ne sentirai +plus l'étreinte de tes caresses paternelles! C'est sans retour +qu'elles me sont ravies! Je te cherche, je t'appelle vainement; tu +ne me vois plus, tu ne m'entends plus!--Il vous voit, il vous +entend, il vous inspire, prononce Mr. D. d'un ton touchant et +solennel. Continuez à parcourir avec ardeur la carrière où vous +venez d'entrer avec éclat; espérez tout du feu divin qui vous anime; +plus heureuse que vos modèles, c'est au sentiment le plus pur, le +plus louable, que vous devrez vos éclatans trophées. + +Digne ami, s'écria Mme. de Simiane, digne ami, je n'en doute pas, +c'est mon père lui-même qui me parle par votre organe. Je vous dois +déjà de n'avoir pas succombé à mes maux; faites que je vous doive +davantage. J'ai besoin d'un guide, d'un appui; j'ai besoin surtout +d'aimer et d'être aimée. Ne voulez-vous pas remplacer le tendre +protecteur que m'avait donné la nature?--Si je le veux! aimable +Anaïs! si je le veux! ah! dès long-temps je vous chéris en père.--Je +rends grâces à mes cheveux blancs, qui vous engagent à m'en accorder +les priviléges. + +Mr. D. donna quelques conseils à madame de Simiane, relativement à +ses travaux, et à la conduite qu'elle devait tenir désormais. Il +l'engagea à ne plus faire de sa maison une solitude: vous devez, +dit-il, à votre rang, aux goûts du marquis, de recevoir du monde; +vous vous devez enfin à vous-même de montrer de la déférence à +l'homme dont vous portez le nom, et, croyez-moi, quand on sait +ordonner son temps, la société ne nous enlève que celui que la +raison exigerait qu'on donnât au repos. + +Anaïs promit de se régler en tout, d'après les avis de Mr. D. Cet +accord fait, elle partit à la hâte pour sa campagne, d'où elle +revint aussitôt après qu'elle eut déposé la fleur académique sur la +tombe sacrée. + + + + +CHAPITRE XI. + + +_La mélancolie est la convalescence de la douleur._ Anaïs était +alors dans cette situation de l'ame qui est peut-être aussi +favorable à la beauté, qu'elle l'est à la culture des lettres. Le +sentiment intérieur qui l'animait sans cesse, donnait à tous ses +traits une grâce inexprimable; elle avait perdu toute sa timidité, +sans rien perdre de sa modestie; sa rentrée dans le monde fut une +sorte de triomphe: les hommes et les femmes s'empressèrent également +de l'accueillir; les uns étaient attirés par les charmes de son +esprit, les autres par sa touchante simplicité. Son hôtel devint +bientôt le rendez-vous de tout ce qu'il y avait à Paris de plus +distingué par le rang, la fortune et le talent: les gens de la cour +allaient y chercher l'instruction et le plaisir; les artistes, le +plaisir et la protection; les femmes agréables aimaient à y jouir de +la galanterie respectueuse des uns, et de l'empressement flatteur +des autres. L'attention continuelle que madame de Simiane apportait +à leur faire honneur des hommages qu'on lui rendait, les empêchait +de voir en elle une rivale; elles applaudissaient de bonne foi à des +éloges qui, loin de les humilier, semblaient rejaillir sur elles. + +Le marquis, orgueilleux de voir sa femme l'objet de l'admiration +générale, et charmé de trouver en elle une maîtresse de maison +aimable et complaisante, qui d'ailleurs ne le gênait en rien, se +faisait une loi de montrer des égards particuliers à tous ceux pour +qui elle paraissait avoir de la prédilection. Il trouvait bon +qu'elle défendît sa porte pendant les heures qu'elle voulait +consacrer au travail, et ne venait jamais la troubler dans son +cabinet d'étude. + +Madame de Simiane goûtait tour à tour à son gré les amusemens du +monde et ceux de la retraite; elle puisait dans l'un des +distractions utiles, et dans l'autre, les leçons immortelles des +grands hommes, qui nous rendent ensemble et meilleurs et plus +savans. + +On prétend que les femmes auteurs sont en bute à la persécution des +deux sexes: la marquise n'éprouva point ce chagrin; elle n'eut qu'à +se féliciter de la bienveillance que tous deux lui prodiguèrent. +Jamais une amère censure n'atteignit jusqu'à son coeur. Les +véritables gens de lettres sont remplis d'indulgence pour la femme +sensible, dont le talent semble être une émanation de l'ame; ils se +font un plaisir généreux de lui accorder leurs conseils, et de +l'encourager par des louanges. Ils la soutiennent de leur égide, +dans la lice dangereuse où elle s'avance, tremblante d'inquiétude et +d'espoir; ils éclairent le public sur le mérite de ses productions, +pardonnent à des défauts que rachètent des graces, et leur voix +imposante fait souvent toute sa renommée. + +Un prix remporté à l'Académie française, plusieurs succès obtenus au +théâtre, dans l'espace de trois ans, avaient accru la réputation +d'Anaïs, et grossi la foule de ses admirateurs. La calomnie +elle-même respectait sa conduite, la critique n'attaquait pas ses +ouvrages; elle vivait heureuse de ces brillantes illusions de la +jeunesse, qui suffisent au coeur qui ne s'est pas encore ouvert à la +plus enivrante. Ses souvenirs, sa tendresse vraiment filiale pour M. +de...., ses travaux, le but honorable où elle tendait, ne lui +laissaient pas le loisir de songer qu'elle avait autrefois désiré +vaguement une félicité qui n'était pas son partage. + +Le paisible bonheur qu'elle goûtait fut troublé par le départ de Mr. +D...., que le roi envoya en Grèce, pour faire des recherches +savantes. Cette cruelle séparation rouvrit les blessures de l'ame +d'Anaïs; il lui sembla qu'elle perdait son père une seconde fois. +L'absence de son respectable ami, la laissait dans un entier +isolement; elle n'apportait plus la même sérénité dans les cercles, +le même zèle à ses occupations; son oeil distrait cherchait sans +cesse celui qu'elle savait pourtant bien ne devoir revenir de +long-temps. + +Parmi les personnes qui la visitaient assidûment, plusieurs lui +témoignaient de l'affection, mais aucune n'avait acquis de droit à +son entière confiance; ce sentiment, qui naît tout-à-coup en amour, +se fait long-temps attendre en amitié, et d'ailleurs, la plupart des +amitiés de ce monde ne pouvait satisfaire Anaïs. Elle avait besoin +d'inspirer et d'éprouver cet attachement profond, sincère, +passionné, et presque exclusif, qui établit entre deux ames une +communication intime de tous les jours, de toutes les heures, de +tous les momens; et cet attachement si précieux, si rare, on ne le +doit pas seulement aux rapports des moeurs et des goûts, il est +encore le résultat des circonstances. C'est souvent en vain qu'on +passe toute sa vie à chercher l'être digne de le faire sentir et de +le partager; et quand, par un hasard fortuit, on l'a rencontré, si +la mort vous l'enlève, si une absence forcée vous en prive, il faut +le pleurer ou l'attendre, et ne pas essayer de le remplacer. + +Cependant Anaïs, vive, tendre, expansive, était continuellement en +proie à un ennui dont elle ne pouvait se rendre compte. Elle avait +reçu de la nature une rare puissance d'aimer, dont elle ne pouvait +faire usage. L'intervalle immense qui la séparait de Mr. D...., +apportait un obstacle à ce que sa correspondance avec lui eût de la +suite et de l'intérêt. Comment s'entretenir de tous ces riens qui +occupent, charment ou tourmentent la vie, dans une lettre dont la +réponse ne doit arriver qu'au bout de plusieurs mois? Il est mille +choses d'ailleurs qui se disent dans l'abandon de l'amitié, et qu'on +serait presque honteux d'écrire. Quand on parle, on n'est jugé que +par le coeur; quand on écrit, on est aussi jugé par la raison. Cette +idée arrête l'épanchement de l'ame: l'absence indéterminée d'un ami +nous laisse donc presqu'aussi isolés que sa mort. + +Un matin que madame de Simiane était plus fatiguée que jamais de +l'oisiveté de son coeur, et qu'elle avait en vain cherché une +distraction dans la musique et dans la lecture, elle fut à son +jardin, en fit nonchalamment le tour, vint s'asseoir sur un banc de +gazon, et traça ces vers sur un des feuillets de son souvenir: + + Pourquoi, depuis un temps, abattue et rêveuse, + Suis-je triste au sein des plaisirs? + Quand tout sourit à mes désirs, + Pourquoi ne suis-je pas heureuse? + + Pourquoi ne vois-je plus venir à mon réveil + La foule des rians mensonges? + Pourquoi, dans les bras du sommeil, + Ne trouvai-je plus de doux songes? + + Pourquoi, beaux-arts, pourquoi vos charmes souverains + N'excitent-ils plus mon délire? + Pourquoi mon infidelle lyre + S'échappe-t-elle de mes mains? + + Quel est ce poison lent qui coule dans mes veines, + Et m'abreuve de ses langueurs? + Quand mon ame n'a point de peines, + Pourquoi mes yeux ont-ils des pleurs? + + +Elle avait à peine achevé d'en écrire le dernier mot, qu'un de ses +gens vint lui annoncer la visite d'une duchesse douairière, pour +laquelle elle avait beaucoup de vénération. Elle se leva +précipitamment pour aller la recevoir, et laissa glisser son +souvenir à terre, en croyant le serrer dans sa poche. + +Tandis qu'elle causait avec la duchesse, M. de Simiane vint se +promener dans le jardin avec quelques amis; un d'eux vit de loin le +souvenir, le ramassa sans qu'on s'en apperçût, et cédant au désir +condamnable de connaître ce qu'il contenait, s'enfonça dans une +allée, lut les vers de la marquise, en prit à la hâte une copie, et +replaça adroitement le souvenir au même endroit où il l'avait +trouvé. + +Un curieux est rarement discret, celui-ci ne le fut pas: la petite +pièce dérobée à la marquise courut bientôt dans toute la société: on +la commenta de cent manières différentes; enfin, on conclut que son +auteur pourrait bien être en secret agité d'un autre désir que de +celui de la gloire, et les hommes qui étaient admis à lui faire leur +cour, se promirent de mettre à profit cette découverte. + +Anaïs, qui jugeait des autres par elle-même, et chez qui le plus +simple goût avait l'apparence d'une passion, ne vit dans les soins +empressés qu'on lui rendait, que la preuve d'une amitié très-tendre. +Abusée par la pureté de son coeur, et par sa profonde sensibilité, +elle accorda tour à tour, à quelques-uns de ceux qui lui montrèrent +le plus de dévouement, un sentiment de préférence, sans soupçonner +qu'ils pussent former des voeux dont elle eût à rougir; mais une +femme jeune, jolie, spirituelle et négligée par son époux, se flatte +à tort de trouver des amis, elle ne trouve que des amans. La +marquise en ayant acquis la triste conviction, se décida, quoiqu'à +regret, à ne plus chérir que les arts, à ne plus vivre que dans le +passé et dans l'avenir. + + + + +CHAPITRE XII. + + +La révolution éclata; M. de Simiane s'étant pris de querelle avec un +noble qui avait embrassé le parti populaire, se battit en duel, et +fut tué. Le montant des biens de sa succession suffisant à peine +pour payer la moitié de ses dettes, sa veuve les acquitta sur sa +propre fortune. Ses gens d'affaire lui firent inutilement des +observations à cet égard: Mon père, leur répondit-elle, approuverait +ma conduite. L'honneur d'une femme se compose en partie de celui de +son époux; je ne veux pas qu'on ait le droit de faire un reproche +au mien. Elle vendit tous ses immeubles, à l'exception de son +château de Villemonble, où elle se retira sans autre société que +celle de ses livres. La modicité de son revenu ne lui permettait pas +de recevoir du monde; elle aurait pu recouvrer quelque aisance en se +défaisant d'une propriété qui lui imposait de grandes charges, mais +elle ne voulait pas, à quelque prix que ce fût, voir passer en +d'autres mains cette portion de son héritage où reposaient les +cendres de son père. + +Aux premières nouvelles des événemens désastreux qui pesaient sur la +France, Mr. D.... avait quitté la Grèce, pour revenir à Paris, où +il pensait qu'il pourrait être utile. Cette ville venait d'être le +théâtre des catastrophes les plus sanglantes; la mort avait saisi de +nombreuses victimes dans chaque famille: Mr. D... eut l'inconsolable +douleur de voir qu'il avait survécu à toute la sienne. Son +attachement pour madame de Simiane en acquit de nouvelles forces; il +fut la rejoindre à sa campagne, feignit de la blâmer des sacrifices +considérables qu'elle avait faits à la mémoire de son époux, et +l'assura qu'il ne pourrait les lui pardonner que si elle consentait +à ce qu'il partageât désormais avec elle sa fortune. Elle ne crut +pas devoir refuser à son unique ami la haute marque d'estime qu'il +lui demandait. + +Anaïs, ranimée par la présence et les encouragemens de Mr. D... +retrouva dans l'étude le même charme qu'elle y avait autrefois +goûté: son style acquit de la force et de la précision; elle conçut +le plan d'un poëme en plusieurs chants, intitulé l'_Amour paternel_. +Le choix du sujet semblait répondre du succès de l'ouvrage; sa +mémoire reconnaissante lui en fournissait toutes les situations; +elle en prendrait tous les vers dans son coeur: elle se mit à +travailler jour et nuit à ce poëme. Mr. D.... ne blâmait pas son +ardeur, il ne craignait pas qu'elle ne nuisît à sa santé, il savait +que les seuls chagrins de l'ame usent le tempérament des personnes +sensibles, tandis qu'une agitation, ou un travail qui leur plaît, ne +peut que le fortifier. + +Un décret exila tous les nobles de Paris; ils cherchèrent un asile +dans les villages; les maisons de Villemonble se remplirent. On +proposa de grands avantages à madame de Simiane, pour louer une +partie de son château; elle le refusa. Heureuse de vivre solitaire, +sans néanmoins vivre seule, elle ne voulait rien changer à sa +position. Elle sentait que l'établissement d'un tiers chez elle +gênerait son indépendance; mais ce sacrifice, qu'elle ne consentit +pas à faire à l'intérêt, elle le fit au désir d'être agréable à Mr. +D.... Ce savant avait été intimement lié dans sa jeunesse avec le +duc de Lamerville, qui, obligé de sortir promptement de la capitale, +et ne pouvant s'exposer, à cause de ses fréquentes attaques de +goutte, à partir pour ses terres situées en Touraine, était venu se +réfugier dans la seule petite maison qu'il eut trouvée à louer à +Villemonble. Outre que cette maison ne pouvait contenir la moitié de +ses gens, elle avait l'inconvénient d'être entourée d'eaux +stagnantes qui en rendaient l'habitation malsaine. Le duc en +ressentit les effets: les crises de sa maladie devinrent si +violentes, qu'elles mirent ses jours en danger. M. De.... parla avec +tristesse à madame de Simiane, de l'état où il l'avait trouvé; +celle-ci s'empressa d'aller offrir son château au duc, et lui en +abandonna le plus bel appartement. + + + + +CHAPITRE XIII. + + +Les attentions que madame de Simiane avait pour M. de Lamerville, +lui inspirèrent pour elle une vive reconnaissance. Quoiqu'il fût +infirme et octogénaire, il était d'une société agréable; son esprit +s'était conservé dans toute sa force; il avait de la gaîté, et +semait sa conversation d'anecdotes piquantes, qu'il racontait avec +grace. Rien n'est plus intéressant que l'entretien d'un vieillard +aimable et disert, qui a beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup +observé, et qui vous met dans toutes ses confidences: vous apprenez +souvent plus de choses avec lui en quelques heures, que la lecture +et les réflexions ne vous en apprennent en quelques mois. Madame de +Simiane se plaisait d'autant plus avec M. de Lamerville, qu'il avait +du goût pour la poésie; il se souvenait, avec un plaisir mêlé d'un +peu de vanité, qu'il avait fait agréer plus d'une fois son amoureux +hommage, à la faveur d'un couplet ou d'un madrigal ingénieux. Il +chantait ou récitait à la marquise les vers légers qu'il avait +faits; il mettait alors dans son regard et dans sa voix une +expression qui ne lui laissait de la vieillesse que ces nobles +traces qui commandent le respect. + +Un soir qu'il était dans l'enchantement des attentions de la +marquise, et de sa complaisance à l'écouter, il s'écria: O pourquoi +mon neveu, mon cher Amador est-il absent! Que ne donnerais-je pas +pour qu'il vous vît, qu'il vous aimât, qu'il fût aimé de vous! +Quelle serait ma joie, s'il devenait l'époux de la seule femme selon +mon coeur! Mais, hélas! chaque jour pour moi est maintenant un jour +de grace; peut-être suis-je appelé à descendre dans la tombe avant +d'avoir embrassé encore une fois ce neveu qui m'a causé tant de +sollicitudes. En prononçant ces mots, le duc laissa tomber des +larmes sur ses joues vénérables. Anaïs se hâta de les essuyer, et, +lui serrant doucement la main, lui dit: Dieu vous conservera +long-temps, je le lui demanderai avec tant de ferveur! vous +presserez de nouveau, sur votre sein, ce neveu, l'objet de votre +tendresse. Mais pourquoi n'est-il pas auprès de vous? pourquoi ne +m'aviez-vous pas, jusqu'à présent, parlé de lui?--Je craignais que +vous n'en eussiez conçu une idée défavorable. Vous m'êtes devenue +tout d'un coup si chère, que je ne voulais pas risquer de me +brouiller avec vous, et je ne pourrais entendre tranquillement, même +de vous, un seul mot contre mon neveu.--Comment pourrais-je en dire +ou en penser du mal? je ne le connais pas.--Il a embrassé un parti +qui semblait ne devoir pas être le sien; mais l'étranger était à nos +portes, il allait profiter de nos cruelles divisions, pour ravager +notre patrie. Mon neveu a fait des actions d'éclat, en prodiguant +son sang pour la défendre.--Vous êtes l'oncle du général de +Lamerville?--Oui, je suis l'oncle de l'homme le plus parfait qui ait +encore existé. Amador de Lamerville a reçu de la nature tout ce +qu'il faut pour séduire les yeux, pour enchaîner le coeur; il joint +à la beauté d'Apollon, le courage d'Achille. La générosité du +caractère de mon neveu, la douceur de ses moeurs, la profondeur et +la multiplicité de ses connaissances en font un héros accompli; +objet de l'amour passionné de plusieurs femmes, je ne sache pas +qu'il en ait aimé aucune: il s'est fait une image idéale de celle +qu'il veut choisir pour sa compagne. Je croyais qu'il ne trouverait +nulle part son modèle. Je ne vous connaissais pas. (Anaïs rougit et +garda le silence.) Ce portrait vous étonne, observa le duc?--Je le +crois un peu flatté.--Nullement, je puis vous en donner des +preuves.--Il tira de son secrétaire une miniature et un paquet de +lettres, en ajoutant: Regardez, lisez et jugez.--Anaïs ne put +refuser de payer le tribut de sa timide admiration, à la figure la +plus noble et la plus gracieuse qu'elle eût encore vue. Elle lut +ensuite tout haut, à la prière du duc, quelques fragments de +lettres qu'il lui avait remises entre les mains; sa voix était fort +émue, et son oeil se tournait, à la dérobée, sur la précieuse +miniature qui lui avait fait éprouver une sensation aussi agréable +que nouvelle. Mr. D. entra. Anaïs, cédant à un instinct du coeur, +s'empressa de serrer le portrait et les lettres, comme si déjà elle +avait un secret. + + + + +CHAPITRE XIV. + + +Le mouvement irréfléchi de madame de Simiane n'était point échappé à +M. de Lamerville. Il en avait tiré un augure favorable pour ses +desseins, et ne se trouvait plus tête-à-tête avec elle, sans lui +parler de son neveu: il lui montrait les lettres qu'il recevait de +lui, les réponses qu'il y faisait. Le nom de la marquise se trouvait +souvent répété dans cette correspondance: ce n'était pas sans +trouble qu'elle le voyait tracé dans les lettres du général, +quoiqu'il ne s'y trouvât que par politesse: elle attendait l'heure +de la poste avec la même impatience que le faisait M. de Lamerville. +Le courier venait-il à manquer, elle ne pouvait se mettre à l'étude +de tout le jour. Toute sa nuit se passait sans sommeil. La nouvelle +d'un combat près de se livrer, la jetait dans une agitation +affreuse. + +Une bataille sanglante eut lieu dans la partie de l'Allemagne où le +général de Lamerville commandait. On répandit le faux bruit que les +Français avaient été battus, et que plusieurs de leurs officiers +généraux étaient tués. Trois semaines s'écoulèrent sans qu'on reçût, +au château, aucune nouvelle de l'armée. Madame de Simiane, en proie +à la plus cruelle inquiétude, la cachait pourtant avec soin, par le +généreux motif (du moins elle le croyait) de ne point augmenter +celle de M. de Lamerville. + +La contrainte qu'elle s'imposait, ajoutant à sa tristesse, elle +essayait de la distraire par de longues promenades au dehors: ses +pas ne la conduisaient plus dans sa forêt chérie, ils se dirigeoient +toujours, d'eux-mêmes, vers la grande route. Un matin, qu'elle ne +faisait que d'y entrer, elle vit de loin venir un soldat vétéran qui +marchait avec peine: il avait une jambe de bois; il portait un bras +en écharpe. Cet aspect la fit frémir; elle précipita sa marche, le +joignit, et lui demanda s'il revenait de l'armée d'Allemagne.--Oui, +Madame, répondit-il, j'en arrive.--La dernière bataille?--Nous a +couverts de gloire; l'ennemi a été repoussé à plus de vingt lieues: +notre chef a fait des prodiges de valeur. Mais qui pourrait s'en +étonner? N'est-ce donc pas l'habitude du général de Lamerville? (Le +coeur d'Anaïs palpita doucement.) Vous serviez sous M. de +Lamerville?--J'ai fait avec lui ces deux dernières campagnes, et +c'est presque à ses côtés que j'ai eu le bonheur de perdre ma +jambe.--Le bonheur! ô dieux!--Sans doute, le bonheur; cet accident, +auquel un militaire doit être préparé, m'a valu les bontés de mon +digne chef: il est venu me voir à l'hôpital, il m'a fait panser +devant lui, m'a recommandé aux soins des chirurgiens, et m'a +enjoint de venir le trouver à son camp dès que je serais guéri. Vous +jugez que je n'ai pas manqué d'y aller. Ambroise, m'a-t-il dit, le +gouvernement t'a accordé les invalides; va jouir du repos au milieu +de tes braves frères d'armes. J'ai appris que ta famille est honnête +et pauvre, voilà de quoi la soulager; adieu. En me disant ces mots, +il m'a remis une bourse qui contenait vingt pièces d'or. Je vais +porter cet or à ma fille Claudine, qui est veuve et mère de quatre +enfans. Quant à la bourse, je la garderai jusqu'à ma mort, et la +léguerai à l'aîné de mes petits-fils; elle lui apprendra son +devoir.--Votre fille demeure-t-elle près d'ici?--A environ deux +lieues, au village d'Aulnay.--Vous êtes trop las pour risquer de +faire maintenant ce chemin; venez vous reposer chez moi; je vous y +ferai servir une bonne collation, et vous y verrez l'oncle de votre +général.--Est-il possible?--Cela ne tient qu'à vous, brave +homme.--Eh bien! n'ai-je pas raison de dire que le ciel m'a +favorisé, quand il permit qu'un boulet m'emportât la jambe. Qui ne +voudrait, au prix que j'en reçois, avoir perdu les deux! + +La marquise, attendrie, passa le bras du vétéran sous le sien, et +rallentit son pas, afin qu'il pût la suivre sans fatigue: elle +poursuivit ainsi sa route jusqu'à Villemonble. Le vieil invalide, +heureux et fier d'être conduit et soutenu par une femme jeune, +élégante et belle, arriva au château, le front aussi resplendissant +de joie, que l'est celui d'un soldat qui vient de planter le drapeau +victorieux sur les remparts d'une ville prise d'assaut. + + + + +CHAPITRE XV. + + +Il y avait une grande heure que celle du déjeûner était passée. Le +duc et Mr. D. attendaient avec impatience madame de Simiane, qui +avait l'habitude de prendre ce repas avec eux: ils ne savaient à +quoi attribuer son retard. Le domestique qu'ils avaient envoyé à sa +rencontre dans la forêt, venait de les instruire de ses recherches +inutiles, quand elle entra dans la salle à manger, tenant encore +sous le bras le respectable Ambroise. Je vous amène, dit-elle au +duc, un hôte dont la présence vous sera agréable: il a des récits +intéressans à vous faire: le général de Lamerville a cueilli de +nouveaux lauriers qui, graces au ciel, ne sont pas arrosés de son +sang. + +Madame de Simiane, tout en faisant l'histoire de sa rencontre avec +Ambroise, lui approchait elle-même un siége et le faisait asseoir à +table. Tandis qu'il entretenait le duc de différens combats que son +neveu avait soutenus si glorieusement, elle servait aux deux +vieillards d'un excellent pâté, leur coupait du pain, leur versait à +boire. Le récit du soldat, quoique long et diffus, n'ennuya ni le +duc ni la marquise; l'un et l'autre prêtaient une vive attention à +l'écouter. Anaïs frissonnait de terreur à l'image de chaque danger +que le général avait couru; elle tressaillait de plaisir au récit de +chaque victoire qu'il avait remportée, et présentait en +réjouissance, au vieux conteur, un verre de vin de Madère exquis. +Quand il eut pris un repas solide, et quelques heures de repos, elle +le fit conduire à Aulnay. + +Les marques extraordinaires de bienveillance qu'Ambroise avait +reçues de madame de Simiane, cette sorte d'ivresse où elle était du +résultat de sa promenade, frappèrent Mr. D.; il réfléchit à quelques +mots échappés au duc, et ne douta plus que l'aimable veuve n'aimât, +sans le savoir, le jeune de Lamerville: toutefois, il se garda bien +de lui laisser voir ses conjectures; il savait qu'on ne guérit que +difficilement d'un amour qu'on s'est avoué; il espérait qu'en +n'éclairant point Anaïs sur le sien, cet amour ne serait que le rêve +d'une imagination ardente, et qu'il s'évanouirait sans laisser de +traces douloureuses. + + + + +CHAPITRE XVI. + + +La rencontre du viel invalide avait fait une vive impression sur +madame de Simiane: entraînée par sa bienfaisance naturelle, et par +une impulsion secrète, elle résolut de n'être pas moins généreuse +qu'Amador, et de contribuer à améliorer le sort de l'indigente +famille du bon soldat. Occupée de cette idée, elle se rendit dès le +lendemain à Aulnay; elle trouva le brave Ambroise assis à la porte +de Claudine, il jouait avec ses deux petits enfans, qu'il tenait +sur ses genoux; dès qu'il aperçut la marquise, il les posa vîte à +terre, s'avança vers elle, et la conduisit dans la cabane, qu'il fit +retentir des éclats de sa joie. Claudine interdite, mais enchantée +de cette visite inattendue, présenta à la marquise un vieux fauteuil +de tapisserie, seul meuble qui, avec des bancs de sapin, une vieille +table et une mauvaise couchette, garnissaient une très-petite +chambre, dont l'extrême propreté déguisait la misère. Ambroise +avait à peine exprimé à madame de Simiane combien il était +reconnaissant de sa démarche, qu'elle vit entrer une jolie brune +de dix-sept à dix-huit ans, portant sur ses épaules une charge de +bois.--Georgette, lui dit la pauvre veuve, approche-toi, viens +saluer madame; c'est elle dont notre père fit hier l'heureuse +rencontre, et dont il nous vantait la bonté, en nous disant qu'elle +égalait celle de son général.--Georgette salua respectueusement la +marquise.--A présent, ajouta Claudine, va traire notre vache; +j'espère, dit-elle, que Madame voudra bien accepter un verre de lait +chaud, que je puis lui offrir, graces aux bienfaits de M. de +Lamerville. Ah! quel homme que ce M. de Lamerville! généreux, +sensible et brave; toute l'armée, dit-on, répète à l'envi ses +louanges. Avec quelle ferveur je prie le ciel qu'il bénisse le +protecteur de mon vieux père!--Madame de Simiane, émue jusqu'aux +larmes, et de cet éloge, et du ton avec lequel Claudine le prononça, +lui serra affectueusement la main en s'écriant: Ah! que ne peut-il +jouir comme moi de la touchante expression de votre reconnaissance! +Dans ce moment, Georgette revint avec une jatte pleine de lait. +Ambroise, qui l'avait suivie, rapportait quelques fruits et un pain +de seigle. Pendant que madame de Simiane partageait avec eux ce +goûté frugal, l'invalide parlait avec transport de ses campagnes et +de son général; il ne faisait que répéter ce qu'il en avait dit la +veille, et pourtant Anaïs ne se lassait pas de l'entendre. + +La chute du jour l'avertit de songer à la retraite; elle ne voulait +cependant pas sortir de la chaumière sans trouver les moyens d'être +utile à ses habitans: elle s'informa de leur manière d'exister, et +demanda à Georgette quelles étaient ses occupations. J'aide ma mère +dans les soins du ménage, dit la jeune fille, puis je travaille aux +champs, ou je vais chercher du bois dans la forêt.--Vous devez être +bien lasse le soir.--Oh! je vous en réponds.--Et vous gagnez +peut-être peu de chose?--Très-peu.--Voulez-vous venir avec moi, je +vous occuperai à des travaux plus doux, et vous gagnerez +davantage.--Je vous remercie, Madame, mais que deviendrait ma mère? +je ne puis l'abandonner.--Je demeure près d'ici, vous viendrez +souvent la voir.--Oh! souvent, ce n'est pas soir et matin.--Vous +pourriez réserver pour elle une partie de vos épargnes; je ne la +laisserais d'ailleurs manquer de rien.--Cela est bien tentant, mais +Henry, que dirait-il? nous ne pourrions plus nous voir.--Quel est +cet Henry?--Mon prétendu, Madame.--Vous l'aimez beaucoup?--Je +l'aime.... comme j'aime ma mère, c'est tout dire.--Quel est son +état?--Il est laboureur.--Quand devez-vous l'épouser?--Oh! pas de +sitôt, par malheur; il lui faut bien deux moissons avant qu'il ait +amassé de quoi monter notre ménage, parce qu'il a soin de son père +qui est infirme et vieux,--Vous chérissez ce père?--Certainement; +n'est-ce pas à lui que je dois mon Henry?--Mais quand vous épouserez +Henry, vous quitterez votre mère.--Non, vraiment, Madame; ma mère, +Henry, le vieux père et moi, nous vivrons tous ensemble.--Vos +sentimens me plaisent, Georgette; j'avancerai le moment de cette +réunion; voilà vingt-cinq louis que je vous donne; je veux que la +noce ait lieu promptement.--Georgette, étonnée de son bonheur, +balbutie quelques mots et baise mille fois les mains de la marquise; +Claudine reste muette de joie; Ambroise tombe à genoux et s'écrie: +Mon Dieu, je te rends graces d'avoir assez vécu pour assister au +mariage de ma Georgette! Récompense, mon Dieu, sa généreuse +bienfaitrice, en lui accordant un époux digne d'elle! Ah! si mon +général pouvait être cet époux! Ce voeu fait tressaillir Anaïs, elle +s'élance hors de la chaumière, et part environnée des bénédictions +de l'honnête famille. + + + + +CHAPITRE XVII. + + +Mme. de Simiane n'avait jamais passé une après-midi plus agréable. +Le temps était superbe; la route d'Aulnay à Villemonble lui parut +courte; elle pensait aux heureux qu'elle venait de faire, et +peut-être aussi au souhait exprimé par le vieux soldat. Elle +descendit de voiture à quelque distance du château, entra dans son +parc par une petite porte dont elle gardait toujours la clef sur +elle, et, le coeur ému de ce désir vague, premier symptôme de +l'amour, elle se préparait à entrer dans le bois de lilas et de +chèvre-feuille, témoin ordinaire de ses plus douces rêveries, quand +le son de deux voix qui lui étaient connues frappa son oreille. +Curieuse, elle s'avance sans bruit derrière les arbres, et distingue +à la clarté de la lune, Rosine et Félix, le valet-de-chambre de M. +de Lamerville, qui, assis sur un banc de gazon ombragé par un +acacia, paraissaient au milieu d'une conversation fort animée. Mme. +de Simiane écoute.--Que vous êtes injuste, Félix, disait vivement +Rosine, je vous aime plus que moi-même, je vous l'assure; mais je ne +puis me résoudre à faire cet aveu à Madame, je crains qu'elle ne +désapprouve notre projet de mariage, et je ne pourrais me décider à +quitter son service; elle est si bonne! j'aimerais mieux la mort que +de risquer de lui déplaire.--Nous pouvons nous épouser sans que cela +change rien à notre situation. Mon maître chérit la marquise; il me +répète chaque jour qu'il ne pourrait plus vivre loin d'elle, et +tout-à-l'heure, en se couchant, il me parlait du dessein qu'il +nourrit de lui faire épouser son neveu.--Bon! ils ne se connaissent +pas.--Ils feront connaissance.--Il n'est pas dit qu'ils +s'aimeront.--M. le duc prétend qu'il est impossible que cela +n'arrive pas; moi, je pense comme lui. Ta maîtresse est belle, +aimable, remplie de talens et d'esprit, elle plaira au général.--Je +ne doute pas qu'elle ne lui plaise, mais je doute qu'elle +l'aime.--Elle serait donc bien difficile? M. Amador est sans +contredit le plus séduisant des hommes. Les femmes, vois-tu, ne lui +résistent pas plus que l'ennemi.--Oh! j'ai vu des hommes charmans +prêts à perdre la tête par amour pour Madame; elle ne s'en +apercevait même pas. Son coeur, si tendre en amitié, est, je crois, +incapable d'amour.--Bath c'est que son moment n'était pas venu; il +faut enfin qu'il vienne, le général le fera naître. (Anaïs se +troubla.)--Je souhaite, pour Madame, que vous disiez vrai, M. Félix, +car, depuis que je vous aime, je sens qu'il n'existe de bonheur que +dans l'amour.--Félix embrassa Rosine (Anaïs soupira). J'ai vu, +reprit Félix, tant de femmes soi-disant insensibles, céder au +premier regard du jeune de Lamerville, j'en ai vu tant d'autres qui +l'ont adoré sur sa seule réputation, que je regarde comme impossible +qu'il rencontre une cruelle.--De la manière dont vous parlez, le +général a déjà aimé plusieurs femmes (Anaïs, tremblante, s'appuya +contre un arbre).--Aimer, là, ce qu'on appelle réellement aimer, +peut-être que non; mais ce serait pitié qu'un héros de trente ans se +passât de maîtresse. Je sais qu'il y a environ deux ans, une +Espagnole, jeune et jolie, lui a sacrifié un amant très-riche, qui +l'adorait et allait lui donner sa main.--En ce cas, le général doit +l'épouser.--La bonne folie! est-ce qu'on épouse comme ça toutes les +femmes?--Vous parlez bien légèrement, M. Félix; Dieu veuille que +vous n'ayez pas agi de même. Oh! quant à moi, les femmes ne se +jettent pas à ma tête, je n'ai rien qui les attire; je ne suis pas +un grand seigneur, un général; je marche terre à terre, j'aime +bourgeoisement, pour la première et la dernière fois.--Vous le +jurez.--Je vous le jure; mais promettez-moi, à votre tour, de parler +promptement à madame de Simiane: songez que je serai malheureux +jusque-là.--Eh bien! dès ce soir je parlerai, si j'en ai le +courage.--Ayez-le, je vous en supplie. L'horloge du château sonna +onze heures.--Déjà onze heures, s'écria Rosine! voyez comme je +m'oublie avec vous. Je tremble que Madame n'ait eu besoin de moi: je +n'avais pas jusqu'ici manqué à mon devoir. Voyez où l'amour nous +entraîne. Adieu.--Madame de Simiane se promena encore quelques +momens, afin de laisser à Rosine le temps de rentrer au château +avant elle, et de se préparer à lui ouvrir son coeur. Mais dès que +celle-ci aperçut sa maîtresse, elle ne se souvint plus d'un mot du +discours qu'elle avait projeté de lui tenir, et balbutia seulement: +Madame a-t-elle été satisfaite de sa soirée--Extrêmement, Rosine; +j'ai rendu deux amans heureux.--Deux amans, Madame?--Sans doute, +j'ai fait un mariage.--Madame ne trouve donc pas mauvais qu'on se +marie?--Au contraire, Rosine: n'est-ce pas le voeu de la +nature?--Madame a bien raison. Moi, j'aime Madame plus que je ne +puis l'exprimer, je me ferais tuer pour elle; eh bien! cela +n'empêche pas que...--Que Rosine ne voudrait vivre pour un mari.--Si +j'osais, je dirais à Madame qu'elle m'a devinée.--Et ce mari +serait?--Félix, le valet-de-chambre de M. de Lamerville; il y a dix +ans qu'il sert son maître avec un zèle, une fidélité...--Digne de +récompense, n'est-ce pas, Rosine, et vous vous chargeriez +volontiers de la lui donner?--Si Madame le permettait?--Je fais +plus, je l'ordonne, et je m'engage à fournir votre dot.--Rosine se +confondit en remercîmens; madame de Simiane la congédia plutôt que +de coutume, afin qu'elle pût annoncer, dès ce soir même, à Félix, la +nouvelle qu'il attendait avec tant d'impatience. + +Madame de Simiane, demeurée seule, ne songea point cette fois à +prendre un livre, ou à composer des vers. Elle se mit au lit, en se +rappelant les phrases de Félix qui regardaient le général: après y +avoir long-temps réfléchi, elle espéra qu'Amador n'avait paru +volage que parce qu'il n'avait pas connu la femme qui devait le +fixer: elle se dit qu'il y aurait du plaisir et de la gloire à le +rendre fidèle. Elle s'endormit en formant les projets les plus +enchanteurs, et la foule des songes aimables rendit sa nuit paisible +et fortunée. + + + + +CHAPITRE XVIII. + + +Le mariage de Georgette fut célébré la semaine suivante. Deux jours +après cette fête, les jeunes époux partirent de leur village, pour +conduire Ambroise s'installer aux Invalides. Tous trois passèrent +par Villemonble, pour témoigner leur gratitude à la marquise: ils +reçurent de nouveaux présens, et donnèrent de nouvelles +bénédictions. + +Les noces de Rosine ne tardèrent pas à suivre celles de Georgette. +M. de Lamerville et madame de Simiane leur firent l'honneur de leur +servir de parens. Le duc, enchanté du bonheur de Félix, paraissait +rajeuni. Que ne puis-je, dit-il à voix basse à la marquise, que ne +puis-je vous accompagner ainsi aux autels avec mon Amador. Anaïs ne +souriait qu'à demi à ce discours. L'auguste cérémonie dont elle +était témoin, lui rappelait celle qui l'avait engagée, sept ans +auparavant, à M. de Simiane. Son père, alors, son tendre père +marchait à ses côtés, sa mère la soutenait de son regard; elle +croyait trouver un protecteur, un amant, un ami dans l'époux qu'elle +recevait de leur main. Cet époux n'avait été pour elle qu'un hôte +poli; son père et sa mère étaient descendus, prématurément, dans la +tombe. Si jeune encore, elle avait déjà vu tant mourir! Elle était +sur le point d'accuser la Providence, mais ses yeux rencontrèrent +ceux de Mr D., qui se fixaient sur elle avec anxiété; elle se +reprocha la secrète ingratitude dont elle venait d'être coupable +envers lui, et parvint à surmonter sa tristesse. + +M. de Lamerville ayant fait venir son notaire à Villemonble, pour +dresser le contrat de mariage de Félix, profita de cette occasion +pour lui dicter ses dernières volontés: cette précaution fut prise à +temps; ce vénérable vieillard mourut bientôt après, d'une attaque de +goutte dans l'estomac. A l'approche de son heure dernière, il remit +à madame de Simiane le portrait de son neveu, en lui disant: c'est à +vous désormais qu'il doit appartenir: puis, s'adressant à Mr. D.... +J'ai compté sur vous, poursuivit-il, pour veiller à l'exécution de +mon testament. Quoique vous ne connaissiez pas mon neveu, j'espère +que vous l'aimerez par amitié pour moi; promettez-moi, au nom de +notre ancien attachement, que vous travaillerez de tous vos efforts +à l'accomplissement de mes voeux. Mr D.... fit à son ami la promesse +qu'il désirait; le duc le remercia d'une voix faible, prit la main +d'Anaïs, l'approcha de ses lèvres éteintes, et rendit le dernier +soupir. + +M. de Lamerville avait constitué son neveu Amador de Lamerville son +légataire universel, sous la condition expresse qu'il épouserait +madame de Simiane. Si son neveu se refusait à ce mariage, madame de +Simiane devenait, de droit, légataire universelle à sa place: Mr +D.... était exécuteur testamentaire. + +On fit des obsèques magnifiques à M. de Lamerville; tous les +habitans de Villemonble les suivirent en fondant en larmes: il n'y +en avait pas un qui ne fût redevable d'un bienfait à celui qui +n'était plus. + +La marquise chargea Félix de faire une note exacte des indigens +auxquels son maître distribuait des secours, afin de les leur +continuer. Elle ordonna qu'on construisît un mausolée au duc, à peu +de distance de celui qu'elle avait fait élever à ses parens: Il +voulut aussi mon bonheur, pensa-t-elle, je lui dois aussi un hommage +et des regrets! + +La mort de M. de Lamerville avait sensiblement affligé Mr. D....; il +perdait en lui la dernière personne avec laquelle il avait été +intimement lié. Cet événement le livrait à de sombres réflexions; il +se répétait souvent: Heureux celui qui meurt dans son adolescence! +il n'eut personne à pleurer, et tout le monde le pleure! + +Mr D.... écrivit une lettre affectueuse au général en lui envoyant +une copie du testament de son oncle. Comme la réponse ne pouvait +arriver de suite, et qu'il avait reçu des nouvelles qui rendaient sa +présence nécessaire à Vernon, où il avait une propriété assez +considérable, il se décida d'y aller. Madame de Simiane, qui n'était +pas dans une situation d'esprit assez tranquille pour ne pas être +effrayée d'une solitude entière, le suivit dans ce petit voyage. + + + + +CHAPITRE XIX. + + +Une après-midi que Mr D.... était retenu chez son notaire de Vernon, +il prit envie à la marquise de visiter les environs de cette ville; +elle sortit seule, à pied, et prit un chemin de traverse qui lui +parut agréable. Elle avait fait environ une demi-lieue quand elle +entra dans un petit bois fort épais, au bout duquel elle aperçut une +maison agréablement bâtie, entourée d'un beau jardin; sur l'un des +côtés de ce jardin, on avait construit un pavillon charmant, dont +une porte en forme de fenêtre, garnie de persiennes, donnait sur le +bois. Cette maison, la seule qui existait dans cet endroit, était +éloignée du plus prochain village au moins d'un quart de lieue. +Anaïs entendit accorder une guitarre dans le pavillon: les +persiennes étant fermées, elle s'approcha sans crainte d'être +aperçue; une voix mélancolique fit entendre cette romance: + + + Compagne si chère au poëte, + O lyre, jadis mon orgueil, + Toi qui, dans les jours de mon deuil, + Loin de mes yeux restas muette! + Reviens, docile à mes désirs, + Tromper l'ennui de mes loisirs. + + Long-temps vivre dans la mémoire, + Quand ma main t'enlève au repos, + N'est pas le but de mes travaux; + Je n'ose plus chercher la gloire. + Le temps n'est plus où ses plaisirs + Trompaient l'ennui de mes loisirs. + + Le coeur brûlant d'une autre ivresse, + Ne crois pas non plus qu'en ce jour, + Je t'appelle à chanter l'Amour, + Divinité de ma jeunesse. + Le temps n'est plus où ses soupirs + Trompaient l'ennui de mes loisirs. + + Tendre Amour, Gloire enchanteresse, + Songes divins de mes beaux jours, + Hélas! vous fuyez pour toujours + Un coeur accablé de tristesse. + Le temps n'est plus où vos désirs + Trompaient l'ennui de mes loisirs. + + Beaux-arts, consolez mes alarmes, + Venez embellir mon séjour; + Mais, las! un coeur mort à l'amour + Peut-il en vous trouver des charmes? + Tais-toi, mon luth, tes vains soupirs + Doublent l'ennui de mes loisirs. + +Ce chant émut madame de Simiane, et porta l'inquiétude dans son +sein; elle fit un retour sur elle-même, et s'écria involontairement: +Craignons, craignons l'amour! Oui, craignez-le, fuyez-le, répondit +un jeune homme en sortant du pavillon, fuyez-le avec soin! il +séduit, enchante, enivre, mais il trompe; et quand, après des +siècles de tourmens, de larmes, de regrets, + + _L'amour n'est plus, l'amour est éteint pour la vie: + Il laisse un vide affreux dans notre ame affaiblie, + Et la place qu'il occupait + Ne peut jamais être remplie._ + + PARNY. + +Anaïs reconnut dans celui qui lui adressait la parole, Léon, comte +de Saint-Elme, qu'elle avait vu souvent autrefois chez M. de Crécy. +On avait donné, à cette époque, au comte, le surnom de Métromane, +parce qu'il ne rêvait que poésie: les belles femmes lui plaisaient +alors bien moins que les beaux vers; il avait sacrifié plus d'une +fois un rendez-vous galant, au plaisir d'aller entendre une nouvelle +tragédie. Le rapport de son caractère avec celui de la marquise, +avait établi entr'eux une aimable familiarité. Tous deux jeunes, +sensibles, enthousiastes de la nature et des arts, se promenaient +souvent, au clair de la lune, dans la forêt ou dans les réduits les +plus solitaires du parc de Villemonble, sans avoir d'autre tiers que +les muses. + +Quelquefois ravis, en extase, ils s'arrêtaient devant une pièce +d'eau, d'où ils croyaient voir sortir une naïade; ils entendaient +une hamadriade gémir dans le creux d'un chêne; leur imagination +appelait à leur entretien toutes les divinités de l'Olympe; mais +leurs coeurs, vierges à l'amour, ne voyaient en lui que le dieu de +la fable. + +Madame de Simiane fut aussi charmée que surprise du hasard qui lui +faisait retrouver Saint-Elme, dont elle n'avait pas entendu parler +depuis cinq ans. J'éprouve, lui dit-elle, beaucoup de plaisir à vous +revoir, quoique vous m'ayiez entièrement oubliée.--J'ai des torts +envers vous, il est vrai; j'ai été trompé, et malheureux, voilà +mon excuse.--Eh bien! je vous pardonne; mais vous m'instruirez, +j'espère, des causes de la mélancolie que tous paraissez +nourrir, ainsi que des événemens qui vous ont conduit dans +cette retraite isolée; la part que je prendrai à vos chagrins +pourra les adoucir.--Des chagrins! plût à Dieu que j'en eusse +encore!--Comment?--Quelques douloureux que fussent ceux dont j'ai +été la victime, ils valaient mieux que la langueur qui me +consume.--Ne pouvez-vous en sortir?--Impossible; j'ai essayé de +tout, rien ne m'a réussi.--Le malheur que vous avez éprouvé est donc +bien affreux!--Le plus affreux de tous, il m'a tué moralement.--De +grace, expliquez-vous; ne craignez pas de vous ouvrir à moi.--Je ne +crains que de décheoir dans votre estime, en vous montrant ma +faiblesse. Je vous plaindrai, sans vous estimer moins.--Vous le +voulez, je n'hésite plus. + +Le comte s'assit auprès de madame de Simiane, et commença le récit +suivant: + + +_Histoire de Léon, comte de Saint-Elme._ + +Il y a cinq ans, je fus obligé de partir tout-à-coup pour +Strasbourg, afin d'y recueillir un héritage considérable, qu'un +oncle de feu mon père m'avait laissé. Mon dessein était de ne rester +dans cette ville que le temps nécessaire pour liquider la +succession qui m'était échue. Je réglai tout en deux mois, et me +préparais à revenir à Paris, lorsque le commandant de la place de +Strasbourg m'engagea à une fête donnée à l'occasion du mariage de sa +fille. Le commandant m'avait rendu quelques services, je ne pus me +refuser à sa pressante invitation; je retardai l'époque de mon +départ, et me rendis à la fête: les personnes les plus considérables +de Strasbourg y étaient réunies. On nous servit un repas superbe, +suivi d'un concert. Déjà plusieurs virtuoses s'étaient fait +entendre, quand une jeune femme vint s'asseoir au piano: elle +exécuta, d'une manière admirable, un morceau de Mozard je n'avais +de ma vie entendu une musique aussi délicieuse: il semblait que +l'ame de cette jeune femme fût passée dans ses doigts; chacun de ses +accords venait retentir à mon coeur. J'avais une peine infinie à +retenir mes applaudissemens: elle se leva du piano; je ne fus pas un +des derniers à lui porter le tribut de mon admiration. Frappée de la +vivacité de mes éloges, elle leva les yeux sur moi, et me jeta un de +ces regards qui ne s'oublient jamais. Je demandai son nom à une +personne du cercle qui me parut la connaître. Elle s'appelle +_Florestine de Rostange_, me répondit-elle: c'est la plus +intéressante et la plus infortunée des femmes. Fille d'un Espagnol +et d'une Alsacienne, elle fut élevée à Madrid: elle entrait dans sa +dix-huitième année, et son père venait de mourir quand le vicomte de +Rostange arriva en Espagne; il vit cette jeune personne, en devint +amoureux, eut le bonheur de lui plaire, et l'épousa. Quinze jours +après son mariage, le vicomte fut assassiné en sortant du Prado. +L'auteur de ce crime n'a point été découvert. Madame de Rostange, au +désespoir de la mort d'un époux adoré, ne put supporter davantage le +séjour de l'Espagne, et vint s'établir ici avec sa mère, madame de +Las-Casas; leur fortune est modique, mais les talens supérieurs de +la vicomtesse, le nom qu'elle porte, lui donnent accès dans les +plus grandes maisons. + +Ce court récit m'intéressa. Je regardai de nouveau Florestine; elle +ne me parut pas jolie, mais ses traits avaient une expression +sentimentale qui me toucha; je réfléchissais en moi-même au moyen +que je pourrais employer pour me faire présenter chez elle, +lorsqu'une cantatrice célèbre chanta cette arriette: + + Sous les lois d'un doux hymenée, + Je goûtais le parfait bonheur. + Soudain, un coup affreux change ma destinée; + Mon époux meurt, et moi je vis pour le malheur. + + +Mes yeux s'étaient fixés sur Florestine; je la vois donner des +signes de terreur. Je cours vers elle, une crise horrible de nerfs +la saisit. Je la transporte hors du sallon, elle se calme par +degrés. J'offre ma voiture à sa mère, elle l'accepte: je reconduis +les dames chez elles, je demande la permission de venir m'informer +de leur santés, on me l'accorde. Je suis au comble de la joie. + +Je me présentai le lendemain chez Florestine; elle m'accueillit avec +une grâce qui m'aurait gagné l'ame, si je n'eusse pas été prévenu en +sa faveur: elle me raconta le triste événement dont j'étais déjà +instruit; ses larmes coulèrent, je plaignis son infortune; j'avouai +qu'il n'en était pas une plus affreuse: elle me sut gré de penser +ainsi. Je passai la matinée entière chez elle, j'en sortis +passionnément amoureux. + +De ce moment je ne pensai plus à retourner à Paris; Strasbourg me +parut un lieu de délices; je ne concevais pas qu'on pût se plaire +ailleurs. Je ne sentis plus qu'un désir, celui de consoler madame de +Rostange; tous mes jours lui étaient consacrés. Je l'accompagnais à +la promenade, aux concerts, aux spectacles: je ne la quittais, +chaque soir, que le plus tard possible, et cette courte séparation +me paraissait si longue, que je croyais toujours que le lendemain +n'arriverait pas: toutefois je me gardai de découvrir mon amour à +Florestine; les regrets qu'elle donnait à la mémoire de son époux +étaient encore trop vifs pour que je me flattasse de la voir +répondre à mes sentimens. J'espérai tout du temps, de mes soins, et +m'appliquai surtout à plaire à madame de Las-Casas: j'y réussis. +Elle me confia la conduite d'un procès d'où dépendait toute sa +fortune et celle de sa fille. Je l'arrangeai à leur satisfaction, en +faisant secrètement quelques sacrifices d'argent. Elles me +témoignèrent la plus vive reconnaissance; je leur avais rendu la +tranquillité, j'étais plus heureux qu'elles. + +Pendant environ un an je vécus étranger à tout ce qui n'était pas +Florestine. J'étais enfin parvenu à dissiper son chagrin; elle ne +parlait plus que rarement de l'accident horrible qui l'avait causé. +Elle vivait avec moi dans une intimité charmante; elle ne m'appelait +plus que son ami: elle répondait chaque soir au soupir que je +laissais échapper en lui disant adieu. Je m'applaudissais de mon +triomphe: elle m'aimera, répétai-je en moi-même avec ivresse, elle +m'aimera; son coeur sera le prix du mien. Momens d'amour et +d'espérance, deviez-vous sitôt vous écouler! + +Madame de Las-Casas me pria d'aller traiter de l'échange d'un bien, +avec un de ses parens qui demeurait à vingt lieues de Strasbourg. Je +souffrais de me séparer de madame de Rostange; mais le désir d'être +utile à sa mère ne me permit pas de balancer. Florestine répandit +des pleurs en me quittant, et me fit promettre de lui écrire chaque +courier: j'avais trop de plaisir à remplir ma promesse, pour ne pas +être exact; mes lettres étaient celles de l'amant le plus tendre; +cependant j'apportai le plus grand soin à ce que le mot d'amour n'y +fût pas: je craignais que la magie de ce mot ne manquât de loin son +effet; je ne voulais le prononcer qu'aux pieds de ma maîtresse; il +me semblait que ma voix, mes gestes, mon regard lui donneraient plus +de puissance. + +La première réponse de Florestine me paya du sacrifice que j'avais +fait en m'éloignant d'elle. Après plusieurs autres choses, elle me +disait: «Terminez vos affaires promptement, et revenez; songez que +Florestine ne vit plus où vous n'êtes pas. Vous êtes devenu aussi +nécessaire à mon existence, que l'air que je respire; mon ami, vous +me tenez lieu de tout, et rien ne pourrait me tenir lieu de vous.» + +Je retournai à Strasbourg en formant mille projets de bonheur; +madame de Las-Casas et sa fille me prodiguèrent les marques d'une +tendresse touchante; Florestine laissa éclater une vive gaîté; elle +me parut plus séduisante que jamais. Je pris sa main, la couvris de +baisers, et lui dis: Me pardonnerez-vous, aimable Florestine, le +tort dont je me suis rendu coupable envers vous?--Vous ne sauriez +en avoir aucun.--Je vous ai trompée.--L'univers me le dirait, que je +ne le croirais pas.--Je vous ai trompée, je vous l'atteste.--Vous +vous calomniez.--Je parle vrai; je ne fus pas votre ami.--Et que +fûtes-vous donc? demanda-t-elle en rougissant.--Votre amant: oui, +votre amant le plus passionné; je ne saurais avoir plus long-temps +la force de vous le taire. Florestine, acceptez ma main, ou je meurs +à vos genoux.--Qui pourrai-je aimer plus que Léon, prononça +l'enchanteresse avec un accent d'une douceur inexprimable? Qui +pourrait me rendre aussi heureuse? Ma mère, continua-t-elle, +embrassez votre fils.--J'étais si troublé de mon bonheur, que je ne +savais ce que je faisais; j'allais, venais dans la chambre comme un +insensé; je me précipitai aux pieds de Florestine, je les arrosai de +mes larmes: j'étais dans un véritable délire. Quand mes transports +furent un peu calmés, je m'assis auprès d'elle: Ma Florestine, lui +dis-je, vous avez promis d'être à moi; rien ne manque plus à ma +félicité que le consentement de ma mère; je partirai dès demain pour +le chercher.--Bon dieu! vous voulez aller à Paris!--Il le faut.--Ne +pouvez-vous écrire?--Je le pourrais sans doute, et telle est la +bonté, l'indulgence de ma mère, que je ne craindrais pas qu'elle +s'en offensât; mais, mon amie, je ne l'ai pas vue depuis un an: mon +amour pour vous m'a retenu loin d'elle; j'ai souvent même négligé de +lui écrire. Je lui dois, je me dois à moi-même, de lui montrer mon +respect et mon dévouement dans cette circonstance importante; je +reviendrai bientôt, et peut-être avec elle, m'engager à vous pour +toujours. Madame de Las-Casas approuva ma résolution; Florestine +cessa de la combattre. Notre séparation fut extrêmement touchante. +Nous y rappelâmes mille fois le serment d'aimer à jamais. + +Ma mère me reçut avec tendresse; elle ne me fit pas le plus léger +reproche, approuva mon mariage, et me promit de venir à Strasbourg +y assister. J'écrivis sur-le-champ ces bonnes nouvelles à madame de +Rostange: j'avais trouvé d'elle une lettre touchante en arrivant à +Paris; la réponse qu'elle fit à la mienne me parut froide; elle me +parlait peu de notre amour, et beaucoup d'une fête donnée par le +commandant au général de Lamerville, qui venait faire un séjour de +quelques semaines à Strasbourg (madame de Simiane redoubla +d'attention); elle me faisait un éloge pompeux de ce général, qui, +disait-elle, était l'objet de l'attention de toutes les femmes, et +qui lui avait fait l'honneur de ne s'occuper que d'elle. Des +réflexions piquantes sur les originaux qui s'étaient trouvés à la +fête, terminaient ce singulier écrit; je n'en pris cependant aucun +ombrage: elle est sûre de moi, pensai-je, je suis sûr d'elle, +dois-je être jaloux de ses plaisirs? + +J'achetai des diamans et des étoffes superbes pour Florestine, et me +préparais à l'aller rejoindre, quand je reçus une lettre dans +laquelle elle me mandait qu'il était survenu un obstacle à notre +union; elle finissait en m'assurant de ses regrets et de son +invariable amitié. Cette lettre, à laquelle je ne comprenais rien, +me plongea dans un chagrin extrême; je partis, sur-le-champ, pour en +aller chercher l'explication à Strasbourg. + +Je courus la poste jour et nuit, et j'arrivai dans cette ville à +dix heures du matin; je ne me donnai que le temps de passer un habit +décent, et courus chez madame de Rostange; je la trouvai assise dans +son boudoir, vêtue d'une robe du matin très-galante; à ses côtés +était le général de Lamerville.--Le général de Lamerville! prononça +madame de Simiane en changeant de couleur.--Lui-même; le +connaîtriez-vous?--Nullement, mais j'en ai beaucoup entendu +parler.--Oh! cela ne m'étonne pas, c'est le héros à la mode.--Anaïs +soupira, le comte reprit: Florestine voulut en vain se lever à mon +approche, elle retomba tremblante sur son siége. Vous ne m'attendiez +pas, Madame, lui dis-je; j'ai mal pris mon temps, je le vois; je +reviendrai. Non, restez, balbutia-t-elle, restez. Monsieur me +faisait ses adieux, il part ce matin. Ce mot dissipa ma colère. Je +crus avoir commis une injustice, j'adressai des excuses à Madame de +Rostange, et saluai M. de Lamerville; il répondit à mon salut, et se +retira. + +Il ne fut pas plutôt dehors, que Florestine fondit en larmes. Au nom +du ciel, lui dis-je, expliquez-moi la cause de votre douleur; +apprenez-moi quel est l'obstacle qui nous sépare. Elle continua de +pleurer en silence. Auriez-vous cessé de m'aimer?--Mon attachement +pour vous est inaltérable.--Votre attachement? N'osez-vous dire +votre amour?--De l'amour! répondit-elle d'un air égaré, de l'amour! +je n'en eus point pour vous!--Vous n'en avez pas eu pour moi! et +pourquoi me l'avoir laissé croire? pourquoi m'en avoir imposé?--Je +m'en imposais à moi-même.--Perfide! vous vous êtes plu à me faire +avaler le poison jusqu'à la dernière goutte.--Je ne suis pas +perfide, je ne suis que sensible et malheureuse.--Vous sensible! +vous! qui, pour prix de l'amour le plus délicat, du dévouement le +plus entier, m'avez rendu votre jouet; vous qui attendez, pour me +précipiter dans l'abîme du désespoir, que je me croye parvenu au +comble de la félicité. Vous êtes sensible! vous! Cela peut-il +s'entendre sans indignation. Vous me promettez votre foi, je cours +chercher le consentement de ma mère, elle me l'accorde; je +m'empresse de tout préparer pour la fête de notre hymen: le contrat +est dressé; étoffes, voitures, bijoux, diamans, tout est là, tout, +et vous m'annoncez que vous ne pouvez m'appartenir (elle cacha sa +tête dans ses mains); mais le motif de ce changement inoui ne me +sera pas long-temps caché! Que dis-je, je le connais maintenant cet +horrible mystère, l'unique barrière qui s'élève entre nous; la +voici: vous aimez le général de Lamerville (elle frissonna); +tremblez, tout son sang me vengera de votre trahison.--Epargnez-moi, +s'écria-t-elle d'une voix déchirante; Léon épargnez-moi.--Que je +vous épargne! moi! que vous avez si indignement trompé! moi! qui +aurais tout sacrifié à votre bonheur! oui, tout, ingrate, tout, +jusqu'à l'amour que vous m'inspirez. Eh bien! prononça-t-elle en se +précipitant à mes genoux; eh bien! mon cher Léon, faites ce généreux +effort; sacrifiez-le-moi cet amour auquel je ne puis désormais +répondre.--Barbare, lui criai-je avec l'accent de la fureur; +barbare, enfonce-le bien avant dans mon coeur ce dernier trait. Qui +me l'aurait dit, grands dieux! après ce que j'ai fait pour elle, que +je n'aurais pu obtenir de sa pitié qu'elle daignât au moins me +tromper!--Ciel! ô ciel! balbutia Florestine en tombant sur le +plancher. + +Le bruit de sa chute ramena mon attention sur elle. Je la relevais: +elle était glacée, son regard était fixe, on ne sentait plus son +pouls: je la crus morte; mon angoisse fut terrible. Je jetai des +cris épouvantables. Je l'ai tuée, répétai-je hors de moi, je suis un +monstre, un assassin, je l'ai tuée. Madame de Las-Casas arriva. Je +sortis comme un désespéré, et courus toute la ville sans savoir où +j'allais, jusqu'au moment où je succombai sous le poids de la +lassitude. + +L'exercice violent que j'avais fait donna quelque trêve à +l'agitation de mes esprits. Je blâmai l'emportement où je m'étais +livré. Peut-être, pensai-je, Florestine n'est-elle pas aussi +coupable que je l'ai cru. Si je me fusse conduit avec plus de +modération, peut-être aurais-je pu la ramener à moi; son coeur ne +s'est peut-être pas engagé sans retour. Je me rappelai chacune des +paroles, chacun des mouvemens qui lui étaient échappés, et l'amour +m'aveuglait au point que ce qui devait me confirmer mon malheur, fit +naître en moi un rayon d'espérance. Je l'embrassai avec transport, +et je retournai chez madame de Rostange, dans le projet d'avoir avec +elle une explication tranquille. + +Madame de Las-Casas ne voulait pas me laisser entrer chez sa fille. +J'insistai, en lui jurant de ne rien faire, de ne rien dire qui pût +lui causer de la peine. Elle me regarda tristement, me conduisit +vers Florestine qui était couchée, et s'en alla. + +Je vous ai fait beaucoup de mal, dis-je à madame de Rostange, je +viens vous en demander pardon.--Pardon, reprit-elle, oh! moi seule +ai besoin de pardon; accordez-le moi, mon ami, ajouta-t-elle en me +tendant la main, soulagez-moi du remords qui m'oppresse; mon tort +est affreux sans doute, mais il est involontaire.--Ainsi vous aimez +M. de Lamerville.--Je l'idolâtre: j'ai pour lui une passion +insurmontable; je donnerais une vie pour lui appartenir un jour, un +seul jour.--Affreuse révélation! échappa-t-il à madame de +Simiane.--Horrible en effet, reprit le comte; cependant j'eus la +force de me contenir, et je dis avec douceur, à madame de Rostange: +eh quoi! un an de soins, d'amour, n'a pu me gagner votre coeur; et +lui, si vîte! si vîte!... Je tenais encore sa main, je la baignai de +larmes. Ne pleurez pas, Léon, ne pleurez pas: vous me déchirez +l'ame. Hélas! si vous saviez ce que j'ai souffert, depuis +qu'éclairée sur mes sentimens, j'ai compris la douleur que +j'allais verser dans votre sein, j'en suis certaine, vous me +plaindriez.--Oui, je vous plains, Florestine, vous ne serez jamais +aimée comme vous l'êtes de moi. Ce M. de Lamerville vous +consacrera-t-il tous ses momens? S'apprête-t-il à recevoir la foi +qui m'était due--J'ignore ses projets, il ne m'en a rien dit; je ne +lui ai rien demandé, je n'en veux rien savoir: il m'aime, c'est +assez.--Infortunée! puisse mon désespoir ne devenir jamais ton +partage! Puisses-tu jouir de tout le repos que tu m'as ravi! Adieu. + +Je ne pouvais plus tenir à l'angoisse de ma situation; un feu +dévorant brûlait mes entrailles. J'entrai dans un café, et tombai +dans un profond assoupissement, d'où je ne sortis que le soir. +J'aperçus alors deux jeunes capitaines, assis à une table proche de +moi, qui s'entretenaient d'un air de confidence. Rien n'est plus +sûr, prononça l'un d'eux à voix basse, madame de Rostange vient de +partir à l'instant pour rejoindre notre général. Je n'en entendis +pas davantage. Agité d'un mouvement frénétique, je m'élance hors du +café, j'accours chez Florestine; elle n'y était plus. Je revins à la +hâte chez moi, j'ordonnai à mon laquais d'aller commander des +chevaux à la poste. Je pars à la poursuite de madame de Rostange: je +voulais l'enlever à mon rival, ou périr. Une fièvre maligne me +contraint de m'arrêter au milieu de ma route: elle fit craindre, +pendant six semaines, pour mes jours. Lorsque je fus hors de danger, +je me trouvai dans les bras de ma mère; ses caresses me rappelèrent +mon malheur et ses bontés; mais ces souvenirs ne produisirent pas en +moi la plus légère émotion. Mon ame, usée par la douleur, était +devenue insensible. On allait, venait autour de moi, sans qu'il m'en +restât d'autre idée que celle d'un bruit désagréable à mon oreille. +On me parlait sans que j'entendisse autre chose que des sons vagues. +Je ne m'occupais de personne; je ne m'occupais pas même de moi. La +tendresse de ma mère ne me charmait plus: cette mère incomparable +faisait tout pour son fils, il n'était reconnaissant de rien. On +s'imagina qu'on pourrait me tirer de ce triste état, en me faisant +entendre de la musique. Cet essai ne réussit point: on me conduisit +à la campagne, le changement d'air me fit un peu de bien; mais ce +qui m'en fit davantage, ce fut d'apprendre que M. de Lamerville +n'avait eu qu'un caprice de quelques mois pour madame de Rostange, +qu'il ne lui avait donné aucune de ses nouvelles depuis qu'il avait +rejoint l'armée, et qu'elle était revenue à Strasbourg, où elle +essayait d'oublier son volage amant, en se livrant à la dissipation. +Je demandai à madame de Saint-Elme de retourner à la ville; elle +n'osa point contrarier le premier désir que j'eusse montré depuis ma +maladie. J'allai chez le commandant, j'y rencontrai madame de +Rostange; elle m'aborda la première, m'entretint avec confiance de +sa folie et de son repentir: elle m'appela son ami, son plus cher +ami, son unique ami. Après avoir été abusé par l'apparence de son +amour, je le fus par celle de son amitié de préférence. Je cessai +quelque temps d'être à plaindre. J'aimais encore. + +Le sentiment auquel madame de Rostange n'avait pas craint de +s'abandonner hautement pour M. de Lamerville, en altérant la pureté +de ses principes, avait détruit les qualités attachantes de son +caractère; sa conversation était plus spirituelle qu'entraînante; +elle n'avait plus, comme autrefois, le mot du coeur; mes opinions +n'étaient plus les siennes, quelquefois même il semblait qu'elle se +faisait un malin plaisir de me rompre en visière; elle se vengeait +sur moi, sans s'en douter, du chagrin secret que lui causait +l'abandon de M. de Lamerville: je lui pardonnai long-temps ses +caprices, j'espérais que la constance de mes sentimens triompherait +de sa légèreté; j'espérais que j'aurais dans elle, avec le temps, +une amie qui me ferait sentir les charmes de cette amitié dont parle +Montaigne; je me disais que ce rare trésor ne pouvait s'acheter trop +cher. Quand elle prenait avec moi le ton d'une douce intimité, +j'oubliais tous les maux qu'elle m'avait fait souffrir; mais +j'aperçus enfin que je n'étais pour elle, que ce qu'on nomme si +improprement, dans ce siècle, un ami. Trop sûre de son empire sur +moi, elle ne me ménageait pas; elle montrait souvent plus +d'empressement à d'autres personnes qu'à moi; cette conduite me +blessa: on veut bien être dupe en amour; mais en amitié, on veut +recevoir autant qu'on donne. Je cessai d'être assidu chez madame de +Rostange; ma mère souhaita de retourner à Paris, je l'y accompagnai. + +Les amusemens de cette ville ne purent me distraire de la mélancolie +où m'avaient plongé deux sentimens trompés; je ne pouvais me +consoler de ne plus aimer Florestine, de ne plus intéresser celle +qui m'avait été si chère, sous le double rapport de l'amour et de +l'amitié. Je me répétais sans cesse avec amertume: Je suis devenu un +étranger pour elle! Je fis connaissance de plusieurs femmes +charmantes; j'inspirai, sans y songer, une vive passion à l'une +d'elles; je désirai d'y répondre, je crus un jour y être parvenu, +mais je me dis: Je deviendrais, dans l'avenir, un étranger pour +elle! et je ne l'aimai pas. + +Le poids d'une indifférence dont j'avais inutilement tenté de +sortir, altéra de nouveau ma santé. Les plaisirs de Paris n'ayant +plus d'attraits pour moi, je vins chercher ceux de la campagne. Ils +me paraissent aussi insipides que ceux de la ville: aucun lieu, +aucune occupation ne rend du ressort à mon ame, l'ennui est toujours +là à mes côtés, il m'obsède sans cesse, montre à mes yeux tous les +objets sous la même couleur. Je n'ai pas encore trente ans, et je +suis réduit à désirer la fin d'une existence inutile aux autres, à +charge à moi-même. + +En prononçant ces derniers mots, le comte tomba dans une sombre +rêverie; la marquise fit de vains efforts pour l'en tirer. Les +ombres de la nuit voilaient déjà la cime des coteaux: il faut que je +vous quitte, dit Anaïs à M. de Saint-Elme; si le changement de +solitude peut vous être agréable, je pars après-demain pour +Villemonble, venez m'y retrouver, vous y serez bien reçu. Il lui +répondit à peine, et la laissa partir sans lui proposer de +l'accompagner. + +Elle retourna chez elle à pas lents, et rêva long-temps au récit +qu'elle venait d'entendre: ou Florestine, pensa-t-elle, est une +femme coquette et fausse, dont le comte a été la dupe, ou le général +est un de ces hommes orgueilleux et perfides qui se font un jeu de +déchirer le coeur des femmes tendres et crédules qu'ils ont +séduites. Ce dernier soupçon lui fit un mal affreux; mais +devait-elle l'accueillir, d'après ce que le duc lui avait dit +d'Amador? Ah! pensa-t-elle avec amertume, les hommes qui se croyent +les plus fidèles à l'honneur, ne se font pas un scrupule d'en +manquer envers nous! En est-il un assez délicat pour n'avoir jamais +trahi les sermens faits à l'Amour? Ils se pardonnent tous ce dont +ils sont tous coupables. + +Cette réflexion, qui, peut-être, n'était pas tout-à-fait juste, lui +donna de l'humeur; Rosine, qui ne lui en avait pas encore vue, fut +inquiète de lui en trouver; elle la crut malade: se trompait-elle? + + + + +CHAPITRE XX. + + +Madame de Simiane passa une mauvaise nuit; elle était si changée à +son réveil, que sa femme-de-chambre ne put s'empêcher de lui montrer +sa sollicitude. Madame ne me paraît pas bien, dit-elle, Madame s'est +peut-être trop fatiguée hier; j'ai souvent pensé que les longues +promenades qu'elle fait pouvaient lui nuire. Eh puis! que Madame +veuille bien me permettre une observation: il n'est pas prudent, à +ce qu'il me semble, d'aller ainsi seule, le soir, parcourir la +campagne; quant à moi, je suis sur les épines quand Madame est +dehors à la nuit: on a sitôt fait une mauvaise rencontre. Anaïs +laissa échapper un triste sourire. L'intérêt qu'une femme-de-chambre +a d'examiner tous les mouvemens de sa maîtresse, l'instruit à +deviner les sentimens qui l'agitent en secret. Rosine, d'ailleurs, +connaissait si bien madame de Simiane, que son sourire lui apprit +qu'elle nourrissait quelque idée affligeante. Certainement, +s'écria-t-elle d'un ton qui peignait l'effroi, certainement il +est arrivé quelque chose à Madame.--Non, Rosine; tranquillisez-vous, +il ne m'est rien arrivé de fâcheux; je réfléchis seulement +à une histoire que l'on m'a racontée.--Elle est donc bien +douloureuse cette histoire?--Mais... elle est singulière. Cette +Florestine.--Florestine, dites-vous, Madame; Florestine, ce nom est +celui d'une Espagnole qui voulait duper M. de Lamerville.--Le +duper!--Comment savez-vous cela?--Oh! le feu duc disait tout à +Félix, et celui-ci ne me cache rien. Rosine voyant sa maîtresse +disposée à l'écouter, continua ainsi: Le général aime beaucoup la +musique; dans un concert où il fut à Strasbourg, il rencontra cette +Espagnole qui, dit-on, a beaucoup de talent sur le piano; il +l'entendit, en fut enchanté, et se fit présenter chez elle. +Florestine, orgueilleuse d'avoir attiré l'attention d'un homme dont +toutes les femmes enviaient la conquête, attribua à l'amour +l'enthousiasme qu'il lui avait d'abord montré. Le désir de triompher +de vingt rivales, lui tourna la tête au point qu'elle se persuada +avoir une passion invincible pour M. de Lamerville. Dans cette idée, +elle rompit avec un jeune homme noble, riche, aimable, qu'elle était +au moment d'épouser, pour partir comme une folle à la suite du +général: elle s'imagina, par cette preuve publique d'amour, l'amener +à l'épouser. M. de Lamerville n'avait pensé à rien moins qu'à +s'engager dans un lien sérieux avec Florestine. Il fut plus chagrin +que content du sacrifice qu'elle lui faisait; mais enchaîné par le +plaisir de se croire l'objet d'une grande passion, il eut pendant +quelque temps, pour la femme qui la lui montrait, ce qui, à son âge, +tient lieu de sentiment. Quand Florestine s'aperçut que son goût +pour elle était près de s'éteindre, elle essaya de le ranimer, en +lui faisant redouter des rivaux. Ce manége ne lui réussit pas. Des +querelles fréquentes s'élevèrent; chacune d'elle ôtait à Florestine +une partie d'un empire usurpé. Le général n'osait pourtant pas se +brouiller tout-à-fait avec elle, il craignait son désespoir. Il +découvrit enfin que cette femme, aussi inconstante que vive dans ses +amours, ne s'était pas compromise pour lui seul: elle avait +autrefois suivi un amant en Angleterre; cet amant qui, pendant une +courte absence, avait été supplanté par monsieur de Rostange, en +parut tellement furieux, qu'on le soupçonna d'être l'auteur de +l'assassinat commis sur la personne du vicomte. Le général ne crut +pas devoir garder davantage de ménagemens avec une femme dont les +torts n'avaient pas pour excuse un sentiment profond; il la quitta +de manière à lui prouver qu'il ne voulait conserver aucune relation +avec elle. + +Le récit de Rosine avait rendu à madame de Simiane toute sa +sérénité; elle lui donna quelques ordres relatifs à son départ de +Vernon, et la congédia d'un air de bienveillance: ensuite elle tira +de sa poche le portrait d'Amador, le regarda long-temps, et songea, +avec délices, qu'un homme qui avait de si beaux traits, ne pouvait +avoir qu'une belle ame; elle se félicita de lui être destinée pour +compagne, et se promit de cultiver sans relâche des talens dont elle +se flattait que le charme était non-seulement propre à le séduire, +mais encore à le fixer. + + + + +CHAPITRE XXI. + + +De retour à Villemonble, madame de Simiane négligea la poésie, pour +ne s'occuper que de la musique. Quand le coeur commence à être +subjugué par cette passion si douce et si amère, qui fait le destin +de la vie, mille idées confuses et délicieuses, qui toutes se +rapportent à un objet unique, s'emparent de l'esprit. On rêve alors +plus qu'on ne pense; il y a un certain vague dans la sensation +agréable que produit la musique, qui prolonge les plaisirs de la +rêverie. A mesure, d'ailleurs, que les doigts parcourent avec +agilité les cordes mobiles d'un instrument; que l'oreille est +flattée par des sons mélodieux, l'image de ce qu'on aime apparaît +plus touchante aux regards; elle s'insinue plus avant dans le coeur, +la volupté de l'espérance y pénètre avec elle. Ah! l'on a raison de +croire à l'hymne sans fin de Jehova: Là où tout est amour, tout doit +être harmonie. + +Un mois s'était passé depuis la mort de M. de Lamerville, on n'avait +point encore reçu de nouvelles du général: son silence commençait à +paraître au moins incompréhensible à Mr. D... Anaïs l'expliquait +d'une manière favorable. Une trève venait d'être conclue; M. de +Lamerville en profiterait sans doute pour quitter l'armée; il devait +avoir le désir de connaître la femme que son oncle avait jugée digne +de lui; peut-être viendrait-il la surprendre. Bercée de cette +aimable illusion, elle passait ses journées à l'attendre: elle ne +sortait plus de l'enceinte de son parc, ne voulant pas retarder d'un +moment le bonheur qu'elle comptait goûter dans sa première entrevue +avec celui qu'elle aimait déjà plus qu'elle-même. + +Un matin qu'en déjeûnant avec Mr. D., elle déployait une gaîté qui +ne lui était pas ordinaire, on apporta à ce dernier une lettre de +Strasbourg:--Est-ce du général, demande d'une voix émue Anaïs?--De +lui-même, répond son ami. A cet instant où son sort va se décider, +madame de Simiane est assaillie par une foule de réflexions. +L'espoir a soudain disparu de son coeur, la crainte le remplace: +elle jette un regard timide sur Mr. D... Elle tremble de le voir +ouvrir cette lettre. Ce n'était pas une lettre qu'elle espérait! Le +cachet est brisé; son inquiétude redouble. Mr. D... lit tout bas; +dans ses traits est l'expression de la surprise: Anaïs soupire, et +n'ose l'interroger. Il s'approche d'elle, et lui présente la lettre +sans prononcer un mot. Elle tressaille, la reçoit en détournant les +yeux, se recueille, rassemble tout son courage, pressent qu'elle en +aura besoin. Elle lit enfin: + + _Le général de Lamerville, à Monsieur D...._ + + «J'ai appris avec une extrême douleur, la mort de l'oncle chéri + qui m'a long-temps servi de père. Les soins que madame de + Simiane, et vous, daignâtes prendre de ses derniers jours, + commandent ma reconnaissance; je crois m'acquitter en partie du + devoir que ce sentiment m'impose, en répondant à l'article le + plus important de votre lettre, avec la plus austère franchise. + + »Loin d'être étranger au goût des arts, je rends hommage aux + personnes qui les cultivent avec succès, et j'aime leur société. + Mais permettez-moi de vous le dire, Monsieur, elles ont toutes + un penchant à l'indépendance, qui contrarie le véritable but où + tend le mariage. Je suis persuadé, d'ailleurs, que ce lien ne + peut être heureux qu'autant que ceux qui le forment ne sortent + pas des limites assignées par la nature. L'homme qu'elle créa + pour commander doit être supérieur en raison, en esprit, à sa + compagne, comme il lui est supérieur en force. Je chercherai + dans la mienne, si jamais j'en prends une, plus de grâces que de + beauté, plus de douceur que d'esprit, plus de complaisance que + de caractère. Je craindrais, je l'avoue, de lui voir des talens + qui, attirant sur ses pas une foule d'admirateurs, + l'empêcheraient de trouver tout son bonheur dans ma tendresse. + Je suis né fier, jaloux, un peu bizarre; il me faut une compagne + qui n'ait d'autre désir que celui de me plaire, d'autre gloire + que la mienne, d'autre passion que son amour pour moi. Je veux + être exclusivement aimé, et pour toujours. Je douterais de la + constance des sentimens d'une femme qui aurait l'imagination + mobile, et malheur à celle dont je serais l'époux, si je doutais + un moment d'elle. + + »Je sais que madame de Simiane est jeune, belle, aimable, + qu'elle a autant de vertus que d'esprit, de modestie que de + talens. Mais elle est auteur, et, d'après mes principes, ce + titre élève une barrière insurmontable entre elle et moi. Sans + doute ces principes céderaient aux charmes de madame de Simiane; + aussi me refusai-je au plaisir de la connaître. Je redoute les + combats du coeur, ses faiblesses et ses regrets. Je renonce à + l'honneur de prétendre à la main de votre amie. Je lui abandonne + avec joie l'héritage de mon excellent oncle; et comme, dans la + carrière que j'ai embrassée, la mort peut m'atteindre à chaque + instant, je joins à ma lettre un acte en bonnes formes, au + moyen duquel madame de Simiane ne pourra jamais être troublée + dans la jouissance des biens devenus son partage. + + »J'attends de vos bontés, Monsieur, que vous voudrez bien + engager madame de Simiane à donner des ordres pour que les + portraits de famille placés dans la galerie de l'hôtel de + Lamerville, soient remis à mon homme d'affaires: ils ne peuvent + intéresser cette dame, et j'attache le plus grand prix à leur + possession. + + »Agréez, Monsieur, l'assurance de ma haute estime, + + »AMADOR DE LAMERVILLE.» + + +Ce n'était pas sans un effort pénible qu'Anaïs était parvenue à lire +cette lettre en entier. Quand elle l'eut achevée, elle la posa sur +la table qui était devant elle, fixa d'un oeil morne l'acte fatal +qui attestait que la résolution prise par M. de Lamerville était +irrévocable, et resta ensevelie dans le plus profond silence. + +Mr. D... connut alors quelle blessure l'amour avait faite à son +coeur: il sentit qu'il ne pouvait rien lui dire dans cet instant, +qui ne fût déplacé. Il se contenta de lui adresser un regard +vraiment paternel, lui donna un baiser sur le front, et sortit. + +Anaïs alla se renfermer dans sa chambre, où elle se livra aux plus +tristes idées. O mon père! se dit-elle, pourquoi m'as-tu fait chérir +les arts? Ton enthousiasme pour eux m'a perdue, je leur devrai mon +malheur. Bientôt sa conscience délicate lui fit un crime de cette +pensée: elle s'imagina entendre son père la lui reprocher du haut +des cieux; elle crut devoir appaiser son ombre, par des prières, et +s'en fut au mausolée de M. de Crécy. L'aspect de la fleur académique +qu'elle y avait jadis placée, lui fit répandre des larmes. Mais à +genoux auprès de ce monument qui lui rappelait tant de souvenirs +solennels, elle retrouva quelques étincelles de ce feu sacré que +l'amour filial avait allumé dans son ame, et qu'un autre amour +menaçait d'éteindre. Elle revint au château, en jurant d'oublier +Amador. Pourra-t-elle tenir son serment? + + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La femme auteur, tome I, by +Adélaïde-Gillette Dufrénoy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, TOME I *** + +***** This file should be named 36394-8.txt or 36394-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/3/9/36394/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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