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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3689, 8 Novembre 1913, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 3689, 8 Novembre 1913
+
+Author: Various
+
+Release Date: June 10, 2011 [EBook #36369]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 3689, 8 NOVEMBRE 1913 ***
+
+
+
+
+Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
+
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+
+AVEC CE NUMÉRO _"La Petite Illustration"_ CONTENANT _JEAN et LOUISE_ par
+ANTONIN DUSSERRE _PREMIÈRE PARTIE_
+
+[Illustration: LA REVUE COMIQUE, par Henriot.]
+
+Ce numéro contient:
+
+1° LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Roman n° 18: JEAN ET LOUISE, par M.
+Antonin Dusserre;
+
+2° Un SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.
+
+L'ILLUSTRATION _Prix du Numéro: Un Franc._ SAMEDI 8 NOVEMBRE 1913 _71e
+Année.--Nº 3689._
+
+[Illustration: HASSOUNA (Mme SUZANNE DESPRÉS). L'ENSEIGNE MERRONAY (M.
+R. VINCENT). Le lieutenant de vaisseau Cadiere (M. Tarride). UN CONFLIT
+ENTRE LA PASSION ET LE DEVOIR Au théâtre de la Renaissance: scène du 3e
+acte de «L'Occident» de M. Henry Kistemaeckers. _Phot. A. Bert.--Voir
+l'article, page 360._]
+
+
+
+COURRIER DE PARIS
+
+UN FILS DE LA MER BRETONNE
+
+Il y a vingt-deux ans je passai un été à Roscoff. J'habitais, sur la
+place, une maison appartenant à deux soeurs, deux vieilles filles, qui
+élevaient des pigeons. Elles leur donnaient à manger, à la main, dans
+une étroite cour à pots de fleurs dont elles avaient su faire un
+jardinet mystique. C 'étaient des femmes enfantines et pures, de la
+France d'autrefois. Ah! dites-moi?... vivez-vous toujours,
+mesdemoiselles? Portez-vous toujours vos petits bonnets du temps de la
+reine Anne? Racontez-vous toujours les mêmes histoires de famille? Que
+je le voudrais! Si oui, je vous souhaite traversée heureuse et longue
+encore comme on souhaite par habitude aux vieux marins, qui pourtant
+sont ancrés, une mer jolie... Et si vous n'êtes plus là... que couchées
+sous la dalle--ce qui se pourrait--car en vingt-deux ans, même à terre,
+l'on se perd corps et biens!... si vous n'êtes plus là je ne suis pas
+gêné de vos âmes... Sont en Paradis.
+
+Des fenêtres de ma chambre je voyais l'église de pierre grave, l'église
+trapue, posée, enfoncée, enlisée dans le sol, avec cet air d'y avoir
+échoué exprès, et avec cette apparence de solidité spéciale et
+impressionnante qu'ont tous les sanctuaires bretons comme s'ils
+voulaient exprimer qu'ici plus qu'ailleurs leurs assises sont
+inébranlables, de matière granitique cimentée de foi.
+
+Et je me souviens aussi--car c'est là que j'en voulais venir, par un
+détour un peu long et que l'on aura trouvé inutile, mais dont je n'ai
+pas eu le courage de me priver--je me souviens qu'une de mes
+distractions, à Roscoff, était d'aller au _vivier_.
+
+Comme ce nom l'indique on appelait ainsi un endroit, situé aux bords
+mêmes de la mer, près d'un petit fortin, et dont je ne savais de façon
+très imparfaite que ce que j'en avais entendu dire... que l'on y
+conservait vivant du poisson... Mais pourquoi? Pour s'approvisionner?
+Dans un but scientifique? Je ne crois pas m'en être occupé jamais, ni
+avoir été frappé là, dans mes visites, par la vue de poissons
+exceptionnels... Mais ce qui m'est resté à fleur d'esprit, c'est la
+rêverie où j'entrais alors, comme par compensation et regret, quand je
+quittais le vivier. En continuant ma promenade je supposais des
+quantités d'animaux aquatiques de forme et de beauté surprenantes,
+inconnues, pêchées dans les couches profondes, puis versées dans ces
+réservoirs de tout à 1 heure, et je me donnais en imagination la
+curiosité, le pouvoir et la joie de faire vider ces bassins et d'en voir
+retirer, mêlées aux coquillages, aux herbes et aux plantes sous-marines,
+des espèces innombrables et grouillantes comme en soulèvent seulement
+dans les contes orientaux les filets des pêcheurs protégés par un
+génie... Eh bien, tous ces poissons de mon désir et de ma fantaisie, que
+je n'avais pas vus, mais que j'inventais à plaisir... ils existaient
+effectivement dans la mer mystérieuse... Et à l'époque même où je me
+désolais qu'on n'en eût pas la connaissance directe, «la mise à l'air»,
+un enfant de huit ans, un petit Breton de ces côtes, qui peut-être passa
+près de moi, avait en lui déjà la vocation d'être plus tard le tireur de
+filets prédestinés, le révélateur des richesses, vivantes ou engourdies,
+des abîmes salés.
+
+C'était Mathurin Méheut, fils de la mer bretonne, peintre de sa faune et
+de sa flore, et dont l'actuelle exposition aux Arts décoratifs est un
+incomparable enchantement.
+
+Mon ancien rêve de quelques minutes--qui par bonheur était le sien,
+celui de toute sa vie--l'artiste ardent et tenace qu'est Méheut voulut
+et sut le réaliser. Il a pu puiser dans ces bassins de Roscoff, dans les
+cuves du vivier devenu laboratoire de zoologie expérimentale; et, par
+des centaines de croquis, de dessins, d'aquarelles, d'études gouachées,
+il nous montre aujourd'hui, pour ainsi dire toutes palpitantes, les
+entrailles de la mer,... de la mer qu'en prestigieux chirurgien, au
+scalpel puissant, décisif et sûr, il semble avoir _opérée_ pour nous. Il
+en arrache et en retire les organes, innombrables, qu'il nous étale
+mouillés, trempés, dégoûtants de leur acre et rude liqueur... Par eux
+nous voyons à nu l'organisme et le dedans des flots, car ces poissons de
+toutes formes, mais d'une puissance si ramassée, d'une si grande énergie
+élastique, ces pieuvres à ramures, ces poulpes, ces congres, tantôt
+noués et enchevêtrés, tantôt déroulés et comme abandonnés à leur propre
+dérive, tous ces animaux étranges, ces potées visqueuses, ces gélatines
+qui respirent, ces paquets qui tremblent et flottent, ces abcès du
+rocher, ces tentacules, ces amas et ces complications de chairs gluantes
+et animées,... ce sont bien véritablement les entrailles, les intestins,
+les boyaux, les tripes formidables et copieuses de la mer... Et qui sait
+si de ces réseaux toujours en travail, de ce pullulement, de ce
+croisement, de cette activité incessante et apocalyptique des milliards
+de poissons, ne vient pas--pour le moins autant que du dehors et du
+souffle des vents--l'agitation extérieure et éternelle du flot? Le
+dérangement des surfaces est presque toujours la conséquence des
+troubles du dedans. Pourquoi la vague ne serait-elle pas le perpétuel
+choc en retour du coup de nageoire et la répercussion du chassement de
+queue?
+
+Mais regardons toutes les catégories d'animaux du monde aquatique
+surprises par l'oeil étonnant de l'artiste et fixées par sa main,
+précisées, serrées et emprisonnées dans les limites d'une facture
+vraiment admirable. Exécutés au crayon, ou rehaussés, écaillés de
+touches, ou peints à l'aquarelle avec un éclat, une minutie et une
+largeur qui rappellent l'art des plus beaux maîtres japonais, ces
+dessins, se surpassant l'un l'autre, et qu'on se lasse bientôt de
+comparer, si nombreux sont-ils, offrent une abondance, une variété, une
+somptuosité documentaires qui imposent le respect. On a peine à
+concevoir qu'un homme de trente ans soit l'auteur allègre et aisé d'une
+oeuvre de cette importance, qui représente l'emploi de toute une longue
+et laborieuse vie. On ne peut se détacher des parois en verre de chaque
+tableau où, comme derrière la vitre d'un aquarium, se profilent les
+trigles, les lamproies, les poissons les plus curieux, de fantastique
+invraisemblance et de bizarre horreur... Voici les pieuvres ébouriffées
+et dépeignées, telles des chrysanthèmes, les anatifes bleus et mauves
+pervers ainsi que des orchidées, les anguilles gris-perle pareilles à
+des grès flammés de Copenhague, les hippocampes, lutins de l'eau,
+farfadets noirs des vertes voûtes, dansant sur leur queue en spirale,
+figures neptuniennes et sataniques à la fois, tantôt retombant, avec
+leur petite tête en forme de marteau, comme un moraillon de serrure
+gothique et tantôt redressées comme une guivre minuscule à l'avant d'une
+gondole...
+
+Il faudrait consacrer des heures à l'attentive observation de ces
+planches, enluminures merveilleuses du poème de la mer; on y pourrait
+étudier toutes les diversités de nageoires, flexibles ou résistantes,
+pellicules diaphanes comme ces plantes de la terre qu'on appelle
+monnaies de pape, ou bien armées, onglées, montées sur tiges et arêtes
+pointues, hérissées comme des épaulières d'armures de samouraï, ou
+semblables au papier huilé des lanternes de pagode... et Méheut sait
+tout, a tout noté, défini, détaillé: l'arête dorsale, la fourche des
+queues variées à vous confondre, la nervure des membranes, l'emboîtement
+des pinces, le jeu des crochets. Tout ce qui trempe et agit dans l'eau
+de sel, il l'a vu, il le connaît par coeur à force de l'avoir saisi sur
+le vif des centaines de fois; il possède, comme un petit-fils de
+Léonard, l'anatomie et la structure de la patte, et aussi la mécanique
+de l'aile; il est instruit, et à fond, comme bien peu, de l'animal
+terrestre, aquatique ou aérien, qu'il s'agisse du tigre ou du chien de
+mer, de l'escargot, de la libellule ou du cormoran. On le sent paré,
+gréé d'une audace et d'une patience, d'une possibilité d'attention et
+d'exécution à toute épreuve, et aussi d'un incommensurable amour, car ce
+labeur vous donne la certitude d'avoir été accompli dans le calme et
+l'ordre de l'esprit, de la conscience, dans la joie de l'effort, dans le
+beau désir du résultat promis par la volonté.
+
+Si je ne craignais, en m'étendant davantage, de vous retirer un peu de
+votre plaisir et de votre mérite à découvrir tout seul les multiples
+faces de ce talent si généreux et si fécond, je vous parlerais aussi de
+l'historien attendri des vieux métiers de la côte armoricaine: meuniers,
+sabotiers, tisserands, vanniers... je vous exposerais la tâche
+éducatrice et touchante du botaniste et de l'entomologiste, du
+contemplateur minutieux, et jamais découragé, sévère et recueilli à
+établir l'architecture impeccable d'un épi de blé ou la ramification
+d'une algue, avec une autorité égyptienne. Mathurin Méheut a la passion
+de fer, l'enthousiasme rigide, le fanatisme du dessin. On sent l'homme,
+toujours arqué, tendu sur cet étroit et unique chemin de la ligne qui
+borde, en les délimitant, les précipices de la forme. Il y marche en
+virtuose qui a dompté le vertige, ainsi que sur une corde roide
+métallique, et son crayon laisse après lui sur la feuille comme un
+passage d'acier noir.
+
+Je ne suis pas le seul à penser qu'il n'a plus grand'chose à acquérir
+dans la rigueur et l'inflexibilité. Qu'il se tourne vers ses tableaux,
+vers les pages dans lesquelles il nous retrace, avec une émotion trop
+carguée encore, les scènes de la vie triste et rude des grandes côtes
+bretonnes, et là, qu'il rêve, médite, oubliant un peu à ses pieds le
+crabe et la coquille, pour laisser parler le poète, qui s'abrite et se
+gare en lui de la tempête et des marées. Je conserve avec une mélancolie
+pensive et bien profonde l'image de ses ciels d'hiver épais et sombres,
+d'un bleu de tricot,... de ses rochers noirs, battus et rebattus par la
+vague comme si elle voulait à chaque coup assommer la grève... et celle
+des blocs en dos d'éléphant, arrondis par des siècles de flux et de
+reflux, le long desquels, toujours en suivant le même tracé, avec la
+même géographie liquide, coule et pleure l'écume, en filets plats et
+triangulaires. On dirait, sur du basalte, des hiéroglyphes d'argent,--je
+ne sais quelle écriture diluvienne, effrayante, mystérieuse... le _Mane,
+thecel, phares_ du naufrage... Et je me rappelle aussi la figure de ce
+vieux cheval nu, au poil rouge, en bridon de bohémien, chargé de paquets
+de goémons couleur de giroflée lui retombant de chaque côté comme des
+hardes de guerrier comanche,... et qui, les sabots dans les galets,
+demeure immobile, croupe à la bourrasque... avec un air presque humain
+d'inexprimable anéantissement...
+
+HENRI LAVEDAN.
+
+_(Reproduction et traduction réservées.)_
+
+
+
+[Illustration: Antonin Dusserre sur le seuil de sa maison, à Carbonnat,
+dans le Cantal.]
+
+UN PAYSAN ÉCRIVAIN
+
+ANTONIN DUSSERRE
+
+_La Petite Illustration_ commence aujourd'hui la publication de _Jean et
+Louise_, l'oeuvre d'un paysan d'Auvergne dont les premiers écrits nous
+ont été révélés par la _Semaine Auvergnate_. Antonin Dusserre, l'auteur
+de ce roman rustique, est né à Carbonnat, sur la Cère, le 2 novembre
+1865. Il a toujours vécu dans sa maison natale, une très modeste demeure
+des champs, composée d'un rez-de-chaussée et d'un grenier. Deux pièces
+suffisent au logement: la première est la cuisine. Antonin Dusserre
+travaille dans la seconde, près de la fenêtre, devant les prairies
+qu'arrose la Cère. C'est là qu'il a appris tout seul le latin,
+l'anglais, l'allemand, l'espagnol, et qu'il a écrit _Jean et Louise_. M.
+John Raphaël, le distingué traducteur de ce roman que le grand public
+anglais aura connu avant nous, va d'ailleurs nous présenter avec plus de
+détails l'oeuvre et l'auteur dans l'article suivant:
+
+Le frais roman d'Antonin Dusserre, _Jean et Louise_, est l'oeuvre d'un
+silencieux, d'un homme de la terre, un vrai, dont les paroles ne sortent
+qu'avec une petite honte, que la vue de ses propres pensées, habillées
+d'encre, rend un peu craintif, et qui exprime de belles choses avec la
+rusticité un peu gauche de son langage endimanché.
+
+L'histoire de _Jean et Louise_ est en quelque sorte, du moins nous
+pouvons le soupçonner, l'histoire de l'auteur lui-même. Dusserre est un
+grand gaillard, fortement moustachu, dont la rudesse cache mal une très
+grande timidité, un fort dont la grande force est surtout de s'être
+toujours dompté et de s'être conquis dans des circonstances qui seraient
+venues facilement à bout d'une intelligence plus compliquée que la
+sienne.
+
+Car il est surtout et avant tout un simple. Dans son petit village de
+Carbonnat, près d'Aurillac, on l'aime autant qu'on l'estime. «C'est un
+poète», dit-on volontiers de lui, chez lui, «mais c'est un très brave
+homme, tout de même». On le voit, du matin au soir, rôder dans la
+campagne, une main dans la poche et un livre dans l'autre main. Cet
+homme de la terre lit toujours, lit infatigablement. Il a étudié
+plusieurs langues étrangères et connaît les romans des grands écrivains
+anglais et allemands, ainsi que les ouvres des grands écrivains
+français. Il lit tout ce qui lui tombe sons la main et, quand il n'est
+pas occupé à lire ou à travailler la terre, il est en train de rêver ou
+d'écrire. Mais, en lisant _Jean et Louise_, vous verrez que l'auteur a
+mieux fait que de parcourir les bons livres. Il a su regarder la vie et
+la comprendre. L'excellent artiste qu'est L. Sabattier est allé trouver
+Antonin Dusserre à Carbonnat. Il s'est demandé--car en route il avait lu
+le roman qu'il devait illustrer--s'il n'allait pas se trouver en face
+d'un paysan littérateur, d'un de ces paysans de contrebande qui choquent
+presque autant qu'un paysan d'opéra-comique. Ce coin du pays d'Auvergne,
+la petite ville d'Aurillac autant que l'humble village de Carbonnat, a
+perdu beaucoup de son ancien caractère. Les paysans de maintenant ne s'y
+habillent plus à l'ancienne mode, ne portent plus le costume pittoresque
+de jadis, car les grands magasins leur envoient les «dernières modes» de
+Paris, et même les enfants essaient de ressembler aux «gens de la
+ville». Mais Dusserre, lui, n'essaie de ressembler à aucun. Sabattier
+lui demandait s'il ne pouvait pas lui indiquer des gens qui voudraient
+peut-être poser quelques-uns des personnages du roman. «--Mais oui,
+disait Dusserre, c'est très simple. Voici mon neveu, par exemple. C'est
+un peu moi en plus jeune. Il vous fera Jean.--Que fait-il, votre
+neveu--?...--Il vit chez moi et, le dimanche, il fait la barbe de tout le
+monde à Carbonnat.--»
+
+[Illustration: Antonin Dusserre chez lui--_Croquis de l. Sabattier._]
+
+Dusserre est romancier parce qu'il est né poète; il couche de jolies
+choses sur le papier avec la même simplicité qu'il garde son bétail dans
+les montagnes. Il a noté avec la fraîcheur d'âme d'un enfant la beauté
+du lever et du coucher du soleil, la beauté des champs, la beauté de la
+vie de campagne. Avec son esprit rude, il a marqué en relief les traits
+des paysans de son entourage. Son livre est calqué sur la vie qui fut la
+sienne dans un petit coin perdu du Cantal. Il l'a vécu pendant qu'il l'a
+écrit, il l'a écrit pendant qu'il l'a vécu.
+
+Un jour de marché, à Aurillac, Dusserre a acheté un livre,--un livre
+d'un auteur jusqu'alors inconnu et dont le titre, _Marie Claire_,
+l'avait frappé. En lisant _Marie Claire_, le paysan de Carbonnat a senti
+grandir en lui le désir de voir imprimer les choses que lui aussi avait
+rêvées, tandis qu'il gardait ses bêtes dans la campagne. Ce timide
+écrivit à Mme Marguerite Audoux, et l'auteur de _Marie Claire_ eut la
+curiosité d'aller voir chez lui, dans son village, cet écrivain qui
+avait eu une existence pareille à la sienne, et elle lui a tendu la
+main. Elle s'est constituée en quelque sorte la bonne fée, marraine de
+_Jean et Louise_. Elle a apporté le manuscrit à Paris; elle l'a montré à
+quelques amis, à des éditeurs. Mais la vie à Paris va si vite qu'on a
+peu le temps de s'occuper d'un paysan du Cantal. J'ai lu, un soir, _Jean
+et Louise_ en manuscrit, et aussitôt le roman m'a séduit. J'ai pensé que
+Londres goûterait cette primeur en attendant que Paris ait le temps de
+la découvrir, et c'est ainsi que ce roman a paru d'abord dans une
+traduction anglaise.
+
+_L'Illustration_--en révélant cette oeuvre à ses lecteurs--aura réalisé
+tout le rêve de l'humble poète qui croyait mourir sans faire entendre sa
+chanson.
+
+JOHN N. RAPHAËL.
+
+
+
+LA NOUVELLE DIRECTION DE L'OPÉRA
+
+La désignation du futur directeur de l'Opéra a suivi de près la
+nomination de M. Albert Carré comme administrateur de la
+Comédie-Française et celle de M. P.-B. Gheusi et des frères Isola à la
+direction de l'Opéra-Comique: au conseil des ministres tenu, jeudi de la
+semaine dernière, à Rambouillet, M. Louis Barthou, président du Conseil,
+ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, annonçait que, sur
+la proposition de M. Léon Bérard, son choix s'était porté sur M. Jacques
+Rouché. La nouvelle, très favorablement accueillie, d'ailleurs, n'était
+pas attendue si vite, car la concession en cours ne prend fin, en effet,
+que dans quatorze mois. Le premier résultat de la décision ministérielle
+fut que M. André Messager, coassocié de M. Broussan dans la direction
+actuelle, donna immédiatement sa démission, mû, dit-il, par le sentiment
+de sa dignité, en informant M. Barthou qu'il résignait ses fonctions fin
+novembre. M. Marius Gabion, administrateur général, suit son directeur
+dans la retraite.
+
+Le nouveau directeur de l'Opéra, qui est déjà âgé de cinquante-trois
+ans, a une carrière intéressante et variée.
+
+Fils du mathématicien Eugène Rouché, il a passé par l'École
+polytechnique,--qui, décidément, mène à tout, elle aussi. Mais il ne fut
+point ingénieur, ni des ponts et chaussées, ni des mines, ni des tabacs,
+ni du génie maritime. Un peu fonctionnaire, pourtant: on le vit un temps
+dans un ministère; il fut, promu en 1885, chef de cabinet de M.
+Dautresme au Commerce, après avoir été secrétaire général de la
+préfecture de la Seine-Inférieure. Puis, marié à Mlle Piver, il se
+consacra à la grande industrie de la parfumerie, où il allait réaliser
+promptement une belle fortune.
+
+[Illustration: M. Jacques Rouché, le futur directeur de l'Opéra.--_Phot.
+Dornac._]
+
+Alors il put donner libre carrière à des goûts qu'il n'avait jamais
+celés, passionné également de belles-lettres et de beaux-arts.
+
+Il prit d'abord la direction de la _Grande Revue_, où il succédait à
+l'éminent avocat Fernand Labori. Puis il se laissa attirer par le
+théâtre, qui partageait de longtemps avec la peinture et la littérature
+ses prédilections. Une petite «scène de quartier», le théâtre des
+Batignolles, débaptisé et nommé moins prosaïquement théâtre des Arts,
+lui suffit pour se révéler artiste de goût délicat, directeur
+entreprenant et fort avisé. S'attachant tour à tour à monter des pièces
+de haute tenue littéraire, de véritables curiosités, présentées dans des
+décors originaux, ou à restituer avec leur caractère archaïque, en des
+cadres savamment apprêtés, des ouvres musicales classiques de Mozart, de
+Lulli, de Rameau, il apprenait là, avec le plus complet succès, le
+métier auquel désormais il va se consacrer en toute expérience. De sa
+part, on peut s'attendre, à l'Académie nationale, aux plus heureuses
+révélations. Dilettante au meilleur sens du mot, il a, vient-il de
+déclarer, pour première ambition de «restaurer l'art français».
+
+[Illustration: M. Camille Chevillard.--_Phot Gerschel._]
+
+Il a ambitionné d'être seul à diriger la grande scène. Ce n'est pas
+vulgaire besoin d'autorité. Et son premier soin a été de s'assurer une
+collaboration de premier ordre, celle de M. Camille Chevillard, avec le
+titre de chef des études musicales et, donc, la succession de M. André
+Messager qui, dans la direction actuelle, assumait jusqu'ici ces
+fonctions.
+
+Le gendre et le digne continuateur de Charles Lamoureux sera à M. Rouché
+le plus précieux des collaborateurs. Il est superflu de rappeler ses
+titres à l'estime et à la sympathie des amateurs de musique. Fils d'un
+violoncelliste célèbre, M. Camille Chevillard a consacré au plus subtil
+des arts sa carrière entière. Lamoureux, dans ses efforts persévérants
+pour révéler à la France l'oeuvre de Wagner, n'eût pu rêver de second
+plus fidèle ni plus zélé. Depuis qu'il a succédé, en 1897, à son
+beau-père à la tête de l'admirable phalange d'exécutants groupés par
+celui-ci, il n'a pas fait jouer, dans ses concerts, moins de deux cents
+ouvres françaises. Et le pur musicien qu'est M. André Messager aura un
+remplaçant digne de lui.
+
+ *
+ * *
+
+Dans le même moment où M. Jacques Rouché faisait cet excellent choix,
+MM. P.-B. Gheusi et Isola étaient non moins heureux en appelant à
+l'Opéra-Comique, aux mêmes fonctions de directeur musical, M. Paul
+Vidal, l'élégant et spirituel auteur de la _Reine Fiammette_, de la
+_Maladetta_, de _Guernica_,--et, auparavant, de ces quatre exquises
+partitions qui firent autrefois nos délices, au théâtre de marionnettes
+de la galerie Vivienne. Et l'ancien chef d'orchestre de l'Opéra a de
+bonne grâce accepté de leur apporter l'appoint de sa science musicale
+irréprochable, de son grand talent, de sa connaissance approfondie des
+chefs-d'oeuvre de l'art musical. Il ne faut donc point douter qu'on ne
+continue à faire, rue Favart, de très parfaite besogne.
+
+[Illustration: M. Paul Vidal.--_Phot. Bert._]
+
+
+
+[Illustration: Entre les wagons broyés et la locomotive du train
+tamponneur.]
+
+LA CATASTROPHE DE MELUN
+
+Une horrible catastrophe s'est produite mardi dernier, sur le réseau
+P.-L.-M., aux abords de la gare de Melun. A 9 heures et demie du soir,
+le train-poste n° 11, se dirigeant sur Marseille, a été pris en écharpe
+par le rapide de sens inverse qui arrive à Paris à 10 heures du soir.
+
+Notre plan schématique permet de se rendre compte des circonstances de
+l'accident.
+
+Les six voies dont dispose le réseau P.-L.-M. à la sortie de Paris se
+réduisent à quatre au delà de Villeneuve-Saint-Georges. Ces quatre voies
+se divisent en deux groupes comprenant chacun une voie montante et une
+voie descendante. Un des groupes (figuré dans la partie supérieure de
+notre schéma) constitue ce qu'on appelle couramment «la grande ligne»;
+passant par Melun, Fontainebleau, Moret, il est affecté au service des
+trains rapides. L'autre groupe, passant par Corbeil, vient se rapprocher
+du premier aux abords de Melun; il prend ensuite la direction d'Héricy
+pour rejoindre la grande ligne à Montereau.
+
+Des voies de croisement établies près de la gare de Melun permettent de
+faire bifurquer les trains d'un groupe de voies sur un autre. C'est au
+point de bifurcation que la collision s'est produite.
+
+Le train-poste pris en écharpe est un train régulier dont l'itinéraire
+est toujours le même. En quittant Paris, il suit d'abord la grande ligne
+puis, pour la dégager, il bifurque devant Melun sur la ligne de Corbeil.
+Il doit pour cela couper à niveau la voie descendante par laquelle
+arrivent les rapides de Marseille.
+
+Il y a là évidemment une situation dangereuse à laquelle la Compagnie
+P.-L.-M. songe à remédier en établissant un saut de mouton, c'est-à-dire
+en opérant le croisement à des niveaux différents. Mais aucun accident
+ne doit se produire si les signaux sont observés par les mécaniciens.
+Les deux postes sémaphoriques établis en amont et en aval de Melun sont
+solidaires; un système d'enclanchement automatique empêche que par
+erreur on accorde simultanément le passage à deux trains pouvant se
+rencontrer. Les trains venant de Marseille trouvent à environ 1.500
+mètres avant Melun le disque rouge ou signal avancé; à 500 mètres de là,
+c'est-à-dire à 1 kilomètre de la gare, un disque vert prescrit au
+mécanicien de ramener sa vitesse à 20 kilomètres à l'heure environ,
+enfin plus loin la sortie de la gare est commandée par le signal carré,
+signal d'arrêt absolu situé à 150 mètres environ du lieu où s'est
+produit l'accident.
+
+[Illustration: Schéma montrant comment s'est produite la rencontre entre
+le rapide n° 2 venant de Marseille et le train postal n° 11 venant de
+Paris.]
+
+L'enquête semble avoir établi que tous les signaux étaient fermés et
+qu'ils ont été «brûlés» par le mécanicien du rapide n° 2 venant de
+Marseille. Ce dernier, du reste, aurait fait des aveux.
+
+[Illustration: Le mécanicien Dumaine, qui conduisait le train
+tamponneur.]
+
+Ce rapide marchait à une allure d'environ 100 kilomètres; ayant à peine
+franchi la gare de Melun, il prenait en écharpe et anéantissait les deux
+premières voitures du train-poste n° 11 qui venait de s'engager sur la
+voie transversale; en même temps, les trois fourgons à bagages du train
+tamponneur, un wagon-poste qui suivait, deux voitures de seconde classe,
+étaient écrasés. Aussitôt, un incendie se déclarait au milieu des débris
+où se tordaient, en hurlant de douleur, les malheureux plus ou moins
+broyés.
+
+[Illustration: Les débris d'un wagon postal.]
+
+[Illustration: Le tri des lettres sur la voie.]
+
+[Illustration: M. Poincaré visite les lieux de la catastrophe: à sa
+droite, M. Dervillé; à sa gauche, le préfet de Seine-et-Marne; derrière
+eux, M. Massé, ministre du Commerce et des Postes.]
+
+Le train-poste tamponné emmenait 68 agents des Postes et comprenait sept
+wagons à destination de Besançon, du Mont-Cenis, de Lyon, de Pontarlier
+et de la côte méditerranéenne.
+
+A l'heure où nous écrivons, on ignore le nombre exact des victimes. Sur
+39 cadavres, 14 seulement ont été identifiés; 14 blessés sont soignés à
+l'hôpital de Melun.
+
+Nos photographies donnent une impression saisissante de l'aspect
+effroyable que présentaient les voies pendant le déblaiement. Jamais,
+croyons-nous, dans les catastrophes antérieures de chemin de fer, on ne
+vit un train aussi fracassé et, en contemplant cet amoncellement de
+ferrailles, on s'étonne que le nombre des victimes ne soit pas encore
+plus considérable.
+
+La troupe, les agents du P.-L.-M. et ceux des Postes, les pompiers,
+rivalisèrent de zèle pour sauver les sinistrés, puis pour déblayer les
+voies, et l'on put voir, durant toute une journée, des hommes dévoués
+faisant «le tri des lettres» au milieu des débris de ferrailles que
+tachaient en maints endroits des lambeaux de chair humaine.
+
+M. Poincaré s'est rendu de bonne heure sur le théâtre de la catastrophe
+où il a trouvé M. Massé, ministre du Commerce, M. Dervillé, président du
+conseil d'administration de la Cie P.-L.-M. et tous les hauts
+fonctionnaires que leur devoir appelait à Melun. Il a rendu visite aux
+blessés, et il a tenu à féliciter les nombreux agents qui se sont
+distingués en cette triste circonstance.
+
+[Illustration: LA CATASTROPHE DE MELUN.--Les travaux de déblaiement.]
+
+
+
+[Illustration: Les six fils, la fille, le gendre et les trois
+belles-filles de l'empereur d'Allemagne.
+
+_Cliché W. Niederastroth, photographe de la Cour._ De gauche à droite:
+le prince Joachim, 6e fils du kaiser; le prince Oscar (5e fils); la
+princesse Eitel-Frédéric; la princesse Victoria-Louise, à présent
+duchesse régnante de Brunswick-Lunebourg; le prince Ernest-Auguste de
+Cumberland, son mari, duc régnant de Brunswick-Lunebourg; la princesse
+Auguste-Guillaume; la kronprinzessin; le kronprinz (en haut); le prince
+Eitel-Frédéric (2e fils); puis, assis sur le tapis, le prince Adalbert
+(3e fils) et le prince Auguste-Guillaume (4e fils).]
+
+LA FILLE DU KAISER SUR LE TRONE DE BRUNSWICK
+
+Le prince Ernest-Auguste de Cumberland et sa femme la princesse
+Victoria-Louise de Prusse, fille de l'empereur d'Allemagne, ont fait, le
+lundi 3 novembre, leur entrée joyeuse dans la capitale du duché de
+Brunswick, dont la souveraineté--comme conséquence de la réconciliation
+des deux maisons de Cumberland et de Hohenzollern--vient d'être rendue
+aux Cumberland.
+
+Les nouveaux souverains du duché, grand comme un département français et
+peuplé de 300.000 âmes environ, sont arrivés à midi et demi à la gare de
+Brunswick. Les fonctionnaires de l'État les attendaient à la gare. Le
+duc et la duchesse sont entrés dans leur capitale aux acclamations de la
+foule qui se montra très sensible à la grâce riante de sa jeune
+souveraine.
+
+[Illustration: Les nouveaux souverains du duché assistent, devant la
+gare de Brunswick, au défilé de la compagnie d'honneur.]
+
+Sur la place Friedrich-Wilhelm, le premier bourgmestre, qui était à la
+tête du corps municipal, a exprimé la joie que la ville de Brunswick
+éprouvait à pouvoir de nouveau saluer dans ses murs l'ancienne famille
+ducale. Au château, après la réception par les jeunes princes régnants
+des députés de leur petit État, on donna lecture du discours du trône où
+le nouveau duc de Brunswick promit de consacrer tous ses efforts
+désormais à faire le bonheur des Brunswickois.
+
+[Illustration: La foule sur la place du Marché, à Brunswick, attend
+l'arrivée du cortège ducal.]
+
+
+
+[Illustration: Les conscrits revenant de la mairie après la remise du
+drapeau.]
+
+PREMIERS CONSCRITS DES COLONIES
+
+Cette année, pour la première fois, les contingents fournis par nos
+vieilles colonies, Antilles, Guyane, sont venus en France pour y faire
+leur service militaire, que jusqu'ici ils étaient censés effectuer dans
+leur pays natal. Ce fut tout un événement, outre-mer, où la vie est, par
+certains côtés, bien différente de la nôtre, où de meilleure heure, par
+exemple, les jeunes gens songent à se créer un foyer,--mais un
+événement considéré, en définitive, par la plupart comme heureux. Et il
+y eut fort peu de réfractaires, peu de conscrits marrons, comme on dit
+là-bas, reprenant une vieille locution des temps lointains de
+l'esclavage: il est telles communes, ainsi celle du Lorrain, à la
+Martinique, qui se glorifient de n'en avoir pas eu même un seul. Les
+conseils de revision fonctionnèrent au milieu du calme et, sans à-coups,
+formèrent la classe.
+
+La population tout entière s'appliqua d'ailleurs à adoucir aux conscrits
+l'amertume instinctive du départ. C'est ainsi qu'à Fort-de-France
+(Martinique) un comité se constitua qui recueillit, en quelques jours,
+une somme rondelette afin d'organiser en leur honneur des fêtes d'adieu.
+Son premier soin fut d'acquérir un superbe drapeau qui fut remis
+solennellement aux jeunes recrues, dont les boutonnières s'ornèrent
+d'insignes et de cocardes, à la mode de France.
+
+Enfin arriva le jour des adieux, où, selon le mot du poète, «il faut que
+les femmes pleurent». C'était le 4 octobre que la _Champagne_ devait
+emmener «la classe». A l'aube, le grand transatlantique entrait dans le
+port.
+
+Le clergé, tenant à s'associer aux manifestations de sympathie de tous
+côtés prodiguées aux futurs soldats, célébrait à leur intention, dans la
+matinée, une messe où officia l'évêque lui-même. Et, déjà revêtus de
+leur uniforme--car depuis plusieurs jours, arrives par groupes des
+diverses communes de l'île, on les concentrait et on les habillait à la
+caserne--la démarche un peu lourde, avec les «godillots», ceux-là
+surtout habitués à courir pieds nus par les mornes et les fonds, ils
+faisaient, dans la très simple église, de jolis groupes juvéniles. Ils
+sortirent, drapeau en tête, toujours, du temple pavoisé et fleuri de
+palmes.
+
+[Illustration: Rassemblement sur la Savane, devant la statue de
+Joséphine.]
+
+A l'issue de l'office, ils se retrouvaient, huit cents environ, sur la
+Savane, la grande place de Fort-de-France, que décore la statue de
+l'impératrice Joséphine, créole illustre. Et, bien alignés, encadrés par
+leurs anciens de la coloniale, ils avaient d'avance l'air fort martial.
+
+D'une estrade, comme aux jours de grandes solennités, les autorités de
+la colonie assistaient à ce spectacle qui avait attiré toute la ville,
+et plus particulièrement ceux qui allaient, ce jour-là, voir s'éloigner
+leurs enfants.
+
+Le colonel Richard, commandant supérieur de la garnison de l'île, passa
+en revue les conscrits; puis le gouverneur leur adressa une brève et
+chaleureuse allocution, exaltant la grandeur de la tâche à laquelle les
+convie la mère patrie. Et quand, enfin, au commandement: «En avant!»,
+leurs rangs s'ébranlèrent en bon ordre, il semblait qu'un salutaire
+frisson de fierté les faisait tressaillir.
+
+A la porte de la «concession» de la Compagnie Transatlantique, ils se
+séparaient définitivement des êtres chers, les parents, les amis, les
+mères, bien émues sans trop vouloir toujours le laisser paraître, et les
+_doudous_ souples et câlines... Sans doute, cette foule, arrêtée par les
+grilles, n'était point la foule exubérante des jours de fête, mais
+chacun pourtant fit bonne contenance. Et la _Champagne_ largua ses
+amarres aux accents du _Chant du départ,_ répondant, du pont, au
+volettement des mouchoirs. Les soldats martiniquais s'éloignaient non
+point résignés, mais résolus, en hommes. Ils n'avaient pas voulu faire
+mentir la chanson qu'aux derniers jours on leur avait apprise:
+
+ _Tu es parti, petit soldat créole,_
+ _Non sans qu'un chant de ta lèvre s'envole._
+
+[Illustration: A FORT-DE-FRANCE.--Embarquement des conscrits
+martiniquais sur la _Champagne.--Photographies Leboulanger._]
+
+
+
+LE MAROC QU'IL FAUT VOIR
+
+ARCHITECTURE ORIENTALE, RUINES ROMAINES ET CIVILISATION FRANÇAISE
+
+_D'un fructueux voyage au Maroc--au Maroc déjà pénétré de la
+civilisation française--M. Gervais-Courtellemont nous a rapporté, avec
+d'admirables photographies en couleurs, un ensemble de rapides et très
+actuelles impressions qui, sous la signature de cet ami très informé de
+l'Orient, ajouteront encore à l'intérêt des documents reproduits dans
+ces pages._
+
+Le Maroc pacifié! Le Maroc ouvert à la civilisation européenne! Cet
+invraisemblable résultat obtenu si rapidement après les sanglantes
+journées dont les lecteurs de _L'Illustration_ ont suivi les tragiques
+péripéties!...
+
+Quel miracle a pu faire céder si vite à nos armes ce peuple belliqueux,
+fièrement jaloux de son indépendance, ce peuple, qui, depuis
+l'occupation--d'ailleurs précaire--des Romains, n'avait jamais supporté
+de maîtres? Par quel prodige d'efforts persévérants, d'énergie
+habilement mêlée de bonté et de désintéressement, soldats et
+fonctionnaires français, sous la conduite d'un chef incomparable,
+ont-ils réalisé ce qui semblait irréalisable? Et comment expliquer aussi
+cet engouement de l'opinion publique, en France et en Algérie, pour ce
+Maroc où se portèrent à l'envi, et dans un «rush» extraordinaire, les
+capitaux, les activités, l'audace et le labeur patient?
+
+Il faut le reconnaître. L'«impopularité» dont souffrirent cruellement et
+dont souffrent encore le Tonkin et Madagascar, l'indifférence de la
+métropole à l'égard de l'Afrique occidentale française délaissée, ont
+ici été remplacées par un enthousiasme que rien n'a rebuté et qui ne
+semble pas près de s'atténuer.
+
+Il en est des événements historiques comme de tant de choses humaines:
+question de circonstances... Et toutes furent favorables au Maroc
+naissant. Tout de suite on a compris en France l'intérêt primordial qui
+s'attachait à la manifestation de notre prépondérance dans ce pays,
+limitrophe de notre Algérie-Tunisie. Aux yeux des moins clairvoyants se
+sont ouvertes les larges perspectives d'une Afrique du Nord française,
+prolongement naturel de notre pays, d'une France neuve où se
+retremperont nos forces, et d'où sortiront des générations nombreuses et
+fortes prêtes à soutenir la métropole.
+
+[Illustration: Tanger vue de la mer.]
+
+[Illustration: Minaret de la Koutoubya, à Marrakech.]
+
+[Illustration: Rabat: l'embouchure de l'oued Bou Regreg et la barre,
+vues de la tour Hassan.]
+
+Les esprits les plus chagrins ne peuvent méconnaître, en effet, le
+prodigieux essor de l'Algérie et de la Tunisie, dont la prospérité,
+depuis ces dernières années surtout, commande l'admiration des plus
+sceptiques, en particulier celle des étrangers. Or, le Maroc sera
+précisément le déversoir des activités surabondantes qui ne trouvent
+déjà plus leur emploi sur le sol algérien. Les fils, si nombreux, de nos
+colons ont de suite essaimé vers la terre nouvelle, non plus en enfants
+perdus comme, autrefois, leurs pères dans l'Algérie nouvellement
+conquise, mais largement nantis de capitaux, confiants et pourvus de
+l'expérience déjà acquise sur la terre africaine.
+
+Comme le voilà déjà loin de nous, ce vieux Maroc vermoulu des
+diplomates, autour duquel tant d'intrigues stériles ou néfastes se
+nouèrent et se dénouèrent, pour le plus grand profit de nombreux
+aigrefins, enturbannés ou non, hommes de proie qui savaient si bien
+troubler l'eau, pour y mieux pêcher, que l'imbroglio marocain semblait,
+en s'éternisant, devenir une de ces maladies chroniques et incurables
+des sociétés agonisantes, dont la vieille Turquie, après tant d'autres
+dans l'histoire, a donné au monde le lamentable spectacle.
+
+Il y a maintenant un Maroc nouveau, que la France généreuse a entrepris
+d'assainir, de revivifier et de conduire vers un avenir prospère.
+
+Ce Maroc nouveau, je viens de le parcourir avec facilité, dans la
+sécurité la plus absolue et je ne saurais exprimer ici toutes les fortes
+joies que j'ai éprouvées à voir si activement et si fructueusement unis
+dans l'oeuvre commune colons et fonctionnaires, soldats et ingénieurs. Et
+ce qui m'a le plus frappé, ce qui m'a le plus étonné, ce à quoi je
+m'attendais le moins, c'est l'excellent état d'esprit des populations
+marocaines à l'égard de la France et le loyal acquiescement des vaincus
+au nouvel état de choses.
+
+Lune de miel peut-être, mais qui s'explique assez facilement d'ailleurs
+par ce fait que, depuis l'arrivée des Français au Maroc, un véritable
+Pactole coule à pleins bords dans le pays. Nous avons apporté tant
+d'argent là-bas! Le renchérissement de tout ce qui s'achète, terres,
+animaux, fruits, légumes, poissons, volaille, denrées de toutes sortes,
+a été si rapide et a pris de telles proportions que les principaux
+bénéficiaires--les indigènes du plus petit au plus grand--ne peuvent que
+se réjouir de cette fortune imprévue. En outre, les procédés employés à
+leur égard par les administrations, civiles et militaires, ont été
+empreints d'une telle bienveillance qu'ils seraient mal venus à
+regretter l'ancien régime.
+
+ *
+ * *
+
+Cela dit, et la situation ainsi jugée dans son ensemble, je ne cacherai
+pas qu'il y a, comme dans toute médaille, un revers, et que quelques
+ombres se projettent sur le tableau.
+
+Ainsi, ceux qui n'ont pas dépassé Casablanca, et qui ne manqueront pas
+de s'étonner de mon optimisme, ont sans doute emporté du Maroc nouveau
+une impression moins heureuse.
+
+[Illustration: Couloirs et jardins du palais de la Baya, à Marrakech.]
+
+Le premier contact avec la terre marocaine, pour qui débarque dans le
+grand port--ou mieux, ce qui devrait être le grand port--de l'Atlantique
+marocain, est, en effet, plutôt décevant. Tout d'abord, l'aspect
+lamentable de ces quais trop étroits et mal organisés, encombrés jusqu'à
+l'invraisemblable de marchandises disparates confondues dans un
+désordre, jetées dans un tohu-bohu indescriptibles, le coudoiement d'une
+populace cosmopolite dans les rues d'une ville en plein travail
+d'enfantement, disposent mal à la bienveillance.
+
+Là s'est donné rendez-vous, pour la curée, toute une écume sociale fort
+peu intéressante. Et, d'autre part, la fièvre des spéculations sur les
+terrains y sévit avec rage! Quelle poussée, quelle ruée d'appétits vers
+ces profits à réaliser sans efforts, tout de suite! Quels éclairs de
+convoitise allument les regards quand sont cités des exemples de
+fortunes subites, faites comme sur un coup de dés... A côté de cela, une
+autre fièvre, créatrice celle-ci, qui emporte tout dans un tourbillon
+vertigineux! Aucun effort stérile. Toute entreprise un peu réfléchie
+couronnée de succès immédiat, prédisposant malheureusement les mieux
+trempés au gaspillage, à la vie large, à la «fête». Partout de l'action,
+de la vie intense, des appétits déchaînés, une surabondance d'énergies,
+le grand «rush» en un mot, soutenir par l'or, par l'alcool, par
+l'aiguillon des désirs souvent immodérés de fortune rapide... Telles
+sont les visions, les sensations fiévreuses, les impressions irritantes
+du premier accès au Maroc.
+
+ *
+ * *
+
+Mais, sitôt franchis les faubourgs de Casablanca, tout change. Et l'on
+admire l'oeuvre intelligente, méthodique et rapide de la civilisation.
+Voici d'abord les grandes plaines de la Chaouïa. Des pistes provisoires
+l'ont ouverte aux premiers essais de colonisation agricole et, en maints
+endroits déjà, des routes remplacent ces pistes. Aussi les 246
+kilomètres qui séparent Casablanca de Marrakech sont-ils aujourd'hui
+sillonnés de services d'autos pour les voyageurs et de camions
+automobiles pour les messageries.
+
+Que nous sommes loin des débuts si difficiles de l'Algérie des premiers
+jours! Le chameau, le mulet et, pour les gens pressés, la patache
+étaient alors les seuls moyens de transportée télégraphe aérien de
+Chappe, l'unique organe de communication un peu rapide.
+
+Par la T. S. F. aujourd'hui arrivent à tout instant les nouvelles de
+France, transmises directement de la tour Eiffel à Casablanca, à Eabat
+ou à Fez. Et, pour les communications intérieures, la T. S. F. étend ses
+invisibles ramifications un peu partout jusque dans les petits postes
+échelonnés sur les routes d'étapes. Aussi que de facilités pour éviter
+toute surprise de l'ennemi, administrer, faire rayonner la pensée
+directrice du chef! Et pour le public, en général, quelle célérité dans
+l'expédition des affaires, l'organisation des menus détails d'un voyage!
+
+A Marrakech, les touristes de l'avenir auront beaucoup à voir. D'abord
+la palmeraie, immense, qui encercle la ville, très étendue elle-même
+dans la vaste plaine. Puis les souks, avec leur animation pittoresque,
+quartier des cuivres, quartier des étoffes, des tanneries malodorantes,
+grand marché, bazar des pantoufles et des maroquineries (une des
+spécialités de Marrakech), toute cette vie orientale que saura conserver
+intacte, avec toute sa couleur locale, une administration intelligente,
+assagie par les funestes expériences des grandes villes algériennes dont
+une modernisation vraiment barbare a détruit tout le caractère. Aussi
+saura-t-on gré au général Lyautey de faire tous ses efforts pour diriger
+l'édification des cités européennes _à côté_ et non point au milieu des
+villes indigènes, ce qui, à la fois, sauvegarde la tradition locale, et
+permet d'assurer le confort du progrès aux villes nouvelles.
+
+[Illustration: Cour intérieure du palais de la Baya.]
+
+Parmi tant de beaux monuments de Marrakech, la mosquée de la Koutoubya,
+avec son élégant et majestueux minaret, mérite une mention spéciale. On
+sait qu'au treizième siècle le sultan Almohade Abou-Yousef-al-Mansour,
+dont l'empire comprenait, avec le Maroc, l'Andalousie arabe, fit
+construire simultanément à Séville, à Rabat et à Marrakech trois
+minarets presque identiques, copiés sur le modèle du minaret de la
+mosquée des Ommeyades de Damas.
+
+Celui de Séville est devenu le clocher de la cathédrale, la fameuse
+Giralda. Les lecteurs de _L'Illustration_ ont pu voir dans un récent
+article ce qui reste du minaret de Rabat, la tour Hassan. Aujourd'hui,
+nous plaçons sous leurs yeux l'élégante silhouette du minaret de la
+Koutoubya, au milieu des jardins d'oliviers, de grenadiers, de figuiers
+et d'orangers qu'entrelacent les frondaisons luxuriantes des vignes, des
+jasmins et des roses.
+
+Il faut signaler également le palais dit de la Baya qu'édifia, il y a
+quelque vingt ans, le grand vizir du jeune Moulai Abd-el-Aziz. Cette
+construction récente atteste le bon goût et l'habileté des artisans
+modernes qui ont su garder, là comme à Rabat et à Fez, les belles
+traditions du passé.
+
+De Casablanca, une autre route praticable aux automobiles, et améliorée
+de jour en jour, conduit à Rabat, capitale choisie provisoirement par le
+général Lyautey, et qui deviendra, il faut l'espérer, la capitale
+définitive du protectorat marocain.
+
+Cette question du choix de la capitale a eu le don, on ne sait trop
+pourquoi, de passionner l'opinion publique en France et, à leur retour
+du Maroc, c'est sur ce sujet que sont tout d'abord et toujours
+interrogés les voyageurs. Sans la moindre hésitation, je formule ici
+nettement ma prédilection pour Rabat.
+
+[Illustration: A Meknès: porte des remparts extérieurs décorée de
+mosaïques en faïences.]
+
+Aux considérations économiques et stratégiques qui militent en faveur de
+cette ville, déjà si privilégiée au point de vue sanitaire, sur Fez sa
+rivale, j'ajouterai une raison qui mérite d'être prise en considération
+sérieuse: il importe, avant tout, à mon avis, d'éloigner le centre de
+notre direction politique et administrative de Fez, ce foyer d'intrigues
+politico-religieuses où ont été préparées les sanglantes journées que
+l'on sait et qui sera certainement le dernier point où notre domination
+sera discutée, l'ultime refuge des mécontents, suppôts des anciens
+régimes, fanatiques ignorants et superstitieux entre les mains desquels
+l'Islam marocain a complètement dévié des saines traditions, gens de
+mosquées et de zaouïas que l'honnêteté de nos institutions prive de tant
+de bénéfices et de prébendes illicites, intrigants de toutes sortes qui
+ont su prendre une telle emprise sur les habitants de Fez qu'il serait
+peut-être imprudent et tout au moins impolitique de les combattre de
+front, mais qu'il est sage de laisser à distance du centre
+gouvernemental...
+
+De Rabat à Fez les voies de communications s'améliorent également avec
+une rapidité extraordinaire.
+
+Le petit chemin de fer militaire à voie étroite qui part de Casablanca
+avance vite, et, dès aujourd'hui, en utilisant la route, la piste et le
+transport par voie ferrée de Kenitra à Bel Hamri, la circulation est
+facile entre le littoral, Fez et Meknès.
+
+De Bel Hamri à Fez, deux routes s'offrent au voyageur, également
+intéressantes et praticables aux automobiles, l'une par Petitjean et le
+col de Zagotta, l'autre par Meknès.
+
+Entre les deux, le massif du Zerhoun, aux collines boisées d'oliviers ou
+parsemées de vignobles, rappelle les meilleures parties de notre petite
+Kabylie ou mieux encore les riants et fertiles environs de Tlemcen.
+
+Là, dans un repli de terrain, tel un nid d'oiseau douillettement blotti
+dans la verdure, se dresse la zaouïa de Moulai Idriss et, toutes
+proches, voici les ruines de Volubilis qui fut le plus important
+établissement, le camp retranché des Romains dans la Mauritanie
+Tingitane.
+
+Il semble bien qu'on a un peu surfait l'importance de cette ville. Les
+vestiges qui en restent aujourd'hui, arcs de voûte et lourdes assises
+solidement assemblées, ne sont, en somme, que des spécimens un peu
+grossiers de constructions militaires romaines.
+
+Et rien, ni l'étendue des ruines, ni la richesse des matériaux, ni
+l'élégance des constructions, ne saurait approcher de ce que nous avons
+retrouvé à Timgad, à El Djem, à Cherchell ou à Tebessa.
+
+[Illustration: Ruines romaines de Volubilis.]
+
+Le Maroc des Romains ne nous a pas encore livré ses secrets, mais il ne
+semble pas que, dans cette province lointaine, leur civilisation ait
+jamais brillé d'un grand éclat.
+
+Elle est, en revanche, très pittoresque, la petite cité où repose dans
+l'éternité le très grand saint Moulai Idriss Ier, descendant d'Ali,
+gendre du prophète Mahomet, qui, traqué en Orient par les kalifes, se
+réfugia au Maroc et y fonda un véritable empire.
+
+ *
+ * *
+
+Située sur la crête allongée d'un mamelon au pied duquel coule une
+petite rivière, Meknès offre au touriste les admirables vestiges des
+monuments qui en firent la gloire au dix-huitième siècle et lui valurent
+le surnom de Versailles marocain. Souvenirs du fastueux règne de Moulai
+Ismaël, le grand ancêtre des chérifs, descendants du Prophète, venus du
+Tafilelt, et dont la dynastie règne encore aujourd'hui au Maroc.
+
+[Illustration: Porte de Chella, près de Rabat.]
+
+Sur un mamelon parallèle à celui qui porte la ville arabe, s'étagent les
+bâtiments de la ville militaire, le camp, animé du mouvement des
+batteries, du va-et-vient des tirailleurs sénégalais et de leurs noires
+épouses, du ronflement des auto-mitrailleuses, de toutes les
+manifestations d'une vie bruyante qui contraste avec le silence de la
+vieille cité islamique.
+
+Ce devait être une jolie réplique de l'Alhambra de Grenade, ce palais de
+Moulai Ismaël dont on peut admirer, aujourd'hui encore, les portes
+monumentales, chefs-d'oeuvre de la céramique marocaine. On sait qu'au
+Maroc les revêtements de faïences polychromes ne sont pas faits de
+carreaux de dimensions diverses, comme en Asie Mineure, à Damas ou en
+Perse, mais composés de menus morceaux de faïence découpés et savamment
+juxtaposés, selon le caprice du dessin; le temps fond dans sa patine ces
+petits cubes multicolores, leur donne ce charme un peu sévère spécial
+aux monuments marocains, cette douce harmonie de vieilles tapisseries,
+si différente des habituelles décorations de céramiques orientales,
+toutes vibrantes de l'éclat des vives couleurs...
+
+--_A suivre._--GERVAIS-COURTELLEMONT.
+
+[Illustration: La zaouïa de Moulai Idriss, dans les montagnes du
+Zerhoun. PHOTOGRAPHIES EN COULEUR DE L'AUTEUR.]
+
+
+
+LE PRIX NOBEL DE MÉDECINE
+
+L'Académie de Stockholm vient de rendre un nouvel hommage à la science
+française en décernant le prix Nobel de médecine au docteur Charles
+Richet, professeur de physiologie à la Faculté de médecine de Paris.
+
+Fils d'un des plus grands chirurgiens du dernier siècle, l'éminent
+lauréat a su entourer d'un nouveau prestige le nom paternel. Né à Paris
+en 1850, il se révéla de bonne heure comme un chercheur original, avide
+d'appliquer son intelligence exceptionnelle aux travaux les plus divers.
+Après avoir travaillé dans le laboratoire de Berthelot, il publie un
+_Dictionnaire de physiologie_ qui est resté le modèle du genre; puis il
+occupe ses loisirs en assumant la direction de la _Revue scientifique_.
+
+Une série d'études techniques sur des questions jusqu'alors à peine
+entrevues le placent bientôt au premier rang et, en 1887, il se voit
+appelé à occuper la chaire de physiologie de la Faculté de médecine.
+Quelques mois plus tard, en participation avec notre collaborateur le
+docteur Héricourt, il démontre que le sang des animaux vaccinés contre
+une infection peut, si on le transfère à un autre animal, conférer à ce
+dernier un certain degré d'immunité. C'était le point de départ de la
+méthode sérothérapique qui a donné depuis de si brillants résultats.
+Plus récemment, Charles Richet formulait les premières règles de
+l'anaphylaxie, ou sensibilisation progressive de l'organisme aux
+substances toxiques issues des albuminoïdes. Il ouvrait ainsi à la
+thérapeutique une branche nouvelle d'une importance considérable.
+
+[Illustration: M. Charles Richet à sa table de travail.]
+
+Dans ses divers ouvrages, le docteur Richet n'apparaît point seulement
+comme un savant de haute envergure, il se révèle encore écrivain de
+race; par l'ampleur et la précision du style, tels morceaux de son
+_Essai de psychologie générale_ rappellent, les plus belles pages
+d'Ampère. Depuis plusieurs années, il faisait partie de la Société des
+Gens de lettres.
+
+On applaudira d'autant plus au choix de l'Académie suédoise qu'en
+choisissant un grand physiologiste elle a, en même temps, distingué une
+des plus belles intelligences de notre époque.
+
+
+
+[Illustration: M. Camille Saint-Saëns devant son orgue.--_Photographie
+prise le 4 novembre, avant-veille de son dernier concert._]
+
+UN GRAND COMPOSITEUR VIRTUOSE
+
+Une soirée musicale tout à fait sensationnelle, une véritable solennité,
+attirait, jeudi, à la salle Gaveau, une admirable chambrée: le maître
+Camille Saint-Saëns y faisait au public ses adieux comme virtuose du
+piano et de l'orgue. Il y avait des années déjà qu'il ne s'était plus
+fait applaudir au concert. En faveur d'une oeuvre intéressante que nous
+avons présentée naguère à nos lecteurs, le _Cercle national pour le
+soldat de Paris_, fondé par M. René Thorel, il avait consenti à donner
+une fois encore--et la dernière, a-t-il affirmé--ce régal à ses
+admirateurs.
+
+Il n'est pas un amateur de musique qui ne sache qu'avant d'être le
+compositeur aux nobles inspirations, à la facture impeccable, Camille
+Saint-Saëns avait été un prestigieux exécutant. Il n'avait pas dix ans
+quand il se révéla pianiste précoce, étonnant d'intelligence et de
+sûreté. Plus tard, musicien déjà célèbre, auteur de maint chef-d'oeuvre,
+il tint longtemps, après l'orgue de Saint-Merri, église populaire, celui
+de la Madeleine, paroisse ultra élégante, et cela par goût pur, et alors
+que sa gloire n'avait plus rien à y gagner. Car, au contraire de son
+émule Ernest Reyer dont la haine pour le piano fut proverbiale, et
+peut-être un peu légendaire, toutes les prédilections de l'auteur de
+_Samson et Dalila_ vont aux instruments à clavier. Il les anime en
+artiste incomparable. A leur intention, il a écrit des compositions déjà
+classiques autant que ses admirables symphonies, et dont il a exécuté
+trois, au cours du concert de jeudi. Ceux qui l'ont applaudi en cette
+soirée n'oublieront ni le style grave de ces pages, ni la merveilleuse
+interprétation qu'en donna le maître.
+
+De la retraite lointaine où il est allé abriter ses lauriers, un autre
+pianiste incomparable, un magicien, Francis Planté, exprimait son regret
+de ne pouvoir joindre ses applaudissements à ceux qui allaient fêter son
+grand ami: «Applaudir alternativement Saint-Saëns comme pianiste et
+comme organiste, écrivait-il, est une rare et merveilleuse aubaine pour
+notre publie parisien... Tout Paris sera là; je l'envie et je voudrais
+être avec lui.»
+
+C'est une joie, hélas! que «Tout Paris» ne retrouvera plus et qui sera
+réservée désormais à de rares et heureux intimes du grand musicien.
+
+
+
+UNE MONTAGNE INGÉNIEUSEMENT ET PATIEMMENT OUVRAGÉE.
+
+Les rizières en gradins de l'île Luçon, dans l'archipel des Philippines.
+
+_C'est d'une des parties les plus sauvages, et jusqu'à ces derniers
+temps les moins connues, de l'île Luçon, dans l'archipel des
+Philippines, que nous vient l'extraordinaire image reproduite ici, dont
+l'étonnant aspect ferait croire, tout d'abord, à quelque immense
+amphithéâtre naturel aux innombrables gradins... La région où a été pris
+ce cliché est habitée par une peuplade barbare, les Bontoc Igorots,
+encore rebelles à toute civilisation, mais, par un curieux contraste, la
+nécessité a fait d'eux les plus ingénieux et les plus patients des
+agriculteurs. Pour mettre en valeur la contrée montagneuse où ils
+vivent, ils ont inventé un procédé sans doute unique au monde, tout à la
+fois primitif et compliqué: sur les flancs de leurs montagnes, ils
+construisent des étages de terrasses, reliées entre elles par des canaux
+d'irrigation, qui assurent un débit d'eau égal et régulier. Et ils
+réussissent ainsi à transformer en champs fertiles, où pousse
+principalement le riz, les falaises les plus escarpées._
+
+[Illustration: La naissance d'une ville militaire: construction de
+maisons destinées aux officiers de la garnison de Labry.]
+
+
+
+LE PRIX DE LA VIE DANS NOS GARNISONS DE L'EST
+
+_L'augmentation considérable des forces disposées le long de notre
+frontière de l'Est, la création de garnisons nouvelles, le brusque
+développement de celles qui ont reçu un surcroît de troupes, ont posé,
+de façon pressante, des questions d'ordre économique étroitement liées à
+l'organisation de la défense nationale. Dans notre numéro du 18 octobre,
+nous avons montré, en signalant l'arrivée du 16e bataillon de chasseurs
+à Labry, l'effort accompli, en trois mois, pour loger nos soldats:
+quelle va être, d'autre part, la situation matérielle des officiers et
+des sous-officiers dans ces grandes villes militaires de l'Est,--que
+vient précisément de visiter, pour une rapide enquête, depuis Mézières
+jusqu'à Lunéville et Baccarat, une sous-commission de la Chambre,
+composée de MM. Cochery, Combrouze et Albert Thomas? L'article suivant,
+que nous envoie M. Georges Servant, donnera sur ce point d'utiles
+précisions:_
+
+Nous ne pouvons, ici, faire porter l'étude des conditions nouvelles où
+se trouvent, dans l'Est, nos officiers et sous-officiers sur tous les
+centres militaires répartis le long de la frontière: elle entraînerait
+une documentation considérable et, sans doute, peu diverse. Pour faire
+ressortir les résultats d'une brève enquête, nous avons choisi, en
+manière d'exemples, trois centres voisins, qui, malgré la différence
+numérique de leur population, présentent des caractères semblables.
+Verdun, c'est la grande ville forte, garnison ancienne dont on double
+presque le contingent; Etain, c'est la petite ville campagnarde; Labry,
+c'est le simple village, deux garnisons nouvelles où l'apport des
+troupes a transformé complètement la vie.
+
+Tout d'abord, il faut constater qu'une grande partie des difficultés
+présentes vient du retard apporté dans la construction des casernes; et
+la première cause en est la lenteur avec laquelle la Chambre a discuté
+le vote des crédits nécessaires. Le délai dans lequel les travaux
+devaient être exécutés ayant été réduit au minimum, les exigences des
+entrepreneurs ont augmenté: ne leur fallait-il pas prendre des équipes
+plus nombreuses et, pour hâter l'exécution des marchés, utiliser des
+moyens plus rapides mais aussi plus coûteux? L'afflux considérable des
+ouvriers, la plus-value de la main-d'oeuvre ont encore fait croître le
+prix de la vie, et tout a concouru ainsi à compliquer la situation que
+les troupes allaient trouver à leur arrivée.
+
+A Verdun, le contingent militaire n'atteindra heureusement son chiffre
+définitif que dans quelques mois: la garnison de 16.000 hommes en
+comptera 25.000. De cette augmentation de forces devait nécessairement
+naître la difficulté de procurer aux nouveaux officiers et
+sous-officier--les premiers au nombre de 120 par régiment, les seconds
+au nombre de 30 à 40--les logements indispensables. Si, malgré les
+retards, les casernes ont pu être à peu près terminées, comment
+l'industrie privée eût-elle pu arriver à construire ceux-ci? Verdun,
+déjà pleine de soldats, se voit envahie par les nouveaux arrivants, qui
+prennent ce que leurs prédécesseurs n'avaient pas voulu; les
+propriétaires profitent de cet état de choses anormal, augmentent leurs
+prix et vont jusqu'à les doubler.
+
+Dans un faubourg, une chambre non garnie se paie 50 francs par mois. Un
+officier a pour 275 francs par an un véritable taudis, un autre paie 300
+francs une demeure d'où le confort est absent,--et ceci loin du centre,
+dans un endroit incommode et dont les abords sont vraiment indignes
+d'eux.
+
+Les sous-officiers ne sont pas mieux partagés. Nous en connaissons un
+qui, avec sa femme et un enfant, se loge dans deux misérables pièces
+pour 23 francs par mois; un autre occupe, pour 300 francs par an, trois
+pièces dans une petite maison en planches. Heureusement, l'autorité
+militaire s'est préoccupée de leur sort. Deux grands pavillons, pouvant
+abriter chacun douze ménages, ont été construits pour eux par les soins
+du génie; les appartements comprennent tous une vaste chambre à deux
+fenêtres, une salle à manger, une cuisine et un cabinet de débarras.
+
+Etain, petit bourg de la plaine de la Woëvre, présente un cas
+particulier. La Société de la Corroierie Lorraine s'est, il y a deux ans
+environ, réunie à la Société de Champigneulles et aussitôt les ouvriers
+se sont portés vers leur nouveau centre de travail, abandonnant la ville
+et leurs logements qui, depuis le temps, sont demeurés vides. En
+arrivant, les sous-officiers au moins ont trouvé des locaux pour les
+recevoir: il est vrai que les propriétaires, pour rattraper la
+«non-valeur» des dernières années, ont doublé le chiffre des loyers. Et
+même, il n'est pas rare de voir porter à 350 francs le prix d'un
+logement fixé jadis à 120 francs.
+
+Près de la gare, au premier étage d'un immeuble, deux sous-officiers,
+occupant chacun deux pièces et une cuisine, ont un loyer annuel de 250
+francs; dans le centre, un lieutenant, pour trois pièces et une cuisine,
+paie 400 francs; un capitaine, pour un appartement plus vaste, mais
+situé au-dessus d'un café, 550 francs. Dans les hôtels, la pension varie
+de 90 francs à 110 francs.
+
+A Labry enfin, il eût été matériellement impossible de loger les
+officiers et sous-officiers ailleurs qu'en campement chez l'habitant. Le
+problème aurait donc dû s'y poser plus ardu encore qu'ailleurs; mais,
+dès que la décision ministérielle prévoyant à Babry l'établissement
+d'une garnison fut connue, une initiative privée, que nous avons déjà
+signalée, vint seconder les efforts des autorités militaires. Le même
+entrepreneur qui, avec une rapidité très remarquée, et dont le
+complimenta le ministre de la Guerre lors de son inspection, édifiait
+les casernes, mit une égale énergie à construire les pavillons destinés
+aux officiers et sous-officiers: insuffisants encore en nombre poulies
+loger tous, ils peuvent servir d'exemple à ceux qui voudraient compléter
+cette belle entreprise. Les appartements, sains et aérés, comprenant
+deux et trois pièces et une cuisine, sont loués 350 francs et 450 francs
+aux sous-officiers. Plus confortables et plus coûteux aussi, les
+appartements ou les maisons réservés aux officiers comportant un loyer
+de 700 à 1.800 francs; mais de belles et nombreuses pièces leur sont
+offertes pour ce prix, et l'électricité, l'eau, le chauffage, leur
+assurent de précieuses commodités.
+
+Il serait à souhaiter que d'autres initiatives arrivent à des résultats
+aussi heureux. La Société Immobilière que dirige un ancien officier du
+génie, le général Drouhez, a déjà acquis des terrains dans cette région
+de l'Est; mais, reculant devant la difficulté de faire bâtir cette année
+à cause de l'augmentation de la main-d'oeuvre, elle a remis sa tâche à
+plus tard. Pourquoi, d'autre part, n'appliquerait-on pas aux
+constructions de ce genre le principe des habitations ouvrières à bon
+marché? On pourrait voir ainsi s'élever des cités nouvelles qui, prenant
+comme centre la vie militaire, lui emprunterait sa régularité et son
+ordonnance.
+
+Mais au problème du logement s'ajoute celui, non moins important, de la
+nourriture. Déjà cette question se posait dans notre région de l'Est
+avant l'arrivée des nouvelles troupes: elle s'est, depuis,
+singulièrement compliquée.
+
+L'enchérissement des vivres vient tout d'abord de l'insuffisance du sol
+à nourrir l'immense population qui vit sur lui. Depuis de nombreuses
+années, l'exploitation des bassins de Briey, Longwy, Pont-à-Mousson, a
+transformé les paysans en mineurs et amené un nombre d'ouvriers
+considérable dans la contrée. Le prix de la vie a augmenté et,
+naturellement, ceux qui peuvent dépenser le plus, les ouvriers et les
+employés des usines et des mines dont le salaire est élevé, accaparent
+la meilleure partie des objets de première nécessité,--au détriment des
+fonctionnaires et des officiers qui, avec de modestes ressources, ne
+peuvent arriver que difficilement à subvenir à leurs besoins. Justement
+ému par cette situation, le ministre de la Guerre a accordé aux
+officiers et sous-officiers des garnisons de Labry, d'Etain et de Stenay
+l'indemnité de résidence affectée à la garnison de Paris. Peut-être
+pourrait-on faire davantage encore en essayant de faciliter d'une façon
+générale la vie matérielle des habitants de nos régions de l'Est. Sans
+doute tous les capitaux ont-ils été absorbés depuis dix ans par toutes
+les entreprises industrielles qui se sont développées dans cette partie
+de la France. Mais, de l'intérieur du pays, de Reims, de Lille,
+d'Amiens, les producteurs ne pourraient-ils venir installer sur notre
+frontière des magasins, des succursales où nos soldats trouveraient, au
+point de vue de l'alimentation surtout, tout ce qui leur est nécessaire?
+Il semble que cet effort pourrait être tenté et que, si commerçants,
+compagnies de transport, autorités civiles et militaires se mettaient
+d'accord, d'appréciables résultats seraient obtenus dans ces régions de
+frontière.
+
+GEORGES SERVANT.
+
+[Illustration: Pavillons pour sous-officiers, édifiés à Verdun par les
+soins du génie.]
+
+
+
+[Illustration: UN JOLI SITE MENACÉ: LES CASCADES DE GIMEL _Cliché M.
+Beynié._]
+
+Il y a peu de mois, au moment où les syndicats d'initiative du Centre
+faisaient leur grand appel au tourisme et conviaient le président de la
+République à venir admirer les sites du Limousin, du Périgord et du
+Quercy, le conseil municipal d'une commune de la Corrèze donnait à un
+industriel allemand, M. Streubel, l'autorisation de dériver les eaux qui
+alimentent les cascades de Gimel. C'était la fin des merveilleuses
+chutes qui sont l'un des trésors touristiques du Limousin.
+
+Bien que le site eût été classé depuis plusieurs années, sur la demande
+même du propriétaire du terrain des cascades, le peintre Gaston
+Vuillier, l'industriel allemand, fort de la délibération du conseil
+municipal de Gimel, n'a pas hésité à commencer les travaux de captage en
+amont des cascades. Ces travaux, il est vrai, ont été arrêtés presque
+aussitôt par les agents des Eaux et Forêts, et procès-verbal a été
+dressé contre M. Streubel qui ne s'était pas encore muni des
+autorisations administratives nécessaires. Mais l'affaire n'est
+malheureusement pas close. La protection des paysages est assez
+médiocrement assurée par notre législation actuelle et l'on peut
+seulement espérer que l'on parviendra à sauver les cascades limousines
+dont cette photographie montre la puissante beauté.
+
+
+
+CE QU'IL FAUT VOIR
+
+PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS
+
+J'ai reçu, cette semaine, les doléances, d'ailleurs fort courtoises,
+d'un étranger qui est venu montrer Paris à ses enfants, à l'occasion des
+vacances de la Toussaint, et qui me déclare avoir rapporté une assez
+fâcheuse impression d'une promenade qu'il a faite avec eux au Jardin des
+Plantes. Cet étranger, qui aime et qui admire Paris, n'y était pas
+revenu depuis un assez grand nombre d'années. Entré au Muséum par la
+porte principale de la place Valhubert, du côté de la Seine, il s'est
+dirigé vers la partie des jardins où le portaient ses souvenirs de
+jeunesse: vers les cages des animaux féroces et des oiseaux de proie, la
+grande volière et le pavillon des reptiles, la fosse aux ours et la
+rotonde des «grands animaux». Il reconnaît que le spectacle donné aux
+hommes par tant de bêtes assemblées n'est pas moins intéressant
+aujourd'hui qu'il ne l'était autrefois; mais il a trouvé minable, en
+général, l'aspect des bâtiments où ces bêtes sont logées; il lui a
+semblé, me dit-il, que cette riche exposition était un peu compromise
+aux yeux du passant par la pauvreté de son décor. Ce fut sa première
+déception. Il en éprouva une autre quand, au seuil des galeries qu'il
+eût désiré visiter, des gardiens l'arrêtèrent, lui demandant le billet
+d'entrée qu'il n'avait pas. Et il conclut mécontent: «Le Jardin des
+Plantes a donc cessé d'être un jardin public?»
+
+Eh non, le Jardin des Plantes est bien un jardin public, et c'est même,
+monsieur, sa faiblesse... Car, si les visiteurs étaient obligés de
+donner, pour y entrer, un peu d'argent, la vénérable Maison de Guy de
+Labrosse, de Buffon et de Bernardin de Saint-Pierre serait plus riche.
+On aurait le moyen d'y loger les animaux aussi somptueusement, au moins,
+qu'en ces jardins zoologiques payants de l'étranger, dont on nous oppose
+trop facilement l'exemple. On aurait le moyen d'édifier; on n'a même
+pas, actuellement, celui de démolir! Et c'est, pour les amis du Muséum,
+un vrai sujet de tristesse--et presque un sujet d'humiliation--que le
+spectacle de ces vieilles galeries de la rue Cuvier qu'on utilise
+encore, tant bien que mal (car telle est la richesse croissante de nos
+collections qu'il les faut bien entasser où on peut!) et dont les
+carcasses vermoulues devront rester debout, tant qu'on n'aura pas
+l'argent qu'il faut pour les jeter par terre...
+
+Heureusement, il n'y a pas au Muséum que ces galeries-là: il y a les
+trois maisons admirables dont mon correspondant se plaint qu'on lui ait
+interdit l'entrée,--qui est libre deux jours par semaine, et, les autres
+jours, réservée aux travailleurs, aux personnes qu'effraye le bruit de
+la foule. Mais à ceux-là est délivré _gratuitement_, sur leur demande,
+le billet de famille qui leur permettra de s'instruire le plus
+commodément du monde, de s'instruire et de s'enthousiasmer au spectacle
+des richesses les plus étonnantes, des plus rares trésors que le génie
+humain ait accumulés en aucun musée de l'Univers. Les deux palais de la
+Zoologie et de l'Anthropologie, de construction relativement récente, le
+palais de la Géologie, des Minéraux et de la Botanique, dont l'unique
+galerie, vieille de près d'un siècle, constitue, en sa simplicité, l'un
+des plus augustes décors qui soient à Paris,--voilà, pour le touriste
+étranger qui consent à ne pas aimer de Paris que ses boulevards et ses
+music-halls, l'une des premières choses et des plus nécessaires qui
+soient à voir! D'autant que pour revenir du Jardin des Plantes aux
+Champs-Elysées, il y a le bateau,--pour deux sous! Et je vous ai déjà
+dit le charme unique de cette promenade.
+
+ *
+ * *
+
+En attendant le Salon d'automne où nous serons conviés bientôt, diverses
+petites expositions sollicitent, çà et là, nos curiosités. Je ne vous
+recommande pas celle des Synchromistes; mais je la signale simplement,
+et par acquit de conscience, comme j'ai précédemment signalé celles où
+le cubisme, le futurisme, l'orphisme s'épanouissaient. Les fondateurs de
+cette école nouvelle en ont exposé la raison d'être et l'objet dans une
+petite brochure que deux ou trois échantillons de «synchromie»
+accompagnent. N'essayez pas de comprendre; ce serait une peine inutile.
+Mais ne vous moquez pas, non plus; car rien ne nous autorise à douter
+que ces inventeurs d'on ne sait quoi ne soient sincères.
+
+ *
+ * *
+
+Retournez plutôt au Louvre. Dans la salle Mollien, affectée à la
+peinture du dix-septième siècle, vient d'être provisoirement exposé--en
+attendant que soient constituées les salles d'_Orient_--le fameux tapis
+persan provenant de l'ancienne collégiale de Mantes, et récemment acquis
+par l'État. C'est un morceau unique. Il date de la seconde moitié du
+dix-septième. Tissé en soies et en laines du coloris le plus somptueux,
+le tapis de la salle Mollien offre aux yeux l'un des plus splendides
+échantillons qui soient d'un art où se combinent si curieusement
+«l'esprit de géométrie» et le sens du pittoresque éperdu. Un pan de
+toile peinte à l'aquarelle remplace une partie du tapis, coupée... on ne
+sait quand! Ce n'est pas une des moindres originalités de l'oeuvre,
+acquise au prix de 30.000 francs.
+
+ *
+ * *
+
+Encore une lettre! Celle-ci contient une requête, et tout à fait
+intéressante. La voici:
+
+«... La Comédie-Française aura à sa tête, dans quelques semaines, un
+nouvel administrateur général; et l'on attend, je crois, de M. Albert
+Carré, diverses réformes. Oserai-je proposer à son attention
+bienveillante l'idée d'une innovation très simple, qui ne coûterait
+rien, qui ne jetterait le désarroi ni dans les traditions ni dans les
+intérêts, et dont la réalisation serait accueillie avec plaisir non
+seulement par ceux qui viennent du dehors visiter Paris, mais par ceux
+qui l'habitent?
+
+»Cette innovation consisterait à ouvrir, une fois par semaine, dans la
+matinée, (c'est-à-dire avant l'heure où le travail des répétitions
+commence), _les coulisses_ de la Comédie-Française au public, comme on
+lui ouvre les musées, les châteaux, les monuments «classés». J'entends
+par les coulisses: la scène et ses abords, les foyers d'artistes et les
+couloirs, au besoin (avec l'autorisation de ceux-ci) quelques loges de
+sociétaires. La Comédie-Française n'est pas seulement une très grande
+maison; elle est, même dans les parties où la foule ne pénètre pas, le
+plus élégant, le mieux orné, le mieux ordonné de nos théâtres. On sent,
+dès qu'on y est entré, qu'une tradition auguste habite ces murs-là...
+Alors, pourquoi ne pas classer les coulisses du Théâtre-Français au
+nombre des choses «qu'il faut voir» à Paris, ou que, du moins, il est
+officiellement permis d'y voir?»
+
+Je ne sais s'il plaira à M. Albert Carré d'inscrire au programme de la
+Comédie ce nouveau genre de spectacle... Mais je conviens, en effet,
+qu'il aurait un succès fou.
+
+UN PARISIEN.
+
+
+
+AGENDA (8-15 novembre 1913)
+
+CONFÉRENCES.--A la Sorbonne (grand amphithéâtre), le _8 novembre_, à 8
+h. du soir, au cours de la fête de l'Union des Sociétés françaises de
+sports athlétiques, conférence de Me Henri-Robert, sur l'éducation
+physique et sportive.--Les lundis à 5 heures, au théâtre Femina,
+conférences de M. Henry Bidou, critique des «Débats», sur le
+dix-septième siècle.--Salle Gaveau, (45, rue La Boétie): visions d'art
+de M. Gervais-Courtellemont, conférences illustrées avec projections en
+couleurs: le _13 novembre_, à 3 heures, le Maroc d'hier et
+d'aujourd'hui; le _14_, à 9 heures du soir, l'Empire ottoman après la
+guerre des Balkans.
+
+EXPOSITIONS.--Galerie Georges Petit (8, rue de Sèze): exposition de la
+gravure originale en couleurs.--Galerie Haas et Gross (4, rue
+Édouard-VII), dessins de Romney, inspirés par les oeuvres de
+Shakespeare.--Galerie Arthur Tooth (41, boulevard des Capucines):
+tableaux de M. Sidney Adamson.--Galerie La Boétie (6 1/2 bis, rue La
+Boétie): exposition Henri Valensi.--Galerie Boutet de Monvel (18, rue
+Tronchet): céramiques de Lachenal.
+
+L'EXPOSITION D'AVICULTURE.--Au Grand Palais: du _12 au. 16 novembre_,
+exposition internationale d'aviculture.
+
+FÊTE DE LA CHANSON.--Le _12 novembre_, au Conservatoire, en soirée, fête
+de la Chanson française, organisée par MM. Maurice de Féraudy et Xavier
+Privas.
+
+CONCERTS ET AUDITIONS.--Le _8 novembre_, à l'Institut, audition de la
+cantate de Mlle Lili Boulanger, premier grand prix de Rome de
+musique.--Le _11 novembre_, à 8 h. 45 du soir, salle des concerts du
+Conservatoire, première audition du Salon des musiciens français.
+
+FÊTE.--Le _8 novembre_, à la Sorbonne, à 8 heures du soir, fête de
+l'Union des sociétés françaises de sports athlétiques.
+
+SPORTS.--_Courses de chevaux_: le _8 novembre_, Saint-Cloud; le 9,
+Auteuil; le 10, Saint-Cloud; le 11, Saint-Ouen; le 12, Maisons-Laffitte;
+le 13, Auteuil (prix de Vincennes); le 14, Saint-Cloud; le 15,
+Vincennes.--_Boxe: le 15 novembre_, à Luna-Park, match
+Jeff-Smith-Bernard.
+
+
+
+LES THÉÂTRES
+
+La presse quotidienne, rendant compte de la représentation de
+l'_Occident_, de M. Henry Kistemaeckers à la Renaissance, en a vanté
+surtout la haute et salutaire inspiration animant des scènes
+mouvementées, chatoyantes, toujours intéressantes et parfois émouvantes.
+On y a vu un conflit entre l'Orient et l'Occident; on y peut voir
+encore, et surtout, un conflit entre la passion et le devoir; et la
+scène que représente notre première page montrant l'enseigne Merronay
+bouleversé entre les supplications de son amour et les exhortations à la
+discipline, exprime bien la portée, dégage la morale de cette oeuvre, si
+chaleureusement applaudie avec ses interprètes, au premier rang desquels
+M. Tarride et Mme Suzanne Després.
+
+LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
+
+SAINT AUGUSTIN
+
+Il y a toujours un livre qu'un écrivain rêve d'écrire en sa vie, un
+livre qui sera vraiment pour lui le Livre, et qui est conçu par le coeur
+avant de germer dans le cerveau. L'«oeuvre» d'ailleurs ne se crée que
+peu à peu. Elle s'épanouit lentement, avec mille hésitations, page par
+page. L'écrivain lui a consacré les instants les plus intimes, les plus
+secrets, les plus précieux de sa pensée. Il a vécu avec elle, en elle,
+ces heures de passion, d'extase, de délire, que l'on ne donne qu'à
+l'amour. Entre les besognes quotidiennes, entre les autres travaux de
+son art, il est revenu en amant, en croyant, avec une fidélité de
+mystique, au manuscrit informe, sabré de ratures, rapiécé de notes, où
+il s'absorbe comme dans une prière ou une vision et qui, après des
+années et des années seulement, sera livré aux profanes. Une oeuvre de
+cette nature exceptionnelle est née d'hier. C'est le _Saint Augustin_[1]
+de M. Louis Bertrand.
+
+[Note 1: _Saint Augustin_, Fayard éditeur, 3 fr. 30.]
+
+M. Louis Bertrand nous a donné de beaux livres. Nous lui devons le _Sang
+des races, la Cina, L'Invasion_. Il a charmé notre imagination par les
+poèmes de lumière blanche que sont ses récits de voyage, et intrigué
+notre esprit par ses réquisitoires, d'une éloquence imprévue, contre le
+classicisme. Mais le Livre de M. Louis Bertrand est son _Saint
+Augustin_.
+
+Cette oeuvre est-elle un chef-d'oeuvre? D'aucuns--et nous en sommes--la
+salueront comme telle. Mais il n'est peut-être pas sûr que ce
+chef-d'oeuvre soit celui-là même qu'a voulu réaliser son auteur. Il
+apparaît, en effet, que M. Louis Bertrand s'est surtout proposé de nous
+révéler un saint Augustin encore ignoré de nous, un latin sensible,
+racinien et romantique, tout à fait autre que le Maître intransigeant
+revendiqué par les disciples de Jansénius. Il a tenté, d'autre part, de
+reconstituer sous nos yeux, en sa grandeur, sa lumière et son tumulte,
+l'époque où vécut l'évêque d'Hippone. Cette résurrection de l'Afrique
+latine du quatrième siècle et du début du cinquième, M. Louis Bertrand
+nous semble l'avoir réussie magnifiquement avec une sûreté documentaire,
+avec une puissance d'évocation, une diversité d'images et un faste
+lumineux qui imposent à notre esprit un long enchantement. Nous sommes,
+à chaque page, éblouis par le soleil ressuscité de l'Afrique latine.
+Voici Thagaste, le municipe où vécurent Patricius et Monique, la ville
+natale d'Augustin, la même jadis qu'aujourd'hui, avec ses petites rues
+blanches qui montent vers des buttes argileuses, sa double file de
+maisons rutilantes au soleil matinal, et dont les seuils se frangent
+d'une ombre épaisse. Mais, surtout, voici Carthage, «la splendide,
+l'auguste, la sublime Carthage» des auteurs africains, presque aussi
+peuplée que Rome et à peine moins étendue, avec, elle aussi, son
+Capitole et son Palatin sur la colline de Byrsa, avec sa place Maritime,
+où affluaient les étrangers récemment débarqués et les oisifs en quête
+de nouvelles, où les libraires exposaient les livres et les pamphlets du
+jour; avec ses dix-sept basiliques chrétiennes et ses sanctuaires
+païens; avec ses théâtres, son cirque, son stade, son amphithéâtre aussi
+vaste que le Colisée romain; avec ses citernes colossales, son grand
+aqueduc, ses thermes, ses droites avenues, pavées de larges dalles, ses
+jardins publics et ses marchés; Carthage grenier de Rome et qui pouvait
+affamer la métropole s'il lui plaisait; Carthage, avec ses foules
+grouillantes et ses élites raisonnantes, capitale d'Afrique où se
+coudoyaient tous les échantillons des races du soleil, depuis le nègre
+amené du Soudan par le marchand d'esclaves, jusqu'au Numide romanisé,
+Babel de races, de coutumes, de croyances et d'idées, où le futur
+apôtre, l'étudiant curieux et ardent à la dispute, trouvait un abrégé
+vivant des religions et des philosophies de son époque.
+
+Vous vous émerveillerez de cette vision de Carthage en son prodigieux
+tumulte de foules, en ses retentissantes luttes d'idées. Et précisément
+parce que le tableau est immense, multiple en son mouvement et tellement
+divers en ses jeux de couleur, il arrive que notre attention s'y égare
+et qu'Augustin--à Carthage comme d'ailleurs à Rome, à Milan, dans la
+villa de Verecundus et dans le monastère d'Hippone--y perd parfois son
+relief de figure centrale. Le décor trop puissant absorbe le personnage.
+La splendeur des images partout jaillissantes nuit à l'expression du
+portrait proposé, et nous ne sommes pas bien sûrs, en atteignant, à
+regret, la fin de cette oeuvre vraiment rare, que l'apologète ait gagné
+son procès. Le saint Augustin--l'auteur de la doctrine impitoyable de la
+prédestination--présenté avec une douceur d'âme, une sensibilité toutes
+modernes, par M. Louis Bertrand, est-il plus vrai que le rude Africain
+au génie intraitable et un peu barbare, le violent apôtre dont
+j'émerveillèrent Arnauld d'Andilly et les solitaires de Port-Royal? La
+discussion, au moins, reste ouverte sur le caractère de l'homme et sur
+le rayonnement du saint. Nous échappons au mirage en même temps que
+s'évanouissent les images. Et la beauté de ce livre chrétien, écrit par
+un poète ardent de la vie et un adorateur passionné de la lumière, reste
+tout de même un peu païenne.
+
+ALBÉRIC CAHUET.
+
+
+
+LE HAMAC POUR NOS SOLDATS
+
+_L'article publié par_ L'Illustration _dans son numéro du 4 octobre,
+pour exposer les avantages qu'il y aurait à substituer dans les casernes
+le hamac des marins au lit des fantassins nous a valu quelques
+objections et quelques critiques auxquelles notre collaborateur, M.
+Sauvaire Jourdan, qui fut l'auteur de cette proposition va répondre:_
+
+Le lit en bois a disparu des casernes ou presque, me dit-on, et les
+punaises avec.
+
+A quoi je répondrai que la suppression du lit en bois et son
+remplacement par le lit en fer est seulement un but vers lequel tend
+l'administration de la Guerre.
+
+En attendant, on trouve encore des lits en bois dans nombre de casernes
+et de quartiers, et les punaises continuent à y prospérer. Et on en
+trouvera encore longtemps puisque l'administration vient de passer tout
+récemment un marché pour 80.000 _tréteaux en bois de modèle réduit_, au
+coût de 3 francs chaque.
+
+On m'objecte encore: «Vos calculs sont fantaisistes, et vous avez dû
+oublier, dans le prix de 49 francs que vous donnez pour le hamac, le
+matelas, les couvertures, etc.»
+
+Or, voici le décompte exact des diverses fournitures qui rentrent dans
+la composition du hamac et du lit militaire:
+
+ 2 toiles de hamac à 7 fr. 78 Fr. 15 56
+ 1 matelas 13 39
+ 2 couvertures à 7 fr. 80 15 60
+ 2 araignées à 0 fr. 25 0 50
+ 2 anneaux à 0 fr. 25 0 50
+ 2 rubans à 0 fr. 20 0 40
+
+ Total Fr. 45 95
+
+Ceci est le prix du hamac tel qu'il est fabriqué par la Marine elle-même
+dans ses arsenaux. Si on veut y ajouter un drap du prix de 3 fr. 90, on
+atteint le total de 49 fr. 85. qui est bien celui que j'ai indiqué.
+Voici maintenant pour le lit militaire (en fer):
+
+ Chalets à tréteaux de fer. Fr. 9 »
+ Un sommier métallique 17 »
+ Un matelas avec enveloppe 37 »
+ Un traversin 6 »
+ 4 draps à 7 fr. 15 pièce 28 60
+ Une couverture 22 »
+ Un couvre-pieds ou demi-couverture 11 »
+
+ Total. Fr. 130 60
+
+Ce total de 130 fr. 60 dépasse de 17 fr. 60 celui de 113 francs que
+j'indiquais dans mon article. J'avais calculé sur le lit en bois. Il en
+résulte que l'économie par unité n'est plus seulement de 64 francs mais
+bien de 81 francs, et celle que l'administration de la Guerre aurait pu
+réaliser pour les 250.000 hommes de la nouvelle classe est de 20.250.000
+francs au lieu de 16 millions!
+
+Pour ce qui est de la différence notable entre les prix payés par la
+Guerre et ceux payés par la Marine pour les draps, couvertures, matelas,
+il n'y a vraiment qu'une chose à en dire, c'est que la Guerre pourrait
+s'informer auprès de la Marine des procédés qu'elle emploie pour avoir
+ces fournitures à si bon compte.
+
+«Il n'y a pas d'économies à faire sur l'entretien, dit-on encore: le
+soldat de terre ne lavant pas ses draps, ne pourra laver les toiles de
+hamac!»
+
+C'est vraiment avoir trop mauvaise opinion du soldat français. Une foule
+de jeunes inscrits maritimes arrivant au service de la Marine ignorent
+l'art de laver une toile de hamac. Une leçon suffit pour le leur
+apprendre, et puis c'est fini pour la vie!
+
+Enfin, et c'est ici la plus étonnante des objections faites à l'emploi
+du hamac dans l'armée, on m'écrit qu'un soldat ne pourrait se faire à
+une couchette telle que le hamac! Et pourquoi donc, s'il vous plaît? Nos
+marins sont-ils d'autres hommes que nos soldats? Pensez-vous que, tous
+petits, ils ont été habitués au hamac? Si cela peut être exact pour un
+faible nombre de pêcheurs de Terre-Neuve et d'Islande (et encore la
+plupart d'entre eux ont-ils à bord des couchettes en planches) l'énorme
+majorité des jeunes gens qui viennent à la Marine n'a connu auparavant
+que des lits plus ou moins confortables, mais lits tout de même. Et
+croyez bien qu'ils goûtent à leur première nuit de hamac le même repos
+que dans ces lits, si ce n'est un meilleur.
+
+Donc, je me permets de conclure à nouveau que les plus fortes raisons de
+propreté, de commodité, d'économie, plaident en faveur du hamac de marin
+et veulent qu'on l'emploie pour nos soldats. Je sais bien qu'il y a la
+terrible routine? Mais, qu'on fasse un essai! Beaucoup de jeunes gens
+qui vont entrer au service s'y prêteraient volontiers.
+
+SAUVAIRE JOURDAN, _capitaine de frégate de réserve._
+
+
+
+DOCUMENTS et INFORMATIONS
+
+LA «BROUSSETTE».
+
+Il y a quelques mois, notre confrère le _Matin_ entretenait ses lecteurs
+d'un nouveau système de portage aux colonies. Il s'agissait de
+pousse-pousse monoroue conduits par deux hommes qui en maintenaient en
+même temps l'équilibre. Et il était question également d'un truc
+indéversable à une seule roue, à traction humaine, pouvant porter les
+bagages des coloniaux en tournée.
+
+Mais voici que, dans le même ordre d'idées, un nouvel appareil réalise
+un progrès encore sur les systèmes précédents. La photographie que nous
+reproduisons représente un véhicule à une seule roue et son mode
+d'attelage, avec un harnais spécial, qui peut servir à tous les animaux
+tracteurs, cheval, mulet, bouf porteur ou âne. La «broussette» ou
+voiture de brousse--imaginée par M. G. Brousseau, administrateur de lre
+classe à Madagascar--peut porter jusqu'à 1.000 kilos. Elle se compose,
+comme on peut le voir, de caissons en tôle situés au-dessous de l'axe de
+la roue et de brancards plats et rigides, d'une forme spéciale,
+s'appuyant sur un bât de 0 m. 90 de largeur. Ce dispositif permet
+d'équilibrer la charge comme dans un bateau.
+
+[Illustration: Un vapeur de 6.000 tonneaux, ensablé depuis sept ans, à
+30 mètres du rivage, sur une côte déserte du Guatemala.--_Phot. Hauff._]
+
+Conduit par deux hommes et un boeuf, ce nouvel appareil de portage peut
+faire le travail de 40 porteurs. Les caissons en tôle étant étanches, il
+peut traverser les rivières par ses propres moyens, avec une certaine
+charge. On voit les avantages, et surtout l'économie énorme qu'est
+susceptible de réaliser son emploi dans les régions de nos colonies où
+n'existent encore que des sentiers muletiers. Ajoutons que l'inventeur
+n'entend tirer aucun profit personnel des garanties que lui assurent ses
+brevets et qu'il est surtout soucieux de mettre à la disposition de
+l'administration coloniale, des colons et des indigènes, un appareil de
+transport appelé à rendre les plus appréciables services.
+
+A PROPOS DU CENTENAIRE DE LEIPZIG.
+
+En opposant, dans notre numéro du 18 octobre dernier, l'Arc de triomphe,
+tout imprégné de génie latin, et le monument de Leipzig, chef-d'oeuvre
+de la «manière germanique», nous avons rappelé quelle fut cette bataille
+des Nations, «où 350.000 alliés--Autrichiens, Russes, Suédois, Anglais,
+Prussiens--vinrent à bout, après une lutte de quatre jours, de 157.000
+Français». Il eût été juste de préciser--et c'est un de nos lecteurs de
+Pologne qui nous en fait la remarque--que dans nos rangs combattaient
+environ 1.400 Polonais, sous le commandement du prince Joseph
+Poniatowski. Nommé, pour son héroïsme, maréchal de France au début de
+l'action, il devait succomber dans la malheureuse retraite: après avoir
+vaillamment contenu les colonnes ennemies sur les bords de l'Elster,
+blessé à deux reprises et ne voulant pas se rendre, il se précipita, à
+cheval, dans le fleuve où il se noya. «Toute la Pologne, nous écrivait à
+la fin du mois dernier notre correspondant, commémore en ce moment la
+mort de son héros.»
+
+[Illustration: Pour les transports aux colonies: la _broussette_,
+voiture de brousse, à une roue, imaginée par M. Brousseau.]
+
+LES FANTAISIES DE LA TEMPÊTE.
+
+Il y avait jadis, pour quiconque allait la première fois à Belle-Ile,
+une facétie classique. Les loups de mer qui amenaient de Quiberon, sur
+leur barque, le «terrien», le Parisien, ne manquaient jamais de lui
+signaler, du large, tout au sommet de la falaise, sur le plateau, trois
+mâts bien gréés, dominant les vieux ormes et profilant sur le doux ciel
+breton le fin réseau de leurs manoeuvres: la «mâture», fichée en pleine
+terre, où s'exerçaient à la manoeuvre les apprentis marins de la colonie
+pénitentiaire. L'explication était plus stupéfiante encore que cette
+apparition insolite elle-même: une grande tempête avait hissé là, à 30
+mètres de haut, ce navire tout équipé, et l'avait mollement déposé sur
+le gazon.
+
+Pourquoi pas? Les pêcheurs dont les huttes de roseaux avoisinent la
+plage d'Ocos, au Guatemala, ont été, en 1906, témoins d'une fantaisie à
+peine moins extraordinaire de l'Océan.
+
+Le vapeur _Sesostris_, de 6.000 tonnes, qui attendait en rade son
+chargement de café, fut surpris par un coup de vent avec ses feux
+éteints. Avant qu'il eût pu appareiller, il chassait sur ses ancres et
+se trouvait jeté à la côte à 30 mètres environ dans les terres. La mer,
+en se retirant, le laissa à sec. Il s'y trouve encore. «On n'a pas
+désespéré de le renflouer. On s'efforce de creuser un canal qui le
+remettra en communication avec son élément. En attendant, il demeure
+intact ou à peu près, avec presque tout son gréement, ses
+machines,--jusqu'au piano de son carré. Tout cela, en bon état, est
+confié à la garde d'un nègre qui, installé à bord, est bien le
+Guatémalien le mieux logé du pays. C'est la vie de bord sans le roulis,
+sans le tangage, sans le mal de mer,--l'idéal, enfin, si l'idéal était
+de ce monde.
+
+LES ÉTONNANTES OBSERVATIONS D'UN NAVIGATEUR NANTAIS. Les marins
+d'aujourd'hui n'ont guère plus, comme avaient les navigateurs
+d'autrefois pendant les longues traversées à la voile, le loisir de se
+livrer à l'observation des phénomènes physiques. Il y a plus d'un siècle
+un marin nantais, le capitaine René Fruneau, avait fait, durant ses
+navigations dans les mers de l'Inde et dans le Pacifique qu'il parcourut
+en tous sens pendant près de trente ans pour le compte de compagnies de
+commerce, une curieuse découverte qu'il nous conte en ses mémoires et
+que nous signale un de nos abonnés, M. César Morel, administrateur en
+chef de l'Inscription maritime.
+
+Un jour, voguant à l'ouest de l'île Luçon, Fruneau vit monter du sein de
+la mer une grande quantité de globules, qui s'épanouissaient à la
+surface en petits cercles «huileux ou bitumeux», et s'éparpillaient
+aussitôt en tourbillonnant; il parvint à recueillir dans un verre la
+valeur de deux cuillerées de cette huile «ou bitume» qui, le soir venu,
+apparut phosphorescente; quelques heures après, au calme plat succéda
+une effroyable tempête. Et huit fois, au cours de ses traversées
+ultérieures, il eut l'occasion de voir ainsi monter et émerger, par
+temps absolument calme, ces étranges globules; huit fois une tempête
+épouvantable s'ensuivit.
+
+Nous ne croyons pas que ce phénomène ait été signalé par d'autres que
+par le capitaine René Fruneau, ni qu'il ait été jamais observé ailleurs
+qu'en ces régions où les eaux reposent sur des fonds de nature plus ou
+moins volcanique et éruptive,--ce qui pourrait peut-être expliquer
+l'ascension de ces globules de «bitume» précédant une perturbation des
+éléments.
+
+Cet homme de mer était, d'ailleurs, d'une fertile ingéniosité. Il
+signale, en ses mémoires, le danger «de faire travailler des poudres par
+temps sec et froid, avec des vêtements de laine, lesquels, dans ces
+conditions, dégagent des étincelles». Il avait découvert aussi--n'en
+ayant jamais entendu parler auparavant--et utilisait souvent, pour
+aborder certaines îles en dépit du ressac, les propriétés du filage de
+l'huile de coco dont il était toujours abondamment pourvu.
+
+Enfin, par calme plat, son navire n'avançant plus, il avait imaginé de
+faire, sur un coup de sifflet, courir autour du pont son équipage
+poussant de soudaines et formidables clameurs; cela--nous
+assure-t-il--produisait un tourbillon qui se propageait dans
+l'atmosphère; il n'en fallait pas plus; la brise était provoquée, les
+voiles à nouveau se gonflaient...
+
+LES BACTÉRIES DE L'OEUF.
+
+On a longtemps considéré que l'oeuf, protégé par sa coquille, doit
+nécessairement échapper à l'invasion des micro organismes. Cette opinion
+a été combattue par des observateurs qui s'appellent Zimmermann, Poppe,
+et, chez nous, Chrétien. Il semble cependant qu'elle corresponde à la
+réalité. M. Otto Maurer, directeur de la station expérimentale du
+Kansas, vient, en effet, d'établir, par toute une série d'observations
+patientes ayant porté sur plus de 6.000 oeufs, que la coquille et
+surtout la mince pellicule continue qui la tapisse à l'intérieur
+opposent un obstacle infranchissable à la propagation des germes venus
+du dehors. Par contre, M. Maurer a mis en évidence les dangers
+d'infection qui menacent ces conserves de jaune et de blanc séparés,
+dont la préparation porte, en Amérique seulement, sur plus de 400.000
+oeufs par jour, et auxquelles l'industrie assure des débouchés
+considérables: s'il est vrai que certains microbes, le _B. subtilis_, le
+_B. anthracis_, le _Proteus Zeukeri_ notamment, sont rapidement détruits
+quand ils sont mis en contact avec la substance propre d'un oeuf frais,
+la plupart des autres y vivent et y prolifèrent très bien. On peut même
+admettre que toute conserve d'oeuf qui ne présente aucun signe manifeste
+de décomposition commençante est dépourvue de nocivité, et inversement.
+
+C'est dire que l'industrie spéciale qui s'occupe de la conservation des
+oeufs «séparés» doit effectuer toutes ses manipulations avec la plus
+rigoureuse propreté, et qu'il importe de nettoyer très soigneusement les
+coquilles des oeufs mis en oeuvre par elle pour éviter la propagation au
+blanc et au jaune des germes qui les souillent à l'extérieur. M. Otto
+Maurer vient de montrer, en outre, qu'en soumettant les oeufs pendant
+deux heures à une température de 70°, de manière à les dessécher
+légèrement, on réduit considérablement les chances de leur infection,
+sans modifier en rien ni leur composition chimique ni leur goût, et par
+conséquent sans diminuer leurs qualités commerciales.
+
+[Illustration: LE VOYAGE D'UNE LOCOMOTIVE, DANS L'ESPACE.--Une machine
+de 20 tonnes passée par des câbles transbordeurs, d'une rive à l'autre,
+au-dessus de la Grande-Rivière (Nouveau-Mexique). _Communiqué par le_
+Scientific American.]
+
+Depuis longtemps déjà on utilise les transbordeurs aériens pour mettre
+en communication les deux versants d'une vallée. Entre deux pylônes
+d'une portée souvent considérable sont tendus des câbles sur lesquels
+roulent des chariots électriques où pendent des wagonnets chargés
+d'objets divers: minerais, matériaux de construction, vivres, etc.
+Certains transbordeurs sont même affectés au transport des voyageurs. En
+voyant notre photographie, il est permis de se demander où s'arrêtera
+l'audace des ingénieurs dans les emplois de ce genre de locomotion. La
+machine qu'on aperçoit suspendue dans le cagnon de la Grande-Rivière
+(Nouveau-Mexique) pèse 20 tonnes; les chariots qui la supportent à 100
+mètres au-dessus de l'eau circulent sur des câbles amarrés à des pylônes
+distants de près de 400 mètres. Il a suffi de presser sur un bouton
+électrique pour envoyer cette énorme masse d'une rive à l'autre du
+torrent que n'enjambe aucun pont assez solide, et la grandeur du paysage
+accentue ici l'impression de force et de puissance que donne cette
+manifestation du génie humain.
+
+
+
+[Illustration: LES OPINIONS DE «MARS», par Henriot.]
+
+Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés en titre ne nous ont
+pas été fournis.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3689, 8 Novembre
+1913, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 3689, 8 NOVEMBRE 1913 ***
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Title: L'Illustration, No. 3689, 8 Novembre 1913
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+Author: Various
+
+Release Date: June 10, 2011 [EBook #36369]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 3689, 8 NOVEMBRE 1913 ***
+
+
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+Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
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+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
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+
+
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+
+<p>L'Illustration, No. 3689, 8 Novembre 1913</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/000small.png"><br><a href="images/000large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<p class="sml">Ce numéro contient:<br>
+ 1° LA PETITE ILLUSTRATION,
+Série-Roman n° 18: <span class="sc">Jean et Louise</span>, par M. Antonin Dusserre;<br> 2°
+ Un
+<span class="sc">Supplément économique et financier</span> de deux pages.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br>
+<img alt="" src="images/001a.png"><br> <span class="sml"><span class="sc">Hassouna</span> (Mme <span class="sc">Suzanne Després</span>). <span class="sc">L'enseigne Merronay (M.
+R. Vincent).</span> Le lieutenant de vaisseau Cadiere (M. Tarride).</span><br>
+<b>UN CONFLIT
+ENTRE LA PASSION ET LE DEVOIR Au théâtre de la Renaissance: scène du 3e
+acte de «L'Occident» de M. Henry Kistemaeckers.</b> <i>Phot. A. Bert.--Voir
+l'article, page 360.</i></p><br><br>
+
+<h3>COURRIER DE PARIS</h3>
+
+<h4>UN FILS DE LA MER BRETONNE</h4>
+
+<p>Il y a vingt-deux ans je passai un été à Roscoff. J'habitais, sur la
+place, une maison appartenant à deux soeurs, deux vieilles filles, qui
+élevaient des pigeons. Elles leur donnaient à manger, à la main, dans
+une étroite cour à pots de fleurs dont elles avaient su faire un
+jardinet mystique. C 'étaient des femmes enfantines et pures, de la
+France d'autrefois. Ah! dites-moi?... vivez-vous toujours,
+mesdemoiselles? Portez-vous toujours vos petits bonnets du temps de la
+reine Anne? Racontez-vous toujours les mêmes histoires de famille? Que
+je le voudrais! Si oui, je vous souhaite traversée heureuse et longue
+encore comme on souhaite par habitude aux vieux marins, qui pourtant
+sont ancrés, une mer jolie... Et si vous n'êtes plus là... que couchées
+sous la dalle--ce qui se pourrait--car en vingt-deux ans, même à terre,
+l'on se perd corps et biens!... si vous n'êtes plus là je ne suis pas
+gêné de vos âmes... Sont en Paradis.</p>
+
+<p>Des fenêtres de ma chambre je voyais l'église de pierre grave, l'église
+trapue, posée, enfoncée, enlisée dans le sol, avec cet air d'y avoir
+échoué exprès, et avec cette apparence de solidité spéciale et
+impressionnante qu'ont tous les sanctuaires bretons comme s'ils
+voulaient exprimer qu'ici plus qu'ailleurs leurs assises sont
+inébranlables, de matière granitique cimentée de foi.</p>
+
+<p>Et je me souviens aussi--car c'est là que j'en voulais venir, par un
+détour un peu long et que l'on aura trouvé inutile, mais dont je n'ai
+pas eu le courage de me priver--je me souviens qu'une de mes
+distractions, à Roscoff, était d'aller au <i>vivier</i>.</p>
+
+<p>Comme ce nom l'indique on appelait ainsi un endroit, situé aux bords
+mêmes de la mer, près d'un petit fortin, et dont je ne savais de façon
+très imparfaite que ce que j'en avais entendu dire... que l'on y
+conservait vivant du poisson... Mais pourquoi? Pour s'approvisionner?
+Dans un but scientifique? Je ne crois pas m'en être occupé jamais, ni
+avoir été frappé là, dans mes visites, par la vue de poissons
+exceptionnels... Mais ce qui m'est resté à fleur d'esprit, c'est la
+rêverie où j'entrais alors, comme par compensation et regret, quand je
+quittais le vivier. En continuant ma promenade je supposais des
+quantités d'animaux aquatiques de forme et de beauté surprenantes,
+inconnues, pêchées dans les couches profondes, puis versées dans ces
+réservoirs de tout à 1 heure, et je me donnais en imagination la
+curiosité, le pouvoir et la joie de faire vider ces bassins et d'en voir
+retirer, mêlées aux coquillages, aux herbes et aux plantes sous-marines,
+des espèces innombrables et grouillantes comme en soulèvent seulement
+dans les contes orientaux les filets des pêcheurs protégés par un
+génie... Eh bien, tous ces poissons de mon désir et de ma fantaisie, que
+je n'avais pas vus, mais que j'inventais à plaisir... ils existaient
+effectivement dans la mer mystérieuse... Et à l'époque même où je me
+désolais qu'on n'en eût pas la connaissance directe, «la mise à l'air»,
+un enfant de huit ans, un petit Breton de ces côtes, qui peut-être passa
+près de moi, avait en lui déjà la vocation d'être plus tard le tireur de
+filets prédestinés, le révélateur des richesses, vivantes ou engourdies,
+des abîmes salés.</p>
+
+<p>C'était Mathurin Méheut, fils de la mer bretonne, peintre de sa faune et
+de sa flore, et dont l'actuelle exposition aux Arts décoratifs est un
+incomparable enchantement.</p>
+
+<p>Mon ancien rêve de quelques minutes--qui par bonheur était le sien,
+celui de toute sa vie--l'artiste ardent et tenace qu'est Méheut voulut
+et sut le réaliser. Il a pu puiser dans ces bassins de Roscoff, dans les
+cuves du vivier devenu laboratoire de zoologie expérimentale; et, par
+des centaines de croquis, de dessins, d'aquarelles, d'études gouachées,
+il nous montre aujourd'hui, pour ainsi dire toutes palpitantes, les
+entrailles de la mer,... de la mer qu'en prestigieux chirurgien, au
+scalpel puissant, décisif et sûr, il semble avoir <i>opérée</i> pour nous. Il
+en arrache et en retire les organes, innombrables, qu'il nous étale
+mouillés, trempés, dégoûtants de leur acre et rude liqueur... Par eux
+nous voyons à nu l'organisme et le dedans des flots, car ces poissons de
+toutes formes, mais d'une puissance si ramassée, d'une si grande énergie
+élastique, ces pieuvres à ramures, ces poulpes, ces congres, tantôt
+noués et enchevêtrés, tantôt déroulés et comme abandonnés à leur propre
+dérive, tous ces animaux étranges, ces potées visqueuses, ces gélatines
+qui respirent, ces paquets qui tremblent et flottent, ces abcès du
+rocher, ces tentacules, ces amas et ces complications de chairs gluantes
+et animées,... ce sont bien véritablement les entrailles, les intestins,
+les boyaux, les tripes formidables et copieuses de la mer... Et qui sait
+si de ces réseaux toujours en travail, de ce pullulement, de ce
+croisement, de cette activité incessante et apocalyptique des milliards
+de poissons, ne vient pas--pour le moins autant que du dehors et du
+souffle des vents--l'agitation extérieure et éternelle du flot? Le
+dérangement des surfaces est presque toujours la conséquence des
+troubles du dedans. Pourquoi la vague ne serait-elle pas le perpétuel
+choc en retour du coup de nageoire et la répercussion du chassement de
+queue?</p>
+
+<p>Mais regardons toutes les catégories d'animaux du monde aquatique
+surprises par l'oeil étonnant de l'artiste et fixées par sa main,
+précisées, serrées et emprisonnées dans les limites d'une facture
+vraiment admirable. Exécutés au crayon, ou rehaussés, écaillés de
+touches, ou peints à l'aquarelle avec un éclat, une minutie et une
+largeur qui rappellent l'art des plus beaux maîtres japonais, ces
+dessins, se surpassant l'un l'autre, et qu'on se lasse bientôt de
+comparer, si nombreux sont-ils, offrent une abondance, une variété, une
+somptuosité documentaires qui imposent le respect. On a peine à
+concevoir qu'un homme de trente ans soit l'auteur allègre et aisé d'une
+oeuvre de cette importance, qui représente l'emploi de toute une longue
+et laborieuse vie. On ne peut se détacher des parois en verre de chaque
+tableau où, comme derrière la vitre d'un aquarium, se profilent les
+trigles, les lamproies, les poissons les plus curieux, de fantastique
+invraisemblance et de bizarre horreur... Voici les pieuvres ébouriffées
+et dépeignées, telles des chrysanthèmes, les anatifes bleus et mauves
+pervers ainsi que des orchidées, les anguilles gris-perle pareilles à
+des grès flammés de Copenhague, les hippocampes, lutins de l'eau,
+farfadets noirs des vertes voûtes, dansant sur leur queue en spirale,
+figures neptuniennes et sataniques à la fois, tantôt retombant, avec
+leur petite tête en forme de marteau, comme un moraillon de serrure
+gothique et tantôt redressées comme une guivre minuscule à l'avant d'une
+gondole...</p>
+
+<p>Il faudrait consacrer des heures à l'attentive observation de ces
+planches, enluminures merveilleuses du poème de la mer; on y pourrait
+étudier toutes les diversités de nageoires, flexibles ou résistantes,
+pellicules diaphanes comme ces plantes de la terre qu'on appelle
+monnaies de pape, ou bien armées, onglées, montées sur tiges et arêtes
+pointues, hérissées comme des épaulières d'armures de samouraï, ou
+semblables au papier huilé des lanternes de pagode... et Méheut sait
+tout, a tout noté, défini, détaillé: l'arête dorsale, la fourche des
+queues variées à vous confondre, la nervure des membranes, l'emboîtement
+des pinces, le jeu des crochets. Tout ce qui trempe et agit dans l'eau
+de sel, il l'a vu, il le connaît par coeur à force de l'avoir saisi sur
+le vif des centaines de fois; il possède, comme un petit-fils de
+Léonard, l'anatomie et la structure de la patte, et aussi la mécanique
+de l'aile; il est instruit, et à fond, comme bien peu, de l'animal
+terrestre, aquatique ou aérien, qu'il s'agisse du tigre ou du chien de
+mer, de l'escargot, de la libellule ou du cormoran. On le sent paré,
+gréé d'une audace et d'une patience, d'une possibilité d'attention et
+d'exécution à toute épreuve, et aussi d'un incommensurable amour, car ce
+labeur vous donne la certitude d'avoir été accompli dans le calme et
+l'ordre de l'esprit, de la conscience, dans la joie de l'effort, dans le
+beau désir du résultat promis par la volonté.</p>
+
+<p>Si je ne craignais, en m'étendant davantage, de vous retirer un peu de
+votre plaisir et de votre mérite à découvrir tout seul les multiples
+faces de ce talent si généreux et si fécond, je vous parlerais aussi de
+l'historien attendri des vieux métiers de la côte armoricaine: meuniers,
+sabotiers, tisserands, vanniers... je vous exposerais la tâche
+éducatrice et touchante du botaniste et de l'entomologiste, du
+contemplateur minutieux, et jamais découragé, sévère et recueilli à
+établir l'architecture impeccable d'un épi de blé ou la ramification
+d'une algue, avec une autorité égyptienne. Mathurin Méheut a la passion
+de fer, l'enthousiasme rigide, le fanatisme du dessin. On sent l'homme,
+toujours arqué, tendu sur cet étroit et unique chemin de la ligne qui
+borde, en les délimitant, les précipices de la forme. Il y marche en
+virtuose qui a dompté le vertige, ainsi que sur une corde roide
+métallique, et son crayon laisse après lui sur la feuille comme un
+passage d'acier noir.</p>
+
+<p>Je ne suis pas le seul à penser qu'il n'a plus grand'chose à acquérir
+dans la rigueur et l'inflexibilité. Qu'il se tourne vers ses tableaux,
+vers les pages dans lesquelles il nous retrace, avec une émotion trop
+carguée encore, les scènes de la vie triste et rude des grandes côtes
+bretonnes, et là, qu'il rêve, médite, oubliant un peu à ses pieds le
+crabe et la coquille, pour laisser parler le poète, qui s'abrite et se
+gare en lui de la tempête et des marées. Je conserve avec une mélancolie
+pensive et bien profonde l'image de ses ciels d'hiver épais et sombres,
+d'un bleu de tricot,... de ses rochers noirs, battus et rebattus par la
+vague comme si elle voulait à chaque coup assommer la grève... et celle
+des blocs en dos d'éléphant, arrondis par des siècles de flux et de
+reflux, le long desquels, toujours en suivant le même tracé, avec la
+même géographie liquide, coule et pleure l'écume, en filets plats et
+triangulaires. On dirait, sur du basalte, des hiéroglyphes d'argent,--je
+ne sais quelle écriture diluvienne, effrayante, mystérieuse... le <i>Mane,
+thecel, phares</i> du naufrage... Et je me rappelle aussi la figure de ce
+vieux cheval nu, au poil rouge, en bridon de bohémien, chargé de paquets
+de goémons couleur de giroflée lui retombant de chaque côté comme des
+hardes de guerrier comanche,... et qui, les sabots dans les galets,
+demeure immobile, croupe à la bourrasque... avec un air presque humain
+d'inexprimable anéantissement...<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Henri Lavedan.</span></span></p>
+
+<p><i>(Reproduction et traduction réservées.)</i></p><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002a.png"><br><b>Antonin Dusserre sur le seuil de sa maison, à Carbonnat,
+dans le Cantal.</b></p>
+
+<h3>UN PAYSAN ÉCRIVAIN</h3>
+
+<h4><span class="sc">Antonin Dusserre</span></h4>
+
+<p><i>La Petite Illustration</i> commence aujourd'hui la publication de <i>Jean et
+Louise</i>, l'oeuvre d'un paysan d'Auvergne dont les premiers écrits nous
+ont été révélés par la <i>Semaine Auvergnate</i>. Antonin Dusserre, l'auteur
+de ce roman rustique, est né à Carbonnat, sur la Cère, le 2 novembre
+1865. Il a toujours vécu dans sa maison natale, une très modeste demeure
+des champs, composée d'un rez-de-chaussée et d'un grenier. Deux pièces
+suffisent au logement: la première est la cuisine. Antonin Dusserre
+travaille dans la seconde, près de la fenêtre, devant les prairies
+qu'arrose la Cère. C'est là qu'il a appris tout seul le latin,
+l'anglais, l'allemand, l'espagnol, et qu'il a écrit <i>Jean et Louise</i>. M.
+John Raphaël, le distingué traducteur de ce roman que le grand public
+anglais aura connu avant nous, va d'ailleurs nous présenter avec plus de
+détails l'oeuvre et l'auteur dans l'article suivant:</p>
+
+<p>Le frais roman d'Antonin Dusserre, <i>Jean et Louise</i>, est l'oeuvre d'un
+silencieux, d'un homme de la terre, un vrai, dont les paroles ne sortent
+qu'avec une petite honte, que la vue de ses propres pensées, habillées
+d'encre, rend un peu craintif, et qui exprime de belles choses avec la
+rusticité un peu gauche de son langage endimanché.</p>
+
+<p>L'histoire de <i>Jean et Louise</i> est en quelque sorte, du moins nous
+pouvons le soupçonner, l'histoire de l'auteur lui-même. Dusserre est un
+grand gaillard, fortement moustachu, dont la rudesse cache mal une très
+grande timidité, un fort dont la grande force est surtout de s'être
+toujours dompté et de s'être conquis dans des circonstances qui seraient
+venues facilement à bout d'une intelligence plus compliquée que la
+sienne.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/002b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Antonin Dusserre chez lui</b>--<i>Croquis de L. Sabattier.</i></p>
+
+<p>Car il est surtout et avant tout un simple. Dans son petit village de
+Carbonnat, près d'Aurillac, on l'aime autant qu'on l'estime. «C'est un
+poète», dit-on volontiers de lui, chez lui, «mais c'est un très brave
+homme, tout de même». On le voit, du matin au soir, rôder dans la
+campagne, une main dans la poche et un livre dans l'autre main. Cet
+homme de la terre lit toujours, lit infatigablement. Il a étudié
+plusieurs langues étrangères et connaît les romans des grands écrivains
+anglais et allemands, ainsi que les ouvres des grands écrivains
+français. Il lit tout ce qui lui tombe sons la main et, quand il n'est
+pas occupé à lire ou à travailler la terre, il est en train de rêver ou
+d'écrire. Mais, en lisant <i>Jean et Louise</i>, vous verrez que l'auteur a
+mieux fait que de parcourir les bons livres. Il a su regarder la vie et
+la comprendre. L'excellent artiste qu'est L. Sabattier est allé trouver
+Antonin Dusserre à Carbonnat. Il s'est demandé--car en route il avait lu
+le roman qu'il devait illustrer--s'il n'allait pas se trouver en face
+d'un paysan littérateur, d'un de ces paysans de contrebande qui choquent
+presque autant qu'un paysan d'opéra-comique. Ce coin du pays d'Auvergne,
+la petite ville d'Aurillac autant que l'humble village de Carbonnat, a
+perdu beaucoup de son ancien caractère. Les paysans de maintenant ne s'y
+habillent plus à l'ancienne mode, ne portent plus le costume pittoresque
+de jadis, car les grands magasins leur envoient les «dernières modes» de
+Paris, et même les enfants essaient de ressembler aux «gens de la
+ville». Mais Dusserre, lui, n'essaie de ressembler à aucun. Sabattier
+lui demandait s'il ne pouvait pas lui indiquer des gens qui voudraient
+peut-être poser quelques-uns des personnages du roman. «--Mais oui,
+disait Dusserre, c'est très simple. Voici mon neveu, par exemple. C'est
+un peu moi en plus jeune. Il vous fera Jean.--Que fait-il, votre
+neveu-?...--Il vit chez moi et, le dimanche, il fait la barbe de tout le
+monde à Carbonnat.--»</p>
+
+<p>Dusserre est romancier parce qu'il est né poète; il couche de jolies
+choses sur le papier avec la même simplicité qu'il garde son bétail dans
+les montagnes. Il a noté avec la fraîcheur d'âme d'un enfant la beauté
+du lever et du coucher du soleil, la beauté des champs, la beauté de la
+vie de campagne. Avec son esprit rude, il a marqué en relief les traits
+des paysans de son entourage. Son livre est calqué sur la vie qui fut la
+sienne dans un petit coin perdu du Cantal. Il l'a vécu pendant qu'il l'a
+écrit, il l'a écrit pendant qu'il l'a vécu.</p>
+
+<p>Un jour de marché, à Aurillac, Dusserre a acheté un livre,--un livre
+d'un auteur jusqu'alors inconnu et dont le titre, <i>Marie Claire</i>,
+l'avait frappé. En lisant <i>Marie Claire</i>, le paysan de Carbonnat a senti
+grandir en lui le désir de voir imprimer les choses que lui aussi avait
+rêvées, tandis qu'il gardait ses bêtes dans la campagne. Ce timide
+écrivit à Mme Marguerite Audoux, et l'auteur de <i>Marie Claire</i> eut la
+curiosité d'aller voir chez lui, dans son village, cet écrivain qui
+avait eu une existence pareille à la sienne, et elle lui a tendu la
+main. Elle s'est constituée en quelque sorte la bonne fée, marraine de
+<i>Jean et Louise</i>. Elle a apporté le manuscrit à Paris; elle l'a montré à
+quelques amis, à des éditeurs. Mais la vie à Paris va si vite qu'on a
+peu le temps de s'occuper d'un paysan du Cantal. J'ai lu, un soir, <i>Jean
+et Louise</i> en manuscrit, et aussitôt le roman m'a séduit. J'ai pensé que
+Londres goûterait cette primeur en attendant que Paris ait le temps de
+la découvrir, et c'est ainsi que ce roman a paru d'abord dans une
+traduction anglaise.</p>
+
+<p><i>L'Illustration</i>--en révélant cette oeuvre à ses lecteurs--aura réalisé
+tout le rêve de l'humble poète qui croyait mourir sans faire entendre sa
+chanson.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">John N. Raphaël.</span></span></p><br><br>
+
+<h3>LA NOUVELLE DIRECTION DE L'OPÉRA</h3>
+
+<p>La désignation du futur directeur de l'Opéra a suivi de près la
+nomination de M. Albert Carré comme administrateur de la
+Comédie-Française et celle de M. P.-B. Gheusi et des frères Isola à la
+direction de l'Opéra-Comique: au conseil des ministres tenu, jeudi de la
+semaine dernière, à Rambouillet, M. Louis Barthou, président du Conseil,
+ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, annonçait que, sur
+la proposition de M. Léon Bérard, son choix s'était porté sur M. Jacques
+Rouché. La nouvelle, très favorablement accueillie, d'ailleurs, n'était
+pas attendue si vite, car la concession en cours ne prend fin, en effet,
+que dans quatorze mois. Le premier résultat de la décision ministérielle
+fut que M. André Messager, coassocié de M. Broussan dans la direction
+actuelle, donna immédiatement sa démission, mû, dit-il, par le sentiment
+de sa dignité, en informant M. Barthou qu'il résignait ses fonctions fin
+novembre. M. Marius Gabion, administrateur général, suit son directeur
+dans la retraite.</p>
+
+<p>Le nouveau directeur de l'Opéra, qui est déjà âgé de cinquante-trois
+ans, a une carrière intéressante et variée.</p>
+
+<p>Fils du mathématicien Eugène Rouché, il a passé par l'École
+polytechnique,--qui, décidément, mène à tout, elle aussi. Mais il ne fut
+point ingénieur, ni des ponts et chaussées, ni des mines, ni des tabacs,
+ni du génie maritime. Un peu fonctionnaire, pourtant: on le vit un temps
+dans un ministère; il fut, promu en 1885, chef de cabinet de M.
+Dautresme au Commerce, après avoir été secrétaire général de la
+préfecture de la Seine-Inférieure. Puis, marié à Mlle Piver, il se
+consacra à la grande industrie de la parfumerie, où il allait réaliser
+promptement une belle fortune.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>M. Jacques Rouché, le futur directeur de l'Opéra.</b>--<i>Phot.
+Dornac.</i></p>
+
+<p>Alors il put donner libre carrière à des goûts qu'il n'avait jamais
+celés, passionné également de belles-lettres et de beaux-arts.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/003b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>M. Camille Chevillard.</b>--<i>Phot Gerschel.</i></p>
+
+<p>Il prit d'abord la direction de la <i>Grande Revue</i>, où il succédait à
+l'éminent avocat Fernand Labori. Puis il se laissa attirer par le
+théâtre, qui partageait de longtemps avec la peinture et la littérature
+ses prédilections. Une petite «scène de quartier», le théâtre des
+Batignolles, débaptisé et nommé moins prosaïquement théâtre des Arts,
+lui suffit pour se révéler artiste de goût délicat, directeur
+entreprenant et fort avisé. S'attachant tour à tour à monter des pièces
+de haute tenue littéraire, de véritables curiosités, présentées dans des
+décors originaux, ou à restituer avec leur caractère archaïque, en des
+cadres savamment apprêtés, des ouvres musicales classiques de Mozart, de
+Lulli, de Rameau, il apprenait là, avec le plus complet succès, le
+métier auquel désormais il va se consacrer en toute expérience. De sa
+part, on peut s'attendre, à l'Académie nationale, aux plus heureuses
+révélations. Dilettante au meilleur sens du mot, il a, vient-il de
+déclarer, pour première ambition de «restaurer l'art français».</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/003c.png"><br><b>M. Paul Vidal.</b>--<i>Phot. Bert.</i></p>
+
+<p>Il a ambitionné d'être seul à diriger la grande scène. Ce n'est pas
+vulgaire besoin d'autorité. Et son premier soin a été de s'assurer une
+collaboration de premier ordre, celle de M. Camille Chevillard, avec le
+titre de chef des études musicales et, donc, la succession de M. André
+Messager qui, dans la direction actuelle, assumait jusqu'ici ces
+fonctions.</p>
+
+<p>Le gendre et le digne continuateur de Charles Lamoureux sera à M. Rouché
+le plus précieux des collaborateurs. Il est superflu de rappeler ses
+titres à l'estime et à la sympathie des amateurs de musique. Fils d'un
+violoncelliste célèbre, M. Camille Chevillard a consacré au plus subtil
+des arts sa carrière entière. Lamoureux, dans ses efforts persévérants
+pour révéler à la France l'oeuvre de Wagner, n'eût pu rêver de second
+plus fidèle ni plus zélé. Depuis qu'il a succédé, en 1897, à son
+beau-père à la tête de l'admirable phalange d'exécutants groupés par
+celui-ci, il n'a pas fait jouer, dans ses concerts, moins de deux cents
+ouvres françaises. Et le pur musicien qu'est M. André Messager aura un
+remplaçant digne de lui.</p>
+
+<p class="mid"> *<br>* *</p>
+
+<p>Dans le même moment où M. Jacques Rouché faisait cet excellent choix,
+MM. P.-B. Gheusi et Isola étaient non moins heureux en appelant à
+l'Opéra-Comique, aux mêmes fonctions de directeur musical, M. Paul
+Vidal, l'élégant et spirituel auteur de la <i>Reine Fiammette</i>, de la
+<i>Maladetta</i>, de <i>Guernica</i>,--et, auparavant, de ces quatre exquises
+partitions qui firent autrefois nos délices, au théâtre de marionnettes
+de la galerie Vivienne. Et l'ancien chef d'orchestre de l'Opéra a de
+bonne grâce accepté de leur apporter l'appoint de sa science musicale
+irréprochable, de son grand talent, de sa connaissance approfondie des
+chefs-d'oeuvre de l'art musical. Il ne faut donc point douter qu'on ne
+continue à faire, rue Favart, de très parfaite besogne.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Entre les wagons broyés et la locomotive du train
+tamponneur.</b></p>
+
+<h3>LA CATASTROPHE DE MELUN</h3>
+
+<p>Une horrible catastrophe s'est produite mardi dernier, sur le réseau
+P.-L.-M., aux abords de la gare de Melun. A 9 heures et demie du soir,
+le train-poste n° 11, se dirigeant sur Marseille, a été pris en écharpe
+par le rapide de sens inverse qui arrive à Paris à 10 heures du soir.</p>
+
+<p>Notre plan schématique permet de se rendre compte des circonstances de
+l'accident.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Schéma montrant comment s'est produite la rencontre entre<br>
+le rapide n° 2 venant de Marseille et le train postal n° 11 venant de
+Paris.</b></p>
+
+<p>Les six voies dont dispose le réseau P.-L.-M. à la sortie de Paris se
+réduisent à quatre au delà de Villeneuve-Saint-Georges. Ces quatre voies
+se divisent en deux groupes comprenant chacun une voie montante et une
+voie descendante. Un des groupes (figuré dans la partie supérieure de
+notre schéma) constitue ce qu'on appelle couramment «la grande ligne»;
+passant par Melun, Fontainebleau, Moret, il est affecté au service des
+trains rapides. L'autre groupe, passant par Corbeil, vient se rapprocher
+du premier aux abords de Melun; il prend ensuite la direction d'Héricy
+pour rejoindre la grande ligne à Montereau.</p>
+
+<p>Des voies de croisement établies près de la gare de Melun permettent de
+faire bifurquer les trains d'un groupe de voies sur un autre. C'est au
+point de bifurcation que la collision s'est produite.</p>
+
+<p>Le train-poste pris en écharpe est un train régulier dont l'itinéraire
+est toujours le même. En quittant Paris, il suit d'abord la grande ligne
+puis, pour la dégager, il bifurque devant Melun sur la ligne de Corbeil.
+Il doit pour cela couper à niveau la voie descendante par laquelle
+arrivent les rapides de Marseille.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/004c.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Le mécanicien Dumaine, qui<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; conduisait le train
+tamponneur.</b></p>
+
+<p>Il y a là évidemment une situation dangereuse à laquelle la Compagnie
+P.-L.-M. songe à remédier en établissant un saut de mouton, c'est-à-dire
+en opérant le croisement à des niveaux différents. Mais aucun accident
+ne doit se produire si les signaux sont observés par les mécaniciens.
+Les deux postes sémaphoriques établis en amont et en aval de Melun sont
+solidaires; un système d'enclanchement automatique empêche que par
+erreur on accorde simultanément le passage à deux trains pouvant se
+rencontrer. Les trains venant de Marseille trouvent à environ 1.500
+mètres avant Melun le disque rouge ou signal avancé; à 500 mètres de là,
+c'est-à-dire à 1 kilomètre de la gare, un disque vert prescrit au
+mécanicien de ramener sa vitesse à 20 kilomètres à l'heure environ,
+enfin plus loin la sortie de la gare est commandée par le signal carré,
+signal d'arrêt absolu situé à 150 mètres environ du lieu où s'est
+produit l'accident.</p>
+
+<p>L'enquête semble avoir établi que tous les signaux étaient fermés et
+qu'ils ont été «brûlés» par le mécanicien du rapide n° 2 venant de
+Marseille. Ce dernier, du reste, aurait fait des aveux.</p>
+
+<p>Ce rapide marchait à une allure d'environ 100 kilomètres; ayant à peine
+franchi la gare de Melun, il prenait en écharpe et anéantissait les deux
+premières voitures du train-poste n° 11 qui venait de s'engager sur la
+voie transversale; en même temps, les trois fourgons à bagages du train
+tamponneur, un wagon-poste qui suivait, deux voitures de seconde classe,
+étaient écrasés. Aussitôt, un incendie se déclarait au milieu des débris
+où se tordaient, en hurlant de douleur, les malheureux plus ou moins
+broyés.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="trains">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Les débris d'un wagon postal.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Le tri des lettres sur la voie.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>M. Poincaré visite les lieux de la catastrophe: à sa<br>
+droite, M. Dervillé; à sa gauche, le préfet de Seine-et-Marne;<br>derrière
+eux, M. Massé, ministre du Commerce et des Postes.</b></p>
+
+<p>Le train-poste tamponné emmenait 68 agents des Postes et comprenait sept
+wagons à destination de Besançon, du Mont-Cenis, de Lyon, de Pontarlier
+et de la côte méditerranéenne.</p>
+
+<p>A l'heure où nous écrivons, on ignore le nombre exact des victimes. Sur
+39 cadavres, 14 seulement ont été identifiés; 14 blessés sont soignés à
+l'hôpital de Melun.</p>
+
+<p>Nos photographies donnent une impression saisissante de l'aspect
+effroyable que présentaient les voies pendant le déblaiement. Jamais,
+croyons-nous, dans les catastrophes antérieures de chemin de fer, on ne
+vit un train aussi fracassé et, en contemplant cet amoncellement de
+ferrailles, on s'étonne que le nombre des victimes ne soit pas encore
+plus considérable.</p>
+
+<p>La troupe, les agents du P.-L.-M. et ceux des Postes, les pompiers,
+rivalisèrent de zèle pour sauver les sinistrés, puis pour déblayer les
+voies, et l'on put voir, durant toute une journée, des hommes dévoués
+faisant «le tri des lettres» au milieu des débris de ferrailles que
+tachaient en maints endroits des lambeaux de chair humaine.</p>
+
+<p>M. Poincaré s'est rendu de bonne heure sur le théâtre de la catastrophe
+où il a trouvé M. Massé, ministre du Commerce, M. Dervillé, président du
+conseil d'administration de la Cie P.-L.-M. et tous les hauts
+fonctionnaires que leur devoir appelait à Melun. Il a rendu visite aux
+blessés, et il a tenu à féliciter les nombreux agents qui se sont
+distingués en cette triste circonstance.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005c.png"><br><b>LA CATASTROPHE DE MELUN.--Les travaux de déblaiement.</b></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Les six fils, la fille, le gendre et les trois
+belles-filles<br> de l'empereur d'Allemagne.</b><br>
+
+<span class="sml"><i>
+Cliché W. Niederastroth, photographe de la Cour.</i> De gauche à droite:<br>
+le prince Joachim, 6e fils du kaiser; le prince Oscar (5e fils); la<br>
+princesse Eitel-Frédéric; la princesse Victoria-Louise, à présent<br>
+duchesse régnante de Brunswick-Lunebourg; le prince Ernest-Auguste de<br>
+Cumberland, son mari, duc régnant de Brunswick-Lunebourg; la princesse<br>
+Auguste-Guillaume; la kronprinzessin; le kronprinz (en haut); le prince<br>
+Eitel-Frédéric (2e fils); puis, assis sur le tapis, le prince Adalbert<br>
+(3e fils) et le prince Auguste-Guillaume (4e fils).</span></p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/006b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>
+Les nouveaux souverains du duché assistent, devant la<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;gare de Brunswick, au défilé de la compagnie d'honneur.</b></p>
+
+<h3>LA FILLE DU KAISER SUR LE TRONE DE BRUNSWICK</h3>
+
+<p>Le prince Ernest-Auguste de Cumberland et sa femme la princesse
+Victoria-Louise de Prusse, fille de l'empereur d'Allemagne, ont fait, le
+lundi 3 novembre, leur entrée joyeuse dans la capitale du duché de
+Brunswick, dont la souveraineté--comme conséquence de la réconciliation
+des deux maisons de Cumberland et de Hohenzollern--vient d'être rendue
+aux Cumberland.</p>
+
+<p>Les nouveaux souverains du duché, grand comme un département français et
+peuplé de 300.000 âmes environ, sont arrivés à midi et demi à la gare de
+Brunswick. Les fonctionnaires de l'État les attendaient à la gare. Le
+duc et la duchesse sont entrés dans leur capitale aux acclamations de la
+foule qui se montra très sensible à la grâce riante de sa jeune
+souveraine.</p>
+
+<p>Sur la place Friedrich-Wilhelm, le premier bourgmestre, qui était à la
+tête du corps municipal, a exprimé la joie que la ville de Brunswick
+éprouvait à pouvoir de nouveau saluer dans ses murs l'ancienne famille
+ducale. Au château, après la réception par les jeunes princes régnants
+des députés de leur petit État, on donna lecture du discours du trône où
+le nouveau duc de Brunswick promit de consacrer tous ses efforts
+désormais à faire le bonheur des Brunswickois.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006c.png"><br><b>La foule sur la place du Marché, à Brunswick, attend<br>
+l'arrivée du cortège ducal.</b></p><br><br>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les conscrits revenant de la mairie<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;après la remise du drapeau.</b></p>
+
+<h3>PREMIERS CONSCRITS DES COLONIES</h3>
+
+<p>Cette année, pour la première fois, les contingents fournis par nos
+vieilles colonies, Antilles, Guyane, sont venus en France pour y faire
+leur service militaire, que jusqu'ici ils étaient censés effectuer dans
+leur pays natal. Ce fut tout un événement, outre-mer, où la vie est, par
+certains côtés, bien différente de la nôtre, où de meilleure heure, par
+exemple, les jeunes gens songent à se créer un foyer,--mais un
+événement considéré, en définitive, par la plupart comme heureux. Et il
+y eut fort peu de réfractaires, peu de conscrits marrons, comme on dit
+là-bas, reprenant une vieille locution des temps lointains de
+l'esclavage: il est telles communes, ainsi celle du Lorrain, à la
+Martinique, qui se glorifient de n'en avoir pas eu même un seul. Les
+conseils de revision fonctionnèrent au milieu du calme et, sans à-coups,
+formèrent la classe.</p>
+
+<p>La population tout entière s'appliqua d'ailleurs à adoucir aux conscrits
+l'amertume instinctive du départ. C'est ainsi qu'à Fort-de-France
+(Martinique) un comité se constitua qui recueillit, en quelques jours,
+une somme rondelette afin d'organiser en leur honneur des fêtes d'adieu.
+Son premier soin fut d'acquérir un superbe drapeau qui fut remis
+solennellement aux jeunes recrues, dont les boutonnières s'ornèrent
+d'insignes et de cocardes, à la mode de France.</p>
+
+<p>Enfin arriva le jour des adieux, où, selon le mot du poète, «il faut que
+les femmes pleurent». C'était le 4 octobre que la <i>Champagne</i> devait
+emmener «la classe». A l'aube, le grand transatlantique entrait dans le
+port.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/007b.png"><br>
+<b>Rassemblement sur la Savane, devant la statue de
+Joséphine.</b></p>
+
+<p>Le clergé, tenant à s'associer aux manifestations de sympathie de tous
+côtés prodiguées aux futurs soldats, célébrait à leur intention, dans la
+matinée, une messe où officia l'évêque lui-même. Et, déjà revêtus de
+leur uniforme--car depuis plusieurs jours, arrives par groupes des
+diverses communes de l'île, on les concentrait et on les habillait à la
+caserne--la démarche un peu lourde, avec les «godillots», ceux-là
+surtout habitués à courir pieds nus par les mornes et les fonds, ils
+faisaient, dans la très simple église, de jolis groupes juvéniles. Ils
+sortirent, drapeau en tête, toujours, du temple pavoisé et fleuri de
+palmes.</p>
+
+<p>A l'issue de l'office, ils se retrouvaient, huit cents environ, sur la
+Savane, la grande place de Fort-de-France, que décore la statue de
+l'impératrice Joséphine, créole illustre. Et, bien alignés, encadrés par
+leurs anciens de la coloniale, ils avaient d'avance l'air fort martial.</p>
+
+<p>D'une estrade, comme aux jours de grandes solennités, les autorités de
+la colonie assistaient à ce spectacle qui avait attiré toute la ville,
+et plus particulièrement ceux qui allaient, ce jour-là, voir s'éloigner
+leurs enfants.</p>
+
+<p>Le colonel Richard, commandant supérieur de la garnison de l'île, passa
+en revue les conscrits; puis le gouverneur leur adressa une brève et
+chaleureuse allocution, exaltant la grandeur de la tâche à laquelle les
+convie la mère patrie. Et quand, enfin, au commandement: «En avant!»,
+leurs rangs s'ébranlèrent en bon ordre, il semblait qu'un salutaire
+frisson de fierté les faisait tressaillir.</p>
+
+<p>A la porte de la «concession» de la Compagnie Transatlantique, ils se
+séparaient définitivement des êtres chers, les parents, les amis, les
+mères, bien émues sans trop vouloir toujours le laisser paraître, et les
+<i>doudous</i> souples et câlines... Sans doute, cette foule, arrêtée par les
+grilles, n'était point la foule exubérante des jours de fête, mais
+chacun pourtant fit bonne contenance. Et la <i>Champagne</i> largua ses
+amarres aux accents du <i>Chant du départ,</i> répondant, du pont, au
+volettement des mouchoirs. Les soldats martiniquais s'éloignaient non
+point résignés, mais résolus, en hommes. Ils n'avaient pas voulu faire
+mentir la chanson qu'aux derniers jours on leur avait apprise:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Tu es parti, petit soldat créole,</i> </p>
+<p class="i14"> <i>Non sans qu'un chant de ta lèvre s'envole.</i> </p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007c.png"><br><b>A FORT-DE-FRANCE.--Embarquement des conscrits
+martiniquais sur la <i>Champagne.</i></b>--Photographies Leboulanger.</p>
+<br><br>
+
+<h3>LE MAROC QU'IL FAUT VOIR</h3>
+
+<h4>ARCHITECTURE ORIENTALE, RUINES ROMAINES ET CIVILISATION FRANÇAISE</h4>
+
+<p><i>D'un fructueux voyage au Maroc--au Maroc déjà pénétré de la
+civilisation française--M. Gervais-Courtellemont nous a rapporté, avec
+d'admirables photographies en couleurs, un ensemble de rapides et très
+actuelles impressions qui, sous la signature de cet ami très informé de
+l'Orient, ajouteront encore à l'intérêt des documents reproduits dans
+ces pages.</i></p>
+
+<p>Le Maroc pacifié! Le Maroc ouvert à la civilisation européenne! Cet
+invraisemblable résultat obtenu si rapidement après les sanglantes
+journées dont les lecteurs de <i>L'Illustration</i> ont suivi les tragiques
+péripéties!...</p>
+
+<p>Quel miracle a pu faire céder si vite à nos armes ce peuple belliqueux,
+fièrement jaloux de son indépendance, ce peuple, qui, depuis
+l'occupation--d'ailleurs précaire--des Romains, n'avait jamais supporté
+de maîtres? Par quel prodige d'efforts persévérants, d'énergie
+habilement mêlée de bonté et de désintéressement, soldats et
+fonctionnaires français, sous la conduite d'un chef incomparable,
+ont-ils réalisé ce qui semblait irréalisable? Et comment expliquer aussi
+cet engouement de l'opinion publique, en France et en Algérie, pour ce
+Maroc où se portèrent à l'envi, et dans un «rush» extraordinaire, les
+capitaux, les activités, l'audace et le labeur patient?</p>
+
+<p>Il faut le reconnaître. L'«impopularité» dont souffrirent cruellement et
+dont souffrent encore le Tonkin et Madagascar, l'indifférence de la
+métropole à l'égard de l'Afrique occidentale française délaissée, ont
+ici été remplacées par un enthousiasme que rien n'a rebuté et qui ne
+semble pas près de s'atténuer.</p>
+
+<p>Il en est des événements historiques comme de tant de choses humaines:
+question de circonstances... Et toutes furent favorables au Maroc
+naissant. Tout de suite on a compris en France l'intérêt primordial qui
+s'attachait à la manifestation de notre prépondérance dans ce pays,
+limitrophe de notre Algérie-Tunisie. Aux yeux des moins clairvoyants se
+sont ouvertes les larges perspectives d'une Afrique du Nord française,
+prolongement naturel de notre pays, d'une France neuve où se
+retremperont nos forces, et d'où sortiront des générations nombreuses et
+fortes prêtes à soutenir la métropole.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008c.png"><br> <b>Rabat: l'embouchure de l'oued Bou Regreg et la barre,<br>
+vues de la tour Hassan.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br> <b>Minaret de la Koutoubya, à Marrakech.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b> Tanger vue de la mer.</b></p>
+
+<p>Les esprits les plus chagrins ne peuvent méconnaître, en effet, le
+prodigieux essor de l'Algérie et de la Tunisie, dont la prospérité,
+depuis ces dernières années surtout, commande l'admiration des plus
+sceptiques, en particulier celle des étrangers. Or, le Maroc sera
+précisément le déversoir des activités surabondantes qui ne trouvent
+déjà plus leur emploi sur le sol algérien. Les fils, si nombreux, de nos
+colons ont de suite essaimé vers la terre nouvelle, non plus en enfants
+perdus comme, autrefois, leurs pères dans l'Algérie nouvellement
+conquise, mais largement nantis de capitaux, confiants et pourvus de
+l'expérience déjà acquise sur la terre africaine.</p>
+
+<p>Comme le voilà déjà loin de nous, ce vieux Maroc vermoulu des
+diplomates, autour duquel tant d'intrigues stériles ou néfastes se
+nouèrent et se dénouèrent, pour le plus grand profit de nombreux
+aigrefins, enturbannés ou non, hommes de proie qui savaient si bien
+troubler l'eau, pour y mieux pêcher, que l'imbroglio marocain semblait,
+en s'éternisant, devenir une de ces maladies chroniques et incurables
+des sociétés agonisantes, dont la vieille Turquie, après tant d'autres
+dans l'histoire, a donné au monde le lamentable spectacle.</p>
+
+<p>Il y a maintenant un Maroc nouveau, que la France généreuse a entrepris
+d'assainir, de revivifier et de conduire vers un avenir prospère.</p>
+
+<p>Ce Maroc nouveau, je viens de le parcourir avec facilité, dans la
+sécurité la plus absolue et je ne saurais exprimer ici toutes les fortes
+joies que j'ai éprouvées à voir si activement et si fructueusement unis
+dans l'oeuvre commune colons et fonctionnaires, soldats et ingénieurs. Et
+ce qui m'a le plus frappé, ce qui m'a le plus étonné, ce à quoi je
+m'attendais le moins, c'est l'excellent état d'esprit des populations
+marocaines à l'égard de la France et le loyal acquiescement des vaincus
+au nouvel état de choses.</p>
+
+<p>Lune de miel peut-être, mais qui s'explique assez facilement d'ailleurs
+par ce fait que, depuis l'arrivée des Français au Maroc, un véritable
+Pactole coule à pleins bords dans le pays. Nous avons apporté tant
+d'argent là-bas! Le renchérissement de tout ce qui s'achète, terres,
+animaux, fruits, légumes, poissons, volaille, denrées de toutes sortes,
+a été si rapide et a pris de telles proportions que les principaux
+bénéficiaires--les indigènes du plus petit au plus grand--ne peuvent que
+se réjouir de cette fortune imprévue. En outre, les procédés employés à
+leur égard par les administrations, civiles et militaires, ont été
+empreints d'une telle bienveillance qu'ils seraient mal venus à
+regretter l'ancien régime.</p>
+
+<p class="mid"> *<br>* *</p>
+
+<p>Cela dit, et la situation ainsi jugée dans son ensemble, je ne cacherai
+pas qu'il y a, comme dans toute médaille, un revers, et que quelques
+ombres se projettent sur le tableau.</p>
+
+<p>Ainsi, ceux qui n'ont pas dépassé Casablanca, et qui ne manqueront pas
+de s'étonner de mon optimisme, ont sans doute emporté du Maroc nouveau
+une impression moins heureuse.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br><b>Couloirs et jardins du palais de la Baya, à Marrakech.</b></p>
+
+<p>Le premier contact avec la terre marocaine, pour qui débarque dans le
+grand port--ou mieux, ce qui devrait être le grand port--de l'Atlantique
+marocain, est, en effet, plutôt décevant. Tout d'abord, l'aspect
+lamentable de ces quais trop étroits et mal organisés, encombrés jusqu'à
+l'invraisemblable de marchandises disparates confondues dans un
+désordre, jetées dans un tohu-bohu indescriptibles, le coudoiement d'une
+populace cosmopolite dans les rues d'une ville en plein travail
+d'enfantement, disposent mal à la bienveillance.</p>
+
+<p>Là s'est donné rendez-vous, pour la curée, toute une écume sociale fort
+peu intéressante. Et, d'autre part, la fièvre des spéculations sur les
+terrains y sévit avec rage! Quelle poussée, quelle ruée d'appétits vers
+ces profits à réaliser sans efforts, tout de suite! Quels éclairs de
+convoitise allument les regards quand sont cités des exemples de
+fortunes subites, faites comme sur un coup de dés... A côté de cela, une
+autre fièvre, créatrice celle-ci, qui emporte tout dans un tourbillon
+vertigineux! Aucun effort stérile. Toute entreprise un peu réfléchie
+couronnée de succès immédiat, prédisposant malheureusement les mieux
+trempés au gaspillage, à la vie large, à la «fête». Partout de l'action,
+de la vie intense, des appétits déchaînés, une surabondance d'énergies,
+le grand «rush» en un mot, soutenir par l'or, par l'alcool, par
+l'aiguillon des désirs souvent immodérés de fortune rapide... Telles
+sont les visions, les sensations fiévreuses, les impressions irritantes
+du premier accès au Maroc.</p>
+
+<p class="mid"> *<br>* *</p>
+
+<p>Mais, sitôt franchis les faubourgs de Casablanca, tout change. Et l'on
+admire l'oeuvre intelligente, méthodique et rapide de la civilisation.
+Voici d'abord les grandes plaines de la Chaouïa. Des pistes provisoires
+l'ont ouverte aux premiers essais de colonisation agricole et, en maints
+endroits déjà, des routes remplacent ces pistes. Aussi les 246
+kilomètres qui séparent Casablanca de Marrakech sont-ils aujourd'hui
+sillonnés de services d'autos pour les voyageurs et de camions
+automobiles pour les messageries.</p>
+
+<p>Que nous sommes loin des débuts si difficiles de l'Algérie des premiers
+jours! Le chameau, le mulet et, pour les gens pressés, la patache
+étaient alors les seuls moyens de transportée télégraphe aérien de
+Chappe, l'unique organe de communication un peu rapide.</p>
+
+<p>Par la T. S. F. aujourd'hui arrivent à tout instant les nouvelles de
+France, transmises directement de la tour Eiffel à Casablanca, à Eabat
+ou à Fez. Et, pour les communications intérieures, la T. S. F. étend ses
+invisibles ramifications un peu partout jusque dans les petits postes
+échelonnés sur les routes d'étapes. Aussi que de facilités pour éviter
+toute surprise de l'ennemi, administrer, faire rayonner la pensée
+directrice du chef! Et pour le public, en général, quelle célérité dans
+l'expédition des affaires, l'organisation des menus détails d'un voyage!</p>
+
+<p>A Marrakech, les touristes de l'avenir auront beaucoup à voir. D'abord
+la palmeraie, immense, qui encercle la ville, très étendue elle-même
+dans la vaste plaine. Puis les souks, avec leur animation pittoresque,
+quartier des cuivres, quartier des étoffes, des tanneries malodorantes,
+grand marché, bazar des pantoufles et des maroquineries (une des
+spécialités de Marrakech), toute cette vie orientale que saura conserver
+intacte, avec toute sa couleur locale, une administration intelligente,
+assagie par les funestes expériences des grandes villes algériennes dont
+une modernisation vraiment barbare a détruit tout le caractère. Aussi
+saura-t-on gré au général Lyautey de faire tous ses efforts pour diriger
+l'édification des cités européennes <i>à côté</i> et non point au milieu des
+villes indigènes, ce qui, à la fois, sauvegarde la tradition locale, et
+permet d'assurer le confort du progrès aux villes nouvelles.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"><br> <b>Cour intérieure du palais de la Baya.</b></p>
+
+<p>Parmi tant de beaux monuments de Marrakech, la mosquée de la Koutoubya,
+avec son élégant et majestueux minaret, mérite une mention spéciale. On
+sait qu'au treizième siècle le sultan Almohade Abou-Yousef-al-Mansour,
+dont l'empire comprenait, avec le Maroc, l'Andalousie arabe, fit
+construire simultanément à Séville, à Rabat et à Marrakech trois
+minarets presque identiques, copiés sur le modèle du minaret de la
+mosquée des Ommeyades de Damas.</p>
+
+<p>Celui de Séville est devenu le clocher de la cathédrale, la fameuse
+Giralda. Les lecteurs de <i>L'Illustration</i> ont pu voir dans un récent
+article ce qui reste du minaret de Rabat, la tour Hassan. Aujourd'hui,
+nous plaçons sous leurs yeux l'élégante silhouette du minaret de la
+Koutoubya, au milieu des jardins d'oliviers, de grenadiers, de figuiers
+et d'orangers qu'entrelacent les frondaisons luxuriantes des vignes, des
+jasmins et des roses.</p>
+
+<p>Il faut signaler également le palais dit de la Baya qu'édifia, il y a
+quelque vingt ans, le grand vizir du jeune Moulai Abd-el-Aziz. Cette
+construction récente atteste le bon goût et l'habileté des artisans
+modernes qui ont su garder, là comme à Rabat et à Fez, les belles
+traditions du passé.</p>
+
+<p>De Casablanca, une autre route praticable aux automobiles, et améliorée
+de jour en jour, conduit à Rabat, capitale choisie provisoirement par le
+général Lyautey, et qui deviendra, il faut l'espérer, la capitale
+définitive du protectorat marocain.</p>
+
+<p>Cette question du choix de la capitale a eu le don, on ne sait trop
+pourquoi, de passionner l'opinion publique en France et, à leur retour
+du Maroc, c'est sur ce sujet que sont tout d'abord et toujours
+interrogés les voyageurs. Sans la moindre hésitation, je formule ici
+nettement ma prédilection pour Rabat.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"><br><b>A Meknès: porte des remparts extérieurs décorée de<br>
+mosaïques en faïences.</b></p>
+
+<p>Aux considérations économiques et stratégiques qui militent en faveur de
+cette ville, déjà si privilégiée au point de vue sanitaire, sur Fez sa
+rivale, j'ajouterai une raison qui mérite d'être prise en considération
+sérieuse: il importe, avant tout, à mon avis, d'éloigner le centre de
+notre direction politique et administrative de Fez, ce foyer d'intrigues
+politico-religieuses où ont été préparées les sanglantes journées que
+l'on sait et qui sera certainement le dernier point où notre domination
+sera discutée, l'ultime refuge des mécontents, suppôts des anciens
+régimes, fanatiques ignorants et superstitieux entre les mains desquels
+l'Islam marocain a complètement dévié des saines traditions, gens de
+mosquées et de zaouïas que l'honnêteté de nos institutions prive de tant
+de bénéfices et de prébendes illicites, intrigants de toutes sortes qui
+ont su prendre une telle emprise sur les habitants de Fez qu'il serait
+peut-être imprudent et tout au moins impolitique de les combattre de
+front, mais qu'il est sage de laisser à distance du centre
+gouvernemental...</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/011a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <b>Ruines romaines de Volubilis.</b></p>
+
+<p>De Rabat à Fez les voies de communications s'améliorent également avec
+une rapidité extraordinaire.</p>
+
+<p>Le petit chemin de fer militaire à voie étroite qui part de Casablanca
+avance vite, et, dès aujourd'hui, en utilisant la route, la piste et le
+transport par voie ferrée de Kenitra à Bel Hamri, la circulation est
+facile entre le littoral, Fez et Meknès.</p>
+
+<p>De Bel Hamri à Fez, deux routes s'offrent au voyageur, également
+intéressantes et praticables aux automobiles, l'une par Petitjean et le
+col de Zagotta, l'autre par Meknès.</p>
+
+<p>Entre les deux, le massif du Zerhoun, aux collines boisées d'oliviers ou
+parsemées de vignobles, rappelle les meilleures parties de notre petite
+Kabylie ou mieux encore les riants et fertiles environs de Tlemcen.</p>
+
+<p>Là, dans un repli de terrain, tel un nid d'oiseau douillettement blotti
+dans la verdure, se dresse la zaouïa de Moulai Idriss et, toutes
+proches, voici les ruines de Volubilis qui fut le plus important
+établissement, le camp retranché des Romains dans la Mauritanie
+Tingitane.</p>
+
+<p>Il semble bien qu'on a un peu surfait l'importance de cette ville. Les
+vestiges qui en restent aujourd'hui, arcs de voûte et lourdes assises
+solidement assemblées, ne sont, en somme, que des spécimens un peu
+grossiers de constructions militaires romaines.</p>
+
+<p>Et rien, ni l'étendue des ruines, ni la richesse des matériaux, ni
+l'élégance des constructions, ne saurait approcher de ce que nous avons
+retrouvé à Timgad, à El Djem, à Cherchell ou à Tebessa.</p>
+
+
+
+<p>Le Maroc des Romains ne nous a pas encore livré ses secrets, mais il ne
+semble pas que, dans cette province lointaine, leur civilisation ait
+jamais brillé d'un grand éclat.</p>
+
+<p>Elle est, en revanche, très pittoresque, la petite cité où repose dans
+l'éternité le très grand saint Moulai Idriss Ier, descendant d'Ali,
+gendre du prophète Mahomet, qui, traqué en Orient par les kalifes, se
+réfugia au Maroc et y fonda un véritable empire.</p>
+
+<p class="mid"> *<br>* *</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/011b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Porte de Chella, près de Rabat.</b></p>
+
+<p>Située sur la crête allongée d'un mamelon au pied duquel coule une
+petite rivière, Meknès offre au touriste les admirables vestiges des
+monuments qui en firent la gloire au dix-huitième siècle et lui valurent
+le surnom de Versailles marocain. Souvenirs du fastueux règne de Moulai
+Ismaël, le grand ancêtre des chérifs, descendants du Prophète, venus du
+Tafilelt, et dont la dynastie règne encore aujourd'hui au Maroc.</p>
+
+
+
+<p>Sur un mamelon parallèle à celui qui porte la ville arabe, s'étagent les
+bâtiments de la ville militaire, le camp, animé du mouvement des
+batteries, du va-et-vient des tirailleurs sénégalais et de leurs noires
+épouses, du ronflement des auto-mitrailleuses, de toutes les
+manifestations d'une vie bruyante qui contraste avec le silence de la
+vieille cité islamique.</p>
+
+<p>Ce devait être une jolie réplique de l'Alhambra de Grenade, ce palais de
+Moulai Ismaël dont on peut admirer, aujourd'hui encore, les portes
+monumentales, chefs-d'oeuvre de la céramique marocaine. On sait qu'au
+Maroc les revêtements de faïences polychromes ne sont pas faits de
+carreaux de dimensions diverses, comme en Asie Mineure, à Damas ou en
+Perse, mais composés de menus morceaux de faïence découpés et savamment
+juxtaposés, selon le caprice du dessin; le temps fond dans sa patine ces
+petits cubes multicolores, leur donne ce charme un peu sévère spécial
+aux monuments marocains, cette douce harmonie de vieilles tapisseries,
+si différente des habituelles décorations de céramiques orientales,
+toutes vibrantes de l'éclat des vives couleurs...</p>
+
+<p>--<i>A suivre.</i>--<span class="rig"><span class="sc">Gervais-Courtellemont.</span></span></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011c.png"><br><b>La zaouïa de Moulai Idriss, dans les montagnes du
+Zerhoun.<br>PHOTOGRAPHIES EN COULEUR DE L'AUTEUR.</b></p><br><br>
+
+<h3>LE PRIX NOBEL DE MÉDECINE</h3>
+
+<p>L'Académie de Stockholm vient de rendre un nouvel hommage à la science
+française en décernant le prix Nobel de médecine au docteur Charles
+Richet, professeur de physiologie à la Faculté de médecine de Paris.</p>
+
+<p>Fils d'un des plus grands chirurgiens du dernier siècle, l'éminent
+lauréat a su entourer d'un nouveau prestige le nom paternel. Né à Paris
+en 1850, il se révéla de bonne heure comme un chercheur original, avide
+d'appliquer son intelligence exceptionnelle aux travaux les plus divers.
+Après avoir travaillé dans le laboratoire de Berthelot, il publie un
+<i>Dictionnaire de physiologie</i> qui est resté le modèle du genre; puis il
+occupe ses loisirs en assumant la direction de la <i>Revue scientifique</i>.</p>
+
+<p>Une série d'études techniques sur des questions jusqu'alors à peine
+entrevues le placent bientôt au premier rang et, en 1887, il se voit
+appelé à occuper la chaire de physiologie de la Faculté de médecine.
+Quelques mois plus tard, en participation avec notre collaborateur le
+docteur Héricourt, il démontre que le sang des animaux vaccinés contre
+une infection peut, si on le transfère à un autre animal, conférer à ce
+dernier un certain degré d'immunité. C'était le point de départ de la
+méthode sérothérapique qui a donné depuis de si brillants résultats.
+Plus récemment, Charles Richet formulait les premières règles de
+l'anaphylaxie, ou sensibilisation progressive de l'organisme aux
+substances toxiques issues des albuminoïdes. Il ouvrait ainsi à la
+thérapeutique une branche nouvelle d'une importance considérable.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"><br><b>M. Charles Richet à sa table de travail.</b></p>
+
+<p>Dans ses divers ouvrages, le docteur Richet n'apparaît point seulement
+comme un savant de haute envergure, il se révèle encore écrivain de
+race; par l'ampleur et la précision du style, tels morceaux de son
+<i>Essai de psychologie générale</i> rappellent, les plus belles pages
+d'Ampère. Depuis plusieurs années, il faisait partie de la Société des
+Gens de lettres.</p>
+
+<p>On applaudira d'autant plus au choix de l'Académie suédoise qu'en
+choisissant un grand physiologiste elle a, en même temps, distingué une
+des plus belles intelligences de notre époque.</p><br><br>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/012b.png"><br> <b>M. Camille Saint-Saëns devant son orgue.</b>--<i>Photographie<br>
+prise le 4 novembre, avant-veille de son dernier concert.</i></p>
+
+<h3>UN GRAND COMPOSITEUR VIRTUOSE</h3>
+
+<p>Une soirée musicale tout à fait sensationnelle, une véritable solennité,
+attirait, jeudi, à la salle Gaveau, une admirable chambrée: le maître
+Camille Saint-Saëns y faisait au public ses adieux comme virtuose du
+piano et de l'orgue. Il y avait des années déjà qu'il ne s'était plus
+fait applaudir au concert. En faveur d'une oeuvre intéressante que nous
+avons présentée naguère à nos lecteurs, le <i>Cercle national pour le
+soldat de Paris</i>, fondé par M. René Thorel, il avait consenti à donner
+une fois encore--et la dernière, a-t-il affirmé--ce régal à ses
+admirateurs.</p>
+
+<p>Il n'est pas un amateur de musique qui ne sache qu'avant d'être le
+compositeur aux nobles inspirations, à la facture impeccable, Camille
+Saint-Saëns avait été un prestigieux exécutant. Il n'avait pas dix ans
+quand il se révéla pianiste précoce, étonnant d'intelligence et de
+sûreté. Plus tard, musicien déjà célèbre, auteur de maint chef-d'oeuvre,
+il tint longtemps, après l'orgue de Saint-Merri, église populaire, celui
+de la Madeleine, paroisse ultra élégante, et cela par goût pur, et alors
+que sa gloire n'avait plus rien à y gagner. Car, au contraire de son
+émule Ernest Reyer dont la haine pour le piano fut proverbiale, et
+peut-être un peu légendaire, toutes les prédilections de l'auteur de
+<i>Samson et Dalila</i> vont aux instruments à clavier. Il les anime en
+artiste incomparable. A leur intention, il a écrit des compositions déjà
+classiques autant que ses admirables symphonies, et dont il a exécuté
+trois, au cours du concert de jeudi. Ceux qui l'ont applaudi en cette
+soirée n'oublieront ni le style grave de ces pages, ni la merveilleuse
+interprétation qu'en donna le maître.</p>
+
+<p>De la retraite lointaine où il est allé abriter ses lauriers, un autre
+pianiste incomparable, un magicien, Francis Planté, exprimait son regret
+de ne pouvoir joindre ses applaudissements à ceux qui allaient fêter son
+grand ami: «Applaudir alternativement Saint-Saëns comme pianiste et
+comme organiste, écrivait-il, est une rare et merveilleuse aubaine pour
+notre publie parisien... Tout Paris sera là; je l'envie et je voudrais
+être avec lui.»</p>
+
+<p>C'est une joie, hélas! que «Tout Paris» ne retrouvera plus et qui sera
+réservée désormais à de rares et heureux intimes du grand musicien.</p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013.png"><br>
+<b>UNE MONTAGNE INGÉNIEUSEMENT ET PATIEMMENT OUVRAGÉE.<br>
+Les rizières en gradins de l'île Luçon, dans l'archipel des Philippines.</b></p>
+
+<p><i>C'est d'une des parties les plus sauvages, et jusqu'à ces derniers
+temps les moins connues, de l'île Luçon, dans l'archipel des
+Philippines, que nous vient l'extraordinaire image reproduite ici, dont
+l'étonnant aspect ferait croire, tout d'abord, à quelque immense
+amphithéâtre naturel aux innombrables gradins... La région où a été pris
+ce cliché est habitée par une peuplade barbare, les Bontoc Igorots,
+encore rebelles à toute civilisation, mais, par un curieux contraste, la
+nécessité a fait d'eux les plus ingénieux et les plus patients des
+agriculteurs. Pour mettre en valeur la contrée montagneuse où ils
+vivent, ils ont inventé un procédé sans doute unique au monde, tout à la
+fois primitif et compliqué: sur les flancs de leurs montagnes, ils
+construisent des étages de terrasses, reliées entre elles par des canaux
+d'irrigation, qui assurent un débit d'eau égal et régulier. Et ils
+réussissent ainsi à transformer en champs fertiles, où pousse
+principalement le riz, les falaises les plus escarpées.</i></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014a.png"><br><b>La naissance d'une ville militaire: construction de<br>
+maisons destinées aux officiers de la garnison de Labry.</b></p>
+
+<h3>LE PRIX DE LA VIE DANS NOS GARNISONS DE L'EST</h3>
+
+<p><i>L'augmentation considérable des forces disposées le long de notre
+frontière de l'Est, la création de garnisons nouvelles, le brusque
+développement de celles qui ont reçu un surcroît de troupes, ont posé,
+de façon pressante, des questions d'ordre économique étroitement liées à
+l'organisation de la défense nationale. Dans notre numéro du 18 octobre,
+nous avons montré, en signalant l'arrivée du 16e bataillon de chasseurs
+à Labry, l'effort accompli, en trois mois, pour loger nos soldats:
+quelle va être, d'autre part, la situation matérielle des officiers et
+des sous-officiers dans ces grandes villes militaires de l'Est,--que
+vient précisément de visiter, pour une rapide enquête, depuis Mézières
+jusqu'à Lunéville et Baccarat, une sous-commission de la Chambre,
+composée de MM. Cochery, Combrouze et Albert Thomas? L'article suivant,
+que nous envoie M. Georges Servant, donnera sur ce point d'utiles
+précisions:</i></p>
+
+<p>Nous ne pouvons, ici, faire porter l'étude des conditions nouvelles où
+se trouvent, dans l'Est, nos officiers et sous-officiers sur tous les
+centres militaires répartis le long de la frontière: elle entraînerait
+une documentation considérable et, sans doute, peu diverse. Pour faire
+ressortir les résultats d'une brève enquête, nous avons choisi, en
+manière d'exemples, trois centres voisins, qui, malgré la différence
+numérique de leur population, présentent des caractères semblables.
+Verdun, c'est la grande ville forte, garnison ancienne dont on double
+presque le contingent; Etain, c'est la petite ville campagnarde; Labry,
+c'est le simple village, deux garnisons nouvelles où l'apport des
+troupes a transformé complètement la vie.</p>
+
+<p>Tout d'abord, il faut constater qu'une grande partie des difficultés
+présentes vient du retard apporté dans la construction des casernes; et
+la première cause en est la lenteur avec laquelle la Chambre a discuté
+le vote des crédits nécessaires. Le délai dans lequel les travaux
+devaient être exécutés ayant été réduit au minimum, les exigences des
+entrepreneurs ont augmenté: ne leur fallait-il pas prendre des équipes
+plus nombreuses et, pour hâter l'exécution des marchés, utiliser des
+moyens plus rapides mais aussi plus coûteux? L'afflux considérable des
+ouvriers, la plus-value de la main-d'oeuvre ont encore fait croître le
+prix de la vie, et tout a concouru ainsi à compliquer la situation que
+les troupes allaient trouver à leur arrivée.</p>
+
+<p>A Verdun, le contingent militaire n'atteindra heureusement son chiffre
+définitif que dans quelques mois: la garnison de 16.000 hommes en
+comptera 25.000. De cette augmentation de forces devait nécessairement
+naître la difficulté de procurer aux nouveaux officiers et
+sous-officier--les premiers au nombre de 120 par régiment, les seconds
+au nombre de 30 à 40--les logements indispensables. Si, malgré les
+retards, les casernes ont pu être à peu près terminées, comment
+l'industrie privée eût-elle pu arriver à construire ceux-ci? Verdun,
+déjà pleine de soldats, se voit envahie par les nouveaux arrivants, qui
+prennent ce que leurs prédécesseurs n'avaient pas voulu; les
+propriétaires profitent de cet état de choses anormal, augmentent leurs
+prix et vont jusqu'à les doubler.</p>
+
+<p>Dans un faubourg, une chambre non garnie se paie 50 francs par mois. Un
+officier a pour 275 francs par an un véritable taudis, un autre paie 300
+francs une demeure d'où le confort est absent,--et ceci loin du centre,
+dans un endroit incommode et dont les abords sont vraiment indignes
+d'eux.</p>
+
+<p>Les sous-officiers ne sont pas mieux partagés. Nous en connaissons un
+qui, avec sa femme et un enfant, se loge dans deux misérables pièces
+pour 23 francs par mois; un autre occupe, pour 300 francs par an, trois
+pièces dans une petite maison en planches. Heureusement, l'autorité
+militaire s'est préoccupée de leur sort. Deux grands pavillons, pouvant
+abriter chacun douze ménages, ont été construits pour eux par les soins
+du génie; les appartements comprennent tous une vaste chambre à deux
+fenêtres, une salle à manger, une cuisine et un cabinet de débarras.</p>
+
+<p>Etain, petit bourg de la plaine de la Woëvre, présente un cas
+particulier. La Société de la Corroierie Lorraine s'est, il y a deux ans
+environ, réunie à la Société de Champigneulles et aussitôt les ouvriers
+se sont portés vers leur nouveau centre de travail, abandonnant la ville
+et leurs logements qui, depuis le temps, sont demeurés vides. En
+arrivant, les sous-officiers au moins ont trouvé des locaux pour les
+recevoir: il est vrai que les propriétaires, pour rattraper la
+«non-valeur» des dernières années, ont doublé le chiffre des loyers. Et
+même, il n'est pas rare de voir porter à 350 francs le prix d'un
+logement fixé jadis à 120 francs.</p>
+
+<p>Près de la gare, au premier étage d'un immeuble, deux sous-officiers,
+occupant chacun deux pièces et une cuisine, ont un loyer annuel de 250
+francs; dans le centre, un lieutenant, pour trois pièces et une cuisine,
+paie 400 francs; un capitaine, pour un appartement plus vaste, mais
+situé au-dessus d'un café, 550 francs. Dans les hôtels, la pension varie
+de 90 francs à 110 francs.</p>
+
+<p>A Labry enfin, il eût été matériellement impossible de loger les
+officiers et sous-officiers ailleurs qu'en campement chez l'habitant. Le
+problème aurait donc dû s'y poser plus ardu encore qu'ailleurs; mais,
+dès que la décision ministérielle prévoyant à Babry l'établissement
+d'une garnison fut connue, une initiative privée, que nous avons déjà
+signalée, vint seconder les efforts des autorités militaires. Le même
+entrepreneur qui, avec une rapidité très remarquée, et dont le
+complimenta le ministre de la Guerre lors de son inspection, édifiait
+les casernes, mit une égale énergie à construire les pavillons destinés
+aux officiers et sous-officiers: insuffisants encore en nombre poulies
+loger tous, ils peuvent servir d'exemple à ceux qui voudraient compléter
+cette belle entreprise. Les appartements, sains et aérés, comprenant
+deux et trois pièces et une cuisine, sont loués 350 francs et 450 francs
+aux sous-officiers. Plus confortables et plus coûteux aussi, les
+appartements ou les maisons réservés aux officiers comportant un loyer
+de 700 à 1.800 francs; mais de belles et nombreuses pièces leur sont
+offertes pour ce prix, et l'électricité, l'eau, le chauffage, leur
+assurent de précieuses commodités.</p>
+
+<p>Il serait à souhaiter que d'autres initiatives arrivent à des résultats
+aussi heureux. La Société Immobilière que dirige un ancien officier du
+génie, le général Drouhez, a déjà acquis des terrains dans cette région
+de l'Est; mais, reculant devant la difficulté de faire bâtir cette année
+à cause de l'augmentation de la main-d'oeuvre, elle a remis sa tâche à
+plus tard. Pourquoi, d'autre part, n'appliquerait-on pas aux
+constructions de ce genre le principe des habitations ouvrières à bon
+marché? On pourrait voir ainsi s'élever des cités nouvelles qui, prenant
+comme centre la vie militaire, lui emprunterait sa régularité et son
+ordonnance.</p>
+
+<p>Mais au problème du logement s'ajoute celui, non moins important, de la
+nourriture. Déjà cette question se posait dans notre région de l'Est
+avant l'arrivée des nouvelles troupes: elle s'est, depuis,
+singulièrement compliquée.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/014b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;Pavillons pour sous-officiers, édifiés à Verdun par les
+soins<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;du génie.</b></p>
+
+<p>L'enchérissement des vivres vient tout d'abord de l'insuffisance du sol
+à nourrir l'immense population qui vit sur lui. Depuis de nombreuses
+années, l'exploitation des bassins de Briey, Longwy, Pont-à-Mousson, a
+transformé les paysans en mineurs et amené un nombre d'ouvriers
+considérable dans la contrée. Le prix de la vie a augmenté et,
+naturellement, ceux qui peuvent dépenser le plus, les ouvriers et les
+employés des usines et des mines dont le salaire est élevé, accaparent
+la meilleure partie des objets de première nécessité,--au détriment des
+fonctionnaires et des officiers qui, avec de modestes ressources, ne
+peuvent arriver que difficilement à subvenir à leurs besoins. Justement
+ému par cette situation, le ministre de la Guerre a accordé aux
+officiers et sous-officiers des garnisons de Labry, d'Etain et de Stenay
+l'indemnité de résidence affectée à la garnison de Paris. Peut-être
+pourrait-on faire davantage encore en essayant de faciliter d'une façon
+générale la vie matérielle des habitants de nos régions de l'Est. Sans
+doute tous les capitaux ont-ils été absorbés depuis dix ans par toutes
+les entreprises industrielles qui se sont développées dans cette partie
+de la France. Mais, de l'intérieur du pays, de Reims, de Lille,
+d'Amiens, les producteurs ne pourraient-ils venir installer sur notre
+frontière des magasins, des succursales où nos soldats trouveraient, au
+point de vue de l'alimentation surtout, tout ce qui leur est nécessaire?
+Il semble que cet effort pourrait être tenté et que, si commerçants,
+compagnies de transport, autorités civiles et militaires se mettaient
+d'accord, d'appréciables résultats seraient obtenus dans ces régions de
+frontière.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Georges Servant.</span></span></p><br><br>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015.png"><br><b>UN JOLI SITE MENACÉ: LES CASCADES DE GIMEL.</b> <i>Cliché M.
+Beynié.</i></p>
+
+<p>Il y a peu de mois, au moment où les syndicats d'initiative du Centre
+faisaient leur grand appel au tourisme et conviaient le président de la
+République à venir admirer les sites du Limousin, du Périgord et du
+Quercy, le conseil municipal d'une commune de la Corrèze donnait à un
+industriel allemand, M. Streubel, l'autorisation de dériver les eaux qui
+alimentent les cascades de Gimel. C'était la fin des merveilleuses
+chutes qui sont l'un des trésors touristiques du Limousin.</p>
+
+<p>Bien que le site eût été classé depuis plusieurs années, sur la demande
+même du propriétaire du terrain des cascades, le peintre Gaston
+Vuillier, l'industriel allemand, fort de la délibération du conseil
+municipal de Gimel, n'a pas hésité à commencer les travaux de captage en
+amont des cascades. Ces travaux, il est vrai, ont été arrêtés presque
+aussitôt par les agents des Eaux et Forêts, et procès-verbal a été
+dressé contre M. Streubel qui ne s'était pas encore muni des
+autorisations administratives nécessaires. Mais l'affaire n'est
+malheureusement pas close. La protection des paysages est assez
+médiocrement assurée par notre législation actuelle et l'on peut
+seulement espérer que l'on parviendra à sauver les cascades limousines
+dont cette photographie montre la puissante beauté.</p><br><br>
+
+<h3>CE QU'IL FAUT VOIR</h3>
+
+<h4>PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS</h4>
+
+<p>J'ai reçu, cette semaine, les doléances, d'ailleurs fort courtoises,
+d'un étranger qui est venu montrer Paris à ses enfants, à l'occasion des
+vacances de la Toussaint, et qui me déclare avoir rapporté une assez
+fâcheuse impression d'une promenade qu'il a faite avec eux au Jardin des
+Plantes. Cet étranger, qui aime et qui admire Paris, n'y était pas
+revenu depuis un assez grand nombre d'années. Entré au Muséum par la
+porte principale de la place Valhubert, du côté de la Seine, il s'est
+dirigé vers la partie des jardins où le portaient ses souvenirs de
+jeunesse: vers les cages des animaux féroces et des oiseaux de proie, la
+grande volière et le pavillon des reptiles, la fosse aux ours et la
+rotonde des «grands animaux». Il reconnaît que le spectacle donné aux
+hommes par tant de bêtes assemblées n'est pas moins intéressant
+aujourd'hui qu'il ne l'était autrefois; mais il a trouvé minable, en
+général, l'aspect des bâtiments où ces bêtes sont logées; il lui a
+semblé, me dit-il, que cette riche exposition était un peu compromise
+aux yeux du passant par la pauvreté de son décor. Ce fut sa première
+déception. Il en éprouva une autre quand, au seuil des galeries qu'il
+eût désiré visiter, des gardiens l'arrêtèrent, lui demandant le billet
+d'entrée qu'il n'avait pas. Et il conclut mécontent: «Le Jardin des
+Plantes a donc cessé d'être un jardin public?»</p>
+
+<p>Eh non, le Jardin des Plantes est bien un jardin public, et c'est même,
+monsieur, sa faiblesse... Car, si les visiteurs étaient obligés de
+donner, pour y entrer, un peu d'argent, la vénérable Maison de Guy de
+Labrosse, de Buffon et de Bernardin de Saint-Pierre serait plus riche.
+On aurait le moyen d'y loger les animaux aussi somptueusement, au moins,
+qu'en ces jardins zoologiques payants de l'étranger, dont on nous oppose
+trop facilement l'exemple. On aurait le moyen d'édifier; on n'a même
+pas, actuellement, celui de démolir! Et c'est, pour les amis du Muséum,
+un vrai sujet de tristesse--et presque un sujet d'humiliation--que le
+spectacle de ces vieilles galeries de la rue Cuvier qu'on utilise
+encore, tant bien que mal (car telle est la richesse croissante de nos
+collections qu'il les faut bien entasser où on peut!) et dont les
+carcasses vermoulues devront rester debout, tant qu'on n'aura pas
+l'argent qu'il faut pour les jeter par terre...</p>
+
+<p>Heureusement, il n'y a pas au Muséum que ces galeries-là: il y a les
+trois maisons admirables dont mon correspondant se plaint qu'on lui ait
+interdit l'entrée,--qui est libre deux jours par semaine, et, les autres
+jours, réservée aux travailleurs, aux personnes qu'effraye le bruit de
+la foule. Mais à ceux-là est délivré <i>gratuitement</i>, sur leur demande,
+le billet de famille qui leur permettra de s'instruire le plus
+commodément du monde, de s'instruire et de s'enthousiasmer au spectacle
+des richesses les plus étonnantes, des plus rares trésors que le génie
+humain ait accumulés en aucun musée de l'Univers. Les deux palais de la
+Zoologie et de l'Anthropologie, de construction relativement récente, le
+palais de la Géologie, des Minéraux et de la Botanique, dont l'unique
+galerie, vieille de près d'un siècle, constitue, en sa simplicité, l'un
+des plus augustes décors qui soient à Paris,--voilà, pour le touriste
+étranger qui consent à ne pas aimer de Paris que ses boulevards et ses
+music-halls, l'une des premières choses et des plus nécessaires qui
+soient à voir! D'autant que pour revenir du Jardin des Plantes aux
+Champs-Elysées, il y a le bateau,--pour deux sous! Et je vous ai déjà
+dit le charme unique de cette promenade.</p>
+
+<p class="mid"> *<br>* *</p>
+
+<p>En attendant le Salon d'automne où nous serons conviés bientôt, diverses
+petites expositions sollicitent, çà et là, nos curiosités. Je ne vous
+recommande pas celle des Synchromistes; mais je la signale simplement,
+et par acquit de conscience, comme j'ai précédemment signalé celles où
+le cubisme, le futurisme, l'orphisme s'épanouissaient. Les fondateurs de
+cette école nouvelle en ont exposé la raison d'être et l'objet dans une
+petite brochure que deux ou trois échantillons de «synchromie»
+accompagnent. N'essayez pas de comprendre; ce serait une peine inutile.
+Mais ne vous moquez pas, non plus; car rien ne nous autorise à douter
+que ces inventeurs d'on ne sait quoi ne soient sincères.</p>
+
+<p class="mid"> *<br>* *</p>
+
+<p>Retournez plutôt au Louvre. Dans la salle Mollien, affectée à la
+peinture du dix-septième siècle, vient d'être provisoirement exposé--en
+attendant que soient constituées les salles d'<i>Orient</i>--le fameux tapis
+persan provenant de l'ancienne collégiale de Mantes, et récemment acquis
+par l'État. C'est un morceau unique. Il date de la seconde moitié du
+dix-septième. Tissé en soies et en laines du coloris le plus somptueux,
+le tapis de la salle Mollien offre aux yeux l'un des plus splendides
+échantillons qui soient d'un art où se combinent si curieusement
+«l'esprit de géométrie» et le sens du pittoresque éperdu. Un pan de
+toile peinte à l'aquarelle remplace une partie du tapis, coupée... on ne
+sait quand! Ce n'est pas une des moindres originalités de l'oeuvre,
+acquise au prix de 30.000 francs.</p>
+
+<p class="mid"> *<br>* *</p>
+
+<p>Encore une lettre! Celle-ci contient une requête, et tout à fait
+intéressante. La voici:</p>
+
+<p>«... La Comédie-Française aura à sa tête, dans quelques semaines, un
+nouvel administrateur général; et l'on attend, je crois, de M. Albert
+Carré, diverses réformes. Oserai-je proposer à son attention
+bienveillante l'idée d'une innovation très simple, qui ne coûterait
+rien, qui ne jetterait le désarroi ni dans les traditions ni dans les
+intérêts, et dont la réalisation serait accueillie avec plaisir non
+seulement par ceux qui viennent du dehors visiter Paris, mais par ceux
+qui l'habitent?</p>
+
+<p>»Cette innovation consisterait à ouvrir, une fois par semaine, dans la
+matinée, (c'est-à-dire avant l'heure où le travail des répétitions
+commence), <i>les coulisses</i> de la Comédie-Française au public, comme on
+lui ouvre les musées, les châteaux, les monuments «classés». J'entends
+par les coulisses: la scène et ses abords, les foyers d'artistes et les
+couloirs, au besoin (avec l'autorisation de ceux-ci) quelques loges de
+sociétaires. La Comédie-Française n'est pas seulement une très grande
+maison; elle est, même dans les parties où la foule ne pénètre pas, le
+plus élégant, le mieux orné, le mieux ordonné de nos théâtres. On sent,
+dès qu'on y est entré, qu'une tradition auguste habite ces murs-là...
+Alors, pourquoi ne pas classer les coulisses du Théâtre-Français au
+nombre des choses «qu'il faut voir» à Paris, ou que, du moins, il est
+officiellement permis d'y voir?»</p>
+
+<p>Je ne sais s'il plaira à M. Albert Carré d'inscrire au programme de la
+Comédie ce nouveau genre de spectacle... Mais je conviens, en effet,
+qu'il aurait un succès fou.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Un Parisien</span>.</span></p><br><br>
+
+<h3>AGENDA (8-15 novembre 1913)</h3>
+
+<p><span class="sc">Conférences</span>.--A la Sorbonne (grand amphithéâtre), le <i>8 novembre</i>, à 8
+h. du soir, au cours de la fête de l'Union des Sociétés françaises de
+sports athlétiques, conférence de Me Henri-Robert, sur l'éducation
+physique et sportive.--Les lundis à 5 heures, au théâtre Femina,
+conférences de M. Henry Bidou, critique des «Débats», sur le
+dix-septième siècle.--Salle Gaveau, (45, rue La Boétie): visions d'art
+de M. Gervais-Courtellemont, conférences illustrées avec projections en
+couleurs: le <i>13 novembre</i>, à 3 heures, le Maroc d'hier et
+d'aujourd'hui; le <i>14</i>, à 9 heures du soir, l'Empire ottoman après la
+guerre des Balkans.</p>
+
+<p><span class="sc">Expositions</span>.--Galerie Georges Petit (8, rue de Sèze): exposition de la
+gravure originale en couleurs.--Galerie Haas et Gross (4, rue
+Édouard-VII), dessins de Romney, inspirés par les oeuvres de
+Shakespeare.--Galerie Arthur Tooth (41, boulevard des Capucines):
+tableaux de M. Sidney Adamson.--Galerie La Boétie (6 1/2 bis, rue La
+Boétie): exposition Henri Valensi.--Galerie Boutet de Monvel (18, rue
+Tronchet): céramiques de Lachenal.</p>
+
+<p><span class="sc">L'exposition d'aviculture</span>.--Au Grand Palais: du <i>12 au. 16 novembre</i>,
+exposition internationale d'aviculture.</p>
+
+<p><span class="sc">Fête de la chanson.</span>--Le <i>12 novembre</i>, au Conservatoire, en soirée, fête
+de la Chanson française, organisée par MM. Maurice de Féraudy et Xavier
+Privas.</p>
+
+<p><span class="sc">Concerts et auditions</span>.--Le <i>8 novembre</i>, à l'Institut, audition de la
+cantate de Mlle Lili Boulanger, premier grand prix de Rome de
+musique.--Le <i>11 novembre</i>, à 8 h. 45 du soir, salle des concerts du
+Conservatoire, première audition du Salon des musiciens français.</p>
+
+<p><span class="sc">Fête.</span>--Le <i>8 novembre</i>, à la Sorbonne, à 8 heures du soir, fête de
+l'Union des sociétés françaises de sports athlétiques.</p>
+
+<p><span class="sc">Sports</span>.--<i>Courses de chevaux</i>: le <i>8 novembre</i>, Saint-Cloud; le 9,
+Auteuil; le 10, Saint-Cloud; le 11, Saint-Ouen; le 12, Maisons-Laffitte;
+le 13, Auteuil (prix de Vincennes); le 14, Saint-Cloud; le 15,
+Vincennes.--<i>Boxe: le 15 novembre</i>, à Luna-Park, match
+Jeff-Smith-Bernard.</p><br>
+
+<h3>LES THÉÂTRES</h3>
+
+<p>La presse quotidienne, rendant compte de la représentation de
+l'<i>Occident</i>, de M. Henry Kistemaeckers à la Renaissance, en a vanté
+surtout la haute et salutaire inspiration animant des scènes
+mouvementées, chatoyantes, toujours intéressantes et parfois émouvantes.
+On y a vu un conflit entre l'Orient et l'Occident; on y peut voir
+encore, et surtout, un conflit entre la passion et le devoir; et la
+scène que représente notre première page montrant l'enseigne Merronay
+bouleversé entre les supplications de son amour et les exhortations à la
+discipline, exprime bien la portée, dégage la morale de cette oeuvre, si
+chaleureusement applaudie avec ses interprètes, au premier rang desquels
+M. Tarride et Mme Suzanne Després.</p><br>
+
+<h3>LES LIVRES &amp; LES ÉCRIVAINS</h3>
+
+<h4>SAINT AUGUSTIN</h4>
+
+<p>Il y a toujours un livre qu'un écrivain rêve d'écrire en sa vie, un
+livre qui sera vraiment pour lui le Livre, et qui est conçu par le coeur
+avant de germer dans le cerveau. L'«oeuvre» d'ailleurs ne se crée que
+peu à peu. Elle s'épanouit lentement, avec mille hésitations, page par
+page. L'écrivain lui a consacré les instants les plus intimes, les plus
+secrets, les plus précieux de sa pensée. Il a vécu avec elle, en elle,
+ces heures de passion, d'extase, de délire, que l'on ne donne qu'à
+l'amour. Entre les besognes quotidiennes, entre les autres travaux de
+son art, il est revenu en amant, en croyant, avec une fidélité de
+mystique, au manuscrit informe, sabré de ratures, rapiécé de notes, où
+il s'absorbe comme dans une prière ou une vision et qui, après des
+années et des années seulement, sera livré aux profanes. Une oeuvre de
+cette nature exceptionnelle est née d'hier. C'est le <i>Saint Augustin</i>[1]
+de M. Louis Bertrand.</p>
+
+<blockquote>Note 1: <i>Saint Augustin</i>, Fayard éditeur, 3 fr. 30.</blockquote>
+
+<p>M. Louis Bertrand nous a donné de beaux livres. Nous lui devons le <i>Sang
+des races, la Cina, L'Invasion</i>. Il a charmé notre imagination par les
+poèmes de lumière blanche que sont ses récits de voyage, et intrigué
+notre esprit par ses réquisitoires, d'une éloquence imprévue, contre le
+classicisme. Mais le Livre de M. Louis Bertrand est son <i>Saint
+Augustin</i>.</p>
+
+<p>Cette oeuvre est-elle un chef-d'oeuvre? D'aucuns--et nous en sommes--la
+salueront comme telle. Mais il n'est peut-être pas sûr que ce
+chef-d'oeuvre soit celui-là même qu'a voulu réaliser son auteur. Il
+apparaît, en effet, que M. Louis Bertrand s'est surtout proposé de nous
+révéler un saint Augustin encore ignoré de nous, un latin sensible,
+racinien et romantique, tout à fait autre que le Maître intransigeant
+revendiqué par les disciples de Jansénius. Il a tenté, d'autre part, de
+reconstituer sous nos yeux, en sa grandeur, sa lumière et son tumulte,
+l'époque où vécut l'évêque d'Hippone. Cette résurrection de l'Afrique
+latine du quatrième siècle et du début du cinquième, M. Louis Bertrand
+nous semble l'avoir réussie magnifiquement avec une sûreté documentaire,
+avec une puissance d'évocation, une diversité d'images et un faste
+lumineux qui imposent à notre esprit un long enchantement. Nous sommes,
+à chaque page, éblouis par le soleil ressuscité de l'Afrique latine.
+Voici Thagaste, le municipe où vécurent Patricius et Monique, la ville
+natale d'Augustin, la même jadis qu'aujourd'hui, avec ses petites rues
+blanches qui montent vers des buttes argileuses, sa double file de
+maisons rutilantes au soleil matinal, et dont les seuils se frangent
+d'une ombre épaisse. Mais, surtout, voici Carthage, «la splendide,
+l'auguste, la sublime Carthage» des auteurs africains, presque aussi
+peuplée que Rome et à peine moins étendue, avec, elle aussi, son
+Capitole et son Palatin sur la colline de Byrsa, avec sa place Maritime,
+où affluaient les étrangers récemment débarqués et les oisifs en quête
+de nouvelles, où les libraires exposaient les livres et les pamphlets du
+jour; avec ses dix-sept basiliques chrétiennes et ses sanctuaires
+païens; avec ses théâtres, son cirque, son stade, son amphithéâtre aussi
+vaste que le Colisée romain; avec ses citernes colossales, son grand
+aqueduc, ses thermes, ses droites avenues, pavées de larges dalles, ses
+jardins publics et ses marchés; Carthage grenier de Rome et qui pouvait
+affamer la métropole s'il lui plaisait; Carthage, avec ses foules
+grouillantes et ses élites raisonnantes, capitale d'Afrique où se
+coudoyaient tous les échantillons des races du soleil, depuis le nègre
+amené du Soudan par le marchand d'esclaves, jusqu'au Numide romanisé,
+Babel de races, de coutumes, de croyances et d'idées, où le futur
+apôtre, l'étudiant curieux et ardent à la dispute, trouvait un abrégé
+vivant des religions et des philosophies de son époque.</p>
+
+<p>Vous vous émerveillerez de cette vision de Carthage en son prodigieux
+tumulte de foules, en ses retentissantes luttes d'idées. Et précisément
+parce que le tableau est immense, multiple en son mouvement et tellement
+divers en ses jeux de couleur, il arrive que notre attention s'y égare
+et qu'Augustin--à Carthage comme d'ailleurs à Rome, à Milan, dans la
+villa de Verecundus et dans le monastère d'Hippone--y perd parfois son
+relief de figure centrale. Le décor trop puissant absorbe le personnage.
+La splendeur des images partout jaillissantes nuit à l'expression du
+portrait proposé, et nous ne sommes pas bien sûrs, en atteignant, à
+regret, la fin de cette oeuvre vraiment rare, que l'apologète ait gagné
+son procès. Le saint Augustin--l'auteur de la doctrine impitoyable de la
+prédestination--présenté avec une douceur d'âme, une sensibilité toutes
+modernes, par M. Louis Bertrand, est-il plus vrai que le rude Africain
+au génie intraitable et un peu barbare, le violent apôtre dont
+j'émerveillèrent Arnauld d'Andilly et les solitaires de Port-Royal? La
+discussion, au moins, reste ouverte sur le caractère de l'homme et sur
+le rayonnement du saint. Nous échappons au mirage en même temps que
+s'évanouissent les images. Et la beauté de ce livre chrétien, écrit par
+un poète ardent de la vie et un adorateur passionné de la lumière, reste
+tout de même un peu païenne.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Albéric Cahuet.</span></span></p><br><br>
+
+<h3>LE HAMAC POUR NOS SOLDATS</h3>
+
+<p><i>L'article publié par</i> L'Illustration <i>dans son numéro du 4 octobre,
+pour exposer les avantages qu'il y aurait à substituer dans les casernes
+le hamac des marins au lit des fantassins nous a valu quelques
+objections et quelques critiques auxquelles notre collaborateur, M.
+Sauvaire Jourdan, qui fut l'auteur de cette proposition va répondre:</i></p>
+
+<p>Le lit en bois a disparu des casernes ou presque, me dit-on, et les
+punaises avec.</p>
+
+<p>A quoi je répondrai que la suppression du lit en bois et son
+remplacement par le lit en fer est seulement un but vers lequel tend
+l'administration de la Guerre.</p>
+
+<p>En attendant, on trouve encore des lits en bois dans nombre de casernes
+et de quartiers, et les punaises continuent à y prospérer. Et on en
+trouvera encore longtemps puisque l'administration vient de passer tout
+récemment un marché pour 80.000 <i>tréteaux en bois de modèle réduit</i>, au
+coût de 3 francs chaque.</p>
+
+<p>On m'objecte encore: «Vos calculs sont fantaisistes, et vous avez dû
+oublier, dans le prix de 49 francs que vous donnez pour le hamac, le
+matelas, les couvertures, etc.»</p>
+
+<p>Or, voici le décompte exact des diverses fournitures qui rentrent dans
+la composition du hamac et du lit militaire:</p>
+
+<pre>
+2 toiles de hamac à 7 fr. 78 Fr. 15 56
+1 matelas 13 39
+2 couvertures à 7 fr. 80 15 60
+2 araignées à 0 fr. 25 0 50
+2 anneaux à 0 fr. 25 0 50
+2 rubans à 0 fr. 20 0 40
+
+ Total Fr. 45 95
+</pre>
+
+<p>Ceci est le prix du hamac tel qu'il est fabriqué par la Marine elle-même
+dans ses arsenaux. Si on veut y ajouter un drap du prix de 3 fr. 90, on
+atteint le total de 49 fr. 85. qui est bien celui que j'ai indiqué.
+Voici maintenant pour le lit militaire (en fer):</p>
+
+<pre>
+Chalets à tréteaux de fer. Fr. 9 »
+Un sommier métallique 17 »
+Un matelas avec enveloppe 37 »
+Un traversin 6 »
+4 draps à 7 fr. 15 pièce 28 60
+Une couverture 22 »
+Un couvre-pieds ou demi-couverture 11 »
+
+ Total. Fr. 130 60
+</pre>
+
+<p>Ce total de 130 fr. 60 dépasse de 17 fr. 60 celui de 113 francs que
+j'indiquais dans mon article. J'avais calculé sur le lit en bois. Il en
+résulte que l'économie par unité n'est plus seulement de 64 francs mais
+bien de 81 francs, et celle que l'administration de la Guerre aurait pu
+réaliser pour les 250.000 hommes de la nouvelle classe est de 20.250.000
+francs au lieu de 16 millions!</p>
+
+<p>Pour ce qui est de la différence notable entre les prix payés par la
+Guerre et ceux payés par la Marine pour les draps, couvertures, matelas,
+il n'y a vraiment qu'une chose à en dire, c'est que la Guerre pourrait
+s'informer auprès de la Marine des procédés qu'elle emploie pour avoir
+ces fournitures à si bon compte.</p>
+
+<p>«Il n'y a pas d'économies à faire sur l'entretien, dit-on encore: le
+soldat de terre ne lavant pas ses draps, ne pourra laver les toiles de
+hamac!»</p>
+
+<p>C'est vraiment avoir trop mauvaise opinion du soldat français. Une foule
+de jeunes inscrits maritimes arrivant au service de la Marine ignorent
+l'art de laver une toile de hamac. Une leçon suffit pour le leur
+apprendre, et puis c'est fini pour la vie!</p>
+
+<p>Enfin, et c'est ici la plus étonnante des objections faites à l'emploi
+du hamac dans l'armée, on m'écrit qu'un soldat ne pourrait se faire à
+une couchette telle que le hamac! Et pourquoi donc, s'il vous plaît? Nos
+marins sont-ils d'autres hommes que nos soldats? Pensez-vous que, tous
+petits, ils ont été habitués au hamac? Si cela peut être exact pour un
+faible nombre de pêcheurs de Terre-Neuve et d'Islande (et encore la
+plupart d'entre eux ont-ils à bord des couchettes en planches) l'énorme
+majorité des jeunes gens qui viennent à la Marine n'a connu auparavant
+que des lits plus ou moins confortables, mais lits tout de même. Et
+croyez bien qu'ils goûtent à leur première nuit de hamac le même repos
+que dans ces lits, si ce n'est un meilleur.</p>
+
+<p>Donc, je me permets de conclure à nouveau que les plus fortes raisons de
+propreté, de commodité, d'économie, plaident en faveur du hamac de marin
+et veulent qu'on l'emploie pour nos soldats. Je sais bien qu'il y a la
+terrible routine? Mais, qu'on fasse un essai! Beaucoup de jeunes gens
+qui vont entrer au service s'y prêteraient volontiers.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Sauvaire Jourdan</span>,<br><i>capitaine de frégate de réserve.</i></span></p><br><br>
+
+<h3>DOCUMENTS et INFORMATIONS</h3>
+
+<h4><span class="sc">La «Broussette»</span>.</h4>
+
+<p>Il y a quelques mois, notre confrère le <i>Matin</i> entretenait ses lecteurs
+d'un nouveau système de portage aux colonies. Il s'agissait de
+pousse-pousse monoroue conduits par deux hommes qui en maintenaient en
+même temps l'équilibre. Et il était question également d'un truc
+indéversable à une seule roue, à traction humaine, pouvant porter les
+bagages des coloniaux en tournée.</p>
+
+<p>Mais voici que, dans le même ordre d'idées, un nouvel appareil réalise
+un progrès encore sur les systèmes précédents. La photographie que nous
+reproduisons représente un véhicule à une seule roue et son mode
+d'attelage, avec un harnais spécial, qui peut servir à tous les animaux
+tracteurs, cheval, mulet, bouf porteur ou âne. La «broussette» ou
+voiture de brousse--imaginée par M. G. Brousseau, administrateur de lre
+classe à Madagascar--peut porter jusqu'à 1.000 kilos. Elle se compose,
+comme on peut le voir, de caissons en tôle situés au-dessous de l'axe de
+la roue et de brancards plats et rigides, d'une forme spéciale,
+s'appuyant sur un bât de 0 m. 90 de largeur. Ce dispositif permet
+d'équilibrer la charge comme dans un bateau.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016b.png"><br><b>Pour les transports aux colonies: la <i>broussette</i>,<br>
+voiture de brousse, à une roue, imaginée par M. Brousseau.</b></p>
+
+<p>Conduit par deux hommes et un boeuf, ce nouvel appareil de portage peut
+faire le travail de 40 porteurs. Les caissons en tôle étant étanches, il
+peut traverser les rivières par ses propres moyens, avec une certaine
+charge. On voit les avantages, et surtout l'économie énorme qu'est
+susceptible de réaliser son emploi dans les régions de nos colonies où
+n'existent encore que des sentiers muletiers. Ajoutons que l'inventeur
+n'entend tirer aucun profit personnel des garanties que lui assurent ses
+brevets et qu'il est surtout soucieux de mettre à la disposition de
+l'administration coloniale, des colons et des indigènes, un appareil de
+transport appelé à rendre les plus appréciables services.</p>
+
+<h4><span class="sc">A propos du centenaire de Leipzig.</span></h4>
+
+<p>En opposant, dans notre numéro du 18 octobre dernier, l'Arc de triomphe,
+tout imprégné de génie latin, et le monument de Leipzig, chef-d'oeuvre
+de la «manière germanique», nous avons rappelé quelle fut cette bataille
+des Nations, «où 350.000 alliés--Autrichiens, Russes, Suédois, Anglais,
+Prussiens--vinrent à bout, après une lutte de quatre jours, de 157.000
+Français». Il eût été juste de préciser--et c'est un de nos lecteurs de
+Pologne qui nous en fait la remarque--que dans nos rangs combattaient
+environ 1.400 Polonais, sous le commandement du prince Joseph
+Poniatowski. Nommé, pour son héroïsme, maréchal de France au début de
+l'action, il devait succomber dans la malheureuse retraite: après avoir
+vaillamment contenu les colonnes ennemies sur les bords de l'Elster,
+blessé à deux reprises et ne voulant pas se rendre, il se précipita, à
+cheval, dans le fleuve où il se noya. «Toute la Pologne, nous écrivait à
+la fin du mois dernier notre correspondant, commémore en ce moment la
+mort de son héros.»</p><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016a.png"><br><b>Un vapeur de 6.000 tonneaux, ensablé depuis sept ans, à<br>
+30 mètres du rivage, sur une côte déserte du Guatemala.</b><br>--<i>Phot. Hauff.</i></p>
+
+<h4><span class="sc">Les fantaisies de la tempête.</span></h4>
+
+<p>Il y avait jadis, pour quiconque allait la première fois à Belle-Ile,
+une facétie classique. Les loups de mer qui amenaient de Quiberon, sur
+leur barque, le «terrien», le Parisien, ne manquaient jamais de lui
+signaler, du large, tout au sommet de la falaise, sur le plateau, trois
+mâts bien gréés, dominant les vieux ormes et profilant sur le doux ciel
+breton le fin réseau de leurs manoeuvres: la «mâture», fichée en pleine
+terre, où s'exerçaient à la manoeuvre les apprentis marins de la colonie
+pénitentiaire. L'explication était plus stupéfiante encore que cette
+apparition insolite elle-même: une grande tempête avait hissé là, à 30
+mètres de haut, ce navire tout équipé, et l'avait mollement déposé sur
+le gazon.</p>
+
+<p>Pourquoi pas? Les pêcheurs dont les huttes de roseaux avoisinent la
+plage d'Ocos, au Guatemala, ont été, en 1906, témoins d'une fantaisie à
+peine moins extraordinaire de l'Océan.</p>
+
+<p>Le vapeur <i>Sesostris</i>, de 6.000 tonnes, qui attendait en rade son
+chargement de café, fut surpris par un coup de vent avec ses feux
+éteints. Avant qu'il eût pu appareiller, il chassait sur ses ancres et
+se trouvait jeté à la côte à 30 mètres environ dans les terres. La mer,
+en se retirant, le laissa à sec. Il s'y trouve encore. «On n'a pas
+désespéré de le renflouer. On s'efforce de creuser un canal qui le
+remettra en communication avec son élément. En attendant, il demeure
+intact ou à peu près, avec presque tout son gréement, ses
+machines,--jusqu'au piano de son carré. Tout cela, en bon état, est
+confié à la garde d'un nègre qui, installé à bord, est bien le
+Guatémalien le mieux logé du pays. C'est la vie de bord sans le roulis,
+sans le tangage, sans le mal de mer,--l'idéal, enfin, si l'idéal était
+de ce monde.</p>
+
+<h4><span class="sc">Les étonnantes observations d'un navigateur nantais.</span></h4>
+
+
+<p>Les marins
+d'aujourd'hui n'ont guère plus, comme avaient les navigateurs
+d'autrefois pendant les longues traversées à la voile, le loisir de se
+livrer à l'observation des phénomènes physiques. Il y a plus d'un siècle
+un marin nantais, le capitaine René Fruneau, avait fait, durant ses
+navigations dans les mers de l'Inde et dans le Pacifique qu'il parcourut
+en tous sens pendant près de trente ans pour le compte de compagnies de
+commerce, une curieuse découverte qu'il nous conte en ses mémoires et
+que nous signale un de nos abonnés, M. César Morel, administrateur en
+chef de l'Inscription maritime.</p>
+
+<p>Un jour, voguant à l'ouest de l'île Luçon, Fruneau vit monter du sein de
+la mer une grande quantité de globules, qui s'épanouissaient à la
+surface en petits cercles «huileux ou bitumeux», et s'éparpillaient
+aussitôt en tourbillonnant; il parvint à recueillir dans un verre la
+valeur de deux cuillerées de cette huile «ou bitume» qui, le soir venu,
+apparut phosphorescente; quelques heures après, au calme plat succéda
+une effroyable tempête. Et huit fois, au cours de ses traversées
+ultérieures, il eut l'occasion de voir ainsi monter et émerger, par
+temps absolument calme, ces étranges globules; huit fois une tempête
+épouvantable s'ensuivit.</p>
+
+<p>Nous ne croyons pas que ce phénomène ait été signalé par d'autres que
+par le capitaine René Fruneau, ni qu'il ait été jamais observé ailleurs
+qu'en ces régions où les eaux reposent sur des fonds de nature plus ou
+moins volcanique et éruptive,--ce qui pourrait peut-être expliquer
+l'ascension de ces globules de «bitume» précédant une perturbation des
+éléments.</p>
+
+<p>Cet homme de mer était, d'ailleurs, d'une fertile ingéniosité. Il
+signale, en ses mémoires, le danger «de faire travailler des poudres par
+temps sec et froid, avec des vêtements de laine, lesquels, dans ces
+conditions, dégagent des étincelles». Il avait découvert aussi--n'en
+ayant jamais entendu parler auparavant--et utilisait souvent, pour
+aborder certaines îles en dépit du ressac, les propriétés du filage de
+l'huile de coco dont il était toujours abondamment pourvu.</p>
+
+<p>Enfin, par calme plat, son navire n'avançant plus, il avait imaginé de
+faire, sur un coup de sifflet, courir autour du pont son équipage
+poussant de soudaines et formidables clameurs; cela--nous
+assure-t-il--produisait un tourbillon qui se propageait dans
+l'atmosphère; il n'en fallait pas plus; la brise était provoquée, les
+voiles à nouveau se gonflaient...</p>
+
+<h4><span class="sc">Les bactéries de l'oeuf.</span></h4>
+
+<p>On a longtemps considéré que l'oeuf, protégé par sa coquille, doit
+nécessairement échapper à l'invasion des micro organismes. Cette opinion
+a été combattue par des observateurs qui s'appellent Zimmermann, Poppe,
+et, chez nous, Chrétien. Il semble cependant qu'elle corresponde à la
+réalité. M. Otto Maurer, directeur de la station expérimentale du
+Kansas, vient, en effet, d'établir, par toute une série d'observations
+patientes ayant porté sur plus de 6.000 oeufs, que la coquille et
+surtout la mince pellicule continue qui la tapisse à l'intérieur
+opposent un obstacle infranchissable à la propagation des germes venus
+du dehors. Par contre, M. Maurer a mis en évidence les dangers
+d'infection qui menacent ces conserves de jaune et de blanc séparés,
+dont la préparation porte, en Amérique seulement, sur plus de 400.000
+oeufs par jour, et auxquelles l'industrie assure des débouchés
+considérables: s'il est vrai que certains microbes, le <i>B. subtilis</i>, le
+<i>B. anthracis</i>, le <i>Proteus Zeukeri</i> notamment, sont rapidement détruits
+quand ils sont mis en contact avec la substance propre d'un oeuf frais,
+la plupart des autres y vivent et y prolifèrent très bien. On peut même
+admettre que toute conserve d'oeuf qui ne présente aucun signe manifeste
+de décomposition commençante est dépourvue de nocivité, et inversement.</p>
+
+<p>C'est dire que l'industrie spéciale qui s'occupe de la conservation des
+oeufs «séparés» doit effectuer toutes ses manipulations avec la plus
+rigoureuse propreté, et qu'il importe de nettoyer très soigneusement les
+coquilles des oeufs mis en oeuvre par elle pour éviter la propagation au
+blanc et au jaune des germes qui les souillent à l'extérieur. M. Otto
+Maurer vient de montrer, en outre, qu'en soumettant les oeufs pendant
+deux heures à une température de 70°, de manière à les dessécher
+légèrement, on réduit considérablement les chances de leur infection,
+sans modifier en rien ni leur composition chimique ni leur goût, et par
+conséquent sans diminuer leurs qualités commerciales.</p><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/017.png"><br><b>LE VOYAGE D'UNE LOCOMOTIVE, DANS L'ESPACE.<br>--Une machine
+de 20 tonnes passée par des câbles transbordeurs, d'une rive à l'autre,<br>
+au-dessus de la Grande-Rivière (Nouveau-Mexique).</b><br> <i>Communiqué par le</i>
+Scientific American.</p>
+
+<p>Depuis longtemps déjà on utilise les transbordeurs aériens pour mettre
+en communication les deux versants d'une vallée. Entre deux pylônes
+d'une portée souvent considérable sont tendus des câbles sur lesquels
+roulent des chariots électriques où pendent des wagonnets chargés
+d'objets divers: minerais, matériaux de construction, vivres, etc.
+Certains transbordeurs sont même affectés au transport des voyageurs. En
+voyant notre photographie, il est permis de se demander où s'arrêtera
+l'audace des ingénieurs dans les emplois de ce genre de locomotion. La
+machine qu'on aperçoit suspendue dans le cagnon de la Grande-Rivière
+(Nouveau-Mexique) pèse 20 tonnes; les chariots qui la supportent à 100
+mètres au-dessus de l'eau circulent sur des câbles amarrés à des pylônes
+distants de près de 400 mètres. Il a suffi de presser sur un bouton
+électrique pour envoyer cette énorme masse d'une rive à l'autre du
+torrent que n'enjambe aucun pont assez solide, et la grandeur du paysage
+accentue ici l'impression de force et de puissance que donne cette
+manifestation du génie humain.</p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/018small.png"><br><a href="images/018large.png">(Agrandissement)</a></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/supp0.png"></p>
+<p class="mid">Note du transcripteur: ce supplément ne nous a pas été fourni.<br>
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3689, 8 Novembre
+1913, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 3689, 8 NOVEMBRE 1913 ***
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+Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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